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-The Project Gutenberg EBook of Histoire parlementaire de France, Volume III, by
-François Guizot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire parlementaire de France, Volume III
- Recueil complet des discours prononcés dans les chambres de 1819 à 1848
-
-Author: François Guizot
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43308]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE PARLEMENTAIRE, III ***
-
-
-
-
-Produced by Hélène de Mink, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE
- PARLEMENTAIRE
- DE FRANCE
-
- III
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- PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.
- 55, QUAI DES AUGUSTINS.
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-
- Complément des Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps
-
- HISTOIRE
- PARLEMENTAIRE
- DE FRANCE
-
- RECUEIL COMPLET
- DES DISCOURS PRONONCÉS DANS LES CHAMBRES DE 1819 à 1848
-
- PAR
- M. GUIZOT
-
- TOME TROISIÈME
-
-
- PARIS
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
- 1863
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-PARLEMENTAIRE
-
-DE FRANCE
-
-DISCOURS DE M. GUIZOT
-
-
-
-
-LXXIX
-
-Discussion du paragraphe de l'adresse relatif aux affaires d'Espagne.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 10 janvier 1837.--
-
-
-La session de 1837 fut ouverte le 27 décembre 1836. À la Chambre des
-pairs, dans la discussion du paragraphe du projet d'adresse relatif
-aux affaires d'Espagne, on contesta que la politique du cabinet du 6
-septembre 1836, présidé par le comte Molé, fût, à cet égard, en
-harmonie avec celle du cabinet du 11 octobre 1832, présidé par le
-maréchal Soult. Je pris la parole pour combattre cette assertion, et
-établir l'identité de la politique de la France à ces deux époques.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, au point
-où en est arrivée la discussion, je n'ai nul dessein de la prolonger;
-mais je tiens à établir, sur le même terrain sur lequel s'est placé
-hier M. le président du conseil, quelle est la politique du cabinet
-actuel, et la parfaite identité de cette politique avec celle du
-cabinet du 11 octobre. J'y suis personnellement intéressé: j'ai eu
-l'honneur de siéger dans le cabinet du 11 octobre 1832; j'ai pris part
-à toutes ses résolutions, à tous ses actes; ce qu'il a fait, je l'ai
-fait; j'y adhère encore aujourd'hui complétement. J'ai besoin de
-prouver que ce que nous faisons aujourd'hui, il l'eût fait également,
-et que notre politique est une conséquence naturelle, nécessaire, de
-la politique qu'il avait adoptée.
-
-Je ne rappellerai pas à la Chambre des actes et des faits qui lui sont
-parfaitement connus; je la prie seulement de remarquer que le cabinet
-du 11 octobre a été constamment dirigé par deux idées: la première,
-donner au gouvernement de la reine Isabelle un appui à la fois
-indirect et sincère et efficace; la seconde, ne jamais engager la
-France dans les affaires intérieures de l'Espagne, conserver toujours
-à la France sa liberté d'action, la liberté de s'arrêter dans l'appui
-indirect donné au gouvernement de la reine Christine, de s'arrêter au
-point où elle trouverait ses propres intérêts compromis.
-
-Ces deux idées ont été la boussole constante de la politique du
-cabinet du 11 octobre.
-
-On se répand aujourd'hui en distinctions, en nuances, en variantes. On
-distingue la coopération de l'intervention; on dit que ce que je viens
-d'appeler l'appui indirect donné à la reine d'Espagne par le cabinet
-du 11 octobre est une coopération réelle. Hier, on repoussait
-l'intervention, on la repoussait absolument; on disait que personne
-n'y avait jamais songé; aujourd'hui on se montre beaucoup plus disposé
-à l'accueillir: si le gouvernement y était disposé lui-même, on n'y
-ferait, dit-on, aucune objection. Il y a donc des partisans réels de
-l'intervention active, immédiate; c'est donc bien l'intervention qu'au
-fond de sa pensée on désire et on accepterait... Je me contente de
-mettre ce fait en évidence, et j'arrive à la coopération. C'est sur la
-coopération qu'on insiste.
-
-Avant d'examiner ce qu'elle est réellement, je demande à la Chambre la
-permission de lui lire un fragment d'une dépêche officielle adressée
-par le président du dernier conseil, l'honorable M. Thiers, à notre
-ambassadeur d'Espagne. Cette dépêche, du 30 avril 1836, est
-postérieure par conséquent à la proposition d'intervention ou de
-coopération qui a été adressée par l'Angleterre à la France en mars
-dernier, et à laquelle le ministère d'alors s'est refusé.
-
-«L'intervention armée, de quelque nom qu'on la couvre, dans quelques
-limites qu'on propose de la restreindre, dût-elle même se borner à
-l'occupation du Bastan, est encore repoussée en ce moment par les
-mêmes considérations qui, jusqu'à présent, ne nous ont pas permis d'y
-consentir. Sans rien préjuger sur les changements que des
-circonstances différentes pourraient apporter plus tard dans nos
-déterminations, nous devons déclarer que, tant que les choses
-resteront dans l'état où elles sont aujourd'hui, les démarches qu'on
-ferait pour obtenir de nous une coopération armée seraient sans
-résultat. Ces démarches, qui, comme celles qui ont déjà eu lieu, ne
-tarderaient pas à devenir publiques, seraient une imprudence tout à
-fait gratuite, puisqu'en mettant dans un nouveau jour la détresse du
-gouvernement de la reine, et en l'exposant à un refus pénible, elles
-ne pourraient avoir d'autre effet que de diminuer encore ce qui lui
-reste de force morale. Ses amis ne peuvent donc trop lui conseiller de
-s'en abstenir.»
-
-La Chambre le voit clairement: dans l'esprit du dernier président du
-conseil lui-même, l'intervention ou la coopération armée était la même
-chose. Il se sert indifféremment des deux mots pour repousser l'une et
-l'autre. M. le dernier président du conseil n'adopte donc pas les
-idées au nom desquelles on vient de défendre tout à l'heure la
-politique du cabinet du 22 février.
-
-J'écarte les mots et je viens au fond des choses.
-
-Oui, le cabinet du 11 octobre a donné au gouvernement de la reine
-Christine un appui indirect qui a varié selon les temps.
-
-En même temps qu'il se refusait à l'intervention, à la coopération
-armée, il appuyait la reine d'Espagne, tantôt par le blocus sur la
-frontière, tantôt en autorisant le gouvernement espagnol à recruter en
-France et à lever lui-même, en son propre nom, par sa seule action, à
-lever, dis-je, dans la population ou parmi les militaires en congé,
-des corps de volontaires, comme l'a été la légion Schwartz; tantôt,
-enfin, en autorisant la légion étrangère licenciée à passer au service
-de l'Espagne, à devenir un corps espagnol; car il était bien
-formellement stipulé, dans la convention, que ce corps n'était plus au
-service de la France, qu'il devenait un corps espagnol, sous les
-ordres du général en chef espagnol. Oui, messieurs, tous ces appuis
-indirects ont été successivement accordés, par le ministère du 11
-octobre, à la cause de la reine; et aujourd'hui, pour mon compte, je
-n'en répudie aucun.
-
-Qu'a voulu, après la dépêche que je viens de lire tout à l'heure, qu'a
-voulu y ajouter le cabinet du 22 février?
-
-D'une part, il a voulu rendre beaucoup plus considérable la force du
-corps ou des corps qui servaient en Espagne comme volontaires ou sous
-le nom de légion étrangère. De plus, il s'est chargé lui-même du
-recrutement en France: c'est M. le ministre de la guerre qui, par des
-circulaires et des instructions émanées de lui, par des officiers
-envoyés par ses ordres, a provoqué et dirigé ce recrutement; ce n'est
-plus l'ambassadeur d'Espagne seul, ce n'est plus le gouvernement
-espagnol seul qui a recruté et enrôlé des volontaires en France, ainsi
-qu'on l'y avait autorisé lors de la formation de la légion Schwartz:
-c'est le ministre de la guerre de France qui a écrit, qui a ordonné,
-qui a fait voyager les officiers, qui a recruté et formé les corps
-d'armée sur le territoire français.
-
-Est-ce là une seule et même chose, messieurs? est-ce là le même appui
-indirect que le cabinet du 11 octobre avait accordé?
-
-Je continue: voici une autre circonstance qui n'est pas moins grave.
-
-Ce n'est pas seulement dans la population, parmi les militaires en
-congé illimité, c'est dans les régiments français mêmes, et
-non-seulement dans les régiments stationnés sur la frontière, mais
-même dans des divisions éloignées de la frontière que ce recrutement a
-eu lieu. Le ministre de la guerre français, par des instructions
-officielles, par des officiers envoyés par lui, recrutait dans les
-régiments français, dans nos régiments organisés, les soldats qui
-devaient aller en Espagne, sous la cocarde espagnole, sous le drapeau
-espagnol, il est vrai, mais en quelque sorte par l'action directe et
-personnelle du gouvernement français, pour servir dans l'armée de la
-reine. N'y a-t-il là, messieurs, entre l'appui indirect accordé par le
-cabinet du 11 octobre et cette nouvelle forme d'action, aucune
-différence essentielle? Bien que le drapeau français ne dût pas
-flotter sur le corps d'armée envoyé en Espagne, n'y a-t-il rien là qui
-engage beaucoup plus avant, beaucoup plus directement, plus
-profondément, la responsabilité du gouvernement français?
-
-Voulez-vous que je vous prouve, messieurs, indépendamment de ces
-faits, qu'effectivement la responsabilité du gouvernement se trouvait
-beaucoup plus engagée? En voici une preuve irrécusable. Ces
-circonstances nouvelles, ce nouveau mode de procéder que le cabinet du
-22 février a ajoutés à l'appui indirect accordé par le cabinet du 11
-octobre, le cabinet du 11 octobre les avait repoussés, formellement
-repoussés.
-
-Je vais mettre sous les yeux de la Chambre les dépêches de mon
-honorable ami, M. le duc de Broglie, alors président du conseil.
-
-«Le gouvernement du roi,» écrivait M. le duc de Broglie à M. le duc de
-Frias, le 26 juin 1835, «le gouvernement du roi a déjà eu bien souvent
-l'occasion de s'expliquer sur la véritable portée du traité du 22
-avril, et d'établir qu'en s'engageant à concourir, autant qu'il
-dépendrait de lui, à la pacification de la péninsule, il avait entendu
-se réserver, pleinement et sans restriction ni modification
-quelconque, le droit qui lui appartient d'apprécier, dans son propre
-intérêt et dans celui de l'Espagne, la convenance et l'opportunité des
-divers moyens qui pourraient être proposés dans ce but.....
-
-«Toutes les facilités désirables seront données, tant pour augmenter,
-par voie de recrutement, la force de la légion étrangère, que pour
-lever d'autres corps composés de Français. Quant à l'armement de ces
-corps, le gouvernement français entend qu'il ne puisse s'opérer que
-sur le territoire espagnol.....»
-
-Voici une autre dépêche, écrite à l'occasion d'un avis donné, par
-erreur, par le préfet de la Seine, et auquel a fait allusion
-l'honorable orateur qui m'a précédé. M. le duc de Broglie crut devoir,
-dans une dépêche, dissiper tous les doutes auxquels pouvait donner
-lieu cet avis de la préfecture de la Seine. Il mandait, le 1er juillet
-1835, à M. de Rayneval:
-
-«Vous lirez dans les journaux, monsieur le comte, un avis de la
-préfecture de la Seine, provoquant à de nouveaux enrôlements dans la
-légion étrangère: cela veut explication. Un des premiers actes du
-maréchal Maison, en prenant la direction du département de la guerre,
-avait été de suspendre tout accroissement de la légion par voie
-d'enrôlement. Lorsque nous résolûmes de la céder à l'Espagne, il fut
-convenu que cet ordre suspensif serait révoqué. Le maréchal écrivit
-circulairement dans ce sens à MM. les préfets, mais c'est par une
-interprétation très-inexacte de ce contre-ordre que l'avis de la
-préfecture de la Seine lui a donné le caractère d'un appel aussi
-direct à des engagements nouveaux. Je m'en suis expliqué ce matin avec
-M. le duc de Frias. Il doit être bien entendu que tous ceux qui se
-présenteront pour entrer dans la légion étrangère au service d'Espagne
-seront adressés à l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique.»
-
-Voici une troisième dépêche, et celle-ci se rapporte à la légion
-étrangère elle-même; elle est du 8 juillet 1835:
-
-«Une convention,» écrivait M. le duc de Broglie à M. de Rayneval, »a
-fait passer la légion étrangère au service de l'Espagne. Avant la
-conclusion de cet arrangement, le recrutement de la légion étrangère,
-interrompu depuis quelque temps, avait été repris en vertu d'un ordre
-formel dont la pensée était de fortifier d'avance le corps que
-l'Espagne allait prendre à sa solde. Aujourd'hui, le recrutement ne
-peut être continué que pour le compte de l'Espagne et par des agents
-espagnols; le gouvernement français doit évidemment rester étranger à
-des opérations qui ne le regardent plus, puisque le corps dont il
-s'agit a cessé de lui appartenir.»
-
-Où trouverait-on, messieurs, des textes plus catégoriques? N'est-il
-pas évident que le cabinet du 11 octobre, en même temps qu'il
-accordait à la reine d'Espagne un appui indirect, avait soin de le
-limiter et de se retenir lui-même d'avance sur la pente sur laquelle
-il était placé? Le cabinet du 11 octobre ne s'est jamais fait illusion
-à cet égard: il a fort bien compris qu'en accordant un tel appui
-indirect à la reine, il se plaçait sous l'influence de causes qui
-tendraient à le pousser beaucoup plus loin, à lui faire dépasser ce
-que permettait l'intérêt de la France. Aussi s'est-il, dès les
-premiers moments, mis en garde contre ces influences; il a dit
-d'avance et sous toutes les formes, dans ses déclarations de politique
-générale comme dans les correspondances et les discussions spéciales
-qui ont eu pour objet, soit la légion étrangère, soit l'autorisation
-de recrutement accordée à l'ambassadeur espagnol, il a dit d'avance:
-«Le gouvernement français reste étranger à tout cela; sa
-responsabilité n'y est pas engagée. On ne pourra jamais s'en prévaloir
-contre lui; on n'ira pas plus loin.»
-
-Eh bien, messieurs, c'est cette limite que le cabinet du 22 février a
-cru devoir dépasser: il a fait faire le recrutement par le ministre de
-la guerre lui-même, dans les régiments français eux-mêmes; en sorte
-que, sans sortir encore de l'appui indirect, et ici je fais sa cause
-meilleure que ne la faisait tout à l'heure le préopinant lui-même, il
-a cependant fait un pas, un pas immense, un pas qui devait plus tard
-rendre inévitable la coopération armée ou l'intervention, comme on
-voudra l'appeler, d'autant plus inévitable, permettez-moi de le dire,
-que le chef même du cabinet du 22 février, dans ses convictions les
-plus sincères, avait toujours été partisan de l'intervention, au sein
-même du cabinet du 11 octobre; d'autant plus inévitable que, lorsque
-le cabinet du 11 octobre avait refusé l'intervention, l'honorable M.
-Thiers avait manifesté une opinion différente de celle qui avait
-prévalu dans l'intérieur du conseil.
-
-Voilà donc un pas nouveau, un grand pas fait par le cabinet du 22
-février, sous la direction d'un président partisan de l'intervention,
-et vous voudriez que tout cela fût insignifiant, que tout cela ne fût
-pas autre chose que ce qu'avait fait le cabinet du 11 octobre? Vous ne
-verriez pas là une accélération rapide sur cette pente qui menait
-nécessairement à l'intervention, si on ne s'y arrêtait pas fermement?
-Messieurs, il faut aller au fond des choses, comme disait le
-préopinant, il faut mettre de côté les mots, les apparences; il faut
-voir ce qu'on voulait, ce qu'on cherchait, ce qui serait arrivé, quand
-même peut-être on ne l'eût pas cherché ou voulu. L'intervention, la
-coopération armée étaient au bout de ces actes, et c'est à cause de
-cela que, pour mon compte, nous n'en avons pas voulu, pas plus dans le
-cabinet du 11 octobre que dans le cabinet du 6 septembre. Nous avons
-toujours eu devant les yeux et déterminé avec un grand soin la limite
-à laquelle la France s'arrêterait. Sans prononcer d'une manière
-irrévocable, absolue, que toute intervention était à tout jamais
-impossible, nous nous sommes toujours proposé, non-seulement de ne pas
-poussera l'intervention, mais de l'éviter. Les limites que le cabinet
-du 22 février a voulu dépasser, nous nous y sommes renfermés. Le
-cabinet du 6 septembre s'est formé pour s'y tenir encore renfermé,
-comme avait fait le cabinet du 11 octobre, ainsi que je viens, je
-crois, de le démontrer irrésistiblement à la Chambre. (_Mouvement._)
-
-Je n'ajouterai que quelques réflexions fort courtes et un peu plus
-générales.
-
-Nous sommes, messieurs, placés ici entre deux classes d'adversaires;
-les uns nous reprochent d'avoir fait, d'avoir exécuté le traité de la
-quadruple alliance; les autres de l'avoir abandonné. Les uns nous
-demandent de revenir sur nos pas, de sortir de la mauvaise voie où
-nous nous sommes engagés; les autres d'y entrer plus avant, d'aller
-jusqu'au bout.
-
-Messieurs, nous ne ferons ni l'un ni l'autre; nous garderons notre
-situation et notre nom de politique de _juste-milieu_. Il s'est fait
-en Espagne une grande tentative pour y fonder la monarchie
-constitutionnelle; cette tentative, comme le disait hier mon honorable
-ami, le duc de Broglie, a été le résultat de la situation intérieure
-de l'Espagne, d'événements auxquels nous sommes restés étrangers, que
-nous n'avons ni amenés ni provoqués, mais que nous avons dû accepter.
-Une fois la tentative commencée, il était et il est de notre devoir
-d'y soutenir l'Espagne, d'aider, autant que le permettront les
-intérêts propres de la France, au succès de la fondation d'une
-monarchie constitutionnelle dans un État voisin de nous et lié à nous
-par tant d'intérêts. Nous avons constamment pratiqué cette politique;
-nous la pratiquerons encore. Mais, en même temps, nous nous sommes
-promis de ne pas engager dans cette entreprise difficile, incertaine,
-la fondation d'un gouvernement constitutionnel au milieu d'un pays où
-il rencontre tant d'obstacles et si peu d'habitudes favorables, nous
-nous sommes promis, dis-je, de ne pas engager dans cette entreprise
-que nous aimons, que nous servons, de n'y pas engager la force, la
-prospérité, la destinée de la France. (_Très-bien!_)
-
-M. le duc de Noailles, avec la parfaite convenance et la justesse
-d'esprit qui le caractérisent, nous invitait hier à rentrer enfin en
-possession de notre liberté, à sortir des liens dans lesquels le
-traité de la quadruple alliance nous enlaçait. Mais, messieurs, par
-les faits que je viens de rappeler à la Chambre, par ce qui se passe
-en ce moment même, n'est-il pas évident que le gouvernement du roi,
-dans cette grande question, a constamment fait preuve de liberté? Il
-n'a été entraîné par personne, dominé par personne; il ne s'est mis à
-la suite de personne, pas même à la suite de la cause qu'il aimait et
-servait, ce qui est si difficile et si rare: il ne s'est pas laissé
-entraîner par ses propres inclinations, par ses propres sentiments.
-
-Nous avons servi la cause de la monarchie constitutionnelle en
-Espagne; nous lui avons donné tout l'appui indirect qui nous a paru
-compatible avec les intérêts de la France. On nous a demandé
-davantage: l'Espagne a demandé l'intervention, l'Angleterre a demandé
-la coopération armée; nous avons refusé; nous avons usé de notre
-liberté pour refuser comme nous en avions usé pour agir.
-
-Aujourd'hui on voudrait nous pousser plus loin; un cabinet a eu
-l'envie d'aller plus loin: le gouvernement du roi s'est arrêté, il est
-resté dans les limites de la politique du 11 octobre. En ceci encore
-il a fait acte de liberté; il a montré que rien ne l'entraînerait trop
-loin sur cette pente, qu'il résisterait au besoin, qu'il avait en
-lui-même, dans sa situation, dans ses antécédents, la force de
-résister. En acceptant donc la recommandation très-sage que M. le duc
-de Noailles nous a adressée, je me dois, je dois à mes collègues, à
-mes amis, de lui faire remarquer à mon tour que nous ne l'avons pas
-attendue, que nous avons fait preuve constante, preuve éclatante de
-liberté, et que notre passé est, à cet égard, le meilleur garant de
-notre avenir.
-
-Mais parce que nous avons su nous arrêter, parce que nous ne nous
-sommes pas laissé entraîner, un autre honorable préopinant nous disait
-tout à l'heure: «Vous ne marcherez donc plus, vous allez rester tout à
-fait stationnaire! Vous ne ferez plus que des voeux, vous ne concevrez
-plus que des espérances! La politique du cabinet du 11 octobre était
-une politique d'action, la vôtre va être une politique inerte!»
-
-Messieurs, je demande à l'honorable préopinant de chercher parmi les
-actes du cabinet du 11 octobre, parmi les témoignages d'appui
-indirect qu'il a donnés à la cause de la reine Christine, et d'en
-citer un seul que le cabinet actuel ne continue pas: il n'en trouvera
-aucun; tout ce qui a été fait par le cabinet du 11 octobre, est
-maintenu et continué par le cabinet actuel. Il est vrai que le cabinet
-actuel n'a pas cru devoir y ajouter toutes les démarches, toutes les
-mesures nouvelles que le cabinet du 22 février avait voulu y ajouter.
-C'est là, entre lui et nous, la différence; différence que nous
-acceptons complétement, de grand coeur, mais qui n'empêche pas que
-nous ne persistions à marcher, à agir comme le cabinet du 11 octobre a
-agi et marché.
-
-Ce que nous faisons suffira-t-il? Notre appui suffira-t-il à fonder
-définitivement, régulièrement, la monarchie constitutionnelle en
-Espagne? Nous l'espérons; mais nous ne le savons pas, personne ne le
-sait. On nous a accusés de nous en remettre à la Providence, de livrer
-tout au hasard. Messieurs, nous ne voulons pas tout livrer au hasard;
-mais nous n'avons pas la prétention de prendre à notre compte le rôle
-de la Providence, de régler et de décider nous-mêmes toutes choses en
-Espagne, à tout prix, à tout risque, les institutions comme les
-événements; non, nous n'avons pas cette prétention; nous la regardons
-comme déraisonnable, comme dangereuse pour les intérêts et la sûreté
-de la France. Et quoi qu'il arrive, le gouvernement fera ce que votre
-Adresse lui recommande, ce qu'exigeront la sûreté et l'honneur de la
-France. La France est toujours sûre de se suffire à elle-même; mais
-c'est à une condition, à la condition qu'elle ne sera pas chargée de
-suffire à tout pour les autres. (_Nombreuses marques d'approbation._)
-
-
-
-
-LXXX
-
-Discussion du projet d'adresse sur la question des affaires d'Espagne
-et de la politique d'intervention ou de non-intervention française
-dans ce royaume.
-
---Chambre des députés.--Séance du 16 janvier 1837.--
-
-
-La question de l'intervention française en Espagne fut, à la Chambre
-des députés comme à la Chambre des pairs, la principale dans le débat
-de l'adresse. Je défendis la politique de non-intervention, en en
-déterminant avec précision le caractère et les limites, et en
-établissant qu'elle avait été, depuis l'avénement de la reine
-Isabelle, la politique du gouvernement du roi.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, ce n'est
-pas moi qui contesterai la gravité de la question qui se débat devant
-vous. Je suis convaincu que l'erreur, dans cette circonstance, aurait,
-pour notre pays et pour son gouvernement, les conséquences les plus
-funestes. Aussi je ne l'aborde, pour mon compte, qu'avec un véritable
-recueillement.
-
-Je ne contesterai pas davantage la sincérité des convictions qui
-diffèrent de la mienne; je sais croire à la sincérité, et l'honorer,
-même dans mes adversaires. L'honorable M. Thiers a cru devoir rappeler
-avant-hier, à la tribune, quelques paroles d'une conversation
-particulière qui eut lieu entre lui et moi, lorsque l'intervention fut
-demandée pour la première fois au cabinet. Je ne retire aucunement ces
-paroles; la Chambre comprendra sans peine qu'à cette époque, redoutant
-dans l'intérieur du cabinet une séparation que je n'ai jamais cherchée
-et que je regretterai toujours, j'aie employé, dans mes conversations
-particulières comme ailleurs, quelques paroles qui me semblaient
-propres à la prévenir. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-J'ajouterai que mon opinion sur cette question n'a pas été, dès le
-premier jour, complète et absolue, comme d'autres peut-être. Elle
-s'est formée, elle s'est affermie progressivement et en présence des
-événements. Mais l'honorable M. Thiers sait, aussi bien que personne
-et que moi-même, que, toutes les fois qu'il a fallu prendre une
-résolution, se prononcer pour ou contre l'intervention, je me suis
-prononcé contre; c'est le seul fait que je tienne à rappeler en ce
-moment.
-
-À l'époque dont je parle, messieurs, je me suis prononcé contre
-l'intervention. Je ne l'aurais certainement pas fait si j'avais cru
-que nous fussions engagés par nos paroles envers la reine d'Espagne,
-au moment de la mort de Ferdinand VII, et par les traités conclus plus
-tard. Je suis de ceux qui pensent que les traités engagent, et qu'ils
-doivent être exécutés à tout risque quand une fois ils ont été
-conclus. Mais je pense et j'ai toujours pensé que, ni les paroles
-données à la reine au moment de la mort de Ferdinand, ni les traités
-conclus plus tard, n'avaient engagé le gouvernement français dans
-l'intervention ou dans la coopération armée, et qu'il avait toujours
-conservé la pleine liberté de ses résolutions et de ses actes sur
-cette question. Je ne reviendrai pas sur la discussion qui s'est
-prolongée à cette tribune quant au sens des traités; je n'ajouterai
-rien à ce qu'a dit mon honorable collègue M. Hébert; je ne
-convaincrais pas ceux qu'il n'a pas convaincus... (_Très-bien!_) Mais
-je demande la permission de joindre aux preuves qu'il a données une
-nouvelle preuve, une preuve de fait que la Chambre regardera comme
-convaincante: c'est l'opinion constante du gouvernement français
-depuis la conclusion des traités jusqu'à ce jour, opinion que
-non-seulement le gouvernement français avait pour son compte, mais
-qu'il proclamait tout haut: non-seulement il ne s'est jamais tenu pour
-engagé, mais il l'a dit à toutes les époques; il a averti ses alliés
-qu'il se considérait comme libre, et que, lorsqu'on parlerait
-d'intervention ou de coopération, il se réservait le droit de juger si
-elle était dans l'intérêt de la France. C'est la preuve de ce fait que
-je vais mettre sous les yeux de la Chambre; et je prie la Chambre de
-ne pas craindre que j'apporte à cette tribune des dépêches dont la
-publicité pourrait avoir des inconvénients; les pièces que je vais
-lire se rapportent à des faits accomplis, et démontreront ce que
-j'avance, sans inconvénient pour la France ni pour aucun de ses
-alliés.
-
-Presque au moment même où la France venait d'adresser à la reine
-d'Espagne les paroles dont on se prévaut aujourd'hui pour considérer
-le gouvernement comme engagé, M. le duc de Broglie écrivait à
-l'ambassadeur de France en Espagne:
-
-«Nous n'avons aucune envie d'intervenir à main armée dans les affaires
-d'Espagne. Tout au contraire, ce serait pour nous une bien fâcheuse
-extrémité. Nous ne prétendons pas non plus soutenir le gouvernement
-actuel de l'Espagne quoi qu'il fasse et quoi qu'il arrive, quelque
-ligne de conduite qu'il suive, et dans quelque position que les
-événements le placent. Nous avons voulu simplement avouer tout haut ce
-gouvernement, lui donner force et courage en lui déclarant qu'il
-pouvait compter sur notre amitié, et nous montrer disposés à écouter
-favorablement ses demandes s'il était réduit à nous en adresser; mais
-sans nous dessaisir du droit inhérent à tout gouvernement d'en
-apprécier l'opportunité, la nature et la portée.» (_Sensation._)
-
-Cette dépêche est du 20 octobre 1833.
-
-M. HAVIN.--Personne ne conteste cela.
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Je crois que vous
-contesterez quand vous aurez tout entendu. (_On rit._)
-
-Le 13 novembre 1833, M. le duc de Broglie écrivait encore:
-
-«Lorsque, informés de la mort de Ferdinand VII, nous avons eu à
-délibérer sur l'attitude à prendre et sur la marche à suivre, il a été
-décidé d'abord que nous manifesterions notre intérêt pour la cause de
-la jeune reine Isabelle, par quelque chose de plus qu'une simple
-reconnaissance. Désirant ensuite qu'on n'interprétât point à Madrid
-notre empressement à nous déclarer en faveur de cette cause comme
-impliquant le projet de dominer le gouvernement de la régente et de
-l'entraîner malgré lui dans des voies qui lui répugneraient, nous
-avons résolu de n'agir dans aucun cas que sur la demande expresse de
-ce gouvernement, et de ne rien entreprendre en définitive que de la
-manière et dans la mesure qu'il jugerait lui-même convenable. Mais en
-même temps nous avons positivement établi que nous entendions demeurer
-libres d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous être
-demandé par l'Espagne.»
-
-M. ISAMBERT.--C'est avant le traité.
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--J'ai dit la date en
-commençant. J'en viendrai au traité. On a voulu tirer notre engagement
-non-seulement du traité, mais des premières paroles données au
-gouvernement de la reine après la mort de Ferdinand VII. J'établirai
-que, soit dans ce premier moment, soit après les traités, nous n'avons
-pris aucun engagement de ce genre, que nous nous sommes toujours
-considérés comme libres. J'en donnerai des preuves qui se rapportent
-aux différentes époques. Je reprends.
-
-«Nous avons positivement établi que nous entendions demeurer libres
-d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous être
-demandé par l'Espagne; et c'est dans ce but que vos instructions
-devaient ne rien spécifier relativement à la nature de l'appui que
-vous serez chargé d'offrir à Sa Majesté Catholique.»
-
-Voici, après le traité, une première dépêche de M. le comte de Rigny,
-en date du 16 juillet 1834:
-
-«Il importe que, de votre côté, vous vous attachiez à prévenir, dans
-l'esprit du cabinet de Madrid, des espérances qu'il ne dépendrait pas
-de nous de réaliser. J'ajouterai que vous ne sauriez mettre trop de
-soin, non-seulement à décliner toute demande qu'on viendrait à vous
-faire d'une intervention effective de notre part, mais encore à
-empêcher, s'il est possible, que l'idée même ne s'en présente au
-ministère espagnol.»
-
-Voici une seconde dépêche du 12 décembre 1834; elle est encore de M.
-le comte de Rigny:
-
-«Si, pour nous contester le droit de discuter l'opportunité d'une
-pareille demande, on voulait se prévaloir des promesses que nous avons
-faites au moment de la mort de Ferdinand VII, notre réponse serait
-facile. Le traité du 22 avril, la convention du 18 août, tant d'autres
-actes qui les ont précédés ou suivis sont certes plus que suffisants
-pour attester que notre parole n'a pas été vaine. Il serait d'ailleurs
-absurde de supposer que le gouvernement français, en offrant
-spontanément son appui à l'Espagne, sans lui demander aucun retour,
-eût abdiqué à jamais le droit d'examiner, lorsque cet appui lui serait
-demandé, par quels moyens, dans quelles formes il devrait être
-accordé, pour concilier les intérêts des deux pays. Une telle
-abnégation serait certainement sans exemple.» (_Sensation._)
-
-Voici, messieurs, une dernière dépêche du 23 janvier 1836; c'est l'un
-des derniers actes de M. le duc de Broglie dans son second ministère:
-
-«Intervention armée et secours pécuniaires, ce sont là deux points à
-l'égard desquels le cabinet de Madrid, je le dis franchement, ne doit
-rien attendre du gouvernement du roi. Il y aurait impossibilité pour
-nous.....» M. le duc de Broglie parle dans le présent, comme un
-gouvernement parle toujours; un gouvernement ne parle jamais dans
-l'avenir; il n'engage point à tout jamais sa conduite ni ses actes; il
-s'occupe du présent, pour les circonstances présentes, et il serait
-insensé de se conduire autrement. (_Très-bien!_)
-
-_Une voix à gauche._--Mais en pensant à l'avenir.
-
-_M. le président._--N'interrompez pas!
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Je continue:
-
-«Il y aurait impossibilité pour nous à accueillir l'une ou l'autre de
-ces demandes. Nous sommes loin de nous dissimuler combien la situation
-de l'Espagne est grave; il n'y a ni optimisme ni indifférence dans
-notre attitude envers elle; mais nous avons nos nécessités comme elle
-a les siennes, et nous ne saurions l'aider en dehors des voies où,
-bien des fois déjà, nous lui avons déclaré vouloir nous maintenir.»
-
-Je crois, messieurs, qu'il est impossible de produire des textes plus
-formels, des textes qui prouvent plus clairement que, non-seulement le
-gouvernement français ne s'est pas considéré comme engagé, mais qu'il
-n'a pas voulu qu'on s'y trompât, qu'il s'est conduit dès l'origine et
-dans tout le cours de cette affaire avec une complète loyauté, donnant
-toujours l'appui qu'il croyait pouvoir donner dans l'intérêt de la
-France, mais ne voulant pas s'engager, et avertissant bien jusqu'à
-quel point on pouvait compter sur lui et non pas au delà.
-
-Voilà, messieurs, par les actes, par notre conduite même, voilà le
-sens des traités; voilà comment nous les avons entendus, appliqués et
-fait entendre.
-
-L'honorable M. Thiers a soutenu que, si les traités ne nous
-engageaient pas à une coopération armée ou à une intervention
-effective au profit de l'Espagne, quand elle nous le demanderait, les
-traités n'étaient rien, notre promesse était vaine; il a même été
-jusqu'à dire que c'eût été une moquerie, une tromperie envers
-l'Espagne et l'Europe.
-
-Messieurs, je demande à l'honorable M. Thiers la permission de lui
-rappeler des paroles qu'il a prononcées, il y a un an, comme président
-du conseil du 22 février, le 2 juin 1836, à cette tribune; et ici je
-le prie d'être bien convaincu que ce n'est pas de ma part une malice;
-une malice en pareille matière serait indigne de lui comme de moi. Je
-vais lire ses propres paroles.
-
-Le 2 juin 1836, comme président du conseil, l'honorable M. Thiers
-disait, en répondant, si je ne me trompe, à M. Mauguin:
-
-«On a dit: Vous avez fait un acte énergique, c'est celui de
-reconnaître la reine; mais vous vous êtes arrêtés, et depuis vous
-n'avez rien fait. Je répondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous
-avons d'abord donné à l'Espagne l'appui moral de la France et de
-l'Angleterre, et c'était beaucoup. Et si vous connaissiez aussi bien
-que nous, ce qui est difficile, quelque bien renseigné que vous soyez,
-puisque vous n'êtes pas aux affaires, si vous connaissiez le mouvement
-général des choses en Europe, vous sauriez que c'était beaucoup que
-cet appui moral de la France et de l'Angleterre.»
-
-Il est donc bien reconnu, bien établi, messieurs, qu'un appui moral a
-été donné, et que l'appui moral était beaucoup. Je continue:
-
-«Mais les Anglais ont donné un corps auxiliaire. La France a également
-donné un corps auxiliaire, non pas obscurément, mais ostensiblement.
-Enfin nous avons établi le long des Pyrénées un blocus très-rigoureux
-qui, sans doute, n'a pas empêché la contrebande de se faire, puisqu'il
-n'y a pas de lignes de douanes au monde qui puissent l'empêcher
-absolument, mais qui a empêché les grandes expéditions qu'on n'aurait
-pas manqué de faire passer par la frontière française. Sans ce blocus,
-vous auriez vu, non pas seulement des infiltrations, mais un second
-Coblentz espagnol sur la frontière de France. Tous les carlistes de
-l'Europe auraient envoyé par là des secours considérables qui auraient
-rendu la guerre civile plus redoutable qu'elle ne l'est.
-
-«Enfin, après avoir signé ce traité de la quadruple alliance, après
-avoir donné à l'Espagne l'appui moral, le blocus et la légion
-étrangère, que restait-il à lui donner? Vous prononcez tous le mot
-pour moi, messieurs. Il restait à lui donner une armée française. Eh
-bien, permettez-moi de le dire, c'est là une question immense; c'est à
-cette question seule que le gouvernement s'est arrêté; et s'il ne s'y
-était pas arrêté, il serait en ce moment accusé devant vous de la
-hardiesse avec laquelle il l'aurait résolue. Il ne l'a pas résolue; et
-dans une aussi grande affaire, s'il était jamais amené à s'en occuper,
-ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne ferait que ce que lui
-conseilleraient la dignité, l'intérêt de la France, l'intérêt même de
-l'Europe, et j'ajouterai, le voeu bien connu, bien constaté, du pays.»
-(_Sensation prolongée._)
-
-Eh bien, messieurs, c'est là ce que nous faisons aujourd'hui. Nous
-recherchons ce voeu du pays; nous travaillons à le constater. Mais
-avant d'entrer dans l'examen de la question même, il faut qu'il soit
-bien reconnu, reconnu par nos adversaires comme par nous-mêmes, que le
-cabinet français ne s'est jamais considéré comme engagé, que
-non-seulement il ne s'est pas considéré comme engagé, mais qu'il l'a
-dit, qu'il l'a répété dans toutes les occasions; que ni l'Espagne, ni
-l'Europe n'ont pu s'y tromper; et, de plus, que ce qu'il a fait était
-beaucoup, qu'il n'est point exact de dire qu'il n'ait rien fait, qu'il
-n'ait pas tenu sa promesse, et qu'il a été au contraire établi par M.
-le président du conseil du 22 février, comme par tous les ministres
-des affaires étrangères qui se sont succédé, que nous avons fait
-beaucoup de choses, et des choses qui ont empêché jusqu'à présent le
-progrès des carlistes en Espagne.
-
-Nous sommes donc libres, messieurs; la France est libre, la Chambre
-est libre, le gouvernement du roi est libre; nous pouvons examiner en
-toute liberté la question de la coopération armée ou de
-l'intervention, comme vous voudrez l'appeler; nous ne sommes pas liés
-par des paroles, par des traités; il s'agit seulement de savoir si
-cette mesure est conforme à l'intérêt de la France, si l'intérêt de
-la France le permet ou l'exige aujourd'hui. (_Au centre: Très-bien!_)
-Je répète à la Chambre que c'est pour aujourd'hui que je parle, pour
-le présent et non pour un avenir inconnu, pour un temps indéterminé,
-dont ni vous ni moi nous ne disposons. (_Voix à gauche:_ C'est une
-nouvelle édition.) Je prie la Chambre et les honorables députés qui
-siégent sur ces bancs (_l'orateur désigne la section de gauche_) de
-prendre mes paroles au pied de la lettre; je les dis toutes
-sérieusement, avec une conviction profonde, et je n'entends en retirer
-aucune.
-
-J'aborde maintenant la question en elle-même; et ici je remercie
-l'honorable M. Thiers d'avoir attaché, comme il le faisait avant-hier,
-peu d'importance à la distinction, sur laquelle on a tant disserté,
-entre la coopération et l'intervention. M. Thiers, avec la fermeté de
-son esprit, s'est prononcé nettement pour l'intervention; il a dit
-qu'il préférait l'intervention et ne croyait la coopération bonne
-qu'autant qu'elle suppléait à l'intervention et pouvait en tenir lieu.
-Il faut donc se rendre un compte exact, précis, complet, dans
-l'intérêt de la France d'abord, de l'Espagne après (_Très-bien!_), il
-faut, dis-je, se rendre compte de ce que c'est que la coopération
-armée et de ses conséquences.
-
-Eh bien, pour moi, l'intervention, la coopération armée, c'est la
-France engagée dans les affaires intérieures de l'Espagne, la France
-attachant sa responsabilité aux destinées intérieures de l'Espagne, la
-France s'obligeant à une occupation plus ou moins prolongée de telle
-ou telle partie du territoire espagnol, à une influence plus ou moins
-cachée, mais prépondérante, sur le gouvernement espagnol, et acceptant
-la responsabilité qui s'attache partout à l'influence prépondérante.
-Voilà ce qu'est pour moi l'intervention ou la coopération armée.
-
-On a dit que tous nos ambassadeurs, tous les hommes considérables et
-éclairés qui avaient été en Espagne, avaient regardé l'intervention,
-non-seulement comme bonne, comme nécessaire pour l'Espagne, mais comme
-facile, comme devant amener des résultats prompts et décisifs. Je
-demande à la Chambre la permission de mettre encore sous ses yeux pour
-rectifier les faits, pour qu'ils soient bien connus d'elle, et qu'en
-examinant la question elle ne soit dominée par aucune illusion, de
-mettre, dis-je, sous ses yeux l'opinion de l'ambassadeur que nous
-avons eu pendant plusieurs années en Espagne, et qui, en effet, était
-favorable à l'intervention. Voici quelle était son opinion sur ce
-point. Il examinait les différentes hypothèses, les divers modes
-d'après lesquels l'intervention pourrait avoir lieu, et, laissant de
-côté la question purement militaire pour s'occuper de la question
-politique, il ajoutait:
-
-«Les passions que la lutte des partis et la guerre civile ont excitées
-ne peuvent être calmées en un instant; il paraît nécessaire que
-l'armée française, pour consolider son ouvrage, occupe, pendant un
-espace de temps plus ou moins long, le pays qu'elle aura pacifié. Le
-feu se rallumerait indubitablement, ou dans les provinces du nord ou
-sur quelques autres points de l'Espagne. Il faut convenir d'avance du
-temps que durera l'occupation, et de plus stipuler d'une manière bien
-positive que les troupes françaises ne quitteront le territoire
-espagnol, même après l'expiration de ce terme, que par suite d'une
-délibération prise en commun par les deux gouvernements, et non sur la
-simple demande du gouvernement espagnol. Il est résulté beaucoup
-d'embarras pour nous et beaucoup de mal pour l'Espagne de la faculté
-laissée, en 1823, au roi Ferdinand de faire cesser à son gré
-l'occupation du pays par nos troupes. Il ne faut pas que la même faute
-se renouvelle. N'oublions jamais qu'on doit s'attendre à des caprices
-perpétuels de la part d'une administration espagnole, et à des
-caprices capables de renverser en un instant tout ce que nous aurons
-fait pour assurer la tranquillité de la péninsule. Nous devons prendre
-nos mesures en conséquence.
-
-«Ceci me conduit naturellement à parler de la conduite que nous devons
-nous prescrire à l'égard du gouvernement espagnol. Il ne peut
-évidemment, du moins jusqu'à la majorité de la reine, surmonter les
-difficultés inhérentes à sa nature et à sa situation qu'en s'appuyant
-sur nous. Notre coopération actuelle ne doit pas être un fait isolé,
-mais le premier pas que nous ferons dans un système nouveau...
-
-«Tout en traitant l'Espagne en pays parfaitement indépendant, il est
-de toute nécessité de la tenir plusieurs années sous notre tutelle.
-C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la réforme réelle de
-ses lois et de ses moeurs, calmer les passions violentes qui
-fermentent dans son sein, et se préparer un avenir de paix et de
-prospérité.»
-
-Je n'entends pas examiner, quant à présent, le fond de la question; je
-n'ai voulu que vous faire connaître l'opinion de notre ambassadeur en
-Espagne, qui jugea qu'il était de son devoir d'en bien instruire le
-gouvernement du roi au moment où il croyait l'intervention possible.
-
-La question n'est donc pas si simple, ni l'entreprise si facile qu'on
-voudrait vous le persuader. Je sais qu'on peut dire que tout ceci
-n'est qu'une conjecture, que l'intervention n'ayant pas eu lieu, on
-n'en saurait connaître les pesantes conséquences. Je ferai la même
-réponse à nos adversaires; je leur dirai que l'intervention n'ayant
-pas eu lieu, ils ne peuvent savoir non plus si elle aurait produit les
-résultats prompts et faciles qu'ils en attendent. Nous sommes à deux
-de jeu sur cette question. Mais la partie étant ainsi égale, il y a
-quelque chose à consulter; il y a des faits qui se sont passés en
-Espagne depuis quatre années; elle a une histoire qu'il faut examiner.
-Eh bien, je vous demande en grâce de vous rappeler tout ce qui s'est
-passé depuis la mort de Ferdinand VII.
-
-Jamais gouvernement nouveau ne s'est établi et n'a passé les premiers
-moments de sa vie sous des auspices plus favorables ni entouré de
-meilleures circonstances.
-
-Il s'est établi légalement, en vertu du droit, au nom du principe
-monarchique, si puissant en Espagne; au moment où il s'est établi, il
-n'a été contesté sérieusement par personne. Dans tout le pays,
-non-seulement il a été sur-le-champ le gouvernement légal, le
-gouvernement de droit, comme il l'est strictement et toujours; mais il
-a été reconnu, immédiatement reconnu par tous ses voisins, par les
-puissances qui pouvaient influer directement et efficacement sur ses
-destinées. Et non-seulement il a été reconnu, mais il a été soutenu
-moralement, comme je vous le montrais tout à l'heure, par la
-reconnaissance et par l'appui qui lui a été offert. Il a été soutenu
-matériellement par des envois d'armes, de munitions, de troupes, la
-légion étrangère française et la légion anglaise. En fait, je le
-répète, jamais gouvernement nouveau n'a été mieux soutenu en naissant
-ni entouré de circonstances plus favorables que celui de l'Espagne.
-Rappelez-vous ce qui s'est passé parmi nous au moment où le
-gouvernement de Juillet a été fondé. Est-ce que les circonstances lui
-ont été aussi favorables? Est-ce qu'il a été vu d'aussi bon oeil par
-tous ses voisins? Est-ce qu'il n'avait pas les embarras intérieurs qui
-naissent d'une grande commotion, d'un grand emploi de la force
-nationale? Ces difficultés, messieurs, qui nous ont tant frappés, qui
-ont tant pesé sur nous, que nous avons en tant de peine à surmonter,
-le gouvernement de la reine ne les a pas rencontrées en Espagne.
-
-Et cependant est-il parvenu aujourd'hui au même degré de fermeté,
-d'autorité, d'influence que le gouvernement français? Non,
-certainement non. Pourquoi? Il y a ici une cause intérieure, une cause
-que l'honorable M. Thiers signalait lui-même avant-hier: c'est la
-difficulté, l'extrême difficulté d'établir en Espagne un gouvernement
-régulier, efficace, qui s'empare de la population, qui la possède et
-la mène à son but. M. Thiers vous disait avant-hier, en vous parlant
-du juste-milieu espagnol, que ce qui lui manquait, c'était un
-gouvernement capable de le rallier et de le conduire. C'est là,
-messieurs, en effet, c'est là qu'est la véritable difficulté pour
-l'Espagne; c'est là le mal qu'il faut guérir, l'obstacle qu'il faut
-surmonter si l'on veut donner réellement à l'Espagne ce qui lui
-manque.
-
-Eh bien, messieurs, ce que vous demandent, ce que vous proposent les
-partisans de l'intervention, c'est de vous charger de cette
-entreprise, c'est de donner au juste-milieu espagnol le gouvernement
-qui lui manque, de lui donner le temps et la force de l'acquérir.
-
-Messieurs, je ne veux pas affirmer que l'entreprise est impossible;
-mais certainement elle est bien grande et bien difficile. Ce n'est pas
-la première fois que des gouvernements étrangers, que la France
-elle-même essayent d'influer sur l'Espagne, de la réformer, de diriger
-son gouvernement. Louis XIV l'a essayé, Napoléon l'a essayé, Louis
-XVIII l'a essayé. Il ne se fera jamais une intervention plus facile,
-qui ait rencontré moins d'obstacles, qui ait été plus promptement
-accomplie que celle de 1823. Elle a marché des Pyrénées à Cadix sans
-obstacle; elle a pris en peu de temps Cadix qui avait résisté à la
-toute-puissance de Napoléon, et tout cela accompli, quand la France a
-voulu influer efficacement sur le gouvernement espagnol, quand elle a
-voulu introduire dans ses conseils, dans ses actes, l'ordre, la
-modération, la sagesse, l'efficacité, ce qui fait les gouvernements
-enfin, elle a échoué.
-
-Louis XVIII s'est conduit envers l'Espagne, à cette époque, d'une
-façon prudente et modérée; il lui a donné de bons et sages conseils;
-ils ont été à peu près sans vertu, et, trois ans après, il était sur
-le point de se brouiller avec l'Espagne et de rappeler son
-ambassadeur.
-
-Est-ce donc là, messieurs, une entreprise facile? Est-ce là une chose
-que l'on puisse faire en quelques mois, en se jouant, sans y engager
-toute la force, toute l'autorité, toute la destinée de la nation? Non,
-messieurs; il est clair que c'est une affaire immense, une de ces
-affaires dont on ne se charge pas pour le compte d'autrui.
-
-Et, pensez-y bien, messieurs, quel est le gouvernement que vous iriez
-aujourd'hui vous charger, je ne dis pas d'établir, mais de faire
-réussir en Espagne, d'assurer et de garantir? Louis XVIII avait
-affaire à Ferdinand VII, à un roi absolu, à une forme de gouvernement
-plus simple, plus expéditive que les formes constitutionnelles. Ce que
-vous iriez vous charger de faire réussir en Espagne, et avec grande
-raison, car vous n'en devez protéger aucun autre, c'est le
-gouvernement constitutionnel, un gouvernement libre, un gouvernement
-de publicité et de discussion, un gouvernement où l'élection joue un
-rôle immense. Connaissez-vous rien de plus difficile et de plus beau à
-la fois?
-
-On vous parle, messieurs, de la fatigue et de la faiblesse comme des
-seules causes de l'existence du _juste-milieu_ et de son empire.
-Messieurs, pour fonder un gouvernement de juste-milieu, il faut plus
-de courage, il faut plus de persévérance et de dévouement que pour
-aucune autre forme de gouvernement et aucune autre entreprise.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Non certes, il n'est pas vrai que le juste-milieu et son empire soient
-l'effet de la fatigue et de la faiblesse. Sans aucun doute, le
-désabusement général y concourt. Je ne me fais pas plus illusion que
-vous sur ce qu'il peut y avoir aujourd'hui d'erreur et de mal dans
-l'état moral de mon pays; je sais qu'il y a dans ce désabusement
-général, dans ce scepticisme général, de la fatigue et de la
-faiblesse, j'en conviens; mais si nous n'avions trouvé que cela parmi
-nous, jamais vous ne seriez venus à bout de faire ce que vous avez
-fait; jamais le gouvernement, jamais le juste-milieu, jamais la
-révolution de Juillet n'auraient réussi. Ce n'est pas à nos défauts,
-ce n'est pas à ce qui nous manque, c'est à nos qualités, à notre
-expérience, à notre intelligence, à notre fermeté, à notre
-persévérance que le succès du juste-milieu a été dû en France; il vous
-faudrait rencontrer en Espagne les mêmes éléments pour réussir; et
-pour réussir, comment? par la main de l'étranger! (_Très-bien!
-très-bien! Mouvement prolongé._)
-
-Je conjure la Chambre, comme je le disais tout à l'heure, de prendre
-toutes mes paroles à la lettre, et de ne leur donner ni plus ni moins
-d'étendue que je ne leur en attribue moi-même. Ce que je conclus de
-tout ceci, c'est uniquement que l'entreprise est très-difficile,
-qu'elle exige les plus grands efforts, qu'elle lie la responsabilité
-et le sort de la France aux affaires intérieures et aux destinées de
-l'Espagne. Il faut donc, pour que la France s'y engage, un intérêt
-immense, un de ces intérêts dominants, prépondérants, auxquels les
-nations doivent quelquefois tout sacrifier. Cet intérêt existe-t-il?
-Je pense que non, et je demande à la Chambre la permission de lui en
-dire les raisons.
-
-On a apporté, pour prouver tout l'intérêt que doit porter la France
-aux destinées actuelles de l'Espagne, des considérations de divers
-genres, les unes puisées dans la politique générale et permanente de
-la France, les autres dans sa politique actuelle et spéciale, dans
-l'intérêt du gouvernement de Juillet.
-
-Je parcourrai rapidement les unes et les autres.
-
-On a parlé de Louis XIV; c'est en effet le grand exemple et la grande
-autorité. Je prie la Chambre de se demander ce que sont devenues après
-Louis XIV, après ce grand acte de la fin de son règne sur l'Espagne,
-ce que sont devenues, dis-je, la conduite et la situation de la France
-dans les grandes affaires de l'Europe, dans tout le cours du XVIIIe
-siècle. La réponse est facile et connue de tout le monde: une inertie
-rare, une faiblesse évidente, peu d'influence et peu d'action dans les
-affaires générales de l'Europe, telle a été l'histoire de la France
-dans le XVIIIe siècle.
-
-_Une voix._--De l'Espagne?
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--De la France: c'est de la
-France que je parle.
-
-Vous n'avez qu'à vous rappeler, messieurs, les grands événements
-politiques du XVIIIe siècle, la guerre de la succession germanique, la
-guerre de Sept ans, le partage de la Pologne; vous savez tous quel
-petit rôle la France y a joué. Pourquoi? Parce que la France était
-fatiguée, épuisée, et surtout lasse moralement des longues guerres de
-Louis XIV, de ces efforts si prolongés, si douloureux, de ces succès
-si incomplets. C'est là la vraie cause qui a laissé, pendant tout le
-XVIIIe siècle, la France inerte et peu puissante dans les événements
-généraux de l'Europe. Tout le monde l'a dit, ce n'est pas moi qui
-l'invente. Que serait-il arrivé, à cette époque, si le gouvernement
-français, méconnaissant ce grand fait, cet état de son pays, avait
-engagé la France dans de grandes et périlleuses entreprises?
-Messieurs, il serait peut-être arrivé de grands revers, et
-très-probablement de grandes inconséquences, des entreprises
-légèrement conçues, promptement abandonnées, et ce défaut de
-consistance, d'énergie qui s'attache aux actes, aux démarches, quand
-l'esprit général du pays et de l'époque n'y poussent pas, n'y
-soutiennent pas le gouvernement. C'est là, j'en suis convaincu, ce qui
-serait arrivé à la France du XVIIIe siècle.
-
-Les ministres français de cette époque, le cardinal de Fleury en
-particulier, furent plus prudents; ils maintinrent la paix, ils firent
-de la paix la tendance générale de la politique de la France. Je ne
-pense pas qu'en définitive la France y ait beaucoup perdu en
-considération à l'étranger ni en prospérité intérieure. Certainement
-le XVIIIe siècle n'a pas été une époque de décadence pour la France.
-Ce qu'elle ne faisait pas d'un côté, elle le faisait de l'autre; ce
-qu'elle ne gagnait pas au dehors, elle le gagnait au dedans. Elle
-agissait, non par les armes, mais par les idées, par les lettres, par
-mille moyens qui lui donnaient en Europe une autorité qu'elle n'aurait
-pas due aux armes..... (_Nouvelle adhésion aux centres._)
-
-Eh bien, appliquez cet exemple simple, clair, qui repose sur de grands
-faits, appliquez-le à ce qui se passe aujourd'hui parmi nous. Sans
-aucun doute, la France est fatiguée des longues guerres, des
-glorieuses conquêtes de la Révolution et de l'Empire. Ce n'est pas à
-dire, à Dieu ne plaise! que les guerres de la Révolution et de
-l'Empire aient été inutiles à la France; bien au contraire, elles lui
-ont rendu des services immenses; elles l'ont sauvée, elles l'ont
-fondée, elles l'ont glorifiée; mais elles ont fait leur temps, et à
-la fin elles étaient excessives. Il faut le répéter à cette tribune:
-l'esprit de guerre et de conquête était devenu excessif; il coûtait à
-la France bien plus qu'il ne lui valait. Il a fait son temps; nous
-sommes entrés dans une autre époque, dans une époque de paix, de
-travail régulier, de développement intellectuel, scientifique,
-industriel. C'est de ce côté aujourd'hui que la France cherche la
-force et la gloire. C'est de ce côté qu'il faut la conduire, et non
-pas en arrière, non pas vers des entreprises qui ont pu être bonnes et
-belles dans les temps passés, mais qui ne le seraient pas pour nous.
-
-Le premier devoir, la première science des hommes d'État, c'est de
-démêler le véritable voeu de leur temps, le véritable caractère de
-leur époque, ce qu'elle désire, ce qu'il lui faut, à quoi elle est
-propre, à quoi elle se portera volontiers, d'elle-même, librement.
-
-Nous parlons beaucoup de liberté; consultons donc un peu le voeu du
-pays; croyons un peu à sa libre impulsion, à sa spontanéité; ne
-prétendons pas lui imposer nos volontés, nos combinaisons, nos
-fantaisies; ne lui faisons pas une politique à notre guise;
-donnons-lui la sienne; la politique naturelle et libre est la seule
-que, dans un gouvernement libre, il faille professer et suivre; c'est
-la seule que, pour mon compte, je me propose de soutenir toujours.
-(_Marques nombreuses d'assentiment._)
-
-Permettez-moi, messieurs, après vous avoir parlé de la France, de
-jeter un coup d'oeil sur l'Espagne elle-même. Je crains beaucoup que
-dans cette affaire, comme il arrive souvent, nous ne tombions dans de
-fréquents anachronismes, et que le souvenir des temps passés et des
-faits anciens ne nous fasse oublier les temps et les faits
-d'aujourd'hui.
-
-On parle toujours de l'Espagne comme si nous étions au XVIe ou au
-XVIIe siècle. Mais, messieurs, l'Espagne du XVIe et du XVIIe siècle,
-l'Espagne contre laquelle François Ier, Henri IV et Louis XIV ont
-lutté, n'était pas du tout l'Espagne d'aujourd'hui; elle était
-étroitement liée aux rivaux de la France en Europe; elle était
-non-seulement sous l'influence, mais sous la puissance, sous la
-domination directe des rivaux de la France en Europe. L'Espagne
-n'était pas seulement au delà des Pyrénées, elle était au delà des
-Alpes, au delà du Rhin, elle était sur l'Escaut; elle était liée au
-royaume de Naples, au Milanais, à l'Allemagne, aux Pays-Bas; il y
-avait là une seule et même force, une seule puissance dans une même
-main, et contre laquelle la France luttait par une rivalité dont elle
-ne pouvait s'affranchir, qu'elle n'était pas allée chercher, mais qui
-était dans le cours naturel des événements et du développement de
-l'Europe.
-
-Rien de semblable n'existe aujourd'hui: l'Espagne n'appartient plus à
-aucun des rivaux de la France en Europe; l'Espagne, depuis longtemps,
-est une puissance isolée, réduite à sa propre force. Quel est le degré
-de cette force? Je ne l'examine pas; mais enfin l'Espagne n'a plus,
-dans les luttes que la France peut être appelée à soutenir en Europe,
-ni la situation, ni l'importance qu'elle avait au XVIe siècle. Il faut
-bien se garder de juger par ces analogies qui reposent sur des
-apparences trompeuses. Pour que la France pût être légitimement amenée
-à s'engager profondément dans les destinées de l'Espagne, il faudrait
-évidemment d'autres raisons, des raisons plus décisives que celles que
-l'on tire de l'ancienne politique générale et permanente de la France.
-
-On allègue une raison qui serait immense, et sur laquelle je ne
-voudrais pas me taire; on a dit: Si nous n'intervenons pas, ou si nous
-ne coopérons pas à main armée, l'alliance de la France et de
-l'Angleterre sera prodigieusement affaiblie.
-
-Cette raison serait puissante pour moi, messieurs, car je suis
-convaincu que, par une foule de causes morales et politiques,
-l'alliance de la France et de l'Angleterre est, pour toutes deux, un
-immense et dominant intérêt. Mais il y a d'étranges retours, de
-singuliers revirements dans les choses de ce monde et dans les
-langages. En 1835, quand on nous demanda l'intervention en Espagne,
-une des raisons les plus puissantes qu'on allégua contre notre
-intervention, c'est que cela affaiblirait l'alliance de la France et
-de l'Angleterre, que le ministère whig en serait gravement compromis,
-qu'il fallait prendre garde de lui susciter cet immense embarras. Nous
-consultâmes en effet l'Angleterre; l'Angleterre fut d'avis qu'il n'y
-avait pas lieu à intervention, et nous nous en abstînmes en grande
-partie par cette considération; non qu'il n'y en eût d'autres, et de
-décisives à mon avis, mais celle-là fut d'un grand poids.
-
-En 1835 donc, si nous intervenions, notre alliance avec l'Angleterre
-était compromise; aujourd'hui, si nous n'intervenons pas, notre
-alliance est également compromise et affaiblie!
-
-Je ne pense pas, messieurs, qu'un fait aussi important que l'alliance
-de la France et de l'Angleterre tienne à des considérations qui
-varient ainsi d'une année à l'autre. Non, messieurs, l'alliance de la
-France et de l'Angleterre tient d'une part à la sympathie naturelle
-d'idées, de sentiments, d'institutions qui existent entre les deux
-peuples; de l'autre, et surtout peut-être, au maintien de la paix
-générale en Europe. L'alliance de la France et de l'Angleterre est la
-base et la garantie de cette paix. Voilà pourquoi elle est au-dessus
-de tous ces événements, de tous ces incidents particuliers dont on
-voudrait la faire dépendre. Elle résisterait, soyez-en sûrs, à bien
-d'autres épreuves. Nous sommes unis, intimement unis avec
-l'Angleterre; mais nous conservons, dans notre union, la liberté de
-notre politique, de nos démarches; nous ne subordonnons pas notre
-conduite à la conduite de l'Angleterre, notre politique à la sienne
-dans tous les lieux. L'Angleterre en fait autant de son côté, et je le
-conçois; dans une foule d'occasions, elle suit sa politique
-particulière, son intérêt particulier, et je ne crois pas que son
-alliance avec la France soit compromise, ni affaiblie parce que les
-intérêts des deux pays peuvent, sur tel ou tel point, dans telle ou
-telle affaire, se trouver en dissidence ou en opposition.
-
-Non, messieurs, nous ne sommes pas à ce point, ni l'Angleterre non
-plus, susceptibles et jaloux; nous ne nous tenons pas pour enchaînés
-les uns aux autres parce que nous sommes alliés; nous conservons, je
-le répète, et il importe que la France le sache bien, dans notre
-alliance avec l'Angleterre, la liberté de nos actions, la liberté de
-considérer dans tous les temps, dans tous les lieux, quel est
-l'intérêt de la France. Votre alliance avec l'Angleterre ne sera
-compromise ni dans l'une ni dans l'autre des deux hypothèses qui nous
-occupent. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Je demande pardon à la Chambre de l'étendue de cette discussion; mais
-la question est si grave (_Oui! oui!_) et ma conviction si profonde,
-que je ne voudrais laisser ignorer aucune des raisons qui déterminent
-le cabinet et dirigent sa conduite. (_Parlez! parlez!_)
-
-On dit que du moins, si l'alliance anglaise n'est pas compromise ni
-affaiblie, nous laisserons prendre à l'Angleterre en Espagne une
-influence immense, que celle de la France n'y sera plus rien. Parce
-que l'Angleterre a permis ou ordonné, comme on voudra, à quelques
-marins, à quelques artilleurs, de rendre à la cause de la reine un
-utile service, un service dont nous nous félicitons, auquel nous
-applaudissons, il en résultera pour elle une complète prépondérance en
-Espagne, et la France en sera exclue.
-
-Messieurs, l'Angleterre, permettez-moi de vous le rappeler, a rendu à
-l'Espagne de bien autres services. De 1808 à 1814, l'Angleterre a
-soutenu l'Espagne par de bien autres moyens, avec des démonstrations
-bien autrement éclatantes, elle devait avoir acquis dans ce pays une
-bien autre prépondérance; et cependant vous avez vu, sous la
-Restauration, l'Espagne revenir naturellement, d'elle-même, se placer
-sous l'influence de la France. (_Bruit à gauche._) C'est qu'il y a là
-un empire des situations, une force des choses que rien ne peut
-détruire; c'est que l'Espagne est naturellement dans la sphère de la
-France beaucoup plutôt que dans celle de l'Angleterre. Et croyez-moi,
-lorsqu'un tel fait a résisté à des services aussi considérables, aussi
-éclatants que ceux que l'Angleterre avait rendus à l'Espagne en 1812,
-il résistera aussi, après de légères oscillations, après des
-variations dont il ne faut pas trop se préoccuper, aux services
-nouveaux qu'elle pourrait lui rendre encore.
-
-Mais on s'occupe surtout des intérêts commerciaux, on craint surtout
-pour les intérêts commerciaux de la France en Espagne.
-
-Messieurs, je ne puis entrer à ce sujet dans aucun détail; ce qui
-importe et ce que je puis dire à la Chambre, c'est que le gouvernement
-du roi n'a pas perdu un seul instant de vue les intérêts commerciaux
-de la France en Espagne, et que, lorsqu'ils lui ont paru compromis ou
-pouvant être compromis par tel ou tel arrangement particulier entre
-l'Espagne et l'Angleterre, il a sur-le-champ pris ses mesures pour que
-ces projets ne fussent pas réalisés. Des précautions ont été prises
-sous le ministère de M. le duc de Broglie, et tout récemment encore
-par le cabinet actuel, et par les soins de M. le président du conseil.
-
-La Chambre peut être sûre que les intérêts commerciaux de la France en
-Espagne, comme ailleurs, seront toujours l'objet particulier des soins
-et de la vigilance du cabinet. (_Très-bien!_)
-
-Je demande à la Chambre la permission de prendre un peu de repos.
-
-
-Après une interruption de cinq minutes, M. le ministre reprend en ces
-termes:
-
-Messieurs, j'arrive à la dernière question posée dans ce grand débat,
-et je me demande: ce à quoi nous ne sommes point engagés par les
-traités, ce qui serait très-difficile, ce que la politique générale et
-permanente de la France, ne nous commande point, la politique
-spéciale, la politique actuelle, l'intérêt du moment, l'intérêt du
-gouvernement de Juillet nous le prescrivent-ils? C'est la dernière, et
-certainement la plus importante de toutes les questions.
-
-M. ODILON BARROT.--C'est vrai.
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Je pense absolument, sur
-l'importance de la question, comme l'honorable M. Odilon Barrot. Je ne
-l'atténuerai pas plus que lui.
-
-On dit qu'il y a aujourd'hui entre les idées, les institutions, la
-politique, la cause de l'Espagne, et les idées, les institutions, la
-politique, la cause de la France, une telle identité que la France ne
-peut se dispenser..... Je prie M. Odilon Barrot de me permettre de
-poser la question..... (_Exclamations à gauche._)
-
-M. ODILON BARROT.--Je n'ai pas dit un mot.
-
-M. DE BRICQUEVILLE.--C'est de la taquinerie. (_Rires et nouvelles
-exclamations._)
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande à la Chambre
-la permission de ne pas répondre à cette taquinerie par une autre.
-(_On rit._)
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--On dit que c'est sa
-propre cause que la France doit aller soutenir en Espagne. Il y a du
-vrai dans cette assertion, beaucoup de vrai, messieurs, et c'est à
-cause de cela que nous avons fait, depuis trois ans, pour l'Espagne,
-tout ce que nous avons fait; c'est à cause de cela que nous avons
-prêté à la reine, soit de prime abord, soit par des traités, l'appui
-que nous lui avons prêté, que nous sommes loin de ne vouloir plus lui
-prêter, que nous lui prêterions aujourd'hui comme alors, que nous nous
-glorifions de lui avoir prêté. Mais enfin il faut savoir quelle est la
-mesure de cette vérité, quelle part elle doit occuper dans les
-intérêts et dans la conduite de la France: là est toute la question.
-
-La France, messieurs, depuis six ans, a suivi une politique qui lui a
-réussi en Europe, il est impossible de le contester; elle a maintenu
-la paix et en même temps son influence et sa considération se sont
-accrues.
-
-Pourquoi?
-
-D'abord parce que nous nous sommes dit constamment depuis six ans:
-notre sûreté et notre puissance au dehors dépendent surtout de notre
-tranquillité et de notre force au dedans, parce que nous avons fait
-de notre politique intérieure notre grande affaire, parce que nous
-nous sommes soigneusement abstenus de nous engager dans des affaires
-étrangères et lointaines. Nous nous sommes appliqués à consolider
-notre gouvernement, à raffermir l'ordre, à ressaisir tous les
-principes de l'ordre social, à développer l'intelligence et la
-prospérité nationales. Voilà notre première cause de succès.
-
-Nous nous sommes de plus soigneusement abstenus de tout esprit de
-propagande; nous avons évité tout ce qui pouvait nous engager dans une
-lutte ardente; nous avons pratiqué, au dehors comme au dedans, la
-politique du juste-milieu; nous avons toujours agi dans un intérêt de
-modération, de transaction; nous ne nous sommes jamais mis à la suite
-ni de l'un ni de l'autre des deux principes qui sont toujours prêts à
-se combattre en Europe, du principe absolutiste ni du principe
-révolutionnaire. Notre politique intérieure comme extérieure a été, je
-le répète, une politique de juste-milieu.
-
-Nous avons fait plus encore; nous n'avons pas voulu faire, d'une
-manière aveugle et indistincte, de la propagande, même au profit du
-juste-milieu; nous avons soigneusement distingué les lieux, les
-situations; nous avons compris que notre intérêt dans le succès du
-juste-milieu n'était pas le même à Turin ou à Naples, à Bruxelles ou à
-Lisbonne, qu'il y avait là des différences dans les situations dont il
-fallait tenir compte; en sorte que la politique même du juste-milieu
-ne nous a pas trouvés aveugles et serviles, et ne nous a pas entraînés
-partout à sa suite, sans mesure ni discernement.
-
-Cette conduite nous a réussi au delà, je ne dirai pas de nos voeux,
-mais au delà de l'attente générale de l'Europe et de la France.
-
-Certainement, quand le gouvernement de Juillet a été fondé, quand il a
-commencé à marcher décidément avec fermeté dans sa politique, personne
-ne croyait qu'il réussit à ce point.
-
-Deux grands faits se révèlent là, messieurs, deux faits trop
-longtemps méconnus et trop souvent oubliés. Je prie la Chambre de me
-permettre de les signaler bien clairement à son attention.
-
-Le premier, c'est que l'Europe continentale elle-même n'est plus
-aveuglément entraînée par l'esprit absolutiste et contre-révolutionnaire;
-le second, c'est que la France n'est plus dominée par l'esprit
-révolutionnaire. Ce sont là les deux faits que notre succès a mis en
-lumière.
-
-Représentez-vous ce qu'était l'Europe continentale en 1791, quelles
-idées, quels sentiments, quels projets dirigeaient sa politique, et
-comparez-la à ce qu'elle est aujourd'hui. Évidemment l'Europe
-continentale a acquis beaucoup d'intelligence et d'expérience. Elle
-sait comprendre, elle sait accepter les faits nécessaires; c'est là la
-sagesse des gouvernements.
-
-Non-seulement l'Europe est devenue modérée, mais l'esprit de réforme,
-d'amélioration, de progrès s'est introduit dans tous les pays, dans
-tous les gouvernements. Je n'hésite pas à le dire et je demande à la
-Chambre la permission de lui exprimer complétement ma pensée à ce
-sujet. L'esprit fanatique d'absolutisme est en déclin dans toute
-l'Europe, l'esprit de réforme et de progrès pénètre partout. Dans les
-monarchies absolues même, la situation des choses a changé; le besoin
-de la justice envers tous, le besoin du bien-être général, ces deux
-idées, ces deux sentiments ont pénétré dans tous les gouvernements, à
-des degrés sans doute très-divers, très-inégaux, et qui sont loin,
-pour mon compte, de me satisfaire partout également, mais qu'il faut
-reconnaître partout.
-
-J'admets les exceptions, les inégalités, les variétés; je signale
-seulement un fait général, le progrès d'intelligence et de modération
-de l'Europe entière.
-
-C'est là un fait immense et dont il faut tenir grand compte. En même
-temps, et à côté de ce fait, vous avez le fait correspondant: la
-France a reçu de sa révolution les biens qu'elle lui demandait; elle
-en a éprouvé les maux, reconnu les erreurs, elle est à la fois
-expérimentée et satisfaite. L'esprit conservateur est en progrès parmi
-nous, en progrès légitime, n'abandonnant rien de ce qui a été
-justement conquis, ne renonçant à rien de ce qui a été justement
-pensé, mais revenu aux idées conservatrices de l'ordre social.
-(_Adhésion aux centres._) Cela est visible dans les institutions, dans
-les idées, dans le langage, partout; cela est visible surtout depuis
-la révolution de Juillet. C'était un des plus grands malheurs, un des
-plus grands vices de la Restauration, que par la méfiance qu'elle
-inspirait, par quelques-unes de ses tendances, elle réchauffait sans
-cesse l'esprit, les passions, les préjugés révolutionnaires parmi
-nous. La France lui doit beaucoup en ce sens que, précisément parce
-qu'à cette époque elle se méfiait de son gouvernement, elle a voulu
-être libre; la France a voulu, sous la Restauration, ce qu'elle
-oubliait sous l'Empire; elle a voulu être libre; elle a eu besoin des
-garanties de la liberté sous un gouvernement dont elle se méfiait.
-Mais en même temps que la France a appris à être libre, qui de nous
-peut méconnaître que les passions, les idées, les préjugés
-révolutionnaires ont repris, à cette époque, un empire qu'ils
-n'avaient plus?
-
-Eh bien, messieurs, un des grands bienfaits de la révolution de
-Juillet, c'est d'avoir affranchi l'esprit de la France, de l'avoir
-délivrée de ces fantômes qui l'obsédaient; elle lui a permis, sous un
-pouvoir en qui la France se confie, de se dégager de ces routines, de
-ces habitudes, de ces passions, de ces préjugés révolutionnaires; elle
-lui a permis de revenir avec sécurité à sa pente naturelle, à l'esprit
-conservateur, à l'esprit d'ordre, aux idées morales et religieuses, et
-à toutes les habitudes qui s'y rattachent. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Il en résulte pour la France un fait bien simple et bien éclatant,
-c'est qu'elle peut parler à tout le monde; c'est qu'elle a des idées,
-des sentiments, des intérêts communs avec les deux grandes forces, les
-deux esprits puissants qui se balancent aujourd'hui en Europe, avec
-les réformateurs et les conservateurs; la France sait les comprendre
-et se faire comprendre des uns et des autres; la France peut les
-aider et se faire aider des uns et des autres; la France peut entrer
-en intelligence, en relation avec les peuples et avec les
-gouvernements, avec les amis du progrès et les amis de la liberté,
-avec les amis de l'ordre et les amis de la conservation. C'est là une
-situation admirable, une situation pleine d'indépendance et de force,
-une situation de vrai juste-milieu, de juste-milieu fondé, non sur la
-lassitude et la crainte, mais sur la raison éprouvée, sur le courage
-éprouvé; c'est là le juste-milieu qui fait la force des nations comme
-des gouvernements. (_Mouvement._)
-
-Eh bien, messieurs, c'est de cette belle et forte situation qu'on nous
-propose de sortir pour rentrer, à la suite d'un autre peuple, dans
-l'arène révolutionnaire, pour nous rengager dans la lutte violente,
-aveugle, de l'esprit révolutionnaire et de l'esprit absolutiste. La
-France peut tenir, tient réellement le sceptre en Europe entre les
-deux esprits; on lui demande de l'abdiquer et de redescendre parmi les
-combattants: est-ce que cela est dans l'intérêt de la France,
-messieurs? Est-ce que cela est dans l'intérêt de sa politique? est-ce
-conforme à ce qu'elle a fait depuis la révolution de Juillet? est-ce
-là ce que nous sommes allés faire à Anvers? est-ce là ce que nous
-avons voulu faire quand nous avons protégé la Suisse? Non, messieurs;
-ce que nous avons protégé partout, c'est l'esprit de modération et de
-transaction. Nous avons voulu prévenir partout la lutte violente entre
-le principe absolutiste et le principe révolutionnaire. Après notre
-révolution consommée, nous avons travaillé, du haut de la position que
-nous avons acquise, à faire prévaloir en Europe le double esprit de
-conservation et de progrès qui était le nôtre. Croyez-moi, en quittant
-cette position, en rentrant dans les luttes révolutionnaires, en
-mettant la révolution de Juillet à la suite... je ne voudrais pas dire
-de la révolution...
-
-_Voix à gauche._--Dites! dites!
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Eh bien, puisqu'on veut
-que je le dise, en mettant la révolution de Juillet à la suite de
-l'insurrection de la Granja, on compromettrait et on abaisserait en
-même temps la France; on lui ferait courir le risque de se replonger
-dans les luttes d'où elle est si heureusement sortie. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-_Une voix._--Vous isolerez la France.
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--La France changerait
-ainsi de position, la France abdiquerait à la fois sa sécurité et sa
-vraie grandeur; elle ne le fera pas.
-
-On dit qu'il s'agit de la cause générale de l'humanité; on dit que la
-France ne peut pas ne pas la soutenir.
-
-Voulez-vous, messieurs, que je dise quel est, dans ma pensée, le plus
-grand service que la France puisse rendre à cette cause, à la cause
-des gouvernements constitutionnels, de la liberté régulière, du
-progrès de la civilisation? C'est de réussir complétement chez elle,
-(_Aux centres.--Très-bien! très-bien!_) de donner partout l'exemple
-d'une nation réformée, d'une nation qui a fait une révolution et qui
-se gouverne paisiblement, qui rentre dans les voies régulières et
-conservatrices des sociétés: voilà le plus grand service que vous
-puissiez rendre à la grande et bonne cause. Soyez sûrs qu'un tel
-succès et un tel exemple valent bien des coopérations et des
-interventions. C'est une idée très-fausse, à mon avis, que de croire
-qu'on est appelé à aller jouer partout sa vie pour soutenir partout sa
-cause. Non! non! soutenir son droit chez soi, assurer son succès chez
-soi, donner ainsi aux autres l'exemple, et, en même temps, prêter au
-dehors son influence, son appui, son autorité, dans les limites de
-l'intérêt national, voilà le rôle qui convient à un pays qui a réussi
-comme la France. Croyez-moi, l'intérêt national est ici parfaitement
-d'accord avec l'intérêt général de l'humanité, et la France rendra de
-plus grands services en montrant la révolution de Juillet forte et
-heureuse, qu'en allant la compromettre à la suite d'une révolution
-pareille. Je demande pardon à la Chambre, je retire l'expression
-_pareille_; il n'y a rien de pareil entre la révolution de Juillet et
-l'insurrection de la Granja.
-
-J'ai entendu faire ici cette comparaison; on n'a oublié qu'une chose,
-les ordonnances de juillet. (_Vive adhésion au centre._)
-
-On a semblé croire et dire que ce qui avait été parfaitement légitime
-le lendemain des ordonnances l'eût été également la veille. Pour mon
-compte, je ne le pense pas; je pense que la légitimité de la
-révolution de Juillet a commencé avec les ordonnances. (_Nouvelles
-marques d'adhésion aux centres._)
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Elle a commencé à partir de 1814. (_Mouvement._)
-
-_M. le ministre._--Messieurs, je me résume. Je ne crois pas pour mon
-compte que la France ait, à la coopération en Espagne, un de ces
-intérêts puissants, supérieurs, qui font taire tous les autres et
-auxquels tout doit être sacrifié.
-
-Je parlerai des carlistes...
-
-_À gauche._--Ah! voyons!
-
-_M. le ministre._--Je ne crains pas plus cette question que les
-autres, messieurs. Personne ne désire plus vivement que nous le succès
-et la consolidation du gouvernement de la reine Isabelle II. Notre
-conduite depuis trois ans ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Nous
-espérons fermement ce succès. On a bien souvent annoncé le triomphe de
-don Carlos. Il n'a pas eu lieu, et toutes les fois qu'on l'annonçait
-le plus, à ce moment même un grand échec venait démentir les
-prédictions. Il y a, dans la cause de don Carlos, de bien autres
-faiblesses, de bien autres causes d'impuissance et de désordre que
-dans celle de la reine. Le triomphe régulier, l'établissement
-définitif, heureux du gouvernement de la reine, est difficile; mais le
-triomphe de don Carlos est extrêmement difficile aussi, j'espère
-impossible. Et parce que je ne voudrais pas engager les destinées de
-mon pays dans celles de l'Espagne, parce que je ne voudrais pas lier
-indissolublement la cause de mon pays et du gouvernement de Juillet à
-la cause de la reine Isabelle II, nous n'en faisons pas moins,
-non-seulement des voeux, mais des efforts pour l'intérêt de la reine
-Isabelle, dans les limites des intérêts de la France.
-
-On demande ce que nous ferions, si par malheur la cause qui n'est pas
-la nôtre triomphait. Personne ne peut le dire, personne ne doit le
-dire, le gouvernement moins que personne. Nous avons vu un autre
-gouvernement en Espagne, messieurs; nous avons vu Ferdinand VII roi à
-Madrid. C'était dans les premiers temps de la révolution de Juillet;
-c'était au moment de ses plus grands dangers, lorsqu'elle pouvait se
-croire sérieusement et réellement menacée par l'Europe continentale.
-Il n'en est rien arrivé. Malgré cet isolement dont on parlait tout à
-l'heure, la France a surmonté ces obstacles; elle a traversé 1831 et
-1832 avec l'Europe continentale en grande alarme et un roi absolu à
-Madrid. Ce que la France a fait en 1831 et 1832, elle le ferait
-également en 1838 et 1839. La France est sûre d'elle-même. Elle a
-suffi depuis six ans à toutes les nécessités de sa situation; elle a
-suffi, au dedans et au dehors, à des périls, à des craintes bien plus
-graves qu'il ne peut en reparaître aujourd'hui, aujourd'hui que son
-gouvernement se consolide, que ses citoyens se rallient, qu'elle fait
-preuve à la fois, aux yeux de l'Europe, de sagesse et de force.
-
-Messieurs, ce serait de la part du gouvernement un acte de grande
-imprudence que de s'engager sur l'avenir, quel qu'il soit. Mais nous
-ne nous engagerons pas plus à nous abstenir qu'à agir; nous
-veillerons, envers et contre tous, aux intérêts de la France. Et quant
-à l'Espagne, notre conduite dans le passé, nos sincères et constants
-efforts pour faite triompher, dans la limite des intérêts de la
-France, le gouvernement de la reine, c'est là le gage le meilleur, le
-plus sûr que nous ayons à offrir à notre pays. (_Marques nombreuses
-d'assentiment._)
-
-
-
-
-LXXXI
-
-Continuation de la discussion du projet d'adresse sur les affaires
-d'Espagne.
-
---Chambre des députés.--Séance du 17 janvier 1837--
-
-
-M. Berryer, ayant vivement attaqué la politique du gouvernement du roi
-quant à l'Espagne, affirma qu'elle ne réussirait pas. Je lui répondis
-pour établir le caractère général et conséquent de cette politique,
-soit à l'intérieur de la France, soit dans nos relations avec
-l'Espagne, et pour montrer qu'elle était déjà en voie de succès.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, il y a
-sept ans, nous sommes entrés, pour la première fois, dans cette
-Chambre, l'honorable préopinant et moi; lui pour soutenir le ministère
-de M. de Polignac, moi pour le combattre. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. BERRYER.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Lui pour soutenir le ministère de M. de Polignac,
-moi pour le combattre; lui pour combattre l'adresse des 221, moi pour
-la soutenir. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Nous avons été constamment, depuis ce jour, lui et moi, et nous sommes
-encore aujourd'hui, fidèles à notre origine, à notre cause. Ce qu'il
-faisait il y a sept ans, il vient de le faire; ce que je faisais, je
-le fais encore aujourd'hui.
-
-Que vous a-t-on dit pendant sept ans, messieurs? Que vous a dit, en
-particulier, l'honorable préopinant, quand il s'agissait des affaires
-de la France et de nos efforts pour rétablir l'ordre dans notre pays?
-Il vous a dit: «Vous tentez l'impossible, vous ne réussirez jamais;
-vous êtes sous l'empire d'un principe fatal, du principe
-révolutionnaire, qui vous pousse invinciblement de conséquence en
-conséquence à l'anarchie. Vous avez beau lutter, vos efforts seront
-vains.»
-
-Le fait a donné un démenti éclatant à ses prédictions tant de fois
-répétées; l'ordre a été rétabli. Le gouvernement fondé, disait-on, sur
-l'anarchie, s'est affermi par l'ordre; sa considération et son
-influence se sont accrues. On ne peut plus vous parler aujourd'hui de
-l'impossibilité de faire quelque chose de raisonnable et de régulier
-en France; on ne le peut plus, on y renonce, ou se transporte sur un
-autre terrain, dans un autre pays. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-À vos portes, messieurs, il y a un peuple qui, dans des circonstances
-très-difficiles, avec une civilisation bien moins avancée que la
-vôtre, avec une expérience bien moins longue, n'étant pas encore en
-possession, comme nous, des fruits d'une puissante révolution, il y a
-un peuple, dis-je, qui fait des efforts pour introduire chez lui
-quelques principes de constitutionnalité, de liberté, des efforts
-douloureux, mêlés d'incidents déplorables; vous prêtez votre appui à
-ce peuple, vous le lui prêtez dans les limites qui conviennent à votre
-situation, à vos intérêts. On vient vous dire: «Vous tentez
-l'impossible, vous ne réussirez jamais à rien; vous n'affranchirez
-point l'Espagne; l'Espagne ne réussira à rien: ni la liberté, ni
-l'ordre constitutionnel n'auront en Espagne un moment d'existence;
-renoncez-y donc, ne faites rien pour vos voisins.»
-
-On vous dit pour l'Espagne, messieurs, ce qu'on vous a dit pendant
-six ans pour vous-mêmes; on vous prédit pour l'Espagne l'impossibilité
-qu'on vous a prédite pour vous-mêmes. Je n'ose pas me flatter; je
-n'ose pas prédire à mon tour que vous réussirez en Espagne aussi
-complétement, aussi heureusement que vous avez réussi en France; mais
-je dis que vous avez raison d'essayer, que vous avez raison de donner
-votre appui aux tentatives constitutionnelles de l'Espagne, de le lui
-donner, comme je le disais hier, dans les limites de l'intérêt de la
-France, (_Très-bien! très-bien!_) en prenant toujours l'intérêt de la
-France pour point de départ; je dis que, si cette prétendue
-impossibilité dont on vous parle devait réellement exister, il
-faudrait, avant de le reconnaître, que vous eussiez fait pour
-l'Espagne tout ce que l'intérêt de la France vous permet.
-
-Je ne rentrerai pas, la Chambre le comprendra sans peine, dans la
-discussion à laquelle je me suis permis déjà hier de donner tant
-d'étendue; j'ai cependant quelques réponses simples et directes à
-faire à l'honorable préopinant; et d'abord, quelques faits importants
-à rectifier.
-
-Il a parlé des réticences du cabinet, des embarras, des incertitudes
-de son langage et de sa politique. Messieurs, je ne dirai pas que,
-dans aucun cas, un gouvernement, un ministère ne doit avoir de
-réticences; il serait puéril et ridicule de tenir un pareil langage;
-sans doute il y a des occasions où un gouvernement doit savoir se
-taire et ne montrer qu'à demi sa pensée et son intention.
-
-Nous serions étrangers aux plus simples règles du bon sens et de la
-politique, si nous prescrivions de venir toujours ici dire toutes
-choses, soit au moment même où nous les faisons, soit avant de les
-faire. Mais certes, si jamais politique a été claire, avouée, franche
-dans ses principes généraux, dans ses volontés générales, c'est celle
-qui a été suivie depuis six ans et qui l'est encore en ce moment. Et
-cela est si vrai, que l'honorable préopinant lui-même, pour connaître
-cette politique, n'a pas besoin qu'on la lui dise; il vous disait tout
-à l'heure: «Je sais ce que faisait, ce que devait faire l'ancien
-président; je sais ce que faisait, ce que doit faire le ministre de
-l'instruction publique; je le sais, je n'ai pas besoin qu'on me
-l'apprenne.» Messieurs, notre politique est donc bien claire, bien
-franche, puisqu'on la connaît si bien; il n'y a certes point de
-réticences dans une politique ainsi comprise avant d'avoir parlé. (_On
-rit._)
-
-Voici un autre fait qui n'est personnel ni à moi ni au cabinet.
-
-Je m'étonne que l'honorable membre ait parlé du testament de Ferdinand
-VII comme d'un acte odieux, extorqué à un mourant pour la translation de
-la couronne sur la tête de sa fille. L'honorable préopinant ignore donc
-complétement les faits; il ignore donc que le testament de Ferdinand VII
-n'a rien de nouveau; il ignore qu'en 1789, un acte sanctionné par les
-cortès du royaume avait aboli la pragmatique-sanction de Philippe V et
-réglé la succession à la couronne comme l'a fait le testament de
-Ferdinand VII; il ignore ce qu'il devrait savoir encore mieux, c'est que
-l'adoption définitive et publique de cet acte des cortès a eu lieu en
-1830, bien avant la mort de Ferdinand VII, lorsqu'il ne s'agissait pas
-d'extorquer un testament à un mourant, lorsque Ferdinand était en pleine
-possession de sa raison et de sa liberté, pendant que Charles X régnait
-à Paris; il ignore que l'ambassadeur de France à Madrid, à cette époque,
-voulut faire des observations et s'opposer au changement de l'ordre de
-succession en Espagne, et qu'il reçut du gouvernement de Charles X
-l'ordre de ne point s'opposer, de laisser aller les choses. Ce sont là
-des faits avérés, officiels, et qui établissent de la manière la plus
-claire, la plus positive le droit légal du la reine, reconnu par
-l'Espagne elle-même, dans les formes de ces anciennes institutions que
-l'honorable préopinant vantait tout à l'heure.
-
-Il a examiné la question de droit, je l'ai examinée après lui; je
-viens à la question de fait. Il s'est demandé quel était en Espagne le
-voeu national, et il a comparé la situation du gouvernement de la
-reine Isabelle et celle de don Carlos.
-
-Il me serait aisé de faire la comparaison contraire, de vous montrer
-don Carlos en présence d'un gouvernement nouveau, du gouvernement
-d'une femme et d'un enfant, d'un gouvernement agité par les
-dissensions qui accompagnent nécessairement les débuts d'un régime de
-liberté; il me serait aisé de vous montrer don Carlos incapable de
-sortir de la Navarre, obligé de se concentrer dans des provinces où il
-ne trouve de la force que parce qu'elles se défendent, non pour lui
-seul, mais pour leurs antiques priviléges et leur liberté; don Carlos
-incapable d'exciter, dans le reste de l'Espagne, une insurrection
-sérieuse, parvenant à faire promener, comme cela s'est vu souvent en
-Espagne, une bande chargée de prélever, comme on l'a dit, des
-contributions; une bande qui pille pour je ne sais qui, pour elle-même
-peut-être, et qui, en parcourant la péninsule, ne peut s'établir nulle
-part, ne peut faire insurger nulle part les populations des campagnes
-pour sa cause, ne peut prendre possession durable d'aucune ville. Et
-c'est là un parti, c'est là un prince qui a pour lui le voeu national!
-C'est là un parti, un prince qui n'a qu'à se montrer pour rallier le
-peuple autour de lui? Non, messieurs, don Carlos est resté cantonné
-dans des provinces dont il n'a pu sortir, et la bande qui en était
-sortie a été obligée d'y rentrer. (_Mouvement d'approbation._)
-
-Le voeu national n'est donc pas plus avéré que le droit. Le droit est
-en faveur de la reine, et tout ce qui s'est passé jusqu'à présent
-prouve que le pays lui est également favorable.
-
-Mais, a-t-on dit, ce que vous voulez est impossible en Espagne. Vous
-voulez y faire ce que vous faites chez vous, y établir un gouvernement
-fondé sur le principe du pouvoir royal, tempéré par l'empire des
-majorités, au lieu d'un gouvernement fondé sur l'empire des majorités,
-tempéré par le pouvoir royal. Je voudrais de tout mon coeur,
-messieurs, que l'Espagne en fût à cette question; je voudrais de tout
-mon coeur qu'elle ne fût pas agitée par d'autres débats; mais il n'en
-est rien. Non, ce n'est pas cette question, moitié politique, moitié
-philosophique, qui se débat aujourd'hui en Espagne; c'est une question
-bien plus puissante, bien plus simple.
-
-Il s'agit de savoir si l'Espagne sera livrée, perpétuellement livrée à
-un vieux despotisme usé, au despotisme de l'intérieur du palais et de
-l'inquisition; à un despotisme qui a été incapable de se défendre
-contre l'étranger, qui n'a rien pu faire pour l'Espagne aux jours du
-péril de l'Espagne, qui a été obligé de laisser l'anarchie s'emparer
-du pays pour le défendre... (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Oui, messieurs, c'est par l'anarchie populaire que l'Espagne a été
-défendue contre l'étranger. Le despotisme, que vous appelez l'antique
-constitution du pays, n'a rien pu pour elle et ne pourrait pas
-davantage aujourd'hui.
-
-Il s'agit de savoir si le pays lui sera de nouveau abandonné, ou si
-l'Espagne saisira quelque ombre de garanties pour les libertés
-individuelles, pour la liberté de la pensée, de la parole, pour les
-libertés élémentaires de la vie sociale. Voilà de quoi il s'agit, et
-pas du tout des majorités tempérant le pouvoir royal, ou du pouvoir
-royal tempérant les majorités... (_Nouvelle adhésion._)
-
-Dans cet état de l'Espagne, que voulons-nous y faire? Voulons-nous
-essayer d'y établir les mêmes principes, les mêmes formes, la même
-régularité de gouvernement que chez nous? J'ai protesté hier à cette
-tribune contre une telle entreprise; c'est cette entreprise que j'ai
-déclarée, non pas impossible, je me suis gardé de le dire, mais
-tellement difficile qu'il faudrait un intérêt immense, dominant,
-irrésistible, pour que la France dût s'y engager. Mais ce n'est point
-là ce que nous avons tenté en Espagne. Ce que nous avons vraiment
-tenté, pour le gouvernement de la reine, par l'appui moral que nous
-lui avons prêté, par les secours indirects résultant des traités, par
-le blocus que nous avons ordonné, et qui, en effet, nous a coûté cher,
-ce que nous avons voulu faire, c'est d'aider aux efforts d'un peuple
-malheureux qui essaye d'entrer dans la carrière des gouvernements
-réguliers et libres. Je me suis appliqué hier à constater à cette
-tribune la différence de situation des deux peuples, à montrer
-pourquoi la France ne pouvait, ne devait pas se compromettre
-profondément dans une entreprise si difficile. Mais Dieu me garde
-d'avoir jamais abandonné les généreux desseins du cabinet du 11
-octobre, ces desseins qui ont été constamment poursuivis depuis avec
-mesure et persévérance, et qui ont eu pour but d'aider le gouvernement
-espagnol dans les premiers rudiments de la constitutionnalité, de lui
-donner tout l'appui indirect qui n'engagerait pas la sûreté, la
-prospérité, la dignité de la France.
-
-Voilà ce que nous avons fait, et il n'y a rien là d'impossible. Je ne
-sais pas, ni vous non plus, ni personne, quelle sera l'issue de cette
-grande lutte; mais enfin depuis trois ans l'issue est suspendue; et
-quand vous avez cru qu'elle allait se terminer en faveur de votre
-prétendant, toujours un grand événement est venu éclater contre lui. À
-qui cela est-il dû? Au voeu national de l'Espagne d'abord. Si
-l'Espagne n'était pas favorable à la cause de la reine, ce que nous
-avons fait pour elle n'aurait pas empêché votre prétendant de réussir.
-À ce voeu de l'Espagne est venu s'ajouter l'appui que la France et
-l'Angleterre lui ont donné depuis trois ans; voilà ce qui a empêché le
-prétendant de réussir.
-
-Tantôt c'est le concours de la France, c'est le blocus rigoureux qui a
-prévenu le passage des armes et des munitions; tantôt ce sont des
-marins et des artilleurs anglais qui ont fait échouer un grand siége;
-tantôt c'est la légion étrangère dont le courage a déjoué les
-expéditions des carlistes. Messieurs, il n'y a rien là d'impossible,
-car cela a été effectivement accompli; il n'y a rien là d'impossible,
-car nous poursuivons ce que nous avons fait. Nous persévérerons dans
-la même voie. Nous n'engagerons pas la France, mais nous tenterons de
-donner et nous donnerons, je l'espère, un secours prolongé, efficace,
-qui servira réellement l'Espagne et qui déjouera, je l'espère, les
-desseins du prétendant. (_Bravos aux centres._)
-
-
-
-
-LXXXII
-
-Discussion sur les affaires de l'Algérie et sur la première expédition
-de Constantine.
-
---Chambre des députés.--Séance du 22 avril 1837.--
-
-
-À l'occasion du crédit extraordinaire demandé pour faire face aux
-dépenses de la première expédition de Constantine (fin de 1836), une
-vive discussion s'éleva; le maréchal Clausel défendit sa conduite dans
-cette expédition, et M. Thiers prit la parole, le 21 avril, pour
-expliquer et soutenir la politique qu'il avait suivie lui-même, quant
-à l'Algérie, comme président du cabinet du 22 février précédent.
-Quoique je ne fisse plus alors partie du cabinet de M. Molé, je pris
-la parole pour le défendre et discuter notre politique générale en
-Algérie.
-
-
-M. GUIZOT. (_Mouvement d'attention._)--Messieurs, au premier abord,
-quand j'ai vu se rengager hier la discussion du système qu'il convient
-de suivre à l'avenir dans nos possessions d'Afrique, j'ai ressenti
-quelque regret. Cette discussion avait été ajournée au projet de loi
-sur les crédits extraordinaires; j'ai craint un moment que, venue
-incidemment et d'une manière inattendue, elle ne fût mutilée,
-effleurée, écourtée, et qu'il n'en résultât pour la Chambre peu de
-lumière.
-
-Mon inquiétude s'est bientôt dissipée: les développements,
-non-seulement brillants, mais lumineux, qu'a donnés le président du
-cabinet du 22 février, ont rendu à la question son étendue, et ont
-remis la Chambre dans la véritable voie. Nous reprendrons ce débat
-quand viendra la demande des crédits extraordinaires; nous ne le
-viderons pas aujourd'hui, mais j'espère qu'il fera aujourd'hui un pas,
-et ce sera beaucoup.
-
-Ce qui me paraît important, c'est de fixer bien précisément le point
-où la question est actuellement parvenue, l'état actuel de nos
-affaires en Afrique, et pour ce qui me regarde, si la Chambre me
-permet de le rappeler, la part qu'a eue le cabinet du 6 septembre dans
-cet état actuel de la question et des affaires. C'est sur ce point que
-je désire appeler en ce moment l'attention de la Chambre, en
-supprimant beaucoup de développements, beaucoup de parties de la
-question qui trouveront leur place lorsque nous la reprendrons à
-propos des crédits extraordinaires.
-
-En entendant hier les premières paroles de l'honorable M. Thiers, j'ai
-éprouvé un moment de surprise. Il a commencé par dire qu'il ne
-s'agissait pas du tout ici de deux systèmes en présence, qu'il
-s'agissait uniquement d'une guerre mal faite. Ma surprise s'est
-bientôt dissipée: au bout d'un moment, j'ai revu les deux systèmes;
-ils ont reparu dans les paroles même de l'honorable M. Thiers. Il a
-bien élevé des doutes, il a bien ajourné, jusqu'à l'issue d'une guerre
-bien faite, le choix définitif entre les deux systèmes; mais il a
-évidemment combattu l'un, adopté l'autre. Il les a examinés tous les
-deux. Il a fait au système de l'occupation limitée une foule
-d'objections qui l'ont conduit à le déclarer à peu près impossible.
-Tout en reconnaissant les inconvénients du système de l'occupation
-universelle, tout en en ajournant l'adoption définitive, c'est
-cependant celui qu'il a soutenu: en sorte que, de son propre aveu,
-dans son propre discours, les deux systèmes se sont bien retrouvés en
-présence, et que c'est bien entre les deux que la Chambre aujourd'hui
-est appelée à délibérer.
-
-Eh! messieurs, si cela n'était pas, que ferions-nous depuis six ans?
-Depuis six ans, c'est précisément entre les deux systèmes que nous
-nous débattons à la Chambre. Rappelez-vous, je vous prie, toutes les
-occasions où il a été question des affaires d'Afrique: entre une
-personne et une autre, sous une forme ou sous une autre, la question a
-toujours été de savoir jusqu'à quel point notre occupation devait être
-étendue, et militairement maintenue. Nous avons eu à choisir tantôt
-entre la colonisation et la non-colonisation, tantôt entre tel et tel
-gouverneur général; mais sous des mots et sous des noms propres
-différents, les deux systèmes ont toujours été aux prises, et la
-Chambre, depuis six ans, ne s'est occupée que de chercher lequel des
-deux doit être adopté.
-
-Ce qui se passait dans la Chambre se passait également en Afrique. Là
-aussi les deux systèmes se sont rencontrés. Parcourez les différentes
-administrations qui ont régi l'Afrique depuis six ans: M. le maréchal
-Clausel à sa première administration, M. le duc de Rovigo, M. le comte
-d'Erlon, M. le maréchal Clausel à sa seconde administration; leur
-histoire n'est que l'histoire de la lutte confuse, sourde, et de
-l'amalgame souvent incohérent des deux systèmes; on a passé des
-tendances de guerre aux tendances de paix, des idées de colonisation
-aux idées de non-colonisation. On venait se plaindre de l'incohérence
-de la conduite de l'administration. Que voulait-on dire? qu'elle
-n'adoptait aucun système, qu'elle les confondait tous. Et il en était
-ainsi, non-seulement dans l'administration, mais au sein même de la
-population coloniale africaine. Là aussi, il y a des hommes qui ont la
-passion des aventures militaires et des aventures financières; il y en
-a d'autres qui préfèrent un établissement régulier, modéré,
-progressif. La même diversité d'esprit et de tendance qui s'est
-manifestée dans les débats de la Chambre, dans le sein de
-l'administration d'Afrique, cette même diversité existe et se
-manifeste dans la population coloniale elle-même.
-
-Il y a donc bien là une lutte entre deux politiques, entre deux
-conduites, lutte qu'il est impossible de méconnaître et d'éluder, qui
-est le fond même des choses.
-
-Elle a éclaté dans la conduite générale du gouvernement. Quand M. le
-maréchal Clausel est retourné en Afrique pour la seconde fois, les
-instructions qui lui ont été données étaient conçues dans le système
-de l'occupation limitée et pacifique. En arrivant en Afrique, M. le
-maréchal Clausel a fait une proclamation qui a paru s'écarter de ce
-système, et rentrer dans celui de l'occupation universelle et
-guerroyante. La différence a été si évidente que M. le ministre de la
-guerre s'est cru obligé de s'en plaindre.
-
-Soit donc que vous considériez les débats de la Chambre, la conduite
-de l'administration en Afrique, l'état des esprits dans la population
-coloniale, les grands actes du gouvernement central, vous retrouverez
-partout la différence profonde des deux politiques et la nécessité,
-pour la Chambre comme pour le gouvernement, de se prononcer entre les
-deux.
-
-Il le faut bien, messieurs, il le faut tous les jours plus
-nécessairement. Rappelez-vous les résultats de la seconde
-administration de M. le maréchal Clausel. Je les prends d'abord dans
-une seule province, dans celle où ils se sont déployés de la manière
-la plus exacte et la plus complète, celle d'Oran. Je ne rappellerai
-pas la généalogie dont parlait il y a quelques jours mon honorable ami
-M. Jaubert; mais voici les faits.
-
-Dans la province d'Oran, vous avez été à Mascara, de Mascara à
-Tlemcen; vous avez lié Tlemcen à Oran par le camp de la Tafna; vous
-avez témoigné l'intention de retourner à Mascara, d'y établir une
-garnison et de lier de nouveau Mascara à Tlemcen par un autre camp.
-
-Qu'est-ce que cela, messieurs? n'est-ce pas le système de l'occupation
-universelle, militairement organisée sur tous les points importants de
-la régence?
-
-Il a été mis en pratique dans la province d'Oran. Pendant le même
-temps, on commençait à poursuivre le même but dans la province
-d'Alger; là aussi on annonçait l'intention d'occuper toutes les
-places, d'y établir des garnisons, de lier toutes ces places entre
-elles par des camps. On l'a tenté, on l'a commencé aussi dans la
-province de Bone; l'expédition de Constantine faisait partie de ce
-plan. On liait Bone à Guelma par le camp de Dréan. On devait établir
-un camp entre Guelma et Constantine. En un mot, c'était partout le
-système de l'occupation universelle et militaire aboutissant: 1º à
-l'occupation des places par des garnisons françaises ou indigènes à la
-solde de la France; 2º à l'enchaînement de toutes ces places entre
-elles par des camps retranchés; 3º à l'établissement, sur tous les
-points où nous ne serions pas nous-mêmes, de beys nommés par nous; 4º
-enfin, à des expéditions fréquentes pour ravitailler et soutenir les
-places, les camps, les beys.
-
-Voilà le système tel qu'il a été conçu et qu'on a commencé à le
-pratiquer.
-
-Quand le ministère dont l'honorable M. Thiers était président est
-arrivé aux affaires, il n'a pas définitivement et ouvertement adopté
-ce système; mais je n'hésite pas à dire, et je ne pense pas que
-l'honorable M. Thiers me démente, je n'hésite pas à dire qu'il s'est
-placé dans cette voie, sur cette pente. Je n'en veux pour preuve que
-la lettre de M. le maréchal Clausel au général Rapatel, son remplaçant
-en Afrique. C'est l'exposition la plus complète, la plus claire de ce
-système:
-
-«Un système de domination absolue de l'ex-régence est, sur ma
-proposition, définitivement arrêté par le gouvernement.....»
-
-Puis il ajoute:
-
-«Les opérations qui doivent avoir lieu dans chaque province se feront
-simultanément et de manière à ce que la campagne qui va s'ouvrir
-atteigne le but définitif que l'on se propose.
-
-«Occuper toutes les villes importantes du pays, y placer des garnisons
-et établir des postes retranchés au centre de chaque province et aux
-divers points militaires qui doivent être occupés d'une manière
-permanente; masser, sur un point central dans chaque province, les
-troupes destinées à former des colonnes mobiles qui pourront toujours
-et instantanément se porter d'un point sur un autre..... Voilà mon
-plan d'occupation.»
-
-Un tel langage repose, si je ne me trompe, sur l'aveu tacite du
-gouvernement qui avait envoyé le maréchal en Afrique. Et non-seulement
-ce plan d'occupation était résolu, mais l'exécution en fut aussitôt
-commencée dans toutes les parties de la régence.
-
-Voilà dans quel état le ministère du 6 septembre a trouvé la question.
-Eh bien, le cabinet du 6 septembre n'était pas d'avis de ce système;
-je l'avais, pour mon compte, toujours combattu; je m'étais prononcé à
-plusieurs reprises pour l'occupation limitée et pacifique, la Chambre
-peut me faire l'honneur de s'en souvenir. Le cabinet partageait à cet
-égard mon opinion, et repoussait l'opinion contraire par des raisons
-que je me permettrai de rappeler brièvement et en résumé; elles
-reviendront avec plus de développement dans la discussion des crédits
-extraordinaires.
-
-La première de toutes, c'est que le système de l'occupation
-universelle entraînait la guerre permanente, résultat que le cabinet
-du 6 septembre n'a jamais voulu adopter.
-
-On parle des États-Unis, de la population indigène qui les entoure. Eh
-bien, les États-Unis se sont conduits envers cette population avec
-beaucoup plus de ménagements et de prudence; les États-Unis n'ont pas
-dit: «Nous sommes les souverains, nous allons nous approprier tout le
-territoire dans lequel est dispersée cette population des Indiens;
-nous en occuperons les principaux points; nous établirons des camps,
-et nous ferons des promenades militaires continuelles.»
-
-Si les États-Unis avaient dit cela, ils se seraient évidemment
-constitués en état de guerre permanente avec les populations
-indiennes. Ils ont procédé, je ne dirai pas avec plus de loyauté et de
-douceur, mais plus régulièrement, plus prudemment; ils ont laissé en
-paix la population dispersée sur le territoire; ils n'ont pas prétendu
-se l'approprier, l'organiser militairement; seulement, à mesure qu'ils
-ont avancé, ils ont pris telle ou telle portion de territoire, et se
-sont ainsi étendus.
-
-Je comprendrais, sans l'approuver, qu'on voulût introduire en Afrique
-un pareil système; mais la prétention de prendre sur-le-champ le
-territoire tout entier, de l'occuper sur-le-champ militairement, et en
-même temps de vivre en paix, en bons termes avec la population qui le
-regarde en grande partie comme sien, cette prétention me paraît
-impossible à réaliser. Le système de l'occupation universelle et
-organisée militairement est le système de la guerre permanente avec la
-population arabe. Les dangers de cette guerre sont connus, je n'y
-arrêterai pas davantage la Chambre; mais elle voit là une des
-principales raisons pour lesquelles le cabinet du 6 septembre n'a pas
-cru devoir adopter ce système.
-
-En voici un autre. Il est impossible que vous ne soyez pas frappés,
-depuis six ans, de la difficulté de gouverner une grande province, à
-la distance de l'Afrique, si loin de l'influence du gouvernement de
-Paris. Or, dans le système dont il s'agit, cette difficulté devient
-infiniment plus grande. Si vous avez, sur tous les points du
-territoire africain, un chef, des garnisons, un bey dont vous
-répondiez, puisqu'il est votre client, puisque vous l'avez établi,
-vous trouverez à chaque instant votre responsabilité engagée dans la
-conduite de ces agents que vous ne gouvernerez pas, sur lesquels vous
-n'aurez qu'une action très-indirecte; de sorte que la principale
-difficulté que vous rencontrerez à gouverner l'Afrique, vous
-l'aggraveriez infiniment si vous adoptiez le système dans lequel on
-veut vous engager. Vous verriez alors la responsabilité du cabinet
-sans cesse compromise par des actes sur lesquels il aurait été
-impuissant; vous verriez se renouveler sans cesse ces abus, ces
-violences, ces réclamations, qui ont fait, je ne veux pas dire le
-scandale, mais la tristesse de nos derniers débats; vous les verriez,
-dis-je, se renouveler constamment, et vous vous trouveriez, et le
-gouvernement se trouverait avec vous dans l'impuissance de les
-prévenir efficacement; et le lourd fardeau que l'Afrique vous impose
-en ce moment se trouverait ainsi fort appesanti.
-
-Et ce système si difficile à maintenir, qui vous met dans un état de
-guerre permanent avec la population, qui vous impose un gouvernement
-dont vous ne pouvez pas répondre, qui vous entraîne dans des
-désordres, dans des abus que vous ne pouvez pas prévenir, vous vous
-l'imposeriez en imposant au pays des charges en hommes et en argent
-évidemment supérieures au prix que vous retirez de l'Afrique et aux
-avantages de cette position.
-
-Voilà, en résumé, les causes principales qui ont déterminé le cabinet
-du 6 septembre à répudier le système dans lequel il trouvait
-l'administration engagée, système sinon définitivement adopté, du
-moins sur le point de l'être et déjà en cours d'exécution.
-
-Messieurs, ce n'était pas une chose facile que de changer ce système,
-d'opérer la transition de l'occupation universelle, déjà commencée, à
-l'occupation limitée, de continuer la guerre, de la faire comme elle
-devait être faite, en se proposant cependant la paix et un système
-pacifique.
-
-Et pourtant à cette difficulté s'ajoutait encore une difficulté
-particulière, celle de l'expédition de Constantine.
-
-Je ne retiendrai pas longtemps la Chambre sur ce fait; cependant,
-comme c'est une des résolutions les plus graves qui aient été prises
-par le cabinet dont j'ai fait partie, j'ai besoin de la bien
-expliquer.
-
-On nous dit: Pourquoi, puisque vous vouliez changer le système, ne
-l'avez-vous pas fait sur-le-champ, nettement, complétement? Pourquoi
-avez-vous autorisé l'expédition de Constantine qui était un pas de
-plus dans la voie dont vous voulez sortir, pas qui vous y engageait
-et vous imposait des difficultés de plus?
-
-Messieurs, je ne nie pas qu'à considérer les choses d'une manière
-abstraite cela n'eût mieux valu; je ne nie pas que s'il avait été
-possible de changer sur-le-champ le système, hommes et choses, de
-rentrer sur-le-champ dans les voies qui convenaient à la France en
-Afrique, je ne nie pas, dis-je, que cela n'eût mieux valu; ce n'est
-pas moi qui me plaindrai toutes les fois qu'on voudra adopter une
-politique nette, décidée, active. Cependant je vous prie de remarquer
-les difficultés d'une telle résolution; elles sont plus grandes dans
-le gouvernement représentatif que dans aucun autre, plus grandes dans
-un pays libre que dans aucun autre; les résolutions brusques,
-complètes, les résolutions qui supposent un pouvoir bien ferme, bien
-sûr de son fait, ces résolutions ne se concilient guère avec les
-ménagements que, dans un pays libre, on est obligé d'avoir, qu'on doit
-avoir pour toutes les opinions, tous les intérêts, toutes les
-personnes. Ne vous y trompez pas, le gouvernement représentatif impose
-au pouvoir plus de transactions, plus de ménagements, plus de lenteur,
-plus de réserve, plus de prudence qu'aucun autre. Je ne crains pas la
-liberté, mais je la respecte, et dans le régime représentatif, le
-pouvoir doit toujours la respecter. Quand une opinion est devenue
-considérable, quand elle a pris place dans le pays, quand des
-personnes ont longtemps tenu le pouvoir entre leurs mains, quand des
-intérêts se sont formés, on ne peut pas, on ne doit pas les briser
-tout à coup; on ne doit pas passer sans transition, sans égards, d'une
-conduite à une autre. (_Très-bien!_) Par cela seul donc que le système
-dont je parle était déjà engagé, et qu'il avait été puissant pendant
-quelque temps, il était impossible au gouvernement de ne pas le
-ménager, même en l'abandonnant.
-
-C'est ce qu'a fait le cabinet, c'est la résolution à laquelle il s'est
-arrêté. On lui disait que s'il abandonnait Constantine, s'il changeait
-précipitamment de système, les Arabes reprendraient courage, que
-notre armée serait abattue, découragée, que ce serait le signal, non
-pas d'une modification dans le système d'occupation, mais d'un
-commencement d'abandon de l'Afrique. La presse, à Paris, répétait et
-répandait ces calomnies. Dans cette situation, une conduite prudente,
-réservée, était imposée au cabinet. C'est le motif qui l'a déterminé à
-autoriser le maréchal Clausel à faire l'expédition; mais il l'a
-autorisé en répétant qu'il répudierait le système jusqu'alors suivi,
-que c'était par des motifs particuliers, par des considérations
-d'urgence qu'il autorisait l'expédition, mais que, quant au système,
-on n'y ferait pas un pas de plus, et qu'on se mettait dès ce moment en
-mouvement pour le modifier.
-
-C'est dans ces termes que le maréchal Clausel a été autorisé à faire
-l'expédition. Elle n'a pas réussi: qu'a fait sur-le-champ le
-gouvernement? Il a changé le système tout entier, hommes et choses; il
-a rappelé le maréchal Clausel, non parce qu'il avait été malheureux,
-non parce qu'il avait essuyé un échec, mais parce qu'il était en
-Afrique le représentant du système de l'occupation universelle et
-guerroyante. C'est à cause de cela que M. le maréchal Clausel a été
-rappelé par le cabinet du 6 septembre.
-
-Et, en même temps que le maréchal Clausel était rappelé, le cabinet a
-pris grand soin d'envoyer en Afrique des hommes, des administrateurs
-attachés au système qu'il s'agissait de faire prévaloir, attachés par
-leur propre opinion, par leur conviction. Il ne faut pas croire que ce
-soit une chose indifférente, surtout dans un pays libre, d'avoir des
-instruments soumis, ou des hommes qui, de leur propre pensée,
-spontanément, volontairement, concourent avec le gouvernement qui les
-emploie. Cette spontanéité est indispensable quand on opère à
-distance, quand il faut laisser aux employés une large mesure
-d'indépendance. Il importait donc que les hommes placés à la tête des
-affaires en Afrique fussent par eux-mêmes, par leur propre pensée,
-enclins à fonder le système d'occupation limitée et de paix.
-
-En même temps, le gouvernement préparait, pour ces nouveaux
-administrateurs, des instructions conçues dans l'esprit dont je parle,
-dans le système d'occupation limitée et pacifique. Ces instructions,
-je ne sais si elles ont déjà été effectivement adressées aux
-administrations d'Afrique; celles qui avaient été préparées par le
-cabinet du 22 février n'avaient pas été non plus envoyées au maréchal
-Clausel. Ainsi voilà deux instructions qui n'ont eu ni l'une ni
-l'autre leur exécution officielle. Mais je voudrais qu'on pût les lire
-à cette tribune et les comparer: on verrait à quel point elles sont
-différentes, à quel point elles sont conçues dans un esprit différent,
-à quel point elles ont des tendances diverses. Les premières ont pour
-objet d'arriver à l'occupation universelle et militaire de l'Afrique,
-pendant que les secondes ont pour objet l'occupation limitée et les
-relations pacifiques avec les indigènes.
-
-Voilà, messieurs, à quel point la question se trouve aujourd'hui
-ramenée, quel est réellement l'état des affaires en Afrique. Il ne
-s'agit point, comme on l'a dit hier, de l'abandon d'Alger: personne
-n'y pense, aucune administration n'y a pensé; j'ai combattu à cette
-tribune, aussi énergiquement que qui que ce soit, comme membre du
-cabinet du 11 octobre, les idées d'abandon. Il ne s'agit donc en
-aucune façon d'abandon. Il ne s'agit pas non plus de donner ou de
-refuser à l'armée un territoire, un champ de bataille où elle puisse
-s'exercer, se déployer, avancer. Je partage à l'égard de l'armée tous
-les sentiments qui ont été exprimés hier à cette tribune. Je suis
-convaincu que le respect pour la loi et les pouvoirs légaux l'animent,
-et qu'en toutes occasions l'armée ne fera rien au delà des limites de
-ce qui lui sera légalement ordonné. Je suis persuadé que, dans notre
-nouvel ordre de choses, dans notre nouvelle société, on se trompe sur
-la place que doit prendre notre armée, sur celle qu'elle prendra
-naturellement, quand on raisonne d'après l'induction du passé, d'après
-les idées qu'inspirent les armées permanentes sur les prétoriens et
-sur les révolutions militaires; rien de semblable n'est à craindre en
-France. L'armée n'est, et ne sera désormais qu'une garantie d'ordre et
-de respect pour la loi; elle en donnera la première l'exemple.
-
-Moi aussi je sais quel est le bon esprit de l'armée. Je sais que, dans
-le sein de l'armée comme dans le sein de la société, la raison et le
-patriotisme prévaudraient au besoin contre les suggestions de
-l'intérêt personnel et contre les fantaisies de l'imagination.
-(_Très-bien!_) Je sais que là aussi, si on faisait appel aux idées de
-justice et au bon sens, on les trouverait puissantes. J'ai confiance
-partout dans le triomphe du bien, et je pense qu'il faut attendre de
-l'armée, comme de la société, tout ce qu'on est en droit de lui
-demander raisonnablement dans l'intérêt du pays. Je pense qu'il ne
-faut jamais lui refuser l'avancement légitime: elle y a droit. Je
-pense qu'un territoire, un champ de bataille où elle pourra s'exercer,
-se former, déployer ses vertus, se préparer à la guerre, est excellent
-pour elle; mais encore faut-il que cela soit renfermé dans les limites
-de l'intérêt du pays, et je suis convaincu que l'armée ne voudrait pas
-d'un territoire, d'un champ de bataille, d'un avancement qui seraient
-achetés contre les intérêts du pays, (_Très-bien!_) qui imposeraient
-au pays des charges excessives; l'armée répudierait, j'en suis sûr,
-quiconque viendrait réclamer pour elle plus que l'intérêt du pays ne
-commande.
-
-La question reste donc entière, la liberté de la décision reste
-entière. Si l'intérêt de la France veut que l'armée trouve en Afrique
-un territoire où elle se forme, où elle s'exerce, où elle trouve des
-occasions d'avancement, on le lui donnera. Mais si l'intérêt du pays
-exigeait au contraire que la guerre cessât, que les expéditions, que
-les promenades militaires devinssent moins fréquentes, je suis
-persuadé que l'armée le trouverait bon; elle comprendrait que
-l'intérêt du pays est sa loi comme la nôtre. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-La Chambre, messieurs, se trouve donc aujourd'hui à ce point, qu'après
-six ans d'essais confus, incohérents, dans lesquels les deux systèmes
-ont été tour à tour essayés et confondus en Afrique, il vient de se
-faire, depuis un an, deux tentatives successives et distinctes des
-deux systèmes. J'ai tort de parler ainsi, car cela n'a pas été jusqu'à
-la tentative, cela n'a pas été assez long pour constituer un véritable
-essai; mais enfin le cabinet du 22 février s'était placé sur la voie
-de l'occupation universelle et militairement organisée dans toute la
-régence. Le cabinet du 6 septembre s'est placé au contraire dans la
-voie de l'occupation limitée et pacifique. C'est entre ces deux
-tendances que la Chambre est appelée à prononcer aujourd'hui. Je crois
-qu'il importe beaucoup, dans l'intérêt de nos possessions d'Afrique,
-dans l'intérêt de notre propre dignité, de notre bonne administration,
-que la question soit nettement décidée. Il faut sortir, en Afrique, de
-cette politique incertaine, de cette politique de tâtonnement et
-d'oscillation; il faut adopter une politique ferme, nette, complète.
-C'est là aujourd'hui la question. Quand nous traiterons des crédits
-extraordinaires, nous la reprendrons dans toute son étendue; mais le
-point vrai auquel on est parvenu est celui-là. La confusion,
-l'incohérence des systèmes ont eu lieu d'abord en Afrique. Plus tard,
-deux systèmes ont été tentés, l'un d'occupation universelle et de
-guerre permanente; l'autre d'occupation limitée et d'établissements
-pacifiques. Quand nous aurons épuisé, à propos des crédits
-extraordinaires, cette question, quand la Chambre se sera clairement
-prononcée, alors l'administration en Afrique et le gouvernement à
-Paris sauront dans quelle voie ils devront marcher. La question aura
-fait un pas, et l'on pourra espérer pour l'Afrique un avenir. Si nous
-restons ou si nous retombons dans l'hésitation, dans la confusion dans
-laquelle on a persévéré depuis six ans, le sort de l'Afrique sera de
-nouveau compromis, et vous pourrez bien avoir encore des désordres et
-des scandales pareils à ceux qui nous ont affligés depuis trois jours,
-et l'on viendra peut-être encore dire alors que l'abandon est le seul
-moyen d'échapper à tant de maux et d'embarras. Ne courez pas le
-risque d'arriver à cette solution; adoptez une politique nette,
-claire, précise. Pour mon compte, je suis convaincu que celle dont le
-cabinet du 6 septembre avait fait sa règle, dans laquelle il était
-entré, sans y avoir parcouru, il est vrai, une longue carrière, est la
-seule praticable, la seule qui n'impose pas de charges trop lourdes,
-et atteigne un but vraiment utile: je la maintiendrai de nouveau,
-quand on discutera les crédits extraordinaires; je n'ai voulu
-aujourd'hui que marquer le point précis auquel la question est
-arrivée, et faire sentir à la Chambre la nécessité de prendre une
-résolution décisive. (_Adhésion marquée._)
-
-M. THIERS.--J'ai peu de mots à ajouter à tout ce qui a été dit sur
-cette grave question. Cependant, les paroles que je désire ajouter à
-ce qui a été dit ont peut-être quelque utilité. C'est avec quelque
-regret, je dois le dire, que je suis monté hier à la tribune; je ne
-croyais, je l'avoue, rouvrir... (_Rumeur._) Je n'ai eu qu'une seule
-intention en y montant, c'était de faire faire un pas à la question
-d'Afrique, pas qu'il me semblait indispensable de lui faire faire
-cette année. C'était non pas de résoudre la question des deux
-systèmes, mais de bien avertir la Chambre de la gravité de cette
-entreprise, de bien l'avertir de l'ignorance dans laquelle elle avait
-vécu d'une partie de la vérité. Et aujourd'hui je crois que tout le
-profit de la discussion serait perdu, si nous placions encore la
-question là où l'on veut la placer, et où elle n'est pas.
-
-Que résulte-t-il des paroles de l'honorable préopinant? Non pas
-précisément que tel ou tel système vaut mieux que l'autre, car il est
-peu entré dans le détail des deux systèmes. Il semblerait résulter de
-ses paroles qu'il y a deux systèmes en présence, ou pour mieux dire
-deux tendances. Cela ressemblerait moins à une discussion utile et
-approfondie de ces deux tendances, qu'à ce qu'on appellerait un procès
-de tendance qu'on se ferait les uns les autres. (_Mouvement._)
-
-Je n'ai pas l'habitude d'imputer aux hommes avec lesquels je discute
-des tendances fâcheuses. Ainsi, par exemple, je n'imputerai jamais aux
-hommes qui veulent l'occupation restreinte, la tendance dissimulée de
-l'abandon. (_Agitation._) Cependant j'aurais pu peut-être dire aussi
-qu'à travers cette manière de dissimuler la gravité de la question, à
-travers ce système prétendu pacifique, il y avait peut-être au fond
-une manière d'amener peu à peu l'abandon. (_Nouvelle agitation._) Je
-n'ai pas dit de telles choses, et je voudrais à mon tour qu'on ne
-m'imputât pas, à moi qui n'accuse pas le système de l'occupation
-réduite d'aboutir à l'abandon, je ne voudrais pas, dis-je, qu'on
-m'imputât d'aboutir à ce système de la guerre perpétuelle et de la
-destruction des populations arabes, pour y substituer une population
-européenne. Car hier, après que j'avais expliqué ma pensée de la
-manière la plus claire, on me disait encore que j'étais le partisan de
-ce système qui voulait la destruction, l'incendie et la guerre en
-Afrique; et il m'a fallu dire de mon banc que je ne voulais pas cela.
-
-Eh bien, je prétends que, quand on dit qu'il y a deux systèmes en
-présence, cela se peut; mais assurément cela ne s'est pas trouvé dans
-les deux cabinets dont j'ai eu l'honneur de faire partie, ni dans
-celui du 11 octobre, ni dans celui du 22 février, et cela ne s'est pas
-trouvé dans mes paroles, parce que ce n'était pas dans ma pensée.
-
-Non, il n'est pas vrai qu'il y ait en présence deux systèmes, le
-système pacifique et le système belliqueux, le système de l'occupation
-limitée et le système de l'occupation non limitée, le système de
-colonisation et celui de non-colonisation. J'ai dit et je répète
-encore que pour moi, si l'on m'assurait Oran, Alger, Bone (les paroles
-que j'ai prononcées se trouvent au _Moniteur_ d'hier), si l'on me les
-assurait, avec une certaine étendue de territoire autour et des
-relations pacifiques avec les tribus, je trouverais cela excellent, et
-comme député et comme ministre, je m'y résignerais avec une
-très-grande joie. J'ai dit et je dis encore que, quant à moi, je crois
-le projet de coloniser ridicule, quand c'est le gouvernement qui le
-tente; j'ai dit que le système d'occupation limitée me paraissait
-plein de dangers; j'ai dit enfin, qu'à moins d'être ridiculement
-barbare, il n'était pas possible de préférer la guerre à la paix.
-Voici pour moi, membre du cabinet du 22 février, où réside la
-question. Je résume les affaires d'Afrique dans cette situation que
-j'ai définie hier: la guerre mal faite. La question n'est point, par
-exemple, dans la demande de 23,000 hommes, à laquelle la commission du
-budget opposait le chiffre de 18,000 hommes. Non, je dis que, quand la
-question est ainsi placée, elle est faussement placée.
-
-Eh bien, l'année dernière j'ai tâché de dire la vérité; je l'ai dite
-hier plus vivement, parce que la même réserve ne m'était plus imposée.
-Je veux avertir mon pays que, quel que soit le système, on l'abuse, on
-le trompe, on l'entretient dans l'illusion que l'Afrique pourrait être
-mise sous la domination française avec 18 ou 23,000 hommes.
-(_Approbation._) Ce que j'ai voulu, c'est sortir de l'ambiguïté, de la
-dissimulation, et faire faire ce que j'appelle un pas à la question;
-c'est vous avertir que ce n'est que par de grands efforts que vous
-parviendrez à vous établir, non pas jusqu'au grand Désert, mais
-seulement sur le littoral, de manière à réunir les trois conditions,
-la première de pouvoir vivre, la seconde d'être maître du commerce, la
-troisième d'être assez maître du rivage pour que la piraterie ne
-puisse renaître. Eh bien, je dis que cela ne se peut pas avec 23,000
-hommes. C'est la vérité que je veux vous dire, parce que je trouve que
-le mensonge a été la source de nos revers et de nos désastres.
-
-Maintenant, je n'ajoute plus qu'un mot. Ce système belliqueux dans
-lequel on prétend que nous voulons engager la France, le cabinet du 22
-février l'a-t-il créé ou l'a-t-il trouvé? Mascara! Est-ce le président
-du cabinet du 22 février qui l'a voulu? Mais Mascara est peut-être la
-saillie la plus imprudente dans nos guerres d'Afrique. Je conçois
-qu'elle ait été faite si on avait voulu occuper ce territoire; mais la
-course de Mascara, pour aller détruire quelques établissements,
-est-elle dans ce système pacifique qui veut se borner au littoral?
-Qui a voulu Mascara? Je ne dirai pas le secret du cabinet. Je n'ai
-qu'un mot à dire: j'étais absent à cette époque; ainsi ce n'est pas le
-président du cabinet du 22 février qui s'est rendu coupable de ces
-expéditions si hasardées qui ont entraîné la France si loin. Pour moi,
-j'ai agi en homme positif; j'ai trouvé la guerre engagée; j'ai pensé
-qu'il fallait la faire d'une manière active, avec vigueur, et qu'il ne
-convenait pas à la France de la faire autrement.
-
-J'ai dit et je répéterai toujours que, lorsque nous aurons fait la
-guerre en Afrique, non pas au point de détruire la population, cela
-serait barbare et insensé, mais au point de nous y assurer des amis,
-de faire naître entre les chefs ou princes, qui occupent les provinces
-africaines, l'intention et le désir de traiter, alors on pourra
-traiter avec eux. Cette manière de s'y prendre sera-t-elle
-définitivement la meilleure? L'expérience Je démontrera. Mais, pour le
-présent, je le déclare, la question n'est pas entre un système
-pacifique et un système belliqueux; elle est entre des gens qui voient
-clairement les difficultés, qui ne se les dissimulent pas, qui
-marchent droit sur elles et ne veulent pas les éviter. Messieurs, ce
-que le gouvernement doit toujours faire, dans toute situation, c'est
-de dire la vérité aux Chambres; c'est de ne pas les faire vivre dans
-une confiance aveugle, c'est de leur faire voir toute l'étendue du
-danger, afin qu'elles puissent y appliquer le remède nécessaire.
-
-_À gauche._--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Si la Chambre le permet, je dirai encore deux mots. (_Oui,
-oui! Parlez, parlez!_) J'ai désiré, comme l'honorable M. Thiers, faire
-faire un pas à la question. Nous sommes animés de la même intention,
-et je n'ai pas plus de goût que lui pour l'ambiguïté et la
-dissimulation. Je pense, comme lui, qu'on ne doit taire ni à la
-Chambre, ni à la France, les charges que doit lui imposer l'Afrique.
-Nous y avons la guerre flagrante; elle doit être faite énergiquement
-et de manière à assurer un résultat. Je partage à cet égard l'opinion
-de l'honorable M. Thiers; je ne suis pas plus disposé que lui à
-dissimuler les besoins de la situation, et je crois que, quand le
-cabinet viendra demander les crédits extraordinaires pour la guerre
-qui se fait aujourd'hui en Afrique, la Chambre trouvera qu'on ne lui
-dissimule pas la situation, et qu'on n'atténue pas les chiffres. Mais
-je n'en pense pas moins qu'il y a entre les deux politiques, entre les
-deux conduites en Afrique, une différence réelle, une différence sur
-laquelle il est bon que la Chambre s'arrête et prenne un parti. Il ne
-s'agit pas d'une guerre d'un moment; il s'agit de l'établissement
-définitif et permanent; il s'agit de savoir si on s'établira d'une
-manière permanente et militairement organisée sur tous les points de
-l'intérieur du territoire, aussi bien que sur les points principaux de
-la côte. Il s'agit de savoir quelle sera la conséquence de cette
-politique, de cet établissement permanent et militaire, soit direct,
-soit indirect, soit par des garnisons françaises, soit par des beys
-soutenus par la France sur tous les points principaux de l'intérieur
-du territoire.
-
-Je pense, pour mon compte, que ce système, cette conduite, comme on
-voudra l'appeler, est contraire aux véritables intérêts de la France
-en Afrique, car elle impose à la France un fardeau excessif et des
-difficultés de gouvernement que la France n'a aucun intérêt à
-s'imposer. Je pense qu'en renonçant à ces établissements permanents
-sur tous les points importants de l'intérieur du pays, en se
-restreignant à une occupation limitée, non pas seulement à trois ou
-quatre ports dans lesquels on serait enfermé, mais à des parties de
-territoire autour des principaux points, et en s'appliquant à vivre en
-bonnes relations avec les indigènes, on agit d'une manière beaucoup
-plus conforme aux intérêts de la France en Afrique, et qu'on lui
-assure les mêmes avantages, en lui imposant moins de charges. Je crois
-que c'est là un résultat vers lequel la Chambre doit aspirer, et que
-je recommande à sa plus sérieuse attention.
-
-
-
-
-LXXXIII
-
-Discussion des fonds secrets demandés par le cabinet en mars 1837,
-après ma rupture avec le comte Molé.
-
---Chambre des députés.--Séance du 3 mai 1837.--
-
-
-La demande d'une augmentation de 800,000 fr. de fonds secrets amena
-une longue discussion, moins sur cette question même que sur les
-derniers changements ministériels, sur la politique comparée des
-divers cabinets de 1832 à 1837, et sur celle que semblait annoncer le
-nouveau cabinet présidé par M. Molé. Je pris la parole dans ce débat,
-après des interpellations adressées aux ministres anciens et nouveaux
-par le comte de Sade, et, tout en votant pour l'augmentation de fonds
-secrets réclamés par le nouveau cabinet, je discutai les diverses
-vicissitudes ministérielles et leurs vraies causes politiques.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je ne viens pas, je pourrais peut-être me
-dispenser de le dire, je ne viens pas combattre l'allocation
-proposée, je vote pour cette allocation dans sa totalité. Mais depuis
-le commencement de cette discussion, et tout à l'heure par un
-honorable préopinant, j'ai été appelé à m'expliquer sur ce qui s'est
-passé depuis quelque temps.
-
-Je suis sorti récemment des affaires: j'en suis sorti, non-seulement
-pour des causes personnelles, mais encore pour des causes de politique
-générale. J'ai gardé jusqu'à présent, à ce sujet, le silence le plus
-absolu. J'aurais pu, dans les deux dernières discussions auxquelles
-s'est livrée la Chambre, soit sur la dotation votée pour Mgr le duc
-d'Orléans, soit à l'occasion de la dot de la reine des Belges,
-j'aurais pu prendre la parole. Je m'en suis abstenu; je n'ai pas voulu
-mêler des débats purement politiques à des intérêts qui m'étaient
-chers comme à vous tous.
-
-Aujourd'hui, j'éprouve le besoin de m'expliquer sans réserve sur la
-part que j'ai prise aux derniers événements, (_Écoutez! écoutez!_) sur
-ma conduite et sur ses motifs, sur la politique à laquelle je reste
-fidèle et sur ses raisons.
-
-Quant aux faits purement personnels et à la crise ministérielle, je
-serai très-court. J'ai peu de goût pour l'une et pour l'autre de ces
-questions.
-
-J'ai été (il m'est peut-être permis de le rappeler), j'ai été taxé
-quelquefois, en pareille circonstance, de prétentions et de volontés
-intraitables, absolues. Je pourrais, sans trop m'en inquiéter,
-accepter ce reproche. Ce n'est pas, à mon avis, dans la trop grande
-inflexibilité, dans la trop grande énergie du pouvoir que réside,
-depuis trois ans, le mal du pays; c'est bien plutôt dans le défaut
-d'unité, dans les tiraillements intérieurs, dans l'incertitude des
-idées et des volontés. C'est là, depuis 1830, la véritable cause de si
-fréquentes et toujours si déplorables crises ministérielles. Il y a
-longtemps, messieurs, que j'en suis convaincu.
-
-Cependant, comme je connais en même temps ce que décrivait tout à
-l'heure à cette tribune l'honorable M. de Sade, l'éparpillement des
-esprits, l'incertitude des idées, le fractionnement des partis, comme
-je sais que cette forte unité de pensée et de volonté, si désirable
-dans tout gouvernement, n'existe guère au sein du pays même, et qu'il
-est fort naturel que les hésitations, les fluctuations, les
-morcellements du pays se reproduisent dans son gouvernement, je n'ai
-point hésité à me prêter, et toujours loyalement, à des arrangements,
-à des transactions, à des conciliations. Je crois pouvoir me rendre
-cette justice de n'avoir porté dans les affaires, quoi qu'on en ait pu
-dire quelquefois, aucun esprit intraitable et exclusif. J'en
-appellerais volontiers, s'il en était besoin, aux souvenirs du
-ministère du 11 octobre. C'était là aussi un ministère de
-conciliation, de transaction entre des nuances diverses représentées
-par des hommes divers, et cependant ce ministère a duré plusieurs
-années, malgré les temps si rudes qu'il a eus à traverser; au milieu
-de grandes difficultés intérieures, il a duré, il a survécu à ces
-difficultés, et les hommes qui en ont fait partie ont quelque droit de
-dire qu'ils ont fait preuve d'esprit de conciliation, qu'ils ont
-montré qu'ils étaient étrangers aux prétentions exclusives et
-intraitables.
-
-La conduite que j'ai tenue dans le ministère du 11 octobre, je l'ai
-tenue également depuis, et en particulier, au moment de la formation
-du ministère du 6 septembre.
-
-Je n'ai mis alors d'importance qu'à deux choses, aux conditions qui
-m'ont paru nécessaires pour assurer le ferme maintien de la politique
-suivie depuis six ans, et en même temps pour m'assurer une part
-d'influence proportionnée à la part de responsabilité politique qui
-devait peser sur moi. Je n'ai rien demandé au delà de ce qui m'a paru
-nécessaire, dans l'un et dans l'autre but.
-
-Lorsque la nécessité de modifier le cabinet du 6 septembre s'est fait
-sentir, je suis demeuré fidèle à la même idée, à la même conduite; je
-n'ai rien demandé que je n'eusse demandé au moment de sa formation.
-J'ai apporté dans les différentes transactions ou plutôt dans les
-différents essais auxquels la crise ministérielle a donné lieu, le
-même esprit de ménagement et de conciliation.
-
-À ce sujet, je n'ai à me plaindre, dans le débat qui s'est élevé hier,
-que d'une seule parole échappée à l'honorable M. Havin... (_Mouvement
-d'attention._)
-
-Quand j'ai fait, auprès d'un de mes collègues du 11 octobre, une
-démarche que je ne désavoue pas plus aujourd'hui qu'au moment où je
-l'ai faite, je ne l'ai point faite dans un vulgaire et bas désir de
-conserver le pouvoir... (_Très-bien!_)
-
-J'ai quitté et pris le pouvoir plusieurs fois en ma vie, et je suis,
-pour mon compte, pour mon compte personnel, profondément indifférent à
-ces vicissitudes de la fortune politique... (_Nouvelle adhésion aux
-centres._) Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt public, l'intérêt de la
-cause à laquelle j'appartiens et que je me fais honneur de soutenir.
-Vous pouvez m'en croire, messieurs; il a plu à Dieu de me faire
-connaître des joies et des douleurs qui laissent l'âme bien froide à
-tout autre plaisir et à tout autre mal... (_Profonde sensation...
-Bravos prolongés._) Je n'hésite donc pas à me rendre moi-même cette
-justice: des motifs politiques m'ont seuls déterminé dans cette
-démarche, comme dans toutes les autres; je croyais qu'il était de
-l'intérêt du pays de reformer, si cela se pouvait, le cabinet qui, à
-mon avis, l'avait le mieux servi, le plus longtemps et le plus
-efficacement. Il était bien clair que je n'entendais maintenir par là
-aucune autre politique que la politique du 11 octobre, et que c'était
-là la question que j'allais adresser à l'honorable M. Thiers, en lui
-demandant de la soutenir de nouveau avec moi. C'est là ce qui n'a pu
-se réaliser; je le regrette, mais je ne regrette nullement la démarche
-par laquelle je l'ai tenté... (_Très-bien!_)
-
-Cette tentative ayant échoué, j'en ai fait d'autres; la Chambre les
-connaît. Je n'ai agi dans cette circonstance que très-publiquement et
-très-rapidement. Les diverses tentatives de conciliation et
-d'arrangement ayant échoué, j'ai été amené à proposer à la couronne un
-ministère dont l'unité, l'homogénéité fût le caractère dominant. Je ne
-l'ai fait qu'après avoir épuisé tous les autres moyens, toutes les
-autres chances. Je suis persuadé que dans l'avenir, qu'il s'agisse de
-moi ou de tout autre, peu importe, le pays et la couronne
-reconnaîtront que l'unité, l'absence de tiraillements intérieurs, la
-fermeté simple dans la direction du pouvoir, deviendront de plus en
-plus une condition nécessaire de force et de succès. C'est tout ce que
-je veux dire. (_Nouvelle adhésion aux centres._)
-
-M. BERRYER.--Bravo! bravo!
-
-M. GUIZOT.--Voilà pour les faits personnels. Ils suffiraient,
-pleinement, je crois, pour expliquer ma sortie des affaires.
-
-En aucun cas un homme public ne doit accepter une responsabilité
-supérieure, je ne dis pas supérieure à l'apparence, mais à la réalité
-de l'influence qu'il possède. En aucun cas, non plus, il ne doit
-laisser entamer sa considération personnelle. Cela est dans l'intérêt
-du pays, comme dans l'intérêt des personnes.
-
-Ne croyez pas cependant que les motifs dont je viens d'entretenir la
-Chambre, ne croyez pas que ces considérations purement personnelles,
-quoique politiques au fond, m'aient seules déterminé dans la conduite
-que j'ai suivie.
-
-La politique générale a eu sa part, et une grande part, dans la crise
-ministérielle et les incidents dont elle a été accompagnée.
-
-Messieurs, on peut s'accorder sur la pensée qui doit présider à la
-conduite politique, et ne pas s'accorder sur la conduite même qui peut
-réaliser cette pensée; on peut s'accorder dans l'intention et ne pas
-s'accorder dans l'action. Je n'en donnerai à la Chambre que deux
-exemples bien récents.
-
-Quand le cabinet du 6 septembre se forma, on convint, et d'un commun
-accord, qu'on ne se laisserait pas rebuter par des échecs, par
-certains échecs, par exemple, par le rejet de telle ou telle loi, de
-la loi de disjonction nommément... (_M. le président du conseil fait
-un mouvement._)
-
-Je remarque quelques signes de doute au banc des ministres: je me suis
-peut-être trompé en attribuant ce que je viens de dire au moment de la
-formation du cabinet. (_M. le président du conseil paraît vouloir
-adresser une observation à l'orateur._) Voulez-vous permettre que je
-répète exactement?
-
-J'ai dit qu'au moment de la formation du cabinet du 6 septembre, on
-était convenu d'un commun accord qu'on ne se laisserait pas rebuter
-par certains échecs, qu'on ne ferait pas légèrement des questions de
-cabinet, et que, lorsque, entre autres, on prit le parti de proposer
-la loi de disjonction, il fut convenu qu'on n'en ferait pas une
-question de cabinet. Mes souvenirs sont parfaitement clairs.
-
-Eh bien, il n'est personne qui n'ait pu remarquer et qui n'ait
-remarqué, lorsque la loi de disjonction a été rejetée, que ce rejet
-produisait sur les différents membres du cabinet une impression
-très-différente, que leur langage, leur attitude à tous n'étaient pas
-les mêmes, que les uns paraissaient plus déterminés, les autres plus
-hésitants à continuer la campagne dans laquelle on venait de subir un
-tel échec. C'est là un fait dont il n'y a, sans doute, aucun
-témoignage officiel, mais qui peut être présent à la mémoire d'un
-grand nombre de membres de cette Chambre. Cette diversité au moment de
-l'épreuve était pour le cabinet une grande cause d'embarras et
-d'affaiblissement. Il y avait là différence, et une différence
-importante dans l'action, bien qu'il n'y en eût pas eu dans
-l'intention.
-
-Voici un second exemple. La loi d'apanage avait été proposée de
-concert, d'un avis unanime. Eh bien, pour mon compte, je ne me serais
-jamais prêté à la retirer avant l'épreuve du débat. Je sais comme un
-autre me soumettre sincèrement, sans arrière-pensée, aux mesures
-adoptées ou rejetées par mon pays. Je sais comme un autre quelle est
-la valeur de l'opinion publique, même quand on croit qu'elle se
-trompe, et le respect qui lui est dû; mais je crois qu'il est du
-devoir du gouvernement d'être difficile, sévère, exigeant, quand il
-s'agit de constater l'opinion publique. Je crois qu'il y a des
-épreuves légales, des épreuves constitutionnelles par lesquelles les
-Chambres et le pays doivent être appelés à passer, et la première de
-ces épreuves, sans contredit, c'est la discussion. Aujourd'hui je
-parle en pleine liberté de cette question, car c'est là évidemment une
-question finie, une question jugée; ce n'est pas d'un simple
-ajournement, c'est d'un ajournement indéfini, ou de quelque chose
-d'équivalent qu'il s'agit. Les opinions sont donc aujourd'hui en
-pleine liberté sur cette matière, et j'exprime la mienne sans aucune
-préoccupation de l'avenir. (_Sensations diverses._)
-
-Je signale encore là une de ces différences dans l'action qui peuvent
-être très-importantes entre des hommes politiques, et amener dans le
-développement des affaires un véritable dissentiment, quoiqu'il n'y en
-ait pas eu dans leur pensée primitive.
-
-Je prie la Chambre de me permettre, puisque j'ai parlé de la loi
-d'apanage, une très-courte digression dans laquelle je suis
-personnellement intéressé. À cette occasion, on a répété ce qu'on
-avait déjà dit souvent: on m'a taxé de tendances aristocratiques, de
-je ne sais quelle intention de ressusciter le système du privilége des
-aristocraties constituées. J'ai besoin, messieurs, de m'expliquer une
-fois nettement et catégoriquement devant mon pays, à ce sujet. Je sais
-que c'est là un côté par lequel il est singulièrement susceptible et
-par lequel on se plaît à attaquer les hommes qu'on veut affaiblir dans
-son estime politique. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
-
-Je dirai donc sans détour toute ma pensée.
-
-Il y a d'étranges revirements dans la situation des hommes et dans le
-langage qu'on tient à leur sujet. Lorsqu'on discutait la loi des
-élections du 5 février 1817, cette loi qui a, je n'hésite pas à le
-dire, véritablement fondé le gouvernement représentatif en France,
-puisqu'elle a fait sortir l'élection des mains de la multitude où elle
-ne peut avoir lieu qu'indirectement et mensongèrement, pour la placer
-dans les mains des classes élevées et capables, où l'élection s'opère
-directement et efficacement, eh bien, au moment où l'on discutait
-cette loi, elle était accusée, par le parti de l'ancien régime,
-d'avoir pour résultat le triomphe de la classe moyenne en France, son
-triomphe définitif, sa prépondérance complète dans l'ordre politique,
-aux dépens des débris des anciennes classes supérieures et de la
-multitude. C'était là le reproche que lui adressaient les chefs
-intelligents et capables du parti de l'ancien régime.
-
-À cette époque, n'étant ni député ni membre important du gouvernement,
-je défendis la loi contre ces attaques; je la défendis officiellement,
-dans le _Moniteur_, en servant d'interprète au gouvernement lui-même;
-et je la défendis en avouant le reproche, en disant qu'il était vrai
-que cette loi avait pour résultat de rendre impossible le retour de la
-prépondérance de l'ancienne aristocratie et de toutes les classes
-privilégiées, qu'elle avait en effet pour résultat de fonder en France
-la prépondérance politique de la classe moyenne, et que cela devait
-être, qu'ainsi le voulaient la justice et l'intérêt du pays.
-
-Quelques années plus tard, en 1820, étranger au gouvernement, dans les
-rangs de l'opposition, tout ce que j'ai pu dire ou écrire sur la
-politique a eu pour objet de prouver que notre révolution de 1789
-était la victoire glorieuse et définitive de la classe moyenne sur le
-privilége et sur le pouvoir absolu. Je défie qu'on cite un seul de mes
-écrits politiques où cette idée ne soit énergiquement et incessamment
-soutenue et développée.
-
-Depuis 1830, de quoi avons-nous été accusés, mes amis et moi, et moi
-en particulier, par les défenseurs du parti de l'ancien régime, dans
-leurs journaux, dans leurs écrits? De vouloir constituer ce qu'on
-appelait une monarchie bourgeoise, le règne de la classe moyenne, la
-monarchie de la classe moyenne. C'est à ce titre, messieurs, que j'ai
-été continuellement attaqué; et me voilà aujourd'hui, depuis quelque
-temps, me voilà le défenseur, le résurrecteur, s'il est permis
-d'inventer ce mot, de l'ancienne aristocratie, du privilége, de
-l'aristocratie privilégiée et nobiliaire, car c'est sous son nom et
-dans ces termes que j'ai été plusieurs fois attaqué à cette tribune!
-
-Il n'en est rien, messieurs, il n'en est absolument rien. Je suis
-fidèle aujourd'hui à l'idée politique qui m'a dirigé pendant toute ma
-vie. Oui! aujourd'hui, comme en 1817, comme en 1820, comme en 1830, je
-veux, je cherche, je sers de tous mes efforts la prépondérance
-politique des classes moyennes en France, l'organisation définitive et
-régulière de cette grande victoire que les classes moyennes ont
-remportée sur le privilége et sur le pouvoir absolu de 1789 à 1830.
-Voilà le but vers lequel j'ai constamment marché, vers lequel je
-marche encore aujourd'hui.
-
-Cependant, il y a ici, entre mes adversaires et moi, une différence
-notable, sur laquelle je demande à la Chambre la permission de
-m'arrêter un moment.
-
-Oui, messieurs, je veux le triomphe définitif, je veux la
-prépondérance politique des classes moyennes en France; mais je veux
-aussi que cette prépondérance soit stable et honorable, et pour cela,
-il faut que les classes moyennes ne soient ni violentes et
-anarchiques, ni envieuses et subalternes. (_Marques d'adhésion._)
-
-On parle beaucoup, messieurs, depuis quelque temps, de bourgeoisie, de
-classe moyenne, de démocratie, de France nouvelle; mais on s'en fait,
-à mon avis, une bien fausse idée. Il est vrai, la France nouvelle, la
-démocratie actuelle, veut une justice universelle, un mouvement
-ascendant d'une étendue inconnue à l'ancienne société. Mais ne croyez
-pas, messieurs, que la démocratie actuelle, que la classe moyenne
-actuelle ressemble à la bourgeoisie du moyen âge, à cette bourgeoisie
-récemment affranchie, qui doutait, et doutait avec raison, de sa
-dignité comme de sa force, étroite, envieuse, inquiète, tracassière,
-mal élevée, voulant tout abaisser à son niveau; non, messieurs, la
-France nouvelle, la démocratie nouvelle a la pensée plus haute et le
-coeur plus fier; elle se confie en elle-même; elle ne doute point de
-sa destinée et de ses droits; elle n'est jalouse de personne; elle ne
-conteste à personne sa part dans l'organisation sociale, bien sûre
-qu'on ne viendra pas lui disputer la sienne. Elle a fait ses preuves
-et pris ses garanties à cet égard; après la victoire qu'elle a
-remportée, elle a le coeur et les sentiments d'un vainqueur; telle est
-sa vraie disposition aujourd'hui. C'est lui faire injure, c'est lui
-faire injure et dommage que de lui supposer, et de travailler à lui
-rendre les inquiétudes, les jalousies, les susceptibilités, les
-ombrages qui la travaillaient autrefois. Quiconque l'honore et veut la
-servir véritablement doit au contraire travailler sans cesse à lui
-élever le coeur, à lui inspirer confiance en elle-même, à l'affranchir
-de toutes les jalousies, de toutes les tracasseries; à lui persuader
-qu'il faut qu'elle ouvre sans cesse ses rangs, qu'elle se montre prête
-à accueillir, à rallier toutes les supériorités; que toutes les
-supériorités anciennes ou nouvelles, quels que soient leur nom et leur
-caractère, ne sont bien placées que dans son sein; qu'en dehors
-d'elle, elles deviennent à charge à elles-mêmes et inutiles au pays;
-qu'il faut que toutes les supériorités, quelles que soient leur date
-et leur nature, je le répète, acceptent ce fait, ce fait définitif de
-notre époque, le triomphe des classes moyennes, la prépondérance des
-intérêts généraux qu'elles représentent, et viennent nettement se
-réunir à elles pour reprendre leur place, une place digne et grande,
-dans les affaires du pays. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
-
-Voilà le langage qu'il faut tenir aux classes moyennes; voilà le seul
-langage digne d'elles, digne de cette assemblée, digne des
-institutions que les classes moyennes ont conquises par leur
-intelligence et par leur courage. Toutes ces vieilles querelles, tous
-ces vieux débris de mots et de choses, de priviléges, d'aristocratie
-nobiliaire, tous ces vieux débris doivent disparaître; ce sont des
-querelles réchauffées, des querelles honteuses aujourd'hui, des
-querelles qui appartenaient à la bourgeoisie d'autrefois, à la classe
-moyenne d'il y a trois cents ans, des querelles auxquelles la France
-nouvelle et la démocratie actuelle sont et deviendront de jour en
-jour plus étrangères. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Je n'hésite donc pas, messieurs, pour mon compte, lorsque je rencontre
-dans les institutions anciennes ou modernes, étrangères ou nationales,
-lorsque je rencontre une institution qui me paraît convenir à la
-société actuelle, aux intérêts, aux besoins de la France nouvelle,
-telle qu'elle a été faite par la victoire de notre révolution de 1789
-à 1830, que cette institution s'appelle apanage ou de tout autre nom,
-qu'on en puisse retrouver quelque semblant vrai ou faux, complet ou
-incomplet, dans des siècles ou dans des institutions différentes, je
-ne m'en inquiète en aucune façon; je repousse ce qui est nuisible à
-l'état actuel de la France, aux intérêts de la France nouvelle; mais,
-tout ce qui la sert, je crois qu'elle peut et qu'elle doit l'adopter;
-elle est assez sûre d'elle-même, et de sa victoire et de son avenir,
-pour ne pas s'inquiéter de quelques mots et de quelques fausses
-ressemblances. (_Nouvelles marques d'adhésion au centre._) Je laisse
-là cette question.
-
-Je demande pardon à la Chambre de cette digression qui, pour moi, a
-quelque valeur politique, quoiqu'elle n'en ait aucune dans la question
-particulière des fonds secrets. J'ai cru devoir saisir l'occasion de
-la mettre sous ses yeux. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
-
-Je rentre dans la question; je disais à la Chambre qu'indépendamment
-des motifs personnels qui avaient déterminé ma sortie des affaires, il
-y avait des motifs de politique générale provenant de la diversité qui
-peut se rencontrer entre des hommes honorables, au moment de l'action
-et dans la conduite politique, quoique au fond et dans l'intention ils
-se soient proposé le même but. J'ai donné deux exemples pris dans des
-circonstances toutes récentes; j'ai besoin d'entrer plus avant dans
-cette partie de la question, c'est-à-dire dans les causes de politique
-générale qui ont amené la dissolution du cabinet du 6 septembre, et
-qui président à la situation actuelle du cabinet, de la Chambre et du
-pays. Ici, je demande à la Chambre la permission de m'expliquer
-encore avec la plus entière franchise, car, à mon avis, on ne l'a pas
-toujours fait, par réserve de langage plutôt que par aucune autre
-raison.
-
-L'honorable M. Thiers se plaignait à cette tribune, à l'occasion des
-affaires d'Afrique, de la timidité et de l'insuffisance du langage, ce
-qui avait fait qu'on n'avait pas dit la vérité complète à la Chambre;
-je m'en plaindrai ici à l'occasion de la politique générale, et je
-parlerai sans détour.
-
-Quand la session s'est ouverte, si la Chambre veut me faire l'honneur
-de s'en souvenir, dans la discussion des affaires d'Espagne, j'ai dit
-que l'esprit révolutionnaire était en déclin en France, et l'esprit
-conservateur en progrès. Je pense aujourd'hui comme il y a trois mois;
-je ne voudrais pas cependant qu'on se méprit sur la portée de mes
-paroles. L'esprit révolutionnaire décline parmi nous, en ce sens et
-par cette cause que les situations sociales, les intérêts généraux,
-qui étaient révolutionnaires en 1789, sont maintenant satisfaits et
-devenus conservateurs. Les intérêts de droits publics, de charges
-publiques, de dignité personnelle, de propriété, qui étaient
-révolutionnaires en 1789, sont maintenant conservateurs. C'est la
-grande différence entre cette époque et la nôtre.
-
-Il y a, de plus, les leçons de l'expérience qui, bien qu'elles ne
-restent jamais complétement gravées dans la mémoire, ne sont jamais
-non plus tout à fait perdues pour les hommes.
-
-Mais, messieurs, malgré l'expérience, les esprits et les moeurs ne
-changent pas aussi vite que les situations et les intérêts, et
-l'esprit révolutionnaire est encore bien présent et bien puissant
-parmi nous. Et quand je dis l'esprit révolutionnaire, je ne parle pas
-seulement de cette passion de renversement, de cette fureur anarchique
-qui ne saisit ordinairement qu'un petit nombre d'hommes; je parle de
-ces instincts irréguliers, de ces idées contraires à l'organisation et
-à la stabilité du pouvoir et de l'ordre social, de ces préjugés
-antisociaux qui caractérisent, non l'esprit révolutionnaire forcené,
-mais l'esprit anarchique.
-
-Je dis que l'esprit révolutionnaire ainsi défini est encore présent et
-puissant parmi nous. Regardez, je vous en prie, aux classes même où
-dominent les intérêts conservateurs. Que disons-nous tous les jours?
-qu'observons-nous tous les jours? Qu'on ne rencontre souvent, dans ces
-classes mêmes, qu'une intelligence incomplète des conditions de
-l'ordre social et du gouvernement, que là encore dominent un grand
-nombre de préjugés, d'instincts de méfiance pour le pouvoir,
-d'aversion contre toute supériorité. Ce sont là des instincts
-véritablement anarchiques, véritablement antisociaux. Que disons-nous,
-qu'observons-nous encore tous les jours? Un grand défaut de prévoyance
-politique, le besoin d'être averti par un danger imminent, par un mal
-pressant; si ce mal n'existe pas, si ce danger ne nous menace pas, la
-sagacité, la prévoyance politique s'évanouissent, et l'on retombe en
-proie à ces préjugés qui empêchent l'affermissement régulier du
-gouvernement et de l'ordre public. (_Très-bien!_)
-
-Nous disons tous les jours, dans les conversations particulières, que
-c'est là un mal qui se rencontre dans les classes les plus éclairées,
-les plus aisées, chez lesquelles les intérêts conservateurs dominent.
-
-Si nous pénétrons dans les classes qui vivent de salaires et de
-travail, le mal est bien plus grand. Je pourrais parler des ravages
-que font tous les jours dans ces classes les exemples si séducteurs et
-encore si récents des succès et des fortunes amenées par les
-révolutions. C'est évidemment là une tentation qui agit aujourd'hui
-bien puissamment sur les classes pauvres et laborieuses.
-
-Mais qui n'est frappé aussi de l'absurdité des idées répandues dans
-ces classes sur l'organisation sociale, sur les droits des individus,
-sur la constitution des gouvernements? Qui n'est frappé de
-l'inconcevable légèreté et de l'épouvantable énergie avec lesquelles
-ces classes s'en occupent, en délibèrent, en font le sujet de leur
-attention dans leurs moments de loisir?
-
-Qui n'est frappé en même temps du relâchement des freins religieux et
-moraux? Qui n'est frappé de la facilité avec laquelle tous les
-mensonges, toutes les calomnies les plus antisociales, les plus
-nuisibles aux objets de votre respect sont accueillies dans ces
-classes?
-
-Je pourrais en citer de déplorables et de récents exemples; je
-pourrais vous montrer quel mal politique immense peuvent faire
-quelques pages dans des millions d'hommes.
-
-Vous n'avez, contre cette disposition révolutionnaire des classes
-pauvres, vous n'avez aujourd'hui, indépendamment de la force légale,
-qu'une seule garantie efficace, puissante, le travail, la nécessité
-incessante du travail. C'est là le côté admirable de notre société. La
-puissance du travail, et le frein que le travail impose à toutes les
-ambitions, à toutes les prétentions, est aujourd'hui un fait
-très-salutaire. Mais ne vous y fiez pas; le travail est un frein
-insuffisant, qui manque tel jour. Il n'y a de freins véritablement
-sûrs que ceux qui puisent leur force dans l'homme lui-même, dans ses
-convictions, dans ses sentiments; il n'y a de freins véritablement
-sûrs que les freins moraux, les freins sincèrement acceptés par ceux
-sur qui ils s'exercent. Eh bien, dans l'état actuel de la société, ces
-freins, je n'hésite pas à le dire, vous manquent dans les classes
-inférieures; et vous êtes sans cesse sur le point de les voir
-entraînées par les tentations et les prétentions révolutionnaires.
-
-Ce n'est pas tout. Pendant que vous êtes ainsi travaillés dans les
-classes aisées et les classes pauvres, ici par les restes, là par les
-passions de l'esprit révolutionnaire, cet esprit est entretenu,
-fomenté parmi vous par deux causes tout à fait indépendantes de vous,
-et sur lesquelles vous ne pouvez rien.
-
-D'abord par l'état révolutionnaire du monde entier.
-
-Personne ne peut se dissimuler que ce qui s'est accompli en France
-fermente partout; qu'on s'en félicite ou qu'on s'en inquiète, le fait
-est évident. Le principe, le besoin révolutionnaire, qui a éclaté en
-France, fermente partout, et l'esprit révolutionnaire qui subsiste
-encore en France reçoit tous les jours, de cet état général de
-l'Europe, de ce qui se passe en Angleterre, en Espagne, en Portugal ou
-ailleurs, un aliment que vous ne pouvez éloigner.
-
-Il est encore une autre cause, une cause plus active, vos propres
-institutions. Personne, messieurs, ne les admire plus que moi;
-personne ne leur est plus sincèrement dévoué que moi. Elles organisent
-régulièrement la lutte du bien et du mal, du vrai et du faux, des
-bonnes et des mauvaises passions, des intérêts légitimes et des
-intérêts illégitimes; elles organisent cette lutte dans la confiance
-que le bien prévaudra sur le mal, les bons sentiments sur les mauvais,
-les intérêts légitimes sur les intérêts illégitimes. Je partage cette
-confiance; elle est honorable pour la dignité de l'homme, elle est la
-gloire et la force de notre temps et de nos institutions; mais en
-acceptant le fait dans sa beauté, il ne faut pas méconnaître le péril
-qui s'y mêle; or, vous ne pouvez vous dissimuler qu'il y a là des
-facilités données au mal, des provocations sans cesse adressées aux
-mauvaises passions, aux prétentions illégitimes; vous ne pouvez vous
-dissimuler que, dans cette lutte sans cesse ouverte, le mal est tous
-les jours appelé à se produire comme le bien, que les mauvaises
-passions et les intérêts illégitimes s'entendent dire chaque jour des
-choses dont ils ne se doutaient pas, dont ils n'avaient jamais entendu
-parler, en sorte que vous avez dans vos propres institutions une
-provocation continuelle, incessante à l'esprit révolutionnaire, au
-développement de ses passions, de ses intérêts et de ses prétentions.
-
-Eh bien, en présence de pareils faits, dans un pareil état de notre
-société, comment ne verriez-vous pas que l'esprit révolutionnaire
-n'est pas chez nous un hôte accidentel, passager, qui s'en ira demain,
-auquel vous avez quelques batailles à livrer, mais avec lequel vous en
-aurez bientôt fini? Non, messieurs, c'est un mal prolongé et
-très-lent, jusqu'à un certain point permanent, contre lequel la
-nécessité de votre gouvernement est de lutter toujours. Le
-gouvernement, dans l'état actuel de la société, n'a pas la permission
-de se reposer, de s'endormir à côté du gouvernail; il est engagé
-contre l'esprit révolutionnaire; sous diverses formes et à des degrés
-très-inégaux, il est engagé, dis-je, dans une lutte constante et à
-laquelle il ne doit pas songer à se soustraire.
-
-Je sais le reproche qu'on nous a adressé, à moi et à mes amis,
-reproche qu'on est tout prêt à renouveler; je sais qu'on a dit: Les
-voilà toujours, ces hommes de lutte, de combat, qui ne cherchent que
-la guerre, qui ne sont propres qu'à la guerre, qui ne veulent pas de
-la conciliation, qui ne souffrent pas qu'on se repose jamais.
-
-Je demande la permission de répondre sérieusement à ce reproche, car
-s'il était fondé, il serait grave. Mais il ne l'est pas, et j'espère
-le démontrer à la Chambre.
-
-Messieurs, je commence par nier, par nier absolument en fait ces
-reproches de violence, de dureté, d'emportement, si souvent adressés à
-la politique et à la conduite du gouvernement depuis six ans.
-J'affirme qu'à aucune époque, en aucun pays, au milieu de telles
-épreuves, de telles difficultés, jamais gouvernement ne s'est conduit
-avec tant de patience et de modération.
-
-_Plusieurs membres._--Oui! oui! c'est vrai!
-
-M. GUIZOT.--Je dis cela de toutes choses, je le dis des actes comme
-des lois. Je dis que les actes du gouvernement, depuis six ans, au
-milieu de tant de périls et de difficultés, ont été aussi modérés,
-aussi patients qu'il était possible pour suffire aux dangers; que si
-vous aviez retranché quelque chose, quelque peu que vous eussiez
-retranché de ce que le gouvernement a fait, il n'aurait pas suffi à sa
-tâche; il a fait tout juste ce qu'il fallait, rien de plus. Il ne me
-serait pas difficile, sous le point de vue politique, sous le point de
-vue parlementaire, de trouver, au sein même de cette Chambre, des
-preuves éclatantes de la patience et de la modération du gouvernement
-depuis six ans.
-
-Quant aux lois, je dis que celles qu'on a faites étaient
-indispensables, et qu'elles n'ont rien fait que suffire, si tant est
-qu'elles aient pleinement suffi, à leur mission.
-
-Je ne me sens donc, pour mon compte, nullement disposé à les
-abandonner, ni en principe, ni dans l'exécution. Je suis convaincu
-qu'elles doivent être complétement et fermement exécutées aujourd'hui
-comme il y a un an, comme il y a deux ans. Je suis convaincu que
-non-seulement elles ont sauvé le pays depuis six ans, mais qu'elles
-sont destinées à le sauver plus d'une fois encore, et que leur
-présence est aujourd'hui, dans le pays, le premier moyen de salut.
-
-Je n'abandonne donc, je le répète, aucun des actes, aucune des lois
-qui ont été rendues depuis six ans.
-
-Nos moyens de force contre le mal révolutionnaire, nous les avons
-conquis depuis six ans à la sueur de notre front; gardons-les bien.
-Nos lois sont des armes nécessaires; ne souffrons pas qu'on les laisse
-rouiller. (_Mouvement à gauche._)
-
-En faut-il d'autres? en faudra-t-il d'autres? Je n'en sais rien. Je
-crois qu'il serait insensé à un homme sage de prendre à ce sujet aucun
-engagement.
-
-Je regrette sincèrement que la loi de disjonction n'ait pas été
-adoptée. (_Chuchotements._) Je crois que le gouvernement avait bien
-fait de la proposer. J'aime mieux qu'elle ait été rejetée que si le
-gouvernement ne l'avait pas proposée. (_Nouveau mouvement._) Il a
-acquitté sa responsabilité, il a fait son devoir. Il se soumet
-toujours aux décisions du gouvernement représentatif; mais il
-n'abandonne pas pour cela son opinion, et ne change pas de sentiment.
-
-_Quelques membres._--Très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Quant à la loi sur la prison de détention à l'île Bourbon,
-je ne veux pas anticiper sur la discussion, mais j'espère qu'elle aura
-lieu, et je me propose, quand cette loi viendra à discussion,
-d'établir que jamais loi n'a été plus conforme aux véritables
-principes et au véritable but de la législation pénale.
-
-Je me propose d'établir qu'elle a précisément, non pas pour objet,
-mais pour effet, de rendre peu à peu possible la réduction de la peine
-de mort en matière politique.
-
-M. LAFFITTE.--Elle dispense en effet de la peine de mort.
-(_Agitation._)
-
-M. GUIZOT.--Je demande à la Chambre de ne pas anticiper sur cette
-discussion.
-
-M. LAFFITTE.--Oui, vous faites bien.
-
-M. GUIZOT.--Si je répondais aux interpellations j'anticiperais malgré
-moi.
-
-M. LAFFITTE.--Vous en avez dit assez.
-
-M. GUIZOT.--Je n'en ai pas dit assez, car je n'ai pas dit la centième
-partie de ce que je pense. (_Vive sensation._)
-
-M. LAFFITTE.--Continuez, allez toujours.
-
-_Voix de la gauche._--Ne laissez pas rouiller vos lois de sûreté.
-
-M. GUIZOT.--Quant à la loi de non-révélation, je ne sais si elle
-arrivera à discussion devant cette Chambre. Si elle y arrivait, j'en
-dirais mon avis avec la même sincérité; et je crois que j'aurais peu
-de peine à établir que les accusations d'immoralité et d'inutilité qui
-lui sont adressées sont fausses, et sont aisées à rétorquer contre ses
-adversaires. (_Mouvement à gauche._)
-
-Je n'engage pas la discussion, j'exprime d'avance ma pensée.
-
-M. LAFFITTE.--Vous avez raison de dire votre façon de penser, parlez!
-
-M. GUIZOT.--Je regarde donc toutes les mesures de vigueur qui ont été
-employées depuis six ans quand l'occasion l'a exigé, toutes les lois
-qui ont été rendues, je les regarde comme des armes salutaires,
-nécessaires, que le gouvernement ne doit jamais hésiter, pas plus
-aujourd'hui qu'hier, qu'il y a deux ans, qu'il y a trois ans, à
-employer quand le besoin s'en fait sentir. Il est vrai que le besoin
-ne se fait pas sentir toujours de la même manière; ce serait nous
-supposer atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention de
-nous défendre quand on ne nous attaque pas; ce serait nous supposer
-atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention d'employer
-des armes contre ceux qui ne dressent pas leurs armes contre nous et
-de nous servir de lois répressives quand la répression n'est pas
-nécessaire. Il n'y a pas un homme du pouvoir, il n'y a pas un ami de
-l'ordre qui aille gratuitement, et pour son seul plaisir, au-devant de
-pareilles nécessités.
-
-Et d'ailleurs, messieurs, ce ne sont pas là les seuls moyens de lutter
-contre le désordre, contre l'esprit d'anarchie, contre les tentatives
-révolutionnaires; ce ne sont pas là les seuls moyens que le
-gouvernement possède pour soutenir cette lutte; ce ne sont pas les
-seules mesures par lesquelles il puisse déployer sa fermeté et son
-activité. Un gouvernement obligé de faire de la lutte contre l'esprit
-révolutionnaire son état permanent et général n'en est pas réduit, je
-le répète, à n'employer contre ce mal que des mesures de rigueur ou
-des lois répressives; il a, selon les temps, selon l'opportunité,
-d'autres armes qui ont aussi leur valeur, et dont il faut qu'il sache
-se servir. Permettez-moi de les indiquer en peu de mots.
-
-La première, messieurs, c'est la forte organisation du pouvoir
-lui-même, soit dans les Chambres, soit dans l'administration.
-Qu'est-ce qui a fait notre principale force depuis six ans?
-Croyez-vous que ce soient les lois répressives? Elles ont servi, mais
-elles n'ont pas fait notre principale force. Croyez-vous que ce soient
-les mesures de rigueur, la résistance à main armée contre les émeutes?
-Elles étaient indispensables, mais là n'a pas été notre première
-force. Notre première force, c'est la présence d'une majorité dans les
-deux Chambres, fortement constituée, bien décidée, sachant ce qu'elle
-pense, ce qu'elle veut, et adhérant fermement au gouvernement qui en
-même temps adhérait fermement à elle.
-
-Voilà ce qui a fait, pendant six ans, notre première et notre
-véritable force dans les épreuves que nous avons été appelés à
-traverser. Eh bien, quand les coups de fusil ne sont plus
-nécessaires, quand les lois répressives, quand du moins leur
-application immédiate et fréquente n'est plus nécessaire, croyez-vous
-que cette forte constitution du pouvoir, cette ferme et intime union
-de la majorité avec l'administration et de l'administration avec la
-majorité ne soient plus nécessaires? Croyez-vous que cela aussi puisse
-se relâcher avec le reste? Non, non, messieurs. Quand vous ne voulez
-pas user des moyens matériels, l'autorité morale du pouvoir vous est
-d'autant plus nécessaire. Quand vous ne voulez pas réprimer par la
-force, il faut que vous réprimiez par votre autorité sur les esprits.
-L'énergique constitution de la majorité dans les Chambres, l'intime
-union de la majorité et de l'administration sont plus nécessaires, je
-le répète, quand on ne se bat pas dans les rues que quand on s'y bat.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-J'en dirai autant d'une autre force dont on n'a pas tiré, depuis six
-ans, tout le parti qu'on peut en tirer, et qui est, sinon le premier, du
-moins un des premiers éléments de gouvernement parmi nous: c'est la
-bonne constitution de l'administration locale. Nous ne savons pas
-encore, messieurs, nous ne nous doutons pas de tout ce que le
-gouvernement puiserait de sécurité et de force, et le pays de repos,
-dans une administration homogène, dirigée par le même esprit, empreinte
-de cette unité, de cette harmonie avec le centre de l'État, avec la
-majorité parlementaire et l'administration générale, que nous avons si
-souvent vainement désirée. C'est là encore une oeuvre des temps
-pacifiques, des temps où l'on ne se bat point. On peut y arriver sans
-trouble, par des moyens réguliers; et ne vous y trompez pas, c'est une
-des principales forces, un des plus grands moyens dont vous soyez armés
-dans la lutte contre l'esprit d'anarchie, contre les tendances
-désorganisatrices de la société. Il faut que l'administration locale
-soit une, homogène, animée d'un même esprit, conduite dans le même sens,
-que les mêmes influences qui dirigent ici le gouvernement dirigent
-l'administration dans les localités. À ce prix vous obtiendrez, pour
-vous, gouvernement central et pour le pays, la sécurité et l'ordre
-après lesquels vous courez. (_Assentiment._)
-
-Et, ne vous y trompez pas, ce n'est pas seulement des fonctionnaires
-que je parle ici. Les fonctionnaires ne sont pas les seuls hommes que
-vous ayez à organiser avec cette unité. Ces classes aisées dont nous
-parlions tout à l'heure, et où dominent les intérêts conservateurs,
-elles ont besoin d'être ralliées; elles sont éparses, elles manquent
-d'expérience; elles ne vous apportent pas à vous, gouvernement, toutes
-les forces qu'elles ont en elles-mêmes et qu'elles pourraient vous
-donner. Il faut évidemment que votre administration locale, vos
-fonctionnaires, vos lois, vous servent à rallier ces classes
-conservatrices, à les organiser; il faut qu'elles se pressent partout
-autour de votre administration, qu'elles l'entourent, qu'elles la
-soutiennent, qu'elles lui apportent leur force et leur influence.
-
-Alors seulement votre société sortira de l'état de faiblesse et
-d'anarchie dans lequel vous vous plaignez de la voir. Voilà,
-messieurs, de quoi occuper le pouvoir quand l'émeute ne gronde pas
-dans la rue, quand les lois répressives ne doivent pas être
-immédiatement appliquées. Voilà par quels moyens il peut, à de telles
-époques, soutenir, sous une autre forme, cette lutte continuelle,
-inévitable, contre l'esprit révolutionnaire, dans laquelle je vous
-disais en ce moment qu'il est engagé.
-
-Car je vous demande, messieurs, de ne pas oublier que le mal est au
-milieu de vous; le mal ne s'arrête pas: si les pouvoirs armés pour la
-défense ne sont pas toujours dans un état de vigilance, l'action
-continuelle du mal fait des progrès après lesquels on est bien
-embarrassé à regagner le terrain perdu. Eh! messieurs, n'avez-vous pas
-vu avec quelle facilité on pouvait perdre du terrain dans la bonne
-cause, et avec quelles difficultés on le regagnait? Vous l'avez déjà
-vu, prenez garde de le voir encore. (_Au centre._--Très-bien!
-très-bien!)
-
-Je me résume, messieurs, je dis que cet état de lutte, de lutte
-politique contre l'esprit d'anarchie, étant le fait dominant de notre
-société actuelle, le fait auquel nul cabinet ne peut échapper, s'il
-arrivait quelque jour qu'en ne déployant pas la force matérielle, en
-laissant dormir les lois répressives, on laissât aussi pénétrer le
-doute et le trouble dans les grands pouvoirs publics, dans les
-majorités parlementaires, dans l'administration, s'il arrivait que la
-force matérielle et l'autorité morale du pouvoir s'énervassent à la
-fois, s'il arrivait qu'on le vît désarmer et s'abaisser du même coup,
-si, au même moment où il cesserait d'intimider ses ennemis, il perdait
-son ascendant sur ses amis, que voudriez-vous qu'il advînt alors de la
-société?
-
-Est-ce que vous croyez que la mission du pouvoir serait accomplie?
-Est-ce que vous croyez qu'il suffirait à sa tâche? Messieurs, la
-mission des gouvernements n'est pas laissée à leur choix, elle est
-réglée en haut... (_Bruits à gauche._) en haut! Il n'est au pouvoir de
-personne de l'abaisser, de la rétrécir, de la réduire. C'est la
-Providence qui détermine à quelle hauteur et dans quelle étendue se
-passent les affaires d'un grand peuple. Il faut absolument monter à
-cette hauteur et embrasser toute cette étendue pour y suffire.
-
-Aujourd'hui plus que jamais il n'est pas permis, il n'est pas possible
-aux gouvernements de se faire petits. (_À gauche._--Ah! ah!) La
-grandeur intellectuelle et morale est particulièrement nécessaire à
-notre gouvernement; c'est là la seule grandeur qu'il lui convienne de
-chercher; c'est la seule à laquelle il soit naturellement appelé.
-(_Bruit. Interruption.--Écoutez! Écoutez!_)
-
-D'autres ont pu rechercher la grandeur des bouleversements intérieurs
-du pays; d'autres la grandeur des conquêtes extérieures; pour nous,
-pour le gouvernement de Juillet, nous n'avons et ne voulons avoir que
-la grandeur des idées et des devoirs. (_Mouvement._) C'est notre
-impérieuse mission d'y suffire; ne pas y suffire, pour nous, c'est
-abdiquer.
-
-Il y aurait à cela, messieurs, peu d'honneur et beaucoup de danger pour
-la société; la Chambre, j'en suis sûr, ne se laissera jamais entraîner
-dans cette voie. (_Aux centres._--Très-bien! très-bien!--_Longue
-adhésion._)
-
-M. HAVIN.--Je demande la parole pour un fait personnel.
-
-
-M. Havin monte à la tribune; il en descend pour la céder à M. le
-président du conseil qui, à son tour, quitte la tribune.
-
-La séance demeure suspendue pendant quelque temps.
-
-
-M. le comte MOLÉ, _président du conseil_.--Messieurs, quelque
-désavantage qu'il y ait à succéder à la tribune à un orateur tel que
-celui que vous venez d'entendre, je me félicite cependant d'avoir à
-continuer des explications données avec tant de gravité et de
-convenance.
-
-L'honorable M. de Sade nous a demandé des explications sur la crise
-ministérielle. Messieurs, il est de mon devoir d'en donner, et depuis
-longtemps je désirais l'occasion de m'expliquera mon tour; je le ferai
-en très-peu de mots.
-
-Je ne pense pas, comme l'honorable M. Guizot, que l'homogénéité
-parfaite d'un cabinet soit appropriée à nos circonstances. On vous a
-beaucoup parlé du fractionnement des opinions dans cette Chambre; un
-orateur de ce côté a semblé même vous le reprocher. Messieurs, ce
-fractionnement n'est pas votre faute, il existe dans le pays, et pour
-en bien apprécier les causes il faudrait remonter bien haut: il est le
-résultat de cinquante années de révolution; il est le résultat de
-cette indépendance des esprits qui rend tous les jours, il faut le
-dire, les majorités et par conséquent le gouvernement plus difficiles.
-
-Les cabinets, pour avoir des chances de durée, doivent se
-proportionner à cet état de choses, et représenter en quelque sorte,
-dans leurs éléments, les principaux éléments de la majorité.
-(_Sensation._) Ce furent les idées générales que j'apportai à la
-formation du cabinet du 6 septembre.
-
-Je dus aussi prendre en considération quelques circonstances spéciales
-qui devaient aussi avoir leur part dans la formation du cabinet. La
-dissolution du cabinet précédent avait été amenée par une question de
-politique étrangère. La prérogative royale s'était exercée de manière
-à prouver qu'elle avait adopté l'opinion de la minorité du conseil. Un
-autre cabinet était appelé sur cette question de politique extérieure.
-Il me semblait conforme au mécanisme de notre gouvernement de
-conserver, dans le nouveau cabinet, les membres du dernier qui avaient
-précisément fait triompher le principe sur lequel le nouveau cabinet
-allait se former. Ce fut dans cette pensée que je présentai une
-combinaison qui ne fut pas acceptée. Après une grande instance de ma
-part et de longs délais, le cabinet du 6 septembre s'établit tel que
-vous l'avez vu.
-
-Je déclare que jamais, dans toutes ces combinaisons de noms propres,
-je n'ai eu une autre pensée que la durée de l'administration dont je
-devais avoir l'honneur d'être le chef et les chances de majorité
-qu'elle pouvait avoir dans les Chambres; jamais je n'ai eu un autre
-but, une autre prétention, et jamais je n'ai cherché un autre
-résultat.
-
-La combinaison que le cours des choses me fit accepter me parut
-renfermer dès son origine quelques germes de destruction pour
-l'avenir. Un événement parlementaire ne tarda pas à nous révéler que
-le cabinet ne répondait pas parfaitement à ces conditions de majorité
-que j'avais cherchées. C'est surtout ici, messieurs, que je diffère en
-quelque chose de l'honorable orateur auquel je réponds. Il vous a dit
-que d'accord dans les intentions, et marchant vers le même but, on
-avait différé dans l'action. Je crois que je rapporte bien ses
-paroles... (_Oui! oui!_) Et pour preuve, il a cité ce qui s'était
-passé à l'occasion de la loi de disjonction. Il vous a dit: En entrant
-dans le cabinet on était convenu de ne pas s'ébranler au moindre choc,
-et de ne pas faire légèrement des questions de cabinet...
-(_Rumeurs._)
-
-Je demande un peu de silence, je suis encore très-fatigué.
-
-Messieurs, lorsque la loi de disjonction fut rejetée par la Chambre
-(je ne sais si ma mémoire me trompe, mais j'oserais jurer ici qu'elle
-ne me trompe pas), personne n'eut moins que moi l'idée de la retraite;
-et si quelques membres du cabinet en reçurent quelque découragement et
-crurent que ce rejet était, en effet, une manifestation contre le
-ministère, ce n'est pas moi. Je dirai seulement que, pour ma part, je
-vis dans ce rejet de la loi de disjonction (que je regrette aussi,
-messieurs, et que je regrette, parce que j'étais convaincu, comme je
-le suis encore, qu'il était nécessaire qu'une manifestation
-législative quelconque protestât contre les événements de
-Strasbourg)... (_Au centre_: Très-bien!) Je vis, je le répète, dans le
-rejet de la loi de disjonction, un certain affaiblissement pour le
-cabinet, et la confirmation des idées que j'avais essayé de faire
-prévaloir au 6 septembre dans la composition du cabinet. Maintenant,
-comment la crise commença-t-elle? Assurément pas par aucune
-démonstration qui me fût personnelle; je ne dirai pas même par la
-retraite de celui de nos collègues qu'il s'agit bientôt de remplacer,
-car il ne se retira pas, mais par je ne sais quelle rumeur qui s'éleva
-sur certains bancs de cette Chambre, et qui pressait cette retraite et
-la nomination d'un successeur. Pour moi, messieurs, qui désirais
-sincèrement le maintien de l'administration dont j'avais l'honneur
-d'être le chef, je vis ce mouvement commencer avec d'autant plus de
-regret que j'en prévoyais les conséquences.
-
-Ce n'est assurément pas moi, je l'affirme, qui ai donné le signal de
-la retraite à personne; mais quand l'ébranlement eut commencé, je
-n'eus pas un autre système que celui que j'avais eu au 6 septembre. Ce
-qui m'avait paru indiqué au 6 septembre, comme condition de la
-majorité, me parut beaucoup plus fortement indiqué alors, et je le
-proposai de nouveau et de toutes mes forces. Je rends justice entière
-aux intentions de chacun, mais je m'empresse de reconnaître avec
-l'honorable orateur que nous n'envisageons pas la situation de la
-même manière: il voulait le cabinet le plus homogène possible, et moi
-le cabinet le plus en harmonie avec les éléments dont la majorité des
-Chambres se compose. Cependant il vous a présenté, comme le modèle des
-cabinets qui ont existé depuis sept ans, le ministère du 11 octobre.
-Or, était-ce un cabinet homogène que celui du 11 octobre? Son mérite à
-mes yeux était précisément de représenter ce que j'aurais désiré
-reproduire dans celui du 6 septembre, l'alliance de certaines opinions
-qui, marchant vers le même but, mais variant parfois sur les moyens,
-composent certainement la véritable majorité politique du pays.
-
-Ce système, messieurs, était le mien, imperturbablement le mien, et je
-ne crois pas qu'il y en ait un autre. Tout ministère homogène, dans la
-division, dans la dissémination actuelle des esprits, serait un
-ministère sans durée; tandis qu'un ministère composé d'hommes marchant
-d'un pas ferme vers le même but, quoique ayant des caractères divers
-et des opinions différentes, transigeant entre eux comme il est
-nécessaire que vous transigiez entre vous, comme le pays transige
-aussi lui-même, un tel ministère est à mon avis le seul possible, le
-seul approprié aux circonstances, le seul qui puisse faire un bien
-durable, et qui lui-même puisse durer longtemps. (_Très-bien!_)
-
-D'ailleurs, permettez-moi de l'observer, ce ministère du 11 octobre a
-été soumis à cette condition d'instabilité qui affligera tous les
-cabinets, parce qu'elle est inhérente à la nature des circonstances.
-Ce cabinet a été remanié cinq fois.
-
-L'honorable orateur a donné un second exemple de cette divergence dans
-l'action à laquelle il a attribué en partie la chute du cabinet. Ce
-second exemple, il l'a pris dans le retrait de la loi d'apanage.
-
-Il me permettra de lui représenter que ce n'est pas là ce qui a
-concouru apparemment à diviser le cabinet, car il n'a jamais été
-question, dans son sein, du retrait de la loi d'apanage. Il
-désapprouve aujourd'hui ce retrait, et il a dit qu'il fallait au moins
-affronter la discussion. Eh! messieurs, nous ne craignons pas
-d'affronter les discussions ni les luttes, et je crois que nous le
-prouvons tous les jours. Ce que nous avons voulu éviter touche à des
-intérêts plus graves; ce que nous avons craint d'affronter, c'était la
-chance d'un rejet. (_Rumeurs diverses._)
-
-Je ne suivrai pas non plus l'honorable et éloquent orateur dans
-l'exposition de son système; je dirai seulement que nous croyons vous
-avoir fait connaître suffisamment le nôtre. Je viens de le faire
-encore en vous donnant mes idées sur la composition du cabinet. Je ne
-crains pas de vous le répéter, messieurs, notre système, en deux mots,
-est de considérer aujourd'hui la France comme fatiguée de ses
-agitations passées. Les vieux partis s'agitent encore; mais tous les
-jours, messieurs, leurs rangs sont plus désertés, tous les jours un
-plus grand nombre d'hommes égarés tendent au repos et à rentrer dans
-les voies de l'ordre, et, comme je le disais l'autre jour, des
-intérêts privés. Quelques-uns s'agitent encore, et nous vous demandons
-les moyens de les surveiller. Partout où ils oseront tenter
-l'exécution de leurs coupables desseins, ils rencontreront la plus
-imperturbable exécution des lois.
-
-Voilà, messieurs, quel est notre système: nous ne faisons à personne
-la guerre pour la guerre; au contraire, nous tendons la main à tous
-ceux qui viennent à nous sincèrement et de bonne foi, qui nous
-acceptent, nous, nos opinions, notre manière de gouverner, notre
-système; nous n'acceptons que ceux-là. Nous aimons mieux calmer les
-passions que d'avoir à les vaincre; mais si le mal relevait
-audacieusement la tête, nous saurions prouver que le monopole de
-l'énergie n'appartient à personne: armés alors des lois que vous avez
-faites, et que le pays vous doit, nous saurions le réprimer et le
-confondre. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-_Quelques membres._--La clôture! Aux voix!
-
-(M. Havin et M. de Laboulie se dirigent en même temps vers la
-tribune.)
-
-M. MAUGUIN.--Je demande la parole.
-
-M. DE LABOULIE.--Je l'ai avant vous, je suis inscrit.
-
-M. MAUGUIN.--Mais vous avez cédé votre tour hier à M. Jaubert.
-
-M. DE LABOULIE.--Oui; mais M. Larabit m'a cédé le sien aujourd'hui.
-
-M. MAUGUIN.--Je voudrais répondre à M. Guizot.
-
-M. DE LABOULIE.--Vous répondrez dans la discussion de l'article
-premier.
-
-M. HAVIN.--Je demande pardon aux honorables membres, mais j'ai la
-parole pour un fait personnel; je veux dire seulement quelques mots.
-(_Écoutez!_)
-
-Messieurs, l'honorable M. Guizot a dit que, dans toute la discussion
-d'hier, un seul mot l'avait blessé, que ce mot avait été prononcé par
-moi, qui avais pu supposer qu'il avait voulu conserver le pouvoir
-seulement dans un intérêt privé.
-
-Messieurs, ici, jamais je n'attaque que les opinions et les hommes
-politiques, je n'ai jugé dans M. Guizot que l'homme politique, que
-l'homme de parti. J'ai apprécié une démarche politique; je la blâme
-hautement, je la trouve peu digne du ministre qui représente une
-opinion, qui a joué un si grand rôle depuis six ans, et je me
-permettrai de faire à M. Guizot une observation qui rentrera dans
-celles que lui faisait si spirituellement M. le président du conseil
-il n'y a qu'un instant: «Comment se fait-il que vous, qui voulez
-l'homogénéité du ministère, vous ayez fait partie du ministère du 11
-octobre?» Eh bien, moi, je répète avec M. Molé: «Comment se fait-il
-que vous ayez fait cette démarche pour reconstituer un ministère dont
-les membres n'auraient pas eu des opinions homogènes? Vous êtes donc
-inconséquent avec vos principes?» (_Interruption des centres._)
-
-_À gauche._--Très-bien!
-
-M. HAVIN.--M. Guizot a dit encore que j'accusais, lui et ses amis,
-d'avoir des idées aristocratiques.
-
-Eh bien, je ne m'en défends pas, et je vous le demande: qui a voulu
-l'hérédité de la pairie? qui a voulu les apanages?... (_Exclamations
-et murmures au centre._)
-
-_Aux extrémités._--C'est vrai.
-
-M. HAVIN.--Qui a refusé l'entrée dans cette enceinte à ce qu'on a
-nommé les capacités? (_Nouvelles exclamations._) Qui a voulu que la
-propriété seulement fût représentée dans cette Chambre? Je le demande
-à M. Guizot, sont-ce là des idées aristocratiques, ou sont-ce des
-idées démocratiques? (_Interruption prolongée._)
-
-Permettez-moi, messieurs, encore une seule observation sur la
-modération du système.
-
-_M. le président du conseil_ (au milieu du bruit).--La plupart de vos
-reproches...
-
-M. HAVIN.--Je n'ai pas entendu l'observation que vient de faire M. le
-président du conseil.
-
-_M. le président du conseil._--Je disais que la plupart des reproches
-que vous adressez à un autre orateur pourraient m'être adressés.
-
-M. Havin.--Je ne vous empêche pas, monsieur le président du conseil,
-d'en prendre votre part. (_Hilarité générale._)
-
-Je n'ajoute qu'un mot sur la modération du système.
-
-Vous avez vu comment il a été développé par M. Guizot; vous pouvez
-juger de sa modération, il nous l'a caractérisée par ces seuls mots:
-_Il ne faut pas laisser rouiller le fer_. (_Vives réclamations au
-centre._) Les armes du moins.
-
-_Quelques voix._--Il a parlé de lois. (_Agitation prolongée._)
-
-M. GUIZOT (de sa place).--J'ai dit...
-
-M. HAVIN.--Laissez-moi rétablir ma pensée. Vous concevrez très-bien
-que, répondant à M. Guizot, je n'ai pas la prétention de répondre à
-toutes les parties de son discours, et que dans une improvisation on
-peut se tromper sur les mots. M. Guizot a dit: _rouiller les armes_.
-
-_Au centre._--Non! non! (_Nouveau bruit._)
-
-_À gauche._--Si! si!
-
-M GUIZOT.--J'ai dit les lois. (_Agitation croissante._)
-
-M. HAVIN.--Je suis bien aise que M. Guizot m'ait donné l'occasion de
-rectifier ces mots.
-
-M. GUIZOT.--Permettez...
-
-M. HAVIN.--Vous parlerez lorsque j'aurai fini. (_Murmures au centre._)
-
-M. GUIZOT.--Je prie l'honorable orateur de me permettre de rétablir
-moi-même le mot tel que je l'ai dit. J'ai dit qu'il ne fallait pas
-_laisser rouiller les lois_.
-
-
-
-
-LXXXIV
-
-Continuation de la discussion sur les fonds secrets.
-
---Chambre des députés.--Séance du 5 mai 1837.--
-
-
-M. Odilon Barrot ayant ranimé le débat en reprenant les questions de
-politique générale et de crises ministérielles qui semblaient
-épuisées, je pris la parole pour bien expliquer et compléter ce que
-j'en avais dit dans la séance du 3 mai.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je voudrais pouvoir oublier de quelles paroles
-l'honorable préopinant m'a fait tout à l'heure l'honneur de se servir
-en parlant de moi; il m'a presque ôté par là le droit de le remercier
-de la franchise et de l'élévation avec lesquelles il vient de poser la
-question.
-
-Comment voulez-vous, après ce qu'il m'a fait l'honneur de dire de moi,
-comment voulez-vous que je rende une pleine justice à la hauteur de
-ses vues, à la sincérité de son langage, et à cet appel qu'il a fait à
-la sincérité et à la franchise de la Chambre tout entière? Je suis
-gêné, messieurs, à ce sujet, et je vous demande la permission de
-mettre de côté ces sentiments personnels pour entrer dans la
-question.
-
-Il y a cependant, messieurs, il y a une justice que je regrette que
-l'honorable préopinant ne m'ait pas rendue. Je me suis appliqué
-avant-hier, en traitant la question, à la dégager le plus tôt possible
-de toutes les considérations personnelles. L'honorable M. Barrot vous
-a très-bien montré que, dans la crise ministérielle qui venait de
-s'accomplir et dans la situation actuelle, il y avait une question de
-politique générale, une question profonde entre deux systèmes de
-gouvernement. J'avais eu l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre;
-je m'étais hâté d'en finir avec les considérations personnelles, pour
-ramener le débat à la politique générale.
-
-L'honorable M. Barrot a paru croire un moment que des
-considérations..... il a dit, je crois, de prééminence personnelle,
-avaient été, presque de mon propre aveu, la véritable cause de la
-crise ministérielle.
-
-Il n'en est rien, messieurs, absolument rien; l'honorable M. Barrot
-vous l'a montré lui-même dans la suite de son discours.
-
-Je ne dirai donc à ce sujet qu'un seul mot de plus: je n'ai jamais
-fait de ce qui m'était personnel une question importante pour
-moi-même; je ne me suis jamais considéré dans les affaires publiques
-que comme, je ne dirai pas le représentant, mais le serviteur des
-intérêts de mon pays, et de ce que je regardais comme la vérité, comme
-la bonne cause. (_Très-bien!_)
-
-C'est dans ce seul intérêt que j'ai cru qu'il était de mon devoir de
-vouloir, non pas la prééminence, mais l'influence, l'influence sans
-laquelle il n'est donné à personne de soutenir et de faire triompher
-sa cause. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
-
-J'ai toujours mis de côté, et personne, j'ose le dire, n'en a donné
-des gages plus certains que moi, j'ai toujours mis de côté toute
-question de prééminence personnelle. Quand j'ai eu l'honneur, au 6
-septembre, d'être appelé dans les affaires, je n'ai voulu y rentrer
-que dans le poste que j'avais précédemment occupé. Mais l'influence,
-l'influence politique, l'influence pour ma cause, l'influence pour mes
-idées, l'influence pour les intérêts auxquels je me suis dévoué, ah!
-certainement non, je n'y ai jamais renoncé. (_Bravo au centre._)
-
-J'ai toujours considéré comme de mon devoir, comme de mon honneur,
-d'étendre, d'entretenir cette influence, autant qu'il m'était donné de
-le faire dans la position à laquelle il plaisait au roi de m'appeler.
-
-Voilà pour les considérations personnelles; la Chambre me permettra de
-ne pas m'y arrêter davantage. La Chambre ne se plaît pas aux débats
-intérieurs, aux anecdotes, aux luttes de personnes: je la conjure
-seulement d'avoir sans cesse présente à l'esprit cette idée, que la
-prééminence, les apparences, les avantages personnels, je n'en ai
-jamais tenu aucun compte, je n'en ai jamais fait aucun cas. Mais la
-réalité du pouvoir, l'influence politique, les moyens de force pour ma
-cause, pour mon opinion, je les ai toujours cherchés, et je les
-chercherai toujours. (_Nouvelles et vives acclamations au centre._)
-
-J'arrive au fond des choses.
-
-Vous l'avez vu, l'honorable M. Barrot a posé sur-le-champ la question
-dans sa vérité. Que vous a-t-il dit? quelles sont les paroles qui ont
-dû vous frapper le plus?
-
-Que la politique suivie depuis six ans, cette politique qu'il a
-constamment combattue, avait été une politique de répression, de
-répression à outrance: c'est le mot dont il s'est servi; politique
-dans laquelle on avait attaqué, non-seulement l'abus, mais l'usage de
-nos libertés; politique dans laquelle, tantôt par des lois, tantôt par
-des actes, on avait porté atteinte aux droits essentiels, aux
-principes fondamentaux de la révolution de Juillet.
-
-C'est là, messieurs, la question qui se débat depuis six ans devant
-vous. (_Marques d'adhésion._)
-
-L'honorable M. Barrot pense que la politique suivie depuis six ans a
-été mauvaise, répressive avec excès, contraire aux principes de la
-révolution de Juillet et aux droits du pays.
-
-Je pense le contraire: il y a six ans que j'ai l'honneur de le
-soutenir devant la Chambre. C'est donc toujours la même question:
-quels que soient les hommes, quelles que soient les crises
-ministérielles, c'est toujours cette question-là qui s'agite. Ne
-l'oubliez donc pas, messieurs; ce qui se traite dans ce moment devant
-vous, à propos de la crise ministérielle, c'est la question de savoir
-si le gouvernement et vous nous resterons fidèles à la politique
-suivie depuis six ans, ou si nous abandonnerons cette politique. (_Au
-centre_: Très-bien!)
-
-Eh! messieurs, je n'ai ici nul besoin d'explication, nul besoin
-d'interprétation; quand l'honorable M. Barrot vous a parlé des
-dernières crises ministérielles, de celles qui ont renversé le
-ministère du 11 octobre et celui du 6 septembre, qu'a-t-il dit?
-comment en a-t-il parlé en son nom et au nom de ses amis? Il a dit que
-quelque faible espérance, quelque lointaine perspective de changement
-que pût leur offrir un nouveau ministère, lui et ses amis s'étaient
-hâtés d'y adhérer, qu'ils s'étaient hâtés d'accepter cette espérance
-si faible, cette perspective si lointaine, tant le changement leur
-paraissait important, tant il s'agissait à leurs yeux des plus graves
-intérêts du pays compromis par la politique suivie depuis six ans. Il
-vous a dit que le moindre temps d'arrêt dans cette politique leur
-paraissait un immense avantage, un avantage qui les avait décidés, lui
-et ses amis, à des sacrifices qui leur avaient beaucoup coûté.
-
-Je le comprends, M. Odilon Barrot et ses amis ont eu parfaitement
-raison. En effet, toutes les fois qu'il se produira dans la vie des
-cabinets, dans la vie de cette Chambre, quelque crise, quelque
-événement qui donnent lieu d'espérer la moindre déviation, la moindre
-altération de la politique suivie depuis six ans, M. Odilon Barrot et
-ses amis feront bien de se hâter d'y adhérer.
-
-_Voix aux centres._--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT--D'y adhérer avant que la brèche soit grande, avant que les
-yeux du pays soient ouverts, avant que tout le monde sache bien de
-quoi il s'agit; car le jour où la brèche apparaîtra, le jour où l'on
-saura de quoi il s'agit, le jour où l'on verra l'honorable M. Odilon
-Barrot et ses amis entrer avec le cabinet dans des voies nouvelles,
-dans une voie de véritable changement, dans la voie d'abandon de la
-politique suivie depuis six ans, malgré l'estime qu'on leur porte, je
-n'hésite pas à annoncer que la disposition du pays changera, et qu'il
-se fera une réaction qui fera adopter bien autre chose que la loi de
-disjonction et les autres mesures que nous vous avions proposées.....
-(_Vifs applaudissements au centre_. _Sensation prolongée._)
-
-Messieurs, je suis, pour mon compte, si heureux de la voie de
-franchise que M. Odilon Barrot vient d'ouvrir, je me sens tellement à
-l'aise depuis qu'il a parlé à cette tribune, que j'ai bien envie de
-faire quelques pas de plus dans cette voie et de vous parler avec une
-vérité encore plus complète que la sienne, s'il m'est possible.
-(_Marques nombreuses d'adhésion._)
-
-Il est déjà arrivé plus d'une fois, comme l'a dit M. Barrot, qu'on a
-été sur le point de s'arrêter dans la politique suivie depuis six ans,
-qu'on a été sur le point d'en dévier, qu'on a laissé entrevoir
-quelques symptômes de changement politique, quelque approche de
-l'opposition vers le pouvoir. Que s'est-il manifesté dans le pays? Une
-inquiétude générale. (_Vive approbation au centre. Rires ironiques à
-gauche._)
-
-Pour mon compte, j'observe comme un autre, et j'ai aussi le droit
-d'apporter à cette tribune le résultat de mon observation. (_À
-gauche_: C'est juste.)
-
-Eh bien, le résultat de mon observation, c'est que toutes les fois que
-les principes, les maximes de l'opposition, malgré certaines
-sympathies qu'elle rencontre dans le pays, malgré les souvenirs, les
-préjugés (qu'on me permette de me servir de cette expression), malgré
-les préjugés qui existent encore dans le pays en sa faveur, toutes les
-fois qu'elle a paru approcher du pouvoir, une inquiétude générale, une
-inquiétude profonde, l'inquiétude des intérêts sérieux, l'inquiétude
-de ces intérêts qui sont les intérêts essentiellement sociaux, les
-intérêts conservateurs, s'est aussitôt manifestée. (_Dénégations à
-gauche._)
-
-_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!
-
-M. LE GÉNÉRAL DEMARÇAY.--Pourquoi donc avez-vous fait les lois de
-septembre?
-
-M. GUIZOT.--L'opposition comprendra donc que, convaincu, pour mon
-compte, que son système est mauvais, et persuadé par mon observation
-que le pays n'en veut pas...
-
-M. DEMARÇAY.--C'est M. de Labourdonnaye!
-
-M. GUIZOT.--Il faut bien que je dise ce que je pense. (_Oui! oui!
-Parlez! parlez!_)
-
-Voilà six ans, messieurs, que le pays est mis à l'épreuve, qu'il a
-pleinement la liberté de la presse, la liberté des élections. On peut
-attaquer comme on voudra notre système électoral, les influences
-exercées dans les élections; mais enfin personne ne peut nier que le
-pays ne jouisse depuis sept ans, en matière d'élection et de presse,
-d'une liberté plus grande qu'à aucune autre époque; personne ne peut
-nier que le gouvernement de Juillet n'ait été chercher l'opinion du
-pays plus profondément et avec infiniment plus de sincérité que ne
-l'avait fait aucun gouvernement précédent.
-
-Eh bien, toutes les fois que cette opinion s'est manifestée par des
-voies légales, par les élections, dans les Chambres, après les débats
-de la presse et de la tribune, le système de l'opposition a été
-réprouvé, repoussé par le pays légal, le pays constitué.
-
-_Une voix._--Le pays légal, c'est-à-dire le vôtre!
-
-M. GUIZOT.--Il est vrai, le pays légal est le nôtre, le pays
-légalement constitué est le nôtre. Nous ne méconnaissons point les
-droits individuels écrits dans la Charte, et dont jouissent tous les
-citoyens, dont ils sont, sous leur responsabilité, en pleine
-possession; mais ce qui est légalement constitué, ce sont les colléges
-électoraux, ce sont les Chambres. Voilà les vrais pouvoirs publics,
-les pouvoirs écrits dans la Charte, dont l'ensemble constitue notre
-gouvernement. Les renierez-vous, ces pouvoirs? refuserez-vous de les
-reconnaître? Sont-ils vicieux à vos yeux, soit dans leur origine,
-soit dans leur constitution?
-
-Non, vous les reconnaissez légaux, vous reconnaissez que ce sont les
-pouvoirs nationaux. Eh bien, je ne puis me dispenser de vous rappeler
-ce fait qui s'est reproduit constamment depuis six ans, ce fait que
-votre système, bien que soutenu par la faveur qui s'attache à
-d'anciens souvenirs du pays, soutenu par l'autorité de votre talent et
-de l'estime qu'inspire votre caractère, je suis obligé de vous
-rappeler que votre système a été constamment repoussé par le pays
-légal. (_Vive approbation au centre._)
-
-_Voix à gauche._--Et le vôtre!
-
-M. GUIZOT.--Aucun gouvernement, que je sache, n'a prétendu à
-l'infaillibilité; aucun gouvernement n'a prétendu que tous ses projets
-fussent adoptés par les pouvoirs publics, que toutes ses idées fussent
-partagées par les majorités qui le soutenaient. J'énonce ici un fait
-général, sans m'arrêter à quelques exceptions, à quelques déviations
-particulières qui ne le détruisent pas; j'énonce ce fait que le
-jugement prononcé par le pays, par le pays libre et légal, depuis six
-ans, entre l'opposition et nous, c'est-à-dire entre le système de
-l'opposition et le nôtre, que ce jugement a été constamment en notre
-faveur.
-
-Messieurs, l'explication la voici, et j'y suis amené par les paroles
-de l'honorable M. Barrot sur la classe moyenne. «La classe moyenne,
-a-t-il dit, comment a-t-il pu vous entrer dans l'esprit d'en faire une
-classe à part, par conséquent opposée aux autres classes de la nation?
-C'est un mensonge, c'est un danger. Vous oubliez donc toutes les
-victoires de notre Révolution qui ont été gagnées par tout le monde;
-vous oubliez le sang qui a coulé au dedans et au dehors pour
-l'indépendance ou pour la liberté de la France! C'est le sang de tout
-le monde.» Non, je ne l'oublie pas: il y a dans notre Charte des
-droits, des droits publics qui ont été conquis par tout le monde, qui
-sont le prix du sang de tout le monde. (_Très-bien! très-bien!_) Ces
-droits, c'est l'égalité des charges publiques, c'est l'égale
-admissibilité à tous les emplois publics, c'est la liberté de la
-presse, c'est la liberté individuelle. Ces droits-là, parmi nous, sont
-ceux de tout le monde; ces droits appartiennent à tous les Français;
-ils valent bien la peine d'être conquis par les batailles que nous
-avons livrées et par les victoires que nous avons remportées.
-
-Il y a eu encore un autre prix de ces batailles, un autre prix de ces
-victoires; c'est vous-mêmes, messieurs, c'est le gouvernement dont
-vous faites partie, c'est cette Chambre, c'est notre royauté
-constitutionnelle. Voilà ce que le sang de tous les Français a
-conquis; voilà ce que la nation tout entière a reçu de la victoire,
-comme le prix de ses efforts et de son courage. (_Bravos aux
-centres._) Et vous trouvez que ce n'est rien! vous trouvez que cela ne
-peut pas suffire à de nobles ambitions, à de généreux caractères!
-Sera-t-il donc nécessaire, après cela, d'établir aussi, au profit de
-tout le monde, cette absurde égalité, cette universalité des droits et
-des pouvoirs politiques qui se cache au fond de toutes les théories
-qu'on vient apporter à cette tribune? (_Vive adhésion au centre._)
-
-Ne dites pas que je refuse à la nation française, que je lui conteste
-le prix de ses victoires, le prix de son sang versé dans nos cinquante
-années de révolution; à Dieu ne plaise! elle a gagné un noble prix, et
-aucun événement ne pourra le lui ravir.
-
-Mais elle a entendu, au bout de ses combats et pour garantir toutes
-ces libertés, tous ces droits qu'elle avait conquis, elle a entendu
-apparemment qu'il s'établirait au milieu d'elle un gouvernement
-régulier, un gouvernement stable, un gouvernement qui ne fût pas sans
-cesse et perpétuellement remis en question par des combats analogues à
-ceux que nous avons livrés depuis cinquante ans. Apparemment la nation
-française n'a pas entendu vivre toujours en révolution comme elle a
-vécu pendant vingt ans. Non, certes; elle a entendu arriver à un état
-de choses régulier, stable, dans lequel la portion de la nation
-véritablement capable d'exercer les pouvoirs politiques fût
-régulièrement constituée sous la forme d'un gouvernement libre, d'un
-gouvernement qui garantît les libertés, les droits de tous, par
-l'intervention active et directe d'un certain nombre d'hommes. Je dis
-à dessein d'un certain nombre, pour exclure du moins dans ma propre
-pensée, cette théorie du suffrage universel, de l'universalité des
-droits politiques, théorie qui est cachée, je le répète, au fond de
-toutes les théories révolutionnaires, et qui survit encore dans la
-plupart des idées et des systèmes que l'opposition apporte à cette
-tribune. (_Aux centres_: Très-bien!)
-
-Voilà ce que j'ai voulu dire quand j'ai parlé de la nécessité de
-constituer et d'organiser la classe moyenne. Ai-je assigné des limites
-à la classe moyenne? M'avez-vous entendu dire où elle commençait, où
-elle finissait? Je m'en suis soigneusement abstenu; je ne l'ai
-distinguée ni d'une classe supérieure, ni des classes inférieures;
-j'ai simplement exprimé le fait général qu'il existe, au sein d'un
-grand pays comme la France, une classe qui n'est pas vouée au travail
-manuel, qui ne vit pas de salaires, qui a de la liberté et du loisir
-dans la pensée, qui peut consacrer une partie considérable de son
-temps et de ses facultés aux affaires publiques, qui a non-seulement
-la fortune nécessaire pour une pareille oeuvre, mais qui a en même
-temps les lumières, l'indépendance, sans lesquelles cette oeuvre ne
-peut être accomplie.
-
-Quand je disais hier que la loi du 5 février 1817, qui avait établi
-parmi nous l'élection directe, avait fondé la réalité du gouvernement
-représentatif, il m'est venu de ce côté de la Chambre (gauche) des
-signes d'assentiment; vos signes d'assentiment d'hier sont la
-condamnation la plus formelle du système que vous êtes venu soutenir
-aujourd'hui.
-
-Qu'a donc fait la loi du 5 février 1817? Elle a commencé précisément
-cette oeuvre dont j'entretenais la Chambre, cette constitution, cette
-organisation politique de la classe moyenne; cette loi a précisément
-posé les bases de la prépondérance politique de la classe moyenne;
-elle a placé le pouvoir politique dans la portion la plus élevée,
-c'est-à-dire dans la portion indépendante, éclairée, capable, de la
-société, et elle a fait descendre en même temps ce pouvoir assez bas
-pour qu'il arrivât jusqu'à la limite à laquelle la capacité s'arrête.
-Lorsque, par le cours des temps, cette limite sera déplacée, lorsque
-les lumières, les progrès de la richesse, toutes les causes qui
-changent l'état de la société auront appelé un plus grand nombre
-d'hommes et des classes plus nombreuses à la capacité politique, la
-limite variera. C'est la perfection de notre gouvernement que les
-droits politiques, limités par leur nature même à ceux qui sont
-capables de les exercer, peuvent s'étendre à mesure que la capacité
-s'étend; et telle est en même temps l'admirable vertu de notre
-gouvernement qu'il provoque sans cesse l'extension de cette capacité,
-qu'il va semant de tous les côtés les lumières politiques,
-l'intelligence des questions politiques, en sorte qu'au moment même où
-il assigne une limite aux droits politiques, à ce moment il travaille
-à déplacer cette limite (_Très-bien! très-bien!_), à l'étendre, à la
-reculer, et à élever ainsi la nation entière.
-
-Comment pouvez-vous croire, comment quelqu'un dans cette Chambre
-a-t-il pu croire qu'il me fût entré dans l'esprit de constituer la
-classe moyenne d'une manière étroite, privilégiée, d'en refaire
-quelque chose qui ressemblât aux anciennes aristocraties?
-Permettez-moi de le dire; j'aurais abdiqué les opinions que j'ai
-soutenues toute ma vie, j'aurais abandonné la cause que j'ai
-constamment défendue, l'oeuvre à laquelle, depuis six ans, j'ai eu
-l'honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains. Quand je me
-suis appliqué à répandre dans le pays les lumières de tous genres,
-quand j'ai cherché à élever ces classes laborieuses, ces classes qui
-vivent de salaire, à la dignité de l'homme, à leur donner les lumières
-dont elles avaient besoin pour leur situation, c'était une provocation
-continuelle de ma part, de la part du gouvernement tout entier, à
-acquérir des lumières plus grandes, à monter plus haut; c'était le
-commencement de cette oeuvre de civilisation, de ce mouvement
-ascendant, universel, qu'il est dans la nature de l'homme de
-souhaiter avec ardeur. (_Vifs applaudissements._)
-
-M. ODILON BARROT.--C'est pour cela, sans doute, que vous avez repoussé
-les capacités.
-
-M. GUIZOT.--Je repousse donc, je repousse absolument, et pour le
-système que j'ai eu l'honneur de soutenir, et pour moi-même, ces
-accusations de système étroit, étranger à la masse de la nation, aux
-intérêts généraux, uniquement dévoué aux intérêts spéciaux de telle ou
-telle classe de citoyens; je les repousse absolument, et en même temps
-je maintiens ce qu'il y a de vrai dans ce système: c'est que le moment
-est venu de secouer ces vieilles idées, ces vieux préjugés d'égalité
-absolue.
-
-M. GARNIER-PAGÈS.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
-
-M. GUIZOT.--Je répète à dessein, parce que je ne doute pas que
-l'honorable M. Garnier-Pagès n'entre à son tour, avec une entière
-franchise, dans la question telle qu'elle vient d'être posée; je
-répète à dessein que le moment est venu, à mon avis, d'écarter ces
-vieux préjugés d'égalité de droits politiques, d'universalité des
-droits politiques, qui ont été non-seulement en France, mais dans tous
-les pays, partout où ils ont été appliqués, la mort de la vraie
-liberté et de la justice, qui est la vraie égalité. (_Mouvement
-prononcé d'adhésion._)
-
-On parle de démocratie, on m'accuse de méconnaître les droits, les
-intérêts de la démocratie. Ah! messieurs, je m'étais efforcé hier de
-répondre d'avance à cette objection; je m'étais efforcé de démontrer
-que ce qui perd la démocratie, dans tous les pays où elle a été
-perdue, et elle l'a été souvent, c'est précisément qu'elle ne sait pas
-avoir le sentiment vrai de la dignité humaine; elle ne sait pas
-s'élever sans cesse, et au lieu d'admettre cette variété des
-situations, cette hiérarchie sociale sans laquelle il n'y a pas de
-société, et qui n'a pas besoin d'être une hiérarchie fermée,
-privilégiée, qui admet parfaitement la liberté et le mouvement
-ascendant des individus, et le concours perpétuel entre eux selon le
-mérite de chacun, au lieu de l'admettre, dis-je, elle la repousse
-avec une aveugle arrogance.
-
-Ce qui a souvent perdu la démocratie, c'est qu'elle n'a su admettre
-aucune organisation hiérarchique de la société; c'est que la liberté
-ne lui a pas suffi; elle a voulu le nivellement. Voilà pourquoi la
-démocratie a péri. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Eh bien, je suis de ceux qui combattront le nivellement, sous quelque
-forme qu'il se présente; je suis de ceux qui provoqueront sans cesse
-la nation entière, la démocratie, à s'élever; mais qui, en même temps,
-l'avertiront à chaque instant que tout le monde ne s'élève pas, que
-tout le monde n'est pas capable de s'élever, que l'élévation a ses
-conditions spéciales, qu'il y faut la capacité, l'intelligence, la
-vertu, le travail, et une foule de qualités auxquelles il n'est pas
-donné à tout le monde de suffire. (_Très-bien! bravo!_)
-
-Je veux que partout où ces qualités se rencontreront, partout où il y
-aura capacité, vertu, travail, la démocratie puisse s'élever aux plus
-hautes fonctions de l'État, qu'elle puisse monter à cette tribune, y
-faire entendre sa voix, parler au pays tout entier. Mais vous avez
-cela; vous n'avez plus besoin de le demander; votre gouvernement vous
-le donne; cela est écrit dans votre Charte, dans cette constitution
-officielle, légale de votre société, contre laquelle vous vous élevez
-sans cesse. Vous êtes des ingrats, vous méconnaissez sans cesse les
-biens dont vous êtes en possession; vous parlez toujours comme si vous
-viviez sous un régime d'oppression, de servitude, comme si vous étiez
-en présence d'une aristocratie comme celle de Venise, ou d'un pouvoir
-absolu. Eh! messieurs, vous vivez au milieu de la société la plus
-libre qu'on ait jamais vue, et où le principe de l'égalité sociale est
-le plus consacré. Jamais vous n'avez vu un pareil concours d'individus
-élevés aux plus hauts rangs dans toutes les carrières. Nous avons
-tous, presque tous, conquis nos grades à la sueur de notre front et
-sur le champ de bataille. (_Applaudissements prolongés._)
-
-M. ODILON BARROT.--Si c'était à recommencer...
-
-M. GUIZOT.--M. Odilon Barrot a raison; c'est à recommencer
-aujourd'hui.
-
-M. ODILON BARROT.--Vous n'avez pas compris ma pensée. Ces
-illustrations ont été conquises dans un temps d'égalité, et si c'était
-à recommencer...
-
-M. GUIZOT.--Il me semble que l'honorable M. Barrot se fait ici une
-étrange illusion. Je parlais tout à l'heure de tous les genres
-d'illustration... L'honorable M. Barrot est en possession d'une
-véritable illustration; il l'a conquise de nos jours, à nos yeux, au
-milieu de nous, sous ce régime dont je parle, et non à une autre
-époque. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Il y a bien d'autres hommes qui, dans d'autres carrières, se sont
-élevés et s'élèveront comme lui! Je répudierais absolument un avantage
-qui s'attacherait à une seule génération, fût-ce la mienne. Je
-n'entends pas qu'après toutes les batailles de la nation française,
-nous ayons conquis pour nous seuls tous les droits que nous possédons.
-Non, nous les avons conquis pour nos enfants, pour nos petits-enfants,
-pour nos petits-neveux à travers les siècles. Voilà ce que j'entends,
-voilà ce dont je suis fier, voilà la vraie liberté (_Oui! oui! Vive
-adhésion_), la liberté féconde, au lieu de celle qui se présente sans
-cesse, pardonnez-moi de le redire, à la suite de vos systèmes; au lieu
-de cette démocratie envieuse, jalouse, inquiète, tracassière, qui veut
-tout abaisser à son niveau, qui n'est pas contente si elle voit une
-tête dépasser les autres têtes. À Dieu ne plaise que mon pays demeure
-longtemps atteint d'une si déplorable maladie! Je me l'explique dans
-les temps qu'il a traversés, dans les luttes qu'il a eues à soutenir;
-quand il fallait renverser le pouvoir absolu et le privilége, il a
-bien fallu, à tort et à travers, appeler à soi toutes les forces du
-pays, dangereuses ou utiles, légitimes ou illégitimes, les bonnes et
-les mauvaises passions. Tout a paru sur les champs de bataille, tout a
-voulu sa part du butin. Mais aujourd'hui la bataille est finie, la
-paix est faite, le traité conclu: le traité, c'est la Charte et le
-gouvernement qui en est sorti..... (_Bravos prolongés._)
-
-Je ne veux pas que mon pays recommence ce qu'il a fait. J'accepte 1791
-et 1792; les années suivantes même, je les accepte dans l'histoire,
-mais je ne les veux pas dans l'avenir... (_Très-bien! très-bien!_) et
-je me fais un devoir, un devoir de conscience, d'avertir mon pays
-toutes les fois que je le vois pencher de ce côté. Messieurs, on ne
-tombe jamais que du côté où l'on penche. (_Sensation._) Je ne veux pas
-que mon pays penche de ce côté, et toutes les fois que je le vois
-pencher, je me hâte de l'avertir. (_Agitation._)
-
-Voilà, messieurs, voilà mon système, ma politique, ma seule politique;
-voilà dans quel sens j'entends ces mots _classe moyenne et
-démocratie_, _liberté et égalité_, qu'on a tant répétés tout à l'heure
-à cette tribune. Rien, messieurs, ne me fera dévier du sens que j'y
-attache. J'y ai risqué ce que l'on peut avoir de plus cher dans la vie
-politique, j'y ai risqué la popularité. Elle ne m'a pas été inconnue.
-Vous vous rappelez, messieurs..... l'honorable M. Barrot peut se
-rappeler un temps où nous servions ensemble, où nous combattions sous
-le même drapeau. Dans ce temps-là, il peut s'en souvenir, j'étais
-populaire, populaire comme lui; j'ai vu les applaudissements
-populaires venir souvent au-devant de moi; j'en jouissais beaucoup,
-beaucoup; c'était une belle et douce émotion: j'y ai renoncé... j'y ai
-renoncé. Je sais que cette popularité-là ne s'attache pas aux idées
-que je défends aujourd'hui, à la politique que je maintiens; mais je
-sais aussi qu'il y a une autre popularité: c'est la confiance qu'on
-inspire aux intérêts sociaux du pays, la confiance qu'on inspire à ces
-intérêts conservateurs que je regarde comme le fondement sur lequel la
-société repose.
-
-Eh bien, c'est celle-là, à la place de cette autre popularité
-séduisante et charmante, que j'ai connue, c'est celle-là que j'ai
-ambitionnée depuis; c'est la confiance des intérêts conservateurs, la
-confiance des amis de l'ordre, des hommes qui croient que la France a
-atteint son but, qu'elle est en possession et des droits et des
-institutions qu'elle cherche depuis 1789, et que ce qu'elle a de plus
-précieux, de plus important à faire aujourd'hui, c'est de les
-conserver et de les consolider.
-
-Voilà à quelle cause je me suis dévoué; voilà quelle confiance je
-cherche. Celle-là, je puis en répondre, me consolera de tout le reste,
-et je n'envierai à personne une autre popularité, quelque douce
-qu'elle puisse être. (_Bravos prolongés au centre. Applaudissements._)
-
-
-
-
-LXXXV
-
-Sur les encouragements littéraires et en particulier sur ceux qui
-avaient été accordés aux bénédictins de Solesmes.
-
---Chambre des députés.--Séance du 8 juin 1837.--
-
-
-M. Isambert ayant attaqué l'emploi que j'avais fait, en plusieurs
-occasions, des fonds destinés aux encouragements littéraires, et
-spécialement l'allocation que j'avais accordée aux bénédictins de
-Solesmes, pour la continuation de la _Gallia christiana_, je les
-expliquai et les justifiai en ces termes:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je commencerai par rectifier une erreur de fait
-dans laquelle est tombé l'honorable préopinant. Il a paru croire que
-l'allocation à laquelle il faisait allusion, et qui, en effet, s'élève
-à 100,000 fr., s'appliquait à une seule année.....
-
-M. HAVIN.--Elle s'applique à cinq années.
-
-M. GUIZOT.--Vous me permettrez de faire la rectification moi-même; je
-ne la demande à personne, je vous prie de me laisser continuer.
-
-L'honorable préopinant, dis-je, a paru croire que l'allocation
-s'appliquait à une seule année; c'est ce qui résulte des termes dont
-il s'est servi, quand il a dit qu'à peu près la totalité du crédit
-annuel de 134,000 fr. était absorbée par cette allocation. Il n'en est
-rien. Elle est répartie non pas sur cinq, mais, si je ne me trompe,
-sur sept années; oui, c'est sur sept années, de sorte que c'est 15,000
-fr. par an et non pas 100,000 fr. Il y a, messieurs, un grand nombre
-d'ouvrages dont la publicité doit durer plusieurs années, et qui
-absorbent près, et quelquefois plus, de 15,000 fr. par an. Tels sont
-l'ouvrage sur la Morée, le voyage de Jacquemont dans l'Inde, le voyage
-de d'Orbigny dans l'Amérique méridionale, etc. Il n'y a donc, dans la
-souscription à laquelle on a fait allusion, rien d'extraordinaire.
-L'unique question est de savoir si la publication est utile et la
-souscription profitable. J'ai toujours pensé, messieurs, que les fonds
-affectés aux souscriptions littéraires avaient une double destination:
-d'abord d'encourager la publication des grands ouvrages qui ne se
-publieraient pas sans ce moyen; ensuite de répandre, de mettre à
-portée des bibliothèques des départements et des établissements
-publics, les collections qui contiennent des ouvrages utiles, de bonne
-lecture générale, et qui ne parviendraient pas sans cela à la
-connaissance d'un grand nombre de lecteurs.
-
-_Voix à gauche._--Ils y sont déjà.
-
-M. GUIZOT.--Je puis assurer les honorables membres qui m'interrompent
-que, dans les ouvrages dont je parle, il y en a un grand nombre qui ne
-sont point sous la main des lecteurs départementaux auxquels vous
-portez tous intérêt, et je les citerai si la Chambre le désire. (_Non,
-non!_)
-
-Je suis bien aise d'avoir cette occasion d'établir ici les véritables
-principes en cette matière. Je dis que les fonds destinés aux
-souscriptions littéraires ont une double destination: l'encouragement
-des grands ouvrages scientifiques et littéraires qui ne se
-multiplieraient pas sans ce moyen et la propagation des bons ouvrages
-dans les établissements publics où ils arriveraient difficilement sans
-cet encouragement.
-
-J'ajoute que cela a toujours été pratiqué ainsi, et que les fonds
-employés aux souscriptions ont toujours reçu cette double destination;
-par exemple, quand on a réimprimé (dirai-je ici les noms propres?)
-quand M. Petitot a réimprimé la collection des Mémoires sur
-l'_Histoire de France_, c'étaient de pures réimpressions qu'il
-faisait. Ces Mémoires existaient déjà dans beaucoup de bibliothèques
-publiques; cependant personne n'a trouvé extraordinaire que le
-ministre de l'instruction publique souscrivît pour un certain nombre
-d'exemplaires de cette collection et les envoyât dans les
-bibliothèques où ils ne se trouvaient pas, pour qu'ils fussent mis à
-la portée d'un grand nombre de lecteurs. Cela s'est fait pour bien
-d'autres ouvrages où il ne s'agissait que de pures réimpressions.
-Citerai-je des ouvrages d'_histoire naturelle_? On a souscrit, par
-exemple, pour une réimpression des _Oeuvres de Buffon_; ces oeuvres
-sont connues du monde entier, mais il y a une foule de bibliothèques,
-d'établissements publics, dans lesquels elles n'existent pas, ou bien
-qui n'ont pas de bonnes éditions. On a cru faire et on a fait une
-chose utile pour beaucoup de lecteurs, en mettant à leur portée de
-bons livres qu'ils n'auraient pas trouvés sans cela.
-
-La souscription spéciale et récente à laquelle on fait allusion a
-précisément ce résultat; elle propage, elle fait lire de bons et beaux
-ouvrages qui n'existent pas, quoi qu'on en dise, dans la plupart des
-bibliothèques publiques; je citerai les oeuvres de Bacon; on les
-cherche en vain dans la plupart des bibliothèques des établissements
-publics. On a parlé de la _Somme_ de saint Thomas d'Aquin; il est aisé
-de railler sur saint Thomas d'Aquin, surtout quand on ne l'a pas lu.
-L'honorable M. Lacrosse ignore peut-être qu'aujourd'hui un grand
-nombre de personnes, dans les départements comme à Paris, se portent
-avec zèle vers l'étude des idées religieuses; or dans l'histoire des
-idées religieuses au moyen âge, saint Thomas d'Aquin est un des hommes
-qui ont joué le plus grand rôle. L'honorable préopinant serait
-peut-être étonné si je lui disais que le volume de la collection dont
-il s'agit, qui contient d'anciens écrits religieux, est l'un de ceux
-qui se sont vendus au plus grand nombre d'exemplaires, l'un de ceux
-que le public a recherchés avec le plus d'empressement.
-
-J'affirme donc, sans hésiter, que le _Panthéon littéraire_ est au
-nombre de ces collections qu'il est bon de répandre et de mettre à la
-portée d'un grand nombre de lecteurs, et que l'administration a pu,
-sans déroger le moins du monde à l'emploi légitime des fonds consacrés
-aux souscriptions publiques, affecter non pas 100,000 fr., mais 15,000
-fr. par an à cet emploi.
-
-Voilà, sur ce point, les faits exactement rétablis; je passe au second
-fait dont a parlé l'honorable préopinant, aux bénédictins de Solesmes.
-
-Il les a appelés des bénédictins; il leur plaît à eux-mêmes de
-s'appeler ainsi; je n'y fais pas la moindre objection; il est bien
-clair qu'il n'y a là aucune existence légale, aucun nom officiel;
-c'est un nom historique que quelques personnes peuvent prendre, si
-cela leur convient, mais qui n'a point de valeur officielle. Quelques
-personnes ont acheté les ruines d'un bel édifice qui avait appartenu
-aux anciens bénédictins; elles s'y sont établies avec l'intention de
-se livrer à des pratiques et à des études religieuses. Il n'y a rien
-là, à coup sûr, de dangereux ni d'illégitime.
-
-Eh bien, messieurs, un des plus grands ouvrages que les anciens
-bénédictins eussent entrepris, la _Gallia christiana_, restait
-incomplet. La métropole de Tours, la métropole de Besançon et la
-métropole de Vienne en Dauphiné y manquaient. Les religieux de
-Solesmes étaient précisément établis dans le territoire de la
-métropole de Tours; ils avaient en leur possession, dans le diocèse du
-Mans, une grande partie des matériaux recueillis par les anciens
-bénédictins pour l'histoire de cette métropole. Ce sont là les motifs
-qui m'ont porté à leur confier ce travail. Ils étaient, je le répète,
-à portée des renseignements, en possession des plus importants
-documents; quelques-uns d'entre eux sont des hommes réellement
-savants. Ils ont, sans aucun doute, les croyances, les opinions de
-leur robe; personne ne peut le trouver étrange; mais dans l'ouvrage
-dont ils ont été chargés, il s'agit uniquement de recueillir des
-pièces et des documents, de les coordonner, de les publier comme cela
-a déjà été fait pour la presque totalité de la _Gaule chrétienne_. Il
-n'y a rien, absolument rien, dans une telle mission, qui ne convienne
-aux personnes qui en ont été chargées, rien qui ne convienne à la
-situation particulière dans laquelle elles se trouvent, et au but de
-l'administration qui a voulu relever l'étude de notre ancienne
-histoire religieuse et civile.
-
-On a demandé pourquoi l'Académie des inscriptions n'avait pas été
-chargée de ce travail. Messieurs, personne plus que moi n'honore
-l'Académie des inscriptions; mais elle est chargée d'un grand nombre
-de travaux de ce genre; elle a cinq ou six grands recueils à
-continuer; elle y met beaucoup de temps, de science, de zèle; et
-cependant ces recueils n'avancent que lentement. Quand on a le désir
-véritable, non pas de faire les choses en apparence, mais de les faire
-réellement, non pas de faire dire dans un journal qu'on a ressuscité
-tel travail scientifique, mais de faire effectivement continuer et
-achever les grands travaux, il faut en charger des hommes qui aient du
-temps à y donner, qui y apportent un zèle véritable. J'ai trouvé, dans
-les personnes qu'on appelle les bénédictins de Solesmes, du temps, de
-la science, du zèle, des moyens que je n'aurais pas trouvés ailleurs,
-et je n'ai pas hésité à leur confier cette entreprise, dont ils ont
-consenti à se charger pour la modique somme de 4,000 fr. par an.
-
-Voilà, messieurs, sur ces deux faits particuliers, des explications
-que je suis bien aise d'avoir données à la Chambre. Je ne dirai qu'un
-mot sur deux autres observations qui se sont produites dans le cours
-de la discussion. On s'est étonné de l'augmentation de 16,000 fr. que
-j'avais eu l'honneur de proposer à la Chambre. En vérité, messieurs,
-supposez, je vous en prie, que vous n'ayez jamais su qu'il y avait
-dans le budget de l'État, dans le budget de la France, des fonds
-affectés à l'encouragement des lettres, à des souscriptions
-scientifiques et littéraires, et que tout à coup on vous dise que
-150,000 fr. sont consacrés à cet objet; je n'hésite pas à dire que
-vous seriez tous étonnés de la modicité de la somme. Prenez de bien
-petits États de l'Europe, je ne parle pas des États d'Allemagne, où
-les lettres prospèrent; prenez la Toscane ou tel autre petit pays;
-vous trouverez souvent des sommes bien plus considérables affectées
-aux souscriptions scientifiques et littéraires. Je n'ai pas d'autre
-réponse à faire. 150,000 fr. par an dans le budget de la France pour
-souscriptions aux grands ouvrages littéraires et scientifiques! en
-vérité, je ne comprends pas comment on refuserait la petite
-augmentation qui est proposée. (_Très-bien!_)
-
-Encore une observation à laquelle je veux répondre. Un honorable
-préopinant a paru étonné que, parmi les ouvrages auxquels il avait été
-souscrit, se rencontrassent quelques ouvrages de poésie légère.
-L'honorable préopinant peut se rappeler que le fond du budget se
-divise en deux parts: l'une est consacrée aux souscriptions, l'autre
-aux encouragements personnels à accorder à des hommes de lettres
-débutants ou âgés, qui ont besoin d'encouragements de ce genre. Il
-arrive quelquefois qu'au lieu de donner à une femme, à un écrivain, un
-encouragement direct et personnel, sur l'article consacré à ce genre
-d'emploi, on souscrit pour quelques exemplaires de l'ouvrage qu'il
-vient de publier; c'est un moyen de donner un secours à l'auteur de
-l'ouvrage; c'est une forme d'encouragement et pas autre chose.
-
-
-
-
-LXXXVI
-
-Discussion de l'Adresse.--Renouvellement du débat sur la question de
-l'intervention française en Espagne.
-
---Chambre des députés.--Séance du 11 janvier 1838.--
-
-
-MM. Thiers, Passy, Mauguin, Dufaure et Odilon Barrot attaquèrent la
-politique du cabinet envers l'Espagne et ranimèrent la question de
-l'intervention française sous des formes plus ou moins nettes et
-efficaces; j'étais alors étranger au cabinet, mais je défendis, en
-répondant à M. Odilon Barrot, la politique de non-intervention adoptée
-par les cabinets précédents auxquels j'avais appartenu.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je remercie l'honorable préopinant d'avoir
-ramené la question à sa vérité. Hier, l'honorable M. Thiers avait
-demandé que tout le monde apportât à cette tribune toute franchise; je
-crois que jamais question, jamais situation n'en ont eu plus besoin.
-Je prie seulement la Chambre de remarquer que, sinon la franchise, du
-moins la liberté de langage ne m'est pas aussi facile qu'à mes
-adversaires. Je désire autant que qui que ce soit l'affermissement de
-la monarchie constitutionnelle espagnole; je veux autant de bien que
-qui que ce soit à ce gouvernement; et pourtant, une de mes raisons, de
-mes raisons les plus fortes contre l'intervention, c'est l'état
-intérieur de l'Espagne et les difficultés sans nombre qui en résultent
-pour une intervention utile et efficace. Comment se mêler, à ce point,
-des affaires d'un pays déchiré par des factions qui se renversent et
-se succèdent avec une si déplorable facilité? un pays sans armée, sans
-argent, sans crédit, sans administration, un pays où tout manque, où
-tout est à faire, où il faut tout apporter, tout créer, même le
-gouvernement, pour avoir ensuite à le soutenir? Si je tirais toutes
-les conséquences d'un tel état de choses, si j'apportais à cette
-tribune tous les faits qui le prouvent, comme l'honorable général
-Jacqueminot vous le disait tout à l'heure, le seul fait d'une telle
-discussion ferait à l'Espagne un mal énorme.
-
-J'ai donc bien raison de dire que nous, qui voulons au gouvernement de
-l'Espagne autant de bien que vous, nous sommes dans un grand embarras
-quand il faut en parler; car nous voulons avant tout le bien de la
-France, nous pensons à la France avant tout. Il faut donc que, si
-l'intérêt de l'Espagne doit être sacrifié à celui de la France, nous
-apportions des faits en preuve, et cela nous coûte beaucoup; et nous
-nous imposons beaucoup de ménagements dans le langage.
-
-Soyez-en sûrs, messieurs, mes raisons contre l'intervention sont plus
-fortes que je ne le dirai, et je ne dirai pas toutes les raisons que
-j'ai; car, encore une fois, je respecte le gouvernement de l'Espagne,
-et je voudrais le servir et non pas lui nuire. (_Mouvement._)
-
-Je prie l'honorable préopinant d'être également convaincu que
-j'apporte le même dévouement (j'ose dire qu'il le sait bien), le même
-dévouement que lui à la cause de notre gouvernement de Juillet. C'est
-dans l'intérêt de sa durée, dans l'intérêt de sa force que j'examine
-la question. Si je croyais, comme l'honorable préopinant, qu'il fût
-dans l'intérêt du gouvernement de Juillet de poser dès aujourd'hui et
-d'une manière générale, en principe, que l'intervention vaut mieux que
-de laisser arriver en Espagne tout ce qui pourra y arriver, si j'étais
-convaincu de cela, je n'hésiterais pas à le proclamer; car je suis
-convaincu que le premier intérêt de la France, l'intérêt pour lequel
-la France devrait véritablement donner son dernier homme et son
-dernier écu, c'est la durée et la force du gouvernement de Juillet.
-(_Vive approbation._)
-
-Je n'ai donc à cet égard, quant au but, aucune hésitation. C'est parce
-que je ne pense pas que la question doive être posée comme vient de la
-poser l'honorable M. Barrot, c'est parce que je ne crois pas que, dans
-l'intérêt de la durée et de la force de notre gouvernement, nous
-devions décider aujourd'hui, par avance et d'une manière générale, que
-l'intervention doit être acceptée à tout prix, plutôt que de laisser
-les événements suivre leur cours en Espagne, en y opposant d'ailleurs
-tous les autres moyens qui sont en notre pouvoir, c'est parce que je
-ne crois pas cela que je repousse l'intervention.
-
-Je prie encore l'honorable préopinant de remarquer que la question
-n'est pas nouvelle; il a dit lui-même que, dans la politique
-extérieure, la question qui nous occupe depuis plusieurs années, c'est
-la question de savoir dans quelles limites et jusqu'à quel point, dans
-son propre intérêt, la France est tenue d'aller soutenir son principe
-partout où ce principe se trouve engagé dans une lutte contre le
-principe opposé.
-
-Je dis dans quelles limites; car l'honorable M. Barrot lui-même vient
-de dire qu'il ne pensait pas, qu'il n'avait jamais eu la pensée que la
-France fût obligée d'aller soutenir cette lutte en Pologne.
-
-Mais remarquez qu'après nous avoir fait pour la Pologne cette
-concession, qu'on ne nous a pas toujours faite depuis sept ans, M.
-Barrot ne l'a pas faite quant à l'Italie: selon lui, nous avons eu
-tort de ne pas aller soutenir notre principe en Italie quand il a été
-proclamé; nous avons eu tort de souffrir l'intervention autrichienne
-dans telle ou telle partie de l'Italie.
-
-Je pense, moi, que nous n'avons pas eu tort; je pense que la France
-n'avait pas, dans le débat des deux principes en Italie, un intérêt
-tellement pressant, tellement dominant qu'elle dût courir tous les
-risques qu'une pareille lutte pouvait susciter.
-
-M. ODILON BARROT.--C'est la lutte qu'il fallait empêcher.
-
-M. GUIZOT.--Il n'y avait pas d'autre moyen d'empêcher la lutte que la
-guerre.
-
-M. ODILON BARROT.--Ce n'était pas la guerre, c'était l'intervention
-que nous demandions.
-
-M. GUIZOT.--Je ne crois pas qu'on pût empêcher l'intervention
-autrement qu'en intervenant soi-même; et l'intervention, c'est la
-guerre.
-
-J'insiste sur cette remarque pour faire bien voir à la Chambre que la
-question qui nous occupe n'est pas nouvelle; que c'est toujours celle
-qui se débat entre nous depuis plusieurs années, que M. Odilon Barrot
-est du nombre de ceux qui étendent beaucoup plus que mes amis et moi
-les limites dans lesquelles la France est obligée d'aller soutenir,
-par la guerre, le principe de son gouvernement.
-
-Nous l'avons, nous, soutenu en Belgique...
-
-M. ODILON BARROT.--Je ferai remarquer...
-
-M. GUIZOT.--Je prie l'honorable M. Barrot de permettre que je
-continue.
-
-M. ODILON BARROT.--Je veux dire seulement que je n'accepte pas la
-position de la question: ce n'est pas mon opinion que vous traduisez à
-la tribune.
-
-M. GUIZOT.--Je dis en fait que vous avez pensé qu'en Italie la France
-a eu tort de ne pas aller s'opposer par la guerre, le seul moyen
-qu'elle eût, à l'intervention d'une puissance étrangère contre ce
-principe. Je crois que la France n'a pas eu tort, qu'elle n'avait pas
-en Italie un intérêt assez pressant pour engager cette lutte au
-profit de son principe. Je dis qu'ailleurs, en Belgique par exemple,
-quand nous avons pu croire notre intérêt compromis, nous avons accepté
-l'intervention; nous l'avons acceptée à tout risque. Voici donc la
-question dans toute sa rigueur: Avons-nous en Espagne un intérêt assez
-pressant, assez dominant pour que la France doive, à tout risque, dire
-d'une manière générale et par avance: je ne souffrirai pas que le
-principe analogue au mien essuie un échec en Espagne. C'est là, je le
-répète, la question dans toute sa rigueur.
-
-Je dis à tout risque, par avance et d'une manière générale, car c'est
-là ce que M. Odilon Barrot vient d'établir à cette tribune.
-
-Messieurs, l'an dernier en traitant la même question, je crus devoir
-terminer par ces paroles, que je demande la permission de rappeler:
-
-«Messieurs, ce serait, de la part du gouvernement, un acte de grande
-imprudence que de s'engager sur l'avenir, quel qu'il soit: nous ne
-nous engagerons pas plus à nous abstenir qu'à agir; nous veillerons,
-envers et contre tous, aux intérêts de la France.»
-
-Voilà ce que je disais l'an dernier, messieurs, en m'opposant à
-l'intervention, et je le répète aujourd'hui. Je crois que jamais le
-gouvernement ne doit s'engager par avance et d'une manière générale,
-ni à s'abstenir, ni à agir. J'insiste beaucoup sur ce point, parce que
-là, à mon avis, entre M. Barrot et moi, réside toute la question.
-
-M. Odilon Barrot pense que l'intérêt de la force et de la durée de
-notre gouvernement est tellement compromis dans les destinées de
-l'Espagne que la France doit déclarer par avance, et d'une manière
-générale, qu'elle risquera tout plutôt que de souffrir un échec à son
-principe en Espagne. Je ne le pense pas. Il peut y avoir tel cas,
-telle situation, tel cours d'événements qui pourrait amener la France
-à ne pas souffrir un pareil échec à son principe en Espagne. Je ne
-repousse donc pas d'une manière générale, anticipée, absolue, toute
-idée d'intervention; mais je dis qu'il ne faut pas non plus
-l'accueillir par avance et d'une manière générale et absolue. Je dis
-qu'il ne faut pas encourager les espérances d'intervention en Espagne,
-qu'il ne faut pas faire considérer par avance la France comme
-solidaire de tout ce qui arrivera en Espagne. Je dis que c'est là une
-mauvaise politique, une politique qui compromet la France plus que,
-dans son intérêt, elle n'est obligée de se compromettre, et je demande
-la permission de l'établir en peu de mots.
-
-Je rappellerai ce qui a été mis sous les yeux de la Chambre dans le
-cours de cette discussion.
-
-Supposez un moment l'intervention obligatoire, obligatoire d'une
-manière générale, comme vient de le demander l'honorable préopinant,
-et voyez les conséquences. D'abord voilà notre gouvernement solidaire,
-engagé irrévocablement dans les destinées du gouvernement espagnol; le
-voilà obligé de soutenir deux révolutions au lieu d'une, de fonder
-deux gouvernements au lieu d'un.
-
-Messieurs, je n'accepterais une pareille nécessité qu'à la dernière
-extrémité. Je ne sais si vous en êtes frappés comme moi; mais je
-trouve, depuis sept ans, que c'est déjà une oeuvre assez difficile,
-assez laborieuse, de fonder un gouvernement dans notre propre pays,
-dans un pays préparé comme l'a été la France, pour hésiter beaucoup à
-accepter une seconde mission pareille dans un pays comme l'Espagne,
-que rien n'a préparé, comme la France, à un pareil gouvernement.
-
-Messieurs, ne vous pressez pas d'accepter une pareille mission; la
-sûreté même, la force de notre propre gouvernement auraient beaucoup à
-en souffrir. Je n'ai, je l'avoue, aucune inquiétude sur la durée et la
-sûreté du gouvernement de Juillet en France, tant qu'il renfermera ses
-destinées dans notre territoire. Je suis tranquille sur son compte; il
-pourrait courir des dangers, il les surmonterait tous. Mais si vous
-allez l'associer aux destinées de toutes les révolutions qui
-l'entourent, lui faire épouser leur cause comme la sienne, lui
-imposer l'obligation de les faire triompher toutes, ah! alors, je n'ai
-plus la même sécurité, la même confiance. C'est donc au gouvernement
-de Juillet, dans l'intérêt de sa force et de sa durée, que je demande
-qu'il ne joigne sa cause à d'autres causes que là où cela lui sera
-indispensablement nécessaire; il faut que partout ailleurs il
-maintienne soigneusement la supériorité de notre révolution sur toutes
-les révolutions qui ont éclaté ou qui pourraient éclater, la
-supériorité de nos droits, de notre position. Nous n'avons pas eu un
-reproche sérieux à nous faire. Nous n'avons pas eu un tort, quand nous
-avons été amenés à accomplir cette grande révolution. Dès le lendemain
-de la révolution, nous nous sommes dévoués à la cause de l'ordre: nous
-l'avons rétabli avec des efforts inouïs; nous n'avons pas été promenés
-de faction en faction, d'insurrection en insurrection; nous n'avons
-pas eu le triomphe d'une émeute de la Granja; nous n'avons pas eu une
-guerre civile permanente; nous n'avons rien eu de ce qui peut rendre
-une cause suspecte et douteuse. La nôtre est parfaitement bonne. Notre
-histoire depuis sept ans est la meilleure preuve de sa légitimité. Je
-vous conjure donc de ne pas assimiler toutes les causes à notre cause,
-de ne pas prodiguer nos forces à surmonter des difficultés infiniment
-plus grandes que celles que nous avons rencontrées chez nous, quand
-nous savons tout ce qu'il en coûte de peines et d'efforts pour
-surmonter celles-ci. Sachez, messieurs, vous limiter quant à la
-politique extérieure comme vous avez su vous calmer pour la politique
-intérieure. C'est par là que nous avons triomphé; c'est par là que
-nous triompherons toujours. Ne compromettez pas notre pays pour des
-causes qui ne valent pas la nôtre. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Je ne vous parle pas de tout ce qu'on vous a dit tout à l'heure sur
-les inconvénients matériels qui résulteraient, pour notre état
-intérieur, des chances d'une intervention en Espagne. Je vous prierai
-de relire votre propre adresse, et de voir au milieu de quelles
-circonstances vous provoquez une politique pareille. Vous demandez,
-dans votre adresse, la consolidation de notre établissement en
-Afrique, vous demandez la conversion des rentes; vous demandez un
-grand ensemble de travaux publics; vous demandez des économies: et
-c'est dans cette même adresse que vous iriez pousser à l'intervention
-en Espagne! (_Bruits et mouvements divers._) Mais, messieurs, cela est
-contradictoire; si vous croyez que votre dignité exige qu'on pousse à
-l'intervention en Espagne, renoncez à toutes ces prospérités, à toutes
-ces économies, à tous ces biens intérieurs dont vous parlez dans votre
-adresse, car vous serez engagés dans une affaire qui de longtemps ne
-vous permettra de nourrir de pareilles pensées.
-
-Je passe au dehors, et je poursuis toujours les conséquences de
-l'intervention reconnue obligatoire d'une manière générale.
-
-M. le président du conseil vous disait, hier et aujourd'hui, avec
-vérité, que le plus grand intérêt de la France, c'était d'avoir les
-mains libres vis-à-vis de toute l'Europe, que c'était là le gage le
-plus infaillible de sa sûreté. Je pense comme lui. Vous voulez la
-paix; mais vous la voulez sûre et digne. Eh bien, j'accorde que, même
-si vous allez en Espagne, la paix ne sera pas troublée; j'admets que
-l'Europe ne se remuera pas, qu'elle vous laissera faire. Cependant,
-vous n'aurez pas la pleine liberté de vos mouvements, la pleine
-disposition de vos forces, comme vous l'avez aujourd'hui. On ne vous
-fera pas la guerre; mais il s'élèvera des questions, il y aura des
-affaires, il y en a toujours en Europe, il en naît à chaque instant.
-Ces jours derniers, vous avez couru le risque d'en avoir une en
-Belgique. S'il survenait en Italie quelque événement analogue à celui
-qui a provoqué l'occupation d'Ancône, seriez-vous libres de tenter une
-pareille expédition avec une intervention en Espagne, avec vos forces
-et vos destinées compromises au delà des Pyrénées?
-
-Je n'hésite pas à affirmer, car je connaissais la fermeté de son
-jugement, que si l'illustre Casimir Périer avait vu la France engagée
-dans une intervention en Espagne, il n'aurait pas fait flotter le
-drapeau français sur les murs d'Ancône.
-
-Il aurait parfaitement compris qu'il ne faut pas se mettre sur les
-bras une multitude d'affaires à la fois.
-
-Eh bien, voilà ce qui vous arrivera: vous ne serez plus en état de
-faire face à toutes les affaires qui surviendront, et qui toucheront à
-la dignité de la France. Vous êtes fiers, vous êtes susceptibles; vous
-avez raison, restez fiers, restez susceptibles, mais gardez les moyens
-de l'être, gardez-les tous, gardez-les soigneusement. (_Au centre_:
-Très-bien!)
-
-Vous dites tous les jours qu'on ne vous aime pas en Europe, que vous
-êtes suspects, que vous êtes redoutés. Je l'accorde, bien que je pense
-mieux que vous de la sagesse de l'Europe. Je crois qu'elle comprend à
-quel point il est de son intérêt que l'ordre établi en France se
-maintienne et se consolide. Je crois que l'Europe, comme nous-mêmes,
-en a infiniment appris dans les quarante années qui viennent de
-s'écouler; que de même que nous avons été sages de 1830 à 1838,
-l'Europe a été sage, et qu'elle le serait encore. Mais, enfin, elle ne
-nous aime pas, dites-vous; elle nous soupçonne, elle nous surveille.
-Eh bien, quand une fois vous serez engagés dans une affaire difficile
-et longue, permettez-moi de vous le dire, l'Europe se passera ses
-fantaisies en fait de désagréments à nous donner. (_Rires approbatifs
-au centre._)
-
-Elle se permettra des procédés qui vous blesseront, qui vous
-offenseront; vous aurez raison de vous plaindre, vous aurez raison de
-vous offenser; mais vous n'aurez plus cette attitude tranquille,
-parfaitement libre, parfaitement disponible que vous avez aujourd'hui,
-et qui fait une grande partie de votre force et du respect qu'on nous
-porte. (_Très-bien!_)
-
-Maintenant, messieurs, que serait-ce si, au lieu d'une intervention
-passagère, momentanée, en Espagne, l'affaire dans laquelle vous
-semblez disposés à vous engager allait devenir une longue occupation,
-s'il y avait nécessité pour vous, dans notre intérêt, dans l'intérêt
-français, et pour ne pas laisser recommencer en Espagne ce que vous y
-auriez fait finir, d'y rester longtemps. Pensez à la prolongation de
-cette situation et aux embarras qu'elle pourrait amener!
-
-Messieurs, l'hypothèse que je présente, c'est l'opinion de beaucoup
-d'hommes très-éclairés, qui ont beaucoup réfléchi sur la question
-espagnole, et ont été à portée de la juger.
-
-Je suis obligé de revenir sur des faits qui ont été déjà mis, l'année
-dernière, sous les yeux de la Chambre: je lui demande la permission de
-les lui rappeler, puisque la question revient tout entière.
-
-Voici ce que pensait sur la question de l'intervention en Espagne
-notre dernier ambassadeur, M. de Rayneval, quand il y résidait, et
-quand son opinion était plutôt favorable que contraire à
-l'intervention.
-
-Voici, dis-je, ce qu'il pensait sur les conséquences de l'intervention
-quant à la France: «Les passions que la lutte des partis et les effets
-de la guerre civile ont excitées ne pouvant être calmées en un
-instant, il paraît nécessaire que l'armée française, pour consolider
-son ouvrage, occupe, pendant un espace de temps plus ou moins long, le
-pays qu'elle aura pacifié. Le feu se rallumerait indubitablement ou
-dans les provinces du nord ou sur quelque autre point de l'Espagne. Il
-faut convenir d'avance du temps que durera l'occupation, et de plus
-stipuler, d'une manière bien positive, que les troupes françaises ne
-quitteront le territoire espagnol, même après l'expiration de ce
-terme, que par suite d'une délibération prise en commun par les deux
-gouvernements, et non sur la simple demande du gouvernement espagnol.
-Il est résulté beaucoup d'embarras pour nous, et un grand mal pour
-l'Espagne, de la faculté laissée, en 1823, au roi Ferdinand de faire
-cesser à son gré l'occupation de son pays par nos troupes; il ne faut
-pas que la même faute se renouvelle.»
-
-Je supprime quelques phrases inutiles qui ne sont que le développement
-de ces idées, et je continue: «Ceci me conduit naturellement à parler
-de la conduite que nous devons tenir à l'égard du gouvernement
-espagnol. Il ne peut évidemment, du moins jusqu'à la majorité de la
-reine, surmonter les difficultés inhérentes à sa nature et à sa
-situation, qu'en s'appuyant sur nous. Notre coopération active ne doit
-pas être un fait isolé, mais le premier pas que nous ferons dans un
-système nouveau; tout en traitant l'Espagne en pays indépendant, il
-est de toute nécessité de la tenir pendant plusieurs années sous notre
-tutelle. C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la réforme
-de ses lois et de ses moeurs, calmer les passions qui fermentent dans
-son sein, et se préparer un avenir plus tranquille.»
-
-Messieurs, est-ce la tâche que vous voulez entreprendre? (M. THIERS:
-_Non! non!_) J'en suis convaincu; je suis convaincu que, la question
-ainsi posée, personne n'en veut. Mais je rappelle ces faits pour
-montrer que des hommes pleins de sens, pleins de lumières, habitant
-l'Espagne, favorables à l'intervention, ont regardé cette occupation
-prolongée, cette tutelle prolongée, comme la conséquence nécessaire de
-l'intervention, et qu'il y a au moins là une chance bien grave sur
-laquelle j'appelle toute l'attention de la Chambre.
-
-Messieurs, encore une fois, si l'intervention était obligatoire, si
-elle était indispensable à la sécurité et à l'avenir de notre
-gouvernement, si nous étions liés par le traité, je n'aurais rien à
-dire, j'accepterais toutes ses conséquences, quelles qu'elles soient;
-mais je crois avoir bien démontré que la durée et la sécurité de notre
-gouvernement ne sont pas liés à ce qui se passe au delà des Pyrénées.
-
-Sans doute, il y a là quelque chose de grave pour nous, et beaucoup à
-faire pour prévenir le danger; nous avons déjà beaucoup fait, nous
-avons fait autre chose que des voeux, et M. le président du conseil du
-22 février se rappelle parfaitement le langage qu'il tenait au mois de
-juin 1836, quand il parlait de ce que nous avions fait. Je demande la
-permission de le remettre sous les yeux de la Chambre, parce qu'il est
-important d'établir que nous avons offert autre chose que des
-sympathies, que nous formons autre chose que des voeux, et que les
-reproches qu'on nous adresse ne sont nullement fondés.
-
-Voici les paroles que prononçait l'honorable M. Thiers le 2 juin 1836,
-en répondant, je crois, à M. Mauguin:
-
-«On a dit: Vous avez fait un acte énergique, c'est celui de
-reconnaître la reine; mais vous vous êtes arrêtés là, et depuis vous
-n'avez rien fait. Je répondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous
-avons d'abord donné à l'Espagne l'appui moral de la France et de
-l'Angleterre, et c'était beaucoup; et si vous connaissiez aussi bien
-que nous, ce qui est difficile, le mouvement général des choses en
-Europe, vous sauriez que c'était beaucoup que l'appui moral de la
-France et de l'Angleterre.
-
-«Mais les Anglais ont donné un corps auxiliaire. La France a donné
-également un corps auxiliaire, non pas obscurément, mais
-ostensiblement. Enfin, nous avons établi le long des Pyrénées un
-blocus rigoureux, qui sans doute n'a pas empêché la contrebande de se
-faire, mais qui a empêché les grandes expéditions qu'on n'aurait pas
-manqué de faire passer par la frontière française.»
-
-Enfin, après avoir signé le traité de la quadruple alliance, après
-avoir donné à l'Espagne l'appui moral, le blocus, la légion étrangère,
-que restait-il à lui donner? Vous prononcez tous le mot, messieurs: il
-restait à lui donner une armée française. Eh bien, c'est là une
-question immense; c'est à cette question seule que le gouvernement
-s'est arrêté. Et s'il ne s'y était pas arrêté, il serait en ce moment
-accusé devant vous de la hardiesse avec laquelle il l'aurait résolue.
-Il ne l'a pas résolue, et dans une aussi grande affaire, si jamais il
-est amené à s'en occuper, ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne
-ferait que ce que lui conseilleraient la dignité et l'intérêt de la
-France, l'intérêt de l'Europe, et j'ajouterai le voeu bien connu, bien
-constaté du pays.
-
-De l'aveu de M. Thiers lui-même, messieurs, nous avons donc beaucoup
-fait, nous avons fait ce qui, j'en suis convaincu, a puissamment aidé
-jusqu'ici le gouvernement de la reine à s'établir. On nous dit tous
-les jours que la contre-révolution est imminente, que don Carlos est
-sur le point d'entrer à Madrid. Il y a trois ans qu'on nous dit cela;
-il y a trois ans que, deux ou trois fois chaque année, don Carlos le
-tente; et cependant il n'a pas réussi, grâce à l'appui moral de la
-France et de l'Angleterre, grâce aux secours que la France a donnés,
-grâce aux efforts des puissances signataires du traité. On s'étonne de
-la durée de cette lutte. Mais il y a eu des luttes tout aussi
-douloureuses, plus douloureuses même, et qui ont duré bien plus
-longtemps, qui ont duré dix, quinze, vingt ans, plus encore. Pendant
-la lutte des Pays-Bas contre l'Espagne, il y avait une puissance qui
-avait, avec les Pays-Bas, des intérêts analogues, une grande sympathie
-de principes et de croyances, c'était l'Angleterre. La reine Élisabeth
-a souvent donné aux Pays-Bas un appui indirect, un appui moral; elle
-leur a souvent fourni de l'argent, des secours divers; mais, pour les
-faire triompher, elle ne s'est pas crue obligée de s'engager dans une
-guerre sérieuse et longue avec l'Espagne, et d'aller intervenir dans
-les Pays-Bas avec une armée anglaise.
-
-Vous êtes dans une situation analogue: vous avez fait beaucoup pour
-l'Espagne, vous pouvez faire encore beaucoup; mais je ne crois pas
-qu'il soit de l'intérêt de la France d'aller mettre sa cause tout
-entière dans la cause de l'Espagne. Or, ne vous y trompez pas,
-messieurs, c'est là ce que le paragraphe de l'adresse vous demande de
-faire. M. Odilon Barrot l'a interprété avec beaucoup de jugement et de
-vérité; il vous a dit qu'il y voyait l'engagement pris par la France,
-d'avance, d'une manière générale, de tout risquer plutôt que de
-souffrir le cours des événements en Espagne.
-
-M. ODILON BARROT.--La contre-révolution.
-
-M. GUIZOT.--Je n'hésite pas plus que vous à me servir des mots
-propres. Vous avez souvent, depuis quelque temps, manifesté dans cette
-Chambre l'intention d'adoucir le langage, d'éviter tout ce qui pouvait
-entretenir la division des partis et les sentiments violents; c'est
-par assentiment à cet honorable désir que j'atténuais cette façon de
-procéder et que je retenais mon langage. Je ne crains pas d'ailleurs
-de me servir des mots propres.
-
-Eh bien, messieurs, d'après le sens très-réel qu'y a attaché
-l'honorable M. Odilon Barrot, ce que veut dire le paragraphe de
-l'adresse, c'est que vous prenez dès aujourd'hui, d'une façon
-anticipée, générale, dans toutes les circonstances, l'engagement de
-tout risquer pour empêcher en Espagne la contre-révolution. Le jour où
-vous prendrez cet engagement, vous faites la chose même, autant du
-moins qu'il est en vous, car la France tient ses engagements. Si une
-fois les Chambres et le gouvernement du roi avaient pris un engagement
-pareil, ils le tiendraient. Eh bien, ce que nous vous demandons, nous,
-c'est de ne pas le prendre, c'est de vous réserver la liberté de votre
-jugement et de votre action. L'amendement de M. Hébert ne vous impose
-pas, d'une manière anticipée et générale, l'obligation de ne jamais
-intervenir en Espagne; il déclare seulement que l'intervention n'est
-point contenue dans les traités, que vous n'êtes pas liés par le
-traité de la quadruple alliance à tout risquer pour empêcher la
-contre-révolution en Espagne; il vous laisse la liberté de faire ou de
-ne pas faire, chaque jour, dans chaque circonstance particulière,
-selon votre situation, selon la situation de l'Espagne. Et vous venez
-de proclamer vous-mêmes qu'il est des situations qui peuvent amener
-des conduites différentes. L'honorable M. Odilon Barrot disait tout à
-l'heure, à cette tribune, que l'année dernière, au moment où une
-insurrection militaire venait de triompher à Madrid, il pouvait y
-avoir des raisons d'hésiter; qu'il était beaucoup plus difficile
-d'intervenir alors qu'aujourd'hui. Eh bien, est-ce qu'il n'est pas
-possible que, soit en France, soit en Espagne, il survienne encore des
-circonstances qui rendent l'intervention impossible? Et vous iriez
-vous engager par avance et d'une manière générale, comme le paragraphe
-de votre adresse vous le conseille?
-
-Non, vous ne le ferez pas. Le gouvernement ne vous le propose pas. Je
-prie la Chambre de remarquer que l'adresse lui demande deux choses
-singulières: on lui demande d'aller plus loin que ne le propose le
-gouvernement, de prendre l'initiative dans une matière diplomatique et
-militaire; on lui demande formellement de pousser à l'intervention, et
-en même temps on lui fait abdiquer en quelque sorte son droit
-d'examen; on lui fait dire qu'elle se confie aux mesures que le
-gouvernement croira devoir prendre. En sorte que la Chambre va au delà
-des convenances en prenant l'initiative, et qu'elle renonce en quelque
-sorte à son droit d'examen, dans l'avenir, sur la conduite que
-pourrait tenir le cabinet.
-
-Il y aurait là, je crois, de la part de la Chambre, une double et
-extrême imprudence.
-
-Et ne croyez pas que la question soit éloignée, qu'il ne s'agisse que
-d'un intérêt lointain. À l'heure qu'il est, on provoque à Madrid la
-demande de l'intervention; à l'heure qu'il est, si le paragraphe était
-adopté après cette discussion, tel qu'il est proposé, tenez pour
-certain que l'intervention serait demandée, et que vous auriez résolu
-la question par votre vote, autant du moins qu'il est en vous.
-
-Ne vous y trompez donc pas; vous décidez la question dans ce moment.
-Je n'ai qu'à ouvrir le discours de M. Martinez de la Rosa; il dit
-lui-même qu'il aurait demandé l'intervention à une certaine époque,
-s'il n'avait pas cru qu'elle serait refusée. Le jour où, en Espagne,
-on croira que vous l'accorderez, on la demandera à l'instant même.
-
-Vous allez donc décider la question, dans la limite de votre pouvoir.
-Je conjure la Chambre d'y bien penser. De la politique de
-non-intervention, on peut toujours en revenir; on est toujours à temps
-de prendre le parti de l'intervention. Mais la politique de
-l'intervention, une fois qu'on y est engagé, on n'en revient pas,
-c'est une décision définitive, c'est une politique irrévocable: que la
-Chambre y pense. (_Vive adhésion au centre._)
-
-
-
-
-LXXXVII
-
-Sur la pension à accorder à madame la comtesse de Damrémont, veuve du
-général comte de Damrémont, tué devant Constantine.
-
---Chambre des députés.--Séance du 5 février 1838.--
-
-
-Le Gouvernement avait proposé qu'une pension de 10,000 francs fût
-accordée à la comtesse de Damrémont, comme récompense nationale pour
-les services et la mort glorieuse de son mari. La commission demanda,
-par amendement, que le taux de la pension fût réduit à 6,000 francs.
-Je soutins la proposition du Gouvernement. L'amendement de la
-commission fut adopté.
-
-
-M. GUIZOT.--Je regrette le débat qui s'élève en ce moment; je le
-regrette parce que je suis convaincu que nous avons tous le même
-sentiment, la même intention; nous honorons tous au fond de notre
-coeur, nous voulons tous honorer publiquement par nos votes les
-mérites, les services qui ont motivé le projet de loi que vous
-discutez. Je n'en voudrais d'autre garant que l'honorable rapporteur
-de votre commission lui-même. Les mérites auxquels se réfère ce
-projet de loi sont de même nature que les siens; les services qui ont
-amené le projet de loi, l'honorable rapporteur de votre commission en
-a rendu d'analogues; les hommages que nous voulons rendre à ces
-services, il marche dans le chemin qui y conduit. Il est donc
-impossible que le sentiment qui nous anime ne soit pas le même que
-celui qui animait la commission et son honorable rapporteur.
-
-Cependant je repousse les amendements de la commission, et j'ai besoin
-de dire pourquoi.
-
-Nous nous plaignons sans cesse, messieurs, de l'empire de l'égoïsme,
-de la mollesse des caractères et des moeurs, de cette disposition qui
-porte tant de gens à écouter des calculs d'intérêt personnel, à
-rechercher les agréments et les commodités de la vie plutôt que
-d'accepter les efforts, les sacrifices que les devoirs et les
-sentiments élevés commandent et inspirent. Nous déplorons entre autres
-l'affaiblissement qui résulte de là pour l'esprit militaire, esprit à
-la fois régulier et ardent, qui a besoin d'enthousiasme autant que de
-soumission, qui condamne à une vie dure, quelquefois grossière, et qui
-veut cependant des sentiments élevés et délicats. Cette alliance est
-difficile, messieurs, et pourtant nous la voulons, nous en sentons le
-besoin. Nous sentons le besoin de fortifier, d'encourager, dans les
-esprits raisonnables, les sentiments généreux, dans les coeurs
-généreux, les idées raisonnables; nous sentons le besoin d'encourager
-cette alliance du bon sens et d'une moralité élevée, ces deux gloires
-de l'humanité, ces deux pivots de la société.
-
-Eh bien, messieurs, voici un officier général, un gouverneur général
-d'une grande province, un général en chef qui s'était précisément
-distingué dans le cours de sa carrière par la modération de son
-caractère et la sagesse de ses idées, par le bon sens, cette raison
-pratique qui s'allie si bien aux vertus militaires; par là surtout il
-avait mérité que le pouvoir civil lui fût confié avec le commandement
-militaire. Mis à l'épreuve, le général Damrémont a donné, en même
-temps, l'exemple du courage et du dévouement; il a donné sa vie pour
-son pays. Et il ne l'a pas donnée seul; à côté de lui est tombé son
-chef d'état-major, son ami, un officier général très-distingué aussi
-qui l'avait accompagné en Afrique, par amitié, par zèle, pour
-l'honneur et le service de son pays, malgré les supplications de sa
-vieille mère. Le général Damrémont et le général Perregaux sont morts
-des mêmes coups, pour la même cause. Eh bien, pour de tels services,
-rendus dans une telle circonstance, que vous demande le gouvernement?
-Vient-il vous demander un capital immense, une dotation perpétuelle?
-Vient-il vous demander d'enrichir et de fonder à jamais une famille?
-Non, messieurs, non; on vous demande une modique pension de 10,000 fr.
-réversible sur la tête de deux enfants. Et la commission vous propose
-de réduire le taux de cette pension, de supprimer la réversibilité sur
-les enfants, de leur retirer la pension au moment où ils atteindront
-leur majorité, c'est-à-dire au moment où ils pourront en comprendre
-l'honneur et en sentir la reconnaissance! Messieurs, reportez-vous, je
-vous prie, à une autre époque, sous d'autres gouvernements. Qu'eût
-fait l'Empereur en de telles circonstances? Les honneurs, les
-dotations auraient plu sur la tête de la veuve et des enfants du
-général Damrémont. Que fût-il arrivé dans un autre pays? Si, par
-exemple, le gouverneur général des Grandes-Indes eût été tué en
-enlevant la capitale de Tipoo-Saïb, qu'eût fait le parlement anglais?
-
-Messieurs, la résolution que vous propose la commission n'est pas
-digne de la France; elle n'est pas digne de la Chambre, elle n'est pas
-digne de la commission, elle n'est pas digne de son honorable
-rapporteur.
-
-M. LE GÉNÉRAL JACQUEMINOT.--Je demande la parole.
-
-M. GUIZOT.--Vous voulez encourager les vertus publiques, vous voulez
-encourager les sentiments généreux, vous voulez lutter contre les
-suggestions et les calculs de l'intérêt personnel; soyez généreux
-vous-mêmes, donnez l'exemple de ces élans vrais qui portent à la
-reconnaissance les grandes assemblées et les nations tout entières; ne
-vous enfoncez pas dans des calculs domestiques, quand il s'agit de
-donner une marque de l'estime et de la reconnaissance nationale: le
-taux de la pension m'importe peu; ce qui m'importe, c'est le mouvement
-d'âme qui la fait accorder. Suivez ce mouvement, et vous inspirerez
-vraiment les sentiments que vous voulez honorer; vous encouragerez les
-bons services en même temps que les sentiments généreux. Cela est
-moral, messieurs, et utile pour la France; cela est honorable pour
-ceux qui donnent et pour ceux qui reçoivent. En agissant ainsi, vous
-ne ferez que justice, mais une justice profitable au pays. Je vote
-pour la proposition du gouvernement et contre les amendements de la
-commission. (_Aux voix! aux voix!_)
-
-
-
-
-LXXXVIII
-
-Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de l'esclavage.
-
---Chambre des députés.--Séance du 15 février 1838.--
-
-
-M. Passy avait fait, le 10 février, une proposition pour l'abolition
-graduelle de l'esclavage dans les colonies françaises. Il la développa
-le 15 février, et j'appuyai sa proposition qui fut prise en
-considération par la Chambre.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je n'ai pas pour la question d'opportunité
-autant de mépris que l'un des honorables préopinants. Je crois qu'en
-pareille matière elle a une grande importance, et si je pensais que la
-proposition de l'honorable M. Passy dût entraîner une mise à exécution
-immédiate ou seulement prochaine, j'aurais des doutes, de grands
-doutes sur son opportunité.
-
-Il se pourrait en effet qu'alors on vînt dire avec raison que nos
-colonies ne sont pas suffisamment préparées, que les esclaves manquent
-trop de moralité, d'instruction, que l'état de tel ou tel pays voisin
-est un obstacle à leur prompte émancipation.
-
-Dans l'hypothèse d'une exécution immédiate, je conçois toutes ces
-raisons et leur valeur; mais il ne s'agit aujourd'hui de rien de
-semblable.
-
-Voyons les choses comme elles sont. La proposition de l'honorable M.
-Passy, bien qu'elle soit rédigée en termes précis, bien qu'elle vous
-propose des mesures déterminées, n'est, au vrai, que la mise à l'ordre
-du jour, dans la Chambre, de la question de l'esclavage.
-
-_Voix nombreuses._--C'est cela.
-
-M. GUIZOT.--Ce n'est pas autre chose qu'une invitation adressée à la
-Chambre de s'occuper sérieusement de la question, de l'examiner avec
-soin, et non pas de décréter, mais de préparer l'émancipation des
-esclaves de nos colonies.
-
-En la considérant sous ce point de vue, l'argument qui s'adresse à
-l'opportunité de la proposition tombe. J'hésiterais moi-même, je le
-répète, s'il s'agissait de l'exécution immédiate; mais il ne s'agit
-que d'une étude sérieuse, d'une préparation véritable; et la Chambre,
-à mon avis, ne doit pas se refuser à la prise en considération.
-
-Je prie la Chambre de remarquer la situation dans laquelle nous nous
-trouvons placés. Cette question se reproduit tous les ans à cette
-tribune; elle se reproduira tous les ans; il n'est au pouvoir de
-personne de l'étouffer; ce que nous disons aujourd'hui sera redit,
-redit longtemps. Les esprits les moins bien disposés seront obligés de
-l'écouter.
-
-Je vais plus loin, tandis que nous parlons ici, des faits
-s'accomplissent ailleurs; l'émancipation préparée s'opère réellement:
-dans deux ans, elle sera consommée dans les colonies anglaises.
-
-Eh bien, messieurs, au milieu de tels faits, en présence d'une
-discussion annuelle dans cette Chambre, en présence d'une émancipation
-effective dans les colonies qui entourent les nôtres, je vous le
-demande, la Chambre, le gouvernement ne feraient rien? Cela se
-peut-il, messieurs? que tout homme de bon sens en juge.
-
-Et c'est à dessein que je dis _rien_; car ne vous y trompez pas,
-messieurs; en pareille matière, ce qui se prépare en silence ne se
-prépare pas; il n'est au pouvoir de personne, d'aucun ministère, de
-résoudre sans bruit une telle question. En présence de telles
-difficultés, il faut une impulsion extérieure énergique et puissante;
-la volonté la plus sincère de l'administration n'y suffit pas. Comment
-croyez-vous que les choses se soient passées en Angleterre?
-Croyez-vous que l'émancipation, à laquelle on est arrivé après tant
-d'années, se serait accomplie si on n'avait pas ranimé tous les ans la
-question dans les Chambres, si on n'avait donné par là la force de
-mener à bien les mesures qui devaient entraîner enfin l'exécution?
-
-Les adversaires mêmes de la proposition demandent qu'on envoie dans
-nos colonies des prêtres, qu'on moralise les nègres; et ils ajoutent
-que, lorsqu'on fait de telles tentatives, on ne rencontre que des
-obstacles; que, même pour des mesures dont personne ne conteste la
-légitimité, il y a de grands obstacles à surmonter. Donnez donc au
-gouvernement la force de les surmonter, communiquez-lui cette
-impulsion dont il a besoin. Soyez-en certains, messieurs, il faut
-qu'on parle de la mesure, il faut qu'on l'étudie sérieusement, il faut
-qu'on la prépare réellement; sans quoi rien ne se fera jamais.
-
-Ce que l'honorable M. Passy demande à la Chambre, ce n'est pas
-d'atteindre le but demain, c'est seulement de se mettre en route pour
-y arriver. On examinera, on discutera sa proposition. Je n'en pense
-pas, à beaucoup près, aussi mal que quelques-uns des honorables
-préopinants: on peut sans doute y ajouter, y retrancher; mais il y a
-beaucoup de vrai, beaucoup de bon dans l'idée de l'émancipation des
-enfants à naître. Et l'honorable M. Odilon Barrot le faisait très-bien
-ressortir tout à l'heure, lorsqu'il disait qu'après avoir tari la
-première source de reproduction de l'esclavage, la traite des noirs,
-il fallait tarir aussi la seconde, la naissance des esclaves: après
-quoi on verrait, toujours en respectant les droits acquis, et
-moyennant une juste indemnité, ce qu'il y aurait à faire de la
-génération d'esclaves que vous auriez encore sous la main.
-
-Je conjure la Chambre de ne pas se laisser aller à une tentation trop
-commune de nos jours, à la tentation d'éluder les difficultés, de
-croire qu'il suffit de ne rien dire et de ne rien faire pour que rien
-n'arrive. Il n'en est pas ainsi, messieurs; pendant qu'on se tait et
-qu'on se croise ainsi les bras, les difficultés marchent, les
-questions se compliquent. Sans doute il faut de la prudence, de la
-patience, du temps; mais la prudence même veut qu'on sache regarder en
-face les difficultés et les questions qu'on est appelé à résoudre. Un
-gouvernement sage ne va pas au-devant des questions, mais Il ne les
-fuit pas non plus quand elles viennent au-devant de lui. La question
-de l'abolition progressive de l'esclavage vient à vous, vous ne
-l'éviterez pas. Méditez-la, messieurs; méditez-la sérieusement, et
-préparez-en la solution. (_Très-bien! très-bien!--Aux voix! aux
-voix!_)
-
-_M. le ministre des finances._--L'éloquent orateur qui descend de
-cette tribune me semble avoir complétement changé la question.
-
-M. ISAMBERT.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des finances._--Lorsque M. Passy a développé sa
-proposition, il a dit qu'il y avait non-seulement opportunité, mais
-nécessité...
-
-M. PASSY.--Je demande la parole.
-
-M. MAUGUIN.--Je la demande aussi.
-
-_M. le ministre des finances._--Mais nécessité de la résoudre...
-
-M. PASSY.--J'ai dit qu'il y avait nécessité d'en préparer la solution.
-
-
-
-
-LXXXIX
-
-Sur la situation des instituteurs primaires et ma conduite à leur
-égard pendant mon ministère de l'instruction publique.
-
---Chambre des députés.--Séance du 17 février 1838.--
-
-
-Quelques instituteurs primaires de l'arrondissement de Cambrai avaient
-adressé à la Chambre des députés une pétition pour se plaindre de la
-façon dont ils avaient été révoqués. Je pris la parole dans le débat
-qui s'éleva à ce sujet, pour bien définir le sens de la loi du 28 juin
-1833 et les principes de mon administration.
-
-
-M. GUIZOT, _de sa place_.--Messieurs, les explications données par M.
-le ministre de l'instruction publique[1], sur les faits, me paraissent
-pleinement satisfaisantes; j'aurai donc très-peu de mots à ajouter.
-
-[Note 1: M. de Salvandy.]
-
-Au moment où la loi de 1833 a été rendue, on était dans une grande
-exaltation, s'il m'est permis de me servir de ce mot, en matière
-d'instruction primaire; on se promettait des résultats très-prompts,
-on se flattait qu'on trouverait sur-le-champ un nombre d'instituteurs
-suffisant pour les besoins de la population. Je ne partageais pas
-toutes ces espérances.
-
-On voulait mettre dans la loi que tous les instituteurs anciens
-pourraient être révoqués sans formalité, qu'ils seraient livrés à la
-fantaisie des conseils municipaux et des administrations locales. Un
-amendement fut proposé pour que ce droit fût inscrit dans la loi, et
-que les anciens instituteurs fussent ainsi dépouillés de toute espèce
-de garantie. Je m'opposai à cet amendement, et la Chambre ne l'inséra
-pas dans la loi.
-
-En exécutant la loi, je m'appliquai à donner aux anciens instituteurs
-les mêmes garanties qu'aux instituteurs nouveaux; je ne pouvais les
-leur donner d'une manière légale, absolue, car ces garanties n'étaient
-pas inscrites à leur profit dans la loi, et j'avais eu de la peine à
-empêcher qu'on ne les en privât formellement, qu'on inscrivît
-formellement dans la loi qu'ils ne possédaient pas ces garanties, et
-qu'ils étaient livrés à l'arbitraire des conseils municipaux.
-
-Je m'appliquai, dans mon administration, à les protéger contre cet
-arbitraire, à faire en sorte qu'ils ne fussent révoqués que selon les
-formes voulues par la loi pour les instituteurs nouveaux. Je n'ai pas
-réussi partout à les protéger efficacement, et il est arrivé que des
-conseils municipaux, des comités d'arrondissement se sont obstinés
-longtemps à dépouiller d'anciens instituteurs de leurs titres; ils le
-faisaient dans une entière sincérité, pensant que ces instituteurs
-n'étaient pas bons, et qu'ils en trouveraient de nouveaux qui
-vaudraient mieux. Je n'ai pas toujours partagé les espérances des
-autorités locales à cet égard; je n'ai pas non plus toujours protégé
-avec succès les anciens instituteurs; c'est ce qui est arrivé dans
-l'arrondissement de Cambrai; ils étaient au nombre de sept ou huit
-pour remplir le cadre dans les institutions primaires de cet
-arrondissement. Après les avoir défendus longtemps, au dernier moment,
-pour rétablir l'ordre dans cet arrondissement, pour remettre un peu la
-paix entre les anciens instituteurs, les nouveaux et les comités
-d'arrondissement, j'ai cédé aux voeux des conseils municipaux et des
-comités d'arrondissement; je ne me rappelle pas ici les faits spéciaux
-sur chaque instituteur. Je ne sais si j'ai cédé contre mon opinion,
-mais enfin j'ai cédé et j'ai dû céder.
-
-Je le répète, le principe général de mon administration a été
-d'assurer, autant que possible, aux anciens instituteurs les droits et
-les garanties accordés aux nouveaux; je n'ai pas toujours réussi;
-lorsque j'ai échoué, je l'ai vivement regretté; mais enfin il est vrai
-que la loi n'a pas donné aux anciens instituteurs les mêmes droits
-qu'aux nouveaux nommés sous son empire; et j'ai eu beaucoup de peine,
-en 1833, à empêcher qu'ils n'en fussent entièrement dépouillés par un
-amendement qu'on voulait introduire dans la loi.
-
-
-
-
-XC
-
-Discussion du projet de loi présenté par le cabinet présidé par le
-comte Molé, pour demander 1,500,000 francs de fonds secrets.
-
---Chambre des députés.--Séance du 14 mars 1838.--
-
-
-Un long et vif débat s'éleva sur les fonds secrets demandés par M. le
-comte Molé. J'y pris la parole après M. Odilon Barrot et M. Barthe,
-alors garde des sceaux.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je monte à cette tribune avec un sentiment
-très-combattu; je me proposais d'y monter hier et de porter la
-question sur un terrain un peu différent de celui où elle était
-placée: sur un terrain où j'aurais rencontré les choses plutôt que les
-personnes; sur un terrain étranger aussi à nos anciens débats, autant,
-du moins, que cela est possible quand on ne veut rien renier de son
-passé. Je voulais me renfermer strictement dans notre situation
-présente, dans la situation de notre gouvernement, de nos
-institutions, surtout de cette Chambre elle-même.
-
-La question vient d'être replacée et sur le terrain des personnes et
-sur celui de nos anciens débats: je ne m'en étonne point; les
-personnes tiennent une grande place dans la politique, et il n'y a
-guère moyen, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Odilon
-Barrot, il n'y a guère moyen de parler du présent sans le rattacher au
-passé.
-
-Je demande cependant à la Chambre la permission d'essayer aujourd'hui
-ce que je voulais faire hier, de parler peu, très-peu des personnes et
-des questions personnelles; non que je désavoue ce qui en a été dit à
-cette tribune par mes honorables amis (_Mouvement prolongé_)..., non
-que je trouve qu'ils aient eu tort de voir et d'aborder la question
-sur ce terrain; elle est là aussi, et elle doit être vue et traitée là
-comme sous tous ses autres aspects.
-
-Je ne désavoue non plus, j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à
-la Chambre, je ne désavoue rien de mon passé, ni des grandes mesures
-auxquelles j'ai eu l'honneur de prendre part, ni du langage que j'ai
-tenu, ni du but que j'ai voulu atteindre depuis sept ans.
-
-On s'est quelquefois efforcé de rejeter sur mes amis, et qu'on me
-permette de le dire, sur moi, la principale responsabilité de ce
-passé. Je me ferais gloire de l'adopter, si je ne craignais d'être
-taxé de présomption. Non, messieurs, je n'ai point la fatuité de
-croire que cette résistance énergique et heureuse à l'anarchie, cette
-résistance constitutionnelle et légale m'appartienne plus qu'à tant
-d'autres, plus qu'aux nobles collaborateurs qui y ont concouru avec
-moi. J'en ai eu ma part, je n'en réclame que ma part; mais si la
-responsabilité en paraissait trop pesante à quelqu'un, je suis prêt à
-accepter aussi toute la part dont d'autres ne voudraient pas.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Cela dit, messieurs, je me renfermerai dans la question des choses et
-dans notre situation actuelle.
-
-La question reste encore bien assez grande et ma situation assez
-délicate. (_Sensation._)
-
-Dans les situations délicates, et qui semblent embarrassantes, j'ai
-toujours vu qu'il y avait un moyen presque assuré de surmonter les
-difficultés, c'est de dire exactement ce qu'on pense, ni plus ni
-moins; c'est ce que j'essayerai de faire.
-
-Depuis 1830, messieurs, une seule pensée, un seul voeu me préoccupe,
-la fondation de notre gouvernement: fonder un gouvernement, un vrai
-gouvernement, la monarchie constitutionnelle, régulière, stable, c'est
-là la grande promesse de 1830. C'est au nom, c'est sous les auspices
-de cette promesse que la révolution de Juillet a été promptement et
-généralement acceptée en France et en Europe. Elle s'est engagée à
-mettre un terme à tant d'essais orageux et infructueux; elle s'est
-engagée à nous garantir nos conquêtes sociales en nous donnant le
-gouvernement qui leur convient.
-
-Il y va de notre honneur, messieurs, de tenir cette promesse, autant
-que de notre premier intérêt.
-
-Toute ma conduite politique a été subordonnée à cette pensée.
-
-Tout ce qui pourrait affaiblir, compromettre, retarder dans sa marche
-ascendante notre gouvernement, je me le suis toujours interdit, je me
-l'interdirai toujours.
-
-J'ai traversé, depuis 1830, bien des situations diverses; j'ai soutenu
-des administrations dont je ne faisais point partie; je n'ai pas
-attaqué des administrations dont la politique, à mon avis, laissait
-beaucoup à désirer; j'ai souvent désapprouvé, déploré; je n'ai jamais
-fait d'opposition. (_Mouvement._) Je me trompe, j'en ai fait une seule
-fois, un seul jour, quand la nécessité me semblait évidente et le
-péril imminent; j'en ai fait au mois de mars 1831, contre
-l'administration de l'honorable M. Laffitte.
-
-Si des circonstances analogues se renouvelaient, si je croyais
-l'intérêt du pays engagé dans une opposition pareille, je n'hésiterais
-pas plus aujourd'hui qu'en 1831; je ne m'inquiéterais pas de savoir si
-le cabinet porte le nom de M. Laffitte ou de M. le comte Molé. Je
-ferais de l'opposition; j'en ferais ouvertement, hautement, à cette
-tribune, par les seuls moyens publics et constitutionnels.
-
-Il n'y a pas lieu aujourd'hui, à mon avis, de faire une opposition
-semblable; il n'y a pas lieu de presser, par toutes les voies
-constitutionnelles, le renversement du ministère. Est-ce à dire,
-messieurs, qu'il n'y ait rien à faire? Est-ce à dire que je ne puisse
-venir ici exprimer tel ou tel dissentiment entre l'administration et
-moi, signaler le mal de notre situation et en chercher le remède? Non,
-messieurs, non, je ne refuserai pas à l'administration le moyen dont
-elle croit avoir besoin; je voterai pour les fonds secrets; mais je
-garde la liberté d'indiquer ce qui me paraît grave dans notre
-situation; j'en userai avec mesure et sincérité.
-
-À mon avis, messieurs, cette situation n'est pas bonne; au lieu de se
-fortifier, le pouvoir s'affaiblit; au lieu de s'élever, il s'abaisse;
-au lieu de s'organiser, la société tâtonne et se disperse. La cause à
-laquelle je suis dévoué, la cause de notre gouvernement, de sa
-consolidation, de sa force, ne me paraît pas en progrès; nous perdons
-du terrain au lieu d'en gagner.
-
-Comment cela arrive-t-il après le triomphe de l'ordre, au milieu d'une
-tranquillité profonde, quand tout semble prospérité et succès?
-
-Je répète que je ne reviendrai pas sur le passé, que je ne ranimerai
-pas nos anciens débats; je n'en tirerai qu'un avertissement que tout
-le monde en tirera, d'accord avec moi.
-
-Tout le monde conviendra que, pendant sept ans, surtout de 1830 à
-1836, notre gouvernement a rencontré bien des périls, bien des
-épreuves, et qu'il les a surmontés. Il a duré, il a rétabli l'ordre,
-il s'est affermi.
-
-Parmi les causes de son succès, l'une des plus décisives a été la
-formation, au sein des Chambres, de cette majorité gouvernementale,
-ferme et permanente, qui a voulu et su soutenir une administration
-ferme et décidée comme elle.
-
-La formation d'une telle majorité était peu probable; elle
-rencontrait, en 1831, de bien grands obstacles; nos longues habitudes
-de révolution, nos longues habitudes d'opposition, une révolution
-toute récente qui laissait tous les esprits, les uns ébranlés, les
-autres intimidés en présence du pouvoir populaire, enfin notre
-situation à nous tous, députés, électeurs, gardes nationaux, à toute
-cette France nouvelle qui venait de remporter sur l'ancien régime une
-victoire nouvelle et ardente. Nous luttions depuis longtemps pour la
-conquête de nos droits et de nos libertés; nous étions pleins de
-méfiance pour une portion de la société, habituellement l'alliée et
-l'appui du pouvoir. De là l'affaiblissement du parti naturel de
-l'ordre et des idées de gouvernement. Nous nous sommes trouvés obligés
-de suffire tout à coup, nous-mêmes et nous seuls, à cette grande cause
-de l'ordre, obligés de nous organiser soudainement pour la défense de
-l'ordre, nous, encore tout émus de nos combats pour la liberté.
-
-Certes, messieurs, c'était un résultat peu probable que la formation
-d'une majorité gouvernementale dans de telles circonstances; cependant
-elle s'est formée; elle a fait non-seulement notre salut, mais la
-dignité de notre gouvernement et de notre situation depuis 1830. La
-juste influence, l'influence régulière de cette Chambre dans les
-affaires et sur le pouvoir a commencé là. Ce n'est que par la
-formation et l'action d'une majorité gouvernementale que cette
-influence peut se fonder. Le pouvoir va à qui le comprend et le
-soutient, non à qui le méconnaît et l'attaque. Trois mois d'une
-majorité gouvernementale font plus grandir la Chambre que des années
-de l'opposition la plus brillante.
-
-Voilà, messieurs, je n'hésite pas à le dire, le fait décisif qui,
-pendant six ans, au milieu de nos crises, a fait notre force et notre
-salut. Aujourd'hui, je le sais, la situation est changée, nous n'avons
-plus d'émeute à réprimer, plus de périls immédiats et pressants à
-déjouer. Est-ce à dire, messieurs, que tout soit fini, qu'une majorité
-bien organisée, une majorité gouvernementale ne soit pas encore
-aujourd'hui nécessaire, également nécessaire, quoique par d'autres
-causes et pour d'autres effets? Je ne le pense pas. Permettez-moi de
-regarder d'un peu près à notre situation.
-
-À tous nos efforts, à tous nos combats pour le rétablissement de
-l'ordre et le salut de notre gouvernement, a succédé cette disposition
-dont vous parlait hier mon honorable ami M. Fulchiron, un relâchement
-général, une certaine détente des esprits et des coeurs. Le péril ne
-rallie plus, la nécessité ne contient plus. On ne sent plus le besoin
-de s'imposer des sacrifices, des gênes, des contraintes; chacun se
-laisse aller à sa pente et se passe ses fantaisies. Savez-vous ce qui
-en résulte? Deux maux très-graves.
-
-D'abord, l'affaiblissement du pouvoir. Le pouvoir, aujourd'hui a grand
-besoin d'être encouragé, soutenu, poussé; le pouvoir n'a plus
-confiance en lui-même, dans sa cause, dans sa force. Après les revers
-qu'il a essuyés depuis cinquante ans, après les coups qu'il a reçus,
-et dans les esprits et les institutions, le pouvoir n'ose plus guère
-prendre l'initiative ni compter sur le succès. Il cherche et attend du
-dehors, du public, un appui, une impulsion. Il a souvent tort; il
-pourrait souvent trouver sa force en lui-même, et donner ce qu'il
-attend. Mais enfin le fait est incontestable; le pouvoir se sent, se
-croit affaibli, et a besoin qu'on lui apprenne à compter sur lui-même.
-
-L'affaiblissement de la Chambre est aussi le résultat de l'absence
-d'une majorité forte et organisée; n'est-ce pas là ce qui rend la
-Chambre accessible à toutes les prétentions, à toutes les manoeuvres,
-soit des pouvoirs rivaux, soit des moindres partis qui s'agitent dans
-son sein? On se plaint de ce mal, on s'en prend aux ambitions, aux
-rivalités personnelles. L'honorable M. Barrot le disait tout à
-l'heure: ce n'est point à de si petites causes, c'est à l'état même de
-la Chambre, à l'absence d'une majorité organisée, au sein de laquelle
-tout le monde soit contraint de se classer, de se discipliner, de
-suivre ou de commander, qu'il faut imputer cet affaiblissement de la
-Chambre qui affaiblit le régime représentatif tout entier.
-
-Ces maux sont réels, messieurs, et ils en préparent de plus grands;
-ils ouvrent la porte à de vrais dangers. Par suite de ce relâchement,
-de ces affaiblissements du pouvoir et de la Chambre, nous courons
-risque d'être livrés de plus en plus à l'esprit d'opposition.
-
-Je ne veux me servir d'aucun terme offensant. Je ne veux revenir, je
-le répète, sur aucune de nos anciennes querelles; mais enfin,
-messieurs, l'esprit d'opposition domine dans une partie de cette
-Chambre, cet esprit qui consiste, et je ne le présenterai pas sous un
-mauvais aspect, qui consiste, d'une part, dans la critique continuelle
-du pouvoir, dans l'habitude de ne lui rien passer, de le condamner à
-une lutte incessante; d'autre part, dans l'extension continuelle du
-pouvoir populaire, c'est-à-dire des droits politiques et des libertés
-individuelles. C'est là ce qui caractérise l'esprit d'opposition,
-esprit qui a sa place dans notre gouvernement, messieurs, qui rend de
-grands services, qui éclaire et contient le pouvoir, mais qui n'est
-pas l'esprit de gouvernement et ne saurait aucunement le remplacer;
-esprit dangereux surtout après une longue anarchie, quand les maximes,
-les habitudes, les préjugés révolutionnaires sont encore flagrants.
-
-À côté de l'esprit d'opposition, messieurs, nous rencontrons un autre
-danger: l'esprit d'hésitation, d'incertitude dans les idées et de
-mollesse dans les volontés.
-
-Recueillez vos souvenirs; quel est l'un des plus grands embarras
-auxquels nous soyons en proie depuis 1789? N'est-ce pas l'incertitude
-d'esprit de beaucoup d'honnêtes gens qui veulent l'ordre, un
-gouvernement régulier, et qui n'en acceptent pas ou n'en savent pas
-les conditions? N'est-ce pas la faiblesse de coeur de beaucoup
-d'honnêtes gens, amis de l'ordre et du pouvoir régulier, mais qui
-n'osent pas résister aux préjugés et aux passions populaires?
-
-Cette incertitude, cette faiblesse nous ont fait, depuis 1789, presque
-autant de mal que les mauvaises intentions et les mauvaises passions.
-
-Et pourtant c'est là l'inévitable effet de l'absence d'une majorité
-constituée dans les Chambres, et de l'affaiblissement qui en résulte
-soit pour le système représentatif, soit pour le pouvoir lui-même. Le
-pays est livré, de plus, soit à l'esprit d'opposition, soit à l'esprit
-d'hésitation.
-
-Et l'un et l'autre de ces esprits nous replacent sur la pente qui
-mène aux grands dangers, aux dangers matériels et pressants que nous
-avons surmontés une fois.
-
-Et l'un et l'autre sont également nuisibles à ce qui est aujourd'hui
-notre premier intérêt, à la fondation de notre gouvernement.
-
-Tous les hommes que préoccupe surtout cet intérêt doivent donc
-s'efforcer de rétablir une majorité bien constituée, une majorité
-gouvernementale qui se décide et décide le gouvernement avec elle.
-
-Je sais, messieurs, et ceci est grave, je sais qu'on dit que nous
-voulons pousser ainsi cette Chambre hors des limites de son action
-utile et sage; je sais qu'on dit qu'une Chambre ainsi constituée, une
-majorité ainsi formée porterait atteinte à l'indépendance de la
-couronne.
-
-_M. le président du conseil._--Qui a dit cela?
-
-M. GUIZOT.--Je n'impute cette idée à aucun des membres du cabinet; je
-dis que depuis quelque temps elle circule et qu'on la présente comme
-une objection grave contre l'organisation d'une vraie majorité dans la
-Chambre, et contre son influence sur le gouvernement. On dit que, si
-elle existait, elle porterait atteinte à l'indépendance de la couronne
-et lui imposerait ses ministres, que sa politique envahirait le
-gouvernement.
-
-En fait, messieurs, pendant quelques années, une majorité semblable
-existait; ce qu'on redoute là est-il arrivé? La couronne a-t-elle été
-opprimée? le gouvernement a-t-il été envahi? Non certes; la couronne a
-exercé, dans leur plénitude et avec leurs excellents effets, toutes
-ses prérogatives.
-
-Je vais plus loin: au mois de mars 1831, dans l'un des plus pressants
-périls, dans l'un des plus grands affaiblissements du pouvoir que nous
-ayons traversés depuis sept ans, quand la nécessité de remonter les
-ressorts de la machine était évidente, la couronne attendait, et,
-avant de se résoudre, cherchait un point d'appui pour résister au mal:
-la Chambre le lui donna; ce fut la Chambre qui, la première, signala
-le danger et imprima l'impulsion qui devait amener le remède. Ce
-furent les paroles, les résolutions de la Chambre qui montreront à la
-couronne qu'elle pouvait appeler Casimir Périer et former le ministère
-du 13 mars.
-
-À d'autres époques, dans des circonstances analogues, il a fallu
-pareillement l'initiative indirecte, l'action préalable de la Chambre
-pour déterminer, en la soutenant, l'action de la couronne. Je suis
-loin d'en faire à la couronne un reproche: elle agissait ainsi par
-prudence, et elle avait raison; j'en tire seulement cette conséquence
-que les manifestations énergiques et préalables d'une Chambre bien
-constituée ne nuisent pas nécessairement aux prérogatives de la
-couronne, à l'action du gouvernement, et l'ont servie bien des fois,
-au lieu de lui nuire.
-
-En tout, messieurs, si on considère ce qui s'est passé en France
-depuis quelques années, on s'apercevra que c'est non-seulement à
-l'harmonie des grands pouvoirs constitutionnels, mais à l'énergie avec
-laquelle chacun d'eux s'est déployé dans sa sphère, que nous avons dû
-notre succès, notre salut. Croyez-vous que quelqu'un de ces grands
-pouvoirs, isolé, livré à lui-même, eût surmonté les difficultés que
-nous avons eues à traverser? Croyez-vous que la couronne seule, qu'un
-gouvernement absolu nous eût sauvés de l'anarchie, nous eût retenus
-sur la pente révolutionnaire sur laquelle nous étions placés? Non,
-messieurs, non; ni le pouvoir absolu, ni le pouvoir démocratique
-n'aurait suffi seul à une pareille oeuvre: il a fallu le concours de
-la couronne et des Chambres donnant et recevant tour à tour, selon le
-besoin du moment, l'impulsion et l'appui.
-
-En opérant ainsi, messieurs, on a mis en pratique les vrais principes
-de la Charte, les vrais principes du gouvernement représentatif. Ce
-gouvernement réside dans l'amalgame continuel, dans le tempérament
-continuel, l'un par l'autre, des trois grands pouvoirs publics;
-amalgame qui s'accomplit dans le cabinet, ou les chefs avoués de la
-majorité parlementaire, devenus les conseillers de la couronne,
-représentants des Chambres auprès de la couronne et de la couronne
-auprès des Chambres, délibèrent et agissent toujours en présence et
-sous la surveillance des grands pouvoirs publics qu'ils représentent
-légalement.
-
-Voilà notre gouvernement, messieurs; voilà ce que veut la Charte;
-voilà ce qui nous a sauvés depuis 1830; voilà ce qu'il ne faut jamais
-laisser affaiblir.
-
-Je vous le demande, regardez à notre situation actuelle, aujourd'hui
-que cette majorité gouvernementale nous manque; voyez ce qui se passe;
-voyez dans quels inconvénients nous tombons de jour en jour.
-
-Je vous signalais tout à l'heure les progrès de l'esprit d'opposition,
-visibles dans les deux dernières élections, visibles dans les
-minorités mêmes. Croyez-vous que l'esprit d'hésitation n'ait pas fait
-des progrès semblables? Consultons-nous nous-mêmes; que chacun de nous
-descende en lui-même; n'y a-t-il pas une grande incertitude répandue
-sur nos idées, sur nos résolutions, sur nos actions? Sommes-nous aussi
-décidés, agissons-nous avec autant de fermeté, autant de résolution
-que nous l'avons fait à d'autres époques? Non, nous sommes nous-mêmes
-plus ou moins irrésolus, incertains; nous sommes presque tous atteints
-du mal dont nous nous plaignons.
-
-Regardez le gouvernement, regardez ses relations avec les Chambres. Je
-ne veux pas entrer dans les questions personnelles; je ne veux
-adresser à tel ou tel acte spécial aucun reproche; mais n'est-il pas
-évident qu'il y a peu d'union intime, peu d'action réciproque entre le
-gouvernement et les Chambres?
-
-Et en portant nos regards hors des Chambres, n'est-il pas évident que
-l'administration manque d'unité et d'énergie? qu'elle n'est pas plus
-efficace dans ses relations avec ses agents que dans ses relations
-avec cette Chambre?
-
-Et le public ne laisse-t-il pas percer quelque découragement, quelques
-doutes sur les mérites de nos institutions et sur leur avenir? N'y
-a-t-il pas quelque affaiblissement moral de l'esprit public à côté de
-la mollesse politique du pouvoir?
-
-Messieurs, ce qui m'afflige, ce que je redoute surtout de ces faits,
-c'est le retard qu'ils apportent à l'accomplissement de notre première
-mission, à l'affermissement complet et définitif de notre
-gouvernement. Je reviens à mon point de départ. Fonder notre
-gouvernement est, sous le point de vue matériel, comme sous le point
-de vue moral, notre grande affaire, la vraie tâche de notre époque. Ne
-vous y trompez pas, messieurs; une grande question est encore en
-suspens dans le monde auprès de beaucoup de bons esprits, la question
-de savoir si, des idées de 1789 et de l'état social qu'elles ont
-amené, il peut sortir un gouvernement stable et régulier. Nous sommes
-appelés à résoudre cette question par le plus éclatant des arguments,
-par l'expérience. Pour y réussir, deux conditions nous sont absolument
-imposées. La première, c'est de purger les principes de 1789 de tout
-alliage anarchique: cet alliage a été naturel, inévitable; il était la
-conséquence de la première situation, du premier emploi des idées de
-1789. Ces idées ont servi à détruire ce qui existait alors,
-gouvernement et société, elles ont contracté dans ce travail un
-caractère révolutionnaire. Le moment est venu de les en dégager et de
-les ramener à leur sens vrai et pur. C'est le plus sûr moyen
-d'accomplir cette conciliation si désirable dont on parle tant depuis
-quelque temps. D'un côté, par leur beauté, leur équité, les principes
-de 1789, mis en pratique, devenant la base d'un gouvernement régulier,
-réaliseront les voeux des amis sensés et honnêtes de la liberté et du
-progrès, et ne laisseront en dehors que les esprits chimériques et les
-passions déréglées. D'autre part, ces mêmes principes, quand ils
-seront bien séparés de toute idée anarchique, quand il sera bien
-évident qu'ils ne menacent ni la moralité individuelle, ni l'ordre
-public, ni la religion, ni aucun des grands intérêts, des intérêts
-éternels sur lesquels la société se fonde, rallieront beaucoup
-d'hommes honorables. (_Mouvement._)
-
-M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Sensation._)
-
-M. GUIZOT.--Et vous, messieurs, quand vous aurez accompli cette
-mission de notre temps, de séparer les principes de 1789 de tout
-alliage anarchique... (_Agitation._) Je sais, messieurs, qu'il est des
-personnes que je choque dans ce que je dis là. (_Mouvements divers._)
-
-M. LAFFITTE.--Pas moi.
-
-M. GUIZOT.--Ce n'est pas à l'honorable M. Laffitte que je m'adressais
-particulièrement. Je sais qu'il y a des personnes qui croient qu'il
-n'y a, dans les idées de 1789, rien à rectifier, rien à élever à une
-vérité plus haute et plus pure. À mon avis, elles se trompent.
-
-Les principes généraux adoptés à cette époque sont très-bons, mais ils
-ont été entachés de passions anarchiques, d'idées destructives, non de
-telle ou telle forme de gouvernement, non de telle ou telle forme de
-société passagère, mais de toute société en général, de tout
-gouvernement régulier; voilà de quoi il faut les séparer; voilà
-pourquoi il faut les ramener à un sens plus pur, plus vrai; alors vous
-verrez beaucoup de gens de bien, beaucoup de citoyens honorables et
-considérables se rallier à vous, et vous aurez fait un grand pas vers
-la fondation de notre gouvernement.
-
-Messieurs, l'état où nous sommes, ce qui se passe depuis quelque
-temps, nous éloigne de ce but au lieu de nous en rapprocher.
-
-On dit que les longues et fréquentes incertitudes ministérielles usent
-les hommes, et on a raison; les longues et fréquentes incertitudes
-politiques usent les institutions, les pouvoirs, les peuples. Nous
-n'avons rien de plus pressé que d'en sortir; nous n'avons rien de plus
-pressé que d'arriver à une politique claire, ferme, conséquente,
-organisée.
-
-Cette Chambre, je le sais, ne peut pas tout; cependant elle peut
-beaucoup: qu'elle fasse tout ce qu'elle peut faire; qu'elle soit tout
-ce qu'elle doit être; qu'elle s'organise et se gouverne elle-même;
-qu'elle s'applique à enfanter une majorité régulière, stable, décidée,
-et beaucoup de mauvaises choses jugées inévitables s'évanouiront, et
-beaucoup de bonnes choses jugées impossibles s'accompliront, et vous
-verrez notre gouvernement reprendre sa marche ascendante.
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande la parole.
-(_Mouvement prolongé._)
-
-M. GUIZOT.--Je ne lui refuserai jamais les moyens d'action dont il a
-besoin; mais je lui demanderai à mon tour d'user fermement,
-efficacement, de tous ses moyens. J'avoue que je ne puis me contenter
-de la situation dans laquelle nous sommes; je suis pour nous tous,
-pour notre gouvernement, pour cette Chambre, plus difficile et plus
-exigeant.
-
-Quand nous avons entrepris, en 1830, de résister à la tyrannie, et
-depuis 1830 à l'anarchie, nous avons cru, nous avons voulu faire
-quelque chose de grand, quelque chose de glorieux pour notre temps et
-pour notre pays. Je conjure la Chambre de ne pas permettre que cette
-grande entreprise soit un moment rabaissée. Vous tous, messieurs, vous
-amis de l'ordre et de la paix, vous qui voulez rétablir partout, dans
-l'État, dans les familles, la régularité, la stabilité, la moralité,
-croyez-moi, vous avez besoin, absolument besoin que votre politique
-soit élevée aussi bien que prudente.
-
-Vous ne recherchez pas la popularité ni le bruit; vous ne formez aucun
-de ces desseins, vous n'employez aucun de ces moyens qui ébranlent
-l'imagination des hommes; gardez, gardez précieusement la grandeur
-morale; qu'elle soit le caractère de vos idées, de vos actes, de vos
-paroles; ne souffrez pas qu'elle dépérisse un instant dans votre
-gouvernement; imposez-lui l'obligation de s'élever et de s'enraciner à
-la fois. C'est le plus grand service que vous puissiez rendre au roi
-et au pays. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-
-
-
-XCI
-
-Débat sur le projet de loi présenté pour le payement de l'emprunt
-grec.
-
---Chambre des députés.--Séance du 26 mars 1838.--
-
-
-Le projet de loi présente par M. le comte Molé pour le payement de
-l'emprunt grec fut vivement attaqué par l'opposition, entre autres par
-MM. de Salverte et Mauguin. Je pris la parole pour le soutenir. Le
-projet de loi fut adopté.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, si en 1828, en 1829, quand les affaires de la
-Grèce nous inspiraient à tous un si vif intérêt, si quelqu'un, dans
-cette Chambre, était venu faire entendre à cette tribune quelques-unes
-des paroles que vous avez entendues dans le cours de ce débat, je vous
-le demande, ne se serait-il pas élevé de tous les bancs des
-exclamations pour arrêter ces paroles? (_C'est vrai! Mouvement en sens
-divers._)
-
-M. MAUGUIN.--J'ai tenu le même langage en 1829.
-
-M. GUIZOT.--Ce n'est pas à M. Mauguin que je réponds en ce moment; je
-fais allusion aux paroles qui se sont fait entendre au commencement de
-cette discussion, et je répète que si, en 1828, en 1829, de telles
-paroles avaient retenti dans cette Chambre, il se serait élevé de tous
-les bancs les réclamations les plus vives pour protester contre un
-pareil langage. Eh! messieurs, respectons nos propres oeuvres, le bien
-que nous avons voulu faire; gardons un bon souvenir de nos efforts
-dans une bonne cause, et ne donnons pas un exemple de la légèreté et
-du dédain pour le bien que nous avons fait, que nous avons tenté du
-moins. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-J'arrive à la question, et je serai fort court, car elle est fort
-simple, comme le disait tout à l'heure M. le président du conseil.
-
-Un emprunt a été contracté par la Grèce; il l'a été sous la garantie
-de la France. Le projet qui vous est présenté en ce moment n'est que
-l'exécution de cette garantie; vous êtes tenus de payer. L'honorable
-M. Mauguin le disait lui-même tout à l'heure. Je ne pense pas que la
-Chambre veuille recommencer aujourd'hui toute la discussion de 1835;
-je ne pense pas qu'elle veuille examiner de nouveau aujourd'hui si la
-France a eu raison de consentir alors à cet emprunt, quelles étaient
-les ressources de la Grèce, quelles combinaisons, quelles mesures
-pouvaient être adoptées. Tout cela a été examiné, débattu. Maintenant
-je tiens le fait pour accompli. La garantie a été donnée, l'emprunt a
-été fait; ce qu'il s'agit de savoir, c'est ce qu'il nous reste à
-faire.
-
-Au mois de septembre 1833, quand l'emprunt a été contracté, il l'a été
-aux meilleures conditions que la Grèce ait pu trouver; ces conditions
-ont été débattues entre les banquiers et le gouvernement grec; on ne
-peut pas en rendre le gouvernement français responsable.
-
-L'une de ces conditions était que les banquiers retiendraient entre
-leurs mains, sur le capital de l'emprunt, le service de deux années
-d'intérêt, des années 1834 et 1835. Cette condition a été exécutée.
-Notre gouvernement n'a donc été amené à s'occuper de l'emprunt et de
-sa garantie qu'à la fin de 1835. Qu'a-t-il fait alors? qu'a fait le
-ministre qui était alors à la tête des affaires étrangères? Il a
-proposé, à la conférence où se réunissaient les trois puissances
-garantes de l'emprunt, les mesures nécessaires pour que toutes les
-conditions du traité de 1832 fussent exécutées, pour que de vraies
-garanties financières et politiques nous fussent assurées.
-
-_M. le président du conseil._--Même auparavant: sa prévoyance s'était
-manifestée déjà plusieurs mois auparavant.
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Elle a eu de beaux résultats, sa prévoyance!
-
-M. GUIZOT.--À plus forte raison ai-je le droit de dire ce que je dis,
-si le ministre s'en est occupé avant 1835. Je ne parle en ce moment
-que des mesures qu'il a prises à la fin de 1835. Nous avons demandé
-alors que des institutions, une administration régulière, fussent
-établies en Grèce, que l'armée fût diminuée, que le corps bavarois
-quittât, en tout ou en partie, le service grec, en un mot, que la
-France et les autres puissances contractantes fussent assurées que les
-sommes provenant de l'emprunt seraient employées avec ordre et pour
-les vrais intérêts de la Grèce.
-
-M. le duc de Broglie est sorti des affaires après avoir engagé les
-négociations en ce sens. De grandes difficultés se sont alors
-présentées. Les autres puissances signataires n'ont pas en Grèce la
-même situation ni le même intérêt que la France. Il fallait leur faire
-adopter les mesures que la France proposait; on n'y a pas réussi
-immédiatement. Le cabinet français s'est cru alors obligé de prélever,
-sur la troisième série, plusieurs semestres des intérêts des deux
-premières. Il eût été désirable qu'on pût procéder autrement, et que
-la conférence se mît d'accord sur les mesures à prendre pour assurer à
-la Grèce une administration politique et financière plus complète et
-plus régulière; mais, enfin, on n'y a pas réussi alors. Que fait
-aujourd'hui le gouvernement? que propose le ministère? Il propose de
-revenir à nos premiers efforts, de faire aujourd'hui ce qu'on tentait
-à la fin de 1835. Il nous demande de ne plus nous laisser aller à
-prélever sur la troisième série les intérêts des deux séries
-précédentes, de nous réserver les moyens d'exiger de la Grèce les
-garanties d'ordre, de régularité, de bonne politique que nous avons
-droit d'en attendre, et de pourvoir, en attendant, pour notre part, au
-service des intérêts de l'emprunt que nous avons garanti.
-
-Voila le véritable état de la question, messieurs. Vous êtes tenus de
-payer l'emprunt. Vous n'en avez pas réglé les conditions. Ce n'est
-qu'à la fin de 1835 que vous avez été appelés à y pourvoir. Nous avons
-fait alors tous les efforts possibles pour obtenir de la Grèce les
-garanties politiques et financières que nous pouvions demander. Ces
-efforts n'ont pas réussi alors, on les reprend aujourd'hui; j'espère
-qu'on les reprendra avec succès, et que l'appui que la Chambre prêtera
-au gouvernement lui donnera les moyens de persévérer dans son dessein
-et d'arriver au but.
-
-Je vote donc pour la proposition du gouvernement, amendée par la
-commission, et je prie la Chambre de remarquer que c'est pour nous le
-seul moyen de conserver sur la Grèce l'influence que la Grèce
-elle-même a grand besoin de nous voir exercer. (_Très-bien! Aux
-voix!_)
-
-
-
-
-XCII
-
-Discussion du budget du ministère de l'instruction publique pour 1839.
-
---Chambre des députés.--Séance du 5 juin 1838.--
-
-
-Dans la discussion du budget du Ministère de l'instruction publique
-pour 1839, la question de l'introduction de la liberté d'enseignement
-dans l'instruction secondaire fut soulevée en passant. Je fis
-incidemment, à ce sujet, les observations suivantes.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je ne me propose en aucune façon d'entrer dans
-la discussion spéciale qui occupe en ce moment la Chambre; mais je lui
-demande la permission de dire que je persiste dans l'opinion qui, il y
-a deux ans, m'avait conduit à présenter à la Chambre un projet de loi
-pour satisfaire, quant à l'instruction secondaire, à l'article 69 de
-la Charte, comme nous l'avions fait quant à l'instruction primaire.
-Jusqu'ici, non-seulement mon opinion personnelle, mais l'opinion
-générale du gouvernement et de la Chambre a été que l'article 69 de la
-Charte s'appliquait à l'instruction secondaire aussi bien qu'à
-l'instruction primaire, et que le principe de la libre concurrence
-devait s'introduire dans les divers degrés de l'enseignement.
-(_Très-bien!_) C'est dans cet esprit que le projet de loi fut présenté
-il y a deux ans; il avait pour objet, nullement de remettre en
-question tout ce qui existe en matière d'instruction secondaire, car
-ce qui existe existe très-légalement, mais d'introduire dans
-l'instruction secondaire actuelle le principe de la libre concurrence,
-et de mettre en même temps les établissements actuels en état de
-soutenir cette concurrence avec honneur et supériorité, comme il
-convient à la puissance publique. (_Nouvelle adhésion._)
-
-Ainsi, d'une part, faire pénétrer la libre concurrence dans
-l'instruction secondaire comme dans l'instruction primaire, et, de
-l'autre, perfectionner, élever, fortifier l'instruction secondaire
-donnée par l'État, de manière à ce qu'elle l'emporte sur les
-établissements privés avec lesquels elle doit concourir, voilà le but
-de la loi que j'avais eu l'honneur de présenter. C'est aussi, je
-crois, la pensée de l'article 69 de la Charte; et, pour mon compte, je
-persiste dans cette pensée. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Je crois devoir donner
-une explication...
-
-M. GUIZOT.--Je prie la Chambre de remarquer que je ne me trouvais pas
-dans la salle au moment où M. le ministre de l'instruction publique a
-prononcé ces paroles, et que c'est uniquement sur un ouï-dire que je
-me suis cru obligé de persister hautement dans mon opinion.
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--J'allais donner
-l'explication si loyale que vient de donner l'honorable M. Guizot. Il
-résulte pour moi, des paroles que je viens d'entendre, que les miennes
-n'avaient pas été entendues. J'avais établi qu'il y a, dans l'article
-69 de la Charte, deux choses entièrement distinctes: l'obligation de
-régler les matières d'instruction publique et l'obligation de donner
-la liberté d'enseignement. J'avais dit que l'obligation de donner la
-liberté d'enseignement s'appliquait à toutes les matières dont
-l'enseignement se compose; que, par conséquent, il y avait lieu, sous
-ce rapport, d'appliquer l'article 69 de la Charte à l'enseignement
-secondaire comme à l'instruction primaire. J'avais ajouté que, dans
-mon opinion qui différait de celle de l'honorable membre qui occupait
-avant moi le ministère de l'instruction publique, il n'y a pas eu lieu
-à réglementer à nouveau, par des lois, l'instruction secondaire et
-l'instruction supérieure qui existent d'une manière légale et
-constitutionnelle, en vertu des décrets qui ont constitué et qui
-régissent l'Université. Le seul point donc sur lequel il reste un
-doute, c'est qu'en 1835 et 1836 on a pensé qu'en résolvant la question
-de la liberté d'enseignement, quant à l'instruction secondaire, il y
-avait lieu d'introduire dans la loi des règles nouvelles concernant
-les colléges royaux, et qu'à mon avis l'état actuel des colléges
-royaux n'appelle pas de modifications qui soient du ressort de la loi,
-de sorte qu'en faisant une loi sur la liberté d'enseignement, il n'y a
-pas lieu de réglementer à nouveau ni les colléges royaux, ni les
-Facultés, ni le conseil royal. J'ajoute que, pour ce qui est de
-donnera l'enseignement public, ce qui est notre devoir à tous, les
-moyens de soutenir la concurrence, à mon avis, un de ces moyens est
-précisément de ne pas établir, comme l'a fait l'orateur qui m'a
-précédé à la tribune, que les matières d'enseignement appellent toutes
-la révision de la loi; car les institutions qu'on déclare incomplètes,
-pour lesquelles on déclare nécessaire l'appui de lois nouvelles, ces
-institutions sont ébranlées; elles n'ont plus la force nécessaire, et
-c'est précisément ce qui me fait insister auprès de la Chambre sur la
-nécessité d'être bien convaincue que l'Université, puissante par les
-lumières, puissante par son esprit d'ordre, puissante par la dignité
-des moeurs, l'est encore par l'autorité de la loi. (_Très-bien!_)
-
-M. GUIZOT.--Je remercie M. le ministre de l'instruction publique de
-l'explication qu'il vient de donner en ce qui concerne l'introduction
-du principe de la libre concurrence dans l'instruction secondaire,
-aussi bien que dans l'enseignement primaire.
-
-Je pense comme lui que tout ce qui existe aujourd'hui, Université,
-Facultés, conseil royal, existe légalement, constitutionnellement, et
-n'a aucun besoin d'être fondé par une nouvelle loi. J'ai déjà exprimé
-cette idée, et dans l'exposé des motifs, et dans la discussion de la
-loi sur l'enseignement secondaire; mais il est impossible de
-méconnaître que l'introduction de la liberté d'enseignement dans
-l'instruction secondaire doit amener, dans le système général de
-l'enseignement, des modifications qui appellent le concours de la loi.
-J'en donnerai un seul exemple. Dans le projet de loi discuté, il y a
-deux ans, certaines obligations, de véritables obligations légales,
-étaient imposées aux villes en ce qui concerne les colléges communaux.
-Je ne pense pas qu'il soit du domaine des ordonnances d'établir de
-telles obligations à la charge des villes, pas plus que des droits
-pour les personnes; c'est à la loi qu'il appartient de régler de
-telles matières. J'avais donc raison de penser, comme je le pense
-encore, qu'il y a, dans l'enseignement secondaire, des questions nées
-de l'introduction du principe de la libre concurrence, des questions
-nombreuses, fondamentales, et qui ne peuvent être décidées que par une
-loi. (_Aux voix! aux voix! La clôture! la clôture!_)
-
-
-
-
-XCIII
-
-Sur les affaires, les conditions et le mode de notre établissement
-dans l'Algérie.
-
---Chambre des députés.--Séance du 8 juin 1838.--
-
-
-Après le traité de la Tafna et la prise de Constantine, le
-gouvernement demanda, par un projet de loi spécial, des crédits
-extraordinaires pour notre établissement en Algérie. Un grand débat
-s'éleva et toutes les questions relatives à cet établissement y furent
-de nouveau agitées. Je pris la parole pour soutenir, en les
-développant, les idées que j'avais plusieurs fois émises à ce sujet.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, un malheur pèse en général sur la question
-d'Afrique; au début de toutes les sessions, elle excite un vif
-intérêt; on a le sentiment de son importance; on se promet de
-l'examiner à fond. Les jours, les mois s'écoulent, les affaires
-s'entassent, et la question d'Afrique est discutée au dernier terme de
-la session, quand la Chambre, lasse et pressée, n'a plus que bien peu
-de temps à lui donner.
-
-Il y a quelques jours, je l'avoue, j'étais préoccupé de cette crainte;
-mais le développement qu'a pris ce débat et l'attention que lui prête
-la Chambre me rassurent. Évidemment la Chambre est plus que jamais
-pénétrée de la grandeur de la question, et décidée à se bien informer
-avant de se résoudre.
-
-Je m'en félicite aujourd'hui plus que jamais; jamais peut-être les
-idées que se formeront, les résolutions que prendront, sur cette
-affaire, le gouvernement et la Chambre n'ont eu plus de gravité
-qu'aujourd'hui. La question d'Afrique est dans un moment critique; M.
-le président du conseil vous le disait avant-hier: nous passons en ce
-moment d'une époque à une autre. Le projet de loi vous le dit plus
-clairement encore; il vous demande un effectif beaucoup plus
-considérable qu'on ne vous en a jamais demandé, et il vous annonce que
-ce sera un effectif à peu près permanent. Le projet vous propose, en
-outre, un grand système de travaux publics, des travaux qui ne sont
-plus des mesures provisoires, mais de vrais travaux d'établissement.
-
-Et quand le gouvernement, messieurs, ne s'exprimerait pas clairement,
-et dans ses paroles, et dans ses projets, les événements parleraient à
-sa place.
-
-Depuis la dernière session, les deux grands événements qui sont si
-souvent revenus dans cette discussion, le traité de la Tafna et la
-prise de Constantine, nous ont placés en Afrique dans une situation
-toute particulière. Que ces événements soient contradictoires, que
-l'un ait limité à l'ouest notre occupation pendant que l'autre
-l'étendait à l'est, il est impossible de le nier. Je ne le reproche
-pas à l'administration; elle y a été conduite naturellement, presque
-nécessairement; je vais plus loin: à mon avis, quand elle a fait la
-paix à l'ouest, elle a bien fait; quand elle a fait la guerre à l'est
-et a pris Constantine, elle a bien fait. Je n'ai, sur ces deux grands
-événements, aucun reproche sérieux à lui adresser; mais les faits n'en
-subsistent pas moins et n'en sont pas moins contradictoires. Il est
-évident que nous avons marché dans deux voies contraires, vers la
-limitation d'un côté, vers l'extension de l'autre. Il faut choisir; il
-faut se décider entre le système auquel se rattache le traité de la
-Tafna et celui auquel se rattache l'expédition de Constantine.
-
-Et ne croyez pas, messieurs, que je veuille disputer sur le mot
-_système_; si on en préfère un autre, je suis tout prêt à
-l'accueillir: la dispute me paraît un peu frivole.
-
-Personne, pas plus, à coup sûr, M. le président du conseil que tout
-autre, personne ne conteste que, dans toutes les grandes affaires, il
-faut un but, un plan, une politique, et qu'il faut suivre cette
-politique après l'avoir adoptée.
-
-Personne ne conteste non plus que, dans ce but, dans ce plan, dans
-cette politique, soit au moment où on l'adopte, soit à mesure qu'on y
-marche, il faut tenir grand compte des faits, des circonstances, et
-modifier sa conduite à mesure qu'ils changent.
-
-Tout cela est évident et ne saurait, entre hommes sérieux, devenir un
-sujet, je ne dis pas de discussion, mais seulement de conversation.
-(_Assentiment._)
-
-Ce qui est également évident, c'est que, si le défaut de plan, de but
-précis, d'ensemble et de fixité dans la politique, est toujours
-choquant et fâcheux, il l'est surtout quand il s'agit d'un
-établissement nouveau, où tout est à fonder, à créer, où l'on
-rencontre inévitablement de grandes questions à résoudre, de grands
-partis à prendre, partis et questions qu'on ne peut éluder sans
-méconnaître les faits qui ne tardent pas à s'en venger.
-
-Une politique claire, déterminée, constante, nécessaire partout, est
-donc plus nécessaire dans la question d'Afrique que partout ailleurs.
-
-Et quand cela ne serait pas évident de soi-même, messieurs, notre
-expérience, depuis 1830, le démontrerait hautement.
-
-Je n'hésite pas à le dire: la plupart de nos fautes, de nos malheurs
-en Afrique, ont tenu à l'incertitude, à la fluctuation, au vague de
-nos intentions et de nos résolutions; nous cherchons, depuis 1830, la
-politique qui convient à l'Afrique, nous la cherchons sans la trouver.
-Et ici, messieurs, je prends ma part de ce reproche. Je pourrais dire
-que, dès l'origine, j'ai essayé de déterminer avec plus de précision,
-de faire suivre avec plus de constance une certaine politique à
-l'égard de l'Afrique, et toujours la même politique, une politique
-limitée, modérée; j'aime mieux reconnaître que, lorsqu'on a une
-conviction, il est bien rare qu'on y tienne aussi complétement, aussi
-fortement qu'il le faudrait. Les affaires sont difficiles; on est en
-présence d'opinions diverses avec lesquelles on traite. Les questions
-sont nombreuses. On cède un peu d'un côté pour gagner quelque chose de
-l'autre; on cède toujours trop. L'expérience m'a appris que, dans les
-grandes affaires, lorsqu'on a raison, on a plus raison qu'on ne croit;
-on ne s'y confie jamais assez. Pour mon compte, je ne m'y suis pas
-toujours assez confié. (_Sensation._)
-
-Permettez-moi, messieurs, de mettre sous vos yeux le tableau résumé de
-notre conduite en Afrique depuis 1830, et des causes qui nous ont
-amenés à la situation actuelle; à ces deux voies contraires entre
-lesquelles nous avons à choisir.
-
-Lors de la première expédition, personne certainement ne songeait à
-l'occupation étendue ou limitée. Il s'agissait uniquement d'aller
-venger l'affront fait à la France, et aussi d'un dessein plus élevé et
-qui, depuis longtemps, fermentait en Europe, la suppression de la
-piraterie. Il ne s'agissait ni de conquête, ni de tel ou tel mode
-d'occupation.
-
-La Restauration eut le bonheur, s'il est permis de se servir de ce
-mot, de ne point avoir à lutter, après le succès, contre les
-difficultés de la situation. (_Rire prolongé._)
-
-Dès que le gouvernement de Juillet eut pris les affaires, ces
-difficultés éclatèrent. L'honorable maréchal Clausel, envoyé alors en
-Afrique, les comprit sur-le-champ, et avec beaucoup de sagacité. Une
-idée s'était déjà répandue et accréditée dans tous les esprits; c'est
-que, puisque nous avions renversé le dey d'Alger, nous lui succédions
-dans ses États, que nous étions en droit de les occuper et de les
-gouverner; on traitait cette conquête-là comme une conquête ordinaire;
-le souverain était non-seulement vaincu, mais détrôné: son royaume
-nous appartenait, c'était à nous d'y régner.
-
-M. le maréchal Clausel comprit sur-le-champ, je le répète, la
-difficulté de cette situation, et il entreprit de lui donner
-sur-le-champ aussi une solution. Il voulut placer la France en Afrique
-dans une situation assez analogue à celle de la Porte ottomane.
-
-Il se proposa d'établir le pouvoir de la France à Alger et dans le
-territoire voisin d'Alger, et de lui conserver sur le reste de la
-régence une suzeraineté semblable à celle que la Porte exerçait sur le
-dey d'Alger, et qu'elle exerce encore sur les beys de Tunis et de
-Tripoli.
-
-Il alla chercher des beys partout, à Tunis notamment, pour en faire
-des vassaux de la France.
-
-Substituer ainsi la France à l'ancien dey dans Alger et autour
-d'Alger, et à la Porte ottomane dans le reste de la régence, c'était
-un système, une politique. Je n'entre dans aucun détail. Elle ne
-réussit pas.
-
-Il était bien difficile de relever ainsi, dans la plus grande partie
-de la régence, la puissance turque, au moment où on venait de
-l'abattre, en présence de toute la population arabe émancipée et
-soulevée.
-
-Mais pour avoir échoué dans le moyen, on ne renonça point au but. Ce
-que M. le maréchal Clausel avait voulu faire, indirectement et par des
-Turcs, là où les vassaux turcs n'avaient pu se maintenir ou s'établir,
-on envoya des troupes et des autorités françaises pour le faire, pour
-occuper et posséder toute la régence, comme le dey qu'on en avait
-chassé, pour l'occuper et la posséder par des autorités et des troupes
-françaises, à défaut d'autorités et de troupes turques, ou mores, ou
-arabes. C'est là l'idée qui, à travers beaucoup de fluctuations et de
-tergiversations, a dominé en Afrique depuis 1830.
-
-De là, messieurs, les expéditions fréquentes dans l'intérieur du
-pays; de là, dans la province d'Oran, la conquête de Tlemcen, de
-Mascara, le camp de la Tafna, et le dessein d'en établir d'autres
-entre Tlemcen et Mascara; de là, à l'est, la première expédition de
-Constantine; de là, tant de projets et de tentatives d'établissement
-sur tous les points importants du territoire. C'était toujours les
-droits du dey qu'on voulait exercer, et exercer par des mains
-françaises, à défaut de mains musulmanes.
-
-Mais on ne s'était pas rendu compte de l'extrême difficulté, je
-devrais dire de l'impossibilité d'une pareille substitution. Les
-Français ne ressemblent point aux Turcs, et ne pouvaient jouer leur
-rôle dans la régence.
-
-Je veux aller vite, messieurs, je laisserai de côté ce qui a été dit.
-Je ne parlerai donc que d'une première différence énorme, la
-différence de religion. Laissez-moi seulement vous faire remarquer
-que, sans parler des peuples eux-mêmes et de leurs animosités
-religieuses, de là est né, pour notre pouvoir en Afrique, un grand
-embarras politique. Le souverain actuel de l'Algérie n'en est point le
-souverain religieux. Vous avez détrôné le souverain politique, vous
-n'avez pas détrôné le souverain religieux. On ne change pas le chef
-spirituel aussi facilement que le chef temporel d'un État. La
-suprématie religieuse demeure en contradiction avec la suprématie
-politique; obstacle considérable pour remplacer les Turcs par des
-Français.
-
-Il y en a bien d'autres. Les Turcs n'étaient point, comme les
-Français, des soldats, des administrateurs momentanément séparés de
-leur patrie, toujours prêts à y retourner, pensant plus à la patrie
-qu'à l'Afrique, et ne remplissant qu'une mission temporaire. Les Turcs
-établis en Afrique y étaient à toujours; c'était un vrai camp de
-moines guerriers, maîtres du pays, comme les chevaliers de Saint-Jean
-de Jérusalem l'étaient de Rhodes ou de Malte; situation bien autrement
-forte, bien autrement tranchée et puissante que celle de ces autorités
-et de ces troupes françaises dont la France est le point de départ et
-sera le point de retour. Les Français, en Afrique comme ailleurs,
-sont au service du roi de France. Les Turcs étaient au service d'un
-souverain africain qui ne pensait pas à autre chose qu'à l'Afrique et
-n'avait point d'autre destinée que de la gouverner par eux et avec
-eux. Et comment les Turcs gouvernaient-ils la régence? par la
-piraterie, les profits de la piraterie, par les _razzias_, vraie
-piraterie de terre, par les cruautés, les iniquités que vous ne
-pouvez, que vous ne voudriez pas commettre. Les moyens de gouvernement
-que la population turque avait sur les Arabes, vous ne les avez pas.
-
-Voici une différence bien plus profonde sur laquelle je demande à la
-Chambre de porter son attention.
-
-J'ai lu avec beaucoup de soin l'opinion très-remarquable de notre
-honorable collègue M. Jouffroy. Il a appelé l'Afrique, non pas une
-colonie, mais un empire, et il a cherché comment la France pouvait
-posséder réellement cet empire. Il n'a trouvé qu'un moyen, c'est que
-le nouveau souverain laissât, isolées et tranquilles, chacune à sa
-place, dans ses lois et dans ses moeurs, les races qui habitent ce
-territoire, les Arabes, les Kabyles, les Mores, et d'autres encore.
-
-Messieurs, des Turcs, des musulmans ont pu faire cela; je n'hésite pas
-à dire que des Européens, des Français, ne le feront pas. Le caractère
-turc, le caractère oriental en général, c'est l'immobilité. Les
-maîtres orientaux se transportent dans un pays conquis; ils s'y
-établissent, ils dominent, ils oppriment, mais ils laissent faire; ils
-ne cherchent pas à s'assimiler les populations au milieu desquelles
-ils vivent. Vous voyez partout, sous l'empire des musulmans, des
-populations très-diverses de langage, de moeurs, de religion; elles
-vivent, non pas heureuses, non pas libres, mais isolées, livrées à
-elles-mêmes au milieu de leurs vainqueurs.
-
-C'est là le génie immobile, l'indifférence despotique et stationnaire
-de l'Orient.
-
-Le génie européen est tout autre. Il est actif, progressif,
-communicatif; il n'est pas au pouvoir d'une population européenne,
-d'une population française, de s'établir ainsi au milieu de races
-différentes, et de ne pas travailler incessamment à améliorer sa
-situation, à étendre son empire ou son influence, à s'assimiler les
-tribus et les races qui l'environnent. Ne nous plaignons pas de ce
-caractère national. C'est notre supériorité, c'est notre honneur. Mais
-acceptons-le avec ses inconvénients comme avec ses avantages, avec les
-obstacles qu'il nous crée comme avec les forces qu'il nous procure.
-
-Sous quelque point de vue que vous considériez la question, vous
-reconnaîtrez que les Français ne pouvaient faire dans la régence ce
-qu'y avaient fait les Turcs, et que, pour atteindre le même but, pour
-dominer partout, ils étaient obligés à d'énormes sacrifices d'hommes,
-d'argent, et exposés à des chances très-redoutables.
-
-Cependant on ne renonçait pas à l'idée première; on tendait toujours à
-dominer avec des autorités et des troupes françaises sur tous les
-points importants de la régence, dans l'intérieur aussi bien que sur
-les côtes, comme y dominaient naguère les Turcs.
-
-En présence des prodigieuses difficultés de cette tentative, à mesure
-que les faits éclataient et se développaient, il se formait en France
-deux opinions, deux tendances qui se sont plus clairement manifestées
-de jour en jour, et qui, tout à l'heure, sous vos yeux, ont rempli et
-animé ce débat.
-
-Selon les uns, l'Afrique est un héritage onéreux, déplorable, dont il
-ne faut accepter que la moindre part possible, puisqu'on ne peut le
-répudier.
-
-Selon les autres, l'Afrique peut devenir une très-belle possession,
-avec des avantages immenses pour la France, mais à la condition de
-grands efforts, de grands sacrifices, à condition de pousser
-l'entreprise jusqu'au bout. Tant que vous ne ferez que porter la coupe
-à vos lèvres, vous la trouverez amère; si vous buvez jusqu'au fond,
-elle deviendra saine et douce. (_Très-bien!_)
-
-Nous avons flotté, messieurs, l'opinion publique et l'administration
-ont flotté, depuis 1830, entre les deux idées, les deux tendances.
-
-Tout ce qui flotte chancelle. Tout ce qui est alternatif est faible.
-Tout ébranlement alternatif empêche les racines de s'affermir.
-
-Une autre idée, il est vrai, naissait aussi dans les Chambres, à la
-vue et par l'étude des faits, l'idée d'une occupation limitée,
-pacifique, parfaitement décidée contre l'abandon, parfaitement décidée
-contre l'occupation universelle, appliquée à fonder en Afrique un
-grand établissement maritime, considérant surtout l'Afrique sous ce
-point de vue et dirigeant de ce côté nos efforts. Mais pendant
-longtemps cette idée a été vague, indécise, accusée de faiblesse par
-les uns et par les autres, ne pouvant arriver à aucun résultat
-positif, revêtir aucune forme claire et précise.
-
-Messieurs, le traité de la Tafna est le premier acte qui ait
-clairement réalisé cette idée, qui l'ait fait passer de l'état de pure
-utopie à l'état pratique. J'approuve donc, pour mon compte, le traité
-de la Tafna; je le regarde comme l'événement le plus heureux, et je
-n'hésite pas à dire le plus sage qui ait eu lieu en Afrique depuis
-1830.
-
-Après tout ce que vous avez entendu dans le cours de ce débat, après
-ce que vient de dire l'honorable général Bugeaud lui-même, je
-n'entrerai pas dans l'apologie détaillée du traité; je ne discuterai
-pas les divers inconvénients qu'on y a signalés, soit pour les
-délimitations du territoire, soit pour nos relations avec
-Abd-el-Kader.
-
-Je considère ces questions comme vidées. Je ferai cependant une
-observation que je crois importante.
-
-Le traité de la Tafna a porté atteinte, dit-on, à la souveraineté de
-la France en Afrique; en n'établissant pas un tribut annuel, régulier,
-il a compromis cette souveraineté.
-
-Messieurs, il faut aller au fond de cette question de souveraineté
-dont on parle tant.
-
-Les uns veulent que la France réclame et exerce réellement la
-souveraineté sur tout le territoire d'Afrique, comme aurait pu le
-faire la Porte ottomane ou le dey d'Alger; les autres veulent, au
-contraire, qu'on n'en parle plus, qu'on n'y pense plus pour la partie
-du territoire qu'on ne veut pas matériellement occuper. À mon avis, ni
-l'une ni l'autre de ces idées n'est exacte, ni pratique.
-
-Il reste, dans les populations indigènes de la régence, une idée un
-peu confuse mais très-réelle de la souveraineté de la France
-victorieuse du dey d'Alger dans toute la régence.
-
-Cette idée est une force à laquelle il ne faut pas renoncer. Je ne dis
-pas qu'il faille s'en servir, mais il ne faut pas y renoncer
-légèrement. Je ne dis pas qu'il faille revendiquer et promener notre
-souveraineté sur tous les points du territoire; mais c'est un moyen
-d'exercer de l'empire sur l'esprit des populations. Gardez-vous de
-proclamer que vous n'êtes souverains que de tels ou tels districts de
-la régence; gardez vous de vouloir l'être effectivement partout.
-
-Le traité de la Tafna a laissé à la souveraineté française ce
-caractère général, et en même temps pacifique. En cela, il est
-conforme à la vérité des choses et à l'intérêt national.
-
-Quant au tribut, les affaires humaines ne se font pas avec
-l'uniformité ni avec la précision qu'on prétend y apporter ici. Il n'y
-a pas un moyen unique, une seule forme de tribut. Le traité de la
-Tafna n'a pas établi un tribut annuel, payé comme il pouvait être payé
-au dey d'Alger; mais il a imposé à Abd-el-Kader l'obligation de
-fournir à la France une certaine quantité de blé, de farine, de
-bétail: cela n'est pas régulier, périodique; mais le principe de la
-soumission est là, et maintient ce que nous avons intérêt à maintenir.
-
-Quand ce traité, messieurs, ne me paraîtrait pas à ce point
-raisonnable et soutenable, quand je ne le considérerais que sous le
-point de vue essentiel dont je parlais tout à l'heure, je ne
-l'approuverais pas moins, car c'est là son grand caractère. Il a mis
-un terme, dans les provinces d'Alger et d'Oran, à ces fluctuations
-continuelles entre l'abandon et la conquête universelle, où se
-perdaient, depuis 1830, notre force et notre considération; il a posé
-les bases de l'occupation limitée et pacifique; il les a posées, d'une
-part, en assignant, en effet, des limites, et des limites en général
-convenables, à notre occupation, de l'autre, en réglant nos principaux
-rapports avec les indigènes. Par là, messieurs, le traité de la Tafna
-est un pas immense dans la question d'Afrique, un pas dans la seule
-bonne voie, dans la voie qui nous conduit à faire de nos possessions
-africaines un grand établissement maritime, le seul qui soit conforme
-aux vrais intérêts de la France: permettez-moi d'en indiquer la
-raison.
-
-Messieurs, je consulte votre commission; j'ouvre le rapport de
-l'honorable M. Dufaure, et j'y lis: «Protéger la civilisation, étendre
-notre puissance maritime, tels sont les deux principaux résultats que
-la France doit rechercher dans la possession de l'ancienne régence
-d'Alger.»
-
-J'accepte complétement les termes de votre commission, et je dis que
-l'occupation limitée et pacifique est la seule qui mette la France en
-mesure d'atteindre à ces deux résultats.
-
-Et d'abord, quels sont nos intérêts maritimes le long du nord de
-l'Afrique?
-
-Le premier est la répression de la piraterie, intérêt immense et que
-personne ne peut mesurer; personne ne sait quel nombre de bâtiments
-périssaient tous les ans par la piraterie; personne ne sait de quelle
-importance est, pour le progrès du commerce, la sécurité de la
-Méditerranée. Mais pour maintenir ce résultat, messieurs, il faut
-rester en Afrique: si vous vous en allez, ou bien la piraterie
-recommencera, ou bien une autre puissance viendra se charger de
-protéger le commerce de la Méditerranée. Vous ne pouvez souffrir ni
-l'un ni l'autre. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Ainsi, notre établissement maritime est la condition du plus grand
-bienfait de la conquête d'Alger, l'abolition de la piraterie.
-
-Il a pour second résultat l'accroissement de notre puissance dans la
-Méditerranée.
-
-Mon honorable ami M. Piscatory nous disait hier: «Nous avons Toulon.»
-Sans doute; mais si nous avions deux Toulon au lieu d'un
-(_Assentiment_), le mal ne serait pas grand, et à coup sûr notre
-puissance maritime en serait accrue.
-
-M. LE GÉNÉRAL DEMARÇAY.--Qui fera ce Toulon?
-
-M. GUIZOT.--L'honorable général Demarçay me demande qui fera ce
-Toulon; mais, messieurs, Toulon a été fait, Cherbourg a été fait;
-c'est là une question de temps et d'argent. Il résulte de l'examen des
-localités qu'on peut créer un port, un grand port sur la côte
-d'Afrique, à Alger, entre autres; c'est une question de temps et
-d'argent seulement. On parle de 20 à 30 millions! Cherbourg a coûté
-bien plus que cela; il n'y a pas un port considérable qui n'ait coûté
-plus que cela. Vous pouvez, avec du temps et de l'argent, vous créer
-sur la côte d'Afrique un second Toulon, résultat immense pour votre
-puissance maritime.
-
-Messieurs, quand l'Angleterre a eu Gibraltar, dans la Méditerranée, on
-pouvait lui dire: Vous avez Gibraltar, qu'avez-vous besoin d'autre
-chose? Cependant elle a voulu Malte, et quand elle a eu Malte, elle a
-voulu les îles Ioniennes. Elle a eu raison.
-
-Il s'agit de savoir si l'on peut créer, sur la côte d'Afrique, dans
-l'intérêt de notre marine, quelque chose d'utile, de grand; si on peut
-le faire, il faut le faire. (_Très-bien!_)
-
-Donc, sous le point de vue de notre puissance maritime, notre
-établissement a pour nous une vraie valeur.
-
-Je ne m'arrêterai pas longtemps sur les autres avantages que nous en
-pouvons espérer, toujours sous le même rapport. Je ne parlerai pas des
-affaires d'Orient. Un seul mot pourtant. Si ces affaires-là éclataient
-un jour, ce jour-là, messieurs, soyez-en sûrs, nous serions heureux et
-charmés d'avoir des établissements sur les deux côtes de la
-Méditerranée, au nord et au sud, et un établissement à côté de Tunis,
-qui est la principale possession de la Porte en Afrique, après
-l'Égypte. Je n'en dirai pas davantage.
-
-«Propager la civilisation,» c'est aussi ce qu'espère de notre séjour
-en Afrique l'honorable M. Dufaure. Quelques personnes, messieurs, ont
-quelque dédain pour ces mots-là; je ne le partage point; je crois
-qu'il faut toujours voir, et, au besoin, mettre quelque chose de moral
-et de grand dans toutes les entreprises nationales. (_Très-bien!_)
-
-Je sais qu'elles ne commencent pas toujours par là, qu'elles sont en
-général déterminées par quelque intérêt plus prochain, plus direct,
-plus personnel; mais, au bout d'un certain temps, quelque grand
-dessein, quelque grande idée s'y vient associer. Un peuple éprouve
-toujours le besoin de faire passer dans ses entreprises ses idées, ses
-sentiments, sa vie morale, de déposer son âme partout où il promène sa
-vie; et c'est alors que les entreprises conçues dans un intérêt
-prochain et personnel deviennent puissantes sur l'imagination des
-hommes et fécondes pour l'humanité tout entière. Pendant des siècles,
-l'idée de convertir les païens à la religion chrétienne s'est unie à
-toutes les grandes entreprises de l'Europe, entreprises commerciales,
-militaires, n'importe, et elle a porté des fruits immenses.
-Aujourd'hui, et quoique les deux desseins ne s'excluent point, tant
-s'en faut, au lieu de songer à porter la religion, on parle de porter
-la civilisation. J'accepterais la pensée de la religion, j'accepte
-celle de la civilisation. Quand les peuples de l'antiquité grecque et
-romaine sont venus s'établir sur les côtes de l'Espagne ou de la
-Gaule, ils ne pensaient pas à civiliser les Ibères ni les Gaulois; ils
-l'ont fait cependant: un jour, ce grand résultat s'est trouvé
-accompli. Quand les Anglais se sont établis sur les côtes de
-l'Amérique, ils ne pensaient pas à civiliser ces contrées. Ils y ont
-créé un grand peuple. Cook a été massacré dans les îles du Sud; ces
-îles sont aujourd'hui chrétiennes et pacifiques. Je pourrais
-multiplier ces exemples de grands résultats moraux, imprévus mais
-infaillibles, venant à la suite des grandes entreprises commerciales,
-des grands établissements maritimes. Ne renoncez jamais, messieurs, à
-ces belles espérances. Elles ne sont pas visibles au début; mais elles
-récompensent et ennoblissent presque toujours toute oeuvre sociale
-bien conçue et bien exécutée. (_Assentiment marqué._)
-
-Ces résultats, messieurs, le système de l'occupation limitée et
-pacifique est le seul qui puisse vous les donner. Permettez-moi
-d'entrer dans quelques détails.
-
-Ce système est le seul qui vous procure, avec les indigènes, des
-rapports commerciaux tranquilles. Ces rapports sont peu de chose, je
-le sais, car les indigènes ont très-peu à vous acheter et très-peu à
-vous vendre; mais, enfin, l'occupation limitée peut seule vous faire
-espérer en ce genre quelques progrès.
-
-C'est aussi le seul système qui vous permette d'employer les indigènes
-à la culture des terres dans les limites de notre territoire.
-
-Rapprochement difficile, je le sais, et que quelques personnes croient
-même impossible.
-
-_M. le rapporteur._--Cela est.
-
-M. GUIZOT.--On nous dit que cela est. En effet, M. le général Bugeaud
-nous parlait tout à l'heure de ces douars et de ces smalas qui, dans
-la province d'Oran, cultivent sous le canon de la place; et non loin
-d'eux commence une colonie militaire, le village de Meserghin. Ce ne
-sont là que de très-faibles rudiments; mais enfin c'est de
-l'agriculture française à côté de l'agriculture arabe. Pourquoi ces
-rudiments ne grandiraient-ils pas?
-
-Encore une fois, cela aussi ne se peut que dans le système de
-l'occupation pacifique.
-
-On vous a parlé aussi du parti qu'on pourrait tirer des discussions
-habituelles des tribus pour établir notre pouvoir par la diplomatie,
-sans violence. À cela encore il faut une occupation limitée et
-pacifique. Si vous prétendez à la conquête générale, plus de divisions
-entre les tribus, vous créerez vous-mêmes cette nationalité arabe qui
-vous effraye. Ce n'est que par l'occupation pacifique que vous pouvez
-l'affaiblir.
-
-Sous quelque aspect que vous considériez les divers moyens de
-propagation de la civilisation en Afrique, l'occupation limitée et
-pacifique vous permet seule d'espérer ce résultat.
-
-Deux classes d'adversaires s'opposent à ce système.
-
-Les uns disent: Votre occupation limitée est trop étendue, elle est
-trop onéreuse; vous pouvez atteindre le même but à meilleur marché. De
-simples comptoirs de commerce auraient, pour notre puissance maritime
-et pour le progrès de la civilisation, la même valeur.
-
-Je pourrais répondre qu'il est trop tard, qu'à la manière dont nous
-sommes engagés, il est impossible de revenir à des comptoirs
-commerciaux, et mon honorable ami, M. Duvergier de Hauranne, serait le
-premier à en convenir.
-
-M. DUVERGIER DE HAURANNE.--Mais non!
-
-M. GUIZOT.--Il me semble que M. Duvergier de Hauranne dit non: je vais
-donc discuter la question en elle-même.
-
-Quand nous avons été en Afrique, nous y avons été surtout, comme je le
-disais tout à l'heure, pour supprimer la piraterie; il a donc fallu y
-aller avec la guerre; il a fallu chasser les pirates, il a fallu
-prendre Alger; cela n'est pas conciliable, messieurs, avec le système
-des comptoirs commerciaux. La guerre, la prise d'Alger, la destruction
-de la piraterie, excluent complétement le système de simples comptoirs
-de commerce établis sur la côte; les populations arabes ont été
-fortement émues, ébranlées. La grandeur du début vous impose une
-certaine grandeur dans la continuation de l'entreprise. Vous ne
-pouvez, après avoir fait de telles choses, après avoir pris Alger et
-renversé le dey, vous ne pouvez, le lendemain, devenir de simples
-marchands qui se fixent sur tel ou tel point de la côte pour faire
-quelque commerce avec les indigènes. Qu'on ne s'arme pas de l'exemple
-du comptoir de la Calle, commencé et soutenu par une simple compagnie
-privée. Il n'y a, entre les situations, nulle analogie; il ne peut y
-en avoir entre les conduites.
-
-On a parlé de la nécessité d'avoir, autour de nos villes maritimes de
-l'Algérie, un certain territoire pour aider à nourrir la population et
-la garnison; j'en comprends l'utilité, mais je n'insiste pas sur cette
-raison; j'en indiquerai une autre qui me paraît plus puissante. Vous
-voulez et vous devez avoir des alliés indigènes. Qu'il s'agisse de
-commerce ou d'agriculture, ou de civilisation, ils vous sont
-indispensables. Eh bien, vous ne pourrez avoir des alliés parmi les
-indigènes qu'à condition d'avoir autour de vos établissements un
-territoire où ils puissent s'établir, où vous puissiez vous-mêmes les
-protéger; vous avez besoin de vous faire une ceinture d'indigènes amis
-contre les indigènes ennemis qui habitent plus loin de la côte. Isolés
-et sans territoire, vos comptoirs deviendront de véritables prisons où
-vous vivrez isolés et sans amis. (_C'est juste! C'est extrêmement
-juste!_)
-
-Je viens à d'autres adversaires, à ceux, qui disent: Votre occupation
-limitée coûte plus qu'elle ne vaut; elle vous oblige à un
-développement de forces, à des sacrifices d'argent dont elle ne vous
-dédommage nullement. D'ailleurs, elle vous expose à toutes les chances
-de la guerre; elle vous y expose, elle vous y entraîne et sans
-résultat. Prenez votre parti; entrez hardiment dans le pays, non pas
-tout à coup, en un jour, d'une manière systématique, préméditée, mais
-quand vous en trouverez l'occasion; proposez-vous la conquête générale
-pour but, mais la conquête successive. Voilà le système.
-
-Messieurs, ce système repose sur une hypothèse. C'est qu'un grand
-établissement territorial, un grand établissement colonial, fécond en
-productions, fécond en consommations, est possible en Afrique. S'il
-était possible, en effet, si je le croyais possible, j'hésiterais
-peut-être, et je ne repousserais pas absolument l'occupation
-universelle. Les difficultés seraient grandes, les retours se feraient
-attendre longtemps; et pourtant je comprendrais qu'on en courût la
-chance.
-
-Mais, à mon avis, rien de semblable n'est possible en Afrique. Les
-raisons qui rendent là un grand établissement colonial impossible ont
-été exposées avec beaucoup de vérité par mon honorable ami M.
-Duvergier de Hauranne. Quand il vous a parlé de la nature du sol, de
-l'état de la population indigène, de l'état de la métropole, il a
-résumé tous les éléments essentiels de la question.
-
-Je prends les exemples; je veux procéder en esprit pratique, les
-faits à la main. Où ont réussi les grands établissements coloniaux
-agricoles? Là où il y avait de grands espaces entre la mer et les
-premières chaînes de montagnes, ou le long de grands fleuves, de
-grandes eaux, de grandes forêts, de grands herbages; ils n'ont réussi
-que là. Prenez les bords du Gange, les bords de l'Indus, les bords de
-l'Euphrate, les vallées du Nil, les vallées du Mississipi, du
-Saint-Laurent, du Potomac, de la Delaware, de tous les grands fleuves
-de l'Amérique; vous trouverez partout, comme condition nécessaire du
-succès d'un grand établissement colonial, les conditions que
-j'indiquais tout à l'heure.
-
-Aucune de ces conditions n'existe en Afrique. Je n'ajouterai rien à la
-description du territoire, telle qu'elle vous a été présentée par
-quelques-uns de mes amis; elle est si claire, si concluante qu'il n'y
-a pas moyen de s'en défendre.
-
-Quant à la population indigène, on a également bien posé, devant vous,
-les termes de la question. Il faut ou l'employer à la culture, ou
-l'exterminer, ou se l'assimiler.
-
-L'employer à la culture! Cela ne s'est jamais fait qu'avec des
-populations sédentaires déjà agricoles, douces, presque asservies: les
-Indous en Asie, les Fellahs en Égypte, les Indiens au Mexique.
-
-L'exterminer! Cela n'est pas discutable, nos moeurs s'y refusent,
-l'intérêt que nous pourrions y avoir ne serait pas en état de faire
-violence à nos moeurs; les Arabes se défendraient beaucoup mieux que
-les Indiens de l'Amérique du Nord. Et ne vous y trompez pas, ils
-seraient aidés dans leur résistance par les puissances européennes, je
-ne dis pas ennemies, mais rivales, qui leur fourniraient de la poudre
-et des armes; l'entreprise serait coupable et inexécutable.
-
-Quant à s'assimiler la population indigène, s'il y a un moyen d'y
-réussir, ce n'est pas, à coup sûr, la guerre et la conquête
-universelle.
-
-Vous le voyez, que nous regardions le sol ou les hommes qui
-l'habitent, un grand et fécond établissement territorial dans la
-régence d'Alger paraît impossible.
-
-L'état de la métropole vous conduira au même résultat. Des colonies
-n'ont jamais été fondées que par des hommes forcés de quitter leur
-pays ou attirés au loin par de grandes espérances de fortune. Aucune
-de ces conditions n'existe pour l'Afrique. Personne n'est forcé de
-quitter la France; tout le monde peut y revenir, l'Afrique est à nos
-portes; elle n'offre, à de grandes masses de colons, aucune grande et
-certaine chance de fortune. Soit pour quitter la France, soit pour
-s'établir en Afrique, les grandes causes de colonisation un peu
-étendue manquent également.
-
-Vous le voyez, ni les conditions physiques, ni les conditions sociales
-d'un grand établissement territorial ne se rencontrent dans la
-régence.
-
-Gardez-vous donc bien, messieurs, de tenter une si vaine entreprise.
-Je ne vous redirai pas ce qu'un faible essai vous a déjà coûté; je ne
-vous prédirai pas ce qu'il vous en coûtera pour aller jusqu'au bout.
-Défiez-vous bien de cette pente, car on vous y poussera toujours, on
-vous y poussera en Afrique, on vous y poussera en France. Il y aura
-toujours des intérêts particuliers, des passions qui vous presseront
-de vous enfoncer en Afrique, sans égard pour les vrais intérêts
-généraux du pays. N'entendez-vous pas parler tous les jours de
-nouvelles expéditions soit dans l'est, soit dans l'ouest, de la
-nécessité de faire contre Abd-el-Kader ce que vous avez fait contre
-Achmet?
-
-Ces paroles, ces discours sont dans l'air; je les entends de tous
-côtés. Messieurs, n'y prêtez point l'oreille; le laisser-aller est
-très-périlleux en pareille affaire; nous l'avons déjà éprouvé;
-d'autant plus périlleux qu'une fois entrés dans cette voie vous ne
-voudriez pas reculer, et que cependant vous ne poursuivriez pas
-l'entreprise avec la vigueur nécessaire au succès. Ne vous faites pas
-d'illusion sur la nature de nos institutions et de notre gouvernement.
-Ces institutions si brillantes, si orageuses en apparence, sont au
-fond des institutions prudentes, chargées de responsabilité et qui
-imposent au pouvoir une extrême réserve.
-
-Vous vous engageriez, vous vous compromettriez, et bientôt peut-être
-vous hésiteriez, vous reculeriez, vous retomberiez du moins dans ces
-incertitudes, ces vacillations dont vous commencez à sortir.
-
-Je me félicite, messieurs, de voir que le gouvernement entre dans le
-système de l'occupation limitée et pacifique.
-
-Je ne me hasarderai pas à lui indiquer ce qu'il a à faire dans cette
-portion de la régence où le système n'est pas encore appliqué, où l'on
-s'en est même écarté.
-
-De tels conseils sont impossibles à donner ici, impossibles à donner
-d'avance.
-
-Je ne puis donner au gouvernement et à la Chambre que le conseil
-général de se maintenir dans la voie dans laquelle le traité de la
-Tafna nous a placés, la seule bonne, la seule conforme aux faits
-français, aux faits africains, aux véritables intérêts des deux pays.
-
-Pour mon compte, messieurs, je suis las, je l'avoue, de voir la
-politique de mon pays donner si souvent raison à ces paroles du
-chancelier Oxenstiern, qui disait à son fils partant pour aller
-parcourir l'Europe: «Partez, mon fils, et allez voir avec quelle
-petite dose de sagesse le monde est gouverné.» (_Sensation._)
-
-Je désire une dose de sagesse un peu plus grande dans le gouvernement
-des affaires d'Afrique, c'est-à-dire un peu plus d'esprit de
-prévoyance et de suite, une conduite plus contenue et plus
-persévérante dans les limites possibles du succès. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-
-
-
-XCIV
-
---Chambre des députés.--Séance du 7 janvier 1839.--
-
-
-La coalition formée entre les diverses nuances de l'opposition contre
-le cabinet présidé par M. le comte Molé fut le grand et le seul
-événement de la session de 1839. J'ai retracé dans mes _Mémoires_[2]
-les causes, le caractère, les incidents essentiels et les incomplets
-résultats de cet événement. Les questions qui remplirent le débat
-furent de deux sortes: à l'intérieur, la nature et les conditions du
-gouvernement constitutionnel qui prit alors le nom de parlementaire,
-et l'insuffisance du cabinet pour y satisfaire; à l'extérieur,
-l'évacuation d'Ancône, les relations avec la Suisse et l'arrangement
-définitif des affaires de Belgique. Je pris plusieurs fois la parole
-dans ce long et ardent débat, pour combattre la politique du cabinet.
-Je reproduis ces divers discours chacun à sa date.
-
-[Note 2: Tome IV, p. 282-312.]
-
-
-M. GUIZOT.--La Chambre ne s'étonne pas, j'en suis sûr de mon
-empressement à prendre la parole. Pour tous, la situation est grave;
-au moins faut-il que, pour personne, elle ne soit obscure. J'ai soif
-d'une prompte clarté. (_Écoutez! écoutez!_)
-
-Depuis quelque temps, messieurs, un mot, le mot _coalition_ retentit à
-toutes les oreilles. Si par là on veut dire qu'il y a dans cette
-Chambre des hommes, divers d'ailleurs à beaucoup d'égards, mais
-également convaincus que l'administration actuelle est funeste...
-(_Rumeurs_) essentiellement funeste au pays et au trône...
-(_Réclamations aux centres_) des hommes également convaincus que
-l'administration actuelle est funeste au pays et au trône...
-
-_Voix au centre._--Allons donc!
-
-M. GUIZOT.--J'ai l'honneur de dire à la Chambre que je fais attention
-aux expressions dont je me sers, que je m'en sers parce que ce sont
-les seules qui expriment réellement ma pensée, et que j'ai le droit de
-la porter à cette tribune... (_Très-bien!_) Des hommes également
-convaincus que l'administration actuelle est funeste, et qui se
-conduisent d'après cette conviction commune, on dit vrai, et je suis
-de cet avis.
-
-Si l'on attache à ce mot _coalition_ la moindre idée du moindre
-abandon de nos antécédents et de nos principes, rien n'est plus
-faux... (_Ah! ah!... Bruits divers._) Rien n'est plus faux, et je le
-repousse absolument. Avec l'opposition, je combats le ministère, mais
-en le combattant, je reste, je suis toujours du juste-milieu...
-(_Chuchotements._) Et mon premier grief contre le ministère, c'est
-précisément qu'il dénature, décrie et compromet la politique du
-juste-milieu.
-
-Ce n'est pas sans un peu de surprise, messieurs, que j'ai vu, que je
-vois tous les jours les accusations dont je parle émaner surtout du
-cabinet, de ses amis particuliers et de ses organes avoués. On a donc
-oublié pourquoi le cabinet s'est formé, et quelles circonstances ont
-accompagné son avénement; on a oublié qu'en naissant il est venu à
-cette tribune abandonner ce qu'il avait soutenu, retirer ce qu'il
-avait proposé, défaire ce qu'il avait fait, accepter l'approbation et
-l'appui de ses adversaires de la veille.
-
-Qui a jamais fait à l'opposition des concessions pareilles? Qui a
-jamais vu un changement si brusque et si complet de conduite et de
-position?
-
-Pour moi, messieurs, ce que le cabinet a fait alors, je n'ai pas voulu
-le faire; et je n'hésite pas à le rappeler aujourd'hui, bien sûr que,
-pour n'avoir pas voulu le faire, je n'ai rien perdu dans l'estime de
-l'ancienne opposition. (_Marques d'adhésion à gauche._)
-
-Mais, messieurs, cette réponse par voie de récrimination ne me suffit
-pas; je la méprise: allons au fond des choses.
-
-Ce qui se passe, messieurs, et la situation où je me trouve n'ont rien
-de nouveau pour moi; c'est ce que j'ai vu, c'est la situation où je me
-suis trouvé, où nous nous sommes trouvés mes amis politiques et moi,
-au dedans et au dehors de cette Chambre, pendant bien des années sous
-la Restauration. Alors aussi nous avions été longtemps séparés de
-l'opposition, et un jour nous nous sommes trouvés portés vers elle,
-nous avons agi, nous avons parlé de concert avec elle.
-
-Croyez-vous qu'il n'y eût entre nous plus de dissidences, plus de
-différences? Il y en avait, messieurs; mais nous voulions également
-deux choses, deux choses vitales, dominantes: le triomphe des intérêts
-nouveaux créés en France par notre révolution et la réalité du
-gouvernement représentatif. (_Très-bien!_)
-
-Nous agissions, nous parlions de concert dans cette grande cause; nous
-nous éclairions, nous nous soutenions mutuellement dans cette grande
-lutte; subordonnant, sacrifiant nos différends à cet intérêt
-supérieur, en hommes sincères et sensés. Et nous avons réussi, nous
-avons réussi en commun.
-
-Quand je dis ces paroles, je sais ce qu'il y a au fond de bien des
-coeurs: Vous avez réussi à faire une révolution. Oui, messieurs, et je
-ne dis point ceci pour chercher l'approbation d'aucune partie de cette
-Chambre; je le dis du fond de mon coeur et de ma pensée; nous avons
-réussi à sauver, au prix d'une révolution, l'honneur et les droits de
-la France. (_Très-bien!_)
-
-Messieurs, la révolution de Juillet nous a imposé bien des fatigues,
-bien des épreuves, bien des périls; mais je me croirais ingrat envers
-la Providence, je me croirais déshonoré si je changeais jamais à son
-égard de sentiment et de langage. Quelques périls qu'elle nous ait
-imposés, elle nous a valu infiniment plus qu'elle ne nous a coûté;
-elle a fait notre salut dans le présent, elle fera notre gloire dans
-l'avenir. (_Mouvement d'approbation._)
-
-Et le lendemain de la révolution, quand l'ordre a été en péril, a-t-il
-manqué de défenseurs? La coalition de la veille les lui a fournis:
-c'est du sein de l'opposition coalisée qu'est sorti ce parti de la
-résistance, que je ne désavoue pas plus que je ne désavouais tout à
-l'heure la révolution de Juillet, et auquel je m'honore d'avoir
-concouru comme j'ai concouru à la révolution de Juillet. On peut,
-messieurs, et je le trouve fort simple, attaquer la politique qui a
-été suivie depuis 1830; on peut y trouver bien des fautes; mais elle a
-eu un but fondamental: sauver le gouvernement de Juillet, le défendre
-contre ses ennemis, et le défendre par les forces mêmes du système
-représentatif. Ce but a été atteint; aujourd'hui le gouvernement de
-Juillet est fondé; il a été sauvé de ses ennemis, et le système
-représentatif s'est déployé pendant cet intervalle dans toute sa
-vigueur. Voilà la vraie, la grande chose que le parti de la résistance
-a faite.
-
-La lutte terminée, messieurs, les grands périls passés que fallait-il
-désirer? quel progrès pouvions-nous espérer? Un progrès qui s'est fait
-bientôt entrevoir. Deux grandes opinions se dessinaient, et pour
-parler le langage parlementaire, deux grands partis se formaient; l'un
-appliqué surtout à défendre, à fonder, à exercer les pouvoirs publics;
-l'autre, à défendre, à protéger, à étendre les libertés publiques; un
-vrai parti de gouvernement, ou parti conservateur, et un vrai parti
-d'opposition, ou parti réformateur. Tous deux loyaux et sincères, tous
-deux d'accord sur les bases fondamentales de notre société, choses et
-personnes, Charte et dynastie, mais les considérant chacun de son
-point de vue, se vouant chacun à l'un de ces deux intérêts essentiels
-de la société.
-
-Messieurs, c'est là l'état régulier, l'état salutaire du gouvernement
-représentatif; il a précisément pour objet d'amener ces deux grandes
-opinions, l'opinion gouvernementale et l'opinion critique ou
-réformatrice, à se dessiner nettement, à se classer régulièrement,
-avec franchise, de mettre ainsi l'ordre dans la sincérité, et de
-contraindre les partis à se contrôler, à s'éclairer mutuellement dans
-une lutte honorable.
-
-Voilà le résultat auquel nous tendions; voilà le résultat qui
-commençait à se faire entrevoir, non-seulement dans cette Chambre,
-messieurs, mais dans le pays; partout les opinions devenaient nettes
-et se classaient; partout les hommes commençaient à comprendre à qui
-ils avaient affaire, et vers quel but ils voulaient marcher.
-(_Écoutez! écoutez!_) Voilà quel était le progrès désirable au sortir
-de notre grande lutte.
-
-Eh bien, messieurs, au lieu de nous faire avancer dans cette voie,
-qu'a fait le cabinet? Il nous a jetés dans l'incertitude, dans la
-confusion, dans l'obscurité; nous avons vu apparaître une politique
-sans système; point de principes, point de camp, point de drapeau, une
-fluctuation continuelle, cherchant, empruntant de tous côtés des
-mesures, des alliances.....
-
-_M. le président du conseil._--Oh! des alliances!
-
-M. GUIZOT.--Aujourd'hui d'une façon, demain d'une autre. Rien de fixe,
-rien de stable, rien de net, rien de complet.
-
-Savez-vous comment cela s'appelle, messieurs? Cela s'appelle de
-l'anarchie. (_Murmures au centre._)
-
-On a dit de l'empereur Napoléon qu'il n'avait détrôné que l'anarchie.
-Le cabinet actuel ne s'est établi et n'a gouverné que par l'anarchie.
-(_Nouveaux murmures au centre._) Anarchie dans les Chambres, anarchie
-dans les élections, anarchie dans l'administration. L'anarchie est
-entrée avec vous dans cette Chambre, elle n'en sortira qu'avec vous.
-(_Bruit._) Vous en souffrez aujourd'hui, vous vous en plaignez; mais
-c'est vous qui l'avez faite. Elle a grandi, mais c'est vous qui l'avez
-mise au monde.
-
-Laissez-moi vous dire dans quelle situation vous avez placé les
-diverses parties de cette Chambre; laissez-moi vous dire ce que vous
-avez fait de tout ce à quoi vous avez touché.
-
-Il y avait dans cette Chambre un parti gouvernemental; il est divisé;
-les uns vous ont quittés, les autres vous suivent encore. Voyons
-d'abord ce que vous avez fait de ceux qui vous suivent encore.
-
-Je n'apporterai pas à cette tribune ces accusations grossières de
-servilité, de corruption, qui retentissent partout. Je sais qu'elles
-sont de tous les temps, qu'on les adresse à tous les partis qui
-soutiennent le gouvernement; non pas qu'elles soient toujours
-également vraies (_Hilarité_), mais enfin elles ont toujours été
-prodiguées, elles le seront toujours.
-
-Mais quand elles l'étaient autrefois à ces hommes du parti
-gouvernemental qui vous suivent encore, les réponses ne leur
-manquaient pas. Ils avaient des réponses péremptoires, glorieuses. Ils
-rétablissaient l'ordre; ils remettaient en vigueur quelques-uns des
-grands principes sociaux. Ils voyaient le pouvoir et la société qu'ils
-défendaient se raffermir et se relever par leurs efforts. Aujourd'hui
-peuvent-ils avoir ce sentiment?
-
-_M. le président du conseil._--Oui!
-
-M. GUIZOT.--Peuvent-ils se dire à eux-mêmes rien de semblable? Ils ne
-font plus rien de grand, plus rien de fort. Ils voient le pouvoir même
-qu'ils défendent s'affaiblir, s'abaisser, dépérir entre leurs mains.
-Ils sont eux-mêmes compromis, livrés sans défense, sans éclat, sans
-succès, à leurs adversaires. (_Rumeur au centre._)
-
-Autrefois ils pouvaient espérer de vraies victoires; aujourd'hui, tout
-ce qu'ils espèrent de mieux, c'est de retarder et d'adoucir la défaite
-du pouvoir qu'ils soutiennent. (_Mouvement._) Est-ce là, je vous le
-demande, un juste prix de leur fidélité, un juste prix de leur
-désintéressement et du courage que vous leur demandez? Non,
-messieurs; vous avez compromis et vous usez en vaines tentatives la
-force et la vertu de cette portion du parti gouvernemental qui vous
-suit encore.
-
-_Au centre droit._--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Et nous, messieurs, nous qui nous sommes séparés de vous,
-nous avons beaucoup tardé, beaucoup hésité; nous nous sommes bornés
-pendant longtemps à exprimer des craintes, à donner des avis.
-
-La dissolution de l'ancienne Chambre a eu lieu; nous sommes revenus
-dans la Chambre actuelle. Nous avions bien peut-être quelques plaintes
-à former; nous n'en avons tenu compte; nous avons soutenu, loyalement
-soutenu le cabinet dans la plus grave lutte où il pût être engagé.
-
-Le lendemain, même fluctuation dans la politique, même impossibilité
-d'arriver à quelque chose de net, de ferme, de stable.
-
-Bien plus: nous nous sommes aperçus (et il était impossible de ne pas
-s'en apercevoir) de la situation singulière dans laquelle on voulait
-nous placer. On voulait faire de nous des ultras du gouvernement de
-Juillet. Nous étions destinés à faire dans cette Chambre une droite;
-il y avait une gauche: les révolutionnaires d'un côté, les ultras de
-l'autre; le juste-milieu au profit du cabinet.
-
-Tout ce qu'il pouvait y avoir d'impopulaire, de contraire à certains
-sentiments, à certaines habitudes du pays, c'était à notre compte,
-nous devions en porter le poids. Tout ce qui pouvait avoir quelque
-apparence, quelque tendance anarchique, révolutionnaire, c'était au
-compte de l'ancienne opposition.
-
-Messieurs, nous n'avons pas voulu accepter cette situation; nous ne
-sommes des ultras d'aucun régime, pas plus de la révolution de Juillet
-que de la Restauration. (_Très-bien!_) Nous avons été dans tous les
-temps les apôtres d'une politique modérée, de ce qu'on a appelé depuis
-la politique du juste-milieu.
-
-Nous avons été dix ans dans l'opposition sous la Restauration, et nous
-n'avons été occupés alors que d'organiser les moyens légaux
-d'opposition, comme depuis 1830 d'organiser les moyens légaux de
-gouvernement. (_Très-bien!_)
-
-L'opposition légale, le gouvernement légal, l'opposition modérée, le
-gouvernement modéré, voilà quel a été notre constant caractère.
-
-Comment aurions-nous pu consentir à cette situation extrême et
-violente qu'on voulait nous faire? Nous l'avons repoussée, nous avons
-repris notre vraie place: nous sommes dans l'opposition; nous y sommes
-des hommes modérés, monarchiques, des partisans de la politique du
-juste-milieu, qui la défendent, dans l'opposition, contre un ministère
-qui la compromet. Et, croyez-moi, c'est une position prise d'une
-manière permanente, tant que la nécessité s'en fera sentir.
-
-M. DE RÉMUSAT _et autres voix_.--Très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, pendant un temps j'ai été accusé d'être ennemi
-de la liberté, de l'attaquer violemment; aujourd'hui je suis accusé
-d'attaquer le pouvoir. Je suis fort accoutumé à toutes ces
-accusations; je voudrais pouvoir vous montrer, je voudrais que vous
-pussiez voir avec quelle sérénité intérieure j'entends bourdonner
-autour de moi toutes ces calomnies, je vois passer devant moi toutes
-ces colères réelles ou feintes. (_Très-bien!_) Non, messieurs, toute
-ma vie, et ce n'est pas pour moi seul que je parle, je parle pour mes
-amis politiques comme pour moi, j'ai aimé et servi la liberté, j'ai
-aimé et servi le pouvoir, la liberté légale, le pouvoir légal.
-
-On parle d'ambition personnelle; je ne puis que redire ici ce que j'ai
-déjà eu l'honneur de dire devant cette Chambre. Si par là on entend le
-désir de servir ma cause, de faire triompher mes idées, celles
-auxquelles j'ai dévoué ma vie, on a raison. (_Très-bien!_) J'ai de
-l'ambition, et sans limites. (_Mouvement prolongé._)
-
-Si l'on entend, au contraire, cette misérable ambition personnelle
-qui consiste à être ou n'être pas ministre, à s'asseoir ici plutôt que
-là, si c'est de celle-là qu'on parle, je n'ai pas besoin de répondre,
-messieurs, on peut abuser de tout, même du mensonge; mais je suis sûr
-que, parmi les personnes qui m'attaquent, il y en a bien quelques-unes
-qui n'ont pas donné plus de marques de fidélité, et de fidélité
-désintéressée, à leurs opinions et à leurs sentiments que je n'ai eu
-l'honneur de le faire. (_Très-bien!_)
-
-Voilà, messieurs, ce qu'a fait le cabinet du parti gouvernemental;
-voilà dans quelle situation il en a mis les divers éléments. Voyons ce
-qu'il a fait de l'opposition.
-
-Votre situation envers l'opposition était bien belle, bien commode.
-Vous n'aviez pas été des premiers, des plus ardents dans les grandes
-luttes que nous avions eues à soutenir contre elle. (_Mouvement en
-sens divers._)
-
-Vous lui aviez fait, à votre avénement, de grandes concessions.
-Vous aviez été pour elle une victoire. Elle était elle-même
-très-favorablement disposée pour vous; dans les années qui venaient de
-s'écouler, elle avait acquis, à nos dépens à nous, de la modération et
-de l'expérience. (_On rit._) Je ne vous demande pas de me croire dans ce
-que je vous dirai; mais, en voyant l'opposition se modérer, venir à des
-idées, à des pratiques plus gouvernementales, et le faire à votre profit
-plutôt qu'au nôtre, à nous qui avions été aux prises avec elle dans les
-jours difficiles, je trouvais cela tout simple, tout naturel, et au fond
-du coeur je m'en réjouissais sincèrement, dans l'intérêt du pays.
-
-Qu'avez-vous fait de cette situation si favorable de l'opposition
-envers vous et de vous envers elle? L'avez-vous dissoute? l'avez-vous
-conquise? l'avez-vous ralliée? Je la regarde, et je la vois aussi
-animée contre vous qu'elle l'a jamais été contre d'autres. (_On rit._)
-Je la vois, de plus, singulièrement ralliée; elle n'a jamais été si
-compacte contre personne.
-
-Parmi les hommes qui aujourd'hui votent étroitement avec elle,
-quelques-uns de ceux qu'on appelle le tiers-parti votaient autrefois
-avec le gouvernement. Tout ce que vous avez fait, toutes vos
-concessions, tout cela n'a servi à rien. Vous n'avez fait que
-compromettre, au sein même de l'opposition, les hommes auxquels elle
-semblait le plus attachée. Notre honorable président en est une
-preuve. (_Hilarité prolongée._)
-
-Messieurs, je n'hésite pas à le dire, cela fait honneur à
-l'opposition. Elle vous a accueillis avec des dispositions
-bienveillantes et modérées; mais l'opposition a des principes, un
-drapeau; elle aurait pu et pourrait peut-être se rallier à des idées
-vraiment larges, à une vraie conciliation; elle n'a pas voulu se
-laisser tromper ni séduire. (_Mouvement._)
-
-_Un membre._--C'est cela!
-
-M. GUIZOT.--Elle a été fidèle à ses principes, à ses antécédents, à
-son drapeau.
-
-Ainsi, avec le désordre, avec la confusion que vous avez jetés dans
-cette Chambre, voici les résultats que vous avez obtenus.
-
-Le parti du gouvernement, vous l'avez divisé; vous avez compromis les
-uns, aliéné les autres. L'opposition, vous l'avez ravivée et ralliée
-plus que jamais. Voilà pour les personnes. Voilà ce que vous en avez
-fait; voilà quels progrès vous leur avez fait faire dans la carrière
-du gouvernement représentatif et de la conciliation générale.
-
-Voyons les choses. Sur quel terrain avez-vous remis cette Chambre?
-Quelles questions y avez-vous réveillées? Les questions de la réalité
-du gouvernement représentatif: questions redoutables, car elles ne
-peuvent se résoudre d'avance et d'une manière absolue; questions
-étranges en ce moment, et dont le pays s'étonne, car il les croyait
-résolues.
-
-_Plusieurs voix._--C'est vrai!
-
-M. GUIZOT.--Le pays s'en étonne; il les croyait résolues par la
-révolution de Juillet. Elles sont revenues à la suite de votre
-politique. (_Mouvement en sens divers._)
-
-Je prie la Chambre de ne rien craindre; je n'y toucherai qu'avec une
-extrême réserve, avec cette réserve que la Chambre désire, j'en suis
-sûr.
-
-Je n'ai pas de crainte sérieuse pour les prérogatives parlementaires.
-(_On rit. Écoutez! écoutez!_)
-
-Après les événements qui se sont passés en 1830, je les regarde pour
-bien longtemps comme en parfaite sécurité. J'ai d'ailleurs la plus
-entière confiance dans la sagesse des grands pouvoirs publics.
-
-Je n'ai pas non plus de crainte sérieuse pour les prérogatives de la
-couronne. Les Chambres, depuis 1830, se sont montrées, à son égard,
-pleines de mesure et de respect. Jamais assemblées politiques, au
-sortir d'une grande révolution, après un tel ébranlement, n'ont autant
-ménagé la couronne, n'ont montré pour elle et ses droits autant de
-soin et de fidélité. (_Assentiment._)
-
-D'ailleurs, je sais que l'adhésion du pays au gouvernement qu'il
-possède aujourd'hui est forte et sincère. Ce gouvernement, le pays le
-regarde comme sien; il lui est profondément attaché, il ne le menace
-pas et ne le menacera jamais. Je ne crains donc point, entre le pays
-et son gouvernement, de grande collision; je ne crains ni les coups
-d'État monarchiques, ni les coups d'État populaires, dans l'attente
-desquels nous avons si longtemps vécu.
-
-Mais cela ne suffit pas au bien du pays; cela ne suffit pas au bon
-gouvernement du pays. Il faut autre chose que de n'avoir pas à
-craindre des coups d'État. Il faut que les affaires du pays soient
-bien faites au dedans et au dehors; il faut que tous les pouvoirs se
-fortifient, grandissent, s'élèvent ensemble, et l'un par l'autre.
-C'est là le gouvernement représentatif; c'est là sa moralité, c'est là
-sa beauté; il n'est pas fait pour que les pouvoirs s'usent dans leurs
-luttes, pour qu'ils s'humilient l'un devant l'autre. Il est fait, au
-contraire, pour qu'ils s'affermissent, pour qu'ils s'élèvent dans
-cette gymnastique politique, et pour que le pays s'élève et grandisse
-avec eux.
-
-Voilà le gouvernement représentatif; voilà pourquoi il est fait. Sans
-cela, il ne serait qu'une coûteuse et fatigante comédie. Or, c'est là
-ce qui n'est pas aujourd'hui; à mon avis, les affaires du pays sont
-mal faites, au dedans et au dehors; et les grands pouvoirs de l'État,
-au lieu de se fortifier mutuellement, au lieu de s'affermir et de
-s'élever ensemble, s'affaiblissent et s'abaissent ensemble.
-
-Si seulement l'un des grands pouvoirs de l'État grandissait et se
-fortifiait, la Chambre, la couronne, n'importe, un seul! mais il n'en
-est rien; tous se plaignent également de leur affaiblissement. On se
-plaint que l'administration s'affaiblit et s'abaisse, on se plaint que
-la Chambre s'affaiblit et s'abaisse. C'est le sort de tous les
-pouvoirs aujourd'hui d'être également énervés et abaissés. Voilà ce
-que je déplore; voilà le véritable malaise auquel nous sommes en
-proie; voilà pourquoi le gouvernement représentatif n'existe pas
-aujourd'hui dans sa réalité.
-
-C'est un grand mal, messieurs, c'est un danger encore plus grand, et
-l'avenir en a bien plus à craindre que le présent n'a à en souffrir.
-
-Messieurs, les maux qui se guérissent avec le temps ne m'effrayent
-jamais beaucoup; ce que je redoute, ce sont ceux qui s'aggravent avec
-le temps, qui s'aggravent tous les jours. Le mal dont nous souffrons
-est un mal de ce genre. L'histoire du cabinet en est la meilleure
-preuve. Il n'est pas encore bien ancien: les premières années d'un
-cabinet sont ses meilleures années; il profite des circonstances qui
-l'ont rendu nécessaire. Le cabinet du 15 avril a eu, outre cela, des
-bonnes fortunes particulières. (_Rires._) L'ont-elles fortifié?
-l'ont-elles grandi? Non; je n'hésite pas à dire non; il n'a rien gagné
-dans les circonstances les plus favorables pour lui; il a été faible,
-et de plus en plus faible. C'est qu'il y a un mal radical, un vice
-incurable dans sa nature et dans sa situation, vice qui est la cause
-de sa faiblesse constante. Elle ira toujours s'aggravant. Le mal dont
-vous vous plaignez, vous vous en plaindrez davantage à la fin de cette
-session qu'au commencement; vous vous en plaindrez davantage l'année
-prochaine que cette année-ci. Tant que le cabinet durera,
-non-seulement lui, mais vous-mêmes, tous ceux qui le suivent,
-s'affaibliront et s'abaisseront de plus en plus avec lui.
-
-Ne vous y trompez pas, messieurs, et c'est là, pour mon compte, ce que
-je vois avec une vraie douleur, la portion du parti gouvernemental qui
-s'associe au cabinet s'associe en même temps à sa faiblesse; elle
-descend avec lui: vous y perdez une partie de votre force, une partie
-de votre crédit dans le pays. C'est un mal immense (_Sensation_),
-messieurs, que cet affaiblissement d'une portion des hommes qui
-soutiennent et veulent soutenir le gouvernement; c'est l'un des plus
-grands maux qui puissent être infligés à notre pays.
-
-Comparez à ce mal toujours croissant, je vous en prie, messieurs,
-comparez les périls d'une résistance actuelle, immédiate, d'un point
-d'arrêt mis à la politique dont je me plains; vous verrez combien ils
-sont moindres.
-
-On dit que le pays est tranquille, qu'il ne s'inquiète en aucune façon
-de nos débats. Tant mieux! C'est un très-grand bien que les questions
-politiques ne s'agitent que dans la région supérieure des grands
-pouvoirs. C'est alors qu'on peut les résoudre à temps et avec mesure;
-c'est alors qu'on peut faire usage de la prévoyance et des
-tempéraments nécessaires. La prévoyance est notre devoir. Nous sommes
-envoyés ici pour voir le mal quand le pays ne le voit pas, pour guérir
-le mal quand le pays n'en sent pas encore toute la gravité.
-(_Mouvement d'adhésion._) Nous ne venons pas seulement à la suite des
-craintes, des alarmes populaires; nous venons avec notre propre
-prévoyance. C'est à nous, je le répète, à prévoir et à guérir le mal
-quand le pays est tranquille. C'est le bon moment pour y penser.
-(_Marques d'approbation._)
-
-Songez de plus, messieurs, que nous sommes ici dans une Chambre dont
-la modération est éprouvée, d'une Chambre qui a du temps devant elle,
-d'une Chambre qui peut fonder et soutenir véritablement une politique.
-Profitez, messieurs du moment favorable. Quelle a été notre mission,
-notre gloire? C'est d'avoir défendu tour à tour l'ordre et la liberté,
-la monarchie et le gouvernement représentatif. Soyons-nous fidèles à
-nous-mêmes; soyons aussi exigeants, aussi fiers pour le gouvernement
-représentatif que nous l'étions quand nous ne l'avions pas encore
-pleinement conquis. Ne nous laissons pas préoccuper par une seule
-idée, un seul intérêt, une seule crainte. Pensons aux susceptibilités
-du pays. Le pays est susceptible pour la dignité de notre nom au
-dehors, de nos institutions au dedans. Ces susceptibilités sont
-honorables. Elles ont quelquefois l'air de sommeiller: on croit
-qu'elles n'existent plus; mais elles se réveillent tout à coup
-puissantes, menaçantes, aveugles quelquefois. Ménagez-les, prenez-en
-soin; le pouvoir s'en trouvera bien. Tacite, messieurs, dit des
-courtisans: «Qu'ils font toutes choses servilement pour être les
-maîtres; _Omnia serviliter pro dominatione._» Soyons précisément le
-contraire; faisons toutes choses avec indépendance et dignité, pour
-que la couronne soit bien servie. (_Très-bien! très-bien!_) À mon
-avis, elle l'est mal aujourd'hui: l'adresse le dit clairement, bien
-qu'avec convenance. Je vote pour l'adresse.
-
-
-Ce discours est suivi d'une longue agitation. La séance reste
-suspendue quelques instants.
-
- * * * * *
-
---Séance du 9 janvier 1839.--
-
-M. Barthe, garde des sceaux, et M. Garnier-Pagès m'ayant reproché l'un
-et l'autre, d'après des idées et des intentions très-différentes,
-d'abandonner la politique que, jusque-là, j'avais soutenue, je leur
-répondis:
-
-M. GUIZOT.--Je croyais avoir bien clairement, bien sincèrement établi
-ce que je pense de notre situation, et les motifs qui déterminent en
-ce moment ma conduite et mon vote. Puisqu'ils viennent d'être méconnus
-de nouveau et par l'honorable M. Garnier-Pagès et par M. le garde des
-sceaux, j'ai hâte de les rétablir. Non, je ne blâme point, tant s'en
-faut, la politique suivie depuis 1830; non, je ne redis pas à son
-sujet ce qu'en a dit, pendant six ans, l'opposition. J'ai maintenu
-cette politique avant-hier devant la Chambre; je l'ai maintenue
-ouvertement, sans hésitation, sans exception. J'ai poussé le scrupule
-jusqu'à rappeler ce qui s'était passé lors de la formation du cabinet
-du 15 avril. Qu'est-ce qui m'obligeait à rappeler les souvenirs de
-cette époque? Qu'est-ce qui m'obligeait à dire que ce que le cabinet a
-fait alors, son retrait des lois proposées, son changement de conduite
-et de position, je n'avais pas voulu le faire? Rien ne m'y obligeait,
-je le répète; je l'ai rappelé par scrupule, pour être dans la pleine
-vérité de ma conduite et de mon caractère, sans crainte d'encourir de
-nouveau les reproches de l'opposition, avec laquelle je vote cependant
-en ce moment.
-
-Ce dont je me plains, messieurs, c'est que l'ancienne politique, la
-politique du juste-milieu perde, entre les mains du cabinet actuel, sa
-vigueur et sa dignité. Et quand je parle de vigueur, ce n'est pas le
-moins du monde pour appeler des mesures sévères, de nouvelles lois
-répressives; non, je sais faire la différence des temps, des
-circonstances; je sais accepter les votes même auxquels je n'ai pas
-concouru; je sais les accepter sincèrement, sans aucune
-arrière-pensée; je sais reconnaître les diverses dispositions des
-esprits. Et, dans cette occasion, bien loin de m'en affliger, je m'en
-applaudis du fond du coeur. Croyez-vous que je regrette d'avoir à dire
-aujourd'hui, à cette tribune, que les lois qui ont été retirées à cet
-époque, je ne les regarde plus comme nécessaires? Je m'en applaudis au
-contraire, je m'en félicite. J'en fais honneur au progrès des esprits.
-Et je pousserai l'impartialité et la sincérité jusqu'au bout; j'en
-fais honneur au cabinet. Oui, le cabinet a eu une véritable utilité;
-il a rendu au roi et au pays un vrai service. Le cabinet est venu,
-après des luttes très-vives, entre des combattants très-animés les
-uns contre les autres, mettre un intervalle, donner un nouveau tour
-aux idées, et seconder cette disposition plus douce, plus conciliante,
-qui s'est manifestée depuis. Ce que je dis là, messieurs, je l'ai dit
-avant d'avoir eu l'occasion de l'apporter à cette tribune; je l'ai
-imprimé; j'ai dit et je répète que le cabinet a rendu ce service au
-pays, et que l'amnistie en a été le gage éclatant.
-
-Voilà en quoi je m'associe au progrès des sentiments publics et à
-l'amnistie, sans rien désavouer, sans rien retirer de ce que j'ai
-pensé, de ce que j'ai fait dans d'autres temps, en restant fidèle à
-moi-même et en n'acceptant de changements que ceux qui se sont
-réellement accomplis dans l'état général des esprits, et dans mon pays
-tout entier. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Ce dont je me plains, messieurs, je le répète, c'est que la politique
-du juste-milieu n'ait plus aujourd'hui ni la force ni la dignité dont
-elle a toujours besoin, quoique ce ne soit pas pour en faire les mêmes
-usages. Ce n'est pas pour la liberté que je crains. M. le garde des
-sceaux me demandait tout à l'heure si c'était le péril de la liberté
-qui excitait ma sollicitude. Non, je ne crois pas que la liberté soit
-en péril; mais je crois que le gouvernement est en souffrance, qu'il
-est en souffrance partout, en souffrance dans cette Chambre, dans
-l'administration, dans ses rapports avec les esprits. Je crois, comme
-j'avais l'honneur de le dire avant-hier, qu'il perd sa puissance, son
-ascendant, qu'il devient de jour en jour moins capable de rendre à la
-société les services qu'elle attend de lui.
-
-Je crois que, dans cette faiblesse, dans cet abaissement, dans cette
-nullité du gouvernement et de l'administration, une seule chose gagne,
-une seule chose est en progrès, _l'anarchie_. (_Mouvement au centre._)
-
-Je répète le mot dont je me suis servi; non pas cette anarchie
-bruyante qui se promène dans les rues et oblige à tirer le canon
-contre elle, mais une anarchie cachée, sourde. (_Nouveaux murmures._)
-
-Comment, messieurs, vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie
-cachée? vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie qui réside dans
-les esprits, qui tient à ce qu'on ne croit pas à la force et à la
-dignité du gouvernement, à ce qu'on n'a pas confiance dans l'avenir, à
-ce qu'on ne sent pas la présence de l'ordre, de la force, dans la
-conduite journalière, dans l'attitude, dans le langage permanent de
-tous les pouvoirs?
-
-C'est là une anarchie pleine de périls, quoiqu'elle n'éclate pas dans
-la rue et qu'on n'ait pas besoin d'employer le canon contre elle.
-
-Celle-là existe, et c'est celle-là que j'attaque. Je ne viens pas
-défendre la liberté de la presse, ni la liberté individuelle, ni les
-libertés écrites dans la Charte; elles ne sont pas en péril; c'est
-notre gouvernement, le gouvernement représentatif, c'est l'honneur et
-la force des pouvoirs que je défends et pour lesquels je réclame.
-
-Voilà la vraie cause, la cause unique, de mon opposition.
-
-_Une voix._--Des faits!
-
-M. GUIZOT.--Tout à l'heure nous arriverons à la discussion détaillée
-de l'adresse; tout à l'heure nous la prendrons paragraphe par
-paragraphe, et nous verrons, soit en examinant avec détail les
-affaires étrangères et les divers actes de l'administration au dehors,
-soit en considérant de plus près sa situation au dedans, sa condition
-parlementaire, nous verrons si les preuves ne viennent pas à l'appui
-de mes paroles.
-
-En ce moment, je ne puis faire que des allégations générales, et je ne
-réponds qu'à des allégations générales. J'entends dire, depuis le
-commencement de la discussion, que l'adresse est factieuse et
-révolutionnaire. (_Mouvement._) Ce sont les expressions par lesquelles
-M. Liadières a ouvert la discussion: _académiquement révolutionnaire_.
-(_Oui! oui!_)
-
-Eh bien, messieurs, je vous demande une seule chose, c'est la
-permission de relire l'adresse. (_Murmures au centre, marques
-d'impatience._)
-
-Comment, messieurs, on viendra dire que l'adresse est factieuse et
-révolutionnaire, que les hommes qui votent pour elle sont des
-factieux.... (_Bruit au centre, dénégations._)
-
-_M. le président._--J'invite la Chambre à garder le silence.
-
-M. GUIZOT.--Si la Chambre le désire, je réduirai mes expressions sans
-changer du tout le fond de ma pensée. Eh bien, non, on ne veut pas que
-les auteurs d'une adresse qu'on appelle factieuse soient des factieux.
-(_On rit._) D'accord, j'accepte; mais on conviendra qu'on les accuse
-au moins de prêter de la force aux factions. (_Aux centres_: Oui!
-oui!)
-
-On conviendra que c'est là le reproche qu'on leur adresse, je le
-réduis à son expression la plus modérée. Eh bien, au moins faut-il
-pouvoir la lire cette adresse ainsi accusée! (_Voix nombreuses_: Oui!
-oui, lisez!)
-
-«La Chambre des députés.» (_Murmures et interruption._)
-
-En vérité, messieurs, il serait étrange que voulant défendre l'adresse
-et justifier le vote que je lui donne, il ne fût pas possible d'en
-lire les termes. Je continue la lecture:
-
-«La Chambre des députés se félicite avec vous de la prospérité du
-pays. Cette prospérité se développera de plus en plus au sein de la
-paix que nous avons maintenue...»
-
-_Voix des centres._--«Que nous avons maintenue!» Voilà ce qu'il y a de
-factieux. (_Bruit._)
-
-_M. le président._--N'interrompez pas.
-
-M. GUIZOT, _continuant_.--«...De la paix que nous avons maintenue, et
-dont une politique prudente et ferme peut seule nous garantir la
-durée.»
-
-Je sais qu'on dit que ces mots: _que nous avons maintenue_, sont des
-mots factieux, et que la Chambre s'attribue par là un pouvoir et un
-honneur qui ne lui appartiennent pas. Messieurs, je n'hésite pas à le
-dire, c'est là une accusation puérile et ridicule. (_Bruit toujours
-croissant._)
-
-Messieurs, je suis dans mon droit; c'est l'adresse que je défends, en
-la lisant tout entière, phrase à phrase, mot à mot, sans en rien
-retrancher, car je veux la justifier tout entière. (_À gauche._
-Parlez! Parlez!) Ou l'adresse est factieuse et révolutionnaire comme
-vous le dites, ou elle est loyale et constitutionnelle tout entière
-comme je le prétends.
-
-_Voix des bancs de l'opposition._--Très-bien!
-
-_Voix des centres._--C'est ce que la discussion fera voir.
-
-_M. le président._--Veuillez garder le silence.
-
-M. JANVIER.--C'est un système arrêté que celui des interruptions.
-
-M. GUIZOT.--Nous dirons notre pensée tout entière, et je suis charmé
-que les honorables préopinants aient dit la leur avec sincérité. Je
-remercie M. le garde des sceaux de la franchise qu'il vient de nouveau
-d'apporter dans cette discussion.
-
-Cette expression _nous avons maintenue_ n'a jamais pu, dans la pensée
-de personne, s'appliquer à la Chambre seule; elle s'applique
-évidemment à la France et à son gouvernement tout entier. (_Plusieurs
-voix_: C'est évident.) Vous allez le voir par la phrase suivante.
-(_Exclamations diverses._)
-
-M. ODILON BARROT.--C'est une scène de comédie, ce n'est pas une scène
-politique.
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, avant de porter contre des hommes sérieux et
-sincères qui ont vécu au grand jour, en face du pays depuis huit ans,
-avant de porter contre eux une telle accusation, il faut y penser un
-peu plus sérieusement, un peu plus profondément que vous ne l'avez
-fait. (_Oui, oui! Très-bien, très-bien!_)
-
-Je dis que ces paroles du projet d'adresse s'appliquaient et
-s'appliquent, dans notre pensée à tous, à la France et à son
-gouvernement tout entier, trône et Chambres; et la preuve en est un
-peu plus loin. Quelle est la fin de la phrase? «Et dont une politique
-prudente et ferme peut seule nous garantir la durée.» Croyez-vous que
-ce second _nous_ puisse s'appliquer à la Chambre seule? Évidemment
-non. (_Bruit._)
-
-M. ODILON BARROT.--N'expliquez pas cela.
-
-M. GUIZOT.--J'en demande pardon à M. Barrot; je suis obligé de
-répondre à tout, à ce qu'on dit tout bas et à ce qu'on dit tout haut;
-je réponds aux conversations des couloirs comme aux paroles de la
-tribune, et même à ce qui est au fond des coeurs et qu'on n'ose pas
-même dire à son voisin. (_Sensation._)
-
-Voilà ces expressions pleinement justifiées, je l'espère!
-
-_Quelques voix._--Non! non!
-
-_M. le président._--Si cela continue, je vais suspendre la séance.
-
-M. GUIZOT.--Si je ne me trompe, j'entends des voix qui disent encore
-non.
-
-Je répète que, dans l'intention de la commission tout entière, sans
-qu'il se soit élevé aucun doute à cet égard, sans que personne ait
-songé à en faire le sujet d'une observation...
-
-M. DEBELLEYME.--Je demande la parole.
-
-_Voix nombreuses._--Laissez parler M. Debelleyme! (_à M. Debelleyme._)
-Parlez! parlez! (_Vive agitation._)
-
-(_M. Guizot reste à la tribune, en cédant la parole à M. Debelleyme._)
-
-M. DEBELLEYME.--Je ne veux poser qu'un fait, et avec la modération et
-la convenance qui, je crois, m'ont toujours caractérisé.
-(_Interruption._)
-
-_Quelques voix._--Parlez! parlez!
-
-M. DEBELLEYME.--Vous pensez, messieurs, que, quand je parle de
-modération et de convenance, ce n'est pas pour insulter personne; je
-parle de moi. On ne peut pas donner un autre sens à mes paroles. J'ai
-dû dire, au moment d'une grande agitation, que je venais, avec la
-modération qui me caractérise, non pas m'expliquer sur les détails
-d'une commission, mais dire ce qui peut être révélé à la Chambre.
-
-Lorsqu'il s'est agi de la discussion, et j'en atteste mes honorables
-collègues, j'y ai pris une part franche et loyale...
-
-MM. THIERS et ÉTIENNE.--C'est vrai! c'est vrai!
-
-M. DEBELLEYME.--Après la rédaction, je n'ai pas fait une observation;
-(_C'est vrai!... Agitation._) mais j'ai dit que je protestais contre
-la rédaction de l'adresse et contre chacun de ses paragraphes, et que
-je me réservais de faire connaître mon opinion à la tribune. (_Rires
-et murmures._)
-
-L'honorable M. Guizot vient de dire que personne n'avait fait
-d'observation sur les termes qu'il cherche à expliquer; mais il me
-semble que quand on proteste contre une adresse et contre chacun de
-ses paragraphes, et qu'on se réserve le droit de demander des
-explications sur ses termes, et je me le réservais en effet...
-(_Interruption, marques d'impatience aux extrémités._)
-
-Messieurs, soyons dans le vrai: dans le sein de la commission, je
-n'avais pas l'espérance de changer aucune conviction, je les
-respectais, comme on doit respecter la mienne. Eh bien, je m'étais
-réservé, en protestant contre l'adresse et contre chacun de ses
-paragraphes, le droit de demander des explications, et j'en voudrais
-sur ces mots: «Nous avons maintenue.»
-
-_Un membre._--En avez-vous demandé?
-
-_M. le président._--N'interrompez pas. Vous demandez des explications,
-souffrez qu'on vous les donne.
-
-M. DEBELLEYME.--La discussion de ce paragraphe vient de s'engager
-d'une manière générale; je la laissais marcher; c'est M. Guizot qui a
-engagé une discussion de détail et de termes, et c'est sur un terme,
-dont on abuse que je l'ai interrompue. (_Agitation._) Je n'avais pas
-demandé la parole pour monter immédiatement à la tribune, ce sont mes
-amis qui m'y ont invité. J'avais demandé la parole pour répondre à
-l'honorable M. Guizot, et non pas pour l'interrompre; ce n'est pas
-dans mes habitudes; mais puisque j'y suis, et avec sa permission, je
-lui dirai que je lui demande à présent de s'expliquer sur les mots «la
-paix que nous avons maintenue.» Je demande si on a voulu dire qu'une
-Chambre qui en est à sa deuxième session a maintenu la paix, et si on
-entend y faire participer le gouvernement du roi.
-
-
-M. Thiers monte à la tribune. M. Guizot ne l'a pas quittée.
-
-
-M. THIERS.--Messieurs, comme membre de la commission de l'adresse,
-comme témoin oculaire, je demanderai aussi à présenter une
-explication.
-
-L'adresse a été discutée pendant plusieurs jours avant sa rédaction,
-c'est-à-dire que les intentions qu'il fallait exprimer dans l'adresse
-ont été l'objet d'une discussion de plusieurs jours.
-
-Nous étions, il faut le dire, en majorité; nous avons écouté avec la
-plus grande attention et tout le respect possible les observations
-présentées par nos collègues de la minorité, et ils nous rendront la
-justice de dire que nous avons mis le plus grand soin à répondre à
-leurs raisons. Nous pouvions donc nous attendre, lors de cette
-discussion, qu'ils feraient leurs observations sur le texte de
-l'adresse. Je me souviens même d'avoir interpellé M. Debelleyme, et de
-lui avoir demandé s'il avait des observations à présenter sur le
-texte. Il me répéta qu'il désapprouvait le sens de l'adresse, mais
-qu'il n'avait rien à dire sur tel ou tel terme. Mais d'autres membres
-de la minorité ont présenté des observations sur la rédaction, ont
-combattu certains passages. Nous avons voté sur chacun des
-paragraphes, après avoir donné toutes les explications, non-seulement
-sur la pensée, mais même sur le texte; nous avons donc le droit de
-nous étonner aujourd'hui qu'on vienne dire qu'on n'a voulu faire alors
-aucune observation sur le texte, après avoir fait des observations
-très-longues sur les intentions. Certainement, si on avait dit: les
-mots, _nous avons maintenue_, sont inconstitutionnels, nous nous
-serions rendus à cette observation à l'instant même. (_Mouvement en
-sens divers._)
-
-Nous avons le droit de dire que non-seulement la majorité de la
-commission, mais la minorité, lors de la discussion dans la commission,
-n'ont vu dans la rédaction ni une pensée ni une expression
-inconstitutionnelle; car, si elle l'y avait vue, pourquoi donc
-n'aurait-elle pas fait d'observation sur cette rédaction? Pourquoi ses
-membres se seraient-ils réservés de dénoncer cette inconstitutionnalité
-à la Chambre sans en faire part à leurs collègues? Ils auraient manqué
-à leurs devoirs et à leurs collègues. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. DE JUSSIEU.--C'est à mon grand regret que je demande la parole et
-que je viens ici prolonger une interruption que je déplore. M. Thiers
-vient de dire un mot qui m'y force: il a dit que des observations
-avaient été faites par d'autres membres de la minorité de la
-commission sur quelques parties du projet d'adresse. Eh bien, je le
-déclare ici, de même que l'honorable M. Debelleyme, j'ai pris le parti
-de ne faire aucune observation sur les différents paragraphes de
-l'adresse, et voici pourquoi. (_Bruit._) Veuillez entendre mes
-raisons.
-
-Ce n'était pas un vain parti pris de notre part; l'adresse a été lue
-d'un bout à l'autre avant que la discussion s'engageât sur les
-paragraphes. Eh bien, je déclare que, dans ce projet d'adresse, d'un
-bout à l'autre, je reconnus une tendance qui m'imposait l'obligation
-de garder le silence vis-à-vis de mes collègues. (_Rires._) J'ai un
-mot, un seul mot à ajouter qui expliquera toute ma pensée.
-
-Mes collègues et moi, dans la discussion qui a eu lieu après la
-lecture du discours de la couronne, nous avons rempli le devoir d'une
-minorité loyale; nous avons discuté, nous avons fait connaître nos
-pensées; il n'en a été tenu aucun compte dans la discussion de
-l'adresse; elle a été rédigée dans le sens de la majorité. Nous avons
-gardé le silence, et nous en appelons à la Chambre. (_Mouvements
-divers._)
-
-
-M. de La Pinsonnière monte à la tribune, que M. Guizot n'a pas cessé
-d'occuper. (_Bruit._)
-
-
-M. DE LA PINSONNIÈRE.--La minorité de votre commission avait peu de
-chances de faire triompher ses opinions. Cependant, comme l'a dit à
-l'instant même mon honorable collègue M. de Jussieu, elle a pris une
-part très-active à la discussion générale de l'adresse, et à celle des
-paragraphes. Il est bien certain qu'il y en a quelques-uns sur
-lesquels la minorité n'a pas élevé d'objections; mais elle s'était
-réservé, dès le commencement, le droit de vous les apporter (_Bruit_)
-par cette raison qu'elle ne voyait pas de moyen de faire triompher son
-opinion dans la commission. (_Marques d'étonnement et d'impatience sur
-les bancs de l'opposition._)
-
-Je ne suis monté à cette tribune que parce que j'ai cru remarquer que
-M. Guizot tirait cette conclusion de notre silence sur certains
-paragraphes, que nous les adoptions. (_Dénégations._)
-
-Si je ne me trompe, M. Guizot vient de dire que la preuve que les
-paragraphes en question ne renfermaient pas tout ce qu'on croyait y
-rencontrer aujourd'hui, c'est que dans la commission on n'y avait pas
-fait d'objections. Il a été fait des objections sur beaucoup de
-paragraphes, et mes collègues le diront eux-mêmes; et moi, bien que je
-n'eusse pas l'espoir de faire triompher mon opinion, moi-même j'ai
-pris une part fort active dans la discussion des paragraphes qui me
-paraissaient les plus saillants. Quant à celui-là, je n'y trouvais
-qu'un mot ou deux, et je me réservais pour ces deux mots de manifester
-mes objections à la Chambre. (_Bruit._)
-
-_M. le président._--La parole est à M. Guizot.
-
-M. GUIZOT.--La Chambre me permettra de ne pas pousser plus avant la
-discussion sur ce paragraphe. Je la prie de croire que je ne la
-retiendrai pas longtemps. La démonstration que j'entreprends de lui
-donner sera courte et, du moins pour moi, concluante.
-
-Le deuxième paragraphe porte: «Sous un gouvernement jaloux de notre
-dignité, gardien fidèle de nos alliances, la France tiendra toujours,
-dans le monde et dans l'estime des peuples, le rang qui lui appartient
-et dont elle ne veut pas déchoir.»
-
-Dans l'opinion de la majorité de la commission, ce paragraphe veut
-dire que le cabinet actuel n'est pas suffisamment jaloux de notre
-dignité...
-
-_Aux bancs de l'opposition._--Très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, il faut que vous me permettiez de dire ici ma
-pensée avec une entière sincérité, car je ne suis monté à la tribune
-que pour cela. Nous avons voulu dire que le cabinet n'était pas
-suffisamment jaloux de notre dignité ni gardien assez fidèle de nos
-alliances. Il n'y a rien là à coup sûr de factieux ni de
-révolutionnaire. Nous avons cette mauvaise opinion de la politique du
-cabinet. Le gouvernement représentatif existe pour que nous puissions
-le dire...
-
-_M. le ministre de l'intérieur._--Il existe pour que vous puissiez le
-dire, et que nous, nous puissions prouver le contraire.
-
-M. GUIZOT.--Pour que nous puissions le dire, et pour que vous puissiez
-prouver le contraire; soit, je ne demande pas autre chose. La Chambre
-est juge, et au delà de la Chambre le pays. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Vous pouvez, messieurs, et je m'en épargnerai la fatigue matérielle,
-vous pouvez lire tous les paragraphes suivants sur les affaires
-étrangères, ils ont absolument le même caractère. Tous les reproches
-s'adressent à la politique du cabinet; il n'y a encore là rien de
-factieux ni de révolutionnaire.
-
-Il n'y a rien de semblable, à coup sûr, dans le paragraphe sur
-l'Afrique; car il est tout entier à l'éloge de l'administration.
-
-Rien de semblable non plus dans le paragraphe relatif à la conversion
-des rentes. Ce n'est autre chose qu'un voeu que la Chambre avait déjà
-exprimé, et la perspective d'une mesure déjà annoncée dans un
-paragraphe d'un discours de la couronne.
-
-Je passe aux paragraphes des affaires intérieures, et j'arrive à celui
-qui est relatif à la naissance du comte de Paris, et à la joie que la
-France en a ressentie. Je relis la phrase:
-
-«Nous ressentons profondément, Sire, vos espérances et vos craintes,
-vos joies et vos douleurs; la France entière a salué de ses
-acclamations la naissance du comte de Paris; fasse le ciel que rien
-ne trouble de si douces émotions! Nous entourons de nos hommages le
-berceau de ce jeune prince accordé à votre amour et aux voeux les plus
-chers de la patrie. Élevé, comme son père, dans le respect de nos
-institutions, il saura l'origine glorieuse de la dynastie dont vous
-êtes le chef, et n'oubliera jamais que le trône où il doit s'asseoir
-un jour est fondé sur la toute-puissance du voeu national. Nous nous
-associerons, Sire, ainsi que tous les Français, aux sentiments de
-famille et de piété que cet heureux événement vous inspire comme père
-et comme roi.»
-
-Je ne pense pas que personne trouve rien là de factieux ni de
-révolutionnaire.
-
-_Une voix au centre._--Si!
-
-M. THIERS, _de sa place_.--Qu'on le dise alors. (_Agitation._)
-
-_M. le ministre de l'intérieur._--Qu'on dise quoi?
-
-M. THIERS.--Dites-le, il faut s'expliquer sur ce mot.
-
-_M. le président._--Vous n'avez pas la parole.
-
-_M. le garde des sceaux_, de son banc.--Messieurs... (_Bruit._)
-
-M. GUIZOT, _à la tribune_.--M. le garde des sceaux, laissez-moi
-parler, veuillez ne pas m'interrompre.
-
-_M. le président._--M. le garde des sceaux, personne n'a le droit
-d'interrompre un orateur. La parole est à M. Guizot.
-
-_M. le garde des sceaux._--M. Thiers s'est levé le premier et a
-provoqué ma réponse.
-
-_M. le président._--J'ai commencé par lui pour réclamer le silence.
-
-M. GUIZOT.--Je dis, messieurs, qu'il n'y a rien de factieux ni de
-révolutionnaire dans ce paragraphe, que c'est le langage de la loi,
-que les lois rendues pour consacrer et fonder notre dynastie
-s'expriment en ces termes: _Les droits que le roi tient du voeu de la
-nation_. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-_Plusieurs ministres._--C'est aussi notre opinion.
-
-_M. le ministre de l'intérieur._--Nous ne sommes pas pour la
-_quasi-légitimité_! (_Agitation._)
-
-M. GUIZOT.--Si M. le ministre de l'intérieur avait quelque mémoire, il
-pourrait se rappeler qu'à cette tribune j'ai déjà plus d'une fois
-répondu à l'accusation qu'il renouvelle. Le mot qu'il vient de
-prononcer n'est jamais sorti de ma bouche, et je suis étonné de voir
-qu'un homme aussi sérieux et aussi sincère que lui ait renouvelé une
-pareille accusation. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-À cette occasion, je rappellerai que, sur une interpellation de même
-nature, j'ai dit que je regardais notre révolution comme pleinement
-légitime, qu'elle avait eu pour elle les deux plus grandes sources de
-la légitimité en ce monde, la nécessité et le droit, le voeu national
-et le succès. Que voulez-vous donc de plus? Quand le droit a commencé
-et que le succès a couronné, que peut-il manquer à une révolution?
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Messieurs, je passe au dernier paragraphe.
-
-Je prie la Chambre de remarquer que voilà déjà la question réduite à
-des termes bien simples. On parlait de l'adresse tout entière; depuis
-le premier mot jusqu'au dernier elle était factieuse. (_Non! non! Oui!
-oui! Agitation._)
-
-Comment! Vous venez de le dire à cette tribune après l'avoir dit
-partout, et quand on vous le répète, vous n'en convenez pas? (_À
-gauche_: Très-bien! très-bien!)
-
-Convenez-en donc, vous l'avez dit. (_Oui! oui!_) Vous avez dit qu'elle
-était, du premier mot au dernier, factieuse et révolutionnaire.
-(_Non!_--_Oui! oui!_--_Vive agitation._)
-
-J'ai déjà tout disculpé, tout affranchi, excepté un paragraphe. Soyez
-sûrs, messieurs, que mon intention n'est pas de reculer devant
-celui-là.
-
-Le voici:
-
-«Nous en sommes convaincus, Sire, l'intime union des pouvoirs contenus
-dans leurs limites constitutionnelles peut seule fonder la sécurité
-du pays et la force de votre gouvernement.»
-
-Y a-t-il là quelque chose de factieux?... (_Bruit._)
-
-Messieurs, laissez-moi parler, vous me répondrez.
-
-Y a-t-il là quelque chose de factieux? Nous ne nous sommes pas contentés
-de parler de l'intime union des pouvoirs; nous avons ajouté avec soin,
-et pour tous: «contenus dans leurs limites constitutionnelles.»
-
-Je ne sache rien, à coup sûr, de plus réservé, de plus respectueux.
-
-Je poursuis:
-
-«Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments
-généreux, faisant respecter au dehors la dignité de votre trône, et le
-couvrant au dedans de sa responsabilité...»
-
-_M. le président du conseil._--Ah! ah! nous y voilà!
-
-M. GUIZOT.--J'y arrive, M. le président du conseil; ce n'est pas ma
-faute si je ne suis pas arrivé plus tôt. Je continue:
-
-«... est le gage le plus sûr de ce concours que nous avons tant à
-coeur de vous prêter.»
-
-Je pense qu'on ne fera porter l'objection que sur ces mots: «Et le
-couvrant au dedans de sa responsabilité.» Eh bien, trouve-t-on là
-quelque chose de factieux, quelque chose de révolutionnaire?
-
-_Voix diverses._--Oui! Non! non! (_Bruit confus._)
-
-M. GUIZOT.--Il faut que j'épuise la patience de la Chambre, car la
-conviction que je veux porter dans son esprit me tient trop fortement
-à coeur pour que j'hésite à lui demander quelques minutes de plus de
-son temps. (_Parlez! parlez!_)
-
-Ce n'est donc que sur ce mot qu'on fait porter l'objection. Eh bien,
-quand le paragraphe viendra, si une discussion plus détaillée est
-nécessaire, j'y entrerai, mais voici ce que je répondrai à l'instant.
-La responsabilité, messieurs, n'est pas une vaine forme, ce n'est pas
-un mot; il ne suffit pas qu'on écrive: «Ministre responsable.» Je
-vais faire une supposition.
-
-Qu'il plaise à la couronne de prendre, je ne sais où, dans la rue...
-(_Murmures, interruption._)
-
-Messieurs, laissez-moi parler.
-
-Qu'il plaise à la couronne de prendre, je ne sais où, les huit
-premiers hommes venus.... (_Nouvelle interruption._)
-
-Je ne peux pas discuter ainsi, il faut qu'on me permette de parler.
-(_Écoutez! écoutez!_)... Les huit premiers hommes venus, et de les
-faire ministres. Rien n'est plus légal, rien n'est plus
-constitutionnel. (_Mouvements divers._)
-
-M. ODILON BARROT.--Oui! oui! dans la lettre.
-
-M. GUIZOT.--Je suis dans le coeur de la question, messieurs, et vous
-voyez que je ne crains pas d'y entrer jusqu'au fond.
-
-Rien n'est plus légal, rien n'est plus constitutionnel.
-
-_Voix à droite._--Rien n'est moins convenable.
-
-M. GUIZOT.--Je ne sache personne qui ait une objection légale à
-faire...
-
-_Voix à droite._--C'est une injure à la couronne.
-
-M. GUIZOT.--Je ne veux pas savoir quel est l'interrupteur, mais j'ai
-défendu la couronne contre toutes les injures dont elle a longtemps
-été l'objet. Ce n'est pas moi qui voudrais lui en faire une. La
-supposition que je me permets ici n'est qu'une supposition purement
-théorique...
-
-M. LANYER.--À la bonne heure! (_Nouveau bruit._)
-
-M. GUIZOT.--J'en demande pardon à la Chambre, mais il y a des
-objections... (_Interruption._) Vous ne voulez donc pas qu'on suive
-MM. les ministres dans la discussion qu'ils viennent de rouvrir. Ce
-n'est pas moi qui suis monté le premier à cette tribune pour parler
-sur l'adresse, pour dire que c'était une adresse qui allait à la
-gauche, qu'elle était révolutionnaire.
-
-M. LIADIÈRES.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
-
-M. GUIZOT.--Ce n'est pas moi qui suis venu ressusciter la discussion
-générale; mais puisqu'on l'a rouverte, il m'est bien permis de
-justifier, du premier mot au dernier, une adresse que je tiendrais à
-honneur d'avoir faite seul. (_À gauche_: Très-bien! _Agitation._) Pour
-que la responsabilité soit réelle il faut autre chose qu'un mot, une
-forme. Il faut, pour couvrir réellement le trône de sa responsabilité,
-une administration suffisante; je ne veux pas me servir d'une autre
-expression; il faut une administration suffisante. Ce n'est qu'à cette
-condition que le trône est réellement couvert. C'est là, messieurs,
-c'est là la pensée de la commission; c'est là ce que nous avons voulu
-dire; il n'y a rien de moins factieux, il n'y a rien de moins
-révolutionnaire que d'invoquer une administration assez ferme, assez
-habile, assez appuyée sur les sentiments généreux, assez forte, assez
-grande pour être devant la royauté une véritable cuirasse et la
-couvrir vraiment de sa responsabilité. Ce sont les amis sincères de la
-royauté qui veulent qu'elle soit ainsi défendue. (_Très-bien!_) Ils
-veulent que, lorsqu'un acte politique est consommé, lorsqu'une parole
-est prononcée, personne en France ne puisse supposer que
-l'administration n'est pas suffisante, que ce n'est pas
-l'administration elle-même qui agit ou parle. (_Agitation._) Voilà la
-doctrine constitutionnelle, voilà la doctrine vraiment royaliste. Je
-sais, messieurs, qu'elle ne correspond pas à certains préjugés qui ont
-encore vigueur dans quelques esprits. Je sais que l'idée du droit
-arbitraire, absolu, existe encore dans des esprits qui se croient
-d'ailleurs... (_Vives dénégations._)
-
-Messieurs, quand nous aurons vécu longtemps sous le régime
-représentatif, quand nous l'aurons pratiqué réellement, pas une de ces
-discussions ne pourra s'élever à cette tribune, (_Très-bien!_) et les
-paroles que j'ai tant de peine à y faire entendre et pour lesquelles
-il faut que j'épuise le peu de force qu'il a plu à Dieu de me donner,
-ces paroles n'y retentiront plus jamais.
-
-Voilà le véritable esprit de l'adresse, messieurs. Non, elle est
-loyale et constitutionnelle; elle a été dictée par l'amour sincère de
-la royauté, par le sentiment vrai de ses besoins et de l'état des
-esprits. Si j'avais eu l'honneur, honneur que je n'ai pas, de la faire
-à moi seul, j'en serais fier, et je croirais avoir rendu service à la
-couronne et à mon pays. (_Marques d'adhésion à gauche._)
-
- * * * * *
-
---Séance du 14 janvier 1839.--
-
-Je répondis à M. Baude, qui avait soutenu le cabinet au sujet des
-affaires d'Italie et de l'évacuation d'Ancône:
-
-M. GUIZOT.--La Chambre prête, avec raison, toute son attention à ce
-débat. De bien graves considérations y sont alléguées; la foi des
-traités et notre influence politique au dehors, notre loyauté d'une
-part et notre dignité de l'autre. La conduite du cabinet a-t-elle
-ménagé tous ces intérêts? a-t-elle réussi à les concilier? Je ne le
-pense pas, et je viens soutenir le projet de la commission.
-
-M. le président du conseil, dans son habile et lucide argumentation de
-votre dernière séance, s'est fondé sur deux grandes raisons: la
-tradition des cabinets antérieurs et la valeur de l'engagement que la
-France a contracté. Je les examinerai successivement.
-
-Quant à la tradition des cabinets antérieurs, je demande à la Chambre
-la permission de lui soumettre deux observations préliminaires.
-Non-seulement aucun de ces cabinets n'a évacué Ancône, mais aucun n'a
-même été appelé à exprimer, au sujet de l'évacuation, une opinion
-positive, à annoncer une résolution. (_Bruit au centre._)
-
-Je ne parle pas du cabinet du 22 février; M. Thiers saura bien
-expliquer sa propre dépêche. Aucun des cabinets antérieurs n'a été
-appelé, je le répète, à prendre, sur Ancône, une résolution. On est
-obligé d'induire ce qu'ils auraient fait de leurs dépêches, et ces
-dépêches sont incomplétement connues. Quant au cabinet du 11 octobre
-et à la dépêche que M. le président du conseil a apportée à cette
-tribune, et dont je parlerai tout à l'heure, évidemment, lorsque M. le
-président du conseil a pris le parti de l'évacuation d'Ancône, ce
-n'est pas sur cette dépêche qu'il s'est fondé, car il ne la
-connaissait pas alors. (_Mouvement à gauche._) Il vous a dit lui-même
-qu'il y avait quelques jours seulement qu'elle lui était connue. (_À
-gauche_: Très-bien! très-bien!) C'est pourtant la seule dans laquelle
-il ait trouvé l'opinion, du moins telle qu'il l'entend, du cabinet du
-11 octobre sur la question.
-
-La résolution de M. le président du conseil a donc été complétement
-indépendante de ce qu'il savait des traditions et des résolutions du
-cabinet du 11 octobre. (_À gauche_: Très-bien!)
-
-J'aborde le fond de la question, et j'interroge les cabinets
-antérieurs.
-
-Pour celui du 13 mars, je demande à la Chambre la permission de mettre
-sous ses yeux le langage que tenait M. Casimir Périer lui-même
-lorsqu'il vint parler dans cette enceinte de l'occupation d'Ancône, et
-des motifs qui l'avaient déterminée. C'est la meilleure réponse, je
-crois, à toutes les allégations que vous venez d'entendre encore à ce
-sujet.
-
-Dans la séance du 7 mars 1831, M. Périer disait:
-
-«Fidèle à sa politique telle que nous venons de la définir, le
-gouvernement, dans son intérêt comme dans celui du saint-siége, et
-toujours dans l'intérêt de la paix dont le maintien exige qu'on écarte
-avec un soin religieux toutes les causes de collision et d'ombrage, le
-gouvernement, conservant la pensée dominante de fonder la sécurité du
-saint-siége sur des moyens plus stables que ceux d'une répression
-périodique, le gouvernement crut de son devoir de prendre une
-détermination qui, loin d'être un obstacle à la solution des
-difficultés qu'il s'agit de résoudre, lui semble au contraire devoir
-la rendre plus prompte.
-
-«C'est dans ce but que nos troupes ont débarqué à Ancône le 23
-février...
-
-«Comme notre expédition de Belgique, notre expédition à Ancône,
-conçue dans l'intérêt général de la paix aussi bien que dans l'intérêt
-politique de la France, aura pour effet de donner une activité
-nouvelle à des négociations auxquelles concourent toutes les
-puissances, pour assurer à la fois la sécurité du gouvernement
-pontifical et la tranquillité de ses États par des moyens efficaces et
-durables.»
-
-_À gauche._--C'était très-bien cela!
-
-M. GUIZOT, _continuant la lecture_.--«Ainsi, messieurs, la présence de
-nos soldats en Italie aura pour effet, nous n'en pouvons douter, de
-contribuer à garantir de toute collision cette partie de l'Europe, en
-affermissant le saint-siége, en procurant aux populations italiennes
-des avantages réels et certains, et en mettant un terme à des
-interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les
-exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour
-le repos de l'Europe.»
-
-_À gauche._--Tout cela était fort bien.
-
-M. GUIZOT.--Il est bien évident, messieurs, que la pacification
-intérieure de l'Italie et des Légations en particulier, par des
-institutions obtenues du saint-siége, et sollicitées par toutes les
-puissances, était, sinon le but unique, du moins l'un des buts
-essentiels de cette occupation.
-
-Maintenant qu'on vienne apporter à cette tribune des preuves que M.
-Casimir Périer n'avait jamais songé à rendre notre occupation
-permanente ni indépendante de l'occupation autrichienne, qui le
-conteste? Ce que nous soutenons, c'est que, dès l'origine, elle a eu,
-sinon pour but unique, du moins pour but essentiel, de garantir, par
-des institutions obtenues du saint-siége, la sécurité de l'Italie en
-même temps que celle de l'Europe.
-
-Le cabinet du 11 octobre est entré dans la même voie. M. le président
-du conseil disait, dans la dernière séance:
-
-«Vous prétendez en vain qu'il y a eu de la part du saint-siége
-engagement synallagmatique, pris avec la France, d'accorder des
-institutions à la Romagne. Je déclare que je n'en ai trouvé de traces
-nulle part. On en était resté là-dessus aux simples conseils, et le
-saint-siége a commencé à dire, après le mauvais accueil fait à ses
-premières concessions: Vous voyez si cela me réussit. Et depuis, on ne
-lui en a pas demandé de nouvelles.»
-
-Messieurs, je ne puis parler de documents que je n'ai pas entre les
-mains; mais comment M. le président du conseil considère-t-il donc le
-_memorandum_ du 21 mai 1831, et la réponse qui y a été faite par le
-saint-siége?
-
-Je demanderai la communication de ces documents et leur dépôt sur le
-bureau de la Chambre. Vous y verrez, si on nous l'accorde, que le
-_memorandum_, signé de toutes les puissances, contient formellement la
-demande de la sécularisation de l'administration dans les Légations,
-la demande d'assemblées municipales, de conseils provinciaux, et
-d'autres améliorations de ce genre formellement énoncées. Vous verrez,
-de plus, dans les notes adressées par le cardinal Bernetti, les unes à
-la France, les autres en réponse au _memorandum_, que le saint-siége
-s'est engagé, comme on s'engage en pareille matière où il ne s'agit
-pas d'un contrat civil, à donner aux puissances satisfaction et les
-garanties de sécurité qu'elles demandaient.
-
-Est-ce que ce n'est pas là un engagement? Peut-on dire que ce soient
-de purs conseils après lesquels il n'y ait rien à attendre?
-Permettez-moi, messieurs, de m'étonner de la facilité avec laquelle on
-renonce aux engagements lorsqu'ils sont au profit de notre cause.
-(_Approbation à gauche._)
-
-Comment! voilà des demandes claires adressées au saint-siége, des
-réponses formelles, des notes dont je ne puis pas citer les termes,
-mais que je me rappelle parfaitement! Et cela n'avait aucune valeur!
-et nous ne pouvions insister!
-
-On a insisté, messieurs, on a continué d'insister; car il est inexact
-de dire, comme l'a prétendu M. le président du conseil, qu'on ait
-cessé de réclamer du saint-siége les garanties promises. Le cabinet du
-11 octobre, dès sa formation et pendant tout le cours de sa durée, a
-persisté à demander ces garanties; et la correspondance, les dépêches
-que M. le président du conseil a dans les mains en sont la preuve
-irrécusable. Je lui demanderai entre autres la communication d'une
-dépêche du 3 mars 1833, qui a pour objet précisément de presser
-l'exécution des promesses du saint-siége.
-
-Voici, messieurs, quelle était à cette époque la situation dans
-laquelle notre cabinet se trouvait à Rome. Le cabinet autrichien
-s'était mis à la tête de l'insistance auprès du saint-siége; il avait
-envoyé à Rome un conseiller chargé de presser la concession des
-institutions, de débattre avec le saint-siége quelles étaient celles
-qu'il convenait de donner. L'Autriche insistant ainsi fortement, il
-était d'une bonne politique pour la France, il était du devoir du
-ministre des affaires étrangères de ne pas gêner l'action de
-l'Autriche, de ne pas mettre en avant celle de la France, beaucoup
-plus suspecte au saint-siége que l'Autriche. C'est ce que fit le
-ministre des affaires étrangères de cette époque. Étranger à toute
-vanité, à toute charlatanerie, désireux surtout d'atteindre le but que
-nous poursuivions, il déclara hautement que l'insistance de l'Autriche
-étant le meilleur moyen de réussir, bien loin de l'entraver, il la
-seconderait, et qu'il effacerait momentanément la France pour ne pas
-nuire au succès commun.
-
-La dépêche du 3 mars 1833, dont je demande communication, contient à
-ce sujet les éclaircissements les plus positifs. Je ne puis la lire
-textuellement, mais j'en donnerai le sens, et je persiste à en
-demander la communication officielle.
-
-Voici le sens:
-
-Il s'agissait d'un projet d'organisation du gouvernement papal dans
-les Légations, présenté par le conseiller autrichien dont j'avais
-l'honneur de parler tout à l'heure à la Chambre. «Bien que ce projet
-ait une origine autrichienne, bien que le cabinet impérial, en
-agissant isolément pour le faire prévaloir, ait probablement voulu se
-réserver le mérite et la popularité d'une semblable innovation, nous
-ne saurions nous refuser à reconnaître que cette innovation était dans
-l'intérêt du saint-siége; et loin d'éprouver le moindre ombrage de
-l'influence exercée par l'Autriche en cette circonstance, nous
-eussions franchement applaudi au succès de ses démarches; car ce que
-nous souhaitons avant tout, c'est l'affermissement de la tranquillité
-des États romains; c'est de voir effacer jusqu'au dernier germe des
-troubles qui n'ont déjà que trop ébranlé l'Italie; et ce double but,
-nous continuons d'avoir l'intime conviction qu'il ne saurait être
-atteint qu'en améliorant par d'utiles réformes le gouvernement et
-l'administration des domaines de l'Église. La cour de Vienne nous
-retrouvera donc toujours aussi sincèrement empressés que nous l'avons
-été à nous unir à elle pour faire entrer le saint-siége dans des voies
-si salutaires; et si, comme il l'avait annoncé au cardinal Bernetti,
-M. de Metternich a réellement le désir de _s'associer à notre
-politique_, il peut compter sur la loyauté de notre concours en tout
-ce qui pourra tendre à préserver le repos de l'Italie.» (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-Certes, messieurs, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une politique
-meilleure et plus honorable; une politique plus sincèrement dévouée au
-but qu'elle avait publiquement annoncé. Celle-ci a mis de côté toute
-vanité personnelle, tout amour-propre national; elle ne s'est
-inquiétée que du but lui-même.
-
-Mais quand elle a vu que le but n'était pas atteint, quand elle a vu
-que l'Autriche abandonnait l'insistance qu'elle avait mise d'abord,
-alors notre politique s'est modifiée; alors elle a agi elle-même, elle
-n'a pas craint de se mettre en avant. Et qu'a-t-elle fait? Elle a fait
-ce qu'il n'avait pas été nécessaire de faire jusque-là; elle a
-rapproché les deux questions, la question de l'occupation et la
-question des institutions. M. le président du conseil n'a rien répondu
-avant-hier aux arguments de mon honorable ami M. Duchâtel. Qu'a établi
-M. Duchâtel? Que des questions qui n'étaient pas nécessairement liées
-pouvaient et devaient cependant l'être par une bonne politique, qu'il
-n'y avait point d'arbitres, point de juges au-dessus des États, qu'ils
-étaient entre eux dans des rapports de droit naturel, et obligés de
-se faire justice eux-mêmes, n'ayant personne pour rendre justice entre
-eux. Les États n'ont que la persuasion ou la force, et quand la
-persuasion ne réussit pas, reste la force. Certainement un des
-meilleurs, un des plus simples, des plus légitimes moyens de force,
-c'est, quand on a un gage entre les mains, de s'en servir pour obtenir
-ce qui vous est dû d'ailleurs. Cela est élémentaire en matière de
-droit public. (_Assentiment aux extrémités._)
-
-M. THIL.--Je demande la parole.
-
-M. JACQUES LEFEBVRE.--Je la demande aussi. (_Mouvements et bruits
-divers._)
-
-M. GUIZOT.--Cela s'est pratiqué dans une multitude d'occasions. Ce
-rapport dont je parle, ce lien à établir entre deux questions n'est
-pas un lien obligé, nécessaire. Le gouvernement l'établit quand il
-croit de son intérêt de l'établir, quand il n'a pas d'autre moyen de
-faire prévaloir son droit, quand il pense que décidément la persuasion
-ne réussira pas; c'est ce qu'a fait le cabinet du 11 octobre, et il
-l'a fait dans l'intérêt de la paix générale de l'Europe, dans
-l'intérêt de ces institutions que l'expédition d'Ancône s'était
-proposées pour but principal.
-
-Avait-il réellement le droit de le faire? L'engagement contracté par
-la France interdisait-il l'emploi d'un pareil moyen? Quelle est la
-valeur, la valeur réelle de cet engagement?
-
-Je tiens pour évident, messieurs, d'après les faits que j'ai eu
-l'honneur de mettre sous les yeux de la Chambre, que les cabinets
-antérieurs n'ont jamais, comme le disait hier M. le président du
-conseil, abandonné l'affaire des institutions de la Romagne, et qu'ils
-n'ont point hésité à se servir de l'occupation d'Ancône pour faire
-réussir ce grand dessein.
-
-Je viens à l'engagement.
-
-Je l'avoue pleinement: la France a promis d'évacuer Ancône, quand les
-Autrichiens évacueraient.
-
-Je dois faire remarquer que cet engagement est de même nature et
-conçu dans les mêmes formes que celui qui se rapporte aux institutions
-à concéder par le saint-siége à la Romagne, et dont j'ai parlé tout à
-l'heure.
-
-Les puissances ont adressé au saint-siége un _memorandum_, sorte de
-note, pour demander ces institutions. Le saint-siége a répondu par une
-promesse de satisfaction: voilà l'engagement. Je n'ai pas les pièces
-sous les yeux, je n'en parle que d'après mes souvenirs, et j'y suis
-forcé. (_Mouvement._)
-
-Voyons maintenant quel est notre engagement, quant à l'évacuation
-d'Ancône.
-
-Une note, adressée par le cardinal Bernetti à notre ambassadeur à
-Rome, contenait des propositions d'arrangement pour l'occupation et
-l'évacuation d'Ancône; une note en réponse fut adressée par notre
-ambassadeur au cardinal Bernetti. L'engagement résulte de l'échange
-des deux notes contenant des propositions et des acceptations. C'est
-là, je le répète, un engagement semblable, sinon dans son objet, du
-moins dans sa forme, à celui qui se rapportait aux institutions à
-concéder par le saint-siége.
-
-Quelle est la valeur de cet engagement? excluait-il pour la France le
-droit, lorsque l'évacuation serait proposée ou réclamée, d'en examiner
-l'opportunité? excluait-il le droit de réclamer, en cas d'évacuation,
-des précautions pour l'avenir, pour le retour de circonstances
-semblables et d'une nouvelle occupation? Cela est impossible à
-supposer...
-
-_Voix à gauche._--Ce serait absurde.
-
-M. GUIZOT.--Comment? Nous aurions été dans Ancône une force purement
-matérielle, à la complète disposition du cabinet autrichien ou du
-saint-siége, contraints de nous retirer sans aucune observation, sans
-avoir le moindre mot à dire, la moindre objection à élever, quand on
-nous en sommerait, comme une sentinelle qu'on relève de son poste?
-(_Sensation._) Cela n'est pas concevable, cela n'eût été acceptable
-pour personne.
-
-Croyez-vous que d'autres se soient soumis à une pareille condition?
-Croyez-vous, par exemple, que l'Autriche, quand elle est entrée dans
-les Légations, ait accepté la nécessité de s'en aller sur une
-sommation du saint-siége, sans examiner elle-même l'opportunité de
-l'évacuation? Voici ce que vous disait avant-hier M. le président du
-conseil:
-
-«M. de Metternich, dit en 1835, dans une conversation avec notre
-ambassadeur à Vienne: «Les circonstances ne nous permettent pas de
-songer à évacuer les Légations en ce moment.» (_Bruits divers_).
-
-M. de Metternich s'était donc réservé d'examiner l'opportunité de
-l'évacuation, d'avoir un avis à ce sujet. Apparemment nous avions bien
-le même droit que lui; apparemment la France était dans la même
-situation que l'Autriche; elle pouvait aussi, si on parlait
-d'évacuation, examiner l'opportunité. Et je suppose que le cabinet
-français eût entrevu une évacuation, que dirais-je? je ne veux pas me
-servir d'un mot offensant, mais enfin une évacuation qui n'eût pas été
-bien réelle, bien définitive; je suppose que vous eussiez entrevu
-qu'il y avait un concert pour que les Autrichiens se retirassent des
-Légations, en vous sommant d'exécuter votre engagement, pour y rentrer
-plus à l'aise. Est-ce que vous vous seriez crus obligés de ne pas
-examiner si l'évacuation était sérieuse, si elle serait définitive?
-est-ce que vous vous seriez crus obligés d'obéir à la première
-injonction? Encore une fois, cela n'est pas supposable. Vous aviez
-plein droit d'examiner l'opportunité de l'évacuation, et en même temps
-un second droit, celui de demander des garanties, de prendre des
-précautions pour les éventualités de l'avenir, dans le cas où une
-seconde occupation pourrait avoir lieu.
-
-Et, messieurs, vous avez encore ici l'exemple de l'Autriche,
-non-seulement de ce qu'elle a dit, mais de ce qu'elle a fait; elle
-vous a ouvert la voie, elle vous a indiqué ce que vous aviez à faire.
-
-En 1831, lors de la première occupation, le cabinet autrichien avait
-promis de se retirer à jour fixe; il y avait engagement de sa part.
-Avant que le jour arrivât, comme il trouvait qu'il n'y avait pas
-opportunité, que le moment d'évacuer n'était pas arrivé, il éleva des
-objections, il dit, quoiqu'il eût promis d'évacuer à jour fixe, qu'il
-avait besoin que son ambassadeur à Rome se concertât avec le nôtre, et
-qu'il attendait qu'ils se fussent mis d'accord sur l'opportunité de
-l'évacuation.
-
-Il fit plus, il éleva une seconde difficulté. (_Mouvement au banc des
-ministres._)
-
-Je ne dis rien là, monsieur le président du conseil, que mon honorable
-ami, M. le duc de Broglie n'ait déjà mis en lumière à la Chambre des
-pairs.
-
-Il éleva cette seconde difficulté: «Mais je ne puis évacuer si nous ne
-sommes pas convenus de quelque chose pour les éventualités de
-l'avenir, si nous n'avons pas réglé ce que nous ferons ensemble dans
-le cas où il y aurait lieu de rentrer dans les Légations.»
-
-Voilà, messieurs, ce qu'a fait l'Autriche en 1831, voilà sa conduite;
-c'était vous indiquer ce que, dans une situation pareille, vous aviez
-à faire. Je ne demande aucune préférence pour la France, je ne demande
-rien de spécial pour elle, je ne demande que l'égalité entre la France
-et l'Autriche. Est-ce au cabinet à la refuser? (_Mouvement
-d'approbation aux extrémités._)
-
-J'ai établi que les cabinets antérieurs n'avaient jamais eu la pensée
-d'évacuer Ancône sans avoir stipulé quelques garanties pour l'avenir.
-J'ai établi que notre engagement même nous laissait pleinement le
-droit de prendre à cet égard, de réclamer du moins les précautions
-nécessaires, et de lier ensemble les deux questions: j'ajoute que
-l'intérêt français le commandait évidemment.
-
-Permettez-moi de rappeler quelques paroles que j'ai eu l'honneur de
-prononcer dans cette enceinte, très-peu de temps après que
-l'occupation d'Ancône venait d'avoir lieu.
-
-Le 7 mars 1832, j'avais l'honneur de dire à la Chambre:
-
-«Le malaise de l'Italie est un fait qu'on ne peut supprimer, et dont
-il faut bien tenir compte. L'Autriche a grande envie d'en profiter,
-non pour conquérir, mais pour maintenir ou étendre sa prépondérance
-dans la péninsule; l'Autriche veut que l'Italie lui appartienne, sinon
-directement, du moins par voie d'influence. La France, de son côté, ne
-peut le souffrir. La collision violente des deux États n'aura pas
-lieu; mais il y aura entre eux des difficultés, des tiraillements, des
-négociations épineuses. Chacun s'efforcera de prendre ses positions.
-L'Autriche a pris les siennes. Eh bien, nous prendrons les nôtres;
-nous lutterons pied à pied contre l'influence autrichienne en Italie:
-nous éviterons soigneusement toute idée de conquête, toute cause de
-collision générale; mais nous ne souffrirons pas que l'Italie tout
-entière tombe décidément et complétement sous la prépondérance
-autrichienne.»
-
-Je persiste aujourd'hui dans cette politique. Ce n'est pas la
-politique de la guerre, comme on nous en menaçait avant-hier; c'est la
-politique de la paix, mais de la paix vigilante et active; c'est la
-politique qui repousse la propagande, mais qui recherche partout
-l'influence.
-
-Je ne puis m'étonner assez de l'attitude qu'on veut nous faire prendre
-dans ce débat. Comment! on n'est pas content d'être sorti d'Ancône, on
-veut que nous ayons eu tort d'y entrer! (_Mouvement divers._)
-
-_À gauche._--C'est vrai! c'est vrai!
-
-_Voix à droite._--Qui a dit cela?
-
-M. GUIZOT.--Il ne suffit pas que cette position soit perdue, on veut
-qu'elle n'ait jamais mérité d'être prise! Messieurs, à chacun ses
-oeuvres. À M. Casimir Périer, l'occupation d'Ancône; aux ministères
-qui lui ont succédé, le maintien de cette position; à vous,
-l'évacuation.
-
-_Sur les bancs de l'opposition._--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Laissez-nous notre part dans cet incident de notre
-histoire, nous ne vous contestons pas la vôtre. (_Même mouvement._)
-
-Je n'ajoute qu'un mot. Ce que les cabinets précédents ont toujours
-cherché, ce que les engagements permettaient, ce que l'intérêt
-français commandait, un autre intérêt qui mérite aussi d'être pris en
-grande considération, l'intérêt européen le conseillait.
-
-Messieurs, l'Europe se croit, se sent toujours aux prises avec des
-révolutions possibles. Il ne faut pas qu'elle se trompe; pour les
-prévenir, pour les maîtriser, elle a besoin du concours de la France
-(_Très-bien!_), de la France sage en même temps que libre, monarchique
-en même temps que constitutionnelle; cette influence est nécessaire au
-repos de l'Europe. (_Approbation._)
-
-Savez-vous quel était le résultat de la présence de ces quelques
-soldats français et de ces quelques pièces de canon sur ce point si
-reculé, dites-vous, de l'Italie? C'est que dans toute l'Italie les
-esprits sensés, éclairés, les bons esprits avaient une satisfaction et
-une espérance (_Mouvement_); les mauvais esprits au contraire, les
-esprits désordonnés se sentaient contenus, non par une force
-absolument ennemie, mais par la même force qui donnait satisfaction et
-espérance aux bons esprits. Cela était, messieurs, pour nous un grand
-honneur, et pour l'Europe un bien immense.
-
-Je ne sais si l'on a agi prudemment en se privant de ce concours.
-
-À une autre tribune, il y a quelques années, un grand ministre, M.
-Canning, s'est plu à présenter son pays, l'Angleterre, comme maître de
-déchaîner sur l'Europe toutes les tempêtes. Ce n'est pas là ce que je
-réclamerai jamais pour mon pays; mais le droit de comprendre mieux que
-d'autres d'où peuvent venir les tempêtes, le droit de les prévenir et
-d'empêcher qu'elles n'éclatent sur la tête de l'Europe, c'est là
-aujourd'hui le droit de la France; c'est là l'immense service qu'elle
-est appelée à rendre à l'Europe tout entière. Ancône était un des
-points où elle s'était établie pour protéger, de sa sagesse
-bienveillante, la sécurité de l'Italie et de l'Europe. C'est un
-malheur qu'elle en soit sortie. (_Sensation._)
-
-Vous avez oublié tout cela, vous avez oublié toutes les précautions
-qui pouvaient conserver à la France cette force salutaire pour
-l'Europe entière. L'intérêt français le commandait, l'intérêt européen
-le conseillait, les engagements le permettaient. Vous n'en avez tenu
-compte (_Légère agitation_); vous êtes sortis d'Ancône sans examiner
-l'opportunité, sans prendre aucune précaution pour l'avenir; vous avez
-été au delà des engagements qui pesaient sur nous en négligeant de
-réclamer ceux qu'on avait pris envers nous. Ce n'est pas là une bonne
-politique; ce n'est pas une politique que la Chambre puisse approuver.
-
-Je vote pour le paragraphe de l'adresse.
-
-_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!
-
-
-L'agitation qui succède à ce discours amène un instant de suspension
-dans la séance.
-
- * * * * *
-
---Séance du 15 janvier 1839.--
-
-M. d'Angeville, député de l'Ain, ayant attaqué le paragraphe de
-l'adresse relatif aux affaires de Suisse, je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--La commission ne peut certainement être accusée d'avoir
-cherché à dissimuler ou à atténuer sa pensée.
-
-Quand elle a cru devoir insérer dans son adresse un blâme positif de
-la conduite du cabinet, elle n'a pas hésité.
-
-En ce qui regarde la Suisse, elle a apporté une extrême réserve: non
-qu'elle approuvât la conduite qui avait été tenue, non qu'elle n'y
-trouvât beaucoup à reprendre; mais elle s'est appliquée uniquement à
-fermer une plaie, à réparer un mal; elle n'a pas voulu envenimer le
-passé, mais en prévenir les fâcheuses conséquences.
-
-Telle est l'intention de son paragraphe: non pas, je le répète,
-qu'elle ait cherché à dissimuler sa pensée, mais parce que cette
-réserve lui a paru commandée par l'intérêt du pays.
-
-Le paragraphe exprime le désir que les rapports de bonne amitié entre
-les deux peuples ne soient pas altérés par ce qui s'est passé
-récemment. Il ne dit rien de plus.
-
-Pour mon compte, je vais discuter la conduite du cabinet et montrer,
-ce que la commission n'a pas voulu insérer formellement dans son
-paragraphe comme elle l'a fait dans l'affaire d'Ancône, montrer,
-dis-je, que c'est cette conduite qui a fait courir à la France le
-risque de voir ses rapports de bonne amitié avec la Suisse
-effectivement altérés.
-
-Je ne contesterai à M. le président du conseil aucune des choses qu'on
-lui a souvent contestées.
-
-J'accorde que la présence de Louis-Napoléon en Suisse était un danger
-réel, un danger qu'il fallait écarter.
-
-J'accorde qu'il y avait moins d'inconvénient à grandir momentanément
-un prétendant qu'à le laisser sur notre frontière en mesure de se
-livrer à des intrigues criminelles et dangereuses pour cette frontière
-même.
-
-Mais je dis que le but pouvait être atteint par d'autres moyens, par
-des moyens qui ne compromissent pas la sûreté du pays et ses bons
-rapports avec une puissance voisine.
-
-Quand on a, messieurs, quelque chose à demander à un État voisin, il y
-a bien des circonstances auxquelles il faut faire une sérieuse
-attention: il faut penser à la nature de ce qu'on demande, à l'état de
-la puissance à laquelle on s'adresse, à ce qu'elle peut faire pour
-accorder ou refuser.
-
-Il faut penser aussi à la situation générale dans laquelle on se
-trouve envers cette puissance, à la politique générale qui préside à
-nos rapports avec elle.
-
-Dans mon opinion, le cabinet n'a fait attention à aucune de ces
-circonstances; il n'a tenu compte d'aucun de ces éléments essentiels
-de la question.
-
-Que demandait-on à la Suisse?
-
-M. le président du conseil parlait tout à l'heure avec raison de la
-nécessité de prendre les affaires au sérieux et d'y porter une entière
-bonne foi.
-
-Eh bien, je suis convaincu, moi, que Louis-Napoléon se considérait
-toujours comme Français, et que c'était bien à ce titre qu'il
-entendait vivre et agir. Cependant, légalement parlant, extérieurement
-parlant, il était investi d'un titre de citoyen suisse. Il y avait là,
-quoi qu'on en dise, une question à décider, une question légale pour
-la Suisse; question grave, car si on avait demandé à la Suisse
-d'éloigner, de bannir de son territoire un de ses citoyens, c'est un
-coup d'État qu'on lui demandait. C'est vraiment un coup d'État pour un
-peuple que le bannissement de l'un de ses citoyens.
-
-Et à qui le demandait-on? Rappelez-vous ce que vient de vous dire
-notre honorable collègue M. d'Angeville du gouvernement de la Suisse,
-de la nature de ses institutions. On demandait cet acte si grave à un
-des gouvernements les moins armés, les moins pourvus des moyens
-nécessaires pour une difficulté de ce genre.
-
-Permettez-moi une hypothèse. Vous avez à demander l'expulsion d'un
-étranger. Vous la demandez à un État absolu, la Sardaigne, par
-exemple. Il n'y a pas la moindre difficulté, on vous l'accorde; la
-Sardaigne peut le faire à une première réquisition.
-
-Je suppose qu'on demande la même chose à la France. Il y a déjà un peu
-plus de difficulté, parce que la France est un État constitutionnel
-dans lequel tout se discute.
-
-Cependant le gouvernement français est armé du droit d'éloigner de son
-territoire les étrangers. Quoiqu'il puisse être appelé dans la suite à
-rendre compte de cet acte, la mesure est immédiatement possible.
-
-Je poursuis, et je suppose que vous demandez à l'Angleterre
-l'expulsion d'un étranger. Tant que la loi qui s'appelle en Angleterre
-l'_alien bill_ n'existe pas, le gouvernement anglais vous répond: «Je
-ne puis vous accorder ce que vous me demandez; je n'ai pas le droit
-d'éloigner un étranger de mon territoire.»
-
-Si vous mettez une grande importance à obtenir ce que vous demandez,
-vous lui direz: «Mettez l'_alien bill_ en vigueur, demandez-le à votre
-parlement, votre parlement l'accordera.»
-
-Vous avez ainsi ce dernier moyen d'insister près du gouvernement
-anglais.
-
-Mais en Suisse rien de semblable. Le gouvernement suisse n'est armé
-d'aucun moyen pour pourvoir à de pareilles nécessités.
-
-Et Louis-Napoléon en Suisse n'était pas un étranger. Il se donnait
-pour Suisse.
-
-Je ne dis pas, messieurs, que ce fût une raison de ne pas demander
-l'expulsion de Louis-Napoléon; je dis que ce sont là des difficultés
-graves qu'il faut prévoir, dont il faut tenir compte quand on veut
-vivre en bons rapports avec ses voisins.
-
-M. le président du conseil parlait hier avec grande raison du respect
-que l'on doit aux petits États. Croyez-vous que ce soit avoir donné
-une grande marque de respect à un petit État que de n'avoir tenu aucun
-compte de ses institutions, des pouvoirs dont il n'était pas revêtu,
-des difficultés que la nature de ses institutions lui opposait pour
-faire droit à votre demande?
-
-Certes, messieurs, ce n'est pas là une marque de respect envers un
-petit État; ce n'est pas là de la bonne conduite, ce n'est pas là une
-affaire bien gouvernée. Il y avait, je le répète, une question légale
-à résoudre, la question de savoir si Louis-Napoléon était Français ou
-Suisse. En honneur, ce n'était pas vous, Français, qui pouviez vous
-charger de la résoudre; cette question ne vous appartenait pas; vous
-ne pouviez décider si Louis-Napoléon était Français ou Suisse: c'était
-à la Suisse à en décider. Vous n'en avez pas tenu compte; vous vous
-êtes adressés à la Suisse, permettez-moi de le dire, confusément,
-légèrement, dans une note qui regarde la question de savoir si
-Louis-Napoléon est Français ou Suisse comme tranchée. C'est là une des
-choses qui ont le plus choqué la fierté nationale. (_Dénégations au
-centre._)
-
-Vous n'avez qu'à ouvrir les délibérations de la diète; vous n'avez
-qu'à lire les discours des orateurs suisses; vous verrez que ce qui
-les a offensés, ce n'est pas tant la demande d'expulsion en elle-même
-que la manière dont vous avez paru intervenir dans leurs affaires
-intérieures, et décider une question qui n'appartenait qu'à eux seuls.
-
-Relisez les discours des députés des cantons de Vaud, de Lucerne, de
-Zurich, de Genève; vous trouverez que c'est surtout de cela qu'ils se
-sont choqués; ils se sont choqués de ce qu'ils ont appelé de votre
-part une usurpation de pouvoir, de ce que vous prétendiez juger
-vous-même une question qui n'appartenait qu'à eux seuls, une question
-que la Suisse seule pouvait résoudre.
-
-Que serait-il arrivé si vous aviez suivi une autre marche, si, au lieu
-d'adresser à la Suisse cette note dans laquelle confusément,
-péremptoirement, sans tenir compte de sa législation et des
-difficultés particulières de son gouvernement, vous lui avez demandé
-l'expulsion de Louis-Bonaparte comme Français, vous lui aviez d'abord
-adressé publiquement une autre question? Je dis publiquement, car je
-ne puis parler ici des actes qui ont précédé les actes publics. Je ne
-doute pas que toutes les tentatives officieuses n'aient été faites, et
-faites avec beaucoup de convenance et de mesure; mais vous savez que,
-pour les gouvernements, pour les rapports des peuples entre eux, ce
-sont les actes publics qui décident de tout, c'est des actes publics
-qu'un peuple a à se louer ou à se plaindre. C'est contre vos actes
-publics, contre la manière dont vous avez publiquement élevé la
-question et suivi la négociation que la Suisse, à mon avis, a eu de
-justes plaintes à exprimer.
-
-J'en reviens à ce que je disais tout à l'heure. Je suppose que vous
-vous fussiez adressés à la Suisse et que vous lui eussiez dit:
-«Louis-Napoléon trouble notre territoire; il dit qu'il est Suisse.
-C'est à vous à résoudre cette question; selon que vous l'aurez
-résolue, nous nous conduirons. S'il est Français, c'est-à-dire s'il
-est étranger en Suisse, la question devient infiniment plus simple,
-car vous ne pouvez nous refuser l'expulsion d'un étranger qui troubla
-notre territoire. S'il est Suisse, nous verrons ce que nous avons à
-faire.»
-
-Si vous aviez ainsi mis à la charge de la Suisse cet embarras de
-résoudre préalablement cette question, savez-vous ce qui serait
-arrivé? Très-probablement vous auriez mis de votre bord tous les
-hommes sensés qui savent très-bien le fond des choses, en Suisse comme
-ailleurs, et qui auraient très-bien vu que Louis-Napoléon se servait
-de sa qualité de Suisse pour les compromettre et nuire à la France.
-Vous auriez en même temps rallié les hommes timides qui auraient voulu
-éviter une affaire dangereuse avec la France; et le résultat de cela
-aurait probablement été que la diète aurait pesé sur le canton de
-Thurgovie pour amener la reconnaissance que Louis-Napoléon n'était pas
-Suisse, mais Français. Et s'il y avait eu nécessité de recourir à la
-diète elle-même pour prononcer sur cette question, la diète aurait pu
-le faire en vertu de pouvoirs spéciaux. Ouvrez les notes, messieurs,
-rappelez-vous ce qui s'est passé. La question s'est agitée dans la
-diète de savoir si Louis-Napoléon était Suisse ou Français. Huit
-cantons ont voté que Louis-Napoléon n'était pas Suisse, qu'il était
-Français; huit cantons ont donné des pouvoirs à leurs députés à la
-diète pour le déclarer formellement.
-
-Si cette marche avait été suivie, si tous les cantons, ou seulement la
-majorité des cantons avaient donné des pouvoirs à leurs députés à la
-diète pour venir déclarer que Louis-Napoléon n'était pas Suisse,
-toutes les difficultés auraient été levées; l'expulsion serait devenue
-alors un fait simple; l'orgueil national n'aurait point été blessé, et
-vous n'auriez rencontré aucune de ces susceptibilités, aucune de ces
-difficultés de gouvernement qui ont fait votre embarras et qui font
-aujourd'hui que dans le coeur d'une partie des Suisses, je ne veux pas
-me servir de mots trop graves, il est resté des sentiments tristes et
-amers à l'égard de la France.
-
-Je ne répéterai pas ce que mon honorable collègue, M. Passy, nous a
-dit sur l'état des partis en Suisse. Évidemment, la France a un grand
-intérêt à ménager en Suisse un parti qui s'y est formé depuis 1830, le
-parti d'une politique modérée, qui s'est constamment opposé au parti
-radical et l'a réprimé efficacement en plusieurs occasions. Ce parti,
-c'est le parti français; par votre conduite, par la marche que vous
-avez suivie dans cette circonstance, vous l'avez aliéné; vous l'avez
-réduit à l'impuissance; vous l'avez obligé à se replier sur le parti
-radical; vous avez obligé les hommes qui jusque-là avaient tenu le
-langage le plus modéré, le plus français, vous les avez obligés à
-tenir un langage violent et contraire à la France. C'est là, selon
-votre commission, la plus fâcheuse conséquence de l'affaire; et c'est
-pour remédier à ce mal, c'est pour adresser à la Suisse des paroles
-bienveillantes qu'elle a inséré ce paragraphe dans l'adresse. Ne dites
-pas que ce paragraphe est inutile; sans aucun doute, la commission a
-blâmé la marche imprimée à l'affaire, elle ne l'a trouvée ni bonne ni
-habile; mais elle n'a pas voulu exprimer formellement ce blâme dans
-son paragraphe; elle n'y a mis que des paroles propres à prévenir les
-conséquences du mal que vous avez fait. (_Très-bien! Aux voix! aux
-voix!_)
-
- * * * * *
-
---Séance du 16 janvier 1839.--
-
-M. le comte Molé, répondant à un discours de M. Berryer, combattit
-l'adresse et se défendit en soutenant qu'il n'avait fait que pratiquer
-la politique des cabinets précédents, de M. Casimir Périer et du
-cabinet du 11 octobre 1832, la politique de la paix. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--Ma fatigue est extrême, ma voix est éteinte (_Légère
-rumeur_); mais il m'est impossible de ne pas porter à cette tribune,
-contre la politique du cabinet..... (_Écoutez! écoutez!_), le nouveau
-grief qui vient de naître pour moi, à l'instant même, dans cette
-discussion; et ce grief, c'est le discours que vous venez d'entendre.
-Oui, messieurs, le discours de l'honorable M. Berryer, et les
-prétextes, les apparences de raison dont ce discours a pu être revêtu,
-voilà mon nouveau grief. (_Mouvements divers._)
-
-Savez-vous à quoi vous devez ce discours et ces apparences de raison?
-À la politique du cabinet. (_Mouvements au centre._)
-
-Il y a huit ans, messieurs, la France et son gouvernement se sont
-engagés dans la politique de la paix; ils ont eu raison: j'ai soutenu
-cette politique, je l'ai soutenue ministre et non ministre, sur tous
-les bancs de cette Chambre. Je suis convaincu, convaincu aujourd'hui
-comme alors, que la moralité comme la prospérité de notre révolution
-la conseillait, la commandait. Je lui suis et lui serai éternellement
-fidèle.
-
-Mais croyez-vous donc que la politique de la paix, que nous avons
-soutenue de 1830 à 1837, soit la politique qui prévaut aujourd'hui?
-Croyez-vous que ce soit une seule et même politique? croyez-vous qu'il
-n'y ait pas de différence entre ce qui se passe maintenant et ce qui
-s'est passé en 1831, en 1832?
-
-Messieurs, quand nous défendions alors, au milieu des plus violents
-orages, la politique de la paix contre les passions nationales, contre
-des passions légitimes dans leur principe, mais dangereuses,
-déplorables dans leurs conséquences (_Rumeurs au centre_); quand nous
-avons contribué, autant que tout autre, à faire prévaloir cette
-politique de la paix, nous l'avons regardée comme essentiellement
-liée, non-seulement à la dignité du langage, à la dignité des
-apparences, mais à la dignité des actions, et à l'influence, au
-progrès de l'influence de notre pays en Europe.
-
-Rappelez-vous quels ont été les résultats de cette politique;
-rappelez-vous le royaume de Belgique fondé et garanti à nos portes;
-rappelez-vous la révolution des cantons suisses acceptée, garantie,
-consolidée; rappelez-vous l'occupation d'Ancône, entreprise à la fois
-et comme un gage contre la prédominance exclusive de l'Autriche en
-Italie, et comme un gage d'amélioration dans la condition sociale
-d'une portion de l'Italie... Voilà, messieurs, quelles ont été les
-conséquences de la politique de la paix, telle que nous l'avons
-soutenue et pratiquée.
-
-Et pour soutenir cette politique, nous ne nous sommes pas confinés
-dans cette tribune; nous ne nous sommes pas bornés à des paroles; nous
-avons été à Anvers, nous avons été à Ancône; nous avons joint les
-actes au discours; nous avons prouvé que nous n'hésitions pas à nous
-porter forts pour l'honneur, l'influence et la dignité du pays, au
-même moment où nous défendions la paix à cette tribune. (_Très-bien!_)
-
-Sans doute, dans le cours de ces huit années, nous avons eu des
-mécomptes, des douleurs. Nous n'avons pas réussi partout; nous n'avons
-pas pu, nous n'avons pas dû tout entreprendre. Il est vrai que le
-mouvement de la révolution de Juillet a soulevé la Pologne; nous
-n'avons pas pu, nous n'avons pas dû compromettre la France dans cette
-cause lointaine et si difficile, quelque émotion qu'elle nous
-inspirât. Il est vrai aussi que des mouvements du même genre ont
-éclaté ailleurs, et que nous n'avons pas pu, que nous n'avons pas dû
-nous porter partout au secours de tous les événements plus ou moins
-analogues à ceux que nous faisions triompher chez nous et près de
-nous. Plus d'une fois nous en avons ressenti d'amers regrets, de vives
-douleurs; mais nous avons dû les sacrifier à la raison, à l'intérêt, à
-la prospérité de notre pays, à sa moralité, au respect des traités.
-Mais nous n'avons pas fait des sacrifices partout, nous n'avons pas
-été absents partout, nous ne nous sommes pas retirés de toutes parts.
-Ce que nous avons pu défendre, selon les intérêts de la France, selon
-la mesure de ses forces et de ses droits, nous l'avons défendu. Nous
-l'avons défendu non-seulement avec résolution, mais avec succès; nous
-l'avons fait triompher. Et vous, aujourd'hui, qu'avez-vous fait? que
-venez-vous de faire? Vous venez d'abandonner des causes que nous
-avions fait triompher...
-
-_Au centre._--Non! non!
-
-_Aux extrémités._--Oui! oui!
-
-M. GUIZOT.--Vous n'avez pas fait plus que nous pour les causes qui
-étaient hors de l'atteinte et des véritables intérêts de la France;
-mais là où nous avions porté l'influence de la France, vous l'avez
-fait se retirer... (_Non! non! Si! si!_)
-
-Messieurs, je suis aussi dévoué qu'aucun membre de cette Chambre à la
-politique qui a été suivie en France depuis 1830; mais je ne peux pas,
-je ne veux pas, mon honneur ne me permet pas d'accepter l'assimilation
-qu'on a voulu établir entre la politique du cabinet actuel et la
-nôtre.
-
-_Au centre._--Allons donc!
-
-_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT.--C'est au nom de l'honneur du pays, c'est au nom des
-véritables intérêts du pays, et au nom de mon propre honneur, que je
-proteste. (_Nouvelles réclamations des centres._)
-
-_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Ce que vous avez fait, ce que vous faites, je ne l'aurais
-pas fait; je vous blâme de l'avoir fait. (_Bruit._) Nous avions laissé
-la France à Ancône, elle n'y est plus. (_Interruption._)
-
-M. JOLLIVET.--Les Autrichiens n'y sont plus non plus!
-
-M. GUIZOT.--De quoi voulez-vous donc qu'on parle, sinon des faits qui
-sont en discussion? que voulez-vous que je répète, sinon Ancône, la
-Suisse, la Belgique? (_Oui! oui! Parlez!_)
-
-Sur un grand nombre de points importants, nous avons laissé de
-l'influence et de la dignité à la France; elle les a perdues entre vos
-mains (_À gauche_: Très-bien!), par votre fait. Voilà pourquoi je
-repousse toute assimilation pareille à celle qu'on a voulu établir;
-voilà pourquoi je combats l'amendement qui vous est proposé.
-
-Il est commode de venir confondre les temps et les politiques; il est
-commode de venir dire qu'on parle pêle-mêle de tout ce qui s'est
-passé depuis 1830; il est commode de venir mettre l'évacuation
-d'Ancône à couvert sous l'occupation d'Ancône (_Mouvement_); il est
-commode de venir mettre notre influence compromise en Suisse à l'abri
-de notre influence prépondérante en Suisse. (_Approbation aux
-extrémités._) Cela est commode; mais cela n'est pas vrai, cela n'est
-pas juste, et c'est au nom de la justice, c'est au nom de la vérité,
-c'est pour faire à chacun sa part que je réclame contre cette
-assimilation, que je repousse l'amendement de M. Amilhau, et que je
-maintiens le paragraphe de l'adresse. (_Très-bien!_)
-
- * * * * *
-
---Séance du 19 janvier 1839.--
-
-M. de Lamartine ayant pris, d'une façon générale, l'attaque de
-l'adresse et la défense du cabinet du 15 avril, je répondis:
-
-M. GUIZOT.--Je dois la parole que je prends en ce moment à l'amitié de
-mon honorable collègue, M. Janvier, qui a bien voulu me la céder.
-Avant d'en user pour discuter l'amendement qui vous occupe et le
-paragraphe de l'adresse auquel il correspond, permettez-moi de
-protester très-brièvement, très-modérément, contre un tour bien
-étrange qu'on a essayé plusieurs fois de donner à cette discussion.
-
-On a parlé bien souvent d'ambitions personnelles (_Mouvement_); on a
-voulu expliquer par là la conduite de quelques-uns de mes amis et la
-mienne; et tout à l'heure l'honorable préopinant, non content de cette
-accusation, vient de chercher, à votre adresse et aux démarches des
-membres de votre commission, un autre motif bien plus extraordinaire.
-Nous aurions cherché, pour ressaisir le pouvoir, à ramener des
-circonstances graves, des périls au dedans et au dehors, pour rallier
-une majorité. Messieurs, ceci serait autre chose que de la
-personnalité, autre chose que de l'ambition: ce serait un crime.
-
-_À gauche._--Très-bien! Très-bien!
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, il n'est pas permis, il n'est pas
-parlementaire, il n'est pas loyal...
-
-_Voix nombreuses._--C'est vrai! c'est vrai!
-
-M. THIERS.--Je dis, moi, que c'est déloyal.
-
-M. GUIZOT.--Il n'est pas loyal d'apporter à cette tribune de telles
-paroles. (_Oui! oui! très-bien!_) Il n'est pas loyal de prétendre
-expliquer par des motifs personnels, honteux ou coupables, ce qui
-s'explique naturellement, simplement, par des opinions sincères, par
-le droit de tout membre de cette Chambre.
-
-Nous n'avons eu aucune autre raison de rédiger l'adresse que vous
-discutez, sinon celle-ci: nous trouvons la politique du cabinet
-mauvaise au dedans et au dehors; nous avons cru de notre devoir, comme
-de notre droit, de le dire à la Chambre et au pays, de le dire à la
-couronne à laquelle nous nous adressons, et de nous efforcer de porter
-cette conviction dans la Chambre, dans le pays et dans l'esprit de la
-couronne. Voilà nos motifs, les seuls qui puissent être, je ne dirai
-pas avoués, mais les seuls qui puissent jamais être allégués à cette
-tribune; tout autre est une injure et une calomnie; (_Très-bien!_)
-tout autre est une étrange dérogation aux usages et à la liberté des
-débats de cette Chambre. Croyez-vous qu'il y aurait liberté dans les
-débats de cette Chambre, si on ne pouvait venir ici exprimer son
-opinion, louer ou blâmer, sans être accusé d'ambition personnelle, de
-motifs honteux; sans être accusé de vouloir troubler son pays et
-l'Europe pour ressaisir le pouvoir? Cela serait fatal à la liberté de
-vos discussions et de vos délibérations; cela serait un outrage envers
-nous et un danger pour vous. (_Vifs applaudissements._)
-
-M. BERRYER.--Très-bien! très-bien!
-
-M. GUIZOT.--J'arrive à la question, et je promets à la Chambre que je
-ne m'en écarterai pas un instant.
-
-L'adresse, messieurs, a eu un double but qui était dans notre droit,
-car nous y étions provoqués par le discours de la couronne; l'adresse
-a voulu s'expliquer sur la politique extérieure et intérieure du
-cabinet. Elle l'a fait, de l'aveu de tout le monde, directement,
-nettement, sans ménagements ni détours.
-
-Sur la politique extérieure, qu'est-il arrivé de la discussion qui
-nous occupe depuis tant de jours? Cette discussion a-t-elle donné tort
-à l'adresse?
-
-_Au centre._--Oui! oui!
-
-M. GUIZOT.--C'est ce que je discute en ce moment. Croyez-vous que,
-pour avoir changé tel ou tel paragraphe, pour n'avoir pas approuvé
-l'opinion de votre commission sur telle ou telle question
-particulière, croyez-vous que vous ayez donné une grande marque
-d'adhésion à la politique du cabinet? (_On rit._) Croyez-vous que vous
-lui avez prêté au dehors beaucoup de force et d'appui, quand vous avez
-refusé de déclarer que cette politique avait été digne et gardienne
-fidèle de nos alliances? Non! vous n'avez pas adhéré aux propositions
-de votre commission, mais vous n'avez pas adhéré non plus à la
-politique du cabinet. (_C'est vrai!_)
-
-Permettez-moi de m'en expliquer avec une entière sincérité. Vous
-n'avez pas voulu, je ne dis pas que vous ayez eu tort ou raison, mais
-vous n'avez pas voulu avouer ni désavouer la politique extérieure du
-cabinet; ce que l'adresse vous proposait de faire ouvertement,
-complétement, vous ne l'avez pas fait; mais vous n'avez pas fait non
-plus le contraire.
-
-Je regarde cela comme un grand mal. Je crois qu'il est de l'intérêt
-public, qu'il est de l'intérêt du gouvernement en général, et de la
-dignité de cette Chambre, d'avoir un avis, un avis positif, clair,
-ferme, qui dirige et soutienne le pouvoir, ou qui le change s'il se
-trompe. Vous ne l'avez pas fait quant aux affaires extérieures.
-
-Que vous propose-t-on aujourd'hui, quant à la politique intérieure,
-par l'amendement que vous discutez? Exactement la même chose. On vous
-propose de rester dans la même incertitude, dans la même
-insignifiance, de ne pas vider, quant à la politique intérieure, la
-question qui se débat devant vous, de ne pas mettre un terme à la
-situation que vous portez tous impatiemment.
-
-Permettez-moi de relire l'amendement:
-
-«Nous en sommes convaincus, Sire; l'intime union des pouvoirs,
-agissant dans leurs limites constitutionnelles, peut seule maintenir
-la sécurité du pays et la force de votre gouvernement.»
-
-Je ne ferai pas d'objection à la substitution du mot _agissant_ au mot
-_contenus_. (_Mouvements divers._) J'ai un grand mépris pour les pures
-querelles de mots. (_À gauche_: Très-bien! très-bien!) Je crois que
-celui qui avait été adopté par l'adresse était plus vrai, plus précis,
-constitutionnellement parlant. Mais l'autre dit à peu près la même
-chose, je ne m'en embarrasse pas.
-
-Vous avez fait une autre substitution sur laquelle j'appelle votre
-attention. Vous avez dit: «L'intime union des pouvoirs peut seule
-maintenir la sécurité du pays et la force de votre gouvernement.» Nous
-n'avions pas mis _maintenir_, nous avions mis _fonder_, car nous
-croyons qu'actuellement le gouvernement n'est pas fort. Nous voulions
-autre chose que maintenir la force qui existe aujourd'hui. (_À
-gauche_: Très-bien! très-bien! _Murmures au centre._) Nous ne la
-trouvons pas suffisante. Nous provoquons une union plus intime des
-pouvoirs, pour arriver à une plus grande force dans le gouvernement.
-On vous propose, messieurs, d'en être contents; on vous propose de
-trouver le gouvernement assez fort et les pouvoirs assez intimement
-unis. Nous ne sommes pas de cet avis. (_Mouvements divers._)
-
-Je poursuis:
-
-«Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments
-généreux, aussi jalouse de la dignité de votre trône que du maintien
-des libertés publiques, est le gage le plus sûr de ce concours que
-nous aimons à vous prêter.»
-
-Je trouve cette phrase très-équivoque. (_C'est vrai! c'est vrai!_) La
-nôtre, permettez-moi de vous la rappeler, était claire; il était
-évident que nous n'appliquions pas à l'administration actuelle les
-qualités dont nous parlions; il était évident que nous ne la trouvions
-pas, à un degré suffisant, ferme, habile, faisant respecter au dehors
-la dignité du trône, couvrant le trône de sa responsabilité au dedans;
-il était évident que ce concours, que nous avons tant à coeur de
-prêter à la couronne, nous ne le prêtions pas à l'administration qui
-siége sur ces bancs. (_À gauche:_ Très-bien!) Je le répète, notre
-phrase était claire, la vôtre ne l'est pas.
-
-Trouvez-vous que l'administration actuelle soit suffisamment ferme,
-habile, qu'elle s'appuie suffisamment sur les sentiments généreux, et
-tout le reste? (_Au centre_: Oui! oui!)
-
-Le concours que vous aimez à prêter à la couronne, le prêtez-vous au
-cabinet? (_Au centre:_ Oui! oui!)
-
-Le promettez-vous? (_Oui! oui!_) Nous verrons.
-
-Comment? vous prêtez votre concours, vous le promettez, comme le
-disait tout à l'heure M. Debelleyme, sans conditions? (_Non! non!_)
-Vous l'avez dit. (_À gauche_: Oui! oui!) Vous l'avez dit; vous avez
-dit que vous vous adressiez à la couronne, et que vous lui parliez
-d'un concours sans conditions. Messieurs, c'est à la couronne qu'on
-s'adresse, mais c'est de son cabinet qu'on lui parle. (_Très-bien!_)
-C'est sur le cabinet que la Chambre exprime à la couronne son opinion,
-et à un cabinet quelconque la Chambre ne promet jamais un concours
-sans conditions. (_À gauche:_ Très-bien!... _Interruption au centre._)
-Il faut bien, malgré les interrupteurs et les marques d'impatience,
-que je réponde à ce qui a été dit. (_Agitation._)
-
-Je dis qu'en examinant de près l'amendement, je le trouve équivoque,
-indécis, n'osant pas dire ce qu'il essaye de faire entendre, n'osant
-pas soutenir ouvertement la politique intérieure de l'administration,
-et pourtant voulant le laisser croire.
-
-Messieurs, encore une fois, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors, de
-nos affaires intérieures ou de nos affaires à l'étranger, ce n'est pas
-là une conduite digne de la Chambre, du rôle qui lui appartient dans
-les affaires du pays et de l'influence qu'elle doit y exercer; c'est
-une manière d'éluder les difficultés, de ne pas mettre un terme à la
-situation, et de laisser le mal s'aggraver, quand vous êtes appelés à
-y apporter le remède. S'il y a quelque chose qui ne soit pas
-constitutionnel, qui ne soit pas du gouvernement représentatif, c'est
-cela.
-
-Et, soyez-en sûrs, par là le gouvernement s'affaiblit comme vous; tous
-les pouvoirs s'affaiblissent ensemble par une telle faiblesse, une
-telle indécision. Ce n'est pas là le langage de votre commission, ce
-n'est pas la route dans laquelle elle voulait vous engager, dans
-laquelle elle persiste à marcher.
-
-J'ai examiné l'amendement de M. Debelleyme, je vais répondre
-maintenant à ce qu'on dit du paragraphe de la commission.
-
-Messieurs, au paragraphe de la commission, on fait un seul reproche
-sérieux; je ne m'arrêterai pas aux reproches de détail. Tout s'adresse
-à ces mots: _Couvrant au dedans le trône de sa responsabilité_.
-
-Je me suis déjà expliqué au sujet de ce paragraphe; j'ai déjà dit que,
-pour la responsabilité légale, elle ne manquait jamais; que du moment
-où il y avait des ministres sur ces bancs, la responsabilité légale
-était assurée. Sans doute, s'il s'agissait de quelques-uns de ces
-actes coupables qui mettent en mouvement la juridiction de la Chambre,
-la responsabilité légale serait là, et très-suffisante. Mais il s'agit
-de bien autre chose. L'honorable M. Debelleyme avait l'air de croire
-que cette responsabilité légale et juridique est tout; et il s'est
-demandé quel acte du cabinet, quel acte particulier pouvait avoir
-donné lieu à une telle responsabilité. Il n'y en a aucun. C'est de
-tout autre chose que nous parlons; c'est de la responsabilité
-politique, de la responsabilité morale, de tous les jours, qui agit
-sur les esprits, et fait qu'on perd ou que l'on conserve le pouvoir.
-Ceci est tout autre chose.
-
-Vous invoquez l'inviolabilité de la couronne. Messieurs, il est bien
-étrange que nous nous trouvions en dissentiment à ce sujet; car, quand
-nous avions inséré cette phrase dans l'adresse, c'était pour
-consacrer plus que jamais le principe de l'inviolabilité de la
-couronne, pour lui rendre le plus solennel hommage. Quand est-il né ce
-principe? quand et comment est-il venu au monde? Il est venu au monde
-avec le gouvernement représentatif; c'est au gouvernement
-représentatif que la couronne doit le principe de l'inviolabilité.
-
-M. ODILON BARROT.--Oui! c'est à lui qu'elle le doit.
-
-M. GUIZOT.--Elle le lui doit. Et qu'est-il arrivé dans les pays qui
-ont possédé avant nous le gouvernement représentatif? C'est qu'à
-mesure que le gouvernement représentatif s'est affermi, complété, à
-mesure qu'il a poussé de plus profondes racines, à mesure que le
-pouvoir est devenu plus parlementaire, l'inviolabilité de la couronne
-s'est affermie en même temps. Ouvrez donc, ouvrez l'histoire de nos
-voisins. Ils ont eu un temps comme le nôtre, où les principes du
-gouvernement représentatif étaient encore indécis, incomplets. C'est
-en affermissant, en complétant le gouvernement représentatif que
-l'Angleterre a mis la couronne hors de cause, et qu'elle a pu se
-livrer facilement, généreusement, pour le grand honneur et la grande
-force du pays tout entier, à l'énergie de ses institutions. Voilà ce
-que nous demandons, et pas autre chose. (_Très-bien!_) Comment! du
-respect pour la couronne, pour l'inviolabilité de la couronne! Nous ne
-souffrons pas que personne nous dise qu'il en a plus que nous (_À
-gauche_: Très-bien!); nous ne souffrons pas que personne vienne, comme
-l'a fait tout à l'heure l'honorable M. de Lamartine, introduire la
-couronne dans ces débats. (_Approbation sur les bancs de
-l'opposition._) Dans cette enceinte, messieurs, pour la liberté de vos
-discussions, pour la sûreté de la couronne elle-même, il ne doit pas
-être dit de telles paroles. Quand nous sortons de cette enceinte, tout
-le bien se reporte à la couronne, de quelque façon qu'il ait été fait,
-quelle qu'en ait pu être la source.
-
-Laissez-moi vous rappeler, je vous prie, ce qui s'est passé près de
-nous, lors de cet immense changement que la réforme parlementaire a
-introduit dans le parlement britannique.
-
-Personne n'ignorait que ce changement s'opérait contre l'opinion du
-roi régnant, Guillaume IV; et si quelque membre du parlement s'était
-avisé dans la discussion d'invoquer le nom du roi, l'autorité de la
-couronne, lord Grey se serait récrié à l'instant et aurait réclamé
-l'inviolabilité de la couronne et la liberté des débats.
-
-Qu'arriva-t-il après la réforme obtenue, après le bill sanctionné, au
-milieu du pays en possession de ce nouveau droit? Dans une réunion
-publique, dans un grand banquet, lord Grey reporta à la couronne
-l'honneur de la réforme; lord Grey dit que c'était au roi que ce
-bienfait était dû. Non-seulement lord Grey faisait bien, mais il avait
-raison; tout ce qui se fait de bien dans le gouvernement
-représentatif, la couronne le provoque ou l'accepte; tout ce qui se
-fait de bien doit donc être reporté à la couronne. Mais dans le
-travail du gouvernement, dans le cours de nos débats, elle est
-absente, et nous nous abaisserions nous-mêmes si nous la faisions
-descendre parmi nous. (_Sensation._)
-
-Ainsi, je renvoie à nos adversaires tous leurs reproches! je les leur
-renvoie tous! Oui, c'est dans l'intérêt de la couronne, c'est dans
-l'intérêt de son inviolabilité, c'est dans l'intérêt de son honneur
-que nous venons ici vous demander de fortifier, de compléter,
-d'accepter dans toute son étendue, dans toutes ses conséquences, le
-gouvernement parlementaire. C'est dans l'intérêt de la couronne que
-nous venons nous plaindre que le cabinet actuel ne soit pas assez
-parlementaire.
-
-Et ne croyez pas, quand je parle ainsi, qu'il s'agisse du mérite des
-personnes, du talent de quelques orateurs: pas le moins du monde. Mais
-dans un gouvernement parlementaire, les grandes opinions, les grands
-intérêts qui existent dans le pays, envoient dans cette Chambre, par
-l'élection, leurs représentants naturels, leurs organes, à qui ils
-font quelquefois l'honneur de les appeler leurs chefs; et ainsi
-envoyés, la Chambre présente ces hommes à la couronne. La couronne a
-la pleine liberté de son choix; la couronne n'est pas obligée de
-prendre tel ou tel conseiller; elle n'est pas obligée même de prendre
-ses ministres dans cette Chambre; sa liberté est entière. Mais il y a,
-dans ce monde, de la raison, il y a un intérêt bien entendu; or, la
-raison, l'intérêt bien entendu veulent que la couronne, pour elle-même
-et non pour nous, pour sa propre force et non pour satisfaire notre
-ambition personnelle, appelle auprès d'elle les forces naturelles, les
-forces vivantes du pays, et que toutes les grandes opinions pénètrent
-ainsi régulièrement, tranquillement, constitutionnellement, dans les
-conseils de la couronne. Voilà l'influence de la Chambre.
-
-Il ne s'agit pas de débattre des noms; il ne s'agit pas de savoir s'il
-y a deux, trois, quatre, cinq ministres, plus ou moins, pris dans le
-sein de la Chambre; il s'agit de savoir si l'influence de la Chambre
-pénètre, comme elle le doit, dans le gouvernement. Il s'agit de savoir
-si les deux Chambres, si la Chambre des députés surtout a dans le
-gouvernement, sa part, son influence; influence permanente,
-habituelle, dans la pratique des affaires de tous les jours; influence
-décisive dans les grandes occasions, dans les affaires importantes du
-pays. Voilà le gouvernement représentatif! (_Vive approbation aux
-extrémités._) Voilà le gouvernement des majorités. C'est cela que nous
-demandons; notre adresse n'a pas d'autre sens, mais elle a celui-là,
-elle l'a tout entier, elle l'a jusqu'au bout, sans exception, sans
-restriction.
-
-Nous poursuivrons ce but-là, nous le poursuivrons constamment,
-courageusement. Nous croyons servir et la couronne et le pays en
-marchant dans cette voie; nous respectons immensément la couronne et
-ses prérogatives; nous la voulons inviolable, nous la voulons forte,
-nous la voulons grande, nous la voulons honorée; et quand nous lui
-adressons ces paroles, nous croyons lui apporter de la force, de la
-grandeur, de l'honneur. Si nous pensions que nos paroles dussent
-produire un autre effet, nous nous tairions, messieurs, et je ne
-serais pas monté à cette tribune. (_Vif mouvement d'adhésion à gauche.
-Agitation prolongée._)
-
-
-
-
-XCV
-
-Discussion à l'occasion des interpellations de M. Mauguin sur la
-formation du cabinet après la coalition.
-
---Chambre des députés.--Séance du 22 avril 1839.--
-
-
-Le 22 avril, pendant que le ministère intérimaire formé le 31 mars
-était encore seul chargé des affaires, M. Mauguin fit des
-interpellations sur les causes de la prolongation de la crise
-ministérielle et de l'inutilité des efforts tentés pour former un
-cabinet définitif. Les principaux députés qui avaient pris part à la
-coalition furent amenés à expliquer, dans cette circonstance, leur
-conduite, ses motifs et leur position actuelle. Je parlai après M.
-Thiers, en ces termes:
-
-M. GUIZOT.--La Chambre voudra bien, je l'espère, m'accorder un peu de
-silence. J'ai encore la voix très-faible, et il me serait difficile de
-l'élever beaucoup.
-
-L'honorable M. Mauguin, en adressant ses interpellations, a prononcé
-tout à l'heure un mot qui m'a frappé, le mot d'_irrésolution_.
-L'irrésolution en effet, à mon avis, joue un grand rôle dans notre
-situation. (_C'est vrai!_) À considérer les choses d'une manière tout
-à fait impartiale, et en n'imputant à aucun mauvais motif les embarras
-qui pèsent sur nous, je les rapporte à deux causes: le balancement des
-partis et l'irrésolution des hommes. Personne ne peut se dissimuler
-qu'aujourd'hui, dans cette Chambre, les forces des partis sont à peu
-près égales. La Chambre, toutes les fois qu'elle y est appelée par la
-nature des questions, se coupe à peu près en deux moitiés. De là,
-messieurs, soit par la faiblesse de notre nature, soit par la force de
-la situation, une grande irrésolution parmi nous. Il semble que tout
-le monde veuille ménager toutes les chances, que chacun craigne d'être
-dupe, ou du moins de le paraître. C'est là un grand mal; il faut
-prendre son parti; il faut que la situation de chacun, non-seulement
-dans le passé, mais dans l'avenir, soit nette et complète. C'est ce
-que j'essayerai de faire pour mon compte, avec la même modération, la
-même convenance parfaite dont les préopinants, et notamment
-l'honorable M. Thiers, viennent de donner l'exemple.
-
-Comme lui, et plus que lui, d'après ce qu'il vient de dire en
-remontant à cette tribune, je n'ai point eu l'honneur d'être chargé de
-former un cabinet. J'ajoute que si j'avais été appelé par la couronne
-à cet honneur, je l'aurais décliné. (_Sensation._) Dans la situation
-que m'a faite, à mes amis et à moi, ce qui s'est passé depuis trois
-mois, depuis la discussion de l'adresse, nous ne saurions être appelés
-à former un cabinet. Par des causes sur lesquelles je ne reviendrai
-pas, mais qui sont au vu de tout le monde, je me suis trouvé séparé,
-dans une certaine mesure, de ce que je puis appeler l'armée à laquelle
-j'appartenais. (_Mouvements divers._) Il ne m'appartient point, en ce
-moment, de me porter fort pour elle; il ne m'appartient point d'en
-disposer comme on dispose politiquement de ses amis. Je puis
-aujourd'hui, selon ce qui me paraît convenable et utile à l'intérêt
-public, entrer dans telle ou telle combinaison; je puis prêter mon
-concours à tel ou tel cabinet. Je ne saurais être mis en demeure d'en
-former un, et je répète que, si j'avais l'honneur d'y être appelé, je
-le déclinerais. (_Nouveau mouvement._)
-
-Cela posé, je dois rendre compte à la Chambre, comme l'ont fait les
-préopinants, des combinaisons auxquelles j'ai pu prendre part, et des
-motifs qui ont réglé ma conduite.
-
-Immédiatement après les élections, la première combinaison dont on a
-parlé, et je pourrais dire qui m'a été proposée par l'honorable M.
-Thiers lui-même, c'était le ministère de grande coalition.
-(_Mouvement._)
-
-Je tiens à faire connaître à la Chambre, d'une manière exacte et
-complète, les faits auxquels j'ai pris part.
-
-Le ministère de grande coalition, c'est-à-dire un ministère dans
-lequel M. Thiers, M. Odilon Barrot et moi entrerions également.
-
-Je n'ai pas cru pouvoir prendre part à une telle combinaison, et si je
-ne me trompe, l'honorable M. Odilon Barrot en a pensé comme moi. (_M.
-Odilon Barrot fait un signe d'adhésion._) Dans la coalition, nous
-avions fait avec grand soin, l'un et l'autre, la réserve de nos
-principes et de nos antécédents distincts. Si, après le succès de la
-coalition, nous avions paru ne tenir aucun compte de cette différence,
-que nous avions nous-mêmes si clairement établie, tous les reproches
-qui avaient été adressés à la coalition seraient devenus légitimes; on
-aurait dit avec raison que nous sacrifiions à notre ambition
-personnelle des principes et des antécédents dont la diversité était
-évidente: ni lui ni moi n'avons voulu donner à ce reproche le moindre
-prétexte.
-
-Un tel cabinet n'aurait été possible qu'autant que, sur le fond des
-choses, sur la manière de gouverner ensemble, nous nous serions
-réellement entendus: si nous avions été d'accord au fond, nous aurions
-pu passer par-dessus l'inconvénient d'une mauvaise apparence, pour
-donner à la coalition le grand résultat d'un ministère complet. Mais
-nous savions qu'il y avait entre nous des différences considérables
-qui se reproduiraient d'autant plus que nous serions ensemble au
-pouvoir, et que si nous siégions ensemble sur ces bancs pour avoir
-cherché une union trop intime, notre dissidence n'en éclaterait que
-plus tôt et plus complétement.
-
-Cette première combinaison fut donc de suite écartée.
-
-Vient la seconde dont l'honorable M. Thiers a parlé, une combinaison
-qui formerait un cabinet des deux centres, des amis de l'honorable M.
-Thiers et des miens, et qui, en même temps, porterait M. Odilon Barrot
-à la présidence de cette Chambre.
-
-J'acceptai alors le double principe de cette combinaison. Je ne
-pouvais avoir aucune objection à la formation d'un cabinet des deux
-centres: c'était le but qu'au su de tout le monde je poursuivais
-depuis longtemps. Quant à la candidature de M. Odilon Barrot au
-fauteuil, le lendemain des élections, après la grande bataille
-parlementaire électorale que nous venions de livrer ensemble, un tel
-fait me paraissait possible et naturel; je dis plus, il me paraissait
-bon en lui-même: malgré la diversité de nos idées et de nos
-situations, de grands et heureux rapprochements s'étaient opérés dans
-les esprits; beaucoup de préventions, de passions paraissaient
-dissipées, apaisées; il était bon d'en donner une preuve éclatante; il
-était bon de fournir à tous les membres de l'ancienne opposition qui
-voudraient se rapprocher du gouvernement une occasion et un motif de
-le faire naturellement et honorablement.
-
-J'acceptai donc, je le répète, les deux principes de la combinaison.
-Mais quand on en vint à l'examiner de plus près, une grave difficulté
-se manifesta; on nous proposa à mes amis et à moi deux portefeuilles,
-sur dix qu'on se proposait d'avoir dans le cabinet. Cela n'éleva de
-notre part aucune objection; nos prétentions, quant au nombre, étaient
-certainement très-modérées. (_Mouvement. Écoutez! écoutez!_) Mais les
-deux départements ministériels qui nous furent proposés étaient des
-départements non politiques, des départements qui ne nous donnaient,
-dans le gouvernement proprement dit, aucune part directe et efficace.
-Ce fut là, pour mon compte, ce que je ne pus admettre. Le principe
-d'un cabinet des deux centres, à mon avis, c'est la participation
-égale de l'un et de l'autre au pouvoir politique. Cela m'a toujours
-paru exigé et par la dignité des personnes et par la dignité des
-partis; et je donne ici à ce mot _parti_ son sens le plus innocent, le
-plus légitime. Il m'a toujours paru que, sans la participation au
-pouvoir politique, sans une action réelle, directe, sur les grandes
-affaires du pays, on servait dans un cabinet, mais on n'était pas du
-gouvernement. Ma dignité, je le répète, ma dignité personnelle et
-celle de mon parti me décidèrent donc à demander le département de
-l'intérieur, pendant que l'honorable M. Thiers, avec une persévérance
-que je suis loin de désapprouver, dans l'intérêt de son honneur
-personnel et de la politique qu'il affectionne, demandait le
-département des affaires étrangères. Nous avions je ne dirai pas
-seulement le droit, mais le devoir d'insister sur une demande de même
-nature.
-
-Un autre motif encore me déterminait. Je le disais tout à l'heure, je
-me suis trouvé, par la discussion de l'adresse et par les élections,
-séparé d'une partie des hommes avec lesquels j'ai marché pendant
-longtemps; mais quoique séparé d'eux, je me suis toujours cru en
-devoir de faire, aux principes et au parti conservateur dans le
-gouvernement, la position et les garanties auxquelles ils me
-paraissent avoir droit.
-
-L'honorable M. Thiers, l'honorable M. Odilon Barrot, et toutes les
-personnes entre lesquelles cette question s'est agitée à cette époque,
-ne me démentiront pas quand je dirai que c'est là un des motifs, et un
-des motifs principaux que j'ai allégués pour mon insistance sur le
-département de l'intérieur.
-
-Cette insistance fut repoussée. La combinaison qui donnait à
-l'honorable M. Duchâtel et à moi deux départements, dont le
-département de l'intérieur était l'un, échoua, non, pas de notre fait,
-mais par le refus des personnes avec qui elle se discutait.
-
-On me permettra de dire ici les conséquences que je tirai de ce
-refus, que j'en tirai sans aucune espèce d'animosité ni d'humeur, et
-je n'en apporte pas davantage en en parlant. D'abord il me parut
-évident que l'ancienne opposition, la gauche, pour parler le langage
-vulgaire, conservait à notre égard, à l'égard de mes amis et au mien,
-certaines préventions... (_Rumeur_), certaines dispositions qui
-l'empêchaient de voir avec confiance une portion considérable du
-pouvoir politique entre nos mains.
-
-Je le trouve parfaitement simple; je ne lui en fais aucun reproche:
-c'est un fait seulement que je relève.
-
-En voici un second qui me parut également démontré par le mauvais
-succès de la combinaison que je raconte: c'est que l'ancienne
-opposition avait, quant à la manière dont le cabinet devait être
-constitué, quant à la base sur laquelle il devait reposer, des idées
-que, pour mon compte, je trouvais trop exclusives, non-seulement à mon
-égard et à l'égard de mes amis, mais encore à l'égard de cette portion
-considérable de la Chambre que les élections avaient renvoyée dans
-cette enceinte, et qui s'appelle le parti conservateur. Il me parut
-évident que l'ancienne opposition ne se faisait pas une idée juste de
-l'état général des choses et des nécessités de gouvernement, qu'elle
-voulait faire reposer le pouvoir sur une base trop étroite et former
-le cabinet d'après des combinaisons trop exclusives.
-
-Comme de raison, ces deux faits ont agi sur moi, et j'en ai tenu
-compte dans la suite des combinaisons dont j'ai à entretenir la
-Chambre.
-
-J'ajoute en passant qu'ayant eu, pendant que ces combinaisons
-s'agitaient, l'honneur d'être appelé deux fois, si je ne me trompe,
-auprès de la couronne, je lui ai tenu exactement le langage qui
-réglait ma conduite dans les combinaisons dont il s'agit; ce que je
-pratiquais dans les négociations parlementaires, je l'ai conseillé à
-la couronne, et j'ajoute que je l'ai trouvée ayant son avis, sans nul
-doute, sur ce qu'il y avait à faire, sur les combinaisons désirables,
-ayant, dis-je, son avis, son désir, et disposée à employer les moyens
-constitutionnels qui sont entre ses mains pour faire prévaloir son
-avis et son désir, comme c'est son droit et son devoir, mais en même
-temps parfaitement décidée à ne rien refuser, choses et personnes, de
-ce que le voeu bien constaté des Chambres et du pays paraîtrait
-exiger. (_Très-bien!_)
-
-Et ici je prie la Chambre de permettre que j'insiste un moment, car il
-y a une vérité importante qui, non-seulement aujourd'hui mais dans
-toutes les conversations et les discussions à ce sujet, m'a paru trop
-souvent oubliée. Il est très-naturel, très-légitime, que sur les
-formations de cabinet, sur l'attribution des départements ministériels
-à tel ou tel parti, à telle ou telle personne, comme sur toutes les
-autres questions politiques, la couronne ait son opinion et son voeu.
-Il est très-naturel et très-légitime qu'elle s'applique, par les
-moyens et dans les limites constitutionnelles, à faire prévaloir son
-opinion et son voeu, pourvu que, lorsqu'une fois le voeu des Chambres
-et du pays est bien constaté, lorsqu'une combinaison est évidemment
-appelée par ce voeu, la couronne n'y oppose pas d'obstacles, et qu'en
-se réservant la liberté de son opinion, elle s'y prête loyalement et
-sincèrement. Voilà ce qu'on a droit d'attendre d'elle, rien de moins,
-rien de plus.
-
-La seconde combinaison dont je viens de parler ayant échoué, toutes
-celles qui ont été tentées pendant près de quinze jours nous ont été
-étrangères, à mes amis et à moi. Elles s'agitaient dans les limites du
-centre gauche.
-
-Tout le monde nous rendra, à mes amis et à moi, cette justice, que
-nous n'avons cherché à apporter aucun obstacle, aucune entrave à la
-réussite de ces combinaisons. Nous nous sommes renfermés dans
-l'inaction et le silence le plus complet. J'ai poussé le scrupule à ce
-point d'interdire à la portion de la presse sur laquelle j'avais
-quelque action, tout effort, toute parole. Pendant tout ce temps-là,
-elle n'a fait aucune observation, rapporté aucun fait, élevé aucune
-objection. Je tenais essentiellement à ce qu'il fût évident que nous
-ne voulions susciter aucun embarras à aucune des combinaisons
-auxquelles nous étions étrangers.
-
-Ces combinaisons n'ont pas réussi.
-
-On en est venu alors à penser que le département de l'intérieur
-pouvait être accordé à mon parti et à moi-même. Une nouvelle
-combinaison s'est ouverte, dans laquelle, en effet, on nous a proposé
-d'entrer avec le département de l'intérieur entre mes mains.
-
-On y a apporté, comme l'honorable M. Thiers le rappelait tout à
-l'heure, on y a apporté une condition: on a demandé que le cabinet
-adoptât la candidature de l'honorable M. Odilon Barrot à la
-présidence; non-seulement sa candidature, mais cette candidature
-présentée comme question de cabinet; c'est-à-dire que le cabinet
-aurait été contraint, engagé à se retirer si M. Odilon Barrot ne
-réussissait pas.
-
-Sur cette question-là, et sur celle-là seulement, je prie la Chambre
-de le remarquer, sur cette question-là seulement l'honorable M.
-Duchâtel et moi nous avons refusé de nous engager.
-
-Sur le fond de la proposition en elle-même, sur la question de savoir
-si en effet le cabinet porterait M. Odilon Barrot à la présidence de
-la Chambre, rien n'a été convenu, rien n'a été accepté ni refusé. Nous
-n'avons discuté que la question préjudicielle, celle de savoir si on
-ferait de la candidature de M. Odilon Barrot, dans le cas où elle
-serait adoptée, une question de cabinet. Nous nous y sommes refusés.
-
-Voici nos raisons.
-
-Faire de la présidence de M. Odilon Barrot une question de cabinet,
-c'était mettre beaucoup de membres de cette portion de la Chambre qui
-s'appelle le parti conservateur dans une situation très-difficile;
-c'était les mettre dans la nécessité ou d'accepter un candidat qui ne
-correspondait pas à leurs opinions, ou de renverser le nouveau
-cabinet. C'était leur imposer d'une façon violente la candidature de
-M. Odilon Barrot.
-
-Je n'ai pas pensé que cela convînt à mes rapports avec cette portion
-de la Chambre; je n'ai pas pensé que ce fût la traiter avec assez de
-considération et d'égards.
-
-J'ajoute une seconde réflexion: accepter comme question de cabinet la
-candidature de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire déclarer qu'on se
-retirerait s'il n'était pas nommé, c'était passer dans les rangs de la
-gauche; c'était contracter avec la gauche cette alliance à la vie et à
-la mort qui fait le lien puissant et véritable des partis. Je ne
-pouvais pas, je ne voulais pas faire cela.
-
-Il y a, messieurs, des rapprochements, il y a des alliances
-très-légitimes, très-honorables, dans un but spécial bien déterminé,
-quand on n'abandonne d'ailleurs ni ses principes ni son drapeau. C'est
-ce qui est arrivé dans la coalition. (_Rumeurs diverses._)
-
-Mais changer de principes et de situation, passer définitivement d'un
-camp dans un autre, cela n'est jamais légitime ni honorable.
-(_Approbation._) Quand on reconnaît qu'on s'est trompé, qu'on a eu
-tort, quand on se repent, quand on vient, comme l'a fait une fois M.
-le duc Matthieu de Montmorency, à cette tribune, reconnaître ses
-erreurs, désavouer son passé, à la bonne heure; il n'y a rien là que
-de parfaitement honorable, rien que de très-beau même peut-être; mais
-quand on ne croit pas s'être trompé, quand on ne se repent pas, quand
-on ne désavoue rien de son passé, quand on a soigneusement réservé
-tous ses principes et tous ses précédents, après cela, messieurs,
-changer de camp, de situation, passer à un autre parti, cela eût été
-déshonorant. Messieurs, je l'ai refusé absolument.
-
-Voilà, messieurs, quant aux faits auxquels j'ai été appelé à prendre
-part, voilà les détails dans lesquels il m'est permis d'entrer avec la
-Chambre. Si d'autres idées, d'autres tentatives de combinaisons ont pu
-être traitées dans la conversation, elles n'ont jamais acquis de
-consistance et n'ont jamais été assez près de l'exécution pour qu'il
-soit convenable d'en entretenir la Chambre.
-
-Je pourrais en rester là, messieurs; j'ai rendu à la Chambre un compte
-fidèle de ce que nous avons fait mes amis et moi, et des motifs qui
-nous ont déterminés. Mais la situation est trop grave, elle pèse trop
-sur nous tous, pour que je descende de cette tribune sans dire
-quelques mots, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qui me
-paraît possible et bon à faire aujourd'hui... (_Écoutez! écoutez!_)
-
-Il est clair, d'après ce que j'ai eu l'honneur de dire à la Chambre,
-et tout ce qui lui a été raconté par les honorables préopinants, il
-est clair qu'il n'y a aujourd'hui que deux combinaisons sérieusement
-possibles, et desquelles puisse sortir un véritable cabinet: ou bien
-un cabinet du centre gauche, avoué et appuyé par la gauche; ou bien un
-cabinet des deux centres. (_Mouvement._) On peut se débattre, on peut
-vouloir éluder la réalité; mais, d'après tout ce qui s'est dit, il est
-évident que nous avons été ballottés de l'une à l'autre de ces
-combinaisons, et que toutes celles qui ont été tentées rentrent dans
-l'une ou dans l'autre de ces deux là.
-
-Permettez-moi de dire mon avis sur toutes les deux.
-
-Un cabinet du centre gauche avoué et appuyé par la gauche, je le
-comprends. J'ignore s'il aurait la majorité dans cette Chambre, quelle
-serait cette majorité; mais les choses en sont évidemment à ce point
-qu'on peut très-bien se proposer un tel but.
-
-Il aurait pourtant, à mon avis, de très-fâcheux résultats, et les
-voici.
-
-D'abord, un tel cabinet divise le parti gouvernemental; il en laisse
-une grande portion en dehors du pouvoir et de ses amis permanents.
-Cela est très-grave dans notre situation. Notre gouvernement de
-Juillet a bien des ennemis; pour se défendre contre eux, il n'a pas
-trop de tous ses amis.
-
-Les amis du gouvernement de Juillet, je demande pardon de répéter un
-mot qu'il m'est souvent arrivé de prononcer dans cette Chambre, les
-vrais, les solides, les puissants amis du gouvernement de Juillet,
-c'est toute la portion élevée, éclairée, aisée, indépendante, de la
-classe moyenne. (_Mouvement._) Voilà la force du gouvernement de
-Juillet, voilà ses racines... (_Bruit._)
-
-N'abusez pas de mes paroles. Je ne dis pas qu'il n'en ait pas
-ailleurs, qu'il n'en ait pas dans le pays tout entier, dans toutes les
-classes, dans le peuple proprement dit; je dis seulement que, dans la
-vie politique, dans la conduite des affaires, dans les débats des
-pouvoirs entre eux, c'est sur la portion élevée, éclairée,
-indépendante de la classe moyenne que le gouvernement de Juillet
-s'appuie essentiellement; c'est avec elle qu'il gouverne contre ses
-adversaires de tout genre, contre les amis de l'ancien ordre de
-choses, contre les amis d'une démocratie prématurée et excessive.
-(_Nouveau mouvement._)
-
-Trouvez-vous, messieurs, que ce soit un petit inconvénient, pour une
-combinaison de cabinet, de diviser les amis du gouvernement de
-Juillet, de laisser une portion considérable de la classe
-gouvernementale en dehors de cette combinaison? Moi je trouve cet
-inconvénient-là immense, d'autant plus grand que l'appui que vous
-voulez donner à cette combinaison, l'appui de l'ancienne opposition,
-d'une partie considérable au moins de l'ancienne opposition, ne vaut
-pas celui que vous lui faites perdre. Vous ne vous offenserez pas de
-mes paroles, car vous êtes sûrs qu'elles sont l'expression sincère et
-sérieuse de ma pensée. À mon avis, messieurs, dans l'ancienne
-opposition, dans la portion même la plus disposée à soutenir le
-cabinet du centre gauche, il y a bien moins d'esprit de gouvernement
-que dans la partie de cette Chambre dont le cabinet se trouverait
-séparé. (_Exclamation à gauche. Interruption._)
-
-Messieurs, on ne peut pas, permettez-moi de vous le dire, on ne peut
-pas occuper en même temps toutes les situations, avoir en même temps
-tous les mérites; on ne peut pas être en même temps les promoteurs
-habituels du principe populaire, principe très-noble, très-légitime,
-mais qui n'est pas le seul principe social; on ne peut pas, dis-je,
-être en même temps les promoteurs habituels du principe populaire, et
-les appuis permanents du pouvoir. (_Nouvelle interruption._) Cela ne
-s'est jamais vu en ce monde. Permettez-moi une observation à l'appui
-de ce que je dis. Depuis que j'ai l'honneur de siéger dans cette
-Chambre, il ne m'est jamais arrivé de dire le moindre mal de la
-presse; je puis en appeler au souvenir de tous les membres de cette
-Chambre; jamais je n'ai dit un mot contre la presse.
-
-_Un membre, à gauche._--Mais vous avez fait des lois pour la
-bâillonner!
-
-M. GUIZOT.--Cependant nous avons évidemment, vous et moi, des idées
-très-différentes sur les droits et la puissance que la presse doit
-exercer. Pour mon compte, je la trouve très-bonne comme contrôle du
-gouvernement; je trouve très-bon qu'elle exerce de l'influence sur le
-public, et par le public sur le pouvoir; mais je trouverais sa
-domination, son influence prépondérante sur le gouvernement, sur le
-cabinet, détestable; je suis convaincu que des hommes politiques qui
-se trouveraient dans un cabinet et qui accorderaient à la presse, sur
-leurs idées, sur leurs résolutions, une influence prépondérante,
-dominante, seraient de très-mauvais ministres.
-
-M. ODILON BARROT.--C'est vrai! nous en convenons tous!
-
-M. GUIZOT.--Eh bien, je suis convaincu, je me trompe peut-être, mais
-je suis également convaincu que, de ce côté de la Chambre, dans
-l'ancienne opposition, la presse exerce une influence trop
-prépondérante...
-
-_Un membre, à gauche._--On ne la subventionne pas!
-
-M. GUIZOT.--Je n'ai voulu dire aucun mal de la presse; je ne m'occupe
-ni de la presse subventionnée ni de la presse libre; c'est de la
-presse libre que je parle maintenant. Eh bien, c'est de celle-là que
-je dis que, dans ma conviction, elle exercerait sur le gouvernement,
-si le gouvernement avait pour appui fondamental ce côté de la Chambre,
-une influence excessive et contraire aux véritables intérêts du pays.
-
-Je ne dis cela, messieurs, que pour montrer par quelles raisons il ne
-me paraît pas bon que l'ancienne opposition, que le côté gauche soit
-le point d'appui essentiel, le véritable camp du gouvernement et du
-cabinet.
-
-J'ajouterai, et je demande encore, comme je le faisais en commençant,
-je demande qu'on ne s'offense point de mes paroles; j'ajouterai que je
-crois que le pays pense comme moi. (_Murmures à gauche._)
-
-L'opposition, messieurs, a pour elle beaucoup d'instincts, beaucoup
-d'idées du pays, d'idées vraies et fausses, de sentiments bons et
-mauvais, elle a des racines profondes, elle a une vraie puissance dans
-le pays. Eh bien, je suis convaincu que ce même pays n'a pas dans
-l'opposition assez de confiance pour la voir sans crainte approcher du
-pouvoir. Je suis convaincu que, s'il voyait l'opposition au pouvoir ou
-près du pouvoir, ce même pays serait inquiet, très-inquiet
-(_Réclamations à gauche_), inquiet pour l'ordre, inquiet pour la paix,
-inquiet pour des révolutions futures; j'en suis convaincu!
-
-Vous comprenez dès lors pourquoi un cabinet centre gauche avoué, et
-appuyé principalement par la gauche, ne me paraît pas bon; pourquoi,
-en ce qui me touche, il me serait impossible, non-seulement de m'y
-associer, mais de le voir se former sans quelque inquiétude, et de ne
-pas me trouver vis-à-vis de cette combinaison dans un état
-d'observation et d'un peu de méfiance.
-
-Je pense tout autrement d'un cabinet des deux centres. (_Rumeur
-prolongée._)
-
-Cette combinaison, messieurs, me paraît avoir pour résultat de rallier
-tout le parti gouvernemental, dans la portion la plus conservatrice
-comme dans la portion la plus libérale. Elle me paraît avoir pour
-résultat de donner des garanties efficaces, des garanties réelles,
-d'une part, aux intérêts de l'ordre, aux intérêts de la paix, d'autre
-part aux intérêts de la liberté, aux intérêts du progrès. Et ces
-garanties, la combinaison d'un ministère des deux centres les donne en
-outre d'une manière honorable pour tout le monde. (_Mouvement._)
-
-Quand un cabinet du centre gauche parle de cette portion de la Chambre
-qui appartient essentiellement aux principes conservateurs, il dit, il
-est obligé de dire qu'il l'aura pour lui. Il sait parfaitement qu'on
-ne peut guère s'en passer, qu'un gouvernement est tenu d'avoir son
-appui, au moins en très-grande partie et dans la plupart des
-occasions. Que dit-on alors? Qu'il n'y a pas à s'en inquiéter, que
-cette portion de la Chambre suivra, qu'elle suit de toute nécessité le
-gouvernement, qu'elle vote toujours pour le gouvernement. Je ne veux,
-messieurs, rappeler aucun mot offensant; mais vous savez bien qu'on
-dit cela, et qu'on est obligé de le dire.
-
-Messieurs, ce n'est pas là une bonne situation, une situation qu'un
-gouvernement doive faire à aucune portion de ses amis. (_C'est vrai!_)
-
-Un gouvernement doit avoir des amis qui soient ses amis parce qu'ils
-pensent comme lui, parce qu'ils le croient bon, parce qu'ils désirent
-son succès, et non parce qu'ils le subissent.
-
-Un gouvernement doit aimer et respecter ses amis, pour être aimé et
-respecté par eux; à cette seule condition il y a un parti vraiment
-gouvernemental, à cette seule condition un gouvernement est aimé et
-soutenu. (_Très-bien! très-bien!_) Ne croyez pas que le cabinet soit
-aimé et soutenu par des hommes qui, pour ne pas troubler le pays, se
-voient forcés de voter pour lui, qui sont en quelque sorte des serfs
-attachés à une glèbe qui leur déplaît. (_Rumeurs._)
-
-Comment, messieurs, vous vous étonnez! mais ce que je dis là, c'est ce
-qui a été dit cent fois sur les bancs, dans les couloirs de cette
-Chambre. Je ne l'admets point; je veux que le parti du gouvernement
-soit à lui par sa pensée, par sa conviction, par sa volonté, et non
-par une nécessité fatale et précaire. Le cabinet des deux centres est
-le seul qui atteigne ce but, c'est le seul qui fasse, à toutes les
-fractions du parti gouvernemental, une situation également acceptable
-et honorable.
-
-Encore une dernière considération; celle-ci correspond aux nécessités
-et aux convenances de notre situation du moment.
-
-Je me servirai encore ici des mots dont on se sert habituellement,
-mais sans intention offensante pour qui que ce soit.
-
-Le parti parlementaire se trouve séparé d'une grande portion du parti
-conservateur. À mon avis, le parti conservateur s'est trompé
-(_Mouvement_); à mon avis, dis-je (et j'ai bien le droit de le dire
-aujourd'hui, car toute ma conduite a été gouvernée par cette
-conviction depuis trois mois), à mon avis, le parti conservateur s'est
-trompé.
-
-Il n'a pas bien jugé la situation du pays et la sienne propre; je n'ai
-pas eu une autre raison du me séparer de lui dans cette solennelle
-occasion.
-
-Eh bien, aujourd'hui, messieurs, le parti parlementaire a réussi; il a
-renversé le ministère du 15 avril, il a gagné la bataille électorale;
-il est en état d'empêcher, dans cette Chambre, le succès de toute
-combinaison ministérielle analogue à celle du 15 avril. Si une
-pareille combinaison se reproduisait, je suis convaincu que le parti
-parlementaire ne se manquerait point à lui-même.
-
-Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; quand une
-victoire a été remportée, on a autre chose à faire que de continuer la
-guerre; ce qui est à faire aujourd'hui, pour le parti parlementaire
-comme pour nous tous, c'est de constituer un gouvernement, c'est du
-refaire un cabinet, c'est de gouverner vraiment le pays: eh bien, le
-parti parlementaire ne peut faire cela, ne peut le faire efficacement,
-honorablement, sûrement pour le pays, qu'autant qu'il ralliera et
-ralliera honorablement la portion la plus considérable, sinon tout, et
-je voudrais bien dire tout, mais la portion la plus considérable du
-parti conservateur. (_Mouvement._) Cela est imposé au parti
-parlementaire comme bonne conduite, comme nécessité de situation. Il
-faut qu'il le fasse, sans quoi toutes ses tentatives, toutes ses
-mesures, seront sans force et sans durée. Eh bien, je n'hésite pas à
-le dire, un ministère des deux centres est le seul qui puisse
-atteindre ce but; c'est le seul qui donne une satisfaction, une
-satisfaction raisonnable et légitime au parti parlementaire, et qui,
-en même temps, ait des chances de rallier efficacement le parti
-conservateur.
-
-Voilà pourquoi, messieurs, j'ai toujours désiré et poursuivi ce
-but-là; je ne cesserai pas de le poursuivre, quelles que soient les
-difficultés, quelles que soient les chances momentanées de succès ou
-de revers. Il est dans ma nature, permettez-moi de le dire, de ne pas
-me décourager aisément. Je crois qu'il est d'une bonne conduite, d'une
-conduite sage et patriotique, pour la Chambre elle-même, de poursuivre
-ce même dessein, de ne pas s'effrayer des difficultés, de ne pas se
-décourager par les obstacles, de ne pas s'inquiéter des retards. Pour
-mon compte, je ne veux pas d'un ministère à tout prix; et quelle que
-soit la gravité de la crise qui pèse sur nous, je ne suis pas
-tellement pressé de la voir finir que je veuille lui sacrifier le seul
-cabinet qui me paraisse bon et sérieusement possible aujourd'hui.
-(_Très-bien!_)
-
-J'engage donc, et avec une profonde conviction, j'engage la Chambre,
-sans se laisser alarmer, à se rendre bien compte du but qu'il est
-utile et patriotique de poursuivre; et, quand une fois elle sera
-convaincue, si elle est convaincue, je l'engage à poursuivre ce but
-obstinément, patiemment; comme le but est raisonnable, à mon avis,
-comme il est d'accord avec les vrais et réels intérêts du pays, nous
-pouvons espérer de l'atteindre: la persévérance seule mène au succès.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-
-Le lendemain 23 avril, M. Odilon Barrot ayant répondu à ce discours,
-je lui répliquai dans les termes suivants:
-
-M. GUIZOT.--La Chambre me croira sans peine quand je dirai que
-personne n'est plus pressé que moi de mettre fin à ce débat; je ne le
-prolongerai donc pas longtemps. Cependant, j'ai besoin de répondre
-quelques mots à l'honorable préopinant; ils auront pour unique objet
-de rétablir dans leur parfaite vérité ma pensée et mon intention, que
-je ne saurais reconnaître dans le tableau qu'il vient d'en faire.
-
-Je commence par repousser tout ce qu'il a dit d'un mandat que j'aurais
-voulu m'arroger, d'une situation que j'aurais voulu reprendre
-vis-à-vis telle ou telle portion de cette Chambre. En répondant tout à
-l'heure à l'honorable M. de Lamartine, je crois avoir répondu aussi
-d'avance à M. Odilon Barrot. Je ne me suis arrogé aucun mandat, je
-n'ai prétendu changer la situation de personne, ni reprendre moi-même
-une situation différente de celle que j'avais avant-hier. J'ai dit ma
-pensée, ma pensée tout entière sur une situation difficile, qui nous
-préoccupe tous, et sur laquelle je me suis expliqué le premier
-complétement et sans détour. Je répète que je n'ai eu nul autre
-dessein.
-
-J'écarte donc complétement ce premier reproche de l'honorable
-préopinant. J'aborde le second. Il m'a accusé d'avoir ressuscité nos
-vieilles querelles; j'avoue que le reproche m'a étonné: je croyais
-avoir parlé hier, soit en m'adressant à ce côté de la Chambre, soit
-dans toute autre occasion, avec une modération irrécusable; telle
-avait été du moins ma bien sincère intention. Que l'honorable M.
-Odilon Barrot me permette donc de répudier les mots dont il s'est
-servi tout à l'heure: «parti antipathique au gouvernement, parti
-favorable au désordre.» Je n'ai rien dit de pareil de lui et de ses
-amis, rien qui en approche; je puis rappeler mes expressions: j'ai dit
-qu'à mon avis, dans cette portion de la Chambre, il y avait moins
-d'esprit de gouvernement que dans telle autre. (_Mouvement._)
-
-En conscience, messieurs, il est impossible que nos susceptibilités,
-les uns envers les autres aillent à ce point, qu'il soit impossible de
-tenir un tel langage sans être accusé de vouloir ressusciter de
-vieilles querelles, de vouloir donner l'exclusion à tout un parti, de
-le mettre au ban du pays, de le considérer comme antipathique au
-gouvernement. J'en appelle à tous ceux qui m'ont entendu hier; je n'ai
-rien dit de semblable. Je repousse absolument cette exagération de
-langage, parce qu'elle dénature tout à fait ma pensée et mon
-intention. Non; je n'ai entendu ressusciter aucune vieille querelle:
-j'ai entendu rester ce que j'étais, comme l'honorable M. Odilon Barrot
-a voulu le faire lui-même tout à l'heure. Que M. Odilon Barrot se
-rappelle la discussion de l'adresse; qu'il se rappelle avec quel soin,
-et, j'ose dire, avec quelle probité nous avons, lui et moi, maintenu
-nos principes, nos sentiments, nos antécédents. Eh bien, qu'ai-je fait
-aujourd'hui, qu'ai-je fait hier après toutes ces réserves, sinon de
-reprendre purement et simplement ma position telle qu'elle était avant
-la coalition, de la reprendre simplement, rien de moins, rien de plus?
-Je n'ai parlé, je le répète, d'aucun de nos anciens débats; je n'ai
-ressuscité aucune querelle; je suis resté fidèle à moi-même dans mes
-rapports avec les diverses portions de cette Chambre, dans l'opinion
-que je me suis formée de chacune d'elles, dans mes intentions
-politiques; je suis resté fidèle à ce que j'ai été toujours et à
-toutes les réserves que j'ai faites pendant le débat de l'adresse et
-pendant la durée de la coalition; je le répète, rien de moins, rien de
-plus.
-
-On m'accuse de vouloir donner l'exclusion (l'exclusion du pouvoir
-apparemment, car c'est de celle-là qu'il s'agit) à tout un parti
-politique; mais il me semble que l'honorable M. Barrot lui-même tout à
-l'heure a dit, ce qu'il avait dit souvent, que le temps de son opinion
-n'était pas venu, que le temps de son parti, pour prendre et exercer
-le pouvoir, n'était pas encore là. Je n'ai rien dit de plus; je le
-pense, en effet; je ne sais si ce temps-là viendra jamais, je suis
-loin de l'affirmer; ce que je pense, c'est qu'il n'est pas venu.
-
-L'honorable M. Odilon Barrot parle d'exclusion: il sait mieux que
-personne que son parti, malgré ce qu'il disait tout à l'heure, a
-entendu nous exclure, nous, mes amis et moi; car, en vérité, je ne
-saurais accepter l'espèce d'admission dont M. Barrot parlait tout à
-l'heure. Comment! il vient de dire que parce qu'il nous croit, parce
-qu'il nous fait l'honneur de nous croire des hommes de quelque valeur
-parlementaire, on nous avait admis à prendre place dans le cabinet,
-mais que nous avions entendu y entrer comme parti politique, enseignes
-déployées.... Ah! oui, messieurs; c'est parfaitement vrai. Je ne suis
-jamais entré, je n'ai jamais consenti à entrer dans le pouvoir qu'au
-nom de mon parti, enseignes déployées, et jamais pour mon propre
-compte.
-
-On parle du devoir de l'abnégation, on parle d'orgueil et de
-prétentions personnelles.
-
-Messieurs, il n'y a de prétentions personnelles que lorsque l'on a des
-prétentions pour soi; il n'y a orgueil que lorsqu'on se présente pour
-son propre compte, au nom de ce qu'on appelle la valeur personnelle,
-la capacité d'un homme. Quand on agit, non pour soi-même, non en vertu
-de ce qu'on peut valoir soi-même, mais au nom de sa seule opinion, de
-son seul parti, dans un intérêt public, et non pas dans un intérêt
-personnel, c'est alors qu'il y a véritable abnégation personnelle,
-véritable dignité. Pour mon compte, c'est toujours ainsi que j'ai
-voulu me conduire, c'est ainsi que je me conduirai toujours. Non,
-jamais je ne consentirai à entrer au pouvoir à titre d'habile avocat,
-d'amnistié capable... (_Exclamations diverses._) Jamais au monde je ne
-consentirai à une situation pareille. L'honorable M. Barrot a raison,
-il a dit vrai; nous n'avons voulu, mes amis et moi, y rentrer qu'au
-nom de notre opinion, de notre passé. Ce n'est pas là de l'orgueil;
-c'est, si je ne me trompe, de la dignité bien entendue, c'est une
-véritable abnégation de tout intérêt personnel. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-Allons au vrai, au vrai simplement et sans exagération comme sans
-détour. L'honorable M. Barrot et moi nous avons, quant à la formation
-de la majorité de cette Chambre et du cabinet qui doit la représenter,
-des désirs différents. Je désire qu'en tenant grand compte de la
-différence des temps, de la diverse disposition des esprits, de l'état
-du pays, qui n'est plus ce qu'il était il y a quelques années, je
-désire que la politique qui a prévalu depuis 1830, que la politique du
-juste-milieu soit maintenue; je désire qu'il se forme une majorité
-qui, en se montrant, en étant réellement large, conciliatrice,
-libérale, en s'applaudissant de rallier les hommes sincères qui ont pu
-lui être d'abord étrangers, ait approuvé, soutenu dans ses principaux
-éléments cette politique, qui la respecte et qui l'aime, et qui soit
-intéressée à la maintenir, sauf, je le répète, les modifications
-qu'entre hommes sensés et intelligents la diversité des temps exige.
-
-L'honorable M. Barrot, fidèle à lui-même, comme je le suis à mon tour,
-pense que cette politique a été mauvaise dans le passé. Il le croit,
-car il l'a toujours combattue. Eh bien, moi, je crois qu'elle a été
-bonne. Il croit qu'il faut la changer essentiellement. Je ne le pense
-pas. Nous formons donc, quant à la majorité et au cabinet, des voeux
-différents. Par conséquent mon désir naturel, mon intention, proclamée
-tout haut, est que la majorité se forme dans cette Chambre par l'union
-des centres, car les centres, et en grande partie le centre gauche
-aussi bien que le centre droit, ont pris part à la politique que
-j'aime et que j'ai soutenue. Les lois que je veux défendre, plusieurs
-de ses honorables membres les ont défendues.
-
-M. DUPIN.--Pas toutes!
-
-_Voix à gauche._--Pas la loi de disjonction!
-
-M. GUIZOT.--Je suis tout prêt, je n'éluderai aucune question.
-
-L'honorable M. Barrot et ses amis ont attaqué les lois de septembre
-aussi bien que la loi de disjonction. Qu'ils me permettent de leur
-dire que les lois de septembre ont aujourd'hui beaucoup plus
-d'importance que la loi de disjonction, car l'une a été rejetée, et
-les autres subsistent.
-
-Eh bien, l'honorable M. Thiers, avec grande raison, est venu dire hier
-qu'il était d'avis du maintien des lois de septembre. L'honorable M.
-Barrot et ses amis ne sont certainement pas de cet avis-là. Ils
-doivent désirer qu'il se forme une majorité qui attire insensiblement
-le pouvoir dans la route où probablement les lois de septembre
-seraient un jour changées. Moi, je désire le contraire; je désire que
-le pouvoir se maintienne dans la route qui ne nous mènera pas à
-l'abolition des lois de septembre. Je pourrais passer en revue les
-différentes parties de notre situation. Elles me conduiraient toutes
-au même résultat. Il est donc parfaitement naturel, parfaitement
-simple que, mettant à part toute animosité, mettant à part toute
-vieille querelle, nous formions, M. Barrot et moi, des voeux
-différents. Il est tout simple que je désire un cabinet des deux
-centres.
-
-Ce que nous disons-là, nous pouvons le dire sans parler du passé, sans
-exagérer les uns et les autres les paroles dont nous nous sommes
-servis; nous pouvons le dire sans amener aucune violence, aucune
-irritation dans nos débats. (_Rumeur._)
-
-Je le demande encore une fois à la conscience de la Chambre, ai-je
-parlé hier avec modération, oui ou non?
-
-_Voix nombreuses._--Oui! oui! (_Murmures à gauche._)
-
-_D'autres voix._--Écoutez! écoutez!
-
-M. GUIZOT.--Ah! je sais bien qu'il y a des hommes qui croient qu'il
-n'y a pas de modération dès qu'il y a une opinion ferme, fixe et
-publiquement proclamée. Je ne puis le penser, car je suis convaincu
-que le plus grand obstacle au triomphe de la modération, de la
-politique modérée, c'est au contraire l'irrésolution, la faiblesse,
-l'incertitude des opinions et des volontés.
-
-_Voix diverses._--C'est vrai!
-
-M. GUIZOT.--Quand on est arrivé au but par des idées fermes et une
-volonté ferme, il est aisé de se modérer, quand la force a fait
-l'épreuve d'elle-même, quand elle a eu confiance en elle-même, et
-qu'elle a inspiré la confiance aux autres, alors elle peut se modérer;
-mais l'irrésolution, les vacillations, la faiblesse ne sont propres
-qu'à entraîner dans des voies violentes. Ce n'est pas une opinion
-ferme qui empêche d'être modéré; ce n'est pas un langage ferme qui
-exclut la modération. Quand j'ai apporté à cette tribune la question
-du fond de notre situation, quand je l'ai mise à découvert, je savais
-bien dans quelle route je m'engageais; je savais bien que je pouvais
-me faire dire ce que l'honorable M. de Lamartine et l'honorable M.
-Odilon Barrot vous ont dit. Je n'ai voulu me soustraire ni à ces
-périls, ni à ces attaques, parce que je n'étais animé d'aucune
-ambition personnelle, et qu'aucun mauvais désir ne gouverne mon âme.
-(_Très-bien!_)
-
-Je n'ai pas la prétention, la sotte prétention de n'avoir jamais fait
-de faute, de ne m'être jamais trompé; j'ai pu tomber dans l'erreur,
-j'ai pu avoir des torts, Dieu me garde de le nier! Je suis sûr de la
-pureté de mes intentions, de la sincérité de mes pensées; je suis sûr
-de ma modération au fond du coeur.
-
-Voilà ce que j'apporte à cette tribune, et on aura beau dénaturer mon
-langage, on ne changera pas le fond des choses.
-
-Je proteste contre les paroles qu'on m'a prêtées, contre les
-intentions qu'on m'a prêtées, contre les conséquences qu'on a voulu en
-tirer.
-
-Je n'ai point entendu réveiller de vieilles querelles; je n'ai voulu
-exciter aucune passion dans cette Chambre, ni me servir d'aucune
-passion pour reprendre position vis-à-vis de telle ou telle portion de
-cette Chambre. J'ai entendu exprimer complétement mon opinion sur une
-situation difficile, afin d'amener un résultat désirable.
-
-Dans tous les cas, ce que je souhaite, c'est la formation d'une
-majorité fidèle à notre politique, la formation d'une majorité du
-juste-milieu.
-
-Voilà ce que je souhaite, voilà ce que je veux, ce que je demande.
-Rien de moins, rien de plus. (_Nombreuses marques d'adhésion au
-centre._)
-
-
-
-
-XCVI
-
-Sur les affaires d'Orient et les rapports du sultan avec le pacha
-d'Égypte.
-
---Chambre des députés.--Séance du 2 juillet 1839.--
-
-
-La rupture entre le sultan Mahmoud et le pacha d'Égypte Méhémet-Ali
-étant devenue imminente, le cabinet formé le 12 mai 1839, sous la
-présidence de M. le maréchal Soult, demanda, le 25 mai, à la Chambre
-des députés, un crédit extraordinaire de dix millions pour augmenter
-nos forces maritimes dans le Levant. Le 24 juin, M. Jouffroy fit, au
-nom de la commission chargée de l'examiner, son rapport sur ce projet
-de loi et en proposa l'adoption. Un long débat s'engagea. J'y pris
-part, le 2 juillet, en ces termes:
-
-M. GUIZOT.--La Chambre m'approuvera, je l'espère, si, dans une
-question qui tient de si près à la grandeur et à l'honneur du pays, je
-m'efforce d'écarter absolument deux choses, l'esprit de parti et
-l'esprit de système. (_Chuchotements._) J'ai entrevu hier avec quelque
-regret l'ombre de l'esprit de parti derrière le discours, d'ailleurs
-si politique et si sérieux, par lequel M. le duc de Valmy a ouvert ce
-débat. Il a représenté le gouvernement de Juillet comme fatalement
-voué à une politique, à une seule politique, qui même n'était pas au
-fond la vraie politique de la France, mais celle de l'Angleterre; il
-l'a représenté, dis-je, comme voué à cette politique, ne pouvant en
-pratiquer une autre, et n'ayant pas su ou n'ayant pas osé pratiquer
-pleinement celle-là.
-
-Que dirait l'honorable duc de Valmy si on venait, d'une autre part,
-lui parler de la Restauration comme vouée aussi fatalement à une
-politique, à la politique de la Sainte-Alliance, à la politique
-absolutiste, et n'ayant fait, dans les projets dont il nous a
-entretenus hier, que se montrer complaisante pour le chef de cette
-politique, sans en rien obtenir que des promesses sans résultat?
-
-Je ne crois pas, messieurs, qu'il soit utile pour personne de
-présenter ainsi les grandes questions de politique nationale par le
-triste et mesquin côté de l'esprit de parti et de nos dissensions
-civiles.
-
-M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
-
-M. GUIZOT.--Je désire, pour mon compte, en dégager pleinement
-celle-ci. Non, le gouvernement de Juillet n'a pas été voué en Orient à
-une politique; celle qu'il a suivie, il l'a choisie: il aurait pu en
-suivre une autre; il a pris celle-là parce qu'il l'a jugée bonne,
-conforme aux intérêts du pays; il était libre, parfaitement libre dans
-son choix; et nous, conseillers de la couronne, nous qui, à cette
-époque, avons suivi la politique aujourd'hui attaquée, nous en
-acceptons pleinement la responsabilité; nous l'avons prudemment
-choisie et pratiquée, et non pas acceptée comme une fatalité de notre
-gouvernement. (_Assentiment au centre._)
-
-Comme l'esprit de parti, je demande à écarter l'esprit de système. La
-Chambre m'en croira quand je dirai que je n'entends nullement exclure
-par là les vues d'ensemble et cette persistance dans les desseins qui
-fait la force et la dignité de la politique; à Dieu ne plaise! mais
-s'attacher particulièrement à un certain côté d'une question, d'un
-certain fait, à une certaine idée, et s'y attacher sans tenir compte
-des autres faits, en les oubliant, ou bien en voulant les anéantir par
-la violence, c'est là l'esprit de système; c'est là ce que vous avez
-vu hier. Vous avez vu apparaître tantôt la nationalité arabe, tantôt
-la légitimité absolue de l'empire ottoman, tantôt le partage immédiat,
-prémédité de cet empire. Il y a là, messieurs, l'oubli de faits
-actuels, de faits considérables que la politique ne peut ni ne doit
-effacer. Il faut qu'elle en tienne compte. Les faits actuels et les
-intérêts du pays tels qu'ils résultent de ces faits, voilà d'où la
-politique doit sortir. Elle ne doit être ni asservie à l'esprit de
-parti, ni inventée au gré des fantaisies de l'imagination.
-
-Ici, messieurs, nous n'avons pas longtemps à chercher la politique qui
-convient à la France, nous la trouvons depuis longtemps toute faite.
-C'est une politique traditionnelle, séculaire, c'est notre politique
-nationale; elle consiste dans le maintien de l'équilibre européen par
-le maintien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans
-les limites du possible, ces deux lois du gouvernement des États.
-
-Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV,
-Richelieu, Louis XIV, Napoléon; ils ont tous pratiqué cette politique,
-celle-là et aucune autre.
-
-Et hier encore, que vous ont dit tous les orateurs? Que c'était là, en
-effet, la meilleure politique, que, si elle était possible, il
-faudrait persister à la suivre. Ils en ont seulement nié ou révoqué en
-doute la possibilité; et alors chacun a produit son système à la place
-de ce qu'il déclarait impraticable.
-
-Voici donc la véritable question: la politique nationale, historique,
-de la France, le maintien de l'équilibre européen par le maintien de
-l'empire ottoman, selon les temps et dans les limites du possible,
-est-elle encore praticable aujourd'hui? Là est toute la question,
-celle qui nous presse et avant laquelle il n'en faut aborder aucune
-autre. (_Très-bien!_)
-
-La solution dépend de deux choses, de l'état de l'empire ottoman
-lui-même et de l'état des grandes puissances de l'Europe.
-
-Quant à l'empire ottoman, je suis fort loin de contester son déclin,
-il est évident. Cependant, messieurs, prenez garde, n'allez pas trop
-vite dans votre prévoyance.
-
-Je ne répéterai pas les éloquentes paroles que M. le ministre de
-l'instruction publique prononçait hier; mais, soyez-en sûrs, les
-empires qui ont longtemps vécu sont très-longtemps à tomber, et on
-prévoit, on attend leur chute pendant des siècles peut-être avant
-qu'elle se réalise.
-
-La Providence, qui ne partage pas les impatiences et les
-précipitations de l'esprit humain (_Rires approbatifs_) semble avoir
-pris plaisir à donner d'avance un démenti aux prédictions dont on nous
-parle; à le donner sur le même lieu, dans les mêmes murs; elle a fait
-durer un empire, l'empire grec, non pas des années, mais des siècles,
-après que les gens d'esprit du temps avaient prédit sa ruine
-(_Nouveaux rires_) et dans des circonstances bien moins favorables à
-la prolongation de sa durée que celles où se trouve aujourd'hui
-l'empire ottoman.
-
-Je pourrais m'en tenir à cette réponse générale, et peut-être le
-démenti serait suffisant. Mais entrons plus avant dans les faits;
-voyons de plus près comment s'est opéré depuis vingt ans, depuis
-cinquante ans, le déclin de l'empire ottoman, et quelles circonstances
-l'ont accompagné et l'accompagnent encore de nos jours.
-
-Cet empire a beaucoup perdu; il a perdu des provinces, des provinces
-bonnes à faire des royaumes. Comment les a-t-il perdues? Il y a déjà
-longtemps que ce n'est plus par la conquête; il y a déjà longtemps
-qu'aucune des puissances européennes n'a rien enlevé par la guerre,
-par la force ouverte à l'empire ottoman: la Crimée est la dernière
-conquête qui lui ait été ainsi arrachée, car je ne parle pas de la
-province d'Alger qui lui était presque complétement étrangère.
-
-Qu'est-il donc arrivé? Comment l'empire ottoman a-t-il perdu les
-principautés sur le Danube, puis la Grèce, puis l'Égypte? Ce sont,
-permettez-moi l'expression, ce sont des pierres tombées naturellement
-de l'édifice. (_Mouvement._) Ce sont des démembrements en quelque
-sorte spontanés, accomplis par l'insurrection intérieure, par
-l'impuissance de l'empire ottoman. Que les intrigues de l'Europe y
-aient eu quelque part, je le veux bien; mais elles auraient été hors
-d'état de les mener à fin.
-
-Ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont soulevé les Valaques
-et les Moldaves; ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont
-soulevé la Grèce. Ce sont là, messieurs, des démembrements naturels,
-ce sont des provinces qui se sont soulevées d'elles-mêmes contre
-l'empire ottoman.
-
-Et une fois détachées, que sont-elles devenues? sont-elles tombées
-entre les mains de telle ou telle grande puissance européenne? Non
-encore; elles ont tendu à se former en États indépendants, à se
-constituer à part sous tel ou tel protectorat plus ou moins réel, plus
-ou moins périlleux, mais qui les a laissées et les laisse subsister à
-titre de peuples distincts, de souverainetés nouvelles dans la famille
-des nations.
-
-Et croyez-vous, messieurs, que sans cette perspective, sans cet espoir
-de voir naître ainsi de nouveaux États, croyez-vous que nous eussions
-pris, à ce qui s'est passé en Orient, au sort de la Grèce, par
-exemple, la part si active, si officieuse que nous y avons prise? Non,
-certes; à coup sûr, s'il se fût agi de détacher de l'empire ottoman
-une province pour la donner à quelqu'un, vous n'auriez pas vu,
-messieurs, se produire parmi nous ce mouvement national qui est venu
-au secours de la Grèce et l'a sauvée.
-
-J'ai entendu hier avec un profond regret, je l'avoue, exprimer ici
-plus que du doute, exprimer du chagrin sur cet affranchissement de la
-Grèce, sur la bataille de Navarin!
-
-Eh! messieurs, l'empire ottoman, j'en conviens, a perdu là une
-province; et nous, par conséquent, nous avons perdu quelque chose
-dans les garanties de l'équilibre européen que nous offrait la force
-de l'empire ottoman. Mais la séparation était spontanée, naturelle;
-elle avait été souvent tentée; la tentative se serait renouvelée sans
-cesse, et nous avons gagné, à son succès, non-seulement la délivrance
-d'une population chrétienne, mais la naissance d'un État indépendant
-qui aura sans doute besoin de temps et d'efforts pour s'affermir et se
-développer, mais qui ne tombera pas au pouvoir de personne
-(_Très-bien!_), et qui apportera dans l'avenir, à la civilisation et à
-l'équilibre européen, une force et une garantie de plus.
-
-Messieurs, il faut en politique, permettez-moi de vous le dire, il
-faut un peu plus de fidélité, non-seulement aux personnes, mais aux
-événements. Quand on a voulu, quand on a secondé un grand événement,
-il faut savoir accepter les inconvénients, les mécomptes, les périls
-qu'il entraîne à sa suite; il faut lui demeurer fidèle malgré ces
-périls, malgré ces mécomptes.
-
-Pour moi, j'ai hâte de le dire, j'éprouve aujourd'hui en pensant à la
-bataille de Navarin, à l'indépendance de la Grèce, les mêmes
-sentiments, la même conviction, les mêmes espérances que j'éprouvais
-quand ces grands faits venaient frapper nos oreilles et émouvoir nos
-âmes, dans cette ville de Paris qui semble aujourd'hui les avoir
-oubliés. (_Très-bien!_)
-
-Ce que je dis de la Grèce, je le dirai de l'Égypte; c'est un fait de
-même nature. Ce n'est pas nous qui avons détaché l'Égypte de l'empire
-ottoman. Sans doute, nous sommes pour quelque chose, par l'expédition
-française, dans l'origine de cette puissance nouvelle; mais enfin elle
-n'est pas de notre fait; ce démembrement de l'empire ottoman, opéré
-lui-même par le génie de l'homme, par la force de la volonté, par la
-persévérance, irons-nous aujourd'hui le combattre? Il s'est fait sans
-nous; il ne nous doit pas son existence; il a continué en Égypte
-quelque chose de ce que nous y avions commencé.
-
-Nous l'avons protégé en 1833, à Kutahié, comme la Restauration avait
-protégé la Grèce naissante, et par les mêmes raisons. Nous avons vu là
-encore un démembrement naturel, inévitable, de l'empire ottoman, et
-peut-être une nouvelle puissance indépendante qui jouera un jour son
-rôle dans les affaires du monde, et méritait d'être prise en grande
-considération.
-
-Regardez-bien, messieurs, à tout ce qui s'est passé en Orient et dans
-l'empire ottoman depuis trente ans; vous verrez partout le même fait;
-vous verrez cet empire décliner, vous le verrez se démembrer de
-lui-même sur tel ou tel point, non au profit de telle ou telle des
-grandes puissances de l'Europe, mais pour commencer, pour tenter la
-formation de quelque souveraineté nouvelle et indépendante. Pourquoi
-cela, messieurs? Parce que personne en Europe n'eût voulu souffrir que
-la conquête donnât à telle ou telle puissance un agrandissement
-considérable. Voilà la vraie cause du cours qu'ont pris les
-événements, et la politique de la France, j'en conviens, s'y est
-montrée favorable.
-
-Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
-et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
-quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
-empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
-en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des
-États, et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la
-fondation d'un nouvel équilibre européen, qui remplace celui dont les
-anciens éléments ne subsisteront plus, voilà la politique qui convient
-à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite, et que nous
-avons suivie. (_Mouvement d'approbation._)
-
-Est-ce qu'elle ne peut plus la suivre aujourd'hui? Est-il survenu,
-dans la disposition des grandes puissances de l'Europe, quelque
-changement qui empêche la France de continuer dans cette voie? Pour
-mon compte, je ne le pense pas. Prenez les grandes puissances
-européennes, examinez leur situation actuelle et la politique qui leur
-est, en quelque sorte, imposée par la situation quant à l'Orient; vous
-verrez que rien n'est changé, que la France n'a pas lieu de se croire
-en Orient sans alliés.
-
-Quant à l'Autriche, il est clair que le premier des intérêts
-politiques, l'intérêt territorial, lui prescrit plus que jamais de
-protéger l'empire ottoman; plus que jamais l'Autriche ne peut
-consentir à ce qu'une autre puissance s'agrandisse aux dépens de cet
-empire.
-
-L'Autriche a beaucoup gagné, messieurs, s'est beaucoup agrandie depuis
-quelques années; mais cet agrandissement n'est pas encore intimement
-consommé. L'Italie gêne la liberté des mouvements de ses maîtres;
-l'Autriche n'a plus aujourd'hui, si l'on peut ainsi parler, la
-plénitude du droit de paix et de guerre en Europe; elle est obligée à
-une prudence qui est bien près de l'immobilité.
-
-L'intérêt commercial de l'Autriche n'existait pas il y a vingt ans; il
-est grand aujourd'hui; elle a une navigation importante dans
-l'Adriatique et dans la Méditerranée. Elle est obligée de ménager les
-intérêts de ses fabricants et de ses négociants. Elle ne peut souffrir
-qu'il s'établisse à Constantinople une grande puissance qui
-s'approprie toute cette navigation, et lui enlève la part qu'elle y a
-prise depuis quelques années.
-
-Sous quelque point de vue que vous considériez la situation et les
-intérêts de l'Autriche, vous la trouverez vouée en Orient au maintien
-de la politique dont je vous entretenais tout à l'heure.
-
-Quant à l'Angleterre, vous le savez, le _statu quo_ continental est le
-fond même de sa politique; elle n'a rien à gagner à l'agrandissement
-de personne sur le continent. Quant à son intérêt commercial, je ne
-vous en entretiendrai pas, il frappe tous les yeux. Un grand ministre,
-lord Chatam, disait: «Je ne discute pas avec quiconque me dit que le
-maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question
-de vie ou de mort.»
-
-Quant à moi, messieurs, je suis moins timide; je ne pense pas que,
-pour des puissances telles que l'Angleterre et la France, il y ait
-ainsi, dans le lointain, des questions de vie et de mort; mais lord
-Chatam était à ce point frappé de l'importance du maintien de l'empire
-ottoman pour son pays, et l'Angleterre le pense encore si
-complétement, qu'elle se voue à cette cause, même avec un peu de
-superstition, à mon avis. Elle s'est souvent montrée un peu hostile à
-ces États nouveaux, dont je parlais tout à l'heure, et qui se sont
-formés des démembrements naturels de l'empire ottoman. La Grèce, par
-exemple, n'a pas toujours trouvé l'Angleterre amie; l'Égypte encore
-moins. Je n'entrerai pas dans le détail des motifs qui ont pu influer
-à cet égard sur la politique anglaise; je crois qu'elle s'est
-quelquefois trompée; je crois que, dans cette occasion, elle a
-quelquefois sacrifié la grande politique à la petite, l'intérêt
-général et permanent de la Grande-Bretagne à des intérêts secondaires:
-le premier des intérêts pour la Grande-Bretagne, c'est que la Russie
-ne domine pas en Orient.
-
-S'il m'est permis d'exprimer ici une opinion sur la politique d'un
-grand pays étranger, à mon avis, il y a quelque faiblesse de la part
-de l'Angleterre à écouter des susceptibilités jalouses, ou bien tel ou
-tel intérêt commercial momentané et à ne pas employer tous ses
-efforts, toute son influence pour consolider, pour développer ces
-États nouveaux et indépendants qui peuvent, qui doivent devenir de
-véritables barrières contre l'agrandissement indéfini de la seule
-puissance dont, en Orient, l'Angleterre doive craindre la rivalité.
-
-Quels que soient, à cet égard, le mérite ou l'erreur de quelques actes
-de la politique anglaise, il n'en est pas moins évident que
-l'Angleterre est vouée, vouée plus décidément, plus complétement
-encore que toute autre grande puissance, au maintien de l'empire
-ottoman.
-
-Quant à la Russie, elle a une tendance et une situation fort
-différentes: on peut dire ce qu'on voudra de sa modération, de sa
-patience; au fond, elle suit et poursuit sa destinée. Elle ne coule
-pas autant vers l'Orient que le disait hier M. de Lamartine; on coule
-bien plutôt vers les lieux où l'on a envie d'être que vers ceux où il
-est facile d'aller. Les peuples d'Orient ont toujours coulé vers
-l'Occident, parce que là étaient pour eux les vives jouissances, les
-belles espérances; et la Russie désire infiniment plus, je crois, une
-province de l'Occident que tous les déserts de la Tartarie asiatique.
-(_Mouvement._)
-
-Mais, messieurs, quoique la Russie ait cette tendance et que je la
-regarde comme incontestable, ici encore les garanties et les principes
-de sécurité ne vous manquent pas.
-
-L'empereur Nicolas est un prince prudent et un prince conséquent. Plus
-d'une fois il s'est montré, dans sa vie politique, ferme et brave.
-Quand l'occasion a eu besoin de son courage, elle l'a trouvé. Mais ce
-n'est pas un souverain téméraire ou seulement entreprenant; il ne
-paraît point avoir le goût des entreprises et des aventures; il ne va
-pas au-devant des événements. L'histoire de sa double campagne en
-Turquie et toute sa conduite à l'égard de l'Orient ne permet guère de
-doute à cet égard.
-
-C'est de plus un prince conséquent: en 1830, il avait à choisir entre
-la politique du souverain absolu et la politique de l'empereur de
-Russie, entre la politique légitimiste et la politique nationale,
-nationale russe. Il a fait son choix. Je n'examine pas s'il a eu tort
-ou raison, s'il a bien ou mal fait; il a fait son choix; il s'est
-déclaré le patron de la politique légitimiste et absolutiste en
-Europe. Bien ou mal choisi, c'est un grand rôle. (_Bruit._) Mais ce
-rôle a ses charges, ses conditions, et sans doute l'empereur Nicolas
-les connaît; il sait certainement que, dans la situation qu'il a
-choisie, il ne retrouverait probablement pas, s'il en avait besoin en
-Orient, les sympathies et l'appui dont, à une autre époque, il a pu
-apprécier l'importance et la valeur; il se lancerait donc bien plus
-difficilement qu'on ne le suppose dans cette hasardeuse carrière.
-
-J'ajoute que, précisément dans la situation qu'il a prise, dans le
-rôle qu'il a choisi, l'empereur Nicolas doit se piquer de loyauté, de
-fidélité à ses engagements; je dirai même qu'il en a donné des
-preuves, quand il a évacué Silistrie par exemple. (_Rumeurs
-diverses._) Eh bien, messieurs, il serait permis, si une pareille
-expression peut être employée, il serait permis à l'empereur Nicolas,
-moins qu'à personne, de porter la moindre atteinte à l'existence d'un
-État indépendant et légitime. Il est obligé de respecter tout ce qui
-est ancien et établi. Il faut que l'empire ottoman tombe évidemment,
-complétement, qu'il tombe de lui-même, pour que l'empereur Nicolas,
-sans manquer à son honneur, puisse avoir l'air d'y porter la main.
-(_Mouvement prolongé._)
-
-Vous le voyez, messieurs, la France a bien des motifs de persévérer
-dans sa politique à l'égard de l'Orient. Elle ne manque pas, elle ne
-manquera pas en Europe de chances et de moyens de succès; non pas d'un
-succès absolu, indéfini, ce qui n'est pas donné aux choses de ce
-monde, mais d'un succès prolongé suffisant, tel qu'il est permis de
-l'espérer. La France aurait donc tort de s'écarter de cette politique
-qui est la sienne, qui est la sienne de tout temps, et dans laquelle
-elle a été confirmée depuis cinquante ans par le cours naturel et
-libre des événements.
-
-Mais je me hâte de le dire, messieurs, ce ne peut être une politique
-inerte et isolée. Les exemples sont sous vos yeux. L'empereur de
-Russie a sa politique aussi; il la suit prudemment mais activement; il
-a des forces considérables toujours prêtes; il a des armées et des
-flottes dans Sébastopol, sur la mer Noire. Il maintient, à votre égard
-et à l'égard de toute l'Europe, la position qu'il a prise, et qui est
-de soutenir qu'il règle seul ses affaires en Orient, qu'il ne les met
-en commun avec personne.
-
-Messieurs, vous êtes obligés à une prévoyance, à une activité égales à
-la sienne; s'il persiste à s'isoler, vous êtes obligés de rallier
-autour de vous toutes les forces armées; vous êtes obligés de soigner,
-de préparer d'autant plus vos alliances, que l'empereur Nicolas
-prétendra que ses affaires vous demeurent plus étrangères. Vous êtes
-obligés d'avoir dans la Méditerranée des forces suffisantes pour
-correspondre à celles qu'il entretient dans la mer Noire.
-
-Aussi, pour moi, bien loin de refuser ce que demande le cabinet, s'il
-m'était permis d'avoir une opinion, je trouverais que le cabinet ne
-demande pas assez. (_Mouvement._) C'est d'un armement considérable et
-permanent dans la Méditerranée qu'il s'agit. Le mérite des
-gouvernements absolus, c'est la prévoyance et la persévérance:
-montrons au monde que les gouvernements libres savent aussi être
-prévoyants et persévérants. L'empereur de Russie tient, depuis
-plusieurs années, dans Sébastopol, une flotte et une armée dont il ne
-se sert pas, mais qu'il garde là dans l'attente des événements, et
-pour être toujours prêt; faites comme lui; sachez être aussi
-persistants que lui; tenez dans la Méditerranée des forces
-suffisantes, non pas pour aujourd'hui, pour demain, mais pour le jour
-où l'événement éclatera, pour le jour où il ne faudra pas qu'on ait à
-vous demander des instructions et à attendre un ordre de Paris pour
-prendre un parti. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Voilà comment vous aurez une politique égale à celle contre laquelle
-vous voulez lutter.
-
-Encore un mot, messieurs. Je l'avoue, je regarde cette question et le
-rôle qu'il appartient à la France d'y jouer, comme une bonne fortune
-pour nous, pour notre gouvernement; non pas toutefois par les mêmes
-raisons que donnait hier ici, avec tant d'éclat, l'honorable M. de
-Lamartine; je ne pense pas que, parce que nous sommes encore mal
-assis, nous ayons un grand intérêt à nous agiter beaucoup. Je suis
-partisan déclaré, partisan persévérant de la politique de la paix; je
-la crois seule morale aujourd'hui, seule utile à la France, et seule
-conforme aux voeux réels du pays. Mais, messieurs, ne vous y trompez
-pas, la politique de la paix, par cela seul qu'elle est souvent oisive
-et froide, court le risque de passer pour pusillanime et pour égoïste.
-Et il ne faut pas que la lassitude dans laquelle tout ce qui s'est
-passé nous a momentanément plongés, il ne faut pas que cette lassitude
-nous fasse illusion.
-
-Ce qu'il y a de nouveau et d'indestructible dans le monde politique,
-la grande révolution qui s'est accomplie depuis le dernier siècle, le
-voici, messieurs: c'est que les intérêts publics, les intérêts
-généraux, nationaux, et les sentiments élevés, généreux, sympathiques,
-jouent un grand rôle dans la politique; ce ne sont plus des forces
-idéales, des rêves de philosophe; ce sont des forces réelles, actives,
-présentes tous les jours et tout le jour sur la scène politique.
-
-À Dieu ne plaise que jamais nous mettions ces nobles forces contre
-nous! À Dieu ne plaise que jamais les intérêts généraux, les grands
-intérêts moraux, et les sentiments qui leur sont inhérents, se
-regardent comme subordonnés, comme sacrifiés à une politique
-pusillanime et égoïste, soit au dedans, soit au dehors! Ce serait un
-affaiblissement matériel et un décri moral dont il serait difficile de
-mesurer la portée.
-
-La politique qui nous convient dans la question d'Orient, messieurs,
-a, à mes yeux, cet avantage qu'elle est conservatrice et pacifique, et
-en même temps active, digne, noble; elle fait appel et donne
-satisfaction à ces grands intérêts, à ces sentiments puissants que je
-veux honorer et soigner.
-
-Et, en même temps qu'elle répond aux vrais besoins du présent, elle
-n'engage en aucune façon l'avenir.
-
-S'il arrivait, je ne sais quel jour, je ne sais comment, mais enfin
-s'il arrivait que l'empire ottoman chancelât tout à fait, cette
-politique vous laisserait parfaitement libres, libres de chercher
-ailleurs, partout où vous les trouveriez, ces moyens d'équilibre
-européen qui sont toujours pour nous le grand problème à résoudre.
-
-Ainsi vous le voyez, messieurs, c'est la politique nationale; c'est
-celle des anciens comme des derniers temps; elle répond aux besoins du
-présent, elle n'engage point, elle ne compromet point l'avenir, elle
-vous satisfait et elle vous laisse libres. Pour moi, je ne demande au
-gouvernement de mon pays que d'y persévérer hardiment, complétement.
-Qu'il vienne ensuite demander à cette Chambre, dans toute leur
-étendue et pour tout le temps nécessaire, tous les moyens, toutes les
-forces dont il aura besoin pour l'accomplissement de son oeuvre; je
-suis prêt à les voter, et je suis convaincu que le pays en ferait
-autant. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-
-
-
-XCVII
-
-Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation prise par le
-nouveau cabinet.
-
---Chambre des pairs.--18 novembre 1840.--
-
-
-Quand le cabinet du 29 octobre 1840 fut formé, à l'ouverture de la
-discussion de l'adresse dans la Chambre des pairs, M. le baron Pelet
-(de la Lozère), ministre des finances dans le cabinet précédent, prit
-la parole pour expliquer la situation et justifier la conduite, dans
-les affaires d'Orient, du cabinet auquel il avait appartenu. Je la
-pris immédiatement après lui, non pour attaquer ce qu'il venait de
-dire, mais pour bien définir, à mon tour, la situation et le plan de
-conduite du nouveau cabinet.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs les pairs, j'ai hésité à prendre la parole. Il
-ne m'appartient pas d'intervenir dans les discussions qui peuvent
-s'élever entre les cabinets précédents. Je n'ai encore, sur le compte
-du cabinet actuel, rien à dire; il n'a point de passé à défendre, et
-la plus grande réserve m'est imposée quant à l'avenir. Je ne puis ni
-ne dois répondre à aucune des interpellations qui ont pu ou qui
-pourraient m'être adressées. Je n'ai donc, à vrai dire, que bien peu
-de part à prendre aujourd'hui dans la discussion.
-
-Cependant il importe, je crois, de déterminer avec quelque précision
-la position que prend le cabinet et l'idée qu'il se forme de la grande
-affaire confiée à ses soins.
-
-Cette position est prise, messieurs, cette idée est indiquée dans le
-discours de la couronne, jusqu'ici le seul acte public du cabinet dans
-la question.
-
-Le discours commence par circonscrire et définir nettement l'objet du
-traité. Il s'agit des mesures prises par quatre puissances pour régler
-de concert les rapports du sultan et du pacha d'Égypte: rien de moins,
-rien de plus. Il n'est question là ni d'aucun remaniement général de
-l'Orient, ni d'aucune coalition politique contre la France, ni
-d'aucune préparation au partage de l'empire ottoman. L'intervention de
-quatre puissances, à la demande du sultan, pour régler ses rapports
-avec le pacha d'Égypte, son vassal, voilà le véritable, l'unique objet
-du traité. On l'a dit, on l'a écrit. J'en suis convaincu. Le discours
-de la couronne est en ceci l'expression exacte du fait.
-
-Cependant, tout spécial, tout limité qu'il est, ce traité a des
-dangers. Il peut en sortir tout autre chose que ce qu'on cherche. Les
-puissances peuvent être conduites, poussées, entraînées à exécuter
-plus qu'elles n'ont entrepris. De là la nécessité des armements qu'a
-ordonnés le gouvernement du roi: armements de précaution, de
-prévoyance, destinés à garantir la sûreté de la France et le maintien
-de son rang dans le monde; armements nécessaires à ce titre et dans
-cette limite, car l'avenir est obscur et inquiétant; armements qui,
-jusqu'ici, sont seuls nécessaires, car nous espérons que les dangers
-possibles ne se réaliseront point, nous espérons que la paix pourra
-être honorablement maintenue. Nous y croyons, nous y travaillons;
-c'est notre politique hautement proclamée, sincèrement pratiquée.
-(_Marques d'approbation._)
-
-Voilà, messieurs, aux termes du discours, et par le plus simple des
-commentaires, voilà la position que prend le cabinet, voilà l'idée
-qu'il se forme de l'affaire que le traité du 15 juillet 1840 a eu la
-prétention de régler. Nous croyons que cette position est la seule
-sage, la seule convenable, la seule d'accord avec les faits. Nous
-croyons que les faits, bien exposés et bien compris, le démontrent
-clairement.
-
-En 1833, une situation analogue aboutit à une transaction, à la
-transaction de Kutahié. L'Europe a vécu en paix, l'Orient a vécu en
-paix pendant six ans sous cette transaction. Plus d'une fois la paix a
-été menacée; plus d'une fois, des deux parts, de la part du sultan et
-de celle du pacha, il y a eu désir de la rompre. Le pacha a eu des
-velléités d'indépendance; le sultan a eu des velléités de reprendre
-les territoires qu'il avait abandonnés. Pendant six ans, ces désirs
-contraires à la paix ont été réprimés. Il est déplorable qu'ils ne
-l'aient pas été en 1839 comme ils l'avaient été pendant six ans. La
-France n'a rien à se reprocher à cet égard. À Alexandrie, à
-Constantinople, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour que la paix fût
-respectée. Ses paroles ont été constamment d'accord avec ses actes.
-Son influence réelle n'a jamais contredit ses conseils officiels. Les
-paroles de ses ambassadeurs n'ont jamais différé des paroles de ses
-ministres. La France a voulu le maintien de la paix; elle ne porte
-point la responsabilité de la guerre qui a éclaté en 1839.
-
-Quand cette guerre a éclaté, la France a repris la politique qui avait
-triomphé en 1833, la politique de transaction. La France a demandé
-qu'une transaction nouvelle, ménageant les prétentions et les intérêts
-des deux partis, vînt assurer à l'Orient une nouvelle ère de paix.
-
-En ce qui touche la suspension de la guerre, l'accord a été complet
-entre les puissances; l'Angleterre et la France ont sur-le-champ
-concouru pour interdire au sultan et au pacha la prolongation des
-hostilités.
-
-En ce qui touche la question de Constantinople, la France et
-l'Angleterre se sont également entendues. Je n'ai pas besoin d'entrer
-dans le détail des précautions et des mesures qu'elles ont préparées à
-ce sujet; il est évident, il est démontré que la même pensée, le même
-désir, la même politique ont animé les deux gouvernements.
-
-Leur dissidence a éclaté sur les bases de la transaction nouvelle
-qu'il fallait imposer au sultan et au pacha. Ici, messieurs, je le
-dirai avec une entière sincérité, c'est, à mon avis, une faute grave,
-des deux parts, que d'avoir écouté cette dissidence, de s'y être
-abandonné, d'en avoir fait le noeud de la question et de la situation.
-On a sacrifié la grande politique à la petite, l'intérêt supérieur à
-l'intérêt secondaire.
-
-La grande politique, l'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les
-puissances en Europe, c'est le maintien de la paix, partout, toujours;
-le maintien de la sécurité dans les esprits comme de la tranquillité
-dans les faits. Cela importe non-seulement au bien-être matériel, mais
-au bien politique et moral, au progrès politique et moral de tous les
-peuples en Europe.
-
-On a qualifié cette politique d'égoïste et de mesquine. Je regrette de
-différer sur ce point avec l'honorable et sincère comte de
-Montalembert. C'est avec une conviction également profonde, également
-sincère, que je dirai qu'à mon avis, c'est au contraire la politique
-la plus haute, la plus morale, la plus universelle, et, s'il me
-permettait de parler son langage, je dirais la plus catholique qui
-soit possible de notre temps (_Très-bien!_) M. de Montalembert
-n'ignore pas que depuis cinquante ans un immense ébranlement agite le
-monde; de grands, de salutaires résultats sont sortis de cet
-ébranlement, et notre patrie en particulier y a fait les plus utiles,
-les plus glorieuses conquêtes. Mais l'ébranlement a coûté cher. Les
-résultats acquis ont grand besoin d'être consolidés. Les maux que
-l'ébranlement a causés et laissés ont grand besoin d'être guéris. Pour
-consolider les résultats acquis, pour guérir les maux qui subsistent,
-la paix, la longue durée de l'ordre, un état de choses tranquille,
-régulier, c'est le vrai, peut-être le seul remède.
-
-Quel a été le mal principal de l'état où nous avons si longtemps vécu?
-Le règne de la passion et de la force. C'est là ce qu'il faut
-combattre; au règne de la passion et de la force, il faut substituer
-celui de la justice, du droit, du droit maintenu et défendu avec les
-seules armes de l'intelligence, sans recours à la force matérielle,
-par les seuls moyens tranquilles et réguliers de gouvernement. Voilà
-le grand besoin de notre époque, voilà comment vous pouvez combattre
-le mal profond qui la travaille. Et voilà, messieurs, ce qui fait la
-grandeur, la moralité de la politique de la paix; voilà par où elle a
-mérité tous les sacrifices que nous lui avons faits; voilà par où elle
-a poussé de si profondes racines dans l'esprit des peuples.
-
-Ne croyez pas que ce soit seulement pour maintenir leur repos
-matériel, pour défendre leur fortune que tant d'hommes aujourd'hui
-sont si épris de l'ordre et de la paix; la vraie raison, la grande
-raison, c'est qu'ils ne veulent pas voir le retour des temps de
-passion et de violence; ils ne veulent pas revoir l'empire de la force
-matérielle, de la force déréglée; ils ont besoin de voir la règle
-régner au sein de la société. Croyez-moi, c'est là une politique
-morale autant qu'utile, grande aussi bien que salutaire.
-(_Très-bien!_)
-
-On a dévié de cette politique en Orient; on a oublié que d'ici à
-longtemps il n'y aura en Europe point de question particulière, point
-de question qui vaille le sacrifice de la paix générale. On s'en est
-souvenu pour l'Occident, on l'a pratiqué en Occident depuis 1830; on
-l'a oublié en Orient. Et on est, au fond, si pénétré du danger d'un
-tel oubli, qu'au moment même où on le commettait, on a essayé
-d'échapper à ses conséquences. Les essais, les tentatives de
-transaction et d'accommodement se sont multipliés. La France en a fait
-trois. La France a offert d'engager le pacha à céder le district
-d'Adana, Candie et l'Arabie, pourvu qu'on lui laissât l'Égypte et la
-Syrie héréditairement. La France a offert le maintien pur et simple du
-_statu quo_, avec la garantie des cinq puissances européennes. Enfin,
-dans les derniers temps, après le traité conclu, la France a laissé
-entrevoir qu'elle engagerait le pacha à se contenter de l'Égypte
-héréditaire et de la Syrie viagère. De son côté, l'Angleterre a fait
-aussi des ouvertures; elle avait accordé l'Égypte héréditaire; elle y
-a ajouté le pachalick de Saint-Jean d'Acre, moins la place; puis elle
-a ajouté la place même, cette place dont tout le monde avait dit que
-c'était la clef de la Syrie, et que le possesseur de Saint-Jean d'Acre
-était le maître de la Syrie.
-
-Le cabinet anglais a considéré cette concession comme quelque chose de
-très-considérable, qu'il accordait au désir de faire rentrer la France
-dans l'affaire. Inquiet sur la puissance du pacha d'Égypte, évidemment
-jaloux de la restreindre, il croyait accorder beaucoup en lui donnant
-la place de Saint-Jean d'Acre, et il le faisait uniquement sous
-l'empire de ce grand, de ce profond désir de la paix qui anime tous
-les gouvernements et tous les pays en Europe.
-
-Toutes les transactions ont échoué: l'Angleterre n'a pas voulu de
-celles de la France; la France n'a pas voulu de celles de
-l'Angleterre. C'est un grand malheur, car elles valaient mieux que
-l'état de choses auquel on a enfin abouti. À prendre les événements
-dans leur ensemble et dans leurs conséquences définitives, il n'y a
-pas une des transactions proposées, soit par la France, soit par
-l'Angleterre, qui ne dût être acceptée aujourd'hui de part et d'autre
-avec empressement si l'état des choses le permettait.
-
-Mais le traité conclu, la grande politique abandonnée, l'isolement de
-la France consommé, il n'y a, je le répète, aucune autre position à
-prendre que celle qui a été prise par le cabinet dans le discours de
-la couronne, position qu'il maintient et maintiendra, la position
-pacifique, armée par précaution et par prévoyance, et expectante.
-(_Mouvement._)
-
-On dit que cela ne suffit pas; on dit que nos intérêts en Orient, que
-nos relations avec le pacha, que l'injure que nous avons reçue du
-traité, que l'intérêt de notre influence dans le monde, nous
-commandent autre chose. Je ne le pense pas.
-
-Quant à nos intérêts en Orient, il est évident, messieurs, que la
-question de savoir quelle sera la répartition des territoires dans le
-sein de l'empire ottoman entre le sultan et ses pachas, par exemple la
-question de savoir si la Syrie appartiendra au sultan ou au pacha
-d'Égypte, n'est pas un grand intérêt pour la France, que ce n'est pas
-du moins un intérêt duquel la guerre doive sortir.
-
-Non-seulement cela n'est pas, mais nous l'avons toujours dit; la
-politique de tous les cabinets, à toutes les époques, a été que la
-répartition des territoires entre les musulmans, dans l'intérieur de
-l'empire ottoman, nous importait peu; le maintien de la paix, le
-maintien de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman dans
-son ensemble, à l'égard des grandes puissances européennes, c'est là
-ce qui nous importe. (_Très-bien!_)
-
-Nous n'avons point d'engagement formel avec le pacha; personne n'en
-allègue aujourd'hui; mais on dit que nous avons des engagements
-moraux, que l'appui que nous lui avons donné, ce que nous avons fait
-pour lui, nous engage à aller plus loin. Plus loin! Nous avons soutenu
-le pacha dans la plupart de ses prétentions; nous avons réclamé pour
-lui l'Égypte héréditaire et la Syrie héréditaire; nous avons dit qu'il
-ne fallait rien lui imposer par la force, qu'il fallait obtenir son
-adhésion pacifique à une transaction comme en 1833. Cela a été dit par
-tous les cabinets, à toutes les époques. Pour lui, à cause de lui,
-pour le maintenir dans la position que je viens de décrire, nous avons
-accepté le refroidissement de nos meilleurs alliés; nous avons accepté
-l'isolement; nous avons accepté des armements considérables et les
-charges énormes qui les accompagnent; nous avons accepté les chances
-d'une guerre générale; nous avons été jusqu'au bout de tout ce que
-l'influence peut faire, et ce n'est pas assez! Il faut la guerre! Il
-faut la guerre générale, comme s'il s'agissait de nos plus intimes
-alliés, sur nos frontières, comme s'il s'agissait de nos propres
-provinces, de notre existence nationale! Cela est contraire au plus
-simple bon sens. Nous avons fermement appuyé, servi le pacha; nous
-avons employé pour lui avec obstination, toute l'influence de la
-France. Nous avons accepté pour lui une situation difficile et
-périlleuse. Cela n'a pas suffi pour accomplir tout le bien que nous
-lui voulions; nous ne lui devons certainement pas davantage, et
-jamais, à aucune époque, nulle puissance ne s'est plus engagée et plus
-compromise pour un allié si lointain et si incertain. (_Sensation._)
-
-Je passe à l'injure (_Écoutez! écoutez!_), motif qui serait décisif
-s'il existait.
-
-La Chambre connaît les faits; elle sait comment les choses se sont
-passées avant la conclusion du traité du 15 juillet; elle sait qu'il y
-a eu de part et d'autre des efforts longs et sincères pour se mettre
-d'accord; elle sait que, jusqu'à la fin du mois de juin, rien n'a été
-caché, que tous les moyens de transaction, d'accommodement, ont été
-tentés, tentés à découvert.
-
-Dans les derniers jours du mois de juin, voici quel était l'état des
-choses. Tous les essais de transaction proposés par la France ou par
-l'Angleterre avaient échoué. La nouvelle arrivait d'une tentative
-d'arrangement direct entre Alexandrie et Constantinople. Personne ne
-peut nier que cette tentative ne fût en contradiction formelle avec la
-note du 27 juillet qui avait dit à la Porte: «Ne vous arrangez pas
-directement avec le pacha, nous nous chargeons de vous arranger.» Elle
-a été connue à Londres dans le cours du mois de juin. On a cru fort à
-tort, et contre mes protestations les plus formelles, les plus
-persévérantes, on a cru que cette tentative était l'oeuvre de la
-France; on a cru que la France, abandonnant la politique du 27
-juillet, avait tenté de se faire là une politique isolée, un succès
-isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement, particulièrement, que
-cela était faux; on ne m'a pas cru. (_Mouvement._) Là s'est établie
-une erreur obstinée qui a exercé sur les événements une très-grande
-influence. On s'est dit: «Puisque la France a voulu suivre une
-politique isolée et se faire un succès à part, nous pouvons bien en
-faire autant.» L'arrangement à quatre, qui restait en suspens depuis
-longtemps, que, j'ose le dire, j'ai concouru à tenir en suspens,
-d'après les ordres et les instructions du roi, cet arrangement a été
-repris avec une extrême vivacité. Au même moment est venue la nouvelle
-de l'insurrection de la Syrie. La tentative d'arrangement direct avait
-donné beaucoup d'humeur; l'insurrection de la Syrie a donné beaucoup
-d'espérance. Les projets de transaction encore poursuivis par
-quelques-uns des plénipotentiaires ont été glacés, sont tombés par
-cette seule circonstance, et à l'instant même l'arrangement à quatre,
-vivement poussé, servi par les faits dont j'ai rendu compte à la
-Chambre, a été conclu; il a été conclu à l'insu de la France.
-(_Mouvement._)
-
-Pendant les huit ou dix derniers jours qui ont amené la conclusion de
-l'arrangement, la France a été laissée à l'écart. Les quatre
-puissances ont été convaincues, et je dois ajouter, elles avaient
-droit de se dire convaincues que les tentatives de transaction avaient
-échoué définitivement; on avait répété constamment: «Si vous ne vous
-arrangez pas, si vous ne vous entendez pas avec nous, nous conclurons
-un arrangement à quatre, nous finirons l'affaire à quatre.» On l'a
-finie à quatre comme on l'avait annoncé, mais sans en avertir une
-dernière fois la France.
-
-Je n'hésite pas à dire qu'il y a eu là, envers la France, un manque
-d'égards dont elle doit, par sa conduite et son attitude, témoigner un
-juste ressentiment. On pouvait se croire en droit de conclure
-l'arrangement à quatre, de signer sans la France. Il était convenable,
-il était juste, envers un ancien et intime allié, de l'avertir qu'on
-allait signer; de lui demander si définitivement il lui convenait ou
-non de s'associer à l'entreprise. On n'a pas eu en ce moment pour la
-France, pour son gouvernement, tous les égards qu'on lui devait.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Messieurs, c'est là un manque de procédés; ce n'est pas une injure; ce
-n'est pas une insulte politique. On n'a jamais voulu, dans tout le
-cours de l'affaire, je prie la Chambre de faire quelque attention à
-ces paroles que je dis après y avoir bien pensé, on n'a jamais voulu
-ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
-aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
-avait pas moyen de s'entendre avec la France sur les bases de la
-transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
-quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
-fait avec tous les égards auxquels elle devait s'attendre; c'est un
-tort sans doute, un tort dont nous avons droit de nous plaindre; mais
-je le demande à la Chambre, je le demande aux hommes les plus
-délicats, les plus susceptibles en fait d'honneur national, et qui
-cependant conservent et doivent conserver leur jugement dans
-l'appréciation des faits, est-ce là un cas de guerre?
-
-J'ai parlé de nos intérêts en Orient, de nos engagements envers le
-pacha, de ce qu'on appelle l'injure faite à la France. Il me reste un
-dernier point, notre influence dans le monde. On dit qu'elle sera
-perdue, on dit que la France sera abaissée, si elle ne tire pas de ce
-traité une réparation éclatante.
-
-Messieurs, depuis 1830, c'est devenu, pour certaines personnes, un
-lieu commun de conversation et presque de tribune de dire que la
-France est sans influence en Europe, que l'influence de la France a
-décliné sans cesse; à mon avis, c'est le contraire qui est vrai; la
-France a eu depuis 1830, sur les affaires de l'Europe, une grande,
-très-grande influence; elle a fait plus qu'aucune autre des puissances
-de l'Europe, et elle n'a pas le droit de se plaindre de sa situation
-ni de son influence depuis dix ans. Depuis dix ans, la France
-moralement, politiquement, a reconquis la Belgique, qui lui était
-hostile, la France a reconquis la Suisse, qui lui était hostile, la
-France a reconquis l'Espagne, qui lui était hostile. (_Réclamations de
-M. le marquis de Brézé._)
-
-Je prie M. de Dreux-Brézé de me permettre d'aller jusqu'au bout. Je
-prévois tout ce qu'il peut dire. J'affirme cependant que, depuis 1830,
-la France a reconquis l'Espagne; conquête qui peut valoir plus ou
-moins, qui peut coûter plus ou moins cher, mais qui n'en est pas moins
-réelle. Un gouvernement analogue d'intentions et d'idées générales au
-gouvernement français a été établi en Espagne. Ce fait seul, ce fait
-dominant portera un jour ses fruits.
-
-Je n'hésite pas à l'affirmer; depuis 1830, autour d'elle, dans les
-pays qui l'environnent, l'influence de la France est devenue
-infiniment plus grande qu'auparavant. Qu'on me montre une des grandes
-puissances de l'Europe qui ait fait les mêmes progrès; qu'on me montre
-une des grandes puissances de l'Europe au profit de laquelle se soient
-accomplis d'aussi grands changements dans les États qui l'environnent:
-il n'y en a aucune.
-
-La France a fait accepter de l'Europe sa propre situation et des
-situations analogues dans trois ou quatre des États qui l'entourent:
-est-ce là une perte d'influence, un abaissement de la France?
-
-Quant au fait particulier dont nous nous occupons, il n'est pas,
-messieurs, aussi étrange, aussi inouï qu'on le prétend. Ce n'est pas
-la première fois qu'un grand État assiste ainsi, sans y prendre part
-et sans faire la guerre, à des événements qui pourtant lui importent.
-En 1826, il s'est créé une Grèce, un État démembré de l'empire ottoman
-et qui touchait aux frontières de l'Autriche; l'Angleterre, la Russie
-et la France concluent un traité pour protéger cet État; l'Autriche y
-reste étrangère; l'Autriche juge qu'il est de sa politique de ne pas
-entrer dans le traité qui crée la Grèce; est-ce que l'Autriche a
-disparu du nombre des grandes puissances de l'Europe? est-ce qu'elle
-ne conserve pas un rang et une influence considérables dans les
-destinées de l'Europe?
-
-Je prends un autre exemple d'une puissance plus susceptible, plus
-ambitieuse que l'Autriche, l'Angleterre. En 1823, une grande
-expédition française entre en Espagne pour détruire un régime que
-l'Angleterre avait protégé; non-seulement elle y entre, mais elle
-occupe l'Espagne, elle occupe pendant plusieurs années Cadix, l'un des
-objets de la vigilance, de la jalousie de l'Angleterre. Que fait M.
-Canning, le ministre le plus populaire de l'Angleterre? il reste en
-paix; il juge qu'il est plus sage pour l'Angleterre de ne pas faire
-la guerre pour un tel événement. Il a fait comme nous; il a employé,
-pour empêcher cet événement, tous ses moyens d'influence, il a
-négocié, il a suscité des obstacles; mais quand l'événement a été
-accompli, il a eu le bon sens de comprendre que l'intérêt de son pays
-était de ne pas s'engager pour cela dans une grande guerre; il a eu le
-bon sens de le comprendre et le courage de le dire, et aujourd'hui
-l'Angleterre reconnaît que M. Canning, à cette époque, a bien gouverné
-ses destinées. On se plaignait de lui; on l'accusait d'imprévoyance,
-d'aveuglement, de faiblesse; il a persisté; l'Angleterre est restée
-tranquille et expectante, et maintenant on reconnaît qu'elle n'y a
-rien perdu de sa force et de sa dignité.
-
-Messieurs, il ne faut pas que la France se trompe sur ses moyens
-d'influence en Europe; je crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos
-esprits, beaucoup de préjugé et de routine. Nous avons eu pendant
-longtemps deux grands moyens d'influence en Europe, la révolution et
-la guerre. Je ne les accuse pas. Ils ont été pendant longtemps
-nécessaires pour assurer à la France le régime intérieur dont elle
-avait besoin et l'indépendance extérieure à laquelle elle avait droit.
-Mais enfin la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en
-Europe, sont usés pour la France. Elle se ferait un tort immense si
-elle persistait à les employer. Les moyens d'influence pour la France
-aujourd'hui, c'est la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement
-au sein d'une grande liberté conquise par une révolution; les moyens
-d'influence de la France, c'est de régner sur l'esprit des hommes,
-c'est de conquérir partout, non pas des territoires, mais des
-intelligences et des âmes. C'est par là que la France est appelée à
-étendre en Europe son pouvoir, son crédit, sa force; et, au moment du
-danger, quand viendra l'épreuve de la guerre pour une bonne cause,
-pour une cause grande et juste, la France recueillera le bénéfice de
-ces conquêtes lentes et sourdes, mais qui n'en sont pas moins
-réelles, de ces conquêtes qui ne se résolvent pas en provinces et en
-tributs, mais qui n'en aboutissent pas moins à un accroissement de
-force et de pouvoir.
-
-Croyez-moi, messieurs, ne parlons pas à notre patrie de territoires à
-conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de grandes
-vengeances à exercer. Non; que la France prospère; qu'elle vive libre,
-intelligente, animée, sans trouble, et nous n'aurons pas à nous
-plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde. (_Nouvelles marques
-d'approbation._)
-
-
-M. le comte de Montalembert ayant provoqué une explication sur ces
-mots: _Le maintien de la paix partout, toujours_, je remontai à la
-tribune et lui dis:
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je remercie l'honorable
-préopinant de me fournir l'occasion d'expliquer les deux mots qu'il
-vient de rappeler. Je croyais que cette explication résultait de tout
-ce que j'avais dit. (_Oui! Oui!_) J'ai dit que, s'il y avait une
-offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de la guerre
-que ferait la France pour une cause juste et légitime, après s'être
-emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes ces deux
-paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de la
-paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous les
-gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
-justice et de l'honneur national. J'ai dit que la politique juste, la
-politique morale, c'était la politique de la paix, et qu'elle devait
-être arborée comme le drapeau du pays; mais ce drapeau peut se lever
-pour la guerre, si la justice et l'honneur l'exigent. C'est là ma
-pensée; ce sont là mes paroles; et je les répète, bien sûr que je n'ai
-nul besoin de les modifier. (_Très-bien!_)
-
-
-M. le marquis de Dreux-Brézé ayant de nouveau parlé de l'état de
-l'Espagne et de ses relations avec la France, je lui répondis en ces
-termes:
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Le gouvernement du roi, à
-aucune époque, n'a eu la prétention de dominer en Espagne, de faire en
-Espagne les événements. Ce n'est pas le gouvernement du roi qui a
-amené en Espagne telle ou telle crise politique, ni travaillé à faire
-prévaloir tel ou tel parti aux dépens de tel autre. L'Espagne a fait
-ses propres destinées. C'est l'Espagne elle-même, soit par ses rois,
-soit par ses forces nationales, qui a changé l'ordre de succession et
-parcouru ensuite les phases de la situation difficile où elle était
-entrée. Le gouvernement du roi a pris les événements tels que
-l'Espagne elle-même les faisait. Dans ces événements, il s'est montré
-toujours l'ami de l'ordre légal et régulier. C'est au gouvernement
-légal établi par l'Espagne elle-même qu'il a toujours prêté son appui.
-Il n'a jamais, comme on l'a souvent prétendu, travaillé à faire
-triompher tel ou tel parti politique contre tel autre. C'est à l'ordre
-établi, à la légalité, à la modération, qu'il a prêté son appui. Il
-est donc injuste de le rendre responsable des événements qui
-s'accomplissent en Espagne. Il est injuste de dire que c'est lui qui a
-changé l'ordre de succession, qui a amené telle ou telle insurrection,
-accepté telle ou telle révolution. Le gouvernement du roi n'a rien
-amené, rien accepté que l'ordre légal, l'ordre établi, la volonté de
-l'Espagne elle-même. Il ne lui a jamais donné qu'un appui et des
-conseils favorables à l'ordre légal et vraiment espagnol.
-
-Que l'Espagne, après cela, soit en proie aux chances, aux périls, aux
-maux d'une révolution; qu'elle traverse toutes les épreuves d'une
-nation qui travaille à changer son gouvernement, il n'y a rien là qui
-puisse nous étonner. Je prie l'honorable préopinant de se demander à
-lui-même ce qui serait arrivé en France si, pendant le cours de nos
-longues épreuves, nous avions eu à côté de nous un gouvernement qui,
-sans secourir aucune faction, sans exciter aucune discorde, ne nous
-eût jamais donné que des conseils de prudence, de modération et n'eût
-jamais prêté son appui qu'à l'ordre légal et reconnu. Certes ce
-gouvernement aurait joué à l'égard de la France un rôle honorable et
-utile; il nous aurait rendu de grands services, et nous lui en aurions
-dû une grande reconnaissance; et au jour où la reconnaissance peut
-arriver, au jour où la raison revient aux peuples, au sortir de cette
-carrière orageuse des révolutions, nous aurions été les premiers à
-rendre justice à un gouvernement qui aurait joué envers nous un tel
-rôle. Ce rôle, nous l'avons joué à l'égard de l'Espagne. On ne
-trouvera, dans aucune des instructions que le gouvernement du roi a
-adressées à ses ambassadeurs, une parole qui sorte des limites que
-j'indique en ce moment à la Chambre.
-
-Quand l'Espagne a été livrée aux chances de la guerre civile, quand le
-gouvernement qu'elle avait elle-même proclamé, fondé, reconnu, qui
-était l'oeuvre de la volonté de son roi et de la volonté du pays,
-quand ce gouvernement a été attaqué par la guerre civile,
-qu'avons-nous fait? Nous nous sommes concertés avec les alliés de
-l'Espagne, ses alliés naturels, ceux qui reconnaissaient le
-gouvernement par elle-même fondé et reconnu; nous nous sommes
-concertés avec eux pour l'aider à se délivrer de la guerre civile.
-Nous n'avons pas prétendu lui imposer notre volonté, notre domination;
-bien plus, nous avons refusé d'intervenir par la force dans ses
-affaires; nous avons refusé de mettre notre volonté et notre force à
-la place de la volonté et de la force de l'Espagne elle-même. Nous
-l'avons laissée suivre le cours de ses destinées et de ses propres
-opinions, nous bornant à lui prêter tout l'appui qu'un gouvernement
-étranger et ami peut prêter à un peuple engagé dans cette difficile
-carrière.
-
-Nous avons fait cela de concert avec l'Angleterre, sans nous
-préoccuper des anciennes rivalités d'influence, de ces rivalités
-auxquelles il faut faire grande attention dans le cours ordinaire des
-choses, mais qui doivent quelquefois se taire et s'effacer devant des
-situations difficiles et des circonstances dominantes.
-
-Et qu'il me soit permis de rendre à l'Angleterre cette justice qu'elle
-aussi elle a oublié un moment ces rivalités d'influence, qu'elle s'est
-élevée au-dessus de son propre passé.
-
-Nous n'avons pas voulu intervenir en Espagne quand l'Angleterre nous a
-demandé d'intervenir. L'Angleterre oubliait la jalousie avec laquelle
-elle avait toujours considéré l'influence de la France en Espagne, et
-la France ne voulait pas donner à l'Angleterre ni à l'Espagne sujet de
-dire qu'elle entendait fonder au delà des Pyrénées sa domination.
-Grand exemple de modération et de liberté d'esprit des deux parts!
-
-Qu'après cela et dans une situation plus régulière, plus tranquille,
-cette rivalité d'influence reparaisse, nous ne la méconnaîtrons pas;
-nous ne négligerons pas d'assurer à la France, non pas la domination,
-mais la juste part d'influence qui lui appartient dans les destinées
-de la Péninsule. Nous espérons qu'il nous sera possible de nous
-concilier sur ce sujet avec l'Angleterre elle-même, et qu'en présence
-des événements si périlleux auxquels l'Espagne est en proie,
-l'Angleterre sentira, comme elle l'a déjà senti une fois, qu'il n'y a
-pas là une lutte d'influences rivales, mais qu'il y a un intérêt
-commun, l'intérêt d'aider la Péninsule à rétablir l'ordre dans son
-propre sein, à faire cesser la guerre civile, quel qu'en soit le
-drapeau, à fonder enfin un gouvernement légal, régulier, but légitime
-des efforts de l'Espagne, comme cela a été pendant si longtemps le but
-des efforts de la France. (_Marques d'adhésion._)
-
-
-
-
-XCVIII
-
-Discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.--Situation et conduite
-des deux cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
-
---Chambre des députés.--Séance du 25 novembre 1840.--
-
-
-À l'ouverture du débat de l'adresse, M. Thiers prit la parole pour
-retracer et justifier la politique de son cabinet dans les affaires
-d'Orient et ses relations avec moi pendant mon ambassade d'Angleterre.
-Je lui répondis immédiatement:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable M. Thiers disait tout à l'heure:
-«Sous le ministère du 29 octobre, la question est résolue, la paix est
-certaine.» L'honorable M. Thiers n'a dit que la moitié de la vérité:
-sous le ministère du 1er mars, la question était résolue, la guerre
-était certaine. (_Vive approbation au centre._)
-
-En voulez-vous la preuve? Elle est dans les paroles mêmes que
-l'honorable M. Thiers vient de prononcer à cette tribune; il vous a
-parlé de la déplorable solution qu'avaient reçue chez nous la question
-belge, la question italienne, la question espagnole. Pourquoi
-déplorable? (_Interruption à gauche._) Nous tenons cette solution pour
-très-bonne.
-
-M. PISCATORY, _se levant avec une grande vivacité_.--Et le 15 avril,
-monsieur Guizot?
-
-_À gauche._--Et la coalition dont vous faisiez partie? (_Agitation
-prolongée._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Attendez, messieurs,
-attendez. (_L'agitation continue._)
-
-_M. le président._--J'engage la Chambre au silence; son premier
-devoir, c'est de respecter la liberté de la tribune.
-
-_M. le ministre._--Je répète ce que je disais: nous pensons qu'on a
-bien fait de résoudre la question espagnole sans intervention en
-Espagne et sans la guerre. (_Marques d'adhésion au centre._)
-
-Qu'est-ce que le 15 avril a à démêler avec cette question-là?
-
-_À gauche._--Et Ancône?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Attendez donc.
-
-Qu'appelez-vous la question belge?
-
-M. THIERS.--La solution que vous blâmiez de moitié avec moi dans la
-coalition. (_Interpellations diverses._)
-
-_M. le président._--Avec ces interruptions, la discussion devient
-impossible.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il est absolument
-impossible de parler au milieu d'un tel tumulte. (_À demain! à demain!
-Non! non!_)
-
-Je reviens à la question belge. L'honorable M. Thiers peut se souvenir
-qu'à l'époque dont il parle, je n'ai pas ouvert la bouche sur la
-question belge. Je n'ai exprimé à cet égard aucune opinion, et la
-raison en est bien simple. Je croyais la question belge justement et
-raisonnablement résolue par le traité des dix-huit articles. Je
-croyais.....
-
-M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Mouvement._).
-
-M. DE. MALLEVILLE.--Il fallait le dire.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je croyais que le traité
-des dix-huit articles liait les puissances, recevait légitimement son
-exécution, et qu'il n'y avait pas là un cas de guerre.
-
-Reste la question italienne. En vérité, je ne supposais pas que, quand
-on parlait tout à l'heure de la question italienne, on fit allusion à
-Ancône... (_Bruit._)
-
-_À gauche._--Ce déshonneur...
-
-_M. le président._--Ces interruptions continuelles ne conviennent ni à
-la dignité de la Chambre, ni à la grandeur de la discussion.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il n'est entré, à aucun
-moment, dans la tête de personne, que la question d'Ancône fût un cas
-de paix ou de guerre. On a pu désapprouver l'évacuation d'Ancône; je
-l'ai désapprouvée; mais il ne s'ensuit pas qu'on ait le droit de dire
-que c'était là une question qui pouvait être résolue par la guerre et
-qu'on a eu tort de résoudre par la paix. La question d'Ancône n'a
-aucun rapport avec celle qui nous occupe en ce moment.
-
-Quand l'honorable M. Thiers a parlé de la question espagnole, de la
-question belge, de la question italienne, il n'a parlé, il n'a pu
-parler que de questions dans lesquelles un cas de guerre ou de paix
-avait été posé. (_Bruit._)
-
-_Une voix à gauche._--M. Thiers a dit: malheureusement résolues.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il en a parlé comme d'un
-cas de guerre, ou bien ce qu'il a dit à cet égard n'aurait pas de
-sens.
-
-Eh bien, nous, messieurs, nous croyons que, dans l'ensemble des actes,
-depuis 1830, et malgré les dissidences réelles et profondes qui ont pu
-exister sur tel ou tel acte en particulier, nous croyons que la
-politique qui a régi les affaires de la France a été une politique
-juste, raisonnable, honorable, dont la France n'a pas à se reprocher,
-que la France n'a pas à regretter, qui n'offre rien à réparer, et que
-ce n'est pas une raison à donner aujourd'hui, pour pousser la France à
-telle ou telle guerre, que de lui dire qu'elle a des réparations à
-prendre pour la paix qu'elle a gardée à telle ou telle époque. Depuis
-dix ans, la France a eu raison de garder la paix, de ne pas poser les
-cas de guerre qu'elle n'a pas posés. Elle n'a, je le répète, rien à
-regretter, rien à réparer. Il ne faut pas venir lui dire aujourd'hui
-devant l'Europe qu'elle a des réparations à prendre, des vengeances à
-exercer, qu'il y a une portion de sa politique qu'elle doit compenser
-par quelque acte éclatant. Non, nous ne le pensons pas; nous pensons
-que la politique que nous voulons suivre aujourd'hui est la même
-politique générale qui a été suivie depuis 1830, et que nous avons
-aujourd'hui, pour la suivre, d'aussi bonnes raisons, des raisons plus
-puissantes que lorsqu'il s'agissait de la Pologne ou de l'Italie.
-(_Aux centres_: Très-bien!)
-
-Je ne veux pas traiter aujourd'hui l'ensemble de la question; je
-reprendrai demain l'histoire des négociations, et je discuterai le
-tableau qu'en a présenté M. Thiers. Je me rencontrerai quelquefois
-avec lui, je différerai quelquefois; j'ajourne cela à demain.
-Aujourd'hui, je me borne à dire: oui, la question avec nous est
-résolue, en ce sens que nous voulons le maintien de la paix et que
-nous y croyons. (_Murmures._) Nous croyons le maintien de la paix
-possible avec sûreté et honneur pour la France. La question était
-résolue dans l'autre sens par le cabinet précédent; sa prévoyance
-était que le maintien de la paix n'était pas possible avec honneur et
-sûreté pour la France. Je ne le lui reproche pas; je ne lui reproche
-pas de s'être conduit et préparé dans cette vue, puisqu'il le pensait;
-je crois qu'il avait tort de le penser, je crois que sa politique
-était mauvaise; nous en avons une autre. (_Murmures à gauche._)
-
-M. THIERS.--Il fallait donc le dire avant le 29 octobre.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères_.--Savez-vous, messieurs, ce
-qui est arrivé quand le traité du 15 juillet a été signé? Il y a eu
-une chance possible, un germe de guerre en Europe.
-
-Nous avons dans notre sein, en France, des factions.....
-(_Exclamations à gauche._)
-
-_Au centre._--Oui! oui!
-
-_M. le président._--Les interruptions ne peuvent être tolérées; la
-tribune doit être libre, surtout pour un ministre; il ne doit pas être
-interrompu; et aussi longtemps que les interruptions continueront, il
-attendra le silence.
-
-(Le silence se rétablit.)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Nous avons dans notre sein
-des factions......
-
-M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--... Des factions, qui des
-qu'elles découvrent une chance de guerre, s'en emparent et essayent de
-la féconder.
-
-Voilà ce qui est arrivé. On a dit que le traité du 15 juillet, c'était
-l'ancienne coalition, que c'était la Sainte-Alliance renaissant contre
-la France. (_À gauche_: Oui! oui!) On a dit que le traité du 15
-juillet, c'était le partage de l'empire ottoman. On a dit que le
-traité du 15 juillet, c'était un affront fait à la France. Et avec
-cela on s'est appliqué à égarer, à entraîner le pays, à l'entraîner
-dans une guerre sans motif suffisant et légitime. Voilà l'oeuvre des
-factions.
-
-Eh bien, le devoir du gouvernement, c'est de résister à de tels
-entraînements; c'est d'éclairer, de retenir le pays, quand les
-factions travaillent à le tromper et à l'égarer. Il nous a paru, il
-nous paraît aujourd'hui que cette oeuvre n'a pas été accomplie par le
-dernier cabinet, qu'elle ne l'a pas été du moins avec une énergie
-suffisante. Il nous a paru, il nous paraît aujourd'hui que les
-factions, dans leur entraînement vers la guerre, dans leurs efforts
-pour faire sortir la guerre de la situation, n'étaient pas
-suffisamment démasquées au pays, suffisamment réprimées. (_Rumeur à
-gauche._)
-
-M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Voilà la vraie cause de la
-formation du cabinet actuel. Il n'a pas été formé pour maintenir la
-paix à tout prix. Cela est honteux à dire et honteux à entendre.
-(_Très-bien! très-bien!_) Et de quel droit quelqu'un viendrait-il ici
-nous parler, à nous, de la paix à tout prix? Qui donc ici, excepté le
-chef du cabinet actuel, qui donc a livré des batailles et fait des
-conquêtes pour la France? (_Très-bien!_) Quel droit avez-vous pour
-vous croire plus fiers, plus patriotes que d'autres? N'avons-nous pas
-tous été...
-
-M. TASCHEREAU, _de sa place_.--Nous n'avons pas été à Gand... (_Rumeur
-au centre._)
-
-_Voix nombreuses._--À l'ordre! à l'ordre!
-
-M. ARDAILLON.--Je demande le rappel à l'ordre de M. Taschereau.
-
-_M. le président._--Je me contente de dire que c'est s'écarter de
-l'ordre que de se livrer à des interruptions aussi inconvenantes
-qu'anti-parlementaires, et, que, si elles se renouvellent, je serai
-forcé de rappeler nominativement à l'ordre ceux qui les commettront.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--M. le président vient de
-protéger la liberté de la tribune; mais je remercie l'honorable membre
-qui m'a interrompu et que je ne connais pas, je le remercie de cette
-interruption que j'attends depuis longtemps. (_Exclamations à
-gauche._)
-
-On m'a depuis longtemps prodigué à ce sujet la calomnie et l'injure.
-J'y répondrai enfin. Oui, j'ai été à Gand; j'y ai été, non le
-lendemain du 20 mars, non à la suite de Louis XVIII, non comme émigré,
-non pour quitter, mais pour servir mon pays!
-
-Le lendemain du 20 mars je suis retourné à la Sorbonne, à ma vie
-obscure et littéraire; je l'ai reprise paisiblement, je suis rentré
-dans la condition d'un simple citoyen soumis aux lois et associé au
-sort de son pays. À la fin du mois de mai, quand il a été évident pour
-tout homme sensé qu'il n'y avait pas de paix possible pour la France
-avec l'Europe... (_Interruption. Écoutez! écoutez!_) C'est mon avis.
-
-Quand, dis-je, il m'a été évident que la maison de Bourbon rentrerait
-en France (_Nouveau mouvement_), j'ai été à Gand alors, non pas dans
-un intérêt personnel, mais pour porter à Louis XVIII quelques vérités
-utiles, pour lui dire que, dans la pensée du parti constitutionnel,
-dans la pensée de la France, son gouvernement avait, en 1814, commis
-des fautes qu'il était impossible de recommencer; pour lui dire que,
-s'il reparaissait sur le trône de France, il y avait des libertés,
-non-seulement celles que la Charte avait déjà consacrées, mais des
-libertés nouvelles qui devaient être accordées au pays; qu'il y avait,
-à l'égard des intérêts nouveaux, à l'égard de la France nouvelle, une
-autre conduite à tenir, une conduite qui inspirât plus de sécurité,
-qui dissipât les méfiances et les passions que la première
-Restauration avait suscitées. Et, pour aboutir à quelque chose de plus
-précis, je suis allé dire au roi Louis XVIII qu'il avait auprès de lui
-tels hommes, tels ministres qu'il aurait tort de vouloir garder, qu'il
-devait éloigner de sa personne, et de toute grande influence sur les
-affaires.
-
-C'est au nom des royalistes constitutionnels, c'est dans l'intérêt du
-parti constitutionnel, c'est dans l'intérêt de la Charte, c'est pour
-lier l'affermissement et le développement de la Charte au retour
-probable de Louis XVIII en France que j'ai été à Gand.
-
-M. GUYET-DESFONTAINES.--Et pendant ce temps-là la France courait aux
-combats.
-
-_M. le ministre._--Messieurs, ce n'est pas moi qui ai élevé cet
-incident, mais je l'ai saisi avec empressement pour dire enfin la
-vérité sur un acte important de ma vie. Croyez-vous qu'en
-accomplissant cet acte, je n'aie pas prévu ses conséquences possibles?
-Croyez-vous que je n'aie pas prévu... (_Interruption._)
-
-M. ROYER-COLLARD.--Ce que vient de dire M. Guizot est parfaitement
-vrai; j'en ai une connaissance très-exacte.
-
-_M. le ministre._--Messieurs, toutes les fois que j'ai cru et que je
-croirai qu'un acte en soi légitime peut être utile à mon pays, je
-n'hésiterai pas à l'accomplir, quels que soient les nuages qu'il
-puisse répandre sur mon avenir.
-
-M. VILLEMAIN, _ministre de l'instruction publique_.--Très-bien! Ce
-n'est qu'à ce prix qu'on est homme d'État.
-
-_M. le ministre._--Voilà ce qui m'a déterminé à cette époque; j'ai
-accepté d'avance toutes les calomnies, toutes les difficultés de
-situation qui pouvaient en résulter pour moi; je ne renie point cet
-acte aujourd'hui. La France ne peut oublier que c'est à cette
-époque... (_Interruption._)
-
-S'il y a vraiment un parti pris d'empêcher de parler... (_Parlez!
-parlez!_)
-
-_Plusieurs voix au centre._--C'est évident; il y en a un dans la
-gauche.
-
-_M. le ministre._--La France ne peut oublier que l'établissement du
-gouvernement représentatif, la liberté de la tribune, la liberté de la
-presse, toutes nos grandes conquêtes comme institutions fondées et
-pratiquées, datent de cette époque difficile. Dans tout le cours de
-cette époque, de 1814 à 1830, j'ai défendu la même cause, la cause
-constitutionnelle, la cause de la Charte, de nos libertés, du
-gouvernement représentatif. Il n'y a pas eu un moment dans ces quinze
-années, à Gand comme à Paris, hors du gouvernement comme dans le
-gouvernement, il n'y a pas eu une année, un moment, où je n'aie
-combattu pour la même cause, pour celle qui a triomphé en 1830, qui a
-triomphé à cause des progrès qu'elle avait faits depuis 1814.
-
-Croyez-vous que, si vous aviez été appelés en 1814 à l'épreuve à
-laquelle vous avez été appelés en 1830, croyez-vous qu'au sortir du
-régime impérial vous auriez été capables de défendre vos libertés avec
-cette énergie, cette persévérance, cette prudence que donne seule la
-longue pratique du gouvernement représentatif et de la liberté?
-
-Oui, vous avez fait en 1830 une grande et belle oeuvre; vous avez
-conquis définitivement l'indépendance nationale et la liberté
-constitutionnelle; vous avez honoré, vous avez grandi votre pays aux
-yeux de l'Europe. (_Interruption nouvelle._)
-
-_M. le ministre de l'instruction publique._--Tolérez donc la vérité!
-
-_M. le ministre._--Vous l'avez fait avec les vertus, l'intelligence
-que vous aviez conquises pendant quinze ans d'exercice laborieux,
-mais régulier, du gouvernement représentatif et de vos libertés. Voilà
-ce que vous devez à l'époque dont je parle, aux hommes qui pendant
-cette époque n'ont cessé de lutter pour la cause qui a triomphé en
-1830; ce n'est pas un seul jour, ce n'est pas dans les trois journées
-seulement que nous avons combattu pour cette cause, c'est pendant
-quinze ans, c'est tous les jours. (_Adhésion au centre._) Et c'est
-avec ce combat de tous les jours, avec l'énergie qui s'acquiert ainsi,
-qu'à un jour d'épreuve, à un grand jour, on est en état de servir et
-de faire triompher son pays. Je m'honore donc, quoi qu'il ait pu m'en
-coûter, quoi qu'il puisse m'en coûter encore, de tout ce que j'ai fait
-pendant cette époque. (_Adhésion au centre.--Murmures prolongés à
-gauche._)
-
-_M. le président._--Cet état ne peut être toléré; c'est violer la
-liberté de la tribune.
-
-M. VIGIER.--C'est une tactique arrêtée!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Vraiment, messieurs, nous
-sommes encore bien loin de la liberté dont nous parlons. (_Au centre_:
-Très-bien!) Pour mon compte, je m'étonne que, après déjà vingt-cinq
-ans d'exercice de nos institutions, nous n'ayons pas acquis un peu
-plus de patience les uns pour les autres, nous n'ayons pas appris à
-supporter, à comprendre la liberté les uns des autres. J'écoute bien
-vos opinions, il faut bien que vous écoutiez les miennes. Il faut bien
-que je puisse défendre ce que j'ai dit et ce que j'ai fait. Vous
-monterez à la tribune, vous direz le contraire de ce que je dis, je ne
-vous interromprai pas.
-
-M. BERVILLE.--Nous devons vous écouter; mais nous n'admettons pas vos
-idées.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je finis par où j'ai
-commencé. Oui, la question est résolue sous le cabinet actuel, en ce
-sens qu'il veut la paix et qu'il l'espère; il y croit, c'est sa
-prévoyance. On travaille à ce que l'on croit. (_Adhésion à
-gauche.--Rires au centre._) On marche dans le chemin où l'on est
-poussé. Croyez-vous que les 650,000 hommes dont parlait tout à
-l'heure M. Thiers, et les 300,000 hommes de garde nationale mobile,
-croyez-vous que ce soit là un moyen de garder la paix? C'est un moyen
-de faire la guerre, de la rendre à peu près infaillible.
-
-M. GUYET-DESFONTAINES.--C'est un moyen de se faire respecter en
-Europe.
-
-_M. le ministre._--Un tel armement n'est pas un armement de
-précaution; c'est un armement qui va au-devant de la guerre, qui la
-rend presque inévitable. Croyez-vous qu'en présence d'un tel armement
-l'Europe se fût tenue immobile, qu'elle n'eût pas armé à son tour, que
-le parlement britannique n'eût pas été convoqué immédiatement?
-Croyez-vous qu'il n'eût pas doublé, triplé sa flotte? Croyez-vous que
-vous n'auriez pas vu des corps prussiens, autrichiens, s'avancer sur
-vos frontières pour couvrir les leurs? Vous auriez vu tout cela, et
-dans l'entraînement auquel vous étiez livrés, dans le mouvement
-violent qui déjà s'emparait du pays, que serait devenue votre
-résistance à la guerre, cette résistance déjà si faible quand l'Europe
-n'armait pas, quand vous étiez lents à vous préparer à la guerre,
-quand les protestations pacifiques de l'Europe vous arrivaient tous
-les jours? Que serait devenue votre résistance à la guerre, si vous
-aviez vu autour de vous, de la part de toute l'Europe, tout l'appareil
-de la guerre? Oui, la guerre était certaine, la question était
-résolue, et il était temps de s'arrêter dans cette voie.
-
-Messieurs, pour résister à un tel entraînement, il ne suffit pas de le
-désirer; il faut vouloir, il faut agir; il faut rallier autour de soi
-tous les amis de l'ordre, tous les amis du gouvernement, tous les
-hommes qui, depuis 1830, ont été accoutumés à lutter pour l'ordre et
-pour la paix. Il faut les avoir tous avec soi dans une pareille cause,
-pour ne pas être emportés par le torrent qui commençait à déborder de
-toutes parts.
-
-Voilà le vrai de la situation. Vous êtes tombés parce que vous
-poussiez à la guerre; nous sommes arrivés au pouvoir parce que nous
-espérions maintenir en France la paix. Il y a entre vous et nous, à
-part toute discussion sur le passé, sur les négociations, sur la crise
-ministérielle, il y a, entre vous et nous, une différence
-fondamentale. Vous êtes restés fidèles à votre pensée, nous resterons
-fidèles à la nôtre.
-
-Maintenant, croyez-moi, ne nous jetons pas à la tête ces mots: «La
-paix à tout prix, la guerre à tout prix!» Vous le voyez, vous m'y avez
-forcé; vous m'avez fait monter à la tribune en me disant que la
-question était résolue, que nous étions le ministère de la paix à tout
-prix; il faut bien que je vous renvoie votre épithète; il faut bien
-que je vous appelle le ministère de la guerre à tout prix. Mais
-sortons de cette triste ornière; permettez-moi de discuter
-sérieusement avec vous la question de savoir si nos intérêts en
-Orient, si notre dignité sont gravement compromis, et si le traité du
-15 juillet contient réellement ou ne contient pas un cas de guerre.
-C'est une question qui peut se débattre sans qu'on se dise les uns aux
-autres qu'on veut la paix ou la guerre à tout prix. La question de
-savoir si la paix ou la guerre doit sortir d'une situation, ce n'est
-pas une question nouvelle dans le gouvernement représentatif; ce n'est
-pas la première fois que des assemblées et des peuples ont été appelés
-à la débattre. Quand Pitt et Fox discutaient la question de savoir
-s'il fallait faire ou non la guerre à la République française, ils ne
-disaient pas: Vous voulez la paix à tout prix! vous voulez la guerre à
-tout prix! Non! non! ils examinaient sérieusement, sincèrement, s'il y
-avait des motifs suffisants, des motifs légitimes de guerre, si la
-guerre entreprise pour de telles raisons serait juste ou injuste,
-utile ou nuisible au pays, si elle était commandée ou interdite par la
-raison et l'intérêt national. Voilà la question, la question
-parlementaire, la question honnête; débattons celle-là et ne venons
-pas y substituer une question injurieuse et révolutionnaire. (_Au
-centre_: très-bien!--_Murmures à gauche._)
-
-Je veux vous le dire. Non, vous n'étiez pas le cabinet de la guerre à
-tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la paix à tout
-prix; vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui ont cru
-que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient que la
-guerre sortît de cette situation, et qu'il fallait qu'elle s'y
-préparât aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, je crois
-que vous vous trompiez; je crois que l'intérêt et l'honneur de la
-France ne lui commandent pas la guerre dans la situation actuelle, que
-la guerre ne doit pas en sortir, que c'est la paix au contraire qui
-doit en sortir, et que si la guerre en sort, ce sera notre faute, la
-vôtre d'abord, et la faute de ceux qui ont marché avec vous.
-(_Mouvement._)
-
-Voilà ce que je pense, voilà ce que j'entreprendrai de démontrer
-demain, en suivant l'histoire des négociations, en examinant à fond la
-situation du pays. Mais dès aujourd'hui, et avant de nous séparer,
-j'ai voulu protester contre les paroles, je dois le dire, honteuses et
-pour vous et pour nous, que vous avez prononcées à cette tribune; j'ai
-voulu rétablir votre propre dignité comme la mienne (_Nouvelle
-approbation au centre_); j'ai voulu vous rendre la justice que vous ne
-m'aviez pas rendue. Gardons la justice tous deux, gardons-la pour vous
-et pour moi. Vous croyez la guerre probable et juste: je ne le crois
-pas. Vous avez dit vos raisons, demain je dirai les miennes. Mais,
-pour Dieu, écartons la guerre à tout prix, la paix à tout prix. Cela
-ne convient ni à vous, ni à moi, ni à la France. (_Applaudissements au
-centre._)
-
-
-
-
-XCIX
-
-Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
-
---Chambre des députés.--Séance du 26 novembre 1840.--
-
-
-M. Passy ayant pris la parole à l'ouverture de cette séance pour
-répondre à ce que j'avais dit dans la séance précédente, et pour
-discuter à son tour la politique du cabinet dont il avait fait partie,
-dans la question d'Orient, je lui répondis:
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_. Messieurs, l'honorable
-M. Passy vient d'exposer à la Chambre, avec autant de lucidité que de
-sincérité, la marche des négociations sous le cabinet dont il faisait
-partie. Il a donné connaissance à la Chambre des instructions que ce
-cabinet me donna lorsqu'il me confia l'ambassade de Londres,
-instructions qui ont été son dernier acte dans la grande affaire
-d'Orient.
-
-La Chambre voit, soit par ces instructions, soit par l'état des faits
-tels que M. Passy l'a fait connaître, que la situation était
-parfaitement libre, qu'il n'y avait point de politique forcée, point
-d'engagement irrévocable de la part du cabinet, que le seul point sur
-lequel le cabinet se fût irrévocablement prononcé, c'était celui qui
-regardait Constantinople, et la nécessité de l'abolition de tout
-protectorat exclusif.
-
-C'est sous les auspices de ces instructions que ma mission a commencé;
-elles me furent immédiatement confirmées par le cabinet qui succéda à
-celui du 12 mai. Aucune modification de quelque importance ne fut
-apportée à la politique que j'avais mission de faire prévaloir.
-J'acceptai sans hésitation l'engagement de seconder cette politique
-sous le cabinet du 1er mars comme sous celui du 12 mai.
-
-Dans les relations que j'eus, au commencement du cabinet du 1er mars,
-avec son chef et avec quelques-uns de ses membres, les seules réserves
-que je crus devoir faire, quant à mon concours loyal à ce cabinet
-eurent pour objet la politique intérieure. Il me fut dit, il me fut
-écrit que le cabinet du 1er mars se formait sous cette idée: «Point de
-réforme électorale, point de dissolution.» (_Mouvement_). J'acceptai
-le drapeau de la politique intérieure du cabinet, le seul qui pût me
-convenir.
-
-Quant à la politique extérieure, je le répète, les instructions du
-cabinet précédent me furent confirmées. J'étais loin d'avoir des
-objections à cette politique, je la croyais bonne, juste dans son
-principe, bonne pour l'Europe, pour l'empire ottoman, pour l'Égypte
-même.
-
-Vous l'avez vu; l'idée fondamentale de cette politique, c'était le
-maintien de la paix en Orient et en Europe, moyennant l'abolition du
-protectorat exclusif à Constantinople et une transaction pacifique
-entre le sultan et le pacha. Cette politique était bonne évidemment
-pour l'Europe tout entière; elle la mettait à l'abri de toute lutte
-sur une question spéciale. J'ai eu l'honneur de le dire à une autre
-tribune; le grand intérêt de l'Europe, aujourd'hui, c'est d'éviter des
-luttes sur des questions particulières; c'est par là surtout que la
-sagesse de l'Europe s'est déployée depuis dix ans. Beaucoup de
-questions particulières se sont présentées, en Espagne, en Belgique,
-en Italie, qui pouvaient entraîner de graves conflits. L'Europe a
-compris, comme la France, qu'il y avait aujourd'hui une question
-générale, une question de paix et de civilisation européennes qui
-dominait toutes les questions particulières et devait décider toutes
-les puissances à les résoudre régulièrement et pacifiquement. La
-politique, dont j'avais l'honneur d'être l'organe à Londres,
-appliquait ce même principe à la question d'Orient.
-
-Elle était bonne aussi pour l'empire ottoman; elle le préservait de
-toute secousse intérieure, de toute guerre civile, elle le préservait
-de toute intervention étrangère; elle maintenait l'unité des
-musulmans. Sous ce triple rapport, il était d'une grande importance
-pour l'empire ottoman qu'aucun conflit ne s'élevât, que la question ne
-donnât lieu à aucun emploi de la force matérielle, qu'elle fût résolue
-par la seule voie des négociations et des influences.
-
-L'Égypte elle-même avait, à cette époque, un aussi grand intérêt à la
-paix que l'empire ottoman: ce qui importait le plus au pacha d'Égypte,
-ce n'était pas tant l'étendue de ses possessions que la certitude de
-sa durée. Acquérir pour sa durée la sanction de l'Europe, c'était là
-l'intérêt fondamental de l'établissement égyptien, intérêt qui, je le
-déplore, n'a pas été suffisamment compris par l'Égypte elle-même.
-(_Sensation._)
-
-Vous le voyez, messieurs; je n'avais à faire à la politique extérieure
-du cabinet du 1er mars aucune objection; je la trouvais bonne, juste,
-utile pour tout le monde; et l'honorable M. Thiers a eu raison de dire
-hier que j'y avais adhéré, que je m'étais engagé à la seconder
-loyalement.
-
-Je l'ai fait, j'ai accompli ma promesse. Voici l'idée que je me suis
-formée de mes devoirs dans cette situation.
-
-J'ai cru que le premier était de travailler de tous mes efforts à
-exécuter mes instructions, à faire réussir la politique du cabinet, en
-mettant de côté les dissidences partielles ou accidentelles qui
-pouvaient, qui devaient se rencontrer dans le cours des négociations,
-en poursuivant sincèrement, loyalement le but que nous nous étions
-assigné en commun.
-
-Mon second devoir était d'informer exactement le cabinet de toutes les
-chances de succès ou de revers de sa politique, de lui faire bien
-connaître l'état des choses à chaque moment, de telle sorte qu'il pût
-prendre des décisions conformes aux oscillations de la négociation,
-qu'il pût modifier ses résolutions, pratiquer en un mot sa politique
-selon les circonstances. Car, je le répète, rien d'irrévocable, rien
-d'absolu ne se rencontrait dans la situation au moment où j'ai été à
-Londres, ni dans les résolutions, soit des cabinets antérieurs, soit
-du cabinet du 1er mars.
-
-Je n'hésite pas à affirmer que j'ai rempli ces deux devoirs, que j'ai
-fait tout ce qui dépendait de moi pour faire triompher la politique du
-cabinet, et qu'en même temps je l'ai averti, à toutes les époques, des
-obstacles que rencontrait cette politique, des chances de succès ou de
-revers qu'il y avait pour elle, et des raisons qui pouvaient le
-déterminer à modifier telle ou telle de ses résolutions.
-
-L'honorable M. Thiers a cité hier des dépêches et des lettres dans
-lesquelles je l'informais de mes espérances pour le succès de la
-politique dont j'étais chargé; il a eu raison; j'ai eu des espérances;
-j'ai, plusieurs fois, dans le cours de cette négociation, entrevu la
-possibilité d'atteindre le but que nous nous étions proposé,
-c'est-à-dire une transaction pacifique entre le sultan et le pacha
-d'Égypte, qui fît prévaloir à peu près le projet d'arrangement proposé
-au mois de septembre par le cabinet du 12 mai, et que le cabinet du
-1er mars avait adopté.
-
-J'ai eu cette espérance; et toutes les fois que je l'ai conçue, je
-l'ai dit sincèrement; je n'ai pas cherché à me faire un mérite du
-succès en aggravant d'avance les difficultés de l'entreprise.
-
-Cependant je dois ajouter qu'à la suite des dépêches dans lesquelles
-je disais loyalement quelles espérances je concevais, quel terrain je
-gagnais, à la suite de ces dépêches, j'ai toujours eu soin d'exprimer
-mes doutes et de rappeler les difficultés.
-
-Puisqu'on a mis sous les yeux de la Chambre les espérances, je suis
-obligé de lui faire connaître également les doutes.
-
-Le 16 mars, j'écrivais à M. le président du conseil:
-
-«Le gouvernement britannique croit avoir en Orient deux intérêts
-inégaux sans doute, mais tous deux réels et qui lui tiennent fortement
-au coeur. Il redoute la Russie à Constantinople; la France l'offusque
-en Égypte: il veut rétablir à Constantinople, soit par la force de
-l'empire ottoman lui-même, soit par l'intervention régulière de
-l'Europe, une barrière contre la Russie. Il désire affaiblir le pacha
-d'Égypte, de peur qu'il ne soit pour la France, dans la Méditerranée,
-un trop puissant et trop utile allié.» (_Sensation._)
-
-La Chambre voit avec quelle sincérité je rendais compte des faits que
-j'observais. (_Bien, très-bien!_)
-
-«Il croit, ajoutais-je, le moment favorable pour atteindre à l'un et à
-l'autre but. Par un singulier concours de circonstances, la Russie se
-montre disposée à abandonner, à ajourner du moins, non-seulement ses
-projets d'agrandissement, mais ses prétentions au protectorat exclusif
-sur l'empire ottoman, et à seconder l'Angleterre dans son dessein
-d'affaiblir le pacha d'Égypte.
-
-«L'Autriche et la Prusse adhèrent, comme de raison, à ce mouvement
-rétrograde de la politique russe.
-
-«Le gouvernement britannique voit donc, dans l'état actuel de l'Orient
-combiné avec les dispositions d'une grande partie de l'Europe,
-nullement un embarras qui lui soit survenu et dont il soit pressé de
-se décharger, mais une occasion précieuse qu'il lui importe de saisir.
-
-«Cependant deux craintes le préoccupent: l'une que, dans l'exécution
-et par la nature même des moyens à employer, le premier résultat qu'il
-poursuit ne lui échappe, c'est-à-dire qu'au lieu de fortifier l'empire
-ottoman contre la Russie, il ne livre cet empire à un nouveau progrès
-de l'influence russe; l'autre, que son alliance avec la France, à
-laquelle il tient beaucoup, ne se relâche et même ne se rompe par la
-diversité des deux politiques et la séparation des deux puissances en
-Orient. Ces deux craintes tiennent le gouvernement britannique en
-suspens et le poussent à faire des concessions à la France dans la
-question de l'Égypte pour s'assurer son concours dans celle de
-Constantinople, pour éviter en Orient, dans l'une et l'autre question,
-l'emploi de moyens périlleux et pour maintenir l'alliance française
-dans son intégrité.
-
-«Jusqu'où peuvent aller ces concessions? Pourraient-elles devenir
-suffisantes pour satisfaire aux intérêts essentiels du pacha d'Égypte
-et à la politique française? Personne, je le pense, ne peut le savoir
-aujourd'hui.
-
-«Telles sont en résumé, je crois, les vues politiques du cabinet
-anglais dans cette affaire, vues que de nouveaux incidents ou des
-difficultés d'exécution peuvent entraver, ajourner, arrêter même, mais
-qui sont, si je ne m'abuse, assez sérieuses et déjà assez avancées
-pour que ce cabinet s'applique à surmonter les difficultés, au lieu de
-s'empresser d'y céder.»
-
-J'écrivais ceci quinze jours après mon arrivée à Londres.
-
-Je voulais par là donner au gouvernement du roi une idée juste de
-l'importance que le cabinet anglais mettait à son double but, et de la
-persistance, de l'énergie avec lesquelles il le poursuivrait.
-
-J'ajoutai à cette dépêche une lettre du 17 mars, du lendemain,
-portant:
-
-«Je vous demande de porter sur ma dépêche d'aujourd'hui toute votre
-attention. Il est possible que cette nouvelle face de la situation
-disparaisse, et que nous puissions rentrer dans la politique d'attente
-au bout de laquelle nous entrevoyons le _statu quo_.»
-
-Je fais allusion à ce que disait hier M. Thiers de la nécessité
-d'attendre et de gagner du temps, pour arriver peut-être, à la fin et
-de guerre lasse, au maintien du _statu quo_ en Orient.
-
-«Mais il se peut aussi que les choses se précipitent, et que nous
-nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive,
-l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: ou nous mettre
-d'accord avec l'Angleterre, en agissant avec elle dans la question de
-Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des
-concessions pour Méhémet-Ali, ou bien nous retirer de l'affaire, la
-laisser se conclure entre les quatre puissances et nous tenir à
-l'écart en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce
-cas, la conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de
-nouvelles difficultés peuvent surgir; je dis seulement que cette
-conclusion me paraît probable, et que si nous ne faisons pas la
-tentative d'amener, entre nous et l'Angleterre, sur la question de
-Syrie, une transaction dont le pacha doive se contenter, il faut
-s'attendre à l'autre issue, et s'y tenir préparé.
-
-«... Il importe que vous sachiez bien l'état des choses et que vous ne
-vous fassiez, sur les chances probables, aucune illusion. Il y a ici,
-dans le cabinet, désir sincère de maintenir et de resserrer l'alliance
-française. Mais que ce désir et la perspective des difficultés
-d'exécution l'emportent sur les motifs qui poussent l'Angleterre à
-saisir l'occasion de vider, selon sa politique, les questions de
-Constantinople et de Syrie, je ne puis l'affirmer.»
-
-C'est le 17 mars que j'indiquais ainsi, comme une chance
-très-probable, comme une issue à laquelle il fallait se tenir préparé,
-et sur laquelle il ne fallait se faire aucune illusion, l'arrangement
-à quatre, si nous ne venions pas à bout de transiger sur la question
-de Syrie.
-
-Messieurs, je n'en poursuivis pas moins mes efforts pour le succès du
-projet d'arrangement que le cabinet du 1er mars avait adopté et qui
-consistait, comme la Chambre le sait, à assurer au pacha l'Égypte
-héréditaire et la Syrie héréditaire en ne lui demandant que la
-restitution de l'île de Candie, d'Adana et des villes saintes.
-
-Comme je le disais tout à l'heure, j'eus, par moments, l'espérance de
-faire réussir ce plan; j'en rendis compte à M. le président du
-conseil. Au commencement d'avril, dans un de ces moments, dans le
-moment peut-être où j'ai eu le plus d'espérance, dans la lettre qui en
-témoigne le plus, je terminais en disant, le 3 avril:
-
-«Je suis sorti laissant lord Palmerston assez préoccupé, je crois, de
-notre entretien. Il ne m'a rien dit qui m'autorise à penser que ses
-intentions soient réellement changées ou près de changer; mais, si je
-ne m'abuse, c'est la première fois que la possibilité d'un arrangement
-qui donnerait à Méhémet-Ali l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte,
-et se contenterait pour la Porte de la restitution de Candie, d'Adana
-et des villes saintes, s'est présentée à lui sans révolter son
-amour-propre et sans qu'il la repoussât péremptoirement.
-
-«Je prie V. Ex. de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles
-n'en ont dans mon propre esprit: je la liens exactement au courant de
-toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation
-difficile, complexe, où le péril est toujours imminent et dans
-laquelle, jusqu'à présent, nous avons plutôt réussi à ébranler nos
-adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.»
-(_Mouvement._)
-
-La Chambre voit que l'expression du doute se joignait étroitement à
-celle de l'espérance: c'est que je m'imposais le devoir de faire
-connaître toute la vérité. (_Très-bien!_)
-
-Je pourrais mettre sous les yeux de la Chambre deux ou trois dépêches
-de la même nature; celle-ci suffit: il n'y en a aucune qui soit en
-contradiction avec celle-là.
-
-Dans le cours de cette négociation et à travers les oscillations
-d'espoir et de crainte par lesquelles elle me faisait passer,
-plusieurs transactions furent effectivement proposées. Je dois dire,
-pour la vérité également et pour qu'elle soit connue de mon pays, que,
-dans ma profonde conviction, l'Angleterre, les autres puissances, mais
-l'Angleterre surtout, désiraient sincèrement une transaction avec la
-France. J'ai la conviction que, non-seulement le peuple anglais, mais
-le gouvernement anglais, mais lord Palmerston lui-même, a l'alliance
-française à coeur. (_Mouvement.--Rumeurs dubitatives à gauche._)
-
-Je suis à cette tribune pour dire ce que je crois être la vérité, et
-jamais il n'a plus importé à mon pays de la connaître. Comment,
-messieurs, le gouvernement du roi a tenu fermement à ses premières
-propositions d'arrangement; il n'a pas voulu s'en écarter, et
-cependant voudrait-il que l'on dît qu'il n'avait pas l'alliance
-anglaise à coeur? L'honorable M. Thiers sait mieux que personne quelle
-importance il y attachait, et il avait raison; cependant il a tenu,
-quant à l'Orient, à ses idées, à ses premières propositions. C'est ce
-que l'Angleterre elle-même a fait. Pourquoi en concluriez-vous qu'elle
-n'avait pas l'alliance française à coeur? Elle pourrait vous rétorquer
-le reproche. (_Réclamations sur quelques bancs._)
-
-_M. le président._--N'interrompez pas. Je rappelle combien cela
-importe à ce grave débat.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--De ce que je dis là,
-messieurs, je n'entends tirer que cette conséquence que, de part et
-d'autre, le désir du rapprochement a été sincère, que de part et
-d'autre, si on ne s'est pas rapproché, c'est que l'on a attaché au
-point de dissidence une importance extrême, de part et d'autre, à mon
-avis, exagérée. (_Rumeurs diverses._)
-
-Le premier essai sérieux de transaction qui fut fait, ce fut l'offre
-d'ajouter à l'Égypte héréditaire le pachalik de Saint-Jean d'Acre
-viager, y compris la forteresse. Tout le monde avait mis à la
-forteresse de Saint-Jean d'Acre une extrême importance; tout le monde
-disait, depuis qu'il était question de cette affaire, que Saint-Jean
-d'Acre était la clef de la Syrie, que le possesseur de Saint-Jean
-d'Acre pouvait facilement reprendre la Syrie. J'ai entendu dire cela
-dans tous les débats qui ont eu lieu dans cette grande question; et
-quand le cabinet du 12 mai avait écarté la proposition de la
-concession héréditaire du pachalik de Saint-Jean d'Acre viager,
-c'était surtout parce que la place de Saint-Jean d'Acre n'y était pas
-comprise, et que, sans la place, le pachalik paraissait insignifiant.
-
-Je dois donner à la Chambre connaissance de la disposition d'esprit
-dans laquelle se trouvait lord Palmerston lorsqu'il fit cette
-proposition de transaction. J'en rendis compte au cabinet le 8 mai:
-
-«Évidemment, l'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre coûtait
-beaucoup à lord Palmerston. Il s'en est dédommagé, en me disant ce que
-je savais, que, pour cet arrangement et si le pacha s'y refusait,
-l'Autriche consentait à recourir aux moyens de contrainte, en joignant
-son pavillon aux pavillons de l'Angleterre et de la Russie.
-
-«Il m'a développé alors son plan de contrainte, qui consistait dans un
-triple blocus, etc.»
-
-Je supprime des détails qui n'importent pas à la Chambre.
-
-«J'ai fait quelques observations sans entrer en discussion; au point
-où l'affaire est parvenue, la discussion est peu utile, car elle
-suscite plus d'obstination qu'elle ne résout de difficultés: le moment
-était peu favorable. Je voyais lord Palmerston à la fois vivement
-contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre et rendu confiant par
-l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des moyens de contrainte.»
-
-Je cite ce passage à la Chambre uniquement pour lui faire voir
-l'importance que le cabinet anglais mettait, à tort ou à raison, à la
-concession qu'il faisait en ce moment, et la sincérité de l'esprit
-d'arrangement qui l'animait.
-
-La Chambre sait que la proposition fut écartée; le cabinet français ne
-crut pas devoir accepter.
-
-Il ne vint plus de lord Palmerston aucune proposition directe,
-formelle; mais des propositions... non pas des propositions, des
-ouvertures, j'ai tort de me servir du mot proposition... des
-ouvertures me furent faites dans la conversation par les ministres de
-Prusse et d'Autriche. Elles avaient pour objet d'ajouter la Syrie
-viagère à l'Égypte héréditaire.
-
-L'honorable M. Thiers a rappelé hier qu'il y avait eu même un moment
-où ces ministres, et surtout l'un d'eux, avaient regardé comme
-possible la concession de la Syrie héréditaire. Il est vrai que cela a
-paru une ou deux fois dans la conversation, et je l'ai fait connaître
-dans mes moments d'espérance; mais je dois à la vérité de le dire,
-cette idée n'a jamais pris à mes yeux, dans l'esprit de ces
-plénipotentiaires, une vraie consistance.
-
-Je demande pardon à la Chambre de ces détails. Je ne veux parler
-qu'avec une extrême exactitude; je suis obligé de ne laisser supposer
-aucune nuance au delà de la vérité. J'ajoute que, lorsqu'on me
-laissait entrevoir de loin, d'une manière très-douteuse, la
-possibilité que nos projets d'arrangement fussent adoptés, c'était
-toujours à une condition, à la condition que nous nous engagerions
-immédiatement, envers les quatre autres puissances, à employer la
-force contre le pacha pour les lui faire accepter s'il s'y refusait.
-
-Je n'ai jamais été autorisé à accepter cette condition, et toutes les
-fois que j'insistais sur l'adoption de notre arrangement, et qu'on me
-demandait: «Si le pacha le rejette et si nous l'adoptons, vous
-engagerez-vous avec nous à employer la force contre lui pour l'y
-contraindre?» Je n'avais rien à dire.
-
-L'ouverture de la Syrie viagère me fut donc faite comme une idée au
-succès de laquelle les cabinets d'Autriche et de Prusse
-s'emploieraient activement si on pouvait compter sur l'adhésion de la
-France. La condition préalable, la condition nécessaire de ce plan,
-c'était que la France y adhérât, et qu'on pût dire à lord Palmerston
-en pesant sur lui pour le décider: «Cela finit la question; la France
-y adhère, l'arrangement se termine à cinq.» C'était à cette condition,
-avec cet engagement que l'Autriche et la Prusse laissaient espérer
-qu'elles pèseraient sur lord Palmerston pour le décider.
-
-En faisant connaître au cabinet cette ouverture, je lui fis connaître
-en même temps, dans des termes bien formels je crois, quelles me
-paraissaient être les conséquences de son rejet.
-
-Je prie la Chambre de le remarquer; un ambassadeur n'est pas ministre
-des affaires étrangères; il n'a pas de parti à prendre, ce n'est pas
-lui qui résout les questions, qui adopte les résolutions: n'ayant pas
-le pouvoir, je n'ai jamais accepté la responsabilité; je n'ai jamais
-dit: «Faites ou ne faites pas telle chose.» J'ai rendu compte
-exactement des faits; j'ai rendu compte en même temps des conséquences
-du rejet ou de l'acceptation, et la décision, la résolution, l'ordre à
-me donner appartenaient au cabinet. Je n'avais aucune initiative, je
-n'en ai pris aucune. Voici dans quels termes, le 24 juin, je rendais
-compte, dans une lettre à l'honorable M. Thiers, de l'état de
-l'affaire:
-
-«Nous touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont
-je vous parlais dans une lettre précédente, et qui consiste, de la
-part de l'Autriche et de la Prusse, à dire à lord Palmerston qu'il
-faut se résigner à laisser _viagèrement_ la Syrie au pacha, et faire à
-la France cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne
-me trompe, en ce moment. Des collègues de lord Palmerston d'une part,
-les ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, pèsent sur lui, je
-crois, en ce moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident, en effet,
-ils croiront les uns et les autres avoir remporté une grande victoire
-et être arrivés à des propositions d'arrangement raisonnables. Il
-importe donc extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce
-sujet, car de mon langage, quelque réservé qu'il soit, peut dépendre
-ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
-revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
-et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
-rengagerait brusquement dans son système, et leur ferait adopter à
-_quatre_ son projet de retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au
-besoin, des moyens de coercition. On fera beaucoup, beaucoup, et dans
-le cabinet, et parmi les plénipotentiaires, pour n'agir qu'à _cinq_,
-de concert avec nous et sans coercition. Je ne vous réponds pas qu'on
-fasse tout, ni qu'une conclusion soudaine à quatre soit impossible.
-Nous pouvons être d'un moment à l'autre placés dans cette
-alternative: l'Égypte héréditairement, la Syrie viagèrement au pacha,
-moyennant la restitution des villes saintes, de Candie et d'Adana et
-par un arrangement à _cinq_; la Syrie retirée au pacha par un
-arrangement à _quatre_, et par voie de coercition, s'il y a lieu.»
-
-_Une voix._--Qu'a-t-on répondu?
-
-_D'autres voix._--La date?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Le 24 juin. C'était dans
-les huit ou dix premiers jours que l'ouverture m'avait été faite.
-
-Vous voyez, messieurs, que, sans me permettre de donner un conseil,
-sans me permettre d'indiquer une résolution, je faisais clairement
-entrevoir les conséquences du rejet de cette ouverture. J'ajoutais que
-cette ouverture, et vous le voyez, avait besoin, pour avoir une chance
-de succès, d'être accueillie et vivement poussée. Elle était difficile
-à faire réussir; il eût fallu la certitude de l'adhésion de la France;
-sans cette certitude, les auteurs de l'ouverture ne pouvaient faire
-sur le cabinet britannique l'effort sérieux et persévérant qui était
-indispensable pour le décider.
-
-Voici la réponse que je reçus de l'honorable M. Thiers.
-
-_Plusieurs voix._--La date?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Le 30 juin.
-
-«Quand je vous parlais d'une grande conquête qui changerait notre
-attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
-héréditaire.
-
-«Toutefois, j'ai consulté le cabinet relativement au plan dont vous
-m'avez parlé ces jours derniers: l'Égypte héréditairement et la Syrie
-viagèrement. On délibère, on penche peu vers une concession. Cependant
-nous verrons. Différez de vous expliquer, il faut un peu voir venir;
-rien n'est décidé.» (_Bruit; interruption._)
-
-Je restais et je devais rester dans la situation qui m'était
-prescrite. Je n'abandonnai pas tout à fait la chance qui s'était
-ouverte devant moi; elle continua d'être poursuivie et par les
-ministres de Prusse et d'Autriche, et par quelque membres du cabinet,
-mais très-faiblement, sans l'insistance, l'énergie, l'espérance qui,
-dans ma ferme conviction, étaient indispensable pour qu'elle réussît.
-
-Quand je dis _pour qu'elle réussît_, je veux m'expliquer
-très-exactement.
-
-L'honorable M. Thiers m'a demandé hier si je croyais, si j'avais cru
-qu'on obtînt jamais de lord Palmerston la concession de la Syrie
-viagère. Comme je suis monté ici pour dire la vérité, je dirai que je
-ne le crois pas. (_Sensation._)
-
-Je ne crois pas, je doute qu'on eût amené lord Palmerston à la
-concession de la Syrie tout entière, même viagère, au pacha. Ce que je
-crois, et je ne puis dire rien de plus, car évidemment c'est une
-simple conjecture, c'est que si on était entré dans cette voie, si on
-avait fortement engagé les hommes qui en avaient fait l'ouverture, on
-aurait obtenu, pour le pacha, une coupure de la Syrie meilleure que
-celle du traité du 15 juillet. (_Mouvements et bruits divers._)
-
-Tout, dans ce monde, vous le savez, messieurs, est affaire de
-transaction et d'accommodement. On n'obtient jamais tout ce qu'on
-désire; on ne réussit jamais tout à fait dans ce qu'on entreprend; on
-en obtient une portion, on réussit à moitié. Ma conviction, ou pour
-mieux dire, ma conjecture profondément sincère, c'est qu'on serait
-arrivé à un partage de la Syrie plus favorable au pacha que celui du
-15 juillet, et je vais l'indiquer. L'Angleterre a toujours mis, dans
-cette question de la Syrie, une importance particulière à Bagdad. En
-même temps qu'elle était fortement préoccupée de Constantinople et de
-la crainte que la marche du pacha en Asie Mineure n'appelât les Russes
-à Constantinople, elle craignait le pacha pour Bagdad, et les
-conquêtes du pacha en Orient, dans le Diarbékir, vers la Mésopotamie,
-sur les bords de l'Euphrate, l'inquiétaient beaucoup. Il y avait telle
-coupure de la Syrie qui donnait satisfaction à l'Angleterre sur ce
-point, et retirait complétement au pacha le cours de l'Euphrate. Si la
-Porte, par exemple, avait recouvré les pachaliks d'Alep et de Damas,
-ou du moins la plus grande partie du pachalik de Damas, elle restait
-maîtresse de l'Euphrate. Le pacha n'avait plus de ce côté aucune
-possession. La Porte, par là, communiquait librement avec ses domaines
-de l'Arabie; il y avait sécurité pour elle et sécurité pour
-l'Angleterre. On pouvait entrevoir alors pour le pacha la concession
-du pachalik de Tripoli ajouté au pachalik de Saint-Jean d'Acre et
-d'une portion du pachalik de Damas.
-
-Rien n'a été négocié à ce sujet; c'est une pure conjecture que je mets
-sous les yeux de la Chambre; mais j'ai quelques raisons de croire que,
-si l'on était entré sérieusement, vivement, dans l'ouverture qui
-m'avait été faite, on serait arrivé à ce résultat ou à quelque chose
-de très-analogue.
-
-Pendant que l'affaire était ainsi en suspens, arriva à Londres la
-nouvelle que le pacha, apprenant la destitution de Khosrew-Pacha,
-avait envoyé Samy-Bey à Constantinople, offert la restitution de la
-flotte, et tenté un arrangement direct avec la Porte. Ce fait me fut
-annoncé par l'honorable M. Thiers. Après les détails dans lesquels il
-est entré hier sur la tentative de l'arrangement direct, il est
-impossible que je ne mette pas les faits exactement, tels que je les
-vois, sous les yeux de la Chambre.
-
-M. Thiers m'écrivit le 30 juin:
-
-«Je viens de recevoir d'Égypte la dépêche ci-jointe, dont je vous
-envoie copie. (C'est la dépêche qui annonçait la proposition du
-pacha.) Il importe de ne pas la faire connaître à Londres, pour que
-les Anglais n'aillent pas empêcher un arrangement direct.»
-
-M. DESMOUSSEAUX DE GIVRÉ.--Ah! (_Rires ironiques à gauche._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--«La nouvelle sera bientôt
-connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les Anglais ne
-pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront trop tard
-s'ils veulent écrire à Constantinople. Vous vous serviriez toutefois
-de cette nouvelle pour empêcher une résolution, si l'on voulait en
-prendre une relativement au plan sur lequel vous m'avez consulté ces
-jours derniers, l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement.»
-(_Mouvements divers._)
-
-À peu près au même moment où arrivait la nouvelle de la tentative
-d'arrangement direct du pacha, arrivait aussi celle de l'insurrection
-de la Syrie. Je n'ai rien à ajouter à ce qu'a dit, au sujet de cette
-insurrection, l'honorable M. Thiers; je me suis plus d'une fois
-plaint, vivement plaint au cabinet anglais des efforts que, je crois,
-il faisait sous main pour soulever cette insurrection.
-
-Voici la dépêche dans laquelle je rendis compte de l'effet que
-produisaient à Londres les deux nouvelles:
-
-11 juillet... Je prie la Chambre de vouloir bien écouter avec
-attention cette dépêche, qui est très-importante dans l'affaire...
-(_Parlez! parlez!_)
-
-«Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant à
-Méhémet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean
-d'Acre, a été écartée, lord Palmerston a paru éviter la conversation
-sur les affaires d'Orient. Je l'ai engagée une ou deux fois, plutôt
-pour bien établir la politique du gouvernement du roi que pour tenter
-réellement de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas à
-la question. Lord Palmerston m'a répondu en homme qui persiste dans
-ses idées, mais ne croit pas le moment propice pour agir, et veut
-gagner du temps.» (_Sensation._)
-
-Quand nous avons voulu gagner du temps, lord Palmerston était
-pressant; quand lord Palmerston a voulu gagner du temps, je crois que
-notre intérêt à nous était d'être pressants. Nous ne l'avons été à
-aucune époque.
-
-M. THIERS.--Il fallait le dire!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers, si
-je ne me trompe, me dit: Il fallait le dire. Je crois que je l'ai dit.
-
-M. THIERS.--Puisque vous accueillez mon interruption, je demande à
-présenter une observation.
-
-Je prouverai, pièces en main, puisque je suis réduit à me justifier
-devant l'ambassadeur qui recevait mes ordres (_Rumeurs_) et devait me
-donner ses avis, je prouverai, pièces en main, que vous m'avez dit, le
-14 juillet même, que nous avions encore du temps et que rien n'était
-précipité.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je le dirai moi-même tout à
-l'heure. (_Mouvement prolongé._) Mais je ne puis accepter les paroles
-de l'honorable M. Thiers; il n'a point à se justifier ici devant moi.
-Je suis ici, comme député, obligé dédire mon avis, de donner à la
-Chambre des renseignements sur la part que j'ai prise dans la grande
-affaire dont il s'agit. Aucun de nous ne se justifie; nous nous
-expliquons devant la Chambre et devant le pays. (_Approbation._) Ce
-n'est donc point de moi qu'il s'agit; j'étais sous les ordres de
-l'honorable M. Thiers; j'ai reçu ses instructions, je les ai
-exécutées; je lui ai donné toutes les informations qu'il a été en mon
-pouvoir de recueillir.
-
-M. THIERS.--Jamais votre opinion!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers me
-dit que je ne lui ai jamais donné mon opinion; je ne comprends pas
-l'objection. Je viens de lire à la Chambre une dépêche dans laquelle
-je disais: «Si on n'accepte pas cette ouverture, il arrivera telle ou
-telle chose; il est probable qu'il y aura un arrangement à quatre, qui
-sera peut-être soudainement conclu.» (_Mouvement._)
-
-Si je ne me trompe, c'était-là un avis autant qu'il était pour moi
-dans les convenances de le donner. (_Aux centres_: Très-bien!) Si
-j'avais été plus explicite, j'aurais, je crois, manqué à ces
-convenances et j'aurais engagé ma responsabilité personnelle plus que
-je ne le devais. Quand on n'a pas le pouvoir, quand on ne décide pas
-soi-même, quand on ne prend pas la résolution, il faut faire tout
-connaître exactement, complétement, avec une entière sincérité; je ne
-devais rien de plus; j'aurais manqué de prudence comme de convenance
-si j'avais fait davantage. (_Nouvelle adhésion au centre. Mouvement
-prolongé._)
-
-Je reprends la lecture de la dépêche que j'avais l'honneur de
-communiquer à la Chambre: «Lord Palmerston n'a, en effet, pendant
-plusieurs semaines, comme je l'ai déjà mandé à Votre Excellence, ni
-entretenu le cabinet des affaires d'Orient, ni même communiqué à ses
-collègues la dernière note de Chekib-Effendi. Cependant le travail de
-quelques membres, soit du cabinet, soit du corps diplomatique, en
-faveur d'un arrangement qui eût pour base la concession héréditaire de
-l'Égypte et la concession viagère de la Syrie au pacha, continuait.
-J'en suivais les progrès sans m'y associer, conformément aux
-instructions de Votre Excellence; je n'ai ni accueilli cette idée, ni
-découragé, par une déclaration préalable et absolue, ceux qui en
-cherchaient le succès.
-
-«C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est arrivée ici la
-nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la démarche directe
-de Méhémet-Ali auprès du sultan. Elle ne m'a pas surpris.
-
-«Votre Excellence m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du 26
-mai, qui annonçait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu
-cette dépêche absolument secrète; mais j'ai appris depuis qu'une
-lettre de M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien
-informé, avait annoncé au baron de Neumann la prédiction de M.
-Cochelet. La dépêche télégraphique par laquelle ce dernier instruit
-Votre Excellence de la démarche de Méhémet-Ali était aussi du 16 juin.
-En sorte que, par une coïncidence singulière, le même jour M. Cochelet
-mandait d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que l'ambassadeur, M.
-le comte Appony, écrivait de Paris, d'après une dépêche de M.
-Cochelet, disait-il, comme un fait probable et prochain. Quand donc le
-fait même est parvenu à Londres, lord Palmerston et les trois autres
-plénipotentiaires n'en ont été guère plus surpris que moi; ils n'y ont
-vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir qu'un acte
-concerté entre le pacha et la France, qui, à Constantinople comme à
-Alexandrie, avait travaillé à le préparer.
-
-«L'effet de l'acte en a éprouvé une notable altération; non-seulement
-il a perdu quelque chose de l'importance que la spontanéité et la
-nouveauté devaient lui assurer, mais les dispositions de lord
-Palmerston et des trois autres plénipotentiaires se sont visiblement
-modifiées. Ils ont considéré la démarche de Méhémet-Ali et son succès:
-
-«1º Comme la ruine de la note du 29 juillet 1839 et de l'action
-commune des cinq puissances;
-
-«2º Comme le triomphe complet et personnel de la France à Alexandrie
-et à Constantinople.
-
-«Dès lors, ceux qui poursuivaient, dans l'espoir d'obtenir l'action
-commune des cinq puissances, l'arrangement fondé sur la concession
-héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la Syrie, se sont
-arrêtés dans leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé. De
-son côté, lord Palmerston s'est montré tout à coup disposé à agir, et
-dans deux conseils successifs, tenus le 4 et le 8 de ce mois, il a
-présenté aux cabinets, avec une obstination pleine d'ardeur, ses idées
-et son plan de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à quatre.
-
-«Rien n'a été résolu, le cabinet s'est montré divisé. Les adversaires
-du plan de lord Palmerston ont insisté sur la nécessité d'attendre des
-nouvelles de Constantinople. On s'est ajourné à un nouveau conseil.
-Mais lord Palmerston est pressant. Les puissances, dit-il, sont
-engagées d'honneur à régler par leur intervention, et de la manière la
-plus favorable à la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis
-au sultan, elles se le sont promis entre elles; la démarche de
-Méhémet-Ali ne saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu
-significatif qui ne promet, de la part du pacha, point de concessions
-importantes, qui ne changera ni la situation ni la politique de la
-Porte, qui n'amènera donc pas la pacification qu'on espère, et n'aura
-d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les
-négociations entre les puissances et d'empêcher qu'elles ne marchent
-elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Cependant l'occasion
-d'agir est favorable, l'insurrection de Syrie est sérieuse.»
-
-Il y a là quelques détails que je supprime; ce sont des
-renseignements que lord Palmerston recevait de la Syrie par des
-lettres particulières.
-
-«Toutes les fois que l'occasion s'en présente, partout où je puis
-engager, avec quelques-uns des hommes qui influent dans la question,
-quelque entretien, je combats vivement ces idées; je rappelle toutes
-les considérations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont je
-ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'étonne de
-l'interprétation qu'on essaye de donner à la démarche que vient de
-faire Méhémet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile à prévoir, de
-plus inévitable que cette démarche? Depuis un an bientôt les
-puissances essayent de régler les affaires d'Orient, et n'en viennent
-pas à bout. Le pacha, de son côté, a déclaré, dès le premier jour, que
-la présence de Khosrew au pouvoir était pour lui le principal obstacle
-à son retour confiant et décisif vers le sultan. Khosrew est écarté.
-Qu'est-il besoin de supposer une longue préparation, un grand travail
-diplomatique pour expliquer ce qu'avait fait le pacha? il a fait ce
-qu'il avait lui-même annoncé, ce que lui indiquait le plus simple bon
-sens. La France, il est vrai, a donné et donne encore à Alexandrie des
-conseils, mais des conseils de modération, de concession, des conseils
-qui n'ont d'autre objet que de rétablir en Orient la paix, et dans le
-sein de l'empire ottoman la bonne intelligence et l'union, seuls gages
-de la force comme de la paix.
-
-«Il serait bien étrange de voir les puissances s'opposer au
-rétablissement de la paix, de ne pas vouloir qu'elle revienne si elles
-ne la ramènent pas de leurs propres mains, et se jeter une seconde
-fois entre le suzerain et le vassal pour les séparer de nouveau au
-moment où ils se rapprochent.
-
-«Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait craindre
-que la Porte épuisée, abattue par sa défaite de la veille, ne se
-livrât pieds et poings liés au pacha, et n'acceptât des conditions
-périlleuses pour le repos de l'avenir; aujourd'hui, après ce qui s'est
-passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand le
-pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative du
-rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour s'y
-opposer, pour le retarder d'un jour?
-
-«Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse; mais je ne puis
-le tenir aussi haut ni aussi fréquemment que je le voudrais, car on
-s'applique à ne pas m'en fournir les occasions.
-
-«L'affaire est donc en ce moment dans un état de crise (_Sensation_);
-rien, je le répète, n'est décidé: la dissidence et l'agitation sont
-grandes dans le cabinet; quelques ministres insistent fortement pour
-qu'on attende les nouvelles de Constantinople. Ceux dont l'opinion est
-flottante se montrent enclins à ce délai: il y a donc bien des chances
-pour qu'on n'arrive pas immédiatement à des résolutions définitives et
-efficaces.»
-
-C'est là la phrase à laquelle M. Thiers faisait allusion tout à
-l'heure.
-
-M. THIERS.--Il y en a d'autres.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Oui, dans le même sens.
-
-M. THIERS.--Non, plus précises.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je les accepte comme vous
-voudrez.
-
-M. THIERS.--Vous m'avez écrit, je crois, le 6, le 9 et le 14 juillet,
-toujours en me présentant les faits comme voici:
-
-«Le cabinet anglais délibère, il y a grande agitation, il y a crise;
-mais rien n'est arrêté encore. On a préparé deux plans: un à cinq, qui
-contiendrait le maximum des concessions à faire à la France pour se
-l'attacher, et un plan à quatre, en supposant que la France ne
-consente pas aux propositions qu'on lui ferait.»
-
-Toutes les lettres que vous m'avez écrites, toutes les dépêches
-officielles que vous m'avez adressées contenaient cette supposition
-qu'avant de signer le traité on ferait une proposition préalable à la
-France, et moi, comptant que cette démarche serait faite, j'attendais
-pour provoquer dans le cabinet une résolution définitive.
-
-J'ajouterai que vous ne faites ressortir ici, comme motif déterminant
-ayant agi sur le cabinet anglais, que la fausse interprétation que
-l'on donnait à la démarche du pacha d'Égypte. Je prouverai encore, par
-des citations des dépêches officielles et des lettres particulières,
-que le vrai motif, dans votre propre opinion, était la nouvelle de
-l'insurrection de la Syrie, et la découverte, qu'on n'avait pas faite
-encore, d'un moyen efficace qui ne fût ni l'envoi d'une armée
-anglaise, ni l'envoi d'une armée russe.
-
-M. DE LAMARTINE.--Quel moyen?
-
-M. GUIZOT.--Je viens de lire à la Chambre, sans en rien retrancher,
-les dépêches dans lesquelles j'insiste également sur les deux motifs
-qui pressaient la conclusion, la tentative d'arrangement direct et
-l'insurrection de la Syrie; je viens de lire les détails que lord
-Palmerston recevait sur l'insurrection de la Syrie, les espérances
-qu'il en concevait, et les raisons qu'il y puisait pour conclure un
-arrangement. Je viens de lire également à la Chambre les motifs
-d'indécision qui agissaient encore dans le cabinet anglais, les
-chances que je croyais exister encore pour gagner du temps, pour que
-rien ne fût immédiatement et définitivement décidé. Je n'ai pas la
-moindre intention de rien dissimuler dans ce que je dis à ce sujet.
-Rappelez-vous, messieurs, ce qui s'est passé à cette époque dans
-l'affaire; la Chambre sait parfaitement que, dans les derniers jours
-des négociations, on se cachait de la France. Je l'ai écrit, je l'ai
-dit à une autre tribune, je l'ai dit partout, on se cachait de la
-France. Il en résultait que je n'étais pas exactement et complétement
-informé de ce qui se passait dans l'intérieur du cabinet, je le savais
-à peu près; je mandais exactement ce que je savais, ni plus ni moins;
-je ne pouvais pas donner les certitudes que je n'avais pas; je ne
-pouvais pas parler avec la précision qui n'était pas dans ma propre
-pensée. On se cachait... Ai-je dissimulé qu'à mon avis c'était-là un
-mauvais procédé? Ne l'ai-je pas dit très-haut ailleurs? Je croyais,
-comme M. Thiers, j'étais, comme lui, en droit de croire qu'avant de
-signer définitivement, quand on aurait arrêté ce projet d'arrangement
-à quatre, on le communiquerait à la France, qu'on la mettrait en
-demeure, qu'elle aurait à s'expliquer une dernière fois. Sans doute,
-je le croyais.
-
-M. THIERS.--Et vous me l'avez fait croire.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Si je ne l'avais pas cru,
-si M. Thiers ne l'avait pas cru, nous n'aurions pas eu à nous plaindre
-d'un mauvais procédé.
-
-_Une voix à gauche._--Dites d'une injure.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je traiterai plus tard la
-question de savoir quelle est la valeur de ce procédé; en ce moment,
-je ne parle que du fait.
-
-Sans aucun doute, j'ai cru et vous avez cru qu'on nous communiquerait
-le traité avant de le signer définitivement, et voilà pourquoi nous
-avons le droit de nous plaindre, voilà pourquoi vous vous êtes plaint
-très-légitimement, voilà pourquoi j'ai été l'interprète, l'organe
-très-animé de vos plaintes. Je partage votre sentiment; je pense comme
-vous sur ce point, mais vous n'avez pas à vous plaindre de moi; je ne
-pouvais pas vous dire ce que je ne savais pas; je ne pouvais pas vous
-exprimer une opinion contraire à la mienne comme à la vôtre; je
-m'attendais, comme vous, à ce qu'au dernier moment, avant de signer,
-on nous communiquerait le traité, on nous mettrait en demeure de
-signer. Et je crois qu'on a eu tort envers nous en ne le faisant pas;
-je crois que c'est là un mauvais procédé dont nous avons à nous
-plaindre; mais vous n'avez pas à vous étonner que je ne vous aie pas
-annoncé ce que je ne présumais pas.
-
-Avec le mauvais procédé que je viens de rappeler... le traité m'a été
-communiqué le 17 juillet.
-
-_Voix à gauche._--Vous vous trompez.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je me trompe, en effet; ce
-n'est pas le traité, mais le fait de l'arrangement qui m'a été
-communiqué; le traité ne m'a été communiqué que six semaines ou deux
-mois plus tard, après la ratification...
-
-_Un membre._--Dites après l'exécution.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je voudrais faire ouvrir un
-portefeuille qui est à ma place, et dans lequel est le compte rendu de
-la conversation que j'ai eue avec lord Palmerston, au moment où il m'a
-communiqué le fait du traité; je désire la mettre sous les yeux de la
-Chambre, pour qu'elle voie dans quel langage j'ai exprimé la pensée du
-gouvernement du roi dans un moment si difficile.
-
-
-Un huissier apporte le portefeuille à M. le ministre.
-
-
-«Le 17 juillet, onze heures et demie du soir.
-
-«Lord Palmerston m'a écrit à une heure qu'il désirait s'entretenir
-avec moi vers la fin de la matinée. Je me suis rendu au
-Foreign-Office. Il m'a dit que le cabinet, pressé par les événements,
-venait d'arrêter sa résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait
-une communication à me faire à ce sujet, et que pour être sûr
-d'exprimer exactement et complétement sa pensée, il avait pris le
-parti de l'écrire. Il m'a lu alors la pièce dont j'insère ici une
-copie (c'est le memorandum du 17 juillet; il a été publié, il est
-inutile d'en donner lecture). J'ai écouté lord Palmerston sans
-l'interrompre, et, prenant ensuite le papier de ses mains: Mylord,
-ai-je dit, sur le fond même de la résolution que vous me faites
-connaître, je n'ajouterai rien à ce que j'ai eu souvent l'honneur de
-vous dire; je ne veux pas, sur une première lecture faite en courant,
-discuter tout ce que contient la pièce que je viens d'entendre; mais
-quelques points me frappent sur lesquels je me hâte de vous exprimer
-mes sentiments. Les voici:
-
-«Je relus d'abord ce passage: «Malgré que dernièrement les quatre
-cours aient proposé à la France de s'allier avec elle pour faire
-exécuter un arrangement entre le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur des
-idées qui avaient été émises vers la fin de l'année dernière par
-l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français
-n'a pas cru pouvoir prendre part à cet arrangement.»
-
-«Vous faites sans doute ici allusion, mylord, à l'arrangement qui
-aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik de
-Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse, et il résulterait de ce
-paragraphe que le gouvernement français, après avoir fait faire cette
-proposition, n'aurait pas cru pouvoir l'accepter. Je ne saurais
-admettre pour le gouvernement du roi un tel reproche d'inconséquence.
-Les idées dont il s'agit n'ont jamais été émises officiellement, au
-nom du gouvernement du roi, par l'ambassadeur de France à Londres, ni
-par moi, ni par mon prédécesseur. Elles ont pu paraître dans la
-conversation comme beaucoup d'autres hypothèses; elles n'ont jamais
-été présentées sous une forme ni avec un caractère qui autorise à dire
-ou à donner lieu de croire que le gouvernement du roi les a d'abord
-mises en avant, et puis qu'il les a repoussées.
-
-«Voici ma seconde observation. Vous dites que le gouvernement français
-a plusieurs fois déclaré qu'il n'a rien à objecter aux arrangements
-que les quatre puissances désirent faire accepter par Méhémet-Ali, si
-Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun cas, la France ne s'opposera
-aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront
-juger nécessaires pour obtenir l'adhésion du pacha d'Égypte.
-
-«Je ne saurais, mylord, accepter cette expression, _dans aucun cas_,
-et je suis certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorise. Le
-gouvernement du roi ne se fait à coup sûr le champion armé de
-personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du pacha
-d'Égypte, la paix et les intérêts de la France; mais si les mesures
-adoptées contre le pacha, par les quatre puissances, avaient, aux yeux
-du gouvernement du roi, ce caractère ou cette conséquence que
-l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y
-consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il
-gardera toujours à cet égard sa pleine liberté. (_Très-bien._)
-
-«J'ai fait encore, sur quelques expressions du memorandum, quelques
-remarques de peu d'importance, et sans rengager aucunement la
-discussion au fond, j'ai ajouté:
-
-«Mylord, le gouvernement du roi a toujours pensé que la question de
-savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie appartiendraient au
-sultan ou au pacha ne valait pas, à beaucoup près, les chances que
-l'emploi de la force et le retour de la guerre en Orient pourraient
-faire courir à l'Orient et à l'Europe: vous en avez jugé autrement...
-Si vous vous trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilité:
-nous ferons tous nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances
-générales, et pour surmonter, dans l'intérêt de tous, les difficultés,
-les périls peut-être que pourra amener la nouvelle situation où vous
-entrerez.»
-
-En réponse à ce memorandum, je reçus de l'honorable président du
-conseil le contre-memorandum français du 24 juillet, avec ordre d'en
-donner lecture et d'en laisser copie à lord Palmerston. La Chambre le
-connaît: je n'en veux lire qu'un passage qui m'intéresse pour
-caractériser l'opinion que M. le président du conseil avait, et a sans
-doute encore, du procédé dont nous nous plaignons justement.
-
-Après avoir rappelé le langage qu'avait tenu le gouvernement français,
-soit directement, soit par mon organe, et ce qu'il pensait, en
-principe général, de l'affaire, il disait:
-
-«Ce que pensait à ce sujet la France, elle le pense encore, et elle a
-quelques raisons de croire que cette opinion n'est pas exclusivement
-la sienne. On ne lui a adressé, dans ces dernières circonstances,
-aucune proposition positive sur laquelle elle eût à s'expliquer. Il ne
-faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas été en mesure de
-faire, la détermination que l'Angleterre lui communique, sans doute au
-nom des quatre puissances. Mais, au surplus, sans insister sur la
-question que pourrait faire naître cette manière de procéder à son
-égard, la France le déclare de nouveau, elle considère comme peu
-réfléchie, comme peu prudente, une conduite qui consisterait à prendre
-des résolutions sans moyens de les exécuter, ou à les exécuter par des
-moyens insuffisants ou dangereux.»
-
-Si je ne me trompe, ce qu'on a droit d'inférer de ce langage, c'est
-que M. le président du conseil pensait, comme moi, qu'il y avait eu,
-dans le dernier acte de la conduite des quatre puissances envers la
-France, un mauvais procédé, un procédé dont la France avait le droit
-de se plaindre et d'être blessée; mais qu'il n'y a pas vu, pas plus
-que moi, une insulte, un affront, un de ces outrages graves qui ont
-entre peuples, entre États comme entre individus, de tout autres
-conséquences que la plainte, la froideur et l'isolement.
-
-Je ne veux, je le répète, tirer de cette pièce aucune autre
-conséquence; mais celle-là, je me crois en droit de l'en tirer.
-
-Le traité signé, le mécontentement de la France témoigné, et il l'a
-été, je n'hésite pas à l'affirmer, aussi pleinement que M. le
-président du conseil pouvait le désirer, j'ai approuvé, j'ai secondé
-autant qu'il m'appartenait de le faire de loin, l'attitude, les
-préparatifs, les armements de prévoyance qu'a faits le gouvernement du
-roi. J'ai pensé et je pense toujours que, dans l'état de froideur et
-d'isolement où la France allait se trouver et avec les chances que le
-parti pris en Orient pouvait amener, il était indispensable que la
-France fût dans l'état le plus complet et le plus respectable de paix
-armée. Je me sers à dessein du mot de _paix_, car je n'ai pas pensé et
-je ne pense pas aujourd'hui que, dans ce qui s'est passé à cette
-époque, il y eût aucun motif juste, légitime, sérieux, je ne dis pas
-de rompre immédiatement la paix, mais de se préparer pour rompre
-soi-même un jour la paix. (_Mouvement prolongé. Rires à gauche._)
-
-J'ai pensé qu'en restant dans cette attitude de froideur, d'isolement
-et de paix armée, la France serait en mesure de suffire aux chances
-des événements, et que si, au contraire, elle allait au-devant des
-événements, par son attitude, par ses armements, par le déploiement de
-ses forces, elle les appellerait. (_Même mouvement._) Je n'ai aucun
-projet de rentrer dans le débat d'hier. Je ne me propose que de mettre
-complétement sous les yeux de la Chambre et les faits qui me sont
-connus, et ce que j'en ai pensé à mesure qu'ils se développaient.
-
-La Chambre ne peut prendre mes convictions, mes assertions que comme
-un fait, mais il faut bien que je les lui dise telles quelles sont. Je
-suis convaincu que les puissances qui ont signé le traité du 15
-juillet n'ont eu dans ce traité aucune idée hostile, aucune
-arrière-pensée menaçante pour la France et son gouvernement.
-(_Réclamations à gauche._)
-
-Je suis convaincu qu'il y a eu, entre les puissances et la France, sur
-la question d'Orient, sur les rapports du sultan et du pacha d'Égypte
-et sur la meilleure manière de les régler, une dissidence que je
-déplore; rien de plus. (_Rires à gauche._)
-
-Je trouve tout simple qu'on pense autrement que moi; mais si mon
-opinion a quelque valeur, ne fût-ce par la position dans laquelle je
-me suis trouvé, la Chambre a quelque intérêt à la connaître.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Toutes les fois qu'il se passe en France un mouvement un peu vif, un
-peu désordonné, l'Europe, voit une révolution; toutes les fois que les
-puissances se rapprochent, se concertent dans un but déterminé, la
-France voit une coalition. (_Mouvement._)
-
-Cela est fort simple, fort naturel de part et d'autre; personne n'a le
-droit de s'en plaindre; mais les hommes de sens, les hommes qui sont
-appelés à influer sur les affaires de leur pays doivent juger
-froidement ces faits-là comme d'autres. (_Marques d'assentiment_).
-
-Eh bien, de même que nous avons, je ne dis pas moi seul, je n'ai pas
-cette prétention, mais beaucoup d'entre nous, de même que nous avons
-dit souvent à l'Europe: Vous vous trompez, il n'y a pas chez nous de
-révolution qui vous menace; vous avez tort dans vos alarmes, elles
-sont très-exagérées; de même, nous avons le droit et le devoir
-d'avertir notre pays, de l'engager à mesurer ses craintes et sa
-prévoyance, à regarder d'un oeil tranquille et ferme la situation dans
-laquelle il est placé.
-
-Oui, le traité du 15 juillet a fait à la France, sur une grave
-question, un état d'isolement en Europe, de froideur vis-à-vis de son
-meilleur et plus sûr allié. (_Mouvement à gauche._)
-
-Voilà le fait dans sa vérité et son étendue; voilà le fait auquel il
-faut pourvoir, pour lequel il a fallu prendre une certaine attitude,
-faire certains préparatifs. Mais si vous prenez une attitude, si vous
-faites des préparatifs qui correspondent, non pas à ce fait là, mais à
-des faits beaucoup plus menaçants, beaucoup plus pressants, messieurs,
-vous mettez vous-mêmes la France dans la situation périlleuse où vous
-dites qu'elle est; vous êtes vous-mêmes les auteurs du danger; vous
-préparez vous-mêmes la coalition dont vous parlez. (_Vive approbation
-au centre._)
-
-M. ARAGO.--Cela n'est pas vrai. (_Agitation._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il faut bien que je vous
-dise ici ce que j'ai vu; il faut bien que je vous répète ce que j'ai
-entendu. Je vous parlais tout à l'heure de ces terreurs très-fausses,
-très-exagérées qui saisissent l'Europe quand la France s'agite; je les
-ai vues, je les ai entendues. Qu'aurais-je dit, messieurs, si, au lieu
-d'un armement de paix, on avait vu un armement de guerre, si on avait
-vu lever en France 650,000 hommes de troupes régulières et 300,000
-hommes de gardes nationales? Quelle réponse aurais-je pu faire aux
-hommes qui m'auraient dit: mais c'est la révolution; mais c'est la
-menace révolutionnaire; c'est le retour aux temps de l'Empire et de la
-République! (_Murmures à gauche._) Qu'aurais-je eu à dire?
-
-Que ceux qui croient qu'il importe à la sécurité et à l'honneur de la
-France de venger, comme on dit, de laver dans quelque grande
-entreprise, dans quelque grande aventure, ce qu'on appelle la
-faiblesse, et je crois que le mot a été prononcé, le déshonneur de nos
-dernières années, que ceux qui croient cela veuillent un armement de
-900,000 hommes, ils ont raison; mais ceux qui ne le croient pas, ceux
-qui croient que la France n'a rien à réparer au dehors, que ce qu'elle
-a à faire, c'est de développer ses institutions, de fonder son
-gouvernement, d'accroître sa prospérité, sa force intérieure, de se
-donner en spectacle à l'Europe pour le bon gouvernement et la
-prospérité intérieure, ceux qui pensent cela ne peuvent pas croire
-qu'un armement de 900,000 hommes soit nécessaire pour donner à la
-France l'altitude de la paix armée. Ceux qui partagent mon opinion ont
-besoin, quand on leur parle de l'esprit agressif de la France, de
-pouvoir répondre: Non, cela n'est pas; voyez! la France ne fait rien
-que ce qu'elle a besoin de faire pour sa propre sûreté; la France a
-pourvu aux chances qui peuvent naître de la solution que vous donnez à
-la question d'Orient; elle ne veut pas être prise au dépourvu. Quand
-la France est unie à l'Angleterre, 300,000 hommes lui suffisent comme
-pied de paix; mais, quand elle est seule, il lui faut 4 à 500,000
-hommes pour l'attitude de paix armée. Nous le répétons depuis dix ans:
-quand notre révolution a éclaté, l'honorable chef actuel du cabinet a
-fixé à 500,000 hommes le grand pied de paix armée, et jamais la pensée
-de personne n'a été au delà.
-
-M. LAFFITTE.--Avec un million de gardes nationales.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Si donc il s'était agi de
-l'armement dont on parlait hier, je n'aurais rien eu à répondre,
-personne n'aurait rien eu à répondre aux terreurs de l'Europe; il n'y
-aurait eu aucun moyen de les repousser par la raison, et vous auriez
-vu votre pays compromis gravement par les soins malhabiles que vous
-auriez pris pour le défendre. (_Marques nombreuses d'approbation._)
-
-J'ai donc, messieurs, pour mon compte et de loin, adhéré à l'attitude
-et aux armements contenus dans les limites que je viens d'indiquer.
-Quand j'ai cru entrevoir qu'une autre impulsion, non du gouvernement
-lui-même, mais du dehors, tendait à emporter mon pays et son
-gouvernement avec lui, quand j'ai cru entrevoir que, d'une situation
-dans laquelle il fallait, à mon avis, maintenir la paix, on se
-précipitait vers la guerre, vers la guerre inévitable, je me suis
-arrêté. Mon adhésion, mon concours au cabinet s'est arrêté, et un
-homme que l'honorable M. Thiers nommait hier à cette tribune, et qui
-est mon ami comme le sien, M. le duc de Broglie, a eu connaissance de
-l'état de mon esprit, de ce que je pensais sur la situation et les
-dangers qui nous menaçaient. Il en a eu connaissance, et si je ne me
-trompe, comme je l'en avais prié, comme je l'y avais autorisé, il en a
-donné connaissance à M. le président du conseil et à quelques-uns de
-ses collègues. Je crois que cela a été fait...
-
-M. THIERS.--Je m'expliquerai là-dessus.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je ne le dis dans aucun
-autre but...
-
-M. THIERS.--Vous ne m'en avez rien écrit à moi!
-
-_Une voix à gauche._--C'est ce qu'il aurait fallu faire.
-
-_M. le ministre._--Ce qui m'importait, messieurs, et j'ose dire ce qui
-importait à l'honorable M. Thiers, c'était que mes opinions, que mes
-sentiments lui fussent bien véridiquement connus. Après cela, qu'il le
-sût directement par moi ou par un intermédiaire comme celui d'un
-honorable ami commun, je crois que cela importe fort peu au fond.
-J'écrivis donc à M. le duc de Broglie, je n'en dirai que quelques mots
-à la Chambre. (_Bruit._) S'il ne s'était agi que d'une lettre écrite à
-M. le duc de Broglie, je n'en parlerais pas, mais celle-ci a pour moi
-une importance politique, car elle a été pour moi un acte politique...
-
-M. ODILON BARROT.--Vous, être juge des convenances! mais en vérité!...
-
-_Voix nombreuses._--Parlez! parlez!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--J'ai voulu, à la fin du
-mois de septembre et au commencement d'octobre, que le cabinet sût que
-je m'inquiétais de la direction dans laquelle je croyais mon pays
-entraîné... (_Bruit._)
-
-J'ai écrit cette lettre pour que mon sentiment fût connu. Je répète
-que cette lettre a été de ma part un acte politique, et il m'importe
-qu'on sache aujourd'hui à quel moment j'ai exprimé ma pensée et dans
-quelles limites je l'ai exprimée. (_Marques d'approbation._--_Lisez!
-lisez!_) «Je suis inquiet, très-inquiet du dedans, encore plus que du
-dehors.» (_Mouvement._)
-
-_Plusieurs membres._--La date, la date!
-
-_M. le ministre._--Ce sont deux lettres, l'une du 23 septembre,
-l'autre du 13 octobre:
-
-«Nous retournons vers 1831, vers l'esprit révolutionnaire exploitant
-l'entraînement national... (_Aux centres_: Bravo! Très-bien!
-très-bien!) et poussant à la guerre.....»
-
-Je prie la Chambre de me permettre de m'arrêter une seconde sur ces
-deux mots: «l'esprit révolutionnaire et l'entraînement national.» Je
-respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il s'égare.
-L'entraînement national repose sur des sentiments légitimes dans le
-principe, généreux, précieux, sur des sentiments qui, au jour des
-grandes nécessités et des grands dangers, font la force et le salut
-des nations. (_Très-bien!_) Mais ce n'est pas une raison de se livrer
-aveuglément à l'entraînement national; il a besoin d'être jugé, d'être
-dirigé, de venir à sa place, et seulement quand il est indispensable.
-Eh bien, au sortir des grandes secousses politiques, il reste dans la
-société quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement national,
-qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je n'honore pas,
-que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
-révolutionnaire. (_Très-bien!_) ce qui a fait, non-seulement
-aujourd'hui, mais à tant d'époques diverses, ce qui a fait la
-difficulté de notre situation, c'est ce contact perpétuel de l'esprit
-révolutionnaire et de l'entraînement national; c'est l'esprit
-révolutionnaire essayant de s'emparer, de dominer, de tourner à son
-profit l'entraînement national sincère et généreux. (_Nouvelles
-marques d'approbation._)
-
-Voilà le grand danger dont nous avons eu plusieurs fois à nous
-défendre, et que j'ai cru, dans ma profonde conviction, voir
-reparaître naguère. Je l'ai donc dit. Je continue ma lecture:
-
-«L'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national et
-poussant à la guerre sans motifs légitimes, sans chances raisonnables
-de succès, dans le seul but et le seul espoir des révolutions.
-
-«Je dis sans motifs légitimes: la question de Syrie n'est pas un cas
-de guerre légitime, je tiens cela pour évident. La France, qui n'a pas
-fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie (_Mouvement à
-gauche_) et l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire
-pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.»
-
-_Quelques voix._--C'est très-vrai! très-bien!
-
-_M. le ministre._--«La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la
-France, quant à l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement,
-constamment dit que la distribution des territoires entre le sultan et
-le pacha nous importait peu, que si le pacha voulait rendre la Syrie,
-nous n'y objections point, que la prévoyance de son refus, de sa
-résistance, des périls qui en devaient naître pour l'empire ottoman et
-pour la paix de l'Europe, était le motif de notre opposition aux
-moyens de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la
-Syrie, nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, un de
-ces démentis qui affaiblissent en décriant. Aucune autre question
-n'est élevée jusqu'ici en principe par la convention du 15 juillet. En
-fait, par son exécution, aucun grand intérêt de la France n'est
-attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement, ni ses
-institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa richesse. Ce
-qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente; des
-questions peuvent naître là, des événements peuvent surgir, auxquels
-la France ne saurait rester étrangère. C'est une raison de s'armer, de
-se tenir prêt; ce n'est pas une raison d'élever soi-même, en Occident,
-des événements et des questions plus graves encore, et qui ne
-naissent point naturellement. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-«On a tenu peu de compte de l'amitié de la France; elle en est blessée
-et très-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement, de
-politique parfaitement indépendante et purement personnelle; ce n'est
-pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui commandent et
-légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni défier, ni tromper
-la France.» (_Rumeurs à gauche._)
-
-M. MATTHIEU.--On s'est caché d'elle; on l'a trompée.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--«On lui a demandé son
-concours; elle l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé
-outre avec peu d'égards. Il y a mauvais procédé, non pas affront.
-
-«Nous le disons depuis dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement
-d'être devenu un vrai gouvernement le lendemain d'une révolution,
-d'avoir soutenu nos droits sans faire nulle part appel aux passions,
-de s'être créé par la résistance et maintenu par l'ordre et la paix.
-Cesserons-nous de le dire? Changerons-nous tout à coup de maximes, de
-langage, d'attitude, de conduite?
-
-«Cela n'est pas possible. Je suis loin, je vois de loin le mouvement,
-l'entraînement. Je ne puis rien pour y résister; je suis décidé à ne
-pas m'y associer. Je vous l'écrivais il y a trois semaines. Je ne
-saurais juger de l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il
-prescrit ou permet au gouvernement. Il se peut que la guerre, qui ne
-me paraît point commandée par l'état des choses, soit rendue
-inévitable par l'état des idées et des sentiments publics. Si cela
-était, je ne m'associerais pas davantage à une politique qui me
-paraîtrait pleine d'erreurs et de périls; je me tiendrais à l'écart.
-
-«J'ai confiance dans les Chambres; j'ai toujours vu, dans les moments
-très-critiques, le sentiment du péril, du devoir et de la
-responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner des lumières, un
-courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué,
-comme à tout le monde. (_Très-bien!_)
-
-«C'est ce qui est arrivé en 1831; nous nous le sommes dit
-très-souvent: sans les Chambres, sans leur présence, sans leur
-concours, sans cette explosion légale, cette lutte organisée des
-passions et de la raison publique, jamais le gouvernement n'eût
-résisté à l'entraînement belliqueux et révolutionnaire alors si vif et
-si naturel; jamais le pays n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et
-d'énergie pour soutenir son gouvernement.
-
-«Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve? Peut-on espérer un
-second succès? (_Voix nombreuses_: Oui! oui!) Je l'ignore; mon anxiété
-est grande, mais ma confiance va à la même adresse. (_Sensation_).
-C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion
-complète et sincère dans leur sein qu'on peut éclairer le pays et
-conjurer le péril, si on le peut.» (_Très-bien! bravo! marques
-prolongées d'assentiment. M. le ministre, en descendant de la tribune,
-est entouré d'un grand nombre de députés qui lui expriment leurs
-félicitations_).
-
-
-
-
-C
-
-Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
-
---Chambre des députés.--Séance du 28 novembre 1840.--
-
-
-Dans la séance du 27 novembre, M. Thiers rentra dans la question
-d'Orient pour répondre à ce que j'en avais dit dans la séance du 26 en
-répondant à M. Passy. Je repris à mon tour la parole à l'ouverture de
-la séance du 28.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai demandé la parole pour mettre, dès le
-début de cette séance, un terme aux questions personnelles. Personne
-n'y a moins de goût que moi, mais je les accepte sans hésiter. Elles
-ont leur utilité; elles éclairent la Chambre et le pays sur la
-conduite des hommes publics. C'est le seul motif qui me détermine à y
-attacher quelque importance.
-
-L'honorable M. Thiers (je vais au fait sur-le-champ), l'honorable M.
-Thiers a cité hier à cette tribune un fragment d'une lettre dans
-laquelle je lui exposais l'état d'esprit de lord Palmerston et sa
-confiance que la France n'opposerait aucune résistance à l'entreprise
-dans laquelle il engageait son pays.
-
-Quelques personnes ont paru conclure de cette lecture que j'avais tenu
-à l'Angleterre un langage faible sur les dispositions de la France.
-(_Non! non!_)
-
-Messieurs, je suis charmé de la dénégation qu'on m'adresse en ce
-moment: on ne la faisait pas hier. (_C'est vrai!_) On se montrait ému
-hier d'une impression différente de celle qu'on témoigne aujourd'hui.
-(_Approbation au centre._) C'est à l'impression d'hier et non à la
-protestation d'aujourd'hui que je viens répondre.
-
-Ma réponse est bien simple. Je lirai ma lettre tout entière, ainsi que
-la dépêche officielle qui correspondait à la même époque. La Chambre
-jugera si, dans le cas où ces deux pièces auraient été lues tout
-entières, l'impression qui s'est manifestée hier aurait pu paraître un
-moment.
-
-Le 23 juillet, j'écrivais à l'honorable M. Thiers:
-
-«Aujourd'hui je n'ai rien à vous apprendre, mais j'aurais beaucoup à
-vous dire et beaucoup à vous demander. Dans un tel moment, c'est bien
-peu que des lettres. Je voudrais vous tenir parfaitement au courant
-des dispositions; je voudrais examiner avec vous toutes les hypothèses
-qu'on examine autour de moi. Voici ce que je vois dans l'état des
-esprits.»
-
-Messieurs, il n'y a certainement pas là le dessein de rien taire, de
-rien cacher, de ne pas faire connaître tout ce que je connaissais
-moi-même.
-
-«Lord Palmerston a vécu longtemps (je relis le paragraphe que
-l'honorable M. Thiers a lu hier), lord Palmerston a vécu longtemps
-dans la confiance qu'au moment décisif, quand cela deviendrait
-sérieux, la France céderait et ferait comme les _quatre_ autres. À
-cette confiance a succédé celle-ci: les _quatre_ feront ce qu'ils
-entreprennent; la France se tiendra tranquille; et l'affaire faite,
-malgré et après l'humeur, la France rentrera dans ses bonnes relations
-avec l'Angleterre; la paix de l'Europe n'aura pas été troublée;
-l'Angleterre et la France ne seront pas brouillées, et l'Orient sera
-réglé comme l'Angleterre l'aura voulu. Telle est la confiance de lord
-Palmerston et celle qu'il a fait partager à ses collègues. Ni lui ni
-ses collègues ne veulent se brouiller avec nous. Ils se promettent
-qu'il n'en sera rien, comme ils s'étaient promis qu'en définitive nous
-marcherions avec eux.
-
-«J'ai dit et je redis que la seconde confiance se trouvera aussi mal
-fondée que la première. (_Nouvelle approbation au centre._) Je combats
-partout cette confiance, je parle des incidents, des conflits
-imprévus, des passions nationales, des querelles subalternes...
-L'affaire sera longue et grave. Nous entrons tous dans les ténèbres.
-
-«On s'inquiète de ce que je dis; on s'inquiète de ce que fera la
-France.
-
-«Les quatre puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont
-toute communication avec l'Égypte, bloqueront les ports, débarqueront,
-pour aider les insurgés, au nom du sultan, des soldats turcs ou dits
-turcs. (_On rit._) Que fera la France sur les côtes de Syrie?
-
-«Les quatre puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la
-flotte du pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte
-même. Que fera la France à Alexandrie et en Égypte?
-
-«Si le pacha envahit l'Asie Mineure, menace Constantinople, des
-troupes russes y viendront peut-être, des vaisseaux anglais entreront
-peut-être dans la mer de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?
-
-«Ainsi l'on examine toutes les chances, on suit pas à pas le cours des
-événements, on cherche à pressentir ce que fera la France dans chaque
-lieu, à chaque phase de l'affaire. J'accepte toutes les questions. Je
-dis qu'il y en a bien d'autres qu'on ne prévoit pas, et je ne laisse
-entrevoir aucune réponse.
-
-«Vous vous posez certainement à vous-même, avec votre précision
-accoutumée, ces questions qu'on se pose ici à notre égard, et vous y
-préparez des réponses qui seront claires pour nous, en même temps que
-nous les laisserons obscures pour les autres, jusqu'au moment de
-l'action.» (_Sensation._)
-
-Je demande à la Chambre s'il y a, dans cette lettre, un seul mot, un
-seul sentiment qui pût exciter les impressions qui se sont manifestées
-hier. (_Non! non!_)
-
-Il faut, messieurs, que je complète les faits. À côté de ce récit
-particulier, il faut que je fasse connaître à la Chambre le langage
-officiel que j'ai tenu dans cette grande circonstance, le 25 juillet,
-en communiquant à lord Palmerston le contre-memorandum français que
-l'honorable M. Thiers m'avait envoyé; voici un extrait de la
-conversation que j'eus avec lord Palmerston; elle est exactement
-rendue telle qu'elle a été tenue.
-
-Lord Palmerston a protesté vivement: «Nous ne changeons point de
-politique générale, m'a-t-il dit, nous ne changeons point d'alliance,
-nous sommes et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes
-sentiments. Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une
-question, importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens
-à l'exemple dont je vous parlais tout à l'heure; c'est ce qui est
-arrivé dans l'affaire de Belgique. Nous pensions comme vous sur la
-nécessité de contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité. Pour
-agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois autres puissances.
-Nous avons employé la force sans elles; la paix de l'Europe n'a pas
-été troublée. Nous espérons bien qu'il en sera encore ainsi, et nous
-ferons tous nos efforts pour qu'il en soit ainsi. Si la France reste
-isolée dans cette question, comme elle-même l'aura voulu, comme M.
-Thiers à votre tribune en a prévu la possibilité, ce ne sera pas un
-isolement général, permanent; nos deux pays resteront unis,
-d'ailleurs, par les liens les plus puissants d'opinions, de
-sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas plus que la
-paix de l'Europe.
-
-«Je le souhaite, mylord, ai-je répondu, et je ne doute pas de la
-sincérité de vos intentions; mais vous ne disposez ni des événements,
-ni du sens qui s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé.
-Partout, en Europe, ce qui se passe en ce moment sera considéré comme
-une large brèche à l'alliance de nos deux pays, comme une brèche qui
-peut en ouvrir de bien plus larges encore. Les uns s'en réjouiront,
-les autres s'en inquiéteront; tous l'interpréteront ainsi, et vos
-paroles ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les
-incidents que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez;
-viendront les difficultés, les complications, les méfiances
-réciproques, les conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en
-empêchera les effets? Vous nous exposez, mylord, à une situation que
-nous n'avons pas cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes
-appliqués à éviter. M. Canning, si je ne me trompe, était votre ami et
-le chef de votre parti politique; M. Canning a montré un jour, dans un
-discours bien beau et bien célèbre, l'Angleterre tenant entre ses
-mains l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a
-cette clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. (_Marques
-d'assentiment._) Elle n'a jamais voulu s'en servir; elle a tout fait
-pour n'avoir pas besoin de s'en servir. Ne nous rendez pas cette
-politique plus difficile et moins assurée; ne donnez pas en France,
-aux passions nationales, de sérieux motifs et une redoutable
-impulsion; ce n'est pas là ce que vous nous devez, ce que nous doit
-l'Europe pour la modération et la prudence que nous avons montrées
-depuis dix ans...» (_Approbation générale.--Agitation._)
-
-La Chambre, si je ne me trompe, est pleinement désabusée de
-l'impression qu'une partie de ses membres avait paru recevoir hier.
-(_Mouvements divers._) Il me serait également facile de repousser
-toutes les autres citations qui ont été apportées à cette tribune; il
-me serait également facile de montrer qu'à aucune époque, dans aucune
-circonstance, je n'ai hésité à remplir tous les devoirs que
-m'imposaient mes fonctions, à donner mon avis à l'honorable président
-du conseil sous les ordres duquel je servais, toutes les fois que j'ai
-cru mon avis nécessaire, utile seulement. Je ne me suis pas borné,
-comme il a paru le dire hier, à l'informer; je me suis cru obligé
-d'employer tous mes efforts pour faire prévaloir la politique que je
-représentais, et qui était celle du cabinet: j'ai donné plus que mes
-avis à Londres, j'ai donné mon assentiment, mon concours, mon concours
-quotidien, actif. Et je le donnais parce que je croyais la politique
-bonne, juste. Tant que je l'ai crue bonne, tant que je l'ai crue
-juste, mes avis n'ont pas manqué... Eh! mon Dieu, je n'ai qu'à ouvrir
-mes lettres; elles en sont pleines sur les points les plus délicats,
-sur les points sur lesquels je devais le plus hésiter à engager mon
-opinion et ma responsabilité.
-
-La Chambre me permettra d'en donner deux seuls exemples.
-
-J'écrivais à M. Thiers, le 14 juillet: «Je vous ai parlé de
-renseignements donnés par... (je suis obligé d'omettre les noms
-propres) sur l'insurrection de Syrie. Il en est arrivé de nouveaux.
-C'est une lettre écrite de Jérusalem dans la première quinzaine de
-juin. Je n'ai pu en savoir encore la date précise. On y parle beaucoup
-de l'insurrection de Syrie, de sa force, de sa popularité, et très-mal
-du gouvernement du pacha, non-seulement en Syrie, mais en Égypte. On
-le représente comme si vexatoire, si détesté que partout les
-populations sont prêtes à l'abandonner ou à l'attaquer; une force
-étrangère de 2,000 hommes suffirait pour amener ici une explosion.
-
-«Il m'est revenu quelques paroles, quelques élans d'impatience qui
-donneraient lieu de présumer qu'on pense à quelque résolution
-soudaine, à quelque ordre qui, transmis soudainement, empêcherait les
-renforts que Méhémet-Ali veut envoyer en Syrie d'y parvenir, et les
-retiendrait dans le port d'Alexandrie, ou les intercepterait en mer.
-Je vous dis cela sans aucune certitude, pour ne vous rien laisser
-ignorer de ce qui me traverse l'esprit. Cependant l'éveil m'est donné,
-et je crois que, de votre côté, vous feriez bien de le donner aussi
-ailleurs...» (_Au centre_: Voilà un conseil.)
-
-19 juillet: «Vous m'enverrez sans doute une réponse au memorandum par
-lequel lord Palmerston m'a communiqué sa résolution, et que je vous ai
-transmis dans ma dépêche. Ce sera une pièce importante. Nous traitons,
-vous et moi, mon cher collègue, cette grande affaire en commun. Nous
-pouvons et nous voulons, j'en suis sûr, nous aider l'un l'autre sans
-la moindre prétention ni le moindre embarras d'amour-propre. Je veux
-donc vous dire quels sont, à mon avis, pour le bon effet ici, les
-trois points qu'il est important de mettre en éclatante lumière; vous
-en jugerez:
-
-«1º L'esprit de paix orientale et européenne qui a présidé, et qui
-préside dans tout ceci à la politique de la France; 2º l'obscurité de
-l'avenir où l'on entre et la gravité des chances suscitées par la
-politique que l'Angleterre vient d'adopter; 3º la résolution où est la
-France de n'accepter, dans cet avenir inconnu et périlleux pour tous,
-rien qui porte atteinte à l'équilibre des États européens.»
-
-Je n'hésitais donc pas, dans une des questions les plus délicates,
-dans la réponse à l'acte qui nous annonçait la conclusion du traité,
-non-seulement à donner mon avis, mais à indiquer les bases d'après
-lesquelles, dans mon opinion, le contre-memorandum devait être rédigé.
-
-Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; je n'en veux ajouter
-qu'un seul. Le 27 juillet, j'écrivais: «La presse ministérielle
-demeure ici craintive, brève, et proteste encore contre toute idée de
-rupture et de guerre. Il importe extrêmement que la nôtre soit
-très-ferme, mais tranquille et point offensante. (_Au centre_:
-Très-bien!) Le courant de l'opinion nous est favorable; mais elle
-pourrait aisément rebrousser chemin... Toute menace, tout air de
-bravade nous nuirait.» (_Sensation._)
-
-Messieurs, il n'était certainement pas dans mes obligations
-diplomatiques d'exprimer, sur une pareille question, sur une question
-d'administration intérieure, ma pensée; cependant je n'ai pas hésité à
-le faire: je l'ai fait parce que je voulais sincèrement le succès de
-la politique que nous poursuivions en commun; parce que je donnais
-mon concours loyal, comme je l'avais promis.
-
-Mais, en même temps que je le donnais, je n'oubliais pas, je ne
-voulais pas changer ma position politique dans le pays. J'ai été
-plusieurs fois dans les affaires avec l'honorable M. Thiers; nous
-avons plusieurs fois concouru en commun à des oeuvres qui, j'espère,
-ont été utiles à notre pays; mais il n'ignore pas, et nous nous sommes
-dit souvent avec la franchise d'hommes sensés, qu'il y avait entre lui
-et moi des différences essentielles de situation, d'idées, de
-tendances, d'amitiés politiques. Pourquoi n'aurais-je pas été à
-Londres, sous ce rapport, le même qu'à Paris? Pourquoi ne serais-je
-pas resté fidèle à mes antécédents, à mes convictions. J'avais
-l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre: «point de réforme
-électorale, point de dissolution», c'est le drapeau qui me fut montré
-comme drapeau de la politique intérieure du cabinet, et que j'acceptai
-en disant qu'il me serait impossible d'en accepter un autre. Dans le
-cours de ma mission, toutes les fois que quelque circonstance m'a
-donné lieu de croire que ce drapeau serait changé, que, par telle ou
-telle cause, on ne le suivrait pas complétement, je me suis fait un
-devoir, un devoir de conscience, d'avertir qu'il me serait impossible
-de persévérer dans ma mission, quand même il n'y aurait sur la
-politique extérieure, sur celle que j'étais chargé de faire prévaloir
-à Londres, aucun dissentiment.
-
-J'ai donc donné, d'une part, mon concours loyal et complet; je suis
-resté, d'autre part, parfaitement sincère. J'ai secondé loyalement;
-j'ai averti loyalement quand j'ai vu que je ne pourrais plus seconder;
-je ne crois pas qu'aucun de ces faits soit contesté; on ne pourra pas
-citer un mot de moi qui y soit contraire.
-
-Je me bornerai là, messieurs; je n'ai, je le répète, pas plus de goût
-qu'un autre pour les questions personnelles; mais je crois qu'elles
-ont leur importance, et qu'il importe à chacun de nous de montrer
-qu'il a été en toute occasion, loyal, sincère et conséquent.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-La question personnelle écartée, et j'espère qu'elle l'est
-définitivement, je rentre dans la question politique; non pas comme le
-disait hier mon honorable ami M. le ministre de l'instruction
-publique, dans la politique rétrospective, non pas dans l'examen du
-passé, dans la distribution de l'éloge ou du blâme à divers cabinets
-ou à divers hommes. Je veux prendre l'affaire au point où elle en est
-aujourd'hui. (_À la bonne heure!_) Je veux traiter la question
-pratique, la question de politique actuelle; je veux montrer à la
-Chambre ce qu'elle a à décider en ce moment, et quelle est la
-résolution du cabinet. (_Marques d'adhésion._)
-
-Messieurs, nous ne sommes plus au lendemain du traité du 15 juillet.
-Bien des faits se sont accomplis depuis; bien des situations sont
-changées.
-
-Permettez-moi de les énumérer.
-
-Le traité s'est exécuté, dans les limites indiquées en Syrie, par les
-moyens qui avaient été annoncés. Les côtes de la Syrie ont été
-occupées par les alliés. L'insurrection a éclaté et s'est propagée
-dans la plus grande partie de la province. Ibrahim-Pacha a rappelé ses
-troupes du pied du Taurus et du district d'Adana, il a abandonné les
-débouchés de l'Asie Mineure. Saint-Jean d'Acre a été enlevé. Enfin, le
-vice-roi a donné à son fils l'ordre de se replier sur l'Égypte avec
-toutes ses troupes. Voilà les faits accomplis.
-
-Tous ces faits, messieurs, se sont accomplis du 15 juillet au 3
-novembre, sous le cabinet du 1er mars, en présence de son influence,
-de sa volonté, de son action.
-
-En Orient, il n'a rien fait pour les empêcher.
-
-En Occident, voici ce qu'il a fait: il a accepté, pratiqué la
-politique d'isolement et d'attente. Il a fait des réserves générales
-dans l'intérêt de l'équilibre européen. Il a fait des armements de
-précaution, il a armé la paix. Enfin, il a fait des réserves
-positives, des réserves que j'appellerai d'action, quant à l'Égypte.
-
-Voilà les actes du cabinet du 1er mars en Occident; en Orient, sur le
-théâtre des événements, pour les arrêter, pour en modifier le cours,
-il n'y en a eu aucun.
-
-Quand les événements ont paru se précipiter, le cabinet a voulu faire
-davantage; c'est alors que vous avez vu paraître le projet du grand
-armement de guerre, 950,000 hommes, et les préparatifs de guerre au
-printemps pour faire modifier le traité; je ne donne pas à l'intention
-de la guerre une autre portée.
-
-Sur ce point, le cabinet n'ayant pu s'entendre avec la couronne est
-sorti des affaires. Il m'est bien permis de le dire; je suis convaincu
-que la couronne, dans cette occasion, comme lorsqu'il s'est agi, il y
-a quelques années, de l'intervention en Espagne, a rendu au pays un
-grand service en n'acceptant pas les propositions qui lui étaient
-faites. Je suis convaincu qu'en se refusant au cours qu'on voulait
-imprimer aux événements, à la politique par laquelle on voulait
-dominer l'avenir, la couronne a rendu au pays un service immense, un
-service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs fois dans
-de semblables occasions. (_Vive adhésion au centre._)
-
-C'était son office constitutionnel; c'était, dans ma pensée, son
-devoir patriotique.
-
-C'est sur cette rupture de la couronne et du cabinet que nous sommes
-entrés aux affaires. Nous avons à l'instant déclaré notre politique
-sincèrement et à tout le monde: au pays et aux Chambres d'abord, à
-l'Europe, au pacha d'Égypte.
-
-Nous avons dit que nous voulions travailler au maintien de la paix,
-que nous l'espérions. Nous avons maintenu les armements, les armements
-de paix; nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition,
-aucune concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la
-position isolée, digne, expectante, que le cabinet précédent, avec
-raison, avait prise. Nous avons donné sur-le-champ au pacha d'Égypte
-des conseils de raison, de raison pratique et prompte. Nous lui avons
-dit sans détour, sans flatterie, sans faiblesse, ce que nous pensions
-de sa situation, et quelle conduite nous nous proposions de tenir.
-
-Nous avons, je le répète, parlé avec sincérité à tout le monde.
-
-Au milieu de cette situation, une dépêche est venue de Londres qui a
-été publiée, je ne sais comment ni par qui; mais j'ai droit de dire
-que je regarde comme un grand mal pour les affaires du pays cette
-pratique de correspondre diplomatiquement par les journaux (_De toutes
-parts_: Très-bien!), de publier les actes du gouvernement au moment
-même où ils s'accomplissent, les dépêches pendant que la négociation
-se suit. Soyez sûrs que ce sera un jour, pour les affaires, un grand
-embarras, et que vous rencontrerez sur votre chemin une foule
-d'inconvénients qui viendront de cette mauvaise pratique, si on la
-continue. (_Adhésion aux centres._)
-
-Messieurs, cette dépêche du 2 novembre a excité dans la Chambre et dans
-le pays de vives inquiétudes. On a cru y voir des arrière-pensées, des
-projets contre l'Égypte même. Le cabinet en a manifesté sur-le-champ sa
-surprise, je ne veux pas me servir d'une autre expression. On lui a
-répondu, dans les termes les plus convenables, qu'on n'avait eu aucune
-intention analogue à celle qu'ici on supposait. On lui a répondu que les
-inquiétudes que cette dépêche avait suscitées, quant à l'Égypte, étaient
-sans aucun fondement, que les intentions du cabinet britannique et de
-ses alliés étaient toujours les mêmes sur ce point. On a fait plus que
-parler, on a agi. Des ordres ont été transmis à l'amiral Stopford pour
-qu'il envoyât au pacha un officier chargé de lui dire que, s'il
-consentait à cesser les hostilités... (_Murmures à gauche._)
-
-Personne n'a le droit de s'en étonner..., s'il consentait à cesser les
-hostilités et à rendre la flotte, les quatre puissances s'engageaient
-à demander pour lui à la Porte le pachalik héréditaire de l'Égypte, et
-à le lui obtenir. (_Interruption._)
-
-Voilà, messieurs, l'état actuel de l'affaire. Presque au même moment
-où arriveront en Égypte la nouvelle de la prise d'Acre et celle du
-mouvement par lequel Ibrahim se replie avec ses troupes, presque au
-même moment arrivera au pacha l'offre du pachalik héréditaire de
-l'Égypte, offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le dire, surtout
-en considération de la France. (_Rires ironiques aux extrémités._)
-
-On offre aujourd'hui au pacha, après tous les faits accomplis que je
-viens de vous retracer, on lui offre ce que vous avez réservé pour lui
-dans la note du 8 octobre.
-
-M. VIGIER.--C'est vrai!
-
-M. THIERS.--C'est inexact!
-
-_M. le ministre._--Je ne veux entrer, sur le sens et les limites de la
-note du 8 octobre, dans aucune discussion. Je maintiens seulement
-ceci: la note du 8 octobre n'a réservé, d'une réserve définitive et
-active, directement active de la part de la France, que l'Égypte.
-
-M. THIERS.--J'ai dit le contraire.
-
-_Plusieurs voix au centre._--Mais la note du 8 octobre est précise!
-
-_M. le ministre._--Je n'entrerai pas dans cette discussion.
-
-M. THIERS.--Permettez-moi une observation.
-
-_M. le ministre._--Parlez!
-
-M. THIERS.--La note ne s'est nullement expliquée sur la limite
-territoriale, et c'est avec intention qu'elle a gardé à cet égard le
-silence; et, en vous l'adressant, je vous ai positivement dit que le
-cabinet, pour son compte, n'admettait pas les limites du traité du 15
-juillet. Je ne prétends pas que cela doive déterminer aujourd'hui une
-autre conduite; mais il ne faut pas attribuer à la note un autre sens
-que celui que je lui attribuais le 8 octobre.
-
-_Plusieurs membres._--Lisez la note.
-
-_M. le ministre._--Je ne voudrais pas prolonger la discussion à cette
-tribune sur un point qu'il est difficile d'y éclaircir à la
-satisfaction de tout le monde. J'affirme cependant que la note a été
-prise en général, au dehors et au dedans, dans le sens que je lui
-attribue, et la raison en est bien simple. Contre quoi la note
-proteste-t-elle? Contre l'acte de déchéance prononcé par la Porte. Or,
-l'acte de déchéance s'applique à l'Égypte exclusivement (_C'est
-cela!_), à l'Égypte nominativement. Le reste était en dehors des
-stipulations de l'acte de déchéance; le reste était considéré comme
-perdu, soit par le traité, soit par les chances de la guerre. Toutes
-les dépêches portent que l'acte de déchéance ne s'applique qu'à
-l'Égypte, que c'est comme vice-roi d'Égypte que Méhémet-Ali est déchu;
-et quand la note proteste contre l'acte de déchéance, quand elle
-déclare que c'est à la déchéance que la France ne saurait en aucun cas
-consentir, c'est évidemment de l'Égypte qu'il s'agit.
-
-_Au centre._--C'est évident.
-
-_Plusieurs membres._--Lisez la note.
-
-_M. le ministre._--Je ne pousserai pas plus loin cette discussion. Je
-reprends la question de fait au point où elle est aujourd'hui.
-
-Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée et
-sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie tout
-entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
-pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
-Méhémet-Ali, au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
-accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
-donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
-l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec 950,000 hommes, vous lui
-ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au centre._)
-
-Voilà la question réelle; voilà la question pratique, la question sur
-laquelle, le cabinet d'une part, la Chambre de l'autre, sont appelés à
-se prononcer aujourd'hui.
-
-Il faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
-position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
-administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
-de cette réserve, et donne au pacha sincèrement, sans détour, le
-conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
-les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
-prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
-êtes vous-mêmes renfermés, donnerait au pacha le conseil de continuer
-je ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus,
-mais en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans
-six mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie.
-
-Il n'y a pas d'autre question politique que celle-là. (_Approbation au
-centre._)
-
-M. THIERS.--Aujourd'hui.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers me
-dit: _Aujourd'hui_. Il a raison. Tout le reste est du passé, un passé
-qui nous est étranger, que nous n'avons pas fait, qui s'est fait, je
-le répète, en votre présence et sous votre influence. Je ne discute
-pas ce passé; je n'y rentre point. Je ne crois pas qu'il soit
-aujourd'hui d'une grande importance pour le pays de débattre les
-différentes actions qu'on aurait pu exercer, les différentes
-politiques qu'on aurait pu pratiquer. Je crois que ce qui importe au
-pays, c'est de mettre un terme à une situation difficile et
-périlleuse; et on ne peut le faire qu'en acceptant, je le répète, et
-les faits accomplis, et les réserves qui ont été faites au profit du
-pacha, et qui sont aujourd'hui reconnues et offertes. Voilà la
-politique du cabinet, sa politique actuelle, pratique, sans
-récrimination, sans discussion du passé. C'est sur cette politique que
-la Chambre a à se prononcer par son adresse. En l'adoptant, la Chambre
-reconnaît la sagesse de cette politique; la Chambre l'adopte, autant
-qu'il est dans sa mission, dans sa situation constitutionnelle, de
-l'adopter. Nous le lui demandons, car nous ne pouvons, pour notre
-compte, en pratiquer aucune autre. (_Vive approbation au centre._)
-
-
-
-
-CI
-
-Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
-
---Chambre des députés.--Séance du 2 décembre 1840.--
-
-
-M. Garnier-Pagès ayant dit, dans cette séance, que, dans l'état de la
-France et de son gouvernement à l'intérieur, la bonne politique
-extérieure leur était impossible, je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs. Je ne viens pas rentrer dans la discussion; je
-ne viens pas répondre aux faits personnels, aux récriminations qui ont
-été reproduites hier et aujourd'hui à cette tribune. J'en ai été tenté
-un moment; j'y renonce. Il s'agit de bien autre chose.
-
-Vous venez d'entendre dire, vous avez entendu dire hier qu'il y avait,
-dans notre politique extérieure, des impossibilités, qu'il y avait des
-choses dont ceux-là même qui les avaient faites ne répondaient pas, ou
-ne répondaient qu'à moitié, qu'il y avait des choses que les ministres
-voulaient et ne pouvaient pas faire.
-
-Qu'est-ce que cela veut dire, messieurs? (_Mouvements divers._) Que
-signifient, je vous le demande, dans un gouvernement constitutionnel,
-ces attaques indirectes, ces insinuations? C'est le mal de la presse
-qui pénètre dans la Chambre... (_Approbation aux centres._) C'est le
-tort que nous reprochons tous les jours à la presse qui envahit cette
-tribune... (_Nouvelle adhésion._) Messieurs, dans le gouvernement
-constitutionnel tel que nous le pratiquons depuis dix ans, il n'y a
-que des ministres responsables assis sur ces bancs, et la Chambre ne
-peut pas souffrir qu'on parle d'autre chose à cette tribune.
-(_Très-bien!_) C'est violer la Charte même, c'est violer le principe
-de notre gouvernement, c'est manquer à ses règles élémentaires.
-
-_Une voix à droite._--Et la coalition! (_Bruit._)
-
-_M. le ministre._--Il importe infiniment, messieurs, que la Chambre ne
-permette pas ces allusions, ces attaques indirectes. Elles se
-renouvellent tous les jours dans la presse, et si là elles ne peuvent
-être atteintes autant que le voudrait la sûreté du pays, au moins
-faut-il que la Chambre, ce grand jury national, ne les admette pas
-dans cette enceinte. (_Très-bien!_)
-
-Messieurs, renfermons-nous dans les principes et dans les limites de
-notre Charte; que les discussions soient libres et complètes, que les
-actes appartiennent à ceux qui les ont faits, à ceux qui les ont
-signés.
-
-Je suis sûr que les honorables membres du cabinet du 1er mars ne me
-démentiront pas. Tout à l'heure l'un d'entre eux, l'honorable M. de
-Rémusat, à cette tribune, acceptait complétement la responsabilité de
-ses actes. Je l'en honore et l'en remercie.
-
-C'est là le gouvernement constitutionnel; ainsi tombent toutes les
-insinuations, toutes les attaques indirectes que je viens repousser en
-ce moment.
-
-Savez-vous ce qu'il arrive de ces attaques? Comme vous l'avez entendu
-hier dans le discours de l'honorable M. Berryer, on commence par vous
-dire, «que les actes ne sont pas les actes des ministres;» et puis on
-vous dit: «Ce ne sont pas ceux de la France, ce n'est pas de la
-France qu'on parle, à la France qu'on pense.»
-
-Messieurs, vous ne pouvez tolérer cela davantage. Vous êtes ici les
-représentants de la France; c'est en son nom que vous siégez ici;
-c'est de son droit que vous parlez; tout ce que font les deux
-Chambres, c'est la France qui le fait, c'est la France qui agit par
-elles, c'est la France qui parle par leur voix. Toute notre politique
-depuis dix ans, cette politique qu'on veut imputer à d'autres causes,
-à d'autres forces que les cabinets, c'est la France qui l'a approuvée,
-c'est la France qui l'a soutenue. Messieurs, la France, c'est vous, ce
-sont les Chambres de la Charte, c'est la majorité et l'opposition dans
-les Chambres; la France, c'est la lutte qui s'établit entre les
-opinions diverses; la France, c'est le résultat de cette lutte, c'est
-le vote qui proclame ce résultat. Tout ce qui se fait ainsi, la France
-l'a fait. Voilà ce qui se passe dans le cercle de nos institutions; là
-est notre droit, là est notre force, et personne ici, personne ne peut
-être admis à parler d'autre chose. (_Au centre_: Très-bien!)
-
-C'est pour protester contre ce langage, contre cette pratique
-destructive et de la liberté et de la dignité de nos débats que je
-suis monté à cette tribune. Je ne rentrerai pas, je le répète, dans la
-question même; si elle se renouvelait dans l'examen des paragraphes,
-je reprendrais la parole; c'est uniquement pour couvrir ce qui doit
-être couvert, pour écarter ce qui doit être écarté, que je suis venu
-prononcer ici quelques mots. (_Marques d'approbation._)
-
-
-
-
-CII
-
-Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
-
---Chambre des députés.--Séance du 4 décembre 1840.--
-
-
-M. Odilon Barrot ayant proposé, sur le paragraphe de l'Adresse relatif
-aux affaires d'Orient et au traité du 15 juillet 1840, un amendement
-qui repoussait la politique adoptée et soutenue par le cabinet du 29
-octobre, je le combattis immédiatement, et il fut rejeté.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai peu de mots à dire pour faire comprendre à
-la Chambre toute la portée de l'amendement qui vient de lui être
-proposé.
-
-Il porte sur un principe et un fait.
-
-En principe, il refuse formellement, non pas seulement aux quatre,
-mais aux cinq, mais à toutes les puissances, le droit d'intervention
-dans les affaires de l'empire ottoman. Ce principe, c'est un démenti à
-toute la politique suivie depuis que la question a été élevée,
-non-seulement par le cabinet actuel, mais par tous les cabinets.
-
-_Une voix à gauche._--Il y a «sans la France» dans l'amendement.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Par tous les cabinets, il a
-été reconnu et pratiqué, depuis que la question est élevée, que, cette
-question intéressant la paix du monde, l'équilibre de l'Europe, il
-était impossible que les puissances intéressées n'y intervinssent pas.
-
-_Une voix._--Oui, mais toutes.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Et elles y sont intervenues
-en fait, quand elles ont interdit la continuation de la guerre entre
-le sultan et le pacha; elles ont usé alors du droit d'intervention.
-(_Rumeurs._) C'est un fait tellement simple, messieurs, qu'il n'est
-pas contestable. Cela est évident de soi: le droit d'intervention dans
-l'intérêt de l'équilibre européen a été pratiqué depuis le
-commencement de la question.
-
-Mais on dit: il est pratiqué maintenant par quatre puissances et non
-par cinq.
-
-La réponse est très-simple; les quatre puissances ont offert à la
-France d'intervenir avec elles; elles n'ont pas entendu exclure la
-France de l'intervention; elles ne lui ont pas contesté le droit
-d'intervention qu'elles exerçaient elles-mêmes.
-
-Les quatre puissances et la France n'ont pu s'accorder sur les
-conditions de l'intervention; elles n'ont pas voulu intervenir de la
-même manière et dans les mêmes limites. Mais, quant au droit, il n'a
-pas été contesté à la France; au contraire, elle a été constamment
-invitée à intervenir avec les autres, et si elle n'est pas intervenue,
-je le répète, c'est que les conditions et le mode de l'intervention ne
-lui ont pas convenu. C'est librement, c'est de son fait, c'est de sa
-propre volonté que la France n'est pas intervenue. Et c'est là ce qui
-rend pour elle la situation acceptable; croyez-vous que, si le
-principe que M. Barrot demande avait été admis par la France, elle
-n'aurait pas, dès le premier moment, protesté solennellement contre le
-traité du 15 juillet? Mais l'honorable M. Thiers sait bien qu'il n'a
-pas contesté le droit d'intervention aux quatre puissances; il a
-trouvé le traité dangereux, pourquoi?
-
-M. THIERS.--Ce n'était plus l'intervention européenne.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Parce que le but du traité,
-et ce sont les termes mêmes du memorandum par lequel il a été répondu,
-parce que le but ne pouvait être atteint que par des moyens
-insuffisants ou dangereux. (_Réclamations de M. Thiers._)
-
-Il n'y a rien de si aisé que de mettre les paroles mêmes du memorandum
-du 24 juillet sous les yeux de la Chambre; elles les a entendues
-plusieurs fois; c'est l'acte qui contient la première et vraie pensée
-du cabinet sur le traité du 15 juillet; je suis prêt à le relire à la
-Chambre si elle le désire (_Non! non!_), mais je suis sûr que je le
-cite exactement.
-
-Reste le second point. Je ne puis que me rappeler à peu près les
-paroles qui viennent d'être prononcées: «Ces armements seront
-maintenus et recevront tous les développements que pourront exiger la
-défense des droits que nous avons reconnus et la protection de nos
-intérêts en Orient.»
-
-Mais, messieurs, c'est là engager absolument la France à la cause de
-Méhémet-Ali (_Réclamations_); ce sont les forces de la France vouées à
-la défense de ce qu'on appelle les droits de Méhémet-Ali.
-
-Messieurs, permettez-moi, en finissant, au dernier terme de ce débat,
-d'entrer dans le vrai de la situation.
-
-Toute notre politique, depuis que la question d'Orient est élevée, a
-eu pour base la supposition que le pacha opposerait une résistance
-énergique, efficace et prolongée. Quiconque lira tout ce qui a été dit
-et écrit dans cette grande question, quiconque en examinera tous les
-actes verra que c'est là l'idée qui a été la base de notre politique.
-Dans tous nos raisonnements, dans toutes nos pièces diplomatiques,
-qu'avons-nous dit? «Ce que vous entreprenez est très-difficile et
-très-périlleux; vous l'entreprenez avec des moyens insuffisants ou
-dangereux. Le pacha vous résistera de telle façon que vous mettrez en
-péril la paix de l'Orient et l'équilibre de l'Europe.»
-
-Voilà la base de tous nos raisonnements; plus que la base de nos
-raisonnements, la base de nos actions, de notre politique.
-
-Que faisait le cabinet du 1er mars quand il arrivait, quand il voulait
-développer les armements, dans la vue qu'au printemps il serait prêt à
-faire la guerre? Il agissait dans l'hypothèse que le pacha résisterait
-longtemps, énergiquement, efficacement, sans quoi la politique dans
-laquelle il entrait n'aurait pas été praticable.
-
-Regardez à tout ce qui a été dit, regardez à tout ce qui a été fait,
-vous trouverez au fond la conviction de la résistance énergique et
-prolongée du pacha.
-
-Eh bien, cette base de notre politique a manqué; c'est un fait qu'il
-est impossible de méconnaître. Voulez-vous continuer à parler et à
-agir comme si elle n'avait pas manqué, comme si le pacha avait résisté
-énergiquement, efficacement, longtemps? Voilà pourtant ce qu'on vous
-demande. (_Dénégations._)
-
-On vous demande de vous attacher à une cause qui n'a pas été soutenue
-par son propre maître. On vous demande de vouer les forces de la
-France à la défense d'autres forces étrangères qui se sont trouvées
-insuffisantes pour se protéger quelques semaines elles-mêmes.
-
-Voilà la vraie situation. Voilà la vraie question. Il est impossible
-qu'on engage ainsi la France, quand la base de la politique a été une
-erreur évidente. Il est impossible qu'on ne tienne aucun compte des
-faits, et que l'on compromette les intérêts, la dignité, le sang de la
-France dans une cause qui a failli tout à coup. (_Mouvements divers.
-Vive agitation._)
-
-
-
-
-CIII
-
-Discussion du projet de loi relatif aux secours à accorder aux
-réfugiés étrangers.--Relations de la France avec l'Espagne.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 4 janvier 1841.--
-
-
-Le gouvernement avait demandé un crédit de 700,000 francs pour secours
-aux réfugiés étrangers. Dans la discussion de ce projet de loi, M. le
-duc de Noailles s'éleva contre la politique adoptée dans nos relations
-avec l'Espagne depuis la mort de Ferdinand VII, et spécialement depuis
-que don Carlos avait été expulsé de la Péninsule. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre ne s'étonnera pas, j'en suis sûr,
-si, dans le discours de l'honorable préopinant, il y a des choses
-auxquelles je ne réponds point, sur lesquelles je n'exprime aucun
-avis, dont je ne parle même pas. Non-seulement il ne m'est pas permis
-de tout dire, mais il ne m'est pas permis de parler de tout. Il y a
-une foule de choses dans lesquelles la parole nuit d'avance à
-l'action. Quand on n'est pas obligé d'agir, quand on est simplement
-appelé à observer et à juger, on peut exprimer sans crainte et sans
-gêne toute sa pensée. Quand on est appelé à agir, et précisément pour
-agir, il faut savoir se taire.
-
-Dans une occasion récente, j'ai eu l'honneur de dire à cette tribune
-que le projet du gouvernement était de ne pas intervenir activement
-dans les affaires intérieures de l'Espagne. Mais j'ai certes été bien
-loin de renier la part qu'il a prise dans les événements dont
-l'Espagne a été le théâtre...
-
-M. LE MARQUIS DE BRÉZÉ.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Lorsque, à la mort de Ferdinand VII, l'Espagne a
-reçu, de la volonté même de son roi, un gouvernement qu'elle a
-aussitôt entouré et appuyé de la sanction nationale, la France l'a
-reconnu; elle s'est empressée de le reconnaître, comme le disait
-l'honorable préopinant, parce que c'était le gouvernement légitime de
-l'Espagne, le gouvernement proclamé par le droit légal et le voeu
-national; et après l'avoir reconnu, la France l'a soutenu. Lorsque ce
-gouvernement, établi par le testament de Ferdinand VII et par le voeu
-national, a été attaqué, lorsqu'il a été mis en question par la guerre
-civile, le gouvernement du roi s'est empressé de le soutenir et de lui
-donner un appui public et efficace. Oui, nous avons levé des troupes,
-nous avons conclu des traités, nous avons envoyé la légion étrangère,
-nous avons pris de grandes mesures qui ont eu pour objet de soutenir
-le trône d'Isabelle II. Certes, je suis loin de renier cette
-politique, convaincu, aujourd'hui comme il y a cinq ans, qu'elle est
-conforme au voeu de l'Espagne et aux intérêts de la France.
-
-Mais là s'est bornée, messieurs, et là se bornera l'intervention,
-l'action du gouvernement du roi en Espagne. Soutenir le gouvernement
-d'Isabelle II, voilà la politique du gouvernement du roi. Après cela,
-respecter la liberté de l'Espagne et le gouvernement de la reine,
-l'entière liberté de l'administration intérieure de ce royaume, ne pas
-y entrer dans les querelles des partis, ne pas épouser tel ou tel
-parti, tel ou tel cabinet contre tel autre, ne pas engager la France
-dans les discussions intérieures de ce gouvernement de la reine que
-la France est décidée à soutenir dans son ensemble, voilà la règle que
-nous nous sommes imposée. Voilà ce que je voulais dire quand je disais
-que la France ne chercherait pas à exercer une influence active dans
-les affaires intérieures de l'Espagne. J'ai en même temps avoué,
-continué la politique du gouvernement du roi depuis sept ans, et j'en
-ai marqué la limite. Je prie la Chambre et l'honorable préopinant de
-bien remarquer cette limite, parce qu'en effet c'est la règle de la
-conduite du gouvernement. Si le gouvernement de la reine Isabelle II
-était menacé dans son existence, si la cause que la France a soutenue,
-en même temps que l'Espagne la soutenait et parce que l'Espagne la
-soutenait, si, dis-je, cette cause était en péril, le gouvernement
-verrait ce qu'il aurait à faire, et il ne déserterait pas la politique
-qu'il a suivie jusqu'à présent. Mais, pour ce qui regarde les luttes
-de partis, de cabinets, l'administration intérieure de l'Espagne, le
-gouvernement du roi continuera à ne point s'en mêler: il laissera à
-l'administration intérieure de l'Espagne toute la liberté à laquelle
-elle a droit.
-
-J'arrive aux circonstances actuelles. La situation qu'elles nous ont
-faite et la politique qu'elles nous ont déterminé à adopter,
-l'honorable préopinant le disait tout à l'heure, ne sont point du fait
-de la France. La France a été entièrement étrangère à des événements
-que je puis me dispenser de juger, mais que je déplore, et qui ont
-amené en Espagne l'administration qui y préside aujourd'hui. Mais
-cette administration, messieurs, c'est toujours le gouvernement de la
-reine Isabelle II. Le trône de la reine Isabelle II est intact, et les
-hommes qui aujourd'hui administrent en son nom n'ont donné à personne
-le droit de dire qu'ils veulent séparer leurs intérêts des intérêts de
-la reine Isabelle II. Le gouvernement actuel de l'Espagne est le
-gouvernement de droit.
-
-C'est en même temps le gouvernement de fait, et à ce titre aussi nous
-restons en rapport avec lui. Quand nous disons que nous respectons la
-liberté intérieure des nations, nous ne disons pas, messieurs, de
-vaines paroles; nous entendons régler effectivement notre conduite sur
-ce principe, quand même son application peut entraîner certains
-dangers. L'administration qui régit aujourd'hui l'Espagne est son
-gouvernement de fait; elle est reconnue par le pays tout entier; il
-n'y a aucune guerre civile en Espagne. Quant à présent nous n'avons
-aucune raison pour ne pas continuer avec cette administration les
-relations que nous avions avec le gouvernement de la reine dans les
-années précédentes.
-
-De plus, jusqu'ici, cette administration ne nous a donné, à nous
-Français, à nous gouvernement du roi, aucun sujet sérieux de plainte.
-Elle a entretenu les relations telles qu'elles existaient auparavant.
-Elle se montre disposée à entretenir ces relations sur un pied de
-bienveillance et d'amitié. Elle se montre disposée en même temps à faire
-des efforts pour être un gouvernement régulier, pour effacer ce qu'il
-peut y avoir, dans la manière dont elle est arrivée au pouvoir, de
-contraire à un ordre de chose régulier et monarchique. Pourquoi, par nos
-paroles publiques, la découragerions-nous de cette voie où elle veut
-entrer? Pourquoi, au contraire, ne lui donnerions-nous pas des conseils
-de prudence, de modération? Pourquoi ne continuerions-nous pas à ne pas
-nous mêler de l'administration intérieure de l'Espagne, et à appuyer le
-gouvernement de la reine Isabelle II partout où nous la rencontrerons,
-et toutes les fois qu'il s'efforcera de se conduire en gouvernement
-régulier?
-
-C'est ce que nous faisons; nous ne sommes pas obligés d'exprimer notre
-jugement sur des événements accomplis; nous ne songeons qu'à maintenir
-des relations pacifiques et à seconder les efforts qu'on voudra faire
-en Espagne pour rentrer dans les voies régulières du gouvernement.
-
-Voilà l'attitude que nous avons prise. Nous sommes loin de vouloir
-associer notre responsabilité aux destinées de l'administration qui
-gouverne aujourd'hui en Espagne. Mais si nous avions des craintes, des
-inquiétudes, nous ne nous croirions pas obligés, je le répète, de les
-porter publiquement à cette tribune, nous demeurerions en
-observation.
-
-Mais on nous dit, et c'est un des principaux reproches que nous
-faisait tout à l'heure l'honorable préopinant, on nous dit: «Vous
-abandonnez donc votre influence en Espagne. Vous la livrez à vos
-rivaux. Cette politique est une politique inerte et sans résultat.»
-
-Messieurs, il y a quelques mois, quand un ministère d'une autre
-couleur, qu'on appelait le ministère modéré, existait en Espagne, on
-disait que l'influence de la France était tout en Espagne, que notre
-ambassadeur gouvernait l'Espagne, que cela excitait la colère des
-Espagnols et la jalousie de la Grande-Bretagne.
-
-M. LE DUC DE NOAILLES.--Ce n'est pas moi qui l'ai dit.
-
-M. GUIZOT.--Je ne prétends pas que le noble duc l'ait dit lui-même;
-mais personne n'ignore que cela s'est beaucoup dit en Espagne, et que
-c'est même une des causes du mouvement qui s'y est opéré.
-
-Le noble duc a suivi de trop près ces événements pour ne pas se
-rappeler que tel a été, en effet, pendant un certain temps, le langage
-qu'on tenait en Espagne et en France. Lorsque le cabinet modéré est
-tombé et a fait place au cabinet exalté, comme on dit en Espagne, on
-s'est regardé comme délivré de l'influence française.
-
-Messieurs, ces influences qui s'en vont et qui reviennent, selon qu'un
-cabinet succède à un cabinet, ne sont donc pas si complétement
-détruites; elles ne périssent pas parce qu'elles paraissent un moment
-suspendues. Ce sont là des vicissitudes inévitables dans un pays qui
-est en proie aux agitations révolutionnaires.
-
-Indépendamment des rivalités anciennes de la France et de l'Angleterre
-sur ce théâtre, il s'y est ajouté la rivalité des partis qui ont pris
-tel ou tel drapeau, qui se sont faits anglais ou français, beaucoup
-moins selon la réalité des choses que pour leur propre intérêt de
-parti, et pour avoir l'air de s'appuyer sur telle ou telle puissance
-étrangère. N'attachons pas à ces apparences et à ces vicissitudes
-d'influence et plus d'importance qu'elles n'en ont réellement. Oui,
-je suis prêt à en convenir, le parti qui gouverne aujourd'hui les
-affaires d'Espagne se dit attaché de préférence à l'influence
-anglaise; le parti qui les gouvernait, il y a peu de temps, se disait
-attaché de préférence à l'influence française. Mais ce sont là des
-faits trop superficiels, trop transitoires pour qu'on puisse en faire
-la règle de sa politique, pour qu'on puisse les considérer comme
-caractérisant véritablement la situation de la France vis-à-vis de
-l'Espagne.
-
-Non certainement, nous ne sommes pas sans influence en Espagne.
-Permettez-moi de vous en faire à vous-mêmes la question: est-il
-possible que la France soit sans influence en Espagne, lorsque dans ce
-pays tous les regards sont tournés vers elle, quand en Espagne chacun
-se dit sans cesse: Que fera la France? que dira la France? Passez les
-divers partis en revue; vous les trouverez tous occupés de nous. Le
-parti modéré espère que l'influence française prédominera et le
-ramènera au pouvoir. Le parti exalté, je parle le langage de l'Espagne
-même et de ses journaux, le parti exalté craint l'influence française;
-ce parti compte beaucoup plus de personnes ennemies de l'influence
-française, je dirai plus, hostiles au gouvernement que la France
-possède. Pourquoi s'étonner de cela? Cela est inévitable: nos propres
-luttes, nos dissensions intestines ont là leur analogie, leur
-retentissement, leur écho. Il faut y bien regarder; mais il n'y a rien
-qui doive nous faire désespérer de notre influence. Si nous avons des
-adversaires, nous avons aussi des amis, des hommes qui ont besoin de
-nous, dans l'intérêt de leur propre cause. Nous n'épousons pas leurs
-querelles, mais nous profitons de leur appui quand l'occasion se
-présente de maintenir ou de retrouver l'influence que doit avoir la
-France en Espagne.
-
-Regardez ce qui se passe en France même. Vous avez par milliers des
-réfugiés espagnols de tous les partis, non-seulement des réfugiés
-ordinaires, mais des têtes couronnées! Est-il possible qu'un pays qui
-offre un asile, des ressources à une si grande portion d'un peuple,
-aux hommes les plus animés des différents partis, aux têtes
-couronnées elles-mêmes qui représentent ces divers partis, est-il
-possible que ce pays soit sans influence sur l'Espagne? Il faudrait
-plus que de la maladresse pour ne pas profiter d'une telle situation,
-pour ne pas exercer, à un moment donné, dans une occasion
-véritablement utile, une influence efficace. Mais on n'agit pas tous
-les jours; il y a des époques d'action; il y a des époques d'inaction
-auxquelles il faut savoir se résigner. C'est là la politique.
-
-Vous vous plaignez de l'inertie de la politique française. Eh bien,
-dans la situation, non pas d'indifférence comme on le dit, mais
-d'attente, où nous sommes, c'est la politique qu'il convient à la
-France d'adopter. La France, par la seule force des choses, par sa
-situation, par les rapports qui existent entre notre situation
-intérieure et celle de l'Espagne, la France a sur l'Espagne des moyens
-d'influence qui ne peuvent lui échapper, dont elle se servirait si
-elle en avait besoin. Mais, pour cela, il ne faut pas agir tous les
-jours et d'une manière inquiète. Il faut savoir attendre. Nous
-attendons que les événements se développent; nous respectons la
-liberté du peuple espagnol; nous respectons son action personnelle sur
-ses propres destinées; et le jour où l'occasion se présentera
-d'exercer, au nom de la France, dans l'intérêt de la France comme dans
-l'intérêt de l'Espagne, une influence utile, ce jour-là nous
-n'hésiterons pas.
-
-Et ce jour-là, je ne craindrais pas, pour la cause de la péninsule,
-cet isolement auquel faisait allusion tout à l'heure le noble duc. Le
-fait a prouvé ce qui devait arriver en pareille circonstance. Malgré
-la rivalité d'influence, malgré les jalousies qui ont si longtemps
-existé entre l'Angleterre et la France, à la mort de Ferdinand VII,
-l'Angleterre a pensé comme nous, elle a agi comme nous. Il y a des
-intérêts supérieurs qui ont déterminé l'Angleterre à une conduite
-analogue à la nôtre; et quand le gouvernement espagnol s'est trouvé
-dans une situation difficile, quand il a eu besoin qu'une influence
-auxiliaire vînt le soutenir contre la guerre civile qui le dévorait,
-l'Angleterre s'est encore trouvée d'accord avec nous, et le traité de
-la quadruple alliance est intervenu. Ce traité, qu'on a bien souvent
-attaqué, parce qu'il n'a pas fait tout ce qu'on s'en était promis,
-parce qu'il n'a pas accompli tous les résultats qu'on a attachés à son
-nom, ce traité cependant a rendu à l'Espagne d'immenses services; il
-faut le compter parmi les causes les plus efficaces qui ont fait
-cesser la guerre civile en Espagne; et si pareille circonstance se
-renouvelait, si l'existence du gouvernement de la reine était mise en
-question, ne doutez pas que les mêmes faits ne se renouvelassent; ne
-doutez pas que, malgré la rivalité des influences, l'Angleterre et la
-France, engagées, quant à l'Espagne, dans un intérêt commun, dans une
-idée commune, ne fissent ce qu'elles ont fait une première fois.
-L'Angleterre, pas plus que la France, ne livrera jamais l'Espagne à
-des influences tout à fait étrangères, éloignées, et que leur position
-géographique n'appelle pas à jouer dans la péninsule le rôle qui
-appartient à l'Angleterre et à la France.
-
-Je crois avoir mis sous les yeux de la Chambre les caractères
-essentiels de la politique du gouvernement du roi: maintenir, appuyer
-le gouvernement de la reine Isabelle II, qui est le gouvernement du
-droit et le gouvernement national de l'Espagne, rester étrangers à la
-lutte intérieure des partis, aux dissensions intestines, n'abandonner
-aucun des moyens d'influence légitime que cet état des partis et la
-position de l'Espagne donnent à la France, mais choisir, pour la
-manifestation et l'action de cette influence, le moment opportun:
-voilà notre politique; elle ne compromet rien dans le présent, et elle
-suffira, je l'espère, aux nécessités de l'avenir. (_Marques
-d'approbation._)
-
-
-
-
-CIII
-
-Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.
-
---Chambre des députés.--Séance du 25 janvier 1841.--
-
-
-Le gouvernement présenta le 12 décembre 1840 un projet de loi relatif
-aux fortifications de Paris. M. Thiers, au nom de la commission
-chargée de l'examiner, en fit le rapport le 13 janvier 1841. Le débat
-s'ouvrit le 21 janvier. Je commençai à y prendre part le 25 janvier,
-en répondant à M. Janvier, député de Tarn-et-Garonne.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, la discussion se prolonge, et, cependant, si je
-ne m'abuse, la perplexité de la Chambre continue. Avant-hier, un
-honorable membre, M. de Rémusat, attribuait cette perplexité à de bien
-petites causes, à des méfiances de personnes, à des misères
-parlementaires. Je crois qu'il se trompe, et que la disposition de
-beaucoup de bons esprits dans la Chambre a des causes plus sérieuses.
-La Chambre croit à l'utilité, à la nécessité de la mesure qu'elle
-discute; elle a des doutes, des inquiétudes sur ses résultats; elle
-n'en prévoit pas clairement la portée et les effets; elle craint que
-cette mesure ne devienne l'instrument d'une politique autre que celle
-qu'elle approuve et veut soutenir. Elle craint d'être entraînée dans
-une politique turbulente, belliqueuse, contraire à cette politique de
-paix, de civilisation tranquille et régulière qu'elle a proclamée et
-appuyée. Voilà la vraie cause de la perplexité et des inquiétudes de
-la Chambre. (_Adhésion au centre._)
-
-Si ces inquiétudes étaient fondées, messieurs, nous aurions, nous, un
-bien grand tort; car, nous voulons, comme la Chambre, la politique de
-paix, de civilisation tranquille et régulière. C'est au profit de
-cette politique et pour la servir, c'est autour de cette civilisation
-et pour la protéger, que nous voulons élever les fortifications que
-nous vous demandons. Nous serions impardonnables, si nous nous
-trompions en pareille matière. Mais nous sommes convaincus que le
-projet de loi, bien loin de contrarier la politique du cabinet et de
-la majorité de la Chambre, confirme, soutient, fortifie cette
-politique; c'est pour cela, et non pour aucun autre motif, que nous
-l'avons présenté et que nous l'appuyons.
-
-Si dans ce projet, qu'on a appelé un héritage du cabinet précédent,
-nous eussions entrevu aucun des dangers, aucun des maux qu'on y a
-signalés, nous ne l'aurions pas accepté; nous savons répudier les
-héritages qui ne nous conviennent pas. Nous n'acceptons que les
-mesures conformes à notre politique. Celle-ci y rentre pleinement.
-
-Messieurs, je n'hésite pas à l'affirmer, les fortifications de Paris
-sont, pour la France et pour l'Europe, une garantie de paix. Il est
-évident que c'est là de la politique défensive. Mais ce qu'on ne sait
-pas assez, c'est que quand cette mesure est née en France, quand elle
-y a été (je parle des temps modernes) sérieusement proposée et
-débattue, c'est dans un esprit de paix, au nom de la politique de la
-paix.
-
-Elle apparut, pour la première fois, en 1818; c'est le maréchal
-Gouvion Saint-Cyr qui a institué la première grande commission pour
-la défense du territoire, commission qui a proposé la mesure que nous
-discutons.
-
-C'est de 1818 à 1822 que cette commission a siégé, c'est-à-dire au
-moment où toute idée d'agression et de conquête était, à coup sûr,
-étrangère aux esprits, au moment où la seule défense du territoire les
-préoccupait.
-
-La commission de défense remit, en 1822, à M. de Latour-Maubourg, alors
-ministre de la guerre, son projet de système général de la défense du
-royaume, il comprenait les fortifications de Lyon et celles de Paris.
-Ce projet resta quelque temps enfoui dans les cartons. M. de
-Clermont-Tonnerre, pendant son ministère, l'en tira et essaya de faire
-adopter, non pas la totalité du projet, mais une partie importante, les
-fortifications de Lyon. Elles furent proposées au conseil du roi; elles
-furent écartées: les deux ministres les plus influents de cette époque,
-M. de Villèle et M. de Corbière, s'y opposèrent. Un seul ministre, M.
-l'évêque d'Hermopolis se joignit à M. de Clermont-Tonnerre pour soutenir
-les fortifications. (_Hilarité prolongée._)
-
-La mesure n'eût donc aucune suite.
-
-Elle fut reprise, en 1830, par M. le président du conseil, au moment
-où nous soutenions, dans cette enceinte, pour la politique de la paix,
-les luttes les plus violentes qui aient eu lieu de nos jours. C'est
-pendant que la politique de la paix prévalait complétement dans la
-Chambre que la défense et la fortification de Paris ont été commencées
-par M. le maréchal Soult.
-
-Ainsi, vous le voyez, messieurs, la mesure, dans sa véritable origine,
-a eu le caractère pacifique, le caractère de la politique défensive,
-et les deux illustres maréchaux dont elle émane n'ont jamais pensé
-qu'à lui imprimer ce caractère.
-
-Et ce n'est pas nous seuls, messieurs, c'est l'Europe qui, depuis
-1814, a adopté le système de la politique défensive, et se conduit
-d'après cette vue.
-
-Autour de vous, en Allemagne surtout, à toutes les portes de
-l'Allemagne, on se fortifie pour la défense et contre l'invasion.
-Toute la politique allemande est dirigée vers ce but. Aujourd'hui
-même, au milieu de l'émotion excitée par les derniers événements, les
-projets d'armement de la Confédération germanique, à quoi
-aboutissent-ils? À des mesures de politique préventive.
-
-Quelques bruits ont été répandus de camps qui se formeraient sur le
-Rhin, de grands mouvements de troupes de la Confédération germanique:
-nous n'avons, je crois, à nous préoccuper d'aucune mesure semblable;
-ce sont des mesures défensives que l'Allemagne adopte.
-
-Mais elle s'organise très-fortement dans ce système, elle ferme toutes
-ses portes, elle s'établit sur toutes les routes par lesquelles nous
-pourrions entrer chez elle.
-
-Serons-nous moins prudents, moins fortement organisés pour la défense?
-Et dans une mesure qui n'a d'autre caractère que celui de la politique
-défensive, est-ce que nous ne persévérerons pas? Est-ce que nous ne la
-maintiendrons pas, parce qu'un moment elle aura eu un caractère moins
-rassurant pour l'Europe et pour nous-mêmes? L'honorable rapporteur me
-permettra de le dire; un moment la politique du 1er mars a pu faire
-croire à la France, je n'examine pas si c'est à tort ou à raison, que
-la mesure avait un autre but, qu'elle aurait d'autres effets; mais au
-fond, et aujourd'hui, il n'en est rien.
-
-Oui, messieurs, le vrai caractère de la mesure, depuis son origine
-jusqu'à nos jours, c'est d'être un acte de politique défensive, d'une
-politique analogue à celle qui prévaut aujourd'hui dans toute
-l'Europe, à celle que l'Allemagne en particulier pratique sous nos
-yeux.
-
-Il n'y a donc aucune raison de concevoir aucune des craintes qu'on a
-essayé, sous ce rapport, d'inspirer à la Chambre. (_Très-bien!_)
-
-Voilà, messieurs, pour l'effet matériel de la mesure; voilà ce qu'elle
-est dans son rapport avec la défense générale du royaume.
-
-Voyons son effet moral, son action sur les esprits.
-
-Quels sont les obstacles, quels sont les dangers que rencontre et qui
-menacent, soit chez nous, soit en Europe, la politique de la paix? En
-France, le défaut de sécurité, de sécurité pour le territoire, pour
-Paris. Il est resté très-naturellement, à la suite des invasions, une
-inquiétude patriotique qui préoccupe fortement les imaginations.
-
-En Europe, la même cause a laissé des espérances, des idées d'invasion
-facile.
-
-Au milieu de la prépondérance de la politique de la paix en Europe, il
-y a partout, messieurs, ne vous y trompez pas, un parti belliqueux, un
-parti qui désire la guerre.
-
-Il est très-faible, j'en suis convaincu; il ne prévaudra pas. Mais
-enfin il existe, il faut bien en tenir compte.
-
-C'est dans ce parti que le souvenir des invasions a laissé des
-espérances présomptueuses contre lesquelles il importe de se prémunir.
-
-La mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations
-en France, de les refroidir en Allemagne. (_Très-bien!_)
-
-Elle a pour effet de donner à la France la sécurité qui lui manque
-dans sa mémoire, et d'ajouter pour l'Europe, à la guerre contre la
-France, des difficultés auxquelles l'Europe ne croit pas assez. Voilà,
-messieurs, le véritable effet moral de la mesure. Elle laissera les
-esprits en France et en Europe dans une disposition autre que celle où
-ils sont aujourd'hui. Elle nous tranquillisera, nous; elle fera tomber
-les souvenirs présomptueux des étrangers. (_Très-bien!_)
-
-La mesure a quelque chose de plus important encore, quelque chose de
-plus grand, et qui la caractérise encore plus fortement comme
-politique de paix.
-
-On a beaucoup parlé de guerres d'invasion. Messieurs, les guerres
-d'invasion, de nos jours, sont des guerres de révolution. (_Mouvements
-divers._) C'est au nom de l'esprit et des tendances révolutionnaires
-que les guerres d'invasion ont lieu. Quand la Convention s'est trouvée
-en guerre avec l'Europe, pourquoi est-elle allée sur-le-champ dans
-les capitales, à Turin, à Rome, à Naples, à Bruxelles? Pour changer
-les gouvernements, pour faire de la propagande républicaine. Elle a
-bien compris qu'il fallait viser sur-le-champ à la tête des sociétés
-avec lesquelles elle était en guerre. Elle est allée dans les
-capitales pour renverser les gouvernements.
-
-Par d'autres causes, l'Empire a continué le même système. Là où la
-Convention voulait ériger des républiques, l'Empire a voulu élever des
-trônes, des dynasties. Mais la guerre d'invasion a presque toujours
-été une guerre destructive des gouvernements, faite non dans l'intérêt
-de telle ou telle question de territoire, de tel ou tel avantage
-commercial, de tel ou tel intérêt national, mais comme une guerre à
-mort. Eh bien, messieurs, croyez-vous donc que ce soit une chose
-indifférente que de mettre un terme, ou du moins d'apporter de grands
-obstacles à ce caractère révolutionnaire et destructif des guerres
-modernes? Croyez-vous donc qu'il soit indifférent, en mettant les
-capitales hors de cause, de mettre pour ainsi dire les gouvernements
-hors de cause? Ce sera là cependant, ne vous y trompez pas, si la
-mesure réussit, si elle atteint complétement son but, si Paris est
-véritablement fortifié, ce sera là le grand résultat que vous
-obtiendrez: le gouvernement que vous avez fondé, le gouvernement de
-Juillet, vous l'aurez mis hors de cause en Europe; vous aurez enlevé à
-l'Europe jusqu'à l'idée de venir renouveler contre lui ces tentatives
-de destruction que vous avez vues chez vous.
-
-Souvenez-vous, messieurs, que l'Europe nous a rendu ce que nous lui
-avions fait. (_C'est vrai!_) Souvenez-vous du langage que l'on tenait
-en 1814 et 1815. Ce n'était pas à la France, disait-on, que l'on
-faisait la guerre, c'était à son gouvernement. Langage habile, et qui
-peut bien aisément devenir trompeur! Mettez une fois pour toutes votre
-gouvernement hors de cause; vous aurez, non pas réussi complétement,
-mais vous aurez beaucoup fait pour atteindre ce but quand vous aurez
-mis Paris hors de cause dans la guerre. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Vous le voyez, messieurs, sous quelque point de vue que vous la
-considériez, la mesure est une garantie de paix; et soyez sûrs qu'elle
-est jugée ainsi en Europe par les hommes véritablement clairvoyants,
-par les grands chefs de la politique des États. Aux yeux du vulgaire,
-à des regards superficiels, elle peut paraître un danger, une menace.
-Tenez pour certain qu'elle rassure les hommes clairvoyants qui veulent
-la paix en Europe, Français ou étrangers.
-
-Et pourtant, en même temps qu'elle a ce caractère, en même temps
-qu'elle est une garantie de paix, la mesure est une preuve de force.
-Elle prouve que la France a la ferme résolution de maintenir son
-indépendance et sa dignité; c'est un acte d'énergie morale. Et d'autre
-part, elle prouve le développement des immenses ressources militaires
-et financières de la France; c'est un acte de puissance matérielle.
-
-Messieurs, une mesure qui assure, ou du moins qui protége la paix, et
-qui est en même temps une preuve de force, un acte d'énergie, c'est
-une mesure salutaire, une mesure précieuse, une mesure qu'un peuple
-sage et fier doit s'empresser d'adopter. (_Marques d'approbation._)
-
-Aussi quand nous l'avons adoptée, quand nous avons présenté à la
-Chambre le projet de loi, nous nous sommes soigneusement appliqués à
-lui maintenir, je ne veux pas dire à lui rendre ce caractère. C'est
-une des raisons pour lesquelles nous avons demandé cinq ans pour
-l'exécution des travaux. Il y avait pour cela des raisons financières,
-des raisons de bonne exécution, et aussi des raisons politiques. Nous
-avons pensé que nous ne devions pas avoir l'air pressé. Nous ne nous
-croyons pas menacés actuellement en Europe; nous n'avons pas voulu en
-avoir l'air. Nous n'avons pas voulu non plus avoir l'air menaçant.
-(_Très-bien!_) Nous sommes convaincus que nous avons le temps, tout le
-temps d'exécuter tranquillement et raisonnablement ces travaux. La
-précipitation, la crainte, la menace, la simple inquiétude, nous
-n'avons pas voulu en accepter l'apparence. C'est là la raison
-politique qui nous a déterminés à étendre à cinq ans l'exécution des
-travaux. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
-
-Messieurs, dans les circonstances actuelles, après ce qui s'est passé
-depuis un an en Europe, j'ai envie de répéter l'expression dont se
-servait tout à l'heure mon honorable ami M. de la Tournelle: «C'est
-une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» (_Mouvement._)
-
-Je vous le disais tout à l'heure; l'Europe a besoin d'être rassurée
-sur les dispositions de la France quant à la paix; l'Europe se
-souvient de l'esprit belliqueux, conquérant, qui a régné si longtemps
-en France. L'Europe le redoute; elle a besoin d'être rassurée. Et en
-même temps, au moment où vous pratiquez la politique de la paix, où
-vous la pratiquez dans des circonstances difficiles, vous avez besoin,
-vous, de faire preuve de vigilance pour votre propre force, de soin
-pour votre propre dignité.
-
-J'envie quelquefois les orateurs de l'opposition. Quand ils sont
-tristes, quand ils sympathisent vivement avec les sentiments
-nationaux, ils peuvent venir ici épancher librement leur tristesse,
-exprimer librement toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs
-plus sévères sont imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner
-leur pays. Quand le pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis
-aux hommes qui gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments
-qui l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin
-d'être rassuré, il faut parler à cette tribune avec fermeté et
-confiance. Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des
-regrets. Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que
-d'autres ont le plaisir de les répandre. (_Marques très-vives
-d'approbation._) Nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterons jamais à
-accomplir ce devoir. Je ne sais ce que nous ferions si nous étions sur
-les bancs de l'opposition; mais ici, dans les circonstances actuelles,
-nous ne viendrions pas parler des passions patriotiques en même temps
-que des passions révolutionnaires. Nous honorons, messieurs, les
-passions patriotiques, mais nous ne croyons pas qu'elles soient le
-meilleur boulevard contre les passions révolutionnaires; c'est là un
-fait démenti par l'expérience de tous les temps et par la nôtre. Le
-vrai boulevard contre les passions révolutionnaires, messieurs, ce
-sont les principes de l'ordre, la bonne organisation du gouvernement,
-le pouvoir fort et réglé. Voilà les véritables garanties contre les
-passions révolutionnaires; les passions patriotiques ont droit au
-respect, et doivent trouver leur place dans les soins du gouvernement;
-il ne peut pas, il ne doit pas les mettre en tête de sa conduite. Les
-passions patriotiques abondaient au commencement de la Révolution
-française; elles ont marché en tête des passions révolutionnaires, et
-tout à coup elles se sont trouvées devancées, surmontées par
-celles-ci. (_Très-bien!_)
-
-Elles se sont trouvées à la suite après avoir été d'abord à la tête.
-C'est là le danger... (_Nouvelle approbation._)
-
-M. ODILON BARROT.--Pourquoi? Parce que l'étranger a menacé la France.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--L'esprit dans lequel nous
-soutenons le projet de loi que nous avons présenté, c'est donc
-l'esprit de gouvernement en même temps que l'esprit de paix. Nous
-entendons fortifier le pouvoir en même temps que donner des sûretés à
-la paix en Europe. Et voyez l'ensemble des mesures que nous vous avons
-proposées. Pendant que nous défendions, que nous proclamions la
-politique de la paix au milieu des circonstances les plus difficiles,
-nous sommes venus vous proposer le maintien des armements que nous
-avons trouvés à notre avénement, et la cessation de tout armement plus
-étendu. Nous sommes venus vous proposer la prolongation de la durée du
-service militaire, l'organisation de la réserve, les fortifications de
-Paris: voilà l'ensemble des mesures du cabinet, voilà la véritable
-expression, le véritable caractère de sa politique: d'une part, la
-paix; de l'autre, la forte organisation du pouvoir et de la sûreté
-publique. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Il sortira de là, messieurs, la paix rétablie, ou plutôt fortement
-maintenue en Europe, et l'établissement militaire de la France
-régulièrement fortifié.
-
-Messieurs, croyez-moi; cette politique et ses effets n'ont rien de
-menaçant ni pour les libertés publiques ni pour notre gouvernement. Si
-vous portez vos regards au dedans comme je viens de les promener au
-dehors, la mesure ne vous offrira pas de caractère plus inquiétant.
-Vous le voyez, ce n'est pas une mesure de parti, ce n'est pas le
-triomphe du parti de la paix sur celui de la guerre, de la
-conservation sur le mouvement, du pouvoir sur la liberté. Non, ce
-n'est pas une lutte de parti (_Très-bien! très-bien!_) Les opinions
-sont disséminées, divisées sur tous les bancs de la Chambre. Je ne
-m'en afflige pas; je serais profondément fâché qu'une mesure semblable
-fût une victoire des uns sur les autres. (_Très-bien! très-bien!_) Il
-faut, pour son efficacité comme pour notre honneur à tous, qu'elle
-soit au-dessus de nous tous; il faut qu'elle obtienne, je voudrais
-pouvoir dire l'unanimité, mais au moins une grande majorité dans cette
-Chambre; tenez pour certain, messieurs, que la paix sera d'autant plus
-assurée et la France d'autant plus respectée que la mesure que vous
-discutez sortira plus grande et plus unanime de cette Chambre.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-On dit qu'elle est gigantesque, tant mieux! je voudrais, s'il était
-possible, que nous eussions en ce moment deux, trois, quatre Paris à
-fortifier. (_On rit._)
-
-M. DE VATRY.--Faites tout de suite les murailles de la Chine!
-
-_M. le ministre._--Je crois beaucoup à l'effet moral de la conduite
-des gouvernements sur les peuples qui les regardent; je crois beaucoup
-qu'un spectacle de résolution ferme, générale et tranquille, ne
-durât-il que huit jours, grandit et fortifie immensément notre patrie
-en Europe. (_Mouvement._) Je désire donc passionnément que nous lui
-offrions ce spectacle; je désire que le sentiment du bien que la
-France retirera des fortifications de Paris soit assez puissant sur
-vous tous pour vous faire surmonter les difficultés d'exécution et de
-détail qui s'y rattachent. Que la question de l'utilité morale et
-politique soit énergiquement résolue par chacun de vous: que la
-conviction que je vous demande soit forte en vous tous, et les
-questions d'argent, et les questions de système descendront beaucoup à
-vos yeux. (_Très-bien!_)
-
-Je sais la valeur de ces questions, mais je ne m'en effraye point. Les
-questions d'argent, quelque graves qu'elles soient, sont résolues dans
-le projet de M. le ministre des finances. Il a de quoi y pourvoir;
-sans cela nous n'aurions pas demandé les fortifications.
-
-M. DE VATRY.--Oui, en renonçant à toute espèce de travaux jusqu'en
-1848. (_Mouvement._)
-
-_M. le ministre._--Les questions de système! je déclare que je n'en
-suis pas juge, et que je me trouverais presque ridicule d'en parler;
-je n'y entends rien. Ce que je demande, c'est une manière efficace, la
-plus efficace, de fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une
-fortification de Paris vraiment efficace, je le trouverai bon.
-(_Très-bien! très-bien! Sensation prolongée._)
-
-Un seul mot, et je finis. Un homme dont j'honore autant le caractère
-que j'admire son talent, M. de Lamartine (_Mouvement_) s'est vivement
-préoccupé, quant à la mesure que nous discutons, de l'approbation
-qu'elle lui a paru rencontrer dans les partis extrêmes; il en a conclu
-qu'elle devait tourner à leur profit, et que nous devions la
-repousser.
-
-Je ne puis partager cette crainte: les partis extrêmes travaillent à
-s'emparer de tout; nous les rencontrons partout; nous les rencontrons
-dans les élections, dans la presse, dans la garde nationale, je ne
-veux pas dire à cette tribune.
-
-M. JOLY.--Pourquoi pas? (_Hilarité._)
-
-_M. le ministre._--Je ne m'y refuse pas; c'est une preuve de plus à
-l'appui de ce que j'avais l'honneur de dire.
-
-Nous les rencontrons partout. (_On rit._) Partout ils travaillent à
-s'insinuer, à s'emparer de la force qui est devant eux. Est-ce une
-raison de nous méfier de tout? est-ce une raison de renoncer à tout,
-aux élections, à la tribune, à la garde nationale. (_Non! non!_)
-
-Que les partis extrêmes s'efforcent autant qu'ils voudront, ils
-seront battus partout. (_Marques d'approbation._) Toutes nos
-institutions, par leur libre et complet développement, toutes nos
-institutions tourneront contre eux. Ce qui se passe depuis dix ans
-m'en donne la complète assurance. Que les élections se fassent, que la
-presse écrive, que les fortifications de Paris s'élèvent, toutes ces
-forces tourneront contre les partis extrêmes. (_Très-bien!
-très-bien!_) Ils y trouveront peut-être des champs de bataille, mais
-certainement des défaites. (_Très-bien!_)
-
-Les fortifications de Paris, vous croyez que les factions s'en
-empareront! Vous croyez qu'elles s'y enfermeront! Elles le tenteront
-peut-être, messieurs, et elles échoueront, comme elles ont partout
-échoué jusqu'ici.
-
-J'ai encore plus de foi que l'honorable M. de Lamartine et dans nos
-institutions et dans le bon sens et l'énergie de mon pays. Je sais que
-c'est une condition laborieuse, rude; je sais qu'il en coûte d'avoir à
-se défendre sans cesse contre l'invasion des factions et des
-brouillons. Dans notre organisation sociale, il faut s'y résoudre,
-messieurs; c'est la liberté même; c'est à cette épreuve que les
-honnêtes gens, que les hommes sensés grandissent et deviennent les
-maîtres de leur pays.
-
-Soyez tranquilles, messieurs, sur les fortifications de Paris, comme
-je le suis sur les élections, comme je le suis sur la garde nationale;
-elles seront défendues, elles seront possédées par ce même esprit de
-conservation et de paix, qui, depuis dix ans, à travers toutes nos
-luttes, a prévalu dans toute notre histoire, et qui a fait notre
-gloire comme notre sûreté. (_Mouvement prolongé d'assentiment._)
-
-
-Une longue agitation succède à ce discours, la séance reste suspendue.
-L'orateur qui succède à M. Guizot attend à la tribune que le silence
-se rétablisse.
-
-
-
-
-CIV
-
-Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.
-
---Chambre des députés.--Séance du 30 janvier 1841.--
-
-
-À diverses époques, spécialement en 1831, 1832 et 1833, le maréchal
-Soult, président du cabinet du 29 octobre 1840, avait exprimé, dans la
-question des fortifications de Paris, une opinion contraire au système
-de l'enceinte continue, et exclusivement favorable au système des
-forts détachés. En présentant, le 12 décembre 1840, le projet de loi
-où les deux systèmes étaient résumés et combinés, il fit, dans
-l'exposé des motifs, la réserve de son opinion précédente; mais, dans
-la discussion du projet de loi, cette réserve devint pour l'opposition
-une arme, et pour le maréchal Soult un embarras. Dans la séance du 27
-janvier 1841, le général Schneider, qui passait pour avoir la
-confiance du maréchal, proposa un amendement qui écartait du projet de
-loi l'enceinte continue et le réduisait à un ensemble de forts
-détachés.
-
-Dans la séance du 31 janvier, le maréchal Soult essaya de maintenir sa
-première opinion en expliquant pourquoi il avait accepté le nouveau
-projet; mais son explication confuse jeta la Chambre dans un grand
-trouble et fut sur le point de compromettre le sort du projet de loi
-et de la mesure. Je pris sur-le-champ la parole pour rétablir la vraie
-situation et le ferme dessein du cabinet, en expliquant la situation
-et la conduite de son président.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je tiens pour mon compte... (_Exclamations à
-gauche.--Au centre_: Très-bien! Écoutez! écoutez!) Je tiens pour mon
-compte à la clarté des situations encore plus qu'à celle des idées, et
-à la conséquence dans la conduite encore plus que dans le
-raisonnement. (_Très-bien!_)
-
-Il y a quelques jours, je disais à cette tribune deux choses: l'une,
-que je voulais les fortifications de Paris réelles, efficaces;
-l'autre, que, sur la question de système, je n'avais pas d'avis
-personnel, que je ne me sentais pas en état d'en avoir un.
-(_Mouvements divers._) Ces deux choses, messieurs, je les disais
-sincèrement, sérieusement; je les répète aujourd'hui. Cette longue
-discussion ne m'a point donné, sur la question de système, une
-conviction personnelle et arrêtée (_Rumeurs_); mais elle m'a confirmé
-dans la conviction que les fortifications de Paris devaient être
-efficaces, et que celles qui sont présentées dans le projet de loi
-étaient de beaucoup les plus efficaces. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Je ne suis pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge
-compétent, éclairé, de la question de système (_Écoutez! écoutez!_);
-mais il m'est évident que le système proposé par le projet de loi est
-le plus efficace de tous. (_Nouvelle approbation._) Je le maintiens
-donc tel que le gouvernement l'a proposé.
-
-On lui a fait beaucoup d'objections sur lesquelles je ne m'arrêterai
-point. On l'a présenté comme dangereux pour l'ordre, dangereux pour la
-liberté, dangereux pour nos finances, dangereux pour Paris, en cas
-d'événements déplorables.
-
-Il y a du vrai dans ces objections. (_Mouvements divers._) Il y a une
-certaine part de vérité. Il n'y en a pas assez, à mon avis, pour
-détruire ces deux vérités que Paris doit être fortifié, et qu'il doit
-l'être d'une manière efficace.
-
-S'il était vrai que le système proposé par le gouvernement fût
-radicalement, essentiellement dangereux pour l'ordre, pour la liberté,
-pour nos finances, je comprendrais toute la valeur qu'on attache à ces
-objections. Il n'en est pas ainsi. Il peut y avoir, dans certaines
-occurrences, quelques inconvénients pour l'ordre, quelques périls pour
-la liberté; il n'y en a pas assez pour détruire la nécessité de
-fortifier Paris et de le fortifier efficacement, le plus efficacement
-possible. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
-
-S'il m'était démontré que l'amendement atteint le même but que le
-projet de loi, que c'est une fortification efficace, suffisante, je
-l'accepterais. Il a quelques inconvénients de moins que le projet. Il
-répond à quelques-unes des objections des adversaires du projet. Mais
-la discussion n'a élevé, dans mon esprit, que des doutes sur
-l'efficacité de l'amendement comme fortification de Paris.
-
-À Dieu ne plaise que je me donne ici, à moi-même, le démenti et le
-ridicule de le discuter militairement! Je ne demande que la permission
-de récapituler les doutes que la discussion même a élevés, et laisse
-dans mon esprit.
-
-Il me paraît évident que pour atteindre, par l'amendement et dans son
-système, le but de fortifier Paris, il faudrait un nombre de forts
-infiniment plus considérable, et, par conséquent, une dépense beaucoup
-plus étendue que l'amendement ne le propose... (_C'est vrai!_) Il me
-paraît évident également que la distance à laquelle les forts sont
-placés, dans le système de l'amendement, détruit ou du moins affaiblit
-beaucoup l'efficacité de la fortification... (_Marques d'adhésion._)
-il me paraît enfin évident que le mur d'octroi ne répond à aucun
-usage réel pour la défense de Paris... (_Nouvelle adhésion._) Voilà
-mes doutes sur la question technique.
-
-Quant à la question politique, l'amendement détruit en partie l'effet
-moral, le grand effet moral de la mesure que nous discutons.
-(_Très-bien!_) Il faut que je redise encore ici ce que je disais la
-première fois que j'ai eu l'honneur de parler de cette mesure devant
-la Chambre. Un de ses grands mérites à mes yeux, c'est de n'être pas
-une mesure de parti (_Assentiment_)... de n'être pas votée à la suite
-d'une lutte des partis, de réunir dans cette Chambre un grand nombre
-de suffrages, et des suffrages appartenant à des opinions politiques
-différentes, de s'élever ainsi au-dessus de la politique.
-(_Très-bien!_)
-
-Je maintiens que l'effet moral de cette mesure en dehors de nos
-frontières (_Adhésion générale_)... tient en grande partie à
-l'accomplissement de cette condition; l'amendement la fait perdre au
-projet. (_Nouvelle adhésion._)
-
-Je reste, messieurs, sur la question technique, ignorant comme au
-début de cette discussion; mais j'en ai assez entrevu pour comprendre
-que l'amendement ne résout pas cette question d'une manière aussi
-efficace, aussi incontestable que le projet de loi. (_Très-bien!_) Et
-quant à la question politique, dont il m'appartient de juger, je
-n'hésite pas à affirmer que l'amendement ne la résout pas du tout, et
-que le projet de loi la résolvait complétement. (_Nouvelles marques
-d'assentiment._)
-
-Je maintiens donc le projet de loi; je le maintiens dans les limites
-que je viens d'indiquer, avec le sens et le caractère d'une mesure qui
-garantit la paix en même temps qu'elle prouve la force de la France.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-C'est sous ce double caractère que j'ai présenté le projet à la
-Chambre; et il m'a paru que la Chambre comme la commission, comme le
-gouvernement, l'acceptait sous ce double caractère: je le maintiens
-donc.
-
-D'où viennent donc les difficultés de la situation et le parti qu'on
-essaye d'en tirer?
-
-Il faut que la Chambre me permette, sans que personne s'en offense,
-sans que personne s'en inquiète, de dire à ce sujet tout ce que je
-pense. (_Écoutez! écoutez!_) La situation est trop grave pour que je
-n'essaye pas de la mettre, dans sa gravité, dans sa nudité, sous les
-yeux de la Chambre: là seulement est le moyen d'en sortir.
-(_Sensation._)
-
-M. le président du conseil avait, il y a quelques années, exprimé sur
-cette question, sur les moyens de défendre Paris, une opinion qui a
-droit, plus que celle de personne au monde, au respect de la Chambre
-et de la France.
-
-Personne ne peut présenter, sur une pareille question, ses idées avec
-autant d'autorité, avec autant de titres à la confiance du pays que M.
-le président du conseil. (_Très-bien!_)
-
-Qu'a-t-il fait? Tout ce qu'il pouvait, tout ce qu'il devait faire en
-pareille situation. Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de la
-majorité de ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement, le
-projet de loi que la majorité de ses collègues a jugé le meilleur dans
-la situation politique; et, en même temps, il a réservé l'expression
-libre, sincère, de son opinion personnelle, le respect de ses
-antécédents.
-
-M. le président du conseil me permettra, j'en suis sûr, de le dire
-sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte pas à cette tribune
-la même habitude, la même dextérité de tactique qu'il a si souvent
-déployée ailleurs. Il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi
-exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles.
-(_Mouvement._)
-
-M. MAURAT-BALLANGE.--Ce n'est pas de la dextérité qu'on doit apporter
-à la tribune; c'est de la franchise.
-
-_M. le ministre._--Ce que je dis là, messieurs, c'est l'expression
-simple de la situation, c'est le simple bon sens. Il est arrivé à des
-hommes qui avaient plus d'habitude de la tribune que M. le président
-du conseil, à des hommes qui avaient passé leur vie dans l'enceinte du
-Parlement, de se trouver dans la même situation où il vient de se
-trouver. M. Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des
-mesures proposées par le cabinet dont ils faisaient partie; je ne dis
-pas seulement qu'ils ont réservé leur opinion, ils ont combattu les
-mesures même de leur cabinet.
-
-M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, habiles à échapper
-aux difficultés d'une telle situation. M. le président du conseil a
-cherché et trouvé ailleurs sa gloire. (_On n'entend pas._)
-
-Je parle sérieusement, et il n'y a rien, dans ce que je dis, qui
-puisse exciter le moindre murmure, la moindre surprise légitime.
-
-_Une voix._--On ne murmure pas; on se plaint seulement de ne pas
-entendre.
-
-_M. le ministre._--Je me ferai entendre.
-
-J'affirme donc que, dans cette circonstance délicate, M. le président
-du conseil a usé d'un droit, d'un droit consacré dans notre forme de
-gouvernement, d'un droit qui a été souvent exercé ailleurs, et dans
-des occasions aussi graves. Il n'y a rien que de parfaitement simple,
-de parfaitement légitime dans sa conduite; il a bien fait de maintenir
-son opinion, son passé, et d'apporter à la tribune ce qu'il regarde
-comme l'expression de la vérité, dans l'intérêt du pays.
-(_Mouvement._)
-
-Mais le projet de loi est resté entier; c'est le projet du
-gouvernement, le projet du cabinet; le cabinet le maintient; M. le
-président du conseil le maintient lui-même. Il vient de le répéter
-tout à l'heure à cette tribune, de le répéter formellement; personne
-n'a le droit de le démentir, personne n'a le droit d'élever le moindre
-doute sur la sincérité de son intention et de son langage.
-(_Très-bien!_)
-
-Je poursuis, messieurs, car toute la difficulté de la situation
-n'était pas là, et quand j'ai dit ce que je viens de dire, je n'ai pas
-tout expliqué; le gouvernement a rencontré dans cette Chambre, sur vos
-bancs, une difficulté analogue et bien plus grave. (_Mouvement._)
-
-Messieurs, je crois pouvoir dire qu'il n'y a personne dans cette
-Chambre qui doute de mon sincère attachement, non seulement aux formes
-légales du gouvernement représentatif, écrites dans la Charte, mais
-aux principes vitaux qui doivent présider à la pratique de ce
-gouvernement.
-
-Le premier de ces principes, messieurs, c'est la formation, l'action,
-l'influence journalière d'une majorité ferme, compacte, décidée, d'une
-majorité liée par la communauté des principes politiques, des
-sentiments et des intentions. Quand cette majorité existe, c'est son
-devoir de soutenir les hommes qui parlent pour elle et qui la
-défendent sur ces bancs. Quand ces hommes ont l'honneur d'être avoués
-par une telle majorité, c'est leur devoir de lui être étroitement
-fidèles, de soutenir et de défendre les maximes et la politique
-qu'elle professe et veut faire prévaloir. (_Très-bien!_)
-
-Quand une telle majorité existe, messieurs, quand elle a subi de
-longues et véritables épreuves, oh! alors, malgré les difficultés
-toujours inhérentes au gouvernement, on peut dire qu'il est facile;
-l'impulsion décidée, le point d'appui sûr ne lui manquent pas. Mais,
-après tant de crises, après la dissolution tant de fois répétée de la
-majorité parlementaire, quand la grande oeuvre, à laquelle le cabinet
-est appelé, est précisément de reformer cette majorité, de la faire
-rentrer dans les voies régulières du gouvernement, de lui rendre à
-elle-même sur le gouvernement l'influence qui lui appartient et
-qu'elle doit exercer, alors la situation est difficile. Alors on peut
-rencontrer des embarras dont il n'y a pas moyen d'éviter l'explosion,
-et qui viennent se révéler à cette tribune. (_Rumeurs diverses._)
-
-Eh bien, messieurs, la diversité des opinions, des intentions sur la
-mesure qui nous occupe, nous l'avons rencontrée dans la majorité
-politique qui nous soutient, et à laquelle nous sommes dévoués; nous
-n'avons pas trouvé dans son sein, sur cette grande question, le même
-ensemble, la même décision qu'elle a montrés ailleurs.
-
-Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas là un fait grave, un fait
-dont il a été impossible au gouvernement de ne pas porter le poids
-devant vous? Je vous réponds que si l'opinion de la majorité de cette
-Chambre sur la question qui nous occupe avait été aussi formée, aussi
-décidée, aussi unanime qu'elle l'était, il y a deux mois, dans la
-discussion de l'adresse, vous ne verriez pas le spectacle que vous
-voyez. (_Mouvements divers._)--Rien de ce qui se passe ne se serait
-passé.
-
-Et croyez-vous qu'il fût facile, qu'il fût possible au pouvoir
-d'imposer son opinion et sa volonté à cette majorité troublée et
-divisée? Messieurs, cela ne se peut pas. Il y a de la liberté au sein
-de la majorité; elle agit par conviction, selon sa volonté, et pour
-lui faire adopter une opinion, une volonté, il faut l'y amener, l'y
-amener librement par la discussion à cette tribune.
-
-C'est là l'oeuvre qui est imposée au cabinet; et jamais peut-être
-cette oeuvre n'a été plus difficile que dans la situation où nous nous
-trouvons; jamais l'opinion au sein de la majorité n'a été plus
-diverse, plus difficile à rallier.
-
-Qu'a dû faire, qu'a fait le cabinet? Il n'est pas venu braver la
-majorité; il n'est pas venu lui imposer avec arrogance son opinion,
-son intention, son intérêt. Il a fait la part des situations; il a
-fait la part des opinions diverses; il a écouté, il a attendu,
-disposé, comme c'était son devoir, à transiger, s'il le fallait
-absolument. (_Mouvements divers._) Je ne dis rien là d'étrange. (_Non!
-non!_) C'est là l'effet ordinaire, l'effet continuel du gouvernement
-représentatif. Nous ne sommes pas venus ici, pas plus sur cette
-question que sur une autre, avec la prétention de tout emporter, de
-dicter la loi; nous sommes venus ici pour la faire en la débattant
-librement avec vous, et en transigeant, s'il le faut. (_Très-bien!_)
-
-Et ce que nous faisons là, messieurs, c'est ce qui se fait tous les
-jours, partout, ce que l'honorable M. Thiers, il le sait bien, a fait
-vingt fois, comme nous, dans sa vie parlementaire.
-
-Mais en même temps que nous avons senti et accepté cette nécessité de
-notre situation, en même temps que nous nous sommes montrés disposés à
-lui faire sa part, nous n'avons pas renoncé à l'espérance de ramener
-la majorité à notre opinion, de la rallier au projet de loi. Et la
-preuve que nous n'avons pas renoncé à cette espérance, c'est que je
-la poursuis en ce moment. (_Très-bien!_)
-
-Je n'ai pas la prétention d'imposer mon opinion à la majorité; elle
-est libre; elle est libre comme le gouvernement; elle peut dire: je ne
-veux de ce que vous me proposez que dans telle mesure, jusqu'ici et
-non pas plus loin. C'est au gouvernement à voir alors s'il lui
-convient d'accepter cette transaction, et si, dans l'intérêt du pays,
-qui seul nous occupe, cette transaction serait assez efficace pour
-résoudre la grande question que nous discutons, pour lui faire faire
-au moins un grand pas. Je dis que c'était le devoir, le devoir
-élémentaire du gouvernement de se conduire comme il l'a fait dans
-cette occasion. (_Mouvement d'approbation._) Et en même temps je
-persiste dans ce que je disais en montant à cette tribune: le
-gouvernement a présenté le projet de loi; il l'a présenté sincèrement,
-sérieusement, comme celui qui convenait le mieux pour résoudre la
-question elle-même; il le maintient. M. le président du conseil, après
-l'usage qu'il a fait de sa liberté, de son opinion, de ses réserves,
-M. le président du conseil le maintient comme le cabinet tout entier.
-C'est sur ce projet que la Chambre est appelée à délibérer; c'est à la
-majorité à voir si elle veut faire au cabinet, je dirai la concession
-d'accepter le projet tout entier, tel que le gouvernement et la
-commission en sont tombés d'accord, ou si elle veut lui imposer des
-transactions sur lesquelles le gouvernement ne refuse pas et ne
-refusera jamais de délibérer, car son devoir est d'écouter tout ce qui
-peut se dire à ce sujet, et d'accueillir, dans une certaine mesure,
-tout ce qui serait conciliable avec l'intérêt du pays. (_Sensation et
-rumeurs diverses._)
-
-Messieurs, encore un mot, je finis.
-
-Je maintiens le projet de loi; je persiste à dire que, dans l'opinion
-du gouvernement, c'est la meilleure manière, la plus efficace
-techniquement, la seule efficace politiquement et moralement
-(_Très-bien!_), de résoudre la grande question sur laquelle nous
-délibérons.
-
-M. LACROSSE.--Je demande la parole. (_Bruit._)
-
-_M. le ministre._--Si le projet de loi n'est pas adopté, soyez-en
-sûrs, la question ne sera pas complétement résolue, et la Chambre
-n'obtiendra pas de sa délibération tous les bons effets qu'elle a
-droit d'en attendre et que nous cherchons. (_Très-bien! Vive
-adhésion._)
-
-
-
-
-CV
-
-Discussion sur le traité conclu le 29 octobre 1840 entre la France et
-la République argentine.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 8 février 1841.--
-
-
-Dans la séance du 8 février 1841, le marquis de Brézé interpella le
-cabinet sur le traité conclu à Buenos-Ayres, le 29 octobre 1840, par
-l'amiral de Mackau, et d'après les instructions du cabinet précédent,
-avec le général Rosas, dictateur de la République argentine, et aussi
-sur la question de savoir si le nouveau cabinet avait l'intention de
-ratifier ou non ce traité. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, je pourrais
-dire, comme le reconnaissait tout à l'heure l'honorable préopinant,
-que je suis désintéressé dans cette question, car j'ai été
-complétement étranger aux actes qui ont amené le traité et au traité
-lui-même. Il a été signé le 29 octobre, le jour même où se formait le
-cabinet dont j'ai l'honneur de faire partie. Mais je ne me prévaudrai
-point de ce moyen échappatoire. Quelque diverse que puisse être la
-politique de deux cabinets, il y a certaines affaires, certaines
-portions du gouvernement qui passent solidairement de l'un à l'autre.
-Si je pensais, si le cabinet pensait que le traité dont il s'agit fût
-peu honorable ou nuisible à la France, il devrait lui refuser sa
-ratification. Ce serait grave, messieurs. En principe, dans le droit
-public régulier, quand un négociateur n'a pas dépassé ses
-instructions, la ratification est due au traité qu'il a conclu; car,
-sans cela, que signifieraient les pouvoirs donnés à un négociateur? Il
-faut, ou que le négociateur ait dépassé ses instructions, ou qu'il
-soit survenu, depuis que les instructions lui ont été données,
-quelqu'un de ces grands événements qui changent complétement la face
-des choses, pour que le gouvernement ait le droit de refuser la
-ratification.
-
-Je crois que, dans l'occasion dont il s'agit, il n'y a rien eu de
-semblable. L'honorable M. de Mackau a agi dans les limites de ses
-instructions; il les a non-seulement accomplies, mais, comme j'espère
-le prouver à la Chambre, il a fait mieux que ses instructions ne lui
-prescrivaient: il n'a rien fait qui ne soit juste en soi, utile pour
-la France; le traité doit être ratifié, et l'intention du gouvernement
-du roi est de le ratifier.
-
-Et d'abord, messieurs, avant le traité, dans les préliminaires de la
-négociation, M. de Mackau a mis tout le soin nécessaire pour que la
-dignité et l'honneur de la France fussent parfaitement à couvert.
-Envoyé avec ordre de négocier, il a commencé par s'assurer que les
-négociations seraient, non-seulement acceptées, mais proposées,
-ouvertes en quelque sorte par le gouvernement argentin lui-même; et ce
-n'est qu'après avoir acquis cette certitude qu'il est entré en
-négociation. Arrivé devant Buenos-Ayres, il a eu soin que les
-négociations se passassent sous le drapeau français, à bord d'un
-bâtiment français; il a témoigné une vive susceptibilité nationale. Et
-cette susceptibilité a été acceptée. C'est sous le pavillon français,
-à bord d'un bâtiment français, que la négociation a eu lieu. Enfin,
-poussant jusqu'au scrupule une fierté délicate, il a attendu que le
-ministre anglais, M. Mandeville vint lui faire à son bord la première
-visite, avant de profiter des offres que cet honorable agent
-diplomatique lui avait faites de s'entremettre entre lui et le
-gouvernement argentin.
-
-Et, à cette occasion, je suis bien aise de dire que le gouvernement du
-roi, et M. de Mackau en particulier, ont à se louer et des
-instructions données au ministre anglais par le gouvernement
-britannique, et de la manière dont M. Mandeville a exécuté ses
-instructions.
-
-Les préliminaires du traité ainsi connus, les soins apportés par M. de
-Mackau dans la négociation ainsi bien expliqués, j'entre dans l'examen
-du traité en lui-même, et je l'examine d'abord dans ses rapports avec
-les instructions que M. de Mackau avait reçues.
-
-Les instructions du cabinet du 1er mars sont de deux dates; les unes
-du 15 mai 1840, adressées à M. Buchet de Martigny, les autres du 21
-juillet de la même année, adressées à M. de Mackau. Ces instructions
-sont entièrement conformes aux instructions données par les cabinets
-précédents. Depuis l'origine, la France a fait porter ses réclamations
-à Buenos-Ayres sur deux points principaux: une indemnité pour les
-Français qui avaient souffert, et le traitement de la nation la plus
-favorisée, quant aux propriétés et aux personnes, pour les Français
-résidant sur le territoire de la république. C'est sur ces deux points
-que les cabinets du 15 avril et du 12 mai, comme celui du 1er mars,
-ont toujours insisté. Voici les termes des instructions. M. le
-ministre des affaires étrangères du cabinet du 1er mars écrivait le 15
-mai, à M. Buchet de Martigny:
-
-«Je n'ai pas besoin de vous dire que notre résolution bien arrêtée est
-d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
-doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession à nos
-nationaux, pour leurs personnes et leurs propriétés, du traitement de
-la nation la plus favorisée, jusqu'à la conclusion d'un traité
-définitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont éprouvé des
-dommages par suite des actes arbitraires des autorités locales,
-l'admission du principe d'une indemnité modérée dont on réglerait plus
-tard la quotité par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
-depuis longtemps posées, et par cela même que, dès le premier moment,
-nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
-dignité et de nos intérêts essentiels, il ne nous est pas possible de
-les réduire.»
-
-Le 21 juillet suivant, les mêmes instructions étaient données à M. de
-Mackau en ces termes:
-
-«Nous ferez part, soit aux agents anglais, soit à tous les agents des
-nations maritimes amies de la France et neutres dans cette querelle,
-vous leur ferez part des dispositions du gouvernement du roi; vous
-leur annoncerez qu'il est prêt à traiter, qu'il veut la paix, la paix
-immédiate, mais honorable, et toujours aux conditions si modérées que
-nous avons déjà posées. Bien que les hostilités se soient prolongées,
-que les dépenses de la France se soient accrues, elle n'ajoute rien à
-ses prétentions, elle se borne toujours à demander:
-
-«1º Le traitement de la nation la plus favorisée pour les Français
-habitant la République argentine, sous le rapport seul des personnes
-et des propriétés;
-
-«2º Le principe d'une indemnité pécuniaire pour ceux de nos nationaux
-qui ont souffert les mauvais traitements pour lesquels nous sommes en
-réclamation.
-
-«Si vous pouvez obtenir que cette indemnité soit nominative, et que le
-chiffre total en soit approximativement fixé, sauf une liquidation
-ultérieure, cela vaudra mieux, car les difficultés seront moindres
-quand il faudra exiger définitivement cette indemnité. Toutefois,
-comme ces conditions secondaires n'étaient pas comprises dans notre
-ancien ultimatum, il ne faudrait pas y tenir péremptoirement, et vous
-en finiriez sur ce point, à la simple condition d'une indemnité, posée
-en principe dans le traité que vous aurez à souscrire.»
-
-Voilà quelles étaient les instructions données à M. de Mackau. Je
-prends le traité même:
-
-«Article 1er. Sont reconnues par le gouvernement de Buenos-Ayres les
-indemnités dues aux Français qui ont éprouvé des pertes ou souffert
-des dommages dans la République argentine; et le chiffre de ces
-indemnités, qui reste seul à déterminer, sera réglé dans le délai de
-six mois, par la voix de six arbitres nommés d'un commun accord, et
-trois pour chaque partie, entre les deux plénipotentiaires.
-
-«En cas de dissentiment, le règlement desdites indemnités sera déféré
-à l'arbitrage d'une tierce puissance qui sera désignée par le
-gouvernement français.»
-
-La Chambre voit que les instructions ont été scrupuleusement
-accomplies quant au principe de l'indemnité, et que M. de Mackau a
-fait mieux, puisqu'il a obtenu que l'arbitrage fût déféré en
-définitive, si l'on ne s'entendait pas, à un septième arbitre au choix
-du gouvernement français.
-
-Sur le point de l'indemnité donc, les instructions ont été,
-non-seulement accomplies, mais améliorées.
-
-J'en viens à ce qui regarde le traitement des personnes: le traité
-porte:
-
-«Art. 5. Bien que les droits et avantages dont les étrangers jouissent
-actuellement sur le territoire de la Confédération argentine, en ce
-qui concerne leurs personnes et leurs propriétés, soient communs aux
-citoyens et sujets de toutes et de chacune des nations amies et
-neutres, le gouvernement de S. M. le roi des Français et celui de la
-province de Buenos-Ayres, chargé des relations extérieures de la
-Confédération argentine, déclarent qu'en attendant la conclusion d'un
-traité de commerce et de navigation entre la France et la
-Confédération argentine, les citoyens français sur le territoire
-argentin et les citoyens argentins sur le territoire français, seront
-considérés et traités, sur l'un et l'autre territoire, en ce qui
-concerne leurs personnes et leurs propriétés, comme le sont ou
-pourront l'être les sujets et citoyens de toutes et de chacune des
-autres nations, même les plus favorisées.»
-
-Voilà donc, à ce sujet, les instructions scrupuleusement accomplies.
-Ce qui jusqu'ici avait toujours été refusé, c'est-à-dire le
-traitement de la nation la plus favorisée, est accordé aux Français
-quant aux personnes et aux propriétés.
-
-L'honorable M. de Brézé parlait tout à l'heure d'avantages plus
-considérables obtenus par les Anglais. M. de Brézé n'a pas remarqué
-que les Anglais ont un traité de commerce conclu avec la République
-argentine. Quant à nous, nous ne l'avons pas encore; on le négociera
-bientôt. Ce qui regarde les relations commerciales de la France avec
-la République argentine n'est pas encore réglé. Il n'y avait en
-question, et il n'y a eu de réglé par le traité que ce qui concernait
-les personnes et les propriétés. Rien ne prouve (et j'ai lieu de
-supposer le contraire), rien ne prouve que, quand ces négociations
-seront mises à fin, nous n'aurons pas les mêmes avantages commerciaux
-dont jouissent les Anglais. Mais en ce qui touche les personnes et les
-propriétés, la situation de la France est absolument la même que celle
-des nations les plus favorisées, celle de l'Angleterre par exemple,
-dans la République argentine.
-
-Maintenant voici l'art. 6 auquel M. de Brézé faisait allusion:
-
-«Art. 6. Nonobstant ce qui est stipulé dans l'article précédent, si le
-gouvernement de la Confédération argentine accordait, aux citoyens de
-tous ou partie des États de l'Amérique du Sud, des droits spéciaux,
-civils ou politiques, plus étendus que ceux dont jouissent
-actuellement les sujets de toutes ou de chacune des nations amies et
-neutres, même les plus favorisées, ces droits ne pourraient être
-étendus aux citoyens français établis sur le territoire de la
-république, ni être réclamés par eux.»
-
-La Chambre, je crois, comprendra sans peine la restriction.
-
-Les États de l'Amérique du Sud se considèrent comme formant chez eux
-une sorte de ligue et pouvant accorder les uns chez les autres, à
-leurs citoyens, des droits civils et politiques, par exemple, le droit
-de voter dans les élections; mais ces droits n'ont jamais été
-concédés, non-seulement à aucun sujet des nations européennes, mais
-même à aucun Américain du Nord. Dans aucun des États de l'Amérique du
-Sud, les Américains du Nord ne jouissent de ces droits, ni les Anglais
-non plus. Cet article ne prive donc les Français, dans la République
-argentine, d'aucun droit qui soit possédé ou puisse l'être par des
-sujets de nations européennes, ou de l'Amérique du Nord; il n'a pour
-objet que de leur interdire toute ingérence dans le gouvernement et la
-politique des États de l'Amérique du Sud. En fait, je crois que cet
-article ne peut avoir que des avantages pour la France. Les Français
-qui se trouvent dans l'Amérique du Sud ne sont que trop disposés à
-intervenir dans la politique de ces pays, et c'est peut-être à cette
-disposition que nous devons les plus grands embarras que nous ayons
-rencontrés dans cette affaire. L'article ne fait donc qu'interdire à
-nos nationaux ce qui ne serait d'aucune utilité pour la France, ce
-qui, au contraire, lui serait nuisible.
-
-Voilà quelle est la valeur réelle des restrictions apportées, pour
-nous, au traitement de la nation la plus favorisée.
-
-La Chambre voit qu'en ce qui concerne les rapports de la France avec
-la République argentine, M. de Mackau a non-seulement obtenu ce qu'il
-était chargé de demander, mais mieux, à certains égards, et mieux
-qu'on n'avait espéré jusque-là. Je vais en donner une preuve qui
-frappera certainement la Chambre.
-
-Les hommes qui avaient conduit nos affaires dans la République
-argentine d'après une politique tout autre que celle qui a présidé au
-traité, les hommes qui avaient lié les affaires de la France à celles
-de la république de Montevideo et à celle des insurgés de
-Buenos-Ayres, avaient d'avance posé, avec ces divers partis, les bases
-de la convention à intervenir entre la France et eux, si ces partis
-venaient à triompher et si le dictateur Rosas était renversé. Il y
-avait eu une espèce de convention préalable entre M. Buchet de
-Martigny et quelques-uns des chefs de l'insurrection argentine,
-convention destinée à régler les rapports de la France avec cette
-république quand l'insurrection aurait triomphé et amené le
-renversement de Rosas.
-
-M. DE BRÉZÉ.--Cela regarde le ministère de M. Molé.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Cela n'a eu aucune suite...
-C'est une conférence tenue le 22 juin 1840, sous le ministère du 1er
-mars, et où M. Buchet de Martigny réglait les relations futures de la
-France avec la république de Buenos-Ayres quand le gouvernement serait
-changé. On stipulait en ces termes:
-
-«Le gouvernement de Buenos-Ayres, voulant répondre à la générosité de
-la déclaration en date du... qui lui a été faite par M. le chargé
-d'affaires et plénipotentiaire de France, voulant aussi donner à cette
-nation une preuve de son amitié et de sa reconnaissance pour les
-secours efficaces qu'elle a prêtés, dans ces dernières circonstances,
-à la cause argentine;
-
-«Considérant aussi la justice avec laquelle le gouvernement de S. M.
-le roi des Français a réclamé des indemnités en faveur de ceux de ses
-nationaux qui ont été victimes des actes cruels et arbitraires du
-tyran de Buenos-Ayres, don Juan Manuel de Rosas;
-
-«A décrété et décrète ce qui suit, savoir:
-
-«Art. 1er. En attendant la conclusion d'une convention d'amitié, de
-commerce, de navigation entre S. M. le roi des Français et la province
-de Buenos-Ayres, les citoyens français établis sur le territoire de la
-république seront traités, pour leurs personnes et leurs propriétés,
-comme le sont ceux de la nation la plus favorisée.
-
-«Art. 2. Est reconnu le principe des indemnités réclamées par le
-gouvernement de Sa Majesté en faveur de ceux de ses nationaux qui ont
-eu à souffrir, soit avant, soit depuis la mise du blocus, des mesures
-iniques et arbitraires du dernier gouvernement de Buenos-Ayres ou de
-ses délégués. M. Buchet de Martigny sera invité par ce gouvernement à
-s'entendre avec lui pour faire déterminer, dans un bref délai, le
-montant de ces indemnités, par des arbitres choisis en nombre égal de
-part et d'autre, et qui, en cas de partage, auront la faculté de
-s'adjoindre un surarbitre nommé par eux à la majorité des voix.»
-
-Voilà la convention préalable qui avait été conclue entre les agents
-de la France et le gouvernement futur de la république argentine. La
-Chambre voit que cette convention était exactement conforme à ce qu'a
-fait l'amiral de Mackau, et que même, s'il y a quelque avantage, c'est
-en faveur du traité signé par M. de Mackau; car l'arbitrage définitif
-est remis à la discrétion de la France. Les personnes qui avaient
-conclu d'avance cette convention auraient donc mauvaise grâce à se
-plaindre aujourd'hui de celle que M. de Mackau a signée.
-
-Voilà pour ce qui regarde la France et la manière dont ses relations
-avec la république argentine ont été réglées par le traité.
-
-Mais, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. de Brézé, la
-France n'était pas seule en cause; elle avait, non pas des alliés, le
-mot n'est pas exact: on s'est servi du mot _auxiliaires_, et avec
-grande raison. Voici quelles instructions ont été données à l'amiral
-de Mackau à ce sujet, et je montrerai aussi, sous ce rapport, qu'il a
-accompli fidèlement ses instructions, et qu'il les a même améliorées à
-certains égards.
-
-Il y avait deux classes d'auxiliaires: les républiques de Montevideo
-et de l'Uruguay, et les insurgés de Buenos-Ayres. La situation des uns
-et des autres était différente, et il y a eu des conditions
-différentes à obtenir.
-
-Voici quelles étaient les instructions:
-
-«Ce sujet m'amène à vous parler de nos rapports présents et futurs
-avec les auxiliaires que nous avons trouvés sur les bords de la Plata.
-Ces rapports sont d'une nature délicate, et mériteront de votre part
-la plus grande attention. Il ne faudrait pas, si nous traitons avec
-leur ennemi Rosas, qu'ils pussent nous accuser de déloyauté et
-d'abandon. S'ils n'ont pas réussi, ou s'ils ne sont pas très-près de
-réussir (auquel cas il vous est enjoint de traiter), vous serez en
-présence d'auxiliaires qui n'auront pas voulu ou n'auront pas pu
-tenir leurs promesses. Pour le premier cas, vous ne leur devez rien;
-pour le second, vous leur devez de l'intérêt, de bons offices, des
-secours même pour les arracher aux périls qui pourraient les
-menacer...; mais ils ne peuvent exiger de vous que vous poursuiviez
-indéfiniment, à cause d'eux, une lutte où nous ne les avons pas
-engagés, dans laquelle ils se sont spontanément et volontairement
-engagés eux-mêmes, et pour le succès de laquelle ils ont demandé et
-obtenu nos secours, sans nous rendre, à beaucoup près, autant de
-services qu'ils en ont reçu de nous. Toutefois, si vous parvenez à
-négocier avec le président Rosas, vous aurez à vous mettre en
-communication avec eux, à les avertir de vos démarches, à leur offrir
-votre intervention amicale, à les sauver, en un mot, autant que
-possible, des conséquences de la guerre civile par eux provoquée.»
-
-Messieurs, la première prétention des auxiliaires dont je parle a été
-que nous ne traitassions pas sans eux, qu'ils fissent partie de la
-négociation: ils l'ont formellement demandé. Cela leur a été refusé,
-je crois, avec pleine raison. La France avait certainement le droit de
-traiter pour son propre compte et seule, car c'était de ses propres
-affaires qu'il s'agissait. De plus, les instructions prescrivaient à
-l'amiral de Mackau de traiter seul et pour le compte de la France.
-
-Mais que demandait Montevideo? J'ai ici le procès-verbal d'une
-conférence tenue à Montevideo le 6 novembre 1840 entre l'amiral de
-Mackau et M. Vidal, ministre des affaires étrangères de la république
-de l'Uruguay; elle finit par ces mots de M. Vidal, qu'il devait faire
-partie du traité et avait le droit d'intervenir dans la négociation,
-«afin que l'indépendance et l'intégrité de l'État oriental fussent
-comprises dans l'arrangement à intervenir entre Buenos-Ayres et la
-France.»
-
-Le but de la prétention était donc de faire consacrer de nouveau, par
-la république de Buenos-Ayres, l'indépendance et l'intégrité de
-Montevideo. L'amiral de Mackau ne voulait pas, avec raison, admettre
-la république de Montevideo dans la négociation; mais il lui a fait
-obtenir ce qu'elle demandait, ce qui était le motif pour lequel elle
-voulait intervenir.
-
-L'article 4 du traité porte:
-
-«Art. 4. Il est entendu que le gouvernement de Buenos-Ayres continuera
-à considérer en état de parfaite et absolue indépendance la république
-orientale de l'Uruguay, de la manière qu'il l'a stipulé dans la
-convention préliminaire de paix, conclue le 29 août 1828 avec l'empire
-du Brésil, sans préjudice de ses droits naturels, toutes les fois que
-le demanderont la justice, l'honneur et la sécurité de la
-Confédération argentine.»
-
-On dit que la république de Buenos-Ayres avait déjà violé cette
-convention de 1828. Ce n'est pas la première fois qu'il arrive à un
-État de violer une convention et puis de la consacrer de nouveau.
-C'est précisément parce que cette convention avait été violée que la
-république de Montevideo tenait à ce qu'elle fût de nouveau consacrée.
-C'est là le service que M. de Mackau a rendu à la république de
-l'Uruguay; il a fait insérer dans le traité une reconnaissance
-nouvelle, une consécration répétée de l'absolue et parfaite
-indépendance de la république de l'Uruguay.
-
-Ainsi, en ce qui concerne l'Uruguay, il n'est pas exact de dire que la
-France l'a abandonné: au contraire, la France a fait consacrer dans le
-traité ce que la république demandait.
-
-M. LE VICOMTE DUBOUCHAGE.--Mais il y a une restriction à la fin de
-l'article.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Cette restriction est sans
-importance. Elle veut dire que la république de Buenos-Ayres se
-réserve le droit de faire la guerre à la république de Montevideo,
-sans préjudice, dit-elle, de ses droits naturels en tant que le
-demanderont la justice, l'honneur et la sécurité de la fédération
-argentine.
-
-M. LE MARQUIS DE BRÉZÉ.--La restriction est étrange.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Les termes de la
-restriction n'ont rien d'étrange. C'est l'annonce de la possibilité
-d'une guerre. Or, personne ne peut prétendre que, entre deux États
-qui proclament leur parfaite indépendance, le droit de faire la guerre
-ne puisse pas exister.
-
-Je passe à la seconde classe des auxiliaires, aux insurgés de
-Buenos-Ayres, aux proscrits. Vous avez vu quelles étaient les
-instructions données à l'amiral de Mackau. Voici l'article du traité:
-
-«Art. 9. Si, dans le délai d'un mois, à partir de ladite ratification,
-les Argentins qui ont été proscrits de leur pays natal à diverses
-époques, depuis le 1er décembre 1828, abandonnent, tous ou partie
-d'entre eux, l'attitude hostile dans laquelle ils se trouvent
-actuellement contre le gouvernement de la province de Buenos-Ayres
-chargé des relations extérieures de la Confédération argentine, ledit
-gouvernement, admettant dès aujourd'hui, pour ce cas, l'interposition
-amiable de la France relativement aux personnes de ces individus,
-s'offre à accorder la permission de l'entrer sur le territoire de leur
-patrie à tous ceux dont la présence sur ce territoire ne sera pas
-incompatible avec l'ordre et la sécurité publique, de telle sorte que
-les personnes à qui cette permission aura été accordée ne soient
-molestées ni poursuivies pour leur conduite antérieure.
-
-«Quant à ceux qui se trouvent les armes à la main sur le territoire de
-la Confédération argentine, le présent article n'aura son effet qu'en
-faveur de ceux qui les auront déposées dans un délai de huit jours, à
-dater de la communication officielle de la présente convention qui
-sera faite à leurs chefs, par l'intermédiaire d'un agent français et
-d'un agent argentin, spécialement chargés de cette mission.
-
-«Ne sont pas compris dans le présent article les généraux et les chefs
-de corps, excepté ceux qui, par leurs actes ultérieurs, se rendront
-dignes de la clémence et de l'indulgence de Buenos-Ayres.»
-
-Je prie la Chambre de remarquer la date insérée dans cet article
-(1828). Notre querelle avec la République argentine n'a commencé qu'en
-1837; par conséquent les seuls proscrits auxquels nous fussions
-intéressés, pour ainsi dire, qui fussent venus à nous, c'étaient les
-proscrits depuis 1837; eh bien, M. de Mackau a eu le soin de faire
-remonter l'amnistie, le pardon, ce qu'on voudra, je ne qualifie pas,
-mais enfin la faveur qu'il obtenait, jusqu'en 1828, de telle sorte
-qu'elle fut applicable à tous les proscrits de l'État de Buenos-Ayres.
-
-Je ne prétends en aucune façon exagérer la valeur de cet article; je
-ne prétends pas l'appeler une amnistie selon nos idées de justice et
-d'humanité européennes; je dis que c'est la permission de rentrer dans
-leur pays accordée à des émigrés; ce n'est certes pas une amnistie
-complète, c'est une amélioration dans leur condition. M. de Mackau,
-après beaucoup d'efforts, n'a pas cru pouvoir obtenir davantage. Et
-j'ajoute que le ministre de la république argentine avec lequel il
-traitait, et de la sagesse duquel il a eu beaucoup à se louer, n'a pas
-cru pouvoir en sûreté accorder davantage aux proscrits argentins. Il
-disait à M. de Mackau: «Vous voyez l'état de notre pays; nous sommes
-en révolution; si les proscrits rentrent tous, il y a tels d'entre eux
-que nous ne pourrons protéger efficacement; malgré nous, sous nos
-propres yeux, il leur arrivera quelqu'un de ces malheurs dont vous
-vous plaignez; pour leur propre sûreté, il vaut mieux qu'ils restent
-encore hors du territoire.»
-
-Messieurs, la question des proscrits a été traitée entre M. de Mackau
-et le ministre plénipotentiaire de la république argentine, avec bonne
-foi, dans des intentions sincères et humaines, et, de part et d'autre,
-on a fait ce qui était possible. En voici une preuve qui ne se trouve
-pas dans les pièces de la négociation, mais qui est un fait éclatant.
-M. de Mackau, le traité une fois signé, a dit; «Il faudrait à présent
-quelque mesure qui fût un heureux signal de la réconciliation de la
-France et de Buenos-Ayres, un signe apparent du retour de la justice
-et de l'humanité.» Eh bien, le jour même où M. de Mackau est entré
-dans Buenos-Ayres, le président Rosas a fait sortir des prisons 673
-personnes enfermées pour délits politiques ou pour soupçons: et la
-plupart de ces personnes appartenaient à la classe des ennemis les
-plus acharnés de Rosas, aux familles les plus considérables du parti
-unitaire; de sorte que la signature du traité et la rentrée de la
-France dans Buenos-Ayres ont été signalées par la libération de 673
-individus.
-
-C'est là sans doute une preuve de l'insistance et du zèle que M. de
-Mackau a mis à servir la cause des proscrits.
-
-La Chambre voit donc qu'en ce qui regarde la cause des proscrits
-argentins comme pour celle de la république de l'Uruguay, il est
-inexact de dire que la France a négligé les devoirs qui lui étaient
-imposés et a abandonné ses auxiliaires. Elle a couvert la république
-de l'Uruguay, elle a protégé autant que possible les proscrits
-argentins. Il y avait des proscrits éloignés, très-compromis. C'était
-le général Lavalle lui-même avec son armée; M. de Mackau ne les a pas
-oubliés non plus. Je voudrais pouvoir vous dire les instructions qu'il
-a données à cet égard; mais ce ne serait pas prudent, et je ne le
-ferai pas; je me bornerai à dire qu'il a envoyé le meilleur de ses
-bateaux à vapeur, avec un officier qu'il savait parfaitement lié avec
-le général Lavalle. Il a dit à cet officier: «Remontez le Parana et
-allez trouver le général Lavalle; expliquez-lui la situation;
-dites-lui que j'ai traité, que cela était de mon devoir, que mes
-instructions me l'ordonnaient, que j'ai obtenu des conditions que la
-France réclamait depuis longtemps; dites-lui ce que j'ai fait pour la
-république de l'Uruguay et pour les proscrits argentins; et, après
-cela, dites-lui que, soit pour lui-même, soit pour ses compagnons qui
-ne croiront pas pouvoir on ne voudront pas rentrer à Buenos-Ayres, je
-leur offre, non-seulement un asile en France, mais tous les moyens de
-supporter leur mauvaise fortune.»
-
-Je ne puis à ce sujet, messieurs, entrer dans tous les détails que je
-voudrais donner à la Chambre; mais soyez assurés que M. de Mackau a
-pris, pour la sûreté et l'avenir du général Lavalle et des chefs de
-son armée, toutes les précautions, et leur a offert tous les avantages
-qu'il était en son pouvoir de leur offrir.
-
-Voilà quel a été le traité, voilà comment il a pourvu à toutes les
-difficultés de la situation.
-
-Maintenant, oublions un moment les instructions; voyons les choses
-seules; consultons l'état de l'Amérique du Sud, et recherchons si en
-lui-même le traité est bon ou mauvais.
-
-Il y a, dans les États de l'Amérique du Sud, deux grands partis, le
-parti européen et le parti américain, partis qui, tous deux, furent
-également compromis dans la cause de l'indépendance, qui luttèrent
-tous deux contre la métropole et pour l'affranchissement de
-l'Amérique. L'Amérique affranchie, les deux partis se séparèrent. Le
-parti européen, le moins nombreux, comprend les hommes les plus
-éclairés, les plus accoutumés aux idées de la civilisation européenne.
-Ces hommes se sont empressés de lier avec l'Europe des relations. Ils
-ont voulu assimiler l'Amérique à l'Europe, les faire entrer dans des
-relations fréquentes et suivies. Mais il y avait en Amérique un autre
-parti plus attaché au sol, imprégné d'idées purement américaines;
-c'était le parti des campagnes. Ce parti a été tout à fait opposé au
-parti européen. Il a voulu que la société se développât d'elle-même, à
-sa façon, sans emprunts, sans relations avec l'Europe. L'animosité
-s'est promptement établie entre les deux partis. Les idées des uns et
-des autres se sont exagérées par le simple cours des faits; et la
-domination est tombée, dans presque tous les États, au parti
-américain, purement national, au parti des campagnes contre celui des
-villes.
-
-Le triomphe du général Rosas, depuis onze ans, dans la république de
-Buenos-Ayres, n'est que l'expression de ce fait. Le général Rosas est
-le chef du parti des campagnes et l'ennemi du parti européen.
-
-Nous avons eu sous les yeux en Europe, et presque à nos portes, un
-fait propre à nous faire comprendre celui-là. Vous avez vu en Espagne
-les joséphins, parti opposé au parti des cortès, au parti proprement
-national. Les joséphins étaient un parti d'hommes très-éclairés, qui,
-à beaucoup d'égards, étaient plus avancés que leurs compatriotes. Mais
-ils s'étaient détachés des habitudes, des croyances, des moeurs
-nationales; ils n'étaient pas, en un mot, le parti national en
-Espagne, malgré la supériorité de leurs lumières. Cela a fait la
-faiblesse de ce parti.
-
-Il en a été de même dans la république argentine; le parti éclairé
-s'est trouvé le plus faible, et le pouvoir est tombé entre les mains
-du parti américain. Quelle est l'idée dominante dans la conduite de ce
-gouvernement vis-à-vis de l'Europe? Il n'a pas voulu avoir de
-relations écrites, réglées avec les puissances européennes, il a éludé
-toute espèce de conclusion de traité. L'Angleterre a forcé la
-république de Buenos-Ayres à traiter avec elle. Mais depuis que ce
-traité existe, vingt fois la république de Buenos-Ayres a cherché les
-occasions d'y échapper. S'il lui avait été possible de le rompre, elle
-n'y aurait pas manqué. Elle n'a pas de traité avec les États-Unis, il
-n'existe entre les deux pays que des conventions, des promesses
-verbales.
-
-En présence d'un tel parti, vainqueur depuis onze ans à Buenos-Ayres,
-vainqueur tyranniquement, révolutionnairement, je ne le conteste pas,
-mais vainqueur; en présence d'un tel parti qui se refusait à traiter,
-croyez-vous que ce n'ait pas été quelque chose de considérable que de
-l'amener à traiter avec nous, à s'engager dans les termes mêmes que la
-France demandait, dans des termes conformes à ceux de ses traités avec
-l'Angleterre, par exemple, et aux conventions verbales qui existent
-entre la république argentine et les États-Unis?
-
-Voilà le résultat du traité conclu par M. de Mackau; voilà comment il
-est quelque chose de considérable. C'est presque le premier pas fait
-dans l'Amérique du Sud par le parti américain, pour contracter avec
-les nations européennes des relations régulières, pour entrer dans la
-grande famille civilisée du monde. Sous ce rapport, le traité a
-beaucoup d'importance; et quand même les conditions n'en seraient pas
-aussi exactement conformes qu'elles le sont en effet aux instructions
-données, la Chambre devrait le considérer comme un grand pas dans la
-carrière de nos relations avec l'Amérique du Sud.
-
-Je n'entrerai pas, messieurs, dans la discussion de la conduite des
-divers agents français, ni des faits qui ont précédé le traité; la
-Chambre en comprendra la raison. Nous nous sommes trouvés là dans une
-situation très-difficile; nous faisions un blocus, ce qui n'est pas la
-guerre complète et déclarée. Nous nous sommes, par le simple
-entraînement des personnes et des choses, trouvés engagés dans une
-guerre étrangère, dans la guerre de Montevideo avec Buenos-Ayres, dans
-une guerre civile, la guerre des proscrits argentins avec le
-gouvernement de leur pays. Il était difficile de sortir de cette
-situation; nous en sommes sortis par un traité, le premier de ce
-genre, avec un grand État de l'Amérique du Sud. Je ne fais aucun doute
-que le secours prêté par nos agents, soit à la république de
-Montevideo, soit aux proscrits argentins, n'ait puissamment contribué
-à amener ce traité. Il ne faut donc pas reprocher sévèrement aux
-agents leur conduite à cet égard, car nous en avons profité; c'est
-parce que Rosas se trouvait menacé par la république de Montevideo et
-par l'insurrection argentine qu'il a cédé. Ainsi, les deux systèmes de
-conduite, quoique très-différents, ont concouru au même résultat. À
-tout prendre, je crois que ce résultat est bon, et je crois avoir
-prouvé à la Chambre qu'il ne contient rien que d'honorable pour la
-France, rien que d'utile pour ses relations, pour son avenir et pour
-sa gloire. (_Marques générales d'assentiment._)
-
-
-
-
-CVI
-
-Discussion sur le traité conclu avec le dictateur de la République
-argentine et sur les affaires de la Plata.
-
---Chambre des députés.--Séance du 20 février 1841.--
-
-
-Le débat qui avait eu lieu, le 8 février, dans la Chambre des pairs, sur
-les interpellations de M. le marquis de Brézé, au sujet des affaires de
-la Plata, se renouvela le 20 dans la Chambre des députés, sur les
-interpellations de M. Mermilliod, député de la Seine-Inférieure. J'y
-pris part en ces termes:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, je prie la Chambre de ne pas s'effrayer de cet
-énorme paquet de papiers. (_On rit._) Je serai fort court, et je
-tâcherai de réduire à des termes très-simples les explications que
-j'ai à donner. J'ai déjà eu l'honneur de les produire dans une autre
-enceinte, et j'espère qu'une partie de ce que j'ai pu dire est présent
-à l'esprit des honorables membres qui m'écoutent. Je n'y reviendrai
-pas.
-
-J'ai besoin de soumettre à la Chambre deux observations préliminaires.
-La première, c'est que les réclamations que vous venez d'entendre, la
-pétition présentée à la Chambre par un certain nombre de Français
-résidant à Montevideo, ont été complétement inconnues du gouvernement;
-il n'en a pas entendu parler; rien ne lui est directement parvenu.
-Cependant, puisque la ratification n'était pas consommée, puisque je
-n'avais pas encore exprimé, il y a quelques jours, les intentions du
-gouvernement, c'était à lui que les réclamations devaient d'abord être
-adressées. Sans aucun doute, les personnes qui ont agi ainsi avaient
-parfaitement le droit de s'adresser à la Chambre seule; je fais une
-simple remarque. On a présumé les intentions du gouvernement; on les a
-présumées, quoique le cabinet qui siége sur ces bancs ne fût pas le
-même que celui qui avait donné les instructions.
-
-Ma seconde observation est celle-ci: c'est un simple fait que je veux
-mettre sous les yeux de la Chambre sans en tirer les conséquences, et
-pour que la Chambre les tire elle-même. Je crois que le fait parle
-assez haut par le simple énoncé.
-
-Avant le blocus de Buenos-Ayres, en 1835 et 1836, la valeur des
-importations à Montevideo, d'après l'évaluation des douanes, s'élevait
-à environ 15 à 20 millions par an; c'était la valeur annuelle du
-commerce de Montevideo avant le blocus.
-
-Pendant le blocus de Buenos-Ayres, la valeur, non plus annuelle, mais
-mensuelle, du commerce de Montevideo, s'est élevée à 15 ou 16
-millions: ce sont là les faits relevés sur les états de la douane même
-de Montevideo.
-
-Il en résulte clairement pour tout le monde que Montevideo trouvait,
-dans le blocus de Buenos-Ayres, un avantage énorme. L'État de
-Montevideo et les négociants établis dans cette ville profitaient tous
-du blocus de Buenos-Ayres, à un degré prodigieux. Ils avaient donc au
-maintien de ce blocus un intérêt personnel considérable. Je n'en tire
-aucune conséquence spéciale. Je mets le fait sous les yeux de la
-Chambre.
-
-Les intérêts personnels ont parfaitement droit de s'exprimer, de se
-défendre; seulement il faut qu'on sache qu'ils existent et qu'on les
-appelle par leur nom.
-
-Ces deux observations préliminaires présentées à la Chambre, j'entre
-dans la question.
-
-M. l'amiral de Mackau a agi en vertu des instructions qui lui avaient
-été données par le cabinet du 1er mars. Il faut que la Chambre sache
-que ces instructions n'ont rien eu de particulier, qu'elles ont été
-conformes à toutes celles qui avaient été données précédemment.
-L'affaire a passé par les mains de trois cabinets différents: elle est
-née sous le cabinet du 12 mai, et le cabinet du 1er mars l'a
-accueillie. Tous les trois ont arrêté le même _ultimatum_ et donné à
-nos négociateurs, quels qu'ils fussent, les mêmes instructions.
-
-Je vais, pour que la Chambre n'ait à cet égard aucun doute, mettre
-sous ses yeux les instructions des trois cabinets.
-
-Le 12 octobre 1838, le cabinet du 15 avril, sous lequel l'affaire
-était née, terminait des instructions adressées à M. Buchet de
-Martigny en ces termes:
-
-«Je ne puis, monsieur, que vous engager de nouveau à hâter de tous vos
-efforts la solution de nos différends avec Buenos-Ayres. Certes, je ne
-veux pas dire qu'il faille renoncer, dans ce but, à obtenir les justes
-satisfactions que réclament la dignité de la France et l'intérêt de
-nos nationaux. Je sais assez quelles seraient les conséquences d'un
-tel abandon pour l'avenir de nos relations avec l'Amérique du Sud.
-Mais il faut aussi calculer que les populations de ce continent ne
-ressemblent point à la plupart de celles des autres contrées,
-qu'habituées à l'anarchie et à tous ses maux, elles offrent beaucoup
-moins de prise que les Européens à l'action des privations et de la
-contrainte, et qu'un blocus maritime (le seul moyen de coercition que
-nous puissions raisonnablement employer contre elles, et surtout
-contre Buenos-Ayres), est plus exposé peut-être, au fur et à mesure
-qu'il se prolonge, à perdre de son effet moral qu'à le voir augmenter
-et s'étendre.
-
-«J'ajouterai que ces considérations ne sont pas les seules dont nous
-ayons à tenir compte, et que nous ne saurions nous dispenser non plus
-de vouer une attention très-sérieuse aux raisons fondées sur le grave
-préjudice qu'imposerait aux neutres la prolongation, sans terme à peu
-près certain, de l'état présent des choses.
-
-«De tout cela, je conclus, monsieur, que vous devrez, si vous ne
-l'avez déjà fait au moment où vous recevrez cette dépêche, entrer
-immédiatement en communication avec le gouvernement argentin, et lui
-proposer un arrangement sur des bases et dans des formes telles qu'il
-en ressorte clairement aux yeux de tous que, loin de vouloir humilier
-la république et lui imposer des conditions incompatibles avec son
-indépendance, nous ne lui demandons que ce que le droit des gens nous
-autorise à réclamer d'elle: une équitable indemnité en faveur de la
-famille du malheureux Bacle; l'engagement d'indemniser en outre, après
-une vérification sincère et consciencieuse, ceux des autres Français
-qui auraient eu également à souffrir des actes arbitraires ou de la
-violence des autorités argentines; celui de faire exécuter sans retard
-les décisions judiciaires rendues en faveur de nos nationaux; leur
-exemption de tout service militaire; enfin une clause ou déclaration
-conçue dans le sens que j'ai indiqué plus haut: tels sont les points
-que la république ne saurait guère se refuser à nous accorder, à moins
-de se placer elle-même, pour ainsi dire, hors de la loi des nations.»
-
-Le 6 mars 1839, le même cabinet adressait à M. Buchet de Martigny les
-instructions suivantes:
-
-«Le gouvernement du roi, sans désapprouver l'expédition de
-Martin-Garcia, du moment que l'occupation de ce point devenait un
-complément nécessaire du blocus, a vivement regretté que cette
-expédition n'ait pas conservé un caractère exclusivement français, et
-qu'un détachement des troupes de Fructuoso Ribera y ait coopéré. Cette
-association d'entreprises militaires contre Buenos-Ayres, entre le
-commandant de nos forces navales et un général qui n'était encore
-qu'un chef d'insurgés, constituait un fait d'une nature fort grave un
-elle-même, et pouvait entraîner les conséquences les plus sérieuses.
-Il importait, en effet, dans une opération du genre de celle que nous
-employons en ce moment contre le gouvernement argentin, que des
-mesures purement coercitives ne prissent point ce caractère agressif,
-hostile, qui permet à peine de les distinguer de l'état de guerre
-ouverte. Il n'importait pas moins d'éviter toute ingérence positive
-dans les affaires intérieures des républiques de Montevideo et de
-Buenos-Ayres, comme dans les querelles qu'elles pouvaient avoir entre
-elles. Le seul but de la France, en adoptant les mesures rigoureuses
-qu'elle emploie contre certains gouvernements de l'Amérique, ne peut,
-ne doit être que de se faire justice à elle-même, que d'obtenir la
-satisfaction qui lui est due, la réparation qu'exigent ses justes
-griefs. Elle n'a à se mêler que de ses propres affaires et non de
-celles des autres. L'oubli de ce principe pourrait l'entraîner dans
-des embarras de plus d'un genre et de la nature la plus grave. Si elle
-n'évite pas, par tous les moyens, que son action en Amérique ne
-s'étende sur les relations d'État à État, que la présence de ses
-forces, que son influence ne soit exploitée par les ambitions et les
-rivalités, si elle sort, en un mot, du cercle où son rôle doit être
-contenu, non-seulement elle risque de compromettre l'avenir de ses
-relations avec les différents États de l'Amérique, mais elle s'expose
-en Europe à des soupçons, à des méfiances qu'il importe avant tout à
-sa dignité comme à son repos de ne point éveiller. Déjà cette affaire
-de Martin-Garcia, sur laquelle le cabinet de Londres doit être
-interpellé dans le Parlement, nous a mis dans le cas de donner des
-explications qui seront sans doute regardées comme suffisantes, mais
-qui n'en laissent pas moins subsister tout l'inconvénient attaché à la
-nécessité d'avoir à les produire.
-
-«Outre ces dangers généraux, l'alliance des forces françaises avec
-celles de Ribera pouvait encore amener de grands embarras dans la
-marche des affaires à Buenos-Ayres même. Indépendamment de l'effet
-qu'elle risquait de produire dans un sens peu favorable à notre
-dignité, elle tendait encore à aggraver notre position à l'égard du
-gouvernement argentin, à fournir à ce dernier de nouveaux prétextes de
-résistance à nos légitimes réclamations, et peut-être à discréditer
-notre cause aux yeux des Argentins eux-mêmes.»
-
-Voilà pour le cabinet du 15 avril. Vous le voyez, trois choses sont
-recommandées: 1º la reconnaissance du principe de l'indemnité pour les
-Français qui ont souffert, sans aucune fixation de quotité; 2º le
-traitement de la nation la plus favorisée; 3º éviter de se
-compromettre dans les querelles particulières des deux républiques.
-
-Le 21 octobre 1839, le cabinet du 12 mai adressait les instructions
-que voici:
-
-«Le gouvernement du roi désire sincèrement la fin de ses démêlés avec
-Buenos-Ayres; mais il la veut telle qu'il convient à la dignité et aux
-intérêts de la France, telle que la demande l'avenir de nos rapports
-avec l'Amérique. D'un autre côté, nous ne pouvons oublier que notre
-position, à l'égard du gouvernement argentin, se complique de la
-question non moins grave des neutres, que leur navigation et leur
-commerce ont grandement à souffrir de l'existence de nos différends
-avec Buenos-Ayres, et que, si cette querelle doit se prolonger sans
-qu'on puisse en entrevoir le terme, il importe de prouver, jusqu'à la
-dernière évidence, que la responsabilité ne saurait, à aucun titre et
-sous aucun prétexte, nous en être imputée. Dès lors, monsieur,
-l'intention positive du gouvernement du roi est qu'à l'arrivée de M.
-le contre-amiral Dupotet vous adressiez au gouvernement argentin une
-communication officielle pour lui annoncer que, la France ayant à
-coeur de faire cesser une situation préjudiciable à tant d'intérêts,
-vous êtes autorisé à traiter sur les bases indiquées dans la lettre si
-remarquable que vous avez écrite au commodore Nicholson, le 29 avril
-dernier, à savoir: 1º qu'en attendant la conclusion d'un traité de
-commerce et de navigation entre la France et la confédération des
-provinces unies du Rio de la Plata, les Français résidant sur le
-territoire de la république jouiront, quant à leurs personnes et à
-leurs propriétés, du traitement de la nation la plus favorisée; 2º que
-les indemnités dues à la famille de Bacle, à Lavie et aux autres
-familles françaises qui ont eu à souffrir des dommages par le fait du
-gouvernement ou de ses délégués, seront expressément reconnues, sauf à
-en régler le chiffre par voie d'arbitrage. Après renonciation que
-vous-même avez faite de ces conditions, après la publicité qui leur a
-été donnée, et dans le désir où il est de continuer à mettre la
-modération de son côté comme il a déjà pour lui le bon droit, le
-gouvernement de Sa Majesté ne croit pas pouvoir montrer plus
-d'exigence, d'autant plus que les clauses en question sont, en
-réalité, les seuls points essentiels à obtenir, puisque la première
-surtout aurait pour effet de nous assurer, à Buenos-Ayres et dans
-toute la république argentine les avantages dont les Anglais y
-jouissent, en vertu de leur traité de 1825. Mais ces conditions
-doivent être regardées comme invariables et c'est ainsi que vous devez
-les présenter, en concluant par l'annonce positive de l'inébranlable
-résolution où nous sommes de maintenir le blocus avec la plus grande
-vigueur, jusqu'à ce qu'il ait été donné satisfaction à nos justes
-demandes.»
-
-Vous voyez que le cabinet du 12 mai donnait les mêmes instructions que
-celui du 15 avril.
-
-Je ne relirai pas celles du cabinet du 1er mars; elles sont les mêmes;
-la même latitude est laissée au négociateur; il a la faculté de
-conclure en adoptant le principe de l'indemnité et celui du traitement
-de la nation la plus favorisée; ces deux conditions sont les seules
-qui doivent être regardées comme un ultimatum.
-
-M. MERMILLIOD.--Et l'indemnité nominative?
-
-_M. le ministre._--J'en demande pardon à l'honorable M. Mermilliod; il
-a parlé d'une indemnité nominative; les instructions de l'honorable M.
-Thiers, s'il les avait lues tout entières, prévoient cette objection;
-elles disent:
-
-«Si vous pouvez obtenir que cette indemnité soit nominative, et que
-le chiffre total en soit approximativement fixé, sauf une liquidation
-ultérieure, cela vaudra mieux, car les difficultés seront moindres
-quand il faudra exiger définitivement cette indemnité. Toutefois,
-comme ces conditions secondaires n'étaient pas comprises dans notre
-ancien _ultimatum_, il ne faudrait pas y tenir péremptoirement, et
-vous en finiriez sur ce point à la simple condition d'une indemnité
-posée en principe dans le traité que vous aurez à souscrire.»
-
-Et ailleurs, les instructions données par l'honorable M. Thiers à M.
-Buchet de Martigny s'exprimaient en ces termes:
-
-«Je n'ai pas besoin de vous dire que notre résolution bien arrêtée est
-d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
-doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession à nos
-nationaux, pour leurs personnes et leurs propriétés, du traitement de
-la nation la plus favorisée, jusqu'à la conclusion d'un traité
-définitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont éprouvé des
-dommages par suite des actes arbitraires des autorités locales,
-l'admission du principe d'une indemnité modérée dont on réglerait plus
-tard la quotité par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
-depuis longtemps posées, et par cela même que, dès le premier moment,
-nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
-dignité et de nos intérêts essentiels, il ne nous est pas possible de
-les réduire.»
-
-Messieurs, j'ai uniquement à coeur de bien établir que tous les
-cabinets successifs ont donné au fond les mêmes instructions, et que
-M. de Mackau, en les faisant réussir, a bien accompli la mission que
-tous avaient donnée.
-
-Je ne rentrerai pas à cet égard dans les détails que j'ai présentés
-devant l'autre Chambre; mais on a soulevé ici une question nouvelle;
-on a soutenu qu'il ne fallait pas traiter avec Rosas. La pétition et
-toutes les réclamations qui arrivent de Montevideo portent ce
-caractère qu'elles demandent toutes que la France ne traite jamais
-avec Rosas, et ne s'arrête pas dans la guerre jusqu'à ce que le
-gouvernement de Rosas soit renversé. Elles ne s'élèvent pas contre
-telle ou telle disposition du traite; ce n'est pas de cela qu'elles se
-préoccupent; ce qu'elles demandent, c'est la guerre jusqu'à ce que le
-gouvernement de Rosas n'existe plus.
-
-Comment vouliez-vous que M. l'amiral de Mackau se conduisit d'après
-ces idées? Il était envoyé précisément pour négocier. Ses instructions
-portaient: «Vous négocierez pour peu que vous trouviez accès à la
-négociation.» C'était là sa mission. Il a trouvé accès à la
-négociation et d'une manière honorable, après une première ouverture
-de Rosas, après avoir reçu une première visite du ministre anglais qui
-servait d'intermédiaire, en s'établissant sous pavillon français. À de
-tels termes, il était impossible qu'il se refusât à négocier.
-
-Du reste, messieurs, ce droit de négocier, de négocier avec Rosas
-indépendamment des alliés, non-seulement il résultait de toutes les
-instructions, de celles des cabinets du 15 avril, du 12 mai et du 1er
-mars; mais il avait été expressément réservé par les agents français
-eux-mêmes qui ont suivi là une politique différente de celle qu'ont
-suivie les agents qui ont cru devoir nous engager dans les querelles
-des deux républiques, et se servir de la république de Montevideo et
-des insurgés de Buenos-Ayres pour triompher de Rosas. Ils avaient si
-bien senti qu'il était impossible de lier la cause de la France à
-celle de la république de Montevideo et des proscrits argentins,
-qu'ils avaient fait la réserve expresse du droit du gouvernement
-français de traiter sans eux; voici en quels termes écrivait
-l'honorable M. Buchet de Martigny, dans une dépêche du 20 novembre
-1833, au moment même, ou très-peu de temps après son arrivée à
-Montevideo, et lorsqu'il entrait dans le système d'intervention au
-milieu des débats des deux républiques:
-
-«MM. Roger et Baradère m'avaient fait connaître qu'en leur offrant sa
-coopération, par une lettre du 2 du courant, le chef de l'Uruguay
-semblait y mettre deux conditions: 1º que la France déclarerait Rosas
-hors de la civilisation, et proclamerait que la guerre qu'elle allait
-faire dans la Plata était dirigée seulement contre sa personne; 2º que
-nous conviendrions dès à présent d'une transaction sur notre différend
-avec Buenos-Ayres, dans le cas où une nouvelle administration
-viendrait à remplacer celle de Rosas.
-
-«Au sujet de la première de ces conditions, mon avis bien positif fut
-que nous ne pouvions y souscrire, parce qu'aucun de nous n'avait
-mission pour le faire; parce que la déclaration qu'on nous demandait
-avait évidemment pour but de nous enchaîner sans retour à la
-république orientale, dans la lutte qu'elle allait entreprendre contre
-Rosas, et, par conséquent, de rendre tout arrangement impossible avec
-lui, ce qui était contraire à l'esprit de nos instructions; parce
-qu'enfin la position qu'on voulait nous faire prendre semblait nous
-présenter aux yeux du monde comme les protecteurs d'un État, d'un
-parti contre un autre, comme nous mêlant des différends, des divisions
-intestines des peuples de l'Amérique, ce qui n'était ni dans l'intérêt
-bien entendu de la France, ni dans la manière de voir du gouvernement
-du roi, si je l'avais bien comprise; que la prudence nous faisait un
-devoir, au contraire, de demeurer entièrement libres de nos mouvements
-dans notre lutte contre Rosas; et conséquemment de ne rien promettre,
-ni même dire, qui pût nous obliger à rester liés un instant de plus
-que nous ne le voudrions avec l'État oriental.»
-
-Il est évident que le gouvernement français a toujours conservé le
-droit de traiter avec Buenos-Ayres, indépendamment de la république de
-Montevideo et des proscrits argentins, qu'il ne s'est jamais considéré
-comme lié à leur cause, et qu'il l'a toujours hautement proclamé.
-
-Après le point de droit reste le point de fait que je tiens à
-éclaircir complétement devant la Chambre.
-
-Les instructions de l'honorable M. Thiers à M. de Mackau lui disaient:
-«Les propositions du gouvernement argentin qui nous ont été transmises
-récemment par l'amiral Dupotet, ainsi que plusieurs circonstances
-accessoires, nous conduisent à penser que le président Rosas est
-enfin disposé à traiter.
-
-«Il faut profiter de cette disposition pour mettre fin à ce long
-différend. Négocier avec le gouvernement de Rosas est donc votre
-premier soin en arrivant dans le Rio de la Plata.
-
-«Toutefois, il y a deux cas dans lesquels vous seriez dispensé d'en
-agir ainsi. Le premier est celui où, le parti de Lavalle et Ribera
-ayant triomphé de Rosas, vous ne seriez plus en présence que de nos
-alliés victorieux; c'est avec eux alors que vous auriez à traiter, et
-la chose ne devrait plus présenter de difficultés. Le second cas est
-celui où le général Lavalle, avec ou sans Ribera, serait si près du
-but qu'il y aurait presque certitude du succès.»
-
-Il est clair qu'au moment où M. l'amiral de Mackau est arrivé, Lavalle
-n'avait pas triomphé, et qu'il n'était pas près d'atteindre le but; il
-en était bien loin, car il avait abandonné la province de
-Buenos-Ayres, dans laquelle il était entré avec l'espoir d'y exciter
-une prompte insurrection, et de triompher facilement de Rosas.
-L'insurrection n'avait pas eu lieu, Lavalle n'avait pu livrer bataille
-à Rosas, il avait été obligé de s'éloigner de Buenos-Ayres à plus de
-cent lieues vers le nord. M. l'amiral de Mackau ne trouvait donc pas
-les affaires près de leur solution au profit de Lavalle. Il n'y en a
-pas de meilleure preuve que la lettre que Lavalle lui-même écrivait à
-M. de Martigny le 17 août 1840:
-
-«Mon estimable ami, de San Pedro l'armée s'est dirigée sur la villa de
-Arrecifes, dans l'intention de se bien monter et de grossir ses rangs.
-Là elle s'est divisée en deux corps principaux et deux forts
-détachements, et a exécuté ensuite une marche divergente jusqu'à la
-hauteur d'Areco, et convergente à partir de ce point jusqu'au quartier
-général actuel, où elle s'est réunie tout entière ce soir, après
-s'être bien remontée et avoir augmenté sa cavalerie de plus de 400
-hommes.
-
-«Je me proposais de commencer demain une opération décisive; mais une
-heure avant que tous les corps d'armée se fussent réunis, j'ai reçu
-une lettre de Montevideo, en date du 11, dans laquelle on annonce
-l'arrivée de l'amiral Baudin avec 2,000 ou 3,000 hommes d'infanterie.
-Ce nombre me porte à croire que ces troupes sont uniquement destinées
-à coopérer avec mon armée...
-
-«Rosas a une infanterie quadruple de la mienne, et le double ou le
-triple d'artillerie; si l'événement ne répondait pas aux espérances de
-tous et aux miennes, mon nom serait maudit pour n'avoir pas attendu la
-jonction des troupes françaises. Je m'empresse donc de vous faire
-connaître d'avance mon opinion sur le moyen de les réunir à mon armée
-dans le cas où leur arrivée serait un fait positif, et j'espère de
-votre bonté qu'elle me fera savoir le plus tôt possible ce qui en est,
-car rien ne serait plus fâcheux pour moi qu'une longue incertitude.
-
-«J'établis deux hypothèses. Dans la première, l'amiral Baudin ne peut
-mettre cette infanterie sous mes ordres et voudra la faire opérer
-séparément. En ce cas, elle ne pourrait agir efficacement que dans la
-capitale même, dont elle pourrait s'emparer, à l'aide des Français qui
-y sont établis, et de l'armée libératrice qui s'en approcherait.
-L'occupation même d'un quartier (_barrio_) serait suffisante. Mais
-vous ne méconnaîtrez pas les inconvénients de ce plan, dont le plus
-grave est que, pour que les troupes françaises pussent compter sur la
-coopération de l'armée libératrice, il faudrait que celle-ci se fût
-mise d'abord à portée de l'armée de Rosas, avec laquelle une bataille,
-où elle ne serait pas immédiatement secondée par les Français, serait
-inévitable. Pour résumer toutes les observations à faire sur
-l'hypothèse que je discute en ce moment, le résultat est que l'armée
-libératrice et la colonne française ne se prêteraient un mutuel
-secours qu'en ce qu'elles multiplieraient les embarras de Rosas. Vous
-conviendrez donc que tout l'avantage est du côté de la seconde
-hypothèse que je vais établir, parce qu'elle résout la question en
-quelques heures.
-
-«Cette hypothèse est celle de l'incorporation des troupes françaises
-dans l'armée libératrice.»
-
-Vous voyez qu'avant l'arrivée de M. de Mackau, Lavalle lui-même ne se
-croyait pas en état d'entreprendre une lutte sérieuse contre Rosas, de
-lui livrer bataille, s'il n'avait pas des troupes françaises de
-débarquement, et si ces troupes françaises n'étaient pas incorporées
-dans son armée.
-
-Quand M. de Mackau est arrivé, il n'avait pas de troupes de
-débarquement, Lavalle n'était plus près de Buenos-Ayres, il avait été
-obligé de se retirer à plus de cent lieues vers le nord. Le deuxième
-cas, dans lequel M. Thiers avait prescrit de ne pas négocier, ne se
-présentait donc pas. Aux termes de ses instructions, et par les
-simples inductions du bon sens, M. de Mackau a donc dû négocier. Il a
-négocié comme ses instructions le prescrivaient, il a même atteint
-plus que ses instructions ne prescrivaient. Il est impossible de lui
-adresser un reproche fondé, un reproche sérieux, à moins qu'on ne
-soutienne, comme les Français de Montevideo, qu'il ne fallait en finir
-que par le renversement de la dictature de Rosas.
-
-Voilà, messieurs, à quelle situation le traité a mis un terme. Il nous
-a fait obtenir les conditions que tous les cabinets qui se sont
-occupés de cette affaire avaient demandées comme définitives. Il a
-fait cesser un état de choses défavorable, non-seulement au commerce
-français, mais à nos relations avec les neutres; un état de choses qui
-donnait lieu à des réclamations incessantes de la part de la
-Grande-Bretagne, des États-Unis, de toutes les puissances qui
-négociaient avec Buenos-Ayres. Il a mis fin à une expédition qui
-coûtait chaque année des sommes énormes. Enfin, il nous a fait sortir
-d'une lutte dans laquelle nous nous étions imprudemment engagés, d'une
-guerre étrangère qui ne nous regardait pas complétement, d'une guerre
-civile qui ne nous regardait pas du tout.
-
-La Chambre n'attend pas de moi que je qualifie ici les différents
-partis qui se disputent le pouvoir dans l'Amérique du Sud; que je
-donne à l'un le nom de légitime, de sage, de modéré; à l'autre, le
-nom de tyrannique, de violent, de sanguinaire, en dehors de la
-civilisation. Étrangers, ce n'est pas à nous à qualifier ainsi les
-étrangers. (_C'est vrai!_)
-
-M. DESMOUSSEAUX DE GIVRÉ.--C'est pourtant ce qu'a fait le traité.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il y a en Amérique des
-gouvernements de fait, avec lesquels nous traitons quand ils nous
-accordent les conditions que nous demandons et qu'ils les exécutent.
-Nous n'avons pas à nous occuper de ce qui se passe entre eux; nous
-n'avons pas à prendre parti pour les uns contre les autres. C'est
-surtout ici le cas d'appliquer le principe de non-intervention dans
-toute sa rigueur. À de telles distances, dans l'ignorance où nous
-sommes des véritables causes des événements, de la véritable force des
-partis, il y a plus que de l'imprudence, permettez-moi de le dire, il
-y a un orgueil aveugle à prétendre démêler où est le droit, lequel est
-modéré, lequel est violent, à prendre parti pour les uns contre les
-autres, et à engager la France dans des affaires qui ne sont pas les
-siennes, dans des intérêts où elle n'a aucune part.
-
-Si le gouvernement de Rosas ne respecte pas les conditions qu'il a
-acceptées, si la convention conclue avec lui ne nous assure pas les
-avantages auxquels nous avons droit, nous réclamerons, et même par la
-force, s'il le fallait. Mais, en attendant, M. de Mackau a mis fin à
-une situation onéreuse, embarrassante, compromettante. Nous avons
-obtenu ce que nous demandions; nous sommes sortis d'une guerre
-étrangère et d'une guerre civile dans lesquelles nous n'avions rien à
-voir.
-
-Je conçois que les intérêts personnels qui ont eu à souffrir se soient
-adressés à la Chambre; mais ce ne sont pas là des considérations qui
-puissent dicter les résolutions de la Chambre ni celles du
-gouvernement du roi. Le traité sera ratifié, attendu qu'il me paraît
-conforme aux intérêts de la France, aux intérêts des neutres, et aux
-bonnes relations que nous devons chercher à entretenir avec l'Amérique
-du Sud. (_Marques générales d'assentiment.--Aux voix! aux voix!_)
-
-
-
-
-CVII
-
-Débat sur les fonds secrets complémentaires demandés pour l'exercice
-1841.
-
---Chambre des députés.--Séance du 25 février 1841.--
-
-
-Dans la séance du 2 février, le comte Duchâtel, ministre de
-l'intérieur, avait demandé un crédit d'un million pour complément des
-dépenses secrètes de cet exercice. Dans le rapport fait à la Chambre,
-le 18 février, sur ce projet de loi, la commission, par l'organe de M.
-Jouffroy, son rapporteur, conclut, à l'unanimité, à l'adoption du
-projet. Les idées développées dans ce rapport, sur l'état des partis,
-furent attaquées par l'opposition, et M. Portalis, député de
-Seine-et-Marne, demanda au cabinet s'il les adoptait. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Il n'est, je crois,
-jamais arrivé qu'un cabinet fût sommé de s'expliquer pour savoir s'il
-donnait ou s'il refusait son adhésion à un rapport.(_Mouvement._) Le
-gouvernement présente à la Chambre des projets de loi et les soutient;
-les commissions donnent leur avis sur ces projets de loi et sur les
-motifs qui les ont fait proposer. Ce sont les projets et la politique
-du gouvernement qui sont en discussion, non pas les rapports et les
-exposés des motifs.
-
-M. BILLAULT.--Je demande la parole. (_Rumeur._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je ne dis pas cela, et je
-suis sûr que la Chambre me rend d'avance la justice de le croire, je
-ne dis pas cela pour éluder de m'expliquer sur la situation; je veux
-rétablir les véritables principes de la discussion dans cette Chambre.
-
-Depuis l'origine de la session, une idée dominante a préoccupé le
-cabinet: reconstituer dans cette Chambre une majorité de gouvernement
-depuis trop longtemps désunie ou flottante.
-
-Le cabinet est convaincu, et il l'a dit dès les premiers jours, que la
-réorganisation d'une vraie majorité de gouvernement est en ce moment
-le plus pressant intérêt du pays, de la Chambre, de la couronne, de
-l'honneur de nos institutions. Sous ce point de vue, l'honorable M.
-Jouffroy n'a fait que répéter les intentions et les opinions du
-gouvernement. (_Rires ironiques aux extrémités._)
-
-Y a-t-il quelqu'un dans cette Chambre, sur quelque banc que ce soit,
-qui pense que la réorganisation d'une majorité de gouvernement, la
-constitution des deux grands éléments d'action dans la Chambre, la
-majorité et l'opposition, ne soient pas très-désirables?
-
-Y a-t-il quelqu'un qui croie que la confusion, la désunion,
-l'éparpillement des opinions et des partis soient une bonne chose pour
-le gouvernement, pour l'honneur de la Chambre et la dignité de nos
-institutions? Personne ne le pense. C'est là une idée si simple
-qu'elle est devenue un lieu commun, et qu'il n'y a pas un banc dans
-cette Chambre sur lequel elle n'ait été exprimée. Il n'y a donc rien
-de nouveau ni dans ce qu'a dit à ce sujet l'honorable M. Jouffroy, ni
-dans ce que pense et répète le gouvernement.
-
-Toute majorité, messieurs, de tout temps, dans tous les pays, toute
-majorité a des nuances. Il n'y a aucune majorité dont toutes les
-parties aient la même origine, pensent exactement la même chose. Cela
-n'est jamais arrivé: et à l'instant même, sous nos yeux, dans un pays
-voisin, ne voyez-vous pas que le parti conservateur en Angleterre est
-composé d'hommes qui ont approuvé et soutenu vivement le bill de
-réforme, et d'hommes qui l'ont combattu? Est-ce que sir Robert Peel ne
-siége pas à côté de lord Stanley?... Est-ce qu'ils ne pourraient pas
-se reprocher l'un à l'autre leurs antécédents, leur origine diverse,
-les opinions diverses qu'ils ont professées à telle ou telle époque?
-Ils ont le bon sens de ne pas le faire. Ils comprennent très-bien que,
-lorsque sur les questions présentes, sur la politique pratique,
-réelle, des hommes sont sincèrement et loyalement d'accord, ils n'ont
-point à s'inquiéter de leur origine, ni des idées diverses qui les ont
-autrefois séparés. (_Très-bien!_)
-
-C'est à cette condition, c'est en se respectant ainsi les uns les
-autres dans le passé, lorsqu'on est uni dans le présent, que les
-majorités sont possibles. (_Marques d'approbation._) C'est à cette
-condition qu'elles se réorganisent. Il faut que tous leurs éléments
-puissent y concourir avec honneur. Ce qui importe, c'est que les
-convictions qui les unissent dans le présent, sur la politique
-pratique, soient loyales et sincères; ce qui importe, c'est que leur
-rapprochement n'ait pas été le résultat de faiblesses réciproques,
-qu'ils ne se soient pas fait des concessions aux dépens de leurs
-opinions et de leur honneur. (_Marques d'assentiment._) Mais quand il
-en est ainsi, messieurs, et personne, je pense, ne peut contester
-qu'il n'en soit ainsi pour la majorité qui s'est manifestée à
-l'ouverture de la session, alors il ne faut plus tenir aucun compte
-des nuances; il ne faut plus reporter la politique dans le passé ou
-dans un avenir lointain; il faut savoir se renfermer dans les
-questions actuelles, dans la politique véritable.
-
-C'est là ce que le cabinet s'est appliqué à faire, ce qu'il fera
-toujours; c'est sous ce point de vue qu'il considère la majorité, et
-il est convaincu que, sur tous les bancs de cette Chambre, les divers
-éléments de cette majorité sont animés des mêmes sentiments, que tous
-ces éléments ont les mêmes desseins et restent loyalement unis, parce
-qu'ils pensent et veulent les mêmes choses sur les questions qui
-occupent actuellement la Chambre.
-
-Quand cette majorité s'est produite dans le débat de l'adresse, est-ce
-que toutes les questions n'ont pas été traitées? Les questions
-extérieures, les questions intérieures n'étaient-elles pas posées dans
-le discours de la couronne? Est-ce qu'elles ne l'ont pas été dans
-l'adresse de la Chambre? Qu'est-il arrivé depuis? Qu'y a-t-il de
-changé? Quelles questions nouvelles ont surgi, sur lesquelles la
-majorité ait pu se désunir? Quels événements sont survenus qui aient
-pu donner une autre direction à cette majorité, lui conseiller une
-autre conduite? Rien de pareil n'est arrivé: nous sommes exactement
-aujourd'hui dans la situation où nous étions pendant le débat de
-l'adresse; la majorité qui s'est produite alors, c'est la même qui
-existe aujourd'hui; elle est composée des mêmes éléments; elle est
-également sincère, également unie. Permettez-moi de vous le dire; il y
-aurait de sa part quelque chose de peu sensé, de peu sérieux à venir
-rechercher aujourd'hui d'anciens dissentiments qu'elle n'a pas
-recherchés il y a trois mois. Pourquoi n'aurait-on pas dit, il y a
-trois mois, ce qu'on dit aujourd'hui? Pourquoi n'aurait-on pas
-également rappelé la diversité des origines et des opinions sur tel ou
-tel point de la politique passée? On ne l'a pas fait; on n'en a tenu
-aucun compte; nous sommes aujourd'hui dans la même situation. Il n'y a
-pas de raison d'aller réveiller ces dissentiments; il n'y a pas de
-raison d'aller jeter, au sein de la majorité, qui importe tant au
-pays, des éléments de division qu'elle ne provoque pas elle-même.
-
-Voilà comment le cabinet considère la majorité, comment il considère
-l'opposition; il n'entrera donc pas dans des questions inutiles; il
-n'ira pas lui-même au-devant des dissidences qui ne se produisent pas
-naturellement; il se renfermera dans la politique pratique; il
-discutera le projet qu'il a présenté, les motifs de confiance que la
-majorité ou l'opposition peuvent avoir ou ne pas avoir dans sa
-politique. Voilà ce qui est réellement en discussion; voilà le seul
-point sur lequel nous ayons réellement à répondre. (_Marques
-nombreuses d'approbation._)
-
-
-
-
-CVIII
-
-Continuation du débat sur les fonds secrets demandés par le cabinet
-pour l'exercice 1841.
-
---Chambre des députés.--Séance du 27 février 1841.--
-
-
-Le rapporteur de la commission, M. Jouffroy, ayant fermement maintenu
-les idées et les termes de son rapport, le débat se rengagea vivement
-quand on en vint au vote des articles, et la question fut de nouveau
-nettement posée entre la politique du cabinet du 1er mars 1840 et
-celle du cabinet du 29 octobre, dans les affaires d'Orient. M.
-Piscatory ayant défendu la politique du cabinet du 1er mars, je lui
-répondis. Les fonds secrets furent votés à 90 voix de majorité.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, ma réponse
-à l'interpellation de l'honorable M. Piscatory sera fort simple. Dans
-l'état actuel des affaires du pays, je ne puis (_Rires à
-gauche.--Interruption_)... dans l'état actuel des affaires du pays, je
-ne puis et ne dois rien dire. (_Approbation au centre._)
-
-La position que le cabinet a prise dans la politique extérieure,
-lorsqu'il s'est assis sur ces bancs, est connue de tout le monde.
-Quelles négociations ont eu lieu depuis, quel cours sera imprimé aux
-événements, comment la situation de la France sera modifiée, et si
-elle le sera, je répète que je ne puis et ne dois en rien dire
-aujourd'hui. Je manquerais à mon devoir si je répondais autrement.
-
-_Voix au centre._--Très-bien! très-bien!
-
-_M. le ministre._--J'écarte donc complétement cette partie du discours
-de l'honorable préopinant.
-
-Il a dit d'ailleurs, et plusieurs honorables membres avaient dit avant
-lui, que le cabinet avait refusé de s'expliquer sur des questions plus
-faciles à traiter que celles de la politique extérieure, qu'il avait
-refusé de s'expliquer sur le rapport de l'honorable M. Jouffroy, et de
-dire s'il adoptait ou repoussait les principes, les idées, la
-politique exposés dans ce rapport.
-
-Messieurs, le cabinet, et tout le cabinet, fait autre chose que
-d'exposer des principes, des idées, une politique; il agit, il
-gouverne, c'est son devoir, c'est son métier. Eh bien, dans la
-situation où nous sommes, j'affirme que le cabinet ne devait pas
-s'expliquer plus complétement qu'il ne l'a fait sur le rapport de
-l'honorable M. Jouffroy (_Mouvement_); et voici pourquoi.
-
-Depuis trois jours, nous assistons à un singulier spectacle.
-
-_De toutes parts._--C'est vrai! (_On rit._)
-
-_M. le ministre._--Personne ne le trouve plus singulier que moi.
-
-On parle de clarté, on repousse toute équivoque, on demande des
-explications; et deux ou trois fois la discussion a failli s'arrêter,
-parce qu'on n'y prenait pas part; je dis _on_, c'est-à-dire tout le
-monde, dans toutes les parties de cette Chambre. Il a fallu, le
-premier jour de la discussion, que je montasse à cette tribune pour la
-rengager. (_Exclamations._)
-
-_Voix à gauche._--Sur l'interpellation de M. Portalis. (_Agitation._)
-
-_M. le ministre._--L'interpellation de M. Portalis a prouvé
-précisément ce que je disais: tout le monde laissait tomber la
-discussion. (_Marques nombreuses d'assentiment._) M. Portalis s'en est
-plaint et il a eu raison de s'en plaindre; et c'est sur sa plainte que
-je suis monté à la tribune pour rengager la discussion. (_Mouvement en
-sens divers._)
-
-Ce n'est donc pas le cabinet qui a refusé la discussion, ce n'est pas
-lui qui s'est refusé aux explications, c'est lui qui est venu le
-premier prendre la parole quand on le lui a demandé.
-
-Maintenant s'agissait-il ici d'une simple discussion, de simples
-explications? Évidemment non. Voulez-vous que je vous dise de quoi il
-s'agissait, ce qu'il y avait au fond de tout ce qui se passe depuis
-trois jours? Il s'agissait d'une espérance de porter dans la majorité
-le trouble et la désunion. (_Réclamations._)
-
-_Voix au centre._--C'est vrai! (_Vive agitation._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Voilà la question.
-J'entends dire qu'il faut savoir si la majorité existe. Messieurs, la
-présomption du moins est en sa faveur, convenez-en. Nous avons eu déjà
-une grande discussion. Pendant quinze jours, je crois, le débat sur le
-projet d'adresse a continué; la majorité s'est prononcée. Je répète
-que la présomption, et je suis modeste quand je dis la présomption,
-est en faveur de l'existence de la majorité.
-
-M. TASCHEREAU.--L'adresse a été changée.
-
-_M. le ministre._--Eh bien, l'espérance qui s'est élevée, c'est de
-porter dans la majorité le trouble et la désunion. Le cabinet n'a pas
-voulu y concourir.
-
-_Une voix._--Je le crois bien!
-
-_M. le ministre._--Le cabinet n'a pas voulu se prêter à cette
-espérance. Et voulez-vous que je vous montre, dans cette discussion
-même, la preuve de ce que j'ai l'honneur de vous dire? Quels efforts
-a-t-on faits hier? On s'est attaché à effacer, à atténuer autant qu'on
-le pouvait, les différences, les dissidences entre la majorité et
-l'opposition. On a parlé d'abord de politique extérieure. Que vous
-a-t-on dit? On vous a dit que vous n'aviez pas, que vous n'aviez
-jamais eu une question de paix ou de guerre à décider. Mon Dieu non!
-les événements l'avaient décidée. La Chambre, quand elle est venue,
-a-t-on dit, a trouvé la question toute résolue; la Chambre n'a jamais
-délibéré sur la paix ou sur la guerre. Entendez-vous? jamais!
-(_Agitation._) Rappelez-vous cependant, messieurs, ce que vous
-discutiez il y a trois mois, ce que vous disiez dans cette enceinte;
-il s'agissait de savoir si vous auriez 936,000 hommes sous les armes,
-ou si vous en auriez 500,000.
-
-M. DE RÉMUSAT, _et plusieurs membres des extrémités_.--Allons donc!
-allons donc!
-
-_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!
-
-_M. le ministre._--Nous n'avons pas eu autre chose à discuter pendant
-quinze jours. (_Oui! oui!_) Nous avons délibéré sur la question de la
-paix ou de la guerre (_C'est vrai!_); et l'honorable M. Thiers, quand
-je suis monté à la tribune, me disait: «Par votre seul avénement, la
-question est résolue, la paix est certaine.» (_Réclamations à
-gauche.--Approbation au centre.--À M. Thiers qui se lève et se dispose
-à parler de sa place_: Attendez donc; attendez!) Et je lui répondais:
-«Si vous, vous étiez resté assis sur ces bancs, la question était
-également résolue; la guerre était certaine.» (_Nouvelles réclamations
-à gauche.--Vive approbation au centre._)
-
-Voilà quelle était ma réponse; et apparemment, quand nous discutions,
-c'était pour savoir si nous resterions sur ces bancs ou si le cabinet
-du 1er mars y reviendrait. (_Explosion de bravos au centre._)
-
-Vous aurez beau faire, vous aurez beau vous efforcer d'atténuer et de
-réduire la question; vous aurez beau vous efforcer de vous faire
-petits aujourd'hui; (_Au centre_: Très-bien! très-bien!) vous aurez
-beau vous efforcer de vous faire petits aujourd'hui pour vous rendre
-agréables à la majorité qui vous a repoussés; vous ne l'abuserez pas.
-(_Agitation croissante._) Laissez-moi conserver aux débats, aux actes
-de la Chambre, leur importance et leur grandeur; laissez-moi lui dire,
-laissez-moi vous dire que nous avons délibéré sur la question de la
-paix ou de la guerre, que lorsque vous êtes descendus du pouvoir, vous
-faisiez des préparatifs pour être en état de faire la guerre au
-printemps, d'exiger (c'étaient vos expressions) la modification du
-traité du 15 juillet; sans quoi, la guerre!
-
-Voilà le langage que vous teniez; c'était sur vos actions, c'était sur
-vos préparatifs que la Chambre délibérait et ce n'était pas là la paix
-ou la guerre! Ce n'était pas là une politique décisive! Vous viendriez
-aujourd'hui nous tenir un tout autre langage! (_Très-vives marques
-d'approbation._)
-
-Non, non, il faut que vous me laissiez croire que nous avons résolu
-une grande question, que vous aviez des intentions sérieuses, que,
-quand nous les avons repoussées, nous l'avons fait sérieusement, que
-nous savions bien tous ce que nous faisions, vous, ce que vous
-vouliez, nous, ce que nous ne voulions pas, et que tout ce que nous
-avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
-comédie. (_Nouvelle et bruyante approbation au centre._)
-
-Voilà pour l'extérieur, messieurs; voyons l'intérieur.
-
-Là aussi on s'est appliqué à effacer, à atténuer du moins les
-différences entre la majorité et l'opposition. On a dit qu'on avait eu
-aussi, dans le centre, de nombreuses majorités, les majorités du 1er
-mars. On n'a pas dit combien de temps on les avait gardées, ni
-pourquoi on les avait perdues. (_Adhésion aux centres._) On a dit
-qu'on les avait eues. On a fait plus. On a dit qu'on avait trouvé le
-véritable centre. Il y en a donc un faux?
-
-Messieurs, permettez-moi de vous le dire, cela n'est pas sérieux. Il y
-a dans cette Chambre deux grands partis, deux grandes opinions; elles
-y existent depuis 1830.
-
-_Une voix à gauche._--Depuis 1815.
-
-_M. le ministre._--Elles sont naturelles. Elles su retrouvent dans
-tous les pays où le gouvernement représentatif est en vigueur.
-
-Il y a des hommes qui ont cherché leur point d'appui, leur allié
-nécessaire; celui sans lequel ils n'auraient pas eu la majorité, de
-ce côté de la Chambre (la gauche); je ne leur en fais en aucune façon
-un reproche...
-
-M. DE MALLEVILLE, _et plusieurs autres membres_.--Vous l'avez fait
-comme eux!.... Et la coalition!
-
-_M. le président._--L'orateur ne doit pas être interrompu!
-
-_M. le ministre._--On parle de la coalition. (_Ah! ah!_) Soyez
-tranquilles, messieurs; je ne donnerai à personne, pas plus à propos
-de la coalition qu'à propos du rapport de l'honorable M. Jouffroy, le
-plaisir de me contraindre, malgré moi, à porter le trouble et la
-désunion dans la majorité. (_Très-bien! très-bien!_) Je refuserai...
-
-_Voix diverses._--Ah! ah! c'est plus facile!
-
-_M. le ministre._--Je refuserai les discussions qui ne me paraissent
-pas convenir à la politique que je veux faire prévaloir, comme je
-refuse les discussions sur la politique extérieure, quand je crois que
-le moment n'en est pas venu.
-
-_Une voix._--C'est commode.
-
-_M. le ministre._--Je dirai un seul mot, et l'honorable M. Odilon
-Barrot sera témoin de la vérité de ce que je dirai. Quand les débats
-de la coalition se sont engagés, j'ai pris le soin, non pas
-implicitement, mais formellement, de déclarer que je restais attaché à
-la politique que j'avais constamment soutenue depuis la Révolution.
-
-M. DUBOIS (_de la Loire-Inférieure_).--C'est vrai!
-
-_M. le ministre._--Que je n'abandonnais aucun de mes antécédents
-(_Interruption_); que j'entendais rester fidèle à la portion de
-l'assemblée à laquelle j'avais constamment appartenu. (_Mouvements
-divers._)
-
-_Une voix._--Et que vous abandonniez.
-
-_M. le ministre,_--Je l'ai dit à toutes les époques de la discussion.
-Et cela est si vrai que, lorsque après la coalition nous avons essayé
-de former une administration en commun, cela s'est trouvé impossible.
-(_Rires et mouvements divers._)
-
-_Voix nombreuses à gauche._--Pourquoi? pourquoi?
-
-_M. le ministre._--Je n'en dirai pas davantage et je n'ai pas besoin
-d'en dire davantage. (_Murmures et exclamations à gauche._)
-
-Les honorables membres de ce côté savent très-bien que les
-interruptions et les murmures ne me feront dire ni plus ni moins que
-ce que j'ai l'intention de dire. (Très-bien! _au centre._)
-
-Je n'en dirai pas davantage, et je répète que je n'ai pas besoin d'en
-dire davantage, car je suis sûr que sur tous les bancs de cette
-Chambre je suis parfaitement compris. (Oui! oui! _au centre.--Murmures
-à gauche._)
-
-Je reviens à la situation actuelle et je dis que tout ce que vous avez
-vu et entendu depuis trois jours n'ayant d'autre but que de porter le
-trouble et la désunion dans la majorité, le cabinet, qui veut
-sincèrement le maintien et l'empire de cette majorité, a dû se refuser
-à toutes les paroles, à toutes les explications qui pouvaient servir
-les espérances et les desseins qu'il comprenait et qu'il combattait.
-
-La majorité dont je parle, messieurs, cette majorité nouvelle, s'est
-formée par la nécessité, en présence de ce que nous appelons un grand
-danger, quoi qu'on en ait dit, en présence de la question de la paix
-et de la guerre; elle s'est formée pour rétablir, au dehors, la
-pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans, la pratique
-d'une politique ferme, conséquente, favorable à l'affermissement et à
-l'exercice du pouvoir.
-
-Voilà par quels motifs s'est formée cette majorité. Et elle s'est
-formée dans des intentions sincères, qui ne redoutent aucune clarté.
-Et au nom de toutes les nuances de cette majorité, elle peut dire tout
-ce qu'elle a fait, elle peut avouer tous les motifs par lesquels elle
-a agi, toutes les intentions qui la gouvernent, aujourd'hui comme il y
-a trois mois.
-
-Et j'ai bien le droit de le dire; si le repos du pays s'est rétabli à
-l'apparition de cette majorité, par l'appui qu'elle a donné au
-cabinet, si les espérances du pays s'attachent à son affermissement,
-il est bien naturel que ceux qui lui sont attachés, simples députés ou
-ministres, ne permettent pas qu'elle soit légèrement compromise; il
-est bien naturel qu'ils prennent leur majorité au sérieux, et que,
-pour la conserver, ils acceptent un inconvénient momentané, une
-contrariété vive; pour moi, par exemple, la contrariété de ne pas
-parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport de l'honorable M.
-Jouffroy, de ne pas entrer en ce moment dans une discussion
-approfondie de ses idées, de ses principes et de la politique qu'il a
-exposée. Tout homme attaché à la majorité, et voulant son succès, a dû
-faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné notre conduite; et comme
-toute majorité a des éléments divers qui ont leurs droits, leur
-honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons eu les uns pour
-les autres ce juste respect de ne pas élever des questions qui ne nous
-étaient pas impérieusement commandées, de ne pas entrer dans des
-débats que l'état actuel des faits, les nécessités de la politique ne
-nous imposaient pas.
-
-Votre commission, messieurs, qui n'était pas un cabinet, votre
-honorable rapporteur, qui n'était pas chargé du poids du gouvernement,
-a pu très-légitimement, et je dirai plus, a pu utilement venir exposer
-ici sa politique extérieure et sa politique intérieure, l'ensemble de
-ses idées, de ses intentions. Nous n'aurions pas dû faire cela;
-puisque nous ne devions pas le faire, nous ne devions pas le discuter.
-(_Très-bien!_)
-
-Vous le voyez, messieurs, je n'apporte ici, en ce moment, qu'une
-prétention, celle (_Agitation à gauche_) d'une sincérité complète; la
-prétention de dire la raison, la vraie raison qui m'a fait refuser
-d'entrer dans les débats où l'on voulait nous pousser. Et je fais à
-tous les membres de la majorité, à tous ceux qui ont apporté la même
-réserve que nous, je leur fais cet honneur, je leur rends cette
-justice qu'ils ont agi par les mêmes motifs, sous l'empire des mêmes
-sentiments.
-
-Ils n'ont pas hésité plus que moi, dans une foule d'occasions, à venir
-ici exposer et soutenir leurs idées. Ils en ont eu le courage dans les
-moments les plus difficiles; ils l'auraient aujourd'hui si cela était
-opportun, si cela était utile aux intérêts du pays.
-
-Quoique le gouvernement représentatif, messieurs, soit le gouvernement
-de la discussion et de la parole, il y a dans ce gouvernement, comme
-dans tout autre, des moments où il faut savoir s'abstenir, des choses
-qu'il faut savoir taire, des questions qu'il faut savoir ne pas
-aborder. C'est bien assez, pour le gouvernement, de porter le poids
-des difficultés réelles et pratiques. C'est bien assez de suffire aux
-questions posées pour le jour même, sans entrer dans des discussions
-générales, dans ces grands et beaux débats systématiques qui ne
-répondent pas à des nécessités actuelles et inévitables.
-
-Voilà, messieurs, je le répète, voilà le motif qui a gouverné notre
-conduite dans ce débat. La majorité tout entière veut rester unie;
-elle sait qu'elle le peut, car elle sait que, sur toutes les questions
-qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour, sur les questions de conduite,
-sur les questions qu'il faut vraiment résoudre pour agir aujourd'hui,
-pour agir demain, elle sait qu'elle est du même avis, qu'elle se
-conduira unanimement. Et si jamais il lui arrivait des dissentiments
-intérieurs, elle serait sincère alors comme elle l'est aujourd'hui;
-nous parlerions au besoin, comme nous savons au besoin nous taire.
-(_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au centre._)
-
-
-Une vive agitation succède à ce discours; des conversations animées
-s'engagent sur tous les bancs. La séance est suspendue pendant un
-quart d'heure.
-
-
-
-
-CIX
-
-Discussion du projet de loi sur les fortifications de Paris.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 25 mars 1841.--
-
-
-Après son adoption par la Chambre des députés, le projet de loi sur
-les fortifications de Paris fut présenté à la Chambre des pairs le 1er
-février 1841. Le rapport en fut fait le 16 mars, par le baron Mounier,
-qui, au nom de la commission, proposa plusieurs et de graves
-amendements. Un long et vif débat s'engagea, au terme duquel tous les
-amendements furent rejetés et le projet de loi adopté par 145 voix
-contre 85.
-
-Dans le cours du débat, je répondis au duc de Noailles:
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, avant
-d'entrer dans la discussion, j'ai besoin de répéter une réponse déjà
-faite à une allégation plusieurs fois répétée. On semble s'obstiner à
-présenter le projet de loi comme un héritage imposé au cabinet. Il
-n'en est rien, messieurs; nous avons répudié, dans l'héritage dont on
-parle, ce qui ne convenait pas à nos opinions et à notre politique.
-Nous n'avons accepté que ce qui nous convenait. Sans cela nous
-n'aurions pas eu, et dans l'autre Chambre et dans celle-ci, les vifs
-débats qui ont déjà marqué cette session. Quand le cabinet a présenté
-aux Chambres le projet de loi, il l'a fait sien; il l'a présenté parce
-qu'il le pensait, parce qu'il le voulait, avec la ferme résolution de
-le soutenir, et croyant rendre service au pays. Mon honorable
-collègue, M. le président du conseil, a exprimé à ce sujet et hier
-encore, devant cette Chambre, la même idée, la même assertion. En
-vérité, messieurs, permettez-moi d'espérer qu'un pareil doute ne se
-renouvellera pas.
-
-Des deux questions que présente le projet de loi, il en est une
-spéciale, militaire, que je n'aurai garde d'aborder; outre que j'y
-serais incompétent, elle vient d'être traitée et résolue à cette
-tribune par un honorable général, d'une manière qui, si je ne me
-trompe, a pleinement satisfait les amis du projet de loi et frappé
-beaucoup ses adversaires; je la regarde donc comme résolue. C'est de
-la question politique seule que je désire occuper un moment la
-Chambre.
-
-Que la Chambre me permette, et je dirai que le noble duc qui vient de
-descendre de la tribune me permette lui-même d'exprimer tout de suite
-le sentiment qui me préoccupe depuis l'ouverture de ce débat, ma
-surprise, ma profonde surprise de l'opposition que rencontre dans
-cette enceinte la mesure qui en est l'objet. Jamais, à mon avis,
-mesure ne fut plus en droit de s'attendre à être ici, dans cette
-Chambre, comprise et bien accueillie; jamais Chambre ne parut plus
-appelée à accueillir, à soutenir la mesure que vous discutez.
-Messieurs, vous ne jugez pas les choses isolément, ni sur les seules
-apparences, ni sous l'empire de l'impression du moment ou d'une
-préoccupation exclusive. La plupart d'entre vous ont vécu, ont grandi
-dans le maniement des affaires publiques, vous avez agi, vous avez
-commandé, vous avez gouverné. Vous êtes accoutumés à voir les choses
-dans leur ensemble et au fond, à placer une mesure au milieu de tous
-les faits auxquels elle se rattache, dans la situation politique
-générale sur laquelle elle influe. Le grand côté, le caractère
-essentiel du projet qui vous est soumis, c'est évidemment son
-influence sur la situation de la France en Europe, sur nos relations
-avec l'Europe. Quel est, je vous demande, le fait qui, depuis 1815,
-pèse sur la situation de la France en Europe, sur les relations de
-l'Europe avec nous et sur les nôtres avec l'Europe? C'est le souvenir
-de ces prodigieuses alternatives de triomphes et de revers, de
-conquêtes et de retraites qui, de 1792 à 1815, ont fait notre
-histoire. La France a inondé l'Europe et envahi toutes ses capitales;
-l'Europe a inondé la France et envahi deux fois sa capitale. Il y a
-vingt-six ans que ces faits sont consommés, et pourtant ils
-subsistent, ils agissent encore chez nous et autour de nous; ils
-exercent sur les relations internationales une influence immense.
-Savez-vous ce qui en résulte dans tous les esprits, chez nous et
-autour de nous? Un singulier mélange d'orgueil et d'inquiétude, des
-prétentions présomptueuses et des alarmes continuelles. Tout le monde,
-en France et en Europe, semble croire à la possibilité de nouveaux
-triomphes, et en même temps à la possibilité continuelle de nouveaux
-désastres. Et cette croyance entretient un état d'irritation et
-d'inquiétude, d'espérance et de sollicitude, qui se manifeste dans les
-régions les plus élevées comme les plus humbles de l'ordre social.
-N'avez-vous pas entendu, avant-hier, un honorable membre de la
-Chambre, M. le duc de Coigny, prononcer le mot de vengeance avec une
-énergie douloureuse, comme s'il souffrait encore dans le bras qu'il a
-si glorieusement perdu à 500 lieues de son pays. N'avez-vous pas
-entendu hier un honorable général parler avec la même impression, la
-même âpreté de souvenir? Et cela n'arrive pas seulement dans cette
-enceinte, cela arrive au dehors...
-
-M. LE GÉNÉRAL LASCOURS.--Oui, beaucoup plus au dehors qu'ici; on le
-conçoit facilement.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Cela arrive en Europe
-comme en France; c'est un fait grave en présence duquel vous vivez,
-vous délibérez, et qu'il n'y a pas moyen d'effacer de sitôt de vos
-délibérations. C'est ce fait qui trouble, altère, compromet souvent au
-dehors nos relations, notre situation, notre influence.
-
-Je sais, messieurs, qu'on ne changera pas ce fait en un jour, ni par
-une mesure législative. Je sais que la disparition de ce fait ne sera
-l'oeuvre que du temps et d'une politique juste et sensée de part et
-d'autre. Cependant il y a des actes, il y a des mesures qui peuvent
-contribuer puissamment à ce résultat si désirable. Eh bien, tenez pour
-certain que la mesure que vous discutez, loyalement et complétement
-acceptée, est un des moyens les plus assurés d'apaiser dans les coeurs
-ces souvenirs qui jouent encore, en France et en Europe, un rôle si
-triste et si dangereux. C'est évidemment une mesure de défense, de
-conservation, de paix. Votre honorable rapporteur vous a dit que cette
-mesure avait été souvent prise, reprise, proposée, rejetée. Cela est
-vrai; mais qu'il regarde à quel moment elle a été proposée: c'est
-toujours dans les moments où la politique défensive préoccupait
-vivement le pays; c'est toujours dans un intérêt de défense et de
-conservation que la mesure a été reprise. Et quand elle a été
-abandonnée, c'est au moment où les espérances présomptueuses, où la
-politique de conquête prévalaient.
-
-Et quel est l'effet que produit en France aujourd'hui cette mesure?
-Comment est-elle reçue, jugée? Elle est bien accueillie par les hommes
-les plus susceptibles, les plus jaloux en fait de dignité nationale;
-elle est considérée par eux comme une satisfaction; elle relève la
-France à leurs yeux; elle les calme eux-mêmes et les apaise. La masse
-de la population est du même sentiment. Mon honorable ami, M. le duc
-de Broglie, vous l'a dit avant-hier; la mesure est-elle repoussée par
-ces clameurs qui s'élèvent souvent, et qui attestent du moins nos
-discordes de partis? Non. Pas de clameurs, pas de pétitions. Sans
-doute, la mesure n'est pas accueillie avec cet enthousiasme, cet
-entraînement qu'on a vu à d'autres époques; les femmes, les enfants,
-les vieillards, ne viennent pas vous proposer, comme dans d'autres
-jours, de travailler aux fortifications de Paris. Non, il n'y a rien
-de cet enthousiasme subit, de cet entraînement un peu puéril; mais il
-y a l'adhésion sincère et sérieuse du pays. Croyez-vous que, s'il n'en
-était pas ainsi, en présence des charges que cette mesure impose, des
-passions qu'on essaye de soulever en la discutant, le pays resterait
-tranquille et immobile? Non, non; il prendrait part à vos débats; il
-exprimerait, dans un sens ou dans l'autre, une opinion ardente. Il
-n'en fait rien; il vous écoute et il adhère; il approuve gravement,
-sensément, un peu tristement peut-être, et il a raison, car, dans une
-situation pareille, de telles mesures qui pèsent sur le pays, même
-quand elles sont nécessaires, même quand elles lui font honneur, même
-quand elles le relèvent et satisfont à sa dignité compromise dans de
-grands désastres, de telles mesures n'inspirent qu'une approbation
-grave et qui porte l'empreinte des souvenirs auxquels elles se
-rattachent et des fardeaux qu'elles imposent. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-Et l'Europe, messieurs? L'Europe juge de la mesure comme la France;
-l'Europe ne s'inquiète pas, l'Europe ne croit pas que ce soit le
-commencement d'une ère de politique agressive et guerroyante. Non,
-l'Europe pense, comme nous, que c'est une mesure de défense et de
-conservation. Elle la voit donc sans inquiétude. Mais elle ne la voit
-pas sans quelque mélange de dépit et de regret, comme tout ce qui
-relèvera l'influence, tout ce qui accroîtra la force morale de la
-France. (_Nouvelles marques d'approbation._)
-
-Il ne faut pas s'en plaindre, messieurs, ni s'en blesser. Les États
-ont le droit et le devoir d'être ainsi vigilants et jaloux les uns
-envers les autres. Il ne faut point reprocher à l'Europe sa jalousie
-de notre influence augmentée, de notre force morale relevée; mais il
-faut en croire le sentiment qu'elle témoigne et le conseil qu'elle
-vous donne en le témoignant. Par l'accueil qu'elle fait à la mesure
-que vous discutez, l'Europe vous donne le plein droit de l'adopter,
-car elle vous montre que vous ne l'inquiétez point; elle vous en
-donne le conseil, car elle manifeste sa pensée que la France en sera
-grandie et fortifiée. (_Très-bien! très-bien!_) Je vous laisse à
-penser ce qui arriverait si la mesure était rejetée. (_Mouvement._)
-Croyez-vous que la France sortît de ce débat grande et fortifiée,
-comme l'Europe craint que cela n'arrive par l'adoption de la mesure?
-
-Messieurs, soit que vous la considériez en elle-même, soit que vous
-considériez l'effet qu'elle produit en France et en Europe, vous
-verrez que la mesure correspond admirablement à la situation politique
-dans laquelle nous sommes placés depuis vingt-cinq ans; vous verrez
-qu'elle relève la dignité de la France en même temps que sa sécurité,
-qu'elle l'apaise et la fortifie à la fois.
-
-Messieurs, nous défendons depuis dix ans, et avec quelque succès,
-quoique à travers toute sorte d'obstacles, la politique de l'ordre et
-de la paix; il ne faut pas refuser aux défenseurs de cette cause les
-moyens dont ils ont besoin, les seuls moyens qui puissent leur
-procurer le succès. La France veut sincèrement la paix; mais si la
-sécurité et la dignité de la France étaient compromises par la paix ou
-au sein de la paix, si elle n'avait pas satisfaction, et une
-satisfaction toujours croissante, l'amour sincère de la France pour la
-paix en pourrait être altéré. (_Très-bien!_)
-
-L'Europe veut sincèrement la paix. Le parti de la paix, de la
-politique juste et sensée, prévaut en Europe depuis dix ans. Mais ne
-vous y trompez pas, ce parti n'est pas le seul. Indépendamment même de
-tout mauvais vouloir, de tout mauvais dessein, ces habitudes, ces
-velléités révolutionnaires qui exercent encore, au milieu de nous,
-tant de pouvoir, ce penchant à aller au-devant des révolutions en les
-prévoyant, en y croyant, cette disposition des imaginations à regarder
-les révolutions comme toujours possibles, comme toujours probables,
-cette maladie existe en Europe comme en France; elle a monté bien
-haut, elle a descendu bien bas dans la société européenne. (_Marques
-d'approbation._) Il y a partout des esprits passionnés et légers, qui
-se croient et se disent les conservateurs par excellence, et qui
-cependant, au bout d'une guerre avec la France, entrevoient, je ne
-veux pas dire espérent, des révolutions en France. Il faut défendre
-ces esprits-là de leurs propres égarements; il faut qu'on puisse
-entrevoir la guerre avec la France, sans qu'il en résulte une
-révolution en France; il faut mettre votre gouvernement, vos
-institutions, la tête et le coeur de votre société, à l'abri d'un
-pareil danger. Il faut persuader à tout le monde en Europe qu'une
-révolution en France n'est pas possible, et que, fit-on la guerre à la
-France, on ne viendrait pas dans Paris changer son gouvernement.
-(_Très-bien!_) Il faut, messieurs, que cette admirable sagesse, que
-l'expérience et l'adversité avaient enseignée au vieux roi de Prusse,
-devienne la sagesse obligée de tous les souverains. (_Nouvelles
-marques d'approbation._) Par là, vous rendrez au parti sensé, au parti
-de la bonne politique, de la politique conservatrice en Europe, un
-service immense; vous ferez faire à la politique de l'ordre et de la
-paix un grand pas, et les fortifications de Paris tourneront au profil
-de la sagesse de tout le monde, au profit de tous les gouvernements.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Certes, messieurs, il convient, ce me semble, à la Chambre des pairs
-de s'associer à une oeuvre dont c'est là réellement le caractère et
-l'effet. Je dis plus; il appartient à la Chambre des pairs d'imprimer
-à une telle oeuvre ce caractère-là. J'ai entendu souvent, depuis trois
-jours, se plaindre à cette tribune de l'origine de cette loi, des
-desseins ou du moins des espérances dans lesquelles elle a été conçue.
-Messieurs, l'honorable général Dode vous le disait tout à l'heure;
-elle a eu des origines très-diverses: 1818, 1831, 1840, 1er mars, 29
-octobre. Qu'importe? Choisissez, entre ces dates, celle qui nous
-convient; ne vous inquiétez pas de cette variété de noms; imprimez à
-la loi votre politique, la politique conservatrice; secondez le
-cabinet qui s'est attaché dans les débats de l'une et de l'autre
-Chambres, à lui donner ce caractère, à en faire une oeuvre d'ordre et
-de conservation. Vous vous croyez donc bien peu de puissance!
-Comment! il ne serait pas au pouvoir de la Chambre des pairs et de la
-Chambre des députés de donner à une loi son véritable sens? Comment!
-les grands pouvoirs de l'État, la royauté et les Chambres de concert,
-n'auraient pas la force de déterminer la direction de la politique qui
-présidera à une oeuvre législative? Cela n'est pas. Vous pouvez plus
-que vous ne croyez, messieurs, plus qu'on ne vous dit. S'il était
-vrai, ce que je suis loin de dire, que des pensées de guerre et de
-conquête, des pensées contraires à votre politique, se fussent
-associées un moment à ce projet de loi, il dépend de vous de les en
-chasser, d'en faire une oeuvre d'ordre et de conservation. Mais ce
-n'est pas en rejetant le projet, en le répudiant, que vous atteindrez
-un pareil résultat. Ç'a été trop souvent la faute des partis
-conservateurs de ne pas savoir s'emparer des mesures nationales, de ne
-pas savoir faire ce qui était adapté à la situation et au sentiment du
-pays. Il dépend des partis conservateurs de se faire nationaux; il
-dépend des gouvernements voués à la cause de l'ordre et de la
-conservation, d'enlever à leurs adversaires les armes dont leurs
-adversaires voulaient se servir contre eux. Vous le pouvez dans cette
-occasion. Pour Dieu! ne la manquez pas!
-
-Je n'entrerai pas dans l'examen des diverses objections qu'on a faites
-au projet de loi. On vous l'a présenté comme dangereux pour l'ordre,
-pour la liberté, pour nos finances, pour Paris lui-même. Je ne
-reviendrai pas sur cette partie de la discussion; mais permettez-moi
-une seule observation.
-
-Après avoir énuméré tous ces dangers, que vous propose-t-on pour les
-conjurer? De substituer une espèce d'enceinte continue à une autre
-espèce d'enceinte continue. Si l'on vous proposait le rejet de la loi,
-si l'on vous proposait de renoncer à toute fortification de Paris, je
-le concevrais! mais non; quand on vous a dit que les fortifications de
-Paris compromettaient l'ordre, la liberté, nos finances, Paris, le
-gouvernement lui-même, on vous propose une réduction de quelques
-millions, et la suppression de quelques fossés et de quelques
-bastions. Cela n'est pas sensé, cela n'est pas sérieux. De deux choses
-l'une, ou les dangers ne sont pas réels, et alors le remède est
-inutile; ou les dangers sont réels, et alors le remède est inefficace.
-(_Très-bien! très-bien!_) Il faut choisir entre ces deux partis.
-
-Et, en même temps que vous ne supprimez pas ces dangers par le projet
-de la commission, que vous les laissez subsister presque tout entiers,
-que faites-vous? Vous créez des dangers politiques d'une autre nature,
-et bien plus graves. Vous ne voulez pas rejeter le projet; la plupart
-des adversaires même du projet disent qu'ils veulent la fortification
-de Paris; eh bien, vous la compromettez tout entière. Oui, messieurs,
-quelque délicate que soit cette question, je l'aborderai et je vous
-dirai: vous compromettez la loi tout entière. Vous savez comment elle
-a été adoptée, avec quelles difficultés, par quels efforts, de quels
-éléments divers une majorité s'est formée. Croyez-vous qu'il soit
-possible de recommencer souvent une telle oeuvre? (_Mouvement._) Il
-faut bien que je le dise, puisque cette question a été abordée à cette
-tribune. Ne vous y trompez pas; une pareille oeuvre est difficile à
-recommencer; une pareille majorité, très-sincère cependant, sera
-difficile à rallier, quand vous viendrez lui représenter une loi
-mutilée, dénaturée; non pas celle qu'elle a voulue, qu'elle a votée;
-non pas la conciliation, comme on l'a dit, des deux systèmes de
-fortification, mais une loi tout autre, et qui ne la satisfera point.
-Si vous délibérez dans l'espérance que la loi, amendée comme la
-commission le propose, ne serait pas essentiellement compromise,
-permettez-moi de le dire: vous vous trompez. (_Sensation._)
-
-Et quand même elle ne serait pas compromise, savez-vous ce qu'elle
-serait? Elle serait énervée, moralement tuée. J'attache sans doute
-beaucoup d'importance à la valeur matérielle des fortifications de
-Paris, si jamais l'occasion se présentait de s'en servir; mais enfin
-leur véritable importance, c'est leur valeur morale, l'effet moral
-produit aujourd'hui même en France et en Europe. Pour que cet effet
-subsiste, il faut que ces remparts de Paris s'élèvent par le concours
-du pays et du gouvernement bien unis, sous les auspices de tous les
-grands pouvoirs publics; il faut qu'ils ne soient pas renversés
-d'avance par les mains mêmes qui les élèvent.
-
-Messieurs, je le répète, si le projet de loi n'était pas compromis par
-l'amendement, il serait tellement affaibli, tellement énervé qu'il
-perdrait les trois quarts de sa valeur. Et ce ne serait pas le projet
-de loi seul; le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
-affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
-messieurs, en France et en Europe.
-
-Voilà, messieurs, quel serait le résultat de votre délibération. La
-France aurait perdu tous les avantages de la loi: elle aurait
-substitué à ces avantages des risques politiques immenses. Pourquoi,
-messieurs? Pour supprimer quelques fossés et quelques bastions!
-Permettez-moi de le dire, cela est impossible. (_Marques
-très-nombreuses d'approbation._)
-
-
-Après ce discours, la séance reste suspendue pendant quelques
-instants.
-
-
-
-
-CX
-
-Renouvellement du débat sur les affaires d'Orient et sur les
-politiques comparées des cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
-
---Chambre des députés.--Séance du 13 avril 1841.--
-
-
-Dans la discussion du projet de loi sur les crédits supplémentaires et
-extraordinaires pour l'exercice 1841, la question d'Orient fut
-relevée, et les politiques des deux cabinets du 1er mars et du 29
-octobre 1840 rentrèrent en lutte. Après avoir refusé d'engager dans
-cette lutte la négociation alors pendante, je l'acceptai pleinement
-sur les faits passés, et je répondis à M. Billault:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre n'attend pas, après ce que j'ai eu
-l'honneur de lui dire hier, que je me laisse entraîner dans un débat
-que je ne crois pas opportun.
-
-Lorsque je l'ai refusé hier, c'est par des raisons sérieuses et
-puisées dans l'intérêt du pays. Si je ne croyais pas la négociation
-utile au pays, je ne m'y serais pas engagé; si je ne croyais pas le
-but que je me propose d'atteindre utile au pays, je ne le
-poursuivrais pas. C'est pour réussir dans cette négociation, c'est
-pour atteindre à ce but, c'est pour assurer au pays les avantages qui
-en résulteront, que je me refuse en ce moment à la discussion sur
-laquelle on insiste. Je l'ai refusée hier directement; je ne m'y
-engagerai pas aujourd'hui indirectement.
-
-Le moment viendra, la Chambre peut en être assurée, où toutes les
-questions que l'honorable préopinant vient de soulever à cette tribune
-seront traitées et résolues: le moment viendra où la Chambre verra si
-nous nous sommes écartés de la politique qu'elle nous avait conseillée
-dans son adresse, où la Chambre verra si l'attitude d'isolement et de
-paix armée qu'elle avait recommandée n'a pas été maintenue aussi
-longtemps, aussi dignement que le prescrivait l'intérêt du pays, et si
-le jour était venu d'en sortir.
-
-Je refuse donc de nouveau, aujourd'hui, d'entrer dans ces questions,
-parce que je ne pourrais le faire sans nuire au pays, ni le faire avec
-la vérité, l'étendue qu'elles exigent pour que la Chambre connaisse
-tout, et décide en pleine connaissance de cause. (_Assentiment au
-centre._)
-
-Mais il y a des choses qui regardent le passé, et que l'honorable
-préopinant vient de traiter. J'aborderai celles-là.
-
-M. Billault a représenté le budget, et en particulier la loi que vous
-discutez, la loi des crédits supplémentaires, comme conçus dans un
-esprit partial, comme ayant dissimulé la vérité de la situation, et
-ayant voulu uniquement faire servir les faits à une politique
-particulière.
-
-Messieurs, quand l'adresse a été débattue dans cette Chambre, nous
-avons exposé notre politique pleinement, sans la moindre réticence,
-comme la politique opposée s'est produite également à cette tribune.
-
-On parle du silence du ministère; mais, ce me semble, dans aucune
-session, les questions politiques n'ont été aussi profondément, aussi
-longuement débattues; jamais elles ne se sont tant de fois
-renouvelées. L'adresse, les fortifications de Paris, les fonds
-secrets! Est-ce que toute la politique n'a pas été traitée dans ces
-divers débats? Est-ce que l'on peut se plaindre du silence du
-ministère?
-
-Il est vrai que, dans la question des fonds secrets, nous n'avons pas
-voulu nous engager dans le défilé où vous nous poussiez; nous n'avons
-pas voulu accepter le piége que vous nous tendiez; nous ne le ferons
-jamais. Mais cela même, messieurs, c'est de la discussion, c'est de la
-publicité; ce que nous avons fait là, nous ne l'avons pas fait en
-cachette. Nous sommes venus dire à cette tribune que nous le faisions,
-et pourquoi nous le faisions. Notre opinion a été discutée; notre
-conduite, nous vous l'avons livrée; nos raisons, nous vous les avons
-exposées. Si jamais le régime représentatif a été en vigueur, si
-jamais les débats se sont hardiment déployés, c'est dans cette
-session, je ne crains pas de l'affirmer; à aucune époque, la politique
-d'aucun cabinet ne s'est produite, je ne dirai pas aussi franchement,
-aussi complétement, mais plus franchement, plus complétement. Il n'y a
-aucun cabinet qui ait, à cet égard, le droit de faire au cabinet
-actuel le moindre reproche, la moindre leçon.
-
-Je viens à la question.
-
-Messieurs, en vérité, je crois que, si jamais le budget a été proposé
-avec quelque sincérité, je dirai quelque courage, c'est le budget que
-vous discutez. Nous avons fait de l'héritage qui nous était laissé
-deux parts: nous avons répudié l'une complétement, hautement, en
-donnant nos raisons; nous avons accepté l'autre avec la même franchise
-et aussi complétement. Et croyez-vous que ce fût une chose bien facile
-pour nous? Croyez-vous qu'il ne nous eût pas été plus commode de
-répudier une plus grande partie de l'héritage qu'on nous laissait?
-Croyez-vous qu'il ne nous eût pas été plus commode de ne pas soutenir
-dans les deux enceintes législatives, à propos des fortifications de
-Paris, ce grand débat qui a partagé nos amis, et a mis le gouvernement
-dans une des situations les plus délicates où il se soit jamais
-trouvé? Certes, il nous eût été aisé de l'écarter. Pourquoi ne
-l'avons-nous pas fait? Parce que nous avons cru que notre devoir nous
-ordonnait d'accepter ces difficultés, de prendre notre part de ce
-fardeau. Nous l'avons fait sans hésiter, loyalement, complétement; et
-pendant que ce débat avait lieu dans cette enceinte, l'honorable
-président du cabinet du 1er mars lui-même ne manquait pas de rendre
-justice à la loyauté, à la fermeté avec laquelle nous avions accepté
-cette part de son héritage... (_Interruption._)
-
-J'en appelle aux souvenirs de toute la Chambre.
-
-M. THIERS.--J'en appelle aussi aux souvenirs de toute la Chambre!
-
-M. LE MINISTRE.--Ce que nous avons fait pour les fortifications de
-Paris, nous l'avons fait pour les armements; nous avons fait deux
-parts des armements; nous avons dit: vous vouliez 639,000 hommes de
-troupes régulières et 300,000 hommes de gardes nationales
-mobilisées...
-
-M. THIERS.--Mais non!
-
-_M. le ministre._--Voici les paroles de M. Thiers.
-
-M. THIERS.--C'était dans le cas de guerre.
-
-_M. le ministre._--Non! je m'en vais lire:
-
-«À l'appui de la note du 8 octobre, notre projet était d'armer jusqu'à
-939,000 hommes, et puis de négocier à la tête de nos forces.»
-
-M. THIERS.--Permettez.
-
-_M. le ministre._--Pardon! je vais la lire jusqu'au bout et vous me
-répondrez.
-
-Je lis textuellement:
-
-«Notre projet était d'armer jusqu'à 939,000 hommes, et puis de
-négocier à la tête de toutes nos forces... Mes collègues et moi, nous
-nous sommes retirés le jour où nous n'avons pu pousser jusqu'à son
-terme naturel et nécessaire la grande résolution que nous avions prise
-après le 15 juillet, non pas de faire la guerre à l'Europe, mais
-d'exiger, dans un langage qui ne l'aurait pas offensée, la
-modification du traité, ou, je l'avoue, le mot est grave à prononcer,
-de déclarer la guerre.»
-
-M. THIERS.--Permettez-moi de dire un mot.
-
-_Au centre._--Vous n'avez pas la parole.
-
-_M. le ministre._--Je ne laisse pas la parole à l'honorable M. Thiers
-en ce moment. Je demande à aller jusqu'au bout de mon idée, et M.
-Thiers me répondra.
-
-Je dis donc que la politique du cabinet du 1er mars, la politique à
-raison de laquelle, d'après son propre dire, le cabinet s'est retiré,
-était celle-ci:
-
-Au mois d'octobre, armer 639,000 hommes de troupes de ligne, 300,000
-hommes de gardes nationales mobiles; et, cela fait, négocier à la tête
-de ces forces pendant l'hiver, avec la résolution prise, une fois ces
-forces debout et le printemps venu, d'exiger de l'Europe (ce sont les
-termes) la modification du traité du 15 juillet, ou de déclarer la
-guerre. (_C'est cela!_) Je n'ajoute rien.
-
-_À gauche._--Oui, c'est cela!
-
-_M. le ministre._--Les honorables membres approuvent, et ils ont
-raison. Je sais fort bien que c'est là leur politique, que c'était la
-politique du cabinet du 1er mars, c'est de celle-là que le cabinet du
-29 octobre n'a pas voulu.
-
-M. THIERS.--Nous sommes d'accord là-dessus!
-
-_M. le ministre._--C'est pour ne pas suivre cette politique que le
-cabinet du 29 octobre s'est formé; c'est cette politique que nous
-avons débattue, à propos de l'adresse. Et quelle est celle qu'à la
-place de celle-là nous avons, nous, apportée à la tribune?
-
-Nous avons dit: nous acceptons les armements jusqu'à la concurrence de
-500,000 hommes; nous n'avons aucun projet de les pousser plus loin;
-nous n'avons pas le projet de nous préparer à faire la guerre au
-printemps prochain, d'_exiger_, à cette époque, de l'Europe la
-modification du traité du 15 juillet ou de lui déclarer la guerre;
-non! Nous voulons rester en paix; nous ne croyons pas que la question
-qui s'est engagée, et à raison de laquelle vous voulez déclarer la
-guerre à l'Europe si elle ne modifie pas le traité du 15 juillet, nous
-ne croyons pas, dis-je, que cette question vaille une telle conduite
-et de tels périls pour la France. Nous l'avons dit tout haut à cette
-époque, et c'est pour ce but-là que le cabinet s'est formé.
-
-Nous avons dit en même temps: «Le traité du 15 juillet a fait à la
-France une situation d'isolement; elle ne concourra pas au traité,
-elle ne s'y ralliera pas, elle n'y adhérera pas, elle restera en
-dehors et du traité et des événements. Et comme cet isolement lui
-impose des précautions extraordinaires, elle maintiendra les armements
-actuels; elle restera dans l'état de paix armée, avec 500,000 hommes,
-aussi longtemps que la situation d'isolement se prolongera, et la
-situation d'isolement se prolongera aussi longtemps que la France le
-jugera nécessaire à sa dignité et à ses intérêts.» (_Mouvement._)
-
-Voilà la politique que nous avons adoptée, soutenue, qui s'est trouvée
-en présence de la politique du cabinet du 1er mars et de ses
-honorables amis de la gauche, qui, tout à l'heure, le reconnaissaient
-hautement. (_Approbation au centre._)
-
-Qu'y a-t-il de changé, aujourd'hui, messieurs? Qu'avons-nous fait de
-contraire à ce que nous avons dit dans la discussion de l'adresse?
-N'avons-nous pas maintenu les armements? N'avons-nous pas développé,
-adopté, fait prévaloir le projet des fortifications de Paris? Nous
-avons négocié, nous négocions, il est vrai; nous l'avons dit; nous
-l'avons annoncé; nous avons dit que nous continuerions à négocier pour
-mettre un jour un terme à la situation dans laquelle l'Europe était
-engagée...
-
-Ici je m'arrête; je n'en dirai pas davantage. Oui, une négociation est
-ouverte, et j'espère qu'elle mettra un terme à cette situation
-exceptionnelle et tendue que le traité du 15 juillet a créée et pour
-l'Europe et pour la France. Personne, à coup sûr, ne prétendra,
-messieurs, que cette situation soit l'état normal, l'état régulier de
-l'Europe et de la France; personne ne prétendra que, s'il se présente
-une possibilité raisonnable, digne, conforme aux intérêts de la
-France, d'en sortir, il faille la refuser.
-
-Eh bien, le jour où la négociation aura abouti, si elle aboutit, le
-jour où je pourrai la discuter sans lui nuire et avec toutes mes
-armes, ce jour-là je le ferai.
-
-D'ici là je n'en dirai pas davantage; mais, dès aujourd'hui, il est
-évident, il est incontestable que le cabinet est demeuré fidèle à la
-politique qu'il a soutenue dans l'adresse, fidèle à la politique que
-la Chambre elle-même a soutenue; il est évident que le cabinet a
-adopté et pratiqué cette politique à la sueur de son front, à travers
-des discussions sans cesse répétées, et malgré les obstacles et les
-périls que cette politique lui suscitait; obstacles, périls qu'avec un
-peu plus de laisser-aller, de complaisance pour lui-même, avec un peu
-moins d'attachement à ses devoirs, il aurait pu éviter, du moins en
-grande partie. Voilà, messieurs, dans quel esprit le budget a été
-rédigé; voilà dans quel esprit la loi des crédits supplémentaires a
-été présentée.
-
-Oui, nous avons adopté une portion des armements, une portion des
-précautions, une portion de l'héritage militaire du ministère du 1er
-mars; nous avons répudié l'autre portion. Oui, nous avons professé et
-pratiqué la paix armée d'abord, et nous espérons que le jour viendra
-où la paix pourra exister, pour l'Europe comme pour la France, sans
-qu'il soit nécessaire de la tenir aussi énergiquement, aussi
-constamment armée qu'elle l'a été et l'est encore à l'heure qu'il est.
-
-Je dis à l'heure qu'il est, car la situation n'a pas encore cessé; la
-négociation dont je vous parle n'est pas encore conclue, quoi qu'on en
-dise. Si elle était conclue, j'accepterais à l'instant même la
-discussion.
-
-M. THIERS.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
-
-_M. le ministre._--Quoique vous en disiez, il n'y a rien de
-définitivement conclu: mais j'espère que tout se conclura dans
-l'esprit que je viens de développer devant la Chambre. Oui, notre
-politique est la politique de la paix, de la paix armée, tant que les
-armements seront nécessaires au maintien de la paix. Le jour où ces
-armements ne seraient plus nécessaires et à la dignité et aux intérêts
-de la France, certainement nous n'imposerions pas à la France ni à
-l'Europe de telles charges devenues inutiles; mais aujourd'hui nous
-les jugeons encore nécessaires. C'est pour maintenir jusqu'au bout la
-politique que nous avons défendue dans l'adresse, et que la Chambre a
-adoptée, c'est pour la maintenir, dis-je, que nous avons présenté les
-crédits supplémentaires et le budget. Il n'y a pas de réticence, pas
-de complaisance. Nous n'avons jamais éludé la discussion; nous avons
-accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous ont obligés à
-lutter contre une portion de nos amis, et ceux qui ne nous engageaient
-que contre nos adversaires; nous les avons acceptés les uns et les
-autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne me ferez pas
-parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux intérêts du pays,
-pas plus que vous ne nous ferez dévier un moment de la ligne de
-conduite que nous avons adoptée. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. Thiers répondit à M. Guizot et termina son discours en disant:
-
-«Le jour où il y a eu un cabinet qui a pris à tâche de dire à son
-prédécesseur: Vous vouliez la guerre et nous voulons la paix; du jour
-où il s'est fait cette situation commode auprès de certains esprits,
-cette situation commode pour avoir une majorité, du jour où l'on s'est
-fait de cela un mérite et où l'on a fait de cela un reproche pour les
-autres, il est évident que, de ce jour, toute force pour le pays a été
-perdue.»
-
-_M. le ministre des affaires étrangères, s'élançant à la
-tribune._--Comment, messieurs, le jour où il y aura une opinion
-favorable à la guerre et une opinion favorable à la paix, ce jour-là,
-toute force sera perdue pour le pays!
-
-M. THIERS.--Mais non!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous venez de dire à
-l'instant que le jour où vous avez vu qu'il y avait un cabinet qui
-voulait la guerre et un autre qui voulait la paix, où vous avez vu
-qu'on faisait un mérite à l'un et un tort à l'autre de son opinion, ce
-jour-là vous avez vu que tout était perdu! Je le demande à la Chambre,
-n'est-ce pas là ce que vous venez de dire? (_Oui! oui! Non! non!_)
-
-En vérité, messieurs, on dirait que la question de la guerre et de la
-paix n'a jamais été posée dans une grande assemblée! On dirait que
-cette question n'a jamais divisé les hommes d'État! Que venez-vous
-dire? C'est précisément le spectacle que les pays libres de l'Europe
-ont offert depuis cinquante ans. Certes, il n'y a rien de plus
-légitime que de conseiller la guerre à son pays quand on croit la
-guerre utile ou honorable; il n'y a rien de plus légitime que de
-conseiller la paix quand on croit la paix utile et honorable. C'est là
-une question naturelle, nécessaire dans certaines situations; il peut
-arriver que le pays puise sa force dans la paix tout aussi bien que
-dans la guerre: c'est précisément le point à débattre, à juger. Mais
-dire que, par cela seul qu'on a parlé de la paix, le pays a perdu sa
-force, en vérité, c'est méconnaître et les situations les plus
-vulgaires de l'histoire, et les notions du plus simple bon sens.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Je reviens à la discussion.
-
-Messieurs, pas plus l'honorable M. Thiers que l'honorable M. Billault
-ne me fera sortir de la réserve que je me suis imposée. (_Très-bien!
-très-bien! Rires à gauche._)
-
-Quand j'ai dit à cette tribune que je ne croyais pas que le moment fût
-venu de débattre la négociation pendante, je l'ai dit après y avoir
-bien pensé, parce que j'ai cru que le débat ne valait rien, ni dans
-l'intérêt du pays, ni dans l'intérêt de la vérité, les deux seuls
-intérêts qui me préoccupent et me possèdent à cette tribune.
-
-Je persiste dans cette opinion; je n'accepte point le débat dans
-lequel M. Thiers vient d'entrer. Malgré le désavantage où il croit me
-placer par là, je saurai remplir mon devoir. Il a parlé tout à l'heure
-des conditions du gouvernement; la première des conditions imposées
-aux hommes qui ont l'honneur d'être appelés au gouvernement de leur
-pays, c'est de savoir persévérer dans la conduite qu'ils ont adoptée,
-c'est de ne pas se laisser ébranler ni entraîner par les difficultés
-momentanées de la situation. J'accepte les difficultés que vous voulez
-me faire; j'accepte les embarras que vous voulez me créer; j'accepte
-les avantages que vous vous donnez, et je persiste dans mon devoir,
-qui m'impose d'attendre le moment où la discussion sera nécessaire et
-possible pour tout le monde; vous savez bien que je ne vous la
-refuserai pas ce jour-là.
-
-J'ai pourtant quelque chose à dire aujourd'hui.
-(_Très-bien!--Écoutez!_)
-
-_À gauche._--Il n'y a pas de quoi applaudir.
-
-_M. le ministre du commerce._--Mais certainement si! Que voulez-vous
-de plus?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._.--J'ai deux choses à dire:
-la première, c'est que, dans les assertions que M. Thiers vient de
-porter à cette tribune, il y a beaucoup et de graves inexactitudes.
-Quoi qu'il en ait dit, il est mal informé et il affirme légèrement
-bien des choses. (_Très-bien!_)
-
-M. THIERS.--Tant mieux!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Quand le moment viendra, je
-le prouverai.
-
-M. THIERS.--Nous verrons.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je le prouverai en tenant à
-la main les paroles que M. Thiers vient de prononcer, et je montrerai,
-quand les faits seront à découvert, que plusieurs de ses assertions
-sont remplies d'inexactitudes. Je le montrerai non-seulement avec mes
-propres assertions, mais avec les actes, les documents, les pièces
-qui, à leur date, prouveront qu'il était mal informé des faits, et
-qu'il les avait crus légèrement.
-
-Voici ma seconde observation.
-
-Je relisais tout à l'heure à la tribune les paroles de l'honorable M.
-Thiers; je ne discuterai pas les explications qu'il en a données; mais
-que résultait-il de ces paroles? Que la perspective du cabinet du 1er
-mars, sa perspective au bout de six mois, pour le printemps, qui est
-arrivé, où nous sommes en ce moment, c'était la guerre. C'était la
-guerre que préparait le cabinet du 1er mars; c'était à la guerre qu'il
-s'attendait au printemps, si l'Europe ne lui accordait pas la
-modification du traité qu'il voulait exiger. (_C'est cela!_)
-
-Il m'est permis d'opposer mon opinion à la vôtre; et mon opinion à
-moi, c'est que l'Europe, pas plus les deux puissances continentales
-dont vous parlez que les autres, ne vous auraient pas accordé la
-modification que vous auriez exigée; à vous moins qu'à d'autres.
-(_Très-bien!_)
-
-Je le répète, je ne puis parler ici que de mon opinion; l'honorable M.
-Thiers n'a donné que la sienne, il n'avait que la sienne à donner;
-j'oppose la mienne à la sienne. Voilà tout.
-
-C'était la guerre que le cabinet du 1er mars attendait au printemps.
-Nous avons atteint le printemps; nous avons la paix, la paix armée.
-Vous convenez vous-même qu'elle est honorable, que l'attitude que nous
-avons tenue jusqu'à présent, et qui subsiste encore, l'isolement et la
-paix armée dans l'isolement, convient aux intérêts du pays. C'est là,
-messieurs, ce que nous avons donné au pays au printemps, au lieu de la
-guerre que vous lui aviez fait entrevoir.
-
-Eh bien, maintenant, notre attente à nous, je ne veux pas dire notre
-confiance, c'est un mot trop présomptueux dans de telles affaires,
-notre attente, c'est qu'à cette paix armée, mais pesante pour la
-France comme pour l'Europe, succédera une paix plus douce, plus libre,
-qui ne portera aucune atteinte aux intérêts particuliers de la France,
-tels qu'ils résultent des faits accomplis. (_Mouvements divers.
-Rumeurs._) Messieurs, si vous avez un moyen de ne tenir aucun compte
-des faits accomplis, si vous avez un moyen de régler les faits selon
-vos désirs, sans y prendre plus de peine, sans y courir plus de
-dangers réels que le cabinet du 1er mars n'en a courus pour soutenir
-sa politique, je suis tout prêt à accepter vos moyens et à vous céder,
-sur ces bancs, la place que j'ai l'honneur d'y occuper.
-(_Très-bien!_) Pour moi, je ne sais aucun moyen de ne pas tenir compte
-des faits accomplis.
-
-Je dis donc que ma conviction est qu'à cette paix armée, à cet
-isolement honorable mais pesant pour tout le monde, que les événements
-nous ont fait, nous substituerons une paix plus douce, plus libre,
-plus sûre, je le crois. Quand le moment sera venu de débattre cette
-question, vous en jugerez; c'est devant vous qu'elle sera portée; rien
-ne vous sera caché; les circonstances, les actes, les documents, vous
-connaîtrez tout.
-
-On disait tout à l'heure (et c'était à moi en particulier que le
-reproche s'adressait) on disait que je n'ai point de confiance dans
-mon pays, que la méfiance envers le pays, envers sa pensée, sa
-liberté, sa force, est le caractère fondamental de ma politique.
-
-Messieurs, si jamais j'ai eu l'honneur de faire quelque chose dans ma
-carrière politique, c'est en en appelant à l'opinion, à la liberté, à
-la force et à l'intervention du pays dans ses propres affaires.
-
-Est-ce que nous avons pratiqué la tyrannie? Est-ce que nous avons
-gouverné en dehors des institutions du pays?
-
-M. MANUEL.--L'auriez-vous pu?
-
-_M. le ministre._--Est-ce que le pays n'a pas été constamment maître
-de juger entre vous et nous? Est-ce que toutes nos institutions,
-l'élection, la discussion, la garde nationale, n'ont pas été
-respectées? Est-ce que ce n'est pas au pays que nous en avons appelé?
-Est-ce que ce n'est pas la confiance dans le pays, dans son opinion,
-dans sa liberté, dans son influence, dans son intervention, qui a
-dirigé le cabinet du 29 octobre? Est-ce que le pays lui-même ne s'est
-pas prononcé? (_Oui! oui! Non! non!_)
-
-C'est par la discussion libre, par la liberté, par l'influence active
-du pays que nous avons gouverné.
-
-Ne parlez donc pas de méfiance: nous avons confiance dans le pays. Au
-milieu des obstacles que nous rencontrons, dans les difficiles défilés
-que nous avons à traverser, c'est au pays que nous nous adressons;
-c'est sur lui que nous comptons; c'est par lui que nous agissons.
-
-Non, messieurs, non! nous ne nous méfions pas du pays, et c'est parce
-que nous ne nous méfions pas de lui que nous sommes convaincus qu'il
-saurait soutenir, et soutenir jusqu'au bout, une guerre juste et
-nécessaire.
-
-On prétend que nous n'osons pas prononcer le nom de guerre, que nous
-avons renoncé à ce grand moyen de gouvernement.
-
-Non, messieurs, ne croyez pas cela; cela n'est pas vrai. Nous saurions
-au besoin prononcer le mot de guerre; mais nous n'avons pas voulu de
-la guerre que vous prépariez (_Rumeurs diverses_), parce que nous ne
-la croyions pas juste, parce que nous ne la trouvions pas nécessaire,
-parce que nous la considérions comme fatale au pays (_Bruit_), fatale
-à son honneur comme à sa sécurité (_Oui! oui! Non! non!_), fatale à
-son honneur, à sa considération (_Nouveau mouvement_) morale comme à
-son bien-être. Mais s'il s'était agi d'une guerre juste, nécessaire,
-vraiment nationale, nous aurions pensé, nous aurions agi tout
-autrement. Dieu, je l'espère, éloignera de nous une telle perspective.
-J'espère que mon pays ne sera pas de longtemps appelé à ces guerres
-justes et nécessaires qui exigeraient toutes ses forces et lui
-imposeraient tous les sacrifices. Mais si jamais ce cas arrive, ce
-jour-là nous saurons faire appel à tous les sentiments généreux,
-hardis, dévoués. Je ne dis pas que ce jour-là vous ne seriez pas avec
-nous; mais soyez sûrs que nous, nous ne manquerions pas au
-rendez-vous. (_Très-bien! Bravo!_)
-
-
-
-
-CXI
-
-Discussion du traité de commerce et de navigation conclu le 25 juillet
-1840 entre la France et les Pays-Bas.
-
---Chambre des députés.--Séance du 22 mai 1841.--
-
-
-Le cabinet présidé par M. Thiers avait conclu, le 25 juillet 1840, un
-traité de commerce et de navigation avec le royaume des Pays-Bas. Le
-cabinet du 29 octobre 1840 présenta à la Chambre des députés, le 21
-juillet 1841, le projet de loi nécessaire pour modifier les tarifs des
-douanes françaises en exécution de ce traité. Je pris la parole dans
-ce débat pour défendre le traité et repousser divers amendements dont
-il fut l'objet.
-
-
-M. GUIZOT.--Si je trouvais dans le projet de loi et dans le traité
-l'amendement que vient de proposer l'honorable M. J. Lefebvre, je le
-soutiendrais avec empressement; je regrette qu'il n'en soit pas ainsi;
-ce sentit évidemment une condition meilleure que la France aurait
-obtenue dans la négociation. Je ne sais s'il était possible d'obtenir
-cette condition. L'honorable M. Thiers vous a dit hier que, dans sa
-conviction, cela ne se pouvait pas; il vous a dit qu'il avait réclamé
-longtemps, dans la négociation, le principe que vient de soutenir
-l'honorable M. J. Lefebvre, et qu'il n'avait pu l'obtenir. J'admets le
-fait, et je lis dans le traité cet article réservé:
-
-«Il est convenu que les clauses du présent traité, dont l'exécution
-comporte des dispositions législatives en France, seront présentées
-aux Chambres dans leur prochaine réunion, et de manière à ce que la
-sanction en soit obtenue dans le courant de la session; faute de quoi,
-le traité sera nul et non avenu pour chacune des hautes parties
-contractantes.»
-
-C'est donc dans l'intérêt du traité tout entier que je suis forcé de
-repousser l'amendement de M. J. Lefebvre, comme tout autre amendement.
-Toutes les dispositions soumises à la Chambre sont essentielles à
-l'adoption du traité, et si une seule de ces dispositions est rejetée,
-le traité tombe. (_Oui! oui! c'est évident._)
-
-Quel serait le résultat d'une négociation nouvelle? Je l'ignore; tout
-ce que je puis dire, d'après l'assertion de l'honorable M. Thiers,
-c'est que, dans la première négociation, il a été impossible d'obtenir
-plus qu'on n'a obtenu. Or, ce n'est certainement pas au moment où une
-négociation aurait ainsi échoué, au moment où un traité serait rejeté,
-qu'on pourrait espérer, ne fût-ce que par les difficultés
-d'amour-propre et de dignité nationale, de renouer immédiatement une
-nouvelle négociation qui eût de meilleurs résultats. Il faut,
-messieurs, ou accepter le projet de loi, ou renoncer au traité. La
-Chambre est assurément libre de le faire; il est dans son droit de
-rejeter le projet et d'annuler indirectement le traité; mais il ne
-faut pas qu'elle se fasse illusion sur les conséquences de son vote;
-il n'y a pas d'amendement possible; l'adoption de l'amendement de M.
-J. Lefebvre, comme de tout autre, c'est le rejet complet du projet de
-loi et l'annulation du traité, en livrant la négociation aux chances
-de l'avenir et d'un avenir lointain. (_C'est cela!_)
-
-La question ainsi bien éclaircie, est-il de l'intérêt du pays que la
-Chambre rejette le projet de loi et annule le traité?
-
-Je demande à la Chambre la permission d'écarter d'abord les intérêts
-locaux qui se sont produits à cette tribune; non que je ne les tienne
-pour fort respectables, fort légitimes: non-seulement je n'ai pas de
-dédain pour les intérêts locaux, mais je pense que c'est un des
-mérites, un des grands mérites de notre gouvernement de les amener
-dans cette enceinte, de les faire entendre à cette tribune et de leur
-permettre d'y faire valoir tous leurs droits; cela est très-bon, cela
-est essentiel à notre gouvernement. Les intérêts locaux doivent être
-entendus, il faut leur faire leur part; mais quand ils ont été
-entendus, quand leur part a été faite, il y a un intérêt général au
-delà et au-dessus des intérêts locaux, qui doit servir de règle au
-gouvernement et aux Chambres, et d'après lequel les questions doivent
-être décidées.
-
-J'écarte donc les intérêts locaux; la Chambre saura leur faire leur
-part: elle les a entendus, ils se sont très-habilement produits à
-cette tribune. Je consulte l'intérêt général.
-
-Il n'y a, en réalité, qu'un seul intérêt général qui ait été produit
-contre le traité, c'est l'intérêt de la navigation française; cet
-intérêt est grand, je le reconnais; il est grand pour le commerce,
-pour le gouvernement et le pays.
-
-Mais d'abord, messieurs, ce n'est pas l'intérêt de la navigation tout
-entière qui est ici engagé. M. Fould tout à l'heure a justement
-apprécié à cette tribune la valeur de la portion de l'intérêt de la
-navigation qui se trouve en question dans les rapports de la France
-avec la Hollande, et par conséquent dans le traité dont il s'agit. Je
-ne reviendrai pas sur les chiffres qu'il a produits; ils sont présents
-à la mémoire de la Chambre. Il s'agit, je le reconnais, de l'intérêt
-de la navigation française, mais elle n'est pas tout entière comprise
-dans le traité et dans le projet de loi.
-
-Y a-t-il des intérêts généraux autres que l'intérêt de la navigation?
-Y a-t-il des intérêts politiques supérieurs qui doivent déterminer la
-Chambre à admettre le projet de loi et à valider le traité? Voilà
-toute la question.
-
-Le gouvernement est convaincu qu'il y a pour nous, dans de bonnes
-relations avec la Hollande, un grand intérêt politique, intérêt qui
-légitime le traité et qui doit déterminer la Chambre à accepter le
-projet de loi. Cela me paraît si évident que je ne retiendrai pas
-longtemps l'attention de la Chambre.
-
-Si vous jetez un regard sur la position géographique de la Hollande,
-sur la place qu'elle occupe vers notre frontière du nord, entre nous
-et les grandes puissances avec lesquelles nous pouvons être en
-conflit, vous reconnaîtrez qu'il nous importe d'être avec elle dans
-les meilleurs termes possibles, et de pouvoir compter, en temps de
-paix et en temps de guerre, sur sa bienveillance, je dirai même sur
-son amitié. Ce n'est là que la continuation de la vieille politique
-que la France a toujours suivie avec les petits États situés près de
-ses frontières, et qui la séparent des grands États. C'est ainsi
-qu'elle a toujours cherché à s'unir avec le Wurtemberg, le grand-duché
-de Bade, les électorats ecclésiastiques sur le Rhin. La France a un
-immense intérêt politique à ce que le Rhin coule dans des États amis.
-Ainsi la seule position géographique de la Hollande nous est un motif
-déterminant de soigner son amitié, et, si c'était ici le lieu d'entrer
-dans quelques détails historiques à ce sujet, il me serait aisé de
-démontrer que c'est là pour la France un intérêt de premier ordre.
-
-Si, après la position géographique, je regarde à la constitution
-intérieure de la Hollande, je suis conduit au même résultat.
-
-La France a intérêt à être bien avec tous les pays qui ne sont pas des
-pays de grande production, et qui sont des pays de consommation. Or,
-il a été constaté que la Hollande, pays d'environ 3,000,000 d'hommes,
-consommait à peu près autant que 7,000,000 d'Allemands. (_On rit._)
-
-Cela a été établi dans les recherches faites à l'occasion du lien de
-la Hollande avec l'association prussienne. La Hollande est donc un
-pays de grande consommation: ce n'est évidemment pas un pays de
-production. Il n'y a point de rivalité possible sous ce rapport entre
-elle et nous; ainsi, sous le point de vue économique comme sous le
-point de vue géographique, il nous convient d'être avec la Hollande
-dans des relations intimes.
-
-Et, remarquez-le, messieurs, il ne s'agit pas de la Hollande seule; il
-s'agit aussi des grandes colonies hollandaises en Asie. On a trop
-légèrement parlé de ces colonies et de l'importance qu'elles peuvent
-avoir pour la France. Savez-vous, messieurs, ce qui est arrivé il y a
-dix-sept ans? L'Angleterre a commis la même faute qu'on vous conseille
-aujourd'hui. Elle a conclu, en 1824, avec la Hollande, un traité dans
-lequel il a été stipulé que les Anglais renonçaient à tout
-établissement dans les îles des grands archipels situés au sud de
-l'Inde et de la Chine, et que les Hollandais, de leur côté,
-renonçaient à tout établissement sur le continent asiatique.
-L'Angleterre a cru, à cette époque, qu'en s'assurant la complète
-domination de ce continent et en abandonnant les îles à la Hollande,
-elle faisait un excellent marché. Elle s'aperçoit aujourd'hui que le
-marché n'est pas aussi bon qu'elle l'imaginait; elle s'aperçoit
-qu'elle a méconnu l'importance que devaient acquérir les colonies
-néerlandaises, les archipels de la Sonde, des Moluques, toutes ces
-grandes îles qui couvrent les mers du midi de l'Inde et de la Chine.
-Vous êtes sur le point de commettre la même faute; on vous conseille
-de ne pas faire cas, dans nos relations avec la Hollande, de ses
-colonies asiatiques; on vous dit que là nos relations ne sont rien
-aujourd'hui; on ne vous dit pas ce qu'elles seront un jour: personne
-ne peut le dire, personne ne le sait; mais il est évident qu'il y a là
-une masse nombreuse de populations d'une richesse croissante, dont les
-consommations s'étendent tous les jours, et avec lesquelles, il vous
-importe beaucoup de vous assurer, dès aujourd'hui, des relations
-fréquentes.
-
-Donc, sous le point de vue économique comme sous le point de vue
-politique, la France a un grand intérêt à vivre avec la Hollande, dans
-les meilleurs, les plus intimes rapports.
-
-Portez plus haut votre vue; les considérations d'intérêt matériel,
-quelque puissantes, quelque déterminantes qu'elles soient, ne sont pas
-les seules qui doivent nous toucher en pareille affaire.
-
-Vous n'avez pas en Europe un très-grand nombre de peuples qui vous
-soient analogues par les institutions, par les sentiments, par les
-idées.
-
-Eh bien, messieurs, le peuple hollandais est un de ceux qui, sous ce
-rapport, ont avec vous les liens les plus réels, les plus assurés.
-Permettez-moi de le dire: la Hollande est le plus ancien des peuples
-qui appartiennent à la civilisation moderne; c'est en Hollande que les
-idées politiques modernes ont poussé leurs premières racines et porté
-leurs premiers fruits; c'est presque la terre natale de la liberté
-civile et religieuse en Europe. Il vous appartient, il vous convient
-de vivre, avec un tel peuple, dans de bienveillants rapports. Vous le
-comprenez, il vous comprend.
-
-Et ce n'est pas du peuple hollandais seul, messieurs, c'est aussi de
-son gouvernement que je dois parler. Je disais tout à l'heure qu'il
-n'y avait pas en Europe trop de peuples qui fussent avec nous en
-sympathie étroite sous le rapport politique; les gouvernements y sont
-peut-être moins enclins que les peuples. Eh bien, vous avez, en
-Hollande, une maison régnante qui, depuis deux siècles, défend en
-Europe la cause de la liberté civile et religieuse. La maison de
-Nassau a rendu à cette cause les plus grands services, et le caractère
-qu'elle a déployé au XVIIe siècle, elle le conserve aujourd'hui. C'est
-un hommage que je suis bien aise de rendre, à cette tribune, au prince
-qui règne depuis un an en Hollande; son illustre aïeul, Guillaume III,
-est allé en Angleterre pour y faire prévaloir les principes de la
-liberté civile et religieuse. Le roi Guillaume II les soutient
-aujourd'hui en Hollande même; il les soutient à travers de graves
-difficultés; il les soutient, je hasarderai cette expression, malgré
-quelques restes d'injustice et d'imprévoyance fanatique qu'il
-rencontre dans ses propres États. Il faut lui savoir gré de cette
-politique honorable; il faut, autant que cela convient à notre
-situation, l'y soutenir, l'y aider, dans l'intérêt de la Hollande
-elle-même aussi bien que dans celui de la civilisation et de la
-justice générale.
-
-Soit donc que vous regardiez le peuple hollandais lui-même, ou le
-prince qui le gouverne, soit que vous considériez sa situation
-géographique, économique, politique, morale, vous arrivez toujours au
-même résultat: convenance et utilité pour la France à étendre, à
-resserrer tous les liens qui garantissent, entre la France et la
-Hollande, la bonne intelligence, les bons rapports.
-
-Par un malheur des temps, cette bonne intelligence, ces bons rapports
-avaient été interrompus: la Hollande et son roi sont le seul pays et
-le seul souverain qui aient perdu quelque chose à la révolution de
-1830; elle a coûté la Belgique à la maison de Nassau. C'était un sujet
-naturel, je ne dis pas légitime, de rancune et d'humeur. Les bons
-rapports entre la France et la Hollande en ont souffert, souffert
-pendant longtemps. Depuis quelque temps, par un concours de
-circonstances heureuses, ce mal tend à disparaître; depuis quelque
-temps les bons rapports se rétablissent entre la France et la
-Hollande. La politique des deux pays se rapproche.
-
-Les preuves de ce fait ne manquent pas: vous avez vu le dernier roi de
-Hollande, ce roi qui vient de descendre du trône par sa libre volonté,
-vous l'avez vu, le premier entre les souverains du continent, vous
-l'avez vu, dis-je, reconnaître la reine d'Espagne, Isabelle II. Il
-s'est le premier détaché, je ne dirai pas de cette coalition, le mot
-serait trop inexact, mais de cet ensemble de gouvernements qui avaient
-refusé cette reconnaissance.
-
-Tout récemment, au milieu des obstacles que vous avez rencontrés
-quand vous avez voulu rétablir votre force militaire et remonter votre
-cavalerie, la Hollande seule a maintenu pour vous la libre
-exportation. Et ne croyez pas qu'il n'y ait pas eu à cela quelque
-mérite; elle a résisté à tous les efforts pour l'entraîner dans le
-système de l'interdiction.
-
-Voici ce que vous devez à la bonne volonté de la Hollande dans cette
-occasion: vous avez tiré du pays même 8,000 chevaux, et il a donné
-passage, par son territoire, à des chevaux allemands au nombre de 3 à
-4,000. Ainsi, vous avez dû à la bonne volonté de la Hollande 11 à
-12,000 chevaux pour remonter votre cavalerie, quand toute l'Allemagne
-empêchait l'introduction des chevaux sur votre territoire.
-
-M. THIERS.--La moitié de l'acquisition.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Encore un fait de même
-nature. Vous avez été embarrassés pour faire construire chez vous un
-certain nombre de machines à vapeur. La Hollande vous a ouvert ses
-ateliers. Vous avez trouvé dans son gouvernement bienveillance et
-faveur.
-
-Ainsi cette mésintelligence déplorable qui s'était établie entre la
-France et la Hollande, depuis la révolution de 1830, a cessé et cesse
-de jour en jour. Et c'est ce moment où les deux pays rentrent dans de
-bons rapports, où l'harmonie se rétablit entre eux, c'est ce moment
-que vous prendriez pour donner à la Hollande une marque, je ne dirai
-pas de malveillance, ce serait injuste, mais de froideur, pour ne pas
-saisir du moins l'occasion de resserrer et d'étendre vos liens avec
-elle!
-
-Et vous prendriez ce parti, lorsque la Hollande sort de l'association
-prussienne dont elle avait fait partie! Oui, messieurs, l'association
-prussienne ne renouvelle pas son traité avec la Hollande; la Hollande
-sera complétement en dehors de cette association; elle sera libre,
-elle demeurera suspendue, en quelque sorte entre la France et
-l'Allemagne. Choisirez-vous ce moment pour la repousser, pour
-l'éloigner? Ne saisirez-vous pas, au contraire, cette occasion de
-l'attirer à vous, de contracter avec elle de nouveaux liens?
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Messieurs, permettez-moi de rappeler un fait ancien qui sera pour tout
-le monde, si je ne me trompe, un utile enseignement.
-
-À la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle, Sully d'abord,
-Richelieu ensuite, voulurent s'assurer l'amitié de la Hollande; ils en
-avaient besoin dans leurs relations avec le reste de l'Europe, dans
-leur lutte contre la maison d'Autriche, pour des guerres flagrantes ou
-prochaines. Que firent Sully et Richelieu? Ils donnèrent à la Hollande
-la fourniture de tous les approvisionnements du gouvernement français.
-Voilà le prix que Sully et Richelieu payèrent à la Hollande pour
-s'assurer son concours politique dans leurs rapports avec l'Europe. Et
-cela a duré cinquante ou soixante ans.
-
-Messieurs, on ne nous demande pas aujourd'hui de payer si cher. Si je
-pouvais mettre sous vos yeux le résultat des conventions conclues par
-Sully et Richelieu avec la Hollande, et les résultats du traité qu'on
-vous propose de sanctionner, vous verriez que la différence est grande
-et que nous pouvons nous assurer les bons rapports avec la Hollande à
-infiniment meilleur marché que Sully et Richelieu ne l'ont fait.
-
-Il est vrai que Sully et Richelieu voulaient se servir de la Hollande
-pour des projets de conquête et de guerre contre l'Europe. Nous
-n'avons aucun projet semblable; nous ne cherchons ni la guerre ni la
-conquête, nous n'avons nul besoin et nul désir des alliances
-exclusives, hostiles, conçues en défiance et presque en menace contre
-d'autres nations.
-
-Notre politique, la politique que nous tenons à pratiquer en fait
-comme à soutenir en principe, c'est la politique de la paix, de la
-bonne intelligence avec toutes les nations de l'Europe, de la bonne
-intelligence plus étroite, plus intime avec celles qui se montreront
-disposées à l'étendre et à la resserrer. Nous y prêterons-nous, ou
-nous y refuserons-nous? Voilà la vraie question.
-
-Messieurs, il faut que je le répète, ce n'est pas au nom des intérêts
-commerciaux seuls, c'est surtout au nom des intérêts politiques que
-cette question doit être résolue. Je crois que, sous le point de vue
-des intérêts commerciaux, l'importance du traité est infiniment moins
-grande qu'on ne l'a dit de part et d'autre. La discussion doit laisser
-dans l'esprit de la Chambre cette impression que, soit sous le rapport
-des dommages pour certains intérêts, soit sous le rapport des
-avantages pour certains autres, commercialement parlant, le traité a
-moins d'importance qu'on ne veut lui en attribuer; politiquement, il a
-une importance très-grande, c'est de celle-ci que j'ai essayé de
-frapper l'esprit de la Chambre; c'est ce qui détermine le gouvernement
-à persister dans le projet de loi et à repousser tout amendement.
-(_Très-bien! Très-bien!--Aux voix! aux voix!_)
-
-
-
-
-CXII
-
-Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion générale du
-projet d'adresse.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 12 janvier 1842.--
-
-
-À la Chambre des pairs, dans la séance du 11 janvier, plusieurs
-orateurs, entre autres M. de Montalembert, avaient traité des affaires
-d'Orient, et M. de Brézé avait parlé, à la fin de cette séance, de
-notre politique et de nos relations envers l'Espagne. Dans la séance
-du 12, je repris les deux questions.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, j'avais
-demandé la parole, hier, à la fin de la séance, pour répondre, en peu
-de mots, à ce que venait de dire l'honorable M. de Brézé sur les
-affaires d'Espagne. Je viderai sur-le-champ, aujourd'hui, ce que je
-regarde comme un incident dans cette discussion.
-
-L'honorable M. de Brézé a remarqué le silence du discours de la
-couronne sur les affaires d'Espagne; il a eu raison. Ce silence a été
-réfléchi et volontaire. Il expliquera le mien. L'état de nos relations
-en Espagne m'interdit d'entrer dans une vraie discussion à cet égard;
-il y a, en ce moment, entre la France et l'Espagne, des difficultés
-pendantes, des questions flagrantes sur lesquelles il me serait
-impossible de m'expliquer sans courir le risque de nuire aux affaires
-de mon pays.
-
-Cependant, j'ai, non pas sur les questions dont je parle, mais sur nos
-relations générales avec l'Espagne, une observation à faire en réponse
-à ce qu'a dit l'honorable M. de Brézé.
-
-Il a rappelé le traité de Bergara et la satisfaction que nous avons
-témoignée au moment où il a été conclu; il nous a demandé si, après ce
-qui s'est passé depuis deux ans, nous ressentions aujourd'hui la même
-satisfaction. Sans aucun doute, messieurs. Le traité de Bergara nous a
-causé une véritable satisfaction, parce qu'il annonçait le terme d'une
-guerre civile en Espagne. Nous n'avons pas eu l'espérance qu'il mît un
-terme, en même temps, à toutes les dissensions civiles de ce pays, à
-toutes les difficultés de nos relations avec lui. Nous avons une trop
-longue expérience des révolutions, de leur durée, de leurs
-vicissitudes, pour croire qu'elles puissent se terminer ainsi en un
-moment et par un acte isolé; mais il n'en reste pas moins vrai que le
-traité de Bergara mettait fin à la guerre civile en Espagne. C'est la
-cause de la satisfaction qu'il nous a fait et qu'il nous fait encore
-éprouver.
-
-Une autre guerre civile a paru, tout à l'heure, sur le point de
-recommencer; des bruits ont été répandus sur la part que le
-gouvernement du roi y avait prise. Ces bruits étaient dénués de tout
-fondement. Le gouvernement du roi, dans cette occasion comme dans
-toutes les autres, s'est conduit envers l'Espagne dans la seule pensée
-d'aider au rétablissement de l'ordre et à la pacification générale
-dans ce pays. Au milieu de cette crise récente, quand le gouvernement
-espagnol s'est adressé à nous pour nous demander les mesures qui lui
-paraissaient propres à en empêcher le développement, quand il nous a
-demandé de faire interner les réfugiés carlistes qui s'agitaient sur
-la frontière et rentraient en Espagne pour prendre part à la nouvelle
-insurrection, nous les avons fait interner. Quand il nous a adressé
-la même demande à l'égard des _christinos_ qui se pressaient vers la
-frontière dans le même dessein, nous les avons fait également
-interner. Une seule de ses demandes lui a été à l'instant et
-positivement refusée. Je n'ai pas besoin de dire laquelle; la Chambre
-le sait; elle comprend notre prompt et catégorique refus. (_Marques
-d'approbation._)
-
-Il est donc faux que le gouvernement français ait eu la moindre part
-aux derniers troubles de l'Espagne. Si nous avions voulu nous plaindre
-à notre tour de ce qui se passe en Espagne à l'égard du gouvernement
-du roi, des réunions publiques, des menées odieuses, des propos tenus,
-je ne veux pas dire par qui, mais par des hommes importants, menaçant
-de fomenter en France des insurrections, des révolutions nouvelles, et
-adressant leurs menaces au gouvernement du roi, à la personne du roi,
-les sujets de récrimination ne nous auraient pas manqué. Nous nous en
-sommes abstenus. Nous savons quelles sont les difficultés que
-rencontrent, en pareille matière, les gouvernements libres, quelle est
-la part qu'il faut attribuer aux passions populaires, à l'entraînement
-qu'elles exercent souvent sur les gouvernements eux-mêmes,
-indépendamment de leurs véritables intentions. Mais nous savons aussi
-qu'il est du devoir des gouvernements de s'en défendre; nous espérons
-que ce devoir sera rempli de l'autre côté des Pyrénées comme il l'est
-de notre côté.
-
-Le gouvernement du roi n'est dirigé dans sa conduite, quant à
-l'Espagne, que par deux idées qu'il peut exprimer tout haut: l'une,
-c'est de contribuer à l'affermissement de la monarchie régulière, à la
-pacification du pays; l'autre, c'est que, ne prétendant point à
-exercer en Espagne une influence exclusive, et, certes, nous l'avons
-assez témoigné en nous refusant à l'intervention quand on nous la
-demandait de toutes parts, nous avons aussi la prétention qu'aucune
-influence exclusive n'y soit exercée à nos dépens et contre nous. La
-pacification de l'Espagne, ses bonnes et égales relations avec tous
-les gouvernements avec lesquels elle est en paix, voilà notre
-politique quant à l'Espagne, celle que nous pratiquons chaque jour.
-
-L'honorable M. de Brézé nous a rappelé la politique de Louis XIV, la
-politique de Napoléon, quant à l'Espagne. Dans cette politique,
-messieurs, il y avait du bon et du mauvais, du vrai et du faux. Il y a
-certains côtés par lesquels elle est encore bonne pour la France et
-pour l'Espagne; il y en a d'autres qui ne conviennent plus au temps,
-aux intérêts actuels de la France, aux principes et aux formes des
-gouvernements. C'est donc un exemple à consulter, mais non un guide à
-suivre. Il faut aujourd'hui travailler, autant qu'il appartient à un
-gouvernement étranger, à pacifier l'Espagne, à affermir sa monarchie,
-et, en même temps, empêcher en Espagne toute influence exclusive qui
-nuirait aux intérêts français, sans prétendre à exercer nous-mêmes une
-semblable influence; voilà les deux règles de notre politique: je
-n'hésite pas à affirmer que nous les suivons exactement. Le jour où
-nous pourrons examiner de près ce qui se passe aujourd'hui entre
-l'Espagne et la France, le jour où les questions pendantes seront
-résolues, on verra que nous nous sommes conformés exactement aux idées
-que je viens de rappeler.
-
-La Chambre pensera comme moi, je l'espère, que le moment n'est pas
-encore venu d'entrer dans ce débat. (_Mouvement d'adhésion._)
-
-Je passe à la question essentielle qui a occupé, hier, toute la séance
-de la Chambre, à la question d'Orient, à la convention du 13 juillet
-1841.
-
-Je demande la permission d'écarter du débat toute politique
-rétrospective, tout ce qui est antérieur à l'avénement du cabinet dont
-j'ai l'honneur de faire partie. Ce sont là des faits et des questions
-qui ont été jugés l'an dernier.
-
-J'écarte également, et j'en demande la permission à l'honorable M. de
-Brézé lui-même, le débat tant de fois renouvelé sur l'incurable
-situation de notre gouvernement et ses funestes conséquences; cette
-situation, qui ne lui permet pas, dit-on, de faire le bien, même quand
-il le veut, qui le frappe de tendances radicalement mauvaises, ou au
-moins d'impuissance. Je ferai à ce sujet une seule observation.
-
-Messieurs, lorsque quelque grande crise éclate, lorsque quelque danger
-pressant pèse sur le pays, et que des hommes à qui on attribue un peu
-de sens et de courage s'engagent dans la lutte, on les en loue, on les
-en remercie presque; et puis, quand la crise est passée, quand le
-danger ne pèse plus sur personne, on les décourage, on leur dit qu'ils
-poursuivent une victoire impossible, qu'ils sont condamnés à tourner
-toujours dans le même cercle, sans jamais réussir. Cela ne me paraît
-ni juste ni sage; cependant je ne m'en plains pas. C'est un fait que
-je me borne à rappeler.
-
-Je me rappelle aussi, messieurs, ce qui se passait sous la
-Restauration; elle s'efforçait quelquefois d'effacer le vice de son
-origine, l'étranger. Elle s'y appliquait par des efforts honorables et
-sincères. J'ai vu des hommes qui, au moment même où elle faisait de
-tels efforts, lui rappelaient sans cesse, lui reprochaient amèrement
-le vice de son origine, cherchaient à l'y retenir, à l'y enfoncer, à
-l'empêcher de prendre un plus beau drapeau. C'était un acte de mauvais
-citoyen. Je le pensais alors, je le pense encore aujourd'hui.
-
-Pour nous, messieurs, nous acceptons hautement notre situation et
-notre origine; nous en connaissons la gloire et le péril. Le grand
-acte de la France en 1830 a été un acte légitime, nécessaire, accompli
-avec une modération et une magnanimité dont aucun temps et aucun pays
-n'avaient offert l'exemple. Nous en recueillons pieusement la gloire
-et, en même temps, nous avons, plus que personne peut-être, le
-sentiment du péril, car il y a onze ans que nous luttons contre ce
-péril. Jamais gouvernement n'a plus franchement, plus complétement
-accepté une mission difficile, la mission de séparer le bien du mal,
-le bon grain de l'ivraie, de garder sa situation et de s'arrêter sur
-la pente où cette situation même le plaçait. (_Marques d'adhésion._)
-Le gouvernement du roi l'a fait depuis onze ans, il le fait tous les
-jours; c'est son honneur en même temps que son fardeau. Nous acceptons
-cette situation tout entière avec sa gloire et avec son danger; nous
-ne demandons qu'à lui rester fidèles. Qu'on se le rappelle ou qu'on
-l'oublie, qu'on l'allége ou qu'on l'aggrave, notre conduite sera
-toujours la même. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
-
-J'entre enfin dans le débat.
-
-Messieurs, à la fin de 1840, nous avons pris les affaires d'Orient
-dans un certain état, dans l'état où on nous les laissait. Elles sont
-aujourd'hui dans un état tout différent. Quel était le point de
-départ? à quel point sommes-nous arrivés? Qu'avons-nous fait des
-questions qui ont été remises entre nos mains? C'est là ce que je
-voudrais clairement établir.
-
-Trois questions étaient comprises dans ce qu'on appelle l'affaire
-d'Orient. Une à Alexandrie, les rapports du pacha d'Égypte avec le
-sultan; une à Constantinople, les rapports de la Turquie avec
-l'Europe; une à Paris, les rapports de la France avec les grandes
-puissances de l'Europe. Voilà les trois questions que nous avons
-trouvées flagrantes en prenant les affaires.
-
-En quel état était, à cette époque, la question d'Égypte? Le pacha
-était chassé de Syrie, sa déchéance prononcée, son existence en Égypte
-menacée. Dans quel état est-il aujourd'hui? Le pacha est en Égypte;
-son existence n'est plus contestée par personne; elle est consacrée
-par la Porte; non pas garantie, mais reconnue, approuvée par les
-grandes puissances de l'Europe. Voilà, quant à lui, la différence
-entre l'état où nous avons pris les affaires et l'état où elles se
-trouvent en ce moment.
-
-Quelles conditions ont été d'abord et sont aujourd'hui attachées à
-l'existence du pacha? Peu après notre avénement aux affaires, la Porte
-a réglé les conditions d'existence du pacha. C'est dans le
-hatti-schérif du 13 février que ces conditions étaient contenues. Le
-voici: le pacha n'obtenait qu'une hérédité incomplète et mensongère;
-la Porte se réservait le droit de choisir dans sa famille le
-successeur qui lui conviendrait. Le pacha ne possédait pas réellement
-le pouvoir administratif en Égypte. Il devait payer à la Porte un
-tribut égal au quart du revenu brut de l'Égypte, et des inspecteurs de
-la Porte devaient être en Égypte pour contrôler sans cesse et
-l'administration et le revenu. Il n'avait pas non plus la réalité du
-pouvoir militaire; il ne pouvait faire de nomination d'officiers que
-jusqu'au grade de simple capitaine, et encore était-il obligé
-d'obtenir le consentement de la Porte.
-
-Voilà à quelles conditions la Porte, même après avoir accepté
-l'existence du pacha d'Égypte, même après avoir cessé de la menacer,
-entendait la régler le 13 février 1841.
-
-Voyons à quelles conditions elle est réglée aujourd'hui, en vertu du
-hatti-schérif du 25 mai.
-
-Le pacha est investi de l'hérédité réelle, pleine et entière, dans sa
-famille, par ordre de primogéniture.
-
-Le pacha possède le pouvoir administratif. Ce n'est plus du quart du
-revenu brut de l'Égypte qu'il s'agit; il n'a plus d'inspecteurs, de
-contrôleurs de la Porte auprès de lui. Il a un tribut fixe, annuel, à
-payer. Il administre seul son pays.
-
-Il a également le pouvoir militaire. Il nomme tous les officiers et
-tous les chefs de corps; il les nomme en vertu de son droit; ce n'est
-que quand il veut nommer des généraux qu'il est obligé de recourir à
-l'approbation de la Porte.
-
-Ainsi l'hérédité, le pouvoir administratif, le pouvoir militaire, tout
-cela est réel aujourd'hui pour le pacha; rien de tout cela ne l'était
-en vertu du hatti-schérif du 13 février.
-
-Voilà le changement qui s'est opéré dans la question d'Alexandrie. Je
-n'examine pas encore qui en a le mérite, par quelles voies on y est
-parvenu; je le constate en fait.
-
-Je constate en même temps un résultat d'un autre ordre, c'est que
-l'unité du monde musulman est rétablie; la Porte est réellement
-réconciliée avec le pacha; le pacha est en bonnes relations avec la
-Porte, et tourne toute son application à maintenir, à affermir ces
-bonnes relations.
-
-Voilà pour la question d'Alexandrie. Je prends la question de
-Constantinople.
-
-On fait aujourd'hui, messieurs, très-bon marché du principe de la
-clôture des détroits, de ce principe devenu maxime écrite et convenue
-du droit public européen. Il y a quelques années, on n'en pensait pas
-si légèrement. Si le lendemain du traité d'Unkiar-Skélessi, on était
-venu offrir à l'Europe la convention du 13 juillet, la fermeture des
-détroits acceptée par l'Europe entière, signée de toutes les
-puissances, on aurait regardé cela comme une grande victoire de la
-bonne politique, de la politique européenne, sur la politique
-envahissante de telle ou telle puissance. On aurait eu raison. Le
-principe de la clôture des détroits n'est pas aussi indifférent, tant
-s'en faut, que le disait hier un honorable pair: sans doute, ce n'est
-pas une garantie à l'abri de tout événement, de toute force
-supérieure; mais c'est un gage de sécurité pour l'empire ottoman et de
-paix pour l'Europe. Substituez par la pensée au principe de la clôture
-des détroits le principe de l'ouverture (cette substitution a été
-discutée, l'idée en a été émise): à l'instant vous voyez la Russie
-sans cesse inquiète dans la mer Noire, inquiète de voir entre les
-mains de tout le monde, comme le disait l'empereur Alexandre, la clef
-de sa maison; vous voyez la Porte sans cesse menacée, compromise par
-le passage continuel des marines militaires européennes, à travers la
-mer de Marmara et les deux détroits. L'empire ottoman n'aurait pas un
-moment de sécurité; l'Europe serait sans cesse dans la crainte de voir
-la paix troublée par des tentatives contre cet empire.
-
-Permettez-moi, à cet égard, de vous citer une anecdote.
-
-La question de la substitution de l'ouverture des détroits à la
-clôture des détroits a été agitée en Angleterre en 1835, non pas
-officiellement, mais dans des conversations particulières entre les
-hommes qui gouvernaient ou avaient gouverné ce pays. L'un d'entre eux
-consulta à cet égard le duc de Wellington, et lui dit: «Ne vaudrait-il
-pas mieux substituer le principe de l'ouverture des détroits au
-principe de la clôture? Dans les affaires qui s'engagent en Orient,
-ne pourrions-nous pas prendre cette marche?--Non, répondit le duc de
-Wellington; dans ces parages nous sommes trop loin de nos ressources,
-et la Russie est toujours à portée des siennes.»
-
-La réponse fut trouvée pleine de sens, et le cabinet anglais n'hésita
-pas à maintenir le principe de la clôture des détroits.
-
-Croyez-moi, messieurs, ce principe a une valeur réelle. C'est une
-véritable conquête que la convention du 13 juillet dernier a fait
-passer dans le droit public européen.
-
-Et ce n'est pourtant là que le petit côté de cette convention. Son
-acte vraiment important, c'est d'avoir fait passer la Porte elle-même,
-l'inviolabilité des droits souverains du sultan, le repos de l'empire
-ottoman dans le droit public européen.
-
-Il n'y a pas là sans doute une garantie expresse, formelle, un
-engagement de faire la guerre pour maintenir le repos de l'empire
-ottoman; les gouvernements sensés ne s'engagent pas ainsi. Mais il y a
-la reconnaissance générale, la reconnaissance faite en commun,
-officiellement constatée, de l'inviolabilité des droits souverains de
-la Porte et de la consolidation de l'empire ottoman. Et je dirai, à ce
-propos, ce que j'ai dit tout à l'heure du principe de la clôture des
-détroits. Si, il y a quelques années, un acte pareil eût été offert à
-l'approbation de l'Europe, on l'aurait regardé comme une véritable
-conquête, il eût fait l'honneur des négociateurs qui l'auraient
-conclu.
-
-J'ai montré ce que sont devenues, entre le 29 octobre et le 13
-juillet, les questions d'Alexandrie et de Constantinople. Voyons la
-question de France.
-
-Vous vous rappelez tous, messieurs, dans quel état cette question
-était au 29 octobre. D'abord, la guerre imminente, un armement
-considérable, une situation qui présentait toutes les apparences
-révolutionnaires; ensuite, la paix armée, l'isolement de la France,
-une situation tendue, pesante, périlleuse.
-
-Aujourd'hui, l'isolement a cessé; la bonne intelligence est
-officiellement rétablie et proclamée entre toutes les puissances de
-l'Europe; déjà une réduction considérable est opérée dans les charges
-de notre pays; réduction contre-balancée, motivée par des réductions
-analogues de la part des autres puissances. C'est une situation
-régulière, pacifique, qui a encore ses chances, qui n'est pas à l'abri
-de tout danger, mais qui a remplacé une situation tendue, pesante,
-pleine de dangers pressants.
-
-Voilà, messieurs, ce que nous avons fait des trois questions que nous
-avons reçues; voilà l'état dans lequel nous les avons mises. Par
-quelle voie? À quel prix?
-
-Par un seul moyen bien simple: nous avons eu la conscience de la force
-qu'avait la France, tranquille dans la situation que le traité du 15
-juillet avait créée en Europe. Nous avons cru que cette situation
-pesante, périlleuse pour tout le monde, ne pouvait cesser que du
-consentement de la France.
-
-Un homme d'État considérable l'a dit: On ne peut rien faire pour la
-paix de l'Europe sans le concours de la France. Nous l'avons compris.
-Avons-nous été au-devant de l'Europe? Avons-nous fait des sacrifices
-pour obtenir la convention du 13 juillet? Pas du tout. Nous avons dit
-simplement: La France ne peut entendre parler de rien tant que la
-question turco-égyptienne ne sera pas terminée; non pas terminée sur
-le papier, mais réellement terminée, tant que l'existence du pacha
-d'Égypte ne sera pas réellement réglée. La France n'a pas à aller au
-devant de l'Europe; c'est à l'Europe à se rapprocher de nous dans les
-termes, avec les formes qui conviennent à de grands États qui se
-traitent respectueusement les uns les autres.
-
-Nous avons dit de plus: Nous ne pouvons, en aucun cas, adhérer au
-traité du 15 juillet; nous ne pouvons sanctionner ce que nous n'avons
-pas approuvé; nous y resterons étrangers après comme avant.
-
-Enfin, si on nous eût demandé, pour prix de notre rentrée dans le
-concert européen, quelque sacrifice de dignité, une diminution de nos
-armements, par exemple, nous n'aurions pas écouté; je ne dis pas que
-nous n'aurions pas accordé, je dis que nous n'aurions pas écouté.
-
-On est venu au-devant de nous. La question turco-égyptienne est
-réellement terminée. On ne nous a demandé aucun sacrifice. On ne nous
-a pas demandé d'adhérer au traité du 15 juillet. Sur notre demande, on
-a changé, dans les actes qu'on nous proposait, toutes les expressions
-qui pouvaient impliquer une adhésion quelconque à ce traité. La
-question ainsi posée, la France pouvait-elle refuser de rentrer en
-bonne intelligence avec l'Europe, lorsqu'elle n'avait pas jugé à
-propos de faire la guerre à raison de ce traité? Aucun homme sensé ne
-pouvait hésiter. On offrait à la France d'accepter en commun un
-principe réclamé depuis longtemps, de le faire consacrer en droit
-comme dans la pratique; on lui demandait de contribuer par son
-adhésion à faire passer l'empire ottoman, sa souveraineté, son repos,
-dans le droit public européen, et la France aurait refusé! Cela ne se
-peut imaginer.
-
-Voilà ce que nous avons fait; voilà par quel moyen nous avons changé
-l'état des trois questions que nous avons trouvées pendantes, nous les
-avons amenées à l'état où elles sont aujourd'hui. C'était là
-évidemment la conduite sensée, raisonnable, la seule bonne politique
-possible dans la situation du pays.
-
-Ne croyez pas, messieurs, que je veuille dire que nous n'avons qu'à
-nous applaudir de cette situation; ne croyez pas que je prétende que
-la convention du 13 juillet a réparé, effacé tout ce qui s'est passé
-en 1840. Je respecte trop mon pays et la Chambre devant laquelle j'ai
-l'honneur de parler pour ne pas être complétement sincère. Oui, la
-politique de la France a essuyé un échec; la France s'est trompée sur
-deux choses, sur l'importance de l'intérêt qu'elle avait dans
-l'établissement égyptien, et sur la force de l'établissement égyptien.
-Sous l'empire de cette double erreur, que je n'impute spécialement à
-personne, qui a été celle de tout le monde, la France a poussé cette
-question outre mesure, au delà des limites de la bonne politique. Je
-ne veux pas me servir de mots tristes pour mon pays, mais l'événement
-a prouvé à la France qu'elle s'était trompée.
-
-Était-ce là, messieurs, un de ces cas où un peuple doit tout risquer,
-tout sacrifier pour soutenir même son erreur? Évidemment non.
-L'intérêt n'était pas assez grand, assez national, assez profond pour
-imposer à la France une telle épreuve.
-
-Dans les résultats, d'ailleurs, tout n'est pas échec, tout n'est pas
-perdu. Si la France s'est trompée à certains égards, d'autres aussi se
-sont trompés. À cette même tribune, j'avais l'honneur de dire l'an
-dernier que l'Angleterre avait fait une faute, qu'elle avait sacrifié
-la grande politique à la petite, l'amitié de la France au mince
-avantage de voir quelques districts de la Syrie passer quelques années
-plus tôt de la domination d'un vieillard à celle d'un enfant. C'est
-une erreur grave et dont la politique anglaise ressentira peut-être
-longtemps le dommage, comme nous ressentons celui qui nous a été
-causé.
-
-Quand je me permets de parler des erreurs et des fautes de la
-politique de mon pays, je peux bien prendre la même libellé à l'égard
-des étrangers. J'ai dit quelle avait été, à mon avis, l'erreur de la
-politique anglaise. Deux autres puissances, l'Autriche et la Prusse,
-qui, depuis, nous ont prêté une utile et loyale assistance, n'ont pas,
-dès le premier jour de la question, pensé assez haut de leur propre
-force, de leur propre influence. Il dépendait d'elles d'arrêter la
-question dans son origine, d'empêcher qu'on ne mît en péril le repos
-et l'avenir de l'Europe, comme on l'a fait. Leur faute a été de ne pas
-oser et de ne pas faire, dès le premier jour, tout ce que, dans la
-sagesse de leurs pensées, elles désiraient.
-
-La Russie aussi a eu son erreur et sa faute. Selon moi, elle a
-sacrifié ses intérêts essentiels et permanents en Orient à des
-impressions superficielles et passagères; elle a sacrifié sa
-politique d'État à... comment dirai-je?... à ce qui n'est pas de la
-politique.
-
-Messieurs, de cet ensemble d'erreurs et de fautes, où chacun a eu sa
-part, il est cependant résulté pour tous quelque profit, quelques
-grands enseignements.
-
-On a cru et on a dit, à l'origine de la question, qu'on pouvait peser
-sans crainte sur la France, qu'après s'être défendue, elle ferait
-comme les autres, qu'elle signerait le traité du 15 juillet, qu'elle
-mettrait sa politique à la suite d'une autre politique. La France ne
-l'a pas fait; elle a persisté dans son refus de concourir au traité du
-15 juillet.
-
-Quand on a vu que la France n'accédait pas au traité, qu'elle
-n'acceptait pas une autre politique que la sienne, on s'est flatté du
-moins que, la France restant en dehors, ne faisant pas la guerre, on
-se passerait sans embarras de sa présence et de son action. Ici encore
-on s'est trompé; l'absence de la France a été un grand fardeau pour
-tout le monde; on s'est trouvé dans une situation que tout le monde a
-été pressé de faire finir, de sorte que, sans se mêler de l'affaire,
-sans y être partie active, en restant simple spectatrice, la France a
-fait acte d'indépendance et acte d'influence.
-
-Soyez-en sûrs, messieurs; on ne recommencerait pas légèrement ce qu'on
-a fait, bien qu'on ait réussi: on a senti tout le péril de tels
-succès.
-
-Voilà le véritable sens, voilà les avantages de la convention du 13
-juillet; voilà quels ont été, dans les négociations qui l'ont amenée,
-le rôle et l'influence de la France.
-
-Messieurs, il faut se défendre, dans l'état de nos affaires, de deux
-dispositions, les illusions de la vanité et les faiblesses du
-découragement; il ne faut pas croire que la France puisse faire tout
-ce qu'elle a envie de faire; il ne faut pas croire que, parce qu'elle
-n'a pas fait tout ce qu'elle désirait faire, elle n'a rien fait. Tenez
-pour certain que l'Europe est plus convaincue aujourd'hui qu'elle ne
-l'était il y a deux ans, qu'on ne fait pas faire à la France tout ce
-qu'on veut, et qu'on ne se passe pas aisément de sa participation.
-
-Messieurs, un point reste encore sur lequel j'éprouve le besoin de
-donner quelques éclaircissements à la Chambre. La question dont je
-demande la permission de vous entretenir quelques minutes me tient
-autant au coeur qu'à l'honorable membre qui vous en a entretenus hier.
-Je veux parler du sort des populations chrétiennes en Orient. Je
-désire que la Chambre sache bien sous quel point de vue le
-gouvernement du roi la considère, et quelle politique il suit à cet
-égard.
-
-Il y a parmi les chrétiens d'Orient un mouvement naturel, résultat de
-ce qui se passe dans le monde depuis quarante ans, et qui les porte à
-l'insurrection et à la séparation de l'empire ottoman. Eh bien, je le
-dis très-haut, nous ne poussons pas à ce mouvement-là, nous ne
-l'approuvons pas, nous ne l'encourageons pas. Notre politique envers
-l'empire ottoman est loyale. Quand nous disons que nous voulons
-l'intégrité de l'empire ottoman, nous le disons sérieusement; nous la
-voulons au dedans comme au dehors.
-
-Il est commode, quand on se laisse aller au libre mouvement de son
-esprit et de sa parole, de réclamer l'intégrité de l'empire ottoman,
-de se plaindre des envahissements de telle puissance extérieure, et
-d'applaudir en même temps aux insurrections intérieures qui
-déchireraient l'empire; mais cela n'est ni loyal ni sérieux.
-
-Comme elle est loyale, notre politique envers l'empire ottoman est
-prudente. Toute insurrection, même chrétienne, tout démembrement, même
-partiel, dans cet empire, peut avoir des conséquences immenses. Voyez
-la Grèce, voyez l'Égypte. Ce sont des complications infinies. C'est
-l'ébranlement de toute l'Europe, peut-être la guerre générale.
-
-Quand il plaît à la Providence d'imposer de telles crises aux
-gouvernements et aux peuples, il faut avoir le courage de les
-accepter; il ne faut pas aller au-devant. Nous ne voulons pas plus
-tromper à ce sujet les chrétiens que les Turcs. C'est un tort grave,
-c'est presque un crime que de se laisser aller, en pareille affaire,
-aux fantaisies de son imagination. Il y a des malheurs affreux en
-Orient au bout de nos paroles étourdies en Occident. Il ne faut dire
-que ce qu'on fera.
-
-Est-ce à dire, messieurs, qu'il n'y a rien à faire, que nous ne
-faisons rien pour les chrétiens d'Orient? Bien loin de là.
-
-Et d'abord nous travaillons à bien convaincre l'empire ottoman
-lui-même que son plus grand danger aujourd'hui provient des
-insurrections intérieures, que les insurrections chrétiennes sont le
-véritable mal qui le ronge et qui peut le perdre, qu'il n'y a qu'un
-moyen d'y échapper, c'est de faire aux populations chrétiennes un
-meilleur sort, c'est de se conduire envers elles avec plus de justice
-et de douceur, de changer leur condition et de l'améliorer.
-
-Nous travaillons en même temps à faire comprendre à l'Europe que
-l'intérêt de la paix générale lui impose le devoir de peser sur la
-Porte en faveur des populations chrétiennes; et à ce sujet, je demande
-à la Chambre la permission de mettre sous ses yeux quelques fragments
-d'une pièce que j'ai apportée dans cette intention, et pour laquelle
-la publicité est à coup sûr sans inconvénient. Voici ce que j'écrivais
-le 13 décembre dernier aux agents du roi près des principales cours de
-l'Europe, avec ordre de le communiquer à ces cours:
-
-«Nous sommes frappés du danger des associations propagandistes formées
-pour seconder ou même exciter, au sein de l'empire ottoman, le
-soulèvement des populations chrétiennes; mais ce serait, à notre avis,
-une grave et périlleuse erreur que de voir dans ces associations
-l'unique ou même la principale cause du mouvement qui agite l'Orient.
-L'affaiblissement graduel de la puissance ottomane ne pouvait manquer
-de réveiller les espérances des chrétiens orientaux et de susciter
-dans leur esprit des pensées d'affranchissement et d'indépendance;
-enhardis par le succès de l'insurrection grecque, trouvant, dans la
-tendance générale des idées du siècle et dans les dispositions de
-l'opinion publique en Europe, des encouragements qu'il n'était au
-pouvoir de personne de leur enlever, on les eût vus probablement se
-livrer à d'audacieuses tentatives pour recouvrer leur liberté, quand
-même la conduite du gouvernement ottoman n'y eût donné aucun
-prétexte. Malheureusement, ces prétextes, on pourrait dire ces
-légitimes excuses, n'ont pas manqué. Dans ces derniers temps surtout,
-la Porte s'est trop souvent montrée impuissante à couvrir ses sujets
-de cette protection qui constitue le titre principal des gouvernements
-capables de l'exercer. Les horreurs dont la Bulgarie a été récemment
-le théâtre, celles qui désolent, en ce moment, la montagne du Liban,
-ne fournissent que de trop justes griefs à des populations déjà peu
-satisfaites de leur situation habituelle. Que de coupables intentions,
-que des intrigues révolutionnaires cherchent et réussissent parfois à
-s'emparer de ces légitimes mécontentements, pour les faire concourir à
-d'odieux projets de bouleversement et d'anarchie, rien n'est plus
-certain. C'est un devoir de loyauté, comme un acte de sagesse, pour
-les puissances alliées de la Porte, de travailler à faire échouer ces
-projets. Mais le meilleur, et peut-être le seul moyen d'y réussir,
-c'est d'enlever aux agitateurs leurs armes les plus puissantes,
-c'est-à-dire de soustraire les chrétiens orientaux à l'intolérable
-oppression sous laquelle ils gémissent. Qu'ils cessent d'être en proie
-à toutes sortes d'iniquités et de misères, qu'ils voient leur
-condition s'améliorer graduellement par des voies régulières et
-pacifiques, ils seront bien moins enclins à poursuivre leur but à
-travers les chances terribles des révolutions, et les intrigues
-anarchiques perdront leur principal moyen de succès. Quelque difficile
-que puisse être une telle entreprise, elle n'est pas, nous le croyons,
-au-dessus des forces des puissances alliées de l'empire ottoman.
-Qu'elles s'accordent à lui conseiller, en faveur des populations
-chrétiennes soumises à son autorité, une politique plus juste, plus
-prévoyante, plus énergique; et pourvu que ces conseils soient donnés
-avec ensemble, sans réserve, sans arrière-pensée, sans aucune de ces
-circonstances équivoques qui trop souvent affaiblissent auprès des
-musulmans la voix de l'Europe en laissant soupçonner ses
-dissentiments, il est permis d'espérer qu'ils seront entendus, qu'ils
-porteront d'heureux fruits, que le pouvoir du sultan, devenu
-tolérable pour ses sujets, se raffermira pour longtemps encore, et que
-les complots des sociétés propagandistes échoueront misérablement. Si
-on suivait une autre marche, si les puissances, uniquement préoccupées
-des attaques dirigées contre le pouvoir du sultan, négligeaient de
-faire disparaître les causes qui font la gravité de ces attaques et
-les rendent réellement dangereuses, on peut prédire que ces puissances
-ne réussiraient pas dans leurs efforts, et que tôt ou tard le
-sentiment européen, révolté des atrocités d'un tel régime, les
-forcerait de l'abandonner à sa destinée. Ce qui s'est passé, il y a
-quinze ans à l'égard de la Grèce dit clairement ce qui arriverait.»
-
-Voilà, messieurs, la politique que nous travaillons à faire prévaloir,
-et dans l'empire ottoman et en Europe. En même temps, nous exerçons
-tous les jours ce protectorat ancien, traditionnel, que les
-capitulations, les traités, l'histoire, confèrent à la France sur les
-chrétiens d'Orient. Il nous a paru que ce qu'il y avait de mieux à
-faire, c'était d'exercer effectivement nos droits, de ne laisser aucun
-intérêt chrétien en Orient sans lui faire sentir la protection de la
-France, sans le défendre activement. Il n'y a pas un district, une
-ville, un village, un monastère, qui n'éprouve la protection de la
-France à Constantinople. Grâce à la sagesse des Chambres, grâce à
-l'augmentation qui, dans le budget de l'an dernier, a été accordée aux
-établissements chrétiens dans l'Orient, des secours continuels, des
-secours beaucoup plus considérables que par le passé font sentir
-partout la présence de la France.
-
-Voilà, messieurs, la politique que nous suivons quant aux populations
-chrétiennes: politique loyale et prudente envers l'empire ottoman,
-politique active et efficace envers les chrétiens.
-
-Suffira-t-elle pour guérir le mal? Personne n'est en droit de
-l'affirmer; cependant je n'hésite pas à dire que, si elle est suivie
-par toutes les puissances avec la même activité, la même sincérité,
-le mal sera, sinon complétement et pour toujours guéri, du moins fort
-diminué, et les conséquences en seront indéfiniment ajournées.
-
-Que l'honorable M. de Montalembert en soit bien convaincu: nous avons
-cette question à coeur autant que lui; nous croyons comme lui que
-l'honneur de l'Europe occidentale y est engagé; mais nous croyons en
-même temps que ce n'est pas en encourageant des insurrections qu'on
-peut réellement protéger les chrétiens d'Orient.
-
-Je m'arrête, messieurs. Je vous ai retracé l'état des affaires à
-Alexandrie, à Constantinople et en Occident, au moment où nous sommes
-arrivés au pouvoir; je vous ai décrit leur état actuel, le point où
-elles ont été amenées; je vous ai montré par quelle route nous y
-étions parvenus. J'ai prouvé, si je ne me trompe, que le mal qui reste
-encore dans la situation n'est pas de notre fait, que l'amélioration
-qu'elle a reçue, nous pouvons en réclamer quelque chose. Je me borne à
-ce simple exposé, et je laisse au jugement de la Chambre à en tirer
-les conséquences pour la convention du 13 juillet et pour le cabinet.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-
-
-
-CXIII
-
-Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet 1841.
-
---Chambre des députés.--Séance du 19 janvier 1842.--
-
-
-La discussion du projet d'adresse de la Chambre des députés, à
-l'ouverture de la session de 1842, commença le 17 janvier. La question
-d'Orient en fut le principal objet. Dans les séances des 17 et 18
-janvier, plusieurs orateurs, entre autres MM. Fould, de Carné et de
-Tocqueville, la traitèrent avec beaucoup de développements. Je pris la
-parole le 19 pour bien établir la politique du cabinet, les motifs et
-les résultats de la convention du 13 juillet 1841, dite _Convention
-des détroits_.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, après deux jours de ce débat, au point où il
-est parvenu, au moment où il s'ouvre sur un objet spécial et précis,
-la Chambre trouvera bon, je pense, que je supprime tout préambule,
-toute précaution oratoire, et que j'aille droit à la question.
-
-Un mot seulement sur l'incident qui s'est élevé hier à l'occasion du
-discours de l'honorable M. Liadières. M. le comte Jaubert a reparlé de
-la coalition, et de moi dans la coalition. J'ai refusé l'an dernier de
-descendre sur ce terrain, et j'ai dit pourquoi. Il m'a paru que cela
-pourrait nuire à ma cause, à mon parti, à la politique que je sers, à
-la majorité qui la soutient. Les mêmes motifs subsistent encore, et je
-persiste dans ma résolution. M. le comte Jaubert peut recommencer; je
-ne m'en détournerai point. Je ne sens, pour mon propre compte, aucun
-besoin de m'en détourner. L'expérience d'une vie déjà longue a
-confirmé en moi ma pente naturelle, qui est d'avoir confiance dans la
-vérité. Dans les choses un peu grandes, et qui se passent au grand
-jour, comme nos actions et nos débats, la vérité finit toujours par
-déterminer le jugement du public. J'y compte, et je n'aurai pas besoin
-d'attendre longtemps pour que le public et la Chambre sachent et
-disent qui de nous a quitté son camp et son drapeau... (_Exclamations
-à gauche. Mouvement prolongé._)
-
-J'entre dans le débat. Il faut que la Chambre connaisse exactement les
-faits avant d'en apprécier les résultats.
-
-La Chambre sait dans quel état se trouvaient les affaires d'Orient, et
-du pacha d'Égypte en particulier, lors de l'avénement du cabinet: le
-pacha frappé de déchéance, vaincu en Syrie, et déjà, en perspective du
-moins, menacé en Égypte. Cependant, le cabinet ne renonça point à le
-servir dans son péril; le cabinet ne se borna point, à son début, à
-réclamer ce que demandait la note du 8 octobre, c'est-à-dire l'Égypte;
-la première phase de la négociation eut pour objet de sauver, s'il
-était possible, en faveur du pacha, quelque chose de plus que
-l'Égypte. Je demande à la Chambre la permission de mettre sous ses
-yeux quelques-unes des pièces qui le prouvent.
-
-Le 9 novembre, j'écrivais au consul général du roi à Alexandrie:
-
-«Ma dépêche officielle du 2 vous fait connaître la pensée du nouveau
-cabinet sur l'ensemble de la situation que le traité du 15 juillet a
-faite à l'Europe et particulièrement à la France. Le discours de la
-couronne, prononcé jeudi dernier à l'ouverture de la session des
-Chambres, est l'expression la plus solennelle et la plus haute de
-cette même pensée. Je crois donc inutile de m'y arrêter ici, et je
-passe à ce qui concerne spécialement le vice-roi, sa position telle
-qu'elle me semble résulter de vos derniers rapports, et son avenir.
-
-«Je ne sais, monsieur, si Méhémet-Ali se flatte d'un retour de fortune
-en Syrie, s'il espère pouvoir reprendre ce qu'il y a perdu, s'il se
-croit tout au moins en mesure de conserver par les armes la possession
-des territoires situés à l'est des chaînes du Liban. Je ne sais si, à
-défaut de cette confiance dans ses propres ressources, il compte
-purement et simplement sur la France pour échapper, je ne veux pas
-dire à sa ruine complète, mais à la nécessité de subir, dans toute
-leur teneur, les conditions du traité du 15 juillet. L'impression que
-j'ai reçue de la lecture de vos rapports du 18 octobre s'accorderait
-plutôt avec cette dernière supposition.
-
-«Quoi qu'il en soit, il est bon que Méhémet-Ali sache comment
-aujourd'hui, en France et dans le reste de l'Europe, ses plus chauds
-partisans eux-mêmes apprécient sa situation. Il est bon, surtout, que
-Méhémet-Ali ne s'abuse pas sur ce que la France veut ou peut faire
-pour lui.
-
-«Tout le monde, à cette heure, est convaincu que s'il reste au
-vice-roi une chance de conserver ou d'obtenir quelque chose au delà de
-l'Égypte seule, cette chance n'existe qu'à la double condition de se
-déclarer immédiatement prêt à accepter tout ce qui lui serait offert,
-et de renoncer à toute résistance, fondée sur l'espoir de concessions
-plus amples. Cette conviction, le gouvernement du roi la partage. Je
-ne dis pas que Méhémet-Ali ne puisse point, pour un temps encore assez
-long peut-être, prolonger la lutte en Syrie. Je l'ignore; mais le
-sentiment général, mais mon propre sentiment est que, dans cette voie,
-le temps ne peut, en définitive, que tourner contre lui et amener des
-complications nouvelles dont l'effet pourrait aller jusqu'à
-l'atteindre au siége même de sa puissance.
-
-«Quant à la France, elle ne veut pas, elle ne fera pas la guerre pour
-permettre à Méhémet-Ali d'alimenter la lutte dans cette contrée.
-Méhémet-Ali est encore aujourd'hui maître de demeurer tranquille
-possesseur, possesseur héréditaire de l'Égypte; il a même encore, je
-le crois du moins, quelque chance d'obtenir, par la voie des
-négociations, un peu plus que l'Égypte: s'il entre sans retard dans
-cette voie, s'il est franchement disposé à accepter désormais les
-décisions du divan, la France redoublera d'efforts pour que ces
-décisions soient aussi favorables au vice-roi que la situation le
-comporte. Mais s'il était au contraire dans la pensée de Méhémet-Ali
-de jouer le tout pour le tout, de risquer même son existence en Égypte
-pour se maintenir en Syrie, s'il espérait pouvoir entraîner ainsi la
-France à prendre pour lui les armes, il tomberait dans la plus
-dangereuse des illusions. La France ne souffrira pas que qui que ce
-soit l'entraîne dans une guerre pour des intérêts qu'elle ne
-regarderait pas comme siens et comme assez puissants pour lui faire
-prendre une telle résolution.
-
-«Je crois en avoir assez dit, monsieur, pour vous faire clairement
-comprendre ce que doivent être votre attitude et votre langage. Le
-meilleur, le plus grand service que nous puissions rendre aujourd'hui
-au vice-roi, c'est de lui dire la vérité tout entière et sur sa
-situation et sur la pensée du gouvernement du roi. Je crois d'ailleurs
-inutile d'ajouter que cette lettre est toute confidentielle, et que
-vous devez avoir soin d'imprimer le même caractère aux communications
-et aux conseils dont elle vous fournira la matière auprès de
-Méhémet-Ali.»
-
-C'est, en effet, un des premiers devoirs que nous nous soyons imposés
-d'apporter dans cette occasion, avec tout le monde, avec le pacha
-comme avec les puissances européennes, une entière sincérité.
-
-Au même moment où nous tenions à Méhémet-Ali ce langage, nous faisions
-à Londres des tentatives pour obtenir en sa faveur quelque chose en
-dehors du traité du 15 juillet, quelque chose de plus que l'Égypte,
-et nous trouvions appui pour cette tentative. La Prusse en
-particulier, M. le baron de Bulow, par ordre de son gouvernement,
-faisait à Londres une ouverture pour que les hostilités fussent
-arrêtées en Syrie dans le _statu quo_, chacun restant en possession de
-ce qu'il occupait encore, et que cette occupation servît de base à un
-arrangement définitif. Cette proposition, accueillie par nous, était
-repoussée par d'autres. L'Angleterre, en particulier, ne s'y prêtait
-pas. Voici ce que m'écrivait M. de Bourqueney:
-
- «Londres, le 15 novembre 1840.
-
-«Dans ma première conférence, avec lord Palmerston (elle avait eu lieu
-le jour même où se réunissait le conseil de cabinet), j'ai établi avec
-netteté, avec fermeté, les éléments de la situation telle que l'ont
-faite les premiers événements de Syrie, telle que l'ont modifiée les
-mouvements de notre politique intérieure, telle que s'apprêtaient à la
-modifier plus gravement encore les efforts volontaires et non
-provoqués des cabinets de Vienne et de Berlin, pour raffermir par un
-prompt arrangement la paix au moins ébranlée de l'Europe.
-
-«Lord Palmerston n'a contesté aucune de mes propositions: il m'a parlé
-de l'esprit de conciliation manifesté par le gouvernement du roi avec
-l'expression de la plus vive satisfaction: «Mais ce même esprit de
-conciliation est déjà acquis en fait, m'a-t-il dit, au cabinet
-britannique! C'est aux voeux empressés de la France qu'est due la
-démarche relative au retrait de la déchéance du vice-roi d'Égypte,
-déchéance encourue aux termes du traité du 15 juillet!»
-
-Là s'arrêtait l'Angleterre. Elle réclamait l'exécution complète du
-traité du 15 juillet en ce qui concernait la Syrie, et se refusait à
-toute concession au delà de ces termes.
-
-Cependant la négociation se poursuivait, l'ambassadeur d'Autriche
-appuyait celui de Prusse, quand les événements de Syrie
-s'accomplirent. Acre tomba; le Taurus fut évacué. Il ne resta plus au
-pacha aucune force efficace en Syrie; il ne lui resta que des troupes
-débandées, découragées. Dès ce moment, il fut impossible d'obtenir
-pour le pacha quelque chose de plus que l'Égypte; dès ce moment, les
-puissances mêmes qui nous avaient d'abord prêté leur appui dans la
-tentative d'obtenir une concession plus large, se retirèrent, disant
-que les événements avaient prononcé, qu'il était impossible de
-défaire, par des négociations à Londres, ce qui avait été fait par les
-armes en Syrie.
-
-À l'instant s'éleva la question d'Égypte, et c'est ici la seconde
-phase de la négociation; à l'instant il nous fut évident que l'Égypte
-elle-même était menacée. À Constantinople, la Porte ne pouvait
-entrevoir sans plaisir la possibilité d'achever la ruine du pacha, de
-lui enlever l'Égypte. L'ambassadeur d'Angleterre, qui, depuis
-longtemps, poursuivait à Constantinople la ruine du pacha, sa ruine
-complète, ne pouvait non plus entrevoir cette perspective sans y
-entrer vivement. Je suis persuadé que le dessein prémédité de détruire
-le pacha en Égypte n'a point fait partie de la politique active du
-cabinet britannique; mais il en admettait la chance: il n'avait pas
-d'ardeur pour la faire échouer; et lorsque les événements semblaient
-la faire entrevoir, la Porte et l'ambassadeur de Londres à
-Constantinople y poussaient; à Londres, lord Palmerston s'en défendait
-mollement; il laissait entrevoir que si les chances de la guerre
-allaient jusque-là, si une insurrection éclatait en Égypte comme elle
-avait éclaté en Syrie, après tout, le pacha ayant encouru la
-déchéance, ni la Porte ni les puissances n'étaient obligées de se
-donner beaucoup de peine pour lui conserver l'Égypte. Le maintien de
-l'Égypte entre les mains du pacha fut dès lors une oeuvre difficile.
-Quelques pièces le prouveront à la Chambre.
-
-M. de Bourqueney m'écrivait le 18 novembre:
-
-«Si Méhémet-Ali, me disait lord Palmerston, persistant dans sa
-résistance, refusait de renvoyer la flotte, même après l'évacuation
-de la Syrie, s'il continuait une attitude hostile au sultan, une
-attitude qui fût vraiment un essai d'indépendance, nous ne pourrions
-plus conseiller au sultan de retirer son décret de déchéance. La Porte
-serait même autorisée à suivre les opérations militaires jusque contre
-l'Égypte rebelle...
-
-«J'ai interrompu lord Palmerston par ces mots: «Le traité du 15
-juillet n'a rien stipulé pour le cas dont vous me parlez; je ne puis
-consentir à le discuter.»
-
-«Mais, a repris lord Palmerston (et il était allé prendre un
-exemplaire du traité), le préambule _comprend tout_...
-
-«Je sais que l'article 7 de l'acte séparé stipule formellement qu'en
-ce qui concerne l'Égypte, les puissances alliées ne s'engagent qu'à
-des _conseils_.»
-
-«Lord Palmerston a timidement argumenté.
-
-«Non, milord, ai-je repris, il faudrait un nouveau et bien plus _grave
-traité_.»
-
-«Lord Palmerston n'a rien répondu; mais je le connais assez pour
-affirmer que son esprit ne s'est pas même encore placé sérieusement en
-face de l'éventualité qu'il venait de m'indiquer.»
-
-Et le 29 novembre:
-
-«Je ne sais s'il faut uniquement attribuer à la prise d'Acre et à
-l'enivrement de ce succès un certain renouvellement de zèle pour les
-intérêts du sultan, même en Égypte; mais lord Palmerston, après
-m'avoir exprimé, il est vrai, l'espoir que toutes les circonstances
-rendaient en ce moment vraisemblable la soumission du vice-roi, après
-m'avoir ajouté que, dans ce cas, les quatre puissances tiendraient
-leur promesse à Constantinople, et demanderaient la conservation de
-l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali, lord Palmerston
-a conclu avant-hier par ces mots: «Bien entendu qu'il ne se sera passé
-aucun événement entre les dernières dates et l'arrivée de l'officier
-porteur de nos paroles à Alexandrie.» Et comme je le regardais d'un
-air étonné qui exigeait l'explication du mot _événement_. «Bien
-entendu, a-t-il repris, qu'il n'y aura pas eu d'insurrection en
-Égypte.»
-
-«Et quand il y aurait eu une insurrection, ai-je répondu, cela
-ajouterait-il un article au traité du 15 juillet? Cela vous
-donnerait-il le droit d'offrir plus que des conseils à la Porte? Cela
-autoriserait-il la présence d'un seul de vos _marins_ sur le
-territoire égyptien, le voyage d'un seul de vos bâtiments pour
-transporter des soldats turcs en Égypte?»
-
-«Lord Palmerston hésitait à s'expliquer: la question de _droit_ était
-au moins incertaine dans son esprit.
-
-«Mais, a-t-il repris, ne parlons pas d'insurrection; supposons que
-Méhémet-Ali, après la Syrie évacuée, garde la flotte turque et refuse
-de se soumettre, est-ce que la concession de l'hérédité de l'Égypte ne
-se trouvera pas de fait annulée? Est-ce que nous pourrions laisser le
-souverain dans cette situation relative avec le vassal?»
-
-«J'ai interrompu de nouveau: «Eh bien, ai-je dit, je ne vois, je ne
-puis consentir à voir, même dans cette hypothèse, qu'une occasion de
-_conseils_ à la Porte; je n'y vois rien surtout qui autorise les
-quatre puissances à entrer de vive force dans des événements d'un
-ordre qui n'est pas prévu par leurs propres stipulations. Comment,
-arrivée à cette phase, la question égyptienne ne se résoudrait pas par
-la négociation! N'est-il pas évident comme la lumière du jour que ce
-ne saurait plus être alors qu'une affaire de patience pour laisser à
-la vérité le temps de reprendre son empire à Alexandrie? Brusquer le
-dénoûment au lieu de l'attendre, ce serait faire naître d'une question
-vidée une question peut-être bien plus grave que celle qu'elle
-remplacerait.»
-
-«Lord Palmerston n'a voulu ni me contredire, ni engager son
-consentement.
-
-«L'état vrai de son esprit me semble celui-ci:
-
-«Au fond, il croit à la soumission de Méhémet-Ali; mais si Méhémet-Ali
-ne se soumet pas, il voudrait avoir réservé sa liberté d'action. Tant
-qu'il ne le fera ici que par des paroles, je suis peu inquiet; ma
-seule sollicitude se porte sur quelque démarche ordonnée de Londres
-sur le théâtre même des événements.
-
-«C'est dans cette pensée que j'ai dirigé hier ma conversation avec le
-baron de Bulow et avec le prince Esterhazy. Je n'avais point avec eux
-le même intérêt qu'avec lord Palmerston à circonscrire étroitement les
-limites de la discussion. Je les sais tous deux préoccupés, au moins
-autant que moi, de la nécessité de maintenir l'Égypte hors du débat.
-Leurs instructions sont positives comme leurs intentions.»
-
-Vous le voyez, messieurs; ici commence à se manifester, entre les
-quatre puissances, une dissidence réelle; ici nous commençons à
-trouver dans les cours allemandes un véritable appui, je ne dirai pas
-contre les intentions, mais contre les velléités d'une politique
-tentée de profiter des événements pour pousser plus loin ce qu'elle
-regarde comme sa fortune.
-
-Cet appui se déclara bientôt plus hautement encore. Le 1er décembre,
-M. de Saint-Aulaire m'écrivit de Vienne:
-
-«Vivement préoccupé de la crainte que l'Égypte ne fût compromise ou
-qu'elle fût préservée indépendamment de notre influence, M. de
-Metternich a défendu au baron de Sturmer de s'associer à la démarche
-prescrite par lord Palmerston pour engager la Porte à relever
-Méhémet-Ali de la déchéance, sous la condition qu'il évacuerait
-immédiatement la Syrie et restituerait la flotte ottomane. Cette
-démarche, faite en temps inopportun, pouvait en effet produire une
-complication nouvelle; le refus de Méhémet-Ali était à prévoir tant
-qu'il conservait des forces en Syrie, et un accommodement ultérieur en
-devenait d'autant plus difficile. Si, au contraire, Méhémet-Ali se fût
-soumis sans consulter la France, nous perdions une occasion de nous
-rencontrer sur le même terrain que les signataires du 15 juillet,
-occasion d'autant plus favorable que chacun sera resté fidèle aux
-antécédents de sa politique: les puissances, en exécutant les
-stipulations de leur traité, et la France, sans y adhérer,
-n'intervenant que pour en empêcher les conséquences extrêmes.
-
-«La prise de Saint-Jean d'Acre, ou le mauvais succès de l'attaque
-tentée sur cette place, était le terme fixé dans la pensée du prince
-de Metternich pour reprendre les négociations et les pousser avec
-vigueur. Depuis que le résultat est connu, nos relations, devenues
-plus rares ainsi que je l'ai dit en commençant cette dépêche, ont
-repris une grande activité; chaque jour il m'écrit ou me fait prier de
-venir causer avec lui. Avant-hier, il m'a communiqué une expédition de
-Saint-Pétersbourg, du 17 novembre, qui présente l'empereur Nicolas
-comme parfaitement d'accord avec l'Autriche quant à la conservation de
-l'Égypte sous le gouvernement héréditaire de Méhémet-Ali. M. de
-Metternich voyait un gage de l'adhésion de l'Angleterre à cette même
-politique dans l'ordre donné récemment par lord Palmerston à l'amiral
-Stopford de négocier à Alexandrie la réconciliation du vice-roi et du
-sultan. Pour ma part, j'inclinais plutôt à voir dans cette
-intervention une nouvelle tentative pour écarter la France de
-l'arrangement définitif, et lui enlever le mérite d'avoir sauvé
-Méhémet-Ali. Fort empressé de dissiper ce soupçon, le chancelier m'a
-annoncé hier matin que, sur les représentations du prince Esterhazy,
-lord Palmerston avait reconnu la convenance de vous informer, monsieur
-le ministre, de la démarche prescrite à l'amiral Stopford, en vous
-priant de vous y associer. Notre assentiment à cette demande a été
-considéré comme le gage d'une réconciliation générale et l'on en
-éprouve ici une vive joie.
-
-«Une difficulté subsiste cependant encore. Après l'irritation qui a
-existé entre elles, il faut un à-propos pour que les puissances
-avancent l'une vers l'autre avec bonne grâce, et se tendent
-amicalement la main. M. de Metternich croit avoir trouvé l'expédient
-désirable dans l'assurance qui serait donnée, par les puissances
-signataires du traité du 15 juillet, qu'elles désirent se maintenir
-avec la France dans les meilleurs rapports de concorde et d'amitié, et
-que, conséquemment à ce voeu, ayant égard aux déclarations faites par
-notre gouvernement, elles renoncent à consommer la ruine de
-Méhémet-Ali, et interviendront même auprès du sultan pour lui faire
-obtenir la concession du gouvernement de l'Égypte, à titre
-héréditaire.
-
-«Assurez M. Guizot, m'a dit M. de Metternich, que nous agirons dans ce
-sens, d'accord avec l'Angleterre, j'en suis certain; mais,
-m'expliquant dès aujourd'hui pour le compte de l'Autriche, je vous
-déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte, et
-qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
-quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
-peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
-
-Je sais, messieurs, que quelques personnes se plaisent à dire que
-c'était là un jeu joué, une politique convenue, qu'il n'y avait rien
-de sérieux au fond.
-
-C'est cependant en soi quelque chose de sérieux que l'adhésion d'une
-grande puissance au voeu de la France, et son refus de pousser
-jusqu'au bout la politique dans laquelle ses propres alliés sont
-engagés. Mais quand j'accorderais que ceci a été écrit dans
-l'hypothèse que je pourrais m'en servir à cette tribune, voici un acte
-complétement étranger à une pareille intention; voici un acte qui
-s'est passé entre les quatre puissances elles-mêmes, sans aucune
-arrière-pensée de publicité; vous y verrez exactement ce que vous
-venez de voir dans la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous lire, le
-parti pris par l'Autriche d'appuyer la politique de la France quant à
-l'Égypte, et de se refuser à la politique de l'Angleterre, si l'Égypte
-est menacée.
-
-Voici le protocole d'une conférence tenue à Constantinople, au
-ministère des affaires étrangères, le 20 décembre 1840, entre le
-ministre des affaires étrangères de la Porte d'une part, et les
-envoyés d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie de l'autre.
-
-«_M. le ministre des affaires étrangères_ de la Porte dit:
-
-«Vous savez, messieurs, qu'une lettre a été adressée par Méhémet-Ali à
-la Sublime-Porte, et vous en connaissez le contenu. La Sublime-Porte a
-également reçu avant-hier le _memorandum_ de la conférence de Londres
-du 14 novembre. Le sultan m'a ordonné de vous demander, messieurs, si
-Méhémet-Ali s'est conformé, par cette lettre, à l'esprit du
-_memorandum_, et si sa soumission doit être considérée comme réelle.
-
-«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je pense que c'est au sultan qu'il
-peut seulement appartenir de décider ce point.
-
-«_M. le ministre des affaires étrangères._--Jusqu'ici il n'y a de la
-part de Méhémet-Ali que des paroles; s'il exécute les promesses faites
-dans la lettre, alors sa soumission pourra être considérée comme
-réelle.
-
-«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je laisse à mes collègues de
-décider là-dessus. Quant à moi, je ne vois pour le moment rien devant
-moi qui m'autorise à m'expliquer ni à énoncer une opinion.
-
-«_M. l'internonce d'Autriche._--Dans le but de me décharger de toute
-responsabilité et de faire clairement connaître les vues de mon
-gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
-convenable de mettre mon vote par écrit. Je vais en faire la lecture à
-la conférence:--«J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
-lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand-vizir et sur laquelle
-je suis appelé à dire mon opinion. Je n'y ai rien trouvé qui ne soit
-correct; le ton qui y règne m'a paru répondre à tous les sentiments de
-convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas été question de la
-convention du commodore Napier: mais nous sommes tous d'accord qu'il
-l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût jamais été
-conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se prévaloir
-d'un avantage qui lui a été offert gratuitement. Il n'aurait tenu
-d'ailleurs qu'au capitaine Fanshawe de lui représenter qu'un acte, que
-les commandants alliés avaient déclaré nul et comme non avenu, ne
-devait pas être mentionné dans la lettre au grand-vizir. Mais je ne
-m'appesantirai pas sur cette circonstance qui, à tout prendre, n'a
-plus maintenant qu'un intérêt secondaire. Je reviens à la lettre de
-Méhémet-Ali: dans cette lettre, le pacha déclare être prêt à faire
-tout ce qu'on lui demande, et sous ce rapport sa soumission me paraît
-entière.
-
-«Je serais donc d'avis que cette soumission fût acceptée, qu'un
-officier de Sa Hautesse fût envoyé à Alexandrie, que Méhémet-Ali reçût
-l'injonction de lui remettre la flotte ottomane; que, d'après les
-termes de l'acte séparé de la convention du 15 juillet, les
-commandants alliés fussent invités à assister à cette remise; que le
-pacha fût sommé d'évacuer les provinces ou villes de l'empire ottoman
-qu'occupent encore les troupes égyptiennes, et qui se trouvent situées
-en dehors des limites de l'Égypte; enfin, que le vizir, en répondant à
-sa lettre, lui annonçât que ces conditions, une fois remplies en
-entier, Sa Hautesse, par égard pour ses alliés, daignerait le
-réinstaller dans ses fonctions de pacha d'Égypte. Ce conseil est celui
-que la conférence de Londres a voulu que nous donnassions à la
-Sublime-Porte, dans le cas où Méhémet-Ali se rendrait à la sommation
-qui vient de lui être faite. Quant au tribut, aux forces de terre et
-de mer, et aux lois qui devront gouverner l'Égypte, ces points ont été
-réglés d'avance par la convention du 15 juillet, et il suffira
-d'exécuter, à cet égard, les stipulations que renferment les art. 3, 5
-et 6 de l'acte séparé annexé à la convention.
-
-«Je regarderais comme regrettable, à tous égards, toute hésitation de
-la Porte à se conformer aux conseils de ses alliés. Les plus brillants
-succès ont couronné leurs efforts en Syrie: ces succès ont dépassé nos
-calculs, nos prévisions, nos espérances. La Syrie est rentrée sous le
-sceptre de Sa Hautesse, et le principal objet de l'alliance se trouve
-ainsi rempli. Aller plus loin n'entre pas dans les vues des puissances
-alliées: la _conférence_ de Londres s'est assez clairement prononcée à
-cet égard. La Sublime-Porte peut sans doute avoir de bonnes raisons
-pour désirer l'anéantissement de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les
-moyens de l'effectuer elle-même, ce serait sur ses alliés qu'en
-retomberait la charge. Or, voudrait-elle, pour prix des services
-qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une entreprise qui mettrait en
-péril la paix générale, si ardemment désirée par tous les peuples et
-si heureusement maintenue jusqu'ici.
-
-«C'est vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de
-nos _gouvernements_: cette puissance a droit à leurs égards et à leur
-intérêt; et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers
-n'a pu les arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient
-et qu'ils ont atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs
-soins à ménager le ministère qui lui succède, et dont le langage
-annonce une politique sage, modérée et conciliante. Ils doivent, en
-conséquence, entrer dans sa position, faire la part des difficultés
-dont il est entouré, et ne pas l'exposer à se voir entraîné malgré lui
-dans une fausse route. Dans l'état où sont les esprits en France, un
-incident imprévu peut tout bouleverser; et n'est-il pas dans l'intérêt
-de tous et dans celui de la justice qu'on s'unisse franchement à ceux
-qui la gouvernent pour prévenir un pareil malheur?»
-
-M. ODILON BARROT.--Continuez, glorifiez-vous-en!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Comment! messieurs, depuis
-trois mois on répète que si le pacha a été maintenu en possession de
-l'hérédité de l'Égypte, s'il a obtenu des conditions meilleures au
-moment où sa ruine semblait imminente, la France n'y est pour rien,
-qu'on n'a tenu aucun compte de la France, que l'influence de la France
-a été étrangère à tout ce qui s'est passé! Et au moment où l'on met
-sous vos yeux la preuve évidente que c'est en considération de la
-France que ces mesures ont été adoptées...
-
-M. ODILON BARROT.--En considération de son ministère. (_Exclamations
-au centre._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous feriez au ministère
-une trop grande part. Comment, ce serait par égard pour le ministère,
-pour le ministère seul, pour le ministère qui parlait au nom de la
-France qu'on accorderait ce que la France a demandé, ce que le
-ministère précédent avait demandé lui-même, ce que la note du 8
-octobre posait comme un cas de guerre! Eh bien, messieurs, j'accepte,
-pour le ministère du 29 octobre l'honneur que vous lui faites.
-(_Bravos au centre._) S'il a obtenu cela, c'est que sa politique, en
-effet, a été sage et modérée... Et ne croyez pas que je sois
-embarrassé de ces termes, ne croyez pas que je les repousse. Dieu me
-garde de ne pas trouver bon que la politique du cabinet soit traitée
-de sage et de modérée à Londres et à Vienne comme à Paris, dans les
-cabinets des gouvernements européens comme au sein de cette Chambre!
-Oui, notre intention est qu'elle soit trouvée sage et modérée partout,
-et que, précisément parce qu'elle est sage et modérée, on fasse pour
-elle ce qu'on n'a pas fait pour une politique menaçante et agressive.
-(_Nouvelle approbation au centre._) Oui, nous nous en glorifions; nous
-croyons que c'est là un service rendu à la France, un service qui
-honore le cabinet et qui élève l'influence de notre pays. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-Je tenais à établir un fait, précisément le fait qu'on a nié: que
-c'est devant l'influence de la France, devant la considération de la
-France, devant le désir de rentrer en bonne intelligence avec elle,
-que la dissidence s'est introduite entre les quatre puissances, et
-qu'une portion d'entre elles a fermement maintenu ce que l'autre
-portion avait quelque velléité de ne pas maintenir. C'est le fait que
-je tenais à mettre en lumière, c'est le fait qui a marqué la seconde
-phase de la négociation. Oui, c'est en considération de la France,
-c'est par le désir de vivre en bonne intelligence avec elle, de
-maintenir, de concert avec elle, la paix générale de l'Europe, que
-l'hérédité a été accordée au pacha, que toute tentative contre lui, en
-Égypte, s'est arrêtée, et que le but réel de la note du 8 octobre a
-été atteint, par l'influence et sans la menace, comme je le disais à
-cette tribune l'an dernier.
-
-Dans le cours du mois de janvier, la question a été décidée: la Porte
-cédant aux représentations de ses alliés, et parmi les alliés,
-l'Angleterre cédant à la crainte de voir l'Autriche et la Prusse se
-séparer effectivement de la coalition et refuser désormais à la Porte
-leur appui moral et matériel, l'hérédité a été formellement accordée
-au pacha.
-
-Une fois l'hérédité accordée, la question d'Égypte semblait terminée.
-Alors a commencé à se manifester à Londres, de la part des puissances,
-le désir de rentrer officiellement en bons rapports avec la France: on
-a commencé à nous faire des ouvertures.
-
-Qu'avons-nous répondu? Qu'il fallait que la question d'Égypte fût
-réellement réglée, qu'il ne suffisait pas que l'hérédité fût accordée
-en principe au pacha, qu'il fallait voir quelles conditions lui
-seraient faites, de quelle manière sa situation serait réglée dans
-cette Égypte qu'on lui concédait héréditairement; que, jusque-là, tant
-que cette question ne serait pas résolue, la France ne pouvait
-considérer le traité du 15 juillet comme éteint.
-
-On nous disait qu'il était éteint; on nous disait qu'on ne ferait plus
-rien en vertu du traité du 15 juillet; que les puissances se
-considéraient comme dégagées des obligations qu'il leur imposait; que,
-désormais, si de nouveaux différends s'élevaient entre le sultan et le
-pacha, ils se videraient entre eux, sans aucune intervention des
-puissances étrangères. On nous l'assurait à Londres.
-
-Nous répondions: Nous croyons à votre assurance, mais elle ne nous
-suffit pas: il nous faut le fait, il faut que la situation du pacha
-soit effectivement réglée.
-
-Pendant que ces pourparlers avaient lieu, arriva en Occident le
-hatti-schérif du 13 février, qui réglait les conditions de l'existence
-du pacha héréditaire. Que contenait-il? Une hérédité mensongère, mise
-à la merci de la Porte qui restait maîtresse de choisir dans la
-famille de Méhémet-Ali son successeur; le pacha, dépouillé de la
-réalité de l'administration de l'Égypte, obligé de payer un tribut, et
-quel tribut? le quart du revenu brut de l'Égypte; et, pour constater
-ce revenu, des hommes de la Porte, des employés du sultan placés à
-côté du pacha, contrôlant l'administration de l'Égypte, et, par
-conséquent, nulle réalité dans le pouvoir administratif du pacha. En
-même temps la destruction du pouvoir militaire du pacha: tout droit de
-nommer les chefs de corps de ses troupes lui était retiré; il était
-obligé de faire approuver par la Porte toutes ses nominations
-d'officiers.
-
-Il avait accepté beaucoup d'autres conditions du hatti-schérif du 13
-février. Il se refusa à celles-ci; il réclama auprès de la Porte
-contre la non-hérédité, contre la destruction de son pouvoir
-administratif et de son pouvoir militaire.
-
-Au même instant, la France déclara que la question n'était pas
-terminée pour elle; qu'elle ne voyait là rien de ce qu'elle avait
-attendu; que l'hérédité n'existait pas; qu'elle était soumise à de
-telles conditions que le pacha ne pourrait vivre en paix avec la
-Porte; qu'il recommencerait à chaque instant à lutter contre elle pour
-s'affranchir; que le but qu'on avait voulu atteindre n'était pas
-atteint; qu'il ne pouvait l'être à de telles conditions; que la
-France, en un tel état des choses, ne pouvait reconnaître que la
-question fût réglée, ni donner sa signature aux ouvertures qu'on lui
-avait faites.
-
-Cependant, pour prouver sa bonne foi et sa parfaite sincérité dans les
-négociations, le cabinet consentit à parapher les projets d'actes qui
-lui avaient été communiqués, et dans lesquels plusieurs modifications
-importantes, non pas de simples modifications grammaticales, comme on
-l'a dit à cette tribune, mais des modifications qui touchaient au fond
-des choses, qui changeaient le véritable caractère des actes, avaient
-été adoptées.
-
-Le cabinet, dis-je, consentit à parapher les actes pour constater sa
-bonne foi, déclarant qu'il ne les signerait définitivement que lorsque
-la question d'Égypte serait réellement terminée, lorsqu'on aurait
-réellement assuré l'existence du pacha à des conditions raisonnables
-et qui lui permissent de vivre en paix avec le sultan.
-
-Ces négociations ont rempli plusieurs mois. La même situation que
-j'indiquais tout à l'heure à la Chambre s'y est reproduite. Les
-puissances allemandes ont pesé à Constantinople pour obtenir de la
-Porte les concessions nécessaires pour que la France signât les actes
-qu'on lui avait offerts. Plus d'une fois l'ambassadeur d'Angleterre à
-Constantinople, et peut-être le ministre britannique à Londres, ont
-entrevu la possibilité que ces négociations ne réussissent pas, qu'un
-conflit nouveau s'élevât entre le sultan et le pacha, dans lequel le
-pacha succomberait peut-être. L'intervention active des puissances
-allemandes a décidé la question dans notre sens; le hatti-schérif a
-été modifié dans toutes les parties essentielles sur lesquelles le
-pacha avait réclamé.
-
-Je prie la Chambre de bien remarquer ce point: toutes les réclamations
-essentielles du pacha ont été accueillies; par le hatti-schérif du 25
-mai, l'hérédité réelle lui a été assurée; le pouvoir administratif lui
-a été rendu; toute surveillance directe de la Porte en Égypte a été
-supprimée; un tribut fixe a été substitué au quart du revenu brut de
-l'Égypte. Le pouvoir militaire réel lui a été rendu également: le
-pacha a le droit de nommer tous les chefs de corps; pour les généraux
-seulement, il est obligé d'obtenir le consentement de Constantinople.
-
-Aussi, lorsque le hatti-schérif du 25 mai est arrivé à Alexandrie, à
-l'instant même le pacha s'en est saisi comme d'un triomphe pour lui,
-comme de la meilleure solution qu'il pût espérer.
-
-Voici les termes des deux dépêches d'Alexandrie, l'une du 12 juin,
-l'autre du 6 août; la première après la réception à Alexandrie du
-hatti-schérif du 25 mai, la seconde après l'arrivée à Alexandrie de la
-nouvelle que la convention du 13 juillet venait d'être signée à
-Londres:
-
-«Le 10 au matin, le vice-roi, entouré des principaux dignitaires de
-l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans dans la grande salle de son
-palais de Rasettin. Muhib-Effendi lui ayant présenté le hatti-schérif,
-Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur son front, et Samy-Bey en
-ayant fait la lecture à haute voix, le pacha s'est revêtu de la
-décoration envoyée par le sultan. Des salves de toutes les batteries
-des forts et de l'escadre, un pavoisement général et d'autres
-démonstrations publiques ont signalé à la ville la promulgation
-solennelle du décret impérial.
-
-«Si, comme Méhémet-Ali s'en montre persuadé, d'après le soin qu'a mis
-le divan à écarter du hatti-schérif d'investiture la question du
-tribut et à retarder encore le départ des quatre consuls généraux,
-quelques objections de sa part sur le chiffre arrêté sont attendues à
-Constantinople, si, au fond, comme il l'espère, l'on y est disposé à
-résoudre la difficulté par une nouvelle transaction, le parti que
-vient de prendre le pacha est incontestablement le plus sage. Tout en
-se réservant de faire atténuer encore, par la voie des négociations,
-l'obligation la plus onéreuse qui résulte pour lui de la solution qui
-lui est offerte, il s'empare de toutes les importantes concessions
-garanties par le hatti-schérif modifié, et met un terme à la situation
-d'antagonisme dans laquelle les derniers événements l'avaient placé à
-l'égard de l'Europe.
-
-«J'ai revu hier matin Méhémet-Ali, et je l'ai trouvé fort satisfait de
-la situation actuelle de ses affaires. Il m'a dit que Muhib-Effendi
-s'étant chargé de rendre un compte détaillé de la promulgation du
-hatti-schérif par le retour du paquebot russe qui est reparti ce
-matin, il attendrait, pour répondre officiellement au divan, le départ
-de cet envoyé ou celui de Kémial-Effendi, à la disposition desquels il
-tient un bateau à vapeur. Je serais tenté de croire, monsieur le
-ministre, que Muhib-Effendi s'est engagé à appuyer assez vivement,
-auprès de la Porte, les considérations que le pacha ne cesse de faire
-valoir contre un tribut annuel de 80,000 bourses, et que les deux
-envoyés ne prolongent leur séjour ici que pour recueillir, à cet
-effet, les éléments sur lesquels le vice-roi appuie ses calculs. Quoi
-qu'il en soit, Méhémet-Ali m'a paru plein d'espoir dans une solution,
-plus favorable pour l'Égypte, de cette dernière difficulté; et,
-sachant que j'écrivais à M. de Pontois par le paquebot russe, il m'a
-prié de signaler de nouveau à notre ambassadeur les objections qu'il
-élève contre la quotité de tribut fixée, tout en l'informant de la
-déférence avec laquelle il avait accueilli le nouveau hatti-schérif
-d'investiture.»
-
-Et plus tard, lorsqu'on apprend que la France, voyant la question
-définitivement réglée, a enfin consenti à signer la convention du 13
-juillet:
-
-«Je me suis rendu, sur-le-champ, auprès du vice-roi pour lui
-communiquer la nouvelle officielle de la signature à Londres du
-protocole final et de la convention du 13 juillet. Dans des entretiens
-précédents, j'avais eu souvent l'occasion de calculer d'avance avec
-Méhémet-Ali les conséquences de la transaction déjà paraphée; mais
-bien que la conclusion en fût depuis longtemps attendue à Alexandrie,
-j'ai pu remarquer que le vice-roi a accueilli avec une grande
-satisfaction la nouvelle de la signature définitive. Méhémet-Ali me
-paraît apprécier, monsieur le ministre, avec sa sagacité habituelle,
-toute la portée de l'acte qui met solennellement un terme à l'union
-exclusive des quatre puissances dont les efforts combinés ont menacé
-jusqu'à son existence politique. Il s'applaudit de voir la France
-reprendre, avec les quatre autres grandes cours de l'Europe, des
-relations qui ne lui interdisent plus d'exercer son influence
-salutaire dans les affaires du Levant d'une manière active et
-officielle. Il me semble enfin partager entièrement avec moi l'espoir
-que les conseils isolés des puissances dont il redoute les
-dispositions à Constantinople ne pourront plus exercer sur le divan
-l'action que l'on n'était que trop fondé à attendre de leur
-intervention collective au nom d'une conférence européenne,
-aujourd'hui virtuellement dissoute. «Je n'ai plus, dès ce jour, à
-compter avec l'Europe,» m'a dit le pacha en apprenant que la
-conclusion de la convention de Londres pouvait être regardée comme
-certaine et définitive, «je suis en face de la Porte seule, et c'est
-en famille que nous réglerons dorénavant nos affaires.»
-
-Voilà, messieurs, quel a été le jugement du pacha sur cette convention
-si vivement attaquée devant vous; voilà ce qu'il en a pensé; voilà
-comment il y a vu le terme des difficultés de sa propre situation: il
-a compris que, d'une part, si elle mettait un terme, en Occident, à
-l'isolement de la France, elle mettait un terme, en Orient, à son
-propre isolement, à lui, en face de toute l'Europe; il a compris
-qu'elle le laissait seul avec la Porte, qu'elle rétablissait, avec la
-bonne intelligence dans l'Occident, l'unité entre les musulmans en
-Orient, qu'ainsi le grand but que la France s'était proposé à cet
-égard était atteint, autant que la faiblesse de la résistance
-égyptienne nous en avait laissé les moyens, autant que, par de simples
-négociations, on pouvait se flatter d'y réussir.
-
-Sans doute, si le pacha s'était défendu énergiquement en Syrie, si sa
-puissance avait eu des racines plus fortes, il aurait obtenu
-davantage. Mais personne ne peut prétendre être à l'abri de sa propre
-faiblesse; personne ne peut prétendre que la protection, la
-bienveillance d'une puissance étrangère le dispense de se défendre
-soi-même et d'être fort pour son propre compte. Il est impossible de
-suivre de près les diverses phases de cette affaire sans être
-convaincu de ces deux points: que la France a obtenu pour le pacha
-tout ce qu'il était possible d'obtenir après ses malheurs; qu'elle l'a
-obtenu par la voie de l'influence, par son poids dans les conseils de
-l'Europe, dans ces conseils auxquels elle n'assistait pas, mais dans
-lesquels son absence se faisait sentir. La France a obtenu pour le
-pacha une existence durable et des rapports réguliers possibles avec
-la Porte. C'est à Méhémet-Ali et à ses enfants à faire le reste; c'est
-à eux, en restant dans les termes du hatti-schérif, en en remplissant
-envers la Porte toutes les conditions, en exerçant sagement la mesure
-de force et d'indépendance qui leur est assurée, c'est à eux de fonder
-en Égypte quelque chose de durable, quelque chose qui subsiste par
-soi-même et qui rende à la France des services correspondants à ceux
-que la France lui a rendus malgré les difficultés de la situation.
-
-Maintenant, messieurs, les choses conduites à ce terme, la question
-turco-égyptienne effectivement terminée, qu'avait à faire la France?
-Fallait-il qu'elle restât dans son isolement? Pourquoi? Je demande
-qu'on m'en donne un motif sérieux. La question turco-égyptienne était
-réglée. Restait la question de Constantinople. Quel est le but que se
-propose, depuis longtemps, la politique européenne à l'égard de
-Constantinople? C'est de soustraire officiellement Constantinople à
-tout protectorat exclusif, de faire admettre la Turquie dans le droit
-européen, de faire en sorte que la Turquie ne soit plus le Portugal de
-la Russie. (_Sensation._)
-
-Voilà quel a été, depuis cinquante ans, le véritable but de la
-politique européenne, de la bonne politique. Eh bien, messieurs, on a
-fait un pas vers ce but. Sans doute, on n'a pas mis la Porte à l'abri
-de toutes les ambitions, de toutes les chances de l'avenir; mais il y
-a un acte officiel, signé de toutes les grandes puissances de
-l'Europe, qui fait entrer la Porte dans le droit public européen, qui
-déclare commune l'intention de toutes les grandes puissances de
-respecter l'inviolabilité des droits du sultan et de consolider le
-repos de l'empire ottoman.
-
-Je le demande, messieurs, si, avant ces derniers événements, un pareil
-acte avait été tout à coup présenté à l'Europe, si l'on avait montré
-la Russie le signant comme les autres puissances, est-ce que cela
-n'aurait pas été regardé comme une conquête de la politique
-européenne? Est-ce que cela n'aurait pas été regardé comme une grande
-et heureuse innovation? C'est cependant là ce qui a été obtenu: en
-même temps que la question turco-égyptienne était réglée aussi bien
-que le permettaient les faits accomplis, en même temps la question de
-Constantinople était réglée mieux qu'elle ne l'avait jamais été depuis
-qu'on en parlait.
-
-Y avait-il donc une raison pour que la France ne sortît pas de son
-isolement? La France avait-elle été au-devant des puissances? Leur
-avait-elle demandé à rentrer dans le concert européen? Lui imposait-on
-quelques conditions qu'elle ne pût, qu'elle ne dût pas honorablement
-accepter? On ne lui imposait aucune condition, on ne lui demandait
-rien; on lui demandait tout simplement ce qu'elle avait toujours
-elle-même proclamé le but de sa politique. Permettez-moi de vous le
-dire, il eût été insensé de refuser; il eût été impossible de donner
-une raison sérieuse pour un entêtement puéril dans un isolement
-inutile. (_Aux centres_: Très-bien!) Ce que le cabinet a fait, c'est
-ce que tout homme sensé, étranger aux préoccupations de l'esprit de
-parti, eût fait nécessairement dans une pareille circonstance.
-(_Nouvelle approbation._)
-
-Messieurs, on s'effraye de ces mots _concert européen_. Oui, la France
-est rentrée dans le concert européen: cela veut-il dire que la
-Sainte-Alliance est ressuscitée, que la France s'est engagée dans
-quelque coalition semblable? Cela veut-il dire que la France a abdiqué
-une portion quelconque de son indépendance, de sa politique? Non,
-messieurs, il n'y a point d'engagement sur aucun point déterminé; il
-n'y a point de traité conclu dans tel ou tel but; il n'y a aucune
-abdication d'aucune partie de la politique, de l'indépendance de la
-France. Ce qu'on appelle le _concert européen_, c'est simplement
-l'esprit de paix entre les grandes puissances de l'Europe; c'est
-simplement la manifestation de cette pensée commune que, si quelque
-grand événement survient, avant de recourir aux chances de la guerre,
-on essayera de s'entendre et de résoudre en commun les grandes
-questions politiques. Voilà ce qu'on appelle le concert européen.
-(_Très-bien!_)
-
-Messieurs, c'est à cette politique que, depuis plus de vingt-cinq ans,
-l'Europe doit la paix: c'est à cette politique que la Grèce doit son
-existence; c'est à cette politique que la Belgique doit son existence.
-Jamais de tels événements ne s'étaient ainsi accomplis pacifiquement,
-régulièrement, par la seule puissance des négociations et du bon sens
-européen. (_Nouvelles marques d'approbation au centre._)
-
-C'est la politique du concert européen qui a obtenu ces résultats:
-elle ne nous a rien coûté, aucun sacrifice d'indépendance, ni de
-politique; elle a maintenu la paix, elle a fondé des États, elle a mis
-la stabilité là où autrefois seraient venus le bouleversement et la
-guerre. (_Approbation au centre._)
-
-Messieurs, il faut savoir choisir dans ce monde. Il n'y a, pour un
-pays sensé, que trois systèmes de politique possibles: les alliances,
-l'isolement ou l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec
-tout le monde.
-
-Les alliances intimes, déterminées, je crois que, pour nous, le moment
-en est passé. (_Chuchotements._)
-
-Je ne dis pas cela pour méconnaître les services qu'une alliance
-réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous a rendus lorsqu'en 1830
-nous avons fondé notre gouvernement. Pour mon compte, quels que soient
-les événements qui sont survenus depuis, quels que soient ceux qui
-pourraient survenir, j'ai un profond sentiment de bienveillance pour
-le peuple généreux qui, le premier en Europe, a manifesté de vives
-sympathies pour ce qui s'était passé en France; pour le gouvernement
-sensé et courageux qui, le premier, a hautement avoué notre cause et
-accepté notre amitié. (_Approbation au centre._) C'est un vrai service
-que l'Angleterre nous a rendu, et je suis bien aise aujourd'hui même,
-après ce qui s'est passé, je suis bien aise de lui en exprimer ici ma
-reconnaissance. (_Nouvelle approbation au centre._)
-
-Mais les événements suivent leur cours, les années n'ont pas toutes
-les mêmes nécessités; les temps sont changés. Des difficultés sont
-survenues; la diversité des politiques des deux pays s'est manifestée
-sur plusieurs points; l'alliance intime n'existe plus.
-
-_Une voix à gauche._--Dieu merci!
-
-_M. le ministre._--Est-ce à dire que la politique de l'isolement doive
-être la nôtre et remplacer celle des alliances. Ce serait une folie.
-Messieurs, ne vous y trompez pas, la politique d'isolement est une
-politique transitoire qui tient nécessairement à une situation plus ou
-moins critique et révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut
-l'accepter à certain jour; il ne faut jamais travailler à la faire
-durer. (_Très-bien!_) Il faut, au contraire, saisir les occasions d'y
-mettre un terme, dès qu'on le peut sensément et honorablement.
-
-Quelle politique avons-nous donc aujourd'hui? Nous sommes sortis de
-l'isolement; nous ne sommes entrés dans aucune alliance spéciale,
-étroite; nous avons la politique de l'indépendance en bonne
-intelligence avec tout le monde; nous sommes, avec toutes les
-puissances de l'Europe, dans des rapports réguliers et pacifiques,
-plus ou moins bienveillants, plus ou moins empressés (_Rires à
-gauche_), partout réguliers et pacifiques; nous sommes, je le répète,
-dans la politique de l'indépendance et de la bonne intelligence.
-Regardez-y bien; c'est celle vers laquelle tous les gouvernements
-sensés, tous les peuples éclairés tendent aujourd'hui; c'est celle que
-l'Angleterre elle-même pratique.
-
-Pour vous, voici l'alternative où vous êtes places. (_Mouvement
-d'attention._) Si vous restez dans l'isolement, vous resserrez à
-l'instant même l'alliance des quatre grandes puissances contre vous ou
-du moins en dehors de vous. Si vous contractez une alliance intime,
-étroite, avec l'Angleterre, à l'instant vous coupez l'Europe en deux,
-vous faites ce qu'on a appelé l'alliance des États constitutionnels et
-l'alliance des États despotiques.
-
-L'alliance intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient
-qu'elle resserre l'alliance des trois grandes puissances
-continentales.
-
-L'isolement a pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer
-l'alliance des quatre grandes puissances.
-
-Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne. Que chaque puissance agisse
-librement suivant sa politique, mais dans un esprit de paix, de bonne
-intelligence générale: voilà le véritable sens du concert européen tel
-que nous le pratiquons. Voilà la situation dans laquelle nous sommes
-entrés par la convention du 13 juillet.
-
-Croyez-vous que notre pays y ait perdu?
-
-Je demande à la Chambre la permission de me reposer un moment.
-
-
-La séance est suspendue quelques minutes.
-
-
-Messieurs, je voudrais terminer ici ce débat, et descendre de cette
-tribune, car j'ai traité complétement, je crois, la question spéciale
-qui m'y a fait monter. J'ai fait connaître à la Chambre les diverses
-phases de la négociation; j'en ai discuté les résultats; j'ai montré
-dans quelle situation se trouvaient aujourd'hui les questions diverses
-et les divers intérêts qui y étaient engagés.
-
-En Orient, Alexandrie et Constantinople.
-
-En Occident, les rapports de la France avec l'Europe, le concert
-européen, les alliances, l'indépendance nationale.
-
-Il semble que j'ai tout dit.
-
-Mais il y a une autre question qui me tient à coeur autant qu'à ceux
-qui l'élèvent si bruyamment tous les jours; c'est ce qu'on appelle
-l'abaissement de mon pays, le défaut de dignité de sa politique. Je
-regrette qu'une telle question soit ainsi vaguement posée. À mon avis,
-nous ne devrions monter à cette tribune, surtout en matière de
-politique extérieure, que pour y débattre des questions réelles,
-actuelles, pour savoir comment les affaires de notre pays ont été
-conduites en chaque occasion, si elles l'ont été selon ses intérêts et
-son honneur. J'ai peu de goût, je l'avoue, pour ces conversations
-universelles, sans objet précis, qu'on recommence sans cesse pour
-prouver l'abaissement de notre pays. Cependant, et bien qu'à regret,
-j'y entrerai. On a abusé si étrangement de ces idées vagues pour
-irriter, pour égarer, pour attrister la France, que, quelque
-inconvénient qu'il puisse y avoir, il faut bien que je les aborde à
-mon tour, et que je nie ce dont on nous accuse.
-
-Tout cela est faux. Il n'est pas vrai que, depuis 1830, la France soit
-abaissée. (_Mouvement et exclamations à gauche._) Il n'est pas vrai
-qu'elle ait perdu de son influence et de sa dignité en Europe.
-
-La France a débuté en 1830 par l'acte d'indépendance le plus grand, le
-plus éclatant que jamais un peuple ait accompli: elle s'est dégagée de
-toute influence, de toute apparence d'influence étrangère dans ses
-affaires intérieures et dans son gouvernement. Depuis 1830,
-qu'a-t-elle fait? On dit que des événements analogues aux nôtres se
-sont produits en Europe et que la France les a abandonnés, qu'elle a
-trahi la cause des peuples après avoir fait triompher la sienne. Cela
-n'est pas vrai. D'abord je n'accorde pas aisément qu'il se soit
-accompli en Europe des événements analogues à la révolution de 1830.
-(_Au centre_: Très-bien! très-bien!) Je ne reconnais pas la parenté,
-la fraternité de toutes les révolutions avec la nôtre. Nous avons eu
-pour notre révolution des motifs légitimes, une nécessité impérieuse,
-évidente; aucun des événements qu'on appelle analogues en Europe ne
-s'est produit avec de tels caractères. Cependant il n'est pas vrai que
-nous ayons abandonné, que nous ayons trahi tous ceux qui se sont
-produits. La Belgique, la Suisse, l'Espagne, nous les avons avouées et
-soutenues, nous les avons avouées et soutenues de manière à les faire
-réussir. Je sais que ce succès n'est pas complet, tranquille. Je sais
-que la Belgique, que la Suisse, que l'Espagne ont traversé,
-traverseront peut-être encore de douloureuses vicissitudes. Il n'en
-est pas moins vrai qu'après les avoir aidées au premier moment par
-notre éclatant aveu, nous les aidons encore tous les jours par l'appui
-de notre influence et de nos conseils. Voilà comment la France a
-abandonné les causes analogues à la sienne.
-
-Deux autres pays, la Pologne et l'Italie, sont plus douloureux à
-nommer. Je crois qu'il est du devoir des bons citoyens de n'en pas
-parler. (_Rires aux extrémités._) Ce que la France a fait, la
-politique qu'elle a suivie à cet égard, a été, à mon avis, bonne,
-sage, conçue dans l'intérêt de notre pays et selon les règles du droit
-des gens et de la raison. Je suis tout prêt à recommencer cette
-discussion si on l'exige; mais je ne la crois bonne pour personne.
-
-Voilà comment la France a été abaissée depuis 1830, dans sa conduite
-envers les événements analogues à notre révolution. Prenez les autres
-parties de notre conduite au dehors, et dites-moi si vous y trouvez
-plus d'abaissement. Quand un intérêt français a exigé quelque part un
-déploiement de forces, y avons-nous manqué? Au Mexique, à
-Buenos-Ayres, partout, quand un intérêt national a appelé le
-déploiement de la force nationale, elle s'y est précipitée avec
-imprudence, plutôt qu'elle ne s'est contenue avec timidité. Et
-j'ajoute que partout où la force nationale s'est portée, elle a obtenu
-un résultat conforme aux vues de l'entreprise.
-
-Il faut, messieurs, il faut donner un démenti éclatant à ces
-allégations d'abaissement et de pusillanimité contre toute notre
-politique en général depuis 1830. Cela est faux: à prendre notre
-politique dans son ensemble, nous n'avons abandonné aucune grande
-cause, aucun grand intérêt national.
-
-On allègue, comme preuve d'abaissement, que nous n'avons pas conquis
-de territoire. Messieurs, vous êtes engagés, depuis dix ans, dans la
-conquête d'un grand territoire. La guerre d'Afrique est une conquête à
-laquelle vous travaillez tous les jours. Je sais qu'il y a beaucoup de
-personnes qui méprisent cette conquête et la regardent uniquement
-comme un fardeau. Cela s'est dit, messieurs, de beaucoup de grandes
-conquêtes analogues. Et, en effet, elles ont été longtemps un fardeau.
-Mais consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
-conquêtes et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils vous
-diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
-comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup un
-jour son influence et son poids en Europe. Et pourtant ils
-reconnaissent que ce fait s'accomplit, s'affermit; ils n'ont plus la
-pensée de le contester et de le combattre. (_Mouvement._)
-
-M. de Saint-Aulaire m'écrivait, il y a trois mois, à propos des
-mesures que nous avons prises sur Tunis, et en me rendant compte d'une
-conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen:
-
-_Le comte de Saint-Aulaire au ministre des affaires étrangères._
-
- «Londres, 4 octobre 1841.
-
-«J'ai commencé par établir que la sûreté de nos possessions d'Afrique
-était pour nous un intérêt de premier ordre que nous ne pourrions
-laisser fléchir devant aucune considération. Lord Aberdeen, après
-m'avoir écouté attentivement, m'a dit: «Je suis bien aise de
-m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet. J'étais ministre en
-1830, et si je me reportais à cette époque, je trouverais beaucoup de
-choses à dire; mais je prends les affaires en 1841 et telles que me
-les a laissées le précédent ministère: je regarde donc votre position
-à Alger comme un fait accompli, contre lequel je n'ai plus à élever
-aucune objection.»
-
-Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre abaissement?
-
-Mais, dit-on, nous ne nous connaissons pas en fait de dignité, notre
-politique en manque essentiellement. Messieurs, il y a deux éléments
-de la dignité politique: le droit et la force. Je conviens que, quand
-la force manque au droit, la dignité lui manque bientôt aussi
-également. Mais la force sans le droit ne suffit pas pour donner de la
-dignité à une politique, et nous l'avons trop souvent oublié: dans
-notre histoire contemporaine, la séparation de la force et du droit,
-le culte de la force est une idolâtrie que, pour mon compte, je
-répudie absolument. (_Approbation au centre._)
-
-Nous avons vu trop longtemps, à travers le déploiement de la force
-nationale, le droit oublié et méconnu. Le jour est venu où la force
-seule n'a plus suffi pour assurer la dignité, où, après avoir méconnu
-le droit des autres, après avoir méconnu la mesure, la sagesse qui est
-prescrite à la politique d'un grand pays, il a fallu porter nous-mêmes
-la peine de ces fautes.
-
-On parle beaucoup de la politique de la Révolution et de l'Empire. À
-Dieu ne plaise que je méconnaisse les grands services que ces
-gouvernements ont rendus à notre pays! À Dieu ne plaise que je répudie
-l'héritage de leur gloire! Mais ne vous y trompez pas; c'est pour
-avoir méconnu le respect du droit, pour avoir trop cru en la force, et
-en la force seule, qu'ils ont imposé à notre pays de grandes
-souffrances, de grands sacrifices. En reconnaissant leurs bienfaits,
-en acceptant avec transport leur gloire, permettez-moi de reconnaître
-aussi leurs erreurs et tout ce qu'elles nous ont coûté.
-
-Eh bien, c'est l'honneur de la France et de son gouvernement, depuis
-1830, d'avoir soigneusement recherché l'union du droit et de la force,
-de n'avoir jamais cru qu'il lui fût permis de méconnaître le droit, de
-dépasser cette limite de mesure, de prudence, qui est commandée, par
-la nécessité autant que par la sagesse, aux plus puissants États.
-
-Nous assistons, en vérité, à un étrange aveuglement: par une bonne
-fortune rare, nous sommes appelés à prospérer, à nous honorer, à
-grandir, à influer en Europe, par les voies régulières et morales, par
-le respect du droit, par l'ordre, par la paix; et on s'en plaint, on
-s'en dégoûte, on voudrait nous ramener dans les voies de la politique
-agressive et belliqueuse! Ah! messieurs, c'est méconnaître toutes les
-conditions actuelles de la grandeur et de l'influence; dans l'état
-actuel de l'Europe, c'est précisément à la politique tranquille et
-régulière, c'est précisément au maintien de tous les intérêts
-réguliers et pacifiques que la grandeur et l'influence sont attachées,
-aussi bien que la prospérité intérieure des nations. Ne nous détournez
-pas de cette voie pour nous faire marcher vers un abîme en nous
-traînant dans une ornière.
-
-Je dirai plus: c'est méconnaître également la grande pensée, la pensée
-nationale de la France en 1789. Ce que voulait cette pensée, c'était,
-d'une part, le gouvernement libre, de l'autre, le développement
-pacifique de la civilisation générale. Voilà quel était l'instinct
-national, le voeu, et ce qu'on a appelé le rêve de la France en 1789.
-Le régime révolutionnaire, le régime impérial, les égarements de la
-propagande et de la conquête, ont été des déviations naturelles,
-inévitables, mais des déviations réelles de cette pensée primitive et
-profonde. (_Marques d'assentiment._) Messieurs, nous y ramenons la
-France. Oui, nous entendons mieux que vous le véritable voeu de nos
-pères; nous sommes plus fidèles que vous à leur intime pensée
-politique: paix et liberté, c'était là leur voeu; c'était là le fond
-de toutes leurs croyances souvent aveugles, inexpérimentées, mais
-sincères et bienveillantes pour l'humanité tout entière.
-
-Messieurs, j'ai vu sur nos bancs un homme de bien, un ami très-sincère
-et très-sévère de la liberté de son pays, M. Comte; il avait pris pour
-épigraphe de son journal le _Censeur européen_: «Paix et liberté.»
-C'est la vraie devise de la France. (_Éclats de rire sur quelques
-bancs de la gauche. Marques générales d'étonnement._)
-
-M. DE SADE.--On n'a pas ri de ce que vous avez dit, monsieur le
-ministre, on a ri d'autre chose qui s'est dit sur ces bancs.
-(_Mouvement._)
-
-_M. le ministre._--Je n'en doute pas; je ne comprendrais pas comment
-on aurait pu rire de ce que je disais.
-
-Je finis, messieurs, et je finis par ces mêmes paroles: l'union du
-droit et de la force, dans toute notre politique, la liberté au
-dedans, la paix au dehors, à moins d'une nécessité évidente et
-impérieuse qui nous oblige à rompre la paix, voilà notre politique;
-c'est la politique de la France depuis 1830. La France a grandi, la
-France grandira en prospérité et en influence par cette politique, et
-il y a autant de dignité que de sagesse à la pratiquer tous les jours.
-(_Marques nombreuses et prolongées d'approbation._)
-
-
-
-
-CXIV
-
-Sur les conventions de 1831, 1833 et 1841 pour l'exercice du droit de
-visite en mer, afin d'arriver à l'abolition de la traite des nègres.
-
---Chambre des députés.--Séances des 22 et 24 janvier 1842.--
-
-
-Dès l'ouverture de la session de 1842, et dans la première séance de
-la discussion de l'adresse (17 janvier), les conventions de 1831 et
-1833, pour l'abolition de la traite des nègres par l'exercice du droit
-mutuel de visite, et la nouvelle convention conclue à Londres le 20
-décembre 1841 dans le même but, furent vivement attaquées, entre
-autres par M. Billault qui proposa un amendement tendant à leur
-abolition. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable préopinant a déterminé lui-même
-avec précision le but de son amendement. Il s'agit de décider la
-Chambre à exprimer un blâme, un blâme positif contre les conventions
-conclues en 1831 et en 1833 pour rendre efficace la répression de la
-traite des noirs. Ce n'est pas uniquement du nouveau traité, non
-encore ratifié, qu'il s'agit, mais des conventions antérieures et du
-principe sur lequel elles reposent.
-
-Je prie la Chambre de permettre que je lui retrace en peu de mots
-l'histoire de cette négociation.
-
-La convention de 1831, conclue seulement entre la France et
-l'Angleterre, portait (art. 9): «Les hautes puissances contractantes
-au présent traité sont d'accord pour inviter les autres puissances
-maritimes à y accéder dans le plus bref délai possible.»
-
-Des négociations furent constamment suivies pour amener l'adhésion des
-autres puissances maritimes.
-
-Le Danemark, la Sardaigne, les villes hanséatiques, Lubeck, Brême,
-Hambourg, la Toscane, les Deux-Siciles, ont successivement adhéré au
-traité. Toutes ces puissances, dont l'honorable membre vous disait
-tout à l'heure qu'elles n'obtiendraient pas, comme la France l'avait
-obtenu, le droit de réciprocité, mais qu'elles seraient soumises à la
-visite absolue de l'Angleterre, toutes ces puissances ont accédé au
-traité et ont obtenu le droit de réciprocité comme la France. (_Aux
-centres_: Très-bien!--_Rires à gauche._)
-
-_Voix à gauche._--Ce n'est pas étonnant, elles ont peur!
-
-_M. le ministre._--On peut sourire du principe de réciprocité; mais il
-est impossible de ne pas reconnaître que c'est la meilleure
-protection, le droit le plus efficace que les faibles puissent
-réclamer contre les forts. (_Dénégations à gauche._)
-
-Si, en toute occasion, les forts accordaient aux faibles, seulement en
-principe, la réciprocité, soyez sûrs que ce serait pour les faibles
-une grande conquête, et tenez... (_Interruption_) et tenez pour
-certain que ces mêmes puissances, qui ont accepté le traité à cause du
-principe de réciprocité, ne l'auraient pas accepté à d'autres
-conditions. J'ai une trop haute idée de leur honneur pour ne pas
-croire que c'est précisément le principe de réciprocité, introduit
-dans le traité, qui les a déterminées à y accéder.
-
-Mais trois grandes puissances restaient en dehors; depuis 1836 des
-négociations furent suivies pour les déterminer à entrer dans le
-traité. Elles firent une objection de forme et de dignité personnelle;
-elles dirent qu'il ne leur convenait pas d'accéder à une convention
-antérieurement conclue entre deux puissances; elles demandèrent qu'un
-traité spécial et nouveau fût conclu avec elles. La base de ce traité
-nouveau fut posée à Londres, en décembre 1838, dans une conférence. La
-France et l'Angleterre proposèrent à l'Autriche, à la Prusse et à la
-Russie, une convention qui devait être, entre les cinq puissances, la
-reproduction des deux conventions déjà conclues entre la France et
-l'Angleterre.
-
-Vous voyez, messieurs, qu'il me serait facile d'éluder, d'atténuer, du
-moins pour mon compte personnel, la responsabilité de cet acte. Je
-n'ai fait que conclure ce qui avait été décidé et formellement proposé
-en 1838, qu'étendre aux trois puissances nouvelles ce qui se
-pratiquait entre les deux autres depuis dix ans.
-
-Mais je n'élude point cette responsabilité; je l'accepte et pour le
-traité de 1841, et même pour les conventions antérieures auxquelles
-j'ai été étranger.
-
-Je crois que ces conventions ont eu pour objet, pour objet unique,
-d'atteindre un but louable, un but généreux, la répression d'un trafic
-infâme; je crois qu'elles ont, en effet, puissamment contribué à
-atteindre ce but, qu'elles ont donné lieu à de minces abus, et
-qu'elles contiennent en elles-mêmes des garanties efficaces contre les
-abus possibles.
-
-Écartons d'abord de cette question tout ce qu'on a dit sur le droit
-des neutres; il n'est point question du droit des neutres, et il n'est
-en aucune façon entamé ni réduit par les conventions dont il s'agit.
-
-M. THIERS.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Nous maintenons, sur le droit des neutres, tous les
-principes que la France a constamment maintenus; nous n'accordons sur
-les neutres, en temps de guerre, pas plus de droit de visite qu'on
-n'en accordait auparavant. Ils sont, je le répète, tout à fait en
-dehors de la question.
-
-Je vais plus loin; le droit de visite n'a point été inventé pour le
-cas particulier dont il s'agit; le droit de visite existe, dans
-certains cas, à l'égard des neutres: en cas de blocus, en temps de
-guerre, pour tout ce qu'on appelle la contrebande de guerre, les
-neutres sont sujets au droit de visite; dans cette limite, il est
-reconnu et accepté par toutes les puissances.
-
-Ce qu'on a fait dans le cas qui nous occupe, c'est d'assimiler la
-traite des nègres à la contrebande de guerre en cas de blocus. On a
-considéré, en quelque sorte, les côtes d'Afrique comme en état
-permanent de blocus, quant au trafic des esclaves, et on a traité les
-bâtiments négriers comme porteurs de contrebande de guerre.
-
-Non-seulement donc le droit des neutres, dans ce qu'il a de légitime
-et de sacré, est ici hors de question; mais c'est la législation même
-des neutres, sur le point par où elle admet le droit de visite, qui a
-été, par voie d'assimilation, appliquée à la traite des noirs.
-
-Maintenant voyons si les conventions de 1831 ne contiennent pas des
-garanties efficaces contre l'abus de ce droit. Je reconnais que l'abus
-est possible, qu'il est dangereux, qu'il faut avoir les moyens d'y
-échapper. Je dis que les conventions contiennent ces moyens.
-
-Le premier, et je m'étonne que le préopinant ne l'ait pas lu dans les
-conventions, c'est qu'il n'est pas au pouvoir de l'une des parties
-contractantes de faire un croiseur; il faut qu'il ait reçu en même
-temps un mandat de l'autre. Il n'appartient pas à la reine
-d'Angleterre seule de donner à un croiseur anglais le droit d'arrêter
-un bâtiment négrier français: il faut qu'il ait reçu, en outre, un
-mandat du roi des Français.
-
-C'est le texte même de l'article 5 de la convention de 1831:
-
-«Les bâtiments de guerre, réciproquement autorisés à exercer la
-visite, seront munis d'une autorisation spéciale de chacun des deux
-gouvernements.»
-
-En sorte que si un croiseur anglais prétendait arrêter un bâtiment
-français sans exhiber le mandat français qui lui donne cette
-autorisation, il serait hors de son droit, hors du traité, et le
-bâtiment français aurait le droit de résister.
-
-Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas là une garantie efficace?
-Croyez-vous que si le gouvernement français s'apercevait qu'on abuse
-réellement du droit de visite, qu'on en abuse dans d'autres intentions
-que celles du traité, au delà des limites du traité, il ne saurait pas
-refuser de nouveaux mandats? Il les refuserait, et à l'instant même
-l'abus serait arrêté.
-
-Voilà une première garantie; en voici une seconde.
-
-M. LÉON DE MALLEVILLE.--Le nombre des mandats n'est pas limité.
-
-_M. le ministre._--Peu importe que le nombre des mandats soit limité
-ou illimité (_Murmures à gauche_); dès qu'on est obligé d'avoir deux
-mandats, cela suffit, car le gouvernement qui doit donner le sien peut
-le refuser, si on en abuse contre lui.
-
-_À gauche._--Alors plus de traité!
-
-_M. le ministre._--Vous répondrez.
-
-_M. le président._--La question est grave, les deux opinions se
-défendront successivement à la tribune, M. le ministre a droit d'être
-écouté.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--La seconde garantie est la
-nationalité de la juridiction. Le croiseur étranger n'a que le droit,
-déjà grave sans doute, d'amener le bâtiment qu'il a saisi devant la
-juridiction nationale; c'est la juridiction nationale qui prononce
-seule, et elle prononce, non-seulement comme cour d'assises, mais sur
-les dommages et intérêts. Je parlerai tout à l'heure de cette
-troisième garantie.
-
-On avait demandé à la France que la traite des nègres fût déclarée
-piraterie. Quel eût été le résultat de cette déclaration? Le crime de
-la traite des nègres devenait un délit du droit international, au lieu
-d'être un délit du droit national; on aurait pu saisir tout bâtiment
-présumé négrier, et le mener dans un port quelconque pour faire juger
-son capitaine et son équipage comme des voleurs de grand chemin. La
-France s'est constamment refusée à cette mesure exorbitante; elle a
-voulu maintenir le délit de la traite des nègres dans les limites du
-droit national, sous l'influence de la juridiction nationale, et c'est
-ce qui a été réglé par l'art. 7 de la convention de 1831.
-
-Voici la troisième garantie:
-
-Si le bâtiment étranger amené devant la juridiction nationale est
-reconnu par elle avoir été arrêté sans motifs suffisants (je prie la
-Chambre de bien remarquer la grande généralité de ces expressions,
-_sans motifs suffisants_), elle a le droit d'imposer, au gouvernement
-étranger auquel appartient le capteur, des dommages et intérêts.
-
-M. ESTANCELIN.--Pardon; c'est à l'officier capteur.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je vais lire l'article;
-c'est un exemple unique peut-être d'un si grand pouvoir donné à un
-tribunal sur un gouvernement étranger.
-
-La convention de 1833 dit (art. 8):
-
-«Lorsqu'un bâtiment de commerce de l'une ou de l'autre nation aura été
-visité et arrêté indûment ou sans motif suffisant de suspicion, ou
-lorsque la visite et l'arrestation auront été accompagnées d'abus ou
-de vexations, le commandant du croiseur ou l'officier qui aura abordé
-ledit navire, ou enfin celui à qui la conduite en aura été confiée,
-sera, suivant les circonstances, passible de dommages-intérêts envers
-le capitaine, l'armateur et les chargeurs. Ces dommages-intérêts
-pourront être prononcés par le tribunal devant lequel aura été
-instruite la procédure contre le navire arrêté, son équipage et sa
-cargaison; et le gouvernement du pays auquel appartiendra l'officier
-qui aura donné lieu à la condamnation payera le montant desdits
-dommages-intérêts dans le délai d'un an à partir du jour du jugement.»
-
-J'ajoute que le nouveau traité a réduit le délai d'un an à six mois.
-
-Voici donc, messieurs, la vérité des faits; voici comment les choses
-se passent. Un bâtiment français a été arrêté par un croiseur anglais;
-le croiseur anglais n'a pu l'arrêter sans un mandat du gouvernement
-français; et, s'il l'a arrêté sans motif suffisant, l'un et l'autre
-sont amenés devant une juridiction française, qui condamne à des
-dommages-intérêts le gouvernement du capteur.
-
-M. MERCIER.--Et le moyen de faire exécuter la condamnation?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je demande s'il est
-possible d'introduire dans une convention de cette nature (et j'admets
-la gravité des conventions et les abus auxquels elles pourraient
-donner lieu), je demande s'il est possible d'introduire des garanties
-plus réelles, plus indépendantes?
-
-Telle a été, en fait, l'efficacité de ces garanties, que, dans
-l'espace de dix ans, il y a eu une seule réclamation. Une réclamation
-en dix ans! J'en conclus que l'exercice du droit s'est maintenu dans
-les limites du traité.
-
-Mais on dit: Il y aura une nuée de croiseurs étrangers qui pèseront
-sur notre commerce, tandis que nous aurons, dans deux ou trois
-stations éparses, un petit nombre de bâtiments qui n'useront que
-très-imparfaitement de la réciprocité. Ici encore je réponds par les
-faits.
-
-Depuis dix ans, il y a eu 124 croiseurs anglais, commandités,
-passez-moi cette expression, commandités par les deux gouvernements,
-et 105 croiseurs français. La différence, certes, est peu
-considérable. Voulez-vous connaître la répartition de ces bâtiments?
-
-Dans la station des Antilles, 37 croiseurs français, 38 croiseurs
-anglais; sur les côtes du Brésil, 42 croiseurs français, 47 croiseurs
-anglais; sur les côtes occidentales d'Afrique, 13 croiseurs français,
-35 croiseurs anglais. C'est le point où l'inégalité est la plus
-grande. (_Interruption à gauche._) Vous n'êtes pas au bout. Sur les
-côtes de Bourbon et de Madagascar, deux points où ce commerce se fait
-avec beaucoup d'activité, 13 croiseurs français et 4 croiseurs
-anglais.
-
-Vous le voyez, s'il y a eu inégalité, elle a existé, tantôt dans un
-sens, tantôt dans un autre, et, à tout prendre, elle a été sans
-importance pour des hommes sérieux et impartiaux. (_Approbation au
-centre._)
-
-J'ai mis sous vos yeux le droit, le texte des traités, les garanties
-attachées au droit de visite et les faits depuis dix ans. Les faits
-prouvent que les abus ont été rares, et les traités montrent que, s'il
-devait y avoir des abus, nous étions en mesure de les réprimer, et
-d'en commettre autant nous-mêmes qu'on pouvait en commettre contre
-nous. (_Nouvelle approbation au centre._)
-
-Le nouveau traité contient toutes les garanties que contenait
-l'ancien. Il les reproduit, et même il en ajoute quelques-unes; par
-exemple, celle que l'indemnité doit être payée dans six mois, au lieu
-d'une année.
-
-Il y a un point, je me garderai bien de laisser ignorer à la Chambre
-ce changement, il y a un point sur lequel le nouveau traité a
-introduit une innovation assez notable. La voici.
-
-L'ancienne convention accordait le droit de visite dans de certaines
-zones, autour des lieux que j'appellerai le point de départ du
-commerce des nègres et autour des lieux que j'appellerai le point
-d'arrivée. Les côtes d'Afrique sont le point de départ; le Brésil et
-l'île de Cuba sont le point d'arrivée. La convention avait déterminé,
-autour de ces points, certaines zones dans lesquelles le droit de
-visite pouvait s'exercer. Dans l'espace intermédiaire entre ces zones,
-le droit de visite ne s'exerçait pas. Cependant, quand un bâtiment
-soupçonné de faire la traite avait été aperçu, quand le croiseur
-prétendait l'avoir aperçu dans la zone où pouvait se faire la visite,
-il avait droit de le poursuivre dans l'espace intermédiaire; il ne
-pouvait l'arrêter et le visiter dans l'espace intermédiaire, s'il l'y
-avait aperçu pour la première fois; mais quand il l'avait aperçu dans
-la zone autorisée, il pouvait le suivie partout.
-
-De là résultaient des contestations assez fréquentes sur la question
-de savoir où le bâtiment visité avait été aperçu pour la première
-fois.
-
-De là naissait aussi un autre inconvénient. Quand je parle
-d'inconvénients, je parle selon la pensée des hommes qui veulent
-sincèrement, réellement, l'abolition de la traite des nègres, et qui
-pensent que le but des traités est un but moral, honorable et utile à
-atteindre. Il y avait donc, à l'ancienne démarcation des zones, cet
-inconvénient que des bâtiments qui voulaient faire la traite, quand
-une fois ils avaient échappé à la zone du point de départ, restaient
-dans l'espace intermédiaire jusqu'à ce qu'ils trouvassent un moment
-favorable pour traverser la zone d'arrivée, et se rendre au but de
-leur destination. L'objet de la convention était ainsi souvent éludé,
-et la traite s'accomplissait.
-
-Ce que le nouveau traité a fait, c'est de supprimer cet espace
-intermédiaire entre les zones de départ et d'arrivée. Lord Palmerston
-avait d'abord proposé d'étendre le droit de visite, ce droit spécial
-contre les bâtiments présumés négriers, à la totalité de l'Océan, en
-n'exceptant que les mers intermédiaires, comme la Méditerranée. Cette
-extension a été repoussée, et on n'a accordé que celle que je viens
-d'expliquer.
-
-Je suis loin de nier que celle-ci ne soit réelle. Ce que je dis, c'est
-qu'elle a été uniquement déterminée par le besoin de réprimer
-efficacement la traite, et de supprimer une partie des contestations
-auxquelles le régime précédent donnait lieu.
-
-(M. Estancelin adresse à l'orateur une interpellation qui n'arrive pas
-jusqu'à nous.)
-
-M. CUNIN-GRIDAINE, _vivement_.--Monsieur Estancelin, montez à la
-tribune si vous avez à parler!
-
-M. ESTANCELIN.--Oui, je demande à faire une observation.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--La Chambre sait bien que je
-n'ai pas l'intention d'éluder la discussion, et que je ne dissimule
-aucune des objections. Je ne veux échapper à rien, rien éluder; on
-montera après moi à cette tribune; j'y remonterai, s'il est
-nécessaire; mais aucune interruption n'est utile.
-
-Le but du nouveau traité, comme des premières conventions, n'est
-autre, messieurs, que de réprimer efficacement, réellement, d'abolir,
-s'il se peut, la traite des nègres. On a dit et on disait tout à
-l'heure à cette tribune que l'Angleterre se proposait de tout autres
-desseins, et que des intérêts fort temporels, fort mondains, étaient
-sa véritable pensée. Messieurs, je ne contesterai jamais la présence,
-le mélange des intérêts personnels et temporels au milieu des plus
-nobles et des plus désintéressés sentiments. Cela existe; c'est la
-condition de notre nature, la condition de la société humaine. Mais ne
-croyez pas qu'il ait jamais été donné à des intérêts égoïstes
-d'exciter dans le monde un mouvement pareil à celui qui a déterminé de
-grands peuples à s'imposer de grands sacrifices pour abolir la traite
-des nègres. Ne croyez pas qu'il ait été donné à une prétention
-ambitieuse d'imprimer une telle impulsion aux hommes, et d'atteindre
-de tels résultats. Non, messieurs, quel qu'ait été le mélange des
-intérêts personnels, de l'ambition, ou de l'égoïsme national, c'est un
-mouvement moral, c'est l'ardent désir de mettre fin à un commerce
-honteux, c'est le désir d'affranchir une portion de l'humanité
-(_Très-bien! très-bien!_) qui a lancé et accompli cette oeuvre.
-
-M. ISAMBERT.--C'est la vérité. (_Hilarité prolongée._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, s'il y a un pays
-dans lequel ceci ne doive pas être contesté, c'est assurément le
-nôtre. Depuis 1789, la France a fait de grandes choses; elle les a
-faites avec beaucoup d'aveuglement, de passion, d'erreur, beaucoup de
-mauvais systèmes et d'intérêts personnels. Mais c'est un élan
-généreux, ce sont de nobles désirs qui vous ont fait tenter et
-poursuivre ces grandes et belles choses. Ne contestez pas à d'autres
-une gloire que vous avez vous-mêmes méritée. Si vous assistiez,
-messieurs, à ces grandes réunions, à ces _meetings_, où tant d'hommes
-de bien, réunis par le sentiment d'une piété ardente, se dévouent à
-cette cause, si vous voyiez, si vous entendiez ce que l'honorable M.
-Isambert a vu et entendu comme moi, il n'y a pas un de vous qui ne fût
-convaincu qu'au-dessus des sentiments personnels, au-dessus de
-l'égoïsme national, il y a des sentiments désintéressés, des
-sentiments généreux, un grand amour du bien et de l'humanité,
-véritable mobile de ce grand travail que maintenant il faut poursuivre
-ou abandonner. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-M. LANJUINAIS, _de sa place_.--Il ne s'agit pas des principes, il
-s'agit des moyens.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je dis qu'il s'agit de le
-poursuivre ou de l'abandonner. Eh bien, je suis de ceux qui veulent le
-poursuivre; je suis de ceux qui croient que ce qui se passe au milieu
-de nous, ces travaux qui se préparent au nom du gouvernement du roi
-pour l'abolition de l'esclavage, ces commissions, ces études
-auxquelles tant d'hommes de bien se livrent, je suis, dis-je, de ceux
-qui pensent que tout cela n'est pas vain, que tout cela ne doit pas
-être vain, et qu'il serait étrange, qu'il serait ridicule, au moment
-où vous préparez l'abolition de l'esclavage, de détruire, d'affaiblir
-du moins les mesures qui ont pour objet d'abolir la traite. Songez-y
-bien, messieurs; ne renoncez pas à ce que vous avez entrepris.
-L'expérience qui nous donne la sagesse ne doit pas nous rendre
-égoïstes; parce que nous aurons appris à nous défendre des chimères,
-parce que nous aurons appris à être patients et modérés,
-deviendrons-nous glacés et impuissants? Non, non; cela ne sera pas.
-Nous acquerrons, nous déploierons les qualités qui sont indispensables
-pour mener à bien de telles oeuvres: d'abord la persévérance, et quand
-je dis persévérance, je ne parle pas de dix ans, je parle de bien
-plus. Une autre qualité plus difficile peut-être, c'est de savoir
-accepter les inconvénients du bien qu'on veut faire et des mesures qui
-y conduisent. Il n'y a point de bien gratuit en ce monde; il n'y a
-point de bien qui ne coûte des sacrifices, des efforts, qui ne fasse
-courir des dangers; cela est vrai. Ainsi, dans les conventions de 1831
-et 1833, il y a des inconvénients, des abus, des dangers possibles. Je
-soutiens qu'il y a aussi des garanties, des moyens de lutter contre
-ces dangers. C'est à vous, c'est à votre gouvernement de savoir se
-servir des garanties; mais résignez-vous aux inconvénients,
-résignez-vous aux abus; luttez contre le mal, et ne renoncez pas au
-bien; n'affaiblissez pas aujourd'hui, entre les mains de votre
-gouvernement, les moyens qu'on lui avait donnés il y a dix ans pour
-poursuivre cette oeuvre, ces moyens qui n'ont jamais donné lieu à
-aucun abus qui vaille le bruit qu'on en fait aujourd'hui. (_Marques
-nombreuses d'assentiment._)
-
-
-M. Thiers m'ayant répondu, je lui répliquai immédiatement.
-
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, je serai fort
-court; je ne veux que rétablir quelques faits.
-
-Le premier, il est impossible que je ne le fasse pas remarquer à la
-Chambre, c'est que la convention de 1833 a été faite par le ministère
-du 11 octobre, et que l'honorable M. Thiers, alors ministre du
-commerce, y a eu certes autant de part que moi, ministre de
-l'instruction publique.
-
-Quand je suis monté tout à l'heure à cette tribune, j'ai accepté, sans
-hésiter, ma part de responsabilité dans la convention de 1833; je ne
-vois pas pourquoi l'honorable M. Thiers répudie la sienne.
-(_Réclamations diverses._)
-
-M. THIERS.--Je n'ai pas dit cela.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie les honorables
-membres d'être bien convaincus que je ne veux pas éluder la
-distinction que l'honorable M. Thiers a établie entre la convention de
-1831 et celle de 1833; j'en parlerai tout à l'heure. Ce que je dis à
-présent, c'est qu'en vérité je ne trouve pas qu'un ministre du 11
-octobre ait bonne grâce à venir dire, en parlant du traité de 1833:
-«Voilà ce que vous avez fait; vantez-vous-en!» (_Rires et murmures._)
-
-Je n'ai aucun désir de prolonger ce qu'il peut y avoir de personnel
-dans cette discussion; mais j'ai voulu, j'ai dû relever un fait
-étrange qui m'a frappé comme la Chambre.
-
-M. THIERS.--Un fait inexact. (_Bruit._)
-
-M. TESTE, _ministre des travaux publics_.--Un fait très-exact:
-consultez les notes du _Moniteur_.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie l'honorable M.
-Thiers de vouloir bien relever, de sa place, l'inexactitude qu'il me
-reproche; mais auparavant, qu'il veuille bien me laisser achever ma
-phrase.
-
-L'honorable M. Thiers parlait tout à l'heure des effets de la
-convention de 1833, de l'incident du _Marabout_, par exemple, incident
-qui s'est passé sous l'empire de la convention de 1833, et non pas du
-traité nouveau, puisqu'il n'est pas en exécution. Il décrivait les
-déplorables conséquences de cet incident pour notre commerce, pour nos
-matelots, et il disait: _Vantez-vous-en!_ Voilà sur quoi porte mon
-observation; je suis tout prêt à m'en vanter; mais il faut que
-l'honorable M. Thiers s'en vante tout autant que moi. (_Rire
-général._)
-
-M. THIERS.--Je ne nie pas ce qui est vrai. Je n'ai pas l'habitude de
-vouloir faire dire aux documents ce qu'ils ne disent pas. Je me suis
-franchement expliqué sur les deux conventions; j'ai dit que la
-convention de 1831 avait fait une concession déplorable, que celle de
-1833 n'avait fait qu'une chose, de limiter la concession et de donner
-quelques garanties pour nous rassurer contre les dangers qui
-pourraient menacer notre commerce; mais ces garanties étaient
-insuffisantes, elles ne couvraient pas suffisamment notre pavillon,
-elles ne couvraient que la vie de nos matelots. Je n'ai pas entendu
-attaquer la convention de 1833. (_Quelques voix_: Ah! ah!)
-
-Je dis que cette convention a été insuffisante parce que, après la
-concession qu'on avait faite dans le traité de 1831, il n'y avait plus
-de garanties suffisantes pour couvrir notre commerce.
-
-J'ai voulu dire et répéter que la convention de 1833, qui a été faite
-avec le plus grand soin, que j'ai louée en l'attribuant à M. le duc de
-Broglie, avait offert une plus grande garantie pour notre marine, mais
-qu'elle n'avait pu corriger complétement la convention de 1831.
-J'ajoute que, lors du traité de garantie de 1833, vous n'avez pu
-prévoir tous les inconvénients qui nous menaçaient en mer; mais cette
-convention valait encore mieux que celle que vous avez faite.
-
-_À gauche._--Vantez-vous-en maintenant.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--J'en demande pardon à
-l'honorable M. Thiers, mais il vient de mêler des questions que
-j'avais soigneusement séparées; l'affaire des zones n'est ici pour
-rien, et quant à la différence entre la convention de 1831 et celle de
-1833, j'allais y arriver. Je ne suis pas plus responsable de la
-convention de 1831 que l'honorable M. Thiers, et s'il y avait à s'en
-vanter, ce ne serait pas à moi plus qu'à lui de le faire, comme le
-reproche, s'il y avait lieu, ne s'adresserait pas plus à moi qu'à lui.
-Mais je laisse là ces misères (_Exclamations ironiques à gauche_), je
-laisse là ces misères que je n'ai pas portées à cette tribune, et je
-rappelle la question à son véritable caractère. Je dis que les
-principales garanties étaient contenues dans la convention de 1831;
-que la garantie, par exemple, qui exige que le mandat soit donné par
-les deux gouvernements et qu'aucun croiseur ne puisse exercer en vertu
-du mandat d'un seul gouvernement, appartient à la convention de 1831.
-(_Au centre._ C'est vrai!) La convention de 1833 a eu pour objet de
-compléter la convention de 1831, d'assurer l'efficacité des mesures
-prises par celle-ci pour la répression de la traite, en même temps que
-de porter remède à quelques-uns des abus possibles. La convention de
-1833 n'a pas fait ce que l'honorable M. Thiers vient de faire ici;
-elle n'a pas désavoué la convention de 1831; elle a accepté ses bases
-comme ses précautions, elle l'a complétée et améliorée quand elle l'a
-pu; le préambule même le dit: «Ayant reconnu la nécessité de
-développer quelques-unes des clauses contenues dans la convention
-signée en 1831...» Et il suffit, en effet, de lire attentivement la
-seconde convention pour reconnaître qu'elle contient le développement
-des clauses répressives aussi bien que l'intention de porter remède
-aux abus possibles.
-
-Je passe à une autre erreur plus grave encore. L'honorable M. Thiers
-a parlé tout à l'heure du droit des neutres, et il a dit que nous
-l'avions abandonné. Je dis que non.
-
-M. Thiers a cité entre autres ce grand principe du droit des neutres
-qui veut qu'un bâtiment convoyé ne puisse être visité, et il en a
-déploré la perte. Mais il n'a donc pas lu la convention de 1833; ce
-principe y est rappelé et consacré dans un article formel, l'art. 3,
-et le voici:
-
-«Il demeure expressément entendu que si le commandant d'un croiseur de
-l'une des deux nations avait lieu de soupçonner qu'un navire marchand,
-naviguant sous le convoi ou en compagnie d'un bâtiment de guerre,
-s'est livré à la traite, il devra communiquer ses soupçons au
-commandant du convoi ou du bâtiment de guerre, lequel procédera seul à
-la visite de ce navire suspect.»
-
-Voilà donc ce grand principe du droit des neutres, le voilà respecté,
-consacré autant que l'honorable M. Thiers peut le souhaiter.
-
-M. Thiers vous a dit que les États-Unis, par leur résistance au droit
-de visite, restaient les seuls protecteurs du droit des neutres, et
-qu'ils résistaient à ce que nous avions accepté.
-
-J'ai eu l'honneur de dire tout à l'heure à cette tribune que nous
-n'entendions abandonner aucun des principes du droit des neutres, et
-que si, en temps de guerre, quelqu'un de ces principes était violé,
-nous le soutiendrions aussi énergiquement que nous l'avons jamais
-soutenu, et que nous soutiendrions les nations qui le soutiendraient,
-si elles avaient besoin de notre concours.
-
-J'ai dit cela, et je le répète. Mais les États-Unis ont, dans leur
-résistance actuelle au droit de visite, une raison que M. Thiers n'a
-pas rappelée. L'Angleterre prétend exercer, sur les bâtiments des
-États-Unis, un droit de presse des matelots anglais. L'Angleterre
-prétend que, lorsque par un motif quelconque, elle visite un bâtiment
-américain, elle a le droit d'y reconnaître les matelots anglais
-déserteurs, de les y prendre et de les renvoyer en Angleterre. Elle ne
-prétend pas au droit de visiter les bâtiments américains dans ce but
-spécial; non, elle ne va pas jusque-là; mais elle soutient que toutes
-les fois qu'elle visitera un bâtiment américain pour un objet
-quelconque, elle pourra exercer le droit de presse sur les matelots
-anglais qu'elle trouvera à bord.
-
-C'est là, messieurs, le grand motif de la résistance si énergique des
-Américains contre tout droit de visite anglais, sous quelque forme et
-sous quelque prétexte qu'il se produise; et, à mon avis, les
-Américains ont raison. Si les Anglais prétendaient venir chercher des
-matelots anglais à bord des vaisseaux français, certainement nous
-résisterions comme les Américains. Mais tenez pour certain que, s'il
-ne s'agissait que du droit de visite, dans les limites où il est
-renfermé pour nous, sous les conditions auxquelles il doit s'exercer,
-avec les garanties qui y sont attachées, tenez pour certain, dis-je,
-que vous ne verriez pas aux États-Unis un soulèvement pareil à celui
-qui y a éclaté toutes les fois que la prétention de l'Angleterre,
-quant à ses matelots, s'est manifestée.
-
-Je poursuis.
-
-M. Thiers a regardé comme un fait grave la suppression présumée, dans
-la convention nouvelle, de l'article qui disait que le nombre des
-croiseurs de chaque nation ne pourrait jamais être le double des
-croiseurs de l'autre.
-
-Le véritable motif de la suppression de cet article a été celui-ci:
-c'est qu'il était impossible de l'appliquer à la Russie et à la
-Prusse. Il était impossible de prétendre que les Anglais ou les
-Français ne pussent pas avoir le double des croiseurs de la Russie ou
-de la Prusse. On a donc supprimé la limitation, et on a pensé que la
-nécessité du double mandat était une limitation aussi efficace, que
-celle-là suffisait, et qu'on n'avait pas besoin de l'autre.
-Évidemment, on a eu raison.
-
-Quant au reproche tiré de ce que le traité n'a pas été rédigé
-exclusivement en français (_Mouvement_), messieurs, je ne le trouve
-pas sérieux. Il y a une rédaction en français, rédaction donnée comme
-un texte original, signée comme un texte original par tous les
-plénipotentiaires. Que l'Angleterre ait voulu une rédaction en
-anglais, et signée de même, je ne crois pas qu'on pût la refuser. Si
-l'Autriche avait voulu en avoir une version allemande, pour mon
-compte, je n'y aurais apporté aucune objection, et je ne crois pas que
-l'amour-propre national y fût engagé.
-
-M. Thiers a beaucoup insisté, et c'est l'objection qui revient sous
-toutes les formes, sur ce que la totalité des mers commerciales se
-trouverait livrée aux croiseurs anglais. Je réponds à cela que notre
-marine a eu, en dix ans, 105 croiseurs contre 124 croiseurs anglais.
-Si cet état de choses devait entraîner pour nous des inconvénients,
-nous avons dans la convention le moyen d'y porter remède. Je ne puis
-que répéter ici ce que j'ai déjà eu l'honneur de dire à la Chambre en
-finissant. Sans doute il y a des dangers possibles dans les
-conventions dont il s'agit; ces dangers sont inséparables de la
-grandeur de l'oeuvre que nous voulons accomplir. Il a été reconnu que
-l'extension des conventions à toutes les grandes puissances et la
-modification des zones étaient nécessaires pour l'efficacité de la
-répression de la traite. Si des abus graves se produisaient, nous ne
-sommes point désarmés; nous userions du droit de refuser les mandats,
-du droit de réclamer des indemnités. Comme je pense qu'entre nations
-civilisées, même quand on s'appelle la France et l'Angleterre, les
-traités sont quelque chose, je n'hésiterais pas à en réclamer
-énergiquement l'observation; et je suis sûr qu'avec la justice pour
-nous et la force de la France, nous obtiendrions toutes les
-réparations auxquelles nous aurions droit. (_Très-bien!
-très-bien!--Aux voix! aux voix!_)
-
- * * * * *
-
---Séance du 24 janvier 1842.--
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, je n'avais pas
-le projet de reprendre la parole dans ce débat, et, à l'état de ma
-voix (la voix du ministre est très-affaiblie), la Chambre voit bien
-que je ne la garderai pas longtemps. (_Parlez! parlez!_)
-
-Mais, quelle que soit la difficulté que j'éprouve, un double devoir
-m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une
-grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne
-déserterai pas aujourd'hui (_Bruits divers_); le second, envers la
-couronne que j'ai l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne
-livrerai pas les droits. (_Nouveaux bruits._)
-
-On vous disait tout à l'heure que la traite avait été depuis dix ans
-efficacement réprimée, qu'on ne pouvait plus l'imputer à la France,
-que depuis dix années pas un bâtiment français n'en avait été trouvé
-coupable. J'accepte, messieurs, j'accepte avec empressement ce fait;
-je suis ravi qu'on en soit à ce point convaincu. Pourquoi est-il
-arrivé? Parce que les conventions de 1831 et de 1833 ont mis à la
-traite, pour la France comme pour l'Angleterre, un obstacle efficace.
-C'est aux conventions de 1831 et de 1833 qu'appartient le mérite
-d'avoir réellement supprimé chez nous la traite et lavé le pavillon
-français de cette infamie.
-
-Maintenant, messieurs, voulez-vous que je vous dise pourquoi on a
-demandé, on a poursuivi l'extension des traités qui, en France et en
-Angleterre, avaient atteint ce but? Pour que ce même but fût atteint
-partout et avec la même efficacité. Savez-vous ce qui arrivait depuis
-que la traite ne se faisait plus sous le pavillon français ou anglais?
-Elle se faisait sous d'autres pavillons, sous des pavillons que ni la
-France ni l'Angleterre n'avaient le droit de visiter. Les petits États
-que j'ai nommés à cette tribune servaient d'instruments à la traite;
-leur pavillon s'y prêtait. Eh bien, on a voulu que les mêmes moyens
-qui réprimaient efficacement la traite française et anglaise
-s'appliquassent aux autres nations. C'est dans ce dessein qu'on a
-réclamé l'extension des deux conventions premières; et quand elle a
-été obtenue, tel pavillon sous lequel la traite se faisait jusque-là
-a cessé de la faire. Voilà le véritable objet des négociations
-poursuivies depuis 1832 et 1833.
-
-Et M. Berryer ne vous disait-il pas tout à l'heure: S'il reste un seul
-pavillon en dehors des conventions, si le pavillon des États-Unis, par
-exemple, continue à pouvoir couvrir la traite, elle continuera, et vos
-traités seront illusoires. Ah! M. Berryer reconnaît donc l'efficacité
-des conventions! (_Mouvements divers._)
-
-_Voix à gauche._--La question n'est pas là!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je conjure la Chambre de
-vouloir bien me prêter un peu d'attention silencieuse, car les efforts
-que je fais en ce moment sont tels que, si j'avais à surmonter les
-orages de la Chambre, je ne pourrais y suffire.
-
-M. Berryer reconnaît, dis-je, que, partout où les conventions sont
-appliquées, elles sont efficaces, et que la traite est réellement
-supprimée. Il dit que si un seul pavillon, celui des États-Unis, reste
-en dehors, à lui seul il fera la traite.
-
-Aussi, messieurs, je désirerais bien vivement que les États-Unis
-acceptassent ce que toutes les grandes puissances du monde ont accepté
-aujourd'hui. Je croirais avoir rendu à l'humanité un grand service si
-je pouvais obtenir l'adhésion des États-Unis à la convention que nous
-débattons en ce moment. Je vous ai dit avant-hier pour quelle grande
-raison ils s'y refusaient; mais, n'eussent-ils pas cette raison de
-refus, à Dieu ne plaise que leur liberté soit entamée sur ce point! À
-Dieu ne plaise que, comme M. Berryer vous le disait, la contrainte
-soit jamais employée par qui que ce soit, Angleterre ou France, pour
-forcer une nation à accepter un pareil arrangement! On n'a employé la
-contrainte contre personne; aucune puissance, petite ou grande, n'a
-été amenée par la contrainte à accepter la convention; toutes l'ont
-fait librement, noblement, pour s'associer à cette grande oeuvre que
-la France et l'Angleterre ont poursuivie depuis cinquante ans, et
-qui, pour la première fois, est, sinon complétement abandonnée, du
-moins menacée aujourd'hui.
-
-Messieurs, les États-Unis sont libres, les États-Unis resteront
-libres. Le jour où ils adhéreront aux conventions, ils auront fait une
-grande et belle chose, ils auront accompli l'abolition de la traite
-dans le monde. Et ne croyez pas que leur liberté, pas plus que celle
-des mers, que celle des terres, ait à en souffrir. Ne croyez pas que
-la liberté des mers, comme, on l'a tant répété, soit le moins du monde
-engagée dans cette question: la liberté des mers n'a rien à y voir; la
-liberté des mers reste aujourd'hui ce qu'elle était auparavant.
-(_Dénégations aux extrémités._)
-
-_M. le président._--Ces interruptions sont insupportables. On peut
-contester à la tribune les doctrines d'un orateur, mais on doit lui
-permettre d'être entendu.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Un cas a été ajouté à ceux
-que toutes les nations civilisées ont mis en dehors de la liberté des
-mers; voilà tout. Ne dites pas qu'il n'y a point de cas semblables;
-vous en avez vous-mêmes proclamé à cette tribune. Vous avez parlé de
-la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu que,
-selon les principes avoués par toutes les nations les plus jalouses de
-la liberté des mers, selon les principes professés par la France
-elle-même, la contrebande de guerre était interdite, et que le droit
-de visite existait sur les neutres pour arrêter la contrebande de
-guerre.
-
-M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Ce que les conventions de
-1831 et de 1833 ont fait, c'est de considérer la chair humaine comme
-une contrebande de guerre; elles ont fait cela, rien de moins, rien de
-plus; elles ont assimilé le crime de la traite au délit accidentel de
-la contrebande de guerre: à Dieu ne plaise que la liberté des mers
-soit compromise à si bon marché! Il ne s'agit pas plus de la liberté
-des mers que de la liberté des États-Unis. Les mers restent libres
-comme auparavant; il y a seulement un crime de plus inscrit dans le
-code des nations, et il y a des nations qui s'engagent les unes envers
-les autres à réprimer en commun ce crime, réprouvé par toutes.
-(_Bravo!_)
-
-Et le jour où toutes les nations auront contracté ce même engagement,
-le crime de la traite disparaîtra; et ce jour-là, les hommes qui
-auront poursuivi ce noble but à travers les orages politiques et les
-luttes des partis, à travers les jalousies des cabinets, à travers les
-rivalités personnelles, les hommes, dis-je, qui auront persévéré dans
-leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents et de ces obstacles,
-ces hommes-là seront honorés dans le monde; et j'espère que mon nom
-aura l'honneur de prendre place parmi les leurs. (_Bravo!_)
-
-Il me reste un second devoir à remplir. J'ai défendu la cause des
-noirs, je viens défendre celle des prérogatives de la couronne. Quand
-je parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs,
-car je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon
-pays. C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole (_Sensation_),
-de ne pas proposer, de ne pas entamer légèrement ce qu'on désavouera
-deux ou trois ans après. En 1838, au mois de décembre, la France et
-l'Angleterre réunies, après y avoir bien pensé sans doute, car de
-grands gouvernements, de grands pays pensent à ce qu'ils font, la
-France et l'Angleterre réunies, dis-je, ont proposé à l'Autriche, à la
-Prusse et à la Russie, non pas d'adhérer simplement aux conventions
-antérieures de 1831 et de 1833, mais de faire un nouveau traité dont
-elles leur ont proposé le texte, conforme au traité qui vous occupe en
-ce moment.
-
-Après deux ou trois ans de négociations, de délibérations, les trois
-puissances ont accepté: le traité a été conclu. Il n'est pas encore
-ratifié, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux qui regardent la
-ratification comme une pure formalité à laquelle on ne peut se refuser
-d'aucune façon, quand une fois la signature a été donnée. (_Bruits
-divers._) La ratification est un acte sérieux, un acte libre, je suis
-le premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette
-question un incident nouveau, elle peut apporter, par l'expression de
-son opinion, un grave embarras... je ne dis rien de plus
-(_Sensation_), un grave embarras à la ratification; mais, dans cet
-embarras, la liberté de la couronne et des ministres de la couronne
-reste entière.
-
-_Voix nombreuses._--C'est évident.
-
-_M. le ministre._--La liberté de ratifier ou de ne pas ratifier,
-quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la Chambre, reste
-entière dans tous les cas. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
-
-Sans doute l'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion,
-est une considération grave qui doit peser dans la balance; mais elle
-n'est pas décisive. (_C'est juste!_)
-
-Et j'ajoute qu'à côté de cette considération, il y en a d'autres bien
-graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un
-gouvernement que de venir dire aux puissances avec lesquelles il est
-en rapport régulier et amical: «Ce que je vous ai proposé il y a trois
-ans, je ne le ratifie pas aujourd'hui. (_Mouvement à gauche._) Vous
-l'avez accepté à ma demande; vous avez fait certaines objections, vous
-avez demandé certains changements. Ces objections ont été accueillies,
-ces changements ont été faits. Nous étions d'accord, n'importe, on ne
-ratifie pas aujourd'hui.» (_Nouveau mouvement._)
-
-Je dis qu'il y a là quelque chose de bien grave pour l'autorité du
-gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays lui-même...
-(_Interruption à gauche._) Oui, l'honneur de notre pays est intéressé
-à n'avoir rien proposé que sérieusement, à n'avoir rien fait que
-sérieusement, à avoir bien pesé, il y a trois ans, la question sur
-laquelle on délibère aujourd'hui. L'autorité du gouvernement,
-l'honneur du pays, l'intérêt de la grande cause qui se débat devant
-nous, voilà certes des motifs puissants, voilà des considérations
-supérieures qu'un ministre serait bien coupable d'oublier.
-
-Je le répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la
-liberté du gouvernement du roi reste entière (_Oui!_ _oui!_); quand
-il aura à se prononcer définitivement, il pèsera toutes les
-considérations que je viens de vous rappeler, et il se décidera sous
-sa responsabilité. Vous le trouverez prêt à l'accepter. (_Marques
-d'assentiment aux centres._)
-
-
-
-
-CXV
-
-Sur l'envoi d'un ambassadeur à Madrid, et sur nos relations avec la
-cour d'Espagne.
-
---Chambre des députés.--25 janvier 1842.--
-
-
-Après une interruption des relations diplomatiques entre la France et
-l'Espagne, le gouvernement du roi avait envoyé à Madrid un nouvel
-ambassadeur, M. le comte de Salvandy. Cette mission avait donné lieu,
-entre les deux États, à des difficultés graves, encore pendantes, dont
-le discours de la couronne n'avait point parlé. Dans la discussion de
-l'adresse, M. Gustave de Beaumont proposa, à ce sujet, l'insertion
-d'un paragraphe que je combattis et qui fut rejeté.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je devrais me refuser
-à ce débat...
-
-_Plusieurs voix._--Plus haut! plus haut!
-
-_M. le ministre._--Je parlerai aussi haut qu'il me sera possible; mais
-la Chambre sait que j'ai la voix un peu affaiblie.
-
-Je devrais, dis-je, me refuser à ce débat. Il porte sur une affaire
-encore pendante, délicate, compliquée, qui peut d'un moment à l'autre
-prendre des faces diverses. Ce serait mon droit et peut-être mon
-devoir de me taire absolument; mais on abuserait de mon silence pour
-induire en erreur la Chambre. L'amendement qu'on lui propose me paraît
-plein d'inconvénients pour notre pays, pour le gouvernement du roi,
-pour la Chambre elle-même. Je veux le repousser en peu de mots et par
-un simple exposé de notre situation envers l'Espagne. Je le fais,
-comme je le disais tout à l'heure, contre mon gré, avec le sentiment
-que c'est de la mauvaise politique, mais par une nécessité absolue.
-
-La Chambre se rappelle à quel moment le cabinet du 29 octobre 1840 est
-entré en relations avec l'Espagne, au moment même où la révolution de
-septembre venait de s'accomplir à Madrid. La Chambre sait quel
-mouvement, il faut bien que j'appelle les choses par leur nom, quel
-mouvement antifrançais a accompagné cette révolution. Je pourrais en
-dire les causes; je ne le ferai pas: je me borne à rappeler le fait;
-il est notoire. La révolution de septembre s'est accomplie au milieu
-d'un mouvement antifrançais et par l'influence d'un parti
-antifrançais.
-
-L'attitude du gouvernement du roi était donc délicate. Il prit celle
-d'une politique parfaitement tranquille, en rapports réguliers, mais
-point empressés, avec le gouvernement espagnol. Le cabinet s'est
-surtout appliqué à convaincre l'Espagne de deux choses: la première,
-que nous n'entendions aucunement intervenir dans ses affaires
-intérieures, et nous ingérer dans son gouvernement par une influence
-étrangère; la seconde, que nous ne considérions point l'Espagne comme
-un théâtre de nos rivalités, de nos luttes avec telle ou telle
-puissance européenne, sacrifiant sans cesse dans ces luttes les
-intérêts de l'Espagne et même nos intérêts.
-
-Voilà les deux idées qui ont été la règle de la politique du cabinet
-du 29 octobre envers l'Espagne. Il les a scrupuleusement mises en
-pratique. Nous avons évité toute occasion de débat, de querelle. Elles
-ne nous ont pas manqué. Plusieurs incidents sont survenus, que la
-Chambre peut se rappeler: l'affaire des Aldudes et l'affaire de l'îlot
-del Rey. Nous n'avons voulu envenimer aucune de ces questions; nous
-avons été modérés, patients, tolérants, uniquement occupés
-d'entretenir avec l'Espagne des rapports réguliers, et de la bien
-convaincre que nos intentions étaient bienveillantes et sincères.
-
-Au bout de quelque temps, nous avons gagné du terrain. Cette tendance
-antifrançaise, qui avait éclaté dans la révolution de septembre, s'est
-atténuée; les rapports sont devenus plus faciles, plus bienveillants.
-Un ministre espagnol est venu à Paris, où il n'y avait auparavant
-qu'un chargé d'affaires. Enfin, une autre circonstance, qui pouvait
-être très-importante pour les affaires d'Espagne, est survenue: le
-cabinet britannique a changé.
-
-Nous avons pensé que ces trois circonstances, l'amélioration de nos
-rapports, l'arrivée à Paris d'un ministre espagnol, le changement du
-cabinet britannique, motivaient l'envoi d'un ambassadeur à Madrid. Je
-dirai tout à l'heure dans quelle pensée l'ambassadeur a été envoyé; je
-rappelle en ce moment les circonstances au milieu desquelles l'envoi a
-été résolu.
-
-Au moment même où le gouvernement du roi venait de prendre cette
-résolution, l'insurrection christine a éclaté. La Chambre sait quelles
-accusations ont retenti à ce sujet contre le gouvernement français: on
-l'a représenté comme complice, comme auteur de l'insurrection
-christine; j'affirme de la façon la plus positive qu'il y a été
-complétement étranger.
-
-Je vais plus loin: des avertissements ont été donnés au gouvernement
-espagnol sur des préparatifs qui se faisaient contre lui, sur des
-envois d'armes, de munitions de guerre, etc., dans les provinces
-basques: on en ignorait l'objet, l'origine; mais on l'informait du
-fait. Et peu après ces avertissements, l'insurrection a éclaté. Je
-répète que le gouvernement y a été tout à fait étranger. À cette
-occasion, le ministre espagnol à Paris a adressé au gouvernement du
-roi plusieurs demandes. Il a demandé que les réfugiés carlistes qui se
-pressaient sur la frontière pour aller prendre part au mouvement
-fussent internés; la demande a été accordée. Il a demandé que les
-réfugiés christinos qui prenaient la même route fussent également
-internés; ils l'ont été. Il a désigné quelques noms propres qui
-inquiétaient spécialement, sur cette frontière, le gouvernement
-espagnol; on les a fait interner. Il a adressé au gouvernement du roi
-une autre demande qui a été à l'instant même et péremptoirement
-refusée; je n'ai pas besoin de dire pourquoi: la Chambre le sait.
-(_Marques d'approbation._)
-
-Voilà, messieurs, quelles ont été, avant l'insurrection christine,
-l'attitude et la conduite du gouvernement du roi; voilà quelles ont
-été son attitude et sa conduite pendant l'insurrection. Cependant tout
-le monde sait que, pendant et après cette insurrection, ce même
-mouvement antifrançais, ces mêmes emportements, ces mêmes suppositions
-déclamatoires et injurieuses, qui avaient éclaté en Espagne contre la
-France au moment de la révolution de septembre, se sont renouvelées
-avec violence: il y a eu plus que des déclamations, plus que des
-suppositions calomnieuses; des atteintes ont été portées à notre
-territoire; sur plusieurs points, en Espagne, nos nationaux ont été
-menacés; dans le port de Barcelone, nos bâtiments ont été inquiétés.
-Nous avons dû prendre des précautions à l'occasion de ces menaces;
-nous les avons prises avec une extrême prudence, dans le seul but de
-garantir partout la personne et les intérêts de nos nationaux; et, dès
-que la nécessité des précautions s'est éloignée, les précautions
-mêmes, les mouvements de troupes et de vaisseaux se sont éloignés
-aussi. Je puis l'affirmer sans crainte: dans les mesures adoptées pour
-préserver et notre territoire et nos nationaux des mouvements qui
-éclataient en Espagne, la plus grande modération a été pratiquée.
-
-L'insurrection étouffée, le mouvement anarchique qui se produisait sur
-plusieurs points fit sentir au gouvernement espagnol la nécessité
-d'une répression plus efficace, d'un retour plus énergique aux
-principes d'ordre. Nous avons jugé que c'était là un moment favorable
-pour faire partir l'ambassadeur du roi. Dans cette crise naissante, le
-gouvernement espagnol devait sentir un besoin d'appui; et quand je dis
-appui, je ne le dis pas d'une façon qui puisse être désagréable ni
-insultante pour une grande nation; je parle de cet appui moral, de
-cette adhésion éclatante que la présence d'un ambassadeur donne au
-pays, au gouvernement auprès duquel il est accrédité. Le départ de
-l'ambassadeur du roi pour Madrid était, dans notre pensée, d'abord une
-grande marque d'affection et de déférence pour la jeune reine à
-laquelle la France et son roi doivent et veulent donner toute la
-protection qu'un pays et un gouvernement étranger peuvent donner hors
-de leur territoire... (_Marques d'adhésion au centre._) C'était en
-même temps une marque d'impartialité, de neutralité dans les
-dissensions intérieures de l'Espagne. C'était aussi, comme je le
-disais tout à l'heure, un appui prêté au gouvernement espagnol contre
-l'anarchie qui le menaçait, et qu'il sentait le besoin pressant de
-réprimer; c'était enfin un grand appui moral donné à ce gouvernement
-auprès de l'Europe, pour l'aider à atteindre le but qu'en gardant
-toutes les convenances de leur dignité les gouvernements nouveaux ont
-toujours raison de poursuivre, leur reconnaissance par les peuples
-civilisés et les gouvernements anciens. (_Nouvelles marques
-d'adhésion._)
-
-C'est là un but très-légitime; c'est une grande force dont les
-gouvernements nouveaux ont besoin, et qu'il serait insensé à eux de ne
-pas rechercher. On recherchait cette force pour l'Espagne; nous le
-savions, et nous avons pensé que l'arrivée d'un ambassadeur du roi à
-Madrid seconderait puissamment les négociations entreprises dans ce
-dessein.
-
-Voilà dans quelles idées, dans quel sentiment l'ambassadeur du roi a
-été nommé et est parti. Si je ne me trompe, l'honorable préopinant
-lui-même, malgré ses préventions, doit trouver cela sérieux et
-légitime.
-
-Quand l'ambassadeur est parti, messieurs, il était nommé depuis
-plusieurs mois; on savait auprès de qui il était accrédité. Il était
-accrédité auprès de la reine Isabelle II; on savait quelles étaient
-ses lettres de créance; il ne pouvait y avoir à cet égard aucune
-incertitude.
-
-Quand il est arrivé, non pas le premier jour de son arrivée, non pas
-dans sa première entrevue avec M. le ministre des affaires étrangères
-d'Espagne, mais le lendemain seulement, la question dont on a tant
-parlé a été élevée. On dit aujourd'hui: Pourquoi ne l'avez-vous pas
-prévue? Et de quel droit nous aurait-on demandé de la prévoir? Nous
-avons agi dans cette occasion, comme dans toutes les autres,
-loyalement, publiquement, selon nos précédents, selon les principes de
-toute monarchie, constitutionnelle ou autre, selon les règles du droit
-public européen.
-
-Quant aux précédents, je ne parlerai pas, si vous voulez, des anciens,
-de ceux qui sont antérieurs à l'établissement du régime
-constitutionnel en Espagne et en France: ils sont nombreux, clairs,
-tous semblables. Je veux bien les omettre, quoique je fasse grand cas
-de leur autorité. Je me bornerai aux précédents nouveaux, aux
-précédents de notre propre gouvernement, précédents auxquels toute
-l'Europe a concouru.
-
-En Grèce, l'Europe a envoyé des ministres à un roi mineur. Ces
-ministres, ceux de la France comme les autres, ont été accrédités
-auprès du roi mineur. C'est à lui-même qu'ils ont remis leurs lettres
-de créance en présence de la régence.
-
-Voulez-vous un autre exemple plus frappant encore, plus analogue à
-l'Espagne, un exemple absolument pareil au cas qui nous occupe?
-
-Au Brésil, l'empereur dom Pedro II était mineur; le régent, M. Feijão,
-élève la même prétention qu'on élève aujourd'hui à Madrid, la
-prétention que les lettres de créance, quoique adressées au souverain,
-lui soient remises à lui en personne, comme investi, dit-il, de la
-plénitude de l'autorité royale. Il élève cette prétention; il la porte
-à la connaissance de tous les membres du corps diplomatique, à
-Rio-Janeiro. Elle est unanimement repoussée, repoussée plus tard par
-les instructions venues d'Europe, comme elle l'avait été au premier
-moment par les agents diplomatiques établis à Rio-Janeiro. L'Autriche,
-la France, l'Angleterre, répondent de la même façon. Le régent renonce
-à sa prétention, et les lettres de créance sont présentées à
-l'empereur mineur, en présence du régent, qui les reçoit après lui.
-
-Voilà les faits récents des États constitutionnels les plus analogues
-à l'Espagne par leur origine, par leur langue, par leurs institutions.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Rien de plus simple, messieurs: c'est là le principe même de la
-monarchie. Que faut-il à la monarchie? Que, pendant les minorités,
-tout ce qui est dignité, hommage, manifestation publique, s'adresse à
-la personne du souverain; que tout ce qui est autorité, exercice réel
-et efficace du pouvoir, soit remis à la personne investie de la
-régence.
-
-La minorité dans une monarchie, ce n'est pas la mort, ce n'est pas
-l'éclipse du monarque: il est inactif, il n'est pas absent. Il y a des
-devoirs qui s'adressent à lui, des droits qui résident en lui. Si cela
-n'était pas, vous verriez bientôt, dans les minorités, et surtout dans
-les minorités placées au milieu des révolutions, vous verriez bientôt
-disparaître la monarchie. (_Au centre_: Très-bien!) Lorsque cette
-question s'éleva au Brésil, précisément au sein d'une monarchie
-naissante, et naissante au milieu des révolutions, ce fut là la raison
-principale sentie et alléguée par toute l'Europe. Il faut que la
-royauté paraisse dans toutes les occasions où elle peut paraître
-convenablement, où elle a, non une autorité pratique et réelle à
-exercer, mais des hommages à recevoir, soit de ses peuples, soit des
-étrangers.
-
-Et ce ne sont pas là, messieurs, des questions d'étiquette, de vaines
-formalités: c'est ainsi que les gouvernements se fondent; c'est ainsi
-que les principes se maintiennent; c'est ainsi que les sentiments sont
-entretenus, alimentés, échauffés dans le coeur des populations.
-(_Très-bien!_) Si vous voulez faire disparaître toutes les occasions
-de les manifester, si vous ne voulez pas que la dignité extérieure
-reste au monarque, ne comptez plus sur la monarchie, elle disparaîtra
-bientôt elle-même. (_Très-bien!_)
-
-En élevant, je ne dirai pas cette prétention, car ce n'était pas d'une
-prétention qu'il s'agissait, nous avons eu l'intention de continuer un
-droit et un fait, un droit et un fait non-seulement français, mais
-européen; lorsque ce qui s'est passé à Madrid a été connu en Europe,
-partout, partout sans hésiter, les cabinets ont donné raison à la
-France; les cabinets constitutionnels comme ceux qui ne le sont pas,
-l'Angleterre comme les puissances continentales. Partout on a reconnu
-que le gouvernement du roi n'avait fait, en cela, que se conformer à
-ses propres précédents, aux précédents de tout le monde, aux règles de
-sa propre monarchie, aux règles de toutes les monarchies,
-constitutionnelles ou non et ceux des cabinets européens qui ont pu
-manifester leur opinion en Espagne l'ont fait hautement.
-
-Voilà, messieurs, le véritable état de la question.
-
-Aux faits que je viens de rappeler, aux raisons que je viens de
-donner, l'Espagne en oppose d'autres. Je ne les discute point; ce
-n'est pas moi qui viendrai, à moins que je n'y sois contraint,
-discuter à cette tribune le sens d'un article de la constitution
-espagnole; à l'Espagne seule il appartient d'en décider. Sans nul
-doute, quand l'Espagne juge à propos d'imposer certaines conditions,
-certaines règles à la réception des ambassadeurs ou des ministres
-plénipotentiaires étrangers, quand elle dit que sa constitution le lui
-prescrit, elle est dans son droit. (_À gauche_: Très-bien!) Personne
-ne prétend la contraindre à le violer. Mais son droit ne détruit pas
-le nôtre (_C'est évident!_), son opinion ne fait rien à la nôtre.
-(_Très-bien!_) Nous restons tous parfaitement libres. Eh bien, nous ne
-croyons pas que nous devions, que nous puissions convenablement pour
-nous-mêmes, utilement pour l'Espagne, avoir un ambassadeur à Madrid à
-de telles conditions; et nous rappelons le nôtre.
-
-On dit: Il ne fallait pas envoyer d'ambassadeur. J'ai dit tout à
-l'heure par quelles raisons nous l'avions envoyé. J'ai dit que nous
-n'étions point tenus de prévoir cet obstacle, que nous n'avions
-rencontré nulle part; j'ajoute que la crainte même de le rencontrer
-n'eût pas été pour nous une raison suffisante de ne pas envoyer à
-Madrid un ambassadeur, et de ne pas essayer de rendre à l'Espagne le
-service important que nous croyions et que nous voulions lui rendre
-par cet envoi. (_Très-bien!_)
-
-Dans ma conviction, que je n'entends en aucune façon imposer à
-l'Espagne, que j'exprime pour mon pays, l'Espagne a méconnu ses
-propres intérêts; elle a méconnu et les intentions du gouvernement du
-roi et les avantages qu'elle devait en retirer.
-
-Et ce n'est pas moi seul qui parle ainsi: l'Espagne a des alliés, des
-amis: qu'elle les consulte; ils lui tiendront le même langage,
-soyez-en certains.
-
-Les choses étant ainsi, messieurs, que vous demande-t-on par
-l'amendement?
-
-Le discours de la couronne a gardé le silence sur l'Espagne: il nous a
-paru que c'était, envers l'Espagne elle-même, l'attitude la plus
-convenable de notre part; que le meilleur service que nous pussions
-encore lui rendre était de ne pas faire de ceci une occasion de débat
-solennel et irritant.
-
-Le gouvernement du roi n'a point provoqué le débat qui s'élève
-aujourd'hui; il a eu l'intention de ne point le provoquer. La Chambre
-entend-elle changer cette attitude du gouvernement du roi envers
-l'Espagne? Entend-elle substituer une diplomatie à une autre?
-Entend-elle faire de la diplomatie dans son adresse? En s'occupant de
-répondre au discours de la couronne, entend-elle répondre à l'adresse
-des cortès de Madrid? (_Très-bien!_) C'est de cela qu'il s'agit,
-messieurs. Le gouvernement du roi a suivi envers l'Espagne une
-certaine politique; il a pris une certaine attitude; il l'a prise dans
-le discours de la couronne comme dans ses autres actes. De leur côté,
-les cortès de Madrid ont fait une adresse, Que vous demande-t-on? De
-répondre dans votre adresse à celle des cortès et non pas au discours
-de la couronne? (_Murmures à gauche._) Est-ce là ce que veut faire la
-Chambre? (_Au centre_: Non! Non!) Croit-elle que ce soit là son rôle
-dans les affaires extérieures du pays? Croit-elle que ce soit ainsi
-qu'elle doive y intervenir pour porter son jugement sur la manière
-dont elles sont conduites? Croit-elle que ce soit ainsi, dans une
-affaire pendante, dans une situation flagrante, qu'elle doive venir
-exercer une action imprévue, irrégulière, et entrer en conversation
-avec une assemblée étrangère, au lieu de répondre au discours du roi?
-Là est la vraie question; la Chambre en décidera. (_Approbation au
-centre.--Une longue agitation succède à ce discours._)
-
-
-
-
-CXVI
-
-Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative à l'extension des
-droits électoraux.
-
---Chambre des députés.--Séance du 15 février 1842.--
-
-
-Dans la séance du 14 février 1842, M. Ducos développa une proposition
-tendant à faire déclarer électeurs tous les citoyens inscrits sur la
-liste départementale du jury. Un long débat s'éleva à ce sujet. J'y
-pris part le 15 février en répondant à M. Billault qui avait appuyé la
-proposition. Elle fut rejetée dans cette même séance.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, au moment
-de prendre part à ce débat, je demande à la Chambre, je demande à
-l'opposition la permission d'oublier un moment le débat même,
-d'oublier un moment les partis qui nous divisent, leurs engagements,
-leurs luttes, leurs craintes et leurs espérances, de considérer la
-question en elle-même, uniquement en elle-même, au seul point de vue
-de l'intérêt social, abstraction faite de toute combinaison politique,
-de tout intérêt, de tout incident parlementaire ou personnel.
-
-Quand je me place à ce point de vue, je l'avoue, messieurs, à
-l'instant même, la question disparaît. J'ai beau regarder, j'ai beau
-chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans l'état de
-la société, à la réforme électorale qu'on vous propose, aucun motif
-réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et sensé.
-
-Ce n'est pas la première fois, messieurs, que de telles questions se
-débattent. Avant nous, ailleurs que chez nous, des réformes
-électorales ont été proposées, discutées, accomplies. Pourquoi? Dans
-quelles circonstances? Sous l'empire de quelles nécessités?
-
-La société était divisée en classes diverses, diverses de condition
-civile, d'intérêts, d'influences; non-seulement diverses, mais
-opposées, se combattant les unes les autres, la noblesse et la
-bourgeoisie, les propriétaires terriens et les industriels, les
-habitants des villes et ceux des campagnes. Il y avait là des
-différences profondes, des intérêts contraires, des luttes
-continuelles. Qu'arrivait-il alors de la répartition des droits
-politiques? Les classes qui ne les possédaient pas avaient à souffrir
-beaucoup de cette privation. La classe qui les possédait s'en servait
-contre les autres; c'était là son grand moyen de force dans leurs
-luttes continuelles. De là, ces longues, puissantes, vives
-réclamations, pour arriver à un partage plus égal des droits
-politiques, pour les faire répandre dans toutes les classes, ou, au
-moins, dans une plus grande partie des classes de la société. C'est là
-l'histoire de toutes les réformes électorales si longtemps demandées,
-et enfin accomplies dans les pays où la liberté s'est introduite.
-
-Rien de semblable chez nous aujourd'hui. On parle beaucoup de l'unité
-de la société française, et l'on a raison; mais ce n'est pas seulement
-une unité géographique, c'est aussi une unité morale, intérieure. Il
-n'y a plus de luttes entre les classes; il n'y a plus d'intérêts
-profondément divers, contraires. Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les
-électeurs à 300 fr. des électeurs à 200 fr., des électeurs à 150 fr.,
-des électeurs à 50 fr.? Qu'est-ce qui sépare les patentables à 200 fr.
-des patentables inférieurs? Ils ont au fond les mêmes intérêts, ils
-sont dans la même condition civile, ils vivent sous l'empire des mêmes
-lois. La similitude des intérêts s'allie aujourd'hui chez nous, ce qui
-n'était encore jamais arrivé dans le monde, à la diversité des
-professions et à l'inégalité des conditions. (_Très-bien!_) C'est là
-un grand fait, le fait nouveau de notre société.
-
-Un autre grand fait en résulte; c'est que la distribution des droits
-politiques n'est pas, ne peut être chez nous, un objet de luttes et de
-compétitions perpétuelles, comme cela arrivait dans les sociétés
-autrement constituées. L'électeur à 300 fr. représente parfaitement
-l'électeur à 200 fr., à 100 fr.: il ne l'exclut pas, il le représente,
-il le protége, il le couvre, il ressent, il défend les mêmes intérêts.
-Aussi le besoin d'entrer dans l'exercice des droits politiques ne se
-fait pas sentir vivement dans notre société, parce que, quelque
-puissante que soit la vanité humaine, quelque naturel que soit le
-désir de l'exercice des droits politiques, quand cet exercice n'est
-pas nécessaire à la défense des intérêts journaliers, à la protection
-de la vie civile, à la sûreté de la propriété, de la liberté, de tous
-les biens quotidiens de l'homme, quand, dis-je, la possession des
-droits politiques n'est pas nécessaire à ces buts essentiels de l'état
-social, elle n'éveille plus dans les masses la même ardeur.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Aussi ces longues et vives réclamations qui ailleurs ont abouti à de
-grandes réformes électorales, vous ne les entendez point parmi nous.
-Quoiqu'on l'ait contesté tout à l'heure et plus d'une fois à cette
-tribune, je n'hésite pas à affirmer que le mouvement qui a fait entrer
-aujourd'hui cette question dans cette enceinte n'est pas un mouvement
-naturel, vif, né du sentiment de la société elle-même. Je dirai tout à
-l'heure quels sont les vrais partisans, les partisans ardents de la
-réforme électorale, quels sont ceux qui en ont un désir passionné, je
-le dirai, mais ce n'est pas d'eux que je m'occupe en ce moment.
-
-Je dis que le mouvement qui a produit la question dont nous nous
-occupons est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité par
-les journaux et par les comités. (_Interruption aux extrémités._) Par
-les journaux et par les comités. Il n'est pas sorti spontanément du
-sein de la société elle-même, de ses intérêts et de ses besoins. (_Au
-centre_: C'est vrai!)
-
-En vérité, c'est une grande pitié que de voir ce mouvement continuel
-pour introduire la division, la fermentation dans une société unie et
-tranquille, et qui n'a que des raisons de l'être, ce travail factice
-pour réveiller des passions qui n'existent pas, des désirs auxquels on
-ne pense pas. Hier un honorable membre posait à cette tribune la
-question entre la fortune et l'intelligence... Ah! messieurs, s'il en
-était ainsi, soyez sûrs que vous verriez se produire un bien autre
-mouvement que celui auquel vous assistez. S'il était vrai que
-l'intelligence fût exclue des droits politiques, s'il était vrai que
-la fortune les procurât seule, que cette société-ci fût partagée en
-riches qui possèdent et en hommes capables qui ne possèdent pas, vous
-verriez alors, non pas des comités, non pas des articles de journaux,
-non pas quelques pétitions, mais le soulèvement de la société tout
-entière pour changer cet ordre de choses. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-Il n'en est rien, messieurs, et c'est parce qu'il n'y a pas chez nous
-une telle opposition entre la fortune et l'intelligence, c'est parce
-que chez nous les deux choses s'allient, s'acquièrent l'une par
-l'autre, c'est à cause de cela que vous ne voyez aucun mouvement
-semblable. Que de propriétaires aujourd'hui sont industriels! Que
-d'industriels sont propriétaires! Que de gens capables deviennent
-propriétaires et industriels! Toutes les classes, toutes les forces
-sociales s'amalgament, se combinent, vivent en paix au sein de cette
-grande unité morale de la société française. Il y a là une des plus
-sûres garanties de notre repos, et c'est parce que notre société est
-ainsi faite, c'est parce que l'intelligence, dans toutes les
-carrières, y trouve sa place, arrive à la fortune, au pouvoir, que
-l'intelligence est satisfaite et que la propriété n'est pas attaquée,
-excepté par les brouillons et les malintentionnés. (_Vif mouvement
-d'adhésion au centre._)
-
-Je n'entrevois donc pour mon compte, et je le répète avec la plus
-profonde conviction, je n'entrevois, à la réforme électorale qu'on
-vous propose, aucun motif sérieux, aucun motif qui intéresse la
-société elle-même. Cependant on la demande, et on la demande
-sérieusement. Je vais dire qui et par quels motifs.
-
-La réforme électorale est demandée d'abord... Que la Chambre ne
-s'étonne pas de la liberté de mon langage; je respecte profondément,
-on sait, la liberté des autres; je suis de ceux qui trouvent bon que
-toutes les questions soient apportées à cette tribune, que toutes les
-choses y soient dites; j'use sans réserve du droit que j'accorde.
-
-La première impulsion vers la réforme électorale vient des ennemis du
-gouvernement, de ceux qui veulent le renversement de l'ordre établi.
-(_Au centre_: C'est vrai! Très-bien!)
-
-Personne n'ignore que deux, je ne veux pas dire deux partis, je dirai
-deux factions travaillent, parmi nous, au renversement du
-gouvernement, les républicains et les carlistes. (_Interruptions et
-réclamations diverses._)
-
-J'aime mieux ce nom-là, c'est à dessein que je l'emploie; j'aime
-mieux, quand je parle d'une faction, la désigner par un nom propre que
-par un principe.
-
-M. DE LARCY.--Le principe est dans vos ouvrages!
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, au moment même
-où je signale ce travail de deux factions contre notre gouvernement,
-je me hâte de renfermer les mots dont je me sers dans leurs justes
-limites.
-
-On s'est trop accoutumé à croire, par exemple, que le parti
-républicain, c'était les masses, les classes inférieures, le peuple;
-le parti se présente sous ce drapeau, il se sert de ces beaux noms, il
-prétend être le représentant et l'organe des classes laborieuses, du
-peuple, des masses. Cela n'est pas vrai. (_Très-bien!_) Quand on entre
-dans le sein de ces classes laborieuses et populaires qui couvrent
-notre sol, on peut y compter les républicains, aussi bien que dans les
-classes supérieures; là comme partout ils sont dans une pitoyable
-minorité. (_Très-bien!_) Le peuple est attaché à l'ordre établi, au
-gouvernement de Juillet, à ses institutions, il vit en paix sous sa
-protection.
-
-Je dirai la même chose des carlistes. Il n'est pas vrai que tous les
-hommes que des sentiments honorables, des idées élevées attachent à
-leur passé, soient entrés dans une faction, que tous travaillent à
-ramener de nouvelles révolutions dans leur pays. Cela n'est pas vrai.
-
-Il y en a beaucoup qui successivement comprennent et comprendront
-qu'il est de leur devoir de ne pas se détacher de leur pays, de ne pas
-rester étrangers au gouvernement et aux institutions de leur pays,
-qu'il est de leur devoir de reprendre leur place dans cette grande
-société qui a reconquis ses libertés, non pour les garder d'une
-manière exclusive, mais pour les répandre sur tout le monde
-(_Très-bien! très-bien!_), pour en faire le ciel qui couvre, le soleil
-qui éclaire la France. Ils comprendront leur devoir, ils useront de
-leur droit peu à peu, et nous attendrons patiemment, en nous passant
-de leur concours, mais en le désirant toutes les fois qu'il sera
-libre, raisonnable et d'accord avec les intérêts du pays, nous
-attendrons, dis-je, patiemment, qu'ils comprennent leurs intérêts et
-qu'ils remplissent leurs devoirs envers la France.
-
-Je réduis donc les deux factions à leur vrai caractère; je les enferme
-dans leurs justes limites. Mais là je les connais, je les ai vues à
-l'oeuvre; vous les y voyez tous les jours; vous savez le mal qu'elles
-vous font, vous ne savez pas tout celui qu'elles peuvent vous faire.
-Voyez, au moindre prétexte, dès qu'une porte s'entr'ouvre, dès qu'un
-côté faible se découvre dans votre politique, dès qu'un incident
-malheureux vient embarrasser votre situation, voyez comme elles se
-précipitent pour aggraver le mal, pour l'exploiter, pour le faire
-tourner au profit de leurs coupables desseins. Que l'embarras vienne
-du dehors ou du dedans, qu'il s'agisse de la crainte de la guerre ou
-du recensement, d'une mesure que vous avez ordonnée sans vous douter
-des conséquences qu'elle pouvait avoir, leur action est la même; vous
-avez vu ce que les factions ont fait de cette mesure si simple, si
-innocente. C'est ce qu'elles feront, ce qu'elles essayeront de faire
-de toutes choses. Méfiez-vous bien toutes les fois que vous les voyez
-témoigner un désir vif, toutes les fois que vous les voyez s'efforcer
-activement en un sens; méfiez-vous; à coup sûr, il y a un danger.
-(_Très-bien!_)
-
-Vous le voyez, messieurs; dans un pays bien civilisé, bien éclairé,
-dans un pays fier de sa civilisation et de sa gloire, vous voyez
-quelle est encore la crédulité publique, vous voyez combien il est
-facile d'abuser ce pays, de l'entraîner hors de ses véritables
-intérêts. Prenez donc bien garde, ne donnez pas d'aliment à cette
-crédulité; ne donnez pas d'espérances, ne donnez pas des moyens
-d'action aux factions qui l'exploitent. C'est votre premier devoir de
-veiller pour leur fermer toutes les portes, pour leur enlever tous les
-prétextes et défendre le public, ce public encore inexpérimenté,
-contre les piéges qu'elles lui tendent, contre les assauts qu'elles ne
-cessent de lui livrer. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-J'ai dit quels sont les premiers apôtres de la réforme électorale;
-voyez si c'est à ceux-là que vous voulez céder quelque chose.
-
-Je passe aux seconds, infiniment plus respectables et légitimes, car
-il ne s'agit plus que d'une opinion, d'une théorie politique. Il y a
-des hommes qui regardent le grand nombre des électeurs comme
-indispensable à la vérité du gouvernement représentatif; ils placent
-surtout le mérite du système électoral dans le grand nombre des
-électeurs; ce sont des héritiers timides et, à mon avis, aveugles, du
-suffrage universel, qui était, il y a quarante ou cinquante ans, la
-doctrine universelle de la France.
-
-Je crois, messieurs, que ces hommes se trompent, qu'ils se font une
-fausse idée de nos institutions et de l'état de notre société. Le
-grand nombre des électeurs importait autrefois quand les classes
-étaient profondément séparées et très-diverses par les intérêts et les
-influences, quand il fallait faire, à chacune, une part spéciale et
-nécessairement une part considérable. Rien de semblable, je le répète,
-n'existe plus chez nous; la parité des intérêts et l'appui qu'ils se
-prêtent les uns aux autres permettent de ne pas avoir un si grand
-nombre d'électeurs sans que ceux qui ne possèdent pas des droits
-politiques aient à en souffrir.
-
-J'ajoute que, dans une société aristocratique, en face d'une
-aristocratie puissante, ancienne, c'est par le nombre que la
-démocratie se défend; le nombre est sa principale force; il faut bien
-qu'à l'influence de propriétaires très-riches, de grands seigneurs, de
-patrons puissants, elle oppose ses masses. Partout où l'aristocratie
-est puissante dans la société, soyez sûrs que le corps électoral, si
-le pays est libre, sera nombreux et qu'il doit être nombreux. Rien de
-semblable chez nous. Nous n'avons pas à nous défendre contre une
-aristocratie puissante. Les classes supérieures sont liées de près aux
-classes inférieures, elles les représentent, les protégent et ne les
-oppriment pas.
-
-Une autre considération me touche beaucoup.
-
-Je suis, pour mon compte, ennemi décidé du suffrage universel. Je le
-regarde comme la ruine de la démocratie et de la liberté. Et si
-j'avais besoin de preuves, j'en aurais une sous les yeux; je ne la
-développerai pas. Cependant je me permettrai de dire, avec tout le
-respect que je porte à un grand pays et à un grand gouvernement, que
-le danger intérieur, le danger social dont les États-Unis d'Amérique
-me paraissent menacés, tient surtout au suffrage universel; c'est là
-ce qui leur fait courir le risque de voir leurs libertés réelles, les
-libertés de tout le monde compromises, aussi bien que l'ordre
-intérieur de leur société. C'est le suffrage universel qui fait que la
-puissance politique aux États-Unis n'a pas ce degré de force, de
-concentration et de confiance en elle-même dont elle a besoin pour
-remplir sa tâche dans une société quelconque.
-
-Non-seulement donc je n'ai pas le désir de voir le suffrage universel
-s'introduire parmi nous, mais je m'oppose à toutes les tendances vers
-ce but. Je les crois nuisibles, dangereuses pour nos libertés comme
-pour l'ordre public.
-
-Je n'hésite donc pas à dire que les raisons des partisans du nombre,
-en fait de régime électoral, me touchent aussi peu que les raisons des
-factions; elles sont plus honnêtes, elles méritent une discussion
-approfondie, mais elles n'ont pas, à mes yeux, plus de valeur.
-
-La réforme électorale a encore d'autres partisans très-honorables: ce
-sont les hommes qui y voient une amélioration propre à nous préserver
-d'innovations dangereuses, une satisfaction donnée à des besoins
-légitimes et qui donnera le droit de repousser les prétentions
-d'intérêts illégitimes. Je n'atténue certainement pas leur idée ni la
-valeur de leur argument.
-
-Mais pour que l'argument fût réellement fort, voici ce qu'il faudrait.
-
-Une innovation n'est une amélioration utile qu'autant qu'elle oppose à
-un mal réel un remède efficace, autant qu'elle donne satisfaction à un
-besoin réel. À mon avis, le mal dont on parle n'est pas réel en
-France, il n'existe pas; le besoin de réforme électorale n'est pas
-réel non plus; il ne se fait pas sentir, il est factice, mensonger.
-Comment voulez-vous que je désire, que j'approuve une satisfaction à
-un besoin que je n'admets pas, un remède à un mal qui ne me paraît pas
-vrai? Savez-vous ce que vous faites? Au lieu d'opposer un remède à un
-mal réel, vous donnez satisfaction (je ne voudrais pas me servir d'un
-mot trop vulgaire) à cette démangeaison, à ce prurit d'innovation qui
-est un mal réel chez nous; vous donnez satisfaction à cette
-démangeaison politique qui travaille, non pas la société elle-même,
-mais un certain nombre d'individus dispersés dans cette société.
-Voilà le mal que vous prétendez guérir, le besoin que vous essayez de
-satisfaire; c'est-à-dire que vous risquez de porter atteinte au fond
-de la santé pour pallier un moment un mal superficiel, une maladie de
-la peau. (_Hilarité générale._) Vous compromettez, vous affaiblissez
-la grande société saine et tranquille pour plaire un moment à cette
-petite société maladive qui s'agite et qui nous agite. Ce n'est pas là
-de la bonne politique; vous manquez votre but au lieu de l'atteindre;
-vous sacrifiez la réalité à l'apparence, les vrais intérêts de la
-société aux besoins imaginaires. Je respecte profondément vos
-intentions et vos convictions; mais, je suis obligé de le dire, ce
-n'est pas là, à mon avis, de la bonne, de la vraie, de l'efficace
-politique. (_Approbation au centre._)
-
-Il y a encore un refuge, un dernier refuge à la réforme électorale
-qu'on vous propose. On dit qu'elle est insignifiante, que, si elle
-n'est pas bien nécessaire, si elle n'est pas bien demandée par la
-société, au moins elle n'a pas de grands dangers, de dangers réels.
-
-Messieurs, c'est, je l'avoue, un singulier argument à apporter en
-faveur d'une réforme que son insignifiance. Je n'accorde pas
-l'insignifiance. Quand je ne rappellerais l'attention de la Chambre
-sur ce que je viens de dire, je n'accorde pas qu'une réforme qui est
-vivement sollicitée par les ennemis de l'ordre établi, qui serait
-donnée à l'erreur des partisans du nombre en matière électorale, et à
-l'erreur de ceux qui veulent guérir un mal qui n'existe pas, je
-n'accorde pas, dis-je, qu'une telle réforme soit insignifiante et
-qu'elle n'ait pas de dangers.
-
-Mais je passe par-dessus tout cela, et je vais à l'ensemble de notre
-situation. C'est avec l'ensemble de notre situation, avec la tâche que
-nous avons à remplir que je veux comparer la réforme qu'on propose.
-
-Nous avons, messieurs, une tâche plus rude qu'il n'en a été imposé à
-aucune époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une société
-nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue dans
-l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement
-représentatif jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie
-nouvelle. Il n'est certainement jamais arrivé à notre époque d'avoir
-une pareille tâche à accomplir; jamais!
-
-Cependant, messieurs, nous approchons beaucoup du but. La société
-nouvelle est aujourd'hui prépondérante, victorieuse, personne ne le
-conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a pris possession du
-terrain social; elle a conquis en même temps et les institutions et la
-dynastie qui lui conviennent et qui la servent. Les grandes conquêtes
-sont toutes faites. Cela a été dit plusieurs fois à cette tribune, je
-ne puis me lasser de le répéter. Oui, toutes les grandes conquêtes
-sont faites, tous les grands intérêts sont satisfaits; notre premier,
-presque notre seul devoir, c'est d'entrer en possession de ce que nous
-avons conquis, de nous en assurer la ferme et complète jouissance.
-
-Eh bien, pour réussir dans ce qui est la véritable tâche de notre
-temps, nous n'avons besoin que de deux choses: de stabilité d'abord,
-puis de bonne conduite dans les affaires journalières et naturelles du
-gouvernement, dans les affaires intérieures ou extérieures qui
-arrivent au gouvernement sans qu'il aille les chercher, par cela seul
-qu'il est le gouvernement du pays; la stabilité et la bonne conduite
-dans la vie de tous les jours, voilà les seuls vrais, les seuls grands
-intérêts de la France aujourd'hui. (_Au centre._ Très-bien!
-très-bien!)
-
-Que faites-vous donc? Vous faites précisément le contraire de ce que
-veut la bonne politique de votre temps; vous altérez la stabilité des
-lois et des pouvoirs, la stabilité du corps électoral, la stabilité de
-la Chambre, la stabilité du gouvernement. Vous semez l'incertitude
-partout. Et pourquoi? Est-ce par une nécessité impérieuse? Est-ce en
-présence d'un grand mouvement, d'une force puissante? Non; c'est pour
-satisfaire à un besoin faux, factice, ou, pour le moins, bien douteux
-et bien faible.
-
-C'est pour donner une grande place à une affaire que vous allez
-chercher, provoquer, qui ne vous vient pas naturellement, qui n'est
-pas le voeu spontané de la société et de notre temps: c'est pour cela
-que vous ébranlez la stabilité de vos lois et de vos pouvoirs.
-(_Très-bien! très-bien!_)
-
-Messieurs, il n'est pas nécessaire d'être assis au banc des ministres
-et d'avoir la responsabilité des affaires de son pays, pour sentir que
-ce n'est pas là de la bonne politique; il suffit de prendre place sur
-l'un des bancs de cette Chambre; il suffit d'avoir une part, quelque
-petite qu'elle soit, du fardeau du gouvernement et de la
-responsabilité qui pèse sur nous. Comment, vous trouvez que la tâche
-de mettre un peu de stabilité en toutes choses, la tâche de suffire
-aux nécessités du gouvernement, aux affaires naturelles, obligées et
-inévitables du pays, vous trouvez que cela ne vous suffit pas? Vous
-voulez accepter toutes les questions qu'on se plaira à élever devant
-vous, toutes les affaires qu'on vous suscitera, réelles ou factices,
-vraies ou fausses?
-
-Messieurs, gardez-vous bien d'une telle facilité; ne vous croyez pas
-obligés de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne vous chargez pas si
-facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de mettre sur vos
-épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement est d'un grand
-poids. Résolvez les questions obligées; faites les affaires
-indispensables que le temps amène naturellement, et repoussez les
-questions qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans
-nécessité. (_Vive adhésion au centre._)
-
-Il me reste un dernier point sur lequel je serai fort court.
-
-Sans aucun doute, j'ai le droit de compter, parmi les motifs qui font
-provoquer la réforme électorale, l'opposition au cabinet, le désir de
-le renverser. (_Mouvements divers._) Je ne m'en plains pas, c'est
-parfaitement permis; et si je m'étonne de quelque chose, c'est qu'on
-ne le dise pas tout haut, et qu'on essaye plutôt de s'en cacher. (_Au
-centre_: Très-bien!)
-
-Comment? Est-ce que par hasard les personnes qui désirent le
-renversement du cabinet auraient elles-mêmes le sentiment que ce
-serait un fait grave, plus grave que le motif par lequel elles
-essayent d'y pousser aujourd'hui? N'importe, je ne conteste pas,
-j'admets la pleine légitimité du désir et du travail: vous usez de nos
-institutions, c'est bien; je vais vous dire ce que nous ferons.
-(_Écoutez! écoutez!_)
-
-Le cabinet, tant que la majorité de cette Chambre ne changera pas la
-politique générale qui l'a portée à le soutenir, le cabinet ne se
-laissera pas renverser par la minorité. (_Très-bien! très-bien!_) Les
-attaques, les embarras, les désagréments, les ennuis, ne sont pas des
-motifs sérieux pour des hommes qui se respectent et qui respectent la
-tâche dont ils sont chargés. (_Nouveau mouvement._)
-
-Quand le cabinet s'est formé, il s'est formé sous l'empire de deux
-idées: pour rétablir au dehors la bonne intelligence entre la France
-et l'Europe, pour faire rentrer au dedans, dans le gouvernement,
-l'esprit d'ordre et de conservation.
-
-Ces deux buts peuvent certes être avoués, et valent la peine qu'on
-risque et qu'on souffre quelque chose pour leur accomplissement.
-(_Oui! oui! Très-bien!_) Nous risquerons et nous souffrirons.
-(_Mouvement d'approbation au centre.--Exclamations aux bancs de
-l'opposition._)
-
-Nous ferons ce que vous faites, messieurs, nous userons comme vous de
-nos institutions, de la plénitude de nos institutions.
-
-Voilà la seule réponse que je doive à nos adversaires.
-
-À nos amis j'ai encore quelque chose à dire. (_Écoutez! écoutez!_)
-
-Voici ce que j'ai à leur dire: vous nous avez engagés et soutenus dans
-une tâche pesante; je suis convaincu que vous êtes décidés à nous y
-soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la cause qui est la
-vôtre comme la nôtre (_Oui! oui!_); mais prenez garde; prenez garde de
-ne pas affaiblir légèrement, par des motifs insuffisants, ce pouvoir
-que vous voulez soutenir; prenez garde de ne pas diminuer la force
-quand vous ne diminuez pas le fardeau. (_Profonde sensation_).
-
-Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir; vous êtes partie du
-gouvernement; vous avez votre part de responsabilité dans les affaires
-et devant le pays. Ne l'oubliez jamais. Ne vous déchargez pas
-facilement de ce qui vous revient dans le fardeau et dans la
-responsabilité.
-
-J'ose dire, pour mes collègues et pour moi, ce que vous savez déjà,
-que le courage et la persévérance ne nous manqueront point. Mais nous
-ne pouvons rien seuls; nous avons besoin de votre aide....
-(_Mouvement_), de votre aide persévérante. Je ne puis que vous répéter
-ce que je disais à l'instant même: ne diminuez pas légèrement la force
-quand vous ne diminuez pas le fardeau. Si jamais la force nous
-manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop
-faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité,
-soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez
-aperçus. (_Marques nombreuses d'assentiment aux centres._)
-
-
-
-
-CXVII
-
-Sur la non-ratification de la convention du 20 décembre 1841 pour
-l'abolition de la traite des nègres par le droit de visite.
-
---Chambre des députés.--Séance du 28 février 1842.--
-
-
-Le droit mutuel de visite entre la France et l'Angleterre pour
-l'abolition de la traite des nègres étant devenu l'occasion d'un vif
-débat et d'une manifestation claire des sentiments publics, le
-gouvernement du roi ne crut pas devoir ratifier la nouvelle convention
-conclue le 20 décembre 1841 sur l'exercice de ce droit. De là provint,
-dans la situation diplomatique et parlementaire du cabinet, un grave
-embarras. M. Mauguin lui ayant adressé, à ce sujet, le 28 février, des
-interpellations, je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, dans le débat dont la question qui vous occupe
-a déjà été l'objet, j'ai fait deux choses: j'ai maintenu, dans sa
-pleine liberté constitutionnelle, la prérogative de la couronne, son
-droit de ratifier le traité qu'elle avait conclu; en même temps j'ai
-reconnu que le sentiment manifesté par la Chambre était un fait grave
-que le gouvernement du roi devait prendre en grande considération.
-
-J'ai agi selon ce que j'avais dit; mes paroles ont réglé ma conduite.
-Quand le moment de la ratification est arrivé, la couronne, d'après
-les conseils de son cabinet et du ministre des affaires étrangères en
-particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne
-croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus
-qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait
-pouvoir le ratifier: enfin elle a fait des réserves et proposé des
-modifications au traité.
-
-Que l'honorable préopinant se rassure; ces propositions n'ont point
-excité le repoussement, les colères dont il vient d'entretenir la
-Chambre. Sans doute, l'Angleterre a vivement regretté que le traité ne
-reçût pas notre ratification immédiate; mais la situation du
-gouvernement du roi et les motifs qui déterminaient sa conduite ont
-été compris. Les autres puissances, n'ayant aucun motif semblable pour
-ne pas échanger leurs ratifications, les ont échangées au terme fixé,
-et, d'un commun accord, le protocole est resté ouvert pour la France,
-ouvert d'une manière indéfinie jusqu'au moment où les négociations
-proposées par la France auraient atteint leur but.
-
-Voilà exactement quelle est aujourd'hui la situation. La ratification
-n'a pas été donnée; aucun délai déterminé n'a été assigné pour le
-moment où elle serait donnée. Aucun engagement direct ni indirect de
-ratifier purement et simplement à aucune époque n'a été contracté.
-Aucune des hypothèses que l'honorable préopinant vient d'émettre à
-cette tribune n'a été abordée. Personne n'a parlé ni de la dissolution
-de la Chambre, ni d'un changement possible des opinions de la Chambre;
-non, messieurs, rien de cela n'eût été convenable ni digne de la
-Chambre, du gouvernement du roi, de la France, de nous-mêmes. Les
-choses ont été exposées dans leur pure et simple vérité; et dans un
-pays où le gouvernement constitutionnel est si bien connu et pratiqué,
-elles ont été comprises avec bon sens et sincérité, comme elles
-étaient exposées. Le protocole reste ouvert. La France ne s'est point
-séparée des autres puissances; la France, sur cette question même,
-toute spéciale qu'elle est, n'est point isolée en Europe. Comme
-l'Europe, elle veut la répression efficace de la traite; elle veut y
-concourir. Des motifs graves, des motifs constitutionnels ont
-déterminé la couronne à ne pas donner maintenant sa ratification, ce
-qui est son droit; droit qui n'a pas été aussi rarement exercé que
-l'honorable préopinant le disait tout à l'heure; les exemples de
-ratifications refusées, de ratifications données avec des réserves, ne
-manquent point dans l'histoire du droit des gens, et dans notre
-histoire récente, indépendamment même de celui que l'honorable
-préopinant citait tout à l'heure.
-
-La situation est donc parfaitement simple: la ratification n'a pas été
-donnée, aucun terme précis n'a été assigné. Une négociation nouvelle
-est entamée pour obtenir des modifications au traité, des
-modifications qui satisfassent en même temps à la répression de la
-traite et aux sentiments manifestés par la Chambre. Sur quels points
-spéciaux portera cette négociation? Quelles seront les modifications
-proposées? Quelle en sera l'issue? Il m'est impossible de le dire
-aujourd'hui; il est de mon devoir de ne point aborder aujourd'hui
-cette question. L'affaire est pendante, la négociation est ouverte;
-elle sera suivie avec le désir de ne point manquer aux engagements de
-la France, de ne point abandonner la cause, la sainte cause qui a été
-l'objet du traité, et en même temps de faire leur juste part aux
-sentiments que la Chambre a manifestés, c'est-à-dire de garantir
-pleinement et l'indépendance de notre pavillon et les intérêts
-légitimes de notre commerce.
-
-Voilà le but général de la négociation. Je ne puis, et la Chambre le
-comprend, entrer en ce moment dans aucun détail à ce sujet. J'ai voulu
-seulement bien caractériser la situation. Elle n'a rien d'irrégulier,
-rien de contraire au droit des gens; elle est délicate, elle veut
-être ménagée avec soin, avec prudence. Nous ne perdrons jamais de vue
-le double objet qu'elle se propose; c'est tout ce que j'en puis dire
-aujourd'hui. (_Marques d'approbation au centre._)
-
-
-
-
-CXVIII
-
-Discussion du projet de loi portant demande d'un million de fonds
-secrets pour l'exercice 1842.
-
---Chambre des députés.--Séance du 10 mars 1842.--
-
-
-M. le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, présenta à la Chambre
-des députés, le 23 février 1842, un projet de loi pour demander, selon
-l'usage, un crédit pour dépenses secrètes pendant l'exercice 1842. Le
-rapport en fut fait le 7 mars par M. Jars, député du Rhône, qui, au
-nom de la commission, en proposa l'adoption. Je pris la parole, à la
-fin du débat, pour répondre à diverses allégations inexactes,
-spécialement sur la conduite du gouvernement envers les consuls
-étrangers en Algérie, et le projet de loi fut adopté à 77 voix de
-majorité.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je ne viens point
-rouvrir un débat sur des questions qui ont déjà été traitées devant la
-Chambre, que je regarde comme épuisées, du moins dans leur état
-actuel, et sur lesquelles on ne revient pas sans quelque inconvénient
-lorsque rien n'est changé d'ailleurs dans les faits, lorsqu'on n'a
-rien à ajouter ni à retrancher à ce qui en a déjà été dit. Cette
-tribune n'est pas un lieu où nous venions causer des affaires
-publiques pour notre seul plaisir et par voie de passe-temps.
-(_Interruption à gauche.--Approbation au centre._)
-
-M. DURAND (_de Romorantin_).--Nous ne sommes pas ici pour cela, mais
-pour faire les affaires du pays.
-
-_M. le ministre._--Je répète que, dans ma ferme conviction, cette
-tribune n'est pas un lieu où nous venions nous entretenir des affaires
-publiques par pure conversation et pour notre passe-temps.
-(_Interruption nouvelle._)
-
-M. DURAND (_de Romorantin_).--Il n'y a qu'à fermer la Chambre!
-
-_M. le ministre._--La Chambre sait que je ne me refuse jamais à la
-discussion, mais aucune des questions que l'honorable préopinant vient
-d'aborder n'est nouvelle à cette tribune. Elles y ont toutes été
-débattues dans le cours de cette session, et avec toute l'étendue
-qu'il a plu à la Chambre de leur accorder. Le gouvernement,
-l'opposition, ont dit librement, complétement ce qu'ils croyaient
-avoir à dire. Rien n'est changé dans l'état des faits depuis le moment
-où ces discussions ont eu lieu. Je le demande; lorsque rien n'est
-changé dans l'état des faits, doit-on renouveler sans nécessité des
-débats qui, par leur retentissement extérieur, par la délicatesse des
-questions qui s'y rattachent, ne sont jamais, je ne dirai pas sans
-inconvénient, mais du moins sans difficulté, dans l'intérêt du pays
-même.
-
-Je ne viens donc pas, je le répète, rouvrir le débat sur ces
-questions. Je viens rétablir des faits qui ont été inexactement
-représentés ou affirmés; je viens répondre à des dénégations dénuées
-de tout fondement.
-
-M. DURAND (_de Romorantin_).--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Je commencerai par rétablir la vérité sur un fait
-qui a déjà été expliqué plusieurs fois à la Chambre. Je veux parler de
-_l'exequatur_ donné aux consuls étrangers qui résident à Alger. C'est
-l'habitude que, dans les mutations de gouvernement, sur un même
-territoire, ces consuls continuent à agir en vertu de _l'exequatur_ et
-des pouvoirs qu'ils avaient auparavant. Cela s'est ainsi pratiqué en
-Afrique, lors de notre prise de possession, non-seulement pour le
-consul d'Angleterre, mais pour les consuls des autres puissances; et
-depuis, quand un consulat est devenu vacant, quand un nouveau consul a
-été appelé, il a été obligé de demander et de recevoir _l'exequatur_
-du gouvernement français, et il n'a pu entrer en fonctions sans
-l'avoir reçu. Il en résulte qu'aujourd'hui la plupart des consuls qui
-résident en Algérie, ayant été nommés depuis notre occupation, ont
-reçu _l'exequatur_ du gouvernement du roi, et exercent leurs fonctions
-en vertu de cet _exequatur_.
-
-Le consul anglais à Alger (et il n'est pas le seul), étant antérieur à
-1830, le poste n'étant pas devenu vacant depuis, il n'y a pas eu lieu
-à lui donner un nouvel _exequatur_; mais j'ajoute que ce même consul
-ayant demandé, pour un vice-consul de sa nation, le droit de se
-transporter d'un point de l'Algérie sur un autre point, il lui a été
-répondu que, pour obtenir cette translation, le vice-consul aurait
-besoin d'un _exequatur_ nouveau; et la translation n'a pas été
-autorisée et ne le sera point jusqu'à ce que le nouvel _exequatur_ ait
-été donné. (_Marques d'adhésion au centre._) Et le jour où le poste de
-consul anglais à Alger deviendra vacant, le principe qui a été
-appliqué à tous les autres postes le sera également à celui-ci. Aucun
-consul nouveau ne sera installé s'il ne demande et s'il n'obtient
-_l'exequatur_ du gouvernement du roi.
-
-Il n'y a donc rien eu de particulier dans ce qui a été fait à l'égard
-du consul anglais.
-
-La même maxime, la même règle a été suivie pour lui et pour tous les
-autres consuls des puissances européennes dans l'Algérie. Je répète
-que ce point avait déjà été éclairci devant la Chambre, et que la
-réponse que j'ai l'honneur de lui faire lui avait déjà été plusieurs
-fois adressée.
-
-Le second point se rapporte à la connaissance que j'ai donnée, il y a
-quelque temps, à la Chambre, d'une dépêche de l'ambassadeur du roi en
-Angleterre, sur une conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen,
-quant à nos possessions en Algérie.
-
-Je rectifie d'abord une assertion complétement fausse. Jamais il n'est
-entré dans ma pensée que l'ambassadeur du roi pût adresser, et jamais
-il n'a adressé aucune parole, je ne dirai pas pour demander l'adhésion
-du gouvernement britannique à notre possession de l'Algérie, mais pour
-élever, pour admettre qu'on pût élever une question à ce sujet,
-jamais.
-
-M. DURAND (_de Romorantin_).--Mais je n'ai pas dit le contraire.
-
-_M. le ministre._--On a dit tout à l'heure à cette tribune, j'ignore
-si c'est l'honorable préopinant ou un de ceux qui l'ont précédé, on a
-dit que le gouvernement du roi avait demandé l'adhésion de
-l'Angleterre à notre établissement en Algérie. Je nie le fait.
-
-Dans la conversation que je rappelais à la Chambre, lord Aberdeen,
-spontanément, a dit à l'ambassadeur du roi à Londres, qu'en 1830 il
-avait fait, contre notre occupation en Algérie, des protestations, des
-réclamations vives, incessantes, mais que maintenant il ne reprenait
-pas cette position, que son attitude était différente, que dix ans de
-possession étaient à ses yeux un fait grave, un fait accompli, et que,
-sur ce sujet, il n'avait pas d'_objection_ ou d'_observation_ à faire;
-j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.
-
-La conversation, je le répète, n'avait pas été provoquée, les paroles
-ont été dites spontanément; la sanction du temps, la conquête devenant
-progressivement un fait accompli, voilà ce qui a frappé lord Aberdeen,
-ce qu'il a dit simplement et sensément; car, en vérité, c'est là un
-fait simple, évident, et qui ne devait pas donner lieu à un tel débat.
-
-Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai dit à cette
-tribune: «La France a conquis Alger, la France gardera sa conquête.»
-Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète aujourd'hui;
-tout le monde les répète, ou est bien près de les répéter. Mais vous
-ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en venir là; vous
-ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de temps; c'est ce
-qui est arrivé à toutes les conquêtes du monde; la sanction du temps
-leur donne seule une autorité, une sécurité reconnue.
-
-Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du roi à Londres
-n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction
-progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie;
-paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne
-intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre au bout
-de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en
-1830, avaient été si vives.
-
-Ce sont ces explications, spontanément données, qui m'ont été
-loyalement transmises par l'ambassadeur du roi à Londres. Qu'il y ait
-dans les termes telle ou telle variante, peu importe. Entre hommes
-sérieux et sensés, c'est du fond des choses qu'il s'agit; je ne viens
-pas élever ici une discussion de mots; je constate un grand fait,
-c'est que la France a conquis Alger, et que déjà douze ans de
-possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé contre cette
-occupation les objections les plus graves, les réclamations les plus
-vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une attitude toute
-différente, et à garder, sur cette question, le même silence qu'avait
-aussi gardé son prédécesseur.
-
-Quand un temps encore plus long se sera écoulé, quand l'autorité de
-nouvelles années se sera encore ajoutée à celle de notre ferme
-intention de garder notre établissement d'Afrique, vous verrez le
-cabinet anglais, comme les autres cabinets, et la Porte elle-même,
-faire des pas nouveaux, et la sanction la plus complète, la plus
-définitive, l'aveu de tout le monde viendra consommer notre
-établissement d'Afrique, ainsi que cela est arrivé pour toutes les
-grandes conquêtes. Il n'y en a aucune qui ait passé dans le droit
-européen le lendemain même du jour où, en fait, elle avait été
-accomplie. Il n'y en a aucune qui n'ait eu besoin de beaucoup
-d'années pour être transformée en droit définitif et reconnu de tous.
-Ce qui arrive aujourd'hui à l'égard de l'Algérie n'a rien d'étrange;
-c'est l'histoire de toutes les grandes mutations de territoire; le
-temps seul les consacre irrévocablement.
-
-J'en viens à quelques paroles attribuées au président du conseil des
-ministres à Madrid. On prétend, et quelques journaux ont dit, mais je
-n'ai à cet égard aucune certitude, on prétend, dis-je, que M. le
-président du conseil a affirmé que le gouvernement anglais, après
-avoir adhéré aux principes que nous avons suivis, en ce qui concerne
-la remise des lettres de créance de l'ambassadeur du roi à Madrid,
-avait rétracté son adhésion, et que le cabinet espagnol était en
-possession d'une dépêche dans laquelle le cabinet anglais adhérait à
-des maximes contraires.
-
-Je n'hésite pas à dire que j'ai eu connaissance, connaissance
-officielle, de la dépêche dans laquelle lord Aberdeen écrit au
-ministre d'Angleterre à Madrid qu'il approuve les maximes que la
-France a soutenues à cet égard. La question était discutée avec détail
-dans cette dépêche, entre autres en ce qui touche la constitution
-espagnole. J'ai une trop haute idée de la fermeté d'esprit et de
-l'honneur du ministre des affaires étrangères de Sa Majesté
-Britannique pour jamais supposer qu'après avoir ainsi pensé et écrit
-il ait presque aussitôt rétracté son dire, et que le cabinet espagnol
-soit en état de produire une dépêche contraire. Comme de raison,
-existât-elle, elle ne serait pas venue à ma connaissance; mais je suis
-fermement convaincu qu'elle n'existe pas, et que le cabinet
-britannique persiste dans les maximes qu'il a adoptées et ouvertement
-professées, comme nous, sur cette question.
-
-M. le président du conseil à Madrid paraît avoir nié également
-qu'aucun renseignement, aucun avis eût été donné au gouvernement
-espagnol par l'administration française sur des mouvements qui se
-préparaient dans les provinces basques, avant le mois d'octobre de
-l'année dernière. J'avais dit, en effet, à cette tribune, que
-l'administration des douanes sur la frontière avait informé le consul
-d'Espagne, à Bayonne, que des armes, des munitions, passaient
-secrètement la frontière dans un but qu'elle ne connaissait pas,
-qu'elle ne pouvait expliquer, mais qui semblait indiquer un projet de
-quelque mouvement politique.
-
-J'ai une réponse bien simple à faire à M. le ministre des affaires
-étrangères à Madrid; c'est de lire la lettre même, dans laquelle, le
-25 juin 1841, le consul d'Espagne à Bayonne remerciait le directeur
-des douanes françaises des avis qu'il lui avait donnés à ce sujet:
-
- «Bayonne, 25 juin 1841.
-
-«Monsieur le directeur,
-
-«Après avoir reçu votre obligeante communication du 14 de ce mois, je
-me suis empressé d'en informer S. Exc. M. le ministre des affaires
-étrangères de Sa Majesté Catholique, et en même temps j'ai réclamé,
-des autorités des provinces limitrophes, toutes les données et
-renseignements qui seraient à leur connaissance, relativement à
-l'usage qu'on aurait fait du soufre et salpêtre exportés de cette
-place pour l'Espagne. Je comptais recevoir, dans un bref délai, le
-résultat de mes démarches pour vous le transmettre de suite; mais
-voyant le retard qu'éprouvent les réponses des autorités à qui j'ai
-demandé les renseignements, je ne puis différer plus longtemps de vous
-témoigner, monsieur le directeur, ma profonde gratitude pour les
-importantes nouvelles que vous avez eu la bienveillance de me
-communiquer.
-
-«Agréez, etc.
-
- «Le consul d'Espagne,
- «J.-J. DE ARGUINSEGUI.
-
-
-«À monsieur le directeur des douanes à Bayonne.»
-
-J'ignore si M. le ministre des affaires étrangères à Madrid a eu
-connaissance de cette lettre; mais le consul d'Espagne affirme qu'il
-lui a transmis les renseignements qu'il avait lui-même reçus.
-
-Je m'arrête ici, messieurs; je ne veux point rentrer, je le répète,
-dans les débats qu'on a essayé tout à l'heure de renouveler à cette
-tribune. Si la Chambre jugeait un nouveau débat nécessaire, si elle
-croyait, par exemple, que, malgré tout ce qui a été dit dans la
-discussion de l'adresse, la politique du gouvernement du roi, quant à
-l'Espagne, a besoin de nouvelles explications, je n'hésiterais pas à
-les donner; mais la Chambre se rappelle que j'ai déjà exposé, devant
-elle, cette politique, que j'ai discuté les faits récents dans
-lesquels elle s'était manifestée, et qu'aucune réplique ne s'est
-élevée de ces bancs; les explications que j'ai données sont restées
-alors, il y a trois semaines ou un mois, sans réponse. Rien n'est
-changé depuis, et, quant à moi, je ne sens aucun besoin de
-recommencer.
-
-Sur tous les faits dont on vient de parler, j'ai rétabli la vérité; je
-l'ai rétablie, je pense, avec un degré d'exactitude et d'évidence qui
-n'est pas susceptible de contestation. C'est tout ce que j'ai à faire
-en ce moment; la suite de la discussion m'apprendra si j'ai quelque
-chose de plus à dire. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-
-
-
-CXIX
-
-Discussion sur les missions extraordinaires ordonnées par le ministre
-des affaires étrangères.
-
---Chambre des députés.--Séance du 4 avril 1842.--
-
-
-Dans la discussion du projet de loi relatif aux crédits
-supplémentaires et extraordinaires, demandés pour les exercices 1841
-et 1842, les missions extraordinaires ordonnées par le département des
-affaires étrangères furent l'objet de diverses observations et
-attaques; notamment de la part de M. Glais-Bizoin, député des
-Côtes-du-Nord. Je lui répondis par les explications suivantes:
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Les observations de
-l'honorable préopinant portent sur deux points.
-
-Il demande d'abord que des explications soient données à la Chambre,
-comme elles l'ont été à la commission. Si l'honorable préopinant ou
-quelque autre membre voulait indiquer les objets spéciaux sur
-lesquels des explications lui semblent nécessaires, je serais prêt à
-les donner; mais je ne puis d'une manière générale et par avance,
-répéter ici à la Chambre tout ce que j'ai dit à la commission. Je ne
-demande pas mieux que de présenter à la Chambre, sur les différentes
-missions étrangères, tous les renseignements qu'elle désirera.
-J'attends qu'on me les indique.
-
-Sur le second point, j'ai peine à croire que l'honorable préopinant
-lui-même puisse sérieusement supposer que j'aie avoué l'infériorité ou
-l'insuffisance de notre politique; ce que j'ai dit à la commission, ce
-que j'avais dit à la Chambre l'année dernière, ce que je répète
-aujourd'hui, c'est l'insuffisance de nos moyens d'information. Il est
-vrai que nous avons, relativement à d'autres États, des moyens
-d'information incomplets et précaires. L'honorable préopinant lui-même
-en signalait un tout à l'heure; il parlait de l'insuffisance des
-traitements de nos agents consulaires. Il a raison, il en résulte
-qu'ils sont souvent mal informés. Le nombre de nos agents consulaires
-ne suffit pas non plus. Il y a des points sur lesquels il importerait
-beaucoup d'en avoir, et où nous en avons manqué jusqu'à présent. La
-commission du budget l'a reconnu elle-même, comme on le verra dans son
-rapport. Et ce que l'honorable préopinant a dit des agents
-consulaires, je le dis également, sur certains points, des agents
-politiques. Tantôt les traitements sont insuffisants; tantôt les
-agents manquent. Mais c'est uniquement de l'insuffisance des
-informations que j'ai parlé; il en résulte de grands inconvénients
-pour notre politique, et nous les avons plus d'une fois rencontrés.
-Une puissance voisine a, dans les diverses parties du globe, des
-établissements beaucoup plus multipliés que les nôtres, un commerce
-beaucoup plus étendu et plus actif, des voyageurs libres beaucoup plus
-nombreux, et qui tiennent à devoir d'informer leur gouvernement de
-tout ce qu'ils observent. Pour nous, nous sommes obligés de suppléer à
-ces moyens-là, tantôt par nos seuls agents officiels, tantôt par des
-missions extraordinaires. Il est donc naturel, il est indispensable
-qu'elles soient nombreuses; et quiconque a gouverné le département des
-affaires étrangères en a reconnu le besoin. Pour mon compte, je suis
-prêt, je le répète, à donner, sur ce sujet tous les renseignements,
-toutes les explications que la Chambre désirera.
-
-
-M. Glais-Bizoin ayant particulièrement insisté sur les missions
-extraordinaires dans la Plata et en Grèce, je lui répondis:
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Quant à ce qui regarde
-Buenos-Ayres, j'aurai l'honneur de rappeler à la Chambre que cette
-question a déjà été plusieurs fois débattue devant elle, que tous les
-renseignements que je pourrais donner lui ont déjà été communiqués, et
-que la Chambre a pensé qu'à tout prendre la question de Buenos-Ayres a
-été résolue aussi bien que le comportaient les difficultés de la
-situation. Je ne reviendrai donc pas sur ce point; je n'aurais aucun
-détail de quelque valeur à ajouter à ceux dont la Chambre a déjà eu
-connaissance; c'est uniquement sur la question de la mission en Grèce
-que je désire donner à la Chambre quelques éclaircissements.
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Pardon, monsieur le ministre, j'aurais une
-observation à faire. La solution de la question de Buenos-Ayres peut
-avoir été acceptée par la Chambre, à la satisfaction du cabinet; mais
-la question de la mission est complétement inconnue à la Chambre: je
-ne pense pas qu'aucun membre me démente sur ce point; la Chambre et le
-pays ont besoin, j'en suis convaincu, avant d'approuver la dépense
-occasionnée par cette mission, de connaître quels fruits elle a
-produits.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--La mission dont parle le
-préopinant est complétement étrangère à mon administration, comme
-toute l'affaire de Buenos-Ayres que j'ai trouvée conclue et que j'ai
-eu à justifier devant la Chambre, ce que j'ai fait sans hésiter,
-quoique je n'y eusse pris aucune part. Cette mission a été du reste
-peu importante; elle avait pour objet de mettre un officier
-d'état-major en communication avec l'un des généraux insurgés dans
-l'intérieur de l'Amérique du Sud, et de se procurer, sur l'état de ce
-général et sur ses moyens d'action, des renseignements. C'est là tout
-ce que je connais de cette mission, qui ne mérite pas, je crois, une
-longue attention de la Chambre. J'en viens à la Grèce.
-
-Au commencement de 1841, l'état de la Grèce appela l'attention la plus
-sérieuse du gouvernement du roi; il nous parut mauvais. La
-tranquillité intérieure de la Grèce semblait menacée, et par la
-faiblesse de l'administration publique, et par l'ébranlement de toutes
-les passions nationales. La Chambre se rappelle qu'à cette époque,
-l'île de Candie était en pleine insurrection; d'autres insurrections
-étaient près d'éclater sur les frontières continentales; les rapports
-pacifiques entre la Grèce et l'empire ottoman pouvaient être, d'un
-moment à l'autre, sérieusement compromis. Au dedans, des vices d'un
-autre genre donnaient de graves inquiétudes. L'administration semblait
-inerte, sans énergie, incapable non-seulement d'améliorer l'état
-social, mais d'exercer réellement le pouvoir.
-
-De tout cela résultait, pour les puissances protectrices de la Grèce
-et qui ont fondé cet État, de véritables inquiétudes sur ses destinées
-futures. C'est au milieu de cette situation que la mission dont M.
-Glais-Bizoin vient de rappeler le souvenir a été décidée et accomplie.
-
-Elle a eu un triple objet: d'abord de mettre le gouvernement du roi
-bien au courant des faits, au courant de l'état intérieur de
-l'administration grecque; ensuite de nous faire bien apprécier son
-état financier, et de nous diriger dans les importantes résolutions
-que nous avions à prendre à cet égard; enfin de faire entendre au
-gouvernement et au peuple grec des conseils amis, de les bien avertir
-que toute tentative de soulèvement, toute tentative d'extension de
-territoire pourrait avoir, pour la solidité de l'État grec, les
-conséquences les plus déplorables, de les contenir ainsi sans les
-abattre, sans leur donner le sentiment d'une contrainte étrangère, en
-leur donnant au contraire la ferme confiance que la consolidation et
-le développement de l'État grec, étaient le seul but de notre
-politique.
-
-Il fallait, pour une telle mission, un homme que ses antécédents
-missent en rapport avec la population grecque, un homme qui eût donné
-à la Grèce d'éclatantes preuves de dévouement et d'affection, qui eût
-de l'autorité pour parler aux patriotes grecs, aux patriotes les plus
-animés, les plus faciles à entraîner. Le choix de l'homme qui a rempli
-cette mission n'a point été, comme l'honorable membre le disait tout à
-l'heure, un pur choix d'amitié. Sans doute l'honorable M. Piscatory
-est de mes amis; mais s'il n'avait eu que ce titre, je n'aurais jamais
-pensé à l'envoyer en Grèce. Il a reçu cette mission parce qu'il avait
-rendu à la Grèce de vrais services, parce qu'il pouvait se faire
-écouter des hommes qu'il importait le plus d'avertir.
-
-Et sa mission a eu réellement l'effet que j'en attendais. Il a
-parcouru la Grèce entière; il a porté partout le sentiment de la
-bienveillance, de la bienveillance active de la France. Le parti
-national en Grèce, je me sers à regret du mot _parti_, je ne devrais
-pas l'employer, ce n'est pas un parti, c'est la Grèce elle-même, la
-Grèce a naturellement confiance dans l'amitié de la France; mais cette
-confiance pouvait être ébranlée; il importait qu'elle fût raffermie,
-et qu'elle le fût, non pas en se prêtant aux passions et aux
-entraînements de la Grèce, mais en les réprimant au contraire, en
-engageant la Grèce à les réprimer elle-même.
-
-C'est là ce qui a été fait. Pour mon compte, je me félicite et de la
-mission et de ses résultats. La Grèce a été à la fois rassurée et
-contenue. Elle a eu confiance dans la sincérité de nos avis, et elle a
-eu raison, car notre conduite a été parfaitement loyale. Nous n'avons
-point cherché là un succès d'influence exclusive, un triomphe
-personnel dans la rivalité des influences européennes. Au moment même
-où la mission de M. Piscatory s'accomplissait, le cabinet grec a été
-changé; un ministère nouveau a été formé; il n'appartenait point, par
-son chef du moins, à ce qu'on appelle le parti français; il semblait,
-non pas imposé, à Dieu ne plaise que je me serve d'un tel mot, mais
-porté en Grèce par une influence différente de la nôtre. Nous l'avons
-accepté hautement, nous l'avons soutenu; nous avons fait taire toutes
-les rivalités, toutes les jalousies. Ce cabinet n'a pas réussi; il
-n'est pas resté au pouvoir; nous avons été complétement étrangers à sa
-chute. Et, de même que nous l'avions hautement accepté et que nous
-n'avions rien fait pour l'éloigner du pouvoir, de même nous avons
-porté à son successeur, qui passe pour appartenir au parti de la
-France, le même loyal appui.
-
-Le résultat de la mission a répondu, je le répète, à l'intention qui
-l'avait inspirée. La Grèce est aujourd'hui à la fois plus animée et
-plus calme, plus confiante dans le présent et moins impatiente sur son
-avenir. Elle est entrée dans la voie des améliorations. La sagesse de
-son roi saura l'y conduire d'accord avec le zèle de ses ministres; et
-à mesure que ces heureux résultats se développeront, on reconnaîtra de
-plus en plus que l'amitié loyale et prudente de la France n'y est pas
-étrangère.
-
-
-M. Glais-Bizoin ayant dit que le ministre ordinaire de France en Grèce
-eût pu et dû suffire pour atteindre le but du la mission
-extraordinaire dont j'avais chargé M. Piscatory, je repris la parole:
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je croyais, je l'avoue,
-avoir répondu d'avance à l'observation que vient de faire l'honorable
-préopinant.
-
-Il oublie que la Grèce est un pays libre, très-libre, où les
-populations ne se gouvernent pas uniquement par les relations
-officielles, par les influences diplomatiques, un pays où les
-influences personnelles, où les souvenirs récents et populaires ont
-beaucoup d'influence et d'action.
-
-Il oublie que le but de la mission de M. Piscatory était, comme je le
-disais tout à l'heure, d'inspirer à la population grecque confiance et
-modération, de la contenir dans les mouvements passionnés qu'elle
-ressentait, et, en même temps, d'empêcher qu'elle ne s'irritât par la
-crainte d'une intervention étrangère. Je rends ici, et je suis bien
-aise de rendre haute et pleine justice au ministre de France en Grèce;
-il a constamment rempli tout son devoir; il a constamment et hautement
-pratiqué la politique de la France; mais il n'avait pas, avec la
-population grecque, avec ses chefs épars sur tout le territoire, ces
-rapports anciens et personnels qui, dans les moments critiques,
-exercent tant d'influence. C'est là ce que nous avons cherché quand
-nous avons envoyé M. Piscatory en Grèce; et l'effet, je n'hésite pas à
-le redire, a prouvé que nous avions raison.
-
-
-
-
-CXX
-
-Discussion sur les relations des gouvernements français et espagnol.
-
---Chambre des députés.--Séance du 6 avril 1842.--
-
-
-Dans la discussion des crédits supplémentaires et extraordinaires
-réclamés pour les exercices 1841 et 1842, M. Berville, député de
-Seine-et-Oise, attaqua le gouvernement au sujet des secours accordés
-aux réfugiés espagnols et de l'appui qu'ils avaient, selon lui, trouvé
-en France pour leurs tentatives contre le régent d'Espagne, le général
-Espartero. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je remercie
-l'honorable préopinant de deux choses: la première d'avoir écarté de
-cette question tout autre intérêt que l'intérêt français; la seconde,
-de la loyauté et de la modération de son langage.
-
-Il a fait porter ses observations sur deux points: la conduite du
-gouvernement français au moment de l'insurrection qui a éclaté en
-Espagne au mois d'octobre dernier, et l'envoi de notre ambassadeur à
-Madrid.
-
-Sur le premier point, il a trouvé que nous n'avions pas suffisamment
-ménagé la susceptibilité du gouvernement espagnol, ni prévu et prévenu
-les impressions publiques en Espagne.
-
-L'honorable préopinant a paru croire que les réfugiés qui, à cette
-époque, sont rentrés en grand nombre sur le territoire espagnol, y
-étaient rentrés par suite d'un complot auquel nous n'avions pas
-connivé, mais que nous n'avions pas empêché, autant que cela était en
-notre pouvoir.
-
-L'honorable préopinant a oublié que les réfugiés espagnols rentraient,
-à cette époque, en Espagne, en vertu de l'amnistie qui venait d'être
-prononcée, que c'était là ce qui avait amené l'affluence des réfugiés
-espagnols vers la frontière, et qu'il avait fallu une suspension
-formelle de l'amnistie, prononcée par le gouvernement espagnol, pour
-arrêter ce mouvement.
-
-L'autorité française y était complétement étrangère.
-
-Lorsque le gouvernement espagnol, suspendant les effets de l'amnistie,
-s'est adressé à nous pour nous demander de faire interner les réfugiés
-dont la présence l'inquiétait, nous avons obtempéré à sa demande; non
-pas que nous nous considérions,... comment dirai-je?... comme des
-gendarmes obligés d'agir à la première réquisition des autorités
-espagnoles. En même temps que nous avons toujours voulu remplir envers
-le gouvernement espagnol tous les devoirs du droit des gens, nous nous
-sommes toujours réservé la liberté de notre jugement et de notre
-conduite, la liberté d'examiner si en effet tels ou tels réfugiés
-donnaient au gouvernement espagnol de justes raisons de plainte. C'est
-à l'autorité française qu'il appartient d'apprécier la conduite des
-réfugiés comme de déterminer le lieu où ils doivent résider. Nous
-avons toujours gardé, nous garderons toujours avec soin notre droit;
-mais, en même temps, toutes les fois que nous avons acquis la
-conviction que la conduite de tels ou tels réfugiés inquiétait
-légitimement, menaçait réellement la tranquillité de l'Espagne, nous
-les avons fait interner. En ceci donc nous avons fait tout ce qui se
-pouvait, en respectant la justice et l'hospitalité, pour ménager la
-susceptibilité du gouvernement espagnol.
-
-Nous avons fait plus; nous avons continué à prendre sur notre
-frontière, quelque onéreuses, quelque pénibles qu'elles fussent pour
-notre population, toutes les précautions propres à empêcher le
-renouvellement de la guerre civile en Espagne. Nous avons continué de
-surveiller, d'interdire soigneusement l'introduction de munitions et
-d'armes dans les provinces basques. Nous avons continué de donner à
-cet égard aux autorités espagnoles d'utiles avertissements. Et ce ne
-sont point les seules autorités locales qui, d'elles-mêmes et
-confidentiellement, ont donné tel ou tel avis; elles n'ont agi que par
-les ordres de l'autorité centrale. Ce qu'elles ont fait dans un cas
-que j'ai déjà eu l'honneur de citer à la Chambre, elles l'ont fait
-souvent; elles le font encore aujourd'hui.
-
-Ce que la Chambre ignore, c'est que naguère des douaniers français ont
-soutenu une lutte sanglante pour empêcher des réfugiés espagnols de
-rentrer en armes sur le territoire espagnol, et que, dans cette lutte
-plusieurs de nos douaniers ont été dangereusement blessés, remplissant
-ainsi, au péril de leur vie, des devoirs dont, à la rigueur, ils
-auraient pu se dispenser. Nous ne voulons pas qu'ils s'en dispensent;
-nous voulons faire tout ce qui se peut pour ménager la susceptibilité
-espagnole, et prévenir ces impressions populaires dont a parlé
-l'honorable préopinant. Mais il n'est pas aisé de prévenir de telles
-impressions dans un pays livré à des mouvements, à des incidents
-journaliers qu'il faut bien qualifier de révolutionnaires, dans un
-pays où, au milieu d'un banquet public, un capitaine général laisse
-porter un toast à la mort du roi! (_Exclamations._) Cela s'est passé à
-Valence.
-
-M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Je n'en accuse certes point le gouvernement
-espagnol, mais c'est là, à coup sûr, une preuve de la fermentation
-anarchique dans laquelle est plongée une portion du pays.
-(_Agitation._)
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Ces paroles peuvent être... (_Bruit._)
-
-_M. le ministre._--Je n'ai pas entendu l'interruption.
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Je disais que ces paroles peuvent donner lieu
-ailleurs à la même interprétation que celles qui ont été prononcées
-dans une autre enceinte.
-
-_M. le ministre._--Messieurs, je ne voudrais à aucun prix, accepter,
-commenter à cette tribune l'assimilation que vient de faire
-l'honorable préopinant.
-
-_Au centre._--Très-bien!
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Ce n'est pas une assimilation; je dis que c'est
-blâmable partout!
-
-Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Ce que j'ai dit, je l'ai dit uniquement pour
-prouver combien il est difficile de prévenir les emportements de la
-crédulité populaire dans un pays livré à de tels mouvements.
-
-J'arrive au second objet des observations de M. Berville, et en
-vérité, je croyais y avoir déjà répondu dans la discussion de
-l'adresse, et j'ai peu de chose à ajouter à ce que j'ai dit alors.
-
-L'honorable M. Berville reconnaît que l'envoi d'un ambassadeur a été
-fait dans un esprit bienveillant, pour resserrer les liens de la
-France et de l'Espagne; il reconnaît que le choix de l'ambassadeur, M.
-de Salvandy, était en harmonie avec ce dessein. Cela convenu, comment
-avons-nous agi quant aux lettres de créance? Nous avons agi comme nous
-avions agi ailleurs, selon nos maximes de droit, selon nos précédents
-de fait, acceptés et pratiqués par les autres nations de l'Europe. M.
-Berville ne me paraît pas s'être rendu un compte bien exact des faits.
-Selon lui, au fond, il était indifférent que les lettres de créance
-fussent adressées à telle ou telle personne. Messieurs, rien n'est
-moins indifférent que l'adresse des lettres de créance. Celles-ci, par
-exemple, étaient adressées à la reine d'Espagne; c'était auprès de la
-reine que l'ambassadeur était accrédité. S'il eût été accrédité auprès
-du régent, qu'aurait-il pu arriver? Il aurait pu arriver qu'une
-révolution, un mouvement populaire, comme ceux que nous avons vus
-depuis quelques années en Espagne, écartât la reine Isabelle sans
-écarter le régent; l'ambassadeur eût été obligé de rester à son
-poste... (_Léger bruit._) J'ose dire aux honorables membres qui
-m'interrompent...
-
-M. ODILON BARROT.--Personne n'interrompt.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--J'ose dire aux honorables
-membres qu'ils sont peu au courant des maximes du droit public: quand
-un agent est accrédité auprès d'une personne, il reste à son poste
-tant que cette personne est au pouvoir, quels que soient les
-changements qui surviennent dans la forme du gouvernement. Et c'est là
-une des principales raisons pour lesquelles, dans l'intérêt de la
-monarchie, on accrédite en général les agents diplomatiques auprès du
-souverain, même mineur, même incapable d'exercer le pouvoir. On veut
-prêter ainsi au trône une force morale qui le protége, même au milieu
-des révolutions intérieures; on veut que les puissances étrangères ne
-soient pas compromises, par la situation de leurs agents, dans les
-mouvements qui pourraient troubler les régions secondaires de l'État.
-En nous conformant à ces maximes, à ces usages, nous avons agi dans
-l'intérêt de la monarchie espagnole elle-même, dans l'intérêt de cette
-jeune reine que nous voulions entourer de notre déférence et de notre
-appui.
-
-Est-ce que ce sont là des motifs puérils, des considérations
-d'étiquette? Qu'aurions-nous dû faire selon l'honorable M. Berville?
-Nous aurions dû faire la volonté du gouvernement espagnol, et il nous
-en donne pour raison l'opinion d'un ministre anglais. Ce ne sont pas
-là nos règles de conduite.
-
-Nous avons agi dans l'intérêt de la monarchie en Espagne comme en
-France, et selon notre propre jugement.
-
-L'honorable préopinant a donc, selon moi, mal apprécié les faits et
-les situations. Il est également mal informé des détails.
-
-Il nous reproche de n'avoir montré aucun esprit de conciliation, et à
-cet égard, il a encore cité des paroles étrangères. Un moyen
-d'arrangement, a-t-il dit, la remise des lettres de créance à la
-reine, en présence du régent, a été proposé par l'Angleterre, mais
-trop tard. Il y a ici une inexactitude. L'honorable ambassadeur que le
-roi avait envoyé en Espagne a lui-même, dès les premiers moments, fait
-cette ouverture; il a offert que les lettres de créance fussent
-remises à la reine, en présence du régent, qui les recevrait
-immédiatement de la main de la reine et ferait la réponse.
-
-Et au moment même où notre ambassadeur faisait cette proposition à
-Madrid, je lui mandais par une dépêche télégraphique: «Ne remettez vos
-lettres de créance qu'entre les mains de la reine, en présence du
-régent.»
-
-Ainsi ce moyen de conciliation, la France elle-même l'avait proposé au
-début; la France est allée, en fait de conciliation, aussi loin
-qu'elle le pouvait faire sans abandonner ses propres maximes, ses
-propres pratiques, celles de tous les États monarchiques, les intérêts
-de la monarchie elle-même.
-
-Un dernier mot, messieurs. L'honorable préopinant ne connaît pas bien
-non plus la dernière situation, l'état actuel des faits. Il a dit que
-les rapports diplomatiques avec l'Espagne étaient rompus. Cela n'est
-pas. Nous sommes avec l'Espagne, dans une situation délicate, mais
-régulière...
-
-M. BILLAULT.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Nous avons un chargé d'affaires à Madrid, comme
-l'Espagne en a un à Paris. Il n'a pas convenu à l'Espagne de recevoir
-l'ambassadeur du roi aux conditions auxquelles il était envoyé. Je
-l'ai déjà dit dans la discussion de l'adresse; l'Espagne a été dans
-son droit, elle est juge de la conduite que sa constitution lui
-impose, comme nous sommes, nous, juges de la nôtre. Nous n'avons jugé
-à propos d'envoyer un ambassadeur en Espagne que d'après telles
-maximes et sous telles formes; elle n'a pas jugé à propos de le
-recevoir dans ces formes et d'après ces maximes: elle est dans son
-droit comme nous dans le nôtre.
-
-Qu'en est-il résulté? Qu'il n'y a pas d'ambassadeur de France à Madrid
-ni d'ambassadeur d'Espagne à Paris; mais les rapports des deux États
-ne sont point rompus; la situation est régulière et il peut arriver
-tel moment où elle change par des procédés également réguliers. Je ne
-puis ni ne dois indiquer ici quand ou comment ce changement pourrait
-arriver; je me contente de dire qu'il est possible, et qu'il n'y a
-rien là d'inouï, ni d'irrémédiable, rien dont on ne rencontre plus
-d'un exemple dans les relations diplomatiques et pacifiques des États.
-(_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
-
-
-
-
-CXXI
-
-Discussion sur l'affaire du _Marabout_, navire de commerce nantais,
-capturé par un bâtiment anglais, en vertu des conventions de 1831 et
-1833 pour l'abolition de la traite des nègres.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 11 avril 1842.--
-
-
-M. le marquis de Boissy ayant adressé des interpellations au cabinet
-sur l'arrestation et le traitement qu'avait subis le navire nantais
-_le Marabout_, en vertu des conventions de 1831 et 1833 et du droit de
-visite, je donnai à la Chambre des pairs les explications suivantes.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--La Chambre trouvera
-bon, je pense, que j'écarte de ce débat toute observation, toute
-récrimination purement personnelles; elles me paraîtraient peu dignes,
-et sont, je l'espère, inutiles. J'ai la confiance que la Chambre n'a
-jamais supposé que j'eusse l'intention de manquer envers elle d'égards
-et de ne pas lui donner les explications qu'elle a droit de recevoir
-dans toutes les questions d'intérêt public. Jamais je n'ai eu une
-telle pensée; j'ai le plus profond respect pour les droits de la
-Chambre et pour sa participation à de telles questions.
-
-J'ai aussi un grand respect pour les droits personnels de chaque
-membre de cette Chambre; cependant je ne saurais admettre qu'un membre
-de la Chambre soit la Chambre tout entière, ni que le gouvernement
-soit tenu de répondre aux interpellations qui lui sont adressées par
-un membre de cette Chambre, comme si la question lui était faite par
-la Chambre elle-même. (_Mouvement._)
-
-Personne n'ignore que c'est le droit du gouvernement de juger s'il lui
-convient, dans l'intérêt du pays, de répondre ou de ne pas répondre
-aux interpellations qui lui sont adressées par l'un des membres des
-Chambres. J'ajouterai que, samedi dernier, lorsque des questions sur
-l'affaire du _Marabout_ m'ont été faites, je n'étais pas en mesure d'y
-répondre; les pièces ne m'étaient pas encore arrivées. Je ne pouvais
-pas, je ne devais pas me hasarder à raconter les faits sur des
-témoignages incertains et avant d'en avoir pleine et entière
-connaissance. C'est seulement il y a trois ou quatre jours que j'ai
-reçu les pièces; encore sont-elles incomplètes; plusieurs, et des plus
-importantes, me manquent. Cependant je n'hésite pas à entrer dans
-l'exposé des faits.
-
-Je dois d'abord faire observer à la Chambre, que l'arrestation du
-_Marabout_ est le premier fait de ce genre qui se soit élevé depuis
-onze ans que les traités de 1831 et 1833 s'exécutent. Un grand nombre
-de bâtiments avaient été visités, français par des croiseurs anglais,
-anglais par des croiseurs français. Sans doute, dans ces visites,
-quelques abus ont pu être commis, quelques plaintes ont pu être
-élevées; jamais on n'avait été jusqu'à l'arrestation d'aucun bâtiment,
-jusqu'à la réclamation officiellement formée d'une indemnité devant
-l'un ou l'autre des gouvernements. Cela prouve du moins que les
-traités n'ont pas eu, pendant dix ou douze ans, des conséquences aussi
-graves, aussi menaçantes qu'on le prétend depuis quelques mois.
-
-J'arrive au fait particulier du _Marabout_.
-
-Ce bâtiment a été arrêté, en vertu des traités, au sortir de Bahia,
-comme suspect de se livrer à la traite des nègres. Que la suspicion
-fût ou non fondée, il ne m'appartient pas de le décider ici,
-l'arrestation a eu lieu.
-
-La Chambre va voir quelles en ont été les suites.
-
-Le bâtiment, dûment ou indûment arrêté, a été envoyé par le capitaine
-capteur devant la juridiction française la plus voisine, c'est-à-dire
-à Cayenne. En cela, le capitaine capteur s'est exactement conformé aux
-traités. Il y a, je crois, dérogé en un point important. Au lieu de
-conduire l'équipage français tout entier à Cayenne, comme il devait le
-faire aux termes du traité, il l'a transporté sur son bâtiment, puis
-il a envoyé le _Marabout_ avec quelques hommes à Cayenne, et il a
-conduit le reste de l'équipage et des passagers à Rio de Janeiro. Je
-crois qu'en cela il s'est écarté de l'esprit et même de la lettre des
-traités, et que sa conduite donne lieu à de justes réclamations.
-
-Le capitaine du _Marabout_, arrivé à Cayenne, a été traduit devant la
-cour royale française; la question de savoir si le _Marabout_ était
-bien réellement ou non un bâtiment négrier a été soumise à la cour. La
-cour a décidé que l'arrestation était illégitime, et que le bâtiment
-n'était pas négrier. Ainsi les traités qui avaient donné le droit
-d'arrêter le bâtiment, et qui donnaient en même temps le remède à une
-arrestation illégitime, ont été exécutés dans leur partie utile comme
-dans leur partie onéreuse, et le bâtiment a été acquitté.
-
-L'affaire ne s'est pas arrêtée là. Les traités, comme on le disait
-tout à l'heure, donnent au bâtiment arrêté le droit de réclamer des
-indemnités contre le gouvernement du capteur, s'il a été arrêté sans
-motifs suffisants. La question a été à l'instant même soumise au
-tribunal de première instance de Cayenne. Le tribunal a déclaré que
-_le Marabout_ avait été arrêté sans motifs suffisants, et lui a
-alloué, contre le gouvernement anglais, une indemnité d'environ
-260,000 francs, indemnité qui, de l'aveu même du propriétaire de ce
-bâtiment, est pleinement équivalente à la valeur du bâtiment et de sa
-cargaison.
-
-Voilà les faits complets: la dernière partie, comme vous le voyez,
-n'avait pas été mise sous les yeux de la Chambre. La double
-déclaration, et de l'innocence du bâtiment proclamée par la cour
-royale de Cayenne, et de l'indemnité allouée contre le gouvernement
-anglais, était restée dans l'ombre.
-
-Il y a là deux ordres de faits complétement différents. D'abord les
-faits judiciaires, dans lesquels l'administration n'a pas à
-intervenir; faits qui se sont accomplis, comme ils le devaient, aux
-termes mêmes des traités, faits dans lesquels raison a été
-complétement donnée au bâtiment français. Qu'a à faire maintenant le
-gouvernement du roi qui, je le répète, vient de recevoir tout
-récemment les pièces et le jugement? Il va en donner connaissance au
-gouvernement anglais et réclamer de lui le payement de l'indemnité
-allouée au capitaine du _Marabout_ par le tribunal de Cayenne. Les
-choses suivront, en ce qui regarde l'ordre des faits judiciaires, leur
-cours régulier. Si le gouvernement anglais croit devoir, sans pousser
-plus loin les poursuites, payer l'indemnité, tout sera fini. Il peut,
-au contraire, vouloir user des voies judiciaires qui lui sont encore
-ouvertes, car le jugement rendu à Cayenne a été rendu par défaut, et
-le gouvernement anglais, qui est investi des mêmes droits qu'un
-particulier en pareille matière, peut y faire opposition, en appeler,
-aller en cassation, en un mot, épuiser les voies judiciaires. C'est à
-lui seul qu'il appartient d'en décider; c'est à lui seul qu'il
-appartient de décider si la raison, la justice et la bonne politique
-ne lui conseillent pas de payer immédiatement l'indemnité, ou s'il
-doit épuiser les voies judiciaires. Mais dans l'une et l'autre
-hypothèse, en ceci le gouvernement du roi n'a pas à intervenir. Il
-aura accompli son devoir quand il aura notifié le jugement au
-gouvernement anglais et qu'il en aura réclamé l'exécution.
-
-Reste une seconde question purement administrative et diplomatique, la
-question de savoir si, indépendamment des jugements rendus, le
-capitaine Christie n'a pas commis dans l'arrestation même, en amenant
-une partie de l'équipage et des passagers du _Marabout_ à Rio de
-Janeiro, au lieu de les conduire à Cayenne, s'il n'a pas commis,
-dis-je, une vexation, un abus de pouvoir qui doit donner lieu à des
-réclamations de la part de la France, peut-être à des mesures à
-l'égard du capitaine Christie et à une sorte de dommages-intérêts. À
-cet égard, que la Chambre soit parfaitement rassurée; cette question
-là non plus ne sera pas abandonnée. La Chambre ne s'attend pas à ce
-que je discute à cette tribune tel ou tel rapport particulier, tel ou
-tel acte du capitaine capteur. Le droit des Français qui ont été
-conduits à Rio de Janeiro, et retenus pendant deux mois au lieu d'être
-ramenés à Cayenne, leurs plaintes, la dérogation à certaines
-dispositions du traité, tous ces faits seront l'objet de réclamations
-diplomatiques, de la part du gouvernement du roi, auprès du
-gouvernement anglais.
-
-La Chambre, je l'espère, se rend bien compte à présent de l'affaire et
-du point où elle est arrivée.
-
-Une arrestation a eu lieu aux termes des traités; elle a été suivie
-d'un double jugement rendu aux termes des traités; les jugements
-seront exécutés. Si dans le mode, dans les actes de l'arrestation,
-quelque chose a été fait en violation des droits et des traités, si
-des abus ont été commis, il y aura également plainte, réclamation
-auprès du gouvernement anglais, et j'ai confiance que justice sera
-pleinement rendue par le gouvernement anglais, comme elle l'a déjà été
-par les tribunaux français.
-
-Pour l'affaire du _Marabout_, il n'y a donc rien de plus à faire que
-ce qui a eu lieu, et il n'y a rien que de parfaitement régulier dans
-la situation telle qu'elle se trouve aujourd'hui.
-
-Quant à l'affaire de _la Sénégambie_, elle est complétement
-différente. Il ne s'agit en aucune façon des traités de 1831 et 1833,
-ni de leur exécution. Ils ne sont pas applicables, ils n'ont pas été
-un seul instant applicables au cas dont il s'agit. Il est, non pas de
-principe et de droit exceptionnel, mais de droit commun, de principe
-général, que ce qui se passe dans les eaux mêmes d'un gouvernement se
-passe sur son territoire, et que la juridiction appartient au
-gouvernement dans les eaux duquel le fait s'accomplit. Ce n'est pas
-là, je le répète, un principe exceptionnel; c'est le droit commun qui
-s'exercerait dans l'occasion à notre profit, comme il s'exerce
-aujourd'hui au profit du gouvernement anglais. Sans aucun doute, si un
-bâtiment anglais venait dans un port français comme bâtiment négrier
-ou suspect de faire la traite, sans aucun doute nous pourrions, nous
-devrions le faire arrêter dans le port français et juger par la
-juridiction française. Cela est, je le répète, de droit commun, de
-principe général chez toutes les nations. C'est ce principe qui a été
-appliqué dans le cas dont il s'agit. C'est dans le port de
-Sainte-Marie de Bathurst, port anglais, que le bâtiment soupçonné de
-faire la traite a été arrêté et jugé. Il n'y a rien là, je le répète
-encore, que de conforme au droit commun; il n'y a rien là où les
-traités de 1831 et 1833 aient pu trouver leur application. Ils
-s'appliquent quand un bâtiment est arrêté en pleine mer et non dans
-les eaux particulières de telle ou telle nation.
-
-Après cela, que l'autorité anglaise qui, dans le port de Sainte-Marie,
-a arrêté et fait juger _la Sénégambie_, ait eu des torts envers le
-gouvernement français, qu'elle n'ait pas suffisamment tenu compte de
-la mission qu'avait ce bâtiment, que des actes envers les Français à
-bord aient donné lieu à de justes plaintes, cela est vrai, et j'ai été
-l'organe de ces plaintes auprès du gouvernement anglais, et je les ai
-vivement soutenues; non pas telles que vient de l'expliquer M. le
-prince de la Moskowa, car si je m'étais engagé dans la question de
-droit, j'aurais été repoussé à l'instant en vertu du droit commun de
-toutes les nations. Ce dont je me suis plaint, et plaint vivement,
-c'est d'un manque d'égards, de procédés violents; et mes plaintes ont
-eu ce résultat, que des ordres ont été transmis par l'amirauté
-anglaise à Sierra-Leone pour que le jugement ne fût pas mis à
-exécution, ou que du moins la portion du jugement qui n'avait pas
-encore été exécutée ne le fût pas.
-
-Ainsi, en réduisant nos plaintes à ce dont nous avions réellement le
-droit de nous plaindre, nous avons obtenu ce qui pouvait s'obtenir
-encore.
-
-Il reste encore après cela une question d'administration intérieure;
-question qui se débat, qui s'examine entre le département de la marine
-et le département des affaires étrangères, la question de savoir si,
-en effet, c'est une bonne mesure d'acheter des nègres pour en former
-des compagnies de nègres libres.
-
-Il faut que la Chambre sache bien comment cela se passe. Des
-compagnies doivent être formées de nègres libres; mais il faut se
-procurer des nègres quand on n'en a pas sous la main. Alors on charge
-un armateur, une maison de commerce, de procurer des nègres au
-gouvernement. Comment se les procurent-ils? Le gouvernement ne s'en
-enquiert pas. On lui amène des nègres, il les prend, il les affranchit
-et en forme des compagnies de nègres libres. Mais pour amener ces
-nègres, il faut les prendre quelque part. Que font les armateurs? Ils
-les achètent aux rois des tribus qui vendent des esclaves,
-c'est-à-dire qu'on fait des nègres esclaves pour les amener à
-l'administration française qui les libère et en fait des soldats.
-
-Est-ce là une bonne façon de procéder? N'est-ce pas là un acte
-tellement sur les limites de la traite qu'il y a danger que ces
-limites soient dépassées? Un acte qui peut donner lieu, dans nos
-rapports avec les gouvernements qui se sont engagés à l'abolition de
-la traite, à de fâcheux conflits, à des récriminations continuelles,
-comme l'expérience l'a déjà prouvé? C'est là une question difficile
-qui s'examine depuis quelque temps entre le département de la marine
-et celui des affaires étrangères, et qui recevra, je l'espère, une
-solution qui nous mettra désormais à l'abri de complications et
-d'embarras pareils à ceux dont nous entretenons en ce moment la
-Chambre.
-
-Quoi qu'il en soit, la Chambre voit quelle est réellement la question.
-Il n'y a de notre part point de droit sacrifié, point de principe
-violé: on a agi selon le droit commun, qui est tout aussi bien à notre
-profit qu'au profit de l'Angleterre. Quant aux torts dont nous
-pouvions avoir à nous plaindre, nous avons vivement réclamé; nous en
-avons obtenu le redressement autant que l'état des faits le
-permettait; et, au fond, la question sera résolue, je l'espère, de
-manière à ne plus donner lieu à de semblables et véritablement tristes
-difficultés.
-
-Voilà, messieurs, sur les deux faits particuliers dont on a entretenu
-la Chambre, les explications que j'avais à donner. Je pourrais m'en
-tenir là; je ne descendrai cependant pas de la tribune sans dire
-quelques mots d'une question plus générale, dont l'honorable M. de
-Boissy a entretenu la Chambre, tout en disant qu'il ne l'en
-entretiendrait pas. J'ai quelques mots très-courts à dire à ce sujet,
-je veux parler du droit de visite. (_Mouvement d'attention._) Je
-désire que la Chambre sache bien où nous en sommes aujourd'hui sur
-cette question, et quelle est exactement la situation.
-
-La Chambre sait quel traité avait été conclu. Lorsque le moment de la
-ratification est arrivé, la ratification n'a pas eu lieu; le
-gouvernement du roi a donné à la couronne le conseil de ne pas
-ratifier; elle n'a pas ratifié.
-
-En même temps, le gouvernement a proposé des modifications, dont
-quelques-unes sont considérables, au traité qui avait été conclu.
-
-De plus, le gouvernement du roi a déclaré qu'il ne prenait aucun
-engagement, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement
-le traité, à aucune époque quelconque. Les intentions du gouvernement
-du roi à ce sujet ont été formellement exprimées au moment de la
-ratification.
-
-Voilà les trois faits qui caractérisent la situation: refus de
-ratification actuelle; proposition de modification au traité conclu;
-déclaration qu'on ne promettait en aucune façon, ni directement, ni
-indirectement, de ratifier purement et simplement à aucune époque.
-
-Cette situation a été parfaitement comprise et pleinement acceptée
-par les autres puissances signataires du traité; et le protocole est
-resté ouvert pour la France indéfiniment, sous les trois conditions,
-en présence des trois faits que je viens d'avoir l'honneur de vous
-rappeler.
-
-Voilà exactement où nous en sommes aujourd'hui. Depuis, il n'est
-arrivé au gouvernement du roi aucune note, aucune instance, aucune
-demande, pas une parole qui l'ait pressé de ratifier le traité et de
-sortir de la situation qu'il avait prise.
-
-La Chambre voit par là ce qu'elle doit penser de ces prétendues
-instances menaçantes adressées au gouvernement du roi pour le décider
-à ratifier, et de ces faiblesses dans l'avenir, de ces faiblesses en
-perspective que le gouvernement du roi doit commettre un jour. Il n'en
-est rien; il n'en sera rien.
-
-C'est là tout ce que je peux dire, tout ce que je dois dire en ce
-moment sur cette question. Je ne veux me laisser entraîner par
-personne à pousser la discussion au delà. La Chambre comprend que je
-manquerais à mon devoir en le faisant. Il y a une affaire en suspens,
-encore ouverte, des propositions faites et ajournées. Il m'est
-impossible d'en dire plus que je ne fais en caractérisant la
-situation.
-
-Je prie la Chambre de considérer les inconvénients de ces retours
-perpétuels sur cette question, quand il est évidemment impossible au
-gouvernement de faire autre chose et de dire plus que ce qu'il a fait
-et dit.
-
-Quel peut être le but de ces retours? Mon Dieu! il y en a un qui est
-si évident que je n'ai pas besoin de le faire remarquer: ce sont des
-attaques au cabinet; ce sont des embarras, des entraves jetées dans la
-marche du cabinet. La Chambre trouvera tout simple, je pense, que je
-ne m'y prête pas. (_On rit._)
-
-Il y a un second inconvénient qui est bien grave, c'est d'entretenir,
-de fomenter des sentiments d'animosité entre deux grands peuples et
-deux grands gouvernements. Pour mon compte, je trouve cela peu sage,
-et je ne trouve pas que ce soient là des actes de bon citoyen.
-(_Très-bien!_)
-
-Messieurs, en essayant, il y a quelque temps, de caractériser la
-politique extérieure du cabinet auquel j'ai l'honneur d'appartenir,
-j'ai dit qu'elle serait envers tout le monde parfaitement
-indépendante, qu'elle se placerait, quant à présent, en dehors de
-toute alliance spéciale et intime: je l'ai dit hautement, je le
-maintiens, et j'ose ajouter que je le pratique comme je l'ai dit.
-
-Mais en même temps que nous avons écarté toute idée d'alliance
-particulière et intime, en même temps que nous avons annoncé que
-l'indépendance serait le caractère de notre politique, nous avons
-aussi parlé, et parlé sincèrement, de paix, de bonne intelligence, de
-notre intention de vivre en bons rapports avec toutes les puissances
-européennes.
-
-Messieurs, pour vivre en bons rapports, en bonne intelligence, il ne
-faut pas se laisser dominer, entraîner par l'aigreur ou la crédulité
-publique.
-
-Pour mon compte, je ne m'y prêterai jamais. Entre deux grands pays,
-entre deux grands gouvernements, les moindres actes, les moindres
-paroles, doivent être pleinement équitables et convenables; aucune
-apparence de haine ou d'injure ne doit jamais s'y mêler.
-
-Nous prenons au sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que
-nous entendons entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec
-les autres puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci
-les sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère
-estime à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec
-elle dans une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et
-nous ne souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces
-rapports, que cette bonne intelligence soient troublés par la
-contagion (je ne puis me servir d'une autre expression), par la
-contagion de l'animosité et de la crédulité populaires. (_Mouvement._)
-
-Je n'ajoute qu'un mot.
-
-Ce n'est pas dans le seul intérêt, quelque grand qu'il soit, de nos
-bons rapports extérieurs que nous agissons ainsi; c'est aussi dans
-l'intérêt de la grave question, de la bonne cause qui se débat en ce
-moment, l'abolition de la traite.
-
-Messieurs, c'est la France qui a eu l'honneur de commencer cette
-grande oeuvre. Avant que l'Angleterre, avant que le parti religieux en
-Angleterre se mît à la tête de l'abolition de la traite, c'était la
-France, c'étaient les idées françaises qui avaient imprimé le
-mouvement. Il nous appartient de ne pas abandonner légèrement une si
-belle entreprise. J'ai quelquefois prouvé, j'ose le dire, que je
-n'hésitais pas à répudier les erreurs, les fautes, les égarements de
-nos pères: mais, pour rien au monde, je ne voudrais renoncer à ce
-qu'il y a de beau et de grand dans l'héritage qu'ils nous ont
-transmis; pour rien au monde je ne voudrais renoncer à l'espoir de
-continuer et d'accomplir les grandes et bonnes oeuvres qu'ils ont
-commencées. L'abolition de la traite des nègres est l'une de ces
-oeuvres.
-
-Nous devons, et je me sers à dessein de ce mot, car c'est un devoir,
-nous devons la poursuivre et l'accomplir; nous ne devons pas laisser,
-par notre indifférence seule, se répandre et s'accréditer des idées et
-des sentiments qui seraient contraires à cette sainte cause. Nous
-devons les combattre toutes les fois que nous les rencontrons. Pour
-mon compte, je l'ai fait et je le ferai toujours. Je me maintiendrai
-toujours, à cet égard, dans la situation que j'ai eu l'honneur de
-mettre sous les yeux de la Chambre, situation qui réserve nos droits
-et notre avenir. La Chambre peut être sûre qu'il n'y aura, dans cet
-avenir, aucune complaisance, aucune faiblesse de la part du
-gouvernement du roi; mais il n'y aura, en même temps, j'ai besoin de
-le dire, aucun abandon de la grande tâche qui nous a été léguée et que
-nous avons à coeur de poursuivre jusqu'au bout (_Marques
-d'assentiment._)
-
-M. LAPLAGNE-BARRIS.--Je ne veux pas traiter les deux grandes et
-importantes questions qui ont été soulevées, la question du droit de
-visite et celle de l'abolition de la traite; je me bornerai à rappeler
-deux faits qui me paraissent avoir été oubliés et qui pourraient
-donner lieu à quelques reproches contre la marine française avant
-1830.
-
-Il est très-vrai, messieurs, que, quoique la marine française seule
-eût le droit de visiter les navires portant le pavillon français avant
-1831, elle a pleinement rempli son devoir, et un grand nombre de
-condamnations ont été prononcées contre des bâtiments négriers
-français saisis par la marine française avant 1830. Je reconnais que,
-depuis 1830, la traite a considérablement diminué, qu'elle a été même
-au point qu'elle n'est plus, à vrai dire, exercée de la même manière;
-mais ce n'est pas à l'intervention du pavillon anglais que je ferai
-hommage de cette cessation de la traite: cela tient, selon moi, à une
-autre cause qu'il ne faut pas négliger.
-
-On avait cru, avant 1830, qu'il suffisait d'envoyer des croiseurs et
-de saisir les bâtiments français négriers. Après 1830, on a pensé
-qu'il fallait compléter la mesure, et comme nos bâtiments négriers ne
-faisaient la traite que dans l'intérêt du commerce français, on a
-donné aux gouverneurs des colonies, à l'autorité métropolitaine dans
-les colonies, des instructions dont le résultat a été de faire exercer
-avec beaucoup plus d'énergie et d'efficacité qu'auparavant la
-surveillance; et le meilleur moyen, le moyen le plus infaillible
-d'arriver à l'abolition de la traite dans les colonies françaises,
-c'est la sévérité dans les opérations du recensement.
-
-J'ai pris la parole pour soumettre à M. le ministre des affaires
-étrangères une observation sur un point qui est bien moins important,
-je me hâte de le dire, que ceux qui ont été traités par les orateurs
-précédents, mais qui ne manque pas de gravité dans l'intérêt de notre
-commerce maritime et de l'honneur de notre pavillon. Deux saisies ont
-donné lieu aux interpellations. Je m'empresse de déclarer que
-l'explication donnée par M. le ministre des affaires étrangères, en ce
-qui concerne la saisie du _Marabout_, est complétement satisfaisante;
-mais, en ce qui concerne la saisie de _la Sénégambie_, des doutes me
-restent. Je dois les soumettre à la Chambre et à M. le ministre des
-affaires étrangères.
-
-Il s'agit d'un intérêt national, d'un intérêt de droit public et de
-droit international. Cela a donc de la gravité.
-
-M. le ministre a dit que le navire _la Sénégambie_ avait été saisi
-dans les eaux anglaises. Je suppose que le ministre a voulu dire:
-saisi dans un port anglais; car le droit de saisie de tout navire
-portant pavillon français, sur un soupçon quelconque et dans ce que la
-législation anglaise appelle les eaux anglaises, ne sera jamais
-reconnu par la France. Mais la question fait naître des difficultés.
-Si, comme je le suppose, le navire a été saisi dans un port anglais et
-qu'il eût commis, comme bâtiment, comme équipage, des infractions aux
-lois de police anglaises, en ce sens que ces lois ont pour objet de
-maintenir l'ordre et la paix dans les possessions anglaises, de
-prévenir tout attentat contre les sujets anglais, tout préjudice porté
-à la propriété anglaise, ce navire, s'il a commis de telles
-infractions, est soumis à la loi pénale anglaise.
-
-Si _la Sénégambie_ a été condamnée pour avoir fait la traite dans une
-possession anglaise, ou pour avoir voulu transporter des nègres dans
-une possession anglaise, la loi anglaise a dû l'atteindre; mais si _la
-Sénégambie_ n'a pas été condamnée pour un crime réprimé par les lois
-anglaises, ou qui ne blesse pas directement, d'une manière matérielle,
-les intérêts de l'Angleterre, les possessions anglaises, les droits et
-la propriété des sujets anglais, sa condamnation a été illégale,
-contraire aux principes du droit public.
-
-Remarquez qu'aucune nation, même dans les vues de l'ordre le plus
-élevé, dans des vues d'humanité, ne peut s'attribuer le droit
-d'exercer la police des mers, la police du genre humain. Elle n'a
-action, dans l'intérêt de l'humanité et d'après les lois qui sont
-destinées à protéger l'humanité, elle n'a action sur les bâtiments
-étrangers qu'autant qu'il y a un traité qui lui donne ce droit. Ainsi
-je reconnais que les croiseurs anglais ont eu, en vertu du traité, le
-droit de saisir _la Sénégambie_, mais à la charge de se conformer au
-traité. Il n'y avait pas d'attentat contre la propriété anglaise,
-contre les sujets anglais, et contre les lois que chaque nation a le
-droit de rendre et de faire observer dans l'intérêt du maintien de sa
-souveraineté exclusive et limitée; il n'y avait qu'un attentat qui
-n'aurait pas été punissable par les lois anglaises si le traité
-n'avait pas existé, un attentat contre les lois françaises.
-
-Je supplie M. le ministre des affaires étrangères d'apprécier cette
-distinction qui me paraît importante. J'ai une grande confiance dans
-l'esprit de justice, d'équité et de loyauté des tribunaux anglais;
-mais les Anglais ont des possessions très-étendues; quelques-unes sont
-peu importantes: l'autorité qui y est exercée est fort grave; elle
-appartient à des hommes qui ne sont pas placés près de nous et que
-nous ne pouvons apprécier. J'avoue que je verrais un inconvénient
-sérieux à donner, aux juges de Sierra-Leone ou de toute autre petite
-colonie anglaise, le droit de saisir un bâtiment français qui serait
-entré dans un port, de le juger, de le confisquer par cela seul qu'il
-se trouverait dans le cas d'un des articles du traité, qu'il y aurait
-à son bord plus de caisses à eau que le traité ne le comporte, plus de
-planches qu'il ne devrait en porter. Il pourrait en résulter des
-vexations sérieuses pour le commerce français, des causes de
-dissentiment et d'hostilité entre les deux nations. Il vaudrait mieux,
-dans l'intérêt même de l'Angleterre, rentrer dans les termes du droit
-public, ne pas admettre que, par cela seul qu'un navire fait un acte
-dans un pays, alors que cet acte n'est pas dirigé contre l'intérêt
-matériel de ce pays, il est soumis à sa juridiction. Il me semble que
-cette juridiction serait dangereuse et blesserait les principes du
-droit public. Les Anglais ne peuvent juger un navire français,
-autrichien, qui n'a porté aucun préjudice à l'Angleterre, hors de leur
-territoire; ils ne peuvent le juger qu'en vertu de ce droit de police
-des mers, de police du genre humain, que nous ne leur avons reconnu
-dans notre traité, qu'à la condition que leurs tribunaux ne
-l'exerceraient pas et que les nôtres en seraient investis. Il me
-semble que c'est un sujet assez grave pour appeler l'attention de M.
-le ministre des affaires étrangères.
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je commencerai par
-dire en fait que _la Sénégambie_ a été saisie dans un port anglais,
-non pas d'une manière générale dans les eaux anglaises, mais dans
-l'intérieur d'un port anglais; et j'ajoute que ce bâtiment s'y était
-rendu volontairement, qu'il n'y avait pas été poussé par les
-poursuites des croiseurs anglais, qu'il y était allé de sa propre
-volonté. Il était donc sur le territoire anglais; il était dans le cas
-d'un voyageur qui se rendrait sur le territoire anglais continental.
-
-Maintenant, je ne m'en rappelle pas la date, mais il y a un statut
-anglais qui déclare que, dans les ports anglais, tous les navires
-étrangers ou anglais qui feraient la traite ou offriraient les signes
-extérieurs d'après lesquels on reconnaît un négrier, seraient arrêtés
-et punis de telle ou telle peine. Je prie l'honorable M.
-Laplagne-Barris, qui est un jurisconsulte si habile et si clairvoyant,
-de me dire ce qu'il penserait de ce cas-ci. Je suppose que le
-parlement britannique rendit une loi déclarant que quiconque, sur son
-territoire, commettrait tel acte reconnaissable à tels signes
-extérieurs, serait puni de telle peine. M. Barris croit-il que le
-gouvernement anglais, ou tout autre gouvernement, dépasserait ainsi
-les limites de son droit?
-
-Certainement il ne le pense pas; il pense que la juridiction est
-essentiellement territoriale, et que tout gouvernement a le droit de
-faire, dans son propre territoire, des lois pénales qui atteignent
-tous les hommes, nationaux ou étrangers, qui s'y rendent
-volontairement.
-
-C'est exactement ici le même cas. Le parlement britannique a rendu une
-loi par laquelle il punit la traite ou la tentative de traite,
-reconnaissable à certains signes extérieurs déterminés; il la punit
-sur son propre territoire, car les ports sont son propre territoire.
-Le cas est donc tout à fait semblable à ce qui pourrait se passer sur
-le continent.
-
-Et je reprends ici la distinction que vient de vous présenter, d'une
-manière si lucide, l'honorable M. Laplagne-Barris. Pourquoi a-t-il
-fallu des traités? Pour attribuer à des croiseurs anglais le droit de
-visiter des bâtiments français dans la pleine mer, sur laquelle nous
-ne reconnaissons aucun droit particulier aux Anglais, et qui est libre
-pour tout le monde. Là des traités seuls pouvaient donner, à des
-croiseurs anglais comme à des croiseurs français, un droit qu'ils
-n'avaient pas naturellement. Nous avons précisément consacré par ces
-traités la liberté de la pleine mer. Mais quand il ne s'agit pas de la
-pleine mer, quand il s'agit du territoire anglais, que ce soient des
-terres ou des ports anglais, le principe de la juridiction
-territoriale subsiste dans toute sa vigueur. Nous aurions, nous, le
-droit de déclarer que tout bâtiment qui viendrait dans le port de
-Bordeaux, qu'il fût anglais, français, autrichien, serait passible de
-telle peine qu'il nous conviendrait d'infliger à tel acte déterminé
-par la loi. C'est là ce qui est arrivé. Il y a un acte du Parlement,
-dont je n'ai pas en ce moment la date, mais qui est une véritable loi
-pénale établie dans le territoire anglais, comme nous aurions le droit
-de la faire pour l'intérieur du territoire français.
-
-J'admets donc en principe les distinctions qui ont été faites par le
-savant préopinant; mais je dis en même temps qu'elles ne sont pas
-applicables aux faits dont il s'agit, que, par un traité, nous avons
-réglé ce qui regarde la pleine mer libre, et que, par l'acte du
-Parlement, le gouvernement anglais a réglé ce qui lui appartenait, sa
-propre juridiction sur son propre territoire, juridiction applicable à
-tous ceux qui viennent volontairement encourir l'application de cette
-loi.
-
-M. PERSIL.--J'ai bien de la peine à admettre la doctrine professée par
-M. le ministre des affaires étrangères, et je suis convaincu qu'après
-y avoir mûrement réfléchi, il verra lui-même qu'il fait à l'autorité
-étrangère une concession que, par esprit de justice et de nationalité,
-nous devrions toujours refuser.
-
-En effet, sur quoi établirait-il le droit de la puissance anglaise de
-juger le navire arrêté dans un port anglais?
-
-Ce serait, suivant lui, sur un acte du Parlement anglais qui aurait
-autorisé la juridiction anglaise à juger ceux qui viendraient toucher
-le sol anglais, les navires qui entreraient dans un des ports
-appartenant à la Grande-Bretagne.
-
-Je ne comprendrais pas comment un acte de la Grande-Bretagne, un acte
-du Parlement, pourrait nous obliger et changer la doctrine du droit
-commun tel qu'il a été professé jusqu'ici. Je comprends à merveille
-que, s'il s'agissait d'un crime ou d'un délit commis sur le territoire
-anglais, on fût justiciable des tribunaux anglais. C'est là le
-principe du droit commun; on n'a pas besoin de le dire, toutes les
-lois anciennes et modernes l'ont dit. Il existe pour la France comme
-il existe pour l'étranger.
-
-Un étranger sur notre sol commettrait un crime; il serait puni de la
-même manière que si un Français l'avait commis. Mais remarquez qu'il
-ne s'agit ici de rien de semblable. Le navire français, entrant dans
-les ports anglais, n'y commet ni crime ni délit. Il s'agit, quand il y
-est entré, d'une action qu'il a déjà commise. Mais là, dans le port
-anglais, il est complétement innocent. S'il peut y être saisi, il ne
-peut l'être qu'en vertu du traité de 1831. (_Dénégations au banc des
-ministres._) Il ne peut pas l'être autrement. Remarquez bien que, s'il
-en était ainsi, les auteurs du traité de 1831 seraient coupables d'une
-insigne négligence; car, qu'ont-ils voulu? Que, lorsqu'un navire
-suspecté de faire la traite, qui va la faire ou qui la fait, est saisi
-ou arrêté, il soit conduit immédiatement devant ses juges naturels; et
-si c'est un français qui est saisi, il doit être conduit devant un
-tribunal français.
-
-Eh bien, voyez ce qui arriverait s'il fallait adopter l'interprétation
-de M. le ministre des affaires étrangères; voilà un navire qui fait la
-traite ou qui est suspecté d'avoir fait la traite, et qui arrive avec
-toute confiance dans un port anglais. Il est saisi, et vous ne voulez
-pas qu'il fût dans la même situation que celui qui est pris, soit dans
-la zone de la croisière anglaise, soit ailleurs, et qui, aux termes du
-traité, doit être conduit en France! Il faut convenir que ce serait
-nous soumettre à une juridiction qui ne serait pas la nôtre, à un
-acte du Parlement qui, s'il était applicable à des Français,
-accuserait profondément la négligence des négociateurs de 1831 qui
-auraient dû stipuler, à cette époque, que l'acte du Parlement ne
-serait pas appliqué à ce cas-là.
-
-Ainsi je suis d'accord avec M. le ministre des affaires étrangères sur
-ce point que, quand il s'agit d'un crime ou délit commis dans un port
-ou sur le territoire anglais, on soit jugé par le tribunal anglais;
-mais quand il ne s'agit pas d'un fait commis sur le territoire
-anglais, on ne peut être justiciable d'un tribunal anglais, pas plus
-que d'aucun autre, parce que le tribunal anglais ne peut juger le
-coupable que parce qu'il a commis le crime sur son territoire. Et ici,
-je le dis, l'arrestation avait été faite pour un des cas prévus dans
-le traité, parce qu'on avait fait la traite, et le traité n'a pas
-distingué où l'arrestation avait lieu, dans les ports ou ailleurs; le
-traité a dit que, quand un navire français serait suspecté d'avoir
-fait la traite et qu'il serait arrêté, le navire serait conduit dans
-un port français et jugé par les autorités françaises.
-
-Voilà ce que dit le traité; eh bien, aujourd'hui, par une générosité
-que je condamne, vous feriez une exception au traité qui n'était pas
-dans son esprit.
-
-M. LE DUC DE BROGLIE.--Je crois qu'il y a ici une méprise.
-
-Le tribunal anglais n'a pas appliqué la législation anglaise contre la
-traite des noirs au navire _la Sénégambie_. Il n'a pas appliqué non
-plus la législation française, il a simplement appliqué ce principe
-incontesté et incontestable que tout esclave qui touche le sol anglais
-est libre de plein droit... (_Interruption.--Bruits divers._)
-
-_Plusieurs voix._--Il n'y avait pas d'esclaves à bord!
-
-M. LE DUC DE BROGLIE.--Je ne discuterai pas ici l'acte du gouvernement
-anglais. Je dis qu'il a paru ici qu'un négociant français a été sur la
-côte d'Afrique acheter des noirs, et qu'ayant acheté ces noirs il les
-a amenés... (_Dénégations._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--C'est une erreur de fait
-que je vais expliquer... (_Bruit._)
-
-M. LE DUC DE BROGLIE.--Alors il paraît que je ne sais pas le fait, et
-je cède la parole à M. le ministre.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie l'honorable M.
-Persil de me permettre de me prévaloir de ce qu'il vient de dire tout
-à l'heure. Il a reconnu le principe du droit commun, savoir, que la
-juridiction appartient au gouvernement possesseur du territoire.
-
-M. PERSIL.--Dans lequel le crime est commis.
-
-_M. le ministre._--Permettez; le gouvernement possesseur du territoire
-a juridiction sur les individus qui sont sur son territoire et qui y
-commettent un délit prévu par les lois. Eh bien, il y a une loi rendue
-par le parlement britannique qui prononce que, dans toutes les
-possessions britanniques, tout vaisseau, sans rechercher s'il est
-anglais ou étranger, qui sera construit de certaine manière, d'après
-lesquelles on reconnaîtra l'intention de faire la traite, sera arrêté
-et puni de telle manière. Le délit est établi par la loi anglaise dans
-le territoire anglais. Il s'applique exactement comme il
-s'appliquerait sur terre... (_Bruit._)
-
-Messieurs, la question est très-délicate, en partie imprévue, et j'ai
-envie de l'éclaircir complétement, pour moi-même comme pour la
-Chambre. Si le gouvernement anglais sur son territoire continental
-disait: «Quiconque préparera sur mon territoire telle ou telle action,
-préparatifs qui seront reconnus à tels signes extérieurs que je
-définis dans la loi, sera puni de telle ou telle façon;» s'il rendait
-cette loi-là, alors quiconque irait sur le territoire anglais, et y
-préparerait une action définie dans la loi anglaise avec les signes
-extérieurs indiqués par cette loi, serait certainement justiciable des
-tribunaux anglais. Or, c'est le cas qui s'est présenté ici. Ce n'est
-pas du tout le traité du droit de visite; il n'est question ici en
-aucune façon de son application. C'est une loi fondée sur la
-juridiction territoriale qui a interdit certains actes sur le
-territoire; que ce territoire soit un port ou soit continental, le
-droit est le même. Que la personne qui commet l'acte de préparer un
-bâtiment avec tel ou tel signe extérieur défini dans la loi, que
-cette personne soit anglaise ou étrangère, elle est soumise à la
-juridiction et à la loi anglaises.
-
-Voilà la doctrine qui a été soutenue. Or, je dis, et jusqu'à plus
-ample discussion je crois devoir persister dans cette opinion, je dis
-que c'est là le droit commun qui s'appliquerait à une action commise
-sur terre anglaise par des étrangers comme à un navire saisi dans un
-port anglais. C'est sur le principe de la juridiction territoriale que
-je me fonde, et, en maintenant ce principe pour l'Angleterre,
-j'entends le maintenir tout aussi bien au profit de la France.
-Comment! un bâtiment étranger viendrait se pavaner dans le port de
-Bordeaux comme négrier, et nous le souffririons par cela seul qu'il
-est étranger? Non, cela n'est pas soutenable. Le principe de la
-juridiction territoriale est un principe de droit commun applicable à
-tous, et c'est le seul qui soit invoqué dans cette occasion.
-
-M. GAUTIER.--Si un bâtiment sous pavillon anglais, monté par des
-Anglais, entrait dans le port du Havre, et qu'on reconnût que c'est un
-pirate, que ferait l'autorité française? Elle saisirait le bâtiment,
-arrêterait l'équipage, et le traduirait devant les tribunaux français
-qui le condamneraient et feraient justice. Eh bien, la loi anglaise
-assimile la traite à la piraterie. Un bâtiment préparé pour la traite
-est, d'après la loi anglaise, traité comme pirate. C'est fort à tort,
-je crois, qu'on a suspecté _la Sénégambie_ de faire la traite; mais
-c'est parce que ce bâtiment était suspecté de la faire et y paraissait
-destiné, qu'en vertu de la législation qui assimile la traite à la
-piraterie, il a dû être saisi dans le port anglais.
-
-M. LE BARON CHARLES DUPIN.--Toute la difficulté est dans ce fait qu'on
-prétend déclarer négrier un bâtiment qui emportait des hommes pour les
-mettre dans un régiment français.
-
-M. LAPLAGNE-BARRIS.--C'est moi, messieurs, qui ai fait l'attaque;
-permettez-moi de faire la retraite.
-
-M. le ministre m'a fait l'honneur de m'adresser une réponse à laquelle
-je n'ai rien à objecter. Il a parlé d'un acte du parlement anglais qui
-prononçait la peine de la confiscation contre tout navire, de quelque
-nation qu'il fût, qui serait saisi sur le territoire anglais, ayant
-fait ou pouvant faire la traite. Tel est le sens des explications de
-M. le ministre. Je reconnais que, légalement et en droit public, un
-gouvernement a le droit de faire des lois de cette nature et de les
-appliquer à des étrangers qui se rendent volontairement sur son
-territoire; car vous avez remarqué, et M. le ministre vous a fait
-observer qu'il ne s'agissait pas d'une saisie faite dans les eaux
-anglaises, mais d'un bâtiment qui s'était rendu volontairement sur le
-territoire de l'Angleterre.
-
-Je voulais me borner à dire que cette loi qui existe en Angleterre est
-sans exemple dans notre législation, et j'ose même dire dans la
-législation des autres peuples de l'Europe. Je voulais dire que cette
-loi qui punit des étrangers, et surtout des navires, pour des crimes
-ou délits étrangers à l'intérêt matériel de la nation qui prononce la
-peine, est une loi d'envahissement et de domination qui doit exciter
-toute la sollicitude du gouvernement.
-
-L'honorable M. Gautier a dit que la loi anglaise considère la traite
-comme piraterie: tant que les autres nations n'auront pas reconnu
-qu'il s'agit d'un fait de piraterie, voyez où on arriverait: un pirate
-peut être saisi par les croiseurs de toutes les nations et par cela
-qu'il aurait plu au Parlement de considérer la traite comme piraterie,
-le croiseur anglais pourrait saisir un bâtiment français dans toutes
-les mers, en tous lieux. Cela n'est pas possible; la piraterie est un
-crime commun, semblable pour toutes les nations, réprimé par toutes et
-à raison duquel, à cause de sa nature et de sa gravité, toutes les
-nations se sont fait réciproquement concession du droit de saisir et
-de punir. Un pirate n'appartient à aucune nation; un négrier, quoique
-coupable, est français comme tout autre navire. Je crois donc que,
-dans l'état actuel, nos observations tombent devant ce fait énoncé par
-M. le ministre des affaires étrangères, qu'il y a une loi formelle en
-Angleterre à cet égard; mais je persiste à faire remarquer à M. le
-ministre que c'est une disposition tout à fait extraordinaire, en
-dehors des règles habituelles, que c'est un acte de suprématie, de
-domination, et qu'il faut se tenir en garde.
-
-
-
-
-CXXII
-
-Sur les conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des
-nègres par le droit mutuel de visite en mer.
-
---Chambre des pairs.--Séance du 17 mai 1842.--
-
-
-Dans la discussion générale du projet de loi relatif aux crédits
-supplémentaires et extraordinaires des exercices 1841-1842 et des
-exercices clos, M. le comte Molé ayant donné, sur l'origine et
-l'histoire des conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la
-traite des nègres par le droit de visite, des détails qui me parurent
-incomplets ou inexacts, et propres à embarrasser une situation
-diplomatique déjà difficile, je lui répondis en ces termes.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre voudra bien le remarquer; la
-question que vient d'élever M. le comte Molé est toute nouvelle, et,
-pour mon compte, je m'étais scrupuleusement abstenu d'y toucher. Ce
-n'est plus la question actuelle, le traité même du 20 décembre 1841 et
-les conséquences qu'il peut avoir dans l'avenir; c'est la question du
-passé, ce sont les négociations antérieures aux conventions de 1831
-et 1833, et celles qui ont préparé le traité du 20 décembre 1841.
-Personne, j'ose le dire, n'est plus à l'aise que moi dans cette
-question, car j'ai été complétement étranger aux faits dont il s'agit.
-Ma responsabilité, et la Chambre sait qu'il n'est pas dans mon usage
-de l'éluder, ma responsabilité est engagée dans la conclusion
-dernière, dans la signature du traité de 1841, parce qu'en effet j'ai
-accepté la conclusion et conseillé la signature. Mais ma
-responsabilité n'est absolument pour rien dans les négociations qui
-ont préparé et amené ce traité; je n'y ai jamais pris aucune part.
-J'étais donc, et je suis aujourd'hui parfaitement en liberté et à
-l'aise à ce sujet.
-
-C'est précisément la raison qui, dans l'une et l'autre Chambre,
-m'avait empêché de toucher, même de loin, à cette question; je n'avais
-pas voulu élever un moment la question du passé; je ne voulais, à
-aucun prix, avoir l'air d'accuser mes prédécesseurs et de rejeter sur
-eux le fardeau.
-
-M. LE COMTE MOLÉ.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je m'étais étroitement
-renfermé dans le présent, dans les faits qui m'étaient personnels et
-dans la responsabilité qui s'y attachait. Mais, après le discours que
-la Chambre vient d'entendre, il m'est impossible de persister dans
-cette réserve, de ne pas entrer dans l'examen des faits antérieurs, de
-ne pas exposer quelles circonstances, quelles négociations ont amené
-cette question au point où je l'ai trouvée en 1840, quand le roi m'a
-fait l'honneur de me confier ses affaires en Angleterre, et en 1841,
-quand le traité du 20 décembre a été conclu.
-
-En même temps, j'insiste pour que la Chambre veuille bien le
-remarquer; ce n'est ni par mon fait, ni de mon choix, c'est par
-nécessité que j'entre dans l'examen du passé, auquel, du reste, j'ai
-été tout à fait étranger.
-
-Je ne remonterai point jusqu'à la Restauration; je ne pourrais
-discuter aucun des faits que vient de rappeler l'honorable préopinant;
-je me renferme dans la seule époque que je connaisse, dans ce qui
-s'est passé depuis 1830.
-
-La convention de 1831, conclue par l'honorable général Sébastiani,
-comme ministre des affaires étrangères, se terminait par cet article
-(9): «Les hautes parties contractantes au présent traité sont d'accord
-pour inviter les autres puissances maritimes à y accéder dans le plus
-bref délai possible.» La France et l'Angleterre prenaient l'une envers
-l'autre l'engagement d'inviter les autres puissances maritimes à
-accéder au traité qu'elles venaient de conclure.
-
-Je voudrais, non pour entrer dans le fond même de la question, mais
-pour faire bien apprécier les faits, indiquer à la Chambre
-l'importance et la portée de cet engagement.
-
-Chaque puissance avait plus ou moins bien réussi, par des lois
-intérieures, à réprimer la traite dans ses propres colonies. Je
-comprends qu'on ait cru et qu'on ait dit qu'il suffisait de lois
-intérieures pour empêcher la traite dans les colonies de la France ou
-de l'Angleterre. Mais ce n'était plus de cela qu'il s'agissait; il
-s'agissait de réprimer la traite faite par des bâtiments français ou
-anglais dans les pays qui la permettaient encore, dans les pays qui
-recevaient encore des esclaves. Il ne s'agissait plus d'empêcher
-l'importation des esclaves à la Martinique, à la Guadeloupe ou dans
-les colonies anglaises; il s'agissait d'empêcher que des bâtiments
-français ou anglais ne fissent la traite au profit de Cuba, du Brésil,
-des autres portions du territoire américain qui continuaient à en
-accepter les fruits. C'est pour cela, c'est pour réprimer cette
-traite-là, et non pas la traite dans nos propres colonies, que
-l'article dont je parle a été inséré dans la convention de 1831, et
-que le droit de visite a été nécessaire.
-
-Tel fut le but réel de la convention de 1831, et, un peu plus tard, de
-celle de 1833.
-
-Peu après la convention de 1833, la France, comme l'Angleterre, mit la
-main à l'oeuvre pour exécuter réellement l'art. 9, et obtenir
-l'accession de toutes les puissances maritimes aux conventions
-conclues entre elles. Le 7 février 1834 M. l'amiral de Rigny, alors
-ministre des affaires étrangères, écrivit la lettre que voici:
-
-_M. le comte de Rigny, ministre des affaires étrangères, à MM. les
-ambassadeurs et ministres du roi près les cours de Saint-Pétersbourg,
-Berlin, Vienne, Turin et Naples._
-
- 7 février 1834.
-
-«Monsieur,
-
-«La France et la Grande-Bretagne, animées du désir de mettre un terme
-à la traite des noirs par des moyens de répression plus efficaces, ont
-signé, à cet effet, le 30 novembre 1831 et le 22 mars 1833, deux
-conventions avec annexes dont j'ai l'honneur de vous adresser ci-joint
-deux exemplaires lithographiés. Ces annexes sont: 1º les instructions
-générales et spéciales à donner aux commandants des bâtiments de
-guerre respectifs; 2º des mandats destinés à les autoriser à visiter
-les bâtiments des deux nations dans les parages déterminés, et 3º les
-modèles de signaux à l'usage des croiseurs respectifs.
-
-«Les deux gouvernements étant convenus, par un article de
-l'arrangement du 30 novembre, d'inviter les autres puissances
-maritimes à y accéder, vous voudrez bien, monsieur, simultanément avec
-votre collègue (le ministre, l'ambassadeur d'Angleterre), qui a dû
-recevoir des instructions analogues, transmettre cette invitation au
-gouvernement de S. M. (l'empereur, le roi de...) par une note dont
-vous trouverez ci-joint le projet arrêté de concert entre nous et le
-cabinet britannique. Vous pourrez, si M. le ministre d'Angleterre s'y
-trouve également autorisé, ajouter à la dernière phrase ces mots: _Et
-à réaliser cette accession au moyen d'un traité formel_; nous avons
-fait proposer cette addition au cabinet de Londres, en le faisant
-toutefois seul juge de la convenance.
-
-«La Russie, l'Autriche, la Prusse, etc., dont les sujets, il faut le
-reconnaître, sont jusqu'ici demeurés presque entièrement étrangers à
-l'odieux trafic des noirs, s'associeront sans doute avec empressement
-aux vues philanthropiques qui ont dicté ces nouvelles conventions.
-
-«Distinguant avec soin ce qui, dans la répression de la traite,
-appartient au droit privé de chaque peuple et ce qui touche au droit
-des gens, ce n'est que sur cette dernière partie de la question que la
-France et l'Angleterre ont cherché à s'entendre. Placés sur ce terrain
-et n'envisageant que l'intérêt de l'humanité, les deux gouvernements
-se sont élevés au-dessus de vaines susceptibilités qui n'ont été que
-trop souvent confondues avec les véritables sentiments de l'honneur
-national, et ils n'ont pas hésité à accorder réciproquement à leurs
-croiseurs le droit de visite sur les bâtiments marchands respectifs,
-droit sans lequel la poursuite efficace des négriers est impossible.
-Du reste, cette concession a été strictement renfermée dans les
-limites où le besoin s'en faisait sentir, et entourée de précautions
-sévères qui écartent jusqu'à la possibilité d'un abus.
-
-«Mais il est facile de comprendre que cette entente nouvelle et
-libérale entre la France et l'Angleterre ne peut produire tous ses
-fruits que par l'adhésion des autres puissances maritimes, et surtout
-de celles qui auraient moins de moyens de surveiller l'abus qui
-pourrait être fait de leur pavillon dans les mers lointaines. Je
-compte donc, monsieur, sur tout votre zèle pour déterminer, de concert
-avec (M. l'ambassadeur, le ministre d'Angleterre), l'accession du
-gouvernement aux conventions que vous êtes chargé de lui communiquer.
-
-«Des démarches se poursuivent dans le même but auprès de plusieurs
-puissances maritimes, et notamment auprès des États-Unis.
-
-«Le Danemark qui, le premier, avait donné l'exemple de l'abolition de
-la traite, a aussi été le premier à répondre d'une manière favorable à
-la demande d'accession que la France et l'Angleterre s'étaient
-empressées de lui faire adresser, et il sera signé prochainement entre
-les trois puissances un traité formel d'accession qui contiendra en
-même temps quelques dispositions exceptionnelles commandées par
-l'infériorité des moyens de répression dont le Danemark peut
-disposer.
-
-«Recevez, etc.
-
- «DE RIGNY.»
-
-
-La Chambre voit comment, presque immédiatement après la convention de
-1833, l'oeuvre annoncée dans celle de 1831 fut entreprise de concert
-par la France et l'Angleterre. Tous les cabinets sans exception qui se
-sont succédé depuis cette époque ont travaillé à cette même oeuvre; il
-n'en est pas un seul qui l'ait abandonnée, pas un seul qui ne se soit
-appliqué à étendre les conventions de 1831 et 1833, et à les faire
-accepter par toutes les puissances maritimes de l'Europe.
-
-En discutant les faits que l'honorable préopinant vient de rappeler,
-j'omettrai ceux sur lesquels je n'ai aucune observation à faire.
-
-En 1836, au mois de juin, le cabinet anglais communiqua au
-gouvernement français un projet de traité qui contenait quelques
-modifications à ceux de 1831 et 1833, et, entre autres, une extension
-des zones où le droit de visite devait avoir lieu, extension beaucoup
-plus considérable que celle qui a été écrite dans le traité du 20
-décembre 1841. Ce projet de traité fut communiqué au cabinet français
-dont l'honorable M. Thiers était alors président. L'honorable M.
-Thiers le communiqua au ministère de la marine, ainsi que cela s'est
-toujours fait, pour prendre son avis. En même temps, l'honorable M.
-Thiers écrivit en Espagne pour annoncer qu'il était prêt à entrer en
-négociation sur ce nouveau traité, et presser, en attendant, le
-gouvernement espagnol d'accéder aux traités de 1831 et 1833; mais,
-bien peu de temps après, le cabinet que présidait M. Thiers fut
-renversé, et ne put donner aucune suite aux négociations qu'il avait
-ouvertes. Je n'ajoute rien à cet égard; je tiens simplement à
-constater qu'il les avait ouvertes.
-
-En 1838, l'honorable comte Molé, poursuivant l'oeuvre annoncée en
-1831, c'est-à-dire l'acceptation unanime par toutes les puissances de
-l'Europe des traités de 1831 et de 1833, écrivit à M. l'ambassadeur
-d'Angleterre, alors M. le comte Sébastiani, à la date du 11 février
-1838:
-
-_Le comte Molé à M. le comte Sébastiani, à Londres._
-
- 12 février 1838.
-
-«Monsieur le comte,
-
-«La traite des noirs se continue sous les pavillons brésilien,
-portugais et espagnol, avec des circonstances qui font honte à
-l'humanité; les rapports qui nous sont parvenus à cet égard
-s'accordent avec les renseignements qui ont été naguère révélés au
-sein du parlement anglais.
-
-«À part quelques causes secondaires que je ne relèverai pas ici,
-c'est, il faut le reconnaître, la poursuite même dont cet odieux
-trafic est l'objet qui a augmenté la cruauté de ceux qui s'y livrent;
-cette poursuite n'est en effet, souvent, qu'une vaine menace dont les
-trafiquants s'exagèrent les dangers sans renoncer à les braver. Ainsi,
-lorsque les forces françaises et anglaises se trouvent réunies pour
-empêcher la traite, ce n'est en réalité que la force anglaise qui peut
-agir, puisque la France n'a pu encore obtenir le droit de visite à
-l'égard des pavillons les plus compromis; et cependant il est certain
-que la présence de nos forces doit inspirer aux négriers des
-précautions qui malheureusement tournent toujours au détriment de
-leurs victimes. Un tel état de choses ne peut durer, et en attendant
-que les gouvernements européens se concertent sur un mode de
-répression plus absolu, il faut au moins que celui qui a été adopté de
-concert entre la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace
-qu'il peut et doit l'être.
-
-«Je viens, en conséquence, d'inviter les agents du roi à Madrid, à
-Lisbonne et à Rio de Janeiro, à appeler l'attention sérieuse et
-immédiate des gouvernements auprès desquels ils sont accrédités, sur
-les ouvertures qu'ils ont été chargés de leur faire pour obtenir leur
-accession, vis-à-vis de la France, aux principes arrêtés entre nous et
-l'Angleterre relativement à la répression de la traite, et à les
-presser de conclure les arrangements que nous leur avons fait proposer
-dans ce but.
-
-«Je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien réclamer les bons
-offices du gouvernement de Sa Majesté Britannique pour faire appuyer
-les démarches que nos agents feront par suite de ces nouvelles
-instructions.
-
-«Agréez, etc.
-
- MOLÉ.»
-
-
-La Chambre voit que l'honorable préopinant, comme ses prédécesseurs,
-et je puis me permettre d'ajouter comme ses successeurs, travaillait à
-l'extension, à l'universalité de la répression de la traite par le
-principe du droit de visite; et ne trouvant pas auprès des
-gouvernements espagnol, portugais et brésilien, les dispositions
-désirables, il avait recours à l'intervention du gouvernement anglais,
-et le priait de peser sur ces gouvernements pour les déterminer à
-accepter les conventions conclues entre la France et l'Angleterre.
-
-La dépêche est du 12 février 1838. Le 20 février 1838 M. le général
-Sébastiani répondit à M. le comte Molé:
-
-_Le comte Sébastiani à S. Exc. M. le comte Molé._
-
- Londres, le 20 février 1838.
-
-«Monsieur le comte,
-
-«Par sa lettre du 12 février dernier, Votre Excellence me charge de
-réclamer les bons offices du gouvernement anglais pour faire appuyer
-par ses agents les démarches de nos légations à Madrid, à Lisbonne et
-à Rio de Janeiro, dans le but d'obtenir l'accession des gouvernements
-auprès desquels ils sont accrédités aux principes arrêtés entre la
-France et l'Angleterre relativement à la répression de la traite.
-
-«Lord Palmerston a partagé entièrement l'opinion consignée dans la
-lettre de Votre Excellence: il s'est associé avec empressement aux
-efforts qu'elle est déterminée à faire pour assurer l'efficacité de la
-répression du trafic des esclaves; et il m'a chargé de l'assurer que
-des instructions seraient adressées aux missions d'Angleterre sur les
-trois points signalés par Votre Excellence, afin de déterminer leur
-loyal et sincère concours aux démarches des agents français.
-
-«Lord Palmerston a désiré en même temps que je sollicitasse de Votre
-Excellence une réponse au projet de traité entre les cinq grandes
-puissances pour l'abolition définitive de la traite, projet transmis
-par l'ambassade au gouvernement du roi, le 8 juin 1836.
-
-«Veuillez agréer, etc.
-
- «H. SÉBASTIANI.»
-
-
-Pendant que l'honorable préopinant pressait ainsi, auprès des trois
-gouvernements les plus difficiles à persuader, l'extension du droit de
-visite, le nouveau projet de traité qui devait être présenté à
-l'Autriche, à la Prusse et à la Russie suivait son cours.
-
-Il avait été présenté en 1836, comme je le disais tout à l'heure, au
-cabinet français; M. le comte Molé, sollicité de s'expliquer à ce
-sujet, avait dit qu'il n'avait pas encore examiné et qu'il
-examinerait.
-
-Je prie la Chambre de remarquer ces deux points-ci, sur lesquels je
-désirerais que les idées fussent bien arrêtées. Le but indiqué par
-l'art. 9 de la convention de 1831 était activement poursuivi dans
-toute l'Europe, poursuivi par le cabinet du 15 avril comme par les
-cabinets précédents; et son attention était en même temps appelée sur
-les négociations spéciales ouvertes par la France avec les cours
-d'Espagne, de Portugal et du Brésil, et sur la négociation ouverte par
-la France, de concert avec l'Angleterre, pour proposer un nouveau
-traité aux trois grandes puissances du Nord.
-
-Le 12 décembre 1838, fut signé à Londres le protocole dont je vais
-avoir l'honneur de donner lecture à la Chambre.
-
-
-_Protocole de la conférence tenue au Foreign-Office le 12 décembre
-1838._
-
-Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la
-Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie.
-
-«Les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
-de Prusse et de Russie s'étant réunis en conférence, d'après
-l'invitation des plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne,
-afin de continuer les négociations pour un concert général des
-puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de la traite
-des noirs, négociations qui furent commencées à Vienne l'an 1815 et
-continuées depuis à Vérone l'an 1822, les plénipotentiaires de France
-et de la Grande-Bretagne proposèrent aux plénipotentiaires des trois
-autres puissances, aujourd'hui réunis en conférence, le projet du
-traité annexe A.
-
-«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prièrent les
-plénipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet à leurs
-gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renfermés
-dans ce projet pourraient être trouvés compatibles avec les droits et
-les intérêts des sujets des souverains respectifs, et propres à aider
-à faire cesser le trafic criminel dont il s'agit.
-
-«Les plénipotentiaires des trois puissances se chargèrent de
-transmettre ledit projet de traité à leurs gouvernements respectifs et
-de demander des instructions à cet égard.
-
-«Sans préjuger les déterminations que leurs cours pourraient prendre,
-lesdits plénipotentiaires, chacun pour sa part, déclarèrent que leurs
-gouvernements respectifs ont, de tout temps, partagé les sentiments
-d'indignation qu'inspirent au gouvernement britannique les actes
-criminels que les mesures dont il est question ont pour but de faire
-cesser.
-
-«Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie, ajoutèrent
-que leurs gouvernements désirent aussi ardemment que peuvent le faire
-ceux de France ou de la Grande-Bretagne, d'empêcher que leurs sujets
-ou leurs pavillons respectifs ne participent d'une manière quelconque
-au trafic des noirs.
-
-«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne déclarèrent
-que leurs gouvernements rendent une entière justice aux sentiments
-philanthropiques et généreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse
-et de Russie, et sont les premiers à reconnaître que ni les sujets, ni
-les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au
-trafic des noirs.
-
-«Mais le but dont les gouvernements de France et de la Grande-Bretagne
-se proposent l'accomplissement, au moyen du traité en question, est
-celui d'empêcher que les bandits et les pirates d'autres pays, qui
-s'adonnent à ce commerce infâme, ne puissent se prévaloir des
-pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunément leurs
-criminelles entreprises.
-
- «HUMMELAUER, H. SÉBASTIANI, PALMERSTON,
- BULOW, POZZO DI BORGO.»
-
-
-Le projet intitulé _Annexe A_ et que je tiens dans mes mains est
-exactement le même que le traité qui a été conclu le 20 décembre 1841;
-à cela près que l'extension des zones y était beaucoup plus grande,
-car dans le projet de traité de 1838 étaient comprises toute la côte
-des États-Unis et toute la portion septentrionale de l'Amérique et de
-l'Europe au-dessus du 32e degré de latitude nord, tandis que, dans le
-traité de décembre 1841, toute cette portion de l'Europe et de
-l'Amérique au nord du 32e degré de latitude est exclue; de sorte que,
-dans le projet de 1841, le commerce entre l'Europe et les États-Unis
-d'Amérique est à peu près complétement en dehors du droit de visite,
-tandis que, dans le traité de 1838, il y était compris.
-
-Voilà la seule différence essentielle qui existe entre le traité de
-1838 et celui de 1841.
-
-Ce projet de 1838 fut donc proposé, le 12 décembre 1838, aux trois
-cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, par les plénipotentiaires de
-France et d'Angleterre. Les plénipotentiaires de France et
-d'Angleterre prièrent les plénipotentiaires des trois cours de
-transmettre ledit projet à leurs gouvernements respectifs, dans
-l'espoir que les arrangements qui y étaient contenus seraient trouvés
-compatibles avec les droits et les intérêts des sujets des souverains
-respectifs, et propres à faire cesser l'infâme trafic de la traite.
-
-M. le général Sébastiani, qui venait de signer cette proposition
-adressée aux trois cours du Nord, au nom de la France et de
-l'Angleterre, transmit le protocole, le lendemain 13 décembre, au
-ministre des affaires étrangères, par la lettre que voici:
-
-_Le comte Sébastiani à S. Exc. M. le comte Molé._
-
- «Londres, 13 décembre 1838.
-
-«Monsieur le comte,
-
-«J'avais reçu hier l'invitation de me rendre au Foreign-Office
-conjointement avec les représentants d'Autriche, de Prusse et de
-Russie. Lord Palmerston voulait communiquer aux trois cours du Nord,
-par l'organe de leurs ambassadeurs à Londres, le projet de traité à
-cinq pour la suppression de la traite que j'ai déjà eu l'honneur de
-faire parvenir au gouvernement du roi dans les premiers jours de juin
-1836.
-
-«Les ambassadeurs de Russie, de Prusse et d'Autriche ont assuré lord
-Palmerston que leurs gouvernements étaient très-disposés à concourir,
-avec la France et l'Angleterre, à cette négociation, et ils ont pris
-le projet de traité _ad referendum_.
-
-«Lord Palmerston m'avait demandé, avant la conférence, si, dans le
-protocole qui en serait dressé, il pourrait présenter le
-plénipotentiaire de France comme s'unissant au plénipotentiaire
-anglais, pour engager les trois cours à accepter le projet de traité
-en question. Je crois qu'il est utile, en ce moment, dans une
-négociation secondaire, de donner aux deux cabinets le même rôle et le
-même langage. Je me suis toutefois réservé d'introduire dans le traité
-les modifications que le gouvernement du roi jugerait convenable d'y
-apporter. Je prierai Votre Excellence de vouloir bien me faire
-connaître ses intentions à cet égard, aussitôt qu'elle aura le loisir
-d'examiner le document imprimé que je joins à cette dépêche,
-
-«Agréez, etc.
-
- SÉBASTIANI.»
-
-
-L'honorable comte Molé, comme il vient de le dire lui-même à la
-Chambre, ne répondit rien à cette communication. Le cabinet qu'il
-présidait dura encore, si je ne me trompe, deux ou trois mois après la
-lettre du général Sébastiani, après le protocole, qui lui avait été
-envoyé, après la proposition faite au nom de la France et de
-l'Angleterre aux trois puissances du Nord. Je n'ai trouvé au ministère
-des affaires étrangères, ni à l'ambassade de Londres, aucune réponse
-faite à ce sujet.
-
-La Chambre me permettra de faire ici une réflexion qui s'applique à
-tout le monde, qui est vraie pour et contre tout le monde.
-
-Ce n'est pas simplement au dernier moment, ce n'est pas seulement le
-jour où l'on signe un traité qu'on s'engage; il n'y a personne qui ne
-sache, et M. le comte Molé sait mieux que personne, qu'on s'engage,
-dans le cours d'une négociation, soit par ses paroles, soit par son
-silence; le silence aussi peut être une adhésion; il est de la
-loyauté, il est de la prudence, quand on n'adhère pas, quand on veut
-refuser ou seulement objecter, d'avertir les personnes et les
-puissances avec lesquelles on traite, qu'en effet on n'adopte pas,
-qu'on a objection, qu'on n'acceptera pas ce qui est proposé. Le cours
-entier d'une négociation importe comme sa fin: c'est par les
-différents actes qui la constituent, par le silence comme par les
-paroles, qu'on manifeste sa pensée, et qu'on oblige soi-même et son
-pays.
-
-Certes, il était naturel que le plénipotentiaire anglais et les
-plénipotentiaires des puissances du Nord qui avaient reçu cette
-proposition au nom de la France comme de l'Angleterre, et qui ne
-voyaient arriver, pas plus de la part de la France que de la part de
-l'Angleterre, aucun refus, aucune objection, qui probablement
-ignoraient les réserves que M. le général Sébastiani avait faites et
-que je ne doute pas qu'il ait faites, mais dont il n'existe aucune
-trace écrite ni dans le protocole, ni dans aucune pièce de la
-négociation, il était naturel, dis-je, et j'ajouterai, il était
-inévitable que ces plénipotentiaires crussent la France engagée par
-les propositions faites en son nom. Et ce qui a été vrai du cabinet du
-15 avril l'a été également des cabinets suivants. La proposition faite
-en 1838, au nom de la France comme de l'Angleterre, aux trois grandes
-puissances du Nord, d'un traité écrit et rédigé en articles, n'était
-pas une proposition vague; c'était un ensemble complet de dispositions
-précises. Or, depuis le 12 décembre 1838 jusqu'à la fin de juillet
-1840, époque à laquelle je me suis trouvé chargé de cette négociation,
-aucune objection, aucune observation, à ma connaissance, sur ce projet
-de traité, n'a été faite ni à l'Angleterre, ni aux trois puissances
-auxquelles il avait été proposé.
-
-Que la Chambre donc veuille bien considérer dans quelle situation je
-me suis trouvé à Londres en juillet 1840, quand on m'a appelé à
-reprendre la négociation. Et je prie la Chambre de bien remarquer mes
-paroles, parce que je les pèse consciencieusement. J'ai été appelé à
-entendre la réponse que les trois puissances du Nord adressaient aux
-propositions qui leur avaient été faites deux ans auparavant par la
-France et l'Angleterre de concert.
-
-J'ai en effet entendu cette réponse. L'une des puissances demandait
-que l'extension donnée aux zones fût réduite; c'était la Russie. Sa
-proposition fut examinée et la réduction demandée par elle dans
-l'extension des zones proposées en 1838 eut lieu. La côte
-septentrionale des États-Unis fut exclue du droit de visite.
-
-C'est dans cet état, messieurs, que j'ai trouvé l'affaire. Je n'hésite
-pas à le dire, j'ai tenu le gouvernement français pour moralement
-engagé; je dis moralement engagé: il est parfaitement vrai qu'il ne
-l'était pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de signer le traité.
-Je n'ai pas cru qu'avec de tels antécédents, cela fût de mon devoir,
-ni de l'honneur de la France et de son gouvernement.
-
-Quand la discussion du fond recommencera, ce qui, à mon avis, ne peut
-avoir lieu aujourd'hui et dans l'état actuel de l'affaire, je
-n'hésiterai pas, soit à l'une, soit à l'autre tribune, à dire toute ma
-pensée. Le seul fait que je tienne à mettre bien en lumière
-aujourd'hui, puisqu'on vient de m'y obliger, et quoique je me sois
-jusqu'à ce jour abstenu d'en parler, ce fait, c'est que j'ai cru la
-France moralement engagée; j'ai cru que cet engagement résultait de
-toutes les négociations conduites par tous les cabinets successifs
-pour étendre les conventions de 1831 et 1833 à toutes les puissances
-de l'Europe.
-
-Voilà, sur la question du passé, tout ce que je veux dire. Je reprends
-la situation au point où elle est aujourd'hui, et maintenant c'est à
-l'honorable M. de Boissy, et en très-peu de mots, que je dois
-répondre.
-
-Je croyais, je l'avoue, lui avoir répondu dans l'une de vos dernières
-séances. Qu'est-il arrivé depuis cette séance? Quels faits nouveaux
-sont survenus? Quels actes nouveaux ai-je à discuter ou à soutenir?
-Évidemment aucun. La situation, quant au traité de décembre 1841, est
-maintenant ce qu'elle était lorsque vous l'avez discutée dans cette
-enceinte.
-
-Je n'ai donc, quant à moi, rien à ajouter ni à changer à ce que j'en
-ai dit alors à la Chambre; mais je suis tout prêt à le répéter et de
-la façon la plus nette, la plus convaincante pour l'honorable M. de
-Boissy lui-même: la ratification actuelle du traité du 20 décembre
-1841 a été positivement refusée; en même temps aucun engagement n'a
-été pris, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement
-ce traité à aucune époque quelconque. (_Très-bien!_)
-
-Maintenant on a dit, non pas dans cette enceinte, mais ailleurs: C'est
-la présence des Chambres qui a empêché, qui empêche encore la
-ratification du traité; quand les Chambres seront éloignées, le traité
-sera ratifié. Messieurs, je serais tenté de prendre ces paroles pour
-une injure à mon bon sens. Croyez-vous que ce soit la présence
-matérielle des Chambres, le fait d'un certain nombre de pairs ou de
-députés présents dans cette enceinte ou dans une autre, qui détermine
-en ceci la conduite du gouvernement, et que le jour où vous vous serez
-éloignés, où ces portes seront fermées, où aucune voix ne retentira
-plus dans cette enceinte, ce jour-là le gouvernement se regardera
-comme libre de faire tout ce qu'il croira pouvoir? Non, messieurs, ce
-n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est
-votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
-et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.
-(_Très-bien!_)
-
-Messieurs, j'ai l'honneur d'être de ceux qui ont accepté sincèrement
-mon pays libre, son gouvernement libre; quand même il m'arriverait de
-penser, ce qui m'est arrivé plus d'une fois, que mon pays se trompe,
-par exagération, par entraînement, faute d'être bien informé, quand
-même, dis-je, cela m'arriverait, je n'en ai pas moins sincèrement et
-sérieusement accepté sa liberté, c'est-à-dire son influence dans ses
-affaires, la part d'action qui appartient à son jugement sur la
-conduite de son gouvernement.
-
-Messieurs, que vous soyez absents, ou que vous soyez présents, tenez
-pour certain que l'influence de votre opinion, de votre sentiment, de
-votre voeu, est et sera la même. (_Très-bien!_)
-
-Pour mon compte personnel, j'ai eu et j'ai encore ici deux grands
-devoirs à remplir: mon premier devoir, c'est de maintenir dans leur
-plénitude, dans leur liberté, les prérogatives de la couronne; ce
-serait un crime de ma part, de venir ici engager les prérogatives de
-la couronne avant qu'elle ait agi, devenir abdiquer, aux pieds de la
-tribune, son droit de faire ou de ne pas faire, selon son jugement,
-dans les matières qui lui sont réservées. J'ai maintenu, j'ai soutenu
-la liberté des prérogatives de la couronne en fait de ratification, au
-milieu des plus difficiles débats; je le ferai également aujourd'hui.
-
-Mon autre devoir, c'est de respecter, c'est d'assurer la juste
-influence des Chambres et de l'opinion de mon pays sur la conduite et
-les actes du gouvernement. Je ne manquerai pas plus à ce devoir qu'à
-l'autre. Quand j'ai eu l'honneur de conseiller à la couronne le refus
-de la ratification du traité, j'ai déféré au sentiment, au voeu
-manifesté par les Chambres. J'ai rempli ainsi, au même moment, mon
-double devoir: j'ai respecté et maintenu les prérogatives du trône;
-j'ai respecté, dans le gouvernement de mon pays, le sentiment des
-Chambres et du pays lui-même.
-
-La conduite que j'ai tenue, il y a deux mois, dans des circonstances
-difficiles, je la tiendrai également quand ces portes seront fermées
-et que la session sera close. Dans l'état actuel des faits, dans la
-disposition actuelle des esprits, je croirais manquer à mon devoir
-envers la couronne si je lui conseillais la ratification du traité.
-C'est tout ce que je puis dire en ce moment et dans cette enceinte.
-(_Marques d'approbation._)
-
-Maintenant, messieurs, au delà de ces paroles, quel débat peut se
-renouveler tant que la situation ne sera pas changée, tant qu'un fait
-nouveau ne se sera pas produit? Le débat ne pourrait avoir que deux
-conséquences: la première serait de créer des embarras au gouvernement
-du roi dans la situation délicate où il est placé, et d'entraver la
-négociation encore pendante. La seconde, de fomenter l'animosité entre
-deux grands peuples et deux gouvernements. Pour mon compte, je ne me
-prêterai ni à l'un ni à l'autre de ces résultats.
-
-Je m'arrête donc, je me tais après ce que je viens de dire, et je
-crois qu'en m'arrêtant je remplis, et envers le trône, et envers mon
-pays, tout mon devoir. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-
-
-
-CXXIII
-
-Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs élevés à
-l'occasion de l'exercice du droit de visite pour l'abolition de la
-traite des nègres.
-
---Chambre des députés.--Séances des 19 et 20 mai 1842.--
-
-
-Dans la discussion du budget du ministère des affaires étrangères pour
-1843, M. Billault attaqua le cabinet sur divers incidents suscités par
-l'exercice du droit de visite, entre autres sur les affaires des
-navires _le Marabout_, _la Sénégambie_, _la Noémi-Marie_. MM. Mauguin,
-Thiers et Berryer prirent part au débat. Je leur répondis dans les
-séances des 19 et 20 mai en expliquant les faits et la conduite du
-cabinet.
-
-
-M. GUIZOT, _en réponse à M. Billault_.--Messieurs, je veux dès l'abord
-rassurer complétement l'honorable préopinant. J'éviterai toute parole
-ambiguë, toute explication douteuse; je serai aussi catégorique qu'il
-en a exprimé le désir.
-
-Il a parlé de la méfiance que lui inspire la politique générale du
-cabinet. J'accepte sa méfiance et je la trouve très-naturelle, car si
-l'honorable préopinant était aux affaires, je ressentirais une aussi
-profonde méfiance. (_Rire général et réclamations à gauche._)
-
-Notre méfiance réciproque, messieurs, c'est la dissidence même de nos
-opinions; c'est ce qui fait que nous sommes les uns gouvernement, les
-autres opposition; aucun de nous n'a le droit de s'en choquer; et pour
-mon compte, je ne me choque en aucune façon de l'expression dont s'est
-servi l'honorable membre.
-
-J'entre dans la question même.
-
-L'honorable préopinant a parlé d'abord des abus auxquels a donné lieu
-l'exercice du droit de visite, et il a dit que j'avais regardé
-l'affaire du _Marabout_ comme le seul abus qui eût été commis depuis
-onze ans. L'honorable préopinant s'est trompé; jamais je n'ai dit une
-telle chose, et je ne pouvais pas la dire. J'ai dit que _le Marabout_
-était le premier exemple d'un bâtiment français arrêté et conduit
-devant les tribunaux par un croiseur anglais; mais je n'ai pas dit, je
-ne pouvais pas dire que ce fût le premier abus auquel le droit de
-visite eût donné lieu, car j'avais eu moi-même, pendant mon ambassade
-à Londres, à réclamer contre des abus pareils, et j'avais
-effectivement réclamé, comme la Chambre le verra.
-
-J'ai pu dire et j'ai dit que les abus n'avaient pas été aussi
-nombreux, aussi énormes qu'on l'avait plusieurs fois affirmé; mais je
-n'ai eu garde de dire que l'affaire du _Marabout_ eût été la première
-et la seule de ce genre.
-
-Pour en finir sur-le-champ de cette affaire-là, l'honorable préopinant
-sait mieux que personne, car j'ai eu l'honneur de lui en parler dans
-l'intérêt des propriétaires du _Marabout_, dont il est l'avocat,
-l'honorable préopinant sait mieux que personne, dis-je, que j'ai
-réclamé et que je réclame vivement auprès du gouvernement anglais,
-soit pour l'indemnité allouée à l'armateur, soit contre les excès
-commis dans l'arrestation du bâtiment. J'ai réclamé l'exécution du
-jugement, pour lequel, du reste, les délais ne sont pas encore
-expirés; j'ai réclamé contre la conduite du capitaine qui commandait
-le croiseur anglais, contre celle de plusieurs hommes de son
-équipage, et mes réclamations ont été vives et précises, comme elles
-devaient l'être.
-
-Après l'affaire du _Marabout_, l'honorable préopinant a parlé de celle
-de _la Sénégambie_.
-
-Messieurs, j'ai, dans cette occasion, comme dans tout le cours de ce
-débat, un malheur singulier; je suis appelé à soutenir des faits qui
-me sont complétement étrangers, qui n'ont pas eu lieu sous mon
-administration, qui ne tiennent point à mes actes. L'affaire de _la
-Sénégambie_ est dans ce cas; elle a eu lieu en 1839. Vous avez entendu
-à cette tribune, en 1840, l'honorable président du 1er mars la
-raconter, l'expliquer, montrer à la Chambre qu'il ne s'agissait
-nullement là des traités de 1831 et de 1833, qui n'y étaient point
-applicables. Je ne remettrai pas sous les yeux de la Chambre cette
-discussion; l'honorable M. Thiers ne retirerait certainement pas les
-paroles qu'il a prononcées; mais j'ai besoin que la Chambre connaisse
-bien la doctrine explicitement soutenue à cet égard par M. Thiers,
-comme chef du département des affaires étrangères; doctrine que je
-n'ai fait que continuer, et qui n'a pas été de mon invention, de même
-que le fait n'était pas mon fait.
-
-Je reçus à Londres, de l'honorable président du 1er mars, l'ordre de
-réclamer à l'occasion de l'affaire de _la Sénégambie_. Je m'en
-acquittai, et j'en rendis compte dans des termes que je demande à la
-Chambre la permission de lui lire.
-
- «Londres, 6 juillet 1840.
-
-«Monsieur le président du conseil,
-
-«J'ai entretenu lord Palmerston de l'affaire du bâtiment _la
-Sénégambie_ saisi et condamné à Sierra-Leone comme soupçonné de se
-livrer à la traite des noirs. Je lui ai soigneusement expliqué toutes
-les circonstances de l'opération dont ce bâtiment était chargé, et les
-clauses du marché conclu entre l'administration de la marine et les
-armateurs. Je ne saurais dissimuler à Votre Excellence que, par leur
-nature même, une telle opération et de tels marchés exciteront
-toujours dans ce pays-ci de vives alarmes, et mettront le gouvernement
-du roi dans de graves embarras. Tout le monde est porté à croire que,
-malgré leur engagement pour un service militaire et temporaire,
-précédé d'un affranchissement formel, des noirs ainsi achetés sur la
-côte d'Afrique, probablement aux chefs des tribus du pays, sont des
-hommes que ces chefs ont fait esclaves pour les vendre, et qui sont
-enlevés violemment à leur famille et à leur patrie, comme cela
-arriverait pour la traite réelle et ordinaire. La différence de leur
-condition et de leur destination après l'achat ne paraît point effacer
-le vice de leur origine, et si l'on fait de ces hommes, dès qu'on les
-possède, des affranchis et des soldats, on a commencé par en faire des
-esclaves. Ce n'est pas au moment où le Parlement vient de repousser
-l'introduction des _hill coolies_ dans l'île Maurice, comme engagés à
-temps et pour un travail libre, qu'on peut prétendre à continuer, sans
-les plus fortes réclamations, des opérations analogues à celle dont
-_la Sénégambie_ était chargée, et je crois de mon devoir d'informer
-Votre Excellence que si l'administration de la marine persiste à
-employer ce moyen pour le recrutement des bataillons noirs dans nos
-colonies, on le considérera toujours ici comme une variété de la
-traite, et de là naîtront entre la France et l'Angleterre des plaintes
-et des contestations continuelles.
-
-«Je n'en ai pas moins fortement représenté à lord Palmerston ce qu'il
-y a eu de violent et de contraire au droit des gens dans les procédés
-dont _la Sénégambie_ a été l'objet, soit de la part du croiseur
-anglais _le Saracen_, soit à Sierra-Leone même. J'ai fait valoir la
-confiance dans laquelle les armateurs et l'équipage de _la Sénégambie_
-devaient être, quant à la légalité de l'opération qu'ils
-poursuivaient. Je n'ai pas élevé la question du droit de juridiction,
-exercé par un tribunal anglais sur un bâtiment français, comme
-soupçonné de se livrer à la traite. L'administration de la marine
-reconnaît elle-même, dans les documents qui m'ont été communiqués par
-Votre Excellence, qu'aux termes des traités cette question ne serait
-probablement pas résolue en notre faveur. Mais j'ai soutenu que,
-d'après les circonstances particulières de l'affaire et les exemples
-antérieurs, il était impossible d'admettre que _la Sénégambie_ dût
-être considérée comme un bâtiment négrier, et que, dès lors, tous les
-actes commis à son égard étaient irréguliers, blessants pour notre
-dignité et contraires à nos droits. Enfin, je me suis élevé contre le
-jugement rendu, dit-on, à l'égard de l'équipage, et j'ai demandé que
-le gouvernement anglais donnât des ordres pour en arrêter l'exécution.
-
-«En insistant fortement, et à plusieurs reprises, sur le vice radical
-et le péril continuel de l'opération confiée à _la Sénégambie_, lord
-Palmerston a reconnu l'irrégularité et la violence des faits que je
-lui signalais. Il m'a promis que des ordres seraient immédiatement
-donnés pour arrêter les suites du jugement rendu contre l'équipage. Il
-m'a dit, du reste, que les renseignements qu'il avait reçus à cet
-égard n'étaient pas conformes à ceux dont je lui parlais, et qu'il
-n'avait jamais été question ni de mise au secret, ni de travaux
-forcés, ni de transport à Botany-Bay, mais seulement d'un
-emprisonnement d'un mois. Enfin, il m'a demandé des détails précis sur
-les précédents semblables au voyage de _la Sénégambie_ que j'avais
-allégués d'après le _post-scriptum_ de la lettre adressée le 4 juin
-dernier à V. Exc. par M. le ministre de la marine, précédents qui
-n'avaient excité de la part des autorités anglaises, sur la côte
-d'Afrique, aucune réclamation. Je n'ai pu donner ces détails, car M.
-le ministre de la marine s'est borné à une affirmation générale. Je
-prie V. Exc. de vouloir bien lui demander l'indication précise, avec
-les noms et les dates, des voyages précédemment exécutés par des
-bâtiments français dans un but pareil à celui de _la Sénégambie_.
-J'aurai besoin d'être armé de ces faits quand je reprendrai avec lord
-Palmerston la conversation à cet égard.
-
-«En attendant, j'ai l'honneur de transmettre à V. Exc. la promesse qui
-m'a été faite par lord Palmerston, que des ordres seraient donnés pour
-arrêter les suites de cette affaire, et je la prie d'agréer, etc.»
-
-Je mets cette lettre sous les yeux de la Chambre, pour plusieurs
-raisons; d'abord, il faut que la Chambre sente toute la gravité des
-opérations pareilles à celles dont _la Sénégambie_ a été chargée, et
-voie dans quels embarras, dans quelles fâcheuses apparences elles
-peuvent jeter le gouvernement du roi.
-
-Je désire, en outre, que la Chambre sache avec quelle exactitude j'ai
-exécuté les instructions qui m'étaient données, avec quelle insistance
-j'ai réclamé et obtenu en partie, autant que cela se pouvait, dans
-l'état de l'affaire, le redressement des abus dont nous avions eu à
-souffrir.
-
-Enfin, j'ai besoin de mettre pleinement en lumière les principes qui
-président, sur de telles questions, à la conduite de l'administration
-française, et qui, dans une autre enceinte, ont déterminé mon langage.
-
-Le 29 juin 1840, l'honorable M. Thiers écrivait à M. le ministre de la
-marine, au sujet de l'affaire de _la Sénégambie_.
-
-«..... Je reconnais qu'il y a eu dans la conduite des autorités
-anglaises dans la Gambie des procédés qui étaient de nature à
-légitimer nos plaintes. J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une
-lettre que j'ai adressée, le 11 de ce mois, à l'ambassadeur de Sa
-Majesté à Londres. Vous verrez que je l'ai invité à faire de sérieuses
-représentations au gouvernement britannique sur l'excessive rigueur
-des traitements auxquels avait été soumis, avant le jugement,
-l'équipage de _la Sénégambie_; mais je dois ajouter que, quels que
-soient les torts des autorités anglaises dans cette affaire, ce grief
-ne nous donne pas le droit d'attaquer la légalité du jugement. En
-effet, si la saisie de _la Sénégambie_ a pu avoir lieu, comme cela est
-hors de doute, en vertu des lois anglaises, et sans que nous soyons
-fondés à prétendre que les conventions de 1831 et 1833 sur la traite
-aient été enfreintes, la cour de l'amirauté de Sierra-Leone a été
-régulièrement saisie; et il me paraît de toute impossibilité
-d'attaquer la validité de la décision qu'elle a prononcée.»
-
-La Chambre voit qu'il m'était impossible de tenir un autre langage, et
-que, sur la question de droit, tout aussi bien que sur les procédés
-dont nous avons eu à souffrir, j'ai fidèlement accompli les
-instructions que j'avais reçues.
-
-M. THIERS.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--C'est là la seconde des
-affaires sur lesquelles j'ai eu à réclamer; l'honorable M. Billault en
-a indiqué une troisième, celle de _la Noémi-Marie_. J'ai reçu
-également de M. le ministre des affaires étrangères à cette époque des
-instructions pour réclamer à cet égard auprès du gouvernement anglais,
-des instructions très-pressantes, très-sensées, faisant très-bien
-sentir les abus auxquels le droit de visite donnait lieu, et
-m'ordonnant d'insister pour que ces abus fussent réprimés.
-
-L'honorable préopinant a eu raison de recommander vivement une telle
-insistance; ce que je tiens à prouver, c'est que j'ai pratiqué ce
-qu'il recommande aujourd'hui: je l'ai fait pour _la Noémi-Marie_ comme
-pour _la Sénégambie_.
-
-L'honorable préopinant a parlé d'une quatrième affaire, celle de
-_l'Africaine_; je n'en dirai qu'un mot. Ici le gouvernement français a
-non-seulement réclamé, il a obtenu pleine justice; l'officier anglais
-qui, en effet, s'était conduit d'une façon irrégulière et violente
-envers le bâtiment français, a été blâmé et puni, et le blâme dont il
-a été l'objet a été mis à l'ordre du jour de la marine anglaise.
-
-Messieurs, j'ai fait le dépouillement complet des abus auxquels le
-droit de visite a donné lieu en onze ans; je ne peux parler que des
-réclamations dont il existe quelque trace au département des affaires
-étrangères ou de la marine, mais, celles-là, je les ai comptées; en
-onze ans elles s'élèvent à dix-sept. (_Bruit._)
-
-M. PAGÈS (de l'Ariége).--Je demande combien l'Angleterre en a eu à
-faire contre la France.
-
-_M. le ministre._--La Chambre voit que, bien loin de me refuser à
-aucun détail, j'entre complétement dans la question, et avec
-l'intention que la vérité tout entière soit bien connue. Je répète
-que, dans ces onze années, il y a eu dix-sept réclamations pour les
-abus auxquels le droit de visite avait donné lieu; réclamations de
-valeurs très-inégales: quelques-unes ont été considérées par le
-ministère français, par l'administration de la marine elle-même, comme
-trop peu graves pour donner lieu à de longues et opiniâtres
-réclamations; d'autres ont été vivement et obstinément poursuivies;
-plusieurs ont obtenu justice, d'autres ne l'ont pas obtenue, c'est ce
-qui arrive dans le cours des affaires humaines; nous serions trop
-heureux si nous pouvions dire ici que nous avons toujours obtenu ce
-que nous avons demandé: non, nous ne l'avons pas toujours obtenu; mais
-nous l'avons obtenu plusieurs fois, et nous avons quelquefois renoncé
-à le demander plus obstinément.
-
-De tous ces faits, la Chambre concluera peut-être que, quelque réels
-qu'aient été les abus, quelque bien fondés que nous ayons été à
-réclamer, il n'y a pas eu cependant, en fait de griefs, cette
-multiplicité dans le nombre, ni cette énormité dans le genre,
-auxquelles on pourrait croire après ce qui a été dit à cette tribune
-et encore plus en dehors de cette enceinte.
-
-Et comment cela aurait-il pu arriver? Je vais mettre un autre fait
-sous les yeux de la Chambre. On a souvent parlé du nombre très-inégal
-des croiseurs anglais et des croiseurs français. Messieurs, le nombre
-des mandats donnés aux croiseurs anglais s'élève, depuis 1833
-inclusivement jusqu'à ce jour, à 152. 71 de ces mandats ont été
-renvoyés et ne sont plus d'aucune application; 81 n'ont pas été
-renvoyés et subsistent encore. Voilà pour le nombre des croiseurs
-anglais.
-
-M. MAUGUIN.--M. le ministre comprend-il dans ce nombre les mandats
-dont l'envoi a été annoncé à Londres tout nouvellement par les
-journaux anglais?
-
-_M. le ministre._--Ils y sont compris. Voici maintenant les mandats
-donnés à des croiseurs français.
-
-En tout 122: 60 ont été renvoyés; restent en activité 62 mandats
-encore entre les mains de croiseurs français.
-
-La Chambre voit que, quoiqu'il y ait une différence, cette différence
-n'est pas telle qu'on l'a plusieurs fois représentée.
-
-Voici un autre fait.
-
-J'ai essayé de savoir combien de fois le droit de visite avait été
-exercé sur des bâtiments anglais par des croiseurs français et sur des
-bâtiments français par des croiseurs anglais. Je n'ai pu arriver à des
-résultats complets, ni parfaitement exacts. Les renseignements
-manquent à cet égard, à Paris et à Londres, dans les archives des
-marines française et anglaise et dans les départements des affaires
-étrangères des deux pays. Mais voici les résultats que j'ai recueillis
-quant à la station de l'Afrique occidentale.
-
-En 1832, sept navires, dont deux français et cinq anglais, ont été
-visités par les croiseurs français; dans le cours de 1833, cinq; dans
-le cours de l'année 1835, deux; dans le cours de l'année 1838,
-vingt-quatre, dont huit anglais.
-
-Les rapports des années 1834, 1836, 1839 et 1840 ne rendent pas compte
-des visites exercées par la station française.
-
-Pour les bâtiments anglais, je ne peux donner de chiffres à la Chambre
-que pour deux années.
-
-En 1838, dans cette même station, cinq bâtiments français ont été
-visités par les croiseurs anglais, pendant que huit bâtiments anglais
-étaient visités par les croiseurs français.
-
-En 1839, onze bâtiments français ont été visités par les croiseurs
-anglais.
-
-Je répète que je n'ai pas de renseignements plus complets et qui
-s'appliquent à un plus grand nombre d'années; je n'en veux tirer que
-cette conséquence, la même que je tirais tout à l'heure du récit des
-réclamations particulières, c'est que des abus sans doute ont été
-commis, mais pas si nombreux ni si énormes que tout le commerce
-français s'en soit trouvé compromis.
-
-Dans notre forme de gouvernement, messieurs, au milieu de débats
-continuels, en présence d'une publicité ardente, l'un des plus grands
-dangers dont les hommes publics aient à se préserver, c'est
-l'exagération, la facilité avec laquelle on se laisse entraîner à
-croire et à dire des faits qui ne sont pas, à beaucoup près, aussi
-graves ni aussi sûrs qu'on le croit ou qu'on le dit, et qui cependant
-influent sur les sentiments, sur les résolutions, sur les actes, comme
-s'ils avaient en effet l'étendue et la gravité qu'on leur a légèrement
-attribuées.
-
-C'est dans notre propre intérêt, dans notre intérêt à tous, dans
-l'intérêt de la sagesse et de la justice de nos actes que j'insiste
-sur cette observation.
-
-J'ai répondu, messieurs, à la première partie de la discussion de
-l'honorable préopinant. Je passe à la seconde.
-
-Elle se rapporte au même traité de 1841, et aux différences qui
-existent entre ce traité et les conventions de 1831 et de 1833. Ici,
-messieurs, la Chambre et l'honorable préopinant lui-même comprendront,
-j'en suis sûr, que je ne puis entrer dans la discussion. (_Ah! ah!_)
-Vous allez voir pourquoi.
-
-Le traité de 1841 n'est pas ratifié, c'est-à-dire que ce n'est pas un
-acte consommé, accompli. Comment donc le discuterais-je en détail?
-Nous ne sommes pas réunis ici, messieurs, pour discuter un traité à
-faire; nous ne conduisons pas ici une négociation; nous examinons des
-actes accomplis, des actes qui manifestent la conduite du gouvernement
-et font la destinée de la France. Le traité de 1841 n'a point cette
-valeur. Je me créerais donc, en entrant dans une discussion
-comparative de ses dispositions, des difficultés inutiles, car
-j'examinerais des questions hypothétiques. Je me hâte d'en venir à la
-troisième et dernière partie de la discussion de M. Billault, et
-j'espère lui donner ici, en fait de clarté, pleine satisfaction.
-
-Il s'agit de la valeur des paroles que j'ai prononcées dans une autre
-enceinte sur la ratification du traité.
-
-Je prie la Chambre de bien distinguer deux choses: sur les actes
-accomplis je puis parler, parler en pleine liberté; c'est même mon
-devoir de donner à la Chambre tous les renseignements, toutes les
-explications qu'elle peut désirer. Sur les actes non accomplis, sur la
-conduite à venir, je ne suis pas aussi libre.
-
-_Voix de la gauche._--Pourquoi donc pas?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous allez voir que ce
-n'est pas du tout pour éluder la difficulté, ni pour ne pas parler
-catégoriquement que je fais cette distinction.
-
-Je ne puis, messieurs, engager d'avance la prérogative de la couronne;
-je ne peux pas, je ne dois pas compromettre, annuler par une
-déclaration intempestive la liberté de la couronne de ratifier ou de
-ne pas ratifier un acte encore en suspens.
-
-Dans la première discussion qui s'est élevée à ce sujet, dans la
-séance, si je ne me trompe, du 24 janvier, j'ai dit:
-
-«La liberté de ratifier ou de ne pas ratifier, qu'elle qu'ait été
-l'expression de l'opinion de la Chambre, reste entière dans tous les
-cas. L'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion, est
-une considération grave qui doit peser dans la balance, mais elle
-n'est pas décisive; la liberté du gouvernement du roi reste entière.»
-
-Et ce que je disais alors, je le dis avec l'approbation manifeste de
-toute la Chambre.
-
-La situation n'est pas changée à cet égard. Pas plus aujourd'hui que
-le 24 janvier dernier, je ne peux, je ne dois engager pour l'avenir,
-péremptoirement, la prérogative de la couronne.
-
-Voici ce que je puis dire en respectant mon devoir. (_Écoutez!
-écoutez!_)
-
-La ratification qui devait être donnée au mois de février dernier a
-été refusée; c'est là un fait accompli.
-
-L'honorable M. Billault me demande: «L'intention de M. le ministre des
-affaires étrangères est-elle de conseiller, quand la Chambre n'y sera
-plus, la ratification du traité tel qu'il est?» À cela je réponds
-péremptoirement non; le traité ne sera à aucune époque ratifié tel
-qu'il est, du moins avec mon avis. (_Sensation prolongée._)
-
-Je demande à l'honorable M. Billault s'il trouve que c'est bien là une
-réponse directe à sa question?
-
-M. BILLAULT.--Oui, pour la première question.
-
-_M. le ministre._--Messieurs, je ne ferais pas ici cette réponse si
-auparavant je ne l'avais faite ailleurs. Je ne dirais pas ici ce que
-je viens de dire, si je n'avais annoncé ailleurs l'intention de ne
-ratifier à aucune époque le traité tel qu'il est. (_Mouvement._)
-
-Maintenant, messieurs, après une explication que j'ai droit, je pense,
-de qualifier de claire et catégorique, je n'ai plus, sur la situation
-actuelle, que peu de mots à dire, et la Chambre me pardonnera si je ne
-fais guère que répéter ce que j'ai dit dans une autre enceinte.
-
-Je me suis trouvé dans cette occasion en présence d'un double devoir.
-Quand j'ai autorisé, ou, pour parler d'une façon plus constitutionnelle,
-quand j'ai conseillé à la couronne d'autoriser la signature du traité,
-je l'ai fait parce que j'ai considéré la France comme moralement engagée
-par la proposition de ce traité faite en son nom, point par moi, comme
-la Chambre le sait, mais faite réellement au nom de la France comme de
-l'Angleterre, aux trois puissances du Nord, le 12 décembre 1838. En
-voyant que cette proposition n'avait été ni à cette époque, ni depuis,
-désavouée ni modifiée en aucune manière, j'avoue que j'ai considéré la
-France comme moralement engagée. J'ai donc été d'avis de la signature du
-traité.
-
-Le traité signé, la discussion ouverte, l'opinion, le sentiment, le
-voeu des Chambres se sont manifestés; un autre devoir s'est alors
-élevé pour moi. Je sais la juste part d'influence indirecte qui
-appartient aux Chambres sur l'exercice des droits constitutionnels
-dévolus à un autre pouvoir; c'est par ce motif que j'ai conseillé de
-ne point donner la ratification au mois de février, que je conseille
-aujourd'hui de ne point ratifier le traité tel qu'il est. Je crois
-ainsi remplir mon devoir envers toutes les institutions, tous les
-pouvoirs constitutionnels de mon pays; envers la couronne, en
-maintenant la plénitude de sa prérogative, qui doit rester libre et ne
-jamais s'engager irrévocablement ni d'avance; envers les Chambres, en
-leur reconnaissant, autant qu'il appartient à mes conseils, la part
-d'influence qu'elles doivent avoir dans les actes du gouvernement.
-(_Très-bien! Très-bien!_)
-
-Maintenant, messieurs, si les circonstances changent, si les faits, si
-l'état des esprits changent, qui pourra, qui osera dire qu'il ne
-faudra pas en tenir compte?
-
-Vous le voyez, je traite la question avec une entière sincérité, je
-n'élude aucune des difficultés de la situation.
-
-Personne à coup sûr ne peut dire, personne n'a le droit de dire que,
-quel que fût un jour le changement des faits et de l'état des esprits,
-quelques modifications qui fussent apportées au traité, quelques
-graves que fussent ces modifications, il ne faudrait y avoir aucun
-égard. Eh bien, messieurs, je ne vais pas plus loin; c'est à cela que
-je me borne. Je n'ai pas dit autre chose dans une autre enceinte;
-c'est là tout ce que je répète dans celle-ci. Et non-seulement j'ai le
-droit de dire cela, mais c'est mon devoir, et si je tenais un autre
-langage, je manquerais à mes devoirs envers cette Chambre aussi bien
-qu'envers la couronne.
-
-Je crois donc que je ne laisse ici aucune incertitude, ni sur la
-conduite passée, ni sur la conduite présente, ni sur les intentions du
-cabinet, ni sur les chances de l'avenir. J'ai épuisé la question. Si
-on me fait d'autres objections, j'y répondrai. (_Mouvement général._)
-
- * * * * *
-
---Séance du 20 mai 1842.--
-
-M. GUIZOT, _en réponse à MM. Mauguin, Thiers et Berryer_.--Messieurs,
-l'honorable préopinant[3] a parlé de sincérité, j'étais sûr d'en avoir
-fait preuve, et il l'a reconnu lui-même en retirant l'expression dont
-il s'était servi. Maintenant j'irai plus loin. La Chambre va voir si
-la sincérité n'a pas été et n'est pas, de ma part, aussi complète,
-aussi pure qu'il est possible de le demander.
-
-[Note 3: M. Berryer.]
-
-Ce n'est pas moi qui ai élevé cette discussion ni dans cette Chambre
-ni dans l'autre. (_Rires à gauche._)
-
-_Plusieurs voix._--Je le crois bien!
-
-_M. le ministre._--Les honorables membres qui sourient ne savent pas
-ce que je veux dire. Quand je dis que ce n'est pas moi qui ai élevé
-cette discussion, je veux dire que ce n'est pas moi qui ai entamé
-l'histoire des négociations par lesquelles le traité du 20 décembre a
-été préparé. Ce n'est pas moi qui ai essayé de me décharger du fardeau
-et de le reporter sur mes prédécesseurs.
-
-Quand la discussion s'est engagée dans l'adresse sur le fond même de
-la question et du traité, j'en ai accepté la responsabilité sans dire
-un seul mot, sans rechercher un seul fait qui pût prouver à la Chambre
-que la responsabilité était du moins partagée. Je me suis tu
-complétement sur le passé; j'ai tout défendu pour mon propre compte,
-sous mon propre nom. Et il a fallu, chose étrange! que la discussion
-fût élevée par ceux-là même sur qui je n'avais pas essayé de la
-porter.
-
-C'est un fait que je tiens à bien constater et pour la Chambre et pour
-le pays. (_Chuchotements._)
-
-J'entre dans ce champ que je n'ai pas ouvert.
-
-Il est évident aujourd'hui, par les faits qui sont connus de tout le
-monde et ne sont contestés par personne, que le traité avait été
-préparé par d'autres que moi, qu'il en avait été question quatre ans
-avant que j'en entendisse parler, que plusieurs cabinets en avaient
-successivement entendu parler. Quels ont été leurs actes? La Chambre
-les connaît, je n'ai qu'à les reproduire et à les apprécier.
-
-C'est en 1836 qu'en vertu de l'art. 9 de la convention de 1831 et en
-exécution de la lettre adressée en 1834 par l'honorable M. de Rigny,
-comme ministre des affaires étrangères, aux représentants du roi près
-les grandes cours de l'Europe, pour leur annoncer qu'une nouvelle
-négociation allait s'ouvrir, et que peut-être un nouveau traité, un
-traité formel serait rédigé pour faire entrer toutes les grandes
-puissances continentales dans la coalition de la civilisation contre
-la traite des nègres, c'est en exécution de ce premier acte, dis-je,
-qu'en 1836 l'ambassadeur du roi à Londres a communiqué au cabinet
-français un projet de traité, le nouveau projet de traité dont il
-s'agit.
-
-Comme je l'ai dit, comme M. Thiers le reconnaissait hier, après avoir
-reçu cette communication de l'ambassadeur du roi à Londres, il a
-communiqué lui-même le projet de traité au ministre de la marine, et
-l'a consulté sur le mérite de ses dispositions. Au même moment, ou peu
-de jours après, l'honorable M. Thiers écrivait à l'ambassadeur du roi
-à Madrid:
-
-«Monsieur le comte,
-
-«Le gouvernement anglais nous a fait proposer dernièrement d'ouvrir à
-Londres des conférences pour amener un traité général sur la
-répression de la traite entre les cinq grandes cours; nous sommes
-disposés à entrer dans cette négociation, mais nous désirerions
-conclure auparavant nos négociations séparées avec les diverses cours,
-pour obtenir leur accession aux principes consacrés par nos
-conventions sur le traité avec l'Angleterre.»
-
-Voilà le premier et le seul acte du cabinet du 22 février 1836, sur la
-première ouverture à lui faite, au nom de l'Angleterre.
-
-Il se dit disposé à entrer dans la négociation; la conférence est
-acceptée.
-
-Ce cabinet s'est retiré, je crois, cinq ou six semaines après.
-
-Sous le cabinet du 15 avril, plusieurs fois l'ambassadeur d'Angleterre
-en France, l'ambassadeur du roi à Londres, ont sollicité du cabinet
-une réponse aux premières ouvertures qui avaient été faites en 1836.
-
-L'honorable président du cabinet a répondu qu'il n'avait pas encore
-examiné, qu'il examinerait, et en même temps il poursuivait auprès des
-cours d'Espagne, du Brésil et du Portugal leur accession aux
-conventions de 1831 et de 1833.
-
-Il annonçait, il indiquait du moins l'autre négociation qui se
-poursuivait pour faire entrer les trois grandes cours du nord dans le
-traité général.
-
-M. le comte Molé écrivait à M. le comte Sébastiani, le 12 février
-1838:
-
-«Monsieur le comte,
-
-«La traite des noirs se continue sous le pavillon brésilien, portugais
-et espagnol, avec des circonstances qui font honte à l'humanité. Les
-rapports qui nous sont parvenus à cet égard s'accordent avec les
-renseignements qui ont été naguère révélés au sein du parlement
-anglais. À part quelques causes secondaires que je ne révélerai
-pas...»
-
-La lettre est dans _le Moniteur_, je ne la lis pas tout entière. Voici
-la phrase qu'il est important de remarquer.
-
-«Un tel état de choses ne peut durer, et en attendant que les
-gouvernements européens se concertent sur un mode de répression plus
-absolu, il faut au moins que celui qui a été adopté de concert entre
-la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace qu'il peut et
-doit l'être.»
-
-Je ne cite cette phrase que pour indiquer que la négociation se
-poursuivait, qu'on y faisait une sérieuse attention, qu'il s'agissait
-d'obtenir un mode de répression plus absolu.
-
-M. DE SALVANDY.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
-
-_M. le ministre._--C'est dans cet état de choses que, le 12 décembre
-1838, intervint à Londres un fait que l'honorable préopinant a appelé,
-avec raison, un fait considérable, un fait énorme, le protocole dont
-il faut bien que je redonne lecture à la Chambre:
-
-«Les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
-de la Prusse et de la Russie s'étant réunis en conférence, d'après
-l'invitation des plénipotentiaires de la France et de la
-Grande-Bretagne, afin de continuer les négociations pour un concert
-général des puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de
-la traite des noirs, négociations qui furent commencées à Vienne l'an
-1815, et continuées depuis à Vérone l'an 1822, les plénipotentiaires
-de France et de la Grande-Bretagne proposèrent aux plénipotentiaires
-des trois autres puissances, aujourd'hui réunies en conférence, le
-projet de traité annexe A.»
-
-C'est le projet de traité dont il s'agit.
-
-«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prièrent les
-plénipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet à leurs
-gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renfermés
-dans ce projet pourraient être trouvés compatibles avec le droit et
-les intérêts des sujets des souverains respectifs, et propres à faire
-cesser le trafic criminel dont il s'agit.
-
-«Les plénipotentiaires des trois puissances se chargèrent de
-transmettre ledit projet de traité à leurs gouvernements respectifs et
-de demander leurs instructions à cet égard, sans préjuger la
-détermination que leurs cours pourraient prendre. Lesdits
-plénipotentiaires, chacun pour sa part, déclarèrent que leurs
-gouvernements ont de tout temps partagé les sentiments d'indignation
-qu'inspirent les actes criminels que les mesures dont il est question
-ont pour but de faire cesser. Les plénipotentiaires d'Autriche, de
-Prusse, et de Russie ajoutèrent que leurs gouvernements désirent aussi
-ardemment que peuvent le faire ceux de la France ou de la
-Grande-Bretagne, d'empêcher que leurs sujets ou leurs pavillons
-respectifs ne participent, d'une manière quelconque, au trafic des
-noirs. Les plénipotentiaires de France et d'Angleterre déclarent que
-leurs gouvernements rendent une entière justice aux sentiments
-philanthropiques et généreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse
-et de Russie, et sont les premiers à reconnaître que ni les sujets ni
-les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au
-trafic des noirs.
-
-«Mais le but dont les gouvernements de la France et de la
-Grande-Bretagne se proposent l'accomplissement, au moyen du traité en
-question, est celui d'empêcher que les bandits et les pirates d'autres
-pays, qui s'adonnent à ce commerce infâme, ne puissent se prévaloir
-des pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunément
-leurs criminelles entreprises.
-
- «HUMMELAUER, H. SÉBASTIANI, PALMERSTON,
- BULOW, POZZO DI BORGO.»
-
-
-Voilà le fait. Le gouvernement en a été informé; il avait eu lieu le
-13 décembre; l'ambassadeur en a rendu compte le 13. Le gouvernement
-français n'a pas répondu; il n'a donné à son ambassadeur aucune
-instruction, il ne l'a en aucune façon désavoué. Le cabinet qui n'a
-pas désavoué son ambassadeur a duré, si je ne me trompe, deux mois ou
-deux mois et demi après avoir reçu la nouvelle de l'événement, et
-j'ajoute que lorsque le protocole est arrivé à Paris, c'est-à-dire le
-15 décembre, autant qu'il m'en souvient, la session dans laquelle la
-grande lutte de la coalition a eu lieu n'était pas ouverte.
-
-Messieurs, voilà les faits. Maintenant, voici la question.
-
-Peut-on dire, a-t-on pu croire qu'il n'y avait là, envers les trois
-puissances du continent, de la part du gouvernement français, aucun
-engagement moral?
-
-En vérité, j'éprouve quelque embarras à poser cette question. Comment!
-un ambassadeur, un homme qui représente son gouvernement, fait un
-acte, une proposition formelle; non pas la simple proposition d'entrer
-dans une conférence; il propose un traité écrit, rédigé en articles,
-avec les annexes, avec tous les moyens d'exécution; il le propose, non
-pas seul, il le propose de concert avec la Grande-Bretagne aux trois
-autres cours; et cela ne serait rien!
-
-Messieurs, renversez la situation; supposez que nous fussions, nous,
-la Grande-Bretagne, et que la Grande-Bretagne fût la France; supposez
-que lord Palmerston eût fait ce que le comte Sébastiani a fait:
-dirions-nous qu'il n'y a pas eu engagement moral? Dirions-nous à
-l'Angleterre: Vous ne vous êtes pas engagée avec nous, envers nous; ce
-que vous avez proposé de concert avec nous, au même moment que nous,
-vous n'y êtes pas engagée?
-
-Pour moi, messieurs, je n'ai aucun doute sur la réponse.
-
-Je change encore de situation. Je me mets à la place des trois
-puissances auxquelles la proposition a été faite de concert, au nom de
-la France et de l'Angleterre. Eût-on été bien venu à leur dire qu'on
-n'était pas moralement engagé envers elles, que ce qu'on leur avait
-proposé, on ne le leur avait pas proposé, qu'on n'était pas obligé de
-tenir ce qu'on leur avait proposé?
-
-Encore une fois, quand je pose ainsi la question, j'entends à
-l'instant la réponse de tout le monde.
-
-Je poursuis les faits.
-
-J'arrive à Londres; je suis appelé, en juillet 1840, à une conférence
-avec les ambassadeurs des trois puissances continentales. Pourquoi y
-suis-je appelé? Pour entendre leur réponse à la proposition qui leur
-avait été faite, pas pour autre chose, uniquement pour entendre leur
-réponse définitive.
-
-Leur réponse, c'est l'adhésion à la proposition de 1838, moyennant un
-changement dans l'étendue des zones, étendue à laquelle l'une des
-trois cours demandait une restriction qui n'a pas fait de difficultés.
-Voilà l'adhésion donnée par les puissances auxquelles la proposition
-avait été faite.
-
-En 1841, au mois de décembre, lorsque, sans avoir été au-devant, sans
-avoir recherché l'exécution de l'engagement qui avait été pris, sans
-en avoir parlé, lorsque j'ai été sommé de le tenir, de tenir les
-paroles que d'autres avaient, je ne veux pas dire données, mais
-proposées, j'avoue que je me suis cru moralement engagé.
-
-M. DUPIN.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
-
-_M. le ministre._--Et je suis convaincu que si je ne m'étais pas tenu
-pour moralement engagé, si j'avais dit que je ne l'étais pas, j'aurais
-excité en Europe un immense étonnement. J'ai donc signé. Là est ma
-responsabilité, et je l'accepte sans hésiter. Le traité signé,
-qu'est-il arrivé? Il est arrivé un grand événement, une manifestation
-évidente de l'opinion, du sentiment, du voeu de cette Chambre et de
-l'autre Chambre, je dirai, sans hésiter, du pays. Je me suis arrêté.
-Je devais le faire. Un gouvernement, un cabinet se croit engagé; il
-agit sous sa responsabilité; tant que le traité n'est pas ratifié,
-rien de définitif. La manifestation de l'opinion des Chambres a lieu,
-le cabinet s'arrête; il profite de ce qu'il n'y a rien de définitif,
-de ce que la ratification n'est pas donnée; il écoute cet
-avertissement. Lui, il a tenu son engagement; l'engagement qui lui a
-été transmis, il l'a tenu. Maintenant il rencontre l'opinion des
-Chambres, le sentiment du pays; je le répète, il s'arrête, il en tient
-compte. Qu'y a-t-il là, je le demande, qui ne soit parfaitement
-régulier, parfaitement constitutionnel, parfaitement dans les devoirs
-moraux comme politiques d'un cabinet, d'un ministre? Aussi n'ai-je pas
-éprouvé le moindre embarras moral. J'ai senti la gravité, la
-difficulté de la situation; mais un embarras moral, je n'en ai éprouvé
-aucun; j'ai dit hautement à l'Europe: Ce qu'on vous avait proposé, je
-l'ai tenu autant qu'il était en moi; l'engagement moral auquel j'avais
-cru, je l'ai acquitté; mais rien n'est encore définitif; l'opinion des
-grands pouvoirs publics de mon pays, l'opinion de mon pays se
-manifeste; vous voyez! c'est un de ces obstacles devant lesquels un
-gouvernement sensé s'arrête. (_Au centre_: Très-bien!)
-
-Ce que j'ai fait, je l'ai dit ouvertement, simplement, aux
-gouvernements avec lesquels je traitais, avec lesquels je m'étais cru
-moralement engagé. Ils l'ont compris, non-seulement les gouvernements
-constitutionnels, accoutumés à des difficultés pareilles, mais les
-gouvernements absolus eux-mêmes l'ont compris.
-
-Qu'ont-ils fait?
-
-Ils ont dit: Vous ne voulez pas ratifier; nous comprenons vos raisons;
-mais sans doute vous ne voulez pas abandonner la grande cause de
-l'abolition de la traite; vous ne vous considérez pas comme
-impuissants pour agir encore au profit de cette cause; vous ne voulez
-pas vous séparer complétement, hautement de nous dans la lutte engagée
-pour cette cause; eh bien, nous allons laisser le protocole ouvert.
-Vous ne demandez pas sans doute à vous isoler, à isoler la France dans
-cette grande cause; nous laissons le protocole ouvert: l'avenir
-amènera ce qu'il pourra. (_Mouvement à gauche._)
-
-Ce que je dis là, messieurs, c'est réellement, sérieusement,
-sincèrement, ce qui est arrivé. Je vous l'ai dit dès le premier jour.
-
-Quand on a laissé le protocole ouvert, on m'a demandé: «--Pouvez-vous
-dire à quelle époque vous ratifierez?»
-
-J'ai dit: «--Non, je ne puis pas dire cela.»
-
-«--Pouvez-vous dire que vous ratifierez un jour le traité purement et
-simplement, tel qu'il est?»
-
-J'ai dit: «--Non, je ne puis pas vous dire cela; je ne puis m'engager
-à cela.»
-
-«--Y a-t-il des modifications possibles au traité?»
-
-«--Oui! il y en a.»
-
-J'en ai indiqué de grandes. Ne croyez pas, en effet, que celles que
-j'ai indiquées soient légères; ne croyez pas que ce soient, comme on
-parlait l'autre jour, des modifications de phrases, de rédaction. Non!
-je ne puis pas dire en quoi elles consistent; je ne le dois pas,
-personne ne me le demandera; l'honorable M. Jacques Lefebvre le
-reconnaissait tout à l'heure; personne ne peut me le demander; mais
-j'affirme que les modifications que j'ai indiquées sont importantes,
-qu'elles touchent au fond de la question.
-
-Et ne croyez pas, quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi
-l'opinion des Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai
-bien vu qu'il y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que
-les conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en
-question. (_Très-bien!_)
-
-Qu'ai-je donc pensé? J'ai pensé qu'il fallait laisser toutes ces
-questions entières, et attendre; attendre, soit le changement des
-dispositions du pays, soit des modifications profondes au traité,
-acceptées par tout le monde.
-
-On ne me reprochera certainement pas d'avoir pensé et de dire qu'il
-fallait attendre pour voir si les dispositions des Chambres et du pays
-étaient bien réellement, bien profondément, bien durablement ce
-qu'elles paraissaient être. C'est le premier devoir d'un gouvernement
-sensé de faire cette épreuve; c'est le premier devoir d'un
-gouvernement sensé de mettre les Chambres et le pays à cette épreuve.
-Qui ne sait qu'il y a eu une foule d'émotions publiques, de
-dispositions très-vives, très-générales, et cependant passagères? Je
-ne dis pas qu'il en soit ainsi de celle-ci, je ne le sais pas; mais
-cela peut arriver, et les gouvernements sensés doivent mettre à cette
-épreuve les grands pouvoirs publics et le pays lui-même. (_Très-bien!
-très-bien!_)
-
-Une autre considération m'a frappé. Dans l'extrême complication de
-cette affaire, dans la complication des conventions de 1831 et de 1833
-avec le traité de 1841, dans la complication qui s'élevait, au même
-moment, entre les États-Unis et l'Angleterre, partout la même question
-se trouvait agitée; il m'a paru que dans cette complication et des
-questions et des États, le temps pouvait amener des moyens de solution
-favorables et honorables; honorables pour la France, favorables pour
-l'abolition de la traite, pour la répression effective de la traite.
-
-Voilà le double motif pour lequel j'ai trouvé bon que le protocole
-restât ouvert. Il m'a paru que les puissances, en laissant le
-protocole ouvert, sans aucune condition, sans aucun engagement
-quelconque de la part de la France, faisaient elles-mêmes, pour la
-France, un acte honorable, un acte de confiance et d'union; pour la
-grande cause de l'abolition de la traite des noirs, un acte de
-persévérance et de fidélité.
-
-Eh bien, pour mon compte, je n'aurais voulu manquer ni à l'un ni à
-l'autre de ces caractères de la situation; pour mon compte, je me
-serais reproché de ne pas accepter sincèrement, sérieusement, ce
-protocole ouvert, par égard pour la France, par égard pour les
-difficultés de son gouvernement, par égard pour les chances possibles
-de l'avenir, et par fidélité à la cause de l'abolition de la traite.
-
-Voilà le sens du protocole ouvert, le sens dans lequel il a été laissé
-ouvert, le sens dans lequel je l'ai entendu: on peut le contester;
-mais j'affirme à la Chambre que, soit de la part des puissances, soit
-de la part de la France, il n'y a rien eu, dans cet acte, que de
-parfaitement honorable, de parfaitement amical, de parfaitement
-conforme à tous les grands intérêts et du pays et de la question.
-(_Sensation prolongée._)
-
-Voilà, je pense, les deux plus grandes difficultés de la question et
-de la situation déblayées, l'engagement moral et le protocole ouvert.
-
-Que reste-t-il à présent? Des difficultés d'un ordre très-inférieur,
-des difficultés subalternes, passez-moi l'expression, des difficultés
-qui tiennent à la situation du cabinet, à la situation personnelle du
-ministre des affaires étrangères. Elles sont réelles ces
-difficultés-là, je n'entends pas les dissimuler, je les sens, elles
-pèsent sur moi plus que sur personne.
-
-Savez-vous ce qu'on fait aujourd'hui! On vient s'armer de ces
-difficultés-là, on vient les envenimer, on vient les aggraver (_Rumeur
-à gauche.--Au centre_: Très-bien! c'est cela!), au risque d'aggraver
-les grandes difficultés dont je parlais tout à l'heure, les
-difficultés du pays et de la question. (_Voix au centre._ Oui! oui!
-c'est cela!)
-
-Eh bien, j'accepte ce nouveau combat, ce nouveau terrain, et la
-Chambre verra que je ne serai pas, sur celui-ci, moins sincère ni
-moins sérieux que sur l'autre.
-
-Oui, les difficultés sont réelles. Il y en a envers la Chambre et le
-public, il y en a envers l'étranger. Qu'est-ce qu'on me demande? On
-m'a demandé, et l'honorable M. Billault avait posé la question d'une
-manière dont je lui sais gré, on m'a demandé: «Avez-vous l'intention
-de ratifier le traité tel qu'il est?» J'ai répondu catégoriquement:
-«Non,» et je renouvelle ma réponse.
-
-Maintenant, on me dit: «Ratifierez-vous jamais un traité quelconque,
-quelle que soit la situation, quelles que soient les modifications
-qu'on pourrait y apporter?»
-
-Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument impossible.
-Comment! je viendrais ici, moi, ministre des affaires étrangères, vous
-dire:--Non, quels que soient les changements de la situation dans une
-question si compliquée pour les choses et pour les peuples, quelles
-que soient les modifications qui puissent être apportées au traité,
-non, nous n'en entendrons plus parler.--Messieurs, cela, je le sens
-bien, débarrasserait beaucoup la Chambre et moi-même; mais cela ne se
-peut pas; gouvernement, Chambre, pays, nous sommes tous engagés dans
-cette situation; nous n'en pouvons, nous n'en devons sortir que
-raisonnablement et honorablement. La Chambre a pleine sécurité, la
-Chambre sait que le traité, tel qu'il est, je ne conseillerai pas de
-le ratifier. Maintenant, que résultera-t-il de la situation telle
-qu'elle existe, des modifications qui ont été indiquées, des
-modifications nouvelles qui pourraient être indiquées, des divers
-intérêts engagés dans la question? Qu'est-ce qui sortira de la
-situation des États-Unis vis-à-vis de l'Angleterre?
-
-On croit que, pour les États-Unis, le droit de visite a quelque chose
-d'inouï dont ils n'ont jamais voulu entendre parler. On se trompe.
-
-En 1824, une convention a été conclue entre l'Angleterre et les
-États-Unis pour établir le droit de visite; elle a été conclue, elle a
-été signée, elle a été ratifiée en Angleterre par le cabinet anglais,
-par M. Canning; ce n'est que quand elle est retournée à Washington
-pour recevoir la ratification définitive du sénat, qui, comme vous le
-savez, concourt aux actes diplomatiques et dont l'adhésion est
-nécessaire, ce n'est qu'alors que le sénat a fait dans le traité
-quelques changements, les uns de rédaction, un ou deux autres plus
-importants, dont à son tour l'Angleterre n'a pas voulu; et la
-convention signée, conclue, ratifiée par l'une des deux puissances,
-et modifiée, sur quelques points, par le sénat américain, est restée
-sans effet. (_Mouvement à gauche._) Mais enfin elle avait eu lieu,
-elle avait été signée, elle avait été conclue, elle avait été aussi
-loin que le traité du 20 décembre 1841; elle s'est arrêtée au même
-point.
-
-Je rappelle ce fait uniquement pour indiquer à la Chambre qu'il y a là
-plus d'un moyen de solution, qu'il y a là une multitude d'éléments que
-le temps peut féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose
-de raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et,
-en même temps, quelque chose de favorable à l'abolition, à la
-répression de la traite.
-
-Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons attendre, ce qu'il est
-de notre devoir d'attendre.
-
-Après l'engagement que nous avons pris, nous manquerions à tous nos
-devoirs de prudence, de bonne conduite des affaires, de respect pour
-les prérogatives de la couronne, pour la cause de l'abolition de la
-traite si nous allions plus loin. Voilà pourquoi nous en restons là.
-Et qu'on ne parle plus de sincérité: quand on dit ce que j'ai eu
-l'honneur de dire à cette tribune et sur le passé, et sur le présent,
-et sur les difficultés de l'avenir, on a le droit de parler de
-sincérité à tout le monde, et personne n'a le droit d'élever un doute.
-
-_Au centre_:--Très-bien! très-bien!
-
-
-Après ce discours, qui fut suivi d'une longue agitation, M. de
-Salvandy prit la parole pour expliquer la conduite du cabinet de M.
-Molé, dont il avait fait partie, dans cette question. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--S'il ne s'agissait que d'un débat purement personnel, la
-Chambre peut être sûre que je ne reprendrais pas la parole; mais il y
-a ici une question de conduite, de principe, d'intérêt public que je
-ne peux pas laisser passer sans en dire un mot définitif.
-
-Dans une autre enceinte, la première fois que j'ai été forcé d'aborder
-ce côté de la question, je me suis exprimé ainsi:
-
-«C'est dans cet état que j'ai trouvé l'affaire; je n'hésite pas à le
-dire, j'ai tenu le gouvernement français pour moralement engagé; il
-est vrai qu'il ne l'était pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de
-signer le traité; mais je n'ai pas cru qu'avec de tels antécédents
-cela fût de mon devoir ni de l'honneur de la France et de son
-gouvernement.»
-
-La Chambre sait que je n'ai entendu en aucune façon ni éluder ni
-atténuer la responsabilité qui m'appartient. Oui, je pouvais refuser
-de signer le traité; je l'ai signé parce que j'ai cru qu'avec tous les
-antécédents de l'affaire la France était moralement engagée.
-(_Interruption à gauche._)
-
-M. MAUGUIN.--Elle ne l'était pas.
-
-_M. le ministre._--J'ai cru qu'avec tous les antécédents de l'affaire
-le gouvernement était moralement engagé, et que l'inconvénient de
-manquer à cet engagement eût été très-grave. La question de la valeur
-de l'engagement, valeur morale, je le répète, il ne s'agit pas d'une
-valeur officielle, subsiste donc tout entière. (_Interruption à
-gauche._) Il faut bien, messieurs, que ce langage et ces distinctions
-soient admis, car c'est là ce qui fait que, dans les négociations
-diplomatiques, on n'écrit pas tout, on ne signe pas tout; on n'agit
-pas comme dans les actes de la vie civile; on s'en rapporte aux
-paroles les uns des autres, aux engagements moraux qui ont une valeur.
-(_Nouvelle interruption._)
-
-_M. le président._--Je ne puis laisser aller la discussion comme cela,
-vous demanderez la parole après M. le ministre si vous le voulez.
-
-_M. le ministre._--La vivacité avec laquelle la question est
-accueillie prouve qu'il faut qu'elle soit vidée jusqu'au fond, et que
-rien ne reste qui n'ait été dit et entendu.
-
-Je dis, messieurs, que, dans la série des actes d'une négociation,
-lorsqu'il intervient un acte comme celui dont la Chambre a
-connaissance, une proposition faite par les plénipotentiaires de deux
-gouvernements à trois autres gouvernements, et non désavouée d'aucune
-manière ni à aucune époque par les deux gouvernements qui l'ont faite,
-il faut bien qu'on ait le droit d'appeler cela un engagement moral,
-car, s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait aucun engagement moral
-possible. (_Approbation aux centres.--Murmures à gauche._)
-
-C'est un de ces engagements qui ne lient pas un pays. Un pays n'est
-pas même lié lorsqu'un traité n'est que conclu et signé; le pays n'est
-lié que lorsque le traité est ratifié. Jusque-là, en effet, la
-signature peut être refusée. J'ai le premier proclamé ces principes,
-je les ai pratiqués, et j'en accepte la complète responsabilité. Mais,
-messieurs, encore une fois, dans le cours d'une négociation, avant que
-le pays soit lié, avant que le gouvernement lui-même soit lié, il y a
-des actes qui lient moralement les négociateurs. (_Vive
-interruption._)
-
-M. MAUGUIN.--Nouveaux ministres, nouvelle politique!
-
-_M. le président._--M. Mauguin, vous n'avez pas la parole. Je ne
-souffrirai pas qu'on interrompe.
-
-M. MAUGUIN.--On n'a pas besoin de changer les ministres, alors!
-
-_M. le ministre._--Je ne conteste en aucune façon qu'un ministère qui
-fût venu après celui du 15 avril, et qui eût retiré la proposition,
-qui l'eût désavouée, n'en eût eu le droit; de même que le cabinet du
-29 octobre avait le droit, comme je l'ai dit, de refuser la signature.
-Je n'ai pas besoin qu'on me rappelle ces principes, je viens de les
-proclamer. Mais je dis, et l'impression que la Chambre a ressentie
-tout à l'heure lorsque je lui lisais simplement les actes et que je
-faisais appel à son sentiment instinctif, cette impression est la
-meilleure preuve que, lorsque deux gouvernements ont fait une
-proposition formelle à trois autres gouvernements, ils sont moralement
-engagés envers ces gouvernements-là. (_Vive dénégation à gauche._)
-
-M. MAUGUIN.--Ce sont les ministres, et non pas les gouvernements.
-
-M. BERRYER.--Il n'y avait pas d'instruction, ou plutôt il y avait
-instruction contraire.
-
-_M. le ministre._--Quand une telle proposition a été faite, qu'elle
-n'a pas été faite à l'insu du gouvernement, et qu'elle n'a pas été
-désavouée, ni retirée, elle a certainement une grande valeur morale.
-(_Nouvelle interruption._)
-
-M. MAUGUIN.--Il faut qu'on rappelle l'ambassadeur.
-
-_M. le ministre._--Mais on ne l'a pas rappelé.
-
-_M. le président._--M. le ministre seul a la parole, personne ne peut
-l'avoir maintenant.
-
-_M. le ministre._--En vérité, messieurs, si je cherchais à envenimer
-ce débat, si je l'avais provoqué, je comprendrais la vivacité qu'on y
-apporte. Mais je discute une question d'un grand intérêt public, et je
-n'ai pas la moindre envie que mon pays soit engagé légèrement; je n'ai
-pas la moindre envie qu'il ne conserve pas jusqu'au bout la liberté de
-discuter ses intérêts, et de les faire prévaloir dans les
-négociations. Je vous disais tout à l'heure que le gouvernement avait
-le droit de ne pas signer ce qu'il avait proposé, qu'il avait le droit
-de ne pas ratifier ce qu'il avait signé; mais, je dis en même temps
-que, dans les négociations, dans les rapports de gouvernement à
-gouvernement, une proposition pareille, faite officiellement par un
-plénipotentiaire qui n'est pas désavoué, a une valeur immense
-(_Réclamations aux extrémités_), et il n'y a que les peuples, que les
-gouvernements qui ne se respectent pas... (_Violentes et nouvelles
-réclamations._)
-
-M. MAUGUIN.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il n'y a que les
-gouvernements qui ne se respectent pas qui puissent ne pas tenir
-compte de telles paroles et de telles propositions.
-
-Si je venais vous dire que j'ai été lié à ce point que je n'ai pas été
-libre de ne pas signer, si je venais vous dire que j'ai été lié à ce
-point que je n'ai pas été libre de ne pas ratifier, vous auriez
-pleinement raison. Mais j'affirme ma liberté, j'accepte ma
-responsabilité, et dès lors, véritablement, il est étrange que vous
-veniez contester la valeur de l'engagement moral contracté auparavant.
-(_Approbation au centre._)
-
-Comment! à un homme qui n'élude rien, qui ne méconnaît aucune
-difficulté, qui ne refuse aucune des parties de sa responsabilité, on
-vient dire qu'une proposition officiellement faite et non désavouée
-par un, deux, trois ministères, on vient dire que cela n'est rien!
-
-_Une voix à gauche._--Ce sont des paroles.
-
-_M. le ministre._--Que ces paroles n'ont aucune valeur! messieurs, il
-n'y a pas de négociations, il n'y a pas de diplomatie, il n'y a pas de
-rapports internationaux, si votre doctrine était admise.
-
-_Voix nombreuses au centre._--Très-bien! C'est vrai! c'est
-incontestable! (_Agitation aux bancs de l'opposition, et interruption
-de quelques minutes._)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, en soutenant la
-doctrine que je soutiens, je crois soutenir l'honneur de mon pays
-(_Nouvelle interruption à gauche.--Au centre_: Oui! oui!), l'autorité
-de ses démarches et l'autorité des paroles de ceux qui parlent ou
-agissent en son nom.
-
-Je suis de ceux qui pensent qu'aucune démarche faite au nom de la
-France, aucune parole dite au nom de la France, n'est insignifiante ni
-légère, et que plus vous attacherez d'importance et de gravité aux
-paroles et aux actes qui ont lieu au nom du pays, plus vous grandirez
-le pays en Europe, plus vous lui rendrez les rapports internationaux
-faciles et sûrs.
-
-Croyez-le bien, ce n'est pas en montrant que les paroles ne sont rien,
-que les démarches ne comptent pour rien, que les propositions sont
-sans valeur, qu'il est indifférent d'avoir proposé ou de n'avoir pas
-proposé, d'avoir désavoué ou de n'avoir pas désavoué, ce n'est pas en
-agissant ainsi que vous faciliterez les négociations de la France; ce
-n'est pas ainsi que vous ferez respecter les engagements pris envers
-la France. Persuadez-vous bien ceci: c'est que vous ne ferez jamais
-trop d'attention à vos paroles, jamais trop d'attention aux paroles
-et aux démarches de ceux qui vous représentent. Persuadez-vous bien
-que, plus on vous verra scrupuleux et exacts dans ce que vous aurez
-dit ou fait, plus on vous respectera, et meilleurs deviendront vos
-rapports. (_Marques d'approbation._)
-
-Je comprends parfaitement ce que disait tout à l'heure à cette tribune
-l'honorable M. de Salvandy. Sans doute on a eu des motifs très-graves,
-M. le comte Sébastiani d'accepter et de proposer, et M. le comte Molé
-de ne pas désavouer; la situation de l'Europe, l'affaire de Belgique
-pendante, je comprends que ces motifs aient déterminé le cabinet
-d'alors à ne pas désavouer ce qu'avait proposé l'ambassadeur. Mais on
-ne prend pas de telles résolutions gratuitement et sans en supporter
-les conséquences.
-
-M. MAUGUIN.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--On ne consent pas à accepter ce qui a été fait dans
-une situation difficile pour le retirer huit jours après et n'en tenir
-aucun compte. La responsabilité consiste à accepter les conséquences
-de ce qu'on a fait; elle consiste à ne pas prétendre que, lorsqu'on a
-eu une bonne raison pour ne pas désavouer, on peut ensuite, huit
-jours, trois mois, deux ans après, n'en tenir aucun compte, et agir
-comme si on avait désavoué. Non, quand on a pris une résolution, on en
-porte les conséquences; quand on n'a pas désavoué en pareil cas, on a
-avoué.
-
-Et ne croyez pas que je vienne ici faire peser sur mon pays un
-engagement fatal. Non certes; car, comme je le disais tout à l'heure,
-j'ai été le premier à reconnaître que l'engagement n'était pas
-définitif. (_Interruption._)
-
-C'est inconcevable; je ne dis rien qui puisse blesser personne. (_À
-gauche._--On approuve!)
-
-Je dis que c'est dans l'intérêt de l'autorité de mon pays, dans
-l'intérêt de la valeur de ses engagements, dans l'intérêt de son
-crédit en Europe, de sa bonne position extérieure, que je maintiens
-les principes que je développe ici.
-
-L'honorable M. de Salvandy a fait valoir tout à l'heure ce qu'avait
-répondu la Russie. Mais nous, nous n'avions rien à répondre, nous
-avions proposé: la Russie, elle, n'avait pas proposé. (_Exclamations
-diverses._) C'était à elle, c'était aux trois puissances que la
-proposition avait été faite: nous l'avions faite, nous.
-
-M. DURAND (_de Romorantin_). En tiers.
-
-_M. le ministre._--Nous avions fait à deux la proposition adressée à
-trois; certainement la position des deux et la position des trois
-n'était pas la même; il était naturel que les trois vinssent faire des
-observations, demander des changements: c'est ce qui est arrivé. Je
-sais que l'honorable comte Sébastiani, avec sa prudence et sa sagacité
-accoutumées... (_Nouvelles exclamations aux extrémités._)
-
-Messieurs, je vous en demande pardon, mais vous vous décidez bien vite
-sur de telles questions, vos impressions sont bien vives, et
-permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas pensé à toutes les
-difficultés, à toutes les faces de la question.
-
-M. le comte Sébastiani ne siége pas en ce moment à sa place; mais,
-s'il était là, je le dirais, comme je le dis en son absence; oui, à
-mon avis, dans la situation où nous étions, avec toutes les
-difficultés qui pesaient alors sur le gouvernement, l'honorable comte
-Sébastiani a bien fait. (_Mouvements divers._) Il a fait, en acceptant
-une grande responsabilité, tout ce qui était en lui pour aider son
-gouvernement à supporter les difficultés de la situation; il a, lui,
-rempli son devoir; il a acquitté son rôle; c'était à son gouvernement
-à voir ce qu'il avait à faire après, à le soutenir ou à le désavouer.
-
-Maintenant on a parlé des réserves qu'a faites l'honorable général
-Sébastiani, qui écrivait à son gouvernement qu'il s'était réservé le
-droit d'introduire des modifications dans le traité; mais l'honorable
-M. de Salvandy se trompe, ces réserves ne sont pas dans le protocole.
-
-M. DE SALVANDY.--Je ne l'ai pas dit.
-
-_M. le ministre._--Ces réserves n'ont été nulle part exprimées aux
-trois puissances auxquelles la proposition avait été faite; nulle
-part. La proposition a été faite, à en juger par tous les actes
-officiels, sans réserve, comme une proposition concertée d'avance
-entre la France et l'Angleterre, et adressée aux trois autres
-puissances. Les réserves pouvaient conserver leur valeur vis-à-vis de
-l'Angleterre, mais elles n'en avaient pas, ou du moins elles en
-avaient très-peu à l'égard des trois autres puissances qui ne les
-connaissaient pas.
-
-Je ne veux rien dire qui aggrave les difficultés de la situation, rien
-qui introduise des difficultés personnelles; comme je le disais en
-commençant, j'ai été forcé à entrer dans ce débat; je ne l'ai pas
-élevé; je m'étais borné à dire d'une manière générale, et sans
-rappeler aucun acte, aucune pièce, aucune personne, que j'avais trouvé
-le traité préparé. Le débat donc qui s'était élevé entre les divers
-ministères, entre les diverses personnes qui ont pris part au traité,
-j'ai été forcé d'y entrer, et la Chambre me rendra la justice que je
-n'ai pas cherché à éluder, à atténuer ma part de responsabilité dans
-ce grand acte. Mais j'ai cru, puisqu'on m'y forçait, que je devais
-hautement établir les faits et montrer la part de responsabilité de
-chacun.
-
-Maintenant quelques membres de cabinets qui ont signé, qui ont laissé
-signer, qui n'ont pas désavoué le protocole du 12 décembre, veulent
-avoir été complétement étrangers au traité; ils ne veulent y être
-entrés pour rien; ils ne veulent avoir aucune part dans la
-responsabilité de cet acte. J'avoue qu'à leur place ce n'est pas ainsi
-que j'agirais: je prendrais ma part de la responsabilité, je la
-prendrais au commencement comme je la prends à la fin. La mienne est à
-la fin, je ne la discute pas, je l'accepte. Si elle était au
-commencement, je la prendrais également. Je ne puis admettre qu'un
-acte comme celui que la Chambre connaît, un acte dans lequel les
-puissances auxquelles on l'avait adressé ont été sincères, un acte
-dont elles n'ont connu aucun désaveu, pour lequel on ne leur a demandé
-aucune modification, je ne puis admettre que cet acte-là ait été
-insignifiant à leur égard; je ne puis admettre qu'elles ne soient pas
-autorisées à nous dire qu'elles nous ont crus engagés par notre propre
-proposition. Je répète devant la Chambre, je dirais volontiers devant
-Dieu que si c'était là, à cette époque de l'affaire, que se trouvât ma
-part de responsabilité, si c'était là que les faits me l'avaient
-assignée, je la prendrais et l'accepterais hautement.
-
-Maintenant, messieurs, j'écarte ce passé, je sors de cette discussion,
-j'en viens à la situation actuelle. Voyons où nous nous trouvons.
-
-Nous sommes encore libres... (_Légère rumeur_), le traité n'est pas
-ratifié. Officiellement, diplomatiquement, nous sommes libres. Les
-puissances étrangères avec lesquelles nous avons été dans le cours de
-la négociation, moralement engagés... engagés plus ou moins, je ne
-discute pas la limite, mais enfin elles ont eu le droit de nous
-croire, dans une certaine mesure, moralement engagés envers elles; eh
-bien! aujourd'hui, dis-je, ces mêmes puissances, en vertu de la force
-de nos institutions, en vertu du poids de l'opinion publique sur le
-gouvernement, reconnaissent notre liberté.
-
-Pour Dieu, messieurs, ne pensons qu'à sortir honorablement et
-raisonnablement d'une situation difficile; que cette seule
-considération nous préoccupe. C'est par là que je termine, c'est le
-dernier et seul appel que j'adresse à la Chambre. Une grande
-responsabilité pèse sur le cabinet et sur moi en particulier. Je l'ai
-acceptée, je l'accepte pleinement sans aucune hésitation. J'ai dit à
-la Chambre la position que nous avons prise, j'ai dit à la Chambre ce
-que nous pouvons faire et ne pas faire. J'ai pris le seul engagement
-que je puisse prendre: c'est de ne pas conseiller la ratification du
-traité tel qu'il est; j'ai annoncé que, par les complications de la
-question et de tous les éléments qui s'y rattachent, il était
-possible, probable, que le temps amènerait à cette situation difficile
-une solution raisonnable et honorable. C'est à la Chambre à voir si
-elle veut aider le gouvernement dans ce travail, ou si elle veut
-l'aggraver pour lui. (_Agitation générale._)
-
-
-
-
-CXXIV
-
-Sur les relations commerciales de la France et des États-Unis
-d'Amérique, et sur la conduite des agents diplomatiques et consulaires
-français.
-
---Chambre des députés.--Séance du 21 mai 1842.--
-
-
-En octobre 1841, les États-Unis d'Amérique avaient modifié les tarifs
-de leurs règlements de douane au détriment du commerce étranger. Dans
-la discussion du budget de 1843, M. Legentil, député de la Seine,
-éleva, à cette occasion, des plaintes, non-seulement contre la mesure
-américaine, mais contre la négligence ou l'inefficacité des agents
-diplomatiques et consulaires français. Je lui répondis:
-
-M. GUIZOT.--L'honorable préopinant a raison. Les mesures prises
-récemment par les États-Unis d'Amérique et les nouvelles mesures
-annoncées sont très-graves; elles pourraient être, elles ont déjà été
-très-fâcheuses pour notre commerce, et le gouvernement du roi en est
-aussi préoccupé que le commerce lui-même.
-
-Mais, comme le disait tout à l'heure l'honorable préopinant, nous ne
-pouvons nous armer ici d'un droit; les États-Unis sont les maîtres de
-faire chez eux, pour leur législation intérieure, pour leurs tarifs,
-les lois dont ils croient avoir besoin.
-
-Quels moyens avons-nous de lutter contre ces tarifs quand ils nous
-deviennent nuisibles? Nous n'en avons que deux, les négociations et
-les représailles.
-
-Les négociations! je voudrais que l'honorable préopinant, je voudrais
-que la Chambre tout entière put connaître la vivacité, l'insistance
-des représentations, je ne veux pas me servir d'un autre mot qui
-serait blessant, des représentations adressées au gouvernement des
-États-Unis par le gouvernement français, non pas hier, non pas depuis
-deux mois, mais depuis six mois, depuis un an, depuis qu'il a été
-question des mesures dont il s'agit. Le ministre du roi à Washington
-n'a cessé d'agir auprès du gouvernement des États-Unis; il est entré
-en relation avec les hommes considérables du pays, avec les
-représentants des différents États, et il a essayé, il essaye tous les
-jours de se servir des intérêts divers de ces différents États pour
-agir sur le gouvernement fédéral lui-même.
-
-Quel sera le résultat de ces représentations, de ces négociations? Il
-m'est impossible de le dire aujourd'hui à la Chambre. Les États-Unis,
-personne ne peut se le dissimuler, sont dans un état de crise
-intérieure, de crise financière très-grave: ils se croient obligés de
-changer leur système de législation commerciale; ils ont cherché, dans
-l'exhaussement des tarifs et dans la protection de la fabrication
-intérieure, des ressources qu'ils n'y avaient pas cherchées
-auparavant. Les représentations que nous pourrons leur adresser, les
-représailles dont nous pourrons user, seront-elles suffisantes pour
-les faire revenir sur les mesures qui ont déjà été prises, ou pour les
-arrêter dans les mesures nouvelles qu'ils veulent adopter? J'y ferai
-tout ce qui sera en mon pouvoir; les agents du roi emploieront tous
-les moyens légitimes, réguliers; mais encore une fois, l'honorable
-préopinant le sait comme moi, il m'est impossible de répondre du
-résultat des négociations.
-
-Quant aux représailles, le préopinant a posé lui-même le principe; les
-représailles sont bonnes si elles pèsent davantage à celui contre qui
-elles sont faites qu'à celui qui les fait. Ainsi, sans aucun doute, si
-nous pouvons user de représailles qui infligent aux États-Unis une
-perte, une souffrance plus grande que celle que nous en ressentirons
-nous-mêmes, il n'y a pas à hésiter; quand les moyens de négociation
-seront épuisés, s'il est évident que ces moyens ne suffisent pas, il
-faudra bien employer les représailles, mais à la condition qu'elles
-seront plus nuisibles aux États-Unis qu'à nous-mêmes.
-
-Eh bien, les deux grands moyens de représailles que nous avons, c'est
-d'augmenter les droits sur la navigation américaine, et les droits
-d'importation sur les matières premières venant des États-Unis.
-
-Quant aux droits d'importation sur les matières premières, qui sont
-les éléments de notre grande industrie, il serait très-grave d'élever
-ces droits, le droit sur les cotons, par exemple.
-
-M. DE BEAUMONT.--Je ne l'ai pas conseillé.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Il faut bien que j'examine
-la question, que je parle des divers moyens de représailles.
-L'honorable préopinant dit qu'il n'a pas indiqué celui dont je viens
-de parler. Je crois qu'il a raison de ne pas l'indiquer, car
-l'aggravation de ce droit nous serait probablement plus nuisible à
-nous qu'aux États-Unis.
-
-Quant aux droits de navigation, c'est autre chose. La Chambre me
-permettra de ne pas exprimer d'opinion arrêtée à ce sujet. (_Oui!
-oui!_) J'ai fait et je fais examiner à fond la question en ce moment;
-je la fais examiner par les hommes les plus éclairés en cette matière,
-éclairés soit par l'étude scientifique, soit par l'expérience, par la
-pratique. Quand j'aurai recueilli leur avis, quand je serai entouré de
-toutes les lumières qu'ils peuvent me donner, je proposerai au
-gouvernement du roi les mesures qui me sembleront praticables,
-toujours guidé par ce principe que les représailles ne seront bonnes
-qu'autant qu'elles pèseront sur les États-Unis plus que sur
-nous-mêmes.
-
-C'est là, messieurs, quant aux États-Unis et à nos relations avec eux,
-tout ce qu'il m'est permis de dire en ce moment. Je puis assurer à
-l'honorable préopinant que je sens, comme lui, toute la gravité de la
-situation, que le gouvernement du roi en est fortement préoccupé, et
-que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour en détourner
-les maux; s'il n'était pas possible de les détourner, nous donnerions
-le plus tôt possible au commerce tous les avis qui pourraient lui être
-utiles.
-
-Je prie toujours la Chambre de bien remarquer qu'il s'agit ici de
-mesures intérieures que le gouvernement des États-Unis a le droit de
-prendre, contre lesquelles nous n'avons aucun droit précis à invoquer,
-et que nous ne pouvons attaquer que par la voie des représentations ou
-par celle des représailles.
-
-Avant de descendre de la tribune j'ai quelques mots à dire sur les
-observations de M. de Beaumont. Je crois pouvoir assurer que nos
-agents apportent, en ce qui concerne les voyageurs français à
-l'étranger, beaucoup de zèle et d'assiduité, qu'ils se donnent toutes
-les peines possibles pour leur épargner les embarras et leur procurer
-les agréments du voyage.
-
-J'ajoute que les Français ne sont pas, à cet égard, dans une autre
-situation que les autres étrangers; ils ne sont pas soumis à des
-précautions particulières, ils n'ont pas de mesures spéciales à
-prendre ou à subir; ils sont dans la condition générale: et j'affirme
-que nos agents se donnent beaucoup de peine pour leur en épargner les
-ennuis.
-
-Il est très-vrai que, dans certains cas, sur certains points, nous
-n'avons pas un nombre d'agents suffisant, ni des agents suffisamment
-rétribués. J'ai déjà eu l'honneur de le dire plusieurs fois à la
-Chambre, les agents de plusieurs autres États sont, sur plusieurs
-points, plus nombreux et mieux rétribués que les nôtres: aussi
-peuvent-ils faire plus de démarches et exercer plus d'action.
-
-La Chambre sait que, dans le budget qui lui est actuellement présenté,
-je lui ai proposé de remédier sur quelques points à cet inconvénient.
-À mesure que je reconnaîtrai ces inconvénients, je mettrai sous les
-yeux, du gouvernement d'abord et des Chambres ensuite, les remèdes que
-je croirai possibles.
-
-Quant aux consuls, l'honorable préopinant parlait tout à l'heure de la
-convenance qu'il pourrait y avoir à ce qu'ils fussent nommés et
-dirigés par le ministre du commerce.
-
-Je lui représenterai que cela est impossible. Il n'y a que le ministre
-des affaires étrangères qui puisse accréditer au dehors des agents. Le
-ministre du commerce est un ministre tout intérieur, qui n'agit que
-dans les limites du royaume. Le ministre des affaires étrangères est
-le seul qui ait action au dehors, qui ait des rapports avec les
-gouvernements étrangers, et qui puisse accréditer et soutenir auprès
-d'eux soit des agents politiques, soit des agents commerciaux.
-
-J'ajoute que, partout où nous avons des agents politiques, nos consuls
-ne s'occupent pas de politique; ils n'ont rien à démêler avec la
-politique, ils ne s'occupent que de commerce. C'est là où nous n'avons
-pas d'agents politiques, là où les consuls sont en même temps agents
-commerciaux et agents politiques qu'il faut bien qu'ils s'occupent de
-politique, et qu'ils donnent à l'État les renseignements politiques
-dont il a besoin. Il est vrai que cela est quelquefois nuisible, et
-qu'il vaudrait mieux que partout les agents commerciaux et les agents
-politiques fussent distincts; mais cela coûterait fort cher, et la
-Chambre sait à quel prix elle pourrait procurer au pays cet
-avantage-là.
-
-Je sens l'importance d'avoir des agents consulaires bien au courant
-des intérêts commerciaux, qui transmettent au gouvernement tous les
-renseignements commerciaux possibles; et, à ce sujet, je dirai à
-l'honorable préopinant que les consuls sont assujettis à donner, tous
-les semestres, des renseignements spéciaux et complets sur les faits
-de production, de consommation et de commerce des différents pays dans
-lesquels ils résident; j'ajouterai que ces renseignements sont en
-effet transmis tous les six mois, qu'ils sont communiqués à M. le
-ministre du commerce. Nous avons, par exemple, et M. le ministre du
-commerce a entre les mains tous les tarifs de tous les pays étrangers.
-Sans nul doute il serait très-utile de les faire traduire et de les
-publier; mais c'est une assez grande dépense, pour laquelle nous
-n'avons pas d'argent: il n'y a pas de fonds au budget.
-
-_Un membre._--Demandez-en!
-
-_M. le ministre._--Je ne demande pas mieux. Je suis d'avis qu'il
-serait de la plus grande utilité de publier régulièrement,
-non-seulement ces tarifs, mais la plupart des renseignements
-commerciaux transmis par les consuls. C'est au gouvernement à faire le
-choix, à démêler les renseignements qui doivent être publiés et ceux
-qui ne doivent pas l'être. Je suis d'avis d'une publication régulière
-de ces états, et je m'engage volontiers à demander à la Chambre des
-fonds pour cette publication. (_Très-bien!_).
-
-M. CHAIX-D'EST-ANGE.--Je demande à dire un mot de ma place. C'est à
-propos de ces contrefaçons qui affligent notre commerce, et dont
-l'existence vient d'être signalée à MM. les ministres. Je voulais
-signaler cet état de choses avec tous ses dangers.
-
-À l'étranger, on contrefait nos produits, nos noms, nos marques; on
-inonde le monde de produits mal fabriqués qui portent les marques et
-les noms de nos fabricants, et l'on discrédite ainsi nos meilleures
-maisons. C'est là, messieurs, un inconvénient très-grave qui vient
-d'être justement signalé à l'attention de la Chambre et à celle du
-gouvernement.
-
-Mais voici ce qui arrive: c'est qu'en France on veut faire la même
-chose, et rendre la pareille aux étrangers; on contrefait leurs
-produits et leurs marques pour un commerce, par exemple, qui a pour
-l'exportation plus d'importance qu'il ne semble d'abord en avoir,
-c'est le commerce des parfumeries. Les produits étrangers de ce genre
-sont contrefaits en France, on y met le nom et la marque anglaise. Les
-maisons anglaises se plaignent, elles font des procès, et les
-tribunaux français condamnent à des indemnités.
-
-M. CHÉGARAY.--Ils font bien.
-
-M. CHAIX-D'EST-ANGE.--J'entends un honorable magistrat me dire: Ils
-font bien. Je ne le crois pas; mais je ne dis pas le contraire, de
-sorte que ce n'était pas la peine de m'interrompre. Seulement voici
-l'objet de mon observation.
-
-Si nos cours royales font très-bien de condamner, il faudrait que les
-maisons françaises qui sont contrefaites pussent obtenir à l'étranger
-la même justice. Eh bien, c'est cet état de choses que je veux
-signaler, et je trouve que cet esprit de justice qu'on approuve, en
-disant que nos cours royales font très-bien, devrait trouver de l'écho
-ailleurs. Je voudrais que nos intérêts fussent assez bien défendus à
-l'étranger pour qu'ils y obtinssent la même justice que ceux des
-étrangers en France.
-
-Je demande donc l'égalité, la réciprocité; ou bien que nous puissions
-user ici de représailles par la contrefaçon, ou bien qu'on n'ait pas
-le droit de nous contrefaire à l'étranger. (_Très-bien! très-bien!_)
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je dirai que plusieurs fois
-déjà nous avons réclamé, auprès de quelques gouvernements étrangers,
-contre l'impunité dont ces contrefaçons jouissaient chez eux; mais il
-faut les amener à un changement dans leur législation intérieure. Ce
-changement, nous l'avons sollicité et nous persisterons à le
-solliciter; mais pour atteindre au but il faut deux choses: d'abord
-que les étrangers changent leur législation, et ensuite que nos
-négociants entament des procès, qu'ils portent leurs plaintes et en
-acceptent les charges et les lenteurs.
-
-
-M. Chégaray, député des Basses-Pyrénées, examina l'état de nos
-relations commerciales avec l'Espagne, dans leurs rapports avec les
-anciens traités et avec nos intérêts actuels.
-
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Je veux dire un seul mot en
-réponse à l'honorable M. Chégaray.
-
-Nous sommes depuis longtemps en réclamation auprès du gouvernement
-espagnol pour l'exécution des anciens traités, et les dernières
-propositions de loi qui ont eu lieu à Madrid me donnent l'occasion de
-renouveler nos plaintes de la manière la plus vive.
-
-Nous avons ici, comme dans la question des États-Unis, la voie des
-représentations et la voie des représailles. Seulement, la voie des
-représailles nous est, quant à présent, plus difficile en Espagne
-qu'ailleurs, car c'est au nom de nos anciens traités que nous
-réclamons. Si nous violions nous-mêmes ces traités, si nous en
-sortions, ce qui aurait lieu par les représailles, nous nous ôterions
-l'argument que nous employons en ce moment; il faut donc que
-l'inutilité de cet argument soit démontrée pour que nous en venions
-aux représailles.
-
-M. GLAIS-BIZOIN.--Je demande la parole. (_Aux voix! aux voix!_)
-
-_M. le président._--Avant de mettre le chapitre aux voix, il est
-nécessaire que M. Glais-Bizoin explique son amendement.
-
-La parole est à M. Glais-Bizoin.
-
-
-M. Glais-Bizoin proposa le rejet de l'augmentation de 15,000 fr.
-réclamée pour le traitement de l'ambassadeur de France à Naples.
-
-
-M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères._--Je dois répondre aux
-observations de l'honorable préopinant.
-
-Il a dit que tous nos agents pourraient également produire des
-preuves que leur traitement ne suffit pas à la situation qu'ils
-occupent; il a parlé des fonctionnaires publics en général. Je
-bornerai ma réponse à ce qui concerne nos agents à l'extérieur; ce
-sont les seuls dont j'aie à parler aujourd'hui.
-
-La preuve que cette assertion n'est pas exacte, c'est que je ne
-réclame pas pour tous les ambassadeurs et agents, et que la plupart
-d'entre eux se contentent parfaitement de la situation que le budget
-leur a faite.
-
-Quant à l'ambassadeur de Naples, j'ai mis sous les yeux de la
-commission les renseignements les plus détaillés pour prouver que son
-traitement était insuffisant, complétement insuffisant pour les
-dépenses de sa situation. La commission a été convaincue par les
-détails que j'ai mis sous ses yeux, et si je pouvais les mettre sous
-les yeux de la Chambre, je ne fais pas le moindre doute que sa
-conviction serait la même.
-
-L'ambassadeur de France à Naples a un traitement très-inférieur à
-celui des autres ministres étrangers près la même cour. Aussi, c'est
-sur sa propre fortune, en grevant sa propre fortune, qu'il a suffi
-jusqu'ici aux dépenses de sa situation.
-
-Les renseignements que j'ai donnés à la commission ont porté la
-conviction dans son esprit, et je n'hésite pas à affirmer à la Chambre
-que l'augmentation est nécessaire pour que notre ambassadeur puisse
-suffire aux charges qui lui sont imposées.
-
-
-La Chambre vota l'augmentation demandée.
-
-
-_M. le président._--La Chambre passe à la délibération du budget du
-ministère de l'instruction publique.
-
-M. ÉTIENNE.--Je demande la parole sur un chapitre qui ne se trouve pas
-au budget des affaires étrangères. (_Hilarité._)
-
-Je voulais rappeler qu'en 1839 un crédit de 500,000 francs avait été
-voté pour la construction du palais de l'ambassade à Péra. Ces 500,000
-fr. ont été employés; ont-ils suffi à l'achèvement du palais, ou bien
-un nouveau crédit sera-t-il demandé dans l'exercice prochain?
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--La somme de 500,000 francs
-n'a pas suffi pour la construction du palais; il sera nécessaire d'y
-ajouter, au moins d'après les renseignements que j'ai reçus jusqu'à
-présent, la somme de 560,000 fr. (_Rires à gauche._) Je n'ai pas voulu
-demander ce crédit supplémentaire à la Chambre avant d'avoir
-complétement recueilli les renseignements qui en démontrent la
-nécessité. Il m'a paru que, puisqu'il y avait eu erreur dans
-l'évaluation primitive, il fallait que les causes de cette erreur
-fussent mises sous les yeux de la Chambre avec la plus évidente
-clarté. Je me suis donc décidé, malgré quelques inconvénients attachés
-à cette résolution, à attendre des renseignements plus complets pour
-proposer à la Chambre ce nouveau crédit supplémentaire.
-
-
-
-
-CXXV
-
-Sur le projet de loi relatif à la régence.
-
---Chambre des députés.--Séance du 18 août 1842.--
-
-
-Après la mort du duc d'Orléans (13 juillet 1842), les Chambres furent
-convoquées en session extraordinaire. Elle s'ouvrit le 26 juillet. Un
-projet de loi fut présenté le 9 août à la chambre des députés pour
-régler la question de la régence. Le rapport en fut fait le 16 août
-par M. Dupin. La discussion s'ouvrit le 18. M. de Lamartine attaqua le
-projet et réclama pour les femmes le droit à la régence. Je lui
-répondis immédiatement. Après un long et solennel débat dans les deux
-Chambres, le projet présenté par le gouvernement fut adopté.
-
-
-M. GUIZOT.--Messieurs, en entrant dans ce débat, je veux en écarter
-sur-le-champ ce qui tout à l'heure a été près d'y rentrer par les
-discours de quelques-uns des honorables préopinants; je veux dire ces
-perspectives de parti, ces pressentiments sinistres qui s'étaient
-élevés dans beaucoup d'esprits au moment où le malheur nous a frappés.
-Rien de semblable n'y peut aujourd'hui prendre place. Sans doute la
-gravité de la question, les difficultés possibles de l'avenir ont de
-quoi nous préoccuper fortement. À Dieu ne plaise que je dise un mot,
-un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du vide immense que
-laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons perdu.
-(_Très-bien! très-bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront pas.
-(_Marques prolongées et très-vives d'assentiment._) Mais en gardant
-toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
-confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
-assistons tous depuis un mois. Ce sentiment national si profond, si
-rapide, si unanime, qui a éclaté avec notre malheur, ce sentiment
-européen qui a si bien répondu au sentiment national, ce deuil de
-notre prince royal porté avec une douleur si vraie par toute la
-France, accepté avec une émotion si sincère par toute l'Europe, voilà
-notre réponse aux alarmes, aux craintes ou aux espérances sinistres.
-
-Oui, la dynastie de Juillet a essuyé un affreux malheur; mais de son
-malheur même est sortie à l'instant la plus évidente démonstration de
-sa force (_Mouvement_), la plus éclatante consécration de son avenir.
-(_Très-bien!_) Plus l'épreuve qu'elle subissait a paru grave, plus la
-nécessité de sa présence et la grandeur de sa mission ont été vivement
-et universellement senties. (_Très-bien!_) Elle a reçu partout, chez
-nous, hors de chez nous, le baptême des larmes royales et populaires.
-(_Nouvelles marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été
-ravi a appris au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds
-et assurés les fondements de ce trône qu'il semblait destiné à
-affermir. (_Mouvement._) Il y a là une joie digne encore de sa grande
-âme et de l'amour qu'il portait à sa patrie. (_Sensation._)
-
-J'écarte donc complétement toute perspective sinistre, toute
-préoccupation étrangère à la question même. Non, nous n'avons pas
-besoin d'apporter, à la dynastie que nous soutenons, des forces
-extraordinaires, des forces d'emprunt, contraires aux intérêts et aux
-libertés du pays. Nous pensons, comme vous, que c'est dans les
-intérêts, dans les libertés du pays qu'elle doit pousser, qu'elle a
-déjà poussé ses racines; ce n'est que là que nous les cherchons.
-(_Très-bien! très-bien!_) Nous nous sentons parfaitement libres de
-faire une loi dégagée de toute préoccupation extraordinaire: l'avenir
-nous appartient; notre loi le réglera; le règle-t-elle sagement? Voilà
-toute la question. Que la Chambre soit libre comme nous; nous ne
-demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons
-la Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que
-toute autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances,
-aux exigences du moment: nous n'en avons pas besoin. (_Très-bien!
-très-bien!_).
-
-Avons-nous le droit de faire cette loi?
-
-Question étrange, à ne consulter que le simple bon sens! Quand il
-survient dans la vie d'un peuple quelque circonstance extraordinaire,
-quelque grande question imprévue, par qui convient-il, selon le simple
-bon sens, qu'elle soit traitée et décidée?
-
-Évidemment par les pouvoirs les mieux instruits des intérêts de la
-société, les plus exercés à la gouverner.
-
-Les premières conditions d'un bon gouvernement, ce sont l'expérience
-et l'autorité que donne l'expérience prouvée. (_Très-bien!_) Quand on
-a sous la main des pouvoirs qui réunissent ces conditions, les écarter
-au moment où l'on a le plus besoin d'eux, pour appeler un pouvoir
-extraordinaire, un pouvoir nouveau venu, messieurs, c'est de la folie!
-
-Si des pouvoirs vous regardez aux affaires elles-mêmes, vous arrivez
-au même résultat. Quand une affaire extraordinaire survient, comment
-doit-elle être traitée, résolue? Elle doit être mise, autant qu'il se
-peut, en harmonie avec l'état permanent et régulier de la société;
-elle doit être adaptée aussi promptement, aussi complétement qu'il se
-peut, à ce qui était hier, à ce qui sera demain. L'esprit de suite, le
-ménagement prudent des transitions; le maintien du lien continu qui
-doit unir tous les actes, tous les jours de la vie sociale, c'est là
-une nécessité impérieuse. Il n'y a que les pouvoirs permanents, les
-pouvoirs habituels de la société qui soient en état et en disposition
-de résoudre les affaires avec cette mesure, avec ce bon sens, en
-tenant compte de tout, en adaptant leurs décisions aux intérêts
-réguliers et permanents de la société. (_Très-bien!_)
-
-Supposez, après les trois journées, une assemblée spéciale, une
-convention nationale convoquée pour accomplir politiquement la
-révolution de juillet: que serait devenue la France?
-
-Je n'hésite pas à le dire: la façon dont la révolution de Juillet a
-été saisie et accomplie par les pouvoirs constitutionnels ordinaires,
-tels qu'ils pouvaient être en ce moment, a fait le salut de la France,
-et fera sa gloire dans l'avenir. (_Approbation._)
-
-Et aujourd'hui nous n'aurions pas le droit, nous pouvoirs
-constitutionnels, établis, éprouvés depuis douze ans, nous n'aurions
-pas le droit de fonder une loi de régence, quand nos devanciers ont
-fait une royauté en 1830! (_Mouvements divers._) Messieurs, cela
-choque le simple bon sens, cela est contraire aux plus évidentes
-leçons de l'expérience du monde et de la nôtre.
-
-On parle de principes, de la souveraineté nationale, de limites
-assignées au droit et à l'action du gouvernement, même libre et
-constitutionnel.
-
-Si l'on veut dire par là que la société et le gouvernement ne sont pas
-une seule et même chose, que le gouvernement, même libre et
-constitutionnel, n'a pas le droit de tout faire, qu'il peut arriver
-tel jour, telle occasion où la société ait droit et raison de se
-séparer de son gouvernement, on exprime une grande vérité, que
-j'admets pour mon compte pleinement, que de nos jours, après ce qui
-s'est passé en 1830, il n'y a pas grand mérite à reproduire, et qui
-n'est, en ce moment, d'aucune application.
-
-Mais si on prétend qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de la
-société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un
-constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables
-(permettez-moi cette expression), l'autre pour les jours fériés, (_On
-rit._) en vérité, messieurs, on dit une chose insensée, pleine de
-dangers et fatale. Le gouvernement constitutionnel, c'est la
-souveraineté sociale organisée. Hors de là, il n'y a plus que la
-société flottant au hasard, aux prises avec les chances d'une
-révolution. On n'organise pas les révolutions; on ne leur assigne pas
-une place et des procédés légaux dans le cours des affaires de la
-société. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels événements; ils
-appartiennent à un grand maître, Dieu seul en dispose; (_Mouvement._)
-et quand ils éclatent, Dieu emploie, pour reconstituer la société
-ébranlée, les instruments les plus divers.
-
-J'ai vu, dans le cours de ma vie, trois pouvoirs constituants: en l'an
-VIII, Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la chambre des députés.
-Voilà la vérité, la réalité: tout ce dont vous avez parlé, ces votes,
-ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts, tout cela,
-c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
-très-vives d'approbation au centre.--Murmures aux extrémités._)
-
-Eh bien, ces trois pouvoirs constituants que nous avons vus, les seuls
-qui aient vraiment constitué quelque chose, quelque chose qui ait
-duré, avaient-ils été prévus, avaient-ils été organisés d'avance? Non,
-ils ont été des instruments entre les mains du grand maître.
-
-Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs
-constitutionnels, nous sommes les seuls organes légitimes et réguliers
-de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a, je le répète,
-qu'usurpation ou révolution. (_Approbation._)
-
-J'ai écarté toutes les préoccupations de parti; j'ai écarté toutes les
-prétentions d'une fausse science; j'aborde maintenant la loi
-elle-même.
-
-On lui reproche d'être incomplète.
-
-Je réponds qu'elle l'a voulu, et qu'en le voulant elle a cru faire
-acte de sagesse.
-
-C'est une vaine et dangereuse prétention que celle de prévoir et de
-régler d'avance, en pareille matière, tous les cas possibles, toutes
-les hypothèses imaginables; on se crée ainsi des difficultés qu'on
-n'est pas chargé de résoudre, et on les résout mal. (_Au centre._
-C'est vrai.) On ne fait pas de la politique par voie de prophétie
-(_Rire approbatif au centre._), loin de la nécessité et des faits.
-C'est déjà bien assez d'avoir la sagesse nécessaire au présent, avec
-le fardeau de la responsabilité sur les épaules et le flambeau des
-faits devant les yeux. (_Mouvement._)
-
-La loi résout-elle toutes les questions que le besoin actuel des
-affaires et des circonstances de la société nous commande de résoudre?
-Les résout-elle selon l'intérêt du pays?
-
-Voilà tout ce qu'on a le droit de lui demander, et tout ce qu'elle
-doit faire. J'affirme qu'elle le fait.
-
-Deux questions dominent ici toutes les autres.
-
-La régence sera-t-elle déférée de droit et en vertu d'un principe
-général, ou bien par voie d'élection et en vertu d'un acte spécial des
-pouvoirs constitutionnels?
-
-Voilà la première question.
-
-Voici la seconde: Dans l'une ou l'autre hypothèse, à qui la régence
-sera-t-elle déférée?
-
-Je pose les deux questions dans leur simplicité; je vais les prendre
-l'une après l'autre.
-
-Il faut qu'il soit bien entendu que la régence déférée, non pas de
-droit ni en vertu d'un principe général, mais dans chaque cas de
-minorité, et par un acte spécial des trois pouvoirs, c'est la régence
-élective.
-
-Eh bien, nous pensons que la régence élective n'est en harmonie ni
-avec notre ordre politique ni avec notre ordre social...
-
-M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre._--Je dis que la régence élective n'est nullement en
-harmonie avec notre ordre politique.
-
-Messieurs, le mérite et la véritable efficacité du gouvernement
-constitutionnel consistent, comme le disait très-bien votre honorable
-rapporteur, dans la bonne répartition des rôles et des forces entre
-les pouvoirs.
-
-La royauté a pour mission spéciale de porter dans le gouvernement
-l'action et la fixité; elle est pouvoir exécutif et pouvoir perpétuel.
-
-Je n'hésite pas à dire que, dans l'ensemble de nos institutions et de
-notre état social, la royauté n'a pas trop de force pour accomplir
-cette double mission.
-
-Quand le roi est mineur, inévitablement la royauté est plus faible, et
-comme pouvoir exécutif et comme pouvoir perpétuel; elle est, soit en
-réalité, soit dans l'opinion, plus faible que ne le prévoit et ne le
-veut le régime constitutionnel.
-
-Irons-nous l'affaiblir encore? Irons-nous fortifier le principe mobile
-aux dépens du principe stable, accroître la force d'impulsion variable
-aux dépens de la force d'action fixe? C'est là ce qu'on vous demande
-en vous demandant de rendre la régence élective.
-
-Nous, en établissant la régence de droit, nous conservons aux divers
-pouvoirs leur rôle, leur situation, leurs forces, ainsi que la charte
-l'a prévu et réglé; nous maintenons la distribution des forces entre
-les différents pouvoirs, telle que l'a établie le régime
-constitutionnel complet et dans sa vigueur.
-
-Vous, en établissant la régence élective, vous entendez changer la
-distribution des forces entre les pouvoirs, vous entendez altérer
-l'équilibre constitutionnel; vous entendez porter au sein de l'un de
-ces pouvoirs une force nouvelle, et l'y porter au moment même où le
-pouvoir royal est naturellement affaibli.
-
-Non-seulement cela est, mais l'honorable M. de Lamartine, tout à
-l'heure, vous demandait formellement de le faire en vous disant bien
-ce que c'était, en vous expliquant bien que vous aviez là un moyen
-d'augmenter votre pouvoir, un moyen de rompre l'équilibre
-constitutionnel régulier. (_Voix diverses._ Oui! oui!--Non! non!) Je
-ne suppose pas, et personne, je crois, ne soutiendrait que, quand la
-Charte a réglé les fonctions et les forces des pouvoirs, elle a trop
-fait pour la royauté ou trop pour la Chambre des députés; non, je
-respecte davantage la Charte; je tiens les pouvoirs pour bien et
-légitimement distribués; je veux maintenir cette distribution; vous,
-vous voulez la rompre au profit du pouvoir électif, du pouvoir
-mobile... (_Murmures à gauche._)
-
-En vérité, je m'étonne de ces murmures, je croyais que vous professiez
-tout haut cette intention dont l'honorable M. de Lamartine vient de
-vous louer. (_Réclamations._) Nous ne mettons, nous, ni réticence ni
-hypocrisie; nous disons les choses telles qu'elles sont. Eh bien, nous
-croyons que l'équilibre établi par la Charte est bon, nous voulons le
-maintenir; vous voulez l'altérer, pendant les minorités, au profit de
-l'un des grands pouvoirs.
-
-M. LHERBETTE.--Je demande la parole.
-
-_M. le ministre des affaires étrangères._--Nous ne croyons pas cela
-bon, et c'est pour cela que nous disons que la régence élective ne
-convient pas à notre ordre politique; elle ne convient pas davantage à
-notre état social.
-
-On parle beaucoup, messieurs, de la démocratie moderne, et quand on
-fait des lois pour elle, on oublie souvent sa nature et ses vrais
-intérêts.
-
-C'est la nature, c'est l'intérêt, c'est l'honneur d'une grande société
-démocratique d'obéir à des principes généraux, à des droits fixes et
-préétablis.
-
-Dans la société, la démocratie fait une large part aux volontés
-individuelles; dans le gouvernement, au contraire, elle restreint tant
-qu'elle peut leur empire et leur action; et c'est un profond instinct
-de sa nature et de son intérêt qui la fait agir ainsi.
-
-Dans les monarchies absolues, il y a une volonté individuelle grande,
-haute, forte, qui peut abuser beaucoup du pouvoir, beaucoup, mais qui,
-enfin, est capable de l'exercer.
-
-Dans les sociétés aristocratiques, il y a un certain nombre de
-volontés individuelles vouées aux fonctions, aux affaires publiques,
-et qui se concertent aisément pour les diriger avec intelligence et
-suite: elles peuvent abuser aussi; mais enfin elles sont là, capables
-de prendre et d'exercer le pouvoir.
-
-Dans les grandes sociétés démocratiques, tous les individus sont
-petits, faibles, passagers. Voilà pourquoi la démocratie, dans son
-juste instinct, leur fait une petite part dans le gouvernement: elle a
-raison; ils y porteraient leur petitesse, leur mobilité, leur
-faiblesse.
-
-La démocratie veut des principes généraux, des lois fixes, immuables,
-auxquelles elle puisse obéir avec sûreté et dignité.
-
-C'est ainsi que les grandes sociétés démocratiques modernes veulent et
-peuvent être organisées.
-
-Eh bien, ce qu'on vous demande de faire, au milieu de la plus grande
-société démocratique moderne, c'est d'introduire dans l'élément
-monarchique, dans sa représentation temporaire, le principe électif,
-c'est-à-dire de donner, aux défauts et aux imperfections de la
-démocratie, une grande facilité pour pénétrer jusque dans cette partie
-du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer et à les
-combattre. (_Très-bien!_)
-
-Messieurs, ai-je donc raison de dire que ce que l'on vous demande est
-aussi contraire à notre état social qu'à notre ordre politique, aussi
-contraire aux intérêts de la démocratie qu'aux intérêts de la royauté?
-On vous demande d'affaiblir la royauté pendant la minorité du roi pour
-abaisser et compromettre la démocratie pendant le même temps et par la
-même épreuve: cela est-il bon, messieurs?
-
-Je n'hésite pas, pour mon compte, et avec la plus grande conviction, à
-repousser la régence élective comme une mauvaise institution, mauvaise
-pour notre gouvernement, mauvaise pour notre société; je n'hésite pas
-à maintenir la régence de droit comme la conséquence naturelle de la
-Charte et de l'état social de la France.
-
-Maintenant la régence de droit une fois admise, à qui sera-t-elle
-déférée? Qui sera régent de droit?
-
-La réponse est simple. Celui qui serait roi, si le trône était vacant.
-(_Mouvements divers._)
-
-Je ne puis pas faire une autre réponse que celle-là: Celui qui serait
-roi, si le trône était vacant. C'est lui qui, par nos institutions,
-est présumé le plus capable d'exercer la royauté; c'est lui qui est en
-même temps le plus intéressé à ce que la royauté soit bien exercée et
-demeure intacte, car c'est à lui qu'elle peut revenir.
-
-Ainsi les grandes raisons, les raisons simples qui dominent la
-politique, ces raisons-là sont décisives en faveur de la régence
-masculine.
-
-Mais les femmes, les mères!
-
-Messieurs, la Chambre permettra que je traite cette question
-simplement et sévèrement. Je porte un trop profond respect à la noble
-princesse dont la pensée est ici dans tous les coeurs, et elle a
-l'esprit trop haut pour que je ne croie pas lui rendre l'hommage le
-plus digne d'elle en disant ce que je regarde comme la vérité, et
-comme l'intérêt de ses fils aussi bien que du pays.
-
-Jetons d'abord un coup d'oeil sur les lois providentielles du monde,
-sur ces lois qu'on peut appeler d'institution divine, tant elles sont
-généralement et constamment adoptées par les hommes.
-
-En voici une. Les femmes sont vouées à la famille; leur destinée,
-c'est le développement individuel dans les affections de la vie
-domestique et les relations de la vie sociale. Le pouvoir politique
-n'y entre pas naturellement. De tout temps et en tout pays, sauf un
-petit nombre d'exceptions, ce principe a été adopté et pratiqué.
-
-_Plusieurs voix à gauche._--Au contraire!
-
-_M. le ministre._--Je dis: Sauf un petit nombre d'exceptions. Les
-honorables préopinants ne peuvent pas supposer que je les ignore.
-(_Rires au centre._)
-
-M. CHAPUYS-MONTLAVILLE.--Vous les connaissez très-bien; seulement vous
-oubliez de les citer.
-
-_M. le ministre._--Je vais vous dire quelle a été, à mon avis, la
-cause, l'origine de ces exceptions, de ces dérogations au droit
-commun.
-
-Elles sont provenues précisément de l'empire des principes et des
-idées de famille, du respect pour les droits et les existences de
-famille. C'est parce que la royauté était considérée comme un
-patrimoine, c'est parce que le principe de l'hérédité royale était
-poussé jusqu'à ses dernières conséquences, que les femmes ont été
-quelquefois, dans un petit nombre de pays, appelées par exception, je
-pourrais dire par hasard, au pouvoir politique et à la royauté.
-
-Maintenant, là où ces motifs d'exception n'existent pas, là où il n'y
-a plus de telles causes, là où la royauté n'est pas un pouvoir
-patrimonial, mais un pouvoir public, là où le principe de l'hérédité
-royale n'a pas été poussé jusqu'à cette extrême conséquence, d'être
-appliqué aux femmes, irez-vous, par voie d'exception, par voie
-d'élection, donner aux femmes le pouvoir politique contre le droit
-commun, contre le bon sens humain, contre les lois providentielles qui
-régissent le monde? (_Réclamations à gauche._)
-
-Voilà la question posée dans sa vérité, et, pour mon compte, je dis
-que la poser ainsi, c'est la résoudre.
-
-À cette idée générale, simple, qui a été, je le répète, la règle
-commune du monde, on oppose des considérations historiques, pratiques,
-morales. Je ne les réfuterai pas; j'en indiquerai d'autres plus
-fortes, à mon avis, et qui concluent en sens opposé.
-
-M. de Lamartine vous en a cité lui-même quelques-unes; il a parlé de
-l'esprit militaire bon à conserver dans un grand pays continental, et
-qui certes n'appelle pas le pouvoir politique des femmes. Il a parlé
-de nos institutions, de nos libertés, de la liberté de la presse.
-J'accepte ce qu'il en a dit. Seulement, j'avoue que je n'ai pas, comme
-lui, l'espérance que la licence de la presse s'arrête devant une
-femme; je souhaite me tromper, mais je ne l'espère pas. (_On rit._)
-
-Voici d'autres considérations qui ont échappé à l'honorable M. de
-Lamartine, et qui, à mon avis, ont bien leur poids.
-
-L'esprit de cour s'est fort affaibli chez nous; je ne m'en plains pas
-(_Rires à gauche_), je dis le fait. Savez-vous, messieurs, ce qui a
-fait la force des régences féminines en France, je pourrais presque
-dire ce qui a fait les régences féminines? C'est l'esprit féodal
-d'abord, l'esprit de cour plus tard. Dans l'enceinte d'un château ou
-d'un palais, le pouvoir d'une femme est possible; hors de là, il ne
-l'est pas. (_Interruption._)
-
-Voici encore un autre motif. Il y a des exemples du pouvoir politique
-entre les mains des femmes dans les monarchies absolues, dans des
-sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les sociétés
-démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie sont
-trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.
-
-Voyez notre situation en Europe, la place que nous y occupons et les
-rapports dans lesquels nous pouvons nous trouver. Par un hasard
-singulier, le pouvoir politique, excepté en Russie, à l'extrémité de
-l'Europe, ne peut être en des mains féminines que dans l'occident de
-l'Europe, en Angleterre, en Espagne, en Portugal. Supposez qu'en
-France aussi, par la régence, le pouvoir politique soit entre les
-mains d'une femme; il pourrait arriver que tous les États de l'Europe
-occidentale fussent gouvernés par des femmes. (_Rires à gauche._)
-
-Je fais la Chambre juge du sentiment qui se manifeste de ce côté. La
-Chambre croit-elle que ce fût là une force pour nous? La Chambre
-croit-elle qu'en présence de presque toute l'Europe virilement
-gouvernée, le pouvoir entre les mains des femmes, dans les quatre
-États occidentaux de l'Europe, fût une source de force, de fixité, de
-sûreté? Non, la Chambre ne le pense pas.
-
-Les raisons en sont si simples que j'aurais honte de les développer
-devant la Chambre.
-
-Et cela se ferait, comme vous le disait tout à l'heure l'honorable M.
-de Lamartine lui-même, quand vous avez des institutions nouvelles à
-fonder, une dynastie nouvelle à fonder! À l'une des époques les plus
-graves et les plus difficiles qui puissent survenir dans la vie d'une
-nation! Vous accepteriez ce surcroît de difficultés, ce surcroît de
-chances pour la faiblesse du pouvoir! La Chambre est trop sage, elle
-est trop pénétrée du sentiment des vraies moeurs de ce pays-ci pour
-admettre une pareille idée; je n'hésite pas à dire que la régence des
-femmes n'a pas plus de chances d'être acceptée dans cette enceinte que
-la régence élective. Elle dénaturerait également et nos institutions
-et notre société.
-
-Messieurs, j'ai fini, je résume les caractères de la loi.
-
-Elle est en harmonie avec notre ordre social, avec notre ordre
-politique, avec notre situation actuelle et ses intérêts les plus
-pressants; elle consolide la monarchie, la Charte, la dynastie et la
-révolution de 1830; toutes les propositions contraires compromettent
-ou affaiblissent l'un ou l'autre de ces intérêts, ou tous ensemble.
-Que la Chambre en décide.
-
-On a parlé, à cette occasion, de l'union de toutes les opinions
-dynastiques, de l'oubli momentané de toutes les luttes ministérielles.
-On a eu raison. Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune
-pensée d'intérêt ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La
-loi n'est pas plus favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été
-faite pour elle-même, dans la seule vue du bien de l'État, abstraction
-faite de tout parti, de tout ministère, de toute lutte, de toute
-prétention, de toute rivalité; nous ne demandons rien de plus. (_Vives
-et nombreuses marques d'approbation._)
-
-
-FIN DU TOME TROISIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES DU TOME TROISIÈME.
-
-
-DISCOURS
-
- LXXIX.--Discussion du paragraphe de l'adresse relatif aux
- affaires d'Espagne. (Chambre des pairs, séance du 10 janvier
- 1837.) 1
-
- LXXX.--Discussion du projet d'adresse sur la question des
- affaires d'Espagne et de la politique d'intervention ou de
- non-intervention dans ce royaume. (Chambre des députés, séance
- du 16 janvier 1837.) 12
-
- LXXXI.--Continuation de la discussion du projet d'adresse sur
- les affaires d'Espagne. (Chambre des députés, séance du 17
- janvier 1837.) 41
-
- LXXXII.--Discussion sur les affaires de l'Algérie et sur la
- première expédition de Constantine. (Chambre des députés,
- séance du 22 avril 1837.) 48
-
- LXXXIII.--Discussion des fonds secrets demandés par le cabinet
- en mars 1837, après ma rupture avec le comte Molé. (Chambre
- des députés, séance du 3 mai 1837.) 66
-
- LXXXIV.--Continuation de la discussion sur les fonds secrets.
- (Chambre des députés, séance du 5 mai 1837.) 96
-
- LXXXV.--Sur les encouragements littéraires et en particulier sur
- ceux qui avaient été accordés aux bénédictins de Solesmes.
- (Chambre des députés, séance du 8 juin 1837.) 111
-
- LXXXVI.--Discussion de l'adresse.--Renouvellement du débat sur
- la question de l'intervention française en Espagne. (Chambre
- des députés, séance du 11 janvier 1838.) 117
-
- LXXXVII.--Sur la pension à accorder à madame la comtesse de
- Damrémont, veuve du général comte de Damrémont, tué devant
- Constantine. (Chambre des députés, séance du 5 février 1838.) 132
-
- LXXXVIII.--Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de
- l'esclavage. (Chambre des députés, séance du 15 février 1838.) 136
-
- LXXXIX.--Sur la situation des instituteurs primaires et ma
- conduite à leur égard pendant mon ministère de l'instruction
- publique. (Chambre des députés, séance du 17 février 1838.) 140
-
- XC.--Discussion du projet de loi présenté par le cabinet présidé
- par le comte Molé, pour demander 1,500,000 francs de fonds
- secrets. (Chambre des députés, séance du 14 mars 1838.) 143
-
- XCI.--Débat sur le projet de loi présenté pour le payement de
- l'emprunt grec. (Chambre des députés, séance du 26 mars
- 1838.) 156
-
- XCII.--Discussion du budget du ministère de l'instruction
- publique en 1839. (Chambre des députés, séance du 5 juin
- 1838.) 160
-
- XCIII.--Sur les affaires, les conditions et le mode de notre
- établissement dans l'Algérie. (Chambre des députés, séance
- du 8 juin 1838.) 164
-
- XCIV.--Chambre des députés.--Débats de la coalition.--
- Séance du 7 janvier 1839 183
- Séance du 9 janvier 1839 196
- Séance du 14 janvier 1839 213
- Séance du 15 janvier 1839 225
- Séance du 16 janvier 1839 231
- Séance du 19 janvier 1839 235
-
- XCV.--Discussion à l'occasion des interpellations de M. Mauguin
- sur la formation du cabinet après la coalition. (Chambre des
- députés, séance du 22 avril 1839.) 244
-
- XCVI.--Sur les affaires d'Orient et les rapports du sultan avec
- le pacha d'Égypte. (Chambre des députés, séance du 2 juillet
- 1839.) 266
-
- XCVII.--Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation
- prise par le nouveau cabinet. (Chambre des pairs, 18 novembre
- 1840.) 280
-
- XCVIII.--Discussion de l'adresse.--Affaires d'Orient.--Situation
- et conduite des deux cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
- (Chambre des députés, séance du 25 novembre 1840.) 296
-
- XCIX.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
- d'Orient. (Chambre des députés, séance du 26 novembre 1840.) 308
-
- C.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
- d'Orient. (Chambre des députés, séance du 28 novembre 1840.) 343
-
- CI.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
- d'Orient. (Chambre des députés, séance du 2 décembre 1840.) 357
-
- CII.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
- d'Orient. (Chambre des députés, séance du 4 décembre 1840.) 360
-
- CIII.--Discussion du projet de loi relatif aux secours à accorder
- aux réfugiés étrangers.--Relations de la France avec l'Espagne.
- (Chambre des pairs, séance du 4 janvier 1841.) 364
-
- CIII _bis._--Discussion du projet de loi relatif aux
- fortifications de Paris. (Chambre des députés, séance du 25
- janvier 1841.) 372
-
- CIV.--Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de
- Paris. (Chambre des députés, séance du 30 janvier 1841.) 384
-
- CV.--Discussion sur le traité conclu le 29 octobre 1840 entre la
- France et la république argentine. (Chambre des pairs, séance
- du 8 février 1841.) 394
-
- CVI.--Discussion sur le traité conclu avec le dictateur de la
- république argentine et sur les affaires de la Plata. (Chambre
- des députés, séance du 20 février 1841.) 411
-
- CVII.--Débat sur les fonds secrets complémentaires demandés pour
- l'exercice 1841. (Chambre des députés, séance du 25 février
- 1841.) 425
-
- CVIII.--Continuation du débat sur les fonds secrets demandés par
- le cabinet pour l'exercice 1841. (Chambre des députés, séance
- du 27 février 1841.) 430
-
- CIX.--Discussion du projet de loi sur les fortifications de
- Paris. (Chambre des pairs, séance du 25 mars 1841.) 439
-
- CX.--Renouvellement du débat sur les affaires d'Orient et sur les
- politiques comparées des cabinets du 1er mars et du 29 octobre
- 1841. (Chambre des députés, séance du 13 avril 1841.) 449
-
- CXI.--Discussion du traité de commerce et de navigation conclu le
- 25 juillet 1840 entre la France et les Pays-Bas. (Chambre des
- députés, séance du 22 mai 1841.) 462
-
- CXII.--Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion
- générale du projet d'adresse. (Chambre des pairs, séance du 12
- janvier 1842.) 472
-
- CXIII.--Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet
- 1841. (Chambre des députés, séance du 19 janvier 1842.) 490
-
- CXIV.--Sur les conventions de 1831, 1833 et 1841 pour l'exercice
- du droit de visite en mer, afin d'arriver à l'abolition de la
- traite des nègres. (Chambre des députés, séance du 22 janvier
- 1842.) 521
-
- --Séance du 24 janvier 1842 537
-
- CXV.--Sur l'envoi d'un ambassadeur à Madrid et sur nos relations
- avec la cour d'Espagne. (Chambre des députés, séance du 25
- janvier 1842.) 544
-
- CXVI.--Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative à
- l'extension des droits électoraux. (Chambre des députés,
- séance du 15 février 1842.) 554
-
- CXVII.--Sur la non-ratification de la convention du 20 décembre
- 1841 pour l'abolition de la traite des nègres par le droit de
- visite. (Chambre des députés, séance du 28 février 1842.) 568
-
- CXVIII.--Discussion du projet de loi portant demande d'un million
- de fonds secrets pour l'exercice 1842. (Chambre des députés,
- séance du 10 mars 1842.) 572
-
- CXIX.--Discussion sur les missions extraordinaires ordonnées par
- le ministre des affaires étrangères. (Chambre des députés,
- séance du 4 avril 1842.) 580
-
- CXX.--Discussion sur les relations des gouvernements français et
- espagnol. (Chambre des députés, séance du 6 avril 1842.) 587
-
- CXXI.--Discussion sur l'affaire du _Marabout_, navire de commerce
- nantais capturé par un bâtiment anglais, en vertu des conventions
- de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres.
- (Chambre des pairs, séance du 11 avril 1842.) 594
-
- CXXII.--Sur les conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de
- la traite des nègres par le droit mutuel de visite en mer.
- (Chambre des pairs, séance du 17 mai 1842.) 616
-
- CXXIII.--Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs
- élevés à l'occasion de l'exercice du droit de visite pour
- l'abolition de la traite des nègres. (Chambre des députés,
- séance du 19 mai 1842.) 633
-
- Séance du 20 mai 1842 645
-
- CXXIV.--Sur les relations commerciales de la France et des
- États-Unis d'Amérique, et sur la conduite des agents
- diplomatiques et consulaires français. (Chambre des députés,
- séance du 21 mai 1842.) 667
-
- CXXV.--Sur le projet de loi relatif à la régence. (Chambre des
- députés, séance du 18 août 1842.) 677
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
-
- PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
- 55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire parlementaire de France,
-Volume III, by François Guizot
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE PARLEMENTAIRE, III ***
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
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-For additional contact information:
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- Chief Executive and Director
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-Literary Archive Foundation
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