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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
-5 / 7), by Paul Thureau-Dangin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 5 / 7)
-
-Author: Paul Thureau-Dangin
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43309]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 5) ***
-
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
-
- PAR PAUL THUREAU-DANGIN
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- OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
- GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
-
-
- TOME CINQUIÈME
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-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- RUE GARANCIÈRE, 10
-
- 1889
-
- _Tous droits réservés_
-
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-
-HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
-
-
-
-
-L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
-et de reproduction à l'étranger.
-
-Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
-librairie) en mars 1889.
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-DU MÊME AUTEUR:
-
- =Royalistes et Républicains.= Essais historiques sur des
- questions de politique contemporaine: I. _La Question de
- Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_;
- II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la
- Restauration_; III. _Paris capitale sous la Révolution
- française. 2e édition._ Un volume in-18. Prix 4 fr.»
-
- =Le Parti libéral sous la Restauration.= _2e édition._ Un
- vol. in-18. Prix 4 fr.»
-
- =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet.= Un vol.
- in-18. Prix 4 fr.»
-
- =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III et
- IV. _2e édition._ Quatre vol. in-8º. Prix de chaque vol 8 fr.»
-
-(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
-et 1886._)
-
-
-
-
-PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
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-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-MONARCHIE DE JUILLET
-
-
-
-
-LIVRE V
-
-LA POLITIQUE DE PAIX
-
-(1841-1845)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842
-
-(Juillet 1841-juillet 1842)
-
- I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le pays
- avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse négative ne
- pouvait suffire.--II. Les troubles du recensement. L'attentat de
- Quénisset.--III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty.
- Élection et procès de M. Ledru-Rollin.--IV. Ouverture de la
- session de 1842. Débat sur la convention des Détroits.--V.
- Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. Agitation
- imprévue contre cette convention. Discussion à la Chambre et vote
- de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.--VI. M. Guizot est devenu
- un habile diplomate. Ses rapports avec la princesse de Lieven.
- Lord Aberdeen.--VII. Mécontentement des puissances à la suite du
- vote de la Chambre française sur le droit de visite. La France ne
- ratifie pas la convention. Les autres puissances la ratifient en
- laissant le protocole ouvert.--VIII. Situation difficile de M.
- Guizot en présence de l'agitation croissante de l'opinion
- française contre le droit de visite, des irritations de
- l'Angleterre et des mauvaises dispositions des cours
- continentales. Comment il s'en tire.--IX. Débats sur la réforme
- parlementaire et sur la réforme électorale. Victoire du cabinet.
- Mort de M. Humann, remplacé au ministère des finances par M.
- Lacave-Laplagne.--X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en
- 1842. Projet d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et
- vote. Importance de cette loi.--XI. Élections du 9 juillet 1842.
- Leur résultat incertain. Joie de l'opposition et déception du
- ministère.
-
-
-I
-
-Lorsqu'il avait pris le pouvoir, le 29 octobre 1840, M. Guizot avait
-dû, comme Casimir Périer en 1831, se donner pour première tâche de
-raffermir la paix et l'ordre également ébranlés. En juillet 1841,
-cette tâche semble à peu près accomplie. Au dehors, la convention des
-Détroits a retiré la France d'un isolement périlleux pour elle,
-menaçant pour les autres, et l'a fait rentrer dans le concert
-européen. Au dedans, les partis de désordre paraissent découragés; le
-ministère, qu'au début ses adversaires déclaraient n'être pas viable,
-a duré, et l'on peut se croire sorti des crises incessantes où se
-débattait le gouvernement parlementaire depuis cinq ans. Dès lors, que
-va-t-il être fait des loisirs qu'assure cette paix, des forces dont
-dispose ce ministère? En face d'un péril immédiat, visible, tangible,
-comme celui de 1830 ou de 1840, une politique purement défensive
-suffit à occuper, à diriger, à entraîner l'opinion. Gouverner alors
-est ne pas périr. On s'estime heureux, dans la tempête, d'échapper à
-la foudre, d'éviter les écueils, de tenir tête aux vents, ne fût-ce
-qu'en louvoyant sans avancer; mais quand le calme paraît rétabli, les
-passagers deviennent plus exigeants; ils veulent savoir où on les
-mène; ils prétendent qu'on les fasse aborder à quelque terre nouvelle.
-C'est leur cas avec M. Guizot, au milieu de 1841. Le ministre, du
-reste, a personnellement trop le goût et le sens du pouvoir pour ne
-pas désirer, tout le premier, d'en faire un noble usage; comme il l'a
-écrit plus tard en évoquant les souvenirs de cette époque, il avait
-«une autre ambition que celle de tirer son pays d'un mauvais pas[1]».
-
-[Note 1: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 4.]
-
-M. Jouffroy, qui n'était pourtant pas un esprit terre à terre,
-écrivait à M. Guizot, le 20 décembre 1841: «Que le gouvernement libre
-dure en France et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des
-années, tout ce qu'il nous faut[2].» En effet, ne semblait-il pas que
-tels fussent l'intérêt bien entendu et le désir vrai du pays? À
-l'intérieur, après tant de secousses et de changements, il était avant
-tout nécessaire de consolider des institutions d'origine si récente,
-de les laisser prendre racine, de faire l'éducation d'un esprit public
-encore très inexpérimenté et de le guérir de l'agitation inquiète, de
-la mobilité stérile, fruits naturels d'une suite de révolutions. À
-l'extérieur, toute grande entreprise diplomatique nous était rendue
-singulièrement difficile par les méfiances qu'avaient éveillées en
-Europe les journées de Juillet: vainement, depuis lors, dix ans de
-sagesse avaient-ils commencé à calmer ces méfiances; les témérités
-étourdies du ministère du 1er mars venaient de les raviver, et le
-refroidissement survenu entre nous et l'Angleterre semblait rendre
-plus facile aux autres puissances de renouer, le cas échéant, la
-coalition contre la France; notre gouvernement avait avantage à gagner
-du temps, à attendre patiemment les effets d'une nouvelle période de
-sagesse; il était encore réduit, comme M. Thiers le reconnaissait déjà
-en 1836, à «faire du cardinal Fleury[3]».
-
-[Note 2: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 9.]
-
-[Note 3: «Nous sommes condamnés, écrivait M. de Barante, le 24 juillet
-1841, à n'avoir que des avantages sans éclat, sans contentement pour
-notre amour-propre.» (_Documents inédits._)]
-
-M. Guizot comprenait les nécessités de cette situation, et il voulait
-y adapter sa politique. Estimant que le pays avait par-dessus tout
-besoin de stabilité, il professait très haut qu'un gouvernement libre
-n'était pas obligé, comme un despote, à distraire le pays pour lui
-faire oublier le sacrifice de ses libertés. «Sa mission, ajoutait-il,
-consiste à faire bien les affaires des peuples, celles que le temps
-amène naturellement, et l'activité spontanée de la vie nationale le
-dispense de chercher pour les esprits oisifs des satisfactions
-factices ou malsaines.» Le ministre se disposait donc à combattre de
-haut et avec un mépris sévère ce qu'il appellera bientôt «ce prurit
-d'innovation»; il se refusait à troubler «la grande société saine et
-tranquille», pour plaire un moment à «la petite société maladive» qui
-s'agitait et prétendait agiter le pays. De même, nul ne sentait mieux
-l'avantage pratique, la nécessité patriotique, la beauté morale de la
-paix. Nul ne s'était moins ménagé pour la sauver quand elle était en
-péril, et il entendait bien ne pas l'exposer à des risques nouveaux.
-Ni le souci de sa popularité personnelle ni le désir de flatter
-l'amour-propre national ne le faisaient sortir de la sagesse prudente
-qui lui paraissait seule répondre aux besoins réels du pays. «Après ce
-que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre, a-t-il
-dit depuis, j'étais rentré dans les affaires bien résolu à ne jamais
-asservir aux fantaisies et aux méprises du jour la politique
-extérieure de la France.» Il écrivait, en 1841, à M. de Sainte-Aulaire
-qui venait d'être nommé à l'ambassade de Londres: «C'est notre coutume
-d'être confiants, avantageux;... nous aimons l'apparence presque plus
-que la réalité... Partout et en toute occasion, je suis décidé à
-sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier
-moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus.
-Et puis il n'y a de dignité que là[4].» Un peu plus tard, il
-reprochera à M. Thiers «de traiter avec trop de ménagements l'opinion
-quotidienne sur les affaires étrangères», et il ajoutera: «C'est, à
-mon avis, un mauvais moyen de faire de la bonne politique
-extérieure... Quand on attache tant d'importance aux impressions si
-mobiles, si diverses, si légères, si irréfléchies qui constituent
-cette opinion quotidienne, la politique s'en ressent profondément[5].»
-
-[Note 4: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 129.]
-
-[Note 5: Discours du 22 janvier 1844.]
-
-Une telle manière de voir était bien conforme à ce que, d'après M.
-Jouffroy, le pays attendait du gouvernement. Seulement M. Jouffroy
-avait-il tout dit en déclarant, dans la lettre citée plus haut, qu'il
-ne fallait alors aux Français que la stabilité au dedans et la paix au
-dehors? S'il mettait ainsi en relief leurs besoins les plus profonds,
-tenait-il compte d'autres aspirations, d'autres velléités, qui, pour
-mal concorder avec ce besoin, n'en étaient pas moins réelles et
-devaient être prises en considération par le gouvernement? L'état de
-l'esprit public était complexe, comme il arrive souvent en des époques
-troublées. Par une contradiction que nous avons déjà eu l'occasion de
-signaler, cette même opinion, lassée de tant de secousses et désabusée
-par tant de déceptions, soupirant après la tranquillité et revenue des
-généreuses chimères, avait cependant gardé, des événements du
-commencement du siècle, un tempérament, dès habitudes qui lui
-faisaient bientôt trouver fade la politique régulière et normale,
-celle qui se borne à faire bien les affaires de chaque jour. Lors des
-débats de la coalition, M. de Lamartine, qui cependant défendait alors
-le gouvernement, avait dénoncé le péril auquel s'exposait la monarchie
-de Juillet en n'ayant pas assez égard à cet état d'esprit, et il avait
-prononcé à ce sujet des paroles remarquables que les hommes d'État
-d'alors eussent eu intérêt à méditer avec plus d'attention qu'ils n'en
-apportaient d'ordinaire aux discours du poète: «1830, disait-il, n'a
-pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas
-refaire de la légitimité, les ruines de la Restauration étaient sous
-vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'Empire
-avait passé et ne vous avait laissé qu'une colonne de bronze sur une
-place de Paris. Le passé vous était fermé: il vous fallait une idée
-nouvelle... Il ne faut pas se figurer, messieurs, parce que nous
-sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous,
-que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre
-mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas
-lasses, elles; elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle
-action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie.»
-Depuis que M. de Lamartine les avait signalées en 1839, ces exigences
-de l'opinion n'avaient été qu'en augmentant. M. de Barante écrivait,
-le 27 octobre 1841, à M. Guizot: «Il y a, dans le gouvernement de ce
-pays, une difficulté radicale. Il a besoin de repos, il aime le _statu
-quo_, il tient à ses routines; le soin des intérêts n'a rien de
-hasardeux ni de remuant. D'autre part, les esprits veulent être
-occupés et amusés, les imaginations ne veulent pas être ennuyées; il
-leur souvient de la Révolution et de l'Empire[6].» Cette difficulté,
-si finement observée, était encore aggravée par le malaise que
-venaient de produire les événements de 1840: ces événements, en même
-temps qu'ils avaient créé en Europe une situation nous obligeant à
-plus de prudence et de réserve, avaient laissé dans l'esprit français
-une impression d'humiliation, un mécontentement des autres et de
-soi-même qui le rendaient ombrageux et susceptible. Le public n'en
-tirait pas sans doute, cette conclusion qu'il fallait poursuivre
-ouvertement une revanche; il eût même pris bien vite peur si le
-gouvernement fût entré dans cette voie; mais, une fois rassuré sur ce
-point, il était disposé à reprocher à ce même gouvernement sa sagesse
-comme un oubli trop prompt et trop facile de l'offense subie par la
-nation.
-
-[Note 6: Cette lettre est citée dans la notice de M. Guizot sur M. de
-Barante. C'est le même état d'esprit qui faisait écrire plus tard à M.
-Doudan, avec son _humour_ habituel: «Ce que nous avons toujours
-souhaité, c'est d'être bien nourris, bien vêtus, bien couchés et
-couchés de bonne heure, et de marcher en même temps pieds nus et sans
-pain à la conquête de l'Europe. C'est un problème que ni César ni
-Bonaparte n'auraient pu résoudre apparemment.» (X. DOUDAN, _Mélanges
-et Lettres_, t. III, p. 265.)]
-
-Tout homme d'État eût été singulièrement embarrassé de satisfaire en
-même temps à des besoins si différents, si contradictoires. M. Guizot
-devait l'être plus qu'un autre. Ne semble-t-il pas en effet que sa
-nature ne le préparait pas à voir avec une égale netteté toutes les
-faces de ce problème? Admirablement propre à comprendre le goût de
-stabilité et de paix, il l'était moins à distraire des imaginations
-blasées ou à caresser les ressentiments de l'amour-propre national.
-Peut-être, entre tant de nobles qualités de gouvernement qu'il
-possédait à un haut degré, lui manquait-il une aptitude d'ordre
-inférieur, parfois bien nécessaire aux ministres, l'adresse
-ingénieuse à inventer les expédients par lesquels on occupe et dirige
-l'esprit public. Plus habile à creuser et à grandir les idées dont il
-était possédé qu'à en trouver de nouvelles, il avait moins de
-souplesse et d'abondance que d'élévation et de profondeur. D'ailleurs,
-ne jugeant pas sensées les exigences de l'opinion, sa raison hautaine
-dédaignait d'en tenir compte. Dans la région supérieure, mais un peu
-fermée, où son esprit vivait de préférence presque sur lui-même, il ne
-semblait pas parfois en communication avec le sentiment général, ne
-vibrait pas et ne souffrait pas avec lui. Les conséquences s'en
-faisaient sentir, au dedans comme au dehors. Au dedans, convaincu à
-bon droit que le devoir du gouvernement et l'intérêt du pays étaient
-de refuser les nouvelles concessions réclamées par la gauche, il ne se
-demandait pas si cette sagesse négative suffirait toujours à l'opinion
-même conservatrice; il ne comprenait pas assez la nécessité d'offrir
-aux esprits l'occasion d'un mouvement qui fût bienfaisant, s'il était
-possible, ou tout au moins inoffensif. Au dehors, il apportait un
-parti pris pacifique et une résolution de le manifester toujours très
-haut qui étaient plus conformes à l'intérêt vrai du pays que flatteurs
-pour son amour-propre; l'espèce d'impartialité sereine avec laquelle
-il s'apprêtait à traiter ces questions, soit à la tribune, soit dans
-les chancelleries, son dédain légitime de ce qu'il appelait «les
-impressions mobiles et irréfléchies de l'opinion quotidienne»,
-risquaient parfois de le faire paraître étranger et indifférent aux
-susceptibilités nationales; suspicion dangereuse entre toutes, que
-l'opposition ne devait avoir que trop tôt l'occasion d'exploiter.
-
-
-II
-
-Au mois de juillet 1841, au moment même où l'on se flattait d'avoir
-pleinement raffermi l'ordre ébranlé par la crise de l'année
-précédente, des troubles graves éclatèrent à l'improviste dans
-certains départements. Une mesure financière en fut l'occasion. Le
-législateur, frappé des inégalités qui se produisaient entre les
-départements, dans la charge des impôts dits de répartition
-(contribution personnelle et mobilière et contribution des portes et
-fenêtres), avait décidé qu'en 1842 et ensuite de dix ans en dix ans,
-une nouvelle répartition serait proposée aux Chambres, et que, pour la
-préparer, un recensement serait fait des personnes et des matières
-imposables. En conséquence, par une circulaire du 25 février 1841, M.
-Humann, ministre des finances, avait ordonné aux agents des
-contributions directes de procéder à ce recensement. Il ne s'attendait
-à aucune difficulté. Mais fort ombrageuse en matière fiscale,
-l'opinion s'émut. Bien que le seul résultat légal et immédiat du
-recensement dût être une répartition plus égale des taxes, on crut y
-voir une arrière-pensée d'en augmenter le montant. La rédaction peu
-habile de la circulaire ministérielle aidait à ce soupçon.
-L'opposition, toujours aux aguets, s'empara de l'émotion ainsi
-produite. Soutenant, sans raison aucune, que le recensement eût dû
-être fait par les municipalités, elle s'appliqua à éveiller leurs
-susceptibilités. Sur plus d'un point, les autorités communales
-entrèrent en conflit ouvert avec les représentants du fisc. De là une
-agitation de jour en jour croissante, si bien qu'à Toulouse, en
-juillet 1841, elle tourna en sédition. Fait plus grave encore que
-cette sédition ou même que l'appui qui lui fut donné par la garde
-nationale, le préfet, le général, le chef du parquet, comme pris de
-vertige, se montrèrent tous au-dessous de leur tâche et, à des degrés
-divers, capitulèrent devant l'émeute. Aussitôt informé, le
-gouvernement central révoqua les fonctionnaires défaillants, désarma
-la garde nationale et rétablit avec éclat son pouvoir. Toujours pour
-la même cause, des désordres se produisirent en août à Lille, en
-septembre à Clermont, là plus bénins, ici plus meurtriers; ils furent
-promptement réprimés, mais non sans laisser dans l'opinion une
-impression d'étonnement inquiet. La gauche faisait grand bruit de ces
-accidents: elle les présentait comme un signe du mécontentement du
-pays, du discrédit du gouvernement et de l'impuissance de la politique
-conservatrice.
-
-Fallait-il croire d'ailleurs, comme l'écrivait mélancoliquement un ami
-du cabinet, que «le vent de la révolte était déchaîné sur toute la
-France[7]»? Par une singulière coïncidence, d'autres troubles
-éclataient, sous des prétextes divers, à Caen, à Limoges. Une querelle
-d'ouvriers amenait à Mâcon, les 8 et 9 septembre, un conflit sanglant
-avec la troupe. Quelques jours après, à Paris, sans autre cause
-appréciable que la contagion des agitations de province, des
-perturbateurs s'essayaient à une sorte d'émeute, avec rassemblement
-sur la place du Châtelet, promenade tumultueuse à travers la ville,
-cris séditieux et déploiement du drapeau rouge.
-
-[Note 7: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-Il y eut pis encore. Le 13 septembre, le jeune duc d'Aumale, qui
-venait de se distinguer en Afrique, faisait sa rentrée à Paris, par le
-faubourg Saint-Antoine, à la tête du 17e léger dont il était le
-colonel. Il était accompagné du duc d'Orléans, du duc de Nemours et de
-plusieurs officiers généraux, venus à sa rencontre jusqu'à la barrière
-du Trône. Derrière ce brillant état-major, le régiment s'avançait,
-sérieux et fier. Les visages hâlés, les habits usés, le drapeau
-déchiré et noirci rappelaient les faits d'armes, les fatigues, les
-souffrances de ces soldats qui, depuis sept ans, combattaient sans
-relâche sur la terre algérienne. Le peuple ému saluait. Le cortège
-était arrivé dans la rue Saint-Antoine, au coin de la rue Traversière,
-quand une détonation se fit entendre: un coup de pistolet venait
-d'être tiré presque à bout portant contre le groupe des princes. Le
-cheval du lieutenant-colonel du régiment, ayant relevé la tête à ce
-moment précis, avait reçu la balle et était tombé mort devant le duc
-d'Aumale. La foule indignée s'empara de l'assassin, qui criait
-vainement: «À moi, les amis!» C'était un ouvrier scieur de long,
-appelé Quénisset. On eut peine à empêcher qu'il ne fût fait de lui
-sommaire justice. Cependant les princes et le régiment continuèrent
-leur marche, devancés partout par la nouvelle de l'attentat. Les
-acclamations éclataient de plus en plus vives sur leur passage, comme
-si la population sentait le besoin de leur faire réparation et de
-venger son propre honneur. Dans la cour des Tuileries, à la vue du Roi
-descendu à la rencontre de son fils et l'embrassant devant le régiment
-qui se rangea sur deux lignes par un mouvement rapide et silencieux,
-l'émotion fut à son comble.
-
-Ce sinistre couronnement des désordres qui venaient de se produire sur
-tant de points du royaume, causa dans l'opinion une impression de
-grande tristesse. Était-on donc revenu aux jours troublés de 1832 et
-de 1834? «Le nombre et la coïncidence des faits qu'on a eu à déplorer,
-écrivait M. Rossi, ont jeté dans les esprits de vives alarmes... On se
-demande avec anxiété si toutes ces atteintes à la paix publique, ces
-luttes qui ont ensanglanté plus d'une ville et l'attentat du 13
-septembre ne sont pas des manifestations de la même cause, des scènes
-du même drame, s'il ne faut pas y reconnaître une pensée unique, une
-vaste organisation, l'annonce des combats qu'on veut à tout prix
-livrer à la monarchie, à la propriété, à l'ordre social[8].» Au même
-moment, un observateur, que nous avons souvent eu l'occasion de citer,
-notait sur son journal intime: «Il y a beaucoup d'inquiétude dans les
-esprits. Sans craindre un danger immédiat pour la chose publique, on
-est attristé et découragé de cet état d'anarchie morale qui ne permet
-pas d'espérer, au moins de bien longtemps, une situation calme, forte
-et régulière. On s'effraye surtout des dispositions de la classe
-ouvrière qui, travaillée par les sociétés secrètes et espérant trouver
-dans un nouveau bouleversement politique les moyens de réaliser les
-rêves de réorganisation sociale dont on berce adroitement son envieuse
-misère et son avidité, forme en quelque sorte une armée toujours prête
-au service des conspirateurs[9].»
-
-[Note 8: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 1er
-octobre 1841.]
-
-[Note 9: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-
-III
-
-Surpris de cette recrudescence inattendue du mal révolutionnaire, le
-gouvernement comprenait qu'il ne suffisait pas de réprimer les émeutes
-ou d'arrêter après coup les assassins. Pour faire plus, quelles armes
-avait-il entre les mains? Des procès de presse? Sans doute ils étaient
-bien justifiés par la violence des journaux, par l'audace factieuse
-avec laquelle le Roi était personnellement pris à partie. Mais grâce
-au jury, ils n'aboutissaient trop souvent qu'à de scandaleux
-acquittements. Le _National_ s'était écrié, en s'adressant à M. Thiers
-et à M. Guizot: «Que nous importent, à nous, vos vaines querelles?
-Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous savons bien
-quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la postérité
-le dira.» Le parquet releva dans cet article une offense au Roi. Me
-Marie, avocat du prévenu, ne nia pas que le journal eût visé
-Louis-Philippe; il soutint seulement que l'inviolabilité royale avait
-pour condition _sine qua non_ l'inaction absolue de la royauté, et,
-s'emparant des discours prononcés pendant la coalition par M. Thiers
-ou même par M. Guizot, il en concluait que cette condition avait été
-violée. Le jury, persuadé sans doute par cette étrange argumentation,
-prononça, le 25 septembre 1841, un verdict d'acquittement. Le
-lendemain, le _National_, encouragé par ce succès, publiait un article
-qui aggravait encore la première offense: nouvelle poursuite et nouvel
-acquittement. On ne pouvait pas compter davantage sur les jurés de
-province. La cour d'assises de Metz, par exemple, acquittait le
-_Courrier de la Moselle_, qui montrait dans l'attentat de Quénisset
-les représailles naturelles des répressions sanglantes exercées par le
-pouvoir à Mâcon, à Clermont et en d'autres lieux. Celle de Pau
-refusait de frapper les fauteurs des désordres de Toulouse. Chaque
-fois, l'opposition triomphait et présentait le verdict comme la
-condamnation du gouvernement.
-
-C'était à se demander si les poursuites ne faisaient pas plus de mal
-que de bien. Le ministère cependant ne se décourageait pas de les
-ordonner. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, s'exprimait ainsi,
-le 22 septembre 1841, dans une circulaire aux procureurs généraux: «Ne
-vous laissez pas détourner de poursuites qui vous paraîtraient
-d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir une
-répression suffisante. Faites votre devoir: l'exemple de votre
-fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences.» À la
-même époque, M. Guizot écrivait au Roi: «Je persiste à penser que
-toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement doit
-poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en
-faisant lui-même le sien.» Le ministre comptait beaucoup sur l'effet
-de cet exemple de fermeté donné par le pouvoir: «Ce pays-ci est bon,
-disait-il encore au prince; mais, dans les meilleures parties du pays,
-il faut que le bon sens et le courage du gouvernement marchent devant;
-à cette condition, le bon sens et le courage du public se lèvent et
-suivent.» Sous l'empire de cette idée, M. Guizot se préoccupait de
-placer à la tête des parquets des hommes de décision et d'énergie:
-telle fut la raison qui lui fit appeler, le 12 octobre 1841, au poste
-de procureur général près la cour de Paris, un de ses amis politiques,
-M. Hébert, alors député et avocat général à la cour de cassation.
-Jurisconsulte plein de ressources, discuteur puissant et acéré,
-logicien inexorable, M. Hébert, loin de répugner à la lutte, s'y
-plaisait: il apportait une volonté de vaincre qui en imposait à
-beaucoup; on eût pu douter parfois de son esprit de mesure, jamais de
-sa fermeté et de son courage.
-
-Avec le temps, cette énergie du pouvoir ne devait pas être sans effet
-sur les cours d'assises. On s'en apercevra, dès les premiers mois de
-1842, au nombre plus grand des condamnations. Toutefois, le plus sûr
-moyen d'obtenir une répression était encore de soustraire les accusés
-au jury. C'est pour ce motif que l'attentat contre le duc d'Aumale
-fut déféré à la cour des pairs. L'instruction avait révélé que le
-crime était le résultat d'un complot tramé dans les bas-fonds de la
-démagogie communiste et jetait un jour sinistre sur ces régions où la
-bourgeoisie régnante n'avait pas l'habitude de porter ses regards. Par
-plus d'un côté le spectacle était effrayant, et les observateurs
-sceptiques eux-mêmes, comme Henri Heine, en concluaient que «le jour
-n'était pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses
-héros et comparses de la scène parlementaire, prendrait une fin
-terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu'on jouerait
-ensuite un épilogue intitulé _le Règne des communistes_[10]»!
-Quénisset, tête faible et exaltée, s'était laissé affilier avec un
-cérémonial terrifiant à la société secrète des _Égalitaires_.
-Échauffé, perverti, dominé par les meneurs de cette société, il avait
-reçu d'eux, au dernier moment, l'ordre de faire le coup. Tous ces
-meneurs furent compris dans la poursuite. À ces criminels d'origine
-grossière, l'accusation accola un complice d'un ordre différent, M.
-Dupoty, rédacteur du _Journal du peuple_. Ce bon vivant, rasé de
-frais, bien ganté, portant manchettes, breloques et bijoux avec la
-recherche un peu ridicule d'un dameret suranné, prêchait dans ses
-articles, sous des apparences de bonhomie triviale, les plus
-détestables doctrines, fomentait les plus dangereuses passions.
-C'était le _Journal du peuple_ qu'on lisait de préférence dans les
-réunions des Égalitaires, et Quénisset déclarait lui-même qu'il avait
-été «perdu» par cette lecture. Il y avait là les éléments d'une
-responsabilité morale évidente. Le parquet alla plus loin. Dans les
-articles, en effet fort suspects, que Dupoty avait publiés la veille
-et le lendemain de l'attentat, dans la lettre que lui avait écrite de
-la prison l'un des accusés, on crut trouver la preuve d'une complicité
-légale. Les journaux opposants, stupéfaits et furieux de voir ainsi
-mettre en question l'impunité de leurs habituelles excitations,
-prirent à grand bruit fait et cause pour Dupoty et déclarèrent
-solennellement la liberté de la presse en danger. Pour se poser en
-défenseurs du droit, ils affectèrent de croire que l'accusation
-inventait une nouvelle complicité, la «complicité morale», et ces
-mots, une fois jetés dans la polémique, fournirent texte à des
-déclamations sans fin. M. Hébert, qui faisait en cette affaire ses
-débuts de procureur général, ne se laissa pas troubler par ce tapage.
-Les pairs, convaincus par sa pressante dialectique, reconnurent, le 23
-décembre 1841, par 133 voix contre 22, non la complicité morale, mais
-la complicité réelle de Dupoty, et lui infligèrent cinq années de
-détention. Quénisset et deux de ses compagnons furent condamnés à
-mort: leur peine devait être commuée peu après par la clémence du Roi.
-Les autres furent frappés de châtiments variant de la déportation
-perpétuelle à la détention temporaire. Les cent bouches de la presse
-dénoncèrent aussitôt la condamnation de Dupoty comme un scandale
-juridique! Une protestation fut rédigée et publiée à laquelle
-adhérèrent seize journaux de nuances diverses, radicaux, légitimistes
-et appartenant à la gauche dynastique[11].
-
-[Note 10: Lettre du 11 décembre 1841. (_Lutèce_, p. 209.)]
-
-[Note 11: «À aucune époque, disait cette protestation, la presse n'a
-montré plus de respect pour l'ordre légal; à aucune époque, elle n'a
-été l'objet d'une persécution plus acharnée... Il nous sera permis de
-signaler un résultat qui s'élève aux proportions d'un malheur
-public... L'arrêt de la cour des pairs ne se borne pas à frapper un
-écrivain politique, il pèse sur la liberté même de discussion... et
-l'arbitraire n'avait jamais été introduit aussi formellement dans la
-discussion... La presse ne peut accepter cette situation; elle
-résistera.» Les journaux signataires étaient: pour les radicaux, le
-_National_, le _Journal du peuple_, la _Revue indépendante_, la _Revue
-du progrès_ et le _Charivari_; pour les légitimistes, la _Gazette de
-France_, la _Quotidienne_, la _France_, la _Mode_ et l'_Écho
-français_; pour la gauche dynastique, le _Courrier français_, le
-_Siècle_, le _Temps_, le _Commerce_, la _Patrie_ et le _Corsaire_.]
-
-Cet empressement de tous les opposants à prendre sous leur protection
-les pires révolutionnaires, du moment où ceux-ci se trouvaient aux
-prises avec la justice, apparut avec non moins d'éclat dans un autre
-procès qui fit alors assez grand bruit. L'extrême gauche venait de
-perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M.
-Garnier-Pagès avait succombé à une maladie de poitrine, le 23 juin
-1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa
-mort, il s'était fait une place à part dans les Chambres. Rien chez
-lui du type banal des orateurs démocratiques: sa physionomie était
-douce, délicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple,
-exprimait avec modération les opinions les plus extrêmes; répugnant
-aux discussions générales, aux lieux communs, il était plus à son aise
-dans les débats précis, notamment dans les questions financières qu'il
-étudiait avec un soin et traitait avec une compétence rares dans son
-parti. Populaire auprès de ses coreligionnaires politiques, il était
-pris au sérieux par ses adversaires. C'était dès lors pour les
-radicaux une affaire importante de désigner celui qui lui succéderait
-comme député du deuxième collège du Mans. Leur choix se porta sur un
-jeune avocat à la cour de cassation, de famille bourgeoise et aisée,
-qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques années plus
-tard, un des rôles retentissants du parti révolutionnaire: il
-s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'était l'opposé de M.
-Garnier-Pagès. De tempérament sanguin et de haute stature, les épaules
-larges, la tête renversée, la voix forte, il rêvait d'être un tribun
-dans le goût de la Convention: pas une idée originale, personnelle,
-mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le
-goût et la recherche du théâtral, une faconde facile, abondante,
-souvent vulgaire et pâteuse, parfois éloquente à force de véhémence
-passionnée. Son idéal était de paraître un nouveau Danton. Il est vrai
-qu'en soulevant le masque du tribun, on eût vite entrevu la figure
-molle, grasse et sensuelle d'un épicurien nonchalant, ne comprenant
-l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-même
-plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais
-incapable de le commander[13]. C'est là du moins le personnage tel
-qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis
-en avant pour la succession de M. Garnier-Pagès, il n'était pas encore
-bien connu; à peine s'était-il fait remarquer dans quelques procès
-politiques. Les rédacteurs du _National_, qui se souvenaient de
-l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M.
-Odilon Barrot, le suspectaient de modérantisme. Ce fut sans doute pour
-dissiper ces soupçons que, la veille de l'élection du Mans, le 23
-juillet, dans une réunion préparatoire des électeurs, le candidat fit
-un discours d'une extrême violence où il s'attaquait à toutes les
-institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour
-d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal
-qui avait reproduit son discours. Aussitôt, grande clameur dans tous
-les rangs de l'opposition: tout à l'heure, dans l'affaire Dupoty, on
-déclarait la liberté de la presse menacée par le pouvoir; cette fois,
-la liberté électorale était en péril; on soutenait que les discours
-prononcés par un candidat devant les électeurs avaient droit aux mêmes
-immunités que les discours du député à la tribune de la Chambre. Pour
-venger avec plus d'éclat la liberté qu'on prétendait être ainsi
-violée, quatre députés, représentant les diverses nuances de
-l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent
-solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de
-Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par décision spéciale de la cour
-de cassation. Les débats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une
-étrange distinction, le jury vit un délit, non dans le fait d'avoir
-prononcé le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M.
-Ledru-Rollin fut condamné à quatre mois de prison et 3,000 francs
-d'amende, le gérant du _Courrier de la Sarthe_ à trois mois et 2,000
-francs. Cette condamnation ne fut même pas maintenue; un vice de
-procédure fit casser l'arrêt, et M. Ledru-Rollin, renvoyé devant la
-cour d'assises de la Mayenne, fut acquitté. Ainsi fit son entrée sur
-la scène politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848,
-le futur révolté du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donné sa
-mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou même M. Arago et M. Marie,
-se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortège à ses débuts?
-
-[Note 12: Le Garnier-Pagès qui fut membre du gouvernement provisoire
-en 1848 était le frère cadet de celui qui mourut en 1841. Il dut toute
-sa notoriété au souvenir de son frère aîné, mais était loin d'avoir sa
-valeur. Dans la séance du 24 février 1848, quand on proclama à la
-tribune les noms des membres du gouvernement provisoire, le nom de
-Garnier-Pagès souleva des protestations, et une voix s'écria dans la
-foule: «Il est mort, le bon!»]
-
-[Note 13: C'est M. Ledru-Rollin qui dira à M. Léon de Malleville, au
-moment de l'émeute de juin 1849: «Je suis leur chef, il faut bien que
-je les suive.» M. Doudan ne pensait-il pas à lui quand il écrivait:
-«Un chef de parti dans le radicalisme est un homme qui fait ce qui
-plaît aux autres, et qui le fait avec le geste du commandement.»]
-
-
-IV
-
-Cependant l'année 1841 touchait à son terme, et l'on approchait du
-jour fixé pour la rentrée du parlement. La session de 1842 se
-présentait avec une importance particulière: chacun s'attendait
-qu'elle fût la dernière de la Chambre élue en 1839; les débats qui
-allaient s'ouvrir devaient décider quel cabinet présiderait aux
-élections générales. En dépit des fanfaronnades de ses journaux,
-l'opposition ne se flattait guère de venir à bout du ministère, au
-moins de haute lutte et par ses seules forces. L'horreur et l'effroi
-produits par l'attentat de Quénisset et par les révélations du procès
-qui avait suivi venaient de redonner du crédit à la politique de
-résistance. Ce n'était pourtant pas qu'à regarder du côté de la
-majorité, la situation personnelle de M. Guizot parût bien solide. Des
-anciens 221, beaucoup ne lui avaient pas encore pardonné la coalition.
-Les timides s'effarouchaient de son impopularité qui paraissait plus
-grande que jamais[14]. Les sceptiques et les frivoles lui reprochaient
-de prendre trop au tragique le péril révolutionnaire[15]. Les
-médiocres lui en voulaient de sa supériorité. En somme, parmi les
-conservateurs, plusieurs le subissaient plus qu'ils ne le goûtaient;
-ils le croyaient nécessaire, mais le trouvaient compromettant et
-déplaisant; c'était moins par dévouement pour lui que par crainte de
-ses successeurs possibles qu'ils le soutenaient. M. de Barante, alors
-à Paris, écrivait au comte Bresson, le 16 décembre 1841: «Jamais
-ministre ne fut entouré de moins de bienveillance. Beaucoup de gens
-sages, d'amis de l'ordre, souhaitent son maintien, mais en disant que
-ce n'est pas à cause de lui. En même temps, vous savez la haine que
-lui portent les hommes de la gauche. En général, on ne croit pas qu'il
-puisse se soutenir. On peut se tromper, car personne ne se soucie de
-ses successeurs présomptifs[16].»
-
-[Note 14: On lit dans le _Journal intime du baron de Viel-Castel_, à
-la date du 5 décembre 1841: «Jamais l'impopularité proverbiale de M.
-Guizot n'a été plus grande qu'aujourd'hui.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 15: Henri Heine écrivait, le 11 décembre 1841: «Personne ne veut
-se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'idée lui gâterait la
-douce jouissance du présent. C'est pourquoi tout le monde est
-mécontent de l'homme dont la parole sévère réveille, parfois peut-être
-à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux
-banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils
-en veulent tous au maître d'école Guizot. Même la plupart des
-soi-disant conservateurs sentent de l'éloignement pour lui, et,
-frappés de cécité comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer
-Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont
-bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. Ô fous
-conservateurs, qui n'êtes capables de rien conserver, hors votre
-propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos
-yeux...» (_Lutèce_, p. 209.)]
-
-[Note 16: _Documents inédits._--Quelques semaines auparavant, le même
-observateur s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée à un de ses
-parents: «Je ne sais comment sera la prochaine session. À en juger par
-ce que je vois de l'opinion, il y a peu ou point de bienveillance pour
-le ministère, mais on n'a de confiance ni de propension pour aucun
-autre.»]
-
-La session s'ouvrit, le 27 décembre 1841, par un discours du trône, à
-dessein sobre et réservé. Les premiers votes furent plus favorables
-encore au gouvernement qu'on ne s'y attendait. M. Sauzet fut réélu
-président à une grande majorité, malgré la tentative faite pour lui
-opposer M. de Lamartine. La commission de l'adresse se trouva
-exclusivement composée de ministériels: pour trouver pareil fait, il
-eût fallu remonter jusqu'au ministère Villèle. Les adversaires du
-cabinet ne renoncèrent pas cependant à une lutte qui, à défaut de
-résultat immédiat, pouvait du moins préparer les élections.
-
-L'opposition, M. Thiers en tête, dirigea tout d'abord son principal
-effort contre la convention des Détroits, dont il lui paraissait
-facile d'établir tout au moins l'insignifiance. Mais on s'aperçut
-bientôt que la majorité, désireuse de clore une affaire pénible, ne
-prenait pas goût à ces récriminations rétrospectives. M. Guizot
-d'ailleurs se défendit habilement: il ne chanta pas victoire, ne
-prétendit pas que «la convention du 13 juillet 1841 eût réparé, effacé
-tout ce qui s'était passé en 1840», reconnut que «la politique de la
-France avait essuyé un échec», mais compara l'état où il avait amené
-les choses en Égypte, sur le Bosphore, en Europe, avec celui où il les
-avait reçues, dix-huit mois auparavant, des mains de M. Thiers. Le
-ministre ne se contenta pas de justifier ou d'expliquer le passé; il
-indiqua l'attitude à prendre désormais par la France en face des
-autres puissances et particulièrement de l'Angleterre; c'est même la
-partie de ses discours la plus intéressante à noter: elle marque la
-transition entre l'isolement boudeur où il ne voulait plus laisser son
-pays et l'entente cordiale qu'il ne pouvait encore ni pratiquer ni
-proclamer. À son avis, il ne saurait être maintenant question d'une
-alliance. «Je ne dis pas cela, ajoutait-il, pour méconnaître les
-services qu'une alliance réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous
-a rendus, lorsqu'en 1830, nous avons fondé notre gouvernement. Pour
-mon compte, quels que soient les événements qui sont survenus depuis,
-j'ai un profond sentiment de bienveillance pour le peuple généreux
-qui, le premier en Europe, a manifesté de vives sympathies pour ce qui
-s'était passé en France... Je suis bien aise de lui en exprimer ma
-reconnaissance. Mais les événements suivent leur cours... Des
-difficultés sont survenues, la diversité des politiques des deux pays
-s'est manifestée sur plusieurs points, l'alliance intime n'existe
-plus.--_Une voix à gauche_: Dieu merci!--Est-ce à dire que la
-politique de l'isolement doive être la nôtre et remplacer celle des
-alliances? Ce serait une folie. Messieurs, ne vous y trompez pas, la
-politique d'isolement est une politique transitoire qui tient
-nécessairement à une situation plus ou moins critique et
-révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut l'accepter à certain
-jour, il ne faut jamais travailler à la faire durer, il faut, au
-contraire, saisir les occasions d'y mettre un terme, dès qu'on peut le
-faire sensément et honorablement. Quelle politique avons-nous donc
-aujourd'hui? Nous sommes sortis de l'isolement; nous ne sommes entrés
-dans aucune alliance spéciale étroite; nous avons la politique de
-l'indépendance, en bonne intelligence avec tout le monde... L'alliance
-intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient qu'elle resserre
-l'alliance des trois grandes puissances continentales. L'isolement a
-pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer l'alliance des
-quatre grandes puissances. Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne.
-Que chaque puissance agisse librement suivant sa politique, mais dans
-un esprit de paix, de bonne intelligence générale: voilà le véritable
-sens du concert européen tel que nous le pratiquons; voilà la
-situation dans laquelle nous sommes entrés par la convention du 13
-juillet.»
-
-Peut-être, dans la majorité, quelques esprits trouvaient-ils M. Guizot
-un peu prompt à parler de «bonne intelligence» avec les auteurs de
-l'offense du 15 juillet 1840. Mais M. Thiers se chargea aussitôt de
-leur faire comprendre le péril d'une politique de ressentiment. En
-effet, il voulut, lui aussi, indiquer quelle devait être la situation
-de la France envers l'Europe. Passant en revue les diverses
-puissances, il les montra toutes hostiles. La Russie, disait-il, est
-notre adversaire depuis 1830. En Allemagne, «il n'y a pas un
-gouvernement qui ne regarde la France comme un ennemi tôt ou tard
-redoutable;... ils savent parfaitement qu'il y a entre eux et nous une
-question de territoire redoutable pour eux et une question de principe
-plus redoutable encore»; la question de territoire, c'est la rive
-gauche du Rhin; la question de principe, c'est la propagande des idées
-libérales françaises. Quant à l'Angleterre, M. Thiers estimait que,
-surtout depuis l'avènement des tories, on devait s'attendre à la voir
-le plus souvent se joindre à nos adversaires. Il résumait donc ainsi
-la situation: «Quand on a l'avantage de pouvoir se trouver tous réunis
-contre nous, on en saisit l'occasion avec empressement.» L'orateur en
-concluait-il qu'il fallait tâcher de désarmer ces défiances,
-manoeuvrer habilement pour dissoudre cette coalition? Non, il
-engageait son pays à affronter seul, fût-ce les armes à la main,
-cette Europe malveillante et menaçante. «Faites donc voir,
-s'écriait-il, que la France est forte par elle-même; ne faites pas
-consister sa force dans ses alliés.» Et il disait encore: «Si une fois
-la France ne montre pas, par une grande résolution, qu'elle est prête
-à braver toutes les conséquences, plutôt que de laisser s'accomplir le
-projet de l'annuler, son influence est sérieusement compromise. Si
-l'on ne croit pas que vous serez prêts à vous lever le jour où l'on
-vous bravera, vous serez bientôt la dernière nation. Non, je le dis
-franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le
-savent bien) ne me portent pas à l'opposition, mais je suis convaincu
-que si vous n'avez pas un jour la force d'une grande résolution, le
-gouvernement que j'aime, le gouvernement auquel je suis dévoué, aura
-la honte ineffaçable d'être venu au monde pour amoindrir la France.
-«Une politique d'isolement défiant et menaçant, qui aboutirait
-fatalement à la guerre et à la guerre d'un contre tous, telle était
-donc la perspective offerte par M. Thiers. Ce langage pouvait flatter
-la gauche; mais il n'était pas fait pour rassurer les conservateurs et
-les réconcilier avec le ministre du 1er mars.
-
-On le vit bien lors du vote: M. Thiers ne put obtenir aucune
-manifestation contre la politique suivie par M. Guizot dans l'affaire
-d'Orient. Il se trouva une grande majorité pour adopter sur ce point
-le paragraphe de l'adresse, tel que l'avait rédigé la commission. Il
-est vrai que ce paragraphe se bornait à prendre acte de la convention
-du 13 juillet et à constater la clôture de la question sans un mot de
-satisfaction ou même d'approbation. Bien qu'exclusivement
-ministérielle, la commission n'avait pas osé demander davantage. La
-majorité se résignait au fait accompli; sa raison l'y obligeait; mais
-son amour-propre ne trouvait pas là de quoi panser ses blessures et
-satisfaire ses ressentiments. Elle comprenait qu'il n'y avait pas eu
-moyen de faire autre chose, et que nul autre ne se fût tiré plus
-convenablement d'une passe dangereuse; mais ce n'en était pas moins
-une déconvenue. La conviction était complète; mais c'était une
-conviction attristée. État d'esprit complexe et curieux qui méritait
-d'être noté. Si l'on s'en fût alors mieux rendu compte, on aurait été
-moins surpris de l'explosion qui allait se produire à propos de la
-question, devenue tout de suite si fameuse et si brûlante, du droit de
-visite.
-
-
-V
-
-Peu de jours avant l'ouverture de la session, les journaux avaient
-annoncé--sans que le public y fît grande attention--que notre
-ambassadeur à Londres venait de signer, le 20 décembre 1841, avec le
-gouvernement britannique et les représentants des autres grandes
-puissances, une convention relative à la visite des navires soupçonnés
-de faire la traite des nègres. Pour comprendre la portée de cet acte
-et les suites qu'il devait avoir, il convient de remonter un peu en
-arrière. On sait avec quelle ardeur, avec quelle passion l'Angleterre
-avait pris en main, depuis le commencement du siècle, la cause de
-l'abolition de la traite. Des motifs divers l'y avaient poussée: un
-sentiment religieux, profond et vrai, l'amour-propre national, et
-aussi, dans une large mesure, l'intérêt de sa suprématie maritime et
-commerciale. Ayant obtenu du congrès de Vienne qu'il fît entrer cette
-abolition dans le droit public européen, le cabinet de Londres demanda
-aussitôt après, comme conséquence de ce principe, que les puissances
-se concédassent réciproquement le droit de visite sur les bâtiments de
-leurs nationalités respectives: c'était, disait-il, le seul moyen
-d'atteindre efficacement les négriers, qui avaient toujours à bord
-plusieurs pavillons différents et s'en couvraient successivement pour
-échapper aux croiseurs. L'argument était sérieux, sincère, mais
-était-il entièrement désintéressé? Les autres États ne le jugeaient
-pas tel; ils se disaient qu'avec sa supériorité numérique, la flotte
-britannique aurait en fait, une fois le droit de visite établi, la
-police de toutes les autres marines: c'était, à leurs yeux, une
-manifestation nouvelle de l'ancienne prétention de l'Angleterre à la
-domination des mers. La résistance à cette suprématie était
-particulièrement dans les traditions de la politique française: aussi
-le gouvernement de la Restauration, plusieurs fois sollicité,
-s'était-il refusé constamment à rien concéder sur le droit de visite.
-Au lendemain de la révolution de Juillet, la monarchie nouvelle se
-montra plus facile; elle se faisait un point d'honneur libéral de
-servir la cause abolitionniste, et surtout, en face de l'Europe
-inquiète et malveillante, elle avait besoin de l'alliance anglaise.
-Par une convention du 30 novembre 1831 que compléta un second traité
-du 22 mars 1833, les deux puissances s'accordèrent réciproquement le
-droit de visite dans de certaines régions; il était stipulé que le
-nombre des croiseurs de l'une ne pourrait dépasser de moitié celui des
-croiseurs de l'autre. Le public français, jusqu'alors fort ombrageux
-en ces matières, laissa faire sans élever aucune protestation: à vrai
-dire, son attention était ailleurs. Ce ne fut pas tout. La convention
-ne pouvait avoir toute son efficacité que si les autres États y
-adhéraient et enlevaient par là aux négriers la chance d'échapper à la
-visite en arborant tel ou tel pavillon: le gouvernement français se
-joignit à celui d'Angleterre pour solliciter ces adhésions. Ainsi
-furent obtenues successivement celles du Danemark, de la Sardaigne, de
-la Suède, de Naples, de la Toscane, des Villes hanséatiques. La
-Russie, l'Autriche et la Prusse résistèrent plus longtemps; ce ne fut
-qu'en 1838 et sur les instances renouvelées des deux États maritimes,
-qu'elles se montrèrent disposées à accepter ce droit de visite;
-seulement, ne trouvant pas que leur dignité de grandes puissances leur
-permît d'accéder à des traités faits sans elles, elles demandèrent
-qu'une nouvelle convention fût conclue dans laquelle elles
-figureraient comme parties principales sur le même pied que la France
-et l'Angleterre. Notre ambassadeur à Londres fut autorisé à négocier
-sur ces bases. Après diverses péripéties, on était tombé d'accord, en
-1840, pour rédiger un projet de convention qui reproduisait à peu près
-les clauses de 1831 et de 1833; seulement ce projet étendait les zones
-où la visite pouvait être exercée, et ne limitait pas la proportion
-des croiseurs de chaque puissance; ce dernier changement était rendu
-nécessaire par l'accession de la Prusse, dont la marine de guerre
-était comparativement peu nombreuse. Le 25 juillet 1840, c'est-à-dire
-dix jours après avoir conclu sans nous le fameux traité réglant les
-mesures à prendre contre le pacha d'Égypte, lord Palmerston, comme si
-rien ne s'était fait, nous avait invités à procéder aux signatures de
-la nouvelle convention sur le droit de visite. M. Thiers ne faisait
-aucune objection sur le fond, mais le moment lui parut mal choisi; il
-lui déplaisait de «faire un traité avec des gens qui venaient d'être
-si mal pour nous». La négociation, sans être rompue, se trouva dès
-lors suspendue de fait pendant un an. En 1841, le jour même où la
-convention des Détroits vint clore le différend né du traité du 15
-juillet 1840, lord Palmerston remit sur le tapis la convention du
-droit de visite. Il avait ses raisons pour être pressé. Le cabinet
-dont il faisait partie, loin d'avoir trouvé des forces dans le succès
-de sa campagne orientale, succombait sous le poids des embarras
-financiers dont cette campagne était en partie la cause; chaque jour
-plus délaissé par l'opinion, il avait à peine encore quelques semaines
-à vivre. Lord Palmerston désirait vivement ne pas se retirer sans
-avoir mené à fin une affaire que la nation anglaise avait tant à
-coeur. Mais M. Guizot n'avait aucune raison d'être agréable au
-promoteur du traité du 15 juillet. Il refusa donc formellement, et
-sans cacher pourquoi, de montrer l'empressement qu'on lui demandait.
-Sur ces entrefaites, le 30 août 1841, le cabinet whig, mis en minorité
-dans le pays d'abord, dans le parlement ensuite, dut définitivement
-céder la place aux tories: sir Robert Peel succéda à lord Melbourne en
-qualité de «premier», et le _Foreign office_ passa aux mains de lord
-Aberdeen. Les nouveaux ministres témoignaient d'intentions
-bienveillantes à notre égard; quand ils critiquaient leurs
-prédécesseurs, l'atteinte portée à l'alliance française n'était pas le
-grief sur lequel ils insistaient le moins. M. Guizot leur savait gré
-de ces bonnes dispositions et croyait de sage politique d'y répondre.
-Aussi, dès que lord Aberdeen, en octobre 1841, lui reparla du droit
-de visite, il lui fit un accueil tout autre qu'à lord Palmerston et se
-montra prêt à terminer l'affaire. La convention fut signée, à Londres,
-le 20 décembre 1841; l'échange des ratifications était fixé au 19
-février 1842.
-
-M. Guizot avait agi sans aucune hésitation. Dans cette convention
-nouvelle, il ne voyait que la confirmation d'un régime accepté depuis
-dix ans par l'opinion française et pratiqué sans avoir donné lieu à de
-sérieux abus[17]. Quant à se demander si, pour être accepté sans
-ombrage et exercé sans conflit, le droit de visite ne supposait pas,
-entre les puissances contractantes, un état de confiance et de bon
-vouloir réciproques qui n'existait plus depuis 1840, notre ministre ne
-paraît pas y avoir songé[18]. En ne reculant pas davantage la
-conclusion de cette affaire commencée et préparée par ses
-prédécesseurs, il croyait faire un acte tout naturel et ne s'attendait
-de ce chef à aucune difficulté sérieuse et durable. Les faits
-semblèrent d'abord lui donner raison. L'incident fut jugé si
-insignifiant que, dans la conférence où ils fixèrent les points sur
-lesquels porterait l'attaque dans la discussion de l'adresse, les
-chefs de la gauche et du centre gauche commencèrent par l'écarter. Ce
-fut M. Billault qui réclama: il était député de Nantes; or les
-armateurs et les négociants de nos ports étaient fort prévenus contre
-le droit de visite, les uns parce qu'ils croyaient avoir à redouter de
-mauvais procédés de la part de la marine anglaise; quelques autres par
-des motifs peut-être moins avouables: ils passaient pour ne pas être
-grands ennemis de la traite; sans la faire eux-mêmes, ils expédiaient
-sur la côte d'Afrique les marchandises que les négriers employaient
-comme matière d'échange dans leur trafic. Sur l'insistance de M.
-Billault, il fut décidé «qu'à tout hasard un mot serait dit de la
-nouvelle convention[19]», mais on n'en espérait aucun résultat
-important.
-
-[Note 17: L'examen des archives n'avait fait relever, de 1831 à 1842,
-que dix-sept réclamations du commerce français contre l'usage fait du
-droit de visite: cinq ou six avaient obtenu satisfaction; les autres
-avaient été écartées comme sans fondement ou délaissées par les
-réclamants eux-mêmes.]
-
-[Note 18: Le prince de Metternich disait avec raison, à propos du
-droit de visite: «Le vice de ce mode d'action, c'est qu'il n'est
-praticable qu'entre, je ne dis pas seulement des gouvernements, mais
-des pays vivant dans la plus grande intimité, étrangers à toute
-susceptibilité, à toute méfiance réciproque, et animés du même
-sentiment, au point de passer l'éponge sur des abus.» (Cité par M.
-GUIZOT dans son étude sur _Robert Peel_.)]
-
-[Note 19: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-À peine l'annonce du débat eut-elle forcé l'attention du public à se
-porter sur cette convention, que commença à se manifester une
-opposition d'une vivacité à laquelle personne ne s'était attendu.
-Quelque fait nouveau avait-il donc subitement révélé, dans l'exercice
-du droit de visite, des inconvénients jusqu'alors inaperçus? Non; le
-seul fait nouveau, c'était le traité du 15 juillet 1840 qui avait
-réveillé contre «l'Anglais» la vieille animosité, plus ou moins
-assoupie depuis 1830[20], et qui, par suite, faisait regarder comme
-insupportable le régime naguère si facilement accepté[21]. Le
-mouvement se dessina tout de suite avec tant de force que M. Guizot,
-malgré son optimisme habituel, fut troublé dans sa sécurité. La veille
-même du jour où la question devait être débattue à la Chambre, il
-écrivait à M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Londres: «Sachez
-bien que le droit de visite est, dans la Chambre des députés, une
-grosse affaire. Je la discuterai probablement demain et sans rien
-céder du tout; je suis très décidé au fond; mais la question est
-tombée bien mal à propos au milieu de nos susceptibilités nationales;
-j'aurai besoin de peser de tout mon poids et de ménager beaucoup mon
-poids en l'employant. Je ne sais s'il me sera possible de ratifier
-aussitôt que le désirerait lord Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les
-questions particulières ne se ressentent pas de la situation générale,
-et que, même lord Palmerston tombé, toutes choses soient, entre les
-deux pays, aussi faciles et aussi gracieuses que dans nos temps
-d'intimité.» Rien de plus fondé que cette dernière réflexion; mais M.
-Guizot ne la faisait-il pas un peu tard?
-
-[Note 20: M. Léon Faucher, qui était cependant ami de l'Angleterre,
-écrivait à M. Reeve, le 14 août 1841: «Je suis effrayé des progrès que
-fait chez nous la haine de l'Angleterre.» Et, le 24 août, il écrivait
-encore à un autre Anglais, en parlant de lord Palmerston: «Croyez-moi,
-cet écervelé a fait plus de mal à l'Europe que des années de guerre.
-Il a rendu le nom anglais suspect et odieux à la France. Il a éveillé
-ici des passions que nous avions combattues pendant quinze ans.»
-(_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 110 et 113.)]
-
-[Note 21: M. Guizot devait le reconnaître un an plus tard, et il dira,
-à la tribune, le 23 janvier 1843: «C'est le traité du 15 juillet 1840
-qui a donné tout à coup aux traités de 1831 et de 1833 le caractère
-qu'ils ont maintenant. C'est le traité du 15 juillet qui a créé le
-sentiment public qui existe aujourd'hui et dont on ne s'était pas
-douté pendant dix ans.»]
-
-La discussion s'engagea à la Chambre des députés, le 22 janvier 1842.
-M. Billault ouvrit le feu contre le droit de visite, montrant la
-tradition de la politique française méconnue, la liberté des mers
-livrée à la prépotence anglaise, le droit international mutilé, notre
-marine découragée, nos intérêts commerciaux compromis. Habile,
-incisif, spécieux, il eut du succès; ce genre de questions convenait
-mieux à son talent d'avocat que les débats plus généraux. M. Dupin
-l'appuya avec sa verve familière qui agissait toujours sur une
-certaine fraction de la majorité. Puis, ce fut M. Thiers qui, devant
-l'importance inattendue prise par la question, se déclara adversaire
-du droit de visite, au risque de se faire rappeler qu'il était
-ministre lors de la convention de 1833; l'homme d'État eût dû se
-demander s'il était avantageux à la France de la jeter dans un nouveau
-conflit; mais l'opposant avait entrevu une chance de faire échec au
-ministère, cela lui faisait oublier tout le reste. Le second jour,
-l'attaque fut continuée par MM. Berryer, Odilon Barrot et l'amiral
-Lalande. M. Guizot, presque seul, tint tête aux assaillants avec
-courage et talent; il prit plusieurs fois la parole; mais vainement
-rappelait-il les précédents; vainement démontrait-il que, si des abus
-se produisaient, le gouvernement serait armé contre eux; vainement
-essayait-il d'intéresser les sentiments libéraux et généreux de ses
-auditeurs à la répression d'un trafic infâme,--il sentait lui-même,
-non sans surprise, que sa parole ne portait pas, qu'elle se heurtait à
-des préventions plus fortes. «J'ai souvent combattu des impressions
-populaires, écrivait-il au sortir de ce débat, jamais une impression
-plus générale et plus vive que celle qui s'est manifestée contre le
-droit de visite, auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il
-s'exerçait.» Le fait le plus grave était que l'opposition ne se
-manifestait pas seulement sur les bancs de la gauche et du centre
-gauche: elle gagnait visiblement la majorité. Dans cette dernière
-partie de l'Assemblée, l'appel aux ressentiments contre l'Angleterre
-rencontrait de l'écho, et l'on croyait utile de montrer à tous que le
-pays n'avait pas le pardon aussi facile que ses gouvernants.
-D'ailleurs, les mêmes députés qui eussent été le plus épouvantés de
-voir la France jetée dans le moindre conflit, étaient bien aises, une
-fois rassurés sur ce danger par la sagesse des ministres, de ne pas
-laisser à la gauche seule l'avantage de paraître partager les
-susceptibilités nationales. Les préventions populaires, avec
-lesquelles ils devaient être prochainement aux prises dans les
-élections générales, les préoccupaient plus que les embarras
-diplomatiques dont leur manifestation pourrait être la cause: ce
-serait affaire au cabinet de se tirer de ces embarras, et, si par
-crainte de ses successeurs on ne voulait pas renverser M. Guizot, on
-s'inquiétait peu de lui rendre la vie désagréable.
-
-Malgré tout, le ministre n'aurait-il pas pu enlever d'autorité le vote
-de la Chambre et écarter ainsi, dès le début, une difficulté qui
-devait devenir si grosse? Quelques-uns l'ont cru, même parmi ses
-adversaires les plus ardents. À leur avis, si le ministère avait
-résolument posé la question de confiance, en déclarant qu'après avoir
-fait signer une convention il ne pouvait lui-même la déchirer, la
-majorité eût suivi, bon gré, mal gré, et l'amendement de M. Billault
-eût été rejeté[22]. C'est ce qu'aurait peut-être tenté Casimir Périer.
-M. Guizot n'osa pas. Il ne se sentait pas l'autorité que donnait à
-Périer le péril de 1831, et il ne voulait pas risquer, sur une
-question après tout secondaire, l'existence d'un cabinet dont la chute
-eût compromis tant de grandes causes. D'ailleurs, il n'était pas, dans
-ses rapports avec ses partisans, le ministre impérieux et dominateur
-dont l'accent de sa parole donnait parfois l'idée. Bien plus disposé à
-ménager leurs préjugés qu'à les brusquer, combien de fois, au cours de
-son administration, il devait sacrifier ses vues personnelles,
-souvent les plus hautes et les meilleures, à la crainte de voir se
-disloquer par quelque côté cette majorité qu'il savait lui être
-nécessaire et dont il connaissait l'inconsistance! «M. Guizot, disait
-un jour sir Robert Peel, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi,
-je n'en fais qu'à mes adversaires.»
-
-[Note 22: Telle est l'affirmation très nette de M. Duvergier de
-Hauranne. (_Notes inédites._)]
-
-Dès que le ministère ne posait pas la question de confiance, il
-n'était pas douteux que le vote serait une manifestation contre le
-droit de visite. Ne pouvant empêcher cette manifestation, les amis de
-M. Guizot se flattèrent qu'elle aurait moins le caractère d'un succès
-de l'opposition et d'un blâme contre le cabinet, si la rédaction
-adoptée par la Chambre émanait d'un membre de la majorité. En
-conséquence, un ministériel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa,
-avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un
-amendement proclamant, comme celui de M. Billault, «la nécessité de
-préserver de toute atteinte les intérêts du commerce et l'indépendance
-du pavillon»; la seule différence était qu'on y avait inséré le mot de
-«confiance». Cette démarche ne se fit évidemment pas à l'insu et
-contre la volonté du ministère: mais nous doutons que M. Guizot ait
-connu à l'avance et approuvé le commentaire apporté à la tribune par
-M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rédaction était celle
-qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima
-le voeu, non seulement que la convention de 1841 ne fût pas ratifiée,
-mais aussi «que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tôt
-possible, d'être mises à exécution». Il détermina ainsi les membres de
-la gauche à abandonner leur amendement et à se rallier au sien;
-c'était évidemment son but; mais pensait-il à la situation où un tel
-commentaire mettait M. Guizot?
-
-Si le ministre déclarait repousser l'amendement, il désavouait ses
-amis; s'il l'acceptait, il se désavouait lui-même. En cet embarras, il
-sut du moins garder la dignité et la fierté de son attitude oratoire.
-Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre.
-«Quelle que soit la difficulté que j'éprouve, dit-il, un double devoir
-m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une
-grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne
-déserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai
-l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les
-droits.» Pour remplir le premier de ces devoirs, il défendit, une fois
-de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot
-grossissant des préventions contraires; il soutint avec force que la
-convention signée par lui ne portait pas atteinte à la liberté des
-mers. «Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a
-seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a
-des nations qui s'engagent à réprimer en commun ce crime réprouvé par
-toutes. Le jour où toutes les nations auront contracté ce même
-engagement, le crime de la traite disparaîtra. Et ce jour-là, les
-hommes qui auront poursuivi ce noble but à travers les orages
-politiques et les luttes des partis, à travers les jalousies des
-cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, dis-je, qui
-auront persévéré dans leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents
-et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le monde, et
-j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.»
-Puis, abordant un autre ordre d'idées, le ministre ajoutait: «J'ai
-aussi à défendre la cause des prérogatives de la couronne. Quand je
-parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car
-je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon pays.
-C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole.» Il rappela alors
-comment, en 1838, la France, «après y avoir bien pensé sans doute»,
-avait, de concert avec l'Angleterre, proposé aux autres puissances de
-faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite,
-comment cette convention avait été conclue. «À la vérité, disait-il,
-le traité n'est pas encore ratifié, et je ne suis pas de ceux qui
-regardent la ratification comme une pure formalité à laquelle on ne
-peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été
-donnée; la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le
-premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire
-un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion,
-apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras
-à la ratification. Mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne
-et de ses conseillers reste entière, la liberté de ratifier ou de ne
-pas ratifier le nouveau traité, quelle qu'ait été l'expression de
-l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une
-considération grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas
-décisive, ni la seule dont il y ait à tenir compte. À côté de cette
-considération, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu
-de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire à
-d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport régulier et
-amical: «Ce que je vous ai proposé, il y a trois ans, je ne le ratifie
-pas aujourd'hui; vous l'avez accepté à ma demande; vous avez fait
-certaines objections; vous avez demandé certains changements; ces
-objections ont été accueillies, ces changements ont été faits, nous
-étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.»... Je le
-répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la liberté
-du gouvernement du Roi, quant à la ratification du nouveau traité,
-reste entière; lorsqu'il aura à se prononcer définitivement, il pèsera
-toutes les considérations que je viens de vous rappeler, et il se
-décidera sous sa responsabilité.»
-
-La Chambre ne contesta pas cette réserve si hautement formulée au nom
-du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son côté, à se
-prononcer contre le nouveau traité, et telle était la force du
-mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopté à la
-presque unanimité. Le _Journal des Débats_ chercha tout de suite à
-atténuer la portée politique de ce vote: «La Chambre, dit-il, a voulu
-seulement donner au ministère un avertissement amical et bienveillant;
-c'est pour cela qu'elle a écarté ceux qui voulaient non pas avertir le
-ministère, mais le blâmer. Le vote n'a donc en définitive ni avancé ni
-reculé les affaires de l'opposition.» Naturellement, ce n'était pas
-l'avis des journaux de gauche, qui célébrèrent bruyamment ce qu'ils
-appelaient la défaite du cabinet, affectèrent de croire que M. Guizot
-ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelèrent
-l'exemple du duc de Broglie, donnant sa démission, en 1834, aussitôt
-après que la majorité s'était prononcée contre le traité des 25
-millions. À juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne
-pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre
-ne fût un échec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli.
-Toutefois, dans les conditions où ce vote avait été émis, il
-n'impliquait pas de la part de la Chambre la volonté de renverser le
-ministère, et n'obligeait pas ce dernier à céder la place à ses
-adversaires.
-
-
-VI
-
-Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministère dans
-l'embarras, sans s'inquiéter de savoir si, du même coup, elle ne
-mettait pas le pays en péril, elle pouvait se féliciter des premiers
-résultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet!
-Refuser de ratifier à la date fixée une convention que notre
-gouvernement avait non seulement acceptée, mais proposée, c'était
-exposer la France à un conflit avec l'Europe justement blessée d'un
-tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la
-presque unanimité de la Chambre venait de se prononcer, c'était
-exposer le cabinet à un conflit parlementaire où il eût sûrement
-succombé. Le problème paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on
-disait, en se frottant les mains: «M. Guizot ne s'en tirera pas.»
-
-Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais après une
-longue négociation qui mérite d'être citée comme un chef-d'oeuvre de
-patiente et prudente habileté. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son
-ambassade à Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie,
-l'avait apprise depuis par la pratique même de ces affaires étrangères
-qu'il dirigeait depuis plus d'une année, au milieu des circonstances
-les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte
-d'éducation complémentaire de l'homme d'État, l'influence d'une femme
-dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom:
-madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie à
-Londres de 1812 à 1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au
-contraire, avait été tout de suite fort en vue. C'était une grande
-dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de
-bonne grâce, causeuse habile et charmante, très recherchée dans les
-salons et ayant su s'en créer un. Toujours en quête d'informations
-que, de Londres, elle adressait directement au Czar et à la Czarine,
-elle témoignait pour les grandes et les petites affaires de la
-politique une curiosité passionnée qui la faisait parfois soupçonner
-de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappelé, en 1834, elle
-trouva grand accueil à Saint-Pétersbourg; l'empereur Nicolas se
-plaisait à l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant à lui
-rendre supportable le séjour en Russie; elle avait la nostalgie de
-l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Après un court
-passage en Italie, où elle perdit son mari, elle vint s'établir à
-Paris. À peine arrivée, on la voit, au commencement de 1836, occupée,
-avec madame de Dino qu'elle avait connue à Londres, à renverser le duc
-de Broglie et à pousser M. Thiers à sa place. Ce dernier la fréquenta
-pendant sa courte administration, du 22 février au 6 septembre 1836.
-Peu après, M. Guizot devenait le familier de ce salon où l'on
-cherchait à attirer tous les hommes politiques considérables; bientôt
-même, l'affection qu'il témoignait et qui lui était rendue lui fit une
-situation à part entre tous les amis de la maison: on eût dit un autre
-Chateaubriand auprès d'une autre madame Récamier. Quel attrait avait
-donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austère et grave
-doctrinaire? En tout cas, l'âge de l'une[23], à défaut du caractère de
-l'autre, écartait toute interprétation malicieuse. Après la formation
-du ministère du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relâcher, fut
-encore plus étroite et plus affichée; le ministre allait d'ordinaire
-chez la princesse trois fois par jour, avant la séance de la Chambre,
-en en revenant et dans la soirée. Il y donnait des rendez-vous et s'y
-faisait apporter les pièces à signer. Étrange spectacle que celui de
-cette intimité notoire entre le principal dépositaire de tous nos
-secrets d'État et une étrangère qui, naguère encore, jouait un des
-premiers rôles dans la diplomatie d'un souverain hostile à la France!
-Disons tout de suite que les inconvénients qui semblaient à craindre
-ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidèle et sûre.
-Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de
-satisfaire la curiosité politique qui avait été la passion de toute sa
-vie, elle apporta à son ami quelque chose en échange. Au milieu d'un
-salon où passaient tous les représentants de cette haute diplomatie
-européenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans
-cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de près,
-depuis 1812, tant d'hommes et d'événements, sous l'influence d'une
-femme supérieure qui possédait au plus haut degré ce je ne sais quoi
-que l'habitude du grand monde et aussi la délicatesse féminine
-ajoutent si heureusement à l'habileté politique, M. Guizot, ministre,
-trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il
-n'avait pas reçu de sa famille, ce que, professeur et écrivain, il
-n'avait pas rencontré dans les livres, ce que, chef de parti, il
-n'avait pu acquérir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas
-téméraire de supposer que les qualités toutes nouvelles de souplesse
-adroite, de mesure, de nuance, qui firent, à cette époque, du puissant
-orateur un négociateur éminent, un incomparable rédacteur de dépêches
-et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie, à ses
-rapports avec madame de Lieven.
-
-[Note 23: La princesse de Lieven était née en 1784.]
-
-Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi
-à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais,
-grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé
-par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le
-nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la
-France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre
-appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit
-l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à
-espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même
-par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être
-notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes.
-On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui,
-presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré,
-très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses
-routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous,
-particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec
-qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en
-tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le
-besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans
-aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité;
-aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait
-raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et
-préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture
-suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il
-traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment
-inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un
-peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement
-modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que
-d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le
-conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune,
-pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en
-un pareil moment, à la tête du _Foreign office_.
-
-[Note 24: Dans les premiers mois de 1842, on disait couramment à
-Londres que si lord Palmerston avait été encore au pouvoir, on
-n'aurait pas échappé à la guerre avec la France. (_The Greville
-Memoirs_, second part, vol. II, p. 82.)]
-
-[Note 25: Dès 1813, lord Aberdeen avait joué l'un des premiers rôles
-diplomatiques dans la coalition contre la France. Tel était ce passé,
-que M. Greville se croyait fondé à écrire, le 13 janvier 1842: «Toutes
-les prédilections de lord Aberdeen sont antifrançaises, et il n'oublie
-jamais ses anciennes attaches avec les Alliés.» (_The Greville
-Memoirs_, second part, vol. II, p. 74.)]
-
-[Note 26: «Nous sommes destinés à nous revoir souvent, disait lord
-Aberdeen au chargé d'affaires de France: croyez tout ce que je vous
-affirmerai, jusqu'au moment où je vous aurai trompé en quoi que ce
-soit; dès lors, ne me croyez plus du tout.»]
-
-
-VII
-
-Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques
-Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le
-droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant
-l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20
-décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]:
-«Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions
-donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer
-au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de
-ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que
-j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre
-des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer
-aujourd'hui.»
-
-[Note 27: Pour la négociation qui va suivre, je me suis principalement
-servi des documents cités par M. Guizot dans ses _Mémoires_, t. VI, p.
-157 et suiv.]
-
-Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était
-dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie
-et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non
-sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les
-États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce
-moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec
-le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa
-résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la
-convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être
-l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la
-société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire;
-l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre
-l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que
-fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à
-notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises
-ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni
-délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine
-parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3
-février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du
-traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée
-pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme
-le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs
-étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros
-embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le
-gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la
-défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre
-des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant
-observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé:
-mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord
-Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans
-le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers
-notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier»,
-sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire
-d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la
-justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête
-était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique
-intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les
-questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il
-ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les
-impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités
-et ses préventions.
-
-[Note 28: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 87.]
-
-Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'à
-Londres; on y était beaucoup moins chaud pour le droit de visite.
-Toutefois, notre conduite provoquait des réflexions désobligeantes. M.
-de Metternich déclarait que notre refus de ratifier «présentait un
-côté vraiment ridicule»: «On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser à
-ratifier un arrangement qui leur avait été imposé par des
-circonstances indépendantes de leur volonté; mais le cas présent est,
-sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant
-l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicité
-lui-même, mais au concours duquel il a invité d'autres cours; une
-situation pareille ne peut être que la suite d'une légèreté
-compromettante et qui écarte la confiance[29].»
-
-[Note 29: Lettre au comte Apponyi, 4 mars 1842. (_Mémoires de
-Metternich_, t. VI, p. 613.)]
-
-M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mécontentements, tout en
-faisant son possible pour les apaiser. Il maintint très nettement, en
-droit, la faculté de refuser la ratification, et fit valoir, en fait,
-pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'étaient
-produites en France. Ce dernier argument était à la vérité délicat à
-employer. «Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce
-sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur
-déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils
-sont très injurieux pour nous. On est parvenu à persuader en France
-que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des
-combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un intérêt d'humanité.
-Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette
-clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne
-nous montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de l'Europe,
-nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif
-déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les
-repousser.» Il fallait donc user de grandes précautions pour que les
-pourparlers ne dégénérassent pas en récriminations. M. Guizot s'y
-appliqua et y réussit; il ne lui était pas inutile de pouvoir rappeler
-qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu'à la dernière
-heure les préventions dont il était obligé de tenir compte. Du reste,
-voyant bien que l'état des esprits des deux côtés rendait pour le
-moment toute solution impossible, il évitait soigneusement de
-précipiter les choses. «Ne demandez rien, ne pressez rien, écrivait-il
-à son ambassadeur à Londres. Le temps est ce qui nous convient le
-mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible.
-Prenez ceci pour boussole.»
-
-Cependant, le 20 février 1842, jour fixé par la convention pour
-l'échange des ratifications, approchait. Si désireux qu'il fût d'user
-de ménagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses
-intentions: «Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 février, à M.
-de Sainte-Aulaire: 1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre
-ratification; 2º nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous
-pourrons la donner. Certaines modifications, réserves et clauses
-additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.»
-Ceci nettement indiqué, notre ministre se hâtait d'ajouter: «Cherchez
-avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je
-vous ai indiqué nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire,
-dans ces limites, pour atténuer les embarras de situation et de
-discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous
-comptons, de sa part, sur la même disposition.»
-
-M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa première
-surprise, le chef du _Foreign office_ montrait son habituel esprit de
-modération. Au jour fixé, le 20 février, les plénipotentiaires de
-l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche échangèrent les
-ratifications de leurs cours; on se borna à constater que notre
-plénipotentiaire n'avait pas apporté celle de son gouvernement, et
-l'on stipula que le «protocole resterait ouvert pour la France». Le
-tout dit, du reste, très brièvement, avec le souci d'éviter, de part
-et d'autre, toute parole blessante. Même préoccupation dans la
-communication faite, le 21 février, par lord Aberdeen à la Chambre des
-lords: «Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer à la Chambre
-que la France ait ratifié le traité; je ne saurais même dire à quelle
-époque on peut espérer cette ratification. Vos Seigneuries
-connaissent la nature des motifs qui ont engagé le gouvernement
-français à suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne
-rien dire et de ne rien faire de nature à soulever la moindre
-difficulté... J'espère que le temps viendra bientôt où les causes,
-auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront
-d'exister, et alors le traité recevra la conclusion que vous désirez.»
-Sir Robert Peel s'exprima avec les mêmes ménagements, à la Chambre des
-communes. M. Guizot se déclara satisfait: «La rédaction du protocole,
-écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, le 27 février, est bonne, et la
-situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a
-faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous
-n'avons qu'à nous louer du langage tenu à Londres dans le parlement;
-il a été plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui
-vînt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire,
-me prévaloir d'un bon exemple. J'en suis charmé.» On était, sans
-doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident,
-un premier défilé.
-
-
-VIII
-
-En ajournant la ratification à une date indéterminée, M. Guizot
-s'était flatté que l'opinion, bientôt apaisée ou distraite, se
-montrerait moins rebelle à accepter la convention tant soit peu
-mitigée. Mais les semaines s'écoulaient, et rien ne venait réaliser
-cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de
-sang-froid écrivait, en avril 1842: «Les esprits se montent de plus en
-plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un
-entraînement aussi unanime et qui, dans son exagération, ait autant
-l'apparence d'un mouvement national[30].» Dans tous les journaux de la
-gauche et de la droite légitimiste, ce n'était qu'un cri contre
-l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait à cette dernière les
-intérêts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices,
-comme la _Presse_, ne se montraient pas moins véhémentes contre la
-convention. Le _Journal des Débats_, à peu près seul, se mettait en
-travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas défendre trop
-ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec
-indignation, les prétendus outrages commis par les croiseurs
-britanniques contre nos bâtiments de commerce. Le plus souvent, les
-faits étaient faux ou ridiculement exagérés; mais l'état de l'opinion
-ne permettait guère de faire accueillir une rectification. Dans les
-deux Chambres, l'opposition, secondée quelquefois par M. Molé et par
-ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le débat et
-de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tête,
-avec un talent admiré de ceux mêmes qu'il ne parvenait pas à
-convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond même de la
-question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui
-paraissaient devoir satisfaire la Chambre: «Quand le moment de la
-ratification est arrivé, disait-il le 28 février, la couronne, d'après
-les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires étrangères en
-particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne
-croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus
-qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait
-pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des réserves et proposé des
-modifications au traité.» Si nettes que fussent ces paroles,
-l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y soupçonner une
-équivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle
-harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le
-contraignait à renouveler ses déclarations, à les préciser, à
-s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, à
-atténuer la réserve qu'à l'origine il avait faite du droit de la
-couronne[32].
-
-[Note 30: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 31: Discussion du 28 février, des 12 et 20 mai 1842, à la
-Chambre des députés; du 11 avril et du 18 mai, à la Chambre des
-pairs.]
-
-[Note 32: Le 11 avril 1842, à la Chambre des pairs, M. Guizot
-insistait sur ce qu'il avait déclaré à l'Angleterre «ne prendre aucun
-engagement, ni direct ni indirect, de ratifier purement et simplement
-le traité à aucune époque quelconque». Le 17 mai, dans la même
-assemblée, après avoir rappelé que «la ratification actuelle avait été
-positivement refusée», il ajoutait: «Maintenant on a dit, non pas dans
-cette enceinte, mais ailleurs: C'est la présence des Chambres qui a
-empêché; qui empêche encore la ratification du traité; quand les
-Chambres seront éloignées, le traité sera ratifié. Messieurs, je
-serais tenté de prendre ces paroles pour une injure à mon bon sens...
-Ce n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est
-votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
-et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.» Le
-20 mai, à la Chambre des députés, le ministre reconnaissait qu'il
-s'agissait non seulement de modifier la convention de 1841, mais de
-revenir sur le principe du droit de visite: «Ne croyez pas, disait-il,
-quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi l'opinion des
-Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai bien vu qu'il
-y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que les
-conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en question.»
-Toutefois, il veillait à ne pas se laisser entraîner trop loin; il
-disait dans le même discours: «On m'a demandé: Avez-vous l'intention
-de ratifier le traité tel qu'il est? J'ai répondu catégoriquement:
-Non, et je renouvelle ma réponse. Maintenant on me dit:
-Ratifierez-vous jamais un traité quelconque, quelle que soit la
-situation, quelles que soient les modifications qu'on pourrait y
-apporter? Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument
-impossible... Il y a là une multitude d'éléments que le temps peut
-féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose de
-raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et en
-même temps quelque chose de favorable à l'abolition, à la répression
-de la traite. Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons
-attendre, ce qu'il est de notre devoir d'attendre.»]
-
-Telle était la singulière difficulté de la tâche du ministre qu'en
-s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les
-puissances avec lesquelles il négociait. Il lui fallait toutes les
-qualités de souplesse, de sûreté et de mesure, qu'avait acquises sa
-parole, pour se mouvoir en équilibre entre ces exigences
-contradictoires. Son langage n'était pas moins surveillé à Londres
-qu'à Paris: seulement, c'était à un point de vue absolument opposé. On
-venait d'en avoir la preuve dans un incident étranger au droit de
-visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M.
-Guizot, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir «abaissé» la
-politique française, avait rappelé l'énergie victorieuse avec
-laquelle, à ce moment même, était conduite la guerre d'Afrique; il
-ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pensée de contester
-notre établissement algérien, et il citait à l'appui une dépêche de M.
-de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'après cette dépêche,
-notre ambassadeur à Londres ayant eu occasion de déclarer à lord
-Aberdeen que «la sûreté de nos possessions d'Afrique était pour nous
-un intérêt de premier ordre», le secrétaire d'État lui avait dit: «Je
-suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet;
-j'étais ministre en 1830, et, si je me reportais à cette époque, je
-trouverais beaucoup de choses à dire; mais je prends les affaires en
-1841 et telles que me les a laissées le précédent ministère: je
-regarde donc votre position à Alger comme un fait accompli contre
-lequel je n'ai plus à élever aucune objection.» Un tel langage était
-d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans
-l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque année, une
-motion pour protester contre notre conquête africaine. Aussi, après
-avoir lu à la Chambre la dépêche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot
-s'écriait-il fièrement: «Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre
-abaissement?» L'opposition n'avait rien à répondre. Mais à peine le
-discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempête. Les
-journaux de lord Palmerston provoquèrent l'indignation nationale
-contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation
-française en Afrique. Interpellé à ce sujet, le 4 mars 1842, sir
-Robert Peel contesta, non la loyauté, mais l'exactitude du rapport
-fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-même fit, le 7
-mars, à la Chambre des lords, la déclaration suivante: «Je n'ai jamais
-dit que je n'avais pas d'_objection_ à faire contre l'établissement
-des Français à Alger, mais que je n'avais pas d'_observation_ à
-présenter à ce propos, et que mon intention était de garder le
-silence. J'ai compris qu'après dix années toute objection serait
-aujourd'hui déplacée. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne
-s'ensuit pas que je n'aie l'idée d'aucune.» La distinction était un
-peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les
-journaux d'opposition y virent surtout la gêne qui pouvait en résulter
-pour le gouvernement français; ils firent grand bruit de ce qu'ils
-appelaient un démenti outrageant, et proclamèrent que nos ministres
-étaient trop humbles pour oser le relever. Si délicat que fût le
-sujet, M. Guizot jugea nécessaire de s'en expliquer sans retard à la
-tribune, et il saisit l'occasion du débat sur les fonds secrets, le 10
-mars 1842. Avec un heureux mélange de fermeté et d'adresse, il sut à
-la fois donner satisfaction au sentiment français et cependant ne pas
-prolonger de tribune à tribune une controverse internationale qui se
-fût vite envenimée. «Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait
-déclaré qu'il n'avait pas d'_objections_ ou d'_observations_ à faire,
-j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.» Puis il
-ajouta: «Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai
-dit à cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa
-conquête. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète
-aujourd'hui; tout le monde les répète ou est bien près de les répéter.
-Mais vous ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en
-venir là; vous ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de
-temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du Roi
-n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction
-progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie;
-paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne
-intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre, au bout
-de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en
-1830, avaient été si vives. Ce sont ces explications spontanément
-données qui m'ont été loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi à
-Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu
-importe. Entre hommes sérieux et sensés, c'est du fond des choses
-qu'il s'agit. Je ne viens pas élever ici une discussion de mots; je
-constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que
-déjà douze ans de possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé
-contre cette occupation les objections les plus graves, les
-réclamations les plus vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une
-attitude toute différente et à garder sur cette question le même
-silence qu'avait aussi gardé son prédécesseur. Quand un temps encore
-plus long se sera écoulé,... vous verrez le cabinet anglais, comme les
-autres cabinets, comme la Porte elle-même, faire des pas nouveaux, et
-la sanction la plus complète, l'aveu de tout le monde viendra
-consommer notre établissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes
-les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre
-irrévocablement.» En France, les opposants durent confesser qu'on ne
-pouvait cette fois reprocher à M. Guizot d'avoir été timide; ils se
-consolèrent par la pensée qu'une nouvelle contradiction viendrait
-d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut déçu: le langage de
-notre ministre avait été assez habilement mesuré pour que lord
-Aberdeen n'y trouvât rien à relever.
-
-D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas échéant, dire ce
-qu'exigeait la dignité nationale, il ne perdait pas de vue l'autre
-partie de son rôle et ne manquait pas une occasion de prononcer des
-paroles propres à calmer les susceptibilités britanniques. Chez lui,
-l'orateur veillait toujours à ne pas desservir le négociateur, au
-contraire. Ainsi, dans les nombreux débats auxquels donnait lieu
-l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se séparer avec éclat
-de ceux qui «fomentaient des sentiments d'animosité» entre les deux
-nations occidentales, et, rappelant la façon dont, lors de l'adresse,
-il avait caractérisé leurs relations, il ajoutait: «Nous prenons au
-sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons
-entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres
-puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci les
-sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère estime
-à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec elle dans
-une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et nous ne
-souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces rapports, que
-cette bonne intelligence soient troublés par la contagion de
-l'animosité et de la crédulité populaire[33].»
-
-[Note 33: Discours du 11 avril 1842, à la Chambre des pairs.]
-
-Sans nul doute, M. Guizot se fût fait plus facilement applaudir en
-évoquant les ressentiments, vieux ou récents, contre l'Angleterre.
-Mais c'eût été mal servir l'intérêt de son pays. Il suffisait de
-regarder au delà de nos frontières pour comprendre qu'une rupture
-avec nos voisins d'outre-Manche eût rejeté la France dans le dangereux
-isolement de 1840. Avec la Russie, nous étions en moins bons termes
-que jamais. Au mois de novembre 1841, le représentant de cette
-puissance à Paris était subitement parti en congé: le motif non avoué,
-mais notoire, de ce départ était que le comte Pahlen, se trouvant
-cette année le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualité,
-présenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps
-diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rôle.
-Depuis 1830, le gouvernement français avait souvent laissé passer,
-sans paraître s'en apercevoir, les mauvais procédés, les offensantes
-boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps était enfin
-venu de se montrer moins débonnaire et d'exiger plus de politesse[34].
-Aussi ordonna-t-il tout de suite à M. Casimir Périer qui, en l'absence
-de M. de Barante, faisait fonction de chargé d'affaires à
-Saint-Pétersbourg, de se tenir renfermé dans son hôtel le jour de la
-Saint-Nicolas, en alléguant simplement une indisposition. La leçon fut
-sentie et parut fort déplaisante au Czar, qui, par voie de
-représailles, prescrivit à la société de Saint-Pétersbourg de
-suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade
-française. On ne poussa pas les choses jusqu'à une rupture ouverte,
-mais les ambassadeurs des deux cours ne retournèrent pas à leur poste,
-et il n'y eut plus désormais, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, qu'un
-simple chargé d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas à ces
-manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en
-une quadruple alliance permanente, naturellement dirigée contre la
-France, le lien temporaire noué entre les signataires du traité du 15
-juillet 1840; sa thèse était que ce traité avait implicitement fait
-revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de
-Metternich se refusa à des démonstrations aussi provocantes; mais le
-chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se
-trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de
-l'Angleterre à une telle oeuvre lui paraissait certain depuis
-l'avènement du ministère tory. Quant à ce qu'il appelait la «prétendue
-alliance entre les cours maritimes», il se félicitait de n'avoir plus
-à compter avec elle et notait avec plaisir comment la première
-difficulté sérieuse «avait mis un terme à une fantasmagorie qui, pour
-n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pesé d'un grand
-poids sur l'Europe[37]». À Berlin, dispositions plus malveillantes
-encore. Déjà nous avons eu occasion de signaler l'animosité de
-Frédéric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce
-prince éprouvait, au contraire, pour son beau-frère, l'empereur
-Nicolas, une tendresse dévouée et presque mystique. Il aimait aussi
-l'Angleterre, oubliait qu'elle était libérale, pour voir en elle «la
-grande puissance évangélique». Il souffrait quand il la trouvait
-engagée avec la France dans une alliance qui lui paraissait un
-scandale et que, plus tard, il n'hésitera pas à qualifier
-d'_incestueuse_[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de
-Saint-Pétersbourg pour les unir dans une campagne contre la France
-révolutionnaire, tel était son rêve le plus cher. Ce fut certainement
-avec le dessein caché de travailler à le réaliser qu'il débarqua en
-Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est-à-dire au moment même où
-éclatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prétexte
-de son voyage était le baptême du jeune prince de Galles dont la reine
-Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait
-demandé d'être le parrain. Sollicité par notre ministre à Berlin de
-passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route,
-une entrevue avec Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume s'y était refusé,
-par le motif que son déplacement n'avait aucun caractère politique.
-Cette dernière considération ne l'empêcha pas, à Londres, dans ses
-conversations avec les personnages influents, entre autres avec le
-baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de
-prêcher la haine et le mépris de la France, «nation pourrie où il n'y
-avait plus ni religion ni morale». Il entreprit notamment de démontrer
-à M. de Stockmar, qui était en même temps le correspondant du roi
-Léopold, l'avantage qu'aurait la Belgique à rompre avec la France pour
-entrer dans la Confédération germanique; cette ouverture n'eut aucun
-succès; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une
-préoccupation de nous faire partout échec[40]. Telles étaient les
-dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce
-que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer à ces
-puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre.
-
-[Note 34: Peu après, dans une lettre à M. de Flahault, alors notre
-ambassadeur à Vienne, M. Guizot expliquait ainsi sa conduite: «Nous
-nous sommes montrés, pendant dix ans, bien patients et faciles; mais,
-en 1840, la passion de l'Empereur a évidemment pénétré dans sa
-politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la
-France avec l'Angleterre nous a fait voir ses sentiments et ses
-procédés personnels sous un jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors
-en tenir grand compte. À ne pas ressentir ce qui pouvait avoir de tels
-résultats, il y eût eu peu de dignité et quelque duperie. Une occasion
-s'est présentée: je l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni
-pour commencer un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons
-voulu prendre une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle
-et que les événements récents rendaient parfaitement convenable.»]
-
-[Note 35: M. Guizot a raconté cet incident diplomatique en détail dans
-la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1861.]
-
-[Note 36: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 558, 577 et 578,
-582 à 586.]
-
-[Note 37: _Ibid._]
-
-[Note 38: Voy. ce que j'ai dit plus haut, t. IV, ch. IV, § X.--Ces
-sentiments devaient persister, et, en 1853, M. de Moustier, ministre
-de France à Berlin, écrivait: «Je ne puis m'ôter de l'esprit que le
-roi Frédéric-Guillaume ne soit un des souverains de l'Europe qui
-aiment le moins la France.» (Cité dans les _Souvenirs diplomatiques_
-de M. Rothan.)]
-
-[Note 39: Lettre adressée à M. de Bunsen, au début de la guerre de
-Crimée.]
-
-[Note 40: Cf. les études de M. Saint-René Taillandier sur le baron de
-Stockmar et sur M. de Bunsen.]
-
-Toutefois, notre ministre réussirait-il toujours à écarter cette
-rupture? Les membres du cabinet britannique étaient surpris et blessés
-de voir que l'opinion française, loin de s'apaiser avec le temps,
-s'échauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait
-pas se fâcher tout haut, pour ne pas s'aliéner le public anglais. M.
-Désages écrivait à un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842:
-«L... me dit qu'on est très mécontent de nous à Londres; les Anglais
-qui sont à Paris parlent de guerre et l'appellent à grands cris[41].»
-Lord Aberdeen lui-même, malgré sa courtoisie et son esprit de
-conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de
-Jarnac qui remplaçait alors notre ambassadeur en congé, des
-dispositions inquiétantes. Sir Robert Peel laissait voir plus
-d'irritation encore. «La politique récente de la France, disait-il à
-notre chargé d'affaires, vous a entièrement aliéné le parti qui me
-soutient. Personne n'a plus souvent que moi témoigné son respect et sa
-confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je
-n'avais pu prévoir que nos relations dussent en venir à la situation
-que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un état de
-choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.»
-M. de Jarnac signalait à M. Guizot la gravité de ces symptômes. «Il me
-paraît bon, lui écrivait-il en lui rendant compte de ces
-conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion à quel point
-la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.»
-Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres
-puissances cherchaient à tirer de ce refroidissement; il montrait
-leurs représentants «exploitant avec une grande persévérance» le
-mécontentement du cabinet anglais et «se félicitant sans cesse de
-l'entente parfaite établie entre leurs cours et le nouveau
-cabinet[42]».
-
-[Note 41: Notice sur lord Aberdeen, par le comte de Jarnac.]
-
-[Note 42: Correspondance de M. de Jarnac avec M. Guizot pendant le
-mois de juillet et le commencement d'août 1842. (_Ibid._)]
-
-Toutefois, si blessés qu'ils fussent de ce qui se passait en France,
-lord Aberdeen et même sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et
-trop équitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en était pour
-partie responsable et qu'elle récoltait en cette circonstance ce
-qu'avait semé lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant, à la fin de la
-session[43], soulevé un débat général sur la situation extérieure, le
-premier ministre répondit par une très éloquente récrimination contre
-la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que
-lord Palmerston, en arrivant au _Foreign office_, avait trouvé «les
-relations établies sur un pied amical avec le gouvernement français».
-«Eh bien, je vous le demande, s'écria-t-il en se tournant vers
-l'auteur du traité du 15 juillet 1840, dans quel état avez-vous laissé
-nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un
-traité. Les difficultés sont toutes venues des sentiments qui avaient
-été produits par vous ou qui peut-être s'étaient fait jour malgré vos
-efforts dans les esprits des Français. Est-ce vrai, oui ou non?»
-Ensuite, le ministre, loin d'élever des plaintes contre la France,
-déclara avec insistance que l'Angleterre n'éprouvait à son égard aucun
-sentiment d'hostilité ni de rivalité, et il exprima l'espoir «qu'on
-pourrait, par les voies de conciliation, arriver à l'établissement de
-relations amicales entre les deux pays». Ce langage était remarquable:
-en dépit de toutes les poussées du dehors et même de ses tentations
-propres, le cabinet anglais persistait sincèrement dans les voies de
-la conciliation.
-
-[Note 43: Séance du 10 août 1842 à la Chambre des communes.]
-
-Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements
-résistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient,
-risquant leur popularité pour sauvegarder l'intérêt vrai de leur pays
-et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre
-laisser-aller de leur part, eût été bien vite compromise. Jusqu'à ce
-jour, tout éclat a été évité: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire
-davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est
-soulevée, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutôt
-éloigné, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se
-faire une transaction.
-
-
-IX
-
-En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les
-affaires étrangères, elle ne négligeait pas cependant les questions de
-politique intérieure. Sa tactique était de tout agiter en vue des
-élections. Ainsi avait-elle provoqué, lors de l'adresse, de violents
-débats sur l'affaire du recensement et sur les prétendues atteintes
-portées à la juridiction du jury: mais ce n'étaient que des
-escarmouches préliminaires. Le grand effort était réservé pour deux
-propositions dont le dépôt avait été décidé, dès le début de la
-session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre
-gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la réforme parlementaire,
-l'autre, de M. Ducos, sur la réforme électorale; la première
-interdisait à un grand nombre de fonctionnaires publics l'entrée de la
-Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun député
-ne pourrait recevoir une fonction salariée pendant la durée de son
-mandat et une année après; la seconde étendait l'électorat à tous les
-citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent déjà, depuis
-1830, des tentatives de ce genre avaient été faites; seulement,
-jusqu'alors, elles avaient été l'oeuvre de la gauche; le centre gauche
-y avait été hostile ou tout au moins étranger. M. Thiers entre autres
-s'y était toujours montré peu favorable; on n'a pas oublié comment, en
-1840, pendant son ministère, il avait repoussé ouvertement la réforme
-électorale et manoeuvré sous main pour faire «enterrer» la réforme
-parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend à son
-compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute
-plus de goût au fond pour ces mesures; mais, engagé dans une
-opposition à outrance, il ne lui déplaît plus de les voir proposer, du
-moment où c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet. À ce
-point de vue, la question de la réforme entrait dans une phase toute
-nouvelle; on sait quel en devait être le dénouement.
-
-Approuvé, poussé même par le Roi, M. Guizot résolut, dès le premier
-jour et sans un instant d'hésitation, d'opposer à ces propositions la
-résistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu'à la
-dernière heure de la monarchie. Il ne voulut même pas les laisser
-prendre en considération. À son avis, le gouvernement se trouvait en
-face d'une manoeuvre d'opposition qu'il devait déjouer par son
-attitude décidée, non d'un mouvement sérieux d'opinion dont il fût
-obligé de tenir compte. En effet, dans le pays même, aucun symptôme ne
-révélait une volonté réelle de réforme; naguère, en 1840, quand on
-avait essayé des banquets réformistes, l'agitation était demeurée
-étroitement concentrée dans le parti radical. «Je n'avais, à ces deux
-propositions, a écrit plus tard M. Guizot, aucune objection de
-principe ni de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités
-parlementaires étaient déjà légalement établies, et, en vertu de la
-loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de
-l'intérieur, tout député promu à des fonctions publiques, était soumis
-à l'épreuve de la réélection. Je ne pensais pas non plus que
-l'introduction de toute la liste départementale du jury dans le corps
-électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le droit électoral ne
-dût pas s'étendre progressivement à un plus grand nombre d'électeurs.
-Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux
-propositions comme tout à fait inopportunes, nullement provoquées par
-des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles à
-la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt
-national[44].»
-
-[Note 44: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 369, 370.]
-
-Le ministère était-il donc assuré, pour une résistance aussi nette, du
-concours de toute sa majorité? Celle-ci, on le sait, était loin d'être
-une et compacte. Elle comprenait, entre autres éléments, les
-vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM.
-Dufaure et Passy. Nous avons déjà eu occasion de parler du caractère
-de M. Dufaure, de son indépendance un peu hérissée et maussade, de ses
-évolutions toutes personnelles, de sa répugnance pour les attaches et
-la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu
-auparavant, à la tribune: «Je n'appartiens, quant à moi, à aucune des
-politiques qui croient se distinguer dans ce débat; je ne connais
-aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion.» Sans
-doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se
-laisser absorber par le parti ministériel, il ne l'avait abandonné
-dans aucun des votes où l'existence du cabinet avait été mise en jeu.
-L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le
-ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier à raison de
-certains incidents des anciennes crises ministérielles, l'avaient
-jusqu'à présent emporté, dans son esprit, sur son peu de goût pour M.
-Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le système de la
-résistance. Toutefois, plus d'un symptôme faisait douter de la
-persistance de son concours. Il rêvait visiblement un rôle
-intermédiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les
-ministériels et les opposants, ne se compromettant définitivement ni
-avec les uns ni avec les autres, volontiers désagréable à tous les
-deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de
-son appui. La gauche n'avait pas été la dernière à deviner ces
-dispositions; tantôt menaçants, tantôt caressants, ses journaux
-s'étaient beaucoup occupés d'intimider ou de séduire ce qu'ils
-appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas
-réussi; mais il leur semblait que la question des deux réformes était
-une de celles où il y avait le plus de chance de séparer le nouveau
-tiers parti de la majorité conservatrice.
-
-[Note 45: Cf. plus haut, t. IV, ch. I, § III.]
-
-La réforme parlementaire vint la première en discussion, le 10 février
-1842. Des deux, c'était celle qui effarouchait le moins. Certains
-conservateurs avaient contribué à y habituer les esprits, en lançant
-étourdiment, sous le ministère du 1er mars, cette proposition Remilly
-qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de
-l'opposition, entre autres M. de Rémusat, qui remporta en cette
-circonstance un brillant succès de tribune, eurent soin de donner au
-nouveau projet de réforme parlementaire la figure la plus modeste et
-la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement
-d'une prise en considération, c'est-à-dire de décider si la question
-méritait d'être examinée. M. Guizot ne crut pas nécessaire
-d'intervenir. Deux de ses collègues, M. Villemain et M. Duchâtel,
-soutenus avec éclat par M. de Lamartine, firent valoir la place
-occupée par les fonctionnaires dans la société française et le besoin
-que la Chambre avait de leur expérience. M. Duchâtel, en particulier,
-ne se borna pas à ces considérations théoriques; il avertit les
-conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de
-changer la direction de la politique générale en mutilant la majorité.
-Malgré ces efforts, la prise en considération ne fut rejetée que par
-198 voix contre 190. Évidemment, la plus grande partie du groupe
-Dufaure avait voté avec la gauche. Si le ministère était vainqueur, il
-l'était bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les
-198 voix de la majorité, il y avait plus de cent trente
-fonctionnaires. Un tel résultat, succédant de près au vote sur le
-droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et ébranlé.
-
-[Note 46: Cf. plus haut, t. IV, ch. II, § VI.--J'ai exposé en cet
-endroit les arguments invoqués pour et contre cette réforme.]
-
-C'était un préliminaire inquiétant pour la discussion de la réforme
-électorale. Cette discussion s'engagea le 14 février. L'opposition,
-encouragée par le demi-succès de sa première campagne, paraissait
-pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie
-dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorité comme
-faite, quand elle vit sa proposition soutenue à la tribune par le chef
-du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des
-221, celui-là même qui venait de combattre la réforme parlementaire,
-M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractère très
-modeste, presque insignifiant, de l'innovation proposée, y montra
-l'application d'un système d'améliorations successives qui lui
-paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en
-rappelant cette parole écrite par M. Guizot, en 1820: «Sachez
-satisfaire ce qui est légitime, et vous aurez le plus fort point
-d'appui pour réprimer ce qui est déréglé.» M. de Lamartine fut plus
-véhément: «Mon Dieu, s'écria-t-il, il y a eu de tout temps et partout
-des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles,
-dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se
-refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et
-préparées. (_Murmures au centre._) C'est en vain que les pouvoirs
-s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, que les forces morales
-mêmes du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs
-yeux; ils ne veulent pourvoir à rien; ils se cramponnent, immobiles et
-toujours tremblants, à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer
-chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils
-ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger
-pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi
-ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes; on a beau
-s'associer à eux dans tous les jours de combats;... du jour où vous
-leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce
-jour-là, vous êtes leur ennemi. (_Longs applaudissements à gauche._)
-Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes à toutes les époques: en 89,
-en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce
-n'est pas de la personnalité que je fais. (_Bravos aux extrémités._)
-S'il y avait de pareils hommes ici,--et plût à Dieu qu'il ne s'en
-retrouvât jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque
-chiffre sinistre à cause de leurs fautes! (_À gauche: très bien, très
-bien!_)--s'il y avait de ces hommes, c'est à eux que je dirais:
-Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux années de périls et
-de combats passées ensemble pour les mêmes causes; ne vous refusez pas
-aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou
-plutôt offrez-la vous-mêmes! On dirait, à les entendre, que le génie
-des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là
-sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite et à y
-rester immobiles, inertes, implacables.... (_Vive approbation à
-gauche._) Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en
-effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un
-gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne
-y suffirait. (_Mouvement général et prolongé._)» Quand un orateur,
-venu de la majorité, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire;
-elle n'eût pu dire plus; elle n'avait qu'à applaudir. Les journaux
-firent écho à ses bravos; ce mot de «borne» devait longtemps servir à
-leurs polémiques.
-
-Les ministres se défendirent avec éclat. M. Guizot, qui attribuait
-peut-être à son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la
-réforme parlementaire, s'engagea à fond. «J'ai beau regarder, dit-il,
-j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans
-l'état de la société, à la réforme électorale qu'on vous propose,
-aucun motif réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et
-sensé... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous
-occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité
-par les journaux et les comités! (_Interruptions aux extrémités._)» À
-l'origine de ce mouvement, le ministre dénonçait les factions hostiles
-à la monarchie de Juillet; à son terme, il montrait le suffrage
-universel. «Je suis pour mon compte, déclara-t-il, ennemi décidé du
-suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la démocratie et
-de la liberté!» S'élevant ensuite, suivant son habitude, pour
-considérer de haut la situation: «Nous avons, messieurs, une tâche
-plus rude qu'il n'en a été imposé à aucune époque; nous avons trois
-grandes choses à fonder: une société nouvelle, la grande démocratie
-moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions
-nouvelles, le gouvernement représentatif jusqu'ici étranger à notre
-pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour réussir dans ce qui
-est la véritable tâche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux
-choses: de stabilité d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires
-journalières et naturelles du gouvernement... Vous faites précisément
-le contraire... Vous altérez la stabilité des lois et des pouvoirs.
-Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en présence d'un
-grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire à un besoin faux, factice
-ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous
-chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de
-mettre sur vos épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement
-est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées et repoussez
-celles qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans
-nécessité! (_Vive adhésion au centre._)» On ne pouvait exposer plus
-éloquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner à
-l'immobilité une plus fière tournure. Le ministre ne se contenta pas
-de ces hautes considérations. En présence de ce qui s'était passé pour
-la réforme parlementaire et des manoeuvres dissolvantes que faisaient
-supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea à
-propos de rappeler la majorité au sentiment de sa propre
-responsabilité: «Vous nous avez engagés et soutenus dans une tâche
-pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous êtes
-décidés à nous y soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la
-cause qui est la vôtre comme la nôtre. (_Oui! oui!_) Mais prenez
-garde; prenez garde de ne pas affaiblir légèrement, par des motifs
-insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne
-pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau.
-(_Profonde sensation._) Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir;
-vous êtes partie du gouvernement; vous avez votre part de
-responsabilité dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez
-jamais. Ne vous déchargez pas facilement de ce qui vous revient dans
-le fardeau et dans la responsabilité.... Si jamais la force nous
-manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop
-faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité,
-soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez
-aperçus.»
-
-L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dépit de M.
-Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussèrent la
-prise en considération. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse.
-Le vote précédent avait été plus mauvais qu'on ne s'y attendait;
-celui-ci était meilleur; en tout cas il effaçait l'autre. M. de
-Barante écrivait au comte Bresson, le 18 février 1842, au sortir de ce
-débat: «La majorité qui a repoussé la proposition de réforme
-électorale est un fait de haute importance: il était peu prévu. À
-peine espérait-on le petit succès déjà obtenu contre la première
-proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que
-ministériels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche
-des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M.
-Thiers. J'ai assisté aux séances où M. Dufaure et M. de Lamartine ont
-été si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger
-de la vivacité de ces excellents conservateurs. Maintenant la session
-est jugée. Le ministère la traversera et en sortira avec un peu plus
-d'autorité.» Cette victoire était bien la victoire personnelle de M.
-Guizot dont l'éloquente intervention avait décidé les suffrages; et
-cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait déjà
-faite avant la session, ajoutait: «Confiance et affection pour les
-personnes ne sont pas choses à espérer en ce temps-ci. Les succès de
-M. Guizot à la tribune sont très grands et presque incontestés, sans
-que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le
-fortifier[47].» Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en
-inquiéter. Optimiste de sa nature, il était entièrement à la joie et à
-la confiance. «M. Guizot, écrivait M. Doudan le 24 février, très en
-train d'esprit, ayant toutes les vertus des coeurs heureux, est tout
-semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles
-dans une rapide campagne[48].» L'opposition était la première à se
-rendre compte que, sur la politique intérieure, elle était
-définitivement battue: on le vit bien à son attitude lors de la loi
-des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester sérieusement. Quant à M.
-Thiers, dégoûté de tenter une autre campagne parlementaire, il se
-donnait à ses travaux historiques et tâchait d'oublier ses propres
-défaites en reprenant le récit des victoires du premier Consul.
-
-[Note 47: _Documents inédits._]
-
-[Note 48: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 94.]
-
-Si favorables que fussent ces symptômes, M. Guizot ne se rendait pas
-moins compte que les dispositions incertaines du «groupe
-Passy-Dufaure» demeuraient un danger et que, pour avoir pleine
-sécurité, il fallait trouver un moyen de rattacher plus étroitement ce
-groupe au ministère. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M.
-Humann, fut trouvé sans vie, la tête appuyée sur son bureau, la main
-encore posée sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait à un de
-ses employés: «Je sens que je m'en vais, la vie que je mène m'épuise,
-je n'en ai pas pour longtemps.» Cette mort faisait un vide sensible
-dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais
-laborieux, d'une grande autorité financière dans la Chambre et dans le
-monde des affaires, M. Humann était un ministre à la fois incommode et
-considérable. Tout en sentant l'affaiblissement causé par cette perte,
-M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance à la fraction
-incertaine du centre gauche. Dès le lendemain de la mort de M. Humann,
-il proposa le portefeuille des finances à M. Passy. Celui-ci refusa
-poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son
-indépendance. Ainsi rebuté, M. Guizot se tourna d'un tout autre côté
-et donna un gage aux anciens 221; là aussi, il y avait des préventions
-à dissiper, des défections à prévenir, des intrigues à déjouer: la
-succession de M. Humann fut donc offerte à l'un des anciens collègues
-de M. Molé, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement.
-
-
-X
-
-À l'intérieur, opposer un _veto_ immobile aux innovations politiques;
-à l'extérieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un
-gros embarras diplomatique, c'était peut-être, de la part du cabinet,
-une conduite sage, bienfaisante, nécessaire; ce n'était pas une
-politique éclatante qui pût suffire à occuper et à dominer l'esprit
-public. De là le désir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien
-à tenter dans une direction différente, dans celle du progrès
-matériel? On se trouvait précisément à l'époque d'une grande
-transformation économique. Le fait le plus considérable de cette
-transformation était, sans contredit, l'invention des chemins de fer.
-À entendre même les saint-simoniens qui, pour ne plus exister à l'état
-de petite église, n'en inoculaient pas moins leur esprit à une partie
-de la bourgeoisie régnante, ce nouveau système de communications
-constituait à peu près toute la civilisation moderne; et les disciples
-d'Enfantin y montraient, avec un mélange bizarre de spéculation
-financière et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel
-évangile destiné à remplacer l'ancien. Il y avait là une tendance
-dangereuse et malsaine. Sans y céder, en maintenant au côté moral de
-la civilisation la primauté qui lui appartient, on devait cependant
-reconnaître que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement
-dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans
-la vie sociale tout entière, une révolution aussi considérable que
-celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie
-avait donné le signal. Établir et organiser les chemins de fer en
-France, résoudre les problèmes nouveaux et difficiles qui s'y
-rattachaient, décider par exemple les conditions législatives et
-économiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les
-moyens financiers de mener rapidement à fin un tel travail, n'était-ce
-pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29
-octobre, l'occasion cherchée par lui de servir avec éclat les vrais
-intérêts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier
-son malaise politique? Dès le 16 octobre 1841, le _Journal des Débats_
-avait mis en avant, non sans quelque solennité, l'idée de cette
-diversion. «Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans
-l'état présent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pensée,
-de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le génie de la
-guerre, le génie de la paix a besoin de faire quelque chose
-d'éclatant. À l'oeuvre donc, et que la question soit promptement
-résolue! Du moment où, grâce à Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui
-veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activité on peut donner
-au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaillée est
-inquiète, facile à égarer. Il est nécessaire de frapper un grand coup,
-de ces coups que peut porter un gouvernement sincèrement dévoué à la
-cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prêt?»
-
-La question n'était pas neuve, mais elle était à peu près entière: on
-l'avait déjà beaucoup discutée, sans être parvenu à la résoudre. Ces
-tâtonnements sont utiles à connaître pour apprécier l'oeuvre du
-ministère du 29 octobre. Les premiers chemins de fer établis à la fin
-de la Restauration, notamment celui de Saint-Étienne à la Loire,
-n'étaient que des chemins de faible parcours, créés par des
-industriels pour relier des centres de production houillers ou
-métallurgiques avec des rivières et des canaux. Ce fut seulement en
-1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'établissement possible
-d'un réseau de voies ferrées pour le transport des voyageurs et des
-marchandises, ouvrirent un crédit de 500,000 francs destiné à faire
-face aux premières études. Avec ces faibles ressources, le corps des
-ponts et chaussées trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le
-projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur
-Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une
-longueur de 3,600 kilomètres, et la dépense était évaluée à un
-milliard. L'énormité de ces chiffres n'était pas faite pour hâter la
-solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait à
-regarder une telle entreprise comme une chimère saint-simonienne.
-Tandis que l'administration, avec sa méthode accoutumée, préparait des
-plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander
-l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M.
-Émile Pereire, passant hardiment à l'exécution, se faisait accorder,
-en 1835, la concession de la ligne de Paris à Saint-Germain et la
-menait à fin en deux ans. Son exemple était suivi, et des lois
-diverses concédaient, en 1836, les deux lignes de Paris à Versailles
-et celle de Montpellier à Cette. Ces chemins de fer locaux, sans
-influence possible sur le mouvement général du commerce, n'étaient en
-quelque sorte que des spécimens. À ce point de vue, ils ne furent pas
-sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugurée
-en août 1837, au milieu d'une très vive curiosité, contribua à faire
-mûrir l'idée des chemins de fer dans l'esprit du public parisien.
-
-Cependant, on était loin d'avoir un parti arrêté sur les conditions
-dans lesquelles serait créé le grand réseau. Une question s'était
-posée d'abord qui dominait toutes les autres: la construction
-serait-elle faite par l'État ou par des compagnies? L'étranger
-fournissait des exemples opposés: l'Angleterre et les États-Unis
-avaient hardiment tout abandonné à l'initiative privée; en Belgique,
-au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout était fait
-par l'État. Chez nous, les deux systèmes eurent aussitôt leurs
-partisans. En faveur de l'État, on faisait valoir que les chemins de
-fer devaient être dans la main de l'administration comme toutes les
-autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner à
-des compagnies la fixation de tarifs intéressant si gravement la
-fortune publique, qu'avec nos moeurs économiques les associations
-n'étaient pas préparées à entreprendre cette oeuvre colossale, que nos
-capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des
-entreprises aussi nouvelles et aussi aléatoires, que dès lors la
-spéculation serait seule à s'y jeter avec les abus et les désordres
-dont, à ce moment même, elle donnait trop souvent le répugnant
-spectacle. En faveur des compagnies, on répondait qu'il convenait
-d'encourager l'initiative privée et l'esprit d'association, que la
-puissance publique ne devait se substituer à eux qu'après
-démonstration préalable de leur impuissance, que l'État construisait
-très chèrement, que le charger de cette entreprise ce serait écraser
-absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas
-intérêt à augmenter encore sa responsabilité et à s'aliéner les
-nombreux intérêts nécessairement froissés par une telle
-transformation. L'administration des ponts et chaussées, naturellement
-portée à regarder avec dédain ou défiance l'initiative privée, était
-fort ardente pour l'exécution par l'État; les économistes, les gens
-d'affaires, ceux qui se piquaient d'idées libérales et, à leur suite,
-la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies.
-
-Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la première fois
-aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferrées:
-il les saisit, le même jour, de plusieurs projets de loi fixant les
-conditions d'établissement des lignes de Paris à la Manche, de Paris à
-Bordeaux et Bayonne, de Paris à la frontière de Belgique, et de Lyon à
-Marseille. Les deux dernières devaient seules être construites tout de
-suite en entier; les deux premières ne seraient poussées pour le
-moment que jusqu'à Rouen et jusqu'à Orléans. Quant au mode
-d'exécution, le ministère,--c'était alors celui de M. Molé,--avait été
-fort embarrassé de trancher le débat existant entre les partisans de
-l'État et ceux des compagnies. Au fond, il eût préféré l'État, mais sa
-tactique étant de beaucoup ménager l'opinion, il se décida en faveur
-des compagnies et proposa de leur concéder les lignes en question,
-soit par adjudication, soit par traités directs, à charge pour l'État
-de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en
-faisant ces propositions, le ministère laissa voir que seule, la
-crainte de ne pas obtenir les crédits nécessaires l'avait fait
-renoncer à la construction par l'État. Une telle attitude n'était pas
-le moyen d'en imposer à des esprits que la nouveauté et la gravité du
-problème rendaient déjà fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui
-venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands
-chefs parlementaires, rencontrait une opposition très vive et n'avait
-guère d'autorité sur ceux-là mêmes qui paraissaient constituer sa
-majorité. Après une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu
-décisive, l'impression dominante fut que la question n'était pas
-suffisamment étudiée et que la Chambre ne pouvait se faire un avis.
-Tous les projets furent ajournés.
-
-Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration
-des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers
-projets, avait marqué son éloignement pour le système des compagnies.
-Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand,
-l'habile directeur des ponts et chaussées, fut l'âme. Un vaste projet
-d'ensemble en sortit, très étudié, très complet, très fortement conçu,
-mais très systématique: neuf lignes principales y étaient prévues,
-dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la frontière belge, au
-Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à Marseille, à Strasbourg;
-deux autres allaient de Bordeaux à Marseille et de Marseille à Bâle;
-soit 4,400 kilomètres de voies ferrées et une dépense d'un milliard;
-pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomètres. Ces grandes
-lignes devaient être établies par l'État; on ne réservait à
-l'industrie privée, officiellement proclamée incapable de toute
-entreprise considérable, que les embranchements et les chemins
-secondaires. Apporté à la Chambre des députés, le 15 février 1838, le
-projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le
-combattaient par conviction économique; beaucoup d'autres saisissaient
-l'occasion de faire échec au ministère. Nommée sous cette double
-impression, la commission fut nettement hostile. Symptôme
-significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de
-l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rémusat, Duvergier de
-Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'était
-montré, dès l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait
-dédaigneusement les épaules quand on parlait de leur immense avenir:
-obstination routinière qui surprend dans cet esprit, par d'autres
-côtés, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage à
-Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligèrent à
-reconnaître, de plus ou moins bonne grâce, que «les chemins de fer
-présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs», mais
-il se hâta d'ajouter que «l'usage en était limité au service de
-quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme
-Paris.» L'année suivante, alors qu'il était ministre, voulant établir
-dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais
-besoin de grandes quantités de rails, il avait dit à la tribune: «Si
-l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de
-fer par année, je me tiendrais pour fort heureux.» On comprend dès
-lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'eût pas scrupule de
-faire échouer le projet du ministère. Le rapport fut confié à M. Arago
-chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altéra
-singulièrement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en
-effet, de marquer pour l'industrie privée une préférence qui pouvait
-se défendre et de contester les moyens financiers indiqués dans le
-projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mêmes de
-l'intérêt que leur portait le gouvernement. À l'entendre, le moment
-n'était pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et
-d'engager simultanément plusieurs grandes lignes; mieux valait
-attendre, pour profiter des découvertes que feraient les nations plus
-pressées. Il contestait l'importance que l'exposé des motifs
-attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait
-aussi des doutes sur leur valeur stratégique, et annonçait que le
-transport en wagons efféminerait les soldats, en leur faisant perdre
-l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport
-concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion
-publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il
-fallait réserver l'exécution à l'État ou la confier aux compagnies.
-Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup à
-éclairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il
-fut tout de suite visible que les adversaires économiques de l'État
-joints aux adversaires politiques de M. Molé, auraient la majorité.
-Vainement le ministère, corrigeant après coup ce que l'influence de
-l'administration des ponts et chaussées avait donné de trop absolu à
-son projet, offrit de transiger, en le réduisant à quatre lignes et en
-se déclarant prêt à accepter l'intervention de l'industrie privée pour
-deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule
-ligne, celle de la frontière de Belgique; vainement insista-t-il sur
-la nécessité de commencer, ne fût-ce que par un bout, ces chemins de
-fer tant demandés, et chercha-t-il à effrayer les adversaires de la
-loi, en leur montrant quelle responsabilité ils assumeraient par un
-refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition.
-Le projet fut rejeté à l'énorme majorité de 196 voix contre 69.
-
-[Note 49: Déjà, en 1836, à propos du chemin de fer de Versailles, M.
-Arago avait combattu l'idée de creuser un tunnel à Saint-Cloud; il
-déclarait qu'il faudrait au moins cinq ou six ans pour le mener à
-terme, et que les voyageurs qui se risqueraient dans ce dangereux
-passage en sortiraient avec des fluxions de poitrine.]
-
-[Note 50: M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, s'exprima
-ainsi: «Ce serait par un refus pur et simple que vous répondriez à nos
-propositions, à nos efforts?... Prenez-y garde! Songez à votre
-responsabilité, après ce qui s'est passé dans la dernière session.
-Tout le monde dit: il faut des chemins de fer...»]
-
-Le ministère, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une
-invitation à reprendre le système des compagnies que lui-même avait
-proposé sans succès, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Dès les 6
-et 7 juillet 1838, deux lois concédèrent à des sociétés particulières
-les chemins de Paris à Rouen et de Paris à Orléans: si ce n'était plus
-un vaste plan d'ensemble, c'était du moins le commencement des grandes
-lignes. On recourut au même système pour la concession de quelques
-chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg à Bâle et de Lille à
-Dunkerque. Mais bientôt les compagnies concessionnaires, trop
-faiblement constituées, se trouvèrent aux prises avec des embarras
-qu'aggravèrent encore d'une part les excès d'une spéculation affolée,
-d'autre part, les crises intérieures et extérieures des années 1839 et
-1840. Elles se déclarèrent incapables de remplir leurs obligations;
-les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncèrent à
-poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orléans,
-essayèrent de tenir bon, en implorant les secours de l'État. Plusieurs
-lois furent votées, en 1840, pour venir en aide, sous des formes
-variées, aux sociétés en détresse. Cette expérience semblait donner
-raison à ceux qui, dès le début, avaient mis en doute la puissance de
-l'initiative privée. En tous cas, elle n'était pas faite pour donner
-plus de hardiesse aux capitaux français.
-
-Telle était la situation, à l'avènement du ministère du 29 octobre.
-Par l'effet de tous ces avortements législatifs et pratiques, il n'y
-avait, au 31 décembre 1840, que 433 kilomètres de chemins de fer en
-exploitation[51]. Rien n'était même commencé ou seulement décidé pour
-la plupart des lignes principales, celles de Paris à la Belgique, de
-Paris à Lyon et à Marseille, de Paris à Strasbourg, d'Orléans à Nantes
-et à Bordeaux. La France s'était laissé devancer de beaucoup par les
-nations étrangères, non seulement par les États-Unis, l'Angleterre et
-la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. «En fait
-de chemins de fer, nous sommes maintenant à la queue de l'Europe»,
-disait le _Journal des Débats_, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille
-ministérielle déclarait-elle le moment venu d'en finir avec «ces
-indécisions, ces pompeux manifestes aboutissant à des actes mesquins
-ou à des négations pures». «Il le faut, ajoutait-elle, pour que
-l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il
-le faut pour le renom et la durée de nos institutions; il le faut pour
-l'ordre des rues et pour celui des intelligences.»
-
-[Note 51: Voici la progression des longueurs exploitées: au 31
-décembre 1830, 37 kilomètres; 1836, 147 kilomètres; 1837, 166
-kilomètres; 1838, 181 kilomètres; 1839, 246 kilomètres; 1840, 433
-kilomètres; 1841, 571 kilomètres. Quarante ans plus tard, il y avait
-plus de 24,000 kilomètres en exploitation.]
-
-[Note 52: En effet, à cette date,--fin de 1841,--la France n'avait que
-877 kilomètres décidés, dont 541 exploités. Les États-Unis avaient
-15,000 kilomètres décidés, dont 5,800 exploités; l'Angleterre, 3,617
-kilomètres décidés, dont 2,521 exploités; la Belgique, 621 kilomètres
-décidés, dont 378 exploités; la Prusse et l'Allemagne, 2,811
-kilomètres décidés, dont 627 exploités; l'Autriche, 877 kilomètres
-décidés, dont 747 exploités.]
-
-En abordant cette tâche où venaient d'échouer tous ses prédécesseurs,
-le ministère du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant
-de discussions avaient fini par élucider les problèmes, et surtout que
-tant de retards avaient fait sentir à tous la nécessité d'en finir.
-Néanmoins, à un autre point de vue, la situation était plus difficile
-qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles étaient, pour nos
-finances naguère si prospères, les conséquences de la crise de 1840:
-les armements avaient produit, dans les budgets de 1840 à 1843, des
-déficits constatés ou prévus de près de 500 millions; de plus, les
-travaux extraordinaires, civils ou militaires, définitivement votés
-par la loi du 25 juin 1841, s'élevaient à une somme égale: c'est ce
-que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er
-mars[53]. Trouver dans un budget à ce point engagé les ressources
-nécessaires à la construction des chemins de fer, était une tâche
-malaisée. Toutefois, le ministère ne se laissa pas arrêter par des
-considérations de prudence financière qui lui eussent paru décisives
-en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que
-l'entreprise ne pouvait être plus longtemps retardée, et que,
-d'ailleurs, elle constituait au plus haut degré un de ces travaux
-productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir.
-
-[Note 53: Voy. plus haut, t. IV, ch. V, § XII.]
-
-Un projet de loi fut donc présenté, le 7 février 1842, comprenant la
-construction des six grandes lignes de Paris à la frontière de
-Belgique, au littoral de la Manche, à Strasbourg, à Marseille et à
-Cette, à Nantes, à Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait
-encore étendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux à Marseille, de
-la Méditerranée au Rhin, d'Orléans sur le centre de la France par
-Bourges, et de Bordeaux à Bayonne. Quant au mode d'exécution, il ne
-pouvait être question de tout remettre aux compagnies qui venaient de
-se montrer impuissantes, ni de tout réserver à l'État contre le
-monopole duquel la Chambre s'était prononcée en 1838. Estimant que de
-semblables conflits doivent presque toujours finir par une
-transaction, le ministère imagina un système mixte où il était fait
-appel aux deux forces. L'État prenait à sa charge les acquisitions de
-terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; à
-ces conditions, il était propriétaire de la ligne. Quant aux
-compagnies, elles étaient admises à prendre à bail l'exploitation,
-sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le
-matériel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis à
-l'approbation du législateur, détermineraient la durée et les
-conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. À
-l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matériel,
-établie à dire d'experts, serait remboursée à la compagnie fermière
-par la compagnie qui lui succéderait ou par l'État. La part de l'État
-dans la construction des lignes était, on le voit, plus considérable
-que celle des compagnies: c'était la conséquence naturelle du
-discrédit alors jeté sur ces dernières par la récente crise. La
-dépense totale à la charge de l'État était évaluée approximativement à
-475 millions, chiffre--soit dit en passant--très au-dessous de la
-réalité. Il n'était question d'ouvrir immédiatement que 126 millions
-de crédits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29
-millions sur l'exercice 1843. Pour faire face à cette dépense, il ne
-fallait pas compter sur les emprunts autorisés, l'année précédente,
-jusqu'à concurrence de 450 millions, car ils étaient destinés à payer
-les travaux militaires et civils prévus par la loi du 25 juin 1841; ni
-sur les disponibilités de la caisse d'amortissement, car elles
-allaient être, pendant plusieurs années, absorbées par les découverts
-des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dépense des
-chemins de fer provisoirement à la charge de la dette flottante,
-jusqu'à ce que l'extinction des découverts des budgets permît de
-consolider cette dette avec les réserves de l'amortissement, ou, si
-cette ressource manquait, jusqu'à ce qu'il fût fait un autre emprunt.
-À ce moment, la réserve de l'amortissement, composée des sommes votées
-au budget pour le rachat des rentes et demeurées sans emploi parce que
-ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, était évaluée à environ 75
-millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public
-n'était pas moindre de 19 à 20 millions, et la construction même des
-chemins de fer devait accroître cette progression. Si lourde donc que
-fût l'opération, elle ne paraissait pas au-dessus des forces
-financières de la France: à une condition toutefois, c'était que la
-paix ne serait pas troublée d'ici à plusieurs années; il eût été en
-effet très grave d'être surpris par la guerre, avec toutes les
-ressources ainsi engagées.
-
-[Note 54: Il était stipulé que l'État devait se faire rembourser les
-deux tiers de cette dépense d'acquisition par les départements et par
-les communes intéressés. Mais cette disposition souleva dans la
-pratique tant de réclamations, qu'on dut l'abroger en 1845.]
-
-Le projet fut assez bien accueilli. La solution proposée semblait
-indiquée par les circonstances, et surtout on sentait qu'il fallait à
-tout prix éviter un nouvel avortement. Ces sentiments prévalurent
-aussitôt dans la commission nommée par la Chambre des députés. «Votre
-commission, disait le rapport, pense que ce projet est, en ce moment,
-le plus raisonnable qu'on puisse adopter.» Puis, après avoir indiqué
-quelques modifications secondaires, il se terminait ainsi: «La
-commission a été fermement et constamment unanime pour désirer que le
-projet de loi ait un utile résultat, que toutes les opinions de
-détail, après avoir cherché à obtenir par la discussion un légitime
-triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre, et que la
-création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous
-comme une grande oeuvre nationale.» Ce langage avait d'autant plus
-d'action que le rapporteur, loin d'être un ministériel docile, se
-piquait d'indépendance: c'était M. Dufaure. Sa puissance de travail,
-la netteté vigoureuse de son esprit, son entente des questions
-d'affaires, aidèrent beaucoup au succès du projet. Il paraissait mieux
-à sa place que le président de la commission, M. de Lamartine: c'était
-le temps, il est vrai, où le chantre d'Elvire se défendait presque
-d'être un poète et mettait une étrange coquetterie à faire croire
-qu'il était un homme de chiffres[55].
-
-[Note 55: M. Duvergier de Hauranne, qui faisait partie de la
-commission des chemins de fer, disait plaisamment, à propos des
-travaux de cette commission: «Pendant les cinquante ou soixante
-séances que M. de Lamartine présida, il ne lui arriva pas une seule
-fois de comprendre que deux et deux font quatre.» (_Notes inédites de
-M. Duvergier de Hauranne._)]
-
-La discussion commença, le 26 avril 1842, à la Chambre des députés, et
-se prolongea pendant quinze jours. On ne contesta pas sérieusement le
-principe même de la loi, le concours des deux forces de l'État et de
-l'industrie privée. Les partisans de cette dernière estimaient sans
-doute qu'on avait fait la part bien large à l'État; mais après l'échec
-récent des compagnies, ils se sentaient empêchés de demander davantage
-pour elles. Ils se préoccupèrent seulement de réserver l'avenir, et
-l'un d'eux, M. Duvergier de Hauranne, proposa un amendement en vertu
-duquel les lignes comprises dans le projet, mais non immédiatement
-exécutées, «pourraient être concédées à l'industrie privée en vertu de
-lois spéciales et aux conditions qui seraient alors déterminées».
-«Comme je ne veux pas l'ajournement du projet, dit M. Duvergier de
-Hauranne en développant sa proposition, je suis disposé à accepter le
-système du gouvernement quant aux fragments de ligne que nous allons
-entreprendre... L'État veut essayer: qu'il essaye, j'y consens
-volontiers; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on décrète comme
-système général et absolu un système si peu éprouvé.» Tout en ne
-contestant pas au fond la réserve faite pour les lois futures, en
-affirmant même qu'elle allait de soi, les ministres eussent préféré ne
-pas la voir formulée si expressément; ils craignaient que le système
-de leur projet n'en fût affaibli. Mais M. Duvergier de Hauranne
-insista avec sa ténacité, avec son énergie habituelle, et la majorité
-lui donna raison. C'était une porte ouverte aux compagnies; celles-ci
-ne devaient pas tarder à en profiter pour prendre, dans la
-construction des grandes lignes, une part beaucoup plus considérable
-qu'on ne songeait à la leur accorder en 1842.
-
-À défaut des objections de principe qu'elle ne croyait pas pouvoir
-faire contre le projet, l'opposition, conduite par M. Thiers, porta
-l'attaque sur un autre point. Elle demanda qu'au lieu de partager, dès
-le commencement des travaux, les efforts entre les diverses lignes, on
-les concentrât sur une ligne unique, celle de la frontière de Belgique
-à Paris et de Paris à Marseille. C'était rétrécir, mutiler le projet,
-retomber dans les mesures incomplètes et isolées des années
-précédentes. M. Thiers argua de l'état budgétaire qu'il peignit fort
-en noir, bien qu'il en fût le premier responsable. «Vous bravez
-financièrement, s'écria-t-il, une situation beaucoup plus inquiétante
-qu'aucune des situations politiques que vous avez traversées.» Chez
-lui, ce n'était pas seulement désir de faire échec au cabinet; en
-dépit des démentis que les événements lui avaient déjà donnés, il
-avait gardé quelque chose de son scepticisme originaire à l'égard des
-voies ferrées. Protestant contre «l'engouement» dont elles étaient
-l'objet, il se risqua encore à faire d'étranges prédictions; il
-affirmait, par exemple, que si les ouvriers venaient jamais, ce dont
-il doutait, à se servir des chemins de fer, les paysans n'en feraient,
-en tout cas, aucun usage. M. Duchâtel, bien que fort occupé, en sa
-qualité de ministre de l'intérieur, de l'administration politique,
-n'oubliait pas qu'il avait été un économiste et un homme d'affaires
-fort distingué; ainsi fut-il amené à prendre l'un des premiers rôles
-dans cette discussion. Ayant discerné nettement, dès le premier jour,
-cet avenir des chemins de fer que M. Thiers ne savait pas voir, il se
-fit le champion décidé du réseau complet et simultané, et combattit
-vivement ceux qui prétendaient se borner à un essai timide et partiel.
-Sa parole, comme toujours, précise et claire, fit une grande
-impression sur la Chambre. M. Thiers, d'ailleurs, ne fut pas suivi en
-cette circonstance par tous ses amis politiques: M. Billault, entre
-autres, parla en faveur du projet ministériel. Le scrutin donna raison
-à ceux qui voulaient que la France, confiante en sa force, entrât
-résolument dans la nouvelle carrière: l'amendement en faveur de la
-ligne unique fut repoussé par 222 voix contre 152.
-
-Le ministère n'eut pas seulement à déjouer la manoeuvre de
-l'opposition, il lui fallut aussi, d'un bout à l'autre du débat,
-résister à ce qu'on put appeler alors «le débordement de l'esprit de
-localité». Pas un député qui ne prétendît faire passer le chemin de
-fer par son arrondissement: témoin ce M. Durand de Romorantin, ainsi
-désigné du nom de la ville qu'il représentait, qui, lors du vote de la
-ligne de Bourges, proposait gravement et naïvement d'ajouter ces mots:
-«par Romorantin». L'approche des élections rendait les exigences plus
-âpres. Ce fut à croire, par moments, qu'on ne s'en tirerait pas. On y
-parvint cependant, grâce aux efforts unis du gouvernement et de la
-commission, grâce aussi à l'espèce d'association mutuelle contractée
-entre les députés des régions qui profitaient des tracés proposés; ces
-députés s'étaient concertés pour repousser toute modification.
-
-Ces divers incidents ne furent pas les seules difficultés que le
-projet de loi dut surmonter. Par une coïncidence fatale, au cours même
-de la discussion, le 8 mai 1842, survint l'effroyable accident du
-chemin de fer de Versailles. C'était un dimanche: les grandes eaux
-avaient attiré les promeneurs en foule. Au retour, un train direct
-composé de quinze wagons et de deux locomotives avait à peine dépassé
-la station de Bellevue, que la locomotive de tête s'arrêta, par suite
-d'une rupture d'essieu. L'autre machine et le train se précipitèrent
-alors sur cet obstacle. Ce ne fut plus bientôt qu'un monceau informe
-où l'incendie éclata. Les portières, fermées à clef suivant l'usage du
-temps, empêchaient les voyageurs de s'échapper. Plus de cinquante
-personnes, dont l'amiral Dumont d'Urville, périrent en quelques
-minutes sur cet épouvantable bûcher. La consternation et la colère
-furent immenses dans Paris. On s'en prenait à la compagnie
-concessionnaire et même aux chemins de fer en général. Peu s'en fallut
-que le populaire ne mît le feu à la gare Montparnasse. Ce n'était pas
-fait pour faciliter la tâche de ceux qui demandaient alors au pays et
-aux pouvoirs publics un effort puissant et hardi en vue de multiplier
-les voies ferrées. On put craindre un moment que tout ne se trouvât
-arrêté ou au moins retardé. «Quelle effroyable calamité au point de
-vue de l'intérêt public! écrivait alors M. Léon Faucher à un de ses
-correspondants d'Angleterre. Dans un pays comme le nôtre, où
-l'industrie des chemins de fer est récente et ne faisait que des
-progrès très lents, cette catastrophe devait porter l'épouvante dans
-les esprits. L'accident, survenant au milieu de la discussion du
-projet de loi sur les grandes lignes de chemin de fer, a reculé notre
-avenir d'un ou deux ans sous ce rapport. Le public, se livrant à
-l'emportement des premières impressions, s'est mis à hurler contre les
-compagnies... Les capitalistes, qui semblaient le plus disposés à se
-jeter dans ces entreprises, reculent devant la responsabilité qui peut
-en résulter pour eux. C'est ainsi que MM. de Rotchschild renoncent à
-exécuter le chemin de Paris à la frontière belge... etc., etc. J'ai
-tenté de me mettre en travers de ce torrent... Mais vous savez qu'on
-n'arrête pas une déroute. J'attendrai désormais que le calme renaisse
-dans les esprits[56].»
-
-[Note 56: Lettre du 15 mai 1842. (Léon FAUCHER, _Biographie et
-Correspondance_, t. I, p. 119.)]
-
-En fin de compte et malgré toutes ces difficultés, le projet de loi
-fut adopté, sans avoir été altéré dans aucune de ses dispositions
-principales. Au vote sur l'ensemble, il réunit 255 voix contre 83. À
-la Chambre des pairs, le succès fut plus complet encore: la minorité
-ne compta que 6 voix. Le vote de cette loi marquait une époque dans
-l'histoire des chemins de fer en France. Il mettait fin à une trop
-longue période d'inertie, de tâtonnements, et donnait l'impulsion
-décisive au grand oeuvre. Notre réseau ferré date de là. La
-construction devait dès lors en être continuée sans interruption,
-quoique avec des vicissitudes et des crises dont nous aurons à
-reparler. Quant aux principes adoptés en 1842, ils pourront, dans
-l'avenir, recevoir quelques tempéraments: lorsque les capitaux seront
-devenus, avec l'expérience, plus puissants, plus confiants, mieux
-accoutumés à s'associer, on sera amené à augmenter la part des
-compagnies; mais, alors même, on demeurera fidèle ou du moins on
-reviendra toujours à ce régime mixte, à ce concours des deux forces de
-l'État et de l'initiative privée que le ministère du 29 octobre avait
-pour la première fois organisé et qui devait être, en matière de
-chemins de fer le vrai système français.
-
-
-XI
-
-Le parlement avait fini ses travaux. Dans la session de 1842 comme
-dans celle de 1841, la majorité n'avait manqué aux ministres dans
-aucun des votes qui mettaient en jeu leur existence. C'était beaucoup
-après les crises qu'on venait de traverser. Toutefois, M. Guizot
-souffrait de n'être pas mieux le maître de cette majorité. Que de fois
-il avait dû renoncer à braver ses préventions ou à brusquer ses
-faiblesses! Jamais il ne s'était senti pleinement assuré du lendemain.
-C'est que la Chambre qui s'était cru nommée, trois ans auparavant,
-pour faire prévaloir une tout autre politique, ne le suivait qu'en
-forçant chaque jour sa nature. Issue de la trop fameuse coalition,
-«enfant chétif et revêche d'une mère malheureuse[57]», elle n'avait su
-ni faire triompher les idées de cette coalition ni s'en dégager
-pleinement. Si, en dépit de son origine, elle avait donné
-successivement des majorités nombreuses à tous les ministères, ces
-majorités semblaient toujours près de se décomposer. C'était là un mal
-de naissance, et M. Guizot n'y voyait de remède que dans des élections
-nouvelles. Le moment lui sembla favorable pour y procéder. Il se
-flattait que rien ne restait des conditions troublées et équivoques
-dans lesquelles s'étaient faites les élections de 1839, des mélanges
-de partis, des confusions de programmes qui avaient alors jeté le
-désarroi dans les esprits. Cette fois, tout ne se présentait-il pas
-simple et clair? La politique conservatrice et celle de gauche se
-trouvaient seules en présence, l'une et l'autre soutenues par tous
-leurs partisans. À une question nettement posée, on devait s'attendre
-que le pays ferait une réponse nette. Le 13 juin 1842, une ordonnance
-prononça la dissolution de la Chambre et convoqua les électeurs pour
-le 9 juillet.
-
-[Note 57: C'est ainsi que la qualifiait alors M. Rossi, dans la
-Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1842.]
-
-Au premier abord, il ne parut pas qu'aucun grand vent d'opinion
-s'élevât dans le pays, soit d'un côté, soit de l'autre. Partout le
-calme plat. «Il n'y a point de véritable agitation électorale,
-écrivait M. Mossi le 15 juin. Ôtez les journaux, les candidats et
-quelques faiseurs officiels ou non officiels, tout est paisible,
-froid, indifférent. Il n'y a pas une question, pas un intérêt qui
-remue profondément le pays... Chacun est bien résolu à ne s'occuper
-que de ses affaires, jusqu'à ce qu'un événement majeur vienne l'en
-arracher.» Et le même observateur ajoutait, un peu plus tard: «On
-n'aperçoit pas la moindre agitation politique dans le pays; il s'élève
-par-ci par-là des débats personnels; il n'y a pas de combat sérieux,
-spontané, populaire, entre deux principes et deux politiques[58].» Au
-point de vue des moeurs publiques, il n'y avait pas lieu de se
-féliciter d'un pareil état de choses. Mais, en fait et pour le moment,
-l'impression générale était que cette indifférence profiterait à un
-ministère qui garantissait précisément, à ce pays dégoûté de la
-politique, le repos à l'intérieur et la paix au dehors. M. Guizot y
-comptait; quelques-uns de ses amis n'avaient qu'une crainte, c'était
-que les conservateurs, arrivant en trop grand nombre dans la Chambre
-future, ne crussent pouvoir s'y passer toutes leurs fantaisies. À
-gauche même, on ne doutait pas que le gouvernement n'obtînt une forte
-majorité[59].
-
-[Note 58: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin
-et 1er juillet 1842.--M. Léon Faucher, dans une lettre à M. Grote, en
-date du 15 mai 1842, se plaignait de l'énervement général. «La passion
-politique n'existe plus», disait-il. (Léon FAUCHER, _Biographie et
-Correspondance_, t. I, p. 120.)]
-
-[Note 59: «Un mois avant l'élection, écrivait peu après M. Duvergier
-de Hauranne, nous étions bien convaincus que le ministère obtiendrait
-une grande majorité.» (_Notes inédites._)]
-
-Ni cette confiance ni cette désespérance n'étaient fondées. Le
-ministère et l'opposition, qui déjà au mois de janvier n'avaient pas
-prévu l'effet considérable que devait produire l'affaire du droit de
-visite dans le parlement, ne pressentaient pas mieux, au mois de juin,
-son contre-coup électoral. En effet, tandis que tous les autres griefs
-de la gauche laissaient froid le public, il se trouva que ce droit de
-visite éveillait, chez les électeurs, les mêmes susceptibilités, les
-mêmes ressentiments que naguère chez les députés. Alors, de l'horizon
-tout à l'heure si calme, s'éleva une brise qui enfla les voiles
-jusque-là inertes des candidatures opposantes, et qui, tournant même
-bientôt en bourrasque, menaça de faire chavirer plus d'une barque
-ministérielle. Les meneurs de gauche donnèrent aussitôt pour mot
-d'ordre de faire porter exclusivement sur ce point toute la polémique.
-Vainement le _Journal des Débats_ répondait-il que la question n'en
-était plus une, puisque le ministère avait promis de ne pas ratifier
-la convention de 1841, les électeurs paraissaient croire qu'on les
-appelait à voter pour ou contre le droit de visite. Les conservateurs
-étaient embarrassés, intimidés, et le laissaient voir; quelques-uns ne
-trouvaient pas d'autre moyen de sauver leur candidature personnelle
-que de faire, sur cette question, chorus avec la gauche.
-
-Les premières élections connues furent celles de Paris: sur douze
-députés élus, l'opposition en avait dix, dont deux républicains
-avoués. Les journaux de gauche poussèrent un cri de joie; le
-_National_ proclama que le pouvoir venait d'être condamné par «la
-ville qui était en possession de juger et d'exécuter les
-gouvernements». Quand arrivèrent les résultats des départements,
-l'opposition ne cessa pas de triompher. Était-ce donc qu'elle y avait
-la majorité? Non, il s'en fallait. Mais le ministère, lui aussi, était
-loin d'avoir obtenu le succès sur lequel il comptait. À vrai dire,
-bien qu'il y eût quatre-vingt-douze députés nouveaux, la Chambre ne
-différait pas de la précédente: même proportion des partis, même
-tempérament des individus. Le cabinet, en s'attribuant toutes les voix
-conservatrices, pouvait encore annoncer dans ses journaux qu'il avait
-une majorité d'environ 70 voix, mais c'était une majorité composite,
-précaire, à la merci de la première bouderie de tel petit groupe, de
-la première intrigue de tel ambitieux. Et la bouderie comme l'intrigue
-étaient à prévoir. Le gouvernement n'avait donc pas fait un pas: il se
-retrouvait en face des anciennes difficultés, des anciens périls,
-aggravés par le fait même d'une déception si notoire.
-
-Tout en protestant contre les affectations de victoire de
-l'opposition, la presse ministérielle ne pouvait s'empêcher de laisser
-voir son désappointement. «Nous ne le cachons pas, disait le _Journal
-des Débats_ du 12 juillet, nous espérions que la majorité gagnerait en
-nombre.» Dans l'intimité, les conservateurs avouaient plus
-complètement encore leur échec. «Les élections nous ont été moralement
-peu favorables, écrivait M. Désages à M. de Jarnac; ce serait se faire
-illusion que de penser le contraire. La session d'hiver sera
-évidemment très laborieuse[60].» M. de Barante s'exprimait ainsi, dans
-une lettre à son beau-frère: «En somme, le ministère et nous autres,
-amis du bon ordre, nous avons été trompés dans nos espérances. Il y
-aura majorité, mais pas plus grande qu'auparavant. Les passions
-seront plus animées, la session orageuse et le gouvernement moins
-fort... En ce moment, malgré l'apparence, ce n'est pas tel ou tel nom
-propre contre lequel il y a tant de déchaînement. C'est une crainte de
-voir le pouvoir s'établir. Le cabinet du 29 octobre rencontre pour
-adversaires les passions qui ont renversé le ministère du 15 avril en
-1839 et qui, depuis lors, ont été enhardies et en continuelle
-excitation[61].» Quant à M. Guizot, il ressentait le coup d'autant
-plus rudement qu'il avait espéré davantage; il se raidissait pour ne
-pas se laisser aller au découragement, mais il était triste. Ouvrant à
-l'un de ses correspondants le fond de son âme, il lui écrivait: «Vous
-m'avez quelquefois reproché de n'avoir pas assez bonne opinion de la
-sagesse du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Ce n'est pas
-l'opposition qui a gagné les élections, c'est le parti conservateur
-qui les a perdues par son défaut d'intelligence et de courage. Je vous
-parle là comme je ne parle à personne. Je ménage fort, dans mon
-langage, le parti qui, après tout, est le mien. Je ne conviens point
-que les élections soient perdues; et, en effet, elles ne le sont
-point, puisque nous avons, je l'espère, assez de force pour regagner
-dans les Chambres ce que nous aurions dû gagner dans les collèges
-électoraux. J'y ferai de mon mieux; j'irai jusqu'au bout de la
-persévérance possible; mais c'est difficile. Si je pouvais leur faire
-honte de ce qu'ils ont cru et fait, de ce qu'ils croient et font
-encore! Mais il faut en même temps leur dire la vérité et ménager leur
-amour-propre. Je ne désespère pas du tout de la victoire, mais je suis
-las de la lutte. Pourtant soyez tranquille, je ferai comme si je
-n'étais pas las[62].»
-
-[Note 60: _Documents inédits._]
-
-[Note 61: _Documents inédits._]
-
-[Note 62: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LA MORT DU DUC D'ORLÉANS
-
-(Juillet-septembre 1842)
-
- I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du prince
- royal. La duchesse d'Orléans.--II. Douleur générale. Le duc
- d'Orléans était très aimé et méritait de l'être. Inquiétude en
- France et au dehors.--III. Nécessité d'une loi de régence.
- Attitude de l'opposition. Projet préparé par le gouvernement. M.
- Thiers presse l'opposition de l'accepter.--IV. Ouverture de la
- session. Discussion de la loi de régence. M. de Lamartine et M.
- Guizot. M. Odilon Barrot attaque la loi. M. Thiers lui répond et
- se sépare de lui avec éclat. Vote de la loi.--V. Scission du
- centre gauche et de la gauche. Le pays est calme et rassuré.
-
-
-I
-
-Les élections du 9 juillet 1842 étaient à peine connues dans leur
-ensemble, et l'on commençait à discuter leurs résultats, à supputer
-leurs conséquences, quand un coup de foudre, éclatant soudainement sur
-les marches du trône, vint faire aux espérances des opposants et à la
-déception des ministériels une lugubre et tragique diversion. Le 13
-juillet, à onze heures du matin, le duc d'Orléans montait en voiture
-dans la cour des Tuileries, afin de se rendre à Neuilly: il allait
-faire ses adieux au Roi, avant de partir pour Saint-Omer, où il devait
-inspecter plusieurs régiments. Il était seul dans un cabriolet à
-quatre roues, attelé à la Daumont. Près de la porte Maillot, dans
-l'avenue appelée chemin de la Révolte, les deux chevaux, qui depuis
-quelques instants donnaient des signes d'agitation, s'emportèrent. «Tu
-n'es plus maître de tes chevaux?» cria le duc d'Orléans au postillon.
-«Non, monseigneur, répondit celui-ci, mais je les dirige encore.» Et
-en effet, dressé sur ses étriers, il tenait vigoureusement les rênes.
-«Mais tu ne peux donc pas les retenir?» cria de nouveau le duc, debout
-dans la voiture. «Non, monseigneur.» Alors le prince royal, se plaçant
-sur le marchepied qui était très bas, sauta à pieds joints sur la
-route. Ses deux talons portèrent avec violence; il retomba lourdement
-sur le pavé et resta étendu sans mouvement en travers du chemin. On
-accourut du voisinage. Le blessé, qui ne donnait aucun signe de
-connaissance, fut relevé et transporté, à quelques pas de là, dans la
-maison d'un épicier; on l'étendit tout habillé sur un lit. Pendant ce
-temps, le postillon, qui s'était rendu maître des chevaux, ramenait la
-voiture.
-
-Aussitôt informés, le Roi, la Reine, Madame Adélaïde accoururent de
-Neuilly, peu après suivis du duc d'Aumale, du duc de Montpensier, de
-la duchesse de Nemours, des ministres, du chancelier, du maréchal
-Gérard, des officiers de la maison royale. La pauvre chambre ne
-pouvait les contenir tous. La plupart se tenaient dehors, devant la
-boutique, dans un espace maintenu libre par un cordon de
-factionnaires. Au delà, la foule se pressait, silencieuse, émue d'une
-respectueuse compassion, étonnée et saisie d'être proche témoin d'un
-drame qui, dans un cadre vulgaire, mettait en scène de si grands
-personnages et pouvait avoir de si graves conséquences, plus étonnée
-et plus saisie encore de rencontrer de telles douleurs chez ceux
-qu'elle s'imagine d'ordinaire être les heureux de la vie. Chacun
-sentait d'ailleurs la mystérieuse présence de quelqu'un de plus
-puissant, de plus imposant, de plus redoutable que les ministres, que
-les princes, que le Roi: c'était la mort, la mort implacable et
-niveleuse, que l'on devinait là, dans ce galetas d'épicier de
-banlieue, face à face avec ce que le monde pouvait offrir de plus
-brillant par l'éclat du rang, de la fortune et de la jeunesse. Les
-médecins, appelés dès le premier moment, essayaient de lutter contre
-le mal que leur science discernait, mais qu'elle était impuissante
-même à retarder. Penchés sur le mourant, ils évitaient de lever les
-yeux, de peur de rencontrer les interrogations muettes des augustes
-affligés. Le prince était toujours sans mouvement; il ne donna aucun
-signe de connaissance, quand le curé de Neuilly lui administra
-l'extrême-onction. Chacun faisait silence pour entendre la respiration
-qui révélait seule un reste de vie. Un moment pourtant, on perçut
-confusément quelques mots en allemand; une dernière pensée, peut-être,
-qu'il adressait à la duchesse d'Orléans. Le Roi, debout, suivait avec
-angoisse le progrès de l'agonie sur le visage de son fils; si déchiré,
-si accablé qu'il fût, il donnait tous les ordres. Les jeunes princes
-et les princesses pleuraient. Quant à la Reine, elle restait à genoux
-au pied du lit et priait, souvent à haute voix: pieusement héroïque
-dans sa maternelle sollicitude, ce qu'elle demandait à Dieu, ce
-n'était pas de lui rendre son fils, c'était d'accorder au mourant un
-instant de connaissance qui lui permît de penser au salut de son âme,
-et, en échange de cette grâce suprême, elle offrait sa propre vie.
-Pendant plusieurs heures, cette scène se prolongea, sans qu'aucun
-indice vînt ramener un peu d'espoir. Enfin, à quatre heures et demie,
-un dernier mouvement convulsif secoua le prince, puis l'immobilité: la
-mort avait eu raison des dernières résistances de la jeunesse. Les
-sanglots éclatèrent dans l'assistance. Le Roi et la Reine se
-penchèrent pour embrasser leur premier-né. «Encore, si c'était moi!»
-dit le souverain qui pensait à la France et à la monarchie. Quant à la
-mère, toujours occupée de l'âme de son fils, sa première réponse aux
-paroles de condoléance fut ce cri: «Ah! dites-moi du moins qu'il est
-au ciel[63].» Le clergé, de nouveau introduit, dit les prières
-accoutumées; puis le funèbre cortège se forma pour retourner au
-château de Neuilly. Quatre sous-officiers portaient le corps, placé
-sur un brancard. Derrière, suivaient à pied le Roi et la Reine qui
-n'avaient pas voulu monter en voiture, les princes et princesses, les
-ministres, les officiers. Une compagnie d'élite, mandée à la hâte,
-faisait la haie. Au moment où l'on se mit en marche, un long cri de:
-Vive le Roi! partit de la foule, expression spontanée de la compassion
-et de l'émotion générale: beaucoup, du reste, croyaient que le prince
-n'était pas encore mort et qu'on l'emportait à Neuilly pour le mieux
-soigner. La marche dura plus d'une demi-heure. On arriva ainsi jusqu'à
-la chapelle du château. Après s'être agenouillés une dernière fois, le
-Roi et la Reine, le premier toujours maître de soi, la seconde
-toujours pieusement soumise, mais l'un et l'autre brisés de fatigue et
-de douleur, se retirèrent dans leurs appartements.
-
-[Note 63: Cette pieuse préoccupation devait persister. L'année
-suivante, la Reine eut à ce sujet des relations avec le Père de
-Ravignan, lui demanda et reçut de lui de hautes consolations. (Cf. la
-_Vie du Père de Ravignan_, par le Père DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 243 à
-248.)]
-
-Dans cette scène douloureuse, on n'a vu paraître ni la duchesse
-d'Orléans ni ses enfants. La duchesse suivait un traitement à
-Plombières, où son mari l'avait conduite et installée lui-même
-quelques jours auparavant. Les jeunes princes étaient à Eu. La
-nouvelle n'arriva à Plombières que le 14 juillet au soir[64]. Afin de
-ménager la princesse, on ne lui parla d'abord que d'une maladie grave.
-Elle voulut partir immédiatement pour Paris. Dans sa voiture, elle
-priait et pleurait en silence, sans que personne osât lui adresser la
-parole. Peu après avoir dépassé Épinal,--il était une heure du
-matin,--le courrier annonça une voiture venant de Paris. «Ouvrez,
-ouvrez!» s'écria la duchesse d'Orléans. On la retint. Mais, à ce
-moment, deux hommes s'avancèrent vers elle; l'un des deux était M.
-Chomel, le médecin de la famille royale. À sa vue, elle poussa un cri
-perçant. «M. Chomel! Ah! mon Dieu! le prince?...--Madame, le prince
-n'existe plus.--Que dites-vous?» M. Chomel donna quelques détails
-interrompus par les exclamations et les sanglots de la princesse. Puis
-celle-ci, se retournant vers une dame de sa suite: «Mais cette maladie
-dont vous m'aviez parlé?--C'était pour préparer Madame.--Comment,
-vous saviez la mort!... Ah! quel courage vous avez eu!» Elle demeura
-ainsi près d'une heure sur la grande route, dans l'obscurité de la
-nuit, sanglotant au fond de sa voiture, tandis que les autres
-personnes, assises sur les marchepieds, les portières ouvertes, ne
-pouvaient elles-mêmes contenir leur douleur. «Oh! j'ai tout perdu!
-s'écriait par moments la veuve désolée; et la France aussi, elle a
-perdu celui qui l'idolâtrait, celui qui la comprenait si bien. Mais
-vous ne saviez pas comme moi combien il était bon; quelle patience,
-quelle douceur, que de bons conseils il me donnait! Non, non, je ne
-puis vivre sans lui!» On voulut lui parler de ses enfants! «Mes
-pauvres enfants! reprit-elle. Dans le premier moment de ma douleur, je
-ne sens rien que pour lui; c'est lui qui avait tout mon coeur.» Vers
-deux heures du matin, on se remit en route. La princesse n'avait plus
-qu'une pensée, brûler les étapes pour pouvoir contempler une dernière
-fois les traits de son époux bien-aimé. Après deux cruelles nuits,
-elle arriva à Neuilly, le 16 juillet au matin. Le Roi l'attendait,
-entouré de la famille royale et des deux jeunes orphelins qu'on avait
-ramenés d'Eu. «Oh! ma chère Hélène, s'écria Louis-Philippe, le plus
-grand des malheurs accable ma vieillesse.»--«Ma fille chérie, vivez
-pour nous, pour vos enfants», reprit la Reine avec sa douce autorité.
-Au bout de peu d'instants, soutenue par le Roi et par le duc de
-Nemours, suivie de ses parents en pleurs, la duchesse alla
-s'agenouiller dans la chapelle, devant le cercueil, hélas! déjà
-refermé. Pâle, immobile, sous le coup d'une sorte de stupeur, il
-semblait que d'elle aussi la vie allait se retirer; mais la foi
-religieuse la soutenait[65]. Après une courte prière, elle se releva
-et se rendit dans son appartement, pour revêtir les habits de veuve
-que, depuis lors, elle n'a plus quittés.
-
-[Note 64: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi du charmant et
-touchant volume publié, peu après la mort de la princesse, sous ce
-titre: _Madame la duchesse d'Orléans_.]
-
-[Note 65: «Oui, écrivait la duchesse d'Orléans cinq mois plus tard, le
-Seigneur qui nous frappe est un père miséricordieux: j'en ai la
-conviction inébranlable, lors même que je n'éprouve pas ses douceurs
-et ses consolations. Je suis au milieu de l'épreuve qui exige une foi
-aveugle; par instants, je la sens bien forte, et alors l'amour et
-l'espérance me sont accordés comme un rayon d'en haut; mais, parfois
-aussi, je sens toute la misère de la nature, et il m'est impossible de
-m'élever vers Dieu. Que de patience Dieu doit avoir avec nous! comment
-n'en aurions-nous pas pour supporter le fardeau qu'il nous impose!»
-(_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 99.)]
-
-Le corps devait rester plus de deux semaines dans la chapelle du
-château, en attendant le service solennel que l'on préparait à
-Notre-Dame: présence à la fois douloureuse et consolante pour les
-affligés qui ne pouvaient s'empêcher de retourner vingt fois par jour
-auprès du cercueil. Le deuil planait sur cette royale demeure, où tout
-le monde parlait bas, où aucune voiture ne pénétrait plus, et où l'on
-n'entendait que le bruit des chants religieux qui se continuaient
-presque sans interruption dans la chapelle. Successivement tous les
-princes ou princesses, absents au moment de la catastrophe, étaient
-revenus. Pour les membres d'une famille si unie, c'était du moins un
-soulagement de pouvoir pleurer ensemble. M. Guizot, témoin respectueux
-et ému, dépeignait ainsi cet intérieur désolé, dans une lettre
-adressée à une de ses amies: «Le Roi, à travers des alternatives de
-larmes et d'abattement, est admirable de force d'esprit et de corps.
-La Reine est soumise à Dieu. Madame est dévouée à son frère. Madame la
-duchesse d'Orléans est haute, simple et pénétrée. Les quatre princes
-sont charmants d'affection réciproque, de bonté et de droiture[66].»
-De son côté, la reine des Belges, accourue dès le premier jour auprès
-de ses parents, écrivait qu'elle avait trouvé son père et sa mère
-«tous deux vieillis et les cheveux entièrement blanchis»; elle
-ajoutait, en parlant d'elle-même et de ses frères et soeurs:
-«Chartres[67] était plus qu'un frère pour nous tous; c'était la tête,
-le coeur et l'âme de toute la famille. Nous le respections tous. Je ne
-m'attendais pas à lui survivre, ainsi qu'à ma bien-aimée Marie. Mais,
-encore une fois, que la volonté de Dieu soit faite[68]!»
-
-[Note 66: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.]
-
-[Note 67: La reine des Belges appelait ainsi son frère du nom qu'elle
-était habituée à lui donner avant 1830, quand Louis-Philippe était duc
-d'Orléans et que son fils aîné portait le titre de duc de Chartres.]
-
-[Note 68: Cette lettre, adressée à la reine Victoria, est citée par
-sir Théodore MARTIN, dans sa _Vie du prince consort_.]
-
-
-II
-
-Le coup n'avait pas seulement frappé la famille royale, il était senti
-par la nation elle-même. La douleur fut universelle et profonde.
-«Jamais, écrivait alors Henri Heine, la mort d'un homme n'a causé un
-deuil aussi général. C'est une chose remarquable qu'en France, où la
-révolution n'a pas encore discontinué de fermenter, l'amour d'un
-prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d'une
-façon aussi touchante. Non seulement la bourgeoisie, qui plaçait
-toutes ses espérances dans le jeune prince, mais aussi les classes
-inférieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu'on ajourna les fêtes
-de Juillet et qu'on démonta, sur la place de la Concorde, les grands
-échafaudages qui devaient servir à l'illumination, ce fut un spectacle
-déchirant que de voir assis, sur les poutres et les planches
-renversées, le peuple qui déplorait la mort du jeune prince. Une morne
-tristesse était empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux
-qui ne prononçaient aucune parole était la plus éloquente. Là
-coulaient les larmes les plus sincères, et, parmi les braves gens qui
-pleuraient, il y avait sans doute plus d'une tête chaude qui, à
-l'estaminet, se vante de son républicanisme.» Ce que l'on voyait et ce
-que l'on savait de la douleur du vieux roi éveillait une pitié
-sympathique. «Ses ennemis les plus acharnés dans le peuple, écrivait
-encore le même observateur, prouvent, d'une manière touchante, combien
-ils prennent part à son malheur domestique. J'oserais soutenir que le
-Roi est présentement redevenu populaire. Lorsque je regardais hier, à
-Notre-Dame, les préparatifs des funérailles et que j'écoutais les
-conversations des bourgerons qui y étaient rassemblés, j'entendis
-entre autres cette expression naïve: Le Roi peut maintenant se
-promener dans Paris sans crainte; personne ne tirera sur lui.» Il est
-vrai que Henri Heine ajoutait aussitôt, avec un scepticisme
-mélancolique: «Combien durera cette noire lune de miel[69]?» En tout
-cas, il y avait pour le moment comme un retour de la vieille
-sensibilité royaliste que l'on ne connaissait plus depuis 1830. M. de
-Barante le constatait avec surprise. «C'est, écrivait-il au comte
-Bresson, tout à fait au delà de ce que nous pouvions soupçonner. Outre
-les regrets donnés au prince, la justice rendue à son mérite, outre
-cette popularité d'estime qui s'est trouvée être universelle, outre le
-caractère grave et presque religieux de la douleur publique, il s'est
-manifesté une opinion monarchique et un attachement à la dynastie
-vraiment très remarquables[70].» L'émotion ne se renfermait pas dans
-Paris; à mesure que la nouvelle gagnait la province, les mêmes
-impressions s'y produisaient. L'armée surtout comprit quelle perte
-elle faisait. «Ce malheur est irréparable, écrivait le général de
-Castellane au général Changarnier, de la nature de ceux dont on sent
-chaque jour davantage l'étendue. L'armée est consternée. Mgr le duc
-d'Orléans était un intermédiaire entre elle et la couronne, chose
-précieuse sous notre forme de gouvernement où les ministres de la
-guerre changent souvent... Il avait sur l'armée une influence immense.
-Les regrets ont été unanimes[71].» À Alger, le général Bugeaud disait
-du prince: «Il aimait notre métier et s'était donné la peine de
-l'apprendre à fond[72].» De la petite ville de Miliana où il
-commandait, le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 22
-juillet: «En faisant paraître l'ordre du jour qui annonce à la
-garnison la perte irréparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des
-larmes dans tous les yeux[73].»
-
-[Note 69: Lettres des 15, 19 et 29 juillet 1842. (_Lutèce_, p. 262 à
-275.)]
-
-[Note 70: Lettre du 28 août 1842. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 71: _Les dernières campagnes du général Changarnier en Afrique_,
-par le comte D'ANTIOCHE. (_Correspondant_ du 25 janvier 1888.)]
-
-[Note 72: _Ibid._]
-
-[Note 73: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._]
-
-C'est qu'en effet le duc d'Orléans était généralement aimé, «adoré
-même», suivant le mot dont se servait alors Henri Heine. Deux ans
-auparavant, celui-ci avait écrit: «Le prince royal a gagné tous les
-coeurs, et sa perte serait plus que pernicieuse pour la dynastie
-actuelle. La popularité du prince est peut-être la seule garantie de
-cette dernière. Mais le prince, héritier de la couronne, est aussi une
-des plus nobles et des plus magnifiques fleurs humaines qui se soient
-épanouies sur le sol de ce beau jardin qu'on nomme la France[74].»
-J'ai déjà eu l'occasion, en racontant le voyage fait par le duc
-d'Orléans, en 1836, à Berlin et à Vienne, d'esquisser les qualités
-toutes françaises, à la fois charmantes et brillantes, qui lui
-valaient cette popularité[75]. Depuis lors, il avait gagné en
-maturité, sans perdre rien de sa grâce et de son éclat. Le dandysme un
-peu maniéré de l'adolescent avait fait place à une élégance plus
-virile, plus imposante, plus royale. Le cavalier à bonnes fortunes
-était devenu le plus tendre et le plus attentif des époux. Sans doute,
-dans l'ordre politique, il n'avait pas encore tout à fait répudié les
-velléités belliqueuses qui étaient chez lui l'entraînement d'un
-patriotisme passionné et comme la chaleur d'un sang jeune et
-généreux[76]; il n'avait pas non plus entièrement renoncé à des
-affectations libérales, même parfois un peu révolutionnaires, qui
-venaient de 1830[77]; et ces tendances, si elles contribuaient à sa
-faveur auprès de la foule, ne laissaient pas que d'inquiéter certains
-esprits prudents. Mais, même sur ces points, il s'était assagi, et
-l'on sentait qu'il deviendrait plus sage encore avec les années, avec
-l'expérience plus complète des hommes ou des choses, et surtout avec
-le sentiment de la responsabilité. La transformation ainsi en voie de
-s'accomplir n'échappait pas au Roi et à M. Guizot qui s'en
-félicitaient[78]. Ajoutons que, si l'origine de la monarchie nouvelle
-avait faussé quelques-unes des idées du duc d'Orléans, elle lui avait
-donné, d'autre part, un sentiment singulièrement élevé et fécond de
-son métier de prince: il se croyait tenu de mériter par lui-même, par
-ses efforts, par ses services, par ses sacrifices, le rang que lui
-apportait sa naissance, estimant ne pouvoir rester le premier que s'il
-justifiait être le plus digne. Dès 1837, dans une lettre intime[79],
-il se déclarait «obligé, dans un temps où le travail est la loi
-commune, de faire sa carrière à la sueur de son front». «Il n'y a
-aujourd'hui, ajoutait-il, qu'une manière de se faire pardonner d'être
-prince, c'est de faire en tout plus que les autres... Pour fonder une
-dynastie, il faut que chacun y contribue, depuis mon frère d'Aumale,
-qui apporte pour son écot un prix d'écolier[80], jusqu'à l'héritier du
-trône qui doit, dans les rangs de l'armée, se faire lui-même la
-première position après celle du Roi.» Cette tâche si virilement et si
-noblement tracée, il était résolu à s'y donner, sans épargner sa peine
-et, au besoin, son sang. À en juger d'ailleurs par certains
-pressentiments qu'il laissait quelquefois percer, par le fond de
-mélancolie qui se trahissait sous la grâce de son sourire, il n'avait
-pas dans l'avenir, et notamment dans la durée de sa propre vie, la
-confiance où se complaît d'ordinaire la jeunesse heureuse. Il parlait
-souvent de sa mort; non qu'il ait jamais prévu l'accident vulgaire qui
-devait l'emporter; mais il se voyait tombant sur un champ de bataille
-ou devant une émeute[81]. Et alors il se demandait, dans une
-incertitude anxieuse, ce que deviendrait son jeune fils: serait-il «un
-de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi», ou bien «l'un des
-ouvriers de cette régénération sociale qu'on n'entrevoit qu'à travers
-de grands obstacles et peut-être des flots de sang»? Il n'osait se
-répondre à lui-même, tant l'horizon lui paraissait obscur[82].
-
-[Note 74: _Lutèce_, p. 22.]
-
-[Note 75: Cf. plus haut, t. III, chap. II, § V.]
-
-[Note 76: Quelques mois avant la mort du prince, M. Quinet avait été
-invité à une soirée de musique chez la duchesse d'Orléans. Poète et
-érudit, peu connu de la foule, il n'était jusqu'alors descendu sur la
-place publique que pour pousser le cri de la guerre, pour demander, en
-1840, comme en 1830, la revanche de Waterloo et la conquête des
-frontières du Rhin. Par sympathie et par calcul, le duc d'Orléans
-voulut se montrer fort aimable pour l'auteur de la brochure intitulée:
-_1815 et 1840_. Voici comment M. Quinet a rapporté sur le moment, dans
-une lettre à sa mère, les paroles que lui adressa le prince: «Vous
-avez foi en la France. J'ai été frappé du profond sentiment national
-qui vit dans tout ce que vous avez écrit. Mais les cosmopolites nous
-perdent. Ils émoussent, ils énervent tout. Malheureusement le pays
-leur prête souvent la main... Vous avez bien raison, la grande
-question pour nous, c'est celle des frontières, c'est le besoin de se
-relever. Au lieu de tant parler des victoires de l'Empire, je voudrais
-que l'on instituât des fêtes funèbres, commémoratives de Waterloo,
-pour obliger le pays à s'en souvenir et à tout réparer. Au lieu de
-cela, on parle, on perd le sentiment de l'action... Tout le monde veut
-jouir. Personne ne veut faire crédit à la patrie. Si je me suis occupé
-de l'armée, ce n'est pas que je veuille jouer au soldat; je crois être
-au-dessus de cela. Mais c'est que je pense que là encore se trouve la
-tradition de l'honneur du pays. Il ne faut pas tomber; il ne faut pas
-ruiner, comme Samson, nos ennemis, en périssant nous-mêmes. Il faut
-les détruire et vivre. Quand nous serions acculés à Bayonne, il faut
-être décidé à reprendre tout le reste. Pendant que les autres
-amollissent tout, vous êtes le clairon. Ne désespérons pas.»
-(_Correspondance d'Edgar Quinet_, t. II, p. 371.)]
-
-[Note 77: Voir, par exemple, dans le fragment du testament que nous
-reproduisons plus bas, la recommandation faite par le duc d'Orléans à
-son fils, de rester fidèle à la «révolution».]
-
-[Note 78: Causant, au lendemain de la catastrophe, avec M. de
-Flahault, ambassadeur de France à Vienne, M. de Metternich lui disait:
-«C'était une grande tâche pour votre roi que de former son successeur.
-Il y avait mis tous ses soins, et je sais que, depuis un an surtout,
-il était parfaitement content du résultat qu'il avait obtenu; il
-éprouvait une grande tranquillité et une extrême satisfaction, en
-voyant que son fils était entré dans ses idées et qu'il pourrait
-s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de paix
-qu'il a établi ne serait point abandonné après lui.» M. Guizot, de son
-côté, a constaté que le prince se montrait «capable de s'arrêter sur
-sa pente, d'apprécier la juste mesure des choses, la vraie valeur des
-hommes, et d'apporter dans le gouvernement plus de sagacité froide et
-de prudence que son attitude et son langage ne l'auraient fait
-conjecturer». Le ministre a même ajouté ce témoignage plus précis:
-«Depuis 1840, le prince avait fait dans ce sens de notables progrès,
-et, quoiqu'il ménageât avec soin l'opposition, son appui sérieux en
-même temps que réservé ne manqua point au cabinet.»]
-
-[Note 79: Il s'agit d'une lettre par laquelle le duc d'Orléans raconte
-au général Damrémont comment il a obtenu du Roi et ensuite
-généreusement sacrifié à son frère l'honneur de prendre part à la
-seconde expédition de Constantine. J'ai cité, dans la seconde édition
-du tome III, ch. X, § XIII, d'autres fragments de cette admirable
-lettre. On en peut trouver le texte complet dans _L'Algérie de 1830 à
-1840_, par M. Camille ROUSSET, t. II, p. 230 et suiv.]
-
-[Note 80: En 1837, époque où le duc d'Orléans écrivait ces lignes, le
-jeune duc d'Aumale, âgé de quinze ans, venait d'obtenir un prix au
-concours général.]
-
-[Note 81: Sur ces pressentiments, voir ce qu'en écrivait Henri Heine
-en 1840 et en 1842. (_Lutèce_, p. 21 et 269.) Voir aussi un petit
-incident du voyage que le duc d'Orléans avait fait, quelques jours
-avant sa mort, pour conduire la duchesse à Plombières. (_Madame la
-duchesse d'Orléans_, p. 83.)]
-
-[Note 82: Je fais ici allusion à ce passage, souvent cité, du
-testament du duc d'Orléans, testament écrit en 1839, au moment de
-partir pour l'expédition des Portes de Fer, en Algérie: «C'est une
-grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la
-destinée qui l'attend; car personne ne peut savoir dès à présent ce
-que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de
-nouvelles bases une société qui ne repose que sur les débris mutilés
-et mal assortis de ses organisations précédentes. Mais, que le comte
-de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi,
-ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette régénération sociale
-qu'on n'entrevoit qu'à travers de grands obstacles et peut-être des
-flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et
-obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il
-soit avant tout un homme de son temps et de sa nation, qu'il soit
-catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la
-révolution.»]
-
-Sans doute la foule n'avait pas pénétré dans l'âme du prince aussi
-avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire
-aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle
-était persuadée qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si
-l'habileté prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique,
-l'expérience consommée du vieux roi avaient pu seules constituer un
-gouvernement pacifique et régulier au lendemain d'une révolution, si
-seules elles avaient pu, après 1830, rassurer l'Europe et déjouer
-l'anarchie, les qualités plus brillantes et plus généreuses du duc
-d'Orléans, sa confiante hardiesse, sa communion étroite avec toutes
-les vibrations du sentiment national, la séduction et l'élan de sa
-jeunesse paraissaient nécessaires pour assurer l'avenir de la royauté
-bourgeoise, en y intéressant les coeurs et les imaginations. La
-catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces
-prévisions, et, à la place de la grande espérance qui s'évanouissait,
-se dressa une perspective singulièrement inquiétante, celle d'une
-régence, devenue à peu près inévitable du moment où il n'y avait plus
-aucun intermédiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de
-quatre ans. Cette épreuve de la régence, toujours dangereuse, ne
-serait-elle pas mortelle pour une dynastie récente, contestée, et dans
-un pays infesté de révolution? On eût dit qu'un voile se déchirait,
-laissant voir la fragilité, jusqu'ici inaperçue, du régime sorti des
-journées de Juillet. «Cet accident funeste remet en question tout
-l'ordre des choses existantes», écrivait, dès le premier jour, Henri
-Heine; et un autre contemporain, précisant davantage, proclamait que
-«Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la
-monarchie et la république». Ainsi, à la compassion éveillée par une
-grande douleur se joignait aussitôt un sentiment peut-être plus vif
-encore, parce qu'il était intéressé, celui du danger auquel la chose
-publique et, par suite, chaque situation particulière se trouvaient
-désormais exposées. «Tout le monde est inquiet pour son propre
-compte», disait M. Guizot, et telle était la violence subite de cette
-inquiétude qu'un spectateur la qualifiait «d'effroi et de
-consternation impossibles à dépeindre». Cette impression s'étendait
-au delà de nos frontières. Un homme politique espagnol, M. Donozo
-Cortès, écrivait: «Cette mort a été un événement de la plus haute
-importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que
-la nation française porte le deuil, de l'autre côté de la Manche et du
-Rhin on découvre des symptômes de douleur et d'effroi[83].» Lord
-Palmerston déclarait voir là «une calamité pour la France et pour
-l'Europe[84]». M. de Metternich disait de son côté: «L'événement est
-l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui
-reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].»
-
-[Note 83: Lettre au journal _El Heraldo_ du 24 juillet 1842. (_Oeuvres
-de Donozo Cortès_, t. I.)]
-
-[Note 84: Lettre à son frère, en date du 18 juillet 1842. (BULWER,
-_Life of Palmerston_, t. III, p. 96.)]
-
-[Note 85: Lettre au comte Apponyi, en date du 18 juillet 1842.
-(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 616.)]
-
-
-III
-
-Impuissant à remédier complètement au mal d'une telle perte, le
-législateur sentit cependant qu'il avait quelque chose à faire pour le
-limiter et l'atténuer. On s'était aperçu, en effet, que rien n'avait
-été prévu et réglé pour cette éventualité de la régence, devenue tout
-à coup si probable et peut-être si prochaine. La Charte n'en disait
-mot. Impossible de laisser subsister une incertitude absolument
-contraire à l'esprit même du gouvernement monarchique. En effet,
-suivant la parole du feu duc de Broglie, «c'est l'excellence de ce
-gouvernement que l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption,
-que le rang suprême n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y
-puisse surprendre, entre deux règnes, le moindre intervalle d'attente
-ou d'hésitation; c'est par là surtout qu'il domine les esprits et
-contient les ambitions[86]». Il fallait donc faire une loi déterminant
-à qui appartiendrait et comment serait exercée la régence, et la
-faire tout de suite. Tel était le voeu du public impatient d'être
-rassuré. Le gouvernement n'était pas moins pressé: il comprenait
-l'avantage de profiter de l'émotion générale, de cette nécessité de
-bonne conduite qui s'imposait à tous[87], pour enlever rapidement la
-solution d'un de ces problèmes constitutionnels qu'il est toujours
-délicat de livrer aux discussions des peuples. Il résolut même de ne
-pas attendre jusqu'au 3 août, jour indiqué pour l'ouverture de la
-nouvelle législature, et convoqua le parlement pour le 26 juillet.
-
-[Note 86: Rapport sur la loi de régence, présenté à la Chambre des
-pairs, le 17 août 1842.]
-
-[Note 87: M. Guizot écrivait, le 14 juillet 1842: «La bonne conduite
-est indispensable, et tout le monde le sent.»]
-
-Qu'allaient faire les partis? Rien à espérer des radicaux et des
-légitimistes: ennemis jurés de la monarchie de Juillet, ils ne se
-prêtaient pas à réparer le mal qu'un accident venait de lui faire; les
-légitimistes surtout étaient impitoyables; ils n'avaient même pas
-désarmé un instant devant ce grand deuil, et, à lire leurs journaux,
-il n'y avait rien chez eux du sentiment sous l'empire duquel le duc de
-Bordeaux, plus noblement inspiré que ses partisans, faisait célébrer à
-Toeplitz une messe pour l'âme de son infortuné cousin[88]. Mais
-quelles étaient les dispositions de ces opposants dynastiques qui,
-tout échauffés du résultat des élections, s'apprêtaient naguère à
-pousser plus vivement que jamais l'attaque contre le cabinet? Sous le
-coup de l'émotion inquiète qui les saisit à la nouvelle de la
-catastrophe et sous la pression de l'opinion générale, leur premier
-mouvement parut être de ne voir que la monarchie en deuil et en
-péril, et de reléguer au second plan la question ministérielle. M.
-Thiers et même M. Odilon Barrot s'empressèrent autour du Roi,
-protestant de leurs respectueuses et douloureuses sympathies, offrant
-leur concours pour les discussions qui allaient s'ouvrir, et exprimant
-le désir de voir tous les amis de la royauté de 1830 unanimes sur la
-constitution de la régence. Les journaux du centre gauche et de la
-gauche tinrent le même langage. «Il s'agit pour le moment, y
-lisait-on, non plus de discuter la politique du ministère, mais de
-donner à la monarchie de Juillet et à nos institutions les garanties
-d'existence et le complément constitutionnel qu'un affreux événement a
-rendus nécessaires.» Ces journaux demandaient seulement que «le
-cabinet n'essayât pas de se prévaloir d'une manifestation toute
-dynastique[89]». Le _Journal des Débats_ se félicitait de cette
-attitude. «Les passions, disait-il, ont fait silence. Depuis douze
-ans, on n'avait pas vu peut-être un pareil accord dans la presse
-constitutionnelle, et l'opposition,--c'est une justice qu'il faut lui
-rendre,--s'est montrée vraiment dynastique[90].»
-
-[Note 88: On lit, à ce propos, dans une lettre de M. de Metternich au
-comte Apponyi, en date du 12 août 1842: «M. de Flahault m'a lu une
-lettre particulière de M. Guizot en réponse à ce que j'avais appris au
-premier sur la manière dont l'affreux événement du 13 juillet a été
-accueilli à Kirchberg. (C'était l'endroit où résidait alors la famille
-de Charles X.) Veuillez dire à M. Guizot et, si vous en trouvez
-l'occasion, également au Roi, que je ferai connaître là-bas
-l'impression que Sa Majesté a reçue de la communication. M. de
-Flahault mandera probablement, par le courrier de ce jour, que M. le
-duc de Bordeaux, qui a appris la nouvelle peu après son arrivée à
-Toeplitz, a fait dire le lendemain une messe à la paroisse de cette
-ville, à laquelle il a assisté avec tout ce qui compose sa suite. Il
-n'y a rien mis qui ressemblât à de l'ostentation, et toute la ville
-lui en a su gré.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 619.)]
-
-[Note 89: _Constitutionnel_ du 19 juillet 1842.]
-
-[Note 90: 16 juillet 1842.]
-
-Ce désintéressement de l'opposition était trop beau pour durer.
-Quelques jours à peine s'étaient écoulés, que les mêmes journaux, sans
-rien rabattre, il est vrai, de leur zèle pour la monarchie, de leurs
-protestations d'union, et au contraire sous prétexte de diminuer les
-dangers de cette monarchie et de faciliter cette union, réclamaient
-ardemment la retraite de M. Guizot et prétendaient lui faire honte de
-«s'abriter derrière le cercueil du duc d'Orléans». Ils ne demandaient
-que ce seul holocauste, sachant bien que le ministère ainsi mutilé ne
-serait plus en état de se défendre. À ce prix, ils promettaient au Roi
-leur concours pour la loi de régence. M. Molé appuyait cette
-manoeuvre, insistant sur ce que l'impopularité de M. Guizot rendait
-impossible l'accord prêt à se faire. Mais on ne parvint ni à ébranler
-le Roi, ni à diviser le cabinet. «Les intrigues font feu croisé,
-écrivait M. Guizot à un de ses amis; intrigues du 15 avril, du 12
-mai, du 1er mars, chacune pour son compte et toutes ensemble contre
-moi. On a offert au Roi la loi de régence et la dotation qu'il
-voudrait, s'il consentait à me sacrifier. Il a répondu royalement et,
-je crois, très sensément. Il n'a jamais été mieux pour moi. Le cabinet
-tiendra bien ensemble[91].» Dès le 22 juillet, en effet, un article du
-_Moniteur_, faisant allusion aux attaques dirigées particulièrement
-contre un des ministres, les dénonçait comme une manoeuvre et
-affirmait la solidarité étroite de tous les membres du cabinet. Le
-même jour, le _Journal des Débats_ déclarait très haut que le
-ministère ne se retirerait pas et qu'il ne sacrifierait pas M. Guizot.
-«Nous regrettons seulement, ajoutait-il, qu'après avoir pris une si
-noble part à la douleur publique, l'opposition, au bout de huit jours
-à peine, se soit lassée de sa modération.»
-
-[Note 91: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-Tout en résistant à cette poussée, le gouvernement n'avait pas perdu
-un instant pour préparer la loi de régence. Il était dirigé dans cette
-oeuvre par Louis-Philippe, qui dominait sa douleur de père pour
-remplir son devoir de roi. Les précédents n'étaient pas de grand
-secours. Sous l'ancienne monarchie, le roi, en raison de son pouvoir
-absolu, disposait de la régence comme de tout le reste; il fixait par
-son testament les conditions dans lesquelles elle s'exercerait; avec
-quelle efficacité, l'histoire troublée et souvent sanglante des
-minorités est là pour le dire. Dans ce passé donc, rien à imiter ni à
-regretter. À défaut de traditions, il fallait consulter les principes.
-Une première question se posa: convenait-il de faire une loi générale
-établissant d'avance un système de régence pour toutes les minorités,
-ou d'organiser la régence seulement pour le cas actuel, étant entendu
-qu'une loi spéciale serait faite pour chaque minorité nouvelle? En un
-mot, il y avait à choisir entre la régence de droit et la régence
-élective. Le gouvernement, partant de cette idée que la régence était
-une royauté temporaire et devait être constituée à l'image de la
-royauté véritable, se prononça pour la régence de droit. Il se dit
-qu'avec la régence élective on verrait, aux approches des minorités,
-les partis se former pour pousser tel ou tel candidat, les prétendants
-descendre dans la lice, les membres de la famille royale peut-être se
-diviser ou, en tout cas, être mis sur la sellette et violemment
-discutés. Quoi de plus contraire au principe monarchique, qui est
-précisément de ne pas livrer périodiquement l'autorité suprême aux
-luttes des partis et aux brigues des ambitieux! Mieux valait donc
-établir d'avance une règle permanente qui ne laissait plus place à
-aucune compétition. Sans doute on se privait ainsi de choisir le
-régent d'après son mérite personnel; mais, comme le disait le feu duc
-de Broglie, «hasard pour hasard, c'est la nature du gouvernement
-monarchique de préférer les chances paisibles de la naissance aux
-chances turbulentes de l'élection[92]».
-
-[Note 92: Rapport fait à la Chambre des pairs.]
-
-Du principe que la royauté temporaire devait être assimilée à la
-royauté définitive, le gouvernement tira cette autre conséquence que
-la régence serait déférée au prince le plus proche du trône dans
-l'ordre de succession établi par la Charte. C'était étendre la loi
-salique à la régence, en exclure les femmes et particulièrement la
-mère du roi mineur. Il y avait sans doute dans notre histoire de
-nombreux précédents en sens contraire. Mais on estima que, de notre
-temps, dans une société démocratique où la royauté est tant discutée,
-souvent même tant outragée, il ne convenait pas de mettre le pouvoir
-aux mains d'une femme, qu'elle y trouverait trop de souffrances et n'y
-apporterait pas assez d'autorité. Du reste, le projet attribuait à la
-mère une autre tâche que l'on jugeait utile de séparer du gouvernement
-de l'État, afin de la soustraire aux vicissitudes de la politique et
-aux exigences des partis: c'était la garde, la tutelle et par suite
-l'éducation du jeune roi. Si graves que fussent ces considérations
-théoriques, elles ne pesèrent pas seules dans la décision. Derrière la
-question de principe, chacun avait vu tout de suite la question de
-personne: la régence masculine, c'était le duc de Nemours; la régence
-féminine, la duchesse d'Orléans. Tous deux sans doute étaient, à des
-titres divers, très dignes de cette haute mission. Nul ne pouvait
-contester la rare probité du duc de Nemours, l'élévation de ses
-sentiments, son désintéressement absolu: «Nemours est le devoir
-personnifié, disait souvent son frère aîné; je ne prends jamais une
-décision importante sans le consulter.» Quant à la duchesse d'Orléans,
-c'était une âme généreuse et une intelligence supérieure. Toutefois,
-entre les deux, le Roi avait une préférence très décidée. De la part
-de la duchesse, il croyait avoir à craindre une certaine recherche de
-popularité libérale; à la suite de son mari, le devançant même au
-besoin, elle avait été vue souvent en coquetterie avec les hommes de
-gauche. Aucune inquiétude de ce genre au sujet du duc de Nemours, qui
-avait toujours été fort docile aux inspirations de son père et qui,
-par ses tendances personnelles, passait pour être plutôt en sympathie
-avec les hommes de la résistance; avec lui, Louis-Philippe était mieux
-assuré de voir continuer, après sa mort, au dedans et au dehors, ce
-qu'il appelait «son système». Du reste, le candidat ainsi préféré par
-le Roi était celui qu'avait désigné le duc d'Orléans lui-même; dans
-son testament, après avoir rendu hommage «au noble caractère, à
-l'esprit élevé et aux facultés de dévouement» de sa femme, après avoir
-exprimé le désir «qu'elle demeurât, sans contestation, exclusivement
-chargée de l'éducation de ses enfants», le prince royal ajoutait: «Si
-par malheur l'autorité du Roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné
-jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé
-pour la régence et désavouer hautement toute tentative qui se
-couvrirait de ce dangereux prétexte pour enlever la régence à mon
-frère Nemours, ou, à son défaut, à l'aîné de mes frères.» Fidèle à son
-mari jusqu'après la mort, la duchesse d'Orléans fut la première à
-faire connaître la volonté qu'il avait exprimée, et elle ne permettait
-pas qu'on parut douter de la résolution où elle était de s'y
-conformer[93].
-
-[Note 93: Ainsi fit-elle avec M. Dupin, la première fois qu'elle le
-vit après la catastrophe. (_Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 178.)
-Quelques jours plus tard, lorsque M. de Lamartine soutint, à la
-Chambre, la thèse de la régence féminine, elle en fut fort mécontente.
-«Il n'a pas parlé pour moi, dit-elle, il a parlé contre le
-gouvernement du Roi.» (_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 135.)]
-
-Les autres points présentèrent moins de difficultés. Toujours par
-application du même principe, le ministère décida de proposer que le
-régent serait inviolable comme le Roi et aurait le plein et entier
-exercice de l'autorité royale. Si nous ajoutons que l'âge de la
-majorité était fixé à dix-huit ans, nous aurons fait connaître toutes
-les dispositions du projet qu'on avait fait à dessein court et simple,
-pour en rendre l'adoption plus facile et plus prompte. «Ce projet,
-écrivait alors M. Guizot, n'a point la prétention de prévoir et de
-régler toutes les hypothèses imaginables, toutes les chances
-possibles; il résout les questions et pourvoit aux nécessités que les
-circonstances nous imposent.»
-
-Les motifs qui avaient déterminé le Roi et son conseil à écarter la
-régence élective et maternelle étaient précisément ceux qui la
-faisaient préférer par les opposants. Ceux-ci, très prononcés pour la
-duchesse d'Orléans qu'ils imaginaient être en sympathie avec eux,
-prenaient prétexte de ce que le duc de Nemours se tenait, avec une
-dignité un peu froide, plus à l'écart de la foule que les autres
-membres de sa famille, pour soutenir qu'il était impopulaire[94].
-Toutefois, dans le sein même de cette opposition, le projet
-ministériel rencontra un avocat inattendu et puissant: ce fut M.
-Thiers. Il ne voulait pas sans doute plus de bien que par le passé à
-M. Guizot et à ses collègues, mais une préoccupation supérieure
-dominait alors chez lui toutes les autres: effrayé de la brèche faite
-à la monarchie de 1830 par la catastrophe du 13 juillet, il estimait
-nécessaire de faire du vote unanime de la loi de régence une grande
-manifestation dynastique. Il jouait ce rôle nouveau, avec sa vivacité
-accoutumée: «On ne peut se faire une idée, a raconté l'un de ceux
-qu'il s'appliquait alors à convertir, de tout ce que M. Thiers dépensa
-d'esprit, d'habileté, d'activité, pour ramener à son opinion le centre
-gauche et la gauche dynastique. Pendant quinze jours, son salon, son
-cabinet furent des clubs où il pérorait du matin au soir, sans jamais
-se lasser, sans jamais se décourager[95].» Le centre gauche dut se
-ranger à l'avis de son chef. Mais la gauche se croyait tenue à moins
-de soumission: si, de guerre lasse, au bout de quelque temps, elle
-parut se résigner à ne pas faire campagne en faveur de la régence
-féminine, elle n'abandonna pas la régence élective.
-
-[Note 94: «Au début, écrit M. Duvergier de Hauranne, nous étions tous,
-presque tous du moins, pour la régence de madame la duchesse
-d'Orléans.» (_Notes inédites._)]
-
-[Note 95: Henri Heine écrivait, dès le 19 juillet 1842: «Le duc de
-Nemours jouit-il en effet de la très haute disgrâce du peuple
-souverain, comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n'en veux
-pas juger. Encore moins suis-je tenté d'approfondir les raisons de sa
-disgrâce. L'air distingué, élégant, réservé et patricien du prince est
-peut-être le principal grief contre lui.» (_Lutèce_, p. 266.)]
-
-Cette question de la régence n'était pas la seule à propos de laquelle
-M. Thiers prêchait alors la modération à l'opposition. Les meneurs de
-la gauche et les plus ardents du centre gauche, notamment M. Duvergier
-de Hauranne et M. de Rémusat, eussent voulu que, soit avant, soit
-après la loi de régence, on livrât bataille au cabinet. Il fallait,
-selon eux, profiter sans retard de l'avantage obtenu dans les
-élections et ne pas laisser aux esprits le temps de se refroidir. On
-faisait d'ailleurs remarquer à M. Thiers que le zèle dynastique dont
-il aurait fait preuve dans l'affaire de la régence, lui donnerait plus
-d'autorité pour exposer les griefs de l'opinion contre la politique de
-M. Guizot. M. Thiers ne se laissa pas convaincre; il soutint très
-vivement que le danger de la monarchie, l'état de l'opinion et aussi
-l'habileté commandaient de ne se préoccuper pour le moment que de la
-question dynastique et d'ajourner la question ministérielle à la
-session de janvier. «Nous n'y perdrons rien, disait-il; le ministère
-est comme ces animaux qui ont reçu une charge de plomb dans le corps
-et qui courent encore, mais que tout à coup on voit s'affaisser et
-tomber. Il est blessé à mort, et il est fort douteux qu'il aille
-jusqu'à l'ouverture des Chambres. Dans tous les cas, il suffira de
-deux ou trois coups pour l'achever.» Puis le chef du centre gauche
-énumérait les députés qui ne croyaient pas devoir, en août, voter
-contre le cabinet, mais dont il avait la parole pour le mois de
-janvier prochain[96].
-
-[Note 96: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Le gouvernement, au courant de ces efforts de M. Thiers, en désirait
-le succès, sans beaucoup y compter. M. Guizot écrivait, la veille de
-l'ouverture de la session, à ses agents diplomatiques: «Les chefs de
-l'opposition souhaiteraient, je crois, qu'il n'y eût en ce moment
-qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais
-les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque
-débat que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons
-point. Non pas, certes, pour l'intérêt du cabinet, mais pour la
-dignité du pays, du gouvernement, de tout le monde, toute lutte
-devrait être ajournée à l'hiver prochain. J'en doute fort[97].»
-
-[Note 97: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 14.]
-
-
-IV
-
-Le 26 juillet 1842, les deux Chambres étaient réunies pour entendre le
-discours royal: tous les assistants en deuil; sur les visages, une
-émotion vraie et profonde. Des acclamations très vives et plusieurs
-fois répétées éclatèrent à l'entrée du Roi. Celui-ci, troublé, la voix
-pleine de larmes, eut peine d'abord à parler. Il se remit cependant à
-la troisième phrase. Son discours, grave, simple et bref, ne traitait
-que du malheur qui venait de le frapper et des mesures à prendre pour
-qu'en cas de minorité la France ne fût pas exposée à «l'immense
-danger» d'une «interruption dans l'exercice de l'autorité royale».
-Toutes les autres questions étaient renvoyées à la session suivante.
-«Assurons aujourd'hui le repos et la sécurité de la patrie, disait le
-Roi en finissant; plus tard, je vous appellerai à reprendre, sur les
-affaires de l'État, le cours de vos travaux.»
-
-La Chambre, nouvellement élue, dut d'abord vérifier les pouvoirs de
-ses membres; l'opération fut menée lestement. La gauche tenta bien
-quelques escarmouches, mais l'opinion, préoccupée d'autres questions,
-ne lui permettait pas de s'arrêter longtemps à ces chicanes. Pendant
-ce temps, le corps du duc d'Orléans était transporté à Notre-Dame, où
-les obsèques furent célébrées en grande pompe. Le concours fut
-immense; ce n'était pas seulement curiosité banale du spectacle: un
-sentiment de regret sympathique, de tristesse inquiète, planait sur
-cette foule. Cinq jours après, en présence de la famille royale, la
-dépouille du prince fut inhumée dans la chapelle que la duchesse
-d'Orléans, mère du Roi, avait fait élever à Dreux sur les ruines du
-château. Louis-Philippe, chez lequel l'horrible souvenir des
-profanations de 1793 était demeuré très vif, avait préféré pour les
-siens une sépulture moins en vue et moins accessible que la basilique
-de Saint-Denis. Assez sceptique sur l'avenir, l'un de ses constants
-soucis était de prendre des précautions contre les révolutions
-futures. Faut-il ajouter qu'il ne lui déplaisait pas de se séparer de
-la branche aînée jusque dans la mort? Revenu à Paris, après ce dernier
-adieu au corps de son fils, il reçut, le 11 août, l'adresse de la
-Chambre des députés en réponse au discours du trône. Cette adresse,
-sur laquelle l'opposition avait eu le bon goût de n'élever aucune
-contestation et qui avait été adoptée sans débat par 347 voix sur 361
-votants, ne parlait, comme le discours, que de la douleur commune et
-des «mesures nécessaires à la continuité et à l'exercice régulier de
-l'autorité royale pendant la minorité de l'héritier du trône».
-
-Restait à prendre ces mesures, c'est-à-dire à voter la loi sur la
-régence, où chacun s'accordait, en effet, à voir l'affaire principale,
-unique de la session. Le gouvernement avait déposé son projet le 9
-août. Le 16, la commission, par l'organe de M. Dupin, présenta son
-rapport, qui concluait à l'adoption. Quel accueil la Chambre
-allait-elle y faire? Retrouverait-on l'unanimité patriotique qui
-s'était manifestée lors de l'adresse? M. Thiers y travaillait de son
-mieux. Le jour où la loi devait être examinée dans les bureaux, il
-réunit chez lui quinze ou seize des meneurs de l'opposition:
-c'étaient, entre autres, pour la gauche, MM. Barrot, Abattucci, Havin,
-Chambolle, de Tocqueville et de Beaumont; pour le centre gauche, MM.
-de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Ducos, Léon de Malleville, etc. Il
-leur exposa longuement et vivement les raisons d'adopter la loi.
-Personne ne combattit de front son avis. M. Barrot fit seulement
-observer que M. de Sade devait présenter un amendement en faveur de la
-régence élective. «Je ne puis, ajouta le chef de la gauche, me
-dispenser de me lever pour cet amendement; mais je ne parlerai point,
-ou, si je parle, j'aurai soin de déclarer que, l'amendement fût-il
-rejeté, je n'en voterais pas moins pour la loi.» M. Thiers répondit
-qu'il vaudrait mieux rejeter tout de suite l'amendement, mais que le
-point important était de voter la loi elle-même à une grande majorité;
-du moment qu'il avait sur ce point la promesse de M. Barrot, il se
-tenait pour satisfait. MM. de Beaumont et de Tocqueville parlèrent
-dans le même sens que le chef de la gauche[98].
-
-[Note 98: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-La discussion publique s'ouvrit le 18 août. Il apparut tout de suite
-qu'elle serait vive et ample. L'événement de la première journée fut
-le discours de M. de Lamartine. Le poète était-il encore du centre où
-déjà de la gauche? On eût été embarrassé de répondre. À vrai dire,
-c'était un isolé et un fantaisiste. Il se prononça hautement contre le
-projet, y opposant la régence élective et féminine. À l'appui de sa
-thèse, il ne se contenta pas d'arranger l'histoire ou d'imaginer
-l'avenir: excité par les applaudissements de la gauche, irrité par les
-murmures du centre, il ne craignit pas d'employer des arguments faits
-pour étonner dans la bouche de l'orateur qui, lors de la coalition,
-avait défendu si éloquemment la prérogative royale contre la
-prépotence parlementaire. «Quand par un événement fatal, dit-il, le
-pouvoir parlementaire est appelé à l'héritage, à l'exercice, à la
-possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre à
-personne sans se déposséder, je dis qu'il y a honte et faiblesse à
-abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis
-que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul
-pouvoir dynastique, c'est déclarer, à la face de la France et du
-monde, qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner
-soi-même.» (_Bravos à gauche._) Non content d'avoir laissé ainsi voir
-que, dans sa pensée, les Chambres devaient, en cas de régence,
-s'emparer du pouvoir exécutif et constituer une république temporaire,
-M. de Lamartine répondait en ces termes à ceux qui arguaient de la
-nécessité de fortifier la dynastie: «Nous ne voulons pas glisser du
-gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement
-dynastique. La dynastie doit être nationale et non la nation
-dynastique... Et que faites-vous, en exagérant les concessions à ce
-principe dynastique? Vous faites dire aux ennemis du pouvoir que le
-gouvernement, que les amis de la dynastie lui sacrifient tout, qu'ils
-profitent de l'émotion, des crises, de la douleur même de ce généreux
-pays pour enlever, pour surprendre un peuple. (_Vives réclamations au
-centre.--À gauche: Oui, c'est vrai! c'est vrai!_)... Oui, je le dis
-avec douleur, il y a une fatale, une aveugle tendance à empiéter, à
-prendre toujours plus de force, jusqu'à ce que la nation se demande:
-Mais y a-t-il eu des révolutions? (_Violents murmures au centre.--À
-gauche: Très bien!_)... Donnons à la dynastie notre respectueuse
-sympathie, donnons-lui notre douleur, nos larmes, celles de ce peuple
-entier;... mais nous ne lui donnerons pas, ou plutôt nous ne donnerons
-pas à ses conseillers les garanties, les droits, les libertés de notre
-temps et de nos enfants. (_Très bien! à gauche._) Et surtout,
-messieurs, ne faisons pas dire à la France, à l'Europe, à l'histoire,
-qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie
-nouvelle,... que pour l'affermir, pour la perpétuer, il a fallu
-chasser la mère et toutes les mères, sinon du berceau, au moins des
-marches du trône de leur fils, et chasser les derniers vestiges du
-droit électif de nos institutions.» (_Nouvelle et vive approbation à
-gauche._)
-
-Le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'éclat et produit assez
-d'effet pour que M. Guizot jugeât nécessaire d'y répondre. Tout d'abord,
-il écarta ce qu'il appelait «ces perspectives de parti, ces
-pressentiments sinistres qui s'étaient élevés dans beaucoup d'esprits
-au moment où le malheur nous avait frappés». «À Dieu ne plaise, dit-il,
-que je prononce un mot, un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du
-vide immense que laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons
-perdu! (_Très bien! très bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront
-pas. (_Marques prolongées et très vives d'assentiment._) Mais, en
-gardant toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
-confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
-assistons depuis un mois... La dynastie de Juillet a essuyé un affreux
-malheur; mais de son malheur même est sorti à l'instant la plus évidente
-démonstration de sa force (_mouvement_), la plus évidente consécration
-de son avenir... (_Très bien!_) Elle a reçu partout, chez nous, hors de
-chez nous, le baptême des larmes royales et populaires. (_Nouvelles
-marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été ravi a appris
-au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds et assurés les
-fondements de ce trône qu'il semblait destiné à affermir. (_Mouvement._)
-Il y a là une joie digne encore de sa grande âme et de l'amour qu'il
-portait à sa patrie.» (_Sensation._) Paroles habiles, bien éloquentes
-surtout, dont le Roi remerciait son ministre le lendemain[99], mais qui
-renfermaient, hélas! plus d'une illusion. Le ministre ajoutait, en
-réponse aux dernières paroles de M. de Lamartine: «Nous nous sentons
-parfaitement libres de faire une loi dégagée de toute préoccupation
-extraordinaire... Que la Chambre soit libre comme nous. Nous ne
-demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons la
-Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que toute
-autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances, aux
-exigences du moment; nous n'en avons pas besoin.» (_Très bien!_)
-Avons-nous le droit de faire cette loi? telle était la première question
-que se posait ensuite M. Guizot. Réfutant la théorie radicale du
-pouvoir constituant que M. Ledru-Rollin avait exposée au début de la
-discussion, il concluait en ces termes: «Tout ce dont vous avez parlé,
-ces votes, ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts,
-tout cela, c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
-très vives d'approbation au centre._--_Murmures aux extrémités._) Soyez
-tranquilles, messieurs, nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous
-sommes les seuls organes légitimes et réguliers de la souveraineté
-nationale.» Le terrain ainsi déblayé de cette objection préjudicielle,
-le ministre aborda les deux points traités par M. de Lamartine, la
-régence élective et la régence féminine. Pour montrer la portée et, par
-suite, le danger de la régence élective, il s'empara habilement des
-paroles,--il eût dit volontiers des aveux,--de l'orateur auquel il
-répondait. «Trouve-t-on, demanda-t-il, que nos institutions aient fait
-la royauté si forte, qu'il soit à propos de l'affaiblir encore et de
-fortifier le principe mobile aux dépens du principe stable? Ce qu'on
-vous demande de faire, au milieu de la plus grande société démocratique
-moderne, c'est d'introduire dans l'élément monarchique, dans sa
-représentation temporaire, le principe électif, c'est-à-dire de donner
-aux défauts de la démocratie une grande facilité pour pénétrer jusque
-dans cette partie du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer
-et à les combattre.» Quant à la régence féminine, le ministre montra que
-le pouvoir politique n'était pas, surtout de notre temps, dans la
-destinée et dans les aptitudes de la femme. «Il y a, dit-il, des
-exemples de ce pouvoir entre les mains des femmes, dans les monarchies
-absolues, dans les sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les
-sociétés démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie
-sont trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.» D'un bout à
-l'autre de son discours, M. Guizot s'attacha à ne discuter que la loi en
-elle-même et ne fit aucune allusion à la situation du cabinet ou des
-partis. Il dit même expressément, en terminant: «On a parlé, à cette
-occasion, de l'union de toutes les opinions dynastiques, de l'oubli
-momentané de toutes les luttes ministérielles. On a eu raison.
-Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune pensée d'intérêt
-ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La loi n'est pas plus
-favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été faite pour elle-même,
-dans la seule vue du bien de l'État, abstraction faite de tout parti, de
-tout ministère, de toute lutte, de toute prévention, de toute rivalité;
-nous ne demandons rien de plus.» (_Vives et nombreuses marques
-d'approbation._)
-
-[Note 99: Louis-Philippe écrivit à M. Guizot: «Nous avons lu ce matin,
-en famille, votre admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à
-l'exorde, et tous m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions
-touchés.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 36.)]
-
-En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait évidemment voulu permettre à la
-gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître
-ministérielle. C'était sa façon de seconder le travail qu'il savait
-être fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque
-unanime du projet. Cependant, aussitôt après le ministre, l'un des
-députés qui avaient pris part à la conférence chez M. Thiers, M. de
-Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe
-héréditaire à la régence. À son avis, le système monarchique,
-excellent en général, était faible en un point: c'est que la royauté
-pouvait tomber aux mains d'un enfant; à côté de ce hasard qui donnait
-un roi incapable de régner, l'orateur se refusait à placer un autre
-hasard qui pouvait donner un régent incapable de le suppléer. Ce
-discours était-il le signe que la gauche renonçait à tenir
-l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pensée que
-M. de Tocqueville était un indépendant, se décidant par soi-même,
-entraînant peu de voix avec lui et systématiquement rebelle à
-l'influence, selon lui néfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un
-seul homme avait vraiment qualité pour parler au nom de la gauche,
-c'était M. Odilon Barrot; or il se taisait.
-
-Le 19 août, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord
-entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui
-ajoutèrent à l'éclat du débat, sans y apporter rien de bien nouveau.
-Cette seconde journée touchait à son terme, quand M. Odilon Barrot
-parut à la tribune. M. Thiers en ressentit quelque déplaisir; il eût
-préféré que l'orateur de la gauche persistât dans son silence;
-toutefois, il ne s'inquiéta pas autrement, comptant, suivant la
-promesse faite, que, si le discours commençait par appuyer la régence
-élective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi,
-à M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour
-de parole pour y répondre: «Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en
-charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].»
-Ce dernier, après quelques protestations de fidélité à la «dynastie
-nationale», prit vivement à partie le principe même du projet, cette
-régence de droit «fondée sur le hasard aveugle de la naissance», cette
-«nouvelle légitimité» qu'on prétendait «ajouter à la Charte». «Vous
-voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire
-en 1830, alors que vous étiez investi d'un pouvoir constituant que
-vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites
-de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit
-d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de
-dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités
-du temps.» M. Thiers, attentif sur son banc, s'étonnait de voir
-l'orateur s'engager ainsi à fond; il s'en étonnait sans douter de
-l'exécution de l'engagement pris: «Barrot, disait-il à M. Duvergier de
-Hauranne, qui était venu s'asseoir à côté de lui, Barrot s'avance
-beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, après tout cela, il va
-revenir à voter pour la loi[101].» Cependant l'orateur, soutenu,
-poussé par les applaudissements de la gauche, poursuivait son
-discours, développant, avec une énergie croissante et non sans talent,
-les arguments déjà présentés en faveur de la régence élective par M.
-de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin, à la stupéfaction de M.
-Thiers, il termina par cette déclaration: «Certes, notre opinion
-personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer la régence à la
-mère du roi mineur est bien arrêtée... Il serait plus facile de
-traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et
-d'une femme aurait pour appui la générosité de la nation, qu'avec ce
-que l'un de vous appelait une régence à cheval. Cette conviction est
-profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais
-voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle
-que du moins nous avions pu préalablement juger et apprécier. Mais
-vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente... Vous
-voulez créer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a
-jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles comme le hasard!
-Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un
-danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous
-accorder.» (_Vive approbation à gauche._)
-
-[Note 100: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 101: _Ibid._]
-
-Que s'était-il donc passé, pour que M. Odilon Barrot fît ainsi le
-contraire de ce qu'il avait promis à M. Thiers? La veille, la gauche
-avait été vivement agitée par le discours de M. de Lamartine, d'autant
-que celui-ci avait habilement flatté ses préventions, éveillé ses
-jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un côté, les
-intrigants et les ambitieux, c'est-à-dire M. Thiers; de l'autre, les
-honnêtes gens et les hommes de principes, c'est-à-dire M. Odilon
-Barrot. Dans la nuit, quelques députés de ce parti, M. de Tocqueville
-en tête, étaient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il eût
-à changer d'allure et à se séparer de M. Thiers en défendant
-l'amendement à outrance. Après une courte résistance, M. Barrot avait
-fini par céder. Seulement, embarrassé de sa situation, il n'avait pas
-osé prévenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la séance d'autant plus
-irrité qu'il était plus surpris. «Ce que vient de faire Barrot est
-indigne, disait-il à M. Duvergier de Hauranne et à M. de Rémusat. Je
-sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux à
-ceux qui l'ont poussé et qui l'ont ainsi conduit à rompre, même sans
-m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis,
-nous nous sommes trompés; il n'y a rien à faire avec ces gens-là.»
-Vainement M. Duvergier de Hauranne, effrayé de la portée de cette
-dernière phrase, faisait-il observer «qu'un mauvais procédé ne devait
-pas faire légèrement abandonner un plan de conduite adopté depuis
-deux ans»; son chef, tout entier à son ressentiment, ne l'écoutait
-pas[102].
-
-[Note 102: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Sans connaître ces détails, les divers partis attendaient avec
-curiosité la troisième journée du débat, se demandant ce qu'allait
-faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis sérieusement
-en péril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui
-pouvait dépendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'était le
-chiffre plus ou moins élevé de la majorité. Et puis, chacun sentait
-que les conséquences de cet incident pouvaient dépasser la loi en
-discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soirée,
-tandis qu'à gauche on envoyait une ambassade à M. Thiers pour
-connaître ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement
-toutes les phases du débat, écrivait à M. Guizot: «Dieu veuille que
-Thiers parle demain et parle bien!» Louis-Philippe insistait
-d'ailleurs sur la nécessité d'en finir. «Ce qui me paraît essentiel,
-disait-il, c'est que vous tâchiez de tout enlever rapidement... La
-séance commençant à midi, si vous êtes en nombre dès le début, vous
-devez pouvoir prendre le pas accéléré. La Chambre est pressée; elle
-est française et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes
-sont molles, quand les généraux sont timides. Grâces à Dieu, vous ne
-l'êtes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].»
-
-[Note 103: _Ibid._]
-
-[Note 104: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 35.]
-
-Le lendemain, 20 août, au début de la séance, M. Thiers paraît à la
-tribune. Il est pâle, nerveux, agité des suites d'une nuit d'insomnie.
-La Chambre entière est muette d'attention. Les premiers mots de
-l'orateur sont pour déclarer «qu'il ne s'est jamais senti dans une
-situation plus pénible, plus délicate». «La Chambre, dit-il, sait que,
-depuis deux années, je siège sur les bancs de l'opposition. Je suis
-l'adversaire du cabinet; des souvenirs pénibles m'en séparent, et je
-crois qu'il y a même mieux que des souvenirs pour m'en séparer; il y a
-des intérêts du pays, peut-être mal compris par moi, mais des
-intérêts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet...
-Malgré cela, malgré cet intérêt très grave de ma position, je viens
-appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre
-l'opposition... Je suis profondément monarchique. Rappelez-vous ce que
-certains hommes m'ont reproché, ce que je ne me reprocherai jamais,
-d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie... Cela doit vous dire à
-quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet
-intérêt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi
-qu'il arrive; fussé-je seul, entendez-vous?» Il rappelle ensuite
-qu'avec ses amis il avait décidé, dès le premier jour, de «voter la
-loi sans modification», considérant que «le principal devoir était non
-de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie». «Quoi!
-s'écrie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai
-appelé, que j'appelle encore mon ami, parole éloquente, sincère,
-certaines convictions ont flotté hier, certaines conduites ont changé,
-j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique,
-honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition... Non,
-fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi telle qu'elle est,
-sans modification, sans amendement.»
-
-Après ce préliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet,
-déclarant «qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte». Tout
-d'abord, il rencontre sur son chemin la thèse du pouvoir constituant,
-développée par M. Ledru-Rollin et à laquelle M. Odilon Barrot avait à
-demi sacrifié: il ne la ménage pas. «J'en ai parlé dans mon bureau,
-dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous
-pourquoi j'ai montré pour le pouvoir constituant si peu de respect?
-C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir
-constituant a existé, je le sais; il a existé à plusieurs époques de
-notre histoire; il a joué un triste rôle. Il a été, dans les
-assemblées primaires, à la suite des factions. Sous le Consulat et
-sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme. Sous la
-Restauration, il s'est caché sous l'article 14 de la Charte. Ne dites
-pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de
-Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces
-misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le
-pouvoir constituant.» L'orateur combat ensuite la thèse de la régence
-élective et de la régence féminine, avec sa verve abondante et rapide,
-ingénieuse et lucide. Et surtout, s'élevant au-dessus de la loi, non
-sans laisser voir son impatience et son dédain, il adresse de haut à
-l'opposition une leçon de conduite monarchique et gouvernementale. «Je
-ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai été de l'opposition; j'ai été
-calomnié, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir établi,
-et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais
-il faut s'expliquer. Il y a deux manières d'adhérer à la Charte: les
-gens soumis aux lois y adhèrent parce qu'elle est écrite; il y a une
-seconde manière d'y adhérer, c'est d'y adhérer de conviction, parce
-qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhèrent ainsi. Pour
-moi, quand la Charte a institué la royauté comme nous l'avons, en lui
-donnant une masse de pouvoirs énorme, l'unité du pouvoir exécutif, le
-droit de paix et de guerre, le commandement des armées, le droit
-d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs
-enfin; quand elle lui a donné l'inviolabilité, quand elle lui a donné
-l'hérédité, l'hérédité du prince capable au prince incapable, ce n'est
-pas un présent qu'elle a fait à la royauté... Ce n'est pas pour elle
-que ces pouvoirs lui ont été donnés, c'est pour vous, pour la grandeur
-du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royauté,
-rien que la majesté, que l'amour du pays et ses hommages quand elle
-les a mérités.» (_Marques d'approbation au centre._) M. Thiers n'est
-pas dès lors effrayé de donner à un régent, nécessairement plus
-faible, les pouvoirs qu'il a donnés à un roi. Il s'indigne d'ailleurs,
-comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour
-faire prévaloir ce gouvernement, veulent faire le régent faible.
-«Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement
-représentatif a tant de réalité? C'est parce que la royauté est forte
-et respectée... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on résiste au
-gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royauté est
-faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement
-parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous où? à la défense
-de la royauté.» (_Très bien! très bien!_)
-
-Le centre, surpris et charmé, applaudit pour remercier M. Thiers et
-aussi pour le compromettre. La gauche frémit; heurtée dans ses
-préjugés, blessée dans son amour-propre, sentant derrière ces paroles
-l'amertume du blâme ou la pointe de l'épigramme, elle éclate parfois
-en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lancé; loin de se
-laisser intimider, il riposte durement: «Messieurs, permettez-moi
-d'exprimer ma conviction. Je n'ai donné mes convictions à qui que ce
-soit, entendez-le bien! Je n'ai humilié ma pensée devant personne,
-entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette
-prétention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne
-refuse pas quelques lumières, de vouloir la soumettre à tout ce qu'on
-pense, à tout ce qu'on préfère?» Reprenant ensuite ses leçons:
-«L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire?
-Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis
-cinquante ans, au lieu de se détacher vite et vite des gouvernements
-qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à de nouveaux
-gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que
-doit faire une opposition sage? Au lieu de se décourager, de se
-retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement
-existant... On améliore, on redresse, on ne déserte pas un
-gouvernement, et le seul moyen de l'améliorer, c'est de lui prouver
-que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis
-douteux, mais d'amis certains.» M. Thiers se pique d'être de ces «amis
-certains» du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne:
-«C'est que, malgré quelques divergences d'opinions, quelques
-mécontentements personnels, je n'ai pas cessé, entendez-vous? de
-repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place;
-c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la
-contre-révolution, et que, devant, il y a l'anarchie.» Puis, après
-avoir parlé de la contre-révolution: «Voilà pour ce qui est derrière.
-Quant à ce qui est en avant, c'est-à-dire la prétendue république, je
-croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en
-avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays.
-(_Murmures à gauche._) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y
-avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes
-incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir
-l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait
-il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins. (_Sensation._)
-Voilà ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui
-s'est passé depuis n'a pas contribué à me faire changer d'opinion.»
-Enfin, l'orateur, se résumant, termine ainsi: «Je ne vois que la
-contre-révolution derrière notre gouvernement; en avant, je vois un
-abîme; je reste sur le terrain où la Charte nous a placés. Je conjure
-mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent
-édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. Les
-paroles que je viens de dire m'ont coûté; elles m'ont coûté beaucoup;
-elles me coûteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me
-suis promis, à toutes les époques de ma vie, et j'espère que je
-tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir,
-quel qu'il fût, quelle que fût son origine, et de marcher toujours, le
-front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au
-bout de dire à tout le monde sa pensée, quelque désagréable qu'elle
-pût être.»
-
-Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort ému lui-même et
-laissant l'assemblée dans une extrême agitation. Rarement discours a
-produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont
-plus qu'à hâter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le
-rapporteur, M. Dupin, résumer la discussion et faire, avec une
-précision vigoureuse, une dernière réponse aux objections. Enfin,
-voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements établissant la
-régence élective et la régence féminine. À ce moment, M. Dufaure se
-précipite à la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la
-gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre à la majorité,
-une fois les amendements repoussés, et de voter avec elle la loi. M.
-Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procède au vote: les
-deux amendements sont rejetés par assis et levé, et l'ensemble de la
-loi est adopté par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimité qu'on
-avait un moment rêvée, mais le succès en est presque plus complet. La
-minorité est trop faible pour avoir en rien diminué l'autorité de la
-loi, et la gauche n'a fait de tort qu'à elle-même.
-
-[Note 105: M. de Viel-Castel, en sortant de la Chambre, écrivait sur
-son journal intime: «La séance d'aujourd'hui est certainement la plus
-dramatique qu'il y ait eu depuis longtemps.» (_Documents inédits._)]
-
-Le surlendemain, le projet était porté à la Chambre des pairs. Le
-rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'oeuvre du genre,
-substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus élevé
-et la justification la plus décisive. La discussion, qui s'engagea et
-se termina le 29 août, n'eut ni l'éclat ni l'ampleur de celle du
-Palais-Bourbon. On se hâta de passer au vote, et la loi fut adoptée
-par 163 voix contre 14. Les Chambres se séparèrent aussitôt, et la
-session fut prorogée au 9 janvier 1843.
-
-
-V
-
-Le gouvernement pouvait se féliciter de la session d'août 1842. Sans
-doute, pour qui réfléchissait, la blessure profonde faite le 13
-juillet à la monarchie n'était pas guérie; le grand vide laissé par la
-mort du duc d'Orléans était de ceux que l'on ne comble point par des
-mesures législatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait être fait
-l'avait été. La loi de régence venait d'être votée, telle que le Roi
-la désirait, à une immense majorité et après une belle discussion.
-Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'était
-manifesté avec une vivacité et une étendue qui avaient surpris les
-amis du régime eux-mêmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux
-prises avec une crise redoutable, la royauté de Juillet était apparue
-plus forte et la France plus sage qu'on n'eût pu s'y attendre. Les
-gouvernements étrangers, qui avaient douté de cette force et de cette
-sagesse, étaient amenés à les reconnaître[106].
-
-[Note 106: Cf. les lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, en
-date des 18 juillet, 13 et 26 août 1842. (_Mémoires_, t. VI, p. 617 à
-621.)]
-
-Bien que la question ministérielle eût été, d'un commun accord,
-systématiquement écartée des débats et renvoyée à plus tard, le succès
-de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crédit
-que le résultat équivoque des élections avait ébranlé. On en était
-frappé même au loin: M. de Metternich trouvait que «la situation
-générale se prononçait d'une manière favorable à M. Guizot», et que
-celui-ci avait «de bien grandes chances de fonder ce ministère de
-durée» dont la France avait un «véritable besoin[107]». D'ailleurs, on
-ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si
-arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne fût singulièrement affaiblie
-par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scène de
-tribune où cette scission s'était produite avec tant d'éclat, la
-presse s'en était emparée et l'avait rendue plus profonde encore, en
-en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes.
-Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'étaient
-que récriminations amères. Vainement l'un d'eux, le _Courrier
-français_, éclairé par la satisfaction ironique avec laquelle le
-_Journal des Débats_ faisait écho à ces polémiques et signalait le
-désarroi dont elles étaient la preuve, rappelait-il à l'opposition que
-«les partis doivent laver leur linge sale en famille», les
-ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce même _Courrier
-français_ était réduit à s'écrier tristement: «Hier encore,
-l'opposition touchait au but,... le programme était arrêté, les hommes
-étaient d'accord, les postes assignés, et il ne restait plus qu'à
-laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creusé.
-Faut-il renoncer à ces plans de campagne? Le vote qui a constitué la
-régence a-t-il détruit et dispersé en même temps l'armée parlementaire
-qui devait faire la puissance du nouveau règne?»
-
-[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621, 622.]
-
-C'est que derrière l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il
-y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulière. On avait pu
-s'en rendre compte à la vivacité et surtout à la généralité des
-remontrances adressées en cette occasion par M. Thiers à la gauche.
-Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dépassé le point
-spécial en discussion, pour porter sur la conduite entière du parti,
-sur sa façon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond,
-M. Thiers et la gauche avaient des idées et des habitudes absolument
-différentes. La gauche, doctrinaire à sa façon, faisait grand étalage
-de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de
-toutes les théories de l'école libérale, dût-elle pour cela
-désorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de
-principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingénieux à imaginer les
-expédients et habile à s'en servir, se moquait des théories et des
-théoriciens; imbu de la tradition napoléonienne, ses préférences
-naturelles étaient pour un gouvernement fort, avec une armée très
-nombreuse et une administration très centralisée; il disait de
-lui-même, en un jour de franchise, qu'il «n'était pas libéral»; homme
-de pouvoir sinon d'autorité, il ne s'intéressait guère, en fait de
-libertés, qu'à ces libertés de la tribune ou de la presse qui
-pouvaient lui servir à s'emparer du ministère ou à se venger de ceux
-qui l'y avaient remplacé. Les députés de la gauche ne se maintenaient
-dans la faveur de leurs partisans et n'empêchaient les plus avancés de
-les supplanter qu'en professant des opinions violentes et
-déraisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un
-ministre possible. À gauche, si l'on sentait de quel avantage était le
-concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa
-prépotence, et les «purs» le soupçonnaient d'intrigue; M. Thiers, de
-son côté, tout en usant de la gauche, s'inquiétait souvent de ses
-doctrines et surtout était agacé de ce qu'il appelait sa sottise. Ce
-sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps
-contenues et dominées par une passion plus forte, venaient enfin de
-faire explosion. Et quand, dans la soirée du 19 août, s'épanchant avec
-M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, M. Thiers laissait échapper
-cette parole significative que nous avons déjà citée: «Croyez-moi, mes
-amis, nous nous sommes trompés, il n'y a rien à faire avec ces
-gens-là», il faisait allusion, non pas seulement à l'incident de la
-loi de régence, mais à des griefs qui, pendant deux ans, s'étaient
-accumulés et aigris dans son esprit.
-
-Cette division semblait délivrer le ministère du risque d'être mis en
-minorité par la coalition de la gauche et du centre gauche. Était-ce
-pour l'exposer à un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au
-premier moment, le sentiment général fut même que cette évolution de
-l'ancien ministre du 1er mars cachait une manoeuvre pour se rapprocher
-personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne
-courait pas plus de risque d'être supplanté par M. Thiers, rentré dans
-les bonnes grâces du Roi, que d'être renversé par M. Thiers, chef de
-l'opposition. «M. Thiers, écrivait M. Rossi dans la chronique
-politique de la _Revue des Deux Mondes_, n'est plus le candidat de la
-coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en
-disponibilité; le ministère peut en redouter le secours plus qu'il
-n'en redoutait les attaques.» À gauche, le _Siècle_ disait avec une
-méfiance non déguisée: «M. Thiers ne souffrira pas qu'on le soupçonne
-un seul jour de s'être baissé pour recevoir l'héritage souillé du
-ministre des défections.» Du bord opposé, le _Journal des Débats_,
-tout en rendant hommage au discours du 20 août, déclarait, d'un ton
-gêné, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque
-manoeuvre[108]. M. Thiers se défendait, il est vrai, de toute
-arrière-pensée de ce genre, et, dès le 22 août, il faisait dire par
-le _Constitutionnel_: «On prétend que M. Thiers a agi en vue du
-pouvoir... Nous répondrons qu'il ne songe pas à prendre le pouvoir...
-Il s'est déterminé par des raisons plus hautes et plus profondes; il a
-vu l'intérêt de la dynastie, l'intérêt du pays; il s'est souvenu de
-1830.» D'ailleurs, pour que la manoeuvre pût réussir, il eût fallu la
-complicité du Roi: or rien ne permettait à l'ancien ministre du 1er
-mars de compter sur cette complicité. On racontait alors, chez le duc
-de Broglie, que M. Thiers, après son discours, s'était rendu aux
-Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le
-Roi les fit très chauds, très abondants; seulement il ajouta:
-«Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109].» Ce n'était
-probablement pas ce qu'attendait son visiteur.
-
-[Note 108: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, le soir
-même du discours de M. Thiers: «Ce discours, l'attitude nouvelle que
-M. Thiers vient de prendre, l'accueil que lui a fait la majorité, les
-chances qui en résultent pour lui et dont beaucoup de personnes
-s'exagèrent l'imminence, tel est, ce soir, l'objet de toutes les
-conversations. Les ministres font d'ailleurs bonne contenance et se
-donnent pour fort satisfaits. Leurs amis les plus intimes disent avec
-affectation que M. Thiers n'a pas au fond rompu avec la gauche; que ce
-n'est qu'une querelle d'amants, qu'il faudrait être bien sot pour s'y
-laisser prendre.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 109: _Documents inédits._]
-
-Si le ministère avait lieu d'être satisfait de la session d'août, le
-public, de son côté, en était sorti plus rassuré. Trop peu réfléchi
-pour se demander si le péril, apparu comme à la lueur d'un coup de
-foudre dans la journée du 13 juillet, était écarté définitivement ou
-s'il n'était que provisoirement masqué, il constatait que les
-difficultés immédiates avaient été surmontées sans crise et sans
-désordre. La rue notamment avait été d'une tranquillité remarquable.
-Sans doute, en pénétrant alors dans les dessous du parti républicain,
-on eût découvert qu'aussitôt après la mort du duc d'Orléans, quelques
-meneurs révolutionnaires, M. Flocon en tête, s'étaient réunis; prenant
-en considération que «la transmission du trône, jusqu'alors rendue
-facile par certaines qualités du prince héritier, était désormais
-soumise aux difficultés d'une régence», ils avaient décidé de prendre
-les armes à la mort du Roi; ils avaient même tenté de s'organiser dans
-cette vue; mais cette organisation n'était pas bien sérieuse, et, en
-tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilité
-suffisait pour que le public, sans s'inquiéter autrement des
-éventualités lointaines, ne pensât plus qu'à ses affaires. Celles-ci
-étaient alors très prospères. Commerce, industrie, chemins de fer,
-spéculations de tout genre, partout une activité qui souvent même
-dégénérait en fièvre. Les tableaux des revenus indirects, les états
-des douanes et de la navigation, toutes les statistiques témoignaient
-de ce grand développement économique. Le pays en jouissait et
-paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se
-montrait assez las. M. Rossi écrivait à ce propos: «Toujours dominé
-par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu'à ses spéculations,
-à ses affaires, le public n'a pas de goût en ce moment pour la
-politique; il n'a pas de temps à lui donner; disons mieux, il ne
-l'aime guère, il s'en défie[111].» «L'époque est au calme, disait le
-_Journal des Débats_ le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une
-tranquillité parfaite. On souffre de la peine que se donnent les
-journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et
-épuisée.» Le même jour, M. de Barante écrivait au comte Bresson: «Les
-factions sont étonnées de la manière dont cette crise s'est passée. À
-aucun moment je ne les ai vues en si petite espérance. Il y a une
-volonté de repos et de durée si universelle et si ardente que chacun
-paraît craindre de se compromettre et de se nuire en témoignant
-quelque vivacité d'opinion... Le parti conservateur est en situation
-bonne et croissante[112].» À la date du 9 octobre, nous trouvons
-encore dans une lettre adressée par le même M. de Barante à M. Guizot:
-«Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère
-naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens guère d'avoir vu un
-moment où il y eût tant de repos dans les esprits, je dirais presque
-de sécurité pour le lendemain[113].»
-
-[Note 110: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
-républicain, de 1830 à 1848_, p. 313 à 319.]
-
-[Note 111: Chronique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier
-1843.]
-
-[Note 112: _Documents inédits._]
-
-[Note 113: Cité par M. Guizot dans sa _Notice sur M. de Barante_.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT
-
-(Septembre 1842-septembre 1843.)
-
- I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il obtient à
- Londres la clôture du protocole relatif à la ratification de la
- convention du 20 décembre 1841.--II. Négociations pour l'union
- douanière avec la Belgique. Résistances des industriels français.
- Opposition des puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces
- difficultés, le gouvernement renonce à ce projet.--III. Ouverture
- de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine
- passe à l'opposition. Son rôle politique depuis 1830, et comment
- il a été amené à se déclarer l'adversaire du gouvernement.--IV.
- Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur les
- affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des pairs. À
- la Chambre des députés, le projet d'adresse demande la revision
- des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre,
- mais se réserve de choisir le moment d'ouvrir les négociations.
- Vote dont chaque parti prétend s'attribuer l'avantage.--V. La loi
- des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succès du
- ministère.--VI. La difficulté diplomatique de la question du
- droit de visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M.
- de Metternich.--VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent.
- L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de
- M. de Salvandy.--VIII. La question du mariage de la reine
- Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute
- candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La
- candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait
- connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est
- fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du
- gouvernement anglais.--IX. La reine Victoria se décide à venir à
- Eu. Le débarquement et le séjour. Conversations politiques sur le
- droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la
- reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à
- l'étranger. Bonne situation du ministère du 29 octobre.
-
-
-I
-
-Le calme, l'espèce d'immobilité politique qui, dans les derniers mois
-de 1842, avaient succédé aux grandes émotions de la session d'août, ne
-pouvaient faire oublier à M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9
-janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la
-question de confiance, jusqu'alors ajournée, serait nettement posée.
-Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'écrivait M. de
-Barante, «chaque journée passée tranquillement lui donnait des chances
-meilleures»; sans doute aussi, l'opposition était moins menaçante
-depuis qu'elle était divisée: c'étaient les bonnes chances. Les
-mauvaises venaient de la majorité elle-même. Celle-ci ne paraissait
-guère solide; on devait craindre qu'elle ne fût pas en état de
-résister aux surprises, aux entraînements, aux intrigues. Une
-défection d'ailleurs s'était déjà produite dans ses rangs: dès le
-lendemain des élections et après une délibération aussitôt rendue
-publique, M. Dufaure et ses amis avaient décidé de ne plus accorder
-leur appui au ministère; sans eux, aurait-on encore une majorité? Il y
-avait là des périls, tout au moins des difficultés, dont M. Guizot
-avait sujet de se préoccuper et contre lesquelles il devait travailler
-à se prémunir.
-
-Son premier soin fut de chercher à combler le vide fait par la
-défection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait «les
-conquêtes individuelles». Ce n'était certes pas le plus beau côté du
-régime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres,
-au besoin des places, des faveurs administratives ou même des
-avantages plus matériels encore, telles étaient les séductions
-employées. Par nature, M. Guizot avait peu de goût et peu d'aptitude
-pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses
-prédécesseurs, il la jugeait un mal nécessaire, et il la laissait
-faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Génie, et à côté
-de lui par son collègue, M. Duchâtel. On racontait un peu plus tard,
-dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du
-ministère de l'intérieur, parlant du travail fait entre la session
-d'août 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: «Nous avions besoin
-de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnées; mais elles
-nous ont coûté cher[114].»
-
-[Note 114: Quelquefois le ministère n'avait qu'à panser des
-amours-propres blessés par ses adversaires. Parmi les députés sur
-lesquels comptait l'opposition et qui passèrent alors au gouvernement,
-il en était un, beau parleur de province, qui, à son premier discours,
-eut si peu de succès qu'on n'entendit bientôt plus que le
-bourdonnement des conversations. Étonné, point déconcerté, notre
-député rencontre M. Thiers en descendant de la tribune et lui demande:
-«Eh bien, que dites-vous de mon début?»--À cette question, M. Thiers
-se gratte la tête, essuie ses lunettes, et, après quelques moments
-d'hésitation: «Vous auriez tort de vous décourager, lui dit-il, votre
-voix est excellente.»--«J'en dis autant à mes chiens de chasse»,
-riposte brusquement le député. De ce jour, le ministère n'eut pas
-d'ami plus fidèle.]
-
-En même temps qu'il s'efforçait de compléter sa majorité, le ministère
-veillait à écarter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session,
-devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19
-février 1842, devant la déclaration faite par le gouvernement français
-qu'il n'était pas en mesure de ratifier la convention du 20 décembre
-précédent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en
-échangeant leurs ratifications, avaient laissé le protocole ouvert
-pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne désespéraient pas
-de notre ratification ultérieure. Ainsi l'avaient compris non
-seulement les cabinets étrangers, mais aussi le nôtre qui se flattait
-alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion, à la convention plus
-ou moins modifiée. Les élections de juillet 1842, en révélant à quel
-point le pays était prévenu contre le droit de visite, avaient fait
-évanouir cet espoir. Dès lors, plus de motif pour laisser le protocole
-ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne fût-ce que pour
-ôter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que
-le gouvernement songeait toujours à donner sa ratification, et qu'il
-fallait prendre des mesures pour l'en empêcher. M. Guizot décida donc
-de requérir la clôture du protocole.
-
-Cette clôture, fort raisonnable au point de vue français, ne pouvait
-être agréable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient
-renoncer définitivement à notre adhésion. Lord Aberdeen n'entra dans
-cette idée que fort à contre-coeur et après avoir vainement essayé de
-nous faire accepter quelque autre expédient. Les pourparlers portèrent
-ensuite sur les formes de la clôture. Plusieurs des ministres
-britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus
-de ratifier, on nous répliquât et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen
-leur résista. «Au fait, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et
-non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas
-pousser[115].» Il fit donc prévaloir «la clôture sans phrases» que M.
-de Metternich avait proposée pour nous rendre service[116]; mais ce ne
-fut pas sans difficulté. «M. Guizot ni vous, disait-il à notre
-ambassadeur, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette
-malheureuse affaire m'a données.» De son côté, le ministre français
-procéda avec autant de tact que de fermeté; s'il était résolu à
-déclarer «sans compliments» son refus de ratifier, il tenait à éviter
-tout ce qui eût pu éveiller inutilement les susceptibilités anglaises;
-il se borna à motiver vaguement ce refus sur «les faits graves et
-notoires survenus à ce sujet, en France, depuis la signature de la
-convention». Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842,
-les plénipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de
-Russie déclarèrent que «le protocole, jusqu'alors resté ouvert pour la
-France, était clos»; et, le 15, le _Moniteur_ annonça officiellement
-cette clôture au public français. «Voilà un gros embarras derrière
-nous, écrivait M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas
-que de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le
-moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui,
-une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire,
-conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une
-loyauté irréprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre
-résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien admis
-qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement: c'était
-mon devoir. Mais, en même temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru
-accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord Aberdeen, de son
-côté, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de
-modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, dans une
-situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique.
-Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.»
-
-[Note 115: Cette citation et celles qui suivront sans indication
-spéciale d'origine sont empruntées aux _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 116: M. Guizot avait tout de suite réclamé les bons offices de
-M. de Metternich. Celui-ci était alors en disposition favorable au
-ministère français. «De tous les ministres depuis 1830, écrivait-il au
-comte Apponyi, et je n'ai aucune difficulté à étendre mon jugement
-également à ceux de la Restauration, aucun n'a possédé les qualités de
-M. Guizot.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621.)]
-
-M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du
-droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commencée
-lors de l'adresse de 1842 et continuée dans la session qui avait
-suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on
-encore se plaindre, du moment où il ne restait absolument plus rien de
-la convention du 20 décembre 1841, origine malencontreuse de tout ce
-tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'était
-attaquée aussi aux traités qui, en 1831 et 1833, avaient organisé pour
-la première fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se
-montrait résolu à résister. C'était même afin d'être plus fort dans
-cette résistance qu'il demandait aux autres puissances de le
-débarrasser complètement de la convention de 1841. «Pour que nous
-puissions nous retrancher fermement dans les anciens traités, écrivait
-M. Guizot à ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays
-n'aient plus à s'inquiéter du nouveau.» M. de Sainte-Aulaire avait
-prévenu notre gouvernement qu'à Londres «le parti était pris de ne
-rien céder sur les traités de 1831 et de 1833». «Toute tentative de
-les modifier, ajoutait-il, aurait pour conséquence nécessaire et
-immédiate une rupture diplomatique. Ma conviction à cet égard ne
-s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je
-porte de l'ensemble de la situation.» M. Guizot répondit en affirmant
-de nouveau sa résolution de maintenir ces traités. «C'est la volonté
-bien arrêtée du cabinet, écrivait son principal confident, M. Désages,
-et nous en faisons une question d'honneur national[117].» Le ministre
-sans doute s'attendait à une lutte sur ce sujet, dans la session
-prochaine, mais il se flattait de l'emporter. «Plus ou moins
-ouvertement, écrivait-il à notre ambassadeur à Londres, on me
-demandera deux choses: l'une d'éluder, par des moyens indirects,
-l'exécution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une négociation pour
-en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au nom de la
-loyauté, la seconde au nom de la politique... J'exécuterai honnêtement
-ce qui a été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour
-l'abolition des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus
-entraînerait de mauvaises relations, peut-être la rupture des
-relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se
-commettra pas par mes mains... Voilà mon plan de conduite. J'y
-rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je
-persévérerai, et je crois au succès.» M. Guizot se faisait illusion.
-Quelques semaines ne s'écouleront pas avant qu'il abandonne ces
-conventions que, très sincèrement, il promettait aux autres et se
-promettait à lui-même de défendre.
-
-[Note 117: Lettre à M. de Jarnac du 8 novembre 1842. (_Documents
-inédits._)]
-
-
-II
-
-En travaillant ainsi à écarter les difficultés, M. Guizot ne pouvait
-obtenir qu'un résultat négatif. Pour l'honneur et l'affermissement du
-cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une
-initiative éclatante qui en imposât au public. Plus l'opinion se
-sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la
-distraction de quelque nouvelle entreprise. Le _Journal des Débats_
-constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et
-résumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: «Le pays
-est calme, nous l'avouons, très calme, assurément; il a conquis le
-repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de
-bien-être qu'il avait perdu depuis un demi-siècle... Eh bien,
-ingéniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous
-l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se
-fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.» À ceux qui parlaient
-ainsi, la feuille ministérielle répondait que le ministère était déjà
-bien assez occupé avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras:
-«Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays
-est tranquille, respectons sa tranquillité[118].» Cette réponse
-n'était pas décisive. M. Guizot lui-même ne s'en contentait pas, et il
-écrivait alors à l'un de ses collaborateurs diplomatiques: «Je n'ai
-guère réussi jusqu'à présent qu'à empêcher le mal: succès obscur et
-ingrat. Le moment viendra, je l'espère, où nous pourrons ensemble
-faire du bien[119].» Mais quel bien? Toujours cette même question qui
-se représentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans
-l'espoir d'y trouver enfin réponse, qu'à cette époque, durant les
-derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante
-négociation commerciale. Il s'agissait d'établir entre la France et la
-Belgique une union douanière, imitation et revanche du _Zollverein_
-prusso-allemand. Les conséquences économiques d'une telle mesure
-pouvaient être diversement appréciées; mais l'effet politique en
-aurait certainement été considérable. L'amour-propre national eût
-trouvé, dans cette sorte d'annexion morale, une éclatante compensation
-de ses récentes déconvenues, et du coup M. Guizot eût fermé la bouche
-à ceux qui déclamaient contre les abaissements et la stérilité de sa
-politique extérieure.
-
-[Note 118: 29 septembre et 6 octobre 1842.]
-
-[Note 119: Lettre du 16 août 1842, adressée au comte de Jarnac et
-citée par ce dernier dans sa Notice sur lord Aberdeen.]
-
-La question n'était pas neuve. Posée par la Belgique qui, à raison de
-sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait
-l'impérieux besoin de s'assurer un marché plus étendu que le sien
-propre, elle avait été souvent discutée dans la presse des deux pays
-et avait même été, à diverses époques, en 1837, en 1840, en 1841,
-l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficultés
-avaient empêché jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en
-attendant et à défaut d'un accord plus général, il avait été conclu,
-le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos
-droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la
-Belgique adoptait, sur ses frontières autres que celles de la France,
-notre tarif sur les fils et tissus étrangers. Les choses en étaient
-là, quand, à l'issue de la session d'août, le ministère renoua les
-négociations relatives à une union douanière. Le problème fut serré de
-plus près qu'il ne l'avait encore été. De part et d'autre, on semblait
-désireux et pressé de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient
-pris l'affaire à coeur. Léopold était venu à Paris, pour la traiter
-directement avec son beau-père. Un projet de traité fut proposé par la
-France et discuté sous trois formes de rédaction successives, sans
-cependant qu'on arrivât à un accord. De ces délibérations, de ces
-démarches, il transpira nécessairement quelque chose dans le public;
-les journaux s'emparèrent de la question, et ce fut bientôt le sujet
-principal de leurs polémiques.
-
-L'union douanière, qui flattait en France le sentiment national, y
-menaçait des intérêts matériels, politiquement fort influents, surtout
-sous le régime du suffrage restreint: c'étaient ceux de nombreux
-industriels, notamment des maîtres de forges et des extracteurs de
-houille, qui se déclaraient hors d'état de soutenir la concurrence des
-produits belges. Déjà, en janvier 1842, sur le seul soupçon que le
-gouvernement songeait à cette union, une phrase avait été insérée dans
-l'adresse sur «la protection due à la production nationale». À la fin
-de l'année, quand les négociations furent reprises et qu'on put les
-croire sur le point d'aboutir, ces intérêts s'alarmèrent davantage
-encore. Le 26 octobre, dans une réunion de députés, généralement
-conservateurs, convoquée chez M. Fulchiron, il fut décidé que «chacun
-des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses
-doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations
-que causerait la réalisation des projets ministériels»; en outre,
-chaque député «devait se mettre en rapport avec les délégués de
-l'industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à
-Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations
-qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement». Beaucoup de
-chambres de commerce répondirent à cet appel, rédigèrent des
-protestations et des adresses. Bien plus, leurs délégués se
-rassemblèrent à Paris en une sorte de congrès et, après délibération,
-se prononcèrent hautement contre toute union douanière. Sans doute,
-dans certaines villes où les idées protectionnistes n'avaient pas le
-dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais
-elles n'avaient pas autant d'éclat. Cette agitation eut son
-contre-coup dans le sein du ministère; deux de ses membres, M.
-Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des
-fabricants français. Il devenait évident qu'en poursuivant cette
-mesure, M. Guizot serait abandonné dans le cabinet par plusieurs de
-ses collègues, et dans le parlement par une bonne part des
-conservateurs. Pour ne pas être en minorité, il lui faudrait chercher
-à gauche, où l'on paraissait favorable à l'union, les voix qui lui
-échappaient au centre. C'était à peu près ce qu'à ce moment même sir
-Robert Peel faisait en Angleterre pour la réforme de la législation
-sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le même tempérament que le
-ministre anglais? Nous avons déjà eu occasion de le montrer plus
-disposé à céder à ses amis qu'à les violenter. Robert Peel lui-même
-n'eût peut-être pas été aussi hardi de ce côté-ci de la Manche. Une
-opération de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui
-l'entreprend, l'eût été tout particulièrement dans l'état de nos
-partis. La gauche, qui détestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne
-désirait l'union douanière, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de
-mettre le ministère en minorité? Et puis, était-ce bien au
-gouvernement de provoquer lui-même une scission dans cette majorité
-déjà trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le
-cabinet serait seul mis en péril par cette dislocation du parti
-conservateur, et si la monarchie, qui n'était pas hors de cause comme
-en Angleterre, n'y courrait pas elle-même de grands risques?
-
-Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait
-une autre différence plus décisive encore. Le premier n'avait pas
-seulement affaire, comme le second, à l'opposition du dedans: il en
-rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En
-Angleterre, le projet d'union douanière, aussitôt connu, avait
-réveillé les mêmes méfiances qui, au lendemain de 1830, s'étaient
-produites toutes les fois qu'on nous avait soupçonnés de la moindre
-velléité d'annexer tout ou partie de la Belgique. Dès le 21 octobre
-1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adressée à Léopold, le
-détournait d'une mesure qu'il déclarait être «pleine de dangers pour
-les intérêts du roi des Belges et pour la tranquillité de l'Europe».
-Le 28, il adressait à Berlin, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, une
-dépêche où il soutenait que l'union douanière serait contraire à la
-neutralité de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier
-1831, qui avait constitué cette neutralité, les autres cabinets
-auraient le droit de s'opposer à une combinaison périlleuse pour
-l'équilibre européen. En même temps, tout en évitant des démarches
-directes qui eussent irrité les Français et leur eussent rendu plus
-difficile de s'arrêter, il veillait à les bien instruire de ses
-dispositions. «Vous concevez, disait-il le 19 novembre à M. de
-Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les
-douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de
-l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour
-le droit de visite.» Le 6 décembre, il revenait sur le même sujet et
-déclarait hautement à notre ambassadeur que l'union douanière lui
-paraissait «une atteinte à l'indépendance belge et conséquemment aux
-traités qui l'avaient fondée». «Je me suis abstenu jusqu'à présent de
-vous parler avec détail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je
-m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux plaintes
-du commerce français, sans que sa résolution paraisse influencée par
-des considérations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai dû vous
-parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence[120].»
-
-[Note 120: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 281 à 284.]
-
-Le cabinet anglais avait trouvé, à Berlin, les esprits très disposés
-à soutenir et même à provoquer la résistance au projet d'union
-douanière. La Prusse, depuis 1830, s'était montrée fort ombrageuse
-pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'était plus encore
-depuis qu'elle avait à sa tête un roi personnellement ennemi de la
-France. Frédéric-Guillaume IV, qui, lors de son récent voyage à
-Londres, en janvier 1842, avait fait à M. de Stockmar des ouvertures
-pour l'entrée de la Belgique dans la Confédération germanique, était
-moins que personne disposé à prendre son parti de la constitution d'un
-_Zollverein_ franco-belge. Son gouvernement témoigna donc, à ce sujet,
-une alarme et un mécontentement qui trouvèrent écho dans les petits
-États d'outre-Rhin. Notre ministre à Berlin, le comte Bresson,
-écrivait à M. Guizot: «Les esprits commencent à s'animer en Allemagne.
-Notre presse n'a que trop contribué à exagérer la portée politique de
-la négociation; elle a éveillé la jalousie, la susceptibilité et
-l'inquiétude des États limitrophes, et elle a fourni elle-même les
-arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouvé le
-terrain admirablement préparé pour l'embarras qu'elle veut nous
-susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table était chargée de lettres
-qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler à ses devoirs et
-lui reprocher d'avoir négligé de nous avertir que la neutralité de la
-Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intérêts matériels, son
-commerce, son industrie, ses finances à la France... J'ai même entendu
-prononcer, par un envoyé de cour secondaire d'Allemagne, le mot de
-_cas de guerre_[121].»
-
-[Note 121: Lettre confidentielle du 4 décembre 1842. (_Documents
-inédits._)]
-
-Même hostilité dans le cabinet de Saint-Pétersbourg. L'éloignement eût
-dû le rendre moins sensible à ce qui se passait en Belgique; mais on
-n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion
-d'être désagréable à la France de Juillet, et surtout de refaire
-contre elle une coalition européenne.
-
-En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en
-veine de politesse avec le cabinet français, s'employa même à
-prévenir les démarches collectives et comminatoires désirées à Berlin
-et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il
-n'était pas moins opposé à l'union douanière, et, le moment venu, il
-nous signifia très nettement son sentiment[123]. Dans une lettre
-adressée, le 8 décembre 1842, au comte Apponyi et destinée à être
-communiquée à M. Guizot, il s'exprimait ainsi: «L'union douanière
-entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni
-l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou
-par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en
-Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanière... Quant aux
-trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont
-consacré la séparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne
-pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette
-séparation; cette attitude les réunirait à l'Angleterre sur le terrain
-de la résistance que cette puissance opposerait à l'union
-douanière...» Puis, après avoir développé ces idées, le chancelier
-terminait ainsi: «Veuillez donner connaissance de la présente lettre à
-M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce
-qu'elle est, c'est-à-dire pour la franche expression de notre
-conviction quant à ce qui ne se peut pas.» Le même jour, dans une
-autre lettre confidentielle à son ambassadeur, M. de Metternich
-expliquait sa démarche par la conviction où il était «de l'existence
-d'un danger sérieux[124]».
-
-[Note 122: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 19 décembre 1842.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 123: D'après M. Guizot (_Mémoires_, t. VI, p. 293 et 294), M. de
-Metternich aurait témoigné ne pas attacher d'importance à cette
-affaire. Telle avait pu être son attitude au début, parce qu'alors il
-croyait à l'insuccès de la négociation. Mais aussitôt que celle-ci lui
-parut avoir chance d'aboutir, il prit position très nettement, ainsi
-qu'il résulte des documents publiés dans les _Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.]
-
-[Note 124: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.--M. de
-Metternich, avec le sentiment souvent un peu exagéré qu'il avait de
-son importance, se flatta même plus tard d'avoir, par cette
-intervention, empêché l'union douanière. Il écrivit, le 2 janvier
-1843, au comte Voyna, à Saint-Pétersbourg: «Je me reconnais quelque
-mérite relativement au genre d'action que j'ai regardé comme le seul
-qu'avec une chance d'utilité, il me serait possible d'exercer sur cet
-intermède. Il y a des questions qui de leur nature sont tellement
-malignes, qu'il n'y faut point toucher, ou les empoigner pour les
-étrangler de prime abord. La question en instance a dû passer par le
-second de ces remèdes, et je me suis décidé à l'employer
-immédiatement. L'événement ayant justifié l'entreprise, il ne me reste
-plus qu'à m'en féliciter.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p.
-627.)]
-
-Notre gouvernement était donc prévenu: au cas où il conclurait l'union
-douanière, les quatre puissances seraient d'accord pour protester
-contre ce qu'elles prétendaient être une atteinte à la neutralité et à
-l'indépendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles
-cette protestation par des démarches plus effectives? Il était
-difficile de le prévoir. Mais tout au moins la France serait ainsi
-replacée, en face de l'Europe unie, mécontente et menaçante, dans
-l'isolement périlleux où elle s'était trouvée en 1840, et dont elle
-venait à peine de sortir.
-
-Aux difficultés provenant des intérêts français ou des défiances
-étrangères, il faut ajouter celles que faisaient naître les
-prétentions du gouvernement belge. C'était lui sans doute qui, sous la
-pression de son industrie en souffrance, avait proposé, sollicité
-l'union douanière; mais, quand on en venait à discuter avec lui les
-moyens d'exécution, on se heurtait aux mille exigences d'une
-nationalité et d'une indépendance d'autant plus susceptibles qu'elles
-étaient d'origine plus récente. Ainsi, dès le début, en même temps que
-la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays
-et d'établir un tarif unique sur les autres frontières, elle se
-refusait à admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement
-français, de son côté, déclarait ne pouvoir confier à des Belges la
-garde de ses intérêts industriels et financiers. À chaque pas, se
-produisaient des objections du même genre. M. de Metternich était même
-disposé à en conclure qu'au fond Léopold ne désirait pas l'union
-autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, après coup, M. Guizot a
-reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: «Je
-suis fort tenté de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a
-jamais sérieusement poursuivi le projet d'union douanière ni compté
-sur son succès[126].»
-
-[Note 125: Je me demande, disait un jour M. de Metternich à notre
-ambassadeur, si le roi Léopold a jamais eu bien sérieusement
-l'intention de conclure un pareil traité, et s'il n'est pas plus
-probable qu'il a mis en avant ce projet, qu'il doit savoir
-inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout en paraissant disposé à
-tout faire pour plaire au roi son beau-père, à la nation française, au
-parti français en Belgique et au sentiment national qui cherche un
-débouché pour l'excédent des produits belges.» (_Mémoires de M.
-Guizot_, t. VI, p. 294.)]
-
-[Note 126: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 294.]
-
-Était-il prudent au gouvernement français de braver tant
-d'oppositions? Lui était-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il
-ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret, à une mesure où
-il avait espéré d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir
-son pays. À défaut de l'union douanière, il dut se contenter de
-négocier des traités plus modestes, plus restreints, facilitant les
-relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'était
-la voie où il avait déjà fait un premier pas par la convention du 16
-juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain même,
-les difficultés ne devaient pas faire défaut, et ce ne sera que le 13
-décembre 1845 que l'on parviendra à conclure un traité de commerce
-plus général.
-
-Tout en prenant à part soi la résolution d'abandonner le projet
-d'union douanière, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent
-de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. À
-la fin de novembre et au commencement de décembre 1842, M. Guizot
-adressa à ses représentants près les cours de Berlin, de Londres, de
-Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dépêches à
-peu près identiques où apparaît bien la façon dont il entendait
-masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la
-France et contestait absolument le bien fondé des objections faites
-par les autres puissances. Selon lui, l'union douanière ne portait
-aucune atteinte à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique, du
-moment où celle-ci conservait sa souveraineté politique et où elle
-avait la faculté de rompre l'union dans un délai déterminé. Mais cette
-dissertation théorique une fois faite, il laissait voir peu de
-dispositions à user en fait du droit si hautement revendiqué. «Nous ne
-sommes point allés, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union
-douanière. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle
-nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intérêts, des
-difficultés énormes... L'état actuel des choses convient et suffit à
-la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement,
-rien pour le changer.» M. Guizot rappelait comment la Belgique était
-venue nous demander l'union, pour échapper à des dangers menaçant sa
-sécurité intérieure et même son existence nationale, puis il ajoutait:
-«Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas
-sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y
-soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point
-nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de
-cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours.
-Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi
-bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité...
-Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas,
-c'est que la stabilité du royaume fondé à nos portes soit altérée à
-nos dépens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du
-progrès de notre influence.» En somme, M. Guizot résumait ainsi sa
-politique: «Garder toute notre indépendance; ne reconnaître à personne
-le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de
-droit public»; mais aussi «bien donner la persuasion que nous ne
-recherchons pas l'union douanière[127]». En même temps qu'il prenait
-cette attitude en face des puissances, le cabinet français, sans
-rompre ouvertement les négociations avec la Belgique, les laissait peu
-à peu tomber.
-
-[Note 127: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 285 à 293.]
-
-Des diverses difficultés que notre gouvernement avait rencontrées dans
-cette affaire, quelle fut celle qui le détermina à abandonner son
-projet? Par crainte de fournir des armes à ceux qui l'accusaient de
-faiblesse envers l'étranger, il s'est défendu vivement d'avoir cédé
-aux représentations des puissances[128], préférant de beaucoup
-laisser croire qu'il avait reculé devant l'espèce d'insurrection de
-l'industrie française. Et même, comme ce dernier motif fournissait
-prétexte à l'opposition pour déclamer contre la prédominance des
-intérêts matériels, contre la féodalité financière, et lui servait
-d'argument en faveur de la réforme électorale, M. Guizot a fini par
-soutenir que la difficulté principale était venue des Belges
-eux-mêmes[129]. L'histoire n'est pas obligée de prendre à la lettre
-ces explications données en vue de l'opinion du moment. Sans prétendre
-que les difficultés extérieures aient été le motif unique de la
-détermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence
-que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en
-ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, était la
-conséquence de la situation faite à la France en Europe par la
-révolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'était
-pas de s'abandonner à des bravades irréfléchies qui n'eussent fait,
-comme en 1840, que la confirmer et même l'aggraver à notre détriment:
-c'était de dissiper, par une sagesse prolongée, les méfiances des
-autres États et aussi de dissoudre peu à peu cette coalition latente
-qui réapparaissait chaque fois que la France laissait voir le désir
-d'étendre ses frontières ou seulement son influence.
-
-[Note 128: _Journal des Débats_ du 3 décembre 1842.]
-
-[Note 129: Discours du 11 mai 1846, à la Chambre des pairs.]
-
-[Note 130: M. de Metternich, comme on l'a vu plus haut, s'imaginait
-volontiers que son intervention avait été la raison décisive de
-l'abandon du projet d'union douanière, et affectait de croire que le
-motif tiré du mécontentement des industriels français n'était qu'une
-feinte de M. Guizot. (_Mémoires_, t. VI, p. 628.) Le chancelier
-d'Autriche exagérait son rôle. La dépêche dans laquelle il avait
-notifié son sentiment au gouvernement français était du 8 décembre
-1842. Le 11 novembre, M. Désages écrivait à M. de Jarnac: «Les
-journaux ont déjà parlé d'une circulaire de lord Aberdeen relative au
-projet d'union franco-belge... _Comme ici, il y a ajournement obligé à
-raison de l'état d'esprit de nos industriels_, je ne pense pas que
-cette bombe, chargée par lord Aberdeen, éclate pour le moment.»
-(_Documents inédits._)]
-
-Si désireux qu'eût été le gouvernement de laisser tomber sans bruit
-les négociations douanières, le public n'avait pas tardé à
-s'apercevoir de l'évolution qui s'opérait, et, dès la fin de novembre
-1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet
-d'union. La presse opposante ne négligeait pas une si belle occasion
-d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait à mettre en relief
-l'impuissance où il était de mener à fin ce que lui-même avait jugé
-utile à la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer
-devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait
-d'avoir suscité ces clameurs pour se créer le prétexte d'une retraite
-motivée en réalité par la peur de l'étranger, et l'on sait que, sur ce
-dernier thème, les polémistes de gauche n'étaient jamais à court. Les
-journaux ministériels répondaient de leur mieux, mais ils n'avaient
-pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, où M. Guizot avait
-un moment espéré trouver une force pour les luttes de la session qui
-allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la
-faiblesse qui résultent toujours d'une entreprise tentée et
-abandonnée. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquiétude
-le retour des Chambres. M. de Barante écrivait mélancoliquement, le 3
-décembre 1842, à un de ses parents: «L'état des esprits est encore
-fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministère seront vifs,
-ses amis très tièdes, et l'atmosphère composée d'éléments
-d'indifférence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au
-pouvoir, il en sera absolument de même. La conviction à une opinion,
-la confiance à tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].»
-
-[Note 131: _Documents inédits._]
-
-
-III
-
-La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trône, simple et
-bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le
-gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et
-tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il
-s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministère, reprendrait-il
-sa place de combat à la tête des groupes de gauche? Plusieurs de ses
-amis l'y poussaient, entre autres M. de Rémusat et M. Duvergier de
-Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute, à qui voulait
-l'entendre, il déclarait «qu'il était toujours, plus que jamais même,
-de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote»; mais il ne
-promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait résolu à
-demeurer à l'écart, immobile et silencieux, retiré en quelque sorte
-sous sa tente. Avec la mobilité habituelle de sa nature, il se disait
-las et dégoûté de ces manoeuvres de parti qui, à d'autres époques,
-l'avaient tant passionné[132]. Pour le moment, l'intérêt de sa vie
-était ailleurs: il se donnait entièrement à cette histoire du Consulat
-et de l'Empire, dont nous l'avons déjà vu commencer les travaux
-préparatoires au milieu même de ses luttes parlementaires[133]. Vivant
-ainsi dans la compagnie de Napoléon, il se prenait pour sa personne,
-pour son oeuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas à
-l'indulgence envers les idées et les hommes de la gauche.
-
-[Note 132: Ce sentiment se manifestait déjà en juillet 1841. M. Thiers
-écrivait alors à M. Buloz: «Je vous dirai qu'avec un goût tous les
-jours plus vif pour la grande politique, j'en ai toujours un moindre
-pour la petite, et j'appelle petite politique celle qu'on fait chaque
-jour pour la circonstance. Ce pain quotidien dont on vit à Paris
-m'inspire un dégoût presque insurmontable. Je suis fort partisan de
-nos institutions, car je n'en sais pas d'autres possibles, mais elles
-organisent le gouvernement en un vrai bavardage. L'opposition ne parle
-que pour embarrasser le gouvernement cette semaine, et le gouvernement
-n'agit que pour parer à ce que l'on dira la semaine prochaine... C'est
-pour moi un vrai sacrifice que de rentrer dans ce présent si étroit et
-si agité... Je suis heureux où je suis, en faisant ce que je fais.» M.
-Thiers venait de Hollande et allait en Allemagne pour étudier les
-champs de bataille de Napoléon. (Notice sur M. Buloz, par M. DE
-MAZADE, _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1877.)]
-
-[Note 133: M. Léon Faucher écrivait à un de ses amis, le 15 novembre
-1842: «Notre politique est toujours à l'état de langueur; Thiers se
-préoccupe de son Histoire de l'Empire...» Il ajoutait, dans une autre
-lettre du 22 mars 1843: «Thiers reste à Paris tout l'été, dans
-l'espoir d'achever son histoire cette année: il est à peu près perdu
-pour la politique jusque-là...» (Léon FAUCHER, _Biographie et
-Correspondance_, t. I, p. 135 et 140.) Les trois premiers volumes de
-l'ouvrage de M. Thiers devaient être publiés au commencement de 1845.]
-
-Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires
-du cabinet. Un homme se présenta aussitôt pour remplir, à la tête de
-l'opposition, le rôle oratoire laissé vacant par l'ancien ministre du
-1er mars: c'était M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois
-ans et faisait partie depuis dix années de la Chambre des députés.
-Déjà plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention
-dans les débats parlementaires, mais à des intervalles plus ou moins
-éloignés, sans qu'il y eût de lien visible entre ces manifestations
-diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherché à
-suivre sa marche, à découvrir quelle impulsion le mettait en
-mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment paraît venu de
-tenter cette étude, fallût-il pour cela suspendre quelques instants le
-récit des événements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec
-éclat à la gauche, doit, dans ce rôle nouveau, exercer une action trop
-considérable et trop néfaste, pour que ce problème de psychologie
-individuelle n'intéresse pas l'histoire générale.
-
-En traitant des effets de la révolution de Juillet sur la
-littérature[134], nous avons dit ce que cette révolution a été pour le
-poète royaliste et chrétien des _Méditations_ et des _Harmonies_;
-comment elle l'a en quelque sorte déraciné du sol religieux et social où
-il avait jusque-là si heureusement fleuri, pour le livrer sans défense
-aux vents de tempête qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il
-a été alors tenté par la politique et lui a sacrifié la poésie,
-désormais dédaignée comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet,
-dès 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rêveur du lac du Bourget
-ou du golfe de Baïa, brigue les suffrages prosaïques des électeurs de
-Dunkerque. Il ne réussit pas du premier coup et n'est élu qu'en 1833,
-pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour «mettre une
-page blanche entre son passé et son avenir». Où va-t-il s'asseoir dans
-la Chambre? «Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans
-aucun groupe.» Il a des raisons de s'éloigner ou au moins de se
-distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est
-pour lui un point d'honneur de garder, à l'égard de la monarchie
-nouvelle, «les rancunes décentes d'un royaliste tombé». Il ne veut pas
-se confondre avec les légitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il
-appelle la «boue républicaine» lui inspire effroi et dégoût. À la
-différence des autres poètes, il a résisté à la fascination
-napoléonienne et sent vivement le péril du pseudo-libéralisme belliqueux
-et révolutionnaire. Pour être d'un parti, il en imagine un, le «parti
-social», dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhérents
-connus et un programme défini. En réalité, c'est un isolé, agissant au
-gré des inspirations du moment, inspirations changeantes et
-capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre;
-un autre jour, il défend contre cette même gauche une loi plus
-impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions
-conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions
-«avancées»; à la fois aristocrate d'éducation, de tempérament, de
-relations sociales, et révolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus
-tout, demeuré poète alors même qu'il se défend de l'être, obéissant à
-des impressions plus qu'à des convictions, improvisateur en politique
-comme il l'a été et le sera toujours en littérature. Rien chez lui de ce
-qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hésitant, car il ne
-réfléchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincère,
-d'une sincérité d'artiste qui chante tout ce qui résonne, peint tout ce
-qui brille, vibre à tout ce qui l'émeut, mais oubliant, le lendemain,
-avec une sérénité parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De
-nature généreuse, il se sent attiré vers les sujets qui ont un côté
-sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de
-l'esclavage, l'assistance des enfants trouvés, ou certaines questions de
-politique étrangère. Mais, en même temps, il affecte de se poser en
-homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la législation
-des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la
-facilité avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances
-spéciales[137]. Et puis, c'est sa façon de se dégager de «cette
-malheureuse prévention de poésie qu'il traîne après lui, comme un
-lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne, en descendant de la
-scène, dans la foule ébahie d'une place publique[138]». Ainsi
-traite-t-il les sujets les plus variés, y apportant beaucoup d'aperçus
-superficiels ou de chimères nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues
-supérieures ou même quelqu'une de ces intuitions singulièrement
-prévoyantes, quelqu'un de ces «coups d'aile vers l'avenir[139]», qui
-semblent, à certaines heures, rapprocher le poète du prophète et
-expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du même nom:
-_vates_.
-
-[Note 134: Cf. liv. II, ch. X, § II.]
-
-[Note 135: Lamartine écrivait à un ami, le 1er octobre 1835: «Il se
-fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand
-travail de renouvellement en moi... Je deviens de jour en jour plus
-intimement et plus consciencieusement révolutionnaire.»]
-
-[Note 136: «Il est mobile et sincère, disait madame de Girardin. La
-seconde page de ses lettres dément la première et n'en est pas moins
-pour cela l'expression d'un sentiment vrai, je veux dire qu'il
-l'éprouve véritablement au moment où il l'exprime. Seulement on peut
-dire de lui (M. de Humboldt faisait le même reproche à l'abbé de
-Lamennais) qu'il change trop souvent d'idée fixe.»--M. Sainte-Beuve a
-écrit dans ses _Notes et pensées:_ «Lamartine est, sur tous les
-points, convaincu chaque jour de contradiction et d'incohérence. Il
-parle à Marseille pour le libre-échange, et on lui rappelle qu'il a
-précédemment prêché la doctrine contraire. Un jour, causant chez
-madame Récamier de l'impôt sur le sel, il dit toutes sortes de raisons
-en faveur de cet impôt: «Je suis charmé, dit M. de Chateaubriand, de
-vous entendre soutenir ces choses, car on m'avait dit que vous
-parleriez contre.--Ah! c'est vrai, répliqua Lamartine, ils sont venus
-me trouver, et j'ai promis d'appuyer l'abolition de l'impôt; mais je
-suis convaincu qu'au fond il est moins onéreux qu'utile.»--Ainsi de
-tout.»]
-
-[Note 137: M. de Lamartine disait à M. Sainte-Beuve: «Avez-vous jamais
-lu de l'économie politique?» et sans attendre sa réponse: «Avez-vous
-jamais mis le nez dans ce grimoire? Rien n'est plus facile, rien n'est
-plus amusant.» (_Portraits contemporains_, nouvelle édition, t. I, p.
-381.)]
-
-[Note 138: C'est M. de Lamartine lui-même qui s'exprime en ces termes,
-dans sa critique de l'_Histoire des Girondins_. Il disait, un jour, à
-M. Duvergier de Hauranne: «Et vous aussi, vous croyez que la poésie
-est ma vocation. Sachez que, pour moi, la poésie est une simple
-distraction à laquelle je n'attache aucune importance. Le matin, avant
-déjeuner, je fais des vers que j'écris au crayon sur quelques morceaux
-de papier. Puis, sans y songer davantage, je jette tous ces morceaux
-de papier dans un sac où madame de Lamartine va les chercher pour les
-classer à son gré. Ma véritable vocation, c'est la politique, ce sont
-les affaires, ce sont les chiffres.» M. de Lamartine, à qui les années
-ne coûtaient rien, ajoutait qu'il avait pâli dix ans sur la question
-du libre-échange, dix ans sur la question des prisons, dix ans sur la
-question du budget, etc., etc. (_Notes inédites de M. Duvergier de
-Hauranne._)]
-
-[Note 139: Expression de M. Émile Ollivier, dans l'éloquent discours
-qu'il avait préparé pour sa réception à l'Académie française.
-(_Lamartine, précédé d'une préface sur les incidents qui ont empêché
-son éloge en séance publique de l'Académie française_, par Émile
-OLLIVIER.)]
-
-Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il
-les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans
-trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et
-grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les
-plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare
-encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans
-doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque
-jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général
-est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de
-plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle
-abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance
-souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce
-n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie:
-on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce
-majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à
-l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son
-profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste,
-son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter
-son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de
-Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est
-fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on
-accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient
-les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient
-cependant,--en 1839, dans les débats de la coalition,--où il acquiert
-subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée.
-C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et
-prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il
-donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais
-pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale,
-en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de
-régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne
-voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le
-caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour
-chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme
-électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire?
-On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur
-soit définitivement consommée[141].
-
-[Note 140: M. de Lamartine écrivait à un ami, le 14 janvier 1836:
-«Avant-hier, j'ai improvisé une demi-heure admirablement, éloquemment
-et politiquement selon moi. Il n'y a que moi qui m'en sois aperçu.» Et
-le 13 janvier 1838: «J'ai beau travailler, comprendre, me former à une
-parole qui intérieurement me semble au niveau et fort au-dessus même
-de beaucoup d'autres, je ne suis pas encore entendu ni compris par la
-masse et je n'exerce pas l'ascendant naturel et proportionné à mon
-effort.»--Madame de Girardin écrivait peu après: «N'a-t-on pas abreuvé
-de ridicule et d'ironie l'orateur, sublime amant d'Elvire? Ne lui
-a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poète, chaque fois
-qu'il montait à la tribune? N'a-t-on pas traité ses plus nobles
-sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des
-betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas
-sa conversion de Jocelyn, et mille autres niaiseries semblables...»
-(_Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, t. II, p. 160.).]
-
-[Note 141: Cf. plus haut, ch. I, § IX, et ch. II, § IV.]
-
-Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de
-1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un
-grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne
-plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore
-monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible:
-il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne»
-telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende
-honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce
-nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il,
-était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette
-opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera
-pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le
-développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe
-légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le
-pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix
-ans et de cinquante ans. (_Murmures au centre._) Non! ce n'est pas
-pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social,
-religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait
-croulé ou tremblé (_Bravo!_), pas une fibre humaine dans tout
-l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie,
-par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (_Applaudissements
-aux extrémités._) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui
-a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le
-sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du
-temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop
-étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une
-monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de
-l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France
-qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble
-se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer
-en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre
-France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées
-qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent,
-qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas
-avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout
-entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour
-davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des
-oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!»
-(_Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très
-bien!_)
-
-La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221
-rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de
-cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une
-ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté
-envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait,
-ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées
-que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être
-comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne
-visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est
-indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins
-l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle
-extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème
-ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout
-jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le
-programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un
-livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre
-d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse,
-j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma
-maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à
-jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus
-sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre
-me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de
-l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement,
-d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans
-Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature
-et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux
-immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été
-tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si
-disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition
-politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à
-l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant
-autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les
-barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves.
-En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le
-Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient,
-rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les
-attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme
-«l'instrument des oeuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir
-parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément
-encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il
-n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que
-bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel
-drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce
-qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et
-admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle
-il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée,
-qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment
-l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il
-commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action,
-écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en
-sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de
-jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance,
-écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les
-partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et,
-dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.»
-Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la
-constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en
-péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est
-venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la
-coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte
-envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le
-refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur
-ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui
-confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une
-ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment
-d'avoir été victime d'une grande ingratitude.
-
-[Note 142: M. Royer-Collard disait un jour, en décembre 1841: «On
-n'est jamais sûr que, lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un
-magnifique discours à la tribune, si on le rencontre dans les couloirs
-de la Chambre et qu'on le félicite, il ne vous réponde à l'oreille:
-«Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Père
-éternel!» (_Cahiers de M. Sainte-Beuve_, p. 15.)]
-
-[Note 143: M. de Lamartine a écrit, dans un de ses _Entretiens de
-littérature:_ «Les révolutions de 1814 et de 1815 auxquelles
-j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique auxquelles je me
-consacrai, m'apparurent, comme les passions de l'adolescence m'étaient
-apparues, par leur côté littéraire... Tout devint littéraire à mes
-yeux, même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi.»]
-
-[Note 144: Cité par M. DE MAZADE, dans son intéressante étude sur M.
-de Lamartine. (_Revue des Deux Mondes_, 1er août et 15 octobre 1870.)]
-
-[Note 145: Dans ce discours, M. de Lamartine opposait, avec
-complaisance, aux temps calmes où chacun est classé, suit sa voie, les
-temps d'orage, «ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à
-la chute ou à la régénération des empires, dans ces sublimes et
-affreux interrègnes de la raison et du droit». Alors «le même homme,
-soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les
-situations les plus diverses, les emplois les plus opposés... Il faut
-des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des
-hymnes pour le triomphe... On cherche un homme; son mérite le
-désigne... On lui impose au hasard les fardeaux les plus
-disproportionnés à ses forces... L'esprit de cet homme s'élargit, ses
-talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui
-crée une force, chaque emploi, un mérite.»]
-
-[Note 146: M. de Lamartine a rapporté plus tard cette conversation,
-dans ses _Entretiens de littérature_. Le langage prêté à Talleyrand
-est peu conforme à ses habitudes d'esprit, mais il montre au moins ce
-que M. de Lamartine désirait entendre.]
-
-[Note 147: Lettre du 10 décembre 1834.]
-
-[Note 148: Lettre du 12 avril 1838.]
-
-[Note 149: La correspondance de M. de Lamartine est remplie des
-épanchements de l'admiration qu'il ressent pour sa propre éloquence.
-Il l'exprime avec une sorte de candeur et aussi peu de gêne que s'il
-s'agissait d'un autre: «J'ai eu un grandissime succès (juin 1836).--Tu
-n'as pas l'idée de l'effet de ma dernière séance à la tribune (mars
-1837).--Depuis les beaux discours de la Restauration, il n'y a pas eu
-d'effet de tribune si merveilleux (25 avril 1838).--Je viens d'avoir
-un tel succès que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830
-(1839).»]
-
-[Note 150: Lettres du 27 décembre 1834 et du 25 avril 1838.]
-
-Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir
-pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans
-leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de
-Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment
-personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on
-faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses
-préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans
-sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de
-Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me
-fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre
-ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son
-changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui
-lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps
-satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne
-pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il
-fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un
-moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est
-qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une
-catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de
-la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par
-un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs:
-«Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne
-lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte.
-«Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui
-faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de
-tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le
-parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un
-horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir
-un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est
-aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un
-parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans
-dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il
-peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de
-repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à
-chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante,
-résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot
-d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai
-l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des
-choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion
-conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se
-demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans
-celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout
-autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une
-région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore
-M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir
-couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est
-du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer».
-
-[Note 151: Lettre du 10 octobre 1841.]
-
-[Note 152: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15
-septembre 1842.]
-
-[Note 153: Lettres du 5 novembre 1841 et du 23 novembre 1842.]
-
-[Note 154: «Guizot, Molé, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de
-dire le même mot. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le
-diable les conjugue comme il voudra!» (Lettre du 5 octobre 1842.)]
-
-Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses
-prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au
-début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre.
-N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette
-satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se
-comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la
-présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui
-serait un président plus commode, et il combattit vivement la
-candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue
-conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce
-dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté
-pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé
-au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer
-à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il
-s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il
-venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service
-rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La
-semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande
-opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à
-la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain
-de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de
-sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre...
-Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le
-6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de
-régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le
-terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique
-de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y
-voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais
-faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.»
-Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore;
-il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne
-tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je
-crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation
-léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette
-«opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du
-27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et
-d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique,
-sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public?
-Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette
-évolution?
-
-On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où
-s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien
-qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait
-été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne
-croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit
-sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne
-poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre
-l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion
-conservatrice, disait le lendemain le _Journal des Débats_, ne perd
-qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en
-quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il
-pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance
-politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez
-froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure
-si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient
-dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son
-bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en
-être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le
-parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit
-ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays?
-M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle
-tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un
-incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne
-croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup
-de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec
-fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il
-entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle
-notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas
-imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M.
-Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du
-nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait
-au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine
-répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion
-avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun
-gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte,
-et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la
-bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu
-auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce
-qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»?
-Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou
-effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et
-les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa
-nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et
-une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une
-distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en
-1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le
-passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident
-aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans
-doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il
-allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète
-dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au
-sortir de la séance du 27 janvier 1843.
-
-[Note 155: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
-avril 1843.]
-
-[Note 156: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 17.]
-
-[Note 157: Lettre du 6 février 1841.]
-
-[Note 158: _Notes et pensées_ de M. SAINTE-BEUVE, t. XI des
-_Causeries du lundi_, p. 462.]
-
-
-IV
-
-Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu
-pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans
-leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la
-session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes,
-porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait
-que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et
-douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des
-ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette
-tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour
-être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29
-octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain.
-
-Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la
-diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation
-universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce
-soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus
-légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul
-parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition
-s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux
-affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles
-ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde
-entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à
-envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de
-renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à
-travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment,
-mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements,
-reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non
-seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les
-débats politiques--fonds secrets, crédits supplémentaires, budget,
-interpellations spéciales,--voilà ce qui ne s'était jamais vu à
-d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable
-désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait
-ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre
-que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier
-l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie
-disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux
-discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en
-thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par
-contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés
-dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la
-portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du
-ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son
-tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la
-politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité
-parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses
-comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires
-étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par
-un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les
-assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que
-possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui
-arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ
-principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce
-sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire
-grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose,
-l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour
-attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la
-politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières
-à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme
-parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la
-majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se
-prêter à toutes les manoeuvres, à toutes les combinaisons, voire même
-aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas
-impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les
-autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis,
-dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle
-attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de
-choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à
-blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé
-dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques
-que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité
-même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses
-flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et
-souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche
-particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et
-parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps
-encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de
-Juillet et aussi par la crise de 1840.
-
-[Note 159: Discours du 9 janvier 1837.]
-
-[Note 160: Lettre du 1er octobre 1858, adressée à M. W. R. Greg, esq.
-(_Oeuvres et correspondance inédites_ d'Alexis DE TOCQUEVILLE, t. II,
-p. 456.)]
-
-[Note 161: C'est encore ce que M. de Tocqueville exprimait ainsi, dans
-la lettre déjà citée: «Ce terrain de la politique étrangère est
-essentiellement mobile, il se prête à toutes sortes de manoeuvres
-parlementaires; on y rencontre sans cesse de grandes questions
-capables de passionner la nation, et à propos desquelles les hommes
-politiques peuvent se séparer, se rapprocher, se combattre, s'unir,
-suivant que l'intérêt ou la passion du moment les y porte.»]
-
-M. Guizot sentait ces désavantages: il ne s'en troublait pas. Il
-aimait même à aller au-devant de la principale des objections qui lui
-étaient faites et à exposer de haut, suivant son procédé oratoire, les
-raisons de la réserve expectante dans laquelle il maintenait notre
-politique extérieure. Ainsi fit-il précisément, au début de la session
-de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devançait de
-quelques jours celle des députés. «On se laisse diriger, dit-il, par
-des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a
-vécu longtemps en Europe à l'état de météore, de météore enflammé,
-cherchant sa place dans le système général des États européens. Je le
-comprends; c'était naturel, elle y était obligée. La France avait à
-faire triompher un état social nouveau, un état politique nouveau;
-elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la
-fît. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabileté. Elle a
-fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique.
-L'Europe les a acceptés l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien
-arrêter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique
-du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et
-son nouvel ordre politique sont acceptés sincèrement par l'Europe:
-acceptés avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de goût ou
-d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prétend pas à tout ce
-qui plaît; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les
-faits étant tels, que doit faire la France? Adopter une politique
-tranquille, prendre sa place d'astre fixe, à cours régulier et prévu,
-dans le système européen. À cette condition, à cette condition seule,
-la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique
-qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l'ère de la politique
-révolutionnaire, quand nous serons ainsi décidément entrés dans l'ère
-de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est
-la question générale en Europe, sera bien évidemment et effectivement
-résolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions
-spéciales, toute son indépendance, toute son influence, toute son
-action. Elle a déjà commencé; cela est déjà fait en partie, pas encore
-complètement. Il faudra encore bien des années et bien des efforts
-pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne
-politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les
-jours.» Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: «Nous avions,
-en 1830, un grand choix à faire: il y avait devant nous une politique
-violente, turbulente, agitée, qu'on pouvait continuer, en paroles,
-sinon en réalité, un peu puérilement; il y avait une autre politique
-tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et
-pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a
-fait son choix, il ne s'en dédira pas[162].»
-
-[Note 162: Discours du 21 janvier 1843.]
-
-M. Guizot avait jugé important de commencer par relever sa politique,
-en en marquant le principe et la portée, en démontrant qu'elle était
-le résultat d'un calcul et non d'une défaillance. Mais il savait bien
-que, surtout à la Chambre des députés, le débat ne resterait pas dans
-ces hautes généralités. En effet, les diverses questions dont avait
-alors à s'occuper notre diplomatie furent successivement abordées par
-l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons
-à revenir, ne donnèrent lieu qu'à des escarmouches. Ce fut sur le
-droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet
-livrèrent la principale bataille.
-
-On se rappelle où en était cette malheureuse affaire, à la fin de
-1842. Reculant à regret devant le soulèvement de l'esprit public et
-désirant ôter tout prétexte à de nouvelles attaques, le ministère
-avait complètement abandonné la convention du 20 décembre 1841 et
-avait fait clore le protocole, laissé d'abord ouvert à Londres pour
-attendre la ratification de la France[163]. À ce prix, il s'était
-flatté d'en finir avec cette agitation et de sauver les traités de
-1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de
-1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement
-indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme terminée et ne
-fournissant plus matière à un débat. Tout autre fut l'avis de
-l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de
-1841, loin de lui paraître une raison de désarmer, l'encourageait à
-poursuivre la campagne; elle prétendait, en invoquant les mêmes
-raisons et en usant des mêmes procédés, faire disparaître entièrement
-le droit de visite. Un fait s'était produit, d'ailleurs, depuis la
-session précédente, qui lui fournissait un argument de nature à faire
-effet sur l'opinion: le 9 août 1842, l'Angleterre avait conclu avec
-les États-Unis un traité pour régler diverses contestations qui
-menaçaient de dégénérer en querelle ouverte; d'après ce traité, la
-république américaine, de longue date opposée à tout droit de visite,
-s'engageait sans doute à armer des croiseurs pour réprimer la traite;
-mais il était convenu que les croiseurs de chacun des deux
-contractants feraient séparément la police de leurs nationaux, sans
-que les Anglais eussent le droit de visiter les navires américains, ni
-que les Américains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc,
-disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les États-Unis de
-l'indépendance de son pavillon?
-
-[Note 163: Cf. plus haut, § I.]
-
-Telle était sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta
-tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre
-haute. M. Turgot proposa d'ajouter à l'adresse une phrase demandant la
-revision des traités de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par
-plusieurs orateurs, cet amendement répondait au sentiment de beaucoup
-de pairs. M. Guizot le combattit. Il déclara que, dans l'état des
-relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision
-des traités échouerait, «qu'elle aboutirait à une faiblesse ou à une
-folie». «Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prêterai ni à l'une ni
-à l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique à la petite. Les
-bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et
-moralement, que la modification des traités sur le droit de visite...
-C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indépendance nationale,
-sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans
-l'exécution complète et loyale des traités et ne croit pas, quant à
-présent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir, à leur sujet,
-une négociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose.» Le duc
-de Broglie vint à la rescousse du ministre, avec l'autorité de sa
-parole et de son caractère. Un amendement ainsi combattu ne pouvait
-être adopté par la Chambre des pairs: toutefois, il réunit 67 voix
-contre 118: c'était, en un tel lieu, une minorité considérable.
-
-Bien que M. Guizot fût arrivé à ses fins, qu'il n'eût rien cédé et eût
-maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette première
-épreuve n'était pas rassurante. Si l'opposition avait été telle au
-Luxembourg, à quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les
-dispositions des députés se manifestèrent dès la nomination de la
-commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorité
-ministérielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le
-même silence que le discours du trône et l'adresse des pairs. Elle
-inséra dans son projet un paragraphe où, après avoir félicité le
-gouvernement de n'avoir pas ratifié la convention de 1841, on
-ajoutait: «Pour l'exécution stricte et loyale des conventions
-existantes, tant qu'il n'y sera point dérogé, nous nous reposons sur
-la fermeté et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frappés des
-inconvénients que l'expérience révèle, et dans l'intérêt même de la
-bonne intelligence si nécessaire à l'accomplissement de l'oeuvre
-commune, nous appelons, de tous nos voeux, le moment où notre commerce
-sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon.»
-Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de
-1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: «C'est un échec au
-ministère!» s'écria-t-elle. «Non, répondait le _Journal des Débats_;
-ce ne peut être un acte d'hostilité contre le cabinet, puisque la
-commission est composée en majorité de ses partisans, et que le
-rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot.» Même
-équivoque, on le voit, que celle qui s'était produite dans l'adresse
-de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.
-
-Au cours de la discussion générale, de nombreux orateurs se
-prononcèrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc
-Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M.
-de Gasparin osa le défendre. Aussitôt que s'ouvrit le débat sur le
-paragraphe proposé par la commission, M. Guizot parut à la
-tribune[164]. Sa situation n'était pas facile. Repousser ouvertement
-ce paragraphe, c'était se mettre en lutte avec ses propres amis.
-L'accepter et promettre de satisfaire au voeu qui y était exprimé,
-c'était se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait gardée
-jusqu'alors, soit dans les négociations avec les autres puissances,
-soit dans la discussion de la Chambre des pairs. «Quelques personnes,
-dit-il en commençant, se promettent de presser, de pousser vivement le
-cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles espèrent
-en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur épargnerai tant de
-peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.»
-Après quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de
-front le sujet vraiment délicat, celui des conventions de 1831 et de
-1833. «Les traités conclus, ratifiés, exécutés, dit-il, se dénouent
-d'un commun accord ou se tranchent par l'épée. Il n'y a pas une
-troisième manière. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le
-moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le
-cabinet ne l'a pas pensé. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer à ce
-sujet des négociations.» Par cette première déclaration, le ministre
-se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du
-Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission,
-comme il avait repoussé l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa
-pas, et voici comment il tâcha de contenter la Chambre sans
-compromettre la dignité du gouvernement, d'ajouter à son langage
-précédent sans se démentir, de faire une concession nouvelle en
-évitant les apparences d'une capitulation: «On demande si le cabinet
-prendra réellement le sentiment public au sérieux. Je serais bien
-tenté de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend
-très au sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la
-Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincérité, avec une
-conviction profonde, qu'une telle négociation peut réussir, que les
-traités peuvent se dénouer d'un commun accord, le cabinet
-l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un
-pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une
-négociation immédiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise;
-nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder
-toute notre liberté, toute notre responsabilité. Nous n'élèverons
-point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous
-demanderons à tout le monde de s'expliquer nettement, à fond, sur le
-sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte à la
-couronne.» Le ministre ajoutait d'éloquentes considérations sur la
-nécessité «de rétablir, de développer les bons rapports, la bonne
-intelligence avec l'Angleterre». «Je reconnais, disait-il, le
-mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colère qui,
-à l'occasion du traité du 15 juillet, se sont réveillés et ont
-réveillé des souvenirs, des préventions, des sentiments qui semblaient
-endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas
-inabordable à l'influence de la raison, de la justice, de la vérité;
-mon pays n'a pas à cet égard un parti pris, une volonté arrêtée, un de
-ces sentiments qui résistent à toute la force du temps, de la vérité,
-et aux intérêts réels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de
-l'opinion, à mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus
-factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis
-bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre
-côté de la Manche, pour que, là aussi, on sache bien que les
-sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux
-rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et
-que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la
-surface en est pour le moment voilée.» En février 1843, un tel langage
-était dur aux oreilles françaises[165]. Sans doute, le ministre avait
-politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la
-nécessité de la bonne entente des deux puissances libérales. Mais, en
-tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux
-nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons déjà
-indiqué, de paraître trop étranger, trop indifférent aux ressentiments
-de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver là une
-bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilités
-patriotiques, et M. Garnier-Pagès l'interrompait pour lui crier:
-«C'est un discours anglais!»
-
-[Note 164: 1er février 1843.]
-
-[Note 165: Vers cette époque, le 13 mars 1843, M. Désages écrivait au
-comte de Jarnac: «L'anglophobie existe encore à un degré vraiment
-incroyable dans une foule de têtes qui, à cette infirmité près, sont
-d'ailleurs assez saines.» (_Documents inédits._)]
-
-On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait à mettre les
-opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin
-que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la portée de
-ce paragraphe était singulièrement atténuée, et le ministère n'avait
-qu'à faire rejeter l'amendement, ce qui était facile, pour sortir
-pleinement vainqueur du débat. On put croire d'abord que la gauche,
-entraînée par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour
-elle, où l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote
-exprimant ouvertement la défiance envers le cabinet. Mais alors
-intervint M. Dupin, non moins animé au fond contre M. Guizot, mais
-plus habile et obligé, par situation, à plus de modération extérieure.
-Il invita la Chambre à écarter toute préoccupation autre que celle de
-l'«honneur national», à s'en tenir au paragraphe de l'adresse et à le
-voter avec la même unanimité qui s'était produite lors de l'amendement
-présenté par M. Jacques Lefebvre. Après avoir ainsi rassuré les
-conservateurs, en affectant d'écarter la question ministérielle, le
-malicieux et sarcastique orateur s'appliqua à donner au paragraphe le
-sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'année
-précédente, M. Guizot avait essayé de faire accepter la convention de
-1841, en arguant des difficultés et des périls d'un refus de
-ratification; comment il avait suffi à la Chambre de ne pas avoir
-égard à ces arguments ministériels, pour arriver à ses fins; et
-l'orateur, au milieu des rires de la gauche, félicitait le ministère
-de s'être soumis et de «n'avoir pas ratifié». «Plus il a dû en coûter
-aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice était
-grand, et plus il faut vous en savoir gré.» À l'entendre, il n'était
-pas plus difficile d'obtenir la revision des traités de 1831 et de
-1833. Sans doute, le ministère venait «d'accumuler d'avance et
-d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu
-accumuler lui-même dans l'intérêt de la non-revision». Mais M. Dupin
-soutenait que la France avait des moyens puissants à faire valoir en
-sens contraire, et il concluait ainsi: «Que la Chambre exprime donc sa
-volonté sans crainte; qu'elle l'exprime à l'unanimité. Cette volonté
-sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.»
-
-À gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moitié par
-reconnaissance, moitié par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord
-provoquer un vote de défiance y renoncèrent, se déclarant satisfaits
-du paragraphe de l'adresse ainsi commenté. Invité à s'expliquer sur ce
-commentaire, M. Guizot se borna à renouveler ses déclarations
-précédentes. «Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on
-le dise nettement, et nous nous y refuserons.» Comme M. Barrot
-pressait avec véhémence le cabinet, l'accusant de se dérober derrière
-une équivoque: «L'équivoque n'est pas de notre côté», riposta M.
-Duchâtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition «d'une
-phrase disant en termes formels que la Chambre avait défiance du
-cabinet quant à la négociation à intervenir». La gauche ne releva pas
-le défi, mais continua ses invectives. Enfin, après un débat de plus
-en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut voté à la presque
-unanimité; seuls, quelques députés d'extrême gauche votèrent contre;
-il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot.
-
-Dès le lendemain, chaque parti prétendit s'attribuer la victoire. En
-réalité, personne n'était vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que,
-mise en demeure, elle n'avait osé présenter aucun des amendements de
-défiance préparés par elle, qu'elle s'était ralliée à une rédaction
-proposée par les amis du ministère, et qu'elle avait ainsi déclaré «se
-reposer sur la vigilance et la fermeté du gouvernement». De son côté,
-le ministère avait, sous les yeux de tous, abandonné une partie du
-terrain qu'il était résolu à défendre; il avait suivi ceux qu'il eût
-été de son rôle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il
-venait de combattre et de faire écarter au Luxembourg, il avait laissé
-mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait
-maintenir; il avait consenti éventuellement à en poursuivre la
-revision, ne se réservant que le choix du moment. Aussi comprend-on
-que la gauche se félicitât d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des
-amis de M. Guizot pouvait écrire sur son journal intime, à la date du
-11 février 1843: «La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifié
-le ministère... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre à la condition
-d'annuler son action pour échapper à des échecs qui autrement seraient
-inévitables[166].»
-
-[Note 166: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-
-V
-
-La question ministérielle, volontairement ajournée dans la session
-d'août, lors de la loi de régence, n'avait donc pas été résolue par le
-vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus
-longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non
-perdu la majorité, dans les élections de juillet 1842. La loi des
-fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude.
-De part et d'autre, on s'y prépara comme à une bataille que l'on
-pressentait devoir être décisive.
-
-L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas consolée
-de l'éloignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tête de
-l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista à se
-tenir à l'écart, mécontent et silencieux. Cette abstention fit croire
-au tiers parti que son heure était venue et qu'il lui appartenait de
-briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et
-bientôt le bruit se répandit qu'il y avait partie liée entre MM.
-Dufaure et Passy, d'une part, et M. Molé, de l'autre, pour former
-ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on
-ajoutait que M. Thiers, consulté par M. Molé, lui avait promis son
-appui au moins pour une session, et que la gauche elle-même se
-montrait disposée à quelque bienveillance[167]. Les choses
-étaient-elles à ce point préparées et concertées? On peut en douter.
-M. Molé, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M.
-Guizot, semblait tenté de former à son tour une seconde coalition
-pour se venger de celle dont il avait été la victime; mais, répugnant
-à se découvrir par des démarches trop précises et trop patentes, il
-s'en tenait à des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure,
-avec une nature fort différente, n'aimait pas davantage à se
-compromettre; bien que devenu très âpre contre le cabinet, il était
-plus grondeur que décidé; par moments, paraissant accueillir les
-ouvertures de M. Molé; l'instant d'après, se reprenant, ombrageux et
-hérissé. Malgré tout, les meneurs de l'opposition affectaient de
-croire et faisaient répéter dans leurs journaux que l'accord était
-conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux
-conservateurs, que le Roi était d'avance résigné à un changement de
-ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion à l'éventualité
-d'un vote hostile à M. Guizot: «Mon relais est prêt[168].» La
-conclusion était que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans
-avoir à en redouter les suites.
-
-[Note 167: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 168: Lettre de la duchesse de Dino à M. de Barante. (_Documents
-inédits._)]
-
-Le cabinet ne laissait pas que d'être alarmé. Certains indices lui
-faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'éviter des
-explications gênantes, songeait à voter sans discussion, comme on
-avait fait, en février 1840, pour renverser le ministère du 12 mai. Il
-estima que le meilleur moyen de parer à ce danger était de marcher
-droit sur ses adversaires, de les forcer à se montrer au grand jour et
-à parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le
-_Journal des Débats_ ouvrit le feu avec une extrême vivacité, et
-dénonça cette «conjuration de muets», cette «intrigue honteuse qui
-n'osait s'avouer elle-même[169]». La vigueur de cette polémique
-donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage à ses amis et
-embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait
-critique, et plus on approchait du débat, plus le résultat en
-paraissait incertain.
-
-[Note 169: Le _Journal des Débats_ disait, le 20 février 1843: «Nous
-demandons et nous avons le droit de demander une discussion franche et
-complète, et, si nous ne l'obtenions pas, si le cabinet était renversé
-clandestinement par des adversaires honteux d'eux-mêmes et de leurs
-rôles, le ministère qui viendrait à la place est baptisé d'avance; il
-ne pourrait s'appeler que le ministère de l'intrigue.» Il ajoutait, le
-lendemain: «Nous n'aimons pas, on le sait, les coalitions; mais nous
-aimons encore moins, s'il est possible, l'intrigue honteuse, qui n'ose
-s'avouer elle-même... Que voyons-nous?... Une conjuration de muets,
-apostés auprès du pouvoir, et qui s'apprêtent à le saisir, si, après
-le combat auquel ils sont décidés à ne prendre aucune part, leur
-appoint mystérieux et furtif donne la majorité à l'opposition... Il
-faut donc que le pays, la Chambre et le ministère le sachent bien: une
-comédie d'ambition se prépare. Méfions-nous des personnages muets qui
-veulent y jouer un rôle.»]
-
-Ce débat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite à
-l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170],
-les chefs du tiers parti contrarièrent complètement la tactique des
-opposants qui, afin de détacher du cabinet les conservateurs
-hésitants, leur avaient affirmé que tout était prévu et concerté pour
-sa succession. M. Passy déclara qu'étant en désaccord avec la Chambre
-et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne «devait pas être tenu
-pour candidat au ministère». Quant à M. Dufaure, presque aussi
-empressé à se dérober, il démentit tout ce qui avait été dit sur la
-préparation de la future administration, et nia avec insistance
-qu'aucun concert préalable eût été établi. M. Guizot, mis en train par
-cette maladresse, prit la parole à deux reprises, d'abord pour
-exploiter avec habileté l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour
-accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une
-seconde édition de son discours de l'adresse contre «la pensée de tout
-le règne». Qu'est-ce donc que cette pensée? demandait le ministre.
-«C'est, répondait-il, la pensée du pays. J'ai vu et vous avez vu comme
-moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je
-l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dépourvu de
-tout (_mouvements divers_); oui, nu et dépourvu de tout. J'ai vu
-l'émeute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son
-palais. Toutes les forces qu'il possède aujourd'hui, tous les moyens
-d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicité et
-la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le
-concours du pays, du pays libre et convaincu (_mouvements divers_);
-il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos
-objections, en votre présence, à vous, minorité, opposition, aussi
-bien qu'en présence de la majorité qui le soutenait. (_Vive
-approbation au centre._) Sachez donc quelle est la pensée que vous
-poursuivez! C'est la pensée de la France, de la France libre et
-convaincue.» (_Approbation au centre._) Cette fois, M. de Lamartine
-avait surtout parlé de la politique extérieure. Le ministre passa en
-revue toutes ses objections, et y répondit de haut, non sans laisser
-voir le dédain que lui inspiraient tant d'inexpérience, d'irréflexion,
-de déclamation vide. Aux réponses de fait et de détail, il se plaisait
-à mêler d'éloquentes généralités: «Comment, s'écriait-il, on s'étonne
-d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on
-sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs?
-Est-ce qu'il n'est pas arrivé à tous les gouvernements, aux plus
-hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conquérants,
-d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux
-ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un
-gouvernement, d'une assemblée; mais d'où venez-vous donc? (_On rit._)
-Vous n'avez donc jamais assisté au spectacle du monde? Vous ne savez
-donc pas comment les choses se passent et se sont passées de tout
-temps? De tout temps, il y a eu des moments,--et des moments dans
-l'histoire, ce sont des années,--de tout temps, il y a eu des moments
-où il a fallu savoir accepter les difficultés d'une situation,
-attendre des époques plus favorables, s'accommoder avec des faits
-qu'on ne pouvait écarter de son chemin comme un caillou que vous
-rencontrez sur le boulevard. (_Mouvements divers._) Eh bien! quand
-nous sommes arrivés aux affaires, nous avons trouvé une situation de
-ce genre, nous nous sommes vus en présence d'une nécessité de ce
-genre.» Et plus loin: «Situation vraiment étrange que celle à laquelle
-on prétend nous réduire aujourd'hui, quand on nous oblige à venir sans
-cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas;
-c'est la guerre qui est obligée de se justifier. (_Très bien!_) La
-guerre est une exception déplorable, une exception qui doit être de
-plus en plus rare. Nous ne consentons pas à cette accusation
-continuelle, tantôt patente, tantôt déguisée, contre la politique de
-la paix. Je dis déguisée, je le dis pour vous, pour le discours que
-vous venez de prononcer à cette tribune; que m'importe que vous
-parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lèvres,
-si de vos paroles, si des actes qui correspondraient à vos paroles, la
-guerre doit nécessairement sortir!» (_Très bien, très bien!_) M.
-Guizot termina par cette magnifique péroraison: «Dans un discours
-précédent, M. de Lamartine a parlé de dévouement et de la nécessité du
-dévouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu
-parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans
-dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des
-fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les
-porte n'en allège nullement le poids. Vous aimez, dites-vous, à porter
-vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. Êtes-vous,
-depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des
-assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse dispersés
-sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intérêts
-de la France? Voilà du dévouement, du vrai, du pratique dévouement.
-(_Bravos prolongés au centre._) Messieurs, souffrez que nous le
-reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons
-pas ingrats même envers tout un règne.» (_Aux centres: Très bien, très
-bien!_) La majorité était dans l'enthousiasme. L'opposition elle-même
-ne pouvait s'empêcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait
-eu autant d'effet; rarement il avait remporté une victoire de tribune
-aussi complète, aussi éclatante. Le parti conservateur se sentait
-vengé de la défection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un
-adversaire ainsi flagellé, défait, écrasé, rien n'était désormais à
-craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'éloquence
-produit parfois de ces illusions. Le soir de cette séance, M. Guizot
-reçut du Roi cette lettre:
-
- «Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage,
-
-disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai
-bien maudit celle qui m'empêchait d'aller, ce soir, vous serrer la
-main, et vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et
-reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du
-magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et
-d'éclat.» À la lettre du Roi, était joint ce billet de la Reine:
-«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier
-l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les
-intérêts du Roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout
-ce que j'ai de plus cher au monde[171].» Quelques jours après, M.
-Doudan écrivait à une de ses amies: «Comment avez-vous trouvé la façon
-dont M. Guizot a traité M. de Lamartine? Je m'en suis fort réjoui dans
-mon coeur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère
-ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal
-à son aise après avoir été ainsi plumé; mais les ailes de
-l'amour-propre repoussent très vite; elles repoussent un peu moins
-brillantes, et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra
-plus de quelques mois des airs de dictateur[172].»
-
-[Note 170: Dans un discours fort mordant, l'un des amis du cabinet, M.
-Desmousseaux de Givré, avait interpellé M. Dufaure et M. Passy: «Quand
-on a vécu sous le même toit pendant trois ans, avait-il dit, il n'est
-pas permis de déménager la nuit, sans dire adieu à ses hôtes.»]
-
-[Note 171: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 82.]
-
-[Note 172: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 112.]
-
-Le vote n'eut, cette fois, rien d'équivoque. À la question de
-confiance très nettement posée, la Chambre répondit en donnant au
-ministère une majorité de quarante-cinq voix. Victoire considérable et
-dépassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il
-avait été plus inquiet. «Il est tout triomphant», écrivait un
-spectateur. «Honneur à la majorité! disait le _Journal des Débats_;
-honneur aussi au ministère!» Chacun reconnaissait que ce résultat
-était dû en grande partie au talent supérieur dont avait fait preuve
-M. Guizot. Il était dû aussi à l'indécision malhabile de M. Dufaure et
-de M. Passy, et au défaut de crédit de M. Molé, qui n'avait pas pu
-déplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de
-gauche étaient les premiers à railler et à malmener ceux dont
-l'alliance leur avait été si peu profitable. Dès lors, le ministère
-pouvait envisager sans crainte la fin de la session. «M. Guizot a
-brillamment et vigoureusement franchi le défilé, écrivait M. Désages à
-l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus à lutter, je
-crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question obligée
-de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173].» En effet,
-peu après, la réforme parlementaire fut repoussée sans contestation
-sérieuse et à une majorité plus forte que l'année précédente[174]; il
-ne se trouva personne pour soulever la question de la réforme
-électorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de définir
-l'attentat soustrait par les lois de septembre à la juridiction du
-jury, ne fut même pas prise en considération. Battus sur le terrain
-politique, les opposants cherchèrent à se consoler, en entravant les
-lois d'affaires présentées par le gouvernement. Plus d'une fois ils y
-réussirent, grâce à l'étrange état d'esprit d'une majorité qui,
-n'osant pas donner le coup mortel au ministère, se plaisait à lui
-donner des coups d'épingle, grâce aussi à l'indifférence de M. Guizot
-pour ce qu'il appelait les petits débats. Toutefois, cela n'allait
-jamais bien loin, et il suffisait que la question politique parût
-engagée, pour que la majorité se retrouvât. Force était donc aux
-meneurs de l'opposition de reconnaître qu'il ne leur restait plus rien
-des avantages dont ils avaient cru être en possession, au lendemain
-des élections de juillet 1842. «Nous avons laissé échapper l'occasion,
-écrivait mélancoliquement l'un des plus ardents adversaires du
-cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle
-se retrouvât[175].»
-
-[Note 173: Lettre à M. de Jarnac, du 6 mars 1843. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 174: En 1842, il n'y avait eu que 8 voix de majorité: 198 contre
-190. En 1843, il y en eut 26: 207 contre 181. Il est à remarquer que
-le chiffre total des votants était le même dans les deux cas.]
-
-[Note 175: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-
-VI
-
-Le succès de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait
-fait pleinement disparaître l'équivoque parlementaire née du vote sur
-le droit de visite. Mais restait entière la difficulté diplomatique
-que ce vote avait condamné le cabinet à résoudre. Les opposants
-comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain
-du jour où il avait eu tant de peine à faire accepter par l'Angleterre
-le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette
-puissance l'abandon des traités de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les
-esprits étaient plus animés que jamais, et l'on s'y montrait fort
-irrité du tour pris par les débats de notre Chambre des députés; la
-question fut soulevée au parlement britannique, dès sa réunion en
-février, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter
-l'opinion contre la France.
-
-À côté de ce fauteur de discorde, se trouvèrent heureusement, à
-Londres, des hommes pour tenter, non sans éclat, la même oeuvre
-d'apaisement et de réconciliation que M. Guizot poursuivait à Paris.
-Dans la Chambre des lords, l'événement fut le discours d'un illustre
-libéral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux débats de
-l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les véritables causes
-de l'irritation existant entre les deux pays n'étaient pas dans les
-questions actuellement soulevées, entre autres dans le droit de
-visite, mais dans les fautes d'une politique antérieure. «Vous pouvez
-m'en croire, disait l'orateur, je connais les Français et je sais
-aujourd'hui quel est l'état de l'opinion en France. Eh bien, je vous
-le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui
-agitent aujourd'hui la France se résume en ces mots: 15 _juillet_
-1840; _négociation de lord Palmerston_.» Puis il continuait par ces
-éloquentes paroles: «Je n'hésiterai pas à le déclarer, mylords, mon
-opinion bien arrêtée est que les importants intérêts de l'Angleterre,
-que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont
-inséparablement liés avec la paix et l'alliance de la France. Je
-regarde la paix de l'Europe comme pouvant se résumer en un seul mot:
-_Paix avec la France_... Tout en admirant la bravoure de nos troupes,
-en payant un juste tribut d'hommages au succès qui a couronné la
-direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je
-regarde avec une égale admiration cette nation fameuse qui habite de
-l'autre côté de la Manche, et, avec un grand nombre de mes
-compatriotes, je la considère comme non moins riche que l'Angleterre
-en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'État profonds et
-en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue
-entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque
-également, et je ne me laisserai pas arracher cette branche
-d'espérance et de paix, dussé-je n'en conserver entre les mains qu'une
-feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit
-conciliant, de modération, de loyauté de la part des ministres des
-deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu'à revenir
-à de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour
-produire ce résultat. (_Écoutez!_) Mylords, j'espère avoir exprimé, en
-parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du
-parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce à mon coeur
-de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilité[176].»
-(_Bruyants applaudissements._)
-
-[Note 176: Février 1843.]
-
-Peu de jours après, dans la Chambre des communes, un tory, le chef
-même du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la même pensée. Il
-renvoyait à lord Palmerston la responsabilité de l'hostilité qui se
-manifestait en France. Puis, faisant allusion à la présence, dans les
-deux cabinets de France et d'Angleterre, du maréchal Soult et de lord
-Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: «C'est chose
-remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus
-éminents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus
-distingués par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes
-qui ont connu l'art et les misères de la guerre, qui se sont combattus
-l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo,
-
- _Stetimus tela aspera contra,
- Contulimusque manus;_
-
-c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants
-hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposés par la guerre,
-employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur
-influence à inculquer les leçons de la paix; et c'est là, certes, pour
-leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux
-s'est déjà prolongée au delà de la durée ordinaire de l'existence
-accordée à l'homme, et j'espère que tous deux vivront longtemps
-encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes à
-déposer leurs jalousies nationales et à rivaliser honorablement de
-zèle pour l'augmentation du bonheur de l'humanité. (_On applaudit._)
-Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes
-qui ont vu le soleil éclairer à son lever des masses vivantes de
-guerriers descendus dans la tombe avant que ce même soleil se couchât;
-lorsque je les entends répandre autour d'eux les leçons de la paix et
-user de leur autorité pour détourner leurs compatriotes de la guerre,
-j'espère que, de chaque côté du canal, les journalistes anonymes et
-irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exaspérer l'esprit
-public (_applaudissements_), pour représenter sous un mauvais jour
-tout ce qui se passe entre les deux gouvernements désireux de cultiver
-la paix, disant à la France que le ministère français est l'instrument
-de l'Angleterre, et à l'Angleterre que le ministère anglais sacrifie
-l'honneur national par peur de la France, j'espère, dis-je, que ces
-écrivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et
-je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts
-dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dictés par le
-dévouement et l'honneur national, mais par le vif désir d'exciter les
-animosités entre les peuples ou de servir quelque intérêt de parti ou
-de personne[177].» (_Tonnerre d'applaudissements._)
-
-[Note 177: 17 février 1843.]
-
-C'était beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant
-de son caractère et de son éloquence, fît applaudir un tel langage au
-palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le
-gouvernement britannique fût sur le point d'entrer en négociation pour
-la revision des traités de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y eût-il
-été disposé par habitude conciliante, qu'il eût dû y renoncer par
-égard pour l'état de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait
-bien soin de ne laisser aucune illusion à son ministre; il lui
-«déclarait, sans la moindre hésitation, qu'aujourd'hui toute ouverture
-faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à une retraite de
-fort mauvaise grâce pour nous[178]». Ainsi informé de la résistance
-qu'il devait s'attendre à rencontrer à Londres, M. Guizot tâcha de
-s'assurer, d'un autre côté, un concours qui déjà, quelques mois
-auparavant, lui avait servi à faire agréer son refus de ratifier la
-convention de 1841; il écrivit à M. de Flahault, ambassadeur de France
-à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur
-l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps; mais il faudra
-arriver à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité
-en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de
-Metternich. Il sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le
-moment venu, il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se
-perpétuer indéfiniment, car elle amènerait, chaque année, au retour
-des Chambres, et, dans le cours de l'année, à chaque incident de mer,
-un accès de fièvre très périlleux[179].» M. de Metternich était alors
-d'humeur à écouter un pareil langage. Il s'intéressait vivement au
-maintien de M. Guizot[180], et venait précisément de le «féliciter de
-la manière dont il s'était tiré, dans les Chambres, de l'affaire du
-droit de visite[181]». Il se montra donc disposé à ne pas refuser, au
-jour où elle serait nécessaire, l'assistance qu'on lui demandait.
-
-[Note 178: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 187.]
-
-[Note 179: _Ibid._, p. 186.]
-
-[Note 180: Lettre du comte Apponyi, en date du 5 mars 1843. (_Mémoires
-de M. de Metternich_, t. VI, p. 677.)]
-
-[Note 181: Lettre du 13 février 1843 (_ibid._, p. 675).--M. de
-Metternich ajoutait cette réflexion: «Il n'y a pas de question dans
-laquelle un cabinet puisse se trouver plus singulièrement placé que le
-nôtre dans celle-ci. Nous avons combattu les propositions anglaises,
-pendant plus de vingt ans. De guerre lasse, et restés seuls de notre
-bord, nous avons fini par céder à l'invitation pressante des deux
-puissances maritimes, et cela pour nous trouver engagés dans un
-système que nous avions combattu avec les raisons,--fort bonnes
-d'ailleurs,--que nous devons récuser aujourd'hui, parce qu'elles sont
-incomplètement soutenues par l'une des puissances originairement
-contractantes! Tout bien considéré, il me paraît prouvé que certaines
-idées philanthropiques ne nous conviennent pas.»]
-
-La démarche faite par M. Guizot auprès de M. de Metternich était une
-précaution prise en vue d'une négociation que le vote de la Chambre
-l'obligeait à ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la
-part du ministre français, l'intention de commencer aussitôt les
-pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit à la tribune des
-deux Chambres, que, dans l'état de l'opinion anglaise, il n'y avait
-rien d'utile à tenter, et usant de la liberté qu'il s'était réservée
-de choisir le moment favorable, il recommanda à son ambassadeur auprès
-du gouvernement britannique «de se tenir, quant à présent, bien
-tranquille sur cette question-là». Il veillait seulement à ce que ses
-agents eussent toujours présente à l'esprit la tâche difficile qu'il
-leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur,
-M. Désages, écrivait à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres
-pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: «Travaillez-vous
-toujours, _in your closet_, à cette terrible question du droit de
-visite? À tout événement, rendez-vous tout à fait maître de la
-matière.» Et encore: «Étudiez-vous toujours, à part vous, la grande,
-la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez
-pas[182].»
-
-[Note 182: Lettres du 13 avril et du 13 juin 1843. (Notice sur lord
-Aberdeen, par le comte DE JARNAC.)]
-
-
-VII
-
-Cette question du droit de visite n'était pas la seule qui soulevât
-alors des difficultés entre la France et l'Angleterre. Ces deux
-nations avaient de nombreux points de contact; et telle était
-l'influence d'une tradition séculaire d'antagonisme, de la divergence
-des intérêts et de l'antipathie des caractères, que ces contacts
-risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements.
-Déjà nous avons eu sujet de faire cette observation à l'époque où les
-deux puissances se proclamaient alliées. À plus forte raison devait-il
-en être de même après le refroidissement qui s'était produit depuis
-1836 et le conflit qui avait éclaté en 1840. Aussi, au commencement de
-1843, malgré les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient
-les affaires de chaque côté du détroit, les heurts étaient-ils, pour
-ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir
-droit à se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses
-défiances, et que lord Aberdeen lui-même reprochait au gouvernement
-français de «témoigner, sous toutes les formes, son hostilité envers
-l'Angleterre[183]», M. Guizot constatait ce qu'il appelait «le vice
-anglais, l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée
-de soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part
-et sa place la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et
-de qui»; et le roi Louis-Philippe, attristé et offensé des soupçons
-dont il se voyait constamment l'objet, écrivait à son ministre: «La
-difficulté de détruire chez les Anglais ces illusions, ces défiances,
-ces _misconceptions_ de nos intérêts, après quarante ans de contact
-avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'après mes treize années de
-règne, me cause un grand ébranlement dans la confiance que j'avais eue
-de parvenir à établir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et
-sincère qui est, à la fois, selon moi, l'intérêt réel des deux pays et
-le véritable _alcazar_ de la paix de l'Europe[184].»
-
-[Note 183: Même notice.]
-
-[Note 184: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 309, et t. VIII, p.
-108.]
-
-Cet antagonisme, visible alors sur tous les théâtres où les deux
-politiques, française et anglaise, avaient accoutumé de rivaliser
-d'influence,--en Syrie, en Grèce, dans les vastes régions ouvertes à
-l'extension coloniale,--était particulièrement aigu et menaçant en
-Espagne. Il y avait près de dix ans que le déplorable état de la
-Péninsule était l'une des plus graves et des plus ennuyeuses
-préoccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord
-semblé venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait
-été question d'une intervention militaire française. Depuis lors, la
-situation avait changé, sans devenir meilleure. L'insurrection
-carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839,
-par la trahison de Maroto; et don Carlos, réduit à se réfugier en
-France, avait été interné à Bourges, par ordre du gouvernement du roi
-Louis-Philippe. Mais à peine avait-on eu le temps de se féliciter, à
-Paris, d'événements qui semblaient un grand succès pour notre
-politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une révolution chassait
-en Espagne les modérés du pouvoir, obligeait la reine mère Christine à
-fuir en France après avoir abdiqué la régence, et lui donnait pour
-successeur le chef militaire de la faction progressiste, le général
-Espartero. C'était la défaite du parti français et le triomphe du
-parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au _Foreign office_,
-s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau régent, tandis que
-l'ambassadeur de France à Madrid quittait l'Espagne, ne laissant
-derrière lui qu'un chargé d'affaires.
-
-[Note 185: Voy. ce qui a été déjà dit des affaires d'Espagne, liv. II,
-ch. XIV, § V; liv. III, ch. II, §§ IV et VI; ch. III, § III, et ch.
-VI, § I.]
-
-[Note 186: Le maréchal Soult écrivait au duc d'Orléans, le 15 octobre
-1839: «En Espagne, tout marche à notre satisfaction, et le mérite des
-événements qui s'y sont passés depuis deux mois appartient
-incontestablement à la sagesse des conseils et des manifestations qui,
-avec l'approbation de Sa Majesté, ont eu lieu de notre part pour
-imprimer une impulsion nouvelle aux opérations.» (_Documents
-inédits._)]
-
-Telle était la situation assez fâcheuse dans laquelle M. Guizot
-trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir à la fin de
-1840. Trop occupé de la question d'Orient pour songer à jouer un rôle
-actif dans les dissensions de la Péninsule, il ne prit pas une
-attitude offensive contre la nouvelle régence et se renferma dans une
-réserve froide, mécontente plutôt que malveillante. S'il accordait à
-la reine Christine une hospitalité ouvertement amicale, il évitait de
-se compromettre officiellement dans les menées de ses partisans. Sans
-se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne
-à l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes,
-des intérêts en souffrance, de la mobilité de l'opinion, que l'Espagne
-sentît elle-même le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait
-d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales,
-au delà des Pyrénées, était «une lutte de routine, d'habitude, de
-tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants». Aussi, à peine
-le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre français lui
-proposa une sorte de désarmement réciproque dans les affaires
-espagnoles. «Des trois partis qui s'agitent là, écrivait-il le 11
-octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modérés et la
-reine Christine, les exaltés et le régent Espartero, aucun n'est assez
-fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et
-rétablir dans le pays l'ordre et le gouvernement régulier. L'Espagne
-n'arrivera à ce résultat que par une transaction entre ces partis. À
-son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et
-l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence
-et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont
-indispensables à la pacification de l'Espagne... Sur toutes les
-questions, on nous trouvera modérés, conciliants, sans arrière-pensée
-et sans prétention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une
-influence hostile s'établisse là aux dépens de la nôtre; mais
-j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement
-gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes
-intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec
-tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer à
-personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe,
-aucune juste inquiétude.»
-
-[Note 187: Lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire, mais destinée en
-réalité à lord Aberdeen. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 305 et
-suiv.)]
-
-Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succès auprès des membres
-du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich
-disait et répétait à nos ambassadeurs: «Vous ne vous mettrez jamais
-d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188].» Tous les souvenirs
-lointains ou proches,--guerre de la Succession et traité d'Utrecht
-sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le
-cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI à l'émancipation
-des colonies américaines, guerre d'Espagne sous Napoléon, intervention
-armée du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand
-VII,--avaient fait de la crainte de la prépondérance française au delà
-des Pyrénées et de la nécessité de lutter contre cette prépondérance,
-une des traditions indiscutées de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y
-obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en
-France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory,
-sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre
-politique que lord Palmerston. «Résister à l'établissement de
-l'influence française en Espagne, disait-il, tel doit être notre
-principal et constant effort.» Pour atteindre ce but, il n'hésitait
-pas à rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui
-n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec
-plus de douceur dans les formes, n'avait pas à l'origine un autre
-sentiment, et il maintenait, comme représentant de l'Angleterre à
-Madrid, M. Aston, qui y avait été l'agent passionné de la politique de
-lord Palmerston[189].
-
-[Note 188: _Documents inédits._]
-
-[Note 189: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 298, 299. _Mémoires de
-M. de Metternich_, t. VI, p. 590, 591.]
-
-Le gouvernement français n'en persista pas moins dans sa modération
-conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se décida,
-vers la fin de 1841, à renvoyer un ambassadeur à Madrid. Son choix se
-porta sur un membre de la Chambre, naguère collègue de M. Molé dans le
-ministère du 15 avril, M. de Salvandy. Mais à peine celui-ci fut-il
-arrivé à Madrid, le 22 décembre 1841, qu'une contestation éclata entre
-lui et Espartero, au sujet des lettres de créance. Le régent
-prétendait qu'elles devaient lui être remises, comme au dépositaire de
-l'autorité royale. L'ambassadeur voulait les remettre à la jeune reine
-personnellement, sauf à traiter ensuite de toutes les affaires avec le
-régent. La malveillante obstination du premier, la solennité un peu
-importante du second donnèrent tout de suite beaucoup d'éclat au
-conflit. Le gouvernement français soutint son représentant et, pour
-témoigner de son mécontentement, le rappela immédiatement en France.
-M. de Salvandy eût voulu que son rappel fût suivi de l'envoi d'une
-armée française en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue
-des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que
-l'incident autorisât des mesures aussi extrêmes, se borna à faire
-signifier à Madrid que le roi des Français ne recevrait aucun agent
-espagnol, accrédité à Paris, avec un titre supérieur à celui de chargé
-d'affaires[190].
-
-[Note 190: Dépêche du 5 janvier 1842.]
-
-Dans cette querelle d'étiquette, Espartero avait été soutenu, et même,
-s'il fallait en croire M. de Salvandy, poussé par le ministre
-d'Angleterre, M. Aston. On s'aperçut que lord Palmerston n'était plus
-au _Foreign office_. En dépit des objurgations de la presse whig, lord
-Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. «Personne,
-écrivit-il à M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut être plus disposé que
-moi à soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison,
-spécialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois
-qu'il a décidément tort, et je regrette beaucoup que votre jugement,
-ordinairement si sain, soit arrivé à une autre conclusion.» Il
-terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il
-en était temps encore, à «quelque accommodement». Lord Aberdeen
-s'était décidé par cette considération que la prétention du régent
-portait atteinte à l'intégrité du pouvoir monarchique. Mais il n'était
-pas pour cela converti à la politique d'entente que proposait M.
-Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien, à cette même
-époque, quand, pour la première fois, le gouvernement français jugea à
-propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine
-Isabelle, qui devait, quelques années plus tard, amener un conflit si
-grave entre les deux puissances occidentales.
-
-
-VIII
-
-Du jour où, bien à contre-coeur, le roi Louis-Philippe s'était vu
-obligé de reconnaître l'admission des femmes à la succession de
-Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la
-reine Isabelle ferait un jour courir à l'oeuvre de Louis XIV au delà
-des Pyrénées[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme
-et les révolutions, ne pouvait être une ennemie aussi redoutable qu'au
-temps de Philippe II; elle ne pouvait même plus être une alliée aussi
-utile qu'au dix-huitième siècle. D'ailleurs, le temps était passé où
-la parenté des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans
-rêver aucun nouveau «pacte de famille», on ne devait pas oublier à
-Paris ce que l'histoire ou seulement la géographie enseigne si
-clairement, à savoir que la France est singulièrement amoindrie dans
-sa force et dans sa liberté d'action, si elle n'a pas l'entière
-sécurité de sa frontière méridionale. Il fallait donc veiller avec une
-particulière sollicitude à ce que, dans cette péninsule où existait
-déjà un parti antifrançais, ne vînt pas s'établir une influence
-disposée à faire le jeu de nos adversaires. N'eût-ce pas été le cas si
-un mariage avait appelé à s'asseoir sur le trône de Philippe V quelque
-prince appartenant à une famille rivale ou peut-être ennemie de la
-France? On ne saurait donc s'étonner de l'importance alors attachée
-par notre gouvernement à cette affaire du mariage[192]. Quant à ceux
-qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de
-transformer en question nationale une préoccupation dynastique, ils
-oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui
-réunit et confond presque toujours l'intérêt dynastique et l'intérêt
-national.
-
-[Note 191: Rappelons ici ce passage, déjà cité par nous, d'une lettre
-écrite, le 25 octobre 1833, par le duc de Broglie à lord Brougham:
-«Nous eussions fort préféré que don Carlos eût succédé naturellement à
-son frère, selon la loi de 1713. Cela était infiniment plus dans
-l'intérêt de la France. La succession féminine, qui menace de nous
-donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est au fond
-défavorable.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 192: En commençant dans ses _Mémoires_ le récit des négociations
-relatives à ce mariage, M. Guizot l'appelle «l'événement le plus
-considérable de son ministère». (T. VIII, p. 101.)]
-
-En Espagne, aussi bien à la cour que dans le peuple, le mari le plus
-désiré pour la jeune reine eût été l'un des princes français, entre
-tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits
-africains. Mais les autres puissances, particulièrement l'Angleterre,
-n'étaient pas d'humeur à accepter cette réédition de l'entreprise de
-Louis XIV[193], et Louis-Philippe était encore moins disposé à
-risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession
-d'Espagne. Prévoyant sur ce point une résistance analogue à celle qui
-s'était naguère élevée contre l'appel d'un prince français au trône de
-Belgique, le Roi se montra, dès le premier jour, aussi décidé à
-refuser le duc d'Aumale à l'Espagne, qu'il l'avait été, en 1831, à
-refuser le duc de Nemours à la Belgique. Les lettres confidentielles
-qu'il adressait à M. Guizot témoignent de sa résolution. Loin de
-désirer que l'idée d'une telle union se répandît en Espagne, sa
-préoccupation constante était de prévenir une demande qui n'eût été
-pour lui qu'un embarras. «Il faut instruire nos agents, disait-il,
-pour écarter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute
-proposition relative à mon fils[194].» La considération de l'Europe
-n'était pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa
-nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. «Croyez
-bien, mon cher ministre, écrivait-il à M. Guizot, que nous ne pouvons
-jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'étonnement: ce serait
-qu'elle ne fût pas en proie successivement à toute sorte de gâchis et
-de déchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en
-dehors de tout cela; car, dans ma manière de voir, il n'y a pour nous
-d'autre danger que celui d'y être entraînés, comme ceux qui dans les
-usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout
-ce qui s'y introduit[195].» C'était cette préoccupation qui naguère
-l'avait rendu si hostile à toute intervention militaire en Espagne:
-elle le détournait maintenant d'un mariage qui lui eût fait assumer en
-quelque sorte la responsabilité du relèvement de ce pays.
-
-[Note 193: Dès le 1er novembre 1836, lord Palmerston, dont la méfiance
-jalouse était si facilement en éveil, écrivait à son frère:
-«Louis-Philippe est aussi ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de
-ses fils sur le trône d'Espagne, comme mari de la jeune reine.»
-(BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 24.)]
-
-[Note 194: Des écrivains anglais ont prétendu que Louis-Philippe avait
-commencé par désirer marier la Reine à un de ses fils. Cette assertion
-ne peut un moment se soutenir, en face des preuves données par M.
-Guizot. (_Mémoires_, t. VIII, p. 107, 108.)]
-
-[Note 195: Lettre du 9 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII,
-p. 107.)]
-
-Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hésitait pas à
-sacrifier au maintien de la paix générale toute ambition de famille, il
-n'était pas moins résolu à défendre contre des prétentions jalouses
-notre situation au delà des Pyrénées. Ne cherchant pas d'agrandissement,
-il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de
-son désintéressement et de sa modération, plus il se croyait le droit
-d'exiger que les autres puissances eussent égard aux droits historiques
-et aux légitimes intérêts de la France. Or il lui paraissait que ces
-intérêts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas à la famille
-de Bourbon prenait place sur le trône d'Espagne. Entre les divers maris
-que cette famille pouvait alors offrir,--princes de Naples, de Lucques,
-princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou même fils de don
-Carlos,--notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il
-n'admettait pas que le choix sortît de ce cercle.
-
-Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prémunissait, en
-arrêtant cette ligne de conduite, n'était pas imaginaire. Depuis 1841,
-une candidature étrangère à la maison de Bourbon avait été mise en
-avant, non sans chance de succès: celle du prince Léopold de Cobourg,
-cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des
-Belges. Son frère aîné, le prince Ferdinand, avait été, en 1836, porté
-au trône de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un
-autre de ses frères devait épouser, en 1843, la princesse Clémentine,
-fille de Louis-Philippe, et sa soeur était, depuis 1840, duchesse de
-Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un
-certain mystère régnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un
-peu près, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, déjà
-fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et
-de son confident, si hostile à la France, l'Allemand Stockmar. Sans
-doute le prince consort veillait à ne point se découvrir; sa situation
-l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il
-l'air de prétendre rien imposer; non résolu à emporter la place de
-vive force, mais s'apprêtant à profiter de toute occasion qui se
-présenterait d'y entrer par surprise, il désirait le succès, sans trop
-y compter. Pour le moment, il se bornait à faire en sorte que l'idée
-fût lancée en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y fît peu à peu
-son chemin. Il était secondé sous main, avec beaucoup de réserve et de
-circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort
-écouté à Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent
-peut-être pas eu, d'eux-mêmes, l'idée de ce mariage; ils pressentaient
-des difficultés et n'avaient pas envie d'y engager à la légère la
-politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils
-seraient agréables à leur cour, en secondant ou tout au moins en ne
-contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre à leur compte, en
-affectant même une sorte d'indifférence entre les divers candidats,
-réclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une liberté qui
-leur paraissait un moyen de réserver les chances du prince de Cobourg.
-C'était la tactique même que leur avait suggérée le prince
-Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de
-ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement
-anglaise. On rappelait les liens déjà anciens et si étroits de la
-maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que
-c'était lord Palmerston qui, en 1836, avait poussé Ferdinand de
-Cobourg sur le trône de Portugal, et l'union du frère cadet de
-Ferdinand avec Isabelle semblait devoir étendre sur la cour de Madrid
-l'influence que l'Angleterre exerçait sur la cour de Lisbonne.
-
-[Note 196: La maison de Saxe-Cobourg-Gotha, cette maison «si
-rapidement ascendante», comme a dit M. Guizot, se divisait en
-plusieurs branches. Le duc régnant, Ernest Ier, avait deux fils:
-Ernest, qui devait lui succéder, et Albert, l'époux de la reine
-Victoria. Le frère cadet d'Ernest Ier, Ferdinand, avait quatre
-enfants: Ferdinand, mari de la reine de Portugal; Auguste, qui devait
-épouser la princesse Clémentine d'Orléans; Léopold, le prétendant à la
-main d'Isabelle, et une fille mariée au duc de Nemours. Un autre frère
-d'Ernest Ier était Léopold, le roi de Belgique. Enfin ces trois frères
-avaient eu deux soeurs, l'une mariée en Russie, l'autre, Victoria,
-duchesse de Kent, et mère de la reine Victoria.]
-
-[Note 197: Un peu plus tard, M. de Sainte-Aulaire, qui avait vainement
-cherché à faire expliquer le roi Léopold sur cette question, résumait
-ainsi son impression: «Le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre
-roi; il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre.
-Mais, après tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et il fera
-pour son neveu tout ce qu'il jugera possible.» (Dépêche de M. de
-Sainte-Aulaire, en date du 14 juillet 1843. _Mémoires de M. Guizot_,
-t. VIII, p. 132.)]
-
-[Note 198: Par un calcul facile à comprendre, le baron de Stockmar,
-dans ses _Mémoires_, et sir Théodore Martin, dans sa Vie du prince
-consort, ont cherché à diminuer ou à supprimer complètement la
-responsabilité du gouvernement et de la cour d'Angleterre dans cette
-candidature du prince de Cobourg. Je ne leur opposerai pas les
-renseignements contraires recueillis alors par la diplomatie
-française. Je me bornerai aux aveux mêmes du baron de Stockmar, tels
-qu'on les trouve dans ses _Mémoires_. Le confident du prince Albert,
-examinant, à la date du 14 mai 1842, la question du mariage espagnol,
-et parlant évidemment pour le prince autant que pour lui, commençait
-par dire que «les Bourbons offraient prise à beaucoup d'objections».
-Puis il ajoutait ces paroles significatives: «_Notre_ candidat est
-plus acceptable.» Non qu'il fût sûr des aptitudes personnelles du
-jeune Léopold: «Mais, ajoutait-il, en de telles circonstances, c'est
-faire assez, c'est même tout faire que de permettre au destin de le
-trouver, si le destin, dans sa capricieuse envie de réaliser des
-choses invraisemblables, persistait à le chercher en dépit de tous les
-empêchements et de tous les obstacles. _C'est ce qui a eu lieu_,
-autant du moins que la chose était en notre pouvoir. _Nous avons
-dirigé sur ce candidat l'attention de l'Espagne et de l'Angleterre_
-avec la prudence que conseillait un examen attentif de toutes les
-convenances.» Puis, après avoir parlé des dispositions d'Espartero, il
-terminait ainsi: «_Nous avons déjà obtenu que notre ministère, d'abord
-favorable à un Bourbon_, parce qu'un Bourbon susciterait le moins de
-difficultés extérieures, _devienne tout à fait impartial et soutienne
-loyalement tout choix conforme aux vrais intérêts de l'Espagne_. Ainsi
-_la semence est déjà confiée à la terre_, à une terre, il est vrai,
-où, selon toute vraisemblance, elle ne lèvera pas. Qu'importe? _Notre
-part du travail est accomplie_, la seule part qui fût possible, la
-seule que conseillât la raison; nous n'avons plus qu'à attendre le
-résultat.»]
-
-Le cabinet de Paris avait vu naître avec déplaisir la candidature du
-prince Léopold et était très décidé à la combattre. La présence
-d'Espartero à la tête du gouvernement espagnol, sa dépendance de
-l'Angleterre et son hostilité contre la France paraissaient augmenter
-le danger. Le régent ne dissimulait pas son opposition à tout mariage
-avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du
-Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux
-partisans de ce prince[200]. N'était-il pas dès lors possible qu'en
-dépit de la jeunesse d'Isabelle à peine âgée de douze ans, Espartero
-voulût profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage à notre
-détriment? Dans ces conditions, le gouvernement français crut
-nécessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-même de la question,
-et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une netteté loyale, comment
-il avait résolu de se conduire dans cette affaire. «Notre politique
-est simple, déclarait M. Guizot. À Londres et probablement aussi
-ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes régner à Madrid.
-Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intérêt de la
-paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le même intérêt,
-nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trône de Madrid, de
-prince étranger à la maison de Bourbon.»
-
-[Note 199: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 130.]
-
-[Note 200: Dans l'écrit du 14 mai 1842, déjà cité plus haut, le baron de
-Stockmar, après avoir rapporté comment le prince Albert et lui avaient
-«dirigé» sur leur candidat «l'attention de l'Espagne», ajoutait:
-«Espartero ne s'est déclaré ni pour ni contre; il a dit très sagement
-qu'une telle affaire ne pouvait être décidée que par le gouvernement
-espagnol, en vue des véritables intérêts de la nation espagnole, _sous
-le patronage et avec l'assentiment de l'Angleterre_.»]
-
-Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord
-Aberdeen se récria: «En vérité, dit-il, je ne comprends pas une
-pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous
-intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre
-de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention exorbitante,
-j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel ou tel
-choix.--Nous ne faisons, objecta notre représentant, que rendre
-exclusion pour exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord
-Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons
-pas nous mêler.--Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi
-que si la reine Isabelle désire épouser son cousin le duc d'Aumale,
-vous ne vous y opposerez pas?--Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors
-de l'équilibre de l'Europe; ce serait différent.» C'était bien le
-langage désiré par le prince Albert, dans l'intérêt de son cousin de
-Cobourg. Les pourparlers se prolongèrent, sans pouvoir faire sortir le
-cabinet anglais de cette attitude. À la fin, cependant, tout en
-persistant à nous contester un droit d'exclusion, il se montra prêt «à
-faire entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le
-gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à
-satisfaire tous les intérêts[201]». Bien que ces déclarations fussent
-très vagues, on voulut y voir, à Paris, une tendance à s'entendre avec
-la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur
-les faits.
-
-[Note 201: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 110 à 118.]
-
-Notre gouvernement avait également communiqué ses résolutions aux
-cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous
-contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince,
-nous reconnut celui «d'examiner jusqu'à quel point il pouvait nous
-convenir de nous opposer à un acte considéré comme hostile à nos
-intérêts ou menaçant pour notre sûreté». «C'est le droit de paix et de
-guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de
-vous contester que je n'ai celui de vous reconnaître le droit
-d'imposer votre volonté à l'Espagne.» Cette distinction théorique une
-fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait «son idée»:
-c'était le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le
-gouvernement français n'avait pas d'objection _à priori_ contre cette
-«idée», qui ne faisait pas sortir le trône de la maison de Bourbon;
-mais, malgré les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en
-faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en
-présence des répugnances libérales et des exigences carlistes. À
-Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se
-bornait à emboîter le pas derrière la cour de Vienne[202].
-
-[Note 202: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 598, 620, 658,
-682 à 702. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 118 à 122.]
-
-L'année 1842 s'acheva sans qu'aucun incident fît avancer l'affaire du
-mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait
-toujours à l'horizon. Il nous revint même, dans les premiers mois de
-1843, que ses partisans se remuaient, que le chargé d'affaires de
-Belgique à Madrid manoeuvrait sans bruit, mais activement, pour cette
-combinaison, que le régent Espartero, dans ses conversations avec le
-ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait disposé à la favoriser,
-et que le prince Léopold songeait à faire une visite à Madrid[203].
-Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et
-embarrassé, ne se prononçant pas pour cette candidature, mais n'osant
-s'y montrer contraire. M. Guizot en fut péniblement affecté: comme
-nous l'avons dit, il avait tâché d'interpréter les explications
-échangées au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait
-promis d'agir à Madrid pour donner à l'affaire du mariage une solution
-qui nous convînt, et il s'étonnait de ne lui voir rien faire pour
-acquitter sa promesse. Son étonnement fut plus grand encore quand il
-connut les déclarations faites, le 5 mai 1843, à la Chambre des
-communes, par sir Robert Peel. «L'Espagne, avait dit ce dernier,
-investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un État
-indépendant, a, par ses organes dûment constitués, le droit exclusif
-et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera
-convenables.» Faite dans ces termes absolus et comme «exprimant
-l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais», une telle déclaration
-paraissait avoir pour objet de contredire les prétentions françaises
-et d'en séparer complètement la politique britannique. M. Guizot crut
-devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine à faire ressortir combien
-un tel langage était peu sérieux de la part d'un gouvernement qui
-interdisait à la nation espagnole de porter son choix sur un des fils
-du roi Louis-Philippe, et il déplora que l'Angleterre «persistât à
-marcher, en Espagne, dans la vieille ornière de rivalité et de lutte
-contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait
-promptement un terme à toutes les questions soulevées, et que «ni
-l'Angleterre ni la France n'avaient réellement, dans l'état actuel des
-faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en désaccord[204]».
-Les informations que notre gouvernement recevait, au même moment, sur
-les dispositions des cours continentales, n'étaient pas pour le
-consoler du désappointement que lui causait l'attitude du cabinet
-britannique. De Berlin, le comte Bresson écrivait à M. Guizot:
-«Mesurons bien l'étendue des embarras et des dangers qui peuvent
-surgir pour nous de l'état de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'à
-nous-mêmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre
-cause, on ne nous aidera pas; mais même, si l'on peut, sans trop se
-dévoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on
-ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme à
-Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin[205].»
-
-[Note 203: Lettres du duc de Glücksberg, chargé d'affaires de France,
-à M. Désages, en date du 18 mars et du 5 avril 1843. (_Mémoires de M.
-Guizot_, t. VIII, p. 131.)]
-
-[Note 204: Dépêche de M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. (_Mémoires de
-M. Guizot_, t. VIII, p. 134 à 138.)]
-
-[Note 205: Lettre du 15 février 1843. (_Documents inédits._)]
-
-Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand,
-en juillet 1843, une nouvelle révolution changea complètement la face
-des choses. Depuis quelque temps déjà, l'étoile d'Espartero était
-visiblement en déclin. Son gouvernement avait été à la fois malhabile
-et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et
-inquiétant les intérêts. Sa dépendance de l'Angleterre irritait le
-sentiment national et était devenue l'un des principaux griefs de
-l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tête
-tantôt aux soulèvements des christinos, tantôt à ceux des radicaux
-qu'il s'était aussi aliénés. Vainement bombardait-il les villes
-révoltées, dissolvait-il les Cortès, le mécontentement allait toujours
-grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui
-dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais
-partout vaincu, honni, pourchassé jusqu'à Cadix, le régent fut réduit,
-le 29 juillet, à se réfugier sur un navire anglais.
-
-[Note 206: Dès septembre 1842, l'un des hommes politiques du parti
-radical, M. Olozaga, de passage à Paris, disait à M. Guizot:
-«L'influence anglaise est fort diminuée; elle pèse à tout le monde.»
-(_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 124.)--Peu d'années après, le
-duc de Broglie, rappelant, à la tribune de la Chambre des pairs, la
-chute d'Espartero, s'exprimait ainsi: «C'est la nation espagnole
-elle-même qui s'est chargée de renverser le parti antifrançais, le
-parti soi-disant national; c'est la rupture de ce parti, de son chef
-avec la France, qui a préparé et précipité sa ruine.» (Discours du 19
-janvier 1847.)]
-
-Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction
-facile à comprendre la nouvelle de cette révolution. Il y trouvait la
-justification de la politique de réserve patiente suivie par lui
-depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproché d'y laisser ruiner
-l'influence française au profit de l'influence anglaise. Or il se
-trouvait, en fin de compte, que le résultat contraire se produisait.
-Les «modérés», nos clients naturels, n'avaient sans doute pas été les
-seuls auteurs de la révolte victorieuse; mais ils y avaient joué un
-rôle considérable, et il était évident qu'avant peu, ils en
-recueilleraient le profit; c'était Narvaez, le chef militaire des
-christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulèvement, qui
-avait commandé la principale armée de l'insurrection et avait porté le
-coup mortel au régent en s'emparant de Madrid; quant à la reine
-Christine elle-même, chacun prévoyait qu'elle ne tarderait pas à être
-rappelée. La révolution de juillet 1843 était si évidemment favorable
-à la France, qu'en dépit des dénégations de M. Guizot, on fut partout
-persuadé, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait été
-secrètement préparée par les machinations du cabinet de Paris ou tout
-au moins par celles du roi Louis-Philippe[207].
-
-[Note 207: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 50.--BULWER,
-_Life of Palmerston_, t. III, p. 179.--_Mémoires de M. de Metternich_,
-t. VI, p. 684.]
-
-À Londres, le coup fut vivement ressenti. «J'ai dîné hier auprès de
-lord Aberdeen, écrivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il
-est visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois,
-car c'est un rude échec pour la politique Whig, que le cabinet tory a
-eu la faiblesse de faire sienne[208].» Le premier mouvement du
-ministre anglais fut de s'en prendre à nous de son désappointement et
-de récriminer sur le prétendu concours que nous aurions donné aux
-révoltés. Mais, dans cet esprit sensé, la mauvaise humeur ne pouvait
-être longtemps maîtresse, et il apparut bientôt que cette nouvelle
-preuve de l'instabilité des choses en Espagne lui faisait faire au
-contraire de salutaires réflexions sur les périls de la lutte
-d'influence où s'était obstinée la politique anglaise et sur les
-avantages de l'accord que M. Guizot lui avait proposé jusqu'alors avec
-si peu de succès. Sa conversion fut prompte et complète[209]. Dès le
-24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitté le sol
-espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa
-défaite, lord Cowley vint communiquer à M. Guizot une longue dépêche,
-datée du 21, dans laquelle, après quelques observations sur l'appui
-que les insurgés avaient, dit-on, trouvé en France, lord Aberdeen
-ajoutait: «On ne peut espérer que les passions qui ont si longtemps
-fait rage en Espagne se calment immédiatement; mais, si les
-gouvernements liés à l'Espagne par leur position, par des intérêts
-communs et d'anciennes alliances, spécialement les gouvernements de la
-Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient sérieusement et
-consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à maintenir un
-gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de temps la
-tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa
-Majesté propose donc que les gouvernements anglais et français
-unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles
-qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils
-prescrivent, l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid,
-d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prévaloir les
-bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard[210].»
-Le secrétaire d'État restait dans ces généralités et n'abordait pas
-la question du mariage, mais au même moment, ayant eu une explication
-sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre «qu'avec la
-chute du régent les prétentions du prince de Cobourg perdaient leur
-meilleur appui», et que cette candidature devait par suite être
-écartée[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dépêche
-anglaise, les idées qu'il avait lui-même exprimées si souvent. Il
-demeurait fidèle à ces idées, bien que le vent eût tourné en Espagne à
-notre avantage; dans sa pensée, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet
-de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hâta donc de
-répondre, le 10 août 1843, que «le gouvernement du Roi accueillait
-avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans
-les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais». Il
-ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que «lui-même, à
-diverses reprises et notamment avant les derniers événements, il avait
-proposé au cabinet anglais cette action commune». Enfin, ne voulant
-laisser place à aucune équivoque, il traita aussitôt le sujet du
-mariage. «Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se
-rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la
-plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine
-Isabelle.» Tout en protestant de son respect pour l'indépendance de la
-Reine, il exposa que «les puissances voisines, la France surtout,
-étaient grandement intéressées en cette affaire», et que «c'était un
-acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet
-intérêt évident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en
-conséquence». Puis il continua en ces termes: «C'est ce que nous avons
-fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications
-officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique
-et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que
-l'intérêt français commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses
-efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale
-qui la porte. En exprimant ainsi la pensée que les descendants de
-Philippe V doivent continuer à occuper le trône d'Espagne, le
-gouvernement du Roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou
-personnelle, car il a simplement demandé le maintien du _statu quo_ et
-des maximes qui président, depuis l'ouverture du dernier siècle, à
-l'équilibre européen. Le gouvernement du Roi sera empressé de se
-concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies
-d'une influence légitime et en gardant à l'indépendance de l'Espagne
-et de sa reine le plus scrupuleux respect, un résultat si juste en
-lui-même et si important au repos de l'Europe[212].» M. Guizot
-acceptait donc l'accord proposé, mais il en précisait les conditions,
-en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune
-façon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire,
-quelques jours plus tard, une démarche spontanée et imprévue de la
-reine d'Angleterre vint confirmer, avec éclat, le rapprochement des
-deux cours occidentales, et même lui donner un caractère plus solennel
-et plus général.
-
-[Note 208: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 141.]
-
-[Note 209: Cette idée d'un accord avec la France sur les affaires
-espagnoles s'était, du reste, déjà manifestée dans l'entourage de lord
-Aberdeen. En mars 1842, lord Wellington avait dit à un envoyé de M.
-Guizot: «Ils ont détruit, dans ce pays-là, tous les vieux moyens de
-gouvernement, et ils ne les ont remplacés par aucun autre; il faudrait
-que les deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, se
-concertassent pour la pacification de l'Espagne.» (_Mémoires de M.
-Guizot_, t. VIII, p. 117.)]
-
-[Note 210: _Ibid._, p. 143.]
-
-[Note 211: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 144.]
-
-[Note 212: Dépêche à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres, citée
-par M. Guizot, à la tribune de la Chambre des pairs, dans son discours
-du 20 janvier 1847.]
-
-
-IX
-
-Vers la fin d'août, en pleines vacances parlementaires, alors que
-Louis-Philippe avait pris, à Eu, ses quartiers d'été, que les princes
-ses fils étaient dispersés, que M. Guizot se reposait au Val-Richer,
-la nouvelle se répandit tout à coup, sans que rien y eût préparé les
-esprits, que la reine d'Angleterre se disposait à faire visite au roi
-des Français. La première impression fut une surprise mêlée
-d'incrédulité. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader
-que c'était un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une
-déception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti à être l'hôte
-du «roi des barricades»: les journaux en avaient plus d'une fois fait
-la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites à Berlin et à
-Vienne par le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Quand le roi de
-Prusse était allé à Londres en 1842, il avait refusé, malgré les
-ouvertures de notre ministre à Berlin, de traverser le sol français.
-Or voici que cette sorte d'interdit allait être levé. Et par qui? Par
-la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont
-aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri
-VIII et de François Ier, et qui, naguère, semblait conduire contre la
-France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait
-surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite
-se ferait à Eu, et que la Reine n'irait pas à Paris[213]? Si
-invraisemblable que parût tout d'abord la nouvelle, on n'en put
-longtemps douter. Car on apprit presque aussitôt que la Reine s'était
-embarquée, le 28 août, à Southampton, accompagnée du prince Albert et
-de lord Aberdeen, et qu'après avoir visité quelques ports anglais de
-la Manche, elle se dirigeait vers le Tréport.
-
-[Note 213: À Eu, lord Aberdeen dit à M. Guizot: «La Reine n'ira point
-à Paris; elle veut être venue pour voir le Roi et la famille royale,
-non pour s'amuser.» (_Mémoires du M. Guizot_, t. VI, p. 193.)]
-
-Ce voyage était le résultat de l'initiative propre,--les mécontents
-disaient du caprice,--de la jeune souveraine, alors âgée de
-vingt-quatre ans. Grâce aux mariages contractés entre les d'Orléans et
-les Cobourg qui lui tenaient à elle-même de si près[214], la reine
-Victoria était devenue l'alliée et l'amie de plusieurs membres de la
-famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse
-et estime pour la sainte reine des Belges, fille aînée de
-Louis-Philippe, elle s'était prise récemment d'un goût très vif pour
-sa soeur plus jeune, la brillante princesse Clémentine, qui venait
-d'épouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle
-connaissait aussi et avait fort apprécié les fils du Roi, qui tous,
-sauf le plus jeune, étaient venus à des époques diverses en
-Angleterre. De là, chez elle, une grande curiosité de visiter cette
-famille à son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si
-universellement vénérée, de causer avec un roi qu'on disait si habile,
-si spirituel, si plein d'expérience, et qui avait été autrefois l'ami
-de son propre père, le duc de Kent. «Je médite d'aller voir vos
-parents à Eu, avait-elle dit un jour à la princesse Clémentine;
-laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret.» Ce fut en juin
-1843 qu'elle parla pour la première fois de son projet à sir Robert
-Peel et à lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette
-fantaisie royale concordait précisément avec l'évolution que faisaient
-faire à leur politique le déclin et la chute dès lors probable
-d'Espartero. Aussi ne présentèrent-ils aucune objection. «Nous
-laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette
-voie-là», dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour éviter les
-questions et peut-être les critiques de l'opposition, que le plus
-grand secret serait gardé. Le duc de Wellington lui-même ne fut
-informé du projet que trois jours avant son exécution[215].
-
-[Note 214: Rappelons que la duchesse de Kent, mère de la Reine, et le
-prince Albert, son mari, étaient des Cobourg. D'autre part, trois
-enfants de Louis-Philippe, les princesses Louise et Clémentine et le
-duc de Nemours, avaient épousé des Cobourg.]
-
-[Note 215: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 196, 197.]
-
-À la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reçut avis de
-la visite projetée. Il ne restait que quelques jours pour s'y
-préparer. Le Roi veilla à tout avec entrain. «Je suis fort malheureux
-avec quatre invalides pour servir six pièces, écrivait-il le 26 août à
-M. Guizot; le maréchal en avait ordonné trente l'année dernière; j'ai
-dit au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela
-pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il
-n'y a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre
-embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en
-bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de
-l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits
-de Neuilly et chercher à Dieppe de la toile à voiles qu'on va
-goudronner pour les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc
-d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donné celui de
-charger la _smala_ d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle...
-Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous
-puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée; _but you
-will have to excuse the accommodation which will be very indifferent.
-Never mind_, tout ira très bien[216].»
-
-[Note 216: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 188, 189.]
-
-Le 2 septembre 1843, à cinq heures un quart du soir, le canon annonça
-que le yacht de la Reine était en vue. Le Roi et sa suite
-s'embarquèrent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer était
-belle, le ciel pur, la côte couverte de toute la population des
-environs. Six bâtiments français, gaiement pavoisés aux couleurs des
-deux nations, saluaient avec toutes leurs pièces d'artillerie. Les
-matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune
-reine regardait venir le canot du Roi. «À mesure qu'il approchait,
-dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agitée.
-Enfin il accosta. Le bon roi était debout et tellement impatient
-d'aborder, qu'on eut de la peine à l'en empêcher et à le faire
-attendre jusqu'à ce qu'il fût assez près. Il monta aussi vite que
-possible et m'embrassa tendrement. C'était un spectacle vraiment
-attendrissant, et je n'oublierai jamais l'émotion que cela m'a causée.
-Le Roi exprima, à plusieurs reprises, la joie qu'il éprouvait de me
-voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientôt on
-vit le spectacle nouveau des étendards de France et d'Angleterre
-flottant côte à côte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis
-qu'on les conduisait à terre sur le canot royal français. Le
-débarquement était magnifique à voir, embelli par une soirée
-délicieuse et éclairé du soleil couchant. Une foule de gens, tous si
-différents des nôtres, des troupes, différentes aussi de nos troupes,
-toute la cour et toutes les autorités étaient rassemblés sur le
-rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, où la Reine,
-accompagnée de ma chère Louise (la reine des Belges), me fit le plus
-tendre accueil; Hélène (la duchesse d'Orléans) en grand deuil,
-Françoise (la princesse de Joinville) et Madame Adélaïde étaient aussi
-là. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant:
-_Vive la Reine! Vive le Roi!_ me fit presque défaillir. Le Roi répéta
-de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il était
-attaché à mon père et à l'Angleterre[218].»
-
-[Note 217: Les extraits de ce journal, auquel je ferai plusieurs
-autres emprunts, ont été publiés par sir Théodore MARTIN, dans son
-ouvrage _The Life of H. R. H. the Prince Consort_. M. Craven a donné
-une traduction abrégée de cet ouvrage, sous ce titre: _Le Prince
-Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_.]
-
-[Note 218: À propos des acclamations des populations, M. Guizot
-faisait, dans une lettre écrite le lendemain, les réflexions
-suivantes: «Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et
-maritime. Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé
-deux ou trois fois et pillé je ne sais combien de fois. Mais on a dit,
-on a répété: La reine d'Angleterre fait une politesse à notre roi; il
-faut être bien poli avec elle. Cette idée s'est emparée du peuple et a
-surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont crié et ils
-crieront: _Vive la Reine!_ et ils applaudissent le _God save the
-Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur
-demander trop longtemps.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 191.)]
-
-Débarquée un samedi, la Reine resta à Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie
-de l'hospitalité qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses
-nouvelles pour sa jeune curiosité[219], jouissant de tous les
-divertissements si agréablement ordonnés qui remplissaient les
-journées ou les soirées. Son journal est plein des témoignages presque
-naïfs de sa joie. Dès le lendemain de son arrivée, elle écrit: «Il me
-semblait que c'était un rêve que je fusse à Eu et que mon château en
-Espagne favori fut réalisé; mais ce n'est pas un rêve; c'est une
-charmante réalité.» Le lundi, après une promenade et un divertissement
-champêtre: «C'était une délicieuse fête; je m'amuse beaucoup.» Le
-mercredi, à l'occasion d'un déjeuner improvisé en forêt: «C'était si
-joli, si gai, si champêtre, et la rapidité avec laquelle tout avait
-été arrangé était merveilleuse.» Dans les concerts qu'on lui donne,
-elle trouve que les artistes jouent «à merveille»; les comédies la
-font «mourir de rire». Ce qui lui plaît plus encore, c'est l'intimité
-où elle vit avec la famille royale. «Le Roi est gai, écrit-elle, sa
-conversation riche d'anecdotes»: et elle ajoute, le lendemain: «La
-gaieté et la vivacité du Roi me charment et m'amusent.» Elle ne tarit
-pas sur la «chère et excellente reine qu'on ne peut que vénérer et
-aimer»; elle se sent pour elle «une tendresse filiale». Ce n'est pas
-sans une respectueuse émotion qu'elle est admise à entrevoir les fonds
-douloureux de cette âme royale qui ne se console pas de la mort
-soudaine de son premier-né. «J'ai montré à la Reine, écrit-elle, les
-miniatures de Puss et de son frère (ses enfants) qu'elle a beaucoup
-admirés, et elle nous a dit si tendrement: _Que Dieu les bénisse et
-qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin!_ Alors j'ai dit que
-je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants à elle. À quoi elle a
-répondu: _Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents:
-mais souvent aussi ils donnent du chagrin._ En disant cela, elle
-baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: _Enfin ce
-que Dieu veut..._» Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce
-trait qui l'avait frappée: «La chère reine m'a dit en me faisant sa
-visite hier et en me parlant de ses enfants: _Je vous les recommande,
-Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus.
-Protégez-les, ce sont des amis de coeur._» Le «profond deuil» de la
-duchesse d'Orléans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: «La chère
-Hélène, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup
-de courage et de force de caractère. Elle m'a parlé, les larmes aux
-yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur.
-Pauvre excellente Hélène!» Puis, c'est la reine des Belges: «Chère
-angélique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous
-demandant ce que nous désirons, ce que nous aimons.» Les princes ne
-lui plaisent pas moins: «Ces jeunes gens sont si gais», dit-elle,
-particulièrement «Joinville, si aimable et notre grand favori». «Ils
-sont tous si empressés et si agréables, écrit-elle encore; cela
-réjouit le coeur: je suis à l'aise avec eux comme si j'étais de la
-famille.» Et elle répète, le lendemain: «Je me sens si gaie et si
-heureuse avec ces chères gens!»
-
-[Note 219: À propos de la visite faite à la chapelle du château, la
-Reine écrit sur son journal: «C'est la première chapelle catholique
-que j'aie vue.»]
-
-Au milieu de ces fêtes et de ces épanchements de royale amitié, la
-politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que
-les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la portée de la
-démarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en
-faire sortir le rapprochement des deux gouvernements. À peine
-débarqué, lord Aberdeen dit à M. Guizot ces paroles très
-significatives: «Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assuré de
-notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les
-questions; nous causerons à fond de toutes.» Dès le lendemain, il
-avait avec le roi Louis-Philippe un long tête-à-tête. S'en expliquant
-aussitôt après avec M. Guizot, il se déclara «content des vues et des
-intentions politiques que le Roi lui avait développées, spécialement
-sur la question d'Espagne, frappé de l'abondance de ses idées et de
-ses souvenirs, de la rectitude et de la liberté de son jugement, de la
-vivacité naturelle et gaie de son langage». Mais c'était surtout entre
-les ministres que les questions devaient être serrées de près. Ils ne
-se contentèrent pas des entretiens un peu à bâtons rompus qu'ils
-pouvaient placer au milieu des excursions ou des réunions générales.
-Un jour, ils demandèrent la permission de ne pas prendre part à la
-promenade royale et passèrent deux heures à arpenter seuls le parc,
-s'entretenant de toutes choses. «Entretien singulièrement libre et
-franc des deux parts, a rapporté M. Guizot, et auquel nous prenions
-visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à
-l'amitié.» Pas un sujet qui ne fût abordé. On parla du traité de
-commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grèce, surtout du droit de
-visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord
-Aberdeen, étaient l'un «le plus gros embarras», l'autre «la plus
-grande affaire» du moment.
-
-[Note 220: Pour l'exposé des conversations politiques qui ont eu lieu
-à Eu, pendant la visite de la reine d'Angleterre, je me suis
-principalement attaché au témoignage de l'un des interlocuteurs, aux
-_Mémoires de M. Guizot_ (t. VI, p. 191 et suiv., et t. VIII, p. 144).
-Les citations qui seront faites sans indication de source spéciale
-sont empruntées à ces Mémoires.]
-
-En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore
-le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha à faire
-comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient à ouvrir
-prochainement une négociation pour la revision des conventions de
-1831. De son côté, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre
-français à quel point les préventions étaient excitées en Angleterre.
-«Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas
-traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition
-de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous
-inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de
-le faire approuver. Sur ces deux choses-là, il y a de l'impossible en
-Angleterre et beaucoup de ménagements à garder. «Et comme M. Guizot
-lui demandait quelle était, dans la Chambre des communes, la force du
-parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur ces questions-là»,
-répondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue
-à la négociation qu'on lui annonçait. C'était précisément la qualité
-propre de cet esprit équitable, qualité plus rare qu'on ne le croit,
-de tenir compte des difficultés sous l'empire desquelles se trouvaient
-ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris
-que les Chambres françaises ne désarmeraient pas avant d'avoir obtenu
-l'abolition du droit de visite, et «qu'il y avait là, entre les deux
-pays, une question à laquelle il fallait trouver une solution, un
-péril qu'il fallait faire cesser».
-
-Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeuré jusque-là soupçonneux
-en dépit de nos déclarations antérieures, fut tout d'abord frappé et
-charmé de l'insistance et de la netteté avec lesquelles, dans
-l'intimité du tête-à-tête, le Roi et son ministre affirmèrent leur
-résolution de ne pas aspirer et même de se refuser à l'union d'un
-prince français avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pensée de
-notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie
-qui était l'exclusion de tout candidat étranger à la famille de
-Bourbon. Obtint-on, à Eu, que le cabinet britannique adhérât enfin à
-cette exclusion? La question est délicate et importante: elle est un
-des éléments du grave procès qui se plaidera, quelques années plus
-tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant à l'autre
-d'avoir manqué à sa parole[221]. La vérité est que, non par
-arrière-pensée de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre
-plus difficile un accord très désiré des deux parts, les
-interlocuteurs évitèrent de pousser les choses trop à fond, et qu'à
-bonne intention, on laissa, dès l'origine de cette affaire, régner un
-certain vague qui n'était pas sans danger pour l'avenir. Du côté de la
-France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnaître le
-droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dénié, et de répudier
-nommément la candidature du prince de Cobourg. Du côté de
-l'Angleterre, la réserve une fois faite du principe et le ménagement
-gardé sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous
-laissa croire qu'on s'engageait à seconder en fait nos efforts en
-faveur des prétendants de la maison de Bourbon et à décourager tous
-autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de
-l'accord conclu[222], et la conduite ultérieure de lord Aberdeen
-indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces
-engagements[223]. Seulement, tout en étant personnellement résolu à
-les tenir avec sa loyauté ordinaire, le secrétaire d'État, par souci
-des préventions du public anglais et par égard pour les préférences de
-sa cour, paraît avoir hésité à les faire connaître clairement et
-complètement autour de lui, mettant volontiers en lumière la réserve
-qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne,
-et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait
-promis aux candidats désirés par la France[224]. Du reste, fallût-il
-admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le
-gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,--et ce
-fait paraît décisif,--c'est que la renonciation du gouvernement du roi
-Louis-Philippe au mariage français était conditionnelle; elle
-supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis à la
-main de la Reine. Lord Aberdeen en était formellement averti.
-«L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la
-résurrection du duc d'Aumale[225].»
-
-[Note 221: Les historiens anglais ont naturellement cherché à établir
-que leur gouvernement ne s'était nullement engagé à repousser la
-candidature du prince de Cobourg. Telle est notamment la thèse de M.
-BULWER (_Life of Palmerston_) et de sir Théodore MARTIN (_Life of H.
-R. H. the Prince Consort_). Le baron de Stockmar présente les faits de
-même dans ses _Mémoires_.]
-
-[Note 222: M. Guizot, revenant sur ces événements, le 20 janvier 1847,
-à la tribune de la Chambre des pairs, a raconté ainsi, sans être
-contredit par lord Aberdeen, ce qui s'était passé à Eu, en 1843, au
-sujet du mariage espagnol: «Cette question devint, entre lord Aberdeen
-et moi, l'objet de plusieurs conversations: il fut convenu, non pas
-que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les
-descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trône
-d'Espagne, mais qu'en fait, en pratique, les conseils de l'Angleterre
-seraient donnés dans ce sens, que tout autre candidat serait
-découragé, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait.» Et
-l'orateur citait, à l'appui de son récit, la dépêche par laquelle, le
-21 septembre 1843, il mandait à M. de Flahault, son ambassadeur à
-Vienne, le résultat des conversations qui venaient d'avoir lieu,
-quelques semaines auparavant: «...Lord Aberdeen accepte les
-descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au
-trône de la reine Isabelle. Il ne proclamera pas le principe hautement
-et absolument comme nous. Il l'adopte en fait, et se conduira en
-conséquence. Aucune exclusion n'est formellement prononcée. Nous
-n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas
-formellement les fils du Roi. Mais il est entendu que nous ne voulons
-ni l'une ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivions ni
-l'une ni l'autre, que nous travaillerons, au contraire, à empêcher que
-l'une ou l'autre soit proposée par l'Espagne, et que si l'une des deux
-propositions était faite, l'autre reprendrait à l'instant sa
-liberté... Cela convenu, lord Aberdeen s'engage à appuyer, de concert
-avec nous, celui des descendants de Philippe V qui aura en Espagne le
-plus de chance de succès, sous ces deux réserves, qui sont
-parfaitement notre avis aussi à nous: 1º que l'indépendance de
-l'Espagne et de la Reine sera respectée; 2º que l'Angleterre ne
-prendra aucune initiative et se bornera à marcher avec nous, en
-appuyant de son influence notre résolution commune.»]
-
-[Note 223: Notre assertion n'est nullement contredite par ce fait que
-lord Aberdeen a affirmé plus tard avoir «toujours protesté contre la
-prétention d'imposer comme mari à la Reine et à son peuple un prince
-pris expressément dans telle ou telle famille». (Lettre à M. Guizot,
-du 14 septembre 1846, publiée dans la _Revue rétrospective_.) C'était
-là la réserve de principe. Mais dans cette même lettre, lord Aberdeen
-se faisait honneur de n'avoir jamais rien fait pour la candidature
-Cobourg, d'en avoir, au contraire, détourné la Reine et le prince
-Albert, d'avoir désavoué ceux de ses agents qui s'étaient laissé
-compromettre dans ce sens, et d'avoir exprimé l'avis que le mariage
-avec un Bourbon était le plus convenable. Voilà l'exécution de
-l'engagement de fait.]
-
-[Note 224: C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment le
-prince Albert écrivait, le 10 septembre 1843, en revenant d'Eu, à son
-confident, le baron de Stockmar: «Il ne s'est rien passé de politique,
-excepté la déclaration de Louis-Philippe à Aberdeen qu'il ne donnerait
-pas son fils à l'Espagne, même si on le lui demandait, et la réponse
-d'Aberdeen qu'excepté un de ses fils, tout aspirant que l'Espagne
-choisirait serait accepté par l'Angleterre.» (_Le Prince Albert_, t.
-I, p. 98.)--Évidemment, si le mari de la reine Victoria avait été tenu
-au courant des longues conversations échangées entre les deux
-ministres anglais et français, il n'eût pu écrire qu'il «ne s'était
-rien passé de politique», et il n'eût pas tout réduit à un abandon de
-la candidature française sans aucune contre-partie. Il est donc
-probable que lord Aberdeen, qui n'aimait pas à contredire et à
-contrister les gens, n'avait pas été empressé de faire savoir au
-prince consort à quel point il avait sacrifié, en fait, les chances
-matrimoniales de son cousin.]
-
-[Note 225: Ce propos si significatif était rapporté, quelques jours
-après avoir été tenu, dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de
-Flahault. (Discours précité du 20 janvier 1847.)]
-
-Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le préciser, le résultat de ces
-longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot
-s'en félicitait, et c'est ce qui lui faisait écrire un peu plus tard à
-M. de Barante: «La surface du voyage d'Eu a été très bonne. Le fond
-est encore meilleur[226].» Du reste, ce qui valait peut-être mieux que
-l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'était le caractère
-tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appelés à
-diriger la politique étrangère de la France et de l'Angleterre. Tandis
-que l'intimité s'établissait entre leurs cours, ils devenaient
-personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les
-protestations de leurs dépêches n'eussent jamais parvenu à faire, la
-liberté et la cordialité de leur tête-à-tête sous les ombrages du parc
-d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont été, sinon
-entièrement dissipés, du moins fort atténués, les méfiances et les
-ombrages dont une rivalité séculaire avait fait en quelque sorte la
-tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des
-interlocuteurs a été à la fois surpris et touché de rencontrer chez
-l'autre tant de sincère bon vouloir, de modération impartiale et
-conciliante, de largeur et d'équité d'esprit. Cette amitié n'était pas
-un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu'à la
-fin, résistant aux plus délicates complications, permettant de les
-résoudre et, par là même, aidant singulièrement à la paix du monde. Il
-faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour
-perdre le fruit du rapprochement inauguré ainsi en 1843, et pour voir
-renaître, entre les deux puissances occidentales, les vieilles
-suspicions et les vieilles animosités.
-
-[Note 226: Lettre du 2 novembre 1843. (_Documents inédits._)]
-
-Après cinq jours de réunion, il fallut bien se séparer. «À six heures
-moins un quart,--écrit la reine Victoria sur son journal, à la date du
-jeudi 7 septembre,--nous nous sommes levés, le coeur gros, en pensant
-que nous devions quitter cette chère et aimable famille... J'étais si
-triste de m'en aller!» Puis, après avoir raconté son embarquement:
-«Enfin le mauvais moment est arrivé, et nous avons été obligés de
-prendre congé les uns des autres avec le plus grand regret... Nous
-nous sommes placés de manière à les voir passer sur un petit bateau à
-vapeur à bord duquel ils sont tous montés. Le Roi a agité sa main et
-nous a crié encore: Adieu! Adieu[227]!» Le prince Albert, d'un
-tempérament plus froid, moins disposé à s'attendrir, surtout quand il
-s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression
-favorable de sa visite à Eu, et, à peine de retour en Angleterre, le
-10 septembre, il écrivait à son confident Stockmar: «Notre expédition
-s'est passée à merveille. Le ciel nous a favorisés d'un temps
-magnifique, et rien n'est arrivé qui pût nous causer le moindre
-désagrément... Le vieux roi était dans l'enchantement, et toute la
-famille nous a reçus avec une cordialité, je puis même dire avec une
-affection vraiment touchante. Victoria a été frappée de la nouveauté
-de la scène, et elle est tout à fait triste que ce soit fini.
-Joinville nous a accompagnés à notre retour et est resté ici deux
-nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues
-sont particulièrement saines. Il est droit, honorable, bien doué et
-aimable, mais très sourd. Tous les Français se sont montrés satisfaits
-et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par
-l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement
-satisfait... Lord Brougham m'a écrit hier pour féliciter Victoria et
-moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce
-qu'il peut y avoir, dans cette sage démarche, de propre à faire naître
-de bons sentiments entre les deux nations. Je crois même qu'il en sera
-ainsi. Aberdeen a été parfaitement satisfait de tous et s'est fait
-aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize
-ans, elle a été mise au ban de l'Europe; aussi apprécie-t-elle
-vivement cette royale visite. Le Roi m'a répété cela à plusieurs
-reprises...[228].»
-
-[Note 227: _Le Prince Albert_, t. I, p. 96 et 97.]
-
-[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 97 et 98.]
-
-Louis-Philippe, en effet, était pleinement heureux. Il n'avait pas eu
-d'aussi bons jours depuis les fêtes du mariage du duc d'Orléans. «Tout
-ce que je vous dirai, écrivait-il au maréchal Soult après le départ de
-la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une idée exacte de sa
-grâce, de son aménité et de l'affection qu'elle nous a témoignée, à la
-Reine, à ma soeur, à moi et à tous les miens[229].» Les intérêts de
-son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir été également
-bien servis. Cet éclatant témoignage des dispositions du gouvernement
-anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en même temps
-qu'elle donnait à cette politique meilleure figure, lui ôtait ce je ne
-sais quoi d'un peu modeste et humilié que prétendait lui reprocher
-l'opposition. La courtoisie déférente avec laquelle avait été traitée
-la royauté de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du
-public français que des cours étrangères. Le Roi constatait ces
-résultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la
-récompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait
-la joie et le triomphe de son souverain. Avant même que les hôtes
-royaux eussent quitté le château d'Eu, il écrivait à un de ses amis:
-«Je pense beaucoup à ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon
-intérêt, l'intérêt de mon nom et de mon avenir, je désirerais, je
-saisirais un prétexte pour me retirer des affaires et me tenir à
-l'écart. J'y suis entré, il y a trois ans, pour empêcher la guerre
-entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empêché la guerre. J'ai
-fait plus: au bout de trois ans, à travers des incidents et des
-obstacles de tout genre, j'ai rétabli, entre les deux pays, la bonne
-intelligence et l'accord. La plus brillante démonstration de ce
-résultat est donnée en ce moment à l'Europe. Je ne ressemble pas à
-Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais de France; j'ai assuré la paix
-entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour
-moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi à Reims. Je
-devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le
-ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme elle[230].»
-
-[Note 229: Lettre du 10 septembre 1843. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 230: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 195, 196.]
-
-Le public en France n'était sans doute pas monté au même diapason que
-M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui
-faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression
-était vive; elle s'était traduite d'abord en surprise, ensuite en
-curiosité très occupée de tous les détails de la réception. Vainement
-les journaux de gauche tâchaient-ils de réveiller les ressentiments
-contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon
-des droits de la France l'honneur qui lui était fait; le sentiment
-dominant était la satisfaction. «L'effet sera immense, mandait de
-Paris M. Duchâtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le
-croire au premier abord.» On s'était demandé un moment si la Reine ne
-viendrait pas à Paris. «La réception y aurait été très belle, écrivait
-encore M. Duchâtel. J'étais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes
-mes informations sont très favorables. Le général Jacqueminot trouve
-la garde nationale très animée dans le bon sens[231].» En somme, la
-nation était flattée, dans son amour-propre, de la politesse qui
-venait d'être faite à son souverain et dont elle prenait justement sa
-part.
-
-[Note 231: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 196.]
-
-À l'étranger, au contraire, partout où l'on n'aimait pas la France de
-Juillet, le dépit fut grand. Dès la première nouvelle des intentions
-de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances
-continentales à Paris et à Londres avaient laissé voir leur mauvaise
-humeur[232]. «Un roi n'eût pas fait cela, disait tel d'entre eux;
-c'est une fantaisie de petite fille.» En même temps, le comte Bresson
-écrivait de Berlin à M. Guizot: «Il y a longtemps que je n'ai reçu une
-aussi agréable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel
-prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne
-lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation
-essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habité, respiré,
-pendant longues années, au milieu de tant d'étroites préventions, de
-passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprécier le
-service que vous avez rendu et pour savoir combien vous déjouez de
-calculs, combien de triomphes vous changez en mécomptes, et tout ce
-que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233].» Quelques
-jours plus tard, la visite faite, le même comte Bresson, qui avait pu
-saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse,
-mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage à Berlin, mandait
-encore à M. Guizot: «C'est un immense mécompte pour le Czar et pour
-tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministère tory, cet
-événement n'était pas même entré dans les prévisions: on se croyait
-assuré du concert à quatre en toutes circonstances analogues à celles
-du 15 juillet. On voit qu'à l'instar de l'Angleterre, il faudra
-compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a
-guère été plus charmé que son beau-frère... Indubitablement il est
-froissé que la Reine l'ait relégué dans l'arrière-plan, lui, le
-parrain du prince de Galles et qui avait droit à la première des
-visites[234].» Ce dernier grief était un des plus vivement ressentis
-en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment
-Frédéric-Guillaume IV s'était rendu, l'année précédente, à Londres,
-pour le baptême du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir
-si mal récompensé de son empressement. À Vienne, la mortification
-n'était pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considérait pas
-moins avec déplaisir l'intimité des deux puissances occidentales[235].
-L'événement lui paraissait surtout avantageux pour la France: «Ce qui
-est évident, écrivait-il au comte Apponyi, c'est que, à Eu, lord
-Aberdeen s'est laissé enjôler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe
-et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236].»
-
-[Note 232: «Les ambassadeurs du Nord ont montré de la mauvaise humeur,
-écrivait le prince Albert à Stockmar, ce qui est peu judicieux...
-L'empereur de Russie en sera impatienté, mais cela nous est égal.»
-(_Le Prince Albert_, t. I, p. 98.)]
-
-[Note 233: Lettre du 31 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p.
-196, 197.)]
-
-[Note 234: Lettre du 22 septembre 1843. (_Documents inédits._)--À la
-même époque, la duchesse de Dino écrivait à M. de Barante: «On ne dit
-pas Nicolas de trop belle humeur, et ce qui se passe à Eu lui déplaît
-mortellement. Je pense que tous nos petits princes allemands, qui
-craignent de se crotter en passant le Rhin, vont peu à peu le sauter à
-pieds joints.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 235: Dépêches de M. de Flahault du 11 et du 20 septembre 1843.
-(_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 197, 198.)]
-
-[Note 236: Lettre du 12 octobre 1843. (_Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VI, p. 690.)]
-
-Ainsi, qu'on regardât au delà ou en deçà des frontières, qu'on
-s'attachât à l'apparence ou à la réalité, l'entrevue d'Eu était un
-fait heureux pour la politique française. Ce succès diplomatique,
-s'ajoutant au succès parlementaire qui avait marqué la fin de la
-session de 1843, particulièrement au vote des fonds secrets, faisait
-une bonne situation au ministère du 29 octobre. Il ne restait plus
-rien de l'ébranlement produit par le résultat équivoque des élections
-de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru
-douteuse, était gagnée, et le cabinet terminait, dans une sécurité
-qu'il n'avait pas encore connue, sa troisième année d'existence. Une
-durée de trois ans! Cela seul n'était-il pas un progrès inespéré? Les
-esprits réfléchis en étaient frappés. «Je vois avec plaisir, écrivait
-alors la duchesse de Dino à un de ses amis, que votre opinion est très
-favorable à la situation du ministère Guizot. Tout ce qui assure de la
-durée à quelque chose ou à quelqu'un est inappréciable en France... Il
-semble que la mauvaise veine soit épuisée et que la mort de ce pauvre
-duc d'Orléans ait été la clôture des mauvais jours[237].» Cette
-stabilité si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le
-développement des affaires; la prospérité était grande. Il ne faudrait
-pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministère
-eût acquis une vraie popularité, et que l'opinion fût disposée à lui
-témoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans
-une lettre qu'il adressait à M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de
-Barante notait assez exactement l'état des esprits: «Vous devez être
-content, disait-il au ministre, car il me paraît que le pays l'est
-aussi. Sans doute son bien-être ne lui donne ni conviction, ni
-affection, ni reconnaissance; il est même en garde contre de tels
-sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son
-repos[238].»
-
-[Note 237: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 238: _Documents inédits._]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
-
-(Septembre 1843-février 1844.)
-
- I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. Les
- voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
- gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas recevoir
- le prétendant. Les démonstrations de Belgrave square. Leur effet
- sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons
- rapports des deux cabinets.--II. Le discours du trône en France
- proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la
- Chambre des députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait
- depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la
- Chambre.--III. Débats du parlement anglais. Discours de sir
- Robert Peel.--IV. La dotation du duc de Nemours. Une
- manifestation des bureaux empêche la présentation du projet
- désiré par le Roi. Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais
- effet produit.--V. L'incident de Belgrave square devant les
- Chambres. Le projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes.
- Premier débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
- mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage de
- M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence inouïe.
- Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits par le Roi à
- M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que devait avoir pour la
- monarchie de Juillet l'affaire de la «flétrissure».
-
-
-I
-
-Aussitôt après la visite faite à Eu, en septembre 1843, par la reine
-Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliquèrent, avec une
-bonne volonté et une bonne foi égales, à pratiquer leur nouvelle
-politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'étant rendu
-dans sa terre de Haddo, en Écosse, pour y prendre un peu de repos,
-invita à l'y suivre notre chargé d'affaires qui était en ce moment le
-comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vécurent à Haddo sur un
-pied d'intimité confiante et affectueuse. «Le repas du matin terminé,
-a raconté M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son
-cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du _Foreign office_
-nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que
-les intérêts du service le permettaient; nous causions de tout à coeur
-ouvert.» Puis, à d'autres moments, le soir principalement, c'étaient
-de longues conversations où le secrétaire d'État devisait librement
-des choses et des hommes de la politique. Tantôt, il réveillait ses
-souvenirs sur les luttes du commencement du siècle, sur Napoléon, sur
-Talleyrand qu'il jugeait sévèrement, sur les autres personnages de
-cette tragique époque. Tantôt, revenant au temps présent, «il parlait
-volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intégrité du
-duc de Broglie; de la reine Marie-Amélie, _that angel on earth_, à
-laquelle il avait voué un culte tout particulier, _la seule personne
-de notre siècle_, disait-il, _contre laquelle le souffle de la
-calomnie n'a jamais osé s'élever_; de la noble lutte que soutenaient
-le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intérêts les plus chers de
-l'humanité»; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de
-cette lutte: les destinées futures de notre pays l'inquiétaient. Le
-sujet le plus fréquent des entretiens était naturellement la situation
-respective de la France et de l'Angleterre. C'est même en cette
-circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reçu, pour
-la première fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire
-diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amené à communiquer à
-notre chargé d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il
-adressait à son frère sir Robert Gordon, ambassadeur à Vienne; dans
-cette lettre, pour caractériser les relations qu'il désirait désormais
-entretenir avec le gouvernement français, il se servait de cette
-expression: «_A cordial good understanding_, une cordiale bonne
-entente.»
-
-[Note 239: Notice de M. le comte de Jarnac sur lord Aberdeen.]
-
-Bien que dégagé des préjugés surannés et supérieur aux mesquines
-jalousies, lord Aberdeen restait non seulement très anglais, mais aussi
-très tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa façon de concevoir
-l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors
-que les whigs étaient au pouvoir, cette entente avait été plus ou moins
-une alliance libérale destinée à tenir tête, en Europe, aux cabinets
-réactionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait
-avoir un caractère conservateur et surtout pacifique. C'était parce que
-le gouvernement du roi Louis-Philippe résistait, en France, à l'esprit
-révolutionnaire et belliqueux, c'était pour le seconder dans cette
-résistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher
-de lui. Tout en effectuant très loyalement ce rapprochement, il
-n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait
-été la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir nécessaire,
-au cas, nullement impossible, où la France tenterait de détruire
-l'oeuvre de 1815. Il demeurait très attaché à cette oeuvre à laquelle il
-avait pris personnellement une grande part; l'état européen, créé à
-cette date, lui paraissait la condition de la sécurité de la
-Grande-Bretagne qui se trouvait sans armée en face de la France toujours
-occupée à développer ses forces militaires. «L'alternative pour nous,
-disait-il à M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constituée dans
-notre intérêt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre
-grandeur, notre indépendance, notre sécurité même sont à ce prix.» Aussi
-ne cachait-il pas au chargé d'affaires français qu'il ferait cause
-commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traités de
-1815: «Souvenez-vous,--lui disait-il un jour où la conversation avait
-porté sur l'Autriche,--souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs
-l'intimité de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Français, je
-suis Autrichien.» Sous l'empire du même sentiment, il s'appliquait à
-calmer les mécontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqués à Vienne
-et à Berlin. «Dans ce rapprochement, disait-il à M. de Bunsen, ministre
-de Prusse à Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la
-bonne harmonie ne peuvent que gagner à ce que les relations des grandes
-cours avec celle de France redeviennent entièrement ce qu'elles étaient
-de 1815 à 1830[240].» Il ne manquait pas une occasion de rappeler au
-diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la
-France, était d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications
-ne suffisaient pas, il est vrai, à dissiper la mauvaise humeur des
-cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne
-parlait pas sans colère de la «monstrueuse jonction» de la France et de
-l'Angleterre, et de la «stupidité» avec laquelle le cabinet de Londres
-se laissait jouer par celui de Paris[242].
-
-[Note 240: Cité dans une lettre du comte Bresson à M. Guizot, en date
-du 29 septembre 1843. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 241: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p.
-583.]
-
-[Note 242: La seule consolation que M. de Metternich trouvait au
-spectacle de cette «monstrueuse jonction», était l'espoir qu'elle ne
-durerait pas. «On a pris à Paris et à Londres, écrivait-il au comte
-Apponyi le 26 janvier 1844, l'habitude d'une politique de
-sous-entendus; à Paris, c'est la finesse qui doit remplacer le fond
-qui manque en toutes choses; à Londres, on est franchement stupide.
-Or, comme la stupidité a aussi son réveil, c'est de Londres que
-viendront les premières causes de tension. La finesse, étant toujours
-éveillée, n'est pas soumise aux mêmes lois; elle va aussi longtemps
-que le permet la force des choses.» (_Mémoires de M. de Metternich_,
-t. VII, p. 19 et 20.)]
-
-Le soin avec lequel lord Aberdeen tâchait de prévenir tout
-refroidissement entre la Grande-Bretagne et les cours du continent,
-n'impliquait pas de sa part double jeu. C'était seulement une
-précaution qui lui paraissait imposée par les incertitudes de
-l'avenir. Pour le moment et tant qu'à Paris on demeurait conservateur
-et pacifique, il s'appliquait, «sans briser les autres alliances qui
-lui tenaient lieu d'armements», à entretenir avec notre gouvernement
-des relations vraiment intimes. «Pour la France, a rapporté M. de
-Jarnac, étaient au fond la grande considération, les grands égards,
-les grandes prévenances. En tout, depuis l'action commune sur les plus
-importantes questions jusqu'au plus intime détail de l'étiquette et du
-cérémonial, pour elle était le pas, pour elle le premier rang[243].»
-En Grèce et en Espagne, sur les deux théâtres où l'antagonisme était
-naguère le plus aigu, des efforts sincères étaient tentés pour faire
-entrer la cordiale entente dans la pratique; sans doute, les
-instructions conciliantes envoyées de Londres n'avaient pas, du
-premier coup, raison des habitudes contraires prises par les agents
-anglais résidant à Madrid et à Athènes. Mais du moins, la direction
-était loyalement donnée. Cela suffisait pour que M. Guizot pût écrire,
-le 2 novembre 1843: «L'Espagne et la Grèce sont en bon train[244].»
-Et, quelques semaines plus tard, le 9 décembre, notre ambassadeur à
-Londres, M. de Sainte-Aulaire, formulait ainsi son appréciation:
-«Quant à la politique générale, la situation me paraît bonne. En
-Grèce, nous irons avec l'Angleterre. En Espagne, les vieilles
-méfiances sont amorties[245].»
-
-[Note 243: _Notice sur lord Aberdeen._]
-
-[Note 244: _Documents inédits._]
-
-[Note 245: _Ibid._--J'aurai occasion d'exposer plus tard les affaires
-de Grèce et de continuer le récit de celles d'Espagne. Voir plus loin
-dans ce même volume le ch. VII.]
-
-Ce n'était pas seulement dans ces affaires en quelque sorte normales
-et permanentes, c'était aussi dans les incidents imprévus et passagers
-que les bonnes dispositions du cabinet britannique avaient occasion de
-se manifester. Précisément à cette époque, le voyage du duc de
-Bordeaux à Londres fit naître un de ces incidents. Tant que Charles X
-avait vécu, conservant, en dépit de l'abdication de Rambouillet, le
-gouvernement de sa famille, sa préoccupation avait été d'empêcher que
-son petit-fils ne tombât aux mains des agités du parti royaliste[246].
-Après sa mort (6 novembre 1836), le duc d'Angoulême, devenu Louis XIX
-pour son entourage et le comte de Marnes pour le dehors, n'était
-porté, ni par son âge ni surtout par son caractère, à rien changer aux
-traditions établies par son père, et la petite cour exilée de Goritz
-demeura à la fois aussi respectable et aussi morte que par le passé.
-Pendant ce temps, le duc de Bordeaux grandissait; l'enfant devenait
-jeune homme, et, bien que son éducation eût été entièrement dirigée
-selon les vues de Charles X, il sentait le besoin de sortir de cette
-retraite immobile et muette; il aspirait à voir la terre des vivants
-et à s'y montrer. De là, son voyage à Rome, accompli en octobre 1839,
-comme une sorte de coup de tête, à l'insu de ses parents, avec la
-seule complicité du duc de Lévis et en trompant par un déguisement la
-surveillance de la police autrichienne. Il avait alors dix-neuf ans.
-Le Pape, surpris, gêné, ne put pas cependant ne pas lui faire bon
-accueil, et le jeune prince passa tout l'hiver à Rome, fort répandu
-dans les salons de l'aristocratie. Mis en goût par ce premier acte
-d'émancipation, il songeait dès lors à visiter Berlin et Londres; mais
-la crise de 1840 l'empêcha de donner immédiatement suite à son projet:
-plus tard, survinrent d'autres obstacles, notamment la longue
-immobilité à laquelle le condamna une grave chute de cheval, faite en
-juillet 1841. Ce fut seulement à la fin de 1842 qu'il recommença ses
-pérégrinations, en se rendant à Dresde. Le voyage en Prusse et en
-Angleterre était annoncé pour l'année suivante.
-
-[Note 246: Voir plus haut, t. III, ch. III, § V.]
-
-Ces déplacements ne laissaient pas que de causer quelque émoi aux
-Tuileries. Ce que Louis-Philippe savait des sentiments de la plupart
-des cours européennes lui faisait craindre que la présence du duc de
-Bordeaux auprès de ces cours n'amenât quelque incident déplaisant pour
-la monarchie de 1830. Il ne se sentait plus d'humeur à supporter
-patiemment les mortifications qu'au début, nouveau venu au milieu des
-vieilles royautés, il avait cru plus sage de ne pas remarquer; d'autre
-part, il désirait vivement ne pas se créer d'affaires, surtout pour un
-tel sujet; il comprenait qu'une surveillance trop tracassière ne
-serait pas digne, et il ne voulait pas se faire accuser d'ajouter de
-petits déplaisirs à une si grande infortune. Les instructions envoyées
-à nos agents, sur ce sujet délicat, furent donc pondérées avec
-soin[247]. Que le duc de Bordeaux se rendît dans les diverses
-capitales, qu'il y fût reçu par les souverains, le gouvernement
-français n'y trouvait pas à redire, pourvu que ce fût à titre privé,
-sans caractère politique, et que le séjour ne dépassât pas la durée
-d'une visite de passage. Mais il avertissait les autres cours que ses
-représentants diplomatiques ne pourraient continuer à résider là où
-ces conditions n'auraient pas été observées. À Dresde, en décembre
-1842, et l'année suivante en Prusse, bien que, dans ce dernier pays,
-le prince fût l'hôte du roi Frédéric-Guillaume à Sans-Souci, notre
-cabinet ne jugea pas que les limites fixées par lui eussent été
-dépassées; il se montra même fort satisfait de la déclaration
-spontanément faite par le gouvernement de Berlin, que «la visite
-aurait été déclinée, si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre,
-et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été
-regardé comme un prétendant[248]».
-
-[Note 247: Instructions envoyées à Vienne, à Dresde, à Berlin,
-décembre 1842 à septembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p.
-46 à 53.)]
-
-[Note 248: Cette déclaration se trouvait dans une lettre que le roi de
-Prusse avait fait écrire par M. de Humboldt à M. Guizot, le 23
-septembre 1843, pour le rassurer sur les conditions dans lesquelles
-s'était accomplie la visite. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII.)]
-
-Le voyage à Londres, qui devait suivre celui de Berlin et qui était
-annoncé pour le mois de novembre 1843, inquiétait davantage le cabinet
-de Paris. Le théâtre était plus proche, plus en vue, et l'on savait
-que les légitimistes allaient saisir cette occasion pour faire une
-grande manifestation de parti. Ajoutons qu'après l'entrevue d'Eu, la
-cour de France croyait pouvoir obtenir de celle d'Angleterre ce
-qu'elle eût peut-être hésité à demander aux cours d'outre-Rhin. Lord
-Aberdeen prit les devants avec une cordialité parfaite: «La Reine,
-dit-il à notre chargé d'affaires, désire ne point voir le prince, et,
-quant à moi, je prendrais la responsabilité de lui conseiller de
-refuser sa visite, si, par un motif quelconque, vous m'en exprimiez le
-désir au nom du gouvernement français. La question est entre vos
-mains, et vous connaissez assez ce que sont les dispositions de cette
-cour, pour n'éprouver aucun scrupule à faire connaître vos voeux.
-Maintenant, je vous dirai que, livré à moi-même, et si l'on était
-indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la Reine reçût
-le jeune prince. Cette réception serait évidemment tout à fait
-particulière (_strictly private_), une simple présentation sans dîner,
-etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je
-déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour[249].»
-Évidemment, le secrétaire d'État était préoccupé du mauvais effet que
-ferait, dans l'aristocratie tory, le refus de recevoir la visite; et
-cependant, pour témoigner de son désir d'être agréable au gouvernement
-français, il se montrait prêt à affronter ces mécontentements de
-salons, qui ne sont pourtant pas d'ordinaire les moins redoutés. M.
-Guizot eût volontiers montré l'«indifférence» désirée et conseillée
-par lord Aberdeen; mais, à ce moment même, il voyait les légitimistes
-se donner, avec grand apparat et grand bruit, rendez-vous à Londres,
-autour de celui qui devenait ainsi un «prétendant». «Il y a là autre
-chose que du respect pour le malheur, disait notre ministre, et le
-respect est dû à autre chose encore que le malheur[250].» Dans ces
-conditions, le gouvernement français estima, après en avoir délibéré,
-qu'il y avait lieu de demander à la reine d'Angleterre de ne pas
-recevoir le prince. «Si M. le duc de Bordeaux, écrivit à Londres, le 6
-novembre, M. Guizot, était simplement un prince exilé et malheureux,
-voyageant sans but ni effet politique, nous trouverions très naturel
-et convenable qu'on donnât à son malheur et à son rang toutes les
-marques de respect. Mais les choses ne sont pas telles, bien s'en
-faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne le veuille pas,... il
-est bien réellement un prétendant qui fait de la politique de faction
-ou qui se prépare à en faire.» M. Guizot exposait ensuite que les
-légitimistes chercheraient à tirer parti d'une visite même reçue
-_privately_, et qu'au contraire, un refus déjouerait leurs
-manoeuvres[251]. Louis-Philippe, qui personnellement prenait très
-vivement cette affaire, avait déjà écrit, le 4 novembre, avant même la
-délibération de son conseil, au roi des Belges, son intermédiaire
-ordinaire avec la cour de Windsor: «Le duc de Bordeaux va en
-Angleterre, pas comme _visitor abandoned and interesting_, mais comme
-_pretender_, cela est certain. Dès lors, il faut qu'il ne soit pas
-reçu par la Reine... Qu'on mette le plus de formes qu'on voudra dans
-cette décision, cela, on le pourra, pourvu qu'on ne cède pas sur le
-fait[252].» Le gouvernement anglais s'exécuta immédiatement. En
-revenant de Windsor, le 10 novembre, lord Aberdeen dit à notre
-représentant: «Tout est arrangé à l'égard du duc de Bordeaux; la Reine
-se conformera exactement au voeu du gouvernement français; il lui a
-suffi d'en être avertie.» Personnellement, sans doute, lord Aberdeen
-était contrarié. «Dites de ma part à M. Guizot, déclara-t-il à M. de
-Jarnac, que je ne le reconnais pas là; c'est de la politique de
-Metternich[253].» Le duc de Wellington ressentit plus vivement encore
-le déplaisir des exigences françaises. Ni l'un ni l'autre n'eurent
-cependant un instant d'hésitation. Quant à sir Robert Peel, il fit
-plus; il approuva la conduite de notre gouvernement et insista pour
-que la reine d'Angleterre «ne laissât attribuer sa décision à aucune
-instigation venant de Paris», et pour qu'elle «parût ne suivre en cela
-que sa propre volonté et son sentiment spontané[254]».
-
-[Note 249: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 31 octobre 1843.
-(_Ibid._, p. 54 et suiv.)]
-
-[Note 250: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 4 novembre 1843.
-(_Mémoires de M. Guizot_, p. 56.)]
-
-[Note 251: _Ibid._, p. 57 et suiv.]
-
-[Note 252: _Revue rétrospective._]
-
-[Note 253: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 10 novembre
-1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 61.)]
-
-[Note 254: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 8 novembre 1843.
-(_Ibid._, p. 60, 61.)]
-
-Le duc de Bordeaux arriva à Londres vers la fin de novembre 1843, et
-s'installa dans l'hôtel qu'on lui avait loué, à Belgrave square.
-Informé des résolutions de la Reine, il évita de solliciter une
-entrevue qui eût été déclinée. L'aristocratie anglaise, d'habitude
-fort empressée à fêter les visiteurs extraordinaires, garda cette fois
-une certaine réserve, par déférence pour l'exemple donné par sa
-souveraine[255]. Par contre, les légitimistes français, accourus en
-foule à Londres, se donnèrent beaucoup de mouvement et firent grand
-bruit. La presse du parti portait leur nombre à deux mille, chiffre
-certainement exagéré: dans une lettre postérieure, le prince ne parla
-que de mille. Parmi eux, on remarquait plus d'un grand nom de la
-noblesse, deux pairs: le duc de Richelieu et le marquis de Vérac, et
-cinq députés: MM. Berryer, de Larcy, de Valmy, Blin de Bourdon et de
-la Rochejaquelein[256]. Aucun doute sur le caractère de la démarche.
-Ce n'était pas seulement un prince malheureux qu'on venait honorer et
-consoler; c'était le souverain légitime qu'on acclamait, pour
-l'opposer à l'usurpateur. Le 29 novembre, le duc de Fitz-James lisait,
-à la tête de trois cents de ses amis politiques, une adresse à celui
-qu'il appelait «_son roi_», et des cris de: _Vive Henri V!_ suivaient
-ce discours. Chaque jour, c'était une manifestation nouvelle, dont les
-journaux s'appliquaient ensuite à prolonger en France le
-retentissement.
-
-[Note 255: Revenant peu après sur ces événements, notre ambassadeur à
-Londres, M. de Sainte-Aulaire, écrivait, le 6 février 1844, à M. de
-Barante: «Bien que le parti légitimiste ne rencontre aucune sympathie
-en Angleterre, le pays est trop aristocratique pour n'être pas un peu
-ébloui par beaucoup de noms historiques, et, abstraction faite de
-l'intention du pèlerinage, on aurait voulu fêter les pèlerins. Je
-crois en vérité que la Reine et le gouvernement anglais nous ont rendu
-un fort grand service, en entravant cette tendance. Si M. le duc de
-Bordeaux eût été reçu à Windsor, des ovations eussent été données à
-lui et à ses leudes dans toutes les demeures hospitalières de
-l'Angleterre. Il retournait sur le continent, tout autre personnage
-qu'il n'en était venu. Les invitations de toutes les cours d'Allemagne
-arrivaient, les ministres de France ne pouvaient tenir à leurs postes,
-et l'isolement nous devenait non moins coûteux qu'en 1840.»
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 256: Un autre député, le marquis de Preigne, se rendit aussi à
-Londres: mais il déclara plus tard que son voyage avait eu pour motif
-des affaires personnelles, et que sa visite au prince n'avait été
-dictée que par un sentiment de convenance et de politesse.]
-
-Au nombre des visiteurs était M. de Chateaubriand. On avait vu, non
-sans quelque étonnement, ce grand désenchanté, qui proclamait «ne plus
-croire à la politique», sortir de sa retraite chagrine et
-dédaigneuse[257], pour prendre part à cet acte de piété et de foi
-monarchiques. Il en fut largement payé. Après le prince, tous les
-honneurs furent pour lui. Les royalistes présents à Londres lui
-apportèrent solennellement le témoignage de leur reconnaissance.
-«Après avoir rendu hommage au roi de France,--disaient-ils, toujours
-par l'organe du duc de Fitz-James,--il nous restait encore un autre
-devoir à remplir, et nous nous sommes présentés auprès de vous, pour
-rendre hommage à la royauté de l'intelligence.» Le duc de Bordeaux
-lui-même s'associa à cet hommage, et il déclara que, s'il aspirait au
-trône de ses ancêtres, c'était pour servir la France «avec les
-sentiments et les principes de M. de Chateaubriand». Ce dernier, à la
-fois flatté et ému, écrivait à ses amis de Paris: «Je viens de
-recevoir la récompense de toute ma vie... Je suis là à pleurer comme
-une bête.» Il ajoutait, à la vérité, pour ne pas paraître dupe de sa
-propre émotion: «Hélas! tout cela, ce sont des paroles; c'est du
-roman qui n'empêche pas le monde de marcher.» Doit-on chercher dans le
-langage tenu en cette circonstance par M. le duc de Bordeaux
-l'expression de ses idées personnelles à cette époque? Il faudrait
-alors savoir ce qu'étaient «les sentiments et les principes de M. de
-Chateaubriand»; on eût pu être embarrassé de les définir. Toutefois,
-le prince laissait voir par là une certaine préoccupation de se donner
-une physionomie libérale. Sur un autre point, il marqua, sinon ce
-qu'il voulait, du moins ce qu'il ne voulait pas: ce fut en accueillant
-très froidement le marquis de la Rochejaquelein, représentant de ce
-royalisme démocratique qui, à la suite de la _Gazette de France_,
-prônait le suffrage universel, l'appel au peuple et l'alliance avec la
-gauche. Le prince voulait-il ainsi venger M. Berryer qui, peu
-auparavant, avait été violemment attaqué par la _Gazette_? Il ne parut
-pas cependant témoigner de faveur particulière au grand orateur qui, à
-Londres, fut laissé dans une situation un peu effacée, nullement en
-rapport avec son importance en France; l'action parlementaire n'était
-probablement pas celle qui intéressait le plus le petit-fils de
-Charles X. Du reste, il ne faudrait pas se figurer qu'aucun programme
-politique un peu précis se dégageât des manifestations de Belgrave
-square. Les pèlerins n'étaient venus chercher rien de semblable; ils
-avaient voulu surtout satisfaire un sentiment: c'était le propre,
-l'originalité et parfois aussi la force de l'opinion légitimiste
-d'agir beaucoup par sentiment; ainsi se trouvait-elle plus capable
-qu'une autre de fidélité et de sacrifices. Si le prince ne formula pas
-de programme, il saisit du moins cette occasion de poser les bases
-d'une organisation de ses partisans dans la France entière,
-organisation émanant de lui et aboutissant à lui. Du vivant même du
-comte de Marnes, qui demeurait immobile à Goritz[258], celui qui dès
-lors s'appelait le comte de Chambord prenait en main le gouvernement
-du parti royaliste. À cette date, commence ce règne de l'exil qui
-devait se prolonger pendant près de quarante ans.
-
-[Note 257: Sur cette retraite de M. de Chateaubriand après 1832, cf.
-liv. II, ch. IX, § X.]
-
-[Note 258: Le comte de Marnes n'avait plus, du reste, que quelques
-mois à vivre. Il mourut le 3 juin 1844.]
-
-Aux Tuileries, on prêtait grande attention aux scènes de Belgrave
-square. Louis-Philippe se faisait remettre chaque jour la liste des
-pèlerins, et toutes les fois qu'il y trouvait un nom considérable, il
-ne dissimulait pas son déplaisir. La participation des députés qui lui
-avaient prêté serment de fidélité lui parut surtout un scandale
-intolérable. «Le Roi, écrivait sur son journal intime un ami de la
-monarchie de Juillet, est très blessé et très préoccupé du concours
-croissant des légitimistes qui vont voir en Angleterre M. le duc de
-Bordeaux. Il en parle beaucoup trop[259].» Son désir eût été de faire
-réprimer des manifestations qu'il jugeait factieuses; mais les moyens
-légaux manquaient, et il n'en connaissait pas d'autres. Tout au plus
-put-on révoquer les maires qui s'étaient rendus à Londres et
-poursuivre une feuille royaliste, la _France_, que le jury, suivant
-son habitude, se hâta d'acquitter.
-
-[Note 259: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27
-novembre 1843.]
-
-Si notre gouvernement ne pouvait rien en France pour réprimer des
-faits se passant en Angleterre, avait-il du moins chance d'obtenir
-quelque nouvelle assistance du cabinet britannique? Il n'hésita pas à
-la lui demander. Lord Aberdeen répondit en exprimant son regret d'être
-sans armes légales pour empêcher ce qu'il qualifiait de «scandale
-insensé et coupable»; mais il fit aussitôt notifier au duc de Lévis,
-conseiller du duc de Bordeaux, «que la Reine et son gouvernement
-avaient été péniblement affectés des scènes de Belgrave square, et
-qu'ils les verraient avec peine se renouveler». Le duc de Lévis
-protesta du désir qu'avait son prince d'éviter tout ce qui pourrait
-déplaire à la reine d'Angleterre; le comte de Chambord, ajouta-t-il,
-était le premier à regretter qu'on lui eût donné le titre de roi; il
-n'avait pu, sur le moment, contrister ses amis par une réprimande
-sévère, mais son intention n'était point de prendre ni d'encourager
-personne à lui donner un autre titre que celui de comte de
-Chambord[260]. En fait, cette démarche du gouvernement anglais
-produisit son effet. Pendant les quelques semaines que le jeune prince
-resta encore en Angleterre, il eut soin de ne plus faire acte de
-prétendant.
-
-[Note 260: Lettres de M. de Sainte-Aulaire, en date des 30 novembre,
-1er et 8 décembre 1843, et note de lord Aberdeen, en date du 9
-décembre. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 63 à 66.)]
-
-Ainsi, du commencement à la fin de cet incident, le cabinet
-britannique avait déféré avec empressement à tous les désirs du
-cabinet des Tuileries. Celui-ci y était d'autant plus sensible que
-l'affaire lui tenait plus à coeur. M. Guizot ne manqua pas de
-remercier lord Aberdeen de «ses excellents procédés[261]». En même
-temps Louis-Philippe écrivait, le 12 novembre 1843, à son «très cher
-frère et excellent ami» le roi des Belges: «Veuillez faire parvenir à
-la reine Victoria combien je suis touché, ainsi que toute ma famille,
-des sentiments qu'elle nous a manifestés sur ce point et de la
-ténacité qu'elle y a mise. Veuillez aussi, si vous en avez l'occasion,
-faire savoir à lord Aberdeen combien j'apprécie, ainsi que mon
-gouvernement, ses procédés envers nous en cette circonstance[262].»
-Les deux cabinets tenaient d'ailleurs à bien marquer qu'il ne
-s'agissait pas seulement d'un bon office accidentel et passager. Ils
-se plaisaient à voir là l'une des premières manifestations de
-l'entente qu'ils désiraient établir entre eux. C'est sous ce jour que
-la chose était présentée aussi bien à Paris qu'à Londres. Dès les
-premières communications, le 6 novembre, M. Guizot, exposant les
-conséquences qu'aurait le refus par la Reine de recevoir le duc de
-Bordeaux, disait: «Ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera
-excellent aussi pour les relations de nos deux pays. On y verra une
-preuve éclatante de la cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour
-notre famille royale, de son gouvernement pour le nôtre, de
-l'Angleterre pour la France. Ce sera le complément de la visite au
-château d'Eu. Nous puiserons dans ces deux faits la réponse la plus
-frappante, la plus populaire aux déclamations et aux méfiances les
-plus aveugles[263].» De l'autre côté, ce n'était pas seulement lord
-Aberdeen qui entrait pleinement dans l'idée exprimée par M. Guizot;
-sir Robert Peel lui-même disait à notre chargé d'affaires: «Je veux
-qu'il résulte de cet incident un nouveau motif de rapprochement et de
-confiance mutuelle entre les deux cours[264].»
-
-[Note 261: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 62.]
-
-[Note 262: _Revue rétrospective._--Le _Times_ avait publié, pendant le
-séjour du duc de Bordeaux à Londres, un article tout à fait conforme
-aux vues du gouvernement français. L'auteur de cet article était M.
-Reeve, alors à Paris. Peu de jours après, comme il était présenté au
-Roi, celui-ci lui dit: «Je regrette, monsieur Reeve, de ne pouvoir
-vous exprimer plus complètement, en cette circonstance, combien je
-vous ai d'obligations pour le service que vous nous avez rendu.» (_The
-Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 216.)]
-
-[Note 263: Lettre de M. Guizot au comte de Jarnac, en date du 6
-novembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 58.)]
-
-[Note 264: Lettre du comte de Jarnac, en date du 8 novembre 1843.
-(_Ibid._, p. 61.)]
-
-
-II
-
-Fort satisfait des avantages qu'il retirait de sa bonne entente avec
-le cabinet anglais, le gouvernement français estima que cette entente
-devait être non seulement fidèlement pratiquée, mais hautement
-proclamée. Au début de la monarchie de Juillet, il avait été longtemps
-d'usage d'insérer dans les discours de la couronne, en France et en
-Angleterre, une mention spéciale de l'union existant entre ces États.
-Notre gouvernement jugea le moment venu de reprendre cette tradition,
-interrompue depuis 1836. En ouvrant, le 27 décembre 1843, la session
-de 1844, le Roi témoigna solennellement de «la sincère amitié qui
-l'unissait à la reine de la Grande Bretagne» et de «la cordiale
-entente» établie entre les deux cabinets. Il avait, on le voit,
-traduit l'expression même dont s'était servi lord Aberdeen, dans la
-dépêche communiquée à M. de Jarnac: _cordial understanding_. La
-progression des formules employées à ce sujet, depuis 1840, était
-curieuse à observer. En 1841, avant la convention des Détroits, M.
-Guizot proclamait, à la tribune, «l'isolement et la paix armée»; en
-1842, c'était «l'indépendance au sein de la bonne intelligence»; en
-1843, il se hasardait à parler «d'accord sans intimité». Cette fois,
-on faisait un pas nouveau et considérable: on annonçait «l'amitié» et
-«l'entente cordiale», et on le faisait dans le discours même de la
-couronne. Ainsi se manifestait la marche de cette politique qui, ayant
-pris la France brouillée avec l'Angleterre, avait constamment
-travaillé à l'en rapprocher. Elle était fondée sur cette double
-conviction, fort enracinée dans l'esprit de Louis-Philippe et de son
-ministre: d'abord que, dans les conditions créées par la révolution de
-1830, et jusqu'à ce que le temps et la sagesse persévérante de la
-monarchie nouvelle eussent changé ces conditions, toute rupture avec
-l'Angleterre amènerait aussitôt la coalition de l'Europe contre la
-France; en second lieu, qu'étant donnés les rapports si étroits et si
-multiples des deux nations occidentales, la paix ne pouvait longtemps
-subsister entre elles avec un état de froideur, de bouderie, de
-méfiance, et que, par suite, du moment où l'on ne voulait pas de
-rupture, il fallait tendre franchement au rétablissement des rapports
-amicaux[265]. L'entente cordiale semblait ainsi justifiée. Toutefois,
-le gouvernement, qui avait raison de la pratiquer, était-il prudent en
-la proclamant avec tant d'éclat? Tenait-il un compte suffisant des
-irritations encore si vives, en France, contre la puissance promotrice
-du traité du 15 juillet 1840? Si l'opinion avait vu avec plaisir
-l'entrevue d'Eu, si même, dans ses parties réfléchies et raisonnables,
-elle comprenait les avantages d'une bonne intelligence et surtout
-redoutait les dangers d'un conflit, elle était encore loin de l'amitié
-attendrie qui avait marqué les rapports de la famille royale avec la
-reine Victoria, ou de l'intimité confiante qui s'était établie entre
-M. Guizot et lord Aberdeen. Moins obligée que les chefs d'État de
-veiller au présent et de prévoir l'avenir, elle était plus sous le
-coup du passé et en gardait rancune. Sans doute, en semblable matière,
-il appartenait aux gouvernants de précéder et de guider la nation.
-Oui: mais en réglant leur marche de façon à pouvoir être suivis. Il ne
-leur fallait pas fournir prétexte au reproche qui leur avait déjà été
-fait, de n'être pas suffisamment en communion avec les susceptibilités
-nationales. En décembre 1841, pour s'être montré trop empressé à
-signer la convention relative au droit de visite, le ministère du 29
-octobre avait créé lui-même des obstacles au rapprochement qu'il
-désirait opérer. Cette fois encore, n'était-il pas à craindre qu'une
-manifestation trop solennelle et surtout trop sentimentale d'amitié
-pour l'Angleterre n'inquiétât l'opinion sur les dispositions du
-cabinet? Cette opinion ne serait-elle pas ainsi portée à chercher la
-première occasion de montrer qu'elle avait gardé plus fidèle mémoire
-de l'injure subie et non vengée[266]?
-
-[Note 265: Le duc de Broglie a développé cette idée, le 16 janvier
-1845, à la tribune de la Chambre des pairs: «Il y a deux manières,
-a-t-il dit, d'être en paix avec les autres puissances. On peut être en
-paix, et puis aussi en bonne intelligence, en amitié, en confiance; ou
-bien on peut être en paix, et puis être dans un état de hauteur, de
-froideur, dans un état de défiance et de bravade. On peut avoir des
-relations pacifiques qui soient amicales, et on peut avoir des
-relations pacifiques qui ne soient pas amicales. Ces deux situations
-sont également compatibles avec la paix; il ne faut pas s'y tromper
-cependant: elles ne sont pas compatibles avec la paix également dans
-tous les cas et pour tous les pays.» L'orateur montrait par exemple
-qu'entre la France et la Russie «l'état de paix et un état de froideur
-et de méfiance pouvaient durer assez longtemps, sans inconvénients
-graves». Mais en pouvait-il être de même entre la France et
-l'Angleterre? Il montrait ces puissances à peu près limitrophes, ayant
-«des relations commerciales ou autres immenses, de toutes les natures,
-de tous les jours et de tous les instants, se rencontrant partout», en
-Europe et dans le reste du monde. «Croyez-vous que, dans un tel état
-de choses, une situation de froideur, de réserve et de mésintelligence
-soit longtemps compatible avec la paix? Si les deux nations se placent
-dans une telle situation, l'une vis-à-vis de l'autre, que, des deux
-tribunes, on s'envoie à tous les instants des défis; dans une telle
-situation que, toutes les fois que leurs marins se rencontrent quelque
-part, ils enfoncent leurs chapeaux et se regardent entre les deux
-yeux; que lorsque l'une dise blanc, l'autre dise noir; que leurs
-agents diplomatiques, lorsqu'ils ont à traiter des affaires ensemble,
-en Espagne, en Grèce, à Constantinople, partout, car ils se
-rencontrent partout, si l'un prend un parti, l'autre prenne
-nécessairement un parti opposé, je ne crois pas, pour ma part, qu'un
-tel état de choses puisse être durable.»]
-
-[Note 266: M. de Metternich a critiqué assez finement M. Guizot
-d'avoir choisi pour qualifier ses relations avec l'Angleterre «un mot
-exprimant un _sentiment_». «Il eût bien mieux fait, ajoutait le
-chancelier, de prendre position sur le terrain de _l'intérêt_
-réciproque qu'ont ces États de vivre en paix et dès lors en bonne
-harmonie... Les mots d'_entente cordiale_ ne marquent qu'une
-_disposition morale_, et ce sont justement les _dispositions_ qui
-prêtent le plus à la critique passionnée et haineuse... En exprimant
-un sentiment, M. Guizot a fait appel aux sentiments opposés.» (Lettre
-au comte Apponyi, du 29 août 1844. _Mémoires de M. de Metternich_, t.
-VII, p. 27 et 28.)]
-
-Pour le moment, toutefois, les deux Chambres consentirent à
-s'associer par leurs adresses à la déclaration contenue dans le
-discours du trône. Au Palais-Bourbon, ce ne fut pas sans un débat
-assez vif. La commission avait proposé à la Chambre de se dire
-«heureuse d'apprendre la sincère amitié qui unissait les deux
-souverains et l'accord de sentiments établi entre leurs gouvernements
-sur les événements de l'Espagne et de la Grèce». Bien que ces derniers
-mots semblassent limiter l'accord que le discours du trône avait
-proclamé d'une façon plus générale, le projet d'adresse n'en était pas
-moins, avec une simple variation dans les formules, une adhésion
-expresse et satisfaite à la politique de l'entente cordiale.
-L'opposition le comprit ainsi, et M. Billault, qui, depuis les
-discussions sur le droit de visite, s'était fait une spécialité de
-servir et d'exciter les préventions contre l'Angleterre, se hâta de
-proposer une autre rédaction. Pour y gagner le plus de suffrages
-possible, il se bornait, dans son amendement, à prendre acte des
-déclarations royales sur l'entente cordiale, sans l'approuver ni
-l'improuver: l'appréciation de cette politique était remise à plus
-tard et après l'épreuve des faits. Néanmoins, pour son compte
-personnel, dans le discours qu'il prononça le 19 janvier 1844, le
-député de Nantes ne s'en tint pas à cette réserve expectante. Il
-critiqua ouvertement l'entente cordiale: à son avis, il était malséant
-de la proclamer, alors même qu'elle eût été réelle; mais elle ne
-l'était pas; et, passant en revue toutes les questions grandes ou
-petites, il y dénonça l'animosité jalouse de l'Angleterre. Ces
-récriminations, il faut bien le reconnaître, flattaient alors les
-sentiments de beaucoup d'esprits. M. Guizot cependant n'hésita pas à
-prendre ouvertement le contrepied de M. Billault. «Depuis la formation
-du cabinet, dit-il, un des buts essentiels que nous nous sommes
-proposés a été de rétablir les bons rapports, la bonne intelligence,
-l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Nous avons
-constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne
-serait portée à l'indépendance, à la dignité, aux intérêts de notre
-pays. Nous croyons avoir presque atteint ce but.» Et pour justifier
-cette politique, pour en montrer les profits, il prenait, l'une après
-l'autre, toutes les questions traitées par M. Billault, notamment
-celles d'Espagne, d'Orient, de Grèce, comparait l'état de 1840 à celui
-de 1844, et faisait partout ressortir une réelle amélioration.
-
-Ce fut M. Thiers lui-même qui répondit. Pendant la session de 1843,
-toutes les sollicitations de ses anciens alliés n'avaient pu le faire
-sortir de son silence: on eût dit qu'il était résolu à ne jamais
-pardonner à l'opposition son attitude dans la discussion de la loi de
-régence. Mais depuis, le temps avait émoussé peu à peu ses griefs
-contre la gauche, tandis qu'au contraire son animosité jalouse contre
-M. Guizot s'était ravivée, en voyant le cabinet durer et s'affermir.
-Il n'avait pas d'ailleurs tiré de sa retraite le profit qu'il en
-attendait. Son dessein avait été d'amener à lui une partie des
-conservateurs et de constituer, en les réunissant au centre gauche, un
-parti intermédiaire qui eût été plus en harmonie avec ses opinions
-personnelles que la vieille gauche; ce nouveau parti lui eût permis
-d'abord de jouer, à l'égard du ministère, le rôle d'un protecteur
-craint et ménagé, ensuite, à l'heure favorable, de le supplanter. Or,
-dix-huit mois s'étaient écoulés, sans qu'aucune de ces espérances se
-fût réalisée. Telles furent les raisons diverses qui le décidèrent, en
-1844, à écouter plus favorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors
-les instances de ses amis, particulièrement de M. Duvergier de
-Hauranne[267], et à reprendre son ancienne place à la tête de
-l'opposition: rentrée absolument inattendue pour le public, et qui fut
-une sorte de coup de théâtre. En critiquant l'entente cordiale, M.
-Thiers ne pouvait oublier qu'à d'autres époques, il s'était posé en
-champion de l'alliance anglaise; voici comment se résumait sa thèse:
-L'alliance anglaise était légitime et efficace après 1830, et son
-affaiblissement après 1836, par suite de notre refus d'intervenir en
-Espagne, a été, pour notre politique, la cause d'échecs successifs qui
-ont abouti au grand mécompte de 1840; mais aujourd'hui, les
-circonstances sont absolument changées; l'alliance anglaise n'est plus
-nécessaire, parce que les dispositions des puissances continentales
-sont différentes de ce qu'elles étaient au lendemain de la révolution
-de Juillet, et que la paix n'est pas en péril; cette alliance ne
-serait plus efficace, parce que les tories ont remplacé les whigs au
-pouvoir et qu'ils sont en désaccord avec nous sur la plupart des
-questions; jusqu'à ce que les suites de 1840 soient complètement
-effacées, la France doit garder sa liberté d'action, et se renfermer
-dans la politique que le cabinet lui-même formulait ainsi en 1842:
-l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec tous les
-cabinets; en abandonnant cette politique, en se montrant impatient de
-renouer et de proclamer l'alliance anglaise, le cabinet a méconnu les
-sentiments du pays et a compromis les relations mêmes qu'il voulait
-rétablir. M. Thiers concluait en ces termes: «Je suis donc fondé à
-dire que non seulement cette politique engage à un certain degré la
-liberté qui fait la force morale de la France, mais que, dans son
-imprudent désir, si je puis parler ainsi, de couvrir de spécieuses
-apparences la nullité de la situation, elle va contre le but même que
-vous voulez atteindre. C'est là seulement ce que je voulais lui
-reprocher, et c'est seulement à ce titre que je conseillerais à la
-Chambre, si je pouvais me permettre de lui donner un conseil,
-d'employer dans son langage la plus grande réserve possible. Ce n'est
-pas l'alliance que je suis venu attaquer; ce n'est pas le passé que je
-suis venu remettre en question; c'est un conseil de réserve que je me
-suis permis de venir donner à la Chambre.»
-
-[Note 267: Cette intervention de M. Duvergier de Hauranne fut connue
-alors dans le monde parlementaire. M. Thiers lui-même s'amusait de ce
-qu'on racontait à ce sujet: «Que voulez-vous? disait-il, puisqu'il
-faut absolument un gouvernement personnel, j'ai choisi Duvergier.» Il
-écrivait à ce dernier: «Au roi de mon choix.» Des quatre anciens
-doctrinaires qui s'étaient séparés de M. Guizot en 1840, deux, M.
-Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, étaient restés dans
-l'opposition et même s'y étaient enfoncés plus avant; deux, M.
-Piscatory et le comte Jaubert, étaient au contraire revenus aux
-conservateurs: le premier avait été nommé, en juin 1843, ministre de
-France à Athènes; le second devait être élevé à la pairie, à la fin de
-1844.]
-
-Ce discours habile, à raison de son apparente modération, obligea M.
-Guizot à remonter à la tribune. Avec une ironie sûre d'elle-même, il
-lança d'abord quelques traits acérés contre M. Thiers, contre sa
-politique de bascule, contre ses trop grands ménagements pour les
-fluctuations de l'opinion dans les questions étrangères, contre ses
-témérités de 1840. Ce fut seulement après avoir affaibli par cette
-offensive l'autorité de son contradicteur, qu'il en vint à justifier
-sa propre politique. Il se défendit tout d'abord d'avoir aliéné, dans
-une mesure quelconque, la liberté du pays. Il exposa comment la bonne
-intelligence, l'entente cordiale, n'étaient pas une alliance. Une
-alliance, c'est un engagement formel sur des questions déterminées et
-dans un dessein spécial. La convention pour aller prendre Anvers et
-vider, à cette époque, les affaires de Belgique, le traité de la
-quadruple alliance pour les affaires d'Espagne, voilà des alliances,
-des alliances véritables. Rien de pareil aujourd'hui. Les mots dont
-s'était servi le discours de la couronne exprimaient seulement que,
-«sur certaines questions, les deux pays avaient compris qu'ils
-pouvaient tenir d'accord une certaine conduite, qu'ils pouvaient
-s'entendre et agir en commun, sans engagement formel, sans aucune
-aliénation d'aucune partie de leur liberté». Passant ensuite à un
-reproche plus délicat encore, celui d'avoir blessé le sentiment
-national: «Je n'ai point oublié, disait M. Guizot, les événements de
-1840 et l'offense que le pays a reçue à cette époque. Mais enfin, le
-cabinet, je pourrais dire le ministre, de qui cette offense provenait,
-est tombé. Ses successeurs ont témoigné, avant leur avènement, depuis
-leur avènement, les sentiments les plus bienveillants, non seulement
-pour la France, mais pour le gouvernement sorti de notre révolution de
-Juillet. Qu'y avait-il à dire? Fallait-il reporter sur eux les torts
-de leurs prédécesseurs et nos éternelles rancunes? Les peuples ne
-vivent pas de fiel.» Le ministre terminait ainsi: «Il ne faut pas
-hésiter à parler de la bonne intelligence, quand la bonne intelligence
-est réelle. C'est en rendant justice à ce fait, c'est en le proclamant
-vous-mêmes que vous le maintiendrez, que vous le développerez. La
-paix, veut être soignée et cultivée... Votre dignité n'est pas
-intéressée à ne pas rendre justice à la vérité, à vous montrer
-rancuniers, pleins d'humeur, quand aucun motif réel et sérieux n'en
-existe.»
-
-Après cette éloquente passe d'armes des deux grands orateurs, la
-discussion se prolongea encore. M. Guizot remonta une troisième fois à
-la tribune; ce fut moins pour apporter de nouveaux arguments--il avait
-tout dit--que pour poser hautement la question de confiance. Le vote
-eut lieu le 22 janvier 1844. Il se présentait sans aucune des
-équivoques qui s'étaient produites à propos du droit de visite, lors
-des adresses de 1842 et de 1843. L'amendement de M. Billault fut
-repoussé à mains levées: on évalua la majorité à une soixantaine de
-voix. Pour le moment du moins, la politique de l'entente cordiale
-triomphait à la Chambre.
-
-
-III
-
-La session du Parlement anglais devait s'ouvrir le 1er février. Notre
-gouvernement se préoccupait vivement du langage qui y serait tenu.
-Dans l'état de susceptibilité où était l'opinion française, un mot
-prononcé à Londres pouvait faire perdre tout le terrain qu'on venait
-de gagner à Paris. Or, le cabinet tory, tout comme le ministère du 29
-octobre, se trouvait aux prises avec une opposition qui lui reprochait
-d'avoir une politique extérieure sans énergie, sans dignité, et de
-sacrifier les intérêts nationaux à «l'entente cordiale». Lord
-Palmerston était l'organe singulièrement passionné et parfois
-redoutable de cette opposition. Déjà, à la fin de la session
-précédente, le 28 juillet 1843, lors de la chute d'Espartero, il avait
-fait, sur cet abaissement de la politique de son pays, un discours
-bien fait pour piquer au vif le vieil orgueil anglais. Les ministres
-tories ne pouvaient-ils pas être amenés, pour prévenir de telles
-attaques, à tenir, dans leur parlement, un langage qui nuirait, dans
-le nôtre, à la cause de l'entente cordiale? C'était là ce qui
-inquiétait M. Guizot, d'autant qu'il savait sir Robert Peel plus
-soucieux de ménager les préjugés nationaux qu'expert à observer les
-nuances diplomatiques[268].
-
-[Note 268: Quarante-huit heures avant l'ouverture de la session
-britannique, le collaborateur de M. Guizot, M. Désages, écrivait à
-notre chargé d'affaires à Londres: «Je vois avec peine que sir Robert
-Peel a plus peur que lord Aberdeen et même qu'il nous rend moins
-justice. J'espère toutefois qu'il ne fera pas à ses adversaires de
-concessions qui se traduiraient ici en démenti donné à la cordiale
-entente et nous vaudraient de nouveaux débats où nous serions
-conduits, à notre tour, à affaiblir la valeur de notre expression.»
-(_Documents inédits._)]
-
-L'événement prouva que ces inquiétudes étaient sans fondement. La
-Reine, dans son discours à peu près modelé sur celui du roi des
-Français, se félicita des «relations amicales» existant entre les deux
-souverains, et de «la bonne entente heureusement établie» (_the good
-understanding happily established_) entre les deux gouvernements. Dans
-les débats de l'adresse qui suivirent immédiatement, lord Brougham et
-lord Aberdeen ne furent pas les seuls à parler en termes excellents de
-l'entente avec la France. Sir Robert Peel prononça ces paroles qui
-faisaient noblement écho à celles que M. Guizot venait de faire
-entendre à la tribune française: «Il importe non seulement aux
-intérêts de l'Angleterre, mais encore aux intérêts de la paix et au
-bien-être de tous les peuples civilisés, que nous maintenions une
-entente amicale (_friendly understanding_) avec la France.» Puis,
-venant aux reproches de dépendance et de trahison adressés aux
-ministres, des deux côtés du détroit: «Je suis parfaitement certain,
-dit-il, que cette bonne intelligence avec la France ne serait ni
-cordiale ni permanente, si elle devait être achetée par un des deux
-pays, au prix de la concession d'un seul point d'honneur ou du
-sacrifice de quelque grand principe... Au nom de l'Angleterre, je
-déclare qu'aucune concession de cette nature n'a été faite par la
-France, et que le gouvernement français ne s'est soumis à l'abandon
-d'aucun droit. Je fais la même déclaration pour l'Angleterre: il n'y a
-pas eu de concession de notre part; il n'y a eu aucune espèce
-d'abandon d'un principe quelconque. Mais jetez les yeux sur la
-position des deux pays. Nous sommes à l'extrémité occidentale de
-l'Europe; notre accord ou notre désaccord doit nécessairement exercer
-de l'influence sur la politique de tous les pays de cette partie de
-l'univers, et l'on en ressentira les effets dans les régions situées
-au delà de l'Atlantique. S'il doit toujours y avoir, en quelque lieu
-que ce soit, un parti français et un parti anglais, il est évident que
-nous serons assez forts pour entraver, mais que nous serons
-impuissants à améliorer la politique intérieure d'un peuple. Il est
-donc de la plus haute importance de maintenir la bonne intelligence
-entre la France et l'Angleterre. Je crois que telle est aussi
-l'opinion de la grande masse du peuple anglais. Les sentiments
-d'antipathie nationale, produits par le voisinage, ont été remplacés,
-à cause de ce même voisinage, par des sentiments de mutuel bon
-vouloir. Les conflits passés ne nous empêchent pas de reconnaître la
-gloire de la France, sa renommée militaire. Aucun pays au monde n'a
-atteint une plus haute réputation dans la guerre, grâce à l'habileté
-de ses grands capitaines et à l'intrépide valeur de ses soldats; mais
-j'espère que le peuple français, ce peuple grand et puissant, sera
-satisfait de cet honneur et de ce renom, qu'il ne croira pas
-nécessaire de continuer ses anciennes hostilités et d'entreprendre de
-nouvelles opérations militaires en vue d'assurer à la France une
-gloire dont elle n'a pas besoin.» Ces paroles furent couvertes par les
-applaudissements de la Chambre des communes. Tel était d'ailleurs le
-sentiment général que les chefs des whigs, lord John Russell et même,
-dans une certaine mesure, lord Palmerston, crurent devoir se féliciter
-du rétablissement de la bonne intelligence entre les deux nations.
-
-Le gouvernement français ne pouvait qu'être satisfait de ce langage,
-et M. Guizot se hâta de le faire savoir à Londres[269]. Le mécompte
-était pour ceux des journaux français qui s'étaient fait une habitude
-de montrer la France maltraitée et méprisée par l'Angleterre. Avec
-cette promptitude à se retourner qui est le propre de l'opposition,
-ils déclarèrent «qu'on voulait nous endormir en flattant notre
-vanité», et ils dénoncèrent les éloges donnés à M. Guizot comme une
-preuve de la dépendance où il était du cabinet de Londres, comme le
-prix dont on payait sa trahison. Bien que, étant donnée la sottise
-d'une partie du public, ce genre de polémique ne fût pas sans danger,
-notre ministre ne s'en inquiéta pas; il était tout à la joie de voir
-son but atteint. Ne semblait-il pas, en effet, que l'entente cordiale,
-inaugurée sous les ombrages d'Eu, dans le mystère d'un tête-à-tête,
-venait d'être scellée, à la face des deux nations, par le dialogue
-public et éclatant qui s'était établi, à travers la Manche, d'une
-tribune à l'autre?
-
-[Note 269: M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 9 février 1844: «M.
-Guizot a écrit à votre chef (M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à
-Londres) que nous étions contents de lord Aberdeen, de sir Robert Peel
-et de lord Brougham.» (_Documents inédits._)]
-
-
-IV
-
-La question de l'entente cordiale n'était pas la seule dont le
-Parlement français se fût occupé, à l'ouverture de la session de 1844.
-Et tout d'abord, avant de voir quels autres sujets furent traités dans
-les débats de l'adresse, il convient de parler d'un incident qui, pour
-n'avoir pas amené de discussion publique, n'en causa pas moins, à
-cette époque, une certaine agitation dans le monde parlementaire. On
-n'a pas oublié les préventions aussi invincibles que mesquines
-auxquelles s'était heurté, en 1837 et en 1839, le projet tendant à
-accorder une dotation au duc de Nemours: deux ministères y avaient
-succombé, celui du 6 septembre et celui du 12 mai[270]. Louis-Philippe
-cependant ne se tenait pas pour battu. Ne voyant que l'intérêt de ses
-enfants, l'évidente justice de sa demande et la sottise méchante des
-objections qui y étaient faites, il ne se rendait pas compte du péril
-de ces questions d'argent, surtout pour une monarchie dont l'origine
-révolutionnaire avait déjà diminué le prestige; il oubliait qu'en
-semblable matière, si fondé que fût son droit, un souverain ne devait
-jamais se laisser mettre dans la posture d'un solliciteur éconduit.
-Une première fois déjà, au commencement de 1842, il avait pressé le
-ministère du 29 octobre de reprendre le projet de dotation, et de
-prouver ainsi son zèle monarchique. M. Guizot, qui pressentait le
-péril d'une pareille entreprise, avait gagné du temps, en alléguant
-les élections générales qui allaient avoir lieu. Plus tard, le
-résultat incertain de ces élections et la mort du duc d'Orléans
-donnèrent, pendant quelque temps, une autre direction aux
-préoccupations du gouvernement. Cette crise surmontée, Louis-Philippe
-revint à la charge, en mai 1843. La position faite au duc de Nemours
-par la loi de régence lui paraissait un argument de plus en faveur de
-la dotation. Nul moyen, cette fois, pour le ministère, de se dérober;
-il dut promettre au Roi que le projet serait déposé au début de la
-session de 1844.
-
-[Note 270: Voy. t. III, ch. III, § X, et t. IV, ch. I, § XI.]
-
-L'heure était arrivée de tenir cet engagement. À la première nouvelle
-qu'une dotation allait être demandée, les anciennes polémiques de 1837
-et de 1839 reprirent, plus violentes et plus âpres que jamais.
-L'opposition se réjouissait, tandis que la majorité ne cachait pas son
-ennui et sa tristesse. M. Thiers, dont aux Tuileries on avait espéré
-le concours ou tout au moins la neutralité, signifia assez rudement
-qu'on n'eût pas à compter sur lui[271]. Inquiet de ces symptômes, le
-cabinet avait peu de goût à se faire briser sur une telle question.
-Mais comment se dégager de sa promesse? Deux députés de la majorité,
-MM. Delessert et d'Haussonville, vinrent à son secours. Non sans doute
-contre l'aveu des ministres, ils organisèrent dans les bureaux de la
-Chambre, alors réunis pour nommer la commission de l'adresse, une
-démonstration à huis clos, destinée à prévenir la demande de dotation
-et la périlleuse discussion publique qui en eût été la suite. Sur leur
-initiative, la question fut soulevée dans chaque bureau, et partout
-avis amical, mais très net, fut donné au gouvernement que le dépôt de
-la proposition n'était pas regardé comme opportun. Impossible de
-passer outre à cet avertissement venant des conservateurs; le Roi
-lui-même le reconnut.
-
-[Note 271: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-L'affaire devait avoir, six mois plus tard, un épilogue dont il
-convient de parler tout de suite. Fort désappointé d'avoir à reculer
-devant la manifestation des bureaux, le Roi voulait en appeler des
-préjugés des députés à l'équité et au bon sens du pays. Il attribuait
-volontiers les échecs subis jusqu'alors à la mollesse de ses
-ministres, et désirait plaider lui-même sa cause. «Si on eût tout dit
-à la France, répétait-il souvent, si j'avais pu, sans intermédiaire,
-lui tout expliquer, jamais elle n'eût ainsi traité son vieux roi; tout
-le mal vient de ce que le Roi n'a pas la parole.» L'idée d'écrire une
-lettre publique au président du conseil lui avait un moment traversé
-l'esprit. Les ministres l'amenèrent, sous forme de transaction, à se
-contenter d'un article qui serait inséré au _Moniteur_ et dont ils
-tâchèrent ensuite de reculer indéfiniment la publication[272]. Mais
-arrivés aux dernières semaines de la session, l'insistance du Roi les
-obligea à s'exécuter, et l'article parut le 30 juin 1844. Cet article,
-véritable plaidoyer en faveur de la dotation, posait d'abord le
-principe de droit qu'un établissement était dû par la nation aux
-enfants du Roi. Sans doute, d'après la loi de la liste civile, cette
-charge ne pesait sur l'État qu'en cas d'insuffisance du domaine privé;
-mais l'insuffisance existait, et, à l'appui de cette assertion, on
-donnait une espèce de décompte de l'actif et des charges de ce
-domaine. L'article se terminait ainsi: «Pour que cette grave question
-puisse être convenablement soumise à l'examen des Chambres, il faut
-d'abord que les bons citoyens, les hommes justes et sensés soient
-éclairés sur la vérité des choses et concourent eux-mêmes à dissiper
-ce nuage d'erreurs grossières et de mensonges perfides, amassés avec
-tant de soin pour obscurcir, aux yeux du pays, les droits et les
-faits.» Cette publication inattendue et insolite causa une vive
-agitation. Tandis que le _Journal des Débats_ reproduisait l'article
-comme un «appel à l'impartialité de la France», les feuilles de
-gauche, nullement touchées de la confiance ainsi témoignée par la
-couronne elle-même dans les libres discussions de la presse,
-s'attachèrent à présenter cette démarche comme une nouvelle preuve de
-l'avidité sans vergogne et sans scrupule qu'elles imputaient à
-Louis-Philippe. Ce dernier ne se troubla pas d'abord de la violence de
-cette explosion; tout au contraire, il recommandait à M. Guizot de ne
-pas laisser tomber la polémique, se flattant que le résultat dernier
-lui en serait favorable[273]. Mais le ministre était loin d'avoir la
-même ardeur et le même espoir. Il lui fallait bien reconnaître que
-l'article du _Moniteur_ faisait généralement très mauvais effet, et
-que cette insistance paraissait un manque de dignité. Ceux qui en
-jugeaient ainsi oubliaient, il est vrai, que ce reproche était plus
-encore mérité par l'obstination mesquine de la Chambre à refuser ce
-qui était réellement dû à la famille royale. Les conservateurs ne se
-montraient pas les moins mécontents; ils en voulaient au gouvernement
-de les remettre en face d'un embarras qu'ils croyaient avoir
-indéfiniment ajourné. Interpellé à la Chambre, M. Guizot répondit en
-homme qui désirait éteindre le feu plutôt que l'entretenir; un ordre
-du jour pur et simple termina le débat[274]. La polémique se prolongea
-un peu plus longtemps dans la presse; non soutenue par les journaux
-conservateurs, elle finit aussi par s'apaiser. Le silence se refit sur
-la dotation, mais on ne pouvait se dissimuler que ce dernier incident
-était loin d'avoir rendu la solution plus facile et plus proche.
-
-[Note 272: _Papiers inédits du duc de Broglie_ et _Notes inédites de
-M. Duvergier de Hauranne_.]
-
-[Note 273: «La fureur que l'article excite, écrivait le Roi à M.
-Guizot, le 1er juillet 1844, ne m'étonne pas et ne me paraît pas un
-mauvais symptôme... Mais à présent que la polémique est engagée, il
-faut la soutenir vigoureusement. Il est clair qu'on veut faire, comme
-les autres fois, tomber la question, en arrêtant le débat par
-intimidation, et, cela étant, il faut au contraire leur montrer qu'ils
-ne font pas peur et qu'ils n'étoufferont pas les justes cris de ma
-famille et de moi-même. Je vous recommande cela bien vivement, mon
-cher ministre, et je vous prie de mettre les fers au feu dans ce
-sens-là.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 274: Séance du 1er juillet 1844.]
-
-
-V
-
-Pour suivre jusqu'à son terme l'épisode de la dotation, il a fallu un
-peu anticiper sur les événements. Revenons maintenant aux débats de
-l'adresse. Aussi bien n'avons-nous pas encore parlé de la partie de
-ces débats qui occupa alors le plus le public, c'est-à-dire de la
-discussion qui s'engagea sur les démonstrations légitimistes de
-Belgrave square. Les scènes de violence qui s'y sont produites en ont
-fait l'un des épisodes fameux de nos annales parlementaires.
-
-Ce fut le cabinet lui-même qui provoqua cette discussion. Ni M. Guizot
-ni Louis-Philippe ne comprenaient qu'une indifférence dédaigneuse eût
-été, en cette circonstance, l'attitude la plus habile. Le Roi surtout
-semblait avoir perdu le sang-froid patient et un peu sceptique dont il
-avait donné tant de preuves aux heures difficiles. Plusieurs semaines
-après que les manifestants avaient repassé la Manche, le gouvernement
-français était encore occupé d'eux. Il ne se contentait pas d'agir
-diplomatiquement sur les autres cabinets, pour prévenir une
-récidive[275]; il cherchait un moyen de sévir parlementairement, en
-France, contre les députés et les pairs qui, au mépris de leur
-serment, s'étaient associés à une démarche jugée factieuse. Après
-consultation des hommes importants du parti conservateur, l'idée qui
-prévalut fut celle d'une sorte de réprobation morale prononcée par les
-deux Chambres dans leurs adresses.
-
-[Note 275: Circulaire aux agents diplomatiques, en date du 2 janvier
-1844.]
-
-À la Chambre des pairs, le programme arrêté à l'avance s'exécuta sans
-aucune difficulté. L'adresse porta que «les pouvoirs de l'État, en
-dédaignant les vaines démonstrations des factions vaincues, avaient
-l'oeil sur leurs manoeuvres criminelles». Elle ajouta: «Le Roi a tenu
-ses serments. Quel Français pourrait oublier ou trahir les siens?» On ne
-pouvait se flatter que les choses se passassent aussi tranquillement au
-Palais-Bourbon. Tout d'abord la commission, qui comptait sept
-ministériels et deux opposants, eut, en rédigeant le projet d'adresse,
-la main plus lourde que la commission de la Chambre des pairs. Elle
-proposa la phrase suivante: «_La conscience publique flétrit de
-coupables manifestations._» Quand, le 12 janvier 1844, le projet fut lu
-à la Chambre, les expressions employées parurent choquantes et
-exagérées. M. Guizot l'a reconnu lui-même plus tard, «le mot _flétrit_
-convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il
-leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait
-point au fait qu'on voulait ainsi qualifier;... c'était une de ces
-expressions excessives et brutales par lesquelles les partis s'efforcent
-quelquefois de décrier leurs adversaires et qui dépassent les sentiments
-même hostiles qu'ils leur portent». Comment donc la commission
-avait-elle été amenée à proposer une rédaction ainsi jugée par le
-principal ministre? Le duc de Broglie va nous révéler le secret de la
-coulisse, dans une lettre intime adressée, sur le moment, à son fils:
-«La phrase de l'adresse, lui écrivait-il, dépasse toute mesure et va
-plus loin que ses auteurs n'ont voulu. Le fait est que la commission a
-d'abord été embarrassée de trouver un rapporteur; elle a hésité entre
-Hébert et Saint-Marc Girardin. Tout compte fait, il a paru ridicule de
-faire louer le gouvernement par son procureur général. Saint-Marc
-Girardin n'a accepté qu'à son corps défendant; il a rédigé tellement
-quellement la phrase, comme forcé et contraint; on en a été mécontent,
-et l'un des représentants de la gauche dans la commission, M. Ducos, a
-rédigé la phrase telle que tu la verras dans le journal, plutôt par goût
-pour la déclamation que par une véritable intelligence de ce qu'il
-faisait. Les conservateurs, qui craignaient avec raison de se voir
-abandonnés par les autres, s'en sont emparés, et elle a passé à
-l'unanimité[276].»
-
-[Note 276: Lettre du 13 janvier 1844. (_Documents inédits._)]
-
-Aussitôt la discussion générale de l'adresse ouverte, le 15 janvier
-1844, M. Berryer demande la parole pour un fait personnel. On s'attend
-que le lion va rugir, que le puissant orateur va répondre à la
-«flétrissure», en foudroyant de son éloquence irritée les hommes et
-les principes de la monarchie de Juillet. Son talent ne semble-t-il
-pas particulièrement approprié à cette tâche? Il ne fait rien de
-pareil. Au lieu de braver ses adversaires, on dirait qu'il cherche à
-les désarmer. Renonçant à se porter accusateur, acceptant le rôle
-d'accusé, il se renferme dans une défensive timide et embarrassée,
-subtilise péniblement sur le serment, proteste de sa loyauté, se fait
-honneur de ses efforts pour détourner son parti des moyens violents et
-pour le convertir à l'opposition légale, affirme que, s'il est allé à
-Londres, c'est «pour dire la vérité sur l'état du pays, la vérité sur
-la ruine entière de tout ce qui, dans le passé, n'est que poussière et
-qui ne peut pas se ranimer, la vérité sur la nécessité de ne rien
-entreprendre désormais en France que par la volonté nationale». La
-malveillance visible d'une grande partie de la Chambre, les murmures,
-les interruptions, loin de lui être un coup de fouet, semblent le
-déconcerter, et, un moment, on peut croire qu'il renoncera à continuer
-son discours. Ce n'est pas le Berryer qu'on attendait. M. Guizot, au
-contraire, se surpasse. Bref, nerveux, frappant de haut, dédaigneux
-avec ironie ou avec une sorte de commisération plus mortifiante
-encore, quelques instants lui suffisent pour l'exécution. Une fois
-admis le point de vue auquel devait se placer un champion de la
-monarchie de 1830 pour combattre celui de la légitimité, et ce point
-de vue était naturellement celui de la Chambre, chaque coup portait.
-Le succès du ministre est tel, que tous le reconnaissent, spectateurs
-sans parti pris[277] ou même adversaires[278]. Quant aux amis du
-cabinet, ils triomphent. «Je comptais t'envoyer un grand récit de la
-défense héroïque des légitimistes à la tribune, écrit M. Doudan au
-prince Albert de Broglie; mais comme il n'y a pas eu de défense, c'est
-à peine si l'on peut en faire un magnifique récit. Pour M. Guizot, en
-cette affaire, il a paru à tous ceux qui l'ont entendu, au comble de
-la perfection, pour la gravité, la mesure, la hauteur et un certain
-dédain superbe qui n'était pourtant pas blessant pour les
-personnes[279].»
-
-[Note 277: M. Sainte-Beuve écrivait sur le moment: «M. Guizot a montré
-la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété,
-quelque chose de démosthénique et d'accompli.» (_Chroniques
-parisiennes_, p. 177.)]
-
-[Note 278: Un historien démocratique, écho fidèle de l'opposition du
-temps, M. Elias Regnault, dit à ce sujet: «Il faut l'avouer, M. Guizot
-fit preuve d'une vigueur et d'une éloquence dignes du sujet et put, à
-bon droit, s'enorgueillir d'une éclatante victoire.» (_Histoire de
-huit ans_, t. II, p. 364.)]
-
-[Note 279: Lettre du 19 janvier 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et
-Lettres_, t. II, p. 1.)]
-
-Si le vote pouvait suivre immédiatement, le ministère l'emporterait
-haut la main. Mais on n'en est qu'à la discussion générale, et la
-commission, maladroite en tout, a placé à la fin de l'adresse le
-paragraphe sur la manifestation légitimiste; avant de l'aborder, il
-faut donc débattre toutes les autres questions, notamment celle de
-l'entente cordiale: plus de dix jours sont ainsi employés. Pendant ce
-temps, un travail se fait dans les esprits. Plus on raisonne sur ce
-mot _flétrit_, plus il paraît déplacé et excessif. La gauche, par
-haine des «blancs», s'est montrée d'abord fort aise de les voir
-durement traiter; d'ailleurs, la phrase en question a été imaginée par
-l'un des siens, M. Ducos. Mais M. Thiers a discerné bientôt qu'en
-venant au secours des légitimistes, l'opposition aurait chance de
-faire échec au cabinet. Il le fait comprendre à M. Odilon Barrot, et,
-sous leur impulsion, la gauche se retourne. Les mêmes gens qui, si la
-rédaction de M. Ducos n'avait pas été agréée par le ministère, eussent
-accusé celui-ci de connivence avec les carlistes, se mettent à lui
-reprocher le projet de «flétrissure» comme un abus de pouvoir
-parlementaire. Cette campagne n'est pas sans danger pour le cabinet,
-d'autant que, parmi les conservateurs, plusieurs sont troublés. «Je
-vois un grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot
-_flétrir_, écrit M. Duchâtel à M. Guizot; Bignon est très inquiet et
-hésite beaucoup; il m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres
-membres qui repoussaient le mot.» Faut-il donc, du côté du
-gouvernement, s'obstiner à une formule qui, après tout, vient de la
-gauche et que les ministres ont, dès le début, jugée malheureuse?
-Pourquoi ne pas la remplacer par une expression moins brutale, celle
-de _réprouver_, par exemple? La commission s'y montre disposée et
-prend même, par six voix contre trois, une délibération dans ce sens.
-Mais d'autres conservateurs, sans défendre en soi le mot critiqué,
-parfois même en le regrettant, soutiennent qu'il est trop tard pour
-changer de front, qu'au point où l'on est, toute modification paraîtra
-une faiblesse dont triompheront les légitimistes et leurs alliés de
-gauche; que mieux vaut donc, comme ils disent, «livrer combat
-carrément». Tel est l'avis du Roi, toujours fort animé contre les
-pèlerins de Belgrave square. Il y amène ses ministres et, par eux,
-pèse sur la commission. Celle-ci renonce à corriger le mot _flétrir_,
-et il est convenu que le cabinet s'engagera à fond pour le faire voter
-par la Chambre.
-
-Ces tâtonnements, qui sont connus du public, sont un fâcheux préambule
-à la discussion du paragraphe; ils ne sont pas de nature à affaiblir
-les objections faites au projet d'adresse, ni à décourager les
-adversaires. La gauche compte d'ailleurs que, cette fois, M. Berryer
-jouera mieux sa partie. Elle ne lui épargne pas ses conseils. Depuis
-plusieurs semaines, ses journaux ne se lassent pas de lui répéter:
-«Surtout n'oubliez pas le voyage à Gand!» On sait à quel incident il
-est ainsi fait allusion. Vers la fin des Cent-Jours, les royalistes
-constitutionnels, groupés autour de M. Royer-Collard, jugeant la chute
-de Napoléon inévitable, mais inquiets des efforts faits pour ramener
-Louis XVIII aux idées d'ancien régime, avaient chargé M. Guizot de se
-rendre à Gand auprès du Roi et de lui faire connaître sans réserve
-leur pensée sur l'état des affaires, sur la nécessité de maintenir le
-gouvernement constitutionnel, d'accepter la société moderne et
-particulièrement d'éloigner M. de Blacas. Parti de Paris le 23 mai
-1815, M. Guizot était demeuré à Gand jusqu'après Waterloo, et n'était
-rentré en France qu'avec la royauté. Bien des fois, depuis 1830, ses
-adversaires politiques lui ont jeté à la tête ce voyage. Quand, par ce
-moyen, la gauche cherchait à envelopper le chef des doctrinaires dans
-l'impopularité alors attachée au parti légitimiste, quand elle tâchait
-de faire de lui une sorte d'émigré trahissant la France pour servir le
-Roi, elle était dans son rôle. Mais il était interdit à un partisan de
-la branche aînée des Bourbons d'user d'une pareille arme. M. Berryer
-ne pouvait l'ignorer, et c'est sans doute par l'effet de ce scrupule,
-de cette pudeur, que, dans son premier discours, il n'a pas fait le
-rappel conseillé, attendu par la gauche[280]. Celle-ci en a été
-désappointée, et elle l'a fait sentir à l'orateur, en ne le soutenant
-pas contre la malveillance et les murmures de la majorité. Le
-trouvera-t-elle, dans le second débat, plus docile à ses incitations?
-
-[Note 280: M. Duvergier de Hauranne, ordinairement bien au courant de
-ce qui se passait dans les coulisses parlementaires, donne, dans ses
-_Notes inédites_, une explication assez étrange du silence de M.
-Berryer. À l'entendre, M. Guizot avait fait avertir M. Berryer qu'il
-avait entre les mains une lettre fort compromettante, écrite par lui
-en 1831 ou 1832 et saisie dans les papiers d'un conspirateur vendéen.
-Si M. Berryer prononçait le mot de Gand, cette lettre serait lue.
-C'est devant cette menace qu'il s'était arrêté. Mais alors, pourquoi
-la lettre n'a-t-elle pas été lue lors du second débat, quand M.
-Berryer s'est décidé à parler de Gand? M. Duvergier de Hauranne
-suppose qu'au milieu du tumulte, M. Guizot, troublé, ne pensa plus à
-la lettre. Ce récit paraît peu vraisemblable.]
-
-Commencée le 26 janvier 1844, la délibération sur le paragraphe
-relatif à la flétrissure se traîne d'abord assez languissante.
-Plusieurs orateurs légitimistes prennent la parole, entre autres M.
-Berryer qui refait, sans plus de succès, une dissertation embarrassée
-sur le serment, mais qui ne souffle pas mot du voyage à Gand. M.
-Duchâtel et M. Guizot leur répondent. On pouvait croire tout fini,
-quand M. Berryer, irrité des duretés dites à son parti, et peut-être
-dépité de n'avoir pas fait jusqu'alors meilleure figure, reparaît à la
-tribune. «Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps,
-dit-il; je ne me demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent
-aujourd'hui dire qu'on a perdu la moralité politique.» La gauche, tout
-heureuse de voir M. Berryer venir enfin là où elle l'attendait depuis
-le premier jour, sort de la réserve froide où elle s'est renfermée
-jusqu'alors: elle applaudit l'orateur, l'encourage, le pousse: «C'est
-cela, lui crie-t-elle; très bien! très bien!» Et, de sa voix tonnante,
-M. de la Rochejaquelein l'excite à «dire tout». M. Berryer y est
-décidé; ses scrupules ont disparu devant le désir de vengeance qui
-l'anime. Après avoir soutenu que la moralité politique n'est pas
-violée quand, «en pleine paix», on va saluer en exil un prince
-malheureux et lui dire: «Laissez la France en paix», il ajoute: «Et
-c'est nous qu'on vient accuser d'avoir trahi les devoirs de citoyen!
-Je le demande, si nous étions allés aux portes de la France, devant
-l'Europe assemblée en armes, porter, quoi? des conseils politiques,
-aurions-nous manqué à la moralité politique? Vous ne le pensez pas.
-Vous vous en êtes glorifié... Ma conscience proteste, elle proteste
-par le parallèle. Attendais-je donc des désastres pour faire triompher
-mes conseils par leur lien douloureux?...»
-
-Au premier mot rappelant le voyage de Gand, M. Guizot a demandé la
-parole. Une tactique semble s'imposer à lui, celle qu'il suit toutes
-les fois qu'on lui oppose les souvenirs de la coalition: il doit se
-refuser hautement à une diversion arrangée d'avance pour déplacer le
-débat et pour renverser les rôles. Il y est d'autant plus fondé que,
-déjà plusieurs fois et notamment au début du ministère, dans la séance
-du 25 novembre 1840, il s'est expliqué sur sa conduite en 1815 et l'a
-fait à la satisfaction de la Chambre. Tel est le conseil que lui ont
-donné très résolument ses collègues, aussitôt qu'ils ont eu vent de ce
-qui se préparait. Mais le ministre des affaires étrangères répugnait à
-ce qui lui paraissait une lâcheté: confiant dans ses forces et se
-flattant d'en finir, une fois pour toutes, avec une accusation sans
-cesse renouvelée, il est arrivé à la Chambre, résolu à accepter le
-débat si ses adversaires le soulèvent[281].
-
-[Note 281: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._ Ce dernier
-dit tenir ces détails de M. Vitet, ami du ministre.]
-
-Aussitôt donc que M. Berryer a cessé de parler, M. Guizot quitte son
-banc et se dirige lentement vers la tribune. Tous les yeux sont fixés
-sur lui. Dans l'attente d'une scène prévue, chacun garde un silence
-profond. L'exorde indique bien que le ministre ne se dérobe pas.
-«Messieurs, dit-il, je commencerai par vider un incident tout
-personnel (_sensation_), qui ne regarde ni le gouvernement du Roi, ni
-le cabinet actuel, ni le ministre des affaires étrangères, qui regarde
-M. Guizot personnellement.» Mais à peine, pour commencer ses
-explications, prononce-t-il ces mots: «Vous le savez, je suis allé à
-Gand...» qu'une clameur effroyable s'élève. La gauche feint de ne
-pouvoir entendre un homme avouer une telle infamie. M. Guizot ne se
-trouble pas. S'appuyant sur son coude et regardant fixement ses
-adversaires, il reprend d'une voix assurée qui scande chaque syllabe:
-«Je suis allé à Gand.» Les interrupteurs, furieux de se voir bravés,
-reviennent à la charge, plus bruyants encore. Et la même scène se
-répète plusieurs fois de suite, sans qu'on fasse reculer le ministre,
-mais aussi sans qu'il puisse avancer d'un pas. Parle-t-il de liberté,
-de justice? essaye-t-il de faire honte à l'assemblée de son
-intolérance et de son désordre? C'est en vain. Dès qu'il reprend sa
-phrase: «Je suis allé à Gand», il se heurte au parti pris de clameur:
-clameur confuse, brutale, grossière, mêlée d'insultes et d'invectives,
-où dominent les mots de «traître» et de «trahison». Presque tous les
-membres de la gauche, debout, le poing tendu, l'injure aux lèvres,
-ivres de tapage et de violence, font leur partie dans ce hideux
-concert. Des légitimistes se joignent à eux, comme s'ils ne voulaient
-pas laisser oublier que c'est un des leurs qui a provoqué ce tumulte:
-du haut de son royalisme d'alors, M. de la Rochejaquelein est l'un des
-plus ardents à s'indigner contre le mauvais Français qui avait osé, en
-1815, se mettre du côté du Roi contre Napoléon, et il ajoute à ce
-reproche, si étrange dans sa bouche, une calomnie, sortie on ne sait
-d'où, sur la part qu'aurait prise M. Guizot «à la sanglante réaction
-et aux atrocités de 1815». Le public des tribunes se mêle au tumulte.
-On se croirait revenu à quelque séance de la Convention, et c'est à se
-demander si la proscription et l'échafaud ne sont pas la conclusion
-logique de telles violences de paroles et de gestes. Mais non,--et ce
-n'est pas ce qu'il y a de moins répugnant et de moins méprisable,--on
-n'est pas en face d'une véritable colère, d'une explosion spontanée et
-imprévue: c'est une colère à froid, une explosion volontaire, une
-comédie arrangée à l'avance. «Si nous ne pouvons vaincre M. Guizot,
-dit l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» À côté des acteurs de
-la gauche, les spectateurs du centre gauche: M. Thiers et ses amis
-assistent à cette scène, muets, immobiles, sans rien faire pour
-l'arrêter, espérant en recueillir le profit, toutefois ne laissant pas
-que d'être gênés et un peu honteux du tour qu'elle prend. Sur les
-bancs de la majorité, on est sans doute indigné et dégoûté; mais, au
-premier moment, on est peut-être encore plus abasourdi et intimidé: il
-semble qu'on hésite à prendre trop ouvertement parti pour un homme en
-butte à de telles imprécations. Quant au président de la Chambre,
-l'énergie et la présence d'esprit lui ont manqué dès le début; il est
-visiblement débordé et impuissant. M. Guizot est donc à peu près seul
-en face de cette émeute d'une nouvelle sorte, pâle, les lèvres
-contractées, brisé de fatigue, mais la tête haute, tenant ses
-insulteurs sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser.
-«Ces interruptions me ralentiront, dit-il, mais ne m'empêcheront pas
-de dire ce que je pense.» Ou encore: «Je suis obligé de répéter
-qu'aucune interruption, aucun murmure ne m'empêchera d'aller jusqu'au
-bout.» Et plus loin: «Messieurs, on peut épuiser mes forces, mais j'ai
-l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage.» À un
-député de l'opposition modérée, M. Dubois, qui lui dit avec une
-émotion compatissante: «Reposez-vous, reprenez haleine», il répond:
-«Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable.»
-
-Qui donc va l'emporter dans cet étrange duel d'un contre cent? Voilà
-déjà une heure et demie que l'orateur est aux prises avec cette meute
-de hurleurs[282]. C'est la meute qui se lasse la première. La ténacité
-intrépide finit par avoir raison de la violence tumultueuse. M. Guizot
-contraint la gauche à entendre, phrase par phrase, l'explication de sa
-conduite en 1815. Il est d'ailleurs maintenant mieux soutenu; les
-députés du centre, rassurés par son énergie, ne craignent plus de lui
-témoigner ouvertement leur sympathie. Aussi l'accusé de tout à l'heure
-ne se contente-t-il plus de se justifier; il prend à son tour
-l'offensive et porte à ceux qui l'assaillent des coups qui les font
-reculer avec des cris de douleur et de rage. «Ne croyez pas, leur
-dit-il, que lorsque j'ai été porter à Louis XVIII les conseils de la
-monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'aie pas pressenti
-vos paroles, vos murmures, vos colères. Je les ai pressentis, je les
-ai acceptés d'avance et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec
-moi. (_Bruyantes réclamations à gauche. Vive adhésion au centre._)
-J'ai mon pays avec moi. (_Oui! oui! Non! non!--Se tournant vers la
-gauche:_) Avez-vous jamais eu, vous qui poussez de pareilles clameurs,
-avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos
-pratiques? (_Exclamations à gauche. Au centre: Jamais! jamais!_)
-N'êtes-vous pas armés, depuis vingt-cinq ans, de toutes les forces de
-ce gouvernement dont je parle? N'êtes-vous pas en possession de toutes
-ces libertés? Comment avez-vous su vous en servir? (_Violentes
-réclamations à gauche._) Les avez-vous fait tourner à la gloire et au
-repos du pays? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement
-fondé? Est-ce par vous que le pays a vu ses libertés mises en
-pratique? (_Approbation au centre._)... Vous n'avez jamais su fonder
-ni un pouvoir ni une liberté. (_Vives réclamations à gauche._) Vous
-avez toujours perdu... (_nouvelles réclamations_), vous avez toujours
-perdu et les libertés et les pouvoirs.» Puis, quand il a dit tout ce
-qu'il voulait dire, sur le point de descendre de la tribune, le
-ministre rassemble ce qui lui reste, après en avoir tant dépensé,
-d'énergie, de fierté, de mépris, et il jette à ses adversaires cette
-phrase célèbre et terrible: «Quant aux injures, aux calomnies, aux
-colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on
-voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.»
-
-[Note 282: M. Doudan écrivait le surlendemain: «Ceux qui ont assisté à
-ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meute de chiens
-de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre M. Guizot.»
-(_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 3.)]
-
-Après une telle scène, la suite du débat ne pouvait beaucoup fixer
-l'attention: on entend successivement M. Odilon Barrot qui, pour
-récompenser M. Berryer d'avoir enfin parlé du voyage de Gand, combat
-la «flétrissure», et le ministre des affaires étrangères, qui trouve
-la force de remonter une troisième fois à la tribune pour «adjurer» la
-majorité d'adopter le paragraphe proposé par la commission.
-L'assemblée, encore tout agitée du long orage qu'elle vient de
-traverser, se sépare, en renvoyant le vote au lendemain.
-
-M. Guizot quitte la Chambre, le corps épuisé[283], mais l'âme
-satisfaite. Le Roi lui écrit: «Je veux vous témoigner combien j'ai
-souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui s'est passé et
-combien j'ai admiré l'attitude que vous avez si noblement maintenue...
-Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout cela ne pourrait
-qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de votre ministère
-et à la confiance que vous m'inspirez[284].» Dans le public, beaucoup
-de gens partagent le sentiment du Roi; des personnes étrangères à la
-Chambre, la plupart inconnues de M. Guizot, se réuniront et feront
-frapper une médaille où le ministre est représenté à la tribune,
-tenant tête au tumulte. La gauche est loin d'avoir les mêmes raisons
-de fierté que le ministre. Vainement cherche-t-elle à présenter ce
-tumulte comme un sublime mouvement de justice nationale, et, affectant
-une joie féroce, montre-t-elle M. Guizot écrasé sous l'indignation
-publique et sous ses propres remords, elle ne peut se dissimuler que
-sa conduite inspire un dégoût presque universel; elle s'est
-déshonorée, elle a discrédité le régime parlementaire dont elle se
-prétendait le champion, et cela en pure perte, sans avoir retiré le
-profit misérable qu'elle attendait de sa violence, sans avoir pu
-briser le courage ni seulement étouffer la parole de son adversaire.
-Quant aux légitimistes et à M. Berryer entre autres, ont-ils lieu
-d'être plus contents de soi? Ont-ils conscience de s'être défendus par
-des moyens dignes de leur cause? Ils se sont trouvés hors d'état de
-rien répondre, lorsque M. Guizot a montré, avec une ironie
-dédaigneuse, «ces hommes de la Restauration se faisant une arme contre
-lui de ce qu'il avait été s'entretenir avec Louis XVIII». En ameutant
-l'opinion contre le royalisme de 1815, pour faire diversion à leurs
-embarras du moment, n'ont-ils pas travaillé contre leur propre parti?
-
-[Note 283: En rentrant chez lui, M. Guizot se coucha et dormit douze
-heures de suite. (_Journal inédit du baron de Viel-Castel._)]
-
-[Note 284: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 73.]
-
-Il semble donc, au soir de cette chaude bataille, que l'avantage soit
-au ministère. Et cependant, celui-ci n'attend pas sans inquiétude le
-vote du lendemain. Le courage déployé par M. Guizot ne fait pas que
-l'adresse ait raison de _flétrir_ les pèlerins de Belgrave square.
-Parmi les députés de la majorité, plusieurs demeurent troublés, non
-seulement par scrupule de conscience, mais par préoccupation d'intérêt
-personnel; ils désirent ménager le parti légitimiste, soit parce
-qu'ils ont besoin, dans leurs circonscriptions électorales, de
-l'appoint des voix de droite, soit parce qu'ils ont de ce côté leurs
-relations de famille ou de société. Bien que le ministre ait fini par
-avoir le dessus, la violence même du tumulte a laissé un certain émoi
-parmi les conservateurs; ceux qui se piquent d'être des «bleus»
-demeurent, en dépit de toutes les explications, gênés par cette
-histoire du voyage à Gand[285]; les timides hésitent à braver des
-passions aussi échauffées. On en est donc à se demander si le cabinet
-ne va pas perdre, dans cette affaire secondaire, le fruit de toutes
-les victoires qu'il vient de remporter dans les grandes questions
-politiques.
-
-[Note 285: «La scène faite à M. Guizot, lisons-nous dans une lettre du
-duc de Broglie, a augmenté, auprès des connaisseurs, sa réputation
-d'intrépidité et de talent; mais pour le gros même de la majorité, il
-reste quelque chose de pénible, des imputations, des vociférations,
-des menaces. Le souvenir de Gand n'est bon à remuer auprès de
-personne, et, malgré l'éclat de la résistance, j'aurais préféré, tout
-compte fait, qu'au lieu de faire avaler goutte à goutte toute cette
-histoire à la minorité furieuse, M. Guizot se fût borné à dénoncer la
-scène comme une scène préparée et arrangée, et qu'il eût refusé d'y
-jouer un rôle.» (_Documents inédits._)]
-
-À la séance suivante, le 27 janvier, la Chambre se trouve en face
-d'un amendement présenté par la gauche pour substituer le mot:
-_réprouve_ au mot: _flétrit_. Bien que les légitimistes s'abstiennent
-et que le groupe Dufaure vote contre, cet amendement n'est rejeté
-qu'après deux épreuves douteuses. L'ensemble de l'adresse, mis
-aussitôt après aux voix, est adopté par 220 voix contre 190. Il semble
-donc que, par ce dernier vote, la majorité ait un peu repris de son
-assiette. Toutefois, il reste du malaise. «La victoire a été
-remportée, écrit le duc de Broglie à son fils, mais elle a coûté cher;
-on a laissé du monde sur le champ de bataille; il a fallu emprunter le
-secours de quelques auxiliaires ennemis ou douteux. Tous ceux qui ont
-bien voté sont sortis tristes et mécontents, convenant que, dans la
-situation, il n'y avait rien de mieux à faire, mais soucieux et avec
-de l'humeur[286].»
-
-[Note 286: _Documents inédits._]
-
-Le gouvernement a-t-il du moins atteint son but? Cette «flétrissure»,
-si chèrement achetée, produit-elle l'effet moral qu'il en attendait? À
-la suite du vote de la Chambre, les cinq députés «flétris» envoient
-leur démission, comme «une protestation, disent-ils, non contre un
-langage injurieux qui ne saurait les atteindre, mais contre la
-violence qui leur est faite au mépris de leurs droits». Quelques
-semaines plus tard, ils sont tous réélus, grâce à l'appui qui leur est
-ouvertement donné par la gauche, et ils rentrent à la Chambre,
-acclamés triomphalement par les journaux de leur parti.
-
-Ce n'est pas le seul épilogue désagréable de cette affaire. Parmi les
-députés conservateurs qui n'avaient pas voté la flétrissure, était M.
-de Salvandy, alors vice-président de la Chambre et ambassadeur à
-Turin. Royaliste libéral sous la Restauration, il s'était très
-nettement rallié à la monarchie de Juillet, mais avait eu soin de
-demeurer en bons rapports personnels avec la société légitimiste. Son
-vote causa une grande irritation aux Tuileries. Quand il y accompagna,
-en sa qualité de vice-président, la députation chargée de porter
-l'adresse, le Roi, qui ne savait pas toujours se contenir, ne
-répondit pas à son salut et, l'entraînant dans un salon voisin, lui
-exprima vivement son mécontentement; les éclats de sa voix arrivaient
-jusqu'aux députés qui, tout interloqués de cette scène, attendaient
-qu'on leur rendît leur vice-président. L'incident fit du bruit dans le
-monde parlementaire. M. de Salvandy donna sa démission d'ambassadeur,
-et le comité directeur de l'opposition[287], ne reculant pas devant le
-scandale d'une mise en cause du Roi, le cherchant au contraire, décida
-de porter l'incident à la tribune. M. Thiers offrit de s'en charger
-lui-même, à la grande surprise, mais aussi à la grande joie de ses
-alliés. Voulait-il ainsi se faire pardonner par la gauche son zèle
-monarchique dans l'affaire de la régence, et sa bouderie de dix-huit
-mois? Ce fut le 22 février 1844, au cours du débat engagé sur une
-nouvelle proposition de réforme parlementaire, qu'il souleva la
-question. Il ne garda aucun ménagement. Faisant allusion aux paroles
-de blâme qui avaient déterminé M. de Salvandy à donner sa démission
-d'ambassadeur, il demanda de qui elles émanaient. «Dans ma conviction,
-répondit-il, ce n'est pas un ministre qui a dit ces paroles. Toute la
-question est là.» Il concluait que «sous l'administration actuelle, se
-passaient des actes non rigoureusement conformes aux règles
-constitutionnelles», et ce désordre lui paraissait assez fréquent pour
-qu'il jugeât nécessaire «d'en prendre acte devant la Chambre et le
-pays». «On se demandera, ajoutait-il, comment nous, qui nous piquons
-d'appartenir à l'opposition modérée, nous venons nous mêler à la
-discussion d'un tel incident... Notre conduite est le résultat de deux
-résolutions invariables... Nous sommes résolus à maintenir le
-gouvernement... mais aussi à le contenir dans la rigueur des règles
-constitutionnelles. Il n'y a pas un esprit élevé parmi nous qui
-voulût se prêter à une vaine comédie constitutionnelle qui ne
-cacherait en réalité que la domination d'un pouvoir sur les autres. La
-France a eu beaucoup de gouvernements. Elle a eu, sous l'Empire, le
-gouvernement du génie; elle a eu, sous la Restauration, le
-gouvernement des traditions. L'un et l'autre ont fini dans les abîmes;
-mais l'un et l'autre avaient leur prestige. Nous avons aujourd'hui un
-gouvernement nouveau; ce gouvernement ne peut avoir qu'un prestige,
-c'est de réaliser dans sa vérité le gouvernement représentatif que la
-France poursuit depuis cinquante ans.» M. Guizot, évidemment gêné par
-le tort que s'était donné le Roi, répondit brièvement; il protesta
-contre des attaques inconstitutionnelles qui visaient plus haut que le
-cabinet, assuma la pleine responsabilité de ce qui avait été fait, et
-indiqua que les moyens ne manquaient pas à la Chambre, si elle le
-jugeait à propos, de mettre en action cette responsabilité.
-L'opposition ne releva pas ce défi; l'incident fut clos, et la
-proposition de réforme écartée à une assez forte majorité. L'effet de
-ce débat n'en fut pas moins fâcheux. Il n'avait pu être indifférent de
-voir un ancien président du conseil, l'un des hommes les plus
-considérables du régime, dénoncer le Roi au pays, porter contre lui
-cette accusation de pouvoir personnel, sous laquelle avait déjà
-succombé Charles X, et au moyen de laquelle les révolutionnaires
-cherchaient depuis longtemps à renverser Louis-Philippe. La monarchie
-ne sortait pas de là sans quelque atteinte.
-
-[Note 287: Ce comité, qui venait d'être constitué sous le nom de
-conseil des Dix, se composait, pour la gauche, de MM. Odilon Barrot,
-de Beaumont, de Tocqueville, Abbatucci, Havin; pour le centre gauche,
-de MM. Thiers, de Rémusat, Vivien, Billault, Duvergier de Hauranne. Il
-se concertait, au besoin, avec les deux délégués de l'extrême gauche,
-MM. Garnier-Pagès et Carnot. (_Notes inédites de M. Duvergier de
-Hauranne._)]
-
-Il était donc écrit que jusqu'à la fin, dans cette affaire, tout
-tournerait mal pour le gouvernement. L'impression que l'entrevue d'Eu
-et l'établissement de l'entente cordiale avaient donnée de l'adresse
-et du bonheur du cabinet, s'en trouvait un peu altérée. Au lendemain
-du jour où elle avait été conviée à se féliciter de l'affermissement
-de la paix au dehors, l'opinion éprouvait quelque ennui et quelque
-trouble de voir qu'à l'intérieur, au contraire, la guerre sévissait
-plus violente que jamais entre les partis. Les amis de M. Guizot ne
-pouvaient se dissimuler ce malaise des esprits. «Ces incidents,
-écrivait l'un deux, ont rendu la situation générale non pas
-précisément grave, mais pénible, embarrassée, fausse à plusieurs
-égards, tandis qu'il y a quelques semaines, elle paraissait forte et
-brillante. Le ministère, le gouvernement même ont été évidemment
-affaiblis par le peu d'habileté ou de puissance qu'ils ont montré pour
-diriger la marche de cette question, par l'irritation qu'elle a
-ranimée entre les partis[288].»
-
-[Note 288: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-Heureux encore si l'on en eût été quitte pour un malaise momentané.
-Mais les conséquences devaient être plus graves et plus durables. Si
-impuissants et impopulaires que parussent les légitimistes quand ils
-se trouvaient, comme après 1830, séparés des libéraux du centre droit,
-ils n'en étaient pas moins, suivant une parole déjà citée de M. Renan,
-«l'assise indispensable de toute fondation politique en France». Privé
-de cet élément, le parti conservateur était incomplet, affaibli,
-rabaissé, découronné. Aussi avons-nous dû plusieurs fois signaler,
-dans l'hostilité originelle des hommes de droite, l'une des faiblesses
-du gouvernement de Juillet[289]. Le temps seul,--et un long
-temps,--était capable d'éteindre cette hostilité. On pouvait aider,
-accélérer cette oeuvre du temps. S'il y avait, parmi les anciens
-royalistes, des irréconciliables, il en était d'autres d'un caractère
-moins absolu; et puis, là même où les pères étaient difficiles à
-ramener, ne restait-il pas une chance de s'entendre avec les fils? En
-fait, à mesure que s'éloignaient les souvenirs irritants de 1830, que
-le gouvernement se montrait adversaire plus décidé de la révolution,
-et que l'intérêt conservateur apparaissait plus évidemment lié au
-maintien de la monarchie nouvelle, celle-ci gagnait, sinon chez les
-royalistes militants, du moins autour d'eux. Ce rapprochement, déjà
-visible sous le ministère de M. Molé, qui y avait personnellement
-travaillé, était devenu plus marqué encore depuis le 29 octobre 1840.
-Or, voici qu'un mot dans une adresse, mot facile à éviter et au fond
-blâmé par le gouvernement, venait arrêter ce précieux mouvement et
-faisait perdre en quelques jours une partie du terrain gagné en
-plusieurs années. Aussitôt toutes les vieilles blessures, qui
-commençaient à se cicatriser, furent rouvertes. Au lendemain même de
-ces scènes parlementaires, un ami de la monarchie de Juillet notait
-sur son journal intime: «Cette discussion a jeté entre les partis une
-irritation telle, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis plusieurs
-années, et elle menace de nous ramener aux époques où les rapports
-mêmes de société étaient devenus impossibles entre les personnes
-d'opinions diverses. Non seulement les légitimistes modérés, mais
-beaucoup d'hommes qui, ayant jadis appartenu à ce parti, s'étaient peu
-à peu rapprochés du gouvernement, montrent une véritable exaspération
-et semblent croire de leur honneur de ressentir fortement l'outrage
-adressé à leurs parents ou amis[290].» Quelques jours plus tard, un de
-nos ambassadeurs, M. de Sainte-Aulaire, écrivait à M. de Barante: «Je
-ne pense pas que vous soyez retenu par le charme de nos salons. On
-m'écrit que tous les fauteuils y sont rembourrés d'épines. Tout cela
-m'afflige fort; je n'y vois plus d'issue. Le bail des haines
-politiques est renouvelé pour trente ans[291].» Entre tous les hommes
-d'État du gouvernement de 1830, M. Guizot était le dernier dont on eût
-attendu une telle faute. Il semblait mieux préparé et plus intéressé
-que tout autre à l'éviter. S'étant donné pour tâche de corriger
-l'origine révolutionnaire du gouvernement, il était conduit, par la
-direction habituelle de ses idées, à comprendre la force sociale du
-parti légitimiste et l'avantage de son concours. Attaqué avec
-acharnement par la coalition de tous les partis de gauche, il sentait
-la nécessité d'y opposer la coalition de tous les conservateurs.
-N'était-ce donc pas une étrange inconséquence que celle qui lui
-faisait, dans ce cas particulier, aller au rebours de sa politique
-générale? Il cherchera plus tard à en effacer les traces, par des
-avances publiques aux royalistes[292]; mais, en semblable matière, le
-mal se fait plus vite qu'il ne se guérit; les ressentiments
-subsistèrent, et si, le 24 février 1848, la haine des légitimistes
-contre la monarchie de Juillet est apparue encore si vivace, c'est
-qu'en janvier 1844, elle avait été rajeunie et ranimée par l'incident,
-nous allions dire par l'accident de la «flétrissure».
-
-[Note 289: Voy. entre autres liv. II, ch. VIII, § V.]
-
-[Note 290: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 291: Lettre du 6 février 1844. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 292: Ainsi M. Guizot dira, deux ans plus tard, le 28 mai 1846,
-en pleine Chambre des députés: «Nous avons beaucoup d'estime pour la
-plupart des hommes qui composent le parti légitimiste; nous faisons
-grand cas de leur position sociale, des idées et des sentiments qui
-les animent... C'est notre désir que l'ensemble de notre politique,
-l'état de notre pays, l'empire de nos institutions rallient
-successivement tout ce qu'il y a d'éclairé, d'honorable et de
-considérable dans cette portion de la société française.»]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-BUGEAUD ET ABD EL-KADER.
-
-(1840-1844.)
-
- I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le
- maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
- médiocres résultats.--II. Débats à la Chambre des députés. Idées
- exprimées par le général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer
- gouverneur de l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est
- faite par le ministère du 29 octobre.--III. Antécédents et
- portrait du général Bugeaud.--IV. Système de guerre que le
- nouveau gouverneur veut appliquer en Afrique et qu'il a proclamé
- à l'avance.--V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie.
- Changarnier. La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la
- division d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud.--VI. Le
- gouverneur entre tout de suite en campagne, au printemps de 1841.
- Occupation de Mascara et destruction des établissements d'Abd
- el-Kader.--VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de
- l'automne de 1841.--VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa
- campagne d'hiver autour de cette ville. Les résultats obtenus.
- Bugeaud défend La Moricière contre les bureaux du ministère de la
- guerre. Bedeau à Tlemcen.--IX. Le sergent Blandan. Expédition du
- Chélif au printemps de 1842 et soumission des montagnes entourant
- la Métidja. La Moricière continue ses opérations autour de
- Mascara.--X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et
- l'Oued-Fodda. Grands résultats de l'année 1842.--XI. Retour
- offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au commencement de
- 1843. Fondation d'Orléansville.--XII. La smala. Le duc d'Aumale.
- Surprise et dispersion de la smala. Effet produit.--XIII. Bugeaud
- est nommé maréchal. Ses difficultés avec le général
- Changarnier.--XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du
- Maroc.--XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux
- arabes. La colonisation.--XVI. L'Algérie et le parlement.
- Rapports du gouverneur avec M. Guizot et avec le maréchal Soult.
- Bugeaud et la presse.--XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la
- conquête. Ses lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie
- a-t-elle été profitable à notre éducation militaire?
-
-
-I
-
-Un jour, en janvier 1842, comme les orateurs de l'opposition
-dénonçaient l'«abaissement», la «pusillanimité» de la politique
-extérieure, et reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir fait
-aucune conquête: «Cela est faux, s'écria M. Guizot; vous êtes engagés,
-depuis dix ans, dans la conquête d'un grand territoire. La guerre
-d'Afrique est une conquête à laquelle vous travaillez tous les
-jours... Consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
-conquête et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils
-diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
-comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup, un
-jour, son influence et son poids en Europe.» En effet, de même que la
-prise d'Alger avait été l'oeuvre de la Restauration, la soumission de
-l'Algérie fut celle de la monarchie de 1830 et spécialement de ce
-ministère du 29 octobre, si facilement accusé de manquer de toute
-énergie belliqueuse. Guerre d'un caractère particulier, qu'on peut
-bien qualifier de grande guerre, si l'on considère l'importance des
-armées mises en campagne, le nombre des morts et le chiffre des
-dépenses[293]; mais, en même temps, guerre locale, sans contre-coup en
-Europe, ne mettant pas en péril la paix du monde, bien plus,
-impliquant l'existence et le maintien de cette paix, car le
-gouvernement qui n'en eût pas été assuré, aurait été étrangement
-téméraire de se lancer dans une pareille entreprise et, suivant
-l'expression du maréchal Bugeaud, de «grever, pour tant d'années,
-d'une aussi lourde hypothèque, son armée et ses finances[294]». «Je
-suis frappé, écrivait M. Guizot le 18 octobre 1842, de la nécessité
-d'agir en Afrique, pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est
-l'affaire de nos temps de loisir[295].»
-
-[Note 293: Un milliard de 1830 à 1848: soit 323 millions de 1830 à
-1841, et, de 1841 à 1848, environ 100 millions par an.]
-
-[Note 294: Lettre du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du 28
-septembre 1845. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 295: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 141.]
-
-Pour comprendre ce que fut l'oeuvre du ministère du 29 octobre en
-Algérie, il faut remonter un peu en arrière et reprendre l'exposé des
-affaires de cette région à la fin de 1839, au moment où allait
-recommencer avec Abd el-Kader la guerre un moment suspendue par le
-traité de la Tafna[296]. Dès le milieu de cette année, tous les
-indices révélaient une crise imminente, et il était manifeste que la
-paix boiteuse, subsistant depuis deux ans, ne durerait plus longtemps.
-L'émir avait son parti arrêté. Le 3 juillet 1839, il avait fait
-décider en principe la guerre sainte par l'assemblée des grands, se
-réservant de la déclarer au moment qu'il jugerait convenable; puis il
-avait employé août et septembre à parcourir les tribus, excitant les
-esprits et amassant de l'argent. Soucieux de ne pas paraître provoquer
-la rupture, il attendait un prétexte. Le maréchal Valée le lui fournit
-à la fin d'octobre, par l'expédition des Portes de Fer.
-
-[Note 296: Sur les événements d'Algérie de 1830 à 1839, voir tome III,
-ch. X.]
-
-Depuis longtemps, le gouverneur désirait établir une communication par
-terre entre la province de Constantine et Alger. Impossible de suivre
-l'ancienne voie romaine qui passait au sud, dans les États de l'émir;
-il fallait donc chercher un chemin plus au nord, au milieu des tribus
-kabyles, dans le pâté montagneux du Djurdjura. Là, une seule fissure
-se présentait, celle du Biban ou des Portes de Fer, de tel renom, que
-les Turcs ne s'y étaient jamais aventurés. Le maréchal Valée n'hésita
-pas à y lancer une colonne légère de 2,500 hommes d'élite, sous les
-ordres du duc d'Orléans. Elle devait se diriger à vol d'oiseau de
-Sétif à Alger, à travers un pays absolument inconnu et affreusement
-tourmenté, en passant à gué plusieurs rivières qu'une seule nuit de
-pluie pouvait rendre infranchissables. Grâce au secret gardé, à la
-rapidité de la marche, à la vigueur des troupes, à l'audace heureuse
-du commandement, la colonne, partie, le 18 octobre 1839, de Mila près
-de Constantine, arriva saine et sauve à Alger, quinze jours après.
-Elle en avait été quitte pour quelques escarmouches avec Ben-Salem,
-lieutenant d'Abd el-Kader. Mais on avait eu plus de bonheur que de
-prudence. Les Portes de Fer avaient été trouvées plus dangereuses
-encore qu'on ne s'y attendait: c'était une gorge de quinze à vingt
-mètres de largeur, entre deux murailles à pic, hautes de cent à deux
-cents mètres, en quelque sorte crénelées pour la fusillade; et ce
-défilé se prolongeait pendant 6 kilomètres. Il fallut sept heures pour
-le franchir. Chacun se rendait compte qu'une poignée d'hommes eût pu
-tout arrêter. Un orage éclata quelques heures après le passage; s'il
-fût arrivé plus tôt, l'armée était noyée entre les rochers. Aussi,
-l'un des résultats les plus clairs de cette hasardeuse expédition
-fut-il de nous convaincre qu'il fallait chercher ailleurs la
-communication militaire entre les deux provinces.
-
-«Louanges à Dieu, s'écria Abd el-Kader en apprenant les nouvelles du
-Biban, l'infidèle s'est chargé de rompre la paix; à nous de lui
-montrer que nous ne craignons pas la guerre.» Aussitôt il envoya
-partout l'ordre de prendre les armes. Le 20 novembre 1839, au jour
-fixé par lui, Arabes et Kabyles se précipitaient comme une trombe
-dévastatrice sur la plaine de la Métidja. En un moment, les fermes
-européennes qui commençaient à s'y établir étaient détruites, les
-colons mis en fuite ou massacrés, les tribus alliées de la France
-razziées et décimées. Malgré tant d'indices qui eussent dû le mettre
-en éveil, le gouverneur général fut absolument surpris et se trouva
-hors d'état de chasser les envahisseurs. Ses troupes étaient
-dispersées et immobilisées dans les postes qu'il avait partout
-multipliés et qui n'avaient servi à rien contre l'invasion. Les
-premiers détachements, trop faibles en nombre, qui se hasardèrent à en
-sortir, furent fort maltraités, tel un bataillon du 24e qui, en une
-seule affaire, eut cent cinq morts et quatre-vingt-sept blessés. Le
-Sahel lui-même, massif montagneux auquel s'appuie Alger, paraissait
-menacé; la panique gagna la ville où l'on arma les batteries de
-l'enceinte; on pouvait se croire revenu aux plus mauvais jours de
-1831. Cette épreuve jugeait le système défensif du maréchal Valée. Ce
-fut seulement après plusieurs semaines, grâce surtout à l'énergie des
-colonels Changarnier et de La Moricière, qui commandaient l'un le 2e
-léger à Boufarik, l'autre les zouaves à Koléa, qu'on commença à faire
-un peu moins mauvaise figure. Encore nos troupes n'en étaient-elles
-pas à reprendre l'offensive: elles se bornèrent à débloquer les postes
-conservés dans la Métidja; plusieurs avaient dû être évacués et
-détruits.
-
-Le premier effort de l'ennemi s'était porté contre la province
-d'Alger. Il ne s'attaqua qu'un peu plus tard à nos établissements, si
-restreints d'ailleurs, de la province d'Oran. Là aussi, nos troupes se
-trouvèrent réduites à une défensive qui ne fut pas toujours
-heureuse[297]. Dans la province de Constantine, où Abd el-Kader
-n'avait jamais pu établir sérieusement sa puissance, notre situation
-était meilleure, grâce au concours de plusieurs grands chefs
-indigènes; ceux-ci bataillaient pour notre cause et envoyaient, en
-grand apparat, au général commandant la division, les oreilles coupées
-sur les cadavres des partisans de l'émir.
-
-[Note 297: C'est alors, en février 1840, qu'eut lieu la défense de
-Mazagran, autour de laquelle on fit tant de bruit. Le fait se réduisait
-à ceci: 123 zéphyrs, soldats des compagnies de discipline, occupant un
-ancien fortin turc en assez bon état, s'étaient vus assiéger par environ
-1,500 Arabes. À l'abri de leurs remparts, ils tinrent bon pendant quatre
-jours, et l'ennemi, qui n'avait ni canons pour faire brèche ni échelles
-pour escalader les murailles, dut se retirer. La défense était
-honorable, mais n'avait rien d'extraordinaire. On en pouvait juger aux
-pertes de la garnison qui, pendant ces quatre jours, n'avait eu que
-trois tués et seize blessés. La guerre d'Afrique offrait maints faits
-d'armes bien autrement remarquables. Mais l'opinion, égarée par le
-rapport exagéré du commandant, le capitaine Lelièvre, par les
-amplifications fantastiques des journaux et aussi par l'étrange penchant
-des honnêtes bourgeois à exalter le soldat vicieux aux dépens des
-autres, s'engoua des «héros de Mazagran», qui furent comparés aux
-défenseurs des Thermopyles. Le gouvernement lui-même, dupe de cette mise
-en scène, leur prodigua les récompenses, jusqu'au jour--près de trois
-ans plus tard--où, mieux informé, mais ne voulant pas confesser
-publiquement son erreur, il se contentera de mettre silencieusement le
-capitaine Lelièvre à la retraite. Le commandant de Montagnac, un vrai
-brave, celui-là, écrira à ce propos, dans une lettre en date du 22
-novembre 1842: «Notre fameux _lapin_ de Mazagran a fini par être expulsé
-de l'armée, à la suite de tous ses méfaits. Il y a longtemps qu'on
-aurait dû lui rendre cette justice.» Beaucoup d'historiens en sont
-encore restés à la légende de Mazagran.]
-
-Dès le commencement de l'attaque, le maréchal Valée avait fait
-parvenir en France un cri d'alarme, demandant avec instance des
-renforts immédiats. Sous l'influence du duc d'Orléans, le
-ministère,--c'était alors celui du 12 mai 1839, présidé par le
-maréchal Soult,--prit aussitôt des mesures pour porter l'effectif de
-l'armée africaine de 40,000 hommes à près de 60,000. «Le Roi et son
-conseil, écrivait le prince royal au maréchal Valée, ont accepté, sans
-hésitation, sans récrimination, la situation actuelle de l'Algérie.
-L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple; les Chambres
-seront entraînées de même. Jamais général en chef n'aura été soutenu
-et traité comme vous l'êtes: appui moral, récompenses pour vos
-troupes, pouvoir d'agir, liberté de mouvements, renforts immédiats et
-abondants, vous aurez tous les éléments du succès...» Puis, parlant de
-lui-même, le prince ajoutait, avec cet accent de patriotisme qui
-vibrait si souvent dans ses lettres: «Reprendre, pour une lutte
-solennelle, une place encore chaude, si je puis m'exprimer ainsi,
-parmi les troupes que je viens de commander dans une expédition
-presque pacifique, répondre à l'appel que l'Afrique fait à ses
-défenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est, à mes yeux, un
-devoir d'honneur qui fait taire toute autre considération et qui a été
-apprécié par le Roi et son conseil. J'ai écarté l'offre d'un
-commandement distinct du vôtre: le service en eût souffert. Je n'ai
-d'autre ambition que le bien général. Je partirai d'ici avec mon frère
-d'Aumale qui fera ses premières armes sous vos ordres. L'opinion
-publique et la presse se préoccupent vivement de mon départ, et tant
-que cela ne va pas jusqu'à des manifestations qui troubleraient ma
-liberté, je ne puis qu'être touché d'une sollicitude qui me prouve que
-mes efforts pour me tenir à la hauteur de ma position n'ont pas été
-complètement perdus; mais ni les motifs qu'on allègue, ni aucune
-considération d'intérêt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me
-retenir ici, lorsque, dans mes inflexibles idées de point d'honneur,
-je crois avoir un devoir à remplir. Le cri de ma conscience me
-conduira en Afrique; Dieu réglera l'avenir[298].» À l'ouverture de la
-session, le 23 décembre 1839, le Roi parla avec fermeté de la
-nécessité de «punir l'agression» de l'émir et «d'en rendre le retour
-impossible, afin que rien n'arrêtât le développement de prospérité que
-la domination française garantissait à une terre qu'elle ne quitterait
-plus». La Chambre, si longtemps incertaine dans ses vues sur
-l'Algérie, s'associa à ces sentiments. Sa volonté fut même mise
-particulièrement en lumière par le vote d'un amendement qui
-corrigeait sur ce point la rédaction proposée par la commission; cette
-rédaction, tout en insistant sur la «vigueur» avec laquelle la guerre
-devait être poussée, laissait planer quelque doute sur l'usage qui
-serait fait de la victoire; l'amendement, voté à une grande majorité,
-sur la demande du ministère, substitua à cette rédaction un peu
-équivoque une phrase où, reprenant les expressions mêmes du discours
-royal, on parlait de «cette terre que la domination française ne
-quitterait plus».
-
-[Note 298: Cité par M. Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t.
-II, p. 389 à 391.]
-
-Les renforts arrivèrent en Algérie dans les premiers mois de 1840. Le
-maréchal Valée se trouva ainsi en mesure de former un petit corps
-expéditionnaire, bientôt porté à dix mille hommes, et dans lequel
-étaient réunis les Africains les plus renommés, le général Duvivier,
-les colonels de La Moricière, Changarnier et Bedeau. Le duc d'Orléans
-commandait l'une des divisions, et son jeune frère le duc d'Aumale,
-alors chef de bataillon, faisait partie de son état-major. D'après le
-plan concerté avec le gouvernement, tout l'effort devait être porté
-dans la province d'Alger où l'on voulait s'emparer de Cherchel à
-l'ouest sur le bord de la mer, de Miliana au sud-ouest dans les
-terres, et de Médéa au sud. On se flattait que ces villes, une fois
-revenues en notre possession, serviraient de rempart à la plaine de la
-Métidja. Le plan fut exécuté comme il avait été conçu. Le maréchal
-occupa Cherchel le 15 mars, Médéa le 17 mai, Miliana le 8 juin. Aucune
-de ces villes ne fut défendue: les deux premières furent trouvées
-désertes, la troisième en flammes. Sur la route, à l'aller et au
-retour, il fallut souvent en venir aux mains avec Abd el-Kader ou avec
-ses lieutenants. Le plus rude et le plus brillant de ces combats eut
-lieu avant d'arriver à Médéa, sur ce col de Mouzaia, tant de fois
-arrosé de notre sang depuis la première expédition du général Clauzel:
-Abd el-Kader occupait, avec ses réguliers et de nombreux auxiliaires,
-les crêtes et le piton qui dominaient à gauche le passage; ainsi
-défendue, cette forteresse naturelle paraissait inaccessible; rien ne
-put arrêter l'élan de nos soldats entraînés par Changarnier et La
-Moricière. Mais quel était le fruit de ces victoires? Vainement, à
-chaque rencontre, l'emportait-on sur Abd el-Kader, celui-ci ne se
-laissait pas envelopper ni même serrer de trop près. Toujours vaincu,
-jamais mis hors de combat, il continuait à tenir la campagne,
-harcelant toutes nos marches offensives et encore plus nos retraites.
-Ainsi quelques jours après le combat de Mouzaia, comme l'armée
-repassait le col pour revenir dans la Métidja, l'arrière-garde fut si
-soudainement et si violemment attaquée, qu'on put craindre un moment
-sa destruction.
-
-Malgré les efforts faits et le sang versé, cette campagne était donc
-sans résultat décisif. L'armée en avait le sentiment et, chose
-fâcheuse, s'en prenait à son chef. Plusieurs fois, il avait paru
-qu'avec sa lenteur méthodique, encore augmentée par l'âge, le maréchal
-laissait échapper les meilleures occasions. Artilleur éminent, il ne
-possédait pas au même degré les qualités fort différentes du général
-d'armée; de plus, nourri dans les traditions de la grande guerre
-européenne, il n'avait pas l'intelligence de cette guerre d'Afrique
-qui exigeait tant de prestesse dans les mouvements, tant de
-promptitude dans le coup d'oeil. La Moricière traduisait le sentiment
-général, quand il écrivait alors dans une lettre confidentielle: «On
-n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la
-sorte; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer[299].»
-Cependant le gouverneur était satisfait. «Le plan de campagne est
-exécuté, disait-il dans son rapport au ministre; la France est
-fortement établie dans la vallée du Chélif; de grandes communications
-relient à la Métidja Médéa et Miliana. Le moment approche où les
-tribus se sépareront de l'émir.» Singulière illusion! Le maréchal
-Valée avait laissé à Médéa et à Miliana, non des corps de troupes
-assez forts pour rayonner aux environs, mais les garnisons
-indispensables à la garde des villes: toujours le parti pris de
-défensive. Aussi, à peine l'armée s'était-elle éloignée, que ces
-garnisons étaient bloquées, sans communications régulières avec Alger,
-constamment attaquées, souvent manquant de vivres, et surtout
-exposées à la démoralisation, conséquence de leur attitude passive et
-de leur isolement. «Horribles villes, écrivait alors un de nos plus
-solides soldats, véritables prisons, dans lesquelles on a jeté trois
-mille individus, et qui sont autant de gouffres où disparaissent ces
-malheureux abandonnés[300].» Vivres et munitions, tout devait être
-apporté de la côte, et chaque ravitaillement exigeait une nouvelle
-armée, une nouvelle expédition, de nouveaux combats contre l'ennemi
-qui tenait toujours la campagne. C'était recommencer purement et
-simplement ce qu'avait fait le général Clauzel au lendemain de la
-prise d'Alger, comme si le temps n'avait rien fait gagner ni
-l'expérience rien appris. Ces expéditions répétées épuisaient l'armée,
-d'autant que le chiffre des troupes mobilisables était singulièrement
-restreint: presque tout l'effectif continuait à être absorbé par la
-garde des nombreux postes que le maréchal avait établis autour du
-Sahel et dans la Métidja.
-
-[Note 299: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. I, p. 231.]
-
-[Note 300: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
-Montagnac._]
-
-Ces postes nous donnaient-ils au moins quelque sécurité? Non; les
-coureurs ennemis s'avançaient jusqu'aux portes d'Alger. À peu de
-distance de la ville, des détachements de deux cents hommes étaient
-surpris et massacrés. Un témoin[301] a tracé ce tableau de nos
-possessions africaines après la campagne de 1840; il se suppose devant
-une carte, marquant en noir ce qui nous appartient véritablement:
-«Alger est à vous, disait-il, et même, pourvu que la nuit soit encore
-éloignée, vous pouvez vous promener à une lieue aux environs. Trois ou
-quatre points dans un rayon de trois ou quatre lieues; ce sont vos
-postes ou camps de la Maison-Carrée, du Fondouk, de l'Habra, etc. Vous
-possédez la surface qu'ils occupent et les alentours jusqu'à portée de
-fusil, mais à condition de n'y rien semer, de n'y rien bâtir; à
-condition d'avoir, derrière vos fossés, suffisamment de vivres et de
-munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a
-pas d'eau dans l'intérieur du camp, les soldats ne vont à la fontaine
-qu'en force suffisante. Ils sont dévorés de vermine, excédés de
-fatigue et d'ennui, décimés par la fièvre, par le soleil, par les
-exhalaisons pestilentielles des marécages. Heureux ceux qui peuvent
-lire quelques lambeaux d'un vieux journal! J'ai entendu des officiers,
-enfermés dans ces prisons brûlantes, dire que l'esprit le mieux trempé
-ne peut résister à trois ou quatre mois d'un pareil supplice. Beaucoup
-s'adonnent aux liqueurs fortes, demandant à l'abrutissement de les
-sauver de la folie. Mais poursuivons: un point à Douera, un point à
-Boufarik, un autre à Blida, deux autres à Coléa et à Cherchel. Vous
-entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et
-quelques cabaretiers qui empoisonnent ce que la fièvre et l'Arabe ont
-laissé vivre. Voilà votre province d'Alger... J'oubliais vos villes de
-Médéa et de Miliana, deux grands tombeaux, au bout d'un chemin sur
-lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des
-ossements de vos soldats.» L'auteur de ce tableau n'exagérait pas
-l'insalubrité des postes occupés dans la province d'Alger. Tel
-bataillon, qui en arrivant dans l'un d'eux comptait 700 hommes, se
-trouvait, au bout de peu de temps, réduit à 210. «Ces malheureux,
-écrivait un de leurs officiers, sont frappés de la fièvre comme de la
-foudre; ils tombent, et l'on n'a que le temps de les porter à
-l'hôpital[302].» C'est à l'occupation de ces retranchements bien plus
-qu'aux combats, si meurtriers fussent-ils, qu'il faut attribuer le
-chiffre très élevé des pertes de l'armée en 1840: 9,300 morts sur un
-effectif de 60,000 hommes[303].
-
-[Note 301: Ce témoin est M. Louis Veuillot, qui vint en Algérie avec
-le général Bugeaud, au commencement de 1841, et qui, aussitôt après,
-publia ses impressions de voyage, sous ce titre: _Les Français en
-Algérie_.]
-
-[Note 302: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de
-Montagnac._]
-
-[Note 303: Chiffre avoué par le gouvernement dans la séance du 14
-avril 1841.]
-
-En dépit des bulletins optimistes que le maréchal Valée lui adressait
-de la meilleure foi du monde, le ministre de la guerre finissait
-cependant par s'apercevoir du fâcheux état des choses: «La situation
-générale, écrivait-il, ne s'est pas améliorée depuis le commencement
-de la campagne. Nous occupons, il est vrai, Médéa et Miliana, mais
-dans des conditions jusqu'ici peu favorables. Les partis arabes n'en
-demeurent pas moins à peu près maîtres de la plaine, et les
-communications entre nos postes sont difficiles et rares. Il est
-urgent de remédier, par des opérations heureuses et décisives, à un
-tel état de choses dont il y aurait bientôt à s'alarmer[304].» Comment
-répondre au voeu du ministre? L'armée était dans un état de lassitude
-physique et surtout morale qui ne semblait plus permettre de lui
-imposer de nouveaux efforts. On en était à se demander si, avec des
-soldats surmenés, des officiers découragés, il serait possible de
-continuer les opérations indispensables au ravitaillement des villes
-occupées. Heureusement Changarnier se trouvait là, toujours prêt à
-agir et sachant entraîner les autres; il était la grande ressource du
-maréchal dans ses embarras; simple colonel ou général de récente
-promotion, il se voyait attribuer le commandement de presque toutes
-les expéditions, qu'il menait à bien avec un rare mélange d'audace,
-d'énergie et d'adresse. «Les généraux sont à Alger, écrivait le
-capitaine de Montagnac, n'ayant pas d'emploi et n'en demandant pas. Il
-y a ici un général qui est tous les généraux d'Afrique: c'est
-Changarnier. Y a-t-il une expédition à organiser? vite on ramasse des
-fractions de tous les corps et l'on prend mon Changarnier. Y a-t-il
-une razzia à faire? Changarnier. S'agit-il d'établir un télégraphe
-dans les nuages? encore Changarnier, toujours Changarnier... Du reste,
-il répond à la confiance qu'on a en lui: il se bat bien. Sa réputation
-va toujours grandissant, et bientôt la terre ne sera plus assez vaste
-pour la contenir[305].»
-
-[Note 304: Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. II, p.
-473.]
-
-[Note 305: _Lettres d'un soldat._]
-
-Même avec un si énergique lieutenant, le maréchal Valée était loin de
-faire tout le nécessaire. Miliana a été ravitaillée, le 23 juin 1840,
-pour trois mois. Depuis lors, on n'a plus eu de communication avec la
-ville, de nouveau bloquée. Les trois mois se sont écoulés sans que
-l'on ait trouvé moyen d'envoyer un nouveau convoi. Dans la nuit du 27
-au 28 septembre, un homme vêtu en Arabe se présente au palais du
-gouverneur: c'est un échappé de Miliana; les nouvelles qu'il apporte
-sont telles, qu'en toute hâte une colonne est organisée par
-Changarnier. Le 4 octobre, après avoir livré plusieurs petits combats,
-elle arrive à Miliana. Quel spectacle! La moitié de la garnison est
-dans le cimetière, un quart dans les hôpitaux; le reste se traîne sans
-force et sans courage, incapable de défendre les remparts que
-l'ennemi, mal informé, n'a heureusement pas attaqués[306]. Tel a été
-le résultat des fatigues, des maladies et surtout de la nostalgie
-causée par cet état de séquestration, d'isolement et d'abandon. Il
-faut prendre dans le corps expéditionnaire les éléments d'une garnison
-entièrement nouvelle. La colonne ainsi réduite ramène, non sans peine,
-à Alger, les débris de l'ancienne garnison, contre lesquels la mort
-devait s'acharner jusqu'au bout. Des 1,236 hommes laissés en juin 1840
-dans Miliana, 70 seulement survivaient au 31 décembre. Lamentable
-incident, qui eut tout de suite un douloureux retentissement et qui
-n'était pas fait pour relever le prestige du maréchal Valée, soit en
-Afrique auprès de l'armée, soit en France auprès du public et du
-gouvernement.
-
-[Note 306: Ce tableau de la garnison de Miliana a été tracé par le
-général Changarnier lui-même, dans un passage que cite M. Camille
-Rousset.]
-
-
-II
-
-Pendant que la guerre se poursuivait avec ces fortunes diverses,
-survenaient, en France, des débats parlementaires et des crises
-ministérielles qui avaient leur contre-coup sur les affaires
-algériennes. Avant même que le maréchal Valée eût reçu ses renforts et
-commencé sérieusement ses opérations, son système avait rencontré, à
-la tribune de la Chambre, un contradicteur autorisé, redoutable, qui
-avait l'habitude de dire très haut ce qu'il pensait et de ne ménager
-personne: c'était le général Bugeaud. Il y avait déjà plusieurs années
-que ce personnage jouait, dans les affaires d'Afrique, un rôle
-important dont les diverses phases semblaient, il est vrai, peu
-concordantes. Le même homme qui, en 1836, par la victoire de la
-Sickack, était apparu comme l'un des plus vigoureux adversaires d'Abd
-el-Kader, avait négocié et signé, en 1837, le traité de la Tafna, qui
-faisait la part si large à l'émir, si étroite à la France. À cette
-époque, il professait très haut et à tout venant que l'entreprise
-algérienne était une sottise, que la conquête serait pénible, la
-colonisation impossible, et que le mieux était de s'en aller[307].
-Mais, depuis lors, une évolution s'était accomplie dans son esprit.
-Sans désavouer sa première opposition, en persistant même à déclarer
-l'entreprise peu heureuse, il avait fini par trouver que la France
-était trop engagée pour reculer. Dès lors, il estimait que le pire
-était de piétiner sur place, et qu'on devait aller de l'avant;
-l'évacuation écartée, il ne voyait plus qu'une issue, la conquête
-complète et rapide. Dans cette façon nouvelle de considérer les
-choses, il apportait son habituelle impétuosité, exposant en toute
-occasion ses idées avec une verve abondante et puissante. Ainsi,
-avait-il pris la parole, le 15 janvier 1840, lors de la discussion de
-l'adresse, mêlant assez étrangement, avec une égale vivacité,
-l'apologie de sa conduite personnelle dans le traité de la Tafna et la
-critique de l'occupation restreinte. «Je ne serai pas suspect,
-disait-il, quand je déclarerai que l'occupation restreinte me paraît
-une chimère. Cependant, c'est sur cette idée qu'avait été fait le
-traité de la Tafna. Eh bien! c'est une chimère! Elle vient d'être
-jugée par les faits. C'est à grands frais, avec un grand déploiement
-de forces et de fortifications, que vous avez voulu garder la petite
-zone réservée dans la province d'Alger. Vous avez vu ce qui est
-arrivé! Au moment où la guerre a éclaté, nos points retranchés ont été
-franchis; les Arabes se sont précipités dans la plaine de la Métidja,
-y ont fait disparaître l'ombre de colonisation que nous y avions si
-péniblement établie. Je dis que l'occupation restreinte est une
-chimère, une chimère dangereuse. Tant que vous resterez dans votre
-petite zone, vous n'attaquerez pas votre adversaire au coeur. Lors
-même que vous étendriez un peu cette zone, l'ennemi aurait plus
-d'espace qu'il ne lui en faut pour subsister... Il ne reste donc,
-selon moi, que la domination absolue, la soumission du pays... Puisque
-mon pays est en Afrique, je désire qu'on ne s'y débatte plus dans
-l'impuissance. Nous nous agitons, depuis dix ans, pour faire les
-choses du monde, je ne dirai pas les plus futiles, mais les plus
-infructueuses. Je pense que les grandes nations, comme les grands
-hommes, doivent faire les fautes avec grandeur. Oui, à mon avis, la
-possession d'Alger est une faute; mais puisque vous voulez la faire,
-il faut que vous la fassiez grandement, car c'est le seul moyen d'en
-obtenir quelque fruit, il faut donc que le pays soit conquis et la
-puissance d'Abd el-Kader détruite.» Le but ainsi nettement fixé,
-l'orateur indiquait les moyens de l'atteindre: c'était de substituer
-au système des postes fortifiés la création de six colonnes mobiles,
-parcourant le pays dans tous les sens et atteignant les Arabes dans
-leurs intérêts agricoles, les seuls saisissables en Afrique.
-
-[Note 307: Sur les antécédents algériens du général Bugeaud, voir t.
-III, ch. X, § X et XII.]
-
-Le ministère, qui venait d'approuver le plan du gouverneur, n'était
-pas disposé à suivre les conseils du général Bugeaud. Mais, quelques
-semaines plus tard, il était renversé et cédait la place au cabinet du
-1er mars 1840, formé par M. Thiers. Le nouveau président du conseil
-arrivait au pouvoir, fort animé pour la conquête de l'Algérie et assez
-prévenu contre le maréchal Valée. La position de ce dernier, au
-premier moment fort menacée, ne fut raffermie que par l'influence du
-duc d'Orléans qui s'apprêtait alors à rejoindre l'armée d'Afrique. Ce
-ne fut pas pour bien longtemps. À peine les opérations militaires
-étaient-elles commencées que, devant la médiocrité et l'incertitude
-des résultats, M. Thiers sentit renaître ses premiers doutes sur
-l'homme et sur son système. Quant au général Bugeaud, il trouvait dans
-ces faits la confirmation de ses idées, et, le 14 mai 1840, il
-saisissait l'occasion de la discussion des crédits, pour insister avec
-plus de vivacité encore sur la critique du plan suivi par le maréchal
-Valée. «Si l'on veut, disait-il, occuper Médéa, Miliana, Cherchel, on
-aura tous les inconvénients de l'occupation restreinte multipliés sur
-une plus grande échelle.» À l'entendre, ce n'est pas 2,400 hommes
-qu'il faudrait mettre à Médéa, ce serait 8,000 hommes en état de
-prendre l'offensive. «Il y a, ajoutait-il, un système qu'il faut
-abandonner, c'est le système de la multiplication des postes
-retranchés. Je n'en connais pas de plus déplorable. Il nous a fait un
-mal affreux... Que diriez-vous d'un amiral qui, chargé de dominer la
-Méditerranée, amarrerait ses vaisseaux en grand nombre sur quelques
-points de la côte et ne bougerait de là? Vous avez fait la même
-chose... C'est le système de la mobilité qui doit soumettre l'Afrique.
-Il y a entre le système de l'occupation restreinte par les postes
-retranchés et celui de la mobilité toute la différence qu'il y a entre
-la portée du fusil et la portée des jambes. Les postes retranchés
-commandent seulement à la portée du fusil, tandis que la mobilité
-commande le pays à vingt ou trente lieues. Il faut donc être avare de
-retranchements et n'établir un poste que quand la nécessité en est dix
-fois démontrée... Vous voulez rester imperturbablement en Afrique! Eh
-bien, il faut y rester pour y faire quelque chose. Jusqu'à présent, on
-n'a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de
-sacrifices infructueux, ces expéditions qui n'aboutissent qu'à brûler
-des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l'hôpital? Vous ne
-pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde, messieurs. Puisque
-vous êtes condamnés à rester en Afrique, il faut une grande invasion
-qui ressemble à celle que faisaient les Francs, à celles que faisaient
-les Goths; sans cela, vous n'arriverez à rien.» Et l'orateur ne
-cachait pas à la Chambre qu'une armée de 90,000 hommes était
-nécessaire. Tout en trouvant le général Bugeaud trop absolu, M. Thiers
-tomba d'accord avec lui qu'on avait eu tort d'éparpiller les troupes
-et de multiplier les postes; la meilleure tactique, selon le président
-du conseil, eût été de s'emparer de quelques points principaux et de
-rayonner de là dans tous les sens. Lui aussi repoussait absolument «la
-chimère de l'occupation restreinte». Enfin, aux adversaires de
-l'entreprise algérienne qui tiraient argument des résultats incertains
-de la campagne, il répondait en célébrant avec une vivacité éloquente
-les profits que nous réservait cette conquête et aussi, d'une façon
-plus générale, l'avantage qu'il y avait pour la France «à se battre
-quelque part[308]».
-
-[Note 308: J'ai déjà eu occasion de citer un fragment de ce discours,
-t. IV, ch. V, § IX.]
-
-Cette discussion n'avait pas raffermi le maréchal Valée. Le ministère
-comprenait la nécessité de le changer; une seule chose l'arrêtait, la
-difficulté que présentait le choix du successeur. Un candidat sans
-doute était indiqué et paraissait s'offrir: le général Bugeaud. En une
-question où tant de gens tâtonnaient, il avait un système, le
-professait bien haut et se faisait fort de réussir là où les autres
-avaient échoué. Dans beaucoup d'esprits, l'idée gagnait qu'il pourrait
-bien être l'homme de la situation. Le général s'attendait à être
-choisi. «Il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique,
-écrivait-il à un de ses confidents, et je crois même que c'est arrêté,
-mais qu'on ne veut pas le publier encore... Je n'ai fait aucun
-mouvement. Sans être Achille, on vient me chercher sous ma
-tente[309].» Cependant les jours s'écoulaient, et le ministère n'osait
-avouer le choix qu'il avait peut-être décidé _in petto_: c'est qu'il
-se croyait obligé de ménager la gauche et que celle-ci détestait le
-général Bugeaud. Jusqu'à quand ces préventions de parti eussent-elles
-ainsi retardé une mesure si évidemment commandée par l'intérêt de
-l'Algérie? Quoi qu'il en soit, le cabinet du 1er mars tomba sans avoir
-rien fait, et la question se trouva renvoyée au cabinet du 29 octobre,
-avec beaucoup d'autres non moins graves, plus graves même, qui
-composaient l'onéreux héritage laissé par M. Thiers à ses successeurs.
-
-[Note 309: Lettre du 17 octobre 1840. (_Le maréchal Bugeaud_, par le
-comte D'IDEVILLE, t. II, p. 149.)]
-
-Les nouveaux ministres n'avaient aucune raison d'être effarouchés par
-la couleur politique du général Bugeaud, mais ne pouvaient-ils pas
-l'être par ses desseins militaires? Le nommer, c'était s'engager à
-fond dans la guerre d'Afrique, renoncer à tout expédient d'occupation
-restreinte, entreprendre la conquête de la régence entière, se
-condamner à obtenir de la Chambre, jusqu'alors peu généreuse en cette
-matière, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et cela pendant de
-longues années. Le général n'avait laissé sur ce point aucune
-équivoque. Il ne s'était pas expliqué seulement à la tribune, dans des
-circonstances où il pouvait être soupçonné de quelque entraînement de
-discussion ou de quelque exagération oratoire: un jour que le Roi
-était particulièrement préoccupé des affaires d'Algérie, des opinions
-divergentes qui se manifestaient à ce sujet, de la stérilité des
-efforts faits jusqu'alors, il avait appelé le général Bugeaud et, en
-plein conseil des ministres, lui avait demandé son avis. «Sire, dit le
-général, si le pays cultivé, le Tell algérien, se prolongeait
-indéfiniment dans le sud, il faudrait évacuer demain matin; la
-conquête serait impossible. Mais la fortune veut que l'épaisseur du
-pays cultivé ne soit en moyenne que de trente lieues, et qu'au delà
-soit le petit désert. Qu'est-ce qui fait que, depuis dix ans, vous
-multipliez les efforts sans parvenir à soumettre les Arabes? C'est
-qu'Abd el-Kader a toujours derrière lui une région où il peut lever
-l'impôt et recruter des soldats. Toutes les fois que vous laissez à
-l'ennemi l'impôt et le recrutement, la guerre est interminable. Il
-faut prendre la totalité du Tell, et alors, l'émir, n'ayant plus ni
-impôt ni recrutement, sera forcé de capituler.» Et comme le Roi,
-frappé du bon sens de ce raisonnement, avait fait cette question: «Si
-je vous chargeais de cette entreprise, accepteriez-vous, et à quelles
-conditions?--J'accepterais, répondit le général, mais je demanderais
-au Roi cent mille hommes de son armée et cent millions de son budget
-pendant sept ans[310].» Pour peu que M. Guizot et ses collègues
-eussent été les politiques timides et mesquins que la gauche dénonçait
-et flétrissait si bruyamment, de telles perspectives eussent eu de
-quoi les faire hésiter ou même reculer. Tout au contraire, avec une
-pleine connaissance des suites de leur résolution, ils proposèrent au
-Roi de nommer le général Bugeaud gouverneur général. Quant à
-Louis-Philippe, il trouvait bien un peu lourde l'entreprise
-algérienne. «Le duc de Broglie a raison, disait-il volontiers,
-l'Algérie est une loge à l'Opéra qui coûte bien cher.» Mais dès qu'il
-lui fut démontré que l'honneur et l'intérêt du pays étaient engagés,
-il prit son parti des sacrifices à faire, si lourds fussent-ils:
-réponse anticipée aux fausses lettres que la presse légitimiste allait
-publier, quelques semaines plus tard, en vue de faire croire que le
-Roi avait promis à l'Angleterre l'évacuation de l'Algérie[311].
-L'ordonnance qui appelait le général Bugeaud à remplacer le maréchal
-Valée fut signée le 29 décembre 1840. Cette date est importante dans
-l'histoire de la conquête de l'Algérie: elle marque la fin des
-tâtonnements stériles et le commencement des opérations efficaces.
-
-[Note 310: Cette conversation m'a été rapportée par M. le général
-Trochu, qui la tenait lui-même du maréchal Bugeaud. Il en avait
-conservé un souvenir très vif, sans pouvoir en préciser la date. Aux
-débuts de sa carrière, le capitaine Trochu avait été l'officier
-d'ordonnance et l'homme de confiance du maréchal, qui faisait de lui
-le plus grand cas. «Je ne connais dans l'armée aucun homme plus
-distingué que lui», écrivait le maréchal à M. Guizot, le 2 juillet
-1846.]
-
-[Note 311: Sur ces lettres, voir t. IV, ch. V, § IX.]
-
-
-III
-
-Au moment où il prenait en main la direction des affaires algériennes,
-le général Bugeaud avait cinquante-six ans. Forte stature, large
-poitrine, visage coloré, voix mâle et rude, regard hardi, allure
-décidée, tout en lui respirait le commandement. Les qualités de l'âme,
-de l'intelligence et surtout du caractère étaient supérieures, mais
-avec des inégalités et des contrastes qu'expliquent son origine et les
-vicissitudes de sa vie. D'une famille noble du Périgord, Thomas
-Bugeaud de la Piconnerie perdit sa mère quand il n'avait que dix ans.
-Son père, ruiné par la révolution, d'un tempérament violent et dur, ne
-s'intéressant qu'à son fils aîné, retira le jeune Thomas de l'école où
-l'avait placé sa mère, et le laissa absolument à lui-même, sans lui
-faire donner aucune éducation. L'enfant ainsi abandonné se réfugia à
-la campagne, avec ses soeurs aînées dont la tendresse mettait seule un
-peu de douceur dans sa vie, n'ayant en fait d'instruction que ce que
-les pauvres filles, non moins délaissées elles-mêmes, pouvaient lui
-apprendre, passant son temps à chasser, à pêcher, à vagabonder au
-milieu des landes et des bois avec les petits paysans de son âge, dans
-un tel dénuement que, faute de souliers, il se fabriquait lui-même des
-espèces de sandales. Cette étrange existence se prolongea jusqu'en
-1804, où Thomas, âgé de dix-neuf ans, s'engagea dans les vélites de la
-garde impériale. Il prit ce parti par pauvreté, non par goût.
-Longtemps ses lettres témoignèrent de ses regrets pour la vie
-rustique, de son désir de «quitter le militaire». Toutefois, par
-sentiment du devoir, par vaillance naturelle, plus encore que par
-ambition, il écrivait à sa soeur aînée, lors de sa première entrée en
-campagne: «Je t'assure que je mourrai ou que je me distinguerai.»
-Caporal de la garde à Austerlitz en 1805, sous-lieutenant de la ligne
-en 1806, blessé à la fin de la même année dans la campagne de Pologne,
-il fut envoyé, en 1808, à l'armée d'Espagne, où il resta jusqu'en
-1814, successivement capitaine, chef de bataillon, major. Sur ce
-nouveau théâtre, dans une guerre de surprises et d'embuscades, il eut
-occasion de faire oeuvre d'initiative et de commandement, bien
-qu'encore dans un grade relativement peu élevé; de brillants faits
-d'armes, de vigoureux coups de main attirèrent sur lui l'attention de
-ses chefs, particulièrement du maréchal Suchet qui le prit en haute
-estime. Ce fut la première Restauration, bien accueillie par lui, qui
-lui donna ses épaulettes de colonel. Mais s'étant rallié à Napoléon
-pendant les Cent-Jours, il fut mis en demi-solde après la seconde
-Restauration. Il se retira alors en Périgord, dans le vieux domaine de
-sa famille, et, portant sur l'agriculture son énergie accoutumée, il
-transforma le pays qui l'entourait. Ainsi passa-t-il quinze années,
-loin de tout bruit et de toute agitation, refusant de prendre part aux
-conciliabules républicains et bonapartistes dans lesquels on cherchait
-à l'attirer.
-
-Le gouvernement de Juillet lui rouvrit l'armée et le fit général. Élu
-député en 1831, conservateur résolu, implacable, provocant, il n'était
-pas d'humeur à jouer les rôles muets. C'était un orateur original,
-prime-sautier, n'ayant pas toujours autant de mesure que de verve,
-prompt, sur ce champ de bataille comme sur les autres, à prendre
-l'offensive, particulièrement animé contre les journalistes qui,
-naturellement, n'étaient pas en reste avec lui et le dépeignaient
-comme un soudard brutal, ennemi du peuple et courtisan du prince. Il
-n'était pas d'ailleurs jusqu'à son rôle militaire, son service de
-général qui ne le mît en butte aux attaques des partis: en 1833, il
-acceptait, par dévouement au Roi, la mission pénible de garder la
-duchesse de Berry à Blaye, et s'attirait ainsi les ressentiments des
-légitimistes; en 1834, placé à la tête d'une des brigades de l'armée
-de Paris, il irritait les républicains par sa vigueur à réprimer
-l'émeute du 13 et du 14 avril; c'est alors que se produisit le
-douloureux incident si perfidement exploité par l'opposition sous le
-nom de «massacre de la rue Transnonain»,--incident dont, en tout cas,
-le général Bugeaud n'était aucunement responsable, car les soldats
-incriminés appartenaient à la brigade du général de Lascours, non à la
-sienne. Les journaux n'en prodiguèrent pas moins leurs invectives à
-celui qu'ils se plaisaient à appeler le «geôlier de Blaye» et le
-«bourreau de la rue Transnonain». Le général n'était pas homme à
-prendre en patience de telles attaques. Il en coûta cher à un député
-de la gauche, M. Dulong, pour avoir répété à la Chambre ce que
-disaient les journaux: le mot de «geôlier», lancé par lui dans une
-interruption, lui valut d'être tué en duel par l'ancien commandant du
-château de Blaye. Le général Bugeaud n'était pas moins indigné, quand
-on l'accusait de cruauté dans l'affaire de la rue Transnonain; rien ne
-lui eût été plus facile que de dégager sa responsabilité; mais
-longtemps il se refusa à le faire, pour n'avoir pas l'air de charger
-son camarade, le général de Lascours; lorsque sa femme et ses soeurs
-pleuraient sous la violence des outrages: «Mes amies, leur disait-il,
-je vous en prie, soyez plus calmes; croyez-vous que je ne souffre
-pas? Dieu a été méconnu, outragé, abreuvé d'ingratitude sur cette
-terre. Ai-je le droit de me plaindre?» Ce fut seulement après la
-révolution de Février, le 28 mars 1848, qu'il se décida à publier une
-lettre pour prouver que le fait, prétexte de tant de calomnies,
-n'était pas imputable à des soldats placés sous ses ordres. Les
-attaques des journaux avaient du moins ce résultat que le général
-Bugeaud, avant d'avoir pu conquérir son renom militaire, était déjà
-très connu du public. Lui-même, un jour, constatait plaisamment à la
-tribune la notoriété et l'importance dont il était ainsi redevable à
-ses adversaires. «La presse ne m'a pas fait de mal, disait-il; au
-contraire, elle m'a fait du bien; car, sans les outrages qu'elle s'est
-efforcée de me faire subir, eh! mon Dieu, mon nom serait presque
-inconnu en France. (_On rit._) On saurait à peine qu'il existe un
-général Bugeaud, tandis qu'aujourd'hui, partout où je vais pour la
-première fois, je suis un objet de curiosité. (_Nouveaux rires._) On
-s'empresse sur mon passage; on veut voir cette espèce d'ogre
-politique, cet orateur de corps de garde, dont l'éloquence sent la
-poudre à canon, dit M. de Cormenin dans sa biographie des députés; et
-je l'en remercie: c'est une très bonne odeur que celle de la poudre à
-canon. Dernièrement, étant à Lille dans le salon du préfet,--ce
-n'était pas jour de réception,--le salon se remplit tellement, qu'on
-fut obligé d'en ouvrir un autre, tant on était curieux de me voir
-(_hilarité générale_), et l'on fut tout étonné de voir que j'étais un
-homme à peu près comme un autre, et que je parlais à peu près comme
-tout le monde[312].»
-
-[Note 312: Discours du 8 avril 1839.]
-
-Si impétueusement qu'il se fût jeté dans les luttes politiques, le
-général Bugeaud n'en tenait pas moins à rester avant tout un homme de
-guerre. C'était comme tel qu'il se sentait capable de faire de grandes
-choses et qu'il aspirait à donner sa mesure. L'expérience militaire
-qu'il avait acquise dans la première partie de sa carrière se trouvait
-avoir été très variée et très complète. Il avait vu la grande guerre
-que les officiers plus jeunes, uniquement formés en Algérie, ne
-connaissaient pas, et, en outre, il avait fait, pendant six ans, en
-Espagne, une guerre de guérillas qui le préparait merveilleusement aux
-campagnes d'Afrique. Judicieux et attentif, il avait ainsi amassé un
-riche fonds d'observations qui lui servait non seulement à se guider
-lui-même, mais à enseigner les autres: car c'était son habitude, son
-goût, on dirait presque sa manie, si la chose n'avait été le plus
-souvent fort profitable, d'être, avec tous ceux qui l'approchaient,
-petits ou grands, «en état permanent de professorat militaire[313]».
-Les souvenirs d'Espagne étaient ceux qu'il évoquait le plus
-volontiers, pour en tirer des leçons sur la façon de combattre les
-Arabes. À ces avantages de l'expérience s'ajoutaient ceux que le
-général Bugeaud tenait de la nature. Il avait beaucoup des dons du
-capitaine: la décision prompte et audacieuse, le coup d'oeil sûr et
-étendu, l'énergie persévérante, obstinée, l'activité infatigable, le
-sang-froid intrépide et l'entière liberté d'esprit dans le péril, la
-hardiesse à assumer et l'aisance à porter les responsabilités, cette
-autorité particulière du commandement qui fait non seulement que
-l'armée obéit, mais qu'elle va au feu avec confiance et donne ses
-efforts sans compter, enfin et surtout deux qualités se complétant
-l'une l'autre et qui devaient apparaître dans son oeuvre à un degré
-tel, qu'on peut y voir vraiment ses qualités maîtresses: un bon sens
-que rien ne troublait et une volonté que rien n'arrêtait.
-
-[Note 313: Expression du général Trochu.]
-
-Cette forte et brillante figure n'était pas sans quelques ombres.
-S'étant formé seul, le général Bugeaud manquait de ce je ne sais quoi
-de réglé, de mesuré, que donne l'éducation. De là, chez lui, des
-lacunes, des écarts subits, des saillies excessives. La puissance de
-volonté, la fermeté de décision, l'ardeur de conviction, la confiance
-en soi qui faisaient sa force, tournaient parfois en intolérance
-impérieuse; entier, absolu, obstiné, il jugeait mal ceux qui le
-contredisaient et avait parfois trop de goût pour les approbateurs
-dociles. Il donnait ce spectacle singulier d'un homme qui aimait à
-discuter et qui avait horreur d'être discuté, recherchant les
-controverses où sa verve lui donnait de grands avantages, mais s'y
-montrant susceptible, irritable, beaucoup moins maître de lui que dans
-une vraie bataille. Son indépendance à l'égard de ses supérieurs était
-ombrageuse, et le gouvernement qui l'employait trouvait en lui un
-instrument plus efficace que commode. Bonhomme avec les petites gens,
-il était parfois cassant, maladroit, blessant avec ceux d'un rang
-supérieur. Non dépourvu de finesse, il manquait de tact. Les qualités
-aussi bien que les défauts, tout chez lui était recouvert dune écorce
-rugueuse que les frottements du monde ne parvinrent jamais à polir:
-c'était comme la marque ineffaçable de son origine. Il semblait même
-mettre sa coquetterie à montrer d'autant plus en lui le paysan et le
-soldat que son rôle se trouvait être plus élevé.
-
-Et cependant qui se fût arrêté à cet extérieur eût mal connu le
-général Bugeaud. Pénétrez plus avant, vous découvrirez une âme qui
-n'était pas sans délicatesse et même un esprit qui n'était pas sans
-culture. Rien de plus touchant et de plus charmant que la
-correspondance du jeune vélite de vingt ans avec ses soeurs: beaucoup
-de coeur, une droiture fière et un peu sauvage, une pureté naïve[314].
-Cet homme si rude fut le plus affectueux, le plus caressant des pères.
-«Je ne me souviens pas, disait-il un jour à ses enfants, d'avoir reçu
-de mon père un seul baiser; voilà pourquoi je vous accable de ces
-tendresses qui ont tant manqué à mon coeur aimant.» À défaut
-d'instruction première, il avait saisi, à peine entré au régiment,
-toutes les occasions de travailler et d'apprendre; plus tard, il avait
-profité de sa retraite, pendant la Restauration, pour faire des
-lectures; en tout temps, il s'était développé par l'observation
-personnelle. Ce qu'il avait ainsi acquis, il l'épanchait autour de lui
-en conversations abondantes, d'un tour singulièrement vif et
-pittoresque. Des choses de l'intelligence, c'étaient les côtés,
-positifs et pratiques qu'il goûtait le plus; il affectait même de
-dédaigner la poésie; pourtant il avait le coeur à la fois trop haut et
-trop sincère pour ne pas en subir, parfois à son insu, l'empire et
-l'attrait. Un jour, sur la frontière du Maroc, il apprend que ses
-aides de camp sont réunis dans leur tente pour lire le poème de
-_Jocelyn_. «Ah! ils lisent des poésies, ces messieurs!» s'écrie-t-il,
-puis, entrant brusquement chez eux: «Belle occupation, ma foi! que la
-vôtre, messieurs! Avez-vous donc tant d'heures à perdre pour lire des
-rêveries de songe-creux? Ah! les poètes et les députés poètes qui font
-de la politique! En vérité, je vous croyais plus sérieux.» Et le voilà
-s'emportant contre les rimailleurs, gent inutile et nuisible. Le soir
-cependant, après dîner, la conversation étant revenue sur le même
-sujet, il consent à entendre un passage du poème. À peine lui a-t-on
-lu une page: «Donnez-moi cela!» s'écrie-t-il, et, arrachant le volume
-des mains du lecteur, il se met à relire, de sa voix puissante et bien
-timbrée, le récit de la mère de Jocelyn mourante, puis, gagné par
-l'émotion, il continue jusqu'au moment où les mots étranglés
-s'arrêtent dans sa gorge; de grosses larmes coulent sur ses joues.
-«Ah! c'en est trop, cette fois, dit-il en riant, voilà que je vais
-pleurer comme vous.» Et il rejette le livre.
-
-[Note 314: Voir, _passim_, au tome Ier de l'ouvrage de M. d'Ideville
-sur le maréchal Bugeaud.]
-
-
-IV
-
-Le général Bugeaud débarqua à Alger, le 21 février 1841. Il avait été
-précédé ou allait être suivi par de nombreux renforts. L'effectif
-qui, de 17,900 hommes en 1831[315], avait été successivement élevé à
-63,000 hommes, chiffre qu'il atteignait en 1840, se trouva porté à
-près de 80,000 hommes; il devait encore être augmenté, les années
-suivantes. Ce n'était pas tout: comme l'a très justement indiqué le
-général Trochu, «le nouveau gouverneur apportait avec lui une force
-qui devait faire autant pour la conquête que les soldats et l'argent,
-force toute morale qui a été, dans les mains du général Bugeaud,
-l'instrument de tous les succès de sa carrière: il ne doutait pas, et
-il sut prouver qu'il ne fallait pas douter, à une armée qu'une
-perpétuelle alternative de succès et de revers, dans une entreprise
-dont le but était resté jusque-là mal défini, avait laissée dans
-l'incertitude». Cet esprit de décision, cette assurance, d'un effet si
-salutaire, s'étaient manifestés, avant tout commencement d'exécution,
-dans la netteté avec laquelle le gouverneur avait arrêté son système
-de guerre. Loin d'en faire mystère, il l'avait, pour ainsi dire,
-proclamé sur les toits. On n'a donc, pour exposer ce système, qu'à
-recueillir ce qu'il avait alors dit et écrit à plusieurs reprises.
-
-[Note 315: Voici le tableau de l'effectif progressif de l'armée
-d'Afrique:
-
- 1831 17,900 hommes.
- 1832 22,400 --
- 1833 27,000 --
- 1834 31,000 --
- 1835 30,800 --
- 1836 31,400 --
- 1837 42,600 --
- 1838 48,000 --
- 1839 54,000 --
- 1840 63,000 --
- 1841 78,989 --
- 1842 83,281 --
- 1843 85,664 --
- 1844 90,562 --
- 1845 89,099 --
- 1846 107,688 --
- 1847 101,520 --]
-
-Tout d'abord le général entendait répudier la défensive et y
-substituer une offensive énergique. «La meilleure manière de défendre
-et de protéger, disait-il, c'est d'attaquer et de faire redouter à
-l'ennemi les maux dont il nous menace.» Mais quel genre d'offensive?
-En Europe, il suffit ordinairement de gagner une ou deux batailles, de
-s'emparer de la capitale ou de quelques autres points importants, pour
-que l'adversaire soit obligé de s'avouer vaincu. En Algérie, rien de
-pareil. Il était dans la tactique d'Abd el-Kader d'éviter les grandes
-batailles, ou en tout cas de ne pas s'y engager trop à fond, de ne pas
-s'y laisser étreindre de trop près. Et puis, fût-on parvenu à livrer
-une telle bataille, les résultats n'en auraient été nullement
-décisifs. On n'avait pas affaire à une armée régulière qui, une fois
-dispersée, ne compte plus, mais à la population elle-même qui se
-retrouvait toujours sur pied, population fanatisée et dominée par son
-chef, courageuse, habituée à combattre, dont on a pu dire que «chacun
-y naissait un fusil à la main et un cheval entre les jambes». C'est
-après s'être rendu bien compte des conditions toutes spéciales de
-cette guerre que le général Bugeaud avait arrêté sa tactique: en place
-des grandes batailles impossibles ou inefficaces, une action multiple
-et incessante; au lieu d'une armée concentrée, beaucoup de petites
-colonnes toujours en mouvement. Atteindre Abd el-Kader, il savait que
-c'était difficile; s'emparer de lui, il ne s'en flattait guère ou, en
-tout cas, il voyait là une chance tellement incertaine, qu'on ne
-pouvait faire de sa réalisation la base d'un plan de campagne; mais du
-moins voulait-il le poursuivre sans trêve, le prévenir, le déjouer,
-l'épuiser matériellement, ruiner son prestige en le montrant partout
-traqué. Cette sorte de chasse personnelle ne suffisait pas: il fallait
-aussi agir contre les tribus dévouées à notre ennemi ou dominées par
-lui, les contraindre à lui refuser l'impôt et le recrutement. Là même
-était le noeud principal de la guerre. Comme le général l'avait dit au
-Roi dans une conversation déjà citée, tant qu'Abd el-Kader pourrait
-lever des soldats et trouver de l'argent, la lutte ne serait pas
-terminée. Sur les moyens d'obtenir cette soumission des tribus, le
-gouverneur n'avait pas des idées moins arrêtées; il les avait exposées
-ainsi à la tribune, dès le 15 janvier 1840: «En Europe, nous ne
-faisons pas seulement la guerre aux armées, nous la faisons aux
-intérêts; quand nous avons battu les armées belligérantes, nous
-saisissons les centres de population, de commerce, d'industrie, les
-douanes, les archives, et bientôt ces intérêts sont forcés de
-capituler... Il n'y a à saisir, en Afrique, qu'un intérêt, l'intérêt
-agricole: il y est plus difficile à saisir qu'ailleurs, car il n'y a
-ni villages ni fermes. J'y ai réfléchi bien longtemps, en me levant,
-en me couchant; eh bien! je n'ai pu découvrir d'autre moyen de
-soumettre le pays que de saisir cet intérêt... Je dirais aux
-commandants des colonnes: Votre mission n'est pas de courir après les
-Arabes, ce qui est fort inutile; elle est de les empêcher de semer, de
-récolter, de pâturer.» Et comme l'auditoire n'entendait pas sans
-murmurer cette théorie des razzias: «Ces murmures, ajouta l'orateur,
-semblent me dire que la Chambre trouve le moyen trop barbare.
-Messieurs, on ne fait pas la guerre avec la philanthropie. Qui veut la
-fin veut les moyens... J'ai la conviction que vous pouvez obtenir la
-soumission des trois provinces par le système que je viens d'indiquer.
-En effet, les Arabes ne peuvent vivre qu'en Algérie. Dans le désert,
-point de grain; un pâturage rare... Les Arabes pourront fuir dans le
-désert à l'aspect de vos colonnes, mais ils n'y pourront rester; il
-leur faudra capituler. Lorsqu'ils viendront à vous, ce sera le moment
-d'exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes,
-pour leur permettre de s'établir sur leur ancien territoire, derrière
-vous.»
-
-L'exécution de ce plan, à travers un pays sans routes, sans ponts,
-sans villages, enchevêtré de montagnes presque inaccessibles, de
-ravins presque infranchissables, avec un climat brûlant pendant l'été,
-glacé pendant l'hiver, exigeait avant tout des troupes très légères et
-très mobiles, aussi mobiles que l'ennemi à atteindre. En 1836, quand
-le général Bugeaud avait fait sa première apparition en Afrique, avec
-mission de relever les affaires compromises de la division d'Oran, à
-peine débarqué, il avait réuni les officiers et leur avait tenu ce
-petit discours: «Messieurs, je suis nouveau en Afrique, mais, selon
-moi, le mode employé jusqu'ici pour poursuivre les Arabes est
-défectueux. J'ai fait de longues campagnes en Espagne; or, la guerre
-que vous faites ici a une grande analogie avec celle que nous avions
-entreprise, en 1812, contre les guérillas. Vous me permettrez
-d'utiliser l'expérience que j'ai acquise à cette époque. Comment,
-traînant avec vous tant de canons et tant de voitures, prendre
-l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent, qui
-est dégagé d'attirail et mobile à ce point que vous le déclarez
-insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il faut vous
-débarrasser de ces _impedimenta_ qui sont pour vous une cause
-permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes liés à leur existence;
-vous les suivez péniblement là où ils peuvent passer, quand ils
-peuvent passer. Je vous déclare que j'ordonne l'embarquement de ce
-matériel de campagne, de ces voitures et de ces canons. Nos soldats
-porteront plus de vivres. Une petite réserve sera chargée sur des
-chevaux et des mulets.» À cet ordre de renvoi des canons, les vieux
-Africains s'étaient scandalisés, et ils avaient chargé le colonel
-Combes de porter leurs remontrances à ce nouveau venu qui prétendait
-tout changer. Le général Bugeaud maintint son ordre, et la victoire
-lui donna raison. Depuis lors, tout avait confirmé la justesse de son
-premier coup d'oeil. Aussi revenait-il en Afrique plus convaincu que
-jamais des avantages de la mobilité et résolu à ne rien négliger pour
-l'augmenter encore. L'idée, du reste, ne rencontrait plus de
-résistance. Tous, au contraire, généraux, officiers, soldats, se
-prêtaient à l'appliquer et aidaient à la développer. De ce concours,
-devaient sortir beaucoup d'innovations heureuses dans la disposition
-des colonnes, le chargement, le fourniment, le costume et la
-nourriture des soldats, chacune tendant à accroître la rapidité des
-mouvements.
-
-Si mobiles que fussent ces colonnes, on ne pouvait s'attendre qu'elles
-allassent bien loin si elles partaient toujours de la mer et devaient
-y revenir pour se ravitailler. Il fallait leur trouver des bases
-d'opérations plus près de l'ennemi. Voilà pourquoi, tout en supprimant
-les postes fortifiés, si inutilement multipliés par son prédécesseur,
-le général Bugeaud avait le dessein d'occuper quelques points dans
-l'intérieur des terres. Il ne s'agissait plus d'y enfermer de
-malheureuses garnisons condamnées à la défensive, mais au contraire
-d'en faire l'appui ou le point de départ des opérations offensives. Le
-gouverneur expliquait ainsi lui-même la raison d'être de ces
-occupations: «Je n'ai de postes que sur les lignes parallèles à la
-mer, non pas pour garder ces lignes contre l'invasion de l'ennemi, ce
-qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d'opérations de la
-zone sud du Tell et du désert. Ces postes, aux yeux des esprits
-superficiels, pourront paraître une déviation de mes principes de
-guerre en Afrique qui reposent sur la mobilité. Ce serait une grave
-erreur, car ils ont pour objet au contraire d'accroître la mobilité,
-et voici comment: si une colonne, partant de la mer pour opérer à
-quarante lieues, était obligée de revenir à la mer afin de refaire
-ses vivres et ses munitions, de déposer ses malades et ses blessés,
-elle perdrait en action pour la guerre effective sept ou huit jours
-pour revenir à la mer, sept ou huit jours pour revenir sur le théâtre
-des opérations. Il lui faut donc quelques postes bien placés pour
-pouvoir se ravitailler. On consacre ainsi une portion de son effectif
-à rendre le reste mobile pour beaucoup plus longtemps[316].» Où
-seraient fixés ces postes? Quel en serait le nombre? Au début, le
-général Bugeaud, par réaction contre le système antérieur, n'en
-voulait que très peu, trop peu. Chaque fois que ses lieutenants
-proposaient une occupation, son premier mouvement était de la
-repousser comme contraire au système de la mobilité. Mais ces idées
-trop absolues devaient s'amender. Peu à peu, à mesure que notre
-domination s'étendra, il arrivera à constituer trois lignes de postes,
-parallèles entre elles: d'abord, celle du littoral, pied-à-terre
-obligé des arrivages de la métropole; ensuite, la ligne centrale,
-embrassant dans son rayonnement tout le Tell; enfin les postes
-avancés, sur la frontière du désert. Le plan du nouveau gouverneur se
-dessine donc nettement; il peut se résumer ainsi: offensive vigoureuse
-au moyen de plusieurs petites colonnes très mobiles; poursuite
-incessante de l'émir et razzia des tribus qui lui demeuraient fidèles;
-occupation de postes peu nombreux, choisis non pour servir de barrière
-à l'ennemi, mais pour rapprocher de lui la base des opérations.
-
-[Note 316: Lettre du 29 décembre 1843, à M. de Corcelle. (_Documents
-inédits._)]
-
-
-V
-
-Avec ce nouveau système de guerre et particulièrement avec la
-multiplicité des colonnes, le gouverneur, ne pouvant être partout à la
-fois, sera souvent obligé de s'en rapporter entièrement, pour
-l'exécution, aux chefs de ces colonnes. Le général Bugeaud a cette
-chance de trouver dans l'armée d'Afrique, au moment où il en prend la
-direction, des officiers de rare valeur, déjà formés, qui faisaient
-cette guerre depuis plusieurs années et qui même avaient, du pays et
-de la population, une expérience plus longue que la sienne. Deux
-d'entre eux sont alors particulièrement en vue: La Moricière et
-Changarnier. Leurs faits d'armes viennent précisément de leur valoir à
-tous deux, le même jour, le 21 juin 1840, les étoiles de maréchal de
-camp. Le premier n'a que trente-quatre ans; six ans et huit mois
-auparavant, il était simple capitaine. Le second, notablement plus
-âgé, a quarante-sept ans, mais il a franchi plus rapidement encore, en
-quatre ans et cinq mois, la distance du grade de capitaine à celui de
-général.
-
-Changarnier a attendu longtemps avant de pouvoir montrer ce qu'il
-vaut. Quand, en 1835, on l'envoie à l'armée d'Afrique, il est au
-service depuis vingt ans et capitaine depuis douze; on ne sait guère
-alors de lui qu'une chose, c'est qu'il est très brave, peu endurant,
-et qu'il a eu plusieurs duels dont il est sorti à son avantage;
-officier de la garde royale pendant toute la Restauration, cet
-antécédent l'a fait passer pour légitimiste et a nui à son avancement.
-Mais à peine l'Algérie lui fournit-elle l'occasion d'agir, qu'on le
-distingue: au bout de quelques mois, il est chef de bataillon. L'année
-suivante, en 1836, quand le maréchal Clauzel s'apprête à marcher
-contre Constantine, il écrit au général Rapatel: «Envoyez-moi, par le
-retour de la frégate, le bataillon du commandant Changarnier, cet
-officier que j'ai remarqué dans l'expédition de Mascara.» On sait de
-quelle gloire le commandant se couvre dans la retraite qui suit
-l'échec subi devant Constantine: c'est lui qui sauve l'armée; aussi,
-au soir de l'une de ces anxieuses journées, le maréchal Clauzel,
-causant au bivouac avec plusieurs officiers, leur disait-il: «Si je
-recevais une blessure, je me hâterais de mettre aux arrêts tous les
-officiers supérieurs en grade à Changarnier ou plus anciens que lui.
-Si je suis tué, ma foi, dépêchez-vous de vous insurger et de lui
-décerner le commandement, sinon vous êtes tous... perdus!» Ce nom,
-jusqu'alors inconnu, est désormais dans toutes les bouches, en Algérie
-comme en France. Il est fait colonel après l'expédition des Portes de
-Fer, et son régiment, le 2e léger, devenu, grâce à l'habileté du
-commandement, à la vigueur de l'entraînement, célèbre dans l'armée
-d'Afrique, balance la réputation des zouaves de La Moricière, et
-partage avec eux l'honneur des tâches les plus difficiles et les plus
-périlleuses. Comme naguère le maréchal Clauzel, le maréchal Valée a
-discerné dans cet officier l'étoffe d'un chef d'armée, et il s'arrange
-pour lui réserver, malgré son grade relativement inférieur, le
-commandement de presque toutes les expéditions. On ne compte plus les
-faits d'armes de Changarnier. Tout ce qu'il entreprend réussit. Son
-énergie demeure intacte, alors que tant d'autres sont las et
-découragés. Sa réputation s'est étendue jusque chez les Arabes, qui
-connaissent la sonnerie de son régiment et qui ne prononcent qu'en
-tremblant le nom de _Changarlo_. Il jouit de ce succès qu'il a si
-longtemps attendu, mais il n'en est pas étonné. Il a en soi-même une
-confiance dont l'expression presque naïve paraît parfois entachée
-d'orgueil et d'infatuation; mais, après tout, elle est justifiée et
-elle est une de ses forces; elle explique l'entrain avec lequel il
-aborde toutes les difficultés, son incomparable sang-froid dans le
-péril et aussi son ascendant sur les hommes qu'il commande. Sous ses
-ordres, le soldat est capable d'efforts qu'il ne ferait pas avec un
-autre: sa fermeté, sa ténacité, son audace sont contagieuses. Les
-autres officiers ne laissent pas que de jalouser un peu une fortune
-devenue tout à coup si rapide. D'autant que le caractère de
-Changarnier, toujours digne, n'est pas toujours commode; il est plus
-poli qu'aimable; avec une parfaite courtoisie, il a peu de cordialité;
-avec une réelle élévation d'âme et certains côtés du désintéressement,
-ceux qui viennent de la fierté, il est personnel, susceptible et
-sévère; il ne sait ni pardonner une offense ni dissimuler le mépris
-que lui inspire une vilenie. Toutefois ceux-là mêmes qui se croient
-des raisons d'en vouloir à l'homme sont obligés de rendre hommage au
-général; Saint-Arnaud, qui n'est pas de son bord, l'appelle le
-Masséna africain. Ce soldat si vigoureux est en outre un esprit très
-cultivé; M. Guizot devait dire de lui, plus tard: «Changarnier sait
-écrire», et M. Sainte-Beuve le qualifiera de «véritable autorité
-littéraire».
-
-La Moricière nous est connu; déjà j'ai eu occasion d'esquisser cette
-physionomie si française[317]. Comme pour Changarnier, c'est
-Constantine qui a rendu son nom partout célèbre; à un an de distance,
-il a trouvé dans un assaut la gloire que son émule avait acquise dans
-une retraite[318]. Héroïsmes de genre différent, mais de valeur égale.
-Si nul n'est plus énergique et plus indomptable que Changarnier, nul
-n'a la bravoure plus brillante et plus entraînante que La Moricière.
-Le premier, plutôt frêle, la voix faible, toujours correct, recherché
-même dans ses manières et sa mise, eût fait volontiers comme ces
-soldats de la garde impériale qui allaient au feu en grande tenue et
-en gants blancs. Chez le second, petit, mais vigoureux, l'allure et le
-costume sont plus à la diable: une grande ceinture rouge s'enroulant
-sur une tunique fanée et poussiéreuse; de longs cheveux s'échappant
-d'une _chachia_, sorte de calotte arabe; les bottes en maroquin rouge
-et la grande selle aussi à la mode indigène. Ce n'est pas seulement à
-cause de ces détails extérieurs qu'on peut voir en lui «l'Africain»
-par excellence. Si Changarnier a passé plusieurs années en Algérie, il
-ne semble y avoir vu qu'un champ de bataille où la France attendait de
-lui la victoire et où il pouvait honorer son nom; mais il lui eût été
-indifférent de se battre ailleurs. Tout autre est le sentiment de La
-Moricière, et là est vraiment l'originalité de sa figure. Venu en
-Algérie dès 1830, il ne l'a pas quittée depuis, sauf des congés de
-quelques mois pris à de rares intervalles; il s'indigne contre ces
-trop nombreux officiers qui passent dans l'armée d'occupation, «n'y
-cherchant qu'une occasion d'aventures et d'avancement, s'en retournant
-ensuite bien vite en France, dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils sont
-venus chercher, et ne s'inquiétant nullement de ce qui se passera en
-Afrique quand ils n'y seront plus[319]». Quant à lui, dès le début, il
-s'est donné généreusement, corps et âme, à l'entreprise algérienne. Il
-a deviné tout de suite que notre établissement sur une terre si peu
-connue, à côté d'une race si différente de la nôtre, renfermait un
-problème très complexe et absolument nouveau; le premier, il s'est
-appliqué à l'éclaircir et à le résoudre. Dans ce dessein, il s'est
-mêlé hardiment aux indigènes, étudiant leur langue, leurs moeurs,
-leurs institutions, leurs conditions économiques, la topographie de
-leur sol. Nul n'est arrivé à les connaître aussi bien; nul n'a trouvé
-comme lui le secret d'agir sur eux. Son esprit ouvert, hardi,
-inventif, est sans cesse en travail et en mouvement. Pendant une nuit
-de bivouac, il écrira un mémoire sur quelque innovation administrative
-ou sur quelque projet de colonisation. Il semble même parfois avoir
-quelque chose d'un peu agité et hasardeux. C'est une machine à vapeur
-toujours sous haute pression. Mais que de services rendus! On le
-trouve à l'origine de presque toutes les mesures fécondes. C'est lui
-qui a organisé les zouaves et formé le premier bureau arabe, créant
-ainsi les deux instruments qui devaient servir à vaincre les indigènes
-et à les gouverner. Tout jeune, il s'est fait une situation à part et
-a acquis une importance bien supérieure à son grade. On conçoit dès
-lors qu'il ne soit pas disposé à prendre patiemment les fausses
-démarches, les défaillances du gouvernement central ou des autorités
-militaires d'Alger. Pendant ces dix premières années de notre
-conquête, il a eu de ce chef plus d'une occasion de se désoler ou de
-s'irriter: jamais autant que pendant la dernière campagne du maréchal
-Valée. «Je parle et j'écris rarement de l'impression que me font les
-choses qui m'entourent, lisons-nous dans une de ses lettres en date du
-16 février 1840. L'impuissance dont notre malheureux pays fait preuve
-en Afrique est une des choses les plus tristes que puisse contempler
-un homme qui a encore quelques sentiments de nationalité.» Puis, après
-avoir continué sur ce ton, il terminait ainsi: «Adieu, mon cher oncle;
-mes réflexions sont tristes, mais je les crois vraies. Je n'aime pas à
-m'arrêter à ces idées; l'action de chaque jour m'évite la peine et
-m'ôte le temps de penser. Cela vaut mieux. Agir, c'est vivre[320].»
-
-[Note 317: Voy. t. III, ch. X, § V.]
-
-[Note 318: Sur le rôle de La Moricière dans l'assaut de Constantine,
-voir t. III, seconde édition, ch. X, § XIII.--L'impression fut très
-vive en France, et M. de Tocqueville traduisait le sentiment général,
-quand il écrivait, le 14 novembre 1837: «Je m'intéresse plus que je ne
-puis me l'expliquer à La Moricière. Cet homme m'entraîne malgré moi,
-et, quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé
-que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que toute
-mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi pour la France, car
-je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général sous ce
-petit homme-là.»]
-
-[Note 319: Lettres de 1840 et de 1843 citées par M. KELLER dans sa
-_Vie du général de La Moricière_.]
-
-[Note 320: _Le général de La Moricière_, par E. KELLER, t. I, p. 224 à
-226.]
-
-Le jeune officier, qui, à la fin de l'hiver de 1840, était ainsi tenté
-par le découragement, ne se doutait pas qu'un changement décisif
-allait précisément se faire dans sa propre situation, et que son rôle
-en Afrique en serait tout à coup singulièrement agrandi. C'était le
-moment où M. Thiers, devenu premier ministre, éprouvait des doutes sur
-l'efficacité du système suivi par le maréchal Valée. Il songea à
-consulter le colonel de La Moricière qu'il avait rencontré les années
-précédentes et qu'il avait fort goûté. Il lui envoya donc, vers la fin
-de mai 1840, l'ordre de se rendre sans retard à Paris. Invité par le
-président du conseil à exposer ses idées, le colonel le fit avec la
-vivacité de sa nature et la chaleur de sa conviction. Partant de cette
-idée qu'il ne suffisait pas de livrer quelques combats à Abd el-Kader,
-mais qu'il fallait renverser sa puissance, il établit qu'on n'y
-parviendrait pas tant qu'on ne porterait pas la guerre au siège même
-de cette puissance, dans la province d'Oran, tant qu'on n'occuperait
-pas la capitale de l'émir, Mascara. Il ne s'agissait pas d'y
-recommencer une simple promenade militaire, du genre de celle qu'avait
-faite autrefois le maréchal Clauzel, ou de ne laisser dans cette ville
-qu'une petite garnison à peine suffisante pour défendre ses remparts,
-ainsi que procédait alors le maréchal Valée pour Médéa et Miliana; il
-fallait s'établir à Mascara avec une division entière qui, de là,
-rayonnerait dans tous les sens; au lieu d'attendre sa nourriture de
-convois péniblement amenés de la côte à coups d'expéditions, le corps
-installé à Mascara devait trouver sa vie sur place, aux dépens des
-tribus riches et belliqueuses qui entouraient cette ville et qui
-étaient la principale force de l'émir; il poursuivrait sans relâche
-ces tribus jusqu'à ce qu'elles fussent domptées; il s'attaquerait
-surtout à celle des Hachem, de laquelle était sorti Abd el-Kader, et
-qui lui fournissait ses principales ressources. Ce plan se
-rapprochait, par plusieurs côtés, de celui qu'à la même époque le
-général Bugeaud exposait à la tribune, mais il avait aussi ses parties
-originales. Il plut fort à M. Thiers, qui, sans attendre le choix d'un
-nouveau gouverneur, résolut de placer La Moricière sur le théâtre même
-où il venait de demander qu'on portât l'action. Ce fut alors, en
-juillet 1840, que le colonel de trente-quatre ans fut nommé maréchal
-de camp, et peu après, par une mesure peut-être plus exceptionnelle
-encore, le commandement de la division d'Oran lui était confié. Le
-maréchal Valée n'avait pas été consulté: signe manifeste de sa
-prochaine disgrâce. Dès le mois d'août, le jeune général prit
-possession de son commandement.
-
-La Moricière était nommé pour préparer l'occupation de Mascara; mais
-personne ne comptait qu'il pût aussitôt marcher sur cette ville; la
-division d'Oran était trop faible. Il fallait auparavant qu'elle reçût
-des renforts qui devaient arriver seulement dans quelques mois, et
-aussi que les troupes de la province d'Alger fussent en mesure de lui
-prêter un concours qu'on ne pouvait, à ce moment, espérer du maréchal
-Valée. En attendant, le nouveau commandant ne resta pas inactif. Il
-s'occupa tout d'abord de refaire matériellement et moralement sa
-petite armée qu'il avait trouvée en piteux état, bloquée sur quelques
-points de la côte, décimée par les maladies, démoralisée. Dans ce
-dessein, il fit évacuer les postes insalubres, améliora le service
-sanitaire, remit le soldat en haleine et en confiance par des
-expéditions sagement graduées et heureusement conduites, élargit
-progressivement le cercle qui nous enserrait et nous étouffait. En
-même temps, il raffermit la fidélité des tribus alliées en leur
-distribuant des vivres et en les mettant à l'abri des attaques. De
-jour en jour, les opérations militaires devinrent plus importantes,
-les razzias plus hardies, les coups furent frappés plus loin et plus
-fort. Les tribus ennemies se virent forcées de reculer leurs
-campements. Les soldats s'aguerrissaient et s'endurcissaient à la
-fatigue. Toutes ces expéditions étaient en outre, pour l'inventif
-général, l'occasion d'expérimenter d'heureuses innovations. Il modifia
-l'équipement du soldat de façon à alléger sa marche, à assurer son
-bien-être et à préserver sa santé. Il organisa très soigneusement le
-service des renseignements et de la topographie. Il avait profité de
-son expérience des Arabes pour nouer avec eux des relations et
-recruter de nombreux espions; dès lors, au lieu d'être surpris par
-l'ennemi, comme il nous était arrivé trop souvent en Afrique, ce fut
-notre tour de le surprendre. Une grande difficulté de cette guerre
-était de se guider dans un pays inconnu et sans routes: des cartes de
-la région furent dressées, que l'on complétait au fur et à mesure des
-informations recueillies et des constatations faites; chaque projet
-d'expédition était rédigé à l'avance avec croquis à l'appui; puis,
-quand il s'agissait de se mettre en marche, un officier choisi prenait
-la tête de la colonne, à quarante pas en avant, entouré des guides
-arabes et suivi d'un cavalier portant le fanion de direction, blanc
-avec étoile rouge; l'_étoile polaire_,--ainsi l'avaient surnommée les
-soldats,--devint bientôt fameuse en Algérie. Pour ces services
-spéciaux, La Moricière était très utilement secondé par des officiers
-d'une rare compétence, MM. de Martimprey et Daumas. Du reste, grâce à
-sa connaissance des hommes et à l'attrait qu'il exerçait, le
-commandant d'Oran se trouvait avoir autour de lui tout un groupe de
-jeunes officiers d'élite: nommons MM. Pélissier, de Crény, Trochu,
-Bosquet, Charras, Bentzmann, d'Illiers, de Montagnac, etc. «Vive La
-Moricière! écrivait, le 1er février 1841, l'un de ces officiers[321].
-Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur!
-Razzias coup sur coup, réussite complète, bataillons réguliers de
-l'émir anéantis presque en totalité, tels sont les résultats prompts
-et décisifs obtenus par ce jeune général qu'aucune difficulté
-n'arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher
-les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde... Je
-vous réponds qu'au printemps, le général aura une petite division
-solide, avec laquelle il pourra aller loin. Il ne laisse pas un moment
-de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils
-piochent la terre... C'est comme cela qu'il faut mener le soldat: il
-n'a pas le temps de penser à son pays; son tempérament se forme; son
-corps se durcit à la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur
-lui. Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de généraux comme La
-Moricière?»
-
-[Note 321: M. de Montagnac. (_Lettres d'un soldat_, p. 141 et 142.)]
-
-Ainsi, dans la division d'Oran, naguère si lasse et si découragée,
-tout était vie, entrain, confiance. Elle était prête pour les grandes
-opérations que la nomination du nouveau gouverneur général et
-l'arrivée des renforts allaient permettre d'entreprendre contre les
-établissements d'Abd el-Kader. Une transformation si complète, opérée
-en quelques mois, faisait honneur au commandant d'Oran dont elle était
-bien l'oeuvre propre; elle avait en effet précédé l'arrivée du général
-Bugeaud dont La Moricière se trouvait avoir été le précurseur. Le
-jeune général méritait que M. de Tocqueville écrivit, à cette époque,
-après l'avoir vu à l'oeuvre sur son terrain: «La Moricière est déjà
-l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art
-d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en
-satisfaisant la population civile.»
-
-
-VI
-
-À peine arrivé en Algérie, le général Bugeaud commença l'exécution du
-plan si nettement arrêté dans son esprit. Dès la fin de mars 1841, il
-entrait en campagne. Au moment d'exposer ces opérations militaires,
-l'historien éprouve un embarras. S'il veut suivre toutes les colonnes
-qui agissent simultanément, s'il s'arrête à chacun des innombrables
-petits combats qu'elles livrent aux Arabes, ne risque-t-il pas de ne
-laisser au lecteur qu'une impression monotone et confuse? Le meilleur
-système, surtout dans un livre comme celui-ci, paraît être de
-s'attacher aux faits principaux ou caractéristiques, et de mettre en
-lumière le dessein général de ces mouvements si complexes[322].
-
-[Note 322: Ceux qui auraient intérêt à connaître le détail des
-opérations peuvent se reporter aux ouvrages spéciaux. En ce moment
-même, le premier de nos historiens militaires, M. Camille Rousset,
-poursuit, avec le même éclat, jusqu'en 1857, le récit de la conquête
-algérienne que, dans un premier livre, il avait conduit jusqu'en 1840.
-Je me suis beaucoup servi de cet important ouvrage. Signalons aussi
-_le Maréchal Bugeaud, d'après sa correspondance intime_, par M.
-D'IDEVILLE; _le Général de La Moricière_, par M. KELLER; les
-_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY;
-les _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE
-MONTAGNAC; les _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud_, les articles sur
-les _Dernières Campagnes du général Changarnier en Afrique_, publiés,
-dans le _Correspondant_, par le comte D'ANTIOCHE, etc., etc.]
-
-Les premières opérations qui occupèrent les mois d'avril et de mai
-1841 eurent pour objet le ravitaillement de Médéa et de Miliana. Il
-n'était plus seulement question d'apporter aux garnisons de quoi se
-défendre; il fallait munir les deux villes assez largement pour que
-les colonnes qui devaient agir dans le sud et à l'ouest de la province
-pussent y trouver une base d'opérations. Au cours de ces
-ravitaillements, le général Bugeaud livra plusieurs combats aux Arabes
-et aux Kabyles. Le plus important eut lieu près de Miliana, contre Abd
-el-Kader lui-même qui avait réuni là près de 20,000 hommes; le général
-essaya, par une ruse habile, d'amener son adversaire à un engagement
-plus serré et plus décisif que ceux auxquels se prêtait d'ordinaire la
-stratégie arabe; mais son calcul fut dérangé par la trop grande ardeur
-d'une partie de ses troupes et par la sagacité de l'émir. Ce n'en fut
-pas moins une brillante victoire, et, dans la suite, le général aimait
-à rappeler «sa bataille sous Miliana». Abd el-Kader sortit de ce
-premier face-à-face avec le nouveau gouverneur, décidé à ne plus
-l'affronter en bataille rangée.
-
-Ce début de campagne eut un effet décisif sur notre armée d'Afrique.
-Il lui donna le sentiment qu'elle était bien conduite. La confiance
-dans le chef, confiance nécessaire et malheureusement ébranlée sous le
-maréchal Valée, fut pleinement rétablie. L'un des officiers de la
-colonne, le commandant de Saint-Arnaud, écrivait à son frère, au
-lendemain de ces expéditions: «Le général Bugeaud s'y est parfaitement
-placé; il s'est montré capitaine expérimenté et habile. On voit, on
-saisit ses pensées militaires. Il se bat quand il veut; il cherche, il
-poursuit l'ennemi, l'inquiète et se fait craindre[323].» Ce n'était
-pas une impression isolée. Au même moment, un autre officier d'avenir,
-le lieutenant Ducrot, s'exprimait ainsi dans une lettre adressée à son
-père: «Décidément le général Bugeaud est l'homme qui convient ici. Il
-a trouvé moyen de faire trois fois plus de besogne que M. Valée, dans
-le même temps; il fatigue beaucoup moins son monde, fait beaucoup plus
-de mal à l'ennemi et n'a presque point de blessés[324].» Déjà même, le
-simple soldat commençait à éprouver pour son général cette sorte
-d'affection familière qui n'ôte rien au respect et que certains chefs
-d'armée, non des derniers, ont eu le don d'inspirer. Ce don, nul ne le
-posséda plus que «le père Bugeaud», dont les zouaves ont si longtemps
-chanté la légendaire «casquette». Tout en lui contribuait à cette
-popularité de bivouac, sa forte stature, sa physionomie martiale, sa
-familiarité brusque et rustique, son allure de vieux grognard et
-jusqu'à ce mouvement des épaules révélant aux connaisseurs l'ancienne
-habitude du sac. Il portait et témoignait aux troupiers un intérêt
-sincère, ménager de leur vie, de leur santé, en sollicitude constante,
-méticuleuse et efficace de leur bien-être, s'inquiétant de leur
-expliquer la raison des efforts qu'il leur demandait, saisissant
-volontiers l'occasion de causer avec eux, d'un abord facile pour les
-plus humbles[325]. On citait de lui mille traits qui faisaient sourire
-ceux que Saint-Arnaud appelait, dans ses lettres, «les gros
-officiers», mais qui lui gagnaient l'amour des soldats: un jour, par
-exemple, il descendait de cheval pour aider un muletier qui ne
-parvenait pas à redresser son bât. Outre que ces traits venaient d'un
-bon coeur, ils étaient le calcul ou l'instinct d'un habile homme de
-guerre; c'est parce que le général Bugeaud faisait beaucoup pour ses
-hommes, qu'il obtenait beaucoup d'eux.
-
-[Note 323: Lettre du 9 mai 1841.]
-
-[Note 324: Lettre du 12 mai 1841.]
-
-[Note 325: Ce n'étaient pas seulement les soldats, c'étaient aussi les
-colons pour lesquels le général était ainsi d'un facile abord. Un
-jour, l'un de ces colons, pauvre diable, vient le trouver à Alger et
-lui expose sa requête. «Mais, mon ami, lui dit le gouverneur après
-l'avoir écouté, cela ne me regarde pas; allez trouver le comte Guyot,
-le directeur civil.--Ah! reprit le colon en montrant son costume,
-comment puis-je aller parler à M. Guyot dans la tenue misérable où
-vous me voyez?»]
-
-Dans ses premières expéditions sur Médéa et Miliana, le gouverneur
-n'avait guère fait autre chose que son prédécesseur, tout en le
-faisant mieux. Le moment était venu d'entreprendre du nouveau. Que
-serait-ce, et de quel côté? Des trois provinces de l'Algérie, il en
-était une, celle de Constantine, où Abd el-Kader n'avait jamais eu
-réellement de pouvoir et où par suite notre autorité était à peu près
-reconnue; sans doute cette autorité était souvent plus nominale que
-réelle, mais on ne voulait pas y regarder de trop près. Là donc, notre
-action militaire devait se borner, pendant quelque temps, à des
-courses de police sans grand intérêt pour l'histoire. C'était dans les
-deux autres provinces que nous avions à combattre l'émir. On sait quel
-était le plan de La Moricière: au lieu de continuer à concentrer tous
-les efforts sur la province d'Alger, il voulait que l'on portât
-l'attaque principale dans la province d'Oran, au coeur de la puissance
-d'Abd el-Kader, et que l'on occupât fortement Mascara. Après quelques
-hésitations venant de sa répugnance à augmenter le nombre des postes
-permanents, le général Bugeaud avait adopté ce plan. Il y joignit une
-autre idée non moins féconde. Depuis que Mascara et Tlemcen avaient
-été une première fois atteints par le maréchal Clauzel, l'émir avait
-jugé prudent de reculer plus au sud ses établissements militaires et
-les avait très judicieusement installés sur la limite extrême du Tell,
-à l'entrée des hauts plateaux; ainsi avait-il élevé, sur une ligne
-courant du nord-est au sud-ouest, Boghar, Taza, Takdemt, Saïda,
-Sebdou, qui dominaient au nord la région cultivable, au sud la région
-pastorale: c'était sa base d'opération. Le gouverneur pensa qu'il
-importait de la ruiner le plus tôt possible. Il décida donc de former
-deux colonnes, destinées à agir simultanément; la plus importante,
-sous ses ordres, devait partir de Mostaganem, aller détruire Takdemt,
-au sud-est de la province d'Oran, et se rabattre ensuite sur Mascara;
-l'autre, partant de Médéa, devait détruire Boghar et Taza, dans le sud
-de la province d'Alger.
-
-Tout s'exécuta comme il avait été arrêté. En débarquant à Mostaganem,
-le 15 mai 1841, le gouverneur trouva les choses si admirablement
-préparées par La Moricière, qu'il put, dès le 18, mettre en mouvement
-son armée. Bien que Takdemt fût situé dans une région où nos troupes
-n'avaient jamais pénétré, la marche s'accomplit sans difficulté, grâce
-à la sûreté des renseignements recueillis par le service topographique
-de la division d'Oran; la carte dressée d'avance fut trouvée à
-l'épreuve merveilleusement exacte[326]. Au bout de huit jours, l'armée
-arriva devant Takdemt. On avait amené quelque artillerie pour battre
-en brèche les murailles; il n'en fut pas besoin; l'émir avait fait
-évacuer le fort et l'avait livré aux flammes. Les premiers officiers
-qui y pénétrèrent n'y trouvèrent qu'un chien et un chat, pendus en
-face l'un de l'autre, sous la première voûte: façon allégorique de
-témoigner l'inimitié de l'Arabe et du chrétien. Le génie fit sauter
-les magasins et les fortifications. Cette première partie de sa tâche
-accomplie, le général Bugeaud revint sur Mascara, escarmouchant avec
-Abd el-Kader que, comme toujours, il eut le regret de ne pouvoir
-amener à un véritable corps-à-corps. Mascara fut trouvé également
-désert. Après y avoir laissé une garnison et des vivres, l'armée
-retourna à Mostaganem, où elle arriva le 3 juin, non sans que son
-arrière-garde eût à soutenir quelques combats assez vifs: c'était la
-coutume des Arabes d'inquiéter les retraites beaucoup plus que les
-mouvements offensifs.
-
-[Note 326: «Nous n'avons trouvé, a dit le général Bugeaud dans son
-rapport, aucun mécompte ni sur les distances, ni sur la configuration
-des lieux, ni sur les eaux, ni sur les cultures.»]
-
-Pendant ce temps, le général Baraguey d'Hilliers se dirigeait sur
-Boghar et Taza, qu'il détruisait. Cette opération, accomplie sans
-aucune résistance, eut des conséquences importantes; de ce moment, le
-sud de la province d'Alger fut à peu près perdu pour l'émir.
-
-
-VII
-
-La campagne du printemps de 1841 avait été un bon début; mais ce
-n'était qu'un début. Le gouverneur général, avec son habituel bon
-sens, était le premier à s'en rendre compte. «Sans nul doute,
-écrivait-il, le 5 juin 1841, au ministre de la guerre, en prenant et
-détruisant Boghar, Taza et Takdemt, en occupant Mascara, nous venons
-de frapper un coup moral et matériel qui peut devenir très funeste à
-la puissance de l'émir; mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette
-puissance ébranlée n'est pas détruite. L'émir a évité, avec soin et
-habileté, d'engager son armée régulière; avec elle et la cavalerie des
-tribus les plus dévouées, il comprimerait longtemps encore peut-être
-les dispositions qu'un certain nombre de tribus auraient à faire leur
-soumission, si nous cessions d'agir, si nous rentrions sur la côte et
-surtout si Mascara était évacué ou n'était occupé que par une faible
-garnison privée de toute communication avec l'armée. L'occupation
-permanente de Mascara par une force agissante me paraît donc, ainsi
-qu'à tous les gens qui réfléchissent, le point capital.» Par quel
-moyen assurer cette occupation que le général Bugeaud avait bien
-raison de signaler comme le «point capital»? Il s'était posé la
-question, sans d'abord voir clairement quelle réponse y faire. «Il
-serait possible, disait le gouverneur, de loger dans Mascara six ou
-sept mille hommes, et il serait avantageux de les y maintenir; la
-difficulté ne consiste que dans les moyens de les y maintenir.» On
-savait ce qu'il coûtait d'efforts pour ravitailler de petites
-garnisons comme celles de Médéa ou de Miliana: que serait-ce s'il
-fallait apporter, de la mer à Mascara, tout ce qu'exige
-l'approvisionnement d'une armée de six mille hommes? La route était
-loin d'être libre, et, au mois de juillet 1841, l'une des expéditions
-de ravitaillement ne parvenait à se frayer passage au retour qu'en
-livrant un rude combat et en faisant des pertes sensibles.
-
-À ce difficile problème, le général de La Moricière proposait une
-solution neuve et hardie. «Les armées romaines, disait-il, trouvaient
-le moyen de vivre sur le pays: il faut faire de même. Le corps
-installé à Mascara doit se nourrir aux dépens des tribus
-environnantes; il n'a qu'à moissonner leurs récoltes et à découvrir
-leurs dépôts de grains. Dès lors, plus besoin de ravitaillement. Ce
-procédé aura, en même temps, l'avantage de contraindre les tribus à se
-soumettre, en les atteignant dans leur seul intérêt saisissable,
-l'intérêt agricole.» C'était rentrer par ce dernier point dans les
-idées du gouverneur. Mais celui-ci se montra d'abord peu disposé à
-admettre qu'on pût ainsi faire vivre une armée. Il n'avait encore
-qu'une très médiocre idée de la fertilité de l'Algérie, et ne
-connaissait pas ses ressources aussi bien que les vieux Africains.
-Déjà, peu auparavant, comme le général Duvivier lui annonçait qu'à
-Médéa il saurait «s'arranger» pour vivre: «On ne se décide pas à des
-actes aussi graves, avait répondu le gouverneur, sur des assurances de
-cette nature.» Et puis, il était en méfiance des chimères auxquelles
-il croyait, non parfois sans raison, l'esprit de La Moricière
-facilement accessible. Faut-il ajouter que, par une faiblesse dont les
-plus grands esprits ne savent pas toujours se garer, il ressentait un
-peu de prévention jalouse à l'égard du jeune général qui l'avait
-précédé en Algérie? Son premier mouvement fut donc d'écouter avec
-impatience et même de rembarrer assez vivement ceux qui soutenaient
-devant lui la thèse du commandant d'Oran[327]. Boutades passagères, il
-est vrai, et qui ne devaient pas obscurcir longtemps son jugement
-naturellement si sain. Peu après, tout en gardant un air sceptique et
-maussade, il consentait à commencer, au moins partiellement, l'épreuve
-du système, et il mettait en demeure l'un des jeunes officiers qui
-l'avaient prôné, le capitaine de Martimprey, d'en prouver
-l'efficacité, en faisant moissonner les récoltes autour de Mascara et
-en assurant ainsi l'approvisionnement de la place. «Vous voyez, lui
-disait-il, que je veux mettre vos idées à l'essai: vous serez
-récompensé, si elles portent fruit; dans le cas contraire, vous aurez
-à vous repentir de vos erreurs.»
-
-[Note 327: Voir notamment la scène assez curieuse que fit un jour le
-gouverneur au capitaine de Martimprey. (_Souvenirs d'un officier
-d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY, p. 101 à 105.)]
-
-On assiste donc, en juin et juillet 1841, autour de Mascara, à un
-spectacle tout nouveau: les soldats, la faucille à la main, le fusil
-en bandoulière, font la moisson, tandis que des bataillons de garde
-surveillent l'horizon; l'ennemi se montre-t-il, quelques minutes
-suffisent pour que l'ordre de travail se change en ordre de combat, et
-les moissonneurs font le coup de feu. Les récoltes s'accumulent ainsi
-peu à peu dans les magasins de la ville. Le gouverneur ne pouvait
-longtemps bouder une opération qui flattait ses goûts agricoles et
-dont sa bonne foi constatait les avantages. Aussi est-il bientôt le
-plus attentif et le plus actif à la diriger. Étant revenu, vers la fin
-de juin 1841, passer quelques jours à Mascara, il se plaît à visiter
-les moissonneurs, à leur donner des leçons et des encouragements.
-Voit-il, par exemple, une aire où le travail mollit, il s'en approche:
-«Je suis sûr, s'écrie-t-il, que vous êtes tous ici des gens de
-lettres. Quel est ton état à toi?--Mon général, je suis tailleur.--Il
-n'y en a que trop pour faire les méchants habits étriqués que l'on
-porte aujourd'hui: bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable
-à la chose publique et à toi aussi. Et toi?--Moi, mon général, je
-suis étudiant.--Étudiant pour ne rien étudier, c'est connu; prends le
-fléau, mon ami.» Il secoue ainsi tous les paresseux, soutenu par le
-rire des autres. «Allons, voyons, commençons à battre... Mais ce n'est
-pas ça, vous n'y entendez rien... Donnez-moi un fléau... Tenez, on
-commence comme cela, piano, tu, tu, pan, pan... Et l'on va petit à
-petit _crescendo_, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan...» Puis il
-passait à d'autres groupes. Il ne se contente pas de tout surveiller,
-de mettre tout en train; suivant sa coutume, il explique aux soldats
-l'utilité de ce qu'on leur fait faire: «Je veux, disait-il dans un
-ordre du jour du 30 juin 1841, vous louer du zèle actif que vous avez
-mis dans les travaux des moissons. On voyait, à votre ardeur, que vous
-compreniez, aussi bien que votre général, que ce métier était digne de
-vous; car c'était la guerre elle-même. L'occupation permanente et
-forte de Mascara dépend des travaux que vous avez faits et de ceux que
-vous allez faire encore. Introduire dans cette place 4 à 5,000
-quintaux de froment et 6,000 quintaux de paille, c'est plus pour
-obtenir la soumission du pays, soyez-en bien persuadés, que de gagner
-dix combats et de revenir ensuite à la côte. Je vous suivrai dans ces
-nouveaux travaux; je saurai ce que vous aurez fait, et vous pouvez
-être assurés que la France et le Roi vous en tiendront compte comme
-moi.»
-
-De ce principe que l'armée doit et peut vivre sur le pays, La
-Moricière a tiré une autre conclusion qu'après expérience il fait
-également accepter au gouverneur. Nos colonnes avaient l'habitude
-d'emporter leurs vivres, et, ces vivres épuisés, elles étaient
-obligées de revenir s'approvisionner aux places de dépôt. Le
-commandant d'Oran a remarqué que les Arabes agissaient tout
-différemment: sans aucun bagage, ils se nourrissaient avec les grains
-enfouis dans les silos, greniers souterrains dont ils connaissaient
-l'emplacement. Pourquoi ne pas faire comme eux? Sous son impulsion,
-les soldats apprennent à découvrir ces silos. Voyez-les se former en
-chaîne, sur un espace d'une ou deux lieues, et s'avancer en fouillant
-la terre avec une baguette de fusil ou une pointe de sabre, jusqu'à ce
-qu'ils rencontrent la pierre placée à fleur de sol qui recouvre les
-silos. Les grains ainsi trouvés sont livrés à l'intendance qui en
-tient compte aux capteurs, d'après un tarif fixé d'avance. La
-Moricière fait, en outre, ajouter au fourniment de petits moulins à
-bras, en usage parmi les Arabes: grâce à ces moulins, les soldats
-peuvent, chaque soir au bivouac, moudre le grain et, avec la farine,
-se faire de la bouillie ou des galettes qui, jointes au bétail fourni
-par les razzias, assurent leur nourriture. Ces heureuses innovations
-permettent de marcher plus vite et de rester plus longtemps en
-expédition. Double avantage dont on comprend l'extrême importance.
-
-Le général de La Moricière était tellement convaincu de l'efficacité
-de son système, que d'ores et déjà il demandait à s'installer à
-Mascara avec une troupe considérable, se faisant fort de se suffire à
-lui-même, sans ravitaillement. Mais le général Bugeaud, bien que
-revenu de ses premières préventions, ne croyait pas que le moment fût
-encore arrivé de tenter une expérience si hardie. Les choses ne lui
-paraissaient pas suffisamment préparées. Il voulait qu'auparavant
-Mascara fût plus complètement muni, que les tribus connussent mieux la
-force et la portée de notre bras. Ce fut à obtenir ce double résultat
-qu'il employa la campagne d'automne. Il était revenu à Oran pour la
-diriger. Parties de cette ville le 14 septembre 1841, les troupes ne
-rentrèrent que le 5 novembre à Mostaganem; jamais encore, en Afrique,
-expédition n'avait duré si longtemps. Durant ces cinquante-trois
-jours, la petite armée, tantôt divisée en plusieurs colonnes, tantôt
-concentrée, fut sans cesse en mouvement, parcourant en tous sens la
-province, faisant ainsi plus de deux cents lieues, apportant dans
-Mascara d'immenses convois de vivres et de munitions, pénétrant dans
-les montagnes les plus ardues pour y atteindre les tribus hostiles,
-poussant une pointe jusqu'à la limite des hauts plateaux, afin de
-détruire Saïda, l'un des établissements de l'émir. Dans ces courses,
-beaucoup de coups de feu furent tirés, plusieurs combats furent
-livrés, mais toujours sans pouvoir amener Abd el-Kader à une bataille
-décisive.
-
-Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans la province d'Alger.
-Les généraux Baraguey d'Hilliers et Changarnier, qui y exercèrent
-successivement le commandement, dirigèrent de nombreux convois de
-ravitaillement sur Médéa et Miliana. Il n'y en eut pas moins de seize,
-pendant les neuf derniers mois de 1841. Les troupes souffrirent plus
-de la fatigue et de la chaleur que de l'ennemi qui, occupé dans la
-province d'Oran, ne leur opposait pas grande résistance. Changarnier
-trouva cependant moyen, à la fin d'octobre, en revenant de Médéa,
-d'attirer dans un piège Barkani, l'un des lieutenants de l'émir, et de
-lui infliger un rude échec.
-
-La campagne de l'automne était loin d'avoir été stérile. «Nous avons
-détruit presque tous les dépôts de guerre, écrivait le gouverneur à M.
-Guizot, le 27 novembre 1841. Nous avons foulé les plus belles
-contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous
-possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans
-un grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et
-les retraites des tribus... Nous avons singulièrement affaibli le
-prestige qu'exerçait Abd el-Kader sur les populations; il leur avait
-persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la mer.
-«Ils sont comme des poissons, disait-il, ils ne peuvent vivre qu'à la
-mer; leur guerre n'a qu'une courte portée, et ils passent comme les
-nuages; vous, avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.»
-Nous les avons atteints, cette année, dans les lieux les plus reculés,
-ce qui a frappé la population de stupeur.» Ajoutons, comme le disait
-encore le général dans son ordre du jour du 7 novembre, que «l'armée
-avait commencé à résoudre le problème, si difficile en Afrique, de
-faire vivre la guerre par la guerre». Tout cela était vrai, et
-cependant, à regarder les choses d'une autre face, il ne semblait pas
-qu'on fût bien avancé. La plupart des tribus, si «foulées» qu'elles
-eussent été, ne donnaient aucun signe de lassitude. «On nous a assuré,
-faisaient-elles dire ironiquement au général Bugeaud vers la fin
-d'octobre, que vous autres Français, vous aimez les chevaux à courte
-queue: nous attendons que nos juments en produisent un pareil pour
-vous le conduire en signe de soumission.» Abd el-Kader, bien que
-toujours battu, continuait à tenir la campagne, apparaissant et
-disparaissant à son heure. Son langage était loin d'avoir baissé de
-ton; le gouverneur ayant fait répandre des proclamations pour inviter
-les Arabes à se soumettre, l'émir lui envoya cette réponse hautaine:
-«Tu demandes l'impossible... Nous te jurons, par Dieu, que tu ne
-verras jamais aucun de nous, si ce n'est dans les combats... Vous
-voulez gouverner les Arabes;... occupez-vous de mieux gouverner votre
-pays. Les habitants du nôtre n'ont à vous donner que des coups de
-fusil. Si, comme vous nous le dites, vous aviez de la puissance et de
-l'influence, vous n'auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali. Vous lui
-aviez promis de l'aider contre ses ennemis, et pourtant les Anglais
-sont venus l'attaquer. Aussi votre nom est-il méprisé par tous les
-peuples de votre religion. Ce continent est le pays des Arabes, vous
-n'y êtes que des hôtes passagers... Votre influence ne s'étend que sur
-le terrain que couvrent les pieds de vos soldats. Quelle haute
-sagesse, quelle raison est la tienne! Tu vas te promener jusqu'au
-désert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaganem sont
-dépouillés et tués aux portes de ces villes!» Ce dernier trait ne
-portait que trop juste: dans la nuit du 21 au 22 octobre 1841, un
-parti ennemi venait, jusque sous les murs d'Oran, saccager les
-campements de nos alliés.
-
-Évidemment, le général Bugeaud s'était flatté d'obtenir des avantages
-plus décisifs. «Ma campagne a été énergique et féconde en événements,
-écrivait-il à un de ses amis le 20 novembre; cependant, les résultats
-ne sont pas considérables.» Tout en affectant de n'en être pas
-surpris, tout en rappelant qu'il avait souvent répété que la
-soumission ne serait pas l'affaire d'une année, il sentait le besoin
-de faire autre chose que de continuer ces expéditions de
-ravitaillement où s'épuisait l'armée sans grand profit; il voulait
-frapper plus fort et surtout plus au coeur de l'ennemi. Le meilleur
-moyen n'était-il pas d'exécuter le plan hardi du commandant d'Oran?
-D'ailleurs, tous les préparatifs que le gouverneur avait jugés
-nécessaires étaient finis, et il ne voyait plus de raisons de contenir
-l'impatiente ardeur de son lieutenant. Il annonça donc, le 7 novembre,
-avant de retourner à Alger, que le général de La Moricière allait
-transporter à Mascara le quartier général de sa division.
-
-
-VIII
-
-C'est le 27 novembre 1841 que La Moricière quitte Mostaganem pour se
-rendre à son nouveau poste. Il emmène une batterie de montagne, 150
-spahis d'élite commandés par Yusuf, et huit vieux bataillons, de ceux
-que, depuis près de dix-huit mois, il a aguerris, entraînés, auxquels
-il a, pour ainsi dire, communiqué son tempérament: ces troupes,
-jointes à celles qui étaient déjà à Mascara, doivent former un corps
-d'environ 8,000 hommes. Le départ est solennel et sérieux. La fanfare
-des spahis, seule musique de la colonne, joue un air connu sur ces
-paroles qui semblent de circonstance: «Pauvre soldat, en partant pour
-la guerre.» Tous savent qu'ils ne s'éloignent pas pour quelques jours,
-mais qu'ils vont s'installer, pour de longs mois, et des mois d'hiver,
-en pleine région ennemie, à trente lieues de tout secours, tentative
-sans précédent et que beaucoup de gens déclarent téméraire. Mais tous
-aussi, des premiers rangs aux derniers, ont foi dans leur jeune chef,
-comprennent l'importance capitale de l'oeuvre à laquelle ils
-concourent, et sont résolus à ne rien épargner pour la faire réussir.
-Quant au général, il n'ignore pas quelle grosse partie il joue. C'est
-sur son insistance personnelle, malgré l'opposition des uns et les
-doutes des autres, que l'entreprise se fait. En France et en Algérie,
-dans les bureaux du ministère de la guerre et même autour du
-gouverneur général, il sent des mauvaises volontés ouvertes ou cachées
-qui guettent son insuccès pour l'en accabler. Il ne se fait aucune
-illusion sur ce que serait pour lui un échec, et, causant un jour de
-cette éventualité avec un de ses officiers: «Il y a dans ce cas,
-dit-il, un remède certain, c'est de se faire tuer.»
-
-Le début n'est pas de bon augure. Arrivé à Mascara le 1er décembre
-1841, La Moricière y apprend que la plus grande partie du troupeau de
-la place, sur lequel il comptait pour l'alimentation de son armée,
-vient d'être enlevé par les Arabes, avec l'officier qui veillait à sa
-garde: il reste à peine cinq ou six jours de viande. Bien que ses
-prévisions soient ainsi fort dérangées, le général ne s'en trouble
-pas. Il donne trois jours à ses troupes pour s'installer tant bien que
-mal dans la ville, et, dès le 4 décembre, il se met en campagne.
-Soumettre les tribus belliqueuses du voisinage, entre autres les
-redoutables Hachem, assurer l'approvisionnement de l'armée et des
-habitants de Mascara, soit en tout environ douze mille bouches, tels
-étaient les deux problèmes qui s'imposaient à lui. Dans sa pensée, un
-seul et même moyen devait servir à les résoudre: la razzia à outrance;
-le butin remplirait nos greniers, en même temps que les Arabes
-dépouillés seraient, par détresse, obligés de capituler. À regarder,
-en décembre, la grande plaine qui s'étendait au sud de Mascara et les
-montagnes qui l'entouraient, il semblait que ce fût un désert aride.
-Et cependant ce sol recélait des trésors abondants: c'étaient les
-silos. Comment les découvrir? Sonder à tâtons serait bien long et bien
-incertain. Avec son flair des Arabes, La Moricière a mis la main sur
-un certain Djelloul, de la tribu des Hachem, qui, par vengeance et
-cupidité, est prêt à trahir les siens et à livrer le secret de leurs
-greniers souterrains. C'est le guide de toutes les expéditions. Avec
-lui, on court sans hésiter aux bons endroits. Les silos, aussitôt
-ouverts, livrent des quantités considérables de grains et
-d'approvisionnements variés. Dans l'embarras de tout transporter,
-l'armée en consomme, pendant quelques jours, une partie sur place,
-puis elle vient verser le reste dans les magasins. À peine de retour,
-elle repart dans une autre direction. Naturellement les Arabes ne se
-laissent pas ainsi dépouiller sans tenter quelque résistance; chaque
-levée de silos donne lieu à des engagements plus ou moins vifs; mais
-nos opérations n'en sont pas arrêtées.
-
-Il y a mieux encore que de découvrir les provisions de la tribu, c'est
-de surprendre la tribu elle-même. Le 20 décembre 1841, La Moricière
-apprend que deux Arabes ont été assaillis en un certain endroit par
-des chiens: c'est pour lui un indice suffisant. Le soir, à minuit, un
-petit corps se met en route, sans tambours ni trompettes. À la pointe
-du jour, il arrive près d'une tribu qui se croyait à l'abri dans des
-ravins escarpés. «L'emplacement reconnu, raconte l'un des acteurs de
-ce petit drame, chacun se lance, se disperse dans une direction
-quelconque; on arrive sur les tentes, dont les habitants, réveillés
-par l'approche des soldats, sortent pêle-mêle avec leurs troupeaux,
-leurs femmes, leurs enfants. Tout le monde se sauve dans tous les
-sens; les coups de fusil partent de tous côtés sur les misérables
-surpris sans défense. Hommes, femmes, enfants, poursuivis, sont
-bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les conduisent.
-Les boeufs, les moutons, les chèvres, les chevaux, tous les bestiaux
-enfin qui fuient sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le
-tue, le dépèce: c'est l'affaire d'une minute; celui-là poursuit un
-veau avec lequel il roule, cul par-dessus tête, dans le fond d'un
-ravin; les autres se jettent sous les tentes où ils se chargent de
-butin; et chacun sort de là, affublé, couvert de tapis, de paquets de
-laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres
-choses que l'on trouve en très grande quantité dans ces douars souvent
-très riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que l'on ne peut
-emporter, et bêtes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie,
-tout cela bêle, tout cela brait. C'est un tapage étourdissant. On
-quitte enfin la position, fier de son succès. Alors commence la
-fusillade: les cavaliers ennemis, qui d'abord avaient pris la fuite,
-reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils
-harcèlent les arrière-gardes; on leur riposte, on les éloigne et l'on
-rentre avec ses prises[328].» Voilà la razzia peinte sur le vif. Cette
-fois, l'armée ramenait 614 boeufs, 634 moutons, 400 ânes, 60 chevaux
-ou mulets et 180 prisonniers.
-
-[Note 328: _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE
-MONTAGNAC, p. 192-193.]
-
-Le corps d'occupation n'avait pas affaire seulement aux Arabes. Depuis
-le 19 décembre, il luttait contre un nouvel ennemi qui n'est pas le
-moins redoutable de tous: c'est l'hiver, un hiver du Nord, avec
-cortège de gelées, de pluies torrentielles, d'ouragans qui brisent
-tout, de neige qui couvre le sol à un pied d'épaisseur. Les bâtiments
-de Mascara, à demi ruinés et mal restaurés, s'effondrent. Les soldats
-n'ont presque plus d'abris; les vivres mouillés se gâtent; les
-bestiaux périssent de misère et de froid. Mais rien n'arrête La
-Moricière. Les marches de nuit, les surprises, les razzias continuent,
-s'étendant dans un rayon de plus en plus éloigné. C'est par milliers
-qu'on compte les bestiaux enlevés, par centaines les prisonniers. Les
-tribus ainsi pourchassées, battues, dépouillées, commencent à donner
-quelques signes de lassitude et d'épuisement; dès la fin de janvier
-1842, plusieurs se sont soumises. «Le temps se déchaîne contre nous,
-écrit-on le 11 février; pluie, neige, grêle, gelée, pendant
-cinquante-quatre jours, sans cesser... Malgré cela, même activité:
-nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens; le ciel
-est la seule voûte qui nous couvre[329].» Dans les derniers jours de
-février, parmi les tribus voisines de Mascara, il n'y a guère que
-celle des Hachem qui, malgré d'effroyables souffrances, se refuse à
-abandonner la cause de l'émir. Notre armée porte aux résistants des
-coups de plus en plus rudes. «Partis le 26 février, nous rentrons le 8
-mars, écrit-on à cette dernière date, traînant après nous quatre cents
-prisonniers et un troupeau immense; nous avons rayonné autour de
-Mascara, dans un espace de vingt-cinq à trente lieues, rasant,
-battant, frottant, pillant, brûlant, saccageant, bouleversant les
-tribus qui ne se décidaient pas assez vite à virer de notre
-côté[330].» Les Hachem semblent à bout de forces; cependant ils se
-raidissent encore. Un moment, on a pu croire qu'ils allaient
-capituler, mais un appel d'Abd el-Kader a suffi pour leur faire rompre
-les pourparlers. La Moricière alors ne leur laisse, à eux comme aux
-tribus plus éloignées qui tiennent pour l'émir, aucun répit. Les
-troupes sont rentrées, le 8 mars, d'une expédition de dix jours: dès
-le 10, départ d'une nouvelle colonne qui reste dehors vingt-deux
-jours, vivant le plus souvent à l'arabe, sur ce qu'elle trouve et sur
-ce qu'elle prend, poussant jusqu'à trente et quarante lieues de
-Mascara, multipliant les hardis coups de main. Le 25, au milieu même
-d'une razzia, elle est surprise par une épouvantable tempête de neige
-qui dure quarante-huit heures. Français et Arabes, qui ne voient plus
-à deux pas devant eux, errent à l'aventure, mêlés les uns aux autres.
-La nuit surtout est atroce. «La neige augmente toujours, rapporte un
-témoin; la pluie vient ensuite grossir le gâchis au milieu duquel
-gisent hommes, chevaux, bagages. Je ne puis mieux vous mettre à même
-de juger de ce coup d'oeil qu'en vous priant de vous reporter au
-tableau de Gros, représentant le champ de bataille d'Eylau[331].»
-Quand on bat la diane, les officiers sont obligés de frapper à coups
-de pied et de bâton les hommes engourdis, pour les forcer à se lever.
-Quelques soldats, plusieurs prisonniers sont morts de froid, ainsi que
-beaucoup de chevaux, de mulets, de boeufs et de moutons. Enfin, le
-soleil finit par reparaître, et la troupe rentre à Mascara, chargée de
-butin, avec le sentiment qu'elle a porté à l'ennemi des coups
-décisifs. Cette fois, en effet, les dernières résistances paraissent
-vaincues: les Hachem ont été réduits à demander grâce et ont amené les
-chevaux de soumission.
-
-[Note 329: _Lettres d'un soldat_, p. 204.]
-
-[Note 330: Lettre du 8 mars 1842. (_Ibid._, p. 206 et 207.)]
-
-[Note 331: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 217.)]
-
-Malgré cette vie rude, et grâce à la sollicitude intelligente du
-général, la santé des troupes est excellente. Le soldat, admirablement
-entraîné, se montre capable d'efforts extraordinaires. Les bataillons
-d'élite, débarrassés de leurs sacs, suivent presque les spahis au pas
-de course et méritent que La Moricière les appelle sa grosse
-cavalerie. Plusieurs fois, ils font d'une seule traite des marches de
-quinze et même dix-huit lieues. «Il y a longtemps qu'une armée n'a
-trimé comme la nôtre, écrivait le commandant de l'un de ces
-bataillons. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles. Malgré
-cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent sans
-sourciller toutes les fatigues... Depuis l'Empire, jamais nous n'avons
-eu de troupes comme celles-là, aussi aguerries, aussi faites à toutes
-les privations... On peut aller partout avec ces lapins-là, et
-traverser l'Afrique dans tous les sens[332].» Rien de plus étrange que
-l'aspect de ces hommes qui, depuis leur arrivée à Mascara, n'ont reçu
-aucun effet d'habillement, et qui, sur cent vingt jours d'hiver, en
-ont passé quatre-vingts au bivouac. «Figurez-vous, dit le même
-officier, une foule de grands diables, vêtus de haillons rafistolés
-avec de la toile, des morceaux de laine de toutes les couleurs et des
-morceaux de peaux de chèvre ou de mouton; couverts de poux; coiffés,
-les uns de képis, les autres de fez, quelques-uns de chapeaux de
-feutre, d'autres d'énormes sombreros de palmier, d'un pied et demi de
-haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon
-(coiffures ramassées dans les razzias); l'extrémité inférieure du
-personnage garnie de peau de mouton ou de peau de boeuf, avec leurs
-poils, faute de souliers. Ajoutez à cela une face basanée, une longue
-barbe pour ceux qui en ont; de véritables sauvages en un mot[333].» Si
-la vie imposée au soldat développait singulièrement son énergie, ne
-pouvait-on pas craindre qu'elle ne lui fit prendre des habitudes de
-rapine et de cruauté? Pour être l'instrument obligé de la soumission,
-la razzia n'en ressemblait pas moins au brigandage et pouvait devenir
-une école fâcheuse. La Moricière veillait à ce danger, et, s'il faut
-en croire un de ses plus honorables officiers, il serait parvenu à
-l'écarter. «On ne vit jamais, affirme M. de Martimprey, de troupes
-plus humaines ni mieux disciplinées: elles connaissaient le but élevé
-auquel tendaient leurs efforts, et elles en étaient justement
-fières[334].» Il est vrai qu'un autre officier rend un témoignage
-moins absolument rassurant: «Nous menons ici, dit M. de Montagnac, une
-véritable vie de brigands; aussi nos soldats sont-ils devenus d'une
-sauvagerie à faire dresser les cheveux sur la tête d'un honnête
-bourgeois. Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant
-ces b.....-là en France, où l'on ne saurait fournir un aliment à leur
-énergie et à leur activité. Il est temps que nous cessions cette
-existence; nous commençons à devenir impossibles[335].» En tout cas,
-le grand prestige de La Moricière aidait à corriger le tort qu'une
-telle vie pouvait faire à la discipline. M. de Martimprey constate la
-confiance, l'enthousiasme de tous, officiers et soldats, pour leur
-jeune chef[336]. M. de Montagnac écrit, de son côté, avec sa vivacité
-habituelle: «Tout ce que fait le général est admirable; il sort de
-cette tête de soldat des idées plus brillantes, plus lumineuses tous
-les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficultés à vaincre, et
-jamais homme ne s'est tiré d'un pareil dédale avec plus d'audace, plus
-d'intelligence que lui.» Il ajoute, un autre jour, tout transporté:
-«Vive Dieu et notre brave général! Gloire au général de La Moricière,
-gloire à lui tout seul!» Et encore: «Je ne donnerais pas le temps que
-j'ai passé à Mascara pour tout l'or du monde, tant sous le rapport des
-opérations intéressantes que j'y ai vues se dérouler, que sous le
-rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux années de soldat
-ne m'auraient jamais appris ce que j'ai puisé auprès du général de La
-Moricière, dans les deux mois et demi que je suis resté sous ses
-ordres[337].»
-
-[Note 332: 28 janvier et 8 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 199,
-209.)]
-
-[Note 333: 31 mars 1842. (_Ibid._, p. 222.)]
-
-[Note 334: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE
-MARTIMPREY, p. 131.]
-
-[Note 335: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 222.)]
-
-[Note 336: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, p. 131.]
-
-[Note 337: Lettres du 9 janvier, des 2 et 11 février 1842. (_Lettres
-d'un soldat_, p. 186, 191, 202 à 205.)]
-
-Le succès obtenu et visible à tous les yeux justifiait cette
-admiration. Non sans doute que chaque soumission obtenue puisse être
-considérée comme absolument définitive; il faut, au contraire,
-s'attendre à ce que quelques-unes des tribus cherchent l'occasion de
-secouer le joug subi par elles plutôt qu'accepté. Néanmoins, c'est
-déjà beaucoup que les plus fiers et les plus belliqueux des Arabes
-soient une première fois forcés de courber le front. Dès maintenant,
-notre situation en est notablement changée. Autour de Mascara, et
-surtout au nord dans la direction de la mer, s'étend une zone
-relativement pacifiée où l'on peut circuler moyennant quelques
-précautions. À la fin de janvier 1842, il avait fallu une petite armée
-pour apporter des munitions de Mostaganem à Mascara: au mois de mars
-suivant, ce sont les Arabes que l'on charge d'amener un nouveau
-convoi; peu après, les communications sont assez libres pour que le
-commerce s'approvisionne tout seul, et, en même temps, les tribus
-soumises alimentent les marchés de la ville qui regorge de vivres. Les
-faits donnent donc de tous points raison à La Moricière; ils prouvent
-la justesse de coup d'oeil avec laquelle le plan a été dressé
-d'avance, la vigueur et l'habileté de main avec lesquelles il a été
-exécuté. Le contre-coup de ce succès se fait sentir au delà de la
-région où il a été obtenu. «Le coeur de l'Afrique, écrit M. de
-Montagnac, le 8 mars 1842, c'est Mascara: du moment où nous avons
-frappé le coeur, le colosse est tombé.» En disant que «le colosse est
-tombé», le bouillant officier se laisse aller à l'une de ses
-exagérations habituelles; mais enfin, l'émir a reçu le coup le plus
-rude qui lui ait encore été porté. Aussi M. de Martimprey, toujours si
-mesuré et si exact, est-il fondé à dire: «Si l'histoire de la conquête
-de l'Algérie est un jour écrite avec une impartialité éclairée, la
-campagne d'hiver de Mascara, de 1841 à 1842, sera considérée comme la
-cause la plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus
-belles pages des annales de l'armée française.»
-
-Sur le moment cependant, tout le monde ne rendit pas cette justice à
-La Moricière. Les bureaux de la guerre étaient depuis longtemps assez
-mal disposés pour lui; l'esprit de routine n'avait pu se faire à un
-avancement si rapide et si anormal; les formalistes trouvaient que les
-innovations du général, hardiment expérimentées sur le terrain,
-n'étaient pas assez respectueuses des règlements et de la procédure
-administrative, et ils lui cherchaient de méchantes chicanes, à
-propos tantôt des modifications apportées au fourniment, tantôt de
-l'emploi fait du produit des razzias. En avril 1842, La Moricière
-apprit que, pour le récompenser de sa belle campagne d'hiver, il était
-question, à Paris, de mettre au-dessus de lui, à la tête de la
-division d'Oran, un lieutenant général; on avait jugé peu conforme aux
-usages qu'un simple maréchal de camp, si jeune d'âge et de grade, eût
-un si gros commandement. Le général Bugeaud, lui aussi, n'était pas
-toujours en très bons termes avec La Moricière; tout en faisant grand
-cas de ses qualités et de ses services, il se méfiait de son
-imagination, le trouvait parleur et agité[338], était un peu offusqué
-de l'importance qu'il avait depuis longtemps en Afrique, et le
-soupçonnait d'être plutôt un rival qu'un subordonné, un successeur
-éventuel qu'un collaborateur; peut-être aussi éprouvait-il, sans s'en
-rendre bien compte, quelque jalousie de la faveur dont son lieutenant
-jouissait auprès de ces journaux qui le maltraitaient lui-même si
-volontiers[339]; de là sur le compte du commandant d'Oran plus d'une
-boutade, d'une explosion d'humeur, qui malheureusement lui étaient
-souvent rapportées. La Moricière, qui avait également la parole
-prompte et vive, ne ménageait pas davantage, dans ses conversations de
-bivouac, un supérieur qu'il croyait prévenu contre lui et contre sa
-division. Les états-majors, naturellement empressés à épouser les
-griefs de leurs chefs, semblaient s'appliquer à les grossir et à les
-envenimer. Toutefois, chez les deux grands soldats, ces petites
-misères n'allaient jamais jusqu'à faire sérieusement tort au service
-de l'État; quand cet intérêt supérieur était en jeu, les préventions
-personnelles disparaissaient. On le vit bien, lorsque fut connu, à
-Alger, l'étrange projet de diminuer la situation du héros de Mascara.
-Le général Bugeaud se mit aussitôt en travers. «Dans le cadre des
-lieutenants généraux, répondit-il vivement au ministre, trouverait-on
-un officier de plus de valeur? Pourquoi donc décourager un maréchal de
-camp d'un très grand mérite, connaissant le pays, les hommes et les
-choses, très capable de donner la direction générale et parfaitement
-accepté comme supérieur par les maréchaux de camp Bedeau et
-d'Arbouville?» Il concluait: «Si l'on veut un lieutenant général, il y
-a un moyen, sans rien troubler, c'est de conférer ce grade à M. de La
-Moricière[340].» Devant cette opposition si nette, les bureaux
-reculèrent. D'ailleurs, leur malveillance n'était pas partagée par le
-ministre de la guerre; l'année suivante, M. de Martimprey, étant allé
-à Paris et ayant vu le maréchal Soult, lui exprimait sa satisfaction
-d'être attaché à l'état-major du commandant d'Oran. «Vous avez raison,
-répondit le maréchal, le général de La Moricière écrit, en Algérie,
-les plus belles pages de sa vie[341].»
-
-[Note 338: «La Moricière, disait un jour le gouverneur au duc
-d'Aumale, est vaillant, infatigable, débrouillard, sans doute, mais
-doctrinaire; il discute sans cesse, ergote, hésite et n'aime pas les
-responsabilités.»]
-
-[Note 339: Le général Bugeaud faisait allusion à La Moricière, quand,
-dans une lettre à Changarnier, il se plaignait de voir «les journaux
-préconiser les actions magnifiques de tel jeune et brillant général,
-qualifier de fautes ses propres opérations, blâmer son système et
-louer, chez les chefs de colonne, les mêmes faits qu'on venait
-d'imputer à tort au gouverneur».]
-
-[Note 340: Cette lettre, qui fait tant d'honneur au général Bugeaud, a
-été citée pour la première fois par M. Camille ROUSSET.]
-
-[Note 341: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE
-MARTIMPREY, p. 177.]
-
-Pendant le dur et long hiver de 1842, La Moricière n'avait pas été le
-seul en mouvement. En plein mois de janvier, sur quelques nouvelles
-arrivées de l'Ouest, le gouverneur général s'était embarqué pour Oran,
-afin de diriger une expédition contre Tlemcen. Cette ville, située à
-une cinquantaine de kilomètres de la mer, près de la frontière du
-Maroc qu'elle commande, avait, par sa position comme par son passé,
-une réelle importance militaire et politique. Une première fois, en
-janvier 1836, le maréchal Clauzel s'en était emparé, mais la France
-l'avait abandonnée par le traité de la Tafna. Partie d'Oran le 24
-janvier 1842, la colonne du général Bugeaud ne rencontra pas d'autres
-difficultés que celles de la saison, et, le 1er février, elle entra
-sans combat dans Tlemcen évacué de la veille. De là, le gouverneur se
-porta plus au sud et détruisit le fort de Sebdou, le dernier des
-établissements de l'émir sur la limite des hauts plateaux: c'était
-compléter l'oeuvre commencée par la ruine de Boghar, de Taza, de
-Takdemt et de Saïda. Le général Bedeau fut appelé au commandement de
-Tlemcen. Breton d'origine, en Afrique depuis 1836, il s'y était
-distingué par de nombreux faits d'armes, notamment comme colonel du
-17e léger; il joignait aux qualités du soldat et du capitaine celles
-de l'administrateur, ayant moins d'invention et d'initiative que La
-Moricière, mais exécutant admirablement les instructions qu'on lui
-donnait[342], esprit très sage, âme élevée et loyale, étranger aux
-coteries, supérieur aux jalousies qui sévissaient en Algérie, estimé
-de tous, type de vertu et d'honneur militaires, l'une des plus pures
-renommées de l'armée d'Afrique. Il fit merveille dans ce nouveau
-commandement: bien que disposant seulement d'environ trois mille
-hommes, il infligea de rudes échecs à Abd el-Kader, qui porta un
-moment de ce côté tous ses efforts; puis, après avoir ainsi refoulé ce
-redoutable adversaire, il réussit, par son habileté et sa prudence, à
-pacifier la région environnante.
-
-[Note 342: «Bedeau fait très-bien, disait le général Bugeaud, mais on
-a besoin de le pousser par les épaules.»]
-
-L'occupation de Tlemcen complétait heureusement, dans la province
-d'Oran, l'oeuvre commencée par l'occupation de Mascara. Quel
-changement depuis l'époque, pourtant bien récente, où, dans cette
-province, les Français étaient bloqués dans quelques villes du
-littoral! Maintenant, de ce côté, la conquête est amenée au même point
-que dans la province d'Alger: le quadrilatère formé par Oran,
-Mostaganem, Mascara et Tlemcen est, pour ainsi parler, le pendant de
-celui que l'on pouvait tracer entre Alger, Cherchel, Miliana et Médéa.
-
-
-IX
-
-Depuis un an, le général Bugeaud avait porté son effort principal sur
-la province d'Oran; il allait maintenant s'occuper de celle d'Alger.
-Précisément à cette époque, un incident, qui eut un douloureux et
-glorieux retentissement, fit ressortir à quel point, en dépit des
-progrès accomplis depuis le départ du maréchal Valée, la sécurité nous
-manquait même dans la Métidja, à peu de distance de la capitale. Le 10
-avril 1842, en plein jour, un détachement de vingt et un hommes, sous
-les ordres du sergent Blandan, portait des dépêches de Boufarik au
-blockhaus voisin de Méred. À environ deux kilomètres de ce dernier
-poste, il est subitement entouré par plus de trois cents Arabes.
-«Rendez-vous!» crie en français un grand nègre qui paraît commander
-les assaillants. «Voilà comme je me rends», répond Blandan, et
-ajustant le nègre, il le tue raide d'un coup de fusil. À l'exemple de
-leur chef, nos soldats font une décharge générale. Les Arabes
-fléchissent un moment, mais bientôt, honteux de reculer devant une
-poignée d'hommes, ils reviennent à la charge. Les vingt et un se sont
-formés en cercle: sans abri, criblés de balles, ils tombent l'un après
-l'autre. Cependant, pas une défaillance. Les blessés à terre chargent
-les fusils de ceux qui peuvent encore combattre. Blandan, qui a reçu
-deux balles, commande toujours. Une troisième balle l'atteint au
-ventre. «Courage, mes amis, s'écrie-t-il, défendez-vous jusqu'à la
-mort.» Et sentant les forces lui manquer: «Prends le commandement,
-dit-il à un brigadier de chasseurs, car, pour moi, je n'en peux plus.»
-Le combat durait depuis une demi-heure. Sur les vingt et un, cinq
-hommes seulement restaient debout, quand, de Boufarik et de Méred, où
-l'on a entendu la fusillade, des secours arrivent en toute hâte. Les
-Arabes s'enfuient, sans avoir pu enlever aucun trophée à l'héroïque
-détachement. Blandan, ramassé sans connaissance, expire dans la nuit:
-un seul moment, il a donné quelque signe de vie, c'est quand le
-colonel a détaché sa propre croix d'honneur pour la lui mettre dans la
-main. Il avait vingt-trois ans et n'était sous-officier que depuis
-trois mois. Son nom et celui de ses compagnons, mis solennellement à
-l'ordre du jour de l'armée, ont été gravés sur le petit obélisque de
-la fontaine de Méred. Depuis 1887, la statue de l'héroïque sergent
-s'élève sur l'une des places de Boufarik.
-
-Pour prévenir le retour de pareilles surprises, le général Bugeaud
-décida d'employer le printemps de 1842 à une grande opération contre
-les tribus montagnardes qui entouraient, au sud et à l'ouest, la
-Métidja. Les troupes disponibles de la province d'Oran devaient
-concourir à cette oeuvre, avec celles de la province d'Alger. Par une
-idée heureuse, le gouverneur imagina de se servir de cette
-concentration même pour ouvrir, entre ces deux provinces, une
-communication par terre qui n'existait pas encore pour notre armée. La
-vaste région s'étendant de Cherchel à Mostaganem et de Miliana à
-Mascara avait jusqu'alors complètement échappé à l'action des armes
-françaises. Si l'on jette les yeux sur une carte, cette région
-apparaît traversée, dans toute sa longueur, par une rivière: c'est le
-Chélif, l'un des plus importants cours d'eau de l'Algérie; il prend sa
-source au sud de la province d'Alger et coule d'abord vers le nord;
-arrivé à peu près à la hauteur de Médéa et de Miliana, et à égale
-distance de ces deux villes, il tourne brusquement à l'ouest et
-continue dans cette direction, jusqu'à ce qu'il se jette dans la mer à
-quelque distance de Mostaganem. La vallée profonde et fertile formée
-par ce cours d'eau semblait la route naturelle pour aller de la
-province d'Alger dans celle d'Oran; mais elle était dominée des deux
-côtés, sur toute sa longueur, c'est-à-dire pendant plus de soixante
-lieues, par des massifs montagneux, très ardus, absolument inexplorés
-et où habitaient des tribus hostiles et belliqueuses. Le gouverneur
-n'hésita pas à braver les risques de cette route; il décida qu'une
-colonne, sous ses ordres, partirait de Mostaganem, tandis qu'une
-autre, commandée par Changarnier, partirait de Blida: elles devaient,
-l'une remonter, l'autre descendre la rivière, jusqu'à ce qu'elles se
-rejoignissent. Ce programme, hardiment conçu, s'exécuta sans
-difficulté sérieuse; le 30 mai 1842, après dix jours de marche, les
-deux colonnes se rencontrèrent au milieu de la vallée du Chélif, près
-de l'Oued-Fodda. Algériens et Oranais s'embrassèrent et festoyèrent
-pendant deux jours, pour célébrer l'heureuse issue d'une entreprise
-qui paraissait faire faire un grand pas à notre domination. Sans doute
-le pays ne pouvait être considéré comme définitivement soumis; la
-suite ne devait que trop le prouver; mais, pour la première fois, il
-avait été traversé; c'était déjà un fait considérable.
-
-Restait à se servir des troupes ainsi concentrées dans la vallée du
-Chélif, pour prendre à revers et dompter les tribus entourant la
-Métidja. Dans ce dessein, les deux colonnes se séparèrent de nouveau
-afin de gagner Blida par des directions différentes; Changarnier
-s'éleva un peu au nord et pénétra au coeur des montagnes qui
-s'étendent entre le Chélif et la mer; Bugeaud prit plus au sud par
-Miliana et le col de Mouzaia. Le premier rencontra un pays fort
-difficile: «La Suisse n'est rien auprès, écrivait l'un des officiers
-de sa colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud; l'armée marche
-un par un, bêtes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son cheval par
-la figure; l'avant-garde part à quatre heures du matin, et
-l'arrière-garde arrive au bivouac à six heures du soir, tout cela pour
-faire deux ou trois lieues.» Mais aucun obstacle n'arrêtait la tenace
-énergie du général que le gouverneur appelait familièrement «son
-montagnard»; il passa partout, recevant la soumission spontanée ou
-contrainte des Arabes qui se trouvaient sur son chemin. Le général
-Bugeaud rencontra une route plus facile et obtint le même succès. Les
-tribus les plus redoutables vinrent lui apporter leur hommage, même
-celle des Hadjout, ces hardis pillards qui étaient, depuis douze ans,
-la terreur des environs d'Alger. Elles avaient été absolument
-déconcertées de se voir attaquées par une armée venant de la province
-d'Oran. Un autre fait les avait frappées plus encore, c'était la
-présence, dans les rangs français, sous le drapeau français, de deux
-ou trois mille de leurs coreligionnaires, cavaliers des tribus alliées
-de l'Ouest, que le gouverneur avait appelés à lui pour cette
-expédition. Telle fut même l'impulsion ainsi donnée au mouvement de
-soumission qu'il gagna les environs de Médéa où les colonnes
-n'avaient pas pénétré. Aussi, au sortir de cette expédition, le 13
-juin 1842, le gouverneur pouvait écrire au ministre de la guerre: «Le
-cercle de granit qui entoure la Métidja est brisé.»
-
-S'il y avait encore quelques coups à frapper pour compléter la
-destruction de ce «cercle de granit», le général Bugeaud avait sous la
-main le marteau qui convenait, c'était Changarnier. Celui-ci, arrivé à
-Blida le 10 juin 1842, se remit en campagne le 17, cette fois dans la
-région du haut Chélif. Il couronna des opérations habiles et
-vigoureuses par la plus prodigieuse razzia qui eût encore été faite:
-le 1er juillet, avec quelques centaines de cavaliers, hardiment
-lancés, il ramassait 3,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux ou
-mulets et 50,000 têtes de bétail. «Je suis transporté de joie, lui
-écrivit le gouverneur; c'est admirable!... Les résultats politiques
-doivent dépasser encore les résultats matériels.»
-
-Grâce à ces succès, la colonisation reprenait un peu confiance aux
-environs d'Alger, et plusieurs villages étaient fondés dans le Sahel.
-La sécurité ainsi reconquise s'étendait même plus loin: désormais les
-communications étaient libres avec Médéa et Miliana, et leur
-ravitaillement s'opérait par le commerce, presque en dehors de
-l'administration militaire, à ce point que, le 24 juillet 1842, le
-gouverneur crut devoir publier une note officielle pour rappeler à la
-prudence les _mercantis_ qui se rendaient dans ces deux villes, seuls
-et sans armes; recommandation leur était faite de se réunir par
-caravanes de huit ou dix personnes. Il n'y avait pourtant pas
-longtemps que, pour le moindre convoi, force était de réunir une armée
-et de livrer de véritables batailles! Du reste, la vieille route de
-Médéa, ce col de Mouzaia tant de fois arrosé de sang français,
-n'allait plus être qu'un souvenir. Le général Bugeaud faisait en effet
-construire, à travers les gorges jusque-là inaccessibles de la Chiffa,
-une route plus directe qui fut praticable au mois de septembre 1842.
-
-Pendant que ces importants progrès s'accomplissent dans la province
-d'Alger, nos affaires gardent bonne tournure dans celle d'Oran. À
-Tlemcen, l'habile administration du général Bedeau maintient une
-pacification relative. Autour de Mascara, les choses sont moins au
-calme: Abd el-Kader est revenu sur cet ancien théâtre de sa puissance,
-usant de son prestige encore grand pour ramener à lui les tribus
-soumises, menaçant celles qui nous demeurent fidèles. Plus prodigieux
-que jamais de mobilité et d'ubiquité, il apparaît soudainement au point
-opposé à celui où nos troupes croient le rencontrer. C'est l'occasion
-pour La Moricière de donner de nouvelles preuves de son active énergie.
-Vainement les forces à sa disposition ont-elles été diminuées pour
-former la colonne qui remonte le Chélif; fort habile à employer les
-Arabes soumis, il supplée par leur concours à ce qui lui manque de
-troupes françaises. Ainsi mène-t-il plus vivement que jamais la campagne
-permanente qu'il a ouverte au mois de décembre précédent. S'il ne peut
-atteindre l'émir lui-même qui lui glisse toujours entre les mains, il
-atteint les tribus qui pourraient le soutenir. À la fin de mai 1842,
-c'est dans l'est qu'il se dirige: il frappe la puissante tribu des
-Flitta, puis détruit, pour la seconde fois, Takdemt qu'on a commencé à
-reconstruire et où Abd el-Kader a établi sa famille avec un détachement
-de ses réguliers. Au commencement de juin, il se porte au sud-ouest
-contre les Djaffra et les Hachem que l'émir a décidés à émigrer, les
-poursuit à outrance jusqu'au désert, et, après les avoir acculés à un
-chott sans eau potable, les force à demander grâce. Du 15 juin au 25
-juillet, nouvelle expédition, cette fois au sud-est, plus longue et plus
-lointaine que les autres; il s'agit de poursuivre la smala,
-agglomération errante, qui comprend la famille de l'émir, son trésor, le
-noyau de son armée régulière, les populations encore attachées de gré ou
-de force à sa fortune. La Moricière n'a avec lui que deux mille soldats
-français; mais il a su s'assurer le concours des Harrar, véritables
-flibustiers des hauts plateaux. Guidé par eux, trouvant, grâce à eux,
-les sources pour boire et les silos pour manger, il ose, en plein
-juillet, se lancer dans le désert. «Le soleil nous plombe à
-quarante-cinq degrés de chaleur, écrit l'un des officiers de la
-colonne. La terre est brûlée, et, aussi loin que l'oeil peut s'étendre,
-ne présente qu'une teinte grisâtre. Les flammes semblent en sortir et
-produisent les ondulations du mirage: ce sont des armées de géants qui
-se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus
-monstrueuses les unes que les autres, qui se déroulent, s'élèvent,
-grandissent, subissent les transformations les plus extraordinaires; et,
-à travers tous ces êtres imaginaires ou réels, nos petits bataillons,
-chargés jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu
-d'un pays où deux armées turques ont été complètement détruites.» À côté
-de notre colonne, s'avance la bande des Harrar, deux mille cavaliers et
-six mille chameaux portant les femmes et les enfants. «C'est, continue
-notre témoin, le coup d'oeil le plus pittoresque, le plus
-fantastique[343].» Ainsi escortée, l'armée arrive, le 14 juillet, au
-pied d'un rocher à pic sur lequel est Goudjila: dans ce nid d'aigle, Abd
-el-Kader a transporté les restes de ses arsenaux. La Moricière fait tout
-détruire. Les silos du voisinage, où ont été accumulées les provisions,
-sont vidés. L'émir n'a décidément plus aucun établissement fixe. Quant à
-la smala elle-même, elle fuit au loin, s'enfonçant dans les sables
-arides. Le retour de la colonne se fait sans difficulté. Les soldats,
-qui, au coeur de l'été, viennent de battre la montagne et le désert
-pendant trente-six jours, et qui ont décrit un cercle de cent vingt à
-cent trente lieues, rentrent à Mascara, déguenillés, sans souliers, les
-pieds enveloppés dans les peaux des boeufs qu'ils ont mangés, mais bien
-portants, «flambants comme le soleil qui leur chauffait les reins», et
-n'ayant à leur ambulance que treize malades. Ce sont, il est vrai, de
-rudes soldats: les bataillons d'élite surtout. «Figurez-vous, écrivait
-alors un de leurs officiers, des carcasses d'hommes qui, depuis dix
-mois, n'ont cessé de supporter toutes les privations, toutes les
-intempéries imaginables, recouvertes d'un cuir basané comme des tiges de
-bottes et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le
-diable ne briserait pas; toujours gais, obéissant comme par enchantement
-à tout ce qu'on leur ordonne, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire
-partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les
-officiers et les sous-officiers s'en mêlent; en un mot, les types les
-plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde
-militaire[344].» L'effet de cette expédition fut considérable dans tout
-le cercle de Mascara. Une troupe de deux mille hommes avait pénétré là
-où, un an auparavant, une armée de vingt mille n'eût pas osé
-s'aventurer. Les Arabes, surpris, intimidés, épuisés, s'inclinaient
-devant une supériorité si manifeste. Parmi les Hachem eux-mêmes, qui
-avaient été les premiers à retourner à l'émir, on apercevait plus d'un
-symptôme de découragement, et l'un de leurs chefs disait à Abd el-Kader:
-«Marabout, je ne te suivrai plus; ma parole est donnée aux Français...
-Va, laisse-nous, nous avons assez souffert, et que Dieu te conduise!»
-
-[Note 343: Lettre de M. de Montagnac, en date du 27 juillet 1842.
-(_Lettres d'un soldat_, p. 259 à 261.)]
-
-[Note 344: Lettre de M. de Montagnac, en date du 18 juin 1842.
-(_Lettres d'un soldat_, p. 255.)]
-
-
-X
-
-L'automne de 1842 n'est pas moins activement employé que ne l'ont été
-l'hiver, le printemps et l'été. Autour de Mascara, La Moricière
-continue ses incessantes expéditions. La plus importante, qui a lieu
-en septembre et octobre, ne dure pas moins de quarante jours. À la
-poursuite de la smala, qui, cette fois encore, nous échappe, notre
-petite armée s'engage de nouveau dans le désert où elle fait des
-marches de dix heures sans eau, et s'avance plus loin qu'en juillet,
-jusqu'à Taguine, à soixante lieues au sud-est de Mascara: c'est
-l'endroit même où, un an plus tard, la smala tombera aux mains du duc
-d'Aumale. La colonne française ramasse un butin énorme qui, habilement
-distribué aux tribus alliées du sud, les fixe à notre cause. Dans une
-escarmouche, au retour, nos cavaliers sont sur le point de s'emparer
-d'Abd el-Kader; celui-ci ne se sauve qu'à grand'peine, en laissant sur
-le terrain ses plus braves compagnons et en perdant son cheval, son
-cachet et sa montre. D'autres opérations suivent, dans le détail
-desquelles il serait fastidieux d'entrer. En somme, sur trois cent
-quatre-vingt-quinze jours qui, au 31 décembre 1842, se sont écoulés
-depuis que La Moricière est installé à Mascara, sa division en a passé
-trois cent dix en campagne.
-
-Dans la province d'Alger, Changarnier est à l'oeuvre. En septembre, il
-descend une partie de la vallée du Chélif, affermissant la fidélité
-des tribus soumises, frappant rudement celles qui sont douteuses ou
-hostiles. Puis, pour revenir vers le sud, il s'engage dans le massif
-montagneux de l'Ouarensenis par la vallée de l'Oued-Fodda: de faux
-renseignements lui ont présenté cette route comme facile. Au bout de
-quelques heures de marche, il se trouve engagé dans un étroit défilé
-dont 6,000 Kabyles, commandés par un lieutenant de l'émir, occupent
-les hauteurs et ferment les débouchés en avant et en arrière. Il faut
-passer ou périr. C'est dans ces situations critiques qu'éclatent les
-qualités de Changarnier, énergie indomptable, sang-froid, volonté de
-vaincre. Il n'a avec lui que 1,200 fantassins, 200 chasseurs à cheval,
-500 Arabes: peu de fond à faire sur ces derniers qui se croient
-perdus; mais les Français sont d'une solidité admirable, surtout les
-zouaves commandés par Cavaignac. Pendant plus de deux jours, le combat
-se poursuit, acharné. Notre petite colonne avance peu à peu, prenant
-d'assaut chaque rocher, brisant l'un après l'autre tous les obstacles
-qu'on lui oppose, se tirant de tous les périls où il semblait qu'elle
-dût vingt fois succomber. Enfin, le défilé est franchi. Arrivé en pays
-découvert, le général fait une razzia sur le territoire des tribus qui
-venaient de l'attaquer, et, par cet audacieux châtiment, terrifie pour
-longtemps ceux qui naguère se croyaient assurés de l'écraser. Un bon
-juge, le duc d'Aumale, regarde ce combat de l'Oued-Fodda comme «l'une
-des luttes les plus longues et les plus difficiles qu'aient
-enregistrées nos annales d'Afrique», et il ajoute: «Le général
-Changarnier sut la terminer par un brillant succès, tandis que bien
-d'autres eussent peut-être été heureux d'en ramener les débris de leur
-colonne. Il y a eu des actions plus importantes en Afrique, il n'y a
-pas eu de journée où chefs et soldats aient montré plus d'audace, de
-sang-froid et d'intelligence[345].»
-
-[Note 345: _Les zouaves et les chasseurs à pied_, par M. le duc
-D'AUMALE.]
-
-Ce qui venait de se passer à l'Oued-Fodda et plusieurs indices
-recueillis d'un autre côté par La Moricière, révélaient l'action et
-l'autorité d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis. Repoussé de toutes les
-autres parties de la régence, l'émir s'était fait en quelque sorte une
-dernière citadelle du grand pâté montagneux qui s'élève au sud du
-Chélif: là, il venait chercher des recrues et des vivres; de là, il
-menaçait soit la province d'Alger, soit celle d'Oran. Le gouverneur
-général résolut donc de porter sur ce point le principal effort de la
-fin de l'année. Huit mille hommes furent mis en mouvement. Trois
-colonnes, commandées, la première par le général Bugeaud, la seconde par
-le général Changarnier, la troisième par le général Korte, pénétrèrent
-au coeur des montagnes et les parcoururent en tous sens. Sauf un assez
-rude combat soutenu par le général Korte, nos troupes ne rencontrèrent
-que peu de résistance. Les habitants, si belliqueux qu'ils fussent,
-étaient encore sous l'impression de la vigueur déployée naguère par
-Changarnier. À la fin, une manoeuvre habile refoula au centre du massif
-et accula à des précipices infranchissables la masse effarée des tribus
-fugitives, guerriers, femmes, enfants, vieillards. Une journée entière
-se passa, pour ces malheureux, en délibérations pleines d'angoisses; on
-voyait de loin les principaux personnages se démener au milieu d'une
-multitude épouvantée; on entendait les cris gutturaux des femmes, les
-bêlements des troupeaux. Enfin, le lendemain matin, le plus important
-des chefs de la montagne, le vieux Mohammed-ben-Hadj, s'avança vers le
-gouverneur et lui demanda grâce. «Pour moi, dit-il, j'avais huit fils;
-six sont morts en te combattant. J'ai servi le sultan avec zèle, mais
-il ne peut plus nous protéger, et, si tu es humain, je suis à toi pour
-toujours.» Le gouverneur fut touché de ce langage et jugea habile de se
-montrer généreux. À Mohammed qui lui offrait son plus jeune fils en
-otage, il répondit: «Ma clémence sera complète. Je n'ai que faire d'un
-otage. Ton visage m'inspire la confiance. D'ailleurs, j'ai mieux que des
-otages: j'ai la force, la mobilité, la connaissance de tes montagnes, la
-certitude de reprendre tous nos avantages si tu manques à ta parole.» Le
-30 décembre, après une campagne de quarante-sept jours, le gouverneur
-rentrait à Alger, pouvant croire que l'Ouarensenis était dompté et que
-l'émir avait perdu la seule base d'opération qui lui restait en deçà des
-hauts plateaux.
-
-Ainsi se terminaient les opérations de 1842, l'année la plus
-laborieuse et la plus féconde de la conquête. D'immenses résultats
-avaient été obtenus dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Le
-général Bugeaud en était justement fier. «Abd el-Kader, écrivait-il au
-ministre de la guerre, a perdu les cinq sixièmes de ses États, tous
-ses forts ou dépôts, son armée permanente, et, qui pis est, le
-prestige qui l'entourait encore en 1840. S'il n'a pu nous résister,
-lorsqu'il disposait de l'impôt et du recrutement sur tout le pays,
-lorsqu'il avait une armée permanente et des provisions de guerre,
-lorsque toutes les tribus marchaient à sa voix partout où il
-l'ordonnait, comment lutterait-il aujourd'hui avec quelque succès,
-lorsqu'il ne s'appuie que sur une poignée de tribus déjà ruinées en
-partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques
-populations par des entreprises de partisan; il ne peut reconquérir sa
-puissance.» Le gouverneur était loin cependant de dédaigner
-l'adversaire auquel il avait affaire; il était le premier à
-reconnaître ses qualités supérieures, son indomptable énergie, ses
-étonnantes ressources, son action sur les populations arabes. «Abd
-el-Kader est réellement un maître homme», écrivait-il le 12 novembre
-1842.
-
-
-XI
-
-1843 commença moins bien que n'avait fini 1842. À peine le général
-Bugeaud avait-il quitté l'Ouarensenis, qu'Abd el-Kader y faisait
-irruption, soulevant les tribus, châtiant impitoyablement tous ceux qui
-s'étaient ralliés aux Français. En quelques jours, il avait réuni des
-forces considérables et était maître de toutes les montagnes situées au
-sud du Chélif; il franchissait même cette rivière et propageait le feu
-de la révolte, au nord, dans le Dahra. À cette nouvelle inattendue qui
-faisait douter à beaucoup, en Algérie et en France, de la réalité des
-succès obtenus jusqu'alors par nos armes, le gouverneur, ému, mais non
-troublé, fit partir des colonnes de tous les points, de Cherchel, de
-Miliana, de Médéa, de Mascara, de Mostaganem. En faisant du mal à
-l'ennemi, ces colonnes souffrirent beaucoup elles-mêmes. L'hiver rendait
-les opérations singulièrement difficiles au milieu de ces montagnes sans
-chemins. «C'est une retraite de Russie au petit pied», écrivait l'un des
-chefs de colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, officier
-énergique, qui avait vu son avancement longtemps retardé par des
-désordres de jeunesse, mais qui, fort apprécié du général Bugeaud,
-commençait à être en vue. Dès l'approche de nos troupes, Abd el-Kader
-avait disparu: était-on garanti qu'il ne reviendrait pas une fois
-qu'elles seraient parties? Les tribus apportaient leur soumission: le
-passé permettait-il d'y avoir pleine confiance? Aussi l'idée se
-faisait-elle jour que, pour se rendre maître de cette région, il fallait
-autre chose que des expéditions passagères.
-
-Dès la fin de 1842, le 5 décembre, La Moricière, dont l'esprit était
-toujours en mouvement, avait écrit au gouverneur: «L'occupation de
-Mascara et, plus tard, celle de Tlemcen par des divisions actives ont,
-en quelques mois, avancé nos affaires plus qu'on n'avait pu le faire
-en dix ans d'expéditions et de combats meurtriers... Si maintenant
-nous examinons sur la carte l'est de la province compris entre le
-Chélif et la Mina, cette étude nous expliquera tout de suite la
-différence des résultats obtenus. Là, nos colonnes ne peuvent plus se
-donner la main en trois jours. Il y a cinquante-six lieues de
-Mostaganem à Miliana, et soixante-douze de Mascara à Médéa. De là
-l'inefficacité de nos efforts. Notre action sur les tribus réfugiées
-dans l'Ouarensenis est réduite par dix jours au moins perdus en allées
-et venues, et ne peut plus être continuée assez longtemps pour amener
-l'ennemi à merci. Le problème peut donc être posé en ces termes:
-trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et
-Médéa, un point tel que l'action des troupes qui en partiront puisse
-se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes sortant
-de ces quatre places.» Les événements survenus depuis cette lettre
-n'avaient pu que convaincre le général Bugeaud de la justesse des vues
-qui y étaient exposées. Aussi n'est-on pas surpris de le voir
-s'appliquer, dès que le printemps est arrivé, à réaliser une fondation
-si nécessaire. À la fin d'avril 1843, il se rend avec une colonne à
-El-Esnam, dans la vallée du Chélif, et y jette les bases d'une ville
-qu'en l'honneur du prince pleuré par la France, il appelle
-Orléansville. De là, il se dirige vers la mer, à travers les
-montagnes, ébauchant une route avec la pioche et la mine, tout en
-faisant le coup de feu, et, en sept jours de travail acharné, atteint
-Tenès. Ce petit port, que déjà plusieurs fois on avait sans succès
-cherché à occuper, doit être la place de ravitaillement
-d'Orléansville, dont il est éloigné seulement de onze lieues.
-Transformés en terrassiers, maçons, charpentiers, forgerons,
-serruriers, les soldats déploient la plus grande activité pour faire
-sortir de terre les constructions des deux villes, pour améliorer la
-route improvisée qui conduit de l'une à l'autre, et sur laquelle
-circulent aussitôt des convois. L'un de nos plus fermes officiers,
-depuis longtemps dévoué à l'oeuvre algérienne, le colonel Cavaignac,
-est appelé au commandement de la nouvelle subdivision d'Orléansville.
-Ainsi se complétaient, suivant le plan déjà indiqué, les deux
-premières lignes d'occupation: celle de la côte qui, sans parler de la
-province de Constantine, comprenait Alger, Cherchel, Tenès,
-Mostaganem, Oran; celle de l'intérieur, avec Médéa, Miliana,
-Orléansville, Mascara et Tlemcen. Le gouverneur ne s'en tint pas là;
-il autorisa ses lieutenants à commencer la troisième ligne, sur la
-limite extrême du Tell: dans les derniers jours d'avril, La Moricière
-établit le poste de Tiaret au sud d'Orléansville, et Changarnier celui
-de Teniet el-Had au sud de Miliana.
-
-En même temps que s'accomplissaient ces travaux, plusieurs colonnes
-continuaient à fouler en tous sens le massif de l'Ouarensenis et celui
-du Dahra, forçant les tribus les plus farouches à se soumettre; comme
-d'habitude, Changarnier est un de ceux qui font le plus de besogne.
-Autour de Tlemcen, le général Bedeau a affaire à Abd el-Kader; l'émir,
-en effet, repoussé des montagnes où, en janvier, il avait reparu en
-maître, s'est jeté dans l'ouest de la province d'Oran, razziant
-certaines tribus nos alliées, en soulevant d'autres, notamment les
-Hachem qu'il incorpore dans sa smala; le général Bedeau l'oblige à se
-retirer. Le général Gentil à l'est et au sud de Mostaganem, le général
-de La Moricière autour de Tiaret, le colonel Géry autour de Mascara,
-sont aussi sans cesse en mouvement. On ne saurait suivre dans le
-détail des opérations qui deviennent si complexes. L'émir étant
-désormais hors d'état de réunir comme autrefois des armées de dix,
-quinze ou vingt mille hommes, le général Bugeaud en a profité pour
-subdiviser davantage encore ses forces et multiplier ses colonnes. La
-guerre africaine est plus que jamais une affaire de vitesse et de
-mobilité. Il ne s'y fait pas moins une grande dépense d'énergie et de
-courage. Les faits d'armes sont nombreux. Le 16 mai 1843, cinquante
-chasseurs à cheval de la colonne du général Gentil, lancés à la
-poursuite d'une tribu, tombent au milieu de quinze cents cavaliers
-ennemis. Le capitaine Daumas, qui les commande, fait mettre à ses
-hommes pied à terre, les forme en carré derrière leurs chevaux et
-engage le feu. Le général Gentil, inquiet de ne pas voir revenir le
-détachement, envoie à son secours le capitaine Favas avec soixante
-chasseurs, la seule cavalerie qui lui reste, et lui-même se met en
-route avec son infanterie au pas de course. Guidé par la fusillade, le
-capitaine Favas arrive sur le lieu du combat. Sans se laisser un
-moment effrayer par le nombre des ennemis, il charge au galop, fait
-une trouée dans la ligne profonde des assaillants et va se placer à
-côté de ses camarades. Les Arabes, un moment bousculés, se rendent
-compte du petit nombre des Français et reviennent à la charge. La
-poignée des défenseurs, d'instant en instant plus réduite par le feu
-de l'ennemi, tient bon sans se laisser entamer. C'est seulement au
-bout de deux longues heures qu'elle est dégagée par l'arrivée de
-l'infanterie. Sur les cent dix chasseurs, il n'y en avait plus que
-cinquante-huit debout. Vingt-deux étaient tués, trente blessés; des
-sept officiers, un seul n'avait pas été atteint.
-
-Si honorables que de tels incidents fussent pour nos armes, si
-sérieusement utiles que fussent, pour la soumission du pays, les
-mouvements incessants de ces nombreuses colonnes et les divers
-établissements créés par elles, l'opinion n'en trouvait pas moins nos
-progrès lents et incertains; elle restait sous l'impression de doute
-que lui avait donnée, au mois de janvier, le retour offensif d'Abd
-el-Kader. Après avoir cru décisifs les succès obtenus en 1842, elle
-s'étonnait de ne pas trouver les choses plus avancées en 1843. Le
-général Bugeaud s'apercevait de cet état des esprits et s'en
-préoccupait. Il avait le sentiment que, pour y mettre fin, un coup
-d'éclat était nécessaire.
-
-
-XII
-
-Au printemps de 1843, Abd el-Kader, repoussé partout du Tell et rejeté
-dans la région des hauts plateaux, n'avait plus d'autre base
-d'opérations que sa smala. Cette smala, encore grossie depuis l'année
-précédente, comprenait maintenant au moins quarante mille âmes[346] et
-avait de plus en plus le caractère d'une capitale errante. Là étaient
-la famille de l'émir, le siège de son gouvernement, ses richesses, ses
-approvisionnements, les ouvriers armuriers, selliers, tailleurs,
-nécessaires à l'entretien de son matériel. La population ainsi
-agglomérée était composée de plusieurs tribus au complet, et en outre
-d'émigrés isolés, venus des tribus qui s'étaient soumises aux
-Français. Ajoutez ceux qui se trouvaient là malgré eux, les
-prisonniers, les otages et certains douars entraînés de force. La
-fuite était impossible; de temps à autre, Abd el-Kader faisait crier
-cette sentence: «De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les
-biens, à moi la tête.» La police était faite par les réguliers et par
-les Hachem. L'ordre d'installation était toujours le même, malgré des
-déplacements incessants. L'émir, de sa personne, restait ordinairement
-hors de la smala, mais c'était lui qui dirigeait sa marche. Faire
-vivre une telle multitude au milieu du désert n'était pas chose aisée;
-dans le camp, se tenait un grand marché, alimenté par les Arabes des
-oasis et de la lisière du Tell, qui y apportaient des grains et des
-fruits. Le plus difficile était de trouver l'eau; un service était
-organisé pour reconnaître les sources et en empêcher le gaspillage;
-toutefois, elles étaient vite épuisées, et il arrivait assez
-fréquemment de voir des individus mourir de soif.
-
-[Note 346: En 1848, Abd el-Kader, causant à Toulon avec le général
-Daumas, a parlé de soixante mille âmes. C'était probablement une
-exagération.]
-
-Le général Bugeaud comprenait qu'il ne suffisait pas d'avoir ruiné
-tous les établissements fixes de l'émir, et que son oeuvre serait
-incomplète tant que subsisterait cette capitale mobile. Résolu à
-chercher de ce côté le succès éclatant qu'il jugeait nécessaire pour
-rétablir la confiance un peu ébranlée de l'opinion, il s'en ouvrit à
-La Moricière. Celui-ci, qui savait la difficulté de l'entreprise, pour
-l'avoir tentée plusieurs fois l'année précédente, se déclara prêt à
-donner son concours, mais sans garantir le succès. «Sauf des chances
-imprévues, ne l'espérez pas trop», écrivait-il au gouverneur, et il
-ajoutait: «Une seule journée ne verra pas s'accomplir la ruine de
-notre ennemi. Il n'y a plus de grands coups à frapper; nous nous
-avancerons pied à pied; nos combats auront peu de retentissement; ce
-sera l'oeuvre de la patience. Mais, en définitive, si, comme j'en ai
-le ferme espoir, nous réussissons à asseoir l'autorité de la France
-dans toute cette belle région qui s'étend de la mer au désert, nous
-aurons accompli, comme vous le demandez, quelque chose de grand. Un
-peu de temps encore, et vous aurez raison des clameurs de tous ces
-hommes qui jugent sans étudier, sans savoir et sans comprendre. J'ai
-traversé en Afrique, depuis treize ans, des périodes de découragement
-plus affligeantes que celle dont vous paraissez alarmé. Les yeux fixés
-sur le but, fort de mes convictions consciencieuses, je n'ai jamais
-désespéré du succès final ni de la justice de l'avenir envers ceux qui
-s'y seront dévoués.» Le gouverneur général sentait, comme La
-Moricière, tout ce qu'avait d'incertain et de chanceux la poursuite de
-la smala. Toutefois, il lui semblait qu'elle pouvait être tentée dans
-de meilleures conditions que l'année précédente, où la colonne de
-Mascara y avait été seule employée. Cette fois, par une habile
-combinaison, le général Bugeaud entendait faire traquer l'ennemi de
-plusieurs côtés en même temps: «Il faudra bien, disait-il à un de ses
-confidents, qu'ayant enfermé Abd el-Kader dans un cercle, dans un
-triangle, le choc arrive. Napoléon donnait au hasard le tiers, je lui
-donne la moitié. Abd el-Kader nous tient en alerte par ses ruses, par
-son incomparable stratégie, par son insaisissabilité. Nous aussi, nous
-devons lutter de ruses avec lui.» Dans la pensée du gouverneur, trois
-colonnes devaient concourir à cette chasse: celle de Bedeau, à
-l'extrême ouest; celle de La Moricière, au centre, devant Tiaret;
-enfin celle de Médéa, à l'est. Cette dernière avait à sa tête un
-général de vingt et un ans, ardent à cueillir sa gerbe dans la moisson
-de gloire offerte par la guerre d'Afrique à notre armée: c'était le
-duc d'Aumale; il allait prouver que La Moricière se trompait quand il
-croyait le moment passé de «frapper de grands coups» en Algérie.
-
-Il était, on le sait, dans la tradition des fils de France de partager
-les travaux, les fatigues et les périls de l'armée d'Afrique. Le duc
-d'Aumale s'y était conformé avec joie. En 1840, âgé de dix-huit ans,
-il faisait ses premières armes à la sanglante expédition de Médéa,
-comme aide de camp du duc d'Orléans. En 1841, devenu colonel, il
-revint prendre part, avec le duc de Nemours, aux premières expéditions
-du général Bugeaud: «Je vous prierai, écrivait-il à ce dernier, de ne
-m'épargner ni fatigues ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste,
-et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne
-vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc
-d'Aumale, quand il y aura des coups à recevoir et à donner.»--«Vous ne
-voulez pas être ménagé, mon prince, répondit le gouverneur; je n'en
-eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de
-dangers; vous saurez vous-même vous faire votre part de gloire.» Le
-jeune colonel se conduisit en effet, pendant cette rude campagne, non
-en prince, mais en soldat. «Il est brave autant qu'un Français peut
-l'être, écrivait un des lieutenants de son régiment[347], et désireux
-de prouver à l'armée et à la France qu'un prince peut faire autre
-chose que parader; en expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec
-nos officiers supérieurs.» Et voici qui n'est pas peu remarquable,
-quand on songe à l'âge du duc: «Comme lieutenant-colonel, il est
-parfait; administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de
-tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu.» À la
-fin de 1842, le prince, nommé maréchal de camp, retourna encore en
-Afrique; cette fois, il était seul de la famille royale; depuis la
-mort du duc d'Orléans, le duc de Nemours se trouvait retenu auprès du
-Roi. Le gouverneur appela le jeune général au commandement d'une
-colonne sans cesse agissante, celle de Médéa; il savait que cette
-désignation serait approuvée de toute l'armée. «Ce n'est pas tant le
-prince, lui écrivait-il le 19 septembre 1842, qu'on accueillera avec
-une vive satisfaction; c'est l'officier général qu'on a vu, oubliant
-son rang, vouloir partager les fatigues et les dangers, comme s'il eût
-été un soldat parvenu.» Dès les premiers mois de 1843, le nouveau
-commandant de Médéa justifia, par d'heureux et vifs coups de main, au
-sud, du côté de Boghar, à l'est, sur l'Isser, le choix qu'on avait
-fait de lui; il s'empara notamment de la _khasna_, c'est-à-dire du
-trésor militaire de Ben-Allal, l'un des principaux lieutenants d'Abd
-el-Kader. «Vous avez dépassé nos espérances, lui écrivit le général
-Bugeaud; la jeunesse est heureuse quand elle est sage et habile.» Ce
-n'était qu'un prélude.
-
-[Note 347: C'était le futur Général Ducrot. M. d'Ideville a reçu
-communication de cette lettre et l'a publiée dans son ouvrage sur le
-maréchal Bugeaud, t. II, p. 281.]
-
-À la fin d'avril 1843, divers indices signalèrent la présence de la
-smala au sud de Tiaret et de Boghar. La Moricière et le duc d'Aumale
-reçurent l'ordre de se lancer à sa poursuite. Le prince n'avait qu'une
-cavalerie insuffisante; mais son supérieur immédiat, le général
-Changarnier, qui prit une part importante à la préparation de cette
-expédition, s'était inquiété de cette insuffisance et l'avait signalée
-au général Bugeaud; au dernier moment, ayant reçu pour ses propres
-opérations un escadron de renfort, il s'en dépouilla aussitôt au
-profit du duc d'Aumale. En transmettant à ce dernier ses instructions,
-le général Changarnier lui témoignait la plus flatteuse confiance: «Je
-suis heureux de la belle mission que vous avez à remplir, lui
-écrivait-il, et plein de l'espoir que vous ferez tout ce qu'il peut y
-avoir de brillant dans la guerre actuelle.» Il le mettait seulement en
-garde contre sa trop grande ardeur, et, au nom du gouverneur, lui
-prescrivait, dans le cas où il enverrait en avant sa cavalerie, de
-demeurer de sa personne avec l'infanterie; recommandation dont,
-heureusement pour sa gloire et pour la France, le duc ne devait pas
-tenir compte.
-
-Dans les premiers jours de mai, les deux colonnes, celle de La
-Moricière et celle du prince, se mettent en branle, chacune de son
-côté. La Moricière se dirige au sud, vers Ousenghr. Il ne s'arrête que
-parvenu dans une région aride où ses chevaux ne trouvent plus un brin
-d'herbe. Abd el-Kader guette, d'ailleurs, tous ses mouvements, et
-avertit la smala, qui se dérobe en fuyant vers l'est. Les Arabes se
-jetaient ainsi, sans le savoir, sous la main du duc d'Aumale que
-l'émir, par une inadvertance fort étrange de sa part, ne songea pas à
-surveiller. Le prince, parti de Boghar, avec 1,300 hommes
-d'infanterie, 560 de cavalerie et un goum de 300 Arabes, a marché
-d'abord, dans la direction du sud-ouest, vers Goudjila[348]. Il a fait
-là quelques prisonniers qui lui apprennent la fuite de la smala
-effrayée par La Moricière; elle se trouve, lui disent-ils, à environ
-quinze lieues au sud-est, cherchant à gagner la source de Taguine.
-Seulement, ils ne peuvent croire qu'on prétende la poursuivre avec une
-troupe si faible. «Vous voulez prendre la smala, et vous n'êtes pas
-plus de monde, dit l'un d'eux; oh! vous pouvez vous en aller!» S'en
-aller, le prince n'y songe guère: il décide au contraire de pousser
-droit vers Taguine, pour y atteindre la smala, si elle y est encore,
-ou tout au moins pour la rejeter à l'ouest sur la colonne de La
-Moricière. C'est une marche de plus de vingt lieues, sans une goutte
-d'eau. Il divise sa colonne en deux parties: l'une, sous son
-commandement direct, essentiellement mobile, composée de la cavalerie
-et des zouaves; l'autre, formée de deux bataillons d'infanterie et de
-soixante chevaux, avec le convoi: le rendez-vous est à Taguine. On
-marche toute la nuit, malgré le simoun qui fait rage. Le 16 mai au
-matin, le duc d'Aumale, averti du voisinage de la smala, devance les
-zouaves, avec la cavalerie, pour faire une reconnaissance; mais,
-trompé par des renseignements inexacts, il ne découvre rien. Il croit
-alors l'ennemi décampé et ne songe plus qu'à atteindre les sources
-afin d'y reposer ses hommes. Ses forces se trouvaient, à ce moment,
-séparées en trois tronçons: en tête, la cavalerie et le goum; à deux
-heures de là environ, les zouaves; et beaucoup plus en arrière, le
-reste de l'infanterie. Disposition singulièrement audacieuse, en
-présence d'un ennemi aussi rapide et aussi bien informé que l'était
-d'ordinaire Abd el-Kader. Quant au prince lui-même, il est avec
-l'avant-garde, bien résolu à ne pas se souvenir des recommandations
-prudentes que lui a transmises le général Changarnier.
-
-[Note 348: Pour les faits qui vont suivre, je me suis attaché au
-rapport du duc d'Aumale, à un récit du général Fleury, alors
-lieutenant et attaché à la colonne, récit publié par M. d'Ideville,
-enfin au tableau très vivant et très exact tracé par M. Camille
-Rousset. J'ai trouvé aussi quelques renseignements dans les articles
-du comte d'Antioche, qui a eu à sa disposition les papiers du général
-Changarnier.]
-
-Vers onze heures du matin, cette avant-garde, qui vient de se remettre
-en route, après une courte halte, aperçoit un nuage de poussière qui
-s'élève au loin. On se demande ce que cela peut bien être, quand, tout
-à coup, quelques-uns des cavaliers qui galopaient en tête pour
-éclairer la marche, s'arrêtent court derrière la crête d'un petit
-monticule. L'un d'eux, un Arabe, revient à fond de train vers le
-colonel Yusuf et lui crie, tout troublé: «Fuyez, quand vous le pouvez
-encore. Ils sont là tout près, derrière ce mamelon. S'ils vous voient,
-vous êtes perdus! Ils sont soixante mille, et, rien qu'avec des
-bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu'on chasse.» Yusuf le
-calme. «Allons voir de nos yeux», dit-il au lieutenant Fleury; tous
-deux, suivis du coureur arabe et s'espaçant pour faire moins de
-poussière, ils gagnent rapidement le mamelon. L'Arabe a dit vrai:
-contraste saisissant avec la solitude du désert, l'immense smala est
-là, à environ un kilomètre. Elle vient d'arriver, et le campement
-s'installe sous la direction des réguliers dont on voit briller les
-armes. Quelques tentes seulement sont déjà dressées. Combattants,
-muletiers, femmes, enfants, chameaux, bestiaux de toute sorte
-s'agitent. On dirait d'une colossale fourmilière. D'où il est, Yusuf
-entend les cris des hommes et des animaux. «Venez, dit-il à ses
-compagnons, il n'y a pas un moment à perdre.» Il redescend le mamelon
-au grand galop et se dirige vers le duc d'Aumale. Celui-ci, depuis
-quelques minutes, considérait, fort intrigué, ces allées et venues qui
-ont pris d'ailleurs presque moins de temps qu'il n'en faut pour les
-raconter. Yusuf, qui pourtant n'est pas un timide, est ému. «Toute la
-smala est là, à quelques pas de nous, dit-il précipitamment; c'est un
-monde! Nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tâcher de
-rejoindre l'infanterie.» L'agha du goum, très brave aussi, se jette à
-bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince: «Par la tête de
-ton père, ne fais pas de folie!» dit-il. Le colonel Morris, au
-contraire, est d'avis d'attaquer. Le prince n'hésite pas. «On ne
-recule pas dans ma race!» s'écrie-t-il vivement[349]. Intervient alors
-le commandant Jamin, auquel le Roi a donné spécialement mission de
-veiller sur son fils; il fait valoir sa responsabilité et insiste pour
-attendre l'infanterie. Mais l'attente n'est-elle pas le parti le plus
-périlleux? Que la présence des Français soit connue,--et elle ne peut
-manquer de l'être dans quelques instants,--aussitôt la smala
-s'éloignera, tandis que les réguliers de l'émir et leurs auxiliaires
-se jetteront sur la colonne pour l'envelopper et l'écraser. En tout
-cas, le duc d'Aumale a pris son parti; il impose silence à tous,
-envoie des émissaires pour hâter la marche des zouaves, met ses
-cavaliers en ordre de combat, puis commande la charge.
-
-[Note 349: Sur ce qui s'est passé après que Yusuf eut rejoint le duc
-d'Aumale, j'ai suivi la version de M. Camille Rousset, qui diffère, en
-quelques points, du récit du général Fleury. J'ai des raisons de
-croire la version de M. Rousset plus exacte.]
-
-La petite troupe s'élance au galop. Au moment où les irréguliers du
-goum arrivent sur la hauteur et aperçoivent cette immense ville de
-tentes, ils prennent peur et se débandent. Les spahis eux-mêmes
-hésitent un moment; mais ils sont bientôt raffermis par l'exemple des
-chasseurs qu'enlèvent impétueusement le colonel Morris et le prince
-lui-même. Yusuf aussi est admirable. Tous se précipitent comme un
-ouragan sur les Arabes encore occupés à s'installer. Ceux-ci
-s'attendaient si peu à être attaqués, qu'au premier moment ils ont
-pris les spahis pour les cavaliers d'Abd el-Kader; ils ne sont
-désabusés qu'à la vue des chasseurs. Dans cette masse confuse, la
-surprise produit un trouble et un désordre inouïs. Les réguliers
-veulent se défendre; ils sont cinq mille contre cinq cents; mais la
-panique de la foule les entrave, les ahurit, et finit par les gagner
-eux-mêmes. Nos cavaliers culbutent et sabrent tout ce qui tente de
-résister. Au bout d'une heure, la victoire est complète. Trois cents
-cadavres arabes gisent sur le sol; on n'a frappé que les combattants.
-Les Français ont eu seulement neuf tués et douze blessés. Quelques-uns
-des prisonniers, ayant demandé à voir leurs vainqueurs, ne peuvent
-croire qu'ils soient si peu nombreux, et, comme l'a rapporté l'un
-d'eux, le rouge leur monte au visage d'avoir été battus par une telle
-poignée d'hommes. Tout est bien fini, quand arrivent les fantassins:
-les zouaves d'abord, vers une heure; les bataillons de ligne, à quatre
-heures. Eux aussi ont fait merveille: trente lieues en trente-six
-heures, par le vent du désert, sans autre eau à boire que celle qui a
-été emportée dans quelques outres; marche si dure, que le sang
-colorait les guêtres blanches. Ils sont fatigués, mais en bon ordre,
-et n'ont laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Les zouaves, à
-leur arrivée, défilent devant le bivouac des chasseurs d'Afrique, en
-sifflant les fanfares de la cavalerie, «comme pour railler les chevaux
-fatigués et se venger de ce que leurs rivaux de gloire ont chargé et
-battu l'ennemi sans eux[350]».
-
-[Note 350: Le duc D'AUMALE, _les Zouaves et les chasseurs à pied_.]
-
-La soirée du 16 mai et la journée du lendemain ne sont pas de trop
-pour reposer nos troupes et mettre un peu d'ordre dans tout ce qui est
-tombé en leurs mains. Les prisonniers, parmi lesquels beaucoup de
-personnages considérables, se comptent par milliers. Ils seraient plus
-nombreux encore si le duc d'Aumale eût disposé d'une troupe moins
-restreinte. Hors d'état d'envelopper toute la smala, le prince avait
-dû prendre le parti de pénétrer au milieu et d'y faire une coupure.
-Beaucoup des Arabes ont donc pu s'enfuir, mais en désordre; une
-partie, après avoir erré dans le désert, en proie à la plus grande
-détresse, devait être ramassée par La Moricière. La dispersion était
-définitive, et ce sera en vain qu'on cherchera dans l'avenir à
-reformer une smala. La mère et la femme d'Abd el-Kader ont été un
-moment parmi les captives; le dévouement d'un esclave les a fait
-échapper avant qu'elles eussent été reconnues. Le butin est immense:
-quatre drapeaux, un canon, deux affûts, d'abondantes munitions, une
-grande quantité d'armes, la tente de l'émir, ses effets précieux, des
-manuscrits, beaucoup de bijoux et d'argent, plus de trente mille têtes
-de bétail, des troupes de chameaux, de chevaux, de mulets et d'ânes.
-Force est de brûler ce qu'on ne peut emporter.
-
-Tout n'est pas fini: il faut rentrer sur le territoire français et y
-ramener l'immense convoi des prisonniers et du butin. Ce n'est pas la
-partie la plus facile ni la moins dangereuse de la tâche à accomplir.
-À l'aller, on a eu cette fortune qu'Abd el-Kader, tout occupé à
-guetter La Moricière, n'a rien su de l'autre colonne. Maintenant, il
-est prévenu; il doit avoir hâte de prendre sa revanche d'un tel
-désastre; et puis, n'est-il pas dans l'habitude des Arabes d'attaquer
-au moment des retraites? Le duc d'Aumale voit le péril, il le mesure,
-mais ne s'en trouble pas; il se fie jusqu'au bout à son heureuse
-audace et compte sur la démoralisation qu'un tel coup a dû jeter chez
-les ennemis. Ne reçoit-il pas déjà les soumissions empressées des
-tribus voisines qui, la veille, étaient dans le camp de l'émir? Partie
-de Taguine, le 18 mai, la colonne, entravée par son convoi, chemine
-lentement. Son jeune chef, avec un sang-froid qui ne laisse rien voir
-de sa préoccupation intime, est, nuit et jour, sur le qui-vive, prêt à
-faire face à toute attaque. Sept longues journées se passent ainsi.
-Enfin, on arrive à Médéa, sans avoir eu à livrer de véritable combat;
-une nuit seulement, il a fallu échanger quelques coups de feu. Quatre
-ans plus tard, le prince, causant avec Abd el-Kader devenu son
-prisonnier, l'interrogea sur cette fusillade nocturne. «J'étais là en
-personne, lui répondit l'émir; je t'ai guetté, tâté, pendant
-vingt-quatre heures.» Et il lui fit compliment de la façon dont il
-s'était gardé. Dans la prudente et ferme vigilance de ce retour, ce
-général de vingt et un ans ne s'était pas montré moins habile
-capitaine que, naguère, dans la hardiesse de sa marche en avant.
-
-La nouvelle d'un si beau fait d armes fut accueillie avec joie, en
-Algérie et en France. Elle dissipa entièrement les inquiétudes et le
-découragement que le retour offensif de l'émir avait jetés, au mois
-de janvier précédent, dans beaucoup d'esprits. Ce fut comme un
-brillant rayon de soleil qui perçait victorieusement tous les nuages.
-Le duc d'Aumale recevait, de toutes parts, les plus chaleureuses
-félicitations. «Votre rapport, répandu dans le camp, lui écrivait le
-général Bugeaud, y a produit des transports que je n'essayerai pas de
-vous décrire. Vous devez la victoire à votre résolution, à la
-détermination de vos sous-ordres, à l'impétuosité de l'attaque. Oui,
-vous avez bien fait de ne pas attendre l'infanterie; il fallait
-brusquer l'affaire comme vous l'avez fait. Cette occasion presque
-inespérée, il fallait la saisir aux cheveux.» Le maréchal Soult, le
-général de La Moricière, pensaient et parlaient de même[351]. L'éloge
-n'était pas seulement sous la plume de ceux qui, s'adressant au duc
-d'Aumale, pouvaient être suspects de vouloir lui faire leur cour. Le
-lieutenant-colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère: «Le prince
-vient de faire un coup de maître, exécuté avec autant de vigueur que
-d'habileté. C'est bien, c'est intrépide, c'est habile!» Et, un an plus
-tard, se trouvant sur le lieu même où la smala avait été prise, il
-ajoutait: «J'examine le terrain, je me fais expliquer la position de
-la smala et celle du prince, et je persiste à dire que c'est un coup
-d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait
-saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne
-doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Morris et Yusuf,
-pour avoir le courage de l'accomplir. À mon sens, la meilleure raison
-pour attaquer, c'est que, la retraite étant impossible, il fallait
-vaincre ou périr.» Faut-il ajouter à tous ces témoignages celui d'un
-républicain ardent, le colonel Charras? «Pour entrer, disait-il, avec
-cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait
-avoir vingt-trois ans[352], ne pas savoir ce que c'est que le danger,
-ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient
-qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les
-culbuter, et qu'à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour
-les exterminer tous depuis le premier jusqu'au dernier.» À
-l'admiration des hommes de guerre se joignait l'applaudissement
-unanime et enthousiaste du grand public, dont l'imagination était
-particulièrement séduite par le caractère aventureux de l'entreprise
-et par la jeunesse du commandant. Quant à celui qui recevait ainsi les
-premières caresses de la gloire, caresses si douces, si enivrantes,
-surtout à l'aurore de la vie, il n'en avait pas la tête tournée; son
-rapport, sobrement écrit, évitait soigneusement toute mise en scène;
-le moi y était absent; la belle conduite des autres s'y trouvait seule
-mise en lumière. Ce qui faisait dire à la reine Marie-Amélie: «Je
-jouis plus encore de son humanité et de sa modestie que de son courage
-et de sa résolution, qui pourtant ont été jolis à vingt et un ans!» La
-réserve délicate et rare qui touchait le coeur de la pieuse mère
-charmait aussi le public et lui faisait prendre encore plus en gré
-l'heureux vainqueur. Beaucoup d'esprits, d'ailleurs, frappés de la
-promesse d'un pareil début, regardaient au delà du petit champ de
-bataille de Taguine. Leur patriotisme comprenait de quel intérêt il
-était pour la France qu'un si brillant capitaine se fut révélé, et à
-un tel âge, sur les marches du trône. Le lieutenant-colonel de
-Saint-Arnaud traduisait cette impression, quand il écrivait alors: «Il
-y a de l'avenir dans ce trait-là.» Malheureuse France! qu'a-t-elle
-fait de cet avenir?
-
-[Note 351: Le maréchal Soult félicitait le prince sur «la parfaite
-combinaison de ses mouvements, sa hardiesse d'exécution et son coup
-d'oeil exercé».--«J'ai appris presque sur les lieux, lui mandait La
-Moricière, le brillant succès que vous venez d'obtenir; j'ai pu juger
-mieux que personne la hardiesse de l'entreprise et l'importance du
-résultat. Vous avez porté à la puissance de l'émir le coup le plus
-rude qu'elle pût recevoir.»]
-
-[Note 352: M. Charras se trompait sur l'âge du prince; celui-ci
-n'avait que vingt et un ans.]
-
-
-XIII
-
-Le général Bugeaud triomphait. «Nous venons de faire une campagne des
-plus heureuses», disait-il, le 27 juillet 1843, dans une lettre
-adressée à M. de Corcelle. Quelques jours auparavant, le 18, il
-écrivait au maréchal Soult: «Oui, la grosse guerre est finie, la
-conquête est assurée, le pays est dompté sur presque toute sa
-surface... Matériellement, Abd el-Kader est presque anéanti.» À Paris,
-on reconnaissait le progrès accompli, et le ministre de la guerre
-félicitait les commandants de l'armée d'Afrique du «pas immense» fait,
-grâce à leurs succès, «vers la pacification générale de l'Algérie».
-Aussi des récompenses bien méritées furent-elles distribuées aux
-principaux artisans de ces succès. Le gouverneur général recevait, le
-31 juillet, le bâton de maréchal. Auparavant, Changarnier, La
-Moricière et le duc d'Aumale avaient été promus au grade de lieutenant
-général, les deux premiers par ordonnances du 9 avril, le dernier à la
-date du 3 juillet.
-
-Au moment même où la France recueillait avec bonheur le fruit de tant
-de glorieux efforts et se plaisait à en honorer les auteurs, l'un de
-ceux-ci, et non le moindre, le général Changarnier, allait, à la suite
-de regrettables incidents, s'éloigner de l'Algérie pour plusieurs
-années. Dès l'origine, les rapports entre lui et le général Bugeaud
-avaient été assez difficiles. Avec des qualités supérieures,
-Changarnier était, nous l'avons dit, de caractère peu commode et d'une
-confiance en soi qui ne le disposait pas à la déférence envers ses
-supérieurs hiérarchiques; ayant été tout sous le maréchal Valée, il
-n'avait pu dissimuler son déplaisir de voir arriver un chef sous
-lequel il redevenait un subordonné; justement fier de ses hauts faits,
-il s'était offusqué qu'un nouveau débarqué se donnât l'air de venir
-enseigner à tous la façon de combattre en Afrique. Le gouverneur, de
-son côté, rustique, brusque, impérieux, irascible, n'avait rien de ce
-qu'il fallait pour amadouer les natures ombrageuses; de plus, très
-jaloux de sa propre gloire, il était malheureusement trop disposé à
-croire qu'on voulait l'en frustrer au profit de ses lieutenants. Lors
-des premières présentations à Alger, en février 1841, des paroles
-aigres-douces avaient été échangées. Quelques mois après, le soir de
-«la bataille sous Miliana», Bugeaud avait appelé les chefs de corps
-dans sa tente, pour leur faire, suivant son usage, la critique des
-opérations du jour: au cours de ses observations, il fut amené à
-blâmer l'offensive trop précipitée de l'aile gauche, dont étaient le
-duc de Nemours et Changarnier. Le prince accueillit le blâme en
-silence, mais Changarnier se défendit avec aigreur. «Il y a des années
-que je fais la guerre, dit-il, et, pour mon métier, je crois bien le
-savoir.»--«Eh, monsieur, répondit le gouverneur, prompt aux coups de
-boutoir, le mulet du maréchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il
-est toujours resté mulet.» Les relations, si mal commencées, parurent
-cependant s'améliorer en 1842. Le général Bugeaud, fort heureux des
-belles opérations de son lieutenant dans la région du Chélif, ne lui
-marchandait pas les éloges. «Je suis on ne peut plus satisfait, lui
-écrivait-il en juin, c'est comme cela que j'aime la guerre.» Quelques
-jours après: «On n'a réellement pas le temps d'apprendre le nom de
-toutes les tribus qui viennent à vous. Poursuivez cette belle volage
-qu'on nomme la fortune; vous savez, mieux que qui que ce soit, que,
-pour la fixer, il faut la bien caresser. Modifiez comme vous
-l'entendrez les instructions que je vous ai données.» Au lendemain de
-la grande razzia du 1er juillet: «Je suis transporté de joie, c'est
-admirable!» Nouvelles félicitations en octobre. Le gouverneur ne
-cachait pas aux autres le cas qu'il faisait des qualités militaires de
-Changarnier, de ce qu'il appelait «sa merveilleuse intelligence de la
-guerre». Dans ses conversations avec le duc d'Aumale, il se plaisait
-parfois à classer ses lieutenants: il mettait Changarnier en tête,
-Bedeau ensuite, et enfin La Moricière qu'il ne prisait pas à sa vraie
-valeur. «Le premier, disait-il, c'est ce j... f... de Changarnier,
-méchant caractère, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort,
-le meilleur de tous mes généraux. Nous avons eu souvent maille à
-partir; mais, si je le chéris médiocrement, je l'estime très haut; je
-l'appelle le Montagnard; il est le seul qui aborde la montagne de
-front comme moi, qui l'aime et qui y pénètre sans faire des détours.
-Les autres sont braves, sans doute, mais préfèrent la plaine, et
-multiplient les circuits.» La bonne harmonie de 1842 ne dura
-malheureusement pas entre le gouverneur et Changarnier. Dès les
-premiers mois de 1843, les rapports étaient de nouveau très tendus.
-Changarnier croyait voir chez Bugeaud «la volonté de plus en plus
-caractérisée de lui enlever le mérite de ses services», et il en
-ressentait une irritation qu'il ne prenait pas la peine de cacher. Le
-gouverneur trouvait son lieutenant irrespectueux et insubordonné. Les
-choses en vinrent au point que ce dernier demanda, en août, à quitter
-l'Algérie. Le maréchal appuya cette demande auprès du ministre, en
-exposant longuement tous ses griefs contre le général. «Sa conduite
-depuis qu'il est lieutenant général, écrivait-il, m'a prouvé que
-l'armée n'avait plus de bons services à attendre de lui, et que toute
-son ambition était d'aller se reposer en France... Pour mon compte, je
-suis heureux de me séparer de lui, et je pense qu'il ne laissera pas
-de regret dans l'armée.» De son côté, Changarnier se plaignait
-amèrement au maréchal Soult de «la haine violente» que lui témoignait
-le gouverneur. «Retirez-moi de ce pays, monsieur le maréchal,
-ajoutait-il, de ce pays qui m'a si bien traité, où j'ai passé de
-longues années laborieusement occupées, mais que les procédés de M. le
-gouverneur général me rendent odieux désormais. Mon excellente santé y
-succomberait infailliblement, moins à des fatigues incessantes qu'à
-des peines morales que je ne puis supporter.» Des deux parts, on le
-voit, le jugement était troublé. Changarnier fut rappelé. À son
-arrivée à Paris, le Roi et le ministre le reçurent très froidement; on
-jugeait qu'en tout cas il avait manqué à la discipline[353], et, sur
-la demande expresse qu'en avait faite le maréchal Bugeaud, aucun
-emploi ne lui fut donné. Cette disgrâce ne devait pas durer moins de
-quatre ans. Changarnier la supporta avec une fierté silencieuse, ne
-pardonnant pas, ne se repentant pas, mais dédaignant de récriminer.
-Triste épisode en vérité que ce conflit qui aboutissait à priver,
-pour un temps, la France de l'épée d'un de ses plus vaillants
-capitaines. Qu'on ne nous demande pas de prolonger après coup cette
-querelle, en y appuyant et en y prenant parti. Un tel exemple n'était
-pas nécessaire pour nous rappeler que la petitesse humaine se fait
-souvent sa part chez les plus grandes âmes et au milieu des plus
-grandes actions. La conclusion à en tirer nous paraît être cette
-réflexion que l'on rencontre précisément dans une lettre adressée par
-Bugeaud à Changarnier, et dont il est fâcheux que tous deux ne se
-soient pas mieux inspirés: «Trouvons-nous souvent, écrivait le
-gouverneur, des hommes complets? Servons-nous donc de leurs qualités,
-quand elles l'emportent sur leurs défauts, et atténuons ceux-ci autant
-que nous le pouvons.»
-
-[Note 353: Le Roi écrivait au maréchal Soult, le 30 septembre 1843:
-«Il me paraît bien désirable de fortifier la hiérarchie et la
-subordination dans notre armée d'Afrique, et d'y décourager cet esprit
-d'opposition envers leurs supérieurs, de jalousie et de mauvais
-coucheurs, dont la correspondance que vous me communiquez ne cesse de
-donner de tristes exemples.» (_Documents inédits._)]
-
-
-XIV
-
-Dans cette lettre du 18 juillet 1843, où il déclarait Abd el-Kader
-matériellement «presque anéanti», le gouverneur général avait eu soin
-d'ajouter: «Il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il
-en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de sérieux, mais il nous
-tracassera, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Il n'abandonnera
-la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un écu, ni une
-mesure d'orge.» La prévision était juste. Pendant la seconde moitié de
-1843, l'émir nous tint sans cesse en alerte, dans le sud et le sud-ouest
-de la province d'Oran. Hors d'état désormais de réunir des forces
-considérables, il ne s'attaquait pas aux troupes françaises, mais, se
-glissant entre elles, il fondait à l'improviste sur les tribus soumises,
-pour les soulever ou les piller. Nos colonnes accouraient partout où
-l'ennemi était signalé, et parfois parvenaient à le joindre; dans ce
-cas, elles le maltraitaient fort, sans pouvoir mettre la main sur
-l'insaisissable émir qui trouvait toujours, au dernier moment, le moyen
-de leur échapper. À Paris, on s'étonnait que tant de soldats en
-mouvement ne pussent prendre un homme. «Comment imaginez-vous, répondait
-le maréchal Bugeaud, que, par des manoeuvres sur un théâtre sans bornes,
-on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours? Et, fût-il même
-stratégiquement entouré, comment espérer prendre dans ses filets un
-cavalier agile qui peut, en quelques heures, franchir de très grandes
-distances et se dérober à nos colonnes, quelque multipliées qu'elles
-soient? Abd el-Kader peut être pris ou tué dans un combat; mais cela est
-du ressort des éventualités très incertaines de la guerre, et ce serait
-une grande folie que d'y compter... Suivant toute probabilité, il se
-réfugiera dans le Maroc, et c'est une extrémité à laquelle il faut
-s'attendre[354].» Le gouverneur ne négligeait cependant rien pour
-augmenter encore la rapidité de ses troupes; il organisait des
-bataillons d'infanterie montée sur des mulets ou des chameaux, afin
-d'atteindre plus facilement les nomades du désert, dernière réserve
-d'Abd el-Kader; en outre, pour être mieux à portée d'agir sur cette
-région du sud oranais où se débattait l'émir, La Moricière fondait de
-nouveaux postes: c'étaient, sur la ligne centrale, Sidi-bel-Abbès, à
-moitié chemin entre Mascara et Tlemcen; et, sur la troisième ligne, à
-l'entrée des hauts plateaux, entre Tiaret et la frontière du Maroc,
-Sidi-Djelali-ben-Amar, Ouizert, Saïda et Sebdou.
-
-[Note 354: Lettre à M. de Corcelle, en date du 29 décembre 1843.
-(_Documents inédits._)]
-
-Si indomptable que fût ce «Jugurtha renforcé», comme l'appelait le
-maréchal Bugeaud, chaque échec que nous lui infligions le laissait un
-peu plus faible et plus dénué. Enfin, le 11 novembre 1843, le général
-Tempoure, parti de Mascara, surprit et détruisit complètement, près de
-Sidi-Yaya, à l'ouest de Saïda, ce qui restait des réguliers arabes.
-Ben-Allal, le principal lieutenant et le conseiller le plus intime de
-l'émir, fut tué dans ce combat. Cette fois, le coup était décisif. Abd
-el-Kader, à bout de forces, fut obligé de se réfugier, avec sa deïra
-(on appelait de ce nom les débris de son ancienne smala), dans des
-territoires incertains entre l'ancienne régence et le Maroc; il
-n'avait plus qu'un espoir, c'était d'obtenir ouvertement ou
-secrètement l'appui de cet empire. Le gouverneur général faisait donc
-un tableau exact de la «situation militaire», quand il écrivait, le 29
-décembre 1843: «Des frontières de Tunis à celles du Maroc, partout où
-la puissance d'Abd el-Kader s'était établie, nous y avons substitué la
-nôtre, et cela s'applique non seulement au Tell, mais au petit désert.
-Nous avons chassé notre ennemi de tous les points de cet immense
-territoire où nous régnons en maîtres. Nous lui avons enlevé toute
-espèce d'impôt et de recrutement, d'un bout de son empire à l'autre.
-Nous avons détruit à peu près les seules forces organisées avec
-lesquelles il s'efforçait encore de soutenir la lutte. Nous l'avons
-enfin rejeté jusque sur la frontière du Maroc[355].»
-
-[Note 355: Lettre à M. de Corcelle.]
-
-Si bas que fût la fortune d'Abd el-Kader, il n'en continuait pas moins à
-tenir la tête très haute. En janvier 1844, l'interprète Roches, qui
-connaissait l'émir pour avoir séjourné auprès de lui, à Mascara, après
-le traité de la Tafna, lui fit offrir secrètement, par ordre du
-gouverneur, de se retirer en terre sainte, à la Mecque, avec des
-honneurs et une large pension servie par la France. L'émir refusa
-fièrement. «Comment, répondit-il à M. Roches, toi qui es comme mon fils
-et qui, dans cette démarche, te dis guidé par une amitié sincère,
-comment as-tu pu penser que j'accepterais, comme une grâce, un refuge
-qu'il est à ma disposition d'atteindre avec mes propres forces et avec
-le secours des fidèles qui restent encore autour de moi? Que le Français
-ne méprise pas ma faiblesse, car le moucheron peut aveugler le lion.
-Qu'il ne s'enorgueillisse pas de sa force car, après les succès, on doit
-redouter les plus grands échecs. Je connais parfaitement ma religion, et
-je sais très bien qu'une heure passée à combattre l'infidèle est
-préférable pour mon salut à soixante-dix ans passés à la Mecque. Tu me
-prédis qu'il pourrait bien m'arriver une fin semblable à celle de mon
-frère et de mon ami Sidi-Mohammed-ben-Allal. Mais, loin de redouter
-cette fin, je la demande à Dieu, tôt ou tard, pour moi et pour tous les
-musulmans.»
-
-
-XV
-
-À mesure que la conquête avançait, d'autres tâches s'imposaient au
-gouverneur général. Lui-même ennuierait ainsi, dans ce qu'il appelait
-«leur ordre naturel», les trois problèmes à résoudre en Algérie: «1º
-vaincre les Arabes; 2º organiser et administrer le peuple conquis; 3º
-procéder à l'utilisation de la conquête par l'implantation sur le sol
-d'une force colonisatrice vigoureusement constituée[356].» Il s'était
-d'abord à peu près exclusivement attaché à résoudre le premier de ces
-problèmes. Sa conviction très arrêtée et très réfléchie avait toujours
-été qu'il fallait, avant tout, en finir avec la conquête, et en finir
-très vite, de peur d'être surpris, au milieu de cette entreprise, par
-quelque crise européenne du genre de celle qu'on venait de traverser
-en 1840. «Vous me conseillez de laisser faire la guerre et de
-gouverner, écrivait-il à M. de Corcelle, le 11 décembre 1841. Je vous
-réponds à tous que je vais au plus pressé, au plus important, et que,
-quand le feu sera à mon grenier, je ne resterai pas à la cuisine pour
-voir si la volaille est bien embrochée[357].» À la fin de 1843 et au
-commencement de 1844, il n'avait plus les mêmes raisons de ne pas
-s'occuper de «gouverner», puisqu'il proclamait la conquête accomplie.
-Aussi le voyons-nous alors employer les loisirs que lui laissait
-l'accalmie militaire à régler tout ce qui regardait l'administration
-des indigènes; c'était le second des trois problèmes.
-
-[Note 356: Lettre du 29 décembre 1843 à M. de Corcelle. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 357: _Documents inédits._]
-
-Tant qu'il avait eu à combattre les Arabes, le gouverneur avait
-employé contre eux tous les moyens qui lui paraissaient nécessaires,
-si rigoureux fussent-ils, et sans se laisser arrêter par aucune
-sensiblerie philanthropique. Mais ces Arabes une fois vaincus, il fut
-le plus résolu à empêcher qu'on ne les maltraitât, ce que presque tous
-les colons étaient fort disposés à faire. «Après la conquête,
-écrivait-il dans une circulaire justement célèbre[358], le premier
-devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le
-peuple vaincu; la politique et l'humanité le lui commandent
-également... Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux
-tribus de l'Algérie; il faut leur faire connaître notre bonté et notre
-justice, leur faire préférer notre gouvernement à celui du Turc et à
-celui d'Abd el-Kader.» Comment obtenir ce résultat si noblement
-défini? On se trouvait en face d'une population trop nombreuse pour
-être absorbée; trop séparée de nous par son état religieux, social,
-économique, pour qu'on espérât une assimilation complète et prompte;
-trop hostile et trop redoutable, pour qu'on la laissât absolument à
-elle-même. Le gouverneur s'arrêta à ce double parti: d'une part,
-conserver les cadres traditionnels de la société arabe, la
-constitution intérieure de la tribu, son administration autonome, la
-hiérarchie de ses chefs, sauf à moraliser ceux-ci par notre exemple et
-par notre surveillance, ou à changer les personnes si l'on ne pouvait
-compter sur leur fidélité; d'autre part, réserver à la France,
-au-dessus de cette organisation indigène, comme signe toujours présent
-de la conquête, les prérogatives de la souveraineté politique, le
-droit de guerre, le droit d'impôt, certains droits de justice, la
-désignation des chefs, et, en même temps, créer auprès des tribus une
-influence française, non en vue de supplanter les influences
-indigènes, mais afin de les contrôler et de les diriger. Ce fut pour
-assurer l'exercice de ces droits et de cette influence que le
-gouverneur jugea nécessaire de développer les bureaux arabes, de
-régler leur organisation et leurs attributions.
-
-[Note 358: Circulaire du 17 septembre 1844.]
-
-Déjà nous avons signalé, en 1833, la création du premier de ces
-bureaux[359]; nous avons mis en lumière par quel expédient ingénieux,
-pour corriger l'arbitraire instable du commandement militaire, sans
-établir une administration civile qui eût été impuissante et méprisée,
-on imagina de demander à certains officiers de se faire
-administrateurs. Le germe ainsi semé subit, depuis lors, dans son
-développement, plus d'une vicissitude, tantôt soigneusement cultivé,
-tantôt systématiquement contrarié, conséquences des changements et des
-incertitudes de direction dont l'entreprise algérienne avait si
-longtemps souffert. Supprimée complètement, en 1839, par le maréchal
-Valée, la direction des affaires arabes fut rétablie, en 1841, par le
-général Bugeaud, et, les années suivantes, en 1842 et 1843, le général
-de La Moricière, comme presque toujours initiateur habile, organisa
-fort bien, dans sa province d'Oran, avec le concours d'officiers très
-compétents, MM. Daumas, de Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras,
-tout le service des affaires arabes. Ce fut en s'aidant de cette
-expérience que le maréchal Bugeaud prépara l'ordonnance royale du 1er
-février 1844, véritable charte constitutive des bureaux arabes. Elle
-instituait, sous l'autorité des commandants militaires, une direction
-des affaires arabes dans chacune des trois provinces et un bureau
-arabe dans chaque subdivision ou cercle. La direction d'Alger avait le
-titre de direction centrale. En exécution de cette ordonnance, un
-arrêté du gouverneur général établit huit bureaux dans la province
-d'Alger et quatre dans chacune des deux autres provinces. Des
-instructions, marquées au coin du bon sens élevé et pratique qui
-distinguait le gouverneur, furent adressées aux officiers chargés de
-ces services. De plus, le lieutenant-colonel Daumas, premier directeur
-central, rédigea un code succinct, contenant les principales mesures
-administratives et judiciaires, applicables aux tribus suivant les
-lieux et les circonstances.
-
-[Note 359: Cf. plus haut, t. III, ch. X, § V.]
-
-Cette institution des bureaux arabes, bien appropriée à l'époque de
-transition où se trouvait l'Algérie, devait se développer encore dans
-les années qui suivirent. Son influence a été considérable et, en
-dépit de quelques abus, bienfaisante. De nombreux officiers se sont
-donnés et adaptés à cette tâche ardue et souvent ingrate, avec
-beaucoup de zèle et de persévérance, d'intelligence et de souplesse,
-apprenant à manier les indigènes, acquérant sur eux un véritable
-prestige, se familiarisant avec leur langue, leurs moeurs et leurs
-lois. C'est par eux que la France est parvenue à voir clair dans cette
-société arabe qui lui était d'abord si fermée. Par eux s'est établie,
-dans le gouvernement et l'administration des tribus, en dépit de la
-mobilité inévitable du commandement militaire, une tradition fixe et
-persistante. Par eux, en un mot, la conquête a été définitivement
-affermie, et le peuple vaincu est devenu un peuple soumis.
-
-Il resterait maintenant, ce semble, à parler du problème que le
-maréchal Bugeaud classait le troisième, par ordre chronologique, non
-par rang d'importance, du problème de la colonisation. Mais pour faire
-l'exposé des systèmes essayés ou proposés et l'examen des résultats
-obtenus, nous préférons attendre: en 1845, et surtout en 1846 et 1847,
-ces questions occuperont davantage le gouvernement et l'opinion. De
-1841 à 1844, on avait peu fait pour l'introduction d'une population
-européenne en Algérie. Le gouverneur général, tout en se proclamant
-«colonisateur ardent», n'avait guère de goût pour les colons civils;
-et surtout il s'était montré fort résolu à ne pas embarrasser son
-action militaire, en laissant ces colons s'introduire prématurément
-dans un pays encore peu sûr, où il eût fallu immobiliser des troupes
-pour les protéger. Cependant, à mesure qu'une région était pacifiée,
-il ne se refusait pas à y appeler les émigrés de la métropole et à
-leur offrir des concessions. Aussi, à la fin de 1843, comptait-on
-vingt-deux villages, établis principalement autour d'Alger, dans le
-Sahel; seize autres se trouvaient en préparation. C'était encore bien
-modeste, et que de mécomptes nous réservaient ces créations tout
-administratives! Dans les villes, les progrès étaient moins lents.
-Alger prenait de plus en plus l'aspect d'une cité européenne avec le
-mouvement d'une capitale. Les autres villes, occupées ou créées par
-nous sur la côte ou dans l'intérieur, voyaient accourir, à la suite
-des soldats, toute une population, composée en grande partie, il est
-vrai, de cabaretiers et de _mercanti_ dont la moralité n'était pas
-faite pour dissiper les préventions du gouverneur contre l'élément
-civil. Ainsi le chiffre des Européens, qui était de 23,000 à la fin de
-1840, s'était élevé à 65,000 vers la fin de 1843; il sera de 95,000 à
-la fin de 1845. Progression rapide, trop rapide même aux yeux du
-maréchal Bugeaud. Toute cette population était en mouvement et même
-circulait librement d'une ville à l'autre. Dans un intérêt
-stratégique, l'armée avait créé, en deux ans, plus de trois cent
-cinquante lieues de routes dont le commerce profitait. Des services de
-voitures publiques étaient organisés d'Alger à Médéa, de Mostaganem à
-Oran, à Mascara, à Tlemcen, de Mascara à Tiaret.
-
-Rien mieux que cette sécurité, et l'activité pacifique qui en était la
-suite et la preuve, ne permettait de mesurer le progrès accompli. Le
-maréchal Bugeaud ne manquait pas une occasion de mettre en lumière une
-si complète transformation. Il écrivait, le 27 octobre 1843, à M.
-Guizot: «Vous me direz peut-être que je vous parle presque uniquement
-de la guerre. Ah! c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa
-suite. Vous seriez de cet avis, si vous pouviez voir la fourmilière
-d'Européens qui s'agite en tous sens, d'Alger à Miliana et Médéa, de
-Ténez à Orléansville, de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le
-premier agent de la colonisation et de tous les progrès, c'est la
-domination et la sécurité qu'elle produit. Que pouvait-on faire, quand
-on ne pouvait aller à une lieue de nos places de la côte sans une
-puissante escorte? On ne voyageait, on ne transportait que deux ou
-trois fois par mois. Aujourd'hui, c'est à toute heure de jour et de
-nuit, isolément et sans armes. Aussi le mouvement correspond à la
-confiance; les hommes et les capitaux ont cessé d'être timides, les
-constructions pullulent; le commerce prospère; nos revenus
-grandissent. La charrue ne peut aller, comme le voudraient les
-journalistes, de front avec l'épée; celle-ci doit marcher vite, et la
-colonisation est lente de sa nature. Elle va, je crois, aussi vite
-qu'elle peut aller, avec les moyens dont nous disposons jusqu'à ce
-jour; elle pourra accélérer le pas à présent.»
-
-
-XVI
-
-Depuis que le général Bugeaud a mis le pied sur la terre d'Afrique, au
-mois de février 1841, nous l'y avons vu déployer une telle activité,
-que, tout occupés à le suivre, nous n'avons pas, un seul moment,
-détourné notre attention de ce théâtre. Avons-nous donc oublié que le
-sort de l'Algérie ne se décidait pas seulement sur place, qu'il
-dépendait aussi d'une lutte engagée sur un tout autre terrain, en
-France, dans le parlement, et que là notre colonie naissante était
-habituée à rencontrer des adversaires non moins redoutables que les
-Arabes? Nous ne l'avons pas oublié: mais le gouverneur général avait
-si bien pris possession de toute l'initiative, il avait tellement tout
-attiré à soi et tout fait partir de soi, qu'à vrai dire, dans cette
-entreprise, le parlement ne dirigeait plus, il suivait. Pour s'en
-rendre compte, il suffit de jeter un rapide regard sur les débats
-auxquels les affaires algériennes donnaient lieu, chaque année, dans
-la Chambre des députés, à l'occasion des crédits supplémentaires, et
-particulièrement sur les rapports que faisaient les commissions
-chargées d'examiner ces crédits[360].
-
-[Note 360: Cf. séances des 14 et 15 avril 1841, des 4 et 5 avril 1842,
-des 23, 24 et 25 mai 1843, des 5 et 6 juin 1844.]
-
-Au commencement de 1841, avant que le général Bugeaud eût encore pu
-agir, les adversaires de l'Algérie avaient le verbe haut à la tribune
-et ne craignaient pas d'y parler d'évacuation; si la commission des
-crédits, dans son rapport, n'était pas allée jusque-là, elle se
-refusait du moins à tout ce qui eût impliqué un projet d'occupation
-permanente dans l'intérieur des terres; quant au ministère, il ne
-croyait pas pouvoir lutter de front contre cette commission, et il
-n'obtenait le vote des crédits contestés qu'en déclarant la question
-de l'étendue et du caractère de l'occupation absolument réservée. Mais
-les années suivantes, à mesure qu'en Afrique la conquête se développe
-et s'affermit, un changement se produit à Paris, par contre-coup, dans
-l'attitude du ministère et dans celle de la commission des crédits. Le
-ministère ose dire ce qu'il veut; en 1842, il parle d'occuper certains
-postes; en 1843, il allonge la liste de ces postes, sans dépasser
-encore la seconde ligne, celle de l'intérieur du Tell; en 1844, il
-fait un pas de plus, avoue et défend les établissements fondés sur la
-limite du petit désert. Les commissions, de leur côté, si peu
-favorables qu'elles soient par tradition à l'Algérie, sont obligées de
-rendre hommage au gouverneur général et à ses succès, hommage
-visiblement contraint et maussade en 1842, plus chaleureux en 1843 et
-en 1844; forcées également d'accepter le fait accompli des
-occupations, elles voudraient sans doute le limiter; chaque fois,
-elles tâchent d'obtenir qu'on s'arrête où l'on est, ou tout au moins
-qu'on aille moins vite; mais elles ne sont pas de force à lutter
-contre l'impulsion victorieuse partie de l'Algérie, et lorsqu'elles
-proposent une réduction de crédits, en 1842 comme en 1844, la Chambre,
-visiblement pressée par l'opinion, leur donne tort.
-
-Tout occupé qu'il fût de ce qui se passait sous ses yeux en Afrique,
-le général Bugeaud suivait de loin, avec une attention passionnée, les
-péripéties de la question algérienne en France. Il ne se contentait
-pas d'y exercer une action indirecte, mais décisive, par ses succès
-mêmes, qui enhardissaient les partisans de la colonie, décidaient les
-hésitants, désarmaient ou discréditaient les adversaires. Il
-prétendait y intervenir d'une façon plus directe; comme l'a dit M.
-Guizot, «il se croyait engagé, à la fois, sur deux champs de bataille,
-sur celui de la discussion publique à la tribune ou dans la presse, en
-France, aussi bien que sur celui de la guerre, en Afrique, et il
-voulait, en toute occasion, faire acte de présence et de vaillance
-sur les deux».
-
-Tout d'abord, il se préoccupe d'éclairer le ministère, de le stimuler,
-au besoin même de le redresser. C'est avec M. Guizot qu'il est le plus
-en confiance et s'épanche le plus volontiers. C'est sur lui qu'il
-compte pour être son avocat dans le conseil des ministres et auprès du
-Roi[361]. Dès la fin de 1841, il échangeait avec lui de longues
-lettres où les diverses faces du problème algérien étaient examinées.
-Ayant cru remarquer chez le ministre quelques doutes sur la
-possibilité d'obtenir «la soumission complète des Arabes», il les
-relève aussitôt. «Je suis assuré de cette soumission, dit-il, pourvu
-que nous sachions persévérer.» La correspondance continue les années
-suivantes. M. Guizot était tout disposé à seconder l'homme qu'il avait
-fait appeler à la tête de l'Algérie. «J'ai joui de vos succès auxquels
-j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous, lui écrit-il
-le 20 septembre 1842. Je vous ai soutenu dans le conseil et ailleurs,
-toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Tenez pour certain
-que mon amitié vous est acquise, que je vous la garderai fidèlement et
-que je serai toujours charmé de vous la prouver.» Et le général
-Bugeaud lui répond, le 18 octobre: «Oui, je compte sur vous, de loin
-comme de près, et je m'honore de l'amitié dont vous me donnez
-l'assurance.»
-
-[Note 361: Sur la correspondance du général Bugeaud avec M. Guizot,
-voyez les _Mémoires_ de ce dernier, t. VI, p. 387 et suiv., et t. VII,
-p. 135 et suiv.]
-
-Avec d'autres membres du cabinet, particulièrement avec le ministre de
-la guerre, le gouverneur général était loin d'entretenir des relations
-aussi cordiales. Il croyait le maréchal Soult hostile à sa personne et
-froid pour l'Algérie, mettait à sa charge les mauvaises volontés,
-souvent trop réelles, des bureaux de la guerre, se plaignait qu'il le
-défendît mollement devant la Chambre et ne lui accordât pas les
-récompenses auxquelles avaient droit ses officiers ou ses soldats, se
-figurait même parfois qu'il voulait le dégoûter de son poste et qu'il
-lui avait, sous main, préparé quelque successeur. L'imagination
-facilement inquiète du gouverneur l'égarait. Si le maréchal Soult,
-comme beaucoup d'autres, n'avait que tardivement pris goût à notre
-entreprise en Afrique, il s'en occupait maintenant avec intérêt et
-était sérieusement décidé à la faire réussir, en poussant la conquête
-avec vigueur[362]; seulement, il redoutait les difficultés
-parlementaires dont il se tirait mal, et, sans rien abandonner du
-fond, il n'était pas disposé à braver les préjugés de la Chambre et à
-brusquer ses hésitations, autant que l'eût désiré le général Bugeaud.
-Loin de vouloir écarter ce dernier, il appréciait sa façon de mener la
-guerre et se félicitait de ses succès; seulement, il eût aimé à y
-avoir plus de part; il eût désiré que sa direction supérieure fût à la
-fois plus réelle et plus visible; il était offusqué de l'indépendance
-ombrageuse, de l'humeur absolue, de l'importance gênante de ce
-prétendu subordonné qui se conduisait à peu près comme s'il avait reçu
-d'avance une sorte de blanc-seing, et qui ne paraissait reconnaître à
-son supérieur hiérarchique d'autre rôle que de lui fournir les moyens
-d'action nécessaires ou de le couvrir devant le parlement. Depuis si
-longtemps habitué à être un personnage considérable et illustre,
-maréchal de France dès 1804, il avait peine à se laisser ainsi effacer
-par celui qui, à cette date, n'était encore qu'un obscur vélite de la
-garde impériale.
-
-[Note 362: Lors de l'envoi du général Bugeaud en Algérie, il lui avait
-donné les instructions suivantes: «Prendre une offensive hardie; faire
-une guerre énergique, poussée à fond, en vue d'amener l'entière
-soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation qui,
-seule, après la conquête, peut nous maintenir en possession du
-territoire soumis par nos armes.»]
-
-Ces dispositions réciproques amenèrent plus d'un froissement entre
-deux hommes également susceptibles, et dont aucun n'avait reçu, de son
-éducation première, ce tact, ce savoir-vivre qui apprend à ménager les
-susceptibilités d'autrui. En 1842, divers indices donnèrent à penser
-au gouverneur général qu'il était question de réduire l'effectif de
-l'armée d'Afrique: cet effectif, notablement supérieur au chiffre
-autorisé par la loi de finances, avait fourni prétexte à beaucoup de
-critiques, de la part des députés comme des journaux, et le ministre
-de la guerre, ennuyé de ces critiques, avait invité le gouverneur à
-se restreindre au strict nécessaire. Fort ému, le général Bugeaud ne
-se contenta pas d'adresser confidentiellement au gouvernement des
-observations du reste très fortes et très fondées; il en appela à
-l'opinion, par une brochure signée de son nom, où il combattait
-vivement toute idée de réduction. Le maréchal Soult, choqué de cette
-opposition publique faite par son subordonné à un dessein que celui-ci
-lui supposait, manifesta son mécontentement. Le général Bugeaud, à son
-tour, surpris et blessé de ce blâme, ne parut pas comprendre
-l'incorrection de sa conduite. Dans cet incident, c'était le général
-Bugeaud qui avait manqué de déférence envers le maréchal Soult;
-d'autres fois, c'était le maréchal qui manquait d'égards envers le
-général; témoin ce qui se passa lors de l'élévation de ce dernier au
-maréchalat, en 1843. Contrairement aux promesses faites, cette
-élévation subit des retards qui irritèrent le gouverneur à ce point
-qu'il menaça de donner sa démission; de plus, lorsque la nomination
-fut faite, le ministre de la guerre, par maladresse ou par rudesse
-hautaine, annonça au nouveau dignitaire qu'une «condition» y était
-mise, c'était qu'il exerçât encore ses fonctions en Algérie pendant un
-an. Le mot de «condition» fit bondir Bugeaud, qui répondit au ministre
-en termes pleins d'amertume. Dans ces regrettables conflits, M. Guizot
-intervenait généralement comme pacificateur, pansant les blessures
-respectives, mais sans pouvoir corriger les caractères.
-
-Le gouverneur général ne se préoccupait pas seulement des dispositions
-des ministres; il s'inquiétait aussi de vaincre ou de prévenir les
-résistances et les hésitations de la Chambre. Tous les moyens d'action
-que les circonstances lui offraient pour atteindre ce but, il les
-saisissait avec empressement. Au printemps de 1841, un député de la
-gauche, d'esprit droit et éclairé, M. de Corcelle, avait entrepris,
-avec deux de ses amis, M. de Tocqueville et M. de Beaumont, un voyage
-d'étude en Algérie. M. de Tocqueville étant tombé malade et M. de
-Beaumont étant resté avec lui pour le soigner, M. de Corcelle se
-trouva seul accompagner le général Bugeaud, dans sa première
-expédition contre Mascara, assistant à ses combats et campant à ses
-côtés. Un rapprochement s'opéra ainsi entre deux hommes que la
-politique avait jusqu'alors séparés; le député se prit d'admiration
-pour le général; le général donna son estime au député[363]. On ne
-s'en tint pas là. Une correspondance assidue fit suite aux
-conversations du bivouac. Le gouverneur trouvait en M. de Corcelle,
-qui avait, à défaut d'influence, une grande considération dans son
-parti, un utile intermédiaire auprès de ce monde de la gauche où il
-avait personnellement peu d'accès. Il recevait par lui d'utiles
-informations sur les dispositions des députés. En outre, toutes les
-fois qu'il avait quelque vérité à mettre en lumière, quelque
-prévention à dissiper, quelque erreur à redresser, il lui écrivait
-longuement, prenant au besoin pour cela sur ses nuits; il savait que
-sa lettre serait fidèlement communiquée et commentée; c'était sa façon
-de prendre part à ces conversations de couloirs qui ont parfois autant
-d'action sur les votes que les discussions en séance publique.
-
-[Note 363: Quelque temps après, le général Bugeaud écrivait à M. de
-Corcelle: «Votre lettre m'a renforcé dans l'opinion que vous êtes bien
-l'homme le plus loyal et le plus généreux qu'il y ait au monde.»
-(_Documents inédits._)]
-
-Telle cependant que nous connaissons la nature du général Bugeaud, il
-ne pouvait pas se contenter de ces moyens discrets, de cette
-propagande à voix basse. À défaut de la tribune, où sa présence
-obligatoire en Algérie ne lui permettait plus de monter, il usait
-fréquemment, impétueusement, de la presse, non par l'entremise
-d'écrivains officieux, mais par lui-même, montrant ainsi qu'il avait
-le tempérament d'un de ces journalistes dont il disait volontiers tant
-de mal. Que de fois les feuilles d'Alger publiaient des notes ou même
-de longs articles de polémique qu'il avait écrits ou dictés dans son
-cabinet ou sous sa tente, et dont non seulement les idées, mais le
-tour trahissait l'auteur[364]! Parfois même, il ne prenait pas la
-peine de se masquer pour descendre dans cette arène où les personnages
-de son importance hésitent d'ordinaire à se commettre; il s'y jetait à
-visage découvert, tout entier aux entraînements, aux emportements de
-sa nature batailleuse. Ce genre de lutte ne lui était pas sain; il n'y
-gardait pas le sang-froid qui faisait sa force sur les vrais champs de
-bataille. Trouve-t-il, dans le _Siècle_, la lettre d'un député qui
-critique la façon dont sont dirigées les affaires algériennes;
-aussitôt il prend feu et envoie au journal une réplique véhémente,
-trop véhémente, il devait le reconnaître lui-même. «Je le
-confesse,--écrit-il à ce propos à M. de Corcelle qui lui avait adressé
-d'amicales représentations,--je n'ai pas été assez modéré. Que
-voulez-vous? j'ai les défauts de mes qualités; j'ai l'âme trop
-vive[365].» Plus d'une fois, il aura à faire une confession semblable,
-et toujours il donnera la même explication, invoquera la même excuse:
-«J'avoue, écrira-t-il plus tard, que je suis très impressionnable aux
-injustices. Mon humeur militante me fait riposter à l'instant même.
-Quand j'ai le sentiment d'avoir bien fait et que je me vois jugé
-faussement, à de grandes distances, je ne suis pas toujours maître de
-mes mouvements... C'est cette ardeur de caractère et de tempérament
-qui m'a fait triompher des Arabes. Je ne leur ai jamais permis de
-mordre impunément ma queue et mes flancs. Mais je conviens que, dans
-les relations sociales et parlementaires, il ne faut pas agir toujours
-ainsi[366].» Il en convenait, mais ne s'amendait pas.
-
-[Note 364: Lisez, par exemple, dans le _Moniteur algérien_ du 25
-décembre 1843, un article de trois colonnes, signé: _Un touriste_.
-C'est la prétendue conversation du «touriste» avec un officier qui lui
-démontre comment la guerre était nécessaire et comment elle n'avait pu
-se faire qu'avec des razzias. Le touriste était arrivé plein de
-préventions contre «ces barbares razzias, condamnées par tous les
-philanthropes et par toutes les âmes sensibles en France». L'officier
-lui répond: «Qu'est-ce que la guerre en Europe et partout? N'est-ce
-que la destruction des armées belligérantes? Non, c'est aussi une
-attaque aux intérêts des peuples... On s'empare des grandes villes,
-des centres de population et de commerce, de la navigation des fleuves
-et des grandes routes; à la première guerre, on s'emparera des chemins
-de fer. C'est en mettant la main sur tous ces grands intérêts que l'on
-fait capituler les nations et qu'on fait la guerre. Avions-nous des
-intérêts semblables à saisir en Afrique? Les villes, fort clairsemées,
-ne sont que de misérables bourgades dont les habitants sont étrangers
-au peuple arabe, qui les méprise; point de routes, point de
-navigation, point de capitale, point de centre enfin... L'intérêt
-agricole, que l'on néglige en Europe, est le seul vraiment que l'on
-puisse blesser en Afrique. Il y est plus difficile à saisir que
-partout ailleurs; car on ne trouve, chez les Arabes du moins, ni
-villages ni fermes; ce peuple vit sous la tente, et toutes ses
-richesses mobilières peuvent être transportées par les bêtes de somme
-dont il dispose... Dès que nos colonnes se mettaient en mouvement, le
-vide s'opérait devant nous: les villages se chargeaient sur les
-chameaux, les mulets, les boeufs, et fuyaient avec les femmes et les
-enfants... Il nous a fallu longtemps pour agir de manière à atteindre
-les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et, de ce moment,
-vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc à la
-razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrès,
-particulièrement cette sécurité qui vous a permis de visiter si
-paisiblement une grande partie de l'Algérie.» Suivait une comparaison
-entre la razzia algérienne et le bombardement européen, tout à
-l'avantage de la première, présentée comme beaucoup moins cruelle.
-Naturellement, le touriste finit par se déclarer convaincu et un peu
-honteux des critiques qu'il avait faites. «Je fis des excuses à
-l'officier, dit-il, et lui promis que la loyauté et l'humanité de
-l'armée d'Afrique n'auraient pas de plus ardent défenseur que
-moi.»--Peu après, le 28 avril 1844, le maréchal Bugeaud écrivait à M.
-de Corcelle: «Je ne puis pas me résoudre à ménager la sottise de nos
-philanthropes; je leur ai prouvé, dans le _Moniteur algérien_ du 25
-décembre, que la razzia était un moyen de guerre indispensable...
-S'ils ne veulent pas me comprendre, tant pis pour eux, car cela prouve
-qu'ils sont des sots.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 365: Lettre du 27 juillet 1843. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 366: Lettres du 8 juillet et du 28 septembre 1845. (_Documents
-inédits._)]
-
-À la vérité, la presse, qui depuis longtemps était en mauvais termes
-avec lui, semblait avoir pris à tâche de piquer sans cesse ce taureau
-si facile à exciter. Elle affectait de ne pas croire aux succès
-obtenus, se scandalisait des procédés employés, et, toutes les fois
-qu'il y avait un léger échec, un retour offensif de l'émir, elle
-semblait se plaire à les grossir, à en tirer argument pour inquiéter
-et décourager l'opinion. Quant au gouverneur, oubliant qu'un grand
-esprit, dans une grande situation, doit savoir distinguer les choses
-importantes des secondaires, ne s'attacher qu'aux premières et ne pas
-s'embarrasser des autres, il ne pouvait prendre sur lui de dédaigner
-ces attaques, si misérables qu'elles fussent. Il y ripostait souvent,
-en souffrait toujours. Singulier état d'esprit: nul homme n'a plus
-méprisé la presse, et nul ne s'est plus inquiété d'elle. Un soir,
-causant avec quelques intimes: «Vous tous, mes amis, leur dit-il, vous
-me croyez très heureux. Je devrais l'être en effet, et, cependant, je
-ne le suis pas. Ces maudits journaux empoisonnent mon existence; ils
-me calomnient, dénaturent mes actes, changent le bien en mal. Je sais
-bien que l'on me dira que j'ai grand tort de me chagriner de
-pareilles criailleries: mais empêcheriez-vous le lion piqué par un
-moucheron de rugir? On ne commencera à me connaître, à m'apprécier,
-que lorsque je ne serai plus[367].» Tel était le trouble douloureux où
-il était ainsi jeté que, par moments, des tentations de découragement
-lui traversaient l'esprit. Au printemps de 1844, à l'heure de son plus
-grand succès et de son plus grand prestige, il se figure, sur on ne
-sait quel bruit de presse ou de coulisses parlementaires, qu'il se
-forme contre lui toute une conspiration d'injustice et d'ingratitude.
-À quoi bon rester plus longtemps en Afrique? se demande-t-il en
-écrivant à son confident M. de Corcelle; et il continue en ces termes:
-«N'ayant plus à redouter le feu des Arabes, j'y serai sous les feux
-croisés de toutes les idées fausses, de tous les préjugés, de toutes
-les critiques de France. Il en serait de ceci comme il en a été de la
-majorité à la Chambre des députés. Tant que l'émeute a grondé, on
-s'est rallié autour de Casimir Périer et du ministère du 11 octobre;
-dès que la situation a été plus calme, on s'est divisé et on a
-attaqué. Je puis quitter à présent, avec la plus grande somme de
-gloire qu'il soit possible d'obtenir en ce siècle. J'ai vaincu et
-soumis les Arabes; j'ai refoulé Abd el-Kader dans un petit coin
-montagneux sur la frontière du Maroc; j'ai mis en mouvement la
-colonisation; j'ai inspiré une confiance qui a fait arriver de la
-population et des capitaux; j'ai triplé le revenu en trois ans; j'ai
-fondé le système de guerre et d'occupation qui est aujourd'hui dans la
-conviction de toute l'armée; j'ai organisé l'administration des Arabes
-qui se laissent gouverner aujourd'hui mieux que les Européens. Que me
-resterait-il donc à faire qui valût cela! Vous voyez que je dois
-quitter sans regret aucun. Je ne me plaindrai même pas que l'on garde
-certaines ordonnances pour le joyeux avènement d'un jeune prince que
-j'aime et que j'estime. Rentré en France, j'y servirai mieux peut-être
-la cause d'Afrique qu'en restant ici. On me croira un peu mieux,
-parce que je ne serai plus orfèvre, et je pourrai, j'espère, faire
-adopter quelques idées justes, ce qui jusqu'ici a été fort
-difficile[368].»
-
-[Note 367: Cette conversation a été rapportée par M. Lapasset, qui y
-assistait. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M. D'IDEVILLE, t. III, p. 46 et
-47.)]
-
-[Note 368: Lettre du 14 mars 1844. (_Documents inédits._)]
-
-
-XVII
-
-Est-ce donc sur cette doléance amère et découragée qu'il nous faut
-quitter le maréchal, en 1844, au terme de la première phase de son
-commandement? Ce serait, à notre tour, donner à des incidents
-secondaires une importance exagérée et commettre ainsi la faute que
-nous reprochions tout à l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles
-fussent, ces bouffées de tristesse ou de colère étaient passagères et
-traversaient son imagination, plutôt qu'elles ne pénétraient au fond
-de son âme. Il eût été fort désagréablement surpris, si on l'avait
-pris au mot et si on lui avait désigné un successeur. Le sentiment qui
-dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu même de ses
-plaintes, c'était la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience
-de la gloire acquise. Rien de plus légitime que ce sentiment. En
-effet, les résultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en
-comparant l'Algérie de 1844 et celle de 1840, ces résultats étaient
-vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pensée, sa volonté, sa
-main. Sans doute il a été secondé. Son armée a été à la hauteur de sa
-tâche; mais c'est lui qui lui a donné confiance, a exalté son énergie
-et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus.
-Certaines idées heureuses lui ont été suggérées par ses lieutenants;
-beaucoup des victoires ont été remportées par eux; mais c'est lui qui,
-de toutes les idées,--soit qu'elles fussent tirées de son fonds, soit
-qu'elles fussent empruntées à d'autres après avoir été passées au
-crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble;
-c'est lui qui a présidé à l'exécution, donnant l'impulsion générale,
-ayant l'oeil à tout, presque constamment en campagne, gardant à sa
-disposition un bâtiment sous vapeur qui pouvait le transporter en
-vingt-quatre heures d'une province à l'autre, inspirant, surveillant
-ce qu'il était empêché de faire lui-même; c'est lui qui a assuré
-l'unité d'efforts si multiples et les a fait tous concourir à
-l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conçu et dont il ne
-s'est pas écarté un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier
-rôle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des
-généraux africains, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, étaient réunis
-dans un dîner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de
-Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle
-rencontre pour demander à ces généraux quel était, à leur avis,
-l'homme qui avait le plus fait pour l'établissement de la France en
-Algérie et que l'on pouvait considérer comme le fondateur de cette
-colonie. Cavaignac répondit: «Je prends la parole au nom de tous mes
-camarades, sans crainte d'être contredit par eux. C'est au maréchal
-Bugeaud qu'on doit la réussite de cette grande entreprise. Nous avons
-tous été formés à son école, et nos services se recommandaient des
-siens.» Les autres généraux confirmèrent ce témoignage, si honorable
-et pour celui à qui il était rendu et pour ceux qui le rendaient[369].
-
-[Note 369: Ce fait m'a été rapporté par M. de Corcelle, qui était l'un
-des convives.]
-
-Cette primauté du gouverneur une fois constatée, il convient de faire
-et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup
-dans le succès. Entre plusieurs qui méritent cet éloge, quelques-uns
-ont été plus particulièrement en lumière; leurs noms ressortent de
-l'ensemble même de notre récit. La campagne audacieuse et décisive de
-La Moricière autour de Mascara, les vigoureuses expéditions de
-Changarnier dans la région du Chélif et son admirable combat de
-l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de
-Tlemcen, l'éclatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de
-la smala assurent à ces généraux une gloire propre qui n'est pas
-seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plaît à les
-placer à côté de lui et à proclamer que tous furent de grands
-serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communauté
-d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser
-quelques-uns d'entre eux.
-
-Dans cette énumération de ceux auxquels la France doit l'Algérie,
-n'oublions pas non plus la foule des héros anonymes qui donnaient leur
-peine, leur santé, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et
-encore moins la postérité. Le soldat a été admirable en Afrique.
-C'était une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres
-plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exigeât de chaque homme une
-plus grande dépense d'énergie morale et physique. Le danger n'existait
-pas seulement le jour des batailles; il était de toutes les minutes;
-pas un rocher, pas une broussaille qui ne pût recéler une embuscade.
-Et ce danger était, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus
-personnel que dans les grandes guerres. «Il faut à nos hommes,
-écrivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un
-sentiment de leur force, qui ne sont pas nécessaires en Europe, où,
-groupés par masses, ils sont encadrés dans d'autres masses. Ici,
-quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur
-un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou
-cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le
-sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur,
-pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses
-mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter[370]?» Le champ de
-bataille était moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hôpital l'était
-davantage, surtout au début, avant que l'expérience de tous et
-l'énergique sollicitude du gouverneur général eussent appris aux
-hommes à se mieux préserver des maladies. Enfin, ce qui était
-peut-être plus difficile pour le soldat que d'affronter le péril dans
-l'excitation d'une heure de combat, c'était de supporter la fatigue
-des longues marches, à travers un pays sans routes, sans villes, sans
-villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentées ou sur le
-sable aride du désert, tantôt sous un soleil torride, tantôt dans la
-boue et la neige, portant une charge énorme sur le dos, déguenillé,
-sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des
-silos, pour abri que la voûte du ciel, sans cesse harcelé par un
-ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. «Si
-l'armée d'Afrique n'a pas versé autant de sang que sous l'Empire,
-disait à la tribune le maréchal Bugeaud, en revanche elle a répandu
-beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune armée se soit
-fatiguée autant que celle-ci[371].» Les jeunes recrues, arrivant de
-France, avaient de la peine à supporter un tel régime, et elles
-passaient quelquefois par des crises de démoralisation[372]. Mais les
-régiments faits à cette vie, bien entraînés, endurcis, ayant évacué
-sur l'hôpital ou renvoyé au dépôt les éléments physiquement ou
-moralement trop faibles, ne comptant plus guère que des soldats de
-vingt-deux à vingt-sept ans, avec une proportion considérable de
-remplaçants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment
-se faire une idée du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la
-résistance à la fatigue, de l'audace et de la fermeté dans le péril,
-qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le régiment
-des zouaves, ou certains bataillons d'élite organisés par La Moricière
-dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'écrivait M. de
-Montagnac: «J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre
-ne pourra effacer: c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme
-je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose
-d'énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de
-pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu et
-rompus à toutes les privations[373].»
-
-[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.]
-
-[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Déjà, en novembre 1841, le
-gouverneur avait écrit à M. Guizot: «On devrait savoir que nous ne
-pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le
-plus grand mérite, dans cette guerre, ne consiste pas à gagner des
-victoires, mais à supporter, avec patience et fermeté, les fatigues,
-les intempéries et les privations. Sous ce rapport, nous avons
-dépassé, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.»]
-
-[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employé avec ses
-zouaves, en juillet 1841, à une expédition de ravitaillement dirigée
-de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de
-jeunes troupes de ligne arrivées récemment de France. La chaleur était
-effroyable; les Arabes suivaient la petite armée et massacraient les
-traînards. Saint-Arnaud dépeint ainsi à son frère le spectacle dont il
-a été témoin: «J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la
-démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter
-leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort
-certaine, infâme. À force d'exhortations, ils se levaient, marchaient
-cent pas, et, accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la
-dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à
-mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous
-les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de
-leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traîner par mes zouaves;
-j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu'à ce que j'eusse sous la
-main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que
-nous ayons eus à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en
-pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en
-ai vu presser, avec une volupté frénétique, le canon de leur fusil, en
-cherchant à le placer dans leur bouche. Eh bien, frère, pas un n'est
-resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés,
-mais ce n'est pas ma faute.» Et Saint-Arnaud ajoutait: «Non, pour les
-épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai
-faite, dix heures de suite, le 2 juillet.»]
-
-[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.]
-
-N'était-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se
-faire une telle armée? Le 17 avril 1842, la division de Mascara
-arrivait à Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues
-de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La
-Moricière la fit défiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le
-hâle, vêtus à la diable, mais d'une allure superbe sous leurs
-haillons, marchaient d'un pas alerte, en dépit de la longueur de la
-route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque
-tous, étrangement échafaudé sur leurs sacs. En les contemplant, leur
-jeune chef, qui les avait formés, ne pouvait retenir un sourire
-d'orgueil. Le soir, au milieu de son état-major, en étant venu à
-parler de l'émotion de ce spectacle: «Quel malheur, s'écria-t-il, de
-ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille
-d'Europe!»--«Peut-être n'est-ce pas un malheur», osa dire un jeune
-aide de camp que le général goûtait fort et auquel il laissait son
-franc parler. C'était le capitaine Trochu, et, à l'appui de son
-interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas
-notre armée bien préparée, par la vie d'Afrique, à l'éventualité
-qu'appelait son chef. La Moricière, surpris, scandalisé même, riposta
-avec véhémence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine
-Trochu n'était pas alors seul de son avis; vers le même temps, le
-général de Castellane écrivait de France au général Changarnier:
-«L'Algérie n'est plus une bonne école de guerre.» Toutefois, en 1842,
-cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment général était
-plutôt celui de La Moricière. On rapportait ce mot du duc d'Orléans:
-«Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des
-régiments tirés d'Afrique.» Autant les profits économiques de la
-colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assuré
-des avantages qu'y trouvait notre éducation militaire; on disait
-couramment que l'armée d'Afrique était le meilleur produit,
-quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait espérer
-retirer du sol africain. Depuis cette époque, la controverse ébauchée
-dans le salon du commandant d'Oran s'est continuée et développée.
-Seulement, un revirement semble s'être fait dans les esprits: personne
-aujourd'hui ne prétend plus que l'Algérie ait été une conquête
-stérile, et beaucoup en sont venus à croire que notre armée y a plus
-perdu que gagné. Cette dernière thèse est soutenue notamment, dans des
-écrits d'un grand éclat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de
-nos généraux les plus en vue. Il n'appartient pas à un profane de
-juger un tel débat: toutefois, il lui sera peut-être permis
-d'indiquer, avec grande réserve, quelques conclusions qui sortent des
-faits mêmes.
-
-D'abord, après ce qui a été dit tout à l'heure, une vérité semble
-incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualités
-que cette vie exigeait et développait, le soldat acquérait en Algérie
-une singulière trempe physique et morale; le général Trochu a été le
-premier à reconnaître «qu'à un certain débraillé près, la guerre
-d'Afrique nous faisait d'excellents soldats». N'en peut-on pas dire
-autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils
-prenaient une très large part des fatigues et des périls. Cette guerre
-avait pour eux un autre avantage. L'avancement étant très lent dans
-les armées modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard à
-l'exercice du commandement, et, longtemps encadrés dans de grandes
-masses à mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement à un
-rôle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille
-occasions d'acquérir et de développer cette qualité d'initiative si
-précieuse dans la guerre et si conforme au génie de notre race. Avec
-des troupes dispersées, morcelées, sans communications promptes et
-faciles entre les différentes colonnes ou même entre les petits
-détachements, en face d'un ennemi partout présent et attaquant
-toujours à l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants
-ne pouvaient tout prévoir à l'avance, tout ordonner de loin, tout
-diriger sur place; dès lors, il n'était pas de colonels, de
-capitaines, parfois même de simples sergents qui ne pussent être
-amenés à assumer toutes les responsabilités, à prendre toutes les
-décisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exerçaient-ils, sur un
-théâtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais
-rusé et brave, à faire oeuvre de tactique, à tirer parti du terrain, à
-remuer les hommes, à veiller à leurs besoins physiques, à soutenir
-leur moral, à montrer de la présence d'esprit, du sang-froid et de la
-prévoyance. Toutefois, s'il faut en croire le général Trochu, cette
-vie qui semblait si profitable à nos officiers, leur était, à un autre
-point de vue, souvent nuisible. «Le commandement fut conduit, a-t-il
-écrit, à l'invention et à l'application journalière de la fameuse et
-traditionnelle formule du _débrouillez-vous_, qui était à l'armée
-d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires,
-mais qui devait être plus tard si fatale à nos généraux dans la
-préparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe.» On
-perdit de vue la nécessité des prévisions exactes, des préparations
-méticuleuses, des ordres détaillés et précis. Le germe de ce défaut
-était déjà et depuis longtemps dans la nature française; ne le
-retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crécy, de Poitiers
-et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas créé: seulement,
-elle a pu contribuer à le développer. Dans le même ordre d'idées, le
-général Trochu a signalé un autre inconvénient: les généraux sortaient
-d'Algérie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armées
-modernes et de toutes les opérations si compliquées qui s'y
-rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de
-la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entière, et, pour
-avoir razzié quelques tribus ou culbuté les réguliers d'Abd el-Kader,
-ils se voyaient devenus d'ores et déjà des capitaines complets; ils se
-le disaient même si haut entre eux, que le public finissait par le
-croire, et là, ajoute-t-on, aurait été l'origine des illusions qui
-devaient aboutir, en 1870, à de si terribles mécomptes. Peut-être
-est-ce pousser les conséquences bien loin: à chercher les causes de
-nos récents désastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus
-proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si
-l'infatuation dont on parle a été le fait de quelques officiers à vue
-courte et présomptueuse, rien n'indique qu'elle ait existé chez les
-hommes vraiment supérieurs, les seuls en passe de devenir de vrais
-chefs d'armée: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la
-guerre européenne différait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande
-en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqué l'une, les aurait
-empêchés de se préparer et de se former à l'autre.
-
-On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier à
-déclarer que la guerre d'Afrique était, pour notre armée, une école
-incomplète; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains
-points, devenir une école dangereuse; mais je crois que, par d'autres
-côtés, elle a été une école bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle
-emporté sur le mal? Question toujours délicate à laquelle on voudrait
-laisser les faits répondre. Qu'a valu l'armée formée en Afrique,
-quand, quelques années plus tard, elle a été mise à l'épreuve d'une
-grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crimée; elle n'a pas
-encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu après, la
-modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de
-près et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants,
-jamais la France n'avait eu une plus belle armée. Et encore faut-il
-faire observer qu'elle ne se présentait pas avec tous ses avantages,
-puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux
-préparés aux commandements supérieurs, avaient été enlevés à leurs
-soldats, le maréchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les
-généraux de La Moricière, Changarnier et Bedeau par l'exil politique,
-en cette circonstance aussi néfaste que la mort. Voilà, semble-t-il,
-la réponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la
-question. On n'a pas à se demander si l'armée eût trouvé une école
-plus complète dans une grande guerre; la paix régnait, pour longtemps
-encore, dans l'Europe fatiguée des secousses du commencement du
-siècle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce
-qui valait mieux pour notre éducation militaire: se battre en Algérie
-ou ne pas se battre du tout. Ainsi posée, la question ne semble même
-plus fournir matière à la discussion. Nos officiers, tels qu'on les
-connaissait alors, n'eussent pas appris théoriquement à la caserne ce
-qu'on reproche à la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement
-enseigné. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille
-permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par
-l'effort accompli, par la fatigue supportée, par le péril affronté,
-par le sang répandu; occasion d'autant plus précieuse que l'air
-ambiant était alors plus amollissant et que notre société bourgeoise,
-industrielle, financière et matérialiste était plus occupée de
-bien-être, plus réfractaire à l'idée même du sacrifice.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-TAÏTI ET LE MAROC.
-
-(Février-septembre 1844.)
-
- I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. Le
- protectorat est changé en prise de possession. Le gouvernement
- français ne ratifie pas cette prise de possession. Il est
- violemment critiqué dans la Chambre et dans la presse.--II.
- Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à
- Londres.--III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaques
- des Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de
- Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal
- Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et
- réserve du prince.--IV. Incident Pritchard. Grande émotion en
- Angleterre et en France. Négociations entre les deux cabinets.
- Excitation croissante de l'opinion des deux côtés du détroit.--V.
- Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de Mogador
- et occupation de l'île qui ferme le port de cette ville.--VI.
- Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un conflit
- avec la France paraît menaçant. Attitude de l'Europe.--VII. Le
- gouvernement français comprend la nécessité d'en finir.
- Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le Maroc.
- Attaques des oppositions en France et en Angleterre. Injustice de
- ces attaques.
-
-
-I
-
-À peine l'entente cordiale venait-elle, en janvier et février 1844,
-d'être solennellement proclamée et ratifiée dans les parlements de
-France et d'Angleterre, qu'avant même la fin de ce mois de février, la
-nouvelle d'un incident survenu aux antipodes menaçait de ranimer, de
-chaque côté du détroit, les méfiances et les irritations mal éteintes
-de 1840. C'était, semblait-il, la loi rigoureuse imposée à M. Guizot
-et comme le prix dont la Providence lui faisait payer sa longue vie
-ministérielle, de ne pouvoir jamais se reposer sur un succès:
-aussitôt qu'il se flattait d'être sorti d'une difficulté, une autre
-surgissait, remettant tout en question et l'obligeant à recommencer la
-même lutte.
-
-Pour comprendre quel était l'incident qui arrivait à la traverse de
-l'entente cordiale, il convient de reprendre les faits d'un peu plus
-haut. Le gouvernement du roi Louis-Philippe s'était rendu compte que
-la question de l'équilibre entre les puissances, autrefois
-circonscrite sur un coin du globe, se posait maintenant dans toutes
-les parties du monde, et que, dès lors, la France devait penser à se
-faire sa place jusque dans les régions les plus éloignées. Non sans
-doute qu'il voulût se lancer à la légère dans une politique de guerres
-et de conquêtes coloniales; il estimait qu'en ce genre c'était bien
-assez de l'Algérie, et il avait récemment décliné des invitations
-pressantes de tenter une entreprise sur Madagascar. Mais, à défaut de
-vastes établissements territoriaux, il cherchait à créer, près des
-grandes terres ou au milieu des grandes mers qui s'ouvraient à
-l'action européenne, des stations où notre commerce pût trouver un
-appui et notre marine un refuge. L'Afrique attira tout d'abord son
-attention: nous y avions déjà pied par l'Algérie, le Sénégal et l'île
-Bourbon. De 1841 à 1844, non sans exciter la mauvaise humeur de
-l'Angleterre, des établissements fortifiés furent créés à l'embouchure
-des principaux fleuves du golfe de Guinée, et possession fut prise, au
-nord du canal de Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi Bé. Il y
-avait aussi quelque chose à faire dans cette Océanie que, depuis un
-siècle, nos navigateurs avaient tant de fois explorée. Dès la fin de
-1839, on avait songé à s'installer dans la Nouvelle-Zélande; il fallut
-y renoncer; les Anglais, prévenus de notre dessein, nous avaient
-devancés. En 1841, l'amiral Dupetit-Thouars reçut mission d'occuper
-les îles Marquises, ce qu'il fit en 1842. S'il s'en fût tenu là,
-aucune difficulté ne se serait produite, et l'opinion publique en
-Europe eût à peu près ignoré cet incident lointain. Mais l'amiral,
-homme d'initiative hardie, voulut faire davantage. À peu de distance
-des Marquises, se trouvait un autre archipel plus considérable et plus
-connu; c'étaient les îles de la Société et, parmi elles, la charmante
-Taïti, qu'on appelait «la reine des mers du Sud». De longue date,
-l'influence anglaise y était prépondérante. Des missionnaires
-méthodistes, à la fois prédicants et trafiquants, soutenus par la
-puissante «société des missions de Londres», s'étaient emparés de
-l'esprit de la reine Pomaré et gouvernaient sous son nom, fort jaloux
-de leur autorité et ne se gênant pas pour maltraiter les prêtres ou
-les marins français qui s'aventuraient dans ces régions. Le plus
-important d'entre eux, investi par lord Palmerston des fonctions de
-consul d'Angleterre, était un nommé Pritchard, personnage remuant,
-retors, sournois, opiniâtre, avide de domination, pénétré jusqu'à la
-moelle de tout ce que l'orgueil anglais et le fanatisme protestant
-peuvent contenir d'animosité contre la France et contre le
-catholicisme. À Londres, dans le monde religieux et dans celui des
-affaires, on s'était habitué à considérer les îles de la Société comme
-dépendant moralement de l'Angleterre. Aucun lien officiel cependant ne
-les y rattachait. Deux fois, le gouvernement britannique avait refusé
-le protectorat qui lui était offert. Estimait-il que l'état de choses
-existant lui donnait autant d'influence, avec moins de charges et de
-responsabilité? Ce fut vers cet archipel que l'amiral Dupetit-Thouars,
-agissant absolument en dehors de ses instructions, se dirigea, après
-avoir pris possession des îles Marquises; déjà, quelques années
-auparavant, il y avait paru pour soutenir les réclamations de nos
-nationaux; ayant appris que de nouvelles vexations avaient été, depuis
-lors, infligées à des Français, il voulut profiter de ce qu'il était
-en force dans ces parages, pour les réprimer. Il le prit sur un ton
-assez haut avec la reine Pomaré, et lui demanda un compte sévère de
-ces vexations. La reine, fort gênée d'avoir à rendre ce compte et fort
-effrayée de ce qu'il pourrait lui en coûter, privée d'ailleurs des
-conseils de M. Pritchard, alors absent, trouva que le meilleur moyen
-de sortir d'embarras était d'offrir de se placer sous le protectorat
-de la France. L'amiral, qui avait lui-même fait suggérer cette offre,
-l'accepta aussitôt, sous la seule réserve de la ratification du Roi,
-et un traité fut passé à la date du 9 septembre 1842.
-
-Le cabinet de Paris n'apprit pas sans déplaisir une entreprise qu'il
-n'avait ni ordonnée ni prévue. Il n'entrait pas dans sa politique
-d'ajouter aux difficultés qui venaient de surgir au sujet du droit de
-visite, une nouvelle cause de froissement avec l'Angleterre.
-Volontiers il eût refusé ce protectorat. Mais l'influence française ne
-serait-elle pas gravement compromise dans l'océan Pacifique, si elle y
-débutait par une reculade? Et de plus, ne serait-ce pas fournir une
-nouvelle arme à cette opposition, déjà si empressée à dénoncer les
-prétendues faiblesses du Roi et de M. Guizot envers l'Angleterre? Le
-17 avril 1843, le cabinet se décida donc, assez à contre-coeur, à
-accepter le protectorat. L'émotion fut vive à Londres: des meetings
-furent provoqués par le parti des Saints, des démarches faites auprès
-des ministres. Mais, après tout, l'Angleterre s'était refusée à
-acquérir aucun droit sur Taïti, et la reine Pomaré avait usé de son
-indépendance. Lord Aberdeen ne put le contester et se borna à
-demander, en faveur des missionnaires anglais, certaines assurances
-que notre cabinet s'empressa de lui donner très complètes. Cette
-satisfaction obtenue, le secrétaire d'État, sans «reconnaître»
-expressément notre protectorat, déclara «ne pas le mettre en
-question», et enjoignit à ses agents de ne «soulever» à ce sujet
-aucune «difficulté». En France, le public s'occupa peu de cette
-affaire et s'y intéressa encore moins. «Je vous assure, écrivait alors
-M. Désages à M. de Jarnac, qu'on n'est pas fort engoué, à Paris, de
-toutes ces occupations polynésiennes. Parce que les Anglais mangeaient
-du sauvage, nos gens étaient jaloux et voulaient en manger. Ils s'en
-dégoûteront bientôt, pour peu qu'on leur en serve encore. C'est un
-très drôle de pays que le nôtre[374].» Quant à l'opposition, ne
-trouvant pas moyen d'accuser le ministère de couardise, elle lui
-reprocha sa témérité, contesta l'opportunité des établissements
-océaniens et chercha à les restreindre: il fallut, pour obtenir le
-vote des crédits nécessaires, qu'un long discours de M. Guizot
-expliquât et justifiât l'entreprise[375].
-
-[Note 374: Lettre du 30 mais 1843. (_Document inédits._)]
-
-[Note 375: Séances des 10-12 juin 1843.]
-
-Telle était la situation, et personne ne pensait plus à cette affaire,
-quand, vers le 17 février 1844, arriva la nouvelle que l'amiral
-Dupetit-Thouars, revenu à Taïti, en novembre 1843, après quatorze mois
-d'absence, avait soulevé une question de pavillon au moins douteuse,
-et saisi le prétexte du refus opposé à ses exigences par la reine
-Pomaré, pour prononcer sa déchéance et substituer au protectorat une
-prise de possession directe des îles de la Société. Que s'était-il
-donc passé qui pût expliquer cet acte violent? L'amiral arguait des
-intrigues contre le protectorat, fomentées par les missionnaires
-protestants et appuyées par certains officiers de la marine anglaise;
-il se plaignait que la reine, surtout depuis le retour de M.
-Pritchard, fût retombée sous des influences hostiles à la France. Cela
-était vrai. Mais, malgré tout, le protectorat subsistait et n'avait
-rencontré aucune résistance matérielle; la reine protestait de sa
-volonté de s'y soumettre; quant aux agents anglais, les instructions
-envoyées de Londres leur enjoignaient de prendre une attitude plus
-correcte. Ces difficultés et ces mauvaises volontés ne dépassaient
-donc pas ce qu'on devait prévoir dans une entreprise de ce genre et ce
-qu'on pouvait surmonter avec un peu de patience et d'adroite fermeté.
-L'amiral n'en avait pas jugé ainsi. Ne considérant que le théâtre
-particulier où il agissait, il avait cru un acte de force nécessaire
-pour grandir le prestige de la France au regard des indigènes et pour
-rabattre l'orgueil anglais. Il savait bien que, cette fois encore, il
-agissait sans instruction: mais il jugeait bon de forcer un peu la
-main à un gouvernement que les journaux disaient si timide, et il
-s'imaginait ainsi répondre au sentiment national[376].
-
-[Note 376: À ce propos, le chancelier Pasquier écrivait à M. de
-Barante, le 14 septembre 1844: «Nos marins, à présent, ont toujours en
-vue ces malheureux journaux dont ils prennent les excitations pour la
-voix de la France entière, et, grâce à cette grossière erreur, ils
-croiraient volontiers que le premier coup de canon tiré par eux serait
-la résurrection de toutes les gloires qui se sont ensevelies dans
-celles de l'Empire. Le défunt amiral Lalande a donné un bien funeste
-exemple, par la correspondance que, pendant sa station dans les mers
-de Grèce, il a entretenue avec un ou deux journalistes; il en a été
-payé par des salves d'éloges auxquelles tous ses semblables, en grade
-et en position, aspirent maintenant, comme moyen de monter plus haut
-encore.» (_Documents inédits._)]
-
-«C'est une tuile qui tombe sur la tête du cabinet», écrivit le duc de
-Broglie, à la nouvelle de ce qui s'était passé à Taïti[377]. À quelque
-parti que s'arrêtât le gouvernement, les difficultés étaient grandes.
-S'il ratifiait l'annexion, il ne pouvait se faire illusion sur la
-façon dont elle serait prise par l'Angleterre qui, l'année précédente,
-avait eu tant de peine à laisser passer le simple protectorat;
-l'émotion s'y manifestait tout de suite si vive, que lord Aberdeen
-n'obtenait pas sans peine de ses collègues qu'ils attendissent la
-décision du gouvernement français, avant de prononcer quelque parole
-irritante. La possession de Taïti valait-elle pour nous le sacrifice
-de cette entente cordiale, proclamée naguère un si heureux événement?
-D'autre part, il n'y avait pas plus à se faire illusion sur l'effet
-que produirait en France le désaveu de l'amiral; sans doute
-l'opposition s'était montrée, en 1843, très froide pour nos
-établissements océaniens; mais du moment où elle trouverait un
-prétexte à accuser le ministère d'avoir peur de l'Angleterre, elle ne
-manquerait certainement pas de le saisir: le langage de ses journaux
-le faisait déjà pressentir[378]. Le ministère pesa toutes ces
-difficultés, et, après délibération, se conformant à l'avis très
-arrêté du Roi, il décida de ne pas ratifier l'acte de l'amiral
-Dupetit-Thouars. Le 26 février 1844, le _Moniteur_ publia une note qui
-se terminait ainsi: «Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant
-pas, dans les faits rapportés, des motifs suffisants pour déroger au
-traité du 9 septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de
-ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île de
-Taïti.»
-
-[Note 377: _Documents inédits._]
-
-[Note 378: Le duc de Broglie écrivait, le 24 février 1844: «Les
-journaux de l'opposition ont hésité quelque temps pour voir de quel
-côté pencherait le ministère. Ne pouvant rester aussi longtemps
-incertains que lui, ils ont pris leur parti pour la gloire, et vont
-lui faire une obligation de poursuivre sa marche triomphante dans
-l'océan Pacifique.» (_Documents inédits._)]
-
-L'explosion de la presse de gauche dépassa en violence ce qu'on
-pouvait attendre. Phénomène plus grave encore et qui s'était déjà
-produit lors de l'affaire du droit de visite, l'émotion gagna le grand
-public, et le parti conservateur lui-même parut troublé. Le reproche
-de reculer devant l'Angleterre se trouvait faire un effet terrible.
-C'est que la blessure du 15 juillet 1840 était toujours à vif. Et
-même, comme nous l'avons pressenti, l'éclat avec lequel le
-rapprochement des deux cabinets avait été proclamé, portait la nation
-à se montrer d'autant plus susceptible que son gouvernement lui
-paraissait suspect de ne pas l'être assez. Les adversaires de M.
-Guizot estimèrent qu'un tel état des esprits leur offrait l'occasion
-de prendre la revanche de leurs échecs. Ils convinrent donc aussitôt
-d'une attaque dans laquelle devaient se réunir toutes les nuances de
-l'opposition. M. Molé réclama pour un de ses amis de la Chambre des
-députés, M. de Carné, l'honneur de déposer l'interpellation et de
-porter les premiers coups. La bataille s'annonçait très vive. Du côté
-du ministère, on n'était pas sans inquiétude, et le duc de Broglie
-écrivait à son fils: «La majorité est mécontente, hargneuse et
-intimidée[379].»
-
-[Note 379: Lettre du 29 février 1844. (_Documents inédits._)]
-
-La discussion s'ouvrit le 29 février 1844. Elle ne sembla pas d'abord
-bien tourner pour le gouvernement. Vainement M. Guizot déployait-il
-toute son éloquence, exposait-il les faits en détail pour prouver
-«l'erreur» de l'amiral Dupetit-Thouars, et repoussait-il avec émotion
-le reproche de pusillanimité; ses adversaires touchaient des cordes
-faciles à faire vibrer, en dénonçant les intrigues de l'Angleterre et
-en s'indignant de voir frapper un marin coupable d'avoir «porté haut
-la susceptibilité pour l'honneur national», tandis que le ministre
-qui, dans l'affaire du droit de visite, avait «méconnu la dignité du
-pavillon français», restait à sa place. À la fin du second jour,
-l'opposition se croyait assurée du succès. M. Guizot, effrayé,
-demanda le renvoi au lendemain. Dans la soirée, de grands efforts
-furent faits pour éclairer les députés sur les conséquences du vote
-qu'ils allaient émettre. Chez la duchesse d'Albufera, où il y avait
-réception, M. de Rothschild allait de l'un à l'autre, disant: «Vous
-voulez la guerre; eh bien, vous l'aurez... Dans peu de jours, on se
-tirera des coups de canon[380].» L'avertissement fit réfléchir, et le
-lendemain, à la reprise des débats, la majorité parut raffermie. Au
-vote, malgré le scrutin secret réclamé par les amis de M. Molé,
-l'ordre du jour de blâme fut repoussé par 233 voix contre 187: 46 voix
-de majorité! les plus optimistes n'en espéraient pas tant. Il est vrai
-que M. Guizot, en repoussant hautement tout blâme direct ou indirect,
-et en posant sur ce point la question de cabinet, avait jugé prudent
-de déclarer qu'il ne sollicitait pas une approbation formelle de sa
-conduite. «C'est un acte qui commence, ajoutait-il; l'avenir montrera
-si nous avons eu pleinement raison de l'accomplir; nous restons dans
-notre responsabilité, la Chambre reste dans son droit de critique;
-nous ne demandons rien de plus.»
-
-[Note 380: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Battue au Parlement, l'opposition ne baissa pas de ton dans la presse.
-Les journaux semblaient chercher, chaque jour, une épithète plus
-flétrissante à accoler au nom des ministres. Le _National_ ouvrit une
-souscription pour offrir une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars;
-deux cents élèves de l'École polytechnique étant venus souscrire dans
-les bureaux du journal, l'école fut consignée pendant quinze jours. Le
-prince de Joinville, alors âgé de vingt-six ans, déjà contre-amiral,
-avait conquis dans la marine un prestige semblable à celui de son jeune
-frère le duc d'Aumale dans l'armée de terre; esprit brillant, vif, de
-feu pour tout ce qui lui paraissait intéresser la grandeur de la France,
-il crut devoir choisir ce moment pour publier sur l'_État des forces
-navales de la France_ une note non signée, mais dont tout le monde
-savait qu'il était l'auteur; supposant une guerre avec l'Angleterre,
-tout en se défendant de la vouloir, il établissait l'insuffisance de
-notre flotte et dénonçait la négligence de l'administration de la marine
-qu'il accusait de s'être endormie et d'avoir endormi le pays. Il est
-d'usage, en France, et encore plus en Angleterre, de pousser de temps à
-autre de pareils cris d'alarme[381]: mais, dans le cas présent, les
-circonstances générales et la qualité de l'auteur donnaient à l'incident
-une gravité particulière. Les adversaires du cabinet s'emparèrent
-aussitôt de cette publication, à ce point que le gouvernement jugea
-nécessaire de faire adresser au jeune amiral une remontrance par le
-_Journal des Débats_[382].
-
-[Note 381: Quelques mois plus tard, lord Palmerston jetait, au delà de
-la Manche, un cri d'alarme tout semblable, et il écrivait, le 10
-novembre 1844, à son frère: «Si la rupture avait éclaté, les Français
-auraient pu frapper quelque coup dangereux, avant que nous eussions
-été en mesure de nous défendre contre eux.» (BULWER, _Life of
-Palmerston_, t. III, p. 142.)]
-
-[Note 382: Dans son article, le _Journal des Débats_ dénonçait la
-manoeuvre par laquelle on prétendait exploiter «contre le gouvernement
-du Roi» un «entraînement naturel à l'âge du prince et particulier,
-dit-on, à son caractère»; il parlait de «popularité trompeuse», de
-«triomphe suspect»; puis, montrant ce qu'avait d'incorrect cet appel à
-la publicité fait par un officier général et par un prince: «On ne
-peut pas, disait-il, être à la fois sur les marches d'un trône et sur
-la brèche de la polémique quotidienne.»]
-
-Pendant ce temps, dans les deux Chambres, l'opposition saisissait,
-inventait tous les prétextes de rouvrir des discussions sur la
-malheureuse affaire de Taïti, plutôt pour fatiguer le cabinet et
-entretenir l'agitation, que dans l'espoir de faire revenir la majorité
-sur son vote. «Vous dites, lui répondait M. Guizot, que vous ne vous
-laisserez pas décourager. Ne croyez pas que nous nous laissions
-décourager davantage[383].» Les violences auxquelles le ministre se
-heurtait ne le troublaient pas: c'était seulement pour lui une
-occasion d'exprimer, une fois de plus, ce mépris hautain qui n'était
-pas la forme la moins saisissante de son éloquence. «J'aime mieux,
-disait-il, subir, en passant, certains dégoûts, que les ramasser de ma
-propre main pour les renvoyer à ceux qui me les jettent[384].» Loin,
-du reste, d'abaisser le drapeau de l'entente cordiale, il le tenait
-plus droit et plus haut que jamais. «Nous donnons, s'écriait-il en
-finissant l'un de ses discours, le spectacle de la paix sincère et
-sérieuse entre deux grandes nations fières et jalouses. C'est là un
-spectacle qui fait l'orgueil de notre temps et l'orgueil du cabinet
-qui n'a fait à ce grand résultat aucun sacrifice qui puisse être
-regardé comme une atteinte réelle aux intérêts du pays. Messieurs, si,
-pour obtenir de tels résultats, il fallait savoir être patient et
-attendre longtemps la justice du pays, nous saurions nous y résigner
-et attendre; mais la justice du pays ne nous a pas un moment manqué;
-c'est elle qui nous a encouragés et soutenus dans cette difficile
-carrière; nous attendrons avec désir, mais avec patience, la justice
-de l'opposition[385].»
-
-[Note 383: Discours du 13 avril 1844.]
-
-[Note 384: Discours du 19 avril 1844.]
-
-[Note 385: Discours du 28 mai 1844.]
-
-
-II
-
-Le désaveu si nettement et si promptement prononcé par le gouvernement
-français avait dissipé les humeurs et les méfiances du cabinet de
-Londres. Tandis que sir Robert Peel s'empressait de rendre hommage à
-notre loyale modération, lord Aberdeen ne rencontrait plus chez ses
-collègues d'objection aux mesures qu'il voulait prendre pour retirer
-de Taïti les agents compromettants: M. Pritchard, entre autres, fut
-nommé à un consulat fort éloigné de là, dans les îles des Amis. En
-même temps, le secrétaire d'État mesurait son langage public de façon
-à ne pas aggraver les embarras parlementaires de M. Guizot. Dès le 1er
-mars 1844, il disait, en réponse à une question de lord Brougham: «Je
-crois devoir déclarer que ce désaveu a été absolument un acte
-volontaire et spontané du cabinet français. Je n'ai pas écrit au
-représentant du gouvernement de Sa Majesté à Paris, et pas un mot de
-remontrance n'a été prononcé par l'ambassadeur lui-même... Je fais
-cette déclaration de la manière la plus explicite, mais je m'attends à
-voir les ministres du roi des Français attaqués par le parti de la
-guerre et accusés d'avoir fléchi devant l'Angleterre. Le parti de la
-guerre ne manquera pas de profiter de cette occasion, de même que je
-sais parfaitement que tout ce que j'aurai fait, comme ce que je
-n'aurai pas fait, sera interprété, en Angleterre, par les amis du
-parti de la guerre français, comme un acte de soumission basse et
-lâche à la France. Mais le parti de la guerre mérite aussi peu
-d'attention en France qu'il en obtient heureusement peu en
-Angleterre.»
-
-Toutefois, si le cabinet britannique ne pouvait qu'être satisfait de
-la conduite de notre gouvernement, il se demandait, en présence de
-l'excitation des esprits en France et de divers symptômes dont la
-«note» du prince de Joinville ne lui paraissait pas le moins
-inquiétant, si le pouvoir ne risquait pas de tomber, d'un jour à
-l'autre, aux mains du parti que lord Aberdeen appelait «le parti de la
-guerre», et il prenait ses précautions en conséquence. Il était bien
-résolu, dans ce cas, à refaire contre la France la coalition de 1840.
-Lord Wellington, entre autres, ne s'en cachait pas dans ses
-conversations avec les diplomates étrangers. De là, dans la pratique
-de l'entente cordiale, une certaine réserve; plus que jamais, le
-cabinet britannique se préoccupait de ne pas sacrifier à cette entente
-les bons rapports avec les puissances continentales, notamment avec la
-Prusse qu'il comblait de témoignages d'amitié et qu'il appelait
-«l'alliée naturelle» de l'Angleterre[386].
-
-[Note 386: Dépêches de M. de Bunsen, citées par HILLEBRAND,
-_Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 583, 584.]
-
-Les ennemis de la France en Europe voyaient cette situation et
-tâchaient d'en profiter. Ainsi s'explique la visite retentissante,
-soudaine, impétueuse, que le Czar vint faire alors à la reine
-Victoria. Depuis quelques mois déjà, il laissait pressentir ce voyage,
-mais pour un avenir plus ou moins éloigné, quand, à la fin de mai
-1844, évidemment déterminé par ce qui lui revenait des rapports de
-l'Angleterre et de la France, il se décida si brusquement que la cour
-de Windsor n'eut que quarante-huit heures pour se préparer à le
-recevoir. Du reste, comme l'écrivait M. Guizot, Nicolas «aimait les
-surprises et les effets de ce genre». Courtiser l'Angleterre pour la
-détacher de la France, tel était son dessein. Il reprenait avec plus
-d'éclat l'effort tenté, deux ans auparavant, par Frédéric-Guillaume
-IV. Aussi, à Berlin, s'intéressait-on tout particulièrement à la
-démarche du Czar. De cette ville où il était alors en congé,
-l'ambassadeur de Prusse à Londres, M. de Bunsen, écrivait à sa femme:
-«Ce voyage aura des résultats immenses. Tout est dans la main de
-Dieu... Que veut l'Empereur? Premièrement, être désagréable au roi
-Louis-Philippe. Deuxièmement, imiter le roi Frédéric-Guillaume IV dans
-sa galanterie princière envers la souveraine des îles. Troisièmement,
-disposer favorablement la reine Victoria, Peel, Wellington, et les
-éloigner de la France... Pourquoi? Pour nulle autre chose que
-celle-ci: pour des plans qui intéressent un prochain avenir et au
-sujet desquels il ne voudrait pas voir l'Angleterre et la France sur
-une même ligne[387].» À Paris, sans être aussi bien informé, on
-pressentait ces mauvais desseins. «Ce voyage a donné ici fort à
-penser, écrivait à une de ses amies d'outre-Manche un homme politique
-de la gauche, M. Léon Faucher. Quand nous voyons apparaître les
-corbeaux, nous croyons qu'ils accourent à la curée... Pour l'empereur
-Nicolas du moins, _there is some plot in it..._ Pour séduire
-Palmerston, l'on avait envoyé M. de Brunnow; pour séduire Peel, ce
-n'est pas trop de l'Empereur lui-même[388].» M. Guizot affectait une
-indifférence dédaigneuse, mais, évidemment, il était préoccupé. «Soyez
-réservé, avec une nuance de froideur, écrivait-il à son ambassadeur à
-Londres. Les malveillants ou seulement les malicieux voudraient bien
-ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage ou du moins
-quelque humeur. Il n'en sera rien... L'Empereur vient à Londres, parce
-que la Reine est venue à Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait
-de revanche[389]...»
-
-[Note 387: _Mémoires de Bunsen_, cités par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER
-dans son étude sur le _Conseiller de la reine Victoria_.]
-
-[Note 388: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p.
-150.]
-
-[Note 389: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 208.]
-
-Arrivé en Angleterre, le 1er juin, Nicolas n'épargna rien pour gagner
-l'affection de la Reine, pour inspirer confiance aux ministres, pour
-séduire la nation, aussi bien la foule que l'aristocratie. Une fois
-dans sa vie, l'autocrate superbe se faisait courtisan, gardant dans ce
-rôle nouveau sa grande mine, y obtenant de véritables succès, succès,
-il est vrai, plus de curiosité et d'étonnement que de sympathie
-profonde, mais parfois gâtant ses effets par un certain manque de
-mesure: tel le jour où il disait à la Reine: «Je prie Votre Majesté de
-considérer toutes mes troupes comme lui appartenant.» Propos dont il
-faisait ressortir encore plus l'énormité asiatique, en le rapportant
-lui-même à plusieurs officiers anglais. Est-ce parce qu'il devinait le
-sourire un peu incrédule que ses interlocuteurs avaient parfois peine
-à retenir, qu'il répétait à tout venant: «Je sais qu'on me prend pour
-un comédien, mais rien n'est plus faux; je suis sincère, je dis ce que
-je pense, et je tiens parole[390].» Ces caresses à l'Angleterre se
-doublaient toujours d'un coup de griffe contre la France. Dans ses
-conversations avec sir Robert Peel et lord Aberdeen, le Czar, tout
-entier à sa passion, parlait parfois si haut, criait si fort, qu'on le
-priait de s'éloigner des fenêtres ouvertes et de se retirer en un
-endroit où il ne pût être entendu du dehors. En venait-il à parler de
-Louis-Philippe: «Personnellement, disait-il, je ne serai jamais son
-ami.» Sur M. Guizot: «Je ne l'aime pas du tout. Je l'aime moins encore
-que Thiers; celui-ci est un fanfaron, mais il est franc; il est bien
-moins nuisible, bien moins dangereux que Guizot.» Sur les Français en
-général: «Je fais grand cas de l'opinion des Anglais; mais ce que les
-Français disent de moi, je n'en prends nul souci, je crache dessus.»
-Les ministres britanniques écoutaient ces violences, sans y adhérer,
-mais aussi sans les contredire; il n'entrait pas dans leur jeu de
-détruire des préventions qui empêchaient cette alliance franco-russe,
-toujours fort redoutée à Londres. Néanmoins, sir Robert Peel ne laisse
-pas ignorer au Czar «qu'un des principaux désirs de sa politique était
-de voir le trône de France, après la mort de Louis-Philippe, passer
-sans convulsion au plus proche héritier légitime de la dynastie
-d'Orléans». Nicolas ne combattit pas directement cette idée, mais il
-exposait les raisons pour lesquelles on ne pouvait compter ni sur la
-tranquillité intérieure de la France ni sur la durée de son entente
-avec l'Angleterre. «La première bourrasque dans les Chambres
-françaises emportera cette entente, dit-il. Louis-Philippe essayera de
-résister, et, s'il ne se sent pas assez fort, il se mettra à la tête
-du mouvement, pour sauver sa popularité.»
-
-[Note 390: C'est principalement aux Mémoires du baron de Stockmar que
-nous empruntons ces détails et ceux qui vont suivre sur les
-conversations du Czar.]
-
-Malgré ses protestations répétées «qu'il n'était pas venu avec des
-vues politiques», le Czar mettait volontiers la conversation sur la
-question d'Orient, préoccupation dominante de la diplomatie russe. «La
-Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les
-moyens de lui sauver la vie: nous n'y réussirons pas. Elle mourra...
-Ce sera un moment critique.» Il affirmait «ne pas vouloir un pouce de
-son territoire», et croire aussi au désintéressement de l'Angleterre.
-Alors revenait son idée fixe. «Dans cette crise, déclarait-il, je ne
-redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien
-des points: en Afrique, dans la Méditerranée, en Orient même. Vous
-souvenez-vous de l'expédition d'Ancône? Pourquoi n'en ferait-elle pas
-une semblable à Candie, à Smyrne?» Et il montrait alors cette
-intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une
-conflagration générale. «On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant
-sur ce qu'on fera de la Turquie après sa mort...; mais il est
-nécessaire de considérer, honnêtement, raisonnablement, le cas
-possible de cette chute; il est nécessaire de s'entendre sur des idées
-justes, d'établir un accord loyal en toute sincérité.» En réalité, son
-dernier mot, son arrière-pensée persistante était un nouveau traité du
-15 juillet 1840, une entente à quatre, en dehors de la France, sur le
-partage de l'empire ottoman. Il tâtait le terrain; ne pouvant encore
-poser les bases d'une telle convention, il en lançait au moins l'idée
-et tâchait de la faire accepter. Y réussit-il? Dans les explications
-que lord Aberdeen donna tout de suite à M. Guizot sur la visite
-impériale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de
-l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il
-ne lui avait rien proposé[391]. La sincérité habituelle du secrétaire
-d'État donne confiance dans sa parole: celle-ci paraît d'ailleurs
-confirmée par une lettre intime de la reine Victoria au roi des
-Belges, où nous lisons: «L'Empereur n'a absolument rien demandé[392].»
-Et cependant ces assertions sont difficiles à concilier avec un
-document, demeuré longtemps secret et publié, en 1854, lors de la
-guerre de Crimée. Il s'agit d'un _memorandum_ qui fut envoyé à
-Londres, à la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel
-le chancelier russe résumait les conversations de son souverain avec
-le cabinet anglais. Outre les déclarations déjà connues du Czar sur le
-maintien désirable du _statu quo_ en Orient, sur la probabilité d'une
-catastrophe, sur l'utilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie
-pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait
-l'affirmation précise et réitérée, non que les conditions de cette
-entente fussent d'ores et déjà fixées, mais que le «principe» en était
-«arrêté» et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, «engagement
-éventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprévu en
-Turquie»; le _memorandum_ ne dissimulait pas que ce concert se ferait
-en dehors de la France; il indiquait même expressément que la Russie
-et l'Autriche étant déjà d'accord, l'adhésion de l'Angleterre
-suffirait pour que la France «fût dans la nécessité de suivre». Ce
-n'était pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait à M. Guizot.
-Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844,
-dissimulation à notre égard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant
-avoir obtenu cet «engagement éventuel», était-il sous l'empire d'une
-illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne
-jugea pas utile, à Londres, de la dissiper; on y reçut le
-_memorandum_, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc
-autorisé à compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait
-facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de
-nous. Cette impression persistait chez lui à la veille de la guerre de
-Crimée et ne fut pas pour peu dans la témérité provocante avec
-laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le
-sans-gêne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa à l'envoyé
-de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman,
-laissant voir que, ce marché fait, il se moquerait de ce qu'on
-pourrait penser à Paris. Aussi sa déception fut-elle terrible, quand
-il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armées
-contre la Russie.
-
-[Note 391: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 212.]
-
-[Note 392: Cité dans _The Life of the Prince Consort_, par sir
-Théodore MARTIN.]
-
-[Note 393: S'il faut en croire une assertion formelle de lord
-Malmesbury dans ses _Mémoires_ (vol. I, p. 402), il y aurait eu plus
-encore. Cet homme d'État a consigné en effet sur son journal, à la
-date du 3 juin 1853, qu'en 1844, un _memorandum_ secret avait été
-signé, à Londres, par le Czar d'une part, par Robert Peel, Wellington
-et Aberdeen d'autre part; il avait pour objet d'assurer à la Russie,
-sans consulter la France, son protectorat sur les Lieux saints et sur
-la religion grecque en Turquie. L'existence de cette pièce, connue
-seulement de la Reine, était révélée à chaque nouveau ministre des
-affaires étrangères lors de son entrée en fonction. C'était ainsi que
-lord Malmesbury l'avait connue, lorsqu'il avait été chargé du _foreign
-office_, peu avant de raconter ces faits dans son journal. L'assertion
-est précise et paraît fort autorisée. Je sais cependant qu'en
-Angleterre des personnes bien placées pour connaître les faits, et
-particulièrement pour avoir été informées de tous les actes de lord
-Aberdeen, ne croient pas à l'existence d'un _memorandum_ signé par les
-ministres anglais. À leur avis, lord Malmesbury avait dû faire une
-confusion avec le _memorandum_ de M. de Nesselrode. Les éléments nous
-manquent, en France, pour éclaircir cet incident. C'est aux historiens
-anglais qu'il appartient de le faire.]
-
-Nicolas ne devait donc pas retirer, dans l'avenir, le fruit qu'il
-espérait de sa démarche. Avait-il du moins réussi, dans le présent, à
-détruire ou seulement à ébranler l'entente cordiale des deux
-puissances occidentales? Sans doute les ministres anglais ne cachaient
-pas la satisfaction que leur causaient la visite et les avances du
-Czar: il leur était agréable d'être ainsi courtisés, et les
-dispositions de la Russie leur paraissaient un en-cas fort utile pour
-le jour où un revirement parlementaire changerait la politique
-française. Mais ils n'en désiraient pas moins, pour le moment,
-continuer l'entente cordiale; ils se sentaient même d'autant mieux à
-l'aise pour l'afficher que, désormais, on ne pouvait plus, autour
-d'eux, les accuser d'y sacrifier les bons rapports avec les autres
-puissances continentales. Quant à la reine Victoria, nous connaissons
-ses impressions, par ses lettres au roi des Belges et par son
-journal[394]: d'abord assez prévenue contre le Czar et ayant appris sa
-visite avec ennui, tant d'efforts pour lui plaire ne l'avaient pas
-trouvée insensible. «Certainement, écrivait-elle, cette visite est un
-grand événement et un grand compliment: le peuple ici en est très
-flatté.» Elle croyait découvrir en Nicolas, à défaut de l'étendue et
-de la culture d'esprit qui l'avaient tant intéressée chez
-Louis-Philippe, certaines qualités de coeur, une sincérité, une
-chaleur dans les affections de famille, qu'elle «ne pouvait s'empêcher
-d'aimer». Et puis, elle se prenait de compassion pour le fond de
-tristesse qu'elle apercevait derrière ce masque superbe[395]. Mais, si
-séduite ou touchée qu'elle pût être, la Reine, comme ses ministres,
-souhaitait vivement que cet incident ne changeât rien aux relations
-amicales nouées avec la cour de France. Elle était fort préoccupée de
-la pensée que le bruit fait autour du voyage impérial pouvait
-détourner Louis-Philippe de lui rendre à Windsor, comme il en avait
-annoncé l'intention, la visite qu'elle lui avait faite à Eu. Aussi,
-dans la lettre même où elle racontait au roi des Belges ses
-impressions sur son hôte, elle ajoutait: «J'espère que vous
-persuaderez au Roi (Louis-Philippe) de venir tout de même au mois de
-septembre. Notre intention et notre politique n'ont rien d'exclusif;
-nous tenons à être en bons termes avec tous. Et pourquoi pas? nous
-n'en faisons pas mystère.» Louis-Philippe était sans doute fort
-désireux de répondre au voeu de la Reine. Mais avant qu'il pût le
-faire, d'autres difficultés plus graves encore allaient mettre en
-péril l'entente cordiale. Cette fois, ce n'est plus en Océanie, c'est
-en Afrique qu'il faut porter nos regards.
-
-[Note 394: _The Life of H. R. H. the Prince Consort_, par sir Théodore
-MARTIN.]
-
-[Note 395: La Reine écrivait le 4 juin 1844: «L'Empereur fait à Albert
-et à moi l'impression d'un homme qui n'est pas heureux et sur lequel
-son immense puissance et sa position pèsent lourdement et
-péniblement.» Elle ajoutait un peu plus tard: «Il n'est pas heureux,
-et ce fond de tristesse qui se lit sur ses traits nous faisait parfois
-de la peine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empêcher
-de le plaindre.»]
-
-
-III
-
-On se rappelle comment Abd el-Kader, partout vaincu et pourchassé,
-avait été contraint, au commencement de 1844, de se réfugier sur la
-frontière du Maroc. Pour continuer la lutte, il ne lui restait plus
-qu'une ressource, obtenir le concours de cet empire. Le terrain lui
-était favorable, aussi bien à cause du fanatisme de la population que
-de l'état anarchique du gouvernement, l'une facile à entraîner,
-l'autre à dominer. Depuis longtemps, nous avions de ce côté des
-difficultés de frontière: il avait fallu nous défendre contre des
-incursions et contre des chicanes. Sous l'influence d'Abd el-Kader,
-ces incursions devinrent plus menaçantes, ces chicanes plus
-insolentes. Il nous revenait que l'on commençait à prêcher la guerre
-sainte chez les tribus marocaines, et que des rassemblements armés se
-formaient autour d'Oudjda, la ville la plus proche de notre
-territoire. La Moricière, qui commandait dans la province d'Oran,
-voyait le danger grossir. Tout en restant sur la défensive et en
-évitant soigneusement ce qui eût pu provoquer la guerre ouverte
-désirée par l'émir, il prenait ses précautions; ainsi, vers la fin
-d'avril 1844, pour surveiller et protéger la frontière, il établissait
-un poste fortifié à Lalla-Maghnia, à l'ouest de Tlemcen, entre cette
-ville et Oudjda. Les autorités marocaines réclamèrent contre cet
-établissement; réclamation sans fondement aucun et qui trahissait un
-parti pris de querelle, car le territoire de Lalla-Maghnia, du temps
-des Turcs, avait toujours fait partie de la régence. La Moricière
-répondit avec autant de fermeté que de calme et continua
-l'installation du nouveau poste. Chaque jour, la situation devenait
-plus tendue. Enfin, le 30 mai 1844, sans autre avis préalable, un
-corps nombreux de cavaliers marocains, conduit, disait-on, par un
-personnage de la famille impériale, vint attaquer La Moricière dans
-son camp. Le général était sur ses gardes. Après un vif combat, il
-repoussa les assaillants, leur infligea des pertes sérieuses, mais se
-borna à les poursuivre jusqu'à la frontière. Cette attaque ouverte
-créait une situation nouvelle. Averti et appelé par La Moricière, le
-maréchal Bugeaud se dirigea aussitôt, avec quelques renforts, vers
-Lalla-Maghnia. En chemin, il manda au ministre de la guerre que son
-intention était de mettre fin à un état «équivoque», dangereux pour
-l'Algérie, et d'obliger les autorités marocaines à choisir entre une
-paix sérieuse ou une guerre ouverte. «J'aime mieux la guerre ouverte
-sur la frontière, disait-il, que la guerre des conspirations et des
-insurrections derrière moi. S'il faut faire la guerre, nous la ferons
-avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la première affaire, les
-Marocains me verront sur leur territoire. Je vous avoue que si j'eusse
-été à la place de M. le général de La Moricière, je n'aurais pas été
-si modéré.»
-
-La nouvelle du combat du 30 mai, arrivée à Paris au moment où le
-gouvernement se félicitait d'être sorti des ennuis de Taïti, lui causa
-une vive contrariété. Comme le maréchal Bugeaud, le ministère
-comprenait l'impossibilité de garder plus longtemps une attitude
-purement passive en présence de telles agressions. Mais, mieux que
-lui, il se rendait compte des embarras que cette affaire pouvait nous
-attirer en Europe. Le voisinage de Gibraltar, d'anciens traités, des
-relations commerciales assez actives, rendaient le cabinet de Londres
-fort attentif à ce qui touchait le Maroc; il prenait facilement
-ombrage de toute intervention des autres États en ces parages, et ses
-inquiétudes augmentaient encore quand il s'agissait de la puissance
-qu'il avait vue déjà, avec tant de déplaisir, s'établir en Algérie. Il
-nous fallait donc, d'une part, parler et au besoin frapper assez fort
-pour mettre les Marocains à la raison; d'autre part, ménager les
-susceptibilités anglaises, afin que l'entente cordiale, à peine sauvée
-des périls que lui avaient fait courir les incidents du Pacifique, ne
-succombât pas dans cette nouvelle épreuve. Par la manière dont il prit
-tout de suite position, le gouvernement montra qu'il ne perdait de vue
-aucune des faces du problème. Dès le 12 juin, M. Guizot donna ordre à
-notre consul général à Tanger d'adresser «les plus vives
-représentations» au gouvernement marocain. «Est-ce la paix ou la
-guerre que veut ce gouvernement? demandait notre ministre. Si c'est la
-guerre, nous en aurions un sincère regret, mais nous ne la craignons
-pas. Si c'est la paix, qu'il le prouve en nous accordant les
-satisfactions qui nous sont dues.» Suivait l'énumération de ces
-satisfactions: elles sont intéressantes à noter, car l'_ultimatum_,
-ainsi formulé dès le premier jour, devait être maintenu à peu près
-sans changement jusqu'au dernier; c'était la dispersion des troupes
-réunies sur la frontière, le châtiment des chefs coupables, le renvoi
-d'Abd el-Kader, enfin la délimitation des territoires conformément à
-l'état de choses existant du temps des Turcs. M. Guizot protestait
-d'ailleurs que la France «n'avait absolument aucune intention de
-prendre un pouce de territoire marocain, et ne désirait que vivre en
-paix avec l'Empereur»; mais il se disait résolu à «ne pas souffrir que
-le Maroc devînt, pour Abd el-Kader, un repaire inviolable d'où
-partiraient des agressions semblables à celle qui venait d'avoir
-lieu». En vue d'appuyer cette démarche diplomatique, des renforts
-furent envoyés au maréchal Bugeaud, et, mesure plus grave au point de
-vue de l'effet européen, une division navale, commandée par le prince
-de Joinville, reçut ordre de se rendre sur les côtes du Maroc. Le
-choix d'un tel commandant, au lendemain de la publication de la note
-sur l'_État des forces navales de la France_, avait quelque chose
-d'assez hardi; mais M. Guizot avait causé à fond avec le prince et
-s'était assuré de la façon dont il comprendrait sa mission. «Quand il
-y a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables,
-écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, il faut la leur donner; c'est
-quand ils ne font rien qu'ils ont des fantaisies[396].» Les
-instructions remises aux commandants de mer et de terre rappelaient
-avec insistance que, pour le moment, il s'agissait d'intimider plutôt
-que de frapper; c'était seulement au cas de nouvelle attaque ou de
-rejet de notre _ultimatum_, que la guerre devait commencer.
-
-[Note 396: Cette pièce et presque toutes celles que nous citerons ou
-auxquelles nous ferons allusion dans la suite de ce paragraphe, ont
-été publiées alors par le gouvernement, pour être distribuées aux
-Chambres. Nous les compléterons avec d'autres documents cités par M.
-Guizot dans ses _Mémoires_.
-
-Quelques mois plus tard, à la tribune de la Chambre, M. Guizot,
-parlant du choix du prince de Joinville, disait: «Il n'y a aucun de
-vous, messieurs, qui ne se rappelle le bruit, je dirai l'abus qu'on a
-fait de la note de M. le prince de Joinville sur les forces navales de
-la France. On a voulu y voir, y faire voir un acte, une velléité du
-moins, de malveillance pour le cabinet, d'hostilité pour l'Angleterre.
-On avait fait ainsi au noble prince une situation délicate. Nous avons
-pensé qu'il était de notre devoir de lui fournir la première occasion
-de montrer à la fois son dévouement au pays, à l'honneur et à la
-dignité du pays, et en même temps son intelligence de la politique qui
-convient au pays.» (Discours du 21 janvier 1845.)]
-
-Outre-Manche, les mesures prises par le gouvernement français, surtout
-la démonstration navale et le choix du prince de Joinville causèrent
-une vive émotion. Les Anglais s'imaginèrent aussitôt,--et le chef du
-cabinet, sir Robert Peel, ne fut pas le moins prompt à concevoir ce
-soupçon,--que les choses tourneraient comme lors de la querelle avec
-le dey d'Alger, et que, partis sous prétexte de venger une injure,
-nous finirions par entreprendre une conquête. Inquiétude assez
-naturelle, mais en fait bien mal fondée. Depuis longtemps, par la
-seule considération des intérêts français, le gouvernement du roi
-Louis-Philippe était fort décidé à se tenir en garde contre cette
-tentation des agrandissements successifs qu'éprouve toute nation
-civilisée établie en pays barbare; c'était à son corps défendant qu'il
-avait été amené peu à peu à conquérir toute l'Algérie; il trouvait que
-c'était bien assez et entendait ne pas se laisser entraîner au delà
-des limites de l'ancienne régence; au Maroc comme à Tunis, il ne
-désirait que le maintien du _statu quo_[397].
-
-[Note 397: Le 30 septembre 1843, à propos de difficultés qui s'étaient
-produites avec quelques tribus tunisiennes de la frontière, le roi
-Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult: «En vérité, nous avons déjà
-assez de territoires et de tribus à soumettre, sans chercher à en
-augmenter l'étendue et le nombre.» (_Documents inédits._)]
-
-M. Guizot s'efforça de dissiper les soupçons de l'Angleterre, en
-faisant connaître à notre ambassadeur à Londres nos intentions en
-cette affaire et les instructions envoyées à nos agents. «Vous voilà
-bien au courant, disait-il en terminant à M. de Sainte-Aulaire: que
-lord Aberdeen le soit comme vous... En présence de tant de méfiances
-aveugles, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous
-tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai jamais, et j'espère que
-lord Aberdeen en fera toujours autant.» Ce langage sensé et loyal fit
-effet sur le chef du _Foreign Office_, qui reconnut la justice de
-notre cause, la droiture de nos vues, et amena ses collègues plus
-soupçonneux à les reconnaître également. Sir Robert Peel lui-même
-déclara, le 25 juin, à la Chambre des communes, que le cabinet de
-Paris avait donné au gouvernement de la Reine des «explications
-complètes» sur les faits du passé comme sur ses intentions d'avenir,
-et que ces explications étaient «satisfaisantes». Efficace contre
-l'opposition anglaise, cette réponse fournit à l'opposition française
-le prétexte d'une assez méchante chicane: les orateurs et les journaux
-de la gauche et de l'extrême droite affectèrent d'en conclure qu'il
-avait été donné connaissance au cabinet de Londres des instructions
-militaires envoyées au prince de Joinville et au maréchal Bugeaud, et
-ils s'en indignèrent comme d'un manque de convenance patriotique[398].
-M. Guizot n'eut pas de peine à établir qu'on abusait des paroles de
-sir Robert Peel, que celui-ci avait reçu communication, non des
-instructions militaires, mais de la substance des instructions
-politiques. N'était-il donc pas naturel et conforme à l'usage, au
-début d'une guerre, d'éclairer et de rassurer les autres puissances,
-et particulièrement les puissances amies, sur les intentions qu'on y
-apportait? Pour prouver d'ailleurs qu'il n'y avait eu là aucune
-confidence déplacée, le ministre répéta, à la tribune, ce qu'il avait
-dit dans le huis clos des chancelleries, saisissant volontiers cette
-occasion de donner à tous, par une déclaration solennelle et publique,
-une nouvelle garantie de la modération et du désintéressement de la
-France.
-
-[Note 398: Débats du 5 juillet 1844 à la Chambre des députés, et du 10
-juillet à la Chambre des pairs.]
-
-En réponse à la communication qui lui avait été donnée, lord
-Aberdeen, rendant confiance pour confiance, nous fit connaître les
-instructions qu'il adressait à ses propres agents; elles contenaient
-ordre au consul d'Angleterre à Tanger d'aller trouver l'empereur du
-Maroc et de le presser de nous donner satisfaction. Sans le demander
-formellement, le ministre britannique eût été bien aise de transformer
-cette intervention toute spontanée de sa part en une médiation
-acceptée des deux parties; mais notre gouvernement ne s'y prêta pas:
-il ne suffisait pas à la France d'obtenir justice; il lui fallait
-montrer qu'elle avait la volonté et la force de se faire justice
-elle-même[399]. Lord Aberdeen n'en témoigna pas d'humeur et persista
-dans son attitude conciliante. Se méfiant de l'esprit de rivalité
-jalouse qui animait la marine anglaise, il rappela aux commandants des
-navires en croisière sur la côte marocaine «qu'en envoyant ces
-navires, le gouvernement de la Reine n'avait pas l'intention de prêter
-appui au Maroc dans sa résistance aux demandes justes de la France»,
-et il invita ces officiers à user au contraire de leur influence pour
-appuyer ces demandes. Il prescrivit en outre que le nombre des
-bâtiments anglais dans les eaux du Maroc ne fût jamais supérieur ni
-même égal à celui des bâtiments français.
-
-[Note 399: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 8 juillet 1844:
-«L'opinion repousse de bien loin toute idée de médiation réelle ou
-apparente. Nous désirons sincèrement que l'influence anglaise au Maroc
-s'emploie à faire entendre raison aux Marocains: nous serons heureux
-qu'elle atteigne ce but; mais nous devons et voulons laisser au
-cabinet de Londres la libre et entière appréciation des moyens propres
-à y conduire. Aucun concert, aucune discussion ne doit s'établir entre
-Paris et Londres à cet égard.»]
-
-Pendant ce temps, que se passait-il en Afrique? Que faisaient le
-maréchal Bugeaud et le prince de Joinville? Le premier, arrivé à
-Lalla-Maghnia le 12 juin, essaya d'abord des négociations, et, le 15,
-le général Bedeau s'aboucha avec le caïd d'Oudjda; cette entrevue ne
-fit que mettre en lumière les mauvais desseins de ceux auxquels nous
-témoignions des dispositions si conciliantes, et se termina par des
-coups de fusil. Le gouverneur cependant ne commença pas la guerre; il
-se borna à saisir toutes les occasions que lui fournissaient les
-agressions des Marocains, pour les frapper rudement, ne se refusant
-pas parfois de pousser une pointe hors du territoire français pour
-rabattre un peu tant d'insolence, mais rentrant aussitôt après dans
-ses lignes. Si le maréchal se contenait ainsi par obéissance aux
-ordres réitérés qui lui venaient de Paris, ce n'était qu'en frémissant
-et en maugréant. À la vue des camps qui se formaient et grossissaient
-de l'autre côté de la frontière, au bruit des cris de guerre sainte
-qui arrivaient jusqu'à lui, il aspirait impatiemment à prendre
-l'offensive et rêvait même d'une expédition à Fez[400]. Par un
-contraste inattendu, le jeune amiral, dont la nomination à la tête de
-la flotte française avait paru à plusieurs une imprudence, entrait
-plus complètement que le maréchal dans la politique réservée du
-cabinet. Après s'être montré une première fois devant Tanger, le
-prince de Joinville s'était retiré à Cadix, pour laisser aux
-influences pacifiques le temps d'agir au Maroc, et particulièrement
-pour attendre le résultat des démarches du consul anglais. «Tout ce
-qu'on fera de démonstrations et de menaces, écrivait-il le 10 juillet
-au ministre de la marine, ne pourra que servir les projets de nos
-ennemis... Pour moi, à moins que le maréchal Bugeaud, poussé à bout,
-ne déclare la guerre, ou à moins d'ordres contraires du gouvernement,
-je suis bien décidé à ne pas paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai
-en sorte que l'on me sache dans le voisinage, prêt à agir si la
-démence des habitants du Maroc nous y forçait; mais j'éviterai de
-donner par ma présence un nouvel aliment à l'excitation des esprits.»
-Cette prudence ne lui faisait pas oublier le soin de notre influence
-et de notre dignité, et il ajoutait: «Un seul cas me ferait passer
-par-dessus toutes ces considérations, c'est celui où une escadre
-anglaise viendrait sur les côtes du Maroc... Il est essentiel que
-cette affaire ne soit pas traitée sous le canon d'une escadre
-étrangère.» Quelques jours plus tard, en effet, au bruit que les
-vaisseaux de la Reine arrivaient devant Tanger, il appareillait
-aussitôt; mais les Anglais n'ayant fait que passer, il reprit son
-poste d'observation. «J'étais sûr, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac,
-que M. le prince de Joinville jugerait avec beaucoup de sagacité et
-agirait avec beaucoup de prudence; je ne me suis pas trompé.» Par
-contre, le maréchal Bugeaud trouvait cette prudence excessive, et il
-l'écrivait sans ménagement au prince, qui était peu habitué à recevoir
-de tels reproches et nullement disposé à les mériter.
-
-[Note 400: Le Roi était fort préoccupé des idées qui traversaient à ce
-sujet l'esprit du maréchal Bugeaud. (Lettres du roi Louis-Philippe au
-maréchal Soult, en juillet 1844. _Documents inédits._)]
-
-Ainsi vers la fin de juillet de 1844, grâce à la patience de la
-France, la guerre n'était pas encore ouvertement déclarée; mais il
-était visible que cette patience touchait à son terme, et que si
-l'obstination fanatique du Maroc persistait, force nous serait de
-recourir aux grands moyens. On s'en rendait bien compte outre-Manche,
-et la préoccupation y devenait chaque jour plus vive. À la Chambre des
-communes, l'opposition dénonçait, avec une véhémence croissante, la
-faiblesse du cabinet tory envers la France, et ces attaques trouvaient
-écho dans l'opinion. Le cabinet en était troublé et sentait renaître à
-notre endroit ses méfiances de la première heure. Certains ministres
-commençaient à parler des armements à faire en vue d'un conflit
-possible. Lord Aberdeen, tout en tâchant de calmer ses collègues, ne
-manquait pas une occasion de répéter à notre représentant que «c'était
-la plus grosse question qui se fût élevée entre les deux puissances,
-depuis 1830». Et il ajoutait: «Je veux éviter le plus possible de
-susciter des difficultés extérieures à M. Guizot, ou de prévoir les
-extrémités, même les plus inévitables; mais de vous à moi, soyez sûr
-que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain
-par la France serait forcément un _casus belli_, et que, dans la
-mesure même où vous paraîtriez prendre pied définitivement, nous
-serions contraints de faire des démonstrations de guerre
-proportionnelles[401].»
-
-[Note 401: Dépêche de M. de Jarnac, en date du 29 juillet 1844.
-(Notice sur lord Aberdeen, par M. DE JARNAC.)]
-
-
-IV
-
-La question du Maroc fût-elle demeurée la seule pendante entre la
-France et l'Angleterre, qu'elle eût suffi à rendre leurs relations
-fort délicates. Mais vers la fin de juillet, au moment même où cette
-question éveillait tant d'inquiétudes et de susceptibilités
-outre-Manche, une nouvelle y tomba, un peu comme un charbon ardent sur
-un baril de poudre; il s'agissait, cette fois encore, d'un incident
-survenu dans cette région du Pacifique d'où nous étaient déjà arrivés
-tant de contretemps. Étranges complications que celles qui obligent
-ainsi l'historien à se transporter si brusquement d'Océanie en
-Afrique, puis d'Afrique en Océanie. Naguère, à peine le gouvernement
-français s'était-il cru débarrassé de l'affaire de Taïti, que
-surgissait celle du Maroc. Cette fois, c'est l'imbroglio océanien qui
-renaît et vient non pas succéder, mais s'ajouter au conflit africain:
-les deux difficultés se mêlent et s'aggravent l'une l'autre.
-
-Que s'était-il donc passé à Taïti? Lorsque l'amiral Dupetit-Thouars
-avait, en novembre 1843, par une mesure que son gouvernement ne devait
-pas sanctionner, substitué au protectorat la souveraineté directe de
-la France, plusieurs des missionnaires méthodistes avaient pris une
-attitude hostile. M. Pritchard, le plus animé et le plus remuant de
-tous, amena aussitôt son pavillon de consul et annonça qu'il cessait
-ses fonctions. En même temps, il disait aux indigènes et à la reine
-Pomaré, toujours dominée et conduite par lui, que l'Angleterre ne
-reconnaîtrait pas le nouveau régime, et que ses vaisseaux allaient
-venir y mettre fin. Par leurs démarches et leur langage, certains
-officiers de la marine britannique semblaient s'associer à ces menées.
-Elles eurent le résultat qui était à prévoir: sur plusieurs points, la
-fermentation naturelle, produite par notre prise de possession,
-tourna bientôt en révolte ouverte. Dans cette situation difficile, le
-capitaine de vaisseau Bruat, qui venait de prendre le commandement des
-établissements français dans l'Océanie, se montra énergique et habile,
-frappant fort au besoin pour maintenir notre autorité, mais sans
-provoquer d'incidents qui compliquassent nos relations avec
-l'Angleterre. Tous ses sous-ordres n'eurent pas malheureusement la
-même prudence. Au commencement de mars 1844, pendant que le commandant
-bataillait à l'une des extrémités de l'île, le capitaine de corvette
-d'Aubigny, qui le remplaçait dans la capitale, prit occasion d'une
-attaque dirigée contre un matelot, pour établir le plus rigoureux état
-de siège et faire arrêter, sans éclaircissements préalables, M.
-Pritchard qu'il désigna, dans une proclamation pleine de menaces
-irritées, comme le seul instigateur de la révolte; l'ancien consul fut
-enfermé dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus; privé
-de toute communication, même avec sa famille, il ne recevait sa
-nourriture que par une trappe du plafond, et, malade, il ne pouvait
-consulter son médecin que par le même orifice. M. Bruat, revenu quatre
-jours après, jugea que son subordonné avait été trop vite et trop
-loin; il se hâta de faire retirer le prisonnier de son cachot et de le
-transférer à bord d'une frégate, en recommandant de le traiter avec
-beaucoup d'égards. Quelques jours après, il le remit au capitaine d'un
-navire anglais, sous la condition qu'il quitterait aussitôt les eaux
-de Taïti.
-
-Ce fut ce navire qui, arrivé en Angleterre le 26 juillet 1844, y jeta
-brusquement la nouvelle que, dans cette île de Taïti où l'on pensait
-déjà avoir eu tant à se plaindre de la France, un ministre de
-l'Évangile, un consul d'Angleterre (on ne savait pas que M. Pritchard
-avait amené son pavillon), venait d'être brutalement arrêté par les
-autorités françaises, enfermé dans un cachot malsain sans aucune forme
-de procès, puis expulsé. La victime était là en personne, donnant aux
-faits, par son récit, l'aspect le plus révoltant, réclamant de son
-gouvernement et de ses compatriotes protection et vengeance. L'effet
-fut immense sur des esprits que tant d'incidents avaient déjà rendus
-singulièrement nerveux. Toute la presse poussa un cri d'indignation et
-demanda la réparation immédiate de l'atteinte portée à l'honneur
-britannique. Les journaux whigs, impuissants cette fois à dépasser en
-véhémence les journaux tories, accusaient les ministres _guizotés_,
-comme ils appelaient Robert Peel et ses collègues, d'avoir provoqué
-cette «indignité» par leur patience excessive envers la France. La
-colère la moins terrible n'était peut-être pas celle des sociétés
-bibliques, des _saints_, qui partout se démenaient et manifestaient en
-l'honneur de leur martyr. «Jamais, depuis mon arrivée à Londres,
-écrivait notre chargé d'affaires, je n'ai vu un incident de la
-politique extérieure faire une telle impression.» Sous le coup de
-cette excitation générale, sir Robert Peel perdit tout sang-froid, et,
-le 31 juillet, avant d'avoir pu recevoir ni même demander aucune
-explication du gouvernement français, il s'exprima ainsi, dans la
-Chambre des communes, en réponse à une question de sir Charles Napier:
-«Présumant que les rapports reçus sont exacts, je n'hésite pas à dire
-qu'un outrage grossier, accompagné d'une grossière indignité (_a gross
-outrage accompanied with gross indignity_), a été commis contre
-l'Angleterre, dans la personne de son agent.» Il terminait en
-exprimant l'espoir que «le gouvernement français prendrait des mesures
-immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il avait droit
-de demander».
-
-Dès qu'il avait appris les événements de Taïti, M. Guizot avait écrit
-à M. de Jarnac qui, en l'absence de M. de Sainte-Aulaire, était alors
-notre chargé d'affaires à Londres: «Voici de bien désagréables
-nouvelles: tout cela me contrarie vivement.» Le cabinet de Paris
-estimait le procédé du capitaine d'Aubigny violent et excessif. Tel
-était d'ailleurs le jugement porté, sur les lieux mêmes, par le
-commandant Bruat, qui avait pourtant bien sujet d'être irrité contre
-M. Pritchard, et qui devait désirer de ne pas charger un camarade:
-dans son rapport au ministre, après avoir déclaré que, «dans
-l'agitation où se trouvait le pays», l'état de siège et l'arrestation
-étaient «nécessaires», il avait ajouté: «Je n'ai dû approuver ni la
-forme ni le motif de cette arrestation.» Les autorités françaises
-s'étaient donc mises dans leur tort. Mais c'est toujours chose
-délicate, de puissance à puissance, que de reconnaître un tort. Ce
-l'était plus encore dans l'état de l'esprit public en France. La
-précipitation violente avec laquelle le premier ministre anglais
-s'était exprimé à la Chambre des communes, ne nous rendait pas les
-explications plus aisées. «Vous n'avez pas d'idée, écrivait M. Guizot
-à M. de Jarnac, de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir
-Robert Peel et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une
-situation bien difficile; le fond de l'affaire a presque disparu
-devant un tel langage.» La presse, qui eût été, dans tous les cas,
-portée à prendre parti pour des officiers français contre des
-prédicants anglais, y apporta dès lors encore plus de passion. Le
-_Journal des Débats_ essayait-il timidement d'insinuer qu'il fallait
-attendre des renseignements plus complets pour apprécier certains
-détails de forme, les autres journaux s'indignaient comme si on leur
-proposait de sacrifier l'honneur national. La plupart d'entre eux ne
-cachaient pas que ce qui leur plaisait dans la conduite de nos marins,
-c'était la mortification qu'en ressentaient nos voisins
-d'outre-Manche. Au théâtre, le public battait des mains à tout ce qui
-pouvait paraître une allusion contre la Grande-Bretagne; il demandait
-l'air de l'opéra de _Charles VI_: «Jamais en France, jamais l'Anglais
-ne régnera», et il l'accueillait avec des transports frénétiques. Si
-M. Guizot n'eût pas mieux résisté que sir Robert Peel à l'émotion qui
-l'entourait, et si, du haut de la tribune française, il eût parlé sur
-le même ton, que ne serait-il pas arrivé? Mais plus maître de lui,
-plus soucieux des périls extérieurs du pays, et plus dédaigneux de ses
-propres embarras intérieurs, il résolut de ne répondre à aucune
-interpellation. «Il y a un moment, dit-il, où la discussion porte la
-lumière dans les questions de politique étrangère; il y en a d'autres
-où elle y mettrait le feu... Convaincu, comme je le suis, que, pour
-celle dont il s'agit, il y aurait un inconvénient réel à la débattre
-en ce moment, je m'y refuse absolument.» Il renvoya toute explication
-à l'époque «où les faits et les droits dont il s'agissait auraient été
-éclaircis». Vainement fut-il pressé, à la Chambre des pairs, le 3
-août, par le prince de la Moskowa et M. de Montalembert, à la Chambre
-des députés, le 5 août, par M. Billault et M. Berryer, il maintint
-fermement son droit de se taire. «Si je disais ici ce que je dois
-faire ailleurs, déclara-t-il, j'échaufferais les ressentiments que je
-veux apaiser.» La session fut close sur ce refus, et le gouvernement
-français put dès lors entamer une négociation déjà assez malaisée en
-elle-même, sans être encore embarrassé par des discussions
-parlementaires[402].
-
-[Note 402: Pour l'histoire des négociations qui vont suivre, j'ai
-consulté les documents qui ont été distribués aux Chambres à la fin de
-1844, ceux qui ont été cités par M. GUIZOT dans ses _Mémoires_, par M.
-de Jarnac dans sa notice sur lord Aberdeen, et aussi quelques
-documents inédits, entre autres la correspondance de M. Désages avec
-M. de Jarnac.]
-
-«Tenez pour certain, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, qu'ici comme à
-Londres, il faut mener cette affaire doucement, et que, si elle
-continuait comme elle a commencé, elle nous mènerait nous-mêmes fort
-loin.» Lord Aberdeen le comprenait aussi et n'avait aucune envie de
-négocier comme sir Robert Peel avait parlé. Sa première démarche fut
-même pour nous déclarer, en forme de semi-désaveu, que le premier
-ministre «ne reconnaissait la complète exactitude d'aucune des
-versions données de ses paroles par les journaux». De plus, il
-s'abstint de nous adresser la demande formelle de réparation qu'avait
-fait prévoir le langage du premier ministre, et attendit ce que le
-gouvernement français offrirait spontanément, voulant lui éviter toute
-apparence de céder à une injonction étrangère. Comme, de son côté, M.
-Guizot jugeait utile de gagner du temps, dans l'espoir que ce temps
-amortirait un peu la vivacité des impressions en France et en
-Angleterre, il n'y eut pas d'abord à proprement parler de
-communications officielles entre les deux ministres. Ce fut par un
-échange d'idées tout officieux qu'ils s'appliquèrent à préparer une
-solution amiable. M. Guizot commença par établir un point important,
-à savoir que M. Pritchard, par son fait même, n'était plus consul à
-Taïti au moment où il avait été arrêté. Lord Aberdeen le reconnut;
-mais il ne s'en plaignait pas moins qu'un citoyen anglais, encore
-officier de la Reine, puisqu'il avait un brevet de consul dans un
-autre archipel, eût été emprisonné et expulsé arbitrairement; il
-prétendait qu'une réparation était due de ce chef; il donnait même à
-entendre qu'elle devait consister dans le retour momentané de M.
-Pritchard à Taïti, et dans l'éloignement de MM. Bruat et d'Aubigny. M.
-Guizot maintint, en principe, notre droit d'expulser un étranger, et
-affirma, en fait, qu'il y avait eu des raisons d'user de ce droit
-contre M. Pritchard; il admit seulement, s'attachant à ne pas dépasser
-sur ce point les appréciations de M. Bruat, que les procédés employés
-avaient eu quelque chose d'excessif; il se montra disposé à en
-témoigner son regret et, dans une certaine mesure, son improbation,
-mais rien de plus; quant au retour de M. Pritchard et au rappel de nos
-officiers, il déclara qu'il s'y refuserait absolument. L'attitude de
-notre ministre témoignait à la fois d'un grand désir d'accord et d'une
-volonté très nette de ne rien abandonner de ce qui intéressait la
-dignité de son pays. «Tournez et retournez en tous sens cette idée,
-écrivait-il le 15 août à M. de Jarnac, qu'il est impossible que la
-paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et d'Aubigny, sans
-aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour les deux
-cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des deux
-côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là. Pour
-moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos
-agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai
-qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi
-qui le subirai.» Il ajoutait, le 18 août: «Je compte pleinement sur le
-bon esprit de lord Aberdeen. Nous avons, entre lui et moi, étouffé,
-depuis trois ans, bien des germes funestes. J'espère que nous
-étoufferons encore celui-ci... Pour mon compte, je ferai, sans hésiter
-et quoi qu'il m'en puisse arriver, ce qui me paraîtra juste et
-honorable; mais s'il devait y avoir au bout de tout ceci une
-faiblesse ou une folie, bien certainement je ne m'en chargerais pas.»
-Le chef du _Foreign Office_ n'était pas insensible à de tels appels.
-Toutefois, l'excitation des esprits, autour de lui et jusque dans le
-sein du cabinet, entravait sa bonne volonté. Impatient de voir arriver
-l'offre de réparation dont il nous avait laissé l'initiative, il
-écrivait à son ambassadeur à Paris que si la France tardait davantage,
-il se verrait à regret dans la nécessité d'exposer officiellement les
-motifs pour lesquels l'Angleterre avait droit à cette réparation. Un
-autre jour, il racontait à M. de Jarnac comment il avait dû, pour
-contenter ses collègues, rédiger une note annonçant à la France que M.
-Pritchard allait être ramené à Taïti par un navire anglais. «Elle est
-là sur mon bureau, ajoutait-il, mettez-moi en mesure de l'y laisser.»
-Il était seul dans le cabinet à se prononcer contre une augmentation
-considérable et immédiate des forces maritimes[403], et, s'il
-parvenait à faire écarter les mesures d'un apparat provocant, ordre
-n'en était pas moins donné aux arsenaux de pousser les armements avec
-une grande activité[404]. Aussi ne dissimulait-il pas son anxiété. «Je
-ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il à M. de Jarnac, pour
-aplanir les voies au Roi et à M. Guizot; mais je suis préparé au
-pire.»
-
-[Note 403: Ces armements étaient réclamés notamment par le duc de
-Wellington, qui disait «que la disposition des Français était
-d'insulter l'Angleterre partout où ils pourraient le faire impunément,
-et que le seul moyen de rester en paix avec eux était d'être plus
-forts qu'eux sur tous les points du globe». (_The Greville Memoirs,
-second part_, t. II, p. 254.)]
-
-[Note 404: Cela résulte d'une conversation du duc de Wellington avec
-M. Greville (_ibid._), et est confirmé par le journal intime de lord
-Malmesbury, à la date du 2 septembre 1844. (_Mémoires de lord
-Malmesbury._)]
-
-Faut-il ajouter que, des deux côtés du détroit, les oppositions,
-uniquement occupées d'augmenter les embarras des cabinets, semblaient
-s'être donné pour tâche d'échauffer les esprits et de rendre toute
-conciliation plus difficile? En France, les journaux accusaient chaque
-matin M. Guizot de méditer quelque lâcheté, et ameutaient d'avance
-contre cette lâcheté toutes les colères patriotiques. En Angleterre,
-ils faisaient une campagne semblable contre lord Aberdeen; le parti
-des saints excitait par ses meetings le fanatisme protestant; en
-outre, dans le Parlement, qui était encore en session, lord Palmerston
-reprochait à son successeur de s'être plus préoccupé de maintenir M.
-Guizot au pouvoir que de défendre les grands intérêts de son pays, et,
-parcourant le globe entier, il montrait partout «la diminution de
-l'influence et de la considération de l'Angleterre[405]». Pour se
-défendre, les ministres tories croyaient nécessaire de s'exprimer, sur
-la réparation due à leur gouvernement, en des termes qui, pour être
-moins brutaux que les premières phrases échappées à sir Robert Peel,
-n'en fournissaient pas moins à l'opposition française une arme
-aussitôt employée.
-
-[Note 405: Voir notamment le discours de lord Palmerston dans la
-séance du 7 août 1844.]
-
-
-V
-
-Pendant ce temps, sur l'autre théâtre qu'il ne nous faut pas perdre de
-vue, le conflit avec le Maroc, loin de s'apaiser, prenait un tour qui
-augmentait encore l'agitation de l'opinion anglaise. Par une malheureuse
-coïncidence, les deux questions arrivaient au même moment à leur phase
-la plus aiguë. Nous avons déjà indiqué que l'attitude expectante où
-s'étaient d'abord renfermés le maréchal Bugeaud et le prince de
-Joinville était de celles qui ne pouvaient se prolonger beaucoup. Les
-jours s'écoulaient, et le gouvernement du Maroc ne faisait aucune
-réponse satisfaisante à l'_ultimatum_ de la France. Les démarches du
-consul anglais n'obtenaient rien de l'Empereur, soit que celui-ci
-partageât le fanatisme de ses sujets, soit qu'il fût impuissant à le
-contenir. Les rares communications auxquelles les agents marocains
-feignaient de se prêter, n'avaient visiblement d'autre but que de
-traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mauvaise saison
-empêchât notre action militaire et surtout maritime; elles se
-terminaient d'ailleurs presque toujours par quelque insolence, telle que
-la sommation d'évacuer Lalla-Maghnia ou de punir le maréchal Bugeaud.
-Cependant, autour d'Oudjda, l'armée marocaine grossissait chaque jour;
-le fils de l'Empereur venait en grand appareil se mettre à sa tête, et
-l'on se préparait plus ouvertement que jamais à la guerre sainte. De
-l'autre côté de la frontière, le maréchal avait assez d'une attente qui
-lui paraissait «funeste» et «intolérable». Il s'en exprimait avec une
-amertume extrême dans ses lettres au ministre de la guerre. Le prince de
-Joinville eût été personnellement plus disposé à continuer encore
-quelque temps les moyens dilatoires; mais il était piqué des reproches
-du maréchal qui lui écrivait «que la guerre, pour n'être pas déclarée
-diplomatiquement, n'en existait pas moins de fait», et qui se plaignait
-que, dans de telles circonstances, la flotte demeurât inactive. Aussi,
-le 25 juillet, le prince annonça-t-il au ministre de la marine que, se
-rangeant par déférence à l'avis du gouverneur général, et voulant
-maintenir l'unité de vue et d'action entre les deux commandements, il se
-décidait à sortir de sa réserve. En prenant ce grave parti, le jeune
-amiral n'était pas en désaccord avec son gouvernement; en effet, le 27
-juillet, le ministre, avant même d'avoir reçu la lettre du prince, lui
-écrivait «de commencer les hostilités, si la réponse à l'_ultimatum_
-n'était pas satisfaisante».
-
-Une fois résolu à agir, le prince de Joinville ne laissa pas les
-choses languir. Le 1er août, il était devant Tanger, avec toute son
-escadre, composée de 3 vaisseaux, 3 frégates, 4 corvettes et plusieurs
-bâtiments de moindre rang, en tout 28 navires de guerre. Il attendit
-encore quelques jours, pour être assuré que le consul anglais avait
-quitté l'intérieur des terres et était en sûreté. Enfin, le 6 août, en
-présence des escadres étrangères, spectatrices du combat, il ouvrit le
-feu contre les fortifications. Après deux heures et demie de
-canonnade, toutes les batteries étaient éteintes et démantelées. La
-ville avait été épargnée, à cause de son caractère semi-européen. Nos
-pertes se réduisaient à 16 blessés et 3 morts; l'ennemi avouait 150
-morts et 400 blessés.
-
-En apprenant, le 11 août, le bombardement de Tanger, le maréchal
-Bugeaud ne put retenir un cri de joie. «Le 14 au plus tard, écrivit-il
-au prince de Joinville, j'ai la confiance que nous aurons acquitté la
-lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous.» Son plan fut
-aussitôt arrêté avec une telle précision qu'il l'envoya d'avance au
-ministre de la guerre et au commandant de la flotte. L'armée ennemie
-était massée au delà d'un petit cours d'eau dont le nom allait devenir
-fameux, l'Isly; elle se composait presque entièrement de cavaliers; en
-quel nombre? au moins 45,000, ont dit les uns; d'après les autres,
-plus de 60,000. Les Français n'étaient que 10,000, mais solides et
-avec l'élite des officiers d'Afrique, La Moricière, Bedeau, Cavaignac,
-Pélissier, Tartas, Morris, Yusuf, etc. Le maréchal ne s'inquiétait pas
-de cette disproportion numérique; il avait des idées très arrêtées sur
-l'impuissance des multitudes sans organisation et sans tactique, et,
-depuis quelque temps, il ne manquait pas une occasion de développer
-cette thèse devant les officiers, les sous-officiers et même les
-simples soldats; on sait que ce professorat militaire était dans ses
-habitudes et ses goûts. «Ne comptez donc pas les ennemis, disait-il en
-terminant ses démonstrations; il est absolument indifférent d'en
-combattre 40,000 ou 10,000, pourvu que vous ne les jugiez pas par vos
-yeux, mais bien par votre raisonnement qui vous fait comprendre leur
-faiblesse. Pénétrez au milieu de cette multitude, vous la fendrez
-comme un vaisseau fend les ondes; frappez et marchez, sans regarder
-derrière vous: c'est la forêt enchantée; tout disparaîtra avec une
-facilité qui vous étonnera vous-mêmes.»
-
-Le 12 août, les troupes furent prévenues qu'elles allaient prendre
-l'offensive. Dans la soirée, eut lieu une scène dont le souvenir est
-resté profondément gravé chez tous ceux qui y assistèrent[406]. Les
-officiers s'étaient réunis, afin d'offrir un punch à ceux de leurs
-camarades qui venaient d'arriver de France pour prendre part à la
-campagne. La fête se donnait au milieu du camp, dans une sorte
-d'enceinte pittoresquement encadrée de lauriers-roses. On causait,
-avec une gaieté émue, des événements qui se préparaient. Une seule
-chose manquait, la présence du grand chef: celui-ci, très fatigué de
-sa journée, était déjà couché. L'interprète, M. Roches, fut dépêché
-vers lui. Fort bourré d'abord par celui qu'il réveillait, il le
-détermina cependant à venir. Les acclamations qui accueillirent le
-maréchal à son arrivée chassèrent toute sa mauvaise humeur. On fit
-cercle; de sa haute taille, Bugeaud dominait les quatre cents
-officiers qui l'entouraient. «Après-demain, mes amis, s'écria-t-il
-d'une voix mâle qui portait au loin, sera une grande journée, je vous
-en donne ma parole. Avec ma petite armée, je vais attaquer l'armée du
-prince marocain qui s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais
-que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur
-désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée, lui n'a
-qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord je
-veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la
-forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien? La défense de
-gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi, je suis
-entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de
-pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine,
-comme un couteau dans du beurre.» Il accompagnait ses explications de
-violents gestes des coudes, très expressifs, qui excitaient la gaieté
-de l'auditoire. Puis il continua à exposer «l'invincible supériorité
-des petits groupes organisés sur les grandes masses dépourvues
-d'organisation, à la condition d'une ferme attitude inspirée par la
-conscience même de cette supériorité». Spectacle singulier que celui
-de ce général démontrant par avance à son armée la victoire qu'il
-allait lui faire remporter. Bugeaud apparaissait vraiment grand en de
-pareils moments. L'auditoire était transporté d'enthousiasme, aussi
-bien les officiers serrés autour du gouverneur, que les soldats
-groupés hors de l'enceinte, sur les escarpements de la vallée, tous
-fantastiquement éclairés par la lueur des torches, des lanternes en
-papier, de couleur et par les flammes des cinquante gamelles de punch.
-
-[Note 406: Voir le récit du général TROCHU dans son livre sur l'_Armée
-française en 1867_, celui de M. Léon ROCHES, inséré dans l'ouvrage de
-M. D'IDEVILLE sur le _Maréchal Bugeaud_, celui du capitaine BLANC,
-dans les _Souvenirs d'un vieux zouave_, et aussi quelques lignes des
-_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY.]
-
-Le lendemain, 13 août, l'armée, feignant d'aller au fourrage, se
-rapprocha de l'ennemi. Le 14, elle se remit en route à deux heures du
-matin. La confiance et l'entrain régnaient dans tous les rangs, et les
-fantassins saluaient au passage leur chef par de gais propos. Vers six
-heures, en débouchant sur une hauteur, on aperçut tout d'un coup les
-innombrables tentes des camps marocains qui s'étalaient dans un
-périmètre plus vaste que celui de Paris. À cette vue, un hourra
-immense sortit de toutes les poitrines. L'armée, formant la fameuse
-hure, traversa à gué l'Isly. Cependant, les Marocains étaient montés à
-cheval et se précipitaient sur notre phalange, qui fut littéralement
-enveloppée d'une nuée de cavaliers. «C'est un lion attaqué par cent
-mille chacals», disait un Arabe. Nulle part, notre infanterie ne se
-laissa troubler ni entamer; elle attendait les cavaliers à petite
-portée, et les arrêtait net par une décharge meurtrière; on les voyait
-alors tourbillonner sur eux-mêmes et se rejeter en désordre sur ceux
-qui les suivaient. Pendant deux heures, ainsi entourés et assaillis,
-les Français avancèrent toujours, conservant leur même ordre; ils
-finirent par atteindre la hauteur sur laquelle était le camp. Le
-maréchal, se rendant compte que les bandes marocaines étaient
-fatiguées et brisées par leurs efforts infructueux, fit sortir ses
-escadrons de chasseurs et de spahis qu'il avait gardés jusqu'ici entre
-les oreilles de la hure; il en lança une partie contre le camp, tandis
-que l'autre précipitait la déroute des cavaliers ennemis. Dès midi, la
-victoire était complète. Tout s'était passé comme l'avait prévu le
-maréchal. Nous n'avions eu que vingt-sept morts et une centaine de
-blessés. Nos adversaires laissaient huit cents cadavres sur le champ
-de bataille. Un butin immense, la tente, le parasol et la
-correspondance du fils de l'Empereur, dix-huit drapeaux, onze pièces
-de canon et jusqu'aux chaînes de fer destinées aux prisonniers
-français étaient tombés entre nos mains. Les jours suivants, le
-maréchal eût volontiers poursuivi plus avant les restes de l'armée
-marocaine; mais ses troupes, épuisées par une chaleur torride,
-décimées par les maladies, étaient, pour le moment, incapables d'un
-nouvel effort.
-
-Pendant ce temps, la flotte continuait ses opérations. En quittant
-Tanger, elle se dirigea au sud, vers Mogador. Cette ville, principal
-centre commercial de l'empire, était la propriété particulière du
-souverain qui en louait les maisons et trouvait là l'une des sources
-les plus claires de son revenu. Arrivée, le 11 août, devant Mogador,
-par une mauvaise mer, l'escadre fut, pendant plusieurs jours, empêchée
-d'agir. Enfin, le 15, le lendemain de la bataille d'Isly, le
-bombardement commença. La résistance fut plus sérieuse qu'à Tanger.
-Après un vif combat, les compagnies de débarquement s'emparèrent de la
-petite île fortifiée qui fermait l'entrée du port. Le lendemain,
-nouvelle descente à terre, pour détruire les défenses de la ville. En
-se retirant, le prince laissa 500 hommes solidement établis dans l'île
-et quelques-uns de ses bâtiments dans le port.
-
-Neuf jours avaient suffi pour frapper des coups décisifs sur terre et
-sur mer. Autant nos chefs militaires s'étaient montrés patients et
-prudents avant que fût venue l'heure d'agir, autant ils avaient été
-prompts et résolus dans l'action. Des deux façons, ils avaient répondu
-aux vues du gouvernement. C'était bien ce qui convenait, d'une part
-pour rassurer l'Europe sur nos desseins, de l'autre pour «prouver au
-Maroc, suivant le mot du prince de Joinville, qu'il ne fallait pas
-jouer avec nous».
-
-
-VI
-
-Les nouvelles de ces heureux faits d'armes, arrivant coup sur coup,
-firent grand effet en France. Le public fut flatté dans son
-amour-propre national; on lui avait tant répété que le gouvernement
-n'oserait rien faire! Les journaux de l'opposition eux-mêmes durent
-reconnaître que la campagne avait été bien menée; mais ils
-prétendirent que le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud avaient
-agi contre leurs instructions et violenté la lâcheté du ministère.
-
-En Angleterre, au contraire, où l'opinion était déjà si troublée des
-événements de Taïti, le canon de notre flotte eut un douloureux
-retentissement. Le bombardement de Tanger fut connu vers le 16 août.
-L'alarme se manifesta aussitôt très vive[407], et alla grossissant les
-jours suivants, bien que les événements plus graves d'Isly et de
-Mogador fussent encore ignorés. «On répète, écrivait de Londres M. de
-Jarnac, le 22 août, que la paix du monde entier est maintenant à la
-merci de chaque incident d'une guerre qui semble placer en conflit
-inévitable les intérêts majeurs de la France et de l'Angleterre... Je
-ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une
-vive appréhension[408].» Sir Robert Peel sentait renaître ses
-premières défiances. Se reportant toujours à l'expédition d'Alger en
-1830, il exprimait la crainte que les événements du Maroc n'eussent la
-même issue. Tous les faux bruits qu'on lui apportait sur nos armements
-maritimes trouvaient créance chez lui; voyant un conflit probable et
-prochain, il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre
-s'y préparât sans retard. M. Guizot, surpris et blessé de ces
-inquiétudes, rappela comment la France avait été forcée à une guerre
-qu'elle eût désiré éviter, et, tout en revendiquant fermement le droit
-de ne négliger aucun des moyens qui pouvaient rendre cette guerre
-efficace et assurer la sécurité de notre territoire algérien, il
-ajouta, pour dissiper les ombrages de sir Robert Peel: «Pas plus
-aujourd'hui qu'avant l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun
-projet, aucune idée d'occupation permanente sur aucune partie du
-territoire marocain. Nos succès ne changeront rien à nos intentions,
-n'ajouteront rien à nos prétentions.» Lord Aberdeen, demeuré fidèle à
-l'entente cordiale, se servait de ces déclarations pour rassurer ses
-collègues, mais pas toujours avec succès.
-
-[Note 407: «Voilà le canon de Tanger parti, écrivait M. Désages à M.
-de Jarnac, le 15 août 1844. À en juger par la consternation du pauvre
-lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre à Paris), cela aura grand
-retentissement à Londres.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 408: Un fait de presse qui fit alors beaucoup de bruit montre
-bien ce qu'il y avait d'animosité contre la France dans certaines
-parties de l'opinion anglaise. Le principal journal de Londres, le
-_Times_, publia quelques lettres qu'il prétendait avoir été écrites
-par des officiers de la flotte britannique, témoins du bombardement de
-Tanger, lettres où nos marins et leur chef, «Joinville et sa bande»,
-comme on disait, étaient accusés d'avoir déshonoré le pavillon
-français par leur incapacité et par leur couardise. L'indignation fut
-extrême en France. Les plus sages, tels que le _Journal des Débats_,
-déclarèrent que de tels procédés risquaient de rendre vains les
-efforts faits pour maintenir la paix. Il est vrai qu'en Angleterre
-même, on eut honte de ce genre d'attaques; des protestations
-s'élevèrent contre la publication du _Times_. Les autorités navales
-s'émurent; une enquête ayant révélé que l'auteur des lettres était le
-chapelain du vaisseau le _Warspite_, ce chapelain fut révoqué, et le
-commandant de la flotte britannique dans la Méditerranée flétrit sa
-conduite par un ordre du jour.]
-
-Ce fut bien pis quand, dans les derniers jours d'août, on apprit, à
-Londres, la bataille d'Isly, et surtout l'occupation de Mogador, qui
-apparut comme le début d'un établissement sur la terre marocaine. Les
-journaux whigs, prompts à exploiter cette alarme jalouse, n'avaient
-pas assez d'invectives contre ce ministère qui, depuis trois ans,
-suivant l'expression de lord Palmerston, «baisait presque la terre
-devant l'allié français». L'une des conséquences de cette émotion fut
-de rendre beaucoup plus aiguë, entre les deux cabinets, la question
-soulevée par l'arrestation de M. Pritchard. Cela se conçoit. Si les
-événements d'Afrique fournissaient aux whigs un prétexte pour attaquer
-la politique de lord Aberdeen, il était difficile que le gouvernement
-britannique y trouvât un sujet sérieux de réclamation à adresser au
-gouvernement français, surtout en présence des assurances formelles
-que celui-ci donnait de son absolu désintéressement; de ce côté,
-l'Angleterre avait à la fois beaucoup de déplaisir et pas de grief.
-Mais ce grief qui lui échappait dans l'affaire du Maroc, ne
-croyait-elle pas le posséder dans celle de Taïti, où M. Guizot n'avait
-encore offert aucune réparation? On se montra donc, à Londres,
-d'autant plus porté à mal prendre ce retard, qu'on était plus mortifié
-de ce qui venait de se passer en Afrique. L'attitude fut telle, qu'un
-conflit armé semblait possible, quelques-uns même disaient: probable.
-
-Notre chargé d'affaires, le comte de Jarnac, vit le danger et
-s'empressa de le signaler à M. Guizot. Dans une dépêche en date du 28
-août, il montrait «l'idée s'accréditant, en Angleterre, que, malgré le
-désir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture était à la
-veille d'éclater». Puis il ajoutait: «Il est de mon devoir de le dire
-à Votre Excellence, et assurément je ne suis pas le seul à l'en
-informer; la guerre, ses conséquences probables, les forces, les
-ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici
-le thème général de la conversation, et les classes qui, par leurs
-habitudes et leurs intérêts, seraient le moins portées à admettre ces
-formidables éventualités, se prêtent aujourd'hui à les prévoir et à
-les discuter... Votre Excellence aura remarqué que le rappel de lord
-Cowley a été formellement indiqué, sinon réclamé, ces jours-ci, par le
-principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs à ne
-pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil des
-ministres se sont vivement émus de cette situation, qu'un changement
-complet dans la politique extérieure de la Grande-Bretagne est discuté
-chaque jour, que les partis les plus extrêmes, ceux qui rendraient
-peut-être impossible le maintien des relations diplomatiques entre les
-cours, sont sans cesse passés en revue. J'ai tout lieu de craindre
-que, si aucun arrangement des différends actuels ne pouvait être
-arrêté, une politique au plus haut point compromettante pour les
-relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder à
-prévaloir dans le conseil.»
-
-L'opposition française a soutenu après coup que, dans cette
-circonstance, notre jeune chargé d'affaires avait manqué de sang-froid
-et de clairvoyance, qu'il avait été la dupe de lord Aberdeen, en
-prenant au vrai des alarmes systématiquement exagérées, et qu'il avait
-cru trop facilement au danger de la guerre. Les témoignages
-contemporains anglais, témoignages d'autant moins suspects qu'ils
-ressortent de documents intimes, nullement destinés à une publicité
-immédiate, justifient M. de Jarnac. Lord Palmerston écrivait à son
-frère, le 29 août 1884: «Les esprits les plus tranquilles commencent à
-regarder une guerre avec la France comme un événement que toute notre
-prudence ne peut pas longtemps empêcher et auquel nous devons nous
-préparer sans délai. Dans une telle guerre, le gouvernement recevra
-l'appui unanime de la nation entière, et toutes les nouvelles charges
-qui pourront devenir nécessaires pour cet objet seront volontiers
-supportées[409].» Dira-t-on que lord Palmerston est suspect à cause de
-son animosité contre la France? Voici lady Holland, grande amie de
-notre pays, fort opposée pour son compte à la guerre, qui constate
-avec chagrin, dans une lettre à lady Palmerston, «que tout le monde,
-en Angleterre, est résigné à la guerre et est préparé à la supporter,
-fût-ce au prix de 10 pour 100 d'_income tax_[410]». Lord Malmesbury,
-après avoir rapporté dans son journal intime, toujours à la même
-époque, que «l'on faisait des préparatifs militaires dans tous les
-arsenaux», ajoutait: «Lord Canning, sous-secrétaire d'État au _Foreign
-Office_, m'avait écrit après le bombardement de Tanger que, pendant
-plusieurs jours, la guerre avec la France avait été imminente;
-l'occupation de Mogador va encore compliquer la situation[411].» Même
-impression recueillie dans le journal de M. Charles Greville[412].
-Enfin, la reine Victoria écrivait à son cher oncle, le roi des Belges,
-combien elle était «affligée et effrayée du nuage menaçant qui planait
-sur les relations de l'Angleterre avec la France»; et plus tard, quand
-les affaires seront arrangées, elle écrira: «Il est nécessaire que
-vous et ceux qui sont à Paris sachiez combien le danger était
-imminent[413].»
-
-[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 129.]
-
-[Note 410: Cité par lord Palmerston, à la date du 21 août 1844.
-(_Ibid._, p. 132.)]
-
-[Note 411: _Mémoires de lord Malmesbury_, à la date du 2 septembre
-1844.]
-
-[Note 412: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253.]
-
-[Note 413: Lettres de la fin d'août et du commencement de septembre
-1844, citées dans la _Vie du Prince consort_.]
-
-Pendant qu'à Londres les choses menaçaient de tourner à une rupture,
-en France, on était à la fois inquiet et excité. La Bourse baissait
-sur les bruits de guerre, et un observateur de sang-froid notait que
-«jamais, sans en excepter peut-être 1840, l'opinion, même celle des
-hommes d'ordinaire sages et pacifiques, n'avait été plus montée contré
-les Anglais[414]». Les journaux de la gauche faisaient tout pour
-augmenter cette excitation. Le moindre ménagement envers la
-Grande-Bretagne était dénoncé par eux comme une lâcheté et une
-trahison. À voir la façon dont ils donnaient à entendre que le vrai
-vaincu n'était pas le Maroc, mais l'Angleterre, on eût dit qu'ils
-s'étaient donné mission de fournir aliment aux méfiances de cette
-dernière. S'ils voulaient bien assurer les puissances continentales
-que, pour le moment, nous ne visions pas la rive gauche du Rhin, ils
-avertissaient nos voisins d'outre-Manche que notre ambition se portait
-désormais sur le domaine colonial et maritime. Bien plus, le
-_National_ discutait ouvertement les chances d'un débarquement sur les
-côtes de la Grande-Bretagne, et il soutenait que l'entreprise était
-d'un succès facile. Ces articles, aussitôt reproduits et commentés au
-delà du détroit, ne contribuaient pas à y calmer les esprits.
-
-[Note 414: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27
-août 1844.]
-
-Les chancelleries européennes apercevaient le péril de la situation et
-s'en préoccupaient. À Vienne, M. de Metternich, tout en se félicitant
-de voir «crouler» l'entente cordiale, contre laquelle il s'était
-toujours plu à dogmatiser, se demandait, non sans angoisse, «si la
-banqueroute de cette entente cordiale n'entraînerait pas celle de la
-paix politique»; en dépit des intentions pacifiques des deux
-gouvernements, il trouvait «les choses fort dangereusement
-placées[415]». Ce que devaient être les espérances du Czar à
-l'approche d'un tel conflit et ses dispositions empressées à soutenir
-l'Angleterre contre nous, on peut en avoir idée en se rappelant ce
-qu'il était venu faire naguère à Londres. Mêmes sentiments, avec un
-peu moins d'impétuosité, à Berlin. Par une coïncidence qui n'était pas
-indifférente, le frère du roi de Prusse, celui qui sera plus tard
-l'empereur Guillaume Ier et le redoutable ennemi de la France, était
-alors l'hôte de la cour de Windsor et nouait avec elle des relations
-très intimes. Aussi le _Times_, dans un article menaçant, nous
-avertissait-il qu'en cas de guerre, les puissances du Nord seraient
-avec l'Angleterre contre la France isolée. M. Bresson, qui était à
-cette époque ambassadeur à Madrid, mais qui connaissait bien l'Europe
-centrale pour avoir été pendant longtemps ministre à Berlin, écrivait
-à M. Guizot, le 2 septembre: «Finissez cette affaire; rentrons dans
-des termes convenables avec l'Angleterre. Le reste de l'Europe épie
-nos dissentiments, pour se ranger aveuglément et en forcené contre
-nous. Je connais bien les puissances allemandes; ne nous faisons pas
-d'illusions[416].»
-
-[Note 415: Lettres au comte Apponyi, du 29 et du 30 août 1844.
-(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 29 à 31.)]
-
-[Note 416: _Documents inédits._]
-
-
-VII
-
-Il ne fallait pas, en effet, laisser se prolonger davantage un tel
-état de choses. Nos ministres le comprenaient. Il leur paraissait
-d'ailleurs que les succès obtenus en Afrique permettaient d'être
-conciliant, et que la victoire rendait la modération plus facile. Le
-Roi les poussait fort dans ce sens; depuis longtemps, il aspirait à en
-finir avec ce qu'il appelait «les tristes bêtises de Taïti», à sortir
-«du guêpier du Maroc», et à «mettre au _requiem_ ces malheureux
-incidents[417]».
-
-[Note 417: Expressions employées par le Roi dans une lettre au
-maréchal Soult, en date du 14 août 1844 (_Documents inédits_), et dans
-une lettre au roi des Belges, non datée, mais qui doit être du 1er ou
-du 2 septembre. (_Revue rétrospective._)]
-
-Tout d'abord, résolution fut prise de ne pas retarder davantage, dans
-l'affaire Pritchard, la communication officielle que le cabinet
-anglais attendait depuis plus d'un mois. Seulement, quelle
-satisfaction le cabinet français allait-il offrir pour les torts de
-forme que, d'accord avec M. Bruat, il avait reconnus et regrettés dès
-le premier jour? Malgré son esprit de conciliation, il persistait à
-ne pas vouloir entendre parler des mesures suggérées par lord
-Aberdeen, c'est-à-dire du retour de M. Pritchard et de l'éloignement
-des officiers français. Il lui fallait trouver quelque autre solution
-dont se contentât l'Angleterre et qui fût plus acceptable pour la
-France. Ainsi fut-il amené à reprendre une idée qui s'était fait jour,
-un moment, à Londres, dans les premiers pourparlers, mais qui avait
-été aussitôt rejetée dans l'ombre, celle d'une indemnité allouée à M.
-Pritchard. Il jugeait, non sans raison, beaucoup moins coûteux de
-payer les torts commis, avec quelques écus qu'avec la disgrâce de nos
-officiers. Un dédommagement accordé de ce chef laissait entiers le
-droit de la France et l'honneur de ses agents. Comme M. Guizot l'a
-écrit lui-même plus tard, on ne pouvait refuser davantage et accorder
-moins. On devait même craindre que l'Angleterre ne jugeât pas
-suffisante une satisfaction si inférieure à celle qu'elle avait
-désirée. Sa décision prise, le cabinet français ne perdit pas un
-instant. M. Guizot adressa à M. de Jarnac deux dépêches, destinées à
-être communiquées à lord Aberdeen. Dans la première, datée du 29 août
-1844, il commençait par affirmer très nettement que les autorités
-françaises avaient eu le droit de renvoyer M. Pritchard, et que
-celui-ci, par sa conduite, avait mérité ce renvoi; seulement, il
-exprimait son «regret» et son «improbation» au sujet de «certaines
-circonstances qui avaient précédé l'expulsion». Il protestait de sa
-volonté d'assurer à tous les missionnaires la liberté dont ils avaient
-besoin, mais ne se déclarait pas moins résolu à «maintenir et à faire
-respecter les droits de la France». Il terminait en témoignant la
-«confiance que, pleins l'un pour l'autre d'une juste estime, les deux
-gouvernements avaient le même désir d'inspirer à leurs agents les
-sentiments qui les animaient eux-mêmes, et de leur interdire tous les
-actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États». Dans
-la seconde dépêche, datée du 2 septembre, M. Guizot, rappelant «son
-regret et son improbation de certaines circonstances qui avaient
-précédé le renvoi de M. Pritchard», se disait «disposé à lui accorder,
-à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances
-avaient pu lui faire éprouver, une équitable indemnité». Quant à la
-fixation du chiffre, le ministre proposait d'en remettre le soin aux
-commandants des stations française et anglaise dans l'océan Pacifique.
-On le voit, de ces deux pièces il ressortait très clairement que
-l'indemnité était offerte, non pour l'expulsion dont on maintenait au
-contraire la légitimité, mais pour quelques «circonstances» fâcheuses
-qui l'avaient précédée.
-
-Aussitôt nos propositions arrivées à Londres, le cabinet anglais se
-réunit pour en délibérer. Il trouvait sans doute la satisfaction
-«mince» (_slender_); mais divers motifs le déterminèrent à n'y pas
-regarder de trop près: lui aussi sentait le besoin d'en finir; il
-souhaitait vivement annoncer l'arrangement, dans le discours de
-clôture de la session qui allait être prononcé le 5 septembre; il se
-rendait compte combien serait déraisonnable une guerre pour un si
-petit sujet; enfin, à ce moment même, les affaires d'Irlande prenaient
-une tournure qui lui faisait désirer de ne pas se mettre un autre
-embarras sur les bras[418]. Ajoutons que l'influence de lord Aberdeen
-s'exerçait, comme toujours, dans le sens de la conciliation; M. Guizot
-lui avait fait savoir d'avance qu'en cas de refus, se trouvant placé
-entre des concessions qu'il ne voudrait pas faire et la guerre, il ne
-resterait pas au pouvoir. «Alors, avait répondu le secrétaire d'État,
-je n'aurais point à choisir; nous nous retirerions ensemble, et notre
-politique succomberait avec nous[419].» Le cabinet tory se prononça
-donc pour l'acceptation pure et simple des offres françaises.
-Interrogé dans la dernière séance de la Chambre des communes, le 5
-septembre, sir Robert Peel déclara que l'affaire de Taïti venait de se
-terminer «de la manière la plus amicale et la plus satisfaisante». Il
-refusa néanmoins d'en dire plus long et de faire connaître les
-conditions de l'arrangement; il craignait évidemment que l'opposition
-ne profitât de ce que la clôture de la session n'était pas encore
-prononcée, pour exploiter contre le cabinet le désappointement que ces
-conditions devaient causer au public. Quelques heures après, le
-discours de la Reine, prononçant la prorogation du Parlement, se borna
-également à faire connaître que les difficultés élevées entre les deux
-gouvernements avaient été «heureusement écartées, grâce à leur esprit
-de justice et de modération». Le lendemain, 6 septembre, par une
-dépêche adressée à son ambassadeur à Paris, lord Aberdeen annonça
-officiellement au gouvernement français l'acceptation de ses offres;
-il se déclarait entièrement satisfait et n'élevait aucune objection
-sur la façon dont M. Guizot avait posé la question et revendiqué les
-droits des autorités françaises; tout au plus faisait-il observer que
-M. Pritchard «niait la vérité des allégations portées contre lui»,
-mais en se gardant bien de prendre cette négation à son compte. Tout
-révélait chez le ministre anglais la volonté de ne laisser aucune
-trace du conflit. «Ma conviction, écrivait-il, est que le désir
-sincère des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et
-la plus cordiale, rend presque impossible que des incidents de cette
-nature, s'ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de
-justice et de modération, puissent jamais aboutir autrement qu'à une
-issue amicale et heureuse.»
-
-[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253, 254.]
-
-[Note 419: Lettre de M. de Jarnac à M. Guizot, en date du 29 août
-1844.]
-
-Le gouvernement français ne s'était pas montré moins pressé de mettre
-fin à la guerre avec le Maroc. En même temps qu'il proposait à Londres
-une solution de l'affaire Pritchard, il écrivait, le 30 août, aux agents
-diplomatiques qui assistaient le prince de Joinville,--c'étaient M. de
-Nion, consul à Tanger, et le duc de Glücksberg, fils du duc Decazes,
-alors secrétaire d'ambassade à Madrid,--de se transporter immédiatement
-devant Tanger et de faire savoir à l'empereur du Maroc que nous étions
-prêts à traiter avec lui sur les bases de l'_ultimatum_ signifié avant
-l'ouverture des hostilités; on n'en a pas oublié les quatre conditions:
-dispersion des troupes rassemblées sur la frontière; châtiment des
-auteurs des agressions commises sur notre territoire; expulsion d'Abd
-el-Kader; délimitation de la frontière telle qu'elle existait du temps
-des Turcs. M. Guizot eut soin d'aviser aussitôt le gouvernement anglais
-de cette démarche. Ainsi les succès de nos armes ne faisaient rien
-ajouter aux premières demandes. Il ne manquait pas de gens pour
-conseiller de se montrer plus exigeant, de réclamer, par exemple, une
-indemnité pour les frais de la guerre, la remise d'Abd el-Kader entre
-nos mains, et l'occupation, jusqu'à complète exécution du traité, de
-quelque partie du territoire ennemi. Rien sans doute n'eût été plus
-justifié; mais il fallait songer aux conséquences. Il était à prévoir
-que l'Empereur repousserait ces conditions[420]. En admettant même qu'il
-les acceptât, il ne trouverait le moyen ni de réunir l'argent ni de
-s'emparer de l'émir; force nous serait d'aller prendre nous-mêmes la
-rançon et l'otage qu'on ne voudrait ou qu'on ne pourrait pas nous
-livrer. C'était donc, dans tous les cas, prolonger indéfiniment la
-guerre, ce que notre gouvernement désirait éviter, non seulement par
-préoccupation de ses relations avec l'Angleterre, mais parce qu'en
-elle-même cette guerre présentait des difficultés nullement en rapport
-avec les avantages qu'on prétendait en tirer. Il ne fallait pas oublier
-qu'au lendemain de la bataille d'Isly, notre armée était épuisée par la
-chaleur et incapable d'un effort de plus. Les obstacles venant du climat
-et du sol n'étaient pas les seuls à prévoir. En frappant de nouveaux
-coups, nous risquions de faire crouler le pouvoir déjà peu solide de
-l'empereur Abd er-Raman, et alors, dans l'anarchie qui suivrait, aux
-prises avec des populations insaisissables, comment en finirions-nous?
-Ne serions-nous pas attirés dans l'engrenage d'une nouvelle conquête
-dont nous ne voulions pas? Ou bien, si cette crise portait Abd el-Kader
-à la place d'Abd er-Raman, substitution dont on commençait à parler chez
-les plus fanatiques de nos adversaires, y gagnerions-nous? Si l'on avait
-jugé nécessaire de donner une leçon à l'empereur, on ne voulait pas
-l'abattre; bien au contraire, la leçon donnée, on avait intérêt à le
-rassurer, à le raffermir, à lui prouver qu'il pouvait et devait vivre
-avec nous en ami. Tels furent les motifs, très réfléchis et après tout
-fort raisonnables, pour lesquels, en posant les conditions du traité à
-conclure, le cabinet français résolut de se montrer très peu exigeant,
-de se contenter du possible et de l'indispensable. Même à ces
-conditions, était-il assuré d'en finir tout de suite? Obtiendrait-il de
-Fez une réponse nette et prompte? Trouverait-il seulement des
-négociateurs ayant pouvoir et volonté de traiter? Ne devait-il pas
-s'attendre aux lenteurs cauteleuses qui sont l'habitude de ces sortes de
-gouvernements et qui, dans le cas particulier, pouvaient être un calcul?
-
-[Note 420: «J'ai la conviction, écrivait le maréchal Bugeaud au prince
-de Joinville, que l'empereur s'exposerait plutôt à continuer une
-mauvaise guerre que de donner un seul million. Je sais qu'il est
-sordidement intéressé. Quant à Abd el-Kader, il ne pourrait pas le
-livrer, sans se faire honnir par tout son peuple.»]
-
-Les choses marchèrent avec une rapidité inespérée. Dès le 3 septembre,
-avant l'arrivée des instructions de M. Guizot, le prince de Joinville
-fut avisé que l'empereur demandait la paix et se déclarait prêt à nous
-donner satisfaction. S'étant assuré des pouvoirs de ceux qui lui
-transmettaient cette demande, le prince, assisté de M. de Nion et du
-duc de Glücksberg, se rendit devant Tanger, le 10 septembre, et fit
-signifier aux plénipotentiaires marocains un traité tout rédigé et
-conforme à notre _ultimatum_[421]; ce traité devait être accepté
-immédiatement, sans discussion, sinon la guerre continuerait. En deux
-heures tout fut signé. Le prince prit alors sur lui d'ordonner
-l'évacuation immédiate de l'île de Mogador. Dans sa façon de faire la
-paix, il montrait le même mélange de prudence et de décision, dont il
-avait fait preuve dans l'action. «Guerre forte, paix généreuse et
-douce», c'est par ces mots que, quelques jours après, le roi
-Louis-Philippe résumait la conduite de son gouvernement.
-
-[Note 421: Ce traité différait cependant de l'_ultimatum_ en un point,
-c'est qu'il stipulait la mise hors la loi d'Abd el-Kader, au lieu de
-son expulsion. En conséquence de cette mise hors la loi, sorte
-d'excommunication religieuse autant que politique, les Marocains
-s'engageaient à poursuivre à main armée l'émir sur leur territoire,
-jusqu'à ce qu'il fût expulsé ou tombé entre leurs mains; dans ce
-dernier cas, il serait transporté dans une ville du littoral de
-l'Ouest, et les deux gouvernements se concerteraient sur les mesures à
-prendre. Rien de mieux, si l'on eût pu compter sur l'exécution
-sérieuse de ces engagements.]
-
-Les deux questions étaient donc résolues à quelques jours de distance,
-et, par suite, tous les dangers qu'elles avaient paru un moment
-soulever, se trouvaient dissipés. Le gouvernement français s'en
-félicitait vivement. «Nous voilà hors de deux grosses affaires,
-mandait M. Guizot au maréchal Soult; le 18 septembre. J'espère que
-vous aurez été content de la manière dont elles se sont terminées. Le
-cabinet reste, je crois, en bonne position. On se fortifie par les
-difficultés qu'on a vaincues[422].» La satisfaction du gouvernement
-anglais n'était pas moins vive. «L'heureuse fin de nos difficultés
-avec la France est une bénédiction», écrivait, le 14 septembre, la
-reine Victoria au roi des Belges[423]. Mais pendant que tel était le
-sentiment des pouvoirs responsables, les oppositions irresponsables,
-des deux côtés du détroit, affectaient de se plaindre d'autant plus
-haut qu'elles se savaient maintenant garanties contre tout danger de
-guerre par la sagesse des cabinets. À Londres, les journaux de lord
-Palmerston dénonçaient, avec colère, «la poltronnerie qui régnait au
-_Foreign Office_». «La France, disaient-ils, sait maintenant qu'elle
-peut nous braver.» Ils se complaisaient à faire ressortir que, dans
-l'affaire de Taïti, lord Aberdeen «s'était humblement contenté de
-l'ombre d'une excuse», et que le capitaine d'Aubigny sortait de là
-sans le moindre désagrément. «Nous avalons une insulte,
-concluaient-ils, et reculons devant une querelle.» À Paris, M. Guizot
-n'était pas mieux traité. Sans doute la presse de gauche, qui avait
-jusqu'au dernier moment soutenu que notre ministre n'oserait pas
-refuser le rappel de M. d'Aubigny, fut d'abord un peu déconcertée
-quand elle sut les conditions toutes différentes de l'arrangement
-conclu dans l'affaire Pritchard; elle se laissa même aller à railler
-la mesquinerie de la satisfaction dont avait dû se contenter le
-cabinet anglais; mais cela ne dura pas, et elle eut bientôt découvert
-que l'octroi d'une indemnité était plus déshonorant encore que ne
-l'aurait été le rappel des officiers. «On comprend, disait-elle aux
-ministres, que lord Aberdeen ait été facile sur le reste, du moment où
-il vous imprimait cette honte sur le front.» De même, pour le Maroc,
-ces journaux, un moment surpris par l'heureuse promptitude des
-négociations, ne tardèrent pas à dénoncer la précipitation avec
-laquelle le gouvernement avait «offert humblement la paix» et «bâclé»
-un traité digne, selon eux, d'être comparé à celui de la Tafna. À les
-entendre, au lieu d'obtenir le prix de nos victoires, le dédommagement
-de nos sacrifices, on s'était contenté de belles paroles, de vaines
-promesses, sans prendre aucune garantie de leur exécution, bien plus,
-en renonçant, par l'évacuation hâtive de Mogador, au moyen de
-contrainte que nous possédions déjà, et tout cela par obéissance
-craintive aux ordres et aux menaces de l'étranger. En France comme en
-Angleterre, ce langage de la presse n'était pas sans action sur le
-public dont il caressait certains ressentiments, et l'on devait dès
-lors prévoir que les oppositions parlementaires trouveraient là, pour
-la prochaine session, un de leurs meilleurs terrains d'attaque. Au
-fond, cependant, les deux nations étaient satisfaites. En dépit des
-bravades auxquelles elles s'étaient plus ou moins associées, elles
-avaient eu très peur de la guerre[424] et se sentaient fort soulagées
-de la voir écartée. En France notamment, ceux-là mêmes qui ne
-semblaient pas fâchés d'entendre reprocher à M. Guizot son manque de
-fierté, eussent été implacables pour le ministère qui aurait laissé
-rompre la paix. M. de Barante, après avoir analysé cet état d'esprit
-avec sa perspicacité habituelle, concluait ainsi: «La solution de nos
-difficultés avec l'Angleterre est un grand sujet de contentement non
-seulement dans la région de la cour et du ministère, mais dans
-l'opinion générale[425].»
-
-[Note 422: _Documents inédits._]
-
-[Note 423: Cité dans la _Vie du Prince consort_.]
-
-[Note 424: Le duc de Broglie écrivait le 5 septembre 1844: «De ce
-côté-ci de la Manche, tout le monde meurt de peur, au milieu des
-bravades et des cris de victoire, et le parti conservateur tout entier
-supplie M. Guizot de se montrer complaisant, tandis que le parti
-Thiers le pousse dans le même sens, en lui disant que c'est sa faute.»
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 425: Lettre du 25 septembre 1844, adressée à M. d'Houdetot. Voir
-aussi une lettre du 5 septembre. (_Documents inédits._)]
-
-En tout cas, à regarder aujourd'hui les choses de haut et de loin,
-l'histoire n'hésite pas. Entre ces oppositions qui, par calcul de
-parti, ont grossi et envenimé des accidents secondaires, parfois même
-insignifiants, de la politique extérieure, au point d'en faire des
-questions dangereuses, qui ont risqué de jeter leur pays dans la
-guerre afin de renverser ou seulement d'embarrasser un cabinet,--et
-ces gouvernements qui, dédaigneux de la popularité, plus soucieux du
-péril public que du leur propre, se sont mis en travers des
-irritations passagères, des entraînements irréfléchis de l'opinion,
-pour sauvegarder les intérêts supérieurs et permanents de leurs
-nations,--la postérité donne hautement raison aux gouvernements. Et,
-pour ne parler que de la France qui nous occupe particulièrement, nous
-ne parvenons pas à trouver coupable de faiblesse le cabinet qui, dans
-l'affaire du Maroc, a écarté toute médiation étrangère, s'est fait
-justice à main armée, a bombardé Tanger et Mogador devant la flotte
-anglaise, et a dicté seul la paix à l'empereur vaincu; le cabinet qui,
-dans l'affaire de Taïti, a refusé toutes les satisfactions de principe
-et de personnes désirées à Londres et s'est borné à offrir, pour des
-torts incontestables, un léger dédommagement pécuniaire[426]. Sans
-doute, en traitant ces affaires, nos ministres se sont préoccupés de
-ménager l'Angleterre avec laquelle ils tenaient à bien vivre, et de ne
-pas compromettre la paix européenne qui leur paraissait importer plus
-à la France que tels petits avantages en Afrique ou en Océanie. Qui
-peut s'en étonner et leur en faire un reproche? Au contraire, quelle
-condamnation paraîtrait assez sévère contre les hommes d'État qui
-eussent laissé sortir une grande guerre, d'accidents aussi secondaires
-que les incursions des fanatiques marocains, aussi misérables que la
-querelle avec le révérend Pritchard? Au plus aigu de la crise, le roi
-Louis-Philippe, qui était pour beaucoup dans la politique suivie par
-son gouvernement, écrivait au roi des Belges: «Je n'ai pas de patience
-pour la manière dont on magnifie si souvent des bagatelles en _casus
-belli_. Ah! malheureux que vous êtes! Si vous saviez comme moi ce que
-c'est que _bellum_, vous vous garderiez bien d'étendre, comme vous le
-faites, le triste catalogue des _casus belli_ que vous ne trouvez
-jamais assez nombreux pour satisfaire les passions populaires et votre
-coupable soif de popularité[427].» Cette lettre n'a été connue
-qu'après la révolution de Février. Si quelque indiscrétion l'avait
-fait publier au moment où elle a été écrite, il est probable que
-l'opposition eût feint d'y trouver un patriotisme trop timide.
-Aujourd'hui, il n'est pas à craindre que ce langage ne soit pas
-compris; les générations nouvelles n'ignorent plus «ce que c'est que
-_bellum_».
-
-[Note 426: En fait, l'indemnité n'a jamais été payée à M. Pritchard.]
-
-[Note 427: _Revue rétrospective._]
-
-Le 18 décembre 1849, Louis-Philippe, réfugié en Angleterre, faisait à
-l'homme d'État qui avait présidé le cabinet anglais en 1844, l'honneur
-de visiter son manoir. Au moment où il se retirait, sir Robert Peel,
-alors guéri par l'expérience des velléités de méfiance qui lui avaient
-parfois traversé l'esprit pendant son ministère, lui adressa ces
-nobles paroles: «Sire, nous vous avons dû la paix du monde; chef d'une
-nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire,
-vous avez su atteindre ce grand but de la paix, sans jamais sacrifier
-aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte
-à son honneur dont vous étiez plus jaloux que personne. C'est surtout
-aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique
-qu'il appartient de le proclamer[428].» Au milieu des tristesses de
-l'exil et en face de la mort prochaine, le vieux roi déchu a dû
-trouver, dans cet hommage d'un étranger, la consolation de tant
-d'injustices françaises. Il pressentait que l'histoire s'approprierait
-les paroles de sir Robert Peel.
-
-[Note 428: _Sir Robert Peel_, par M. GUIZOT.]
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD.
-
-(Septembre 1844-septembre 1845.)
-
- I. La visite de Louis-Philippe à Windsor.--II. Ouverture de la
- session de 1845. Les menées de l'opposition. M. Molé et M. Guizot
- à la Chambre des pairs. Le débat de l'adresse à la Chambre des
- députés. Le paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté
- qu'à huit voix de majorité.--III. Le ministère doit-il se
- retirer? Il se décide à rester. Polémiques de la presse de
- gauche. La loi des fonds secrets au Palais-Bourbon et au
- Luxembourg. Le ministère est vainqueur. Rencontre de M. Guizot et
- de M. Thiers. Maladie de M. Guizot.--IV. Les premiers pourparlers
- sur l'affaire du droit de visite. Nomination de deux
- commissaires, le duc de Broglie et le docteur Lushington.
- L'opposition prédit l'insuccès. Le duc de Broglie à Londres. Les
- négociations. Le traité du 29 mai 1845.--V. Effet du traité à
- Paris et à Londres. Seconde visite de la reine Victoria à Eu.
- Succès du cabinet. Discours prononcé par M. Guizot devant ses
- électeurs.
-
-
-I
-
-L'arrangement de l'affaire Pritchard et le traité avec le Maroc
-avaient écarté le danger, un moment imminent, d'une rupture entre la
-France et l'Angleterre. Mais n'était-il rien resté de tant de soupçons
-et d'aigreurs réciproques? Beaucoup d'esprits ne croyaient pas qu'il
-pût encore être question d'entente cordiale entre deux gouvernements
-qui, tout à l'heure, semblaient sur le point d'en venir aux mains.
-C'était la thèse des journaux opposants, de chaque côté du détroit. M.
-de Metternich, spectateur éloigné, mais attentif, des choses
-d'Occident, se flattait d'être à jamais débarrassé de ce qu'il
-appelait «_feu l'entente cordiale_, cette vague formule, morte de sa
-mort naturelle[429]». Une visite de Louis-Philippe à Windsor allait
-donner tout de suite un démenti à ces appréciations. Vainement
-certaines personnes avaient-elles tenté d'inquiéter le Roi sur le
-danger de témoigner personnellement à l'Angleterre une amitié peu en
-harmonie avec les sentiments qui venaient d'éclater chez son peuple,
-il ne voulut pas retarder une démarche annoncée depuis longtemps et
-très désirée par la reine Victoria. Il estimait que se refuser à
-rendre la visite faite à Eu, serait une offense, et, quelques mois
-après le voyage du Czar à Londres, il n'eût pas jugé prudent de
-fournir un tel grief à la cour britannique.
-
-[Note 429: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 31.]
-
-Le 8 octobre 1844, Louis-Philippe, accompagné du duc de Montpensier et
-de M. Guizot, débarqua à Portsmouth et de là se rendit à Windsor. Un
-souverain français sur le sol d'Angleterre, cela ne s'était pas vu
-depuis que Jean II y avait été amené prisonnier après la bataille de
-Poitiers. Dans le château même de Windsor, tout parlait de la rivalité
-séculaire des deux nations; dans les salles s'étalaient les trophées
-de Marlborough, de Nelson et de Wellington. De tels souvenirs, un tel
-cadre faisaient ressortir davantage encore et l'empressement du royal
-visiteur et l'accueil affectueux qui lui était fait[430]. Le vainqueur
-de Waterloo avait été envoyé au-devant de lui, avec le prince Albert,
-pour lui souhaiter la bienvenue à son débarquement. La Reine, toujours
-sous le charme de l'esprit du vieux roi, lui prodigua les marques de
-son attachement: entre elle et son hôte, on eût dit une intimité de
-famille. Elle voulut lui conférer solennellement cet ordre de la
-Jarretière que chacun se rappelait avoir été institué après la
-bataille de Crécy. La cour, entraînée par l'exemple de sa souveraine
-et séduite aussi par les qualités du Roi, s'associait à ces actes
-d'amicale courtoisie. Le peuple anglais lui-même témoignait avec éclat
-sa sympathie pour un prince auquel il savait gré d'être libéral et
-pacifique. Louis-Philippe se promenait-il un jour dans les environs de
-Windsor, partout, sur son passage, il était chaleureusement acclamé,
-«beaucoup plus que ne l'avait été l'empereur de Russie», notait la
-Reine sur son journal; curieux rapprochement, cette promenade le
-conduisait à Twickenham, où il avait séjourné pendant un premier exil,
-et à Claremont, où il devait bientôt trouver un nouveau refuge. Les
-municipalités saisissaient, avec un empressement fort remarqué, les
-occasions de lui rendre leurs hommages. Louis-Philippe, calquant sa
-visite sur celle qu'il avait reçue l'année précédente, s'était
-appliqué à demeurer exclusivement l'hôte de la Reine, et avait, pour
-cette raison, décliné les invitations de la Cité de Londres; alors, on
-vit un fait sans précédent dans les annales de cette fière
-corporation: tous ses représentants, lord-maire, aldermen, shérifs,
-conseillers, se déplacèrent et vinrent apporter en grand appareil,
-jusque dans le château de Windsor, une adresse à celui qu'ils
-regrettaient de ne pouvoir fêter à Mansion-House. Dans les speeches
-qu'il prononçait en pareille circonstance, comme dans ses
-conversations de tous les instants, le Roi proclamait avec insistance,
-à la vive satisfaction de ses auditeurs, son amour de la paix, son
-désir de maintenir l'union entre les deux nations[431]. Le 14 octobre,
-quand vint le moment de se séparer, la Reine voulut reconduire son
-hôte jusqu'à Portsmouth, où il devait retrouver la frégate le _Gomer_
-qui l'avait amené. À mi-route, une forte tempête obligea
-Louis-Philippe à modifier son itinéraire et à aller s'embarquer à
-Douvres. Par une gracieuse inspiration, la reine Victoria n'en
-poursuivit pas moins jusqu'à Portsmouth et se rendit à bord du
-_Gomer_; elle daigna même y accepter le déjeuner offert par l'amiral
-français, et porta un toast en l'honneur du Roi absent. Nos marins,
-qui gardaient cependant plus vives encore que toute autre partie de la
-nation les vieilles préventions contre «l'Anglais», témoignèrent, par
-la chaleur de leur accueil, combien ils étaient, touchés d'une si
-aimable démarche.
-
-[Note 430: Sur les détails de cette visite, voir _The life of the
-Prince Consort_, par sir Théodore MARTIN, notamment les fragments du
-Journal de la Reine qui y sont cités.]
-
-[Note 431: Nous lisons, à propos d'un de ces entretiens, dans le
-Journal de la Reine: «Le Roi est un homme extraordinaire. Il a
-beaucoup parlé de nos récentes difficultés et de l'émotion excessive
-de la nation anglaise. Il a dit que la nation française ne désirait
-pas la guerre, mais que les Français aiment à faire claquer leur fouet
-comme les postillons, sans songer aux conséquences. Puis il a dit que
-les Français ne savaient pas être de bons négociants comme les
-Anglais, et qu'ils ne comprenaient pas la nécessité de la bonne foi
-qui donne tant de stabilité à ce pays-ci. «La France, a-t-il ajouté,
-ne peut pas faire la guerre à l'Angleterre, «qui est le Triton des
-mers; l'Angleterre a le plus grand empire du monde.» Puis, parlant de
-l'affaire de Taïti: «Je la voudrais au fond de la mer, dit-il, et
-«désirerais beaucoup en être entièrement débarrassé.»--Bien que
-Louis-Philippe fût alors très soucieux de plaire à la Reine, je doute
-que celle-ci ait bien entendu et exactement rapporté ce qui lui avait
-été dit. Elle a dû exagérer et mal comprendre certaines phrases de
-politesse. Le Roi n'a pu, en causant avec une souveraine étrangère,
-tenir, sur son propre pays, certains des propos qui lui sont ici
-attribués.]
-
-Le Roi et M. Guizot revinrent en France, enchantés de leur voyage et
-avec le sentiment d'avoir fait quelque chose d'utile à leur politique.
-«Je m'applaudis, écrivait Louis-Philippe au roi des Belges, d'avoir
-secoué toutes les timidités qui s'inquiétaient de ma résolution de
-faire le voyage d'Angleterre... Tout le monde ici s'accorde à trouver
-non seulement que l'effet est immense, mais qu'il s'accroît encore
-chaque jour. C'est le traitement le plus efficace contre les préjugés
-heureusement si battus en Angleterre et si funestes pour le bien-être
-des deux pays et la prospérité du monde. J'espère et je crois que nous
-sommes ici en bon progrès à cet égard, et j'ai tout lieu de me flatter
-que si notre excellente petite reine Victoria, son sage et bon Albert
-et ses sages ministres continuent ce qui est en si bon train, nous
-viendrons à bout de gagner les convictions des deux nations et de
-consolider tout à fait cette précieuse entente cordiale qui est dans
-l'intérêt bien entendu de tous[432].» M. Guizot, de son côté,
-déclarait, dans une lettre à M. de Barante, «l'effet du voyage
-excellent» des deux côtés du détroit. «En Angleterre, ajoutait-il,
-nous n'avons, quant à présent, rien à désirer. La disposition est
-parfaite et la satisfaction grande. La popularité du Roi dans le
-public anglais a réagi sur le cabinet qui était bienveillant, mais
-inquiet et timide. Aujourd'hui, il est bien décidé à laisser petites
-toutes les petites questions et à maintenir toujours, au-dessus des
-incidents, des conflits locaux, des embarras momentanés, la grande
-politique de la paix et de la bonne intelligence avec nous.» En France
-aussi, M. Guizot croyait «le public content». «J'ai vu moi-même,
-disait-il, l'impression à Calais, Boulogne, Montreuil, sur toute notre
-route. Vif plaisir de ravoir le Roi en France. Vif et joyeux orgueil
-de l'accueil qu'il venait de recevoir en Angleterre et du spectacle
-donné en Europe. Vive satisfaction de la consolidation de la paix.
-Tout cela était dans tous les discours, dans toutes les conversations,
-sur toutes les physionomies[433].»
-
-[Note 432: _Revue rétrospective._]
-
-[Note 433: Lettre du 21 octobre 1844. (_Lettres de M. Guizot à sa
-famille et à ses amis_, p. 226 à 228.)]
-
-Quoique en partie exactes, ces observations étaient, en ce qui
-concernait la France, un peu optimistes. Le public éprouvait tous les
-sentiments notés par M. Guizot, mais, en même temps, par une
-contradiction que nous avons plusieurs fois signalée, il prêtait
-volontiers l'oreille aux journalistes de gauche qui montraient, dans
-cette visite faite au lendemain de l'affaire Pritchard, «le coup de
-grâce de la dignité nationale», et qui s'efforçaient de tourner contre
-le Roi les hommages reçus par lui en Angleterre. À les entendre, en
-effet, ces hommages s'adressaient non à la France, toujours jalousée
-et détestée, mais à la personne de Louis-Philippe, et l'on avait soin
-d'insinuer que, si celui-ci était populaire outre-Manche, c'était
-parce que, dans son royaume, il se mettait en travers du sentiment
-national. Plus on approchait de la rentrée des Chambres, plus la
-presse travaillait à éveiller ces ombrages. Il était visible que
-l'opposition, loin de désarmer, s'apprêtait à exploiter, dans le
-Parlement, les derniers incidents de la politique extérieure, et
-qu'une partie du public était disposée à lui prêter l'oreille.
-
-
-II
-
-La session s'ouvrit le 26 décembre 1844. Le discours du trône aborda
-hardiment les questions brûlantes. Sur l'affaire du Maroc, il célébra
-«la paix aussi prompte que la victoire», et montra l'Algérie
-profitant de ce que nous avions ainsi «prouvé à la fois notre
-puissance et notre modération». Sur l'affaire Pritchard, le Roi
-s'exprimait ainsi: «Mon gouvernement était engagé avec celui de la
-reine de la Grande-Bretagne dans des discussions qui pouvaient faire
-craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés. Un
-mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France
-et l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.»
-Venait ensuite un paragraphe où Louis-Philippe s'étendait avec
-complaisance sur son voyage à Windsor, et témoignait du «prix qu'il
-attachait à l'intimité» des deux cours. Comme on le voit, la politique
-de l'entente cordiale ne se dissimulait pas. Certains journaux lui
-reprochaient même de se montrer provocante.
-
-De son côté, l'opposition était fort animée. Divers symptômes lui
-faisaient croire qu'elle tenait enfin l'occasion, vainement cherchée
-par elle depuis plus de quatre ans, de jeter bas M. Guizot. Lors de la
-nomination du bureau de la Chambre des députés, les candidats
-ministériels ne l'emportèrent que péniblement. Non seulement M. Molé,
-mais aussi M. Dupin et même M. de Montalivet se prononçaient hautement
-contre le cabinet, et ne devait-on pas supposer que de tels
-personnages entraîneraient avec eux une partie des conservateurs[434]?
-Pour ébranler ces derniers, les meneurs exploitaient surtout
-l'attitude de M. de Montalivet. Ils insinuaient que l'intendant de la
-liste civile, que «l'homme du Roi» ne se fût pas ainsi déclaré, s'il
-n'eût été autorisé d'en haut expressément ou tacitement; ils
-ajoutaient qu'aux Tuileries on était fatigué de M. Guizot et qu'on y
-sentait la nécessité d'un nouveau relais. Les journaux racontaient
-tout haut que, mécontent de l'accueil assez froid fait à son discours,
-Louis-Philippe avait dit, au sortir de la séance d'ouverture: «J'aime
-bien mon ministère, mais je voudrais cependant avoir des ministres
-dont la présence à mes côtés n'empêchât pas de crier: Vive le Roi!» Y
-avait-il quelque chose de vrai dans ces récits et de fondé dans ces
-insinuations? Qu'en prévision d'un vote qui eût mis M. Guizot et ses
-collègues en minorité, le souverain se préoccupât d'empêcher que sa
-politique intérieure et extérieure n'en fût trop altérée, le fait
-n'aurait rien d'étonnant. Sous ce rapport, il pouvait ne pas lui
-déplaire que M. de Montalivet se conduisit de façon à être le ministre
-de l'intérieur de la future administration, tandis que M. Molé y
-dirigerait la politique étrangère. Mais s'il croyait devoir prendre
-des précautions en vue d'une crise possible, il était loin de la
-désirer ou seulement d'y être résigné d'avance. Aussi voulut-il
-démentir lui-même les bruits que les ennemis du cabinet cherchaient à
-répandre: le jour où le bureau nouvellement élu de la Chambre lui fut
-présenté, il dit à l'un des vice-présidents, M. Debelleyme, qui avait
-failli être battu par M. Billault: «Monsieur, je suis enchanté que
-vous ayez été nommé; j'aurais désiré que ce fût à une plus grande
-majorité, et ceux qui ont cru le contraire ont joué le rôle de dupes.»
-Le propos, aussitôt répété, produisit son effet. Est-ce pour cela que,
-peu de jours après, lors de la nomination de la commission de
-l'adresse, la majorité parut raffermie, et que les commissaires élus
-par les bureaux furent tous, sauf un, des ministériels?
-
-[Note 434: «À chaque instant, raconte l'un des chefs du centre gauche,
-nous rencontrions à la salle des conférences, à la buvette, des
-députés flottants qui, après s'être assurés d'un regard circulaire
-qu'on ne les voyait pas, venaient à nous et nous serraient la main
-avec une parole ou un geste fort significatif.» (_Notes inédites de M.
-Duvergier de Hauranne._)]
-
-Cette élection remonta le courage un peu ébranlé des amis de M.
-Guizot[435], mais sans abattre la confiance de ses adversaires.
-Ceux-ci paraissaient même considérer la succession du cabinet comme
-déjà ouverte et s'inquiétaient de la partager. M. Thiers, ne se
-croyant pas actuellement possible, déclara laisser la place à M. Molé,
-auquel il promettait, pour un an, sinon l'appui, du moins la
-neutralité bienveillante de l'opposition; il lui demanda seulement de
-ne pas s'en tenir, comme les années précédentes, à des manoeuvres de
-couloirs, mais de se compromettre en prononçant, à la Chambre des
-pairs, un discours d'opposition. M. Molé entrait vivement dans ce
-rôle de président du conseil en expectative; s'occupant dès lors de
-choisir ses futurs collègues, il proposait des portefeuilles à divers
-personnages, à M. de Rémusat qui refusait, à M. Billault qui acceptait
-d'abord avec empressement, mais ensuite élevait des objections dès
-qu'apparaissait l'intention de réserver le ministère de l'intérieur à
-M. de Montalivet. Se heurtait-il à ces résistances, l'ancien ministre
-du 15 avril allait aussitôt implorer le secours de M. Thiers, qui,
-moitié sérieux, moitié goguenard, invitait ses amis à faciliter cette
-nouvelle coalition[436]. Quelque chose de ces démarches transpira dans
-le public, et ce fut une occasion pour le _Journal des Débats_ de
-dénoncer, avec colère et non sans quelque alarme, ce qu'il appelait
-«l'intrigue».
-
-[Note 435: «La majorité conservatrice est ralliée, disait à ce propos
-le _Journal des Débats_; la situation est rétablie.» (2 janvier
-1845.)]
-
-[Note 436: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs s'ouvrit le 13
-janvier 1845. M. Molé prit le premier la parole. Tout,--l'importance
-du personnage, le silence qu'il avait gardé depuis quatre ans, ce que
-l'on entrevoyait des combinaisons ébauchées dans la coulisse,--faisait
-de ce discours un événement. La tâche de l'orateur n'était pas aussi
-simple que l'eût été celle d'un homme de gauche. Il avait trop le
-respect de soi et le souci de demeurer, aux yeux du Roi et de
-l'Europe, le ministre possible du lendemain, pour prendre à son compte
-les déclamations des journaux contre l'entente cordiale. Aussi
-reprocha-t-il à M. Guizot moins d'avoir eu une mauvaise politique que
-de l'avoir maladroitement appliquée. «Si j'essayais, dit-il, de
-caractériser par un seul mot la politique de M. le ministre des
-affaires étrangères, je dirais qu'elle est _partout_ et _toujours_ une
-politique _à outrance_, à outrance même dans ses faiblesses.... Ainsi
-M. le ministre des affaires étrangères veut la paix, et toute la
-France, toutes les opinions la veulent avec lui, autant que lui; et
-cependant il en parle de telle manière, il montre tant d'ardeur,
-d'entraînement à la maintenir, il donne à croire qu'il ferait dans ce
-dessein de tels sacrifices, que les plus pacifiques ne croiraient pas
-pouvoir se dire aussi pacifiques que lui. Il veut l'alliance anglaise,
-et je ne pense pas qu'il y ait en France un ami de son pays, un homme
-sensé, surtout un esprit politique, qui ne la veuille, n'en sente
-l'importance autant que lui; mais, sans le vouloir et sans le savoir,
-il en exagère les conséquences, et il en parle de façon à la
-compromettre, à susciter contre elle la susceptibilité nationale, à
-donner aux Français contre cette alliance, dont, en 1830, je crois
-avoir jeté les fondements, des préventions qui, si elles ne cessaient,
-pourraient devenir un sérieux embarras dans l'avenir.» M. Molé
-justifiait ce reproche général, en invoquant l'affaire du droit de
-visite et celle de Taïti: à l'entendre, dans la première. M. Guizot
-avait provoqué lui-même, par la signature de la convention de 1841,
-une réaction qu'il ne savait plus comment apaiser, et il se trouvait
-acculé à une impasse; dans la seconde, les désagréments et les périls
-de l'incident Pritchard étaient venus de ce que le gouvernement avait
-ordonné étourdiment ces occupations océaniennes, qu'il se trouvait
-maintenant aussi embarrassé de maintenir que d'abandonner. La
-conclusion était que le ministre avait accumulé autour de lui des
-difficultés dont il n'était pas en état de sortir.
-
-Dans sa réponse, M. Guizot prit tout de suite avantage de ce que M.
-Molé «admettait au fond toute la politique du cabinet», de ce qu'il
-«n'indiquait même pas, pour les questions à traiter, de solutions
-différentes», et de ce qu'il se bornait à critiquer certaines erreurs
-de conduite. Ces erreurs auraient-elles été en effet commises, disait
-le ministre, y avait-il là de quoi justifier un acte d'opposition
-aussi grave? Puis, déchirant vivement les voiles dont le préopinant
-avait enveloppé ses prétentions ministérielles, il lui demanda sans
-ménagement ce qu'il serait au pouvoir. Aurait-il cette situation si
-nette, si simple et si forte de l'administration actuelle, appelée aux
-affaires pour raffermir la paix et soutenue par une majorité animée
-des mêmes sentiments? «Il entrerait au pouvoir, continuait M. Guizot,
-pour pratiquer, pour maintenir la bonne politique, en la dégageant de
-ce qu'il appelle nos fautes; mais il y entrerait par l'impulsion et
-avec l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cessé de combattre cette
-politique... Il ne faut pas beaucoup de réflexion ni beaucoup
-d'expérience pour comprendre que c'est là une situation radicalement
-fausse et impuissante... Vous vous trouveriez entre une portion
-considérable, importante, du parti conservateur, mécontente, méfiante,
-irritée, et des oppositions exigeantes qui auraient bien le droit de
-vous demander quelque chose pour l'appui qu'elles auraient prêté à
-votre avènement... Vous auriez beau faire, beau vouloir, à l'instant
-même, la bonne politique serait, entre vos mains, énervée, abaissée,
-compromise.» Le ministre terminait en se défendant d'avoir mis en
-péril l'alliance anglaise. Ceux qui la mettent en péril, disait-il, ce
-sont d'abord les opposants qui travaillent à grossir et à envenimer
-toutes les difficultés; ce sont ensuite ceux qui «accueillent à moitié
-ou ne repoussent qu'à moitié» ces opposants. «Nous les combattons les
-uns et les autres, ajoutait M. Guizot.
-
- Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants,
- Et les autres, pour être aux méchants complaisants
- Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses
- Que le vice fait naître aux âmes vertueuses.»
-
-M. Molé, fort sensible à la rudesse de cette riposte, répliqua avec
-amertume. «Cessez, dit-il au ministre, de parler des ambitions
-personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici
-l'idée que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond
-des coeurs autrement que par le vôtre, vous sauriez mieux les
-intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont décidé à signaler au
-pays les embarras que vous lui avez donnés... Vous avez cru que je ne
-vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien, je vous
-l'ai dit en toute conscience... Les questions si graves que vous
-croyez ou que vous dites terminées sont encore toutes vives... Elles
-vous donneront de mauvais moments. Surmontez-les, c'est ce que je
-demande, et permettez-moi de dire les gros mots: Ce n'est pas votre
-place que j'ambitionne; ce que je voudrais, c'est que vous pussiez
-tirer la France des difficultés qu'elle vous doit.»
-
-Commencée par cette sorte de duel, la discussion devint, les jours
-suivants, une mêlée plus générale. Divers orateurs insistèrent sur les
-questions que M. Molé avait marquées comme les principaux points
-d'attaque; ils y ajoutèrent celle du Maroc, dont l'ancien ministre du
-15 avril n'avait presque rien dit, n'approuvant pas sans doute sur ce
-point les critiques de l'opposition. Le ministère se défendit
-habilement et fortement. Plusieurs orateurs lui vinrent au secours,
-entre autres le duc de Broglie qui justifia le traité de Tanger dans
-un très remarquable discours; rarement la raison politique avait parlé
-un langage aussi net, aussi lumineux, aussi élevé, aussi convaincant.
-D'ailleurs, bien que cette discussion eût une vivacité et une étendue
-inaccoutumées dans la Chambre des pairs, l'issue n'en faisait doute
-pour personne: au vote, la minorité opposante fut de 39 voix, la
-majorité de 114.
-
-C'était maintenant le tour de la Chambre des députés. Le projet
-d'adresse, préparé par la commission, contenait une approbation très
-nette de la politique ministérielle. Sur la tactique à suivre pour y
-faire échec, une divergence se produisit entre les meneurs de
-l'ancienne opposition et les amis de M. Molé. Les premiers désiraient
-procéder, comme lors de la fameuse coalition de 1839, par une suite
-d'amendements portant sur chacun des paragraphes de l'adresse. Les
-seconds, afin de moins effaroucher les timides, demandaient au
-contraire qu'on se bornât à exprimer un regret sur l'ensemble de la
-politique suivie. On transigea: il fut convenu que M. de Carné
-présenterait d'abord un amendement général qui serait appuyé par la
-gauche; mais celle-ci se réserva de présenter ensuite, s'il y avait
-lieu, des amendements successifs que les amis de M. Molé s'engageaient
-aussi à soutenir[437].
-
-[Note 437: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-À peine la discussion fut-elle ouverte, le 20 janvier 1845, qu'on vit
-se précipiter à l'attaque les nouveaux coalisés, MM. Thiers, Billault,
-de Tocqueville, de Beaumont, Marie, à côté de MM. Dupin, Saint-Marc
-Girardin, de Carné. Le Maroc, Taïti et le droit de visite, tels
-étaient d'ordinaire les trois points traités. Le cabinet était accusé
-d'imprévoyance et de faiblesse, imprévoyance à laisser ou même à faire
-naître les questions périlleuses entre la France et l'Angleterre,
-faiblesse au milieu des complications qui en sortaient. Non cependant
-que ces divers opposants fussent d'accord sur la politique à suivre.
-Les uns attaquaient tout le «système» appliqué jusqu'alors, et c'était
-pour y mettre fin qu'ils cherchaient à jeter bas le ministère; les
-autres prétendaient ne vouloir changer ce ministère que pour sauver le
-«système» compromis par lui. Les premiers se défendaient d'être les
-adversaires de l'alliance britannique et se plaignaient qu'on l'eût
-mise en péril; les seconds, dénonçant dans l'Angleterre l'ennemie
-perfide et obstinée de la France, s'indignaient qu'on se fût rapproché
-d'elle. Tous ne s'en trouvaient pas moins réunis pour irriter
-l'amour-propre national et pour dénoncer avec véhémence le
-gouvernement qui sacrifiait honteusement à l'étranger les droits, les
-intérêts, la dignité du pays.
-
-Secondé par plusieurs députés de la majorité, notamment MM. de
-Peyramont et Hébert, et par deux de ses collègues du cabinet, MM.
-Duchâtel et Dumon, M. Guizot fit tête avec vigueur à cette redoutable
-attaque. Sa défense consista surtout à exposer les faits et les
-négociations tels que nous les connaissons. Il se fit honneur de
-l'entente cordiale: à elle seule, disait-il, on devait que les
-incidents les plus délicats, les plus graves, n'eussent pas «abouti à
-la rupture ni même au refroidissement des relations des deux pays».
-Puis, après avoir rappelé comment la France, si inquiète au moment de
-la crise, avait été satisfaite de la voir terminée et avait salué avec
-joie les résultats du voyage du Roi en Angleterre: «Messieurs,
-s'écria-t-il, il y a loin de cette région haute et vraie à l'arène
-inférieure et confuse des prétentions, des agitations, des luttes de
-partis, de coteries, de personnes, à travers lesquelles on nous traîne
-depuis un mois. Dans laquelle de ces deux régions se placera la
-Chambre?... Donnera-t-elle raison au premier jugement public qui a
-éclaté, qui régnait il y a deux mois? Ou bien laissera-t-elle
-obscurcir sa vue et fausser son jugement par les nuages que les
-partis, les coteries, les intérêts personnels essayent d'élever autour
-de nous? C'est la question que le débat actuel va décider.»
-
-Dans cette première phase de la discussion, la Chambre se trouvait en
-présence de l'amendement de M. de Carné, qui exprimait, d'une façon
-générale, le regret qu'une «conduite prévoyante et ferme» n'eût pas
-«prévenu ou terminé, d'une façon plus satisfaisante», les
-complications récemment survenues dans la politique étrangère. Sur le
-désir exprimé par les amis de M. Molé qui promettaient, à ce prix, des
-défections nombreuses dans la majorité, le scrutin secret fut demandé.
-L'amendement n'en fut pas moins repoussé, le 23 janvier, par 225 voix
-contre 197; la majorité pour le cabinet était de 28 voix. Grand
-désappointement parmi les adversaires de M. Guizot qui se
-reprochaient, une fois de plus, d'avoir fait quelque fond sur
-l'influence de M. Molé. Parmi les ministériels, joie d'autant plus
-vive qu'on avait été plus inquiet. Toutefois la bataille n'était pas
-finie. En dépit du préjugé défavorable résultant de ce premier vote,
-la gauche et le centre gauche résolurent de recommencer la campagne
-pour leur compte et de présenter les amendements qu'ils avaient
-préparés sur chaque paragraphe de l'adresse.
-
-Le 24 janvier, à l'appui du premier de ces amendements, relatif au
-Maroc, divers orateurs renouvelèrent contre le gouvernement
-l'accusation d'avoir conclu précipitamment un traité dérisoire, et de
-l'avoir fait par faiblesse envers l'Angleterre. M. Guizot, estimant,
-non sans raison, que justice avait été déjà faite de ces critiques par
-ses discours antérieurs et par celui du duc de Broglie, ne remonta pas
-à la tribune. Il y fut d'ailleurs suppléé par le maréchal Bugeaud.
-L'intervention de ce dernier fit d'autant plus d'effet que, dans ses
-conversations, il n'avait pas toujours bien parlé des négociations de
-Tanger[438]. On rapportait de lui quelques boutades que les opposants
-invoquaient à l'appui de leurs critiques. Mais, une fois à la tribune,
-en face de ces opposants, le maréchal se retrouva homme de
-gouvernement. Il confessa que, tout d'abord, plus préoccupé de
-l'Algérie que des affaires générales, il n'avait pas été entièrement
-satisfait du traité; mais il ajouta que, depuis, les événements et ses
-propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression,
-et porté à approuver la modération du gouvernement. Il semblait qu'un
-tel témoignage dût être décisif. Néanmoins, l'amendement ne fut rejeté
-par assis et levé qu'après une épreuve douteuse.
-
-[Note 438: Le maréchal avait eu, sur ce sujet, un langage au moins
-assez variable et assez incertain. Avant le traité, le 3 septembre
-1844, il reprochait au prince de Joinville d'exiger trop du Maroc.
-«Dans notre situation vis-à-vis de la jalouse Angleterre, écrivait-il,
-nous devons nous montrer faciles.» (D'IDEVILLE, _le Maréchal Bugeaud_,
-t. II, p. 543.) Le traité fait, il se plaint qu'on n'ait pas assez
-obtenu. «Applaudissez, vous tout seul, écrit-il au général de La
-Moricière, car moi, je n'applaudis pas le moins du monde.» (KELLER,
-_le Général de La Moricière_, t. I, p. 365.) Il écrit dans le même
-sens à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 176.) Mais, le
-29 décembre 1844, il mande du Périgord à M. de Corcelle: «Je me
-contente de vous dire que les résultats généraux sont bons, et que
-s'il eût été possible d'obtenir davantage, ce n'eût été qu'aux dépens
-d'un retard dans la conclusion. Ce retard aurait pu compliquer en
-Europe certaines questions.» (_Documents inédits._)]
-
-À gauche, ce résultat parut de bon augure pour l'amendement suivant
-qui portait sur l'affaire Pritchard. C'était le point où l'on croyait
-avoir le plus de chance de faire brèche, les journaux étant parvenus à
-faire un je ne sais quoi d'énorme et de scandaleux de l'indemnité
-accordée au turbulent missionnaire. L'attaque fut soutenue à la
-tribune, le 25 janvier, par M. Odilon Barrot, dont la véhémence
-oratoire était particulièrement à l'aise au milieu de ces généralités
-sur l'indépendance et la dignité nationales, et par M. Dufaure, tout
-armé de sa puissante dialectique. «Vous avez dit, répétaient à l'envi
-les orateurs en s'adressant au ministère, que M. Pritchard voulait
-détruire notre établissement; il a fait massacrer nos soldats; et
-vous, à la face de l'Europe, vous donnez une indemnité à M.
-Pritchard!» M. Guizot ne crut pas pouvoir se taire, comme lors de
-l'amendement précédent. Reprenant l'exposé des faits, il montra que,
-s'il avait fait des concessions, l'Angleterre en avait fait également,
-et que la transaction à laquelle on était ainsi arrivé était
-préférable à la rupture qui n'eût pu sans cela être évitée. Sa
-conclusion fut nette et fière: «Nous n'avons, dit-il, aucun regret de
-ce que nous avons fait; nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterions
-pas davantage aujourd'hui... Nous sommes convaincus que nous faisons,
-depuis quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête,
-utile au pays et moralement grande... Mais cette politique est
-difficile, très difficile; elle a bien des préventions, bien des
-passions à surmonter sur ces bancs, hors de ces bancs. Elle a besoin,
-pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de l'État.
-Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complètement, mais s'il
-n'était pas suffisamment ferme pour que cette politique pût être
-continuée avec succès, nous ne consentirions pas à nous en charger.»
-Au vote par assis et levé, cette fois encore, la première épreuve fut
-douteuse; à la seconde, malgré les réclamations de la gauche, le
-bureau déclara l'amendement rejeté.
-
-L'opposition ne se tint pas pour battue. Elle n'avait pu obtenir le
-blâme de l'arrangement conclu dans l'affaire Pritchard. Ne
-pouvait-elle pas du moins empêcher l'approbation «satisfaite» contenue
-dans le paragraphe de l'adresse? Ce fut ce qu'elle tenta dans la
-séance du 27 janvier. D'un ton impérieux, menaçant, M. Billault montra
-aux députés l'impopularité électorale qu'ils encourraient, en
-s'associant à un tel acte par un éloge aussi précis. «Je supplie la
-Chambre, s'écria-t-il, de prendre la seule attitude qui me semble
-digne dans cette affaire, le silence et, puisque malheureusement elle
-ne peut faire mieux, la résignation.»--«Savez-vous, répondit vivement
-un des ministres, M. Dumon, ce que l'on propose à la Chambre? c'est de
-n'avoir point de politique, point d'avis sur les grandes affaires du
-pays, d'abdiquer... Je l'adjure solennellement de dire son avis avec
-netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance et sans
-s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je lui
-demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.» Le
-vote eut lieu au milieu d'une grande agitation. 205 voix repoussèrent
-le paragraphe, 213 l'adoptèrent: s'il y avait encore une majorité pour
-le ministère, elle était singulièrement réduite; cela tenait à ce que
-douze ou quinze membres du centre s'étaient abstenus. À la
-proclamation du résultat, l'opposition éclata en applaudissements, en
-cris de triomphe, en trépignements de joie. Feignant de croire qu'elle
-avait entièrement gagné la bataille, elle retira aussitôt tous les
-amendements présentés par elle sur les paragraphes suivants. Enfin, au
-vote sur l'ensemble, elle s'abstint, dans l'espoir que l'on ne
-réunirait pas les 230 votants nécessaires à la validité du scrutin;
-cette tactique avait été conseillée par M. Thiers; mais toute la
-gauche n'obéit pas à la consigne: 249 députés prirent part au vote, et
-l'adresse se trouva adoptée par 216 voix contre 33.
-
-
-III
-
-Quand elle se prétendait victorieuse, l'opposition cherchait à en
-imposer au public; après tout, elle n'avait pu faire passer un seul
-amendement. Le ministère, cependant, ne pouvait se dissimuler qu'une
-majorité aussi réduite était pour lui un échec: le _Journal des
-Débats_ n'hésitait pas à prononcer ce mot. Dès lors, se posait une
-question délicate: si le cabinet ne devait pas à l'opposition de lui
-céder la place, ne se devait-il pas à lui-même de ne pas garder un
-pouvoir affaibli? Plusieurs de ses amis, non des moins dévoués, la
-princesse de Lieven entre autres[439], lui conseillaient de se
-retirer. Leurs motifs étaient sans doute ceux que, peu auparavant, à
-la veille de l'ouverture des Chambres, le duc de Broglie exposait dans
-une lettre adressée à M. Guizot. «La session prochaine sera rude et
-difficile, lui écrivait-il. La majorité de la Chambre veut bien haïr
-vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais elle s'amuse à
-ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la charge, fût-ce
-pour la dixième fois, non seulement elle les laisse faire, mais elle
-s'y prête de très bonne grâce, comme on va au spectacle de la foire.
-C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre, en lui en laissant, si
-cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi, vous y
-perdrez votre santé et votre réputation. Tout s'use à la longue, et
-les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement.
-Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez réussi au delà
-de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux; le moment est
-venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le
-pouvoir. Pour vous, il vaudrait mieux quelque temps d'interruption;...
-vous rentreriez promptement, avec des forces nouvelles et une
-situation renouvelée. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque
-sottise et manger un peu de vache enragée, il vaut mieux que ce soit
-du vivant du Roi[440].» Cette idée des avantages d'une retraite
-momentanée avait gagné jusqu'à certains membres du cabinet. À l'époque
-où le duc de Broglie écrivait sa lettre, M. Duchâtel s'exprimait de
-même dans une conversation intime avec son ami M. Vitet. «Remarquez
-bien, lui disait-il, que si, chaque fois qu'on nous livre bataille,
-nous la gagnons, le lendemain c'est à recommencer. Tantôt l'un, tantôt
-l'autre attache le grelot; mais, pour le détacher, c'est toujours
-notre tour. Ils ont des relais, nous n'en avons pas. Je reconnais que
-la fortune nous a presque gâtés depuis quatre ans, à la condition
-toutefois de ne jamais nous délivrer d'une difficulté sans nous en
-mettre une autre aussitôt sur les bras... C'est un métier de Sisyphe
-que nous faisons là. La vie publique n'est pas autre chose, je le
-sais; seulement, il y faut du repos. Plus nous durons, plus la corde
-se tend. Nos amis ne sont plus ce qu'ils étaient il y a trois ans. Ils
-ont perdu ces craintes salutaires, ces souvenirs de 1840, qui les
-rendaient vigilants et dociles. Sans un peu de crainte, point de
-sagesse. Ils se passent leurs fantaisies, se donnent à nos dépens des
-airs d'indépendance, convaincus, quoi qu'ils fassent, que nous devons
-durer toujours... Ce que les amis perdent en discipline, les
-adversaires le gagnent en hostilité. Plus nous durons, plus ils
-s'irritent, ceux-là surtout qui, avant le 1er mars, étaient nos
-meilleurs amis; ils nous avaient prédit que nous en avions à peine
-pour six mois; je comprends leur mécompte, et qui sait où il peut les
-conduire?» Aussi M. Duchâtel en venait-il à se demander s'il ne
-vaudrait pas mieux «saisir la première occasion d'un vote un peu
-douteux et s'en faire honorablement une porte de sortie». Sa
-conclusion était qu'il fallait «en finir, interrompre une lutte
-irritante qui lasse le pays, se donner à soi-même un repos bien gagné,
-amasser des forces nouvelles, détendre, rajeunir, renouveler la
-situation[441]».
-
-[Note 439: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 270.]
-
-[Note 440: Lettre du 30 octobre 1844, publiée par la _Revue
-rétrospective_.]
-
-[Note 441: _Le Comte Duchâtel_, par M. VITET.]
-
-Nul doute qu'en présence du vote du 27 janvier, les considérations
-exposées par le duc de Broglie ne fussent revenues à l'esprit de M.
-Guizot; quant à M. Duchâtel, il avait dû reconnaître là «l'occasion»
-appelée par lui quelques semaines auparavant. Et cependant, le
-premier, après quarante-huit heures d'incertitude, renonça à donner sa
-démission; quant au second, il fut, dit-on, dès le premier jour,
-d'avis de rester[442]. Ne sourions pas et ne songeons pas au bûcheron
-de la fable qui invoque la mort et n'en veut plus dès qu'elle se
-montre. Sans nier la part qu'a pu avoir, dans la décision prise, cet
-attachement au pouvoir, aussi naturel à l'homme, paraît-il, que
-l'attachement à la vie, il est facile d'y discerner des motifs d'un
-ordre plus élevé. Au dehors, les ministres se croyaient sur le point
-de recueillir, dans d'importantes questions, celles du droit de visite
-et du mariage de la reine d'Espagne, les fruits de cette entente
-cordiale jusque-là si méconnue; il leur en coûtait d'y renoncer, pour
-eux et pour leur pays. À l'intérieur, ils s'inquiétaient sincèrement
-des aventures où un ministère, obligé de s'appuyer sur la gauche et
-de faire procéder à des élections générales, pouvait jeter la
-monarchie. Ils croyaient que le meilleur moyen de servir les vrais
-intérêts de la nation était, non d'avoir égard à l'ennui que lui
-causait la longue durée de leur administration, mais de lui assurer un
-peu de cette stabilité dont au fond elle avait surtout besoin. Enfin,
-ils connaissaient assez le tempérament de la majorité conservatrice,
-formée et maintenue par eux avec tant de peine, pour douter qu'elle
-fût en état de résister aux manoeuvres dissolvantes d'un cabinet
-centre gauche, et qu'une fois décomposée et dispersée, il y eût chance
-de la reformer; ils savaient bien qu'elle n'avait rien de pareil à ces
-partis anglais aussi compacts dans l'opposition qu'au pouvoir. L'idée
-médiocre qu'ils se faisaient ainsi de la solidité de leurs propres
-troupes les rendait assez incrédules à l'espoir de rentrée prochaine
-dont les flattaient les partisans de la démission, et ils écoutaient
-plus volontiers les esprits «positifs» qui qualifiaient un tel espoir
-de «rêverie» et qui conseillaient de garder la position tant qu'on
-avait chance de s'y maintenir[443].
-
-[Note 442: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 443: Ceux qui conseillaient de rester étaient appelés, dans
-certains milieux ministériels, les amis _sérieux_, par opposition aux
-amis _romanesques_ qui poussaient à la démission. (_Journal inédit du
-baron de Viel-Castel._)]
-
-Au premier rang de ces esprits positifs était le Roi. Une démission
-lui eût presque fait l'effet d'une désertion. «On verra ce que c'est
-qu'un ministre qui ne veut pas s'en aller», avait-il dit en appelant
-M. Guizot à remplacer M. Thiers. Jusqu'alors, sa prévision n'avait pas
-reçu de démenti; il s'en félicitait et comptait bien sur la même
-ténacité dans l'avenir. Ses sentiments, en pareille matière,
-apparaissent dans une lettre que, l'année suivante, il écrivait à son
-gendre le roi des Belges, aux prises avec une crise ministérielle. «Ce
-qui gâte toutes nos affaires, lui disait-il, c'est qu'en général nos
-hommes politiques ont une surabondance de courage et d'audace quand
-ils sont dans l'opposition, tandis que, dans le ministère, ils sont
-_feigherzig_ et toujours prêts à tout lâcher, en disant au Roi:
-Tire-t'en, Pierre, mon ami, comme dans la chanson. Il faut trouver un
-Guizot pour obvier à ces maux, un homme qui sache tenir tête à ses
-adversaires, et qui sache aussi secouer ses amis, lorsqu'ils
-s'effrayent et qu'ils viennent le tirer par les basques de son habit
-pour le faire tomber à la renverse, quand les adversaires n'ont pas
-réussi à le faire tomber sur le nez; et c'est parce que Guizot a eu le
-nerf de résister à tous ces ébranlements, qu'il a déjà six ans de
-ministère passés et une jolie perspective d'avenir. Je conviens que la
-denrée est rare[444].»
-
-[Note 444: _Revue rétrospective._]
-
-Le Roi n'était pas le seul à peser sur les ministres pour les
-détourner d'abandonner la partie. La majorité même qui avait amené la
-crise par son défaut de consistance, n'eut pas plutôt entendu parler
-de démission, qu'elle en fut toute troublée. Dès le surlendemain du
-fameux vote, les conservateurs les plus considérables, MM. Hartmann,
-Delessert, de Salvandy, Bignon, Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani
-et Bugeaud provoquèrent une réunion à laquelle assistèrent ou
-adhérèrent 217 députés, et qui, par suite, comprenait plusieurs des
-défectionnaires du 27 janvier. Il y fut décidé à l'unanimité qu'une
-démarche serait faite auprès du cabinet pour lui demander de rester
-aux affaires et de maintenir sa politique. En conséquence, une
-députation se rendit chez le maréchal Soult et chez M. Guizot. Les
-ministres, dont le parti était déjà pris, ne firent pas difficulté de
-se rendre au voeu de la majorité. Seulement, il fut entendu que la loi
-des fonds secrets serait immédiatement présentée, et qu'à cette
-occasion, la Chambre serait mise en demeure d'émettre un vote de
-confiance qui ne laissât plus place à aucune équivoque.
-
-Furieux de voir que le ministère, déclaré par eux bel et bien mort,
-prétendait être encore vivant, les journaux de gauche redoublèrent de
-violence. Ce n'est pas sans une sorte de stupéfaction qu'on relit
-après coup les déclamations alors courantes sur cette affaire
-Pritchard qui paraît aujourd'hui si insignifiante, et qu'on mesure
-ainsi le grossissement de ce que M. Guizot a appelé justement le
-microscope parlementaire. Dans cette violence, tout n'était pas
-entraînement de passion; il y avait beaucoup de calcul; on se flattait
-d'intimider par là une partie de la majorité. Dès le 29 janvier, les
-journaux de gauche publièrent, sous ce titre: _Députés du parti
-Pritchard_, la liste des 213 conservateurs qui avaient voté le
-paragraphe de l'adresse; ils avaient reconstitué cette liste en dépit
-du caractère secret du scrutin, et annonçaient l'intention de la
-reproduire à des époques déterminées. «Notre but n'est pas un mystère,
-disaient-ils; c'est une table de proscription que nous dressons en vue
-des élections prochaines.» Peut-être était-ce dépasser le but. Ces
-menaces, habilement soulignées et commentées par le _Journal des
-Débats_, montraient aux 213 «proscrits» qu'ils n'avaient plus à
-attendre aucun ménagement de la part de la gauche, et que leur sort
-était irrévocablement lié à celui du ministère. La colère ou tout au
-moins la peur redonna du courage à ceux qu'on s'était flatté de
-terroriser. «L'irritation est grande entre les partis, notait un
-observateur bien placé pour savoir ce qui se passait chez les
-ministériels, plus grande qu'on ne l'avait vue depuis bien longtemps.
-Les conservateurs, loin d'être effrayés par les menaces, en sont
-devenus plus animés, je dirai presque plus violents[445].» Le
-ministère d'ailleurs ne s'abandonnait pas, et, pour en imposer à ses
-partisans, il révoquait deux fonctionnaires considérables, M. Drouyn
-de Lhuys, directeur au ministère des affaires étrangères, et le comte
-Alexis de Saint-Priest, ministre de France à Copenhague, qui avaient,
-l'un comme député, l'autre comme pair, hautement pris parti pour
-l'opposition.
-
-[Note 445: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-Ce fut le 20 février 1845 que commença à la Chambre des députés le
-débat attendu sur les fonds secrets. Bien que la question de confiance
-y fût nettement et solennellement posée, il n'eut pas grande ampleur;
-il ne prit que deux séances, encore la première fut-elle presque
-entièrement occupée par des récriminations sur la révocation de MM.
-Drouyn de Lhuys et de Saint-Priest. Évidemment chacun avait le
-sentiment que, sur les grands sujets, tout avait été dit lors de
-l'adresse. Entre M. Billault, le seul orateur important de
-l'opposition qui prit la parole, et M. Guizot, la contestation porta
-principalement sur la question parlementaire. Le premier soutint que
-le cabinet n'avait plus une majorité suffisante pour gouverner. Le
-ministre répondit que c'était, au contraire, l'opposition qui n'avait
-pas de majorité du tout, et il en donna pour preuve que ses véritables
-chefs, M. Odilon Barrot et M. Thiers, déclinaient, en ce moment, toute
-prétention ministérielle. «Savez-vous, demandait-il, ce qui arrivera
-si le cabinet succombe? C'est que vous n'aurez pas, à sa place, sur
-ces bancs, un pouvoir vainqueur. Vous aurez deux pouvoirs, un pouvoir
-protecteur et un pouvoir protégé. Vous aurez un pouvoir protégé,
-cherchant sa force, mendiant son pain, tantôt à droite, tantôt à
-gauche... Est-ce de là qu'on attend de la force et de la dignité pour
-le pouvoir et pour la Chambre?» Il termina par ces paroles: «Quel que
-soit le vote de la Chambre, nous garderons notre opinion. Seulement,
-si ce vote nous est contraire, nous dirons: Qu'une nouvelle expérience
-se fasse; que la France voie encore une fois ce que peut lui valoir,
-pour sa dignité comme pour sa sécurité, pour son influence au dehors
-comme pour sa prospérité au dedans, une politique incertaine, protégée
-par l'opposition.» Le vote était attendu avec anxiété. En dehors des
-discours prononcés à la tribune et des polémiques de presse, de grands
-efforts avaient été faits, des deux côtés, pour travailler
-individuellement chacun des cinquante ou soixante députés supposés
-douteux. M. Molé, fort habile en ce genre de propagande, et M. de
-Montalivet, qui s'affichait de plus en plus ouvertement contre M.
-Guizot, s'y étaient employés activement. Ils se flattaient d'avoir
-réussi, et, dans leur entourage, on annonçait que le cabinet serait en
-minorité de 10 voix. Ce fut au contraire l'opposition qui se trouva en
-minorité de 24 voix: elle ne réunit que 205 suffrages contre 229.
-
-La loi des fonds secrets fut aussitôt portée à la Chambre des pairs,
-où elle vint en discussion dans les premiers jours de mars. M. Molé
-ne pouvait se flatter de trouver au Luxembourg la revanche de l'échec
-subi par ses alliés au Palais-Bourbon. Toutefois, il intervint à
-plusieurs reprises dans le débat, se posant plus ouvertement encore
-que lors de l'adresse en compétiteur de M. Guizot. Rassurer le centre
-tout en donnant des gages à la gauche, telle fut la double tâche à
-laquelle il employa d'abord l'habileté de sa parole. Pour rassurer le
-centre, il protesta n'avoir pas changé de principes, être toujours
-conservateur, et se défendit même de faire en cette circonstance acte
-d'opposition. Pour donner des gages à la gauche, il se proclama homme
-de progrès, sans préciser, il est vrai, quel progrès il se chargerait
-d'accomplir; il se défendit d'être de ces ministres qui cherchent leur
-salut dans l'immobilité et s'imaginent que «durer, c'est gouverner»;
-il déclara ne pas admettre qu'on divisât le pays et le Parlement en
-deux partis absolus et tranchés, à la façon des whigs et des tories;
-suivant lui, une telle division n'était pas conforme à l'état des
-esprits, dans un siècle de tolérance et d'indifférence. Cela dit pour
-justifier la situation qu'il avait prise, il passa à l'offensive
-contre le cabinet en fonction. Il le montra «protégé, depuis quatre
-ans, par une majorité qu'il ne conservait qu'à force de lui céder, ne
-faisant autre chose que de courir après le nombre qui lui échappait,
-réduit à n'avoir pas d'avis toutes les fois qu'il n'avait pas son
-existence à défendre, laissant affaiblir, amoindrir de plus en plus
-entre ses mains ce pouvoir qu'il mettait tant d'efforts à conserver».
-Contre M. Guizot personnellement, les traits étaient nombreux et
-parfois assez aiguisés; l'orateur se plaisait surtout à évoquer les
-souvenirs de la coalition. Le ministre n'était pas homme à laisser une
-telle attaque sans réponse. Au reproche de stérilité, il opposa la
-comparaison de la situation extérieure et intérieure de 1840 avec
-celle de 1845. Sur les dispositions du parti conservateur, il argua
-contre son contradicteur de la démarche solennelle faite par ce parti
-pour demander au cabinet de ne pas se retirer. Puis, revenant à sa
-thèse favorite, il exposa comment M. Molé, au pouvoir, serait obligé
-de gagner beaucoup de terrain à gauche pour compenser celui qu'il
-perdrait au centre, et comment il ne pourrait le faire qu'au prix d'un
-changement de politique: il en conclut que seul le cabinet actuel
-était en état de maintenir l'intégrité de la politique conservatrice
-et du parti conservateur. Lui aussi, il fit un retour sur la
-coalition. «Plusieurs, dit-il, trouvaient que l'honorable préopinant
-avait eu, en 1839, la bonne fortune d'une chute heureuse et honorable;
-ils trouvent aujourd'hui qu'il gâte, qu'il perd cette bonne fortune;
-ils s'en étonnent et s'en affligent.» Commencée par ce dialogue
-singulièrement aigre entre les deux principaux adversaires, la
-discussion se prolongea pendant trois jours, un jour de plus qu'à la
-Chambre des députés. Plus elle avançait, plus le ton en devenait
-irrité. D'autres ministres intervinrent, notamment M. de Salvandy qui
-venait de remplacer M. Villemain au ministère de l'instruction
-publique. M. Molé, fort piqué de se voir combattu par un de ses
-anciens collègues du 15 avril, se laissa aller à prononcer sur lui ces
-paroles blessantes: «Après la ligne de conduite que je lui ai vu
-suivre depuis deux ans, après le langage que je lui ai entendu tenir,
-je suis bien plus tenté de le plaindre que de le blâmer.» Le vote ne
-faisait aucun doute: toutefois on remarqua que l'opposition réunit 44
-voix, cinq de plus que lors de l'adresse; à la Chambre des pairs, ce
-chiffre était relativement assez élevé.
-
-Pour n'être pas considérable et éclatante, la victoire du ministère
-n'en était pas moins réelle. Vainement les journaux opposants
-affectaient-ils de le traiter toujours de moribond et déclaraient-ils
-que «la majorité obtenue par lui sur les fonds secrets pouvait lui
-servir de prétexte pour garder le pouvoir, mais ne lui donnait pas la
-force suffisante pour l'exercer[446]»; vainement avaient-ils trop
-souvent occasion de le montrer sans autorité efficace sur la Chambre,
-réduit à laisser mutiler les lois d'affaires qu'il avait présentées,
-il n'en était pas moins certain que cette même Chambre avait manifesté
-la volonté très nette de lui conserver la direction des affaires, et
-surtout de ne pas la laisser prendre à ses compétiteurs. M. Guizot
-écrivait au duc de Broglie, le 18 mars 1845: «La situation devient non
-pas plus facile, mais plus ferme. Le parti conservateur est de plus en
-plus décidé, ce qui ne l'empêchera pas de faire encore je ne sais
-quelles bévues; mais le fond est bon et restera bon. Quelle oeuvre
-nous avons entreprise! Et pourtant il le faut, et j'espère toujours
-que nous réussirons. Mais le fardeau est bien lourd. Plus je vais,
-plus je sens le sacrifice que j'ai fait, en ne me retirant pas au
-premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et beaucoup de cet
-honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix. Mais j'aurais,
-sans raison suffisante, livré ma cause à de très mauvaises chances et
-mon parti à une désorganisation infaillible. Quoi qu'il m'en coûte,
-j'ai encore assez de force et de vertu pour ne pas regretter d'être
-resté sur la brèche.» Le ministre ajoutait, le 31 mars, dans une
-lettre adressée au même correspondant: «Je crois toujours que j'irai
-jusqu'au bout, tantôt laissant aller les petites choses, tantôt
-livrant bataille sur les grandes[447].»
-
-[Note 446: Veut-on un spécimen des déclamations de la presse de gauche
-sur ce sujet? Le _Siècle_ disait du ministère, le 26 février 1845:
-«C'est un gladiateur épuisé qui perd du sang à chaque pas, et dont la
-main défaillante, cherchant à maintenir l'appareil qui couvre la plaie
-sans la guérir, ajuste les plis de son manteau, souillé dans l'arène.
-Il demande en vain la vie ou la mort; son imperceptible et
-inconcevable majorité, qu'il salue tristement, le condamne à une lente
-agonie.»]
-
-[Note 447: _Documents inédits._]
-
-Quant à M. Molé, il n'avait retiré de sa campagne ni réel profit, car
-le ministère était toujours debout, ni grand honneur, car ses anciens
-amis eux-mêmes étaient étonnés, attristés, scandalisés presque, de le
-voir engagé dans une opposition si acharnée et si personnelle, avec
-des alliances si suspectes. «Les conservateurs, écrivait un témoin,
-sont maintenant presque aussi irrités contre lui qu'ils l'étaient
-contre M. Guizot du temps de la coalition[448].» Le Roi ne cachait pas
-son mécontentement[449]. La bonne impression que les cabinets
-européens avaient gardée du ministère du 15 avril en était altérée, et
-M. de Metternich entre autres s'exprimait très sévèrement[450].
-Ajoutons que la façon dont M. Molé s'était mis en avant et avait fait
-de la lutte politique du moment une sorte de duel entre lui et le
-ministre des affaires étrangères, avait pour curieuse conséquence,
-sinon de rapprocher M. Guizot de M. Thiers, du moins de détendre un
-peu leurs rapports personnels. Peu après la discussion des fonds
-secrets à la Chambre des pairs, M. Thiers, se trouvant en visite chez
-madame de Lieven, qui avait désiré l'entretenir sur un passage de son
-histoire, remarqua qu'après son entrée, la princesse donnait ordre de
-tenir la porte fermée pour tout le monde. Il réclama aussitôt et
-déclara avec insistance n'avoir aucune objection à rencontrer M.
-Guizot. Juste à ce moment, le ministre arriva. À la vue de M. Thiers,
-il fut d'abord stupéfait. Madame de Lieven se mit à rire. M. Thiers,
-puis M. Guizot en firent autant. L'hilarité finie, la princesse
-expliqua la cause de la visite, et la conversation porta, pendant
-quelque temps, sur l'_Histoire du Consulat_. Après une pause, la
-maîtresse de la maison s'adressa à M. Thiers: «J'avais, lui dit-elle,
-un message à vous faire de la part de M. Guizot: c'était de vous faire
-observer qu'il s'est mieux comporté avec vous que vous ne l'avez fait
-avec lui. Vous lui aviez jeté Molé dans les jambes, et lui vous a
-débarrassé de Molé. Maintenant, il n'y a plus que deux possibilités
-politiques: vous et lui.»--«C'est vrai, confirma M. Guizot, je l'avais
-chargée de vous dire cela.» M. Thiers répondit sur le même ton, et
-alors s'engagea, entre les deux adversaires, sur toutes les questions
-politiques, une conversation fort intéressante pour celle qui en était
-l'unique témoin, conversation pleine de liberté, de franchise et de
-bonne grâce; les interlocuteurs s'accordèrent sur tous les points,
-sauf sur celui de la paix et de la guerre, M. Guizot maintenant que la
-paix pouvait être conservée, M. Thiers insistant sur ce qu'un jour ou
-l'autre elle serait nécessairement rompue. On se quitta en termes fort
-courtois[451].
-
-[Note 448: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 449: _Ibid._]
-
-[Note 450: Lettre au comte Apponyi, du 15 mars 1845. (_Mémoires de M.
-de Metternich_, t. VII, p. 91, 92.)]
-
-[Note 451: Cet épisode est raconté par M. Greville, qui en tenait le
-récit de la princesse de Lieven elle-même. (_The Greville Memoirs,
-second part_, vol. II, p. 278 et p. 287, 288.)]
-
-La vie si rude que M. Guizot menait depuis plus de quatre ans, sans
-un moment de répit, épuisait ses forces. Déjà, l'été précédent, il
-avait souffert de crises hépathiques assez violentes. Le voyage à
-Windsor lui avait été une distraction salutaire. «C'est un bon cordial
-que le succès», écrivait-il à ce propos, le 21 octobre 1844. Mais,
-vers la fin d'avril 1845, à la suite des fatigues de la session, sous
-le coup d'irritations et d'anxiétés que son sang-froid apparent ne
-l'avait pas empêché de ressentir, la maladie revint si forte, qu'il
-fut, cette fois, obligé de prendre un congé et de se retirer au
-Val-Richer. L'intérim de son ministère fut confié à M. Duchâtel.
-Beaucoup se flattaient que M. Guizot était définitivement hors de
-combat, ou qu'en tout cas on allait s'habituer à marcher sans lui. Ce
-dernier sentiment n'était pas étranger à certains conservateurs et
-même peut-être à tel ou tel membre du cabinet qui s'imaginait grandir
-personnellement par la disparition d'un collègue si éclatant et si
-absorbant. L'épreuve, au contraire, se trouva tourner à la confusion
-de ceux qui croyaient pouvoir se passer facilement de M. Guizot.
-Celui-ci n'était pas éloigné depuis quelques jours que M. de
-Viel-Castel notait, le 1er mai, sur son journal intime: «Les dernières
-séances de la Chambre des députés ont déjà suffi pour démontrer tout
-ce que le ministère perd de force et de dignité par le fait de
-l'absence de M. Guizot. Les journaux de l'opposition en triomphent.
-Ils accablent M. Duchâtel de sarcasmes méprisants, et, pour rabaisser
-plus complètement les ministres restants, ils ne craignent pas
-d'exalter déjà celui qui s'est retiré momentanément. Le
-_Constitutionnel_ dit qu'on va voir ce que c'est qu'une plate
-politique platement défendue. Le _National_ prétend que M. Duchâtel
-reproduit les idées de M. Guizot, comme Scarron reproduit Virgile. Le
-_Courrier_, ce mortel ennemi de M. Guizot, dit qu'il n'a jamais paru
-plus grand que depuis qu'on voit à l'oeuvre ceux qui essayent de
-prendre sa place[452].» Le jeune prince Albert de Broglie écrivait au
-duc son père, alors en mission à Londres: «La Chambre est fort
-désorganisée en ce moment. L'amiral de Mackau (ministre de la marine)
-a été très malheureux hier dans une réponse à M. Barrot... Le vaisseau
-du ministère a l'air tout désemparé; mais les batteries de
-l'opposition ne sont pas bien servies non plus.» Il ajoutait dans une
-autre lettre, peu de temps après: «Vous voyez la situation trop en
-noir. M. Guizot se remet très rapidement. Cette retraite, d'où il
-conduit tout, comme le dieu dans les nuages, et qui fait sentir son
-absence à la Chambre, le grandit plutôt dans l'opinion.» Quand donc,
-après environ cinq semaines de congé, dans les premiers jours de juin,
-le ministre des affaires étrangères revint à son poste, son prestige
-parut en quelque sorte renouvelé et rajeuni. Au dehors, d'ailleurs,
-des événements heureux lui venaient au secours, apportant enfin la
-justification de l'entente cordiale et en faisant recueillir les
-profits. Par un juste retour, cette politique étrangère, dont les
-accidents avaient tant de fois ébranlé la situation du ministre,
-servait maintenant à la raffermir. Nous ne faisons pas seulement
-allusion à ce qui se passait en Espagne et en Grèce, où, comme nous le
-verrons plus tard, notre influence se trouvait, depuis quelque temps,
-avoir repris le dessus et où le pouvoir était passé aux chefs des
-«partis français[453]». Mais à ce moment précis, notre diplomatie
-remportait à Londres un succès plus remarquable et plus décisif
-encore; elle résolvait, d'une façon pleinement satisfaisante, ce
-problème du droit de visite, dont l'opposition avait tant de fois
-annoncé que M. Guizot ne pourrait jamais se tirer.
-
-[Note 452: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 453: Je remets à plus tard l'exposé de ces affaires d'Espagne et
-de Grèce, afin de ne pas le morceler.]
-
-
-IV
-
-On se rappelle les faits qui avaient donné naissance à la question du
-droit de visite: le soulèvement inattendu d'opinion provoqué par la
-signature de la convention du 20 décembre 1841; le ministère surpris,
-reculant peu à peu devant ce soulèvement, ajournant d'abord la
-ratification de la convention, puis y renonçant définitivement et
-faisant agréer ce refus à l'Angleterre et aux autres puissances;
-l'opposition non désarmée, mais, au contraire, encouragée par cette
-satisfaction, et, dans la session de 1843, une nouvelle poussée
-dirigée, non plus contre le traité de 1841, qui avait disparu, mais
-contre ceux de 1831 et de 1833, c'est-à-dire contre le principe même
-du droit de visite tel qu'il était appliqué depuis plus de dix ans; le
-gouvernement essayant d'abord de résister, déclarant toute revision
-des anciens traités dangereuse à demander, impossible à obtenir,
-ensuite contraint de céder et acceptant le mandat de poursuivre cette
-revision, sous la condition toutefois, expressément stipulée par lui
-devant la Chambre, qu'il choisirait son heure et attendrait pour
-ouvrir les négociations qu'elles fussent sans péril et eussent chance
-de réussir. Cette position prise ou subie, M. Guizot avait usé du
-droit qu'il s'était réservé, d'attendre; il s'était gardé de faire à
-l'Angleterre des propositions prématurées, mais, en même temps,
-n'avait pas perdu de vue l'oeuvre à accomplir, ne manquant pas une
-occasion d'en appeler au bon sens et à la bonne foi de lord Aberdeen,
-de lui faire comprendre la force des préventions éveillées en France
-et la nécessité d'en tenir compte. Tel avait été notamment l'esprit
-des conversations que, lors de la visite de la Reine à Eu, il avait
-eues avec le chef du _Foreign Office_; il l'avait amené, non sans
-doute à accepter telle ou telle solution, mais à reconnaître plus ou
-moins explicitement qu'il fallait en chercher une[454].
-
-[Note 454: Voir plus haut, ch. I, § V à VIII, et ch. II, § I, IV, VI
-et IX.]
-
-Le terrain ainsi préparé, M. Guizot se hasarda à y faire un pas de
-plus; le 6 décembre 1843, il invita son ambassadeur à Londres à
-reprendre avec le ministre anglais la conversation commencée à Eu, et
-à lui faire savoir notre désir de ne pas tarder davantage à ouvrir
-les négociations sur la revision des traités de 1831 et de 1833[455].
-Lord Aberdeen, s'inspirant de l'entente cordiale qui venait d'être
-inaugurée, répondit: «Vous pouvez écrire à M. Guizot que, plein de
-confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la
-suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui viendra
-de lui avec beaucoup de... _prévenance_, et que je l'examinerai avec
-la plus grande attention... Mais prenez bien garde de rien ajouter qui
-implique une adhésion de ma part à telle ou telle mesure; il s'est
-agi, à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer une négociation, non
-d'en préjuger l'issue. Je comprends la situation de votre ministère
-devant ses Chambres; il doit aussi comprendre la mienne.» Le
-secrétaire d'État avait en effet à compter non seulement avec
-l'opposition, mais avec ses propres collègues. Le premier mouvement de
-sir Robert Peel avait été de refuser tous pourparlers sur ce sujet.
-«M. Guizot, disait-il avec humeur, pose des principes très justes,
-pour en faire ensuite une application partiale; il parle de
-l'amour-propre et de la susceptibilité des assemblées; il sait bien
-que l'Angleterre aussi n'est pas un pouvoir absolu, et que son
-gouvernement ne peut pas ne pas tenir compte de la fierté et des
-passions nationales. Jamais la Chambre des communes ne consentira à
-faire des concessions aux exigences de la Chambre des députés.» Lord
-Aberdeen parvint cependant à l'amadouer; il lui fit comprendre
-l'impossibilité de repousser _à priori_ des propositions qui n'étaient
-pas connues, et obtint qu'on ne se refuserait pas à la négociation.
-
-[Note 455: Pour le récit des négociations qui vont suivre, je me suis
-principalement servi des documents cités par M. Guizot au tome VI de
-ses _Mémoires_, p. 198 et suiv.]
-
-M. Guizot, fidèle à sa tactique expectante, ne se hâta pas de faire
-des propositions. «Nous ne sommes pas autrement pressés de pousser
-l'affaire, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, le 29 janvier 1844. Il
-vaut mieux attendre, je crois, pour le cabinet anglais et pour nous,
-que le premier feu des parlements respectifs soit épuisé sur la
-question des ouvertures générales, et que les préoccupations
-parlementaires se dirigent vers d'autres voies[456].» Les difficultés
-qui éclatèrent bientôt après sur les affaires de Taïti et du Maroc
-furent une raison de plus de retarder l'ouverture de la négociation.
-En attendant, notre gouvernement s'occupait de former son dossier; il
-faisait faire une enquête par la marine sur les moyens nouveaux qui
-pourraient être proposés pour la répression de la traite. À l'automne
-de 1844, après l'arrangement de l'incident Pritchard et le traité de
-Tanger, les circonstances parurent plus favorables. M. Guizot profita
-donc de son voyage à Windsor, au mois d'octobre, pour causer du droit
-de visite, non seulement avec lord Aberdeen, mais aussi, sur le
-conseil de ce dernier, avec les autres ministres et même avec les
-chefs de l'opposition. «Il se peut, leur disait-il, qu'en soi le droit
-de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le moyen le plus
-efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace, il faut
-qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France, Chambres
-et pays, il n'est plus praticable, car, s'il est sérieusement
-pratiqué, il suscitera infailliblement des incidents qui amèneront la
-rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question
-particulière notre politique générale? Nous croyons, nous, qu'il y a,
-pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens que le droit
-de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, seront plus
-efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les examiner
-avec nous et de les adopter, si, après examen, ils paraissent plus
-efficaces que le droit de visite, qui aujourd'hui ne peut plus
-l'être?» Habilement développées, ces considérations avaient une
-autorité particulière dans la bouche du ministre qui avait commencé
-par risquer sa popularité pour défendre le droit de visite en France.
-Aussi firent-elles généralement une sérieuse impression, et M. Guizot
-quitta Windsor, convaincu que le moment était enfin venu d'engager
-officiellement la négociation préparée avec une si habile patience.
-
-[Note 456: _Documents inédits._]
-
-Le 26 décembre 1844, notre ministre adressa à M. de Sainte-Aulaire
-une dépêche qui devait être communiquée au cabinet de Londres;
-toujours préoccupé d'amener l'autre partie à la négociation sans lui
-faire voir trop tôt quelle en devait être l'issue, il n'entrait pas
-dans le détail des moyens de répression à substituer au droit de
-visite réciproque; il indiquait seulement, en termes généraux, le but
-à atteindre, et proposait que les deux gouvernements nommassent des
-commissaires qui se réuniraient à Londres pour rechercher les moyens.
-Lord Aberdeen, toujours notre auxiliaire, fit agréer la proposition à
-ses collègues. Le résultat dépendait pour beaucoup de la désignation
-des commissaires. M. Guizot eut une idée fort heureuse, il s'adressa
-au duc de Broglie, et obtint de lui qu'il acceptât cette mission. La
-haute considération du personnage, la notoriété de ses convictions
-abolitionnistes lui assuraient un crédit particulier auprès du
-gouvernement et du public anglais; lord Aberdeen, sir Robert Peel, la
-Reine, le prince Albert témoignèrent aussitôt leur satisfaction d'un
-tel choix et l'espoir qu'ils en concevaient[457]. De son côté, le
-gouvernement britannique nomma pour son commissaire le docteur
-Lushington, membre du conseil privé et juge de la Haute Cour
-d'amirauté, fort estimé pour sa science et son caractère, à la fois
-whig et abolitionniste ardent, et dont l'opinion devait avoir, par
-suite, une importance particulière aux yeux des adversaires de la
-traite.
-
-[Note 457: M. de Sainte-Aulaire écrivait de Londres à M. de Barante,
-le 14 février 1845: «Nous attendons Broglie. L'accueil qui a été fait
-ici à son nom est une des plus flatteuses récompenses que puisse
-recevoir un homme public.» (Documents inédits.)]
-
-Au moment même où ces désignations préliminaires s'accomplissaient
-heureusement dans le huis clos des chancelleries, la session
-parlementaire de 1845 s'ouvrait à Paris et à Londres. Les oppositions,
-ayant eu vent qu'il se préparait quelque chose, portèrent la question
-du droit de visite aux deux tribunes. En France, les ennemis de M.
-Guizot partaient toujours de cette idée qu'il ne se tirerait pas de la
-négociation où on l'avait forcé à s'engager. À la Chambre des pairs,
-M. Molé se complut à montrer le ministre acculé dans une impasse,
-aussi incapable de faire céder l'Angleterre que de faire reculer la
-Chambre des députés; il se refusa à prendre au sérieux l'expédient des
-commissaires, déclara ne rien attendre de leur intervention, et
-invoqua «son habitude des affaires», pour prédire leur insuccès. À la
-Chambre des députés, M. Thiers le prit sur le même ton, et affecta de
-ne voir dans ce qui se faisait qu'une apparence destinée à amuser le
-public. «Quand on est embarrassé, disait-il ironiquement, on choisit
-des commissaires.» La meilleure défense pour M. Guizot eût été de
-révéler l'état exact de la négociation. Mais il eût risqué ainsi d'en
-compromettre le résultat; dès le premier jour, lord Aberdeen,
-préoccupé des susceptibilités anglaises, l'avait averti d'être très
-réservé dans ses explications devant les Chambres. Plus soucieux donc
-d'assurer son succès final que de se procurer sur le moment un
-avantage de tribune, il se borna à répondre par quelques généralités
-et à affirmer qu'un «grand pas» avait été fait en «décidant le
-gouvernement anglais à chercher, de concert avec nous, de nouveaux
-moyens de réprimer la traite». «On dit, ajouta-t-il, que nous
-poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et
-que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque et
-fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont
-entreprise en commun, réussiront, en tout cas, à l'accomplir.» Pendant
-ce temps, au Parlement anglais, lord Palmerston cherchait, sans
-beaucoup de succès, il est vrai, à ameuter les esprits contre toute
-idée de toucher aux traités de 1831 et de 1833, déclarant que ce
-serait sacrifier l'honneur britannique à M. Guizot. «Instituer une
-commission, disait-il, en vue d'examiner si le droit de visite est
-essentiel pour la suppression de la traite, est juste aussi
-raisonnable que si l'on instituait une commission pour rechercher si
-deux et deux font quatre ou s'ils font quelque chose autre.»
-
-Arrivé en Angleterre le 15 mars 1845, le duc de Broglie y fut très
-bien accueilli par la cour, les ministres, et même par plusieurs des
-principaux whigs, depuis longtemps ses amis[458]. Cette faveur
-personnelle pouvait l'aider à surmonter les obstacles; mais elle ne
-les supprimait pas. Dans la première audience qu'elle avait donnée à
-notre commissaire, la Reine lui avait dit, en faisant allusion à
-l'affaire qu'il venait traiter: «Ce sera bien difficile.» Lord
-Aberdeen se montra, dès le début, plein de bonne volonté, «plutôt
-notre complice que notre adversaire», écrivait le duc de Broglie à M.
-Guizot. Mais il était visible que le secrétaire d'État, suspect d'être
-trop favorable à la France, ne se croyait pas en mesure, soit
-vis-à-vis de l'opposition, soit même vis-à-vis des autres membres du
-cabinet, de prendre seul la responsabilité d'une solution. Était-il
-pressé par nous, il se retranchait derrière le docteur Lushington. «Je
-m'en remets à lui, disait-il, du soin de chercher les expédients, et
-j'accepterai tout de lui avec confiance.» C'était donc le docteur
-qu'il fallait convaincre. Tant qu'il ne le serait pas, les plus
-conciliants n'oseraient pas se dire de notre avis. Lui gagné, les plus
-revêches seraient sinon convertis, du moins désarmés. Le duc de
-Broglie le comprit, et manoeuvra en conséquence, avec une adresse
-souple qu'on ne lui connaissait pas. Il avait affaire, en la personne
-du commissaire anglais, à un esprit droit, probe, sensible aux bonnes
-raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre sens
-et de son succès personnel. Il ne négligea rien pour ménager ses
-préventions, gagner sa confiance et aussi flatter son amour-propre,
-car l'honnête docteur n'était pas invulnérable sur ce dernier point.
-Ce ne devait pas être sans succès, et le duc pourra bientôt écrire à
-M. Guizot: «Le docteur et moi vivons comme deux frères; comme on
-l'invite partout à dîner avec moi, il se trouve tout à coup être du
-grand monde et fêté dans des salons où il n'avait pas eu jusqu'ici un
-accès habituel.»
-
-[Note 458: J'ai eu sous les yeux tous les papiers relatifs à cette
-mission du duc de Broglie, dépêches officielles et correspondance
-confidentielle. C'est sur ces documents, dont du reste M. Guizot avait
-déjà cité plusieurs extraits dans ses _Mémoires_, que j'ai rédigé le
-récit qui va suivre.]
-
-La première semaine fut employée à entendre les dépositions de
-plusieurs officiers de marine anglais et français sur la traite et sur
-les moyens de la réprimer autrement que par le droit de visite. Après
-cette enquête, vint le moment vraiment critique, celui où les deux
-commissaires se communiquèrent leurs vues. Ces vues parurent d'abord
-assez divergentes. Le système proposé par le duc de Broglie consistait
-à supprimer définitivement tout droit de visite et à y substituer
-l'envoi, sur la côte occidentale d'Afrique, de deux escadres française
-et anglaise, composées d'un nombre déterminé de croiseurs et
-manoeuvrant de concert; de plus, des traités devaient être conclus
-avec les chefs indigènes, afin de pouvoir au besoin agir sur terre. Le
-docteur Lushington acceptait l'idée des deux escadres; seulement, il y
-mettait une double condition: 1º au lieu d'abolir les conventions de
-1831 et de 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq ans, pour
-permettre l'essai du nouveau système; au terme du délai, ces
-conventions devaient rentrer en vigueur _ipso facto_, si elles
-n'étaient pas expressément abrogées du consentement des deux
-gouvernements; 2º il établissait formellement le droit de vérifier la
-nationalité des bâtiments soupçonnés d'arborer un pavillon qui n'était
-pas le leur, droit réclamé depuis longtemps par l'Angleterre, mais
-contesté par d'autres puissances, notamment par les États-Unis. Notre
-gouvernement jugea ces deux conditions inacceptables. Sur le premier
-point, il avait le sentiment que nos Chambres ne seraient satisfaites
-que par une abolition définitive du droit de visite. Sur le second
-point, sans prétendre poser en principe qu'un négrier ou un pirate
-pouvait échapper à toute surveillance en arborant un drapeau autre que
-le sien, il ne voulait pas reconnaître expressément à des navires de
-guerre étrangers le droit d'arrêter et de visiter, en temps de paix,
-nos bâtiments de commerce, sous prétexte de vérifier leur nationalité;
-il se rendait compte que ce genre de visite ne paraîtrait pas moins
-insupportable que l'autre à l'opinion française, et ne donnerait pas
-lieu, dans l'exécution, à de moindres difficultés. Un mois entier
-s'écoula en conférences sur ces deux questions, entre le duc de
-Broglie d'une part, le docteur Lushington et lord Aberdeen d'autre
-part. Inutile de raconter les péripéties diverses par lesquelles on
-passa. Il semblait, à certains moments, que la préoccupation où était
-forcément chaque partie des préventions de l'esprit public dans son
-pays, rendrait l'accord impossible. Mais la bonne foi et la bonne
-volonté apportées par les négociateurs finirent par triompher de
-toutes les difficultés. On aboutit à une transaction qui était en
-réalité tout à notre avantage. Le traité, qui fut signé, le 29 mai
-1845, par les plénipotentiaires, organisait d'abord le système des
-deux escadres de croiseurs et prévoyait les traités à conclure avec
-les chefs indigènes, conformément aux propositions de notre
-commissaire; sur les conventions de 1831 et de 1833, il stipulait
-qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à la durée
-du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient, non pas
-remises en vigueur si elles n'étaient abrogées d'un commun accord,
-mais, au contraire, considérées comme définitivement abrogées si elles
-n'étaient pas, d'un commun accord, remises en vigueur; quant au droit
-de vérification de la nationalité des bâtiments, aucune maxime
-générale et absolue n'était établie; on s'en référait aux instructions
-«fondées sur les principes du droit des gens et sur la pratique
-constante des nations maritimes», qui seraient adressées aux
-commandants des escadres et dont le texte serait annexé au nouveau
-traité.
-
-«La convention est excellente, écrivit aussitôt M. Guizot au duc de
-Broglie. On n'est jamais mieux arrivé à son but et de plus loin.» Et
-il ajoutait avec une légitime fierté: «À coup sûr, sans lord Aberdeen,
-vous et moi, si l'un des trois avait manqué, rien ne se serait fait.»
-Il avait raison. Peu d'oeuvres diplomatiques ont été plus sagement
-conduites, plus heureuses pour le pays et plus honorables pour ceux
-qui y ont pris part. Est-ce à dire que le système imaginé fût
-parfaitement efficace contre la traite? À l'épreuve, il ne devait pas
-donner grand résultat, d'autant que les stipulations dont on attendait
-le plus d'effet, celles qui prévoyaient les traités à faire avec les
-chefs indigènes pour atteindre sur terre le commerce des esclaves,
-n'ont pu être sérieusement appliquées, par suite du mauvais vouloir du
-commandant de la station anglaise. Mais, à vrai dire, ce n'était pas
-là le côté principal du problème. Ce qu'on avait voulu résoudre,
-c'était moins une question africaine qu'une question européenne. Il
-s'agissait avant tout d'écarter la grosse difficulté qui, depuis
-plusieurs années, pesait si lourdement sur les rapports de la France
-et de l'Angleterre, embarrassait notre politique générale, et pouvait
-même un jour mettre la paix en péril. À ce point de vue du moins, le
-succès était complet, et la difficulté se trouvait supprimée.
-
-
-V
-
-Le traité du 29 mai fut connu à Paris dans les premiers jours de juin
-1845, au moment même où M. Guizot, relevant de maladie, faisait sa
-rentrée dans les Chambres. L'effet parlementaire fut considérable,
-d'autant plus considérable que l'opposition avait proclamé à l'avance
-ce succès impossible. Tout ce qu'elle avait dit à ce sujet se
-retournait maintenant contre elle et faisait davantage ressortir
-l'heureuse habileté du cabinet. À gauche et au centre gauche, où,
-depuis le commencement de la session, on avait eu le verbe si haut, on
-portait maintenant la tête basse et l'on ne savait plus que dire.
-Lorsqu'il fallut nommer, dans les bureaux, la commission chargée
-d'examiner les crédits demandés pour l'exécution du traité, aucune
-contradiction sérieuse n'osa se produire, et les ministériels
-l'emportèrent à de grandes majorités. Même embarras et même silence
-lors du débat en séance, le 27 juin; le projet fut voté par 243 voix
-contre une; les adversaires de parti pris avaient été réduits à
-s'abstenir. «Je suis content, écrivait peu après M. Guizot. La session
-de nos Chambres finit bien; mes amis sont confiants, mes adversaires
-sont découragés[459].» Et M. de Barante confirmait ainsi ce jugement:
-«Jamais session ne s'est terminée dans des circonstances plus
-heureuses pour un ministère, plus défavorables à l'opposition[460].»
-
-[Note 459: Lettre du 22 juillet 1845. (_Lettres de M. Guizot à sa
-famille et à ses amis_, p. 230.)]
-
-[Note 460: Lettre du 1er août 1845. (_Documents inédits._)]
-
-Il fallait s'attendre que le traité ne fît pas une moindre impression
-à Londres; seulement cette impression serait-elle aussi favorable au
-cabinet anglais qu'elle l'avait été au cabinet français? Ne pouvait-on
-pas craindre que les concessions faites à la France ne fournissent aux
-adversaires de lord Aberdeen des armes pour attaquer sa politique de
-loyale conciliation? En effet, dès le 2 juin, à la première nouvelle
-du traité, le _Morning Chronicle_ disait: «M. Guizot ne pouvait
-remporter un plus grand triomphe, et quelque amertume que nous inspire
-la pusillanimité avec laquelle les ministres anglais se sont laissé
-duper, nous sommes forcés de complimenter les Français sur l'habileté
-avec laquelle ils ont satisfait les désirs de leurs partis extrêmes.»
-Peu de semaines après, le 8 juillet, lord Palmerston soulevait la
-question à la Chambre des communes; il constatait avec douleur qu'il
-ne restait plus rien du droit de visite, et déplorait la timidité avec
-laquelle le gouvernement s'était soumis aux exigences du cabinet de
-Paris. Ces attaques cependant n'eurent pas grand écho dans le public
-et même parmi les whigs. Le temps, dont M. Guizot s'était fait
-habilement un auxiliaire, avait amorti les préventions de l'opinion
-anglaise; on y sentait la nécessité d'une solution, dans l'intérêt
-même de la répression de la traite, et, quant au choix de cette
-solution, on s'en rapportait volontiers à un abolitionniste aussi
-notoire que le docteur Lushington. Aussi sir Robert Peel eut-il
-facilement raison des critiques de lord Palmerston. Il renvoya à ce
-dernier et à sa politique de 1840 la responsabilité du soulèvement qui
-s'était produit en France contre le droit de visite, et s'attacha à
-démontrer l'efficacité de la nouvelle convention, s'abritant du reste,
-sur ce point, derrière les commissaires dont il fit un magnifique
-éloge. Il n'y eut pas de vote. Lord Palmerston, reconnaissant
-lui-même que le ministère était assuré d'une forte majorité, avait
-renoncé à proposer aucune résolution.
-
-La politique de l'entente cordiale qui triomphait ainsi à Paris et à
-Londres allait trouver une confirmation nouvelle dans une démarche
-personnelle de la reine Victoria. Louis-Philippe, enchanté de ses deux
-premières entrevues avec la Reine, en 1843 à Eu, en 1844 à Windsor,
-eût vivement désiré qu'une telle rencontre se renouvelât tous les ans,
-tantôt d'un côté du canal, tantôt de l'autre[461]. Il n'avait pas
-semblé d'abord que ce désir eût chance d'être réalisé en 1845. La
-Reine avait résolu d'employer le mois d'août à faire une sorte de
-pèlerinage de famille en Saxe, dans le pays de son cher Albert; sur la
-route, elle devait rendre au roi de Prusse la visite que celui-ci lui
-avait faite à Londres, en janvier 1842. À ces déplacements, on ne
-jugeait pas possible d'ajouter un voyage en France qui eût d'ailleurs
-témoigné trop clairement la volonté d'ôter toute portée politique aux
-politesses faites en Allemagne. Louis-Philippe avait été informé de
-cette impossibilité et s'y était résigné, non sans regret. «Je vois
-bien, écrivait-il à la reine des Belges, le 12 mai, que, pour cette
-année, _we are completely out of the question_[462].» La reine
-Victoria se mit en route le 8 août. Après être passée par la Belgique,
-et avoir accepté, à Brühl, près de Cologne, l'hospitalité de
-Frédéric-Guillaume, qui profita de la circonstance pour évoquer dans
-un toast le souvenir de Waterloo[463], elle séjourna quelques
-semaines en Saxe, se prenant d'une vive affection pour cette «chère
-petite Allemagne[464]» sur laquelle rejaillissait quelque chose de sa
-tendresse conjugale. Durant ce temps, l'adroite insistance de la reine
-des Belges qui avait accompagné, pendant plusieurs jours, la royale
-voyageuse, et aussi le désir de plaire à la France, d'y
-contre-balancer l'effet que pouvaient y produire des incidents tels
-que le toast à Waterloo, déterminèrent la reine Victoria à modifier
-ses projets et à terminer sa tournée par une courte visite au château
-d'Eu. Elle y arriva en effet le 8 septembre. Suivant son désir, la
-réception garda un caractère absolument intime[465]. Tout s'y passa à
-merveille. La Reine fut charmée. Louis-Philippe était radieux. Après
-vingt-quatre heures, les deux familles royales se séparèrent plus
-attachées que jamais l'une à l'autre. Cette visite, à laquelle on ne
-s'attendait pas en Europe, y fut fort remarquée. Au delà du Rhin, on
-en ressentit une vive mortification dont la trace se trouve dans la
-correspondance de M. de Metternich[466]. En France, au contraire, la
-satisfaction fut générale. Venant au lendemain d'un succès de notre
-diplomatie, cette démarche ne pouvait avoir, même pour les esprits les
-moins bien disposés, qu'une interprétation flatteuse à l'amour-propre
-national.
-
-[Note 461: Le Roi s'en était souvent expliqué avec le roi et la reine
-des Belges, qui étaient ses intermédiaires habituels avec la cour
-d'Angleterre. Il écrivait notamment à la reine des Belges, le 12 mai
-1845: «Ce que je désire, c'est que tout s'arrange de manière que nous
-puissions nous donner des _cals_ réciproques, _on both sides of the
-channel_.» (_Revue rétrospective._)--Lord Palmerston écrivait à son
-frère, le 16 mars de la même année: «Louis-Philippe désire que la
-Reine vienne le voir à Paris, l'été prochain, et offre de lui rendre
-sa visite l'année d'après. Il dit que, dans l'état présent des
-relations entre les deux pays, les souverains devraient se rencontrer
-tous les ans.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 151.)]
-
-[Note 462: _Revue rétrospective._]
-
-[Note 463: Voici ce toast, qui ne manquait pas d'une certaine
-éloquence: «Messieurs, remplissez vos verres! Il y a un mot d'une
-inexprimable douceur pour les coeurs britanniques et allemands. Il y a
-trente ans, on l'entendit proférer sur les hauteurs de Waterloo par
-des voix anglaises et allemandes, après des jours de combat terribles,
-pour marquer le glorieux triomphe de nos frères d'armes. Aujourd'hui,
-il résonne sur les rives de notre Rhin bien-aimé, au milieu des
-bénédictions de la paix qui est le fruit sacré du grand combat: ce
-mot, c'est «_Victoria!_» Messieurs, buvez à la santé de S. M. la reine
-Victoria et à celle de son auguste consort.»]
-
-[Note 464: Journal de la Reine, cité par sir Théodore MARTIN. (_The
-Life of the Prince Consort._)]
-
-[Note 465: Ce fut au cours de cette visite que furent échangées, au
-sujet du mariage du duc de Montpensier avec l'infante, soeur de la
-reine d'Espagne, des explications importantes sur lesquelles j'aurai à
-revenir quand je raconterai les négociations relatives aux mariages
-espagnols.]
-
-[Note 466: «Le voyage de la reine d'Angleterre en Allemagne, écrivait
-M. de Metternich au comte Apponyi, n'a point eu de succès. Des
-circonstances peu dignes d'égards dans d'autres temps que les nôtres
-ont contribué à ce fait. Ce qui a fini par effacer les bonnes
-impressions,--car, parmi de regrettables, il y en a eu aussi de
-bonnes,--c'est la visite à Eu. Cette visite, qui de tout temps avait
-été méditée par le roi Louis-Philippe, a été habilement amenée par
-l'intermédiaire de la reine des Belges... Sous l'influence de la
-famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du roi des
-Français ont été étouffées..... La visite à Eu n'a été qu'une scène de
-la pièce qui se joue et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs
-et spectateurs, est mystifié ou mystificateur.» (_Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VII, p. 102.)--M. de Metternich s'était rencontré avec
-la reine Victoria au château de Stolzenfels, sur le Rhin. «J'ai trouvé
-le prince, écrit la Reine dans son Journal, notablement plus âgé que
-je ne m'y attendais, _dogmatisant beaucoup_, parlant lentement, mais
-du reste très aimable.»]
-
-Tous ces événements profitaient au cabinet, dont ils justifiaient la
-politique. Sa situation, naguère ébranlée, était maintenant tout à
-fait raffermie. Aucune menace à l'intérieur, aucune difficulté
-pressante au dehors. Depuis longtemps, M. Guizot n'avait pas connu
-semblable tranquillité et sécurité. Après la vie si rude qu'il venait
-de mener, après tant de contretemps accumulés, de luttes continues, de
-fatigues sans répit, d'angoisses sans cesse renouvelées, le ministre,
-qui, aussitôt la session finie, était parti pour sa chère résidence du
-Val-Richer, jouissait de ce repos dans le succès. Parfois, cependant,
-il consentait à sortir de sa retraite. Ainsi avait-il eu, peu avant la
-visite de la reine d'Angleterre, l'occasion de prononcer, à un banquet
-offert par ses électeurs normands, un discours qui, dans le silence
-relatif des vacances parlementaires, eut un grand retentissement. Ce
-qui distinguait ce discours, c'était l'accent particulier de sérénité
-victorieuse avec lequel l'orateur parlait des luttes qu'il venait de
-soutenir: «Ces luttes si vives, disait-il, quelquefois si rudes, je ne
-m'en suis jamais plaint, je ne m'en plaindrai jamais. C'est la
-condition de la vie publique dans un pays libre. Des hommes que le
-monde honore et à côté desquels je tiendrais à grand honneur que mon
-nom fût un jour placé, ont été tout aussi attaqués, tout aussi
-injuriés, tout aussi calomniés que moi. Ils n'en ont pas moins
-continué à servir leur pays; ils n'en sont pas moins restés entourés
-de son regret... Le dirai-je, messieurs? je trouve qu'on est envers
-l'opposition, envers les journaux, à la fois trop exigeant et trop
-timide. On leur demande une impartialité, une modération, une justice
-que ne comportent guère nos situations réciproques et la nature de
-notre gouvernement. Ils ont leurs passions, nous avons les nôtres.
-Acceptons, tolérons notre liberté mutuelle, au lieu de nous en
-plaindre... C'est là une part du mouvement, de l'activité de la vie
-politique, et il en résulte, à tout prendre, beaucoup plus de bien que
-de mal. Mais, en même temps que j'accepte franchement et sans me
-plaindre la liberté de la presse politique, ses écarts, ses
-injustices, ses rigueurs, je regarde comme une nécessité et comme un
-devoir de conserver avec elle la plus complète indépendance, de ne me
-laisser conduire ni par ses avis, ni par le besoin de ses éloges, ni
-par la crainte de ses attaques. Je m'applique, en toute occasion, à ne
-tenir compte que des choses mêmes, des vrais intérêts de mon pays...
-Permettez-moi, messieurs, de vous engager à en faire autant. Vous, mes
-amis politiques, lisez les journaux, sans vous irriter ni vous
-plaindre de leur rudesse, de leur violence; mais gardez avec eux la
-pleine indépendance de votre pensée; jugez les hommes politiques non
-d'après ce que ces journaux en disent, mais d'après la connaissance
-personnelle que vous en avez.» Pour «faire un essai de cette méthode»,
-M. Guizot invitait ses auditeurs à considérer ce qu'il appelait «les
-résultats généraux, acquis, évidents» de la politique conservatrice.
-Il montrait, au dedans, «le régime constitutionnel se déployant tous
-les jours librement et grandement»; au dehors, le gouvernement de la
-France non seulement «parfaitement indépendant en Europe», mais
-recevant partout les témoignages d'une «grande considération», et
-voyant des États constitutionnels se former à son image et sous son
-influence, en Belgique, en Espagne, en Grèce. «Tout cela,
-s'écriait-il, s'est accompli, tout cela s'accomplit chaque jour, sans
-violence, sans guerre. Nous avons réussi à consommer une révolution, à
-fonder un gouvernement nouveau, au dedans par la légalité, au dehors
-par la paix.» Et alors, se redressant, pour ainsi dire, en face de
-cette opinion par laquelle il avait été naguère méconnu, mais à
-laquelle, en ce moment, il en imposait par son succès: «Je n'hésite
-pas à le dire, messieurs, et je le dis avec un orgueil juste et
-permis, car c'est de notre pays lui-même et de notre gouvernement tout
-entier que je parle, il y a là de quoi être satisfait et fier.»
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT.
-
- I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au
- commencement du ministère du 29 octobre.--II. Le projet déposé en
- 1841 sur la liberté d'enseignement. Les évêques, menacés dans
- leurs petits séminaires, élèvent la voix. C'est la lutte qui
- commence.--III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la
- philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette
- philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement
- universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Parmi les catholiques,
- certains blâment les excès de la polémique.--IV. M. Cousin et ses
- disciples en face de ces attaques. Renaissance du
- voltairianisme.--V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il
- ne veut agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses
- idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert secoue la
- torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de mesure. L'armée
- catholique fait bonne figure au commencement de 1844.--VI.
- L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. Diversions
- tentées par les partisans du monopole. Les «Cas de conscience».
- Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de M. Michelet au Collège
- de France. Le livre du P. de Ravignan, _De l'existence et de
- l'Institut des Jésuites_.--VII. Dispositions du gouvernement. M.
- Guizot, M. Martin du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi.
- Ses relations avec Mgr Affre.--VIII. Les bons rapports du
- gouvernement avec le clergé sont altérés. Difficultés avec les
- évêques. Mécontentement des universitaires. Attitude effacée du
- ministère dans les débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M.
- de Montalembert.--IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur
- l'enseignement secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La
- discussion. Échecs infligés aux universitaires et aux
- catholiques.--X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé
- par M. de Salvandy.--XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin.
- Nouvelles attaques contre les Jésuites.--XII. M. Thiers s'apprête
- à interpeller le ministère sur les Jésuites. Le gouvernement
- embarrassé recourt à Rome. Mission de M. Rossi. La discussion de
- l'interpellation. Les catholiques se préparent à la résistance.
- Note du _Moniteur_ annonçant le succès de M. Rossi.--XIII. M.
- Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de faire des
- concessions. Équivoque et malentendu.--XIV. Effet produit en
- France. Les mesures d'exécution. Tristesse des catholiques.
- Était-elle fondée? Apaisement à la fin de 1845. Un discours de M.
- Guizot. Les catholiques et la monarchie de Juillet.
-
-
-I
-
-Tandis que dans la région plus particulièrement politique et
-parlementaire se succédaient les événements divers que nous venons de
-raconter, des faits graves s'étaient produits dans une autre sphère
-qui, depuis 1830, a plus d'une fois déjà attiré notre attention, celle
-des questions religieuses. Ces faits peuvent d'autant moins être
-négligés qu'à raison même de leur importance, ils finirent par envahir
-la scène politique et par devenir l'une des principales préoccupations
-de l'opinion, des Chambres et du gouvernement. J'ai dit comment, après
-l'explosion antichrétienne qui avait accompagné et suivi la révolution
-de 1830, la paix religieuse s'était peu à peu rétablie, et comment,
-malgré quelques incertitudes, quelques fausses démarches, quelques
-restes de prévention, les relations de l'État avec l'Église s'étaient
-rétablies sur un bon pied et tendaient chaque jour à s'améliorer[467].
-On eût pu craindre que l'avènement du ministère du 1er mars 1840 ne
-marquât un arrêt dans ce progrès si honorable pour la monarchie de
-Juillet. Ce ministère n'était-il pas en coquetterie avec la gauche?
-L'une des thèses de la coalition dont il prétendait consommer le
-triomphe, n'avait-elle pas été de reprocher à M. Molé et à la royauté
-leurs faiblesses envers le clergé, et n'était-ce pas l'un des
-collègues de M. Thiers, M. Cousin, qui, le 26 décembre 1838, à la
-Chambre des pairs, avait dénoncé, avec une solennité tragique, la
-«renaissance de la domination ecclésiastique»[468]? Cependant, du 1er
-mars au 29 octobre 1840, aucun acte du cabinet ne témoigna d'une
-hostilité contre le clergé[469]. Le prélat d'esprit très fin et très
-modéré qui représentait la cour de Rome à Paris, Mgr Garibaldi,
-écrivait alors à l'un des membres de l'épiscopat français: «Le nouveau
-cabinet est assez bien disposé envers la religion. M. Thiers, en qui
-se résume tout le ministère, laisse sans doute à désirer sous le
-rapport pratique, tout le monde le sait, et, dans le temps où nous
-vivons, la plupart des hommes publics sont dans le même cas. Mais M.
-Thiers est en admiration devant la religion catholique, considérée
-même philosophiquement. Il ne veut pas entendre parler du
-protestantisme; il l'appelle une absurdité et une religion bâtarde, et
-il ne connaît d'autre christianisme que celui qu'enseigne le
-catéchisme. Il professe une grande vénération pour le pape Grégoire
-XVI, par qui il a été reçu deux fois avec bienveillance et dont il
-parle dans les termes les plus respectueux, disant que, dans sa vie,
-il n'a rien éprouvé de pareil, rien de plus saisissant que
-l'impression qu'il a reçue en paraissant devant le Pape et en
-s'entretenant avec lui.» Ce n'est pas que le diplomate romain fût
-pleinement rassuré par ces déclarations. «Il y a dans M. Thiers,
-ajoutait-il, beaucoup de talent et une étonnante promptitude
-d'intelligence; mais il y a aussi de la témérité, et son esprit est
-fort mobile. Il y a de l'élévation et du bon sens; mais l'ambition
-gâte tout. Il y a le catholicisme en théorie, mais je ne sais trop
-quoi en pratique. Enfin, à un grand sentiment du pouvoir, il joint
-beaucoup d'idées révolutionnaires.» Mgr Garibaldi passait ensuite en
-revue les autres membres du cabinet, et il concluait en ces termes:
-«Je n'ai donc pas d'inquiétude pour les personnes qui composent le
-ministère. En les voyant souvent et en cherchant à gagner leur
-confiance, on peut continuer, je crois, avec elles, le peu de bien
-qu'on a fait jusqu'ici.[470]»
-
-[Note 467: Cf. t. I, liv. I, ch. VII; t. II, ch. VI, § III; ch. XIII;
-t. III, ch. IX.]
-
-[Note 468: Cf. t. III, ch. IX, § VI.]
-
-[Note 469: Tout au plus la presse religieuse eut-elle à relever la
-décision par laquelle M. Cousin avait mis les _Provinciales_ de Pascal
-sur le programme du baccalauréat.]
-
-[Note 470: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 244 à
-247.]
-
-Le changement de ministère qui s'opéra le 29 octobre 1840 n'était pas
-de nature à détruire les espérances de l'internonce. Le principal
-ministre, M. Guizot, était, entre tous les hommes d'État de cette
-époque, celui qui comprenait le mieux l'importance sociale du
-christianisme et en parlait avec le plus d'élévation. C'était lui qui
-naguère, au nom de la société en péril, de la philosophie désorientée,
-de la politique impuissante, avait jeté à la religion un appel d'une
-éloquence désespérée[471]. Il semblait d'ailleurs n'avoir qu'à laisser
-faire. Le mouvement de retour vers le catholicisme, qui n'avait pas
-été l'une des conséquences les moins inattendues de la révolution de
-Juillet, continuait, comme par sa propre impulsion, dans les âmes et
-dans la société. En 1841, le succès des conférences du carême, à
-Notre-Dame, encourageait le Père de Ravignan à y ajouter une retraite
-pendant la semaine sainte, et, l'année suivante, il couronnait ces
-exercices en instituant la grande communion des hommes. Dans ce même
-temps, le premier fondateur de ces prédications, Lacordaire, menait à
-fin une autre oeuvre non moins extraordinaire, la rentrée des moines
-sur la terre de France[472]. Dans les premières semaines de 1841, il
-put, sous le costume de Dominicain, traverser la France étonnée, mais
-généralement sympathique et respectueuse, intéressée par ce que cette
-hardiesse avait de vaillant, flattée de la confiance témoignée en sa
-tolérance et en sa justice. Arrivé à Paris, il fit plus encore pour
-prendre solennellement possession de la liberté qu'il venait de
-reconquérir: violentant quelques timidités amies, il parut dans la
-chaire de Notre-Dame, avec sa robe blanche et sa tête rasée, ayant
-devant lui dix mille hommes, parmi lesquels tous les chefs du
-gouvernement et de l'opinion; et alors, sous ce froc du moyen âge, il
-prononça, par un contraste voulu, le plus moderne de ses discours,
-celui sur «la vocation de la nation française». Après cela, n'était-il
-pas fondé à dire, en montrant sa robe: «Je suis une liberté»? Il
-venait en effet, par ce coup d'éclat, d'arracher au pays lui-même ce
-que les pouvoirs publics n'eussent voulu ni osé accorder du premier
-coup; il avait gagné devant l'opinion le procès, non seulement des
-Dominicains, mais de tous les Ordres religieux. Les Jésuites, qui
-jusqu'alors ne s'étaient établis en France que d'une façon équivoque
-et en se prêtant à une sorte de dissimulation convenue, ne furent pas
-les derniers à profiter de ce changement: dès l'année suivante, pour
-la première fois, en annonçant les conférences du carême, on dit «le
-Père de Ravignan» et non plus «l'abbé de Ravignan». Lacordaire,
-invité à dîner chez le ministre des cultes, y vint en froc; l'un des
-convives, ancien ministre de Charles X, M. Bourdeau, se penchant vers
-son voisin, lui dit: «Quel étrange retour des choses de ce monde! Si,
-quand j'étais garde des sceaux, j'avais invité un Dominicain à ma
-table, le lendemain, la chancellerie eût été brûlée.» M. Isambert
-ayant cherché à faire tapage, à la Chambre, de la présence de M.
-Martin du Nord, ministre des cultes, au discours du nouveau moine, le
-ministre put se borner à répondre en souriant: «Je suis catholique, et
-il m'arrive, autant que je le puis, d'en remplir les devoirs; oui, je
-l'avoue, je vais à la messe, je vais au sermon; si c'est un crime,
-j'en suis coupable.»
-
-[Note 471: Cf. t. III, ch. IX, § VI.]
-
-[Note 472: Sur les débuts de cette oeuvre, voy. t. III, ch. IX, § II.]
-
-En même temps, les bonnes relations du gouvernement et des évêques
-apparaissaient à plus d'un signe. À Paris, notamment, Mgr Affre,
-appelé en 1840 à la succession de Mgr de Quélen, rétablissait
-aussitôt, entre l'archevêché et les Tuileries, les rapports à peu près
-interrompus depuis dix ans, et, le 1er janvier 1841, le Roi, tout
-heureux de recevoir enfin les félicitations d'un archevêque de Paris,
-lui répondait: «Plus la tâche de mon gouvernement est difficile, plus
-il a besoin de l'appui moral et du concours de tous ceux qui veulent
-le maintien de l'ordre et le règne des lois... C'est cet appui moral
-et ce concours de tous les gens de bien qui donneront à mon
-gouvernement la force nécessaire à l'accomplissement des devoirs qu'il
-est appelé à remplir. Et je mets au premier rang de ces devoirs celui
-de faire chérir la religion, de combattre l'immoralité et de montrer
-au monde, quoi qu'en aient dit les détracteurs de la France, que le
-respect de la religion, de la morale et de la vertu est encore parmi
-nous le sentiment de l'immense majorité.» Que de chemin fait depuis ce
-lendemain de 1830, où le souverain n'osait même plus prononcer le mot
-de «Providence»! Mêmes bons rapports entre le gouvernement de Juillet
-et le Pape. Grégoire XVI ne manquait pas une occasion de blâmer ceux
-des membres du clergé français qui gardaient encore, à l'égard de la
-monarchie nouvelle, une attitude hostile ou boudeuse[473]. Au
-commencement de 1842, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, qui
-s'était retiré à Rome depuis 1830, avait chez lui, pour quelques
-semaines, un de ses parents, M. le marquis de Raigecourt. Un jour,
-celui-ci trouva l'évêque très troublé, se promenant de long en large
-dans son salon et agitant les bras.--«Qu'avez-vous, monseigneur?--Ah!
-si vous saviez, mon ami, ce que le Pape vient de me dire!--Comment
-donc?--Il m'a dit, d'un ton très sévère, que j'avais grand tort de ne
-pas aller voir Louis-Philippe, et il a ajouté: _È un'ingiuria per la
-Santa Sede!_ Son gouvernement a pour nous les meilleurs procédés, et
-les évêques de France doivent lui en savoir gré[474].»
-
-[Note 473: Nous avons déjà noté, en 1836 et 1837, le blâme porté par
-le Souverain Pontife sur l'attitude de Mgr de Quélen. (Cf. t. III, ch.
-IX, § VII.)]
-
-[Note 474: Je tiens le récit de cette anecdote de M. le marquis de
-Raigecourt.]
-
-
-II
-
-À l'heure où la paix religieuse semblait ainsi définitivement acquise,
-où des deux côtés on en voulait sincèrement le maintien, un conflit
-s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs
-années, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de
-Juillet. La liberté de l'enseignement en fut l'occasion[475]. Promise
-par la Charte, elle avait été établie en 1833 pour l'instruction
-primaire. Une tentative avait été faite, en 1836, pour l'instruction
-secondaire, tentative loyale, mais qui n'avait malheureusement pas
-réussi[476]. Cet échec, bien qu'imputable uniquement aux adversaires
-du clergé, n'avait pas cependant fait sortir ce dernier de son
-attitude pacifique. À cette époque, d'ailleurs, l'idée de la liberté
-d'enseignement n'était encore dans le monde religieux qu'une thèse
-d'avant-garde, suspecte à plusieurs pour avoir figuré sur le programme
-du journal _l'Avenir_. Pendant les deux ou trois années qui suivirent,
-les ministères, absorbés par des crises parlementaires incessantes, ne
-songèrent guère à exécuter la promesse de la Charte. Ce fut seulement
-en 1839 que l'on commença, du côté des catholiques, à parler un peu de
-cette liberté, si longtemps ajournée. Encore ceux d'entre eux qui s'en
-occupaient le plus ne pensaient-ils pas à entreprendre une campagne
-d'opposition; ils tâchaient d'arriver, par des négociations
-pacifiques, à une transaction entre le clergé et l'Université. M. de
-Montalembert fut mêlé assez activement aux pourparlers engagés, en
-1839 et en 1840, avec MM. Villemain et Cousin qui s'étaient succédé au
-ministère de l'instruction publique. L'esprit de conciliation, qui
-paraissait régner de part et d'autre, avait fait un moment espérer le
-succès; mais, chaque fois, les ministres tombèrent avant que rien fût
-conclu. Ces négociations furent reprises lorsque le cabinet du 29
-octobre 1840 fut constitué et sorti de ses premières difficultés. Les
-réclamations des catholiques, sans avoir pris encore de caractère
-hostile, devenaient plus pressantes. Enfin, en 1841, un nouveau projet
-de loi fut déposé.
-
-[Note 475: En 1880, certains incidents de la politique contemporaine
-m'avaient amené à détacher par avance, des notes réunies pour
-l'histoire de la monarchie de Juillet, une étude particulière sur les
-luttes de la liberté d'enseignement de 1841 à 1848. (Cf. _L'Église et
-l'État sous la monarchie de Juillet_, 1 vol. in-12, Librairie Plon.)
-Je ne puis aujourd'hui, sous le prétexte que je l'ai déjà traitée
-ailleurs, omettre une question aussi importante. On ne s'étonnera donc
-pas de retrouver ici une partie de ce qu'on a pu déjà lire dans cette
-première étude: on le retrouvera, d'ailleurs, concentré, complété et
-surtout mis au point d'une histoire générale.]
-
-[Note 476: Cf. t. III, ch. IX, § IV.]
-
-Ne fallait-il pas s'attendre à quelque chose d'aussi satisfaisant pour
-le moins que le projet de 1836? N'était-on pas plus loin encore des
-préjugés et des passions de 1830? L'auteur de ce projet de 1836, M.
-Guizot, n'était-il pas le principal membre du cabinet du 29 octobre?
-Et cependant ces espérances, qui semblaient si fondées, furent
-trompées. L'exposé des motifs contestait jusqu'au principe de la
-liberté promise par la Charte. Quant à la loi elle-même, par les
-exigences de grades et par les autres conditions compliquées,
-gênantes, parfois blessantes, imposées aux concurrents de
-l'Université, elle rendait à peu près illusoire la liberté
-nominalement concédée. Il semblait que ce projet fût marqué du vice le
-plus propre à détruire l'effet d'une réforme libérale, le manque de
-sincérité. Comment expliquer une pareille déception? M. Guizot,
-absorbé par la direction des affaires extérieures alors si graves,
-avait eu le tort de laisser tout faire par le ministre de
-l'instruction publique, M. Villemain. Celui-ci, moins homme d'État que
-professeur, d'un esprit plus vif que large, partageait les préventions
-de l'Université contre l'enseignement libre, et c'était sous
-l'influence d'un esprit de corps fort étroit qu'il avait rédigé son
-projet; non qu'il songeât à ouvrir les hostilités contre le clergé;
-mais, connaissant imparfaitement les choses et les hommes du monde
-ecclésiastique, il ne s'était pas rendu compte à l'avance de l'effet
-qu'il allait produire. Dans cet acte qui devait avoir de fâcheuses et
-lointaines conséquences, qui commençait la guerre là où la paix était
-si désirable et semblait si désirée, il y eut, non seulement chez M.
-Guizot, mais même chez M. Villemain, plus d'inadvertance que de
-malveillance.
-
-Et encore, si le projet n'avait fait que soumettre l'enseignement
-libre à des conditions trop rigoureuses, l'opposition n'eût peut-être
-pas été bien bruyante, tant on était alors, du côté des catholiques,
-peu disposé à livrer bataille. Mais le ministre avait commis la faute
-de toucher aux petits séminaires, dont j'ai déjà eu occasion
-d'indiquer la situation particulière[477]: son projet leur enlevait
-l'espèce de privilège, chèrement acheté, qui les avait laissés
-jusqu'ici sous la direction exclusive de l'épiscopat; il les
-soumettait au droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle et les
-plaçait sous la juridiction de l'Université. Les évêques estimèrent,
-non sans raison, que ce régime compromettait l'existence des écoles
-ecclésiastiques et leur rendait notamment à peu près impossible de
-trouver des professeurs. Ils se voyaient ainsi attaqués sur le
-terrain étroit, modeste, strictement enclos, qu'on leur avait réservé
-en dehors du large domaine de l'Université. Jusqu'alors ils s'étaient
-tenus à l'écart des polémiques relatives à la liberté d'enseignement;
-d'ailleurs, par un reste de cette intimidation qui, au lendemain de
-1830, avait empêché qu'aucune soutane se montrât dans les rues, ils
-répugnaient à toute démarche qui les eût fait sortir du sanctuaire.
-Mais, cette fois, se voyant menacés dans ce sanctuaire même, ils ne
-purent se contenir. Spontanément, sans y être poussés par aucun homme
-politique, par aucun journal, la plupart laissèrent échapper un cri
-public d'alarme et de protestation. Les feuilles religieuses se
-trouvèrent remplies, pendant plusieurs mois, des lettres que plus de
-cinquante prélats adressèrent, l'un après l'autre, au gouvernement,
-presque toutes d'un ton grave et triste, quelques-unes d'un accent
-plus vif et presque comminatoire. Ébranlé par cette plainte générale
-de l'épiscopat, mal accueilli d'ailleurs par la commission de la
-Chambre plus libérale que le ministre, non soutenu par le gouvernement
-qu'un tel orage surprenait et désappointait, le projet fut retiré,
-avant d'avoir été même l'objet d'un rapport.
-
-[Note 477: Cf. t. III, ch. IX, § IV.]
-
-Les conséquences de cette tentative maladroite et malheureuse devaient
-survivre au retrait de la loi; sans le vouloir et sans s'en douter, on
-avait fait sortir l'Église de France de l'expectative muette,
-patiente, presque confiante, où, malgré le rejet du projet de 1836,
-elle s'était renfermée depuis dix ans; on avait fait naître
-l'agitation dans une région naguère calme et silencieuse. Qui peut
-dire où elle s'arrêtera? Pour apprendre à combattre en faveur des
-intérêts généraux, il faut, d'ordinaire, avoir été frappé dans ses
-intérêts particuliers. C'est un peu ce qui est arrivé aux évêques.
-Pour le moment, leurs protestations contre le projet de 1841 portent
-presque exclusivement sur les dispositions relatives à leurs petits
-séminaires; à peine, sous forme de prétérition timide, indiquent-elles
-les défauts du projet en ce qui concerne les établissements libres;
-quelques prélats même déclarent, comme l'archevêque de Tours, que
-cette dernière question n'est pas de leur ressort. Mais attendez: le
-champ de bataille ne tardera pas à s'élargir.
-
-
-III
-
-Ceux des évêques qui, subissant l'entraînement d'une polémique une
-fois engagée, se hasardèrent bientôt à regarder au delà de leurs
-petits séminaires, furent tout d'abord amenés à examiner la valeur
-morale et religieuse de cette éducation universitaire à laquelle on
-paraissait ne vouloir permettre aucune concurrence, et surtout aucune
-concurrence ecclésiastique. Telle fut la première forme du débat: ce
-n'était pas la moins délicate ni la moins irritante. Mais fallait-il
-s'étonner que des prélats, préoccupés par état du soin des âmes,
-envisageassent la question à ce point de vue? On ne peut nier que plus
-d'un fait ne fût de nature à émouvoir leur sollicitude. «L'éducation
-religieuse n'existe réellement pas dans les collèges, écrivait alors
-un protestant. Je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir
-de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous
-ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations... Nous
-n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la
-vie évangélique[478].» M. Sainte-Beuve s'exprimait ainsi, en 1843: «En
-masse, les professeurs de l'Université, sans être hostiles à la
-religion, ne sont pas religieux. Les élèves le sentent, et de toute
-cette atmosphère ils sortent, non pas nourris d'irréligion, mais
-indifférents... Quoi qu'on puisse dire pour ou contre, en louant ou en
-blâmant, on ne sort guère chrétien des écoles de l'Université[479].»
-
-[Note 478: A. DE GASPARIN, _les Intérêts généraux du protestantisme en
-France_.]
-
-[Note 479: _Chroniques parisiennes_, p. 100 et 122.]
-
-Sans doute c'était le mal du temps, plus encore que la faute de tels
-ou tels hommes et surtout de tel ou tel gouvernement. L'Université
-était l'image de la société, telle que l'avaient faite le dix-huitième
-siècle et la Révolution. L'état des collèges n'avait pas été meilleur
-sous la Restauration, au temps de Mgr Frayssinous; peut-être même
-avait-il été pire, et la religion s'y était-elle trouvée plus
-impopulaire, à raison même des efforts tentés par les Bourbons pour la
-protéger[480]. Mais, en dehors de ce mal général du temps sur lequel
-il était plus naturel de gémir qu'il n'était aisé d'y remédier, un
-fait nouveau, survenu depuis 1830, donnait particulièrement prise aux
-critiques de l'épiscopat. L'enseignement philosophique de
-l'Université, par lequel devaient passer tous les aspirants au
-baccalauréat, s'était émancipé de la religion, à laquelle il avait été
-jusque-là plus ou moins subordonné, et était passé sous l'autorité
-d'une école, ou pour mieux dire d'un homme: cet homme était M. Cousin.
-À défaut de la religion d'État supprimée par la Charte de 1830, on
-avait une philosophie d'État. Un régime politique ne vit pas seulement
-de lois constitutionnelles, administratives ou économiques; il lui
-faut une doctrine. Le choix de cette doctrine est chose grave pour
-lui, pour sa force morale, pour l'action qu'il exercera sur les
-esprits, pour la trace qu'il laissera dans la vie de la nation. Si la
-monarchie de Juillet apparaît liée à la philosophie «éclectique»,
-c'est moins par une préférence voulue et réfléchie de sa part, que par
-l'effet des circonstances. Bien que M. Cousin n'eût été
-personnellement pour rien dans le soulèvement de juillet 1830,
-l'importance acquise par lui dans le mouvement libéral de la
-Restauration, l'habitude où l'on était, depuis quinze ans, de le voir
-marcher à la tête des générations nouvelles[481], l'avaient placé
-naturellement au premier rang des vainqueurs, de ceux qui devaient
-avoir part aux dépouilles. Avide de «paraître» et de «faire du
-bruit», de nature absorbante, encombrante et dominante, d'une
-personnalité presque naïve, il n'était pas homme à se laisser oublier
-et eût plutôt joué des coudes pour se pousser en avant et se faire une
-place plus large. Il n'imita pas tant d'autres professeurs ou
-écrivains qui cherchèrent alors fortune dans la région banale de la
-politique proprement dite; loin de songer à quitter la philosophie, il
-persista plus que jamais à en faire «sa carrière[482]»; seulement, il
-voulut y jouer un rôle nouveau. Ce n'est plus le professeur éloquent,
-hardi, parfois téméraire, «promoteur et agitateur dans l'ordre des
-idées». Maintenant, la conquête est accomplie; M. Cousin prétend
-l'organiser et s'y établir en maître. Dans ce dessein, il s'installe à
-tous les hauts postes lui donnant pouvoir sur les hommes et les
-choses: il est à la fois l'un des huit du conseil royal de
-l'instruction publique où il représente seul la philosophie, directeur
-de l'École normale, président perpétuel du jury d'agrégation de
-philosophie, membre très agissant de l'Académie française et de
-l'Académie des sciences morales, pair de France. De ces postes, il
-rédige, entièrement à sa guise, les programmes de l'enseignement
-philosophique auxquels il fait subir une sorte de laïcisation[483], et
-surtout il règne sur les maîtres qui sont sous sa main, à sa merci,
-dans toutes les phases de leur carrière, comme élèves de l'École
-normale, candidats à l'agrégation, professeurs, aspirants aux
-distinctions académiques. Les ministres passent, M. Cousin reste,
-exerçant ce gouvernement doctrinal, cette dictature spirituelle, dont
-on eût cherché vainement l'analogue sous un autre régime. Il avait
-fini par se considérer comme le chef d'une sorte de «religion
-philosophique officielle», d'une «église laïque» ayant reçu du
-gouvernement et de la société de 1830, pour former les jeunes âmes,
-une autorité et une mission semblables à celles qui étaient contenues
-dans la parole du Christ aux apôtres: _Ite et docete_. Naturelle de la
-part d'une Église qui se croit en possession de la vérité absolue,
-cette prétention se comprend plus difficilement de la part d'un homme
-qui, après avoir remué beaucoup d'idées, était loin d'être arrivé, sur
-tous les points, à quelque chose de fixe[484]. Mais s'il y avait
-hésitation dans la doctrine, il n'y en avait pas dans le commandement.
-Ces professeurs que M. Cousin dirigeait, il les appelait son
-«régiment». Il les surveillait tous dans leurs moindres actes,
-connaissait le dossier de chacun. Admirable pour secouer, soutenir,
-pousser ceux qui avaient du talent, mais à condition qu'ils fussent
-dociles et se laissassent tyranniser, il était impitoyable jusqu'à la
-cruauté pour les médiocres, les maladroits ou les indépendants[485].
-Il ne comprenait pas qu'on se plaignît. La philosophie n'était-elle
-pas libre, puisqu'il l'avait émancipée de l'Église? Il fallait, à la
-vérité, obéir à M. Cousin. Mais celui-ci n'était-il pas un philosophe?
-ou, pour mieux dire, n'était-il pas la philosophie elle-même?
-
-[Note 480: On peut voir, dans un mémoire rédigé, peu avant la
-révolution de Juillet, par les aumôniers des collèges de Paris, des
-détails navrants sur ce sujet et, pour ainsi dire, la statistique des
-naufrages dans lesquels périssaient les âmes des jeunes collégiens. M.
-Foisset a donné des extraits de ce mémoire, dans la _Vie du P.
-Lacordaire_ (t. I, p. 86 à 91).]
-
-[Note 481: Sur M. Cousin avant 1830, voir ce que j'en ai dit dans le
-_Parti libéral sous la Restauration_, p. 233.]
-
-[Note 482: Dès 1828, à l'époque où l'avènement du ministère Martignac
-eût pu lui donner l'occasion d'un rôle politique, il avait écrit à M.
-Hegel: «J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les
-affaires: ma carrière est la philosophie, l'enseignement,
-l'instruction publique. Je l'ai déclaré une fois pour toutes à mes
-amis, et je soutiendrai ma résolution. J'ai commencé, dans mon pays,
-un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance; j'y veux,
-avec le temps, attacher mon nom; voilà toute mon ambition; j'ai
-celle-là, je n'en ai pas d'autre. Je désire, avec le temps, affermir,
-élargir, améliorer ma situation dans l'instruction publique, mais
-seulement dans l'instruction publique.»]
-
-[Note 483: Voir l'étude curieuse où M. Janet fait honneur à M. Cousin
-d'avoir été, en cette circonstance, le précurseur des laïcisateurs de
-nos jours, et où il compare son oeuvre à celle qui a fait établir dans
-les écoles primaires un enseignement moral indépendant de toute
-doctrine religieuse.]
-
-[Note 484: M. Cousin avait conscience de la mobilité de son esprit.
-Plus tard, quand on donna son nom à une rue: «J'accepte, dit-il
-spirituellement, parce que c'est une rue et non une place.»]
-
-[Note 485: Pour se faire une idée de ce régime, il n'est même pas
-besoin d'écouter les plaintes des victimes; il suffit de prêter
-l'oreille aux confidences de ceux qui passaient pour être les
-protégés. Voir, à ce sujet, le très piquant volume de M. Jules Simon
-sur _Victor Cousin_.]
-
-Cette domination, si rude pour ceux qui y étaient soumis, était-elle
-du moins rassurante pour les catholiques? Sans doute c'est l'honneur
-de M. Cousin d'avoir été le promoteur d'une réaction contre le
-sensualisme du dix-huitième siècle et d'avoir répudié l'impiété
-haineuse ou ricanante du voltairianisme. Aussi exigeait-il de ses
-professeurs qu'ils enseignassent, sur l'immortalité de l'âme, sur la
-liberté humaine, sur la morale, sur la création, les doctrines
-spiritualistes; il leur recommandait d'être respectueux pour la
-religion, de ne pas se «faire d'affaires» avec le clergé, et leur
-donnait volontiers des leçons de diplomatie pratique sur la façon de
-se conduire avec les évêques et les aumôniers, de leur échapper sans
-les offusquer. Mais, si étroitement surveillés qu'ils fussent, ces
-jeunes maîtres, presque tous incroyants et sachant que leur chef ne
-l'était pas moins qu'eux, laissaient parfois percer dans leur
-enseignement ou en tout cas ne cachaient pas dans leurs travaux
-personnels l'irréligion qui était le fond de leur âme. Les livres
-mêmes de M. Cousin contenaient, à côté de ce spiritualisme que le
-christianisme pouvait reconnaître comme un allié, plus d'une doctrine
-inquiétante. Il était facile d'y discerner des velléités de panthéisme
-et surtout un rationalisme qui n'acceptait ni le surnaturel ni la
-révélation divine. Si le catholicisme n'y était plus raillé ou
-insulté, la politesse qu'on lui témoignait était assez dédaigneuse. On
-affectait de voir en lui «la plus belle», mais «la dernière des
-religions», une institution utile pour la partie de l'humanité qui ne
-sait pas encore réfléchir, mais inférieure à la philosophie et
-destinée à être remplacée par elle à mesure que les intelligences se
-développeraient: idée que trahissait cette phrase souvent citée de M.
-Cousin: «La philosophie est patiente... Heureuse de voir les masses,
-le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre
-les bras du christianisme, elle se contente de leur tendre doucement
-la main et de les aider à s'élever plus haut encore.»
-
-Il eût fallu n'avoir aucune notion de ce qu'est une Église convaincue
-de la divinité de son institution et de l'infaillibilité de sa
-doctrine, pour croire qu'elle pouvait reconnaître à la philosophie la
-suprématie que celle-ci réclamait, et se contenter, à côté d'elle,
-au-dessous d'elle, du domaine abaissé et rétréci où on la tolérait
-avec une bienveillance hautaine et transitoire. Du moment donc où l'on
-avait provoqué les évêques à la lutte, rien de surprenant de les voir
-s'en prendre surtout à cette philosophie d'État, lui demander compte
-de son enseignement dans les collèges, et imputer à ses lacunes ou à
-ses erreurs l'irréligion des jeunes générations élevées par elle.
-L'évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, prélat de la vieille
-école, gallican et royaliste, dont l'âge n'avait pas attiédi l'ardeur,
-fut l'un des premiers à élever ces plaintes; il multiplia les lettres
-et les réponses, les accusations et les apologies, s'attaquant, avec
-une véhémence croissante, à MM. Cousin, Jouffroy, Damiron ou autres
-chefs de l'école éclectique. La discussion ainsi engagée, beaucoup
-d'autres prélats y intervinrent: pour ne citer que les principaux,
-c'étaient l'archevêque de Paris, Mgr Affre, qui combattait le
-rationalisme universitaire d'un ton posé, faisant largement la part de
-la raison, et parlant des personnes avec une courtoisie parfaite;
-l'évêque de Belley, Mgr Devie, qui, indigné de faits graves signalés
-dans plusieurs collèges, employait le langage singulièrement énergique
-des Écritures, pour détourner «les fidèles d'envoyer leurs enfants
-dans ces _écoles de pestilence_»; l'archevêque de Toulouse, Mgr
-d'Astros, qui dénonçait et réfutait, dans un mandement, les doctrines
-manifestement antichrétiennes d'un professeur à la faculté de cette
-ville, M. Gatien Arnould; le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon,
-qui en venait à menacer publiquement de retirer les aumôniers des
-collèges, et les évêques de Châlons, de Langres et de Perpignan, qui
-s'associaient à cette démarche.
-
-En dénonçant d'aussi haut les dangers de l'enseignement universitaire au
-point de vue religieux, les évêques donnaient à la polémique catholique
-une direction qui ne pouvait manquer d'être suivie. Prêtres et laïques
-se jetèrent avec ardeur dans cette controverse, qui devint chaque jour
-plus passionnée. Pour quelques ouvrages de doctrine, écrits avec une
-convenance parfaite, tels que l'_Essai sur le panthéisme_, de l'abbé
-Maret, il y en eut beaucoup d'autres qui tenaient davantage du pamphlet.
-Tel fut _le Monopole universitaire, destructeur de la religion et des
-lois_, livre d'abord anonyme, très violent de forme et de fond, et qui
-fit alors grand tapage; plus tard, l'abbé des Garets y apposa son nom;
-mais il n'en était pas le véritable, ou tout au moins l'unique auteur.
-Quelques écrits du même goût suivirent, entre autres le _Simple coup
-d'oeil_ de l'abbé Védrine et le _Miroir des collèges_. On ne saurait
-mettre tout à fait sur le même rang le _Mémoire à consulter_ de l'abbé
-Combalot, bien qu'il ressemblât plus à l'imprécation d'un prophète de
-l'ancienne loi, qu'à la discussion d'un prêtre de la nouvelle. Beaucoup
-de catholiques considérables n'étaient pas les derniers à déplorer le
-ton que prenait ainsi la polémique; de ce nombre était le P. de
-Ravignan, approuvé en ce point par le général de son Ordre, le P.
-Roothaan[486]. Mgr Affre estima même nécessaire de blâmer publiquement
-plusieurs de ces écrits, notamment le _Monopole universitaire_; il se
-plaignit que l'auteur «eût confondu des hommes dont il aurait dû séparer
-la cause, fait des citations dont l'exactitude matérielle ne
-garantissait pas toujours l'exactitude quant au sens, et pris un ton
-injurieux, ce qui était une manière fort peu chrétienne de défendre le
-christianisme[487]». Mais, peu de jours après, un journal qui, quoique
-encore contesté, commençait à prendre une réelle importance dans le
-monde religieux, l'_Univers_, publiait deux documents: le premier était
-une protestation dans laquelle l'abbé des Garets déclarait «ne pouvoir
-accepter le blâme» de l'archevêque de Paris; le second, une lettre par
-laquelle l'évêque de Chartres louait le pamphlet en question, critiquait
-la démarche de son métropolitain et croyait devoir informer le public
-que ce titre de métropolitain n'était qu'une «prééminence honorifique,
-n'entraînant point de supériorité quant à l'enseignement». Mgr Affre fut
-fort ému de cet incident: il en demeura, dit un de ses biographes, «pâle
-et défait pendant plusieurs jours».
-
-[Note 486: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. II, p.
-272 à 274.]
-
-[Note 487: _Observations sur la controverse élevée au sujet de la
-liberté d'enseignement_, par Mgr AFFRE (1843).]
-
-Nous venons de nommer l'_Univers_. Ce journal jouait en effet un rôle
-considérable dans l'attaque dirigée contre l'enseignement
-universitaire; nul n'a porté à cet enseignement des coups plus rudes;
-nul aussi n'a plus contribué à donner à la polémique un tour violent,
-amer et personnel. Fondé, peu après 1830, par l'abbé Migne, il avait
-eu successivement plusieurs rédacteurs en chef, sans obtenir grand
-succès; mais, au moment même où la lutte s'échauffait contre
-l'Université, il lui arriva un collaborateur, ancien journaliste
-ministériel, converti de la veille au catholicisme; ce nouveau venu,
-malgré la résistance de certains patrons du journal, en devint
-aussitôt le maître par le droit d'un talent supérieur: désormais on
-put dire que l'_Univers_ était M. Louis Veuillot. Son entrée en scène
-donnait aux catholiques ce qu'ils n'avaient plus dans la presse
-quotidienne, depuis l'_Avenir_: un polémiste, alerte, vigoureux, tel
-qu'aucun autre journal n'en possédait à cette époque; un écrivain-né,
-dont la langue pleine de trait et de nerf et dont la verve de franc
-jet avaient, on l'a remarqué avec raison, quelque chose du parler des
-servantes de Molière; un satirique habile, implacable à saisir et, au
-besoin, à créer les ridicules, se servant, au nom de la religion, de
-cette ironie dont elle avait eu si souvent à souffrir; un batailleur
-courageux, hardi à prendre l'offensive, se faisant détester, mais
-écouter et craindre, donnant à un parti jusqu'alors humilié le plaisir
-de tenir à son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot, et
-quelquefois le meilleur, dans les altercations de la presse.
-L'avantage était grand, et nous ne prétendons certes pas en rabaisser
-le prix. Mais, si brillante qu'elle fût, la médaille n'avait-elle pas
-un revers?
-
-Déjà sous la Restauration, Lamennais avait introduit dans la polémique
-religieuse des habitudes de violence, de sarcasme et d'outrage[488].
-M. Veuillot fut, sous ce rapport, son héritier direct. La nature même
-de son talent le portait à cette violence. Ces esprits de race
-gauloise, chez lesquels déborde si naturellement la sève des écrivains
-du seizième siècle et en qui l'on croit reconnaître parfois la
-descendance littéraire de Rabelais, ont peine à sacrifier aux
-convenances mondaines ou même à la charité chrétienne la tentation et
-le plaisir d'un mot bien trouvé, d'une mordante raillerie, d'une
-caricature amusante et meurtrière, d'une invective vivement troussée.
-Plus la lutte s'anime, plus on risque de voir le tempérament
-l'emporter: chez eux, ce n'est pas tant la colère qu'une sorte
-d'enivrement d'artiste; ils en veulent moins à la victime qu'ils ne se
-complaisent dans l'art avec lequel elle est exécutée. M. Veuillot
-était ainsi conduit, un peu aux dépens du prochain, à se reprendre aux
-jouissances batailleuses dont il avait acquis naguère l'habitude dans
-le journalisme profane, trouvant dans l'ardeur très sincère de sa foi
-nouvelle, non une leçon de douceur, mais une raison de se livrer à ces
-polémiques avec une conscience plus tranquille et plus satisfaite. Ne
-connaissait-on pas déjà, aux siècles de foi profonde et rude, de ces
-convertis qui s'imaginaient donner la mesure de leur dévouement à
-l'Église par le degré de vigueur avec lequel ils maltraitaient les
-infidèles, ou même parfois ceux qui n'étaient pas fidèles à leur
-guise? Lacordaire était d'un sentiment différent quand il déclarait
-que le premier devoir de «l'homme converti» était «d'avoir pitié»;
-autrement, ajoutait-il, «ce serait comme si le centurion du Calvaire,
-en reconnaissant Jésus-Christ, se fût fait bourreau, au lieu de se
-frapper la poitrine».
-
-[Note 488: Voir, sur l'influence de Lamennais à ce point de vue, ce
-que j'en ai dit dans mon étude sur l'Extrême droite sous la
-Restauration (_Royalistes et Républicains_).]
-
-Ce genre de polémique n'était pas sans éveiller plus d'une alarme et
-d'une répugnance dans les parties élevées du public religieux,
-principalement chez les évêques. Mgr Affre surtout en était fort
-mécontent; conseils, menaces de désaveu, essais de comité de
-direction, il avait recours à tout pour tâcher d'obtenir de
-l'_Univers_ un peu plus de modération[489]. Le nonce, dans ses
-conversations avec M. Guizot, exprimait aussi ses regrets et sa
-désapprobation[490]. Mais rien de tout cela n'arrêtait M. Veuillot;
-qui parlait avec une impatience dédaigneuse de ceux qui
-«s'accrochaient à ses vêtements pour le retenir[491]». Il avait
-compris d'ailleurs que, derrière cette élite de délicats, était une
-foule au goût moins fin et à la passion plus violente, qu'au-dessous
-de l'aristocratie épiscopale, il y avait la grande démocratie
-cléricale, ces fils de paysans qui, en si grand nombre, occupent et
-honorent aujourd'hui les presbytères de nos campagnes ou même de nos
-villes. Cette race forte, saine et féconde, dans laquelle on est
-heureux de voir l'Église se recruter, n'est raffinée ni par nature ni
-par éducation; elle préférait la verve agressive du nouveau journal à
-la sagesse somnolente du vieil et respectable _Ami de la religion_ ou
-à l'impartialité un peu terne du _Journal des villes et campagnes_, et
-trouvait, avec plaisir, dans ces rudes représailles de la plume, la
-revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de
-déchéances douloureusement senties. C'est à ces masses profondes du
-clergé populaire que M. Veuillot s'adressait directement, en quelque
-sorte par-dessus la tête des évêques; c'est sur elles qu'il
-s'appuyait. Entre elles et lui, s'établit bientôt une étroite
-communication et comme une action réciproque. Ce rôle joué par la
-presse religieuse était un fait grave dans l'histoire de l'Église de
-France; on assistait à l'avènement d'une puissance nouvelle dont on ne
-voyait pas bien la place dans la hiérarchie de la société catholique,
-et dont le danger n'échappait pas aux intéressés clairvoyants, surtout
-aux évêques[492].
-
-[Note 489: FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 95 et suiv.]
-
-[Note 490: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-[Note 491: _Univers_, 25 mai 1843.]
-
-[Note 492: Telle a été, pendant plusieurs années, la préoccupation des
-prélats les plus éclairés. Le désordre qui pouvait en résulter a été
-signalé, quelques années plus tard, en 1853, dans un écrit fameux de
-Mgr Guibert, depuis archevêque de Paris. (_Oeuvres pastorales_, t. I,
-p. 356 et suiv.)]
-
-C'était ce qu'on serait presque tenté d'appeler le côté
-révolutionnaire de l'homme qui a, toute sa vie, avec autant de passion
-que de sincérité, combattu et maudit la révolution. Cette
-contradiction apparente ne tenait-elle pas en partie à l'origine même
-de l'écrivain? Question plus personnelle, plus intime, mais que M.
-Veuillot nous a, en quelque sorte, invités à aborder, en publiant sur
-soi un livre dont l'accent rappelle parfois les confessions des
-grands convertis[493]. Il nous a raconté, avec une franchise qui ne
-lui coûtait ni ne le rabaissait, la douloureuse et émouvante histoire
-de ses premières années. Il nous a fait connaître comment, fils
-d'ouvriers honorables, mais sans instruction et sans religion, il
-avait reçu ses premières impressions, enfant, dans les pauvres leçons
-et les exemples détestables de l'école mutuelle, «l'infâme école
-mutuelle», a-t-il écrit, puis au milieu des propos cyniques d'une
-étude d'avoué où il était petit clerc; jeune homme, dans les
-polémiques violentes du journalisme, où il avait été jeté presque sans
-préparation, et où chacun, disait-il, n'avait guère d'autre «foi» que
-celle de ses «besoins» et de ses «intérêts». Il n'avait pas gardé de
-ce qu'il appelait ces «mauvais chemins» un seul souvenir pur, tendre
-et consolant, fût-ce celui de sa première communion, et n'en avait
-remporté, au contraire, que des sentiments de mépris amer pour les
-hommes, de révolte irritée contre la société: sentiments d'autant plus
-profonds et douloureux qu'ils s'étaient gravés dans une âme d'enfant.
-On en peut juger au seul accent avec lequel il rappelait l'effet
-produit sur lui par cette «société sans entrailles et sans
-intelligence» à laquelle «il ne devait rien», par le spectacle «des
-oppressions, des distances iniques et injurieuses du hasard de la
-naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour lui». Si radicale
-qu'eût été sa conversion, si renversant qu'eût été le coup de la grâce
-sur ce nouveau chemin de Damas, si entier que fût son dévouement à sa
-foi nouvelle et son désir d'y conformer désormais sa conduite, tout le
-vieil homme avait-il été détruit chez lui? Le pli imprimé à cette
-intelligence, dès le jeune âge, avait-il été complètement effacé? Qui
-sait s'il ne faudrait pas remonter jusque-là pour trouver l'origine de
-certaines notes qui rendaient, par exemple, les âpretés de M. Veuillot
-fort différentes des vivacités de M. de Montalembert? Quand le
-rédacteur de l'_Univers_ maltraitait si fort les hommes de 1830 et les
-lettrés de l'Université, on était parfois tenté de se demander si, à
-côté du chrétien néophyte qui se faisait un pieux devoir d'immoler
-les voltairiens sur ses nouveaux autels, il n'y avait pas aussi, à son
-insu, quelque chose du démocrate d'origine, de l'ancien
-révolutionnaire par éducation et par souffrance, qui se plaisait à
-frapper sur les bourgeois. Il était équitable, croyons-nous,
-d'indiquer cette explication: elle est, dans une certaine mesure, une
-excuse pour M. Veuillot, innocent après tout du malheur de son premier
-âge, et les souvenirs douloureux qu'il a été le premier à faire
-connaître, en inspirant compassion pour l'enfant, ne peuvent
-qu'adoucir le jugement porté sur l'homme.
-
-[Note 493: _Rome et Lorette._ Voir notamment l'Introduction.]
-
-
-IV
-
-En présence de l'accusation, parfois grave, souvent violente, portée
-contre eux au nom de la religion, quelle fut l'attitude des
-représentants de l'enseignement officiel? Ils témoignèrent une grande
-surprise et se posèrent presque en persécutés, tout au moins en
-pacifiques que des voisins contraignaient à la lutte par leur esprit
-d'empiétement et de querelle. Ils oubliaient que le conflit était
-principalement imputable à ceux qui avaient, depuis dix ans,
-obstinément entravé l'exécution de la promesse de la Charte. M. Cousin
-surtout affecta des airs d'innocence méconnue et indignée. On
-l'entendit affirmer, à la tribune du Luxembourg, avec la solennité
-émue de sa parole, qu'il «ne s'enseignait aucune proposition qui pût
-directement ou indirectement porter atteinte à la religion
-catholique». En même temps, sentant bien quelles armes ses anciens
-écrits fournissaient à ses adversaires, il commença à leur faire subir
-une sorte de revision et multiplia les éditions nouvelles, les
-préfaces, pour effacer, voiler ou expliquer d'une façon anodine ce
-qu'il avait pu dire de compromettant, notamment sur le panthéisme.
-Peut-être, dans ce travail, obéissait-il non seulement à une
-préoccupation de tactique, aux nécessités de sa situation officielle,
-mais aussi à cet attrait qui devait, dans la dernière partie de sa
-vie, le rapprocher de la vérité religieuse, sans, il est vrai, l'y
-faire jamais entrer complètement. Mais, sur le moment, les spectateurs
-les moins suspects de partialité catholique ne considéraient pas sans
-sourire cette évolution qui leur paraissait plus prudente que sérieuse
-et sincère. M. Sainte-Beuve déclarait «un peu impatientantes» ces
-pieuses «inclinaisons de tête» du philosophe, et voyait là du
-«charlatanisme[494]»; Henri Heine lui reprochait son «hypocrisie» et
-son «jésuitisme[495]»; quant à Proudhon, plus brutal, il trouvait
-cette conduite «indigne» et «ignoble[496]». M. Cousin d'ailleurs avait
-du malheur: tandis qu'il tâchait de convaincre les autres et peut-être
-lui-même de l'orthodoxie de sa doctrine, ses plus chers disciples,
-soit dans leur enseignement, soit dans leurs écrits et jusque dans
-leurs réponses aux critiques des écrivains religieux, laissaient voir
-le scepticisme qui était au fond et surtout au terme de cette
-doctrine, et trahissaient leur hostilité dédaigneuse à l'égard de
-cette Église si savamment caressée par leur maître. Chaque jour, les
-catholiques aux aguets pouvaient relever quelque fait de ce genre.
-
-[Note 494: _Chroniques parisiennes_, p. 53.]
-
-[Note 495: Lettre du 8 juillet 1843, adressée à la _Gazette
-d'Augsbourg_. (_Lutèce_, p. 386.)]
-
-[Note 496: Lettre du 9 mai 1842. (_Correspondance de Proudhon._)]
-
-Si la tactique de M. Cousin était ainsi dérangée par ses disciples,
-qu'était-ce quand la parole était prise par les indépendants de
-l'Université! M. Génin, professeur de faculté, polémiste dur et
-passionné,--des écrits duquel M. Sainte-Beuve disait alors: «C'est
-âcre, violent et du pur dix-huitième siècle»,--raillait «les hommages
-d'une sincérité suspecte» rendus par l'éclectisme à la religion, et
-avouait, proclamait l'antinomie de la philosophie et du catholicisme.
-M. Quinet, professeur au Collège de France, parlait de même et
-«félicitait l'Église de s'être lassée la première de la trêve menteuse
-qu'on avait achetée si chèrement de part et d'autre». M. Libri,
-réfugié italien, de vive intelligence et de petite moralité, alors en
-grande faveur dans le monde universitaire, et devenu, presque coup sur
-coup, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et
-au Collège de France, membre du conseil académique de Paris, officier
-de la Légion d'honneur, publiait des lettres sur le _Clergé et la
-liberté d'enseignement_, qui étaient le plus perfide et le plus
-haineux des pamphlets contre le catholicisme. Dans toutes ces
-publications, c'était le vieux voltairianisme qui relevait la tête. À
-tort ou à raison, on prêtait à M. Thiers ce mot: «Il est temps de
-mettre la main de Voltaire sur ces gens-là.» Il n'était pas jusqu'à
-l'Académie française qu'on ne mêlât aussi, un peu par surprise, à
-cette mise en scène voltairienne. En juin 1842, sur la proposition de
-M. Dupaty, elle mettait, au concours «l'éloge» de Voltaire; cette
-résolution, combattue par M. Molé et M. de Salvandy, avait été appuyée
-par M. Mignet et même par M. Cousin, oublieux, en cette circonstance,
-des prudences de sa tactique. L'émotion fut vive, et chacun y vit une
-manifestation. Pour en atténuer le caractère, l'Académie substitua
-après coup, dans le programme du concours, le mot de «discours» à
-celui d'«éloge».
-
-Le plus grand nombre des journaux, dont les rédacteurs étaient souvent
-d'anciens professeurs ou même des professeurs en fonction, prenaient
-la défense de l'Université, et ils le faisaient en partant en guerre
-contre le catholicisme. Ce n'était pas seulement le langage de la
-presse de gauche ou du centre gauche, du _National_, où écrivait M.
-Génin, du _Courrier français_, qui déclarait que «le clergé était un
-ennemi devant lequel il ne fallait jamais poser les armes», du
-_Constitutionnel_, rédigé encore à cette époque par les survivants du
-dix-huitième siècle; c'était aussi celui de la principale feuille
-conservatrice, de l'organe attitré du ministère et de la cour:
-obéissant moins aux inspirations de ses patrons politiques qu'aux
-ressentiments propres de plusieurs de ses rédacteurs, universitaires
-personnellement atteints par les plaintes des catholiques, le _Journal
-des Débats_ faisait chorus sur ce sujet avec les feuilles contre
-lesquelles il défendait chaque jour la monarchie; il se distinguait
-même, entre toutes, par la vivacité de sa polémique antireligieuse,
-notamment par une sorte d'aptitude à reproduire le vieil accent
-voltairien. «Voltaire, s'écriait-il, désormais, c'est notre épée,
-c'est notre bouclier!» Seul de toute la presse, il obtint cet honneur
-qu'un évêque crut devoir ordonner des prières en réparation d'un de
-ses articles[497].
-
-[Note 497: Un observateur qui n'était pas favorable aux réclamations
-du clergé, M. de Viel-Castel, notait alors sur son journal intime: «Le
-_Journal des Débats_ se distingue par l'ardeur, la passion
-voltairienne avec laquelle il attaque le clergé. C'est tout au plus
-s'il a la précaution de mêler à ses arguments et à ses épigrammes
-quelques protestations banales et vagues en faveur de la religion. Il
-ramasse avec soin tout ce qui lui paraît propre à discréditer, à
-ridiculiser le catholicisme.» (_Documents inédits._) Aussi M. de
-Tocqueville, après avoir constaté que tous les journaux étaient «dans
-un paroxysme de vraie fureur contre le clergé et contre la religion
-elle-même», ajoutait que, sur ce point, «les journaux du gouvernement
-étaient peut-être pires que ceux de l'opposition». (Lettre du 6
-décembre 1843.)]
-
-Nous voilà bien au delà des limites prudentes dans lesquelles M.
-Cousin aurait voulu d'abord renfermer la justification de
-l'Université. Aussi l'un de ses disciples les plus autorisés, M.
-Saisset, finissait-il par pousser un cri d'alarme sur ce qu'il
-appelait la _Renaissance du voltairianisme_[498]. Il prenait sans
-doute beaucoup de précautions oratoires, déclarait absoudre pleinement
-le voltairianisme dans le passé et «ne sentir pour lui qu'une juste
-reconnaissance»; il «n'admettait aucune vérité surnaturelle» et ne
-reconnaissait «d'autre source de vérité, parmi les hommes, que la
-raison»; mais il s'effrayait de voir que des alliés plus logiques et
-plus impatients concluaient à la destruction immédiate des
-institutions religieuses; il confessait, d'une façon assez naïve, la
-terreur ressentie par la philosophie officielle, à la vue des
-responsabilités qui, dans ce cas, pèseraient sur elle, et il finissait
-par proclamer qu'elle serait «incapable de se charger à elle seule du
-ministère spirituel dans les sociétés modernes». Les indépendants
-avaient beau jeu contre M. Saisset. Après l'avoir traité de «jésuite»,
-M. Génin montrait comment, au fond, le défenseur de l'éclectisme
-n'était pas plus chrétien que ceux qu'il blâmait; comment il voyait,
-ainsi qu'eux, dans le christianisme, une religion fausse; comment
-enfin sa thèse aboutissait à «écraser la vérité dangereuse, pour
-prêter la main à une imposture utile». Une telle polémique n'était pas
-faite pour déplaire aux catholiques: ceux-ci y trouvaient la
-confirmation de ce qu'ils avaient toujours dit sur la négation
-religieuse qui faisait le fond de la philosophie officielle. Et
-n'étaient-ils pas fondés à demander de quel droit cette philosophie,
-si épouvantée à la pensée de recueillir la succession de la religion
-détruite, prétendait, après un tel aveu d'impuissance, former seule
-les jeunes intelligences et refuser aux ministres de cette religion la
-liberté de prendre part à l'enseignement? Entre leurs adversaires de
-droite et leurs alliés de gauche, la situation des doctrinaires de
-l'Université devenait de moins en moins tenable.
-
-[Note 498: _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1845.]
-
-
-V
-
-Jusqu'à présent, nous n'avons vu dans la polémique provoquée par le
-projet de 1841 que le procès fait par l'Église de France à
-l'enseignement universitaire. Peut-être, pour réveiller les
-consciences de leur torpeur, était-il nécessaire que la lutte
-commençât ainsi. Des dissertations d'un caractère plus politique ou
-plus savant sur la liberté pour tous ou sur les vertus de la
-concurrence, n'eussent probablement pas produit, à ce moment, les
-mêmes résultats. Toutefois, ce genre de débat n'était pas sans
-inconvénient: il semblait conclure à une accusation d'indignité,
-portée par le clergé contre l'Université. On blessait et l'on
-soulevait ainsi un redoutable esprit de corps. La lutte courait risque
-de s'irriter et de se rapetisser dans des querelles de personnes qui
-ont d'ordinaire assez mauvaise apparence et sont peu propres à gagner
-la sympathie des spectateurs. Il importait donc que la discussion ne
-demeurât pas renfermée sur ce terrain un peu étroit et dangereux.
-
-Ici apparaît l'action du jeune pair qui avait, dès 1830, à vingt ans,
-prononcé le serment d'Annibal contre le monopole universitaire, et
-qui, depuis 1835, attendait l'occasion de faire reprendre aux
-catholiques position dans la vie publique: on a nommé M. de
-Montalembert[499]. Il n'a été pour rien dans l'émotion ressentie par
-les évêques, à la vue des dispositions du projet de 1841, relatives
-aux petits séminaires; mais il s'en empare aussitôt, afin d'amener le
-clergé et les fidèles sur le terrain, nouveau pour eux, où il veut les
-voir se placer. Quelle conclusion doit-on tirer de l'insuffisance
-religieuse de l'enseignement universitaire? Faut-il s'attacher à
-modifier et à améliorer cet enseignement? M. de Montalembert met les
-catholiques en garde contre une telle illusion. Il ne croit pas que
-l'Université puisse «représenter autre chose que l'indifférence en
-matière de religion»: il «ne lui en fait pas crime; c'est le résultat
-de l'état social». Seulement, il n'admet pas qu'une telle éducation
-soit imposée à ceux qui se préoccupent de conserver la foi de leurs
-enfants. Sa conclusion, c'est la liberté d'enseignement, la même,
-déclare-t-il, dont on jouit pour l'instruction primaire, la liberté
-pour tous; il désavoue hautement, devant ses adversaires, la moindre
-arrière-pensée de monopole pour le clergé, et il montre à ses amis
-combien il serait «impossible» de «vouloir refaire de la France un
-État catholique, telle qu'elle l'a été depuis Clovis jusqu'à Louis
-XIV[500]». S'il parle donc, lui aussi, du caractère antichrétien de
-l'enseignement universitaire, ce n'est pas pour se perdre en
-controverses sur les doctrines philosophiques, ni en récriminations
-irritées ou plaintives contre les personnes, c'est uniquement pour y
-trouver la raison qui doit pousser les catholiques à invoquer la
-liberté.
-
-[Note 499: Sur les débuts de M. de Montalembert, cf. liv. I, ch. IX,
-et liv. III, ch. IX, § III et VII.]
-
-[Note 500: Voir les discours prononcés par M. de Montalembert à la
-Chambre des pairs, le 1er mars et le 6 juin 1842.]
-
-Cette liberté d'enseignement, si nécessaire, M. de Montalembert estime
-qu'il ne faut pas l'attendre humblement de la bienveillance du
-gouvernement. «Depuis trop longtemps, dit-il, les catholiques
-français ont l'habitude de compter sur tout, excepté sur eux-mêmes...
-La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert.» Il sait quelles
-ressources on peut trouver dans les institutions dont la France est en
-possession; il connaît la vertu de cette atmosphère dans laquelle un
-monopole et une injustice ne peuvent longtemps se maintenir, la
-sonorité qu'ont à cette époque toute protestation et toute plainte
-publiques, cette logique qui s'impose aux plus réfractaires et par
-laquelle la liberté appelle nécessairement la liberté. Aussi
-engage-t-il ses coreligionnaires à se servir de ces institutions, au
-lieu de conserver à leur égard «une défiance absurde ou une
-indifférence coupable». Avec la presse, la tribune et le
-pétitionnement, que ne peuvent-ils pas faire? Les catholiques
-d'Irlande et de Belgique, voilà l'exemple qu'il ne se lasse pas de
-leur proposer. Il leur rappelle comment, par les seules armes de la
-liberté, O'Connell et Félix de Mérode ont donné à la cause religieuse
-des succès et une popularité jusque-là inconnus. Ou bien il leur offre
-encore comme modèle la ligue formidable qui vient d'être fondée par
-Cobden, contre les _corn laws_, et qui, à ce moment même, remue toute
-l'Angleterre. Lui aussi, il veut créer une «ligue» et soulever une
-«agitation». Trop souvent, dit-il, les catholiques français ont été «à
-la queue d'autres partis»; qu'ils constituent eux-mêmes un parti;
-qu'au lieu de continuer à être «catholiques _après tout_», ils soient
-«catholiques _avant tout_», ayant pour programme exclusif auquel tout
-serait subordonné, la liberté de l'enseignement. Si, à eux seuls, ils
-ne sont qu'une minorité, ils forment du moins presque partout
-l'appoint d'où dépend la majorité; qu'ils se portent du côté où l'on
-donnera un gage à leur cause. C'est sans doute se séparer du
-gouvernement et des partis existants; mais, ajoute M. de Montalembert,
-on ne comptera avec les catholiques que du jour où ils seront pour
-tous «ce qu'on appelle, en style parlementaire, un embarras
-sérieux[501]».
-
-[Note 501: Voir notamment la brochure sur le _Devoir des catholiques
-dans la question de la liberté d'enseignement_. 1843.]
-
-Cette idée d'un «parti catholique» était nouvelle en France, et il
-eût fallu remonter jusqu'à la Ligue pour trouver un précédent. Elle a
-été fort discutée depuis lors, surtout quand on a pu craindre qu'elle
-n'eût des applications de nature à lui faire quelque tort.
-Interprétée, en effet, comme certains semblaient disposés à le faire,
-elle n'eût tendu à rien moins qu'à fausser complètement le rôle des
-catholiques dans la vie publique, en les réduisant à un état permanent
-de minorité étroite, exclusive, étrangère en quelque sorte aux
-préoccupations du reste du pays, et elle eût produit ainsi un résultat
-diamétralement opposé à celui-là même qu'avait poursuivi M. de
-Montalembert. Dans la pensée de son fondateur, l'existence de ce parti
-était un fait accidentel, passager, anormal, qui tenait aux conditions
-de la société politique de 1830, et particulièrement à cette
-circonstance qu'aucun des deux grands partis qui se disputaient le
-pouvoir et l'influence, ne paraissait alors disposé à appuyer, ou
-seulement à écouter les revendications des croyants; on se trouvait en
-face de conservateurs qui se méfiaient de la religion, au lieu d'y
-chercher le fondement de toute politique conservatrice; de libéraux
-qui ne comprenaient pas que la liberté religieuse était la plus sacrée
-de toutes les libertés. Les catholiques se croyaient autorisés à
-profiter de l'isolement où on les laissait, pour s'organiser à part,
-avec une sorte d'égoïsme que justifiait l'indifférence ou l'hostilité
-des autres. Mais n'était-il pas évident que cette conduite ne devait
-point survivre aux conditions exceptionnelles qui l'avaient motivée?
-M. de Montalembert l'a compris lui-même, quand, après 1848, il s'est
-trouvé en face d'un parti conservateur que des désenchantements et des
-terreurs salutaires avaient guéri de ses préventions antireligieuses,
-et quand il a vu engager sous ses yeux une bataille où était en jeu
-l'existence de la société. Il ne s'est plus posé alors en chef d'un
-parti distinct et isolé, presque indifférent à ce qui n'était pas son
-programme particulier: il s'est mêlé à ceux-là mêmes qu'il combattait
-la veille, pour former avec eux «le grand parti de l'ordre», ne
-réclamant que l'honneur de combattre à l'avant-garde, de donner et de
-recevoir les premiers coups. En faisant ainsi largement son devoir de
-citoyen, il a rencontré d'ailleurs, comme par surcroît, le succès de
-sa cause spéciale. En effet, si l'existence du parti catholique avait
-été nécessaire pour poser la question de la liberté d'enseignement,
-l'attitude différente prise après la révolution de Février a permis
-seule de la résoudre, en rapprochant ceux qui pouvaient former une
-majorité, et en les amenant à ces transactions qui doivent, à leur
-heure, remplacer les revendications exclusives et les aveugles
-résistances.
-
-Lorsqu'il appelait les catholiques à combattre par la liberté et pour
-la liberté, M. de Montalembert reprenait une des idées de l'_Avenir_.
-Seulement, l'_Avenir_ avait procédé comme les entreprises
-révolutionnaires, agitant toutes les questions à la fois, proposant
-des solutions extrêmes, prodiguant, comme à plaisir, les formules
-inquiétantes ou irritantes, faisant table rase du passé, pour
-réorganiser, d'un seul coup et sur des bases absolument nouvelles, les
-rapports de l'Église et de l'État. Cette fois, M. de Montalembert s'en
-tient à une question précise, soulevée par les événements eux-mêmes,
-admirablement choisie pour intéresser toutes les consciences et faire
-faire aux catholiques, sans trop d'alarme, l'expérience d'une tactique
-libérale; il ne touche au problème plus large de la situation de
-l'Église en face de la société moderne, que dans la mesure où les
-faits l'imposent, sans l'étendre témérairement et sans sortir des
-conclusions pratiques, simples et limitées.
-
-Il était un point surtout par lequel la nouvelle campagne entendait se
-distinguer de celle de Lamennais: ce dernier avait échoué, pour avoir
-agi en dehors des évêques; M. de Montalembert était résolu à ne rien
-tenter qu'avec leur concours. L'obtenir n'était pas une petite
-affaire; il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une véritable
-révolution dans les idées et les habitudes du haut clergé. Nous avons
-déjà eu occasion de noter à quel point le principe même de la liberté
-de l'enseignement était d'abord étranger aux chefs de l'Église de
-France. En 1841, bien que leurs idées commençassent dès lors à
-s'élargir, bien peu nombreux avaient été ceux qui, en protestant
-contre le projet de M. Villemain, étaient sortis de la question
-particulière des petits séminaires, pour exprimer le voeu d'une
-liberté générale, et encore ne l'avaient-ils fait que d'une façon
-accessoire et en laissant voir qu'ils seraient prêts à transiger si
-l'on améliorait la situation de leurs écoles ecclésiastiques. De
-l'autre camp, on était tout disposé à leur offrir quelque marché de ce
-genre. M. de Montalembert devait donc les mettre en garde contre ce
-piège, intéresser leur conscience et leur honneur à ne pas accepter le
-partage humiliant et funeste par lequel, pour assurer tant bien que
-mal l'éducation des prêtres, ils sacrifieraient celle des laïques. Le
-jeune fondateur du parti catholique demandait plus encore aux évêques:
-il les poussait à en appeler directement, ouvertement à l'opinion, des
-hésitations ou des résistances du gouvernement, à prendre part à
-l'agitation légale qu'il voulait provoquer. C'était un rôle auquel
-l'épiscopat ne semblait guère préparé par ses antécédents. Sous
-l'Empire, l'Église de France, encore meurtrie de la persécution
-révolutionnaire, éblouie par les bienfaits du Concordat, «n'avait eu
-que juste le courage nécessaire pour ne pas sacrifier à la
-toute-puissance du maître du monde la majesté et la liberté du
-Souverain Pontife[502]». Sous la Restauration, elle n'avait pas songé
-à s'adresser à d'autres qu'aux princes qu'elle aimait et dans lesquels
-seuls elle espérait. Après 1830, l'embarras de son impopularité,
-l'instinct des périls auxquels l'aurait exposée, en un pareil moment,
-la moindre apparence d'intrusion dans la politique, lui avaient
-inspiré une sorte de timidité patiente, attristée plus souvent
-qu'irritée. Ces habitudes gênaient l'ardeur de M. de Montalembert, qui
-parfois était disposé à les qualifier sévèrement. Il y avait bien là
-quelque faiblesse, tout au moins un défaut d'éducation: il faudrait se
-garder cependant de trop blâmer l'hésitation des évêques avant de se
-jeter ouvertement dans des agitations qui, pour avoir un motif
-religieux, n'en risquaient pas moins de devenir ou de paraître des
-luttes de parti; elle était après tout conforme à l'esprit de
-l'Église, et il valait mieux, en pareil cas, pécher par excès, que par
-défaut de prudence. Tel était notamment le sentiment très prononcé de
-Mgr Affre. Si le nouvel archevêque de Paris était dégagé des attaches
-politiques du vieux clergé, il partageait ses répugnances pour les
-éclats de la vie publique moderne; il avait gardé, de Saint-Sulpice,
-cette maxime que «le bien ne fait pas de bruit, et que le bruit ne
-fait pas de bien». Son esprit plus solide et plus sensé que brillant,
-sa nature froide, tout, jusqu'à son défaut d'extérieur et sa gaucherie
-de manières, semblait peu fait pour lui donner le goût d'agir à la
-façon du P. Lacordaire ou de M. de Montalembert. Aussi le voit-on, au
-début des luttes pour la liberté d'enseignement, recommander à ses
-collègues non l'abstention, mais le secret. «On ne pense
-pas,--écrivait-il en 1843, dans une note confidentielle, communiquée à
-tous les évêques de France,--qu'il soit à propos de publier aucune
-critique de l'Université par la voie des mandements ou même de la
-presse. On croit que des lettres, dans le sens de ces observations,
-seraient le seul moyen à employer, du moins en commençant, peut-être
-toujours[503].» Détail piquant, bien fait pour montrer ce qu'avait
-d'un peu puéril une telle recherche du secret sous un régime de presse
-libre, cette note «confidentielle» tombait, peu de temps après, aux
-mains des adversaires de la cause religieuse et était imprimée dans
-les pamphlets de MM. Libri et Génin. Une autre fois, l'archevêque,
-mettant en pratique ses propres conseils, adressait, de concert avec
-ses suffragants, un mémoire secret au Roi[504]; quelques jours ne
-s'étaient pas écoulés, qu'à son grand déplaisir il retrouvait le
-mémoire en tête des colonnes de l'_Univers_. Une autre nouveauté, non
-moins que la publicité, troublait les habitudes, inquiétait la
-prudence de plusieurs évêques et de Mgr Affre en particulier: pour la
-première fois, il était question que des laïques partageassent en
-quelque sorte avec l'épiscopat la direction de la défense religieuse,
-et y eussent même le rôle le plus en vue, l'initiative prépondérante;
-c'étaient eux notamment qui devaient composer le comité, aux mains
-duquel serait concentrée toute l'action. Certains prélats étaient
-tentés de voir là une atteinte à l'organisation de l'Église, et l'un
-des plus respectés, l'archevêque de Rouen, Mgr Blanquart de Bailleul,
-allait jusqu'à écrire que «les laïques n'avaient pas mission de
-défendre la religion». Du côté du gouvernement, on n'ignorait pas ces
-répugnances d'une partie du clergé pour la campagne publique et laïque
-entreprise par M. de Montalembert. Le ministre des cultes, dans sa
-correspondance avec les évêques, touchait volontiers cette corde: il
-leur donnait à entendre que les choses iraient bien mieux, que les
-solutions satisfaisantes seraient plus vite trouvées, si l'on n'avait
-affaire qu'à la «sagesse» et à la «prudence» de l'épiscopat; tout
-était compromis, ajoutait-il, par l'action tapageuse, irritante, du
-«parti religieux».
-
-[Note 502: _Testament_ du P. LACORDAIRE.]
-
-[Note 503: Voir le texte complet de cette note, dans la _Vie de Mgr
-Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 405 et suiv.]
-
-[Note 504: _Actes épiscopaux_, t. I, p. 9 et suiv.]
-
-M. de Montalembert n'avait donc pas peu à faire pour amener les
-évêques à ses idées et à ses procédés. Il s'y employa, avec une ardeur
-extrême, par ses démarches et ses écrits. À lui seul, toutefois,
-serait-il parvenu à opérer cette conversion? Il eut la fortune de
-rencontrer dans les rangs mêmes de l'épiscopat un très utile et très
-puissant allié. Rien n'avait fait pressentir le rôle qu'allait jouer
-Mgr Parisis. Nommé évêque de Langres à quarante ans, en 1834, il
-s'était d'abord renfermé dans son ministère pastoral; il passait
-plutôt pour être peu favorable aux idées nouvelles, et, lors des
-premières prédications de Lacordaire, il s'était montré «l'un de ses
-plus chauds adversaires[505]». Mais, en 1843, un voyage en Belgique,
-où il entre en rapport avec l'évêque de Liège[506], lui fait
-comprendre, par une sorte de révélation, le rôle qui convient à
-l'Église dans la société moderne. À peine de retour en France, il
-commence la publication de brochures qui vont se succéder sans
-interruption et avec un retentissement croissant, à chaque incident, à
-chaque phase de la lutte. L'attitude qu'il y prend est, sur tous les
-points, celle que conseillait M. de Montalembert. Tout d'abord, il
-s'attache à enlever au débat ce caractère de querelle entre le clergé
-et l'Université, que les premières protestations des évêques tendaient
-trop à lui donner. «On s'obstine, dit-il dès son premier écrit, à
-répéter que nous ne défendons que la cause du clergé; il faut bien
-faire voir que nous défendons la cause de tous, même la cause de ceux
-contre qui nous réclamons.» Il n'invoque pas le droit divin des
-successeurs des apôtres, mais la liberté promise à tous les Français:
-c'est comme citoyen qu'il réclame ce qu'on a refusé à ceux qui se
-présentaient comme prêtres. Conduit à examiner l'attitude du clergé
-dans la France nouvelle, il désavoue toute arrière-pensée légitimiste.
-La société telle que les siècles l'ont faite, il l'accepte, la mettant
-seulement en demeure d'appliquer les principes qu'elle a posés en
-dehors de l'Église et quelquefois contre elle, cherchant et trouvant
-dans les libertés qu'elle a établies le moyen de défendre la cause
-religieuse. Il estime que, dans les circonstances actuelles, «tout
-bien pesé, nos institutions libérales, malgré leurs abus, sont les
-meilleures et pour l'État et pour l'Église», que «la publicité et la
-liberté sont plus favorables à la vérité et à la vertu que le régime
-contraire», et que, dès lors, «les catholiques doivent accepter, bénir
-et soutenir, chacun pour sa part, les institutions libérales qui
-règnent aujourd'hui sur la France[507]». Bien loin d'hésiter à prendre
-part à l'agitation légale que recommande M. de Montalembert, l'évêque
-de Langres répond, avec force, dans son _Second Examen_, à ceux qui,
-du dedans ou du dehors, blâment une telle conduite comme inconvenante
-et téméraire: c'est dans le même dessein qu'il publiera plus tard une
-brochure spéciale, sous ce titre: _Du silence et de la publicité_. Il
-se charge aussi de rassurer ceux des évêques qui s'effarouchent de
-l'intervention des laïques; en 1844, il écrit, sur ce sujet, deux
-lettres publiques à M. de Montalembert[508]; il l'engage
-solennellement à «persévérer dans la voie où il est courageusement
-entré», et lui déclare qu'il est «tout ensemble le centre et l'âme de
-l'action catholique dans toute la France».
-
-[Note 505: _Correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine_, p.
-392.]
-
-[Note 506: Ce prélat avait publié, en 1840, sous ce titre: _Exposé des
-vrais principes sur l'instruction publique_, un livre qui avait exercé
-une influence considérable en Belgique.]
-
-[Note 507: C'est la thèse que Mgr Parisis devait développer _ex
-professo_, dans un livre paru en 1847 et intitulé: _Cas de conscience
-à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou
-accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements
-modernes_. Ce livre a été depuis retiré du commerce.]
-
-[Note 508: Lettres du 25 mai et du 15 août 1844.]
-
-À si peu de distance de la Restauration, presque au lendemain de la
-condamnation de l'_Avenir_, une telle attitude et un tel langage sont,
-de la part d'un évêque français, choses singulièrement nouvelles.
-L'effet est considérable. Au début des controverses, en 1841 et 1842,
-le vieil évêque de Chartres, par l'ardeur et la fréquence de ses
-écrits sur la question philosophique, avait paru être à la tête du
-clergé militant. Mais on sent bientôt que la note si différente de
-l'évêque de Langres est la vraie, la mieux appropriée à l'état des
-esprits et des institutions; que sa parole plus froide, aussi ferme,
-mais moins désolée, plus politique et pour ainsi dire moins cléricale,
-est bien autrement efficace. À sa suite, les autres prélats n'hésitent
-plus à s'engager sur le terrain où les appelle M. de Montalembert.
-Leurs manifestations publiques sont chaque année plus nombreuses, plus
-résolues, plus hardiment libérales[509]. Quel changement dans leur
-langage, depuis les protestations contre le projet de 1841! «Nous ne
-parlerons même pas, Sire, de nos petits séminaires,--lisons-nous dans
-un mémoire adressé au Roi, en 1844, par les évêques de la province de
-Paris,--parce que la question n'est plus là aujourd'hui. Elle y était
-encore il y a trois ans; elle n'était même presque que là pour nous.
-Moins éclairés sur le véritable état des choses, nous ne pensions
-guère qu'à stipuler les intérêts de nos écoles cléricales. Maintenant,
-nous demandons davantage, parce que l'expérience s'est accrue, parce
-que la lumière s'est faite[510].»
-
-[Note 509: Voir, à la fin du tome II des _Actes épiscopaux relatifs au
-projet de loi sur l'instruction secondaire_, la liste des écrits
-d'évêques publiés de la fin de 1841 au commencement de 1844. Or,
-tandis qu'en 1842 il y en avait 8, dont 5 de l'évêque de Chartres, on
-en compte 24 en 1843, et 5 dans le seul mois de janvier 1844. Ce sera
-bien autre chose quand le projet de 1844 aura été déposé.]
-
-[Note 510: _Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet sur
-l'instruction secondaire_, t. I, p. 29 (1845).]
-
-Il est d'autant plus précieux à M. de Montalembert d'avoir gagné le
-plein concours des évêques, qu'il lui faut d'autre part lutter contre
-la mollesse des catholiques laïques. Eux non plus n'ont pas pris dans
-le passé l'habitude des résistances publiques. Un esprit de
-conservation mal comprise les a plutôt accoutumés à une sorte de
-docilité, ou, tout au moins, de résignation silencieuse. Par une
-humilité bizarre, que l'Évangile ne commandait pas, ils semblent avoir
-accepté que l'activité, la parole bruyante, l'influence, le pouvoir
-soient généralement du côté de leurs adversaires. Combien d'entre eux,
-d'ailleurs, sont empêchés par le respect humain de se poser
-ouvertement en chrétiens! «Les catholiques en France, écrit alors M.
-de Montalembert, sont nombreux, riches, estimés; il ne leur manque
-qu'une seule chose, c'est le courage.» Et ailleurs: «Jusqu'à présent,
-dans la vie sociale et politique, _être catholique_ a voulu dire
-rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible et se
-confier à Dieu pour le reste.» Pour secouer cette torpeur des laïques,
-comme tout à l'heure pour écarter les scrupules des évêques, M. de
-Montalembert déploie une activité et une énergie passionnées. Ses
-colères contre les pusillanimes sont terribles. Il a de ces cris, on
-dirait presque de ces gestes comme en trouvent les capitaines-nés pour
-enlever en pleine bataille les soldats hésitants. Pas un instant il ne
-laisse languir le combat. À la fin de 1842, une maladie de madame de
-Montalembert l'oblige à quitter la France et même l'Europe, pendant
-deux années. Ni la préoccupation d'une santé si chère ni la distance
-ne refroidissent un moment son zèle. Il stimule, dirige de loin ses
-amis. De Madère, il lance, vers la fin de 1843, cette fameuse
-brochure sur le _Devoir des catholiques dans la question de la liberté
-d'enseignement_, qui est vraiment le manifeste et contient tout le
-programme du nouveau parti.
-
-M. de Montalembert était un incomparable agitateur. Mais, dans son
-horreur des tièdes et des timides, prenait-il toujours garde de ne pas
-aller trop vite et trop loin? En donnant aux catholiques militants une
-vie propre, une organisation à part, l'habitude de se sentir les
-coudes et de ne plus être mêlés aux indifférents ou aux ennemis, ne
-risquait-il pas de les séparer trop du reste de la société et de leur
-donner un peu l'apparence d'une secte excentrique et batailleuse? Ce
-qui lui paraissait nécessaire pour entraîner ses troupes, ne
-pouvait-il pas quelquefois irriter ses adversaires, ou, ce qui était
-plus fâcheux, effaroucher les spectateurs des régions moyennes? Pour
-relever ses coreligionnaires de leur attitude trop humiliée,
-n'était-il pas tenté de pousser la fierté jusqu'à la provocation, le
-mépris du respect humain jusqu'à la bravade? S'il avait répudié les
-erreurs de l'_Avenir_, n'en conservait-il pas certaines habitudes
-d'esprit, un goût de véhémence dans la forme et des exigences trop
-absolues dans le fond? «Je ne suis qu'un soldat, écrivait-il, tout au
-plus un chef d'avant-garde[511].» Lui-même pressentait qu'un jour
-viendrait où il faudrait d'autres qualités. «Dans toutes les grandes
-affaires de ce bas monde, disait-il, il y a deux espèces d'hommes: les
-hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui
-gagnent les victoires et les diplomates qui concluent les traités, qui
-reviennent chargés de décorations et d'honneurs, pour voir passer les
-soldats aux Invalides[512].» Les meilleurs amis de M. de Montalembert
-avaient parfois le sentiment qu'il manquait un peu de mesure.
-Lacordaire, par exemple, ne lui cachait pas dans ses lettres qu'il
-trouvait la guerre contre l'Université conduite d'une façon «un peu
-âpre et égoïste»; il se préoccupait beaucoup «des tièdes, des
-indifférents, des politiques et de la masse flottante». N'allait-on
-pas les effrayer, les aliéner? Ne faudrait-il pas leur montrer
-davantage «le désir de la paix et l'esprit de conciliation»? Il
-craignait aussi qu'on ne prît une attitude trop hostile envers le
-pouvoir, et il souhaitait qu'à cet égard on «rentrât dans la voie de
-conciliation suivie depuis 1830[513]». M. Ozanam, dont la position
-était assez délicate entre l'Université, à laquelle il appartenait, et
-les amis dont il partageait la foi et les aspirations, était également
-disposé à trouver qu'on avait commencé la bataille un peu vite et
-qu'on la menait un peu rudement. Seulement, hâtons-nous d'ajouter que,
-jusque dans ses exagérations, la polémique de M. de Montalembert
-conservait un caractère particulier de dignité aristocratique, de
-sincérité vaillante, pure et désintéressée. Les coups qu'il portait,
-si violents fussent-ils, étaient comme les coups de lance que les
-chevaliers se donnaient dans les tournois: pour coûter parfois la vie
-à l'adversaire, ils ne révélaient aucune passion basse chez les
-champions. Aussi, ceux-là mêmes qu'il attaquait, pour peu qu'ils
-eussent l'âme haute, ne se défendaient pas d'éprouver à son égard
-estime et sympathie. Tel était notamment M. Guizot. En pleine
-bataille, il remerciait l'orateur catholique de ce que «son opposition
-était une opposition qui avait le sentiment de l'honneur et pour ses
-adversaires et pour elle-même»; il ajoutait, non sans mélancolie:
-«Nous n'y sommes pas accoutumés, depuis quelque temps.»
-
-[Note 511: Lettre du 7 juillet 1844.]
-
-[Note 512: _Du devoir des catholiques dans les élections_ (1846).--M.
-Thiers, causant un jour avec Mgr Dupanloup, lui disait: «M. de
-Montalembert est un grand guerrier; M. de Falloux est un grand homme
-d'État.»]
-
-[Note 513: Lettres diverses, citées par M. de Montalembert et par M.
-Foisset, dans leurs ouvrages sur le P. Lacordaire.]
-
-Quoi qu'il en soit d'ailleurs des défauts qui pouvaient se mêler à de
-si belles et si grandes qualités, les résultats obtenus étaient
-considérables. À voir le nouveau parti catholique tel qu'il se
-présentait au commencement de 1844, force est de reconnaître que,
-depuis 1841, il y a eu transformation complète. L'armée réunie et mise
-en mouvement par M. de Montalembert faisait vraiment bonne figure.
-Les spectateurs peu bienveillants, M. Sainte-Beuve par exemple, en
-étaient frappés[514]. Presque tout l'épiscopat combattait décidément à
-côté du leader laïque, sur son terrain et avec ses armes. Le clergé
-paroissial protestait publiquement contre ceux qui cherchaient à le
-séparer des évêques. De nombreuses brochures, des écrits de divers
-genres révélaient l'activité et l'élan des esprits: tous, grâce à
-Dieu, ne ressemblaient pas à ceux qu'il nous a fallu blâmer; bientôt
-même les publications du P. de Ravignan et de l'abbé Dupanloup
-allaient donner à la polémique catholique un accent dont la dignité
-s'imposerait aux adversaires eux-mêmes. Les journaux religieux étaient
-tous d'accord, à commencer par l'_Univers_, pour servir, suivant la
-parole de Lacordaire, «la liberté religieuse sous les drapeaux de la
-liberté civile». On commençait à faire circuler et signer des
-pétitions. Un conseil de jurisconsultes était constitué. La direction
-du mouvement se concentrait aux mains d'un comité composé de laïques
-et présidé par le comte de Montalembert. Derrière ce comité se
-groupaient tous les catholiques agissants. Les légitimistes, qui
-avaient été d'abord en méfiance à l'égard de la nouvelle école
-religieuse, venaient presque tous, avec un intelligent et généreux
-oubli des ressentiments passés, prendre rang dans l'armée catholique,
-et l'un des signataires des ordonnances de 1828, M. de Vatimesnil,
-acceptait noblement, à côté et au-dessous de M. de Montalembert, la
-vice-présidence du «comité pour la liberté religieuse». Au même
-moment, comme pour augmenter encore l'éclat et la popularité de la
-cause catholique, les prédications de Notre-Dame, qui avaient été le
-point de départ du mouvement, recevaient un nouveau développement:
-vers la fin de 1843, le P. Lacordaire remontait, à côté du P. de
-Ravignan, dans cette chaire qu'il avait quittée en 1836 et où, cinq
-ans après, il n'avait paru qu'en passant; les hommes de ce temps
-avaient ainsi cette fortune d'entendre le Dominicain pendant l'Avent
-et le Jésuite pendant le Carême, tous deux attirant des foules chaque
-jour plus nombreuses, plus émues, plus conquises. Les stations de
-Paris ne suffisaient pas au zèle des deux apôtres; ils allaient
-remuer, par leur parole, les grandes villes de province, et
-l'enthousiasme public y prenait parfois des proportions et un
-caractère plus extraordinaires encore. N'y avait-il pas de quoi
-frapper ceux qui se rappelaient quelles étaient en France, peu
-d'années auparavant, les humiliations du catholicisme? Aussi
-comprend-on que l'un des hommes qui avaient le plus contribué à ce
-changement, Lacordaire, s'écriât alors avec une émotion
-reconnaissante: «Quelle différence entre 1834 et 1844!... Ce que nous
-avons gagné, dans cette dernière campagne, en vérité, en force, en
-avenir, est à peine croyable... Je ne crois pas que l'histoire
-ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante péripétie. Où
-allons-nous donc, et qu'est-ce que Dieu prépare[515]?» Les catholiques
-se sentaient à l'une de ces heures de grands espoirs, pendant
-lesquelles on est heureux d'avoir vécu, dussent-elles être suivies
-plus tard de douloureuses déceptions.
-
-[Note 514: _Chroniques parisiennes_, p. 117, 118.]
-
-[Note 515: Lettres de mai et juin 1844.]
-
-
-VI
-
-Que l'Université se soit défendue et ait tâché de rendre coup sur
-coup, quand on a d'abord semblé poursuivre sa déchéance pour cause
-d'indignité morale et religieuse, rien là qui doive surprendre. Mais
-voici qu'elle se trouve en présence d'une campagne beaucoup moins
-blessante pour elle; les catholiques demandent la liberté pour tous.
-Ne prendrait-elle pas le beau rôle et ne servirait-elle pas ses vrais
-intérêts, en déclarant qu'elle ne combat ni ne craint cette liberté?
-Elle n'en fait rien; les nuits du 4 août sont rares dans l'histoire
-des privilégiés. Bien au contraire, elle paraît se cramponner à son
-monopole avec un égoïsme craintif, à ce point que M. Sainte-Beuve ne
-peut s'empêcher de relever le caractère «mesquin» de ce qu'il appelle
-ces «anxiétés de pot-au-feu[516]». Une attitude moins justifiable
-encore est celle des «libéraux». Ils ne doivent pas ignorer que ce
-sont eux qui, sous la Restauration, ont lancé l'idée de la liberté
-d'enseignement et qui en ont ensuite inscrit le principe dans la
-Charte de 1830. Et cependant, il leur suffit de l'entendre réclamer
-par des catholiques, pour la renier. Tous les journaux de gauche ou de
-centre gauche, sauf le _Commerce_, organe peu répandu du petit groupe
-Tocqueville, et, par intermittence, une feuille radicale, la
-_Réforme_, se font, par haine du clergé, les champions du monopole
-universitaire dont naguère encore ils se plaisaient à dire du mal.
-Quant au _Journal des Débats_, qui persiste en cette question à
-marcher avec ses adversaires politiques, il répond allègrement à ceux
-qui lui opposent la promesse de la Charte, que les catholiques n'ont
-pas qualité pour invoquer cette Charte, faite «non pour eux et par
-eux, mais contre eux».
-
-[Note 516: _Chroniques parisiennes_, p. 148, 149.]
-
-Si résolus que fussent les avocats du monopole à braver toute pudeur
-libérale, la défensive leur paraissait embarrassante sur ce terrain
-constitutionnel. Aussi les voyons-nous tout de suite tâcher d'en
-sortir et chercher à prendre l'offensive sur quelque autre sujet. Dans
-les séminaires, quand les jeunes clercs sont sur le point de recevoir
-le sacerdoce, pour les mettre à même d'exercer le ministère de la
-confession, on leur fait étudier une certaine partie de la théologie
-morale, celle qui traite des cas de conscience les plus délicats. Là,
-comme dans les thèses de droit criminel, il faut, pour définir les
-degrés de culpabilité et la gravité des peines, recourir à des
-distinctions que l'ignorant superficiel peut être tenté de regarder
-comme subtiles. Là, surtout quand il s'agit des péchés contre le
-sixième et le neuvième commandement, on est réduit à approfondir les
-plaies les plus honteuses de l'âme, ainsi qu'il est fait, dans les
-livres de médecine, pour celles du corps: répugnante, mais nécessaire
-dissection, qui n'est pas plus immorale dans un cas que dans l'autre.
-Les règles de cette science, s'appliquant non à des faits créés par
-une imagination dépravée, mais à ceux que fournit l'expérience des
-confesseurs, sont exposées dans des ouvrages spéciaux, écrits en latin
-pour les mieux soustraire aux mauvaises curiosités. L'un de ces
-ouvrages tomba, en 1843, sous les yeux d'un protestant de Strasbourg,
-qui y vit prétexte à un petit pamphlet, publié sous ce titre:
-_Découvertes d'un bibliophile_. Accusant les professeurs des
-séminaires d'excuser le vol, le parjure, l'adultère et jusqu'aux
-débauches contre nature, de pervertir la conscience et de corrompre
-l'imagination de leurs élèves, il affectait l'effroi d'une pudeur
-indignée, à la vue des ignominies où se complaisait l'enseignement
-ecclésiastique. Il était facile de se rendre compte que cette
-accusation s'appuyait sur des citations audacieusement tronquées et
-dénaturées, ou sur des contresens comme on en commet toujours, quand
-on veut traiter au pied levé d'une science quelconque dont on ignore
-l'ensemble, les principes, la méthode et même la langue. Mais les
-champions du monopole universitaire n'y regardaient pas de si près:
-voyant là une arme, ils s'en saisirent avec empressement et s'en
-servirent avec une passion sans scrupule. Le _Journal des Débats_ ne
-fut pas des derniers à exprimer le dégoût que lui inspiraient «les
-honteux écarts de l'enseignement ecclésiastique» et la «boue de la
-casuistique». Notons en passant que l'un des plus âpres à flétrir ces
-distinctions où il prétendait découvrir l'excuse de tous les crimes,
-et en particulier du vol, était M. Libri; probablement avait-il déjà
-commencé dans nos bibliothèques les soustractions qui devaient lui
-attirer peu après une condamnation infamante. Le tapage fut un moment
-si fort, qu'on put se demander si la vérité parviendrait jamais à se
-faire entendre. Au bout de quelques mois cependant, devant la réaction
-du bon sens et du dégoût, nul n'osa plus prolonger cette calomnie. M.
-Isambert ayant tenté d'en porter l'écho à la tribune de la Chambre, il
-suffit de quelques mots émus du garde des sceaux pour en faire
-justice.
-
-La diversion des «cas de conscience» avait donc échoué, et les
-adversaires de la liberté d'enseignement eussent risqué de se trouver
-à court, sans la ressource d'une autre manoeuvre, moins nouvelle, mais
-d'un effet plus sûr. Benjamin Constant disait un jour à M. de
-Corcelle: «On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition;
-quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jésuites; je les sonne
-comme un valet de chambre, ils arrivent toujours.» Après avoir tenu
-tant de place dans les polémiques de la Restauration, ces religieux
-avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et même
-développaient leurs oeuvres de confession et de prédication, c'était
-sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs
-collèges de Brugelette, de Fribourg et du Passage étaient hors
-frontières. Ils se défendaient de tout lien avec les partis politiques
-et de toute hostilité contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment,
-en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayèrent
-de réveiller contre eux les vieilles préventions; la tentative échoua,
-et le _Journal des Débats_ railla ceux qui avaient «peur des
-Jésuites[518]». Plus tard, quand, à la suite du projet de 1841, la
-question de la liberté d'enseignement se trouva soulevée, la Compagnie
-de Jésus ne sortit pas de sa prudente réserve, et ne se mêla pas, au
-moins ostensiblement, aux polémiques engagées à ce sujet. Et
-cependant, voici que, tout à coup, vers 1842, on se remettait, dans la
-presse «libérale», à crier: Au Jésuite! comme sous M. de Villèle. Le
-_Journal des Débats_ n'était pas le moins ardent à agiter le fantôme
-dont il se moquait naguère avec tant de verve. Le pamphlet principal
-de M. Génin avait pour titre: _les Jésuites et l'Université_, et, dans
-ses _Lettres_, M. Libri se posait cette question: _Y a-t-il encore des
-Jésuites?_ Il n'était pas jusqu'aux écoliers qu'on n'eût
-l'inconvenance de mêler à ces querelles; dans plusieurs collèges de
-Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours français, Arnauld
-demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jésuites, les
-accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses,
-et faisant, par contre, un éloge enthousiaste de l'Université. Il
-semblait que toute la controverse ne portât plus que sur la Compagnie
-de Jésus; ce qui faisait dire spirituellement à M. Rossi: «Je ne sais
-si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation,
-mais elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de
-l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée dans nos
-débats.» La polémique, du reste, n'est pas plus sérieuse que sous la
-Restauration: même façon de transformer les actes les plus simples de
-dévotion ou de charité en noirs complots, les humbles demeures des
-religieux en redoutables et mystérieuses forteresses. L'archiconfrérie
-de Notre-Dame des Victoires, fondée par M. Desgenettes, en dehors des
-Jésuites, est présentée comme une terrible société secrète dont les
-50,000 affiliés sont les agents de la puissante compagnie. «Rien ne se
-fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jésuites y prennent part.»
-Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la société,
-particulièrement dans «le boudoir des jolies femmes», détournant le
-produit des quêtes pour former «_les fonds secrets de la
-congrégation_»; guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplissait dans
-le monde est l'oeuvre des Jésuites; ils ont dans leur maison mère, à
-Rome, «un immense livre de police qui embrasse le monde entier», et où
-est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels
-ils ont eu affaire. «Un de mes amis a vu le livre», affirme M. Libri.
-Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-même: il
-raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jésuites et
-s'imaginaient sérieusement que, de Rome, le général de la compagnie
-dirigeait, par ses sbires déguisés, la réaction dans le monde entier.
-«Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains
-épouvantails, une superstition moderne.» Mais M. Libri n'en était pas
-moins tout entier à l'épouvante irritée que lui causait
-l'envahissement croissant de cette congrégation. Sa perspicacité ne
-laissait échapper aucun signe de cet envahissement; quelques églises
-commençaient alors à être chauffées: n'était-ce pas la preuve,
-demandait le savant professeur, que la morale relâchée des Jésuites
-gagnait et dominait tout le clergé? On a le regret de constater que le
-signal de cette triste et souvent bien sotte campagne était parti
-d'assez haut. N'était-ce pas le grand maître de l'Université, M.
-Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Académie, à propos d'un
-concours sur Pascal, avait semblé inviter à reprendre les vieilles
-polémiques «contre cette société remuante et impérieuse que l'esprit
-de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également»?
-L'exemple de M. Villemain était suivi, à l'Académie, par M. Mignet,
-dans la séance du 8 décembre 1842; à la Sorbonne, l'année suivante,
-par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles
-préventions parlementaires venaient au secours des rivalités
-universitaires, et, en 1843, deux procureurs généraux, M. Dupin, à la
-Cour de cassation, M. Borely, à la cour d'Aix, attaquaient les
-Jésuites dans leurs discours de rentrée. Enfin, un pair de France,
-homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest,
-publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au
-dix-huitième siècle.
-
-[Note 517: Voir, à ce propos, la note que le P. Guidée, provincial à
-Paris, avait fait parvenir au Roi, en 1838, t. III, ch. IX, § VI.]
-
-[Note 518: _Ibid._]
-
-Qu'il y ait eu dans ces attaques une part de préjugés sincères, on ne
-peut le contester; toutefois, la façon dont elles ont éclaté de toutes
-parts, si subitement et sans prétexte apparent, révèle une tactique
-raisonnée ou instinctive. C'est une «ruse de guerre», disait alors
-Henri Heine. On avait compris l'avantage de ce mot de «Jésuite», pour
-soulever les passions et pour rendre impopulaire la liberté elle-même.
-Suivant la parole de M. de Montalembert, «les défenseurs du monopole
-faisaient ce qu'on fait dans une place assiégée; ils faisaient une
-diversion habile, une sortie vigoureuse». L'arme paraissait si commode
-et à elle seule si efficace, qu'on s'en servait contre tous ceux que
-l'on voulait combattre. À propos des cas de conscience, avait-on à
-parler des ouvrages des abbés Moullet, Soettler, etc., on avait bien
-soin de les appeler le «Père» Moullet ou le «Père» Soettler, pour
-faire croire qu'ils appartenaient à la Compagnie de Jésus. Tout ce
-qu'on reprochait au clergé, dans le présent ou dans le passé, on
-l'attribuait à cette compagnie, qui eût pu souvent répondre:
-
- Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né?
-
-Contrairement aux vues premières de quelques-uns de ceux qui avaient
-étourdiment engagé ce combat, ce qu'on s'était trouvé bientôt
-attaquer, sous le nom de jésuitisme, c'était le catholicisme lui-même.
-Le masque gallican ou janséniste, derrière lequel on cherchait à
-dissimuler l'hostilité antichrétienne, était déjà bien usé sous la
-Restauration, en dépit de M. de Montlosier ou de M. Cottu, et quoique
-la société de cette époque se rattachât encore, par quelques points,
-aux traditions d'ancien régime. Mais, après 1830, il ne pouvait plus
-tromper personne. Aussi, répondant au _Journal des Débats_, qui
-s'était un jour défendu d'avoir attaqué «la religion du pays» et
-prétendait n'en vouloir qu'à «la superfétation honteuse du
-jésuitisme», une autre feuille ministérielle, le _Globe_, lui disait:
-«Soyez donc plus francs et plus hardis; ne lancez plus vos attaques
-obliquement; laissez là les épithètes de Jésuites et de casuistes.
-Allez droit au but; ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez
-dire aux évêques de France: Nos injures sont pour vous.» «Le
-jésuitisme, lisons-nous dans la _Revue indépendante_, à la date du 25
-mai 1843, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer
-toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et
-d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée... Tout le monde
-voit bien ce qui est au fond de cette querelle: il s'agit en réalité
-de savoir qui l'emportera du catholicisme exclusif ou de la liberté.»
-D'ailleurs, qui eût pu conserver quelque doute sur le caractère que
-prenait de plus en plus cette lutte, en voyant ce qui se passait alors
-dans l'une des principales écoles de l'État?
-
-À la même heure, en 1843, deux professeurs au Collège de France, non
-des premiers venus, M. Quinet et M. Michelet, transformaient leurs
-cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jésuites. La
-surprise fut grande. Le passé de ces deux hommes ne semblait pas les
-avoir préparés à ce rôle de pamphlétaire. Les accès de fièvre
-révolutionnaire et belliqueuse ressentis par M. Quinet en 1830 et en
-1840 avaient été considérés comme des accidents passagers dans une vie
-qui paraissait d'ailleurs absorbée par des travaux d'érudition et de
-poésie. S'il n'était pas chrétien, il n'avait pas apporté jusqu'ici,
-dans les choses religieuses, de passion agressive, et l'on croyait
-voir en lui un penseur cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir
-perdu. Du reste, aussi éloigné que possible de toute question pratique
-et contemporaine, il vivait plutôt dans les nuages, si peu en quête
-des applaudissements vulgaires qu'un de ses amis pouvait dire: «Que
-voulez-vous? Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce
-qu'il fait.» Quant à M. Michelet, bien que n'ayant jamais eu
-d'habitudes ni même de convictions religieuses, et n'ayant été baptisé
-qu'à dix-huit ans, il avait été quelque temps considéré par les
-catholiques, sinon comme un des leurs, du moins comme un allié.
-C'était Mgr Frayssinous qui l'avait nommé à l'École normale, comptant
-qu'il y contre-balancerait l'influence voltairienne de professeurs
-plus «libéraux». On l'avait choisi pour enseigner l'histoire à la
-fille du duc de Berry, en attendant qu'on lui donnât pour élève, après
-1830, la princesse Clémentine. Nul n'avait semblé goûter plus vivement
-cette poésie du christianisme que Chateaubriand venait de révéler à
-son siècle; nul n'avait mieux senti le moyen âge, rendu un plus tendre
-hommage au rôle maternel de l'Église envers la jeune Europe; nul
-n'avait baisé d'une lèvre plus émue la croix du Colisée ou les pierres
-de nos cathédrales gothiques. «Toucher au christianisme! s'écriait-il;
-ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas.» Et,
-pour exprimer la nature des sentiments que la vieille religion lui
-inspirait, il rappelait ce qu'il avait éprouvé auprès du lit de sa
-mère malade. Aussi pouvait-il écrire, en 1843: «Les choses les plus
-filiales qu'on ait dites sur notre vieille mère l'Église, c'est moi
-peut-être qui les ai dites.» Du reste, étranger aux passions et aux
-intrigues du dehors, tout entier à ses vieux documents ou à ses élèves
-qu'il aimait également, sorte de Bénédictin soucieux de ce qu'il
-appelait «sa virginité sauvage», il donnait à tous, par sa personne
-comme par ses écrits, l'idée d'un talent dont la note dominante était
-une naïveté tendre et enthousiaste; Henri Heine l'appelait alors «le
-doux et paisible Michelet, cet homme au caractère placide comme le
-clair de lune». Et cependant, à peine ces deux professeurs sont-ils
-atteints, avec tant d'autres, par le livre du _Monopole
-universitaire_, qu'ils bondissent furieux et deviennent, à
-l'étonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les
-plus vulgairement passionnés du clergé et du catholicisme. Comment
-expliquer cette transformation? Peut-être y avait-il eu, dès
-l'origine, chez M. Quinet, un fanatisme révolutionnaire et
-antichrétien plus profond qu'on ne le croyait; ses lettres, publiées
-après sa mort, révèlent en effet, de 1830 à 1843, une sorte de
-misanthropie irritée contre le gouvernement et la société, qui
-rappelle parfois la correspondance de Lamennais. Quant à M. Michelet,
-à côté des tendresses de sa nature littéraire, il avait une
-sensibilité douloureuse, venant en partie de la misère et des
-blessures d'amour-propre dont il avait souffert pendant son enfance et
-souvent même dans son âge mûr; la longue et laborieuse solitude où il
-avait vécu sur lui-même, accumulant dans le silence bien des
-amertumes, avait ajouté à cette susceptibilité quelque chose de
-concentré et une sorte d'exaltation intérieure qui n'attendait qu'une
-circonstance pour faire explosion. Il y avait en outre chez lui un
-grand orgueil et une vanité plus grande encore. N'est-ce même pas
-surtout par là qu'il est tombé? Ne semble-t-il pas qu'à cette époque
-le démon l'ait transporté sur la montagne de la tentation, qu'il lui
-ait montré à ses pieds et offert, s'il voulait servir des passions
-mauvaises, le royaume de la basse popularité? M. Michelet crut trouver
-là une revanche des humiliations mondaines dont il avait souffert; il
-se laissa séduire, et aussitôt le vertige s'empara de lui.
-
-Ce fut à propos des littératures méridionales de l'Europe, sujet
-officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leçons
-sur les Jésuites ou plutôt contre eux. Prétendant analyser et définir
-le jésuitisme, il s'attaqua, avec une violence extrême, aux _Exercices
-spirituels_ de saint Ignace; par des citations mal traduites ou
-inexactes, il chercha à rendre odieuse et ridicule cette grande
-méthode de vie intérieure, et dénonça, dans l'esprit qui en émanait,
-une influence mortelle à toute civilisation: «Ou le jésuitisme doit
-abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir
-l'esprit du jésuitisme.» Cette dernière oeuvre était, à ses yeux, la
-mission propre de l'Université et la raison d'être de son monopole.
-Estimant que le catholicisme--à cette date il l'appelait encore le
-jésuitisme--était incompatible avec la révolution, il voulait que
-l'État fondât une religion nouvelle, destinée à rétablir, au-dessus
-des divisions actuelles de sectes, l'unité morale de la nation;
-l'enseignement public lui paraissait le moyen d'imposer ce nouvel
-Évangile aux jeunes générations. M. Quinet devait bientôt laisser voir
-que cette religion se confondait, dans sa pensée, avec l'idée
-révolutionnaire. Le scandale fut grand de voir de pareilles thèses
-professées par un personnage qui se plaisait lui-même à dire: «Je suis
-un homme qui enseigne ici publiquement, au nom de l'État.» Fallait-il
-s'étonner que l'amphithéâtre du Collège de France ressemblât parfois
-plus à la salle d'un club qu'à celle d'un cours? Chaque leçon était
-«une bataille», dit un disciple de M. Quinet, M. Chassin. La partie
-ardente de la jeunesse catholique, ainsi provoquée, venait protester
-contre les outrages que le professeur jetait à ses croyances. «Plus
-d'une fois, raconte encore M. Chassin, entendant des cris formidables,
-l'administrateur accourut, par les couloirs intérieurs, jusqu'à la
-chaire du professeur, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever
-immédiatement la séance:--Je ne sais pas, disait-il, si, ce soir, il
-subsistera une pierre du Collège de France.» Mais après quelques
-scènes de ce genre, les étudiants catholiques, obéissant aux conseils
-des chefs de leur parti, notamment du P. de Ravignan, renoncèrent à
-ces manifestations. Quant à M. Quinet, au milieu des passions qu'il
-soulevait, il apportait une sorte de fanatisme mystique dont on trouve
-la trace dans sa correspondance, se croyant un apôtre et presque un
-martyr, alors qu'il faisait oeuvre de détestable pamphlétaire.
-
-Encore chez M. Quinet y avait-il une apparence d'enseignement, une
-certaine gravité, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet.
-Chargé d'un cours d'histoire et de morale, les sujets traités par lui
-jusqu'alors ne le conduisaient pas à s'occuper des Jésuites; mais sa
-passion fantaisiste dédaigne même la feinte d'une transition. Il
-suffit de jeter un regard sur son auditoire pour voir ce qu'est
-devenu, avec cet étrange professeur, le vieux Collège de France. Une
-foule tapageuse fait queue aux portes et se bouscule pour entrer. Dans
-la salle comble, en attendant le maître, on s'interpelle, on crie, on
-échange de grossiers lazzi, on chante la _Marseillaise_, _Jamais
-l'Anglais ne régnera_, ou des couplets de Béranger dont chaque refrain
-est accueilli par un hurlement: À bas les Jésuites! quelquefois des
-chants pires encore. Un jeune homme profite d'un intermède pour
-déclamer des vers patriotiques; un autre quête pour la Pologne. Enfin,
-M. Michelet fait son entrée: tête couverte de grands cheveux déjà
-presque blancs, figure longue et fine, bouche un peu contractée,
-regard ardent, et, dans toute sa physionomie, quelque chose de fébrile
-et de troublé. Il s'assied. Les bras pendants sous la table, il
-s'agite, se balance, et commence d'un ton saccadé, en style haché. Il
-n'est pas orateur: les mots lui viennent rares et pénibles; souvent il
-se gratte le menton, en paraissant attendre l'idée. Sur quoi va porter
-la leçon? On ne s'en doute pas. Le sait-il lui-même? Son début est
-parfois des plus étranges: tel jour, il parle d'un incident vulgaire
-qui a frappé un moment son regard, en venant au Collège de France. Il
-veut charmer et amuser ses auditeurs; il veut surtout les flatter et
-obtenir leur applaudissement, en faisant écho à leur passion du
-moment[519]. Nul moyen d'analyser ces leçons. Il y règne une animosité
-violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout
-révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus
-souvent, le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son
-imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il
-suppose possibles, que dès lors il prend comme réels et sur lesquels
-il fonde sa satire et son réquisitoire. Du reste, dans cette vision
-maladive, tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et
-présent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier
-latin, architecture, façon dont les babies mangent de la bouillie, et
-presque toujours il aboutit à parler de soi. «Je suis sûr de ne pas
-rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi.»
-C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu; il est la personnification
-de l'humanité; il est le précurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est ce
-Messie lui-même. Aussi M. Sainte-Beuve écrit-il, à ce propos, le 28
-juillet 1843: «Jamais le _je_ et le _moi_ ne s'est guindé à ce degré.
-C'est menaçant.» M. Michelet a la plus haute idée de son oeuvre; à
-l'entendre, «chacune de ses leçons est un poème»; il déclare «n'avoir
-jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais
-mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire». Triste
-décadence d'un brillant esprit, que rien désormais n'arrêtera plus. Le
-cours de 1843 a été une époque décisive et fatale dans la vie de M.
-Michelet. L'une des extravagances de sa dernière manière sera de
-prétendre distinguer deux François 1er, l'un _avant_, l'autre _après
-l'abcès_; deux Louis XIV, l'un _avant_, l'autre _après la fistule_;
-comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fondé à distinguer
-deux Michelet, l'un _avant_, l'autre _après les Jésuites_. Le second
-n'a rien du premier, et prend en quelque sorte plaisir à le
-contredire. Le talent même s'est altéré; les défauts sont aggravés, et
-les qualités se sont voilées. L'écrivain paraît de plus en plus sous
-l'empire d'une folie malsaine dans laquelle un sentiment domine: la
-haine satanique du christianisme. Ce fut une des ruines morales et
-intellectuelles de ce siècle qui en a tant connu.
-
-[Note 519: Cette recherche lui attire parfois quelque mésaventure. Un
-jour, les jeunes gens, en l'attendant, s'étaient mis à chanter une
-chanson obscène qui avait pour refrain un mot ignoble, hurlé en
-choeur. Sur ce mot, qui a depuis fait son entrée dans la langue
-parlementaire, la porte s'ouvre, le silence se fait, et M. Michelet
-paraît. N'ayant entendu de loin que le vacarme, il s'imagine qu'on
-chantait la _Marseillaise_. Empressé, suivant son usage, de s'unir aux
-sentiments des assistants, il commence: «Messieurs, dit-il, au milieu
-de ces chants patriotiques...» Un immense éclat de rire couvre sa
-voix, et le professeur est obligé de chercher un autre exorde, en face
-d'un auditoire rendu, par cet incident, plus tumultueux et plus
-inconvenant encore que de coutume.]
-
-Ces cours qui étaient le plus grand désordre des luttes religieuses de
-ce temps, eurent du moins un avantage. Désormais, il ne fut plus
-possible de soutenir qu'en attaquant les Jésuites, on ne s'en prenait
-pas au clergé tout entier et à la religion elle-même. Les deux
-professeurs dédaignaient de dissimuler la vraie portée de leurs coups.
-M. Michelet en vint bientôt à soutenir que le christianisme était un
-obstacle aux progrès de l'humanité, une décadence par rapport non
-seulement au paganisme, mais au fétichisme, la «cité du mal», par
-opposition à la révolution qui était la «cité du bien», et il
-proclamait sa résolution de «détrôner le Christ». Quant à M. Quinet,
-un de ses apologistes, M. Chassin, nous le montre, dans son cours,
-poursuivant le catholicisme à travers tous les siècles, «se rangeant
-du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, détrônant
-l'Église, et décernant à la révolution française la papauté
-universelle et le gouvernement des âmes». Cette franchise brutale
-dérangeait bien des tactiques. Au premier moment, tous les partisans
-du monopole, depuis le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux
-Mondes_ jusqu'au _National_ et à la _Revue indépendante_, avaient
-applaudi à la sortie des deux professeurs; mais les habiles et les
-prudents ne tardèrent pas à y trouver plus d'embarras que de secours.
-Dès l'apparition du livre des _Jésuites_, dans lequel les deux
-professeurs avaient réuni leurs leçons de 1843, la _Revue des Deux
-Mondes_ disait: «La publication a réussi, le coup a porté, _trop bien
-peut-être_.» Un autre fait se dégageait des scandales du Collège de
-France, c'est que les passions soulevées s'attaquaient en réalité à la
-monarchie de Juillet aussi bien qu'à l'Église catholique. À chaque
-incident, à chaque parole des maîtres, à chaque manifestation des
-élèves, ce caractère révolutionnaire apparaissait plus marqué et plus
-agressif. M. Chassin a loué depuis M. Quinet de ce que, après deux ans
-de son enseignement, «la jeunesse des écoles avait cessé d'être
-catholique et était devenue républicaine»; il a déclaré, en parlant
-des événements de 1848, que «les cours du Collège de France pouvaient
-être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil
-national et universel»; et il a ajouté, à propos du rôle de M. Quinet,
-le 24 février: «Au jour de l'action, il fut à son poste. Il avait, si
-j'ose dire, armé les âmes; il devait donc se jeter en personne dans la
-bataille... Un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil à la
-main. L'alliance conclue par l'idée fut ainsi scellée dans le sang.»
-N'y a-t-il pas là une leçon pour les politiques à courte vue qui
-s'imaginent que le cri: À bas les Jésuites! ne menace pas l'État, ou
-qui même croient habile de détourner de ce côté les passions gênantes
-ou redoutables?
-
-La diversion, chaque jour plus violente et plus tapageuse, tentée
-contre la Compagnie de Jésus, obligea les catholiques qui avaient pris
-d'abord l'offensive contre le monopole universitaire, à se défendre, à
-leur tour, sur le terrain où on les attaquait et qui, à raison des
-préjugés encore régnants, pouvait paraître peu favorable. M. de
-Montalembert avouait plus tard, à la tribune, «l'embarras» que, dans
-le premier moment, cette évocation d'un Ordre si impopulaire avait
-causé aux catholiques. Toutefois, ils firent vaillamment face à
-l'attaque. Journaux, revues, brochures, livres, tout fut employé. Un
-écrit effaça tous les autres: ce fut celui que le P. de Ravignan
-publia en janvier 1844, sous ce titre: _De l'existence et de
-l'institut des Jésuites_. Rare fortune pour cet institut, de posséder
-alors dans ses rangs un prédicateur célèbre dont les hommes de tous
-les partis étaient les auditeurs assidus et les admirateurs, dont le
-chancelier Pasquier faisait l'éloge en pleine Académie; un religieux
-dont la vertu en imposait à ce point que personne n'osait l'attaquer.
-Qu'un tel homme prît en main la cause des Jésuites et les
-personnifiât en quelque sorte devant le monde, au jour du péril,
-c'était déjà beaucoup, car son nom, à lui seul, était une force et une
-protection; mais de plus son petit livre était, en lui-même,
-excellent. Traitant successivement des _Exercices spirituels_ de saint
-Ignace, des constitutions, des missions et des doctrines de la
-compagnie, il contenait une réfutation brève, simple et forte, de
-toutes les accusations portées. Et surtout, quel accent incomparable
-avait cette courte apologie, fière sans rien de provocant ni
-d'irritant, où l'auteur se défendait sans s'abaisser au rang d'accusé:
-mélange singulièrement saisissant de l'humilité du religieux qui parle
-par obéissance, avec un absolu détachement de tout ce qui le touche
-personnellement, et de la noblesse d'âme du gentilhomme, soucieux de
-l'honneur de son drapeau! Et quelle sérénité dans une oeuvre de
-polémique! À peine, par moments, un peu d'impatience, à la vue du bon
-sens et de la bonne foi si outrageusement méconnus, mais aucune pensée
-petite, amère, aucune animosité contre les hommes; toujours cette
-politesse du langage qui, chez l'écrivain, était à la fois la marque
-de l'homme bien né et la manifestation d'une ardente charité
-chrétienne; depuis la première page jusqu'à la dernière, une émotion
-où l'on ne sait ce qui domine, de l'amour de la cause que l'auteur
-défend, ou de celui des âmes qu'il veut toucher; par places, des cris
-du coeur d'une admirable éloquence. Le contraste était grand avec les
-oeuvres troublées auxquelles il répondait, et aussi, il faut le dire,
-avec quelques-unes de celles par lesquelles avait été défendue
-jusqu'alors la cause catholique[520].
-
-[Note 520: De courts extraits donneront l'idée de ce petit livre. Il
-débutait ainsi: «La prudence a ses lois, elle a ses bornes. Dans la
-vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus
-précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je
-l'avouerai: depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre
-parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines
-vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la
-sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve
-le besoin de le déclarer: je suis Jésuite, c'est-à-dire religieux de
-la Compagnie de Jésus... Il y a d'ailleurs, en ce moment, trop
-d'ignominies et trop d'outrages à recueillir sous ce nom, pour que je
-ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage. Ce nom est
-mon nom; je le dis avec simplicité: les souvenirs de l'Évangile
-pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.» La
-fin n'était ni moins noble ni moins touchante: «Que si je devais
-succomber dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu
-naître, la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois
-au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même
-l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma
-patrie, et je dirais avec tristesse: Il y eut un jour où la vérité lui
-fut dite; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite; le coeur
-manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la
-liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande
-iniquité de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux; mais il y aura un
-jour meilleur, et, j'en lis dans mon âme l'infaillible assurance, ce
-jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la
-démarche que je viens de faire; elle laissera tomber sur un siècle
-injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne
-permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas,
-et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de
-l'éternité.»]
-
-Dans la publication du P. de Ravignan, il y avait plus qu'une belle
-parole, il y avait un grand acte. Jusqu'à présent les Jésuites ne
-s'étaient défendus que par la vieille méthode, attendant tout de la
-tolérance du gouvernement, sollicitée sans bruit, faisant parler d'eux
-le moins possible, évitant même de se nommer. En 1838, par exemple,
-ils avaient été menacés: nous avons vu alors le provincial de Paris,
-le P. Guidée, faire parvenir au Roi un mémoire secret où il trouvait
-moyen de justifier son Ordre sans en prononcer une seule fois le nom;
-il s'y faisait même un mérite de cette espèce de dissimulation. Tout
-autre avait été la tactique inaugurée par Lacordaire avec son _Mémoire
-pour le rétablissement des Frères Prêcheurs_, et suivie par M. de
-Montalembert, Mgr Parisis et les autres chefs du mouvement catholique,
-tactique qui consistait à se défendre par la publicité, par toutes les
-armes que fournissaient les libertés modernes, et à s'adresser à
-l'opinion plus qu'au gouvernement. Par sa brochure, le P. de Ravignan
-s'engage et engage avec lui résolument sa compagnie dans cette voie
-libérale. Tout d'abord il se nomme, avec une hardiesse dont la
-nouveauté stupéfie ses adversaires[521]. Il n'invoque pas le droit
-divin de l'Église; mais le droit public de la France; il s'appuie,
-non sur les bulles des papes, mais sur la Charte. «La Charte a-t-elle
-proclamé la liberté de conscience, oui ou non?» tel est le fond de son
-argumentation. Il se défend d'être hostile aux principes auxquels il
-fait appel. «On nous transforme, dit-il, en ennemis des libertés et
-des institutions de la France: pourquoi le serions-nous?» Afin de
-compléter sa démarche, il publie, en même temps, une lettre et une
-consultation de M. de Vatimesnil, qui établissent la situation légale
-des congrégations, notamment des Jésuites, et qui déterminent ainsi le
-terrain de la résistance judiciaire.
-
-[Note 521: M. Libri écrivait alors: «M. l'abbé de Ravignan s'intitule
-publiquement membre de la Compagnie de Jésus, ce qu'on n'avait jamais
-osé faire sous la Restauration.» Et M. Cuvillier-Fleury disait dans le
-_Journal des Débats_: «Ils ont osé, quatorze ans après la révolution
-de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais tenté, même sous la
-Restauration; ils se sont nommés.»]
-
-L'effet de ce livre fut immense. Il s'en vendit, dans la seule année
-1844, plus de vingt-cinq mille exemplaires: chiffre considérable pour
-l'époque. Les adversaires n'osaient l'attaquer directement. Pendant
-que Lacordaire proposait, au cercle catholique, «trois salves en
-l'honneur du P. de Ravignan», celui-ci recevait l'avis que, dans les
-Chambres, «sa brochure avait produit très bon effet, qu'on en avait
-beaucoup parlé dans un bon sens, que MM. Pasquier, Molé, de Barante,
-Sauzet, Portalis et autres l'approuvaient hautement», que les
-ministres eux-mêmes, M. Guizot et M. Martin du Nord, la jugeaient
-favorablement[522]. Le premier président, M. Séguier, venait voir
-l'auteur pour le féliciter. Il n'était pas jusqu'à M. Royer-Collard,
-si imbu de préventions jansénistes, qui ne lui exprimât son
-admiration. M. Sainte-Beuve écrivait alors dans la _Revue suisse_:
-«C'est le premier écrit sorti des rangs catholiques, durant toute
-cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause... Il est
-de nature à produire beaucoup d'effet; il s'en vend prodigieusement.»
-Aussi le P. de Ravignan écrivait-il modestement au Père général: «Dieu
-a béni cette publication, malgré l'inconcevable indignité de
-l'instrument; pas un blâme encore, que je sache, pas un inconvénient
-signalé, au contraire.» Un succès si complet contient une leçon. Il
-est dû à deux causes: d'abord la modération et la dignité du ton,
-l'esprit large, juste et charitable qui anime l'auteur, sa
-préoccupation, non de flatter les passions de ses amis ou de meurtrir
-ses adversaires, mais de convaincre et d'attirer tous les hommes
-d'entre-deux; ensuite l'avantage du terrain nouveau où il s'est placé,
-de la thèse de liberté et de droit moderne sur laquelle il s'est
-fondé. Il a pris, pour une défensive devenue nécessaire, les armes
-dont les chefs du parti catholique s'étaient servis naguère pour
-l'offensive; il l'a fait avec un avantage égal, et il a empêché ainsi
-que les partisans du monopole ne trouvassent, par la diversion contre
-le jésuitisme, un moyen de réparer l'échec moral subi par eux, sur la
-question même de la liberté d'enseignement.
-
-[Note 522: Lettres inédites du R. P. de Ravignan.]
-
-
-VII
-
-Jusqu'à présent nous avons assisté au combat des deux armées opposées,
-évêques contre philosophes, champions de la liberté d'enseignement
-contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui
-a été dit, à l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas
-encore été parlé. C'est l'ordre logique. Dans ces premières années, en
-effet, le ministère n'a eu qu'un rôle secondaire et effacé; il n'a pas
-exercé d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le
-savoir, donné le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus
-sa tête. Pendant ce temps, son attention et ses efforts étaient
-absorbés par les questions extérieures ou intérieures dont la
-politique parlementaire faisait, à chaque session, des questions de
-cabinet; nous avons vu quelles elles étaient: la liberté
-d'enseignement n'y avait pas figuré. Et cependant, à voir les choses
-de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas dû déterminer le
-gouvernement à s'emparer du problème ainsi soulevé et à briguer
-l'honneur de lui donner une solution sagement libérale? Il souffrait,
-nous l'avons vu, du vide de la scène politique et ne savait comment le
-remplir, ne voulant pas, à l'intérieur, d'innovations dangereuses
-pour un pays ébranlé partant de secousses, et ne pouvant rien
-entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prête à se
-reformer contre la France de 1830. Avec la liberté d'enseignement, une
-occasion s'offrait à lui de faire quelque chose de grand, de sain et
-de fécond, qui eût remplacé avec avantage les questions factices et
-les querelles de personne où se dépensait toute la vie politique. Ne
-serait-ce pas jeter une semence féconde dans ce champ parlementaire
-qui paraissait stérilisé à force d'avoir été moissonné, rajeunir le
-formulaire un peu vieilli et usé de la politique conservatrice,
-agrandir et élever ce qu'il y avait d'étroit et d'abaissé dans une
-société bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids à la
-prépondérance des préoccupations matérielles, donner aux hommes d'État
-d'alors cette moralité, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent
-avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes supérieurs,
-et dont M. Guizot, dès 1832, sentait le besoin pour la monarchie de
-Juillet[523]? La liberté religieuse était celle à laquelle les
-gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec
-le plus de sécurité, «la moins redoutable de toutes les libertés,
-disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes
-de paix et de bonne volonté». Loin d'augmenter ainsi l'instabilité,
-qui était comme le mal constitutionnel de ce régime issu d'une
-révolution, on la diminuerait. En assurant à la royauté de 1830
-l'adhésion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on
-corrigerait cette faiblesse morale qui résultait de l'hostilité des
-hautes classes, demeurées fidèles au parti légitimiste. En enlevant
-aux royalistes la possibilité de se poser, contre le gouvernement, en
-champions de la liberté religieuse, on leur retirerait le moyen le
-plus efficace qu'ils pussent trouver de rafraîchir leur programme et
-de recruter, dans la meilleure partie des générations nouvelles, leur
-armée affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'était pas besoin de
-souscrire à toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques
-esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient à moins.
-Que le ministère, se portant médiateur, prît avec autorité
-l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de
-l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volonté de faire tout ce que
-permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et
-définitivement satisfaits, que du moins ils désarmeraient et, suivant
-la fine distinction de Mgr Parisis, à défaut d'un _acquit_,
-donneraient un _reçu_. Il suffirait probablement de reprendre le
-projet de 1836.
-
-[Note 523: Discours du 16 février 1832.]
-
-C'est certainement ce qu'eût fait M. Guizot, s'il s'était cru libre de
-suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme
-après coup, dans ses _Mémoires_, que «personne n'était plus engagé et
-plus décidé que lui à sérieusement acquitter, quant à la liberté
-d'enseignement, la promesse de la Charte». S'il avait professé à côté
-de M. Villemain et de M. Cousin, il n'était pas resté comme eux un
-dévot de l'Université: «Vous voulez, disait-il alors à un professeur
-fort mêlé aux polémiques, vous voulez, avec votre question
-universitaire, être un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.»
-La lutte qui avait éclaté n'était pas de nature à le faire changer
-d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait
-de voir les catholiques et même les évêques user des armes de la
-liberté. À la différence de la plupart de ses contemporains, il
-comprenait les griefs du clergé, la gravité des questions soulevées;
-il se plaisait à considérer et à saluer, dans ces débats, quelque
-chose de plus vrai, de plus profond, de plus élevé que ce qui agitait
-les partis politiques au milieu desquels il était condamné chaque jour
-à manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage à la «sincérité» de
-l'opposition des catholiques, et déclarait-il leur émotion «digne d'un
-grand respect», alors même qu'elle conduisait à des démarches, selon
-lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses
-sympathies étaient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il
-éprouvait à leur égard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait
-l'inspiration du _Globe_ qui blâmait alors sévèrement l'attitude du
-_Journal des Débats_ en matière religieuse. Même sur les Jésuites, il
-avait l'esprit libre et large; il était allé souvent entendre, à
-Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et
-sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens où il
-aimait à se montrer supérieur aux préjugés régnants[524].
-
-[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
-265 à 269.]
-
-M. Guizot trouvait-il les mêmes dispositions chez ses collègues, entre
-autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction
-publique que leurs attributions appelaient à s'occuper plus
-spécialement des questions discutées? M. Martin du Nord eût été, en
-temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionné,
-déférent envers ceux qu'il appelait _ses_ évêques, _son_ clergé,
-gracieux même pour les Jésuites, désirant sincèrement le bien de la
-religion et proclamant sa foi à la tribune. Mais cet avocat disert,
-ancienne célébrité d'un barreau de province, manquait un peu des vues
-hautes et du caractère ferme qui font l'homme d'État. Surpris et
-troublé des graves problèmes qu'on soulevait devant lui, il eût
-volontiers étouffé l'attaque comme la défense. On ne savait ce qui
-agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les évêques ou de
-celle de braver leurs adversaires. Il n'eût pas fait obstacle à une
-politique largement libérale, mais il n'était pas homme à en prendre
-l'initiative. Néanmoins les prélats rendaient volontiers hommage à ses
-bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain
-qui leur paraissait être, dans le cabinet, le principal obstacle à la
-politique de conciliation désirée par M. Guizot. Ce n'était pas que le
-ministre de l'instruction publique fût animé de passions
-antireligieuses. Dans une note confidentielle adressée à ses
-collègues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain
-se distinguait, entre les hommes politiques de l'époque, par ses
-habitudes privées de vie chrétienne, et que, comme ministre, il avait
-fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts
-sincères pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525].
-Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apporté au pouvoir
-s'était encore échauffé depuis au feu de tant de polémiques. Lui et M.
-Cousin, tout en se jalousant et se détestant, l'un chatouilleux,
-ombrageux, inquiet, l'autre violent, impétueux, passionné, se
-disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. «M.
-Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutôt le grand
-maître de l'Université qu'il n'est le ministre de l'instruction
-publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de
-l'enseignement universel, il est resté le général du corps enseignant
-laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses
-antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses
-et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage[526].»
-Nous avons déjà eu, du reste, l'occasion de remarquer que M.
-Villemain, tout en étant le plus ingénieux des littérateurs, avait
-moins encore que M. Martin du Nord les qualités de l'homme
-d'État[527]. Joignez à cela cette susceptibilité craintive et
-irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les
-polémistes catholiques ne ménageaient pas toujours assez. Très
-sensible à la louange, encore plus aux critiques, le ministre de
-l'instruction publique avait été fort ému de l'accueil, pour lui
-inattendu, qui avait été fait à son projet de 1841. De là ce je ne
-sais quoi d'aigri et d'agité avec lequel il se mêlait à la lutte.
-Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper
-de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore
-l'importance.
-
-[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p.
-416.--M. Villemain écrivait à Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: «Je
-connais la douceur du nom de Jésus-Christ et je le fais aimer à mes
-petits-enfants. Les âpretés de la vie publique, loin de détourner de
-Celui qui console, y ramènent le coeur.» (_Vie du cardinal Mathieu_,
-par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)]
-
-[Note 526: _Courrier français_ du 12 février 1844.]
-
-[Note 527: Voir t. III, ch. I, § III.]
-
-Cet état d'esprit des ministres n'était pas le seul obstacle auquel se
-heurtait la bonne volonté de M. Guizot: il y en avait un plus
-embarrassant encore, c'était le sentiment régnant dans le Parlement,
-non seulement à gauche, où, sauf de rares exceptions, tout le monde
-repoussait une liberté qui pouvait profiter à la religion, mais aussi
-dans la majorité conservatrice, où le plus grand nombre, par fidélité
-à la mauvaise tradition de 1830, répugnait à laisser prendre au
-clergé plus d'action sur la société. Parmi ceux qui naguère s'étaient
-montrés bienveillants pour l'Église, plusieurs l'avaient crue vaincue
-et réduite pour toujours à l'état d'une cliente affaiblie, timide,
-qu'ils étaient alors flattés d'avoir sous leur protection. Mais la
-voir relever la tête, l'entendre parler un langage fier, mâle, hardi,
-cela les surprenait, les choquait et réveillait leurs vieilles
-préventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs à comprendre les
-sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les évêques.
-«Voilà de singulières querelles pour notre temps», écrivait l'un
-d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans après la révolution de
-Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un
-éclat de mauvais goût, absolument comme si, dans un salon, ceux-là
-venaient tout à coup à parler bruyamment que leur situation obligeait
-à garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rôle de M. de
-Montalembert. «Que veut-il? disait-on. Où cela peut-il le mener? Il ne
-tiendrait qu'à lui d'être ambassadeur en Belgique, et il se rend
-impossible de gaieté de coeur.» Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de
-la Chambre des députés furent saisis d'une très modeste proposition,
-déposée par M. de Carné et tendant seulement à supprimer le certificat
-d'études, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisèrent
-la lecture du projet; des ministériels s'étaient unis aux hommes de
-gauche, pour refuser même de l'examiner.
-
-M. Guizot ne croyait pas possible d'aller à l'encontre de ces
-préventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il répondait avec
-mélancolie: «Mais mettez-vous donc à ma place!» Attristé de ne pouvoir
-faire ce qu'il eût voulu, il gardait en ces questions une réserve qui
-ne convenait guère à son rôle de ministre dirigeant. Du 29 octobre
-1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole
-dans les débats qui s'engagèrent sur la liberté d'enseignement ou
-autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et à celui de
-l'instruction publique le soin d'y représenter le gouvernement, ce
-qu'ils firent avec des différences d'accent qui à elles seules
-eussent suffi pour révéler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni
-attitude concertée ni impulsion donnée. Y aurait-il eu moyen, avec un
-peu de décision et de volonté, de dominer, de redresser une opinion
-qui n'était pas possédée par des passions bien profondes? Question
-délicate, qu'on doit se garder de trancher légèrement. En tout cas, M.
-Guizot ne paraît pas l'avoir essayé. Il n'avait pas l'habitude, on le
-sait, de violenter cette majorité dont il craignait toujours le
-démembrement, et plus d'une fois déjà, nous l'avons vu ainsi amené à
-suivre une politique qui n'était pas vraiment la sienne.
-
-L'état d'esprit de M. Guizot et de ses collègues n'est pas le seul
-qu'il soit intéressant de connaître. Au-dessus du ministère était le
-Roi, qui, par son activité d'esprit, son sens politique si aiguisé,
-méritait d'exercer et exerçait en effet une action considérable sur la
-marche des affaires. Quelle était son opinion sur les questions
-soulevées par les réclamations des catholiques? Louis-Philippe était
-personnellement un homme du dix-huitième siècle: il en avait à la fois
-le scepticisme et la sensibilité. Mais, chez lui, le politique, par
-instinct et par expérience, sentait très vivement l'intérêt du
-gouvernement à vivre en paix avec le clergé. De concert avec ses
-ministères successifs, il s'était appliqué à remettre sur un bon pied
-les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, dès 1830, dire
-cette parole si juste dans sa vive familiarité: «Il ne faut jamais
-mettre le doigt dans les affaires de l'Église; il y reste.» N'eût-il
-pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les eût
-évités pour ne pas attrister la reine Marie-Amélie. «Ne me faites pas
-d'affaires avec cette bonne reine», répétait-il souvent à M. Cousin
-quand celui-ci était son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop
-fin pour ne pas voir les embarras et les périls d'une lutte avec le
-catholicisme, il ne se rendait peut-être pas aussi bien compte de
-l'efficacité et de la nécessité sociale de la religion; et surtout, il
-ne savait pas toujours discerner à quelles conditions on pouvait
-satisfaire les consciences. Il y avait là des idées et des sentiments
-qui lui étaient étrangers. Pas plus que certains députés de la
-majorité, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il
-avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les
-Ordres. La vraie portée de la lutte pour la liberté d'enseignement lui
-échappait, et il l'appelait parfois «une querelle de cuistres et de
-bedeaux». Ce n'est pas qu'il fût porté à prendre parti pour les
-«cuistres» contre les «bedeaux». Les prétentions de la philosophie
-inquiétaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se
-plaignait généralement que «le parti prêtre fût soutenu par le
-château». D'autre part cependant, le Roi se méfiait de l'enseignement
-du clergé: il craignait que, des collèges ecclésiastiques, les enfants
-ne sortissent «carlistes». En somme, pour le moment, sa pensée ne se
-dégageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il était dans la nature
-de cet esprit pourtant si brillant et si étendu, dans les habitudes de
-ce politique par certains côtés si consommé, de ne pas prendre
-volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au
-milieu des faits avec une souplesse patiente et avisée, multipliant au
-besoin les inconséquences pour éviter les conflits. Rien chez lui de
-cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu naïve et téméraire, qui
-se plaît à poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une
-difficulté que de l'aborder de front, ajourner un problème que de
-tenter de le résoudre. D'ailleurs, il croyait peu à la puissance du
-bien et beaucoup à celle du mal; il pensait qu'à combattre le mal de
-front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui
-échapper était de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous
-vu, au début, en user avec l'esprit révolutionnaire. Peut-être
-était-il disposé à traiter de même la passion antireligieuse, si
-celle-ci se montrait trop menaçante; non pas sans doute qu'il la
-partageât ou voulût lui céder; mais il estimait que c'était la seule
-manière, sinon de détruire, au moins de limiter son action
-malfaisante. Était-ce une tactique heureuse ou nécessaire dans les
-matières purement politiques? En tout cas, s'il était des questions où
-les expédients fussent insuffisants, où les courtes habiletés ne
-pussent prévenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier
-les légitimes griefs, c'étaient celles qui intéressaient la conscience
-religieuse. Le Roi devait en faire l'expérience, parfois non sans
-surprise ni déplaisir; à ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre
-sont assez curieux à étudier.
-
-Louis-Philippe avait été très ennuyé de l'opposition de Mgr de Quélen.
-Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidèle à sa
-pratique constante dans les choix d'évêques, il voulut avant tout un
-prêtre justement considéré; mais il ne lui déplut pas d'appeler à ce
-siège élevé un personnage sans patronage et sans clientèle, que ne
-désignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute
-situation. Jugeant des choses ecclésiastiques par ce qui se passait
-dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le
-nouveau prélat une pression qui n'était pas dans ses desseins, mais
-lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort
-attiré aux Tuileries, où il était aimablement accueilli. Le Roi se
-plaisait à ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitué la
-bouderie hautaine de Mgr de Quélen. Tel soir, par exemple, pendant une
-grande réception, il tenait le prélat assis à ses côtés sur un canapé,
-et répétait à tous ceux qui venaient le saluer: «Je cause avec mon
-cher archevêque.» Il se livrait avec lui à toute l'abondance de sa
-conversation, s'étendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme:
-«Ah! si je n'étais pas là, s'écriait-il, tout serait bouleversé. Que
-deviendriez-vous? Que deviendrait la religion?» Il le consultait sur
-les choix épiscopaux. «Il est délicieux, disait-il, notre cher
-archevêque: comme il juge bien les hommes[528]!» Mgr Affre se prêtait
-à ces effusions avec une gravité peu souple. Nullement hostile à
-l'établissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti
-légitimiste, opposé par goût à toute démarche téméraire, plus que
-personne il désirait un accord entre le clergé et la monarchie de
-1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite
-et un peu fruste était moins sensible qu'une autre; nul n'était plus
-éloigné de se réduire au rôle d'un prélat de cour qui éviterait avant
-tout de paraître gênant. Aussi, quand, après le projet de 1841, la
-question d'enseignement fut mise à l'ordre du jour, voulut-il user des
-relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce
-sujet. Ce n'était pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir
-passer à côté de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de
-l'archevêque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prélat
-revint au sujet loin duquel l'entraînaient les digressions calculées
-de son interlocuteur. Tout à coup Louis-Philippe lui dit: «Monsieur
-l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien
-faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges
-suffisent; ma femme prétend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle
-fort bien qu'à mon mariage, c'était dans la chambre de mon beau-père,
-il n'y avait que six cierges.» Ces mots étaient dits avec cette
-bonhomie caressante, légèrement narquoise, qui était un des grands
-artifices du prince. «Il importe peu, répondit Mgr Affre d'un ton à la
-fois courtois et sérieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges
-à un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus
-grave.»--«Comment, monsieur l'archevêque! ceci est très grave, reprit
-en souriant le Roi; il y a division dans mon ménage: ma femme prétend
-avoir raison, je soutiens qu'elle a tort.» Sans répliquer, le prélat
-poursuivit sa défense de la liberté d'enseignement. Louis-Philippe
-l'interrompit: «Mais mes cierges, monsieur l'archevêque, mes cierges?»
-Son accent commençait à témoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre
-ne se troubla pas et continua comme s'il ne se fût aperçu de rien. Le
-Roi alors, s'emportant: «Tenez, s'écria-t-il, je ne veux pas de votre
-liberté d'enseignement; je n'aime pas les collèges ecclésiastiques; on
-y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes
-de sede_.» L'archevêque se leva et, après avoir salué, se retira. La
-dernière parole du Roi était moins l'expression réfléchie de sa pensée
-qu'une boutade comme il lui en échappait souvent dans l'intempérance
-de sa conversation: seulement, ce qui était vrai, c'est qu'il désirait
-gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevêque
-revint, d'autres jours, à la charge; il ne fut pas plus heureux;
-Louis-Philippe ripostait en lui demandant «quelle différence il y
-avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_»; il se mettait à lui
-raconter l'histoire de sa première communion, des anecdotes de son
-exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable
-volubilité; puis il terminait ainsi son monologue: «Allons, bonjour,
-monsieur l'archevêque, bonjour.» Du reste, il était toujours fort
-gracieux avec le prélat, qu'il pensait avoir à la fois séduit et
-éconduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'était là
-où il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les
-contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue
-ce qu'ils considèrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas
-l'entendre dans des conversations secrètes, Mgr Affre se résolut à
-parler publiquement. Le 1er mai 1842, présentant ses hommages au
-souverain, à l'occasion de sa fête, il exprima, d'ailleurs en termes
-réservés et convenables, le voeu du clergé de pouvoir «travailler plus
-librement à former le coeur et l'esprit de la jeunesse». Le Roi fut
-mécontent. «Où ai-je été prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre
-brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les
-éclats.» De cette date commencèrent, entre le souverain et le prélat,
-des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi
-l'entretien auquel avait donné lieu l'un des incidents de la lutte:
-«Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup
-dans l'estime de tous, en laissant à l'Église son indépendance.» Le
-Roi se leva, croisa les bras et s'écria: «Ainsi je suis un persécuteur
-de l'Église!»--«Non, Sire, reprit l'archevêque; mais je maintiens que
-le gouvernement serait plus aimé, s'il ne contrariait pas notre action
-par de fréquentes et inutiles tracasseries.»--«Allons, bonjour,
-monsieur l'archevêque, bonjour.» Plus tard même, Louis-Philippe, que
-l'âge rendait plus irritable et plus impérieux, devait se laisser
-aller à des paroles véhémentes et comminatoires, où il y avait du
-reste plus de calcul que de colère et surtout que d'animosité
-efficace: «Je lui ai fait une peur de chien», disait-il après une
-scène de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'eût mis la moindre
-de ses menaces à exécution. Il se trompait sur l'effet d'une telle
-attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimidé
-qu'attristé. «Ces gens-là, disait-il, ne voient dans la religion
-qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons
-une conscience.» Le résultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord
-si bien disposé pour le régime de Juillet, s'en éloigna peu à peu.
-Malgré toute son habileté, le vieux roi se trouvait n'avoir contenté
-ni les universitaires ni le clergé.
-
-[Note 528: Ces détails et ceux que nous ajoutons plus loin sont
-rapportés dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis
-évêque de Marseille.]
-
-
-VIII
-
-Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reçoivent:
-c'est ce qui arrivait au ministère dans la question religieuse. Il ne
-voulait sans doute pas aller aux extrémités où le poussaient les
-adversaires du clergé; mais il se croyait obligé de céder à
-quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons
-rapports qui avaient commencé à s'établir entre l'Église et l'État se
-trouvaient ainsi un peu altérés. Jusqu'alors, les ministères
-successifs avaient gardé, en face de la restauration monastique
-entreprise par Lacordaire, une neutralité bienveillante, quoique un
-peu inquiète. Une fois les luttes de la liberté d'enseignement
-engagées, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se
-manifester, et l'inquiétude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des
-cultes s'agiter pour empêcher que le nouveau Dominicain ne prêchât en
-froc: campagne aussi malheureuse que puérile; la liberté finit par
-l'emporter. La victoire dépassa même cette petite question de costume;
-en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait à cette
-époque les deux premières maisons de son Ordre, à Nancy d'abord, près
-de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en
-consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses
-sûretés, pour le cas où il serait harcelé par M. Isambert. Ces petites
-gênes n'entravaient donc pas sérieusement les progrès de la liberté
-religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement
-n'eût ni l'honneur ni le profit de ces progrès, pour que tout parût se
-faire malgré lui et presque contre lui. Même attitude à l'égard de la
-Compagnie de Jésus; le ministère n'avait contre elle aucun parti pris;
-M. Guizot et M. Martin du Nord étaient heureux, quand, dans les
-entretiens assez fréquents qu'ils avaient avec ses membres, ils
-pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jésuites,
-ils avaient peur de ceux qui cherchaient à leur en faire peur; ils ne
-voulaient pas frapper ces religieux, mais tâchaient, sans succès, il
-est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les évêques, ou
-essayaient d'obtenir de la compagnie elle-même quelque concession qui
-pût désarmer ses adversaires.
-
-Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrégations;
-c'était avec les évêques, réclamant la liberté d'enseignement, que le
-conflit était le plus directement engagé et aussi le plus
-embarrassant. Le ministre des cultes répugnait aux mesures
-répressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou
-inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord
-d'agir par des lettres non publiques, adressées à tel prélat ou à
-l'épiscopat tout entier; mais, qu'il usât de caresses ou de
-remontrances, l'effet était à peu près nul, et le ton sur lequel
-répondaient les évêques montrait combien peu ils étaient séduits ou
-effrayés. Il se laissa alors entraîner à frapper plus fort. L'évêque
-de Châlons, en novembre 1843, fut déféré pour abus au conseil d'État,
-à raison d'une lettre où il avait menacé éventuellement de retirer les
-aumôniers des collèges; la sentence, raillée par les catholiques, ne
-fut guère prise au sérieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844,
-deux prêtres, auteurs de publications véhémentes contre le monopole
-universitaire, l'abbé Moutonnet à Nîmes, l'abbé Combalot à Paris,
-étaient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitté, le second
-condamné à quinze jours de prison et à 4,000 francs d'amende;
-l'émotion produite fit plus de tort au gouvernement accusé de
-persécution, qu'au condamné qui refusa sa grâce et qui, passé aussitôt
-martyr, reçut de partout, même de certains évêchés, d'enthousiastes et
-publiques félicitations.
-
-En même temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le
-gouvernement se trouvait élargir lui-même le débat qu'il eût tant voulu
-étouffer. Dans les premiers jours de 1844, les évêques de la province de
-Paris ayant adressé au Roi un mémoire collectif sur la liberté
-d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier à Mgr Affre que
-ce mémoire «blessait gravement les convenances» et constituait une
-infraction à celui des articles organiques qui interdisait toute
-délibération dans une réunion d'évêques non autorisée. «Il serait
-étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pût être éludée au
-moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la
-délibération, sans qu'il y ait eu assemblée.» Qui aurait voulu fournir
-une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant
-l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi
-autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse
-catholique, sur «le concert par écrit» de M. Martin du Nord.
-L'archevêque de Paris répondit par une lettre légèrement ironique et
-fortement raisonnée, où il ne se contenta pas de démontrer ce qu'avait
-d'insoutenable cette extension donnée aux interdictions portées par les
-articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mêmes,
-et demanda, au nom de la liberté religieuse, la revision de cette
-législation. Ce ne fut pas tout: la plupart des évêques de France
-(cinquante-cinq environ) écrivirent à l'archevêque de Paris pour
-approuver sa conduite et s'associer à ses protestations. Le ministre des
-cultes fut réduit à subir en silence la manifestation qu'il avait
-provoquée; ce pacifique, ce timide, si désireux d'éviter les conflits et
-d'écarter les grosses questions, se trouvait s'être mis tout l'épiscopat
-sur les bras et avoir soulevé le redoutable problème des articles
-organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: «La
-question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il
-faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer; c'est, comme je le conçois,
-l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle, réclamant, par
-tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses
-droits et sa place au soleil des institutions du pays.»
-
-Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions méchantes: il
-n'avait même qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne pas être
-persécuteur; et quand, dans l'émotion de la lutte, des journalistes ou
-même de vénérables prélats parlaient comme ils l'eussent fait en face
-de quelque Dioclétien, M. Martin du Nord était assez fondé à leur
-répondre: «Vous pouvez parler des persécutions sans crainte; il n'y a
-pas grand courage à braver des dangers imaginaires. Plus tard, les
-catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et
-d'équité.» Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation causée par de
-petites vexations, le clergé était conduit à s'éloigner de la
-monarchie de Juillet dont naguère il se rapprochait, et l'un des plus
-modérés entre les polémistes catholiques, l'abbé Dupanloup, écrivait:
-«N'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous
-méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne
-sommes pas?... Il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du
-présent, et à nous faire, las et déçus, porter nos regards vers
-l'avenir[529].»
-
-[Note 529: _Première Lettre à M. le duc de Broglie_ (1844).]
-
-Si les catholiques étaient mécontents, leurs adversaires ne l'étaient
-pas moins. C'est la condition des politiques indécises et faibles, que
-tout le monde s'en plaint. Les universitaires se déclaraient mal
-défendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministère et le
-Roi de complaisance envers le clergé; MM. Libri et Génin le disaient
-avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait
-surtout à M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces
-plaintes n'étaient pas sans écho à la Chambre des députés; toutefois,
-jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un écho peu retentissant; l'opposition
-parlementaire n'avait pas encore trouvé intérêt à s'emparer de la
-question et à la mettre au premier rang. M. Isambert fut à peu près
-seul, en 1842 et 1843, à dénoncer les défaillances du gouvernement
-dans les questions religieuses; il n'épargnait rien cependant pour
-inquiéter les esprits, proclamant que «c'était pire que sous le
-ministère Villèle», demandant gravement si l'on voulait ramener le
-pays «au moyen âge», et s'il y avait, «comme sous la Restauration, un
-gouvernement occulte, allié au parti jésuitique». M. Martin du Nord
-trahissait, dans ses réponses, l'embarras de sa situation; d'une part,
-il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans
-tâcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies à
-l'adresse des évêques, parfois même sans élever quelques protestations
-chaleureuses. «On craint que la religion ne nous envahisse,
-s'écriait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me
-félicite au contraire du développement des idées religieuses... Je ne
-cherche pas à obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans
-la religion un péril pour le gouvernement.» Mais, aussitôt après, il
-croyait nécessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se
-vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clergé, en
-adressant des remontrances aux prélats, du haut de la tribune, et en
-donnant aux néo-gallicans la satisfaction d'adhérer à leurs
-prétentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces
-contradictions hésitantes, c'était le désir qu'avait le ministre, non
-de rien résoudre, mais de tout assoupir. Son idéal eût été que les
-évêques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlât pas du tout;
-il semblait que cette double et un peu naïve supplication, adressée
-aux partis opposés, fût le dernier mot de chacun de ses discours.
-
-On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrêmes, un gouvernement
-veuille tenir une conduite intermédiaire: c'est souvent son devoir; mais
-la modération n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle
-politique au contraire n'exige une volonté plus résolue et plus précise,
-une ligne de conduite plus nettement arrêtée et plus fermement suivie.
-Le ministère ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les
-esprits ni les événements, et, au lieu d'obtenir cette pacification
-qu'il croyait faciliter en éludant les questions, voyait-il les ardents
-des deux camps s'échauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton,
-échanger leurs défis et leurs coups par-dessus sa tête, sans presque
-s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se
-produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse
-commença à occuper plus de place dans les débats parlementaires. À la
-tête de ceux qui prétendaient défendre, à la tribune, les droits de
-l'État contre le clergé, M. Dupin s'empara avec éclat du premier rôle.
-Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu
-jusqu'alors d'une façon un peu ridicule, il fit une charge à fond contre
-le «parti prêtre», réprimanda les faiblesses ou les hésitations du
-gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530].
-Ce légiste, qui avait recueilli de l'ancien régime toutes les
-prétentions, tous les préjugés, tous les ressentiments du gallicanisme
-et du jansénisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et
-assez haut pour voir combien ces thèses étaient déplacées dans la
-société nouvelle; il se plaisait à ces luttes qu'il réduisait à une
-sorte de querelle de basoche et de sacristie. «Elles vont juste,
-écrivait alors M. Sainte-Beuve, à cette nature avocassière et bourgeoise
-de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent.» D'ailleurs, sous son
-masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une
-courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticléricales, il
-cherchait à retrouver quelque chose de la popularité qu'il avait perdue
-après 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les mésaventures
-de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la présidence avaient
-singulièrement diminuée[531]. Il lança son réquisitoire avec une verve
-un peu grossière, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de
-profond; c'était plein de ce que le duc de Broglie appelait «ces
-arguments à la Dupin, ces raisons de coin de rue». Un tel langage
-n'allait que mieux aux étroites rancunes, aux jalousies mesquines d'une
-partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les évêques avec
-une sorte de familiarité rude, comme on ferait d'un employé mutin! Et
-puis, l'une des habiletés de cet orateur qu'on a appelé «le plus
-spirituel des esprits communs» était de donner aux préjugés terre à
-terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut
-singulièrement âpre. «Rappelons-nous, s'écria-t-il, que nous sommes sous
-un gouvernement qu'on ne confesse pas.» Et il termina par cette
-injonction fameuse: «Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!»
-Après coup, le mot «inflexible» fut substitué à celui d' «implacable».
-L'effet, fut considérable. «Jamais je n'avais vu l'assemblée plus
-unanime, écrivait le lendemain un spectateur... On eût dit que le clergé
-avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la
-Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de
-Grégoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parlé en
-maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est
-brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on
-l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin,
-le protestant, et, à cette verve, à cette passion, il conserve la
-couleur catholique[532].»
-
-[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste déjà
-commencé, le 25 janvier précédent.]
-
-[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V, § I.]
-
-[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._]
-
-Vivement troublé de cette déclaration de guerre contre le clergé, que
-la majorité avait semblé faire sienne par ses applaudissements, le
-ministère n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientôt
-assister à la contre-partie. M. de Montalembert, arrivé récemment de
-Madère où il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des
-tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours après, il
-y répondait à la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le
-gouvernement avait été embarrassé, les catholiques n'avaient pas été
-intimidés. La parole du jeune pair fut plus fière, plus provocante
-même que jamais. À peine s'arrêta-t-il à railler les vexations
-impuissantes du gouvernement: il prit à partie le réquisitoire
-prononcé à la Chambre des députés et le mit en pièces. «Arrière ces
-prétendues libertés!» s'écria-t-il en parlant des «libertés
-gallicanes». Puis il continua ainsi: «On vous dit d'être implacables
-ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au
-monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des
-politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des
-chrétiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il
-s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez
-pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne
-nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes
-étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à
-toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand,
-ni à Belgrave-Square; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des
-apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le
-respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur
-résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur
-survit.» Il termina par ces paroles devenues aussitôt fameuses: «Quoi!
-parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous
-relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains
-aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se
-détrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des
-ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne
-tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous
-sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils
-de Voltaire[533].» Pendant que ce dialogue enflammé s'échangeait d'une
-tribune à l'autre et occupait l'attention publique, quelle pâle figure
-faisait le ministère! «Le cabinet s'est abstenu, écrivait alors M. de
-Tocqueville; il a laissé arriver les événements, il a laissé les
-passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est
-son habitude.»
-
-[Note 533: Ces derniers mots furent gravés sur la médaille d'honneur
-offerte par les catholiques de Lyon à M. de Montalembert.]
-
-
-IX
-
-Si désireux qu'il fût de s'effacer, le gouvernement ne pouvait oublier
-que la promesse de la liberté d'enseignement, inscrite dans la Charte,
-lui imposait une mission à laquelle il ne lui était pas permis de se
-dérober indéfiniment. Force lui était de recommencer la tentative,
-déjà faite sans succès, en 1836 et en 1841, pour organiser cette
-liberté dans l'instruction secondaire. Il se décida donc, le 2 février
-1844, à déposer un nouveau projet. Donnait-il cette fois satisfaction
-aux catholiques? Tout d'abord, il s'était gardé de répéter la
-maladresse commise en 1841, au sujet des petits séminaires; ceux-ci
-conservaient leurs privilèges et même recevaient quelques avantages.
-Par contre, les conditions du droit commun étaient singulièrement
-étroites. Les établissements libres se trouvaient placés sous
-l'autorité et la juridiction, non de l'État, juge impartial, mais du
-corps universitaire, leur concurrent. On leur imposait des formalités,
-des exigences de brevets, de grades, si multipliées et si gênantes
-que, dans beaucoup de cas, elles devaient équivaloir à une
-interdiction: n'allait-on pas jusqu'à stipuler que tous les
-surveillants seraient bacheliers? Le certificat d'études était
-maintenu: pour se présenter au baccalauréat, il fallait justifier
-qu'on avait fait sa rhétorique et sa philosophie, soit dans sa
-famille, soit dans les collèges de l'État, soit dans les institutions
-de plein exercice, ce dernier caractère n'étant acquis aux
-établissements libres que moyennant des conditions à peu près
-impossibles à réaliser. Enfin un article, visant spécialement les
-Jésuites, obligeait tous ceux qui voulaient enseigner à affirmer, par
-une déclaration écrite et signée, qu'ils «n'appartenaient à aucune
-association ou congrégation religieuse»: rien de plus contraire aux
-principes que cette interrogation inquisitoriale, obligeant un
-citoyen à se frapper par sa propre déclaration; c'était comme la
-violation du plus sacré des domiciles, celui de la conscience, et les
-catholiques étaient fondés à demander si les auteurs du projet avaient
-voulu recueillir, dans le naufrage de l'intolérance anglaise,
-l'odieuse formalité du Test. On était donc, cette fois encore, bien
-loin du grand acte de gouvernement et de justice qu'il eût été dans
-l'intérêt du ministère et dans le goût de M. Guizot d'entreprendre.
-Celui-ci cependant avait dit, quelques semaines auparavant, au P. de
-Ravignan: «On va s'occuper de la liberté d'enseignement. Il n'y aura
-pas de concessions, parce qu'un gouvernement n'en fait pas. Mais, sous
-certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas être
-exclus, pourvu que vous vous conformiez à ce qui sera exigé[534].»
-Depuis lors, que s'était-il donc passé? Le ministre des affaires
-étrangères avait-il, une fois de plus, laissé carte blanche à son
-collègue de l'instruction publique? Divers indices tendent à faire
-croire qu'il avait été question un moment de présenter un projet plus
-libéral, mais que les partisans de l'Université l'avaient fait
-écarter, en exploitant l'émotion produite, à la fin de 1843, par
-certaines polémiques épiscopales.
-
-[Note 534: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p.
-268.]
-
-Les amis de la liberté d'enseignement n'étaient pas disposés à laisser
-passer sans résistance un tel projet. Précisément, à cette époque, le
-parti catholique en avait fini avec les tâtonnements du début; il
-était organisé; il avait arrêté son programme et sa tactique. Ce
-furent les chefs du clergé qui donnèrent le signal. De presque tous
-les évêchés, partirent des protestations émues, fermes, quelques-unes
-presque menaçantes, toutes n'invoquant que la liberté. Jamais on
-n'avait vu une manifestation aussi générale et aussi prompte de
-l'épiscopat. Si les critiques étaient parfois assez vives, les
-conclusions qui s'en dégageaient étaient, après tout, modérées et
-raisonnables; on pouvait les résumer ainsi: soustraire les
-établissements libres, non à la surveillance de l'État qu'on
-acceptait, mais à l'autorité de l'Université; diminuer les exigences
-de grades; supprimer le certificat d'études; n'exiger aucune
-déclaration relative aux congrégations religieuses, en s'en référant à
-la législation existante pour la situation de ces congrégations[535].
-
-[Note 535: Ces protestations ont été réunies dans les deux premiers
-volumes des _Actes épiscopaux_.]
-
-Le projet avait été déposé d'abord à la Chambre des pairs. Le rapport,
-rédigé au nom de la commission, par le duc de Broglie, fut une oeuvre
-considérable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient
-avec l'exposé des motifs de M. Villemain. Répudiant les sophismes sur
-l'État enseignant, il posait tout d'abord, avec une netteté
-supérieure, le principe même de la liberté d'enseignement qu'il
-déclarait être la conséquence nécessaire de la liberté de conscience.
-«Si l'État intervient, disait-il, ce n'est point à titre de souverain;
-c'est à titre de protecteur et de guide; il n'intervient qu'à défaut
-des familles..., et pour suppléer à l'insuffisance des établissements
-particuliers.» N'était-ce pas beaucoup, à cette époque, que de
-proclamer cette doctrine, dût-on n'en pas tirer immédiatement toutes
-les conséquences? «Le principe de la concurrence, à côté et en face de
-l'Université, a été posé par M. de Broglie, écrivait M. Sainte-Beuve;
-il est difficile que ce principe, dans de certaines limites, n'arrive
-pas à triompher.» Le rapporteur, préoccupé de satisfaire, sur un autre
-point, les consciences catholiques, reconnaissait hautement la
-nécessité de l'instruction religieuse. «Il ne suffit pas, disait-il,
-d'un enseignement vague et général, fondé sur les principes du
-christianisme, mais étranger au dogme et à l'histoire de la
-religion... Un tel enseignement aurait pour résultat d'ébranler dans
-l'esprit de la jeunesse les fondements de la foi, de donner aux
-enfants lieu de penser que la religion tout entière se réduit à la
-morale. Mieux vaudrait un silence absolu.» Et il ajoutait: «La loi,
-telle que nous la proposons, place au premier rang des études
-l'instruction morale et religieuse; elle veut que la morale trouve
-dans le dogme son autorité, sa vie, sa sanction; elle lui veut pour
-appui des pratiques régulières.» Son insistance même trahissait une
-certaine méfiance de l'enseignement universitaire, principalement de
-l'enseignement philosophique, et, sur ce point, sa parole prenait
-presque parfois le caractère d'une admonestation non dissimulée. Sans
-doute la commission était loin de faire une application complète des
-principes qu'elle avait si bien posés. Il eût fallu pour cela
-bouleverser radicalement le projet du gouvernement, ce qui n'était pas
-dans les habitudes circonspectes de la pairie. D'ailleurs, si, par
-logique comme par sentiment, l'éminent rapporteur était porté vers les
-solutions libérales, il paraissait retenu par une double crainte à
-laquelle les événements ne devaient pas donner raison: la crainte
-d'abord que cette liberté, qui n'avait pas encore été expérimentée,
-n'amenât un abaissement et une désorganisation des études: de là,
-l'adhésion donnée aux exigences de grades, la crainte ensuite qu'en
-heurtant les préjugés existants, on ne provoquât un soulèvement
-d'opinion plus nuisible à la religion qu'une loi temporairement
-restrictive; de là, l'exclusion des congrégations. Sur ce dernier
-point, le rapporteur passait rapidement, avec une gêne visible, ne
-présentant cet article que comme une concession momentanée à de
-fâcheuses préventions, comme l'application forcée d'une législation
-préexistante qu'il ne cherchait guère à justifier et qu'il se gardait
-surtout de présenter comme définitive[536]. La réserve et la timidité
-regrettables de la commission dans les questions d'application ne
-l'empêchaient pas cependant d'apporter au projet des améliorations
-notables. Les principales étaient fondées sur cette idée que, pour la
-constitution, la surveillance, la discipline des établissements
-libres, il n'était pas juste de donner toute l'autorité à
-l'Université, mais qu'il convenait de faire intervenir des personnages
-plus indépendants et plus impartiaux, appartenant à la magistrature,
-aux corps électifs, à la haute administration, au clergé, et
-représentant l'État, ou mieux encore la société. Plusieurs
-amendements étaient proposés dans cet esprit. La commission
-introduisait ainsi dans la législation un principe nouveau, fécond,
-essentiel à la liberté d'enseignement, et qui devait se retrouver dans
-les innovations les plus importantes de la loi de 1850. Les partisans
-du monopole se montrèrent fort mécontents du rapport. «Cousin est
-furieux, écrivait le duc de Broglie à son fils, le 19 avril 1844; il
-dit que l'Université est trahie, vendue, livrée à ses ennemis[537].»
-Quant aux catholiques, dans l'excitation de la lutte, ils étaient
-naturellement plus frappés de ce que l'on continuait à leur refuser
-que de ce qu'on commençait à leur accorder; néanmoins l'évêque de
-Langres et surtout l'abbé Dupanloup adressèrent alors à M. le duc de
-Broglie des lettres publiques où, tout en combattant sur plusieurs
-points ses conclusions, ils rendaient, sur d'autres, hommage à
-l'oeuvre de la commission et surtout au langage du rapporteur.
-
-[Note 536: Dans son beau livre des _Vues sur le gouvernement de la
-France_, le duc de Broglie a exprimé sur ces questions son opinion
-dernière: il s'y prononce pour la liberté la plus large.]
-
-[Note 537: _Documents inédits._]
-
-Le débat s'ouvrit, à la Chambre des pairs, le 22 avril 1844, et se
-prolongea jusqu'au 24 mai, avec une gravité, un éclat qui en font l'un
-des épisodes parlementaires les plus remarquables de la monarchie de
-Juillet. La cause du monopole universitaire fut prise en main par M.
-Cousin, qui se prononça hautement contre toute liberté d'enseignement.
-Au grand étonnement de ceux qui se rappelaient son renom d'éloquence,
-l'ancien professeur n'avait guère réussi jusqu'alors, comme orateur
-parlementaire; cette fois, une passion profonde et le besoin de
-défendre sa propre situation le rendirent vraiment éloquent: ce furent
-ses grands jours de tribune. À tout propos, il parlait deux ou trois
-heures de suite, vraiment infatigable et intarissable, tantôt
-ironique, tantôt véhément, ou bien encore se posant en victime et,
-comme l'écrivait un spectateur, «faisant paraître l'Université devant
-la Chambre, en robe presque de suppliante ou d'accusée[538]». Malgré
-tout, sa parole eut plus de retentissement qu'elle n'exerça d'action.
-Les pairs demeuraient froids ou même étaient tentés de sourire à ses
-adjurations les plus solennelles, à ses plus pathétiques lamentations;
-la préoccupation trop visiblement personnelle de l'orateur les mettait
-en défiance; dans ses effets tragiques, ils étaient choqués d'une
-sorte d'exagération factice, et devinaient le comédien qui se
-trahissait jusque par l'accent, le geste, la mimique du visage. Sans
-doute ce comédien existait déjà chez M. Cousin, lors de ses grands
-succès de Sorbonne; mais alors, dans la jeunesse de tous, jeunesse du
-professeur, jeunesse de l'auditoire, jeunesse du siècle lui-même,
-l'admiration n'y avait pas regardé de si près; et puis, quand il ne
-s'agissait de rien moins que de renouveler l'esprit humain, était-il
-étonnant d'avoir des allures de prophète et d'hiérophante? Rien de
-pareil, en 1844, quand M. Cousin, ayant dépassé la cinquantaine et
-devenu un haut fonctionnaire, défendait son gouvernement philosophique
-devant des vieillards trop froids, trop sceptiques, trop expérimentés,
-pour être dupes de certains procédés.
-
-[Note 538: L'expression est de M. Sainte-Beuve, qui disait aussi: «M.
-Cousin a l'air véritablement, depuis toute cette discussion, d'être
-condamné à la ciguë, et il varie l'_Apologie de Socrate_ sur tous les
-tons.» (_Chroniques parisiennes_, p. 203 et 214.)]
-
-À l'autre extrémité de la lice, était M. de Montalembert, assisté des
-rares champions de la liberté d'enseignement. Parmi ces derniers, il
-en était qu'on ne se fût pas attendu à voir là, entre autres le
-premier président Séguier, principal auteur de l'arrêt de 1826 contre
-les Jésuites, et le comte Arthur Beugnot, que ni ses antécédents ni
-ses relations n'avaient paru préparer à devenir un champion du clergé.
-Le jeune fondateur du parti catholique était dans la fleur de son
-talent, dans l'ardeur de ses généreuses convictions. Bien qu'il fût
-loin d'obtenir pour toutes ses idées l'adhésion de l'auditoire, il se
-faisait écouter avec une surprise attentive et sympathique. Sa parole
-hardiment accusatrice, prompte à porter les défis, avait un accent de
-confiance dans l'avenir que faisait encore ressortir l'attitude
-souvent gémissante de M. Cousin. Avec le philosophe, on eût cru
-entendre les adieux attristés d'une cause naguère triomphante, qui
-sentait approcher l'heure de la défaite; avec le catholique, c'était
-le fier salut d'une cause hier méconnue, mais assurée de vaincre
-demain.
-
-Entre ces deux petits groupes extrêmes, flottait la masse de
-l'assemblée, disposée à les taxer l'un et l'autre d'exagération et
-résolue à leur imposer une transaction plus ou moins hétérogène;
-habituée à soutenir l'Université, mais agacée par ses prétentions,
-effarouchée par ses doctrines et surtout par ses défenseurs;
-bienveillante pour le catholicisme, par convenance politique plus que
-par foi religieuse, mais inquiète, dans sa sagesse timide, de ce que
-la thèse de la liberté d'enseignement avait de jeune, d'audacieux,
-d'inconnu; en ce qui touche les Jésuites, dégagée peut-être des
-passions, non des préjugés de son temps; portée, suivant l'expression
-de M. Beugnot, «à prendre un principe à droite, un principe à gauche,
-à les rapprocher malgré eux, et à faire ainsi adopter un projet qui ne
-fût ni complètement bon, ni tout à fait mauvais». Ce fut la commission
-qui exerça le plus d'influence sur cette masse flottante; elle eut
-pour principaux interprètes deux orateurs, l'un de grande autorité, le
-duc de Broglie, l'autre de rare habileté, M. Rossi. Le ministère, au
-contraire, ne sut pas prendre dans le débat le rôle directeur qui eût
-dû lui appartenir. M. Villemain, au lieu de se porter médiateur entre
-les deux opinions extrêmes, fut uniquement préoccupé de ne pas se
-laisser dépasser par M. Cousin en zèle universitaire; dans ses
-discours, beaucoup d'épigrammes aigres-douces à l'adresse de son
-rival, mais pas une vue d'homme d'État; son talent de parole lui-même
-était voilé; l'orateur sentait son insuccès et en souffrait beaucoup.
-D'ailleurs, comme pour diminuer encore l'action du cabinet, l'attitude
-du ministre de l'instruction publique se trouvait souvent contredite
-par celle du ministre des cultes, M. Martin du Nord, qui saisissait
-toutes les occasions de se poser presque en avocat et en protecteur du
-clergé. Quant à M. Guizot, qui, dans une discussion si importante, ne
-pouvait persister à se tenir à l'écart, sa parole, d'ordinaire si
-ferme, ne laissa pas que de paraître un peu embarrassée. Il sentait
-visiblement la faiblesse de la cause qu'il soutenait par nécessité
-parlementaire et la grandeur de celle qu'il combattait à regret.
-Aussi, évitant autant que possible de parler de la loi elle-même, il
-s'échappait à côté ou planait au-dessus. Comme pour s'excuser et se
-consoler des mesures restrictives qu'il se croyait obligé d'imposer au
-clergé, il faisait de la religion l'un des plus magnifiques éloges qui
-eussent été prononcés à la tribune française, rendait hommage à la
-sincérité et à la légitimité de l'opposition catholique, avertissait
-la société nouvelle qu'elle devait s'accoutumer à l'influence de
-l'Église, laissait voir que, dans sa pensée, la loi proposée n'était
-pas une solution définitive, et faisait espérer, pour l'avenir, la
-pleine liberté qu'il repoussait à contre-coeur dans le présent.
-
-Les universitaires furent les premiers auxquels la Chambre des pairs
-infligea un échec. Voulant apporter une conclusion pratique aux
-défiances manifestées dans le rapport, M. de Ségur-Lamoignon avait
-proposé de restreindre le cours de philosophie. M. Cousin,
-personnellement visé, se défendit avec vivacité. On vit alors, non sans
-surprise ni sans émotion, M. de Montalivet appuyer la proposition: la
-situation de l'orateur auprès du Roi était telle, que chacun devina dans
-sa démarche la pensée du «château». L'intendant de la liste civile
-soutint qu'il convenait de donner à la fois un avertissement à certaines
-témérités de l'enseignement universitaire et une satisfaction aux griefs
-du clergé; il protesta, avec une grande énergie, contre cette
-philosophie officielle qu'on prétendait rendre indifférente à toutes les
-religions, par respect pour la liberté des cultes. L'effet fut
-considérable. Dès le lendemain, le _Constitutionnel_ raillait avec
-amertume les conversions opérées par la parole du «favori» et dénonçait
-le «gouvernement occulte». Au nom de la commission, le rapporteur
-proposa un amendement inspiré par le même esprit, mais autrement
-libellé: il ne laissait plus au seul conseil royal de l'Université,
-c'est-à-dire à M. Cousin en ce qui concernait la philosophie, le droit
-d'arrêter le programme du baccalauréat, mais soumettait ce programme au
-conseil d'État. C'était l'application de ce que le duc de Broglie
-appelait «le principe de la loi»: principe en vertu duquel l'autorité
-sur l'enseignement libre devait appartenir à un pouvoir impartial,
-représentant l'État, ou mieux la société entière. L'amendement se
-trouvait atteindre M. Villemain, qui, intimidé par les universitaires,
-n'avait pu se décider à donner les satisfactions demandées par la
-commission sur la question des programmes. Toutefois, les sentiments du
-ministre à l'égard de M. Cousin lui apportaient quelque consolation dans
-cette mésaventure: il était, écrivait-on alors, «partagé entre la
-douleur de voir sa loi modifiée, l'Université un peu réduite, et le
-plaisir de voir la philosophie de son rival recevoir une chiquenaude».
-Aussi combattit-il mollement l'amendement, exprimant son regret qu'on
-voulût donner ce soufflet à la philosophie, mais indiquant que, si l'on
-tenait à le faire, il se résignait à présenter la joue de M. Cousin.
-Seul, celui-ci, stupéfait et désolé de l'abandon où il était réduit, se
-débattit avec une énergie désespérée, violent d'abord, suppliant
-ensuite, et humiliant l'orgueil de cette philosophie, naguère si
-hautaine, jusqu'à l'abriter derrière des noms catholiques. Rien n'y fit.
-L'amendement fut voté à une grande majorité. L'opinion considéra avec
-raison cet incident comme une leçon à l'adresse de M. Cousin, un échec
-pour l'Université, une marque solennelle de défiance à l'égard de ses
-doctrines, la négation de la prétention qu'elle avait d'être l'État et
-de dominer à ce titre les établissements particuliers[539]. «Le coup
-moral est porté», écrivait alors M. Sainte-Beuve, et l'_Univers_ était
-fondé à dire: «N'est-ce pas la justification de toutes les réclamations
-de l'épiscopat et de toute notre polémique?» On avait voulu, en effet,
-comme le disaient M. de Montalivet et le duc de Broglie, tenir compte,
-dans une certaine mesure, des réclamations des évêques; mais n'était-il
-pas surprenant qu'on eût mieux aimé donner raison à leurs griefs
-religieux que satisfaction à leurs revendications libérales, qu'on eût
-trouvé plus facile de faire quelque chose contre l'Université que pour
-la liberté? Certaines personnes crurent deviner dans un tel choix
-l'action personnelle du Roi.
-
-[Note 539: Le duc de Broglie écrivait, le 11 mai 1844, à son fils, au
-sujet de ce débat: «J'avais prévenu plus d'une fois Cousin qu'il se
-tînt très tranquille, sous peine de voir passer un amendement dirigé
-spécialement contre lui; il n'a tenu compte de mon avertissement; il a
-bien fallu alors lui administrer une correction sévère; je l'ai fait,
-en substituant à un amendement saugrenu qui n'avait de sens que d'être
-dirigé contre Cousin, un amendement général qui affranchit le ministre
-et le conseil royal de l'instruction publique de la petite tyrannie de
-chaque membre de ce conseil, lequel se regarde comme souverain dans sa
-sphère et ne prend la peine de communiquer ce qu'il fait à ses
-collègues que pour la forme. En faisant du programme du baccalauréat
-ès lettres une affaire de gouvernement, ce qui est l'exacte vérité,
-nous avons mis ordre à tout envahissement de l'esprit de coterie dans
-l'instruction publique. Il avait fallu assister à la discussion, pour
-voir apparaître au grand jour le fond des choses et pour bien
-reconnaître qu'il y a, en ce moment, en France, un petit pape de la
-philosophie, avec un petit clergé philosophique, qui prétend disposer
-de l'enseignement philosophique sans que personne y regarde, et qu'on
-ne puisse devenir avocat, médecin, pharmacien, fonctionnaire public,
-professeur ou autre chose sans avoir souscrit le formulaire de la
-raison impersonnelle. J'ai fait passer l'amendement aux neuf dixièmes
-des voix.» (_Documents inédits._)]
-
-Ce vote émis, la haute assemblée se jugea quitte envers les
-catholiques. MM. Beugnot, de Barthélemy, Séguier et de Gabriac avaient
-présenté un contre-projet dont les principales dispositions étaient:
-le droit d'enseigner pour tout bachelier muni d'un certificat de
-moralité; la suppression du certificat d'études; des jurys d'examen
-composés mi-partie de professeurs de faculté, mi-partie de notables; à
-côté du conseil royal de l'Université, l'institution d'un conseil
-supérieur pour l'enseignement libre, composé de magistrats, de membres
-de l'Institut, de chefs d'institution et de l'archevêque de Paris.
-Tous les articles de ce contre-projet furent rejetés. La majorité se
-borna à accepter les améliorations réelles, quoique insuffisantes, par
-lesquelles la commission, appliquant «le principe de la loi»,
-substituait ou associait d'autres autorités à l'Université, lorsqu'il
-s'agissait de l'enseignement libre. Quant à l'article excluant les
-membres des congrégations, elle l'adopta, mais tristement, d'un air un
-peu honteux, et sans prétendre faire ainsi une oeuvre durable. Au vote
-sur l'ensemble de la loi, 85 voix se prononcèrent pour, 51 contre.
-C'était une très forte minorité pour la Chambre des pairs: un projet
-qui, dès le début, rencontrait tant d'adversaires sur un tel terrain,
-n'avait guère chance de réussir. Le rapporteur, M. de Broglie, était
-le premier à s'en rendre compte. «C'est une loi qui ne se fera pas»,
-écrivait-il à son fils[540].
-
-[Note 540: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)]
-
-La discussion qui venait d'avoir lieu n'en était pas moins un fait
-considérable et plein de promesses. N'était-ce pas beaucoup que
-d'avoir vu le public oublier presque les luttes de portefeuille ou les
-spéculations de chemins de fer, pour s'intéresser à ces questions
-d'enseignement? Et de quel ton elles avaient été discutées! «Jamais,
-écrivait l'abbé Dupanloup, la grande et sainte Église catholique,
-l'épiscopat français, l'autorité pontificale, les congrégations, les
-Jésuites eux-mêmes n'ont été traités avec plus de gravité et de
-convenance.» Ajoutons que ce long débat avait servi à l'éducation du
-public; il lui avait révélé les diverses faces d'un problème pour lui
-tout nouveau, et la lumière ainsi faite profitait à la bonne cause.
-Aussi, du côté des catholiques, les coeurs étaient-ils à l'espérance.
-On y avait conscience que la petite armée, de formation si récente,
-venait de déployer et de planter noblement son drapeau. La direction
-était prise, l'élan donné, et chacun sentait que la victoire
-définitive n'était plus qu'une question de temps. «Il est très
-certain, écrivait M. Sainte-Beuve, qu'on ne conclura pas cette année;
-mais les idées germeront.» Et un autre spectateur, M. de Viel-Castel,
-ajoutait: «Cette cause gagne et gagnera chaque jour du terrain. Ce qui
-suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui; ce qui
-suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.»
-
-
-X
-
-Battus au Luxembourg, les universitaires cherchèrent une revanche au
-Palais-Bourbon. «Ils ont réussi, écrivait alors le duc de Broglie, à
-ameuter contre nous la Chambre des députés presque tout
-entière[541].» Ce fut ainsi, «sous le vent d'une réaction violente
-contre le clergé[542]», que fut nommée la commission chargée
-d'examiner le projet voté par l'autre assemblée. M. Thiers était parmi
-les élus, et se montrait l'un des plus zélés pour l'Université. D'où
-venait cette attitude, nouvelle chez lui? Il n'avait en ces matières
-aucune passion personnelle; fort étranger jusqu'à présent aux
-controverses de la liberté d'enseignement, il avait semblé d'abord n'y
-voir, lui aussi, qu'une «querelle de cuistres et de bedeaux». Mais
-l'émotion qui s'empara de la Chambre des députés à la suite de la
-discussion de la Chambre des pairs, les préventions hostiles au clergé
-qui s'y manifestèrent jusque dans les rangs des conservateurs, lui
-parurent fournir l'occasion d'une manoeuvre d'opposition; en se
-faisant l'interprète de ces préventions, il entrevit la chance
-d'embarrasser le cabinet, peut-être de lui infliger un échec: il ne se
-plaça pas à un autre point de vue. Quant au mécontentement qu'en
-ressentiraient les catholiques, il ne s'en inquiétait pas: il n'avait
-pas encore reconnu dans la religion la puissance sociale dont il
-devait, après 1848, implorer le secours contre l'anarchie menaçante;
-la force à ménager lui paraissait ailleurs, du côté de la révolution;
-comme Louis-Philippe lui disait, à cette époque, qu'il fallait faire
-quelque concession au clergé, «que c'était encore quelque chose de
-très fort qu'un prêtre»: «Sire, répondit M. Thiers, il y a quelque
-chose de plus fort que le prêtre, je vous assure, c'est le
-jacobin[543].»
-
-[Note 541: _Ibid._]
-
-[Note 542: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 543: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 228.]
-
-Une fois dans la commission, M. Thiers se fit nommer rapporteur. Peu
-de semaines lui suffirent pour improviser sa petite enquête en causant
-avec quelques professeurs, et il fut aussitôt en mesure d'écrire un
-volumineux rapport, du reste assez superficiel. Son intention avait
-été de faire la contre-partie du rapport présenté à la Chambre des
-pairs. Le duc de Broglie avait proclamé les théories les plus
-libérales sur les droits respectifs de la famille et de l'État, et
-c'était visiblement à regret qu'il n'avait pas immédiatement tiré
-toutes les conséquences de ces théories. M. Thiers revendiquait au
-contraire, avec insistance, pour la puissance publique, le droit de
-former l'esprit de l'enfant; il ne dissimulait pas ses préférences
-pour le système en vertu duquel «la jeunesse serait jetée dans un
-moule et frappée à l'effigie de l'État»; il n'y renonçait que par
-l'obligation où il était «de se tenir dans la vérité de son temps et
-de son pays»; au moins, pour s'en rapprocher, cherchait-il à
-restreindre et à entraver, autant que possible, la liberté qu'il
-n'osait entièrement refuser. Aux méfiances témoignées par la Chambre
-des pairs sur l'enseignement philosophique, il opposait une apologie
-sans réserve de l'éducation intellectuelle, morale et même religieuse
-des collèges. Le duc de Broglie s'était appliqué à soustraire en
-partie les établissements libres à la domination de l'Université; M.
-Thiers déclarait que ces établissements devaient être «compris dans la
-grande institution de l'Université» qui avait mission de «les
-surveiller, contenir et ramener sans cesse à l'unité nationale». Il
-prétendait tout subordonner, dans l'éducation publique, à la
-préoccupation de conserver «l'esprit national» qui, selon lui, n'était
-autre que «l'esprit de la révolution»; l'Université lui paraissait
-seule propre à cette oeuvre, et l'enseignement ecclésiastique lui
-inspirait une défiance qu'il ne dissimulait pas. Sans doute, il
-parlait du clergé avec politesse, trompant ainsi l'attente des
-sectaires qui s'étaient flattés de le voir se confondre dans leurs
-rangs; mais, derrière ces ménagements de forme, la malveillance et la
-menace étaient visibles. C'était, en tous points, le contraire des
-idées que M. Thiers devait, quelques années plus tard, faire prévaloir
-dans la loi de 1850.
-
-Déposé et lu à la Chambre le 13 juillet 1844, ce rapport fit un moment
-quelque bruit; les journaux de gauche et de centre gauche le portèrent
-aux nues; des universitaires vinrent en députation remercier leur
-avocat. Puis le silence se fit assez vite. Plusieurs causes y
-contribuèrent: la clôture de la session qui suivit de près; les
-préoccupations soulevées dans le public par la guerre du Maroc et par
-les complications un moment menaçantes de l'affaire Pritchard; la
-réserve des évêques qui, bien que fort prompts alors à prendre la
-parole, ne jugèrent pas nécessaire de réfuter M. Thiers. Il semblait
-du reste qu'il y eût, vers la seconde moitié de 1844, un moment de
-halte dans l'armée catholique; prélats et laïques avaient pris
-position avec éclat, et dit très haut ce qu'ils avaient à dire; ils
-comprenaient qu'un résultat immédiat n'était pas possible, et qu'il
-fallait laisser mûrir les idées nouvelles. Le gouvernement se
-félicitait naturellement de cette sorte d'accalmie, et, de son côté,
-il témoignait, par quelques-uns de ses actes, un certain désir de se
-rapprocher des catholiques; telle fut notamment l'interprétation
-donnée au changement qui se fit alors à la tête du ministère de
-l'instruction publique.
-
-Dans les derniers jours de décembre 1844, une nouvelle sinistre
-s'était répandue dans Paris: M. Villemain, fléchissant sous le poids
-des chagrins de famille et des déboires politiques, avait eu un
-violent accès de folie. Quelques instants auparavant, il avait fait
-appeler ses jeunes enfants dont il s'occupait beaucoup depuis qu'il
-avait dû placer leur mère dans une maison de santé, et on l'avait
-entendu murmurer: «Pauvres enfants! le père et la mère!» Son mal
-s'était manifesté surtout par deux idées fixes: la crainte qu'on ne le
-soupçonnât d'avoir fait enfermer sa femme arbitrairement; la croyance
-qu'il était persécuté par les Jésuites[544]. La consternation fut
-générale. «On est tenté d'en vouloir à la politique, écrivait alors M.
-Sainte-Beuve, d'avoir ainsi détourné de sa voie, abreuvé et noyé dans
-ses amertumes une nature si fine, si délicate, si faite pour goûter
-elle-même les pures jouissances qu'elle prodiguait.» Quant au
-_Constitutionnel_, il montrait tout simplement dans cette maladie une
-trame des Jésuites. Ce fut pour M. Guizot l'occasion d'un acte
-significatif: il ne se contenta pas de désigner un intérimaire; avec
-une promptitude que M. Villemain devait, une fois rétabli, lui
-reprocher non sans aigreur, il remplaça définitivement le ministre
-dont il avait eu tant de fois à subir et à regretter le zèle
-universitaire. Son choix se porta sur M. de Salvandy, l'un des hommes
-politiques du régime de Juillet qui montraient le plus de
-bienveillance pour les personnes et les idées du monde religieux,
-étranger à l'Université, membre de la minorité dans la commission qui
-avait nommé naguère M. Thiers rapporteur de la loi d'instruction
-secondaire; nature un peu vaine et pompeuse, mais généreuse et
-sincère, manquant parfois de tact et de mesure, non d'esprit ni de
-coeur. Nul, parmi les catholiques, ne pouvait douter des bonnes
-intentions du nouveau ministre; la seule question était de savoir s'il
-aurait l'habileté et la force de les réaliser. L'un de ses premiers
-actes fut d'écrire à l'administrateur du Collège de France des
-remontrances sévères, mais impuissantes, au sujet des cours de MM.
-Quinet et Michelet, dont les «désordres», disait-il, «étonnaient et
-blessaient le sentiment public».
-
-[Note 544: Depuis quelque temps, M. Villemain était, sur ce sujet, en
-proie à de véritables hallucinations. Il s'imaginait toujours voir
-auprès de lui des Jésuites, le guettant et le menaçant. Un jour, il
-sortait, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs où il avait
-prononcé un brillant discours, et causait très librement, quand, arrivé
-sur la place de la Concorde, il s'arrête effrayé.--«Qu'avez-vous?» lui
-demande son ami, médecin fort distingué.--«Comment! vous ne voyez
-pas?»--«Non.»--Montrant alors un tas de pavés: «Tenez, il y a là des
-Jésuites; allons-nous-en.» M. Sainte-Beuve a raconté, à ce propos,
-l'anecdote suivante: «Un jour que Villemain avait été repris de ses
-lubies et de ses papillons noirs, il avait à dicter à son secrétaire, le
-vieux Lurat, un de ces rapports annuels qu'il fait si bien. Il se
-promenait à grands pas, dictait à Lurat une phrase; puis, s'arrêtant
-tout à coup, il regardait au plafond et s'écriait: _À l'homme noir! Au
-Jésuite!_ Puis, reprenant le fil de son discours, il dictait une autre
-phrase qu'il interrompait de même par une apostrophe folâtre, et le
-rapport se trouva ainsi fait, aussi bien qu'à l'ordinaire. Des deux
-écheveaux de la pensée, l'un était sain, l'autre était en lambeaux.
-Quelle leçon d'humilité! Ô vanité du talent littéraire!» (_Cahiers de
-Sainte-Beuve_, p. 30.)]
-
-M. Villemain éloigné, personne parmi les ministres ne s'intéressait
-plus au sort de sa loi sur l'instruction secondaire et n'était pressé
-de la mener à fin. Louis-Philippe l'était moins encore que ses
-ministres; déjà, au lendemain de la discussion de la Chambre des
-pairs, il eût été disposé à en rester là, sans porter le projet à la
-Chambre des députés. «Le Roi est décidément contre la loi, écrivait
-alors le duc de Broglie; il la trouve trop libérale et trop
-défavorable au clergé[545].» Les catholiques ne pouvaient regretter
-l'abandon d'un projet qui les blessait par beaucoup de côtés. Mais ne
-fallait-il pas s'attendre que l'opposition fît obstacle à cette
-tactique d'ajournement, et que l'auteur du rapport notamment s'agitât
-pour le faire discuter? Il n'en fut rien. Le mobile esprit de M.
-Thiers se portait alors d'un autre côté: il avait cru découvrir dans
-l'affaire Pritchard une arme plus efficace contre le ministère.
-Personne ne se trouva donc, dans la session de 1845, pour demander la
-mise à l'ordre du jour de ce projet. Comme on disait en style de
-couloirs, c'était une affaire «enterrée».
-
-[Note 545: _Documents inédits._--Le 30 septembre 1844, causant avec
-Mgr Mathieu que lui avait amené l'amiral de Mackau, Louis-Philippe
-laissait voir clairement sa volonté de «laisser tomber dans l'eau» le
-projet de loi. (_Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p.
-329.)]
-
-
-XI
-
-L'accalmie qui s'était produite chez les catholiques à la suite de la
-session de 1844 dura peu. Comment en effet pouvaient-ils désarmer,
-alors que non seulement on ne donnait pas satisfaction à leurs griefs,
-mais qu'ils étaient attaqués chaque jour plus violemment dans la
-presse ou au Collège de France? Dès le mois de janvier 1845, dans la
-discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, le ministre des
-cultes eut à essuyer de nouveau le feu de M. de Montalembert. Peu
-après, il se trouvait, une fois de plus, aux prises avec tout
-l'épiscopat. Ce fut à propos d'un mandement, en date du 4 février
-1845, dans lequel le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait
-condamné solennellement, «comme contenant des doctrines fausses et
-hérétiques, propres à ruiner les véritables libertés de l'Église», le
-_Manuel du droit public ecclésiastique_, récemment réédité par M.
-Dupin. Ce livre, publié pour la première fois sous la Restauration,
-était la collection des textes dans lesquels, depuis Pithou jusqu'à
-Napoléon Ier, s'était formulé le gallicanisme des légistes, répudié
-de tout temps par le clergé, même le moins ultramontain; compilation
-terne, lourde et fastidieuse, recouverte en quelque sorte d'une
-poussière d'ancien régime et imprégnée d'une odeur de basoche. La
-démarche du cardinal pouvait être diversement appréciée; pendant que
-les ardents y applaudissaient, d'autres, parmi lesquels l'archevêque
-de Paris, se demandaient si, pour atteindre un livre vieux de
-plusieurs années et dont la réédition n'avait eu aucun succès, c'était
-la peine de faire un acte aussi insolite, et que la situation de
-l'auteur condamné devait rendre aussi retentissant. Le gouvernement,
-ému des criailleries de M. Dupin, déféra le mandement au conseil
-d'État, qui déclara, le 9 mars, qu'il y avait abus. Les ministres ne
-tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils venaient de faire une maladresse.
-M. Beugnot eut beau jeu à dénoncer, devant la Chambre des pairs, la
-bizarre contradiction de cet État qui tenait à se proclamer «laïque»
-et qui voulait en même temps faire le «théologien». Dès le 11 mars, le
-cardinal de Bonald écrivit au garde des sceaux une lettre publique,
-plus railleuse et dédaigneuse encore qu'irritée, où, après avoir
-malmené le corps politique et laïque qui prétendait lui «enseigner la
-religion», il déclarait ne reconnaître qu'au Pape le droit de juger
-son jugement. «Jusque-là, ajoutait-il, un appel comme d'abus ne peut
-pas même effleurer mon âme... J'ai pour moi la religion et la Charte:
-je dois me consoler. Et quand, sur des points de doctrine catholique,
-le conseil d'État _a parlé, la cause n'est pas finie_.» C'était l'un
-des caractères de cette lutte, que le gouvernement ne pouvait toucher
-un évêque, sans que tous les autres prissent fait et cause pour lui;
-on revit ce qui s'était déjà vu à propos de la réprimande adressée par
-M. Martin du Nord à l'archevêque de Paris et à ses suffragants: en
-quelques jours, plus de soixante évêques déclarèrent adhérer aux
-doctrines proclamées par le cardinal de Bonald et blâmées par le
-conseil d'État. Bientôt aussi, les journaux religieux purent annoncer
-que, le 5 avril, la congrégation de l'Index avait condamné le
-_Manuel_. Pour l'amour de la théologie de M. Dupin, le gouvernement
-s'était donc mis en conflit avec l'Église tout entière, et il n'avait
-même pas pour soi l'opinion des indifférents et des frivoles. Cette
-fois, en effet, la cause religieuse avait, ce qui ne lui arrive pas
-toujours, les rieurs de son côté. Dans deux de ses pamphlets les plus
-vivement enlevés, _Oui et non_ et _Feu, feu_, Timon s'était chargé, à
-la grande surprise et au grand déplaisir de ses amis politiques, de
-montrer à la partie du public qui ne lisait pas les mandements, où
-étaient non seulement la justice et la liberté, mais le bon sens. Son
-succès fut considérable; on en put juger au chiffre des éditions qui
-s'éleva, en un an, à près de vingt. La gauche, déconcertée et
-furieuse, essaya vainement d'écraser sous une espèce de charivari de
-presse l'écrivain que naguère elle applaudissait si fort quand il
-faisait une vilaine besogne[546]. Ce tapage ne profita pas à la cause
-des appels comme d'abus. En tout cas, c'était une singulière façon de
-réaliser le rêve de silence caressé par M. Martin du Nord; aussi
-n'est-on pas étonné d'entendre alors celui-ci déclarer, à la tribune,
-que «c'était une des époques les plus pénibles de sa vie». Le
-gouvernement eut au moins la sagesse de comprendre qu'il s'était
-engagé dans une sotte campagne, et de ne s'y pas obstiner: bravé,
-raillé, il se tint coi, avec une prudence tardive, mais méritoire. «Le
-mandement est et demeure supprimé», disait solennellement
-l'ordonnance. Singulière «suppression» dont le seul résultat fut
-d'augmenter la publicité du document. Le «comité pour la défense de la
-liberté religieuse» n'en fit pas moins réimprimer le mandement, y
-joignit toutes les lettres d'adhésion des évêques, et répandit ce
-volume par toute la France. S'il y avait quelque chose de «supprimé»,
-c'était l'appel comme d'abus, surtout en matière doctrinale. Le
-gouvernement de Juillet le comprit: de 1845 à 1848, il ne devait plus
-recourir à ce moyen de répression.
-
-[Note 546: On publia contre Timon: _Feu Timon_, _Saint Cormenin_, _le
-R. P. Timon_, _Feu contre feu_, _Eau sur feu_, etc.]
-
-Se sentant sur un mauvais terrain dans l'affaire du _Manuel_, les
-adversaires des catholiques recoururent à leur tactique habituelle;
-ils se mirent à crier plus fort que jamais: Au Jésuite! Depuis quelque
-temps, le journal de M. Thiers, le _Constitutionnel_, publiait, sous
-la forme alors nouvelle et fort en vogue du roman feuilleton, le _Juif
-errant_ de M. Eugène Sue. Toutes les infamies débitées depuis deux ou
-trois ans contre les Jésuites, le romancier les mettait en action, les
-faisait vivre, les incarnait dans des personnages tels que nous en
-rencontrons tous les jours, et les jetait ainsi aux passions de la
-foule: forme particulièrement meurtrière et irréfutable de la
-calomnie. La Compagnie de Jésus était représentée dominant le monde
-par les moyens les plus vils et les plus criminels, fomentant et
-exploitant la luxure, organisant le vol et l'assassinat, ayant pour
-agents les «étrangleurs» de l'Inde, le tout assaisonné d'excitations
-socialistes et imprégné d'une sensualité malsaine. Cela pénétrait
-partout, dans les salons, les ateliers, les cabarets. Le peu
-scrupuleux _imprésario_ du _Constitutionnel_, M. Véron, calculait avec
-satisfaction les 15 à 20,000 abonnés que lui rapportaient les 100,000
-francs payés à l'auteur. Quant à M. Sue, il se vantait à bon droit de
-n'avoir pas fait une oeuvre moins moralisatrice que MM. Libri, Génin,
-Quinet et Michelet; il leur faisait l'honneur de les saluer comme ses
-inspirateurs, et affirmait avoir été «déterminé» par leurs «hardis et
-consciencieux travaux» sur les «funestes théories de la Compagnie de
-Jésus», à «apporter aussi sa pierre à la digue puissante élevée contre
-un flot impur et toujours menaçant». Les défenseurs de l'Université se
-gardaient de répudier ce concours. Le _Journal des Débats_ lui-même
-déclarait que ce roman «appartenait, par le sujet et l'intention, à la
-croisade antijésuitique», et il ajoutait: «Laissons toute liberté au
-pinceau de M. Eugène Sue.»
-
-Quel moyen, du reste, n'était bon, du moment où il s'agissait de
-combattre ces religieux? Tout servait de prétexte: témoin le procès
-Affnaer. Cet Affnaer était un fripon vulgaire qui, employé à
-l'économat des Jésuites, leur avait escroqué 200,000 francs. Dénoncé
-et arrêté, il tâcha d'exploiter en sa faveur les passions régnantes
-et se mit à calomnier ceux qu'il venait de voler. La presse accueillit
-ce concours déshonorant et, sur la foi du misérable, prétendit
-dévoiler les mystères de la fortune et de l'organisation intérieure de
-la compagnie. Cette fantasmagorie dut s'évanouir au plein jour des
-débats publics. Mais la condamnation, prononcée le 9 avril 1845, n'en
-fut pas moins l'occasion d'un redoublement d'attaques: s'être laissé
-escroquer et surtout s'être plaint, c'était, disait-on, braver
-insolemment une législation qui ne permettait aux Jésuites ni de
-posséder ni même d'exister. Un cri s'éleva, demandant qu'il fût mis un
-terme à ce scandale. Quelques jours après le jugement, à propos d'une
-pétition des catholiques marseillais contre les cours de MM. Quinet et
-Michelet, M. Cousin déclara, à la Chambre des pairs, que le vrai
-désordre n'était pas ce qui se passait au Collège de France, mais
-l'existence des Jésuites en violation des lois: il demanda l'exécution
-de ces lois; puis, après avoir accompli un tel acte de courage, il
-s'écria d'un ton tragique qui fit sourire l'assemblée: «Je n'hésite
-pas à me déclarer l'adversaire de cette corporation: il m'en arrivera
-ce qui pourra!» M. Martin du Nord se borna à répondre vaguement qu'il
-y avait bien d'autres associations non autorisées, qu'il convenait
-d'apprécier les faits et de ne pas céder à des impatiences
-irréfléchies. La Chambre haute, peu disposée à suivre le véhément
-philosophe, se contenta de cette défaite. Mais ce n'était qu'une
-escarmouche préliminaire: une plus grosse bataille se préparait dans
-l'autre Chambre.
-
-
-XII
-
-L'opposition n'avait pas retiré de l'affaire Pritchard les avantages
-espérés; le ministère, un moment ébranlé au début de la session de
-1845, s'était encore une fois raffermi. Ce fut sous l'impression de ce
-désappointement et par besoin de chercher un autre terrain d'attaque,
-que les adversaires de M. Guizot se trouvèrent ramenés à ces questions
-religieuses où ils avaient déjà fait une première excursion, à la fin
-de la session précédente, lors du rapport de M. Thiers. De ce rapport,
-il n'était plus parlé, et personne ne songea à en demander la
-discussion. Le bruit grandissant qui se faisait autour des Jésuites
-parut une indication du point où l'on pouvait utilement porter
-l'effort. Dans une conférence à laquelle prirent part MM. Thiers,
-Odilon Barrot, Dupin, de Rémusat, de Beaumont, de Malleville,
-Billault, Duvergier de Hauranne et quelques autres, il fut décidé
-d'interpeller le gouvernement sur la situation de la Compagnie de
-Jésus. Toutefois, quand il s'agit de décider qui porterait la parole,
-chacun, trouvant au fond la besogne peu glorieuse, invoqua quelque
-raison pour s'en dispenser: peu s'en fallut que l'affaire ne tombât à
-l'eau, faute d'interpellateur. M. Thiers alors se proposa: il n'est
-pas besoin de dire que son offre fut acceptée avec enthousiasme[547].
-Ce n'était pas sans hésitation et sans répugnance qu'il s'engageait
-dans cette voie. Les Jésuites en eux-mêmes lui étaient absolument
-indifférents. «Je ne pense pas d'eux tout le mal qu'on en dit,
-déclarait-il, en 1844, dans un des bureaux de la Chambre; il y a
-là-dessus beaucoup d'exagération.» Et, dans son rapport, il avait
-affirmé «n'être pas animé, à l'égard de ces religieux, d'un petit
-esprit de calomnie et de persécution». Au pouvoir, il leur avait été
-plutôt bienveillant. Mais, en sommant le ministère d'agir contre eux,
-il croyait le placer dans l'alternative embarrassante et périlleuse,
-soit de se poser en protecteur des Jésuites devant l'opinion ameutée,
-soit de commencer une persécution moralement et peut-être
-juridiquement impraticable. C'était assez pour triompher de ses
-scrupules.
-
-[Note 547: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-M. Guizot n'avait consenti qu'à regret, dans le projet de 1844, à
-interdire l'enseignement aux congrégations; au moins s'était-il flatté
-que, moyennant cette sorte de rançon, la Compagnie de Jésus ne serait
-pas inquiétée dans son existence. Il l'avait dit alors, et d'autres
-défenseurs du projet, M. Portalis par exemple, l'avaient répété. Or
-voilà que les ennemis des Jésuites, encouragés et non désarmés par
-cette concession, manifestaient des exigences plus grandes. Quelque
-temps, le ministre avait espéré pouvoir les éluder: «Il y a une forte
-tempête, disait-il au P. de Ravignan; je m'y opposerai. J'ai parlé au
-Roi, au conseil. Il ne faut pas commettre une grande injustice. Aucune
-mesure n'a été prise. Laissons passer le flot.» Mais ce flot
-grossissait chaque jour davantage. Quand il fut connu que M. Thiers
-était décidé à parler, le ministère fut bien obligé de s'avouer qu'il
-n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille. Quel parti prendre?
-Défendre, sinon les Jésuites, du moins leur liberté, se mettre
-hardiment en travers du préjugé et de la passion, c'eût été une noble
-et peut-être habile politique; elle était en tout cas conforme aux
-sympathies personnelles de M. Guizot. Mais, après ce qui s'était passé
-depuis quatre ans, pouvait-on s'attendre à voir le gouvernement la
-pratiquer? Il croyait les esprits si montés, il craignait tant d'être,
-sur cette question, abandonné par ses propres amis, qu'il jugeait
-toute résistance de front impossible, périlleuse pour la religion,
-mortelle peut-être pour la dynastie; il lui semblait que la monarchie
-de Juillet serait compromise, comme l'avait été celle de Charles X, si
-elle s'associait ainsi à une cause impopulaire, et Louis-Philippe
-déclarait ne pas vouloir «risquer sa couronne pour les Jésuites». Ô
-brièveté de la sagesse politique, quand elle prétend discerner ce qui
-perd et ce qui sauve les pouvoirs! On jetait des religieux par-dessus
-bord pour alléger le navire qui portait la fortune de la monarchie; et
-quand, peu après, soufflera la tourmente, ce sera ce grand et beau
-navire qui sombrera, tandis que la petite barque des Jésuites arrivera
-au port; la révolution qui jettera la famille d'Orléans en exil fera
-disparaître, au moins pour quelque temps, les derniers vestiges de
-proscription pesant sur la Compagnie de Jésus, et M. Thiers lui-même
-proclamera, devant le pays, cette sorte d'émancipation.
-
-Si le gouvernement ne croyait pas pouvoir défendre les Jésuites, il
-était, cependant bien résolu à ne pas s'engager dans une de «ces
-luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses», qui,
-suivant la parole de M. Guizot, «prennent aisément l'apparence et
-aboutissent souvent à la réalité de la persécution». Sur ce point, sa
-prudence ne parlait pas moins haut que sa justice. Rien de plus aisé
-que de pérorer sur les «lois du royaume» frappant la Compagnie de
-Jésus; rien de plus incertain, de plus difficile et de plus périlleux
-que de les appliquer, pour un gouvernement dont l'honneur était de ne
-pouvoir et de ne vouloir jamais faire acte d'arbitraire. D'ailleurs,
-M. Guizot savait bien que, si M. Thiers le poussait dans cette
-aventure, ce n'était pas avec l'espérance de l'en voir sortir; il
-comprenait que l'opposition lui tendait un piège où elle comptait
-enlever au ministère la vie et l'honneur. Ne trouverait-on donc pas
-quelque moyen détourné et pacifique de supprimer en quelque sorte la
-matière du conflit? Déjà plusieurs fois, pendant les dernières années,
-on avait demandé, en vain, il est vrai, aux évêques de sacrifier
-eux-mêmes les Jésuites. Ce que les évêques refusaient, n'y aurait-il
-pas chance de l'obtenir du Pape? Le gouvernement résolut de l'essayer,
-imitant l'exemple de la Restauration qui, lors des ordonnances de
-1828, dans une situation analogue, s'était adressée à Rome pour sortir
-de peine[548]. Nous ne blâmons ni le procédé, ni l'intention; M.
-Guizot a déclaré plus tard n'avoir agi que «dans l'intérêt de la
-liberté d'association et d'enseignement» qui eût souffert d'une
-intervention directe de l'autorité civile, tandis que «porter la
-question devant le pouvoir spirituel, supérieur religieux des
-Jésuites, c'était faire appel à la liberté même et aux concessions
-volontaires[549]». Seulement, quand on voit tous les gouvernements, à
-tour de rôle, provoquer ainsi eux-mêmes la papauté à régler la
-conduite du clergé et des catholiques dans les affaires françaises,
-peut-on ensuite leur reconnaître grand droit à se plaindre de ce
-qu'ils appellent les progrès de l'ultramontanisme?
-
-[Note 548: On pourrait noter, du reste, entre les deux époques, des
-analogies curieuses. En 1828, le négociateur français fut, comme en
-1845, un personnage d'origine italienne, M. Lasagni, jurisconsulte
-éminent qui a laissé les meilleurs souvenirs dans la magistrature
-française. Les résultats de la négociation, la conduite de la cour
-romaine et du gouvernement français, l'imbroglio qui en résulta,
-furent à peu près les mêmes dans les deux cas.]
-
-[Note 549: Lettre au R. P. Daniel (_Études religieuses_, septembre
-1867).]
-
-Dès que l'idée de ce recours à Rome s'était présentée à l'esprit de M.
-Guizot, il avait choisi _in petto_ son négociateur: c'était M. Rossi.
-Ce personnage s'était distingué, à la Chambre des pairs, dans la
-discussion de 1844, où il avait pris adroitement position entre M. de
-Montalembert et M. Cousin, visant évidemment à la succession de M.
-Villemain, compromis et usé. Il n'eut pas le portefeuille: l'ambassade
-de Rome lui échut à la place. La Providence, qui se joue des calculs
-les plus habiles, le conduisait ainsi à une destinée qu'il eût été
-alors le dernier à prévoir: envoyé à Rome pour y arracher, au nom des
-préjugés voltairiens et de la timidité ministérielle, le sacrifice des
-Jésuites, il devait y rester pour succomber martyr de l'indépendance
-pontificale et dire en allant au-devant des assassins: «Qu'importe, la
-cause du Pape est la cause de Dieu!» Existence singulière entre toutes
-que celle de cet Italien au pâle visage, au regard de lynx, au profil
-d'aigle, si souvent transplanté et déraciné, poussé par les hasards de
-la vie dans les pays les plus divers, les sociétés les plus
-dissemblables, chaque fois y reconstruisant à nouveau l'édifice de sa
-fortune, et partout, en dépit de difficultés souvent immenses,
-s'élevant au premier rang! Jeune homme, à Bologne, il est à la tête du
-barreau. Émigré en 1815, il se réfugie à Genève; professeur, député,
-il devient l'homme le plus important de la république. 1830 l'appelle
-en France: accueilli d'abord par les sifflets des étudiants, il est,
-au bout de peu d'années, pair de France, membre de l'Institut, doyen
-de la Faculté de droit, ambassadeur et comte. En 1848, il perd tout;
-il reçoit ce coup avec le sang-froid d'un joueur pour lequel la
-fortune n'a plus de surprises; ce sexagénaire change une fois de plus
-de patrie et recommence une nouvelle carrière; ministre de Pie IX, il
-rencontre, pour couronner et ennoblir une existence où l'ambition
-avait paru parfois tenir plus de place que le sacrifice, l'héroïsme
-tragique de sa mort. Vie plus agitée et plus remplie que féconde, où
-les événements semblent n'avoir jamais permis à M. Rossi de donner sa
-mesure: il n'en a pas moins laissé à ceux qui l'ont approché,
-l'impression d'un homme d'État qui eût été égal aux plus grands rôles,
-et l'histoire doit reconnaître en lui le dernier descendant de ces
-politiques que jadis l'Italie donnait ou plutôt prêtait aux autres
-nations.
-
-Ce fut le 2 mars 1845 que le gouvernement accrédita M. Rossi auprès du
-Pape, avec mission d'obtenir la dissolution et la dispersion des
-Jésuites en France. Ce choix, qui surprit à Paris, déplut à Rome, où
-l'on fit tout d'abord très froid accueil à l'envoyé français. Son
-passé, sa qualité d'émigré, son mariage avec une protestante, son
-indifférence notoire dans les questions religieuses, tout en lui était
-fait pour éveiller les ombrages de la cour et de la société
-pontificales. Mais il n'était pas de ceux qu'une telle réception
-pouvait démonter. Que de fois n'avait-il pas dû se pousser dans des
-milieux hostiles! Il avait l'art de plaire avec souplesse et dignité,
-la hardiesse sensée, la sagacité froide et prompte, et, dans la
-volonté comme dans l'action, une persévérance impassible qui donnait
-bientôt aux autres le sentiment qu'il finirait par l'emporter. Il
-avait aussi cette patience qui est peut-être la qualité la plus
-nécessaire pour traiter avec Rome; deux mois durant, il resta dans une
-sorte d'inaction, laissant les mauvaises volontés s'émousser, les
-curiosités ou les prudences s'étonner, puis s'inquiéter de son
-silence, travaillant seulement à se faire sous main des amis dans la
-prélature et la curie.
-
-Pendant ce temps, les événements se précipitaient à Paris.
-L'interpellation était annoncée pour le 2 mai, et l'approche de ce
-jour avivait encore la polémique. M. Thiers avait cette fortune
-étrange de voir la campagne qu'il dirigeait en réalité contre le
-ministère, secondée passionnément par le principal organe de ce
-ministère. Le _Journal des Débats_, en effet, dépassait en violence
-toutes les feuilles de gauche, traitant les Jésuites «d'hypocrites
-patentés, de marchands d'indulgences, de pourvoyeurs d'absolutions,
-de colporteurs de pieuses calomnies». «Vous êtes, leur criait-il, un
-monument vivant du mépris de la loi; rien qu'à ce titre, je vous
-repousse; car vous n'êtes pas des proscrits honteux qui cachent leur
-nom et qui implorent la générosité d'un adversaire.» Ces excitations
-n'étaient pas sans produire quelque émotion dans le populaire: des
-placards injurieux et menaçants étaient collés sur la porte des
-Jésuites; des bruits d'émeute circulaient dans certains quartiers; la
-police avait dû se mettre sur ses gardes.
-
-Enfin, au jour fixé, M. Thiers monta à la tribune, pour demander
-«l'exécution des lois de l'État à l'égard des congrégations
-religieuses». Il fut courtois et relativement modéré dans la forme,
-par souci évident de se distinguer de ceux avec qui il faisait
-campagne. Remontant jusqu'à l'ancien régime, il prétendit rechercher
-quelles lois étaient applicables contre les Jésuites. Malgré la clarté
-habituelle de son talent, il ne resta de sa longue dissertation qu'une
-impression confuse et incertaine. Sa gêne fut plus grande encore,
-quand il fallut donner la raison de fait qui justifiait l'application
-de la loi. Il n'en indiqua pas d'autre que la lutte soutenue par les
-évêques contre l'Université. Mais pourquoi frapper les Jésuites, non
-les évêques? C'est, disait l'orateur, que les Jésuites «étaient
-_probablement_ les auteurs du trouble». À l'égard du gouvernement, il
-affecta de vouloir uniquement lui venir en aide; il n'ignorait pas
-qu'il est aussi fatal à un cabinet de se laisser protéger que de se
-laisser vaincre par l'opposition; de telles protestations lui
-paraissaient d'ailleurs le meilleur moyen de cacher le piège qu'il
-tendait. Deux procureurs généraux appuyèrent M. Thiers: celui de la
-Cour de cassation, M. Dupin, et celui de la cour royale de Paris, M.
-Hébert. Le premier, tout meurtri encore de la condamnation récente du
-_Manuel_, soutenait presque une cause personnelle: on le vit à
-l'amertume vulgaire de son langage. La gauche, par l'organe de son
-chef, n'exprima qu'un regret: c'est qu'on voulût encore garder des
-ménagements et qu'on s'en prît seulement aux Jésuites. La cause de la
-liberté était perdue d'avance: toutefois elle fut défendue par M. de
-Lamartine avec quelque incohérence, par M. de Carné avec une vaillante
-droiture, par M. Berryer avec une puissance éloquente. C'était la
-première fois que le grand orateur légitimiste intervenait dans la
-campagne de la liberté religieuse. Il sentait combien ce débat était
-supérieur à la plupart de ceux auxquels il se mêlait d'ordinaire, et
-il en était ému. Le P. de Ravignan, qui était allé le voir le matin,
-l'avait trouvé se promenant dans sa chambre. «Ah! sans doute, s'écria
-Berryer, la cause est perdue, et cependant elle sera gagnée. Pour le
-présent, je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti
-pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis
-indigne d'être l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas,
-mais priez pour moi.» Dans le parti catholique, certains ne voyaient
-pas sans quelque inquiétude l'intervention de M. Berryer: on craignait
-qu'il ne cherchât à rattacher la cause de la liberté religieuse à
-celle de son parti politique. Il n'en fit rien; il parla en libéral,
-en jurisconsulte, en chrétien, s'appliquant à montrer, avec une
-vigueur lumineuse, quelle était la situation des congrégations d'après
-les lois et d'après notre droit public: réfutation souveraine, et l'on
-peut dire définitive, de tous ceux qui, alors ou depuis, ont prétendu
-évoquer, contre les Ordres religieux, les vieilles lois de
-proscription. Pour dissimuler ce que la politique du gouvernement
-avait, en cette circonstance, de timide et d'un peu subalterne, il eût
-fallu la grande et haute parole de M. Guizot: mais celui-ci était
-alors malade au Val-Richer. M. Martin du Nord le remplaça. On sentait
-que son honnêteté eût désiré résister, mais qu'il se croyait obligé de
-céder du moment où l'exigence devenait trop vive. Il accepta
-pleinement la thèse juridique de M. Thiers. À peine essaya-t-il
-quelques atténuations, en ce qui touchait les reproches faits au
-clergé. En fin de compte, il se borna à prier qu'on ne le forçât pas à
-aller trop vite et qu'on lui laissât le choix des moyens; il indiqua
-d'ailleurs lequel il emploierait d'abord: «Je crois, disait-il, que,
-s'il est possible d'arriver à une mesure quelconque de concert avec
-l'autorité spirituelle, ce concours offrira des avantages
-incontestables.» M. Thiers, convaincu qu'on échouerait à Rome, n'éleva
-pas d'objection: seulement il précisa impérieusement que, «quel que
-fût le résultat des négociations, les lois seraient appliquées», et le
-ministre, toujours docile, adhéra à cette déclaration.
-
-Le cabinet aurait désiré que la discussion se terminât par l'ordre du
-jour pur et simple: il n'osa le demander et subit un ordre du jour
-imposé par M. Thiers et ainsi motivé: «La Chambre, se reposant sur le
-gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à
-l'ordre du jour.» Une trentaine de députés furent seuls à protester.
-Les conservateurs votèrent en masse avec la gauche. Plusieurs en
-souffraient. «Je rougis, disait l'un d'eux à M. Beugnot, du rôle que
-le ministère nous a fait jouer.» Quant au gouvernement, il s'était
-fait une idée telle du péril, qu'il se déclara satisfait du résultat.
-«Vous appelez cela une défaite, disait le Roi au nonce. En effet, dans
-d'autres temps, c'en eût été une peut-être; aujourd'hui, c'est un
-succès, grâce aux fautes du clergé et de votre cour. Nous sommes
-heureux de nous en être tirés à si bon marché[550].» L'opposition ne
-s'employait pas pourtant à diminuer, pour le ministère, les
-humiliations de la capitulation. Dès le lendemain, le journal de M.
-Thiers, le _Constitutionnel_, notait que «l'opposition avait fait une
-fois de plus l'office de gouvernement». Le cabinet, ajoutait-il, «a
-trouvé la Chambre plus redoutable encore que les Jésuites; il aura
-contre les Jésuites le courage du poltron acculé à l'abîme». M. Thiers
-trouvait-il le plaisir de sa victoire sans mélange? Certaines paroles
-un peu inquiètes de la fin de son discours laissaient entrevoir chez
-lui comme une impression tardive de ce que cette campagne avait de peu
-honorable et de dangereux. En somme, triste discussion; les témoins
-observèrent que, pendant ces deux jours, la Chambre avait été
-visiblement «mal à l'aise, indécise, étonnée de sa froideur et de sa
-gêne», et l'abbé Dupanloup put écrire: «On voulait du bruit, du
-scandale, une manifestation; on a eu tout cela; mais on en a été
-médiocrement satisfait; c'est un spectacle curieux aujourd'hui
-d'étudier l'embarras où cette discussion laisse tout le monde[551].»
-
-[Note 550: GUIZOT, _Mémoires_, t. VII, p. 413.]
-
-[Note 551: _Des associations religieuses_ (1845).]
-
-Ceux qui souffraient le moins de cet embarras étaient les catholiques.
-Ils croyaient entrer dans «l'ère de la persécution»; mais leur courage
-ne s'en troublait pas. Ils n'en étaient plus à ces époques de timidité
-plaintive où, devant une menace, ils ne savaient guère que gémir aux
-portes d'un palais. C'était sur la place publique qu'ils étaient
-résolus à porter leurs réclamations et leur résistance. En dépit de
-leur petit nombre, de l'impopularité trop réelle attachée à ce nom de
-Jésuite sur lequel ils étaient réduits à livrer la bataille, ils
-semblaient éprouver un frémissement joyeux à la pensée de paraître,
-devant l'opinion et devant la justice, comme les confesseurs de la
-liberté religieuse; ils espéraient même, à la faveur de ce rôle,
-rompre cette tradition d'impopularité. Du reste, pas de divergence
-parmi eux. Laïques, évêques, congréganistes de tous les Ordres,
-étaient d'accord pour se défendre par les armes du droit commun. Mgr
-Parisis «conjurait» publiquement les religieux menacés de ne «faire
-aucune concession» et de «subir tous les genres de persécution, plutôt
-que de sacrifier le principe de liberté qui est humainement
-aujourd'hui le boulevard de l'Église»; et il ajoutait: «Plutôt cent
-ans de guerre que la paix à ce prix[552].» Les Jésuites de France
-étaient pleinement entrés dans ces sentiments. Appuyés sur une
-consultation qui établissait leur droit et la manière de le faire
-sauvegarder par les tribunaux, ils avaient envoyé à toutes leurs
-maisons, pour le cas où le pouvoir voudrait y porter la main, un
-programme de résistance légale et des formulaires de protestation où
-ils tenaient ce viril et libéral langage: «Français, jouissant des
-droits de la cité, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes
-à tous, et nous protestons, avec toute l'énergie de notre conscience,
-contre une violation inexplicable des droits religieux et des
-garanties constitutionnelles les plus avérées. Nous ne pouvons croire
-que des clameurs aveugles et un nom calomnié, sans coupables désignés,
-sans délit imputé, sans un fait articulé, suffisent, dans un pays
-libre, pour faire expulser et proscrire des religieux, des prêtres,
-des Français, égaux devant la loi à tous les autres Français.» Les
-catholiques ne se contentaient pas de préparer la défensive, ils
-prenaient hardiment l'offensive. En même temps que plusieurs évêques
-protestaient publiquement, MM. de Montalembert, Beugnot et de
-Barthélemy soulevaient la question devant la Chambre des pairs (11 et
-12 juin 1845). Tous trois, le premier avec un éclat de passion
-dédaigneuse et vengeresse, le second avec un grand sens politique, le
-troisième avec une connaissance étendue du problème juridique, mirent
-en vive lumière l'inanité des griefs allégués contre la Compagnie de
-Jésus, l'illégalité et le péril des mesures qu'on voulait prendre
-contre elle. Ils flétrirent la conduite de l'opposition libérale,
-donnant un démenti à tous ses principes, et aussi la faiblesse du
-ministère, livrant la liberté religieuse à des passions qui n'étaient
-ni les siennes ni même celles de ses amis, mais celles de ses ennemis.
-Le ministre des cultes, obligé de dire pourquoi il s'en prenait aux
-Jésuites, ne sut guère leur reprocher que «d'être venus hautement, à
-la face du pays, déclarer ce qu'ils étaient[553]». Singulier grief, en
-vérité, dans un temps de publicité, et tout au moins fort différent du
-reproche de dissimulation qu'on adressait d'ordinaire à ces religieux.
-
-[Note 552: _Un mot sur les interpellations de M. Thiers_ (juin 1845).]
-
-[Note 553: À la même époque, dans un mémorandum adressé à la cour
-romaine, M. Rossi reprochait aux Jésuites «la confiance inexplicable
-avec laquelle ils avaient déchiré le voile qui les couvrait et avaient
-voulu que leur nom vînt se mêler à la discussion des affaires du
-pays».]
-
-L'attitude prise par les catholiques faisait désirer plus vivement
-encore au gouvernement que la cour de Rome le tirât de l'impasse où il
-s'était fourvoyé. De ce côté, étaient son unique ressource et son
-espoir. «Je compte beaucoup sur le Pape, disait M. Martin du Nord à un
-évêque vers le milieu de juin; je parierais trois contre un qu'il
-tranchera la difficulté.» Au contraire, ni les catholiques ni les
-opposants de gauche ne croyaient au succès de M. Rossi. De temps à
-autre, le _Constitutionnel_ annonçait, avec une satisfaction non
-dissimulée, que la négociation ne marchait pas. Le 2 juillet 1845,
-l'_Univers_ recevait une lettre de Rome, en date du 20 juin, faisant
-savoir que la congrégation des affaires ecclésiastiques avait repoussé
-la demande du gouvernement français et que, «dès ce moment, la mission
-de M. Rossi était terminée». La plupart des journaux acceptèrent cette
-nouvelle comme officielle, et le _Constitutionnel_ publia, le 5
-juillet, un grand article où il triomphait, contre le ministère, de
-l'échec des négociations, et le menaçait, s'il n'agissait pas
-directement contre les Jésuites, d'une injonction explicite dans la
-prochaine adresse. Telle était la situation quand, le lendemain, 6
-juillet, le _Moniteur_ publia la note suivante: «Le gouvernement du
-Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé
-M. Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera
-d'exister en France et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront
-fermées, et ses noviciats seront dissous.» La surprise et l'émotion
-furent vives, les catholiques consternés, les opposants déroutés, les
-ministériels triomphants. On n'y comprenait rien. Que s'était-il donc
-passé à Rome?
-
-
-XIII
-
-M. Rossi était sorti de sa réserve après l'interpellation de M.
-Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi
-d'argument auprès du Pape. Tracer un tableau plus menaçant qu'exact
-des passions soulevées contre les Jésuites, sans prendre du reste à
-son compte les reproches adressés à cet Ordre; faire entrevoir les
-plus grands périls pour la religion, notamment la dissolution légale
-de toutes les congrégations et même le schisme, si l'on ne faisait pas
-quelque sacrifice aux préjugés régnants; insinuer que ce sacrifice ne
-serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une «sécularisation
-de six mois»; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de
-faveurs pour le clergé, la solution de la question d'enseignement et
-la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par
-lesquels le négociateur chercha à agir sur Grégoire XVI et sur son
-entourage. D'abord insinuant, il prit peu à peu un ton plus raide. De
-Paris, le Roi le secondait: «Savez-vous ce qui arrivera, disait
-Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de
-marcher vous-même dans la voie où l'on est? Vous vous rappelez
-Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée
-pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché
-et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il
-recevrait les Jésuites dans son palais, si l'on fermait leur maison.
-C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé; ce
-sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon
-gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma
-couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que
-les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais
-moyens de servir la religion[555].» Au fond, le Roi ne croyait
-probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'était
-nullement disposé à laisser faire l'émeute, comme en 1831; mais il
-jugeait utile d'effrayer.
-
-[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette négociation, on peut
-consulter d'une part les _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, qui
-renferment des extraits précieux de la correspondance diplomatique, et
-d'autre part: _La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de
-Rome en 1845, lettre à M. Guizot sur un chapitre de ses Mémoires_, par
-le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du
-P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la
-_Vie du P. Guidée_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie
-de Jésus_, par M. CRÉTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de
-Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements,
-venus en quelque sorte des deux partis en présence, qu'on se fait une
-idée un peu exacte de ce qui s'est passé. Les documents qui vont être
-cités ou analysés se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai
-ajouté quelques pièces inédites dont communication m'a été donnée.]
-
-[Note 555: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.]
-
-Blessé de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Grégoire XVI
-était en même temps troublé des éventualités dont on le menaçait. Le
-vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se
-sentaient pas sur un terrain connu et sûr, quand il leur fallait
-prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne
-pressentait une exagération dans les paroles de M. Rossi; mais comment
-discerner l'exacte vérité, au milieu de ces batailles de presse et de
-parlement si étrangères à leurs moeurs? Comment mesurer la force
-réelle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie
-n'était pas accoutumée à traiter? Ils entendaient bien les catholiques
-de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les
-contrister; mais ils ne pouvaient s'empêcher de trouver un peu étrange
-et inquiétante leur manière de défendre la religion. On avait remarqué
-que, malgré certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu
-approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556],
-et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il répétait à
-tout propos que ce parti était «_la coda di Lamennais_». De plus, le
-gouvernement pontifical, sachant gré à la monarchie de Juillet du mal
-qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empêché après 1830,
-désirait la ménager par prudence autant que par justice, par
-prévoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il était,
-en face de la demande qui lui était adressée, indécis et anxieux; il
-usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait
-rien et attendait.
-
-[Note 556: À plusieurs reprises, les évêques français avaient consulté
-Rome sur la façon dont ils prenaient part aux débats sur la liberté
-religieuse. Rome avait refusé de répondre. Mgr Parisis s'est plaint
-avec vivacité de ce silence, dans une lettre considérable, adressée à
-un prélat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas été
-publiée, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.]
-
-Le ministère français, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence,
-devint plus pressant. La congrégation des affaires ecclésiastiques fut
-alors convoquée; à l'unanimité, elle décida que le Pape ne pouvait
-accorder ce qui lui était demandé. C'est la délibération que, quelque
-temps après, faisait connaître l'_Univers_. Était-ce donc un échec
-complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrême et aussi absolue n'eût
-pas été dans les traditions de la diplomatie pontificale. En même
-temps qu'on sauvegardait le principe par la décision de la
-congrégation, on donnait à entendre au négociateur français que, si le
-Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible
-d'obtenir des Jésuites eux-mêmes quelques concessions volontaires.
-C'était inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un
-supérieur étranger, à invoquer l'autorité de ce supérieur. Mais M.
-Rossi était tenu de réussir à tout prix: il savait que son
-gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de
-tout expédient qui, à défaut d'un succès réel, en donnerait
-l'apparence, permettrait de déjouer la tactique de M. Thiers, et
-tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc
-avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Ses demandes, bien
-moins absolues qu'au début, finirent par se réduire à ceci: «que les
-Jésuites se missent dans un état qui permît au gouvernement de ne pas
-les voir, et qui les fît rester inaperçus, comme ils l'avaient été
-jusqu'à ces dernières années.» Le cardinal Lambruschini, secrétaire
-d'État, estima un accord possible sur ce terrain: «Les maisons peu
-nombreuses, disait-il, pourraient très facilement être inaperçues; les
-grandes et celles qui sont placées dans les localités où les passions
-sont trop violentes, seraient réduites à un petit nombre d'individus.»
-De son côté, le P. Roothaan, général de la congrégation, déjà
-travaillé par plusieurs intermédiaires, notamment par l'abbé de
-Bonnechose, depuis cardinal, était préparé à entrer dans cette voie.
-Seulement, tandis que le Pape désirait que les concessions parussent
-un acte volontaire du général, celui-ci se préoccupait de dégager sa
-responsabilité, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du
-pontife. Il reçut ce conseil[557]. Dès le 13 juin, au lendemain de la
-réunion de la congrégation des affaires ecclésiastiques, deux
-cardinaux s'étaient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engagé, de
-la part de Grégoire XVI, à faire quelques sacrifices pour avoir la
-paix et pour laisser passer la tourmente. Le général invita aussitôt
-les supérieurs français à disperser les maisons de Paris, Lyon et
-Avignon. À la suite d'une nouvelle démarche faite par d'autres
-cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les
-noviciats trop nombreux. «Nous devons, écrivait-il, tâcher de nous
-effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous
-avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte
-et qui ne se trouve que là.» Il n'était du reste question que de
-déplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence
-de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte. À ceux qui lui
-demandaient davantage, le général répondit que des mesures plus
-radicales dépassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape.
-Cet ordre ne vint pas.
-
-[Note 557: M. Crétineau-Joly a prétendu que le Pape n'avait pas voulu
-donner un conseil aux Jésuites. Nous ne voulons pour preuve du
-contraire que ce passage d'une lettre écrite par le Père général au P.
-de Ravignan: «Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseillé et
-suggéré par le Souverain Pontife_ tourne contre nous.» (_Vie du P. de
-Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)]
-
-Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jésuites, fort
-différent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait été
-rédigée sur une dépêche de M. Rossi, qui disait seulement: «Le but de
-la négociation est atteint... La congrégation va se disperser
-d'elle-même, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les
-maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant
-d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.» Dans sa préoccupation de
-frapper plus vivement le monde parlementaire, le rédacteur de la note
-officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de
-«congrégation dispersée» et de «noviciats dissous», il ne parlait pas
-de «congrégation cessant d'exister» et de «maisons fermées». La
-dépêche elle-même, bien que moins brutalement inexacte, dépassait
-cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P.
-Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute à ce que M. Rossi
-n'avait voulu traiter avec les Jésuites que par intermédiaires.
-L'envoyé français n'en était pas du reste seul responsable, car il
-avait lu, à deux reprises, sa dépêche au cardinal Lambruschini qui
-l'avait approuvée, après discussion. Le secrétaire d'État ne devait
-pas ignorer que le Père général n'avait pas autant concédé. Pourquoi
-donc n'avait-il pas signalé l'erreur? Était-ce de sa part timidité ou
-finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop
-pleine lumière? Avait-il considéré que cet éclaircissement ne rentrait
-pas dans son rôle qui était celui d'un témoin, non d'un acteur direct?
-Avait-il cru deviner qu'après tout notre négociateur aimait mieux un
-malentendu dont on verrait plus tard à se tirer, qu'un échec immédiat?
-Avait-il pressenti que les religieux menacés gagneraient plus qu'ils
-ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le
-dire. Interrogé ultérieurement par les Jésuites français, il tenta de
-justifier sa conduite, dans une dépêche au nonce du Pape à Paris[558]:
-il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accepté la note
-du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donnée par lui à la dépêche du
-négociateur français, ses explications n'éclaircirent rien. M. Rossi
-était bien Italien, et il l'avait montré dans cette affaire. Peut-être
-le cardinal Lambruschini ne l'était-il pas moins.
-
-[Note 558: Voir le texte complet de cette dépêche, dans la _Vie du P.
-Guidée_, par le P. GRANDIDIER, p. 254 à 257.]
-
-
-XIV
-
-Dès le lendemain de la note du _Moniteur_, les journaux catholiques
-recevaient de Rome des nouvelles qui leur permettaient d'en contester
-l'exactitude. Seulement, ils ne savaient, au sujet de la négociation,
-que ce que les Jésuites pouvaient leur en apprendre; ils ignoraient
-quel avait été au juste le rôle de la cour romaine; celle-ci gardait
-le silence; ce qu'elle avait voulu, c'était la pacification, et elle
-redoutait sans doute de la voir compromise, si l'on arrivait trop tôt
-à préciser le malentendu. Les autres journaux pressentaient bien qu'il
-y avait là quelque équivoque, peut-être une sorte de mystification:
-mais qui en était victime? Le ministère lui-même aurait été bien gêné
-de faire pleine lumière et surtout de justifier la rédaction de sa
-note. Interrogé, à la Chambre des pairs, par M. de Boissy, le 16
-juillet 1845, M. Guizot resta dans les généralités, rendant hommage à
-la sagesse du Pape, même à celle des Jésuites, et M. de Montalembert,
-tout frémissant et irrité qu'il fût, déclara n'avoir pas de données
-assez certaines pour contredire les assertions ministérielles. Du
-reste, la fin de la session vint bientôt dispenser le gouvernement de
-toute explication. En somme, malgré l'embarras que pouvait éprouver le
-cabinet, l'impression générale fut qu'il avait remporté un succès: il
-avait réussi là où l'on croyait qu'il échouerait. L'opposition en
-était toute désappointée. Comme naguère, lors du traité supprimant le
-droit de visite, ses prévisions étaient dérangées, ses manoeuvres
-déjouées. M. Thiers, qui, au lendemain de son interpellation, croyait
-M. Guizot pris au piège, fut réduit à battre en retraite. Le terrain
-religieux ne lui était décidément pas propice; il se hâta de le
-quitter; du moment que les Jésuites ne lui servaient plus contre le
-cabinet, il n'avait aucun goût à s'en occuper davantage; il ne devait
-plus prononcer leur nom jusqu'au jour où, en 1850, il le fera pour les
-défendre. Quant à M. Guizot, il triomphait. «L'issue de l'affaire des
-Jésuites, écrivait-il à M. de Barante le 18 juillet, est une des
-choses qui, dans le cours de ma vie politique, m'ont donné le plus de
-sérieuse et profonde satisfaction, non seulement à cause de son
-importance parlementaire et momentanée, mais encore et surtout comme
-preuve que le bon pacte d'intelligence et d'alliance entre l'Église
-catholique et l'État constitutionnel peut être fondé et que la bonne
-politique peut réussir à se faire comprendre et accepter. L'oeuvre
-sera difficile et longue; mais enfin la voilà commencée[559].» Le
-ministre ajoutait, le 22 juillet, dans une lettre adressée à une de
-ses amies d'outre-Manche: «Londres et Rome, les deux capitales des
-deux grandes fois modernes, m'ont témoigné de la considération et de
-la confiance. J'en jouis beaucoup[560].»
-
-[Note 559: _Documents inédits._]
-
-[Note 560: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230.]
-
-Toutes les difficultés cependant n'étaient pas résolues. Restait
-l'exécution matérielle des mesures annoncées par la note du
-_Moniteur_. Les Jésuites de France étaient prêts à obéir à leur
-supérieur, avec cet esprit de discipline qui est l'honneur et la force
-de leur compagnie; mais ils avaient la mort dans l'âme, presque la
-rougeur au front. Jamais la soumission n'avait été si dure à l'âme du
-P. de Ravignan; il disait «ne pouvoir plus se montrer à aucun des
-pairs de France, des députés et des avocats qui avaient préparé et
-approuvé la consultation de M. de Vatimesnil». Dès le 10 juillet, ces
-religieux chargèrent le comte Beugnot de faire savoir au gouvernement
-que, «par un motif de paix» et en réservant leurs droits, ils étaient
-disposés à exécuter les instructions de leur général, mais rien de
-plus; au cas d'exigences plus grandes, «on serait, déclaraient-ils,
-nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des
-résistances légales». Le ministre ne fut pas satisfait: il lui
-fallait, conformément à la note du _Moniteur_, toutes les maisons
-fermées, ou du moins gardées chacune par trois religieux au plus, les
-noviciats dissous, sauf un pour les missions, les Jésuites n'existant
-plus à l'état de congrégation. Il ajouta cependant «qu'il ne voulait
-pas user de violence, et que, si les Jésuites ne s'exécutaient pas
-d'eux-mêmes, il adresserait ses plaintes au Pape, assuré d'en obtenir
-tout ce qu'il demanderait[561]».
-
-[Note 561: Lettre du P. de Ravignan au Père général, 11 juillet 1843.
-(_Documents inédits._)]
-
-La difficulté se trouvait donc de nouveau reportée à Rome. M. Guizot
-sentait où était son point faible: il ne possédait aucune pièce écrite
-du gouvernement pontifical, à l'appui des affirmations de M. Rossi;
-aussi avait-il chargé ce dernier de tâcher d'en obtenir une, et
-avait-il suggéré, dans ce dessein, les procédés les plus ingénieux.
-Mais la cour romaine était sur ses gardes; elle répondit adroitement
-et poliment, sans se laisser surprendre la déclaration désirée, et en
-renvoyant soigneusement aux Jésuites eux-mêmes les remerciements qu'on
-lui adressait. D'ailleurs, elle témoignait alors un vif mécontentement
-des inexactitudes de la note du _Moniteur_. M. Rossi, interpellé, dut
-la désavouer et même faire savoir indirectement au couvent du _Gesù_
-qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les termes de cette note.
-Interrogé d'un autre côté par les Jésuites de France, le cardinal
-Lambruschini leur faisait dire par le nonce qu'il n'avait jamais été
-question, à Rome, de consentir aux mesures indiquées par le
-_Moniteur_, et qu'à toute demande de ce genre, le Pape ferait une
-réponse négative. Sa dépêche se terminait par ces paroles: «Votre
-Excellence pourra dire aux Jésuites, sous forme de conseil, de s'en
-tenir à ce que le Père général leur écrira de faire; car ils ne sont
-pas obligés d'outrepasser les instructions de leur chef.» Or le P.
-Roothaan déclarait au P. de Ravignan que les sacrifices faits «étaient
-le _nec plus ultra_», et il ajoutait: «Si le gouvernement ne s'en
-contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels.» L'un de
-ses assistants, le P. Rozaven, écrivait à M. de Montalembert: «Nous
-imiterons M. Martin du Nord, qui se croise les bras et nous laisse
-agir. Nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on
-veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la
-victime; la prier de s'immoler elle-même, pour s'en épargner la peine,
-c'est pousser la prétention trop loin.»
-
-Le gouvernement rencontrait donc une certaine résistance à Rome aussi
-bien qu'en France. Il essaya quelque temps d'en triompher, mais avec
-une mollesse dont il faut faire honneur à sa bienveillante prudence.
-D'ailleurs, pendant ce temps, les Chambres s'étaient séparées: les
-journaux parlaient d'autre chose. Le ministère, plus libre de suivre
-ses propres inspirations, renonça sans bruit aux mesures annoncées
-avec tant d'éclat dans le _Moniteur_, et finit par se contenter de
-celles qu'avait consenties le Père général. L'exécution, commencée en
-août, était terminée au 1er novembre: elle ne toucha que les maisons
-de Paris, Lyon, Avignon et les noviciats de Saint-Acheul et de Laval.
-Il y eut des déplacements, des disséminations, des morcellements
-gênants, pénibles et coûteux pour la compagnie; mais pas un Jésuite ne
-quitta la France, pas une maison ne fut fermée: il s'en ouvrit au
-contraire de nouvelles[562]. M. Guizot laissa faire et n'exigea pas
-davantage. On ne devait revenir sur cette affaire, dans le Parlement,
-que deux ans plus tard. Le 10 février 1847, un député, M. de la
-Plesse, appuyé par M. Dupin, demanda où en étaient les «négociations
-commencées avec la cour de Rome, relativement à l'existence de
-certaine corporation religieuse». M. Guizot se borna à répondre, en
-termes vagues, que les négociations continuaient, mais que le
-changement de pontificat les avait retardées. Aucune suite ne fut
-donnée à cet incident, dont le seul résultat fut de faire constater
-que la question n'intéressait plus personne. Il convient de louer la
-modération par laquelle le ministère avait effacé en partie les effets
-de sa faiblesse. M. Guizot s'en est plus tard fait honneur; parlant de
-cette exécution si restreinte et si peu en rapport avec ce qui avait
-été d'abord annoncé: «J'ai fait en sorte, en 1845, dit-il, que le
-gouvernement et le public français s'en contentassent, et j'y ai
-réussi. Je demeure convaincu que, par là, j'ai bien compris et bien
-servi, dans un moment très critique, la cause de la liberté
-d'association et d'enseignement[563].»
-
-[Note 562: C'est ainsi que la division du personnel de la maison de la
-rue des Postes amena, à Paris, la fondation de la maison de la rue du
-Roule, supprimée en 1850, et de celle de la rue de Sèvres, devenue
-l'une des résidences importantes de la Compagnie.]
-
-[Note 563: Lettre de M. Guizot au R. P. Daniel (_Études religieuses_,
-septembre 1867).]
-
-Les catholiques n'étaient pas, sur le moment, disposés à se laisser
-convaincre qu'ils devaient être satisfaits. Ils avaient pris position,
-préparé leurs armes, échauffé leurs troupes, défié leurs adversaires,
-et à l'heure où, devant le public attentif à l'éclat de ces
-préliminaires, la bataille allait s'engager, voilà que, suivant la
-parole de Montalembert, «leur avant-garde était obligée tout d'un
-coup, par l'ordre de son chef, de poser les armes et de défiler, sans
-mot dire, sous le feu de l'ennemi». Que leur importait que le mal
-matériel fût peu de chose? Il y avait là une mortification plus
-sensible que bien des défaites, parce qu'elle paraissait toucher à
-l'honneur. D'ailleurs, ne pouvait-on pas craindre que l'armée tout
-entière ne fût dissoute, ou que du moins elle ne perdît pour toujours
-l'élan et la confiance? Ne semblait-il pas que Rome donnait raison
-ainsi à ceux qui traitaient les chefs du parti catholique
-d'irréguliers compromettants? «Ce fut un moment terrible», a écrit
-plus tard M. de Montalembert. Le respect seul empêchait que cette
-émotion ne se traduisît en plaintes publiques contre la papauté. Mgr
-Parisis écrivit à un prélat romain une longue lettre, destinée à être
-montrée, où il exposait, avec une fermeté triste et parfois un peu
-âpre, comment la conduite suivie risquait de blesser, de décourager
-les catholiques, de les rendre défiants envers Rome[564]. Il
-s'étonnait que l'autorité suprême, qui jusqu'alors n'avait cru devoir
-donner aucun encouragement aux défenseurs de la liberté religieuse en
-France, ne fût sortie de sa réserve que pour les frapper, sur la
-demande de leurs ennemis. «Ma raison en est confondue, s'écriait-il,
-autant que mon coeur en est broyé.» Il insistait principalement sur ce
-qu'il y avait «d'offensant pour l'épiscopat français» dans la façon
-d'agir du Pape, qui ne l'avait même pas consulté, dans une question le
-touchant de si près. Parmi les catholiques, il en était un cependant
-qui trouvait qu'après tout, étant donnée la situation, il n'y avait
-pas à regretter les résultats de la négociation: ce n'était ni un
-timide ni un tiède, c'était Lacordaire. Il ne niait pas que la
-«résistance extrême» n'eût pu avoir «plus de grandeur et de fierté»;
-mais n'eût-on pas risqué d'y perdre tout ce qu'on avait gagné pour
-l'existence des Ordres religieux? «Au contraire, ajoutait-il, en
-cédant quelque chose, on consacrait ce qui n'était pas touché, on
-apaisait les esprits, on donnait au gouvernement la force de se
-séparer de nos ennemis, on lui ôtait les chances terribles d'une
-persécution, on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis
-1830... Il fallait au gouvernement, aux Chambres, une porte pour
-sortir du mauvais pas où tous s'étaient jetés: cette porte leur est
-ouverte.» Lacordaire constatait qu'en fait les Jésuites eux-mêmes
-n'étaient pas sérieusement atteints. «Nous sommes battus en apparence,
-victorieux en réalité... Je crois qu'en matière religieuse, le succès
-sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux[565].» Qui oserait affirmer
-que, sur plus d'un point, les faits n'aient pas donné raison à
-Lacordaire? Grâce aux résultats quelque peu équivoques de la
-négociation de M. Rossi et des demi-concessions consenties par Rome,
-la question des Jésuites disparaissait, sans que les Jésuites
-disparussent eux-mêmes. Presque aussitôt, il se faisait sur eux un
-silence complet qui révèle d'ailleurs combien le tapage de tout à
-l'heure avait été factice et superficiel. Désormais la question de la
-liberté d'enseignement se posait, mieux dégagée des passions et des
-mots par lesquels on avait cherché et trop souvent réussi à
-l'obscurcir et à l'irriter[566]. Enfin, si la tactique du parti
-catholique était un moment désorientée, si l'élan de ses troupes se
-trouvait ralenti, si la continuation de la guerre était rendue plus
-difficile, la paix, qui après tout était le but, ne devenait-elle pas
-plus facile?
-
-[Note 564: Lettre inédite du 1er novembre 1845.]
-
-[Note 565: Voyez _Correspondance avec Mme Swetchine_, p. 420, et
-FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 104 à 107.]
-
-[Note 566: M. de Montalembert lui-même le reconnaissait, quand il
-disait, à la Chambre des pairs, le 16 juillet 1845, en s'adressant aux
-ministres: «La question de l'enseignement et celle de la liberté
-religieuse restent entières. Elles couraient grand risque d'être
-absorbées toutes deux dans la question des Jésuites, et peut-être d'y
-périr. Eh bien, on ne le pourra plus; vous les avez dégagées.»]
-
-En effet, il semble y avoir, à la fin de 1845, une sorte de détente
-dans les luttes religieuses naguère si ardentes, comme une trêve
-acceptée tacitement par les deux partis. La presse éteint son feu.
-D'autres sujets occupent le Parlement. Les évêques se sont retirés de
-la place publique où, à plusieurs reprises, dans ces dernières années,
-ils sont descendus en masse, mais où ils comprennent sans doute que
-leur présence est anormale et doit être passagère. À peine Mgr
-Parisis et le cardinal de Bonald continuent-ils à publier, l'un des
-écrits de polémique, l'autre des mandements sur la liberté de
-l'Église. Et puis, voici qu'au nom de la cause religieuse, des hommes
-prennent la parole qui «croient à la possibilité d'une transaction, au
-pouvoir du temps et de la modération pour mener à bonne fin les
-questions difficiles[567]». L'abbé Dupanloup fait paraître son bel
-écrit de la _Pacification religieuse_, dont le titre seul est un
-programme. «Ce livre, déclare-t-il en commençant, est une invitation
-faite à la paix, au nom de la justice. J'ai cru les circonstances
-favorables. Les jours de trêve qui nous sont donnés permettent la
-réflexion dont ce livre a besoin pour être bien compris.» Loin de
-vouloir «jeter de nouvelles causes d'irritation dans une controverse
-qui, peut-être, dit-il, n'a déjà été que trop vive», il demande qu'à
-la guerre succède enfin la paix fondée sur la justice et la liberté.
-Il l'appelle avec des accents singulièrement émus: «N'y aura-t-il donc
-pas en France, s'écrie-t-il, un homme d'État qui veuille attacher son
-nom à ce nouveau et glorieux concordat?» Pour son compte, il
-s'applique à rendre la conciliation facile; sans rien abandonner des
-droits des catholiques, il leur recommande la patience et la
-modération, évite tout ce qui pourrait blesser, cherche ce qui
-rapproche, et, par les déclarations les plus libérales, s'efforce de
-dissiper les préventions que la société politique conserve encore
-contre le clergé. À la même époque, le _Correspondant_ publie un
-article remarqué de M. Beugnot. L'auteur rend hommage à l'ardeur qui a
-été déployée jusqu'alors par le parti catholique et qui était
-nécessaire pour lancer la question. Mais, à son avis, cette première
-partie de l'oeuvre est accomplie. Il met en garde contre les mécomptes
-auxquels l'analogie expose souvent en politique; le mirage de la
-révolution de 1688 avait trompé les hommes de 1830; suivant M. Bougot,
-les chefs du mouvement religieux en France ne commettraient pas une
-moindre erreur s'ils s'imaginaient être dans une situation pareille à
-celle des agitateurs catholiques d'Irlande et de Belgique qui
-pouvaient mettre en branle des nations entières. Quant à lui, il n'a
-pas de ces illusions. Sa prudence un peu sceptique se ferait plutôt
-une trop petite idée de la force de son parti. S'il croit au succès
-final, c'est dans un temps éloigné. En attendant, les catholiques
-doivent se préparer des alliés, et, malgré les préjugés régnants, M.
-Beugnot ne l'estime pas impossible, au moins à la Chambre des pairs;
-mais, pour cela, ils doivent se montrer plus modérés, plus prudents
-qu'ils ne l'ont été jusqu'alors, éviter de «rallumer le feu des
-passions religieuses», et surtout ne pas reproduire contre
-l'enseignement de l'Université des accusations qui «ont pris, dans la
-discussion, une place beaucoup trop grande», et qui, «quoique fondées,
-ne serviraient aujourd'hui qu'à irriter les esprits, sans profit pour
-la liberté». «Les temps sont changés, dit M. Beugnot, la
-circonspection est aujourd'hui un devoir[568].» Sans doute, ces idées
-pacifiques et modératrices n'étaient pas acceptées par tous. M. de
-Montalembert, par exemple, se montrait plus préoccupé du péril des
-défaillances que de celui des imprudences, et ne croyait pas que
-l'heure de traiter fût encore venue. L'_Univers_ reprochait à M.
-Dupanloup d'être trop conciliant. M. Lenormant, dans le
-_Correspondant_, désavouait à demi l'article de M. Beugnot[569]. Mais
-ces dissidences n'ôtaient pas leur valeur aux manifestations si
-considérables faites par les hommes de transaction. D'ailleurs, il
-était visible que, parmi les catholiques, on ne retrouverait plus,
-après cette interruption, l'élan des premiers assauts. Une époque
-était finie dans l'histoire du parti religieux, celle qu'on pourrait
-appeler l'époque des luttes héroïques.
-
-[Note 567: Expressions de M. Ozanam dans une lettre du 17 juin 1845.]
-
-[Note 568: _De la liberté d'enseignement à la prochaine session_ (10
-novembre 1845).]
-
-[Note 569: _Quelques mots de réserve_ (10 décembre 1845).]
-
-Le ministère comprenait-il pleinement le devoir que lui imposaient ces
-dispositions d'une partie des catholiques? Tout au moins, il
-paraissait désireux de faire durer la trêve, en accordant à ceux-ci
-quelques satisfactions. M. de Salvandy, au concours général de 1845,
-parlait, en termes très chrétiens, des limites dans lesquelles les
-cours de philosophie devaient se renfermer, et protestait
-énergiquement contre «l'impiété dans l'enseignement», qui serait,
-disait-il, «un crime public». Après de nouveaux efforts, il parvenait,
-malgré la résistance des professeurs du Collège de France, à empêcher
-la continuation du cours de M. Quinet, ce qui valait au ministre
-l'honneur d'une petite émeute d'étudiants, venant crier: À bas les
-Jésuites! sous ses fenêtres, comme naguère sous celles de M. de
-Villèle. Une autre mesure eut alors un plus grand retentissement. À
-l'ancien conseil royal de l'Université, omnipotent à raison de son
-petit nombre, de sa permanence et de son inamovibilité, une ordonnance
-du 7 décembre 1845 substitua hardiment et subitement un conseil de
-trente membres, dont vingt étaient nommés chaque année. Par cette
-modification d'organisation intérieure, le ministre n'accordait sans
-doute aux catholiques aucun des droits qu'ils réclamaient; mais il
-frappait un corps qui s'était montré fort hostile à leurs
-revendications; il démantelait la forteresse du monopole où commandait
-M. Cousin, et dégageait le pouvoir ministériel d'une subordination qui
-ne lui eût jamais permis le moindre pas vers la liberté. Le «coup
-d'État» de M. de Salvandy, comme on disait alors, fut vivement attaqué
-par les amis de l'Université. Le _Constitutionnel_ le dénonça comme
-une concession au clergé et une clause secrète du marché passé à Rome
-par M. Rossi. Des débats furent soulevés à ce sujet, dans les deux
-Chambres; mais le public s'intéressait médiocrement aux ressentiments
-personnels des membres de l'ancien conseil; l'attaque fut sans
-résultat, ou du moins elle n'en eut pas d'autre que de faire prononcer
-par M. Guizot un discours qui fut un événement.
-
-Au cours de la discussion, M. Thiers et M. Dupin avaient essayé de
-réveiller les préventions antireligieuses sous l'empire desquelles
-avait été voté, huit mois auparavant, l'ordre du jour contre les
-Jésuites. M. de Salvandy, intimidé et embarrassé, crut nécessaire de
-protester de son zèle universitaire et de répudier toute intention de
-faire des concessions aux catholiques. Mais M. Guizot, plus fier,
-s'impatienta de cette attitude subalterne: il n'admit pas qu'une fois
-encore son cabinet suivît docilement M. Thiers, pour ne pas être battu
-par lui; il voulut lui échapper et le dominer, en s'élevant dans les
-hautes régions. Dès ses premières paroles, on vit combien il se
-dégageait des idées étroites ou timides dont s'étaient trop souvent
-inspirés en ces matières les orateurs du ministère. Il avoua les
-«vices» de l'organisation universitaire: «Tous les droits en matière
-d'instruction publique n'appartiennent pas à l'État, dit-il; il y en a
-qui sont, je ne veux pas dire supérieurs aux siens, mais antérieurs,
-et qui coexistent avec les siens. Les premiers sont les droits des
-familles; les enfants appartiennent aux familles avant d'appartenir à
-l'État... Le régime de l'Université n'admettait pas ce droit primitif
-et inviolable des familles. Il n'admettait pas non plus, du moins à un
-degré suffisant, un autre ordre de droits, et je me sers à dessein de
-ce mot, les droits des croyances religieuses... Napoléon ne comprit
-pas toujours que les croyances religieuses et les hommes chargés de
-les maintenir dans la société ont le droit de les transmettre, de
-génération en génération, par l'enseignement, telles qu'ils les ont
-reçues de leurs pères... Le pouvoir civil doit laisser le soin de
-cette transmission des croyances entre les mains du corps et des
-hommes qui ont le dépôt des croyances.» Aussi, loin de vouloir éluder
-la promesse de la liberté d'enseignement, le ministre proclamait très
-haut qu'il importait à l'État, à la monarchie, de la remplir. Parlant
-de la lutte engagée entre l'Église et l'Université, il déclara que le
-rôle du gouvernement était non de prendre parti pour l'Université,
-comme avaient fait souvent les ministres, mais de s'élever «au-dessus»
-de cette lutte, afin de «la pacifier». C'était pour faciliter cette
-pacification, ajoutait-il, qu'on avait supprimé l'ancien conseil royal
-directement engagé dans le conflit avec le clergé. Il terminait en
-proclamant une fois de plus sa volonté de sauvegarder la liberté et la
-paix religieuses[570].
-
-[Note 570: Discours du 31 janvier 1846.]
-
-L'effet fut immense. L'opposition, interdite, avait écouté dans un
-morne silence. La majorité, qui naguère, dans ces mêmes questions,
-suivait M. Thiers, était conquise, émue, ravie qu'on lui proposât pour
-programme ces hautes pensées. «J'ai rarement vu un enthousiasme aussi
-général», écrivait un contemporain. L'un des députés s'approchant de
-M. Guizot comme il descendait de la tribune: «Monsieur, lui dit-il,
-votre haute raison a fait taire mes mauvais instincts.» Devant ce
-grand succès, M. Thiers ne reprit la parole que pour constater sa
-déroute et en appeler à l'avenir. Vainement M. Dupin tenta un retour
-offensif, et jeta à la Chambre le mot de «moines», du même accent dont
-un musulman prononce le mot «chiens» en parlant des chrétiens; il dut,
-devant les murmures d'impatience, battre en retraite comme M. Thiers.
-L'impression s'étendit hors du Parlement. L'acte parut si
-«considérable» aux journaux de la gauche, qu'ils y dénoncèrent un
-changement de «la politique du règne». Les amis de la liberté
-religieuse applaudissaient. «M. Guizot, disait le _Correspondant_, a
-dû voir par l'unanimité de la presse religieuse quel est le fond des
-coeurs catholiques. Quand des paroles de paix et d'impartialité se
-font entendre, ils s'émeuvent et oublient facilement le passé.»
-L'auteur de l'article allait jusqu'à comparer l'effet produit par les
-paroles du ministre à l'enthousiasme ressenti lorsque le premier
-Consul avait rouvert les églises.
-
-Ces belles espérances ne devaient pas entièrement se réaliser. Sans
-doute, dans les dernières années de la monarchie, on ne reverra plus
-rien de pareil aux luttes passionnées qui, de la présentation du
-projet de 1841 à la fin de la mission de M. Rossi en juillet 1845, ont
-tant agité les catholiques. Mais ce ne sera pas encore le règne de la
-pleine paix religieuse, fondée sur la satisfaction des droits. Le
-gouvernement de Juillet tombera sans avoir réalisé l'intention sincère
-qu'il avait de résoudre le problème de la liberté de l'enseignement
-secondaire. Ce sera son malheur et peut-être le châtiment de ses
-timidités et de ses préventions, que les nobles idées qui avaient été
-semées et avaient germé sous son règne, ne mûriront et ne seront
-moissonnées qu'après sa chute. Toutefois, si sévère que l'on soit dans
-l'appréciation de la politique religieuse alors suivie, il ne serait
-pas juste de confondre, dans une mesure quelconque, la monarchie
-constitutionnelle avec les gouvernements qui se sont faits les
-persécuteurs de l'Église. Rien de commun entre des hommes politiques
-qui voulaient sincèrement résister à la perversion intellectuelle,
-mais qui croyaient à tort pouvoir le faire avec la seule doctrine du
-«juste milieu», qui, en déclinant, pour cette résistance, le concours
-des catholiques militants, s'imaginaient seulement écarter une
-exagération en sens contraire,--et les sectaires qui, à d'autres
-époques, ont poursuivi plus ou moins ouvertement une oeuvre de
-destruction religieuse et sociale. Rien de commun entre les
-conservateurs qui, en face de questions toutes nouvelles, ont craint
-de s'engager dans des chemins alors inconnus, qui n'ont pas su
-devancer les préjugés régnants, pour inaugurer une réforme légitime,
-et les révolutionnaires qui prétendraient aujourd'hui revenir en
-arrière et supprimer les droits acquis. Ajoutons que, si le
-gouvernement du roi Louis-Philippe a eu le tort d'hésiter à accorder
-aux catholiques une liberté nouvelle, il leur a du moins toujours
-assuré, même quand il pouvait en être gêné, l'usage des libertés
-publiques au moyen desquelles leur cause devait finir par triompher.
-Fait bien rare, la lutte, loin de l'échauffer et de le porter à la
-violence, ne faisait qu'augmenter son désir de pacification.
-Semblait-il parfois poussé par les circonstances à prendre des mesures
-vexatoires, il ne tardait pas à s'arrêter, par un sentiment naturel de
-modération, de bienveillance et d'honnêteté politique. En somme, ces
-années ont été, pour l'Église, des années de combats, non des années
-de souffrances. Bien au contraire, on aurait peine à trouver, dans ce
-siècle, une époque où les catholiques aient davantage ressenti cette
-confiance intime, cette impulsion victorieuse d'une cause en progrès,
-où surtout ils aient pu se croire aussi près de dissiper les
-malentendus qui éloignent l'esprit moderne de la vieille foi, et de
-résoudre ainsi le plus difficile et le plus important des problèmes
-qui pèsent sur notre temps. Que ce gouvernement ait eu tout le mérite,
-et le mérite voulu, des avantages recueillis par le catholicisme sous
-son règne, nous ne le prétendons pas; mais on ne peut nier qu'il n'y
-ait été pour quelque chose, ne serait-ce que par le bienfait de ces
-lois et de ces moeurs sous l'empire desquelles le monopole et
-l'oppression ne pouvaient longtemps résister aux réclamations des
-intérêts et aux protestations des consciences.
-
-Cette mesure et cette équité dans l'appréciation de la politique
-religieuse de la monarchie de 1830, les catholiques ne pouvaient pas
-l'avoir sur le moment, en pleine bataille. Ne voyant que ce qu'on
-tardait à leur accorder, ils s'éloignèrent chaque jour davantage de
-cette monarchie, à ce point que plusieurs la virent tomber sans regret
-ou même saluèrent la révolution de Février comme une délivrance. La
-justice n'est venue que plus tard, sous la leçon des événements et par
-l'effet des comparaisons. Quelques-uns cependant, et non des moins
-illustres, ne l'ont pas fait longtemps attendre. Dès juillet 1849, M.
-de Montalembert, qui avait été l'un des plus passionnés dans la lutte,
-mais dont l'âme généreuse ne supportait pas un moment la pensée d'être
-injuste envers des vaincus, se reprochait publiquement d'avoir poussé
-trop loin et trop vivement son opposition contre le gouvernement du
-roi Louis-Philippe, de n'avoir pas bien «apprécié toutes ses
-intentions», et de n'avoir pas assez «pris compassion de ses
-difficultés[571]». Un peu plus tard, il faisait remonter jusqu'à
-l'époque de la monarchie de Juillet l'origine et l'honneur de tous les
-succès remportés depuis par la cause catholique; il rappelait à ses
-coreligionnaires tout ce qu'ils avaient alors gagné, grâce aux
-libertés publiques, «grâce à ce culte du droit, à cette horreur de
-l'arbitraire qu'inspirait le régime parlementaire[572]». Et, dans le
-même temps, tandis que M. de Montalembert s'honorait par cet aveu,
-les conservateurs qui lui avaient, avant 1848, marchandé la liberté
-d'enseignement, éclairés par des événements redoutables, confessaient
-eux aussi leur erreur passée et la réparaient en faisant avec les
-catholiques la grande loi de 1850. Ne convenait-il pas de terminer par
-le spectacle de cette réconciliation l'histoire des luttes qui,
-pendant quelques années, avaient malheureusement séparé des causes et
-des hommes faits pour être unis? Aussi bien le rapprochement ainsi
-opéré entre le parti de la liberté religieuse et celui de la monarchie
-constitutionnelle a-t-il été définitif: rien depuis n'est venu le
-troubler, et tout au contraire a contribué à le rendre plus étroit.
-
-[Note 571: Discours sur la loi de la presse, du 21 juillet 1849, et
-lettre à l'_Univers_ du 23 juillet.]
-
-[Note 572: _Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle._ (1852.)]
-
-
-FIN DU TOME CINQUIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-LIVRE V
-
-LA POLITIQUE DE PAIX.
-
-(1841-1845)
-
-
- Pages.
- CHAPITRE PREMIER.--L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES
- ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842 (juillet 1841-juillet 1842). 1
-
- I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le
- pays avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse
- négative ne pouvait suffire. 2
-
- II. Les troubles du recensement. L'attentat de Quénisset. 7
-
- III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. Élection et
- procès de M. Ledru-Rollin. 11
-
- IV. Ouverture de la session de 1842. Débat sur la convention
- des Détroits. 17
-
- V. Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite.
- Agitation imprévue contre cette convention. Discussion à la
- Chambre et vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre. 22
-
- VI. M. Guizot est devenu un habile diplomate. Ses rapports
- avec la princesse de Lieven. Lord Aberdeen. 32
-
- VII. Mécontentement des puissances à la suite du vote de la
- Chambre française sur le droit de visite. La France ne
- ratifie pas la convention. Les autres puissances la
- ratifient, en laissant le protocole ouvert. 36
-
- VIII. Situation difficile de M. Guizot en présence de
- l'agitation croissante de l'opinion française contre le
- droit de visite, des irritations de l'Angleterre et des
- mauvaises dispositions des cours continentales. Comment il
- s'en tire. 40
-
- IX. Débats sur la réforme parlementaire et sur la réforme
- électorale. Victoire du cabinet. Mort de M. Humann, remplacé
- au ministère des finances par M. Lacave-Laplagne. 50
-
- X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en 1842. Projet
- d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et vote.
- Importance de cette loi. 59
-
- XI. Élections du 9 juillet 1842. Leur résultat incertain.
- Joie de l'opposition et déception du ministère. 74
-
-
- CHAPITRE II.--LA MORT DU DUC D'ORLÉANS (juillet-septembre 1842). 79
-
- I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du
- prince royal. La duchesse d'Orléans. 79
-
- II. Douleur générale. Le duc d'Orléans était très aimé et
- méritait de l'être. Inquiétude en France et au dehors. 85
-
- III. Nécessité d'une loi de régence. Attitude de l'opposition.
- Projet préparé par le gouvernement. M. Thiers presse
- l'opposition de l'accepter. 91
-
- IV. Ouverture de la session. Discussion de la loi de
- régence. M. de Lamartine et M. Guizot. M. Odilon Barrot
- attaque la loi. M. Thiers lui répond et se sépare de lui
- avec éclat. Vote de la loi. 99
-
- V. Scission du centre gauche et de la gauche. Le pays est
- calme et rassuré. 113
-
-
- CHAPITRE III.--LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT (septembre
- 1842-septembre 1843). 119
-
- I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il
- obtient à Londres la clôture du protocole relatif à la
- ratification de la convention du 20 décembre 1841. 119
-
- II. Négociations pour l'union douanière avec la Belgique.
- Résistances des industriels français. Opposition des
- puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces
- difficultés, le gouvernement renonce à ce projet. 124
-
- III. Ouverture de la session de 1843. Silence de M. Thiers.
- M. de Lamartine passe à l'opposition. Son rôle politique
- depuis 1830, et comment il a été amené à se déclarer
- l'adversaire du gouvernement. 135
-
- IV. Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur
- les affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des
- pairs. À la Chambre des députés, le projet d'adresse demande
- la revision des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot
- n'ose le combattre, mais se réserve de choisir le moment
- d'ouvrir les négociations. Vote dont chaque parti prétend
- s'attribuer l'avantage. 150
-
- V. La loi des fonds secrets. Intrigues du tiers parti.
- Succès du ministère. 161
-
- VI. La difficulté diplomatique de la question du droit de
- visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. de
- Metternich. 167
-
- VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. L'Angleterre
- n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de M. de
- Salvandy. 172
-
- VIII. La question du mariage de la reine Isabelle. Le
- gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute
- candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La
- candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait
- connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur
- est fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude
- du gouvernement anglais. 178
-
- IX. La reine Victoria se décide à venir à Eu. Le débarquement
- et le séjour. Conversations politiques sur le droit de visite
- et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la reine Victoria
- et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à l'étranger.
- Bonne situation du ministère du 29 octobre. 190
-
-
- CHAPITRE IV.--L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE
- (septembre 1843-février 1844). 206
-
- I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français.
- Les voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du
- gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas
- recevoir le prétendant. Les démonstrations de Belgrave
- square. Leur effet sur le roi Louis-Philippe. Cet incident
- manifeste les bons rapports des deux cabinets. 206
-
- II. Le discours du trône en France proclame l'entente
- cordiale. Discussion sur ce sujet dans la Chambre des
- députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait depuis
- dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la Chambre. 219
-
- III. Débats du parlement anglais. Discours de sir Robert
- Peel. 226
-
- IV. La dotation du duc de Nemours. Une manifestation des
- bureaux empêche la présentation du projet désiré par le Roi.
- Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais effet produit. 229
-
- V. L'incident de Belgrave square devant les Chambres. Le
- projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. Premier
- débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le
- mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage
- de M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence
- inouïe. Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits
- par le Roi à M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que
- devait avoir pour la monarchie de Juillet l'affaire de la
- «flétrissure». 233
-
-
- CHAPITRE V.--BUGEAUD ET ABD EL-KADER (1840-1844). 251
-
- I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le
- maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses
- médiocres résultats. 251
-
- II. Débats à la Chambre des députés. Idées exprimées par le
- général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer gouverneur de
- l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est faite par le
- ministère du 29 octobre. 262
-
- III. Antécédents et portrait du général Bugeaud. 268
-
- IV. Système de guerre que le nouveau gouverneur veut
- appliquer en Afrique et qu'il a proclamé à l'avance. 274
-
- V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie. Changarnier.
- La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la division
- d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud. 279
-
- VI. Le gouverneur entre tout de suite en campagne, au
- printemps de 1841. Occupation de Mascara et destruction des
- établissements d'Abd el-Kader. 287
-
- VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de
- l'automne de 1841. 292
-
- VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa campagne d'hiver
- autour de cette ville. Les résultats obtenus. Bugeaud défend
- La Moricière contre les bureaux du ministère de la guerre.
- Bedeau à Tlemcen. 299
-
- IX. Le sergent Blandan. Expédition du Chélif au printemps de
- 1842 et soumission des montagnes entourant la Métidja. La
- Moricière continue ses opérations autour de Mascara. 309
-
- X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et l'Oued-Fodda.
- Grands résultats de l'année 1842. 316
-
- XI. Retour offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au
- commencement de 1843. Fondation d'Orléansville. 320
-
- XII. La smala. Le duc d'Aumale. Surprise et dispersion de la
- smala. Effet produit. 323
-
- XIII. Bugeaud est nommé maréchal. Ses difficultés avec le
- général Changarnier. 334
-
- XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du Maroc. 338
-
- XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux arabes.
- La colonisation. 341
-
- XVI. L'Algérie et le Parlement. Rapports du gouverneur avec
- M. Guizot et avec le maréchal Soult. Bugeaud et la presse. 346
-
- XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la conquête. Ses
- lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie a-t-elle
- été profitable à notre éducation militaire? 355
-
-
- CHAPITRE VI.--TAÏTI ET LE MAROC (février-septembre 1844). 364
-
- I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société.
- Le protectorat est changé en prise de possession. Le
- gouvernement français ne ratifie pas cette prise de
- possession. Il est violemment critiqué dans la Chambre et
- dans la presse. 364
-
- II. Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à
- Londres. 373
-
- III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaque des
- Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de
- Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal
- Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et
- réserve du prince. 381
-
- IV. Incident Pritchard. Grande émotion en Angleterre et en
- France. Négociations entre les deux cabinets. Excitation
- croissante de l'opinion des deux côtés du détroit. 389
-
- V. Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de
- Mogador et occupation de l'île qui ferme le port de cette
- ville. 396
-
- VI. Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un
- conflit avec la France paraît menaçant. Attitude de
- l'Europe. 401
-
- VII. Le gouvernement français comprend la nécessité d'en
- finir. Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le
- Maroc. Attaques des oppositions en France et en Angleterre.
- Injustice de ces attaques. 407
-
-
- CHAPITRE VII.--L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD (septembre
- 1844-septembre 1845). 417
-
- I. La visite de Louis-Philippe à Windsor. 417
-
- II. Ouverture de la session de 1845. Les menées de
- l'opposition. M. Molé et M. Guizot à la Chambre des pairs.
- Le débat de l'adresse à la Chambre des députés. Le
- paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté qu'à
- huit voix de majorité. 421
-
- III. Le ministère doit-il se retirer? Il se décide à rester.
- Polémiques de la presse de gauche. La loi des fonds secrets
- au Palais-Bourbon et au Luxembourg. Le ministère est
- vainqueur. Rencontre de M. Guizot et de M. Thiers. Maladie
- de M. Guizot. 432
-
- IV. Les premiers pourparlers sur l'affaire du droit de
- visite. Nomination de deux commissaires, le duc de Broglie
- et le docteur Lushington. L'opposition prédit l'insuccès. Le
- duc de Broglie à Londres. Les négociations. Le traité du 29
- mai 1845. 444
-
- V. Effet du traité à Paris et à Londres. Seconde visite de
- la reine Victoria à Eu. Succès du cabinet. Discours prononcé
- par M. Guizot devant ses électeurs. 453
-
-
- CHAPITRE VIII.--LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 459
-
- I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au
- commencement du ministère du 29 octobre. 459
-
- II. Le projet déposé en 1841 sur la liberté d'enseignement.
- Les évêques, menacés dans leurs petits séminaires, élèvent
- la voix. C'est la lutte qui commence. 464
-
- III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la
- philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette
- philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement
- universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Dans le sein même
- du catholicisme, on blâme certains excès de la polémique. 468
-
- IV. M. Cousin et ses disciples en face de ces attaques.
- Renaissance du voltairianisme. 479
-
- V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il ne veut
- agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses
- idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert
- secoue la torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de
- mesure. L'armée catholique fait bonne figure au commencement
- de 1844. 483
-
- VI. L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté.
- Diversions tentées par les partisans du monopole. Les «Cas
- de conscience». Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de
- M. Michelet au Collège de France. Le livre du P. de Ravignan
- _De l'existence et de l'Institut des Jésuites_. 497
-
- VII. Les dispositions du gouvernement. M. Guizot, M. Martin
- du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi. Ses relations
- avec Mgr Affre. 514
-
- VIII. Les bons rapports du gouvernement avec le clergé sont
- altérés. Difficultés avec les évêques. Mécontentement des
- universitaires. Attitude effacée du ministère dans les
- débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M. de
- Montalembert. 525
-
- IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur l'enseignement
- secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La discussion.
- Échecs infligés aux universitaires et aux catholiques. 533
-
- X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé par M. de
- Salvandy. 543
-
- XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. Nouvelles attaques
- contre les Jésuites. 548
-
- XII. M. Thiers s'apprête à interpeller le gouvernement sur
- les Jésuites. Le gouvernement embarrassé recourt à Rome.
- Mission de M. Rossi. La discussion de l'interpellation. Les
- catholiques se préparent à la résistance. Note du _Moniteur_
- annonçant le succès de M. Rossi. 552
-
- XIII. M. Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de
- faire des concessions. Équivoque et malentendu. 563
-
- XIV. Effet produit en France. Les mesures d'exécution.
- Tristesse des catholiques. Était-elle fondée? Apaisement à
- la fin de 1845. Un discours de M. Guizot. Les catholiques et
- la monarchie de Juillet. 568
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
-
-
-PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet
-(Volume 5 / 7), by Paul Thureau-Dangin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 5) ***
-
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-Foundation
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-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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