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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET - - PAR PAUL THUREAU-DANGIN - - - OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE - GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886 - - - TOME CINQUIÈME - - - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - RUE GARANCIÈRE, 10 - - 1889 - - _Tous droits réservés_ - - - - -HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET - - - - -L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction -et de reproduction à l'étranger. - -Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la -librairie) en mars 1889. - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - =Royalistes et Républicains.= Essais historiques sur des - questions de politique contemporaine: I. _La Question de - Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 brumaire_; - II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la - Restauration_; III. _Paris capitale sous la Révolution - française. 2e édition._ Un volume in-18. Prix 4 fr.» - - =Le Parti libéral sous la Restauration.= _2e édition._ Un - vol. in-18. Prix 4 fr.» - - =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet.= Un vol. - in-18. Prix 4 fr.» - - =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II, III et - IV. _2e édition._ Quatre vol. in-8º. Prix de chaque vol 8 fr.» - -(_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885 -et 1886._) - - - - -PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -MONARCHIE DE JUILLET - - - - -LIVRE V - -LA POLITIQUE DE PAIX - -(1841-1845) - - - - -CHAPITRE PREMIER - -L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842 - -(Juillet 1841-juillet 1842) - - I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le pays - avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse négative ne - pouvait suffire.--II. Les troubles du recensement. L'attentat de - Quénisset.--III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. - Élection et procès de M. Ledru-Rollin.--IV. Ouverture de la - session de 1842. Débat sur la convention des Détroits.--V. - Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. Agitation - imprévue contre cette convention. Discussion à la Chambre et vote - de l'amendement de M. Jacques Lefebvre.--VI. M. Guizot est devenu - un habile diplomate. Ses rapports avec la princesse de Lieven. - Lord Aberdeen.--VII. Mécontentement des puissances à la suite du - vote de la Chambre française sur le droit de visite. La France ne - ratifie pas la convention. Les autres puissances la ratifient en - laissant le protocole ouvert.--VIII. Situation difficile de M. - Guizot en présence de l'agitation croissante de l'opinion - française contre le droit de visite, des irritations de - l'Angleterre et des mauvaises dispositions des cours - continentales. Comment il s'en tire.--IX. Débats sur la réforme - parlementaire et sur la réforme électorale. Victoire du cabinet. - Mort de M. Humann, remplacé au ministère des finances par M. - Lacave-Laplagne.--X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en - 1842. Projet d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et - vote. Importance de cette loi.--XI. Élections du 9 juillet 1842. - Leur résultat incertain. Joie de l'opposition et déception du - ministère. - - -I - -Lorsqu'il avait pris le pouvoir, le 29 octobre 1840, M. Guizot avait -dû, comme Casimir Périer en 1831, se donner pour première tâche de -raffermir la paix et l'ordre également ébranlés. En juillet 1841, -cette tâche semble à peu près accomplie. Au dehors, la convention des -Détroits a retiré la France d'un isolement périlleux pour elle, -menaçant pour les autres, et l'a fait rentrer dans le concert -européen. Au dedans, les partis de désordre paraissent découragés; le -ministère, qu'au début ses adversaires déclaraient n'être pas viable, -a duré, et l'on peut se croire sorti des crises incessantes où se -débattait le gouvernement parlementaire depuis cinq ans. Dès lors, que -va-t-il être fait des loisirs qu'assure cette paix, des forces dont -dispose ce ministère? En face d'un péril immédiat, visible, tangible, -comme celui de 1830 ou de 1840, une politique purement défensive -suffit à occuper, à diriger, à entraîner l'opinion. Gouverner alors -est ne pas périr. On s'estime heureux, dans la tempête, d'échapper à -la foudre, d'éviter les écueils, de tenir tête aux vents, ne fût-ce -qu'en louvoyant sans avancer; mais quand le calme paraît rétabli, les -passagers deviennent plus exigeants; ils veulent savoir où on les -mène; ils prétendent qu'on les fasse aborder à quelque terre nouvelle. -C'est leur cas avec M. Guizot, au milieu de 1841. Le ministre, du -reste, a personnellement trop le goût et le sens du pouvoir pour ne -pas désirer, tout le premier, d'en faire un noble usage; comme il l'a -écrit plus tard en évoquant les souvenirs de cette époque, il avait -«une autre ambition que celle de tirer son pays d'un mauvais pas[1]». - -[Note 1: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 4.] - -M. Jouffroy, qui n'était pourtant pas un esprit terre à terre, -écrivait à M. Guizot, le 20 décembre 1841: «Que le gouvernement libre -dure en France et la paix en Europe, c'est là, d'ici à bien des -années, tout ce qu'il nous faut[2].» En effet, ne semblait-il pas que -tels fussent l'intérêt bien entendu et le désir vrai du pays? À -l'intérieur, après tant de secousses et de changements, il était avant -tout nécessaire de consolider des institutions d'origine si récente, -de les laisser prendre racine, de faire l'éducation d'un esprit public -encore très inexpérimenté et de le guérir de l'agitation inquiète, de -la mobilité stérile, fruits naturels d'une suite de révolutions. À -l'extérieur, toute grande entreprise diplomatique nous était rendue -singulièrement difficile par les méfiances qu'avaient éveillées en -Europe les journées de Juillet: vainement, depuis lors, dix ans de -sagesse avaient-ils commencé à calmer ces méfiances; les témérités -étourdies du ministère du 1er mars venaient de les raviver, et le -refroidissement survenu entre nous et l'Angleterre semblait rendre -plus facile aux autres puissances de renouer, le cas échéant, la -coalition contre la France; notre gouvernement avait avantage à gagner -du temps, à attendre patiemment les effets d'une nouvelle période de -sagesse; il était encore réduit, comme M. Thiers le reconnaissait déjà -en 1836, à «faire du cardinal Fleury[3]». - -[Note 2: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 9.] - -[Note 3: «Nous sommes condamnés, écrivait M. de Barante, le 24 juillet -1841, à n'avoir que des avantages sans éclat, sans contentement pour -notre amour-propre.» (_Documents inédits._)] - -M. Guizot comprenait les nécessités de cette situation, et il voulait -y adapter sa politique. Estimant que le pays avait par-dessus tout -besoin de stabilité, il professait très haut qu'un gouvernement libre -n'était pas obligé, comme un despote, à distraire le pays pour lui -faire oublier le sacrifice de ses libertés. «Sa mission, ajoutait-il, -consiste à faire bien les affaires des peuples, celles que le temps -amène naturellement, et l'activité spontanée de la vie nationale le -dispense de chercher pour les esprits oisifs des satisfactions -factices ou malsaines.» Le ministre se disposait donc à combattre de -haut et avec un mépris sévère ce qu'il appellera bientôt «ce prurit -d'innovation»; il se refusait à troubler «la grande société saine et -tranquille», pour plaire un moment à «la petite société maladive» qui -s'agitait et prétendait agiter le pays. De même, nul ne sentait mieux -l'avantage pratique, la nécessité patriotique, la beauté morale de la -paix. Nul ne s'était moins ménagé pour la sauver quand elle était en -péril, et il entendait bien ne pas l'exposer à des risques nouveaux. -Ni le souci de sa popularité personnelle ni le désir de flatter -l'amour-propre national ne le faisaient sortir de la sagesse prudente -qui lui paraissait seule répondre aux besoins réels du pays. «Après ce -que j'avais vu et appris pendant mon ambassade en Angleterre, a-t-il -dit depuis, j'étais rentré dans les affaires bien résolu à ne jamais -asservir aux fantaisies et aux méprises du jour la politique -extérieure de la France.» Il écrivait, en 1841, à M. de Sainte-Aulaire -qui venait d'être nommé à l'ambassade de Londres: «C'est notre coutume -d'être confiants, avantageux;... nous aimons l'apparence presque plus -que la réalité... Partout et en toute occasion, je suis décidé à -sacrifier le bruit au fait, l'apparence à la réalité, le premier -moment au dernier. Nous y risquerons moins et nous y gagnerons plus. -Et puis il n'y a de dignité que là[4].» Un peu plus tard, il -reprochera à M. Thiers «de traiter avec trop de ménagements l'opinion -quotidienne sur les affaires étrangères», et il ajoutera: «C'est, à -mon avis, un mauvais moyen de faire de la bonne politique -extérieure... Quand on attache tant d'importance aux impressions si -mobiles, si diverses, si légères, si irréfléchies qui constituent -cette opinion quotidienne, la politique s'en ressent profondément[5].» - -[Note 4: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 129.] - -[Note 5: Discours du 22 janvier 1844.] - -Une telle manière de voir était bien conforme à ce que, d'après M. -Jouffroy, le pays attendait du gouvernement. Seulement M. Jouffroy -avait-il tout dit en déclarant, dans la lettre citée plus haut, qu'il -ne fallait alors aux Français que la stabilité au dedans et la paix au -dehors? S'il mettait ainsi en relief leurs besoins les plus profonds, -tenait-il compte d'autres aspirations, d'autres velléités, qui, pour -mal concorder avec ce besoin, n'en étaient pas moins réelles et -devaient être prises en considération par le gouvernement? L'état de -l'esprit public était complexe, comme il arrive souvent en des époques -troublées. Par une contradiction que nous avons déjà eu l'occasion de -signaler, cette même opinion, lassée de tant de secousses et désabusée -par tant de déceptions, soupirant après la tranquillité et revenue des -généreuses chimères, avait cependant gardé, des événements du -commencement du siècle, un tempérament, dès habitudes qui lui -faisaient bientôt trouver fade la politique régulière et normale, -celle qui se borne à faire bien les affaires de chaque jour. Lors des -débats de la coalition, M. de Lamartine, qui cependant défendait alors -le gouvernement, avait dénoncé le péril auquel s'exposait la monarchie -de Juillet en n'ayant pas assez égard à cet état d'esprit, et il avait -prononcé à ce sujet des paroles remarquables que les hommes d'État -d'alors eussent eu intérêt à méditer avec plus d'attention qu'ils n'en -apportaient d'ordinaire aux discours du poète: «1830, disait-il, n'a -pas su se créer son action et trouver son idée. Vous ne pouviez pas -refaire de la légitimité, les ruines de la Restauration étaient sous -vos pieds. Vous ne pouviez pas faire de la gloire militaire, l'Empire -avait passé et ne vous avait laissé qu'une colonne de bronze sur une -place de Paris. Le passé vous était fermé: il vous fallait une idée -nouvelle... Il ne faut pas se figurer, messieurs, parce que nous -sommes fatigués des grands mouvements qui ont remué le siècle et nous, -que tout le monde est fatigué comme nous et craint le moindre -mouvement. Les générations qui grandissent derrière nous ne sont pas -lasses, elles; elles veulent agir et se fatiguer à leur tour. Quelle -action leur avez-vous donnée? La France est une nation qui s'ennuie.» -Depuis que M. de Lamartine les avait signalées en 1839, ces exigences -de l'opinion n'avaient été qu'en augmentant. M. de Barante écrivait, -le 27 octobre 1841, à M. Guizot: «Il y a, dans le gouvernement de ce -pays, une difficulté radicale. Il a besoin de repos, il aime le _statu -quo_, il tient à ses routines; le soin des intérêts n'a rien de -hasardeux ni de remuant. D'autre part, les esprits veulent être -occupés et amusés, les imaginations ne veulent pas être ennuyées; il -leur souvient de la Révolution et de l'Empire[6].» Cette difficulté, -si finement observée, était encore aggravée par le malaise que -venaient de produire les événements de 1840: ces événements, en même -temps qu'ils avaient créé en Europe une situation nous obligeant à -plus de prudence et de réserve, avaient laissé dans l'esprit français -une impression d'humiliation, un mécontentement des autres et de -soi-même qui le rendaient ombrageux et susceptible. Le public n'en -tirait pas sans doute, cette conclusion qu'il fallait poursuivre -ouvertement une revanche; il eût même pris bien vite peur si le -gouvernement fût entré dans cette voie; mais, une fois rassuré sur ce -point, il était disposé à reprocher à ce même gouvernement sa sagesse -comme un oubli trop prompt et trop facile de l'offense subie par la -nation. - -[Note 6: Cette lettre est citée dans la notice de M. Guizot sur M. de -Barante. C'est le même état d'esprit qui faisait écrire plus tard à M. -Doudan, avec son _humour_ habituel: «Ce que nous avons toujours -souhaité, c'est d'être bien nourris, bien vêtus, bien couchés et -couchés de bonne heure, et de marcher en même temps pieds nus et sans -pain à la conquête de l'Europe. C'est un problème que ni César ni -Bonaparte n'auraient pu résoudre apparemment.» (X. DOUDAN, _Mélanges -et Lettres_, t. III, p. 265.)] - -Tout homme d'État eût été singulièrement embarrassé de satisfaire en -même temps à des besoins si différents, si contradictoires. M. Guizot -devait l'être plus qu'un autre. Ne semble-t-il pas en effet que sa -nature ne le préparait pas à voir avec une égale netteté toutes les -faces de ce problème? Admirablement propre à comprendre le goût de -stabilité et de paix, il l'était moins à distraire des imaginations -blasées ou à caresser les ressentiments de l'amour-propre national. -Peut-être, entre tant de nobles qualités de gouvernement qu'il -possédait à un haut degré, lui manquait-il une aptitude d'ordre -inférieur, parfois bien nécessaire aux ministres, l'adresse -ingénieuse à inventer les expédients par lesquels on occupe et dirige -l'esprit public. Plus habile à creuser et à grandir les idées dont il -était possédé qu'à en trouver de nouvelles, il avait moins de -souplesse et d'abondance que d'élévation et de profondeur. D'ailleurs, -ne jugeant pas sensées les exigences de l'opinion, sa raison hautaine -dédaignait d'en tenir compte. Dans la région supérieure, mais un peu -fermée, où son esprit vivait de préférence presque sur lui-même, il ne -semblait pas parfois en communication avec le sentiment général, ne -vibrait pas et ne souffrait pas avec lui. Les conséquences s'en -faisaient sentir, au dedans comme au dehors. Au dedans, convaincu à -bon droit que le devoir du gouvernement et l'intérêt du pays étaient -de refuser les nouvelles concessions réclamées par la gauche, il ne se -demandait pas si cette sagesse négative suffirait toujours à l'opinion -même conservatrice; il ne comprenait pas assez la nécessité d'offrir -aux esprits l'occasion d'un mouvement qui fût bienfaisant, s'il était -possible, ou tout au moins inoffensif. Au dehors, il apportait un -parti pris pacifique et une résolution de le manifester toujours très -haut qui étaient plus conformes à l'intérêt vrai du pays que flatteurs -pour son amour-propre; l'espèce d'impartialité sereine avec laquelle -il s'apprêtait à traiter ces questions, soit à la tribune, soit dans -les chancelleries, son dédain légitime de ce qu'il appelait «les -impressions mobiles et irréfléchies de l'opinion quotidienne», -risquaient parfois de le faire paraître étranger et indifférent aux -susceptibilités nationales; suspicion dangereuse entre toutes, que -l'opposition ne devait avoir que trop tôt l'occasion d'exploiter. - - -II - -Au mois de juillet 1841, au moment même où l'on se flattait d'avoir -pleinement raffermi l'ordre ébranlé par la crise de l'année -précédente, des troubles graves éclatèrent à l'improviste dans -certains départements. Une mesure financière en fut l'occasion. Le -législateur, frappé des inégalités qui se produisaient entre les -départements, dans la charge des impôts dits de répartition -(contribution personnelle et mobilière et contribution des portes et -fenêtres), avait décidé qu'en 1842 et ensuite de dix ans en dix ans, -une nouvelle répartition serait proposée aux Chambres, et que, pour la -préparer, un recensement serait fait des personnes et des matières -imposables. En conséquence, par une circulaire du 25 février 1841, M. -Humann, ministre des finances, avait ordonné aux agents des -contributions directes de procéder à ce recensement. Il ne s'attendait -à aucune difficulté. Mais fort ombrageuse en matière fiscale, -l'opinion s'émut. Bien que le seul résultat légal et immédiat du -recensement dût être une répartition plus égale des taxes, on crut y -voir une arrière-pensée d'en augmenter le montant. La rédaction peu -habile de la circulaire ministérielle aidait à ce soupçon. -L'opposition, toujours aux aguets, s'empara de l'émotion ainsi -produite. Soutenant, sans raison aucune, que le recensement eût dû -être fait par les municipalités, elle s'appliqua à éveiller leurs -susceptibilités. Sur plus d'un point, les autorités communales -entrèrent en conflit ouvert avec les représentants du fisc. De là une -agitation de jour en jour croissante, si bien qu'à Toulouse, en -juillet 1841, elle tourna en sédition. Fait plus grave encore que -cette sédition ou même que l'appui qui lui fut donné par la garde -nationale, le préfet, le général, le chef du parquet, comme pris de -vertige, se montrèrent tous au-dessous de leur tâche et, à des degrés -divers, capitulèrent devant l'émeute. Aussitôt informé, le -gouvernement central révoqua les fonctionnaires défaillants, désarma -la garde nationale et rétablit avec éclat son pouvoir. Toujours pour -la même cause, des désordres se produisirent en août à Lille, en -septembre à Clermont, là plus bénins, ici plus meurtriers; ils furent -promptement réprimés, mais non sans laisser dans l'opinion une -impression d'étonnement inquiet. La gauche faisait grand bruit de ces -accidents: elle les présentait comme un signe du mécontentement du -pays, du discrédit du gouvernement et de l'impuissance de la politique -conservatrice. - -Fallait-il croire d'ailleurs, comme l'écrivait mélancoliquement un ami -du cabinet, que «le vent de la révolte était déchaîné sur toute la -France[7]»? Par une singulière coïncidence, d'autres troubles -éclataient, sous des prétextes divers, à Caen, à Limoges. Une querelle -d'ouvriers amenait à Mâcon, les 8 et 9 septembre, un conflit sanglant -avec la troupe. Quelques jours après, à Paris, sans autre cause -appréciable que la contagion des agitations de province, des -perturbateurs s'essayaient à une sorte d'émeute, avec rassemblement -sur la place du Châtelet, promenade tumultueuse à travers la ville, -cris séditieux et déploiement du drapeau rouge. - -[Note 7: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -Il y eut pis encore. Le 13 septembre, le jeune duc d'Aumale, qui -venait de se distinguer en Afrique, faisait sa rentrée à Paris, par le -faubourg Saint-Antoine, à la tête du 17e léger dont il était le -colonel. Il était accompagné du duc d'Orléans, du duc de Nemours et de -plusieurs officiers généraux, venus à sa rencontre jusqu'à la barrière -du Trône. Derrière ce brillant état-major, le régiment s'avançait, -sérieux et fier. Les visages hâlés, les habits usés, le drapeau -déchiré et noirci rappelaient les faits d'armes, les fatigues, les -souffrances de ces soldats qui, depuis sept ans, combattaient sans -relâche sur la terre algérienne. Le peuple ému saluait. Le cortège -était arrivé dans la rue Saint-Antoine, au coin de la rue Traversière, -quand une détonation se fit entendre: un coup de pistolet venait -d'être tiré presque à bout portant contre le groupe des princes. Le -cheval du lieutenant-colonel du régiment, ayant relevé la tête à ce -moment précis, avait reçu la balle et était tombé mort devant le duc -d'Aumale. La foule indignée s'empara de l'assassin, qui criait -vainement: «À moi, les amis!» C'était un ouvrier scieur de long, -appelé Quénisset. On eut peine à empêcher qu'il ne fût fait de lui -sommaire justice. Cependant les princes et le régiment continuèrent -leur marche, devancés partout par la nouvelle de l'attentat. Les -acclamations éclataient de plus en plus vives sur leur passage, comme -si la population sentait le besoin de leur faire réparation et de -venger son propre honneur. Dans la cour des Tuileries, à la vue du Roi -descendu à la rencontre de son fils et l'embrassant devant le régiment -qui se rangea sur deux lignes par un mouvement rapide et silencieux, -l'émotion fut à son comble. - -Ce sinistre couronnement des désordres qui venaient de se produire sur -tant de points du royaume, causa dans l'opinion une impression de -grande tristesse. Était-on donc revenu aux jours troublés de 1832 et -de 1834? «Le nombre et la coïncidence des faits qu'on a eu à déplorer, -écrivait M. Rossi, ont jeté dans les esprits de vives alarmes... On se -demande avec anxiété si toutes ces atteintes à la paix publique, ces -luttes qui ont ensanglanté plus d'une ville et l'attentat du 13 -septembre ne sont pas des manifestations de la même cause, des scènes -du même drame, s'il ne faut pas y reconnaître une pensée unique, une -vaste organisation, l'annonce des combats qu'on veut à tout prix -livrer à la monarchie, à la propriété, à l'ordre social[8].» Au même -moment, un observateur, que nous avons souvent eu l'occasion de citer, -notait sur son journal intime: «Il y a beaucoup d'inquiétude dans les -esprits. Sans craindre un danger immédiat pour la chose publique, on -est attristé et découragé de cet état d'anarchie morale qui ne permet -pas d'espérer, au moins de bien longtemps, une situation calme, forte -et régulière. On s'effraye surtout des dispositions de la classe -ouvrière qui, travaillée par les sociétés secrètes et espérant trouver -dans un nouveau bouleversement politique les moyens de réaliser les -rêves de réorganisation sociale dont on berce adroitement son envieuse -misère et son avidité, forme en quelque sorte une armée toujours prête -au service des conspirateurs[9].» - -[Note 8: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 1er -octobre 1841.] - -[Note 9: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - - -III - -Surpris de cette recrudescence inattendue du mal révolutionnaire, le -gouvernement comprenait qu'il ne suffisait pas de réprimer les émeutes -ou d'arrêter après coup les assassins. Pour faire plus, quelles armes -avait-il entre les mains? Des procès de presse? Sans doute ils étaient -bien justifiés par la violence des journaux, par l'audace factieuse -avec laquelle le Roi était personnellement pris à partie. Mais grâce -au jury, ils n'aboutissaient trop souvent qu'à de scandaleux -acquittements. Le _National_ s'était écrié, en s'adressant à M. Thiers -et à M. Guizot: «Que nous importent, à nous, vos vaines querelles? -Vous êtes tous complices. Le principal coupable, oh! nous savons bien -quel il est, où il est; la France le sait bien aussi, et la postérité -le dira.» Le parquet releva dans cet article une offense au Roi. Me -Marie, avocat du prévenu, ne nia pas que le journal eût visé -Louis-Philippe; il soutint seulement que l'inviolabilité royale avait -pour condition _sine qua non_ l'inaction absolue de la royauté, et, -s'emparant des discours prononcés pendant la coalition par M. Thiers -ou même par M. Guizot, il en concluait que cette condition avait été -violée. Le jury, persuadé sans doute par cette étrange argumentation, -prononça, le 25 septembre 1841, un verdict d'acquittement. Le -lendemain, le _National_, encouragé par ce succès, publiait un article -qui aggravait encore la première offense: nouvelle poursuite et nouvel -acquittement. On ne pouvait pas compter davantage sur les jurés de -province. La cour d'assises de Metz, par exemple, acquittait le -_Courrier de la Moselle_, qui montrait dans l'attentat de Quénisset -les représailles naturelles des répressions sanglantes exercées par le -pouvoir à Mâcon, à Clermont et en d'autres lieux. Celle de Pau -refusait de frapper les fauteurs des désordres de Toulouse. Chaque -fois, l'opposition triomphait et présentait le verdict comme la -condamnation du gouvernement. - -C'était à se demander si les poursuites ne faisaient pas plus de mal -que de bien. Le ministère cependant ne se décourageait pas de les -ordonner. Le garde des sceaux, M. Martin du Nord, s'exprimait ainsi, -le 22 septembre 1841, dans une circulaire aux procureurs généraux: «Ne -vous laissez pas détourner de poursuites qui vous paraîtraient -d'ailleurs justes et opportunes, par la crainte de ne pas obtenir une -répression suffisante. Faites votre devoir: l'exemple de votre -fidélité éclairera les esprits et affermira les consciences.» À la -même époque, M. Guizot écrivait au Roi: «Je persiste à penser que -toutes les fois qu'il y a délit et danger, le gouvernement doit -poursuivre et mettre les jurés en demeure de faire leur devoir, en -faisant lui-même le sien.» Le ministre comptait beaucoup sur l'effet -de cet exemple de fermeté donné par le pouvoir: «Ce pays-ci est bon, -disait-il encore au prince; mais, dans les meilleures parties du pays, -il faut que le bon sens et le courage du gouvernement marchent devant; -à cette condition, le bon sens et le courage du public se lèvent et -suivent.» Sous l'empire de cette idée, M. Guizot se préoccupait de -placer à la tête des parquets des hommes de décision et d'énergie: -telle fut la raison qui lui fit appeler, le 12 octobre 1841, au poste -de procureur général près la cour de Paris, un de ses amis politiques, -M. Hébert, alors député et avocat général à la cour de cassation. -Jurisconsulte plein de ressources, discuteur puissant et acéré, -logicien inexorable, M. Hébert, loin de répugner à la lutte, s'y -plaisait: il apportait une volonté de vaincre qui en imposait à -beaucoup; on eût pu douter parfois de son esprit de mesure, jamais de -sa fermeté et de son courage. - -Avec le temps, cette énergie du pouvoir ne devait pas être sans effet -sur les cours d'assises. On s'en apercevra, dès les premiers mois de -1842, au nombre plus grand des condamnations. Toutefois, le plus sûr -moyen d'obtenir une répression était encore de soustraire les accusés -au jury. C'est pour ce motif que l'attentat contre le duc d'Aumale -fut déféré à la cour des pairs. L'instruction avait révélé que le -crime était le résultat d'un complot tramé dans les bas-fonds de la -démagogie communiste et jetait un jour sinistre sur ces régions où la -bourgeoisie régnante n'avait pas l'habitude de porter ses regards. Par -plus d'un côté le spectacle était effrayant, et les observateurs -sceptiques eux-mêmes, comme Henri Heine, en concluaient que «le jour -n'était pas éloigné où toute la comédie bourgeoise en France, avec ses -héros et comparses de la scène parlementaire, prendrait une fin -terrible au milieu des sifflements et des huées, et qu'on jouerait -ensuite un épilogue intitulé _le Règne des communistes_[10]»! -Quénisset, tête faible et exaltée, s'était laissé affilier avec un -cérémonial terrifiant à la société secrète des _Égalitaires_. -Échauffé, perverti, dominé par les meneurs de cette société, il avait -reçu d'eux, au dernier moment, l'ordre de faire le coup. Tous ces -meneurs furent compris dans la poursuite. À ces criminels d'origine -grossière, l'accusation accola un complice d'un ordre différent, M. -Dupoty, rédacteur du _Journal du peuple_. Ce bon vivant, rasé de -frais, bien ganté, portant manchettes, breloques et bijoux avec la -recherche un peu ridicule d'un dameret suranné, prêchait dans ses -articles, sous des apparences de bonhomie triviale, les plus -détestables doctrines, fomentait les plus dangereuses passions. -C'était le _Journal du peuple_ qu'on lisait de préférence dans les -réunions des Égalitaires, et Quénisset déclarait lui-même qu'il avait -été «perdu» par cette lecture. Il y avait là les éléments d'une -responsabilité morale évidente. Le parquet alla plus loin. Dans les -articles, en effet fort suspects, que Dupoty avait publiés la veille -et le lendemain de l'attentat, dans la lettre que lui avait écrite de -la prison l'un des accusés, on crut trouver la preuve d'une complicité -légale. Les journaux opposants, stupéfaits et furieux de voir ainsi -mettre en question l'impunité de leurs habituelles excitations, -prirent à grand bruit fait et cause pour Dupoty et déclarèrent -solennellement la liberté de la presse en danger. Pour se poser en -défenseurs du droit, ils affectèrent de croire que l'accusation -inventait une nouvelle complicité, la «complicité morale», et ces -mots, une fois jetés dans la polémique, fournirent texte à des -déclamations sans fin. M. Hébert, qui faisait en cette affaire ses -débuts de procureur général, ne se laissa pas troubler par ce tapage. -Les pairs, convaincus par sa pressante dialectique, reconnurent, le 23 -décembre 1841, par 133 voix contre 22, non la complicité morale, mais -la complicité réelle de Dupoty, et lui infligèrent cinq années de -détention. Quénisset et deux de ses compagnons furent condamnés à -mort: leur peine devait être commuée peu après par la clémence du Roi. -Les autres furent frappés de châtiments variant de la déportation -perpétuelle à la détention temporaire. Les cent bouches de la presse -dénoncèrent aussitôt la condamnation de Dupoty comme un scandale -juridique! Une protestation fut rédigée et publiée à laquelle -adhérèrent seize journaux de nuances diverses, radicaux, légitimistes -et appartenant à la gauche dynastique[11]. - -[Note 10: Lettre du 11 décembre 1841. (_Lutèce_, p. 209.)] - -[Note 11: «À aucune époque, disait cette protestation, la presse n'a -montré plus de respect pour l'ordre légal; à aucune époque, elle n'a -été l'objet d'une persécution plus acharnée... Il nous sera permis de -signaler un résultat qui s'élève aux proportions d'un malheur -public... L'arrêt de la cour des pairs ne se borne pas à frapper un -écrivain politique, il pèse sur la liberté même de discussion... et -l'arbitraire n'avait jamais été introduit aussi formellement dans la -discussion... La presse ne peut accepter cette situation; elle -résistera.» Les journaux signataires étaient: pour les radicaux, le -_National_, le _Journal du peuple_, la _Revue indépendante_, la _Revue -du progrès_ et le _Charivari_; pour les légitimistes, la _Gazette de -France_, la _Quotidienne_, la _France_, la _Mode_ et l'_Écho -français_; pour la gauche dynastique, le _Courrier français_, le -_Siècle_, le _Temps_, le _Commerce_, la _Patrie_ et le _Corsaire_.] - -Cet empressement de tous les opposants à prendre sous leur protection -les pires révolutionnaires, du moment où ceux-ci se trouvaient aux -prises avec la justice, apparut avec non moins d'éclat dans un autre -procès qui fit alors assez grand bruit. L'extrême gauche venait de -perdre son chef parlementaire et son principal orateur: M. -Garnier-Pagès avait succombé à une maladie de poitrine, le 23 juin -1841[12]. Bien que n'ayant pas plus de quarante ans au moment de sa -mort, il s'était fait une place à part dans les Chambres. Rien chez -lui du type banal des orateurs démocratiques: sa physionomie était -douce, délicate et souffreteuse; sa parole froide, correcte, souple, -exprimait avec modération les opinions les plus extrêmes; répugnant -aux discussions générales, aux lieux communs, il était plus à son aise -dans les débats précis, notamment dans les questions financières qu'il -étudiait avec un soin et traitait avec une compétence rares dans son -parti. Populaire auprès de ses coreligionnaires politiques, il était -pris au sérieux par ses adversaires. C'était dès lors pour les -radicaux une affaire importante de désigner celui qui lui succéderait -comme député du deuxième collège du Mans. Leur choix se porta sur un -jeune avocat à la cour de cassation, de famille bourgeoise et aisée, -qui devait jouer, sinon tout de suite, du moins quelques années plus -tard, un des rôles retentissants du parti révolutionnaire: il -s'appelait Ledru-Rollin. En presque tout, c'était l'opposé de M. -Garnier-Pagès. De tempérament sanguin et de haute stature, les épaules -larges, la tête renversée, la voix forte, il rêvait d'être un tribun -dans le goût de la Convention: pas une idée originale, personnelle, -mais une teinte superficielle des lieux communs de 1792 et de 1793, le -goût et la recherche du théâtral, une faconde facile, abondante, -souvent vulgaire et pâteuse, parfois éloquente à force de véhémence -passionnée. Son idéal était de paraître un nouveau Danton. Il est vrai -qu'en soulevant le masque du tribun, on eût vite entrevu la figure -molle, grasse et sensuelle d'un épicurien nonchalant, ne comprenant -l'audace qu'en paroles, bien aise de faire peur, mais ayant soi-même -plus peur encore, assez faible pour suivre partout son parti, mais -incapable de le commander[13]. C'est là du moins le personnage tel -qu'il devait se manifester plus tard. En 1841, lorsque son nom fut mis -en avant pour la succession de M. Garnier-Pagès, il n'était pas encore -bien connu; à peine s'était-il fait remarquer dans quelques procès -politiques. Les rédacteurs du _National_, qui se souvenaient de -l'avoir vu, en 1837, briguer une candidature sous le patronage de M. -Odilon Barrot, le suspectaient de modérantisme. Ce fut sans doute pour -dissiper ces soupçons que, la veille de l'élection du Mans, le 23 -juillet, dans une réunion préparatoire des électeurs, le candidat fit -un discours d'une extrême violence où il s'attaquait à toutes les -institutions politiques et sociales. Le scandale fut grand. La cour -d'Angers ordonna des poursuites contre l'orateur et contre le journal -qui avait reproduit son discours. Aussitôt, grande clameur dans tous -les rangs de l'opposition: tout à l'heure, dans l'affaire Dupoty, on -déclarait la liberté de la presse menacée par le pouvoir; cette fois, -la liberté électorale était en péril; on soutenait que les discours -prononcés par un candidat devant les électeurs avaient droit aux mêmes -immunités que les discours du député à la tribune de la Chambre. Pour -venger avec plus d'éclat la liberté qu'on prétendait être ainsi -violée, quatre députés, représentant les diverses nuances de -l'opposition, MM. Arago, Marie, Odilon Barrot et Berryer, vinrent -solennellement assister M. Ledru-Rollin devant la cour d'assises de -Maine-et-Loire, saisie de l'affaire par décision spéciale de la cour -de cassation. Les débats s'ouvrirent le 23 novembre 1841. Par une -étrange distinction, le jury vit un délit, non dans le fait d'avoir -prononcé le discours, mais dans sa publication, et, de ce chef, M. -Ledru-Rollin fut condamné à quatre mois de prison et 3,000 francs -d'amende, le gérant du _Courrier de la Sarthe_ à trois mois et 2,000 -francs. Cette condamnation ne fut même pas maintenue; un vice de -procédure fit casser l'arrêt, et M. Ledru-Rollin, renvoyé devant la -cour d'assises de la Mayenne, fut acquitté. Ainsi fit son entrée sur -la scène politique le futur membre du Gouvernement provisoire de 1848, -le futur révolté du 13 juin 1849. Plus tard, quand il eut donné sa -mesure, M. Berryer et M. Odilon Barrot, ou même M. Arago et M. Marie, -se sont-ils sentis bien fiers d'avoir fait cortège à ses débuts? - -[Note 12: Le Garnier-Pagès qui fut membre du gouvernement provisoire -en 1848 était le frère cadet de celui qui mourut en 1841. Il dut toute -sa notoriété au souvenir de son frère aîné, mais était loin d'avoir sa -valeur. Dans la séance du 24 février 1848, quand on proclama à la -tribune les noms des membres du gouvernement provisoire, le nom de -Garnier-Pagès souleva des protestations, et une voix s'écria dans la -foule: «Il est mort, le bon!»] - -[Note 13: C'est M. Ledru-Rollin qui dira à M. Léon de Malleville, au -moment de l'émeute de juin 1849: «Je suis leur chef, il faut bien que -je les suive.» M. Doudan ne pensait-il pas à lui quand il écrivait: -«Un chef de parti dans le radicalisme est un homme qui fait ce qui -plaît aux autres, et qui le fait avec le geste du commandement.»] - - -IV - -Cependant l'année 1841 touchait à son terme, et l'on approchait du -jour fixé pour la rentrée du parlement. La session de 1842 se -présentait avec une importance particulière: chacun s'attendait -qu'elle fût la dernière de la Chambre élue en 1839; les débats qui -allaient s'ouvrir devaient décider quel cabinet présiderait aux -élections générales. En dépit des fanfaronnades de ses journaux, -l'opposition ne se flattait guère de venir à bout du ministère, au -moins de haute lutte et par ses seules forces. L'horreur et l'effroi -produits par l'attentat de Quénisset et par les révélations du procès -qui avait suivi venaient de redonner du crédit à la politique de -résistance. Ce n'était pourtant pas qu'à regarder du côté de la -majorité, la situation personnelle de M. Guizot parût bien solide. Des -anciens 221, beaucoup ne lui avaient pas encore pardonné la coalition. -Les timides s'effarouchaient de son impopularité qui paraissait plus -grande que jamais[14]. Les sceptiques et les frivoles lui reprochaient -de prendre trop au tragique le péril révolutionnaire[15]. Les -médiocres lui en voulaient de sa supériorité. En somme, parmi les -conservateurs, plusieurs le subissaient plus qu'ils ne le goûtaient; -ils le croyaient nécessaire, mais le trouvaient compromettant et -déplaisant; c'était moins par dévouement pour lui que par crainte de -ses successeurs possibles qu'ils le soutenaient. M. de Barante, alors -à Paris, écrivait au comte Bresson, le 16 décembre 1841: «Jamais -ministre ne fut entouré de moins de bienveillance. Beaucoup de gens -sages, d'amis de l'ordre, souhaitent son maintien, mais en disant que -ce n'est pas à cause de lui. En même temps, vous savez la haine que -lui portent les hommes de la gauche. En général, on ne croit pas qu'il -puisse se soutenir. On peut se tromper, car personne ne se soucie de -ses successeurs présomptifs[16].» - -[Note 14: On lit dans le _Journal intime du baron de Viel-Castel_, à -la date du 5 décembre 1841: «Jamais l'impopularité proverbiale de M. -Guizot n'a été plus grande qu'aujourd'hui.» (_Documents inédits._)] - -[Note 15: Henri Heine écrivait, le 11 décembre 1841: «Personne ne veut -se voir rappeler les dangers du lendemain, dont l'idée lui gâterait la -douce jouissance du présent. C'est pourquoi tout le monde est -mécontent de l'homme dont la parole sévère réveille, parfois peut-être -à contretemps, lorsque nous sommes assis justement au plus joyeux -banquet, la pensée des périls imminents suspendus sur nos têtes. Ils -en veulent tous au maître d'école Guizot. Même la plupart des -soi-disant conservateurs sentent de l'éloignement pour lui, et, -frappés de cécité comme ils sont, ils s'imaginent pouvoir remplacer -Guizot par un homme dont le visage serein et le langage avenant sont -bien moins de nature à les tourmenter et à les terrifier. Ô fous -conservateurs, qui n'êtes capables de rien conserver, hors votre -propre folie, vous devriez conserver Guizot comme la prunelle de vos -yeux...» (_Lutèce_, p. 209.)] - -[Note 16: _Documents inédits._--Quelques semaines auparavant, le même -observateur s'exprimait ainsi, dans une lettre adressée à un de ses -parents: «Je ne sais comment sera la prochaine session. À en juger par -ce que je vois de l'opinion, il y a peu ou point de bienveillance pour -le ministère, mais on n'a de confiance ni de propension pour aucun -autre.»] - -La session s'ouvrit, le 27 décembre 1841, par un discours du trône, à -dessein sobre et réservé. Les premiers votes furent plus favorables -encore au gouvernement qu'on ne s'y attendait. M. Sauzet fut réélu -président à une grande majorité, malgré la tentative faite pour lui -opposer M. de Lamartine. La commission de l'adresse se trouva -exclusivement composée de ministériels: pour trouver pareil fait, il -eût fallu remonter jusqu'au ministère Villèle. Les adversaires du -cabinet ne renoncèrent pas cependant à une lutte qui, à défaut de -résultat immédiat, pouvait du moins préparer les élections. - -L'opposition, M. Thiers en tête, dirigea tout d'abord son principal -effort contre la convention des Détroits, dont il lui paraissait -facile d'établir tout au moins l'insignifiance. Mais on s'aperçut -bientôt que la majorité, désireuse de clore une affaire pénible, ne -prenait pas goût à ces récriminations rétrospectives. M. Guizot -d'ailleurs se défendit habilement: il ne chanta pas victoire, ne -prétendit pas que «la convention du 13 juillet 1841 eût réparé, effacé -tout ce qui s'était passé en 1840», reconnut que «la politique de la -France avait essuyé un échec», mais compara l'état où il avait amené -les choses en Égypte, sur le Bosphore, en Europe, avec celui où il les -avait reçues, dix-huit mois auparavant, des mains de M. Thiers. Le -ministre ne se contenta pas de justifier ou d'expliquer le passé; il -indiqua l'attitude à prendre désormais par la France en face des -autres puissances et particulièrement de l'Angleterre; c'est même la -partie de ses discours la plus intéressante à noter: elle marque la -transition entre l'isolement boudeur où il ne voulait plus laisser son -pays et l'entente cordiale qu'il ne pouvait encore ni pratiquer ni -proclamer. À son avis, il ne saurait être maintenant question d'une -alliance. «Je ne dis pas cela, ajoutait-il, pour méconnaître les -services qu'une alliance réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous -a rendus, lorsqu'en 1830, nous avons fondé notre gouvernement. Pour -mon compte, quels que soient les événements qui sont survenus depuis, -j'ai un profond sentiment de bienveillance pour le peuple généreux -qui, le premier en Europe, a manifesté de vives sympathies pour ce qui -s'était passé en France... Je suis bien aise de lui en exprimer ma -reconnaissance. Mais les événements suivent leur cours... Des -difficultés sont survenues, la diversité des politiques des deux pays -s'est manifestée sur plusieurs points, l'alliance intime n'existe -plus.--_Une voix à gauche_: Dieu merci!--Est-ce à dire que la -politique de l'isolement doive être la nôtre et remplacer celle des -alliances? Ce serait une folie. Messieurs, ne vous y trompez pas, la -politique d'isolement est une politique transitoire qui tient -nécessairement à une situation plus ou moins critique et -révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut l'accepter à certain -jour, il ne faut jamais travailler à la faire durer, il faut, au -contraire, saisir les occasions d'y mettre un terme, dès qu'on peut le -faire sensément et honorablement. Quelle politique avons-nous donc -aujourd'hui? Nous sommes sortis de l'isolement; nous ne sommes entrés -dans aucune alliance spéciale étroite; nous avons la politique de -l'indépendance, en bonne intelligence avec tout le monde... L'alliance -intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient qu'elle resserre -l'alliance des trois grandes puissances continentales. L'isolement a -pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer l'alliance des -quatre grandes puissances. Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne. -Que chaque puissance agisse librement suivant sa politique, mais dans -un esprit de paix, de bonne intelligence générale: voilà le véritable -sens du concert européen tel que nous le pratiquons; voilà la -situation dans laquelle nous sommes entrés par la convention du 13 -juillet.» - -Peut-être, dans la majorité, quelques esprits trouvaient-ils M. Guizot -un peu prompt à parler de «bonne intelligence» avec les auteurs de -l'offense du 15 juillet 1840. Mais M. Thiers se chargea aussitôt de -leur faire comprendre le péril d'une politique de ressentiment. En -effet, il voulut, lui aussi, indiquer quelle devait être la situation -de la France envers l'Europe. Passant en revue les diverses -puissances, il les montra toutes hostiles. La Russie, disait-il, est -notre adversaire depuis 1830. En Allemagne, «il n'y a pas un -gouvernement qui ne regarde la France comme un ennemi tôt ou tard -redoutable;... ils savent parfaitement qu'il y a entre eux et nous une -question de territoire redoutable pour eux et une question de principe -plus redoutable encore»; la question de territoire, c'est la rive -gauche du Rhin; la question de principe, c'est la propagande des idées -libérales françaises. Quant à l'Angleterre, M. Thiers estimait que, -surtout depuis l'avènement des tories, on devait s'attendre à la voir -le plus souvent se joindre à nos adversaires. Il résumait donc ainsi -la situation: «Quand on a l'avantage de pouvoir se trouver tous réunis -contre nous, on en saisit l'occasion avec empressement.» L'orateur en -concluait-il qu'il fallait tâcher de désarmer ces défiances, -manoeuvrer habilement pour dissoudre cette coalition? Non, il -engageait son pays à affronter seul, fût-ce les armes à la main, -cette Europe malveillante et menaçante. «Faites donc voir, -s'écriait-il, que la France est forte par elle-même; ne faites pas -consister sa force dans ses alliés.» Et il disait encore: «Si une fois -la France ne montre pas, par une grande résolution, qu'elle est prête -à braver toutes les conséquences, plutôt que de laisser s'accomplir le -projet de l'annuler, son influence est sérieusement compromise. Si -l'on ne croit pas que vous serez prêts à vous lever le jour où l'on -vous bravera, vous serez bientôt la dernière nation. Non, je le dis -franchement, toutes mes opinions (et les gens qui me connaissent le -savent bien) ne me portent pas à l'opposition, mais je suis convaincu -que si vous n'avez pas un jour la force d'une grande résolution, le -gouvernement que j'aime, le gouvernement auquel je suis dévoué, aura -la honte ineffaçable d'être venu au monde pour amoindrir la France. -«Une politique d'isolement défiant et menaçant, qui aboutirait -fatalement à la guerre et à la guerre d'un contre tous, telle était -donc la perspective offerte par M. Thiers. Ce langage pouvait flatter -la gauche; mais il n'était pas fait pour rassurer les conservateurs et -les réconcilier avec le ministre du 1er mars. - -On le vit bien lors du vote: M. Thiers ne put obtenir aucune -manifestation contre la politique suivie par M. Guizot dans l'affaire -d'Orient. Il se trouva une grande majorité pour adopter sur ce point -le paragraphe de l'adresse, tel que l'avait rédigé la commission. Il -est vrai que ce paragraphe se bornait à prendre acte de la convention -du 13 juillet et à constater la clôture de la question sans un mot de -satisfaction ou même d'approbation. Bien qu'exclusivement -ministérielle, la commission n'avait pas osé demander davantage. La -majorité se résignait au fait accompli; sa raison l'y obligeait; mais -son amour-propre ne trouvait pas là de quoi panser ses blessures et -satisfaire ses ressentiments. Elle comprenait qu'il n'y avait pas eu -moyen de faire autre chose, et que nul autre ne se fût tiré plus -convenablement d'une passe dangereuse; mais ce n'en était pas moins -une déconvenue. La conviction était complète; mais c'était une -conviction attristée. État d'esprit complexe et curieux qui méritait -d'être noté. Si l'on s'en fût alors mieux rendu compte, on aurait été -moins surpris de l'explosion qui allait se produire à propos de la -question, devenue tout de suite si fameuse et si brûlante, du droit de -visite. - - -V - -Peu de jours avant l'ouverture de la session, les journaux avaient -annoncé--sans que le public y fît grande attention--que notre -ambassadeur à Londres venait de signer, le 20 décembre 1841, avec le -gouvernement britannique et les représentants des autres grandes -puissances, une convention relative à la visite des navires soupçonnés -de faire la traite des nègres. Pour comprendre la portée de cet acte -et les suites qu'il devait avoir, il convient de remonter un peu en -arrière. On sait avec quelle ardeur, avec quelle passion l'Angleterre -avait pris en main, depuis le commencement du siècle, la cause de -l'abolition de la traite. Des motifs divers l'y avaient poussée: un -sentiment religieux, profond et vrai, l'amour-propre national, et -aussi, dans une large mesure, l'intérêt de sa suprématie maritime et -commerciale. Ayant obtenu du congrès de Vienne qu'il fît entrer cette -abolition dans le droit public européen, le cabinet de Londres demanda -aussitôt après, comme conséquence de ce principe, que les puissances -se concédassent réciproquement le droit de visite sur les bâtiments de -leurs nationalités respectives: c'était, disait-il, le seul moyen -d'atteindre efficacement les négriers, qui avaient toujours à bord -plusieurs pavillons différents et s'en couvraient successivement pour -échapper aux croiseurs. L'argument était sérieux, sincère, mais -était-il entièrement désintéressé? Les autres États ne le jugeaient -pas tel; ils se disaient qu'avec sa supériorité numérique, la flotte -britannique aurait en fait, une fois le droit de visite établi, la -police de toutes les autres marines: c'était, à leurs yeux, une -manifestation nouvelle de l'ancienne prétention de l'Angleterre à la -domination des mers. La résistance à cette suprématie était -particulièrement dans les traditions de la politique française: aussi -le gouvernement de la Restauration, plusieurs fois sollicité, -s'était-il refusé constamment à rien concéder sur le droit de visite. -Au lendemain de la révolution de Juillet, la monarchie nouvelle se -montra plus facile; elle se faisait un point d'honneur libéral de -servir la cause abolitionniste, et surtout, en face de l'Europe -inquiète et malveillante, elle avait besoin de l'alliance anglaise. -Par une convention du 30 novembre 1831 que compléta un second traité -du 22 mars 1833, les deux puissances s'accordèrent réciproquement le -droit de visite dans de certaines régions; il était stipulé que le -nombre des croiseurs de l'une ne pourrait dépasser de moitié celui des -croiseurs de l'autre. Le public français, jusqu'alors fort ombrageux -en ces matières, laissa faire sans élever aucune protestation: à vrai -dire, son attention était ailleurs. Ce ne fut pas tout. La convention -ne pouvait avoir toute son efficacité que si les autres États y -adhéraient et enlevaient par là aux négriers la chance d'échapper à la -visite en arborant tel ou tel pavillon: le gouvernement français se -joignit à celui d'Angleterre pour solliciter ces adhésions. Ainsi -furent obtenues successivement celles du Danemark, de la Sardaigne, de -la Suède, de Naples, de la Toscane, des Villes hanséatiques. La -Russie, l'Autriche et la Prusse résistèrent plus longtemps; ce ne fut -qu'en 1838 et sur les instances renouvelées des deux États maritimes, -qu'elles se montrèrent disposées à accepter ce droit de visite; -seulement, ne trouvant pas que leur dignité de grandes puissances leur -permît d'accéder à des traités faits sans elles, elles demandèrent -qu'une nouvelle convention fût conclue dans laquelle elles -figureraient comme parties principales sur le même pied que la France -et l'Angleterre. Notre ambassadeur à Londres fut autorisé à négocier -sur ces bases. Après diverses péripéties, on était tombé d'accord, en -1840, pour rédiger un projet de convention qui reproduisait à peu près -les clauses de 1831 et de 1833; seulement ce projet étendait les zones -où la visite pouvait être exercée, et ne limitait pas la proportion -des croiseurs de chaque puissance; ce dernier changement était rendu -nécessaire par l'accession de la Prusse, dont la marine de guerre -était comparativement peu nombreuse. Le 25 juillet 1840, c'est-à-dire -dix jours après avoir conclu sans nous le fameux traité réglant les -mesures à prendre contre le pacha d'Égypte, lord Palmerston, comme si -rien ne s'était fait, nous avait invités à procéder aux signatures de -la nouvelle convention sur le droit de visite. M. Thiers ne faisait -aucune objection sur le fond, mais le moment lui parut mal choisi; il -lui déplaisait de «faire un traité avec des gens qui venaient d'être -si mal pour nous». La négociation, sans être rompue, se trouva dès -lors suspendue de fait pendant un an. En 1841, le jour même où la -convention des Détroits vint clore le différend né du traité du 15 -juillet 1840, lord Palmerston remit sur le tapis la convention du -droit de visite. Il avait ses raisons pour être pressé. Le cabinet -dont il faisait partie, loin d'avoir trouvé des forces dans le succès -de sa campagne orientale, succombait sous le poids des embarras -financiers dont cette campagne était en partie la cause; chaque jour -plus délaissé par l'opinion, il avait à peine encore quelques semaines -à vivre. Lord Palmerston désirait vivement ne pas se retirer sans -avoir mené à fin une affaire que la nation anglaise avait tant à -coeur. Mais M. Guizot n'avait aucune raison d'être agréable au -promoteur du traité du 15 juillet. Il refusa donc formellement, et -sans cacher pourquoi, de montrer l'empressement qu'on lui demandait. -Sur ces entrefaites, le 30 août 1841, le cabinet whig, mis en minorité -dans le pays d'abord, dans le parlement ensuite, dut définitivement -céder la place aux tories: sir Robert Peel succéda à lord Melbourne en -qualité de «premier», et le _Foreign office_ passa aux mains de lord -Aberdeen. Les nouveaux ministres témoignaient d'intentions -bienveillantes à notre égard; quand ils critiquaient leurs -prédécesseurs, l'atteinte portée à l'alliance française n'était pas le -grief sur lequel ils insistaient le moins. M. Guizot leur savait gré -de ces bonnes dispositions et croyait de sage politique d'y répondre. -Aussi, dès que lord Aberdeen, en octobre 1841, lui reparla du droit -de visite, il lui fit un accueil tout autre qu'à lord Palmerston et se -montra prêt à terminer l'affaire. La convention fut signée, à Londres, -le 20 décembre 1841; l'échange des ratifications était fixé au 19 -février 1842. - -M. Guizot avait agi sans aucune hésitation. Dans cette convention -nouvelle, il ne voyait que la confirmation d'un régime accepté depuis -dix ans par l'opinion française et pratiqué sans avoir donné lieu à de -sérieux abus[17]. Quant à se demander si, pour être accepté sans -ombrage et exercé sans conflit, le droit de visite ne supposait pas, -entre les puissances contractantes, un état de confiance et de bon -vouloir réciproques qui n'existait plus depuis 1840, notre ministre ne -paraît pas y avoir songé[18]. En ne reculant pas davantage la -conclusion de cette affaire commencée et préparée par ses -prédécesseurs, il croyait faire un acte tout naturel et ne s'attendait -de ce chef à aucune difficulté sérieuse et durable. Les faits -semblèrent d'abord lui donner raison. L'incident fut jugé si -insignifiant que, dans la conférence où ils fixèrent les points sur -lesquels porterait l'attaque dans la discussion de l'adresse, les -chefs de la gauche et du centre gauche commencèrent par l'écarter. Ce -fut M. Billault qui réclama: il était député de Nantes; or les -armateurs et les négociants de nos ports étaient fort prévenus contre -le droit de visite, les uns parce qu'ils croyaient avoir à redouter de -mauvais procédés de la part de la marine anglaise; quelques autres par -des motifs peut-être moins avouables: ils passaient pour ne pas être -grands ennemis de la traite; sans la faire eux-mêmes, ils expédiaient -sur la côte d'Afrique les marchandises que les négriers employaient -comme matière d'échange dans leur trafic. Sur l'insistance de M. -Billault, il fut décidé «qu'à tout hasard un mot serait dit de la -nouvelle convention[19]», mais on n'en espérait aucun résultat -important. - -[Note 17: L'examen des archives n'avait fait relever, de 1831 à 1842, -que dix-sept réclamations du commerce français contre l'usage fait du -droit de visite: cinq ou six avaient obtenu satisfaction; les autres -avaient été écartées comme sans fondement ou délaissées par les -réclamants eux-mêmes.] - -[Note 18: Le prince de Metternich disait avec raison, à propos du -droit de visite: «Le vice de ce mode d'action, c'est qu'il n'est -praticable qu'entre, je ne dis pas seulement des gouvernements, mais -des pays vivant dans la plus grande intimité, étrangers à toute -susceptibilité, à toute méfiance réciproque, et animés du même -sentiment, au point de passer l'éponge sur des abus.» (Cité par M. -GUIZOT dans son étude sur _Robert Peel_.)] - -[Note 19: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -À peine l'annonce du débat eut-elle forcé l'attention du public à se -porter sur cette convention, que commença à se manifester une -opposition d'une vivacité à laquelle personne ne s'était attendu. -Quelque fait nouveau avait-il donc subitement révélé, dans l'exercice -du droit de visite, des inconvénients jusqu'alors inaperçus? Non; le -seul fait nouveau, c'était le traité du 15 juillet 1840 qui avait -réveillé contre «l'Anglais» la vieille animosité, plus ou moins -assoupie depuis 1830[20], et qui, par suite, faisait regarder comme -insupportable le régime naguère si facilement accepté[21]. Le -mouvement se dessina tout de suite avec tant de force que M. Guizot, -malgré son optimisme habituel, fut troublé dans sa sécurité. La veille -même du jour où la question devait être débattue à la Chambre, il -écrivait à M. de Sainte-Aulaire, alors ambassadeur à Londres: «Sachez -bien que le droit de visite est, dans la Chambre des députés, une -grosse affaire. Je la discuterai probablement demain et sans rien -céder du tout; je suis très décidé au fond; mais la question est -tombée bien mal à propos au milieu de nos susceptibilités nationales; -j'aurai besoin de peser de tout mon poids et de ménager beaucoup mon -poids en l'employant. Je ne sais s'il me sera possible de ratifier -aussitôt que le désirerait lord Aberdeen. Il n'y a pas moyen que les -questions particulières ne se ressentent pas de la situation générale, -et que, même lord Palmerston tombé, toutes choses soient, entre les -deux pays, aussi faciles et aussi gracieuses que dans nos temps -d'intimité.» Rien de plus fondé que cette dernière réflexion; mais M. -Guizot ne la faisait-il pas un peu tard? - -[Note 20: M. Léon Faucher, qui était cependant ami de l'Angleterre, -écrivait à M. Reeve, le 14 août 1841: «Je suis effrayé des progrès que -fait chez nous la haine de l'Angleterre.» Et, le 24 août, il écrivait -encore à un autre Anglais, en parlant de lord Palmerston: «Croyez-moi, -cet écervelé a fait plus de mal à l'Europe que des années de guerre. -Il a rendu le nom anglais suspect et odieux à la France. Il a éveillé -ici des passions que nous avions combattues pendant quinze ans.» -(_Biographie et Correspondance_, t. I, p. 110 et 113.)] - -[Note 21: M. Guizot devait le reconnaître un an plus tard, et il dira, -à la tribune, le 23 janvier 1843: «C'est le traité du 15 juillet 1840 -qui a donné tout à coup aux traités de 1831 et de 1833 le caractère -qu'ils ont maintenant. C'est le traité du 15 juillet qui a créé le -sentiment public qui existe aujourd'hui et dont on ne s'était pas -douté pendant dix ans.»] - -La discussion s'engagea à la Chambre des députés, le 22 janvier 1842. -M. Billault ouvrit le feu contre le droit de visite, montrant la -tradition de la politique française méconnue, la liberté des mers -livrée à la prépotence anglaise, le droit international mutilé, notre -marine découragée, nos intérêts commerciaux compromis. Habile, -incisif, spécieux, il eut du succès; ce genre de questions convenait -mieux à son talent d'avocat que les débats plus généraux. M. Dupin -l'appuya avec sa verve familière qui agissait toujours sur une -certaine fraction de la majorité. Puis, ce fut M. Thiers qui, devant -l'importance inattendue prise par la question, se déclara adversaire -du droit de visite, au risque de se faire rappeler qu'il était -ministre lors de la convention de 1833; l'homme d'État eût dû se -demander s'il était avantageux à la France de la jeter dans un nouveau -conflit; mais l'opposant avait entrevu une chance de faire échec au -ministère, cela lui faisait oublier tout le reste. Le second jour, -l'attaque fut continuée par MM. Berryer, Odilon Barrot et l'amiral -Lalande. M. Guizot, presque seul, tint tête aux assaillants avec -courage et talent; il prit plusieurs fois la parole; mais vainement -rappelait-il les précédents; vainement démontrait-il que, si des abus -se produisaient, le gouvernement serait armé contre eux; vainement -essayait-il d'intéresser les sentiments libéraux et généreux de ses -auditeurs à la répression d'un trafic infâme,--il sentait lui-même, -non sans surprise, que sa parole ne portait pas, qu'elle se heurtait à -des préventions plus fortes. «J'ai souvent combattu des impressions -populaires, écrivait-il au sortir de ce débat, jamais une impression -plus générale et plus vive que celle qui s'est manifestée contre le -droit de visite, auquel personne n'avait pensé depuis dix ans qu'il -s'exerçait.» Le fait le plus grave était que l'opposition ne se -manifestait pas seulement sur les bancs de la gauche et du centre -gauche: elle gagnait visiblement la majorité. Dans cette dernière -partie de l'Assemblée, l'appel aux ressentiments contre l'Angleterre -rencontrait de l'écho, et l'on croyait utile de montrer à tous que le -pays n'avait pas le pardon aussi facile que ses gouvernants. -D'ailleurs, les mêmes députés qui eussent été le plus épouvantés de -voir la France jetée dans le moindre conflit, étaient bien aises, une -fois rassurés sur ce danger par la sagesse des ministres, de ne pas -laisser à la gauche seule l'avantage de paraître partager les -susceptibilités nationales. Les préventions populaires, avec -lesquelles ils devaient être prochainement aux prises dans les -élections générales, les préoccupaient plus que les embarras -diplomatiques dont leur manifestation pourrait être la cause: ce -serait affaire au cabinet de se tirer de ces embarras, et, si par -crainte de ses successeurs on ne voulait pas renverser M. Guizot, on -s'inquiétait peu de lui rendre la vie désagréable. - -Malgré tout, le ministre n'aurait-il pas pu enlever d'autorité le vote -de la Chambre et écarter ainsi, dès le début, une difficulté qui -devait devenir si grosse? Quelques-uns l'ont cru, même parmi ses -adversaires les plus ardents. À leur avis, si le ministère avait -résolument posé la question de confiance, en déclarant qu'après avoir -fait signer une convention il ne pouvait lui-même la déchirer, la -majorité eût suivi, bon gré, mal gré, et l'amendement de M. Billault -eût été rejeté[22]. C'est ce qu'aurait peut-être tenté Casimir Périer. -M. Guizot n'osa pas. Il ne se sentait pas l'autorité que donnait à -Périer le péril de 1831, et il ne voulait pas risquer, sur une -question après tout secondaire, l'existence d'un cabinet dont la chute -eût compromis tant de grandes causes. D'ailleurs, il n'était pas, dans -ses rapports avec ses partisans, le ministre impérieux et dominateur -dont l'accent de sa parole donnait parfois l'idée. Bien plus disposé à -ménager leurs préjugés qu'à les brusquer, combien de fois, au cours de -son administration, il devait sacrifier ses vues personnelles, -souvent les plus hautes et les meilleures, à la crainte de voir se -disloquer par quelque côté cette majorité qu'il savait lui être -nécessaire et dont il connaissait l'inconsistance! «M. Guizot, disait -un jour sir Robert Peel, fait beaucoup de concessions à ses amis; moi, -je n'en fais qu'à mes adversaires.» - -[Note 22: Telle est l'affirmation très nette de M. Duvergier de -Hauranne. (_Notes inédites._)] - -Dès que le ministère ne posait pas la question de confiance, il -n'était pas douteux que le vote serait une manifestation contre le -droit de visite. Ne pouvant empêcher cette manifestation, les amis de -M. Guizot se flattèrent qu'elle aurait moins le caractère d'un succès -de l'opposition et d'un blâme contre le cabinet, si la rédaction -adoptée par la Chambre émanait d'un membre de la majorité. En -conséquence, un ministériel notoire, M. Jacques Lefebvre, proposa, -avec l'assentiment unanime de la commission de l'adresse, un -amendement proclamant, comme celui de M. Billault, «la nécessité de -préserver de toute atteinte les intérêts du commerce et l'indépendance -du pavillon»; la seule différence était qu'on y avait inséré le mot de -«confiance». Cette démarche ne se fit évidemment pas à l'insu et -contre la volonté du ministère: mais nous doutons que M. Guizot ait -connu à l'avance et approuvé le commentaire apporté à la tribune par -M. Jacques Lefebvre. Celui-ci fit valoir que sa rédaction était celle -qui condamnait le plus absolument tout droit de visite, et il exprima -le voeu, non seulement que la convention de 1841 ne fût pas ratifiée, -mais aussi «que celles de 1831 et de 1833 cessassent, le plus tôt -possible, d'être mises à exécution». Il détermina ainsi les membres de -la gauche à abandonner leur amendement et à se rallier au sien; -c'était évidemment son but; mais pensait-il à la situation où un tel -commentaire mettait M. Guizot? - -Si le ministre déclarait repousser l'amendement, il désavouait ses -amis; s'il l'acceptait, il se désavouait lui-même. En cet embarras, il -sut du moins garder la dignité et la fierté de son attitude oratoire. -Il ne combattit pas l'amendement, mais ne promit pas de s'y soumettre. -«Quelle que soit la difficulté que j'éprouve, dit-il, un double devoir -m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une -grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne -déserterai pas aujourd'hui; le second, envers la couronne que j'ai -l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne livrerai pas les -droits.» Pour remplir le premier de ces devoirs, il défendit, une fois -de plus, le principe du droit de visite, sans reculer devant le flot -grossissant des préventions contraires; il soutint avec force que la -convention signée par lui ne portait pas atteinte à la liberté des -mers. «Les mers, dit-il, restent libres comme auparavant; il y a -seulement un crime de plus inscrit dans le code des nations, et il y a -des nations qui s'engagent à réprimer en commun ce crime réprouvé par -toutes. Le jour où toutes les nations auront contracté ce même -engagement, le crime de la traite disparaîtra. Et ce jour-là, les -hommes qui auront poursuivi ce noble but à travers les orages -politiques et les luttes des partis, à travers les jalousies des -cabinets et les rivalités des personnes, les hommes, dis-je, qui -auront persévéré dans leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents -et de ces obstacles, ces hommes-là seront honorés dans le monde, et -j'espère que mon nom aura l'honneur de prendre place parmi les leurs.» -Puis, abordant un autre ordre d'idées, le ministre ajoutait: «J'ai -aussi à défendre la cause des prérogatives de la couronne. Quand je -parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs, car -je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon pays. -C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole.» Il rappela alors -comment, en 1838, la France, «après y avoir bien pensé sans doute», -avait, de concert avec l'Angleterre, proposé aux autres puissances de -faire une nouvelle convention pour l'extension du droit de visite, -comment cette convention avait été conclue. «À la vérité, disait-il, -le traité n'est pas encore ratifié, et je ne suis pas de ceux qui -regardent la ratification comme une pure formalité à laquelle on ne -peut d'aucune façon se refuser quand une fois la signature a été -donnée; la ratification est un acte sérieux, un acte libre; je suis le -premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette affaire -un incident nouveau; elle peut, par l'expression de son opinion, -apporter un grave embarras, je ne dis rien de plus, un grave embarras -à la ratification. Mais, dans cet embarras, la liberté de la couronne -et de ses conseillers reste entière, la liberté de ratifier ou de ne -pas ratifier le nouveau traité, quelle qu'ait été l'expression de -l'opinion de la Chambre. Sans doute, cette opinion est une -considération grave et qui doit peser dans la balance; elle n'est pas -décisive, ni la seule dont il y ait à tenir compte. À côté de cette -considération, il y en a d'autres, bien graves aussi; car il y a peu -de choses plus graves pour un gouvernement que de venir dire à -d'autres puissances avec lesquelles il est en rapport régulier et -amical: «Ce que je vous ai proposé, il y a trois ans, je ne le ratifie -pas aujourd'hui; vous l'avez accepté à ma demande; vous avez fait -certaines objections; vous avez demandé certains changements; ces -objections ont été accueillies, ces changements ont été faits, nous -étions d'accord; n'importe, je ne ratifie pas aujourd'hui.»... Je le -répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la liberté -du gouvernement du Roi, quant à la ratification du nouveau traité, -reste entière; lorsqu'il aura à se prononcer définitivement, il pèsera -toutes les considérations que je viens de vous rappeler, et il se -décidera sous sa responsabilité.» - -La Chambre ne contesta pas cette réserve si hautement formulée au nom -du gouvernement, mais elle n'en persista pas moins, de son côté, à se -prononcer contre le nouveau traité, et telle était la force du -mouvement, que l'amendement de M. Jacques Lefebvre fut adopté à la -presque unanimité. Le _Journal des Débats_ chercha tout de suite à -atténuer la portée politique de ce vote: «La Chambre, dit-il, a voulu -seulement donner au ministère un avertissement amical et bienveillant; -c'est pour cela qu'elle a écarté ceux qui voulaient non pas avertir le -ministère, mais le blâmer. Le vote n'a donc en définitive ni avancé ni -reculé les affaires de l'opposition.» Naturellement, ce n'était pas -l'avis des journaux de gauche, qui célébrèrent bruyamment ce qu'ils -appelaient la défaite du cabinet, affectèrent de croire que M. Guizot -ne pouvait pas rester un jour de plus au pouvoir et lui rappelèrent -l'exemple du duc de Broglie, donnant sa démission, en 1834, aussitôt -après que la majorité s'était prononcée contre le traité des 25 -millions. À juger les choses de sang-froid et sans parti pris, on ne -pouvait contester que le vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre -ne fût un échec pour le cabinet: celui-ci en sortait affaibli. -Toutefois, dans les conditions où ce vote avait été émis, il -n'impliquait pas de la part de la Chambre la volonté de renverser le -ministère, et n'obligeait pas ce dernier à céder la place à ses -adversaires. - - -VI - -Si l'opposition n'avait eu d'autre but que de mettre le ministère dans -l'embarras, sans s'inquiéter de savoir si, du même coup, elle ne -mettait pas le pays en péril, elle pouvait se féliciter des premiers -résultats de sa campagne. Quelle situation, en effet, pour le cabinet! -Refuser de ratifier à la date fixée une convention que notre -gouvernement avait non seulement acceptée, mais proposée, c'était -exposer la France à un conflit avec l'Europe justement blessée d'un -tel manque de parole. Ratifier une convention contre laquelle la -presque unanimité de la Chambre venait de se prononcer, c'était -exposer le cabinet à un conflit parlementaire où il eût sûrement -succombé. Le problème paraissait insoluble. Autour de M. Thiers, on -disait, en se frottant les mains: «M. Guizot ne s'en tirera pas.» - -Il devait cependant s'en tirer, non pas tout de suite, mais après une -longue négociation qui mérite d'être citée comme un chef-d'oeuvre de -patiente et prudente habileté. M. Guizot, qui, en 1840, lors de son -ambassade à Londres, ne savait qu'imparfaitement la diplomatie, -l'avait apprise depuis par la pratique même de ces affaires étrangères -qu'il dirigeait depuis plus d'une année, au milieu des circonstances -les plus difficiles. Il convient aussi de noter, dans cette sorte -d'éducation complémentaire de l'homme d'État, l'influence d'une femme -dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion de prononcer le nom: -madame de Lieven. Son mari, titulaire de l'ambassade de Russie à -Londres de 1812 à 1834, y avait tenu peu de place; la princesse, au -contraire, avait été tout de suite fort en vue. C'était une grande -dame et une femme d'esprit, peu jolie, mais pleine d'aisance et de -bonne grâce, causeuse habile et charmante, très recherchée dans les -salons et ayant su s'en créer un. Toujours en quête d'informations -que, de Londres, elle adressait directement au Czar et à la Czarine, -elle témoignait pour les grandes et les petites affaires de la -politique une curiosité passionnée qui la faisait parfois soupçonner -de cabale et d'intrigue. Quand son mari fut rappelé, en 1834, elle -trouva grand accueil à Saint-Pétersbourg; l'empereur Nicolas se -plaisait à l'entretenir. Cette faveur ne suffit pas cependant à lui -rendre supportable le séjour en Russie; elle avait la nostalgie de -l'Occident et obtint la permission d'y retourner. Après un court -passage en Italie, où elle perdit son mari, elle vint s'établir à -Paris. À peine arrivée, on la voit, au commencement de 1836, occupée, -avec madame de Dino qu'elle avait connue à Londres, à renverser le duc -de Broglie et à pousser M. Thiers à sa place. Ce dernier la fréquenta -pendant sa courte administration, du 22 février au 6 septembre 1836. -Peu après, M. Guizot devenait le familier de ce salon où l'on -cherchait à attirer tous les hommes politiques considérables; bientôt -même, l'affection qu'il témoignait et qui lui était rendue lui fit une -situation à part entre tous les amis de la maison: on eût dit un autre -Chateaubriand auprès d'une autre madame Récamier. Quel attrait avait -donc pu rapprocher de l'habile et remuante mondaine l'austère et grave -doctrinaire? En tout cas, l'âge de l'une[23], à défaut du caractère de -l'autre, écartait toute interprétation malicieuse. Après la formation -du ministère du 29 octobre 1840, la liaison, loin de se relâcher, fut -encore plus étroite et plus affichée; le ministre allait d'ordinaire -chez la princesse trois fois par jour, avant la séance de la Chambre, -en en revenant et dans la soirée. Il y donnait des rendez-vous et s'y -faisait apporter les pièces à signer. Étrange spectacle que celui de -cette intimité notoire entre le principal dépositaire de tous nos -secrets d'État et une étrangère qui, naguère encore, jouait un des -premiers rôles dans la diplomatie d'un souverain hostile à la France! -Disons tout de suite que les inconvénients qui semblaient à craindre -ne se produisirent pas; madame de Lieven fut une amie fidèle et sûre. -Ajoutons que si elle trouva dans ce commerce une occasion de -satisfaire la curiosité politique qui avait été la passion de toute sa -vie, elle apporta à son ami quelque chose en échange. Au milieu d'un -salon où passaient tous les représentants de cette haute diplomatie -européenne, jusqu'alors peu accessible aux hommes de Juillet, dans -cette compagnie d'une ancienne ambassadrice qui avait vu de près, -depuis 1812, tant d'hommes et d'événements, sous l'influence d'une -femme supérieure qui possédait au plus haut degré ce je ne sais quoi -que l'habitude du grand monde et aussi la délicatesse féminine -ajoutent si heureusement à l'habileté politique, M. Guizot, ministre, -trouvait ce que, jeune homme de souche bourgeoise et huguenote, il -n'avait pas reçu de sa famille, ce que, professeur et écrivain, il -n'avait pas rencontré dans les livres, ce que, chef de parti, il -n'avait pu acquérir dans les luttes du parlement. Aussi n'est-il pas -téméraire de supposer que les qualités toutes nouvelles de souplesse -adroite, de mesure, de nuance, qui firent, à cette époque, du puissant -orateur un négociateur éminent, un incomparable rédacteur de dépêches -et de lettres diplomatiques, sont dues, en grande partie, à ses -rapports avec madame de Lieven. - -[Note 23: La princesse de Lieven était née en 1784.] - -Tout habile que fût devenu M. Guizot, il n'eût probablement pas réussi -à éviter un éclat, s'il eût été en face de lord Palmerston[24]. Mais, -grâce à Dieu, ce dernier était, depuis le mois d'août 1841, remplacé -par lord Aberdeen. Sans en être encore à l'«entente cordiale», le -nouveau secrétaire d'État désirait vivre en bons termes avec la -France. Chose singulière! Nous eussions eu tout à craindre du ministre -appartenant à ce parti whig qui avait, depuis si longtemps, inscrit -l'alliance française sur son programme, et nous avions beaucoup à -espérer du ministre tory qui, par les principes de son parti et même -par les souvenirs de sa propre existence, semblait préparé à être -notre ennemi[25]. L'explication est dans le caractère des deux hommes. -On connaît celui de lord Palmerston. Lord Aberdeen formait avec lui, -presque sur tous les points, un absolu contraste: esprit très mesuré, -très libre; fidèle aux traditions de son pays, supérieur à ses -routines et à ses préjugés; possédant cette qualité rare chez tous, -particulièrement chez un Anglais, de se mettre à la place de ceux avec -qui il traitait, de comprendre leurs idées, leur situation, et d'en -tenir compte; sachant écouter la contradiction, sans éprouver le -besoin d'argumenter; discutant le moins possible, toujours sans -aigreur contre son interlocuteur ni souci de sa propre personnalité; -aimant mieux dénouer les difficultés que de prouver qu'il avait -raison; répugnant aux procédés tranchants, aux partis extrêmes, et -préférant les transactions patiemment poursuivies; d'une droiture -suprême qui inspirait tout de suite confiance à ceux avec lesquels il -traitait[26]; portant dans la politique, à un degré vraiment -inaccoutumé, le sentiment, le scrupule de l'équité; réservé, grave, un -peu triste au premier abord, tendre dans l'intimité; sincèrement -modeste, sans recherche de son succès particulier; moins en vue que -d'autres au regard de la foule, mais de grande influence dans le -conseil; peu populaire, mais très considéré. Ce fut une bonne fortune, -pour M. Guizot et pour la France, que la présence d'un tel homme, en -un pareil moment, à la tête du _Foreign office_. - -[Note 24: Dans les premiers mois de 1842, on disait couramment à -Londres que si lord Palmerston avait été encore au pouvoir, on -n'aurait pas échappé à la guerre avec la France. (_The Greville -Memoirs_, second part, vol. II, p. 82.)] - -[Note 25: Dès 1813, lord Aberdeen avait joué l'un des premiers rôles -diplomatiques dans la coalition contre la France. Tel était ce passé, -que M. Greville se croyait fondé à écrire, le 13 janvier 1842: «Toutes -les prédilections de lord Aberdeen sont antifrançaises, et il n'oublie -jamais ses anciennes attaches avec les Alliés.» (_The Greville -Memoirs_, second part, vol. II, p. 74.)] - -[Note 26: «Nous sommes destinés à nous revoir souvent, disait lord -Aberdeen au chargé d'affaires de France: croyez tout ce que je vous -affirmerai, jusqu'au moment où je vous aurai trompé en quoi que ce -soit; dès lors, ne me croyez plus du tout.»] - - -VII - -Au sortir de la séance où avait été voté l'amendement de M. Jacques -Lefebvre, M. Guizot ne se rendait peut-être pas compte à quel point le -droit de visite était définitivement condamné; toutefois, comprenant -l'impossibilité de ratifier au jour fixé la convention signée le 20 -décembre 1841, il écrivit aussitôt à son ambassadeur à Londres[27]: -«Tenez pour certain que, dans l'état des esprits, nous ne pourrions -donner aujourd'hui la ratification pure et simple, sans nous exposer -au plus imminent danger. J'ai établi la pleine liberté du droit de -ratifier. J'ai dit les raisons de ratifier. Je maintiens tout ce que -j'ai dit. Mais à quel moment pourrons-nous ratifier sans compromettre -des intérêts bien autrement graves, c'est ce que je ne saurais fixer -aujourd'hui.» - -[Note 27: Pour la négociation qui va suivre, je me suis principalement -servi des documents cités par M. Guizot dans ses _Mémoires_, t. VI, p. -157 et suiv.] - -Outre-Manche, la surprise et l'irritation furent grandes. On était -dépité de voir remettre en question une affaire que l'on croyait finie -et à laquelle on attachait beaucoup d'importance. On se demandait, non -sans inquiétude, s'il n'y avait pas là un coup monté avec les -États-Unis, depuis longtemps réfractaires au droit de visite; à ce -moment même, le gouvernement britannique négociait sur ce point avec -le cabinet de Washington, et il avait compté, pour vaincre sa -résistance, sur l'exemple de l'Europe adhérant tout entière à la -convention de 1841. Enfin, les Anglais se sentaient blessés d'être -l'objet de tant de méfiances et de ressentiments. «Les symptômes de la -société sont graves ici, écrivait de Londres M. de Sainte-Aulaire; -l'opinion qu'on entretient en France une haine violente contre -l'Angleterre se développe et provoque la réciprocité.» Si porté que -fût lord Aberdeen vers la conciliation, il déclara tout d'abord à -notre ambassadeur «que ce qui se passait dans les Chambres françaises -ne le regardait pas, qu'il tenait le traité pour ratifié, parce que ni -délai ni refus n'était supposable», et il ajouta que «la Reine -parlerait dans ce sens à l'ouverture de son parlement». En effet, le 3 -février 1842, le discours de la couronne annonça la conclusion du -traité, sans paraître prévoir qu'aucune difficulté pût être soulevée -pour la ratification. C'est que le ministre anglais avait, tout comme -le ministre français, à compter avec l'opinion de son pays. Les whigs -étaient aux aguets; lord Palmerston voyait venir avec joie un gros -embarras pour ses successeurs et une occasion de batailler contre le -gouvernement du roi Louis-Philippe, de lui «jeter le gant de la -défiance[28]»; dès le 8 février, il souleva la question à la Chambre -des communes; pour cette fois, le ministère se déroba en faisant -observer que le terme fixé pour les ratifications n'était pas arrivé: -mais une telle réponse ne pouvait servir longtemps encore. Lord -Aberdeen ne se sentait pas seulement surveillé par l'opposition: dans -le sein même du cabinet tory, plusieurs ministres témoignaient envers -notre pays des dispositions fort peu traitables. Quant au «premier», -sir Robert Peel, il était sans doute d'accord avec le secrétaire -d'État des affaires étrangères pour vouloir sincèrement la paix et la -justice dans les rapports avec la France; mais cet esprit honnête -était facilement inquiet et soupçonneux; tout occupé de la politique -intérieure qu'il menait supérieurement, il n'apportait pas dans les -questions étrangères d'idées arrêtées et personnelles; par suite, il -ne se défendait pas toujours assez, en ces matières, contre les -impressions passagères du public, surtout contre ses susceptibilités -et ses préventions. - -[Note 28: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 87.] - -Dans les cours du continent, l'impression ne fut pas aussi vive qu'à -Londres; on y était beaucoup moins chaud pour le droit de visite. -Toutefois, notre conduite provoquait des réflexions désobligeantes. M. -de Metternich déclarait que notre refus de ratifier «présentait un -côté vraiment ridicule»: «On a vu, ajoutait-il, des cours se refuser à -ratifier un arrangement qui leur avait été imposé par des -circonstances indépendantes de leur volonté; mais le cas présent est, -sans exception, le premier dans lequel un gouvernement recule devant -l'accomplissement d'un arrangement que non seulement il a sollicité -lui-même, mais au concours duquel il a invité d'autres cours; une -situation pareille ne peut être que la suite d'une légèreté -compromettante et qui écarte la confiance[29].» - -[Note 29: Lettre au comte Apponyi, 4 mars 1842. (_Mémoires de -Metternich_, t. VI, p. 613.)] - -M. Guizot ne se laissa pas intimider par ces mécontentements, tout en -faisant son possible pour les apaiser. Il maintint très nettement, en -droit, la faculté de refuser la ratification, et fit valoir, en fait, -pour expliquer un ajournement, les manifestations qui s'étaient -produites en France. Ce dernier argument était à la vérité délicat à -employer. «Prenez garde, lui faisait dire le cabinet britannique, ce -sont là des motifs qui peuvent avoir pour vous une valeur -déterminante, mais qu'il ne faut pas nous appeler à apprécier, car ils -sont très injurieux pour nous. On est parvenu à persuader en France -que nous sommes d'abominables hypocrites, que nous cachons des -combinaisons machiavéliques sous le manteau d'un intérêt d'humanité. -Vous vous trouvez dans la nécessité de tenir grand compte de cette -clameur, et nous faisons suffisamment preuve de bon caractère en ne -nous montrant pas offensés; mais si vous venez, à la face de l'Europe, -nous présenter officiellement ces inculpations comme le motif -déterminant de votre conduite, nous ne pouvons nous dispenser de les -repousser.» Il fallait donc user de grandes précautions pour que les -pourparlers ne dégénérassent pas en récriminations. M. Guizot s'y -appliqua et y réussit; il ne lui était pas inutile de pouvoir rappeler -qu'il ne partageait pas et qu'il avait combattu jusqu'à la dernière -heure les préventions dont il était obligé de tenir compte. Du reste, -voyant bien que l'état des esprits des deux côtés rendait pour le -moment toute solution impossible, il évitait soigneusement de -précipiter les choses. «Ne demandez rien, ne pressez rien, écrivait-il -à son ambassadeur à Londres. Le temps est ce qui nous convient le -mieux: c'est du temps qu'il nous faut, le plus de temps possible. -Prenez ceci pour boussole.» - -Cependant, le 20 février 1842, jour fixé par la convention pour -l'échange des ratifications, approchait. Si désireux qu'il fût d'user -de ménagements, M. Guizot ne voulut laisser aucun doute sur ses -intentions: «Voici nos points fixes, mandait-il, le 17 février, à M. -de Sainte-Aulaire: 1º Nous ne pouvons donner aujourd'hui notre -ratification; 2º nous ne pouvons dire à quelle époque précise nous -pourrons la donner. Certaines modifications, réserves et clauses -additionnelles sont indispensables pour que nous puissions la donner.» -Ceci nettement indiqué, notre ministre se hâtait d'ajouter: «Cherchez -avec lord Aberdeen les formes qui peuvent le mieux lui convenir. Je -vous ai indiqué nos points fixes. Tout ce que nous pourrons faire, -dans ces limites, pour atténuer les embarras de situation et de -discussion que ceci attire au cabinet anglais, nous le ferons, et nous -comptons, de sa part, sur la même disposition.» - -M. Guizot n'avait pas tort d'y compter. Revenu de sa première -surprise, le chef du _Foreign office_ montrait son habituel esprit de -modération. Au jour fixé, le 20 février, les plénipotentiaires de -l'Angleterre, de la Russie et de l'Autriche échangèrent les -ratifications de leurs cours; on se borna à constater que notre -plénipotentiaire n'avait pas apporté celle de son gouvernement, et -l'on stipula que le «protocole resterait ouvert pour la France». Le -tout dit, du reste, très brièvement, avec le souci d'éviter, de part -et d'autre, toute parole blessante. Même préoccupation dans la -communication faite, le 21 février, par lord Aberdeen à la Chambre des -lords: «Je regrette, dit-il, de ne pas pouvoir annoncer à la Chambre -que la France ait ratifié le traité; je ne saurais même dire à quelle -époque on peut espérer cette ratification. Vos Seigneuries -connaissent la nature des motifs qui ont engagé le gouvernement -français à suspendre cette ratification; je crois de mon devoir de ne -rien dire et de ne rien faire de nature à soulever la moindre -difficulté... J'espère que le temps viendra bientôt où les causes, -auxquelles je ne fais pas aujourd'hui plus ample allusion, cesseront -d'exister, et alors le traité recevra la conclusion que vous désirez.» -Sir Robert Peel s'exprima avec les mêmes ménagements, à la Chambre des -communes. M. Guizot se déclara satisfait: «La rédaction du protocole, -écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, le 27 février, est bonne, et la -situation aussi bonne que le permettent les embarras qu'on nous a -faits... Je compte sur le temps et sur l'esprit de conciliation. Nous -n'avons qu'à nous louer du langage tenu à Londres dans le parlement; -il a été plein de mesure et de tact. Je craignais une discussion qui -vînt aggraver ici l'irritation et mes embarras. Je puis, au contraire, -me prévaloir d'un bon exemple. J'en suis charmé.» On était, sans -doute, encore loin du but; mais on venait de franchir, sans accident, -un premier défilé. - - -VIII - -En ajournant la ratification à une date indéterminée, M. Guizot -s'était flatté que l'opinion, bientôt apaisée ou distraite, se -montrerait moins rebelle à accepter la convention tant soit peu -mitigée. Mais les semaines s'écoulaient, et rien ne venait réaliser -cet espoir: tout au contraire, un observateur clairvoyant et de -sang-froid écrivait, en avril 1842: «Les esprits se montent de plus en -plus sur la question du droit de visite... On a rarement vu un -entraînement aussi unanime et qui, dans son exagération, ait autant -l'apparence d'un mouvement national[30].» Dans tous les journaux de la -gauche et de la droite légitimiste, ce n'était qu'un cri contre -l'Angleterre et contre le cabinet qui livrait à cette dernière les -intérêts et l'honneur de la France. Certaines feuilles conservatrices, -comme la _Presse_, ne se montraient pas moins véhémentes contre la -convention. Le _Journal des Débats_, à peu près seul, se mettait en -travers de ce mouvement; encore n'osait-il pas défendre trop -ouvertement une cause si impopulaire. On racontait au public, avec -indignation, les prétendus outrages commis par les croiseurs -britanniques contre nos bâtiments de commerce. Le plus souvent, les -faits étaient faux ou ridiculement exagérés; mais l'état de l'opinion -ne permettait guère de faire accueillir une rectification. Dans les -deux Chambres, l'opposition, secondée quelquefois par M. Molé et par -ses amis, saisissait toutes les occasions de recommencer le débat et -de remettre M. Guizot sur la sellette[31]. Le ministre faisait tête, -avec un talent admiré de ceux mêmes qu'il ne parvenait pas à -convaincre. Sans retirer ce qu'il avait dit du fond même de la -question, il s'exprimait sur la ratification en termes qui lui -paraissaient devoir satisfaire la Chambre: «Quand le moment de la -ratification est arrivé, disait-il le 28 février, la couronne, d'après -les conseils de son cabinet, et du ministre des affaires étrangères en -particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne -croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus -qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait -pouvoir le ratifier: enfin, elle a fait des réserves et proposé des -modifications au traité.» Si nettes que fussent ces paroles, -l'opposition ne s'en contentait pas: affectant d'y soupçonner une -équivoque et de redouter une collusion avec l'Angleterre, elle -harcelait le ministre, le pressait d'interrogations malveillantes, le -contraignait à renouveler ses déclarations, à les préciser, à -s'engager plus avant dans le sens d'un refus de ratification, à -atténuer la réserve qu'à l'origine il avait faite du droit de la -couronne[32]. - -[Note 30: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -[Note 31: Discussion du 28 février, des 12 et 20 mai 1842, à la -Chambre des députés; du 11 avril et du 18 mai, à la Chambre des -pairs.] - -[Note 32: Le 11 avril 1842, à la Chambre des pairs, M. Guizot -insistait sur ce qu'il avait déclaré à l'Angleterre «ne prendre aucun -engagement, ni direct ni indirect, de ratifier purement et simplement -le traité à aucune époque quelconque». Le 17 mai, dans la même -assemblée, après avoir rappelé que «la ratification actuelle avait été -positivement refusée», il ajoutait: «Maintenant on a dit, non pas dans -cette enceinte, mais ailleurs: C'est la présence des Chambres qui a -empêché; qui empêche encore la ratification du traité; quand les -Chambres seront éloignées, le traité sera ratifié. Messieurs, je -serais tenté de prendre ces paroles pour une injure à mon bon sens... -Ce n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est -votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement -et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.» Le -20 mai, à la Chambre des députés, le ministre reconnaissait qu'il -s'agissait non seulement de modifier la convention de 1841, mais de -revenir sur le principe du droit de visite: «Ne croyez pas, disait-il, -quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi l'opinion des -Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai bien vu qu'il -y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que les -conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en question.» -Toutefois, il veillait à ne pas se laisser entraîner trop loin; il -disait dans le même discours: «On m'a demandé: Avez-vous l'intention -de ratifier le traité tel qu'il est? J'ai répondu catégoriquement: -Non, et je renouvelle ma réponse. Maintenant on me dit: -Ratifierez-vous jamais un traité quelconque, quelle que soit la -situation, quelles que soient les modifications qu'on pourrait y -apporter? Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument -impossible... Il y a là une multitude d'éléments que le temps peut -féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose de -raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et en -même temps quelque chose de favorable à l'abolition, à la répression -de la traite. Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons -attendre, ce qu'il est de notre devoir d'attendre.»] - -Telle était la singulière difficulté de la tâche du ministre qu'en -s'occupant de contenter son parlement, il risquait de blesser les -puissances avec lesquelles il négociait. Il lui fallait toutes les -qualités de souplesse, de sûreté et de mesure, qu'avait acquises sa -parole, pour se mouvoir en équilibre entre ces exigences -contradictoires. Son langage n'était pas moins surveillé à Londres -qu'à Paris: seulement, c'était à un point de vue absolument opposé. On -venait d'en avoir la preuve dans un incident étranger au droit de -visite. Le 19 janvier 1842, au cours de la discussion de l'adresse, M. -Guizot, répondant à ceux qui lui reprochaient d'avoir «abaissé» la -politique française, avait rappelé l'énergie victorieuse avec -laquelle, à ce moment même, était conduite la guerre d'Afrique; il -ajoutait qu'en Europe personne n'avait plus la pensée de contester -notre établissement algérien, et il citait à l'appui une dépêche de M. -de Sainte-Aulaire, en date du 4 octobre 1841. D'après cette dépêche, -notre ambassadeur à Londres ayant eu occasion de déclarer à lord -Aberdeen que «la sûreté de nos possessions d'Afrique était pour nous -un intérêt de premier ordre», le secrétaire d'État lui avait dit: «Je -suis bien aise de m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet; -j'étais ministre en 1830, et, si je me reportais à cette époque, je -trouverais beaucoup de choses à dire; mais je prends les affaires en -1841 et telles que me les a laissées le précédent ministère: je -regarde donc votre position à Alger comme un fait accompli contre -lequel je n'ai plus à élever aucune objection.» Un tel langage était -d'autant plus remarquable de la part de lord Aberdeen, que, dans -l'opposition, il avait pris l'habitude de faire, chaque année, une -motion pour protester contre notre conquête africaine. Aussi, après -avoir lu à la Chambre la dépêche de M. de Sainte-Aulaire, M. Guizot -s'écriait-il fièrement: «Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre -abaissement?» L'opposition n'avait rien à répondre. Mais à peine le -discours fut-il connu outre-Manche qu'il y souleva une tempête. Les -journaux de lord Palmerston provoquèrent l'indignation nationale -contre le ministre britannique qui osait sanctionner l'usurpation -française en Afrique. Interpellé à ce sujet, le 4 mars 1842, sir -Robert Peel contesta, non la loyauté, mais l'exactitude du rapport -fait par M. de Sainte-Aulaire; et lord Aberdeen lui-même fit, le 7 -mars, à la Chambre des lords, la déclaration suivante: «Je n'ai jamais -dit que je n'avais pas d'_objection_ à faire contre l'établissement -des Français à Alger, mais que je n'avais pas d'_observation_ à -présenter à ce propos, et que mon intention était de garder le -silence. J'ai compris qu'après dix années toute objection serait -aujourd'hui déplacée. De ce que je n'exprime aucune objection, il ne -s'ensuit pas que je n'aie l'idée d'aucune.» La distinction était un -peu subtile et trahissait quelque embarras; mais, en France, les -journaux d'opposition y virent surtout la gêne qui pouvait en résulter -pour le gouvernement français; ils firent grand bruit de ce qu'ils -appelaient un démenti outrageant, et proclamèrent que nos ministres -étaient trop humbles pour oser le relever. Si délicat que fût le -sujet, M. Guizot jugea nécessaire de s'en expliquer sans retard à la -tribune, et il saisit l'occasion du débat sur les fonds secrets, le 10 -mars 1842. Avec un heureux mélange de fermeté et d'adresse, il sut à -la fois donner satisfaction au sentiment français et cependant ne pas -prolonger de tribune à tribune une controverse internationale qui se -fût vite envenimée. «Que lord Aberdeen, dit-il tout d'abord, ait -déclaré qu'il n'avait pas d'_objections_ ou d'_observations_ à faire, -j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.» Puis il -ajouta: «Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai -dit à cette tribune: La France a conquis Alger, la France gardera sa -conquête. Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète -aujourd'hui; tout le monde les répète ou est bien près de les répéter. -Mais vous ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en -venir là; vous ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de -temps... Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du Roi -n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction -progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie; -paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne -intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre, au bout -de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en -1830, avaient été si vives. Ce sont ces explications spontanément -données qui m'ont été loyalement transmises par l'ambassadeur du Roi à -Londres. Qu'il y ait dans les termes telle ou telle variante, peu -importe. Entre hommes sérieux et sensés, c'est du fond des choses -qu'il s'agit. Je ne viens pas élever ici une discussion de mots; je -constate un grand fait, c'est que la France a conquis Alger, et que -déjà douze ans de possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé -contre cette occupation les objections les plus graves, les -réclamations les plus vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une -attitude toute différente et à garder sur cette question le même -silence qu'avait aussi gardé son prédécesseur. Quand un temps encore -plus long se sera écoulé,... vous verrez le cabinet anglais, comme les -autres cabinets, comme la Porte elle-même, faire des pas nouveaux, et -la sanction la plus complète, l'aveu de tout le monde viendra -consommer notre établissement d'Afrique... C'est l'histoire de toutes -les grandes mutations de territoire; le temps seul les consacre -irrévocablement.» En France, les opposants durent confesser qu'on ne -pouvait cette fois reprocher à M. Guizot d'avoir été timide; ils se -consolèrent par la pensée qu'une nouvelle contradiction viendrait -d'Angleterre. Leur peu patriotique espoir fut déçu: le langage de -notre ministre avait été assez habilement mesuré pour que lord -Aberdeen n'y trouvât rien à relever. - -D'ailleurs, si M. Guizot savait ainsi, le cas échéant, dire ce -qu'exigeait la dignité nationale, il ne perdait pas de vue l'autre -partie de son rôle et ne manquait pas une occasion de prononcer des -paroles propres à calmer les susceptibilités britanniques. Chez lui, -l'orateur veillait toujours à ne pas desservir le négociateur, au -contraire. Ainsi, dans les nombreux débats auxquels donnait lieu -l'affaire du droit de visite, avait-il soin de se séparer avec éclat -de ceux qui «fomentaient des sentiments d'animosité» entre les deux -nations occidentales, et, rappelant la façon dont, lors de l'adresse, -il avait caractérisé leurs relations, il ajoutait: «Nous prenons au -sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que nous entendons -entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec les autres -puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci les -sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère estime -à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec elle dans -une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et nous ne -souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces rapports, que -cette bonne intelligence soient troublés par la contagion de -l'animosité et de la crédulité populaire[33].» - -[Note 33: Discours du 11 avril 1842, à la Chambre des pairs.] - -Sans nul doute, M. Guizot se fût fait plus facilement applaudir en -évoquant les ressentiments, vieux ou récents, contre l'Angleterre. -Mais c'eût été mal servir l'intérêt de son pays. Il suffisait de -regarder au delà de nos frontières pour comprendre qu'une rupture -avec nos voisins d'outre-Manche eût rejeté la France dans le dangereux -isolement de 1840. Avec la Russie, nous étions en moins bons termes -que jamais. Au mois de novembre 1841, le représentant de cette -puissance à Paris était subitement parti en congé: le motif non avoué, -mais notoire, de ce départ était que le comte Pahlen, se trouvant -cette année le doyen des ambassadeurs, devait, en cette qualité, -présenter au Roi, le 1er janvier 1842, les hommages du corps -diplomatique, et que le Czar n'avait pas voulu lui voir jouer ce rôle. -Depuis 1830, le gouvernement français avait souvent laissé passer, -sans paraître s'en apercevoir, les mauvais procédés, les offensantes -boutades de Nicolas. Cette fois, il estima que le temps était enfin -venu de se montrer moins débonnaire et d'exiger plus de politesse[34]. -Aussi ordonna-t-il tout de suite à M. Casimir Périer qui, en l'absence -de M. de Barante, faisait fonction de chargé d'affaires à -Saint-Pétersbourg, de se tenir renfermé dans son hôtel le jour de la -Saint-Nicolas, en alléguant simplement une indisposition. La leçon fut -sentie et parut fort déplaisante au Czar, qui, par voie de -représailles, prescrivit à la société de Saint-Pétersbourg de -suspendre toute relation mondaine avec le personnel de l'ambassade -française. On ne poussa pas les choses jusqu'à une rupture ouverte, -mais les ambassadeurs des deux cours ne retournèrent pas à leur poste, -et il n'y eut plus désormais, à Paris comme à Saint-Pétersbourg, qu'un -simple chargé d'affaires[35]. Le Czar ne se bornait pas à ces -manifestations mesquines. Sa diplomatie s'agitait pour transformer en -une quadruple alliance permanente, naturellement dirigée contre la -France, le lien temporaire noué entre les signataires du traité du 15 -juillet 1840; sa thèse était que ce traité avait implicitement fait -revivre celui de Chaumont[36]. En Autriche, la prudence de M. de -Metternich se refusa à des démonstrations aussi provocantes; mais le -chancelier affirmait qu'au besoin les quatre puissances se -trouveraient unies contre la France de Juillet; le concours de -l'Angleterre à une telle oeuvre lui paraissait certain depuis -l'avènement du ministère tory. Quant à ce qu'il appelait la «prétendue -alliance entre les cours maritimes», il se félicitait de n'avoir plus -à compter avec elle et notait avec plaisir comment la première -difficulté sérieuse «avait mis un terme à une fantasmagorie qui, pour -n'avoir point de consistance, n'en avait pas moins pesé d'un grand -poids sur l'Europe[37]». À Berlin, dispositions plus malveillantes -encore. Déjà nous avons eu occasion de signaler l'animosité de -Frédéric-Guillaume IV contre notre pays et notre gouvernement[38]. Ce -prince éprouvait, au contraire, pour son beau-frère, l'empereur -Nicolas, une tendresse dévouée et presque mystique. Il aimait aussi -l'Angleterre, oubliait qu'elle était libérale, pour voir en elle «la -grande puissance évangélique». Il souffrait quand il la trouvait -engagée avec la France dans une alliance qui lui paraissait un -scandale et que, plus tard, il n'hésitera pas à qualifier -d'_incestueuse_[39]. Servir de lien entre les cours de Londres et de -Saint-Pétersbourg pour les unir dans une campagne contre la France -révolutionnaire, tel était son rêve le plus cher. Ce fut certainement -avec le dessein caché de travailler à le réaliser qu'il débarqua en -Angleterre, au mois de janvier 1842, c'est-à-dire au moment même où -éclatait en France l'opposition contre le droit de visite. Le prétexte -de son voyage était le baptême du jeune prince de Galles dont la reine -Victoria, sous l'influence allemande du prince Albert, lui avait -demandé d'être le parrain. Sollicité par notre ministre à Berlin de -passer par notre territoire et d'avoir, sur quelque point de la route, -une entrevue avec Louis-Philippe, Frédéric-Guillaume s'y était refusé, -par le motif que son déplacement n'avait aucun caractère politique. -Cette dernière considération ne l'empêcha pas, à Londres, dans ses -conversations avec les personnages influents, entre autres avec le -baron de Stockmar, confident de la Reine et du prince consort, de -prêcher la haine et le mépris de la France, «nation pourrie où il n'y -avait plus ni religion ni morale». Il entreprit notamment de démontrer -à M. de Stockmar, qui était en même temps le correspondant du roi -Léopold, l'avantage qu'aurait la Belgique à rompre avec la France pour -entrer dans la Confédération germanique; cette ouverture n'eut aucun -succès; elle n'en marque pas moins, chez le roi de Prusse, une -préoccupation de nous faire partout échec[40]. Telles étaient les -dispositions des trois grandes puissances continentales: c'est parce -que M. Guizot les connaissait qu'il ne voulait pas procurer à ces -puissances le plaisir d'une rupture entre la France et l'Angleterre. - -[Note 34: Peu après, dans une lettre à M. de Flahault, alors notre -ambassadeur à Vienne, M. Guizot expliquait ainsi sa conduite: «Nous -nous sommes montrés, pendant dix ans, bien patients et faciles; mais, -en 1840, la passion de l'Empereur a évidemment pénétré dans sa -politique. L'ardeur avec laquelle il s'est appliqué à brouiller la -France avec l'Angleterre nous a fait voir ses sentiments et ses -procédés personnels sous un jour plus sérieux. Nous avons dû dès lors -en tenir grand compte. À ne pas ressentir ce qui pouvait avoir de tels -résultats, il y eût eu peu de dignité et quelque duperie. Une occasion -s'est présentée: je l'ai saisie. Nous n'avons point agi par humeur, ni -pour commencer un ridicule échange de petites taquineries. Nous avons -voulu prendre une position qui depuis longtemps eût été fort naturelle -et que les événements récents rendaient parfaitement convenable.»] - -[Note 35: M. Guizot a raconté cet incident diplomatique en détail dans -la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier 1861.] - -[Note 36: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 558, 577 et 578, -582 à 586.] - -[Note 37: _Ibid._] - -[Note 38: Voy. ce que j'ai dit plus haut, t. IV, ch. IV, § X.--Ces -sentiments devaient persister, et, en 1853, M. de Moustier, ministre -de France à Berlin, écrivait: «Je ne puis m'ôter de l'esprit que le -roi Frédéric-Guillaume ne soit un des souverains de l'Europe qui -aiment le moins la France.» (Cité dans les _Souvenirs diplomatiques_ -de M. Rothan.)] - -[Note 39: Lettre adressée à M. de Bunsen, au début de la guerre de -Crimée.] - -[Note 40: Cf. les études de M. Saint-René Taillandier sur le baron de -Stockmar et sur M. de Bunsen.] - -Toutefois, notre ministre réussirait-il toujours à écarter cette -rupture? Les membres du cabinet britannique étaient surpris et blessés -de voir que l'opinion française, loin de s'apaiser avec le temps, -s'échauffait de plus en plus. Ils se demandaient s'il ne leur faudrait -pas se fâcher tout haut, pour ne pas s'aliéner le public anglais. M. -Désages écrivait à un de nos agents diplomatiques, le 30 juin 1842: -«L... me dit qu'on est très mécontent de nous à Londres; les Anglais -qui sont à Paris parlent de guerre et l'appellent à grands cris[41].» -Lord Aberdeen lui-même, malgré sa courtoisie et son esprit de -conciliation, manifestait, dans ses conversations avec le comte de -Jarnac qui remplaçait alors notre ambassadeur en congé, des -dispositions inquiétantes. Sir Robert Peel laissait voir plus -d'irritation encore. «La politique récente de la France, disait-il à -notre chargé d'affaires, vous a entièrement aliéné le parti qui me -soutient. Personne n'a plus souvent que moi témoigné son respect et sa -confiance pour le gouvernement actuel de la France... Mais jamais je -n'avais pu prévoir que nos relations dussent en venir à la situation -que je trouve aujourd'hui. Ne me rendez pas responsable d'un état de -choses que je ne saurais me reprocher et que je ne puis m'expliquer.» -M. de Jarnac signalait à M. Guizot la gravité de ces symptômes. «Il me -paraît bon, lui écrivait-il en lui rendant compte de ces -conversations, que vous puissiez prouver dans l'occasion à quel point -la politique de la paix hostile compromet les relations de la France.» -Le clairvoyant diplomate notait aussi le parti que les autres -puissances cherchaient à tirer de ce refroidissement; il montrait -leurs représentants «exploitant avec une grande persévérance» le -mécontentement du cabinet anglais et «se félicitant sans cesse de -l'entente parfaite établie entre leurs cours et le nouveau -cabinet[42]». - -[Note 41: Notice sur lord Aberdeen, par le comte de Jarnac.] - -[Note 42: Correspondance de M. de Jarnac avec M. Guizot pendant le -mois de juillet et le commencement d'août 1842. (_Ibid._)] - -Toutefois, si blessés qu'ils fussent de ce qui se passait en France, -lord Aberdeen et même sir Robert Peel avaient l'esprit trop loyal et -trop équitable pour ne pas s'avouer que l'Angleterre en était pour -partie responsable et qu'elle récoltait en cette circonstance ce -qu'avait semé lord Palmerston. Aussi, ce dernier ayant, à la fin de la -session[43], soulevé un débat général sur la situation extérieure, le -premier ministre répondit par une très éloquente récrimination contre -la politique de son contradicteur. Il rappela, entre autres faits, que -lord Palmerston, en arrivant au _Foreign office_, avait trouvé «les -relations établies sur un pied amical avec le gouvernement français». -«Eh bien, je vous le demande, s'écria-t-il en se tournant vers -l'auteur du traité du 15 juillet 1840, dans quel état avez-vous laissé -nos relations avec la France? Vous parlez de non-ratification d'un -traité. Les difficultés sont toutes venues des sentiments qui avaient -été produits par vous ou qui peut-être s'étaient fait jour malgré vos -efforts dans les esprits des Français. Est-ce vrai, oui ou non?» -Ensuite, le ministre, loin d'élever des plaintes contre la France, -déclara avec insistance que l'Angleterre n'éprouvait à son égard aucun -sentiment d'hostilité ni de rivalité, et il exprima l'espoir «qu'on -pourrait, par les voies de conciliation, arriver à l'établissement de -relations amicales entre les deux pays». Ce langage était remarquable: -en dépit de toutes les poussées du dehors et même de ses tentations -propres, le cabinet anglais persistait sincèrement dans les voies de -la conciliation. - -[Note 43: Séance du 10 août 1842 à la Chambre des communes.] - -Curieux et noble spectacle que celui de ces deux gouvernements -résistant l'un et l'autre aux ressentiments qui les entouraient, -risquant leur popularité pour sauvegarder l'intérêt vrai de leur pays -et maintenant, par leur seule sagesse, une paix qui, avec le moindre -laisser-aller de leur part, eût été bien vite compromise. Jusqu'à ce -jour, tout éclat a été évité: c'est beaucoup; mais on n'a pu faire -davantage. Depuis six mois que la question du droit de visite est -soulevée, on n'a pas fait un pas vers la solution, on s'en est plutôt -éloigné, et moins que jamais on entrevoit sur quel terrain pourra se -faire une transaction. - - -IX - -En France, si l'opposition faisait porter son principal effort sur les -affaires étrangères, elle ne négligeait pas cependant les questions de -politique intérieure. Sa tactique était de tout agiter en vue des -élections. Ainsi avait-elle provoqué, lors de l'adresse, de violents -débats sur l'affaire du recensement et sur les prétendues atteintes -portées à la juridiction du jury: mais ce n'étaient que des -escarmouches préliminaires. Le grand effort était réservé pour deux -propositions dont le dépôt avait été décidé, dès le début de la -session, dans les conciliabules des chefs de la gauche et du centre -gauche; l'une, de M. Ganneron, portait sur la réforme parlementaire, -l'autre, de M. Ducos, sur la réforme électorale; la première -interdisait à un grand nombre de fonctionnaires publics l'entrée de la -Chambre basse et stipulait que, sauf quelques exceptions, aucun député -ne pourrait recevoir une fonction salariée pendant la durée de son -mandat et une année après; la seconde étendait l'électorat à tous les -citoyens inscrits sur la liste du jury. Bien souvent déjà, depuis -1830, des tentatives de ce genre avaient été faites; seulement, -jusqu'alors, elles avaient été l'oeuvre de la gauche; le centre gauche -y avait été hostile ou tout au moins étranger. M. Thiers entre autres -s'y était toujours montré peu favorable; on n'a pas oublié comment, en -1840, pendant son ministère, il avait repoussé ouvertement la réforme -électorale et manoeuvré sous main pour faire «enterrer» la réforme -parlementaire. En 1842, au contraire, le centre gauche prend à son -compte le vieux programme de la gauche. M. Thiers n'a pas sans doute -plus de goût au fond pour ces mesures; mais, engagé dans une -opposition à outrance, il ne lui déplaît plus de les voir proposer, du -moment où c'est un moyen d'embarrasser la marche du cabinet. À ce -point de vue, la question de la réforme entrait dans une phase toute -nouvelle; on sait quel en devait être le dénouement. - -Approuvé, poussé même par le Roi, M. Guizot résolut, dès le premier -jour et sans un instant d'hésitation, d'opposer à ces propositions la -résistance absolue dans laquelle il devait se renfermer jusqu'à la -dernière heure de la monarchie. Il ne voulut même pas les laisser -prendre en considération. À son avis, le gouvernement se trouvait en -face d'une manoeuvre d'opposition qu'il devait déjouer par son -attitude décidée, non d'un mouvement sérieux d'opinion dont il fût -obligé de tenir compte. En effet, dans le pays même, aucun symptôme ne -révélait une volonté réelle de réforme; naguère, en 1840, quand on -avait essayé des banquets réformistes, l'agitation était demeurée -étroitement concentrée dans le parti radical. «Je n'avais, à ces deux -propositions, a écrit plus tard M. Guizot, aucune objection de -principe ni de nature perpétuelle. Diverses incompatibilités -parlementaires étaient déjà légalement établies, et, en vertu de la -loi rendue en 1830 sur ma propre demande comme ministre de -l'intérieur, tout député promu à des fonctions publiques, était soumis -à l'épreuve de la réélection. Je ne pensais pas non plus que -l'introduction de toute la liste départementale du jury dans le corps -électoral menaçât la sûreté de l'État, ni que le droit électoral ne -dût pas s'étendre progressivement à un plus grand nombre d'électeurs. -Mais, dans les circonstances du temps, je regardais les deux -propositions comme tout à fait inopportunes, nullement provoquées par -des faits graves ou pressants, et beaucoup plus nuisibles qu'utiles à -la consolidation du gouvernement libre, ce premier intérêt -national[44].» - -[Note 44: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 369, 370.] - -Le ministère était-il donc assuré, pour une résistance aussi nette, du -concours de toute sa majorité? Celle-ci, on le sait, était loin d'être -une et compacte. Elle comprenait, entre autres éléments, les -vingt-cinq ou trente membres du centre gauche qui suivaient MM. -Dufaure et Passy. Nous avons déjà eu occasion de parler du caractère -de M. Dufaure, de son indépendance un peu hérissée et maussade, de ses -évolutions toutes personnelles, de sa répugnance pour les attaches et -la discipline, de sa crainte des compromissions[45]. Il disait peu -auparavant, à la tribune: «Je n'appartiens, quant à moi, à aucune des -politiques qui croient se distinguer dans ce débat; je ne connais -aucun parti dans la Chambre qui puisse m'imposer son opinion.» Sans -doute, depuis le 29 octobre 1840, tout en ayant soin de ne pas se -laisser absorber par le parti ministériel, il ne l'avait abandonné -dans aucun des votes où l'existence du cabinet avait été mise en jeu. -L'effroi que lui inspirait la politique aventureuse de M. Thiers, le -ressentiment personnel qu'il gardait contre ce dernier à raison de -certains incidents des anciennes crises ministérielles, l'avaient -jusqu'à présent emporté, dans son esprit, sur son peu de goût pour M. -Guizot et sur sa vieille habitude de contredire le système de la -résistance. Toutefois, plus d'un symptôme faisait douter de la -persistance de son concours. Il rêvait visiblement un rôle -intermédiaire, une sorte de tiers parti prenant position entre les -ministériels et les opposants, ne se compromettant définitivement ni -avec les uns ni avec les autres, volontiers désagréable à tous les -deux, mais comptant pour s'imposer sur le besoin que chacun aurait de -son appui. La gauche n'avait pas été la dernière à deviner ces -dispositions; tantôt menaçants, tantôt caressants, ses journaux -s'étaient beaucoup occupés d'intimider ou de séduire ce qu'ils -appelaient le groupe Passy-Dufaure. Jusqu'à présent, ils n'avaient pas -réussi; mais il leur semblait que la question des deux réformes était -une de celles où il y avait le plus de chance de séparer le nouveau -tiers parti de la majorité conservatrice. - -[Note 45: Cf. plus haut, t. IV, ch. I, § III.] - -La réforme parlementaire vint la première en discussion, le 10 février -1842. Des deux, c'était celle qui effarouchait le moins. Certains -conservateurs avaient contribué à y habituer les esprits, en lançant -étourdiment, sous le ministère du 1er mars, cette proposition Remilly -qui avait fait un moment tant de bruit[46]. Les orateurs de -l'opposition, entre autres M. de Rémusat, qui remporta en cette -circonstance un brillant succès de tribune, eurent soin de donner au -nouveau projet de réforme parlementaire la figure la plus modeste et -la plus inoffensive; ils firent remarquer qu'il s'agissait seulement -d'une prise en considération, c'est-à-dire de décider si la question -méritait d'être examinée. M. Guizot ne crut pas nécessaire -d'intervenir. Deux de ses collègues, M. Villemain et M. Duchâtel, -soutenus avec éclat par M. de Lamartine, firent valoir la place -occupée par les fonctionnaires dans la société française et le besoin -que la Chambre avait de leur expérience. M. Duchâtel, en particulier, -ne se borna pas à ces considérations théoriques; il avertit les -conservateurs qu'il s'agissait, avant tout, pour l'opposition, de -changer la direction de la politique générale en mutilant la majorité. -Malgré ces efforts, la prise en considération ne fut rejetée que par -198 voix contre 190. Évidemment, la plus grande partie du groupe -Dufaure avait voté avec la gauche. Si le ministère était vainqueur, il -l'était bien petitement. Les journaux firent remarquer que, sur les -198 voix de la majorité, il y avait plus de cent trente -fonctionnaires. Un tel résultat, succédant de près au vote sur le -droit de visite, laissait le cabinet debout, mais affaibli et ébranlé. - -[Note 46: Cf. plus haut, t. IV, ch. II, § VI.--J'ai exposé en cet -endroit les arguments invoqués pour et contre cette réforme.] - -C'était un préliminaire inquiétant pour la discussion de la réforme -électorale. Cette discussion s'engagea le 14 février. L'opposition, -encouragée par le demi-succès de sa première campagne, paraissait -pleine de confiance. Ne dut-elle pas, d'ailleurs, se sentir affermie -dans cette confiance et regarder la dislocation de la majorité comme -faite, quand elle vit sa proposition soutenue à la tribune par le chef -du centre gauche dissident, M. Dufaure, et par l'ancien orateur des -221, celui-là même qui venait de combattre la réforme parlementaire, -M. de Lamartine? M. Dufaure, mettant en relief le caractère très -modeste, presque insignifiant, de l'innovation proposée, y montra -l'application d'un système d'améliorations successives qui lui -paraissait rentrer dans l'esprit de la Charte, et il termina en -rappelant cette parole écrite par M. Guizot, en 1820: «Sachez -satisfaire ce qui est légitime, et vous aurez le plus fort point -d'appui pour réprimer ce qui est déréglé.» M. de Lamartine fut plus -véhément: «Mon Dieu, s'écria-t-il, il y a eu de tout temps et partout -des hommes bien honorables, bien intentionnés, mais bien aveugles, -dans les corps politiques, dans les majorités; ce sont ceux qui se -refusent à tout examen des choses nouvelles, quoique bonnes, mûres et -préparées. (_Murmures au centre._) C'est en vain que les pouvoirs -s'altèrent, se décomposent, se dénaturent, que les forces morales -mêmes du pays se corrompent, se démoralisent, s'abdiquent sous leurs -yeux; ils ne veulent pourvoir à rien; ils se cramponnent, immobiles et -toujours tremblants, à quoi que ce soit; ils saisiraient même le fer -chaud d'un despotisme pour se préserver de la moindre agitation; ils -ne voient qu'un seul mal pour eux, le mouvement, qu'un seul danger -pour les institutions, le mouvement. On a beau avoir loyalement servi -ces hommes intimidés dans tous leurs intérêts légitimes; on a beau -s'associer à eux dans tous les jours de combats;... du jour où vous -leur proposerez une mesure d'innovation la plus prudente,... de ce -jour-là, vous êtes leur ennemi. (_Longs applaudissements à gauche._) -Eh! mon Dieu! il y en a eu de ces hommes à toutes les époques: en 89, -en 1815, en 1830, aujourd'hui. C'est de l'histoire que je raconte: ce -n'est pas de la personnalité que je fais. (_Bravos aux extrémités._) -S'il y avait de pareils hommes ici,--et plût à Dieu qu'il ne s'en -retrouvât jamais, de ces hommes que l'on pourrait marquer de quelque -chiffre sinistre à cause de leurs fautes! (_À gauche: très bien, très -bien!_)--s'il y avait de ces hommes, c'est à eux que je dirais: -Daignez me croire, daignez ajouter quelque foi aux années de périls et -de combats passées ensemble pour les mêmes causes; ne vous refusez pas -aujourd'hui à l'amélioration bien modérée qu'on vous demande, ou -plutôt offrez-la vous-mêmes! On dirait, à les entendre, que le génie -des hommes politiques ne consiste qu'en une seule chose, à se poser là -sur une situation que le hasard ou une révolution leur a faite et à y -rester immobiles, inertes, implacables.... (_Vive approbation à -gauche._) Oui, implacables à toute amélioration. Et si c'était là, en -effet, tout le génie de l'homme d'État chargé de diriger un -gouvernement, mais il n'y aurait pas besoin d'homme d'État, une borne -y suffirait. (_Mouvement général et prolongé._)» Quand un orateur, -venu de la majorité, s'exprimait ainsi, la gauche pouvait se taire; -elle n'eût pu dire plus; elle n'avait qu'à applaudir. Les journaux -firent écho à ses bravos; ce mot de «borne» devait longtemps servir à -leurs polémiques. - -Les ministres se défendirent avec éclat. M. Guizot, qui attribuait -peut-être à son abstention l'issue incertaine de la discussion sur la -réforme parlementaire, s'engagea à fond. «J'ai beau regarder, dit-il, -j'ai beau chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans -l'état de la société, à la réforme électorale qu'on vous propose, -aucun motif réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et -sensé... Le mouvement qui a produit la question dont nous nous -occupons, est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité -par les journaux et les comités! (_Interruptions aux extrémités._)» À -l'origine de ce mouvement, le ministre dénonçait les factions hostiles -à la monarchie de Juillet; à son terme, il montrait le suffrage -universel. «Je suis pour mon compte, déclara-t-il, ennemi décidé du -suffrage universel. Je le regarde comme la ruine de la démocratie et -de la liberté!» S'élevant ensuite, suivant son habitude, pour -considérer de haut la situation: «Nous avons, messieurs, une tâche -plus rude qu'il n'en a été imposé à aucune époque; nous avons trois -grandes choses à fonder: une société nouvelle, la grande démocratie -moderne jusqu'ici inconnue dans l'histoire du monde; des institutions -nouvelles, le gouvernement représentatif jusqu'ici étranger à notre -pays; enfin une dynastie nouvelle... Eh bien, pour réussir dans ce qui -est la véritable tâche de notre temps, nous n'avons besoin que de deux -choses: de stabilité d'abord, puis de bonne conduite dans les affaires -journalières et naturelles du gouvernement... Vous faites précisément -le contraire... Vous altérez la stabilité des lois et des pouvoirs. -Vous semez l'incertitude partout. Et pourquoi? Est-ce en présence d'un -grand mouvement? Non, c'est pour satisfaire à un besoin faux, factice -ou pour le moins bien douteux et bien faible... Messieurs, ne vous -chargez pas si facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de -mettre sur vos épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement -est d'un si grand poids. Résolvez les questions obligées et repoussez -celles qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans -nécessité! (_Vive adhésion au centre._)» On ne pouvait exposer plus -éloquemment, plus noblement les raisons de ne rien faire, donner à -l'immobilité une plus fière tournure. Le ministre ne se contenta pas -de ces hautes considérations. En présence de ce qui s'était passé pour -la réforme parlementaire et des manoeuvres dissolvantes que faisaient -supposer l'attitude de M. Dufaure et de M. de Lamartine, il jugea à -propos de rappeler la majorité au sentiment de sa propre -responsabilité: «Vous nous avez engagés et soutenus dans une tâche -pesante, lui dit-il en terminant; je suis convaincu que vous êtes -décidés à nous y soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la -cause qui est la vôtre comme la nôtre. (_Oui! oui!_) Mais prenez -garde; prenez garde de ne pas affaiblir légèrement, par des motifs -insuffisants, ce pouvoir que vous voulez soutenir; prenez garde de ne -pas diminuer la force, quand vous ne diminuez pas le fardeau. -(_Profonde sensation._) Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir; -vous êtes partie du gouvernement; vous avez votre part de -responsabilité dans les affaires et devant le pays. Ne l'oubliez -jamais. Ne vous déchargez pas facilement de ce qui vous revient dans -le fardeau et dans la responsabilité.... Si jamais la force nous -manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop -faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité, -soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez -aperçus.» - -L'avertissement fut entendu et produisit son effet. En dépit de M. -Dufaure et de M. de Lamartine, 234 voix contre 193 repoussèrent la -prise en considération. Ce fut une nouvelle surprise en sens inverse. -Le vote précédent avait été plus mauvais qu'on ne s'y attendait; -celui-ci était meilleur; en tout cas il effaçait l'autre. M. de -Barante écrivait au comte Bresson, le 18 février 1842, au sortir de ce -débat: «La majorité qui a repoussé la proposition de réforme -électorale est un fait de haute importance: il était peu prévu. À -peine espérait-on le petit succès déjà obtenu contre la première -proposition. C'est que les centres sont bien plus conservateurs que -ministériels. Ils sont facilement irritables sur tout ce qui rapproche -des doctrines de la gauche ou de la politique aventureuse de M. -Thiers. J'ai assisté aux séances où M. Dufaure et M. de Lamartine ont -été si rudement accueillis et interrompus sans cesse, et j'ai pu juger -de la vivacité de ces excellents conservateurs. Maintenant la session -est jugée. Le ministère la traversera et en sortira avec un peu plus -d'autorité.» Cette victoire était bien la victoire personnelle de M. -Guizot dont l'éloquente intervention avait décidé les suffrages; et -cependant, M. de Barante, confirmant une observation qu'il avait déjà -faite avant la session, ajoutait: «Confiance et affection pour les -personnes ne sont pas choses à espérer en ce temps-ci. Les succès de -M. Guizot à la tribune sont très grands et presque incontestés, sans -que pour cela une opinion bienveillante vienne l'entourer et le -fortifier[47].» Le ministre, pour le moment, ne paraissait pas s'en -inquiéter. Optimiste de sa nature, il était entièrement à la joie et à -la confiance. «M. Guizot, écrivait M. Doudan le 24 février, très en -train d'esprit, ayant toutes les vertus des coeurs heureux, est tout -semblable à un général qui vient de gagner trois ou quatre batailles -dans une rapide campagne[48].» L'opposition était la première à se -rendre compte que, sur la politique intérieure, elle était -définitivement battue: on le vit bien à son attitude lors de la loi -des fonds secrets qu'elle n'osa pas contester sérieusement. Quant à M. -Thiers, dégoûté de tenter une autre campagne parlementaire, il se -donnait à ses travaux historiques et tâchait d'oublier ses propres -défaites en reprenant le récit des victoires du premier Consul. - -[Note 47: _Documents inédits._] - -[Note 48: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 94.] - -Si favorables que fussent ces symptômes, M. Guizot ne se rendait pas -moins compte que les dispositions incertaines du «groupe -Passy-Dufaure» demeuraient un danger et que, pour avoir pleine -sécurité, il fallait trouver un moyen de rattacher plus étroitement ce -groupe au ministère. Le 25 avril 1842, le ministre des finances, M. -Humann, fut trouvé sans vie, la tête appuyée sur son bureau, la main -encore posée sur des papiers. Deux jours auparavant, il disait à un de -ses employés: «Je sens que je m'en vais, la vie que je mène m'épuise, -je n'en ai pas pour longtemps.» Cette mort faisait un vide sensible -dans le cabinet. Ombrageux, personnel, la main un peu lourde, mais -laborieux, d'une grande autorité financière dans la Chambre et dans le -monde des affaires, M. Humann était un ministre à la fois incommode et -considérable. Tout en sentant l'affaiblissement causé par cette perte, -M. Guizot y vit l'occasion de faire une avance à la fraction -incertaine du centre gauche. Dès le lendemain de la mort de M. Humann, -il proposa le portefeuille des finances à M. Passy. Celui-ci refusa -poliment, mais nettement: le nouveau tiers parti voulait garder son -indépendance. Ainsi rebuté, M. Guizot se tourna d'un tout autre côté -et donna un gage aux anciens 221; là aussi, il y avait des préventions -à dissiper, des défections à prévenir, des intrigues à déjouer: la -succession de M. Humann fut donc offerte à l'un des anciens collègues -de M. Molé, M. Lacave-Laplagne, qui l'accepta avec empressement. - - -X - -À l'intérieur, opposer un _veto_ immobile aux innovations politiques; -à l'extérieur, gagner du temps pour attendre l'occasion de sortir d'un -gros embarras diplomatique, c'était peut-être, de la part du cabinet, -une conduite sage, bienfaisante, nécessaire; ce n'était pas une -politique éclatante qui pût suffire à occuper et à dominer l'esprit -public. De là le désir de trouver quelque diversion. N'y avait-il rien -à tenter dans une direction différente, dans celle du progrès -matériel? On se trouvait précisément à l'époque d'une grande -transformation économique. Le fait le plus considérable de cette -transformation était, sans contredit, l'invention des chemins de fer. -À entendre même les saint-simoniens qui, pour ne plus exister à l'état -de petite église, n'en inoculaient pas moins leur esprit à une partie -de la bourgeoisie régnante, ce nouveau système de communications -constituait à peu près toute la civilisation moderne; et les disciples -d'Enfantin y montraient, avec un mélange bizarre de spéculation -financière et d'exaltation mystique, comme la propagation d'un nouvel -évangile destiné à remplacer l'ancien. Il y avait là une tendance -dangereuse et malsaine. Sans y céder, en maintenant au côté moral de -la civilisation la primauté qui lui appartient, on devait cependant -reconnaître que les rails et la locomotive inauguraient, non seulement -dans l'ordre matériel, mais dans l'ordre intellectuel, en un mot dans -la vie sociale tout entière, une révolution aussi considérable que -celle dont quatre cents ans auparavant, l'invention de l'imprimerie -avait donné le signal. Établir et organiser les chemins de fer en -France, résoudre les problèmes nouveaux et difficiles qui s'y -rattachaient, décider par exemple les conditions législatives et -économiques de leur construction et de leur exploitation, trouver les -moyens financiers de mener rapidement à fin un tel travail, n'était-ce -pas une entreprise digne de tenter l'ambition du cabinet du 29 -octobre, l'occasion cherchée par lui de servir avec éclat les vrais -intérêts du pays, d'agir sur son imagination et de lui faire oublier -son malaise politique? Dès le 16 octobre 1841, le _Journal des Débats_ -avait mis en avant, non sans quelque solennité, l'idée de cette -diversion. «Qu'on y songe bien, disait-il, il est d'urgence dans -l'état présent des esprits, de saisir l'opinion d'une grande pensée, -de la frapper par un grand acte. Pour lutter contre le génie de la -guerre, le génie de la paix a besoin de faire quelque chose -d'éclatant. À l'oeuvre donc, et que la question soit promptement -résolue! Du moment où, grâce à Dieu, il n'y a pas un bon citoyen qui -veuille la guerre, on ne voit pas quel but d'activité on peut donner -au pays, sinon des entreprises productives. L'opinion travaillée est -inquiète, facile à égarer. Il est nécessaire de frapper un grand coup, -de ces coups que peut porter un gouvernement sincèrement dévoué à la -cause de l'ordre. Or quel autre grand acte a-t-on tout prêt?» - -La question n'était pas neuve, mais elle était à peu près entière: on -l'avait déjà beaucoup discutée, sans être parvenu à la résoudre. Ces -tâtonnements sont utiles à connaître pour apprécier l'oeuvre du -ministère du 29 octobre. Les premiers chemins de fer établis à la fin -de la Restauration, notamment celui de Saint-Étienne à la Loire, -n'étaient que des chemins de faible parcours, créés par des -industriels pour relier des centres de production houillers ou -métallurgiques avec des rivières et des canaux. Ce fut seulement en -1833, que les pouvoirs publics, envisageant l'établissement possible -d'un réseau de voies ferrées pour le transport des voyageurs et des -marchandises, ouvrirent un crédit de 500,000 francs destiné à faire -face aux premières études. Avec ces faibles ressources, le corps des -ponts et chaussées trouva moyen, en moins de deux ans, de faire le -projet de cinq grandes lignes partant de Paris et se dirigeant sur -Lille, le Havre, Strasbourg, Lyon et Bordeaux; ces lignes avaient une -longueur de 3,600 kilomètres, et la dépense était évaluée à un -milliard. L'énormité de ces chiffres n'était pas faite pour hâter la -solution; elle effarouchait les esprits timides et les disposait à -regarder une telle entreprise comme une chimère saint-simonienne. -Tandis que l'administration, avec sa méthode accoutumée, préparait des -plans gigantesques dont les ministres n'osaient pas demander -l'application, un homme d'initiative, ancien disciple d'Enfantin, M. -Émile Pereire, passant hardiment à l'exécution, se faisait accorder, -en 1835, la concession de la ligne de Paris à Saint-Germain et la -menait à fin en deux ans. Son exemple était suivi, et des lois -diverses concédaient, en 1836, les deux lignes de Paris à Versailles -et celle de Montpellier à Cette. Ces chemins de fer locaux, sans -influence possible sur le mouvement général du commerce, n'étaient en -quelque sorte que des spécimens. À ce point de vue, ils ne furent pas -sans effet sur l'opinion. La ligne de Saint-Germain surtout, inaugurée -en août 1837, au milieu d'une très vive curiosité, contribua à faire -mûrir l'idée des chemins de fer dans l'esprit du public parisien. - -Cependant, on était loin d'avoir un parti arrêté sur les conditions -dans lesquelles serait créé le grand réseau. Une question s'était -posée d'abord qui dominait toutes les autres: la construction -serait-elle faite par l'État ou par des compagnies? L'étranger -fournissait des exemples opposés: l'Angleterre et les États-Unis -avaient hardiment tout abandonné à l'initiative privée; en Belgique, -au contraire, et dans plusieurs parties de l'Allemagne tout était fait -par l'État. Chez nous, les deux systèmes eurent aussitôt leurs -partisans. En faveur de l'État, on faisait valoir que les chemins de -fer devaient être dans la main de l'administration comme toutes les -autres grandes voies de communication, qu'on ne pouvait abandonner à -des compagnies la fixation de tarifs intéressant si gravement la -fortune publique, qu'avec nos moeurs économiques les associations -n'étaient pas préparées à entreprendre cette oeuvre colossale, que nos -capitaux, peu aventureux d'habitude, ne se porteraient pas dans des -entreprises aussi nouvelles et aussi aléatoires, que dès lors la -spéculation serait seule à s'y jeter avec les abus et les désordres -dont, à ce moment même, elle donnait trop souvent le répugnant -spectacle. En faveur des compagnies, on répondait qu'il convenait -d'encourager l'initiative privée et l'esprit d'association, que la -puissance publique ne devait se substituer à eux qu'après -démonstration préalable de leur impuissance, que l'État construisait -très chèrement, que le charger de cette entreprise ce serait écraser -absolument ses finances, que le gouvernement n'avait d'ailleurs pas -intérêt à augmenter encore sa responsabilité et à s'aliéner les -nombreux intérêts nécessairement froissés par une telle -transformation. L'administration des ponts et chaussées, naturellement -portée à regarder avec dédain ou défiance l'initiative privée, était -fort ardente pour l'exécution par l'État; les économistes, les gens -d'affaires, ceux qui se piquaient d'idées libérales et, à leur suite, -la plupart des journaux, tenaient pour les compagnies. - -Ce fut le 6 mai 1837 que le gouvernement proposa pour la première fois -aux Chambres d'entreprendre la construction des grandes voies ferrées: -il les saisit, le même jour, de plusieurs projets de loi fixant les -conditions d'établissement des lignes de Paris à la Manche, de Paris à -Bordeaux et Bayonne, de Paris à la frontière de Belgique, et de Lyon à -Marseille. Les deux dernières devaient seules être construites tout de -suite en entier; les deux premières ne seraient poussées pour le -moment que jusqu'à Rouen et jusqu'à Orléans. Quant au mode -d'exécution, le ministère,--c'était alors celui de M. Molé,--avait été -fort embarrassé de trancher le débat existant entre les partisans de -l'État et ceux des compagnies. Au fond, il eût préféré l'État, mais sa -tactique étant de beaucoup ménager l'opinion, il se décida en faveur -des compagnies et proposa de leur concéder les lignes en question, -soit par adjudication, soit par traités directs, à charge pour l'État -de leur accorder des subventions sous des formes diverses. Tout en -faisant ces propositions, le ministère laissa voir que seule, la -crainte de ne pas obtenir les crédits nécessaires l'avait fait -renoncer à la construction par l'État. Une telle attitude n'était pas -le moyen d'en imposer à des esprits que la nouveauté et la gravité du -problème rendaient déjà fort perplexes. Ajoutez que le cabinet, qui -venait de se reconstituer, le 15 avril, en dehors de tous les grands -chefs parlementaires, rencontrait une opposition très vive et n'avait -guère d'autorité sur ceux-là mêmes qui paraissaient constituer sa -majorité. Après une discussion de trois jours, assez ardente, mais peu -décisive, l'impression dominante fut que la question n'était pas -suffisamment étudiée et que la Chambre ne pouvait se faire un avis. -Tous les projets furent ajournés. - -Le cabinet se persuada, ou se laissa persuader par l'administration -des travaux publics, que la Chambre, en ajournant ces premiers -projets, avait marqué son éloignement pour le système des compagnies. -Il constitua une commission extra-parlementaire dont M. Legrand, -l'habile directeur des ponts et chaussées, fut l'âme. Un vaste projet -d'ensemble en sortit, très étudié, très complet, très fortement conçu, -mais très systématique: neuf lignes principales y étaient prévues, -dont sept, partant de Paris, aboutissaient à la frontière belge, au -Havre, à Nantes, à Bayonne, à Toulouse, à Marseille, à Strasbourg; -deux autres allaient de Bordeaux à Marseille et de Marseille à Bâle; -soit 4,400 kilomètres de voies ferrées et une dépense d'un milliard; -pour le moment, on n'entreprenait que 1,488 kilomètres. Ces grandes -lignes devaient être établies par l'État; on ne réservait à -l'industrie privée, officiellement proclamée incapable de toute -entreprise considérable, que les embranchements et les chemins -secondaires. Apporté à la Chambre des députés, le 15 février 1838, le -projet rencontra tout de suite un accueil peu favorable; les uns le -combattaient par conviction économique; beaucoup d'autres saisissaient -l'occasion de faire échec au ministère. Nommée sous cette double -impression, la commission fut nettement hostile. Symptôme -significatif, elle renfermait les personnages les plus en vue de -l'opposition, MM. Arago, Odilon Barrot, de Rémusat, Duvergier de -Hauranne, Billault, Berryer, et enfin M. Thiers. Celui-ci s'était -montré, dès l'origine, peu favorable aux chemins de fer; il haussait -dédaigneusement les épaules quand on parlait de leur immense avenir: -obstination routinière qui surprend dans cet esprit, par d'autres -côtés, si ouvert et si rapide. Sans doute, en 1835, un voyage à -Liverpool et la vue des locomotives en marche l'obligèrent à -reconnaître, de plus ou moins bonne grâce, que «les chemins de fer -présentaient quelques avantages pour le transport des voyageurs», mais -il se hâta d'ajouter que «l'usage en était limité au service de -quelques lignes fort courtes et aboutissant à de grandes villes comme -Paris.» L'année suivante, alors qu'il était ministre, voulant établir -dans une discussion sur les droits de douane qu'on n'aurait jamais -besoin de grandes quantités de rails, il avait dit à la tribune: «Si -l'on venait m'assurer qu'on fera, en France, cinq lieues de chemin de -fer par année, je me tiendrais pour fort heureux.» On comprend dès -lors que M. Thiers, dans la commission de 1838, n'eût pas scrupule de -faire échouer le projet du ministère. Le rapport fut confié à M. Arago -chez qui, en cette circonstance, le parti pris de l'opposant altéra -singulièrement la clairvoyance du savant. Il ne se contenta pas, en -effet, de marquer pour l'industrie privée une préférence qui pouvait -se défendre et de contester les moyens financiers indiqués dans le -projet; il parut vouloir s'en prendre aux chemins de fer eux-mêmes de -l'intérêt que leur portait le gouvernement. À l'entendre, le moment -n'était pas encore venu de se lancer dans un travail d'ensemble et -d'engager simultanément plusieurs grandes lignes; mieux valait -attendre, pour profiter des découvertes que feraient les nations plus -pressées. Il contestait l'importance que l'exposé des motifs -attribuait aux chemins de fer sous le rapport du transit; il exprimait -aussi des doutes sur leur valeur stratégique, et annonçait que le -transport en wagons efféminerait les soldats, en leur faisant perdre -l'habitude des grandes marches[49]. En fin de compte, le rapport -concluait au rejet pur et simple de tout le projet. La discussion -publique porta presque exclusivement sur la question de savoir s'il -fallait réserver l'exécution à l'État ou la confier aux compagnies. -Elle fut, de part et d'autre, fort remarquable, et servit beaucoup à -éclairer l'esprit public sur ces questions nouvelles et difficiles. Il -fut tout de suite visible que les adversaires économiques de l'État -joints aux adversaires politiques de M. Molé, auraient la majorité. -Vainement le ministère, corrigeant après coup ce que l'influence de -l'administration des ponts et chaussées avait donné de trop absolu à -son projet, offrit de transiger, en le réduisant à quatre lignes et en -se déclarant prêt à accepter l'intervention de l'industrie privée pour -deux d'entre elles; vainement finit-il par ne demander qu'une seule -ligne, celle de la frontière de Belgique; vainement insista-t-il sur -la nécessité de commencer, ne fût-ce que par un bout, ces chemins de -fer tant demandés, et chercha-t-il à effrayer les adversaires de la -loi, en leur montrant quelle responsabilité ils assumeraient par un -refus absolu[50], rien ne put agir sur le parti pris de l'opposition. -Le projet fut rejeté à l'énorme majorité de 196 voix contre 69. - -[Note 49: Déjà, en 1836, à propos du chemin de fer de Versailles, M. -Arago avait combattu l'idée de creuser un tunnel à Saint-Cloud; il -déclarait qu'il faudrait au moins cinq ou six ans pour le mener à -terme, et que les voyageurs qui se risqueraient dans ce dangereux -passage en sortiraient avec des fluxions de poitrine.] - -[Note 50: M. Martin du Nord, ministre des travaux publics, s'exprima -ainsi: «Ce serait par un refus pur et simple que vous répondriez à nos -propositions, à nos efforts?... Prenez-y garde! Songez à votre -responsabilité, après ce qui s'est passé dans la dernière session. -Tout le monde dit: il faut des chemins de fer...»] - -Le ministère, fort docile de sa nature, vit dans ce vote une -invitation à reprendre le système des compagnies que lui-même avait -proposé sans succès, en 1837. Il s'y conforma sans retard. Dès les 6 -et 7 juillet 1838, deux lois concédèrent à des sociétés particulières -les chemins de Paris à Rouen et de Paris à Orléans: si ce n'était plus -un vaste plan d'ensemble, c'était du moins le commencement des grandes -lignes. On recourut au même système pour la concession de quelques -chemins secondaires, comme ceux de Strasbourg à Bâle et de Lille à -Dunkerque. Mais bientôt les compagnies concessionnaires, trop -faiblement constituées, se trouvèrent aux prises avec des embarras -qu'aggravèrent encore d'une part les excès d'une spéculation affolée, -d'autre part, les crises intérieures et extérieures des années 1839 et -1840. Elles se déclarèrent incapables de remplir leurs obligations; -les unes, comme celle du chemin de fer de Rouen, renoncèrent à -poursuivre leur entreprise; d'autres, comme celle d'Orléans, -essayèrent de tenir bon, en implorant les secours de l'État. Plusieurs -lois furent votées, en 1840, pour venir en aide, sous des formes -variées, aux sociétés en détresse. Cette expérience semblait donner -raison à ceux qui, dès le début, avaient mis en doute la puissance de -l'initiative privée. En tous cas, elle n'était pas faite pour donner -plus de hardiesse aux capitaux français. - -Telle était la situation, à l'avènement du ministère du 29 octobre. -Par l'effet de tous ces avortements législatifs et pratiques, il n'y -avait, au 31 décembre 1840, que 433 kilomètres de chemins de fer en -exploitation[51]. Rien n'était même commencé ou seulement décidé pour -la plupart des lignes principales, celles de Paris à la Belgique, de -Paris à Lyon et à Marseille, de Paris à Strasbourg, d'Orléans à Nantes -et à Bordeaux. La France s'était laissé devancer de beaucoup par les -nations étrangères, non seulement par les États-Unis, l'Angleterre et -la Belgique, mais par l'Allemagne, la Prusse et l'Autriche. «En fait -de chemins de fer, nous sommes maintenant à la queue de l'Europe», -disait le _Journal des Débats_, en octobre 1841[52]. Aussi la feuille -ministérielle déclarait-elle le moment venu d'en finir avec «ces -indécisions, ces pompeux manifestes aboutissant à des actes mesquins -ou à des négations pures». «Il le faut, ajoutait-elle, pour que -l'honneur national reste sauf et pour que la dynastie s'affermisse; il -le faut pour le renom et la durée de nos institutions; il le faut pour -l'ordre des rues et pour celui des intelligences.» - -[Note 51: Voici la progression des longueurs exploitées: au 31 -décembre 1830, 37 kilomètres; 1836, 147 kilomètres; 1837, 166 -kilomètres; 1838, 181 kilomètres; 1839, 246 kilomètres; 1840, 433 -kilomètres; 1841, 571 kilomètres. Quarante ans plus tard, il y avait -plus de 24,000 kilomètres en exploitation.] - -[Note 52: En effet, à cette date,--fin de 1841,--la France n'avait que -877 kilomètres décidés, dont 541 exploités. Les États-Unis avaient -15,000 kilomètres décidés, dont 5,800 exploités; l'Angleterre, 3,617 -kilomètres décidés, dont 2,521 exploités; la Belgique, 621 kilomètres -décidés, dont 378 exploités; la Prusse et l'Allemagne, 2,811 -kilomètres décidés, dont 627 exploités; l'Autriche, 877 kilomètres -décidés, dont 747 exploités.] - -En abordant cette tâche où venaient d'échouer tous ses prédécesseurs, -le ministère du 29 octobre avait sur eux ce double avantage que tant -de discussions avaient fini par élucider les problèmes, et surtout que -tant de retards avaient fait sentir à tous la nécessité d'en finir. -Néanmoins, à un autre point de vue, la situation était plus difficile -qu'en 1837 ou en 1838. On sait en effet quelles étaient, pour nos -finances naguère si prospères, les conséquences de la crise de 1840: -les armements avaient produit, dans les budgets de 1840 à 1843, des -déficits constatés ou prévus de près de 500 millions; de plus, les -travaux extraordinaires, civils ou militaires, définitivement votés -par la loi du 25 juin 1841, s'élevaient à une somme égale: c'est ce -que les adversaires de M. Thiers appelaient le milliard du 1er -mars[53]. Trouver dans un budget à ce point engagé les ressources -nécessaires à la construction des chemins de fer, était une tâche -malaisée. Toutefois, le ministère ne se laissa pas arrêter par des -considérations de prudence financière qui lui eussent paru décisives -en d'autres circonstances: il estima, non sans raison, que -l'entreprise ne pouvait être plus longtemps retardée, et que, -d'ailleurs, elle constituait au plus haut degré un de ces travaux -productifs pour lesquels on pouvait sans scrupule engager l'avenir. - -[Note 53: Voy. plus haut, t. IV, ch. V, § XII.] - -Un projet de loi fut donc présenté, le 7 février 1842, comprenant la -construction des six grandes lignes de Paris à la frontière de -Belgique, au littoral de la Manche, à Strasbourg, à Marseille et à -Cette, à Nantes, à Bordeaux: vaste ensemble que la commission devait -encore étendre, en y ajoutant les lignes de Bordeaux à Marseille, de -la Méditerranée au Rhin, d'Orléans sur le centre de la France par -Bourges, et de Bordeaux à Bayonne. Quant au mode d'exécution, il ne -pouvait être question de tout remettre aux compagnies qui venaient de -se montrer impuissantes, ni de tout réserver à l'État contre le -monopole duquel la Chambre s'était prononcée en 1838. Estimant que de -semblables conflits doivent presque toujours finir par une -transaction, le ministère imagina un système mixte où il était fait -appel aux deux forces. L'État prenait à sa charge les acquisitions de -terrain[54], les terrassements, les ouvrages d'art et les stations; à -ces conditions, il était propriétaire de la ligne. Quant aux -compagnies, elles étaient admises à prendre à bail l'exploitation, -sous la charge pour elles de poser la voie de fer, de fournir le -matériel et d'entretenir l'un et l'autre. Les baux, soumis à -l'approbation du législateur, détermineraient la durée et les -conditions de l'exploitation, ainsi que les tarifs des transports. À -l'expiration des baux, la valeur de la voie de fer et du matériel, -établie à dire d'experts, serait remboursée à la compagnie fermière -par la compagnie qui lui succéderait ou par l'État. La part de l'État -dans la construction des lignes était, on le voit, plus considérable -que celle des compagnies: c'était la conséquence naturelle du -discrédit alors jeté sur ces dernières par la récente crise. La -dépense totale à la charge de l'État était évaluée approximativement à -475 millions, chiffre--soit dit en passant--très au-dessous de la -réalité. Il n'était question d'ouvrir immédiatement que 126 millions -de crédits, dont 13 millions sur la fin de l'exercice 1842 et 29 -millions sur l'exercice 1843. Pour faire face à cette dépense, il ne -fallait pas compter sur les emprunts autorisés, l'année précédente, -jusqu'à concurrence de 450 millions, car ils étaient destinés à payer -les travaux militaires et civils prévus par la loi du 25 juin 1841; ni -sur les disponibilités de la caisse d'amortissement, car elles -allaient être, pendant plusieurs années, absorbées par les découverts -des budgets. On avait donc l'intention de mettre la dépense des -chemins de fer provisoirement à la charge de la dette flottante, -jusqu'à ce que l'extinction des découverts des budgets permît de -consolider cette dette avec les réserves de l'amortissement, ou, si -cette ressource manquait, jusqu'à ce qu'il fût fait un autre emprunt. -À ce moment, la réserve de l'amortissement, composée des sommes votées -au budget pour le rachat des rentes et demeurées sans emploi parce que -ces rentes se trouvaient au-dessus du pair, était évaluée à environ 75 -millions par an; de plus, la progression annuelle du revenu public -n'était pas moindre de 19 à 20 millions, et la construction même des -chemins de fer devait accroître cette progression. Si lourde donc que -fût l'opération, elle ne paraissait pas au-dessus des forces -financières de la France: à une condition toutefois, c'était que la -paix ne serait pas troublée d'ici à plusieurs années; il eût été en -effet très grave d'être surpris par la guerre, avec toutes les -ressources ainsi engagées. - -[Note 54: Il était stipulé que l'État devait se faire rembourser les -deux tiers de cette dépense d'acquisition par les départements et par -les communes intéressés. Mais cette disposition souleva dans la -pratique tant de réclamations, qu'on dut l'abroger en 1845.] - -Le projet fut assez bien accueilli. La solution proposée semblait -indiquée par les circonstances, et surtout on sentait qu'il fallait à -tout prix éviter un nouvel avortement. Ces sentiments prévalurent -aussitôt dans la commission nommée par la Chambre des députés. «Votre -commission, disait le rapport, pense que ce projet est, en ce moment, -le plus raisonnable qu'on puisse adopter.» Puis, après avoir indiqué -quelques modifications secondaires, il se terminait ainsi: «La -commission a été fermement et constamment unanime pour désirer que le -projet de loi ait un utile résultat, que toutes les opinions de -détail, après avoir cherché à obtenir par la discussion un légitime -triomphe, se soumettent au jugement souverain de la Chambre, et que la -création d'un réseau de chemins de fer soit considérée par nous tous -comme une grande oeuvre nationale.» Ce langage avait d'autant plus -d'action que le rapporteur, loin d'être un ministériel docile, se -piquait d'indépendance: c'était M. Dufaure. Sa puissance de travail, -la netteté vigoureuse de son esprit, son entente des questions -d'affaires, aidèrent beaucoup au succès du projet. Il paraissait mieux -à sa place que le président de la commission, M. de Lamartine: c'était -le temps, il est vrai, où le chantre d'Elvire se défendait presque -d'être un poète et mettait une étrange coquetterie à faire croire -qu'il était un homme de chiffres[55]. - -[Note 55: M. Duvergier de Hauranne, qui faisait partie de la -commission des chemins de fer, disait plaisamment, à propos des -travaux de cette commission: «Pendant les cinquante ou soixante -séances que M. de Lamartine présida, il ne lui arriva pas une seule -fois de comprendre que deux et deux font quatre.» (_Notes inédites de -M. Duvergier de Hauranne._)] - -La discussion commença, le 26 avril 1842, à la Chambre des députés, et -se prolongea pendant quinze jours. On ne contesta pas sérieusement le -principe même de la loi, le concours des deux forces de l'État et de -l'industrie privée. Les partisans de cette dernière estimaient sans -doute qu'on avait fait la part bien large à l'État; mais après l'échec -récent des compagnies, ils se sentaient empêchés de demander davantage -pour elles. Ils se préoccupèrent seulement de réserver l'avenir, et -l'un d'eux, M. Duvergier de Hauranne, proposa un amendement en vertu -duquel les lignes comprises dans le projet, mais non immédiatement -exécutées, «pourraient être concédées à l'industrie privée en vertu de -lois spéciales et aux conditions qui seraient alors déterminées». -«Comme je ne veux pas l'ajournement du projet, dit M. Duvergier de -Hauranne en développant sa proposition, je suis disposé à accepter le -système du gouvernement quant aux fragments de ligne que nous allons -entreprendre... L'État veut essayer: qu'il essaye, j'y consens -volontiers; mais ce que je ne puis admettre, c'est qu'on décrète comme -système général et absolu un système si peu éprouvé.» Tout en ne -contestant pas au fond la réserve faite pour les lois futures, en -affirmant même qu'elle allait de soi, les ministres eussent préféré ne -pas la voir formulée si expressément; ils craignaient que le système -de leur projet n'en fût affaibli. Mais M. Duvergier de Hauranne -insista avec sa ténacité, avec son énergie habituelle, et la majorité -lui donna raison. C'était une porte ouverte aux compagnies; celles-ci -ne devaient pas tarder à en profiter pour prendre, dans la -construction des grandes lignes, une part beaucoup plus considérable -qu'on ne songeait à la leur accorder en 1842. - -À défaut des objections de principe qu'elle ne croyait pas pouvoir -faire contre le projet, l'opposition, conduite par M. Thiers, porta -l'attaque sur un autre point. Elle demanda qu'au lieu de partager, dès -le commencement des travaux, les efforts entre les diverses lignes, on -les concentrât sur une ligne unique, celle de la frontière de Belgique -à Paris et de Paris à Marseille. C'était rétrécir, mutiler le projet, -retomber dans les mesures incomplètes et isolées des années -précédentes. M. Thiers argua de l'état budgétaire qu'il peignit fort -en noir, bien qu'il en fût le premier responsable. «Vous bravez -financièrement, s'écria-t-il, une situation beaucoup plus inquiétante -qu'aucune des situations politiques que vous avez traversées.» Chez -lui, ce n'était pas seulement désir de faire échec au cabinet; en -dépit des démentis que les événements lui avaient déjà donnés, il -avait gardé quelque chose de son scepticisme originaire à l'égard des -voies ferrées. Protestant contre «l'engouement» dont elles étaient -l'objet, il se risqua encore à faire d'étranges prédictions; il -affirmait, par exemple, que si les ouvriers venaient jamais, ce dont -il doutait, à se servir des chemins de fer, les paysans n'en feraient, -en tout cas, aucun usage. M. Duchâtel, bien que fort occupé, en sa -qualité de ministre de l'intérieur, de l'administration politique, -n'oubliait pas qu'il avait été un économiste et un homme d'affaires -fort distingué; ainsi fut-il amené à prendre l'un des premiers rôles -dans cette discussion. Ayant discerné nettement, dès le premier jour, -cet avenir des chemins de fer que M. Thiers ne savait pas voir, il se -fit le champion décidé du réseau complet et simultané, et combattit -vivement ceux qui prétendaient se borner à un essai timide et partiel. -Sa parole, comme toujours, précise et claire, fit une grande -impression sur la Chambre. M. Thiers, d'ailleurs, ne fut pas suivi en -cette circonstance par tous ses amis politiques: M. Billault, entre -autres, parla en faveur du projet ministériel. Le scrutin donna raison -à ceux qui voulaient que la France, confiante en sa force, entrât -résolument dans la nouvelle carrière: l'amendement en faveur de la -ligne unique fut repoussé par 222 voix contre 152. - -Le ministère n'eut pas seulement à déjouer la manoeuvre de -l'opposition, il lui fallut aussi, d'un bout à l'autre du débat, -résister à ce qu'on put appeler alors «le débordement de l'esprit de -localité». Pas un député qui ne prétendît faire passer le chemin de -fer par son arrondissement: témoin ce M. Durand de Romorantin, ainsi -désigné du nom de la ville qu'il représentait, qui, lors du vote de la -ligne de Bourges, proposait gravement et naïvement d'ajouter ces mots: -«par Romorantin». L'approche des élections rendait les exigences plus -âpres. Ce fut à croire, par moments, qu'on ne s'en tirerait pas. On y -parvint cependant, grâce aux efforts unis du gouvernement et de la -commission, grâce aussi à l'espèce d'association mutuelle contractée -entre les députés des régions qui profitaient des tracés proposés; ces -députés s'étaient concertés pour repousser toute modification. - -Ces divers incidents ne furent pas les seules difficultés que le -projet de loi dut surmonter. Par une coïncidence fatale, au cours même -de la discussion, le 8 mai 1842, survint l'effroyable accident du -chemin de fer de Versailles. C'était un dimanche: les grandes eaux -avaient attiré les promeneurs en foule. Au retour, un train direct -composé de quinze wagons et de deux locomotives avait à peine dépassé -la station de Bellevue, que la locomotive de tête s'arrêta, par suite -d'une rupture d'essieu. L'autre machine et le train se précipitèrent -alors sur cet obstacle. Ce ne fut plus bientôt qu'un monceau informe -où l'incendie éclata. Les portières, fermées à clef suivant l'usage du -temps, empêchaient les voyageurs de s'échapper. Plus de cinquante -personnes, dont l'amiral Dumont d'Urville, périrent en quelques -minutes sur cet épouvantable bûcher. La consternation et la colère -furent immenses dans Paris. On s'en prenait à la compagnie -concessionnaire et même aux chemins de fer en général. Peu s'en fallut -que le populaire ne mît le feu à la gare Montparnasse. Ce n'était pas -fait pour faciliter la tâche de ceux qui demandaient alors au pays et -aux pouvoirs publics un effort puissant et hardi en vue de multiplier -les voies ferrées. On put craindre un moment que tout ne se trouvât -arrêté ou au moins retardé. «Quelle effroyable calamité au point de -vue de l'intérêt public! écrivait alors M. Léon Faucher à un de ses -correspondants d'Angleterre. Dans un pays comme le nôtre, où -l'industrie des chemins de fer est récente et ne faisait que des -progrès très lents, cette catastrophe devait porter l'épouvante dans -les esprits. L'accident, survenant au milieu de la discussion du -projet de loi sur les grandes lignes de chemin de fer, a reculé notre -avenir d'un ou deux ans sous ce rapport. Le public, se livrant à -l'emportement des premières impressions, s'est mis à hurler contre les -compagnies... Les capitalistes, qui semblaient le plus disposés à se -jeter dans ces entreprises, reculent devant la responsabilité qui peut -en résulter pour eux. C'est ainsi que MM. de Rotchschild renoncent à -exécuter le chemin de Paris à la frontière belge... etc., etc. J'ai -tenté de me mettre en travers de ce torrent... Mais vous savez qu'on -n'arrête pas une déroute. J'attendrai désormais que le calme renaisse -dans les esprits[56].» - -[Note 56: Lettre du 15 mai 1842. (Léon FAUCHER, _Biographie et -Correspondance_, t. I, p. 119.)] - -En fin de compte et malgré toutes ces difficultés, le projet de loi -fut adopté, sans avoir été altéré dans aucune de ses dispositions -principales. Au vote sur l'ensemble, il réunit 255 voix contre 83. À -la Chambre des pairs, le succès fut plus complet encore: la minorité -ne compta que 6 voix. Le vote de cette loi marquait une époque dans -l'histoire des chemins de fer en France. Il mettait fin à une trop -longue période d'inertie, de tâtonnements, et donnait l'impulsion -décisive au grand oeuvre. Notre réseau ferré date de là. La -construction devait dès lors en être continuée sans interruption, -quoique avec des vicissitudes et des crises dont nous aurons à -reparler. Quant aux principes adoptés en 1842, ils pourront, dans -l'avenir, recevoir quelques tempéraments: lorsque les capitaux seront -devenus, avec l'expérience, plus puissants, plus confiants, mieux -accoutumés à s'associer, on sera amené à augmenter la part des -compagnies; mais, alors même, on demeurera fidèle ou du moins on -reviendra toujours à ce régime mixte, à ce concours des deux forces de -l'État et de l'initiative privée que le ministère du 29 octobre avait -pour la première fois organisé et qui devait être, en matière de -chemins de fer le vrai système français. - - -XI - -Le parlement avait fini ses travaux. Dans la session de 1842 comme -dans celle de 1841, la majorité n'avait manqué aux ministres dans -aucun des votes qui mettaient en jeu leur existence. C'était beaucoup -après les crises qu'on venait de traverser. Toutefois, M. Guizot -souffrait de n'être pas mieux le maître de cette majorité. Que de fois -il avait dû renoncer à braver ses préventions ou à brusquer ses -faiblesses! Jamais il ne s'était senti pleinement assuré du lendemain. -C'est que la Chambre qui s'était cru nommée, trois ans auparavant, -pour faire prévaloir une tout autre politique, ne le suivait qu'en -forçant chaque jour sa nature. Issue de la trop fameuse coalition, -«enfant chétif et revêche d'une mère malheureuse[57]», elle n'avait su -ni faire triompher les idées de cette coalition ni s'en dégager -pleinement. Si, en dépit de son origine, elle avait donné -successivement des majorités nombreuses à tous les ministères, ces -majorités semblaient toujours près de se décomposer. C'était là un mal -de naissance, et M. Guizot n'y voyait de remède que dans des élections -nouvelles. Le moment lui sembla favorable pour y procéder. Il se -flattait que rien ne restait des conditions troublées et équivoques -dans lesquelles s'étaient faites les élections de 1839, des mélanges -de partis, des confusions de programmes qui avaient alors jeté le -désarroi dans les esprits. Cette fois, tout ne se présentait-il pas -simple et clair? La politique conservatrice et celle de gauche se -trouvaient seules en présence, l'une et l'autre soutenues par tous -leurs partisans. À une question nettement posée, on devait s'attendre -que le pays ferait une réponse nette. Le 13 juin 1842, une ordonnance -prononça la dissolution de la Chambre et convoqua les électeurs pour -le 9 juillet. - -[Note 57: C'est ainsi que la qualifiait alors M. Rossi, dans la -Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin 1842.] - -Au premier abord, il ne parut pas qu'aucun grand vent d'opinion -s'élevât dans le pays, soit d'un côté, soit de l'autre. Partout le -calme plat. «Il n'y a point de véritable agitation électorale, -écrivait M. Mossi le 15 juin. Ôtez les journaux, les candidats et -quelques faiseurs officiels ou non officiels, tout est paisible, -froid, indifférent. Il n'y a pas une question, pas un intérêt qui -remue profondément le pays... Chacun est bien résolu à ne s'occuper -que de ses affaires, jusqu'à ce qu'un événement majeur vienne l'en -arracher.» Et le même observateur ajoutait, un peu plus tard: «On -n'aperçoit pas la moindre agitation politique dans le pays; il s'élève -par-ci par-là des débats personnels; il n'y a pas de combat sérieux, -spontané, populaire, entre deux principes et deux politiques[58].» Au -point de vue des moeurs publiques, il n'y avait pas lieu de se -féliciter d'un pareil état de choses. Mais, en fait et pour le moment, -l'impression générale était que cette indifférence profiterait à un -ministère qui garantissait précisément, à ce pays dégoûté de la -politique, le repos à l'intérieur et la paix au dehors. M. Guizot y -comptait; quelques-uns de ses amis n'avaient qu'une crainte, c'était -que les conservateurs, arrivant en trop grand nombre dans la Chambre -future, ne crussent pouvoir s'y passer toutes leurs fantaisies. À -gauche même, on ne doutait pas que le gouvernement n'obtînt une forte -majorité[59]. - -[Note 58: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 juin -et 1er juillet 1842.--M. Léon Faucher, dans une lettre à M. Grote, en -date du 15 mai 1842, se plaignait de l'énervement général. «La passion -politique n'existe plus», disait-il. (Léon FAUCHER, _Biographie et -Correspondance_, t. I, p. 120.)] - -[Note 59: «Un mois avant l'élection, écrivait peu après M. Duvergier -de Hauranne, nous étions bien convaincus que le ministère obtiendrait -une grande majorité.» (_Notes inédites._)] - -Ni cette confiance ni cette désespérance n'étaient fondées. Le -ministère et l'opposition, qui déjà au mois de janvier n'avaient pas -prévu l'effet considérable que devait produire l'affaire du droit de -visite dans le parlement, ne pressentaient pas mieux, au mois de juin, -son contre-coup électoral. En effet, tandis que tous les autres griefs -de la gauche laissaient froid le public, il se trouva que ce droit de -visite éveillait, chez les électeurs, les mêmes susceptibilités, les -mêmes ressentiments que naguère chez les députés. Alors, de l'horizon -tout à l'heure si calme, s'éleva une brise qui enfla les voiles -jusque-là inertes des candidatures opposantes, et qui, tournant même -bientôt en bourrasque, menaça de faire chavirer plus d'une barque -ministérielle. Les meneurs de gauche donnèrent aussitôt pour mot -d'ordre de faire porter exclusivement sur ce point toute la polémique. -Vainement le _Journal des Débats_ répondait-il que la question n'en -était plus une, puisque le ministère avait promis de ne pas ratifier -la convention de 1841, les électeurs paraissaient croire qu'on les -appelait à voter pour ou contre le droit de visite. Les conservateurs -étaient embarrassés, intimidés, et le laissaient voir; quelques-uns ne -trouvaient pas d'autre moyen de sauver leur candidature personnelle -que de faire, sur cette question, chorus avec la gauche. - -Les premières élections connues furent celles de Paris: sur douze -députés élus, l'opposition en avait dix, dont deux républicains -avoués. Les journaux de gauche poussèrent un cri de joie; le -_National_ proclama que le pouvoir venait d'être condamné par «la -ville qui était en possession de juger et d'exécuter les -gouvernements». Quand arrivèrent les résultats des départements, -l'opposition ne cessa pas de triompher. Était-ce donc qu'elle y avait -la majorité? Non, il s'en fallait. Mais le ministère, lui aussi, était -loin d'avoir obtenu le succès sur lequel il comptait. À vrai dire, -bien qu'il y eût quatre-vingt-douze députés nouveaux, la Chambre ne -différait pas de la précédente: même proportion des partis, même -tempérament des individus. Le cabinet, en s'attribuant toutes les voix -conservatrices, pouvait encore annoncer dans ses journaux qu'il avait -une majorité d'environ 70 voix, mais c'était une majorité composite, -précaire, à la merci de la première bouderie de tel petit groupe, de -la première intrigue de tel ambitieux. Et la bouderie comme l'intrigue -étaient à prévoir. Le gouvernement n'avait donc pas fait un pas: il se -retrouvait en face des anciennes difficultés, des anciens périls, -aggravés par le fait même d'une déception si notoire. - -Tout en protestant contre les affectations de victoire de -l'opposition, la presse ministérielle ne pouvait s'empêcher de laisser -voir son désappointement. «Nous ne le cachons pas, disait le _Journal -des Débats_ du 12 juillet, nous espérions que la majorité gagnerait en -nombre.» Dans l'intimité, les conservateurs avouaient plus -complètement encore leur échec. «Les élections nous ont été moralement -peu favorables, écrivait M. Désages à M. de Jarnac; ce serait se faire -illusion que de penser le contraire. La session d'hiver sera -évidemment très laborieuse[60].» M. de Barante s'exprimait ainsi, dans -une lettre à son beau-frère: «En somme, le ministère et nous autres, -amis du bon ordre, nous avons été trompés dans nos espérances. Il y -aura majorité, mais pas plus grande qu'auparavant. Les passions -seront plus animées, la session orageuse et le gouvernement moins -fort... En ce moment, malgré l'apparence, ce n'est pas tel ou tel nom -propre contre lequel il y a tant de déchaînement. C'est une crainte de -voir le pouvoir s'établir. Le cabinet du 29 octobre rencontre pour -adversaires les passions qui ont renversé le ministère du 15 avril en -1839 et qui, depuis lors, ont été enhardies et en continuelle -excitation[61].» Quant à M. Guizot, il ressentait le coup d'autant -plus rudement qu'il avait espéré davantage; il se raidissait pour ne -pas se laisser aller au découragement, mais il était triste. Ouvrant à -l'un de ses correspondants le fond de son âme, il lui écrivait: «Vous -m'avez quelquefois reproché de n'avoir pas assez bonne opinion de la -sagesse du pays. J'en ai eu trop bonne opinion. Ce n'est pas -l'opposition qui a gagné les élections, c'est le parti conservateur -qui les a perdues par son défaut d'intelligence et de courage. Je vous -parle là comme je ne parle à personne. Je ménage fort, dans mon -langage, le parti qui, après tout, est le mien. Je ne conviens point -que les élections soient perdues; et, en effet, elles ne le sont -point, puisque nous avons, je l'espère, assez de force pour regagner -dans les Chambres ce que nous aurions dû gagner dans les collèges -électoraux. J'y ferai de mon mieux; j'irai jusqu'au bout de la -persévérance possible; mais c'est difficile. Si je pouvais leur faire -honte de ce qu'ils ont cru et fait, de ce qu'ils croient et font -encore! Mais il faut en même temps leur dire la vérité et ménager leur -amour-propre. Je ne désespère pas du tout de la victoire, mais je suis -las de la lutte. Pourtant soyez tranquille, je ferai comme si je -n'étais pas las[62].» - -[Note 60: _Documents inédits._] - -[Note 61: _Documents inédits._] - -[Note 62: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.] - - - - -CHAPITRE II - -LA MORT DU DUC D'ORLÉANS - -(Juillet-septembre 1842) - - I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du prince - royal. La duchesse d'Orléans.--II. Douleur générale. Le duc - d'Orléans était très aimé et méritait de l'être. Inquiétude en - France et au dehors.--III. Nécessité d'une loi de régence. - Attitude de l'opposition. Projet préparé par le gouvernement. M. - Thiers presse l'opposition de l'accepter.--IV. Ouverture de la - session. Discussion de la loi de régence. M. de Lamartine et M. - Guizot. M. Odilon Barrot attaque la loi. M. Thiers lui répond et - se sépare de lui avec éclat. Vote de la loi.--V. Scission du - centre gauche et de la gauche. Le pays est calme et rassuré. - - -I - -Les élections du 9 juillet 1842 étaient à peine connues dans leur -ensemble, et l'on commençait à discuter leurs résultats, à supputer -leurs conséquences, quand un coup de foudre, éclatant soudainement sur -les marches du trône, vint faire aux espérances des opposants et à la -déception des ministériels une lugubre et tragique diversion. Le 13 -juillet, à onze heures du matin, le duc d'Orléans montait en voiture -dans la cour des Tuileries, afin de se rendre à Neuilly: il allait -faire ses adieux au Roi, avant de partir pour Saint-Omer, où il devait -inspecter plusieurs régiments. Il était seul dans un cabriolet à -quatre roues, attelé à la Daumont. Près de la porte Maillot, dans -l'avenue appelée chemin de la Révolte, les deux chevaux, qui depuis -quelques instants donnaient des signes d'agitation, s'emportèrent. «Tu -n'es plus maître de tes chevaux?» cria le duc d'Orléans au postillon. -«Non, monseigneur, répondit celui-ci, mais je les dirige encore.» Et -en effet, dressé sur ses étriers, il tenait vigoureusement les rênes. -«Mais tu ne peux donc pas les retenir?» cria de nouveau le duc, debout -dans la voiture. «Non, monseigneur.» Alors le prince royal, se plaçant -sur le marchepied qui était très bas, sauta à pieds joints sur la -route. Ses deux talons portèrent avec violence; il retomba lourdement -sur le pavé et resta étendu sans mouvement en travers du chemin. On -accourut du voisinage. Le blessé, qui ne donnait aucun signe de -connaissance, fut relevé et transporté, à quelques pas de là, dans la -maison d'un épicier; on l'étendit tout habillé sur un lit. Pendant ce -temps, le postillon, qui s'était rendu maître des chevaux, ramenait la -voiture. - -Aussitôt informés, le Roi, la Reine, Madame Adélaïde accoururent de -Neuilly, peu après suivis du duc d'Aumale, du duc de Montpensier, de -la duchesse de Nemours, des ministres, du chancelier, du maréchal -Gérard, des officiers de la maison royale. La pauvre chambre ne -pouvait les contenir tous. La plupart se tenaient dehors, devant la -boutique, dans un espace maintenu libre par un cordon de -factionnaires. Au delà, la foule se pressait, silencieuse, émue d'une -respectueuse compassion, étonnée et saisie d'être proche témoin d'un -drame qui, dans un cadre vulgaire, mettait en scène de si grands -personnages et pouvait avoir de si graves conséquences, plus étonnée -et plus saisie encore de rencontrer de telles douleurs chez ceux -qu'elle s'imagine d'ordinaire être les heureux de la vie. Chacun -sentait d'ailleurs la mystérieuse présence de quelqu'un de plus -puissant, de plus imposant, de plus redoutable que les ministres, que -les princes, que le Roi: c'était la mort, la mort implacable et -niveleuse, que l'on devinait là, dans ce galetas d'épicier de -banlieue, face à face avec ce que le monde pouvait offrir de plus -brillant par l'éclat du rang, de la fortune et de la jeunesse. Les -médecins, appelés dès le premier moment, essayaient de lutter contre -le mal que leur science discernait, mais qu'elle était impuissante -même à retarder. Penchés sur le mourant, ils évitaient de lever les -yeux, de peur de rencontrer les interrogations muettes des augustes -affligés. Le prince était toujours sans mouvement; il ne donna aucun -signe de connaissance, quand le curé de Neuilly lui administra -l'extrême-onction. Chacun faisait silence pour entendre la respiration -qui révélait seule un reste de vie. Un moment pourtant, on perçut -confusément quelques mots en allemand; une dernière pensée, peut-être, -qu'il adressait à la duchesse d'Orléans. Le Roi, debout, suivait avec -angoisse le progrès de l'agonie sur le visage de son fils; si déchiré, -si accablé qu'il fût, il donnait tous les ordres. Les jeunes princes -et les princesses pleuraient. Quant à la Reine, elle restait à genoux -au pied du lit et priait, souvent à haute voix: pieusement héroïque -dans sa maternelle sollicitude, ce qu'elle demandait à Dieu, ce -n'était pas de lui rendre son fils, c'était d'accorder au mourant un -instant de connaissance qui lui permît de penser au salut de son âme, -et, en échange de cette grâce suprême, elle offrait sa propre vie. -Pendant plusieurs heures, cette scène se prolongea, sans qu'aucun -indice vînt ramener un peu d'espoir. Enfin, à quatre heures et demie, -un dernier mouvement convulsif secoua le prince, puis l'immobilité: la -mort avait eu raison des dernières résistances de la jeunesse. Les -sanglots éclatèrent dans l'assistance. Le Roi et la Reine se -penchèrent pour embrasser leur premier-né. «Encore, si c'était moi!» -dit le souverain qui pensait à la France et à la monarchie. Quant à la -mère, toujours occupée de l'âme de son fils, sa première réponse aux -paroles de condoléance fut ce cri: «Ah! dites-moi du moins qu'il est -au ciel[63].» Le clergé, de nouveau introduit, dit les prières -accoutumées; puis le funèbre cortège se forma pour retourner au -château de Neuilly. Quatre sous-officiers portaient le corps, placé -sur un brancard. Derrière, suivaient à pied le Roi et la Reine qui -n'avaient pas voulu monter en voiture, les princes et princesses, les -ministres, les officiers. Une compagnie d'élite, mandée à la hâte, -faisait la haie. Au moment où l'on se mit en marche, un long cri de: -Vive le Roi! partit de la foule, expression spontanée de la compassion -et de l'émotion générale: beaucoup, du reste, croyaient que le prince -n'était pas encore mort et qu'on l'emportait à Neuilly pour le mieux -soigner. La marche dura plus d'une demi-heure. On arriva ainsi jusqu'à -la chapelle du château. Après s'être agenouillés une dernière fois, le -Roi et la Reine, le premier toujours maître de soi, la seconde -toujours pieusement soumise, mais l'un et l'autre brisés de fatigue et -de douleur, se retirèrent dans leurs appartements. - -[Note 63: Cette pieuse préoccupation devait persister. L'année -suivante, la Reine eut à ce sujet des relations avec le Père de -Ravignan, lui demanda et reçut de lui de hautes consolations. (Cf. la -_Vie du Père de Ravignan_, par le Père DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 243 à -248.)] - -Dans cette scène douloureuse, on n'a vu paraître ni la duchesse -d'Orléans ni ses enfants. La duchesse suivait un traitement à -Plombières, où son mari l'avait conduite et installée lui-même -quelques jours auparavant. Les jeunes princes étaient à Eu. La -nouvelle n'arriva à Plombières que le 14 juillet au soir[64]. Afin de -ménager la princesse, on ne lui parla d'abord que d'une maladie grave. -Elle voulut partir immédiatement pour Paris. Dans sa voiture, elle -priait et pleurait en silence, sans que personne osât lui adresser la -parole. Peu après avoir dépassé Épinal,--il était une heure du -matin,--le courrier annonça une voiture venant de Paris. «Ouvrez, -ouvrez!» s'écria la duchesse d'Orléans. On la retint. Mais, à ce -moment, deux hommes s'avancèrent vers elle; l'un des deux était M. -Chomel, le médecin de la famille royale. À sa vue, elle poussa un cri -perçant. «M. Chomel! Ah! mon Dieu! le prince?...--Madame, le prince -n'existe plus.--Que dites-vous?» M. Chomel donna quelques détails -interrompus par les exclamations et les sanglots de la princesse. Puis -celle-ci, se retournant vers une dame de sa suite: «Mais cette maladie -dont vous m'aviez parlé?--C'était pour préparer Madame.--Comment, -vous saviez la mort!... Ah! quel courage vous avez eu!» Elle demeura -ainsi près d'une heure sur la grande route, dans l'obscurité de la -nuit, sanglotant au fond de sa voiture, tandis que les autres -personnes, assises sur les marchepieds, les portières ouvertes, ne -pouvaient elles-mêmes contenir leur douleur. «Oh! j'ai tout perdu! -s'écriait par moments la veuve désolée; et la France aussi, elle a -perdu celui qui l'idolâtrait, celui qui la comprenait si bien. Mais -vous ne saviez pas comme moi combien il était bon; quelle patience, -quelle douceur, que de bons conseils il me donnait! Non, non, je ne -puis vivre sans lui!» On voulut lui parler de ses enfants! «Mes -pauvres enfants! reprit-elle. Dans le premier moment de ma douleur, je -ne sens rien que pour lui; c'est lui qui avait tout mon coeur.» Vers -deux heures du matin, on se remit en route. La princesse n'avait plus -qu'une pensée, brûler les étapes pour pouvoir contempler une dernière -fois les traits de son époux bien-aimé. Après deux cruelles nuits, -elle arriva à Neuilly, le 16 juillet au matin. Le Roi l'attendait, -entouré de la famille royale et des deux jeunes orphelins qu'on avait -ramenés d'Eu. «Oh! ma chère Hélène, s'écria Louis-Philippe, le plus -grand des malheurs accable ma vieillesse.»--«Ma fille chérie, vivez -pour nous, pour vos enfants», reprit la Reine avec sa douce autorité. -Au bout de peu d'instants, soutenue par le Roi et par le duc de -Nemours, suivie de ses parents en pleurs, la duchesse alla -s'agenouiller dans la chapelle, devant le cercueil, hélas! déjà -refermé. Pâle, immobile, sous le coup d'une sorte de stupeur, il -semblait que d'elle aussi la vie allait se retirer; mais la foi -religieuse la soutenait[65]. Après une courte prière, elle se releva -et se rendit dans son appartement, pour revêtir les habits de veuve -que, depuis lors, elle n'a plus quittés. - -[Note 64: Pour le récit qui va suivre, je me suis servi du charmant et -touchant volume publié, peu après la mort de la princesse, sous ce -titre: _Madame la duchesse d'Orléans_.] - -[Note 65: «Oui, écrivait la duchesse d'Orléans cinq mois plus tard, le -Seigneur qui nous frappe est un père miséricordieux: j'en ai la -conviction inébranlable, lors même que je n'éprouve pas ses douceurs -et ses consolations. Je suis au milieu de l'épreuve qui exige une foi -aveugle; par instants, je la sens bien forte, et alors l'amour et -l'espérance me sont accordés comme un rayon d'en haut; mais, parfois -aussi, je sens toute la misère de la nature, et il m'est impossible de -m'élever vers Dieu. Que de patience Dieu doit avoir avec nous! comment -n'en aurions-nous pas pour supporter le fardeau qu'il nous impose!» -(_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 99.)] - -Le corps devait rester plus de deux semaines dans la chapelle du -château, en attendant le service solennel que l'on préparait à -Notre-Dame: présence à la fois douloureuse et consolante pour les -affligés qui ne pouvaient s'empêcher de retourner vingt fois par jour -auprès du cercueil. Le deuil planait sur cette royale demeure, où tout -le monde parlait bas, où aucune voiture ne pénétrait plus, et où l'on -n'entendait que le bruit des chants religieux qui se continuaient -presque sans interruption dans la chapelle. Successivement tous les -princes ou princesses, absents au moment de la catastrophe, étaient -revenus. Pour les membres d'une famille si unie, c'était du moins un -soulagement de pouvoir pleurer ensemble. M. Guizot, témoin respectueux -et ému, dépeignait ainsi cet intérieur désolé, dans une lettre -adressée à une de ses amies: «Le Roi, à travers des alternatives de -larmes et d'abattement, est admirable de force d'esprit et de corps. -La Reine est soumise à Dieu. Madame est dévouée à son frère. Madame la -duchesse d'Orléans est haute, simple et pénétrée. Les quatre princes -sont charmants d'affection réciproque, de bonté et de droiture[66].» -De son côté, la reine des Belges, accourue dès le premier jour auprès -de ses parents, écrivait qu'elle avait trouvé son père et sa mère -«tous deux vieillis et les cheveux entièrement blanchis»; elle -ajoutait, en parlant d'elle-même et de ses frères et soeurs: -«Chartres[67] était plus qu'un frère pour nous tous; c'était la tête, -le coeur et l'âme de toute la famille. Nous le respections tous. Je ne -m'attendais pas à lui survivre, ainsi qu'à ma bien-aimée Marie. Mais, -encore une fois, que la volonté de Dieu soit faite[68]!» - -[Note 66: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 222.] - -[Note 67: La reine des Belges appelait ainsi son frère du nom qu'elle -était habituée à lui donner avant 1830, quand Louis-Philippe était duc -d'Orléans et que son fils aîné portait le titre de duc de Chartres.] - -[Note 68: Cette lettre, adressée à la reine Victoria, est citée par -sir Théodore MARTIN, dans sa _Vie du prince consort_.] - - -II - -Le coup n'avait pas seulement frappé la famille royale, il était senti -par la nation elle-même. La douleur fut universelle et profonde. -«Jamais, écrivait alors Henri Heine, la mort d'un homme n'a causé un -deuil aussi général. C'est une chose remarquable qu'en France, où la -révolution n'a pas encore discontinué de fermenter, l'amour d'un -prince ait pu jeter de si profondes racines et se manifester d'une -façon aussi touchante. Non seulement la bourgeoisie, qui plaçait -toutes ses espérances dans le jeune prince, mais aussi les classes -inférieures du peuple regrettent sa perte. Lorsqu'on ajourna les fêtes -de Juillet et qu'on démonta, sur la place de la Concorde, les grands -échafaudages qui devaient servir à l'illumination, ce fut un spectacle -déchirant que de voir assis, sur les poutres et les planches -renversées, le peuple qui déplorait la mort du jeune prince. Une morne -tristesse était empreinte sur tous les visages, et la douleur de ceux -qui ne prononçaient aucune parole était la plus éloquente. Là -coulaient les larmes les plus sincères, et, parmi les braves gens qui -pleuraient, il y avait sans doute plus d'une tête chaude qui, à -l'estaminet, se vante de son républicanisme.» Ce que l'on voyait et ce -que l'on savait de la douleur du vieux roi éveillait une pitié -sympathique. «Ses ennemis les plus acharnés dans le peuple, écrivait -encore le même observateur, prouvent, d'une manière touchante, combien -ils prennent part à son malheur domestique. J'oserais soutenir que le -Roi est présentement redevenu populaire. Lorsque je regardais hier, à -Notre-Dame, les préparatifs des funérailles et que j'écoutais les -conversations des bourgerons qui y étaient rassemblés, j'entendis -entre autres cette expression naïve: Le Roi peut maintenant se -promener dans Paris sans crainte; personne ne tirera sur lui.» Il est -vrai que Henri Heine ajoutait aussitôt, avec un scepticisme -mélancolique: «Combien durera cette noire lune de miel[69]?» En tout -cas, il y avait pour le moment comme un retour de la vieille -sensibilité royaliste que l'on ne connaissait plus depuis 1830. M. de -Barante le constatait avec surprise. «C'est, écrivait-il au comte -Bresson, tout à fait au delà de ce que nous pouvions soupçonner. Outre -les regrets donnés au prince, la justice rendue à son mérite, outre -cette popularité d'estime qui s'est trouvée être universelle, outre le -caractère grave et presque religieux de la douleur publique, il s'est -manifesté une opinion monarchique et un attachement à la dynastie -vraiment très remarquables[70].» L'émotion ne se renfermait pas dans -Paris; à mesure que la nouvelle gagnait la province, les mêmes -impressions s'y produisaient. L'armée surtout comprit quelle perte -elle faisait. «Ce malheur est irréparable, écrivait le général de -Castellane au général Changarnier, de la nature de ceux dont on sent -chaque jour davantage l'étendue. L'armée est consternée. Mgr le duc -d'Orléans était un intermédiaire entre elle et la couronne, chose -précieuse sous notre forme de gouvernement où les ministres de la -guerre changent souvent... Il avait sur l'armée une influence immense. -Les regrets ont été unanimes[71].» À Alger, le général Bugeaud disait -du prince: «Il aimait notre métier et s'était donné la peine de -l'apprendre à fond[72].» De la petite ville de Miliana où il -commandait, le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère, le 22 -juillet: «En faisant paraître l'ordre du jour qui annonce à la -garnison la perte irréparable qu'elle vient de faire, j'ai vu des -larmes dans tous les yeux[73].» - -[Note 69: Lettres des 15, 19 et 29 juillet 1842. (_Lutèce_, p. 262 à -275.)] - -[Note 70: Lettre du 28 août 1842. (_Documents inédits._)] - -[Note 71: _Les dernières campagnes du général Changarnier en Afrique_, -par le comte D'ANTIOCHE. (_Correspondant_ du 25 janvier 1888.)] - -[Note 72: _Ibid._] - -[Note 73: _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud._] - -C'est qu'en effet le duc d'Orléans était généralement aimé, «adoré -même», suivant le mot dont se servait alors Henri Heine. Deux ans -auparavant, celui-ci avait écrit: «Le prince royal a gagné tous les -coeurs, et sa perte serait plus que pernicieuse pour la dynastie -actuelle. La popularité du prince est peut-être la seule garantie de -cette dernière. Mais le prince, héritier de la couronne, est aussi une -des plus nobles et des plus magnifiques fleurs humaines qui se soient -épanouies sur le sol de ce beau jardin qu'on nomme la France[74].» -J'ai déjà eu l'occasion, en racontant le voyage fait par le duc -d'Orléans, en 1836, à Berlin et à Vienne, d'esquisser les qualités -toutes françaises, à la fois charmantes et brillantes, qui lui -valaient cette popularité[75]. Depuis lors, il avait gagné en -maturité, sans perdre rien de sa grâce et de son éclat. Le dandysme un -peu maniéré de l'adolescent avait fait place à une élégance plus -virile, plus imposante, plus royale. Le cavalier à bonnes fortunes -était devenu le plus tendre et le plus attentif des époux. Sans doute, -dans l'ordre politique, il n'avait pas encore tout à fait répudié les -velléités belliqueuses qui étaient chez lui l'entraînement d'un -patriotisme passionné et comme la chaleur d'un sang jeune et -généreux[76]; il n'avait pas non plus entièrement renoncé à des -affectations libérales, même parfois un peu révolutionnaires, qui -venaient de 1830[77]; et ces tendances, si elles contribuaient à sa -faveur auprès de la foule, ne laissaient pas que d'inquiéter certains -esprits prudents. Mais, même sur ces points, il s'était assagi, et -l'on sentait qu'il deviendrait plus sage encore avec les années, avec -l'expérience plus complète des hommes ou des choses, et surtout avec -le sentiment de la responsabilité. La transformation ainsi en voie de -s'accomplir n'échappait pas au Roi et à M. Guizot qui s'en -félicitaient[78]. Ajoutons que, si l'origine de la monarchie nouvelle -avait faussé quelques-unes des idées du duc d'Orléans, elle lui avait -donné, d'autre part, un sentiment singulièrement élevé et fécond de -son métier de prince: il se croyait tenu de mériter par lui-même, par -ses efforts, par ses services, par ses sacrifices, le rang que lui -apportait sa naissance, estimant ne pouvoir rester le premier que s'il -justifiait être le plus digne. Dès 1837, dans une lettre intime[79], -il se déclarait «obligé, dans un temps où le travail est la loi -commune, de faire sa carrière à la sueur de son front». «Il n'y a -aujourd'hui, ajoutait-il, qu'une manière de se faire pardonner d'être -prince, c'est de faire en tout plus que les autres... Pour fonder une -dynastie, il faut que chacun y contribue, depuis mon frère d'Aumale, -qui apporte pour son écot un prix d'écolier[80], jusqu'à l'héritier du -trône qui doit, dans les rangs de l'armée, se faire lui-même la -première position après celle du Roi.» Cette tâche si virilement et si -noblement tracée, il était résolu à s'y donner, sans épargner sa peine -et, au besoin, son sang. À en juger d'ailleurs par certains -pressentiments qu'il laissait quelquefois percer, par le fond de -mélancolie qui se trahissait sous la grâce de son sourire, il n'avait -pas dans l'avenir, et notamment dans la durée de sa propre vie, la -confiance où se complaît d'ordinaire la jeunesse heureuse. Il parlait -souvent de sa mort; non qu'il ait jamais prévu l'accident vulgaire qui -devait l'emporter; mais il se voyait tombant sur un champ de bataille -ou devant une émeute[81]. Et alors il se demandait, dans une -incertitude anxieuse, ce que deviendrait son jeune fils: serait-il «un -de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi», ou bien «l'un des -ouvriers de cette régénération sociale qu'on n'entrevoit qu'à travers -de grands obstacles et peut-être des flots de sang»? Il n'osait se -répondre à lui-même, tant l'horizon lui paraissait obscur[82]. - -[Note 74: _Lutèce_, p. 22.] - -[Note 75: Cf. plus haut, t. III, chap. II, § V.] - -[Note 76: Quelques mois avant la mort du prince, M. Quinet avait été -invité à une soirée de musique chez la duchesse d'Orléans. Poète et -érudit, peu connu de la foule, il n'était jusqu'alors descendu sur la -place publique que pour pousser le cri de la guerre, pour demander, en -1840, comme en 1830, la revanche de Waterloo et la conquête des -frontières du Rhin. Par sympathie et par calcul, le duc d'Orléans -voulut se montrer fort aimable pour l'auteur de la brochure intitulée: -_1815 et 1840_. Voici comment M. Quinet a rapporté sur le moment, dans -une lettre à sa mère, les paroles que lui adressa le prince: «Vous -avez foi en la France. J'ai été frappé du profond sentiment national -qui vit dans tout ce que vous avez écrit. Mais les cosmopolites nous -perdent. Ils émoussent, ils énervent tout. Malheureusement le pays -leur prête souvent la main... Vous avez bien raison, la grande -question pour nous, c'est celle des frontières, c'est le besoin de se -relever. Au lieu de tant parler des victoires de l'Empire, je voudrais -que l'on instituât des fêtes funèbres, commémoratives de Waterloo, -pour obliger le pays à s'en souvenir et à tout réparer. Au lieu de -cela, on parle, on perd le sentiment de l'action... Tout le monde veut -jouir. Personne ne veut faire crédit à la patrie. Si je me suis occupé -de l'armée, ce n'est pas que je veuille jouer au soldat; je crois être -au-dessus de cela. Mais c'est que je pense que là encore se trouve la -tradition de l'honneur du pays. Il ne faut pas tomber; il ne faut pas -ruiner, comme Samson, nos ennemis, en périssant nous-mêmes. Il faut -les détruire et vivre. Quand nous serions acculés à Bayonne, il faut -être décidé à reprendre tout le reste. Pendant que les autres -amollissent tout, vous êtes le clairon. Ne désespérons pas.» -(_Correspondance d'Edgar Quinet_, t. II, p. 371.)] - -[Note 77: Voir, par exemple, dans le fragment du testament que nous -reproduisons plus bas, la recommandation faite par le duc d'Orléans à -son fils, de rester fidèle à la «révolution».] - -[Note 78: Causant, au lendemain de la catastrophe, avec M. de -Flahault, ambassadeur de France à Vienne, M. de Metternich lui disait: -«C'était une grande tâche pour votre roi que de former son successeur. -Il y avait mis tous ses soins, et je sais que, depuis un an surtout, -il était parfaitement content du résultat qu'il avait obtenu; il -éprouvait une grande tranquillité et une extrême satisfaction, en -voyant que son fils était entré dans ses idées et qu'il pourrait -s'endormir sans trouble, certain que le système d'ordre et de paix -qu'il a établi ne serait point abandonné après lui.» M. Guizot, de son -côté, a constaté que le prince se montrait «capable de s'arrêter sur -sa pente, d'apprécier la juste mesure des choses, la vraie valeur des -hommes, et d'apporter dans le gouvernement plus de sagacité froide et -de prudence que son attitude et son langage ne l'auraient fait -conjecturer». Le ministre a même ajouté ce témoignage plus précis: -«Depuis 1840, le prince avait fait dans ce sens de notables progrès, -et, quoiqu'il ménageât avec soin l'opposition, son appui sérieux en -même temps que réservé ne manqua point au cabinet.»] - -[Note 79: Il s'agit d'une lettre par laquelle le duc d'Orléans raconte -au général Damrémont comment il a obtenu du Roi et ensuite -généreusement sacrifié à son frère l'honneur de prendre part à la -seconde expédition de Constantine. J'ai cité, dans la seconde édition -du tome III, ch. X, § XIII, d'autres fragments de cette admirable -lettre. On en peut trouver le texte complet dans _L'Algérie de 1830 à -1840_, par M. Camille ROUSSET, t. II, p. 230 et suiv.] - -[Note 80: En 1837, époque où le duc d'Orléans écrivait ces lignes, le -jeune duc d'Aumale, âgé de quinze ans, venait d'obtenir un prix au -concours général.] - -[Note 81: Sur ces pressentiments, voir ce qu'en écrivait Henri Heine -en 1840 et en 1842. (_Lutèce_, p. 21 et 269.) Voir aussi un petit -incident du voyage que le duc d'Orléans avait fait, quelques jours -avant sa mort, pour conduire la duchesse à Plombières. (_Madame la -duchesse d'Orléans_, p. 83.)] - -[Note 82: Je fais ici allusion à ce passage, souvent cité, du -testament du duc d'Orléans, testament écrit en 1839, au moment de -partir pour l'expédition des Portes de Fer, en Algérie: «C'est une -grande et difficile tâche que de préparer le comte de Paris à la -destinée qui l'attend; car personne ne peut savoir dès à présent ce -que sera cet enfant, lorsqu'il s'agira de reconstruire sur de -nouvelles bases une société qui ne repose que sur les débris mutilés -et mal assortis de ses organisations précédentes. Mais, que le comte -de Paris soit un de ces instruments brisés avant qu'ils aient servi, -ou qu'il devienne l'un des ouvriers de cette régénération sociale -qu'on n'entrevoit qu'à travers de grands obstacles et peut-être des -flots de sang; qu'il soit roi ou qu'il demeure défenseur inconnu et -obscur d'une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu'il -soit avant tout un homme de son temps et de sa nation, qu'il soit -catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la -révolution.»] - -Sans doute la foule n'avait pas pénétré dans l'âme du prince aussi -avant que ces publications posthumes nous permettent de le faire -aujourd'hui. Mais d'instinct elle comptait beaucoup sur lui. Elle -était persuadée qu'en lui reposait l'espoir de la monarchie. Si -l'habileté prudente et flexible, la sagesse un peu sceptique, -l'expérience consommée du vieux roi avaient pu seules constituer un -gouvernement pacifique et régulier au lendemain d'une révolution, si -seules elles avaient pu, après 1830, rassurer l'Europe et déjouer -l'anarchie, les qualités plus brillantes et plus généreuses du duc -d'Orléans, sa confiante hardiesse, sa communion étroite avec toutes -les vibrations du sentiment national, la séduction et l'élan de sa -jeunesse paraissaient nécessaires pour assurer l'avenir de la royauté -bourgeoise, en y intéressant les coeurs et les imaginations. La -catastrophe du 13 juillet bouleversa brusquement toutes ces -prévisions, et, à la place de la grande espérance qui s'évanouissait, -se dressa une perspective singulièrement inquiétante, celle d'une -régence, devenue à peu près inévitable du moment où il n'y avait plus -aucun intermédiaire entre un roi de soixante-dix ans et un enfant de -quatre ans. Cette épreuve de la régence, toujours dangereuse, ne -serait-elle pas mortelle pour une dynastie récente, contestée, et dans -un pays infesté de révolution? On eût dit qu'un voile se déchirait, -laissant voir la fragilité, jusqu'ici inaperçue, du régime sorti des -journées de Juillet. «Cet accident funeste remet en question tout -l'ordre des choses existantes», écrivait, dès le premier jour, Henri -Heine; et un autre contemporain, précisant davantage, proclamait que -«Dieu venait de supprimer le seul obstacle qui existait entre la -monarchie et la république». Ainsi, à la compassion éveillée par une -grande douleur se joignait aussitôt un sentiment peut-être plus vif -encore, parce qu'il était intéressé, celui du danger auquel la chose -publique et, par suite, chaque situation particulière se trouvaient -désormais exposées. «Tout le monde est inquiet pour son propre -compte», disait M. Guizot, et telle était la violence subite de cette -inquiétude qu'un spectateur la qualifiait «d'effroi et de -consternation impossibles à dépeindre». Cette impression s'étendait -au delà de nos frontières. Un homme politique espagnol, M. Donozo -Cortès, écrivait: «Cette mort a été un événement de la plus haute -importance pour la majeure partie des puissances en Europe; tandis que -la nation française porte le deuil, de l'autre côté de la Manche et du -Rhin on découvre des symptômes de douleur et d'effroi[83].» Lord -Palmerston déclarait voir là «une calamité pour la France et pour -l'Europe[84]». M. de Metternich disait de son côté: «L'événement est -l'un des plus graves auxquels puisse atteindre l'imagination: je lui -reconnais toute la valeur d'une catastrophe[85].» - -[Note 83: Lettre au journal _El Heraldo_ du 24 juillet 1842. (_Oeuvres -de Donozo Cortès_, t. I.)] - -[Note 84: Lettre à son frère, en date du 18 juillet 1842. (BULWER, -_Life of Palmerston_, t. III, p. 96.)] - -[Note 85: Lettre au comte Apponyi, en date du 18 juillet 1842. -(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 616.)] - - -III - -Impuissant à remédier complètement au mal d'une telle perte, le -législateur sentit cependant qu'il avait quelque chose à faire pour le -limiter et l'atténuer. On s'était aperçu, en effet, que rien n'avait -été prévu et réglé pour cette éventualité de la régence, devenue tout -à coup si probable et peut-être si prochaine. La Charte n'en disait -mot. Impossible de laisser subsister une incertitude absolument -contraire à l'esprit même du gouvernement monarchique. En effet, -suivant la parole du feu duc de Broglie, «c'est l'excellence de ce -gouvernement que l'autorité suprême n'y souffre aucune interruption, -que le rang suprême n'y soit jamais disputé, que la pensée même n'y -puisse surprendre, entre deux règnes, le moindre intervalle d'attente -ou d'hésitation; c'est par là surtout qu'il domine les esprits et -contient les ambitions[86]». Il fallait donc faire une loi déterminant -à qui appartiendrait et comment serait exercée la régence, et la -faire tout de suite. Tel était le voeu du public impatient d'être -rassuré. Le gouvernement n'était pas moins pressé: il comprenait -l'avantage de profiter de l'émotion générale, de cette nécessité de -bonne conduite qui s'imposait à tous[87], pour enlever rapidement la -solution d'un de ces problèmes constitutionnels qu'il est toujours -délicat de livrer aux discussions des peuples. Il résolut même de ne -pas attendre jusqu'au 3 août, jour indiqué pour l'ouverture de la -nouvelle législature, et convoqua le parlement pour le 26 juillet. - -[Note 86: Rapport sur la loi de régence, présenté à la Chambre des -pairs, le 17 août 1842.] - -[Note 87: M. Guizot écrivait, le 14 juillet 1842: «La bonne conduite -est indispensable, et tout le monde le sent.»] - -Qu'allaient faire les partis? Rien à espérer des radicaux et des -légitimistes: ennemis jurés de la monarchie de Juillet, ils ne se -prêtaient pas à réparer le mal qu'un accident venait de lui faire; les -légitimistes surtout étaient impitoyables; ils n'avaient même pas -désarmé un instant devant ce grand deuil, et, à lire leurs journaux, -il n'y avait rien chez eux du sentiment sous l'empire duquel le duc de -Bordeaux, plus noblement inspiré que ses partisans, faisait célébrer à -Toeplitz une messe pour l'âme de son infortuné cousin[88]. Mais -quelles étaient les dispositions de ces opposants dynastiques qui, -tout échauffés du résultat des élections, s'apprêtaient naguère à -pousser plus vivement que jamais l'attaque contre le cabinet? Sous le -coup de l'émotion inquiète qui les saisit à la nouvelle de la -catastrophe et sous la pression de l'opinion générale, leur premier -mouvement parut être de ne voir que la monarchie en deuil et en -péril, et de reléguer au second plan la question ministérielle. M. -Thiers et même M. Odilon Barrot s'empressèrent autour du Roi, -protestant de leurs respectueuses et douloureuses sympathies, offrant -leur concours pour les discussions qui allaient s'ouvrir, et exprimant -le désir de voir tous les amis de la royauté de 1830 unanimes sur la -constitution de la régence. Les journaux du centre gauche et de la -gauche tinrent le même langage. «Il s'agit pour le moment, y -lisait-on, non plus de discuter la politique du ministère, mais de -donner à la monarchie de Juillet et à nos institutions les garanties -d'existence et le complément constitutionnel qu'un affreux événement a -rendus nécessaires.» Ces journaux demandaient seulement que «le -cabinet n'essayât pas de se prévaloir d'une manifestation toute -dynastique[89]». Le _Journal des Débats_ se félicitait de cette -attitude. «Les passions, disait-il, ont fait silence. Depuis douze -ans, on n'avait pas vu peut-être un pareil accord dans la presse -constitutionnelle, et l'opposition,--c'est une justice qu'il faut lui -rendre,--s'est montrée vraiment dynastique[90].» - -[Note 88: On lit, à ce propos, dans une lettre de M. de Metternich au -comte Apponyi, en date du 12 août 1842: «M. de Flahault m'a lu une -lettre particulière de M. Guizot en réponse à ce que j'avais appris au -premier sur la manière dont l'affreux événement du 13 juillet a été -accueilli à Kirchberg. (C'était l'endroit où résidait alors la famille -de Charles X.) Veuillez dire à M. Guizot et, si vous en trouvez -l'occasion, également au Roi, que je ferai connaître là-bas -l'impression que Sa Majesté a reçue de la communication. M. de -Flahault mandera probablement, par le courrier de ce jour, que M. le -duc de Bordeaux, qui a appris la nouvelle peu après son arrivée à -Toeplitz, a fait dire le lendemain une messe à la paroisse de cette -ville, à laquelle il a assisté avec tout ce qui compose sa suite. Il -n'y a rien mis qui ressemblât à de l'ostentation, et toute la ville -lui en a su gré.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 619.)] - -[Note 89: _Constitutionnel_ du 19 juillet 1842.] - -[Note 90: 16 juillet 1842.] - -Ce désintéressement de l'opposition était trop beau pour durer. -Quelques jours à peine s'étaient écoulés, que les mêmes journaux, sans -rien rabattre, il est vrai, de leur zèle pour la monarchie, de leurs -protestations d'union, et au contraire sous prétexte de diminuer les -dangers de cette monarchie et de faciliter cette union, réclamaient -ardemment la retraite de M. Guizot et prétendaient lui faire honte de -«s'abriter derrière le cercueil du duc d'Orléans». Ils ne demandaient -que ce seul holocauste, sachant bien que le ministère ainsi mutilé ne -serait plus en état de se défendre. À ce prix, ils promettaient au Roi -leur concours pour la loi de régence. M. Molé appuyait cette -manoeuvre, insistant sur ce que l'impopularité de M. Guizot rendait -impossible l'accord prêt à se faire. Mais on ne parvint ni à ébranler -le Roi, ni à diviser le cabinet. «Les intrigues font feu croisé, -écrivait M. Guizot à un de ses amis; intrigues du 15 avril, du 12 -mai, du 1er mars, chacune pour son compte et toutes ensemble contre -moi. On a offert au Roi la loi de régence et la dotation qu'il -voudrait, s'il consentait à me sacrifier. Il a répondu royalement et, -je crois, très sensément. Il n'a jamais été mieux pour moi. Le cabinet -tiendra bien ensemble[91].» Dès le 22 juillet, en effet, un article du -_Moniteur_, faisant allusion aux attaques dirigées particulièrement -contre un des ministres, les dénonçait comme une manoeuvre et -affirmait la solidarité étroite de tous les membres du cabinet. Le -même jour, le _Journal des Débats_ déclarait très haut que le -ministère ne se retirerait pas et qu'il ne sacrifierait pas M. Guizot. -«Nous regrettons seulement, ajoutait-il, qu'après avoir pris une si -noble part à la douleur publique, l'opposition, au bout de huit jours -à peine, se soit lassée de sa modération.» - -[Note 91: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -Tout en résistant à cette poussée, le gouvernement n'avait pas perdu -un instant pour préparer la loi de régence. Il était dirigé dans cette -oeuvre par Louis-Philippe, qui dominait sa douleur de père pour -remplir son devoir de roi. Les précédents n'étaient pas de grand -secours. Sous l'ancienne monarchie, le roi, en raison de son pouvoir -absolu, disposait de la régence comme de tout le reste; il fixait par -son testament les conditions dans lesquelles elle s'exercerait; avec -quelle efficacité, l'histoire troublée et souvent sanglante des -minorités est là pour le dire. Dans ce passé donc, rien à imiter ni à -regretter. À défaut de traditions, il fallait consulter les principes. -Une première question se posa: convenait-il de faire une loi générale -établissant d'avance un système de régence pour toutes les minorités, -ou d'organiser la régence seulement pour le cas actuel, étant entendu -qu'une loi spéciale serait faite pour chaque minorité nouvelle? En un -mot, il y avait à choisir entre la régence de droit et la régence -élective. Le gouvernement, partant de cette idée que la régence était -une royauté temporaire et devait être constituée à l'image de la -royauté véritable, se prononça pour la régence de droit. Il se dit -qu'avec la régence élective on verrait, aux approches des minorités, -les partis se former pour pousser tel ou tel candidat, les prétendants -descendre dans la lice, les membres de la famille royale peut-être se -diviser ou, en tout cas, être mis sur la sellette et violemment -discutés. Quoi de plus contraire au principe monarchique, qui est -précisément de ne pas livrer périodiquement l'autorité suprême aux -luttes des partis et aux brigues des ambitieux! Mieux valait donc -établir d'avance une règle permanente qui ne laissait plus place à -aucune compétition. Sans doute on se privait ainsi de choisir le -régent d'après son mérite personnel; mais, comme le disait le feu duc -de Broglie, «hasard pour hasard, c'est la nature du gouvernement -monarchique de préférer les chances paisibles de la naissance aux -chances turbulentes de l'élection[92]». - -[Note 92: Rapport fait à la Chambre des pairs.] - -Du principe que la royauté temporaire devait être assimilée à la -royauté définitive, le gouvernement tira cette autre conséquence que -la régence serait déférée au prince le plus proche du trône dans -l'ordre de succession établi par la Charte. C'était étendre la loi -salique à la régence, en exclure les femmes et particulièrement la -mère du roi mineur. Il y avait sans doute dans notre histoire de -nombreux précédents en sens contraire. Mais on estima que, de notre -temps, dans une société démocratique où la royauté est tant discutée, -souvent même tant outragée, il ne convenait pas de mettre le pouvoir -aux mains d'une femme, qu'elle y trouverait trop de souffrances et n'y -apporterait pas assez d'autorité. Du reste, le projet attribuait à la -mère une autre tâche que l'on jugeait utile de séparer du gouvernement -de l'État, afin de la soustraire aux vicissitudes de la politique et -aux exigences des partis: c'était la garde, la tutelle et par suite -l'éducation du jeune roi. Si graves que fussent ces considérations -théoriques, elles ne pesèrent pas seules dans la décision. Derrière la -question de principe, chacun avait vu tout de suite la question de -personne: la régence masculine, c'était le duc de Nemours; la régence -féminine, la duchesse d'Orléans. Tous deux sans doute étaient, à des -titres divers, très dignes de cette haute mission. Nul ne pouvait -contester la rare probité du duc de Nemours, l'élévation de ses -sentiments, son désintéressement absolu: «Nemours est le devoir -personnifié, disait souvent son frère aîné; je ne prends jamais une -décision importante sans le consulter.» Quant à la duchesse d'Orléans, -c'était une âme généreuse et une intelligence supérieure. Toutefois, -entre les deux, le Roi avait une préférence très décidée. De la part -de la duchesse, il croyait avoir à craindre une certaine recherche de -popularité libérale; à la suite de son mari, le devançant même au -besoin, elle avait été vue souvent en coquetterie avec les hommes de -gauche. Aucune inquiétude de ce genre au sujet du duc de Nemours, qui -avait toujours été fort docile aux inspirations de son père et qui, -par ses tendances personnelles, passait pour être plutôt en sympathie -avec les hommes de la résistance; avec lui, Louis-Philippe était mieux -assuré de voir continuer, après sa mort, au dedans et au dehors, ce -qu'il appelait «son système». Du reste, le candidat ainsi préféré par -le Roi était celui qu'avait désigné le duc d'Orléans lui-même; dans -son testament, après avoir rendu hommage «au noble caractère, à -l'esprit élevé et aux facultés de dévouement» de sa femme, après avoir -exprimé le désir «qu'elle demeurât, sans contestation, exclusivement -chargée de l'éducation de ses enfants», le prince royal ajoutait: «Si -par malheur l'autorité du Roi ne pouvait veiller sur mon fils aîné -jusqu'à sa majorité, Hélène devrait empêcher que son nom fût prononcé -pour la régence et désavouer hautement toute tentative qui se -couvrirait de ce dangereux prétexte pour enlever la régence à mon -frère Nemours, ou, à son défaut, à l'aîné de mes frères.» Fidèle à son -mari jusqu'après la mort, la duchesse d'Orléans fut la première à -faire connaître la volonté qu'il avait exprimée, et elle ne permettait -pas qu'on parut douter de la résolution où elle était de s'y -conformer[93]. - -[Note 93: Ainsi fit-elle avec M. Dupin, la première fois qu'elle le -vit après la catastrophe. (_Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 178.) -Quelques jours plus tard, lorsque M. de Lamartine soutint, à la -Chambre, la thèse de la régence féminine, elle en fut fort mécontente. -«Il n'a pas parlé pour moi, dit-elle, il a parlé contre le -gouvernement du Roi.» (_Madame la duchesse d'Orléans_, p. 135.)] - -Les autres points présentèrent moins de difficultés. Toujours par -application du même principe, le ministère décida de proposer que le -régent serait inviolable comme le Roi et aurait le plein et entier -exercice de l'autorité royale. Si nous ajoutons que l'âge de la -majorité était fixé à dix-huit ans, nous aurons fait connaître toutes -les dispositions du projet qu'on avait fait à dessein court et simple, -pour en rendre l'adoption plus facile et plus prompte. «Ce projet, -écrivait alors M. Guizot, n'a point la prétention de prévoir et de -régler toutes les hypothèses imaginables, toutes les chances -possibles; il résout les questions et pourvoit aux nécessités que les -circonstances nous imposent.» - -Les motifs qui avaient déterminé le Roi et son conseil à écarter la -régence élective et maternelle étaient précisément ceux qui la -faisaient préférer par les opposants. Ceux-ci, très prononcés pour la -duchesse d'Orléans qu'ils imaginaient être en sympathie avec eux, -prenaient prétexte de ce que le duc de Nemours se tenait, avec une -dignité un peu froide, plus à l'écart de la foule que les autres -membres de sa famille, pour soutenir qu'il était impopulaire[94]. -Toutefois, dans le sein même de cette opposition, le projet -ministériel rencontra un avocat inattendu et puissant: ce fut M. -Thiers. Il ne voulait pas sans doute plus de bien que par le passé à -M. Guizot et à ses collègues, mais une préoccupation supérieure -dominait alors chez lui toutes les autres: effrayé de la brèche faite -à la monarchie de 1830 par la catastrophe du 13 juillet, il estimait -nécessaire de faire du vote unanime de la loi de régence une grande -manifestation dynastique. Il jouait ce rôle nouveau, avec sa vivacité -accoutumée: «On ne peut se faire une idée, a raconté l'un de ceux -qu'il s'appliquait alors à convertir, de tout ce que M. Thiers dépensa -d'esprit, d'habileté, d'activité, pour ramener à son opinion le centre -gauche et la gauche dynastique. Pendant quinze jours, son salon, son -cabinet furent des clubs où il pérorait du matin au soir, sans jamais -se lasser, sans jamais se décourager[95].» Le centre gauche dut se -ranger à l'avis de son chef. Mais la gauche se croyait tenue à moins -de soumission: si, de guerre lasse, au bout de quelque temps, elle -parut se résigner à ne pas faire campagne en faveur de la régence -féminine, elle n'abandonna pas la régence élective. - -[Note 94: «Au début, écrit M. Duvergier de Hauranne, nous étions tous, -presque tous du moins, pour la régence de madame la duchesse -d'Orléans.» (_Notes inédites._)] - -[Note 95: Henri Heine écrivait, dès le 19 juillet 1842: «Le duc de -Nemours jouit-il en effet de la très haute disgrâce du peuple -souverain, comme on le soutient avec un zèle excessif? Je n'en veux -pas juger. Encore moins suis-je tenté d'approfondir les raisons de sa -disgrâce. L'air distingué, élégant, réservé et patricien du prince est -peut-être le principal grief contre lui.» (_Lutèce_, p. 266.)] - -Cette question de la régence n'était pas la seule à propos de laquelle -M. Thiers prêchait alors la modération à l'opposition. Les meneurs de -la gauche et les plus ardents du centre gauche, notamment M. Duvergier -de Hauranne et M. de Rémusat, eussent voulu que, soit avant, soit -après la loi de régence, on livrât bataille au cabinet. Il fallait, -selon eux, profiter sans retard de l'avantage obtenu dans les -élections et ne pas laisser aux esprits le temps de se refroidir. On -faisait d'ailleurs remarquer à M. Thiers que le zèle dynastique dont -il aurait fait preuve dans l'affaire de la régence, lui donnerait plus -d'autorité pour exposer les griefs de l'opinion contre la politique de -M. Guizot. M. Thiers ne se laissa pas convaincre; il soutint très -vivement que le danger de la monarchie, l'état de l'opinion et aussi -l'habileté commandaient de ne se préoccuper pour le moment que de la -question dynastique et d'ajourner la question ministérielle à la -session de janvier. «Nous n'y perdrons rien, disait-il; le ministère -est comme ces animaux qui ont reçu une charge de plomb dans le corps -et qui courent encore, mais que tout à coup on voit s'affaisser et -tomber. Il est blessé à mort, et il est fort douteux qu'il aille -jusqu'à l'ouverture des Chambres. Dans tous les cas, il suffira de -deux ou trois coups pour l'achever.» Puis le chef du centre gauche -énumérait les députés qui ne croyaient pas devoir, en août, voter -contre le cabinet, mais dont il avait la parole pour le mois de -janvier prochain[96]. - -[Note 96: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -Le gouvernement, au courant de ces efforts de M. Thiers, en désirait -le succès, sans beaucoup y compter. M. Guizot écrivait, la veille de -l'ouverture de la session, à ses agents diplomatiques: «Les chefs de -l'opposition souhaiteraient, je crois, qu'il n'y eût en ce moment -qu'une adresse dynastique et le vote rapide de la loi de régence. Mais -les passions de leur parti les entraîneront probablement à quelque -débat que nous ne provoquerons point, mais que nous ne refuserons -point. Non pas, certes, pour l'intérêt du cabinet, mais pour la -dignité du pays, du gouvernement, de tout le monde, toute lutte -devrait être ajournée à l'hiver prochain. J'en doute fort[97].» - -[Note 97: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 14.] - - -IV - -Le 26 juillet 1842, les deux Chambres étaient réunies pour entendre le -discours royal: tous les assistants en deuil; sur les visages, une -émotion vraie et profonde. Des acclamations très vives et plusieurs -fois répétées éclatèrent à l'entrée du Roi. Celui-ci, troublé, la voix -pleine de larmes, eut peine d'abord à parler. Il se remit cependant à -la troisième phrase. Son discours, grave, simple et bref, ne traitait -que du malheur qui venait de le frapper et des mesures à prendre pour -qu'en cas de minorité la France ne fût pas exposée à «l'immense -danger» d'une «interruption dans l'exercice de l'autorité royale». -Toutes les autres questions étaient renvoyées à la session suivante. -«Assurons aujourd'hui le repos et la sécurité de la patrie, disait le -Roi en finissant; plus tard, je vous appellerai à reprendre, sur les -affaires de l'État, le cours de vos travaux.» - -La Chambre, nouvellement élue, dut d'abord vérifier les pouvoirs de -ses membres; l'opération fut menée lestement. La gauche tenta bien -quelques escarmouches, mais l'opinion, préoccupée d'autres questions, -ne lui permettait pas de s'arrêter longtemps à ces chicanes. Pendant -ce temps, le corps du duc d'Orléans était transporté à Notre-Dame, où -les obsèques furent célébrées en grande pompe. Le concours fut -immense; ce n'était pas seulement curiosité banale du spectacle: un -sentiment de regret sympathique, de tristesse inquiète, planait sur -cette foule. Cinq jours après, en présence de la famille royale, la -dépouille du prince fut inhumée dans la chapelle que la duchesse -d'Orléans, mère du Roi, avait fait élever à Dreux sur les ruines du -château. Louis-Philippe, chez lequel l'horrible souvenir des -profanations de 1793 était demeuré très vif, avait préféré pour les -siens une sépulture moins en vue et moins accessible que la basilique -de Saint-Denis. Assez sceptique sur l'avenir, l'un de ses constants -soucis était de prendre des précautions contre les révolutions -futures. Faut-il ajouter qu'il ne lui déplaisait pas de se séparer de -la branche aînée jusque dans la mort? Revenu à Paris, après ce dernier -adieu au corps de son fils, il reçut, le 11 août, l'adresse de la -Chambre des députés en réponse au discours du trône. Cette adresse, -sur laquelle l'opposition avait eu le bon goût de n'élever aucune -contestation et qui avait été adoptée sans débat par 347 voix sur 361 -votants, ne parlait, comme le discours, que de la douleur commune et -des «mesures nécessaires à la continuité et à l'exercice régulier de -l'autorité royale pendant la minorité de l'héritier du trône». - -Restait à prendre ces mesures, c'est-à-dire à voter la loi sur la -régence, où chacun s'accordait, en effet, à voir l'affaire principale, -unique de la session. Le gouvernement avait déposé son projet le 9 -août. Le 16, la commission, par l'organe de M. Dupin, présenta son -rapport, qui concluait à l'adoption. Quel accueil la Chambre -allait-elle y faire? Retrouverait-on l'unanimité patriotique qui -s'était manifestée lors de l'adresse? M. Thiers y travaillait de son -mieux. Le jour où la loi devait être examinée dans les bureaux, il -réunit chez lui quinze ou seize des meneurs de l'opposition: -c'étaient, entre autres, pour la gauche, MM. Barrot, Abattucci, Havin, -Chambolle, de Tocqueville et de Beaumont; pour le centre gauche, MM. -de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Ducos, Léon de Malleville, etc. Il -leur exposa longuement et vivement les raisons d'adopter la loi. -Personne ne combattit de front son avis. M. Barrot fit seulement -observer que M. de Sade devait présenter un amendement en faveur de la -régence élective. «Je ne puis, ajouta le chef de la gauche, me -dispenser de me lever pour cet amendement; mais je ne parlerai point, -ou, si je parle, j'aurai soin de déclarer que, l'amendement fût-il -rejeté, je n'en voterais pas moins pour la loi.» M. Thiers répondit -qu'il vaudrait mieux rejeter tout de suite l'amendement, mais que le -point important était de voter la loi elle-même à une grande majorité; -du moment qu'il avait sur ce point la promesse de M. Barrot, il se -tenait pour satisfait. MM. de Beaumont et de Tocqueville parlèrent -dans le même sens que le chef de la gauche[98]. - -[Note 98: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -La discussion publique s'ouvrit le 18 août. Il apparut tout de suite -qu'elle serait vive et ample. L'événement de la première journée fut -le discours de M. de Lamartine. Le poète était-il encore du centre où -déjà de la gauche? On eût été embarrassé de répondre. À vrai dire, -c'était un isolé et un fantaisiste. Il se prononça hautement contre le -projet, y opposant la régence élective et féminine. À l'appui de sa -thèse, il ne se contenta pas d'arranger l'histoire ou d'imaginer -l'avenir: excité par les applaudissements de la gauche, irrité par les -murmures du centre, il ne craignit pas d'employer des arguments faits -pour étonner dans la bouche de l'orateur qui, lors de la coalition, -avait défendu si éloquemment la prérogative royale contre la -prépotence parlementaire. «Quand par un événement fatal, dit-il, le -pouvoir parlementaire est appelé à l'héritage, à l'exercice, à la -possession d'un de ces droits que la nation ne peut remettre à -personne sans se déposséder, je dis qu'il y a honte et faiblesse à -abdiquer la nouvelle et souveraine attribution qu'il impose. Je dis -que se réfugier timidement et à la hâte, en pareil cas, dans le seul -pouvoir dynastique, c'est déclarer, à la face de la France et du -monde, qu'on ne croit pas le pays capable et digne de se gouverner -soi-même.» (_Bravos à gauche._) Non content d'avoir laissé ainsi voir -que, dans sa pensée, les Chambres devaient, en cas de régence, -s'emparer du pouvoir exécutif et constituer une république temporaire, -M. de Lamartine répondait en ces termes à ceux qui arguaient de la -nécessité de fortifier la dynastie: «Nous ne voulons pas glisser du -gouvernement national au gouvernement dynastique, exclusivement -dynastique. La dynastie doit être nationale et non la nation -dynastique... Et que faites-vous, en exagérant les concessions à ce -principe dynastique? Vous faites dire aux ennemis du pouvoir que le -gouvernement, que les amis de la dynastie lui sacrifient tout, qu'ils -profitent de l'émotion, des crises, de la douleur même de ce généreux -pays pour enlever, pour surprendre un peuple. (_Vives réclamations au -centre.--À gauche: Oui, c'est vrai! c'est vrai!_)... Oui, je le dis -avec douleur, il y a une fatale, une aveugle tendance à empiéter, à -prendre toujours plus de force, jusqu'à ce que la nation se demande: -Mais y a-t-il eu des révolutions? (_Violents murmures au centre.--À -gauche: Très bien!_)... Donnons à la dynastie notre respectueuse -sympathie, donnons-lui notre douleur, nos larmes, celles de ce peuple -entier;... mais nous ne lui donnerons pas, ou plutôt nous ne donnerons -pas à ses conseillers les garanties, les droits, les libertés de notre -temps et de nos enfants. (_Très bien! à gauche._) Et surtout, -messieurs, ne faisons pas dire à la France, à l'Europe, à l'histoire, -qui nous regardent dans ce grand acte constitutif de notre monarchie -nouvelle,... que pour l'affermir, pour la perpétuer, il a fallu -chasser la mère et toutes les mères, sinon du berceau, au moins des -marches du trône de leur fils, et chasser les derniers vestiges du -droit électif de nos institutions.» (_Nouvelle et vive approbation à -gauche._) - -Le discours de M. de Lamartine avait eu assez d'éclat et produit assez -d'effet pour que M. Guizot jugeât nécessaire d'y répondre. Tout d'abord, -il écarta ce qu'il appelait «ces perspectives de parti, ces -pressentiments sinistres qui s'étaient élevés dans beaucoup d'esprits -au moment où le malheur nous avait frappés». «À Dieu ne plaise, dit-il, -que je prononce un mot, un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du -vide immense que laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons -perdu! (_Très bien! très bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront -pas. (_Marques prolongées et très vives d'assentiment._) Mais, en -gardant toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine -confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous -assistons depuis un mois... La dynastie de Juillet a essuyé un affreux -malheur; mais de son malheur même est sorti à l'instant la plus évidente -démonstration de sa force (_mouvement_), la plus évidente consécration -de son avenir... (_Très bien!_) Elle a reçu partout, chez nous, hors de -chez nous, le baptême des larmes royales et populaires. (_Nouvelles -marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été ravi a appris -au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds et assurés les -fondements de ce trône qu'il semblait destiné à affermir. (_Mouvement._) -Il y a là une joie digne encore de sa grande âme et de l'amour qu'il -portait à sa patrie.» (_Sensation._) Paroles habiles, bien éloquentes -surtout, dont le Roi remerciait son ministre le lendemain[99], mais qui -renfermaient, hélas! plus d'une illusion. Le ministre ajoutait, en -réponse aux dernières paroles de M. de Lamartine: «Nous nous sentons -parfaitement libres de faire une loi dégagée de toute préoccupation -extraordinaire... Que la Chambre soit libre comme nous. Nous ne -demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons la -Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que toute -autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances, aux -exigences du moment; nous n'en avons pas besoin.» (_Très bien!_) -Avons-nous le droit de faire cette loi? telle était la première question -que se posait ensuite M. Guizot. Réfutant la théorie radicale du -pouvoir constituant que M. Ledru-Rollin avait exposée au début de la -discussion, il concluait en ces termes: «Tout ce dont vous avez parlé, -ces votes, ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts, -tout cela, c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques -très vives d'approbation au centre._--_Murmures aux extrémités._) Soyez -tranquilles, messieurs, nous, les trois pouvoirs constitutionnels, nous -sommes les seuls organes légitimes et réguliers de la souveraineté -nationale.» Le terrain ainsi déblayé de cette objection préjudicielle, -le ministre aborda les deux points traités par M. de Lamartine, la -régence élective et la régence féminine. Pour montrer la portée et, par -suite, le danger de la régence élective, il s'empara habilement des -paroles,--il eût dit volontiers des aveux,--de l'orateur auquel il -répondait. «Trouve-t-on, demanda-t-il, que nos institutions aient fait -la royauté si forte, qu'il soit à propos de l'affaiblir encore et de -fortifier le principe mobile aux dépens du principe stable? Ce qu'on -vous demande de faire, au milieu de la plus grande société démocratique -moderne, c'est d'introduire dans l'élément monarchique, dans sa -représentation temporaire, le principe électif, c'est-à-dire de donner -aux défauts de la démocratie une grande facilité pour pénétrer jusque -dans cette partie du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer -et à les combattre.» Quant à la régence féminine, le ministre montra que -le pouvoir politique n'était pas, surtout de notre temps, dans la -destinée et dans les aptitudes de la femme. «Il y a, dit-il, des -exemples de ce pouvoir entre les mains des femmes, dans les monarchies -absolues, dans les sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les -sociétés démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie -sont trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.» D'un bout à -l'autre de son discours, M. Guizot s'attacha à ne discuter que la loi en -elle-même et ne fit aucune allusion à la situation du cabinet ou des -partis. Il dit même expressément, en terminant: «On a parlé, à cette -occasion, de l'union de toutes les opinions dynastiques, de l'oubli -momentané de toutes les luttes ministérielles. On a eu raison. -Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune pensée d'intérêt -ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La loi n'est pas plus -favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été faite pour elle-même, -dans la seule vue du bien de l'État, abstraction faite de tout parti, de -tout ministère, de toute lutte, de toute prévention, de toute rivalité; -nous ne demandons rien de plus.» (_Vives et nombreuses marques -d'approbation._) - -[Note 99: Louis-Philippe écrivit à M. Guizot: «Nous avons lu ce matin, -en famille, votre admirable discours d'hier; les larmes ont coulé à -l'exorde, et tous m'ont bien demandé de vous dire combien nous étions -touchés.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 36.)] - -En s'exprimant ainsi, M. Guizot avait évidemment voulu permettre à la -gauche de se montrer dynastique sans crainte de paraître -ministérielle. C'était sa façon de seconder le travail qu'il savait -être fait dans le sein de l'opposition pour amener le vote presque -unanime du projet. Cependant, aussitôt après le ministre, l'un des -députés qui avaient pris part à la conférence chez M. Thiers, M. de -Tocqueville, se leva pour combattre l'application du principe -héréditaire à la régence. À son avis, le système monarchique, -excellent en général, était faible en un point: c'est que la royauté -pouvait tomber aux mains d'un enfant; à côté de ce hasard qui donnait -un roi incapable de régner, l'orateur se refusait à placer un autre -hasard qui pouvait donner un régent incapable de le suppléer. Ce -discours était-il le signe que la gauche renonçait à tenir -l'engagement pris envers M. Thiers? On se rassurait par la pensée que -M. de Tocqueville était un indépendant, se décidant par soi-même, -entraînant peu de voix avec lui et systématiquement rebelle à -l'influence, selon lui néfaste, de l'ancien ministre du 1er mars. Un -seul homme avait vraiment qualité pour parler au nom de la gauche, -c'était M. Odilon Barrot; or il se taisait. - -Le 19 août, la discussion continua. Plusieurs orateurs furent d'abord -entendus, entre autres M. Passy, M. Berryer, M. Villemain, qui -ajoutèrent à l'éclat du débat, sans y apporter rien de bien nouveau. -Cette seconde journée touchait à son terme, quand M. Odilon Barrot -parut à la tribune. M. Thiers en ressentit quelque déplaisir; il eût -préféré que l'orateur de la gauche persistât dans son silence; -toutefois, il ne s'inquiéta pas autrement, comptant, suivant la -promesse faite, que, si le discours commençait par appuyer la régence -élective, il finirait du moins par conclure au vote de la loi. Aussi, -à M. Duvergier de Hauranne qui lui demandait s'il userait de son tour -de parole pour y répondre: «Non, dit-il, j'aime mieux qu'un autre s'en -charge; je ne veux pas me trouver en contradiction avec Barrot[100].» -Ce dernier, après quelques protestations de fidélité à la «dynastie -nationale», prit vivement à partie le principe même du projet, cette -régence de droit «fondée sur le hasard aveugle de la naissance», cette -«nouvelle légitimité» qu'on prétendait «ajouter à la Charte». «Vous -voulez faire aujourd'hui, dit-il, ce que vous n'avez pas voulu faire -en 1830, alors que vous étiez investi d'un pouvoir constituant que -vous n'avez plus. Aujourd'hui que nous sommes rentrés dans les limites -de nos attributions définies par la Charte, je vous conteste le droit -d'y ajouter une institution héréditaire pour la régence et de -dépouiller vos successeurs du droit d'y pourvoir selon les nécessités -du temps.» M. Thiers, attentif sur son banc, s'étonnait de voir -l'orateur s'engager ainsi à fond; il s'en étonnait sans douter de -l'exécution de l'engagement pris: «Barrot, disait-il à M. Duvergier de -Hauranne, qui était venu s'asseoir à côté de lui, Barrot s'avance -beaucoup. Il a tort. Je ne sais pas comment, après tout cela, il va -revenir à voter pour la loi[101].» Cependant l'orateur, soutenu, -poussé par les applaudissements de la gauche, poursuivait son -discours, développant, avec une énergie croissante et non sans talent, -les arguments déjà présentés en faveur de la régence élective par M. -de Lamartine et M. de Tocqueville. Enfin, à la stupéfaction de M. -Thiers, il termina par cette déclaration: «Certes, notre opinion -personnelle sur les avantages qu'il y aurait à déférer la régence à la -mère du roi mineur est bien arrêtée... Il serait plus facile de -traverser les mauvais jours, alors que la faiblesse d'un enfant et -d'une femme aurait pour appui la générosité de la nation, qu'avec ce -que l'un de vous appelait une régence à cheval. Cette conviction est -profonde chez moi. Eh bien! j'en aurais fait le sacrifice; j'aurais -voté avec vous pour telle ou telle désignation personnelle et actuelle -que du moins nous avions pu préalablement juger et apprécier. Mais -vous ne voulez pas de cette appréciation libre et intelligente... Vous -voulez créer un droit pour l'inconnu... Vous voulez faire ce qui n'a -jamais été fait, poser des règles absolues, aveugles comme le hasard! -Bien loin d'apporter une force à la dynastie de Juillet, c'est un -danger que vous créez pour elle, et c'est ce que nous ne pouvons vous -accorder.» (_Vive approbation à gauche._) - -[Note 100: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -[Note 101: _Ibid._] - -Que s'était-il donc passé, pour que M. Odilon Barrot fît ainsi le -contraire de ce qu'il avait promis à M. Thiers? La veille, la gauche -avait été vivement agitée par le discours de M. de Lamartine, d'autant -que celui-ci avait habilement flatté ses préventions, éveillé ses -jalousies, en faisant deux parts de l'opposition: d'un côté, les -intrigants et les ambitieux, c'est-à-dire M. Thiers; de l'autre, les -honnêtes gens et les hommes de principes, c'est-à-dire M. Odilon -Barrot. Dans la nuit, quelques députés de ce parti, M. de Tocqueville -en tête, étaient venus trouver M. Barrot pour lui signifier qu'il eût -à changer d'allure et à se séparer de M. Thiers en défendant -l'amendement à outrance. Après une courte résistance, M. Barrot avait -fini par céder. Seulement, embarrassé de sa situation, il n'avait pas -osé prévenir M. Thiers. Celui-ci sortit de la séance d'autant plus -irrité qu'il était plus surpris. «Ce que vient de faire Barrot est -indigne, disait-il à M. Duvergier de Hauranne et à M. de Rémusat. Je -sais combien il est faible et je ne lui en veux pas. Mais j'en veux à -ceux qui l'ont poussé et qui l'ont ainsi conduit à rompre, même sans -m'en avertir, une convention faite entre nous. Croyez-moi, mes amis, -nous nous sommes trompés; il n'y a rien à faire avec ces gens-là.» -Vainement M. Duvergier de Hauranne, effrayé de la portée de cette -dernière phrase, faisait-il observer «qu'un mauvais procédé ne devait -pas faire légèrement abandonner un plan de conduite adopté depuis -deux ans»; son chef, tout entier à son ressentiment, ne l'écoutait -pas[102]. - -[Note 102: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -Sans connaître ces détails, les divers partis attendaient avec -curiosité la troisième journée du débat, se demandant ce qu'allait -faire M. Thiers. Le discours de M. Barrot n'avait pas mis sérieusement -en péril l'adoption de la loi; mais ce qui demeurait douteux et ce qui -pouvait dépendre de l'attitude du chef du centre gauche, c'était le -chiffre plus ou moins élevé de la majorité. Et puis, chacun sentait -que les conséquences de cet incident pouvaient dépasser la loi en -discussion et modifier la situation des partis. Aussi, dans la soirée, -tandis qu'à gauche on envoyait une ambassade à M. Thiers pour -connaître ses intentions[103], le Roi, qui suivait attentivement -toutes les phases du débat, écrivait à M. Guizot: «Dieu veuille que -Thiers parle demain et parle bien!» Louis-Philippe insistait -d'ailleurs sur la nécessité d'en finir. «Ce qui me paraît essentiel, -disait-il, c'est que vous tâchiez de tout enlever rapidement... La -séance commençant à midi, si vous êtes en nombre dès le début, vous -devez pouvoir prendre le pas accéléré. La Chambre est pressée; elle -est française et s'animera si on lui sonne la charge; mais les troupes -sont molles, quand les généraux sont timides. Grâces à Dieu, vous ne -l'êtes pas, et j'attendrai la victoire avec bonne confiance[104].» - -[Note 103: _Ibid._] - -[Note 104: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 35.] - -Le lendemain, 20 août, au début de la séance, M. Thiers paraît à la -tribune. Il est pâle, nerveux, agité des suites d'une nuit d'insomnie. -La Chambre entière est muette d'attention. Les premiers mots de -l'orateur sont pour déclarer «qu'il ne s'est jamais senti dans une -situation plus pénible, plus délicate». «La Chambre, dit-il, sait que, -depuis deux années, je siège sur les bancs de l'opposition. Je suis -l'adversaire du cabinet; des souvenirs pénibles m'en séparent, et je -crois qu'il y a même mieux que des souvenirs pour m'en séparer; il y a -des intérêts du pays, peut-être mal compris par moi, mais des -intérêts vivement sentis. Je suis donc l'adversaire du cabinet... -Malgré cela, malgré cet intérêt très grave de ma position, je viens -appuyer aujourd'hui le gouvernement; je viens combattre -l'opposition... Je suis profondément monarchique. Rappelez-vous ce que -certains hommes m'ont reproché, ce que je ne me reprocherai jamais, -d'avoir voté pour l'hérédité de la pairie... Cela doit vous dire à -quel point je suis monarchique dans mes convictions. Quand je vois cet -intérêt de la monarchie clair et distinct, j'y marche droit, quoi -qu'il arrive; fussé-je seul, entendez-vous?» Il rappelle ensuite -qu'avec ses amis il avait décidé, dès le premier jour, de «voter la -loi sans modification», considérant que «le principal devoir était non -de renverser les ministres, mais de consolider la monarchie». «Quoi! -s'écrie-t-il, parce qu'un instant, sous la parole d'un homme que j'ai -appelé, que j'appelle encore mon ami, parole éloquente, sincère, -certaines convictions ont flotté hier, certaines conduites ont changé, -j'irais déserter ce qui m'a paru une conduite sage, politique, -honorable, bien calculée dans l'intérêt de l'opposition... Non, -fussé-je seul, je persisterais à soutenir la loi telle qu'elle est, -sans modification, sans amendement.» - -Après ce préliminaire, M. Thiers aborde la discussion du projet, -déclarant «qu'il ne veut pas faire un discours, mais un acte». Tout -d'abord, il rencontre sur son chemin la thèse du pouvoir constituant, -développée par M. Ledru-Rollin et à laquelle M. Odilon Barrot avait à -demi sacrifié: il ne la ménage pas. «J'en ai parlé dans mon bureau, -dit-il, avec peu de respect, et je m'en excuse. Mais savez-vous -pourquoi j'ai montré pour le pouvoir constituant si peu de respect? -C'est qu'en effet, je ne le respecte pas du tout. Le pouvoir -constituant a existé, je le sais; il a existé à plusieurs époques de -notre histoire; il a joué un triste rôle. Il a été, dans les -assemblées primaires, à la suite des factions. Sous le Consulat et -sous l'Empire, il a été au service d'un grand homme. Sous la -Restauration, il s'est caché sous l'article 14 de la Charte. Ne dites -pas que c'est la gloire de notre histoire, car les victoires de -Zurich, de Marengo et d'Austerlitz n'ont rien de commun avec ces -misérables comédies constitutionnelles. Je ne respecte donc pas le -pouvoir constituant.» L'orateur combat ensuite la thèse de la régence -élective et de la régence féminine, avec sa verve abondante et rapide, -ingénieuse et lucide. Et surtout, s'élevant au-dessus de la loi, non -sans laisser voir son impatience et son dédain, il adresse de haut à -l'opposition une leçon de conduite monarchique et gouvernementale. «Je -ne veux calomnier personne, dit-il; j'ai été de l'opposition; j'ai été -calomnié, comme on l'est souvent quand on contrarie le pouvoir établi, -et je ne donnerai pas l'exemple de calomnier l'esprit des autres. Mais -il faut s'expliquer. Il y a deux manières d'adhérer à la Charte: les -gens soumis aux lois y adhèrent parce qu'elle est écrite; il y a une -seconde manière d'y adhérer, c'est d'y adhérer de conviction, parce -qu'on la croit excellente. Je suis de ceux qui y adhèrent ainsi. Pour -moi, quand la Charte a institué la royauté comme nous l'avons, en lui -donnant une masse de pouvoirs énorme, l'unité du pouvoir exécutif, le -droit de paix et de guerre, le commandement des armées, le droit -d'administrer, tout ce qui compose le gouvernement, tous les pouvoirs -enfin; quand elle lui a donné l'inviolabilité, quand elle lui a donné -l'hérédité, l'hérédité du prince capable au prince incapable, ce n'est -pas un présent qu'elle a fait à la royauté... Ce n'est pas pour elle -que ces pouvoirs lui ont été donnés, c'est pour vous, pour la grandeur -du pays, pour sa force. Il n'y a dans tout cela rien pour la royauté, -rien que la majesté, que l'amour du pays et ses hommages quand elle -les a mérités.» (_Marques d'approbation au centre._) M. Thiers n'est -pas dès lors effrayé de donner à un régent, nécessairement plus -faible, les pouvoirs qu'il a donnés à un roi. Il s'indigne d'ailleurs, -comme partisan du gouvernement parlementaire, contre ceux qui, pour -faire prévaloir ce gouvernement, veulent faire le régent faible. -«Savez-vous, dit-il, pourquoi en Angleterre le gouvernement -représentatif a tant de réalité? C'est parce que la royauté est forte -et respectée... Chez nous, savez-vous ce qui fait qu'on résiste au -gouvernement parlementaire? C'est qu'on nous dit que la royauté est -faible... Eh bien, je fais appel aux vrais amis du gouvernement -parlementaire; je leur donne rendez-vous; savez-vous où? à la défense -de la royauté.» (_Très bien! très bien!_) - -Le centre, surpris et charmé, applaudit pour remercier M. Thiers et -aussi pour le compromettre. La gauche frémit; heurtée dans ses -préjugés, blessée dans son amour-propre, sentant derrière ces paroles -l'amertume du blâme ou la pointe de l'épigramme, elle éclate parfois -en murmures et en interruptions. Mais l'orateur est lancé; loin de se -laisser intimider, il riposte durement: «Messieurs, permettez-moi -d'exprimer ma conviction. Je n'ai donné mes convictions à qui que ce -soit, entendez-le bien! Je n'ai humilié ma pensée devant personne, -entendez-vous? Je ne veux irriter personne, mais quelle est donc cette -prétention de vouloir soumettre la conviction d'un homme auquel on ne -refuse pas quelques lumières, de vouloir la soumettre à tout ce qu'on -pense, à tout ce qu'on préfère?» Reprenant ensuite ses leçons: -«L'opposition bien conduite, dit-il, savez-vous ce qu'elle doit faire? -Au lieu de faire ce qu'ont fait toutes les oppositions depuis -cinquante ans, au lieu de se détacher vite et vite des gouvernements -qui ne réalisaient pas leurs espérances, pour courir à de nouveaux -gouvernements qui ne les réalisaient pas davantage, savez-vous ce que -doit faire une opposition sage? Au lieu de se décourager, de se -retirer, elle doit s'appliquer davantage à corriger le gouvernement -existant... On améliore, on redresse, on ne déserte pas un -gouvernement, et le seul moyen de l'améliorer, c'est de lui prouver -que les conseils qu'on lui adresse sont des conseils, non pas d'amis -douteux, mais d'amis certains.» M. Thiers se pique d'être de ces «amis -certains» du gouvernement de 1830, et voici la preuve qu'il en donne: -«C'est que, malgré quelques divergences d'opinions, quelques -mécontentements personnels, je n'ai pas cessé, entendez-vous? de -repousser les autres gouvernements qui pouvaient s'élever à sa place; -c'est que, pour moi, derrière le gouvernement de Juillet, il y a la -contre-révolution, et que, devant, il y a l'anarchie.» Puis, après -avoir parlé de la contre-révolution: «Voilà pour ce qui est derrière. -Quant à ce qui est en avant, c'est-à-dire la prétendue république, je -croyais, en 1830, et je crois encore aujourd'hui, que ce qui est en -avant est incapable de se gouverner soi-même et de gouverner le pays. -(_Murmures à gauche._) J'ai cru et je crois encore qu'en avant il n'y -avait que l'anarchie, et voici ce que j'appelle l'anarchie: des hommes -incapables de s'entendre pour faire un gouvernement, de maintenir -l'ordre dans un pays, et de faire autre chose que ce qu'ils ont fait -il y a quarante ans, peut-être avec la gloire de moins. (_Sensation._) -Voilà ce que je croyais en 1830, et, permettez-moi de le dire, ce qui -s'est passé depuis n'a pas contribué à me faire changer d'opinion.» -Enfin, l'orateur, se résumant, termine ainsi: «Je ne vois que la -contre-révolution derrière notre gouvernement; en avant, je vois un -abîme; je reste sur le terrain où la Charte nous a placés. Je conjure -mes amis de venir faire sur ce terrain un travail d'hommes qui savent -édifier, et non pas un travail d'hommes qui ne savent que démolir. Les -paroles que je viens de dire m'ont coûté; elles m'ont coûté beaucoup; -elles me coûteront encore en descendant de cette tribune. Mais je me -suis promis, à toutes les époques de ma vie, et j'espère que je -tiendrai parole, de ne jamais humilier ma raison devant aucun pouvoir, -quel qu'il fût, quelle que fût son origine, et de marcher toujours, le -front haut, comme doit faire un homme qui a eu le courage jusqu'au -bout de dire à tout le monde sa pensée, quelque désagréable qu'elle -pût être.» - -Sur ces paroles, M. Thiers descend de la tribune, fort ému lui-même et -laissant l'assemblée dans une extrême agitation. Rarement discours a -produit une impression aussi vive[105]. Les partisans de la loi n'ont -plus qu'à hâter le scrutin. Il leur faut cependant laisser le -rapporteur, M. Dupin, résumer la discussion et faire, avec une -précision vigoureuse, une dernière réponse aux objections. Enfin, -voici l'heure de mettre aux voix les deux amendements établissant la -régence élective et la régence féminine. À ce moment, M. Dufaure se -précipite à la tribune, et, se tournant vers M. Barrot, il adjure la -gauche, en quelques paroles chaleureuses, de se joindre à la majorité, -une fois les amendements repoussés, et de voter avec elle la loi. M. -Barrot refuse avec une obstination solennelle. On procède au vote: les -deux amendements sont rejetés par assis et levé, et l'ensemble de la -loi est adopté par 310 voix contre 94. Ce n'est pas l'unanimité qu'on -avait un moment rêvée, mais le succès en est presque plus complet. La -minorité est trop faible pour avoir en rien diminué l'autorité de la -loi, et la gauche n'a fait de tort qu'à elle-même. - -[Note 105: M. de Viel-Castel, en sortant de la Chambre, écrivait sur -son journal intime: «La séance d'aujourd'hui est certainement la plus -dramatique qu'il y ait eu depuis longtemps.» (_Documents inédits._)] - -Le surlendemain, le projet était porté à la Chambre des pairs. Le -rapport y fut fait par le duc de Broglie, vrai chef-d'oeuvre du genre, -substantiel et rapide, donnant de la loi le commentaire le plus élevé -et la justification la plus décisive. La discussion, qui s'engagea et -se termina le 29 août, n'eut ni l'éclat ni l'ampleur de celle du -Palais-Bourbon. On se hâta de passer au vote, et la loi fut adoptée -par 163 voix contre 14. Les Chambres se séparèrent aussitôt, et la -session fut prorogée au 9 janvier 1843. - - -V - -Le gouvernement pouvait se féliciter de la session d'août 1842. Sans -doute, pour qui réfléchissait, la blessure profonde faite le 13 -juillet à la monarchie n'était pas guérie; le grand vide laissé par la -mort du duc d'Orléans était de ceux que l'on ne comble point par des -mesures législatives. Mais enfin, tout ce qui pouvait être fait -l'avait été. La loi de régence venait d'être votée, telle que le Roi -la désirait, à une immense majorité et après une belle discussion. -Dans le pays comme dans la Chambre, le sentiment monarchique s'était -manifesté avec une vivacité et une étendue qui avaient surpris les -amis du régime eux-mêmes. Sous le coup d'un affreux malheur, aux -prises avec une crise redoutable, la royauté de Juillet était apparue -plus forte et la France plus sage qu'on n'eût pu s'y attendre. Les -gouvernements étrangers, qui avaient douté de cette force et de cette -sagesse, étaient amenés à les reconnaître[106]. - -[Note 106: Cf. les lettres de M. de Metternich au comte Apponyi, en -date des 18 juillet, 13 et 26 août 1842. (_Mémoires_, t. VI, p. 617 à -621.)] - -Bien que la question ministérielle eût été, d'un commun accord, -systématiquement écartée des débats et renvoyée à plus tard, le succès -de la session profitait au cabinet et semblait raffermir son crédit -que le résultat équivoque des élections avait ébranlé. On en était -frappé même au loin: M. de Metternich trouvait que «la situation -générale se prononçait d'une manière favorable à M. Guizot», et que -celui-ci avait «de bien grandes chances de fonder ce ministère de -durée» dont la France avait un «véritable besoin[107]». D'ailleurs, on -ne pouvait contester que l'opposition, sortie si confiante, si -arrogante, du scrutin du 9 juillet, ne fût singulièrement affaiblie -par la rupture entre M. Thiers et M. Odilon Barrot. Depuis la scène de -tribune où cette scission s'était produite avec tant d'éclat, la -presse s'en était emparée et l'avait rendue plus profonde encore, en -en faisant la querelle non plus de deux hommes, mais de deux groupes. -Entre les journaux de la gauche et ceux du centre gauche, ce n'étaient -que récriminations amères. Vainement l'un d'eux, le _Courrier -français_, éclairé par la satisfaction ironique avec laquelle le -_Journal des Débats_ faisait écho à ces polémiques et signalait le -désarroi dont elles étaient la preuve, rappelait-il à l'opposition que -«les partis doivent laver leur linge sale en famille», les -ressentiments l'emportaient sur ces conseils, et ce même _Courrier -français_ était réduit à s'écrier tristement: «Hier encore, -l'opposition touchait au but,... le programme était arrêté, les hommes -étaient d'accord, les postes assignés, et il ne restait plus qu'à -laisser couler nos opinions dans le lit qu'on leur avait creusé. -Faut-il renoncer à ces plans de campagne? Le vote qui a constitué la -régence a-t-il détruit et dispersé en même temps l'armée parlementaire -qui devait faire la puissance du nouveau règne?» - -[Note 107: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621, 622.] - -C'est que derrière l'incident de tribune, origine de tout ce bruit, il -y avait plus qu'une dissidence sur une loi particulière. On avait pu -s'en rendre compte à la vivacité et surtout à la généralité des -remontrances adressées en cette occasion par M. Thiers à la gauche. -Ces remontrances n'avaient-elles pas tout de suite dépassé le point -spécial en discussion, pour porter sur la conduite entière du parti, -sur sa façon de comprendre l'opposition et le gouvernement? Au fond, -M. Thiers et la gauche avaient des idées et des habitudes absolument -différentes. La gauche, doctrinaire à sa façon, faisait grand étalage -de ses principes et se croyait tenue de poursuivre l'application de -toutes les théories de l'école libérale, dût-elle pour cela -désorganiser le gouvernement. M. Thiers, homme de tactique plus que de -principes, ne croyant qu'aux faits, fort ingénieux à imaginer les -expédients et habile à s'en servir, se moquait des théories et des -théoriciens; imbu de la tradition napoléonienne, ses préférences -naturelles étaient pour un gouvernement fort, avec une armée très -nombreuse et une administration très centralisée; il disait de -lui-même, en un jour de franchise, qu'il «n'était pas libéral»; homme -de pouvoir sinon d'autorité, il ne s'intéressait guère, en fait de -libertés, qu'à ces libertés de la tribune ou de la presse qui -pouvaient lui servir à s'emparer du ministère ou à se venger de ceux -qui l'y avaient remplacé. Les députés de la gauche ne se maintenaient -dans la faveur de leurs partisans et n'empêchaient les plus avancés de -les supplanter qu'en professant des opinions violentes et -déraisonnables; M. Thiers, au contraire, avait souci de demeurer un -ministre possible. À gauche, si l'on sentait de quel avantage était le -concours d'un si merveilleux orateur, les ambitieux jalousaient sa -prépotence, et les «purs» le soupçonnaient d'intrigue; M. Thiers, de -son côté, tout en usant de la gauche, s'inquiétait souvent de ses -doctrines et surtout était agacé de ce qu'il appelait sa sottise. Ce -sont toutes ces divergences, toutes ces antipathies qui, longtemps -contenues et dominées par une passion plus forte, venaient enfin de -faire explosion. Et quand, dans la soirée du 19 août, s'épanchant avec -M. Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, M. Thiers laissait échapper -cette parole significative que nous avons déjà citée: «Croyez-moi, mes -amis, nous nous sommes trompés, il n'y a rien à faire avec ces -gens-là», il faisait allusion, non pas seulement à l'incident de la -loi de régence, mais à des griefs qui, pendant deux ans, s'étaient -accumulés et aigris dans son esprit. - -Cette division semblait délivrer le ministère du risque d'être mis en -minorité par la coalition de la gauche et du centre gauche. Était-ce -pour l'exposer à un danger plus proche? Plusieurs le pensaient. Au -premier moment, le sentiment général fut même que cette évolution de -l'ancien ministre du 1er mars cachait une manoeuvre pour se rapprocher -personnellement du pouvoir, et l'on se demandait si M. Guizot ne -courait pas plus de risque d'être supplanté par M. Thiers, rentré dans -les bonnes grâces du Roi, que d'être renversé par M. Thiers, chef de -l'opposition. «M. Thiers, écrivait M. Rossi dans la chronique -politique de la _Revue des Deux Mondes_, n'est plus le candidat de la -coalition, c'est un ministre du 11 octobre qui se trouve en -disponibilité; le ministère peut en redouter le secours plus qu'il -n'en redoutait les attaques.» À gauche, le _Siècle_ disait avec une -méfiance non déguisée: «M. Thiers ne souffrira pas qu'on le soupçonne -un seul jour de s'être baissé pour recevoir l'héritage souillé du -ministre des défections.» Du bord opposé, le _Journal des Débats_, -tout en rendant hommage au discours du 20 août, déclarait, d'un ton -gêné, qu'il ne voulait pas examiner si ce discours couvrait quelque -manoeuvre[108]. M. Thiers se défendait, il est vrai, de toute -arrière-pensée de ce genre, et, dès le 22 août, il faisait dire par -le _Constitutionnel_: «On prétend que M. Thiers a agi en vue du -pouvoir... Nous répondrons qu'il ne songe pas à prendre le pouvoir... -Il s'est déterminé par des raisons plus hautes et plus profondes; il a -vu l'intérêt de la dynastie, l'intérêt du pays; il s'est souvenu de -1830.» D'ailleurs, pour que la manoeuvre pût réussir, il eût fallu la -complicité du Roi: or rien ne permettait à l'ancien ministre du 1er -mars de compter sur cette complicité. On racontait alors, chez le duc -de Broglie, que M. Thiers, après son discours, s'était rendu aux -Tuileries pour y recevoir les compliments auxquels il avait droit; le -Roi les fit très chauds, très abondants; seulement il ajouta: -«Maintenant, il faut soutenir mon cabinet[109].» Ce n'était -probablement pas ce qu'attendait son visiteur. - -[Note 108: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, le soir -même du discours de M. Thiers: «Ce discours, l'attitude nouvelle que -M. Thiers vient de prendre, l'accueil que lui a fait la majorité, les -chances qui en résultent pour lui et dont beaucoup de personnes -s'exagèrent l'imminence, tel est, ce soir, l'objet de toutes les -conversations. Les ministres font d'ailleurs bonne contenance et se -donnent pour fort satisfaits. Leurs amis les plus intimes disent avec -affectation que M. Thiers n'a pas au fond rompu avec la gauche; que ce -n'est qu'une querelle d'amants, qu'il faudrait être bien sot pour s'y -laisser prendre.» (_Documents inédits._)] - -[Note 109: _Documents inédits._] - -Si le ministère avait lieu d'être satisfait de la session d'août, le -public, de son côté, en était sorti plus rassuré. Trop peu réfléchi -pour se demander si le péril, apparu comme à la lueur d'un coup de -foudre dans la journée du 13 juillet, était écarté définitivement ou -s'il n'était que provisoirement masqué, il constatait que les -difficultés immédiates avaient été surmontées sans crise et sans -désordre. La rue notamment avait été d'une tranquillité remarquable. -Sans doute, en pénétrant alors dans les dessous du parti républicain, -on eût découvert qu'aussitôt après la mort du duc d'Orléans, quelques -meneurs révolutionnaires, M. Flocon en tête, s'étaient réunis; prenant -en considération que «la transmission du trône, jusqu'alors rendue -facile par certaines qualités du prince héritier, était désormais -soumise aux difficultés d'une régence», ils avaient décidé de prendre -les armes à la mort du Roi; ils avaient même tenté de s'organiser dans -cette vue; mais cette organisation n'était pas bien sérieuse, et, en -tout cas, pour le moment, rien ne bougea[110]. Cette immobilité -suffisait pour que le public, sans s'inquiéter autrement des -éventualités lointaines, ne pensât plus qu'à ses affaires. Celles-ci -étaient alors très prospères. Commerce, industrie, chemins de fer, -spéculations de tout genre, partout une activité qui souvent même -dégénérait en fièvre. Les tableaux des revenus indirects, les états -des douanes et de la navigation, toutes les statistiques témoignaient -de ce grand développement économique. Le pays en jouissait et -paraissait s'en occuper beaucoup plus que de la politique, dont il se -montrait assez las. M. Rossi écrivait à ce propos: «Toujours dominé -par ses préoccupations matérielles, ne songeant qu'à ses spéculations, -à ses affaires, le public n'a pas de goût en ce moment pour la -politique; il n'a pas de temps à lui donner; disons mieux, il ne -l'aime guère, il s'en défie[111].» «L'époque est au calme, disait le -_Journal des Débats_ le 29 septembre 1842; le pays jouit d'une -tranquillité parfaite. On souffre de la peine que se donnent les -journaux de l'opposition pour ranimer une discussion haletante et -épuisée.» Le même jour, M. de Barante écrivait au comte Bresson: «Les -factions sont étonnées de la manière dont cette crise s'est passée. À -aucun moment je ne les ai vues en si petite espérance. Il y a une -volonté de repos et de durée si universelle et si ardente que chacun -paraît craindre de se compromettre et de se nuire en témoignant -quelque vivacité d'opinion... Le parti conservateur est en situation -bonne et croissante[112].» À la date du 9 octobre, nous trouvons -encore dans une lettre adressée par le même M. de Barante à M. Guizot: -«Le calme dont nous jouissons continue et semble prendre un caractère -naturel et plus que transitoire. Je ne me souviens guère d'avoir vu un -moment où il y eût tant de repos dans les esprits, je dirais presque -de sécurité pour le lendemain[113].» - -[Note 110: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti -républicain, de 1830 à 1848_, p. 313 à 319.] - -[Note 111: Chronique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er janvier -1843.] - -[Note 112: _Documents inédits._] - -[Note 113: Cité par M. Guizot dans sa _Notice sur M. de Barante_.] - - - - -CHAPITRE III - -LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT - -(Septembre 1842-septembre 1843.) - - I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il obtient à - Londres la clôture du protocole relatif à la ratification de la - convention du 20 décembre 1841.--II. Négociations pour l'union - douanière avec la Belgique. Résistances des industriels français. - Opposition des puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces - difficultés, le gouvernement renonce à ce projet.--III. Ouverture - de la session de 1843. Silence de M. Thiers. M. de Lamartine - passe à l'opposition. Son rôle politique depuis 1830, et comment - il a été amené à se déclarer l'adversaire du gouvernement.--IV. - Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur les - affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des pairs. À - la Chambre des députés, le projet d'adresse demande la revision - des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot n'ose le combattre, - mais se réserve de choisir le moment d'ouvrir les négociations. - Vote dont chaque parti prétend s'attribuer l'avantage.--V. La loi - des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. Succès du - ministère.--VI. La difficulté diplomatique de la question du - droit de visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. - de Metternich.--VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. - L'Angleterre n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de - M. de Salvandy.--VIII. La question du mariage de la reine - Isabelle. Le gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute - candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La - candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait - connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur est - fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude du - gouvernement anglais.--IX. La reine Victoria se décide à venir à - Eu. Le débarquement et le séjour. Conversations politiques sur le - droit de visite et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la - reine Victoria et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à - l'étranger. Bonne situation du ministère du 29 octobre. - - -I - -Le calme, l'espèce d'immobilité politique qui, dans les derniers mois -de 1842, avaient succédé aux grandes émotions de la session d'août, ne -pouvaient faire oublier à M. Guizot qu'il se retrouverait, le 9 -janvier 1843, en face de la nouvelle Chambre, et que, cette fois, la -question de confiance, jusqu'alors ajournée, serait nettement posée. -Sans doute, le temps profitait au cabinet, et, comme l'écrivait M. de -Barante, «chaque journée passée tranquillement lui donnait des chances -meilleures»; sans doute aussi, l'opposition était moins menaçante -depuis qu'elle était divisée: c'étaient les bonnes chances. Les -mauvaises venaient de la majorité elle-même. Celle-ci ne paraissait -guère solide; on devait craindre qu'elle ne fût pas en état de -résister aux surprises, aux entraînements, aux intrigues. Une -défection d'ailleurs s'était déjà produite dans ses rangs: dès le -lendemain des élections et après une délibération aussitôt rendue -publique, M. Dufaure et ses amis avaient décidé de ne plus accorder -leur appui au ministère; sans eux, aurait-on encore une majorité? Il y -avait là des périls, tout au moins des difficultés, dont M. Guizot -avait sujet de se préoccuper et contre lesquelles il devait travailler -à se prémunir. - -Son premier soin fut de chercher à combler le vide fait par la -défection du groupe Dufaure, au moyen de ce qu'on appelait «les -conquêtes individuelles». Ce n'était certes pas le plus beau côté du -régime parlementaire. Des politesses, des caresses aux amours-propres, -au besoin des places, des faveurs administratives ou même des -avantages plus matériels encore, telles étaient les séductions -employées. Par nature, M. Guizot avait peu de goût et peu d'aptitude -pour une telle besogne, mais, l'ayant vu accomplir par ses -prédécesseurs, il la jugeait un mal nécessaire, et il la laissait -faire au-dessous de lui par son chef de cabinet, M. Génie, et à côté -de lui par son collègue, M. Duchâtel. On racontait un peu plus tard, -dans les salons de l'opposition, que l'un des fonctionnaires du -ministère de l'intérieur, parlant du travail fait entre la session -d'août 1842 et celle de janvier 1843, avait dit: «Nous avions besoin -de gagner une vingtaine de voix, et nous les avons gagnées; mais elles -nous ont coûté cher[114].» - -[Note 114: Quelquefois le ministère n'avait qu'à panser des -amours-propres blessés par ses adversaires. Parmi les députés sur -lesquels comptait l'opposition et qui passèrent alors au gouvernement, -il en était un, beau parleur de province, qui, à son premier discours, -eut si peu de succès qu'on n'entendit bientôt plus que le -bourdonnement des conversations. Étonné, point déconcerté, notre -député rencontre M. Thiers en descendant de la tribune et lui demande: -«Eh bien, que dites-vous de mon début?»--À cette question, M. Thiers -se gratte la tête, essuie ses lunettes, et, après quelques moments -d'hésitation: «Vous auriez tort de vous décourager, lui dit-il, votre -voix est excellente.»--«J'en dis autant à mes chiens de chasse», -riposte brusquement le député. De ce jour, le ministère n'eut pas -d'ami plus fidèle.] - -En même temps qu'il s'efforçait de compléter sa majorité, le ministère -veillait à écarter d'avance ce qui aurait pu, au cours de la session, -devenir une pierre d'achoppement. On se rappelle comment, le 19 -février 1842, devant la déclaration faite par le gouvernement français -qu'il n'était pas en mesure de ratifier la convention du 20 décembre -précédent sur le droit de visite, les autres puissances, tout en -échangeant leurs ratifications, avaient laissé le protocole ouvert -pour la France. Cette mesure impliquait qu'elles ne désespéraient pas -de notre ratification ultérieure. Ainsi l'avaient compris non -seulement les cabinets étrangers, mais aussi le nôtre qui se flattait -alors de ramener, un jour ou l'autre, l'opinion, à la convention plus -ou moins modifiée. Les élections de juillet 1842, en révélant à quel -point le pays était prévenu contre le droit de visite, avaient fait -évanouir cet espoir. Dès lors, plus de motif pour laisser le protocole -ouvert. Il importait au contraire de le fermer, ne fût-ce que pour -ôter tout sujet aux malveillants de dire et aux badauds de croire que -le gouvernement songeait toujours à donner sa ratification, et qu'il -fallait prendre des mesures pour l'en empêcher. M. Guizot décida donc -de requérir la clôture du protocole. - -Cette clôture, fort raisonnable au point de vue français, ne pouvait -être agréable aux autres puissances, ainsi averties qu'elles devaient -renoncer définitivement à notre adhésion. Lord Aberdeen n'entra dans -cette idée que fort à contre-coeur et après avoir vainement essayé de -nous faire accepter quelque autre expédient. Les pourparlers portèrent -ensuite sur les formes de la clôture. Plusieurs des ministres -britanniques eussent voulu que, tout en prenant acte de notre refus -de ratifier, on nous répliquât et qu'on le fit vivement. Lord Aberdeen -leur résista. «Au fait, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, c'est moi et -non pas eux qui serais responsable des suites; je ne me laisserai pas -pousser[115].» Il fit donc prévaloir «la clôture sans phrases» que M. -de Metternich avait proposée pour nous rendre service[116]; mais ce ne -fut pas sans difficulté. «M. Guizot ni vous, disait-il à notre -ambassadeur, ne saurez jamais la dixième partie des peines que cette -malheureuse affaire m'a données.» De son côté, le ministre français -procéda avec autant de tact que de fermeté; s'il était résolu à -déclarer «sans compliments» son refus de ratifier, il tenait à éviter -tout ce qui eût pu éveiller inutilement les susceptibilités anglaises; -il se borna à motiver vaguement ce refus sur «les faits graves et -notoires survenus à ce sujet, en France, depuis la signature de la -convention». Ainsi finit-on par tomber d'accord. Le 9 novembre 1842, -les plénipotentiaires d'Autriche, de Grande-Bretagne, de Prusse et de -Russie déclarèrent que «le protocole, jusqu'alors resté ouvert pour la -France, était clos»; et, le 15, le _Moniteur_ annonça officiellement -cette clôture au public français. «Voilà un gros embarras derrière -nous, écrivait M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. Mais je ne veux pas -que de ce traité non ratifié, il reste, entre lord Aberdeen et moi, le -moindre nuage. Ce serait, de lui envers moi comme de moi envers lui, -une grande injustice, car nous avons, l'un et l'autre, j'ose le dire, -conduit et dénoué cette mauvaise affaire avec une prudence et une -loyauté irréprochables... Dans la forme, j'ai voulu que notre -résolution, une fois prise, fût franche et nette; je n'ai rien admis -qui pût blesser la dignité de mon pays et de son gouvernement: c'était -mon devoir. Mais, en même temps, je n'ai rien dit, accueilli, ni paru -accueillir dont l'Angleterre pût se blesser. Lord Aberdeen, de son -côté, a mis dans toute l'affaire beaucoup de bon vouloir et de -modération persévérante. Nous étions, l'un et l'autre, dans une -situation difficile. Nous avons fait tous deux de la bonne politique. -Nous n'en devons garder tous deux qu'un bon souvenir.» - -[Note 115: Cette citation et celles qui suivront sans indication -spéciale d'origine sont empruntées aux _Mémoires de M. Guizot_.] - -[Note 116: M. Guizot avait tout de suite réclamé les bons offices de -M. de Metternich. Celui-ci était alors en disposition favorable au -ministère français. «De tous les ministres depuis 1830, écrivait-il au -comte Apponyi, et je n'ai aucune difficulté à étendre mon jugement -également à ceux de la Restauration, aucun n'a possédé les qualités de -M. Guizot.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 621.)] - -M. Guizot venait de faire une concession nouvelle aux adversaires du -droit de visite, un pas de plus dans cette sorte de retraite commencée -lors de l'adresse de 1842 et continuée dans la session qui avait -suivi. Il comptait bien ne pas reculer davantage. De quoi pouvait-on -encore se plaindre, du moment où il ne restait absolument plus rien de -la convention du 20 décembre 1841, origine malencontreuse de tout ce -tapage? Le ministre, cependant, n'ignorait pas que l'opinion s'était -attaquée aussi aux traités qui, en 1831 et 1833, avaient organisé pour -la première fois le droit de visite; mais, sur ce point, il se -montrait résolu à résister. C'était même afin d'être plus fort dans -cette résistance qu'il demandait aux autres puissances de le -débarrasser complètement de la convention de 1841. «Pour que nous -puissions nous retrancher fermement dans les anciens traités, écrivait -M. Guizot à ses ambassadeurs, il faut que les Chambres et le pays -n'aient plus à s'inquiéter du nouveau.» M. de Sainte-Aulaire avait -prévenu notre gouvernement qu'à Londres «le parti était pris de ne -rien céder sur les traités de 1831 et de 1833». «Toute tentative de -les modifier, ajoutait-il, aurait pour conséquence nécessaire et -immédiate une rupture diplomatique. Ma conviction à cet égard ne -s'appuie pas sur telle ou telle parole, mais sur le jugement que je -porte de l'ensemble de la situation.» M. Guizot répondit en affirmant -de nouveau sa résolution de maintenir ces traités. «C'est la volonté -bien arrêtée du cabinet, écrivait son principal confident, M. Désages, -et nous en faisons une question d'honneur national[117].» Le ministre -sans doute s'attendait à une lutte sur ce sujet, dans la session -prochaine, mais il se flattait de l'emporter. «Plus ou moins -ouvertement, écrivait-il à notre ambassadeur à Londres, on me -demandera deux choses: l'une d'éluder, par des moyens indirects, -l'exécution de ces conventions; l'autre d'ouvrir une négociation pour -en provoquer l'abolition. Je repousserai la première au nom de la -loyauté, la seconde au nom de la politique... J'exécuterai honnêtement -ce qui a été promis au nom de mon pays. Quant à une négociation pour -l'abolition des traités, l'Angleterre ne s'y prêterait pas; son refus -entraînerait de mauvaises relations, peut-être la rupture des -relations diplomatiques entre les deux pays. Une telle faute ne se -commettra pas par mes mains... Voilà mon plan de conduite. J'y -rencontrerai bien des combats, bien des obstacles. Pourtant, je -persévérerai, et je crois au succès.» M. Guizot se faisait illusion. -Quelques semaines ne s'écouleront pas avant qu'il abandonne ces -conventions que, très sincèrement, il promettait aux autres et se -promettait à lui-même de défendre. - -[Note 117: Lettre à M. de Jarnac du 8 novembre 1842. (_Documents -inédits._)] - - -II - -En travaillant ainsi à écarter les difficultés, M. Guizot ne pouvait -obtenir qu'un résultat négatif. Pour l'honneur et l'affermissement du -cabinet, il fallait quelque chose de plus, un acte positif, une -initiative éclatante qui en imposât au public. Plus l'opinion se -sentait tranquille, plus elle paraissait attendre du gouvernement la -distraction de quelque nouvelle entreprise. Le _Journal des Débats_ -constatait, non sans impatience, cette disposition d'esprit et -résumait ainsi le langage que l'on tenait au gouvernement: «Le pays -est calme, nous l'avouons, très calme, assurément; il a conquis le -repos, le bon ordre; il jouit de ce sentiment de confiance et de -bien-être qu'il avait perdu depuis un demi-siècle... Eh bien, -ingéniez-vous; inventez quelque chose! Ce quelque chose, nous ne vous -l'indiquerons pas, par exemple... Mais prenez garde que le pays ne se -fatigue du repos, qu'il ne s'ennuie. Amusez-le.» À ceux qui parlaient -ainsi, la feuille ministérielle répondait que le ministère était déjà -bien assez occupé avec toutes les affaires qu'il avait sur les bras: -«Dieu nous garde, disait-il, des gouvernements inventeurs... Le pays -est tranquille, respectons sa tranquillité[118].» Cette réponse -n'était pas décisive. M. Guizot lui-même ne s'en contentait pas, et il -écrivait alors à l'un de ses collaborateurs diplomatiques: «Je n'ai -guère réussi jusqu'à présent qu'à empêcher le mal: succès obscur et -ingrat. Le moment viendra, je l'espère, où nous pourrons ensemble -faire du bien[119].» Mais quel bien? Toujours cette même question qui -se représentait aussi embarrassante. Ce fut sans aucun doute dans -l'espoir d'y trouver enfin réponse, qu'à cette époque, durant les -derniers mois de 1842, le gouvernement poussa vivement une importante -négociation commerciale. Il s'agissait d'établir entre la France et la -Belgique une union douanière, imitation et revanche du _Zollverein_ -prusso-allemand. Les conséquences économiques d'une telle mesure -pouvaient être diversement appréciées; mais l'effet politique en -aurait certainement été considérable. L'amour-propre national eût -trouvé, dans cette sorte d'annexion morale, une éclatante compensation -de ses récentes déconvenues, et du coup M. Guizot eût fermé la bouche -à ceux qui déclamaient contre les abaissements et la stérilité de sa -politique extérieure. - -[Note 118: 29 septembre et 6 octobre 1842.] - -[Note 119: Lettre du 16 août 1842, adressée au comte de Jarnac et -citée par ce dernier dans sa Notice sur lord Aberdeen.] - -La question n'était pas neuve. Posée par la Belgique qui, à raison de -sa grande production et de sa consommation restreinte, ressentait -l'impérieux besoin de s'assurer un marché plus étendu que le sien -propre, elle avait été souvent discutée dans la presse des deux pays -et avait même été, à diverses époques, en 1837, en 1840, en 1841, -l'objet de pourparlers entre les gouvernements. Diverses difficultés -avaient empêché jusqu'alors ces pourparlers d'aboutir. Mais, en -attendant et à défaut d'un accord plus général, il avait été conclu, -le 16 juillet 1842, une convention par laquelle nous abaissions nos -droits de douane sur les fils et tissus de lin belges, tandis que la -Belgique adoptait, sur ses frontières autres que celles de la France, -notre tarif sur les fils et tissus étrangers. Les choses en étaient -là, quand, à l'issue de la session d'août, le ministère renoua les -négociations relatives à une union douanière. Le problème fut serré de -plus près qu'il ne l'avait encore été. De part et d'autre, on semblait -désireux et pressé de conclure. Louis-Philippe et M. Guizot avaient -pris l'affaire à coeur. Léopold était venu à Paris, pour la traiter -directement avec son beau-père. Un projet de traité fut proposé par la -France et discuté sous trois formes de rédaction successives, sans -cependant qu'on arrivât à un accord. De ces délibérations, de ces -démarches, il transpira nécessairement quelque chose dans le public; -les journaux s'emparèrent de la question, et ce fut bientôt le sujet -principal de leurs polémiques. - -L'union douanière, qui flattait en France le sentiment national, y -menaçait des intérêts matériels, politiquement fort influents, surtout -sous le régime du suffrage restreint: c'étaient ceux de nombreux -industriels, notamment des maîtres de forges et des extracteurs de -houille, qui se déclaraient hors d'état de soutenir la concurrence des -produits belges. Déjà, en janvier 1842, sur le seul soupçon que le -gouvernement songeait à cette union, une phrase avait été insérée dans -l'adresse sur «la protection due à la production nationale». À la fin -de l'année, quand les négociations furent reprises et qu'on put les -croire sur le point d'aboutir, ces intérêts s'alarmèrent davantage -encore. Le 26 octobre, dans une réunion de députés, généralement -conservateurs, convoquée chez M. Fulchiron, il fut décidé que «chacun -des membres chercherait ou saisirait l'occasion de porter ses -doléances auprès du trône, et lui ferait connaître les perturbations -que causerait la réalisation des projets ministériels»; en outre, -chaque député «devait se mettre en rapport avec les délégués de -l'industrie et du commerce dans sa localité, afin de leur offrir à -Paris un intermédiaire et un organe pour toutes les représentations -qu'ils croiraient utile d'adresser au gouvernement». Beaucoup de -chambres de commerce répondirent à cet appel, rédigèrent des -protestations et des adresses. Bien plus, leurs délégués se -rassemblèrent à Paris en une sorte de congrès et, après délibération, -se prononcèrent hautement contre toute union douanière. Sans doute, -dans certaines villes où les idées protectionnistes n'avaient pas le -dessus, des manifestations en sens contraire se produisirent; mais -elles n'avaient pas autant d'éclat. Cette agitation eut son -contre-coup dans le sein du ministère; deux de ses membres, M. -Cunin-Gridaine et M. Martin du Nord, s'y firent les avocats des -fabricants français. Il devenait évident qu'en poursuivant cette -mesure, M. Guizot serait abandonné dans le cabinet par plusieurs de -ses collègues, et dans le parlement par une bonne part des -conservateurs. Pour ne pas être en minorité, il lui faudrait chercher -à gauche, où l'on paraissait favorable à l'union, les voix qui lui -échappaient au centre. C'était à peu près ce qu'à ce moment même sir -Robert Peel faisait en Angleterre pour la réforme de la législation -sur les grains. Mais M. Guizot avait-il le même tempérament que le -ministre anglais? Nous avons déjà eu occasion de le montrer plus -disposé à céder à ses amis qu'à les violenter. Robert Peel lui-même -n'eût peut-être pas été aussi hardi de ce côté-ci de la Manche. Une -opération de ce genre, toujours scabreuse pour le ministre qui -l'entreprend, l'eût été tout particulièrement dans l'état de nos -partis. La gauche, qui détestait beaucoup plus M. Guizot qu'elle ne -désirait l'union douanière, n'aurait-elle pas saisi cette occasion de -mettre le ministère en minorité? Et puis, était-ce bien au -gouvernement de provoquer lui-même une scission dans cette majorité -déjà trop inconsistante? Enfin, ne pouvait-on pas se demander si le -cabinet serait seul mis en péril par cette dislocation du parti -conservateur, et si la monarchie, qui n'était pas hors de cause comme -en Angleterre, n'y courrait pas elle-même de grands risques? - -Entre la situation de M. Guizot et celle de Robert Peel, il y avait -une autre différence plus décisive encore. Le premier n'avait pas -seulement affaire, comme le second, à l'opposition du dedans: il en -rencontrait une au dehors, celle des grandes puissances. En -Angleterre, le projet d'union douanière, aussitôt connu, avait -réveillé les mêmes méfiances qui, au lendemain de 1830, s'étaient -produites toutes les fois qu'on nous avait soupçonnés de la moindre -velléité d'annexer tout ou partie de la Belgique. Dès le 21 octobre -1842, lord Aberdeen, dans une lettre pressante adressée à Léopold, le -détournait d'une mesure qu'il déclarait être «pleine de dangers pour -les intérêts du roi des Belges et pour la tranquillité de l'Europe». -Le 28, il adressait à Berlin, à Vienne et à Saint-Pétersbourg, une -dépêche où il soutenait que l'union douanière serait contraire à la -neutralité de la Belgique, et qu'en vertu du protocole du 20 janvier -1831, qui avait constitué cette neutralité, les autres cabinets -auraient le droit de s'opposer à une combinaison périlleuse pour -l'équilibre européen. En même temps, tout en évitant des démarches -directes qui eussent irrité les Français et leur eussent rendu plus -difficile de s'arrêter, il veillait à les bien instruire de ses -dispositions. «Vous concevez, disait-il le 19 novembre à M. de -Sainte-Aulaire, que l'Angleterre ne verrait pas de bon oeil les -douaniers français à Anvers. Vous auriez à combattre aussi du côté de -l'Allemagne, et, cette fois, vous nous trouveriez plus unis que pour -le droit de visite.» Le 6 décembre, il revenait sur le même sujet et -déclarait hautement à notre ambassadeur que l'union douanière lui -paraissait «une atteinte à l'indépendance belge et conséquemment aux -traités qui l'avaient fondée». «Je me suis abstenu jusqu'à présent de -vous parler avec détail sur ce sujet, ajoutait lord Aberdeen, et je -m'en applaudis, parce que votre gouvernement peut déférer aux plaintes -du commerce français, sans que sa résolution paraisse influencée par -des considérations diplomatiques; mais, aujourd'hui, j'ai dû vous -parler pour prévenir toute fausse interprétation de mon silence[120].» - -[Note 120: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 281 à 284.] - -Le cabinet anglais avait trouvé, à Berlin, les esprits très disposés -à soutenir et même à provoquer la résistance au projet d'union -douanière. La Prusse, depuis 1830, s'était montrée fort ombrageuse -pour tout ce qui regardait la Belgique. Elle l'était plus encore -depuis qu'elle avait à sa tête un roi personnellement ennemi de la -France. Frédéric-Guillaume IV, qui, lors de son récent voyage à -Londres, en janvier 1842, avait fait à M. de Stockmar des ouvertures -pour l'entrée de la Belgique dans la Confédération germanique, était -moins que personne disposé à prendre son parti de la constitution d'un -_Zollverein_ franco-belge. Son gouvernement témoigna donc, à ce sujet, -une alarme et un mécontentement qui trouvèrent écho dans les petits -États d'outre-Rhin. Notre ministre à Berlin, le comte Bresson, -écrivait à M. Guizot: «Les esprits commencent à s'animer en Allemagne. -Notre presse n'a que trop contribué à exagérer la portée politique de -la négociation; elle a éveillé la jalousie, la susceptibilité et -l'inquiétude des États limitrophes, et elle a fourni elle-même les -arguments qu'on nous oppose aujourd'hui. L'Angleterre a donc trouvé le -terrain admirablement préparé pour l'embarras qu'elle veut nous -susciter. M. de Bulow m'a dit que sa table était chargée de lettres -qui lui arrivaient de toutes parts, pour le rappeler à ses devoirs et -lui reprocher d'avoir négligé de nous avertir que la neutralité de la -Belgique ne lui permettait pas de livrer ses intérêts matériels, son -commerce, son industrie, ses finances à la France... J'ai même entendu -prononcer, par un envoyé de cour secondaire d'Allemagne, le mot de -_cas de guerre_[121].» - -[Note 121: Lettre confidentielle du 4 décembre 1842. (_Documents -inédits._)] - -Même hostilité dans le cabinet de Saint-Pétersbourg. L'éloignement eût -dû le rendre moins sensible à ce qui se passait en Belgique; mais on -n'ignore pas avec quel empressement le Czar saisissait toute occasion -d'être désagréable à la France de Juillet, et surtout de refaire -contre elle une coalition européenne. - -En Autriche, il y avait moins de passion. M. de Metternich, alors en -veine de politesse avec le cabinet français, s'employa même à -prévenir les démarches collectives et comminatoires désirées à Berlin -et dans plusieurs petites cours allemandes[122]. Mais, au fond, il -n'était pas moins opposé à l'union douanière, et, le moment venu, il -nous signifia très nettement son sentiment[123]. Dans une lettre -adressée, le 8 décembre 1842, au comte Apponyi et destinée à être -communiquée à M. Guizot, il s'exprimait ainsi: «L'union douanière -entre la France et la Belgique est impossible, parce que ni l'un ni -l'autre de ces pays ne voudra provoquer une opposition qui finirait ou -par l'abandon du projet ou par la rupture de la paix politique en -Europe... L'Angleterre n'admettrait pas l'union douanière... Quant aux -trois cours continentales qui, avec l'Angleterre et la France, ont -consacré la séparation de la Belgique et de la Hollande, elles ne -pourraient que soutenir les conditions sur lesquelles repose cette -séparation; cette attitude les réunirait à l'Angleterre sur le terrain -de la résistance que cette puissance opposerait à l'union -douanière...» Puis, après avoir développé ces idées, le chancelier -terminait ainsi: «Veuillez donner connaissance de la présente lettre à -M. Guizot; je prie ce ministre de vouloir bien la prendre pour ce -qu'elle est, c'est-à-dire pour la franche expression de notre -conviction quant à ce qui ne se peut pas.» Le même jour, dans une -autre lettre confidentielle à son ambassadeur, M. de Metternich -expliquait sa démarche par la conviction où il était «de l'existence -d'un danger sérieux[124]». - -[Note 122: Lettre du comte Bresson à M. Guizot, du 19 décembre 1842. -(_Documents inédits._)] - -[Note 123: D'après M. Guizot (_Mémoires_, t. VI, p. 293 et 294), M. de -Metternich aurait témoigné ne pas attacher d'importance à cette -affaire. Telle avait pu être son attitude au début, parce qu'alors il -croyait à l'insuccès de la négociation. Mais aussitôt que celle-ci lui -parut avoir chance d'aboutir, il prit position très nettement, ainsi -qu'il résulte des documents publiés dans les _Mémoires de M. de -Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.] - -[Note 124: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 623 à 627.--M. de -Metternich, avec le sentiment souvent un peu exagéré qu'il avait de -son importance, se flatta même plus tard d'avoir, par cette -intervention, empêché l'union douanière. Il écrivit, le 2 janvier -1843, au comte Voyna, à Saint-Pétersbourg: «Je me reconnais quelque -mérite relativement au genre d'action que j'ai regardé comme le seul -qu'avec une chance d'utilité, il me serait possible d'exercer sur cet -intermède. Il y a des questions qui de leur nature sont tellement -malignes, qu'il n'y faut point toucher, ou les empoigner pour les -étrangler de prime abord. La question en instance a dû passer par le -second de ces remèdes, et je me suis décidé à l'employer -immédiatement. L'événement ayant justifié l'entreprise, il ne me reste -plus qu'à m'en féliciter.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. -627.)] - -Notre gouvernement était donc prévenu: au cas où il conclurait l'union -douanière, les quatre puissances seraient d'accord pour protester -contre ce qu'elles prétendaient être une atteinte à la neutralité et à -l'indépendance de la Belgique. Dans quelle mesure appuieraient-elles -cette protestation par des démarches plus effectives? Il était -difficile de le prévoir. Mais tout au moins la France serait ainsi -replacée, en face de l'Europe unie, mécontente et menaçante, dans -l'isolement périlleux où elle s'était trouvée en 1840, et dont elle -venait à peine de sortir. - -Aux difficultés provenant des intérêts français ou des défiances -étrangères, il faut ajouter celles que faisaient naître les -prétentions du gouvernement belge. C'était lui sans doute qui, sous la -pression de son industrie en souffrance, avait proposé, sollicité -l'union douanière; mais, quand on en venait à discuter avec lui les -moyens d'exécution, on se heurtait aux mille exigences d'une -nationalité et d'une indépendance d'autant plus susceptibles qu'elles -étaient d'origine plus récente. Ainsi, dès le début, en même temps que -la Belgique offrait d'abolir toute ligne de douane entre les deux pays -et d'établir un tarif unique sur les autres frontières, elle se -refusait à admettre nos douaniers sur son territoire. Le gouvernement -français, de son côté, déclarait ne pouvoir confier à des Belges la -garde de ses intérêts industriels et financiers. À chaque pas, se -produisaient des objections du même genre. M. de Metternich était même -disposé à en conclure qu'au fond Léopold ne désirait pas l'union -autant qu'il voulait en avoir l'air[125], et, après coup, M. Guizot a -reconnu que le chancelier autrichien pouvait bien avoir eu raison: «Je -suis fort tenté de croire, a-t-il dit, que le roi des Belges n'a -jamais sérieusement poursuivi le projet d'union douanière ni compté -sur son succès[126].» - -[Note 125: Je me demande, disait un jour M. de Metternich à notre -ambassadeur, si le roi Léopold a jamais eu bien sérieusement -l'intention de conclure un pareil traité, et s'il n'est pas plus -probable qu'il a mis en avant ce projet, qu'il doit savoir -inexécutable, afin de n'arriver à rien, tout en paraissant disposé à -tout faire pour plaire au roi son beau-père, à la nation française, au -parti français en Belgique et au sentiment national qui cherche un -débouché pour l'excédent des produits belges.» (_Mémoires de M. -Guizot_, t. VI, p. 294.)] - -[Note 126: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 294.] - -Était-il prudent au gouvernement français de braver tant -d'oppositions? Lui était-il possible de surmonter tant d'obstacles? Il -ne le crut pas et finit par renoncer, non sans regret, à une mesure où -il avait espéré d'abord trouver un moyen de se grandir et de grandir -son pays. À défaut de l'union douanière, il dut se contenter de -négocier des traités plus modestes, plus restreints, facilitant les -relations des deux pays par l'abaissement mutuel des tarifs. C'était -la voie où il avait déjà fait un premier pas par la convention du 16 -juillet 1842, relative aux fils et tissus de lin; sur ce terrain même, -les difficultés ne devaient pas faire défaut, et ce ne sera que le 13 -décembre 1845 que l'on parviendra à conclure un traité de commerce -plus général. - -Tout en prenant à part soi la résolution d'abandonner le projet -d'union douanière, notre gouvernement jugea plus digne et plus prudent -de ne pas battre trop ouvertement et trop brusquement en retraite. À -la fin de novembre et au commencement de décembre 1842, M. Guizot -adressa à ses représentants près les cours de Berlin, de Londres, de -Vienne, de Saint-Pétersbourg, de Bruxelles, de la Haye, des dépêches à -peu près identiques où apparaît bien la façon dont il entendait -masquer cette retraite. Tout d'abord, il revendiquait le droit de la -France et contestait absolument le bien fondé des objections faites -par les autres puissances. Selon lui, l'union douanière ne portait -aucune atteinte à l'indépendance et à la neutralité de la Belgique, du -moment où celle-ci conservait sa souveraineté politique et où elle -avait la faculté de rompre l'union dans un délai déterminé. Mais cette -dissertation théorique une fois faite, il laissait voir peu de -dispositions à user en fait du droit si hautement revendiqué. «Nous ne -sommes point allés, dit-il, nous n'irons point au-devant de l'union -douanière. Sans doute elle aurait pour nous des avantages, mais elle -nous susciterait aussi, et pour nos plus importants intérêts, des -difficultés énormes... L'état actuel des choses convient et suffit à -la France qui ne fera, de son libre choix et de son propre mouvement, -rien pour le changer.» M. Guizot rappelait comment la Belgique était -venue nous demander l'union, pour échapper à des dangers menaçant sa -sécurité intérieure et même son existence nationale, puis il ajoutait: -«Que ces dangers s'éloignent; que la Belgique ne s'en croie pas -sérieusement menacée; qu'elle ne nous demande pas formellement de l'y -soustraire; qu'elle accepte le _statu quo_ actuel: ce ne sera point -nous qui la presserons d'en sortir. Nous ne sommes point travaillés de -cette soif d'innovation et d'extension qu'on nous suppose toujours. -Nous croyons qu'aujourd'hui, pour la France, pour sa grandeur, aussi -bien que pour son bonheur, le premier besoin, c'est la stabilité... -Mais ce que nous ne pouvons souffrir, ce que nous ne souffrirons pas, -c'est que la stabilité du royaume fondé à nos portes soit altérée à -nos dépens, ou compromise par je ne sais quelle absurde jalousie du -progrès de notre influence.» En somme, M. Guizot résumait ainsi sa -politique: «Garder toute notre indépendance; ne reconnaître à personne -le droit de s'y opposer aux termes des traités et des principes de -droit public»; mais aussi «bien donner la persuasion que nous ne -recherchons pas l'union douanière[127]». En même temps qu'il prenait -cette attitude en face des puissances, le cabinet français, sans -rompre ouvertement les négociations avec la Belgique, les laissait peu -à peu tomber. - -[Note 127: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 285 à 293.] - -Des diverses difficultés que notre gouvernement avait rencontrées dans -cette affaire, quelle fut celle qui le détermina à abandonner son -projet? Par crainte de fournir des armes à ceux qui l'accusaient de -faiblesse envers l'étranger, il s'est défendu vivement d'avoir cédé -aux représentations des puissances[128], préférant de beaucoup -laisser croire qu'il avait reculé devant l'espèce d'insurrection de -l'industrie française. Et même, comme ce dernier motif fournissait -prétexte à l'opposition pour déclamer contre la prédominance des -intérêts matériels, contre la féodalité financière, et lui servait -d'argument en faveur de la réforme électorale, M. Guizot a fini par -soutenir que la difficulté principale était venue des Belges -eux-mêmes[129]. L'histoire n'est pas obligée de prendre à la lettre -ces explications données en vue de l'opinion du moment. Sans prétendre -que les difficultés extérieures aient été le motif unique de la -détermination prise, on peut affirmer qu'elles ont eu plus d'influence -que M. Guizot n'en convenait alors[130]. Ce n'est pas nous qui lui en -ferons un reproche. Cette prudence, nous l'avons dit souvent, était la -conséquence de la situation faite à la France en Europe par la -révolution de 1830. Le moyen de modifier une telle situation n'était -pas de s'abandonner à des bravades irréfléchies qui n'eussent fait, -comme en 1840, que la confirmer et même l'aggraver à notre détriment: -c'était de dissiper, par une sagesse prolongée, les méfiances des -autres États et aussi de dissoudre peu à peu cette coalition latente -qui réapparaissait chaque fois que la France laissait voir le désir -d'étendre ses frontières ou seulement son influence. - -[Note 128: _Journal des Débats_ du 3 décembre 1842.] - -[Note 129: Discours du 11 mai 1846, à la Chambre des pairs.] - -[Note 130: M. de Metternich, comme on l'a vu plus haut, s'imaginait -volontiers que son intervention avait été la raison décisive de -l'abandon du projet d'union douanière, et affectait de croire que le -motif tiré du mécontentement des industriels français n'était qu'une -feinte de M. Guizot. (_Mémoires_, t. VI, p. 628.) Le chancelier -d'Autriche exagérait son rôle. La dépêche dans laquelle il avait -notifié son sentiment au gouvernement français était du 8 décembre -1842. Le 11 novembre, M. Désages écrivait à M. de Jarnac: «Les -journaux ont déjà parlé d'une circulaire de lord Aberdeen relative au -projet d'union franco-belge... _Comme ici, il y a ajournement obligé à -raison de l'état d'esprit de nos industriels_, je ne pense pas que -cette bombe, chargée par lord Aberdeen, éclate pour le moment.» -(_Documents inédits._)] - -Si désireux qu'eût été le gouvernement de laisser tomber sans bruit -les négociations douanières, le public n'avait pas tardé à -s'apercevoir de l'évolution qui s'opérait, et, dès la fin de novembre -1842, les journaux parlaient ouvertement de l'abandon du projet -d'union. La presse opposante ne négligeait pas une si belle occasion -d'attaquer le cabinet. Elle s'appliquait à mettre en relief -l'impuissance où il était de mener à fin ce que lui-même avait jugé -utile à la grandeur de la France. Elle lui faisait honte de reculer -devant les clameurs de quelques fabricants, ou mieux l'accusait -d'avoir suscité ces clameurs pour se créer le prétexte d'une retraite -motivée en réalité par la peur de l'étranger, et l'on sait que, sur ce -dernier thème, les polémistes de gauche n'étaient jamais à court. Les -journaux ministériels répondaient de leur mieux, mais ils n'avaient -pas l'avantage du terrain. En somme, cette affaire, où M. Guizot avait -un moment espéré trouver une force pour les luttes de la session qui -allait s'ouvrir, le laissait, au contraire, avec l'embarras et la -faiblesse qui résultent toujours d'une entreprise tentée et -abandonnée. Aussi ses amis ne voyaient-ils pas venir sans inquiétude -le retour des Chambres. M. de Barante écrivait mélancoliquement, le 3 -décembre 1842, à un de ses parents: «L'état des esprits est encore -fort inerte en apparence, mais les ennemis du ministère seront vifs, -ses amis très tièdes, et l'atmosphère composée d'éléments -d'indifférence assez malveillante. Mettez tout autre nom propre au -pouvoir, il en sera absolument de même. La conviction à une opinion, -la confiance à tout homme gouvernant ne sont pas de ce moment[131].» - -[Note 131: _Documents inédits._] - - -III - -La session s'ouvrit le 9 janvier 1843. Le discours du trône, simple et -bref, ne souleva aucune question irritante. Sans fuir la lutte, le -gouvernement ne la provoquait pas. Qu'allait faire l'opposition, et -tout d'abord quelle serait l'attitude de M. Thiers? Maintenant qu'il -s'agissait non plus de la monarchie, mais du ministère, reprendrait-il -sa place de combat à la tête des groupes de gauche? Plusieurs de ses -amis l'y poussaient, entre autres M. de Rémusat et M. Duvergier de -Hauranne. Il s'y refusa absolument. Sans doute, à qui voulait -l'entendre, il déclarait «qu'il était toujours, plus que jamais même, -de l'opposition, qu'on pouvait compter sur son vote»; mais il ne -promettait qu'un vote muet, triste, boudeur; il se montrait résolu à -demeurer à l'écart, immobile et silencieux, retiré en quelque sorte -sous sa tente. Avec la mobilité habituelle de sa nature, il se disait -las et dégoûté de ces manoeuvres de parti qui, à d'autres époques, -l'avaient tant passionné[132]. Pour le moment, l'intérêt de sa vie -était ailleurs: il se donnait entièrement à cette histoire du Consulat -et de l'Empire, dont nous l'avons déjà vu commencer les travaux -préparatoires au milieu même de ses luttes parlementaires[133]. Vivant -ainsi dans la compagnie de Napoléon, il se prenait pour sa personne, -pour son oeuvre, d'une admiration qui ne le disposait pas à -l'indulgence envers les idées et les hommes de la gauche. - -[Note 132: Ce sentiment se manifestait déjà en juillet 1841. M. Thiers -écrivait alors à M. Buloz: «Je vous dirai qu'avec un goût tous les -jours plus vif pour la grande politique, j'en ai toujours un moindre -pour la petite, et j'appelle petite politique celle qu'on fait chaque -jour pour la circonstance. Ce pain quotidien dont on vit à Paris -m'inspire un dégoût presque insurmontable. Je suis fort partisan de -nos institutions, car je n'en sais pas d'autres possibles, mais elles -organisent le gouvernement en un vrai bavardage. L'opposition ne parle -que pour embarrasser le gouvernement cette semaine, et le gouvernement -n'agit que pour parer à ce que l'on dira la semaine prochaine... C'est -pour moi un vrai sacrifice que de rentrer dans ce présent si étroit et -si agité... Je suis heureux où je suis, en faisant ce que je fais.» M. -Thiers venait de Hollande et allait en Allemagne pour étudier les -champs de bataille de Napoléon. (Notice sur M. Buloz, par M. DE -MAZADE, _Revue des Deux Mondes_ du 1er juin 1877.)] - -[Note 133: M. Léon Faucher écrivait à un de ses amis, le 15 novembre -1842: «Notre politique est toujours à l'état de langueur; Thiers se -préoccupe de son Histoire de l'Empire...» Il ajoutait, dans une autre -lettre du 22 mars 1843: «Thiers reste à Paris tout l'été, dans -l'espoir d'achever son histoire cette année: il est à peu près perdu -pour la politique jusque-là...» (Léon FAUCHER, _Biographie et -Correspondance_, t. I, p. 135 et 140.) Les trois premiers volumes de -l'ouvrage de M. Thiers devaient être publiés au commencement de 1845.] - -Cette abstention de M. Thiers affaiblissait beaucoup les adversaires -du cabinet. Un homme se présenta aussitôt pour remplir, à la tête de -l'opposition, le rôle oratoire laissé vacant par l'ancien ministre du -1er mars: c'était M. de Lamartine. En 1843, il avait cinquante-trois -ans et faisait partie depuis dix années de la Chambre des députés. -Déjà plusieurs fois, nous avons eu occasion de noter son intervention -dans les débats parlementaires, mais à des intervalles plus ou moins -éloignés, sans qu'il y eût de lien visible entre ces manifestations -diverses et souvent peu concordantes. Nous n'avons pas cherché à -suivre sa marche, à découvrir quelle impulsion le mettait en -mouvement, vers quel but il se dirigeait. Le moment paraît venu de -tenter cette étude, fallût-il pour cela suspendre quelques instants le -récit des événements. Le personnage qui, en janvier 1843, passe avec -éclat à la gauche, doit, dans ce rôle nouveau, exercer une action trop -considérable et trop néfaste, pour que ce problème de psychologie -individuelle n'intéresse pas l'histoire générale. - -En traitant des effets de la révolution de Juillet sur la -littérature[134], nous avons dit ce que cette révolution a été pour le -poète royaliste et chrétien des _Méditations_ et des _Harmonies_; -comment elle l'a en quelque sorte déraciné du sol religieux et social où -il avait jusque-là si heureusement fleuri, pour le livrer sans défense -aux vents de tempête qui soufflaient de toutes parts; comment surtout il -a été alors tenté par la politique et lui a sacrifié la poésie, -désormais dédaignée comme l'amusement frivole de sa jeunesse. En effet, -dès 1831, l'amant d'Elvire et de Graziella, le rêveur du lac du Bourget -ou du golfe de Baïa, brigue les suffrages prosaïques des électeurs de -Dunkerque. Il ne réussit pas du premier coup et n'est élu qu'en 1833, -pendant ce fastueux voyage d'Orient qu'il a entrepris pour «mettre une -page blanche entre son passé et son avenir». Où va-t-il s'asseoir dans -la Chambre? «Au plafond, dit-il, car je ne vois de place pour moi dans -aucun groupe.» Il a des raisons de s'éloigner ou au moins de se -distinguer de chacun des partis. Ancien serviteur des Bourbons, c'est -pour lui un point d'honneur de garder, à l'égard de la monarchie -nouvelle, «les rancunes décentes d'un royaliste tombé». Il ne veut pas -se confondre avec les légitimistes dont la conduite le choque. Ce qu'il -appelle la «boue républicaine» lui inspire effroi et dégoût. À la -différence des autres poètes, il a résisté à la fascination -napoléonienne et sent vivement le péril du pseudo-libéralisme belliqueux -et révolutionnaire. Pour être d'un parti, il en imagine un, le «parti -social», dont il est le chef, mais auquel ne manquent que des adhérents -connus et un programme défini. En réalité, c'est un isolé, agissant au -gré des inspirations du moment, inspirations changeantes et -capricieuses. Un jour, il attaque avec la gauche les lois de septembre; -un autre jour, il défend contre cette même gauche une loi plus -impopulaire encore, la loi de disjonction. Avec des traditions -conservatrices et religieuses, il a des tentations d'opinions -«avancées»; à la fois aristocrate d'éducation, de tempérament, de -relations sociales, et révolutionnaire d'imagination[135]; par-dessus -tout, demeuré poète alors même qu'il se défend de l'être, obéissant à -des impressions plus qu'à des convictions, improvisateur en politique -comme il l'a été et le sera toujours en littérature. Rien chez lui de ce -qu'on appelle une ligne, un programme: jamais hésitant, car il ne -réfléchit pas assez pour voir les raisons de douter; toujours sincère, -d'une sincérité d'artiste qui chante tout ce qui résonne, peint tout ce -qui brille, vibre à tout ce qui l'émeut, mais oubliant, le lendemain, -avec une sérénité parfaite, ce qu'il a senti ou cru la veille[136]. De -nature généreuse, il se sent attiré vers les sujets qui ont un côté -sentimental, comme la suppression de la peine de mort, l'abolition de -l'esclavage, l'assistance des enfants trouvés, ou certaines questions de -politique étrangère. Mais, en même temps, il affecte de se poser en -homme d'affaires, de discuter la conversion des rentes, la législation -des sucres, la construction des chemins de fer. Il s'amuse de la -facilité avec laquelle il croit s'assimiler ces connaissances -spéciales[137]. Et puis, c'est sa façon de se dégager de «cette -malheureuse prévention de poésie qu'il traîne après lui, comme un -lambeau de pourpre qu'un roi de théâtre traîne, en descendant de la -scène, dans la foule ébahie d'une place publique[138]». Ainsi -traite-t-il les sujets les plus variés, y apportant beaucoup d'aperçus -superficiels ou de chimères nuageuses, mais ayant aussi parfois des vues -supérieures ou même quelqu'une de ces intuitions singulièrement -prévoyantes, quelqu'un de ces «coups d'aile vers l'avenir[139]», qui -semblent, à certaines heures, rapprocher le poète du prophète et -expliquer comment la langue latine les appelait tous deux du même nom: -_vates_. - -[Note 134: Cf. liv. II, ch. X, § II.] - -[Note 135: Lamartine écrivait à un ami, le 1er octobre 1835: «Il se -fait, depuis mon voyage et mon incursion dans l'histoire, un grand -travail de renouvellement en moi... Je deviens de jour en jour plus -intimement et plus consciencieusement révolutionnaire.»] - -[Note 136: «Il est mobile et sincère, disait madame de Girardin. La -seconde page de ses lettres dément la première et n'en est pas moins -pour cela l'expression d'un sentiment vrai, je veux dire qu'il -l'éprouve véritablement au moment où il l'exprime. Seulement on peut -dire de lui (M. de Humboldt faisait le même reproche à l'abbé de -Lamennais) qu'il change trop souvent d'idée fixe.»--M. Sainte-Beuve a -écrit dans ses _Notes et pensées:_ «Lamartine est, sur tous les -points, convaincu chaque jour de contradiction et d'incohérence. Il -parle à Marseille pour le libre-échange, et on lui rappelle qu'il a -précédemment prêché la doctrine contraire. Un jour, causant chez -madame Récamier de l'impôt sur le sel, il dit toutes sortes de raisons -en faveur de cet impôt: «Je suis charmé, dit M. de Chateaubriand, de -vous entendre soutenir ces choses, car on m'avait dit que vous -parleriez contre.--Ah! c'est vrai, répliqua Lamartine, ils sont venus -me trouver, et j'ai promis d'appuyer l'abolition de l'impôt; mais je -suis convaincu qu'au fond il est moins onéreux qu'utile.»--Ainsi de -tout.»] - -[Note 137: M. de Lamartine disait à M. Sainte-Beuve: «Avez-vous jamais -lu de l'économie politique?» et sans attendre sa réponse: «Avez-vous -jamais mis le nez dans ce grimoire? Rien n'est plus facile, rien n'est -plus amusant.» (_Portraits contemporains_, nouvelle édition, t. I, p. -381.)] - -[Note 138: C'est M. de Lamartine lui-même qui s'exprime en ces termes, -dans sa critique de l'_Histoire des Girondins_. Il disait, un jour, à -M. Duvergier de Hauranne: «Et vous aussi, vous croyez que la poésie -est ma vocation. Sachez que, pour moi, la poésie est une simple -distraction à laquelle je n'attache aucune importance. Le matin, avant -déjeuner, je fais des vers que j'écris au crayon sur quelques morceaux -de papier. Puis, sans y songer davantage, je jette tous ces morceaux -de papier dans un sac où madame de Lamartine va les chercher pour les -classer à son gré. Ma véritable vocation, c'est la politique, ce sont -les affaires, ce sont les chiffres.» M. de Lamartine, à qui les années -ne coûtaient rien, ajoutait qu'il avait pâli dix ans sur la question -du libre-échange, dix ans sur la question des prisons, dix ans sur la -question du budget, etc., etc. (_Notes inédites de M. Duvergier de -Hauranne._)] - -[Note 139: Expression de M. Émile Ollivier, dans l'éloquent discours -qu'il avait préparé pour sa réception à l'Académie française. -(_Lamartine, précédé d'une préface sur les incidents qui ont empêché -son éloge en séance publique de l'Académie française_, par Émile -OLLIVIER.)] - -Les discours ne coûtent pas plus à M. de Lamartine que les vers, et il -les laisse couler avec une sorte de prodigalité d'éloquence, sans -trace d'effort ni crainte d'épuisement. Après quelques tâtonnements et -grâce à cette richesse de dons qui lui rendait faciles les succès les -plus divers, il est devenu l'un des orateurs et, ce qui est plus rare -encore, l'un des improvisateurs en renom de la Chambre. Souvent, sans -doute, son argumentation manque de vigueur et de puissance; presque -jamais, il n'a de passion profonde et communicative; le dessin général -est un peu mou, l'impression, monotone; on voudrait quelque chose de -plus nerveux, de plus viril et même de plus heurté. Mais quelle belle -abondance! Quel éclat de forme et de couleur! Avec quelle aisance -souveraine se déroulent ces longues périodes imagées et cadencées! Ce -n'est pas le vol soudain et terrible de l'aigle fondant sur sa proie: -on dirait plutôt d'un noble cygne planant, avec une sorte de grâce -majestueuse, dans un nuage de pourpre et d'or. Il n'est pas jusqu'à -l'aspect de l'orateur, sa haute taille, l'élégance de son allure, son -profil sculptural, son front inspiré, l'élégante dignité de son geste, -son timbre sonore et mélodieux qui ne paraissent faits pour augmenter -son prestige et son charme. Et cependant, le plus souvent, M. de -Lamartine n'exerce pas une grande action sur la Chambre: il en est -fort surpris[140]. La curiosité, l'admiration même avec lesquelles on -accueille ses discours sont un peu du genre de celles qu'obtiendraient -les beaux morceaux d'un virtuose en renom. Un jour vient -cependant,--en 1839, dans les débats de la coalition,--où il acquiert -subitement une importance politique qu'on lui a jusque-là refusée. -C'est que, pour la première fois, il sort de ses nuages flottants et -prend nettement parti dans la bataille qui se livre sur terre. Va-t-il -donc se fixer dans l'armée conservatrice? On le croit un moment, mais -pas longtemps. Dès 1842, en février à propos de la réforme électorale, -en août avec plus d'éclat encore dans la discussion de la loi de -régence, il fait acte d'opposition et parle en homme de gauche. On ne -voit d'abord là autre chose qu'un retour à son ancienne mobilité, le -caprice passager d'un indépendant, le goût de caresser tour à tour -chaque parti; quelques jours avant le discours en faveur de la réforme -électorale, n'en a-t-il pas fait un contre la réforme parlementaire? -On se refuse donc à croire que sa rupture avec le parti conservateur -soit définitivement consommée[141]. - -[Note 140: M. de Lamartine écrivait à un ami, le 14 janvier 1836: -«Avant-hier, j'ai improvisé une demi-heure admirablement, éloquemment -et politiquement selon moi. Il n'y a que moi qui m'en sois aperçu.» Et -le 13 janvier 1838: «J'ai beau travailler, comprendre, me former à une -parole qui intérieurement me semble au niveau et fort au-dessus même -de beaucoup d'autres, je ne suis pas encore entendu ni compris par la -masse et je n'exerce pas l'ascendant naturel et proportionné à mon -effort.»--Madame de Girardin écrivait peu après: «N'a-t-on pas abreuvé -de ridicule et d'ironie l'orateur, sublime amant d'Elvire? Ne lui -a-t-on pas crié comme une injure son beau titre de poète, chaque fois -qu'il montait à la tribune? N'a-t-on pas traité ses plus nobles -sentiments de fictions et de chimères? On lui a dit qu'il plantait des -betteraves dans les nuages, que sa conversion des rentes ne valait pas -sa conversion de Jocelyn, et mille autres niaiseries semblables...» -(_Lettres parisiennes du vicomte de Launay_, t. II, p. 160.).] - -[Note 141: Cf. plus haut, ch. I, § IX, et ch. II, § IV.] - -Telle est la situation quand s'engage la discussion de l'adresse de -1843. Dès le premier jour, le 27 janvier, dans un discours qui a un -grand retentissement, M. de Lamartine prend position de façon à ne -plus laisser place à aucune illusion. Sans doute, il se dit encore -monarchiste, mais cette réserve faite, il va aussi loin que possible: -il s'attaque à tout le système du gouvernement, à la «pensée du règne» -telle qu'elle s'est manifestée depuis huit ans, et fait amende -honorable de l'avoir jusque-là trop ménagée. Il sait bien que, sur ce -nouveau terrain, il a peu de monde avec lui. «Mais, s'écrie-t-il, -était-elle donc plus nombreuse et plus populaire, en commençant, cette -opposition des quinze ans, objet des mêmes dédains?... Non, il ne sera -pas donné de prévaloir longtemps contre l'organisation et le -développement de la démocratie moderne, à ce système qui usurpe -légalement, qui empiète timidement, mais toujours, et qui dépouille le -pays, pièce à pièce, de ce qu'il devait conserver des conquêtes de dix -ans et de cinquante ans. (_Murmures au centre._) Non! ce n'est pas -pour si peu que nous avons donné au monde européen, politique, social, -religieux, une secousse telle qu'il n'y a pas un empire qui n'en ait -croulé ou tremblé (_Bravo!_), pas une fibre humaine dans tout -l'univers qui n'y ait participé par le bien, par le mal, par la joie, -par la terreur, par la haine ou par le fanatisme! (_Applaudissements -aux extrémités._) Et c'est en présence de ce torrent d'événements qui -a déraciné les intérêts, les institutions les plus solidifiées dans le -sol, que vous croyez pouvoir arrêter tout cela, arrêter les idées du -temps qui veulent leur place, devant le seul intérêt dynastique trop -étroitement assis, devant quelques intérêts groupés autour d'une -monarchie récemment fondée. Vous osez nier la force invincible de -l'idée démocratique, un pied sur ses débris!... Derrière cette France -qui semble s'assoupir un moment, derrière cet esprit public qui semble -se perdre et qui, s'il ne vous suit pas, du moins vous laisse passer -en silence, sans vous résister, mais sans confiance, il y a une autre -France et un autre esprit public; il y a une autre génération d'idées -qui ne s'endort pas, qui ne vieillit pas avec ceux qui vieillissent, -qui ne se repent pas avec ceux qui se repentent, qui ne se trahit pas -avec ceux qui se trahissent eux-mêmes, et qui, un jour, sera tout -entière avec nous. C'est pour cela que je m'éloigne, de jour en jour -davantage, du gouvernement, et que je me rapproche complètement des -oppositions constitutionnelles où je vais me ranger pour toujours!» -(_Rires et bruyants murmures au centre. À gauche: Très bien, très -bien!_) - -La surprise fut grande de voir ainsi l'ancien orateur des 221 -rejoindre et presque dépasser la gauche. Quel était donc le secret de -cette évolution? M. de Lamartine avait apporté dans la politique une -ambition immense: ambition d'un caractère assez singulier, sans âpreté -envieuse et offensive contre les personnes, car celui qui l'éprouvait, -ne se croyant pas de semblable essence ni appelé aux mêmes destinées -que les autres hommes, ne supposait seulement pas qu'il pût leur être -comparé[142]; ambition dédaigneuse des avancements hiérarchiques, ne -visant aucun but déterminé, sans limites précisément parce qu'elle est -indéfinie; ambition d'imagination plus que d'intérêt, qui rêvait moins -l'exercice et la jouissance du pouvoir que l'éclat d'un rôle -extraordinaire, quelque chose comme la mise en action d'un beau poème -ou d'un grand drame[143]. M. de Lamartine a raconté lui-même que, tout -jeune encore, il avait ainsi conçu et communiqué à ses amis le -programme de sa vie: ses premières années à la poésie; ensuite un -livre d'histoire; puis il ajoutait: «Quand j'aurai écrit ce livre -d'histoire, complément de ma célébrité littéraire de jeunesse, -j'entrerai résolument dans l'action, je consacrerai les années de ma -maturité à la guerre, véritable vocation de ma nature qui aime à -jouer, avec la mort et la gloire, ces grandes parties où les vaincus -sont des victimes, où les vainqueurs sont des héros... Et si la guerre -me manque, je monterai aux tribunes, ces champs de bataille de -l'esprit humain, je tâcherai de me munir, quoique tardivement, -d'éloquence, cette action parlée qui confond, dans Démosthène, dans -Cicéron, dans Mirabeau, dans Vergniaud, dans Chatham, la littérature -et la politique, l'homme du discours et l'homme d'État, deux -immortalités en une[144].» Qu'on ne dise pas que ce programme a été -tracé après coup, pour mettre une sorte d'unité dans cette vie si -disparate. Le poète laissait déjà entrevoir ses rêves d'ambition -politique, sous la Restauration, dans son discours de réception à -l'Académie française[145]. La révolution de Juillet, en brisant -autour de lui tous les freins et en supprimant devant lui toutes les -barrières, lui paraît rendre plus facile la réalisation de ces rêves. -En 1831, il croit entendre M. de Talleyrand lui prédire qu'il sera le -Mirabeau d'une nouvelle révolution[146]. L'année suivante, en Orient, -rencontrant lady Esther Stanhope au sommet du Liban, où elle prend les -attitudes d'une sorte de prophétesse, il se fait saluer par elle comme -«l'instrument des oeuvres merveilleuses que Dieu va bientôt accomplir -parmi les hommes». Élu député, son ambition tourne plus décidément -encore vers la politique, sans cesser cependant d'être flottante. Il -n'est à la Chambre que depuis un an, quand il prédit à ses amis que -bientôt «le pays sera dans ses mains[147]». Comment, «sous quel -drapeau», il l'ignore; il est aux ordres de son «idée», et fera ce -qu'elle aura commandé[148]. Le plaisir avec lequel il contemple et -admire ses progrès dans l'art oratoire[149], la facilité avec laquelle -il se figure que «tous les partis viennent à lui, comme à une idée, -qui se lève[150]», l'aident d'abord à attendre assez patiemment -l'accomplissement de sa prophétie. Au bout de quelque temps, il -commence à se lasser de cette attente: «Ma destinée était l'action, -écrit-il le 13 janvier 1838; les événements me la refusent, et j'en -sèche.» Après la coalition, il croit, un moment, être sur le point de -jouer le rôle auquel il se sent appelé. «Ma petite puissance, -écrit-il le 12 mai 1839, est devenue tellement immense que tous les -partis font les derniers efforts pour me faire pencher vers eux, et, -dans le pays honnête, j'ai une faveur qui va jusqu'à l'adoration.» -Aussi son dépit est grand, quand, au 29 octobre 1840, lors de la -constitution du cabinet destiné à raffermir l'ordre et la paix en -péril, il voit le Roi et les conservateurs, au secours desquels il est -venu l'année précédente, s'adresser à l'un des fauteurs de la -coalition, repentant il est vrai, à M. Guizot. On s'est cru quitte -envers le poète avec l'offre d'un portefeuille secondaire; il le -refuse, déclarant ne pouvoir accepter que le ministère de l'intérieur -ou celui des affaires étrangères, que personne n'a envie de lui -confier. Il repousse également la proposition qui lui est faite d'une -ambassade à son choix. En somme, il sort de là avec le sentiment -d'avoir été victime d'une grande ingratitude. - -[Note 142: M. Royer-Collard disait un jour, en décembre 1841: «On -n'est jamais sûr que, lorsqu'on vient d'entendre de M. de Lamartine un -magnifique discours à la tribune, si on le rencontre dans les couloirs -de la Chambre et qu'on le félicite, il ne vous réponde à l'oreille: -«Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car, entre nous, je suis le Père -éternel!» (_Cahiers de M. Sainte-Beuve_, p. 15.)] - -[Note 143: M. de Lamartine a écrit, dans un de ses _Entretiens de -littérature:_ «Les révolutions de 1814 et de 1815 auxquelles -j'assistai, la guerre, la diplomatie, la politique auxquelles je me -consacrai, m'apparurent, comme les passions de l'adolescence m'étaient -apparues, par leur côté littéraire... Tout devint littéraire à mes -yeux, même ma propre vie. L'existence était un poème pour moi.»] - -[Note 144: Cité par M. DE MAZADE, dans son intéressante étude sur M. -de Lamartine. (_Revue des Deux Mondes_, 1er août et 15 octobre 1870.)] - -[Note 145: Dans ce discours, M. de Lamartine opposait, avec -complaisance, aux temps calmes où chacun est classé, suit sa voie, les -temps d'orage, «ces drames désordonnés et sanglants qui se remuent à -la chute ou à la régénération des empires, dans ces sublimes et -affreux interrègnes de la raison et du droit». Alors «le même homme, -soulevé par l'instabilité du flot populaire, aborde tour à tour les -situations les plus diverses, les emplois les plus opposés... Il faut -des harangues pour la place publique, des plans pour le conseil, des -hymnes pour le triomphe... On cherche un homme; son mérite le -désigne... On lui impose au hasard les fardeaux les plus -disproportionnés à ses forces... L'esprit de cet homme s'élargit, ses -talents s'élèvent, ses facultés se multiplient; chaque fardeau lui -crée une force, chaque emploi, un mérite.»] - -[Note 146: M. de Lamartine a rapporté plus tard cette conversation, -dans ses _Entretiens de littérature_. Le langage prêté à Talleyrand -est peu conforme à ses habitudes d'esprit, mais il montre au moins ce -que M. de Lamartine désirait entendre.] - -[Note 147: Lettre du 10 décembre 1834.] - -[Note 148: Lettre du 12 avril 1838.] - -[Note 149: La correspondance de M. de Lamartine est remplie des -épanchements de l'admiration qu'il ressent pour sa propre éloquence. -Il l'exprime avec une sorte de candeur et aussi peu de gêne que s'il -s'agissait d'un autre: «J'ai eu un grandissime succès (juin 1836).--Tu -n'as pas l'idée de l'effet de ma dernière séance à la tribune (mars -1837).--Depuis les beaux discours de la Restauration, il n'y a pas eu -d'effet de tribune si merveilleux (25 avril 1838).--Je viens d'avoir -un tel succès que je n'en ai jamais vu de semblable depuis 1830 -(1839).»] - -[Note 150: Lettres du 27 décembre 1834 et du 25 avril 1838.] - -Faut-il donc croire que la monarchie de Juillet a péri pour n'avoir -pas ménagé une de ces vanités de lettrés, si terribles parfois dans -leurs vengeances, et que M. de Lamartine, comme naguère M. de -Chateaubriand, est passé à l'opposition par l'effet d'un ressentiment -personnel? Avec notre poète, on risquerait de se tromper si l'on -faisait une trop large part à un semblable mobile; malgré ses -préoccupations si naïvement personnelles, il se défendait, non sans -sincérité, d'être rancuneux; il n'eût pas écrit de soi, comme M. de -Chateaubriand: «Je suis malheureusement né; les blessures qu'on me -fait ne se ferment jamais.» Le déplaisir de n'avoir pas été ministre -ne saurait donc être l'unique ni même la principale cause de son -changement. Lui eût-on proposé, en 1840, ceux des portefeuilles qui -lui paraissaient seuls dignes de lui, il n'en aurait pas été longtemps -satisfait. Prendre simplement rang dans un gouvernement régulier ne -pouvait lui suffire. Son idéal n'était pas si modeste, si banal, et il -fallait autre chose pour intéresser son imagination. S'il a rêvé un -moment de trouver son rôle au service des idées conservatrices, c'est -qu'il pressentait des événements extraordinaires, par exemple, une -catastrophe au milieu de laquelle il eût apparu comme le sauveur de -la société et de la monarchie; il se voyait «jeté au timon brisé par -un grand flot de terreur»; et il ajoutait ces mots bien significatifs: -«Une tempête ou rien[151].» Du moment où la politique conservatrice ne -lui offre pas la chance d'un sauvetage dramatique, il s'en dégoûte. -«Toute réalité le fatigue et l'ennuie, dit finement M. Rossi; il lui -faut des images lointaines, des lueurs éblouissantes qui permettent de -tout supposer, de tout rêver. Que peut lui offrir de séduisant le -parti conservateur, avec sa mesure, sa règle, son positif, avec un -horizon dont les limites sont à dix pas de nous? Que peut lui offrir -un parti qui fait profession de vouloir être demain ce qu'il est -aujourd'hui, de faire demain à peu près ce qu'il fait aujourd'hui, un -parti qui n'admet qu'un progrès lent, sans bruit, sans éclat, sans -dangers? Évidemment ce n'est pas là le parti de M. de Lamartine. Il -peut l'être aux jours du péril; mais, dans les temps de calme et de -repos, il ne s'y sent pas à l'aise[152].» Un mot qui revient alors à -chaque instant sous sa plume, en parlant de la politique régnante, -résume assez bien l'état d'esprit auquel il est arrivé, c'est le mot -d'ennui. «J'en suis prodigieusement ennuyé, écrit-il... je ferai -l'insurrection de l'ennui... Du nouveau! du nouveau! c'est le cri des -choses et du pays[153].» Ce «nouveau», où le trouver? L'opinion -conservatrice ne le lui apportant pas, M. de Lamartine en vient à se -demander s'il ne faut pas le chercher dans l'opposition, non dans -celle de M. Thiers qui n'a pas plus d'horizons et qui «l'ennuie» tout -autant que la politique ministérielle[154], mais au delà, dans une -région plus lointaine et plus indéterminée. Ainsi que l'observe encore -M. Rossi, «l'opposition lui offre quelque chose d'inconnu, un avenir -couvert de nuages, percé par des éclairs; si ce n'est l'infini, c'est -du moins l'indéfini; l'imagination peut tout y placer». - -[Note 151: Lettre du 10 octobre 1841.] - -[Note 152: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_, 15 -septembre 1842.] - -[Note 153: Lettres du 5 novembre 1841 et du 23 novembre 1842.] - -[Note 154: «Guizot, Molé, Thiers, Passy, Dufaure, cinq manières de -dire le même mot. Ils m'ennuient sous toutes les désinences. Que le -diable les conjugue comme il voudra!» (Lettre du 5 octobre 1842.)] - -Un dernier mécompte avait précipité son évolution. Trompé dans ses -prétentions ministérielles, M. de Lamartine s'était mis en tête, au -début de la session de 1842, de briguer la présidence de la Chambre. -N'eût-il pas été sage d'essayer de le retenir, en lui donnant cette -satisfaction? Qu'on redoutât sa présence dans un ministère, cela se -comprend. Mais en quoi était-il dangereux au fauteuil de la -présidence? Le ministère ne vit qu'une chose, c'est que M. Sauzet lui -serait un président plus commode, et il combattit vivement la -candidature rivale, en affectant de croire qu'elle était une intrigue -conçue et conduite en dehors de M. de Lamartine. Au scrutin, ce -dernier n'eut que 64 voix. Presque aucun conservateur n'avait voté -pour lui. Il en fut plus mortifié encore que de n'avoir pas été appelé -au pouvoir, le 29 octobre 1840. Dès lors, son parti fut pris de passer -à gauche. Quelques semaines plus tard, le 12 février 1842, il -s'exprimait ainsi dans une lettre intime, au sujet du discours qu'il -venait de prononcer contre la réforme parlementaire, dernier service -rendu par lui à la cause conservatrice: «Ce sont mes adieux. La -semaine prochaine, je commencerai à parler en homme de grande -opposition. On me fait toutes les offres imaginables pour me retenir à -la vieille majorité; je n'en veux plus.» Le 17 février, au lendemain -de son discours pour la réforme électorale, il écrivait: «Je viens de -sauter un grand fossé, au milieu d'un orage inouï dans la Chambre... -Je sais où je tends, comme la boussole sait le pôle.» Il ajoutait, le -6 septembre de la même année, à la suite du débat sur la loi de -régence: «J'ai profité hardiment de l'occasion, pour débarrasser le -terrain des principes démocratiques, de la présence et de la tactique -de M. Thiers qui m'empêchaient d'y mettre le pied. Maintenant m'y -voici. Je commence, de ce jour, ma vraie carrière politique. Je vais -faire de la grande opposition, ressusciter les jours de 1815 à 1830.» -Aux approches de la session de 1843, son animation augmentait encore; -il se plaisait à cette «vie infernale». «Je veux attaquer le règne -tout entier», écrivait-il le 5 octobre 1842. Et le 9 décembre: «Je -crois l'opposition nécessaire à grandes doses à une situation -léthargique.» C'est cette «attaque contre le règne tout entier», cette -«opposition à grandes doses» qui éclatent dans le fameux discours du -27 janvier 1843. Après ce que nous venons de voir de l'état d'âme et -d'imagination de ce poète si malheureusement égaré dans la politique, -sommes-nous aussi surpris de ce discours que le fut alors le public? -Ne possédons-nous pas ce que nous avons appelé le secret de cette -évolution? - -On sait aujourd'hui quel devait être le dénouement de l'opposition où -s'engageait M. de Lamartine. Sur le moment, les conservateurs, bien -qu'attristés de voir s'éloigner d'eux un homme dont la parole avait -été souvent une force ou tout au moins un ornement pour leur cause, ne -croyaient pas avoir lieu de s'en alarmer. M. Villemain, qui répondit -sur-le-champ au discours du 27 janvier, le fit sommairement, en ne -poussant rien à fond, avec plus d'ironie que d'émotion, sans prendre -l'événement au tragique, ni même presque au sérieux. «L'opinion -conservatrice, disait le lendemain le _Journal des Débats_, ne perd -qu'un vote, un vote inconstant et incertain. Mais M. de Lamartine, en -quittant le parti conservateur, perd le seul terrain sur lequel il -pouvait fonder et construire, avec le temps, son importance -politique.» Cette sécurité semblait justifiée par l'accueil assez -froid que l'opposition faisait à celui qui venait à elle d'une allure -si altière et si conquérante. «M. de Lamartine, disaient -dédaigneusement les journaux de M. Odilon Barrot, passe, avec son -bagage de poète orateur, dans les rangs de la gauche; il voudrait en -être le chef, mais la place est prise.» À ne voir donc que le -parlement et le monde politique qui gravitait autour, l'effet produit -ne semblait pas être considérable. En était-il de même dans le pays? -M. de Lamartine écrivait, le 3 février 1843, à un ami: «L'étincelle -tombée de la tribune a, contre mon attente, immédiatement allumé un -incendie des esprits dont rien ne peut vous donner l'idée. Je ne -croyais pas la désaffection si profonde, et je m'en effraye. À ce coup -de tocsin, les forces me sont accourues de toutes parts avec -fanatisme.» On ne saurait prendre à la lettre un témoignage où il -entre sans doute une bonne part de cette illusion vaniteuse à laquelle -notre poète était plus sujet que personne. Tout cependant n'y est pas -imaginaire. À la même époque, deux autres témoins non suspects, M. -Rossi[155] et M. Sainte-Beuve[156], constataient que, si l'action du -nouvel opposant était à peu près nulle à la Chambre, elle grandissait -au dehors. Par ses défauts comme par ses qualités, M. de Lamartine -répondait à certains besoins de l'esprit public. Il était en communion -avec cette imagination et cette sensibilité populaires dont aucun -gouvernement, en France, ne peut impunément négliger de tenir compte, -et auxquelles la politique un peu sèche et terre à terre de la -bourgeoisie régnante ne donnait pas toujours satisfaction. Peu -auparavant, ne se vantait-il pas d'être «le point de mire de tout ce -qui rêvait en France une idée, une chimère, un noble sentiment[157]»? -Et, plus tard, comme on lui énumérait tous ceux qu'il rebutait ou -effrayait: «Que m'importe! répondait-il; j'ai pour moi les femmes et -les jeunes gens; je puis me passer du reste[158].» En somme, par sa -nouvelle attitude, il n'apportait pas seulement une satisfaction et -une espérance aux passions ennemies du gouvernement, il offrait une -distraction et une émotion à ceux dont il avait dit à la tribune, en -1839: «La France est une nation qui s'ennuie.» À ce point de vue, le -passage de M. de Lamartine à l'opposition n'était pas un incident -aussi négligeable que les politiques l'ont cru d'abord. Nul, sans -doute, ne pouvait indiquer avec précision et lui-même ignorait où il -allait. Mais il y avait là un inconnu inquiétant. «C'est une comète -dont on n'a pas encore calculé l'orbite», disait M. de Humboldt, au -sortir de la séance du 27 janvier 1843. - -[Note 155: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er -avril 1843.] - -[Note 156: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 17.] - -[Note 157: Lettre du 6 février 1841.] - -[Note 158: _Notes et pensées_ de M. SAINTE-BEUVE, t. XI des -_Causeries du lundi_, p. 462.] - - -IV - -Le discours de M. de Lamartine n'était qu'un épisode, épisode imprévu -pour les adversaires du ministère eux-mêmes et ne rentrant pas dans -leur plan d'attaque. D'après ce plan, arrêté à l'ouverture de la -session, l'opposition devait, comme les deux années précédentes, -porter son principal effort sur la politique étrangère. Elle savait -que là était, depuis la mortification de 1840, le point sensible et -douloureux de l'esprit public; là existaient un malaise et des -ressentiments qu'on avait chance de tourner contre le cabinet. Cette -tactique persistera jusqu'à la révolution de 1848. On dirait que, pour -être sorti d'une crise de politique extérieure, le ministère du 29 -octobre était condamné à batailler indéfiniment sur ce même terrain. - -Que les Chambres exercent leur contrôle sur la direction donnée à la -diplomatie, que même, à de certaines heures, dans la préoccupation -universelle d'un grand péril national, comme en 1831 ou en 1840, ce -soit le sujet premier de leurs débats, rien de plus naturel et de plus -légitime. Mais qu'à des époques ordinaires, paisibles par calcul -parlementaire, plus que par sollicitude patriotique, l'opposition -s'attache principalement, on dirait presque exclusivement, aux -affaires étrangères; qu'elle y livre toutes les batailles -ministérielles; qu'aux aguets par toute l'Europe et même dans le monde -entier, elle cherche des incidents à grossir, des difficultés à -envenimer, dans le seul dessein d'embarrasser, d'affaiblir, de -renverser un cabinet détesté; qu'elle élève ainsi, à tort et à -travers, des critiques qui trouvent écho dans les préjugés du moment, -mais dont, plus tard, l'histoire, à la lumière des événements, -reconnaît presque toujours l'injustice; que tel soit l'objet non -seulement de la discussion de l'adresse, mais de presque tous les -débats politiques--fonds secrets, crédits supplémentaires, budget, -interpellations spéciales,--voilà ce qui ne s'était jamais vu à -d'autres époques. Il y avait là un fait anormal, un véritable -désordre, un danger grave pour le pays dont la diplomatie risquait -ainsi d'être compromise et entravée. C'est par des abus de ce genre -que le régime parlementaire s'est attiré le reproche de sacrifier -l'intérêt national aux calculs de parti. Dès 1837, le duc de Broglie -disait à la tribune de la Chambre des pairs: «J'ai peu de goût aux -discussions sur les affaires étrangères. L'expérience démontre qu'en -thèse générale ces discussions suscitent au gouvernement, et, par -contre-coup, au pays, des embarras sans compensation, des difficultés -dont on ne saurait d'avance ni prévoir la nature ni mesurer la -portée[159].» M. de Tocqueville, qui était pourtant adversaire du -ministère du 29 octobre, a reconnu plus tard, après avoir fait à son -tour l'expérience du pouvoir, combien il était fâcheux que «la -politique extérieure devînt l'élément principal de l'activité -parlementaire»; et il ajoutait: «Je regarde un tel état de choses -comme contraire à la dignité et à la sûreté des nations. Les affaires -étrangères ont, plus que toutes les autres, besoin d'être traitées par -un petit nombre d'hommes, avec suite, en secret. En cette matière, les -assemblées doivent ne se réserver que le contrôle et éviter autant que -possible de prendre en leurs mains l'action. C'est cependant ce qui -arrive inévitablement, si la politique étrangère devient le champ -principal dans lequel les questions de cabinet se résolvent[160].» Ce -sont là des considérations dont l'opposition ne tient pas d'ordinaire -grand compte. De 1840 à 1848, elle ne paraît avoir vu qu'une chose, -l'intérêt qu'elle avait à se placer sur un terrain favorable pour -attaquer le ministère. Ce terrain, elle ne le trouvait pas dans la -politique intérieure où les partis étaient classés avec des frontières -à peu près fixes; ce n'était pas son programme de réforme -parlementaire ou électorale qui pouvait lui servir à dissoudre la -majorité. La politique extérieure, au contraire, lui paraissait se -prêter à toutes les manoeuvres, à toutes les combinaisons, voire même -aux coalitions les plus hétérogènes. Là, elle ne jugeait pas -impossible d'amener à voter avec elle des conservateurs que, sur les -autres questions, ses principes eussent effarouchés[161]. Et puis, -dans les débats de ce genre, n'avait-elle pas, sur ceux qu'elle -attaquait, cet avantage de pouvoir tout dire, sans autre souci que de -choisir les arguments les plus propres à remuer l'assemblée et à -blesser le cabinet, tandis que celui-ci se voyait sans cesse entravé -dans sa défense, par la préoccupation des conséquences diplomatiques -que pouvait avoir telle ou telle parole? Grâce à son irresponsabilité -même, l'opposition se donnait licence de développer des thèses -flatteuses à l'amour-propre national, alors à la fois surexcité et -souffrant; le gouvernement avait, au contraire, cette tâche -particulièrement ingrate de rappeler au pays la prudence patiente et -parfois un peu immobile à laquelle l'obligeait, pour quelque temps -encore, la situation faite à la France en Europe par la révolution de -Juillet et aussi par la crise de 1840. - -[Note 159: Discours du 9 janvier 1837.] - -[Note 160: Lettre du 1er octobre 1858, adressée à M. W. R. Greg, esq. -(_Oeuvres et correspondance inédites_ d'Alexis DE TOCQUEVILLE, t. II, -p. 456.)] - -[Note 161: C'est encore ce que M. de Tocqueville exprimait ainsi, dans -la lettre déjà citée: «Ce terrain de la politique étrangère est -essentiellement mobile, il se prête à toutes sortes de manoeuvres -parlementaires; on y rencontre sans cesse de grandes questions -capables de passionner la nation, et à propos desquelles les hommes -politiques peuvent se séparer, se rapprocher, se combattre, s'unir, -suivant que l'intérêt ou la passion du moment les y porte.»] - -M. Guizot sentait ces désavantages: il ne s'en troublait pas. Il -aimait même à aller au-devant de la principale des objections qui lui -étaient faites et à exposer de haut, suivant son procédé oratoire, les -raisons de la réserve expectante dans laquelle il maintenait notre -politique extérieure. Ainsi fit-il précisément, au début de la session -de 1843, dans la discussion de l'adresse des pairs qui devançait de -quelques jours celle des députés. «On se laisse diriger, dit-il, par -des habitudes, des maximes, aujourd'hui hors de saison. La France a -vécu longtemps en Europe à l'état de météore, de météore enflammé, -cherchant sa place dans le système général des États européens. Je le -comprends; c'était naturel, elle y était obligée. La France avait à -faire triompher un état social nouveau, un état politique nouveau; -elle ne trouvait pas de place faite; il fallait bien qu'elle se la -fît. On la lui contestait souvent avec injustice et inhabileté. Elle a -fait sa place, elle a conquis son ordre social, son ordre politique. -L'Europe les a acceptés l'un et l'autre. Je prie la Chambre de bien -arrêter son attention sur ce fait, car il est la clef de la politique -du gouvernement du Roi. La France nouvelle, son nouvel ordre social et -son nouvel ordre politique sont acceptés sincèrement par l'Europe: -acceptés avec tel ou tel regret, telle ou telle nuance de goût ou -d'humeur; peu nous importe. En politique, on ne prétend pas à tout ce -qui plaît; on se contente de ce qui suffit. Eh bien, messieurs, les -faits étant tels, que doit faire la France? Adopter une politique -tranquille, prendre sa place d'astre fixe, à cours régulier et prévu, -dans le système européen. À cette condition, à cette condition seule, -la France recueillera les fruits de l'ordre social et politique -qu'elle a conquis. Quand nous aurons ainsi clos l'ère de la politique -révolutionnaire, quand nous serons ainsi décidément entrés dans l'ère -de la politique normale et permanente, quand cette question, qui est -la question générale en Europe, sera bien évidemment et effectivement -résolue, alors vous verrez la France reprendre, dans les questions -spéciales, toute son indépendance, toute son influence, toute son -action. Elle a déjà commencé; cela est déjà fait en partie, pas encore -complètement. Il faudra encore bien des années et bien des efforts -pour atteindre un tel but; mais nous sommes sur la voie de la bonne -politique. Il s'agit maintenant d'y marcher, d'y marcher tous les -jours.» Et un peu plus loin, l'orateur concluait ainsi: «Nous avions, -en 1830, un grand choix à faire: il y avait devant nous une politique -violente, turbulente, agitée, qu'on pouvait continuer, en paroles, -sinon en réalité, un peu puérilement; il y avait une autre politique -tranquille, mais forte au fond, efficace, qu'on pouvait comprendre et -pratiquer virilement. Entre ces deux politiques, le cabinet actuel a -fait son choix, il ne s'en dédira pas[162].» - -[Note 162: Discours du 21 janvier 1843.] - -M. Guizot avait jugé important de commencer par relever sa politique, -en en marquant le principe et la portée, en démontrant qu'elle était -le résultat d'un calcul et non d'une défaillance. Mais il savait bien -que, surtout à la Chambre des députés, le débat ne resterait pas dans -ces hautes généralités. En effet, les diverses questions dont avait -alors à s'occuper notre diplomatie furent successivement abordées par -l'opposition. Celles d'Espagne et de Syrie, sur lesquelles nous aurons -à revenir, ne donnèrent lieu qu'à des escarmouches. Ce fut sur le -droit de visite que, cette fois encore, les adversaires du cabinet -livrèrent la principale bataille. - -On se rappelle où en était cette malheureuse affaire, à la fin de -1842. Reculant à regret devant le soulèvement de l'esprit public et -désirant ôter tout prétexte à de nouvelles attaques, le ministère -avait complètement abandonné la convention du 20 décembre 1841 et -avait fait clore le protocole, laissé d'abord ouvert à Londres pour -attendre la ratification de la France[163]. À ce prix, il s'était -flatté d'en finir avec cette agitation et de sauver les traités de -1831 et de 1833. Le discours par lequel le Roi ouvrit la session de -1843 garda sur ce sujet un silence significatif: le gouvernement -indiquait ainsi qu'il regardait l'affaire comme terminée et ne -fournissant plus matière à un débat. Tout autre fut l'avis de -l'opposition. La satisfaction obtenue au sujet de la convention de -1841, loin de lui paraître une raison de désarmer, l'encourageait à -poursuivre la campagne; elle prétendait, en invoquant les mêmes -raisons et en usant des mêmes procédés, faire disparaître entièrement -le droit de visite. Un fait s'était produit, d'ailleurs, depuis la -session précédente, qui lui fournissait un argument de nature à faire -effet sur l'opinion: le 9 août 1842, l'Angleterre avait conclu avec -les États-Unis un traité pour régler diverses contestations qui -menaçaient de dégénérer en querelle ouverte; d'après ce traité, la -république américaine, de longue date opposée à tout droit de visite, -s'engageait sans doute à armer des croiseurs pour réprimer la traite; -mais il était convenu que les croiseurs de chacun des deux -contractants feraient séparément la police de leurs nationaux, sans -que les Anglais eussent le droit de visiter les navires américains, ni -que les Américains pussent visiter les navires anglais. Pourquoi donc, -disait-on, la France serait-elle moins soucieuse que les États-Unis de -l'indépendance de son pavillon? - -[Note 163: Cf. plus haut, § I.] - -Telle était sur ce sujet l'animation des esprits, qu'elle se manifesta -tout d'abord dans l'enceinte ordinairement paisible de la Chambre -haute. M. Turgot proposa d'ajouter à l'adresse une phrase demandant la -revision des traités de 1831 et de 1833. Vivement soutenu par -plusieurs orateurs, cet amendement répondait au sentiment de beaucoup -de pairs. M. Guizot le combattit. Il déclara que, dans l'état des -relations entre la France et l'Angleterre, toute tentative de revision -des traités échouerait, «qu'elle aboutirait à une faiblesse ou à une -folie». «Pour mon compte, ajouta-t-il, je ne me prêterai ni à l'une ni -à l'autre... Ne sacrifions pas la grande politique à la petite. Les -bons rapports avec la Grande-Bretagne valent mieux, politiquement et -moralement, que la modification des traités sur le droit de visite... -C'est par cette raison que, sans sacrifier l'indépendance nationale, -sans engager l'avenir, le gouvernement du Roi persiste dans -l'exécution complète et loyale des traités et ne croit pas, quant à -présent, qu'il soit sage ni opportun de tenter d'ouvrir, à leur sujet, -une négociation qui n'atteindrait pas le but qu'on se propose.» Le duc -de Broglie vint à la rescousse du ministre, avec l'autorité de sa -parole et de son caractère. Un amendement ainsi combattu ne pouvait -être adopté par la Chambre des pairs: toutefois, il réunit 67 voix -contre 118: c'était, en un tel lieu, une minorité considérable. - -Bien que M. Guizot fût arrivé à ses fins, qu'il n'eût rien cédé et eût -maintenu intactes les conventions de 1831 et de 1833, cette première -épreuve n'était pas rassurante. Si l'opposition avait été telle au -Luxembourg, à quoi ne devait-on pas s'attendre au Palais-Bourbon? Les -dispositions des députés se manifestèrent dès la nomination de la -commission de l'adresse. Cette commission, quoique en majorité -ministérielle, ne crut pas pouvoir garder sur le droit de visite le -même silence que le discours du trône et l'adresse des pairs. Elle -inséra dans son projet un paragraphe où, après avoir félicité le -gouvernement de n'avoir pas ratifié la convention de 1841, on -ajoutait: «Pour l'exécution stricte et loyale des conventions -existantes, tant qu'il n'y sera point dérogé, nous nous reposons sur -la fermeté et la vigilance de votre gouvernement. Mais, frappés des -inconvénients que l'expérience révèle, et dans l'intérêt même de la -bonne intelligence si nécessaire à l'accomplissement de l'oeuvre -commune, nous appelons, de tous nos voeux, le moment où notre commerce -sera replacé sous la surveillance exclusive de notre pavillon.» -Impossible de demander plus nettement l'abolition des conventions de -1831 et de 1833. La presse de gauche triompha: «C'est un échec au -ministère!» s'écria-t-elle. «Non, répondait le _Journal des Débats_; -ce ne peut être un acte d'hostilité contre le cabinet, puisque la -commission est composée en majorité de ses partisans, et que le -rapporteur est M. Dumon, l'un des plus chauds amis de M. Guizot.» Même -équivoque, on le voit, que celle qui s'était produite dans l'adresse -de 1842, lors de l'amendement de M. Jacques Lefebvre. - -Au cours de la discussion générale, de nombreux orateurs se -prononcèrent contre le droit de visite, entre autres M. Saint-Marc -Girardin qui votait ordinairement avec les amis du cabinet. Seul, M. -de Gasparin osa le défendre. Aussitôt que s'ouvrit le débat sur le -paragraphe proposé par la commission, M. Guizot parut à la -tribune[164]. Sa situation n'était pas facile. Repousser ouvertement -ce paragraphe, c'était se mettre en lutte avec ses propres amis. -L'accepter et promettre de satisfaire au voeu qui y était exprimé, -c'était se mettre en contradiction avec l'attitude qu'il avait gardée -jusqu'alors, soit dans les négociations avec les autres puissances, -soit dans la discussion de la Chambre des pairs. «Quelques personnes, -dit-il en commençant, se promettent de presser, de pousser vivement le -cabinet et moi en particulier, dans cette discussion. Elles espèrent -en faire sortir pour nous quelque embarras. Je leur épargnerai tant de -peine. J'irai au-devant de toutes les questions, de tous les doutes.» -Après quelques mots sur la convention de 1841, le ministre aborda de -front le sujet vraiment délicat, celui des conventions de 1831 et de -1833. «Les traités conclus, ratifiés, exécutés, dit-il, se dénouent -d'un commun accord ou se tranchent par l'épée. Il n'y a pas une -troisième manière. Le commun consentement, le commun accord, est-ce le -moment de le demander? Y a-t-il chance actuelle de l'obtenir? Le -cabinet ne l'a pas pensé. Le cabinet n'a pas cru devoir entamer à ce -sujet des négociations.» Par cette première déclaration, le ministre -se maintenait en harmonie avec ce qu'il avait dit au palais du -Luxembourg. Allait-il donc repousser le paragraphe de la commission, -comme il avait repoussé l'amendement de M. Turgot? Non, il ne l'osa -pas, et voici comment il tâcha de contenter la Chambre sans -compromettre la dignité du gouvernement, d'ajouter à son langage -précédent sans se démentir, de faire une concession nouvelle en -évitant les apparences d'une capitulation: «On demande si le cabinet -prendra réellement le sentiment public au sérieux. Je serais bien -tenté de regarder cette question comme une injure... Le cabinet prend -très au sérieux le sentiment public, l'état des esprits, le voeu de la -Chambre. Quand le cabinet croira avec une parfaite sincérité, avec une -conviction profonde, qu'une telle négociation peut réussir, que les -traités peuvent se dénouer d'un commun accord, le cabinet -l'entreprendra: pas auparavant; alors, certainement. Si quelqu'un -pense que la Chambre doive ordonner au gouvernement du Roi une -négociation immédiate, actuelle, si quelqu'un le pense, qu'il le dise; -nous ne saurions accepter cette injonction; nous entendons garder -toute notre liberté, toute notre responsabilité. Nous n'élèverons -point de discussion sur des mots ou des phrases incidentes; mais nous -demanderons à tout le monde de s'expliquer nettement, à fond, sur le -sens des paroles qu'il adresse, des recommandations qu'il porte à la -couronne.» Le ministre ajoutait d'éloquentes considérations sur la -nécessité «de rétablir, de développer les bons rapports, la bonne -intelligence avec l'Angleterre». «Je reconnais, disait-il, le -mouvement d'opinion en France; je reconnais le chagrin, la colère qui, -à l'occasion du traité du 15 juillet, se sont réveillés et ont -réveillé des souvenirs, des préventions, des sentiments qui semblaient -endormis. Je reconnais ce fait; mais, messieurs, ce fait n'est pas -inabordable à l'influence de la raison, de la justice, de la vérité; -mon pays n'a pas à cet égard un parti pris, une volonté arrêtée, un de -ces sentiments qui résistent à toute la force du temps, de la vérité, -et aux intérêts réels du pays. Non, il y a dans ce mouvement de -l'opinion, à mon avis, quelque chose de plus superficiel, de plus -factice et de plus passager qu'on ne le croit communément; et je suis -bien aise de le dire à cette tribune, pour qu'on l'entende de l'autre -côté de la Manche, pour que, là aussi, on sache bien que les -sentiments justes, équitables, raisonnables, qui doivent présider aux -rapports de ces deux grands peuples, ne nous sont pas étrangers, et -que le fond de ces sentiments subsiste toujours parmi nous, si la -surface en est pour le moment voilée.» En février 1843, un tel langage -était dur aux oreilles françaises[165]. Sans doute, le ministre avait -politiquement raison, quand il insistait sur l'avantage, sur la -nécessité de la bonne entente des deux puissances libérales. Mais, en -tenant une balance si impartiale entre les griefs respectifs des deux -nations, M. Guizot ne risquait-il pas, comme nous l'avons déjà -indiqué, de paraître trop étranger, trop indifférent aux ressentiments -de l'amour-propre national? Ses adversaires croyaient trouver là une -bonne occasion de tourner et d'ameuter contre lui les susceptibilités -patriotiques, et M. Garnier-Pagès l'interrompait pour lui crier: -«C'est un discours anglais!» - -[Note 164: 1er février 1843.] - -[Note 165: Vers cette époque, le 13 mars 1843, M. Désages écrivait au -comte de Jarnac: «L'anglophobie existe encore à un degré vraiment -incroyable dans une foule de têtes qui, à cette infirmité près, sont -d'ailleurs assez saines.» (_Documents inédits._)] - -On voit bien la tactique de M. Guizot. Elle consistait à mettre les -opposants en demeure de proposer quelque amendement allant plus loin -que le paragraphe de la commission; s'ils le faisaient, la portée de -ce paragraphe était singulièrement atténuée, et le ministère n'avait -qu'à faire rejeter l'amendement, ce qui était facile, pour sortir -pleinement vainqueur du débat. On put croire d'abord que la gauche, -entraînée par sa passion, s'engageait sur le terrain, dangereux pour -elle, où l'attirait le ministre, et qu'elle poursuivait un vote -exprimant ouvertement la défiance envers le cabinet. Mais alors -intervint M. Dupin, non moins animé au fond contre M. Guizot, mais -plus habile et obligé, par situation, à plus de modération extérieure. -Il invita la Chambre à écarter toute préoccupation autre que celle de -l'«honneur national», à s'en tenir au paragraphe de l'adresse et à le -voter avec la même unanimité qui s'était produite lors de l'amendement -présenté par M. Jacques Lefebvre. Après avoir ainsi rassuré les -conservateurs, en affectant d'écarter la question ministérielle, le -malicieux et sarcastique orateur s'appliqua à donner au paragraphe le -sens le plus mortifiant pour le cabinet. Il rappela comment, l'année -précédente, M. Guizot avait essayé de faire accepter la convention de -1841, en arguant des difficultés et des périls d'un refus de -ratification; comment il avait suffi à la Chambre de ne pas avoir -égard à ces arguments ministériels, pour arriver à ses fins; et -l'orateur, au milieu des rires de la gauche, félicitait le ministère -de s'être soumis et de «n'avoir pas ratifié». «Plus il a dû en coûter -aux individus, ajoutait-il ironiquement, plus le sacrifice était -grand, et plus il faut vous en savoir gré.» À l'entendre, il n'était -pas plus difficile d'obtenir la revision des traités de 1831 et de -1833. Sans doute, le ministère venait «d'accumuler d'avance et -d'office tous les moyens qu'un Anglais bien intentionné aurait pu -accumuler lui-même dans l'intérêt de la non-revision». Mais M. Dupin -soutenait que la France avait des moyens puissants à faire valoir en -sens contraire, et il concluait ainsi: «Que la Chambre exprime donc sa -volonté sans crainte; qu'elle l'exprime à l'unanimité. Cette volonté -sera efficace, et vous, ministres, vous l'aurez pour entendu.» - -À gauche, on applaudit vivement le discours de M. Dupin, moitié par -reconnaissance, moitié par calcul. Ceux qui avaient voulu d'abord -provoquer un vote de défiance y renoncèrent, se déclarant satisfaits -du paragraphe de l'adresse ainsi commenté. Invité à s'expliquer sur ce -commentaire, M. Guizot se borna à renouveler ses déclarations -précédentes. «Si l'on veut nous imposer davantage, ajouta-t-il, qu'on -le dise nettement, et nous nous y refuserons.» Comme M. Barrot -pressait avec véhémence le cabinet, l'accusant de se dérober derrière -une équivoque: «L'équivoque n'est pas de notre côté», riposta M. -Duchâtel, et il somma l'opposition de proposer l'addition «d'une -phrase disant en termes formels que la Chambre avait défiance du -cabinet quant à la négociation à intervenir». La gauche ne releva pas -le défi, mais continua ses invectives. Enfin, après un débat de plus -en plus tumultueux, le paragraphe de l'adresse fut voté à la presque -unanimité; seuls, quelques députés d'extrême gauche votèrent contre; -il y eut une dizaine d'abstenants, dont M. Guizot. - -Dès le lendemain, chaque parti prétendit s'attribuer la victoire. En -réalité, personne n'était vainqueur. L'opposition ne pouvait nier que, -mise en demeure, elle n'avait osé présenter aucun des amendements de -défiance préparés par elle, qu'elle s'était ralliée à une rédaction -proposée par les amis du ministère, et qu'elle avait ainsi déclaré «se -reposer sur la vigilance et la fermeté du gouvernement». De son côté, -le ministère avait, sous les yeux de tous, abandonné une partie du -terrain qu'il était résolu à défendre; il avait suivi ceux qu'il eût -été de son rôle de conduire. Subissant au Palais-Bourbon ce qu'il -venait de combattre et de faire écarter au Luxembourg, il avait laissé -mettre en question les conventions de 1831 et de 1833 qu'il voulait -maintenir; il avait consenti éventuellement à en poursuivre la -revision, ne se réservant que le choix du moment. Aussi comprend-on -que la gauche se félicitât d'avoir affaibli le cabinet, et l'un des -amis de M. Guizot pouvait écrire sur son journal intime, à la date du -11 février 1843: «La discussion de l'adresse est loin d'avoir fortifié -le ministère... Le pouvoir ne peut pourtant pas vivre à la condition -d'annuler son action pour échapper à des échecs qui autrement seraient -inévitables[166].» - -[Note 166: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - - -V - -La question ministérielle, volontairement ajournée dans la session -d'août, lors de la loi de régence, n'avait donc pas été résolue par le -vote sur le droit de visite. On ne pouvait cependant laisser plus -longtemps dans le doute le point de savoir si le cabinet avait ou non -perdu la majorité, dans les élections de juillet 1842. La loi des -fonds secrets fournissait une occasion de sortir de cette incertitude. -De part et d'autre, on s'y prépara comme à une bataille que l'on -pressentait devoir être décisive. - -L'opposition, que l'accession de M. de Lamartine n'avait pas consolée -de l'éloignement de M. Thiers, pressa ce dernier de prendre la tête de -l'attaque. Ce fut en vain; le chef du centre gauche persista à se -tenir à l'écart, mécontent et silencieux. Cette abstention fit croire -au tiers parti que son heure était venue et qu'il lui appartenait de -briguer la succession du cabinet. Des pourparlers eurent lieu, et -bientôt le bruit se répandit qu'il y avait partie liée entre MM. -Dufaure et Passy, d'une part, et M. Molé, de l'autre, pour former -ensemble le cabinet qui devait remplacer celui du 29 octobre; on -ajoutait que M. Thiers, consulté par M. Molé, lui avait promis son -appui au moins pour une session, et que la gauche elle-même se -montrait disposée à quelque bienveillance[167]. Les choses -étaient-elles à ce point préparées et concertées? On peut en douter. -M. Molé, il est vrai, dans l'ardeur de son ressentiment contre M. -Guizot, semblait tenté de former à son tour une seconde coalition -pour se venger de celle dont il avait été la victime; mais, répugnant -à se découvrir par des démarches trop précises et trop patentes, il -s'en tenait à des conversations de salons ou de couloirs. M. Dufaure, -avec une nature fort différente, n'aimait pas davantage à se -compromettre; bien que devenu très âpre contre le cabinet, il était -plus grondeur que décidé; par moments, paraissant accueillir les -ouvertures de M. Molé; l'instant d'après, se reprenant, ombrageux et -hérissé. Malgré tout, les meneurs de l'opposition affectaient de -croire et faisaient répéter dans leurs journaux que l'accord était -conclu. On racontait d'ailleurs, jusque dans des milieux -conservateurs, que le Roi était d'avance résigné à un changement de -ministres, et qu'il avait dit, en faisant allusion à l'éventualité -d'un vote hostile à M. Guizot: «Mon relais est prêt[168].» La -conclusion était que la Chambre pouvait provoquer une crise, sans -avoir à en redouter les suites. - -[Note 167: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -[Note 168: Lettre de la duchesse de Dino à M. de Barante. (_Documents -inédits._)] - -Le cabinet ne laissait pas que d'être alarmé. Certains indices lui -faisaient croire que la nouvelle coalition, afin d'éviter des -explications gênantes, songeait à voter sans discussion, comme on -avait fait, en février 1840, pour renverser le ministère du 12 mai. Il -estima que le meilleur moyen de parer à ce danger était de marcher -droit sur ses adversaires, de les forcer à se montrer au grand jour et -à parler tout haut. Sans attendre la discussion dans la Chambre, le -_Journal des Débats_ ouvrit le feu avec une extrême vivacité, et -dénonça cette «conjuration de muets», cette «intrigue honteuse qui -n'osait s'avouer elle-même[169]». La vigueur de cette polémique -donnait bonne attitude au cabinet, rendait courage à ses amis et -embarrassait ses adversaires. Toutefois, la situation demeurait -critique, et plus on approchait du débat, plus le résultat en -paraissait incertain. - -[Note 169: Le _Journal des Débats_ disait, le 20 février 1843: «Nous -demandons et nous avons le droit de demander une discussion franche et -complète, et, si nous ne l'obtenions pas, si le cabinet était renversé -clandestinement par des adversaires honteux d'eux-mêmes et de leurs -rôles, le ministère qui viendrait à la place est baptisé d'avance; il -ne pourrait s'appeler que le ministère de l'intrigue.» Il ajoutait, le -lendemain: «Nous n'aimons pas, on le sait, les coalitions; mais nous -aimons encore moins, s'il est possible, l'intrigue honteuse, qui n'ose -s'avouer elle-même... Que voyons-nous?... Une conjuration de muets, -apostés auprès du pouvoir, et qui s'apprêtent à le saisir, si, après -le combat auquel ils sont décidés à ne prendre aucune part, leur -appoint mystérieux et furtif donne la majorité à l'opposition... Il -faut donc que le pays, la Chambre et le ministère le sachent bien: une -comédie d'ambition se prépare. Méfions-nous des personnages muets qui -veulent y jouer un rôle.»] - -Ce débat s'ouvrit le 1er mars 1842. Il tourna tout de suite à -l'avantage du cabinet. Vivement mis en demeure de s'expliquer[170], -les chefs du tiers parti contrarièrent complètement la tactique des -opposants qui, afin de détacher du cabinet les conservateurs -hésitants, leur avaient affirmé que tout était prévu et concerté pour -sa succession. M. Passy déclara qu'étant en désaccord avec la Chambre -et avec M. Dufaure sur le droit de visite, il ne «devait pas être tenu -pour candidat au ministère». Quant à M. Dufaure, presque aussi -empressé à se dérober, il démentit tout ce qui avait été dit sur la -préparation de la future administration, et nia avec insistance -qu'aucun concert préalable eût été établi. M. Guizot, mis en train par -cette maladresse, prit la parole à deux reprises, d'abord pour -exploiter avec habileté l'embarras de M. Dufaure, ensuite pour -accabler superbement M. de Lamartine, qui avait voulu refaire une -seconde édition de son discours de l'adresse contre «la pensée de tout -le règne». Qu'est-ce donc que cette pensée? demandait le ministre. -«C'est, répondait-il, la pensée du pays. J'ai vu et vous avez vu comme -moi le gouvernement de Juillet se lever au milieu de la France; je -l'ai vu se lever comme l'homme entre dans le monde, nu et dépourvu de -tout (_mouvements divers_); oui, nu et dépourvu de tout. J'ai vu -l'émeute monter sans obstacle jusqu'au haut des escaliers de son -palais. Toutes les forces qu'il possède aujourd'hui, tous les moyens -d'action qu'il a entre les mains, il les a conquis par la publicité et -la discussion; tout ce qu'il a fait, il l'a fait de l'aveu et avec le -concours du pays, du pays libre et convaincu (_mouvements divers_); -il l'a fait, au milieu de vos discussions, sous le feu de vos -objections, en votre présence, à vous, minorité, opposition, aussi -bien qu'en présence de la majorité qui le soutenait. (_Vive -approbation au centre._) Sachez donc quelle est la pensée que vous -poursuivez! C'est la pensée de la France, de la France libre et -convaincue.» (_Approbation au centre._) Cette fois, M. de Lamartine -avait surtout parlé de la politique extérieure. Le ministre passa en -revue toutes ses objections, et y répondit de haut, non sans laisser -voir le dédain que lui inspiraient tant d'inexpérience, d'irréflexion, -de déclamation vide. Aux réponses de fait et de détail, il se plaisait -à mêler d'éloquentes généralités: «Comment, s'écriait-il, on s'étonne -d'une politique qui demande qu'on patiente, qu'on temporise, qu'on -sache attendre! Est-ce que cela est nouveau en politique, messieurs? -Est-ce qu'il n'est pas arrivé à tous les gouvernements, aux plus -hardis, aux plus forts, aux plus ambitieux, aux plus conquérants, -d'attendre, de temporiser, de patienter? Vous parlez d'un an, de deux -ans, comme de quelque chose qui doit lasser la patience d'un -gouvernement, d'une assemblée; mais d'où venez-vous donc? (_On rit._) -Vous n'avez donc jamais assisté au spectacle du monde? Vous ne savez -donc pas comment les choses se passent et se sont passées de tout -temps? De tout temps, il y a eu des moments,--et des moments dans -l'histoire, ce sont des années,--de tout temps, il y a eu des moments -où il a fallu savoir accepter les difficultés d'une situation, -attendre des époques plus favorables, s'accommoder avec des faits -qu'on ne pouvait écarter de son chemin comme un caillou que vous -rencontrez sur le boulevard. (_Mouvements divers._) Eh bien! quand -nous sommes arrivés aux affaires, nous avons trouvé une situation de -ce genre, nous nous sommes vus en présence d'une nécessité de ce -genre.» Et plus loin: «Situation vraiment étrange que celle à laquelle -on prétend nous réduire aujourd'hui, quand on nous oblige à venir sans -cesse justifier la politique de la paix! Mais vous n'y pensez pas; -c'est la guerre qui est obligée de se justifier. (_Très bien!_) La -guerre est une exception déplorable, une exception qui doit être de -plus en plus rare. Nous ne consentons pas à cette accusation -continuelle, tantôt patente, tantôt déguisée, contre la politique de -la paix. Je dis déguisée, je le dis pour vous, pour le discours que -vous venez de prononcer à cette tribune; que m'importe que vous -parliez de la paix, que le mot de paix sorte sans cesse de vos lèvres, -si de vos paroles, si des actes qui correspondraient à vos paroles, la -guerre doit nécessairement sortir!» (_Très bien, très bien!_) M. -Guizot termina par cette magnifique péroraison: «Dans un discours -précédent, M. de Lamartine a parlé de dévouement et de la nécessité du -dévouement pour faire de grandes choses au nom des peuples. Il a eu -parfaitement raison. Il n'y a rien de beau dans ce monde, sans -dévouement; mais il y a place partout pour le dévouement. La vie a des -fardeaux pour toutes les conditions, et la hauteur à laquelle on les -porte n'en allège nullement le poids. Vous aimez, dites-vous, à porter -vos regards en haut; portez-les donc au-dessus de vous. Êtes-vous, -depuis douze ans, le point de mire des balles et des poignards des -assassins? Voyez-vous, depuis douze ans, vos fils sans cesse dispersés -sur la face du globe, pour soutenir partout l'honneur et les intérêts -de la France? Voilà du dévouement, du vrai, du pratique dévouement. -(_Bravos prolongés au centre._) Messieurs, souffrez que nous le -reconnaissions, que nous lui rendions hommage, et que nous ne soyons -pas ingrats même envers tout un règne.» (_Aux centres: Très bien, très -bien!_) La majorité était dans l'enthousiasme. L'opposition elle-même -ne pouvait s'empêcher d'admirer. Rarement la parole de M. Guizot avait -eu autant d'effet; rarement il avait remporté une victoire de tribune -aussi complète, aussi éclatante. Le parti conservateur se sentait -vengé de la défection de M. de Lamartine; il lui semblait que d'un -adversaire ainsi flagellé, défait, écrasé, rien n'était désormais à -craindre, qu'un tel vaincu ne comptait plus politiquement. L'éloquence -produit parfois de ces illusions. Le soir de cette séance, M. Guizot -reçut du Roi cette lettre: - - «Maudissant la grandeur qui l'attache au rivage, - -disait Boileau de Louis XIV. Et moi aussi, mon cher ministre, j'ai -bien maudit celle qui m'empêchait d'aller, ce soir, vous serrer la -main, et vous dire de grand coeur combien je suis profondément ému et -reconnaissant des paroles que vous avez fait entendre pour moi, et du -magnifique discours que vous avez prononcé avec tant d'effet et -d'éclat.» À la lettre du Roi, était joint ce billet de la Reine: -«Comme femme et comme mère, je ne puis résister au désir de remercier -l'éloquent orateur qui, en soutenant d'une manière si admirable les -intérêts du Roi et de la France, a rendu une justice éclatante à tout -ce que j'ai de plus cher au monde[171].» Quelques jours après, M. -Doudan écrivait à une de ses amies: «Comment avez-vous trouvé la façon -dont M. Guizot a traité M. de Lamartine? Je m'en suis fort réjoui dans -mon coeur. C'était un beau spectacle de le voir plumer d'un air sévère -ce bel oiseau des tropiques. On dit que celui-ci avait l'air tout mal -à son aise après avoir été ainsi plumé; mais les ailes de -l'amour-propre repoussent très vite; elles repoussent un peu moins -brillantes, et voilà tout. J'espère que le chantre d'Elvire ne prendra -plus de quelques mois des airs de dictateur[172].» - -[Note 170: Dans un discours fort mordant, l'un des amis du cabinet, M. -Desmousseaux de Givré, avait interpellé M. Dufaure et M. Passy: «Quand -on a vécu sous le même toit pendant trois ans, avait-il dit, il n'est -pas permis de déménager la nuit, sans dire adieu à ses hôtes.»] - -[Note 171: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 82.] - -[Note 172: X. DOUDAN, _Mélanges et Lettres_, t. III, p. 112.] - -Le vote n'eut, cette fois, rien d'équivoque. À la question de -confiance très nettement posée, la Chambre répondit en donnant au -ministère une majorité de quarante-cinq voix. Victoire considérable et -dépassant toute attente. Le cabinet en jouissait d'autant plus qu'il -avait été plus inquiet. «Il est tout triomphant», écrivait un -spectateur. «Honneur à la majorité! disait le _Journal des Débats_; -honneur aussi au ministère!» Chacun reconnaissait que ce résultat -était dû en grande partie au talent supérieur dont avait fait preuve -M. Guizot. Il était dû aussi à l'indécision malhabile de M. Dufaure et -de M. Passy, et au défaut de crédit de M. Molé, qui n'avait pas pu -déplacer plus de quatre ou cinq voix dans la Chambre. Les journaux de -gauche étaient les premiers à railler et à malmener ceux dont -l'alliance leur avait été si peu profitable. Dès lors, le ministère -pouvait envisager sans crainte la fin de la session. «M. Guizot a -brillamment et vigoureusement franchi le défilé, écrivait M. Désages à -l'un de nos agents diplomatiques. Nous n'aurons plus à lutter, je -crois, que contre des taquineries. Il n'y a plus de question obligée -de cabinet. Nos oppositions ont l'oreille assez basse[173].» En effet, -peu après, la réforme parlementaire fut repoussée sans contestation -sérieuse et à une majorité plus forte que l'année précédente[174]; il -ne se trouva personne pour soulever la question de la réforme -électorale, et une proposition de M. Odilon Barrot, en vue de définir -l'attentat soustrait par les lois de septembre à la juridiction du -jury, ne fut même pas prise en considération. Battus sur le terrain -politique, les opposants cherchèrent à se consoler, en entravant les -lois d'affaires présentées par le gouvernement. Plus d'une fois ils y -réussirent, grâce à l'étrange état d'esprit d'une majorité qui, -n'osant pas donner le coup mortel au ministère, se plaisait à lui -donner des coups d'épingle, grâce aussi à l'indifférence de M. Guizot -pour ce qu'il appelait les petits débats. Toutefois, cela n'allait -jamais bien loin, et il suffisait que la question politique parût -engagée, pour que la majorité se retrouvât. Force était donc aux -meneurs de l'opposition de reconnaître qu'il ne leur restait plus rien -des avantages dont ils avaient cru être en possession, au lendemain -des élections de juillet 1842. «Nous avons laissé échapper l'occasion, -écrivait mélancoliquement l'un des plus ardents adversaires du -cabinet, et il faudrait des circonstances extraordinaires pour qu'elle -se retrouvât[175].» - -[Note 173: Lettre à M. de Jarnac, du 6 mars 1843. (_Documents -inédits._)] - -[Note 174: En 1842, il n'y avait eu que 8 voix de majorité: 198 contre -190. En 1843, il y en eut 26: 207 contre 181. Il est à remarquer que -le chiffre total des votants était le même dans les deux cas.] - -[Note 175: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - - -VI - -Le succès de M. Guizot, dans la discussion des fonds secrets, avait -fait pleinement disparaître l'équivoque parlementaire née du vote sur -le droit de visite. Mais restait entière la difficulté diplomatique -que ce vote avait condamné le cabinet à résoudre. Les opposants -comptaient bien que M. Guizot ne pourrait pas s'en tirer. Au lendemain -du jour où il avait eu tant de peine à faire accepter par l'Angleterre -le refus de ratifier la convention de 1841, comment obtenir de cette -puissance l'abandon des traités de 1831 et de 1833? Outre-Manche, les -esprits étaient plus animés que jamais, et l'on s'y montrait fort -irrité du tour pris par les débats de notre Chambre des députés; la -question fut soulevée au parlement britannique, dès sa réunion en -février, et lord Palmerston ne manqua pas cette occasion d'exciter -l'opinion contre la France. - -À côté de ce fauteur de discorde, se trouvèrent heureusement, à -Londres, des hommes pour tenter, non sans éclat, la même oeuvre -d'apaisement et de réconciliation que M. Guizot poursuivait à Paris. -Dans la Chambre des lords, l'événement fut le discours d'un illustre -libéral, lord Brougham, qui venait d'assister chez nous aux débats de -l'adresse. Il en rapportait cette conviction que les véritables causes -de l'irritation existant entre les deux pays n'étaient pas dans les -questions actuellement soulevées, entre autres dans le droit de -visite, mais dans les fautes d'une politique antérieure. «Vous pouvez -m'en croire, disait l'orateur, je connais les Français et je sais -aujourd'hui quel est l'état de l'opinion en France. Eh bien, je vous -le dirai en bon Anglais, la signification des six ou sept phrases qui -agitent aujourd'hui la France se résume en ces mots: 15 _juillet_ -1840; _négociation de lord Palmerston_.» Puis il continuait par ces -éloquentes paroles: «Je n'hésiterai pas à le déclarer, mylords, mon -opinion bien arrêtée est que les importants intérêts de l'Angleterre, -que ses sentiments les plus chers et ses sympathies sont -inséparablement liés avec la paix et l'alliance de la France. Je -regarde la paix de l'Europe comme pouvant se résumer en un seul mot: -_Paix avec la France_... Tout en admirant la bravoure de nos troupes, -en payant un juste tribut d'hommages au succès qui a couronné la -direction des affaires civiles et militaires en Angleterre, je -regarde avec une égale admiration cette nation fameuse qui habite de -l'autre côté de la Manche, et, avec un grand nombre de mes -compatriotes, je la considère comme non moins riche que l'Angleterre -en braves soldats, en grands capitaines, en hommes d'État profonds et -en illustres philosophes... Je tiens la branche d'olivier suspendue -entre les deux pays, les admirant, les aimant tous deux presque -également, et je ne me laisserai pas arracher cette branche -d'espérance et de paix, dussé-je n'en conserver entre les mains qu'une -feuille, une fibre. Je suis convaincu qu'il ne faut qu'un peu d'esprit -conciliant, de modération, de loyauté de la part des ministres des -deux pays pour ramener les deux peuples, qui ne demandent qu'à revenir -à de meilleurs sentiments. Quelques instants de paix suffiront pour -produire ce résultat. (_Écoutez!_) Mylords, j'espère avoir exprimé, en -parlant de l'alliance entre l'Angleterre et la France, l'opinion du -parlement et du pays, et j'ai la satisfaction bien douce à mon coeur -de savoir que les mots que j'ai dits ne seront pas sans utilité[176].» -(_Bruyants applaudissements._) - -[Note 176: Février 1843.] - -Peu de jours après, dans la Chambre des communes, un tory, le chef -même du cabinet, sir Robert Peel, exprimait la même pensée. Il -renvoyait à lord Palmerston la responsabilité de l'hostilité qui se -manifestait en France. Puis, faisant allusion à la présence, dans les -deux cabinets de France et d'Angleterre, du maréchal Soult et de lord -Wellington, il ajoutait en un magnifique langage: «C'est chose -remarquable de voir deux hommes qui occupent les postes les plus -éminents dans le gouvernement de leurs pays respectifs, les plus -distingués par leurs exploits et par leur renom militaire, deux hommes -qui ont connu l'art et les misères de la guerre, qui se sont combattus -l'un l'autre sur les champs de bataille de Toulouse et de Waterloo, - - _Stetimus tela aspera contra, - Contulimusque manus;_ - -c'est, dis-je, une chose remarquable de voir ces deux vaillants -hommes, les meilleurs juges des sacrifices imposés par la guerre, -employer, l'un en France et l'autre en Angleterre, toute leur -influence à inculquer les leçons de la paix; et c'est là, certes, pour -leurs vieux jours, une glorieuse occupation! La vie de chacun d'eux -s'est déjà prolongée au delà de la durée ordinaire de l'existence -accordée à l'homme, et j'espère que tous deux vivront longtemps -encore, que longtemps ils pourront exhorter leurs compatriotes à -déposer leurs jalousies nationales et à rivaliser honorablement de -zèle pour l'augmentation du bonheur de l'humanité. (_On applaudit._) -Quand je compare la position, l'exemple et les efforts de ces hommes -qui ont vu le soleil éclairer à son lever des masses vivantes de -guerriers descendus dans la tombe avant que ce même soleil se couchât; -lorsque je les entends répandre autour d'eux les leçons de la paix et -user de leur autorité pour détourner leurs compatriotes de la guerre, -j'espère que, de chaque côté du canal, les journalistes anonymes et -irresponsables qui font tout ce qu'ils peuvent pour exaspérer l'esprit -public (_applaudissements_), pour représenter sous un mauvais jour -tout ce qui se passe entre les deux gouvernements désireux de cultiver -la paix, disant à la France que le ministère français est l'instrument -de l'Angleterre, et à l'Angleterre que le ministère anglais sacrifie -l'honneur national par peur de la France, j'espère, dis-je, que ces -écrivains profiteront de l'exemple de ces deux illustres guerriers, et -je compte que ce noble exemple neutralisera l'influence des efforts -dont je viens de parler, efforts qui ne sont pas dictés par le -dévouement et l'honneur national, mais par le vif désir d'exciter les -animosités entre les peuples ou de servir quelque intérêt de parti ou -de personne[177].» (_Tonnerre d'applaudissements._) - -[Note 177: 17 février 1843.] - -C'était beaucoup sans doute que le premier ministre, par l'ascendant -de son caractère et de son éloquence, fît applaudir un tel langage au -palais de Westminster; il n'en fallait pas cependant conclure que le -gouvernement britannique fût sur le point d'entrer en négociation pour -la revision des traités de 1831 et de 1833. Lord Aberdeen y eût-il -été disposé par habitude conciliante, qu'il eût dû y renoncer par -égard pour l'état de l'opinion. De Londres, M. de Sainte-Aulaire avait -bien soin de ne laisser aucune illusion à son ministre; il lui -«déclarait, sans la moindre hésitation, qu'aujourd'hui toute ouverture -faite au cabinet anglais aboutirait à une rupture ou à une retraite de -fort mauvaise grâce pour nous[178]». Ainsi informé de la résistance -qu'il devait s'attendre à rencontrer à Londres, M. Guizot tâcha de -s'assurer, d'un autre côté, un concours qui déjà, quelques mois -auparavant, lui avait servi à faire agréer son refus de ratifier la -convention de 1841; il écrivit à M. de Flahault, ambassadeur de France -à Vienne: «La question du droit de visite reste et pèsera sur -l'avenir. J'ai sauvé l'honneur et gagné du temps; mais il faudra -arriver à une solution. J'attendrai, pour en parler, que la nécessité -en soit partout comprise. Causez-en, je vous prie, avec M. de -Metternich. Il sait prévoir et préparer les choses. J'espère que, le -moment venu, il m'aidera à modifier une situation qui ne saurait se -perpétuer indéfiniment, car elle amènerait, chaque année, au retour -des Chambres, et, dans le cours de l'année, à chaque incident de mer, -un accès de fièvre très périlleux[179].» M. de Metternich était alors -d'humeur à écouter un pareil langage. Il s'intéressait vivement au -maintien de M. Guizot[180], et venait précisément de le «féliciter de -la manière dont il s'était tiré, dans les Chambres, de l'affaire du -droit de visite[181]». Il se montra donc disposé à ne pas refuser, au -jour où elle serait nécessaire, l'assistance qu'on lui demandait. - -[Note 178: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 187.] - -[Note 179: _Ibid._, p. 186.] - -[Note 180: Lettre du comte Apponyi, en date du 5 mars 1843. (_Mémoires -de M. de Metternich_, t. VI, p. 677.)] - -[Note 181: Lettre du 13 février 1843 (_ibid._, p. 675).--M. de -Metternich ajoutait cette réflexion: «Il n'y a pas de question dans -laquelle un cabinet puisse se trouver plus singulièrement placé que le -nôtre dans celle-ci. Nous avons combattu les propositions anglaises, -pendant plus de vingt ans. De guerre lasse, et restés seuls de notre -bord, nous avons fini par céder à l'invitation pressante des deux -puissances maritimes, et cela pour nous trouver engagés dans un -système que nous avions combattu avec les raisons,--fort bonnes -d'ailleurs,--que nous devons récuser aujourd'hui, parce qu'elles sont -incomplètement soutenues par l'une des puissances originairement -contractantes! Tout bien considéré, il me paraît prouvé que certaines -idées philanthropiques ne nous conviennent pas.»] - -La démarche faite par M. Guizot auprès de M. de Metternich était une -précaution prise en vue d'une négociation que le vote de la Chambre -l'obligeait à ouvrir un jour ou l'autre; elle n'indiquait pas, de la -part du ministre français, l'intention de commencer aussitôt les -pourparlers. Toujours convaincu, comme il l'avait dit à la tribune des -deux Chambres, que, dans l'état de l'opinion anglaise, il n'y avait -rien d'utile à tenter, et usant de la liberté qu'il s'était réservée -de choisir le moment favorable, il recommanda à son ambassadeur auprès -du gouvernement britannique «de se tenir, quant à présent, bien -tranquille sur cette question-là». Il veillait seulement à ce que ses -agents eussent toujours présente à l'esprit la tâche difficile qu'il -leur faudrait entreprendre plus tard, et son vigilant collaborateur, -M. Désages, écrivait à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres -pendant les absences de M. de Sainte-Aulaire: «Travaillez-vous -toujours, _in your closet_, à cette terrible question du droit de -visite? À tout événement, rendez-vous tout à fait maître de la -matière.» Et encore: «Étudiez-vous toujours, à part vous, la grande, -la bien autrement grande question du droit de visite? N'y renoncez -pas[182].» - -[Note 182: Lettres du 13 avril et du 13 juin 1843. (Notice sur lord -Aberdeen, par le comte DE JARNAC.)] - - -VII - -Cette question du droit de visite n'était pas la seule qui soulevât -alors des difficultés entre la France et l'Angleterre. Ces deux -nations avaient de nombreux points de contact; et telle était -l'influence d'une tradition séculaire d'antagonisme, de la divergence -des intérêts et de l'antipathie des caractères, que ces contacts -risquaient toujours d'amener des chocs ou au moins des froissements. -Déjà nous avons eu sujet de faire cette observation à l'époque où les -deux puissances se proclamaient alliées. À plus forte raison devait-il -en être de même après le refroidissement qui s'était produit depuis -1836 et le conflit qui avait éclaté en 1840. Aussi, au commencement de -1843, malgré les intentions conciliantes des hommes qui dirigeaient -les affaires de chaque côté du détroit, les heurts étaient-ils, pour -ainsi dire, de tous les instants. Des deux parts, on croyait avoir -droit à se plaindre: tandis que sir Robert Peel exprimait rudement ses -défiances, et que lord Aberdeen lui-même reprochait au gouvernement -français de «témoigner, sous toutes les formes, son hostilité envers -l'Angleterre[183]», M. Guizot constatait ce qu'il appelait «le vice -anglais, l'orgueil ambitieux, la préoccupation constante et passionnée -de soi-même, le besoin ardent et exclusif de se faire partout sa part -et sa place la plus grande possible, n'importe aux dépens de quoi et -de qui»; et le roi Louis-Philippe, attristé et offensé des soupçons -dont il se voyait constamment l'objet, écrivait à son ministre: «La -difficulté de détruire chez les Anglais ces illusions, ces défiances, -ces _misconceptions_ de nos intérêts, après quarante ans de contact -avec eux, aussi bien, j'ose le dire, qu'après mes treize années de -règne, me cause un grand ébranlement dans la confiance que j'avais eue -de parvenir à établir, entre Paris et Londres, cet accord cordial et -sincère qui est, à la fois, selon moi, l'intérêt réel des deux pays et -le véritable _alcazar_ de la paix de l'Europe[184].» - -[Note 183: Même notice.] - -[Note 184: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 309, et t. VIII, p. -108.] - -Cet antagonisme, visible alors sur tous les théâtres où les deux -politiques, française et anglaise, avaient accoutumé de rivaliser -d'influence,--en Syrie, en Grèce, dans les vastes régions ouvertes à -l'extension coloniale,--était particulièrement aigu et menaçant en -Espagne. Il y avait près de dix ans que le déplorable état de la -Péninsule était l'une des plus graves et des plus ennuyeuses -préoccupations de notre diplomatie[185]. Le danger avait d'abord -semblé venir des carlistes, danger tel qu'en 1835 et 1836, il avait -été question d'une intervention militaire française. Depuis lors, la -situation avait changé, sans devenir meilleure. L'insurrection -carliste avait subitement pris fin, dans les derniers mois de 1839, -par la trahison de Maroto; et don Carlos, réduit à se réfugier en -France, avait été interné à Bourges, par ordre du gouvernement du roi -Louis-Philippe. Mais à peine avait-on eu le temps de se féliciter, à -Paris, d'événements qui semblaient un grand succès pour notre -politique[186], qu'au mois de septembre 1840, une révolution chassait -en Espagne les modérés du pouvoir, obligeait la reine mère Christine à -fuir en France après avoir abdiqué la régence, et lui donnait pour -successeur le chef militaire de la faction progressiste, le général -Espartero. C'était la défaite du parti français et le triomphe du -parti anglais. Lord Palmerston, alors encore au _Foreign office_, -s'empressa de prendre sous sa protection le nouveau régent, tandis que -l'ambassadeur de France à Madrid quittait l'Espagne, ne laissant -derrière lui qu'un chargé d'affaires. - -[Note 185: Voy. ce qui a été déjà dit des affaires d'Espagne, liv. II, -ch. XIV, § V; liv. III, ch. II, §§ IV et VI; ch. III, § III, et ch. -VI, § I.] - -[Note 186: Le maréchal Soult écrivait au duc d'Orléans, le 15 octobre -1839: «En Espagne, tout marche à notre satisfaction, et le mérite des -événements qui s'y sont passés depuis deux mois appartient -incontestablement à la sagesse des conseils et des manifestations qui, -avec l'approbation de Sa Majesté, ont eu lieu de notre part pour -imprimer une impulsion nouvelle aux opérations.» (_Documents -inédits._)] - -Telle était la situation assez fâcheuse dans laquelle M. Guizot -trouvait les affaires espagnoles, en prenant le pouvoir à la fin de -1840. Trop occupé de la question d'Orient pour songer à jouer un rôle -actif dans les dissensions de la Péninsule, il ne prit pas une -attitude offensive contre la nouvelle régence et se renferma dans une -réserve froide, mécontente plutôt que malveillante. S'il accordait à -la reine Christine une hospitalité ouvertement amicale, il évitait de -se compromettre officiellement dans les menées de ses partisans. Sans -se laisser troubler par ceux qui lui reprochaient de livrer l'Espagne -à l'Angleterre, il attendait du temps, des fautes des progressistes, -des intérêts en souffrance, de la mobilité de l'opinion, que l'Espagne -sentît elle-même le besoin de se rapprocher de la France. Il estimait -d'ailleurs que la lutte d'influence des deux puissances occidentales, -au delà des Pyrénées, était «une lutte de routine, d'habitude, de -tradition, plutôt que d'intérêts actuels et puissants». Aussi, à peine -le cabinet tory eut-il pris le pouvoir, que le ministre français lui -proposa une sorte de désarmement réciproque dans les affaires -espagnoles. «Des trois partis qui s'agitent là, écrivait-il le 11 -octobre 1841[187], les absolutistes et don Carlos, les modérés et la -reine Christine, les exaltés et le régent Espartero, aucun n'est assez -fort ni assez sage pour vaincre ses adversaires, les contenir et -rétablir dans le pays l'ordre et le gouvernement régulier. L'Espagne -n'arrivera à ce résultat que par une transaction entre ces partis. À -son tour, cette transaction n'arrivera pas tant que la France et -l'Angleterre n'y travailleront pas de concert... La bonne intelligence -et l'action commune de la France et de l'Angleterre sont -indispensables à la pacification de l'Espagne... Sur toutes les -questions, on nous trouvera modérés, conciliants, sans arrière-pensée -et sans prétention exclusive. Nous ne pouvons souffrir qu'une -influence hostile s'établisse là aux dépens de la nôtre; mais -j'affirme que, sur le théâtre de l'Espagne pacifiée et régulièrement -gouvernée, dès que nous n'aurons rien à craindre pour nos justes -intérêts et nos justes droits, nous saurons vivre en harmonie avec -tout le monde et ne rien vouloir, ne rien faire qui puisse inspirer à -personne, pour l'équilibre des forces et des influences en Europe, -aucune juste inquiétude.» - -[Note 187: Lettre adressée à M. de Sainte-Aulaire, mais destinée en -réalité à lord Aberdeen. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 305 et -suiv.)] - -Cette ouverture n'eut pas tout d'abord grand succès auprès des membres -du nouveau cabinet anglais. Il y avait longtemps que M. de Metternich -disait et répétait à nos ambassadeurs: «Vous ne vous mettrez jamais -d'accord avec l'Angleterre sur l'Espagne[188].» Tous les souvenirs -lointains ou proches,--guerre de la Succession et traité d'Utrecht -sous Louis XIV, pacte de famille sous Louis XV, part prise par le -cabinet de Madrid de concert avec celui de Louis XVI à l'émancipation -des colonies américaines, guerre d'Espagne sous Napoléon, intervention -armée du gouvernement de Louis XVIII en faveur de Ferdinand -VII,--avaient fait de la crainte de la prépondérance française au delà -des Pyrénées et de la nécessité de lutter contre cette prépondérance, -une des traditions indiscutées de la diplomatie anglaise. Celle-ci s'y -obstinait, sans tenir compte des changements accomplis en Espagne, en -France, en Europe. Aussi, au premier moment, le chef du cabinet tory, -sir Robert Peel, ne parut-il pas avoir sur cette question une autre -politique que lord Palmerston. «Résister à l'établissement de -l'influence française en Espagne, disait-il, tel doit être notre -principal et constant effort.» Pour atteindre ce but, il n'hésitait -pas à rechercher contre nous l'appui des puissances continentales, qui -n'avaient cependant pas reconnu la reine Isabelle. Lord Aberdeen, avec -plus de douceur dans les formes, n'avait pas à l'origine un autre -sentiment, et il maintenait, comme représentant de l'Angleterre à -Madrid, M. Aston, qui y avait été l'agent passionné de la politique de -lord Palmerston[189]. - -[Note 188: _Documents inédits._] - -[Note 189: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 298, 299. _Mémoires de -M. de Metternich_, t. VI, p. 590, 591.] - -Le gouvernement français n'en persista pas moins dans sa modération -conciliante, et, pour en donner une nouvelle preuve, il se décida, -vers la fin de 1841, à renvoyer un ambassadeur à Madrid. Son choix se -porta sur un membre de la Chambre, naguère collègue de M. Molé dans le -ministère du 15 avril, M. de Salvandy. Mais à peine celui-ci fut-il -arrivé à Madrid, le 22 décembre 1841, qu'une contestation éclata entre -lui et Espartero, au sujet des lettres de créance. Le régent -prétendait qu'elles devaient lui être remises, comme au dépositaire de -l'autorité royale. L'ambassadeur voulait les remettre à la jeune reine -personnellement, sauf à traiter ensuite de toutes les affaires avec le -régent. La malveillante obstination du premier, la solennité un peu -importante du second donnèrent tout de suite beaucoup d'éclat au -conflit. Le gouvernement français soutint son représentant et, pour -témoigner de son mécontentement, le rappela immédiatement en France. -M. de Salvandy eût voulu que son rappel fût suivi de l'envoi d'une -armée française en Espagne, ou tout au moins de l'interruption absolue -des relations diplomatiques; le gouvernement, n'estimant pas que -l'incident autorisât des mesures aussi extrêmes, se borna à faire -signifier à Madrid que le roi des Français ne recevrait aucun agent -espagnol, accrédité à Paris, avec un titre supérieur à celui de chargé -d'affaires[190]. - -[Note 190: Dépêche du 5 janvier 1842.] - -Dans cette querelle d'étiquette, Espartero avait été soutenu, et même, -s'il fallait en croire M. de Salvandy, poussé par le ministre -d'Angleterre, M. Aston. On s'aperçut que lord Palmerston n'était plus -au _Foreign office_. En dépit des objurgations de la presse whig, lord -Aberdeen n'approuva pas la conduite de son agent. «Personne, -écrivit-il à M. Aston le 7 janvier 1842, ne peut être plus disposé que -moi à soutenir le gouvernement espagnol quand il a raison, -spécialement contre la France. Mais, dans cette circonstance, je crois -qu'il a décidément tort, et je regrette beaucoup que votre jugement, -ordinairement si sain, soit arrivé à une autre conclusion.» Il -terminait en prescrivant au ministre d'Angleterre de travailler, s'il -en était temps encore, à «quelque accommodement». Lord Aberdeen -s'était décidé par cette considération que la prétention du régent -portait atteinte à l'intégrité du pouvoir monarchique. Mais il n'était -pas pour cela converti à la politique d'entente que proposait M. -Guizot pour les affaires d'Espagne. On le vit bien, à cette même -époque, quand, pour la première fois, le gouvernement français jugea à -propos d'aborder nettement cette question du mariage de la reine -Isabelle, qui devait, quelques années plus tard, amener un conflit si -grave entre les deux puissances occidentales. - - -VIII - -Du jour où, bien à contre-coeur, le roi Louis-Philippe s'était vu -obligé de reconnaître l'admission des femmes à la succession de -Ferdinand VII, il avait pressenti les risques que le mariage de la -reine Isabelle ferait un jour courir à l'oeuvre de Louis XIV au delà -des Pyrénées[191]. Sans doute, l'Espagne, affaiblie par le despotisme -et les révolutions, ne pouvait être une ennemie aussi redoutable qu'au -temps de Philippe II; elle ne pouvait même plus être une alliée aussi -utile qu'au dix-huitième siècle. D'ailleurs, le temps était passé où -la parenté des souverains emportait l'alliance des nations. Mais, sans -rêver aucun nouveau «pacte de famille», on ne devait pas oublier à -Paris ce que l'histoire ou seulement la géographie enseigne si -clairement, à savoir que la France est singulièrement amoindrie dans -sa force et dans sa liberté d'action, si elle n'a pas l'entière -sécurité de sa frontière méridionale. Il fallait donc veiller avec une -particulière sollicitude à ce que, dans cette péninsule où existait -déjà un parti antifrançais, ne vînt pas s'établir une influence -disposée à faire le jeu de nos adversaires. N'eût-ce pas été le cas si -un mariage avait appelé à s'asseoir sur le trône de Philippe V quelque -prince appartenant à une famille rivale ou peut-être ennemie de la -France? On ne saurait donc s'étonner de l'importance alors attachée -par notre gouvernement à cette affaire du mariage[192]. Quant à ceux -qui reprochaient, en cette circonstance, au roi Louis-Philippe de -transformer en question nationale une préoccupation dynastique, ils -oubliaient cette loi vraiment providentielle de la monarchie qui -réunit et confond presque toujours l'intérêt dynastique et l'intérêt -national. - -[Note 191: Rappelons ici ce passage, déjà cité par nous, d'une lettre -écrite, le 25 octobre 1833, par le duc de Broglie à lord Brougham: -«Nous eussions fort préféré que don Carlos eût succédé naturellement à -son frère, selon la loi de 1713. Cela était infiniment plus dans -l'intérêt de la France. La succession féminine, qui menace de nous -donner un jour pour voisin je ne sais qui, nous est au fond -défavorable.» (_Documents inédits._)] - -[Note 192: En commençant dans ses _Mémoires_ le récit des négociations -relatives à ce mariage, M. Guizot l'appelle «l'événement le plus -considérable de son ministère». (T. VIII, p. 101.)] - -En Espagne, aussi bien à la cour que dans le peuple, le mari le plus -désiré pour la jeune reine eût été l'un des princes français, entre -tous le duc d'Aumale, mis alors fort en vue par ses exploits -africains. Mais les autres puissances, particulièrement l'Angleterre, -n'étaient pas d'humeur à accepter cette réédition de l'entreprise de -Louis XIV[193], et Louis-Philippe était encore moins disposé à -risquer, pour la leur imposer, une nouvelle guerre de la succession -d'Espagne. Prévoyant sur ce point une résistance analogue à celle qui -s'était naguère élevée contre l'appel d'un prince français au trône de -Belgique, le Roi se montra, dès le premier jour, aussi décidé à -refuser le duc d'Aumale à l'Espagne, qu'il l'avait été, en 1831, à -refuser le duc de Nemours à la Belgique. Les lettres confidentielles -qu'il adressait à M. Guizot témoignent de sa résolution. Loin de -désirer que l'idée d'une telle union se répandît en Espagne, sa -préoccupation constante était de prévenir une demande qui n'eût été -pour lui qu'un embarras. «Il faut instruire nos agents, disait-il, -pour écarter et faire avorter, autant qu'ils pourront, toute -proposition relative à mon fils[194].» La considération de l'Europe -n'était pas le seul motif de sa conduite. Assez pessimiste de sa -nature, il n'avait aucune foi dans l'avenir de l'Espagne. «Croyez -bien, mon cher ministre, écrivait-il à M. Guizot, que nous ne pouvons -jamais trouver en Espagne qu'un seul motif d'étonnement: ce serait -qu'elle ne fût pas en proie successivement à toute sorte de gâchis et -de déchirements politiques. Nous devons nous tenir soigneusement en -dehors de tout cela; car, dans ma manière de voir, il n'y a pour nous -d'autre danger que celui d'y être entraînés, comme ceux qui dans les -usines approchent leurs doigts des cylindres mouvants qui broient tout -ce qui s'y introduit[195].» C'était cette préoccupation qui naguère -l'avait rendu si hostile à toute intervention militaire en Espagne: -elle le détournait maintenant d'un mariage qui lui eût fait assumer en -quelque sorte la responsabilité du relèvement de ce pays. - -[Note 193: Dès le 1er novembre 1836, lord Palmerston, dont la méfiance -jalouse était si facilement en éveil, écrivait à son frère: -«Louis-Philippe est aussi ambitieux que Louis XIV et veut mettre un de -ses fils sur le trône d'Espagne, comme mari de la jeune reine.» -(BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 24.)] - -[Note 194: Des écrivains anglais ont prétendu que Louis-Philippe avait -commencé par désirer marier la Reine à un de ses fils. Cette assertion -ne peut un moment se soutenir, en face des preuves données par M. -Guizot. (_Mémoires_, t. VIII, p. 107, 108.)] - -[Note 195: Lettre du 9 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, -p. 107.)] - -Mais si, dans cette affaire du mariage, Louis-Philippe n'hésitait pas à -sacrifier au maintien de la paix générale toute ambition de famille, il -n'était pas moins résolu à défendre contre des prétentions jalouses -notre situation au delà des Pyrénées. Ne cherchant pas d'agrandissement, -il ne voulait pas souffrir de diminution. Plus il donnait la preuve de -son désintéressement et de sa modération, plus il se croyait le droit -d'exiger que les autres puissances eussent égard aux droits historiques -et aux légitimes intérêts de la France. Or il lui paraissait que ces -intérêts seraient atteints, si un prince n'appartenant pas à la famille -de Bourbon prenait place sur le trône d'Espagne. Entre les divers maris -que cette famille pouvait alors offrir,--princes de Naples, de Lucques, -princes espagnols fils de l'infant don Francisco ou même fils de don -Carlos,--notre gouvernement n'imposait ni n'excluait personne; mais il -n'admettait pas que le choix sortît de ce cercle. - -Le danger contre lequel le cabinet de Paris se prémunissait, en -arrêtant cette ligne de conduite, n'était pas imaginaire. Depuis 1841, -une candidature étrangère à la maison de Bourbon avait été mise en -avant, non sans chance de succès: celle du prince Léopold de Cobourg, -cousin germain du mari de la reine Victoria et neveu du roi des -Belges. Son frère aîné, le prince Ferdinand, avait été, en 1836, porté -au trône de Portugal par son mariage avec la reine Dona Maria. Un -autre de ses frères devait épouser, en 1843, la princesse Clémentine, -fille de Louis-Philippe, et sa soeur était, depuis 1840, duchesse de -Nemours[196]. Qui avait pris l'initiative de cette candidature? Un -certain mystère régnait sur ce point. Toutefois, en y regardant d'un -peu près, il est facile d'entrevoir l'action du prince Albert, déjà -fort influent sur la jeune reine Victoria qui l'aimait tendrement, et -de son confident, si hostile à la France, l'Allemand Stockmar. Sans -doute le prince consort veillait à ne point se découvrir; sa situation -l'y obligeait; il ne proposait rien ouvertement; encore moins avait-il -l'air de prétendre rien imposer; non résolu à emporter la place de -vive force, mais s'apprêtant à profiter de toute occasion qui se -présenterait d'y entrer par surprise, il désirait le succès, sans trop -y compter. Pour le moment, il se bornait à faire en sorte que l'idée -fût lancée en Espagne comme en Angleterre, et qu'elle y fît peu à peu -son chemin. Il était secondé sous main, avec beaucoup de réserve et de -circonspection, par son oncle, le roi des Belges, conseiller fort -écouté à Windsor[197]. Quant aux ministres anglais, ils n'eussent -peut-être pas eu, d'eux-mêmes, l'idée de ce mariage; ils pressentaient -des difficultés et n'avaient pas envie d'y engager à la légère la -politique de leur gouvernement; toutefois, ils voyaient bien qu'ils -seraient agréables à leur cour, en secondant ou tout au moins en ne -contrariant pas ce projet; aussi, sans le prendre à leur compte, en -affectant même une sorte d'indifférence entre les divers candidats, -réclamaient-ils, pour le choix de la reine Isabelle, une liberté qui -leur paraissait un moyen de réserver les chances du prince de Cobourg. -C'était la tactique même que leur avait suggérée le prince -Albert[198]. En tout cas, aux yeux de tous, de ses partisans comme de -ses adversaires, cette candidature avait une couleur nettement -anglaise. On rappelait les liens déjà anciens et si étroits de la -maison de Cobourg et de la cour d'Angleterre; on rappelait aussi que -c'était lord Palmerston qui, en 1836, avait poussé Ferdinand de -Cobourg sur le trône de Portugal, et l'union du frère cadet de -Ferdinand avec Isabelle semblait devoir étendre sur la cour de Madrid -l'influence que l'Angleterre exerçait sur la cour de Lisbonne. - -[Note 196: La maison de Saxe-Cobourg-Gotha, cette maison «si -rapidement ascendante», comme a dit M. Guizot, se divisait en -plusieurs branches. Le duc régnant, Ernest Ier, avait deux fils: -Ernest, qui devait lui succéder, et Albert, l'époux de la reine -Victoria. Le frère cadet d'Ernest Ier, Ferdinand, avait quatre -enfants: Ferdinand, mari de la reine de Portugal; Auguste, qui devait -épouser la princesse Clémentine d'Orléans; Léopold, le prétendant à la -main d'Isabelle, et une fille mariée au duc de Nemours. Un autre frère -d'Ernest Ier était Léopold, le roi de Belgique. Enfin ces trois frères -avaient eu deux soeurs, l'une mariée en Russie, l'autre, Victoria, -duchesse de Kent, et mère de la reine Victoria.] - -[Note 197: Un peu plus tard, M. de Sainte-Aulaire, qui avait vainement -cherché à faire expliquer le roi Léopold sur cette question, résumait -ainsi son impression: «Le roi Léopold ne veut pas mécontenter notre -roi; il s'emploiera toujours en bon esprit entre nous et l'Angleterre. -Mais, après tout, il est beaucoup plus Cobourg que Bourbon, et il fera -pour son neveu tout ce qu'il jugera possible.» (Dépêche de M. de -Sainte-Aulaire, en date du 14 juillet 1843. _Mémoires de M. Guizot_, -t. VIII, p. 132.)] - -[Note 198: Par un calcul facile à comprendre, le baron de Stockmar, -dans ses _Mémoires_, et sir Théodore Martin, dans sa Vie du prince -consort, ont cherché à diminuer ou à supprimer complètement la -responsabilité du gouvernement et de la cour d'Angleterre dans cette -candidature du prince de Cobourg. Je ne leur opposerai pas les -renseignements contraires recueillis alors par la diplomatie -française. Je me bornerai aux aveux mêmes du baron de Stockmar, tels -qu'on les trouve dans ses _Mémoires_. Le confident du prince Albert, -examinant, à la date du 14 mai 1842, la question du mariage espagnol, -et parlant évidemment pour le prince autant que pour lui, commençait -par dire que «les Bourbons offraient prise à beaucoup d'objections». -Puis il ajoutait ces paroles significatives: «_Notre_ candidat est -plus acceptable.» Non qu'il fût sûr des aptitudes personnelles du -jeune Léopold: «Mais, ajoutait-il, en de telles circonstances, c'est -faire assez, c'est même tout faire que de permettre au destin de le -trouver, si le destin, dans sa capricieuse envie de réaliser des -choses invraisemblables, persistait à le chercher en dépit de tous les -empêchements et de tous les obstacles. _C'est ce qui a eu lieu_, -autant du moins que la chose était en notre pouvoir. _Nous avons -dirigé sur ce candidat l'attention de l'Espagne et de l'Angleterre_ -avec la prudence que conseillait un examen attentif de toutes les -convenances.» Puis, après avoir parlé des dispositions d'Espartero, il -terminait ainsi: «_Nous avons déjà obtenu que notre ministère, d'abord -favorable à un Bourbon_, parce qu'un Bourbon susciterait le moins de -difficultés extérieures, _devienne tout à fait impartial et soutienne -loyalement tout choix conforme aux vrais intérêts de l'Espagne_. Ainsi -_la semence est déjà confiée à la terre_, à une terre, il est vrai, -où, selon toute vraisemblance, elle ne lèvera pas. Qu'importe? _Notre -part du travail est accomplie_, la seule part qui fût possible, la -seule que conseillât la raison; nous n'avons plus qu'à attendre le -résultat.»] - -Le cabinet de Paris avait vu naître avec déplaisir la candidature du -prince Léopold et était très décidé à la combattre. La présence -d'Espartero à la tête du gouvernement espagnol, sa dépendance de -l'Angleterre et son hostilité contre la France paraissaient augmenter -le danger. Le régent ne dissimulait pas son opposition à tout mariage -avec un Bourbon[199], et, sans se prononcer nettement au sujet du -Cobourg, il en parlait en termes qui paraissaient encourageants aux -partisans de ce prince[200]. N'était-il pas dès lors possible qu'en -dépit de la jeunesse d'Isabelle à peine âgée de douze ans, Espartero -voulût profiter de son pouvoir pour brusquer le mariage à notre -détriment? Dans ces conditions, le gouvernement français crut -nécessaire de saisir ouvertement l'Europe elle-même de la question, -et, en mars 1842, il lui fit savoir, avec une netteté loyale, comment -il avait résolu de se conduire dans cette affaire. «Notre politique -est simple, déclarait M. Guizot. À Londres et probablement aussi -ailleurs, on ne voudrait pas voir l'un de nos princes régner à Madrid. -Nous comprenons l'exclusion et nous l'acceptons dans l'intérêt de la -paix générale et de l'équilibre européen. Mais, dans le même intérêt, -nous la rendons: nous n'admettons point, sur le trône de Madrid, de -prince étranger à la maison de Bourbon.» - -[Note 199: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 130.] - -[Note 200: Dans l'écrit du 14 mai 1842, déjà cité plus haut, le baron de -Stockmar, après avoir rapporté comment le prince Albert et lui avaient -«dirigé» sur leur candidat «l'attention de l'Espagne», ajoutait: -«Espartero ne s'est déclaré ni pour ni contre; il a dit très sagement -qu'une telle affaire ne pouvait être décidée que par le gouvernement -espagnol, en vue des véritables intérêts de la nation espagnole, _sous -le patronage et avec l'assentiment de l'Angleterre_.»] - -Au premier mot que lui dit sur ce sujet l'ambassadeur de France, lord -Aberdeen se récria: «En vérité, dit-il, je ne comprends pas une -pareille déclaration; je ne vois pas en vertu de quel droit vous -intervenez dans cette question; la reine d'Espagne doit rester libre -de choisir le mari qu'il lui plaira; c'est une prétention exorbitante, -j'allais dire contraire à la morale, que de lui imposer tel ou tel -choix.--Nous ne faisons, objecta notre représentant, que rendre -exclusion pour exclusion.--Nous n'excluons personne, reprit lord -Aberdeen; c'est une affaire purement domestique dont nous ne voulons -pas nous mêler.--Dans ce cas, je pourrai dire au gouvernement du Roi -que si la reine Isabelle désire épouser son cousin le duc d'Aumale, -vous ne vous y opposerez pas?--Ah! je ne dis pas; il s'agirait alors -de l'équilibre de l'Europe; ce serait différent.» C'était bien le -langage désiré par le prince Albert, dans l'intérêt de son cousin de -Cobourg. Les pourparlers se prolongèrent, sans pouvoir faire sortir le -cabinet anglais de cette attitude. À la fin, cependant, tout en -persistant à nous contester un droit d'exclusion, il se montra prêt «à -faire entendre à Madrid un langage de conciliation qui disposât le -gouvernement actuel d'Espagne à chercher une solution propre à -satisfaire tous les intérêts[201]». Bien que ces déclarations fussent -très vagues, on voulut y voir, à Paris, une tendance à s'entendre avec -la France, sinon sur les principes, du moins sur les personnes et sur -les faits. - -[Note 201: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 110 à 118.] - -Notre gouvernement avait également communiqué ses résolutions aux -cabinets de Vienne et de Berlin. M. de Metternich, tout en nous -contestant, comme lord Aberdeen, le droit d'exclure tel ou tel prince, -nous reconnut celui «d'examiner jusqu'à quel point il pouvait nous -convenir de nous opposer à un acte considéré comme hostile à nos -intérêts ou menaçant pour notre sûreté». «C'est le droit de paix et de -guerre, ajoutait le chancelier, que je n'ai pas plus le pouvoir de -vous contester que je n'ai celui de vous reconnaître le droit -d'imposer votre volonté à l'Espagne.» Cette distinction théorique une -fois faite, M. de Metternich proposa ce qu'il appelait «son idée»: -c'était le mariage d'Isabelle avec le fils de don Carlos. Le -gouvernement français n'avait pas d'objection _à priori_ contre cette -«idée», qui ne faisait pas sortir le trône de la maison de Bourbon; -mais, malgré les instances de M. de Metternich, il ne voulut pas s'en -faire le patron. Il n'estimait pas cette solution possible, en -présence des répugnances libérales et des exigences carlistes. À -Berlin, dans cette question comme dans beaucoup d'autres, on se -bornait à emboîter le pas derrière la cour de Vienne[202]. - -[Note 202: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 598, 620, 658, -682 à 702. _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 118 à 122.] - -L'année 1842 s'acheva sans qu'aucun incident fît avancer l'affaire du -mariage. Toutefois la candidature du prince de Cobourg restait -toujours à l'horizon. Il nous revint même, dans les premiers mois de -1843, que ses partisans se remuaient, que le chargé d'affaires de -Belgique à Madrid manoeuvrait sans bruit, mais activement, pour cette -combinaison, que le régent Espartero, dans ses conversations avec le -ministre d'Angleterre, M. Aston, se montrait disposé à la favoriser, -et que le prince Léopold songeait à faire une visite à Madrid[203]. -Devant cette agitation, le cabinet de Londres demeurait inerte et -embarrassé, ne se prononçant pas pour cette candidature, mais n'osant -s'y montrer contraire. M. Guizot en fut péniblement affecté: comme -nous l'avons dit, il avait tâché d'interpréter les explications -échangées au mois de mars 1842, en ce sens que lord Aberdeen aurait -promis d'agir à Madrid pour donner à l'affaire du mariage une solution -qui nous convînt, et il s'étonnait de ne lui voir rien faire pour -acquitter sa promesse. Son étonnement fut plus grand encore quand il -connut les déclarations faites, le 5 mai 1843, à la Chambre des -communes, par sir Robert Peel. «L'Espagne, avait dit ce dernier, -investie de tous les droits et privilèges qui appartiennent à un État -indépendant, a, par ses organes dûment constitués, le droit exclusif -et le pouvoir de contracter les alliances matrimoniales qu'elle jugera -convenables.» Faite dans ces termes absolus et comme «exprimant -l'opinion bien arrêtée du gouvernement anglais», une telle déclaration -paraissait avoir pour objet de contredire les prétentions françaises -et d'en séparer complètement la politique britannique. M. Guizot crut -devoir s'en plaindre. Il n'eut pas de peine à faire ressortir combien -un tel langage était peu sérieux de la part d'un gouvernement qui -interdisait à la nation espagnole de porter son choix sur un des fils -du roi Louis-Philippe, et il déplora que l'Angleterre «persistât à -marcher, en Espagne, dans la vieille ornière de rivalité et de lutte -contre la France, alors que l'accord des deux puissances mettrait -promptement un terme à toutes les questions soulevées, et que «ni -l'Angleterre ni la France n'avaient réellement, dans l'état actuel des -faits, aucun intérêt vrai et important à demeurer en désaccord[204]». -Les informations que notre gouvernement recevait, au même moment, sur -les dispositions des cours continentales, n'étaient pas pour le -consoler du désappointement que lui causait l'attitude du cabinet -britannique. De Berlin, le comte Bresson écrivait à M. Guizot: -«Mesurons bien l'étendue des embarras et des dangers qui peuvent -surgir pour nous de l'état de l'Espagne, et ne nous en rapportons qu'à -nous-mêmes pour en sortir: non seulement, quelque juste que soit notre -cause, on ne nous aidera pas; mais même, si l'on peut, sans trop se -dévoiler, sans trop se compromettre, nous entraver et nous nuire, on -ne se refusera pas ce plaisir. Cette disposition sera uniforme à -Londres, à Vienne, à Pétersbourg, à Berlin[205].» - -[Note 203: Lettres du duc de Glücksberg, chargé d'affaires de France, -à M. Désages, en date du 18 mars et du 5 avril 1843. (_Mémoires de M. -Guizot_, t. VIII, p. 131.)] - -[Note 204: Dépêche de M. Guizot à M. de Sainte-Aulaire. (_Mémoires de -M. Guizot_, t. VIII, p. 134 à 138.)] - -[Note 205: Lettre du 15 février 1843. (_Documents inédits._)] - -Les affaires d'Espagne semblaient donc mal tourner pour nous, quand, -en juillet 1843, une nouvelle révolution changea complètement la face -des choses. Depuis quelque temps déjà, l'étoile d'Espartero était -visiblement en déclin. Son gouvernement avait été à la fois malhabile -et vexatoire, faible et violent, blessant les consciences et -inquiétant les intérêts. Sa dépendance de l'Angleterre irritait le -sentiment national et était devenue l'un des principaux griefs de -l'opposition[206]. Pris entre deux feux, il lui fallait faire tête -tantôt aux soulèvements des christinos, tantôt à ceux des radicaux -qu'il s'était aussi aliénés. Vainement bombardait-il les villes -révoltées, dissolvait-il les Cortès, le mécontentement allait toujours -grandissant. Enfin ses ennemis de tous bords s'unirent contre lui -dans une vaste insurrection; la lutte dura quelques semaines; mais -partout vaincu, honni, pourchassé jusqu'à Cadix, le régent fut réduit, -le 29 juillet, à se réfugier sur un navire anglais. - -[Note 206: Dès septembre 1842, l'un des hommes politiques du parti -radical, M. Olozaga, de passage à Paris, disait à M. Guizot: -«L'influence anglaise est fort diminuée; elle pèse à tout le monde.» -(_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 124.)--Peu d'années après, le -duc de Broglie, rappelant, à la tribune de la Chambre des pairs, la -chute d'Espartero, s'exprimait ainsi: «C'est la nation espagnole -elle-même qui s'est chargée de renverser le parti antifrançais, le -parti soi-disant national; c'est la rupture de ce parti, de son chef -avec la France, qui a préparé et précipité sa ruine.» (Discours du 19 -janvier 1847.)] - -Le gouvernement du roi Louis-Philippe accueillit avec une satisfaction -facile à comprendre la nouvelle de cette révolution. Il y trouvait la -justification de la politique de réserve patiente suivie par lui -depuis trois ans en Espagne. On lui avait reproché d'y laisser ruiner -l'influence française au profit de l'influence anglaise. Or il se -trouvait, en fin de compte, que le résultat contraire se produisait. -Les «modérés», nos clients naturels, n'avaient sans doute pas été les -seuls auteurs de la révolte victorieuse; mais ils y avaient joué un -rôle considérable, et il était évident qu'avant peu, ils en -recueilleraient le profit; c'était Narvaez, le chef militaire des -christinos, accouru de Paris au premier bruit du soulèvement, qui -avait commandé la principale armée de l'insurrection et avait porté le -coup mortel au régent en s'emparant de Madrid; quant à la reine -Christine elle-même, chacun prévoyait qu'elle ne tarderait pas à être -rappelée. La révolution de juillet 1843 était si évidemment favorable -à la France, qu'en dépit des dénégations de M. Guizot, on fut partout -persuadé, en Autriche aussi bien qu'en Angleterre, qu'elle avait été -secrètement préparée par les machinations du cabinet de Paris ou tout -au moins par celles du roi Louis-Philippe[207]. - -[Note 207: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 50.--BULWER, -_Life of Palmerston_, t. III, p. 179.--_Mémoires de M. de Metternich_, -t. VI, p. 684.] - -À Londres, le coup fut vivement ressenti. «J'ai dîné hier auprès de -lord Aberdeen, écrivait M. de Sainte-Aulaire, le 27 juillet 1843; il -est visiblement fort troublé des affaires d'Espagne. Je le conçois, -car c'est un rude échec pour la politique Whig, que le cabinet tory a -eu la faiblesse de faire sienne[208].» Le premier mouvement du -ministre anglais fut de s'en prendre à nous de son désappointement et -de récriminer sur le prétendu concours que nous aurions donné aux -révoltés. Mais, dans cet esprit sensé, la mauvaise humeur ne pouvait -être longtemps maîtresse, et il apparut bientôt que cette nouvelle -preuve de l'instabilité des choses en Espagne lui faisait faire au -contraire de salutaires réflexions sur les périls de la lutte -d'influence où s'était obstinée la politique anglaise et sur les -avantages de l'accord que M. Guizot lui avait proposé jusqu'alors avec -si peu de succès. Sa conversion fut prompte et complète[209]. Dès le -24 juillet 1843, quand Espartero n'avait pas encore quitté le sol -espagnol, mais que l'on ne pouvait plus se faire illusion sur sa -défaite, lord Cowley vint communiquer à M. Guizot une longue dépêche, -datée du 21, dans laquelle, après quelques observations sur l'appui -que les insurgés avaient, dit-on, trouvé en France, lord Aberdeen -ajoutait: «On ne peut espérer que les passions qui ont si longtemps -fait rage en Espagne se calment immédiatement; mais, si les -gouvernements liés à l'Espagne par leur position, par des intérêts -communs et d'anciennes alliances, spécialement les gouvernements de la -Grande-Bretagne et de la France, s'unissaient sérieusement et -consciencieusement pour aider l'Espagne à établir et à maintenir un -gouvernement stable, on ne peut guère douter qu'en peu de temps la -tranquillité ne fût rendue à ce malheureux pays. Le gouvernement de Sa -Majesté propose donc que les gouvernements anglais et français -unissent leurs efforts pour arrêter le torrent de discordes civiles -qui menace de bouleverser encore une fois l'Espagne, et qu'ils -prescrivent, l'un et l'autre, à leurs agents diplomatiques à Madrid, -d'agir dans un amical et permanent accord, pour faire prévaloir les -bienveillants desseins de leurs deux gouvernements à cet égard[210].» -Le secrétaire d'État restait dans ces généralités et n'abordait pas -la question du mariage, mais au même moment, ayant eu une explication -sur ce sujet avec le prince Albert, il lui fit comprendre «qu'avec la -chute du régent les prétentions du prince de Cobourg perdaient leur -meilleur appui», et que cette candidature devait par suite être -écartée[211]. M. Guizot retrouvait avec satisfaction, dans la dépêche -anglaise, les idées qu'il avait lui-même exprimées si souvent. Il -demeurait fidèle à ces idées, bien que le vent eût tourné en Espagne à -notre avantage; dans sa pensée, d'ailleurs, cet accord avec le cabinet -de Londres faisait partie d'un plan d'ensemble. Il se hâta donc de -répondre, le 10 août 1843, que «le gouvernement du Roi accueillait -avec grand plaisir la proposition de concert et d'action commune dans -les affaires d'Espagne, que lui adressait le gouvernement anglais». Il -ne se priva pas toutefois du plaisir de rappeler que «lui-même, à -diverses reprises et notamment avant les derniers événements, il avait -proposé au cabinet anglais cette action commune». Enfin, ne voulant -laisser place à aucune équivoque, il traita aussitôt le sujet du -mariage. «Pour que le concert soit efficace, dit-il, il importe de se -rendre bien compte des questions auxquelles il doit s'appliquer: la -plus grave est, sans contredit, celle du mariage futur de la reine -Isabelle.» Tout en protestant de son respect pour l'indépendance de la -Reine, il exposa que «les puissances voisines, la France surtout, -étaient grandement intéressées en cette affaire», et que «c'était un -acte de loyauté de s'expliquer franchement et de bonne heure sur cet -intérêt évident et sur la conduite qu'on se propose de tenir en -conséquence». Puis il continua en ces termes: «C'est ce que nous avons -fait lorsque, soit publiquement, soit dans les communications -officieuses que nous avons eues à ce sujet avec le cabinet britannique -et avec les principaux cabinets européens, nous avons déclaré que -l'intérêt français commandait au gouvernement du Roi de faire tous ses -efforts pour que la couronne d'Espagne demeurât dans la maison royale -qui la porte. En exprimant ainsi la pensée que les descendants de -Philippe V doivent continuer à occuper le trône d'Espagne, le -gouvernement du Roi n'a témoigné, à coup sûr, aucune vue ambitieuse ou -personnelle, car il a simplement demandé le maintien du _statu quo_ et -des maximes qui président, depuis l'ouverture du dernier siècle, à -l'équilibre européen. Le gouvernement du Roi sera empressé de se -concerter avec le gouvernement anglais pour assurer, par les voies -d'une influence légitime et en gardant à l'indépendance de l'Espagne -et de sa reine le plus scrupuleux respect, un résultat si juste en -lui-même et si important au repos de l'Europe[212].» M. Guizot -acceptait donc l'accord proposé, mais il en précisait les conditions, -en ce qui concernait le mariage. Lord Aberdeen ne marqua en aucune -façon que ces conditions ne lui convinssent pas. Bien au contraire, -quelques jours plus tard, une démarche spontanée et imprévue de la -reine d'Angleterre vint confirmer, avec éclat, le rapprochement des -deux cours occidentales, et même lui donner un caractère plus solennel -et plus général. - -[Note 208: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 141.] - -[Note 209: Cette idée d'un accord avec la France sur les affaires -espagnoles s'était, du reste, déjà manifestée dans l'entourage de lord -Aberdeen. En mars 1842, lord Wellington avait dit à un envoyé de M. -Guizot: «Ils ont détruit, dans ce pays-là, tous les vieux moyens de -gouvernement, et ils ne les ont remplacés par aucun autre; il faudrait -que les deux grandes puissances, l'Angleterre et la France, se -concertassent pour la pacification de l'Espagne.» (_Mémoires de M. -Guizot_, t. VIII, p. 117.)] - -[Note 210: _Ibid._, p. 143.] - -[Note 211: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 144.] - -[Note 212: Dépêche à M. de Jarnac, chargé d'affaires à Londres, citée -par M. Guizot, à la tribune de la Chambre des pairs, dans son discours -du 20 janvier 1847.] - - -IX - -Vers la fin d'août, en pleines vacances parlementaires, alors que -Louis-Philippe avait pris, à Eu, ses quartiers d'été, que les princes -ses fils étaient dispersés, que M. Guizot se reposait au Val-Richer, -la nouvelle se répandit tout à coup, sans que rien y eût préparé les -esprits, que la reine d'Angleterre se disposait à faire visite au roi -des Français. La première impression fut une surprise mêlée -d'incrédulité. Les adversaires du gouvernement voulaient se persuader -que c'était un faux bruit; ses amis se taisaient, par crainte d'une -déception. Pas un souverain n'avait jusqu'ici consenti à être l'hôte -du «roi des barricades»: les journaux en avaient plus d'une fois fait -la remarque. Personne n'avait rendu les visites faites à Berlin et à -Vienne par le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Quand le roi de -Prusse était allé à Londres en 1842, il avait refusé, malgré les -ouvertures de notre ministre à Berlin, de traverser le sol français. -Or voici que cette sorte d'interdit allait être levé. Et par qui? Par -la souveraine de cette Angleterre si longtemps notre ennemie, dont -aucun roi n'avait mis le pied sur notre sol depuis l'entrevue de Henri -VIII et de François Ier, et qui, naguère, semblait conduire contre la -France la coalition de l'Europe. Pour mieux marquer qu'il s'agissait -surtout d'une politesse faite au Roi, n'ajoutait-on pas que la visite -se ferait à Eu, et que la Reine n'irait pas à Paris[213]? Si -invraisemblable que parût tout d'abord la nouvelle, on n'en put -longtemps douter. Car on apprit presque aussitôt que la Reine s'était -embarquée, le 28 août, à Southampton, accompagnée du prince Albert et -de lord Aberdeen, et qu'après avoir visité quelques ports anglais de -la Manche, elle se dirigeait vers le Tréport. - -[Note 213: À Eu, lord Aberdeen dit à M. Guizot: «La Reine n'ira point -à Paris; elle veut être venue pour voir le Roi et la famille royale, -non pour s'amuser.» (_Mémoires du M. Guizot_, t. VI, p. 193.)] - -Ce voyage était le résultat de l'initiative propre,--les mécontents -disaient du caprice,--de la jeune souveraine, alors âgée de -vingt-quatre ans. Grâce aux mariages contractés entre les d'Orléans et -les Cobourg qui lui tenaient à elle-même de si près[214], la reine -Victoria était devenue l'alliée et l'amie de plusieurs membres de la -famille royale de France. Professant depuis longtemps grande tendresse -et estime pour la sainte reine des Belges, fille aînée de -Louis-Philippe, elle s'était prise récemment d'un goût très vif pour -sa soeur plus jeune, la brillante princesse Clémentine, qui venait -d'épouser, le 21 avril 1843, le prince Auguste de Cobourg. Elle -connaissait aussi et avait fort apprécié les fils du Roi, qui tous, -sauf le plus jeune, étaient venus à des époques diverses en -Angleterre. De là, chez elle, une grande curiosité de visiter cette -famille à son foyer, d'approcher une reine qu'elle savait si -universellement vénérée, de causer avec un roi qu'on disait si habile, -si spirituel, si plein d'expérience, et qui avait été autrefois l'ami -de son propre père, le duc de Kent. «Je médite d'aller voir vos -parents à Eu, avait-elle dit un jour à la princesse Clémentine; -laissez-moi arranger cela et gardez-moi le secret.» Ce fut en juin -1843 qu'elle parla pour la première fois de son projet à sir Robert -Peel et à lord Aberdeen. Ceux-ci furent fort surpris; mais cette -fantaisie royale concordait précisément avec l'évolution que faisaient -faire à leur politique le déclin et la chute dès lors probable -d'Espartero. Aussi ne présentèrent-ils aucune objection. «Nous -laisserons Sa Majesté faire autant de pas qu'elle le voudra dans cette -voie-là», dit lord Aberdeen. Il fut seulement convenu, pour éviter les -questions et peut-être les critiques de l'opposition, que le plus -grand secret serait gardé. Le duc de Wellington lui-même ne fut -informé du projet que trois jours avant son exécution[215]. - -[Note 214: Rappelons que la duchesse de Kent, mère de la Reine, et le -prince Albert, son mari, étaient des Cobourg. D'autre part, trois -enfants de Louis-Philippe, les princesses Louise et Clémentine et le -duc de Nemours, avaient épousé des Cobourg.] - -[Note 215: _The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 196, 197.] - -À la cour de France, la satisfaction fut vive, quand on reçut avis de -la visite projetée. Il ne restait que quelques jours pour s'y -préparer. Le Roi veilla à tout avec entrain. «Je suis fort malheureux -avec quatre invalides pour servir six pièces, écrivait-il le 26 août à -M. Guizot; le maréchal en avait ordonné trente l'année dernière; j'ai -dit au général Teste de les faire venir en poste de Douai; tout cela -pour faciliter le secret. Puis, de l'argenterie, de la porcelaine. Il -n'y a rien ici, que des têtes qui partent. Les logements sont un autre -embarras; heureusement, il y a chez Peckam une douzaine de baraques en -bois, destinées à Alger, que je vais faire établir dans le jardin de -l'église et meubler comme nous pourrons. Je fais arriver soixante lits -de Neuilly et chercher à Dieppe de la toile à voiles qu'on va -goudronner pour les toits. Cela sera une espèce de _smala_ où le duc -d'Aumale donnera l'exemple de coucher, comme il a donné celui de -charger la _smala_ d'Abd el-Kader. Je fais commander un spectacle... -Je vous conseille de venir au plus tard jeudi, afin que nous -puissions bien nous entendre et bien causer avant la bordée; _but you -will have to excuse the accommodation which will be very indifferent. -Never mind_, tout ira très bien[216].» - -[Note 216: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 188, 189.] - -Le 2 septembre 1843, à cinq heures un quart du soir, le canon annonça -que le yacht de la Reine était en vue. Le Roi et sa suite -s'embarquèrent dans un canot pour aller au-devant d'elle. La mer était -belle, le ciel pur, la côte couverte de toute la population des -environs. Six bâtiments français, gaiement pavoisés aux couleurs des -deux nations, saluaient avec toutes leurs pièces d'artillerie. Les -matelots sur les vergues poussaient des hourras. De son bord, la jeune -reine regardait venir le canot du Roi. «À mesure qu'il approchait, -dit-elle dans son journal[217], je me sentais de plus en plus agitée. -Enfin il accosta. Le bon roi était debout et tellement impatient -d'aborder, qu'on eut de la peine à l'en empêcher et à le faire -attendre jusqu'à ce qu'il fût assez près. Il monta aussi vite que -possible et m'embrassa tendrement. C'était un spectacle vraiment -attendrissant, et je n'oublierai jamais l'émotion que cela m'a causée. -Le Roi exprima, à plusieurs reprises, la joie qu'il éprouvait de me -voir. On ne perdit pas de temps pour quitter le yacht, et bientôt on -vit le spectacle nouveau des étendards de France et d'Angleterre -flottant côte à côte, au-dessus des souverains des deux pays, tandis -qu'on les conduisait à terre sur le canot royal français. Le -débarquement était magnifique à voir, embelli par une soirée -délicieuse et éclairé du soleil couchant. Une foule de gens, tous si -différents des nôtres, des troupes, différentes aussi de nos troupes, -toute la cour et toutes les autorités étaient rassemblés sur le -rivage. Le Roi me conduisit par un escalier assez raide, où la Reine, -accompagnée de ma chère Louise (la reine des Belges), me fit le plus -tendre accueil; Hélène (la duchesse d'Orléans) en grand deuil, -Françoise (la princesse de Joinville) et Madame Adélaïde étaient aussi -là. Tout cela, les acclamations du peuple et de la troupe, criant: -_Vive la Reine! Vive le Roi!_ me fit presque défaillir. Le Roi répéta -de nouveau combien cette visite le rendait heureux et combien il était -attaché à mon père et à l'Angleterre[218].» - -[Note 217: Les extraits de ce journal, auquel je ferai plusieurs -autres emprunts, ont été publiés par sir Théodore MARTIN, dans son -ouvrage _The Life of H. R. H. the Prince Consort_. M. Craven a donné -une traduction abrégée de cet ouvrage, sous ce titre: _Le Prince -Albert, extraits de l'ouvrage de sir Théodore Martin_.] - -[Note 218: À propos des acclamations des populations, M. Guizot -faisait, dans une lettre écrite le lendemain, les réflexions -suivantes: «Ce pays-ci n'aime pas les Anglais. Il est normand et -maritime. Dans nos guerres avec l'Angleterre, le Tréport a été brûlé -deux ou trois fois et pillé je ne sais combien de fois. Mais on a dit, -on a répété: La reine d'Angleterre fait une politesse à notre roi; il -faut être bien poli avec elle. Cette idée s'est emparée du peuple et a -surmonté souvenirs, passions, tentations, partis. Ils ont crié et ils -crieront: _Vive la Reine!_ et ils applaudissent le _God save the -Queen_ de tout leur coeur. Il ne faudrait seulement pas le leur -demander trop longtemps.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 191.)] - -Débarquée un samedi, la Reine resta à Eu jusqu'au jeudi suivant, ravie -de l'hospitalité qu'elle y recevait, s'amusant de tant de choses -nouvelles pour sa jeune curiosité[219], jouissant de tous les -divertissements si agréablement ordonnés qui remplissaient les -journées ou les soirées. Son journal est plein des témoignages presque -naïfs de sa joie. Dès le lendemain de son arrivée, elle écrit: «Il me -semblait que c'était un rêve que je fusse à Eu et que mon château en -Espagne favori fut réalisé; mais ce n'est pas un rêve; c'est une -charmante réalité.» Le lundi, après une promenade et un divertissement -champêtre: «C'était une délicieuse fête; je m'amuse beaucoup.» Le -mercredi, à l'occasion d'un déjeuner improvisé en forêt: «C'était si -joli, si gai, si champêtre, et la rapidité avec laquelle tout avait -été arrangé était merveilleuse.» Dans les concerts qu'on lui donne, -elle trouve que les artistes jouent «à merveille»; les comédies la -font «mourir de rire». Ce qui lui plaît plus encore, c'est l'intimité -où elle vit avec la famille royale. «Le Roi est gai, écrit-elle, sa -conversation riche d'anecdotes»: et elle ajoute, le lendemain: «La -gaieté et la vivacité du Roi me charment et m'amusent.» Elle ne tarit -pas sur la «chère et excellente reine qu'on ne peut que vénérer et -aimer»; elle se sent pour elle «une tendresse filiale». Ce n'est pas -sans une respectueuse émotion qu'elle est admise à entrevoir les fonds -douloureux de cette âme royale qui ne se console pas de la mort -soudaine de son premier-né. «J'ai montré à la Reine, écrit-elle, les -miniatures de Puss et de son frère (ses enfants) qu'elle a beaucoup -admirés, et elle nous a dit si tendrement: _Que Dieu les bénisse et -qu'ils puissent ne vous donner jamais de chagrin!_ Alors j'ai dit que -je voudrais qu'ils devinssent comme ses enfants à elle. À quoi elle a -répondu: _Oui, en une chose, dans leur attachement pour leurs parents: -mais souvent aussi ils donnent du chagrin._ En disant cela, elle -baissa les yeux qui se remplirent de larmes, et elle ajouta: _Enfin ce -que Dieu veut..._» Le lendemain, la reine Victoria notait encore ce -trait qui l'avait frappée: «La chère reine m'a dit en me faisant sa -visite hier et en me parlant de ses enfants: _Je vous les recommande, -Madame, ainsi qu'au prince Albert, quand nous ne serons plus. -Protégez-les, ce sont des amis de coeur._» Le «profond deuil» de la -duchesse d'Orléans touche aussi beaucoup la noble visiteuse: «La chère -Hélène, dit-elle, a beaucoup d'esprit et de sens; elle montre beaucoup -de courage et de force de caractère. Elle m'a parlé, les larmes aux -yeux, de ma sympathie pour elle dans son bonheur et dans son malheur. -Pauvre excellente Hélène!» Puis, c'est la reine des Belges: «Chère -angélique Louise! elle est si bonne pour nous, sans cesse nous -demandant ce que nous désirons, ce que nous aimons.» Les princes ne -lui plaisent pas moins: «Ces jeunes gens sont si gais», dit-elle, -particulièrement «Joinville, si aimable et notre grand favori». «Ils -sont tous si empressés et si agréables, écrit-elle encore; cela -réjouit le coeur: je suis à l'aise avec eux comme si j'étais de la -famille.» Et elle répète, le lendemain: «Je me sens si gaie et si -heureuse avec ces chères gens!» - -[Note 219: À propos de la visite faite à la chapelle du château, la -Reine écrit sur son journal: «C'est la première chapelle catholique -que j'aie vue.»] - -Au milieu de ces fêtes et de ces épanchements de royale amitié, la -politique se faisait sa part[220]. Il fut tout de suite visible que -les ministres britanniques, loin de vouloir diminuer la portée de la -démarche faite par leur souveraine, entendaient s'y associer et en -faire sortir le rapprochement des deux gouvernements. À peine -débarqué, lord Aberdeen dit à M. Guizot ces paroles très -significatives: «Prenez ceci, je vous prie, comme un indice assuré de -notre politique et sur la question d'Espagne et sur toutes les -questions; nous causerons à fond de toutes.» Dès le lendemain, il -avait avec le roi Louis-Philippe un long tête-à-tête. S'en expliquant -aussitôt après avec M. Guizot, il se déclara «content des vues et des -intentions politiques que le Roi lui avait développées, spécialement -sur la question d'Espagne, frappé de l'abondance de ses idées et de -ses souvenirs, de la rectitude et de la liberté de son jugement, de la -vivacité naturelle et gaie de son langage». Mais c'était surtout entre -les ministres que les questions devaient être serrées de près. Ils ne -se contentèrent pas des entretiens un peu à bâtons rompus qu'ils -pouvaient placer au milieu des excursions ou des réunions générales. -Un jour, ils demandèrent la permission de ne pas prendre part à la -promenade royale et passèrent deux heures à arpenter seuls le parc, -s'entretenant de toutes choses. «Entretien singulièrement libre et -franc des deux parts, a rapporté M. Guizot, et auquel nous prenions -visiblement, l'un et l'autre, ce plaisir qui porte à la confiance et à -l'amitié.» Pas un sujet qui ne fût abordé. On parla du traité de -commerce, de la Russie, de l'Orient, de la Grèce, surtout du droit de -visite et du mariage de la reine d'Espagne, qui, aux yeux de lord -Aberdeen, étaient l'un «le plus gros embarras», l'autre «la plus -grande affaire» du moment. - -[Note 220: Pour l'exposé des conversations politiques qui ont eu lieu -à Eu, pendant la visite de la reine d'Angleterre, je me suis -principalement attaché au témoignage de l'un des interlocuteurs, aux -_Mémoires de M. Guizot_ (t. VI, p. 191 et suiv., et t. VIII, p. 144). -Les citations qui seront faites sans indication de source spéciale -sont empruntées à ces Mémoires.] - -En ce qui touchait le droit de visite, M. Guizot ne jugeait pas encore -le moment venu de faire aucune proposition, mais il s'attacha à faire -comprendre comment les votes de la Chambre l'obligeaient à ouvrir -prochainement une négociation pour la revision des conventions de -1831. De son côté, lord Aberdeen ne laissa pas ignorer au ministre -français à quel point les préventions étaient excitées en Angleterre. -«Il y a deux choses, lui dit-il, sur lesquelles mon pays n'est pas -traitable et moi pas aussi libre que je le souhaiterais, l'abolition -de la traite et la propagande protestante. Sur tout le reste, ne nous -inquiétons, vous et moi, que de faire ce qui sera bon; je me charge de -le faire approuver. Sur ces deux choses-là, il y a de l'impossible en -Angleterre et beaucoup de ménagements à garder. «Et comme M. Guizot -lui demandait quelle était, dans la Chambre des communes, la force du -parti des _saints_: «Ils sont tous _saints_ sur ces questions-là», -répondit-il. Toutefois il n'opposa pas de fin de non-recevoir absolue -à la négociation qu'on lui annonçait. C'était précisément la qualité -propre de cet esprit équitable, qualité plus rare qu'on ne le croit, -de tenir compte des difficultés sous l'empire desquelles se trouvaient -ceux avec qui il traitait. Il sortit de cet entretien, ayant compris -que les Chambres françaises ne désarmeraient pas avant d'avoir obtenu -l'abolition du droit de visite, et «qu'il y avait là, entre les deux -pays, une question à laquelle il fallait trouver une solution, un -péril qu'il fallait faire cesser». - -Sur le mariage espagnol, lord Aberdeen, demeuré jusque-là soupçonneux -en dépit de nos déclarations antérieures, fut tout d'abord frappé et -charmé de l'insistance et de la netteté avec lesquelles, dans -l'intimité du tête-à-tête, le Roi et son ministre affirmèrent leur -résolution de ne pas aspirer et même de se refuser à l'union d'un -prince français avec Isabelle. Mais, on le sait, dans la pensée de -notre gouvernement, cette renonciation devait avoir une contre-partie -qui était l'exclusion de tout candidat étranger à la famille de -Bourbon. Obtint-on, à Eu, que le cabinet britannique adhérât enfin à -cette exclusion? La question est délicate et importante: elle est un -des éléments du grave procès qui se plaidera, quelques années plus -tard, entre les deux gouvernements, chacun reprochant à l'autre -d'avoir manqué à sa parole[221]. La vérité est que, non par -arrière-pensée de se duper mutuellement, mais par crainte de rendre -plus difficile un accord très désiré des deux parts, les -interlocuteurs évitèrent de pousser les choses trop à fond, et qu'à -bonne intention, on laissa, dès l'origine de cette affaire, régner un -certain vague qui n'était pas sans danger pour l'avenir. Du côté de la -France, on n'osa pas mettre l'Angleterre en demeure de reconnaître le -droit d'exclusion qu'elle nous avait jusqu'ici dénié, et de répudier -nommément la candidature du prince de Cobourg. Du côté de -l'Angleterre, la réserve une fois faite du principe et le ménagement -gardé sur la personne, on ne refusa pas de s'engager, ou l'on nous -laissa croire qu'on s'engageait à seconder en fait nos efforts en -faveur des prétendants de la maison de Bourbon et à décourager tous -autres candidats. Ce fut ainsi que M. Guizot comprit les conditions de -l'accord conclu[222], et la conduite ultérieure de lord Aberdeen -indique qu'il se regardait en effet comme ayant pris ces -engagements[223]. Seulement, tout en étant personnellement résolu à -les tenir avec sa loyauté ordinaire, le secrétaire d'État, par souci -des préventions du public anglais et par égard pour les préférences de -sa cour, paraît avoir hésité à les faire connaître clairement et -complètement autour de lui, mettant volontiers en lumière la réserve -qu'il avait faite, en principe, du libre choix de la reine d'Espagne, -et laissant un peu plus dans l'ombre le concours pratique qu'il avait -promis aux candidats désirés par la France[224]. Du reste, fallût-il -admettre un doute sur la mesure de l'engagement pris par le -gouvernement anglais, un fait du moins n'est pas contestable,--et ce -fait paraît décisif,--c'est que la renonciation du gouvernement du roi -Louis-Philippe au mariage français était conditionnelle; elle -supposait que les Bourbons seraient les seuls candidats admis à la -main de la Reine. Lord Aberdeen en était formellement averti. -«L'apparition du prince de Cobourg, lui avait dit M. Guizot, serait la -résurrection du duc d'Aumale[225].» - -[Note 221: Les historiens anglais ont naturellement cherché à établir -que leur gouvernement ne s'était nullement engagé à repousser la -candidature du prince de Cobourg. Telle est notamment la thèse de M. -BULWER (_Life of Palmerston_) et de sir Théodore MARTIN (_Life of H. -R. H. the Prince Consort_). Le baron de Stockmar présente les faits de -même dans ses _Mémoires_.] - -[Note 222: M. Guizot, revenant sur ces événements, le 20 janvier 1847, -à la tribune de la Chambre des pairs, a raconté ainsi, sans être -contredit par lord Aberdeen, ce qui s'était passé à Eu, en 1843, au -sujet du mariage espagnol: «Cette question devint, entre lord Aberdeen -et moi, l'objet de plusieurs conversations: il fut convenu, non pas -que lord Aberdeen accepterait et proclamerait notre principe sur les -descendants de Philippe V qui seuls nous convenaient pour le trône -d'Espagne, mais qu'en fait, en pratique, les conseils de l'Angleterre -seraient donnés dans ce sens, que tout autre candidat serait -découragé, par voie d'influence seulement, mais qu'il le serait.» Et -l'orateur citait, à l'appui de son récit, la dépêche par laquelle, le -21 septembre 1843, il mandait à M. de Flahault, son ambassadeur à -Vienne, le résultat des conversations qui venaient d'avoir lieu, -quelques semaines auparavant: «...Lord Aberdeen accepte les -descendants de Philippe V comme les seuls candidats convenables au -trône de la reine Isabelle. Il ne proclamera pas le principe hautement -et absolument comme nous. Il l'adopte en fait, et se conduira en -conséquence. Aucune exclusion n'est formellement prononcée. Nous -n'excluons pas formellement les Cobourg. L'Angleterre n'exclut pas -formellement les fils du Roi. Mais il est entendu que nous ne voulons -ni l'une ni l'autre de ces combinaisons, que nous ne poursuivions ni -l'une ni l'autre, que nous travaillerons, au contraire, à empêcher que -l'une ou l'autre soit proposée par l'Espagne, et que si l'une des deux -propositions était faite, l'autre reprendrait à l'instant sa -liberté... Cela convenu, lord Aberdeen s'engage à appuyer, de concert -avec nous, celui des descendants de Philippe V qui aura en Espagne le -plus de chance de succès, sous ces deux réserves, qui sont -parfaitement notre avis aussi à nous: 1º que l'indépendance de -l'Espagne et de la Reine sera respectée; 2º que l'Angleterre ne -prendra aucune initiative et se bornera à marcher avec nous, en -appuyant de son influence notre résolution commune.»] - -[Note 223: Notre assertion n'est nullement contredite par ce fait que -lord Aberdeen a affirmé plus tard avoir «toujours protesté contre la -prétention d'imposer comme mari à la Reine et à son peuple un prince -pris expressément dans telle ou telle famille». (Lettre à M. Guizot, -du 14 septembre 1846, publiée dans la _Revue rétrospective_.) C'était -là la réserve de principe. Mais dans cette même lettre, lord Aberdeen -se faisait honneur de n'avoir jamais rien fait pour la candidature -Cobourg, d'en avoir, au contraire, détourné la Reine et le prince -Albert, d'avoir désavoué ceux de ses agents qui s'étaient laissé -compromettre dans ce sens, et d'avoir exprimé l'avis que le mariage -avec un Bourbon était le plus convenable. Voilà l'exécution de -l'engagement de fait.] - -[Note 224: C'est ainsi seulement qu'on peut expliquer comment le -prince Albert écrivait, le 10 septembre 1843, en revenant d'Eu, à son -confident, le baron de Stockmar: «Il ne s'est rien passé de politique, -excepté la déclaration de Louis-Philippe à Aberdeen qu'il ne donnerait -pas son fils à l'Espagne, même si on le lui demandait, et la réponse -d'Aberdeen qu'excepté un de ses fils, tout aspirant que l'Espagne -choisirait serait accepté par l'Angleterre.» (_Le Prince Albert_, t. -I, p. 98.)--Évidemment, si le mari de la reine Victoria avait été tenu -au courant des longues conversations échangées entre les deux -ministres anglais et français, il n'eût pu écrire qu'il «ne s'était -rien passé de politique», et il n'eût pas tout réduit à un abandon de -la candidature française sans aucune contre-partie. Il est donc -probable que lord Aberdeen, qui n'aimait pas à contredire et à -contrister les gens, n'avait pas été empressé de faire savoir au -prince consort à quel point il avait sacrifié, en fait, les chances -matrimoniales de son cousin.] - -[Note 225: Ce propos si significatif était rapporté, quelques jours -après avoir été tenu, dans la dépêche adressée par M. Guizot à M. de -Flahault. (Discours précité du 20 janvier 1847.)] - -Tel fut, autant qu'on peut aujourd'hui le préciser, le résultat de ces -longs entretiens sur les principales questions pendantes. M. Guizot -s'en félicitait, et c'est ce qui lui faisait écrire un peu plus tard à -M. de Barante: «La surface du voyage d'Eu a été très bonne. Le fond -est encore meilleur[226].» Du reste, ce qui valait peut-être mieux que -l'accord conclu sur tel ou tel point particulier, c'était le caractère -tout nouveau que prenaient les rapports des deux hommes appelés à -diriger la politique étrangère de la France et de l'Angleterre. Tandis -que l'intimité s'établissait entre leurs cours, ils devenaient -personnellement amis. Ce que toutes les assurances et les -protestations de leurs dépêches n'eussent jamais parvenu à faire, la -liberté et la cordialité de leur tête-à-tête sous les ombrages du parc -d'Eu l'ont accompli en quelques heures. Ainsi ont été, sinon -entièrement dissipés, du moins fort atténués, les méfiances et les -ombrages dont une rivalité séculaire avait fait en quelque sorte la -tradition politique de leurs deux gouvernements. Chacun des -interlocuteurs a été à la fois surpris et touché de rencontrer chez -l'autre tant de sincère bon vouloir, de modération impartiale et -conciliante, de largeur et d'équité d'esprit. Cette amitié n'était pas -un caprice superficiel et passager. Elle devait subsister jusqu'à la -fin, résistant aux plus délicates complications, permettant de les -résoudre et, par là même, aidant singulièrement à la paix du monde. Il -faudra la chute de lord Aberdeen et le retour de lord Palmerston, pour -perdre le fruit du rapprochement inauguré ainsi en 1843, et pour voir -renaître, entre les deux puissances occidentales, les vieilles -suspicions et les vieilles animosités. - -[Note 226: Lettre du 2 novembre 1843. (_Documents inédits._)] - -Après cinq jours de réunion, il fallut bien se séparer. «À six heures -moins un quart,--écrit la reine Victoria sur son journal, à la date du -jeudi 7 septembre,--nous nous sommes levés, le coeur gros, en pensant -que nous devions quitter cette chère et aimable famille... J'étais si -triste de m'en aller!» Puis, après avoir raconté son embarquement: -«Enfin le mauvais moment est arrivé, et nous avons été obligés de -prendre congé les uns des autres avec le plus grand regret... Nous -nous sommes placés de manière à les voir passer sur un petit bateau à -vapeur à bord duquel ils sont tous montés. Le Roi a agité sa main et -nous a crié encore: Adieu! Adieu[227]!» Le prince Albert, d'un -tempérament plus froid, moins disposé à s'attendrir, surtout quand il -s'agissait de la France, n'en rapportait pas moins une impression -favorable de sa visite à Eu, et, à peine de retour en Angleterre, le -10 septembre, il écrivait à son confident Stockmar: «Notre expédition -s'est passée à merveille. Le ciel nous a favorisés d'un temps -magnifique, et rien n'est arrivé qui pût nous causer le moindre -désagrément... Le vieux roi était dans l'enchantement, et toute la -famille nous a reçus avec une cordialité, je puis même dire avec une -affection vraiment touchante. Victoria a été frappée de la nouveauté -de la scène, et elle est tout à fait triste que ce soit fini. -Joinville nous a accompagnés à notre retour et est resté ici deux -nuits. J'ai rarement vu un jeune homme qui m'ait plu autant. Ses vues -sont particulièrement saines. Il est droit, honorable, bien doué et -aimable, mais très sourd. Tous les Français se sont montrés satisfaits -et infatigables dans leur courtoisie avec nous. L'effet produit par -l'excursion est excellent. Ici le public en est aussi parfaitement -satisfait... Lord Brougham m'a écrit hier pour féliciter Victoria et -moi sur les bons effets produits en France par notre voyage et sur ce -qu'il peut y avoir, dans cette sage démarche, de propre à faire naître -de bons sentiments entre les deux nations. Je crois même qu'il en sera -ainsi. Aberdeen a été parfaitement satisfait de tous et s'est fait -aimer... La famille de Louis-Philippe n'oublie pas que, depuis treize -ans, elle a été mise au ban de l'Europe; aussi apprécie-t-elle -vivement cette royale visite. Le Roi m'a répété cela à plusieurs -reprises...[228].» - -[Note 227: _Le Prince Albert_, t. I, p. 96 et 97.] - -[Note 228: _Ibid._, t. I, p. 97 et 98.] - -Louis-Philippe, en effet, était pleinement heureux. Il n'avait pas eu -d'aussi bons jours depuis les fêtes du mariage du duc d'Orléans. «Tout -ce que je vous dirai, écrivait-il au maréchal Soult après le départ de -la reine Victoria, ne pourra pas vous donner une idée exacte de sa -grâce, de son aménité et de l'affection qu'elle nous a témoignée, à la -Reine, à ma soeur, à moi et à tous les miens[229].» Les intérêts de -son pays et ceux de sa dynastie lui paraissaient avoir été également -bien servis. Cet éclatant témoignage des dispositions du gouvernement -anglais facilitait et affermissait la politique de paix, en même temps -qu'elle donnait à cette politique meilleure figure, lui ôtait ce je ne -sais quoi d'un peu modeste et humilié que prétendait lui reprocher -l'opposition. La courtoisie déférente avec laquelle avait été traitée -la royauté de Juillet augmentait son prestige aussi bien aux yeux du -public français que des cours étrangères. Le Roi constatait ces -résultats, et il y voyait, non sans quelque orgueil, le fruit et la -récompense de son habile et patiente politique. M. Guizot partageait -la joie et le triomphe de son souverain. Avant même que les hôtes -royaux eussent quitté le château d'Eu, il écrivait à un de ses amis: -«Je pense beaucoup à ce qui se passe ici. Si je ne consultais que mon -intérêt, l'intérêt de mon nom et de mon avenir, je désirerais, je -saisirais un prétexte pour me retirer des affaires et me tenir à -l'écart. J'y suis entré, il y a trois ans, pour empêcher la guerre -entre les deux plus grands pays du monde. J'ai empêché la guerre. J'ai -fait plus: au bout de trois ans, à travers des incidents et des -obstacles de tout genre, j'ai rétabli, entre les deux pays, la bonne -intelligence et l'accord. La plus brillante démonstration de ce -résultat est donnée en ce moment à l'Europe. Je ne ressemble pas à -Jeanne d'Arc; elle a chassé les Anglais de France; j'ai assuré la paix -entre la France et les Anglais. Mais vraiment ce jour-ci est, pour -moi, ce que fut, pour Jeanne d'Arc, le sacre du roi à Reims. Je -devrais faire ce qu'elle avait envie de faire, me retirer. Je ne le -ferai pas, et on me brûlera quelque jour, comme elle[230].» - -[Note 229: Lettre du 10 septembre 1843. (_Documents inédits._)] - -[Note 230: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 195, 196.] - -Le public en France n'était sans doute pas monté au même diapason que -M. Guizot, et l'entrevue de Victoria avec Louis-Philippe ne lui -faisait pas l'effet du sacre de Charles VII. Toutefois son impression -était vive; elle s'était traduite d'abord en surprise, ensuite en -curiosité très occupée de tous les détails de la réception. Vainement -les journaux de gauche tâchaient-ils de réveiller les ressentiments -contre l'Angleterre et de faire croire que le Roi payait en abandon -des droits de la France l'honneur qui lui était fait; le sentiment -dominant était la satisfaction. «L'effet sera immense, mandait de -Paris M. Duchâtel le 3 septembre, plus grand qu'on ne pouvait le -croire au premier abord.» On s'était demandé un moment si la Reine ne -viendrait pas à Paris. «La réception y aurait été très belle, écrivait -encore M. Duchâtel. J'étais d'abord un peu dans le doute. Mais toutes -mes informations sont très favorables. Le général Jacqueminot trouve -la garde nationale très animée dans le bon sens[231].» En somme, la -nation était flattée, dans son amour-propre, de la politesse qui -venait d'être faite à son souverain et dont elle prenait justement sa -part. - -[Note 231: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 196.] - -À l'étranger, au contraire, partout où l'on n'aimait pas la France de -Juillet, le dépit fut grand. Dès la première nouvelle des intentions -de la reine d'Angleterre, les ambassadeurs des puissances -continentales à Paris et à Londres avaient laissé voir leur mauvaise -humeur[232]. «Un roi n'eût pas fait cela, disait tel d'entre eux; -c'est une fantaisie de petite fille.» En même temps, le comte Bresson -écrivait de Berlin à M. Guizot: «Il y a longtemps que je n'ai reçu une -aussi agréable nouvelle... Que nous importe maintenant que tel ou tel -prince, de grande, moyenne ou petite cour, juge que ses principes ne -lui permettent pas de toucher la terre de France? La manifestation -essentielle est accomplie. Il faut avoir, comme moi, habité, respiré, -pendant longues années, au milieu de tant d'étroites préventions, de -passions mesquines et cependant ardentes, pour bien apprécier le -service que vous avez rendu et pour savoir combien vous déjouez de -calculs, combien de triomphes vous changez en mécomptes, et tout ce -que gagne le pays aux hommages qui sont rendus au Roi[233].» Quelques -jours plus tard, la visite faite, le même comte Bresson, qui avait pu -saisir sur le vif les impressions, non seulement de la cour de Prusse, -mais aussi de l'empereur de Russie, alors de passage à Berlin, mandait -encore à M. Guizot: «C'est un immense mécompte pour le Czar et pour -tous ceux qui partagent ses sentiments. Avec un ministère tory, cet -événement n'était pas même entré dans les prévisions: on se croyait -assuré du concert à quatre en toutes circonstances analogues à celles -du 15 juillet. On voit qu'à l'instar de l'Angleterre, il faudra -compter et l'on comptera beaucoup plus avec nous. Le roi de Prusse n'a -guère été plus charmé que son beau-frère... Indubitablement il est -froissé que la Reine l'ait relégué dans l'arrière-plan, lui, le -parrain du prince de Galles et qui avait droit à la première des -visites[234].» Ce dernier grief était un des plus vivement ressentis -en Allemagne; les journaux d'outre-Rhin rappelaient comment -Frédéric-Guillaume IV s'était rendu, l'année précédente, à Londres, -pour le baptême du prince de Galles, et ils se plaignaient de le voir -si mal récompensé de son empressement. À Vienne, la mortification -n'était pas aussi vive, mais M. de Metternich n'en considérait pas -moins avec déplaisir l'intimité des deux puissances occidentales[235]. -L'événement lui paraissait surtout avantageux pour la France: «Ce qui -est évident, écrivait-il au comte Apponyi, c'est que, à Eu, lord -Aberdeen s'est laissé enjôler. Dans une rencontre avec Louis-Philippe -et M. Guizot, il tirera toujours la courte paille[236].» - -[Note 232: «Les ambassadeurs du Nord ont montré de la mauvaise humeur, -écrivait le prince Albert à Stockmar, ce qui est peu judicieux... -L'empereur de Russie en sera impatienté, mais cela nous est égal.» -(_Le Prince Albert_, t. I, p. 98.)] - -[Note 233: Lettre du 31 août 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. -196, 197.)] - -[Note 234: Lettre du 22 septembre 1843. (_Documents inédits._)--À la -même époque, la duchesse de Dino écrivait à M. de Barante: «On ne dit -pas Nicolas de trop belle humeur, et ce qui se passe à Eu lui déplaît -mortellement. Je pense que tous nos petits princes allemands, qui -craignent de se crotter en passant le Rhin, vont peu à peu le sauter à -pieds joints.» (_Documents inédits._)] - -[Note 235: Dépêches de M. de Flahault du 11 et du 20 septembre 1843. -(_Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 197, 198.)] - -[Note 236: Lettre du 12 octobre 1843. (_Mémoires de M. de -Metternich_, t. VI, p. 690.)] - -Ainsi, qu'on regardât au delà ou en deçà des frontières, qu'on -s'attachât à l'apparence ou à la réalité, l'entrevue d'Eu était un -fait heureux pour la politique française. Ce succès diplomatique, -s'ajoutant au succès parlementaire qui avait marqué la fin de la -session de 1843, particulièrement au vote des fonds secrets, faisait -une bonne situation au ministère du 29 octobre. Il ne restait plus -rien de l'ébranlement produit par le résultat équivoque des élections -de juillet 1842. La partie qui, pendant quelque temps, avait paru -douteuse, était gagnée, et le cabinet terminait, dans une sécurité -qu'il n'avait pas encore connue, sa troisième année d'existence. Une -durée de trois ans! Cela seul n'était-il pas un progrès inespéré? Les -esprits réfléchis en étaient frappés. «Je vois avec plaisir, écrivait -alors la duchesse de Dino à un de ses amis, que votre opinion est très -favorable à la situation du ministère Guizot. Tout ce qui assure de la -durée à quelque chose ou à quelqu'un est inappréciable en France... Il -semble que la mauvaise veine soit épuisée et que la mort de ce pauvre -duc d'Orléans ait été la clôture des mauvais jours[237].» Cette -stabilité si nouvelle avait son heureux contre-coup sur le -développement des affaires; la prospérité était grande. Il ne faudrait -pas croire cependant qu'en devenant ainsi plus solide, le ministère -eût acquis une vraie popularité, et que l'opinion fût disposée à lui -témoigner beaucoup de gratitude pour les services qu'il rendait. Dans -une lettre qu'il adressait à M. Guizot, le 7 novembre 1843, M. de -Barante notait assez exactement l'état des esprits: «Vous devez être -content, disait-il au ministre, car il me paraît que le pays l'est -aussi. Sans doute son bien-être ne lui donne ni conviction, ni -affection, ni reconnaissance; il est même en garde contre de tels -sentiments; mais il est sciemment calme et s'applaudit de son -repos[238].» - -[Note 237: Lettre à M. de Barante. (_Documents inédits._)] - -[Note 238: _Documents inédits._] - - - - -CHAPITRE IV - -L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE - -(Septembre 1843-février 1844.) - - I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. Les - voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du - gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas recevoir - le prétendant. Les démonstrations de Belgrave square. Leur effet - sur le roi Louis-Philippe. Cet incident manifeste les bons - rapports des deux cabinets.--II. Le discours du trône en France - proclame l'entente cordiale. Discussion sur ce sujet dans la - Chambre des députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait - depuis dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la - Chambre.--III. Débats du parlement anglais. Discours de sir - Robert Peel.--IV. La dotation du duc de Nemours. Une - manifestation des bureaux empêche la présentation du projet - désiré par le Roi. Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais - effet produit.--V. L'incident de Belgrave square devant les - Chambres. Le projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. - Premier débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le - mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage de - M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence inouïe. - Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits par le Roi à - M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que devait avoir pour la - monarchie de Juillet l'affaire de la «flétrissure». - - -I - -Aussitôt après la visite faite à Eu, en septembre 1843, par la reine -Victoria, les cabinets de Londres et de Paris s'appliquèrent, avec une -bonne volonté et une bonne foi égales, à pratiquer leur nouvelle -politique d'entente. Au mois d'octobre, lord Aberdeen, s'étant rendu -dans sa terre de Haddo, en Écosse, pour y prendre un peu de repos, -invita à l'y suivre notre chargé d'affaires qui était en ce moment le -comte de Jarnac. Le ministre et le diplomate vécurent à Haddo sur un -pied d'intimité confiante et affectueuse. «Le repas du matin terminé, -a raconté M. de Jarnac[239], lord Aberdeen m'emmenait dans son -cabinet. Les courriers de l'ambassade comme ceux du _Foreign office_ -nous arrivaient sans cesse. Nous nous communiquions tout, autant que -les intérêts du service le permettaient; nous causions de tout à coeur -ouvert.» Puis, à d'autres moments, le soir principalement, c'étaient -de longues conversations où le secrétaire d'État devisait librement -des choses et des hommes de la politique. Tantôt, il réveillait ses -souvenirs sur les luttes du commencement du siècle, sur Napoléon, sur -Talleyrand qu'il jugeait sévèrement, sur les autres personnages de -cette tragique époque. Tantôt, revenant au temps présent, «il parlait -volontiers, rapporte son interlocuteur, de l'inflexible intégrité du -duc de Broglie; de la reine Marie-Amélie, _that angel on earth_, à -laquelle il avait voué un culte tout particulier, _la seule personne -de notre siècle_, disait-il, _contre laquelle le souffle de la -calomnie n'a jamais osé s'élever_; de la noble lutte que soutenaient -le roi Louis-Philippe et M. Guizot pour les intérêts les plus chers de -l'humanité»; toutefois, il laissait voir des doutes sur l'issue de -cette lutte: les destinées futures de notre pays l'inquiétaient. Le -sujet le plus fréquent des entretiens était naturellement la situation -respective de la France et de l'Angleterre. C'est même en cette -circonstance que leurs nouveaux rapports paraissent avoir reçu, pour -la première fois, le nom qu'ils devaient conserver dans l'histoire -diplomatique. Un jour, en effet, le ministre fut amené à communiquer à -notre chargé d'affaires une longue lettre confidentielle qu'il -adressait à son frère sir Robert Gordon, ambassadeur à Vienne; dans -cette lettre, pour caractériser les relations qu'il désirait désormais -entretenir avec le gouvernement français, il se servait de cette -expression: «_A cordial good understanding_, une cordiale bonne -entente.» - -[Note 239: Notice de M. le comte de Jarnac sur lord Aberdeen.] - -Bien que dégagé des préjugés surannés et supérieur aux mesquines -jalousies, lord Aberdeen restait non seulement très anglais, mais aussi -très tory. Cette disposition d'esprit influait sur sa façon de concevoir -l'entente des deux puissances occidentales. Au lendemain de 1830, alors -que les whigs étaient au pouvoir, cette entente avait été plus ou moins -une alliance libérale destinée à tenir tête, en Europe, aux cabinets -réactionnaires. En 1843, dans l'esprit du ministre tory, elle devait -avoir un caractère conservateur et surtout pacifique. C'était parce que -le gouvernement du roi Louis-Philippe résistait, en France, à l'esprit -révolutionnaire et belliqueux, c'était pour le seconder dans cette -résistance, que lord Aberdeen estimait utile et juste de se rapprocher -de lui. Tout en effectuant très loyalement ce rapprochement, il -n'oubliait pas que l'alliance avec les puissances continentales avait -été la tradition de son parti et qu'elle pourrait redevenir nécessaire, -au cas, nullement impossible, où la France tenterait de détruire -l'oeuvre de 1815. Il demeurait très attaché à cette oeuvre à laquelle il -avait pris personnellement une grande part; l'état européen, créé à -cette date, lui paraissait la condition de la sécurité de la -Grande-Bretagne qui se trouvait sans armée en face de la France toujours -occupée à développer ses forces militaires. «L'alternative pour nous, -disait-il à M. de Jarnac, c'est une Europe fortement constituée dans -notre intérêt, ou des armements extraordinaires et excessifs; notre -grandeur, notre indépendance, notre sécurité même sont à ce prix.» Aussi -ne cachait-il pas au chargé d'affaires français qu'il ferait cause -commune avec les autres cours, si nous voulions toucher aux traités de -1815: «Souvenez-vous,--lui disait-il un jour où la conversation avait -porté sur l'Autriche,--souvenez-vous, quelle que soit d'ailleurs -l'intimité de notre union, qu'en Italie, je ne suis pas Français, je -suis Autrichien.» Sous l'empire du même sentiment, il s'appliquait à -calmer les mécontentements que l'entrevue d'Eu avait provoqués à Vienne -et à Berlin. «Dans ce rapprochement, disait-il à M. de Bunsen, ministre -de Prusse à Londres, il n'y a rien d'exclusif; d'ailleurs, la paix et la -bonne harmonie ne peuvent que gagner à ce que les relations des grandes -cours avec celle de France redeviennent entièrement ce qu'elles étaient -de 1815 à 1830[240].» Il ne manquait pas une occasion de rappeler au -diplomate prussien que son dessein principal, en se rapprochant de la -France, était d'y contenir le parti de la guerre[241]. Ces explications -ne suffisaient pas, il est vrai, à dissiper la mauvaise humeur des -cabinets de Berlin et de Vienne. M. de Metternich, entre autres, ne -parlait pas sans colère de la «monstrueuse jonction» de la France et de -l'Angleterre, et de la «stupidité» avec laquelle le cabinet de Londres -se laissait jouer par celui de Paris[242]. - -[Note 240: Cité dans une lettre du comte Bresson à M. Guizot, en date -du 29 septembre 1843. (_Documents inédits._)] - -[Note 241: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. -583.] - -[Note 242: La seule consolation que M. de Metternich trouvait au -spectacle de cette «monstrueuse jonction», était l'espoir qu'elle ne -durerait pas. «On a pris à Paris et à Londres, écrivait-il au comte -Apponyi le 26 janvier 1844, l'habitude d'une politique de -sous-entendus; à Paris, c'est la finesse qui doit remplacer le fond -qui manque en toutes choses; à Londres, on est franchement stupide. -Or, comme la stupidité a aussi son réveil, c'est de Londres que -viendront les premières causes de tension. La finesse, étant toujours -éveillée, n'est pas soumise aux mêmes lois; elle va aussi longtemps -que le permet la force des choses.» (_Mémoires de M. de Metternich_, -t. VII, p. 19 et 20.)] - -Le soin avec lequel lord Aberdeen tâchait de prévenir tout -refroidissement entre la Grande-Bretagne et les cours du continent, -n'impliquait pas de sa part double jeu. C'était seulement une -précaution qui lui paraissait imposée par les incertitudes de -l'avenir. Pour le moment et tant qu'à Paris on demeurait conservateur -et pacifique, il s'appliquait, «sans briser les autres alliances qui -lui tenaient lieu d'armements», à entretenir avec notre gouvernement -des relations vraiment intimes. «Pour la France, a rapporté M. de -Jarnac, étaient au fond la grande considération, les grands égards, -les grandes prévenances. En tout, depuis l'action commune sur les plus -importantes questions jusqu'au plus intime détail de l'étiquette et du -cérémonial, pour elle était le pas, pour elle le premier rang[243].» -En Grèce et en Espagne, sur les deux théâtres où l'antagonisme était -naguère le plus aigu, des efforts sincères étaient tentés pour faire -entrer la cordiale entente dans la pratique; sans doute, les -instructions conciliantes envoyées de Londres n'avaient pas, du -premier coup, raison des habitudes contraires prises par les agents -anglais résidant à Madrid et à Athènes. Mais du moins, la direction -était loyalement donnée. Cela suffisait pour que M. Guizot pût écrire, -le 2 novembre 1843: «L'Espagne et la Grèce sont en bon train[244].» -Et, quelques semaines plus tard, le 9 décembre, notre ambassadeur à -Londres, M. de Sainte-Aulaire, formulait ainsi son appréciation: -«Quant à la politique générale, la situation me paraît bonne. En -Grèce, nous irons avec l'Angleterre. En Espagne, les vieilles -méfiances sont amorties[245].» - -[Note 243: _Notice sur lord Aberdeen._] - -[Note 244: _Documents inédits._] - -[Note 245: _Ibid._--J'aurai occasion d'exposer plus tard les affaires -de Grèce et de continuer le récit de celles d'Espagne. Voir plus loin -dans ce même volume le ch. VII.] - -Ce n'était pas seulement dans ces affaires en quelque sorte normales -et permanentes, c'était aussi dans les incidents imprévus et passagers -que les bonnes dispositions du cabinet britannique avaient occasion de -se manifester. Précisément à cette époque, le voyage du duc de -Bordeaux à Londres fit naître un de ces incidents. Tant que Charles X -avait vécu, conservant, en dépit de l'abdication de Rambouillet, le -gouvernement de sa famille, sa préoccupation avait été d'empêcher que -son petit-fils ne tombât aux mains des agités du parti royaliste[246]. -Après sa mort (6 novembre 1836), le duc d'Angoulême, devenu Louis XIX -pour son entourage et le comte de Marnes pour le dehors, n'était -porté, ni par son âge ni surtout par son caractère, à rien changer aux -traditions établies par son père, et la petite cour exilée de Goritz -demeura à la fois aussi respectable et aussi morte que par le passé. -Pendant ce temps, le duc de Bordeaux grandissait; l'enfant devenait -jeune homme, et, bien que son éducation eût été entièrement dirigée -selon les vues de Charles X, il sentait le besoin de sortir de cette -retraite immobile et muette; il aspirait à voir la terre des vivants -et à s'y montrer. De là, son voyage à Rome, accompli en octobre 1839, -comme une sorte de coup de tête, à l'insu de ses parents, avec la -seule complicité du duc de Lévis et en trompant par un déguisement la -surveillance de la police autrichienne. Il avait alors dix-neuf ans. -Le Pape, surpris, gêné, ne put pas cependant ne pas lui faire bon -accueil, et le jeune prince passa tout l'hiver à Rome, fort répandu -dans les salons de l'aristocratie. Mis en goût par ce premier acte -d'émancipation, il songeait dès lors à visiter Berlin et Londres; mais -la crise de 1840 l'empêcha de donner immédiatement suite à son projet: -plus tard, survinrent d'autres obstacles, notamment la longue -immobilité à laquelle le condamna une grave chute de cheval, faite en -juillet 1841. Ce fut seulement à la fin de 1842 qu'il recommença ses -pérégrinations, en se rendant à Dresde. Le voyage en Prusse et en -Angleterre était annoncé pour l'année suivante. - -[Note 246: Voir plus haut, t. III, ch. III, § V.] - -Ces déplacements ne laissaient pas que de causer quelque émoi aux -Tuileries. Ce que Louis-Philippe savait des sentiments de la plupart -des cours européennes lui faisait craindre que la présence du duc de -Bordeaux auprès de ces cours n'amenât quelque incident déplaisant pour -la monarchie de 1830. Il ne se sentait plus d'humeur à supporter -patiemment les mortifications qu'au début, nouveau venu au milieu des -vieilles royautés, il avait cru plus sage de ne pas remarquer; d'autre -part, il désirait vivement ne pas se créer d'affaires, surtout pour un -tel sujet; il comprenait qu'une surveillance trop tracassière ne -serait pas digne, et il ne voulait pas se faire accuser d'ajouter de -petits déplaisirs à une si grande infortune. Les instructions envoyées -à nos agents, sur ce sujet délicat, furent donc pondérées avec -soin[247]. Que le duc de Bordeaux se rendît dans les diverses -capitales, qu'il y fût reçu par les souverains, le gouvernement -français n'y trouvait pas à redire, pourvu que ce fût à titre privé, -sans caractère politique, et que le séjour ne dépassât pas la durée -d'une visite de passage. Mais il avertissait les autres cours que ses -représentants diplomatiques ne pourraient continuer à résider là où -ces conditions n'auraient pas été observées. À Dresde, en décembre -1842, et l'année suivante en Prusse, bien que, dans ce dernier pays, -le prince fût l'hôte du roi Frédéric-Guillaume à Sans-Souci, notre -cabinet ne jugea pas que les limites fixées par lui eussent été -dépassées; il se montra même fort satisfait de la déclaration -spontanément faite par le gouvernement de Berlin, que «la visite -aurait été déclinée, si l'oncle du jeune prince avait cessé de vivre, -et que le neveu, gagnant d'importance aux yeux d'un parti, eût été -regardé comme un prétendant[248]». - -[Note 247: Instructions envoyées à Vienne, à Dresde, à Berlin, -décembre 1842 à septembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. -46 à 53.)] - -[Note 248: Cette déclaration se trouvait dans une lettre que le roi de -Prusse avait fait écrire par M. de Humboldt à M. Guizot, le 23 -septembre 1843, pour le rassurer sur les conditions dans lesquelles -s'était accomplie la visite. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII.)] - -Le voyage à Londres, qui devait suivre celui de Berlin et qui était -annoncé pour le mois de novembre 1843, inquiétait davantage le cabinet -de Paris. Le théâtre était plus proche, plus en vue, et l'on savait -que les légitimistes allaient saisir cette occasion pour faire une -grande manifestation de parti. Ajoutons qu'après l'entrevue d'Eu, la -cour de France croyait pouvoir obtenir de celle d'Angleterre ce -qu'elle eût peut-être hésité à demander aux cours d'outre-Rhin. Lord -Aberdeen prit les devants avec une cordialité parfaite: «La Reine, -dit-il à notre chargé d'affaires, désire ne point voir le prince, et, -quant à moi, je prendrais la responsabilité de lui conseiller de -refuser sa visite, si, par un motif quelconque, vous m'en exprimiez le -désir au nom du gouvernement français. La question est entre vos -mains, et vous connaissez assez ce que sont les dispositions de cette -cour, pour n'éprouver aucun scrupule à faire connaître vos voeux. -Maintenant, je vous dirai que, livré à moi-même, et si l'on était -indifférent à Paris, je voudrais que, s'il le désire, la Reine reçût -le jeune prince. Cette réception serait évidemment tout à fait -particulière (_strictly private_), une simple présentation sans dîner, -etc. Mais si vous m'en exprimez le désir, je le répète, je -déconseillerai même cette simple prévenance de notre cour[249].» -Évidemment, le secrétaire d'État était préoccupé du mauvais effet que -ferait, dans l'aristocratie tory, le refus de recevoir la visite; et -cependant, pour témoigner de son désir d'être agréable au gouvernement -français, il se montrait prêt à affronter ces mécontentements de -salons, qui ne sont pourtant pas d'ordinaire les moins redoutés. M. -Guizot eût volontiers montré l'«indifférence» désirée et conseillée -par lord Aberdeen; mais, à ce moment même, il voyait les légitimistes -se donner, avec grand apparat et grand bruit, rendez-vous à Londres, -autour de celui qui devenait ainsi un «prétendant». «Il y a là autre -chose que du respect pour le malheur, disait notre ministre, et le -respect est dû à autre chose encore que le malheur[250].» Dans ces -conditions, le gouvernement français estima, après en avoir délibéré, -qu'il y avait lieu de demander à la reine d'Angleterre de ne pas -recevoir le prince. «Si M. le duc de Bordeaux, écrivit à Londres, le 6 -novembre, M. Guizot, était simplement un prince exilé et malheureux, -voyageant sans but ni effet politique, nous trouverions très naturel -et convenable qu'on donnât à son malheur et à son rang toutes les -marques de respect. Mais les choses ne sont pas telles, bien s'en -faut. Que M. le duc de Bordeaux le veuille ou ne le veuille pas,... il -est bien réellement un prétendant qui fait de la politique de faction -ou qui se prépare à en faire.» M. Guizot exposait ensuite que les -légitimistes chercheraient à tirer parti d'une visite même reçue -_privately_, et qu'au contraire, un refus déjouerait leurs -manoeuvres[251]. Louis-Philippe, qui personnellement prenait très -vivement cette affaire, avait déjà écrit, le 4 novembre, avant même la -délibération de son conseil, au roi des Belges, son intermédiaire -ordinaire avec la cour de Windsor: «Le duc de Bordeaux va en -Angleterre, pas comme _visitor abandoned and interesting_, mais comme -_pretender_, cela est certain. Dès lors, il faut qu'il ne soit pas -reçu par la Reine... Qu'on mette le plus de formes qu'on voudra dans -cette décision, cela, on le pourra, pourvu qu'on ne cède pas sur le -fait[252].» Le gouvernement anglais s'exécuta immédiatement. En -revenant de Windsor, le 10 novembre, lord Aberdeen dit à notre -représentant: «Tout est arrangé à l'égard du duc de Bordeaux; la Reine -se conformera exactement au voeu du gouvernement français; il lui a -suffi d'en être avertie.» Personnellement, sans doute, lord Aberdeen -était contrarié. «Dites de ma part à M. Guizot, déclara-t-il à M. de -Jarnac, que je ne le reconnais pas là; c'est de la politique de -Metternich[253].» Le duc de Wellington ressentit plus vivement encore -le déplaisir des exigences françaises. Ni l'un ni l'autre n'eurent -cependant un instant d'hésitation. Quant à sir Robert Peel, il fit -plus; il approuva la conduite de notre gouvernement et insista pour -que la reine d'Angleterre «ne laissât attribuer sa décision à aucune -instigation venant de Paris», et pour qu'elle «parût ne suivre en cela -que sa propre volonté et son sentiment spontané[254]». - -[Note 249: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 31 octobre 1843. -(_Ibid._, p. 54 et suiv.)] - -[Note 250: Lettre de M. Guizot à M. de Jarnac, du 4 novembre 1843. -(_Mémoires de M. Guizot_, p. 56.)] - -[Note 251: _Ibid._, p. 57 et suiv.] - -[Note 252: _Revue rétrospective._] - -[Note 253: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. Guizot, du 10 novembre -1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 61.)] - -[Note 254: Lettre du comte de Jarnac à M. Guizot, du 8 novembre 1843. -(_Ibid._, p. 60, 61.)] - -Le duc de Bordeaux arriva à Londres vers la fin de novembre 1843, et -s'installa dans l'hôtel qu'on lui avait loué, à Belgrave square. -Informé des résolutions de la Reine, il évita de solliciter une -entrevue qui eût été déclinée. L'aristocratie anglaise, d'habitude -fort empressée à fêter les visiteurs extraordinaires, garda cette fois -une certaine réserve, par déférence pour l'exemple donné par sa -souveraine[255]. Par contre, les légitimistes français, accourus en -foule à Londres, se donnèrent beaucoup de mouvement et firent grand -bruit. La presse du parti portait leur nombre à deux mille, chiffre -certainement exagéré: dans une lettre postérieure, le prince ne parla -que de mille. Parmi eux, on remarquait plus d'un grand nom de la -noblesse, deux pairs: le duc de Richelieu et le marquis de Vérac, et -cinq députés: MM. Berryer, de Larcy, de Valmy, Blin de Bourdon et de -la Rochejaquelein[256]. Aucun doute sur le caractère de la démarche. -Ce n'était pas seulement un prince malheureux qu'on venait honorer et -consoler; c'était le souverain légitime qu'on acclamait, pour -l'opposer à l'usurpateur. Le 29 novembre, le duc de Fitz-James lisait, -à la tête de trois cents de ses amis politiques, une adresse à celui -qu'il appelait «_son roi_», et des cris de: _Vive Henri V!_ suivaient -ce discours. Chaque jour, c'était une manifestation nouvelle, dont les -journaux s'appliquaient ensuite à prolonger en France le -retentissement. - -[Note 255: Revenant peu après sur ces événements, notre ambassadeur à -Londres, M. de Sainte-Aulaire, écrivait, le 6 février 1844, à M. de -Barante: «Bien que le parti légitimiste ne rencontre aucune sympathie -en Angleterre, le pays est trop aristocratique pour n'être pas un peu -ébloui par beaucoup de noms historiques, et, abstraction faite de -l'intention du pèlerinage, on aurait voulu fêter les pèlerins. Je -crois en vérité que la Reine et le gouvernement anglais nous ont rendu -un fort grand service, en entravant cette tendance. Si M. le duc de -Bordeaux eût été reçu à Windsor, des ovations eussent été données à -lui et à ses leudes dans toutes les demeures hospitalières de -l'Angleterre. Il retournait sur le continent, tout autre personnage -qu'il n'en était venu. Les invitations de toutes les cours d'Allemagne -arrivaient, les ministres de France ne pouvaient tenir à leurs postes, -et l'isolement nous devenait non moins coûteux qu'en 1840.» -(_Documents inédits._)] - -[Note 256: Un autre député, le marquis de Preigne, se rendit aussi à -Londres: mais il déclara plus tard que son voyage avait eu pour motif -des affaires personnelles, et que sa visite au prince n'avait été -dictée que par un sentiment de convenance et de politesse.] - -Au nombre des visiteurs était M. de Chateaubriand. On avait vu, non -sans quelque étonnement, ce grand désenchanté, qui proclamait «ne plus -croire à la politique», sortir de sa retraite chagrine et -dédaigneuse[257], pour prendre part à cet acte de piété et de foi -monarchiques. Il en fut largement payé. Après le prince, tous les -honneurs furent pour lui. Les royalistes présents à Londres lui -apportèrent solennellement le témoignage de leur reconnaissance. -«Après avoir rendu hommage au roi de France,--disaient-ils, toujours -par l'organe du duc de Fitz-James,--il nous restait encore un autre -devoir à remplir, et nous nous sommes présentés auprès de vous, pour -rendre hommage à la royauté de l'intelligence.» Le duc de Bordeaux -lui-même s'associa à cet hommage, et il déclara que, s'il aspirait au -trône de ses ancêtres, c'était pour servir la France «avec les -sentiments et les principes de M. de Chateaubriand». Ce dernier, à la -fois flatté et ému, écrivait à ses amis de Paris: «Je viens de -recevoir la récompense de toute ma vie... Je suis là à pleurer comme -une bête.» Il ajoutait, à la vérité, pour ne pas paraître dupe de sa -propre émotion: «Hélas! tout cela, ce sont des paroles; c'est du -roman qui n'empêche pas le monde de marcher.» Doit-on chercher dans le -langage tenu en cette circonstance par M. le duc de Bordeaux -l'expression de ses idées personnelles à cette époque? Il faudrait -alors savoir ce qu'étaient «les sentiments et les principes de M. de -Chateaubriand»; on eût pu être embarrassé de les définir. Toutefois, -le prince laissait voir par là une certaine préoccupation de se donner -une physionomie libérale. Sur un autre point, il marqua, sinon ce -qu'il voulait, du moins ce qu'il ne voulait pas: ce fut en accueillant -très froidement le marquis de la Rochejaquelein, représentant de ce -royalisme démocratique qui, à la suite de la _Gazette de France_, -prônait le suffrage universel, l'appel au peuple et l'alliance avec la -gauche. Le prince voulait-il ainsi venger M. Berryer qui, peu -auparavant, avait été violemment attaqué par la _Gazette_? Il ne parut -pas cependant témoigner de faveur particulière au grand orateur qui, à -Londres, fut laissé dans une situation un peu effacée, nullement en -rapport avec son importance en France; l'action parlementaire n'était -probablement pas celle qui intéressait le plus le petit-fils de -Charles X. Du reste, il ne faudrait pas se figurer qu'aucun programme -politique un peu précis se dégageât des manifestations de Belgrave -square. Les pèlerins n'étaient venus chercher rien de semblable; ils -avaient voulu surtout satisfaire un sentiment: c'était le propre, -l'originalité et parfois aussi la force de l'opinion légitimiste -d'agir beaucoup par sentiment; ainsi se trouvait-elle plus capable -qu'une autre de fidélité et de sacrifices. Si le prince ne formula pas -de programme, il saisit du moins cette occasion de poser les bases -d'une organisation de ses partisans dans la France entière, -organisation émanant de lui et aboutissant à lui. Du vivant même du -comte de Marnes, qui demeurait immobile à Goritz[258], celui qui dès -lors s'appelait le comte de Chambord prenait en main le gouvernement -du parti royaliste. À cette date, commence ce règne de l'exil qui -devait se prolonger pendant près de quarante ans. - -[Note 257: Sur cette retraite de M. de Chateaubriand après 1832, cf. -liv. II, ch. IX, § X.] - -[Note 258: Le comte de Marnes n'avait plus, du reste, que quelques -mois à vivre. Il mourut le 3 juin 1844.] - -Aux Tuileries, on prêtait grande attention aux scènes de Belgrave -square. Louis-Philippe se faisait remettre chaque jour la liste des -pèlerins, et toutes les fois qu'il y trouvait un nom considérable, il -ne dissimulait pas son déplaisir. La participation des députés qui lui -avaient prêté serment de fidélité lui parut surtout un scandale -intolérable. «Le Roi, écrivait sur son journal intime un ami de la -monarchie de Juillet, est très blessé et très préoccupé du concours -croissant des légitimistes qui vont voir en Angleterre M. le duc de -Bordeaux. Il en parle beaucoup trop[259].» Son désir eût été de faire -réprimer des manifestations qu'il jugeait factieuses; mais les moyens -légaux manquaient, et il n'en connaissait pas d'autres. Tout au plus -put-on révoquer les maires qui s'étaient rendus à Londres et -poursuivre une feuille royaliste, la _France_, que le jury, suivant -son habitude, se hâta d'acquitter. - -[Note 259: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27 -novembre 1843.] - -Si notre gouvernement ne pouvait rien en France pour réprimer des -faits se passant en Angleterre, avait-il du moins chance d'obtenir -quelque nouvelle assistance du cabinet britannique? Il n'hésita pas à -la lui demander. Lord Aberdeen répondit en exprimant son regret d'être -sans armes légales pour empêcher ce qu'il qualifiait de «scandale -insensé et coupable»; mais il fit aussitôt notifier au duc de Lévis, -conseiller du duc de Bordeaux, «que la Reine et son gouvernement -avaient été péniblement affectés des scènes de Belgrave square, et -qu'ils les verraient avec peine se renouveler». Le duc de Lévis -protesta du désir qu'avait son prince d'éviter tout ce qui pourrait -déplaire à la reine d'Angleterre; le comte de Chambord, ajouta-t-il, -était le premier à regretter qu'on lui eût donné le titre de roi; il -n'avait pu, sur le moment, contrister ses amis par une réprimande -sévère, mais son intention n'était point de prendre ni d'encourager -personne à lui donner un autre titre que celui de comte de -Chambord[260]. En fait, cette démarche du gouvernement anglais -produisit son effet. Pendant les quelques semaines que le jeune prince -resta encore en Angleterre, il eut soin de ne plus faire acte de -prétendant. - -[Note 260: Lettres de M. de Sainte-Aulaire, en date des 30 novembre, -1er et 8 décembre 1843, et note de lord Aberdeen, en date du 9 -décembre. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 63 à 66.)] - -Ainsi, du commencement à la fin de cet incident, le cabinet -britannique avait déféré avec empressement à tous les désirs du -cabinet des Tuileries. Celui-ci y était d'autant plus sensible que -l'affaire lui tenait plus à coeur. M. Guizot ne manqua pas de -remercier lord Aberdeen de «ses excellents procédés[261]». En même -temps Louis-Philippe écrivait, le 12 novembre 1843, à son «très cher -frère et excellent ami» le roi des Belges: «Veuillez faire parvenir à -la reine Victoria combien je suis touché, ainsi que toute ma famille, -des sentiments qu'elle nous a manifestés sur ce point et de la -ténacité qu'elle y a mise. Veuillez aussi, si vous en avez l'occasion, -faire savoir à lord Aberdeen combien j'apprécie, ainsi que mon -gouvernement, ses procédés envers nous en cette circonstance[262].» -Les deux cabinets tenaient d'ailleurs à bien marquer qu'il ne -s'agissait pas seulement d'un bon office accidentel et passager. Ils -se plaisaient à voir là l'une des premières manifestations de -l'entente qu'ils désiraient établir entre eux. C'est sous ce jour que -la chose était présentée aussi bien à Paris qu'à Londres. Dès les -premières communications, le 6 novembre, M. Guizot, exposant les -conséquences qu'aurait le refus par la Reine de recevoir le duc de -Bordeaux, disait: «Ce résultat, excellent en soi et pour nous, sera -excellent aussi pour les relations de nos deux pays. On y verra une -preuve éclatante de la cordiale amitié de la reine d'Angleterre pour -notre famille royale, de son gouvernement pour le nôtre, de -l'Angleterre pour la France. Ce sera le complément de la visite au -château d'Eu. Nous puiserons dans ces deux faits la réponse la plus -frappante, la plus populaire aux déclamations et aux méfiances les -plus aveugles[263].» De l'autre côté, ce n'était pas seulement lord -Aberdeen qui entrait pleinement dans l'idée exprimée par M. Guizot; -sir Robert Peel lui-même disait à notre chargé d'affaires: «Je veux -qu'il résulte de cet incident un nouveau motif de rapprochement et de -confiance mutuelle entre les deux cours[264].» - -[Note 261: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 62.] - -[Note 262: _Revue rétrospective._--Le _Times_ avait publié, pendant le -séjour du duc de Bordeaux à Londres, un article tout à fait conforme -aux vues du gouvernement français. L'auteur de cet article était M. -Reeve, alors à Paris. Peu de jours après, comme il était présenté au -Roi, celui-ci lui dit: «Je regrette, monsieur Reeve, de ne pouvoir -vous exprimer plus complètement, en cette circonstance, combien je -vous ai d'obligations pour le service que vous nous avez rendu.» (_The -Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 216.)] - -[Note 263: Lettre de M. Guizot au comte de Jarnac, en date du 6 -novembre 1843. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 58.)] - -[Note 264: Lettre du comte de Jarnac, en date du 8 novembre 1843. -(_Ibid._, p. 61.)] - - -II - -Fort satisfait des avantages qu'il retirait de sa bonne entente avec -le cabinet anglais, le gouvernement français estima que cette entente -devait être non seulement fidèlement pratiquée, mais hautement -proclamée. Au début de la monarchie de Juillet, il avait été longtemps -d'usage d'insérer dans les discours de la couronne, en France et en -Angleterre, une mention spéciale de l'union existant entre ces États. -Notre gouvernement jugea le moment venu de reprendre cette tradition, -interrompue depuis 1836. En ouvrant, le 27 décembre 1843, la session -de 1844, le Roi témoigna solennellement de «la sincère amitié qui -l'unissait à la reine de la Grande Bretagne» et de «la cordiale -entente» établie entre les deux cabinets. Il avait, on le voit, -traduit l'expression même dont s'était servi lord Aberdeen, dans la -dépêche communiquée à M. de Jarnac: _cordial understanding_. La -progression des formules employées à ce sujet, depuis 1840, était -curieuse à observer. En 1841, avant la convention des Détroits, M. -Guizot proclamait, à la tribune, «l'isolement et la paix armée»; en -1842, c'était «l'indépendance au sein de la bonne intelligence»; en -1843, il se hasardait à parler «d'accord sans intimité». Cette fois, -on faisait un pas nouveau et considérable: on annonçait «l'amitié» et -«l'entente cordiale», et on le faisait dans le discours même de la -couronne. Ainsi se manifestait la marche de cette politique qui, ayant -pris la France brouillée avec l'Angleterre, avait constamment -travaillé à l'en rapprocher. Elle était fondée sur cette double -conviction, fort enracinée dans l'esprit de Louis-Philippe et de son -ministre: d'abord que, dans les conditions créées par la révolution de -1830, et jusqu'à ce que le temps et la sagesse persévérante de la -monarchie nouvelle eussent changé ces conditions, toute rupture avec -l'Angleterre amènerait aussitôt la coalition de l'Europe contre la -France; en second lieu, qu'étant donnés les rapports si étroits et si -multiples des deux nations occidentales, la paix ne pouvait longtemps -subsister entre elles avec un état de froideur, de bouderie, de -méfiance, et que, par suite, du moment où l'on ne voulait pas de -rupture, il fallait tendre franchement au rétablissement des rapports -amicaux[265]. L'entente cordiale semblait ainsi justifiée. Toutefois, -le gouvernement, qui avait raison de la pratiquer, était-il prudent en -la proclamant avec tant d'éclat? Tenait-il un compte suffisant des -irritations encore si vives, en France, contre la puissance promotrice -du traité du 15 juillet 1840? Si l'opinion avait vu avec plaisir -l'entrevue d'Eu, si même, dans ses parties réfléchies et raisonnables, -elle comprenait les avantages d'une bonne intelligence et surtout -redoutait les dangers d'un conflit, elle était encore loin de l'amitié -attendrie qui avait marqué les rapports de la famille royale avec la -reine Victoria, ou de l'intimité confiante qui s'était établie entre -M. Guizot et lord Aberdeen. Moins obligée que les chefs d'État de -veiller au présent et de prévoir l'avenir, elle était plus sous le -coup du passé et en gardait rancune. Sans doute, en semblable matière, -il appartenait aux gouvernants de précéder et de guider la nation. -Oui: mais en réglant leur marche de façon à pouvoir être suivis. Il ne -leur fallait pas fournir prétexte au reproche qui leur avait déjà été -fait, de n'être pas suffisamment en communion avec les susceptibilités -nationales. En décembre 1841, pour s'être montré trop empressé à -signer la convention relative au droit de visite, le ministère du 29 -octobre avait créé lui-même des obstacles au rapprochement qu'il -désirait opérer. Cette fois encore, n'était-il pas à craindre qu'une -manifestation trop solennelle et surtout trop sentimentale d'amitié -pour l'Angleterre n'inquiétât l'opinion sur les dispositions du -cabinet? Cette opinion ne serait-elle pas ainsi portée à chercher la -première occasion de montrer qu'elle avait gardé plus fidèle mémoire -de l'injure subie et non vengée[266]? - -[Note 265: Le duc de Broglie a développé cette idée, le 16 janvier -1845, à la tribune de la Chambre des pairs: «Il y a deux manières, -a-t-il dit, d'être en paix avec les autres puissances. On peut être en -paix, et puis aussi en bonne intelligence, en amitié, en confiance; ou -bien on peut être en paix, et puis être dans un état de hauteur, de -froideur, dans un état de défiance et de bravade. On peut avoir des -relations pacifiques qui soient amicales, et on peut avoir des -relations pacifiques qui ne soient pas amicales. Ces deux situations -sont également compatibles avec la paix; il ne faut pas s'y tromper -cependant: elles ne sont pas compatibles avec la paix également dans -tous les cas et pour tous les pays.» L'orateur montrait par exemple -qu'entre la France et la Russie «l'état de paix et un état de froideur -et de méfiance pouvaient durer assez longtemps, sans inconvénients -graves». Mais en pouvait-il être de même entre la France et -l'Angleterre? Il montrait ces puissances à peu près limitrophes, ayant -«des relations commerciales ou autres immenses, de toutes les natures, -de tous les jours et de tous les instants, se rencontrant partout», en -Europe et dans le reste du monde. «Croyez-vous que, dans un tel état -de choses, une situation de froideur, de réserve et de mésintelligence -soit longtemps compatible avec la paix? Si les deux nations se placent -dans une telle situation, l'une vis-à-vis de l'autre, que, des deux -tribunes, on s'envoie à tous les instants des défis; dans une telle -situation que, toutes les fois que leurs marins se rencontrent quelque -part, ils enfoncent leurs chapeaux et se regardent entre les deux -yeux; que lorsque l'une dise blanc, l'autre dise noir; que leurs -agents diplomatiques, lorsqu'ils ont à traiter des affaires ensemble, -en Espagne, en Grèce, à Constantinople, partout, car ils se -rencontrent partout, si l'un prend un parti, l'autre prenne -nécessairement un parti opposé, je ne crois pas, pour ma part, qu'un -tel état de choses puisse être durable.»] - -[Note 266: M. de Metternich a critiqué assez finement M. Guizot -d'avoir choisi pour qualifier ses relations avec l'Angleterre «un mot -exprimant un _sentiment_». «Il eût bien mieux fait, ajoutait le -chancelier, de prendre position sur le terrain de _l'intérêt_ -réciproque qu'ont ces États de vivre en paix et dès lors en bonne -harmonie... Les mots d'_entente cordiale_ ne marquent qu'une -_disposition morale_, et ce sont justement les _dispositions_ qui -prêtent le plus à la critique passionnée et haineuse... En exprimant -un sentiment, M. Guizot a fait appel aux sentiments opposés.» (Lettre -au comte Apponyi, du 29 août 1844. _Mémoires de M. de Metternich_, t. -VII, p. 27 et 28.)] - -Pour le moment, toutefois, les deux Chambres consentirent à -s'associer par leurs adresses à la déclaration contenue dans le -discours du trône. Au Palais-Bourbon, ce ne fut pas sans un débat -assez vif. La commission avait proposé à la Chambre de se dire -«heureuse d'apprendre la sincère amitié qui unissait les deux -souverains et l'accord de sentiments établi entre leurs gouvernements -sur les événements de l'Espagne et de la Grèce». Bien que ces derniers -mots semblassent limiter l'accord que le discours du trône avait -proclamé d'une façon plus générale, le projet d'adresse n'en était pas -moins, avec une simple variation dans les formules, une adhésion -expresse et satisfaite à la politique de l'entente cordiale. -L'opposition le comprit ainsi, et M. Billault, qui, depuis les -discussions sur le droit de visite, s'était fait une spécialité de -servir et d'exciter les préventions contre l'Angleterre, se hâta de -proposer une autre rédaction. Pour y gagner le plus de suffrages -possible, il se bornait, dans son amendement, à prendre acte des -déclarations royales sur l'entente cordiale, sans l'approuver ni -l'improuver: l'appréciation de cette politique était remise à plus -tard et après l'épreuve des faits. Néanmoins, pour son compte -personnel, dans le discours qu'il prononça le 19 janvier 1844, le -député de Nantes ne s'en tint pas à cette réserve expectante. Il -critiqua ouvertement l'entente cordiale: à son avis, il était malséant -de la proclamer, alors même qu'elle eût été réelle; mais elle ne -l'était pas; et, passant en revue toutes les questions grandes ou -petites, il y dénonça l'animosité jalouse de l'Angleterre. Ces -récriminations, il faut bien le reconnaître, flattaient alors les -sentiments de beaucoup d'esprits. M. Guizot cependant n'hésita pas à -prendre ouvertement le contrepied de M. Billault. «Depuis la formation -du cabinet, dit-il, un des buts essentiels que nous nous sommes -proposés a été de rétablir les bons rapports, la bonne intelligence, -l'entente cordiale entre la France et l'Angleterre. Nous avons -constamment poursuivi ce but, sous la condition qu'aucune atteinte ne -serait portée à l'indépendance, à la dignité, aux intérêts de notre -pays. Nous croyons avoir presque atteint ce but.» Et pour justifier -cette politique, pour en montrer les profits, il prenait, l'une après -l'autre, toutes les questions traitées par M. Billault, notamment -celles d'Espagne, d'Orient, de Grèce, comparait l'état de 1840 à celui -de 1844, et faisait partout ressortir une réelle amélioration. - -Ce fut M. Thiers lui-même qui répondit. Pendant la session de 1843, -toutes les sollicitations de ses anciens alliés n'avaient pu le faire -sortir de son silence: on eût dit qu'il était résolu à ne jamais -pardonner à l'opposition son attitude dans la discussion de la loi de -régence. Mais depuis, le temps avait émoussé peu à peu ses griefs -contre la gauche, tandis qu'au contraire son animosité jalouse contre -M. Guizot s'était ravivée, en voyant le cabinet durer et s'affermir. -Il n'avait pas d'ailleurs tiré de sa retraite le profit qu'il en -attendait. Son dessein avait été d'amener à lui une partie des -conservateurs et de constituer, en les réunissant au centre gauche, un -parti intermédiaire qui eût été plus en harmonie avec ses opinions -personnelles que la vieille gauche; ce nouveau parti lui eût permis -d'abord de jouer, à l'égard du ministère, le rôle d'un protecteur -craint et ménagé, ensuite, à l'heure favorable, de le supplanter. Or, -dix-huit mois s'étaient écoulés, sans qu'aucune de ces espérances se -fût réalisée. Telles furent les raisons diverses qui le décidèrent, en -1844, à écouter plus favorablement qu'il ne l'avait fait jusqu'alors -les instances de ses amis, particulièrement de M. Duvergier de -Hauranne[267], et à reprendre son ancienne place à la tête de -l'opposition: rentrée absolument inattendue pour le public, et qui fut -une sorte de coup de théâtre. En critiquant l'entente cordiale, M. -Thiers ne pouvait oublier qu'à d'autres époques, il s'était posé en -champion de l'alliance anglaise; voici comment se résumait sa thèse: -L'alliance anglaise était légitime et efficace après 1830, et son -affaiblissement après 1836, par suite de notre refus d'intervenir en -Espagne, a été, pour notre politique, la cause d'échecs successifs qui -ont abouti au grand mécompte de 1840; mais aujourd'hui, les -circonstances sont absolument changées; l'alliance anglaise n'est plus -nécessaire, parce que les dispositions des puissances continentales -sont différentes de ce qu'elles étaient au lendemain de la révolution -de Juillet, et que la paix n'est pas en péril; cette alliance ne -serait plus efficace, parce que les tories ont remplacé les whigs au -pouvoir et qu'ils sont en désaccord avec nous sur la plupart des -questions; jusqu'à ce que les suites de 1840 soient complètement -effacées, la France doit garder sa liberté d'action, et se renfermer -dans la politique que le cabinet lui-même formulait ainsi en 1842: -l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec tous les -cabinets; en abandonnant cette politique, en se montrant impatient de -renouer et de proclamer l'alliance anglaise, le cabinet a méconnu les -sentiments du pays et a compromis les relations mêmes qu'il voulait -rétablir. M. Thiers concluait en ces termes: «Je suis donc fondé à -dire que non seulement cette politique engage à un certain degré la -liberté qui fait la force morale de la France, mais que, dans son -imprudent désir, si je puis parler ainsi, de couvrir de spécieuses -apparences la nullité de la situation, elle va contre le but même que -vous voulez atteindre. C'est là seulement ce que je voulais lui -reprocher, et c'est seulement à ce titre que je conseillerais à la -Chambre, si je pouvais me permettre de lui donner un conseil, -d'employer dans son langage la plus grande réserve possible. Ce n'est -pas l'alliance que je suis venu attaquer; ce n'est pas le passé que je -suis venu remettre en question; c'est un conseil de réserve que je me -suis permis de venir donner à la Chambre.» - -[Note 267: Cette intervention de M. Duvergier de Hauranne fut connue -alors dans le monde parlementaire. M. Thiers lui-même s'amusait de ce -qu'on racontait à ce sujet: «Que voulez-vous? disait-il, puisqu'il -faut absolument un gouvernement personnel, j'ai choisi Duvergier.» Il -écrivait à ce dernier: «Au roi de mon choix.» Des quatre anciens -doctrinaires qui s'étaient séparés de M. Guizot en 1840, deux, M. -Duvergier de Hauranne et M. de Rémusat, étaient restés dans -l'opposition et même s'y étaient enfoncés plus avant; deux, M. -Piscatory et le comte Jaubert, étaient au contraire revenus aux -conservateurs: le premier avait été nommé, en juin 1843, ministre de -France à Athènes; le second devait être élevé à la pairie, à la fin de -1844.] - -Ce discours habile, à raison de son apparente modération, obligea M. -Guizot à remonter à la tribune. Avec une ironie sûre d'elle-même, il -lança d'abord quelques traits acérés contre M. Thiers, contre sa -politique de bascule, contre ses trop grands ménagements pour les -fluctuations de l'opinion dans les questions étrangères, contre ses -témérités de 1840. Ce fut seulement après avoir affaibli par cette -offensive l'autorité de son contradicteur, qu'il en vint à justifier -sa propre politique. Il se défendit tout d'abord d'avoir aliéné, dans -une mesure quelconque, la liberté du pays. Il exposa comment la bonne -intelligence, l'entente cordiale, n'étaient pas une alliance. Une -alliance, c'est un engagement formel sur des questions déterminées et -dans un dessein spécial. La convention pour aller prendre Anvers et -vider, à cette époque, les affaires de Belgique, le traité de la -quadruple alliance pour les affaires d'Espagne, voilà des alliances, -des alliances véritables. Rien de pareil aujourd'hui. Les mots dont -s'était servi le discours de la couronne exprimaient seulement que, -«sur certaines questions, les deux pays avaient compris qu'ils -pouvaient tenir d'accord une certaine conduite, qu'ils pouvaient -s'entendre et agir en commun, sans engagement formel, sans aucune -aliénation d'aucune partie de leur liberté». Passant ensuite à un -reproche plus délicat encore, celui d'avoir blessé le sentiment -national: «Je n'ai point oublié, disait M. Guizot, les événements de -1840 et l'offense que le pays a reçue à cette époque. Mais enfin, le -cabinet, je pourrais dire le ministre, de qui cette offense provenait, -est tombé. Ses successeurs ont témoigné, avant leur avènement, depuis -leur avènement, les sentiments les plus bienveillants, non seulement -pour la France, mais pour le gouvernement sorti de notre révolution de -Juillet. Qu'y avait-il à dire? Fallait-il reporter sur eux les torts -de leurs prédécesseurs et nos éternelles rancunes? Les peuples ne -vivent pas de fiel.» Le ministre terminait ainsi: «Il ne faut pas -hésiter à parler de la bonne intelligence, quand la bonne intelligence -est réelle. C'est en rendant justice à ce fait, c'est en le proclamant -vous-mêmes que vous le maintiendrez, que vous le développerez. La -paix, veut être soignée et cultivée... Votre dignité n'est pas -intéressée à ne pas rendre justice à la vérité, à vous montrer -rancuniers, pleins d'humeur, quand aucun motif réel et sérieux n'en -existe.» - -Après cette éloquente passe d'armes des deux grands orateurs, la -discussion se prolongea encore. M. Guizot remonta une troisième fois à -la tribune; ce fut moins pour apporter de nouveaux arguments--il avait -tout dit--que pour poser hautement la question de confiance. Le vote -eut lieu le 22 janvier 1844. Il se présentait sans aucune des -équivoques qui s'étaient produites à propos du droit de visite, lors -des adresses de 1842 et de 1843. L'amendement de M. Billault fut -repoussé à mains levées: on évalua la majorité à une soixantaine de -voix. Pour le moment du moins, la politique de l'entente cordiale -triomphait à la Chambre. - - -III - -La session du Parlement anglais devait s'ouvrir le 1er février. Notre -gouvernement se préoccupait vivement du langage qui y serait tenu. -Dans l'état de susceptibilité où était l'opinion française, un mot -prononcé à Londres pouvait faire perdre tout le terrain qu'on venait -de gagner à Paris. Or, le cabinet tory, tout comme le ministère du 29 -octobre, se trouvait aux prises avec une opposition qui lui reprochait -d'avoir une politique extérieure sans énergie, sans dignité, et de -sacrifier les intérêts nationaux à «l'entente cordiale». Lord -Palmerston était l'organe singulièrement passionné et parfois -redoutable de cette opposition. Déjà, à la fin de la session -précédente, le 28 juillet 1843, lors de la chute d'Espartero, il avait -fait, sur cet abaissement de la politique de son pays, un discours -bien fait pour piquer au vif le vieil orgueil anglais. Les ministres -tories ne pouvaient-ils pas être amenés, pour prévenir de telles -attaques, à tenir, dans leur parlement, un langage qui nuirait, dans -le nôtre, à la cause de l'entente cordiale? C'était là ce qui -inquiétait M. Guizot, d'autant qu'il savait sir Robert Peel plus -soucieux de ménager les préjugés nationaux qu'expert à observer les -nuances diplomatiques[268]. - -[Note 268: Quarante-huit heures avant l'ouverture de la session -britannique, le collaborateur de M. Guizot, M. Désages, écrivait à -notre chargé d'affaires à Londres: «Je vois avec peine que sir Robert -Peel a plus peur que lord Aberdeen et même qu'il nous rend moins -justice. J'espère toutefois qu'il ne fera pas à ses adversaires de -concessions qui se traduiraient ici en démenti donné à la cordiale -entente et nous vaudraient de nouveaux débats où nous serions -conduits, à notre tour, à affaiblir la valeur de notre expression.» -(_Documents inédits._)] - -L'événement prouva que ces inquiétudes étaient sans fondement. La -Reine, dans son discours à peu près modelé sur celui du roi des -Français, se félicita des «relations amicales» existant entre les deux -souverains, et de «la bonne entente heureusement établie» (_the good -understanding happily established_) entre les deux gouvernements. Dans -les débats de l'adresse qui suivirent immédiatement, lord Brougham et -lord Aberdeen ne furent pas les seuls à parler en termes excellents de -l'entente avec la France. Sir Robert Peel prononça ces paroles qui -faisaient noblement écho à celles que M. Guizot venait de faire -entendre à la tribune française: «Il importe non seulement aux -intérêts de l'Angleterre, mais encore aux intérêts de la paix et au -bien-être de tous les peuples civilisés, que nous maintenions une -entente amicale (_friendly understanding_) avec la France.» Puis, -venant aux reproches de dépendance et de trahison adressés aux -ministres, des deux côtés du détroit: «Je suis parfaitement certain, -dit-il, que cette bonne intelligence avec la France ne serait ni -cordiale ni permanente, si elle devait être achetée par un des deux -pays, au prix de la concession d'un seul point d'honneur ou du -sacrifice de quelque grand principe... Au nom de l'Angleterre, je -déclare qu'aucune concession de cette nature n'a été faite par la -France, et que le gouvernement français ne s'est soumis à l'abandon -d'aucun droit. Je fais la même déclaration pour l'Angleterre: il n'y a -pas eu de concession de notre part; il n'y a eu aucune espèce -d'abandon d'un principe quelconque. Mais jetez les yeux sur la -position des deux pays. Nous sommes à l'extrémité occidentale de -l'Europe; notre accord ou notre désaccord doit nécessairement exercer -de l'influence sur la politique de tous les pays de cette partie de -l'univers, et l'on en ressentira les effets dans les régions situées -au delà de l'Atlantique. S'il doit toujours y avoir, en quelque lieu -que ce soit, un parti français et un parti anglais, il est évident que -nous serons assez forts pour entraver, mais que nous serons -impuissants à améliorer la politique intérieure d'un peuple. Il est -donc de la plus haute importance de maintenir la bonne intelligence -entre la France et l'Angleterre. Je crois que telle est aussi -l'opinion de la grande masse du peuple anglais. Les sentiments -d'antipathie nationale, produits par le voisinage, ont été remplacés, -à cause de ce même voisinage, par des sentiments de mutuel bon -vouloir. Les conflits passés ne nous empêchent pas de reconnaître la -gloire de la France, sa renommée militaire. Aucun pays au monde n'a -atteint une plus haute réputation dans la guerre, grâce à l'habileté -de ses grands capitaines et à l'intrépide valeur de ses soldats; mais -j'espère que le peuple français, ce peuple grand et puissant, sera -satisfait de cet honneur et de ce renom, qu'il ne croira pas -nécessaire de continuer ses anciennes hostilités et d'entreprendre de -nouvelles opérations militaires en vue d'assurer à la France une -gloire dont elle n'a pas besoin.» Ces paroles furent couvertes par les -applaudissements de la Chambre des communes. Tel était d'ailleurs le -sentiment général que les chefs des whigs, lord John Russell et même, -dans une certaine mesure, lord Palmerston, crurent devoir se féliciter -du rétablissement de la bonne intelligence entre les deux nations. - -Le gouvernement français ne pouvait qu'être satisfait de ce langage, -et M. Guizot se hâta de le faire savoir à Londres[269]. Le mécompte -était pour ceux des journaux français qui s'étaient fait une habitude -de montrer la France maltraitée et méprisée par l'Angleterre. Avec -cette promptitude à se retourner qui est le propre de l'opposition, -ils déclarèrent «qu'on voulait nous endormir en flattant notre -vanité», et ils dénoncèrent les éloges donnés à M. Guizot comme une -preuve de la dépendance où il était du cabinet de Londres, comme le -prix dont on payait sa trahison. Bien que, étant donnée la sottise -d'une partie du public, ce genre de polémique ne fût pas sans danger, -notre ministre ne s'en inquiéta pas; il était tout à la joie de voir -son but atteint. Ne semblait-il pas, en effet, que l'entente cordiale, -inaugurée sous les ombrages d'Eu, dans le mystère d'un tête-à-tête, -venait d'être scellée, à la face des deux nations, par le dialogue -public et éclatant qui s'était établi, à travers la Manche, d'une -tribune à l'autre? - -[Note 269: M. Désages mandait à M. de Jarnac, le 9 février 1844: «M. -Guizot a écrit à votre chef (M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à -Londres) que nous étions contents de lord Aberdeen, de sir Robert Peel -et de lord Brougham.» (_Documents inédits._)] - - -IV - -La question de l'entente cordiale n'était pas la seule dont le -Parlement français se fût occupé, à l'ouverture de la session de 1844. -Et tout d'abord, avant de voir quels autres sujets furent traités dans -les débats de l'adresse, il convient de parler d'un incident qui, pour -n'avoir pas amené de discussion publique, n'en causa pas moins, à -cette époque, une certaine agitation dans le monde parlementaire. On -n'a pas oublié les préventions aussi invincibles que mesquines -auxquelles s'était heurté, en 1837 et en 1839, le projet tendant à -accorder une dotation au duc de Nemours: deux ministères y avaient -succombé, celui du 6 septembre et celui du 12 mai[270]. Louis-Philippe -cependant ne se tenait pas pour battu. Ne voyant que l'intérêt de ses -enfants, l'évidente justice de sa demande et la sottise méchante des -objections qui y étaient faites, il ne se rendait pas compte du péril -de ces questions d'argent, surtout pour une monarchie dont l'origine -révolutionnaire avait déjà diminué le prestige; il oubliait qu'en -semblable matière, si fondé que fût son droit, un souverain ne devait -jamais se laisser mettre dans la posture d'un solliciteur éconduit. -Une première fois déjà, au commencement de 1842, il avait pressé le -ministère du 29 octobre de reprendre le projet de dotation, et de -prouver ainsi son zèle monarchique. M. Guizot, qui pressentait le -péril d'une pareille entreprise, avait gagné du temps, en alléguant -les élections générales qui allaient avoir lieu. Plus tard, le -résultat incertain de ces élections et la mort du duc d'Orléans -donnèrent, pendant quelque temps, une autre direction aux -préoccupations du gouvernement. Cette crise surmontée, Louis-Philippe -revint à la charge, en mai 1843. La position faite au duc de Nemours -par la loi de régence lui paraissait un argument de plus en faveur de -la dotation. Nul moyen, cette fois, pour le ministère, de se dérober; -il dut promettre au Roi que le projet serait déposé au début de la -session de 1844. - -[Note 270: Voy. t. III, ch. III, § X, et t. IV, ch. I, § XI.] - -L'heure était arrivée de tenir cet engagement. À la première nouvelle -qu'une dotation allait être demandée, les anciennes polémiques de 1837 -et de 1839 reprirent, plus violentes et plus âpres que jamais. -L'opposition se réjouissait, tandis que la majorité ne cachait pas son -ennui et sa tristesse. M. Thiers, dont aux Tuileries on avait espéré -le concours ou tout au moins la neutralité, signifia assez rudement -qu'on n'eût pas à compter sur lui[271]. Inquiet de ces symptômes, le -cabinet avait peu de goût à se faire briser sur une telle question. -Mais comment se dégager de sa promesse? Deux députés de la majorité, -MM. Delessert et d'Haussonville, vinrent à son secours. Non sans doute -contre l'aveu des ministres, ils organisèrent dans les bureaux de la -Chambre, alors réunis pour nommer la commission de l'adresse, une -démonstration à huis clos, destinée à prévenir la demande de dotation -et la périlleuse discussion publique qui en eût été la suite. Sur leur -initiative, la question fut soulevée dans chaque bureau, et partout -avis amical, mais très net, fut donné au gouvernement que le dépôt de -la proposition n'était pas regardé comme opportun. Impossible de -passer outre à cet avertissement venant des conservateurs; le Roi -lui-même le reconnut. - -[Note 271: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -L'affaire devait avoir, six mois plus tard, un épilogue dont il -convient de parler tout de suite. Fort désappointé d'avoir à reculer -devant la manifestation des bureaux, le Roi voulait en appeler des -préjugés des députés à l'équité et au bon sens du pays. Il attribuait -volontiers les échecs subis jusqu'alors à la mollesse de ses -ministres, et désirait plaider lui-même sa cause. «Si on eût tout dit -à la France, répétait-il souvent, si j'avais pu, sans intermédiaire, -lui tout expliquer, jamais elle n'eût ainsi traité son vieux roi; tout -le mal vient de ce que le Roi n'a pas la parole.» L'idée d'écrire une -lettre publique au président du conseil lui avait un moment traversé -l'esprit. Les ministres l'amenèrent, sous forme de transaction, à se -contenter d'un article qui serait inséré au _Moniteur_ et dont ils -tâchèrent ensuite de reculer indéfiniment la publication[272]. Mais -arrivés aux dernières semaines de la session, l'insistance du Roi les -obligea à s'exécuter, et l'article parut le 30 juin 1844. Cet article, -véritable plaidoyer en faveur de la dotation, posait d'abord le -principe de droit qu'un établissement était dû par la nation aux -enfants du Roi. Sans doute, d'après la loi de la liste civile, cette -charge ne pesait sur l'État qu'en cas d'insuffisance du domaine privé; -mais l'insuffisance existait, et, à l'appui de cette assertion, on -donnait une espèce de décompte de l'actif et des charges de ce -domaine. L'article se terminait ainsi: «Pour que cette grave question -puisse être convenablement soumise à l'examen des Chambres, il faut -d'abord que les bons citoyens, les hommes justes et sensés soient -éclairés sur la vérité des choses et concourent eux-mêmes à dissiper -ce nuage d'erreurs grossières et de mensonges perfides, amassés avec -tant de soin pour obscurcir, aux yeux du pays, les droits et les -faits.» Cette publication inattendue et insolite causa une vive -agitation. Tandis que le _Journal des Débats_ reproduisait l'article -comme un «appel à l'impartialité de la France», les feuilles de -gauche, nullement touchées de la confiance ainsi témoignée par la -couronne elle-même dans les libres discussions de la presse, -s'attachèrent à présenter cette démarche comme une nouvelle preuve de -l'avidité sans vergogne et sans scrupule qu'elles imputaient à -Louis-Philippe. Ce dernier ne se troubla pas d'abord de la violence de -cette explosion; tout au contraire, il recommandait à M. Guizot de ne -pas laisser tomber la polémique, se flattant que le résultat dernier -lui en serait favorable[273]. Mais le ministre était loin d'avoir la -même ardeur et le même espoir. Il lui fallait bien reconnaître que -l'article du _Moniteur_ faisait généralement très mauvais effet, et -que cette insistance paraissait un manque de dignité. Ceux qui en -jugeaient ainsi oubliaient, il est vrai, que ce reproche était plus -encore mérité par l'obstination mesquine de la Chambre à refuser ce -qui était réellement dû à la famille royale. Les conservateurs ne se -montraient pas les moins mécontents; ils en voulaient au gouvernement -de les remettre en face d'un embarras qu'ils croyaient avoir -indéfiniment ajourné. Interpellé à la Chambre, M. Guizot répondit en -homme qui désirait éteindre le feu plutôt que l'entretenir; un ordre -du jour pur et simple termina le débat[274]. La polémique se prolongea -un peu plus longtemps dans la presse; non soutenue par les journaux -conservateurs, elle finit aussi par s'apaiser. Le silence se refit sur -la dotation, mais on ne pouvait se dissimuler que ce dernier incident -était loin d'avoir rendu la solution plus facile et plus proche. - -[Note 272: _Papiers inédits du duc de Broglie_ et _Notes inédites de -M. Duvergier de Hauranne_.] - -[Note 273: «La fureur que l'article excite, écrivait le Roi à M. -Guizot, le 1er juillet 1844, ne m'étonne pas et ne me paraît pas un -mauvais symptôme... Mais à présent que la polémique est engagée, il -faut la soutenir vigoureusement. Il est clair qu'on veut faire, comme -les autres fois, tomber la question, en arrêtant le débat par -intimidation, et, cela étant, il faut au contraire leur montrer qu'ils -ne font pas peur et qu'ils n'étoufferont pas les justes cris de ma -famille et de moi-même. Je vous recommande cela bien vivement, mon -cher ministre, et je vous prie de mettre les fers au feu dans ce -sens-là.» (_Revue rétrospective._)] - -[Note 274: Séance du 1er juillet 1844.] - - -V - -Pour suivre jusqu'à son terme l'épisode de la dotation, il a fallu un -peu anticiper sur les événements. Revenons maintenant aux débats de -l'adresse. Aussi bien n'avons-nous pas encore parlé de la partie de -ces débats qui occupa alors le plus le public, c'est-à-dire de la -discussion qui s'engagea sur les démonstrations légitimistes de -Belgrave square. Les scènes de violence qui s'y sont produites en ont -fait l'un des épisodes fameux de nos annales parlementaires. - -Ce fut le cabinet lui-même qui provoqua cette discussion. Ni M. Guizot -ni Louis-Philippe ne comprenaient qu'une indifférence dédaigneuse eût -été, en cette circonstance, l'attitude la plus habile. Le Roi surtout -semblait avoir perdu le sang-froid patient et un peu sceptique dont il -avait donné tant de preuves aux heures difficiles. Plusieurs semaines -après que les manifestants avaient repassé la Manche, le gouvernement -français était encore occupé d'eux. Il ne se contentait pas d'agir -diplomatiquement sur les autres cabinets, pour prévenir une -récidive[275]; il cherchait un moyen de sévir parlementairement, en -France, contre les députés et les pairs qui, au mépris de leur -serment, s'étaient associés à une démarche jugée factieuse. Après -consultation des hommes importants du parti conservateur, l'idée qui -prévalut fut celle d'une sorte de réprobation morale prononcée par les -deux Chambres dans leurs adresses. - -[Note 275: Circulaire aux agents diplomatiques, en date du 2 janvier -1844.] - -À la Chambre des pairs, le programme arrêté à l'avance s'exécuta sans -aucune difficulté. L'adresse porta que «les pouvoirs de l'État, en -dédaignant les vaines démonstrations des factions vaincues, avaient -l'oeil sur leurs manoeuvres criminelles». Elle ajouta: «Le Roi a tenu -ses serments. Quel Français pourrait oublier ou trahir les siens?» On ne -pouvait se flatter que les choses se passassent aussi tranquillement au -Palais-Bourbon. Tout d'abord la commission, qui comptait sept -ministériels et deux opposants, eut, en rédigeant le projet d'adresse, -la main plus lourde que la commission de la Chambre des pairs. Elle -proposa la phrase suivante: «_La conscience publique flétrit de -coupables manifestations._» Quand, le 12 janvier 1844, le projet fut lu -à la Chambre, les expressions employées parurent choquantes et -exagérées. M. Guizot l'a reconnu lui-même plus tard, «le mot _flétrit_ -convenait mal à ces scènes et aux personnes qui s'y étaient engagées; il -leur attribuait un caractère d'immoralité et de honte qui n'appartenait -point au fait qu'on voulait ainsi qualifier;... c'était une de ces -expressions excessives et brutales par lesquelles les partis s'efforcent -quelquefois de décrier leurs adversaires et qui dépassent les sentiments -même hostiles qu'ils leur portent». Comment donc la commission -avait-elle été amenée à proposer une rédaction ainsi jugée par le -principal ministre? Le duc de Broglie va nous révéler le secret de la -coulisse, dans une lettre intime adressée, sur le moment, à son fils: -«La phrase de l'adresse, lui écrivait-il, dépasse toute mesure et va -plus loin que ses auteurs n'ont voulu. Le fait est que la commission a -d'abord été embarrassée de trouver un rapporteur; elle a hésité entre -Hébert et Saint-Marc Girardin. Tout compte fait, il a paru ridicule de -faire louer le gouvernement par son procureur général. Saint-Marc -Girardin n'a accepté qu'à son corps défendant; il a rédigé tellement -quellement la phrase, comme forcé et contraint; on en a été mécontent, -et l'un des représentants de la gauche dans la commission, M. Ducos, a -rédigé la phrase telle que tu la verras dans le journal, plutôt par goût -pour la déclamation que par une véritable intelligence de ce qu'il -faisait. Les conservateurs, qui craignaient avec raison de se voir -abandonnés par les autres, s'en sont emparés, et elle a passé à -l'unanimité[276].» - -[Note 276: Lettre du 13 janvier 1844. (_Documents inédits._)] - -Aussitôt la discussion générale de l'adresse ouverte, le 15 janvier -1844, M. Berryer demande la parole pour un fait personnel. On s'attend -que le lion va rugir, que le puissant orateur va répondre à la -«flétrissure», en foudroyant de son éloquence irritée les hommes et -les principes de la monarchie de Juillet. Son talent ne semble-t-il -pas particulièrement approprié à cette tâche? Il ne fait rien de -pareil. Au lieu de braver ses adversaires, on dirait qu'il cherche à -les désarmer. Renonçant à se porter accusateur, acceptant le rôle -d'accusé, il se renferme dans une défensive timide et embarrassée, -subtilise péniblement sur le serment, proteste de sa loyauté, se fait -honneur de ses efforts pour détourner son parti des moyens violents et -pour le convertir à l'opposition légale, affirme que, s'il est allé à -Londres, c'est «pour dire la vérité sur l'état du pays, la vérité sur -la ruine entière de tout ce qui, dans le passé, n'est que poussière et -qui ne peut pas se ranimer, la vérité sur la nécessité de ne rien -entreprendre désormais en France que par la volonté nationale». La -malveillance visible d'une grande partie de la Chambre, les murmures, -les interruptions, loin de lui être un coup de fouet, semblent le -déconcerter, et, un moment, on peut croire qu'il renoncera à continuer -son discours. Ce n'est pas le Berryer qu'on attendait. M. Guizot, au -contraire, se surpasse. Bref, nerveux, frappant de haut, dédaigneux -avec ironie ou avec une sorte de commisération plus mortifiante -encore, quelques instants lui suffisent pour l'exécution. Une fois -admis le point de vue auquel devait se placer un champion de la -monarchie de 1830 pour combattre celui de la légitimité, et ce point -de vue était naturellement celui de la Chambre, chaque coup portait. -Le succès du ministre est tel, que tous le reconnaissent, spectateurs -sans parti pris[277] ou même adversaires[278]. Quant aux amis du -cabinet, ils triomphent. «Je comptais t'envoyer un grand récit de la -défense héroïque des légitimistes à la tribune, écrit M. Doudan au -prince Albert de Broglie; mais comme il n'y a pas eu de défense, c'est -à peine si l'on peut en faire un magnifique récit. Pour M. Guizot, en -cette affaire, il a paru à tous ceux qui l'ont entendu, au comble de -la perfection, pour la gravité, la mesure, la hauteur et un certain -dédain superbe qui n'était pourtant pas blessant pour les -personnes[279].» - -[Note 277: M. Sainte-Beuve écrivait sur le moment: «M. Guizot a montré -la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété, -quelque chose de démosthénique et d'accompli.» (_Chroniques -parisiennes_, p. 177.)] - -[Note 278: Un historien démocratique, écho fidèle de l'opposition du -temps, M. Elias Regnault, dit à ce sujet: «Il faut l'avouer, M. Guizot -fit preuve d'une vigueur et d'une éloquence dignes du sujet et put, à -bon droit, s'enorgueillir d'une éclatante victoire.» (_Histoire de -huit ans_, t. II, p. 364.)] - -[Note 279: Lettre du 19 janvier 1844. (X. DOUDAN, _Mélanges et -Lettres_, t. II, p. 1.)] - -Si le vote pouvait suivre immédiatement, le ministère l'emporterait -haut la main. Mais on n'en est qu'à la discussion générale, et la -commission, maladroite en tout, a placé à la fin de l'adresse le -paragraphe sur la manifestation légitimiste; avant de l'aborder, il -faut donc débattre toutes les autres questions, notamment celle de -l'entente cordiale: plus de dix jours sont ainsi employés. Pendant ce -temps, un travail se fait dans les esprits. Plus on raisonne sur ce -mot _flétrit_, plus il paraît déplacé et excessif. La gauche, par -haine des «blancs», s'est montrée d'abord fort aise de les voir -durement traiter; d'ailleurs, la phrase en question a été imaginée par -l'un des siens, M. Ducos. Mais M. Thiers a discerné bientôt qu'en -venant au secours des légitimistes, l'opposition aurait chance de -faire échec au cabinet. Il le fait comprendre à M. Odilon Barrot, et, -sous leur impulsion, la gauche se retourne. Les mêmes gens qui, si la -rédaction de M. Ducos n'avait pas été agréée par le ministère, eussent -accusé celui-ci de connivence avec les carlistes, se mettent à lui -reprocher le projet de «flétrissure» comme un abus de pouvoir -parlementaire. Cette campagne n'est pas sans danger pour le cabinet, -d'autant que, parmi les conservateurs, plusieurs sont troublés. «Je -vois un grand ébranlement sur le dernier paragraphe et pour le mot -_flétrir_, écrit M. Duchâtel à M. Guizot; Bignon est très inquiet et -hésite beaucoup; il m'a dit hier qu'il connaissait bien d'autres -membres qui repoussaient le mot.» Faut-il donc, du côté du -gouvernement, s'obstiner à une formule qui, après tout, vient de la -gauche et que les ministres ont, dès le début, jugée malheureuse? -Pourquoi ne pas la remplacer par une expression moins brutale, celle -de _réprouver_, par exemple? La commission s'y montre disposée et -prend même, par six voix contre trois, une délibération dans ce sens. -Mais d'autres conservateurs, sans défendre en soi le mot critiqué, -parfois même en le regrettant, soutiennent qu'il est trop tard pour -changer de front, qu'au point où l'on est, toute modification paraîtra -une faiblesse dont triompheront les légitimistes et leurs alliés de -gauche; que mieux vaut donc, comme ils disent, «livrer combat -carrément». Tel est l'avis du Roi, toujours fort animé contre les -pèlerins de Belgrave square. Il y amène ses ministres et, par eux, -pèse sur la commission. Celle-ci renonce à corriger le mot _flétrir_, -et il est convenu que le cabinet s'engagera à fond pour le faire voter -par la Chambre. - -Ces tâtonnements, qui sont connus du public, sont un fâcheux préambule -à la discussion du paragraphe; ils ne sont pas de nature à affaiblir -les objections faites au projet d'adresse, ni à décourager les -adversaires. La gauche compte d'ailleurs que, cette fois, M. Berryer -jouera mieux sa partie. Elle ne lui épargne pas ses conseils. Depuis -plusieurs semaines, ses journaux ne se lassent pas de lui répéter: -«Surtout n'oubliez pas le voyage à Gand!» On sait à quel incident il -est ainsi fait allusion. Vers la fin des Cent-Jours, les royalistes -constitutionnels, groupés autour de M. Royer-Collard, jugeant la chute -de Napoléon inévitable, mais inquiets des efforts faits pour ramener -Louis XVIII aux idées d'ancien régime, avaient chargé M. Guizot de se -rendre à Gand auprès du Roi et de lui faire connaître sans réserve -leur pensée sur l'état des affaires, sur la nécessité de maintenir le -gouvernement constitutionnel, d'accepter la société moderne et -particulièrement d'éloigner M. de Blacas. Parti de Paris le 23 mai -1815, M. Guizot était demeuré à Gand jusqu'après Waterloo, et n'était -rentré en France qu'avec la royauté. Bien des fois, depuis 1830, ses -adversaires politiques lui ont jeté à la tête ce voyage. Quand, par ce -moyen, la gauche cherchait à envelopper le chef des doctrinaires dans -l'impopularité alors attachée au parti légitimiste, quand elle tâchait -de faire de lui une sorte d'émigré trahissant la France pour servir le -Roi, elle était dans son rôle. Mais il était interdit à un partisan de -la branche aînée des Bourbons d'user d'une pareille arme. M. Berryer -ne pouvait l'ignorer, et c'est sans doute par l'effet de ce scrupule, -de cette pudeur, que, dans son premier discours, il n'a pas fait le -rappel conseillé, attendu par la gauche[280]. Celle-ci en a été -désappointée, et elle l'a fait sentir à l'orateur, en ne le soutenant -pas contre la malveillance et les murmures de la majorité. Le -trouvera-t-elle, dans le second débat, plus docile à ses incitations? - -[Note 280: M. Duvergier de Hauranne, ordinairement bien au courant de -ce qui se passait dans les coulisses parlementaires, donne, dans ses -_Notes inédites_, une explication assez étrange du silence de M. -Berryer. À l'entendre, M. Guizot avait fait avertir M. Berryer qu'il -avait entre les mains une lettre fort compromettante, écrite par lui -en 1831 ou 1832 et saisie dans les papiers d'un conspirateur vendéen. -Si M. Berryer prononçait le mot de Gand, cette lettre serait lue. -C'est devant cette menace qu'il s'était arrêté. Mais alors, pourquoi -la lettre n'a-t-elle pas été lue lors du second débat, quand M. -Berryer s'est décidé à parler de Gand? M. Duvergier de Hauranne -suppose qu'au milieu du tumulte, M. Guizot, troublé, ne pensa plus à -la lettre. Ce récit paraît peu vraisemblable.] - -Commencée le 26 janvier 1844, la délibération sur le paragraphe -relatif à la flétrissure se traîne d'abord assez languissante. -Plusieurs orateurs légitimistes prennent la parole, entre autres M. -Berryer qui refait, sans plus de succès, une dissertation embarrassée -sur le serment, mais qui ne souffle pas mot du voyage à Gand. M. -Duchâtel et M. Guizot leur répondent. On pouvait croire tout fini, -quand M. Berryer, irrité des duretés dites à son parti, et peut-être -dépité de n'avoir pas fait jusqu'alors meilleure figure, reparaît à la -tribune. «Je ne reporterai pas mes souvenirs sur d'autres temps, -dit-il; je ne me demande pas ce qu'ont fait les hommes qui viennent -aujourd'hui dire qu'on a perdu la moralité politique.» La gauche, tout -heureuse de voir M. Berryer venir enfin là où elle l'attendait depuis -le premier jour, sort de la réserve froide où elle s'est renfermée -jusqu'alors: elle applaudit l'orateur, l'encourage, le pousse: «C'est -cela, lui crie-t-elle; très bien! très bien!» Et, de sa voix tonnante, -M. de la Rochejaquelein l'excite à «dire tout». M. Berryer y est -décidé; ses scrupules ont disparu devant le désir de vengeance qui -l'anime. Après avoir soutenu que la moralité politique n'est pas -violée quand, «en pleine paix», on va saluer en exil un prince -malheureux et lui dire: «Laissez la France en paix», il ajoute: «Et -c'est nous qu'on vient accuser d'avoir trahi les devoirs de citoyen! -Je le demande, si nous étions allés aux portes de la France, devant -l'Europe assemblée en armes, porter, quoi? des conseils politiques, -aurions-nous manqué à la moralité politique? Vous ne le pensez pas. -Vous vous en êtes glorifié... Ma conscience proteste, elle proteste -par le parallèle. Attendais-je donc des désastres pour faire triompher -mes conseils par leur lien douloureux?...» - -Au premier mot rappelant le voyage de Gand, M. Guizot a demandé la -parole. Une tactique semble s'imposer à lui, celle qu'il suit toutes -les fois qu'on lui oppose les souvenirs de la coalition: il doit se -refuser hautement à une diversion arrangée d'avance pour déplacer le -débat et pour renverser les rôles. Il y est d'autant plus fondé que, -déjà plusieurs fois et notamment au début du ministère, dans la séance -du 25 novembre 1840, il s'est expliqué sur sa conduite en 1815 et l'a -fait à la satisfaction de la Chambre. Tel est le conseil que lui ont -donné très résolument ses collègues, aussitôt qu'ils ont eu vent de ce -qui se préparait. Mais le ministre des affaires étrangères répugnait à -ce qui lui paraissait une lâcheté: confiant dans ses forces et se -flattant d'en finir, une fois pour toutes, avec une accusation sans -cesse renouvelée, il est arrivé à la Chambre, résolu à accepter le -débat si ses adversaires le soulèvent[281]. - -[Note 281: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._ Ce dernier -dit tenir ces détails de M. Vitet, ami du ministre.] - -Aussitôt donc que M. Berryer a cessé de parler, M. Guizot quitte son -banc et se dirige lentement vers la tribune. Tous les yeux sont fixés -sur lui. Dans l'attente d'une scène prévue, chacun garde un silence -profond. L'exorde indique bien que le ministre ne se dérobe pas. -«Messieurs, dit-il, je commencerai par vider un incident tout -personnel (_sensation_), qui ne regarde ni le gouvernement du Roi, ni -le cabinet actuel, ni le ministre des affaires étrangères, qui regarde -M. Guizot personnellement.» Mais à peine, pour commencer ses -explications, prononce-t-il ces mots: «Vous le savez, je suis allé à -Gand...» qu'une clameur effroyable s'élève. La gauche feint de ne -pouvoir entendre un homme avouer une telle infamie. M. Guizot ne se -trouble pas. S'appuyant sur son coude et regardant fixement ses -adversaires, il reprend d'une voix assurée qui scande chaque syllabe: -«Je suis allé à Gand.» Les interrupteurs, furieux de se voir bravés, -reviennent à la charge, plus bruyants encore. Et la même scène se -répète plusieurs fois de suite, sans qu'on fasse reculer le ministre, -mais aussi sans qu'il puisse avancer d'un pas. Parle-t-il de liberté, -de justice? essaye-t-il de faire honte à l'assemblée de son -intolérance et de son désordre? C'est en vain. Dès qu'il reprend sa -phrase: «Je suis allé à Gand», il se heurte au parti pris de clameur: -clameur confuse, brutale, grossière, mêlée d'insultes et d'invectives, -où dominent les mots de «traître» et de «trahison». Presque tous les -membres de la gauche, debout, le poing tendu, l'injure aux lèvres, -ivres de tapage et de violence, font leur partie dans ce hideux -concert. Des légitimistes se joignent à eux, comme s'ils ne voulaient -pas laisser oublier que c'est un des leurs qui a provoqué ce tumulte: -du haut de son royalisme d'alors, M. de la Rochejaquelein est l'un des -plus ardents à s'indigner contre le mauvais Français qui avait osé, en -1815, se mettre du côté du Roi contre Napoléon, et il ajoute à ce -reproche, si étrange dans sa bouche, une calomnie, sortie on ne sait -d'où, sur la part qu'aurait prise M. Guizot «à la sanglante réaction -et aux atrocités de 1815». Le public des tribunes se mêle au tumulte. -On se croirait revenu à quelque séance de la Convention, et c'est à se -demander si la proscription et l'échafaud ne sont pas la conclusion -logique de telles violences de paroles et de gestes. Mais non,--et ce -n'est pas ce qu'il y a de moins répugnant et de moins méprisable,--on -n'est pas en face d'une véritable colère, d'une explosion spontanée et -imprévue: c'est une colère à froid, une explosion volontaire, une -comédie arrangée à l'avance. «Si nous ne pouvons vaincre M. Guizot, -dit l'un des plus acharnés, il faut l'éreinter.» À côté des acteurs de -la gauche, les spectateurs du centre gauche: M. Thiers et ses amis -assistent à cette scène, muets, immobiles, sans rien faire pour -l'arrêter, espérant en recueillir le profit, toutefois ne laissant pas -que d'être gênés et un peu honteux du tour qu'elle prend. Sur les -bancs de la majorité, on est sans doute indigné et dégoûté; mais, au -premier moment, on est peut-être encore plus abasourdi et intimidé: il -semble qu'on hésite à prendre trop ouvertement parti pour un homme en -butte à de telles imprécations. Quant au président de la Chambre, -l'énergie et la présence d'esprit lui ont manqué dès le début; il est -visiblement débordé et impuissant. M. Guizot est donc à peu près seul -en face de cette émeute d'une nouvelle sorte, pâle, les lèvres -contractées, brisé de fatigue, mais la tête haute, tenant ses -insulteurs sous la flamme d'un regard que rien ne peut faire baisser. -«Ces interruptions me ralentiront, dit-il, mais ne m'empêcheront pas -de dire ce que je pense.» Ou encore: «Je suis obligé de répéter -qu'aucune interruption, aucun murmure ne m'empêchera d'aller jusqu'au -bout.» Et plus loin: «Messieurs, on peut épuiser mes forces, mais j'ai -l'honneur de vous assurer qu'on n'épuisera pas mon courage.» À un -député de l'opposition modérée, M. Dubois, qui lui dit avec une -émotion compatissante: «Reposez-vous, reprenez haleine», il répond: -«Quand je défends mon honneur et mon droit, je ne suis pas fatigable.» - -Qui donc va l'emporter dans cet étrange duel d'un contre cent? Voilà -déjà une heure et demie que l'orateur est aux prises avec cette meute -de hurleurs[282]. C'est la meute qui se lasse la première. La ténacité -intrépide finit par avoir raison de la violence tumultueuse. M. Guizot -contraint la gauche à entendre, phrase par phrase, l'explication de sa -conduite en 1815. Il est d'ailleurs maintenant mieux soutenu; les -députés du centre, rassurés par son énergie, ne craignent plus de lui -témoigner ouvertement leur sympathie. Aussi l'accusé de tout à l'heure -ne se contente-t-il plus de se justifier; il prend à son tour -l'offensive et porte à ceux qui l'assaillent des coups qui les font -reculer avec des cris de douleur et de rage. «Ne croyez pas, leur -dit-il, que lorsque j'ai été porter à Louis XVIII les conseils de la -monarchie constitutionnelle, ne croyez pas que je n'aie pas pressenti -vos paroles, vos murmures, vos colères. Je les ai pressentis, je les -ai acceptés d'avance et je les surmonterai, car j'ai mon pays avec -moi. (_Bruyantes réclamations à gauche. Vive adhésion au centre._) -J'ai mon pays avec moi. (_Oui! oui! Non! non!--Se tournant vers la -gauche:_) Avez-vous jamais eu, vous qui poussez de pareilles clameurs, -avez-vous jamais eu l'assentiment du pays, vous, vos opinions, vos -pratiques? (_Exclamations à gauche. Au centre: Jamais! jamais!_) -N'êtes-vous pas armés, depuis vingt-cinq ans, de toutes les forces de -ce gouvernement dont je parle? N'êtes-vous pas en possession de toutes -ces libertés? Comment avez-vous su vous en servir? (_Violentes -réclamations à gauche._) Les avez-vous fait tourner à la gloire et au -repos du pays? Est-ce par vous que le pays a vu son gouvernement -fondé? Est-ce par vous que le pays a vu ses libertés mises en -pratique? (_Approbation au centre._)... Vous n'avez jamais su fonder -ni un pouvoir ni une liberté. (_Vives réclamations à gauche._) Vous -avez toujours perdu... (_nouvelles réclamations_), vous avez toujours -perdu et les libertés et les pouvoirs.» Puis, quand il a dit tout ce -qu'il voulait dire, sur le point de descendre de la tribune, le -ministre rassemble ce qui lui reste, après en avoir tant dépensé, -d'énergie, de fierté, de mépris, et il jette à ses adversaires cette -phrase célèbre et terrible: «Quant aux injures, aux calomnies, aux -colères extérieures, on peut les multiplier, les entasser tant qu'on -voudra, on ne les élèvera jamais au-dessus de mon dédain.» - -[Note 282: M. Doudan écrivait le surlendemain: «Ceux qui ont assisté à -ce beau spectacle disent que rien ne ressemblait à une meute de chiens -de bouchers comme l'élite de l'opposition hurlant contre M. Guizot.» -(_Mélanges et Lettres_, t. II, p. 3.)] - -Après une telle scène, la suite du débat ne pouvait beaucoup fixer -l'attention: on entend successivement M. Odilon Barrot qui, pour -récompenser M. Berryer d'avoir enfin parlé du voyage de Gand, combat -la «flétrissure», et le ministre des affaires étrangères, qui trouve -la force de remonter une troisième fois à la tribune pour «adjurer» la -majorité d'adopter le paragraphe proposé par la commission. -L'assemblée, encore tout agitée du long orage qu'elle vient de -traverser, se sépare, en renvoyant le vote au lendemain. - -M. Guizot quitte la Chambre, le corps épuisé[283], mais l'âme -satisfaite. Le Roi lui écrit: «Je veux vous témoigner combien j'ai -souffert de tout ce que j'ai recueilli sur ce qui s'est passé et -combien j'ai admiré l'attitude que vous avez si noblement maintenue... -Ce n'est pas à vous que j'ai besoin de dire que tout cela ne pourrait -qu'ajouter au prix que j'attache à la conservation de votre ministère -et à la confiance que vous m'inspirez[284].» Dans le public, beaucoup -de gens partagent le sentiment du Roi; des personnes étrangères à la -Chambre, la plupart inconnues de M. Guizot, se réuniront et feront -frapper une médaille où le ministre est représenté à la tribune, -tenant tête au tumulte. La gauche est loin d'avoir les mêmes raisons -de fierté que le ministre. Vainement cherche-t-elle à présenter ce -tumulte comme un sublime mouvement de justice nationale, et, affectant -une joie féroce, montre-t-elle M. Guizot écrasé sous l'indignation -publique et sous ses propres remords, elle ne peut se dissimuler que -sa conduite inspire un dégoût presque universel; elle s'est -déshonorée, elle a discrédité le régime parlementaire dont elle se -prétendait le champion, et cela en pure perte, sans avoir retiré le -profit misérable qu'elle attendait de sa violence, sans avoir pu -briser le courage ni seulement étouffer la parole de son adversaire. -Quant aux légitimistes et à M. Berryer entre autres, ont-ils lieu -d'être plus contents de soi? Ont-ils conscience de s'être défendus par -des moyens dignes de leur cause? Ils se sont trouvés hors d'état de -rien répondre, lorsque M. Guizot a montré, avec une ironie -dédaigneuse, «ces hommes de la Restauration se faisant une arme contre -lui de ce qu'il avait été s'entretenir avec Louis XVIII». En ameutant -l'opinion contre le royalisme de 1815, pour faire diversion à leurs -embarras du moment, n'ont-ils pas travaillé contre leur propre parti? - -[Note 283: En rentrant chez lui, M. Guizot se coucha et dormit douze -heures de suite. (_Journal inédit du baron de Viel-Castel._)] - -[Note 284: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 73.] - -Il semble donc, au soir de cette chaude bataille, que l'avantage soit -au ministère. Et cependant, celui-ci n'attend pas sans inquiétude le -vote du lendemain. Le courage déployé par M. Guizot ne fait pas que -l'adresse ait raison de _flétrir_ les pèlerins de Belgrave square. -Parmi les députés de la majorité, plusieurs demeurent troublés, non -seulement par scrupule de conscience, mais par préoccupation d'intérêt -personnel; ils désirent ménager le parti légitimiste, soit parce -qu'ils ont besoin, dans leurs circonscriptions électorales, de -l'appoint des voix de droite, soit parce qu'ils ont de ce côté leurs -relations de famille ou de société. Bien que le ministre ait fini par -avoir le dessus, la violence même du tumulte a laissé un certain émoi -parmi les conservateurs; ceux qui se piquent d'être des «bleus» -demeurent, en dépit de toutes les explications, gênés par cette -histoire du voyage à Gand[285]; les timides hésitent à braver des -passions aussi échauffées. On en est donc à se demander si le cabinet -ne va pas perdre, dans cette affaire secondaire, le fruit de toutes -les victoires qu'il vient de remporter dans les grandes questions -politiques. - -[Note 285: «La scène faite à M. Guizot, lisons-nous dans une lettre du -duc de Broglie, a augmenté, auprès des connaisseurs, sa réputation -d'intrépidité et de talent; mais pour le gros même de la majorité, il -reste quelque chose de pénible, des imputations, des vociférations, -des menaces. Le souvenir de Gand n'est bon à remuer auprès de -personne, et, malgré l'éclat de la résistance, j'aurais préféré, tout -compte fait, qu'au lieu de faire avaler goutte à goutte toute cette -histoire à la minorité furieuse, M. Guizot se fût borné à dénoncer la -scène comme une scène préparée et arrangée, et qu'il eût refusé d'y -jouer un rôle.» (_Documents inédits._)] - -À la séance suivante, le 27 janvier, la Chambre se trouve en face -d'un amendement présenté par la gauche pour substituer le mot: -_réprouve_ au mot: _flétrit_. Bien que les légitimistes s'abstiennent -et que le groupe Dufaure vote contre, cet amendement n'est rejeté -qu'après deux épreuves douteuses. L'ensemble de l'adresse, mis -aussitôt après aux voix, est adopté par 220 voix contre 190. Il semble -donc que, par ce dernier vote, la majorité ait un peu repris de son -assiette. Toutefois, il reste du malaise. «La victoire a été -remportée, écrit le duc de Broglie à son fils, mais elle a coûté cher; -on a laissé du monde sur le champ de bataille; il a fallu emprunter le -secours de quelques auxiliaires ennemis ou douteux. Tous ceux qui ont -bien voté sont sortis tristes et mécontents, convenant que, dans la -situation, il n'y avait rien de mieux à faire, mais soucieux et avec -de l'humeur[286].» - -[Note 286: _Documents inédits._] - -Le gouvernement a-t-il du moins atteint son but? Cette «flétrissure», -si chèrement achetée, produit-elle l'effet moral qu'il en attendait? À -la suite du vote de la Chambre, les cinq députés «flétris» envoient -leur démission, comme «une protestation, disent-ils, non contre un -langage injurieux qui ne saurait les atteindre, mais contre la -violence qui leur est faite au mépris de leurs droits». Quelques -semaines plus tard, ils sont tous réélus, grâce à l'appui qui leur est -ouvertement donné par la gauche, et ils rentrent à la Chambre, -acclamés triomphalement par les journaux de leur parti. - -Ce n'est pas le seul épilogue désagréable de cette affaire. Parmi les -députés conservateurs qui n'avaient pas voté la flétrissure, était M. -de Salvandy, alors vice-président de la Chambre et ambassadeur à -Turin. Royaliste libéral sous la Restauration, il s'était très -nettement rallié à la monarchie de Juillet, mais avait eu soin de -demeurer en bons rapports personnels avec la société légitimiste. Son -vote causa une grande irritation aux Tuileries. Quand il y accompagna, -en sa qualité de vice-président, la députation chargée de porter -l'adresse, le Roi, qui ne savait pas toujours se contenir, ne -répondit pas à son salut et, l'entraînant dans un salon voisin, lui -exprima vivement son mécontentement; les éclats de sa voix arrivaient -jusqu'aux députés qui, tout interloqués de cette scène, attendaient -qu'on leur rendît leur vice-président. L'incident fit du bruit dans le -monde parlementaire. M. de Salvandy donna sa démission d'ambassadeur, -et le comité directeur de l'opposition[287], ne reculant pas devant le -scandale d'une mise en cause du Roi, le cherchant au contraire, décida -de porter l'incident à la tribune. M. Thiers offrit de s'en charger -lui-même, à la grande surprise, mais aussi à la grande joie de ses -alliés. Voulait-il ainsi se faire pardonner par la gauche son zèle -monarchique dans l'affaire de la régence, et sa bouderie de dix-huit -mois? Ce fut le 22 février 1844, au cours du débat engagé sur une -nouvelle proposition de réforme parlementaire, qu'il souleva la -question. Il ne garda aucun ménagement. Faisant allusion aux paroles -de blâme qui avaient déterminé M. de Salvandy à donner sa démission -d'ambassadeur, il demanda de qui elles émanaient. «Dans ma conviction, -répondit-il, ce n'est pas un ministre qui a dit ces paroles. Toute la -question est là.» Il concluait que «sous l'administration actuelle, se -passaient des actes non rigoureusement conformes aux règles -constitutionnelles», et ce désordre lui paraissait assez fréquent pour -qu'il jugeât nécessaire «d'en prendre acte devant la Chambre et le -pays». «On se demandera, ajoutait-il, comment nous, qui nous piquons -d'appartenir à l'opposition modérée, nous venons nous mêler à la -discussion d'un tel incident... Notre conduite est le résultat de deux -résolutions invariables... Nous sommes résolus à maintenir le -gouvernement... mais aussi à le contenir dans la rigueur des règles -constitutionnelles. Il n'y a pas un esprit élevé parmi nous qui -voulût se prêter à une vaine comédie constitutionnelle qui ne -cacherait en réalité que la domination d'un pouvoir sur les autres. La -France a eu beaucoup de gouvernements. Elle a eu, sous l'Empire, le -gouvernement du génie; elle a eu, sous la Restauration, le -gouvernement des traditions. L'un et l'autre ont fini dans les abîmes; -mais l'un et l'autre avaient leur prestige. Nous avons aujourd'hui un -gouvernement nouveau; ce gouvernement ne peut avoir qu'un prestige, -c'est de réaliser dans sa vérité le gouvernement représentatif que la -France poursuit depuis cinquante ans.» M. Guizot, évidemment gêné par -le tort que s'était donné le Roi, répondit brièvement; il protesta -contre des attaques inconstitutionnelles qui visaient plus haut que le -cabinet, assuma la pleine responsabilité de ce qui avait été fait, et -indiqua que les moyens ne manquaient pas à la Chambre, si elle le -jugeait à propos, de mettre en action cette responsabilité. -L'opposition ne releva pas ce défi; l'incident fut clos, et la -proposition de réforme écartée à une assez forte majorité. L'effet de -ce débat n'en fut pas moins fâcheux. Il n'avait pu être indifférent de -voir un ancien président du conseil, l'un des hommes les plus -considérables du régime, dénoncer le Roi au pays, porter contre lui -cette accusation de pouvoir personnel, sous laquelle avait déjà -succombé Charles X, et au moyen de laquelle les révolutionnaires -cherchaient depuis longtemps à renverser Louis-Philippe. La monarchie -ne sortait pas de là sans quelque atteinte. - -[Note 287: Ce comité, qui venait d'être constitué sous le nom de -conseil des Dix, se composait, pour la gauche, de MM. Odilon Barrot, -de Beaumont, de Tocqueville, Abbatucci, Havin; pour le centre gauche, -de MM. Thiers, de Rémusat, Vivien, Billault, Duvergier de Hauranne. Il -se concertait, au besoin, avec les deux délégués de l'extrême gauche, -MM. Garnier-Pagès et Carnot. (_Notes inédites de M. Duvergier de -Hauranne._)] - -Il était donc écrit que jusqu'à la fin, dans cette affaire, tout -tournerait mal pour le gouvernement. L'impression que l'entrevue d'Eu -et l'établissement de l'entente cordiale avaient donnée de l'adresse -et du bonheur du cabinet, s'en trouvait un peu altérée. Au lendemain -du jour où elle avait été conviée à se féliciter de l'affermissement -de la paix au dehors, l'opinion éprouvait quelque ennui et quelque -trouble de voir qu'à l'intérieur, au contraire, la guerre sévissait -plus violente que jamais entre les partis. Les amis de M. Guizot ne -pouvaient se dissimuler ce malaise des esprits. «Ces incidents, -écrivait l'un deux, ont rendu la situation générale non pas -précisément grave, mais pénible, embarrassée, fausse à plusieurs -égards, tandis qu'il y a quelques semaines, elle paraissait forte et -brillante. Le ministère, le gouvernement même ont été évidemment -affaiblis par le peu d'habileté ou de puissance qu'ils ont montré pour -diriger la marche de cette question, par l'irritation qu'elle a -ranimée entre les partis[288].» - -[Note 288: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -Heureux encore si l'on en eût été quitte pour un malaise momentané. -Mais les conséquences devaient être plus graves et plus durables. Si -impuissants et impopulaires que parussent les légitimistes quand ils -se trouvaient, comme après 1830, séparés des libéraux du centre droit, -ils n'en étaient pas moins, suivant une parole déjà citée de M. Renan, -«l'assise indispensable de toute fondation politique en France». Privé -de cet élément, le parti conservateur était incomplet, affaibli, -rabaissé, découronné. Aussi avons-nous dû plusieurs fois signaler, -dans l'hostilité originelle des hommes de droite, l'une des faiblesses -du gouvernement de Juillet[289]. Le temps seul,--et un long -temps,--était capable d'éteindre cette hostilité. On pouvait aider, -accélérer cette oeuvre du temps. S'il y avait, parmi les anciens -royalistes, des irréconciliables, il en était d'autres d'un caractère -moins absolu; et puis, là même où les pères étaient difficiles à -ramener, ne restait-il pas une chance de s'entendre avec les fils? En -fait, à mesure que s'éloignaient les souvenirs irritants de 1830, que -le gouvernement se montrait adversaire plus décidé de la révolution, -et que l'intérêt conservateur apparaissait plus évidemment lié au -maintien de la monarchie nouvelle, celle-ci gagnait, sinon chez les -royalistes militants, du moins autour d'eux. Ce rapprochement, déjà -visible sous le ministère de M. Molé, qui y avait personnellement -travaillé, était devenu plus marqué encore depuis le 29 octobre 1840. -Or, voici qu'un mot dans une adresse, mot facile à éviter et au fond -blâmé par le gouvernement, venait arrêter ce précieux mouvement et -faisait perdre en quelques jours une partie du terrain gagné en -plusieurs années. Aussitôt toutes les vieilles blessures, qui -commençaient à se cicatriser, furent rouvertes. Au lendemain même de -ces scènes parlementaires, un ami de la monarchie de Juillet notait -sur son journal intime: «Cette discussion a jeté entre les partis une -irritation telle, qu'on n'avait rien vu de pareil depuis plusieurs -années, et elle menace de nous ramener aux époques où les rapports -mêmes de société étaient devenus impossibles entre les personnes -d'opinions diverses. Non seulement les légitimistes modérés, mais -beaucoup d'hommes qui, ayant jadis appartenu à ce parti, s'étaient peu -à peu rapprochés du gouvernement, montrent une véritable exaspération -et semblent croire de leur honneur de ressentir fortement l'outrage -adressé à leurs parents ou amis[290].» Quelques jours plus tard, un de -nos ambassadeurs, M. de Sainte-Aulaire, écrivait à M. de Barante: «Je -ne pense pas que vous soyez retenu par le charme de nos salons. On -m'écrit que tous les fauteuils y sont rembourrés d'épines. Tout cela -m'afflige fort; je n'y vois plus d'issue. Le bail des haines -politiques est renouvelé pour trente ans[291].» Entre tous les hommes -d'État du gouvernement de 1830, M. Guizot était le dernier dont on eût -attendu une telle faute. Il semblait mieux préparé et plus intéressé -que tout autre à l'éviter. S'étant donné pour tâche de corriger -l'origine révolutionnaire du gouvernement, il était conduit, par la -direction habituelle de ses idées, à comprendre la force sociale du -parti légitimiste et l'avantage de son concours. Attaqué avec -acharnement par la coalition de tous les partis de gauche, il sentait -la nécessité d'y opposer la coalition de tous les conservateurs. -N'était-ce donc pas une étrange inconséquence que celle qui lui -faisait, dans ce cas particulier, aller au rebours de sa politique -générale? Il cherchera plus tard à en effacer les traces, par des -avances publiques aux royalistes[292]; mais, en semblable matière, le -mal se fait plus vite qu'il ne se guérit; les ressentiments -subsistèrent, et si, le 24 février 1848, la haine des légitimistes -contre la monarchie de Juillet est apparue encore si vivace, c'est -qu'en janvier 1844, elle avait été rajeunie et ranimée par l'incident, -nous allions dire par l'accident de la «flétrissure». - -[Note 289: Voy. entre autres liv. II, ch. VIII, § V.] - -[Note 290: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -[Note 291: Lettre du 6 février 1844. (_Documents inédits._)] - -[Note 292: Ainsi M. Guizot dira, deux ans plus tard, le 28 mai 1846, -en pleine Chambre des députés: «Nous avons beaucoup d'estime pour la -plupart des hommes qui composent le parti légitimiste; nous faisons -grand cas de leur position sociale, des idées et des sentiments qui -les animent... C'est notre désir que l'ensemble de notre politique, -l'état de notre pays, l'empire de nos institutions rallient -successivement tout ce qu'il y a d'éclairé, d'honorable et de -considérable dans cette portion de la société française.»] - - - - -CHAPITRE V - -BUGEAUD ET ABD EL-KADER. - -(1840-1844.) - - I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le - maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses - médiocres résultats.--II. Débats à la Chambre des députés. Idées - exprimées par le général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer - gouverneur de l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est - faite par le ministère du 29 octobre.--III. Antécédents et - portrait du général Bugeaud.--IV. Système de guerre que le - nouveau gouverneur veut appliquer en Afrique et qu'il a proclamé - à l'avance.--V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie. - Changarnier. La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la - division d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud.--VI. Le - gouverneur entre tout de suite en campagne, au printemps de 1841. - Occupation de Mascara et destruction des établissements d'Abd - el-Kader.--VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de - l'automne de 1841.--VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa - campagne d'hiver autour de cette ville. Les résultats obtenus. - Bugeaud défend La Moricière contre les bureaux du ministère de la - guerre. Bedeau à Tlemcen.--IX. Le sergent Blandan. Expédition du - Chélif au printemps de 1842 et soumission des montagnes entourant - la Métidja. La Moricière continue ses opérations autour de - Mascara.--X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et - l'Oued-Fodda. Grands résultats de l'année 1842.--XI. Retour - offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au commencement de - 1843. Fondation d'Orléansville.--XII. La smala. Le duc d'Aumale. - Surprise et dispersion de la smala. Effet produit.--XIII. Bugeaud - est nommé maréchal. Ses difficultés avec le général - Changarnier.--XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du - Maroc.--XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux - arabes. La colonisation.--XVI. L'Algérie et le parlement. - Rapports du gouverneur avec M. Guizot et avec le maréchal Soult. - Bugeaud et la presse.--XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la - conquête. Ses lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie - a-t-elle été profitable à notre éducation militaire? - - -I - -Un jour, en janvier 1842, comme les orateurs de l'opposition -dénonçaient l'«abaissement», la «pusillanimité» de la politique -extérieure, et reprochaient au gouvernement de Juillet de n'avoir fait -aucune conquête: «Cela est faux, s'écria M. Guizot; vous êtes engagés, -depuis dix ans, dans la conquête d'un grand territoire. La guerre -d'Afrique est une conquête à laquelle vous travaillez tous les -jours... Consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de -conquête et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils -diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France -comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup, un -jour, son influence et son poids en Europe.» En effet, de même que la -prise d'Alger avait été l'oeuvre de la Restauration, la soumission de -l'Algérie fut celle de la monarchie de 1830 et spécialement de ce -ministère du 29 octobre, si facilement accusé de manquer de toute -énergie belliqueuse. Guerre d'un caractère particulier, qu'on peut -bien qualifier de grande guerre, si l'on considère l'importance des -armées mises en campagne, le nombre des morts et le chiffre des -dépenses[293]; mais, en même temps, guerre locale, sans contre-coup en -Europe, ne mettant pas en péril la paix du monde, bien plus, -impliquant l'existence et le maintien de cette paix, car le -gouvernement qui n'en eût pas été assuré, aurait été étrangement -téméraire de se lancer dans une pareille entreprise et, suivant -l'expression du maréchal Bugeaud, de «grever, pour tant d'années, -d'une aussi lourde hypothèque, son armée et ses finances[294]». «Je -suis frappé, écrivait M. Guizot le 18 octobre 1842, de la nécessité -d'agir en Afrique, pendant la paix de l'Europe; l'Afrique est -l'affaire de nos temps de loisir[295].» - -[Note 293: Un milliard de 1830 à 1848: soit 323 millions de 1830 à -1841, et, de 1841 à 1848, environ 100 millions par an.] - -[Note 294: Lettre du maréchal Bugeaud à M. de Corcelle, en date du 28 -septembre 1845. (_Documents inédits._)] - -[Note 295: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 141.] - -Pour comprendre ce que fut l'oeuvre du ministère du 29 octobre en -Algérie, il faut remonter un peu en arrière et reprendre l'exposé des -affaires de cette région à la fin de 1839, au moment où allait -recommencer avec Abd el-Kader la guerre un moment suspendue par le -traité de la Tafna[296]. Dès le milieu de cette année, tous les -indices révélaient une crise imminente, et il était manifeste que la -paix boiteuse, subsistant depuis deux ans, ne durerait plus longtemps. -L'émir avait son parti arrêté. Le 3 juillet 1839, il avait fait -décider en principe la guerre sainte par l'assemblée des grands, se -réservant de la déclarer au moment qu'il jugerait convenable; puis il -avait employé août et septembre à parcourir les tribus, excitant les -esprits et amassant de l'argent. Soucieux de ne pas paraître provoquer -la rupture, il attendait un prétexte. Le maréchal Valée le lui fournit -à la fin d'octobre, par l'expédition des Portes de Fer. - -[Note 296: Sur les événements d'Algérie de 1830 à 1839, voir tome III, -ch. X.] - -Depuis longtemps, le gouverneur désirait établir une communication par -terre entre la province de Constantine et Alger. Impossible de suivre -l'ancienne voie romaine qui passait au sud, dans les États de l'émir; -il fallait donc chercher un chemin plus au nord, au milieu des tribus -kabyles, dans le pâté montagneux du Djurdjura. Là, une seule fissure -se présentait, celle du Biban ou des Portes de Fer, de tel renom, que -les Turcs ne s'y étaient jamais aventurés. Le maréchal Valée n'hésita -pas à y lancer une colonne légère de 2,500 hommes d'élite, sous les -ordres du duc d'Orléans. Elle devait se diriger à vol d'oiseau de -Sétif à Alger, à travers un pays absolument inconnu et affreusement -tourmenté, en passant à gué plusieurs rivières qu'une seule nuit de -pluie pouvait rendre infranchissables. Grâce au secret gardé, à la -rapidité de la marche, à la vigueur des troupes, à l'audace heureuse -du commandement, la colonne, partie, le 18 octobre 1839, de Mila près -de Constantine, arriva saine et sauve à Alger, quinze jours après. -Elle en avait été quitte pour quelques escarmouches avec Ben-Salem, -lieutenant d'Abd el-Kader. Mais on avait eu plus de bonheur que de -prudence. Les Portes de Fer avaient été trouvées plus dangereuses -encore qu'on ne s'y attendait: c'était une gorge de quinze à vingt -mètres de largeur, entre deux murailles à pic, hautes de cent à deux -cents mètres, en quelque sorte crénelées pour la fusillade; et ce -défilé se prolongeait pendant 6 kilomètres. Il fallut sept heures pour -le franchir. Chacun se rendait compte qu'une poignée d'hommes eût pu -tout arrêter. Un orage éclata quelques heures après le passage; s'il -fût arrivé plus tôt, l'armée était noyée entre les rochers. Aussi, -l'un des résultats les plus clairs de cette hasardeuse expédition -fut-il de nous convaincre qu'il fallait chercher ailleurs la -communication militaire entre les deux provinces. - -«Louanges à Dieu, s'écria Abd el-Kader en apprenant les nouvelles du -Biban, l'infidèle s'est chargé de rompre la paix; à nous de lui -montrer que nous ne craignons pas la guerre.» Aussitôt il envoya -partout l'ordre de prendre les armes. Le 20 novembre 1839, au jour -fixé par lui, Arabes et Kabyles se précipitaient comme une trombe -dévastatrice sur la plaine de la Métidja. En un moment, les fermes -européennes qui commençaient à s'y établir étaient détruites, les -colons mis en fuite ou massacrés, les tribus alliées de la France -razziées et décimées. Malgré tant d'indices qui eussent dû le mettre -en éveil, le gouverneur général fut absolument surpris et se trouva -hors d'état de chasser les envahisseurs. Ses troupes étaient -dispersées et immobilisées dans les postes qu'il avait partout -multipliés et qui n'avaient servi à rien contre l'invasion. Les -premiers détachements, trop faibles en nombre, qui se hasardèrent à en -sortir, furent fort maltraités, tel un bataillon du 24e qui, en une -seule affaire, eut cent cinq morts et quatre-vingt-sept blessés. Le -Sahel lui-même, massif montagneux auquel s'appuie Alger, paraissait -menacé; la panique gagna la ville où l'on arma les batteries de -l'enceinte; on pouvait se croire revenu aux plus mauvais jours de -1831. Cette épreuve jugeait le système défensif du maréchal Valée. Ce -fut seulement après plusieurs semaines, grâce surtout à l'énergie des -colonels Changarnier et de La Moricière, qui commandaient l'un le 2e -léger à Boufarik, l'autre les zouaves à Koléa, qu'on commença à faire -un peu moins mauvaise figure. Encore nos troupes n'en étaient-elles -pas à reprendre l'offensive: elles se bornèrent à débloquer les postes -conservés dans la Métidja; plusieurs avaient dû être évacués et -détruits. - -Le premier effort de l'ennemi s'était porté contre la province -d'Alger. Il ne s'attaqua qu'un peu plus tard à nos établissements, si -restreints d'ailleurs, de la province d'Oran. Là aussi, nos troupes se -trouvèrent réduites à une défensive qui ne fut pas toujours -heureuse[297]. Dans la province de Constantine, où Abd el-Kader -n'avait jamais pu établir sérieusement sa puissance, notre situation -était meilleure, grâce au concours de plusieurs grands chefs -indigènes; ceux-ci bataillaient pour notre cause et envoyaient, en -grand apparat, au général commandant la division, les oreilles coupées -sur les cadavres des partisans de l'émir. - -[Note 297: C'est alors, en février 1840, qu'eut lieu la défense de -Mazagran, autour de laquelle on fit tant de bruit. Le fait se réduisait -à ceci: 123 zéphyrs, soldats des compagnies de discipline, occupant un -ancien fortin turc en assez bon état, s'étaient vus assiéger par environ -1,500 Arabes. À l'abri de leurs remparts, ils tinrent bon pendant quatre -jours, et l'ennemi, qui n'avait ni canons pour faire brèche ni échelles -pour escalader les murailles, dut se retirer. La défense était -honorable, mais n'avait rien d'extraordinaire. On en pouvait juger aux -pertes de la garnison qui, pendant ces quatre jours, n'avait eu que -trois tués et seize blessés. La guerre d'Afrique offrait maints faits -d'armes bien autrement remarquables. Mais l'opinion, égarée par le -rapport exagéré du commandant, le capitaine Lelièvre, par les -amplifications fantastiques des journaux et aussi par l'étrange penchant -des honnêtes bourgeois à exalter le soldat vicieux aux dépens des -autres, s'engoua des «héros de Mazagran», qui furent comparés aux -défenseurs des Thermopyles. Le gouvernement lui-même, dupe de cette mise -en scène, leur prodigua les récompenses, jusqu'au jour--près de trois -ans plus tard--où, mieux informé, mais ne voulant pas confesser -publiquement son erreur, il se contentera de mettre silencieusement le -capitaine Lelièvre à la retraite. Le commandant de Montagnac, un vrai -brave, celui-là, écrira à ce propos, dans une lettre en date du 22 -novembre 1842: «Notre fameux _lapin_ de Mazagran a fini par être expulsé -de l'armée, à la suite de tous ses méfaits. Il y a longtemps qu'on -aurait dû lui rendre cette justice.» Beaucoup d'historiens en sont -encore restés à la légende de Mazagran.] - -Dès le commencement de l'attaque, le maréchal Valée avait fait -parvenir en France un cri d'alarme, demandant avec instance des -renforts immédiats. Sous l'influence du duc d'Orléans, le -ministère,--c'était alors celui du 12 mai 1839, présidé par le -maréchal Soult,--prit aussitôt des mesures pour porter l'effectif de -l'armée africaine de 40,000 hommes à près de 60,000. «Le Roi et son -conseil, écrivait le prince royal au maréchal Valée, ont accepté, sans -hésitation, sans récrimination, la situation actuelle de l'Algérie. -L'opinion publique, la presse ont suivi cet exemple; les Chambres -seront entraînées de même. Jamais général en chef n'aura été soutenu -et traité comme vous l'êtes: appui moral, récompenses pour vos -troupes, pouvoir d'agir, liberté de mouvements, renforts immédiats et -abondants, vous aurez tous les éléments du succès...» Puis, parlant de -lui-même, le prince ajoutait, avec cet accent de patriotisme qui -vibrait si souvent dans ses lettres: «Reprendre, pour une lutte -solennelle, une place encore chaude, si je puis m'exprimer ainsi, -parmi les troupes que je viens de commander dans une expédition -presque pacifique, répondre à l'appel que l'Afrique fait à ses -défenseurs, c'est plus qu'un droit pour moi, c'est, à mes yeux, un -devoir d'honneur qui fait taire toute autre considération et qui a été -apprécié par le Roi et son conseil. J'ai écarté l'offre d'un -commandement distinct du vôtre: le service en eût souffert. Je n'ai -d'autre ambition que le bien général. Je partirai d'ici avec mon frère -d'Aumale qui fera ses premières armes sous vos ordres. L'opinion -publique et la presse se préoccupent vivement de mon départ, et tant -que cela ne va pas jusqu'à des manifestations qui troubleraient ma -liberté, je ne puis qu'être touché d'une sollicitude qui me prouve que -mes efforts pour me tenir à la hauteur de ma position n'ont pas été -complètement perdus; mais ni les motifs qu'on allègue, ni aucune -considération d'intérêt, ni aucun calcul d'avenir ne pourront me -retenir ici, lorsque, dans mes inflexibles idées de point d'honneur, -je crois avoir un devoir à remplir. Le cri de ma conscience me -conduira en Afrique; Dieu réglera l'avenir[298].» À l'ouverture de la -session, le 23 décembre 1839, le Roi parla avec fermeté de la -nécessité de «punir l'agression» de l'émir et «d'en rendre le retour -impossible, afin que rien n'arrêtât le développement de prospérité que -la domination française garantissait à une terre qu'elle ne quitterait -plus». La Chambre, si longtemps incertaine dans ses vues sur -l'Algérie, s'associa à ces sentiments. Sa volonté fut même mise -particulièrement en lumière par le vote d'un amendement qui -corrigeait sur ce point la rédaction proposée par la commission; cette -rédaction, tout en insistant sur la «vigueur» avec laquelle la guerre -devait être poussée, laissait planer quelque doute sur l'usage qui -serait fait de la victoire; l'amendement, voté à une grande majorité, -sur la demande du ministère, substitua à cette rédaction un peu -équivoque une phrase où, reprenant les expressions mêmes du discours -royal, on parlait de «cette terre que la domination française ne -quitterait plus». - -[Note 298: Cité par M. Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. -II, p. 389 à 391.] - -Les renforts arrivèrent en Algérie dans les premiers mois de 1840. Le -maréchal Valée se trouva ainsi en mesure de former un petit corps -expéditionnaire, bientôt porté à dix mille hommes, et dans lequel -étaient réunis les Africains les plus renommés, le général Duvivier, -les colonels de La Moricière, Changarnier et Bedeau. Le duc d'Orléans -commandait l'une des divisions, et son jeune frère le duc d'Aumale, -alors chef de bataillon, faisait partie de son état-major. D'après le -plan concerté avec le gouvernement, tout l'effort devait être porté -dans la province d'Alger où l'on voulait s'emparer de Cherchel à -l'ouest sur le bord de la mer, de Miliana au sud-ouest dans les -terres, et de Médéa au sud. On se flattait que ces villes, une fois -revenues en notre possession, serviraient de rempart à la plaine de la -Métidja. Le plan fut exécuté comme il avait été conçu. Le maréchal -occupa Cherchel le 15 mars, Médéa le 17 mai, Miliana le 8 juin. Aucune -de ces villes ne fut défendue: les deux premières furent trouvées -désertes, la troisième en flammes. Sur la route, à l'aller et au -retour, il fallut souvent en venir aux mains avec Abd el-Kader ou avec -ses lieutenants. Le plus rude et le plus brillant de ces combats eut -lieu avant d'arriver à Médéa, sur ce col de Mouzaia, tant de fois -arrosé de notre sang depuis la première expédition du général Clauzel: -Abd el-Kader occupait, avec ses réguliers et de nombreux auxiliaires, -les crêtes et le piton qui dominaient à gauche le passage; ainsi -défendue, cette forteresse naturelle paraissait inaccessible; rien ne -put arrêter l'élan de nos soldats entraînés par Changarnier et La -Moricière. Mais quel était le fruit de ces victoires? Vainement, à -chaque rencontre, l'emportait-on sur Abd el-Kader, celui-ci ne se -laissait pas envelopper ni même serrer de trop près. Toujours vaincu, -jamais mis hors de combat, il continuait à tenir la campagne, -harcelant toutes nos marches offensives et encore plus nos retraites. -Ainsi quelques jours après le combat de Mouzaia, comme l'armée -repassait le col pour revenir dans la Métidja, l'arrière-garde fut si -soudainement et si violemment attaquée, qu'on put craindre un moment -sa destruction. - -Malgré les efforts faits et le sang versé, cette campagne était donc -sans résultat décisif. L'armée en avait le sentiment et, chose -fâcheuse, s'en prenait à son chef. Plusieurs fois, il avait paru -qu'avec sa lenteur méthodique, encore augmentée par l'âge, le maréchal -laissait échapper les meilleures occasions. Artilleur éminent, il ne -possédait pas au même degré les qualités fort différentes du général -d'armée; de plus, nourri dans les traditions de la grande guerre -européenne, il n'avait pas l'intelligence de cette guerre d'Afrique -qui exigeait tant de prestesse dans les mouvements, tant de -promptitude dans le coup d'oeil. La Moricière traduisait le sentiment -général, quand il écrivait alors dans une lettre confidentielle: «On -n'a pas d'idée de ce que c'est que dix mille hommes conduits de la -sorte; cela dépasse de beaucoup tout ce que je pouvais imaginer[299].» -Cependant le gouverneur était satisfait. «Le plan de campagne est -exécuté, disait-il dans son rapport au ministre; la France est -fortement établie dans la vallée du Chélif; de grandes communications -relient à la Métidja Médéa et Miliana. Le moment approche où les -tribus se sépareront de l'émir.» Singulière illusion! Le maréchal -Valée avait laissé à Médéa et à Miliana, non des corps de troupes -assez forts pour rayonner aux environs, mais les garnisons -indispensables à la garde des villes: toujours le parti pris de -défensive. Aussi, à peine l'armée s'était-elle éloignée, que ces -garnisons étaient bloquées, sans communications régulières avec Alger, -constamment attaquées, souvent manquant de vivres, et surtout -exposées à la démoralisation, conséquence de leur attitude passive et -de leur isolement. «Horribles villes, écrivait alors un de nos plus -solides soldats, véritables prisons, dans lesquelles on a jeté trois -mille individus, et qui sont autant de gouffres où disparaissent ces -malheureux abandonnés[300].» Vivres et munitions, tout devait être -apporté de la côte, et chaque ravitaillement exigeait une nouvelle -armée, une nouvelle expédition, de nouveaux combats contre l'ennemi -qui tenait toujours la campagne. C'était recommencer purement et -simplement ce qu'avait fait le général Clauzel au lendemain de la -prise d'Alger, comme si le temps n'avait rien fait gagner ni -l'expérience rien appris. Ces expéditions répétées épuisaient l'armée, -d'autant que le chiffre des troupes mobilisables était singulièrement -restreint: presque tout l'effectif continuait à être absorbé par la -garde des nombreux postes que le maréchal avait établis autour du -Sahel et dans la Métidja. - -[Note 299: _Le général de La Moricière_, par M. KELLER, t. I, p. 231.] - -[Note 300: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de -Montagnac._] - -Ces postes nous donnaient-ils au moins quelque sécurité? Non; les -coureurs ennemis s'avançaient jusqu'aux portes d'Alger. À peu de -distance de la ville, des détachements de deux cents hommes étaient -surpris et massacrés. Un témoin[301] a tracé ce tableau de nos -possessions africaines après la campagne de 1840; il se suppose devant -une carte, marquant en noir ce qui nous appartient véritablement: -«Alger est à vous, disait-il, et même, pourvu que la nuit soit encore -éloignée, vous pouvez vous promener à une lieue aux environs. Trois ou -quatre points dans un rayon de trois ou quatre lieues; ce sont vos -postes ou camps de la Maison-Carrée, du Fondouk, de l'Habra, etc. Vous -possédez la surface qu'ils occupent et les alentours jusqu'à portée de -fusil, mais à condition de n'y rien semer, de n'y rien bâtir; à -condition d'avoir, derrière vos fossés, suffisamment de vivres et de -munitions pour attendre la colonne de ravitaillement. Lorsqu'il n'y a -pas d'eau dans l'intérieur du camp, les soldats ne vont à la fontaine -qu'en force suffisante. Ils sont dévorés de vermine, excédés de -fatigue et d'ennui, décimés par la fièvre, par le soleil, par les -exhalaisons pestilentielles des marécages. Heureux ceux qui peuvent -lire quelques lambeaux d'un vieux journal! J'ai entendu des officiers, -enfermés dans ces prisons brûlantes, dire que l'esprit le mieux trempé -ne peut résister à trois ou quatre mois d'un pareil supplice. Beaucoup -s'adonnent aux liqueurs fortes, demandant à l'abrutissement de les -sauver de la folie. Mais poursuivons: un point à Douera, un point à -Boufarik, un autre à Blida, deux autres à Coléa et à Cherchel. Vous -entretenez dans chacun de ces endroits un certain nombre de troupes et -quelques cabaretiers qui empoisonnent ce que la fièvre et l'Arabe ont -laissé vivre. Voilà votre province d'Alger... J'oubliais vos villes de -Médéa et de Miliana, deux grands tombeaux, au bout d'un chemin sur -lequel vous pourriez construire vingt pyramides triomphales des -ossements de vos soldats.» L'auteur de ce tableau n'exagérait pas -l'insalubrité des postes occupés dans la province d'Alger. Tel -bataillon, qui en arrivant dans l'un d'eux comptait 700 hommes, se -trouvait, au bout de peu de temps, réduit à 210. «Ces malheureux, -écrivait un de leurs officiers, sont frappés de la fièvre comme de la -foudre; ils tombent, et l'on n'a que le temps de les porter à -l'hôpital[302].» C'est à l'occupation de ces retranchements bien plus -qu'aux combats, si meurtriers fussent-ils, qu'il faut attribuer le -chiffre très élevé des pertes de l'armée en 1840: 9,300 morts sur un -effectif de 60,000 hommes[303]. - -[Note 301: Ce témoin est M. Louis Veuillot, qui vint en Algérie avec -le général Bugeaud, au commencement de 1841, et qui, aussitôt après, -publia ses impressions de voyage, sous ce titre: _Les Français en -Algérie_.] - -[Note 302: _Lettres d'un soldat, correspondance du colonel de -Montagnac._] - -[Note 303: Chiffre avoué par le gouvernement dans la séance du 14 -avril 1841.] - -En dépit des bulletins optimistes que le maréchal Valée lui adressait -de la meilleure foi du monde, le ministre de la guerre finissait -cependant par s'apercevoir du fâcheux état des choses: «La situation -générale, écrivait-il, ne s'est pas améliorée depuis le commencement -de la campagne. Nous occupons, il est vrai, Médéa et Miliana, mais -dans des conditions jusqu'ici peu favorables. Les partis arabes n'en -demeurent pas moins à peu près maîtres de la plaine, et les -communications entre nos postes sont difficiles et rares. Il est -urgent de remédier, par des opérations heureuses et décisives, à un -tel état de choses dont il y aurait bientôt à s'alarmer[304].» Comment -répondre au voeu du ministre? L'armée était dans un état de lassitude -physique et surtout morale qui ne semblait plus permettre de lui -imposer de nouveaux efforts. On en était à se demander si, avec des -soldats surmenés, des officiers découragés, il serait possible de -continuer les opérations indispensables au ravitaillement des villes -occupées. Heureusement Changarnier se trouvait là, toujours prêt à -agir et sachant entraîner les autres; il était la grande ressource du -maréchal dans ses embarras; simple colonel ou général de récente -promotion, il se voyait attribuer le commandement de presque toutes -les expéditions, qu'il menait à bien avec un rare mélange d'audace, -d'énergie et d'adresse. «Les généraux sont à Alger, écrivait le -capitaine de Montagnac, n'ayant pas d'emploi et n'en demandant pas. Il -y a ici un général qui est tous les généraux d'Afrique: c'est -Changarnier. Y a-t-il une expédition à organiser? vite on ramasse des -fractions de tous les corps et l'on prend mon Changarnier. Y a-t-il -une razzia à faire? Changarnier. S'agit-il d'établir un télégraphe -dans les nuages? encore Changarnier, toujours Changarnier... Du reste, -il répond à la confiance qu'on a en lui: il se bat bien. Sa réputation -va toujours grandissant, et bientôt la terre ne sera plus assez vaste -pour la contenir[305].» - -[Note 304: Camille ROUSSET, _l'Algérie de 1830 à 1840_, t. II, p. -473.] - -[Note 305: _Lettres d'un soldat._] - -Même avec un si énergique lieutenant, le maréchal Valée était loin de -faire tout le nécessaire. Miliana a été ravitaillée, le 23 juin 1840, -pour trois mois. Depuis lors, on n'a plus eu de communication avec la -ville, de nouveau bloquée. Les trois mois se sont écoulés sans que -l'on ait trouvé moyen d'envoyer un nouveau convoi. Dans la nuit du 27 -au 28 septembre, un homme vêtu en Arabe se présente au palais du -gouverneur: c'est un échappé de Miliana; les nouvelles qu'il apporte -sont telles, qu'en toute hâte une colonne est organisée par -Changarnier. Le 4 octobre, après avoir livré plusieurs petits combats, -elle arrive à Miliana. Quel spectacle! La moitié de la garnison est -dans le cimetière, un quart dans les hôpitaux; le reste se traîne sans -force et sans courage, incapable de défendre les remparts que -l'ennemi, mal informé, n'a heureusement pas attaqués[306]. Tel a été -le résultat des fatigues, des maladies et surtout de la nostalgie -causée par cet état de séquestration, d'isolement et d'abandon. Il -faut prendre dans le corps expéditionnaire les éléments d'une garnison -entièrement nouvelle. La colonne ainsi réduite ramène, non sans peine, -à Alger, les débris de l'ancienne garnison, contre lesquels la mort -devait s'acharner jusqu'au bout. Des 1,236 hommes laissés en juin 1840 -dans Miliana, 70 seulement survivaient au 31 décembre. Lamentable -incident, qui eut tout de suite un douloureux retentissement et qui -n'était pas fait pour relever le prestige du maréchal Valée, soit en -Afrique auprès de l'armée, soit en France auprès du public et du -gouvernement. - -[Note 306: Ce tableau de la garnison de Miliana a été tracé par le -général Changarnier lui-même, dans un passage que cite M. Camille -Rousset.] - - -II - -Pendant que la guerre se poursuivait avec ces fortunes diverses, -survenaient, en France, des débats parlementaires et des crises -ministérielles qui avaient leur contre-coup sur les affaires -algériennes. Avant même que le maréchal Valée eût reçu ses renforts et -commencé sérieusement ses opérations, son système avait rencontré, à -la tribune de la Chambre, un contradicteur autorisé, redoutable, qui -avait l'habitude de dire très haut ce qu'il pensait et de ne ménager -personne: c'était le général Bugeaud. Il y avait déjà plusieurs années -que ce personnage jouait, dans les affaires d'Afrique, un rôle -important dont les diverses phases semblaient, il est vrai, peu -concordantes. Le même homme qui, en 1836, par la victoire de la -Sickack, était apparu comme l'un des plus vigoureux adversaires d'Abd -el-Kader, avait négocié et signé, en 1837, le traité de la Tafna, qui -faisait la part si large à l'émir, si étroite à la France. À cette -époque, il professait très haut et à tout venant que l'entreprise -algérienne était une sottise, que la conquête serait pénible, la -colonisation impossible, et que le mieux était de s'en aller[307]. -Mais, depuis lors, une évolution s'était accomplie dans son esprit. -Sans désavouer sa première opposition, en persistant même à déclarer -l'entreprise peu heureuse, il avait fini par trouver que la France -était trop engagée pour reculer. Dès lors, il estimait que le pire -était de piétiner sur place, et qu'on devait aller de l'avant; -l'évacuation écartée, il ne voyait plus qu'une issue, la conquête -complète et rapide. Dans cette façon nouvelle de considérer les -choses, il apportait son habituelle impétuosité, exposant en toute -occasion ses idées avec une verve abondante et puissante. Ainsi, -avait-il pris la parole, le 15 janvier 1840, lors de la discussion de -l'adresse, mêlant assez étrangement, avec une égale vivacité, -l'apologie de sa conduite personnelle dans le traité de la Tafna et la -critique de l'occupation restreinte. «Je ne serai pas suspect, -disait-il, quand je déclarerai que l'occupation restreinte me paraît -une chimère. Cependant, c'est sur cette idée qu'avait été fait le -traité de la Tafna. Eh bien! c'est une chimère! Elle vient d'être -jugée par les faits. C'est à grands frais, avec un grand déploiement -de forces et de fortifications, que vous avez voulu garder la petite -zone réservée dans la province d'Alger. Vous avez vu ce qui est -arrivé! Au moment où la guerre a éclaté, nos points retranchés ont été -franchis; les Arabes se sont précipités dans la plaine de la Métidja, -y ont fait disparaître l'ombre de colonisation que nous y avions si -péniblement établie. Je dis que l'occupation restreinte est une -chimère, une chimère dangereuse. Tant que vous resterez dans votre -petite zone, vous n'attaquerez pas votre adversaire au coeur. Lors -même que vous étendriez un peu cette zone, l'ennemi aurait plus -d'espace qu'il ne lui en faut pour subsister... Il ne reste donc, -selon moi, que la domination absolue, la soumission du pays... Puisque -mon pays est en Afrique, je désire qu'on ne s'y débatte plus dans -l'impuissance. Nous nous agitons, depuis dix ans, pour faire les -choses du monde, je ne dirai pas les plus futiles, mais les plus -infructueuses. Je pense que les grandes nations, comme les grands -hommes, doivent faire les fautes avec grandeur. Oui, à mon avis, la -possession d'Alger est une faute; mais puisque vous voulez la faire, -il faut que vous la fassiez grandement, car c'est le seul moyen d'en -obtenir quelque fruit, il faut donc que le pays soit conquis et la -puissance d'Abd el-Kader détruite.» Le but ainsi nettement fixé, -l'orateur indiquait les moyens de l'atteindre: c'était de substituer -au système des postes fortifiés la création de six colonnes mobiles, -parcourant le pays dans tous les sens et atteignant les Arabes dans -leurs intérêts agricoles, les seuls saisissables en Afrique. - -[Note 307: Sur les antécédents algériens du général Bugeaud, voir t. -III, ch. X, § X et XII.] - -Le ministère, qui venait d'approuver le plan du gouverneur, n'était -pas disposé à suivre les conseils du général Bugeaud. Mais, quelques -semaines plus tard, il était renversé et cédait la place au cabinet du -1er mars 1840, formé par M. Thiers. Le nouveau président du conseil -arrivait au pouvoir, fort animé pour la conquête de l'Algérie et assez -prévenu contre le maréchal Valée. La position de ce dernier, au -premier moment fort menacée, ne fut raffermie que par l'influence du -duc d'Orléans qui s'apprêtait alors à rejoindre l'armée d'Afrique. Ce -ne fut pas pour bien longtemps. À peine les opérations militaires -étaient-elles commencées que, devant la médiocrité et l'incertitude -des résultats, M. Thiers sentit renaître ses premiers doutes sur -l'homme et sur son système. Quant au général Bugeaud, il trouvait dans -ces faits la confirmation de ses idées, et, le 14 mai 1840, il -saisissait l'occasion de la discussion des crédits, pour insister avec -plus de vivacité encore sur la critique du plan suivi par le maréchal -Valée. «Si l'on veut, disait-il, occuper Médéa, Miliana, Cherchel, on -aura tous les inconvénients de l'occupation restreinte multipliés sur -une plus grande échelle.» À l'entendre, ce n'est pas 2,400 hommes -qu'il faudrait mettre à Médéa, ce serait 8,000 hommes en état de -prendre l'offensive. «Il y a, ajoutait-il, un système qu'il faut -abandonner, c'est le système de la multiplication des postes -retranchés. Je n'en connais pas de plus déplorable. Il nous a fait un -mal affreux... Que diriez-vous d'un amiral qui, chargé de dominer la -Méditerranée, amarrerait ses vaisseaux en grand nombre sur quelques -points de la côte et ne bougerait de là? Vous avez fait la même -chose... C'est le système de la mobilité qui doit soumettre l'Afrique. -Il y a entre le système de l'occupation restreinte par les postes -retranchés et celui de la mobilité toute la différence qu'il y a entre -la portée du fusil et la portée des jambes. Les postes retranchés -commandent seulement à la portée du fusil, tandis que la mobilité -commande le pays à vingt ou trente lieues. Il faut donc être avare de -retranchements et n'établir un poste que quand la nécessité en est dix -fois démontrée... Vous voulez rester imperturbablement en Afrique! Eh -bien, il faut y rester pour y faire quelque chose. Jusqu'à présent, on -n'a rien fait, absolument rien. Voulez-vous recommencer ces dix ans de -sacrifices infructueux, ces expéditions qui n'aboutissent qu'à brûler -des maisons et à envoyer bon nombre de soldats à l'hôpital? Vous ne -pouvez continuer quelque chose d'aussi absurde, messieurs. Puisque -vous êtes condamnés à rester en Afrique, il faut une grande invasion -qui ressemble à celle que faisaient les Francs, à celles que faisaient -les Goths; sans cela, vous n'arriverez à rien.» Et l'orateur ne -cachait pas à la Chambre qu'une armée de 90,000 hommes était -nécessaire. Tout en trouvant le général Bugeaud trop absolu, M. Thiers -tomba d'accord avec lui qu'on avait eu tort d'éparpiller les troupes -et de multiplier les postes; la meilleure tactique, selon le président -du conseil, eût été de s'emparer de quelques points principaux et de -rayonner de là dans tous les sens. Lui aussi repoussait absolument «la -chimère de l'occupation restreinte». Enfin, aux adversaires de -l'entreprise algérienne qui tiraient argument des résultats incertains -de la campagne, il répondait en célébrant avec une vivacité éloquente -les profits que nous réservait cette conquête et aussi, d'une façon -plus générale, l'avantage qu'il y avait pour la France «à se battre -quelque part[308]». - -[Note 308: J'ai déjà eu occasion de citer un fragment de ce discours, -t. IV, ch. V, § IX.] - -Cette discussion n'avait pas raffermi le maréchal Valée. Le ministère -comprenait la nécessité de le changer; une seule chose l'arrêtait, la -difficulté que présentait le choix du successeur. Un candidat sans -doute était indiqué et paraissait s'offrir: le général Bugeaud. En une -question où tant de gens tâtonnaient, il avait un système, le -professait bien haut et se faisait fort de réussir là où les autres -avaient échoué. Dans beaucoup d'esprits, l'idée gagnait qu'il pourrait -bien être l'homme de la situation. Le général s'attendait à être -choisi. «Il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique, -écrivait-il à un de ses confidents, et je crois même que c'est arrêté, -mais qu'on ne veut pas le publier encore... Je n'ai fait aucun -mouvement. Sans être Achille, on vient me chercher sous ma -tente[309].» Cependant les jours s'écoulaient, et le ministère n'osait -avouer le choix qu'il avait peut-être décidé _in petto_: c'est qu'il -se croyait obligé de ménager la gauche et que celle-ci détestait le -général Bugeaud. Jusqu'à quand ces préventions de parti eussent-elles -ainsi retardé une mesure si évidemment commandée par l'intérêt de -l'Algérie? Quoi qu'il en soit, le cabinet du 1er mars tomba sans avoir -rien fait, et la question se trouva renvoyée au cabinet du 29 octobre, -avec beaucoup d'autres non moins graves, plus graves même, qui -composaient l'onéreux héritage laissé par M. Thiers à ses successeurs. - -[Note 309: Lettre du 17 octobre 1840. (_Le maréchal Bugeaud_, par le -comte D'IDEVILLE, t. II, p. 149.)] - -Les nouveaux ministres n'avaient aucune raison d'être effarouchés par -la couleur politique du général Bugeaud, mais ne pouvaient-ils pas -l'être par ses desseins militaires? Le nommer, c'était s'engager à -fond dans la guerre d'Afrique, renoncer à tout expédient d'occupation -restreinte, entreprendre la conquête de la régence entière, se -condamner à obtenir de la Chambre, jusqu'alors peu généreuse en cette -matière, beaucoup d'hommes et beaucoup d'argent, et cela pendant de -longues années. Le général n'avait laissé sur ce point aucune -équivoque. Il ne s'était pas expliqué seulement à la tribune, dans des -circonstances où il pouvait être soupçonné de quelque entraînement de -discussion ou de quelque exagération oratoire: un jour que le Roi -était particulièrement préoccupé des affaires d'Algérie, des opinions -divergentes qui se manifestaient à ce sujet, de la stérilité des -efforts faits jusqu'alors, il avait appelé le général Bugeaud et, en -plein conseil des ministres, lui avait demandé son avis. «Sire, dit le -général, si le pays cultivé, le Tell algérien, se prolongeait -indéfiniment dans le sud, il faudrait évacuer demain matin; la -conquête serait impossible. Mais la fortune veut que l'épaisseur du -pays cultivé ne soit en moyenne que de trente lieues, et qu'au delà -soit le petit désert. Qu'est-ce qui fait que, depuis dix ans, vous -multipliez les efforts sans parvenir à soumettre les Arabes? C'est -qu'Abd el-Kader a toujours derrière lui une région où il peut lever -l'impôt et recruter des soldats. Toutes les fois que vous laissez à -l'ennemi l'impôt et le recrutement, la guerre est interminable. Il -faut prendre la totalité du Tell, et alors, l'émir, n'ayant plus ni -impôt ni recrutement, sera forcé de capituler.» Et comme le Roi, -frappé du bon sens de ce raisonnement, avait fait cette question: «Si -je vous chargeais de cette entreprise, accepteriez-vous, et à quelles -conditions?--J'accepterais, répondit le général, mais je demanderais -au Roi cent mille hommes de son armée et cent millions de son budget -pendant sept ans[310].» Pour peu que M. Guizot et ses collègues -eussent été les politiques timides et mesquins que la gauche dénonçait -et flétrissait si bruyamment, de telles perspectives eussent eu de -quoi les faire hésiter ou même reculer. Tout au contraire, avec une -pleine connaissance des suites de leur résolution, ils proposèrent au -Roi de nommer le général Bugeaud gouverneur général. Quant à -Louis-Philippe, il trouvait bien un peu lourde l'entreprise -algérienne. «Le duc de Broglie a raison, disait-il volontiers, -l'Algérie est une loge à l'Opéra qui coûte bien cher.» Mais dès qu'il -lui fut démontré que l'honneur et l'intérêt du pays étaient engagés, -il prit son parti des sacrifices à faire, si lourds fussent-ils: -réponse anticipée aux fausses lettres que la presse légitimiste allait -publier, quelques semaines plus tard, en vue de faire croire que le -Roi avait promis à l'Angleterre l'évacuation de l'Algérie[311]. -L'ordonnance qui appelait le général Bugeaud à remplacer le maréchal -Valée fut signée le 29 décembre 1840. Cette date est importante dans -l'histoire de la conquête de l'Algérie: elle marque la fin des -tâtonnements stériles et le commencement des opérations efficaces. - -[Note 310: Cette conversation m'a été rapportée par M. le général -Trochu, qui la tenait lui-même du maréchal Bugeaud. Il en avait -conservé un souvenir très vif, sans pouvoir en préciser la date. Aux -débuts de sa carrière, le capitaine Trochu avait été l'officier -d'ordonnance et l'homme de confiance du maréchal, qui faisait de lui -le plus grand cas. «Je ne connais dans l'armée aucun homme plus -distingué que lui», écrivait le maréchal à M. Guizot, le 2 juillet -1846.] - -[Note 311: Sur ces lettres, voir t. IV, ch. V, § IX.] - - -III - -Au moment où il prenait en main la direction des affaires algériennes, -le général Bugeaud avait cinquante-six ans. Forte stature, large -poitrine, visage coloré, voix mâle et rude, regard hardi, allure -décidée, tout en lui respirait le commandement. Les qualités de l'âme, -de l'intelligence et surtout du caractère étaient supérieures, mais -avec des inégalités et des contrastes qu'expliquent son origine et les -vicissitudes de sa vie. D'une famille noble du Périgord, Thomas -Bugeaud de la Piconnerie perdit sa mère quand il n'avait que dix ans. -Son père, ruiné par la révolution, d'un tempérament violent et dur, ne -s'intéressant qu'à son fils aîné, retira le jeune Thomas de l'école où -l'avait placé sa mère, et le laissa absolument à lui-même, sans lui -faire donner aucune éducation. L'enfant ainsi abandonné se réfugia à -la campagne, avec ses soeurs aînées dont la tendresse mettait seule un -peu de douceur dans sa vie, n'ayant en fait d'instruction que ce que -les pauvres filles, non moins délaissées elles-mêmes, pouvaient lui -apprendre, passant son temps à chasser, à pêcher, à vagabonder au -milieu des landes et des bois avec les petits paysans de son âge, dans -un tel dénuement que, faute de souliers, il se fabriquait lui-même des -espèces de sandales. Cette étrange existence se prolongea jusqu'en -1804, où Thomas, âgé de dix-neuf ans, s'engagea dans les vélites de la -garde impériale. Il prit ce parti par pauvreté, non par goût. -Longtemps ses lettres témoignèrent de ses regrets pour la vie -rustique, de son désir de «quitter le militaire». Toutefois, par -sentiment du devoir, par vaillance naturelle, plus encore que par -ambition, il écrivait à sa soeur aînée, lors de sa première entrée en -campagne: «Je t'assure que je mourrai ou que je me distinguerai.» -Caporal de la garde à Austerlitz en 1805, sous-lieutenant de la ligne -en 1806, blessé à la fin de la même année dans la campagne de Pologne, -il fut envoyé, en 1808, à l'armée d'Espagne, où il resta jusqu'en -1814, successivement capitaine, chef de bataillon, major. Sur ce -nouveau théâtre, dans une guerre de surprises et d'embuscades, il eut -occasion de faire oeuvre d'initiative et de commandement, bien -qu'encore dans un grade relativement peu élevé; de brillants faits -d'armes, de vigoureux coups de main attirèrent sur lui l'attention de -ses chefs, particulièrement du maréchal Suchet qui le prit en haute -estime. Ce fut la première Restauration, bien accueillie par lui, qui -lui donna ses épaulettes de colonel. Mais s'étant rallié à Napoléon -pendant les Cent-Jours, il fut mis en demi-solde après la seconde -Restauration. Il se retira alors en Périgord, dans le vieux domaine de -sa famille, et, portant sur l'agriculture son énergie accoutumée, il -transforma le pays qui l'entourait. Ainsi passa-t-il quinze années, -loin de tout bruit et de toute agitation, refusant de prendre part aux -conciliabules républicains et bonapartistes dans lesquels on cherchait -à l'attirer. - -Le gouvernement de Juillet lui rouvrit l'armée et le fit général. Élu -député en 1831, conservateur résolu, implacable, provocant, il n'était -pas d'humeur à jouer les rôles muets. C'était un orateur original, -prime-sautier, n'ayant pas toujours autant de mesure que de verve, -prompt, sur ce champ de bataille comme sur les autres, à prendre -l'offensive, particulièrement animé contre les journalistes qui, -naturellement, n'étaient pas en reste avec lui et le dépeignaient -comme un soudard brutal, ennemi du peuple et courtisan du prince. Il -n'était pas d'ailleurs jusqu'à son rôle militaire, son service de -général qui ne le mît en butte aux attaques des partis: en 1833, il -acceptait, par dévouement au Roi, la mission pénible de garder la -duchesse de Berry à Blaye, et s'attirait ainsi les ressentiments des -légitimistes; en 1834, placé à la tête d'une des brigades de l'armée -de Paris, il irritait les républicains par sa vigueur à réprimer -l'émeute du 13 et du 14 avril; c'est alors que se produisit le -douloureux incident si perfidement exploité par l'opposition sous le -nom de «massacre de la rue Transnonain»,--incident dont, en tout cas, -le général Bugeaud n'était aucunement responsable, car les soldats -incriminés appartenaient à la brigade du général de Lascours, non à la -sienne. Les journaux n'en prodiguèrent pas moins leurs invectives à -celui qu'ils se plaisaient à appeler le «geôlier de Blaye» et le -«bourreau de la rue Transnonain». Le général n'était pas homme à -prendre en patience de telles attaques. Il en coûta cher à un député -de la gauche, M. Dulong, pour avoir répété à la Chambre ce que -disaient les journaux: le mot de «geôlier», lancé par lui dans une -interruption, lui valut d'être tué en duel par l'ancien commandant du -château de Blaye. Le général Bugeaud n'était pas moins indigné, quand -on l'accusait de cruauté dans l'affaire de la rue Transnonain; rien ne -lui eût été plus facile que de dégager sa responsabilité; mais -longtemps il se refusa à le faire, pour n'avoir pas l'air de charger -son camarade, le général de Lascours; lorsque sa femme et ses soeurs -pleuraient sous la violence des outrages: «Mes amies, leur disait-il, -je vous en prie, soyez plus calmes; croyez-vous que je ne souffre -pas? Dieu a été méconnu, outragé, abreuvé d'ingratitude sur cette -terre. Ai-je le droit de me plaindre?» Ce fut seulement après la -révolution de Février, le 28 mars 1848, qu'il se décida à publier une -lettre pour prouver que le fait, prétexte de tant de calomnies, -n'était pas imputable à des soldats placés sous ses ordres. Les -attaques des journaux avaient du moins ce résultat que le général -Bugeaud, avant d'avoir pu conquérir son renom militaire, était déjà -très connu du public. Lui-même, un jour, constatait plaisamment à la -tribune la notoriété et l'importance dont il était ainsi redevable à -ses adversaires. «La presse ne m'a pas fait de mal, disait-il; au -contraire, elle m'a fait du bien; car, sans les outrages qu'elle s'est -efforcée de me faire subir, eh! mon Dieu, mon nom serait presque -inconnu en France. (_On rit._) On saurait à peine qu'il existe un -général Bugeaud, tandis qu'aujourd'hui, partout où je vais pour la -première fois, je suis un objet de curiosité. (_Nouveaux rires._) On -s'empresse sur mon passage; on veut voir cette espèce d'ogre -politique, cet orateur de corps de garde, dont l'éloquence sent la -poudre à canon, dit M. de Cormenin dans sa biographie des députés; et -je l'en remercie: c'est une très bonne odeur que celle de la poudre à -canon. Dernièrement, étant à Lille dans le salon du préfet,--ce -n'était pas jour de réception,--le salon se remplit tellement, qu'on -fut obligé d'en ouvrir un autre, tant on était curieux de me voir -(_hilarité générale_), et l'on fut tout étonné de voir que j'étais un -homme à peu près comme un autre, et que je parlais à peu près comme -tout le monde[312].» - -[Note 312: Discours du 8 avril 1839.] - -Si impétueusement qu'il se fût jeté dans les luttes politiques, le -général Bugeaud n'en tenait pas moins à rester avant tout un homme de -guerre. C'était comme tel qu'il se sentait capable de faire de grandes -choses et qu'il aspirait à donner sa mesure. L'expérience militaire -qu'il avait acquise dans la première partie de sa carrière se trouvait -avoir été très variée et très complète. Il avait vu la grande guerre -que les officiers plus jeunes, uniquement formés en Algérie, ne -connaissaient pas, et, en outre, il avait fait, pendant six ans, en -Espagne, une guerre de guérillas qui le préparait merveilleusement aux -campagnes d'Afrique. Judicieux et attentif, il avait ainsi amassé un -riche fonds d'observations qui lui servait non seulement à se guider -lui-même, mais à enseigner les autres: car c'était son habitude, son -goût, on dirait presque sa manie, si la chose n'avait été le plus -souvent fort profitable, d'être, avec tous ceux qui l'approchaient, -petits ou grands, «en état permanent de professorat militaire[313]». -Les souvenirs d'Espagne étaient ceux qu'il évoquait le plus -volontiers, pour en tirer des leçons sur la façon de combattre les -Arabes. À ces avantages de l'expérience s'ajoutaient ceux que le -général Bugeaud tenait de la nature. Il avait beaucoup des dons du -capitaine: la décision prompte et audacieuse, le coup d'oeil sûr et -étendu, l'énergie persévérante, obstinée, l'activité infatigable, le -sang-froid intrépide et l'entière liberté d'esprit dans le péril, la -hardiesse à assumer et l'aisance à porter les responsabilités, cette -autorité particulière du commandement qui fait non seulement que -l'armée obéit, mais qu'elle va au feu avec confiance et donne ses -efforts sans compter, enfin et surtout deux qualités se complétant -l'une l'autre et qui devaient apparaître dans son oeuvre à un degré -tel, qu'on peut y voir vraiment ses qualités maîtresses: un bon sens -que rien ne troublait et une volonté que rien n'arrêtait. - -[Note 313: Expression du général Trochu.] - -Cette forte et brillante figure n'était pas sans quelques ombres. -S'étant formé seul, le général Bugeaud manquait de ce je ne sais quoi -de réglé, de mesuré, que donne l'éducation. De là, chez lui, des -lacunes, des écarts subits, des saillies excessives. La puissance de -volonté, la fermeté de décision, l'ardeur de conviction, la confiance -en soi qui faisaient sa force, tournaient parfois en intolérance -impérieuse; entier, absolu, obstiné, il jugeait mal ceux qui le -contredisaient et avait parfois trop de goût pour les approbateurs -dociles. Il donnait ce spectacle singulier d'un homme qui aimait à -discuter et qui avait horreur d'être discuté, recherchant les -controverses où sa verve lui donnait de grands avantages, mais s'y -montrant susceptible, irritable, beaucoup moins maître de lui que dans -une vraie bataille. Son indépendance à l'égard de ses supérieurs était -ombrageuse, et le gouvernement qui l'employait trouvait en lui un -instrument plus efficace que commode. Bonhomme avec les petites gens, -il était parfois cassant, maladroit, blessant avec ceux d'un rang -supérieur. Non dépourvu de finesse, il manquait de tact. Les qualités -aussi bien que les défauts, tout chez lui était recouvert dune écorce -rugueuse que les frottements du monde ne parvinrent jamais à polir: -c'était comme la marque ineffaçable de son origine. Il semblait même -mettre sa coquetterie à montrer d'autant plus en lui le paysan et le -soldat que son rôle se trouvait être plus élevé. - -Et cependant qui se fût arrêté à cet extérieur eût mal connu le -général Bugeaud. Pénétrez plus avant, vous découvrirez une âme qui -n'était pas sans délicatesse et même un esprit qui n'était pas sans -culture. Rien de plus touchant et de plus charmant que la -correspondance du jeune vélite de vingt ans avec ses soeurs: beaucoup -de coeur, une droiture fière et un peu sauvage, une pureté naïve[314]. -Cet homme si rude fut le plus affectueux, le plus caressant des pères. -«Je ne me souviens pas, disait-il un jour à ses enfants, d'avoir reçu -de mon père un seul baiser; voilà pourquoi je vous accable de ces -tendresses qui ont tant manqué à mon coeur aimant.» À défaut -d'instruction première, il avait saisi, à peine entré au régiment, -toutes les occasions de travailler et d'apprendre; plus tard, il avait -profité de sa retraite, pendant la Restauration, pour faire des -lectures; en tout temps, il s'était développé par l'observation -personnelle. Ce qu'il avait ainsi acquis, il l'épanchait autour de lui -en conversations abondantes, d'un tour singulièrement vif et -pittoresque. Des choses de l'intelligence, c'étaient les côtés, -positifs et pratiques qu'il goûtait le plus; il affectait même de -dédaigner la poésie; pourtant il avait le coeur à la fois trop haut et -trop sincère pour ne pas en subir, parfois à son insu, l'empire et -l'attrait. Un jour, sur la frontière du Maroc, il apprend que ses -aides de camp sont réunis dans leur tente pour lire le poème de -_Jocelyn_. «Ah! ils lisent des poésies, ces messieurs!» s'écrie-t-il, -puis, entrant brusquement chez eux: «Belle occupation, ma foi! que la -vôtre, messieurs! Avez-vous donc tant d'heures à perdre pour lire des -rêveries de songe-creux? Ah! les poètes et les députés poètes qui font -de la politique! En vérité, je vous croyais plus sérieux.» Et le voilà -s'emportant contre les rimailleurs, gent inutile et nuisible. Le soir -cependant, après dîner, la conversation étant revenue sur le même -sujet, il consent à entendre un passage du poème. À peine lui a-t-on -lu une page: «Donnez-moi cela!» s'écrie-t-il, et, arrachant le volume -des mains du lecteur, il se met à relire, de sa voix puissante et bien -timbrée, le récit de la mère de Jocelyn mourante, puis, gagné par -l'émotion, il continue jusqu'au moment où les mots étranglés -s'arrêtent dans sa gorge; de grosses larmes coulent sur ses joues. -«Ah! c'en est trop, cette fois, dit-il en riant, voilà que je vais -pleurer comme vous.» Et il rejette le livre. - -[Note 314: Voir, _passim_, au tome Ier de l'ouvrage de M. d'Ideville -sur le maréchal Bugeaud.] - - -IV - -Le général Bugeaud débarqua à Alger, le 21 février 1841. Il avait été -précédé ou allait être suivi par de nombreux renforts. L'effectif -qui, de 17,900 hommes en 1831[315], avait été successivement élevé à -63,000 hommes, chiffre qu'il atteignait en 1840, se trouva porté à -près de 80,000 hommes; il devait encore être augmenté, les années -suivantes. Ce n'était pas tout: comme l'a très justement indiqué le -général Trochu, «le nouveau gouverneur apportait avec lui une force -qui devait faire autant pour la conquête que les soldats et l'argent, -force toute morale qui a été, dans les mains du général Bugeaud, -l'instrument de tous les succès de sa carrière: il ne doutait pas, et -il sut prouver qu'il ne fallait pas douter, à une armée qu'une -perpétuelle alternative de succès et de revers, dans une entreprise -dont le but était resté jusque-là mal défini, avait laissée dans -l'incertitude». Cet esprit de décision, cette assurance, d'un effet si -salutaire, s'étaient manifestés, avant tout commencement d'exécution, -dans la netteté avec laquelle le gouverneur avait arrêté son système -de guerre. Loin d'en faire mystère, il l'avait, pour ainsi dire, -proclamé sur les toits. On n'a donc, pour exposer ce système, qu'à -recueillir ce qu'il avait alors dit et écrit à plusieurs reprises. - -[Note 315: Voici le tableau de l'effectif progressif de l'armée -d'Afrique: - - 1831 17,900 hommes. - 1832 22,400 -- - 1833 27,000 -- - 1834 31,000 -- - 1835 30,800 -- - 1836 31,400 -- - 1837 42,600 -- - 1838 48,000 -- - 1839 54,000 -- - 1840 63,000 -- - 1841 78,989 -- - 1842 83,281 -- - 1843 85,664 -- - 1844 90,562 -- - 1845 89,099 -- - 1846 107,688 -- - 1847 101,520 --] - -Tout d'abord le général entendait répudier la défensive et y -substituer une offensive énergique. «La meilleure manière de défendre -et de protéger, disait-il, c'est d'attaquer et de faire redouter à -l'ennemi les maux dont il nous menace.» Mais quel genre d'offensive? -En Europe, il suffit ordinairement de gagner une ou deux batailles, de -s'emparer de la capitale ou de quelques autres points importants, pour -que l'adversaire soit obligé de s'avouer vaincu. En Algérie, rien de -pareil. Il était dans la tactique d'Abd el-Kader d'éviter les grandes -batailles, ou en tout cas de ne pas s'y engager trop à fond, de ne pas -s'y laisser étreindre de trop près. Et puis, fût-on parvenu à livrer -une telle bataille, les résultats n'en auraient été nullement -décisifs. On n'avait pas affaire à une armée régulière qui, une fois -dispersée, ne compte plus, mais à la population elle-même qui se -retrouvait toujours sur pied, population fanatisée et dominée par son -chef, courageuse, habituée à combattre, dont on a pu dire que «chacun -y naissait un fusil à la main et un cheval entre les jambes». C'est -après s'être rendu bien compte des conditions toutes spéciales de -cette guerre que le général Bugeaud avait arrêté sa tactique: en place -des grandes batailles impossibles ou inefficaces, une action multiple -et incessante; au lieu d'une armée concentrée, beaucoup de petites -colonnes toujours en mouvement. Atteindre Abd el-Kader, il savait que -c'était difficile; s'emparer de lui, il ne s'en flattait guère ou, en -tout cas, il voyait là une chance tellement incertaine, qu'on ne -pouvait faire de sa réalisation la base d'un plan de campagne; mais du -moins voulait-il le poursuivre sans trêve, le prévenir, le déjouer, -l'épuiser matériellement, ruiner son prestige en le montrant partout -traqué. Cette sorte de chasse personnelle ne suffisait pas: il fallait -aussi agir contre les tribus dévouées à notre ennemi ou dominées par -lui, les contraindre à lui refuser l'impôt et le recrutement. Là même -était le noeud principal de la guerre. Comme le général l'avait dit au -Roi dans une conversation déjà citée, tant qu'Abd el-Kader pourrait -lever des soldats et trouver de l'argent, la lutte ne serait pas -terminée. Sur les moyens d'obtenir cette soumission des tribus, le -gouverneur n'avait pas des idées moins arrêtées; il les avait exposées -ainsi à la tribune, dès le 15 janvier 1840: «En Europe, nous ne -faisons pas seulement la guerre aux armées, nous la faisons aux -intérêts; quand nous avons battu les armées belligérantes, nous -saisissons les centres de population, de commerce, d'industrie, les -douanes, les archives, et bientôt ces intérêts sont forcés de -capituler... Il n'y a à saisir, en Afrique, qu'un intérêt, l'intérêt -agricole: il y est plus difficile à saisir qu'ailleurs, car il n'y a -ni villages ni fermes. J'y ai réfléchi bien longtemps, en me levant, -en me couchant; eh bien! je n'ai pu découvrir d'autre moyen de -soumettre le pays que de saisir cet intérêt... Je dirais aux -commandants des colonnes: Votre mission n'est pas de courir après les -Arabes, ce qui est fort inutile; elle est de les empêcher de semer, de -récolter, de pâturer.» Et comme l'auditoire n'entendait pas sans -murmurer cette théorie des razzias: «Ces murmures, ajouta l'orateur, -semblent me dire que la Chambre trouve le moyen trop barbare. -Messieurs, on ne fait pas la guerre avec la philanthropie. Qui veut la -fin veut les moyens... J'ai la conviction que vous pouvez obtenir la -soumission des trois provinces par le système que je viens d'indiquer. -En effet, les Arabes ne peuvent vivre qu'en Algérie. Dans le désert, -point de grain; un pâturage rare... Les Arabes pourront fuir dans le -désert à l'aspect de vos colonnes, mais ils n'y pourront rester; il -leur faudra capituler. Lorsqu'ils viendront à vous, ce sera le moment -d'exiger des garanties, la remise de leurs chevaux, de leurs armes, -pour leur permettre de s'établir sur leur ancien territoire, derrière -vous.» - -L'exécution de ce plan, à travers un pays sans routes, sans ponts, -sans villages, enchevêtré de montagnes presque inaccessibles, de -ravins presque infranchissables, avec un climat brûlant pendant l'été, -glacé pendant l'hiver, exigeait avant tout des troupes très légères et -très mobiles, aussi mobiles que l'ennemi à atteindre. En 1836, quand -le général Bugeaud avait fait sa première apparition en Afrique, avec -mission de relever les affaires compromises de la division d'Oran, à -peine débarqué, il avait réuni les officiers et leur avait tenu ce -petit discours: «Messieurs, je suis nouveau en Afrique, mais, selon -moi, le mode employé jusqu'ici pour poursuivre les Arabes est -défectueux. J'ai fait de longues campagnes en Espagne; or, la guerre -que vous faites ici a une grande analogie avec celle que nous avions -entreprise, en 1812, contre les guérillas. Vous me permettrez -d'utiliser l'expérience que j'ai acquise à cette époque. Comment, -traînant avec vous tant de canons et tant de voitures, prendre -l'offensive sur un ennemi qui l'a toujours eue jusqu'à présent, qui -est dégagé d'attirail et mobile à ce point que vous le déclarez -insaisissable? Il faut vous faire aussi légers que lui; il faut vous -débarrasser de ces _impedimenta_ qui sont pour vous une cause -permanente de faiblesse et de péril. Vous êtes liés à leur existence; -vous les suivez péniblement là où ils peuvent passer, quand ils -peuvent passer. Je vous déclare que j'ordonne l'embarquement de ce -matériel de campagne, de ces voitures et de ces canons. Nos soldats -porteront plus de vivres. Une petite réserve sera chargée sur des -chevaux et des mulets.» À cet ordre de renvoi des canons, les vieux -Africains s'étaient scandalisés, et ils avaient chargé le colonel -Combes de porter leurs remontrances à ce nouveau venu qui prétendait -tout changer. Le général Bugeaud maintint son ordre, et la victoire -lui donna raison. Depuis lors, tout avait confirmé la justesse de son -premier coup d'oeil. Aussi revenait-il en Afrique plus convaincu que -jamais des avantages de la mobilité et résolu à ne rien négliger pour -l'augmenter encore. L'idée, du reste, ne rencontrait plus de -résistance. Tous, au contraire, généraux, officiers, soldats, se -prêtaient à l'appliquer et aidaient à la développer. De ce concours, -devaient sortir beaucoup d'innovations heureuses dans la disposition -des colonnes, le chargement, le fourniment, le costume et la -nourriture des soldats, chacune tendant à accroître la rapidité des -mouvements. - -Si mobiles que fussent ces colonnes, on ne pouvait s'attendre qu'elles -allassent bien loin si elles partaient toujours de la mer et devaient -y revenir pour se ravitailler. Il fallait leur trouver des bases -d'opérations plus près de l'ennemi. Voilà pourquoi, tout en supprimant -les postes fortifiés, si inutilement multipliés par son prédécesseur, -le général Bugeaud avait le dessein d'occuper quelques points dans -l'intérieur des terres. Il ne s'agissait plus d'y enfermer de -malheureuses garnisons condamnées à la défensive, mais au contraire -d'en faire l'appui ou le point de départ des opérations offensives. Le -gouverneur expliquait ainsi lui-même la raison d'être de ces -occupations: «Je n'ai de postes que sur les lignes parallèles à la -mer, non pas pour garder ces lignes contre l'invasion de l'ennemi, ce -qui est impossible, mais pour rapprocher ma base d'opérations de la -zone sud du Tell et du désert. Ces postes, aux yeux des esprits -superficiels, pourront paraître une déviation de mes principes de -guerre en Afrique qui reposent sur la mobilité. Ce serait une grave -erreur, car ils ont pour objet au contraire d'accroître la mobilité, -et voici comment: si une colonne, partant de la mer pour opérer à -quarante lieues, était obligée de revenir à la mer afin de refaire -ses vivres et ses munitions, de déposer ses malades et ses blessés, -elle perdrait en action pour la guerre effective sept ou huit jours -pour revenir à la mer, sept ou huit jours pour revenir sur le théâtre -des opérations. Il lui faut donc quelques postes bien placés pour -pouvoir se ravitailler. On consacre ainsi une portion de son effectif -à rendre le reste mobile pour beaucoup plus longtemps[316].» Où -seraient fixés ces postes? Quel en serait le nombre? Au début, le -général Bugeaud, par réaction contre le système antérieur, n'en -voulait que très peu, trop peu. Chaque fois que ses lieutenants -proposaient une occupation, son premier mouvement était de la -repousser comme contraire au système de la mobilité. Mais ces idées -trop absolues devaient s'amender. Peu à peu, à mesure que notre -domination s'étendra, il arrivera à constituer trois lignes de postes, -parallèles entre elles: d'abord, celle du littoral, pied-à-terre -obligé des arrivages de la métropole; ensuite, la ligne centrale, -embrassant dans son rayonnement tout le Tell; enfin les postes -avancés, sur la frontière du désert. Le plan du nouveau gouverneur se -dessine donc nettement; il peut se résumer ainsi: offensive vigoureuse -au moyen de plusieurs petites colonnes très mobiles; poursuite -incessante de l'émir et razzia des tribus qui lui demeuraient fidèles; -occupation de postes peu nombreux, choisis non pour servir de barrière -à l'ennemi, mais pour rapprocher de lui la base des opérations. - -[Note 316: Lettre du 29 décembre 1843, à M. de Corcelle. (_Documents -inédits._)] - - -V - -Avec ce nouveau système de guerre et particulièrement avec la -multiplicité des colonnes, le gouverneur, ne pouvant être partout à la -fois, sera souvent obligé de s'en rapporter entièrement, pour -l'exécution, aux chefs de ces colonnes. Le général Bugeaud a cette -chance de trouver dans l'armée d'Afrique, au moment où il en prend la -direction, des officiers de rare valeur, déjà formés, qui faisaient -cette guerre depuis plusieurs années et qui même avaient, du pays et -de la population, une expérience plus longue que la sienne. Deux -d'entre eux sont alors particulièrement en vue: La Moricière et -Changarnier. Leurs faits d'armes viennent précisément de leur valoir à -tous deux, le même jour, le 21 juin 1840, les étoiles de maréchal de -camp. Le premier n'a que trente-quatre ans; six ans et huit mois -auparavant, il était simple capitaine. Le second, notablement plus -âgé, a quarante-sept ans, mais il a franchi plus rapidement encore, en -quatre ans et cinq mois, la distance du grade de capitaine à celui de -général. - -Changarnier a attendu longtemps avant de pouvoir montrer ce qu'il -vaut. Quand, en 1835, on l'envoie à l'armée d'Afrique, il est au -service depuis vingt ans et capitaine depuis douze; on ne sait guère -alors de lui qu'une chose, c'est qu'il est très brave, peu endurant, -et qu'il a eu plusieurs duels dont il est sorti à son avantage; -officier de la garde royale pendant toute la Restauration, cet -antécédent l'a fait passer pour légitimiste et a nui à son avancement. -Mais à peine l'Algérie lui fournit-elle l'occasion d'agir, qu'on le -distingue: au bout de quelques mois, il est chef de bataillon. L'année -suivante, en 1836, quand le maréchal Clauzel s'apprête à marcher -contre Constantine, il écrit au général Rapatel: «Envoyez-moi, par le -retour de la frégate, le bataillon du commandant Changarnier, cet -officier que j'ai remarqué dans l'expédition de Mascara.» On sait de -quelle gloire le commandant se couvre dans la retraite qui suit -l'échec subi devant Constantine: c'est lui qui sauve l'armée; aussi, -au soir de l'une de ces anxieuses journées, le maréchal Clauzel, -causant au bivouac avec plusieurs officiers, leur disait-il: «Si je -recevais une blessure, je me hâterais de mettre aux arrêts tous les -officiers supérieurs en grade à Changarnier ou plus anciens que lui. -Si je suis tué, ma foi, dépêchez-vous de vous insurger et de lui -décerner le commandement, sinon vous êtes tous... perdus!» Ce nom, -jusqu'alors inconnu, est désormais dans toutes les bouches, en Algérie -comme en France. Il est fait colonel après l'expédition des Portes de -Fer, et son régiment, le 2e léger, devenu, grâce à l'habileté du -commandement, à la vigueur de l'entraînement, célèbre dans l'armée -d'Afrique, balance la réputation des zouaves de La Moricière, et -partage avec eux l'honneur des tâches les plus difficiles et les plus -périlleuses. Comme naguère le maréchal Clauzel, le maréchal Valée a -discerné dans cet officier l'étoffe d'un chef d'armée, et il s'arrange -pour lui réserver, malgré son grade relativement inférieur, le -commandement de presque toutes les expéditions. On ne compte plus les -faits d'armes de Changarnier. Tout ce qu'il entreprend réussit. Son -énergie demeure intacte, alors que tant d'autres sont las et -découragés. Sa réputation s'est étendue jusque chez les Arabes, qui -connaissent la sonnerie de son régiment et qui ne prononcent qu'en -tremblant le nom de _Changarlo_. Il jouit de ce succès qu'il a si -longtemps attendu, mais il n'en est pas étonné. Il a en soi-même une -confiance dont l'expression presque naïve paraît parfois entachée -d'orgueil et d'infatuation; mais, après tout, elle est justifiée et -elle est une de ses forces; elle explique l'entrain avec lequel il -aborde toutes les difficultés, son incomparable sang-froid dans le -péril et aussi son ascendant sur les hommes qu'il commande. Sous ses -ordres, le soldat est capable d'efforts qu'il ne ferait pas avec un -autre: sa fermeté, sa ténacité, son audace sont contagieuses. Les -autres officiers ne laissent pas que de jalouser un peu une fortune -devenue tout à coup si rapide. D'autant que le caractère de -Changarnier, toujours digne, n'est pas toujours commode; il est plus -poli qu'aimable; avec une parfaite courtoisie, il a peu de cordialité; -avec une réelle élévation d'âme et certains côtés du désintéressement, -ceux qui viennent de la fierté, il est personnel, susceptible et -sévère; il ne sait ni pardonner une offense ni dissimuler le mépris -que lui inspire une vilenie. Toutefois ceux-là mêmes qui se croient -des raisons d'en vouloir à l'homme sont obligés de rendre hommage au -général; Saint-Arnaud, qui n'est pas de son bord, l'appelle le -Masséna africain. Ce soldat si vigoureux est en outre un esprit très -cultivé; M. Guizot devait dire de lui, plus tard: «Changarnier sait -écrire», et M. Sainte-Beuve le qualifiera de «véritable autorité -littéraire». - -La Moricière nous est connu; déjà j'ai eu occasion d'esquisser cette -physionomie si française[317]. Comme pour Changarnier, c'est -Constantine qui a rendu son nom partout célèbre; à un an de distance, -il a trouvé dans un assaut la gloire que son émule avait acquise dans -une retraite[318]. Héroïsmes de genre différent, mais de valeur égale. -Si nul n'est plus énergique et plus indomptable que Changarnier, nul -n'a la bravoure plus brillante et plus entraînante que La Moricière. -Le premier, plutôt frêle, la voix faible, toujours correct, recherché -même dans ses manières et sa mise, eût fait volontiers comme ces -soldats de la garde impériale qui allaient au feu en grande tenue et -en gants blancs. Chez le second, petit, mais vigoureux, l'allure et le -costume sont plus à la diable: une grande ceinture rouge s'enroulant -sur une tunique fanée et poussiéreuse; de longs cheveux s'échappant -d'une _chachia_, sorte de calotte arabe; les bottes en maroquin rouge -et la grande selle aussi à la mode indigène. Ce n'est pas seulement à -cause de ces détails extérieurs qu'on peut voir en lui «l'Africain» -par excellence. Si Changarnier a passé plusieurs années en Algérie, il -ne semble y avoir vu qu'un champ de bataille où la France attendait de -lui la victoire et où il pouvait honorer son nom; mais il lui eût été -indifférent de se battre ailleurs. Tout autre est le sentiment de La -Moricière, et là est vraiment l'originalité de sa figure. Venu en -Algérie dès 1830, il ne l'a pas quittée depuis, sauf des congés de -quelques mois pris à de rares intervalles; il s'indigne contre ces -trop nombreux officiers qui passent dans l'armée d'occupation, «n'y -cherchant qu'une occasion d'aventures et d'avancement, s'en retournant -ensuite bien vite en France, dès qu'ils ont obtenu ce qu'ils sont -venus chercher, et ne s'inquiétant nullement de ce qui se passera en -Afrique quand ils n'y seront plus[319]». Quant à lui, dès le début, il -s'est donné généreusement, corps et âme, à l'entreprise algérienne. Il -a deviné tout de suite que notre établissement sur une terre si peu -connue, à côté d'une race si différente de la nôtre, renfermait un -problème très complexe et absolument nouveau; le premier, il s'est -appliqué à l'éclaircir et à le résoudre. Dans ce dessein, il s'est -mêlé hardiment aux indigènes, étudiant leur langue, leurs moeurs, -leurs institutions, leurs conditions économiques, la topographie de -leur sol. Nul n'est arrivé à les connaître aussi bien; nul n'a trouvé -comme lui le secret d'agir sur eux. Son esprit ouvert, hardi, -inventif, est sans cesse en travail et en mouvement. Pendant une nuit -de bivouac, il écrira un mémoire sur quelque innovation administrative -ou sur quelque projet de colonisation. Il semble même parfois avoir -quelque chose d'un peu agité et hasardeux. C'est une machine à vapeur -toujours sous haute pression. Mais que de services rendus! On le -trouve à l'origine de presque toutes les mesures fécondes. C'est lui -qui a organisé les zouaves et formé le premier bureau arabe, créant -ainsi les deux instruments qui devaient servir à vaincre les indigènes -et à les gouverner. Tout jeune, il s'est fait une situation à part et -a acquis une importance bien supérieure à son grade. On conçoit dès -lors qu'il ne soit pas disposé à prendre patiemment les fausses -démarches, les défaillances du gouvernement central ou des autorités -militaires d'Alger. Pendant ces dix premières années de notre -conquête, il a eu de ce chef plus d'une occasion de se désoler ou de -s'irriter: jamais autant que pendant la dernière campagne du maréchal -Valée. «Je parle et j'écris rarement de l'impression que me font les -choses qui m'entourent, lisons-nous dans une de ses lettres en date du -16 février 1840. L'impuissance dont notre malheureux pays fait preuve -en Afrique est une des choses les plus tristes que puisse contempler -un homme qui a encore quelques sentiments de nationalité.» Puis, après -avoir continué sur ce ton, il terminait ainsi: «Adieu, mon cher oncle; -mes réflexions sont tristes, mais je les crois vraies. Je n'aime pas à -m'arrêter à ces idées; l'action de chaque jour m'évite la peine et -m'ôte le temps de penser. Cela vaut mieux. Agir, c'est vivre[320].» - -[Note 317: Voy. t. III, ch. X, § V.] - -[Note 318: Sur le rôle de La Moricière dans l'assaut de Constantine, -voir t. III, seconde édition, ch. X, § XIII.--L'impression fut très -vive en France, et M. de Tocqueville traduisait le sentiment général, -quand il écrivait, le 14 novembre 1837: «Je m'intéresse plus que je ne -puis me l'expliquer à La Moricière. Cet homme m'entraîne malgré moi, -et, quand j'ai lu le récit de son assaut de Constantine, il m'a semblé -que je le voyais arriver le premier au haut de la brèche, et que toute -mon âme était un instant avec lui. Je l'aime aussi pour la France, car -je ne puis m'empêcher de croire qu'il y a un grand général sous ce -petit homme-là.»] - -[Note 319: Lettres de 1840 et de 1843 citées par M. KELLER dans sa -_Vie du général de La Moricière_.] - -[Note 320: _Le général de La Moricière_, par E. KELLER, t. I, p. 224 à -226.] - -Le jeune officier, qui, à la fin de l'hiver de 1840, était ainsi tenté -par le découragement, ne se doutait pas qu'un changement décisif -allait précisément se faire dans sa propre situation, et que son rôle -en Afrique en serait tout à coup singulièrement agrandi. C'était le -moment où M. Thiers, devenu premier ministre, éprouvait des doutes sur -l'efficacité du système suivi par le maréchal Valée. Il songea à -consulter le colonel de La Moricière qu'il avait rencontré les années -précédentes et qu'il avait fort goûté. Il lui envoya donc, vers la fin -de mai 1840, l'ordre de se rendre sans retard à Paris. Invité par le -président du conseil à exposer ses idées, le colonel le fit avec la -vivacité de sa nature et la chaleur de sa conviction. Partant de cette -idée qu'il ne suffisait pas de livrer quelques combats à Abd el-Kader, -mais qu'il fallait renverser sa puissance, il établit qu'on n'y -parviendrait pas tant qu'on ne porterait pas la guerre au siège même -de cette puissance, dans la province d'Oran, tant qu'on n'occuperait -pas la capitale de l'émir, Mascara. Il ne s'agissait pas d'y -recommencer une simple promenade militaire, du genre de celle qu'avait -faite autrefois le maréchal Clauzel, ou de ne laisser dans cette ville -qu'une petite garnison à peine suffisante pour défendre ses remparts, -ainsi que procédait alors le maréchal Valée pour Médéa et Miliana; il -fallait s'établir à Mascara avec une division entière qui, de là, -rayonnerait dans tous les sens; au lieu d'attendre sa nourriture de -convois péniblement amenés de la côte à coups d'expéditions, le corps -installé à Mascara devait trouver sa vie sur place, aux dépens des -tribus riches et belliqueuses qui entouraient cette ville et qui -étaient la principale force de l'émir; il poursuivrait sans relâche -ces tribus jusqu'à ce qu'elles fussent domptées; il s'attaquerait -surtout à celle des Hachem, de laquelle était sorti Abd el-Kader, et -qui lui fournissait ses principales ressources. Ce plan se -rapprochait, par plusieurs côtés, de celui qu'à la même époque le -général Bugeaud exposait à la tribune, mais il avait aussi ses parties -originales. Il plut fort à M. Thiers, qui, sans attendre le choix d'un -nouveau gouverneur, résolut de placer La Moricière sur le théâtre même -où il venait de demander qu'on portât l'action. Ce fut alors, en -juillet 1840, que le colonel de trente-quatre ans fut nommé maréchal -de camp, et peu après, par une mesure peut-être plus exceptionnelle -encore, le commandement de la division d'Oran lui était confié. Le -maréchal Valée n'avait pas été consulté: signe manifeste de sa -prochaine disgrâce. Dès le mois d'août, le jeune général prit -possession de son commandement. - -La Moricière était nommé pour préparer l'occupation de Mascara; mais -personne ne comptait qu'il pût aussitôt marcher sur cette ville; la -division d'Oran était trop faible. Il fallait auparavant qu'elle reçût -des renforts qui devaient arriver seulement dans quelques mois, et -aussi que les troupes de la province d'Alger fussent en mesure de lui -prêter un concours qu'on ne pouvait, à ce moment, espérer du maréchal -Valée. En attendant, le nouveau commandant ne resta pas inactif. Il -s'occupa tout d'abord de refaire matériellement et moralement sa -petite armée qu'il avait trouvée en piteux état, bloquée sur quelques -points de la côte, décimée par les maladies, démoralisée. Dans ce -dessein, il fit évacuer les postes insalubres, améliora le service -sanitaire, remit le soldat en haleine et en confiance par des -expéditions sagement graduées et heureusement conduites, élargit -progressivement le cercle qui nous enserrait et nous étouffait. En -même temps, il raffermit la fidélité des tribus alliées en leur -distribuant des vivres et en les mettant à l'abri des attaques. De -jour en jour, les opérations militaires devinrent plus importantes, -les razzias plus hardies, les coups furent frappés plus loin et plus -fort. Les tribus ennemies se virent forcées de reculer leurs -campements. Les soldats s'aguerrissaient et s'endurcissaient à la -fatigue. Toutes ces expéditions étaient en outre, pour l'inventif -général, l'occasion d'expérimenter d'heureuses innovations. Il modifia -l'équipement du soldat de façon à alléger sa marche, à assurer son -bien-être et à préserver sa santé. Il organisa très soigneusement le -service des renseignements et de la topographie. Il avait profité de -son expérience des Arabes pour nouer avec eux des relations et -recruter de nombreux espions; dès lors, au lieu d'être surpris par -l'ennemi, comme il nous était arrivé trop souvent en Afrique, ce fut -notre tour de le surprendre. Une grande difficulté de cette guerre -était de se guider dans un pays inconnu et sans routes: des cartes de -la région furent dressées, que l'on complétait au fur et à mesure des -informations recueillies et des constatations faites; chaque projet -d'expédition était rédigé à l'avance avec croquis à l'appui; puis, -quand il s'agissait de se mettre en marche, un officier choisi prenait -la tête de la colonne, à quarante pas en avant, entouré des guides -arabes et suivi d'un cavalier portant le fanion de direction, blanc -avec étoile rouge; l'_étoile polaire_,--ainsi l'avaient surnommée les -soldats,--devint bientôt fameuse en Algérie. Pour ces services -spéciaux, La Moricière était très utilement secondé par des officiers -d'une rare compétence, MM. de Martimprey et Daumas. Du reste, grâce à -sa connaissance des hommes et à l'attrait qu'il exerçait, le -commandant d'Oran se trouvait avoir autour de lui tout un groupe de -jeunes officiers d'élite: nommons MM. Pélissier, de Crény, Trochu, -Bosquet, Charras, Bentzmann, d'Illiers, de Montagnac, etc. «Vive La -Moricière! écrivait, le 1er février 1841, l'un de ces officiers[321]. -Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur! -Razzias coup sur coup, réussite complète, bataillons réguliers de -l'émir anéantis presque en totalité, tels sont les résultats prompts -et décisifs obtenus par ce jeune général qu'aucune difficulté -n'arrête, qui franchit les espaces en un rien de temps, va dénicher -les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde... Je -vous réponds qu'au printemps, le général aura une petite division -solide, avec laquelle il pourra aller loin. Il ne laisse pas un moment -de repos aux soldats. Lorsqu'ils ne battent pas la campagne, ils -piochent la terre... C'est comme cela qu'il faut mener le soldat: il -n'a pas le temps de penser à son pays; son tempérament se forme; son -corps se durcit à la fatigue, et les maladies n'ont plus de prise sur -lui. Pourquoi n'avons-nous pas beaucoup de généraux comme La -Moricière?» - -[Note 321: M. de Montagnac. (_Lettres d'un soldat_, p. 141 et 142.)] - -Ainsi, dans la division d'Oran, naguère si lasse et si découragée, -tout était vie, entrain, confiance. Elle était prête pour les grandes -opérations que la nomination du nouveau gouverneur général et -l'arrivée des renforts allaient permettre d'entreprendre contre les -établissements d'Abd el-Kader. Une transformation si complète, opérée -en quelques mois, faisait honneur au commandant d'Oran dont elle était -bien l'oeuvre propre; elle avait en effet précédé l'arrivée du général -Bugeaud dont La Moricière se trouvait avoir été le précurseur. Le -jeune général méritait que M. de Tocqueville écrivit, à cette époque, -après l'avoir vu à l'oeuvre sur son terrain: «La Moricière est déjà -l'homme principal de ce pays; il y fait admirablement, et il a l'art -d'exciter au plus haut point la confiance du soldat, tout en -satisfaisant la population civile.» - - -VI - -À peine arrivé en Algérie, le général Bugeaud commença l'exécution du -plan si nettement arrêté dans son esprit. Dès la fin de mars 1841, il -entrait en campagne. Au moment d'exposer ces opérations militaires, -l'historien éprouve un embarras. S'il veut suivre toutes les colonnes -qui agissent simultanément, s'il s'arrête à chacun des innombrables -petits combats qu'elles livrent aux Arabes, ne risque-t-il pas de ne -laisser au lecteur qu'une impression monotone et confuse? Le meilleur -système, surtout dans un livre comme celui-ci, paraît être de -s'attacher aux faits principaux ou caractéristiques, et de mettre en -lumière le dessein général de ces mouvements si complexes[322]. - -[Note 322: Ceux qui auraient intérêt à connaître le détail des -opérations peuvent se reporter aux ouvrages spéciaux. En ce moment -même, le premier de nos historiens militaires, M. Camille Rousset, -poursuit, avec le même éclat, jusqu'en 1857, le récit de la conquête -algérienne que, dans un premier livre, il avait conduit jusqu'en 1840. -Je me suis beaucoup servi de cet important ouvrage. Signalons aussi -_le Maréchal Bugeaud, d'après sa correspondance intime_, par M. -D'IDEVILLE; _le Général de La Moricière_, par M. KELLER; les -_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY; -les _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE -MONTAGNAC; les _Lettres du maréchal de Saint-Arnaud_, les articles sur -les _Dernières Campagnes du général Changarnier en Afrique_, publiés, -dans le _Correspondant_, par le comte D'ANTIOCHE, etc., etc.] - -Les premières opérations qui occupèrent les mois d'avril et de mai -1841 eurent pour objet le ravitaillement de Médéa et de Miliana. Il -n'était plus seulement question d'apporter aux garnisons de quoi se -défendre; il fallait munir les deux villes assez largement pour que -les colonnes qui devaient agir dans le sud et à l'ouest de la province -pussent y trouver une base d'opérations. Au cours de ces -ravitaillements, le général Bugeaud livra plusieurs combats aux Arabes -et aux Kabyles. Le plus important eut lieu près de Miliana, contre Abd -el-Kader lui-même qui avait réuni là près de 20,000 hommes; le général -essaya, par une ruse habile, d'amener son adversaire à un engagement -plus serré et plus décisif que ceux auxquels se prêtait d'ordinaire la -stratégie arabe; mais son calcul fut dérangé par la trop grande ardeur -d'une partie de ses troupes et par la sagacité de l'émir. Ce n'en fut -pas moins une brillante victoire, et, dans la suite, le général aimait -à rappeler «sa bataille sous Miliana». Abd el-Kader sortit de ce -premier face-à-face avec le nouveau gouverneur, décidé à ne plus -l'affronter en bataille rangée. - -Ce début de campagne eut un effet décisif sur notre armée d'Afrique. -Il lui donna le sentiment qu'elle était bien conduite. La confiance -dans le chef, confiance nécessaire et malheureusement ébranlée sous le -maréchal Valée, fut pleinement rétablie. L'un des officiers de la -colonne, le commandant de Saint-Arnaud, écrivait à son frère, au -lendemain de ces expéditions: «Le général Bugeaud s'y est parfaitement -placé; il s'est montré capitaine expérimenté et habile. On voit, on -saisit ses pensées militaires. Il se bat quand il veut; il cherche, il -poursuit l'ennemi, l'inquiète et se fait craindre[323].» Ce n'était -pas une impression isolée. Au même moment, un autre officier d'avenir, -le lieutenant Ducrot, s'exprimait ainsi dans une lettre adressée à son -père: «Décidément le général Bugeaud est l'homme qui convient ici. Il -a trouvé moyen de faire trois fois plus de besogne que M. Valée, dans -le même temps; il fatigue beaucoup moins son monde, fait beaucoup plus -de mal à l'ennemi et n'a presque point de blessés[324].» Déjà même, le -simple soldat commençait à éprouver pour son général cette sorte -d'affection familière qui n'ôte rien au respect et que certains chefs -d'armée, non des derniers, ont eu le don d'inspirer. Ce don, nul ne le -posséda plus que «le père Bugeaud», dont les zouaves ont si longtemps -chanté la légendaire «casquette». Tout en lui contribuait à cette -popularité de bivouac, sa forte stature, sa physionomie martiale, sa -familiarité brusque et rustique, son allure de vieux grognard et -jusqu'à ce mouvement des épaules révélant aux connaisseurs l'ancienne -habitude du sac. Il portait et témoignait aux troupiers un intérêt -sincère, ménager de leur vie, de leur santé, en sollicitude constante, -méticuleuse et efficace de leur bien-être, s'inquiétant de leur -expliquer la raison des efforts qu'il leur demandait, saisissant -volontiers l'occasion de causer avec eux, d'un abord facile pour les -plus humbles[325]. On citait de lui mille traits qui faisaient sourire -ceux que Saint-Arnaud appelait, dans ses lettres, «les gros -officiers», mais qui lui gagnaient l'amour des soldats: un jour, par -exemple, il descendait de cheval pour aider un muletier qui ne -parvenait pas à redresser son bât. Outre que ces traits venaient d'un -bon coeur, ils étaient le calcul ou l'instinct d'un habile homme de -guerre; c'est parce que le général Bugeaud faisait beaucoup pour ses -hommes, qu'il obtenait beaucoup d'eux. - -[Note 323: Lettre du 9 mai 1841.] - -[Note 324: Lettre du 12 mai 1841.] - -[Note 325: Ce n'étaient pas seulement les soldats, c'étaient aussi les -colons pour lesquels le général était ainsi d'un facile abord. Un -jour, l'un de ces colons, pauvre diable, vient le trouver à Alger et -lui expose sa requête. «Mais, mon ami, lui dit le gouverneur après -l'avoir écouté, cela ne me regarde pas; allez trouver le comte Guyot, -le directeur civil.--Ah! reprit le colon en montrant son costume, -comment puis-je aller parler à M. Guyot dans la tenue misérable où -vous me voyez?»] - -Dans ses premières expéditions sur Médéa et Miliana, le gouverneur -n'avait guère fait autre chose que son prédécesseur, tout en le -faisant mieux. Le moment était venu d'entreprendre du nouveau. Que -serait-ce, et de quel côté? Des trois provinces de l'Algérie, il en -était une, celle de Constantine, où Abd el-Kader n'avait jamais eu -réellement de pouvoir et où par suite notre autorité était à peu près -reconnue; sans doute cette autorité était souvent plus nominale que -réelle, mais on ne voulait pas y regarder de trop près. Là donc, notre -action militaire devait se borner, pendant quelque temps, à des -courses de police sans grand intérêt pour l'histoire. C'était dans les -deux autres provinces que nous avions à combattre l'émir. On sait quel -était le plan de La Moricière: au lieu de continuer à concentrer tous -les efforts sur la province d'Alger, il voulait que l'on portât -l'attaque principale dans la province d'Oran, au coeur de la puissance -d'Abd el-Kader, et que l'on occupât fortement Mascara. Après quelques -hésitations venant de sa répugnance à augmenter le nombre des postes -permanents, le général Bugeaud avait adopté ce plan. Il y joignit une -autre idée non moins féconde. Depuis que Mascara et Tlemcen avaient -été une première fois atteints par le maréchal Clauzel, l'émir avait -jugé prudent de reculer plus au sud ses établissements militaires et -les avait très judicieusement installés sur la limite extrême du Tell, -à l'entrée des hauts plateaux; ainsi avait-il élevé, sur une ligne -courant du nord-est au sud-ouest, Boghar, Taza, Takdemt, Saïda, -Sebdou, qui dominaient au nord la région cultivable, au sud la région -pastorale: c'était sa base d'opération. Le gouverneur pensa qu'il -importait de la ruiner le plus tôt possible. Il décida donc de former -deux colonnes, destinées à agir simultanément; la plus importante, -sous ses ordres, devait partir de Mostaganem, aller détruire Takdemt, -au sud-est de la province d'Oran, et se rabattre ensuite sur Mascara; -l'autre, partant de Médéa, devait détruire Boghar et Taza, dans le sud -de la province d'Alger. - -Tout s'exécuta comme il avait été arrêté. En débarquant à Mostaganem, -le 15 mai 1841, le gouverneur trouva les choses si admirablement -préparées par La Moricière, qu'il put, dès le 18, mettre en mouvement -son armée. Bien que Takdemt fût situé dans une région où nos troupes -n'avaient jamais pénétré, la marche s'accomplit sans difficulté, grâce -à la sûreté des renseignements recueillis par le service topographique -de la division d'Oran; la carte dressée d'avance fut trouvée à -l'épreuve merveilleusement exacte[326]. Au bout de huit jours, l'armée -arriva devant Takdemt. On avait amené quelque artillerie pour battre -en brèche les murailles; il n'en fut pas besoin; l'émir avait fait -évacuer le fort et l'avait livré aux flammes. Les premiers officiers -qui y pénétrèrent n'y trouvèrent qu'un chien et un chat, pendus en -face l'un de l'autre, sous la première voûte: façon allégorique de -témoigner l'inimitié de l'Arabe et du chrétien. Le génie fit sauter -les magasins et les fortifications. Cette première partie de sa tâche -accomplie, le général Bugeaud revint sur Mascara, escarmouchant avec -Abd el-Kader que, comme toujours, il eut le regret de ne pouvoir -amener à un véritable corps-à-corps. Mascara fut trouvé également -désert. Après y avoir laissé une garnison et des vivres, l'armée -retourna à Mostaganem, où elle arriva le 3 juin, non sans que son -arrière-garde eût à soutenir quelques combats assez vifs: c'était la -coutume des Arabes d'inquiéter les retraites beaucoup plus que les -mouvements offensifs. - -[Note 326: «Nous n'avons trouvé, a dit le général Bugeaud dans son -rapport, aucun mécompte ni sur les distances, ni sur la configuration -des lieux, ni sur les eaux, ni sur les cultures.»] - -Pendant ce temps, le général Baraguey d'Hilliers se dirigeait sur -Boghar et Taza, qu'il détruisait. Cette opération, accomplie sans -aucune résistance, eut des conséquences importantes; de ce moment, le -sud de la province d'Alger fut à peu près perdu pour l'émir. - - -VII - -La campagne du printemps de 1841 avait été un bon début; mais ce -n'était qu'un début. Le gouverneur général, avec son habituel bon -sens, était le premier à s'en rendre compte. «Sans nul doute, -écrivait-il, le 5 juin 1841, au ministre de la guerre, en prenant et -détruisant Boghar, Taza et Takdemt, en occupant Mascara, nous venons -de frapper un coup moral et matériel qui peut devenir très funeste à -la puissance de l'émir; mais, il ne faut pas se le dissimuler, cette -puissance ébranlée n'est pas détruite. L'émir a évité, avec soin et -habileté, d'engager son armée régulière; avec elle et la cavalerie des -tribus les plus dévouées, il comprimerait longtemps encore peut-être -les dispositions qu'un certain nombre de tribus auraient à faire leur -soumission, si nous cessions d'agir, si nous rentrions sur la côte et -surtout si Mascara était évacué ou n'était occupé que par une faible -garnison privée de toute communication avec l'armée. L'occupation -permanente de Mascara par une force agissante me paraît donc, ainsi -qu'à tous les gens qui réfléchissent, le point capital.» Par quel -moyen assurer cette occupation que le général Bugeaud avait bien -raison de signaler comme le «point capital»? Il s'était posé la -question, sans d'abord voir clairement quelle réponse y faire. «Il -serait possible, disait le gouverneur, de loger dans Mascara six ou -sept mille hommes, et il serait avantageux de les y maintenir; la -difficulté ne consiste que dans les moyens de les y maintenir.» On -savait ce qu'il coûtait d'efforts pour ravitailler de petites -garnisons comme celles de Médéa ou de Miliana: que serait-ce s'il -fallait apporter, de la mer à Mascara, tout ce qu'exige -l'approvisionnement d'une armée de six mille hommes? La route était -loin d'être libre, et, au mois de juillet 1841, l'une des expéditions -de ravitaillement ne parvenait à se frayer passage au retour qu'en -livrant un rude combat et en faisant des pertes sensibles. - -À ce difficile problème, le général de La Moricière proposait une -solution neuve et hardie. «Les armées romaines, disait-il, trouvaient -le moyen de vivre sur le pays: il faut faire de même. Le corps -installé à Mascara doit se nourrir aux dépens des tribus -environnantes; il n'a qu'à moissonner leurs récoltes et à découvrir -leurs dépôts de grains. Dès lors, plus besoin de ravitaillement. Ce -procédé aura, en même temps, l'avantage de contraindre les tribus à se -soumettre, en les atteignant dans leur seul intérêt saisissable, -l'intérêt agricole.» C'était rentrer par ce dernier point dans les -idées du gouverneur. Mais celui-ci se montra d'abord peu disposé à -admettre qu'on pût ainsi faire vivre une armée. Il n'avait encore -qu'une très médiocre idée de la fertilité de l'Algérie, et ne -connaissait pas ses ressources aussi bien que les vieux Africains. -Déjà, peu auparavant, comme le général Duvivier lui annonçait qu'à -Médéa il saurait «s'arranger» pour vivre: «On ne se décide pas à des -actes aussi graves, avait répondu le gouverneur, sur des assurances de -cette nature.» Et puis, il était en méfiance des chimères auxquelles -il croyait, non parfois sans raison, l'esprit de La Moricière -facilement accessible. Faut-il ajouter que, par une faiblesse dont les -plus grands esprits ne savent pas toujours se garer, il ressentait un -peu de prévention jalouse à l'égard du jeune général qui l'avait -précédé en Algérie? Son premier mouvement fut donc d'écouter avec -impatience et même de rembarrer assez vivement ceux qui soutenaient -devant lui la thèse du commandant d'Oran[327]. Boutades passagères, il -est vrai, et qui ne devaient pas obscurcir longtemps son jugement -naturellement si sain. Peu après, tout en gardant un air sceptique et -maussade, il consentait à commencer, au moins partiellement, l'épreuve -du système, et il mettait en demeure l'un des jeunes officiers qui -l'avaient prôné, le capitaine de Martimprey, d'en prouver -l'efficacité, en faisant moissonner les récoltes autour de Mascara et -en assurant ainsi l'approvisionnement de la place. «Vous voyez, lui -disait-il, que je veux mettre vos idées à l'essai: vous serez -récompensé, si elles portent fruit; dans le cas contraire, vous aurez -à vous repentir de vos erreurs.» - -[Note 327: Voir notamment la scène assez curieuse que fit un jour le -gouverneur au capitaine de Martimprey. (_Souvenirs d'un officier -d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY, p. 101 à 105.)] - -On assiste donc, en juin et juillet 1841, autour de Mascara, à un -spectacle tout nouveau: les soldats, la faucille à la main, le fusil -en bandoulière, font la moisson, tandis que des bataillons de garde -surveillent l'horizon; l'ennemi se montre-t-il, quelques minutes -suffisent pour que l'ordre de travail se change en ordre de combat, et -les moissonneurs font le coup de feu. Les récoltes s'accumulent ainsi -peu à peu dans les magasins de la ville. Le gouverneur ne pouvait -longtemps bouder une opération qui flattait ses goûts agricoles et -dont sa bonne foi constatait les avantages. Aussi est-il bientôt le -plus attentif et le plus actif à la diriger. Étant revenu, vers la fin -de juin 1841, passer quelques jours à Mascara, il se plaît à visiter -les moissonneurs, à leur donner des leçons et des encouragements. -Voit-il, par exemple, une aire où le travail mollit, il s'en approche: -«Je suis sûr, s'écrie-t-il, que vous êtes tous ici des gens de -lettres. Quel est ton état à toi?--Mon général, je suis tailleur.--Il -n'y en a que trop pour faire les méchants habits étriqués que l'on -porte aujourd'hui: bats le grain, mon enfant, ce sera plus profitable -à la chose publique et à toi aussi. Et toi?--Moi, mon général, je -suis étudiant.--Étudiant pour ne rien étudier, c'est connu; prends le -fléau, mon ami.» Il secoue ainsi tous les paresseux, soutenu par le -rire des autres. «Allons, voyons, commençons à battre... Mais ce n'est -pas ça, vous n'y entendez rien... Donnez-moi un fléau... Tenez, on -commence comme cela, piano, tu, tu, pan, pan... Et l'on va petit à -petit _crescendo_, tu, tu, pan, pan, tu, tu, pan, pan...» Puis il -passait à d'autres groupes. Il ne se contente pas de tout surveiller, -de mettre tout en train; suivant sa coutume, il explique aux soldats -l'utilité de ce qu'on leur fait faire: «Je veux, disait-il dans un -ordre du jour du 30 juin 1841, vous louer du zèle actif que vous avez -mis dans les travaux des moissons. On voyait, à votre ardeur, que vous -compreniez, aussi bien que votre général, que ce métier était digne de -vous; car c'était la guerre elle-même. L'occupation permanente et -forte de Mascara dépend des travaux que vous avez faits et de ceux que -vous allez faire encore. Introduire dans cette place 4 à 5,000 -quintaux de froment et 6,000 quintaux de paille, c'est plus pour -obtenir la soumission du pays, soyez-en bien persuadés, que de gagner -dix combats et de revenir ensuite à la côte. Je vous suivrai dans ces -nouveaux travaux; je saurai ce que vous aurez fait, et vous pouvez -être assurés que la France et le Roi vous en tiendront compte comme -moi.» - -De ce principe que l'armée doit et peut vivre sur le pays, La -Moricière a tiré une autre conclusion qu'après expérience il fait -également accepter au gouverneur. Nos colonnes avaient l'habitude -d'emporter leurs vivres, et, ces vivres épuisés, elles étaient -obligées de revenir s'approvisionner aux places de dépôt. Le -commandant d'Oran a remarqué que les Arabes agissaient tout -différemment: sans aucun bagage, ils se nourrissaient avec les grains -enfouis dans les silos, greniers souterrains dont ils connaissaient -l'emplacement. Pourquoi ne pas faire comme eux? Sous son impulsion, -les soldats apprennent à découvrir ces silos. Voyez-les se former en -chaîne, sur un espace d'une ou deux lieues, et s'avancer en fouillant -la terre avec une baguette de fusil ou une pointe de sabre, jusqu'à ce -qu'ils rencontrent la pierre placée à fleur de sol qui recouvre les -silos. Les grains ainsi trouvés sont livrés à l'intendance qui en -tient compte aux capteurs, d'après un tarif fixé d'avance. La -Moricière fait, en outre, ajouter au fourniment de petits moulins à -bras, en usage parmi les Arabes: grâce à ces moulins, les soldats -peuvent, chaque soir au bivouac, moudre le grain et, avec la farine, -se faire de la bouillie ou des galettes qui, jointes au bétail fourni -par les razzias, assurent leur nourriture. Ces heureuses innovations -permettent de marcher plus vite et de rester plus longtemps en -expédition. Double avantage dont on comprend l'extrême importance. - -Le général de La Moricière était tellement convaincu de l'efficacité -de son système, que d'ores et déjà il demandait à s'installer à -Mascara avec une troupe considérable, se faisant fort de se suffire à -lui-même, sans ravitaillement. Mais le général Bugeaud, bien que -revenu de ses premières préventions, ne croyait pas que le moment fût -encore arrivé de tenter une expérience si hardie. Les choses ne lui -paraissaient pas suffisamment préparées. Il voulait qu'auparavant -Mascara fût plus complètement muni, que les tribus connussent mieux la -force et la portée de notre bras. Ce fut à obtenir ce double résultat -qu'il employa la campagne d'automne. Il était revenu à Oran pour la -diriger. Parties de cette ville le 14 septembre 1841, les troupes ne -rentrèrent que le 5 novembre à Mostaganem; jamais encore, en Afrique, -expédition n'avait duré si longtemps. Durant ces cinquante-trois -jours, la petite armée, tantôt divisée en plusieurs colonnes, tantôt -concentrée, fut sans cesse en mouvement, parcourant en tous sens la -province, faisant ainsi plus de deux cents lieues, apportant dans -Mascara d'immenses convois de vivres et de munitions, pénétrant dans -les montagnes les plus ardues pour y atteindre les tribus hostiles, -poussant une pointe jusqu'à la limite des hauts plateaux, afin de -détruire Saïda, l'un des établissements de l'émir. Dans ces courses, -beaucoup de coups de feu furent tirés, plusieurs combats furent -livrés, mais toujours sans pouvoir amener Abd el-Kader à une bataille -décisive. - -Pendant ce temps, on ne restait pas inactif dans la province d'Alger. -Les généraux Baraguey d'Hilliers et Changarnier, qui y exercèrent -successivement le commandement, dirigèrent de nombreux convois de -ravitaillement sur Médéa et Miliana. Il n'y en eut pas moins de seize, -pendant les neuf derniers mois de 1841. Les troupes souffrirent plus -de la fatigue et de la chaleur que de l'ennemi qui, occupé dans la -province d'Oran, ne leur opposait pas grande résistance. Changarnier -trouva cependant moyen, à la fin d'octobre, en revenant de Médéa, -d'attirer dans un piège Barkani, l'un des lieutenants de l'émir, et de -lui infliger un rude échec. - -La campagne de l'automne était loin d'avoir été stérile. «Nous avons -détruit presque tous les dépôts de guerre, écrivait le gouverneur à M. -Guizot, le 27 novembre 1841. Nous avons foulé les plus belles -contrées. Nous avons fortement approvisionné les places que nous -possédons à l'intérieur. Nous avons profondément étudié le pays dans -un grand nombre de directions, et nous connaissons les manoeuvres et -les retraites des tribus... Nous avons singulièrement affaibli le -prestige qu'exerçait Abd el-Kader sur les populations; il leur avait -persuadé que nous ne pouvions presque pas nous éloigner de la mer. -«Ils sont comme des poissons, disait-il, ils ne peuvent vivre qu'à la -mer; leur guerre n'a qu'une courte portée, et ils passent comme les -nuages; vous, avez des retraites où ils ne vous atteindront jamais.» -Nous les avons atteints, cette année, dans les lieux les plus reculés, -ce qui a frappé la population de stupeur.» Ajoutons, comme le disait -encore le général dans son ordre du jour du 7 novembre, que «l'armée -avait commencé à résoudre le problème, si difficile en Afrique, de -faire vivre la guerre par la guerre». Tout cela était vrai, et -cependant, à regarder les choses d'une autre face, il ne semblait pas -qu'on fût bien avancé. La plupart des tribus, si «foulées» qu'elles -eussent été, ne donnaient aucun signe de lassitude. «On nous a assuré, -faisaient-elles dire ironiquement au général Bugeaud vers la fin -d'octobre, que vous autres Français, vous aimez les chevaux à courte -queue: nous attendons que nos juments en produisent un pareil pour -vous le conduire en signe de soumission.» Abd el-Kader, bien que -toujours battu, continuait à tenir la campagne, apparaissant et -disparaissant à son heure. Son langage était loin d'avoir baissé de -ton; le gouverneur ayant fait répandre des proclamations pour inviter -les Arabes à se soumettre, l'émir lui envoya cette réponse hautaine: -«Tu demandes l'impossible... Nous te jurons, par Dieu, que tu ne -verras jamais aucun de nous, si ce n'est dans les combats... Vous -voulez gouverner les Arabes;... occupez-vous de mieux gouverner votre -pays. Les habitants du nôtre n'ont à vous donner que des coups de -fusil. Si, comme vous nous le dites, vous aviez de la puissance et de -l'influence, vous n'auriez pas causé la ruine de Méhémet-Ali. Vous lui -aviez promis de l'aider contre ses ennemis, et pourtant les Anglais -sont venus l'attaquer. Aussi votre nom est-il méprisé par tous les -peuples de votre religion. Ce continent est le pays des Arabes, vous -n'y êtes que des hôtes passagers... Votre influence ne s'étend que sur -le terrain que couvrent les pieds de vos soldats. Quelle haute -sagesse, quelle raison est la tienne! Tu vas te promener jusqu'au -désert, et les habitants d'Alger, d'Oran et de Mostaganem sont -dépouillés et tués aux portes de ces villes!» Ce dernier trait ne -portait que trop juste: dans la nuit du 21 au 22 octobre 1841, un -parti ennemi venait, jusque sous les murs d'Oran, saccager les -campements de nos alliés. - -Évidemment, le général Bugeaud s'était flatté d'obtenir des avantages -plus décisifs. «Ma campagne a été énergique et féconde en événements, -écrivait-il à un de ses amis le 20 novembre; cependant, les résultats -ne sont pas considérables.» Tout en affectant de n'en être pas -surpris, tout en rappelant qu'il avait souvent répété que la -soumission ne serait pas l'affaire d'une année, il sentait le besoin -de faire autre chose que de continuer ces expéditions de -ravitaillement où s'épuisait l'armée sans grand profit; il voulait -frapper plus fort et surtout plus au coeur de l'ennemi. Le meilleur -moyen n'était-il pas d'exécuter le plan hardi du commandant d'Oran? -D'ailleurs, tous les préparatifs que le gouverneur avait jugés -nécessaires étaient finis, et il ne voyait plus de raisons de contenir -l'impatiente ardeur de son lieutenant. Il annonça donc, le 7 novembre, -avant de retourner à Alger, que le général de La Moricière allait -transporter à Mascara le quartier général de sa division. - - -VIII - -C'est le 27 novembre 1841 que La Moricière quitte Mostaganem pour se -rendre à son nouveau poste. Il emmène une batterie de montagne, 150 -spahis d'élite commandés par Yusuf, et huit vieux bataillons, de ceux -que, depuis près de dix-huit mois, il a aguerris, entraînés, auxquels -il a, pour ainsi dire, communiqué son tempérament: ces troupes, -jointes à celles qui étaient déjà à Mascara, doivent former un corps -d'environ 8,000 hommes. Le départ est solennel et sérieux. La fanfare -des spahis, seule musique de la colonne, joue un air connu sur ces -paroles qui semblent de circonstance: «Pauvre soldat, en partant pour -la guerre.» Tous savent qu'ils ne s'éloignent pas pour quelques jours, -mais qu'ils vont s'installer, pour de longs mois, et des mois d'hiver, -en pleine région ennemie, à trente lieues de tout secours, tentative -sans précédent et que beaucoup de gens déclarent téméraire. Mais tous -aussi, des premiers rangs aux derniers, ont foi dans leur jeune chef, -comprennent l'importance capitale de l'oeuvre à laquelle ils -concourent, et sont résolus à ne rien épargner pour la faire réussir. -Quant au général, il n'ignore pas quelle grosse partie il joue. C'est -sur son insistance personnelle, malgré l'opposition des uns et les -doutes des autres, que l'entreprise se fait. En France et en Algérie, -dans les bureaux du ministère de la guerre et même autour du -gouverneur général, il sent des mauvaises volontés ouvertes ou cachées -qui guettent son insuccès pour l'en accabler. Il ne se fait aucune -illusion sur ce que serait pour lui un échec, et, causant un jour de -cette éventualité avec un de ses officiers: «Il y a dans ce cas, -dit-il, un remède certain, c'est de se faire tuer.» - -Le début n'est pas de bon augure. Arrivé à Mascara le 1er décembre -1841, La Moricière y apprend que la plus grande partie du troupeau de -la place, sur lequel il comptait pour l'alimentation de son armée, -vient d'être enlevé par les Arabes, avec l'officier qui veillait à sa -garde: il reste à peine cinq ou six jours de viande. Bien que ses -prévisions soient ainsi fort dérangées, le général ne s'en trouble -pas. Il donne trois jours à ses troupes pour s'installer tant bien que -mal dans la ville, et, dès le 4 décembre, il se met en campagne. -Soumettre les tribus belliqueuses du voisinage, entre autres les -redoutables Hachem, assurer l'approvisionnement de l'armée et des -habitants de Mascara, soit en tout environ douze mille bouches, tels -étaient les deux problèmes qui s'imposaient à lui. Dans sa pensée, un -seul et même moyen devait servir à les résoudre: la razzia à outrance; -le butin remplirait nos greniers, en même temps que les Arabes -dépouillés seraient, par détresse, obligés de capituler. À regarder, -en décembre, la grande plaine qui s'étendait au sud de Mascara et les -montagnes qui l'entouraient, il semblait que ce fût un désert aride. -Et cependant ce sol recélait des trésors abondants: c'étaient les -silos. Comment les découvrir? Sonder à tâtons serait bien long et bien -incertain. Avec son flair des Arabes, La Moricière a mis la main sur -un certain Djelloul, de la tribu des Hachem, qui, par vengeance et -cupidité, est prêt à trahir les siens et à livrer le secret de leurs -greniers souterrains. C'est le guide de toutes les expéditions. Avec -lui, on court sans hésiter aux bons endroits. Les silos, aussitôt -ouverts, livrent des quantités considérables de grains et -d'approvisionnements variés. Dans l'embarras de tout transporter, -l'armée en consomme, pendant quelques jours, une partie sur place, -puis elle vient verser le reste dans les magasins. À peine de retour, -elle repart dans une autre direction. Naturellement les Arabes ne se -laissent pas ainsi dépouiller sans tenter quelque résistance; chaque -levée de silos donne lieu à des engagements plus ou moins vifs; mais -nos opérations n'en sont pas arrêtées. - -Il y a mieux encore que de découvrir les provisions de la tribu, c'est -de surprendre la tribu elle-même. Le 20 décembre 1841, La Moricière -apprend que deux Arabes ont été assaillis en un certain endroit par -des chiens: c'est pour lui un indice suffisant. Le soir, à minuit, un -petit corps se met en route, sans tambours ni trompettes. À la pointe -du jour, il arrive près d'une tribu qui se croyait à l'abri dans des -ravins escarpés. «L'emplacement reconnu, raconte l'un des acteurs de -ce petit drame, chacun se lance, se disperse dans une direction -quelconque; on arrive sur les tentes, dont les habitants, réveillés -par l'approche des soldats, sortent pêle-mêle avec leurs troupeaux, -leurs femmes, leurs enfants. Tout le monde se sauve dans tous les -sens; les coups de fusil partent de tous côtés sur les misérables -surpris sans défense. Hommes, femmes, enfants, poursuivis, sont -bientôt enveloppés et réunis par quelques soldats qui les conduisent. -Les boeufs, les moutons, les chèvres, les chevaux, tous les bestiaux -enfin qui fuient sont vite ramassés. Celui-ci attrape un mouton, le -tue, le dépèce: c'est l'affaire d'une minute; celui-là poursuit un -veau avec lequel il roule, cul par-dessus tête, dans le fond d'un -ravin; les autres se jettent sous les tentes où ils se chargent de -butin; et chacun sort de là, affublé, couvert de tapis, de paquets de -laine, de pots de beurre, de poules, d'armes et d'une foule d'autres -choses que l'on trouve en très grande quantité dans ces douars souvent -très riches. Le feu est ensuite mis partout à ce que l'on ne peut -emporter, et bêtes et gens sont conduits au convoi; tout cela crie, -tout cela bêle, tout cela brait. C'est un tapage étourdissant. On -quitte enfin la position, fier de son succès. Alors commence la -fusillade: les cavaliers ennemis, qui d'abord avaient pris la fuite, -reviennent lorsqu'ils voient la colonne leur tourner le dos; ils -harcèlent les arrière-gardes; on leur riposte, on les éloigne et l'on -rentre avec ses prises[328].» Voilà la razzia peinte sur le vif. Cette -fois, l'armée ramenait 614 boeufs, 634 moutons, 400 ânes, 60 chevaux -ou mulets et 180 prisonniers. - -[Note 328: _Lettres d'un soldat_, correspondance inédite du colonel DE -MONTAGNAC, p. 192-193.] - -Le corps d'occupation n'avait pas affaire seulement aux Arabes. Depuis -le 19 décembre, il luttait contre un nouvel ennemi qui n'est pas le -moins redoutable de tous: c'est l'hiver, un hiver du Nord, avec -cortège de gelées, de pluies torrentielles, d'ouragans qui brisent -tout, de neige qui couvre le sol à un pied d'épaisseur. Les bâtiments -de Mascara, à demi ruinés et mal restaurés, s'effondrent. Les soldats -n'ont presque plus d'abris; les vivres mouillés se gâtent; les -bestiaux périssent de misère et de froid. Mais rien n'arrête La -Moricière. Les marches de nuit, les surprises, les razzias continuent, -s'étendant dans un rayon de plus en plus éloigné. C'est par milliers -qu'on compte les bestiaux enlevés, par centaines les prisonniers. Les -tribus ainsi pourchassées, battues, dépouillées, commencent à donner -quelques signes de lassitude et d'épuisement; dès la fin de janvier -1842, plusieurs se sont soumises. «Le temps se déchaîne contre nous, -écrit-on le 11 février; pluie, neige, grêle, gelée, pendant -cinquante-quatre jours, sans cesser... Malgré cela, même activité: -nous sillonnons la plaine et les montagnes dans tous les sens; le ciel -est la seule voûte qui nous couvre[329].» Dans les derniers jours de -février, parmi les tribus voisines de Mascara, il n'y a guère que -celle des Hachem qui, malgré d'effroyables souffrances, se refuse à -abandonner la cause de l'émir. Notre armée porte aux résistants des -coups de plus en plus rudes. «Partis le 26 février, nous rentrons le 8 -mars, écrit-on à cette dernière date, traînant après nous quatre cents -prisonniers et un troupeau immense; nous avons rayonné autour de -Mascara, dans un espace de vingt-cinq à trente lieues, rasant, -battant, frottant, pillant, brûlant, saccageant, bouleversant les -tribus qui ne se décidaient pas assez vite à virer de notre -côté[330].» Les Hachem semblent à bout de forces; cependant ils se -raidissent encore. Un moment, on a pu croire qu'ils allaient -capituler, mais un appel d'Abd el-Kader a suffi pour leur faire rompre -les pourparlers. La Moricière alors ne leur laisse, à eux comme aux -tribus plus éloignées qui tiennent pour l'émir, aucun répit. Les -troupes sont rentrées, le 8 mars, d'une expédition de dix jours: dès -le 10, départ d'une nouvelle colonne qui reste dehors vingt-deux -jours, vivant le plus souvent à l'arabe, sur ce qu'elle trouve et sur -ce qu'elle prend, poussant jusqu'à trente et quarante lieues de -Mascara, multipliant les hardis coups de main. Le 25, au milieu même -d'une razzia, elle est surprise par une épouvantable tempête de neige -qui dure quarante-huit heures. Français et Arabes, qui ne voient plus -à deux pas devant eux, errent à l'aventure, mêlés les uns aux autres. -La nuit surtout est atroce. «La neige augmente toujours, rapporte un -témoin; la pluie vient ensuite grossir le gâchis au milieu duquel -gisent hommes, chevaux, bagages. Je ne puis mieux vous mettre à même -de juger de ce coup d'oeil qu'en vous priant de vous reporter au -tableau de Gros, représentant le champ de bataille d'Eylau[331].» -Quand on bat la diane, les officiers sont obligés de frapper à coups -de pied et de bâton les hommes engourdis, pour les forcer à se lever. -Quelques soldats, plusieurs prisonniers sont morts de froid, ainsi que -beaucoup de chevaux, de mulets, de boeufs et de moutons. Enfin, le -soleil finit par reparaître, et la troupe rentre à Mascara, chargée de -butin, avec le sentiment qu'elle a porté à l'ennemi des coups -décisifs. Cette fois, en effet, les dernières résistances paraissent -vaincues: les Hachem ont été réduits à demander grâce et ont amené les -chevaux de soumission. - -[Note 329: _Lettres d'un soldat_, p. 204.] - -[Note 330: Lettre du 8 mars 1842. (_Ibid._, p. 206 et 207.)] - -[Note 331: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 217.)] - -Malgré cette vie rude, et grâce à la sollicitude intelligente du -général, la santé des troupes est excellente. Le soldat, admirablement -entraîné, se montre capable d'efforts extraordinaires. Les bataillons -d'élite, débarrassés de leurs sacs, suivent presque les spahis au pas -de course et méritent que La Moricière les appelle sa grosse -cavalerie. Plusieurs fois, ils font d'une seule traite des marches de -quinze et même dix-huit lieues. «Il y a longtemps qu'une armée n'a -trimé comme la nôtre, écrivait le commandant de l'un de ces -bataillons. Nos soldats ne sont plus couverts que de guenilles. Malgré -cela, ils se portent tous parfaitement, sont gais et acceptent sans -sourciller toutes les fatigues... Depuis l'Empire, jamais nous n'avons -eu de troupes comme celles-là, aussi aguerries, aussi faites à toutes -les privations... On peut aller partout avec ces lapins-là, et -traverser l'Afrique dans tous les sens[332].» Rien de plus étrange que -l'aspect de ces hommes qui, depuis leur arrivée à Mascara, n'ont reçu -aucun effet d'habillement, et qui, sur cent vingt jours d'hiver, en -ont passé quatre-vingts au bivouac. «Figurez-vous, dit le même -officier, une foule de grands diables, vêtus de haillons rafistolés -avec de la toile, des morceaux de laine de toutes les couleurs et des -morceaux de peaux de chèvre ou de mouton; couverts de poux; coiffés, -les uns de képis, les autres de fez, quelques-uns de chapeaux de -feutre, d'autres d'énormes sombreros de palmier, d'un pied et demi de -haut, finissant en pointe, et dont les bords ont un pied de rayon -(coiffures ramassées dans les razzias); l'extrémité inférieure du -personnage garnie de peau de mouton ou de peau de boeuf, avec leurs -poils, faute de souliers. Ajoutez à cela une face basanée, une longue -barbe pour ceux qui en ont; de véritables sauvages en un mot[333].» Si -la vie imposée au soldat développait singulièrement son énergie, ne -pouvait-on pas craindre qu'elle ne lui fit prendre des habitudes de -rapine et de cruauté? Pour être l'instrument obligé de la soumission, -la razzia n'en ressemblait pas moins au brigandage et pouvait devenir -une école fâcheuse. La Moricière veillait à ce danger, et, s'il faut -en croire un de ses plus honorables officiers, il serait parvenu à -l'écarter. «On ne vit jamais, affirme M. de Martimprey, de troupes -plus humaines ni mieux disciplinées: elles connaissaient le but élevé -auquel tendaient leurs efforts, et elles en étaient justement -fières[334].» Il est vrai qu'un autre officier rend un témoignage -moins absolument rassurant: «Nous menons ici, dit M. de Montagnac, une -véritable vie de brigands; aussi nos soldats sont-ils devenus d'une -sauvagerie à faire dresser les cheveux sur la tête d'un honnête -bourgeois. Il serait vraiment dangereux de faire rentrer maintenant -ces b.....-là en France, où l'on ne saurait fournir un aliment à leur -énergie et à leur activité. Il est temps que nous cessions cette -existence; nous commençons à devenir impossibles[335].» En tout cas, -le grand prestige de La Moricière aidait à corriger le tort qu'une -telle vie pouvait faire à la discipline. M. de Martimprey constate la -confiance, l'enthousiasme de tous, officiers et soldats, pour leur -jeune chef[336]. M. de Montagnac écrit, de son côté, avec sa vivacité -habituelle: «Tout ce que fait le général est admirable; il sort de -cette tête de soldat des idées plus brillantes, plus lumineuses tous -les jours. Jamais homme n'a eu plus de difficultés à vaincre, et -jamais homme ne s'est tiré d'un pareil dédale avec plus d'audace, plus -d'intelligence que lui.» Il ajoute, un autre jour, tout transporté: -«Vive Dieu et notre brave général! Gloire au général de La Moricière, -gloire à lui tout seul!» Et encore: «Je ne donnerais pas le temps que -j'ai passé à Mascara pour tout l'or du monde, tant sous le rapport des -opérations intéressantes que j'y ai vues se dérouler, que sous le -rapport de mon instruction militaire. Mes trente-deux années de soldat -ne m'auraient jamais appris ce que j'ai puisé auprès du général de La -Moricière, dans les deux mois et demi que je suis resté sous ses -ordres[337].» - -[Note 332: 28 janvier et 8 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 199, -209.)] - -[Note 333: 31 mars 1842. (_Ibid._, p. 222.)] - -[Note 334: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE -MARTIMPREY, p. 131.] - -[Note 335: Lettre du 31 mars 1842. (_Lettres d'un soldat_, p. 222.)] - -[Note 336: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, p. 131.] - -[Note 337: Lettres du 9 janvier, des 2 et 11 février 1842. (_Lettres -d'un soldat_, p. 186, 191, 202 à 205.)] - -Le succès obtenu et visible à tous les yeux justifiait cette -admiration. Non sans doute que chaque soumission obtenue puisse être -considérée comme absolument définitive; il faut, au contraire, -s'attendre à ce que quelques-unes des tribus cherchent l'occasion de -secouer le joug subi par elles plutôt qu'accepté. Néanmoins, c'est -déjà beaucoup que les plus fiers et les plus belliqueux des Arabes -soient une première fois forcés de courber le front. Dès maintenant, -notre situation en est notablement changée. Autour de Mascara, et -surtout au nord dans la direction de la mer, s'étend une zone -relativement pacifiée où l'on peut circuler moyennant quelques -précautions. À la fin de janvier 1842, il avait fallu une petite armée -pour apporter des munitions de Mostaganem à Mascara: au mois de mars -suivant, ce sont les Arabes que l'on charge d'amener un nouveau -convoi; peu après, les communications sont assez libres pour que le -commerce s'approvisionne tout seul, et, en même temps, les tribus -soumises alimentent les marchés de la ville qui regorge de vivres. Les -faits donnent donc de tous points raison à La Moricière; ils prouvent -la justesse de coup d'oeil avec laquelle le plan a été dressé -d'avance, la vigueur et l'habileté de main avec lesquelles il a été -exécuté. Le contre-coup de ce succès se fait sentir au delà de la -région où il a été obtenu. «Le coeur de l'Afrique, écrit M. de -Montagnac, le 8 mars 1842, c'est Mascara: du moment où nous avons -frappé le coeur, le colosse est tombé.» En disant que «le colosse est -tombé», le bouillant officier se laisse aller à l'une de ses -exagérations habituelles; mais enfin, l'émir a reçu le coup le plus -rude qui lui ait encore été porté. Aussi M. de Martimprey, toujours si -mesuré et si exact, est-il fondé à dire: «Si l'histoire de la conquête -de l'Algérie est un jour écrite avec une impartialité éclairée, la -campagne d'hiver de Mascara, de 1841 à 1842, sera considérée comme la -cause la plus efficace de cette conquête; elle comptera dans les plus -belles pages des annales de l'armée française.» - -Sur le moment cependant, tout le monde ne rendit pas cette justice à -La Moricière. Les bureaux de la guerre étaient depuis longtemps assez -mal disposés pour lui; l'esprit de routine n'avait pu se faire à un -avancement si rapide et si anormal; les formalistes trouvaient que les -innovations du général, hardiment expérimentées sur le terrain, -n'étaient pas assez respectueuses des règlements et de la procédure -administrative, et ils lui cherchaient de méchantes chicanes, à -propos tantôt des modifications apportées au fourniment, tantôt de -l'emploi fait du produit des razzias. En avril 1842, La Moricière -apprit que, pour le récompenser de sa belle campagne d'hiver, il était -question, à Paris, de mettre au-dessus de lui, à la tête de la -division d'Oran, un lieutenant général; on avait jugé peu conforme aux -usages qu'un simple maréchal de camp, si jeune d'âge et de grade, eût -un si gros commandement. Le général Bugeaud, lui aussi, n'était pas -toujours en très bons termes avec La Moricière; tout en faisant grand -cas de ses qualités et de ses services, il se méfiait de son -imagination, le trouvait parleur et agité[338], était un peu offusqué -de l'importance qu'il avait depuis longtemps en Afrique, et le -soupçonnait d'être plutôt un rival qu'un subordonné, un successeur -éventuel qu'un collaborateur; peut-être aussi éprouvait-il, sans s'en -rendre bien compte, quelque jalousie de la faveur dont son lieutenant -jouissait auprès de ces journaux qui le maltraitaient lui-même si -volontiers[339]; de là sur le compte du commandant d'Oran plus d'une -boutade, d'une explosion d'humeur, qui malheureusement lui étaient -souvent rapportées. La Moricière, qui avait également la parole -prompte et vive, ne ménageait pas davantage, dans ses conversations de -bivouac, un supérieur qu'il croyait prévenu contre lui et contre sa -division. Les états-majors, naturellement empressés à épouser les -griefs de leurs chefs, semblaient s'appliquer à les grossir et à les -envenimer. Toutefois, chez les deux grands soldats, ces petites -misères n'allaient jamais jusqu'à faire sérieusement tort au service -de l'État; quand cet intérêt supérieur était en jeu, les préventions -personnelles disparaissaient. On le vit bien, lorsque fut connu, à -Alger, l'étrange projet de diminuer la situation du héros de Mascara. -Le général Bugeaud se mit aussitôt en travers. «Dans le cadre des -lieutenants généraux, répondit-il vivement au ministre, trouverait-on -un officier de plus de valeur? Pourquoi donc décourager un maréchal de -camp d'un très grand mérite, connaissant le pays, les hommes et les -choses, très capable de donner la direction générale et parfaitement -accepté comme supérieur par les maréchaux de camp Bedeau et -d'Arbouville?» Il concluait: «Si l'on veut un lieutenant général, il y -a un moyen, sans rien troubler, c'est de conférer ce grade à M. de La -Moricière[340].» Devant cette opposition si nette, les bureaux -reculèrent. D'ailleurs, leur malveillance n'était pas partagée par le -ministre de la guerre; l'année suivante, M. de Martimprey, étant allé -à Paris et ayant vu le maréchal Soult, lui exprimait sa satisfaction -d'être attaché à l'état-major du commandant d'Oran. «Vous avez raison, -répondit le maréchal, le général de La Moricière écrit, en Algérie, -les plus belles pages de sa vie[341].» - -[Note 338: «La Moricière, disait un jour le gouverneur au duc -d'Aumale, est vaillant, infatigable, débrouillard, sans doute, mais -doctrinaire; il discute sans cesse, ergote, hésite et n'aime pas les -responsabilités.»] - -[Note 339: Le général Bugeaud faisait allusion à La Moricière, quand, -dans une lettre à Changarnier, il se plaignait de voir «les journaux -préconiser les actions magnifiques de tel jeune et brillant général, -qualifier de fautes ses propres opérations, blâmer son système et -louer, chez les chefs de colonne, les mêmes faits qu'on venait -d'imputer à tort au gouverneur».] - -[Note 340: Cette lettre, qui fait tant d'honneur au général Bugeaud, a -été citée pour la première fois par M. Camille ROUSSET.] - -[Note 341: _Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE -MARTIMPREY, p. 177.] - -Pendant le dur et long hiver de 1842, La Moricière n'avait pas été le -seul en mouvement. En plein mois de janvier, sur quelques nouvelles -arrivées de l'Ouest, le gouverneur général s'était embarqué pour Oran, -afin de diriger une expédition contre Tlemcen. Cette ville, située à -une cinquantaine de kilomètres de la mer, près de la frontière du -Maroc qu'elle commande, avait, par sa position comme par son passé, -une réelle importance militaire et politique. Une première fois, en -janvier 1836, le maréchal Clauzel s'en était emparé, mais la France -l'avait abandonnée par le traité de la Tafna. Partie d'Oran le 24 -janvier 1842, la colonne du général Bugeaud ne rencontra pas d'autres -difficultés que celles de la saison, et, le 1er février, elle entra -sans combat dans Tlemcen évacué de la veille. De là, le gouverneur se -porta plus au sud et détruisit le fort de Sebdou, le dernier des -établissements de l'émir sur la limite des hauts plateaux: c'était -compléter l'oeuvre commencée par la ruine de Boghar, de Taza, de -Takdemt et de Saïda. Le général Bedeau fut appelé au commandement de -Tlemcen. Breton d'origine, en Afrique depuis 1836, il s'y était -distingué par de nombreux faits d'armes, notamment comme colonel du -17e léger; il joignait aux qualités du soldat et du capitaine celles -de l'administrateur, ayant moins d'invention et d'initiative que La -Moricière, mais exécutant admirablement les instructions qu'on lui -donnait[342], esprit très sage, âme élevée et loyale, étranger aux -coteries, supérieur aux jalousies qui sévissaient en Algérie, estimé -de tous, type de vertu et d'honneur militaires, l'une des plus pures -renommées de l'armée d'Afrique. Il fit merveille dans ce nouveau -commandement: bien que disposant seulement d'environ trois mille -hommes, il infligea de rudes échecs à Abd el-Kader, qui porta un -moment de ce côté tous ses efforts; puis, après avoir ainsi refoulé ce -redoutable adversaire, il réussit, par son habileté et sa prudence, à -pacifier la région environnante. - -[Note 342: «Bedeau fait très-bien, disait le général Bugeaud, mais on -a besoin de le pousser par les épaules.»] - -L'occupation de Tlemcen complétait heureusement, dans la province -d'Oran, l'oeuvre commencée par l'occupation de Mascara. Quel -changement depuis l'époque, pourtant bien récente, où, dans cette -province, les Français étaient bloqués dans quelques villes du -littoral! Maintenant, de ce côté, la conquête est amenée au même point -que dans la province d'Alger: le quadrilatère formé par Oran, -Mostaganem, Mascara et Tlemcen est, pour ainsi parler, le pendant de -celui que l'on pouvait tracer entre Alger, Cherchel, Miliana et Médéa. - - -IX - -Depuis un an, le général Bugeaud avait porté son effort principal sur -la province d'Oran; il allait maintenant s'occuper de celle d'Alger. -Précisément à cette époque, un incident, qui eut un douloureux et -glorieux retentissement, fit ressortir à quel point, en dépit des -progrès accomplis depuis le départ du maréchal Valée, la sécurité nous -manquait même dans la Métidja, à peu de distance de la capitale. Le 10 -avril 1842, en plein jour, un détachement de vingt et un hommes, sous -les ordres du sergent Blandan, portait des dépêches de Boufarik au -blockhaus voisin de Méred. À environ deux kilomètres de ce dernier -poste, il est subitement entouré par plus de trois cents Arabes. -«Rendez-vous!» crie en français un grand nègre qui paraît commander -les assaillants. «Voilà comme je me rends», répond Blandan, et -ajustant le nègre, il le tue raide d'un coup de fusil. À l'exemple de -leur chef, nos soldats font une décharge générale. Les Arabes -fléchissent un moment, mais bientôt, honteux de reculer devant une -poignée d'hommes, ils reviennent à la charge. Les vingt et un se sont -formés en cercle: sans abri, criblés de balles, ils tombent l'un après -l'autre. Cependant, pas une défaillance. Les blessés à terre chargent -les fusils de ceux qui peuvent encore combattre. Blandan, qui a reçu -deux balles, commande toujours. Une troisième balle l'atteint au -ventre. «Courage, mes amis, s'écrie-t-il, défendez-vous jusqu'à la -mort.» Et sentant les forces lui manquer: «Prends le commandement, -dit-il à un brigadier de chasseurs, car, pour moi, je n'en peux plus.» -Le combat durait depuis une demi-heure. Sur les vingt et un, cinq -hommes seulement restaient debout, quand, de Boufarik et de Méred, où -l'on a entendu la fusillade, des secours arrivent en toute hâte. Les -Arabes s'enfuient, sans avoir pu enlever aucun trophée à l'héroïque -détachement. Blandan, ramassé sans connaissance, expire dans la nuit: -un seul moment, il a donné quelque signe de vie, c'est quand le -colonel a détaché sa propre croix d'honneur pour la lui mettre dans la -main. Il avait vingt-trois ans et n'était sous-officier que depuis -trois mois. Son nom et celui de ses compagnons, mis solennellement à -l'ordre du jour de l'armée, ont été gravés sur le petit obélisque de -la fontaine de Méred. Depuis 1887, la statue de l'héroïque sergent -s'élève sur l'une des places de Boufarik. - -Pour prévenir le retour de pareilles surprises, le général Bugeaud -décida d'employer le printemps de 1842 à une grande opération contre -les tribus montagnardes qui entouraient, au sud et à l'ouest, la -Métidja. Les troupes disponibles de la province d'Oran devaient -concourir à cette oeuvre, avec celles de la province d'Alger. Par une -idée heureuse, le gouverneur imagina de se servir de cette -concentration même pour ouvrir, entre ces deux provinces, une -communication par terre qui n'existait pas encore pour notre armée. La -vaste région s'étendant de Cherchel à Mostaganem et de Miliana à -Mascara avait jusqu'alors complètement échappé à l'action des armes -françaises. Si l'on jette les yeux sur une carte, cette région -apparaît traversée, dans toute sa longueur, par une rivière: c'est le -Chélif, l'un des plus importants cours d'eau de l'Algérie; il prend sa -source au sud de la province d'Alger et coule d'abord vers le nord; -arrivé à peu près à la hauteur de Médéa et de Miliana, et à égale -distance de ces deux villes, il tourne brusquement à l'ouest et -continue dans cette direction, jusqu'à ce qu'il se jette dans la mer à -quelque distance de Mostaganem. La vallée profonde et fertile formée -par ce cours d'eau semblait la route naturelle pour aller de la -province d'Alger dans celle d'Oran; mais elle était dominée des deux -côtés, sur toute sa longueur, c'est-à-dire pendant plus de soixante -lieues, par des massifs montagneux, très ardus, absolument inexplorés -et où habitaient des tribus hostiles et belliqueuses. Le gouverneur -n'hésita pas à braver les risques de cette route; il décida qu'une -colonne, sous ses ordres, partirait de Mostaganem, tandis qu'une -autre, commandée par Changarnier, partirait de Blida: elles devaient, -l'une remonter, l'autre descendre la rivière, jusqu'à ce qu'elles se -rejoignissent. Ce programme, hardiment conçu, s'exécuta sans -difficulté sérieuse; le 30 mai 1842, après dix jours de marche, les -deux colonnes se rencontrèrent au milieu de la vallée du Chélif, près -de l'Oued-Fodda. Algériens et Oranais s'embrassèrent et festoyèrent -pendant deux jours, pour célébrer l'heureuse issue d'une entreprise -qui paraissait faire faire un grand pas à notre domination. Sans doute -le pays ne pouvait être considéré comme définitivement soumis; la -suite ne devait que trop le prouver; mais, pour la première fois, il -avait été traversé; c'était déjà un fait considérable. - -Restait à se servir des troupes ainsi concentrées dans la vallée du -Chélif, pour prendre à revers et dompter les tribus entourant la -Métidja. Dans ce dessein, les deux colonnes se séparèrent de nouveau -afin de gagner Blida par des directions différentes; Changarnier -s'éleva un peu au nord et pénétra au coeur des montagnes qui -s'étendent entre le Chélif et la mer; Bugeaud prit plus au sud par -Miliana et le col de Mouzaia. Le premier rencontra un pays fort -difficile: «La Suisse n'est rien auprès, écrivait l'un des officiers -de sa colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud; l'armée marche -un par un, bêtes, gens et bestiaux, chaque homme tirant son cheval par -la figure; l'avant-garde part à quatre heures du matin, et -l'arrière-garde arrive au bivouac à six heures du soir, tout cela pour -faire deux ou trois lieues.» Mais aucun obstacle n'arrêtait la tenace -énergie du général que le gouverneur appelait familièrement «son -montagnard»; il passa partout, recevant la soumission spontanée ou -contrainte des Arabes qui se trouvaient sur son chemin. Le général -Bugeaud rencontra une route plus facile et obtint le même succès. Les -tribus les plus redoutables vinrent lui apporter leur hommage, même -celle des Hadjout, ces hardis pillards qui étaient, depuis douze ans, -la terreur des environs d'Alger. Elles avaient été absolument -déconcertées de se voir attaquées par une armée venant de la province -d'Oran. Un autre fait les avait frappées plus encore, c'était la -présence, dans les rangs français, sous le drapeau français, de deux -ou trois mille de leurs coreligionnaires, cavaliers des tribus alliées -de l'Ouest, que le gouverneur avait appelés à lui pour cette -expédition. Telle fut même l'impulsion ainsi donnée au mouvement de -soumission qu'il gagna les environs de Médéa où les colonnes -n'avaient pas pénétré. Aussi, au sortir de cette expédition, le 13 -juin 1842, le gouverneur pouvait écrire au ministre de la guerre: «Le -cercle de granit qui entoure la Métidja est brisé.» - -S'il y avait encore quelques coups à frapper pour compléter la -destruction de ce «cercle de granit», le général Bugeaud avait sous la -main le marteau qui convenait, c'était Changarnier. Celui-ci, arrivé à -Blida le 10 juin 1842, se remit en campagne le 17, cette fois dans la -région du haut Chélif. Il couronna des opérations habiles et -vigoureuses par la plus prodigieuse razzia qui eût encore été faite: -le 1er juillet, avec quelques centaines de cavaliers, hardiment -lancés, il ramassait 3,000 prisonniers, 1,500 chameaux, 300 chevaux ou -mulets et 50,000 têtes de bétail. «Je suis transporté de joie, lui -écrivit le gouverneur; c'est admirable!... Les résultats politiques -doivent dépasser encore les résultats matériels.» - -Grâce à ces succès, la colonisation reprenait un peu confiance aux -environs d'Alger, et plusieurs villages étaient fondés dans le Sahel. -La sécurité ainsi reconquise s'étendait même plus loin: désormais les -communications étaient libres avec Médéa et Miliana, et leur -ravitaillement s'opérait par le commerce, presque en dehors de -l'administration militaire, à ce point que, le 24 juillet 1842, le -gouverneur crut devoir publier une note officielle pour rappeler à la -prudence les _mercantis_ qui se rendaient dans ces deux villes, seuls -et sans armes; recommandation leur était faite de se réunir par -caravanes de huit ou dix personnes. Il n'y avait pourtant pas -longtemps que, pour le moindre convoi, force était de réunir une armée -et de livrer de véritables batailles! Du reste, la vieille route de -Médéa, ce col de Mouzaia tant de fois arrosé de sang français, -n'allait plus être qu'un souvenir. Le général Bugeaud faisait en effet -construire, à travers les gorges jusque-là inaccessibles de la Chiffa, -une route plus directe qui fut praticable au mois de septembre 1842. - -Pendant que ces importants progrès s'accomplissent dans la province -d'Alger, nos affaires gardent bonne tournure dans celle d'Oran. À -Tlemcen, l'habile administration du général Bedeau maintient une -pacification relative. Autour de Mascara, les choses sont moins au -calme: Abd el-Kader est revenu sur cet ancien théâtre de sa puissance, -usant de son prestige encore grand pour ramener à lui les tribus -soumises, menaçant celles qui nous demeurent fidèles. Plus prodigieux -que jamais de mobilité et d'ubiquité, il apparaît soudainement au point -opposé à celui où nos troupes croient le rencontrer. C'est l'occasion -pour La Moricière de donner de nouvelles preuves de son active énergie. -Vainement les forces à sa disposition ont-elles été diminuées pour -former la colonne qui remonte le Chélif; fort habile à employer les -Arabes soumis, il supplée par leur concours à ce qui lui manque de -troupes françaises. Ainsi mène-t-il plus vivement que jamais la campagne -permanente qu'il a ouverte au mois de décembre précédent. S'il ne peut -atteindre l'émir lui-même qui lui glisse toujours entre les mains, il -atteint les tribus qui pourraient le soutenir. À la fin de mai 1842, -c'est dans l'est qu'il se dirige: il frappe la puissante tribu des -Flitta, puis détruit, pour la seconde fois, Takdemt qu'on a commencé à -reconstruire et où Abd el-Kader a établi sa famille avec un détachement -de ses réguliers. Au commencement de juin, il se porte au sud-ouest -contre les Djaffra et les Hachem que l'émir a décidés à émigrer, les -poursuit à outrance jusqu'au désert, et, après les avoir acculés à un -chott sans eau potable, les force à demander grâce. Du 15 juin au 25 -juillet, nouvelle expédition, cette fois au sud-est, plus longue et plus -lointaine que les autres; il s'agit de poursuivre la smala, -agglomération errante, qui comprend la famille de l'émir, son trésor, le -noyau de son armée régulière, les populations encore attachées de gré ou -de force à sa fortune. La Moricière n'a avec lui que deux mille soldats -français; mais il a su s'assurer le concours des Harrar, véritables -flibustiers des hauts plateaux. Guidé par eux, trouvant, grâce à eux, -les sources pour boire et les silos pour manger, il ose, en plein -juillet, se lancer dans le désert. «Le soleil nous plombe à -quarante-cinq degrés de chaleur, écrit l'un des officiers de la -colonne. La terre est brûlée, et, aussi loin que l'oeil peut s'étendre, -ne présente qu'une teinte grisâtre. Les flammes semblent en sortir et -produisent les ondulations du mirage: ce sont des armées de géants qui -se plient, se replient, tournoient, voltigent; ce sont des figures, plus -monstrueuses les unes que les autres, qui se déroulent, s'élèvent, -grandissent, subissent les transformations les plus extraordinaires; et, -à travers tous ces êtres imaginaires ou réels, nos petits bataillons, -chargés jusque par-dessus les oreilles, cheminent gaiement, au milieu -d'un pays où deux armées turques ont été complètement détruites.» À côté -de notre colonne, s'avance la bande des Harrar, deux mille cavaliers et -six mille chameaux portant les femmes et les enfants. «C'est, continue -notre témoin, le coup d'oeil le plus pittoresque, le plus -fantastique[343].» Ainsi escortée, l'armée arrive, le 14 juillet, au -pied d'un rocher à pic sur lequel est Goudjila: dans ce nid d'aigle, Abd -el-Kader a transporté les restes de ses arsenaux. La Moricière fait tout -détruire. Les silos du voisinage, où ont été accumulées les provisions, -sont vidés. L'émir n'a décidément plus aucun établissement fixe. Quant à -la smala elle-même, elle fuit au loin, s'enfonçant dans les sables -arides. Le retour de la colonne se fait sans difficulté. Les soldats, -qui, au coeur de l'été, viennent de battre la montagne et le désert -pendant trente-six jours, et qui ont décrit un cercle de cent vingt à -cent trente lieues, rentrent à Mascara, déguenillés, sans souliers, les -pieds enveloppés dans les peaux des boeufs qu'ils ont mangés, mais bien -portants, «flambants comme le soleil qui leur chauffait les reins», et -n'ayant à leur ambulance que treize malades. Ce sont, il est vrai, de -rudes soldats: les bataillons d'élite surtout. «Figurez-vous, écrivait -alors un de leurs officiers, des carcasses d'hommes qui, depuis dix -mois, n'ont cessé de supporter toutes les privations, toutes les -intempéries imaginables, recouvertes d'un cuir basané comme des tiges de -bottes et sous lequel se meuvent des muscles, devenus ficelles, que le -diable ne briserait pas; toujours gais, obéissant comme par enchantement -à tout ce qu'on leur ordonne, pleins d'amour-propre, se tirant d'affaire -partout, dans les positions les plus embarrassantes, sans que les -officiers et les sous-officiers s'en mêlent; en un mot, les types les -plus remarquables que j'aie encore vus depuis que je roule dans le monde -militaire[344].» L'effet de cette expédition fut considérable dans tout -le cercle de Mascara. Une troupe de deux mille hommes avait pénétré là -où, un an auparavant, une armée de vingt mille n'eût pas osé -s'aventurer. Les Arabes, surpris, intimidés, épuisés, s'inclinaient -devant une supériorité si manifeste. Parmi les Hachem eux-mêmes, qui -avaient été les premiers à retourner à l'émir, on apercevait plus d'un -symptôme de découragement, et l'un de leurs chefs disait à Abd el-Kader: -«Marabout, je ne te suivrai plus; ma parole est donnée aux Français... -Va, laisse-nous, nous avons assez souffert, et que Dieu te conduise!» - -[Note 343: Lettre de M. de Montagnac, en date du 27 juillet 1842. -(_Lettres d'un soldat_, p. 259 à 261.)] - -[Note 344: Lettre de M. de Montagnac, en date du 18 juin 1842. -(_Lettres d'un soldat_, p. 255.)] - - -X - -L'automne de 1842 n'est pas moins activement employé que ne l'ont été -l'hiver, le printemps et l'été. Autour de Mascara, La Moricière -continue ses incessantes expéditions. La plus importante, qui a lieu -en septembre et octobre, ne dure pas moins de quarante jours. À la -poursuite de la smala, qui, cette fois encore, nous échappe, notre -petite armée s'engage de nouveau dans le désert où elle fait des -marches de dix heures sans eau, et s'avance plus loin qu'en juillet, -jusqu'à Taguine, à soixante lieues au sud-est de Mascara: c'est -l'endroit même où, un an plus tard, la smala tombera aux mains du duc -d'Aumale. La colonne française ramasse un butin énorme qui, habilement -distribué aux tribus alliées du sud, les fixe à notre cause. Dans une -escarmouche, au retour, nos cavaliers sont sur le point de s'emparer -d'Abd el-Kader; celui-ci ne se sauve qu'à grand'peine, en laissant sur -le terrain ses plus braves compagnons et en perdant son cheval, son -cachet et sa montre. D'autres opérations suivent, dans le détail -desquelles il serait fastidieux d'entrer. En somme, sur trois cent -quatre-vingt-quinze jours qui, au 31 décembre 1842, se sont écoulés -depuis que La Moricière est installé à Mascara, sa division en a passé -trois cent dix en campagne. - -Dans la province d'Alger, Changarnier est à l'oeuvre. En septembre, il -descend une partie de la vallée du Chélif, affermissant la fidélité -des tribus soumises, frappant rudement celles qui sont douteuses ou -hostiles. Puis, pour revenir vers le sud, il s'engage dans le massif -montagneux de l'Ouarensenis par la vallée de l'Oued-Fodda: de faux -renseignements lui ont présenté cette route comme facile. Au bout de -quelques heures de marche, il se trouve engagé dans un étroit défilé -dont 6,000 Kabyles, commandés par un lieutenant de l'émir, occupent -les hauteurs et ferment les débouchés en avant et en arrière. Il faut -passer ou périr. C'est dans ces situations critiques qu'éclatent les -qualités de Changarnier, énergie indomptable, sang-froid, volonté de -vaincre. Il n'a avec lui que 1,200 fantassins, 200 chasseurs à cheval, -500 Arabes: peu de fond à faire sur ces derniers qui se croient -perdus; mais les Français sont d'une solidité admirable, surtout les -zouaves commandés par Cavaignac. Pendant plus de deux jours, le combat -se poursuit, acharné. Notre petite colonne avance peu à peu, prenant -d'assaut chaque rocher, brisant l'un après l'autre tous les obstacles -qu'on lui oppose, se tirant de tous les périls où il semblait qu'elle -dût vingt fois succomber. Enfin, le défilé est franchi. Arrivé en pays -découvert, le général fait une razzia sur le territoire des tribus qui -venaient de l'attaquer, et, par cet audacieux châtiment, terrifie pour -longtemps ceux qui naguère se croyaient assurés de l'écraser. Un bon -juge, le duc d'Aumale, regarde ce combat de l'Oued-Fodda comme «l'une -des luttes les plus longues et les plus difficiles qu'aient -enregistrées nos annales d'Afrique», et il ajoute: «Le général -Changarnier sut la terminer par un brillant succès, tandis que bien -d'autres eussent peut-être été heureux d'en ramener les débris de leur -colonne. Il y a eu des actions plus importantes en Afrique, il n'y a -pas eu de journée où chefs et soldats aient montré plus d'audace, de -sang-froid et d'intelligence[345].» - -[Note 345: _Les zouaves et les chasseurs à pied_, par M. le duc -D'AUMALE.] - -Ce qui venait de se passer à l'Oued-Fodda et plusieurs indices -recueillis d'un autre côté par La Moricière, révélaient l'action et -l'autorité d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis. Repoussé de toutes les -autres parties de la régence, l'émir s'était fait en quelque sorte une -dernière citadelle du grand pâté montagneux qui s'élève au sud du -Chélif: là, il venait chercher des recrues et des vivres; de là, il -menaçait soit la province d'Alger, soit celle d'Oran. Le gouverneur -général résolut donc de porter sur ce point le principal effort de la -fin de l'année. Huit mille hommes furent mis en mouvement. Trois -colonnes, commandées, la première par le général Bugeaud, la seconde par -le général Changarnier, la troisième par le général Korte, pénétrèrent -au coeur des montagnes et les parcoururent en tous sens. Sauf un assez -rude combat soutenu par le général Korte, nos troupes ne rencontrèrent -que peu de résistance. Les habitants, si belliqueux qu'ils fussent, -étaient encore sous l'impression de la vigueur déployée naguère par -Changarnier. À la fin, une manoeuvre habile refoula au centre du massif -et accula à des précipices infranchissables la masse effarée des tribus -fugitives, guerriers, femmes, enfants, vieillards. Une journée entière -se passa, pour ces malheureux, en délibérations pleines d'angoisses; on -voyait de loin les principaux personnages se démener au milieu d'une -multitude épouvantée; on entendait les cris gutturaux des femmes, les -bêlements des troupeaux. Enfin, le lendemain matin, le plus important -des chefs de la montagne, le vieux Mohammed-ben-Hadj, s'avança vers le -gouverneur et lui demanda grâce. «Pour moi, dit-il, j'avais huit fils; -six sont morts en te combattant. J'ai servi le sultan avec zèle, mais -il ne peut plus nous protéger, et, si tu es humain, je suis à toi pour -toujours.» Le gouverneur fut touché de ce langage et jugea habile de se -montrer généreux. À Mohammed qui lui offrait son plus jeune fils en -otage, il répondit: «Ma clémence sera complète. Je n'ai que faire d'un -otage. Ton visage m'inspire la confiance. D'ailleurs, j'ai mieux que des -otages: j'ai la force, la mobilité, la connaissance de tes montagnes, la -certitude de reprendre tous nos avantages si tu manques à ta parole.» Le -30 décembre, après une campagne de quarante-sept jours, le gouverneur -rentrait à Alger, pouvant croire que l'Ouarensenis était dompté et que -l'émir avait perdu la seule base d'opération qui lui restait en deçà des -hauts plateaux. - -Ainsi se terminaient les opérations de 1842, l'année la plus -laborieuse et la plus féconde de la conquête. D'immenses résultats -avaient été obtenus dans les deux provinces d'Oran et d'Alger. Le -général Bugeaud en était justement fier. «Abd el-Kader, écrivait-il au -ministre de la guerre, a perdu les cinq sixièmes de ses États, tous -ses forts ou dépôts, son armée permanente, et, qui pis est, le -prestige qui l'entourait encore en 1840. S'il n'a pu nous résister, -lorsqu'il disposait de l'impôt et du recrutement sur tout le pays, -lorsqu'il avait une armée permanente et des provisions de guerre, -lorsque toutes les tribus marchaient à sa voix partout où il -l'ordonnait, comment lutterait-il aujourd'hui avec quelque succès, -lorsqu'il ne s'appuie que sur une poignée de tribus déjà ruinées en -partie? Il peut prolonger quelque temps le malheur de quelques -populations par des entreprises de partisan; il ne peut reconquérir sa -puissance.» Le gouverneur était loin cependant de dédaigner -l'adversaire auquel il avait affaire; il était le premier à -reconnaître ses qualités supérieures, son indomptable énergie, ses -étonnantes ressources, son action sur les populations arabes. «Abd -el-Kader est réellement un maître homme», écrivait-il le 12 novembre -1842. - - -XI - -1843 commença moins bien que n'avait fini 1842. À peine le général -Bugeaud avait-il quitté l'Ouarensenis, qu'Abd el-Kader y faisait -irruption, soulevant les tribus, châtiant impitoyablement tous ceux qui -s'étaient ralliés aux Français. En quelques jours, il avait réuni des -forces considérables et était maître de toutes les montagnes situées au -sud du Chélif; il franchissait même cette rivière et propageait le feu -de la révolte, au nord, dans le Dahra. À cette nouvelle inattendue qui -faisait douter à beaucoup, en Algérie et en France, de la réalité des -succès obtenus jusqu'alors par nos armes, le gouverneur, ému, mais non -troublé, fit partir des colonnes de tous les points, de Cherchel, de -Miliana, de Médéa, de Mascara, de Mostaganem. En faisant du mal à -l'ennemi, ces colonnes souffrirent beaucoup elles-mêmes. L'hiver rendait -les opérations singulièrement difficiles au milieu de ces montagnes sans -chemins. «C'est une retraite de Russie au petit pied», écrivait l'un des -chefs de colonne, le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud, officier -énergique, qui avait vu son avancement longtemps retardé par des -désordres de jeunesse, mais qui, fort apprécié du général Bugeaud, -commençait à être en vue. Dès l'approche de nos troupes, Abd el-Kader -avait disparu: était-on garanti qu'il ne reviendrait pas une fois -qu'elles seraient parties? Les tribus apportaient leur soumission: le -passé permettait-il d'y avoir pleine confiance? Aussi l'idée se -faisait-elle jour que, pour se rendre maître de cette région, il fallait -autre chose que des expéditions passagères. - -Dès la fin de 1842, le 5 décembre, La Moricière, dont l'esprit était -toujours en mouvement, avait écrit au gouverneur: «L'occupation de -Mascara et, plus tard, celle de Tlemcen par des divisions actives ont, -en quelques mois, avancé nos affaires plus qu'on n'avait pu le faire -en dix ans d'expéditions et de combats meurtriers... Si maintenant -nous examinons sur la carte l'est de la province compris entre le -Chélif et la Mina, cette étude nous expliquera tout de suite la -différence des résultats obtenus. Là, nos colonnes ne peuvent plus se -donner la main en trois jours. Il y a cinquante-six lieues de -Mostaganem à Miliana, et soixante-douze de Mascara à Médéa. De là -l'inefficacité de nos efforts. Notre action sur les tribus réfugiées -dans l'Ouarensenis est réduite par dix jours au moins perdus en allées -et venues, et ne peut plus être continuée assez longtemps pour amener -l'ennemi à merci. Le problème peut donc être posé en ces termes: -trouver, entre les quatre places de Mostaganem, Mascara, Miliana et -Médéa, un point tel que l'action des troupes qui en partiront puisse -se combiner, en trois jours de marche, avec celle des colonnes sortant -de ces quatre places.» Les événements survenus depuis cette lettre -n'avaient pu que convaincre le général Bugeaud de la justesse des vues -qui y étaient exposées. Aussi n'est-on pas surpris de le voir -s'appliquer, dès que le printemps est arrivé, à réaliser une fondation -si nécessaire. À la fin d'avril 1843, il se rend avec une colonne à -El-Esnam, dans la vallée du Chélif, et y jette les bases d'une ville -qu'en l'honneur du prince pleuré par la France, il appelle -Orléansville. De là, il se dirige vers la mer, à travers les -montagnes, ébauchant une route avec la pioche et la mine, tout en -faisant le coup de feu, et, en sept jours de travail acharné, atteint -Tenès. Ce petit port, que déjà plusieurs fois on avait sans succès -cherché à occuper, doit être la place de ravitaillement -d'Orléansville, dont il est éloigné seulement de onze lieues. -Transformés en terrassiers, maçons, charpentiers, forgerons, -serruriers, les soldats déploient la plus grande activité pour faire -sortir de terre les constructions des deux villes, pour améliorer la -route improvisée qui conduit de l'une à l'autre, et sur laquelle -circulent aussitôt des convois. L'un de nos plus fermes officiers, -depuis longtemps dévoué à l'oeuvre algérienne, le colonel Cavaignac, -est appelé au commandement de la nouvelle subdivision d'Orléansville. -Ainsi se complétaient, suivant le plan déjà indiqué, les deux -premières lignes d'occupation: celle de la côte qui, sans parler de la -province de Constantine, comprenait Alger, Cherchel, Tenès, -Mostaganem, Oran; celle de l'intérieur, avec Médéa, Miliana, -Orléansville, Mascara et Tlemcen. Le gouverneur ne s'en tint pas là; -il autorisa ses lieutenants à commencer la troisième ligne, sur la -limite extrême du Tell: dans les derniers jours d'avril, La Moricière -établit le poste de Tiaret au sud d'Orléansville, et Changarnier celui -de Teniet el-Had au sud de Miliana. - -En même temps que s'accomplissaient ces travaux, plusieurs colonnes -continuaient à fouler en tous sens le massif de l'Ouarensenis et celui -du Dahra, forçant les tribus les plus farouches à se soumettre; comme -d'habitude, Changarnier est un de ceux qui font le plus de besogne. -Autour de Tlemcen, le général Bedeau a affaire à Abd el-Kader; l'émir, -en effet, repoussé des montagnes où, en janvier, il avait reparu en -maître, s'est jeté dans l'ouest de la province d'Oran, razziant -certaines tribus nos alliées, en soulevant d'autres, notamment les -Hachem qu'il incorpore dans sa smala; le général Bedeau l'oblige à se -retirer. Le général Gentil à l'est et au sud de Mostaganem, le général -de La Moricière autour de Tiaret, le colonel Géry autour de Mascara, -sont aussi sans cesse en mouvement. On ne saurait suivre dans le -détail des opérations qui deviennent si complexes. L'émir étant -désormais hors d'état de réunir comme autrefois des armées de dix, -quinze ou vingt mille hommes, le général Bugeaud en a profité pour -subdiviser davantage encore ses forces et multiplier ses colonnes. La -guerre africaine est plus que jamais une affaire de vitesse et de -mobilité. Il ne s'y fait pas moins une grande dépense d'énergie et de -courage. Les faits d'armes sont nombreux. Le 16 mai 1843, cinquante -chasseurs à cheval de la colonne du général Gentil, lancés à la -poursuite d'une tribu, tombent au milieu de quinze cents cavaliers -ennemis. Le capitaine Daumas, qui les commande, fait mettre à ses -hommes pied à terre, les forme en carré derrière leurs chevaux et -engage le feu. Le général Gentil, inquiet de ne pas voir revenir le -détachement, envoie à son secours le capitaine Favas avec soixante -chasseurs, la seule cavalerie qui lui reste, et lui-même se met en -route avec son infanterie au pas de course. Guidé par la fusillade, le -capitaine Favas arrive sur le lieu du combat. Sans se laisser un -moment effrayer par le nombre des ennemis, il charge au galop, fait -une trouée dans la ligne profonde des assaillants et va se placer à -côté de ses camarades. Les Arabes, un moment bousculés, se rendent -compte du petit nombre des Français et reviennent à la charge. La -poignée des défenseurs, d'instant en instant plus réduite par le feu -de l'ennemi, tient bon sans se laisser entamer. C'est seulement au -bout de deux longues heures qu'elle est dégagée par l'arrivée de -l'infanterie. Sur les cent dix chasseurs, il n'y en avait plus que -cinquante-huit debout. Vingt-deux étaient tués, trente blessés; des -sept officiers, un seul n'avait pas été atteint. - -Si honorables que de tels incidents fussent pour nos armes, si -sérieusement utiles que fussent, pour la soumission du pays, les -mouvements incessants de ces nombreuses colonnes et les divers -établissements créés par elles, l'opinion n'en trouvait pas moins nos -progrès lents et incertains; elle restait sous l'impression de doute -que lui avait donnée, au mois de janvier, le retour offensif d'Abd -el-Kader. Après avoir cru décisifs les succès obtenus en 1842, elle -s'étonnait de ne pas trouver les choses plus avancées en 1843. Le -général Bugeaud s'apercevait de cet état des esprits et s'en -préoccupait. Il avait le sentiment que, pour y mettre fin, un coup -d'éclat était nécessaire. - - -XII - -Au printemps de 1843, Abd el-Kader, repoussé partout du Tell et rejeté -dans la région des hauts plateaux, n'avait plus d'autre base -d'opérations que sa smala. Cette smala, encore grossie depuis l'année -précédente, comprenait maintenant au moins quarante mille âmes[346] et -avait de plus en plus le caractère d'une capitale errante. Là étaient -la famille de l'émir, le siège de son gouvernement, ses richesses, ses -approvisionnements, les ouvriers armuriers, selliers, tailleurs, -nécessaires à l'entretien de son matériel. La population ainsi -agglomérée était composée de plusieurs tribus au complet, et en outre -d'émigrés isolés, venus des tribus qui s'étaient soumises aux -Français. Ajoutez ceux qui se trouvaient là malgré eux, les -prisonniers, les otages et certains douars entraînés de force. La -fuite était impossible; de temps à autre, Abd el-Kader faisait crier -cette sentence: «De quiconque cherchera à fuir ma smala, à vous les -biens, à moi la tête.» La police était faite par les réguliers et par -les Hachem. L'ordre d'installation était toujours le même, malgré des -déplacements incessants. L'émir, de sa personne, restait ordinairement -hors de la smala, mais c'était lui qui dirigeait sa marche. Faire -vivre une telle multitude au milieu du désert n'était pas chose aisée; -dans le camp, se tenait un grand marché, alimenté par les Arabes des -oasis et de la lisière du Tell, qui y apportaient des grains et des -fruits. Le plus difficile était de trouver l'eau; un service était -organisé pour reconnaître les sources et en empêcher le gaspillage; -toutefois, elles étaient vite épuisées, et il arrivait assez -fréquemment de voir des individus mourir de soif. - -[Note 346: En 1848, Abd el-Kader, causant à Toulon avec le général -Daumas, a parlé de soixante mille âmes. C'était probablement une -exagération.] - -Le général Bugeaud comprenait qu'il ne suffisait pas d'avoir ruiné -tous les établissements fixes de l'émir, et que son oeuvre serait -incomplète tant que subsisterait cette capitale mobile. Résolu à -chercher de ce côté le succès éclatant qu'il jugeait nécessaire pour -rétablir la confiance un peu ébranlée de l'opinion, il s'en ouvrit à -La Moricière. Celui-ci, qui savait la difficulté de l'entreprise, pour -l'avoir tentée plusieurs fois l'année précédente, se déclara prêt à -donner son concours, mais sans garantir le succès. «Sauf des chances -imprévues, ne l'espérez pas trop», écrivait-il au gouverneur, et il -ajoutait: «Une seule journée ne verra pas s'accomplir la ruine de -notre ennemi. Il n'y a plus de grands coups à frapper; nous nous -avancerons pied à pied; nos combats auront peu de retentissement; ce -sera l'oeuvre de la patience. Mais, en définitive, si, comme j'en ai -le ferme espoir, nous réussissons à asseoir l'autorité de la France -dans toute cette belle région qui s'étend de la mer au désert, nous -aurons accompli, comme vous le demandez, quelque chose de grand. Un -peu de temps encore, et vous aurez raison des clameurs de tous ces -hommes qui jugent sans étudier, sans savoir et sans comprendre. J'ai -traversé en Afrique, depuis treize ans, des périodes de découragement -plus affligeantes que celle dont vous paraissez alarmé. Les yeux fixés -sur le but, fort de mes convictions consciencieuses, je n'ai jamais -désespéré du succès final ni de la justice de l'avenir envers ceux qui -s'y seront dévoués.» Le gouverneur général sentait, comme La -Moricière, tout ce qu'avait d'incertain et de chanceux la poursuite de -la smala. Toutefois, il lui semblait qu'elle pouvait être tentée dans -de meilleures conditions que l'année précédente, où la colonne de -Mascara y avait été seule employée. Cette fois, par une habile -combinaison, le général Bugeaud entendait faire traquer l'ennemi de -plusieurs côtés en même temps: «Il faudra bien, disait-il à un de ses -confidents, qu'ayant enfermé Abd el-Kader dans un cercle, dans un -triangle, le choc arrive. Napoléon donnait au hasard le tiers, je lui -donne la moitié. Abd el-Kader nous tient en alerte par ses ruses, par -son incomparable stratégie, par son insaisissabilité. Nous aussi, nous -devons lutter de ruses avec lui.» Dans la pensée du gouverneur, trois -colonnes devaient concourir à cette chasse: celle de Bedeau, à -l'extrême ouest; celle de La Moricière, au centre, devant Tiaret; -enfin celle de Médéa, à l'est. Cette dernière avait à sa tête un -général de vingt et un ans, ardent à cueillir sa gerbe dans la moisson -de gloire offerte par la guerre d'Afrique à notre armée: c'était le -duc d'Aumale; il allait prouver que La Moricière se trompait quand il -croyait le moment passé de «frapper de grands coups» en Algérie. - -Il était, on le sait, dans la tradition des fils de France de partager -les travaux, les fatigues et les périls de l'armée d'Afrique. Le duc -d'Aumale s'y était conformé avec joie. En 1840, âgé de dix-huit ans, -il faisait ses premières armes à la sanglante expédition de Médéa, -comme aide de camp du duc d'Orléans. En 1841, devenu colonel, il -revint prendre part, avec le duc de Nemours, aux premières expéditions -du général Bugeaud: «Je vous prierai, écrivait-il à ce dernier, de ne -m'épargner ni fatigues ni quoi que ce soit. Je suis jeune et robuste, -et, en vrai cadet de Gascogne, il faut que je gagne mes éperons. Je ne -vous demande qu'une chose, c'est de ne pas oublier le régiment du duc -d'Aumale, quand il y aura des coups à recevoir et à donner.»--«Vous ne -voulez pas être ménagé, mon prince, répondit le gouverneur; je n'en -eus jamais la pensée. Je vous ferai votre juste part de fatigues et de -dangers; vous saurez vous-même vous faire votre part de gloire.» Le -jeune colonel se conduisit en effet, pendant cette rude campagne, non -en prince, mais en soldat. «Il est brave autant qu'un Français peut -l'être, écrivait un des lieutenants de son régiment[347], et désireux -de prouver à l'armée et à la France qu'un prince peut faire autre -chose que parader; en expédition, il n'emmène aucune suite et vit avec -nos officiers supérieurs.» Et voici qui n'est pas peu remarquable, -quand on songe à l'âge du duc: «Comme lieutenant-colonel, il est -parfait; administration, comptabilité, discipline, il s'occupe de -tout, et, ce qui paraîtra plus extraordinaire, en homme entendu.» À la -fin de 1842, le prince, nommé maréchal de camp, retourna encore en -Afrique; cette fois, il était seul de la famille royale; depuis la -mort du duc d'Orléans, le duc de Nemours se trouvait retenu auprès du -Roi. Le gouverneur appela le jeune général au commandement d'une -colonne sans cesse agissante, celle de Médéa; il savait que cette -désignation serait approuvée de toute l'armée. «Ce n'est pas tant le -prince, lui écrivait-il le 19 septembre 1842, qu'on accueillera avec -une vive satisfaction; c'est l'officier général qu'on a vu, oubliant -son rang, vouloir partager les fatigues et les dangers, comme s'il eût -été un soldat parvenu.» Dès les premiers mois de 1843, le nouveau -commandant de Médéa justifia, par d'heureux et vifs coups de main, au -sud, du côté de Boghar, à l'est, sur l'Isser, le choix qu'on avait -fait de lui; il s'empara notamment de la _khasna_, c'est-à-dire du -trésor militaire de Ben-Allal, l'un des principaux lieutenants d'Abd -el-Kader. «Vous avez dépassé nos espérances, lui écrivit le général -Bugeaud; la jeunesse est heureuse quand elle est sage et habile.» Ce -n'était qu'un prélude. - -[Note 347: C'était le futur Général Ducrot. M. d'Ideville a reçu -communication de cette lettre et l'a publiée dans son ouvrage sur le -maréchal Bugeaud, t. II, p. 281.] - -À la fin d'avril 1843, divers indices signalèrent la présence de la -smala au sud de Tiaret et de Boghar. La Moricière et le duc d'Aumale -reçurent l'ordre de se lancer à sa poursuite. Le prince n'avait qu'une -cavalerie insuffisante; mais son supérieur immédiat, le général -Changarnier, qui prit une part importante à la préparation de cette -expédition, s'était inquiété de cette insuffisance et l'avait signalée -au général Bugeaud; au dernier moment, ayant reçu pour ses propres -opérations un escadron de renfort, il s'en dépouilla aussitôt au -profit du duc d'Aumale. En transmettant à ce dernier ses instructions, -le général Changarnier lui témoignait la plus flatteuse confiance: «Je -suis heureux de la belle mission que vous avez à remplir, lui -écrivait-il, et plein de l'espoir que vous ferez tout ce qu'il peut y -avoir de brillant dans la guerre actuelle.» Il le mettait seulement en -garde contre sa trop grande ardeur, et, au nom du gouverneur, lui -prescrivait, dans le cas où il enverrait en avant sa cavalerie, de -demeurer de sa personne avec l'infanterie; recommandation dont, -heureusement pour sa gloire et pour la France, le duc ne devait pas -tenir compte. - -Dans les premiers jours de mai, les deux colonnes, celle de La -Moricière et celle du prince, se mettent en branle, chacune de son -côté. La Moricière se dirige au sud, vers Ousenghr. Il ne s'arrête que -parvenu dans une région aride où ses chevaux ne trouvent plus un brin -d'herbe. Abd el-Kader guette, d'ailleurs, tous ses mouvements, et -avertit la smala, qui se dérobe en fuyant vers l'est. Les Arabes se -jetaient ainsi, sans le savoir, sous la main du duc d'Aumale que -l'émir, par une inadvertance fort étrange de sa part, ne songea pas à -surveiller. Le prince, parti de Boghar, avec 1,300 hommes -d'infanterie, 560 de cavalerie et un goum de 300 Arabes, a marché -d'abord, dans la direction du sud-ouest, vers Goudjila[348]. Il a fait -là quelques prisonniers qui lui apprennent la fuite de la smala -effrayée par La Moricière; elle se trouve, lui disent-ils, à environ -quinze lieues au sud-est, cherchant à gagner la source de Taguine. -Seulement, ils ne peuvent croire qu'on prétende la poursuivre avec une -troupe si faible. «Vous voulez prendre la smala, et vous n'êtes pas -plus de monde, dit l'un d'eux; oh! vous pouvez vous en aller!» S'en -aller, le prince n'y songe guère: il décide au contraire de pousser -droit vers Taguine, pour y atteindre la smala, si elle y est encore, -ou tout au moins pour la rejeter à l'ouest sur la colonne de La -Moricière. C'est une marche de plus de vingt lieues, sans une goutte -d'eau. Il divise sa colonne en deux parties: l'une, sous son -commandement direct, essentiellement mobile, composée de la cavalerie -et des zouaves; l'autre, formée de deux bataillons d'infanterie et de -soixante chevaux, avec le convoi: le rendez-vous est à Taguine. On -marche toute la nuit, malgré le simoun qui fait rage. Le 16 mai au -matin, le duc d'Aumale, averti du voisinage de la smala, devance les -zouaves, avec la cavalerie, pour faire une reconnaissance; mais, -trompé par des renseignements inexacts, il ne découvre rien. Il croit -alors l'ennemi décampé et ne songe plus qu'à atteindre les sources -afin d'y reposer ses hommes. Ses forces se trouvaient, à ce moment, -séparées en trois tronçons: en tête, la cavalerie et le goum; à deux -heures de là environ, les zouaves; et beaucoup plus en arrière, le -reste de l'infanterie. Disposition singulièrement audacieuse, en -présence d'un ennemi aussi rapide et aussi bien informé que l'était -d'ordinaire Abd el-Kader. Quant au prince lui-même, il est avec -l'avant-garde, bien résolu à ne pas se souvenir des recommandations -prudentes que lui a transmises le général Changarnier. - -[Note 348: Pour les faits qui vont suivre, je me suis attaché au -rapport du duc d'Aumale, à un récit du général Fleury, alors -lieutenant et attaché à la colonne, récit publié par M. d'Ideville, -enfin au tableau très vivant et très exact tracé par M. Camille -Rousset. J'ai trouvé aussi quelques renseignements dans les articles -du comte d'Antioche, qui a eu à sa disposition les papiers du général -Changarnier.] - -Vers onze heures du matin, cette avant-garde, qui vient de se remettre -en route, après une courte halte, aperçoit un nuage de poussière qui -s'élève au loin. On se demande ce que cela peut bien être, quand, tout -à coup, quelques-uns des cavaliers qui galopaient en tête pour -éclairer la marche, s'arrêtent court derrière la crête d'un petit -monticule. L'un d'eux, un Arabe, revient à fond de train vers le -colonel Yusuf et lui crie, tout troublé: «Fuyez, quand vous le pouvez -encore. Ils sont là tout près, derrière ce mamelon. S'ils vous voient, -vous êtes perdus! Ils sont soixante mille, et, rien qu'avec des -bâtons, ils vous tueront comme des lièvres qu'on chasse.» Yusuf le -calme. «Allons voir de nos yeux», dit-il au lieutenant Fleury; tous -deux, suivis du coureur arabe et s'espaçant pour faire moins de -poussière, ils gagnent rapidement le mamelon. L'Arabe a dit vrai: -contraste saisissant avec la solitude du désert, l'immense smala est -là, à environ un kilomètre. Elle vient d'arriver, et le campement -s'installe sous la direction des réguliers dont on voit briller les -armes. Quelques tentes seulement sont déjà dressées. Combattants, -muletiers, femmes, enfants, chameaux, bestiaux de toute sorte -s'agitent. On dirait d'une colossale fourmilière. D'où il est, Yusuf -entend les cris des hommes et des animaux. «Venez, dit-il à ses -compagnons, il n'y a pas un moment à perdre.» Il redescend le mamelon -au grand galop et se dirige vers le duc d'Aumale. Celui-ci, depuis -quelques minutes, considérait, fort intrigué, ces allées et venues qui -ont pris d'ailleurs presque moins de temps qu'il n'en faut pour les -raconter. Yusuf, qui pourtant n'est pas un timide, est ému. «Toute la -smala est là, à quelques pas de nous, dit-il précipitamment; c'est un -monde! Nous ne sommes pas en mesure de l'attaquer; il faut tâcher de -rejoindre l'infanterie.» L'agha du goum, très brave aussi, se jette à -bas de cheval, et, tenant embrassé le genou du prince: «Par la tête de -ton père, ne fais pas de folie!» dit-il. Le colonel Morris, au -contraire, est d'avis d'attaquer. Le prince n'hésite pas. «On ne -recule pas dans ma race!» s'écrie-t-il vivement[349]. Intervient alors -le commandant Jamin, auquel le Roi a donné spécialement mission de -veiller sur son fils; il fait valoir sa responsabilité et insiste pour -attendre l'infanterie. Mais l'attente n'est-elle pas le parti le plus -périlleux? Que la présence des Français soit connue,--et elle ne peut -manquer de l'être dans quelques instants,--aussitôt la smala -s'éloignera, tandis que les réguliers de l'émir et leurs auxiliaires -se jetteront sur la colonne pour l'envelopper et l'écraser. En tout -cas, le duc d'Aumale a pris son parti; il impose silence à tous, -envoie des émissaires pour hâter la marche des zouaves, met ses -cavaliers en ordre de combat, puis commande la charge. - -[Note 349: Sur ce qui s'est passé après que Yusuf eut rejoint le duc -d'Aumale, j'ai suivi la version de M. Camille Rousset, qui diffère, en -quelques points, du récit du général Fleury. J'ai des raisons de -croire la version de M. Rousset plus exacte.] - -La petite troupe s'élance au galop. Au moment où les irréguliers du -goum arrivent sur la hauteur et aperçoivent cette immense ville de -tentes, ils prennent peur et se débandent. Les spahis eux-mêmes -hésitent un moment; mais ils sont bientôt raffermis par l'exemple des -chasseurs qu'enlèvent impétueusement le colonel Morris et le prince -lui-même. Yusuf aussi est admirable. Tous se précipitent comme un -ouragan sur les Arabes encore occupés à s'installer. Ceux-ci -s'attendaient si peu à être attaqués, qu'au premier moment ils ont -pris les spahis pour les cavaliers d'Abd el-Kader; ils ne sont -désabusés qu'à la vue des chasseurs. Dans cette masse confuse, la -surprise produit un trouble et un désordre inouïs. Les réguliers -veulent se défendre; ils sont cinq mille contre cinq cents; mais la -panique de la foule les entrave, les ahurit, et finit par les gagner -eux-mêmes. Nos cavaliers culbutent et sabrent tout ce qui tente de -résister. Au bout d'une heure, la victoire est complète. Trois cents -cadavres arabes gisent sur le sol; on n'a frappé que les combattants. -Les Français ont eu seulement neuf tués et douze blessés. Quelques-uns -des prisonniers, ayant demandé à voir leurs vainqueurs, ne peuvent -croire qu'ils soient si peu nombreux, et, comme l'a rapporté l'un -d'eux, le rouge leur monte au visage d'avoir été battus par une telle -poignée d'hommes. Tout est bien fini, quand arrivent les fantassins: -les zouaves d'abord, vers une heure; les bataillons de ligne, à quatre -heures. Eux aussi ont fait merveille: trente lieues en trente-six -heures, par le vent du désert, sans autre eau à boire que celle qui a -été emportée dans quelques outres; marche si dure, que le sang -colorait les guêtres blanches. Ils sont fatigués, mais en bon ordre, -et n'ont laissé en arrière ni un homme ni un mulet. Les zouaves, à -leur arrivée, défilent devant le bivouac des chasseurs d'Afrique, en -sifflant les fanfares de la cavalerie, «comme pour railler les chevaux -fatigués et se venger de ce que leurs rivaux de gloire ont chargé et -battu l'ennemi sans eux[350]». - -[Note 350: Le duc D'AUMALE, _les Zouaves et les chasseurs à pied_.] - -La soirée du 16 mai et la journée du lendemain ne sont pas de trop -pour reposer nos troupes et mettre un peu d'ordre dans tout ce qui est -tombé en leurs mains. Les prisonniers, parmi lesquels beaucoup de -personnages considérables, se comptent par milliers. Ils seraient plus -nombreux encore si le duc d'Aumale eût disposé d'une troupe moins -restreinte. Hors d'état d'envelopper toute la smala, le prince avait -dû prendre le parti de pénétrer au milieu et d'y faire une coupure. -Beaucoup des Arabes ont donc pu s'enfuir, mais en désordre; une -partie, après avoir erré dans le désert, en proie à la plus grande -détresse, devait être ramassée par La Moricière. La dispersion était -définitive, et ce sera en vain qu'on cherchera dans l'avenir à -reformer une smala. La mère et la femme d'Abd el-Kader ont été un -moment parmi les captives; le dévouement d'un esclave les a fait -échapper avant qu'elles eussent été reconnues. Le butin est immense: -quatre drapeaux, un canon, deux affûts, d'abondantes munitions, une -grande quantité d'armes, la tente de l'émir, ses effets précieux, des -manuscrits, beaucoup de bijoux et d'argent, plus de trente mille têtes -de bétail, des troupes de chameaux, de chevaux, de mulets et d'ânes. -Force est de brûler ce qu'on ne peut emporter. - -Tout n'est pas fini: il faut rentrer sur le territoire français et y -ramener l'immense convoi des prisonniers et du butin. Ce n'est pas la -partie la plus facile ni la moins dangereuse de la tâche à accomplir. -À l'aller, on a eu cette fortune qu'Abd el-Kader, tout occupé à -guetter La Moricière, n'a rien su de l'autre colonne. Maintenant, il -est prévenu; il doit avoir hâte de prendre sa revanche d'un tel -désastre; et puis, n'est-il pas dans l'habitude des Arabes d'attaquer -au moment des retraites? Le duc d'Aumale voit le péril, il le mesure, -mais ne s'en trouble pas; il se fie jusqu'au bout à son heureuse -audace et compte sur la démoralisation qu'un tel coup a dû jeter chez -les ennemis. Ne reçoit-il pas déjà les soumissions empressées des -tribus voisines qui, la veille, étaient dans le camp de l'émir? Partie -de Taguine, le 18 mai, la colonne, entravée par son convoi, chemine -lentement. Son jeune chef, avec un sang-froid qui ne laisse rien voir -de sa préoccupation intime, est, nuit et jour, sur le qui-vive, prêt à -faire face à toute attaque. Sept longues journées se passent ainsi. -Enfin, on arrive à Médéa, sans avoir eu à livrer de véritable combat; -une nuit seulement, il a fallu échanger quelques coups de feu. Quatre -ans plus tard, le prince, causant avec Abd el-Kader devenu son -prisonnier, l'interrogea sur cette fusillade nocturne. «J'étais là en -personne, lui répondit l'émir; je t'ai guetté, tâté, pendant -vingt-quatre heures.» Et il lui fit compliment de la façon dont il -s'était gardé. Dans la prudente et ferme vigilance de ce retour, ce -général de vingt et un ans ne s'était pas montré moins habile -capitaine que, naguère, dans la hardiesse de sa marche en avant. - -La nouvelle d'un si beau fait d armes fut accueillie avec joie, en -Algérie et en France. Elle dissipa entièrement les inquiétudes et le -découragement que le retour offensif de l'émir avait jetés, au mois -de janvier précédent, dans beaucoup d'esprits. Ce fut comme un -brillant rayon de soleil qui perçait victorieusement tous les nuages. -Le duc d'Aumale recevait, de toutes parts, les plus chaleureuses -félicitations. «Votre rapport, répandu dans le camp, lui écrivait le -général Bugeaud, y a produit des transports que je n'essayerai pas de -vous décrire. Vous devez la victoire à votre résolution, à la -détermination de vos sous-ordres, à l'impétuosité de l'attaque. Oui, -vous avez bien fait de ne pas attendre l'infanterie; il fallait -brusquer l'affaire comme vous l'avez fait. Cette occasion presque -inespérée, il fallait la saisir aux cheveux.» Le maréchal Soult, le -général de La Moricière, pensaient et parlaient de même[351]. L'éloge -n'était pas seulement sous la plume de ceux qui, s'adressant au duc -d'Aumale, pouvaient être suspects de vouloir lui faire leur cour. Le -lieutenant-colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère: «Le prince -vient de faire un coup de maître, exécuté avec autant de vigueur que -d'habileté. C'est bien, c'est intrépide, c'est habile!» Et, un an plus -tard, se trouvant sur le lieu même où la smala avait été prise, il -ajoutait: «J'examine le terrain, je me fais expliquer la position de -la smala et celle du prince, et je persiste à dire que c'est un coup -d'une hardiesse admirable. Avec la prise de Constantine, c'est le fait -saillant de la guerre d'Afrique. Il fallait un prince jeune et ne -doutant de rien, s'appuyant sur deux hommes comme Morris et Yusuf, -pour avoir le courage de l'accomplir. À mon sens, la meilleure raison -pour attaquer, c'est que, la retraite étant impossible, il fallait -vaincre ou périr.» Faut-il ajouter à tous ces témoignages celui d'un -républicain ardent, le colonel Charras? «Pour entrer, disait-il, avec -cinq cents hommes au milieu d'une pareille population, il fallait -avoir vingt-trois ans[352], ne pas savoir ce que c'est que le danger, -ou bien avoir le diable dans le ventre. Les femmes seules n'avaient -qu'à tendre les cordes des tentes sur le chemin des chevaux pour les -culbuter, et qu'à jeter leurs pantoufles à la tête des soldats pour -les exterminer tous depuis le premier jusqu'au dernier.» À -l'admiration des hommes de guerre se joignait l'applaudissement -unanime et enthousiaste du grand public, dont l'imagination était -particulièrement séduite par le caractère aventureux de l'entreprise -et par la jeunesse du commandant. Quant à celui qui recevait ainsi les -premières caresses de la gloire, caresses si douces, si enivrantes, -surtout à l'aurore de la vie, il n'en avait pas la tête tournée; son -rapport, sobrement écrit, évitait soigneusement toute mise en scène; -le moi y était absent; la belle conduite des autres s'y trouvait seule -mise en lumière. Ce qui faisait dire à la reine Marie-Amélie: «Je -jouis plus encore de son humanité et de sa modestie que de son courage -et de sa résolution, qui pourtant ont été jolis à vingt et un ans!» La -réserve délicate et rare qui touchait le coeur de la pieuse mère -charmait aussi le public et lui faisait prendre encore plus en gré -l'heureux vainqueur. Beaucoup d'esprits, d'ailleurs, frappés de la -promesse d'un pareil début, regardaient au delà du petit champ de -bataille de Taguine. Leur patriotisme comprenait de quel intérêt il -était pour la France qu'un si brillant capitaine se fut révélé, et à -un tel âge, sur les marches du trône. Le lieutenant-colonel de -Saint-Arnaud traduisait cette impression, quand il écrivait alors: «Il -y a de l'avenir dans ce trait-là.» Malheureuse France! qu'a-t-elle -fait de cet avenir? - -[Note 351: Le maréchal Soult félicitait le prince sur «la parfaite -combinaison de ses mouvements, sa hardiesse d'exécution et son coup -d'oeil exercé».--«J'ai appris presque sur les lieux, lui mandait La -Moricière, le brillant succès que vous venez d'obtenir; j'ai pu juger -mieux que personne la hardiesse de l'entreprise et l'importance du -résultat. Vous avez porté à la puissance de l'émir le coup le plus -rude qu'elle pût recevoir.»] - -[Note 352: M. Charras se trompait sur l'âge du prince; celui-ci -n'avait que vingt et un ans.] - - -XIII - -Le général Bugeaud triomphait. «Nous venons de faire une campagne des -plus heureuses», disait-il, le 27 juillet 1843, dans une lettre -adressée à M. de Corcelle. Quelques jours auparavant, le 18, il -écrivait au maréchal Soult: «Oui, la grosse guerre est finie, la -conquête est assurée, le pays est dompté sur presque toute sa -surface... Matériellement, Abd el-Kader est presque anéanti.» À Paris, -on reconnaissait le progrès accompli, et le ministre de la guerre -félicitait les commandants de l'armée d'Afrique du «pas immense» fait, -grâce à leurs succès, «vers la pacification générale de l'Algérie». -Aussi des récompenses bien méritées furent-elles distribuées aux -principaux artisans de ces succès. Le gouverneur général recevait, le -31 juillet, le bâton de maréchal. Auparavant, Changarnier, La -Moricière et le duc d'Aumale avaient été promus au grade de lieutenant -général, les deux premiers par ordonnances du 9 avril, le dernier à la -date du 3 juillet. - -Au moment même où la France recueillait avec bonheur le fruit de tant -de glorieux efforts et se plaisait à en honorer les auteurs, l'un de -ceux-ci, et non le moindre, le général Changarnier, allait, à la suite -de regrettables incidents, s'éloigner de l'Algérie pour plusieurs -années. Dès l'origine, les rapports entre lui et le général Bugeaud -avaient été assez difficiles. Avec des qualités supérieures, -Changarnier était, nous l'avons dit, de caractère peu commode et d'une -confiance en soi qui ne le disposait pas à la déférence envers ses -supérieurs hiérarchiques; ayant été tout sous le maréchal Valée, il -n'avait pu dissimuler son déplaisir de voir arriver un chef sous -lequel il redevenait un subordonné; justement fier de ses hauts faits, -il s'était offusqué qu'un nouveau débarqué se donnât l'air de venir -enseigner à tous la façon de combattre en Afrique. Le gouverneur, de -son côté, rustique, brusque, impérieux, irascible, n'avait rien de ce -qu'il fallait pour amadouer les natures ombrageuses; de plus, très -jaloux de sa propre gloire, il était malheureusement trop disposé à -croire qu'on voulait l'en frustrer au profit de ses lieutenants. Lors -des premières présentations à Alger, en février 1841, des paroles -aigres-douces avaient été échangées. Quelques mois après, le soir de -«la bataille sous Miliana», Bugeaud avait appelé les chefs de corps -dans sa tente, pour leur faire, suivant son usage, la critique des -opérations du jour: au cours de ses observations, il fut amené à -blâmer l'offensive trop précipitée de l'aile gauche, dont étaient le -duc de Nemours et Changarnier. Le prince accueillit le blâme en -silence, mais Changarnier se défendit avec aigreur. «Il y a des années -que je fais la guerre, dit-il, et, pour mon métier, je crois bien le -savoir.»--«Eh, monsieur, répondit le gouverneur, prompt aux coups de -boutoir, le mulet du maréchal de Saxe a fait vingt campagnes, et il -est toujours resté mulet.» Les relations, si mal commencées, parurent -cependant s'améliorer en 1842. Le général Bugeaud, fort heureux des -belles opérations de son lieutenant dans la région du Chélif, ne lui -marchandait pas les éloges. «Je suis on ne peut plus satisfait, lui -écrivait-il en juin, c'est comme cela que j'aime la guerre.» Quelques -jours après: «On n'a réellement pas le temps d'apprendre le nom de -toutes les tribus qui viennent à vous. Poursuivez cette belle volage -qu'on nomme la fortune; vous savez, mieux que qui que ce soit, que, -pour la fixer, il faut la bien caresser. Modifiez comme vous -l'entendrez les instructions que je vous ai données.» Au lendemain de -la grande razzia du 1er juillet: «Je suis transporté de joie, c'est -admirable!» Nouvelles félicitations en octobre. Le gouverneur ne -cachait pas aux autres le cas qu'il faisait des qualités militaires de -Changarnier, de ce qu'il appelait «sa merveilleuse intelligence de la -guerre». Dans ses conversations avec le duc d'Aumale, il se plaisait -parfois à classer ses lieutenants: il mettait Changarnier en tête, -Bedeau ensuite, et enfin La Moricière qu'il ne prisait pas à sa vraie -valeur. «Le premier, disait-il, c'est ce j... f... de Changarnier, -méchant caractère, mauvais coucheur, mais rude soldat, le plus fort, -le meilleur de tous mes généraux. Nous avons eu souvent maille à -partir; mais, si je le chéris médiocrement, je l'estime très haut; je -l'appelle le Montagnard; il est le seul qui aborde la montagne de -front comme moi, qui l'aime et qui y pénètre sans faire des détours. -Les autres sont braves, sans doute, mais préfèrent la plaine, et -multiplient les circuits.» La bonne harmonie de 1842 ne dura -malheureusement pas entre le gouverneur et Changarnier. Dès les -premiers mois de 1843, les rapports étaient de nouveau très tendus. -Changarnier croyait voir chez Bugeaud «la volonté de plus en plus -caractérisée de lui enlever le mérite de ses services», et il en -ressentait une irritation qu'il ne prenait pas la peine de cacher. Le -gouverneur trouvait son lieutenant irrespectueux et insubordonné. Les -choses en vinrent au point que ce dernier demanda, en août, à quitter -l'Algérie. Le maréchal appuya cette demande auprès du ministre, en -exposant longuement tous ses griefs contre le général. «Sa conduite -depuis qu'il est lieutenant général, écrivait-il, m'a prouvé que -l'armée n'avait plus de bons services à attendre de lui, et que toute -son ambition était d'aller se reposer en France... Pour mon compte, je -suis heureux de me séparer de lui, et je pense qu'il ne laissera pas -de regret dans l'armée.» De son côté, Changarnier se plaignait -amèrement au maréchal Soult de «la haine violente» que lui témoignait -le gouverneur. «Retirez-moi de ce pays, monsieur le maréchal, -ajoutait-il, de ce pays qui m'a si bien traité, où j'ai passé de -longues années laborieusement occupées, mais que les procédés de M. le -gouverneur général me rendent odieux désormais. Mon excellente santé y -succomberait infailliblement, moins à des fatigues incessantes qu'à -des peines morales que je ne puis supporter.» Des deux parts, on le -voit, le jugement était troublé. Changarnier fut rappelé. À son -arrivée à Paris, le Roi et le ministre le reçurent très froidement; on -jugeait qu'en tout cas il avait manqué à la discipline[353], et, sur -la demande expresse qu'en avait faite le maréchal Bugeaud, aucun -emploi ne lui fut donné. Cette disgrâce ne devait pas durer moins de -quatre ans. Changarnier la supporta avec une fierté silencieuse, ne -pardonnant pas, ne se repentant pas, mais dédaignant de récriminer. -Triste épisode en vérité que ce conflit qui aboutissait à priver, -pour un temps, la France de l'épée d'un de ses plus vaillants -capitaines. Qu'on ne nous demande pas de prolonger après coup cette -querelle, en y appuyant et en y prenant parti. Un tel exemple n'était -pas nécessaire pour nous rappeler que la petitesse humaine se fait -souvent sa part chez les plus grandes âmes et au milieu des plus -grandes actions. La conclusion à en tirer nous paraît être cette -réflexion que l'on rencontre précisément dans une lettre adressée par -Bugeaud à Changarnier, et dont il est fâcheux que tous deux ne se -soient pas mieux inspirés: «Trouvons-nous souvent, écrivait le -gouverneur, des hommes complets? Servons-nous donc de leurs qualités, -quand elles l'emportent sur leurs défauts, et atténuons ceux-ci autant -que nous le pouvons.» - -[Note 353: Le Roi écrivait au maréchal Soult, le 30 septembre 1843: -«Il me paraît bien désirable de fortifier la hiérarchie et la -subordination dans notre armée d'Afrique, et d'y décourager cet esprit -d'opposition envers leurs supérieurs, de jalousie et de mauvais -coucheurs, dont la correspondance que vous me communiquez ne cesse de -donner de tristes exemples.» (_Documents inédits._)] - - -XIV - -Dans cette lettre du 18 juillet 1843, où il déclarait Abd el-Kader -matériellement «presque anéanti», le gouverneur général avait eu soin -d'ajouter: «Il lui reste encore son ascendant moral, et certainement il -en usera souvent. Il ne peut plus rien faire de sérieux, mais il nous -tracassera, tantôt sur un point, tantôt sur un autre. Il n'abandonnera -la partie que quand il ne lui restera ni un soldat, ni un écu, ni une -mesure d'orge.» La prévision était juste. Pendant la seconde moitié de -1843, l'émir nous tint sans cesse en alerte, dans le sud et le sud-ouest -de la province d'Oran. Hors d'état désormais de réunir des forces -considérables, il ne s'attaquait pas aux troupes françaises, mais, se -glissant entre elles, il fondait à l'improviste sur les tribus soumises, -pour les soulever ou les piller. Nos colonnes accouraient partout où -l'ennemi était signalé, et parfois parvenaient à le joindre; dans ce -cas, elles le maltraitaient fort, sans pouvoir mettre la main sur -l'insaisissable émir qui trouvait toujours, au dernier moment, le moyen -de leur échapper. À Paris, on s'étonnait que tant de soldats en -mouvement ne pussent prendre un homme. «Comment imaginez-vous, répondait -le maréchal Bugeaud, que, par des manoeuvres sur un théâtre sans bornes, -on puisse entourer un ennemi qui fuit toujours? Et, fût-il même -stratégiquement entouré, comment espérer prendre dans ses filets un -cavalier agile qui peut, en quelques heures, franchir de très grandes -distances et se dérober à nos colonnes, quelque multipliées qu'elles -soient? Abd el-Kader peut être pris ou tué dans un combat; mais cela est -du ressort des éventualités très incertaines de la guerre, et ce serait -une grande folie que d'y compter... Suivant toute probabilité, il se -réfugiera dans le Maroc, et c'est une extrémité à laquelle il faut -s'attendre[354].» Le gouverneur ne négligeait cependant rien pour -augmenter encore la rapidité de ses troupes; il organisait des -bataillons d'infanterie montée sur des mulets ou des chameaux, afin -d'atteindre plus facilement les nomades du désert, dernière réserve -d'Abd el-Kader; en outre, pour être mieux à portée d'agir sur cette -région du sud oranais où se débattait l'émir, La Moricière fondait de -nouveaux postes: c'étaient, sur la ligne centrale, Sidi-bel-Abbès, à -moitié chemin entre Mascara et Tlemcen; et, sur la troisième ligne, à -l'entrée des hauts plateaux, entre Tiaret et la frontière du Maroc, -Sidi-Djelali-ben-Amar, Ouizert, Saïda et Sebdou. - -[Note 354: Lettre à M. de Corcelle, en date du 29 décembre 1843. -(_Documents inédits._)] - -Si indomptable que fût ce «Jugurtha renforcé», comme l'appelait le -maréchal Bugeaud, chaque échec que nous lui infligions le laissait un -peu plus faible et plus dénué. Enfin, le 11 novembre 1843, le général -Tempoure, parti de Mascara, surprit et détruisit complètement, près de -Sidi-Yaya, à l'ouest de Saïda, ce qui restait des réguliers arabes. -Ben-Allal, le principal lieutenant et le conseiller le plus intime de -l'émir, fut tué dans ce combat. Cette fois, le coup était décisif. Abd -el-Kader, à bout de forces, fut obligé de se réfugier, avec sa deïra -(on appelait de ce nom les débris de son ancienne smala), dans des -territoires incertains entre l'ancienne régence et le Maroc; il -n'avait plus qu'un espoir, c'était d'obtenir ouvertement ou -secrètement l'appui de cet empire. Le gouverneur général faisait donc -un tableau exact de la «situation militaire», quand il écrivait, le 29 -décembre 1843: «Des frontières de Tunis à celles du Maroc, partout où -la puissance d'Abd el-Kader s'était établie, nous y avons substitué la -nôtre, et cela s'applique non seulement au Tell, mais au petit désert. -Nous avons chassé notre ennemi de tous les points de cet immense -territoire où nous régnons en maîtres. Nous lui avons enlevé toute -espèce d'impôt et de recrutement, d'un bout de son empire à l'autre. -Nous avons détruit à peu près les seules forces organisées avec -lesquelles il s'efforçait encore de soutenir la lutte. Nous l'avons -enfin rejeté jusque sur la frontière du Maroc[355].» - -[Note 355: Lettre à M. de Corcelle.] - -Si bas que fût la fortune d'Abd el-Kader, il n'en continuait pas moins à -tenir la tête très haute. En janvier 1844, l'interprète Roches, qui -connaissait l'émir pour avoir séjourné auprès de lui, à Mascara, après -le traité de la Tafna, lui fit offrir secrètement, par ordre du -gouverneur, de se retirer en terre sainte, à la Mecque, avec des -honneurs et une large pension servie par la France. L'émir refusa -fièrement. «Comment, répondit-il à M. Roches, toi qui es comme mon fils -et qui, dans cette démarche, te dis guidé par une amitié sincère, -comment as-tu pu penser que j'accepterais, comme une grâce, un refuge -qu'il est à ma disposition d'atteindre avec mes propres forces et avec -le secours des fidèles qui restent encore autour de moi? Que le Français -ne méprise pas ma faiblesse, car le moucheron peut aveugler le lion. -Qu'il ne s'enorgueillisse pas de sa force car, après les succès, on doit -redouter les plus grands échecs. Je connais parfaitement ma religion, et -je sais très bien qu'une heure passée à combattre l'infidèle est -préférable pour mon salut à soixante-dix ans passés à la Mecque. Tu me -prédis qu'il pourrait bien m'arriver une fin semblable à celle de mon -frère et de mon ami Sidi-Mohammed-ben-Allal. Mais, loin de redouter -cette fin, je la demande à Dieu, tôt ou tard, pour moi et pour tous les -musulmans.» - - -XV - -À mesure que la conquête avançait, d'autres tâches s'imposaient au -gouverneur général. Lui-même ennuierait ainsi, dans ce qu'il appelait -«leur ordre naturel», les trois problèmes à résoudre en Algérie: «1º -vaincre les Arabes; 2º organiser et administrer le peuple conquis; 3º -procéder à l'utilisation de la conquête par l'implantation sur le sol -d'une force colonisatrice vigoureusement constituée[356].» Il s'était -d'abord à peu près exclusivement attaché à résoudre le premier de ces -problèmes. Sa conviction très arrêtée et très réfléchie avait toujours -été qu'il fallait, avant tout, en finir avec la conquête, et en finir -très vite, de peur d'être surpris, au milieu de cette entreprise, par -quelque crise européenne du genre de celle qu'on venait de traverser -en 1840. «Vous me conseillez de laisser faire la guerre et de -gouverner, écrivait-il à M. de Corcelle, le 11 décembre 1841. Je vous -réponds à tous que je vais au plus pressé, au plus important, et que, -quand le feu sera à mon grenier, je ne resterai pas à la cuisine pour -voir si la volaille est bien embrochée[357].» À la fin de 1843 et au -commencement de 1844, il n'avait plus les mêmes raisons de ne pas -s'occuper de «gouverner», puisqu'il proclamait la conquête accomplie. -Aussi le voyons-nous alors employer les loisirs que lui laissait -l'accalmie militaire à régler tout ce qui regardait l'administration -des indigènes; c'était le second des trois problèmes. - -[Note 356: Lettre du 29 décembre 1843 à M. de Corcelle. (_Documents -inédits._)] - -[Note 357: _Documents inédits._] - -Tant qu'il avait eu à combattre les Arabes, le gouverneur avait -employé contre eux tous les moyens qui lui paraissaient nécessaires, -si rigoureux fussent-ils, et sans se laisser arrêter par aucune -sensiblerie philanthropique. Mais ces Arabes une fois vaincus, il fut -le plus résolu à empêcher qu'on ne les maltraitât, ce que presque tous -les colons étaient fort disposés à faire. «Après la conquête, -écrivait-il dans une circulaire justement célèbre[358], le premier -devoir comme le premier intérêt du conquérant est de bien gouverner le -peuple vaincu; la politique et l'humanité le lui commandent -également... Nous avons fait sentir notre force et notre puissance aux -tribus de l'Algérie; il faut leur faire connaître notre bonté et notre -justice, leur faire préférer notre gouvernement à celui du Turc et à -celui d'Abd el-Kader.» Comment obtenir ce résultat si noblement -défini? On se trouvait en face d'une population trop nombreuse pour -être absorbée; trop séparée de nous par son état religieux, social, -économique, pour qu'on espérât une assimilation complète et prompte; -trop hostile et trop redoutable, pour qu'on la laissât absolument à -elle-même. Le gouverneur s'arrêta à ce double parti: d'une part, -conserver les cadres traditionnels de la société arabe, la -constitution intérieure de la tribu, son administration autonome, la -hiérarchie de ses chefs, sauf à moraliser ceux-ci par notre exemple et -par notre surveillance, ou à changer les personnes si l'on ne pouvait -compter sur leur fidélité; d'autre part, réserver à la France, -au-dessus de cette organisation indigène, comme signe toujours présent -de la conquête, les prérogatives de la souveraineté politique, le -droit de guerre, le droit d'impôt, certains droits de justice, la -désignation des chefs, et, en même temps, créer auprès des tribus une -influence française, non en vue de supplanter les influences -indigènes, mais afin de les contrôler et de les diriger. Ce fut pour -assurer l'exercice de ces droits et de cette influence que le -gouverneur jugea nécessaire de développer les bureaux arabes, de -régler leur organisation et leurs attributions. - -[Note 358: Circulaire du 17 septembre 1844.] - -Déjà nous avons signalé, en 1833, la création du premier de ces -bureaux[359]; nous avons mis en lumière par quel expédient ingénieux, -pour corriger l'arbitraire instable du commandement militaire, sans -établir une administration civile qui eût été impuissante et méprisée, -on imagina de demander à certains officiers de se faire -administrateurs. Le germe ainsi semé subit, depuis lors, dans son -développement, plus d'une vicissitude, tantôt soigneusement cultivé, -tantôt systématiquement contrarié, conséquences des changements et des -incertitudes de direction dont l'entreprise algérienne avait si -longtemps souffert. Supprimée complètement, en 1839, par le maréchal -Valée, la direction des affaires arabes fut rétablie, en 1841, par le -général Bugeaud, et, les années suivantes, en 1842 et 1843, le général -de La Moricière, comme presque toujours initiateur habile, organisa -fort bien, dans sa province d'Oran, avec le concours d'officiers très -compétents, MM. Daumas, de Martimprey, Bosquet, de Barral, Charras, -tout le service des affaires arabes. Ce fut en s'aidant de cette -expérience que le maréchal Bugeaud prépara l'ordonnance royale du 1er -février 1844, véritable charte constitutive des bureaux arabes. Elle -instituait, sous l'autorité des commandants militaires, une direction -des affaires arabes dans chacune des trois provinces et un bureau -arabe dans chaque subdivision ou cercle. La direction d'Alger avait le -titre de direction centrale. En exécution de cette ordonnance, un -arrêté du gouverneur général établit huit bureaux dans la province -d'Alger et quatre dans chacune des deux autres provinces. Des -instructions, marquées au coin du bon sens élevé et pratique qui -distinguait le gouverneur, furent adressées aux officiers chargés de -ces services. De plus, le lieutenant-colonel Daumas, premier directeur -central, rédigea un code succinct, contenant les principales mesures -administratives et judiciaires, applicables aux tribus suivant les -lieux et les circonstances. - -[Note 359: Cf. plus haut, t. III, ch. X, § V.] - -Cette institution des bureaux arabes, bien appropriée à l'époque de -transition où se trouvait l'Algérie, devait se développer encore dans -les années qui suivirent. Son influence a été considérable et, en -dépit de quelques abus, bienfaisante. De nombreux officiers se sont -donnés et adaptés à cette tâche ardue et souvent ingrate, avec -beaucoup de zèle et de persévérance, d'intelligence et de souplesse, -apprenant à manier les indigènes, acquérant sur eux un véritable -prestige, se familiarisant avec leur langue, leurs moeurs et leurs -lois. C'est par eux que la France est parvenue à voir clair dans cette -société arabe qui lui était d'abord si fermée. Par eux s'est établie, -dans le gouvernement et l'administration des tribus, en dépit de la -mobilité inévitable du commandement militaire, une tradition fixe et -persistante. Par eux, en un mot, la conquête a été définitivement -affermie, et le peuple vaincu est devenu un peuple soumis. - -Il resterait maintenant, ce semble, à parler du problème que le -maréchal Bugeaud classait le troisième, par ordre chronologique, non -par rang d'importance, du problème de la colonisation. Mais pour faire -l'exposé des systèmes essayés ou proposés et l'examen des résultats -obtenus, nous préférons attendre: en 1845, et surtout en 1846 et 1847, -ces questions occuperont davantage le gouvernement et l'opinion. De -1841 à 1844, on avait peu fait pour l'introduction d'une population -européenne en Algérie. Le gouverneur général, tout en se proclamant -«colonisateur ardent», n'avait guère de goût pour les colons civils; -et surtout il s'était montré fort résolu à ne pas embarrasser son -action militaire, en laissant ces colons s'introduire prématurément -dans un pays encore peu sûr, où il eût fallu immobiliser des troupes -pour les protéger. Cependant, à mesure qu'une région était pacifiée, -il ne se refusait pas à y appeler les émigrés de la métropole et à -leur offrir des concessions. Aussi, à la fin de 1843, comptait-on -vingt-deux villages, établis principalement autour d'Alger, dans le -Sahel; seize autres se trouvaient en préparation. C'était encore bien -modeste, et que de mécomptes nous réservaient ces créations tout -administratives! Dans les villes, les progrès étaient moins lents. -Alger prenait de plus en plus l'aspect d'une cité européenne avec le -mouvement d'une capitale. Les autres villes, occupées ou créées par -nous sur la côte ou dans l'intérieur, voyaient accourir, à la suite -des soldats, toute une population, composée en grande partie, il est -vrai, de cabaretiers et de _mercanti_ dont la moralité n'était pas -faite pour dissiper les préventions du gouverneur contre l'élément -civil. Ainsi le chiffre des Européens, qui était de 23,000 à la fin de -1840, s'était élevé à 65,000 vers la fin de 1843; il sera de 95,000 à -la fin de 1845. Progression rapide, trop rapide même aux yeux du -maréchal Bugeaud. Toute cette population était en mouvement et même -circulait librement d'une ville à l'autre. Dans un intérêt -stratégique, l'armée avait créé, en deux ans, plus de trois cent -cinquante lieues de routes dont le commerce profitait. Des services de -voitures publiques étaient organisés d'Alger à Médéa, de Mostaganem à -Oran, à Mascara, à Tlemcen, de Mascara à Tiaret. - -Rien mieux que cette sécurité, et l'activité pacifique qui en était la -suite et la preuve, ne permettait de mesurer le progrès accompli. Le -maréchal Bugeaud ne manquait pas une occasion de mettre en lumière une -si complète transformation. Il écrivait, le 27 octobre 1843, à M. -Guizot: «Vous me direz peut-être que je vous parle presque uniquement -de la guerre. Ah! c'est que la bonne guerre fait tout marcher à sa -suite. Vous seriez de cet avis, si vous pouviez voir la fourmilière -d'Européens qui s'agite en tous sens, d'Alger à Miliana et Médéa, de -Ténez à Orléansville, de Mostaganem à Mascara, d'Oran à Tlemcen. Le -premier agent de la colonisation et de tous les progrès, c'est la -domination et la sécurité qu'elle produit. Que pouvait-on faire, quand -on ne pouvait aller à une lieue de nos places de la côte sans une -puissante escorte? On ne voyageait, on ne transportait que deux ou -trois fois par mois. Aujourd'hui, c'est à toute heure de jour et de -nuit, isolément et sans armes. Aussi le mouvement correspond à la -confiance; les hommes et les capitaux ont cessé d'être timides, les -constructions pullulent; le commerce prospère; nos revenus -grandissent. La charrue ne peut aller, comme le voudraient les -journalistes, de front avec l'épée; celle-ci doit marcher vite, et la -colonisation est lente de sa nature. Elle va, je crois, aussi vite -qu'elle peut aller, avec les moyens dont nous disposons jusqu'à ce -jour; elle pourra accélérer le pas à présent.» - - -XVI - -Depuis que le général Bugeaud a mis le pied sur la terre d'Afrique, au -mois de février 1841, nous l'y avons vu déployer une telle activité, -que, tout occupés à le suivre, nous n'avons pas, un seul moment, -détourné notre attention de ce théâtre. Avons-nous donc oublié que le -sort de l'Algérie ne se décidait pas seulement sur place, qu'il -dépendait aussi d'une lutte engagée sur un tout autre terrain, en -France, dans le parlement, et que là notre colonie naissante était -habituée à rencontrer des adversaires non moins redoutables que les -Arabes? Nous ne l'avons pas oublié: mais le gouverneur général avait -si bien pris possession de toute l'initiative, il avait tellement tout -attiré à soi et tout fait partir de soi, qu'à vrai dire, dans cette -entreprise, le parlement ne dirigeait plus, il suivait. Pour s'en -rendre compte, il suffit de jeter un rapide regard sur les débats -auxquels les affaires algériennes donnaient lieu, chaque année, dans -la Chambre des députés, à l'occasion des crédits supplémentaires, et -particulièrement sur les rapports que faisaient les commissions -chargées d'examiner ces crédits[360]. - -[Note 360: Cf. séances des 14 et 15 avril 1841, des 4 et 5 avril 1842, -des 23, 24 et 25 mai 1843, des 5 et 6 juin 1844.] - -Au commencement de 1841, avant que le général Bugeaud eût encore pu -agir, les adversaires de l'Algérie avaient le verbe haut à la tribune -et ne craignaient pas d'y parler d'évacuation; si la commission des -crédits, dans son rapport, n'était pas allée jusque-là, elle se -refusait du moins à tout ce qui eût impliqué un projet d'occupation -permanente dans l'intérieur des terres; quant au ministère, il ne -croyait pas pouvoir lutter de front contre cette commission, et il -n'obtenait le vote des crédits contestés qu'en déclarant la question -de l'étendue et du caractère de l'occupation absolument réservée. Mais -les années suivantes, à mesure qu'en Afrique la conquête se développe -et s'affermit, un changement se produit à Paris, par contre-coup, dans -l'attitude du ministère et dans celle de la commission des crédits. Le -ministère ose dire ce qu'il veut; en 1842, il parle d'occuper certains -postes; en 1843, il allonge la liste de ces postes, sans dépasser -encore la seconde ligne, celle de l'intérieur du Tell; en 1844, il -fait un pas de plus, avoue et défend les établissements fondés sur la -limite du petit désert. Les commissions, de leur côté, si peu -favorables qu'elles soient par tradition à l'Algérie, sont obligées de -rendre hommage au gouverneur général et à ses succès, hommage -visiblement contraint et maussade en 1842, plus chaleureux en 1843 et -en 1844; forcées également d'accepter le fait accompli des -occupations, elles voudraient sans doute le limiter; chaque fois, -elles tâchent d'obtenir qu'on s'arrête où l'on est, ou tout au moins -qu'on aille moins vite; mais elles ne sont pas de force à lutter -contre l'impulsion victorieuse partie de l'Algérie, et lorsqu'elles -proposent une réduction de crédits, en 1842 comme en 1844, la Chambre, -visiblement pressée par l'opinion, leur donne tort. - -Tout occupé qu'il fût de ce qui se passait sous ses yeux en Afrique, -le général Bugeaud suivait de loin, avec une attention passionnée, les -péripéties de la question algérienne en France. Il ne se contentait -pas d'y exercer une action indirecte, mais décisive, par ses succès -mêmes, qui enhardissaient les partisans de la colonie, décidaient les -hésitants, désarmaient ou discréditaient les adversaires. Il -prétendait y intervenir d'une façon plus directe; comme l'a dit M. -Guizot, «il se croyait engagé, à la fois, sur deux champs de bataille, -sur celui de la discussion publique à la tribune ou dans la presse, en -France, aussi bien que sur celui de la guerre, en Afrique, et il -voulait, en toute occasion, faire acte de présence et de vaillance -sur les deux». - -Tout d'abord, il se préoccupe d'éclairer le ministère, de le stimuler, -au besoin même de le redresser. C'est avec M. Guizot qu'il est le plus -en confiance et s'épanche le plus volontiers. C'est sur lui qu'il -compte pour être son avocat dans le conseil des ministres et auprès du -Roi[361]. Dès la fin de 1841, il échangeait avec lui de longues -lettres où les diverses faces du problème algérien étaient examinées. -Ayant cru remarquer chez le ministre quelques doutes sur la -possibilité d'obtenir «la soumission complète des Arabes», il les -relève aussitôt. «Je suis assuré de cette soumission, dit-il, pourvu -que nous sachions persévérer.» La correspondance continue les années -suivantes. M. Guizot était tout disposé à seconder l'homme qu'il avait -fait appeler à la tête de l'Algérie. «J'ai joui de vos succès auxquels -j'avais cru d'avance, parce que j'ai confiance en vous, lui écrit-il -le 20 septembre 1842. Je vous ai soutenu dans le conseil et ailleurs, -toutes les fois que l'occasion s'en est présentée. Tenez pour certain -que mon amitié vous est acquise, que je vous la garderai fidèlement et -que je serai toujours charmé de vous la prouver.» Et le général -Bugeaud lui répond, le 18 octobre: «Oui, je compte sur vous, de loin -comme de près, et je m'honore de l'amitié dont vous me donnez -l'assurance.» - -[Note 361: Sur la correspondance du général Bugeaud avec M. Guizot, -voyez les _Mémoires_ de ce dernier, t. VI, p. 387 et suiv., et t. VII, -p. 135 et suiv.] - -Avec d'autres membres du cabinet, particulièrement avec le ministre de -la guerre, le gouverneur général était loin d'entretenir des relations -aussi cordiales. Il croyait le maréchal Soult hostile à sa personne et -froid pour l'Algérie, mettait à sa charge les mauvaises volontés, -souvent trop réelles, des bureaux de la guerre, se plaignait qu'il le -défendît mollement devant la Chambre et ne lui accordât pas les -récompenses auxquelles avaient droit ses officiers ou ses soldats, se -figurait même parfois qu'il voulait le dégoûter de son poste et qu'il -lui avait, sous main, préparé quelque successeur. L'imagination -facilement inquiète du gouverneur l'égarait. Si le maréchal Soult, -comme beaucoup d'autres, n'avait que tardivement pris goût à notre -entreprise en Afrique, il s'en occupait maintenant avec intérêt et -était sérieusement décidé à la faire réussir, en poussant la conquête -avec vigueur[362]; seulement, il redoutait les difficultés -parlementaires dont il se tirait mal, et, sans rien abandonner du -fond, il n'était pas disposé à braver les préjugés de la Chambre et à -brusquer ses hésitations, autant que l'eût désiré le général Bugeaud. -Loin de vouloir écarter ce dernier, il appréciait sa façon de mener la -guerre et se félicitait de ses succès; seulement, il eût aimé à y -avoir plus de part; il eût désiré que sa direction supérieure fût à la -fois plus réelle et plus visible; il était offusqué de l'indépendance -ombrageuse, de l'humeur absolue, de l'importance gênante de ce -prétendu subordonné qui se conduisait à peu près comme s'il avait reçu -d'avance une sorte de blanc-seing, et qui ne paraissait reconnaître à -son supérieur hiérarchique d'autre rôle que de lui fournir les moyens -d'action nécessaires ou de le couvrir devant le parlement. Depuis si -longtemps habitué à être un personnage considérable et illustre, -maréchal de France dès 1804, il avait peine à se laisser ainsi effacer -par celui qui, à cette date, n'était encore qu'un obscur vélite de la -garde impériale. - -[Note 362: Lors de l'envoi du général Bugeaud en Algérie, il lui avait -donné les instructions suivantes: «Prendre une offensive hardie; faire -une guerre énergique, poussée à fond, en vue d'amener l'entière -soumission des Arabes et de préparer les voies à la colonisation qui, -seule, après la conquête, peut nous maintenir en possession du -territoire soumis par nos armes.»] - -Ces dispositions réciproques amenèrent plus d'un froissement entre -deux hommes également susceptibles, et dont aucun n'avait reçu, de son -éducation première, ce tact, ce savoir-vivre qui apprend à ménager les -susceptibilités d'autrui. En 1842, divers indices donnèrent à penser -au gouverneur général qu'il était question de réduire l'effectif de -l'armée d'Afrique: cet effectif, notablement supérieur au chiffre -autorisé par la loi de finances, avait fourni prétexte à beaucoup de -critiques, de la part des députés comme des journaux, et le ministre -de la guerre, ennuyé de ces critiques, avait invité le gouverneur à -se restreindre au strict nécessaire. Fort ému, le général Bugeaud ne -se contenta pas d'adresser confidentiellement au gouvernement des -observations du reste très fortes et très fondées; il en appela à -l'opinion, par une brochure signée de son nom, où il combattait -vivement toute idée de réduction. Le maréchal Soult, choqué de cette -opposition publique faite par son subordonné à un dessein que celui-ci -lui supposait, manifesta son mécontentement. Le général Bugeaud, à son -tour, surpris et blessé de ce blâme, ne parut pas comprendre -l'incorrection de sa conduite. Dans cet incident, c'était le général -Bugeaud qui avait manqué de déférence envers le maréchal Soult; -d'autres fois, c'était le maréchal qui manquait d'égards envers le -général; témoin ce qui se passa lors de l'élévation de ce dernier au -maréchalat, en 1843. Contrairement aux promesses faites, cette -élévation subit des retards qui irritèrent le gouverneur à ce point -qu'il menaça de donner sa démission; de plus, lorsque la nomination -fut faite, le ministre de la guerre, par maladresse ou par rudesse -hautaine, annonça au nouveau dignitaire qu'une «condition» y était -mise, c'était qu'il exerçât encore ses fonctions en Algérie pendant un -an. Le mot de «condition» fit bondir Bugeaud, qui répondit au ministre -en termes pleins d'amertume. Dans ces regrettables conflits, M. Guizot -intervenait généralement comme pacificateur, pansant les blessures -respectives, mais sans pouvoir corriger les caractères. - -Le gouverneur général ne se préoccupait pas seulement des dispositions -des ministres; il s'inquiétait aussi de vaincre ou de prévenir les -résistances et les hésitations de la Chambre. Tous les moyens d'action -que les circonstances lui offraient pour atteindre ce but, il les -saisissait avec empressement. Au printemps de 1841, un député de la -gauche, d'esprit droit et éclairé, M. de Corcelle, avait entrepris, -avec deux de ses amis, M. de Tocqueville et M. de Beaumont, un voyage -d'étude en Algérie. M. de Tocqueville étant tombé malade et M. de -Beaumont étant resté avec lui pour le soigner, M. de Corcelle se -trouva seul accompagner le général Bugeaud, dans sa première -expédition contre Mascara, assistant à ses combats et campant à ses -côtés. Un rapprochement s'opéra ainsi entre deux hommes que la -politique avait jusqu'alors séparés; le député se prit d'admiration -pour le général; le général donna son estime au député[363]. On ne -s'en tint pas là. Une correspondance assidue fit suite aux -conversations du bivouac. Le gouverneur trouvait en M. de Corcelle, -qui avait, à défaut d'influence, une grande considération dans son -parti, un utile intermédiaire auprès de ce monde de la gauche où il -avait personnellement peu d'accès. Il recevait par lui d'utiles -informations sur les dispositions des députés. En outre, toutes les -fois qu'il avait quelque vérité à mettre en lumière, quelque -prévention à dissiper, quelque erreur à redresser, il lui écrivait -longuement, prenant au besoin pour cela sur ses nuits; il savait que -sa lettre serait fidèlement communiquée et commentée; c'était sa façon -de prendre part à ces conversations de couloirs qui ont parfois autant -d'action sur les votes que les discussions en séance publique. - -[Note 363: Quelque temps après, le général Bugeaud écrivait à M. de -Corcelle: «Votre lettre m'a renforcé dans l'opinion que vous êtes bien -l'homme le plus loyal et le plus généreux qu'il y ait au monde.» -(_Documents inédits._)] - -Telle cependant que nous connaissons la nature du général Bugeaud, il -ne pouvait pas se contenter de ces moyens discrets, de cette -propagande à voix basse. À défaut de la tribune, où sa présence -obligatoire en Algérie ne lui permettait plus de monter, il usait -fréquemment, impétueusement, de la presse, non par l'entremise -d'écrivains officieux, mais par lui-même, montrant ainsi qu'il avait -le tempérament d'un de ces journalistes dont il disait volontiers tant -de mal. Que de fois les feuilles d'Alger publiaient des notes ou même -de longs articles de polémique qu'il avait écrits ou dictés dans son -cabinet ou sous sa tente, et dont non seulement les idées, mais le -tour trahissait l'auteur[364]! Parfois même, il ne prenait pas la -peine de se masquer pour descendre dans cette arène où les personnages -de son importance hésitent d'ordinaire à se commettre; il s'y jetait à -visage découvert, tout entier aux entraînements, aux emportements de -sa nature batailleuse. Ce genre de lutte ne lui était pas sain; il n'y -gardait pas le sang-froid qui faisait sa force sur les vrais champs de -bataille. Trouve-t-il, dans le _Siècle_, la lettre d'un député qui -critique la façon dont sont dirigées les affaires algériennes; -aussitôt il prend feu et envoie au journal une réplique véhémente, -trop véhémente, il devait le reconnaître lui-même. «Je le -confesse,--écrit-il à ce propos à M. de Corcelle qui lui avait adressé -d'amicales représentations,--je n'ai pas été assez modéré. Que -voulez-vous? j'ai les défauts de mes qualités; j'ai l'âme trop -vive[365].» Plus d'une fois, il aura à faire une confession semblable, -et toujours il donnera la même explication, invoquera la même excuse: -«J'avoue, écrira-t-il plus tard, que je suis très impressionnable aux -injustices. Mon humeur militante me fait riposter à l'instant même. -Quand j'ai le sentiment d'avoir bien fait et que je me vois jugé -faussement, à de grandes distances, je ne suis pas toujours maître de -mes mouvements... C'est cette ardeur de caractère et de tempérament -qui m'a fait triompher des Arabes. Je ne leur ai jamais permis de -mordre impunément ma queue et mes flancs. Mais je conviens que, dans -les relations sociales et parlementaires, il ne faut pas agir toujours -ainsi[366].» Il en convenait, mais ne s'amendait pas. - -[Note 364: Lisez, par exemple, dans le _Moniteur algérien_ du 25 -décembre 1843, un article de trois colonnes, signé: _Un touriste_. -C'est la prétendue conversation du «touriste» avec un officier qui lui -démontre comment la guerre était nécessaire et comment elle n'avait pu -se faire qu'avec des razzias. Le touriste était arrivé plein de -préventions contre «ces barbares razzias, condamnées par tous les -philanthropes et par toutes les âmes sensibles en France». L'officier -lui répond: «Qu'est-ce que la guerre en Europe et partout? N'est-ce -que la destruction des armées belligérantes? Non, c'est aussi une -attaque aux intérêts des peuples... On s'empare des grandes villes, -des centres de population et de commerce, de la navigation des fleuves -et des grandes routes; à la première guerre, on s'emparera des chemins -de fer. C'est en mettant la main sur tous ces grands intérêts que l'on -fait capituler les nations et qu'on fait la guerre. Avions-nous des -intérêts semblables à saisir en Afrique? Les villes, fort clairsemées, -ne sont que de misérables bourgades dont les habitants sont étrangers -au peuple arabe, qui les méprise; point de routes, point de -navigation, point de capitale, point de centre enfin... L'intérêt -agricole, que l'on néglige en Europe, est le seul vraiment que l'on -puisse blesser en Afrique. Il y est plus difficile à saisir que -partout ailleurs; car on ne trouve, chez les Arabes du moins, ni -villages ni fermes; ce peuple vit sous la tente, et toutes ses -richesses mobilières peuvent être transportées par les bêtes de somme -dont il dispose... Dès que nos colonnes se mettaient en mouvement, le -vide s'opérait devant nous: les villages se chargeaient sur les -chameaux, les mulets, les boeufs, et fuyaient avec les femmes et les -enfants... Il nous a fallu longtemps pour agir de manière à atteindre -les populations fugitives. Nous l'avons pu enfin, et, de ce moment, -vous avez vu commencer et progresser la pacification. C'est donc à la -razzia, qui vous faisait horreur, que nous devons tous nos progrès, -particulièrement cette sécurité qui vous a permis de visiter si -paisiblement une grande partie de l'Algérie.» Suivait une comparaison -entre la razzia algérienne et le bombardement européen, tout à -l'avantage de la première, présentée comme beaucoup moins cruelle. -Naturellement, le touriste finit par se déclarer convaincu et un peu -honteux des critiques qu'il avait faites. «Je fis des excuses à -l'officier, dit-il, et lui promis que la loyauté et l'humanité de -l'armée d'Afrique n'auraient pas de plus ardent défenseur que -moi.»--Peu après, le 28 avril 1844, le maréchal Bugeaud écrivait à M. -de Corcelle: «Je ne puis pas me résoudre à ménager la sottise de nos -philanthropes; je leur ai prouvé, dans le _Moniteur algérien_ du 25 -décembre, que la razzia était un moyen de guerre indispensable... -S'ils ne veulent pas me comprendre, tant pis pour eux, car cela prouve -qu'ils sont des sots.» (_Documents inédits._)] - -[Note 365: Lettre du 27 juillet 1843. (_Documents inédits._)] - -[Note 366: Lettres du 8 juillet et du 28 septembre 1845. (_Documents -inédits._)] - -À la vérité, la presse, qui depuis longtemps était en mauvais termes -avec lui, semblait avoir pris à tâche de piquer sans cesse ce taureau -si facile à exciter. Elle affectait de ne pas croire aux succès -obtenus, se scandalisait des procédés employés, et, toutes les fois -qu'il y avait un léger échec, un retour offensif de l'émir, elle -semblait se plaire à les grossir, à en tirer argument pour inquiéter -et décourager l'opinion. Quant au gouverneur, oubliant qu'un grand -esprit, dans une grande situation, doit savoir distinguer les choses -importantes des secondaires, ne s'attacher qu'aux premières et ne pas -s'embarrasser des autres, il ne pouvait prendre sur lui de dédaigner -ces attaques, si misérables qu'elles fussent. Il y ripostait souvent, -en souffrait toujours. Singulier état d'esprit: nul homme n'a plus -méprisé la presse, et nul ne s'est plus inquiété d'elle. Un soir, -causant avec quelques intimes: «Vous tous, mes amis, leur dit-il, vous -me croyez très heureux. Je devrais l'être en effet, et, cependant, je -ne le suis pas. Ces maudits journaux empoisonnent mon existence; ils -me calomnient, dénaturent mes actes, changent le bien en mal. Je sais -bien que l'on me dira que j'ai grand tort de me chagriner de -pareilles criailleries: mais empêcheriez-vous le lion piqué par un -moucheron de rugir? On ne commencera à me connaître, à m'apprécier, -que lorsque je ne serai plus[367].» Tel était le trouble douloureux où -il était ainsi jeté que, par moments, des tentations de découragement -lui traversaient l'esprit. Au printemps de 1844, à l'heure de son plus -grand succès et de son plus grand prestige, il se figure, sur on ne -sait quel bruit de presse ou de coulisses parlementaires, qu'il se -forme contre lui toute une conspiration d'injustice et d'ingratitude. -À quoi bon rester plus longtemps en Afrique? se demande-t-il en -écrivant à son confident M. de Corcelle; et il continue en ces termes: -«N'ayant plus à redouter le feu des Arabes, j'y serai sous les feux -croisés de toutes les idées fausses, de tous les préjugés, de toutes -les critiques de France. Il en serait de ceci comme il en a été de la -majorité à la Chambre des députés. Tant que l'émeute a grondé, on -s'est rallié autour de Casimir Périer et du ministère du 11 octobre; -dès que la situation a été plus calme, on s'est divisé et on a -attaqué. Je puis quitter à présent, avec la plus grande somme de -gloire qu'il soit possible d'obtenir en ce siècle. J'ai vaincu et -soumis les Arabes; j'ai refoulé Abd el-Kader dans un petit coin -montagneux sur la frontière du Maroc; j'ai mis en mouvement la -colonisation; j'ai inspiré une confiance qui a fait arriver de la -population et des capitaux; j'ai triplé le revenu en trois ans; j'ai -fondé le système de guerre et d'occupation qui est aujourd'hui dans la -conviction de toute l'armée; j'ai organisé l'administration des Arabes -qui se laissent gouverner aujourd'hui mieux que les Européens. Que me -resterait-il donc à faire qui valût cela! Vous voyez que je dois -quitter sans regret aucun. Je ne me plaindrai même pas que l'on garde -certaines ordonnances pour le joyeux avènement d'un jeune prince que -j'aime et que j'estime. Rentré en France, j'y servirai mieux peut-être -la cause d'Afrique qu'en restant ici. On me croira un peu mieux, -parce que je ne serai plus orfèvre, et je pourrai, j'espère, faire -adopter quelques idées justes, ce qui jusqu'ici a été fort -difficile[368].» - -[Note 367: Cette conversation a été rapportée par M. Lapasset, qui y -assistait. (_Le Maréchal Bugeaud_, par M. D'IDEVILLE, t. III, p. 46 et -47.)] - -[Note 368: Lettre du 14 mars 1844. (_Documents inédits._)] - - -XVII - -Est-ce donc sur cette doléance amère et découragée qu'il nous faut -quitter le maréchal, en 1844, au terme de la première phase de son -commandement? Ce serait, à notre tour, donner à des incidents -secondaires une importance exagérée et commettre ainsi la faute que -nous reprochions tout à l'heure au gouverneur. Si vives qu'elles -fussent, ces bouffées de tristesse ou de colère étaient passagères et -traversaient son imagination, plutôt qu'elles ne pénétraient au fond -de son âme. Il eût été fort désagréablement surpris, si on l'avait -pris au mot et si on lui avait désigné un successeur. Le sentiment qui -dominait alors chez lui et qui se trahissait au milieu même de ses -plaintes, c'était la satisfaction de l'oeuvre accomplie, la conscience -de la gloire acquise. Rien de plus légitime que ce sentiment. En -effet, les résultats obtenus, dont on pouvait mesurer l'importance en -comparant l'Algérie de 1844 et celle de 1840, ces résultats étaient -vraiment son oeuvre. Partout apparaissaient sa pensée, sa volonté, sa -main. Sans doute il a été secondé. Son armée a été à la hauteur de sa -tâche; mais c'est lui qui lui a donné confiance, a exalté son énergie -et l'a rendue capable d'efforts que d'autres n'auraient pas obtenus. -Certaines idées heureuses lui ont été suggérées par ses lieutenants; -beaucoup des victoires ont été remportées par eux; mais c'est lui qui, -de toutes les idées,--soit qu'elles fussent tirées de son fonds, soit -qu'elles fussent empruntées à d'autres après avoir été passées au -crible de son imperturbable bon sens,--a fait un plan d'ensemble; -c'est lui qui a présidé à l'exécution, donnant l'impulsion générale, -ayant l'oeil à tout, presque constamment en campagne, gardant à sa -disposition un bâtiment sous vapeur qui pouvait le transporter en -vingt-quatre heures d'une province à l'autre, inspirant, surveillant -ce qu'il était empêché de faire lui-même; c'est lui qui a assuré -l'unité d'efforts si multiples et les a fait tous concourir à -l'accomplissement du dessein qu'il avait d'abord conçu et dont il ne -s'est pas écarté un moment; c'est lui, en un mot, qui a eu le premier -rôle. Ses lieutenants d'ailleurs l'ont reconnu. En 1850, plusieurs des -généraux africains, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, étaient réunis -dans un dîner avec des hommes politiques, MM. de Tocqueville, de -Beaumont, de Corcelle, Dufaure. Ce dernier profita d'une telle -rencontre pour demander à ces généraux quel était, à leur avis, -l'homme qui avait le plus fait pour l'établissement de la France en -Algérie et que l'on pouvait considérer comme le fondateur de cette -colonie. Cavaignac répondit: «Je prends la parole au nom de tous mes -camarades, sans crainte d'être contredit par eux. C'est au maréchal -Bugeaud qu'on doit la réussite de cette grande entreprise. Nous avons -tous été formés à son école, et nos services se recommandaient des -siens.» Les autres généraux confirmèrent ce témoignage, si honorable -et pour celui à qui il était rendu et pour ceux qui le rendaient[369]. - -[Note 369: Ce fait m'a été rapporté par M. de Corcelle, qui était l'un -des convives.] - -Cette primauté du gouverneur une fois constatée, il convient de faire -et de faire large la part de ses lieutenants. Ils furent pour beaucoup -dans le succès. Entre plusieurs qui méritent cet éloge, quelques-uns -ont été plus particulièrement en lumière; leurs noms ressortent de -l'ensemble même de notre récit. La campagne audacieuse et décisive de -La Moricière autour de Mascara, les vigoureuses expéditions de -Changarnier dans la région du Chélif et son admirable combat de -l'Oued-Fodda, les sages et habiles manoeuvres de Bedeau autour de -Tlemcen, l'éclatant fait d'armes du duc d'Aumale dans la poursuite de -la smala assurent à ces généraux une gloire propre qui n'est pas -seulement le reflet de celle de leur chef. L'histoire se plaît à les -placer à côté de lui et à proclamer que tous furent de grands -serviteurs de la France. Elle efface ainsi, par cette communauté -d'hommages, toute trace des petites querelles qui ont pu diviser -quelques-uns d'entre eux. - -Dans cette énumération de ceux auxquels la France doit l'Algérie, -n'oublions pas non plus la foule des héros anonymes qui donnaient leur -peine, leur santé, leur vie, sans espoir d'occuper d'eux leur pays et -encore moins la postérité. Le soldat a été admirable en Afrique. -C'était une rude vie que la sienne. Il y a eu sans doute des guerres -plus sanglantes; il n'y en a pas eu qui exigeât de chaque homme une -plus grande dépense d'énergie morale et physique. Le danger n'existait -pas seulement le jour des batailles; il était de toutes les minutes; -pas un rocher, pas une broussaille qui ne pût recéler une embuscade. -Et ce danger était, si je puis ainsi parler, moins collectif, plus -personnel que dans les grandes guerres. «Il faut à nos hommes, -écrivait un officier, une bravoure, un courage individuel, un -sentiment de leur force, qui ne sont pas nécessaires en Europe, où, -groupés par masses, ils sont encadrés dans d'autres masses. Ici, -quinze ou vingt soldats déployés dans un bois, parmi des rochers, sur -un terrain quelconque, sont appelés souvent à tenir en échec quatre ou -cinq cents Arabes; s'ils ne possédaient, à un suprême degré, le -sentiment de leur devoir et la confiance en leur valeur, -pourraient-ils tenir ferme contre un ennemi qui, par ses cris, ses -mouvements, sa fusillade, essaye de les épouvanter[370]?» Le champ de -bataille était moins meurtrier qu'en Europe, mais l'hôpital l'était -davantage, surtout au début, avant que l'expérience de tous et -l'énergique sollicitude du gouverneur général eussent appris aux -hommes à se mieux préserver des maladies. Enfin, ce qui était -peut-être plus difficile pour le soldat que d'affronter le péril dans -l'excitation d'une heure de combat, c'était de supporter la fatigue -des longues marches, à travers un pays sans routes, sans villes, sans -villages, au milieu de montagnes effroyablement tourmentées ou sur le -sable aride du désert, tantôt sous un soleil torride, tantôt dans la -boue et la neige, portant une charge énorme sur le dos, déguenillé, -sans souliers, n'ayant souvent pour nourriture que les grains des -silos, pour abri que la voûte du ciel, sans cesse harcelé par un -ennemi invisible, et cela pendant des semaines et des mois. «Si -l'armée d'Afrique n'a pas versé autant de sang que sous l'Empire, -disait à la tribune le maréchal Bugeaud, en revanche elle a répandu -beaucoup plus de sueurs, car je ne crois pas qu'aucune armée se soit -fatiguée autant que celle-ci[371].» Les jeunes recrues, arrivant de -France, avaient de la peine à supporter un tel régime, et elles -passaient quelquefois par des crises de démoralisation[372]. Mais les -régiments faits à cette vie, bien entraînés, endurcis, ayant évacué -sur l'hôpital ou renvoyé au dépôt les éléments physiquement ou -moralement trop faibles, ne comptant plus guère que des soldats de -vingt-deux à vingt-sept ans, avec une proportion considérable de -remplaçants, formaient des troupes hors ligne. On ne saurait notamment -se faire une idée du savoir-faire pour le bivouac ou le combat, de la -résistance à la fatigue, de l'audace et de la fermeté dans le péril, -qu'avaient acquis les escadrons des chasseurs d'Afrique, le régiment -des zouaves, ou certains bataillons d'élite organisés par La Moricière -dans sa division. C'est d'un de ces bataillons qu'écrivait M. de -Montagnac: «J'aurai, dans ma vie militaire, un souvenir qu'aucun autre -ne pourra effacer: c'est d'avoir commandé, une fois, des soldats comme -je n'en verrai probablement jamais, et d'avoir pu apprécier la dose -d'énergie, de courage, de résignation qu'on peut trouver chez de -pareils hommes, lorsqu'ils ont été faits au danger, trempés au feu et -rompus à toutes les privations[373].» - -[Note 370: _Lettres d'un soldat_, p. 316.] - -[Note 371: Discours du 24 janvier 1845.--Déjà, en novembre 1841, le -gouverneur avait écrit à M. Guizot: «On devrait savoir que nous ne -pouvons pas avoir en Afrique des batailles d'Austerlitz, et que le -plus grand mérite, dans cette guerre, ne consiste pas à gagner des -victoires, mais à supporter, avec patience et fermeté, les fatigues, -les intempéries et les privations. Sous ce rapport, nous avons -dépassé, je crois, tout ce qui a eu lieu jusqu'ici.»] - -[Note 372: Le lieutenant-colonel de Saint-Arnaud fut employé avec ses -zouaves, en juillet 1841, à une expédition de ravitaillement dirigée -de Mostaganem sur Mascara. La colonne se composait principalement de -jeunes troupes de ligne arrivées récemment de France. La chaleur était -effroyable; les Arabes suivaient la petite armée et massacraient les -traînards. Saint-Arnaud dépeint ainsi à son frère le spectacle dont il -a été témoin: «J'ai vu là, frère, tout ce que la faiblesse et la -démoralisation ont de plus hideux. J'ai vu des masses d'hommes jeter -leurs armes, leurs sacs, se coucher et attendre la mort, une mort -certaine, infâme. À force d'exhortations, ils se levaient, marchaient -cent pas, et, accablés de chaleur, de fatigue, affaiblis par la -dyssenterie et la fièvre, ils retombaient encore et, pour échapper à -mes investigations, allaient se coucher, en dehors de ma route, sous -les buissons et dans les ravins. J'y allais, je les débarrassais de -leurs fusils, de leurs sacs, je les faisais traîner par mes zouaves; -j'en ai fait monter sur mon cheval, jusqu'à ce que j'eusse sous la -main les sous-officiers de cavalerie, seuls moyens de transport que -nous ayons eus à l'arrière-garde... J'en ai vu beaucoup me demander en -pleurant de les tuer, pour ne pas mourir de la main des Arabes; j'en -ai vu presser, avec une volupté frénétique, le canon de leur fusil, en -cherchant à le placer dans leur bouche. Eh bien, frère, pas un n'est -resté en arrière, pas un ne s'est tué; beaucoup sont morts asphyxiés, -mais ce n'est pas ma faute.» Et Saint-Arnaud ajoutait: «Non, pour les -épaulettes de général, je ne voudrais pas recommencer la vie que j'ai -faite, dix heures de suite, le 2 juillet.»] - -[Note 373: _Lettres d'un soldat_, p. 277.] - -N'était-ce donc pas une rare fortune pour la France de pouvoir se -faire une telle armée? Le 17 avril 1842, la division de Mascara -arrivait à Oran, pour se reposer, pendant quelques jours, des fatigues -de sa fameuse campagne d'hiver. Avant d'entrer dans la ville, La -Moricière la fit défiler devant lui. Les hommes barbus, noircis par le -hâle, vêtus à la diable, mais d'une allure superbe sous leurs -haillons, marchaient d'un pas alerte, en dépit de la longueur de la -route qu'ils avaient faite et du gros butin qu'ils portaient, presque -tous, étrangement échafaudé sur leurs sacs. En les contemplant, leur -jeune chef, qui les avait formés, ne pouvait retenir un sourire -d'orgueil. Le soir, au milieu de son état-major, en étant venu à -parler de l'émotion de ce spectacle: «Quel malheur, s'écria-t-il, de -ne pouvoir montrer de tels soldats sur un champ de bataille -d'Europe!»--«Peut-être n'est-ce pas un malheur», osa dire un jeune -aide de camp que le général goûtait fort et auquel il laissait son -franc parler. C'était le capitaine Trochu, et, à l'appui de son -interruption, il exposa les raisons pour lesquelles il ne croyait pas -notre armée bien préparée, par la vie d'Afrique, à l'éventualité -qu'appelait son chef. La Moricière, surpris, scandalisé même, riposta -avec véhémence, et la discussion continua assez vive. Le capitaine -Trochu n'était pas alors seul de son avis; vers le même temps, le -général de Castellane écrivait de France au général Changarnier: -«L'Algérie n'est plus une bonne école de guerre.» Toutefois, en 1842, -cette opinion avait un air de paradoxe. Le sentiment général était -plutôt celui de La Moricière. On rapportait ce mot du duc d'Orléans: -«Si nous avions une guerre en Europe, je formerais mon avant-garde des -régiments tirés d'Afrique.» Autant les profits économiques de la -colonie paraissaient encore douteux, autant chacun se croyait assuré -des avantages qu'y trouvait notre éducation militaire; on disait -couramment que l'armée d'Afrique était le meilleur produit, -quelques-uns ajoutaient: le seul produit que la France pouvait espérer -retirer du sol africain. Depuis cette époque, la controverse ébauchée -dans le salon du commandant d'Oran s'est continuée et développée. -Seulement, un revirement semble s'être fait dans les esprits: personne -aujourd'hui ne prétend plus que l'Algérie ait été une conquête -stérile, et beaucoup en sont venus à croire que notre armée y a plus -perdu que gagné. Cette dernière thèse est soutenue notamment, dans des -écrits d'un grand éclat, par l'ancien capitaine Trochu, devenu l'un de -nos généraux les plus en vue. Il n'appartient pas à un profane de -juger un tel débat: toutefois, il lui sera peut-être permis -d'indiquer, avec grande réserve, quelques conclusions qui sortent des -faits mêmes. - -D'abord, après ce qui a été dit tout à l'heure, une vérité semble -incontestable: c'est que, par la vie qu'il menait, par les qualités -que cette vie exigeait et développait, le soldat acquérait en Algérie -une singulière trempe physique et morale; le général Trochu a été le -premier à reconnaître «qu'à un certain débraillé près, la guerre -d'Afrique nous faisait d'excellents soldats». N'en peut-on pas dire -autant des officiers? Plus que dans toute autre campagne, ils -prenaient une très large part des fatigues et des périls. Cette guerre -avait pour eux un autre avantage. L'avancement étant très lent dans -les armées modernes, les officiers d'ordinaire arrivent trop tard à -l'exercice du commandement, et, longtemps encadrés dans de grandes -masses à mouvements uniformes, ils s'habituent personnellement à un -rôle un peu passif. L'Afrique, au contraire, leur fournissait mille -occasions d'acquérir et de développer cette qualité d'initiative si -précieuse dans la guerre et si conforme au génie de notre race. Avec -des troupes dispersées, morcelées, sans communications promptes et -faciles entre les différentes colonnes ou même entre les petits -détachements, en face d'un ennemi partout présent et attaquant -toujours à l'improviste, le gouverneur ou ses principaux lieutenants -ne pouvaient tout prévoir à l'avance, tout ordonner de loin, tout -diriger sur place; dès lors, il n'était pas de colonels, de -capitaines, parfois même de simples sergents qui ne pussent être -amenés à assumer toutes les responsabilités, à prendre toutes les -décisions d'un commandant en chef. Ainsi s'exerçaient-ils, sur un -théâtre petit, mais difficile, en face d'un adversaire barbare, mais -rusé et brave, à faire oeuvre de tactique, à tirer parti du terrain, à -remuer les hommes, à veiller à leurs besoins physiques, à soutenir -leur moral, à montrer de la présence d'esprit, du sang-froid et de la -prévoyance. Toutefois, s'il faut en croire le général Trochu, cette -vie qui semblait si profitable à nos officiers, leur était, à un autre -point de vue, souvent nuisible. «Le commandement fut conduit, a-t-il -écrit, à l'invention et à l'application journalière de la fameuse et -traditionnelle formule du _débrouillez-vous_, qui était à l'armée -d'Afrique sans danger notable pour l'ensemble des affaires militaires, -mais qui devait être plus tard si fatale à nos généraux dans la -préparation et dans la conduite de la grande guerre en Europe.» On -perdit de vue la nécessité des prévisions exactes, des préparations -méticuleuses, des ordres détaillés et précis. Le germe de ce défaut -était déjà et depuis longtemps dans la nature française; ne le -retrouverait-on pas chez les brillants vaincus de Crécy, de Poitiers -et d'Azincourt? La guerre d'Afrique ne l'a donc pas créé: seulement, -elle a pu contribuer à le développer. Dans le même ordre d'idées, le -général Trochu a signalé un autre inconvénient: les généraux sortaient -d'Algérie sans avoir aucune notion du maniement des immenses armées -modernes et de toutes les opérations si compliquées qui s'y -rattachent; or, bien que n'ayant pu ainsi apprendre qu'une partie de -la guerre, ils s'imaginaient l'avoir apprise tout entière, et, pour -avoir razzié quelques tribus ou culbuté les réguliers d'Abd el-Kader, -ils se voyaient devenus d'ores et déjà des capitaines complets; ils se -le disaient même si haut entre eux, que le public finissait par le -croire, et là, ajoute-t-on, aurait été l'origine des illusions qui -devaient aboutir, en 1870, à de si terribles mécomptes. Peut-être -est-ce pousser les conséquences bien loin: à chercher les causes de -nos récents désastres, on en trouverait facilement ailleurs de plus -proches, de plus directes et de plus agissantes. En tout cas, si -l'infatuation dont on parle a été le fait de quelques officiers à vue -courte et présomptueuse, rien n'indique qu'elle ait existé chez les -hommes vraiment supérieurs, les seuls en passe de devenir de vrais -chefs d'armée: ceux-ci se rendaient compte, sans nul doute, que la -guerre européenne différait de la guerre d'Afrique, et l'on se demande -en quoi le fait d'avoir heureusement pratiqué l'une, les aurait -empêchés de se préparer et de se former à l'autre. - -On le voit, ma conclusion n'est pas absolue. Je suis le premier à -déclarer que la guerre d'Afrique était, pour notre armée, une école -incomplète; j'admets que, mal comprise, elle pouvait, sur certains -points, devenir une école dangereuse; mais je crois que, par d'autres -côtés, elle a été une école bienfaisante. La part du bien l'a-t-elle -emporté sur le mal? Question toujours délicate à laquelle on voudrait -laisser les faits répondre. Qu'a valu l'armée formée en Afrique, -quand, quelques années plus tard, elle a été mise à l'épreuve d'une -grande guerre? C'est elle que nous retrouvons en Crimée; elle n'a pas -encore eu le temps de subir les influences qui devaient, peu après, la -modifier si gravement. Eh bien, de l'aveu des Anglais qui l'ont vue de -près et qui ne sont pas d'ordinaire pour nous des juges bienveillants, -jamais la France n'avait eu une plus belle armée. Et encore faut-il -faire observer qu'elle ne se présentait pas avec tous ses avantages, -puisque les plus illustres des Africains, ceux qui semblaient le mieux -préparés aux commandements supérieurs, avaient été enlevés à leurs -soldats, le maréchal Bugeaud par la mort, le duc d'Aumale, les -généraux de La Moricière, Changarnier et Bedeau par l'exil politique, -en cette circonstance aussi néfaste que la mort. Voilà, semble-t-il, -la réponse des faits. N'oublions pas, d'ailleurs, comment se pose la -question. On n'a pas à se demander si l'armée eût trouvé une école -plus complète dans une grande guerre; la paix régnait, pour longtemps -encore, dans l'Europe fatiguée des secousses du commencement du -siècle, et personne ne saurait le regretter. Il s'agit de savoir ce -qui valait mieux pour notre éducation militaire: se battre en Algérie -ou ne pas se battre du tout. Ainsi posée, la question ne semble même -plus fournir matière à la discussion. Nos officiers, tels qu'on les -connaissait alors, n'eussent pas appris théoriquement à la caserne ce -qu'on reproche à la guerre d'Afrique de ne leur avoir pas pratiquement -enseigné. Et ils auraient perdu l'occasion que ce champ de bataille -permanent leur offrait de se former aux vertus militaires, par -l'effort accompli, par la fatigue supportée, par le péril affronté, -par le sang répandu; occasion d'autant plus précieuse que l'air -ambiant était alors plus amollissant et que notre société bourgeoise, -industrielle, financière et matérialiste était plus occupée de -bien-être, plus réfractaire à l'idée même du sacrifice. - - - - -CHAPITRE VI - -TAÏTI ET LE MAROC. - -(Février-septembre 1844.) - - I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. Le - protectorat est changé en prise de possession. Le gouvernement - français ne ratifie pas cette prise de possession. Il est - violemment critiqué dans la Chambre et dans la presse.--II. - Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à - Londres.--III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaques - des Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de - Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal - Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et - réserve du prince.--IV. Incident Pritchard. Grande émotion en - Angleterre et en France. Négociations entre les deux cabinets. - Excitation croissante de l'opinion des deux côtés du détroit.--V. - Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de Mogador - et occupation de l'île qui ferme le port de cette ville.--VI. - Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un conflit - avec la France paraît menaçant. Attitude de l'Europe.--VII. Le - gouvernement français comprend la nécessité d'en finir. - Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le Maroc. - Attaques des oppositions en France et en Angleterre. Injustice de - ces attaques. - - -I - -À peine l'entente cordiale venait-elle, en janvier et février 1844, -d'être solennellement proclamée et ratifiée dans les parlements de -France et d'Angleterre, qu'avant même la fin de ce mois de février, la -nouvelle d'un incident survenu aux antipodes menaçait de ranimer, de -chaque côté du détroit, les méfiances et les irritations mal éteintes -de 1840. C'était, semblait-il, la loi rigoureuse imposée à M. Guizot -et comme le prix dont la Providence lui faisait payer sa longue vie -ministérielle, de ne pouvoir jamais se reposer sur un succès: -aussitôt qu'il se flattait d'être sorti d'une difficulté, une autre -surgissait, remettant tout en question et l'obligeant à recommencer la -même lutte. - -Pour comprendre quel était l'incident qui arrivait à la traverse de -l'entente cordiale, il convient de reprendre les faits d'un peu plus -haut. Le gouvernement du roi Louis-Philippe s'était rendu compte que -la question de l'équilibre entre les puissances, autrefois -circonscrite sur un coin du globe, se posait maintenant dans toutes -les parties du monde, et que, dès lors, la France devait penser à se -faire sa place jusque dans les régions les plus éloignées. Non sans -doute qu'il voulût se lancer à la légère dans une politique de guerres -et de conquêtes coloniales; il estimait qu'en ce genre c'était bien -assez de l'Algérie, et il avait récemment décliné des invitations -pressantes de tenter une entreprise sur Madagascar. Mais, à défaut de -vastes établissements territoriaux, il cherchait à créer, près des -grandes terres ou au milieu des grandes mers qui s'ouvraient à -l'action européenne, des stations où notre commerce pût trouver un -appui et notre marine un refuge. L'Afrique attira tout d'abord son -attention: nous y avions déjà pied par l'Algérie, le Sénégal et l'île -Bourbon. De 1841 à 1844, non sans exciter la mauvaise humeur de -l'Angleterre, des établissements fortifiés furent créés à l'embouchure -des principaux fleuves du golfe de Guinée, et possession fut prise, au -nord du canal de Mozambique, des îles de Mayotte et de Nossi Bé. Il y -avait aussi quelque chose à faire dans cette Océanie que, depuis un -siècle, nos navigateurs avaient tant de fois explorée. Dès la fin de -1839, on avait songé à s'installer dans la Nouvelle-Zélande; il fallut -y renoncer; les Anglais, prévenus de notre dessein, nous avaient -devancés. En 1841, l'amiral Dupetit-Thouars reçut mission d'occuper -les îles Marquises, ce qu'il fit en 1842. S'il s'en fût tenu là, -aucune difficulté ne se serait produite, et l'opinion publique en -Europe eût à peu près ignoré cet incident lointain. Mais l'amiral, -homme d'initiative hardie, voulut faire davantage. À peu de distance -des Marquises, se trouvait un autre archipel plus considérable et plus -connu; c'étaient les îles de la Société et, parmi elles, la charmante -Taïti, qu'on appelait «la reine des mers du Sud». De longue date, -l'influence anglaise y était prépondérante. Des missionnaires -méthodistes, à la fois prédicants et trafiquants, soutenus par la -puissante «société des missions de Londres», s'étaient emparés de -l'esprit de la reine Pomaré et gouvernaient sous son nom, fort jaloux -de leur autorité et ne se gênant pas pour maltraiter les prêtres ou -les marins français qui s'aventuraient dans ces régions. Le plus -important d'entre eux, investi par lord Palmerston des fonctions de -consul d'Angleterre, était un nommé Pritchard, personnage remuant, -retors, sournois, opiniâtre, avide de domination, pénétré jusqu'à la -moelle de tout ce que l'orgueil anglais et le fanatisme protestant -peuvent contenir d'animosité contre la France et contre le -catholicisme. À Londres, dans le monde religieux et dans celui des -affaires, on s'était habitué à considérer les îles de la Société comme -dépendant moralement de l'Angleterre. Aucun lien officiel cependant ne -les y rattachait. Deux fois, le gouvernement britannique avait refusé -le protectorat qui lui était offert. Estimait-il que l'état de choses -existant lui donnait autant d'influence, avec moins de charges et de -responsabilité? Ce fut vers cet archipel que l'amiral Dupetit-Thouars, -agissant absolument en dehors de ses instructions, se dirigea, après -avoir pris possession des îles Marquises; déjà, quelques années -auparavant, il y avait paru pour soutenir les réclamations de nos -nationaux; ayant appris que de nouvelles vexations avaient été, depuis -lors, infligées à des Français, il voulut profiter de ce qu'il était -en force dans ces parages, pour les réprimer. Il le prit sur un ton -assez haut avec la reine Pomaré, et lui demanda un compte sévère de -ces vexations. La reine, fort gênée d'avoir à rendre ce compte et fort -effrayée de ce qu'il pourrait lui en coûter, privée d'ailleurs des -conseils de M. Pritchard, alors absent, trouva que le meilleur moyen -de sortir d'embarras était d'offrir de se placer sous le protectorat -de la France. L'amiral, qui avait lui-même fait suggérer cette offre, -l'accepta aussitôt, sous la seule réserve de la ratification du Roi, -et un traité fut passé à la date du 9 septembre 1842. - -Le cabinet de Paris n'apprit pas sans déplaisir une entreprise qu'il -n'avait ni ordonnée ni prévue. Il n'entrait pas dans sa politique -d'ajouter aux difficultés qui venaient de surgir au sujet du droit de -visite, une nouvelle cause de froissement avec l'Angleterre. -Volontiers il eût refusé ce protectorat. Mais l'influence française ne -serait-elle pas gravement compromise dans l'océan Pacifique, si elle y -débutait par une reculade? Et de plus, ne serait-ce pas fournir une -nouvelle arme à cette opposition, déjà si empressée à dénoncer les -prétendues faiblesses du Roi et de M. Guizot envers l'Angleterre? Le -17 avril 1843, le cabinet se décida donc, assez à contre-coeur, à -accepter le protectorat. L'émotion fut vive à Londres: des meetings -furent provoqués par le parti des Saints, des démarches faites auprès -des ministres. Mais, après tout, l'Angleterre s'était refusée à -acquérir aucun droit sur Taïti, et la reine Pomaré avait usé de son -indépendance. Lord Aberdeen ne put le contester et se borna à -demander, en faveur des missionnaires anglais, certaines assurances -que notre cabinet s'empressa de lui donner très complètes. Cette -satisfaction obtenue, le secrétaire d'État, sans «reconnaître» -expressément notre protectorat, déclara «ne pas le mettre en -question», et enjoignit à ses agents de ne «soulever» à ce sujet -aucune «difficulté». En France, le public s'occupa peu de cette -affaire et s'y intéressa encore moins. «Je vous assure, écrivait alors -M. Désages à M. de Jarnac, qu'on n'est pas fort engoué, à Paris, de -toutes ces occupations polynésiennes. Parce que les Anglais mangeaient -du sauvage, nos gens étaient jaloux et voulaient en manger. Ils s'en -dégoûteront bientôt, pour peu qu'on leur en serve encore. C'est un -très drôle de pays que le nôtre[374].» Quant à l'opposition, ne -trouvant pas moyen d'accuser le ministère de couardise, elle lui -reprocha sa témérité, contesta l'opportunité des établissements -océaniens et chercha à les restreindre: il fallut, pour obtenir le -vote des crédits nécessaires, qu'un long discours de M. Guizot -expliquât et justifiât l'entreprise[375]. - -[Note 374: Lettre du 30 mais 1843. (_Document inédits._)] - -[Note 375: Séances des 10-12 juin 1843.] - -Telle était la situation, et personne ne pensait plus à cette affaire, -quand, vers le 17 février 1844, arriva la nouvelle que l'amiral -Dupetit-Thouars, revenu à Taïti, en novembre 1843, après quatorze mois -d'absence, avait soulevé une question de pavillon au moins douteuse, -et saisi le prétexte du refus opposé à ses exigences par la reine -Pomaré, pour prononcer sa déchéance et substituer au protectorat une -prise de possession directe des îles de la Société. Que s'était-il -donc passé qui pût expliquer cet acte violent? L'amiral arguait des -intrigues contre le protectorat, fomentées par les missionnaires -protestants et appuyées par certains officiers de la marine anglaise; -il se plaignait que la reine, surtout depuis le retour de M. -Pritchard, fût retombée sous des influences hostiles à la France. Cela -était vrai. Mais, malgré tout, le protectorat subsistait et n'avait -rencontré aucune résistance matérielle; la reine protestait de sa -volonté de s'y soumettre; quant aux agents anglais, les instructions -envoyées de Londres leur enjoignaient de prendre une attitude plus -correcte. Ces difficultés et ces mauvaises volontés ne dépassaient -donc pas ce qu'on devait prévoir dans une entreprise de ce genre et ce -qu'on pouvait surmonter avec un peu de patience et d'adroite fermeté. -L'amiral n'en avait pas jugé ainsi. Ne considérant que le théâtre -particulier où il agissait, il avait cru un acte de force nécessaire -pour grandir le prestige de la France au regard des indigènes et pour -rabattre l'orgueil anglais. Il savait bien que, cette fois encore, il -agissait sans instruction: mais il jugeait bon de forcer un peu la -main à un gouvernement que les journaux disaient si timide, et il -s'imaginait ainsi répondre au sentiment national[376]. - -[Note 376: À ce propos, le chancelier Pasquier écrivait à M. de -Barante, le 14 septembre 1844: «Nos marins, à présent, ont toujours en -vue ces malheureux journaux dont ils prennent les excitations pour la -voix de la France entière, et, grâce à cette grossière erreur, ils -croiraient volontiers que le premier coup de canon tiré par eux serait -la résurrection de toutes les gloires qui se sont ensevelies dans -celles de l'Empire. Le défunt amiral Lalande a donné un bien funeste -exemple, par la correspondance que, pendant sa station dans les mers -de Grèce, il a entretenue avec un ou deux journalistes; il en a été -payé par des salves d'éloges auxquelles tous ses semblables, en grade -et en position, aspirent maintenant, comme moyen de monter plus haut -encore.» (_Documents inédits._)] - -«C'est une tuile qui tombe sur la tête du cabinet», écrivit le duc de -Broglie, à la nouvelle de ce qui s'était passé à Taïti[377]. À quelque -parti que s'arrêtât le gouvernement, les difficultés étaient grandes. -S'il ratifiait l'annexion, il ne pouvait se faire illusion sur la -façon dont elle serait prise par l'Angleterre qui, l'année précédente, -avait eu tant de peine à laisser passer le simple protectorat; -l'émotion s'y manifestait tout de suite si vive, que lord Aberdeen -n'obtenait pas sans peine de ses collègues qu'ils attendissent la -décision du gouvernement français, avant de prononcer quelque parole -irritante. La possession de Taïti valait-elle pour nous le sacrifice -de cette entente cordiale, proclamée naguère un si heureux événement? -D'autre part, il n'y avait pas plus à se faire illusion sur l'effet -que produirait en France le désaveu de l'amiral; sans doute -l'opposition s'était montrée, en 1843, très froide pour nos -établissements océaniens; mais du moment où elle trouverait un -prétexte à accuser le ministère d'avoir peur de l'Angleterre, elle ne -manquerait certainement pas de le saisir: le langage de ses journaux -le faisait déjà pressentir[378]. Le ministère pesa toutes ces -difficultés, et, après délibération, se conformant à l'avis très -arrêté du Roi, il décida de ne pas ratifier l'acte de l'amiral -Dupetit-Thouars. Le 26 février 1844, le _Moniteur_ publia une note qui -se terminait ainsi: «Le Roi, de l'avis de son conseil, ne trouvant -pas, dans les faits rapportés, des motifs suffisants pour déroger au -traité du 9 septembre 1842, a ordonné l'exécution pure et simple de -ce traité et l'établissement du protectorat français dans l'île de -Taïti.» - -[Note 377: _Documents inédits._] - -[Note 378: Le duc de Broglie écrivait, le 24 février 1844: «Les -journaux de l'opposition ont hésité quelque temps pour voir de quel -côté pencherait le ministère. Ne pouvant rester aussi longtemps -incertains que lui, ils ont pris leur parti pour la gloire, et vont -lui faire une obligation de poursuivre sa marche triomphante dans -l'océan Pacifique.» (_Documents inédits._)] - -L'explosion de la presse de gauche dépassa en violence ce qu'on -pouvait attendre. Phénomène plus grave encore et qui s'était déjà -produit lors de l'affaire du droit de visite, l'émotion gagna le grand -public, et le parti conservateur lui-même parut troublé. Le reproche -de reculer devant l'Angleterre se trouvait faire un effet terrible. -C'est que la blessure du 15 juillet 1840 était toujours à vif. Et -même, comme nous l'avons pressenti, l'éclat avec lequel le -rapprochement des deux cabinets avait été proclamé, portait la nation -à se montrer d'autant plus susceptible que son gouvernement lui -paraissait suspect de ne pas l'être assez. Les adversaires de M. -Guizot estimèrent qu'un tel état des esprits leur offrait l'occasion -de prendre la revanche de leurs échecs. Ils convinrent donc aussitôt -d'une attaque dans laquelle devaient se réunir toutes les nuances de -l'opposition. M. Molé réclama pour un de ses amis de la Chambre des -députés, M. de Carné, l'honneur de déposer l'interpellation et de -porter les premiers coups. La bataille s'annonçait très vive. Du côté -du ministère, on n'était pas sans inquiétude, et le duc de Broglie -écrivait à son fils: «La majorité est mécontente, hargneuse et -intimidée[379].» - -[Note 379: Lettre du 29 février 1844. (_Documents inédits._)] - -La discussion s'ouvrit le 29 février 1844. Elle ne sembla pas d'abord -bien tourner pour le gouvernement. Vainement M. Guizot déployait-il -toute son éloquence, exposait-il les faits en détail pour prouver -«l'erreur» de l'amiral Dupetit-Thouars, et repoussait-il avec émotion -le reproche de pusillanimité; ses adversaires touchaient des cordes -faciles à faire vibrer, en dénonçant les intrigues de l'Angleterre et -en s'indignant de voir frapper un marin coupable d'avoir «porté haut -la susceptibilité pour l'honneur national», tandis que le ministre -qui, dans l'affaire du droit de visite, avait «méconnu la dignité du -pavillon français», restait à sa place. À la fin du second jour, -l'opposition se croyait assurée du succès. M. Guizot, effrayé, -demanda le renvoi au lendemain. Dans la soirée, de grands efforts -furent faits pour éclairer les députés sur les conséquences du vote -qu'ils allaient émettre. Chez la duchesse d'Albufera, où il y avait -réception, M. de Rothschild allait de l'un à l'autre, disant: «Vous -voulez la guerre; eh bien, vous l'aurez... Dans peu de jours, on se -tirera des coups de canon[380].» L'avertissement fit réfléchir, et le -lendemain, à la reprise des débats, la majorité parut raffermie. Au -vote, malgré le scrutin secret réclamé par les amis de M. Molé, -l'ordre du jour de blâme fut repoussé par 233 voix contre 187: 46 voix -de majorité! les plus optimistes n'en espéraient pas tant. Il est vrai -que M. Guizot, en repoussant hautement tout blâme direct ou indirect, -et en posant sur ce point la question de cabinet, avait jugé prudent -de déclarer qu'il ne sollicitait pas une approbation formelle de sa -conduite. «C'est un acte qui commence, ajoutait-il; l'avenir montrera -si nous avons eu pleinement raison de l'accomplir; nous restons dans -notre responsabilité, la Chambre reste dans son droit de critique; -nous ne demandons rien de plus.» - -[Note 380: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -Battue au Parlement, l'opposition ne baissa pas de ton dans la presse. -Les journaux semblaient chercher, chaque jour, une épithète plus -flétrissante à accoler au nom des ministres. Le _National_ ouvrit une -souscription pour offrir une épée d'honneur à l'amiral Dupetit-Thouars; -deux cents élèves de l'École polytechnique étant venus souscrire dans -les bureaux du journal, l'école fut consignée pendant quinze jours. Le -prince de Joinville, alors âgé de vingt-six ans, déjà contre-amiral, -avait conquis dans la marine un prestige semblable à celui de son jeune -frère le duc d'Aumale dans l'armée de terre; esprit brillant, vif, de -feu pour tout ce qui lui paraissait intéresser la grandeur de la France, -il crut devoir choisir ce moment pour publier sur l'_État des forces -navales de la France_ une note non signée, mais dont tout le monde -savait qu'il était l'auteur; supposant une guerre avec l'Angleterre, -tout en se défendant de la vouloir, il établissait l'insuffisance de -notre flotte et dénonçait la négligence de l'administration de la marine -qu'il accusait de s'être endormie et d'avoir endormi le pays. Il est -d'usage, en France, et encore plus en Angleterre, de pousser de temps à -autre de pareils cris d'alarme[381]: mais, dans le cas présent, les -circonstances générales et la qualité de l'auteur donnaient à l'incident -une gravité particulière. Les adversaires du cabinet s'emparèrent -aussitôt de cette publication, à ce point que le gouvernement jugea -nécessaire de faire adresser au jeune amiral une remontrance par le -_Journal des Débats_[382]. - -[Note 381: Quelques mois plus tard, lord Palmerston jetait, au delà de -la Manche, un cri d'alarme tout semblable, et il écrivait, le 10 -novembre 1844, à son frère: «Si la rupture avait éclaté, les Français -auraient pu frapper quelque coup dangereux, avant que nous eussions -été en mesure de nous défendre contre eux.» (BULWER, _Life of -Palmerston_, t. III, p. 142.)] - -[Note 382: Dans son article, le _Journal des Débats_ dénonçait la -manoeuvre par laquelle on prétendait exploiter «contre le gouvernement -du Roi» un «entraînement naturel à l'âge du prince et particulier, -dit-on, à son caractère»; il parlait de «popularité trompeuse», de -«triomphe suspect»; puis, montrant ce qu'avait d'incorrect cet appel à -la publicité fait par un officier général et par un prince: «On ne -peut pas, disait-il, être à la fois sur les marches d'un trône et sur -la brèche de la polémique quotidienne.»] - -Pendant ce temps, dans les deux Chambres, l'opposition saisissait, -inventait tous les prétextes de rouvrir des discussions sur la -malheureuse affaire de Taïti, plutôt pour fatiguer le cabinet et -entretenir l'agitation, que dans l'espoir de faire revenir la majorité -sur son vote. «Vous dites, lui répondait M. Guizot, que vous ne vous -laisserez pas décourager. Ne croyez pas que nous nous laissions -décourager davantage[383].» Les violences auxquelles le ministre se -heurtait ne le troublaient pas: c'était seulement pour lui une -occasion d'exprimer, une fois de plus, ce mépris hautain qui n'était -pas la forme la moins saisissante de son éloquence. «J'aime mieux, -disait-il, subir, en passant, certains dégoûts, que les ramasser de ma -propre main pour les renvoyer à ceux qui me les jettent[384].» Loin, -du reste, d'abaisser le drapeau de l'entente cordiale, il le tenait -plus droit et plus haut que jamais. «Nous donnons, s'écriait-il en -finissant l'un de ses discours, le spectacle de la paix sincère et -sérieuse entre deux grandes nations fières et jalouses. C'est là un -spectacle qui fait l'orgueil de notre temps et l'orgueil du cabinet -qui n'a fait à ce grand résultat aucun sacrifice qui puisse être -regardé comme une atteinte réelle aux intérêts du pays. Messieurs, si, -pour obtenir de tels résultats, il fallait savoir être patient et -attendre longtemps la justice du pays, nous saurions nous y résigner -et attendre; mais la justice du pays ne nous a pas un moment manqué; -c'est elle qui nous a encouragés et soutenus dans cette difficile -carrière; nous attendrons avec désir, mais avec patience, la justice -de l'opposition[385].» - -[Note 383: Discours du 13 avril 1844.] - -[Note 384: Discours du 19 avril 1844.] - -[Note 385: Discours du 28 mai 1844.] - - -II - -Le désaveu si nettement et si promptement prononcé par le gouvernement -français avait dissipé les humeurs et les méfiances du cabinet de -Londres. Tandis que sir Robert Peel s'empressait de rendre hommage à -notre loyale modération, lord Aberdeen ne rencontrait plus chez ses -collègues d'objection aux mesures qu'il voulait prendre pour retirer -de Taïti les agents compromettants: M. Pritchard, entre autres, fut -nommé à un consulat fort éloigné de là, dans les îles des Amis. En -même temps, le secrétaire d'État mesurait son langage public de façon -à ne pas aggraver les embarras parlementaires de M. Guizot. Dès le 1er -mars 1844, il disait, en réponse à une question de lord Brougham: «Je -crois devoir déclarer que ce désaveu a été absolument un acte -volontaire et spontané du cabinet français. Je n'ai pas écrit au -représentant du gouvernement de Sa Majesté à Paris, et pas un mot de -remontrance n'a été prononcé par l'ambassadeur lui-même... Je fais -cette déclaration de la manière la plus explicite, mais je m'attends à -voir les ministres du roi des Français attaqués par le parti de la -guerre et accusés d'avoir fléchi devant l'Angleterre. Le parti de la -guerre ne manquera pas de profiter de cette occasion, de même que je -sais parfaitement que tout ce que j'aurai fait, comme ce que je -n'aurai pas fait, sera interprété, en Angleterre, par les amis du -parti de la guerre français, comme un acte de soumission basse et -lâche à la France. Mais le parti de la guerre mérite aussi peu -d'attention en France qu'il en obtient heureusement peu en -Angleterre.» - -Toutefois, si le cabinet britannique ne pouvait qu'être satisfait de -la conduite de notre gouvernement, il se demandait, en présence de -l'excitation des esprits en France et de divers symptômes dont la -«note» du prince de Joinville ne lui paraissait pas le moins -inquiétant, si le pouvoir ne risquait pas de tomber, d'un jour à -l'autre, aux mains du parti que lord Aberdeen appelait «le parti de la -guerre», et il prenait ses précautions en conséquence. Il était bien -résolu, dans ce cas, à refaire contre la France la coalition de 1840. -Lord Wellington, entre autres, ne s'en cachait pas dans ses -conversations avec les diplomates étrangers. De là, dans la pratique -de l'entente cordiale, une certaine réserve; plus que jamais, le -cabinet britannique se préoccupait de ne pas sacrifier à cette entente -les bons rapports avec les puissances continentales, notamment avec la -Prusse qu'il comblait de témoignages d'amitié et qu'il appelait -«l'alliée naturelle» de l'Angleterre[386]. - -[Note 386: Dépêches de M. de Bunsen, citées par HILLEBRAND, -_Geschichte Frankreichs_, 1830-1848, t. II, p. 583, 584.] - -Les ennemis de la France en Europe voyaient cette situation et -tâchaient d'en profiter. Ainsi s'explique la visite retentissante, -soudaine, impétueuse, que le Czar vint faire alors à la reine -Victoria. Depuis quelques mois déjà, il laissait pressentir ce voyage, -mais pour un avenir plus ou moins éloigné, quand, à la fin de mai -1844, évidemment déterminé par ce qui lui revenait des rapports de -l'Angleterre et de la France, il se décida si brusquement que la cour -de Windsor n'eut que quarante-huit heures pour se préparer à le -recevoir. Du reste, comme l'écrivait M. Guizot, Nicolas «aimait les -surprises et les effets de ce genre». Courtiser l'Angleterre pour la -détacher de la France, tel était son dessein. Il reprenait avec plus -d'éclat l'effort tenté, deux ans auparavant, par Frédéric-Guillaume -IV. Aussi, à Berlin, s'intéressait-on tout particulièrement à la -démarche du Czar. De cette ville où il était alors en congé, -l'ambassadeur de Prusse à Londres, M. de Bunsen, écrivait à sa femme: -«Ce voyage aura des résultats immenses. Tout est dans la main de -Dieu... Que veut l'Empereur? Premièrement, être désagréable au roi -Louis-Philippe. Deuxièmement, imiter le roi Frédéric-Guillaume IV dans -sa galanterie princière envers la souveraine des îles. Troisièmement, -disposer favorablement la reine Victoria, Peel, Wellington, et les -éloigner de la France... Pourquoi? Pour nulle autre chose que -celle-ci: pour des plans qui intéressent un prochain avenir et au -sujet desquels il ne voudrait pas voir l'Angleterre et la France sur -une même ligne[387].» À Paris, sans être aussi bien informé, on -pressentait ces mauvais desseins. «Ce voyage a donné ici fort à -penser, écrivait à une de ses amies d'outre-Manche un homme politique -de la gauche, M. Léon Faucher. Quand nous voyons apparaître les -corbeaux, nous croyons qu'ils accourent à la curée... Pour l'empereur -Nicolas du moins, _there is some plot in it..._ Pour séduire -Palmerston, l'on avait envoyé M. de Brunnow; pour séduire Peel, ce -n'est pas trop de l'Empereur lui-même[388].» M. Guizot affectait une -indifférence dédaigneuse, mais, évidemment, il était préoccupé. «Soyez -réservé, avec une nuance de froideur, écrivait-il à son ambassadeur à -Londres. Les malveillants ou seulement les malicieux voudraient bien -ici que nous prissions de ce voyage quelque ombrage ou du moins -quelque humeur. Il n'en sera rien... L'Empereur vient à Londres, parce -que la Reine est venue à Eu. Nous ne le trouvons pas difficile en fait -de revanche[389]...» - -[Note 387: _Mémoires de Bunsen_, cités par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER -dans son étude sur le _Conseiller de la reine Victoria_.] - -[Note 388: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. -150.] - -[Note 389: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 208.] - -Arrivé en Angleterre, le 1er juin, Nicolas n'épargna rien pour gagner -l'affection de la Reine, pour inspirer confiance aux ministres, pour -séduire la nation, aussi bien la foule que l'aristocratie. Une fois -dans sa vie, l'autocrate superbe se faisait courtisan, gardant dans ce -rôle nouveau sa grande mine, y obtenant de véritables succès, succès, -il est vrai, plus de curiosité et d'étonnement que de sympathie -profonde, mais parfois gâtant ses effets par un certain manque de -mesure: tel le jour où il disait à la Reine: «Je prie Votre Majesté de -considérer toutes mes troupes comme lui appartenant.» Propos dont il -faisait ressortir encore plus l'énormité asiatique, en le rapportant -lui-même à plusieurs officiers anglais. Est-ce parce qu'il devinait le -sourire un peu incrédule que ses interlocuteurs avaient parfois peine -à retenir, qu'il répétait à tout venant: «Je sais qu'on me prend pour -un comédien, mais rien n'est plus faux; je suis sincère, je dis ce que -je pense, et je tiens parole[390].» Ces caresses à l'Angleterre se -doublaient toujours d'un coup de griffe contre la France. Dans ses -conversations avec sir Robert Peel et lord Aberdeen, le Czar, tout -entier à sa passion, parlait parfois si haut, criait si fort, qu'on le -priait de s'éloigner des fenêtres ouvertes et de se retirer en un -endroit où il ne pût être entendu du dehors. En venait-il à parler de -Louis-Philippe: «Personnellement, disait-il, je ne serai jamais son -ami.» Sur M. Guizot: «Je ne l'aime pas du tout. Je l'aime moins encore -que Thiers; celui-ci est un fanfaron, mais il est franc; il est bien -moins nuisible, bien moins dangereux que Guizot.» Sur les Français en -général: «Je fais grand cas de l'opinion des Anglais; mais ce que les -Français disent de moi, je n'en prends nul souci, je crache dessus.» -Les ministres britanniques écoutaient ces violences, sans y adhérer, -mais aussi sans les contredire; il n'entrait pas dans leur jeu de -détruire des préventions qui empêchaient cette alliance franco-russe, -toujours fort redoutée à Londres. Néanmoins, sir Robert Peel ne laisse -pas ignorer au Czar «qu'un des principaux désirs de sa politique était -de voir le trône de France, après la mort de Louis-Philippe, passer -sans convulsion au plus proche héritier légitime de la dynastie -d'Orléans». Nicolas ne combattit pas directement cette idée, mais il -exposait les raisons pour lesquelles on ne pouvait compter ni sur la -tranquillité intérieure de la France ni sur la durée de son entente -avec l'Angleterre. «La première bourrasque dans les Chambres -françaises emportera cette entente, dit-il. Louis-Philippe essayera de -résister, et, s'il ne se sent pas assez fort, il se mettra à la tête -du mouvement, pour sauver sa popularité.» - -[Note 390: C'est principalement aux Mémoires du baron de Stockmar que -nous empruntons ces détails et ceux qui vont suivre sur les -conversations du Czar.] - -Malgré ses protestations répétées «qu'il n'était pas venu avec des -vues politiques», le Czar mettait volontiers la conversation sur la -question d'Orient, préoccupation dominante de la diplomatie russe. «La -Turquie est en train de mourir, disait-il. Nous pouvons chercher les -moyens de lui sauver la vie: nous n'y réussirons pas. Elle mourra... -Ce sera un moment critique.» Il affirmait «ne pas vouloir un pouce de -son territoire», et croire aussi au désintéressement de l'Angleterre. -Alors revenait son idée fixe. «Dans cette crise, déclarait-il, je ne -redouterai que la France. Que voudra-t-elle? Je la redoute sur bien -des points: en Afrique, dans la Méditerranée, en Orient même. Vous -souvenez-vous de l'expédition d'Ancône? Pourquoi n'en ferait-elle pas -une semblable à Candie, à Smyrne?» Et il montrait alors cette -intervention de la France mettant le feu aux poudres, amenant une -conflagration générale. «On ne peut, ajoutait-il, stipuler maintenant -sur ce qu'on fera de la Turquie après sa mort...; mais il est -nécessaire de considérer, honnêtement, raisonnablement, le cas -possible de cette chute; il est nécessaire de s'entendre sur des idées -justes, d'établir un accord loyal en toute sincérité.» En réalité, son -dernier mot, son arrière-pensée persistante était un nouveau traité du -15 juillet 1840, une entente à quatre, en dehors de la France, sur le -partage de l'empire ottoman. Il tâtait le terrain; ne pouvant encore -poser les bases d'une telle convention, il en lançait au moins l'idée -et tâchait de la faire accepter. Y réussit-il? Dans les explications -que lord Aberdeen donna tout de suite à M. Guizot sur la visite -impériale, il lui affirma que le Czar, tout en causant longuement de -l'Orient, n'avait rien obtenu du cabinet anglais, mieux encore, qu'il -ne lui avait rien proposé[391]. La sincérité habituelle du secrétaire -d'État donne confiance dans sa parole: celle-ci paraît d'ailleurs -confirmée par une lettre intime de la reine Victoria au roi des -Belges, où nous lisons: «L'Empereur n'a absolument rien demandé[392].» -Et cependant ces assertions sont difficiles à concilier avec un -document, demeuré longtemps secret et publié, en 1854, lors de la -guerre de Crimée. Il s'agit d'un _memorandum_ qui fut envoyé à -Londres, à la fin de juin 1844, par M. de Nesselrode, et dans lequel -le chancelier russe résumait les conversations de son souverain avec -le cabinet anglais. Outre les déclarations déjà connues du Czar sur le -maintien désirable du _statu quo_ en Orient, sur la probabilité d'une -catastrophe, sur l'utilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie -pour parer aux dangers de cette catastrophe, ce document contenait -l'affirmation précise et réitérée, non que les conditions de cette -entente fussent d'ores et déjà fixées, mais que le «principe» en était -«arrêté» et qu'il y avait, entre les deux gouvernements, «engagement -éventuel de se concerter s'il arrivait quelque chose d'imprévu en -Turquie»; le _memorandum_ ne dissimulait pas que ce concert se ferait -en dehors de la France; il indiquait même expressément que la Russie -et l'Autriche étant déjà d'accord, l'adhésion de l'Angleterre -suffirait pour que la France «fût dans la nécessité de suivre». Ce -n'était pas absolument ce que lord Aberdeen communiquait à M. Guizot. -Y avait-il donc, de la part du ministre anglais, en 1844, -dissimulation à notre égard? Ou bien le gouvernement russe, en croyant -avoir obtenu cet «engagement éventuel», était-il sous l'empire d'une -illusion volontaire ou non? En tout cas, s'il y avait illusion, on ne -jugea pas utile, à Londres, de la dissiper; on y reçut le -_memorandum_, sans faire aucune objection[393]. Nicolas se crut donc -autorisé à compter qu'en cas de crise orientale, il s'entendrait -facilement avec l'Angleterre contre nous ou du moins en dehors de -nous. Cette impression persistait chez lui à la veille de la guerre de -Crimée et ne fut pas pour peu dans la témérité provocante avec -laquelle le Czar se conduisit alors envers la France, dans le -sans-gêne avec lequel, au commencement de 1853, il proposa à l'envoyé -de la reine Victoria une entente pour le partage de l'empire ottoman, -laissant voir que, ce marché fait, il se moquerait de ce qu'on -pourrait penser à Paris. Aussi sa déception fut-elle terrible, quand -il vit, au contraire, les deux puissances occidentales unies et armées -contre la Russie. - -[Note 391: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 212.] - -[Note 392: Cité dans _The Life of the Prince Consort_, par sir -Théodore MARTIN.] - -[Note 393: S'il faut en croire une assertion formelle de lord -Malmesbury dans ses _Mémoires_ (vol. I, p. 402), il y aurait eu plus -encore. Cet homme d'État a consigné en effet sur son journal, à la -date du 3 juin 1853, qu'en 1844, un _memorandum_ secret avait été -signé, à Londres, par le Czar d'une part, par Robert Peel, Wellington -et Aberdeen d'autre part; il avait pour objet d'assurer à la Russie, -sans consulter la France, son protectorat sur les Lieux saints et sur -la religion grecque en Turquie. L'existence de cette pièce, connue -seulement de la Reine, était révélée à chaque nouveau ministre des -affaires étrangères lors de son entrée en fonction. C'était ainsi que -lord Malmesbury l'avait connue, lorsqu'il avait été chargé du _foreign -office_, peu avant de raconter ces faits dans son journal. L'assertion -est précise et paraît fort autorisée. Je sais cependant qu'en -Angleterre des personnes bien placées pour connaître les faits, et -particulièrement pour avoir été informées de tous les actes de lord -Aberdeen, ne croient pas à l'existence d'un _memorandum_ signé par les -ministres anglais. À leur avis, lord Malmesbury avait dû faire une -confusion avec le _memorandum_ de M. de Nesselrode. Les éléments nous -manquent, en France, pour éclaircir cet incident. C'est aux historiens -anglais qu'il appartient de le faire.] - -Nicolas ne devait donc pas retirer, dans l'avenir, le fruit qu'il -espérait de sa démarche. Avait-il du moins réussi, dans le présent, à -détruire ou seulement à ébranler l'entente cordiale des deux -puissances occidentales? Sans doute les ministres anglais ne cachaient -pas la satisfaction que leur causaient la visite et les avances du -Czar: il leur était agréable d'être ainsi courtisés, et les -dispositions de la Russie leur paraissaient un en-cas fort utile pour -le jour où un revirement parlementaire changerait la politique -française. Mais ils n'en désiraient pas moins, pour le moment, -continuer l'entente cordiale; ils se sentaient même d'autant mieux à -l'aise pour l'afficher que, désormais, on ne pouvait plus, autour -d'eux, les accuser d'y sacrifier les bons rapports avec les autres -puissances continentales. Quant à la reine Victoria, nous connaissons -ses impressions, par ses lettres au roi des Belges et par son -journal[394]: d'abord assez prévenue contre le Czar et ayant appris sa -visite avec ennui, tant d'efforts pour lui plaire ne l'avaient pas -trouvée insensible. «Certainement, écrivait-elle, cette visite est un -grand événement et un grand compliment: le peuple ici en est très -flatté.» Elle croyait découvrir en Nicolas, à défaut de l'étendue et -de la culture d'esprit qui l'avaient tant intéressée chez -Louis-Philippe, certaines qualités de coeur, une sincérité, une -chaleur dans les affections de famille, qu'elle «ne pouvait s'empêcher -d'aimer». Et puis, elle se prenait de compassion pour le fond de -tristesse qu'elle apercevait derrière ce masque superbe[395]. Mais, si -séduite ou touchée qu'elle pût être, la Reine, comme ses ministres, -souhaitait vivement que cet incident ne changeât rien aux relations -amicales nouées avec la cour de France. Elle était fort préoccupée de -la pensée que le bruit fait autour du voyage impérial pouvait -détourner Louis-Philippe de lui rendre à Windsor, comme il en avait -annoncé l'intention, la visite qu'elle lui avait faite à Eu. Aussi, -dans la lettre même où elle racontait au roi des Belges ses -impressions sur son hôte, elle ajoutait: «J'espère que vous -persuaderez au Roi (Louis-Philippe) de venir tout de même au mois de -septembre. Notre intention et notre politique n'ont rien d'exclusif; -nous tenons à être en bons termes avec tous. Et pourquoi pas? nous -n'en faisons pas mystère.» Louis-Philippe était sans doute fort -désireux de répondre au voeu de la Reine. Mais avant qu'il pût le -faire, d'autres difficultés plus graves encore allaient mettre en -péril l'entente cordiale. Cette fois, ce n'est plus en Océanie, c'est -en Afrique qu'il faut porter nos regards. - -[Note 394: _The Life of H. R. H. the Prince Consort_, par sir Théodore -MARTIN.] - -[Note 395: La Reine écrivait le 4 juin 1844: «L'Empereur fait à Albert -et à moi l'impression d'un homme qui n'est pas heureux et sur lequel -son immense puissance et sa position pèsent lourdement et -péniblement.» Elle ajoutait un peu plus tard: «Il n'est pas heureux, -et ce fond de tristesse qui se lit sur ses traits nous faisait parfois -de la peine. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne peux pas m'empêcher -de le plaindre.»] - - -III - -On se rappelle comment Abd el-Kader, partout vaincu et pourchassé, -avait été contraint, au commencement de 1844, de se réfugier sur la -frontière du Maroc. Pour continuer la lutte, il ne lui restait plus -qu'une ressource, obtenir le concours de cet empire. Le terrain lui -était favorable, aussi bien à cause du fanatisme de la population que -de l'état anarchique du gouvernement, l'une facile à entraîner, -l'autre à dominer. Depuis longtemps, nous avions de ce côté des -difficultés de frontière: il avait fallu nous défendre contre des -incursions et contre des chicanes. Sous l'influence d'Abd el-Kader, -ces incursions devinrent plus menaçantes, ces chicanes plus -insolentes. Il nous revenait que l'on commençait à prêcher la guerre -sainte chez les tribus marocaines, et que des rassemblements armés se -formaient autour d'Oudjda, la ville la plus proche de notre -territoire. La Moricière, qui commandait dans la province d'Oran, -voyait le danger grossir. Tout en restant sur la défensive et en -évitant soigneusement ce qui eût pu provoquer la guerre ouverte -désirée par l'émir, il prenait ses précautions; ainsi, vers la fin -d'avril 1844, pour surveiller et protéger la frontière, il établissait -un poste fortifié à Lalla-Maghnia, à l'ouest de Tlemcen, entre cette -ville et Oudjda. Les autorités marocaines réclamèrent contre cet -établissement; réclamation sans fondement aucun et qui trahissait un -parti pris de querelle, car le territoire de Lalla-Maghnia, du temps -des Turcs, avait toujours fait partie de la régence. La Moricière -répondit avec autant de fermeté que de calme et continua -l'installation du nouveau poste. Chaque jour, la situation devenait -plus tendue. Enfin, le 30 mai 1844, sans autre avis préalable, un -corps nombreux de cavaliers marocains, conduit, disait-on, par un -personnage de la famille impériale, vint attaquer La Moricière dans -son camp. Le général était sur ses gardes. Après un vif combat, il -repoussa les assaillants, leur infligea des pertes sérieuses, mais se -borna à les poursuivre jusqu'à la frontière. Cette attaque ouverte -créait une situation nouvelle. Averti et appelé par La Moricière, le -maréchal Bugeaud se dirigea aussitôt, avec quelques renforts, vers -Lalla-Maghnia. En chemin, il manda au ministre de la guerre que son -intention était de mettre fin à un état «équivoque», dangereux pour -l'Algérie, et d'obliger les autorités marocaines à choisir entre une -paix sérieuse ou une guerre ouverte. «J'aime mieux la guerre ouverte -sur la frontière, disait-il, que la guerre des conspirations et des -insurrections derrière moi. S'il faut faire la guerre, nous la ferons -avec vigueur, car j'ai de bons soldats, et, à la première affaire, les -Marocains me verront sur leur territoire. Je vous avoue que si j'eusse -été à la place de M. le général de La Moricière, je n'aurais pas été -si modéré.» - -La nouvelle du combat du 30 mai, arrivée à Paris au moment où le -gouvernement se félicitait d'être sorti des ennuis de Taïti, lui causa -une vive contrariété. Comme le maréchal Bugeaud, le ministère -comprenait l'impossibilité de garder plus longtemps une attitude -purement passive en présence de telles agressions. Mais, mieux que -lui, il se rendait compte des embarras que cette affaire pouvait nous -attirer en Europe. Le voisinage de Gibraltar, d'anciens traités, des -relations commerciales assez actives, rendaient le cabinet de Londres -fort attentif à ce qui touchait le Maroc; il prenait facilement -ombrage de toute intervention des autres États en ces parages, et ses -inquiétudes augmentaient encore quand il s'agissait de la puissance -qu'il avait vue déjà, avec tant de déplaisir, s'établir en Algérie. Il -nous fallait donc, d'une part, parler et au besoin frapper assez fort -pour mettre les Marocains à la raison; d'autre part, ménager les -susceptibilités anglaises, afin que l'entente cordiale, à peine sauvée -des périls que lui avaient fait courir les incidents du Pacifique, ne -succombât pas dans cette nouvelle épreuve. Par la manière dont il prit -tout de suite position, le gouvernement montra qu'il ne perdait de vue -aucune des faces du problème. Dès le 12 juin, M. Guizot donna ordre à -notre consul général à Tanger d'adresser «les plus vives -représentations» au gouvernement marocain. «Est-ce la paix ou la -guerre que veut ce gouvernement? demandait notre ministre. Si c'est la -guerre, nous en aurions un sincère regret, mais nous ne la craignons -pas. Si c'est la paix, qu'il le prouve en nous accordant les -satisfactions qui nous sont dues.» Suivait l'énumération de ces -satisfactions: elles sont intéressantes à noter, car l'_ultimatum_, -ainsi formulé dès le premier jour, devait être maintenu à peu près -sans changement jusqu'au dernier; c'était la dispersion des troupes -réunies sur la frontière, le châtiment des chefs coupables, le renvoi -d'Abd el-Kader, enfin la délimitation des territoires conformément à -l'état de choses existant du temps des Turcs. M. Guizot protestait -d'ailleurs que la France «n'avait absolument aucune intention de -prendre un pouce de territoire marocain, et ne désirait que vivre en -paix avec l'Empereur»; mais il se disait résolu à «ne pas souffrir que -le Maroc devînt, pour Abd el-Kader, un repaire inviolable d'où -partiraient des agressions semblables à celle qui venait d'avoir -lieu». En vue d'appuyer cette démarche diplomatique, des renforts -furent envoyés au maréchal Bugeaud, et, mesure plus grave au point de -vue de l'effet européen, une division navale, commandée par le prince -de Joinville, reçut ordre de se rendre sur les côtes du Maroc. Le -choix d'un tel commandant, au lendemain de la publication de la note -sur l'_État des forces navales de la France_, avait quelque chose -d'assez hardi; mais M. Guizot avait causé à fond avec le prince et -s'était assuré de la façon dont il comprendrait sa mission. «Quand il -y a une occupation sérieuse à donner à des princes jeunes et capables, -écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire, il faut la leur donner; c'est -quand ils ne font rien qu'ils ont des fantaisies[396].» Les -instructions remises aux commandants de mer et de terre rappelaient -avec insistance que, pour le moment, il s'agissait d'intimider plutôt -que de frapper; c'était seulement au cas de nouvelle attaque ou de -rejet de notre _ultimatum_, que la guerre devait commencer. - -[Note 396: Cette pièce et presque toutes celles que nous citerons ou -auxquelles nous ferons allusion dans la suite de ce paragraphe, ont -été publiées alors par le gouvernement, pour être distribuées aux -Chambres. Nous les compléterons avec d'autres documents cités par M. -Guizot dans ses _Mémoires_. - -Quelques mois plus tard, à la tribune de la Chambre, M. Guizot, -parlant du choix du prince de Joinville, disait: «Il n'y a aucun de -vous, messieurs, qui ne se rappelle le bruit, je dirai l'abus qu'on a -fait de la note de M. le prince de Joinville sur les forces navales de -la France. On a voulu y voir, y faire voir un acte, une velléité du -moins, de malveillance pour le cabinet, d'hostilité pour l'Angleterre. -On avait fait ainsi au noble prince une situation délicate. Nous avons -pensé qu'il était de notre devoir de lui fournir la première occasion -de montrer à la fois son dévouement au pays, à l'honneur et à la -dignité du pays, et en même temps son intelligence de la politique qui -convient au pays.» (Discours du 21 janvier 1845.)] - -Outre-Manche, les mesures prises par le gouvernement français, surtout -la démonstration navale et le choix du prince de Joinville causèrent -une vive émotion. Les Anglais s'imaginèrent aussitôt,--et le chef du -cabinet, sir Robert Peel, ne fut pas le moins prompt à concevoir ce -soupçon,--que les choses tourneraient comme lors de la querelle avec -le dey d'Alger, et que, partis sous prétexte de venger une injure, -nous finirions par entreprendre une conquête. Inquiétude assez -naturelle, mais en fait bien mal fondée. Depuis longtemps, par la -seule considération des intérêts français, le gouvernement du roi -Louis-Philippe était fort décidé à se tenir en garde contre cette -tentation des agrandissements successifs qu'éprouve toute nation -civilisée établie en pays barbare; c'était à son corps défendant qu'il -avait été amené peu à peu à conquérir toute l'Algérie; il trouvait que -c'était bien assez et entendait ne pas se laisser entraîner au delà -des limites de l'ancienne régence; au Maroc comme à Tunis, il ne -désirait que le maintien du _statu quo_[397]. - -[Note 397: Le 30 septembre 1843, à propos de difficultés qui s'étaient -produites avec quelques tribus tunisiennes de la frontière, le roi -Louis-Philippe écrivait au maréchal Soult: «En vérité, nous avons déjà -assez de territoires et de tribus à soumettre, sans chercher à en -augmenter l'étendue et le nombre.» (_Documents inédits._)] - -M. Guizot s'efforça de dissiper les soupçons de l'Angleterre, en -faisant connaître à notre ambassadeur à Londres nos intentions en -cette affaire et les instructions envoyées à nos agents. «Vous voilà -bien au courant, disait-il en terminant à M. de Sainte-Aulaire: que -lord Aberdeen le soit comme vous... En présence de tant de méfiances -aveugles, ce que nous avons de mieux à faire, je crois, c'est de nous -tout dire. Pour mon compte, je n'y manquerai jamais, et j'espère que -lord Aberdeen en fera toujours autant.» Ce langage sensé et loyal fit -effet sur le chef du _Foreign Office_, qui reconnut la justice de -notre cause, la droiture de nos vues, et amena ses collègues plus -soupçonneux à les reconnaître également. Sir Robert Peel lui-même -déclara, le 25 juin, à la Chambre des communes, que le cabinet de -Paris avait donné au gouvernement de la Reine des «explications -complètes» sur les faits du passé comme sur ses intentions d'avenir, -et que ces explications étaient «satisfaisantes». Efficace contre -l'opposition anglaise, cette réponse fournit à l'opposition française -le prétexte d'une assez méchante chicane: les orateurs et les journaux -de la gauche et de l'extrême droite affectèrent d'en conclure qu'il -avait été donné connaissance au cabinet de Londres des instructions -militaires envoyées au prince de Joinville et au maréchal Bugeaud, et -ils s'en indignèrent comme d'un manque de convenance patriotique[398]. -M. Guizot n'eut pas de peine à établir qu'on abusait des paroles de -sir Robert Peel, que celui-ci avait reçu communication, non des -instructions militaires, mais de la substance des instructions -politiques. N'était-il donc pas naturel et conforme à l'usage, au -début d'une guerre, d'éclairer et de rassurer les autres puissances, -et particulièrement les puissances amies, sur les intentions qu'on y -apportait? Pour prouver d'ailleurs qu'il n'y avait eu là aucune -confidence déplacée, le ministre répéta, à la tribune, ce qu'il avait -dit dans le huis clos des chancelleries, saisissant volontiers cette -occasion de donner à tous, par une déclaration solennelle et publique, -une nouvelle garantie de la modération et du désintéressement de la -France. - -[Note 398: Débats du 5 juillet 1844 à la Chambre des députés, et du 10 -juillet à la Chambre des pairs.] - -En réponse à la communication qui lui avait été donnée, lord -Aberdeen, rendant confiance pour confiance, nous fit connaître les -instructions qu'il adressait à ses propres agents; elles contenaient -ordre au consul d'Angleterre à Tanger d'aller trouver l'empereur du -Maroc et de le presser de nous donner satisfaction. Sans le demander -formellement, le ministre britannique eût été bien aise de transformer -cette intervention toute spontanée de sa part en une médiation -acceptée des deux parties; mais notre gouvernement ne s'y prêta pas: -il ne suffisait pas à la France d'obtenir justice; il lui fallait -montrer qu'elle avait la volonté et la force de se faire justice -elle-même[399]. Lord Aberdeen n'en témoigna pas d'humeur et persista -dans son attitude conciliante. Se méfiant de l'esprit de rivalité -jalouse qui animait la marine anglaise, il rappela aux commandants des -navires en croisière sur la côte marocaine «qu'en envoyant ces -navires, le gouvernement de la Reine n'avait pas l'intention de prêter -appui au Maroc dans sa résistance aux demandes justes de la France», -et il invita ces officiers à user au contraire de leur influence pour -appuyer ces demandes. Il prescrivit en outre que le nombre des -bâtiments anglais dans les eaux du Maroc ne fût jamais supérieur ni -même égal à celui des bâtiments français. - -[Note 399: M. Désages écrivait à M. de Jarnac, le 8 juillet 1844: -«L'opinion repousse de bien loin toute idée de médiation réelle ou -apparente. Nous désirons sincèrement que l'influence anglaise au Maroc -s'emploie à faire entendre raison aux Marocains: nous serons heureux -qu'elle atteigne ce but; mais nous devons et voulons laisser au -cabinet de Londres la libre et entière appréciation des moyens propres -à y conduire. Aucun concert, aucune discussion ne doit s'établir entre -Paris et Londres à cet égard.»] - -Pendant ce temps, que se passait-il en Afrique? Que faisaient le -maréchal Bugeaud et le prince de Joinville? Le premier, arrivé à -Lalla-Maghnia le 12 juin, essaya d'abord des négociations, et, le 15, -le général Bedeau s'aboucha avec le caïd d'Oudjda; cette entrevue ne -fit que mettre en lumière les mauvais desseins de ceux auxquels nous -témoignions des dispositions si conciliantes, et se termina par des -coups de fusil. Le gouverneur cependant ne commença pas la guerre; il -se borna à saisir toutes les occasions que lui fournissaient les -agressions des Marocains, pour les frapper rudement, ne se refusant -pas parfois de pousser une pointe hors du territoire français pour -rabattre un peu tant d'insolence, mais rentrant aussitôt après dans -ses lignes. Si le maréchal se contenait ainsi par obéissance aux -ordres réitérés qui lui venaient de Paris, ce n'était qu'en frémissant -et en maugréant. À la vue des camps qui se formaient et grossissaient -de l'autre côté de la frontière, au bruit des cris de guerre sainte -qui arrivaient jusqu'à lui, il aspirait impatiemment à prendre -l'offensive et rêvait même d'une expédition à Fez[400]. Par un -contraste inattendu, le jeune amiral, dont la nomination à la tête de -la flotte française avait paru à plusieurs une imprudence, entrait -plus complètement que le maréchal dans la politique réservée du -cabinet. Après s'être montré une première fois devant Tanger, le -prince de Joinville s'était retiré à Cadix, pour laisser aux -influences pacifiques le temps d'agir au Maroc, et particulièrement -pour attendre le résultat des démarches du consul anglais. «Tout ce -qu'on fera de démonstrations et de menaces, écrivait-il le 10 juillet -au ministre de la marine, ne pourra que servir les projets de nos -ennemis... Pour moi, à moins que le maréchal Bugeaud, poussé à bout, -ne déclare la guerre, ou à moins d'ordres contraires du gouvernement, -je suis bien décidé à ne pas paraître sur les côtes du Maroc. Je ferai -en sorte que l'on me sache dans le voisinage, prêt à agir si la -démence des habitants du Maroc nous y forçait; mais j'éviterai de -donner par ma présence un nouvel aliment à l'excitation des esprits.» -Cette prudence ne lui faisait pas oublier le soin de notre influence -et de notre dignité, et il ajoutait: «Un seul cas me ferait passer -par-dessus toutes ces considérations, c'est celui où une escadre -anglaise viendrait sur les côtes du Maroc... Il est essentiel que -cette affaire ne soit pas traitée sous le canon d'une escadre -étrangère.» Quelques jours plus tard, en effet, au bruit que les -vaisseaux de la Reine arrivaient devant Tanger, il appareillait -aussitôt; mais les Anglais n'ayant fait que passer, il reprit son -poste d'observation. «J'étais sûr, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, -que M. le prince de Joinville jugerait avec beaucoup de sagacité et -agirait avec beaucoup de prudence; je ne me suis pas trompé.» Par -contre, le maréchal Bugeaud trouvait cette prudence excessive, et il -l'écrivait sans ménagement au prince, qui était peu habitué à recevoir -de tels reproches et nullement disposé à les mériter. - -[Note 400: Le Roi était fort préoccupé des idées qui traversaient à ce -sujet l'esprit du maréchal Bugeaud. (Lettres du roi Louis-Philippe au -maréchal Soult, en juillet 1844. _Documents inédits._)] - -Ainsi vers la fin de juillet de 1844, grâce à la patience de la -France, la guerre n'était pas encore ouvertement déclarée; mais il -était visible que cette patience touchait à son terme, et que si -l'obstination fanatique du Maroc persistait, force nous serait de -recourir aux grands moyens. On s'en rendait bien compte outre-Manche, -et la préoccupation y devenait chaque jour plus vive. À la Chambre des -communes, l'opposition dénonçait, avec une véhémence croissante, la -faiblesse du cabinet tory envers la France, et ces attaques trouvaient -écho dans l'opinion. Le cabinet en était troublé et sentait renaître à -notre endroit ses méfiances de la première heure. Certains ministres -commençaient à parler des armements à faire en vue d'un conflit -possible. Lord Aberdeen, tout en tâchant de calmer ses collègues, ne -manquait pas une occasion de répéter à notre représentant que «c'était -la plus grosse question qui se fût élevée entre les deux puissances, -depuis 1830». Et il ajoutait: «Je veux éviter le plus possible de -susciter des difficultés extérieures à M. Guizot, ou de prévoir les -extrémités, même les plus inévitables; mais de vous à moi, soyez sûr -que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain -par la France serait forcément un _casus belli_, et que, dans la -mesure même où vous paraîtriez prendre pied définitivement, nous -serions contraints de faire des démonstrations de guerre -proportionnelles[401].» - -[Note 401: Dépêche de M. de Jarnac, en date du 29 juillet 1844. -(Notice sur lord Aberdeen, par M. DE JARNAC.)] - - -IV - -La question du Maroc fût-elle demeurée la seule pendante entre la -France et l'Angleterre, qu'elle eût suffi à rendre leurs relations -fort délicates. Mais vers la fin de juillet, au moment même où cette -question éveillait tant d'inquiétudes et de susceptibilités -outre-Manche, une nouvelle y tomba, un peu comme un charbon ardent sur -un baril de poudre; il s'agissait, cette fois encore, d'un incident -survenu dans cette région du Pacifique d'où nous étaient déjà arrivés -tant de contretemps. Étranges complications que celles qui obligent -ainsi l'historien à se transporter si brusquement d'Océanie en -Afrique, puis d'Afrique en Océanie. Naguère, à peine le gouvernement -français s'était-il cru débarrassé de l'affaire de Taïti, que -surgissait celle du Maroc. Cette fois, c'est l'imbroglio océanien qui -renaît et vient non pas succéder, mais s'ajouter au conflit africain: -les deux difficultés se mêlent et s'aggravent l'une l'autre. - -Que s'était-il donc passé à Taïti? Lorsque l'amiral Dupetit-Thouars -avait, en novembre 1843, par une mesure que son gouvernement ne devait -pas sanctionner, substitué au protectorat la souveraineté directe de -la France, plusieurs des missionnaires méthodistes avaient pris une -attitude hostile. M. Pritchard, le plus animé et le plus remuant de -tous, amena aussitôt son pavillon de consul et annonça qu'il cessait -ses fonctions. En même temps, il disait aux indigènes et à la reine -Pomaré, toujours dominée et conduite par lui, que l'Angleterre ne -reconnaîtrait pas le nouveau régime, et que ses vaisseaux allaient -venir y mettre fin. Par leurs démarches et leur langage, certains -officiers de la marine britannique semblaient s'associer à ces menées. -Elles eurent le résultat qui était à prévoir: sur plusieurs points, la -fermentation naturelle, produite par notre prise de possession, -tourna bientôt en révolte ouverte. Dans cette situation difficile, le -capitaine de vaisseau Bruat, qui venait de prendre le commandement des -établissements français dans l'Océanie, se montra énergique et habile, -frappant fort au besoin pour maintenir notre autorité, mais sans -provoquer d'incidents qui compliquassent nos relations avec -l'Angleterre. Tous ses sous-ordres n'eurent pas malheureusement la -même prudence. Au commencement de mars 1844, pendant que le commandant -bataillait à l'une des extrémités de l'île, le capitaine de corvette -d'Aubigny, qui le remplaçait dans la capitale, prit occasion d'une -attaque dirigée contre un matelot, pour établir le plus rigoureux état -de siège et faire arrêter, sans éclaircissements préalables, M. -Pritchard qu'il désigna, dans une proclamation pleine de menaces -irritées, comme le seul instigateur de la révolte; l'ancien consul fut -enfermé dans un étroit réduit situé au-dessous d'un blockhaus; privé -de toute communication, même avec sa famille, il ne recevait sa -nourriture que par une trappe du plafond, et, malade, il ne pouvait -consulter son médecin que par le même orifice. M. Bruat, revenu quatre -jours après, jugea que son subordonné avait été trop vite et trop -loin; il se hâta de faire retirer le prisonnier de son cachot et de le -transférer à bord d'une frégate, en recommandant de le traiter avec -beaucoup d'égards. Quelques jours après, il le remit au capitaine d'un -navire anglais, sous la condition qu'il quitterait aussitôt les eaux -de Taïti. - -Ce fut ce navire qui, arrivé en Angleterre le 26 juillet 1844, y jeta -brusquement la nouvelle que, dans cette île de Taïti où l'on pensait -déjà avoir eu tant à se plaindre de la France, un ministre de -l'Évangile, un consul d'Angleterre (on ne savait pas que M. Pritchard -avait amené son pavillon), venait d'être brutalement arrêté par les -autorités françaises, enfermé dans un cachot malsain sans aucune forme -de procès, puis expulsé. La victime était là en personne, donnant aux -faits, par son récit, l'aspect le plus révoltant, réclamant de son -gouvernement et de ses compatriotes protection et vengeance. L'effet -fut immense sur des esprits que tant d'incidents avaient déjà rendus -singulièrement nerveux. Toute la presse poussa un cri d'indignation et -demanda la réparation immédiate de l'atteinte portée à l'honneur -britannique. Les journaux whigs, impuissants cette fois à dépasser en -véhémence les journaux tories, accusaient les ministres _guizotés_, -comme ils appelaient Robert Peel et ses collègues, d'avoir provoqué -cette «indignité» par leur patience excessive envers la France. La -colère la moins terrible n'était peut-être pas celle des sociétés -bibliques, des _saints_, qui partout se démenaient et manifestaient en -l'honneur de leur martyr. «Jamais, depuis mon arrivée à Londres, -écrivait notre chargé d'affaires, je n'ai vu un incident de la -politique extérieure faire une telle impression.» Sous le coup de -cette excitation générale, sir Robert Peel perdit tout sang-froid, et, -le 31 juillet, avant d'avoir pu recevoir ni même demander aucune -explication du gouvernement français, il s'exprima ainsi, dans la -Chambre des communes, en réponse à une question de sir Charles Napier: -«Présumant que les rapports reçus sont exacts, je n'hésite pas à dire -qu'un outrage grossier, accompagné d'une grossière indignité (_a gross -outrage accompanied with gross indignity_), a été commis contre -l'Angleterre, dans la personne de son agent.» Il terminait en -exprimant l'espoir que «le gouvernement français prendrait des mesures -immédiates pour faire à ce pays l'ample réparation qu'il avait droit -de demander». - -Dès qu'il avait appris les événements de Taïti, M. Guizot avait écrit -à M. de Jarnac qui, en l'absence de M. de Sainte-Aulaire, était alors -notre chargé d'affaires à Londres: «Voici de bien désagréables -nouvelles: tout cela me contrarie vivement.» Le cabinet de Paris -estimait le procédé du capitaine d'Aubigny violent et excessif. Tel -était d'ailleurs le jugement porté, sur les lieux mêmes, par le -commandant Bruat, qui avait pourtant bien sujet d'être irrité contre -M. Pritchard, et qui devait désirer de ne pas charger un camarade: -dans son rapport au ministre, après avoir déclaré que, «dans -l'agitation où se trouvait le pays», l'état de siège et l'arrestation -étaient «nécessaires», il avait ajouté: «Je n'ai dû approuver ni la -forme ni le motif de cette arrestation.» Les autorités françaises -s'étaient donc mises dans leur tort. Mais c'est toujours chose -délicate, de puissance à puissance, que de reconnaître un tort. Ce -l'était plus encore dans l'état de l'esprit public en France. La -précipitation violente avec laquelle le premier ministre anglais -s'était exprimé à la Chambre des communes, ne nous rendait pas les -explications plus aisées. «Vous n'avez pas d'idée, écrivait M. Guizot -à M. de Jarnac, de l'effet qu'ont produit ici les paroles de sir -Robert Peel et de ce qu'elles ont ajouté de difficultés à une -situation bien difficile; le fond de l'affaire a presque disparu -devant un tel langage.» La presse, qui eût été, dans tous les cas, -portée à prendre parti pour des officiers français contre des -prédicants anglais, y apporta dès lors encore plus de passion. Le -_Journal des Débats_ essayait-il timidement d'insinuer qu'il fallait -attendre des renseignements plus complets pour apprécier certains -détails de forme, les autres journaux s'indignaient comme si on leur -proposait de sacrifier l'honneur national. La plupart d'entre eux ne -cachaient pas que ce qui leur plaisait dans la conduite de nos marins, -c'était la mortification qu'en ressentaient nos voisins -d'outre-Manche. Au théâtre, le public battait des mains à tout ce qui -pouvait paraître une allusion contre la Grande-Bretagne; il demandait -l'air de l'opéra de _Charles VI_: «Jamais en France, jamais l'Anglais -ne régnera», et il l'accueillait avec des transports frénétiques. Si -M. Guizot n'eût pas mieux résisté que sir Robert Peel à l'émotion qui -l'entourait, et si, du haut de la tribune française, il eût parlé sur -le même ton, que ne serait-il pas arrivé? Mais plus maître de lui, -plus soucieux des périls extérieurs du pays, et plus dédaigneux de ses -propres embarras intérieurs, il résolut de ne répondre à aucune -interpellation. «Il y a un moment, dit-il, où la discussion porte la -lumière dans les questions de politique étrangère; il y en a d'autres -où elle y mettrait le feu... Convaincu, comme je le suis, que, pour -celle dont il s'agit, il y aurait un inconvénient réel à la débattre -en ce moment, je m'y refuse absolument.» Il renvoya toute explication -à l'époque «où les faits et les droits dont il s'agissait auraient été -éclaircis». Vainement fut-il pressé, à la Chambre des pairs, le 3 -août, par le prince de la Moskowa et M. de Montalembert, à la Chambre -des députés, le 5 août, par M. Billault et M. Berryer, il maintint -fermement son droit de se taire. «Si je disais ici ce que je dois -faire ailleurs, déclara-t-il, j'échaufferais les ressentiments que je -veux apaiser.» La session fut close sur ce refus, et le gouvernement -français put dès lors entamer une négociation déjà assez malaisée en -elle-même, sans être encore embarrassé par des discussions -parlementaires[402]. - -[Note 402: Pour l'histoire des négociations qui vont suivre, j'ai -consulté les documents qui ont été distribués aux Chambres à la fin de -1844, ceux qui ont été cités par M. GUIZOT dans ses _Mémoires_, par M. -de Jarnac dans sa notice sur lord Aberdeen, et aussi quelques -documents inédits, entre autres la correspondance de M. Désages avec -M. de Jarnac.] - -«Tenez pour certain, écrivait M. Guizot à M. de Jarnac, qu'ici comme à -Londres, il faut mener cette affaire doucement, et que, si elle -continuait comme elle a commencé, elle nous mènerait nous-mêmes fort -loin.» Lord Aberdeen le comprenait aussi et n'avait aucune envie de -négocier comme sir Robert Peel avait parlé. Sa première démarche fut -même pour nous déclarer, en forme de semi-désaveu, que le premier -ministre «ne reconnaissait la complète exactitude d'aucune des -versions données de ses paroles par les journaux». De plus, il -s'abstint de nous adresser la demande formelle de réparation qu'avait -fait prévoir le langage du premier ministre, et attendit ce que le -gouvernement français offrirait spontanément, voulant lui éviter toute -apparence de céder à une injonction étrangère. Comme, de son côté, M. -Guizot jugeait utile de gagner du temps, dans l'espoir que ce temps -amortirait un peu la vivacité des impressions en France et en -Angleterre, il n'y eut pas d'abord à proprement parler de -communications officielles entre les deux ministres. Ce fut par un -échange d'idées tout officieux qu'ils s'appliquèrent à préparer une -solution amiable. M. Guizot commença par établir un point important, -à savoir que M. Pritchard, par son fait même, n'était plus consul à -Taïti au moment où il avait été arrêté. Lord Aberdeen le reconnut; -mais il ne s'en plaignait pas moins qu'un citoyen anglais, encore -officier de la Reine, puisqu'il avait un brevet de consul dans un -autre archipel, eût été emprisonné et expulsé arbitrairement; il -prétendait qu'une réparation était due de ce chef; il donnait même à -entendre qu'elle devait consister dans le retour momentané de M. -Pritchard à Taïti, et dans l'éloignement de MM. Bruat et d'Aubigny. M. -Guizot maintint, en principe, notre droit d'expulser un étranger, et -affirma, en fait, qu'il y avait eu des raisons d'user de ce droit -contre M. Pritchard; il admit seulement, s'attachant à ne pas dépasser -sur ce point les appréciations de M. Bruat, que les procédés employés -avaient eu quelque chose d'excessif; il se montra disposé à en -témoigner son regret et, dans une certaine mesure, son improbation, -mais rien de plus; quant au retour de M. Pritchard et au rappel de nos -officiers, il déclara qu'il s'y refuserait absolument. L'attitude de -notre ministre témoignait à la fois d'un grand désir d'accord et d'une -volonté très nette de ne rien abandonner de ce qui intéressait la -dignité de son pays. «Tournez et retournez en tous sens cette idée, -écrivait-il le 15 août à M. de Jarnac, qu'il est impossible que la -paix du monde soit troublée par Pritchard, Pomaré et d'Aubigny, sans -aucun vrai ni sérieux motif. Ce serait une honte pour les deux -cabinets. C'est là le cri du bon sens. Donnons à la foule, des deux -côtés de la Manche, le temps de le sentir; elle finira par là. Pour -moi, j'irai aussi loin que me le permettront la justice envers nos -agents et notre dignité. S'il y a de l'humeur à Londres, j'attendrai -qu'elle passe; mais s'il y a un acte d'arrogance, ce ne sera pas moi -qui le subirai.» Il ajoutait, le 18 août: «Je compte pleinement sur le -bon esprit de lord Aberdeen. Nous avons, entre lui et moi, étouffé, -depuis trois ans, bien des germes funestes. J'espère que nous -étoufferons encore celui-ci... Pour mon compte, je ferai, sans hésiter -et quoi qu'il m'en puisse arriver, ce qui me paraîtra juste et -honorable; mais s'il devait y avoir au bout de tout ceci une -faiblesse ou une folie, bien certainement je ne m'en chargerais pas.» -Le chef du _Foreign Office_ n'était pas insensible à de tels appels. -Toutefois, l'excitation des esprits, autour de lui et jusque dans le -sein du cabinet, entravait sa bonne volonté. Impatient de voir arriver -l'offre de réparation dont il nous avait laissé l'initiative, il -écrivait à son ambassadeur à Paris que si la France tardait davantage, -il se verrait à regret dans la nécessité d'exposer officiellement les -motifs pour lesquels l'Angleterre avait droit à cette réparation. Un -autre jour, il racontait à M. de Jarnac comment il avait dû, pour -contenter ses collègues, rédiger une note annonçant à la France que M. -Pritchard allait être ramené à Taïti par un navire anglais. «Elle est -là sur mon bureau, ajoutait-il, mettez-moi en mesure de l'y laisser.» -Il était seul dans le cabinet à se prononcer contre une augmentation -considérable et immédiate des forces maritimes[403], et, s'il -parvenait à faire écarter les mesures d'un apparat provocant, ordre -n'en était pas moins donné aux arsenaux de pousser les armements avec -une grande activité[404]. Aussi ne dissimulait-il pas son anxiété. «Je -ferai tout ce qui sera en mon pouvoir, disait-il à M. de Jarnac, pour -aplanir les voies au Roi et à M. Guizot; mais je suis préparé au -pire.» - -[Note 403: Ces armements étaient réclamés notamment par le duc de -Wellington, qui disait «que la disposition des Français était -d'insulter l'Angleterre partout où ils pourraient le faire impunément, -et que le seul moyen de rester en paix avec eux était d'être plus -forts qu'eux sur tous les points du globe». (_The Greville Memoirs, -second part_, t. II, p. 254.)] - -[Note 404: Cela résulte d'une conversation du duc de Wellington avec -M. Greville (_ibid._), et est confirmé par le journal intime de lord -Malmesbury, à la date du 2 septembre 1844. (_Mémoires de lord -Malmesbury._)] - -Faut-il ajouter que, des deux côtés du détroit, les oppositions, -uniquement occupées d'augmenter les embarras des cabinets, semblaient -s'être donné pour tâche d'échauffer les esprits et de rendre toute -conciliation plus difficile? En France, les journaux accusaient chaque -matin M. Guizot de méditer quelque lâcheté, et ameutaient d'avance -contre cette lâcheté toutes les colères patriotiques. En Angleterre, -ils faisaient une campagne semblable contre lord Aberdeen; le parti -des saints excitait par ses meetings le fanatisme protestant; en -outre, dans le Parlement, qui était encore en session, lord Palmerston -reprochait à son successeur de s'être plus préoccupé de maintenir M. -Guizot au pouvoir que de défendre les grands intérêts de son pays, et, -parcourant le globe entier, il montrait partout «la diminution de -l'influence et de la considération de l'Angleterre[405]». Pour se -défendre, les ministres tories croyaient nécessaire de s'exprimer, sur -la réparation due à leur gouvernement, en des termes qui, pour être -moins brutaux que les premières phrases échappées à sir Robert Peel, -n'en fournissaient pas moins à l'opposition française une arme -aussitôt employée. - -[Note 405: Voir notamment le discours de lord Palmerston dans la -séance du 7 août 1844.] - - -V - -Pendant ce temps, sur l'autre théâtre qu'il ne nous faut pas perdre de -vue, le conflit avec le Maroc, loin de s'apaiser, prenait un tour qui -augmentait encore l'agitation de l'opinion anglaise. Par une malheureuse -coïncidence, les deux questions arrivaient au même moment à leur phase -la plus aiguë. Nous avons déjà indiqué que l'attitude expectante où -s'étaient d'abord renfermés le maréchal Bugeaud et le prince de -Joinville était de celles qui ne pouvaient se prolonger beaucoup. Les -jours s'écoulaient, et le gouvernement du Maroc ne faisait aucune -réponse satisfaisante à l'_ultimatum_ de la France. Les démarches du -consul anglais n'obtenaient rien de l'Empereur, soit que celui-ci -partageât le fanatisme de ses sujets, soit qu'il fût impuissant à le -contenir. Les rares communications auxquelles les agents marocains -feignaient de se prêter, n'avaient visiblement d'autre but que de -traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que la mauvaise saison -empêchât notre action militaire et surtout maritime; elles se -terminaient d'ailleurs presque toujours par quelque insolence, telle que -la sommation d'évacuer Lalla-Maghnia ou de punir le maréchal Bugeaud. -Cependant, autour d'Oudjda, l'armée marocaine grossissait chaque jour; -le fils de l'Empereur venait en grand appareil se mettre à sa tête, et -l'on se préparait plus ouvertement que jamais à la guerre sainte. De -l'autre côté de la frontière, le maréchal avait assez d'une attente qui -lui paraissait «funeste» et «intolérable». Il s'en exprimait avec une -amertume extrême dans ses lettres au ministre de la guerre. Le prince de -Joinville eût été personnellement plus disposé à continuer encore -quelque temps les moyens dilatoires; mais il était piqué des reproches -du maréchal qui lui écrivait «que la guerre, pour n'être pas déclarée -diplomatiquement, n'en existait pas moins de fait», et qui se plaignait -que, dans de telles circonstances, la flotte demeurât inactive. Aussi, -le 25 juillet, le prince annonça-t-il au ministre de la marine que, se -rangeant par déférence à l'avis du gouverneur général, et voulant -maintenir l'unité de vue et d'action entre les deux commandements, il se -décidait à sortir de sa réserve. En prenant ce grave parti, le jeune -amiral n'était pas en désaccord avec son gouvernement; en effet, le 27 -juillet, le ministre, avant même d'avoir reçu la lettre du prince, lui -écrivait «de commencer les hostilités, si la réponse à l'_ultimatum_ -n'était pas satisfaisante». - -Une fois résolu à agir, le prince de Joinville ne laissa pas les -choses languir. Le 1er août, il était devant Tanger, avec toute son -escadre, composée de 3 vaisseaux, 3 frégates, 4 corvettes et plusieurs -bâtiments de moindre rang, en tout 28 navires de guerre. Il attendit -encore quelques jours, pour être assuré que le consul anglais avait -quitté l'intérieur des terres et était en sûreté. Enfin, le 6 août, en -présence des escadres étrangères, spectatrices du combat, il ouvrit le -feu contre les fortifications. Après deux heures et demie de -canonnade, toutes les batteries étaient éteintes et démantelées. La -ville avait été épargnée, à cause de son caractère semi-européen. Nos -pertes se réduisaient à 16 blessés et 3 morts; l'ennemi avouait 150 -morts et 400 blessés. - -En apprenant, le 11 août, le bombardement de Tanger, le maréchal -Bugeaud ne put retenir un cri de joie. «Le 14 au plus tard, écrivit-il -au prince de Joinville, j'ai la confiance que nous aurons acquitté la -lettre de change que la flotte vient de tirer sur nous.» Son plan fut -aussitôt arrêté avec une telle précision qu'il l'envoya d'avance au -ministre de la guerre et au commandant de la flotte. L'armée ennemie -était massée au delà d'un petit cours d'eau dont le nom allait devenir -fameux, l'Isly; elle se composait presque entièrement de cavaliers; en -quel nombre? au moins 45,000, ont dit les uns; d'après les autres, -plus de 60,000. Les Français n'étaient que 10,000, mais solides et -avec l'élite des officiers d'Afrique, La Moricière, Bedeau, Cavaignac, -Pélissier, Tartas, Morris, Yusuf, etc. Le maréchal ne s'inquiétait pas -de cette disproportion numérique; il avait des idées très arrêtées sur -l'impuissance des multitudes sans organisation et sans tactique, et, -depuis quelque temps, il ne manquait pas une occasion de développer -cette thèse devant les officiers, les sous-officiers et même les -simples soldats; on sait que ce professorat militaire était dans ses -habitudes et ses goûts. «Ne comptez donc pas les ennemis, disait-il en -terminant ses démonstrations; il est absolument indifférent d'en -combattre 40,000 ou 10,000, pourvu que vous ne les jugiez pas par vos -yeux, mais bien par votre raisonnement qui vous fait comprendre leur -faiblesse. Pénétrez au milieu de cette multitude, vous la fendrez -comme un vaisseau fend les ondes; frappez et marchez, sans regarder -derrière vous: c'est la forêt enchantée; tout disparaîtra avec une -facilité qui vous étonnera vous-mêmes.» - -Le 12 août, les troupes furent prévenues qu'elles allaient prendre -l'offensive. Dans la soirée, eut lieu une scène dont le souvenir est -resté profondément gravé chez tous ceux qui y assistèrent[406]. Les -officiers s'étaient réunis, afin d'offrir un punch à ceux de leurs -camarades qui venaient d'arriver de France pour prendre part à la -campagne. La fête se donnait au milieu du camp, dans une sorte -d'enceinte pittoresquement encadrée de lauriers-roses. On causait, -avec une gaieté émue, des événements qui se préparaient. Une seule -chose manquait, la présence du grand chef: celui-ci, très fatigué de -sa journée, était déjà couché. L'interprète, M. Roches, fut dépêché -vers lui. Fort bourré d'abord par celui qu'il réveillait, il le -détermina cependant à venir. Les acclamations qui accueillirent le -maréchal à son arrivée chassèrent toute sa mauvaise humeur. On fit -cercle; de sa haute taille, Bugeaud dominait les quatre cents -officiers qui l'entouraient. «Après-demain, mes amis, s'écria-t-il -d'une voix mâle qui portait au loin, sera une grande journée, je vous -en donne ma parole. Avec ma petite armée, je vais attaquer l'armée du -prince marocain qui s'élève à soixante mille cavaliers. Je voudrais -que ce nombre fût double, fût triple, car plus il y en aura, plus leur -désordre et leur désastre seront grands. Moi, j'ai une armée, lui n'a -qu'une cohue. Je vais vous prédire ce qui se passera. Et d'abord je -veux vous expliquer mon ordre d'attaque. Je donne à ma petite armée la -forme d'une hure de sanglier. Entendez-vous bien? La défense de -gauche, c'est Bedeau; le museau, c'est Pélissier, et moi, je suis -entre les deux oreilles. Qui pourra arrêter notre force de -pénétration? Ah! mes amis, nous entrerons dans l'armée marocaine, -comme un couteau dans du beurre.» Il accompagnait ses explications de -violents gestes des coudes, très expressifs, qui excitaient la gaieté -de l'auditoire. Puis il continua à exposer «l'invincible supériorité -des petits groupes organisés sur les grandes masses dépourvues -d'organisation, à la condition d'une ferme attitude inspirée par la -conscience même de cette supériorité». Spectacle singulier que celui -de ce général démontrant par avance à son armée la victoire qu'il -allait lui faire remporter. Bugeaud apparaissait vraiment grand en de -pareils moments. L'auditoire était transporté d'enthousiasme, aussi -bien les officiers serrés autour du gouverneur, que les soldats -groupés hors de l'enceinte, sur les escarpements de la vallée, tous -fantastiquement éclairés par la lueur des torches, des lanternes en -papier, de couleur et par les flammes des cinquante gamelles de punch. - -[Note 406: Voir le récit du général TROCHU dans son livre sur l'_Armée -française en 1867_, celui de M. Léon ROCHES, inséré dans l'ouvrage de -M. D'IDEVILLE sur le _Maréchal Bugeaud_, celui du capitaine BLANC, -dans les _Souvenirs d'un vieux zouave_, et aussi quelques lignes des -_Souvenirs d'un officier d'état-major_, par le général DE MARTIMPREY.] - -Le lendemain, 13 août, l'armée, feignant d'aller au fourrage, se -rapprocha de l'ennemi. Le 14, elle se remit en route à deux heures du -matin. La confiance et l'entrain régnaient dans tous les rangs, et les -fantassins saluaient au passage leur chef par de gais propos. Vers six -heures, en débouchant sur une hauteur, on aperçut tout d'un coup les -innombrables tentes des camps marocains qui s'étalaient dans un -périmètre plus vaste que celui de Paris. À cette vue, un hourra -immense sortit de toutes les poitrines. L'armée, formant la fameuse -hure, traversa à gué l'Isly. Cependant, les Marocains étaient montés à -cheval et se précipitaient sur notre phalange, qui fut littéralement -enveloppée d'une nuée de cavaliers. «C'est un lion attaqué par cent -mille chacals», disait un Arabe. Nulle part, notre infanterie ne se -laissa troubler ni entamer; elle attendait les cavaliers à petite -portée, et les arrêtait net par une décharge meurtrière; on les voyait -alors tourbillonner sur eux-mêmes et se rejeter en désordre sur ceux -qui les suivaient. Pendant deux heures, ainsi entourés et assaillis, -les Français avancèrent toujours, conservant leur même ordre; ils -finirent par atteindre la hauteur sur laquelle était le camp. Le -maréchal, se rendant compte que les bandes marocaines étaient -fatiguées et brisées par leurs efforts infructueux, fit sortir ses -escadrons de chasseurs et de spahis qu'il avait gardés jusqu'ici entre -les oreilles de la hure; il en lança une partie contre le camp, tandis -que l'autre précipitait la déroute des cavaliers ennemis. Dès midi, la -victoire était complète. Tout s'était passé comme l'avait prévu le -maréchal. Nous n'avions eu que vingt-sept morts et une centaine de -blessés. Nos adversaires laissaient huit cents cadavres sur le champ -de bataille. Un butin immense, la tente, le parasol et la -correspondance du fils de l'Empereur, dix-huit drapeaux, onze pièces -de canon et jusqu'aux chaînes de fer destinées aux prisonniers -français étaient tombés entre nos mains. Les jours suivants, le -maréchal eût volontiers poursuivi plus avant les restes de l'armée -marocaine; mais ses troupes, épuisées par une chaleur torride, -décimées par les maladies, étaient, pour le moment, incapables d'un -nouvel effort. - -Pendant ce temps, la flotte continuait ses opérations. En quittant -Tanger, elle se dirigea au sud, vers Mogador. Cette ville, principal -centre commercial de l'empire, était la propriété particulière du -souverain qui en louait les maisons et trouvait là l'une des sources -les plus claires de son revenu. Arrivée, le 11 août, devant Mogador, -par une mauvaise mer, l'escadre fut, pendant plusieurs jours, empêchée -d'agir. Enfin, le 15, le lendemain de la bataille d'Isly, le -bombardement commença. La résistance fut plus sérieuse qu'à Tanger. -Après un vif combat, les compagnies de débarquement s'emparèrent de la -petite île fortifiée qui fermait l'entrée du port. Le lendemain, -nouvelle descente à terre, pour détruire les défenses de la ville. En -se retirant, le prince laissa 500 hommes solidement établis dans l'île -et quelques-uns de ses bâtiments dans le port. - -Neuf jours avaient suffi pour frapper des coups décisifs sur terre et -sur mer. Autant nos chefs militaires s'étaient montrés patients et -prudents avant que fût venue l'heure d'agir, autant ils avaient été -prompts et résolus dans l'action. Des deux façons, ils avaient répondu -aux vues du gouvernement. C'était bien ce qui convenait, d'une part -pour rassurer l'Europe sur nos desseins, de l'autre pour «prouver au -Maroc, suivant le mot du prince de Joinville, qu'il ne fallait pas -jouer avec nous». - - -VI - -Les nouvelles de ces heureux faits d'armes, arrivant coup sur coup, -firent grand effet en France. Le public fut flatté dans son -amour-propre national; on lui avait tant répété que le gouvernement -n'oserait rien faire! Les journaux de l'opposition eux-mêmes durent -reconnaître que la campagne avait été bien menée; mais ils -prétendirent que le prince de Joinville et le maréchal Bugeaud avaient -agi contre leurs instructions et violenté la lâcheté du ministère. - -En Angleterre, au contraire, où l'opinion était déjà si troublée des -événements de Taïti, le canon de notre flotte eut un douloureux -retentissement. Le bombardement de Tanger fut connu vers le 16 août. -L'alarme se manifesta aussitôt très vive[407], et alla grossissant les -jours suivants, bien que les événements plus graves d'Isly et de -Mogador fussent encore ignorés. «On répète, écrivait de Londres M. de -Jarnac, le 22 août, que la paix du monde entier est maintenant à la -merci de chaque incident d'une guerre qui semble placer en conflit -inévitable les intérêts majeurs de la France et de l'Angleterre... Je -ne vois personne qui ne me parle de la situation actuelle avec une -vive appréhension[408].» Sir Robert Peel sentait renaître ses -premières défiances. Se reportant toujours à l'expédition d'Alger en -1830, il exprimait la crainte que les événements du Maroc n'eussent la -même issue. Tous les faux bruits qu'on lui apportait sur nos armements -maritimes trouvaient créance chez lui; voyant un conflit probable et -prochain, il insistait auprès de ses collègues pour que l'Angleterre -s'y préparât sans retard. M. Guizot, surpris et blessé de ces -inquiétudes, rappela comment la France avait été forcée à une guerre -qu'elle eût désiré éviter, et, tout en revendiquant fermement le droit -de ne négliger aucun des moyens qui pouvaient rendre cette guerre -efficace et assurer la sécurité de notre territoire algérien, il -ajouta, pour dissiper les ombrages de sir Robert Peel: «Pas plus -aujourd'hui qu'avant l'explosion de la guerre, nous n'avons aucun -projet, aucune idée d'occupation permanente sur aucune partie du -territoire marocain. Nos succès ne changeront rien à nos intentions, -n'ajouteront rien à nos prétentions.» Lord Aberdeen, demeuré fidèle à -l'entente cordiale, se servait de ces déclarations pour rassurer ses -collègues, mais pas toujours avec succès. - -[Note 407: «Voilà le canon de Tanger parti, écrivait M. Désages à M. -de Jarnac, le 15 août 1844. À en juger par la consternation du pauvre -lord Cowley (ambassadeur d'Angleterre à Paris), cela aura grand -retentissement à Londres.» (_Documents inédits._)] - -[Note 408: Un fait de presse qui fit alors beaucoup de bruit montre -bien ce qu'il y avait d'animosité contre la France dans certaines -parties de l'opinion anglaise. Le principal journal de Londres, le -_Times_, publia quelques lettres qu'il prétendait avoir été écrites -par des officiers de la flotte britannique, témoins du bombardement de -Tanger, lettres où nos marins et leur chef, «Joinville et sa bande», -comme on disait, étaient accusés d'avoir déshonoré le pavillon -français par leur incapacité et par leur couardise. L'indignation fut -extrême en France. Les plus sages, tels que le _Journal des Débats_, -déclarèrent que de tels procédés risquaient de rendre vains les -efforts faits pour maintenir la paix. Il est vrai qu'en Angleterre -même, on eut honte de ce genre d'attaques; des protestations -s'élevèrent contre la publication du _Times_. Les autorités navales -s'émurent; une enquête ayant révélé que l'auteur des lettres était le -chapelain du vaisseau le _Warspite_, ce chapelain fut révoqué, et le -commandant de la flotte britannique dans la Méditerranée flétrit sa -conduite par un ordre du jour.] - -Ce fut bien pis quand, dans les derniers jours d'août, on apprit, à -Londres, la bataille d'Isly, et surtout l'occupation de Mogador, qui -apparut comme le début d'un établissement sur la terre marocaine. Les -journaux whigs, prompts à exploiter cette alarme jalouse, n'avaient -pas assez d'invectives contre ce ministère qui, depuis trois ans, -suivant l'expression de lord Palmerston, «baisait presque la terre -devant l'allié français». L'une des conséquences de cette émotion fut -de rendre beaucoup plus aiguë, entre les deux cabinets, la question -soulevée par l'arrestation de M. Pritchard. Cela se conçoit. Si les -événements d'Afrique fournissaient aux whigs un prétexte pour attaquer -la politique de lord Aberdeen, il était difficile que le gouvernement -britannique y trouvât un sujet sérieux de réclamation à adresser au -gouvernement français, surtout en présence des assurances formelles -que celui-ci donnait de son absolu désintéressement; de ce côté, -l'Angleterre avait à la fois beaucoup de déplaisir et pas de grief. -Mais ce grief qui lui échappait dans l'affaire du Maroc, ne -croyait-elle pas le posséder dans celle de Taïti, où M. Guizot n'avait -encore offert aucune réparation? On se montra donc, à Londres, -d'autant plus porté à mal prendre ce retard, qu'on était plus mortifié -de ce qui venait de se passer en Afrique. L'attitude fut telle, qu'un -conflit armé semblait possible, quelques-uns même disaient: probable. - -Notre chargé d'affaires, le comte de Jarnac, vit le danger et -s'empressa de le signaler à M. Guizot. Dans une dépêche en date du 28 -août, il montrait «l'idée s'accréditant, en Angleterre, que, malgré le -désir des deux souverains et des deux cabinets, une rupture était à la -veille d'éclater». Puis il ajoutait: «Il est de mon devoir de le dire -à Votre Excellence, et assurément je ne suis pas le seul à l'en -informer; la guerre, ses conséquences probables, les forces, les -ressources, les alliances respectives des deux pays sont devenues ici -le thème général de la conversation, et les classes qui, par leurs -habitudes et leurs intérêts, seraient le moins portées à admettre ces -formidables éventualités, se prêtent aujourd'hui à les prévoir et à -les discuter... Votre Excellence aura remarqué que le rappel de lord -Cowley a été formellement indiqué, sinon réclamé, ces jours-ci, par le -principal organe de l'opinion publique. Je sais d'ailleurs à ne -pouvoir en douter, que les membres les plus influents du conseil des -ministres se sont vivement émus de cette situation, qu'un changement -complet dans la politique extérieure de la Grande-Bretagne est discuté -chaque jour, que les partis les plus extrêmes, ceux qui rendraient -peut-être impossible le maintien des relations diplomatiques entre les -cours, sont sans cesse passés en revue. J'ai tout lieu de craindre -que, si aucun arrangement des différends actuels ne pouvait être -arrêté, une politique au plus haut point compromettante pour les -relations des deux cours ne saurait longtemps encore tarder à -prévaloir dans le conseil.» - -L'opposition française a soutenu après coup que, dans cette -circonstance, notre jeune chargé d'affaires avait manqué de sang-froid -et de clairvoyance, qu'il avait été la dupe de lord Aberdeen, en -prenant au vrai des alarmes systématiquement exagérées, et qu'il avait -cru trop facilement au danger de la guerre. Les témoignages -contemporains anglais, témoignages d'autant moins suspects qu'ils -ressortent de documents intimes, nullement destinés à une publicité -immédiate, justifient M. de Jarnac. Lord Palmerston écrivait à son -frère, le 29 août 1884: «Les esprits les plus tranquilles commencent à -regarder une guerre avec la France comme un événement que toute notre -prudence ne peut pas longtemps empêcher et auquel nous devons nous -préparer sans délai. Dans une telle guerre, le gouvernement recevra -l'appui unanime de la nation entière, et toutes les nouvelles charges -qui pourront devenir nécessaires pour cet objet seront volontiers -supportées[409].» Dira-t-on que lord Palmerston est suspect à cause de -son animosité contre la France? Voici lady Holland, grande amie de -notre pays, fort opposée pour son compte à la guerre, qui constate -avec chagrin, dans une lettre à lady Palmerston, «que tout le monde, -en Angleterre, est résigné à la guerre et est préparé à la supporter, -fût-ce au prix de 10 pour 100 d'_income tax_[410]». Lord Malmesbury, -après avoir rapporté dans son journal intime, toujours à la même -époque, que «l'on faisait des préparatifs militaires dans tous les -arsenaux», ajoutait: «Lord Canning, sous-secrétaire d'État au _Foreign -Office_, m'avait écrit après le bombardement de Tanger que, pendant -plusieurs jours, la guerre avec la France avait été imminente; -l'occupation de Mogador va encore compliquer la situation[411].» Même -impression recueillie dans le journal de M. Charles Greville[412]. -Enfin, la reine Victoria écrivait à son cher oncle, le roi des Belges, -combien elle était «affligée et effrayée du nuage menaçant qui planait -sur les relations de l'Angleterre avec la France»; et plus tard, quand -les affaires seront arrangées, elle écrira: «Il est nécessaire que -vous et ceux qui sont à Paris sachiez combien le danger était -imminent[413].» - -[Note 409: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 129.] - -[Note 410: Cité par lord Palmerston, à la date du 21 août 1844. -(_Ibid._, p. 132.)] - -[Note 411: _Mémoires de lord Malmesbury_, à la date du 2 septembre -1844.] - -[Note 412: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253.] - -[Note 413: Lettres de la fin d'août et du commencement de septembre -1844, citées dans la _Vie du Prince consort_.] - -Pendant qu'à Londres les choses menaçaient de tourner à une rupture, -en France, on était à la fois inquiet et excité. La Bourse baissait -sur les bruits de guerre, et un observateur de sang-froid notait que -«jamais, sans en excepter peut-être 1840, l'opinion, même celle des -hommes d'ordinaire sages et pacifiques, n'avait été plus montée contré -les Anglais[414]». Les journaux de la gauche faisaient tout pour -augmenter cette excitation. Le moindre ménagement envers la -Grande-Bretagne était dénoncé par eux comme une lâcheté et une -trahison. À voir la façon dont ils donnaient à entendre que le vrai -vaincu n'était pas le Maroc, mais l'Angleterre, on eût dit qu'ils -s'étaient donné mission de fournir aliment aux méfiances de cette -dernière. S'ils voulaient bien assurer les puissances continentales -que, pour le moment, nous ne visions pas la rive gauche du Rhin, ils -avertissaient nos voisins d'outre-Manche que notre ambition se portait -désormais sur le domaine colonial et maritime. Bien plus, le -_National_ discutait ouvertement les chances d'un débarquement sur les -côtes de la Grande-Bretagne, et il soutenait que l'entreprise était -d'un succès facile. Ces articles, aussitôt reproduits et commentés au -delà du détroit, ne contribuaient pas à y calmer les esprits. - -[Note 414: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, à la date du 27 -août 1844.] - -Les chancelleries européennes apercevaient le péril de la situation et -s'en préoccupaient. À Vienne, M. de Metternich, tout en se félicitant -de voir «crouler» l'entente cordiale, contre laquelle il s'était -toujours plu à dogmatiser, se demandait, non sans angoisse, «si la -banqueroute de cette entente cordiale n'entraînerait pas celle de la -paix politique»; en dépit des intentions pacifiques des deux -gouvernements, il trouvait «les choses fort dangereusement -placées[415]». Ce que devaient être les espérances du Czar à -l'approche d'un tel conflit et ses dispositions empressées à soutenir -l'Angleterre contre nous, on peut en avoir idée en se rappelant ce -qu'il était venu faire naguère à Londres. Mêmes sentiments, avec un -peu moins d'impétuosité, à Berlin. Par une coïncidence qui n'était pas -indifférente, le frère du roi de Prusse, celui qui sera plus tard -l'empereur Guillaume Ier et le redoutable ennemi de la France, était -alors l'hôte de la cour de Windsor et nouait avec elle des relations -très intimes. Aussi le _Times_, dans un article menaçant, nous -avertissait-il qu'en cas de guerre, les puissances du Nord seraient -avec l'Angleterre contre la France isolée. M. Bresson, qui était à -cette époque ambassadeur à Madrid, mais qui connaissait bien l'Europe -centrale pour avoir été pendant longtemps ministre à Berlin, écrivait -à M. Guizot, le 2 septembre: «Finissez cette affaire; rentrons dans -des termes convenables avec l'Angleterre. Le reste de l'Europe épie -nos dissentiments, pour se ranger aveuglément et en forcené contre -nous. Je connais bien les puissances allemandes; ne nous faisons pas -d'illusions[416].» - -[Note 415: Lettres au comte Apponyi, du 29 et du 30 août 1844. -(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 29 à 31.)] - -[Note 416: _Documents inédits._] - - -VII - -Il ne fallait pas, en effet, laisser se prolonger davantage un tel -état de choses. Nos ministres le comprenaient. Il leur paraissait -d'ailleurs que les succès obtenus en Afrique permettaient d'être -conciliant, et que la victoire rendait la modération plus facile. Le -Roi les poussait fort dans ce sens; depuis longtemps, il aspirait à en -finir avec ce qu'il appelait «les tristes bêtises de Taïti», à sortir -«du guêpier du Maroc», et à «mettre au _requiem_ ces malheureux -incidents[417]». - -[Note 417: Expressions employées par le Roi dans une lettre au -maréchal Soult, en date du 14 août 1844 (_Documents inédits_), et dans -une lettre au roi des Belges, non datée, mais qui doit être du 1er ou -du 2 septembre. (_Revue rétrospective._)] - -Tout d'abord, résolution fut prise de ne pas retarder davantage, dans -l'affaire Pritchard, la communication officielle que le cabinet -anglais attendait depuis plus d'un mois. Seulement, quelle -satisfaction le cabinet français allait-il offrir pour les torts de -forme que, d'accord avec M. Bruat, il avait reconnus et regrettés dès -le premier jour? Malgré son esprit de conciliation, il persistait à -ne pas vouloir entendre parler des mesures suggérées par lord -Aberdeen, c'est-à-dire du retour de M. Pritchard et de l'éloignement -des officiers français. Il lui fallait trouver quelque autre solution -dont se contentât l'Angleterre et qui fût plus acceptable pour la -France. Ainsi fut-il amené à reprendre une idée qui s'était fait jour, -un moment, à Londres, dans les premiers pourparlers, mais qui avait -été aussitôt rejetée dans l'ombre, celle d'une indemnité allouée à M. -Pritchard. Il jugeait, non sans raison, beaucoup moins coûteux de -payer les torts commis, avec quelques écus qu'avec la disgrâce de nos -officiers. Un dédommagement accordé de ce chef laissait entiers le -droit de la France et l'honneur de ses agents. Comme M. Guizot l'a -écrit lui-même plus tard, on ne pouvait refuser davantage et accorder -moins. On devait même craindre que l'Angleterre ne jugeât pas -suffisante une satisfaction si inférieure à celle qu'elle avait -désirée. Sa décision prise, le cabinet français ne perdit pas un -instant. M. Guizot adressa à M. de Jarnac deux dépêches, destinées à -être communiquées à lord Aberdeen. Dans la première, datée du 29 août -1844, il commençait par affirmer très nettement que les autorités -françaises avaient eu le droit de renvoyer M. Pritchard, et que -celui-ci, par sa conduite, avait mérité ce renvoi; seulement, il -exprimait son «regret» et son «improbation» au sujet de «certaines -circonstances qui avaient précédé l'expulsion». Il protestait de sa -volonté d'assurer à tous les missionnaires la liberté dont ils avaient -besoin, mais ne se déclarait pas moins résolu à «maintenir et à faire -respecter les droits de la France». Il terminait en témoignant la -«confiance que, pleins l'un pour l'autre d'une juste estime, les deux -gouvernements avaient le même désir d'inspirer à leurs agents les -sentiments qui les animaient eux-mêmes, et de leur interdire tous les -actes qui pourraient compromettre les rapports des deux États». Dans -la seconde dépêche, datée du 2 septembre, M. Guizot, rappelant «son -regret et son improbation de certaines circonstances qui avaient -précédé le renvoi de M. Pritchard», se disait «disposé à lui accorder, -à raison des dommages et des souffrances que ces circonstances -avaient pu lui faire éprouver, une équitable indemnité». Quant à la -fixation du chiffre, le ministre proposait d'en remettre le soin aux -commandants des stations française et anglaise dans l'océan Pacifique. -On le voit, de ces deux pièces il ressortait très clairement que -l'indemnité était offerte, non pour l'expulsion dont on maintenait au -contraire la légitimité, mais pour quelques «circonstances» fâcheuses -qui l'avaient précédée. - -Aussitôt nos propositions arrivées à Londres, le cabinet anglais se -réunit pour en délibérer. Il trouvait sans doute la satisfaction -«mince» (_slender_); mais divers motifs le déterminèrent à n'y pas -regarder de trop près: lui aussi sentait le besoin d'en finir; il -souhaitait vivement annoncer l'arrangement, dans le discours de -clôture de la session qui allait être prononcé le 5 septembre; il se -rendait compte combien serait déraisonnable une guerre pour un si -petit sujet; enfin, à ce moment même, les affaires d'Irlande prenaient -une tournure qui lui faisait désirer de ne pas se mettre un autre -embarras sur les bras[418]. Ajoutons que l'influence de lord Aberdeen -s'exerçait, comme toujours, dans le sens de la conciliation; M. Guizot -lui avait fait savoir d'avance qu'en cas de refus, se trouvant placé -entre des concessions qu'il ne voudrait pas faire et la guerre, il ne -resterait pas au pouvoir. «Alors, avait répondu le secrétaire d'État, -je n'aurais point à choisir; nous nous retirerions ensemble, et notre -politique succomberait avec nous[419].» Le cabinet tory se prononça -donc pour l'acceptation pure et simple des offres françaises. -Interrogé dans la dernière séance de la Chambre des communes, le 5 -septembre, sir Robert Peel déclara que l'affaire de Taïti venait de se -terminer «de la manière la plus amicale et la plus satisfaisante». Il -refusa néanmoins d'en dire plus long et de faire connaître les -conditions de l'arrangement; il craignait évidemment que l'opposition -ne profitât de ce que la clôture de la session n'était pas encore -prononcée, pour exploiter contre le cabinet le désappointement que ces -conditions devaient causer au public. Quelques heures après, le -discours de la Reine, prononçant la prorogation du Parlement, se borna -également à faire connaître que les difficultés élevées entre les deux -gouvernements avaient été «heureusement écartées, grâce à leur esprit -de justice et de modération». Le lendemain, 6 septembre, par une -dépêche adressée à son ambassadeur à Paris, lord Aberdeen annonça -officiellement au gouvernement français l'acceptation de ses offres; -il se déclarait entièrement satisfait et n'élevait aucune objection -sur la façon dont M. Guizot avait posé la question et revendiqué les -droits des autorités françaises; tout au plus faisait-il observer que -M. Pritchard «niait la vérité des allégations portées contre lui», -mais en se gardant bien de prendre cette négation à son compte. Tout -révélait chez le ministre anglais la volonté de ne laisser aucune -trace du conflit. «Ma conviction, écrivait-il, est que le désir -sincère des deux gouvernements de cultiver l'entente la meilleure et -la plus cordiale, rend presque impossible que des incidents de cette -nature, s'ils sont vus sans passion et traités dans un esprit de -justice et de modération, puissent jamais aboutir autrement qu'à une -issue amicale et heureuse.» - -[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 253, 254.] - -[Note 419: Lettre de M. de Jarnac à M. Guizot, en date du 29 août -1844.] - -Le gouvernement français ne s'était pas montré moins pressé de mettre -fin à la guerre avec le Maroc. En même temps qu'il proposait à Londres -une solution de l'affaire Pritchard, il écrivait, le 30 août, aux agents -diplomatiques qui assistaient le prince de Joinville,--c'étaient M. de -Nion, consul à Tanger, et le duc de Glücksberg, fils du duc Decazes, -alors secrétaire d'ambassade à Madrid,--de se transporter immédiatement -devant Tanger et de faire savoir à l'empereur du Maroc que nous étions -prêts à traiter avec lui sur les bases de l'_ultimatum_ signifié avant -l'ouverture des hostilités; on n'en a pas oublié les quatre conditions: -dispersion des troupes rassemblées sur la frontière; châtiment des -auteurs des agressions commises sur notre territoire; expulsion d'Abd -el-Kader; délimitation de la frontière telle qu'elle existait du temps -des Turcs. M. Guizot eut soin d'aviser aussitôt le gouvernement anglais -de cette démarche. Ainsi les succès de nos armes ne faisaient rien -ajouter aux premières demandes. Il ne manquait pas de gens pour -conseiller de se montrer plus exigeant, de réclamer, par exemple, une -indemnité pour les frais de la guerre, la remise d'Abd el-Kader entre -nos mains, et l'occupation, jusqu'à complète exécution du traité, de -quelque partie du territoire ennemi. Rien sans doute n'eût été plus -justifié; mais il fallait songer aux conséquences. Il était à prévoir -que l'Empereur repousserait ces conditions[420]. En admettant même qu'il -les acceptât, il ne trouverait le moyen ni de réunir l'argent ni de -s'emparer de l'émir; force nous serait d'aller prendre nous-mêmes la -rançon et l'otage qu'on ne voudrait ou qu'on ne pourrait pas nous -livrer. C'était donc, dans tous les cas, prolonger indéfiniment la -guerre, ce que notre gouvernement désirait éviter, non seulement par -préoccupation de ses relations avec l'Angleterre, mais parce qu'en -elle-même cette guerre présentait des difficultés nullement en rapport -avec les avantages qu'on prétendait en tirer. Il ne fallait pas oublier -qu'au lendemain de la bataille d'Isly, notre armée était épuisée par la -chaleur et incapable d'un effort de plus. Les obstacles venant du climat -et du sol n'étaient pas les seuls à prévoir. En frappant de nouveaux -coups, nous risquions de faire crouler le pouvoir déjà peu solide de -l'empereur Abd er-Raman, et alors, dans l'anarchie qui suivrait, aux -prises avec des populations insaisissables, comment en finirions-nous? -Ne serions-nous pas attirés dans l'engrenage d'une nouvelle conquête -dont nous ne voulions pas? Ou bien, si cette crise portait Abd el-Kader -à la place d'Abd er-Raman, substitution dont on commençait à parler chez -les plus fanatiques de nos adversaires, y gagnerions-nous? Si l'on avait -jugé nécessaire de donner une leçon à l'empereur, on ne voulait pas -l'abattre; bien au contraire, la leçon donnée, on avait intérêt à le -rassurer, à le raffermir, à lui prouver qu'il pouvait et devait vivre -avec nous en ami. Tels furent les motifs, très réfléchis et après tout -fort raisonnables, pour lesquels, en posant les conditions du traité à -conclure, le cabinet français résolut de se montrer très peu exigeant, -de se contenter du possible et de l'indispensable. Même à ces -conditions, était-il assuré d'en finir tout de suite? Obtiendrait-il de -Fez une réponse nette et prompte? Trouverait-il seulement des -négociateurs ayant pouvoir et volonté de traiter? Ne devait-il pas -s'attendre aux lenteurs cauteleuses qui sont l'habitude de ces sortes de -gouvernements et qui, dans le cas particulier, pouvaient être un calcul? - -[Note 420: «J'ai la conviction, écrivait le maréchal Bugeaud au prince -de Joinville, que l'empereur s'exposerait plutôt à continuer une -mauvaise guerre que de donner un seul million. Je sais qu'il est -sordidement intéressé. Quant à Abd el-Kader, il ne pourrait pas le -livrer, sans se faire honnir par tout son peuple.»] - -Les choses marchèrent avec une rapidité inespérée. Dès le 3 septembre, -avant l'arrivée des instructions de M. Guizot, le prince de Joinville -fut avisé que l'empereur demandait la paix et se déclarait prêt à nous -donner satisfaction. S'étant assuré des pouvoirs de ceux qui lui -transmettaient cette demande, le prince, assisté de M. de Nion et du -duc de Glücksberg, se rendit devant Tanger, le 10 septembre, et fit -signifier aux plénipotentiaires marocains un traité tout rédigé et -conforme à notre _ultimatum_[421]; ce traité devait être accepté -immédiatement, sans discussion, sinon la guerre continuerait. En deux -heures tout fut signé. Le prince prit alors sur lui d'ordonner -l'évacuation immédiate de l'île de Mogador. Dans sa façon de faire la -paix, il montrait le même mélange de prudence et de décision, dont il -avait fait preuve dans l'action. «Guerre forte, paix généreuse et -douce», c'est par ces mots que, quelques jours après, le roi -Louis-Philippe résumait la conduite de son gouvernement. - -[Note 421: Ce traité différait cependant de l'_ultimatum_ en un point, -c'est qu'il stipulait la mise hors la loi d'Abd el-Kader, au lieu de -son expulsion. En conséquence de cette mise hors la loi, sorte -d'excommunication religieuse autant que politique, les Marocains -s'engageaient à poursuivre à main armée l'émir sur leur territoire, -jusqu'à ce qu'il fût expulsé ou tombé entre leurs mains; dans ce -dernier cas, il serait transporté dans une ville du littoral de -l'Ouest, et les deux gouvernements se concerteraient sur les mesures à -prendre. Rien de mieux, si l'on eût pu compter sur l'exécution -sérieuse de ces engagements.] - -Les deux questions étaient donc résolues à quelques jours de distance, -et, par suite, tous les dangers qu'elles avaient paru un moment -soulever, se trouvaient dissipés. Le gouvernement français s'en -félicitait vivement. «Nous voilà hors de deux grosses affaires, -mandait M. Guizot au maréchal Soult; le 18 septembre. J'espère que -vous aurez été content de la manière dont elles se sont terminées. Le -cabinet reste, je crois, en bonne position. On se fortifie par les -difficultés qu'on a vaincues[422].» La satisfaction du gouvernement -anglais n'était pas moins vive. «L'heureuse fin de nos difficultés -avec la France est une bénédiction», écrivait, le 14 septembre, la -reine Victoria au roi des Belges[423]. Mais pendant que tel était le -sentiment des pouvoirs responsables, les oppositions irresponsables, -des deux côtés du détroit, affectaient de se plaindre d'autant plus -haut qu'elles se savaient maintenant garanties contre tout danger de -guerre par la sagesse des cabinets. À Londres, les journaux de lord -Palmerston dénonçaient, avec colère, «la poltronnerie qui régnait au -_Foreign Office_». «La France, disaient-ils, sait maintenant qu'elle -peut nous braver.» Ils se complaisaient à faire ressortir que, dans -l'affaire de Taïti, lord Aberdeen «s'était humblement contenté de -l'ombre d'une excuse», et que le capitaine d'Aubigny sortait de là -sans le moindre désagrément. «Nous avalons une insulte, -concluaient-ils, et reculons devant une querelle.» À Paris, M. Guizot -n'était pas mieux traité. Sans doute la presse de gauche, qui avait -jusqu'au dernier moment soutenu que notre ministre n'oserait pas -refuser le rappel de M. d'Aubigny, fut d'abord un peu déconcertée -quand elle sut les conditions toutes différentes de l'arrangement -conclu dans l'affaire Pritchard; elle se laissa même aller à railler -la mesquinerie de la satisfaction dont avait dû se contenter le -cabinet anglais; mais cela ne dura pas, et elle eut bientôt découvert -que l'octroi d'une indemnité était plus déshonorant encore que ne -l'aurait été le rappel des officiers. «On comprend, disait-elle aux -ministres, que lord Aberdeen ait été facile sur le reste, du moment où -il vous imprimait cette honte sur le front.» De même, pour le Maroc, -ces journaux, un moment surpris par l'heureuse promptitude des -négociations, ne tardèrent pas à dénoncer la précipitation avec -laquelle le gouvernement avait «offert humblement la paix» et «bâclé» -un traité digne, selon eux, d'être comparé à celui de la Tafna. À les -entendre, au lieu d'obtenir le prix de nos victoires, le dédommagement -de nos sacrifices, on s'était contenté de belles paroles, de vaines -promesses, sans prendre aucune garantie de leur exécution, bien plus, -en renonçant, par l'évacuation hâtive de Mogador, au moyen de -contrainte que nous possédions déjà, et tout cela par obéissance -craintive aux ordres et aux menaces de l'étranger. En France comme en -Angleterre, ce langage de la presse n'était pas sans action sur le -public dont il caressait certains ressentiments, et l'on devait dès -lors prévoir que les oppositions parlementaires trouveraient là, pour -la prochaine session, un de leurs meilleurs terrains d'attaque. Au -fond, cependant, les deux nations étaient satisfaites. En dépit des -bravades auxquelles elles s'étaient plus ou moins associées, elles -avaient eu très peur de la guerre[424] et se sentaient fort soulagées -de la voir écartée. En France notamment, ceux-là mêmes qui ne -semblaient pas fâchés d'entendre reprocher à M. Guizot son manque de -fierté, eussent été implacables pour le ministère qui aurait laissé -rompre la paix. M. de Barante, après avoir analysé cet état d'esprit -avec sa perspicacité habituelle, concluait ainsi: «La solution de nos -difficultés avec l'Angleterre est un grand sujet de contentement non -seulement dans la région de la cour et du ministère, mais dans -l'opinion générale[425].» - -[Note 422: _Documents inédits._] - -[Note 423: Cité dans la _Vie du Prince consort_.] - -[Note 424: Le duc de Broglie écrivait le 5 septembre 1844: «De ce -côté-ci de la Manche, tout le monde meurt de peur, au milieu des -bravades et des cris de victoire, et le parti conservateur tout entier -supplie M. Guizot de se montrer complaisant, tandis que le parti -Thiers le pousse dans le même sens, en lui disant que c'est sa faute.» -(_Documents inédits._)] - -[Note 425: Lettre du 25 septembre 1844, adressée à M. d'Houdetot. Voir -aussi une lettre du 5 septembre. (_Documents inédits._)] - -En tout cas, à regarder aujourd'hui les choses de haut et de loin, -l'histoire n'hésite pas. Entre ces oppositions qui, par calcul de -parti, ont grossi et envenimé des accidents secondaires, parfois même -insignifiants, de la politique extérieure, au point d'en faire des -questions dangereuses, qui ont risqué de jeter leur pays dans la -guerre afin de renverser ou seulement d'embarrasser un cabinet,--et -ces gouvernements qui, dédaigneux de la popularité, plus soucieux du -péril public que du leur propre, se sont mis en travers des -irritations passagères, des entraînements irréfléchis de l'opinion, -pour sauvegarder les intérêts supérieurs et permanents de leurs -nations,--la postérité donne hautement raison aux gouvernements. Et, -pour ne parler que de la France qui nous occupe particulièrement, nous -ne parvenons pas à trouver coupable de faiblesse le cabinet qui, dans -l'affaire du Maroc, a écarté toute médiation étrangère, s'est fait -justice à main armée, a bombardé Tanger et Mogador devant la flotte -anglaise, et a dicté seul la paix à l'empereur vaincu; le cabinet qui, -dans l'affaire de Taïti, a refusé toutes les satisfactions de principe -et de personnes désirées à Londres et s'est borné à offrir, pour des -torts incontestables, un léger dédommagement pécuniaire[426]. Sans -doute, en traitant ces affaires, nos ministres se sont préoccupés de -ménager l'Angleterre avec laquelle ils tenaient à bien vivre, et de ne -pas compromettre la paix européenne qui leur paraissait importer plus -à la France que tels petits avantages en Afrique ou en Océanie. Qui -peut s'en étonner et leur en faire un reproche? Au contraire, quelle -condamnation paraîtrait assez sévère contre les hommes d'État qui -eussent laissé sortir une grande guerre, d'accidents aussi secondaires -que les incursions des fanatiques marocains, aussi misérables que la -querelle avec le révérend Pritchard? Au plus aigu de la crise, le roi -Louis-Philippe, qui était pour beaucoup dans la politique suivie par -son gouvernement, écrivait au roi des Belges: «Je n'ai pas de patience -pour la manière dont on magnifie si souvent des bagatelles en _casus -belli_. Ah! malheureux que vous êtes! Si vous saviez comme moi ce que -c'est que _bellum_, vous vous garderiez bien d'étendre, comme vous le -faites, le triste catalogue des _casus belli_ que vous ne trouvez -jamais assez nombreux pour satisfaire les passions populaires et votre -coupable soif de popularité[427].» Cette lettre n'a été connue -qu'après la révolution de Février. Si quelque indiscrétion l'avait -fait publier au moment où elle a été écrite, il est probable que -l'opposition eût feint d'y trouver un patriotisme trop timide. -Aujourd'hui, il n'est pas à craindre que ce langage ne soit pas -compris; les générations nouvelles n'ignorent plus «ce que c'est que -_bellum_». - -[Note 426: En fait, l'indemnité n'a jamais été payée à M. Pritchard.] - -[Note 427: _Revue rétrospective._] - -Le 18 décembre 1849, Louis-Philippe, réfugié en Angleterre, faisait à -l'homme d'État qui avait présidé le cabinet anglais en 1844, l'honneur -de visiter son manoir. Au moment où il se retirait, sir Robert Peel, -alors guéri par l'expérience des velléités de méfiance qui lui avaient -parfois traversé l'esprit pendant son ministère, lui adressa ces -nobles paroles: «Sire, nous vous avons dû la paix du monde; chef d'une -nation justement susceptible, justement fière de sa gloire militaire, -vous avez su atteindre ce grand but de la paix, sans jamais sacrifier -aucun intérêt de la France, sans jamais laisser porter aucune atteinte -à son honneur dont vous étiez plus jaloux que personne. C'est surtout -aux hommes qui ont siégé dans les conseils de la couronne britannique -qu'il appartient de le proclamer[428].» Au milieu des tristesses de -l'exil et en face de la mort prochaine, le vieux roi déchu a dû -trouver, dans cet hommage d'un étranger, la consolation de tant -d'injustices françaises. Il pressentait que l'histoire s'approprierait -les paroles de sir Robert Peel. - -[Note 428: _Sir Robert Peel_, par M. GUIZOT.] - - - - -CHAPITRE VII - -L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD. - -(Septembre 1844-septembre 1845.) - - I. La visite de Louis-Philippe à Windsor.--II. Ouverture de la - session de 1845. Les menées de l'opposition. M. Molé et M. Guizot - à la Chambre des pairs. Le débat de l'adresse à la Chambre des - députés. Le paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté - qu'à huit voix de majorité.--III. Le ministère doit-il se - retirer? Il se décide à rester. Polémiques de la presse de - gauche. La loi des fonds secrets au Palais-Bourbon et au - Luxembourg. Le ministère est vainqueur. Rencontre de M. Guizot et - de M. Thiers. Maladie de M. Guizot.--IV. Les premiers pourparlers - sur l'affaire du droit de visite. Nomination de deux - commissaires, le duc de Broglie et le docteur Lushington. - L'opposition prédit l'insuccès. Le duc de Broglie à Londres. Les - négociations. Le traité du 29 mai 1845.--V. Effet du traité à - Paris et à Londres. Seconde visite de la reine Victoria à Eu. - Succès du cabinet. Discours prononcé par M. Guizot devant ses - électeurs. - - -I - -L'arrangement de l'affaire Pritchard et le traité avec le Maroc -avaient écarté le danger, un moment imminent, d'une rupture entre la -France et l'Angleterre. Mais n'était-il rien resté de tant de soupçons -et d'aigreurs réciproques? Beaucoup d'esprits ne croyaient pas qu'il -pût encore être question d'entente cordiale entre deux gouvernements -qui, tout à l'heure, semblaient sur le point d'en venir aux mains. -C'était la thèse des journaux opposants, de chaque côté du détroit. M. -de Metternich, spectateur éloigné, mais attentif, des choses -d'Occident, se flattait d'être à jamais débarrassé de ce qu'il -appelait «_feu l'entente cordiale_, cette vague formule, morte de sa -mort naturelle[429]». Une visite de Louis-Philippe à Windsor allait -donner tout de suite un démenti à ces appréciations. Vainement -certaines personnes avaient-elles tenté d'inquiéter le Roi sur le -danger de témoigner personnellement à l'Angleterre une amitié peu en -harmonie avec les sentiments qui venaient d'éclater chez son peuple, -il ne voulut pas retarder une démarche annoncée depuis longtemps et -très désirée par la reine Victoria. Il estimait que se refuser à -rendre la visite faite à Eu, serait une offense, et, quelques mois -après le voyage du Czar à Londres, il n'eût pas jugé prudent de -fournir un tel grief à la cour britannique. - -[Note 429: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VII, p. 31.] - -Le 8 octobre 1844, Louis-Philippe, accompagné du duc de Montpensier et -de M. Guizot, débarqua à Portsmouth et de là se rendit à Windsor. Un -souverain français sur le sol d'Angleterre, cela ne s'était pas vu -depuis que Jean II y avait été amené prisonnier après la bataille de -Poitiers. Dans le château même de Windsor, tout parlait de la rivalité -séculaire des deux nations; dans les salles s'étalaient les trophées -de Marlborough, de Nelson et de Wellington. De tels souvenirs, un tel -cadre faisaient ressortir davantage encore et l'empressement du royal -visiteur et l'accueil affectueux qui lui était fait[430]. Le vainqueur -de Waterloo avait été envoyé au-devant de lui, avec le prince Albert, -pour lui souhaiter la bienvenue à son débarquement. La Reine, toujours -sous le charme de l'esprit du vieux roi, lui prodigua les marques de -son attachement: entre elle et son hôte, on eût dit une intimité de -famille. Elle voulut lui conférer solennellement cet ordre de la -Jarretière que chacun se rappelait avoir été institué après la -bataille de Crécy. La cour, entraînée par l'exemple de sa souveraine -et séduite aussi par les qualités du Roi, s'associait à ces actes -d'amicale courtoisie. Le peuple anglais lui-même témoignait avec éclat -sa sympathie pour un prince auquel il savait gré d'être libéral et -pacifique. Louis-Philippe se promenait-il un jour dans les environs de -Windsor, partout, sur son passage, il était chaleureusement acclamé, -«beaucoup plus que ne l'avait été l'empereur de Russie», notait la -Reine sur son journal; curieux rapprochement, cette promenade le -conduisait à Twickenham, où il avait séjourné pendant un premier exil, -et à Claremont, où il devait bientôt trouver un nouveau refuge. Les -municipalités saisissaient, avec un empressement fort remarqué, les -occasions de lui rendre leurs hommages. Louis-Philippe, calquant sa -visite sur celle qu'il avait reçue l'année précédente, s'était -appliqué à demeurer exclusivement l'hôte de la Reine, et avait, pour -cette raison, décliné les invitations de la Cité de Londres; alors, on -vit un fait sans précédent dans les annales de cette fière -corporation: tous ses représentants, lord-maire, aldermen, shérifs, -conseillers, se déplacèrent et vinrent apporter en grand appareil, -jusque dans le château de Windsor, une adresse à celui qu'ils -regrettaient de ne pouvoir fêter à Mansion-House. Dans les speeches -qu'il prononçait en pareille circonstance, comme dans ses -conversations de tous les instants, le Roi proclamait avec insistance, -à la vive satisfaction de ses auditeurs, son amour de la paix, son -désir de maintenir l'union entre les deux nations[431]. Le 14 octobre, -quand vint le moment de se séparer, la Reine voulut reconduire son -hôte jusqu'à Portsmouth, où il devait retrouver la frégate le _Gomer_ -qui l'avait amené. À mi-route, une forte tempête obligea -Louis-Philippe à modifier son itinéraire et à aller s'embarquer à -Douvres. Par une gracieuse inspiration, la reine Victoria n'en -poursuivit pas moins jusqu'à Portsmouth et se rendit à bord du -_Gomer_; elle daigna même y accepter le déjeuner offert par l'amiral -français, et porta un toast en l'honneur du Roi absent. Nos marins, -qui gardaient cependant plus vives encore que toute autre partie de la -nation les vieilles préventions contre «l'Anglais», témoignèrent, par -la chaleur de leur accueil, combien ils étaient, touchés d'une si -aimable démarche. - -[Note 430: Sur les détails de cette visite, voir _The life of the -Prince Consort_, par sir Théodore MARTIN, notamment les fragments du -Journal de la Reine qui y sont cités.] - -[Note 431: Nous lisons, à propos d'un de ces entretiens, dans le -Journal de la Reine: «Le Roi est un homme extraordinaire. Il a -beaucoup parlé de nos récentes difficultés et de l'émotion excessive -de la nation anglaise. Il a dit que la nation française ne désirait -pas la guerre, mais que les Français aiment à faire claquer leur fouet -comme les postillons, sans songer aux conséquences. Puis il a dit que -les Français ne savaient pas être de bons négociants comme les -Anglais, et qu'ils ne comprenaient pas la nécessité de la bonne foi -qui donne tant de stabilité à ce pays-ci. «La France, a-t-il ajouté, -ne peut pas faire la guerre à l'Angleterre, «qui est le Triton des -mers; l'Angleterre a le plus grand empire du monde.» Puis, parlant de -l'affaire de Taïti: «Je la voudrais au fond de la mer, dit-il, et -«désirerais beaucoup en être entièrement débarrassé.»--Bien que -Louis-Philippe fût alors très soucieux de plaire à la Reine, je doute -que celle-ci ait bien entendu et exactement rapporté ce qui lui avait -été dit. Elle a dû exagérer et mal comprendre certaines phrases de -politesse. Le Roi n'a pu, en causant avec une souveraine étrangère, -tenir, sur son propre pays, certains des propos qui lui sont ici -attribués.] - -Le Roi et M. Guizot revinrent en France, enchantés de leur voyage et -avec le sentiment d'avoir fait quelque chose d'utile à leur politique. -«Je m'applaudis, écrivait Louis-Philippe au roi des Belges, d'avoir -secoué toutes les timidités qui s'inquiétaient de ma résolution de -faire le voyage d'Angleterre... Tout le monde ici s'accorde à trouver -non seulement que l'effet est immense, mais qu'il s'accroît encore -chaque jour. C'est le traitement le plus efficace contre les préjugés -heureusement si battus en Angleterre et si funestes pour le bien-être -des deux pays et la prospérité du monde. J'espère et je crois que nous -sommes ici en bon progrès à cet égard, et j'ai tout lieu de me flatter -que si notre excellente petite reine Victoria, son sage et bon Albert -et ses sages ministres continuent ce qui est en si bon train, nous -viendrons à bout de gagner les convictions des deux nations et de -consolider tout à fait cette précieuse entente cordiale qui est dans -l'intérêt bien entendu de tous[432].» M. Guizot, de son côté, -déclarait, dans une lettre à M. de Barante, «l'effet du voyage -excellent» des deux côtés du détroit. «En Angleterre, ajoutait-il, -nous n'avons, quant à présent, rien à désirer. La disposition est -parfaite et la satisfaction grande. La popularité du Roi dans le -public anglais a réagi sur le cabinet qui était bienveillant, mais -inquiet et timide. Aujourd'hui, il est bien décidé à laisser petites -toutes les petites questions et à maintenir toujours, au-dessus des -incidents, des conflits locaux, des embarras momentanés, la grande -politique de la paix et de la bonne intelligence avec nous.» En France -aussi, M. Guizot croyait «le public content». «J'ai vu moi-même, -disait-il, l'impression à Calais, Boulogne, Montreuil, sur toute notre -route. Vif plaisir de ravoir le Roi en France. Vif et joyeux orgueil -de l'accueil qu'il venait de recevoir en Angleterre et du spectacle -donné en Europe. Vive satisfaction de la consolidation de la paix. -Tout cela était dans tous les discours, dans toutes les conversations, -sur toutes les physionomies[433].» - -[Note 432: _Revue rétrospective._] - -[Note 433: Lettre du 21 octobre 1844. (_Lettres de M. Guizot à sa -famille et à ses amis_, p. 226 à 228.)] - -Quoique en partie exactes, ces observations étaient, en ce qui -concernait la France, un peu optimistes. Le public éprouvait tous les -sentiments notés par M. Guizot, mais, en même temps, par une -contradiction que nous avons plusieurs fois signalée, il prêtait -volontiers l'oreille aux journalistes de gauche qui montraient, dans -cette visite faite au lendemain de l'affaire Pritchard, «le coup de -grâce de la dignité nationale», et qui s'efforçaient de tourner contre -le Roi les hommages reçus par lui en Angleterre. À les entendre, en -effet, ces hommages s'adressaient non à la France, toujours jalousée -et détestée, mais à la personne de Louis-Philippe, et l'on avait soin -d'insinuer que, si celui-ci était populaire outre-Manche, c'était -parce que, dans son royaume, il se mettait en travers du sentiment -national. Plus on approchait de la rentrée des Chambres, plus la -presse travaillait à éveiller ces ombrages. Il était visible que -l'opposition, loin de désarmer, s'apprêtait à exploiter, dans le -Parlement, les derniers incidents de la politique extérieure, et -qu'une partie du public était disposée à lui prêter l'oreille. - - -II - -La session s'ouvrit le 26 décembre 1844. Le discours du trône aborda -hardiment les questions brûlantes. Sur l'affaire du Maroc, il célébra -«la paix aussi prompte que la victoire», et montra l'Algérie -profitant de ce que nous avions ainsi «prouvé à la fois notre -puissance et notre modération». Sur l'affaire Pritchard, le Roi -s'exprimait ainsi: «Mon gouvernement était engagé avec celui de la -reine de la Grande-Bretagne dans des discussions qui pouvaient faire -craindre que les rapports des deux États n'en fussent altérés. Un -mutuel esprit de bon vouloir et d'équité a maintenu, entre la France -et l'Angleterre, cet heureux accord qui garantit le repos du monde.» -Venait ensuite un paragraphe où Louis-Philippe s'étendait avec -complaisance sur son voyage à Windsor, et témoignait du «prix qu'il -attachait à l'intimité» des deux cours. Comme on le voit, la politique -de l'entente cordiale ne se dissimulait pas. Certains journaux lui -reprochaient même de se montrer provocante. - -De son côté, l'opposition était fort animée. Divers symptômes lui -faisaient croire qu'elle tenait enfin l'occasion, vainement cherchée -par elle depuis plus de quatre ans, de jeter bas M. Guizot. Lors de la -nomination du bureau de la Chambre des députés, les candidats -ministériels ne l'emportèrent que péniblement. Non seulement M. Molé, -mais aussi M. Dupin et même M. de Montalivet se prononçaient hautement -contre le cabinet, et ne devait-on pas supposer que de tels -personnages entraîneraient avec eux une partie des conservateurs[434]? -Pour ébranler ces derniers, les meneurs exploitaient surtout -l'attitude de M. de Montalivet. Ils insinuaient que l'intendant de la -liste civile, que «l'homme du Roi» ne se fût pas ainsi déclaré, s'il -n'eût été autorisé d'en haut expressément ou tacitement; ils -ajoutaient qu'aux Tuileries on était fatigué de M. Guizot et qu'on y -sentait la nécessité d'un nouveau relais. Les journaux racontaient -tout haut que, mécontent de l'accueil assez froid fait à son discours, -Louis-Philippe avait dit, au sortir de la séance d'ouverture: «J'aime -bien mon ministère, mais je voudrais cependant avoir des ministres -dont la présence à mes côtés n'empêchât pas de crier: Vive le Roi!» Y -avait-il quelque chose de vrai dans ces récits et de fondé dans ces -insinuations? Qu'en prévision d'un vote qui eût mis M. Guizot et ses -collègues en minorité, le souverain se préoccupât d'empêcher que sa -politique intérieure et extérieure n'en fût trop altérée, le fait -n'aurait rien d'étonnant. Sous ce rapport, il pouvait ne pas lui -déplaire que M. de Montalivet se conduisit de façon à être le ministre -de l'intérieur de la future administration, tandis que M. Molé y -dirigerait la politique étrangère. Mais s'il croyait devoir prendre -des précautions en vue d'une crise possible, il était loin de la -désirer ou seulement d'y être résigné d'avance. Aussi voulut-il -démentir lui-même les bruits que les ennemis du cabinet cherchaient à -répandre: le jour où le bureau nouvellement élu de la Chambre lui fut -présenté, il dit à l'un des vice-présidents, M. Debelleyme, qui avait -failli être battu par M. Billault: «Monsieur, je suis enchanté que -vous ayez été nommé; j'aurais désiré que ce fût à une plus grande -majorité, et ceux qui ont cru le contraire ont joué le rôle de dupes.» -Le propos, aussitôt répété, produisit son effet. Est-ce pour cela que, -peu de jours après, lors de la nomination de la commission de -l'adresse, la majorité parut raffermie, et que les commissaires élus -par les bureaux furent tous, sauf un, des ministériels? - -[Note 434: «À chaque instant, raconte l'un des chefs du centre gauche, -nous rencontrions à la salle des conférences, à la buvette, des -députés flottants qui, après s'être assurés d'un regard circulaire -qu'on ne les voyait pas, venaient à nous et nous serraient la main -avec une parole ou un geste fort significatif.» (_Notes inédites de M. -Duvergier de Hauranne._)] - -Cette élection remonta le courage un peu ébranlé des amis de M. -Guizot[435], mais sans abattre la confiance de ses adversaires. -Ceux-ci paraissaient même considérer la succession du cabinet comme -déjà ouverte et s'inquiétaient de la partager. M. Thiers, ne se -croyant pas actuellement possible, déclara laisser la place à M. Molé, -auquel il promettait, pour un an, sinon l'appui, du moins la -neutralité bienveillante de l'opposition; il lui demanda seulement de -ne pas s'en tenir, comme les années précédentes, à des manoeuvres de -couloirs, mais de se compromettre en prononçant, à la Chambre des -pairs, un discours d'opposition. M. Molé entrait vivement dans ce -rôle de président du conseil en expectative; s'occupant dès lors de -choisir ses futurs collègues, il proposait des portefeuilles à divers -personnages, à M. de Rémusat qui refusait, à M. Billault qui acceptait -d'abord avec empressement, mais ensuite élevait des objections dès -qu'apparaissait l'intention de réserver le ministère de l'intérieur à -M. de Montalivet. Se heurtait-il à ces résistances, l'ancien ministre -du 15 avril allait aussitôt implorer le secours de M. Thiers, qui, -moitié sérieux, moitié goguenard, invitait ses amis à faciliter cette -nouvelle coalition[436]. Quelque chose de ces démarches transpira dans -le public, et ce fut une occasion pour le _Journal des Débats_ de -dénoncer, avec colère et non sans quelque alarme, ce qu'il appelait -«l'intrigue». - -[Note 435: «La majorité conservatrice est ralliée, disait à ce propos -le _Journal des Débats_; la situation est rétablie.» (2 janvier -1845.)] - -[Note 436: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -La discussion de l'adresse à la Chambre des pairs s'ouvrit le 13 -janvier 1845. M. Molé prit le premier la parole. Tout,--l'importance -du personnage, le silence qu'il avait gardé depuis quatre ans, ce que -l'on entrevoyait des combinaisons ébauchées dans la coulisse,--faisait -de ce discours un événement. La tâche de l'orateur n'était pas aussi -simple que l'eût été celle d'un homme de gauche. Il avait trop le -respect de soi et le souci de demeurer, aux yeux du Roi et de -l'Europe, le ministre possible du lendemain, pour prendre à son compte -les déclamations des journaux contre l'entente cordiale. Aussi -reprocha-t-il à M. Guizot moins d'avoir eu une mauvaise politique que -de l'avoir maladroitement appliquée. «Si j'essayais, dit-il, de -caractériser par un seul mot la politique de M. le ministre des -affaires étrangères, je dirais qu'elle est _partout_ et _toujours_ une -politique _à outrance_, à outrance même dans ses faiblesses.... Ainsi -M. le ministre des affaires étrangères veut la paix, et toute la -France, toutes les opinions la veulent avec lui, autant que lui; et -cependant il en parle de telle manière, il montre tant d'ardeur, -d'entraînement à la maintenir, il donne à croire qu'il ferait dans ce -dessein de tels sacrifices, que les plus pacifiques ne croiraient pas -pouvoir se dire aussi pacifiques que lui. Il veut l'alliance anglaise, -et je ne pense pas qu'il y ait en France un ami de son pays, un homme -sensé, surtout un esprit politique, qui ne la veuille, n'en sente -l'importance autant que lui; mais, sans le vouloir et sans le savoir, -il en exagère les conséquences, et il en parle de façon à la -compromettre, à susciter contre elle la susceptibilité nationale, à -donner aux Français contre cette alliance, dont, en 1830, je crois -avoir jeté les fondements, des préventions qui, si elles ne cessaient, -pourraient devenir un sérieux embarras dans l'avenir.» M. Molé -justifiait ce reproche général, en invoquant l'affaire du droit de -visite et celle de Taïti: à l'entendre, dans la première. M. Guizot -avait provoqué lui-même, par la signature de la convention de 1841, -une réaction qu'il ne savait plus comment apaiser, et il se trouvait -acculé à une impasse; dans la seconde, les désagréments et les périls -de l'incident Pritchard étaient venus de ce que le gouvernement avait -ordonné étourdiment ces occupations océaniennes, qu'il se trouvait -maintenant aussi embarrassé de maintenir que d'abandonner. La -conclusion était que le ministre avait accumulé autour de lui des -difficultés dont il n'était pas en état de sortir. - -Dans sa réponse, M. Guizot prit tout de suite avantage de ce que M. -Molé «admettait au fond toute la politique du cabinet», de ce qu'il -«n'indiquait même pas, pour les questions à traiter, de solutions -différentes», et de ce qu'il se bornait à critiquer certaines erreurs -de conduite. Ces erreurs auraient-elles été en effet commises, disait -le ministre, y avait-il là de quoi justifier un acte d'opposition -aussi grave? Puis, déchirant vivement les voiles dont le préopinant -avait enveloppé ses prétentions ministérielles, il lui demanda sans -ménagement ce qu'il serait au pouvoir. Aurait-il cette situation si -nette, si simple et si forte de l'administration actuelle, appelée aux -affaires pour raffermir la paix et soutenue par une majorité animée -des mêmes sentiments? «Il entrerait au pouvoir, continuait M. Guizot, -pour pratiquer, pour maintenir la bonne politique, en la dégageant de -ce qu'il appelle nos fautes; mais il y entrerait par l'impulsion et -avec l'appui de tous les hommes qui n'ont pas cessé de combattre cette -politique... Il ne faut pas beaucoup de réflexion ni beaucoup -d'expérience pour comprendre que c'est là une situation radicalement -fausse et impuissante... Vous vous trouveriez entre une portion -considérable, importante, du parti conservateur, mécontente, méfiante, -irritée, et des oppositions exigeantes qui auraient bien le droit de -vous demander quelque chose pour l'appui qu'elles auraient prêté à -votre avènement... Vous auriez beau faire, beau vouloir, à l'instant -même, la bonne politique serait, entre vos mains, énervée, abaissée, -compromise.» Le ministre terminait en se défendant d'avoir mis en -péril l'alliance anglaise. Ceux qui la mettent en péril, disait-il, ce -sont d'abord les opposants qui travaillent à grossir et à envenimer -toutes les difficultés; ce sont ensuite ceux qui «accueillent à moitié -ou ne repoussent qu'à moitié» ces opposants. «Nous les combattons les -uns et les autres, ajoutait M. Guizot. - - Les uns, parce qu'ils sont méchants et malfaisants, - Et les autres, pour être aux méchants complaisants - Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses - Que le vice fait naître aux âmes vertueuses.» - -M. Molé, fort sensible à la rudesse de cette riposte, répliqua avec -amertume. «Cessez, dit-il au ministre, de parler des ambitions -personnelles qui vous attaquent, et dont vous ne pouvez prendre ici -l'idée que dans vos propres souvenirs. Si vous pouviez juger du fond -des coeurs autrement que par le vôtre, vous sauriez mieux les -intentions qui m'animent et les motifs qui m'ont décidé à signaler au -pays les embarras que vous lui avez donnés... Vous avez cru que je ne -vous dirais pas ce que je pensais de votre politique. Eh bien, je vous -l'ai dit en toute conscience... Les questions si graves que vous -croyez ou que vous dites terminées sont encore toutes vives... Elles -vous donneront de mauvais moments. Surmontez-les, c'est ce que je -demande, et permettez-moi de dire les gros mots: Ce n'est pas votre -place que j'ambitionne; ce que je voudrais, c'est que vous pussiez -tirer la France des difficultés qu'elle vous doit.» - -Commencée par cette sorte de duel, la discussion devint, les jours -suivants, une mêlée plus générale. Divers orateurs insistèrent sur les -questions que M. Molé avait marquées comme les principaux points -d'attaque; ils y ajoutèrent celle du Maroc, dont l'ancien ministre du -15 avril n'avait presque rien dit, n'approuvant pas sans doute sur ce -point les critiques de l'opposition. Le ministère se défendit -habilement et fortement. Plusieurs orateurs lui vinrent au secours, -entre autres le duc de Broglie qui justifia le traité de Tanger dans -un très remarquable discours; rarement la raison politique avait parlé -un langage aussi net, aussi lumineux, aussi élevé, aussi convaincant. -D'ailleurs, bien que cette discussion eût une vivacité et une étendue -inaccoutumées dans la Chambre des pairs, l'issue n'en faisait doute -pour personne: au vote, la minorité opposante fut de 39 voix, la -majorité de 114. - -C'était maintenant le tour de la Chambre des députés. Le projet -d'adresse, préparé par la commission, contenait une approbation très -nette de la politique ministérielle. Sur la tactique à suivre pour y -faire échec, une divergence se produisit entre les meneurs de -l'ancienne opposition et les amis de M. Molé. Les premiers désiraient -procéder, comme lors de la fameuse coalition de 1839, par une suite -d'amendements portant sur chacun des paragraphes de l'adresse. Les -seconds, afin de moins effaroucher les timides, demandaient au -contraire qu'on se bornât à exprimer un regret sur l'ensemble de la -politique suivie. On transigea: il fut convenu que M. de Carné -présenterait d'abord un amendement général qui serait appuyé par la -gauche; mais celle-ci se réserva de présenter ensuite, s'il y avait -lieu, des amendements successifs que les amis de M. Molé s'engageaient -aussi à soutenir[437]. - -[Note 437: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -À peine la discussion fut-elle ouverte, le 20 janvier 1845, qu'on vit -se précipiter à l'attaque les nouveaux coalisés, MM. Thiers, Billault, -de Tocqueville, de Beaumont, Marie, à côté de MM. Dupin, Saint-Marc -Girardin, de Carné. Le Maroc, Taïti et le droit de visite, tels -étaient d'ordinaire les trois points traités. Le cabinet était accusé -d'imprévoyance et de faiblesse, imprévoyance à laisser ou même à faire -naître les questions périlleuses entre la France et l'Angleterre, -faiblesse au milieu des complications qui en sortaient. Non cependant -que ces divers opposants fussent d'accord sur la politique à suivre. -Les uns attaquaient tout le «système» appliqué jusqu'alors, et c'était -pour y mettre fin qu'ils cherchaient à jeter bas le ministère; les -autres prétendaient ne vouloir changer ce ministère que pour sauver le -«système» compromis par lui. Les premiers se défendaient d'être les -adversaires de l'alliance britannique et se plaignaient qu'on l'eût -mise en péril; les seconds, dénonçant dans l'Angleterre l'ennemie -perfide et obstinée de la France, s'indignaient qu'on se fût rapproché -d'elle. Tous ne s'en trouvaient pas moins réunis pour irriter -l'amour-propre national et pour dénoncer avec véhémence le -gouvernement qui sacrifiait honteusement à l'étranger les droits, les -intérêts, la dignité du pays. - -Secondé par plusieurs députés de la majorité, notamment MM. de -Peyramont et Hébert, et par deux de ses collègues du cabinet, MM. -Duchâtel et Dumon, M. Guizot fit tête avec vigueur à cette redoutable -attaque. Sa défense consista surtout à exposer les faits et les -négociations tels que nous les connaissons. Il se fit honneur de -l'entente cordiale: à elle seule, disait-il, on devait que les -incidents les plus délicats, les plus graves, n'eussent pas «abouti à -la rupture ni même au refroidissement des relations des deux pays». -Puis, après avoir rappelé comment la France, si inquiète au moment de -la crise, avait été satisfaite de la voir terminée et avait salué avec -joie les résultats du voyage du Roi en Angleterre: «Messieurs, -s'écria-t-il, il y a loin de cette région haute et vraie à l'arène -inférieure et confuse des prétentions, des agitations, des luttes de -partis, de coteries, de personnes, à travers lesquelles on nous traîne -depuis un mois. Dans laquelle de ces deux régions se placera la -Chambre?... Donnera-t-elle raison au premier jugement public qui a -éclaté, qui régnait il y a deux mois? Ou bien laissera-t-elle -obscurcir sa vue et fausser son jugement par les nuages que les -partis, les coteries, les intérêts personnels essayent d'élever autour -de nous? C'est la question que le débat actuel va décider.» - -Dans cette première phase de la discussion, la Chambre se trouvait en -présence de l'amendement de M. de Carné, qui exprimait, d'une façon -générale, le regret qu'une «conduite prévoyante et ferme» n'eût pas -«prévenu ou terminé, d'une façon plus satisfaisante», les -complications récemment survenues dans la politique étrangère. Sur le -désir exprimé par les amis de M. Molé qui promettaient, à ce prix, des -défections nombreuses dans la majorité, le scrutin secret fut demandé. -L'amendement n'en fut pas moins repoussé, le 23 janvier, par 225 voix -contre 197; la majorité pour le cabinet était de 28 voix. Grand -désappointement parmi les adversaires de M. Guizot qui se -reprochaient, une fois de plus, d'avoir fait quelque fond sur -l'influence de M. Molé. Parmi les ministériels, joie d'autant plus -vive qu'on avait été plus inquiet. Toutefois la bataille n'était pas -finie. En dépit du préjugé défavorable résultant de ce premier vote, -la gauche et le centre gauche résolurent de recommencer la campagne -pour leur compte et de présenter les amendements qu'ils avaient -préparés sur chaque paragraphe de l'adresse. - -Le 24 janvier, à l'appui du premier de ces amendements, relatif au -Maroc, divers orateurs renouvelèrent contre le gouvernement -l'accusation d'avoir conclu précipitamment un traité dérisoire, et de -l'avoir fait par faiblesse envers l'Angleterre. M. Guizot, estimant, -non sans raison, que justice avait été déjà faite de ces critiques par -ses discours antérieurs et par celui du duc de Broglie, ne remonta pas -à la tribune. Il y fut d'ailleurs suppléé par le maréchal Bugeaud. -L'intervention de ce dernier fit d'autant plus d'effet que, dans ses -conversations, il n'avait pas toujours bien parlé des négociations de -Tanger[438]. On rapportait de lui quelques boutades que les opposants -invoquaient à l'appui de leurs critiques. Mais, une fois à la tribune, -en face de ces opposants, le maréchal se retrouva homme de -gouvernement. Il confessa que, tout d'abord, plus préoccupé de -l'Algérie que des affaires générales, il n'avait pas été entièrement -satisfait du traité; mais il ajouta que, depuis, les événements et ses -propres réflexions l'avaient mis en doute sur sa première impression, -et porté à approuver la modération du gouvernement. Il semblait qu'un -tel témoignage dût être décisif. Néanmoins, l'amendement ne fut rejeté -par assis et levé qu'après une épreuve douteuse. - -[Note 438: Le maréchal avait eu, sur ce sujet, un langage au moins -assez variable et assez incertain. Avant le traité, le 3 septembre -1844, il reprochait au prince de Joinville d'exiger trop du Maroc. -«Dans notre situation vis-à-vis de la jalouse Angleterre, écrivait-il, -nous devons nous montrer faciles.» (D'IDEVILLE, _le Maréchal Bugeaud_, -t. II, p. 543.) Le traité fait, il se plaint qu'on n'ait pas assez -obtenu. «Applaudissez, vous tout seul, écrit-il au général de La -Moricière, car moi, je n'applaudis pas le moins du monde.» (KELLER, -_le Général de La Moricière_, t. I, p. 365.) Il écrit dans le même -sens à M. Guizot. (_Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 176.) Mais, le -29 décembre 1844, il mande du Périgord à M. de Corcelle: «Je me -contente de vous dire que les résultats généraux sont bons, et que -s'il eût été possible d'obtenir davantage, ce n'eût été qu'aux dépens -d'un retard dans la conclusion. Ce retard aurait pu compliquer en -Europe certaines questions.» (_Documents inédits._)] - -À gauche, ce résultat parut de bon augure pour l'amendement suivant -qui portait sur l'affaire Pritchard. C'était le point où l'on croyait -avoir le plus de chance de faire brèche, les journaux étant parvenus à -faire un je ne sais quoi d'énorme et de scandaleux de l'indemnité -accordée au turbulent missionnaire. L'attaque fut soutenue à la -tribune, le 25 janvier, par M. Odilon Barrot, dont la véhémence -oratoire était particulièrement à l'aise au milieu de ces généralités -sur l'indépendance et la dignité nationales, et par M. Dufaure, tout -armé de sa puissante dialectique. «Vous avez dit, répétaient à l'envi -les orateurs en s'adressant au ministère, que M. Pritchard voulait -détruire notre établissement; il a fait massacrer nos soldats; et -vous, à la face de l'Europe, vous donnez une indemnité à M. -Pritchard!» M. Guizot ne crut pas pouvoir se taire, comme lors de -l'amendement précédent. Reprenant l'exposé des faits, il montra que, -s'il avait fait des concessions, l'Angleterre en avait fait également, -et que la transaction à laquelle on était ainsi arrivé était -préférable à la rupture qui n'eût pu sans cela être évitée. Sa -conclusion fut nette et fière: «Nous n'avons, dit-il, aucun regret de -ce que nous avons fait; nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterions -pas davantage aujourd'hui... Nous sommes convaincus que nous faisons, -depuis quatre ans, de la bonne politique, de la politique honnête, -utile au pays et moralement grande... Mais cette politique est -difficile, très difficile; elle a bien des préventions, bien des -passions à surmonter sur ces bancs, hors de ces bancs. Elle a besoin, -pour réussir, du concours net et ferme des grands pouvoirs de l'État. -Si ce concours, je ne dis pas nous manquait complètement, mais s'il -n'était pas suffisamment ferme pour que cette politique pût être -continuée avec succès, nous ne consentirions pas à nous en charger.» -Au vote par assis et levé, cette fois encore, la première épreuve fut -douteuse; à la seconde, malgré les réclamations de la gauche, le -bureau déclara l'amendement rejeté. - -L'opposition ne se tint pas pour battue. Elle n'avait pu obtenir le -blâme de l'arrangement conclu dans l'affaire Pritchard. Ne -pouvait-elle pas du moins empêcher l'approbation «satisfaite» contenue -dans le paragraphe de l'adresse? Ce fut ce qu'elle tenta dans la -séance du 27 janvier. D'un ton impérieux, menaçant, M. Billault montra -aux députés l'impopularité électorale qu'ils encourraient, en -s'associant à un tel acte par un éloge aussi précis. «Je supplie la -Chambre, s'écria-t-il, de prendre la seule attitude qui me semble -digne dans cette affaire, le silence et, puisque malheureusement elle -ne peut faire mieux, la résignation.»--«Savez-vous, répondit vivement -un des ministres, M. Dumon, ce que l'on propose à la Chambre? c'est de -n'avoir point de politique, point d'avis sur les grandes affaires du -pays, d'abdiquer... Je l'adjure solennellement de dire son avis avec -netteté, avec franchise, comme il convient à son indépendance et sans -s'inquiéter des influences extérieures dont on l'a menacée. Je lui -demande d'affermir ou de renverser la politique du gouvernement.» Le -vote eut lieu au milieu d'une grande agitation. 205 voix repoussèrent -le paragraphe, 213 l'adoptèrent: s'il y avait encore une majorité pour -le ministère, elle était singulièrement réduite; cela tenait à ce que -douze ou quinze membres du centre s'étaient abstenus. À la -proclamation du résultat, l'opposition éclata en applaudissements, en -cris de triomphe, en trépignements de joie. Feignant de croire qu'elle -avait entièrement gagné la bataille, elle retira aussitôt tous les -amendements présentés par elle sur les paragraphes suivants. Enfin, au -vote sur l'ensemble, elle s'abstint, dans l'espoir que l'on ne -réunirait pas les 230 votants nécessaires à la validité du scrutin; -cette tactique avait été conseillée par M. Thiers; mais toute la -gauche n'obéit pas à la consigne: 249 députés prirent part au vote, et -l'adresse se trouva adoptée par 216 voix contre 33. - - -III - -Quand elle se prétendait victorieuse, l'opposition cherchait à en -imposer au public; après tout, elle n'avait pu faire passer un seul -amendement. Le ministère, cependant, ne pouvait se dissimuler qu'une -majorité aussi réduite était pour lui un échec: le _Journal des -Débats_ n'hésitait pas à prononcer ce mot. Dès lors, se posait une -question délicate: si le cabinet ne devait pas à l'opposition de lui -céder la place, ne se devait-il pas à lui-même de ne pas garder un -pouvoir affaibli? Plusieurs de ses amis, non des moins dévoués, la -princesse de Lieven entre autres[439], lui conseillaient de se -retirer. Leurs motifs étaient sans doute ceux que, peu auparavant, à -la veille de l'ouverture des Chambres, le duc de Broglie exposait dans -une lettre adressée à M. Guizot. «La session prochaine sera rude et -difficile, lui écrivait-il. La majorité de la Chambre veut bien haïr -vos ennemis; elle veut bien que vous les battiez; mais elle s'amuse à -ce jeu-là, et toutes les fois qu'ils reviennent à la charge, fût-ce -pour la dixième fois, non seulement elle les laisse faire, mais elle -s'y prête de très bonne grâce, comme on va au spectacle de la foire. -C'est une habitude qu'il faut lui faire perdre, en lui en laissant, si -cela est nécessaire, supporter les conséquences; sans quoi, vous y -perdrez votre santé et votre réputation. Tout s'use à la longue, et -les hommes plus que tout le reste, dans notre forme de gouvernement. -Il y a quatre ans que vous êtes au ministère; vous avez réussi au delà -de toutes vos espérances; vous n'avez point de rivaux; le moment est -venu pour vous d'être le maître ou de quitter momentanément le -pouvoir. Pour vous, il vaudrait mieux quelque temps d'interruption;... -vous rentreriez promptement, avec des forces nouvelles et une -situation renouvelée. Pour le pays, s'il doit faire encore quelque -sottise et manger un peu de vache enragée, il vaut mieux que ce soit -du vivant du Roi[440].» Cette idée des avantages d'une retraite -momentanée avait gagné jusqu'à certains membres du cabinet. À l'époque -où le duc de Broglie écrivait sa lettre, M. Duchâtel s'exprimait de -même dans une conversation intime avec son ami M. Vitet. «Remarquez -bien, lui disait-il, que si, chaque fois qu'on nous livre bataille, -nous la gagnons, le lendemain c'est à recommencer. Tantôt l'un, tantôt -l'autre attache le grelot; mais, pour le détacher, c'est toujours -notre tour. Ils ont des relais, nous n'en avons pas. Je reconnais que -la fortune nous a presque gâtés depuis quatre ans, à la condition -toutefois de ne jamais nous délivrer d'une difficulté sans nous en -mettre une autre aussitôt sur les bras... C'est un métier de Sisyphe -que nous faisons là. La vie publique n'est pas autre chose, je le -sais; seulement, il y faut du repos. Plus nous durons, plus la corde -se tend. Nos amis ne sont plus ce qu'ils étaient il y a trois ans. Ils -ont perdu ces craintes salutaires, ces souvenirs de 1840, qui les -rendaient vigilants et dociles. Sans un peu de crainte, point de -sagesse. Ils se passent leurs fantaisies, se donnent à nos dépens des -airs d'indépendance, convaincus, quoi qu'ils fassent, que nous devons -durer toujours... Ce que les amis perdent en discipline, les -adversaires le gagnent en hostilité. Plus nous durons, plus ils -s'irritent, ceux-là surtout qui, avant le 1er mars, étaient nos -meilleurs amis; ils nous avaient prédit que nous en avions à peine -pour six mois; je comprends leur mécompte, et qui sait où il peut les -conduire?» Aussi M. Duchâtel en venait-il à se demander s'il ne -vaudrait pas mieux «saisir la première occasion d'un vote un peu -douteux et s'en faire honorablement une porte de sortie». Sa -conclusion était qu'il fallait «en finir, interrompre une lutte -irritante qui lasse le pays, se donner à soi-même un repos bien gagné, -amasser des forces nouvelles, détendre, rajeunir, renouveler la -situation[441]». - -[Note 439: _The Greville Memoirs, second part_, vol. II, p. 270.] - -[Note 440: Lettre du 30 octobre 1844, publiée par la _Revue -rétrospective_.] - -[Note 441: _Le Comte Duchâtel_, par M. VITET.] - -Nul doute qu'en présence du vote du 27 janvier, les considérations -exposées par le duc de Broglie ne fussent revenues à l'esprit de M. -Guizot; quant à M. Duchâtel, il avait dû reconnaître là «l'occasion» -appelée par lui quelques semaines auparavant. Et cependant, le -premier, après quarante-huit heures d'incertitude, renonça à donner sa -démission; quant au second, il fut, dit-on, dès le premier jour, -d'avis de rester[442]. Ne sourions pas et ne songeons pas au bûcheron -de la fable qui invoque la mort et n'en veut plus dès qu'elle se -montre. Sans nier la part qu'a pu avoir, dans la décision prise, cet -attachement au pouvoir, aussi naturel à l'homme, paraît-il, que -l'attachement à la vie, il est facile d'y discerner des motifs d'un -ordre plus élevé. Au dehors, les ministres se croyaient sur le point -de recueillir, dans d'importantes questions, celles du droit de visite -et du mariage de la reine d'Espagne, les fruits de cette entente -cordiale jusque-là si méconnue; il leur en coûtait d'y renoncer, pour -eux et pour leur pays. À l'intérieur, ils s'inquiétaient sincèrement -des aventures où un ministère, obligé de s'appuyer sur la gauche et -de faire procéder à des élections générales, pouvait jeter la -monarchie. Ils croyaient que le meilleur moyen de servir les vrais -intérêts de la nation était, non d'avoir égard à l'ennui que lui -causait la longue durée de leur administration, mais de lui assurer un -peu de cette stabilité dont au fond elle avait surtout besoin. Enfin, -ils connaissaient assez le tempérament de la majorité conservatrice, -formée et maintenue par eux avec tant de peine, pour douter qu'elle -fût en état de résister aux manoeuvres dissolvantes d'un cabinet -centre gauche, et qu'une fois décomposée et dispersée, il y eût chance -de la reformer; ils savaient bien qu'elle n'avait rien de pareil à ces -partis anglais aussi compacts dans l'opposition qu'au pouvoir. L'idée -médiocre qu'ils se faisaient ainsi de la solidité de leurs propres -troupes les rendait assez incrédules à l'espoir de rentrée prochaine -dont les flattaient les partisans de la démission, et ils écoutaient -plus volontiers les esprits «positifs» qui qualifiaient un tel espoir -de «rêverie» et qui conseillaient de garder la position tant qu'on -avait chance de s'y maintenir[443]. - -[Note 442: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -[Note 443: Ceux qui conseillaient de rester étaient appelés, dans -certains milieux ministériels, les amis _sérieux_, par opposition aux -amis _romanesques_ qui poussaient à la démission. (_Journal inédit du -baron de Viel-Castel._)] - -Au premier rang de ces esprits positifs était le Roi. Une démission -lui eût presque fait l'effet d'une désertion. «On verra ce que c'est -qu'un ministre qui ne veut pas s'en aller», avait-il dit en appelant -M. Guizot à remplacer M. Thiers. Jusqu'alors, sa prévision n'avait pas -reçu de démenti; il s'en félicitait et comptait bien sur la même -ténacité dans l'avenir. Ses sentiments, en pareille matière, -apparaissent dans une lettre que, l'année suivante, il écrivait à son -gendre le roi des Belges, aux prises avec une crise ministérielle. «Ce -qui gâte toutes nos affaires, lui disait-il, c'est qu'en général nos -hommes politiques ont une surabondance de courage et d'audace quand -ils sont dans l'opposition, tandis que, dans le ministère, ils sont -_feigherzig_ et toujours prêts à tout lâcher, en disant au Roi: -Tire-t'en, Pierre, mon ami, comme dans la chanson. Il faut trouver un -Guizot pour obvier à ces maux, un homme qui sache tenir tête à ses -adversaires, et qui sache aussi secouer ses amis, lorsqu'ils -s'effrayent et qu'ils viennent le tirer par les basques de son habit -pour le faire tomber à la renverse, quand les adversaires n'ont pas -réussi à le faire tomber sur le nez; et c'est parce que Guizot a eu le -nerf de résister à tous ces ébranlements, qu'il a déjà six ans de -ministère passés et une jolie perspective d'avenir. Je conviens que la -denrée est rare[444].» - -[Note 444: _Revue rétrospective._] - -Le Roi n'était pas le seul à peser sur les ministres pour les -détourner d'abandonner la partie. La majorité même qui avait amené la -crise par son défaut de consistance, n'eut pas plutôt entendu parler -de démission, qu'elle en fut toute troublée. Dès le surlendemain du -fameux vote, les conservateurs les plus considérables, MM. Hartmann, -Delessert, de Salvandy, Bignon, Jacqueminot, les maréchaux Sébastiani -et Bugeaud provoquèrent une réunion à laquelle assistèrent ou -adhérèrent 217 députés, et qui, par suite, comprenait plusieurs des -défectionnaires du 27 janvier. Il y fut décidé à l'unanimité qu'une -démarche serait faite auprès du cabinet pour lui demander de rester -aux affaires et de maintenir sa politique. En conséquence, une -députation se rendit chez le maréchal Soult et chez M. Guizot. Les -ministres, dont le parti était déjà pris, ne firent pas difficulté de -se rendre au voeu de la majorité. Seulement, il fut entendu que la loi -des fonds secrets serait immédiatement présentée, et qu'à cette -occasion, la Chambre serait mise en demeure d'émettre un vote de -confiance qui ne laissât plus place à aucune équivoque. - -Furieux de voir que le ministère, déclaré par eux bel et bien mort, -prétendait être encore vivant, les journaux de gauche redoublèrent de -violence. Ce n'est pas sans une sorte de stupéfaction qu'on relit -après coup les déclamations alors courantes sur cette affaire -Pritchard qui paraît aujourd'hui si insignifiante, et qu'on mesure -ainsi le grossissement de ce que M. Guizot a appelé justement le -microscope parlementaire. Dans cette violence, tout n'était pas -entraînement de passion; il y avait beaucoup de calcul; on se flattait -d'intimider par là une partie de la majorité. Dès le 29 janvier, les -journaux de gauche publièrent, sous ce titre: _Députés du parti -Pritchard_, la liste des 213 conservateurs qui avaient voté le -paragraphe de l'adresse; ils avaient reconstitué cette liste en dépit -du caractère secret du scrutin, et annonçaient l'intention de la -reproduire à des époques déterminées. «Notre but n'est pas un mystère, -disaient-ils; c'est une table de proscription que nous dressons en vue -des élections prochaines.» Peut-être était-ce dépasser le but. Ces -menaces, habilement soulignées et commentées par le _Journal des -Débats_, montraient aux 213 «proscrits» qu'ils n'avaient plus à -attendre aucun ménagement de la part de la gauche, et que leur sort -était irrévocablement lié à celui du ministère. La colère ou tout au -moins la peur redonna du courage à ceux qu'on s'était flatté de -terroriser. «L'irritation est grande entre les partis, notait un -observateur bien placé pour savoir ce qui se passait chez les -ministériels, plus grande qu'on ne l'avait vue depuis bien longtemps. -Les conservateurs, loin d'être effrayés par les menaces, en sont -devenus plus animés, je dirai presque plus violents[445].» Le -ministère d'ailleurs ne s'abandonnait pas, et, pour en imposer à ses -partisans, il révoquait deux fonctionnaires considérables, M. Drouyn -de Lhuys, directeur au ministère des affaires étrangères, et le comte -Alexis de Saint-Priest, ministre de France à Copenhague, qui avaient, -l'un comme député, l'autre comme pair, hautement pris parti pour -l'opposition. - -[Note 445: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -Ce fut le 20 février 1845 que commença à la Chambre des députés le -débat attendu sur les fonds secrets. Bien que la question de confiance -y fût nettement et solennellement posée, il n'eut pas grande ampleur; -il ne prit que deux séances, encore la première fut-elle presque -entièrement occupée par des récriminations sur la révocation de MM. -Drouyn de Lhuys et de Saint-Priest. Évidemment chacun avait le -sentiment que, sur les grands sujets, tout avait été dit lors de -l'adresse. Entre M. Billault, le seul orateur important de -l'opposition qui prit la parole, et M. Guizot, la contestation porta -principalement sur la question parlementaire. Le premier soutint que -le cabinet n'avait plus une majorité suffisante pour gouverner. Le -ministre répondit que c'était, au contraire, l'opposition qui n'avait -pas de majorité du tout, et il en donna pour preuve que ses véritables -chefs, M. Odilon Barrot et M. Thiers, déclinaient, en ce moment, toute -prétention ministérielle. «Savez-vous, demandait-il, ce qui arrivera -si le cabinet succombe? C'est que vous n'aurez pas, à sa place, sur -ces bancs, un pouvoir vainqueur. Vous aurez deux pouvoirs, un pouvoir -protecteur et un pouvoir protégé. Vous aurez un pouvoir protégé, -cherchant sa force, mendiant son pain, tantôt à droite, tantôt à -gauche... Est-ce de là qu'on attend de la force et de la dignité pour -le pouvoir et pour la Chambre?» Il termina par ces paroles: «Quel que -soit le vote de la Chambre, nous garderons notre opinion. Seulement, -si ce vote nous est contraire, nous dirons: Qu'une nouvelle expérience -se fasse; que la France voie encore une fois ce que peut lui valoir, -pour sa dignité comme pour sa sécurité, pour son influence au dehors -comme pour sa prospérité au dedans, une politique incertaine, protégée -par l'opposition.» Le vote était attendu avec anxiété. En dehors des -discours prononcés à la tribune et des polémiques de presse, de grands -efforts avaient été faits, des deux côtés, pour travailler -individuellement chacun des cinquante ou soixante députés supposés -douteux. M. Molé, fort habile en ce genre de propagande, et M. de -Montalivet, qui s'affichait de plus en plus ouvertement contre M. -Guizot, s'y étaient employés activement. Ils se flattaient d'avoir -réussi, et, dans leur entourage, on annonçait que le cabinet serait en -minorité de 10 voix. Ce fut au contraire l'opposition qui se trouva en -minorité de 24 voix: elle ne réunit que 205 suffrages contre 229. - -La loi des fonds secrets fut aussitôt portée à la Chambre des pairs, -où elle vint en discussion dans les premiers jours de mars. M. Molé -ne pouvait se flatter de trouver au Luxembourg la revanche de l'échec -subi par ses alliés au Palais-Bourbon. Toutefois, il intervint à -plusieurs reprises dans le débat, se posant plus ouvertement encore -que lors de l'adresse en compétiteur de M. Guizot. Rassurer le centre -tout en donnant des gages à la gauche, telle fut la double tâche à -laquelle il employa d'abord l'habileté de sa parole. Pour rassurer le -centre, il protesta n'avoir pas changé de principes, être toujours -conservateur, et se défendit même de faire en cette circonstance acte -d'opposition. Pour donner des gages à la gauche, il se proclama homme -de progrès, sans préciser, il est vrai, quel progrès il se chargerait -d'accomplir; il se défendit d'être de ces ministres qui cherchent leur -salut dans l'immobilité et s'imaginent que «durer, c'est gouverner»; -il déclara ne pas admettre qu'on divisât le pays et le Parlement en -deux partis absolus et tranchés, à la façon des whigs et des tories; -suivant lui, une telle division n'était pas conforme à l'état des -esprits, dans un siècle de tolérance et d'indifférence. Cela dit pour -justifier la situation qu'il avait prise, il passa à l'offensive -contre le cabinet en fonction. Il le montra «protégé, depuis quatre -ans, par une majorité qu'il ne conservait qu'à force de lui céder, ne -faisant autre chose que de courir après le nombre qui lui échappait, -réduit à n'avoir pas d'avis toutes les fois qu'il n'avait pas son -existence à défendre, laissant affaiblir, amoindrir de plus en plus -entre ses mains ce pouvoir qu'il mettait tant d'efforts à conserver». -Contre M. Guizot personnellement, les traits étaient nombreux et -parfois assez aiguisés; l'orateur se plaisait surtout à évoquer les -souvenirs de la coalition. Le ministre n'était pas homme à laisser une -telle attaque sans réponse. Au reproche de stérilité, il opposa la -comparaison de la situation extérieure et intérieure de 1840 avec -celle de 1845. Sur les dispositions du parti conservateur, il argua -contre son contradicteur de la démarche solennelle faite par ce parti -pour demander au cabinet de ne pas se retirer. Puis, revenant à sa -thèse favorite, il exposa comment M. Molé, au pouvoir, serait obligé -de gagner beaucoup de terrain à gauche pour compenser celui qu'il -perdrait au centre, et comment il ne pourrait le faire qu'au prix d'un -changement de politique: il en conclut que seul le cabinet actuel -était en état de maintenir l'intégrité de la politique conservatrice -et du parti conservateur. Lui aussi, il fit un retour sur la -coalition. «Plusieurs, dit-il, trouvaient que l'honorable préopinant -avait eu, en 1839, la bonne fortune d'une chute heureuse et honorable; -ils trouvent aujourd'hui qu'il gâte, qu'il perd cette bonne fortune; -ils s'en étonnent et s'en affligent.» Commencée par ce dialogue -singulièrement aigre entre les deux principaux adversaires, la -discussion se prolongea pendant trois jours, un jour de plus qu'à la -Chambre des députés. Plus elle avançait, plus le ton en devenait -irrité. D'autres ministres intervinrent, notamment M. de Salvandy qui -venait de remplacer M. Villemain au ministère de l'instruction -publique. M. Molé, fort piqué de se voir combattu par un de ses -anciens collègues du 15 avril, se laissa aller à prononcer sur lui ces -paroles blessantes: «Après la ligne de conduite que je lui ai vu -suivre depuis deux ans, après le langage que je lui ai entendu tenir, -je suis bien plus tenté de le plaindre que de le blâmer.» Le vote ne -faisait aucun doute: toutefois on remarqua que l'opposition réunit 44 -voix, cinq de plus que lors de l'adresse; à la Chambre des pairs, ce -chiffre était relativement assez élevé. - -Pour n'être pas considérable et éclatante, la victoire du ministère -n'en était pas moins réelle. Vainement les journaux opposants -affectaient-ils de le traiter toujours de moribond et déclaraient-ils -que «la majorité obtenue par lui sur les fonds secrets pouvait lui -servir de prétexte pour garder le pouvoir, mais ne lui donnait pas la -force suffisante pour l'exercer[446]»; vainement avaient-ils trop -souvent occasion de le montrer sans autorité efficace sur la Chambre, -réduit à laisser mutiler les lois d'affaires qu'il avait présentées, -il n'en était pas moins certain que cette même Chambre avait manifesté -la volonté très nette de lui conserver la direction des affaires, et -surtout de ne pas la laisser prendre à ses compétiteurs. M. Guizot -écrivait au duc de Broglie, le 18 mars 1845: «La situation devient non -pas plus facile, mais plus ferme. Le parti conservateur est de plus en -plus décidé, ce qui ne l'empêchera pas de faire encore je ne sais -quelles bévues; mais le fond est bon et restera bon. Quelle oeuvre -nous avons entreprise! Et pourtant il le faut, et j'espère toujours -que nous réussirons. Mais le fardeau est bien lourd. Plus je vais, -plus je sens le sacrifice que j'ai fait, en ne me retirant pas au -premier mauvais vote. J'y aurais gagné du repos et beaucoup de cet -honneur extérieur et superficiel qui a bien son prix. Mais j'aurais, -sans raison suffisante, livré ma cause à de très mauvaises chances et -mon parti à une désorganisation infaillible. Quoi qu'il m'en coûte, -j'ai encore assez de force et de vertu pour ne pas regretter d'être -resté sur la brèche.» Le ministre ajoutait, le 31 mars, dans une -lettre adressée au même correspondant: «Je crois toujours que j'irai -jusqu'au bout, tantôt laissant aller les petites choses, tantôt -livrant bataille sur les grandes[447].» - -[Note 446: Veut-on un spécimen des déclamations de la presse de gauche -sur ce sujet? Le _Siècle_ disait du ministère, le 26 février 1845: -«C'est un gladiateur épuisé qui perd du sang à chaque pas, et dont la -main défaillante, cherchant à maintenir l'appareil qui couvre la plaie -sans la guérir, ajuste les plis de son manteau, souillé dans l'arène. -Il demande en vain la vie ou la mort; son imperceptible et -inconcevable majorité, qu'il salue tristement, le condamne à une lente -agonie.»] - -[Note 447: _Documents inédits._] - -Quant à M. Molé, il n'avait retiré de sa campagne ni réel profit, car -le ministère était toujours debout, ni grand honneur, car ses anciens -amis eux-mêmes étaient étonnés, attristés, scandalisés presque, de le -voir engagé dans une opposition si acharnée et si personnelle, avec -des alliances si suspectes. «Les conservateurs, écrivait un témoin, -sont maintenant presque aussi irrités contre lui qu'ils l'étaient -contre M. Guizot du temps de la coalition[448].» Le Roi ne cachait pas -son mécontentement[449]. La bonne impression que les cabinets -européens avaient gardée du ministère du 15 avril en était altérée, et -M. de Metternich entre autres s'exprimait très sévèrement[450]. -Ajoutons que la façon dont M. Molé s'était mis en avant et avait fait -de la lutte politique du moment une sorte de duel entre lui et le -ministre des affaires étrangères, avait pour curieuse conséquence, -sinon de rapprocher M. Guizot de M. Thiers, du moins de détendre un -peu leurs rapports personnels. Peu après la discussion des fonds -secrets à la Chambre des pairs, M. Thiers, se trouvant en visite chez -madame de Lieven, qui avait désiré l'entretenir sur un passage de son -histoire, remarqua qu'après son entrée, la princesse donnait ordre de -tenir la porte fermée pour tout le monde. Il réclama aussitôt et -déclara avec insistance n'avoir aucune objection à rencontrer M. -Guizot. Juste à ce moment, le ministre arriva. À la vue de M. Thiers, -il fut d'abord stupéfait. Madame de Lieven se mit à rire. M. Thiers, -puis M. Guizot en firent autant. L'hilarité finie, la princesse -expliqua la cause de la visite, et la conversation porta, pendant -quelque temps, sur l'_Histoire du Consulat_. Après une pause, la -maîtresse de la maison s'adressa à M. Thiers: «J'avais, lui dit-elle, -un message à vous faire de la part de M. Guizot: c'était de vous faire -observer qu'il s'est mieux comporté avec vous que vous ne l'avez fait -avec lui. Vous lui aviez jeté Molé dans les jambes, et lui vous a -débarrassé de Molé. Maintenant, il n'y a plus que deux possibilités -politiques: vous et lui.»--«C'est vrai, confirma M. Guizot, je l'avais -chargée de vous dire cela.» M. Thiers répondit sur le même ton, et -alors s'engagea, entre les deux adversaires, sur toutes les questions -politiques, une conversation fort intéressante pour celle qui en était -l'unique témoin, conversation pleine de liberté, de franchise et de -bonne grâce; les interlocuteurs s'accordèrent sur tous les points, -sauf sur celui de la paix et de la guerre, M. Guizot maintenant que la -paix pouvait être conservée, M. Thiers insistant sur ce qu'un jour ou -l'autre elle serait nécessairement rompue. On se quitta en termes fort -courtois[451]. - -[Note 448: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -[Note 449: _Ibid._] - -[Note 450: Lettre au comte Apponyi, du 15 mars 1845. (_Mémoires de M. -de Metternich_, t. VII, p. 91, 92.)] - -[Note 451: Cet épisode est raconté par M. Greville, qui en tenait le -récit de la princesse de Lieven elle-même. (_The Greville Memoirs, -second part_, vol. II, p. 278 et p. 287, 288.)] - -La vie si rude que M. Guizot menait depuis plus de quatre ans, sans -un moment de répit, épuisait ses forces. Déjà, l'été précédent, il -avait souffert de crises hépathiques assez violentes. Le voyage à -Windsor lui avait été une distraction salutaire. «C'est un bon cordial -que le succès», écrivait-il à ce propos, le 21 octobre 1844. Mais, -vers la fin d'avril 1845, à la suite des fatigues de la session, sous -le coup d'irritations et d'anxiétés que son sang-froid apparent ne -l'avait pas empêché de ressentir, la maladie revint si forte, qu'il -fut, cette fois, obligé de prendre un congé et de se retirer au -Val-Richer. L'intérim de son ministère fut confié à M. Duchâtel. -Beaucoup se flattaient que M. Guizot était définitivement hors de -combat, ou qu'en tout cas on allait s'habituer à marcher sans lui. Ce -dernier sentiment n'était pas étranger à certains conservateurs et -même peut-être à tel ou tel membre du cabinet qui s'imaginait grandir -personnellement par la disparition d'un collègue si éclatant et si -absorbant. L'épreuve, au contraire, se trouva tourner à la confusion -de ceux qui croyaient pouvoir se passer facilement de M. Guizot. -Celui-ci n'était pas éloigné depuis quelques jours que M. de -Viel-Castel notait, le 1er mai, sur son journal intime: «Les dernières -séances de la Chambre des députés ont déjà suffi pour démontrer tout -ce que le ministère perd de force et de dignité par le fait de -l'absence de M. Guizot. Les journaux de l'opposition en triomphent. -Ils accablent M. Duchâtel de sarcasmes méprisants, et, pour rabaisser -plus complètement les ministres restants, ils ne craignent pas -d'exalter déjà celui qui s'est retiré momentanément. Le -_Constitutionnel_ dit qu'on va voir ce que c'est qu'une plate -politique platement défendue. Le _National_ prétend que M. Duchâtel -reproduit les idées de M. Guizot, comme Scarron reproduit Virgile. Le -_Courrier_, ce mortel ennemi de M. Guizot, dit qu'il n'a jamais paru -plus grand que depuis qu'on voit à l'oeuvre ceux qui essayent de -prendre sa place[452].» Le jeune prince Albert de Broglie écrivait au -duc son père, alors en mission à Londres: «La Chambre est fort -désorganisée en ce moment. L'amiral de Mackau (ministre de la marine) -a été très malheureux hier dans une réponse à M. Barrot... Le vaisseau -du ministère a l'air tout désemparé; mais les batteries de -l'opposition ne sont pas bien servies non plus.» Il ajoutait dans une -autre lettre, peu de temps après: «Vous voyez la situation trop en -noir. M. Guizot se remet très rapidement. Cette retraite, d'où il -conduit tout, comme le dieu dans les nuages, et qui fait sentir son -absence à la Chambre, le grandit plutôt dans l'opinion.» Quand donc, -après environ cinq semaines de congé, dans les premiers jours de juin, -le ministre des affaires étrangères revint à son poste, son prestige -parut en quelque sorte renouvelé et rajeuni. Au dehors, d'ailleurs, -des événements heureux lui venaient au secours, apportant enfin la -justification de l'entente cordiale et en faisant recueillir les -profits. Par un juste retour, cette politique étrangère, dont les -accidents avaient tant de fois ébranlé la situation du ministre, -servait maintenant à la raffermir. Nous ne faisons pas seulement -allusion à ce qui se passait en Espagne et en Grèce, où, comme nous le -verrons plus tard, notre influence se trouvait, depuis quelque temps, -avoir repris le dessus et où le pouvoir était passé aux chefs des -«partis français[453]». Mais à ce moment précis, notre diplomatie -remportait à Londres un succès plus remarquable et plus décisif -encore; elle résolvait, d'une façon pleinement satisfaisante, ce -problème du droit de visite, dont l'opposition avait tant de fois -annoncé que M. Guizot ne pourrait jamais se tirer. - -[Note 452: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -[Note 453: Je remets à plus tard l'exposé de ces affaires d'Espagne et -de Grèce, afin de ne pas le morceler.] - - -IV - -On se rappelle les faits qui avaient donné naissance à la question du -droit de visite: le soulèvement inattendu d'opinion provoqué par la -signature de la convention du 20 décembre 1841; le ministère surpris, -reculant peu à peu devant ce soulèvement, ajournant d'abord la -ratification de la convention, puis y renonçant définitivement et -faisant agréer ce refus à l'Angleterre et aux autres puissances; -l'opposition non désarmée, mais, au contraire, encouragée par cette -satisfaction, et, dans la session de 1843, une nouvelle poussée -dirigée, non plus contre le traité de 1841, qui avait disparu, mais -contre ceux de 1831 et de 1833, c'est-à-dire contre le principe même -du droit de visite tel qu'il était appliqué depuis plus de dix ans; le -gouvernement essayant d'abord de résister, déclarant toute revision -des anciens traités dangereuse à demander, impossible à obtenir, -ensuite contraint de céder et acceptant le mandat de poursuivre cette -revision, sous la condition toutefois, expressément stipulée par lui -devant la Chambre, qu'il choisirait son heure et attendrait pour -ouvrir les négociations qu'elles fussent sans péril et eussent chance -de réussir. Cette position prise ou subie, M. Guizot avait usé du -droit qu'il s'était réservé, d'attendre; il s'était gardé de faire à -l'Angleterre des propositions prématurées, mais, en même temps, -n'avait pas perdu de vue l'oeuvre à accomplir, ne manquant pas une -occasion d'en appeler au bon sens et à la bonne foi de lord Aberdeen, -de lui faire comprendre la force des préventions éveillées en France -et la nécessité d'en tenir compte. Tel avait été notamment l'esprit -des conversations que, lors de la visite de la Reine à Eu, il avait -eues avec le chef du _Foreign Office_; il l'avait amené, non sans -doute à accepter telle ou telle solution, mais à reconnaître plus ou -moins explicitement qu'il fallait en chercher une[454]. - -[Note 454: Voir plus haut, ch. I, § V à VIII, et ch. II, § I, IV, VI -et IX.] - -Le terrain ainsi préparé, M. Guizot se hasarda à y faire un pas de -plus; le 6 décembre 1843, il invita son ambassadeur à Londres à -reprendre avec le ministre anglais la conversation commencée à Eu, et -à lui faire savoir notre désir de ne pas tarder davantage à ouvrir -les négociations sur la revision des traités de 1831 et de 1833[455]. -Lord Aberdeen, s'inspirant de l'entente cordiale qui venait d'être -inaugurée, répondit: «Vous pouvez écrire à M. Guizot que, plein de -confiance dans la sincérité de sa résolution de travailler à la -suppression de la traite, j'accueillerai toute proposition qui viendra -de lui avec beaucoup de... _prévenance_, et que je l'examinerai avec -la plus grande attention... Mais prenez bien garde de rien ajouter qui -implique une adhésion de ma part à telle ou telle mesure; il s'est -agi, à Eu, entre M. Guizot et moi, de commencer une négociation, non -d'en préjuger l'issue. Je comprends la situation de votre ministère -devant ses Chambres; il doit aussi comprendre la mienne.» Le -secrétaire d'État avait en effet à compter non seulement avec -l'opposition, mais avec ses propres collègues. Le premier mouvement de -sir Robert Peel avait été de refuser tous pourparlers sur ce sujet. -«M. Guizot, disait-il avec humeur, pose des principes très justes, -pour en faire ensuite une application partiale; il parle de -l'amour-propre et de la susceptibilité des assemblées; il sait bien -que l'Angleterre aussi n'est pas un pouvoir absolu, et que son -gouvernement ne peut pas ne pas tenir compte de la fierté et des -passions nationales. Jamais la Chambre des communes ne consentira à -faire des concessions aux exigences de la Chambre des députés.» Lord -Aberdeen parvint cependant à l'amadouer; il lui fit comprendre -l'impossibilité de repousser _à priori_ des propositions qui n'étaient -pas connues, et obtint qu'on ne se refuserait pas à la négociation. - -[Note 455: Pour le récit des négociations qui vont suivre, je me suis -principalement servi des documents cités par M. Guizot au tome VI de -ses _Mémoires_, p. 198 et suiv.] - -M. Guizot, fidèle à sa tactique expectante, ne se hâta pas de faire -des propositions. «Nous ne sommes pas autrement pressés de pousser -l'affaire, écrivait M. Désages à M. de Jarnac, le 29 janvier 1844. Il -vaut mieux attendre, je crois, pour le cabinet anglais et pour nous, -que le premier feu des parlements respectifs soit épuisé sur la -question des ouvertures générales, et que les préoccupations -parlementaires se dirigent vers d'autres voies[456].» Les difficultés -qui éclatèrent bientôt après sur les affaires de Taïti et du Maroc -furent une raison de plus de retarder l'ouverture de la négociation. -En attendant, notre gouvernement s'occupait de former son dossier; il -faisait faire une enquête par la marine sur les moyens nouveaux qui -pourraient être proposés pour la répression de la traite. À l'automne -de 1844, après l'arrangement de l'incident Pritchard et le traité de -Tanger, les circonstances parurent plus favorables. M. Guizot profita -donc de son voyage à Windsor, au mois d'octobre, pour causer du droit -de visite, non seulement avec lord Aberdeen, mais aussi, sur le -conseil de ce dernier, avec les autres ministres et même avec les -chefs de l'opposition. «Il se peut, leur disait-il, qu'en soi le droit -de visite soit, comme on le pense en Angleterre, le moyen le plus -efficace de réprimer la traite; mais, pour être efficace, il faut -qu'il soit praticable; or, dans l'état des esprits en France, Chambres -et pays, il n'est plus praticable, car, s'il est sérieusement -pratiqué, il suscitera infailliblement des incidents qui amèneront la -rupture entre les deux pays. Faut-il sacrifier à cette question -particulière notre politique générale? Nous croyons, nous, qu'il y a, -pour assurer la répression de la traite, d'autres moyens que le droit -de visite, et des moyens qui, dans la situation actuelle, seront plus -efficaces. Nous vous les proposerons. Refuserez-vous de les examiner -avec nous et de les adopter, si, après examen, ils paraissent plus -efficaces que le droit de visite, qui aujourd'hui ne peut plus -l'être?» Habilement développées, ces considérations avaient une -autorité particulière dans la bouche du ministre qui avait commencé -par risquer sa popularité pour défendre le droit de visite en France. -Aussi firent-elles généralement une sérieuse impression, et M. Guizot -quitta Windsor, convaincu que le moment était enfin venu d'engager -officiellement la négociation préparée avec une si habile patience. - -[Note 456: _Documents inédits._] - -Le 26 décembre 1844, notre ministre adressa à M. de Sainte-Aulaire -une dépêche qui devait être communiquée au cabinet de Londres; -toujours préoccupé d'amener l'autre partie à la négociation sans lui -faire voir trop tôt quelle en devait être l'issue, il n'entrait pas -dans le détail des moyens de répression à substituer au droit de -visite réciproque; il indiquait seulement, en termes généraux, le but -à atteindre, et proposait que les deux gouvernements nommassent des -commissaires qui se réuniraient à Londres pour rechercher les moyens. -Lord Aberdeen, toujours notre auxiliaire, fit agréer la proposition à -ses collègues. Le résultat dépendait pour beaucoup de la désignation -des commissaires. M. Guizot eut une idée fort heureuse, il s'adressa -au duc de Broglie, et obtint de lui qu'il acceptât cette mission. La -haute considération du personnage, la notoriété de ses convictions -abolitionnistes lui assuraient un crédit particulier auprès du -gouvernement et du public anglais; lord Aberdeen, sir Robert Peel, la -Reine, le prince Albert témoignèrent aussitôt leur satisfaction d'un -tel choix et l'espoir qu'ils en concevaient[457]. De son côté, le -gouvernement britannique nomma pour son commissaire le docteur -Lushington, membre du conseil privé et juge de la Haute Cour -d'amirauté, fort estimé pour sa science et son caractère, à la fois -whig et abolitionniste ardent, et dont l'opinion devait avoir, par -suite, une importance particulière aux yeux des adversaires de la -traite. - -[Note 457: M. de Sainte-Aulaire écrivait de Londres à M. de Barante, -le 14 février 1845: «Nous attendons Broglie. L'accueil qui a été fait -ici à son nom est une des plus flatteuses récompenses que puisse -recevoir un homme public.» (Documents inédits.)] - -Au moment même où ces désignations préliminaires s'accomplissaient -heureusement dans le huis clos des chancelleries, la session -parlementaire de 1845 s'ouvrait à Paris et à Londres. Les oppositions, -ayant eu vent qu'il se préparait quelque chose, portèrent la question -du droit de visite aux deux tribunes. En France, les ennemis de M. -Guizot partaient toujours de cette idée qu'il ne se tirerait pas de la -négociation où on l'avait forcé à s'engager. À la Chambre des pairs, -M. Molé se complut à montrer le ministre acculé dans une impasse, -aussi incapable de faire céder l'Angleterre que de faire reculer la -Chambre des députés; il se refusa à prendre au sérieux l'expédient des -commissaires, déclara ne rien attendre de leur intervention, et -invoqua «son habitude des affaires», pour prédire leur insuccès. À la -Chambre des députés, M. Thiers le prit sur le même ton, et affecta de -ne voir dans ce qui se faisait qu'une apparence destinée à amuser le -public. «Quand on est embarrassé, disait-il ironiquement, on choisit -des commissaires.» La meilleure défense pour M. Guizot eût été de -révéler l'état exact de la négociation. Mais il eût risqué ainsi d'en -compromettre le résultat; dès le premier jour, lord Aberdeen, -préoccupé des susceptibilités anglaises, l'avait averti d'être très -réservé dans ses explications devant les Chambres. Plus soucieux donc -d'assurer son succès final que de se procurer sur le moment un -avantage de tribune, il se borna à répondre par quelques généralités -et à affirmer qu'un «grand pas» avait été fait en «décidant le -gouvernement anglais à chercher, de concert avec nous, de nouveaux -moyens de réprimer la traite». «On dit, ajouta-t-il, que nous -poursuivons un but impossible. J'espère fermement qu'on se trompe, et -que deux grands gouvernements, pleins d'un bon vouloir réciproque et -fermement décidés à persévérer dans la grande oeuvre qu'ils ont -entreprise en commun, réussiront, en tout cas, à l'accomplir.» Pendant -ce temps, au Parlement anglais, lord Palmerston cherchait, sans -beaucoup de succès, il est vrai, à ameuter les esprits contre toute -idée de toucher aux traités de 1831 et de 1833, déclarant que ce -serait sacrifier l'honneur britannique à M. Guizot. «Instituer une -commission, disait-il, en vue d'examiner si le droit de visite est -essentiel pour la suppression de la traite, est juste aussi -raisonnable que si l'on instituait une commission pour rechercher si -deux et deux font quatre ou s'ils font quelque chose autre.» - -Arrivé en Angleterre le 15 mars 1845, le duc de Broglie y fut très -bien accueilli par la cour, les ministres, et même par plusieurs des -principaux whigs, depuis longtemps ses amis[458]. Cette faveur -personnelle pouvait l'aider à surmonter les obstacles; mais elle ne -les supprimait pas. Dans la première audience qu'elle avait donnée à -notre commissaire, la Reine lui avait dit, en faisant allusion à -l'affaire qu'il venait traiter: «Ce sera bien difficile.» Lord -Aberdeen se montra, dès le début, plein de bonne volonté, «plutôt -notre complice que notre adversaire», écrivait le duc de Broglie à M. -Guizot. Mais il était visible que le secrétaire d'État, suspect d'être -trop favorable à la France, ne se croyait pas en mesure, soit -vis-à-vis de l'opposition, soit même vis-à-vis des autres membres du -cabinet, de prendre seul la responsabilité d'une solution. Était-il -pressé par nous, il se retranchait derrière le docteur Lushington. «Je -m'en remets à lui, disait-il, du soin de chercher les expédients, et -j'accepterai tout de lui avec confiance.» C'était donc le docteur -qu'il fallait convaincre. Tant qu'il ne le serait pas, les plus -conciliants n'oseraient pas se dire de notre avis. Lui gagné, les plus -revêches seraient sinon convertis, du moins désarmés. Le duc de -Broglie le comprit, et manoeuvra en conséquence, avec une adresse -souple qu'on ne lui connaissait pas. Il avait affaire, en la personne -du commissaire anglais, à un esprit droit, probe, sensible aux bonnes -raisons, mais un peu entêté, pointilleux, préoccupé de son propre sens -et de son succès personnel. Il ne négligea rien pour ménager ses -préventions, gagner sa confiance et aussi flatter son amour-propre, -car l'honnête docteur n'était pas invulnérable sur ce dernier point. -Ce ne devait pas être sans succès, et le duc pourra bientôt écrire à -M. Guizot: «Le docteur et moi vivons comme deux frères; comme on -l'invite partout à dîner avec moi, il se trouve tout à coup être du -grand monde et fêté dans des salons où il n'avait pas eu jusqu'ici un -accès habituel.» - -[Note 458: J'ai eu sous les yeux tous les papiers relatifs à cette -mission du duc de Broglie, dépêches officielles et correspondance -confidentielle. C'est sur ces documents, dont du reste M. Guizot avait -déjà cité plusieurs extraits dans ses _Mémoires_, que j'ai rédigé le -récit qui va suivre.] - -La première semaine fut employée à entendre les dépositions de -plusieurs officiers de marine anglais et français sur la traite et sur -les moyens de la réprimer autrement que par le droit de visite. Après -cette enquête, vint le moment vraiment critique, celui où les deux -commissaires se communiquèrent leurs vues. Ces vues parurent d'abord -assez divergentes. Le système proposé par le duc de Broglie consistait -à supprimer définitivement tout droit de visite et à y substituer -l'envoi, sur la côte occidentale d'Afrique, de deux escadres française -et anglaise, composées d'un nombre déterminé de croiseurs et -manoeuvrant de concert; de plus, des traités devaient être conclus -avec les chefs indigènes, afin de pouvoir au besoin agir sur terre. Le -docteur Lushington acceptait l'idée des deux escadres; seulement, il y -mettait une double condition: 1º au lieu d'abolir les conventions de -1831 et de 1833, il se bornait à les suspendre pendant cinq ans, pour -permettre l'essai du nouveau système; au terme du délai, ces -conventions devaient rentrer en vigueur _ipso facto_, si elles -n'étaient pas expressément abrogées du consentement des deux -gouvernements; 2º il établissait formellement le droit de vérifier la -nationalité des bâtiments soupçonnés d'arborer un pavillon qui n'était -pas le leur, droit réclamé depuis longtemps par l'Angleterre, mais -contesté par d'autres puissances, notamment par les États-Unis. Notre -gouvernement jugea ces deux conditions inacceptables. Sur le premier -point, il avait le sentiment que nos Chambres ne seraient satisfaites -que par une abolition définitive du droit de visite. Sur le second -point, sans prétendre poser en principe qu'un négrier ou un pirate -pouvait échapper à toute surveillance en arborant un drapeau autre que -le sien, il ne voulait pas reconnaître expressément à des navires de -guerre étrangers le droit d'arrêter et de visiter, en temps de paix, -nos bâtiments de commerce, sous prétexte de vérifier leur nationalité; -il se rendait compte que ce genre de visite ne paraîtrait pas moins -insupportable que l'autre à l'opinion française, et ne donnerait pas -lieu, dans l'exécution, à de moindres difficultés. Un mois entier -s'écoula en conférences sur ces deux questions, entre le duc de -Broglie d'une part, le docteur Lushington et lord Aberdeen d'autre -part. Inutile de raconter les péripéties diverses par lesquelles on -passa. Il semblait, à certains moments, que la préoccupation où était -forcément chaque partie des préventions de l'esprit public dans son -pays, rendrait l'accord impossible. Mais la bonne foi et la bonne -volonté apportées par les négociateurs finirent par triompher de -toutes les difficultés. On aboutit à une transaction qui était en -réalité tout à notre avantage. Le traité, qui fut signé, le 29 mai -1845, par les plénipotentiaires, organisait d'abord le système des -deux escadres de croiseurs et prévoyait les traités à conclure avec -les chefs indigènes, conformément aux propositions de notre -commissaire; sur les conventions de 1831 et de 1833, il stipulait -qu'elles seraient suspendues pendant dix ans, terme assigné à la durée -du nouveau traité, et qu'au bout de ce temps elles seraient, non pas -remises en vigueur si elles n'étaient abrogées d'un commun accord, -mais, au contraire, considérées comme définitivement abrogées si elles -n'étaient pas, d'un commun accord, remises en vigueur; quant au droit -de vérification de la nationalité des bâtiments, aucune maxime -générale et absolue n'était établie; on s'en référait aux instructions -«fondées sur les principes du droit des gens et sur la pratique -constante des nations maritimes», qui seraient adressées aux -commandants des escadres et dont le texte serait annexé au nouveau -traité. - -«La convention est excellente, écrivit aussitôt M. Guizot au duc de -Broglie. On n'est jamais mieux arrivé à son but et de plus loin.» Et -il ajoutait avec une légitime fierté: «À coup sûr, sans lord Aberdeen, -vous et moi, si l'un des trois avait manqué, rien ne se serait fait.» -Il avait raison. Peu d'oeuvres diplomatiques ont été plus sagement -conduites, plus heureuses pour le pays et plus honorables pour ceux -qui y ont pris part. Est-ce à dire que le système imaginé fût -parfaitement efficace contre la traite? À l'épreuve, il ne devait pas -donner grand résultat, d'autant que les stipulations dont on attendait -le plus d'effet, celles qui prévoyaient les traités à faire avec les -chefs indigènes pour atteindre sur terre le commerce des esclaves, -n'ont pu être sérieusement appliquées, par suite du mauvais vouloir du -commandant de la station anglaise. Mais, à vrai dire, ce n'était pas -là le côté principal du problème. Ce qu'on avait voulu résoudre, -c'était moins une question africaine qu'une question européenne. Il -s'agissait avant tout d'écarter la grosse difficulté qui, depuis -plusieurs années, pesait si lourdement sur les rapports de la France -et de l'Angleterre, embarrassait notre politique générale, et pouvait -même un jour mettre la paix en péril. À ce point de vue du moins, le -succès était complet, et la difficulté se trouvait supprimée. - - -V - -Le traité du 29 mai fut connu à Paris dans les premiers jours de juin -1845, au moment même où M. Guizot, relevant de maladie, faisait sa -rentrée dans les Chambres. L'effet parlementaire fut considérable, -d'autant plus considérable que l'opposition avait proclamé à l'avance -ce succès impossible. Tout ce qu'elle avait dit à ce sujet se -retournait maintenant contre elle et faisait davantage ressortir -l'heureuse habileté du cabinet. À gauche et au centre gauche, où, -depuis le commencement de la session, on avait eu le verbe si haut, on -portait maintenant la tête basse et l'on ne savait plus que dire. -Lorsqu'il fallut nommer, dans les bureaux, la commission chargée -d'examiner les crédits demandés pour l'exécution du traité, aucune -contradiction sérieuse n'osa se produire, et les ministériels -l'emportèrent à de grandes majorités. Même embarras et même silence -lors du débat en séance, le 27 juin; le projet fut voté par 243 voix -contre une; les adversaires de parti pris avaient été réduits à -s'abstenir. «Je suis content, écrivait peu après M. Guizot. La session -de nos Chambres finit bien; mes amis sont confiants, mes adversaires -sont découragés[459].» Et M. de Barante confirmait ainsi ce jugement: -«Jamais session ne s'est terminée dans des circonstances plus -heureuses pour un ministère, plus défavorables à l'opposition[460].» - -[Note 459: Lettre du 22 juillet 1845. (_Lettres de M. Guizot à sa -famille et à ses amis_, p. 230.)] - -[Note 460: Lettre du 1er août 1845. (_Documents inédits._)] - -Il fallait s'attendre que le traité ne fît pas une moindre impression -à Londres; seulement cette impression serait-elle aussi favorable au -cabinet anglais qu'elle l'avait été au cabinet français? Ne pouvait-on -pas craindre que les concessions faites à la France ne fournissent aux -adversaires de lord Aberdeen des armes pour attaquer sa politique de -loyale conciliation? En effet, dès le 2 juin, à la première nouvelle -du traité, le _Morning Chronicle_ disait: «M. Guizot ne pouvait -remporter un plus grand triomphe, et quelque amertume que nous inspire -la pusillanimité avec laquelle les ministres anglais se sont laissé -duper, nous sommes forcés de complimenter les Français sur l'habileté -avec laquelle ils ont satisfait les désirs de leurs partis extrêmes.» -Peu de semaines après, le 8 juillet, lord Palmerston soulevait la -question à la Chambre des communes; il constatait avec douleur qu'il -ne restait plus rien du droit de visite, et déplorait la timidité avec -laquelle le gouvernement s'était soumis aux exigences du cabinet de -Paris. Ces attaques cependant n'eurent pas grand écho dans le public -et même parmi les whigs. Le temps, dont M. Guizot s'était fait -habilement un auxiliaire, avait amorti les préventions de l'opinion -anglaise; on y sentait la nécessité d'une solution, dans l'intérêt -même de la répression de la traite, et, quant au choix de cette -solution, on s'en rapportait volontiers à un abolitionniste aussi -notoire que le docteur Lushington. Aussi sir Robert Peel eut-il -facilement raison des critiques de lord Palmerston. Il renvoya à ce -dernier et à sa politique de 1840 la responsabilité du soulèvement qui -s'était produit en France contre le droit de visite, et s'attacha à -démontrer l'efficacité de la nouvelle convention, s'abritant du reste, -sur ce point, derrière les commissaires dont il fit un magnifique -éloge. Il n'y eut pas de vote. Lord Palmerston, reconnaissant -lui-même que le ministère était assuré d'une forte majorité, avait -renoncé à proposer aucune résolution. - -La politique de l'entente cordiale qui triomphait ainsi à Paris et à -Londres allait trouver une confirmation nouvelle dans une démarche -personnelle de la reine Victoria. Louis-Philippe, enchanté de ses deux -premières entrevues avec la Reine, en 1843 à Eu, en 1844 à Windsor, -eût vivement désiré qu'une telle rencontre se renouvelât tous les ans, -tantôt d'un côté du canal, tantôt de l'autre[461]. Il n'avait pas -semblé d'abord que ce désir eût chance d'être réalisé en 1845. La -Reine avait résolu d'employer le mois d'août à faire une sorte de -pèlerinage de famille en Saxe, dans le pays de son cher Albert; sur la -route, elle devait rendre au roi de Prusse la visite que celui-ci lui -avait faite à Londres, en janvier 1842. À ces déplacements, on ne -jugeait pas possible d'ajouter un voyage en France qui eût d'ailleurs -témoigné trop clairement la volonté d'ôter toute portée politique aux -politesses faites en Allemagne. Louis-Philippe avait été informé de -cette impossibilité et s'y était résigné, non sans regret. «Je vois -bien, écrivait-il à la reine des Belges, le 12 mai, que, pour cette -année, _we are completely out of the question_[462].» La reine -Victoria se mit en route le 8 août. Après être passée par la Belgique, -et avoir accepté, à Brühl, près de Cologne, l'hospitalité de -Frédéric-Guillaume, qui profita de la circonstance pour évoquer dans -un toast le souvenir de Waterloo[463], elle séjourna quelques -semaines en Saxe, se prenant d'une vive affection pour cette «chère -petite Allemagne[464]» sur laquelle rejaillissait quelque chose de sa -tendresse conjugale. Durant ce temps, l'adroite insistance de la reine -des Belges qui avait accompagné, pendant plusieurs jours, la royale -voyageuse, et aussi le désir de plaire à la France, d'y -contre-balancer l'effet que pouvaient y produire des incidents tels -que le toast à Waterloo, déterminèrent la reine Victoria à modifier -ses projets et à terminer sa tournée par une courte visite au château -d'Eu. Elle y arriva en effet le 8 septembre. Suivant son désir, la -réception garda un caractère absolument intime[465]. Tout s'y passa à -merveille. La Reine fut charmée. Louis-Philippe était radieux. Après -vingt-quatre heures, les deux familles royales se séparèrent plus -attachées que jamais l'une à l'autre. Cette visite, à laquelle on ne -s'attendait pas en Europe, y fut fort remarquée. Au delà du Rhin, on -en ressentit une vive mortification dont la trace se trouve dans la -correspondance de M. de Metternich[466]. En France, au contraire, la -satisfaction fut générale. Venant au lendemain d'un succès de notre -diplomatie, cette démarche ne pouvait avoir, même pour les esprits les -moins bien disposés, qu'une interprétation flatteuse à l'amour-propre -national. - -[Note 461: Le Roi s'en était souvent expliqué avec le roi et la reine -des Belges, qui étaient ses intermédiaires habituels avec la cour -d'Angleterre. Il écrivait notamment à la reine des Belges, le 12 mai -1845: «Ce que je désire, c'est que tout s'arrange de manière que nous -puissions nous donner des _cals_ réciproques, _on both sides of the -channel_.» (_Revue rétrospective._)--Lord Palmerston écrivait à son -frère, le 16 mars de la même année: «Louis-Philippe désire que la -Reine vienne le voir à Paris, l'été prochain, et offre de lui rendre -sa visite l'année d'après. Il dit que, dans l'état présent des -relations entre les deux pays, les souverains devraient se rencontrer -tous les ans.» (BULWER, _The Life of Palmerston_, t. III, p. 151.)] - -[Note 462: _Revue rétrospective._] - -[Note 463: Voici ce toast, qui ne manquait pas d'une certaine -éloquence: «Messieurs, remplissez vos verres! Il y a un mot d'une -inexprimable douceur pour les coeurs britanniques et allemands. Il y a -trente ans, on l'entendit proférer sur les hauteurs de Waterloo par -des voix anglaises et allemandes, après des jours de combat terribles, -pour marquer le glorieux triomphe de nos frères d'armes. Aujourd'hui, -il résonne sur les rives de notre Rhin bien-aimé, au milieu des -bénédictions de la paix qui est le fruit sacré du grand combat: ce -mot, c'est «_Victoria!_» Messieurs, buvez à la santé de S. M. la reine -Victoria et à celle de son auguste consort.»] - -[Note 464: Journal de la Reine, cité par sir Théodore MARTIN. (_The -Life of the Prince Consort._)] - -[Note 465: Ce fut au cours de cette visite que furent échangées, au -sujet du mariage du duc de Montpensier avec l'infante, soeur de la -reine d'Espagne, des explications importantes sur lesquelles j'aurai à -revenir quand je raconterai les négociations relatives aux mariages -espagnols.] - -[Note 466: «Le voyage de la reine d'Angleterre en Allemagne, écrivait -M. de Metternich au comte Apponyi, n'a point eu de succès. Des -circonstances peu dignes d'égards dans d'autres temps que les nôtres -ont contribué à ce fait. Ce qui a fini par effacer les bonnes -impressions,--car, parmi de regrettables, il y en a eu aussi de -bonnes,--c'est la visite à Eu. Cette visite, qui de tout temps avait -été méditée par le roi Louis-Philippe, a été habilement amenée par -l'intermédiaire de la reine des Belges... Sous l'influence de la -famille de Cobourg, les raisons contraires au projet du roi des -Français ont été étouffées..... La visite à Eu n'a été qu'une scène de -la pièce qui se joue et dans laquelle tout le monde, auteur, acteurs -et spectateurs, est mystifié ou mystificateur.» (_Mémoires de M. de -Metternich_, t. VII, p. 102.)--M. de Metternich s'était rencontré avec -la reine Victoria au château de Stolzenfels, sur le Rhin. «J'ai trouvé -le prince, écrit la Reine dans son Journal, notablement plus âgé que -je ne m'y attendais, _dogmatisant beaucoup_, parlant lentement, mais -du reste très aimable.»] - -Tous ces événements profitaient au cabinet, dont ils justifiaient la -politique. Sa situation, naguère ébranlée, était maintenant tout à -fait raffermie. Aucune menace à l'intérieur, aucune difficulté -pressante au dehors. Depuis longtemps, M. Guizot n'avait pas connu -semblable tranquillité et sécurité. Après la vie si rude qu'il venait -de mener, après tant de contretemps accumulés, de luttes continues, de -fatigues sans répit, d'angoisses sans cesse renouvelées, le ministre, -qui, aussitôt la session finie, était parti pour sa chère résidence du -Val-Richer, jouissait de ce repos dans le succès. Parfois, cependant, -il consentait à sortir de sa retraite. Ainsi avait-il eu, peu avant la -visite de la reine d'Angleterre, l'occasion de prononcer, à un banquet -offert par ses électeurs normands, un discours qui, dans le silence -relatif des vacances parlementaires, eut un grand retentissement. Ce -qui distinguait ce discours, c'était l'accent particulier de sérénité -victorieuse avec lequel l'orateur parlait des luttes qu'il venait de -soutenir: «Ces luttes si vives, disait-il, quelquefois si rudes, je ne -m'en suis jamais plaint, je ne m'en plaindrai jamais. C'est la -condition de la vie publique dans un pays libre. Des hommes que le -monde honore et à côté desquels je tiendrais à grand honneur que mon -nom fût un jour placé, ont été tout aussi attaqués, tout aussi -injuriés, tout aussi calomniés que moi. Ils n'en ont pas moins -continué à servir leur pays; ils n'en sont pas moins restés entourés -de son regret... Le dirai-je, messieurs? je trouve qu'on est envers -l'opposition, envers les journaux, à la fois trop exigeant et trop -timide. On leur demande une impartialité, une modération, une justice -que ne comportent guère nos situations réciproques et la nature de -notre gouvernement. Ils ont leurs passions, nous avons les nôtres. -Acceptons, tolérons notre liberté mutuelle, au lieu de nous en -plaindre... C'est là une part du mouvement, de l'activité de la vie -politique, et il en résulte, à tout prendre, beaucoup plus de bien que -de mal. Mais, en même temps que j'accepte franchement et sans me -plaindre la liberté de la presse politique, ses écarts, ses -injustices, ses rigueurs, je regarde comme une nécessité et comme un -devoir de conserver avec elle la plus complète indépendance, de ne me -laisser conduire ni par ses avis, ni par le besoin de ses éloges, ni -par la crainte de ses attaques. Je m'applique, en toute occasion, à ne -tenir compte que des choses mêmes, des vrais intérêts de mon pays... -Permettez-moi, messieurs, de vous engager à en faire autant. Vous, mes -amis politiques, lisez les journaux, sans vous irriter ni vous -plaindre de leur rudesse, de leur violence; mais gardez avec eux la -pleine indépendance de votre pensée; jugez les hommes politiques non -d'après ce que ces journaux en disent, mais d'après la connaissance -personnelle que vous en avez.» Pour «faire un essai de cette méthode», -M. Guizot invitait ses auditeurs à considérer ce qu'il appelait «les -résultats généraux, acquis, évidents» de la politique conservatrice. -Il montrait, au dedans, «le régime constitutionnel se déployant tous -les jours librement et grandement»; au dehors, le gouvernement de la -France non seulement «parfaitement indépendant en Europe», mais -recevant partout les témoignages d'une «grande considération», et -voyant des États constitutionnels se former à son image et sous son -influence, en Belgique, en Espagne, en Grèce. «Tout cela, -s'écriait-il, s'est accompli, tout cela s'accomplit chaque jour, sans -violence, sans guerre. Nous avons réussi à consommer une révolution, à -fonder un gouvernement nouveau, au dedans par la légalité, au dehors -par la paix.» Et alors, se redressant, pour ainsi dire, en face de -cette opinion par laquelle il avait été naguère méconnu, mais à -laquelle, en ce moment, il en imposait par son succès: «Je n'hésite -pas à le dire, messieurs, et je le dis avec un orgueil juste et -permis, car c'est de notre pays lui-même et de notre gouvernement tout -entier que je parle, il y a là de quoi être satisfait et fier.» - - - - -CHAPITRE VIII - -LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. - - I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au - commencement du ministère du 29 octobre.--II. Le projet déposé en - 1841 sur la liberté d'enseignement. Les évêques, menacés dans - leurs petits séminaires, élèvent la voix. C'est la lutte qui - commence.--III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la - philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette - philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement - universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Parmi les catholiques, - certains blâment les excès de la polémique.--IV. M. Cousin et ses - disciples en face de ces attaques. Renaissance du - voltairianisme.--V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il - ne veut agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses - idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert secoue la - torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de mesure. L'armée - catholique fait bonne figure au commencement de 1844.--VI. - L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. Diversions - tentées par les partisans du monopole. Les «Cas de conscience». - Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de M. Michelet au Collège - de France. Le livre du P. de Ravignan, _De l'existence et de - l'Institut des Jésuites_.--VII. Dispositions du gouvernement. M. - Guizot, M. Martin du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi. - Ses relations avec Mgr Affre.--VIII. Les bons rapports du - gouvernement avec le clergé sont altérés. Difficultés avec les - évêques. Mécontentement des universitaires. Attitude effacée du - ministère dans les débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M. - de Montalembert.--IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur - l'enseignement secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La - discussion. Échecs infligés aux universitaires et aux - catholiques.--X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé - par M. de Salvandy.--XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. - Nouvelles attaques contre les Jésuites.--XII. M. Thiers s'apprête - à interpeller le ministère sur les Jésuites. Le gouvernement - embarrassé recourt à Rome. Mission de M. Rossi. La discussion de - l'interpellation. Les catholiques se préparent à la résistance. - Note du _Moniteur_ annonçant le succès de M. Rossi.--XIII. M. - Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de faire des - concessions. Équivoque et malentendu.--XIV. Effet produit en - France. Les mesures d'exécution. Tristesse des catholiques. - Était-elle fondée? Apaisement à la fin de 1845. Un discours de M. - Guizot. Les catholiques et la monarchie de Juillet. - - -I - -Tandis que dans la région plus particulièrement politique et -parlementaire se succédaient les événements divers que nous venons de -raconter, des faits graves s'étaient produits dans une autre sphère -qui, depuis 1830, a plus d'une fois déjà attiré notre attention, celle -des questions religieuses. Ces faits peuvent d'autant moins être -négligés qu'à raison même de leur importance, ils finirent par envahir -la scène politique et par devenir l'une des principales préoccupations -de l'opinion, des Chambres et du gouvernement. J'ai dit comment, après -l'explosion antichrétienne qui avait accompagné et suivi la révolution -de 1830, la paix religieuse s'était peu à peu rétablie, et comment, -malgré quelques incertitudes, quelques fausses démarches, quelques -restes de prévention, les relations de l'État avec l'Église s'étaient -rétablies sur un bon pied et tendaient chaque jour à s'améliorer[467]. -On eût pu craindre que l'avènement du ministère du 1er mars 1840 ne -marquât un arrêt dans ce progrès si honorable pour la monarchie de -Juillet. Ce ministère n'était-il pas en coquetterie avec la gauche? -L'une des thèses de la coalition dont il prétendait consommer le -triomphe, n'avait-elle pas été de reprocher à M. Molé et à la royauté -leurs faiblesses envers le clergé, et n'était-ce pas l'un des -collègues de M. Thiers, M. Cousin, qui, le 26 décembre 1838, à la -Chambre des pairs, avait dénoncé, avec une solennité tragique, la -«renaissance de la domination ecclésiastique»[468]? Cependant, du 1er -mars au 29 octobre 1840, aucun acte du cabinet ne témoigna d'une -hostilité contre le clergé[469]. Le prélat d'esprit très fin et très -modéré qui représentait la cour de Rome à Paris, Mgr Garibaldi, -écrivait alors à l'un des membres de l'épiscopat français: «Le nouveau -cabinet est assez bien disposé envers la religion. M. Thiers, en qui -se résume tout le ministère, laisse sans doute à désirer sous le -rapport pratique, tout le monde le sait, et, dans le temps où nous -vivons, la plupart des hommes publics sont dans le même cas. Mais M. -Thiers est en admiration devant la religion catholique, considérée -même philosophiquement. Il ne veut pas entendre parler du -protestantisme; il l'appelle une absurdité et une religion bâtarde, et -il ne connaît d'autre christianisme que celui qu'enseigne le -catéchisme. Il professe une grande vénération pour le pape Grégoire -XVI, par qui il a été reçu deux fois avec bienveillance et dont il -parle dans les termes les plus respectueux, disant que, dans sa vie, -il n'a rien éprouvé de pareil, rien de plus saisissant que -l'impression qu'il a reçue en paraissant devant le Pape et en -s'entretenant avec lui.» Ce n'est pas que le diplomate romain fût -pleinement rassuré par ces déclarations. «Il y a dans M. Thiers, -ajoutait-il, beaucoup de talent et une étonnante promptitude -d'intelligence; mais il y a aussi de la témérité, et son esprit est -fort mobile. Il y a de l'élévation et du bon sens; mais l'ambition -gâte tout. Il y a le catholicisme en théorie, mais je ne sais trop -quoi en pratique. Enfin, à un grand sentiment du pouvoir, il joint -beaucoup d'idées révolutionnaires.» Mgr Garibaldi passait ensuite en -revue les autres membres du cabinet, et il concluait en ces termes: -«Je n'ai donc pas d'inquiétude pour les personnes qui composent le -ministère. En les voyant souvent et en cherchant à gagner leur -confiance, on peut continuer, je crois, avec elles, le peu de bien -qu'on a fait jusqu'ici.[470]» - -[Note 467: Cf. t. I, liv. I, ch. VII; t. II, ch. VI, § III; ch. XIII; -t. III, ch. IX.] - -[Note 468: Cf. t. III, ch. IX, § VI.] - -[Note 469: Tout au plus la presse religieuse eut-elle à relever la -décision par laquelle M. Cousin avait mis les _Provinciales_ de Pascal -sur le programme du baccalauréat.] - -[Note 470: _Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 244 à -247.] - -Le changement de ministère qui s'opéra le 29 octobre 1840 n'était pas -de nature à détruire les espérances de l'internonce. Le principal -ministre, M. Guizot, était, entre tous les hommes d'État de cette -époque, celui qui comprenait le mieux l'importance sociale du -christianisme et en parlait avec le plus d'élévation. C'était lui qui -naguère, au nom de la société en péril, de la philosophie désorientée, -de la politique impuissante, avait jeté à la religion un appel d'une -éloquence désespérée[471]. Il semblait d'ailleurs n'avoir qu'à laisser -faire. Le mouvement de retour vers le catholicisme, qui n'avait pas -été l'une des conséquences les moins inattendues de la révolution de -Juillet, continuait, comme par sa propre impulsion, dans les âmes et -dans la société. En 1841, le succès des conférences du carême, à -Notre-Dame, encourageait le Père de Ravignan à y ajouter une retraite -pendant la semaine sainte, et, l'année suivante, il couronnait ces -exercices en instituant la grande communion des hommes. Dans ce même -temps, le premier fondateur de ces prédications, Lacordaire, menait à -fin une autre oeuvre non moins extraordinaire, la rentrée des moines -sur la terre de France[472]. Dans les premières semaines de 1841, il -put, sous le costume de Dominicain, traverser la France étonnée, mais -généralement sympathique et respectueuse, intéressée par ce que cette -hardiesse avait de vaillant, flattée de la confiance témoignée en sa -tolérance et en sa justice. Arrivé à Paris, il fit plus encore pour -prendre solennellement possession de la liberté qu'il venait de -reconquérir: violentant quelques timidités amies, il parut dans la -chaire de Notre-Dame, avec sa robe blanche et sa tête rasée, ayant -devant lui dix mille hommes, parmi lesquels tous les chefs du -gouvernement et de l'opinion; et alors, sous ce froc du moyen âge, il -prononça, par un contraste voulu, le plus moderne de ses discours, -celui sur «la vocation de la nation française». Après cela, n'était-il -pas fondé à dire, en montrant sa robe: «Je suis une liberté»? Il -venait en effet, par ce coup d'éclat, d'arracher au pays lui-même ce -que les pouvoirs publics n'eussent voulu ni osé accorder du premier -coup; il avait gagné devant l'opinion le procès, non seulement des -Dominicains, mais de tous les Ordres religieux. Les Jésuites, qui -jusqu'alors ne s'étaient établis en France que d'une façon équivoque -et en se prêtant à une sorte de dissimulation convenue, ne furent pas -les derniers à profiter de ce changement: dès l'année suivante, pour -la première fois, en annonçant les conférences du carême, on dit «le -Père de Ravignan» et non plus «l'abbé de Ravignan». Lacordaire, -invité à dîner chez le ministre des cultes, y vint en froc; l'un des -convives, ancien ministre de Charles X, M. Bourdeau, se penchant vers -son voisin, lui dit: «Quel étrange retour des choses de ce monde! Si, -quand j'étais garde des sceaux, j'avais invité un Dominicain à ma -table, le lendemain, la chancellerie eût été brûlée.» M. Isambert -ayant cherché à faire tapage, à la Chambre, de la présence de M. -Martin du Nord, ministre des cultes, au discours du nouveau moine, le -ministre put se borner à répondre en souriant: «Je suis catholique, et -il m'arrive, autant que je le puis, d'en remplir les devoirs; oui, je -l'avoue, je vais à la messe, je vais au sermon; si c'est un crime, -j'en suis coupable.» - -[Note 471: Cf. t. III, ch. IX, § VI.] - -[Note 472: Sur les débuts de cette oeuvre, voy. t. III, ch. IX, § II.] - -En même temps, les bonnes relations du gouvernement et des évêques -apparaissaient à plus d'un signe. À Paris, notamment, Mgr Affre, -appelé en 1840 à la succession de Mgr de Quélen, rétablissait -aussitôt, entre l'archevêché et les Tuileries, les rapports à peu près -interrompus depuis dix ans, et, le 1er janvier 1841, le Roi, tout -heureux de recevoir enfin les félicitations d'un archevêque de Paris, -lui répondait: «Plus la tâche de mon gouvernement est difficile, plus -il a besoin de l'appui moral et du concours de tous ceux qui veulent -le maintien de l'ordre et le règne des lois... C'est cet appui moral -et ce concours de tous les gens de bien qui donneront à mon -gouvernement la force nécessaire à l'accomplissement des devoirs qu'il -est appelé à remplir. Et je mets au premier rang de ces devoirs celui -de faire chérir la religion, de combattre l'immoralité et de montrer -au monde, quoi qu'en aient dit les détracteurs de la France, que le -respect de la religion, de la morale et de la vertu est encore parmi -nous le sentiment de l'immense majorité.» Que de chemin fait depuis ce -lendemain de 1830, où le souverain n'osait même plus prononcer le mot -de «Providence»! Mêmes bons rapports entre le gouvernement de Juillet -et le Pape. Grégoire XVI ne manquait pas une occasion de blâmer ceux -des membres du clergé français qui gardaient encore, à l'égard de la -monarchie nouvelle, une attitude hostile ou boudeuse[473]. Au -commencement de 1842, Mgr de Forbin-Janson, évêque de Nancy, qui -s'était retiré à Rome depuis 1830, avait chez lui, pour quelques -semaines, un de ses parents, M. le marquis de Raigecourt. Un jour, -celui-ci trouva l'évêque très troublé, se promenant de long en large -dans son salon et agitant les bras.--«Qu'avez-vous, monseigneur?--Ah! -si vous saviez, mon ami, ce que le Pape vient de me dire!--Comment -donc?--Il m'a dit, d'un ton très sévère, que j'avais grand tort de ne -pas aller voir Louis-Philippe, et il a ajouté: _È un'ingiuria per la -Santa Sede!_ Son gouvernement a pour nous les meilleurs procédés, et -les évêques de France doivent lui en savoir gré[474].» - -[Note 473: Nous avons déjà noté, en 1836 et 1837, le blâme porté par -le Souverain Pontife sur l'attitude de Mgr de Quélen. (Cf. t. III, ch. -IX, § VII.)] - -[Note 474: Je tiens le récit de cette anecdote de M. le marquis de -Raigecourt.] - - -II - -À l'heure où la paix religieuse semblait ainsi définitivement acquise, -où des deux côtés on en voulait sincèrement le maintien, un conflit -s'éleva tout à coup, conflit grave qui devait, pendant plusieurs -années, mettre aux prises les catholiques et le gouvernement de -Juillet. La liberté de l'enseignement en fut l'occasion[475]. Promise -par la Charte, elle avait été établie en 1833 pour l'instruction -primaire. Une tentative avait été faite, en 1836, pour l'instruction -secondaire, tentative loyale, mais qui n'avait malheureusement pas -réussi[476]. Cet échec, bien qu'imputable uniquement aux adversaires -du clergé, n'avait pas cependant fait sortir ce dernier de son -attitude pacifique. À cette époque, d'ailleurs, l'idée de la liberté -d'enseignement n'était encore dans le monde religieux qu'une thèse -d'avant-garde, suspecte à plusieurs pour avoir figuré sur le programme -du journal _l'Avenir_. Pendant les deux ou trois années qui suivirent, -les ministères, absorbés par des crises parlementaires incessantes, ne -songèrent guère à exécuter la promesse de la Charte. Ce fut seulement -en 1839 que l'on commença, du côté des catholiques, à parler un peu de -cette liberté, si longtemps ajournée. Encore ceux d'entre eux qui s'en -occupaient le plus ne pensaient-ils pas à entreprendre une campagne -d'opposition; ils tâchaient d'arriver, par des négociations -pacifiques, à une transaction entre le clergé et l'Université. M. de -Montalembert fut mêlé assez activement aux pourparlers engagés, en -1839 et en 1840, avec MM. Villemain et Cousin qui s'étaient succédé au -ministère de l'instruction publique. L'esprit de conciliation, qui -paraissait régner de part et d'autre, avait fait un moment espérer le -succès; mais, chaque fois, les ministres tombèrent avant que rien fût -conclu. Ces négociations furent reprises lorsque le cabinet du 29 -octobre 1840 fut constitué et sorti de ses premières difficultés. Les -réclamations des catholiques, sans avoir pris encore de caractère -hostile, devenaient plus pressantes. Enfin, en 1841, un nouveau projet -de loi fut déposé. - -[Note 475: En 1880, certains incidents de la politique contemporaine -m'avaient amené à détacher par avance, des notes réunies pour -l'histoire de la monarchie de Juillet, une étude particulière sur les -luttes de la liberté d'enseignement de 1841 à 1848. (Cf. _L'Église et -l'État sous la monarchie de Juillet_, 1 vol. in-12, Librairie Plon.) -Je ne puis aujourd'hui, sous le prétexte que je l'ai déjà traitée -ailleurs, omettre une question aussi importante. On ne s'étonnera donc -pas de retrouver ici une partie de ce qu'on a pu déjà lire dans cette -première étude: on le retrouvera, d'ailleurs, concentré, complété et -surtout mis au point d'une histoire générale.] - -[Note 476: Cf. t. III, ch. IX, § IV.] - -Ne fallait-il pas s'attendre à quelque chose d'aussi satisfaisant pour -le moins que le projet de 1836? N'était-on pas plus loin encore des -préjugés et des passions de 1830? L'auteur de ce projet de 1836, M. -Guizot, n'était-il pas le principal membre du cabinet du 29 octobre? -Et cependant ces espérances, qui semblaient si fondées, furent -trompées. L'exposé des motifs contestait jusqu'au principe de la -liberté promise par la Charte. Quant à la loi elle-même, par les -exigences de grades et par les autres conditions compliquées, -gênantes, parfois blessantes, imposées aux concurrents de -l'Université, elle rendait à peu près illusoire la liberté -nominalement concédée. Il semblait que ce projet fût marqué du vice le -plus propre à détruire l'effet d'une réforme libérale, le manque de -sincérité. Comment expliquer une pareille déception? M. Guizot, -absorbé par la direction des affaires extérieures alors si graves, -avait eu le tort de laisser tout faire par le ministre de -l'instruction publique, M. Villemain. Celui-ci, moins homme d'État que -professeur, d'un esprit plus vif que large, partageait les préventions -de l'Université contre l'enseignement libre, et c'était sous -l'influence d'un esprit de corps fort étroit qu'il avait rédigé son -projet; non qu'il songeât à ouvrir les hostilités contre le clergé; -mais, connaissant imparfaitement les choses et les hommes du monde -ecclésiastique, il ne s'était pas rendu compte à l'avance de l'effet -qu'il allait produire. Dans cet acte qui devait avoir de fâcheuses et -lointaines conséquences, qui commençait la guerre là où la paix était -si désirable et semblait si désirée, il y eut, non seulement chez M. -Guizot, mais même chez M. Villemain, plus d'inadvertance que de -malveillance. - -Et encore, si le projet n'avait fait que soumettre l'enseignement -libre à des conditions trop rigoureuses, l'opposition n'eût peut-être -pas été bien bruyante, tant on était alors, du côté des catholiques, -peu disposé à livrer bataille. Mais le ministre avait commis la faute -de toucher aux petits séminaires, dont j'ai déjà eu occasion -d'indiquer la situation particulière[477]: son projet leur enlevait -l'espèce de privilège, chèrement acheté, qui les avait laissés -jusqu'ici sous la direction exclusive de l'épiscopat; il les -soumettait au droit commun fort peu libéral de la loi nouvelle et les -plaçait sous la juridiction de l'Université. Les évêques estimèrent, -non sans raison, que ce régime compromettait l'existence des écoles -ecclésiastiques et leur rendait notamment à peu près impossible de -trouver des professeurs. Ils se voyaient ainsi attaqués sur le -terrain étroit, modeste, strictement enclos, qu'on leur avait réservé -en dehors du large domaine de l'Université. Jusqu'alors ils s'étaient -tenus à l'écart des polémiques relatives à la liberté d'enseignement; -d'ailleurs, par un reste de cette intimidation qui, au lendemain de -1830, avait empêché qu'aucune soutane se montrât dans les rues, ils -répugnaient à toute démarche qui les eût fait sortir du sanctuaire. -Mais, cette fois, se voyant menacés dans ce sanctuaire même, ils ne -purent se contenir. Spontanément, sans y être poussés par aucun homme -politique, par aucun journal, la plupart laissèrent échapper un cri -public d'alarme et de protestation. Les feuilles religieuses se -trouvèrent remplies, pendant plusieurs mois, des lettres que plus de -cinquante prélats adressèrent, l'un après l'autre, au gouvernement, -presque toutes d'un ton grave et triste, quelques-unes d'un accent -plus vif et presque comminatoire. Ébranlé par cette plainte générale -de l'épiscopat, mal accueilli d'ailleurs par la commission de la -Chambre plus libérale que le ministre, non soutenu par le gouvernement -qu'un tel orage surprenait et désappointait, le projet fut retiré, -avant d'avoir été même l'objet d'un rapport. - -[Note 477: Cf. t. III, ch. IX, § IV.] - -Les conséquences de cette tentative maladroite et malheureuse devaient -survivre au retrait de la loi; sans le vouloir et sans s'en douter, on -avait fait sortir l'Église de France de l'expectative muette, -patiente, presque confiante, où, malgré le rejet du projet de 1836, -elle s'était renfermée depuis dix ans; on avait fait naître -l'agitation dans une région naguère calme et silencieuse. Qui peut -dire où elle s'arrêtera? Pour apprendre à combattre en faveur des -intérêts généraux, il faut, d'ordinaire, avoir été frappé dans ses -intérêts particuliers. C'est un peu ce qui est arrivé aux évêques. -Pour le moment, leurs protestations contre le projet de 1841 portent -presque exclusivement sur les dispositions relatives à leurs petits -séminaires; à peine, sous forme de prétérition timide, indiquent-elles -les défauts du projet en ce qui concerne les établissements libres; -quelques prélats même déclarent, comme l'archevêque de Tours, que -cette dernière question n'est pas de leur ressort. Mais attendez: le -champ de bataille ne tardera pas à s'élargir. - - -III - -Ceux des évêques qui, subissant l'entraînement d'une polémique une -fois engagée, se hasardèrent bientôt à regarder au delà de leurs -petits séminaires, furent tout d'abord amenés à examiner la valeur -morale et religieuse de cette éducation universitaire à laquelle on -paraissait ne vouloir permettre aucune concurrence, et surtout aucune -concurrence ecclésiastique. Telle fut la première forme du débat: ce -n'était pas la moins délicate ni la moins irritante. Mais fallait-il -s'étonner que des prélats, préoccupés par état du soin des âmes, -envisageassent la question à ce point de vue? On ne peut nier que plus -d'un fait ne fût de nature à émouvoir leur sollicitude. «L'éducation -religieuse n'existe réellement pas dans les collèges, écrivait alors -un protestant. Je me souviens avec terreur de ce que j'étais au sortir -de cette éducation nationale. Je me souviens de ce qu'étaient tous -ceux de mes camarades avec lesquels j'avais des relations... Nous -n'avions pas même les plus faibles commencements de la foi et de la -vie évangélique[478].» M. Sainte-Beuve s'exprimait ainsi, en 1843: «En -masse, les professeurs de l'Université, sans être hostiles à la -religion, ne sont pas religieux. Les élèves le sentent, et de toute -cette atmosphère ils sortent, non pas nourris d'irréligion, mais -indifférents... Quoi qu'on puisse dire pour ou contre, en louant ou en -blâmant, on ne sort guère chrétien des écoles de l'Université[479].» - -[Note 478: A. DE GASPARIN, _les Intérêts généraux du protestantisme en -France_.] - -[Note 479: _Chroniques parisiennes_, p. 100 et 122.] - -Sans doute c'était le mal du temps, plus encore que la faute de tels -ou tels hommes et surtout de tel ou tel gouvernement. L'Université -était l'image de la société, telle que l'avaient faite le dix-huitième -siècle et la Révolution. L'état des collèges n'avait pas été meilleur -sous la Restauration, au temps de Mgr Frayssinous; peut-être même -avait-il été pire, et la religion s'y était-elle trouvée plus -impopulaire, à raison même des efforts tentés par les Bourbons pour la -protéger[480]. Mais, en dehors de ce mal général du temps sur lequel -il était plus naturel de gémir qu'il n'était aisé d'y remédier, un -fait nouveau, survenu depuis 1830, donnait particulièrement prise aux -critiques de l'épiscopat. L'enseignement philosophique de -l'Université, par lequel devaient passer tous les aspirants au -baccalauréat, s'était émancipé de la religion, à laquelle il avait été -jusque-là plus ou moins subordonné, et était passé sous l'autorité -d'une école, ou pour mieux dire d'un homme: cet homme était M. Cousin. -À défaut de la religion d'État supprimée par la Charte de 1830, on -avait une philosophie d'État. Un régime politique ne vit pas seulement -de lois constitutionnelles, administratives ou économiques; il lui -faut une doctrine. Le choix de cette doctrine est chose grave pour -lui, pour sa force morale, pour l'action qu'il exercera sur les -esprits, pour la trace qu'il laissera dans la vie de la nation. Si la -monarchie de Juillet apparaît liée à la philosophie «éclectique», -c'est moins par une préférence voulue et réfléchie de sa part, que par -l'effet des circonstances. Bien que M. Cousin n'eût été -personnellement pour rien dans le soulèvement de juillet 1830, -l'importance acquise par lui dans le mouvement libéral de la -Restauration, l'habitude où l'on était, depuis quinze ans, de le voir -marcher à la tête des générations nouvelles[481], l'avaient placé -naturellement au premier rang des vainqueurs, de ceux qui devaient -avoir part aux dépouilles. Avide de «paraître» et de «faire du -bruit», de nature absorbante, encombrante et dominante, d'une -personnalité presque naïve, il n'était pas homme à se laisser oublier -et eût plutôt joué des coudes pour se pousser en avant et se faire une -place plus large. Il n'imita pas tant d'autres professeurs ou -écrivains qui cherchèrent alors fortune dans la région banale de la -politique proprement dite; loin de songer à quitter la philosophie, il -persista plus que jamais à en faire «sa carrière[482]»; seulement, il -voulut y jouer un rôle nouveau. Ce n'est plus le professeur éloquent, -hardi, parfois téméraire, «promoteur et agitateur dans l'ordre des -idées». Maintenant, la conquête est accomplie; M. Cousin prétend -l'organiser et s'y établir en maître. Dans ce dessein, il s'installe à -tous les hauts postes lui donnant pouvoir sur les hommes et les -choses: il est à la fois l'un des huit du conseil royal de -l'instruction publique où il représente seul la philosophie, directeur -de l'École normale, président perpétuel du jury d'agrégation de -philosophie, membre très agissant de l'Académie française et de -l'Académie des sciences morales, pair de France. De ces postes, il -rédige, entièrement à sa guise, les programmes de l'enseignement -philosophique auxquels il fait subir une sorte de laïcisation[483], et -surtout il règne sur les maîtres qui sont sous sa main, à sa merci, -dans toutes les phases de leur carrière, comme élèves de l'École -normale, candidats à l'agrégation, professeurs, aspirants aux -distinctions académiques. Les ministres passent, M. Cousin reste, -exerçant ce gouvernement doctrinal, cette dictature spirituelle, dont -on eût cherché vainement l'analogue sous un autre régime. Il avait -fini par se considérer comme le chef d'une sorte de «religion -philosophique officielle», d'une «église laïque» ayant reçu du -gouvernement et de la société de 1830, pour former les jeunes âmes, -une autorité et une mission semblables à celles qui étaient contenues -dans la parole du Christ aux apôtres: _Ite et docete_. Naturelle de la -part d'une Église qui se croit en possession de la vérité absolue, -cette prétention se comprend plus difficilement de la part d'un homme -qui, après avoir remué beaucoup d'idées, était loin d'être arrivé, sur -tous les points, à quelque chose de fixe[484]. Mais s'il y avait -hésitation dans la doctrine, il n'y en avait pas dans le commandement. -Ces professeurs que M. Cousin dirigeait, il les appelait son -«régiment». Il les surveillait tous dans leurs moindres actes, -connaissait le dossier de chacun. Admirable pour secouer, soutenir, -pousser ceux qui avaient du talent, mais à condition qu'ils fussent -dociles et se laissassent tyranniser, il était impitoyable jusqu'à la -cruauté pour les médiocres, les maladroits ou les indépendants[485]. -Il ne comprenait pas qu'on se plaignît. La philosophie n'était-elle -pas libre, puisqu'il l'avait émancipée de l'Église? Il fallait, à la -vérité, obéir à M. Cousin. Mais celui-ci n'était-il pas un philosophe? -ou, pour mieux dire, n'était-il pas la philosophie elle-même? - -[Note 480: On peut voir, dans un mémoire rédigé, peu avant la -révolution de Juillet, par les aumôniers des collèges de Paris, des -détails navrants sur ce sujet et, pour ainsi dire, la statistique des -naufrages dans lesquels périssaient les âmes des jeunes collégiens. M. -Foisset a donné des extraits de ce mémoire, dans la _Vie du P. -Lacordaire_ (t. I, p. 86 à 91).] - -[Note 481: Sur M. Cousin avant 1830, voir ce que j'en ai dit dans le -_Parti libéral sous la Restauration_, p. 233.] - -[Note 482: Dès 1828, à l'époque où l'avènement du ministère Martignac -eût pu lui donner l'occasion d'un rôle politique, il avait écrit à M. -Hegel: «J'ai pris mon parti. Non, je ne veux pas entrer dans les -affaires: ma carrière est la philosophie, l'enseignement, -l'instruction publique. Je l'ai déclaré une fois pour toutes à mes -amis, et je soutiendrai ma résolution. J'ai commencé, dans mon pays, -un mouvement philosophique qui n'est pas sans importance; j'y veux, -avec le temps, attacher mon nom; voilà toute mon ambition; j'ai -celle-là, je n'en ai pas d'autre. Je désire, avec le temps, affermir, -élargir, améliorer ma situation dans l'instruction publique, mais -seulement dans l'instruction publique.»] - -[Note 483: Voir l'étude curieuse où M. Janet fait honneur à M. Cousin -d'avoir été, en cette circonstance, le précurseur des laïcisateurs de -nos jours, et où il compare son oeuvre à celle qui a fait établir dans -les écoles primaires un enseignement moral indépendant de toute -doctrine religieuse.] - -[Note 484: M. Cousin avait conscience de la mobilité de son esprit. -Plus tard, quand on donna son nom à une rue: «J'accepte, dit-il -spirituellement, parce que c'est une rue et non une place.»] - -[Note 485: Pour se faire une idée de ce régime, il n'est même pas -besoin d'écouter les plaintes des victimes; il suffit de prêter -l'oreille aux confidences de ceux qui passaient pour être les -protégés. Voir, à ce sujet, le très piquant volume de M. Jules Simon -sur _Victor Cousin_.] - -Cette domination, si rude pour ceux qui y étaient soumis, était-elle -du moins rassurante pour les catholiques? Sans doute c'est l'honneur -de M. Cousin d'avoir été le promoteur d'une réaction contre le -sensualisme du dix-huitième siècle et d'avoir répudié l'impiété -haineuse ou ricanante du voltairianisme. Aussi exigeait-il de ses -professeurs qu'ils enseignassent, sur l'immortalité de l'âme, sur la -liberté humaine, sur la morale, sur la création, les doctrines -spiritualistes; il leur recommandait d'être respectueux pour la -religion, de ne pas se «faire d'affaires» avec le clergé, et leur -donnait volontiers des leçons de diplomatie pratique sur la façon de -se conduire avec les évêques et les aumôniers, de leur échapper sans -les offusquer. Mais, si étroitement surveillés qu'ils fussent, ces -jeunes maîtres, presque tous incroyants et sachant que leur chef ne -l'était pas moins qu'eux, laissaient parfois percer dans leur -enseignement ou en tout cas ne cachaient pas dans leurs travaux -personnels l'irréligion qui était le fond de leur âme. Les livres -mêmes de M. Cousin contenaient, à côté de ce spiritualisme que le -christianisme pouvait reconnaître comme un allié, plus d'une doctrine -inquiétante. Il était facile d'y discerner des velléités de panthéisme -et surtout un rationalisme qui n'acceptait ni le surnaturel ni la -révélation divine. Si le catholicisme n'y était plus raillé ou -insulté, la politesse qu'on lui témoignait était assez dédaigneuse. On -affectait de voir en lui «la plus belle», mais «la dernière des -religions», une institution utile pour la partie de l'humanité qui ne -sait pas encore réfléchir, mais inférieure à la philosophie et -destinée à être remplacée par elle à mesure que les intelligences se -développeraient: idée que trahissait cette phrase souvent citée de M. -Cousin: «La philosophie est patiente... Heureuse de voir les masses, -le peuple, c'est-à-dire à peu près le genre humain tout entier, entre -les bras du christianisme, elle se contente de leur tendre doucement -la main et de les aider à s'élever plus haut encore.» - -Il eût fallu n'avoir aucune notion de ce qu'est une Église convaincue -de la divinité de son institution et de l'infaillibilité de sa -doctrine, pour croire qu'elle pouvait reconnaître à la philosophie la -suprématie que celle-ci réclamait, et se contenter, à côté d'elle, -au-dessous d'elle, du domaine abaissé et rétréci où on la tolérait -avec une bienveillance hautaine et transitoire. Du moment donc où l'on -avait provoqué les évêques à la lutte, rien de surprenant de les voir -s'en prendre surtout à cette philosophie d'État, lui demander compte -de son enseignement dans les collèges, et imputer à ses lacunes ou à -ses erreurs l'irréligion des jeunes générations élevées par elle. -L'évêque de Chartres, Mgr Clausel de Montals, prélat de la vieille -école, gallican et royaliste, dont l'âge n'avait pas attiédi l'ardeur, -fut l'un des premiers à élever ces plaintes; il multiplia les lettres -et les réponses, les accusations et les apologies, s'attaquant, avec -une véhémence croissante, à MM. Cousin, Jouffroy, Damiron ou autres -chefs de l'école éclectique. La discussion ainsi engagée, beaucoup -d'autres prélats y intervinrent: pour ne citer que les principaux, -c'étaient l'archevêque de Paris, Mgr Affre, qui combattait le -rationalisme universitaire d'un ton posé, faisant largement la part de -la raison, et parlant des personnes avec une courtoisie parfaite; -l'évêque de Belley, Mgr Devie, qui, indigné de faits graves signalés -dans plusieurs collèges, employait le langage singulièrement énergique -des Écritures, pour détourner «les fidèles d'envoyer leurs enfants -dans ces _écoles de pestilence_»; l'archevêque de Toulouse, Mgr -d'Astros, qui dénonçait et réfutait, dans un mandement, les doctrines -manifestement antichrétiennes d'un professeur à la faculté de cette -ville, M. Gatien Arnould; le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, -qui en venait à menacer publiquement de retirer les aumôniers des -collèges, et les évêques de Châlons, de Langres et de Perpignan, qui -s'associaient à cette démarche. - -En dénonçant d'aussi haut les dangers de l'enseignement universitaire au -point de vue religieux, les évêques donnaient à la polémique catholique -une direction qui ne pouvait manquer d'être suivie. Prêtres et laïques -se jetèrent avec ardeur dans cette controverse, qui devint chaque jour -plus passionnée. Pour quelques ouvrages de doctrine, écrits avec une -convenance parfaite, tels que l'_Essai sur le panthéisme_, de l'abbé -Maret, il y en eut beaucoup d'autres qui tenaient davantage du pamphlet. -Tel fut _le Monopole universitaire, destructeur de la religion et des -lois_, livre d'abord anonyme, très violent de forme et de fond, et qui -fit alors grand tapage; plus tard, l'abbé des Garets y apposa son nom; -mais il n'en était pas le véritable, ou tout au moins l'unique auteur. -Quelques écrits du même goût suivirent, entre autres le _Simple coup -d'oeil_ de l'abbé Védrine et le _Miroir des collèges_. On ne saurait -mettre tout à fait sur le même rang le _Mémoire à consulter_ de l'abbé -Combalot, bien qu'il ressemblât plus à l'imprécation d'un prophète de -l'ancienne loi, qu'à la discussion d'un prêtre de la nouvelle. Beaucoup -de catholiques considérables n'étaient pas les derniers à déplorer le -ton que prenait ainsi la polémique; de ce nombre était le P. de -Ravignan, approuvé en ce point par le général de son Ordre, le P. -Roothaan[486]. Mgr Affre estima même nécessaire de blâmer publiquement -plusieurs de ces écrits, notamment le _Monopole universitaire_; il se -plaignit que l'auteur «eût confondu des hommes dont il aurait dû séparer -la cause, fait des citations dont l'exactitude matérielle ne -garantissait pas toujours l'exactitude quant au sens, et pris un ton -injurieux, ce qui était une manière fort peu chrétienne de défendre le -christianisme[487]». Mais, peu de jours après, un journal qui, quoique -encore contesté, commençait à prendre une réelle importance dans le -monde religieux, l'_Univers_, publiait deux documents: le premier était -une protestation dans laquelle l'abbé des Garets déclarait «ne pouvoir -accepter le blâme» de l'archevêque de Paris; le second, une lettre par -laquelle l'évêque de Chartres louait le pamphlet en question, critiquait -la démarche de son métropolitain et croyait devoir informer le public -que ce titre de métropolitain n'était qu'une «prééminence honorifique, -n'entraînant point de supériorité quant à l'enseignement». Mgr Affre fut -fort ému de cet incident: il en demeura, dit un de ses biographes, «pâle -et défait pendant plusieurs jours». - -[Note 486: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. II, p. -272 à 274.] - -[Note 487: _Observations sur la controverse élevée au sujet de la -liberté d'enseignement_, par Mgr AFFRE (1843).] - -Nous venons de nommer l'_Univers_. Ce journal jouait en effet un rôle -considérable dans l'attaque dirigée contre l'enseignement -universitaire; nul n'a porté à cet enseignement des coups plus rudes; -nul aussi n'a plus contribué à donner à la polémique un tour violent, -amer et personnel. Fondé, peu après 1830, par l'abbé Migne, il avait -eu successivement plusieurs rédacteurs en chef, sans obtenir grand -succès; mais, au moment même où la lutte s'échauffait contre -l'Université, il lui arriva un collaborateur, ancien journaliste -ministériel, converti de la veille au catholicisme; ce nouveau venu, -malgré la résistance de certains patrons du journal, en devint -aussitôt le maître par le droit d'un talent supérieur: désormais on -put dire que l'_Univers_ était M. Louis Veuillot. Son entrée en scène -donnait aux catholiques ce qu'ils n'avaient plus dans la presse -quotidienne, depuis l'_Avenir_: un polémiste, alerte, vigoureux, tel -qu'aucun autre journal n'en possédait à cette époque; un écrivain-né, -dont la langue pleine de trait et de nerf et dont la verve de franc -jet avaient, on l'a remarqué avec raison, quelque chose du parler des -servantes de Molière; un satirique habile, implacable à saisir et, au -besoin, à créer les ridicules, se servant, au nom de la religion, de -cette ironie dont elle avait eu si souvent à souffrir; un batailleur -courageux, hardi à prendre l'offensive, se faisant détester, mais -écouter et craindre, donnant à un parti jusqu'alors humilié le plaisir -de tenir à son tour le verbe haut, d'avoir le dernier mot, et -quelquefois le meilleur, dans les altercations de la presse. -L'avantage était grand, et nous ne prétendons certes pas en rabaisser -le prix. Mais, si brillante qu'elle fût, la médaille n'avait-elle pas -un revers? - -Déjà sous la Restauration, Lamennais avait introduit dans la polémique -religieuse des habitudes de violence, de sarcasme et d'outrage[488]. -M. Veuillot fut, sous ce rapport, son héritier direct. La nature même -de son talent le portait à cette violence. Ces esprits de race -gauloise, chez lesquels déborde si naturellement la sève des écrivains -du seizième siècle et en qui l'on croit reconnaître parfois la -descendance littéraire de Rabelais, ont peine à sacrifier aux -convenances mondaines ou même à la charité chrétienne la tentation et -le plaisir d'un mot bien trouvé, d'une mordante raillerie, d'une -caricature amusante et meurtrière, d'une invective vivement troussée. -Plus la lutte s'anime, plus on risque de voir le tempérament -l'emporter: chez eux, ce n'est pas tant la colère qu'une sorte -d'enivrement d'artiste; ils en veulent moins à la victime qu'ils ne se -complaisent dans l'art avec lequel elle est exécutée. M. Veuillot -était ainsi conduit, un peu aux dépens du prochain, à se reprendre aux -jouissances batailleuses dont il avait acquis naguère l'habitude dans -le journalisme profane, trouvant dans l'ardeur très sincère de sa foi -nouvelle, non une leçon de douceur, mais une raison de se livrer à ces -polémiques avec une conscience plus tranquille et plus satisfaite. Ne -connaissait-on pas déjà, aux siècles de foi profonde et rude, de ces -convertis qui s'imaginaient donner la mesure de leur dévouement à -l'Église par le degré de vigueur avec lequel ils maltraitaient les -infidèles, ou même parfois ceux qui n'étaient pas fidèles à leur -guise? Lacordaire était d'un sentiment différent quand il déclarait -que le premier devoir de «l'homme converti» était «d'avoir pitié»; -autrement, ajoutait-il, «ce serait comme si le centurion du Calvaire, -en reconnaissant Jésus-Christ, se fût fait bourreau, au lieu de se -frapper la poitrine». - -[Note 488: Voir, sur l'influence de Lamennais à ce point de vue, ce -que j'en ai dit dans mon étude sur l'Extrême droite sous la -Restauration (_Royalistes et Républicains_).] - -Ce genre de polémique n'était pas sans éveiller plus d'une alarme et -d'une répugnance dans les parties élevées du public religieux, -principalement chez les évêques. Mgr Affre surtout en était fort -mécontent; conseils, menaces de désaveu, essais de comité de -direction, il avait recours à tout pour tâcher d'obtenir de -l'_Univers_ un peu plus de modération[489]. Le nonce, dans ses -conversations avec M. Guizot, exprimait aussi ses regrets et sa -désapprobation[490]. Mais rien de tout cela n'arrêtait M. Veuillot; -qui parlait avec une impatience dédaigneuse de ceux qui -«s'accrochaient à ses vêtements pour le retenir[491]». Il avait -compris d'ailleurs que, derrière cette élite de délicats, était une -foule au goût moins fin et à la passion plus violente, qu'au-dessous -de l'aristocratie épiscopale, il y avait la grande démocratie -cléricale, ces fils de paysans qui, en si grand nombre, occupent et -honorent aujourd'hui les presbytères de nos campagnes ou même de nos -villes. Cette race forte, saine et féconde, dans laquelle on est -heureux de voir l'Église se recruter, n'est raffinée ni par nature ni -par éducation; elle préférait la verve agressive du nouveau journal à -la sagesse somnolente du vieil et respectable _Ami de la religion_ ou -à l'impartialité un peu terne du _Journal des villes et campagnes_, et -trouvait, avec plaisir, dans ces rudes représailles de la plume, la -revanche d'humiliations injustement subies, la consolation de -déchéances douloureusement senties. C'est à ces masses profondes du -clergé populaire que M. Veuillot s'adressait directement, en quelque -sorte par-dessus la tête des évêques; c'est sur elles qu'il -s'appuyait. Entre elles et lui, s'établit bientôt une étroite -communication et comme une action réciproque. Ce rôle joué par la -presse religieuse était un fait grave dans l'histoire de l'Église de -France; on assistait à l'avènement d'une puissance nouvelle dont on ne -voyait pas bien la place dans la hiérarchie de la société catholique, -et dont le danger n'échappait pas aux intéressés clairvoyants, surtout -aux évêques[492]. - -[Note 489: FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 95 et suiv.] - -[Note 490: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] - -[Note 491: _Univers_, 25 mai 1843.] - -[Note 492: Telle a été, pendant plusieurs années, la préoccupation des -prélats les plus éclairés. Le désordre qui pouvait en résulter a été -signalé, quelques années plus tard, en 1853, dans un écrit fameux de -Mgr Guibert, depuis archevêque de Paris. (_Oeuvres pastorales_, t. I, -p. 356 et suiv.)] - -C'était ce qu'on serait presque tenté d'appeler le côté -révolutionnaire de l'homme qui a, toute sa vie, avec autant de passion -que de sincérité, combattu et maudit la révolution. Cette -contradiction apparente ne tenait-elle pas en partie à l'origine même -de l'écrivain? Question plus personnelle, plus intime, mais que M. -Veuillot nous a, en quelque sorte, invités à aborder, en publiant sur -soi un livre dont l'accent rappelle parfois les confessions des -grands convertis[493]. Il nous a raconté, avec une franchise qui ne -lui coûtait ni ne le rabaissait, la douloureuse et émouvante histoire -de ses premières années. Il nous a fait connaître comment, fils -d'ouvriers honorables, mais sans instruction et sans religion, il -avait reçu ses premières impressions, enfant, dans les pauvres leçons -et les exemples détestables de l'école mutuelle, «l'infâme école -mutuelle», a-t-il écrit, puis au milieu des propos cyniques d'une -étude d'avoué où il était petit clerc; jeune homme, dans les -polémiques violentes du journalisme, où il avait été jeté presque sans -préparation, et où chacun, disait-il, n'avait guère d'autre «foi» que -celle de ses «besoins» et de ses «intérêts». Il n'avait pas gardé de -ce qu'il appelait ces «mauvais chemins» un seul souvenir pur, tendre -et consolant, fût-ce celui de sa première communion, et n'en avait -remporté, au contraire, que des sentiments de mépris amer pour les -hommes, de révolte irritée contre la société: sentiments d'autant plus -profonds et douloureux qu'ils s'étaient gravés dans une âme d'enfant. -On en peut juger au seul accent avec lequel il rappelait l'effet -produit sur lui par cette «société sans entrailles et sans -intelligence» à laquelle «il ne devait rien», par le spectacle «des -oppressions, des distances iniques et injurieuses du hasard de la -naissance, heureux pour d'autres, insupportable pour lui». Si radicale -qu'eût été sa conversion, si renversant qu'eût été le coup de la grâce -sur ce nouveau chemin de Damas, si entier que fût son dévouement à sa -foi nouvelle et son désir d'y conformer désormais sa conduite, tout le -vieil homme avait-il été détruit chez lui? Le pli imprimé à cette -intelligence, dès le jeune âge, avait-il été complètement effacé? Qui -sait s'il ne faudrait pas remonter jusque-là pour trouver l'origine de -certaines notes qui rendaient, par exemple, les âpretés de M. Veuillot -fort différentes des vivacités de M. de Montalembert? Quand le -rédacteur de l'_Univers_ maltraitait si fort les hommes de 1830 et les -lettrés de l'Université, on était parfois tenté de se demander si, à -côté du chrétien néophyte qui se faisait un pieux devoir d'immoler -les voltairiens sur ses nouveaux autels, il n'y avait pas aussi, à son -insu, quelque chose du démocrate d'origine, de l'ancien -révolutionnaire par éducation et par souffrance, qui se plaisait à -frapper sur les bourgeois. Il était équitable, croyons-nous, -d'indiquer cette explication: elle est, dans une certaine mesure, une -excuse pour M. Veuillot, innocent après tout du malheur de son premier -âge, et les souvenirs douloureux qu'il a été le premier à faire -connaître, en inspirant compassion pour l'enfant, ne peuvent -qu'adoucir le jugement porté sur l'homme. - -[Note 493: _Rome et Lorette._ Voir notamment l'Introduction.] - - -IV - -En présence de l'accusation, parfois grave, souvent violente, portée -contre eux au nom de la religion, quelle fut l'attitude des -représentants de l'enseignement officiel? Ils témoignèrent une grande -surprise et se posèrent presque en persécutés, tout au moins en -pacifiques que des voisins contraignaient à la lutte par leur esprit -d'empiétement et de querelle. Ils oubliaient que le conflit était -principalement imputable à ceux qui avaient, depuis dix ans, -obstinément entravé l'exécution de la promesse de la Charte. M. Cousin -surtout affecta des airs d'innocence méconnue et indignée. On -l'entendit affirmer, à la tribune du Luxembourg, avec la solennité -émue de sa parole, qu'il «ne s'enseignait aucune proposition qui pût -directement ou indirectement porter atteinte à la religion -catholique». En même temps, sentant bien quelles armes ses anciens -écrits fournissaient à ses adversaires, il commença à leur faire subir -une sorte de revision et multiplia les éditions nouvelles, les -préfaces, pour effacer, voiler ou expliquer d'une façon anodine ce -qu'il avait pu dire de compromettant, notamment sur le panthéisme. -Peut-être, dans ce travail, obéissait-il non seulement à une -préoccupation de tactique, aux nécessités de sa situation officielle, -mais aussi à cet attrait qui devait, dans la dernière partie de sa -vie, le rapprocher de la vérité religieuse, sans, il est vrai, l'y -faire jamais entrer complètement. Mais, sur le moment, les spectateurs -les moins suspects de partialité catholique ne considéraient pas sans -sourire cette évolution qui leur paraissait plus prudente que sérieuse -et sincère. M. Sainte-Beuve déclarait «un peu impatientantes» ces -pieuses «inclinaisons de tête» du philosophe, et voyait là du -«charlatanisme[494]»; Henri Heine lui reprochait son «hypocrisie» et -son «jésuitisme[495]»; quant à Proudhon, plus brutal, il trouvait -cette conduite «indigne» et «ignoble[496]». M. Cousin d'ailleurs avait -du malheur: tandis qu'il tâchait de convaincre les autres et peut-être -lui-même de l'orthodoxie de sa doctrine, ses plus chers disciples, -soit dans leur enseignement, soit dans leurs écrits et jusque dans -leurs réponses aux critiques des écrivains religieux, laissaient voir -le scepticisme qui était au fond et surtout au terme de cette -doctrine, et trahissaient leur hostilité dédaigneuse à l'égard de -cette Église si savamment caressée par leur maître. Chaque jour, les -catholiques aux aguets pouvaient relever quelque fait de ce genre. - -[Note 494: _Chroniques parisiennes_, p. 53.] - -[Note 495: Lettre du 8 juillet 1843, adressée à la _Gazette -d'Augsbourg_. (_Lutèce_, p. 386.)] - -[Note 496: Lettre du 9 mai 1842. (_Correspondance de Proudhon._)] - -Si la tactique de M. Cousin était ainsi dérangée par ses disciples, -qu'était-ce quand la parole était prise par les indépendants de -l'Université! M. Génin, professeur de faculté, polémiste dur et -passionné,--des écrits duquel M. Sainte-Beuve disait alors: «C'est -âcre, violent et du pur dix-huitième siècle»,--raillait «les hommages -d'une sincérité suspecte» rendus par l'éclectisme à la religion, et -avouait, proclamait l'antinomie de la philosophie et du catholicisme. -M. Quinet, professeur au Collège de France, parlait de même et -«félicitait l'Église de s'être lassée la première de la trêve menteuse -qu'on avait achetée si chèrement de part et d'autre». M. Libri, -réfugié italien, de vive intelligence et de petite moralité, alors en -grande faveur dans le monde universitaire, et devenu, presque coup sur -coup, membre de l'Institut, professeur à la Faculté des sciences et -au Collège de France, membre du conseil académique de Paris, officier -de la Légion d'honneur, publiait des lettres sur le _Clergé et la -liberté d'enseignement_, qui étaient le plus perfide et le plus -haineux des pamphlets contre le catholicisme. Dans toutes ces -publications, c'était le vieux voltairianisme qui relevait la tête. À -tort ou à raison, on prêtait à M. Thiers ce mot: «Il est temps de -mettre la main de Voltaire sur ces gens-là.» Il n'était pas jusqu'à -l'Académie française qu'on ne mêlât aussi, un peu par surprise, à -cette mise en scène voltairienne. En juin 1842, sur la proposition de -M. Dupaty, elle mettait, au concours «l'éloge» de Voltaire; cette -résolution, combattue par M. Molé et M. de Salvandy, avait été appuyée -par M. Mignet et même par M. Cousin, oublieux, en cette circonstance, -des prudences de sa tactique. L'émotion fut vive, et chacun y vit une -manifestation. Pour en atténuer le caractère, l'Académie substitua -après coup, dans le programme du concours, le mot de «discours» à -celui d'«éloge». - -Le plus grand nombre des journaux, dont les rédacteurs étaient souvent -d'anciens professeurs ou même des professeurs en fonction, prenaient -la défense de l'Université, et ils le faisaient en partant en guerre -contre le catholicisme. Ce n'était pas seulement le langage de la -presse de gauche ou du centre gauche, du _National_, où écrivait M. -Génin, du _Courrier français_, qui déclarait que «le clergé était un -ennemi devant lequel il ne fallait jamais poser les armes», du -_Constitutionnel_, rédigé encore à cette époque par les survivants du -dix-huitième siècle; c'était aussi celui de la principale feuille -conservatrice, de l'organe attitré du ministère et de la cour: -obéissant moins aux inspirations de ses patrons politiques qu'aux -ressentiments propres de plusieurs de ses rédacteurs, universitaires -personnellement atteints par les plaintes des catholiques, le _Journal -des Débats_ faisait chorus sur ce sujet avec les feuilles contre -lesquelles il défendait chaque jour la monarchie; il se distinguait -même, entre toutes, par la vivacité de sa polémique antireligieuse, -notamment par une sorte d'aptitude à reproduire le vieil accent -voltairien. «Voltaire, s'écriait-il, désormais, c'est notre épée, -c'est notre bouclier!» Seul de toute la presse, il obtint cet honneur -qu'un évêque crut devoir ordonner des prières en réparation d'un de -ses articles[497]. - -[Note 497: Un observateur qui n'était pas favorable aux réclamations -du clergé, M. de Viel-Castel, notait alors sur son journal intime: «Le -_Journal des Débats_ se distingue par l'ardeur, la passion -voltairienne avec laquelle il attaque le clergé. C'est tout au plus -s'il a la précaution de mêler à ses arguments et à ses épigrammes -quelques protestations banales et vagues en faveur de la religion. Il -ramasse avec soin tout ce qui lui paraît propre à discréditer, à -ridiculiser le catholicisme.» (_Documents inédits._) Aussi M. de -Tocqueville, après avoir constaté que tous les journaux étaient «dans -un paroxysme de vraie fureur contre le clergé et contre la religion -elle-même», ajoutait que, sur ce point, «les journaux du gouvernement -étaient peut-être pires que ceux de l'opposition». (Lettre du 6 -décembre 1843.)] - -Nous voilà bien au delà des limites prudentes dans lesquelles M. -Cousin aurait voulu d'abord renfermer la justification de -l'Université. Aussi l'un de ses disciples les plus autorisés, M. -Saisset, finissait-il par pousser un cri d'alarme sur ce qu'il -appelait la _Renaissance du voltairianisme_[498]. Il prenait sans -doute beaucoup de précautions oratoires, déclarait absoudre pleinement -le voltairianisme dans le passé et «ne sentir pour lui qu'une juste -reconnaissance»; il «n'admettait aucune vérité surnaturelle» et ne -reconnaissait «d'autre source de vérité, parmi les hommes, que la -raison»; mais il s'effrayait de voir que des alliés plus logiques et -plus impatients concluaient à la destruction immédiate des -institutions religieuses; il confessait, d'une façon assez naïve, la -terreur ressentie par la philosophie officielle, à la vue des -responsabilités qui, dans ce cas, pèseraient sur elle, et il finissait -par proclamer qu'elle serait «incapable de se charger à elle seule du -ministère spirituel dans les sociétés modernes». Les indépendants -avaient beau jeu contre M. Saisset. Après l'avoir traité de «jésuite», -M. Génin montrait comment, au fond, le défenseur de l'éclectisme -n'était pas plus chrétien que ceux qu'il blâmait; comment il voyait, -ainsi qu'eux, dans le christianisme, une religion fausse; comment -enfin sa thèse aboutissait à «écraser la vérité dangereuse, pour -prêter la main à une imposture utile». Une telle polémique n'était pas -faite pour déplaire aux catholiques: ceux-ci y trouvaient la -confirmation de ce qu'ils avaient toujours dit sur la négation -religieuse qui faisait le fond de la philosophie officielle. Et -n'étaient-ils pas fondés à demander de quel droit cette philosophie, -si épouvantée à la pensée de recueillir la succession de la religion -détruite, prétendait, après un tel aveu d'impuissance, former seule -les jeunes intelligences et refuser aux ministres de cette religion la -liberté de prendre part à l'enseignement? Entre leurs adversaires de -droite et leurs alliés de gauche, la situation des doctrinaires de -l'Université devenait de moins en moins tenable. - -[Note 498: _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1845.] - - -V - -Jusqu'à présent, nous n'avons vu dans la polémique provoquée par le -projet de 1841 que le procès fait par l'Église de France à -l'enseignement universitaire. Peut-être, pour réveiller les -consciences de leur torpeur, était-il nécessaire que la lutte -commençât ainsi. Des dissertations d'un caractère plus politique ou -plus savant sur la liberté pour tous ou sur les vertus de la -concurrence, n'eussent probablement pas produit, à ce moment, les -mêmes résultats. Toutefois, ce genre de débat n'était pas sans -inconvénient: il semblait conclure à une accusation d'indignité, -portée par le clergé contre l'Université. On blessait et l'on -soulevait ainsi un redoutable esprit de corps. La lutte courait risque -de s'irriter et de se rapetisser dans des querelles de personnes qui -ont d'ordinaire assez mauvaise apparence et sont peu propres à gagner -la sympathie des spectateurs. Il importait donc que la discussion ne -demeurât pas renfermée sur ce terrain un peu étroit et dangereux. - -Ici apparaît l'action du jeune pair qui avait, dès 1830, à vingt ans, -prononcé le serment d'Annibal contre le monopole universitaire, et -qui, depuis 1835, attendait l'occasion de faire reprendre aux -catholiques position dans la vie publique: on a nommé M. de -Montalembert[499]. Il n'a été pour rien dans l'émotion ressentie par -les évêques, à la vue des dispositions du projet de 1841, relatives -aux petits séminaires; mais il s'en empare aussitôt, afin d'amener le -clergé et les fidèles sur le terrain, nouveau pour eux, où il veut les -voir se placer. Quelle conclusion doit-on tirer de l'insuffisance -religieuse de l'enseignement universitaire? Faut-il s'attacher à -modifier et à améliorer cet enseignement? M. de Montalembert met les -catholiques en garde contre une telle illusion. Il ne croit pas que -l'Université puisse «représenter autre chose que l'indifférence en -matière de religion»: il «ne lui en fait pas crime; c'est le résultat -de l'état social». Seulement, il n'admet pas qu'une telle éducation -soit imposée à ceux qui se préoccupent de conserver la foi de leurs -enfants. Sa conclusion, c'est la liberté d'enseignement, la même, -déclare-t-il, dont on jouit pour l'instruction primaire, la liberté -pour tous; il désavoue hautement, devant ses adversaires, la moindre -arrière-pensée de monopole pour le clergé, et il montre à ses amis -combien il serait «impossible» de «vouloir refaire de la France un -État catholique, telle qu'elle l'a été depuis Clovis jusqu'à Louis -XIV[500]». S'il parle donc, lui aussi, du caractère antichrétien de -l'enseignement universitaire, ce n'est pas pour se perdre en -controverses sur les doctrines philosophiques, ni en récriminations -irritées ou plaintives contre les personnes, c'est uniquement pour y -trouver la raison qui doit pousser les catholiques à invoquer la -liberté. - -[Note 499: Sur les débuts de M. de Montalembert, cf. liv. I, ch. IX, -et liv. III, ch. IX, § III et VII.] - -[Note 500: Voir les discours prononcés par M. de Montalembert à la -Chambre des pairs, le 1er mars et le 6 juin 1842.] - -Cette liberté d'enseignement, si nécessaire, M. de Montalembert estime -qu'il ne faut pas l'attendre humblement de la bienveillance du -gouvernement. «Depuis trop longtemps, dit-il, les catholiques -français ont l'habitude de compter sur tout, excepté sur eux-mêmes... -La liberté ne se reçoit pas, elle se conquiert.» Il sait quelles -ressources on peut trouver dans les institutions dont la France est en -possession; il connaît la vertu de cette atmosphère dans laquelle un -monopole et une injustice ne peuvent longtemps se maintenir, la -sonorité qu'ont à cette époque toute protestation et toute plainte -publiques, cette logique qui s'impose aux plus réfractaires et par -laquelle la liberté appelle nécessairement la liberté. Aussi -engage-t-il ses coreligionnaires à se servir de ces institutions, au -lieu de conserver à leur égard «une défiance absurde ou une -indifférence coupable». Avec la presse, la tribune et le -pétitionnement, que ne peuvent-ils pas faire? Les catholiques -d'Irlande et de Belgique, voilà l'exemple qu'il ne se lasse pas de -leur proposer. Il leur rappelle comment, par les seules armes de la -liberté, O'Connell et Félix de Mérode ont donné à la cause religieuse -des succès et une popularité jusque-là inconnus. Ou bien il leur offre -encore comme modèle la ligue formidable qui vient d'être fondée par -Cobden, contre les _corn laws_, et qui, à ce moment même, remue toute -l'Angleterre. Lui aussi, il veut créer une «ligue» et soulever une -«agitation». Trop souvent, dit-il, les catholiques français ont été «à -la queue d'autres partis»; qu'ils constituent eux-mêmes un parti; -qu'au lieu de continuer à être «catholiques _après tout_», ils soient -«catholiques _avant tout_», ayant pour programme exclusif auquel tout -serait subordonné, la liberté de l'enseignement. Si, à eux seuls, ils -ne sont qu'une minorité, ils forment du moins presque partout -l'appoint d'où dépend la majorité; qu'ils se portent du côté où l'on -donnera un gage à leur cause. C'est sans doute se séparer du -gouvernement et des partis existants; mais, ajoute M. de Montalembert, -on ne comptera avec les catholiques que du jour où ils seront pour -tous «ce qu'on appelle, en style parlementaire, un embarras -sérieux[501]». - -[Note 501: Voir notamment la brochure sur le _Devoir des catholiques -dans la question de la liberté d'enseignement_. 1843.] - -Cette idée d'un «parti catholique» était nouvelle en France, et il -eût fallu remonter jusqu'à la Ligue pour trouver un précédent. Elle a -été fort discutée depuis lors, surtout quand on a pu craindre qu'elle -n'eût des applications de nature à lui faire quelque tort. -Interprétée, en effet, comme certains semblaient disposés à le faire, -elle n'eût tendu à rien moins qu'à fausser complètement le rôle des -catholiques dans la vie publique, en les réduisant à un état permanent -de minorité étroite, exclusive, étrangère en quelque sorte aux -préoccupations du reste du pays, et elle eût produit ainsi un résultat -diamétralement opposé à celui-là même qu'avait poursuivi M. de -Montalembert. Dans la pensée de son fondateur, l'existence de ce parti -était un fait accidentel, passager, anormal, qui tenait aux conditions -de la société politique de 1830, et particulièrement à cette -circonstance qu'aucun des deux grands partis qui se disputaient le -pouvoir et l'influence, ne paraissait alors disposé à appuyer, ou -seulement à écouter les revendications des croyants; on se trouvait en -face de conservateurs qui se méfiaient de la religion, au lieu d'y -chercher le fondement de toute politique conservatrice; de libéraux -qui ne comprenaient pas que la liberté religieuse était la plus sacrée -de toutes les libertés. Les catholiques se croyaient autorisés à -profiter de l'isolement où on les laissait, pour s'organiser à part, -avec une sorte d'égoïsme que justifiait l'indifférence ou l'hostilité -des autres. Mais n'était-il pas évident que cette conduite ne devait -point survivre aux conditions exceptionnelles qui l'avaient motivée? -M. de Montalembert l'a compris lui-même, quand, après 1848, il s'est -trouvé en face d'un parti conservateur que des désenchantements et des -terreurs salutaires avaient guéri de ses préventions antireligieuses, -et quand il a vu engager sous ses yeux une bataille où était en jeu -l'existence de la société. Il ne s'est plus posé alors en chef d'un -parti distinct et isolé, presque indifférent à ce qui n'était pas son -programme particulier: il s'est mêlé à ceux-là mêmes qu'il combattait -la veille, pour former avec eux «le grand parti de l'ordre», ne -réclamant que l'honneur de combattre à l'avant-garde, de donner et de -recevoir les premiers coups. En faisant ainsi largement son devoir de -citoyen, il a rencontré d'ailleurs, comme par surcroît, le succès de -sa cause spéciale. En effet, si l'existence du parti catholique avait -été nécessaire pour poser la question de la liberté d'enseignement, -l'attitude différente prise après la révolution de Février a permis -seule de la résoudre, en rapprochant ceux qui pouvaient former une -majorité, et en les amenant à ces transactions qui doivent, à leur -heure, remplacer les revendications exclusives et les aveugles -résistances. - -Lorsqu'il appelait les catholiques à combattre par la liberté et pour -la liberté, M. de Montalembert reprenait une des idées de l'_Avenir_. -Seulement, l'_Avenir_ avait procédé comme les entreprises -révolutionnaires, agitant toutes les questions à la fois, proposant -des solutions extrêmes, prodiguant, comme à plaisir, les formules -inquiétantes ou irritantes, faisant table rase du passé, pour -réorganiser, d'un seul coup et sur des bases absolument nouvelles, les -rapports de l'Église et de l'État. Cette fois, M. de Montalembert s'en -tient à une question précise, soulevée par les événements eux-mêmes, -admirablement choisie pour intéresser toutes les consciences et faire -faire aux catholiques, sans trop d'alarme, l'expérience d'une tactique -libérale; il ne touche au problème plus large de la situation de -l'Église en face de la société moderne, que dans la mesure où les -faits l'imposent, sans l'étendre témérairement et sans sortir des -conclusions pratiques, simples et limitées. - -Il était un point surtout par lequel la nouvelle campagne entendait se -distinguer de celle de Lamennais: ce dernier avait échoué, pour avoir -agi en dehors des évêques; M. de Montalembert était résolu à ne rien -tenter qu'avec leur concours. L'obtenir n'était pas une petite -affaire; il ne s'agissait de rien moins que d'opérer une véritable -révolution dans les idées et les habitudes du haut clergé. Nous avons -déjà eu occasion de noter à quel point le principe même de la liberté -de l'enseignement était d'abord étranger aux chefs de l'Église de -France. En 1841, bien que leurs idées commençassent dès lors à -s'élargir, bien peu nombreux avaient été ceux qui, en protestant -contre le projet de M. Villemain, étaient sortis de la question -particulière des petits séminaires, pour exprimer le voeu d'une -liberté générale, et encore ne l'avaient-ils fait que d'une façon -accessoire et en laissant voir qu'ils seraient prêts à transiger si -l'on améliorait la situation de leurs écoles ecclésiastiques. De -l'autre camp, on était tout disposé à leur offrir quelque marché de ce -genre. M. de Montalembert devait donc les mettre en garde contre ce -piège, intéresser leur conscience et leur honneur à ne pas accepter le -partage humiliant et funeste par lequel, pour assurer tant bien que -mal l'éducation des prêtres, ils sacrifieraient celle des laïques. Le -jeune fondateur du parti catholique demandait plus encore aux évêques: -il les poussait à en appeler directement, ouvertement à l'opinion, des -hésitations ou des résistances du gouvernement, à prendre part à -l'agitation légale qu'il voulait provoquer. C'était un rôle auquel -l'épiscopat ne semblait guère préparé par ses antécédents. Sous -l'Empire, l'Église de France, encore meurtrie de la persécution -révolutionnaire, éblouie par les bienfaits du Concordat, «n'avait eu -que juste le courage nécessaire pour ne pas sacrifier à la -toute-puissance du maître du monde la majesté et la liberté du -Souverain Pontife[502]». Sous la Restauration, elle n'avait pas songé -à s'adresser à d'autres qu'aux princes qu'elle aimait et dans lesquels -seuls elle espérait. Après 1830, l'embarras de son impopularité, -l'instinct des périls auxquels l'aurait exposée, en un pareil moment, -la moindre apparence d'intrusion dans la politique, lui avaient -inspiré une sorte de timidité patiente, attristée plus souvent -qu'irritée. Ces habitudes gênaient l'ardeur de M. de Montalembert, qui -parfois était disposé à les qualifier sévèrement. Il y avait bien là -quelque faiblesse, tout au moins un défaut d'éducation: il faudrait se -garder cependant de trop blâmer l'hésitation des évêques avant de se -jeter ouvertement dans des agitations qui, pour avoir un motif -religieux, n'en risquaient pas moins de devenir ou de paraître des -luttes de parti; elle était après tout conforme à l'esprit de -l'Église, et il valait mieux, en pareil cas, pécher par excès, que par -défaut de prudence. Tel était notamment le sentiment très prononcé de -Mgr Affre. Si le nouvel archevêque de Paris était dégagé des attaches -politiques du vieux clergé, il partageait ses répugnances pour les -éclats de la vie publique moderne; il avait gardé, de Saint-Sulpice, -cette maxime que «le bien ne fait pas de bruit, et que le bruit ne -fait pas de bien». Son esprit plus solide et plus sensé que brillant, -sa nature froide, tout, jusqu'à son défaut d'extérieur et sa gaucherie -de manières, semblait peu fait pour lui donner le goût d'agir à la -façon du P. Lacordaire ou de M. de Montalembert. Aussi le voit-on, au -début des luttes pour la liberté d'enseignement, recommander à ses -collègues non l'abstention, mais le secret. «On ne pense -pas,--écrivait-il en 1843, dans une note confidentielle, communiquée à -tous les évêques de France,--qu'il soit à propos de publier aucune -critique de l'Université par la voie des mandements ou même de la -presse. On croit que des lettres, dans le sens de ces observations, -seraient le seul moyen à employer, du moins en commençant, peut-être -toujours[503].» Détail piquant, bien fait pour montrer ce qu'avait -d'un peu puéril une telle recherche du secret sous un régime de presse -libre, cette note «confidentielle» tombait, peu de temps après, aux -mains des adversaires de la cause religieuse et était imprimée dans -les pamphlets de MM. Libri et Génin. Une autre fois, l'archevêque, -mettant en pratique ses propres conseils, adressait, de concert avec -ses suffragants, un mémoire secret au Roi[504]; quelques jours ne -s'étaient pas écoulés, qu'à son grand déplaisir il retrouvait le -mémoire en tête des colonnes de l'_Univers_. Une autre nouveauté, non -moins que la publicité, troublait les habitudes, inquiétait la -prudence de plusieurs évêques et de Mgr Affre en particulier: pour la -première fois, il était question que des laïques partageassent en -quelque sorte avec l'épiscopat la direction de la défense religieuse, -et y eussent même le rôle le plus en vue, l'initiative prépondérante; -c'étaient eux notamment qui devaient composer le comité, aux mains -duquel serait concentrée toute l'action. Certains prélats étaient -tentés de voir là une atteinte à l'organisation de l'Église, et l'un -des plus respectés, l'archevêque de Rouen, Mgr Blanquart de Bailleul, -allait jusqu'à écrire que «les laïques n'avaient pas mission de -défendre la religion». Du côté du gouvernement, on n'ignorait pas ces -répugnances d'une partie du clergé pour la campagne publique et laïque -entreprise par M. de Montalembert. Le ministre des cultes, dans sa -correspondance avec les évêques, touchait volontiers cette corde: il -leur donnait à entendre que les choses iraient bien mieux, que les -solutions satisfaisantes seraient plus vite trouvées, si l'on n'avait -affaire qu'à la «sagesse» et à la «prudence» de l'épiscopat; tout -était compromis, ajoutait-il, par l'action tapageuse, irritante, du -«parti religieux». - -[Note 502: _Testament_ du P. LACORDAIRE.] - -[Note 503: Voir le texte complet de cette note, dans la _Vie de Mgr -Devie_, par l'abbé COGNAT, t. II, p. 405 et suiv.] - -[Note 504: _Actes épiscopaux_, t. I, p. 9 et suiv.] - -M. de Montalembert n'avait donc pas peu à faire pour amener les -évêques à ses idées et à ses procédés. Il s'y employa, avec une ardeur -extrême, par ses démarches et ses écrits. À lui seul, toutefois, -serait-il parvenu à opérer cette conversion? Il eut la fortune de -rencontrer dans les rangs mêmes de l'épiscopat un très utile et très -puissant allié. Rien n'avait fait pressentir le rôle qu'allait jouer -Mgr Parisis. Nommé évêque de Langres à quarante ans, en 1834, il -s'était d'abord renfermé dans son ministère pastoral; il passait -plutôt pour être peu favorable aux idées nouvelles, et, lors des -premières prédications de Lacordaire, il s'était montré «l'un de ses -plus chauds adversaires[505]». Mais, en 1843, un voyage en Belgique, -où il entre en rapport avec l'évêque de Liège[506], lui fait -comprendre, par une sorte de révélation, le rôle qui convient à -l'Église dans la société moderne. À peine de retour en France, il -commence la publication de brochures qui vont se succéder sans -interruption et avec un retentissement croissant, à chaque incident, à -chaque phase de la lutte. L'attitude qu'il y prend est, sur tous les -points, celle que conseillait M. de Montalembert. Tout d'abord, il -s'attache à enlever au débat ce caractère de querelle entre le clergé -et l'Université, que les premières protestations des évêques tendaient -trop à lui donner. «On s'obstine, dit-il dès son premier écrit, à -répéter que nous ne défendons que la cause du clergé; il faut bien -faire voir que nous défendons la cause de tous, même la cause de ceux -contre qui nous réclamons.» Il n'invoque pas le droit divin des -successeurs des apôtres, mais la liberté promise à tous les Français: -c'est comme citoyen qu'il réclame ce qu'on a refusé à ceux qui se -présentaient comme prêtres. Conduit à examiner l'attitude du clergé -dans la France nouvelle, il désavoue toute arrière-pensée légitimiste. -La société telle que les siècles l'ont faite, il l'accepte, la mettant -seulement en demeure d'appliquer les principes qu'elle a posés en -dehors de l'Église et quelquefois contre elle, cherchant et trouvant -dans les libertés qu'elle a établies le moyen de défendre la cause -religieuse. Il estime que, dans les circonstances actuelles, «tout -bien pesé, nos institutions libérales, malgré leurs abus, sont les -meilleures et pour l'État et pour l'Église», que «la publicité et la -liberté sont plus favorables à la vérité et à la vertu que le régime -contraire», et que, dès lors, «les catholiques doivent accepter, bénir -et soutenir, chacun pour sa part, les institutions libérales qui -règnent aujourd'hui sur la France[507]». Bien loin d'hésiter à prendre -part à l'agitation légale que recommande M. de Montalembert, l'évêque -de Langres répond, avec force, dans son _Second Examen_, à ceux qui, -du dedans ou du dehors, blâment une telle conduite comme inconvenante -et téméraire: c'est dans le même dessein qu'il publiera plus tard une -brochure spéciale, sous ce titre: _Du silence et de la publicité_. Il -se charge aussi de rassurer ceux des évêques qui s'effarouchent de -l'intervention des laïques; en 1844, il écrit, sur ce sujet, deux -lettres publiques à M. de Montalembert[508]; il l'engage -solennellement à «persévérer dans la voie où il est courageusement -entré», et lui déclare qu'il est «tout ensemble le centre et l'âme de -l'action catholique dans toute la France». - -[Note 505: _Correspondance du P. Lacordaire avec Mme Swetchine_, p. -392.] - -[Note 506: Ce prélat avait publié, en 1840, sous ce titre: _Exposé des -vrais principes sur l'instruction publique_, un livre qui avait exercé -une influence considérable en Belgique.] - -[Note 507: C'est la thèse que Mgr Parisis devait développer _ex -professo_, dans un livre paru en 1847 et intitulé: _Cas de conscience -à propos des libertés exercées ou réclamées par les catholiques, ou -accord de la doctrine catholique avec la forme des gouvernements -modernes_. Ce livre a été depuis retiré du commerce.] - -[Note 508: Lettres du 25 mai et du 15 août 1844.] - -À si peu de distance de la Restauration, presque au lendemain de la -condamnation de l'_Avenir_, une telle attitude et un tel langage sont, -de la part d'un évêque français, choses singulièrement nouvelles. -L'effet est considérable. Au début des controverses, en 1841 et 1842, -le vieil évêque de Chartres, par l'ardeur et la fréquence de ses -écrits sur la question philosophique, avait paru être à la tête du -clergé militant. Mais on sent bientôt que la note si différente de -l'évêque de Langres est la vraie, la mieux appropriée à l'état des -esprits et des institutions; que sa parole plus froide, aussi ferme, -mais moins désolée, plus politique et pour ainsi dire moins cléricale, -est bien autrement efficace. À sa suite, les autres prélats n'hésitent -plus à s'engager sur le terrain où les appelle M. de Montalembert. -Leurs manifestations publiques sont chaque année plus nombreuses, plus -résolues, plus hardiment libérales[509]. Quel changement dans leur -langage, depuis les protestations contre le projet de 1841! «Nous ne -parlerons même pas, Sire, de nos petits séminaires,--lisons-nous dans -un mémoire adressé au Roi, en 1844, par les évêques de la province de -Paris,--parce que la question n'est plus là aujourd'hui. Elle y était -encore il y a trois ans; elle n'était même presque que là pour nous. -Moins éclairés sur le véritable état des choses, nous ne pensions -guère qu'à stipuler les intérêts de nos écoles cléricales. Maintenant, -nous demandons davantage, parce que l'expérience s'est accrue, parce -que la lumière s'est faite[510].» - -[Note 509: Voir, à la fin du tome II des _Actes épiscopaux relatifs au -projet de loi sur l'instruction secondaire_, la liste des écrits -d'évêques publiés de la fin de 1841 au commencement de 1844. Or, -tandis qu'en 1842 il y en avait 8, dont 5 de l'évêque de Chartres, on -en compte 24 en 1843, et 5 dans le seul mois de janvier 1844. Ce sera -bien autre chose quand le projet de 1844 aura été déposé.] - -[Note 510: _Recueil des actes épiscopaux relatifs au projet sur -l'instruction secondaire_, t. I, p. 29 (1845).] - -Il est d'autant plus précieux à M. de Montalembert d'avoir gagné le -plein concours des évêques, qu'il lui faut d'autre part lutter contre -la mollesse des catholiques laïques. Eux non plus n'ont pas pris dans -le passé l'habitude des résistances publiques. Un esprit de -conservation mal comprise les a plutôt accoutumés à une sorte de -docilité, ou, tout au moins, de résignation silencieuse. Par une -humilité bizarre, que l'Évangile ne commandait pas, ils semblent avoir -accepté que l'activité, la parole bruyante, l'influence, le pouvoir -soient généralement du côté de leurs adversaires. Combien d'entre eux, -d'ailleurs, sont empêchés par le respect humain de se poser -ouvertement en chrétiens! «Les catholiques en France, écrit alors M. -de Montalembert, sont nombreux, riches, estimés; il ne leur manque -qu'une seule chose, c'est le courage.» Et ailleurs: «Jusqu'à présent, -dans la vie sociale et politique, _être catholique_ a voulu dire -rester en dehors de tout, se donner le moins de peine possible et se -confier à Dieu pour le reste.» Pour secouer cette torpeur des laïques, -comme tout à l'heure pour écarter les scrupules des évêques, M. de -Montalembert déploie une activité et une énergie passionnées. Ses -colères contre les pusillanimes sont terribles. Il a de ces cris, on -dirait presque de ces gestes comme en trouvent les capitaines-nés pour -enlever en pleine bataille les soldats hésitants. Pas un instant il ne -laisse languir le combat. À la fin de 1842, une maladie de madame de -Montalembert l'oblige à quitter la France et même l'Europe, pendant -deux années. Ni la préoccupation d'une santé si chère ni la distance -ne refroidissent un moment son zèle. Il stimule, dirige de loin ses -amis. De Madère, il lance, vers la fin de 1843, cette fameuse -brochure sur le _Devoir des catholiques dans la question de la liberté -d'enseignement_, qui est vraiment le manifeste et contient tout le -programme du nouveau parti. - -M. de Montalembert était un incomparable agitateur. Mais, dans son -horreur des tièdes et des timides, prenait-il toujours garde de ne pas -aller trop vite et trop loin? En donnant aux catholiques militants une -vie propre, une organisation à part, l'habitude de se sentir les -coudes et de ne plus être mêlés aux indifférents ou aux ennemis, ne -risquait-il pas de les séparer trop du reste de la société et de leur -donner un peu l'apparence d'une secte excentrique et batailleuse? Ce -qui lui paraissait nécessaire pour entraîner ses troupes, ne -pouvait-il pas quelquefois irriter ses adversaires, ou, ce qui était -plus fâcheux, effaroucher les spectateurs des régions moyennes? Pour -relever ses coreligionnaires de leur attitude trop humiliée, -n'était-il pas tenté de pousser la fierté jusqu'à la provocation, le -mépris du respect humain jusqu'à la bravade? S'il avait répudié les -erreurs de l'_Avenir_, n'en conservait-il pas certaines habitudes -d'esprit, un goût de véhémence dans la forme et des exigences trop -absolues dans le fond? «Je ne suis qu'un soldat, écrivait-il, tout au -plus un chef d'avant-garde[511].» Lui-même pressentait qu'un jour -viendrait où il faudrait d'autres qualités. «Dans toutes les grandes -affaires de ce bas monde, disait-il, il y a deux espèces d'hommes: les -hommes de bataille et les hommes de transaction, les soldats qui -gagnent les victoires et les diplomates qui concluent les traités, qui -reviennent chargés de décorations et d'honneurs, pour voir passer les -soldats aux Invalides[512].» Les meilleurs amis de M. de Montalembert -avaient parfois le sentiment qu'il manquait un peu de mesure. -Lacordaire, par exemple, ne lui cachait pas dans ses lettres qu'il -trouvait la guerre contre l'Université conduite d'une façon «un peu -âpre et égoïste»; il se préoccupait beaucoup «des tièdes, des -indifférents, des politiques et de la masse flottante». N'allait-on -pas les effrayer, les aliéner? Ne faudrait-il pas leur montrer -davantage «le désir de la paix et l'esprit de conciliation»? Il -craignait aussi qu'on ne prît une attitude trop hostile envers le -pouvoir, et il souhaitait qu'à cet égard on «rentrât dans la voie de -conciliation suivie depuis 1830[513]». M. Ozanam, dont la position -était assez délicate entre l'Université, à laquelle il appartenait, et -les amis dont il partageait la foi et les aspirations, était également -disposé à trouver qu'on avait commencé la bataille un peu vite et -qu'on la menait un peu rudement. Seulement, hâtons-nous d'ajouter que, -jusque dans ses exagérations, la polémique de M. de Montalembert -conservait un caractère particulier de dignité aristocratique, de -sincérité vaillante, pure et désintéressée. Les coups qu'il portait, -si violents fussent-ils, étaient comme les coups de lance que les -chevaliers se donnaient dans les tournois: pour coûter parfois la vie -à l'adversaire, ils ne révélaient aucune passion basse chez les -champions. Aussi, ceux-là mêmes qu'il attaquait, pour peu qu'ils -eussent l'âme haute, ne se défendaient pas d'éprouver à son égard -estime et sympathie. Tel était notamment M. Guizot. En pleine -bataille, il remerciait l'orateur catholique de ce que «son opposition -était une opposition qui avait le sentiment de l'honneur et pour ses -adversaires et pour elle-même»; il ajoutait, non sans mélancolie: -«Nous n'y sommes pas accoutumés, depuis quelque temps.» - -[Note 511: Lettre du 7 juillet 1844.] - -[Note 512: _Du devoir des catholiques dans les élections_ (1846).--M. -Thiers, causant un jour avec Mgr Dupanloup, lui disait: «M. de -Montalembert est un grand guerrier; M. de Falloux est un grand homme -d'État.»] - -[Note 513: Lettres diverses, citées par M. de Montalembert et par M. -Foisset, dans leurs ouvrages sur le P. Lacordaire.] - -Quoi qu'il en soit d'ailleurs des défauts qui pouvaient se mêler à de -si belles et si grandes qualités, les résultats obtenus étaient -considérables. À voir le nouveau parti catholique tel qu'il se -présentait au commencement de 1844, force est de reconnaître que, -depuis 1841, il y a eu transformation complète. L'armée réunie et mise -en mouvement par M. de Montalembert faisait vraiment bonne figure. -Les spectateurs peu bienveillants, M. Sainte-Beuve par exemple, en -étaient frappés[514]. Presque tout l'épiscopat combattait décidément à -côté du leader laïque, sur son terrain et avec ses armes. Le clergé -paroissial protestait publiquement contre ceux qui cherchaient à le -séparer des évêques. De nombreuses brochures, des écrits de divers -genres révélaient l'activité et l'élan des esprits: tous, grâce à -Dieu, ne ressemblaient pas à ceux qu'il nous a fallu blâmer; bientôt -même les publications du P. de Ravignan et de l'abbé Dupanloup -allaient donner à la polémique catholique un accent dont la dignité -s'imposerait aux adversaires eux-mêmes. Les journaux religieux étaient -tous d'accord, à commencer par l'_Univers_, pour servir, suivant la -parole de Lacordaire, «la liberté religieuse sous les drapeaux de la -liberté civile». On commençait à faire circuler et signer des -pétitions. Un conseil de jurisconsultes était constitué. La direction -du mouvement se concentrait aux mains d'un comité composé de laïques -et présidé par le comte de Montalembert. Derrière ce comité se -groupaient tous les catholiques agissants. Les légitimistes, qui -avaient été d'abord en méfiance à l'égard de la nouvelle école -religieuse, venaient presque tous, avec un intelligent et généreux -oubli des ressentiments passés, prendre rang dans l'armée catholique, -et l'un des signataires des ordonnances de 1828, M. de Vatimesnil, -acceptait noblement, à côté et au-dessous de M. de Montalembert, la -vice-présidence du «comité pour la liberté religieuse». Au même -moment, comme pour augmenter encore l'éclat et la popularité de la -cause catholique, les prédications de Notre-Dame, qui avaient été le -point de départ du mouvement, recevaient un nouveau développement: -vers la fin de 1843, le P. Lacordaire remontait, à côté du P. de -Ravignan, dans cette chaire qu'il avait quittée en 1836 et où, cinq -ans après, il n'avait paru qu'en passant; les hommes de ce temps -avaient ainsi cette fortune d'entendre le Dominicain pendant l'Avent -et le Jésuite pendant le Carême, tous deux attirant des foules chaque -jour plus nombreuses, plus émues, plus conquises. Les stations de -Paris ne suffisaient pas au zèle des deux apôtres; ils allaient -remuer, par leur parole, les grandes villes de province, et -l'enthousiasme public y prenait parfois des proportions et un -caractère plus extraordinaires encore. N'y avait-il pas de quoi -frapper ceux qui se rappelaient quelles étaient en France, peu -d'années auparavant, les humiliations du catholicisme? Aussi -comprend-on que l'un des hommes qui avaient le plus contribué à ce -changement, Lacordaire, s'écriât alors avec une émotion -reconnaissante: «Quelle différence entre 1834 et 1844!... Ce que nous -avons gagné, dans cette dernière campagne, en vérité, en force, en -avenir, est à peine croyable... Je ne crois pas que l'histoire -ecclésiastique présente nulle part une aussi surprenante péripétie. Où -allons-nous donc, et qu'est-ce que Dieu prépare[515]?» Les catholiques -se sentaient à l'une de ces heures de grands espoirs, pendant -lesquelles on est heureux d'avoir vécu, dussent-elles être suivies -plus tard de douloureuses déceptions. - -[Note 514: _Chroniques parisiennes_, p. 117, 118.] - -[Note 515: Lettres de mai et juin 1844.] - - -VI - -Que l'Université se soit défendue et ait tâché de rendre coup sur -coup, quand on a d'abord semblé poursuivre sa déchéance pour cause -d'indignité morale et religieuse, rien là qui doive surprendre. Mais -voici qu'elle se trouve en présence d'une campagne beaucoup moins -blessante pour elle; les catholiques demandent la liberté pour tous. -Ne prendrait-elle pas le beau rôle et ne servirait-elle pas ses vrais -intérêts, en déclarant qu'elle ne combat ni ne craint cette liberté? -Elle n'en fait rien; les nuits du 4 août sont rares dans l'histoire -des privilégiés. Bien au contraire, elle paraît se cramponner à son -monopole avec un égoïsme craintif, à ce point que M. Sainte-Beuve ne -peut s'empêcher de relever le caractère «mesquin» de ce qu'il appelle -ces «anxiétés de pot-au-feu[516]». Une attitude moins justifiable -encore est celle des «libéraux». Ils ne doivent pas ignorer que ce -sont eux qui, sous la Restauration, ont lancé l'idée de la liberté -d'enseignement et qui en ont ensuite inscrit le principe dans la -Charte de 1830. Et cependant, il leur suffit de l'entendre réclamer -par des catholiques, pour la renier. Tous les journaux de gauche ou de -centre gauche, sauf le _Commerce_, organe peu répandu du petit groupe -Tocqueville, et, par intermittence, une feuille radicale, la -_Réforme_, se font, par haine du clergé, les champions du monopole -universitaire dont naguère encore ils se plaisaient à dire du mal. -Quant au _Journal des Débats_, qui persiste en cette question à -marcher avec ses adversaires politiques, il répond allègrement à ceux -qui lui opposent la promesse de la Charte, que les catholiques n'ont -pas qualité pour invoquer cette Charte, faite «non pour eux et par -eux, mais contre eux». - -[Note 516: _Chroniques parisiennes_, p. 148, 149.] - -Si résolus que fussent les avocats du monopole à braver toute pudeur -libérale, la défensive leur paraissait embarrassante sur ce terrain -constitutionnel. Aussi les voyons-nous tout de suite tâcher d'en -sortir et chercher à prendre l'offensive sur quelque autre sujet. Dans -les séminaires, quand les jeunes clercs sont sur le point de recevoir -le sacerdoce, pour les mettre à même d'exercer le ministère de la -confession, on leur fait étudier une certaine partie de la théologie -morale, celle qui traite des cas de conscience les plus délicats. Là, -comme dans les thèses de droit criminel, il faut, pour définir les -degrés de culpabilité et la gravité des peines, recourir à des -distinctions que l'ignorant superficiel peut être tenté de regarder -comme subtiles. Là, surtout quand il s'agit des péchés contre le -sixième et le neuvième commandement, on est réduit à approfondir les -plaies les plus honteuses de l'âme, ainsi qu'il est fait, dans les -livres de médecine, pour celles du corps: répugnante, mais nécessaire -dissection, qui n'est pas plus immorale dans un cas que dans l'autre. -Les règles de cette science, s'appliquant non à des faits créés par -une imagination dépravée, mais à ceux que fournit l'expérience des -confesseurs, sont exposées dans des ouvrages spéciaux, écrits en latin -pour les mieux soustraire aux mauvaises curiosités. L'un de ces -ouvrages tomba, en 1843, sous les yeux d'un protestant de Strasbourg, -qui y vit prétexte à un petit pamphlet, publié sous ce titre: -_Découvertes d'un bibliophile_. Accusant les professeurs des -séminaires d'excuser le vol, le parjure, l'adultère et jusqu'aux -débauches contre nature, de pervertir la conscience et de corrompre -l'imagination de leurs élèves, il affectait l'effroi d'une pudeur -indignée, à la vue des ignominies où se complaisait l'enseignement -ecclésiastique. Il était facile de se rendre compte que cette -accusation s'appuyait sur des citations audacieusement tronquées et -dénaturées, ou sur des contresens comme on en commet toujours, quand -on veut traiter au pied levé d'une science quelconque dont on ignore -l'ensemble, les principes, la méthode et même la langue. Mais les -champions du monopole universitaire n'y regardaient pas de si près: -voyant là une arme, ils s'en saisirent avec empressement et s'en -servirent avec une passion sans scrupule. Le _Journal des Débats_ ne -fut pas des derniers à exprimer le dégoût que lui inspiraient «les -honteux écarts de l'enseignement ecclésiastique» et la «boue de la -casuistique». Notons en passant que l'un des plus âpres à flétrir ces -distinctions où il prétendait découvrir l'excuse de tous les crimes, -et en particulier du vol, était M. Libri; probablement avait-il déjà -commencé dans nos bibliothèques les soustractions qui devaient lui -attirer peu après une condamnation infamante. Le tapage fut un moment -si fort, qu'on put se demander si la vérité parviendrait jamais à se -faire entendre. Au bout de quelques mois cependant, devant la réaction -du bon sens et du dégoût, nul n'osa plus prolonger cette calomnie. M. -Isambert ayant tenté d'en porter l'écho à la tribune de la Chambre, il -suffit de quelques mots émus du garde des sceaux pour en faire -justice. - -La diversion des «cas de conscience» avait donc échoué, et les -adversaires de la liberté d'enseignement eussent risqué de se trouver -à court, sans la ressource d'une autre manoeuvre, moins nouvelle, mais -d'un effet plus sûr. Benjamin Constant disait un jour à M. de -Corcelle: «On a vraiment bien tort de s'embarrasser pour l'opposition; -quand on n'a rien,... eh bien, il reste les Jésuites; je les sonne -comme un valet de chambre, ils arrivent toujours.» Après avoir tenu -tant de place dans les polémiques de la Restauration, ces religieux -avaient fait peu parler d'eux depuis 1830. S'ils continuaient et même -développaient leurs oeuvres de confession et de prédication, c'était -sans bruit. Ils n'enseignaient plus en France, depuis 1828, et leurs -collèges de Brugelette, de Fribourg et du Passage étaient hors -frontières. Ils se défendaient de tout lien avec les partis politiques -et de toute hostilité contre la monarchie de Juillet[517]. Un moment, -en 1838 et 1839, quelques-uns des fauteurs de la coalition essayèrent -de réveiller contre eux les vieilles préventions; la tentative échoua, -et le _Journal des Débats_ railla ceux qui avaient «peur des -Jésuites[518]». Plus tard, quand, à la suite du projet de 1841, la -question de la liberté d'enseignement se trouva soulevée, la Compagnie -de Jésus ne sortit pas de sa prudente réserve, et ne se mêla pas, au -moins ostensiblement, aux polémiques engagées à ce sujet. Et -cependant, voici que, tout à coup, vers 1842, on se remettait, dans la -presse «libérale», à crier: Au Jésuite! comme sous M. de Villèle. Le -_Journal des Débats_ n'était pas le moins ardent à agiter le fantôme -dont il se moquait naguère avec tant de verve. Le pamphlet principal -de M. Génin avait pour titre: _les Jésuites et l'Université_, et, dans -ses _Lettres_, M. Libri se posait cette question: _Y a-t-il encore des -Jésuites?_ Il n'était pas jusqu'aux écoliers qu'on n'eût -l'inconvenance de mêler à ces querelles; dans plusieurs collèges de -Paris, en 1842, on donnait pour sujet de discours français, Arnauld -demandant, devant le Parlement, l'expulsion des Jésuites, les -accablant des accusations les plus violentes et les plus injurieuses, -et faisant, par contre, un éloge enthousiaste de l'Université. Il -semblait que toute la controverse ne portât plus que sur la Compagnie -de Jésus; ce qui faisait dire spirituellement à M. Rossi: «Je ne sais -si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation, -mais elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de -l'orgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée dans nos -débats.» La polémique, du reste, n'est pas plus sérieuse que sous la -Restauration: même façon de transformer les actes les plus simples de -dévotion ou de charité en noirs complots, les humbles demeures des -religieux en redoutables et mystérieuses forteresses. L'archiconfrérie -de Notre-Dame des Victoires, fondée par M. Desgenettes, en dehors des -Jésuites, est présentée comme une terrible société secrète dont les -50,000 affiliés sont les agents de la puissante compagnie. «Rien ne se -fait, dit gravement M. Libri, sans que les Jésuites y prennent part.» -Et il les montre ayant pied dans toutes les classes de la société, -particulièrement dans «le boudoir des jolies femmes», détournant le -produit des quêtes pour former «_les fonds secrets de la -congrégation_»; guerres, révolutions, tout ce qui s'accomplissait dans -le monde est l'oeuvre des Jésuites; ils ont dans leur maison mère, à -Rome, «un immense livre de police qui embrasse le monde entier», et où -est admirablement racontée la biographie de tous les hommes auxquels -ils ont eu affaire. «Un de mes amis a vu le livre», affirme M. Libri. -Ces sottises finissaient par impatienter Henri Heine lui-même: il -raillait ceux qui attribuaient tout aux intrigues des Jésuites et -s'imaginaient sérieusement que, de Rome, le général de la compagnie -dirigeait, par ses sbires déguisés, la réaction dans le monde entier. -«Ce sont, ajoutait-il, des contes pour de grands marmots, de vains -épouvantails, une superstition moderne.» Mais M. Libri n'en était pas -moins tout entier à l'épouvante irritée que lui causait -l'envahissement croissant de cette congrégation. Sa perspicacité ne -laissait échapper aucun signe de cet envahissement; quelques églises -commençaient alors à être chauffées: n'était-ce pas la preuve, -demandait le savant professeur, que la morale relâchée des Jésuites -gagnait et dominait tout le clergé? On a le regret de constater que le -signal de cette triste et souvent bien sotte campagne était parti -d'assez haut. N'était-ce pas le grand maître de l'Université, M. -Villemain, qui, le 30 juin 1842, en pleine Académie, à propos d'un -concours sur Pascal, avait semblé inviter à reprendre les vieilles -polémiques «contre cette société remuante et impérieuse que l'esprit -de gouvernement et l'esprit de liberté repoussent également»? -L'exemple de M. Villemain était suivi, à l'Académie, par M. Mignet, -dans la séance du 8 décembre 1842; à la Sorbonne, l'année suivante, -par M. Lacretelle, ouvrant son cours d'histoire. Les vieilles -préventions parlementaires venaient au secours des rivalités -universitaires, et, en 1843, deux procureurs généraux, M. Dupin, à la -Cour de cassation, M. Borely, à la cour d'Aix, attaquaient les -Jésuites dans leurs discours de rentrée. Enfin, un pair de France, -homme du monde et homme d'esprit, le comte Alexis de Saint-Priest, -publiait un volume d'histoire sur la suppression de l'Ordre au -dix-huitième siècle. - -[Note 517: Voir, à ce propos, la note que le P. Guidée, provincial à -Paris, avait fait parvenir au Roi, en 1838, t. III, ch. IX, § VI.] - -[Note 518: _Ibid._] - -Qu'il y ait eu dans ces attaques une part de préjugés sincères, on ne -peut le contester; toutefois, la façon dont elles ont éclaté de toutes -parts, si subitement et sans prétexte apparent, révèle une tactique -raisonnée ou instinctive. C'est une «ruse de guerre», disait alors -Henri Heine. On avait compris l'avantage de ce mot de «Jésuite», pour -soulever les passions et pour rendre impopulaire la liberté elle-même. -Suivant la parole de M. de Montalembert, «les défenseurs du monopole -faisaient ce qu'on fait dans une place assiégée; ils faisaient une -diversion habile, une sortie vigoureuse». L'arme paraissait si commode -et à elle seule si efficace, qu'on s'en servait contre tous ceux que -l'on voulait combattre. À propos des cas de conscience, avait-on à -parler des ouvrages des abbés Moullet, Soettler, etc., on avait bien -soin de les appeler le «Père» Moullet ou le «Père» Soettler, pour -faire croire qu'ils appartenaient à la Compagnie de Jésus. Tout ce -qu'on reprochait au clergé, dans le présent ou dans le passé, on -l'attribuait à cette compagnie, qui eût pu souvent répondre: - - Comment l'aurais-je fait, si je n'étais pas né? - -Contrairement aux vues premières de quelques-uns de ceux qui avaient -étourdiment engagé ce combat, ce qu'on s'était trouvé bientôt -attaquer, sous le nom de jésuitisme, c'était le catholicisme lui-même. -Le masque gallican ou janséniste, derrière lequel on cherchait à -dissimuler l'hostilité antichrétienne, était déjà bien usé sous la -Restauration, en dépit de M. de Montlosier ou de M. Cottu, et quoique -la société de cette époque se rattachât encore, par quelques points, -aux traditions d'ancien régime. Mais, après 1830, il ne pouvait plus -tromper personne. Aussi, répondant au _Journal des Débats_, qui -s'était un jour défendu d'avoir attaqué «la religion du pays» et -prétendait n'en vouloir qu'à «la superfétation honteuse du -jésuitisme», une autre feuille ministérielle, le _Globe_, lui disait: -«Soyez donc plus francs et plus hardis; ne lancez plus vos attaques -obliquement; laissez là les épithètes de Jésuites et de casuistes. -Allez droit au but; ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez -dire aux évêques de France: Nos injures sont pour vous.» «Le -jésuitisme, lisons-nous dans la _Revue indépendante_, à la date du 25 -mai 1843, n'est ici qu'une vieille formule qui a le mérite de résumer -toutes les haines populaires contre ce qu'il y a de rétrograde et -d'odieux dans les tendances d'une religion dégénérée... Tout le monde -voit bien ce qui est au fond de cette querelle: il s'agit en réalité -de savoir qui l'emportera du catholicisme exclusif ou de la liberté.» -D'ailleurs, qui eût pu conserver quelque doute sur le caractère que -prenait de plus en plus cette lutte, en voyant ce qui se passait alors -dans l'une des principales écoles de l'État? - -À la même heure, en 1843, deux professeurs au Collège de France, non -des premiers venus, M. Quinet et M. Michelet, transformaient leurs -cours en une sorte de diatribe haineuse contre les Jésuites. La -surprise fut grande. Le passé de ces deux hommes ne semblait pas les -avoir préparés à ce rôle de pamphlétaire. Les accès de fièvre -révolutionnaire et belliqueuse ressentis par M. Quinet en 1830 et en -1840 avaient été considérés comme des accidents passagers dans une vie -qui paraissait d'ailleurs absorbée par des travaux d'érudition et de -poésie. S'il n'était pas chrétien, il n'avait pas apporté jusqu'ici, -dans les choses religieuses, de passion agressive, et l'on croyait -voir en lui un penseur cherchant le Dieu qu'il souffrait d'avoir -perdu. Du reste, aussi éloigné que possible de toute question pratique -et contemporaine, il vivait plutôt dans les nuages, si peu en quête -des applaudissements vulgaires qu'un de ses amis pouvait dire: «Que -voulez-vous? Quinet a toujours eu un talent particulier pour cacher ce -qu'il fait.» Quant à M. Michelet, bien que n'ayant jamais eu -d'habitudes ni même de convictions religieuses, et n'ayant été baptisé -qu'à dix-huit ans, il avait été quelque temps considéré par les -catholiques, sinon comme un des leurs, du moins comme un allié. -C'était Mgr Frayssinous qui l'avait nommé à l'École normale, comptant -qu'il y contre-balancerait l'influence voltairienne de professeurs -plus «libéraux». On l'avait choisi pour enseigner l'histoire à la -fille du duc de Berry, en attendant qu'on lui donnât pour élève, après -1830, la princesse Clémentine. Nul n'avait semblé goûter plus vivement -cette poésie du christianisme que Chateaubriand venait de révéler à -son siècle; nul n'avait mieux senti le moyen âge, rendu un plus tendre -hommage au rôle maternel de l'Église envers la jeune Europe; nul -n'avait baisé d'une lèvre plus émue la croix du Colisée ou les pierres -de nos cathédrales gothiques. «Toucher au christianisme! s'écriait-il; -ceux-là seuls n'hésiteraient point qui ne le connaissent pas.» Et, -pour exprimer la nature des sentiments que la vieille religion lui -inspirait, il rappelait ce qu'il avait éprouvé auprès du lit de sa -mère malade. Aussi pouvait-il écrire, en 1843: «Les choses les plus -filiales qu'on ait dites sur notre vieille mère l'Église, c'est moi -peut-être qui les ai dites.» Du reste, étranger aux passions et aux -intrigues du dehors, tout entier à ses vieux documents ou à ses élèves -qu'il aimait également, sorte de Bénédictin soucieux de ce qu'il -appelait «sa virginité sauvage», il donnait à tous, par sa personne -comme par ses écrits, l'idée d'un talent dont la note dominante était -une naïveté tendre et enthousiaste; Henri Heine l'appelait alors «le -doux et paisible Michelet, cet homme au caractère placide comme le -clair de lune». Et cependant, à peine ces deux professeurs sont-ils -atteints, avec tant d'autres, par le livre du _Monopole -universitaire_, qu'ils bondissent furieux et deviennent, à -l'étonnement de tous et au regret de leurs amis, les adversaires les -plus vulgairement passionnés du clergé et du catholicisme. Comment -expliquer cette transformation? Peut-être y avait-il eu, dès -l'origine, chez M. Quinet, un fanatisme révolutionnaire et -antichrétien plus profond qu'on ne le croyait; ses lettres, publiées -après sa mort, révèlent en effet, de 1830 à 1843, une sorte de -misanthropie irritée contre le gouvernement et la société, qui -rappelle parfois la correspondance de Lamennais. Quant à M. Michelet, -à côté des tendresses de sa nature littéraire, il avait une -sensibilité douloureuse, venant en partie de la misère et des -blessures d'amour-propre dont il avait souffert pendant son enfance et -souvent même dans son âge mûr; la longue et laborieuse solitude où il -avait vécu sur lui-même, accumulant dans le silence bien des -amertumes, avait ajouté à cette susceptibilité quelque chose de -concentré et une sorte d'exaltation intérieure qui n'attendait qu'une -circonstance pour faire explosion. Il y avait en outre chez lui un -grand orgueil et une vanité plus grande encore. N'est-ce même pas -surtout par là qu'il est tombé? Ne semble-t-il pas qu'à cette époque -le démon l'ait transporté sur la montagne de la tentation, qu'il lui -ait montré à ses pieds et offert, s'il voulait servir des passions -mauvaises, le royaume de la basse popularité? M. Michelet crut trouver -là une revanche des humiliations mondaines dont il avait souffert; il -se laissa séduire, et aussitôt le vertige s'empara de lui. - -Ce fut à propos des littératures méridionales de l'Europe, sujet -officiel de son cours, que M. Quinet trouva moyen de faire six leçons -sur les Jésuites ou plutôt contre eux. Prétendant analyser et définir -le jésuitisme, il s'attaqua, avec une violence extrême, aux _Exercices -spirituels_ de saint Ignace; par des citations mal traduites ou -inexactes, il chercha à rendre odieuse et ridicule cette grande -méthode de vie intérieure, et dénonça, dans l'esprit qui en émanait, -une influence mortelle à toute civilisation: «Ou le jésuitisme doit -abolir l'esprit de la France, concluait-il, ou la France doit abolir -l'esprit du jésuitisme.» Cette dernière oeuvre était, à ses yeux, la -mission propre de l'Université et la raison d'être de son monopole. -Estimant que le catholicisme--à cette date il l'appelait encore le -jésuitisme--était incompatible avec la révolution, il voulait que -l'État fondât une religion nouvelle, destinée à rétablir, au-dessus -des divisions actuelles de sectes, l'unité morale de la nation; -l'enseignement public lui paraissait le moyen d'imposer ce nouvel -Évangile aux jeunes générations. M. Quinet devait bientôt laisser voir -que cette religion se confondait, dans sa pensée, avec l'idée -révolutionnaire. Le scandale fut grand de voir de pareilles thèses -professées par un personnage qui se plaisait lui-même à dire: «Je suis -un homme qui enseigne ici publiquement, au nom de l'État.» Fallait-il -s'étonner que l'amphithéâtre du Collège de France ressemblât parfois -plus à la salle d'un club qu'à celle d'un cours? Chaque leçon était -«une bataille», dit un disciple de M. Quinet, M. Chassin. La partie -ardente de la jeunesse catholique, ainsi provoquée, venait protester -contre les outrages que le professeur jetait à ses croyances. «Plus -d'une fois, raconte encore M. Chassin, entendant des cris formidables, -l'administrateur accourut, par les couloirs intérieurs, jusqu'à la -chaire du professeur, et, pâle d'effroi, lui conseilla de lever -immédiatement la séance:--Je ne sais pas, disait-il, si, ce soir, il -subsistera une pierre du Collège de France.» Mais après quelques -scènes de ce genre, les étudiants catholiques, obéissant aux conseils -des chefs de leur parti, notamment du P. de Ravignan, renoncèrent à -ces manifestations. Quant à M. Quinet, au milieu des passions qu'il -soulevait, il apportait une sorte de fanatisme mystique dont on trouve -la trace dans sa correspondance, se croyant un apôtre et presque un -martyr, alors qu'il faisait oeuvre de détestable pamphlétaire. - -Encore chez M. Quinet y avait-il une apparence d'enseignement, une -certaine gravité, un plan suivi. Rien de tout cela chez M. Michelet. -Chargé d'un cours d'histoire et de morale, les sujets traités par lui -jusqu'alors ne le conduisaient pas à s'occuper des Jésuites; mais sa -passion fantaisiste dédaigne même la feinte d'une transition. Il -suffit de jeter un regard sur son auditoire pour voir ce qu'est -devenu, avec cet étrange professeur, le vieux Collège de France. Une -foule tapageuse fait queue aux portes et se bouscule pour entrer. Dans -la salle comble, en attendant le maître, on s'interpelle, on crie, on -échange de grossiers lazzi, on chante la _Marseillaise_, _Jamais -l'Anglais ne régnera_, ou des couplets de Béranger dont chaque refrain -est accueilli par un hurlement: À bas les Jésuites! quelquefois des -chants pires encore. Un jeune homme profite d'un intermède pour -déclamer des vers patriotiques; un autre quête pour la Pologne. Enfin, -M. Michelet fait son entrée: tête couverte de grands cheveux déjà -presque blancs, figure longue et fine, bouche un peu contractée, -regard ardent, et, dans toute sa physionomie, quelque chose de fébrile -et de troublé. Il s'assied. Les bras pendants sous la table, il -s'agite, se balance, et commence d'un ton saccadé, en style haché. Il -n'est pas orateur: les mots lui viennent rares et pénibles; souvent il -se gratte le menton, en paraissant attendre l'idée. Sur quoi va porter -la leçon? On ne s'en doute pas. Le sait-il lui-même? Son début est -parfois des plus étranges: tel jour, il parle d'un incident vulgaire -qui a frappé un moment son regard, en venant au Collège de France. Il -veut charmer et amuser ses auditeurs; il veut surtout les flatter et -obtenir leur applaudissement, en faisant écho à leur passion du -moment[519]. Nul moyen d'analyser ces leçons. Il y règne une animosité -violente, une colère furieuse, une sorte de terreur grotesque que tout -révèle, jusqu'au trouble inouï du style et de la composition. Le plus -souvent, le professeur s'attaque aux hypothèses que crée son -imagination, aux perfidies, aux égarements, aux corruptions qu'il -suppose possibles, que dès lors il prend comme réels et sur lesquels -il fonde sa satire et son réquisitoire. Du reste, dans cette vision -maladive, tout défile et se mêle en désordre, passé, avenir et -présent, philosophie, politique, peinture, Pologne, bals du quartier -latin, architecture, façon dont les babies mangent de la bouillie, et -presque toujours il aboutit à parler de soi. «Je suis sûr de ne pas -rester court, disait-il, parce que ce que je raconte, c'est moi.» -C'est lui qui a tout fait, qui a tout vu; il est la personnification -de l'humanité; il est le précurseur d'un nouveau Messie, s'il n'est ce -Messie lui-même. Aussi M. Sainte-Beuve écrit-il, à ce propos, le 28 -juillet 1843: «Jamais le _je_ et le _moi_ ne s'est guindé à ce degré. -C'est menaçant.» M. Michelet a la plus haute idée de son oeuvre; à -l'entendre, «chacune de ses leçons est un poème»; il déclare «n'avoir -jamais eu un sentiment plus religieux de sa mission, n'avoir jamais -mieux compris le sacerdoce, le pontificat de l'histoire». Triste -décadence d'un brillant esprit, que rien désormais n'arrêtera plus. Le -cours de 1843 a été une époque décisive et fatale dans la vie de M. -Michelet. L'une des extravagances de sa dernière manière sera de -prétendre distinguer deux François 1er, l'un _avant_, l'autre _après -l'abcès_; deux Louis XIV, l'un _avant_, l'autre _après la fistule_; -comme on l'a dit spirituellement, on serait mieux fondé à distinguer -deux Michelet, l'un _avant_, l'autre _après les Jésuites_. Le second -n'a rien du premier, et prend en quelque sorte plaisir à le -contredire. Le talent même s'est altéré; les défauts sont aggravés, et -les qualités se sont voilées. L'écrivain paraît de plus en plus sous -l'empire d'une folie malsaine dans laquelle un sentiment domine: la -haine satanique du christianisme. Ce fut une des ruines morales et -intellectuelles de ce siècle qui en a tant connu. - -[Note 519: Cette recherche lui attire parfois quelque mésaventure. Un -jour, les jeunes gens, en l'attendant, s'étaient mis à chanter une -chanson obscène qui avait pour refrain un mot ignoble, hurlé en -choeur. Sur ce mot, qui a depuis fait son entrée dans la langue -parlementaire, la porte s'ouvre, le silence se fait, et M. Michelet -paraît. N'ayant entendu de loin que le vacarme, il s'imagine qu'on -chantait la _Marseillaise_. Empressé, suivant son usage, de s'unir aux -sentiments des assistants, il commence: «Messieurs, dit-il, au milieu -de ces chants patriotiques...» Un immense éclat de rire couvre sa -voix, et le professeur est obligé de chercher un autre exorde, en face -d'un auditoire rendu, par cet incident, plus tumultueux et plus -inconvenant encore que de coutume.] - -Ces cours qui étaient le plus grand désordre des luttes religieuses de -ce temps, eurent du moins un avantage. Désormais, il ne fut plus -possible de soutenir qu'en attaquant les Jésuites, on ne s'en prenait -pas au clergé tout entier et à la religion elle-même. Les deux -professeurs dédaignaient de dissimuler la vraie portée de leurs coups. -M. Michelet en vint bientôt à soutenir que le christianisme était un -obstacle aux progrès de l'humanité, une décadence par rapport non -seulement au paganisme, mais au fétichisme, la «cité du mal», par -opposition à la révolution qui était la «cité du bien», et il -proclamait sa résolution de «détrôner le Christ». Quant à M. Quinet, -un de ses apologistes, M. Chassin, nous le montre, dans son cours, -poursuivant le catholicisme à travers tous les siècles, «se rangeant -du côté de ses grands ennemis du dix-huitième siècle, détrônant -l'Église, et décernant à la révolution française la papauté -universelle et le gouvernement des âmes». Cette franchise brutale -dérangeait bien des tactiques. Au premier moment, tous les partisans -du monopole, depuis le _Journal des Débats_ et la _Revue des Deux -Mondes_ jusqu'au _National_ et à la _Revue indépendante_, avaient -applaudi à la sortie des deux professeurs; mais les habiles et les -prudents ne tardèrent pas à y trouver plus d'embarras que de secours. -Dès l'apparition du livre des _Jésuites_, dans lequel les deux -professeurs avaient réuni leurs leçons de 1843, la _Revue des Deux -Mondes_ disait: «La publication a réussi, le coup a porté, _trop bien -peut-être_.» Un autre fait se dégageait des scandales du Collège de -France, c'est que les passions soulevées s'attaquaient en réalité à la -monarchie de Juillet aussi bien qu'à l'Église catholique. À chaque -incident, à chaque parole des maîtres, à chaque manifestation des -élèves, ce caractère révolutionnaire apparaissait plus marqué et plus -agressif. M. Chassin a loué depuis M. Quinet de ce que, après deux ans -de son enseignement, «la jeunesse des écoles avait cessé d'être -catholique et était devenue républicaine»; il a déclaré, en parlant -des événements de 1848, que «les cours du Collège de France pouvaient -être considérés comme une des causes les plus directes de ce réveil -national et universel»; et il a ajouté, à propos du rôle de M. Quinet, -le 24 février: «Au jour de l'action, il fut à son poste. Il avait, si -j'ose dire, armé les âmes; il devait donc se jeter en personne dans la -bataille... Un des premiers, il entra aux Tuileries, le fusil à la -main. L'alliance conclue par l'idée fut ainsi scellée dans le sang.» -N'y a-t-il pas là une leçon pour les politiques à courte vue qui -s'imaginent que le cri: À bas les Jésuites! ne menace pas l'État, ou -qui même croient habile de détourner de ce côté les passions gênantes -ou redoutables? - -La diversion, chaque jour plus violente et plus tapageuse, tentée -contre la Compagnie de Jésus, obligea les catholiques qui avaient pris -d'abord l'offensive contre le monopole universitaire, à se défendre, à -leur tour, sur le terrain où on les attaquait et qui, à raison des -préjugés encore régnants, pouvait paraître peu favorable. M. de -Montalembert avouait plus tard, à la tribune, «l'embarras» que, dans -le premier moment, cette évocation d'un Ordre si impopulaire avait -causé aux catholiques. Toutefois, ils firent vaillamment face à -l'attaque. Journaux, revues, brochures, livres, tout fut employé. Un -écrit effaça tous les autres: ce fut celui que le P. de Ravignan -publia en janvier 1844, sous ce titre: _De l'existence et de -l'institut des Jésuites_. Rare fortune pour cet institut, de posséder -alors dans ses rangs un prédicateur célèbre dont les hommes de tous -les partis étaient les auditeurs assidus et les admirateurs, dont le -chancelier Pasquier faisait l'éloge en pleine Académie; un religieux -dont la vertu en imposait à ce point que personne n'osait l'attaquer. -Qu'un tel homme prît en main la cause des Jésuites et les -personnifiât en quelque sorte devant le monde, au jour du péril, -c'était déjà beaucoup, car son nom, à lui seul, était une force et une -protection; mais de plus son petit livre était, en lui-même, -excellent. Traitant successivement des _Exercices spirituels_ de saint -Ignace, des constitutions, des missions et des doctrines de la -compagnie, il contenait une réfutation brève, simple et forte, de -toutes les accusations portées. Et surtout, quel accent incomparable -avait cette courte apologie, fière sans rien de provocant ni -d'irritant, où l'auteur se défendait sans s'abaisser au rang d'accusé: -mélange singulièrement saisissant de l'humilité du religieux qui parle -par obéissance, avec un absolu détachement de tout ce qui le touche -personnellement, et de la noblesse d'âme du gentilhomme, soucieux de -l'honneur de son drapeau! Et quelle sérénité dans une oeuvre de -polémique! À peine, par moments, un peu d'impatience, à la vue du bon -sens et de la bonne foi si outrageusement méconnus, mais aucune pensée -petite, amère, aucune animosité contre les hommes; toujours cette -politesse du langage qui, chez l'écrivain, était à la fois la marque -de l'homme bien né et la manifestation d'une ardente charité -chrétienne; depuis la première page jusqu'à la dernière, une émotion -où l'on ne sait ce qui domine, de l'amour de la cause que l'auteur -défend, ou de celui des âmes qu'il veut toucher; par places, des cris -du coeur d'une admirable éloquence. Le contraste était grand avec les -oeuvres troublées auxquelles il répondait, et aussi, il faut le dire, -avec quelques-unes de celles par lesquelles avait été défendue -jusqu'alors la cause catholique[520]. - -[Note 520: De courts extraits donneront l'idée de ce petit livre. Il -débutait ainsi: «La prudence a ses lois, elle a ses bornes. Dans la -vie des hommes, il est des circonstances où les explications les plus -précises deviennent une haute obligation qu'il faut remplir. Je -l'avouerai: depuis surtout que le pouvoir du faux semble reprendre -parmi nous un empire qui paraissait aboli, depuis que des haines -vieillies et des fictions surannées viennent de nouveau corrompre la -sincérité du langage et dénaturer les droits de la justice, j'éprouve -le besoin de le déclarer: je suis Jésuite, c'est-à-dire religieux de -la Compagnie de Jésus... Il y a d'ailleurs, en ce moment, trop -d'ignominies et trop d'outrages à recueillir sous ce nom, pour que je -ne réclame point publiquement ma part d'un pareil héritage. Ce nom est -mon nom; je le dis avec simplicité: les souvenirs de l'Évangile -pourront faire comprendre à plusieurs que je le dise avec joie.» La -fin n'était ni moins noble ni moins touchante: «Que si je devais -succomber dans la lutte, avant de secouer, sur le sol qui m'a vu -naître, la poussière de mes pas, j'irais m'asseoir une dernière fois -au pied de la chaire de Notre-Dame. Et là, portant en moi-même -l'impérissable témoignage de l'équité méconnue, je plaindrais ma -patrie, et je dirais avec tristesse: Il y eut un jour où la vérité lui -fut dite; une voix la proclama, et justice ne fut pas faite; le coeur -manqua pour la faire. Nous laissons derrière nous la Charte violée, la -liberté de conscience opprimée, la justice outragée, une grande -iniquité de plus. Ils ne s'en trouveront pas mieux; mais il y aura un -jour meilleur, et, j'en lis dans mon âme l'infaillible assurance, ce -jour ne se fera pas longtemps attendre. L'histoire ne taira pas la -démarche que je viens de faire; elle laissera tomber sur un siècle -injuste tout le poids de ses inexorables arrêts. Seigneur, vous ne -permettrez pas toujours que l'iniquité triomphe sans retour ici-bas, -et vous ordonnerez à la justice du temps de précéder la justice de -l'éternité.»] - -Dans la publication du P. de Ravignan, il y avait plus qu'une belle -parole, il y avait un grand acte. Jusqu'à présent les Jésuites ne -s'étaient défendus que par la vieille méthode, attendant tout de la -tolérance du gouvernement, sollicitée sans bruit, faisant parler d'eux -le moins possible, évitant même de se nommer. En 1838, par exemple, -ils avaient été menacés: nous avons vu alors le provincial de Paris, -le P. Guidée, faire parvenir au Roi un mémoire secret où il trouvait -moyen de justifier son Ordre sans en prononcer une seule fois le nom; -il s'y faisait même un mérite de cette espèce de dissimulation. Tout -autre avait été la tactique inaugurée par Lacordaire avec son _Mémoire -pour le rétablissement des Frères Prêcheurs_, et suivie par M. de -Montalembert, Mgr Parisis et les autres chefs du mouvement catholique, -tactique qui consistait à se défendre par la publicité, par toutes les -armes que fournissaient les libertés modernes, et à s'adresser à -l'opinion plus qu'au gouvernement. Par sa brochure, le P. de Ravignan -s'engage et engage avec lui résolument sa compagnie dans cette voie -libérale. Tout d'abord il se nomme, avec une hardiesse dont la -nouveauté stupéfie ses adversaires[521]. Il n'invoque pas le droit -divin de l'Église; mais le droit public de la France; il s'appuie, -non sur les bulles des papes, mais sur la Charte. «La Charte a-t-elle -proclamé la liberté de conscience, oui ou non?» tel est le fond de son -argumentation. Il se défend d'être hostile aux principes auxquels il -fait appel. «On nous transforme, dit-il, en ennemis des libertés et -des institutions de la France: pourquoi le serions-nous?» Afin de -compléter sa démarche, il publie, en même temps, une lettre et une -consultation de M. de Vatimesnil, qui établissent la situation légale -des congrégations, notamment des Jésuites, et qui déterminent ainsi le -terrain de la résistance judiciaire. - -[Note 521: M. Libri écrivait alors: «M. l'abbé de Ravignan s'intitule -publiquement membre de la Compagnie de Jésus, ce qu'on n'avait jamais -osé faire sous la Restauration.» Et M. Cuvillier-Fleury disait dans le -_Journal des Débats_: «Ils ont osé, quatorze ans après la révolution -de Juillet, ce qu'ils n'avaient jamais tenté, même sous la -Restauration; ils se sont nommés.»] - -L'effet de ce livre fut immense. Il s'en vendit, dans la seule année -1844, plus de vingt-cinq mille exemplaires: chiffre considérable pour -l'époque. Les adversaires n'osaient l'attaquer directement. Pendant -que Lacordaire proposait, au cercle catholique, «trois salves en -l'honneur du P. de Ravignan», celui-ci recevait l'avis que, dans les -Chambres, «sa brochure avait produit très bon effet, qu'on en avait -beaucoup parlé dans un bon sens, que MM. Pasquier, Molé, de Barante, -Sauzet, Portalis et autres l'approuvaient hautement», que les -ministres eux-mêmes, M. Guizot et M. Martin du Nord, la jugeaient -favorablement[522]. Le premier président, M. Séguier, venait voir -l'auteur pour le féliciter. Il n'était pas jusqu'à M. Royer-Collard, -si imbu de préventions jansénistes, qui ne lui exprimât son -admiration. M. Sainte-Beuve écrivait alors dans la _Revue suisse_: -«C'est le premier écrit sorti des rangs catholiques, durant toute -cette querelle, qui soit digne d'une grande et sainte cause... Il est -de nature à produire beaucoup d'effet; il s'en vend prodigieusement.» -Aussi le P. de Ravignan écrivait-il modestement au Père général: «Dieu -a béni cette publication, malgré l'inconcevable indignité de -l'instrument; pas un blâme encore, que je sache, pas un inconvénient -signalé, au contraire.» Un succès si complet contient une leçon. Il -est dû à deux causes: d'abord la modération et la dignité du ton, -l'esprit large, juste et charitable qui anime l'auteur, sa -préoccupation, non de flatter les passions de ses amis ou de meurtrir -ses adversaires, mais de convaincre et d'attirer tous les hommes -d'entre-deux; ensuite l'avantage du terrain nouveau où il s'est placé, -de la thèse de liberté et de droit moderne sur laquelle il s'est -fondé. Il a pris, pour une défensive devenue nécessaire, les armes -dont les chefs du parti catholique s'étaient servis naguère pour -l'offensive; il l'a fait avec un avantage égal, et il a empêché ainsi -que les partisans du monopole ne trouvassent, par la diversion contre -le jésuitisme, un moyen de réparer l'échec moral subi par eux, sur la -question même de la liberté d'enseignement. - -[Note 522: Lettres inédites du R. P. de Ravignan.] - - -VII - -Jusqu'à présent nous avons assisté au combat des deux armées opposées, -évêques contre philosophes, champions de la liberté d'enseignement -contre tenants du monopole universitaire. Du gouvernement, sauf ce qui -a été dit, à l'origine, de son malheureux projet de 1841, il n'a pas -encore été parlé. C'est l'ordre logique. Dans ces premières années, en -effet, le ministère n'a eu qu'un rôle secondaire et effacé; il n'a pas -exercé d'action sur la lutte dont il a, sans le vouloir et sans le -savoir, donné le signal; on se battait en dehors de lui et par-dessus -sa tête. Pendant ce temps, son attention et ses efforts étaient -absorbés par les questions extérieures ou intérieures dont la -politique parlementaire faisait, à chaque session, des questions de -cabinet; nous avons vu quelles elles étaient: la liberté -d'enseignement n'y avait pas figuré. Et cependant, à voir les choses -de plus haut, bien des raisons n'eussent-elles pas dû déterminer le -gouvernement à s'emparer du problème ainsi soulevé et à briguer -l'honneur de lui donner une solution sagement libérale? Il souffrait, -nous l'avons vu, du vide de la scène politique et ne savait comment le -remplir, ne voulant pas, à l'intérieur, d'innovations dangereuses -pour un pays ébranlé partant de secousses, et ne pouvant rien -entreprendre au dehors, en face de la coalition toujours prête à se -reformer contre la France de 1830. Avec la liberté d'enseignement, une -occasion s'offrait à lui de faire quelque chose de grand, de sain et -de fécond, qui eût remplacé avec avantage les questions factices et -les querelles de personne où se dépensait toute la vie politique. Ne -serait-ce pas jeter une semence féconde dans ce champ parlementaire -qui paraissait stérilisé à force d'avoir été moissonné, rajeunir le -formulaire un peu vieilli et usé de la politique conservatrice, -agrandir et élever ce qu'il y avait d'étroit et d'abaissé dans une -société bourgeoise, apporter le meilleur contrepoids à la -prépondérance des préoccupations matérielles, donner aux hommes d'État -d'alors cette moralité, cette grandeur, ce prestige qu'ils ne peuvent -avoir quand rien n'indique chez eux le souci des principes supérieurs, -et dont M. Guizot, dès 1832, sentait le besoin pour la monarchie de -Juillet[523]? La liberté religieuse était celle à laquelle les -gouvernements pouvaient faire la part la plus large, se confier avec -le plus de sécurité, «la moins redoutable de toutes les libertés, -disait le comte Beugnot, puisqu'elle n'est réclamée que par des hommes -de paix et de bonne volonté». Loin d'augmenter ainsi l'instabilité, -qui était comme le mal constitutionnel de ce régime issu d'une -révolution, on la diminuerait. En assurant à la royauté de 1830 -l'adhésion et la reconnaissance des catholiques satisfaits, on -corrigerait cette faiblesse morale qui résultait de l'hostilité des -hautes classes, demeurées fidèles au parti légitimiste. En enlevant -aux royalistes la possibilité de se poser, contre le gouvernement, en -champions de la liberté religieuse, on leur retirerait le moyen le -plus efficace qu'ils pussent trouver de rafraîchir leur programme et -de recruter, dans la meilleure partie des générations nouvelles, leur -armée affaiblie. Et pour atteindre ce but, il n'était pas besoin de -souscrire à toutes les exigences du parti religieux. Sauf quelques -esprits ardents et absolus, les catholiques se contenteraient à moins. -Que le ministère, se portant médiateur, prît avec autorité -l'initiative d'une sorte de transaction, ils seraient heureux de -l'accepter, s'ils y discernaient la bonne volonté de faire tout ce que -permettaient les circonstances. Ne seraient-ils pas pleinement et -définitivement satisfaits, que du moins ils désarmeraient et, suivant -la fine distinction de Mgr Parisis, à défaut d'un _acquit_, -donneraient un _reçu_. Il suffirait probablement de reprendre le -projet de 1836. - -[Note 523: Discours du 16 février 1832.] - -C'est certainement ce qu'eût fait M. Guizot, s'il s'était cru libre de -suivre son sentiment personnel. On peut le croire, quand il affirme -après coup, dans ses _Mémoires_, que «personne n'était plus engagé et -plus décidé que lui à sérieusement acquitter, quant à la liberté -d'enseignement, la promesse de la Charte». S'il avait professé à côté -de M. Villemain et de M. Cousin, il n'était pas resté comme eux un -dévot de l'Université: «Vous voulez, disait-il alors à un professeur -fort mêlé aux polémiques, vous voulez, avec votre question -universitaire, être un parti, et vous ne serez jamais qu'une coterie.» -La lutte qui avait éclaté n'était pas de nature à le faire changer -d'avis. Ce n'est pas ce haut esprit qui s'effrayait ou s'effarouchait -de voir les catholiques et même les évêques user des armes de la -liberté. À la différence de la plupart de ses contemporains, il -comprenait les griefs du clergé, la gravité des questions soulevées; -il se plaisait à considérer et à saluer, dans ces débats, quelque -chose de plus vrai, de plus profond, de plus élevé que ce qui agitait -les partis politiques au milieu desquels il était condamné chaque jour -à manoeuvrer. Aussi rendait-il hommage à la «sincérité» de -l'opposition des catholiques, et déclarait-il leur émotion «digne d'un -grand respect», alors même qu'elle conduisait à des démarches, selon -lui, excessives. Bien plus, comme il l'avouera plus tard, ses -sympathies étaient au fond avec eux, et, au plus fort de la lutte, il -éprouvait à leur égard comme un sentiment d'envie. On lui attribuait -l'inspiration du _Globe_ qui blâmait alors sévèrement l'attitude du -_Journal des Débats_ en matière religieuse. Même sur les Jésuites, il -avait l'esprit libre et large; il était allé souvent entendre, à -Notre-Dame, le P. de Ravignan, pour lequel il ressentait estime et -sympathie; plus d'une fois, il eut avec lui des entretiens où il -aimait à se montrer supérieur aux préjugés régnants[524]. - -[Note 524: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p. -265 à 269.] - -M. Guizot trouvait-il les mêmes dispositions chez ses collègues, entre -autres chez le ministre des cultes et chez celui de l'instruction -publique que leurs attributions appelaient à s'occuper plus -spécialement des questions discutées? M. Martin du Nord eût été, en -temps ordinaire, le plus aimable des ministres: bien intentionné, -déférent envers ceux qu'il appelait _ses_ évêques, _son_ clergé, -gracieux même pour les Jésuites, désirant sincèrement le bien de la -religion et proclamant sa foi à la tribune. Mais cet avocat disert, -ancienne célébrité d'un barreau de province, manquait un peu des vues -hautes et du caractère ferme qui font l'homme d'État. Surpris et -troublé des graves problèmes qu'on soulevait devant lui, il eût -volontiers étouffé l'attaque comme la défense. On ne savait ce qui -agissait le plus sur lui, de la crainte d'attrister les évêques ou de -celle de braver leurs adversaires. Il n'eût pas fait obstacle à une -politique largement libérale, mais il n'était pas homme à en prendre -l'initiative. Néanmoins les prélats rendaient volontiers hommage à ses -bonnes intentions. Ils se plaignaient plus vivement de M. Villemain -qui leur paraissait être, dans le cabinet, le principal obstacle à la -politique de conciliation désirée par M. Guizot. Ce n'était pas que le -ministre de l'instruction publique fût animé de passions -antireligieuses. Dans une note confidentielle adressée à ses -collègues, Mgr Affre faisait, au contraire, remarquer que M. Villemain -se distinguait, entre les hommes politiques de l'époque, par ses -habitudes privées de vie chrétienne, et que, comme ministre, il avait -fait, dans le choix des livres ou des professeurs, des efforts -sincères pour rendre l'enseignement officiel plus religieux[525]. -Mais l'esprit de corps universitaire qu'il avait apporté au pouvoir -s'était encore échauffé depuis au feu de tant de polémiques. Lui et M. -Cousin, tout en se jalousant et se détestant, l'un chatouilleux, -ombrageux, inquiet, l'autre violent, impétueux, passionné, se -disputaient l'honneur de personnifier la corporation enseignante. «M. -Villemain, disait une feuille de gauche, est bien plutôt le grand -maître de l'Université qu'il n'est le ministre de l'instruction -publique. Au lieu de se considérer comme le grand pontife de -l'enseignement universel, il est resté le général du corps enseignant -laïque, le supérieur du couvent universitaire. Ainsi l'ont fait ses -antécédents, ses habitudes d'esprit, la situation actuelle des choses -et la difficulté de s'élever à la hauteur de son personnage[526].» -Nous avons déjà eu, du reste, l'occasion de remarquer que M. -Villemain, tout en étant le plus ingénieux des littérateurs, avait -moins encore que M. Martin du Nord les qualités de l'homme -d'État[527]. Joignez à cela cette susceptibilité craintive et -irritable qui est souvent le mal des hommes de lettres, et que les -polémistes catholiques ne ménageaient pas toujours assez. Très -sensible à la louange, encore plus aux critiques, le ministre de -l'instruction publique avait été fort ému de l'accueil, pour lui -inattendu, qui avait été fait à son projet de 1841. De là ce je ne -sais quoi d'aigri et d'agité avec lequel il se mêlait à la lutte. -Quant aux autres membres du cabinet, ils ne paraissaient pas s'occuper -de cette question d'enseignement dont ils ne comprenaient pas encore -l'importance. - -[Note 525: _Vie de Mgr Devie_, par M. l'abbé COGNAT, t. II, p. -416.--M. Villemain écrivait à Mgr Mathieu, le 14 janvier 1844: «Je -connais la douceur du nom de Jésus-Christ et je le fais aimer à mes -petits-enfants. Les âpretés de la vie publique, loin de détourner de -Celui qui console, y ramènent le coeur.» (_Vie du cardinal Mathieu_, -par Mgr BESSON, t. I, p. 317.)] - -[Note 526: _Courrier français_ du 12 février 1844.] - -[Note 527: Voir t. III, ch. I, § III.] - -Cet état d'esprit des ministres n'était pas le seul obstacle auquel se -heurtait la bonne volonté de M. Guizot: il y en avait un plus -embarrassant encore, c'était le sentiment régnant dans le Parlement, -non seulement à gauche, où, sauf de rares exceptions, tout le monde -repoussait une liberté qui pouvait profiter à la religion, mais aussi -dans la majorité conservatrice, où le plus grand nombre, par fidélité -à la mauvaise tradition de 1830, répugnait à laisser prendre au -clergé plus d'action sur la société. Parmi ceux qui naguère s'étaient -montrés bienveillants pour l'Église, plusieurs l'avaient crue vaincue -et réduite pour toujours à l'état d'une cliente affaiblie, timide, -qu'ils étaient alors flattés d'avoir sous leur protection. Mais la -voir relever la tête, l'entendre parler un langage fier, mâle, hardi, -cela les surprenait, les choquait et réveillait leurs vieilles -préventions. Ils ne parvenaient pas d'ailleurs à comprendre les -sentiments et les besoins au nom desquels parlaient les évêques. -«Voilà de singulières querelles pour notre temps», écrivait l'un -d'eux. Arborer le drapeau religieux, dix ans après la révolution de -Juillet, leur paraissait une sorte de bizarrerie inexplicable, un -éclat de mauvais goût, absolument comme si, dans un salon, ceux-là -venaient tout à coup à parler bruyamment que leur situation obligeait -à garder un silence modeste. On ne s'expliquait pas le rôle de M. de -Montalembert. «Que veut-il? disait-on. Où cela peut-il le mener? Il ne -tiendrait qu'à lui d'être ambassadeur en Belgique, et il se rend -impossible de gaieté de coeur.» Aussi, en 1843, lorsque les bureaux de -la Chambre des députés furent saisis d'une très modeste proposition, -déposée par M. de Carné et tendant seulement à supprimer le certificat -d'études, ne se trouva-t-il que deux bureaux sur neuf qui autorisèrent -la lecture du projet; des ministériels s'étaient unis aux hommes de -gauche, pour refuser même de l'examiner. - -M. Guizot ne croyait pas possible d'aller à l'encontre de ces -préventions. Aux catholiques qui se plaignaient, il répondait avec -mélancolie: «Mais mettez-vous donc à ma place!» Attristé de ne pouvoir -faire ce qu'il eût voulu, il gardait en ces questions une réserve qui -ne convenait guère à son rôle de ministre dirigeant. Du 29 octobre -1840 au mois d'avril 1844, il ne prit pas une seule fois la parole -dans les débats qui s'engagèrent sur la liberté d'enseignement ou -autre sujet religieux. Il laissa au ministre des cultes et à celui de -l'instruction publique le soin d'y représenter le gouvernement, ce -qu'ils firent avec des différences d'accent qui à elles seules -eussent suffi pour révéler qu'il n'y avait eu, sur ce point, ni -attitude concertée ni impulsion donnée. Y aurait-il eu moyen, avec un -peu de décision et de volonté, de dominer, de redresser une opinion -qui n'était pas possédée par des passions bien profondes? Question -délicate, qu'on doit se garder de trancher légèrement. En tout cas, M. -Guizot ne paraît pas l'avoir essayé. Il n'avait pas l'habitude, on le -sait, de violenter cette majorité dont il craignait toujours le -démembrement, et plus d'une fois déjà, nous l'avons vu ainsi amené à -suivre une politique qui n'était pas vraiment la sienne. - -L'état d'esprit de M. Guizot et de ses collègues n'est pas le seul -qu'il soit intéressant de connaître. Au-dessus du ministère était le -Roi, qui, par son activité d'esprit, son sens politique si aiguisé, -méritait d'exercer et exerçait en effet une action considérable sur la -marche des affaires. Quelle était son opinion sur les questions -soulevées par les réclamations des catholiques? Louis-Philippe était -personnellement un homme du dix-huitième siècle: il en avait à la fois -le scepticisme et la sensibilité. Mais, chez lui, le politique, par -instinct et par expérience, sentait très vivement l'intérêt du -gouvernement à vivre en paix avec le clergé. De concert avec ses -ministères successifs, il s'était appliqué à remettre sur un bon pied -les rapports des deux pouvoirs. Nous l'avons entendu, dès 1830, dire -cette parole si juste dans sa vive familiarité: «Il ne faut jamais -mettre le doigt dans les affaires de l'Église; il y reste.» N'eût-il -pas eu cette raison politique de craindre les conflits, qu'il les eût -évités pour ne pas attrister la reine Marie-Amélie. «Ne me faites pas -d'affaires avec cette bonne reine», répétait-il souvent à M. Cousin -quand celui-ci était son ministre. Seulement, s'il avait l'esprit trop -fin pour ne pas voir les embarras et les périls d'une lutte avec le -catholicisme, il ne se rendait peut-être pas aussi bien compte de -l'efficacité et de la nécessité sociale de la religion; et surtout, il -ne savait pas toujours discerner à quelles conditions on pouvait -satisfaire les consciences. Il y avait là des idées et des sentiments -qui lui étaient étrangers. Pas plus que certains députés de la -majorité, il ne comprenait l'attitude de M. de Montalembert, et il -avait coutume de demander quand le jeune pair entrerait dans les -Ordres. La vraie portée de la lutte pour la liberté d'enseignement lui -échappait, et il l'appelait parfois «une querelle de cuistres et de -bedeaux». Ce n'est pas qu'il fût porté à prendre parti pour les -«cuistres» contre les «bedeaux». Les prétentions de la philosophie -inquiétaient son bon sens, et, dans le monde universitaire, on se -plaignait généralement que «le parti prêtre fût soutenu par le -château». D'autre part cependant, le Roi se méfiait de l'enseignement -du clergé: il craignait que, des collèges ecclésiastiques, les enfants -ne sortissent «carlistes». En somme, pour le moment, sa pensée ne se -dégageait pas nettement. On sait d'ailleurs qu'il était dans la nature -de cet esprit pourtant si brillant et si étendu, dans les habitudes de -ce politique par certains côtés si consommé, de ne pas prendre -volontiers parti sur les questions de principes, mais de louvoyer au -milieu des faits avec une souplesse patiente et avisée, multipliant au -besoin les inconséquences pour éviter les conflits. Rien chez lui de -cette jeunesse chevaleresque, parfois un peu naïve et téméraire, qui -se plaît à poser les grandes questions. Il aimait mieux tourner une -difficulté que de l'aborder de front, ajourner un problème que de -tenter de le résoudre. D'ailleurs, il croyait peu à la puissance du -bien et beaucoup à celle du mal; il pensait qu'à combattre le mal de -front, on risquait de se faire briser, et que le meilleur moyen de lui -échapper était de ruser avec lui, en le cajolant. Ainsi l'avons-nous -vu, au début, en user avec l'esprit révolutionnaire. Peut-être -était-il disposé à traiter de même la passion antireligieuse, si -celle-ci se montrait trop menaçante; non pas sans doute qu'il la -partageât ou voulût lui céder; mais il estimait que c'était la seule -manière, sinon de détruire, au moins de limiter son action -malfaisante. Était-ce une tactique heureuse ou nécessaire dans les -matières purement politiques? En tout cas, s'il était des questions où -les expédients fussent insuffisants, où les courtes habiletés ne -pussent prévenir les conflits, ni les petites caresses faire oublier -les légitimes griefs, c'étaient celles qui intéressaient la conscience -religieuse. Le Roi devait en faire l'expérience, parfois non sans -surprise ni déplaisir; à ce point de vue, ses rapports avec Mgr Affre -sont assez curieux à étudier. - -Louis-Philippe avait été très ennuyé de l'opposition de Mgr de Quélen. -Quand il fut question de lui trouver un successeur, fidèle à sa -pratique constante dans les choix d'évêques, il voulut avant tout un -prêtre justement considéré; mais il ne lui déplut pas d'appeler à ce -siège élevé un personnage sans patronage et sans clientèle, que ne -désignaient ni un grand nom, ni un talent hors ligne, ni une haute -situation. Jugeant des choses ecclésiastiques par ce qui se passait -dans la politique, il comptait ainsi, non pas pouvoir exercer sur le -nouveau prélat une pression qui n'était pas dans ses desseins, mais -lui en imposer, l'avoir dans sa main. Mgr Affre fut tout de suite fort -attiré aux Tuileries, où il était aimablement accueilli. Le Roi se -plaisait à ces bons rapports auxquels ne l'avait pas habitué la -bouderie hautaine de Mgr de Quélen. Tel soir, par exemple, pendant une -grande réception, il tenait le prélat assis à ses côtés sur un canapé, -et répétait à tous ceux qui venaient le saluer: «Je cause avec mon -cher archevêque.» Il se livrait avec lui à toute l'abondance de sa -conversation, s'étendant sur le bien qu'il voulait au catholicisme: -«Ah! si je n'étais pas là, s'écriait-il, tout serait bouleversé. Que -deviendriez-vous? Que deviendrait la religion?» Il le consultait sur -les choix épiscopaux. «Il est délicieux, disait-il, notre cher -archevêque: comme il juge bien les hommes[528]!» Mgr Affre se prêtait -à ces effusions avec une gravité peu souple. Nullement hostile à -l'établissement de Juillet, fort mal vu pour cette raison du parti -légitimiste, opposé par goût à toute démarche téméraire, plus que -personne il désirait un accord entre le clergé et la monarchie de -1830. Mais il ne se payait pas de caresses auxquelles sa nature droite -et un peu fruste était moins sensible qu'une autre; nul n'était plus -éloigné de se réduire au rôle d'un prélat de cour qui éviterait avant -tout de paraître gênant. Aussi, quand, après le projet de 1841, la -question d'enseignement fut mise à l'ordre du jour, voulut-il user des -relations que lui avait permises la faveur royale, pour aborder ce -sujet. Ce n'était pas l'affaire du souverain, qui croyait pouvoir -passer à côté de la question sans prendre parti. Aux premiers mots de -l'archevêque, il changea la conversation. Plusieurs fois, le prélat -revint au sujet loin duquel l'entraînaient les digressions calculées -de son interlocuteur. Tout à coup Louis-Philippe lui dit: «Monsieur -l'archevêque, vous allez prononcer entre ma femme et moi. Combien -faut-il de cierges à un mariage? Je soutiens que six cierges -suffisent; ma femme prétend qu'on en doit mettre douze. Je me rappelle -fort bien qu'à mon mariage, c'était dans la chambre de mon beau-père, -il n'y avait que six cierges.» Ces mots étaient dits avec cette -bonhomie caressante, légèrement narquoise, qui était un des grands -artifices du prince. «Il importe peu, répondit Mgr Affre d'un ton à la -fois courtois et sérieux, que l'on allume six cierges ou douze cierges -à un mariage, mais veuillez m'entendre sur une question plus -grave.»--«Comment, monsieur l'archevêque! ceci est très grave, reprit -en souriant le Roi; il y a division dans mon ménage: ma femme prétend -avoir raison, je soutiens qu'elle a tort.» Sans répliquer, le prélat -poursuivit sa défense de la liberté d'enseignement. Louis-Philippe -l'interrompit: «Mais mes cierges, monsieur l'archevêque, mes cierges?» -Son accent commençait à témoigner d'une certaine impatience. Mgr Affre -ne se troubla pas et continua comme s'il ne se fût aperçu de rien. Le -Roi alors, s'emportant: «Tenez, s'écria-t-il, je ne veux pas de votre -liberté d'enseignement; je n'aime pas les collèges ecclésiastiques; on -y apprend trop aux enfants le verset du _Magnificat: Deposuit potentes -de sede_.» L'archevêque se leva et, après avoir salué, se retira. La -dernière parole du Roi était moins l'expression réfléchie de sa pensée -qu'une boutade comme il lui en échappait souvent dans l'intempérance -de sa conversation: seulement, ce qui était vrai, c'est qu'il désirait -gagner du temps et retarder le moment de se prononcer. L'archevêque -revint, d'autres jours, à la charge; il ne fut pas plus heureux; -Louis-Philippe ripostait en lui demandant «quelle différence il y -avait entre _Dominus vobiscum_ et _pax tecum_»; il se mettait à lui -raconter l'histoire de sa première communion, des anecdotes de son -exil, ou bien parlait sur tout autre sujet avec une imperturbable -volubilité; puis il terminait ainsi son monologue: «Allons, bonjour, -monsieur l'archevêque, bonjour.» Du reste, il était toujours fort -gracieux avec le prélat, qu'il pensait avoir à la fois séduit et -éconduit, comme il avait fait de tant d'hommes politiques. C'était là -où il se trompait: quand on traite avec des hommes de foi, on peut les -contredire; on ne leur fait pas, par de pareils moyens, perdre de vue -ce qu'ils considèrent comme un devoir. Puisqu'on ne voulait pas -l'entendre dans des conversations secrètes, Mgr Affre se résolut à -parler publiquement. Le 1er mai 1842, présentant ses hommages au -souverain, à l'occasion de sa fête, il exprima, d'ailleurs en termes -réservés et convenables, le voeu du clergé de pouvoir «travailler plus -librement à former le coeur et l'esprit de la jeunesse». Le Roi fut -mécontent. «Où ai-je été prendre ce M. Affre? dit-il. C'est une pierre -brute des montagnes. Je la briserais, si je n'en craignais les -éclats.» De cette date commencèrent, entre le souverain et le prélat, -des rapports assez tendus. Un jour, Mgr Affre terminait ainsi -l'entretien auquel avait donné lieu l'un des incidents de la lutte: -«Permettez-moi d'ajouter, Sire, que le gouvernement gagnerait beaucoup -dans l'estime de tous, en laissant à l'Église son indépendance.» Le -Roi se leva, croisa les bras et s'écria: «Ainsi je suis un persécuteur -de l'Église!»--«Non, Sire, reprit l'archevêque; mais je maintiens que -le gouvernement serait plus aimé, s'il ne contrariait pas notre action -par de fréquentes et inutiles tracasseries.»--«Allons, bonjour, -monsieur l'archevêque, bonjour.» Plus tard même, Louis-Philippe, que -l'âge rendait plus irritable et plus impérieux, devait se laisser -aller à des paroles véhémentes et comminatoires, où il y avait du -reste plus de calcul que de colère et surtout que d'animosité -efficace: «Je lui ai fait une peur de chien», disait-il après une -scène de ce genre; mais, pour rien au monde, il n'eût mis la moindre -de ses menaces à exécution. Il se trompait sur l'effet d'une telle -attitude: son interlocuteur sortait des Tuileries moins intimidé -qu'attristé. «Ces gens-là, disait-il, ne voient dans la religion -qu'une machine gouvernementale; ils ne se doutent pas que nous avons -une conscience.» Le résultat le plus clair fut que Mgr Affre, d'abord -si bien disposé pour le régime de Juillet, s'en éloigna peu à peu. -Malgré toute son habileté, le vieux roi se trouvait n'avoir contenté -ni les universitaires ni le clergé. - -[Note 528: Ces détails et ceux que nous ajoutons plus loin sont -rapportés dans la _Vie de Mgr Affre_, par M. CRUICE, mort depuis -évêque de Marseille.] - - -VIII - -Quand les gouvernements ne donnent pas l'impulsion, ils la reçoivent: -c'est ce qui arrivait au ministère dans la question religieuse. Il ne -voulait sans doute pas aller aux extrémités où le poussaient les -adversaires du clergé; mais il se croyait obligé de céder à -quelques-unes de leurs exigences. Sur plus d'un point, les bons -rapports qui avaient commencé à s'établir entre l'Église et l'État se -trouvaient ainsi un peu altérés. Jusqu'alors, les ministères -successifs avaient gardé, en face de la restauration monastique -entreprise par Lacordaire, une neutralité bienveillante, quoique un -peu inquiète. Une fois les luttes de la liberté d'enseignement -engagées, la bienveillance demeura au fond, mais elle n'osa plus se -manifester, et l'inquiétude augmenta. Ainsi vit-on le ministre des -cultes s'agiter pour empêcher que le nouveau Dominicain ne prêchât en -froc: campagne aussi malheureuse que puérile; la liberté finit par -l'emporter. La victoire dépassa même cette petite question de costume; -en effet, Lacordaire, hardi avec prudence et finesse, fondait à cette -époque les deux premières maisons de son Ordre, à Nancy d'abord, près -de Grenoble ensuite. Le ministre protesta, mais en vain; il s'en -consolait d'ailleurs, n'ayant eu d'autre dessein que de prendre ses -sûretés, pour le cas où il serait harcelé par M. Isambert. Ces petites -gênes n'entravaient donc pas sérieusement les progrès de la liberté -religieuse; seulement, elles suffisaient pour que le gouvernement -n'eût ni l'honneur ni le profit de ces progrès, pour que tout parût se -faire malgré lui et presque contre lui. Même attitude à l'égard de la -Compagnie de Jésus; le ministère n'avait contre elle aucun parti pris; -M. Guizot et M. Martin du Nord étaient heureux, quand, dans les -entretiens assez fréquents qu'ils avaient avec ses membres, ils -pouvaient les rassurer; mais s'ils n'avaient pas peur des Jésuites, -ils avaient peur de ceux qui cherchaient à leur en faire peur; ils ne -voulaient pas frapper ces religieux, mais tâchaient, sans succès, il -est vrai, de faire prendre des mesures contre eux par les évêques, ou -essayaient d'obtenir de la compagnie elle-même quelque concession qui -pût désarmer ses adversaires. - -Le gouvernement n'avait pas seulement affaire aux congrégations; -c'était avec les évêques, réclamant la liberté d'enseignement, que le -conflit était le plus directement engagé et aussi le plus -embarrassant. Le ministre des cultes répugnait aux mesures -répressives, qui, en pareil cas, sont d'ordinaire odieuses ou -inefficaces, quelquefois l'un et l'autre. Aussi essaya-t-il d'abord -d'agir par des lettres non publiques, adressées à tel prélat ou à -l'épiscopat tout entier; mais, qu'il usât de caresses ou de -remontrances, l'effet était à peu près nul, et le ton sur lequel -répondaient les évêques montrait combien peu ils étaient séduits ou -effrayés. Il se laissa alors entraîner à frapper plus fort. L'évêque -de Châlons, en novembre 1843, fut déféré pour abus au conseil d'État, -à raison d'une lettre où il avait menacé éventuellement de retirer les -aumôniers des collèges; la sentence, raillée par les catholiques, ne -fut guère prise au sérieux que par M. Dupin. Au commencement de 1844, -deux prêtres, auteurs de publications véhémentes contre le monopole -universitaire, l'abbé Moutonnet à Nîmes, l'abbé Combalot à Paris, -étaient poursuivis devant le jury; le premier fut acquitté, le second -condamné à quinze jours de prison et à 4,000 francs d'amende; -l'émotion produite fit plus de tort au gouvernement accusé de -persécution, qu'au condamné qui refusa sa grâce et qui, passé aussitôt -martyr, reçut de partout, même de certains évêchés, d'enthousiastes et -publiques félicitations. - -En même temps qu'il n'intimidait et ne contenait personne, le -gouvernement se trouvait élargir lui-même le débat qu'il eût tant voulu -étouffer. Dans les premiers jours de 1844, les évêques de la province de -Paris ayant adressé au Roi un mémoire collectif sur la liberté -d'enseignement, M. Martin du Nord crut devoir signifier à Mgr Affre que -ce mémoire «blessait gravement les convenances» et constituait une -infraction à celui des articles organiques qui interdisait toute -délibération dans une réunion d'évêques non autorisée. «Il serait -étrange, disait le ministre, qu'une telle prohibition pût être éludée au -moyen d'une correspondance établissant le concert et opérant la -délibération, sans qu'il y ait eu assemblée.» Qui aurait voulu fournir -une occasion d'attaquer les articles organiques, en en faisant -l'application la plus excessive et la plus ridicule, n'aurait pas agi -autrement. Il n'y eut pas assez de sarcasmes, dans toute la presse -catholique, sur «le concert par écrit» de M. Martin du Nord. -L'archevêque de Paris répondit par une lettre légèrement ironique et -fortement raisonnée, où il ne se contenta pas de démontrer ce qu'avait -d'insoutenable cette extension donnée aux interdictions portées par les -articles organiques; il protesta contre ces interdictions elles-mêmes, -et demanda, au nom de la liberté religieuse, la revision de cette -législation. Ce ne fut pas tout: la plupart des évêques de France -(cinquante-cinq environ) écrivirent à l'archevêque de Paris pour -approuver sa conduite et s'associer à ses protestations. Le ministre des -cultes fut réduit à subir en silence la manifestation qu'il avait -provoquée; ce pacifique, ce timide, si désireux d'éviter les conflits et -d'écarter les grosses questions, se trouvait s'être mis tout l'épiscopat -sur les bras et avoir soulevé le redoutable problème des articles -organiques. Le P. de Ravignan disait alors dans une de ses lettres: «La -question vraie est la liberté de l'Église. C'est une nouvelle voie qu'il -faut ouvrir, une nouvelle ère à commencer; c'est, comme je le conçois, -l'action ferme et prudente de l'autorité spirituelle, réclamant, par -tous les moyens constitutionnels et légaux, le libre exercice de ses -droits et sa place au soleil des institutions du pays.» - -Somme toute, le gouvernement n'avait pas d'intentions méchantes: il -n'avait même qu'une résolution bien arrêtée, celle de ne pas être -persécuteur; et quand, dans l'émotion de la lutte, des journalistes ou -même de vénérables prélats parlaient comme ils l'eussent fait en face -de quelque Dioclétien, M. Martin du Nord était assez fondé à leur -répondre: «Vous pouvez parler des persécutions sans crainte; il n'y a -pas grand courage à braver des dangers imaginaires. Plus tard, les -catholiques jugeront ce gouvernement avec plus de sang-froid et -d'équité.» Mais, vers 1844, sous le coup de l'irritation causée par de -petites vexations, le clergé était conduit à s'éloigner de la -monarchie de Juillet dont naguère il se rapprochait, et l'un des plus -modérés entre les polémistes catholiques, l'abbé Dupanloup, écrivait: -«N'est-il pas évident qu'on nous méconnaît, et que, nous -méconnaissant, on tend à nous pousser dans une opposition où nous ne -sommes pas?... Il y a péril à nous accoutumer à ne rien attendre du -présent, et à nous faire, las et déçus, porter nos regards vers -l'avenir[529].» - -[Note 529: _Première Lettre à M. le duc de Broglie_ (1844).] - -Si les catholiques étaient mécontents, leurs adversaires ne l'étaient -pas moins. C'est la condition des politiques indécises et faibles, que -tout le monde s'en plaint. Les universitaires se déclaraient mal -défendus, presque trahis, et accusaient couramment le ministère et le -Roi de complaisance envers le clergé; MM. Libri et Génin le disaient -avec amertume, MM. Quinet et Michelet, avec menaces. On en voulait -surtout à M. Martin du Nord, auquel on opposait M. Villemain. Ces -plaintes n'étaient pas sans écho à la Chambre des députés; toutefois, -jusqu'en 1844, ce ne fut qu'un écho peu retentissant; l'opposition -parlementaire n'avait pas encore trouvé intérêt à s'emparer de la -question et à la mettre au premier rang. M. Isambert fut à peu près -seul, en 1842 et 1843, à dénoncer les défaillances du gouvernement -dans les questions religieuses; il n'épargnait rien cependant pour -inquiéter les esprits, proclamant que «c'était pire que sous le -ministère Villèle», demandant gravement si l'on voulait ramener le -pays «au moyen âge», et s'il y avait, «comme sous la Restauration, un -gouvernement occulte, allié au parti jésuitique». M. Martin du Nord -trahissait, dans ses réponses, l'embarras de sa situation; d'une part, -il ne pouvait entendre tant d'attaques odieuses et absurdes, sans -tâcher d'en effacer l'effet par quelques paroles douces et polies à -l'adresse des évêques, parfois même sans élever quelques protestations -chaleureuses. «On craint que la religion ne nous envahisse, -s'écriait-il un jour; je suis loin de partager cette crainte, et je me -félicite au contraire du développement des idées religieuses... Je ne -cherche pas à obtenir l'assentiment d'hommes qui voient toujours dans -la religion un péril pour le gouvernement.» Mais, aussitôt après, il -croyait nécessaire de se faire pardonner cette bienveillance, en se -vantant de toutes les mesures qu'il avait prises contre le clergé, en -adressant des remontrances aux prélats, du haut de la tribune, et en -donnant aux néo-gallicans la satisfaction d'adhérer à leurs -prétentions. Ce qui apparaissait de plus clair au milieu de ces -contradictions hésitantes, c'était le désir qu'avait le ministre, non -de rien résoudre, mais de tout assoupir. Son idéal eût été que les -évêques parlassent tout bas, et que M. Isambert ne parlât pas du tout; -il semblait que cette double et un peu naïve supplication, adressée -aux partis opposés, fût le dernier mot de chacun de ses discours. - -On comprend sans doute qu'entre deux opinions extrêmes, un gouvernement -veuille tenir une conduite intermédiaire: c'est souvent son devoir; mais -la modération n'est pas l'incertitude et le laisser-aller; nulle -politique au contraire n'exige une volonté plus résolue et plus précise, -une ligne de conduite plus nettement arrêtée et plus fermement suivie. -Le ministère ne le comprenait pas. Aussi ne gouvernait-il ni les -esprits ni les événements, et, au lieu d'obtenir cette pacification -qu'il croyait faciliter en éludant les questions, voyait-il les ardents -des deux camps s'échauffer davantage, saisir l'opinion, donner le ton, -échanger leurs défis et leurs coups par-dessus sa tête, sans presque -s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser et dire. C'est ce qui se -produisit surtout dans la session de 1844, quand la question religieuse -commença à occuper plus de place dans les débats parlementaires. À la -tête de ceux qui prétendaient défendre, à la tribune, les droits de -l'État contre le clergé, M. Dupin s'empara avec éclat du premier rôle. -Prenant des mains de M. Isambert le drapeau que celui-ci avait tenu -jusqu'alors d'une façon un peu ridicule, il fit une charge à fond contre -le «parti prêtre», réprimanda les faiblesses ou les hésitations du -gouvernement et lui dicta le programme d'une politique de combat[530]. -Ce légiste, qui avait recueilli de l'ancien régime toutes les -prétentions, tous les préjugés, tous les ressentiments du gallicanisme -et du jansénisme parlementaires, n'avait pas l'esprit assez large et -assez haut pour voir combien ces thèses étaient déplacées dans la -société nouvelle; il se plaisait à ces luttes qu'il réduisait à une -sorte de querelle de basoche et de sacristie. «Elles vont juste, -écrivait alors M. Sainte-Beuve, à cette nature avocassière et bourgeoise -de Dupin, le remettent en verve et le ravigotent.» D'ailleurs, sous son -masque de paysan du Danube, se cachaient une finesse subalterne et une -courtisanerie vulgaire: en flattant les passions anticléricales, il -cherchait à retrouver quelque chose de la popularité qu'il avait perdue -après 1830, et un peu de l'importance parlementaire que les mésaventures -de son tiers parti et sa descente du fauteuil de la présidence avaient -singulièrement diminuée[531]. Il lança son réquisitoire avec une verve -un peu grossière, mais rapide et vigoureuse. Rien de neuf, de haut, de -profond; c'était plein de ce que le duc de Broglie appelait «ces -arguments à la Dupin, ces raisons de coin de rue». Un tel langage -n'allait que mieux aux étroites rancunes, aux jalousies mesquines d'une -partie de l'auditoire. Quel plaisir de voir maltraiter les évêques avec -une sorte de familiarité rude, comme on ferait d'un employé mutin! Et -puis, l'une des habiletés de cet orateur qu'on a appelé «le plus -spirituel des esprits communs» était de donner aux préjugés terre à -terre la tournure d'une saillie de bon sens. Sa parole fut -singulièrement âpre. «Rappelons-nous, s'écria-t-il, que nous sommes sous -un gouvernement qu'on ne confesse pas.» Et il termina par cette -injonction fameuse: «Je vous y exhorte, gouvernement, soyez implacable!» -Après coup, le mot «inflexible» fut substitué à celui d' «implacable». -L'effet, fut considérable. «Jamais je n'avais vu l'assemblée plus -unanime, écrivait le lendemain un spectateur... On eût dit que le clergé -avait touché à toutes les libertés de la France, qu'il avait déchiré la -Charte d'une main violente, et que nous allions revenir au temps de -Grégoire VII!... M. Dupin est redevenu un homme populaire. Il a parlé en -maître à tous les instincts révolutionnaires de la France. Plus il est -brutal, et plus on l'écoute; plus il est incisif, et plus on -l'applaudit; il a la verve et la passion de certains discours de Saurin, -le protestant, et, à cette verve, à cette passion, il conserve la -couleur catholique[532].» - -[Note 530: Discours du 19 mars 1844. M. Dupin avait du reste déjà -commencé, le 25 janvier précédent.] - -[Note 531: Sur M. Dupin, voir t. II, ch. V, § I.] - -[Note 532: _Correspondance de Jules Janin._] - -Vivement troublé de cette déclaration de guerre contre le clergé, que -la majorité avait semblé faire sienne par ses applaudissements, le -ministère n'osa ni la contredire ni l'approuver. Il lui fallut bientôt -assister à la contre-partie. M. de Montalembert, arrivé récemment de -Madère où il venait de passer deux ans, avait entendu, d'une des -tribunes publiques, la harangue de M. Dupin. Quelques jours après, il -y répondait à la Chambre des pairs: et certes il apparut que, si le -gouvernement avait été embarrassé, les catholiques n'avaient pas été -intimidés. La parole du jeune pair fut plus fière, plus provocante -même que jamais. À peine s'arrêta-t-il à railler les vexations -impuissantes du gouvernement: il prit à partie le réquisitoire -prononcé à la Chambre des députés et le mit en pièces. «Arrière ces -prétendues libertés!» s'écria-t-il en parlant des «libertés -gallicanes». Puis il continua ainsi: «On vous dit d'être implacables -ou inflexibles; mais savez-vous ce qu'il y a de plus inflexible au -monde? Ce n'est ni la rigueur des lois injustes, ni le courage des -politiques, ni la vertu des légistes; c'est la conscience des -chrétiens convaincus. Permettez-moi de vous le dire, Messieurs, il -s'est levé parmi vous une génération d'hommes que vous ne connaissez -pas. Nous ne sommes ni des conspirateurs, ni des complaisants; on ne -nous trouve ni dans les émeutes, ni dans les antichambres; nous sommes -étrangers à toutes vos coalitions, à toutes vos récriminations, à -toutes vos luttes de cabinet, de partis; nous n'avons été ni à Gand, -ni à Belgrave-Square; nous n'avons été en pèlerinage qu'au tombeau des -apôtres, des pontifes et des martyrs; nous y avons appris, avec le -respect chrétien et légitime des pouvoirs établis, comment on leur -résiste quand ils manquent à leurs devoirs, et comment on leur -survit.» Il termina par ces paroles devenues aussitôt fameuses: «Quoi! -parce que nous sommes de ceux _qu'on confesse_, croit-on que nous nous -relevions des pieds de nos prêtres, tout disposés à tendre les mains -aux menottes d'une légalité anticonstitutionnelle? Ah! qu'on se -détrompe. Au milieu d'un peuple libre, nous ne voulons pas être des -ilotes; nous sommes les successeurs des martyrs, et nous ne -tremblerons pas devant les successeurs de Julien l'Apostat; nous -sommes les fils des croisés, et nous ne reculerons pas devant les fils -de Voltaire[533].» Pendant que ce dialogue enflammé s'échangeait d'une -tribune à l'autre et occupait l'attention publique, quelle pâle figure -faisait le ministère! «Le cabinet s'est abstenu, écrivait alors M. de -Tocqueville; il a laissé arriver les événements, il a laissé les -passions grandir, il s'est tenu coi en face de toutes choses; c'est -son habitude.» - -[Note 533: Ces derniers mots furent gravés sur la médaille d'honneur -offerte par les catholiques de Lyon à M. de Montalembert.] - - -IX - -Si désireux qu'il fût de s'effacer, le gouvernement ne pouvait oublier -que la promesse de la liberté d'enseignement, inscrite dans la Charte, -lui imposait une mission à laquelle il ne lui était pas permis de se -dérober indéfiniment. Force lui était de recommencer la tentative, -déjà faite sans succès, en 1836 et en 1841, pour organiser cette -liberté dans l'instruction secondaire. Il se décida donc, le 2 février -1844, à déposer un nouveau projet. Donnait-il cette fois satisfaction -aux catholiques? Tout d'abord, il s'était gardé de répéter la -maladresse commise en 1841, au sujet des petits séminaires; ceux-ci -conservaient leurs privilèges et même recevaient quelques avantages. -Par contre, les conditions du droit commun étaient singulièrement -étroites. Les établissements libres se trouvaient placés sous -l'autorité et la juridiction, non de l'État, juge impartial, mais du -corps universitaire, leur concurrent. On leur imposait des formalités, -des exigences de brevets, de grades, si multipliées et si gênantes -que, dans beaucoup de cas, elles devaient équivaloir à une -interdiction: n'allait-on pas jusqu'à stipuler que tous les -surveillants seraient bacheliers? Le certificat d'études était -maintenu: pour se présenter au baccalauréat, il fallait justifier -qu'on avait fait sa rhétorique et sa philosophie, soit dans sa -famille, soit dans les collèges de l'État, soit dans les institutions -de plein exercice, ce dernier caractère n'étant acquis aux -établissements libres que moyennant des conditions à peu près -impossibles à réaliser. Enfin un article, visant spécialement les -Jésuites, obligeait tous ceux qui voulaient enseigner à affirmer, par -une déclaration écrite et signée, qu'ils «n'appartenaient à aucune -association ou congrégation religieuse»: rien de plus contraire aux -principes que cette interrogation inquisitoriale, obligeant un -citoyen à se frapper par sa propre déclaration; c'était comme la -violation du plus sacré des domiciles, celui de la conscience, et les -catholiques étaient fondés à demander si les auteurs du projet avaient -voulu recueillir, dans le naufrage de l'intolérance anglaise, -l'odieuse formalité du Test. On était donc, cette fois encore, bien -loin du grand acte de gouvernement et de justice qu'il eût été dans -l'intérêt du ministère et dans le goût de M. Guizot d'entreprendre. -Celui-ci cependant avait dit, quelques semaines auparavant, au P. de -Ravignan: «On va s'occuper de la liberté d'enseignement. Il n'y aura -pas de concessions, parce qu'un gouvernement n'en fait pas. Mais, sous -certaines conditions, tous seront admis. Vous ne devez pas être -exclus, pourvu que vous vous conformiez à ce qui sera exigé[534].» -Depuis lors, que s'était-il donc passé? Le ministre des affaires -étrangères avait-il, une fois de plus, laissé carte blanche à son -collègue de l'instruction publique? Divers indices tendent à faire -croire qu'il avait été question un moment de présenter un projet plus -libéral, mais que les partisans de l'Université l'avaient fait -écarter, en exploitant l'émotion produite, à la fin de 1843, par -certaines polémiques épiscopales. - -[Note 534: _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. I, p. -268.] - -Les amis de la liberté d'enseignement n'étaient pas disposés à laisser -passer sans résistance un tel projet. Précisément, à cette époque, le -parti catholique en avait fini avec les tâtonnements du début; il -était organisé; il avait arrêté son programme et sa tactique. Ce -furent les chefs du clergé qui donnèrent le signal. De presque tous -les évêchés, partirent des protestations émues, fermes, quelques-unes -presque menaçantes, toutes n'invoquant que la liberté. Jamais on -n'avait vu une manifestation aussi générale et aussi prompte de -l'épiscopat. Si les critiques étaient parfois assez vives, les -conclusions qui s'en dégageaient étaient, après tout, modérées et -raisonnables; on pouvait les résumer ainsi: soustraire les -établissements libres, non à la surveillance de l'État qu'on -acceptait, mais à l'autorité de l'Université; diminuer les exigences -de grades; supprimer le certificat d'études; n'exiger aucune -déclaration relative aux congrégations religieuses, en s'en référant à -la législation existante pour la situation de ces congrégations[535]. - -[Note 535: Ces protestations ont été réunies dans les deux premiers -volumes des _Actes épiscopaux_.] - -Le projet avait été déposé d'abord à la Chambre des pairs. Le rapport, -rédigé au nom de la commission, par le duc de Broglie, fut une oeuvre -considérable, dont les doctrines, les tendances et le ton tranchaient -avec l'exposé des motifs de M. Villemain. Répudiant les sophismes sur -l'État enseignant, il posait tout d'abord, avec une netteté -supérieure, le principe même de la liberté d'enseignement qu'il -déclarait être la conséquence nécessaire de la liberté de conscience. -«Si l'État intervient, disait-il, ce n'est point à titre de souverain; -c'est à titre de protecteur et de guide; il n'intervient qu'à défaut -des familles..., et pour suppléer à l'insuffisance des établissements -particuliers.» N'était-ce pas beaucoup, à cette époque, que de -proclamer cette doctrine, dût-on n'en pas tirer immédiatement toutes -les conséquences? «Le principe de la concurrence, à côté et en face de -l'Université, a été posé par M. de Broglie, écrivait M. Sainte-Beuve; -il est difficile que ce principe, dans de certaines limites, n'arrive -pas à triompher.» Le rapporteur, préoccupé de satisfaire, sur un autre -point, les consciences catholiques, reconnaissait hautement la -nécessité de l'instruction religieuse. «Il ne suffit pas, disait-il, -d'un enseignement vague et général, fondé sur les principes du -christianisme, mais étranger au dogme et à l'histoire de la -religion... Un tel enseignement aurait pour résultat d'ébranler dans -l'esprit de la jeunesse les fondements de la foi, de donner aux -enfants lieu de penser que la religion tout entière se réduit à la -morale. Mieux vaudrait un silence absolu.» Et il ajoutait: «La loi, -telle que nous la proposons, place au premier rang des études -l'instruction morale et religieuse; elle veut que la morale trouve -dans le dogme son autorité, sa vie, sa sanction; elle lui veut pour -appui des pratiques régulières.» Son insistance même trahissait une -certaine méfiance de l'enseignement universitaire, principalement de -l'enseignement philosophique, et, sur ce point, sa parole prenait -presque parfois le caractère d'une admonestation non dissimulée. Sans -doute la commission était loin de faire une application complète des -principes qu'elle avait si bien posés. Il eût fallu pour cela -bouleverser radicalement le projet du gouvernement, ce qui n'était pas -dans les habitudes circonspectes de la pairie. D'ailleurs, si, par -logique comme par sentiment, l'éminent rapporteur était porté vers les -solutions libérales, il paraissait retenu par une double crainte à -laquelle les événements ne devaient pas donner raison: la crainte -d'abord que cette liberté, qui n'avait pas encore été expérimentée, -n'amenât un abaissement et une désorganisation des études: de là, -l'adhésion donnée aux exigences de grades, la crainte ensuite qu'en -heurtant les préjugés existants, on ne provoquât un soulèvement -d'opinion plus nuisible à la religion qu'une loi temporairement -restrictive; de là, l'exclusion des congrégations. Sur ce dernier -point, le rapporteur passait rapidement, avec une gêne visible, ne -présentant cet article que comme une concession momentanée à de -fâcheuses préventions, comme l'application forcée d'une législation -préexistante qu'il ne cherchait guère à justifier et qu'il se gardait -surtout de présenter comme définitive[536]. La réserve et la timidité -regrettables de la commission dans les questions d'application ne -l'empêchaient pas cependant d'apporter au projet des améliorations -notables. Les principales étaient fondées sur cette idée que, pour la -constitution, la surveillance, la discipline des établissements -libres, il n'était pas juste de donner toute l'autorité à -l'Université, mais qu'il convenait de faire intervenir des personnages -plus indépendants et plus impartiaux, appartenant à la magistrature, -aux corps électifs, à la haute administration, au clergé, et -représentant l'État, ou mieux encore la société. Plusieurs -amendements étaient proposés dans cet esprit. La commission -introduisait ainsi dans la législation un principe nouveau, fécond, -essentiel à la liberté d'enseignement, et qui devait se retrouver dans -les innovations les plus importantes de la loi de 1850. Les partisans -du monopole se montrèrent fort mécontents du rapport. «Cousin est -furieux, écrivait le duc de Broglie à son fils, le 19 avril 1844; il -dit que l'Université est trahie, vendue, livrée à ses ennemis[537].» -Quant aux catholiques, dans l'excitation de la lutte, ils étaient -naturellement plus frappés de ce que l'on continuait à leur refuser -que de ce qu'on commençait à leur accorder; néanmoins l'évêque de -Langres et surtout l'abbé Dupanloup adressèrent alors à M. le duc de -Broglie des lettres publiques où, tout en combattant sur plusieurs -points ses conclusions, ils rendaient, sur d'autres, hommage à -l'oeuvre de la commission et surtout au langage du rapporteur. - -[Note 536: Dans son beau livre des _Vues sur le gouvernement de la -France_, le duc de Broglie a exprimé sur ces questions son opinion -dernière: il s'y prononce pour la liberté la plus large.] - -[Note 537: _Documents inédits._] - -Le débat s'ouvrit, à la Chambre des pairs, le 22 avril 1844, et se -prolongea jusqu'au 24 mai, avec une gravité, un éclat qui en font l'un -des épisodes parlementaires les plus remarquables de la monarchie de -Juillet. La cause du monopole universitaire fut prise en main par M. -Cousin, qui se prononça hautement contre toute liberté d'enseignement. -Au grand étonnement de ceux qui se rappelaient son renom d'éloquence, -l'ancien professeur n'avait guère réussi jusqu'alors, comme orateur -parlementaire; cette fois, une passion profonde et le besoin de -défendre sa propre situation le rendirent vraiment éloquent: ce furent -ses grands jours de tribune. À tout propos, il parlait deux ou trois -heures de suite, vraiment infatigable et intarissable, tantôt -ironique, tantôt véhément, ou bien encore se posant en victime et, -comme l'écrivait un spectateur, «faisant paraître l'Université devant -la Chambre, en robe presque de suppliante ou d'accusée[538]». Malgré -tout, sa parole eut plus de retentissement qu'elle n'exerça d'action. -Les pairs demeuraient froids ou même étaient tentés de sourire à ses -adjurations les plus solennelles, à ses plus pathétiques lamentations; -la préoccupation trop visiblement personnelle de l'orateur les mettait -en défiance; dans ses effets tragiques, ils étaient choqués d'une -sorte d'exagération factice, et devinaient le comédien qui se -trahissait jusque par l'accent, le geste, la mimique du visage. Sans -doute ce comédien existait déjà chez M. Cousin, lors de ses grands -succès de Sorbonne; mais alors, dans la jeunesse de tous, jeunesse du -professeur, jeunesse de l'auditoire, jeunesse du siècle lui-même, -l'admiration n'y avait pas regardé de si près; et puis, quand il ne -s'agissait de rien moins que de renouveler l'esprit humain, était-il -étonnant d'avoir des allures de prophète et d'hiérophante? Rien de -pareil, en 1844, quand M. Cousin, ayant dépassé la cinquantaine et -devenu un haut fonctionnaire, défendait son gouvernement philosophique -devant des vieillards trop froids, trop sceptiques, trop expérimentés, -pour être dupes de certains procédés. - -[Note 538: L'expression est de M. Sainte-Beuve, qui disait aussi: «M. -Cousin a l'air véritablement, depuis toute cette discussion, d'être -condamné à la ciguë, et il varie l'_Apologie de Socrate_ sur tous les -tons.» (_Chroniques parisiennes_, p. 203 et 214.)] - -À l'autre extrémité de la lice, était M. de Montalembert, assisté des -rares champions de la liberté d'enseignement. Parmi ces derniers, il -en était qu'on ne se fût pas attendu à voir là, entre autres le -premier président Séguier, principal auteur de l'arrêt de 1826 contre -les Jésuites, et le comte Arthur Beugnot, que ni ses antécédents ni -ses relations n'avaient paru préparer à devenir un champion du clergé. -Le jeune fondateur du parti catholique était dans la fleur de son -talent, dans l'ardeur de ses généreuses convictions. Bien qu'il fût -loin d'obtenir pour toutes ses idées l'adhésion de l'auditoire, il se -faisait écouter avec une surprise attentive et sympathique. Sa parole -hardiment accusatrice, prompte à porter les défis, avait un accent de -confiance dans l'avenir que faisait encore ressortir l'attitude -souvent gémissante de M. Cousin. Avec le philosophe, on eût cru -entendre les adieux attristés d'une cause naguère triomphante, qui -sentait approcher l'heure de la défaite; avec le catholique, c'était -le fier salut d'une cause hier méconnue, mais assurée de vaincre -demain. - -Entre ces deux petits groupes extrêmes, flottait la masse de -l'assemblée, disposée à les taxer l'un et l'autre d'exagération et -résolue à leur imposer une transaction plus ou moins hétérogène; -habituée à soutenir l'Université, mais agacée par ses prétentions, -effarouchée par ses doctrines et surtout par ses défenseurs; -bienveillante pour le catholicisme, par convenance politique plus que -par foi religieuse, mais inquiète, dans sa sagesse timide, de ce que -la thèse de la liberté d'enseignement avait de jeune, d'audacieux, -d'inconnu; en ce qui touche les Jésuites, dégagée peut-être des -passions, non des préjugés de son temps; portée, suivant l'expression -de M. Beugnot, «à prendre un principe à droite, un principe à gauche, -à les rapprocher malgré eux, et à faire ainsi adopter un projet qui ne -fût ni complètement bon, ni tout à fait mauvais». Ce fut la commission -qui exerça le plus d'influence sur cette masse flottante; elle eut -pour principaux interprètes deux orateurs, l'un de grande autorité, le -duc de Broglie, l'autre de rare habileté, M. Rossi. Le ministère, au -contraire, ne sut pas prendre dans le débat le rôle directeur qui eût -dû lui appartenir. M. Villemain, au lieu de se porter médiateur entre -les deux opinions extrêmes, fut uniquement préoccupé de ne pas se -laisser dépasser par M. Cousin en zèle universitaire; dans ses -discours, beaucoup d'épigrammes aigres-douces à l'adresse de son -rival, mais pas une vue d'homme d'État; son talent de parole lui-même -était voilé; l'orateur sentait son insuccès et en souffrait beaucoup. -D'ailleurs, comme pour diminuer encore l'action du cabinet, l'attitude -du ministre de l'instruction publique se trouvait souvent contredite -par celle du ministre des cultes, M. Martin du Nord, qui saisissait -toutes les occasions de se poser presque en avocat et en protecteur du -clergé. Quant à M. Guizot, qui, dans une discussion si importante, ne -pouvait persister à se tenir à l'écart, sa parole, d'ordinaire si -ferme, ne laissa pas que de paraître un peu embarrassée. Il sentait -visiblement la faiblesse de la cause qu'il soutenait par nécessité -parlementaire et la grandeur de celle qu'il combattait à regret. -Aussi, évitant autant que possible de parler de la loi elle-même, il -s'échappait à côté ou planait au-dessus. Comme pour s'excuser et se -consoler des mesures restrictives qu'il se croyait obligé d'imposer au -clergé, il faisait de la religion l'un des plus magnifiques éloges qui -eussent été prononcés à la tribune française, rendait hommage à la -sincérité et à la légitimité de l'opposition catholique, avertissait -la société nouvelle qu'elle devait s'accoutumer à l'influence de -l'Église, laissait voir que, dans sa pensée, la loi proposée n'était -pas une solution définitive, et faisait espérer, pour l'avenir, la -pleine liberté qu'il repoussait à contre-coeur dans le présent. - -Les universitaires furent les premiers auxquels la Chambre des pairs -infligea un échec. Voulant apporter une conclusion pratique aux -défiances manifestées dans le rapport, M. de Ségur-Lamoignon avait -proposé de restreindre le cours de philosophie. M. Cousin, -personnellement visé, se défendit avec vivacité. On vit alors, non sans -surprise ni sans émotion, M. de Montalivet appuyer la proposition: la -situation de l'orateur auprès du Roi était telle, que chacun devina dans -sa démarche la pensée du «château». L'intendant de la liste civile -soutint qu'il convenait de donner à la fois un avertissement à certaines -témérités de l'enseignement universitaire et une satisfaction aux griefs -du clergé; il protesta, avec une grande énergie, contre cette -philosophie officielle qu'on prétendait rendre indifférente à toutes les -religions, par respect pour la liberté des cultes. L'effet fut -considérable. Dès le lendemain, le _Constitutionnel_ raillait avec -amertume les conversions opérées par la parole du «favori» et dénonçait -le «gouvernement occulte». Au nom de la commission, le rapporteur -proposa un amendement inspiré par le même esprit, mais autrement -libellé: il ne laissait plus au seul conseil royal de l'Université, -c'est-à-dire à M. Cousin en ce qui concernait la philosophie, le droit -d'arrêter le programme du baccalauréat, mais soumettait ce programme au -conseil d'État. C'était l'application de ce que le duc de Broglie -appelait «le principe de la loi»: principe en vertu duquel l'autorité -sur l'enseignement libre devait appartenir à un pouvoir impartial, -représentant l'État, ou mieux la société entière. L'amendement se -trouvait atteindre M. Villemain, qui, intimidé par les universitaires, -n'avait pu se décider à donner les satisfactions demandées par la -commission sur la question des programmes. Toutefois, les sentiments du -ministre à l'égard de M. Cousin lui apportaient quelque consolation dans -cette mésaventure: il était, écrivait-on alors, «partagé entre la -douleur de voir sa loi modifiée, l'Université un peu réduite, et le -plaisir de voir la philosophie de son rival recevoir une chiquenaude». -Aussi combattit-il mollement l'amendement, exprimant son regret qu'on -voulût donner ce soufflet à la philosophie, mais indiquant que, si l'on -tenait à le faire, il se résignait à présenter la joue de M. Cousin. -Seul, celui-ci, stupéfait et désolé de l'abandon où il était réduit, se -débattit avec une énergie désespérée, violent d'abord, suppliant -ensuite, et humiliant l'orgueil de cette philosophie, naguère si -hautaine, jusqu'à l'abriter derrière des noms catholiques. Rien n'y fit. -L'amendement fut voté à une grande majorité. L'opinion considéra avec -raison cet incident comme une leçon à l'adresse de M. Cousin, un échec -pour l'Université, une marque solennelle de défiance à l'égard de ses -doctrines, la négation de la prétention qu'elle avait d'être l'État et -de dominer à ce titre les établissements particuliers[539]. «Le coup -moral est porté», écrivait alors M. Sainte-Beuve, et l'_Univers_ était -fondé à dire: «N'est-ce pas la justification de toutes les réclamations -de l'épiscopat et de toute notre polémique?» On avait voulu, en effet, -comme le disaient M. de Montalivet et le duc de Broglie, tenir compte, -dans une certaine mesure, des réclamations des évêques; mais n'était-il -pas surprenant qu'on eût mieux aimé donner raison à leurs griefs -religieux que satisfaction à leurs revendications libérales, qu'on eût -trouvé plus facile de faire quelque chose contre l'Université que pour -la liberté? Certaines personnes crurent deviner dans un tel choix -l'action personnelle du Roi. - -[Note 539: Le duc de Broglie écrivait, le 11 mai 1844, à son fils, au -sujet de ce débat: «J'avais prévenu plus d'une fois Cousin qu'il se -tînt très tranquille, sous peine de voir passer un amendement dirigé -spécialement contre lui; il n'a tenu compte de mon avertissement; il a -bien fallu alors lui administrer une correction sévère; je l'ai fait, -en substituant à un amendement saugrenu qui n'avait de sens que d'être -dirigé contre Cousin, un amendement général qui affranchit le ministre -et le conseil royal de l'instruction publique de la petite tyrannie de -chaque membre de ce conseil, lequel se regarde comme souverain dans sa -sphère et ne prend la peine de communiquer ce qu'il fait à ses -collègues que pour la forme. En faisant du programme du baccalauréat -ès lettres une affaire de gouvernement, ce qui est l'exacte vérité, -nous avons mis ordre à tout envahissement de l'esprit de coterie dans -l'instruction publique. Il avait fallu assister à la discussion, pour -voir apparaître au grand jour le fond des choses et pour bien -reconnaître qu'il y a, en ce moment, en France, un petit pape de la -philosophie, avec un petit clergé philosophique, qui prétend disposer -de l'enseignement philosophique sans que personne y regarde, et qu'on -ne puisse devenir avocat, médecin, pharmacien, fonctionnaire public, -professeur ou autre chose sans avoir souscrit le formulaire de la -raison impersonnelle. J'ai fait passer l'amendement aux neuf dixièmes -des voix.» (_Documents inédits._)] - -Ce vote émis, la haute assemblée se jugea quitte envers les -catholiques. MM. Beugnot, de Barthélemy, Séguier et de Gabriac avaient -présenté un contre-projet dont les principales dispositions étaient: -le droit d'enseigner pour tout bachelier muni d'un certificat de -moralité; la suppression du certificat d'études; des jurys d'examen -composés mi-partie de professeurs de faculté, mi-partie de notables; à -côté du conseil royal de l'Université, l'institution d'un conseil -supérieur pour l'enseignement libre, composé de magistrats, de membres -de l'Institut, de chefs d'institution et de l'archevêque de Paris. -Tous les articles de ce contre-projet furent rejetés. La majorité se -borna à accepter les améliorations réelles, quoique insuffisantes, par -lesquelles la commission, appliquant «le principe de la loi», -substituait ou associait d'autres autorités à l'Université, lorsqu'il -s'agissait de l'enseignement libre. Quant à l'article excluant les -membres des congrégations, elle l'adopta, mais tristement, d'un air un -peu honteux, et sans prétendre faire ainsi une oeuvre durable. Au vote -sur l'ensemble de la loi, 85 voix se prononcèrent pour, 51 contre. -C'était une très forte minorité pour la Chambre des pairs: un projet -qui, dès le début, rencontrait tant d'adversaires sur un tel terrain, -n'avait guère chance de réussir. Le rapporteur, M. de Broglie, était -le premier à s'en rendre compte. «C'est une loi qui ne se fera pas», -écrivait-il à son fils[540]. - -[Note 540: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)] - -La discussion qui venait d'avoir lieu n'en était pas moins un fait -considérable et plein de promesses. N'était-ce pas beaucoup que -d'avoir vu le public oublier presque les luttes de portefeuille ou les -spéculations de chemins de fer, pour s'intéresser à ces questions -d'enseignement? Et de quel ton elles avaient été discutées! «Jamais, -écrivait l'abbé Dupanloup, la grande et sainte Église catholique, -l'épiscopat français, l'autorité pontificale, les congrégations, les -Jésuites eux-mêmes n'ont été traités avec plus de gravité et de -convenance.» Ajoutons que ce long débat avait servi à l'éducation du -public; il lui avait révélé les diverses faces d'un problème pour lui -tout nouveau, et la lumière ainsi faite profitait à la bonne cause. -Aussi, du côté des catholiques, les coeurs étaient-ils à l'espérance. -On y avait conscience que la petite armée, de formation si récente, -venait de déployer et de planter noblement son drapeau. La direction -était prise, l'élan donné, et chacun sentait que la victoire -définitive n'était plus qu'une question de temps. «Il est très -certain, écrivait M. Sainte-Beuve, qu'on ne conclura pas cette année; -mais les idées germeront.» Et un autre spectateur, M. de Viel-Castel, -ajoutait: «Cette cause gagne et gagnera chaque jour du terrain. Ce qui -suffisait il y a trois ans ne suffira plus aujourd'hui; ce qui -suffirait aujourd'hui ne suffira plus dans trois ans.» - - -X - -Battus au Luxembourg, les universitaires cherchèrent une revanche au -Palais-Bourbon. «Ils ont réussi, écrivait alors le duc de Broglie, à -ameuter contre nous la Chambre des députés presque tout -entière[541].» Ce fut ainsi, «sous le vent d'une réaction violente -contre le clergé[542]», que fut nommée la commission chargée -d'examiner le projet voté par l'autre assemblée. M. Thiers était parmi -les élus, et se montrait l'un des plus zélés pour l'Université. D'où -venait cette attitude, nouvelle chez lui? Il n'avait en ces matières -aucune passion personnelle; fort étranger jusqu'à présent aux -controverses de la liberté d'enseignement, il avait semblé d'abord n'y -voir, lui aussi, qu'une «querelle de cuistres et de bedeaux». Mais -l'émotion qui s'empara de la Chambre des députés à la suite de la -discussion de la Chambre des pairs, les préventions hostiles au clergé -qui s'y manifestèrent jusque dans les rangs des conservateurs, lui -parurent fournir l'occasion d'une manoeuvre d'opposition; en se -faisant l'interprète de ces préventions, il entrevit la chance -d'embarrasser le cabinet, peut-être de lui infliger un échec: il ne se -plaça pas à un autre point de vue. Quant au mécontentement qu'en -ressentiraient les catholiques, il ne s'en inquiétait pas: il n'avait -pas encore reconnu dans la religion la puissance sociale dont il -devait, après 1848, implorer le secours contre l'anarchie menaçante; -la force à ménager lui paraissait ailleurs, du côté de la révolution; -comme Louis-Philippe lui disait, à cette époque, qu'il fallait faire -quelque concession au clergé, «que c'était encore quelque chose de -très fort qu'un prêtre»: «Sire, répondit M. Thiers, il y a quelque -chose de plus fort que le prêtre, je vous assure, c'est le -jacobin[543].» - -[Note 541: _Ibid._] - -[Note 542: Lettre du 1er juin 1844. (_Documents inédits._)] - -[Note 543: _Chroniques parisiennes_ de M. SAINTE-BEUVE, p. 228.] - -Une fois dans la commission, M. Thiers se fit nommer rapporteur. Peu -de semaines lui suffirent pour improviser sa petite enquête en causant -avec quelques professeurs, et il fut aussitôt en mesure d'écrire un -volumineux rapport, du reste assez superficiel. Son intention avait -été de faire la contre-partie du rapport présenté à la Chambre des -pairs. Le duc de Broglie avait proclamé les théories les plus -libérales sur les droits respectifs de la famille et de l'État, et -c'était visiblement à regret qu'il n'avait pas immédiatement tiré -toutes les conséquences de ces théories. M. Thiers revendiquait au -contraire, avec insistance, pour la puissance publique, le droit de -former l'esprit de l'enfant; il ne dissimulait pas ses préférences -pour le système en vertu duquel «la jeunesse serait jetée dans un -moule et frappée à l'effigie de l'État»; il n'y renonçait que par -l'obligation où il était «de se tenir dans la vérité de son temps et -de son pays»; au moins, pour s'en rapprocher, cherchait-il à -restreindre et à entraver, autant que possible, la liberté qu'il -n'osait entièrement refuser. Aux méfiances témoignées par la Chambre -des pairs sur l'enseignement philosophique, il opposait une apologie -sans réserve de l'éducation intellectuelle, morale et même religieuse -des collèges. Le duc de Broglie s'était appliqué à soustraire en -partie les établissements libres à la domination de l'Université; M. -Thiers déclarait que ces établissements devaient être «compris dans la -grande institution de l'Université» qui avait mission de «les -surveiller, contenir et ramener sans cesse à l'unité nationale». Il -prétendait tout subordonner, dans l'éducation publique, à la -préoccupation de conserver «l'esprit national» qui, selon lui, n'était -autre que «l'esprit de la révolution»; l'Université lui paraissait -seule propre à cette oeuvre, et l'enseignement ecclésiastique lui -inspirait une défiance qu'il ne dissimulait pas. Sans doute, il -parlait du clergé avec politesse, trompant ainsi l'attente des -sectaires qui s'étaient flattés de le voir se confondre dans leurs -rangs; mais, derrière ces ménagements de forme, la malveillance et la -menace étaient visibles. C'était, en tous points, le contraire des -idées que M. Thiers devait, quelques années plus tard, faire prévaloir -dans la loi de 1850. - -Déposé et lu à la Chambre le 13 juillet 1844, ce rapport fit un moment -quelque bruit; les journaux de gauche et de centre gauche le portèrent -aux nues; des universitaires vinrent en députation remercier leur -avocat. Puis le silence se fit assez vite. Plusieurs causes y -contribuèrent: la clôture de la session qui suivit de près; les -préoccupations soulevées dans le public par la guerre du Maroc et par -les complications un moment menaçantes de l'affaire Pritchard; la -réserve des évêques qui, bien que fort prompts alors à prendre la -parole, ne jugèrent pas nécessaire de réfuter M. Thiers. Il semblait -du reste qu'il y eût, vers la seconde moitié de 1844, un moment de -halte dans l'armée catholique; prélats et laïques avaient pris -position avec éclat, et dit très haut ce qu'ils avaient à dire; ils -comprenaient qu'un résultat immédiat n'était pas possible, et qu'il -fallait laisser mûrir les idées nouvelles. Le gouvernement se -félicitait naturellement de cette sorte d'accalmie, et, de son côté, -il témoignait, par quelques-uns de ses actes, un certain désir de se -rapprocher des catholiques; telle fut notamment l'interprétation -donnée au changement qui se fit alors à la tête du ministère de -l'instruction publique. - -Dans les derniers jours de décembre 1844, une nouvelle sinistre -s'était répandue dans Paris: M. Villemain, fléchissant sous le poids -des chagrins de famille et des déboires politiques, avait eu un -violent accès de folie. Quelques instants auparavant, il avait fait -appeler ses jeunes enfants dont il s'occupait beaucoup depuis qu'il -avait dû placer leur mère dans une maison de santé, et on l'avait -entendu murmurer: «Pauvres enfants! le père et la mère!» Son mal -s'était manifesté surtout par deux idées fixes: la crainte qu'on ne le -soupçonnât d'avoir fait enfermer sa femme arbitrairement; la croyance -qu'il était persécuté par les Jésuites[544]. La consternation fut -générale. «On est tenté d'en vouloir à la politique, écrivait alors M. -Sainte-Beuve, d'avoir ainsi détourné de sa voie, abreuvé et noyé dans -ses amertumes une nature si fine, si délicate, si faite pour goûter -elle-même les pures jouissances qu'elle prodiguait.» Quant au -_Constitutionnel_, il montrait tout simplement dans cette maladie une -trame des Jésuites. Ce fut pour M. Guizot l'occasion d'un acte -significatif: il ne se contenta pas de désigner un intérimaire; avec -une promptitude que M. Villemain devait, une fois rétabli, lui -reprocher non sans aigreur, il remplaça définitivement le ministre -dont il avait eu tant de fois à subir et à regretter le zèle -universitaire. Son choix se porta sur M. de Salvandy, l'un des hommes -politiques du régime de Juillet qui montraient le plus de -bienveillance pour les personnes et les idées du monde religieux, -étranger à l'Université, membre de la minorité dans la commission qui -avait nommé naguère M. Thiers rapporteur de la loi d'instruction -secondaire; nature un peu vaine et pompeuse, mais généreuse et -sincère, manquant parfois de tact et de mesure, non d'esprit ni de -coeur. Nul, parmi les catholiques, ne pouvait douter des bonnes -intentions du nouveau ministre; la seule question était de savoir s'il -aurait l'habileté et la force de les réaliser. L'un de ses premiers -actes fut d'écrire à l'administrateur du Collège de France des -remontrances sévères, mais impuissantes, au sujet des cours de MM. -Quinet et Michelet, dont les «désordres», disait-il, «étonnaient et -blessaient le sentiment public». - -[Note 544: Depuis quelque temps, M. Villemain était, sur ce sujet, en -proie à de véritables hallucinations. Il s'imaginait toujours voir -auprès de lui des Jésuites, le guettant et le menaçant. Un jour, il -sortait, avec un de ses amis, de la Chambre des pairs où il avait -prononcé un brillant discours, et causait très librement, quand, arrivé -sur la place de la Concorde, il s'arrête effrayé.--«Qu'avez-vous?» lui -demande son ami, médecin fort distingué.--«Comment! vous ne voyez -pas?»--«Non.»--Montrant alors un tas de pavés: «Tenez, il y a là des -Jésuites; allons-nous-en.» M. Sainte-Beuve a raconté, à ce propos, -l'anecdote suivante: «Un jour que Villemain avait été repris de ses -lubies et de ses papillons noirs, il avait à dicter à son secrétaire, le -vieux Lurat, un de ces rapports annuels qu'il fait si bien. Il se -promenait à grands pas, dictait à Lurat une phrase; puis, s'arrêtant -tout à coup, il regardait au plafond et s'écriait: _À l'homme noir! Au -Jésuite!_ Puis, reprenant le fil de son discours, il dictait une autre -phrase qu'il interrompait de même par une apostrophe folâtre, et le -rapport se trouva ainsi fait, aussi bien qu'à l'ordinaire. Des deux -écheveaux de la pensée, l'un était sain, l'autre était en lambeaux. -Quelle leçon d'humilité! Ô vanité du talent littéraire!» (_Cahiers de -Sainte-Beuve_, p. 30.)] - -M. Villemain éloigné, personne parmi les ministres ne s'intéressait -plus au sort de sa loi sur l'instruction secondaire et n'était pressé -de la mener à fin. Louis-Philippe l'était moins encore que ses -ministres; déjà, au lendemain de la discussion de la Chambre des -pairs, il eût été disposé à en rester là, sans porter le projet à la -Chambre des députés. «Le Roi est décidément contre la loi, écrivait -alors le duc de Broglie; il la trouve trop libérale et trop -défavorable au clergé[545].» Les catholiques ne pouvaient regretter -l'abandon d'un projet qui les blessait par beaucoup de côtés. Mais ne -fallait-il pas s'attendre que l'opposition fît obstacle à cette -tactique d'ajournement, et que l'auteur du rapport notamment s'agitât -pour le faire discuter? Il n'en fut rien. Le mobile esprit de M. -Thiers se portait alors d'un autre côté: il avait cru découvrir dans -l'affaire Pritchard une arme plus efficace contre le ministère. -Personne ne se trouva donc, dans la session de 1845, pour demander la -mise à l'ordre du jour de ce projet. Comme on disait en style de -couloirs, c'était une affaire «enterrée». - -[Note 545: _Documents inédits._--Le 30 septembre 1844, causant avec -Mgr Mathieu que lui avait amené l'amiral de Mackau, Louis-Philippe -laissait voir clairement sa volonté de «laisser tomber dans l'eau» le -projet de loi. (_Vie du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. -329.)] - - -XI - -L'accalmie qui s'était produite chez les catholiques à la suite de la -session de 1844 dura peu. Comment en effet pouvaient-ils désarmer, -alors que non seulement on ne donnait pas satisfaction à leurs griefs, -mais qu'ils étaient attaqués chaque jour plus violemment dans la -presse ou au Collège de France? Dès le mois de janvier 1845, dans la -discussion de l'adresse de la Chambre des pairs, le ministre des -cultes eut à essuyer de nouveau le feu de M. de Montalembert. Peu -après, il se trouvait, une fois de plus, aux prises avec tout -l'épiscopat. Ce fut à propos d'un mandement, en date du 4 février -1845, dans lequel le cardinal de Bonald, archevêque de Lyon, avait -condamné solennellement, «comme contenant des doctrines fausses et -hérétiques, propres à ruiner les véritables libertés de l'Église», le -_Manuel du droit public ecclésiastique_, récemment réédité par M. -Dupin. Ce livre, publié pour la première fois sous la Restauration, -était la collection des textes dans lesquels, depuis Pithou jusqu'à -Napoléon Ier, s'était formulé le gallicanisme des légistes, répudié -de tout temps par le clergé, même le moins ultramontain; compilation -terne, lourde et fastidieuse, recouverte en quelque sorte d'une -poussière d'ancien régime et imprégnée d'une odeur de basoche. La -démarche du cardinal pouvait être diversement appréciée; pendant que -les ardents y applaudissaient, d'autres, parmi lesquels l'archevêque -de Paris, se demandaient si, pour atteindre un livre vieux de -plusieurs années et dont la réédition n'avait eu aucun succès, c'était -la peine de faire un acte aussi insolite, et que la situation de -l'auteur condamné devait rendre aussi retentissant. Le gouvernement, -ému des criailleries de M. Dupin, déféra le mandement au conseil -d'État, qui déclara, le 9 mars, qu'il y avait abus. Les ministres ne -tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils venaient de faire une maladresse. -M. Beugnot eut beau jeu à dénoncer, devant la Chambre des pairs, la -bizarre contradiction de cet État qui tenait à se proclamer «laïque» -et qui voulait en même temps faire le «théologien». Dès le 11 mars, le -cardinal de Bonald écrivit au garde des sceaux une lettre publique, -plus railleuse et dédaigneuse encore qu'irritée, où, après avoir -malmené le corps politique et laïque qui prétendait lui «enseigner la -religion», il déclarait ne reconnaître qu'au Pape le droit de juger -son jugement. «Jusque-là, ajoutait-il, un appel comme d'abus ne peut -pas même effleurer mon âme... J'ai pour moi la religion et la Charte: -je dois me consoler. Et quand, sur des points de doctrine catholique, -le conseil d'État _a parlé, la cause n'est pas finie_.» C'était l'un -des caractères de cette lutte, que le gouvernement ne pouvait toucher -un évêque, sans que tous les autres prissent fait et cause pour lui; -on revit ce qui s'était déjà vu à propos de la réprimande adressée par -M. Martin du Nord à l'archevêque de Paris et à ses suffragants: en -quelques jours, plus de soixante évêques déclarèrent adhérer aux -doctrines proclamées par le cardinal de Bonald et blâmées par le -conseil d'État. Bientôt aussi, les journaux religieux purent annoncer -que, le 5 avril, la congrégation de l'Index avait condamné le -_Manuel_. Pour l'amour de la théologie de M. Dupin, le gouvernement -s'était donc mis en conflit avec l'Église tout entière, et il n'avait -même pas pour soi l'opinion des indifférents et des frivoles. Cette -fois, en effet, la cause religieuse avait, ce qui ne lui arrive pas -toujours, les rieurs de son côté. Dans deux de ses pamphlets les plus -vivement enlevés, _Oui et non_ et _Feu, feu_, Timon s'était chargé, à -la grande surprise et au grand déplaisir de ses amis politiques, de -montrer à la partie du public qui ne lisait pas les mandements, où -étaient non seulement la justice et la liberté, mais le bon sens. Son -succès fut considérable; on en put juger au chiffre des éditions qui -s'éleva, en un an, à près de vingt. La gauche, déconcertée et -furieuse, essaya vainement d'écraser sous une espèce de charivari de -presse l'écrivain que naguère elle applaudissait si fort quand il -faisait une vilaine besogne[546]. Ce tapage ne profita pas à la cause -des appels comme d'abus. En tout cas, c'était une singulière façon de -réaliser le rêve de silence caressé par M. Martin du Nord; aussi -n'est-on pas étonné d'entendre alors celui-ci déclarer, à la tribune, -que «c'était une des époques les plus pénibles de sa vie». Le -gouvernement eut au moins la sagesse de comprendre qu'il s'était -engagé dans une sotte campagne, et de ne s'y pas obstiner: bravé, -raillé, il se tint coi, avec une prudence tardive, mais méritoire. «Le -mandement est et demeure supprimé», disait solennellement -l'ordonnance. Singulière «suppression» dont le seul résultat fut -d'augmenter la publicité du document. Le «comité pour la défense de la -liberté religieuse» n'en fit pas moins réimprimer le mandement, y -joignit toutes les lettres d'adhésion des évêques, et répandit ce -volume par toute la France. S'il y avait quelque chose de «supprimé», -c'était l'appel comme d'abus, surtout en matière doctrinale. Le -gouvernement de Juillet le comprit: de 1845 à 1848, il ne devait plus -recourir à ce moyen de répression. - -[Note 546: On publia contre Timon: _Feu Timon_, _Saint Cormenin_, _le -R. P. Timon_, _Feu contre feu_, _Eau sur feu_, etc.] - -Se sentant sur un mauvais terrain dans l'affaire du _Manuel_, les -adversaires des catholiques recoururent à leur tactique habituelle; -ils se mirent à crier plus fort que jamais: Au Jésuite! Depuis quelque -temps, le journal de M. Thiers, le _Constitutionnel_, publiait, sous -la forme alors nouvelle et fort en vogue du roman feuilleton, le _Juif -errant_ de M. Eugène Sue. Toutes les infamies débitées depuis deux ou -trois ans contre les Jésuites, le romancier les mettait en action, les -faisait vivre, les incarnait dans des personnages tels que nous en -rencontrons tous les jours, et les jetait ainsi aux passions de la -foule: forme particulièrement meurtrière et irréfutable de la -calomnie. La Compagnie de Jésus était représentée dominant le monde -par les moyens les plus vils et les plus criminels, fomentant et -exploitant la luxure, organisant le vol et l'assassinat, ayant pour -agents les «étrangleurs» de l'Inde, le tout assaisonné d'excitations -socialistes et imprégné d'une sensualité malsaine. Cela pénétrait -partout, dans les salons, les ateliers, les cabarets. Le peu -scrupuleux _imprésario_ du _Constitutionnel_, M. Véron, calculait avec -satisfaction les 15 à 20,000 abonnés que lui rapportaient les 100,000 -francs payés à l'auteur. Quant à M. Sue, il se vantait à bon droit de -n'avoir pas fait une oeuvre moins moralisatrice que MM. Libri, Génin, -Quinet et Michelet; il leur faisait l'honneur de les saluer comme ses -inspirateurs, et affirmait avoir été «déterminé» par leurs «hardis et -consciencieux travaux» sur les «funestes théories de la Compagnie de -Jésus», à «apporter aussi sa pierre à la digue puissante élevée contre -un flot impur et toujours menaçant». Les défenseurs de l'Université se -gardaient de répudier ce concours. Le _Journal des Débats_ lui-même -déclarait que ce roman «appartenait, par le sujet et l'intention, à la -croisade antijésuitique», et il ajoutait: «Laissons toute liberté au -pinceau de M. Eugène Sue.» - -Quel moyen, du reste, n'était bon, du moment où il s'agissait de -combattre ces religieux? Tout servait de prétexte: témoin le procès -Affnaer. Cet Affnaer était un fripon vulgaire qui, employé à -l'économat des Jésuites, leur avait escroqué 200,000 francs. Dénoncé -et arrêté, il tâcha d'exploiter en sa faveur les passions régnantes -et se mit à calomnier ceux qu'il venait de voler. La presse accueillit -ce concours déshonorant et, sur la foi du misérable, prétendit -dévoiler les mystères de la fortune et de l'organisation intérieure de -la compagnie. Cette fantasmagorie dut s'évanouir au plein jour des -débats publics. Mais la condamnation, prononcée le 9 avril 1845, n'en -fut pas moins l'occasion d'un redoublement d'attaques: s'être laissé -escroquer et surtout s'être plaint, c'était, disait-on, braver -insolemment une législation qui ne permettait aux Jésuites ni de -posséder ni même d'exister. Un cri s'éleva, demandant qu'il fût mis un -terme à ce scandale. Quelques jours après le jugement, à propos d'une -pétition des catholiques marseillais contre les cours de MM. Quinet et -Michelet, M. Cousin déclara, à la Chambre des pairs, que le vrai -désordre n'était pas ce qui se passait au Collège de France, mais -l'existence des Jésuites en violation des lois: il demanda l'exécution -de ces lois; puis, après avoir accompli un tel acte de courage, il -s'écria d'un ton tragique qui fit sourire l'assemblée: «Je n'hésite -pas à me déclarer l'adversaire de cette corporation: il m'en arrivera -ce qui pourra!» M. Martin du Nord se borna à répondre vaguement qu'il -y avait bien d'autres associations non autorisées, qu'il convenait -d'apprécier les faits et de ne pas céder à des impatiences -irréfléchies. La Chambre haute, peu disposée à suivre le véhément -philosophe, se contenta de cette défaite. Mais ce n'était qu'une -escarmouche préliminaire: une plus grosse bataille se préparait dans -l'autre Chambre. - - -XII - -L'opposition n'avait pas retiré de l'affaire Pritchard les avantages -espérés; le ministère, un moment ébranlé au début de la session de -1845, s'était encore une fois raffermi. Ce fut sous l'impression de ce -désappointement et par besoin de chercher un autre terrain d'attaque, -que les adversaires de M. Guizot se trouvèrent ramenés à ces questions -religieuses où ils avaient déjà fait une première excursion, à la fin -de la session précédente, lors du rapport de M. Thiers. De ce rapport, -il n'était plus parlé, et personne ne songea à en demander la -discussion. Le bruit grandissant qui se faisait autour des Jésuites -parut une indication du point où l'on pouvait utilement porter -l'effort. Dans une conférence à laquelle prirent part MM. Thiers, -Odilon Barrot, Dupin, de Rémusat, de Beaumont, de Malleville, -Billault, Duvergier de Hauranne et quelques autres, il fut décidé -d'interpeller le gouvernement sur la situation de la Compagnie de -Jésus. Toutefois, quand il s'agit de décider qui porterait la parole, -chacun, trouvant au fond la besogne peu glorieuse, invoqua quelque -raison pour s'en dispenser: peu s'en fallut que l'affaire ne tombât à -l'eau, faute d'interpellateur. M. Thiers alors se proposa: il n'est -pas besoin de dire que son offre fut acceptée avec enthousiasme[547]. -Ce n'était pas sans hésitation et sans répugnance qu'il s'engageait -dans cette voie. Les Jésuites en eux-mêmes lui étaient absolument -indifférents. «Je ne pense pas d'eux tout le mal qu'on en dit, -déclarait-il, en 1844, dans un des bureaux de la Chambre; il y a -là-dessus beaucoup d'exagération.» Et, dans son rapport, il avait -affirmé «n'être pas animé, à l'égard de ces religieux, d'un petit -esprit de calomnie et de persécution». Au pouvoir, il leur avait été -plutôt bienveillant. Mais, en sommant le ministère d'agir contre eux, -il croyait le placer dans l'alternative embarrassante et périlleuse, -soit de se poser en protecteur des Jésuites devant l'opinion ameutée, -soit de commencer une persécution moralement et peut-être -juridiquement impraticable. C'était assez pour triompher de ses -scrupules. - -[Note 547: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -M. Guizot n'avait consenti qu'à regret, dans le projet de 1844, à -interdire l'enseignement aux congrégations; au moins s'était-il flatté -que, moyennant cette sorte de rançon, la Compagnie de Jésus ne serait -pas inquiétée dans son existence. Il l'avait dit alors, et d'autres -défenseurs du projet, M. Portalis par exemple, l'avaient répété. Or -voilà que les ennemis des Jésuites, encouragés et non désarmés par -cette concession, manifestaient des exigences plus grandes. Quelque -temps, le ministre avait espéré pouvoir les éluder: «Il y a une forte -tempête, disait-il au P. de Ravignan; je m'y opposerai. J'ai parlé au -Roi, au conseil. Il ne faut pas commettre une grande injustice. Aucune -mesure n'a été prise. Laissons passer le flot.» Mais ce flot -grossissait chaque jour davantage. Quand il fut connu que M. Thiers -était décidé à parler, le ministère fut bien obligé de s'avouer qu'il -n'y avait plus moyen de faire la sourde oreille. Quel parti prendre? -Défendre, sinon les Jésuites, du moins leur liberté, se mettre -hardiment en travers du préjugé et de la passion, c'eût été une noble -et peut-être habile politique; elle était en tout cas conforme aux -sympathies personnelles de M. Guizot. Mais, après ce qui s'était passé -depuis quatre ans, pouvait-on s'attendre à voir le gouvernement la -pratiquer? Il croyait les esprits si montés, il craignait tant d'être, -sur cette question, abandonné par ses propres amis, qu'il jugeait -toute résistance de front impossible, périlleuse pour la religion, -mortelle peut-être pour la dynastie; il lui semblait que la monarchie -de Juillet serait compromise, comme l'avait été celle de Charles X, si -elle s'associait ainsi à une cause impopulaire, et Louis-Philippe -déclarait ne pas vouloir «risquer sa couronne pour les Jésuites». Ô -brièveté de la sagesse politique, quand elle prétend discerner ce qui -perd et ce qui sauve les pouvoirs! On jetait des religieux par-dessus -bord pour alléger le navire qui portait la fortune de la monarchie; et -quand, peu après, soufflera la tourmente, ce sera ce grand et beau -navire qui sombrera, tandis que la petite barque des Jésuites arrivera -au port; la révolution qui jettera la famille d'Orléans en exil fera -disparaître, au moins pour quelque temps, les derniers vestiges de -proscription pesant sur la Compagnie de Jésus, et M. Thiers lui-même -proclamera, devant le pays, cette sorte d'émancipation. - -Si le gouvernement ne croyait pas pouvoir défendre les Jésuites, il -était, cependant bien résolu à ne pas s'engager dans une de «ces -luttes du pouvoir civil contre les influences religieuses», qui, -suivant la parole de M. Guizot, «prennent aisément l'apparence et -aboutissent souvent à la réalité de la persécution». Sur ce point, sa -prudence ne parlait pas moins haut que sa justice. Rien de plus aisé -que de pérorer sur les «lois du royaume» frappant la Compagnie de -Jésus; rien de plus incertain, de plus difficile et de plus périlleux -que de les appliquer, pour un gouvernement dont l'honneur était de ne -pouvoir et de ne vouloir jamais faire acte d'arbitraire. D'ailleurs, -M. Guizot savait bien que, si M. Thiers le poussait dans cette -aventure, ce n'était pas avec l'espérance de l'en voir sortir; il -comprenait que l'opposition lui tendait un piège où elle comptait -enlever au ministère la vie et l'honneur. Ne trouverait-on donc pas -quelque moyen détourné et pacifique de supprimer en quelque sorte la -matière du conflit? Déjà plusieurs fois, pendant les dernières années, -on avait demandé, en vain, il est vrai, aux évêques de sacrifier -eux-mêmes les Jésuites. Ce que les évêques refusaient, n'y aurait-il -pas chance de l'obtenir du Pape? Le gouvernement résolut de l'essayer, -imitant l'exemple de la Restauration qui, lors des ordonnances de -1828, dans une situation analogue, s'était adressée à Rome pour sortir -de peine[548]. Nous ne blâmons ni le procédé, ni l'intention; M. -Guizot a déclaré plus tard n'avoir agi que «dans l'intérêt de la -liberté d'association et d'enseignement» qui eût souffert d'une -intervention directe de l'autorité civile, tandis que «porter la -question devant le pouvoir spirituel, supérieur religieux des -Jésuites, c'était faire appel à la liberté même et aux concessions -volontaires[549]». Seulement, quand on voit tous les gouvernements, à -tour de rôle, provoquer ainsi eux-mêmes la papauté à régler la -conduite du clergé et des catholiques dans les affaires françaises, -peut-on ensuite leur reconnaître grand droit à se plaindre de ce -qu'ils appellent les progrès de l'ultramontanisme? - -[Note 548: On pourrait noter, du reste, entre les deux époques, des -analogies curieuses. En 1828, le négociateur français fut, comme en -1845, un personnage d'origine italienne, M. Lasagni, jurisconsulte -éminent qui a laissé les meilleurs souvenirs dans la magistrature -française. Les résultats de la négociation, la conduite de la cour -romaine et du gouvernement français, l'imbroglio qui en résulta, -furent à peu près les mêmes dans les deux cas.] - -[Note 549: Lettre au R. P. Daniel (_Études religieuses_, septembre -1867).] - -Dès que l'idée de ce recours à Rome s'était présentée à l'esprit de M. -Guizot, il avait choisi _in petto_ son négociateur: c'était M. Rossi. -Ce personnage s'était distingué, à la Chambre des pairs, dans la -discussion de 1844, où il avait pris adroitement position entre M. de -Montalembert et M. Cousin, visant évidemment à la succession de M. -Villemain, compromis et usé. Il n'eut pas le portefeuille: l'ambassade -de Rome lui échut à la place. La Providence, qui se joue des calculs -les plus habiles, le conduisait ainsi à une destinée qu'il eût été -alors le dernier à prévoir: envoyé à Rome pour y arracher, au nom des -préjugés voltairiens et de la timidité ministérielle, le sacrifice des -Jésuites, il devait y rester pour succomber martyr de l'indépendance -pontificale et dire en allant au-devant des assassins: «Qu'importe, la -cause du Pape est la cause de Dieu!» Existence singulière entre toutes -que celle de cet Italien au pâle visage, au regard de lynx, au profil -d'aigle, si souvent transplanté et déraciné, poussé par les hasards de -la vie dans les pays les plus divers, les sociétés les plus -dissemblables, chaque fois y reconstruisant à nouveau l'édifice de sa -fortune, et partout, en dépit de difficultés souvent immenses, -s'élevant au premier rang! Jeune homme, à Bologne, il est à la tête du -barreau. Émigré en 1815, il se réfugie à Genève; professeur, député, -il devient l'homme le plus important de la république. 1830 l'appelle -en France: accueilli d'abord par les sifflets des étudiants, il est, -au bout de peu d'années, pair de France, membre de l'Institut, doyen -de la Faculté de droit, ambassadeur et comte. En 1848, il perd tout; -il reçoit ce coup avec le sang-froid d'un joueur pour lequel la -fortune n'a plus de surprises; ce sexagénaire change une fois de plus -de patrie et recommence une nouvelle carrière; ministre de Pie IX, il -rencontre, pour couronner et ennoblir une existence où l'ambition -avait paru parfois tenir plus de place que le sacrifice, l'héroïsme -tragique de sa mort. Vie plus agitée et plus remplie que féconde, où -les événements semblent n'avoir jamais permis à M. Rossi de donner sa -mesure: il n'en a pas moins laissé à ceux qui l'ont approché, -l'impression d'un homme d'État qui eût été égal aux plus grands rôles, -et l'histoire doit reconnaître en lui le dernier descendant de ces -politiques que jadis l'Italie donnait ou plutôt prêtait aux autres -nations. - -Ce fut le 2 mars 1845 que le gouvernement accrédita M. Rossi auprès du -Pape, avec mission d'obtenir la dissolution et la dispersion des -Jésuites en France. Ce choix, qui surprit à Paris, déplut à Rome, où -l'on fit tout d'abord très froid accueil à l'envoyé français. Son -passé, sa qualité d'émigré, son mariage avec une protestante, son -indifférence notoire dans les questions religieuses, tout en lui était -fait pour éveiller les ombrages de la cour et de la société -pontificales. Mais il n'était pas de ceux qu'une telle réception -pouvait démonter. Que de fois n'avait-il pas dû se pousser dans des -milieux hostiles! Il avait l'art de plaire avec souplesse et dignité, -la hardiesse sensée, la sagacité froide et prompte, et, dans la -volonté comme dans l'action, une persévérance impassible qui donnait -bientôt aux autres le sentiment qu'il finirait par l'emporter. Il -avait aussi cette patience qui est peut-être la qualité la plus -nécessaire pour traiter avec Rome; deux mois durant, il resta dans une -sorte d'inaction, laissant les mauvaises volontés s'émousser, les -curiosités ou les prudences s'étonner, puis s'inquiéter de son -silence, travaillant seulement à se faire sous main des amis dans la -prélature et la curie. - -Pendant ce temps, les événements se précipitaient à Paris. -L'interpellation était annoncée pour le 2 mai, et l'approche de ce -jour avivait encore la polémique. M. Thiers avait cette fortune -étrange de voir la campagne qu'il dirigeait en réalité contre le -ministère, secondée passionnément par le principal organe de ce -ministère. Le _Journal des Débats_, en effet, dépassait en violence -toutes les feuilles de gauche, traitant les Jésuites «d'hypocrites -patentés, de marchands d'indulgences, de pourvoyeurs d'absolutions, -de colporteurs de pieuses calomnies». «Vous êtes, leur criait-il, un -monument vivant du mépris de la loi; rien qu'à ce titre, je vous -repousse; car vous n'êtes pas des proscrits honteux qui cachent leur -nom et qui implorent la générosité d'un adversaire.» Ces excitations -n'étaient pas sans produire quelque émotion dans le populaire: des -placards injurieux et menaçants étaient collés sur la porte des -Jésuites; des bruits d'émeute circulaient dans certains quartiers; la -police avait dû se mettre sur ses gardes. - -Enfin, au jour fixé, M. Thiers monta à la tribune, pour demander -«l'exécution des lois de l'État à l'égard des congrégations -religieuses». Il fut courtois et relativement modéré dans la forme, -par souci évident de se distinguer de ceux avec qui il faisait -campagne. Remontant jusqu'à l'ancien régime, il prétendit rechercher -quelles lois étaient applicables contre les Jésuites. Malgré la clarté -habituelle de son talent, il ne resta de sa longue dissertation qu'une -impression confuse et incertaine. Sa gêne fut plus grande encore, -quand il fallut donner la raison de fait qui justifiait l'application -de la loi. Il n'en indiqua pas d'autre que la lutte soutenue par les -évêques contre l'Université. Mais pourquoi frapper les Jésuites, non -les évêques? C'est, disait l'orateur, que les Jésuites «étaient -_probablement_ les auteurs du trouble». À l'égard du gouvernement, il -affecta de vouloir uniquement lui venir en aide; il n'ignorait pas -qu'il est aussi fatal à un cabinet de se laisser protéger que de se -laisser vaincre par l'opposition; de telles protestations lui -paraissaient d'ailleurs le meilleur moyen de cacher le piège qu'il -tendait. Deux procureurs généraux appuyèrent M. Thiers: celui de la -Cour de cassation, M. Dupin, et celui de la cour royale de Paris, M. -Hébert. Le premier, tout meurtri encore de la condamnation récente du -_Manuel_, soutenait presque une cause personnelle: on le vit à -l'amertume vulgaire de son langage. La gauche, par l'organe de son -chef, n'exprima qu'un regret: c'est qu'on voulût encore garder des -ménagements et qu'on s'en prît seulement aux Jésuites. La cause de la -liberté était perdue d'avance: toutefois elle fut défendue par M. de -Lamartine avec quelque incohérence, par M. de Carné avec une vaillante -droiture, par M. Berryer avec une puissance éloquente. C'était la -première fois que le grand orateur légitimiste intervenait dans la -campagne de la liberté religieuse. Il sentait combien ce débat était -supérieur à la plupart de ceux auxquels il se mêlait d'ordinaire, et -il en était ému. Le P. de Ravignan, qui était allé le voir le matin, -l'avait trouvé se promenant dans sa chambre. «Ah! sans doute, s'écria -Berryer, la cause est perdue, et cependant elle sera gagnée. Pour le -présent, je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti -pris d'avance, comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis -indigne d'être l'avocat d'une pareille cause; ne me remerciez pas, -mais priez pour moi.» Dans le parti catholique, certains ne voyaient -pas sans quelque inquiétude l'intervention de M. Berryer: on craignait -qu'il ne cherchât à rattacher la cause de la liberté religieuse à -celle de son parti politique. Il n'en fit rien; il parla en libéral, -en jurisconsulte, en chrétien, s'appliquant à montrer, avec une -vigueur lumineuse, quelle était la situation des congrégations d'après -les lois et d'après notre droit public: réfutation souveraine, et l'on -peut dire définitive, de tous ceux qui, alors ou depuis, ont prétendu -évoquer, contre les Ordres religieux, les vieilles lois de -proscription. Pour dissimuler ce que la politique du gouvernement -avait, en cette circonstance, de timide et d'un peu subalterne, il eût -fallu la grande et haute parole de M. Guizot: mais celui-ci était -alors malade au Val-Richer. M. Martin du Nord le remplaça. On sentait -que son honnêteté eût désiré résister, mais qu'il se croyait obligé de -céder du moment où l'exigence devenait trop vive. Il accepta -pleinement la thèse juridique de M. Thiers. À peine essaya-t-il -quelques atténuations, en ce qui touchait les reproches faits au -clergé. En fin de compte, il se borna à prier qu'on ne le forçât pas à -aller trop vite et qu'on lui laissât le choix des moyens; il indiqua -d'ailleurs lequel il emploierait d'abord: «Je crois, disait-il, que, -s'il est possible d'arriver à une mesure quelconque de concert avec -l'autorité spirituelle, ce concours offrira des avantages -incontestables.» M. Thiers, convaincu qu'on échouerait à Rome, n'éleva -pas d'objection: seulement il précisa impérieusement que, «quel que -fût le résultat des négociations, les lois seraient appliquées», et le -ministre, toujours docile, adhéra à cette déclaration. - -Le cabinet aurait désiré que la discussion se terminât par l'ordre du -jour pur et simple: il n'osa le demander et subit un ordre du jour -imposé par M. Thiers et ainsi motivé: «La Chambre, se reposant sur le -gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à -l'ordre du jour.» Une trentaine de députés furent seuls à protester. -Les conservateurs votèrent en masse avec la gauche. Plusieurs en -souffraient. «Je rougis, disait l'un d'eux à M. Beugnot, du rôle que -le ministère nous a fait jouer.» Quant au gouvernement, il s'était -fait une idée telle du péril, qu'il se déclara satisfait du résultat. -«Vous appelez cela une défaite, disait le Roi au nonce. En effet, dans -d'autres temps, c'en eût été une peut-être; aujourd'hui, c'est un -succès, grâce aux fautes du clergé et de votre cour. Nous sommes -heureux de nous en être tirés à si bon marché[550].» L'opposition ne -s'employait pas pourtant à diminuer, pour le ministère, les -humiliations de la capitulation. Dès le lendemain, le journal de M. -Thiers, le _Constitutionnel_, notait que «l'opposition avait fait une -fois de plus l'office de gouvernement». Le cabinet, ajoutait-il, «a -trouvé la Chambre plus redoutable encore que les Jésuites; il aura -contre les Jésuites le courage du poltron acculé à l'abîme». M. Thiers -trouvait-il le plaisir de sa victoire sans mélange? Certaines paroles -un peu inquiètes de la fin de son discours laissaient entrevoir chez -lui comme une impression tardive de ce que cette campagne avait de peu -honorable et de dangereux. En somme, triste discussion; les témoins -observèrent que, pendant ces deux jours, la Chambre avait été -visiblement «mal à l'aise, indécise, étonnée de sa froideur et de sa -gêne», et l'abbé Dupanloup put écrire: «On voulait du bruit, du -scandale, une manifestation; on a eu tout cela; mais on en a été -médiocrement satisfait; c'est un spectacle curieux aujourd'hui -d'étudier l'embarras où cette discussion laisse tout le monde[551].» - -[Note 550: GUIZOT, _Mémoires_, t. VII, p. 413.] - -[Note 551: _Des associations religieuses_ (1845).] - -Ceux qui souffraient le moins de cet embarras étaient les catholiques. -Ils croyaient entrer dans «l'ère de la persécution»; mais leur courage -ne s'en troublait pas. Ils n'en étaient plus à ces époques de timidité -plaintive où, devant une menace, ils ne savaient guère que gémir aux -portes d'un palais. C'était sur la place publique qu'ils étaient -résolus à porter leurs réclamations et leur résistance. En dépit de -leur petit nombre, de l'impopularité trop réelle attachée à ce nom de -Jésuite sur lequel ils étaient réduits à livrer la bataille, ils -semblaient éprouver un frémissement joyeux à la pensée de paraître, -devant l'opinion et devant la justice, comme les confesseurs de la -liberté religieuse; ils espéraient même, à la faveur de ce rôle, -rompre cette tradition d'impopularité. Du reste, pas de divergence -parmi eux. Laïques, évêques, congréganistes de tous les Ordres, -étaient d'accord pour se défendre par les armes du droit commun. Mgr -Parisis «conjurait» publiquement les religieux menacés de ne «faire -aucune concession» et de «subir tous les genres de persécution, plutôt -que de sacrifier le principe de liberté qui est humainement -aujourd'hui le boulevard de l'Église»; et il ajoutait: «Plutôt cent -ans de guerre que la paix à ce prix[552].» Les Jésuites de France -étaient pleinement entrés dans ces sentiments. Appuyés sur une -consultation qui établissait leur droit et la manière de le faire -sauvegarder par les tribunaux, ils avaient envoyé à toutes leurs -maisons, pour le cas où le pouvoir voudrait y porter la main, un -programme de résistance légale et des formulaires de protestation où -ils tenaient ce viril et libéral langage: «Français, jouissant des -droits de la cité, nous invoquons l'appui protecteur des lois communes -à tous, et nous protestons, avec toute l'énergie de notre conscience, -contre une violation inexplicable des droits religieux et des -garanties constitutionnelles les plus avérées. Nous ne pouvons croire -que des clameurs aveugles et un nom calomnié, sans coupables désignés, -sans délit imputé, sans un fait articulé, suffisent, dans un pays -libre, pour faire expulser et proscrire des religieux, des prêtres, -des Français, égaux devant la loi à tous les autres Français.» Les -catholiques ne se contentaient pas de préparer la défensive, ils -prenaient hardiment l'offensive. En même temps que plusieurs évêques -protestaient publiquement, MM. de Montalembert, Beugnot et de -Barthélemy soulevaient la question devant la Chambre des pairs (11 et -12 juin 1845). Tous trois, le premier avec un éclat de passion -dédaigneuse et vengeresse, le second avec un grand sens politique, le -troisième avec une connaissance étendue du problème juridique, mirent -en vive lumière l'inanité des griefs allégués contre la Compagnie de -Jésus, l'illégalité et le péril des mesures qu'on voulait prendre -contre elle. Ils flétrirent la conduite de l'opposition libérale, -donnant un démenti à tous ses principes, et aussi la faiblesse du -ministère, livrant la liberté religieuse à des passions qui n'étaient -ni les siennes ni même celles de ses amis, mais celles de ses ennemis. -Le ministre des cultes, obligé de dire pourquoi il s'en prenait aux -Jésuites, ne sut guère leur reprocher que «d'être venus hautement, à -la face du pays, déclarer ce qu'ils étaient[553]». Singulier grief, en -vérité, dans un temps de publicité, et tout au moins fort différent du -reproche de dissimulation qu'on adressait d'ordinaire à ces religieux. - -[Note 552: _Un mot sur les interpellations de M. Thiers_ (juin 1845).] - -[Note 553: À la même époque, dans un mémorandum adressé à la cour -romaine, M. Rossi reprochait aux Jésuites «la confiance inexplicable -avec laquelle ils avaient déchiré le voile qui les couvrait et avaient -voulu que leur nom vînt se mêler à la discussion des affaires du -pays».] - -L'attitude prise par les catholiques faisait désirer plus vivement -encore au gouvernement que la cour de Rome le tirât de l'impasse où il -s'était fourvoyé. De ce côté, étaient son unique ressource et son -espoir. «Je compte beaucoup sur le Pape, disait M. Martin du Nord à un -évêque vers le milieu de juin; je parierais trois contre un qu'il -tranchera la difficulté.» Au contraire, ni les catholiques ni les -opposants de gauche ne croyaient au succès de M. Rossi. De temps à -autre, le _Constitutionnel_ annonçait, avec une satisfaction non -dissimulée, que la négociation ne marchait pas. Le 2 juillet 1845, -l'_Univers_ recevait une lettre de Rome, en date du 20 juin, faisant -savoir que la congrégation des affaires ecclésiastiques avait repoussé -la demande du gouvernement français et que, «dès ce moment, la mission -de M. Rossi était terminée». La plupart des journaux acceptèrent cette -nouvelle comme officielle, et le _Constitutionnel_ publia, le 5 -juillet, un grand article où il triomphait, contre le ministère, de -l'échec des négociations, et le menaçait, s'il n'agissait pas -directement contre les Jésuites, d'une injonction explicite dans la -prochaine adresse. Telle était la situation quand, le lendemain, 6 -juillet, le _Moniteur_ publia la note suivante: «Le gouvernement du -Roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociation dont il avait chargé -M. Rossi a atteint son but. La congrégation des Jésuites cessera -d'exister en France et va se disperser d'elle-même; ses maisons seront -fermées, et ses noviciats seront dissous.» La surprise et l'émotion -furent vives, les catholiques consternés, les opposants déroutés, les -ministériels triomphants. On n'y comprenait rien. Que s'était-il donc -passé à Rome? - - -XIII - -M. Rossi était sorti de sa réserve après l'interpellation de M. -Thiers[554]. La discussion et le vote de la Chambre lui avaient servi -d'argument auprès du Pape. Tracer un tableau plus menaçant qu'exact -des passions soulevées contre les Jésuites, sans prendre du reste à -son compte les reproches adressés à cet Ordre; faire entrevoir les -plus grands périls pour la religion, notamment la dissolution légale -de toutes les congrégations et même le schisme, si l'on ne faisait pas -quelque sacrifice aux préjugés régnants; insinuer que ce sacrifice ne -serait que temporaire, et qu'on se contenterait d'une «sécularisation -de six mois»; faire miroiter, comme compensation, toutes sortes de -faveurs pour le clergé, la solution de la question d'enseignement et -la modification des articles organiques,--tels furent les moyens par -lesquels le négociateur chercha à agir sur Grégoire XVI et sur son -entourage. D'abord insinuant, il prit peu à peu un ton plus raide. De -Paris, le Roi le secondait: «Savez-vous ce qui arrivera, disait -Louis-Philippe au nonce, si vous continuez de laisser marcher et de -marcher vous-même dans la voie où l'on est? Vous vous rappelez -Saint-Germain l'Auxerrois, l'archevêché saccagé, l'église fermée -pendant plusieurs années. Vous reverrez cela pour plus d'un archevêché -et d'une église. Il y a, me dit-on, un archevêque qui a annoncé qu'il -recevrait les Jésuites dans son palais, si l'on fermait leur maison. -C'est par celui-là que recommencera l'émeute. J'en serai désolé; ce -sera un grand mal et un grand embarras pour moi et pour mon -gouvernement. Mais, ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma -couronne pour les Jésuites; elle couvre de plus grands intérêts que -les leurs. Votre cour ne comprend rien à ce pays-ci, ni aux vrais -moyens de servir la religion[555].» Au fond, le Roi ne croyait -probablement pas la situation aussi mauvaise, et surtout il n'était -nullement disposé à laisser faire l'émeute, comme en 1831; mais il -jugeait utile d'effrayer. - -[Note 554: Sur les faits assez obscurs de cette négociation, on peut -consulter d'une part les _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, qui -renferment des extraits précieux de la correspondance diplomatique, et -d'autre part: _La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de -Rome en 1845, lettre à M. Guizot sur un chapitre de ses Mémoires_, par -le P. Ch. DANIEL, qui contient comme annexe une _Note_ importante du -P. RUBILLON; la _Vie du P. de Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY; la -_Vie du P. Guidée_, par le P. GRANDIDIER; l'_Histoire de la Compagnie -de Jésus_, par M. CRÉTINEAU-JOLY, t. VI; la _Vie du cardinal de -Bonnechose_, par Mgr BESSON. C'est en rapprochant ces renseignements, -venus en quelque sorte des deux partis en présence, qu'on se fait une -idée un peu exacte de ce qui s'est passé. Les documents qui vont être -cités ou analysés se trouvent dans ces diverses publications. J'y ai -ajouté quelques pièces inédites dont communication m'a été donnée.] - -[Note 555: _Mémoires de M. Guizot_, t. VII, p. 413.] - -Blessé de la pression qu'on prétendait exercer sur lui, Grégoire XVI -était en même temps troublé des éventualités dont on le menaçait. Le -vieux pontife et ses conseillers, tous hommes d'un autre temps, ne se -sentaient pas sur un terrain connu et sûr, quand il leur fallait -prendre un parti au sujet de la France de 1830. Leur finesse italienne -pressentait une exagération dans les paroles de M. Rossi; mais comment -discerner l'exacte vérité, au milieu de ces batailles de presse et de -parlement si étrangères à leurs moeurs? Comment mesurer la force -réelle de cette opinion publique avec laquelle leur chancellerie -n'était pas accoutumée à traiter? Ils entendaient bien les catholiques -de France les conjurer de tout refuser, et n'auraient pas voulu les -contrister; mais ils ne pouvaient s'empêcher de trouver un peu étrange -et inquiétante leur manière de défendre la religion. On avait remarqué -que, malgré certaines sollicitations, le Pape n'avait jamais voulu -approuver ni encourager la conduite du nouveau parti religieux[556], -et M. Rossi savait bien toucher la corde sensible, quand il répétait à -tout propos que ce parti était «_la coda di Lamennais_». De plus, le -gouvernement pontifical, sachant gré à la monarchie de Juillet du mal -qu'elle n'avait pas fait et de celui qu'elle avait empêché après 1830, -désirait la ménager par prudence autant que par justice, par -prévoyance autant que par gratitude. Pour tous ces motifs, il était, -en face de la demande qui lui était adressée, indécis et anxieux; il -usait alors de sa ressource habituelle en pareil cas: il ne disait -rien et attendait. - -[Note 556: À plusieurs reprises, les évêques français avaient consulté -Rome sur la façon dont ils prenaient part aux débats sur la liberté -religieuse. Rome avait refusé de répondre. Mgr Parisis s'est plaint -avec vivacité de ce silence, dans une lettre considérable, adressée à -un prélat romain, le 1er novembre 1845. Cette lettre n'a pas été -publiée, mais nous en avons eu le texte sous les yeux.] - -Le ministère français, qui ne pouvait s'accommoder de ce silence, -devint plus pressant. La congrégation des affaires ecclésiastiques fut -alors convoquée; à l'unanimité, elle décida que le Pape ne pouvait -accorder ce qui lui était demandé. C'est la délibération que, quelque -temps après, faisait connaître l'_Univers_. Était-ce donc un échec -complet pour M. Rossi? Une mesure aussi extrême et aussi absolue n'eût -pas été dans les traditions de la diplomatie pontificale. En même -temps qu'on sauvegardait le principe par la décision de la -congrégation, on donnait à entendre au négociateur français que, si le -Pape ne devait rien ordonner, il serait probablement possible -d'obtenir des Jésuites eux-mêmes quelques concessions volontaires. -C'était inviter ceux qui faisaient un crime aux religieux d'avoir un -supérieur étranger, à invoquer l'autorité de ce supérieur. Mais M. -Rossi était tenu de réussir à tout prix: il savait que son -gouvernement, sans passion propre en cette affaire, serait heureux de -tout expédient qui, à défaut d'un succès réel, en donnerait -l'apparence, permettrait de déjouer la tactique de M. Thiers, et -tirerait tant bien que mal les ministres d'embarras. Il accepta donc -avec empressement l'ouverture qui lui était faite. Ses demandes, bien -moins absolues qu'au début, finirent par se réduire à ceci: «que les -Jésuites se missent dans un état qui permît au gouvernement de ne pas -les voir, et qui les fît rester inaperçus, comme ils l'avaient été -jusqu'à ces dernières années.» Le cardinal Lambruschini, secrétaire -d'État, estima un accord possible sur ce terrain: «Les maisons peu -nombreuses, disait-il, pourraient très facilement être inaperçues; les -grandes et celles qui sont placées dans les localités où les passions -sont trop violentes, seraient réduites à un petit nombre d'individus.» -De son côté, le P. Roothaan, général de la congrégation, déjà -travaillé par plusieurs intermédiaires, notamment par l'abbé de -Bonnechose, depuis cardinal, était préparé à entrer dans cette voie. -Seulement, tandis que le Pape désirait que les concessions parussent -un acte volontaire du général, celui-ci se préoccupait de dégager sa -responsabilité, en ayant sinon un ordre, du moins un conseil du -pontife. Il reçut ce conseil[557]. Dès le 13 juin, au lendemain de la -réunion de la congrégation des affaires ecclésiastiques, deux -cardinaux s'étaient rendus chez le P. Roothaan et l'avaient engagé, de -la part de Grégoire XVI, à faire quelques sacrifices pour avoir la -paix et pour laisser passer la tourmente. Le général invita aussitôt -les supérieurs français à disperser les maisons de Paris, Lyon et -Avignon. À la suite d'une nouvelle démarche faite par d'autres -cardinaux, le 21 juin, il ajouta la maison de Saint-Acheul et les -noviciats trop nombreux. «Nous devons, écrivait-il, tâcher de nous -effacer un peu, et expier ainsi la trop grande confiance que nous -avons eue à la belle promesse de liberté qui se trouve dans la Charte -et qui ne se trouve que là.» Il n'était du reste question que de -déplacer des religieux, nullement de fermer des maisons: l'existence -de la compagnie en France ne recevait aucune atteinte. À ceux qui lui -demandaient davantage, le général répondit que des mesures plus -radicales dépassaient son pouvoir, et qu'il faudrait un ordre du Pape. -Cet ordre ne vint pas. - -[Note 557: M. Crétineau-Joly a prétendu que le Pape n'avait pas voulu -donner un conseil aux Jésuites. Nous ne voulons pour preuve du -contraire que ce passage d'une lettre écrite par le Père général au P. -de Ravignan: «Le Seigneur ne permettra pas qu'un parti _conseillé et -suggéré par le Souverain Pontife_ tourne contre nous.» (_Vie du P. de -Ravignan_, par le P. DE PONTLEVOY, t. Ier, p. 332.)] - -Tel fut le dernier mot des concessions faites par les Jésuites, fort -différent, on le voit, de la note du _Moniteur_. Cette note avait été -rédigée sur une dépêche de M. Rossi, qui disait seulement: «Le but de -la négociation est atteint... La congrégation va se disperser -d'elle-même, les noviciats seront dissous, et il ne restera dans les -maisons que les ecclésiastiques nécessaires pour les garder, vivant -d'ailleurs comme des prêtres ordinaires.» Dans sa préoccupation de -frapper plus vivement le monde parlementaire, le rédacteur de la note -officielle n'avait pas voulu voir que, si M. Rossi parlait de -«congrégation dispersée» et de «noviciats dissous», il ne parlait pas -de «congrégation cessant d'exister» et de «maisons fermées». La -dépêche elle-même, bien que moins brutalement inexacte, dépassait -cependant, sur certains points, les concessions consenties par le P. -Roothaan. Ce dernier malentendu tenait sans doute à ce que M. Rossi -n'avait voulu traiter avec les Jésuites que par intermédiaires. -L'envoyé français n'en était pas du reste seul responsable, car il -avait lu, à deux reprises, sa dépêche au cardinal Lambruschini qui -l'avait approuvée, après discussion. Le secrétaire d'État ne devait -pas ignorer que le Père général n'avait pas autant concédé. Pourquoi -donc n'avait-il pas signalé l'erreur? Était-ce de sa part timidité ou -finesse? Avait-il craint le conflit qu'aurait pu provoquer une trop -pleine lumière? Avait-il considéré que cet éclaircissement ne rentrait -pas dans son rôle qui était celui d'un témoin, non d'un acteur direct? -Avait-il cru deviner qu'après tout notre négociateur aimait mieux un -malentendu dont on verrait plus tard à se tirer, qu'un échec immédiat? -Avait-il pressenti que les religieux menacés gagneraient plus qu'ils -ne perdraient dans la confusion de cet imbroglio? On ne saurait le -dire. Interrogé ultérieurement par les Jésuites français, il tenta de -justifier sa conduite, dans une dépêche au nonce du Pape à Paris[558]: -il y prouva facilement qu'il n'avait jamais connu ni accepté la note -du _Moniteur_; mais, sur l'approbation donnée par lui à la dépêche du -négociateur français, ses explications n'éclaircirent rien. M. Rossi -était bien Italien, et il l'avait montré dans cette affaire. Peut-être -le cardinal Lambruschini ne l'était-il pas moins. - -[Note 558: Voir le texte complet de cette dépêche, dans la _Vie du P. -Guidée_, par le P. GRANDIDIER, p. 254 à 257.] - - -XIV - -Dès le lendemain de la note du _Moniteur_, les journaux catholiques -recevaient de Rome des nouvelles qui leur permettaient d'en contester -l'exactitude. Seulement, ils ne savaient, au sujet de la négociation, -que ce que les Jésuites pouvaient leur en apprendre; ils ignoraient -quel avait été au juste le rôle de la cour romaine; celle-ci gardait -le silence; ce qu'elle avait voulu, c'était la pacification, et elle -redoutait sans doute de la voir compromise, si l'on arrivait trop tôt -à préciser le malentendu. Les autres journaux pressentaient bien qu'il -y avait là quelque équivoque, peut-être une sorte de mystification: -mais qui en était victime? Le ministère lui-même aurait été bien gêné -de faire pleine lumière et surtout de justifier la rédaction de sa -note. Interrogé, à la Chambre des pairs, par M. de Boissy, le 16 -juillet 1845, M. Guizot resta dans les généralités, rendant hommage à -la sagesse du Pape, même à celle des Jésuites, et M. de Montalembert, -tout frémissant et irrité qu'il fût, déclara n'avoir pas de données -assez certaines pour contredire les assertions ministérielles. Du -reste, la fin de la session vint bientôt dispenser le gouvernement de -toute explication. En somme, malgré l'embarras que pouvait éprouver le -cabinet, l'impression générale fut qu'il avait remporté un succès: il -avait réussi là où l'on croyait qu'il échouerait. L'opposition en -était toute désappointée. Comme naguère, lors du traité supprimant le -droit de visite, ses prévisions étaient dérangées, ses manoeuvres -déjouées. M. Thiers, qui, au lendemain de son interpellation, croyait -M. Guizot pris au piège, fut réduit à battre en retraite. Le terrain -religieux ne lui était décidément pas propice; il se hâta de le -quitter; du moment que les Jésuites ne lui servaient plus contre le -cabinet, il n'avait aucun goût à s'en occuper davantage; il ne devait -plus prononcer leur nom jusqu'au jour où, en 1850, il le fera pour les -défendre. Quant à M. Guizot, il triomphait. «L'issue de l'affaire des -Jésuites, écrivait-il à M. de Barante le 18 juillet, est une des -choses qui, dans le cours de ma vie politique, m'ont donné le plus de -sérieuse et profonde satisfaction, non seulement à cause de son -importance parlementaire et momentanée, mais encore et surtout comme -preuve que le bon pacte d'intelligence et d'alliance entre l'Église -catholique et l'État constitutionnel peut être fondé et que la bonne -politique peut réussir à se faire comprendre et accepter. L'oeuvre -sera difficile et longue; mais enfin la voilà commencée[559].» Le -ministre ajoutait, le 22 juillet, dans une lettre adressée à une de -ses amies d'outre-Manche: «Londres et Rome, les deux capitales des -deux grandes fois modernes, m'ont témoigné de la considération et de -la confiance. J'en jouis beaucoup[560].» - -[Note 559: _Documents inédits._] - -[Note 560: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 230.] - -Toutes les difficultés cependant n'étaient pas résolues. Restait -l'exécution matérielle des mesures annoncées par la note du -_Moniteur_. Les Jésuites de France étaient prêts à obéir à leur -supérieur, avec cet esprit de discipline qui est l'honneur et la force -de leur compagnie; mais ils avaient la mort dans l'âme, presque la -rougeur au front. Jamais la soumission n'avait été si dure à l'âme du -P. de Ravignan; il disait «ne pouvoir plus se montrer à aucun des -pairs de France, des députés et des avocats qui avaient préparé et -approuvé la consultation de M. de Vatimesnil». Dès le 10 juillet, ces -religieux chargèrent le comte Beugnot de faire savoir au gouvernement -que, «par un motif de paix» et en réservant leurs droits, ils étaient -disposés à exécuter les instructions de leur général, mais rien de -plus; au cas d'exigences plus grandes, «on serait, déclaraient-ils, -nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des -résistances légales». Le ministre ne fut pas satisfait: il lui -fallait, conformément à la note du _Moniteur_, toutes les maisons -fermées, ou du moins gardées chacune par trois religieux au plus, les -noviciats dissous, sauf un pour les missions, les Jésuites n'existant -plus à l'état de congrégation. Il ajouta cependant «qu'il ne voulait -pas user de violence, et que, si les Jésuites ne s'exécutaient pas -d'eux-mêmes, il adresserait ses plaintes au Pape, assuré d'en obtenir -tout ce qu'il demanderait[561]». - -[Note 561: Lettre du P. de Ravignan au Père général, 11 juillet 1843. -(_Documents inédits._)] - -La difficulté se trouvait donc de nouveau reportée à Rome. M. Guizot -sentait où était son point faible: il ne possédait aucune pièce écrite -du gouvernement pontifical, à l'appui des affirmations de M. Rossi; -aussi avait-il chargé ce dernier de tâcher d'en obtenir une, et -avait-il suggéré, dans ce dessein, les procédés les plus ingénieux. -Mais la cour romaine était sur ses gardes; elle répondit adroitement -et poliment, sans se laisser surprendre la déclaration désirée, et en -renvoyant soigneusement aux Jésuites eux-mêmes les remerciements qu'on -lui adressait. D'ailleurs, elle témoignait alors un vif mécontentement -des inexactitudes de la note du _Moniteur_. M. Rossi, interpellé, dut -la désavouer et même faire savoir indirectement au couvent du _Gesù_ -qu'il ne fallait pas prendre à la lettre les termes de cette note. -Interrogé d'un autre côté par les Jésuites de France, le cardinal -Lambruschini leur faisait dire par le nonce qu'il n'avait jamais été -question, à Rome, de consentir aux mesures indiquées par le -_Moniteur_, et qu'à toute demande de ce genre, le Pape ferait une -réponse négative. Sa dépêche se terminait par ces paroles: «Votre -Excellence pourra dire aux Jésuites, sous forme de conseil, de s'en -tenir à ce que le Père général leur écrira de faire; car ils ne sont -pas obligés d'outrepasser les instructions de leur chef.» Or le P. -Roothaan déclarait au P. de Ravignan que les sacrifices faits «étaient -le _nec plus ultra_», et il ajoutait: «Si le gouvernement ne s'en -contente pas, nous ferons valoir nos droits constitutionnels.» L'un de -ses assistants, le P. Rozaven, écrivait à M. de Montalembert: «Nous -imiterons M. Martin du Nord, qui se croise les bras et nous laisse -agir. Nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on -veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la -victime; la prier de s'immoler elle-même, pour s'en épargner la peine, -c'est pousser la prétention trop loin.» - -Le gouvernement rencontrait donc une certaine résistance à Rome aussi -bien qu'en France. Il essaya quelque temps d'en triompher, mais avec -une mollesse dont il faut faire honneur à sa bienveillante prudence. -D'ailleurs, pendant ce temps, les Chambres s'étaient séparées: les -journaux parlaient d'autre chose. Le ministère, plus libre de suivre -ses propres inspirations, renonça sans bruit aux mesures annoncées -avec tant d'éclat dans le _Moniteur_, et finit par se contenter de -celles qu'avait consenties le Père général. L'exécution, commencée en -août, était terminée au 1er novembre: elle ne toucha que les maisons -de Paris, Lyon, Avignon et les noviciats de Saint-Acheul et de Laval. -Il y eut des déplacements, des disséminations, des morcellements -gênants, pénibles et coûteux pour la compagnie; mais pas un Jésuite ne -quitta la France, pas une maison ne fut fermée: il s'en ouvrit au -contraire de nouvelles[562]. M. Guizot laissa faire et n'exigea pas -davantage. On ne devait revenir sur cette affaire, dans le Parlement, -que deux ans plus tard. Le 10 février 1847, un député, M. de la -Plesse, appuyé par M. Dupin, demanda où en étaient les «négociations -commencées avec la cour de Rome, relativement à l'existence de -certaine corporation religieuse». M. Guizot se borna à répondre, en -termes vagues, que les négociations continuaient, mais que le -changement de pontificat les avait retardées. Aucune suite ne fut -donnée à cet incident, dont le seul résultat fut de faire constater -que la question n'intéressait plus personne. Il convient de louer la -modération par laquelle le ministère avait effacé en partie les effets -de sa faiblesse. M. Guizot s'en est plus tard fait honneur; parlant de -cette exécution si restreinte et si peu en rapport avec ce qui avait -été d'abord annoncé: «J'ai fait en sorte, en 1845, dit-il, que le -gouvernement et le public français s'en contentassent, et j'y ai -réussi. Je demeure convaincu que, par là, j'ai bien compris et bien -servi, dans un moment très critique, la cause de la liberté -d'association et d'enseignement[563].» - -[Note 562: C'est ainsi que la division du personnel de la maison de la -rue des Postes amena, à Paris, la fondation de la maison de la rue du -Roule, supprimée en 1850, et de celle de la rue de Sèvres, devenue -l'une des résidences importantes de la Compagnie.] - -[Note 563: Lettre de M. Guizot au R. P. Daniel (_Études religieuses_, -septembre 1867).] - -Les catholiques n'étaient pas, sur le moment, disposés à se laisser -convaincre qu'ils devaient être satisfaits. Ils avaient pris position, -préparé leurs armes, échauffé leurs troupes, défié leurs adversaires, -et à l'heure où, devant le public attentif à l'éclat de ces -préliminaires, la bataille allait s'engager, voilà que, suivant la -parole de Montalembert, «leur avant-garde était obligée tout d'un -coup, par l'ordre de son chef, de poser les armes et de défiler, sans -mot dire, sous le feu de l'ennemi». Que leur importait que le mal -matériel fût peu de chose? Il y avait là une mortification plus -sensible que bien des défaites, parce qu'elle paraissait toucher à -l'honneur. D'ailleurs, ne pouvait-on pas craindre que l'armée tout -entière ne fût dissoute, ou que du moins elle ne perdît pour toujours -l'élan et la confiance? Ne semblait-il pas que Rome donnait raison -ainsi à ceux qui traitaient les chefs du parti catholique -d'irréguliers compromettants? «Ce fut un moment terrible», a écrit -plus tard M. de Montalembert. Le respect seul empêchait que cette -émotion ne se traduisît en plaintes publiques contre la papauté. Mgr -Parisis écrivit à un prélat romain une longue lettre, destinée à être -montrée, où il exposait, avec une fermeté triste et parfois un peu -âpre, comment la conduite suivie risquait de blesser, de décourager -les catholiques, de les rendre défiants envers Rome[564]. Il -s'étonnait que l'autorité suprême, qui jusqu'alors n'avait cru devoir -donner aucun encouragement aux défenseurs de la liberté religieuse en -France, ne fût sortie de sa réserve que pour les frapper, sur la -demande de leurs ennemis. «Ma raison en est confondue, s'écriait-il, -autant que mon coeur en est broyé.» Il insistait principalement sur ce -qu'il y avait «d'offensant pour l'épiscopat français» dans la façon -d'agir du Pape, qui ne l'avait même pas consulté, dans une question le -touchant de si près. Parmi les catholiques, il en était un cependant -qui trouvait qu'après tout, étant donnée la situation, il n'y avait -pas à regretter les résultats de la négociation: ce n'était ni un -timide ni un tiède, c'était Lacordaire. Il ne niait pas que la -«résistance extrême» n'eût pu avoir «plus de grandeur et de fierté»; -mais n'eût-on pas risqué d'y perdre tout ce qu'on avait gagné pour -l'existence des Ordres religieux? «Au contraire, ajoutait-il, en -cédant quelque chose, on consacrait ce qui n'était pas touché, on -apaisait les esprits, on donnait au gouvernement la force de se -séparer de nos ennemis, on lui ôtait les chances terribles d'une -persécution, on rentrait dans la voie de conciliation suivie depuis -1830... Il fallait au gouvernement, aux Chambres, une porte pour -sortir du mauvais pas où tous s'étaient jetés: cette porte leur est -ouverte.» Lacordaire constatait qu'en fait les Jésuites eux-mêmes -n'étaient pas sérieusement atteints. «Nous sommes battus en apparence, -victorieux en réalité... Je crois qu'en matière religieuse, le succès -sans le triomphe est ce qu'il y a de mieux[565].» Qui oserait affirmer -que, sur plus d'un point, les faits n'aient pas donné raison à -Lacordaire? Grâce aux résultats quelque peu équivoques de la -négociation de M. Rossi et des demi-concessions consenties par Rome, -la question des Jésuites disparaissait, sans que les Jésuites -disparussent eux-mêmes. Presque aussitôt, il se faisait sur eux un -silence complet qui révèle d'ailleurs combien le tapage de tout à -l'heure avait été factice et superficiel. Désormais la question de la -liberté d'enseignement se posait, mieux dégagée des passions et des -mots par lesquels on avait cherché et trop souvent réussi à -l'obscurcir et à l'irriter[566]. Enfin, si la tactique du parti -catholique était un moment désorientée, si l'élan de ses troupes se -trouvait ralenti, si la continuation de la guerre était rendue plus -difficile, la paix, qui après tout était le but, ne devenait-elle pas -plus facile? - -[Note 564: Lettre inédite du 1er novembre 1845.] - -[Note 565: Voyez _Correspondance avec Mme Swetchine_, p. 420, et -FOISSET, _Vie du P. Lacordaire_, t. II, p. 104 à 107.] - -[Note 566: M. de Montalembert lui-même le reconnaissait, quand il -disait, à la Chambre des pairs, le 16 juillet 1845, en s'adressant aux -ministres: «La question de l'enseignement et celle de la liberté -religieuse restent entières. Elles couraient grand risque d'être -absorbées toutes deux dans la question des Jésuites, et peut-être d'y -périr. Eh bien, on ne le pourra plus; vous les avez dégagées.»] - -En effet, il semble y avoir, à la fin de 1845, une sorte de détente -dans les luttes religieuses naguère si ardentes, comme une trêve -acceptée tacitement par les deux partis. La presse éteint son feu. -D'autres sujets occupent le Parlement. Les évêques se sont retirés de -la place publique où, à plusieurs reprises, dans ces dernières années, -ils sont descendus en masse, mais où ils comprennent sans doute que -leur présence est anormale et doit être passagère. À peine Mgr -Parisis et le cardinal de Bonald continuent-ils à publier, l'un des -écrits de polémique, l'autre des mandements sur la liberté de -l'Église. Et puis, voici qu'au nom de la cause religieuse, des hommes -prennent la parole qui «croient à la possibilité d'une transaction, au -pouvoir du temps et de la modération pour mener à bonne fin les -questions difficiles[567]». L'abbé Dupanloup fait paraître son bel -écrit de la _Pacification religieuse_, dont le titre seul est un -programme. «Ce livre, déclare-t-il en commençant, est une invitation -faite à la paix, au nom de la justice. J'ai cru les circonstances -favorables. Les jours de trêve qui nous sont donnés permettent la -réflexion dont ce livre a besoin pour être bien compris.» Loin de -vouloir «jeter de nouvelles causes d'irritation dans une controverse -qui, peut-être, dit-il, n'a déjà été que trop vive», il demande qu'à -la guerre succède enfin la paix fondée sur la justice et la liberté. -Il l'appelle avec des accents singulièrement émus: «N'y aura-t-il donc -pas en France, s'écrie-t-il, un homme d'État qui veuille attacher son -nom à ce nouveau et glorieux concordat?» Pour son compte, il -s'applique à rendre la conciliation facile; sans rien abandonner des -droits des catholiques, il leur recommande la patience et la -modération, évite tout ce qui pourrait blesser, cherche ce qui -rapproche, et, par les déclarations les plus libérales, s'efforce de -dissiper les préventions que la société politique conserve encore -contre le clergé. À la même époque, le _Correspondant_ publie un -article remarqué de M. Beugnot. L'auteur rend hommage à l'ardeur qui a -été déployée jusqu'alors par le parti catholique et qui était -nécessaire pour lancer la question. Mais, à son avis, cette première -partie de l'oeuvre est accomplie. Il met en garde contre les mécomptes -auxquels l'analogie expose souvent en politique; le mirage de la -révolution de 1688 avait trompé les hommes de 1830; suivant M. Bougot, -les chefs du mouvement religieux en France ne commettraient pas une -moindre erreur s'ils s'imaginaient être dans une situation pareille à -celle des agitateurs catholiques d'Irlande et de Belgique qui -pouvaient mettre en branle des nations entières. Quant à lui, il n'a -pas de ces illusions. Sa prudence un peu sceptique se ferait plutôt -une trop petite idée de la force de son parti. S'il croit au succès -final, c'est dans un temps éloigné. En attendant, les catholiques -doivent se préparer des alliés, et, malgré les préjugés régnants, M. -Beugnot ne l'estime pas impossible, au moins à la Chambre des pairs; -mais, pour cela, ils doivent se montrer plus modérés, plus prudents -qu'ils ne l'ont été jusqu'alors, éviter de «rallumer le feu des -passions religieuses», et surtout ne pas reproduire contre -l'enseignement de l'Université des accusations qui «ont pris, dans la -discussion, une place beaucoup trop grande», et qui, «quoique fondées, -ne serviraient aujourd'hui qu'à irriter les esprits, sans profit pour -la liberté». «Les temps sont changés, dit M. Beugnot, la -circonspection est aujourd'hui un devoir[568].» Sans doute, ces idées -pacifiques et modératrices n'étaient pas acceptées par tous. M. de -Montalembert, par exemple, se montrait plus préoccupé du péril des -défaillances que de celui des imprudences, et ne croyait pas que -l'heure de traiter fût encore venue. L'_Univers_ reprochait à M. -Dupanloup d'être trop conciliant. M. Lenormant, dans le -_Correspondant_, désavouait à demi l'article de M. Beugnot[569]. Mais -ces dissidences n'ôtaient pas leur valeur aux manifestations si -considérables faites par les hommes de transaction. D'ailleurs, il -était visible que, parmi les catholiques, on ne retrouverait plus, -après cette interruption, l'élan des premiers assauts. Une époque -était finie dans l'histoire du parti religieux, celle qu'on pourrait -appeler l'époque des luttes héroïques. - -[Note 567: Expressions de M. Ozanam dans une lettre du 17 juin 1845.] - -[Note 568: _De la liberté d'enseignement à la prochaine session_ (10 -novembre 1845).] - -[Note 569: _Quelques mots de réserve_ (10 décembre 1845).] - -Le ministère comprenait-il pleinement le devoir que lui imposaient ces -dispositions d'une partie des catholiques? Tout au moins, il -paraissait désireux de faire durer la trêve, en accordant à ceux-ci -quelques satisfactions. M. de Salvandy, au concours général de 1845, -parlait, en termes très chrétiens, des limites dans lesquelles les -cours de philosophie devaient se renfermer, et protestait -énergiquement contre «l'impiété dans l'enseignement», qui serait, -disait-il, «un crime public». Après de nouveaux efforts, il parvenait, -malgré la résistance des professeurs du Collège de France, à empêcher -la continuation du cours de M. Quinet, ce qui valait au ministre -l'honneur d'une petite émeute d'étudiants, venant crier: À bas les -Jésuites! sous ses fenêtres, comme naguère sous celles de M. de -Villèle. Une autre mesure eut alors un plus grand retentissement. À -l'ancien conseil royal de l'Université, omnipotent à raison de son -petit nombre, de sa permanence et de son inamovibilité, une ordonnance -du 7 décembre 1845 substitua hardiment et subitement un conseil de -trente membres, dont vingt étaient nommés chaque année. Par cette -modification d'organisation intérieure, le ministre n'accordait sans -doute aux catholiques aucun des droits qu'ils réclamaient; mais il -frappait un corps qui s'était montré fort hostile à leurs -revendications; il démantelait la forteresse du monopole où commandait -M. Cousin, et dégageait le pouvoir ministériel d'une subordination qui -ne lui eût jamais permis le moindre pas vers la liberté. Le «coup -d'État» de M. de Salvandy, comme on disait alors, fut vivement attaqué -par les amis de l'Université. Le _Constitutionnel_ le dénonça comme -une concession au clergé et une clause secrète du marché passé à Rome -par M. Rossi. Des débats furent soulevés à ce sujet, dans les deux -Chambres; mais le public s'intéressait médiocrement aux ressentiments -personnels des membres de l'ancien conseil; l'attaque fut sans -résultat, ou du moins elle n'en eut pas d'autre que de faire prononcer -par M. Guizot un discours qui fut un événement. - -Au cours de la discussion, M. Thiers et M. Dupin avaient essayé de -réveiller les préventions antireligieuses sous l'empire desquelles -avait été voté, huit mois auparavant, l'ordre du jour contre les -Jésuites. M. de Salvandy, intimidé et embarrassé, crut nécessaire de -protester de son zèle universitaire et de répudier toute intention de -faire des concessions aux catholiques. Mais M. Guizot, plus fier, -s'impatienta de cette attitude subalterne: il n'admit pas qu'une fois -encore son cabinet suivît docilement M. Thiers, pour ne pas être battu -par lui; il voulut lui échapper et le dominer, en s'élevant dans les -hautes régions. Dès ses premières paroles, on vit combien il se -dégageait des idées étroites ou timides dont s'étaient trop souvent -inspirés en ces matières les orateurs du ministère. Il avoua les -«vices» de l'organisation universitaire: «Tous les droits en matière -d'instruction publique n'appartiennent pas à l'État, dit-il; il y en a -qui sont, je ne veux pas dire supérieurs aux siens, mais antérieurs, -et qui coexistent avec les siens. Les premiers sont les droits des -familles; les enfants appartiennent aux familles avant d'appartenir à -l'État... Le régime de l'Université n'admettait pas ce droit primitif -et inviolable des familles. Il n'admettait pas non plus, du moins à un -degré suffisant, un autre ordre de droits, et je me sers à dessein de -ce mot, les droits des croyances religieuses... Napoléon ne comprit -pas toujours que les croyances religieuses et les hommes chargés de -les maintenir dans la société ont le droit de les transmettre, de -génération en génération, par l'enseignement, telles qu'ils les ont -reçues de leurs pères... Le pouvoir civil doit laisser le soin de -cette transmission des croyances entre les mains du corps et des -hommes qui ont le dépôt des croyances.» Aussi, loin de vouloir éluder -la promesse de la liberté d'enseignement, le ministre proclamait très -haut qu'il importait à l'État, à la monarchie, de la remplir. Parlant -de la lutte engagée entre l'Église et l'Université, il déclara que le -rôle du gouvernement était non de prendre parti pour l'Université, -comme avaient fait souvent les ministres, mais de s'élever «au-dessus» -de cette lutte, afin de «la pacifier». C'était pour faciliter cette -pacification, ajoutait-il, qu'on avait supprimé l'ancien conseil royal -directement engagé dans le conflit avec le clergé. Il terminait en -proclamant une fois de plus sa volonté de sauvegarder la liberté et la -paix religieuses[570]. - -[Note 570: Discours du 31 janvier 1846.] - -L'effet fut immense. L'opposition, interdite, avait écouté dans un -morne silence. La majorité, qui naguère, dans ces mêmes questions, -suivait M. Thiers, était conquise, émue, ravie qu'on lui proposât pour -programme ces hautes pensées. «J'ai rarement vu un enthousiasme aussi -général», écrivait un contemporain. L'un des députés s'approchant de -M. Guizot comme il descendait de la tribune: «Monsieur, lui dit-il, -votre haute raison a fait taire mes mauvais instincts.» Devant ce -grand succès, M. Thiers ne reprit la parole que pour constater sa -déroute et en appeler à l'avenir. Vainement M. Dupin tenta un retour -offensif, et jeta à la Chambre le mot de «moines», du même accent dont -un musulman prononce le mot «chiens» en parlant des chrétiens; il dut, -devant les murmures d'impatience, battre en retraite comme M. Thiers. -L'impression s'étendit hors du Parlement. L'acte parut si -«considérable» aux journaux de la gauche, qu'ils y dénoncèrent un -changement de «la politique du règne». Les amis de la liberté -religieuse applaudissaient. «M. Guizot, disait le _Correspondant_, a -dû voir par l'unanimité de la presse religieuse quel est le fond des -coeurs catholiques. Quand des paroles de paix et d'impartialité se -font entendre, ils s'émeuvent et oublient facilement le passé.» -L'auteur de l'article allait jusqu'à comparer l'effet produit par les -paroles du ministre à l'enthousiasme ressenti lorsque le premier -Consul avait rouvert les églises. - -Ces belles espérances ne devaient pas entièrement se réaliser. Sans -doute, dans les dernières années de la monarchie, on ne reverra plus -rien de pareil aux luttes passionnées qui, de la présentation du -projet de 1841 à la fin de la mission de M. Rossi en juillet 1845, ont -tant agité les catholiques. Mais ce ne sera pas encore le règne de la -pleine paix religieuse, fondée sur la satisfaction des droits. Le -gouvernement de Juillet tombera sans avoir réalisé l'intention sincère -qu'il avait de résoudre le problème de la liberté de l'enseignement -secondaire. Ce sera son malheur et peut-être le châtiment de ses -timidités et de ses préventions, que les nobles idées qui avaient été -semées et avaient germé sous son règne, ne mûriront et ne seront -moissonnées qu'après sa chute. Toutefois, si sévère que l'on soit dans -l'appréciation de la politique religieuse alors suivie, il ne serait -pas juste de confondre, dans une mesure quelconque, la monarchie -constitutionnelle avec les gouvernements qui se sont faits les -persécuteurs de l'Église. Rien de commun entre des hommes politiques -qui voulaient sincèrement résister à la perversion intellectuelle, -mais qui croyaient à tort pouvoir le faire avec la seule doctrine du -«juste milieu», qui, en déclinant, pour cette résistance, le concours -des catholiques militants, s'imaginaient seulement écarter une -exagération en sens contraire,--et les sectaires qui, à d'autres -époques, ont poursuivi plus ou moins ouvertement une oeuvre de -destruction religieuse et sociale. Rien de commun entre les -conservateurs qui, en face de questions toutes nouvelles, ont craint -de s'engager dans des chemins alors inconnus, qui n'ont pas su -devancer les préjugés régnants, pour inaugurer une réforme légitime, -et les révolutionnaires qui prétendraient aujourd'hui revenir en -arrière et supprimer les droits acquis. Ajoutons que, si le -gouvernement du roi Louis-Philippe a eu le tort d'hésiter à accorder -aux catholiques une liberté nouvelle, il leur a du moins toujours -assuré, même quand il pouvait en être gêné, l'usage des libertés -publiques au moyen desquelles leur cause devait finir par triompher. -Fait bien rare, la lutte, loin de l'échauffer et de le porter à la -violence, ne faisait qu'augmenter son désir de pacification. -Semblait-il parfois poussé par les circonstances à prendre des mesures -vexatoires, il ne tardait pas à s'arrêter, par un sentiment naturel de -modération, de bienveillance et d'honnêteté politique. En somme, ces -années ont été, pour l'Église, des années de combats, non des années -de souffrances. Bien au contraire, on aurait peine à trouver, dans ce -siècle, une époque où les catholiques aient davantage ressenti cette -confiance intime, cette impulsion victorieuse d'une cause en progrès, -où surtout ils aient pu se croire aussi près de dissiper les -malentendus qui éloignent l'esprit moderne de la vieille foi, et de -résoudre ainsi le plus difficile et le plus important des problèmes -qui pèsent sur notre temps. Que ce gouvernement ait eu tout le mérite, -et le mérite voulu, des avantages recueillis par le catholicisme sous -son règne, nous ne le prétendons pas; mais on ne peut nier qu'il n'y -ait été pour quelque chose, ne serait-ce que par le bienfait de ces -lois et de ces moeurs sous l'empire desquelles le monopole et -l'oppression ne pouvaient longtemps résister aux réclamations des -intérêts et aux protestations des consciences. - -Cette mesure et cette équité dans l'appréciation de la politique -religieuse de la monarchie de 1830, les catholiques ne pouvaient pas -l'avoir sur le moment, en pleine bataille. Ne voyant que ce qu'on -tardait à leur accorder, ils s'éloignèrent chaque jour davantage de -cette monarchie, à ce point que plusieurs la virent tomber sans regret -ou même saluèrent la révolution de Février comme une délivrance. La -justice n'est venue que plus tard, sous la leçon des événements et par -l'effet des comparaisons. Quelques-uns cependant, et non des moins -illustres, ne l'ont pas fait longtemps attendre. Dès juillet 1849, M. -de Montalembert, qui avait été l'un des plus passionnés dans la lutte, -mais dont l'âme généreuse ne supportait pas un moment la pensée d'être -injuste envers des vaincus, se reprochait publiquement d'avoir poussé -trop loin et trop vivement son opposition contre le gouvernement du -roi Louis-Philippe, de n'avoir pas bien «apprécié toutes ses -intentions», et de n'avoir pas assez «pris compassion de ses -difficultés[571]». Un peu plus tard, il faisait remonter jusqu'à -l'époque de la monarchie de Juillet l'origine et l'honneur de tous les -succès remportés depuis par la cause catholique; il rappelait à ses -coreligionnaires tout ce qu'ils avaient alors gagné, grâce aux -libertés publiques, «grâce à ce culte du droit, à cette horreur de -l'arbitraire qu'inspirait le régime parlementaire[572]». Et, dans le -même temps, tandis que M. de Montalembert s'honorait par cet aveu, -les conservateurs qui lui avaient, avant 1848, marchandé la liberté -d'enseignement, éclairés par des événements redoutables, confessaient -eux aussi leur erreur passée et la réparaient en faisant avec les -catholiques la grande loi de 1850. Ne convenait-il pas de terminer par -le spectacle de cette réconciliation l'histoire des luttes qui, -pendant quelques années, avaient malheureusement séparé des causes et -des hommes faits pour être unis? Aussi bien le rapprochement ainsi -opéré entre le parti de la liberté religieuse et celui de la monarchie -constitutionnelle a-t-il été définitif: rien depuis n'est venu le -troubler, et tout au contraire a contribué à le rendre plus étroit. - -[Note 571: Discours sur la loi de la presse, du 21 juillet 1849, et -lettre à l'_Univers_ du 23 juillet.] - -[Note 572: _Des intérêts catholiques au dix-neuvième siècle._ (1852.)] - - -FIN DU TOME CINQUIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - - -LIVRE V - -LA POLITIQUE DE PAIX. - -(1841-1845) - - - Pages. - CHAPITRE PREMIER.--L'AFFAIRE DU DROIT DE VISITE ET LES - ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 1842 (juillet 1841-juillet 1842). 1 - - I. Que faire? M. Guizot comprenait bien le besoin que le - pays avait de paix et de stabilité, mais cette sagesse - négative ne pouvait suffire. 2 - - II. Les troubles du recensement. L'attentat de Quénisset. 7 - - III. Les acquittements du jury. Affaire Dupoty. Élection et - procès de M. Ledru-Rollin. 11 - - IV. Ouverture de la session de 1842. Débat sur la convention - des Détroits. 17 - - V. Convention du 20 décembre 1841 sur le droit de visite. - Agitation imprévue contre cette convention. Discussion à la - Chambre et vote de l'amendement de M. Jacques Lefebvre. 22 - - VI. M. Guizot est devenu un habile diplomate. Ses rapports - avec la princesse de Lieven. Lord Aberdeen. 32 - - VII. Mécontentement des puissances à la suite du vote de la - Chambre française sur le droit de visite. La France ne - ratifie pas la convention. Les autres puissances la - ratifient, en laissant le protocole ouvert. 36 - - VIII. Situation difficile de M. Guizot en présence de - l'agitation croissante de l'opinion française contre le - droit de visite, des irritations de l'Angleterre et des - mauvaises dispositions des cours continentales. Comment il - s'en tire. 40 - - IX. Débats sur la réforme parlementaire et sur la réforme - électorale. Victoire du cabinet. Mort de M. Humann, remplacé - au ministère des finances par M. Lacave-Laplagne. 50 - - X. Les chemins de fer. Tâtonnements jusqu'en 1842. Projet - d'ensemble déposé le 7 février 1842. Discussion et vote. - Importance de cette loi. 59 - - XI. Élections du 9 juillet 1842. Leur résultat incertain. - Joie de l'opposition et déception du ministère. 74 - - - CHAPITRE II.--LA MORT DU DUC D'ORLÉANS (juillet-septembre 1842). 79 - - I. La catastrophe du chemin de la Révolte. L'agonie du - prince royal. La duchesse d'Orléans. 79 - - II. Douleur générale. Le duc d'Orléans était très aimé et - méritait de l'être. Inquiétude en France et au dehors. 85 - - III. Nécessité d'une loi de régence. Attitude de l'opposition. - Projet préparé par le gouvernement. M. Thiers presse - l'opposition de l'accepter. 91 - - IV. Ouverture de la session. Discussion de la loi de - régence. M. de Lamartine et M. Guizot. M. Odilon Barrot - attaque la loi. M. Thiers lui répond et se sépare de lui - avec éclat. Vote de la loi. 99 - - V. Scission du centre gauche et de la gauche. Le pays est - calme et rassuré. 113 - - - CHAPITRE III.--LE MINISTÈRE DURE ET S'AFFERMIT (septembre - 1842-septembre 1843). 119 - - I. Le ministère s'occupe de compléter sa majorité. Il - obtient à Londres la clôture du protocole relatif à la - ratification de la convention du 20 décembre 1841. 119 - - II. Négociations pour l'union douanière avec la Belgique. - Résistances des industriels français. Opposition des - puissances. Susceptibilités des Belges. Devant ces - difficultés, le gouvernement renonce à ce projet. 124 - - III. Ouverture de la session de 1843. Silence de M. Thiers. - M. de Lamartine passe à l'opposition. Son rôle politique - depuis 1830, et comment il a été amené à se déclarer - l'adversaire du gouvernement. 135 - - IV. Avantages que l'opposition trouve à porter le débat sur - les affaires étrangères. Le droit de visite à la Chambre des - pairs. À la Chambre des députés, le projet d'adresse demande - la revision des conventions de 1831 et de 1833. M. Guizot - n'ose le combattre, mais se réserve de choisir le moment - d'ouvrir les négociations. Vote dont chaque parti prétend - s'attribuer l'avantage. 150 - - V. La loi des fonds secrets. Intrigues du tiers parti. - Succès du ministère. 161 - - VI. La difficulté diplomatique de la question du droit de - visite. Débats du parlement anglais. Dispositions de M. de - Metternich. 167 - - VII. Les affaires d'Espagne. Espartero régent. L'Angleterre - n'accepte pas nos offres d'entente. L'ambassade de M. de - Salvandy. 172 - - VIII. La question du mariage de la reine Isabelle. Le - gouvernement du roi Louis-Philippe renonce à toute - candidature d'un prince français, mais veut un Bourbon. La - candidature du prince de Cobourg. Le cabinet français fait - connaître ses vues aux autres puissances. Accueil qui leur - est fait. Chute d'Espartero. Son contre-coup sur l'attitude - du gouvernement anglais. 178 - - IX. La reine Victoria se décide à venir à Eu. Le débarquement - et le séjour. Conversations politiques sur le droit de visite - et sur le mariage espagnol. Satisfaction de la reine Victoria - et du roi Louis-Philippe. Effet en France et à l'étranger. - Bonne situation du ministère du 29 octobre. 190 - - - CHAPITRE IV.--L'ENTENTE CORDIALE ENTRE LA FRANCE ET L'ANGLETERRE - (septembre 1843-février 1844). 206 - - I. Lord Aberdeen et ses rapports avec le cabinet français. - Les voyages du duc de Bordeaux en Europe. Sur la demande du - gouvernement du Roi, la reine Victoria décide de ne pas - recevoir le prétendant. Les démonstrations de Belgrave - square. Leur effet sur le roi Louis-Philippe. Cet incident - manifeste les bons rapports des deux cabinets. 206 - - II. Le discours du trône en France proclame l'entente - cordiale. Discussion sur ce sujet dans la Chambre des - députés. M. Thiers rompt le silence qu'il gardait depuis - dix-huit mois. L'entente cordiale ratifiée par la Chambre. 219 - - III. Débats du parlement anglais. Discours de sir Robert - Peel. 226 - - IV. La dotation du duc de Nemours. Une manifestation des - bureaux empêche la présentation du projet désiré par le Roi. - Article inséré dans le _Moniteur_. Mauvais effet produit. 229 - - V. L'incident de Belgrave square devant les Chambres. Le - projet d'adresse «flétrit» les députés légitimistes. Premier - débat entre M. Berryer et M. Guizot. Faut-il maintenir le - mot: _flétrit_? Nouveau débat. M. Berryer rappelle le voyage - de M. Guizot à Gand. Réponse du ministre. Scène de violence - inouïe. Le vote. Réélection des «flétris». Reproches faits - par le Roi à M. de Salvandy. Conséquences fâcheuses que - devait avoir pour la monarchie de Juillet l'affaire de la - «flétrissure». 233 - - - CHAPITRE V.--BUGEAUD ET ABD EL-KADER (1840-1844). 251 - - I. Abd el-Kader recommence la guerre à la fin de 1839. Le - maréchal Valée reçoit des renforts. La campagne de 1840. Ses - médiocres résultats. 251 - - II. Débats à la Chambre des députés. Idées exprimées par le - général Bugeaud. M. Thiers songe à le nommer gouverneur de - l'Algérie, mais n'ose pas. Cette nomination est faite par le - ministère du 29 octobre. 262 - - III. Antécédents et portrait du général Bugeaud. 268 - - IV. Système de guerre que le nouveau gouverneur veut - appliquer en Afrique et qu'il a proclamé à l'avance. 274 - - V. Les lieutenants qu'il va trouver en Algérie. Changarnier. - La Moricière. Ce dernier, comme commandant de la division - d'Oran, a été le précurseur du général Bugeaud. 279 - - VI. Le gouverneur entre tout de suite en campagne, au - printemps de 1841. Occupation de Mascara et destruction des - établissements d'Abd el-Kader. 287 - - VII. L'armée apprend à vivre sur le pays. Campagne de - l'automne de 1841. 292 - - VIII. La Moricière s'installe à Mascara. Sa campagne d'hiver - autour de cette ville. Les résultats obtenus. Bugeaud défend - La Moricière contre les bureaux du ministère de la guerre. - Bedeau à Tlemcen. 299 - - IX. Le sergent Blandan. Expédition du Chélif au printemps de - 1842 et soumission des montagnes entourant la Métidja. La - Moricière continue ses opérations autour de Mascara. 309 - - X. Campagne de l'automne 1842. Changarnier et l'Oued-Fodda. - Grands résultats de l'année 1842. 316 - - XI. Retour offensif d'Abd el-Kader dans l'Ouarensenis au - commencement de 1843. Fondation d'Orléansville. 320 - - XII. La smala. Le duc d'Aumale. Surprise et dispersion de la - smala. Effet produit. 323 - - XIII. Bugeaud est nommé maréchal. Ses difficultés avec le - général Changarnier. 334 - - XIV. Abd el-Kader est rejeté sur la frontière du Maroc. 338 - - XV. Le gouvernement du peuple conquis. Les bureaux arabes. - La colonisation. 341 - - XVI. L'Algérie et le Parlement. Rapports du gouverneur avec - M. Guizot et avec le maréchal Soult. Bugeaud et la presse. 346 - - XVII. Bugeaud a eu le premier rôle dans la conquête. Ses - lieutenants. L'armée d'Afrique. La guerre d'Algérie a-t-elle - été profitable à notre éducation militaire? 355 - - - CHAPITRE VI.--TAÏTI ET LE MAROC (février-septembre 1844). 364 - - I. Le protectorat de la France sur les îles de la Société. - Le protectorat est changé en prise de possession. Le - gouvernement français ne ratifie pas cette prise de - possession. Il est violemment critiqué dans la Chambre et - dans la presse. 364 - - II. Impression produite en Angleterre. Voyage du Czar à - Londres. 373 - - III. Abd el-Kader sur la frontière du Maroc. Attaque des - Marocains. Envoi d'une escadre sous les ordres du prince de - Joinville. Instructions adressées au prince et au maréchal - Bugeaud. Attitude de l'Angleterre. Impatience du maréchal et - réserve du prince. 381 - - IV. Incident Pritchard. Grande émotion en Angleterre et en - France. Négociations entre les deux cabinets. Excitation - croissante de l'opinion des deux côtés du détroit. 389 - - V. Bombardement de Tanger. Bataille d'Isly. Bombardement de - Mogador et occupation de l'île qui ferme le port de cette - ville. 396 - - VI. Effet produit par ces faits d'armes en Angleterre. Un - conflit avec la France paraît menaçant. Attitude de - l'Europe. 401 - - VII. Le gouvernement français comprend la nécessité d'en - finir. Arrangement de l'affaire Pritchard et traité avec le - Maroc. Attaques des oppositions en France et en Angleterre. - Injustice de ces attaques. 407 - - - CHAPITRE VII.--L'ÉPILOGUE DE L'AFFAIRE PRITCHARD (septembre - 1844-septembre 1845). 417 - - I. La visite de Louis-Philippe à Windsor. 417 - - II. Ouverture de la session de 1845. Les menées de - l'opposition. M. Molé et M. Guizot à la Chambre des pairs. - Le débat de l'adresse à la Chambre des députés. Le - paragraphe relatif à l'affaire Pritchard n'est voté qu'à - huit voix de majorité. 421 - - III. Le ministère doit-il se retirer? Il se décide à rester. - Polémiques de la presse de gauche. La loi des fonds secrets - au Palais-Bourbon et au Luxembourg. Le ministère est - vainqueur. Rencontre de M. Guizot et de M. Thiers. Maladie - de M. Guizot. 432 - - IV. Les premiers pourparlers sur l'affaire du droit de - visite. Nomination de deux commissaires, le duc de Broglie - et le docteur Lushington. L'opposition prédit l'insuccès. Le - duc de Broglie à Londres. Les négociations. Le traité du 29 - mai 1845. 444 - - V. Effet du traité à Paris et à Londres. Seconde visite de - la reine Victoria à Eu. Succès du cabinet. Discours prononcé - par M. Guizot devant ses électeurs. 453 - - - CHAPITRE VIII.--LA LIBERTÉ D'ENSEIGNEMENT. 459 - - I. La paix religieuse sous le ministère du 1er mars et au - commencement du ministère du 29 octobre. 459 - - II. Le projet déposé en 1841 sur la liberté d'enseignement. - Les évêques, menacés dans leurs petits séminaires, élèvent - la voix. C'est la lutte qui commence. 464 - - III. L'irréligion dans les collèges. M. Cousin et la - philosophie d'État. Attaques des évêques contre cette - philosophie. Livres et brochures contre l'enseignement - universitaire. L'_Univers_ et M. Veuillot. Dans le sein même - du catholicisme, on blâme certains excès de la polémique. 468 - - IV. M. Cousin et ses disciples en face de ces attaques. - Renaissance du voltairianisme. 479 - - V. M. de Montalembert et le parti catholique. Il ne veut - agir qu'avec les évêques. Difficulté de les amener à ses - idées et à sa tactique. Mgr Parisis. M. de Montalembert - secoue la torpeur des laïques. Il manque parfois un peu de - mesure. L'armée catholique fait bonne figure au commencement - de 1844. 483 - - VI. L'Université et ses défenseurs repoussent la liberté. - Diversions tentées par les partisans du monopole. Les «Cas - de conscience». Les Jésuites. Les cours de M. Quinet et de - M. Michelet au Collège de France. Le livre du P. de Ravignan - _De l'existence et de l'Institut des Jésuites_. 497 - - VII. Les dispositions du gouvernement. M. Guizot, M. Martin - du Nord et M. Villemain. La majorité. Le Roi. Ses relations - avec Mgr Affre. 514 - - VIII. Les bons rapports du gouvernement avec le clergé sont - altérés. Difficultés avec les évêques. Mécontentement des - universitaires. Attitude effacée du ministère dans les - débats soulevés à la Chambre. M. Dupin et M. de - Montalembert. 525 - - IX. Le projet de loi déposé en 1844 sur l'enseignement - secondaire. Le rapport du duc de Broglie. La discussion. - Échecs infligés aux universitaires et aux catholiques. 533 - - X. Le rapport de M. Thiers. M. Villemain remplacé par M. de - Salvandy. 543 - - XI. L'affaire du _Manuel_ de M. Dupin. Nouvelles attaques - contre les Jésuites. 548 - - XII. M. Thiers s'apprête à interpeller le gouvernement sur - les Jésuites. Le gouvernement embarrassé recourt à Rome. - Mission de M. Rossi. La discussion de l'interpellation. Les - catholiques se préparent à la résistance. Note du _Moniteur_ - annonçant le succès de M. Rossi. 552 - - XIII. M. Rossi à Rome. Le Pape conseille aux Jésuites de - faire des concessions. Équivoque et malentendu. 563 - - XIV. Effet produit en France. Les mesures d'exécution. - Tristesse des catholiques. Était-elle fondée? Apaisement à - la fin de 1845. Un discours de M. Guizot. Les catholiques et - la monarchie de Juillet. 568 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. - - -PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet -(Volume 5 / 7), by Paul Thureau-Dangin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 5) *** - -***** This file should be named 43309-8.txt or 43309-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/0/43309/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. 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