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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43308 ***
+
+ HISTOIRE
+ PARLEMENTAIRE
+ DE FRANCE
+
+ III
+
+
+
+
+ PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS.
+ 55, QUAI DES AUGUSTINS.
+
+
+
+
+ Complément des Mémoires pour servir à l'Histoire de mon Temps
+
+ HISTOIRE
+ PARLEMENTAIRE
+ DE FRANCE
+
+ RECUEIL COMPLET
+ DES DISCOURS PRONONCÉS DANS LES CHAMBRES DE 1819 à 1848
+
+ PAR
+ M. GUIZOT
+
+ TOME TROISIÈME
+
+
+ PARIS
+ MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+ RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ À LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+ 1863
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+PARLEMENTAIRE
+
+DE FRANCE
+
+DISCOURS DE M. GUIZOT
+
+
+
+
+LXXIX
+
+Discussion du paragraphe de l'adresse relatif aux affaires d'Espagne.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 10 janvier 1837.--
+
+
+La session de 1837 fut ouverte le 27 décembre 1836. À la Chambre des
+pairs, dans la discussion du paragraphe du projet d'adresse relatif
+aux affaires d'Espagne, on contesta que la politique du cabinet du 6
+septembre 1836, présidé par le comte Molé, fût, à cet égard, en
+harmonie avec celle du cabinet du 11 octobre 1832, présidé par le
+maréchal Soult. Je pris la parole pour combattre cette assertion, et
+établir l'identité de la politique de la France à ces deux époques.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, au point
+où en est arrivée la discussion, je n'ai nul dessein de la prolonger;
+mais je tiens à établir, sur le même terrain sur lequel s'est placé
+hier M. le président du conseil, quelle est la politique du cabinet
+actuel, et la parfaite identité de cette politique avec celle du
+cabinet du 11 octobre. J'y suis personnellement intéressé: j'ai eu
+l'honneur de siéger dans le cabinet du 11 octobre 1832; j'ai pris part
+à toutes ses résolutions, à tous ses actes; ce qu'il a fait, je l'ai
+fait; j'y adhère encore aujourd'hui complétement. J'ai besoin de
+prouver que ce que nous faisons aujourd'hui, il l'eût fait également,
+et que notre politique est une conséquence naturelle, nécessaire, de
+la politique qu'il avait adoptée.
+
+Je ne rappellerai pas à la Chambre des actes et des faits qui lui sont
+parfaitement connus; je la prie seulement de remarquer que le cabinet
+du 11 octobre a été constamment dirigé par deux idées: la première,
+donner au gouvernement de la reine Isabelle un appui à la fois
+indirect et sincère et efficace; la seconde, ne jamais engager la
+France dans les affaires intérieures de l'Espagne, conserver toujours
+à la France sa liberté d'action, la liberté de s'arrêter dans l'appui
+indirect donné au gouvernement de la reine Christine, de s'arrêter au
+point où elle trouverait ses propres intérêts compromis.
+
+Ces deux idées ont été la boussole constante de la politique du
+cabinet du 11 octobre.
+
+On se répand aujourd'hui en distinctions, en nuances, en variantes. On
+distingue la coopération de l'intervention; on dit que ce que je viens
+d'appeler l'appui indirect donné à la reine d'Espagne par le cabinet
+du 11 octobre est une coopération réelle. Hier, on repoussait
+l'intervention, on la repoussait absolument; on disait que personne
+n'y avait jamais songé; aujourd'hui on se montre beaucoup plus disposé
+à l'accueillir: si le gouvernement y était disposé lui-même, on n'y
+ferait, dit-on, aucune objection. Il y a donc des partisans réels de
+l'intervention active, immédiate; c'est donc bien l'intervention qu'au
+fond de sa pensée on désire et on accepterait... Je me contente de
+mettre ce fait en évidence, et j'arrive à la coopération. C'est sur la
+coopération qu'on insiste.
+
+Avant d'examiner ce qu'elle est réellement, je demande à la Chambre la
+permission de lui lire un fragment d'une dépêche officielle adressée
+par le président du dernier conseil, l'honorable M. Thiers, à notre
+ambassadeur d'Espagne. Cette dépêche, du 30 avril 1836, est
+postérieure par conséquent à la proposition d'intervention ou de
+coopération qui a été adressée par l'Angleterre à la France en mars
+dernier, et à laquelle le ministère d'alors s'est refusé.
+
+«L'intervention armée, de quelque nom qu'on la couvre, dans quelques
+limites qu'on propose de la restreindre, dût-elle même se borner à
+l'occupation du Bastan, est encore repoussée en ce moment par les
+mêmes considérations qui, jusqu'à présent, ne nous ont pas permis d'y
+consentir. Sans rien préjuger sur les changements que des
+circonstances différentes pourraient apporter plus tard dans nos
+déterminations, nous devons déclarer que, tant que les choses
+resteront dans l'état où elles sont aujourd'hui, les démarches qu'on
+ferait pour obtenir de nous une coopération armée seraient sans
+résultat. Ces démarches, qui, comme celles qui ont déjà eu lieu, ne
+tarderaient pas à devenir publiques, seraient une imprudence tout à
+fait gratuite, puisqu'en mettant dans un nouveau jour la détresse du
+gouvernement de la reine, et en l'exposant à un refus pénible, elles
+ne pourraient avoir d'autre effet que de diminuer encore ce qui lui
+reste de force morale. Ses amis ne peuvent donc trop lui conseiller de
+s'en abstenir.»
+
+La Chambre le voit clairement: dans l'esprit du dernier président du
+conseil lui-même, l'intervention ou la coopération armée était la même
+chose. Il se sert indifféremment des deux mots pour repousser l'une et
+l'autre. M. le dernier président du conseil n'adopte donc pas les
+idées au nom desquelles on vient de défendre tout à l'heure la
+politique du cabinet du 22 février.
+
+J'écarte les mots et je viens au fond des choses.
+
+Oui, le cabinet du 11 octobre a donné au gouvernement de la reine
+Christine un appui indirect qui a varié selon les temps.
+
+En même temps qu'il se refusait à l'intervention, à la coopération
+armée, il appuyait la reine d'Espagne, tantôt par le blocus sur la
+frontière, tantôt en autorisant le gouvernement espagnol à recruter en
+France et à lever lui-même, en son propre nom, par sa seule action, à
+lever, dis-je, dans la population ou parmi les militaires en congé,
+des corps de volontaires, comme l'a été la légion Schwartz; tantôt,
+enfin, en autorisant la légion étrangère licenciée à passer au service
+de l'Espagne, à devenir un corps espagnol; car il était bien
+formellement stipulé, dans la convention, que ce corps n'était plus au
+service de la France, qu'il devenait un corps espagnol, sous les
+ordres du général en chef espagnol. Oui, messieurs, tous ces appuis
+indirects ont été successivement accordés, par le ministère du 11
+octobre, à la cause de la reine; et aujourd'hui, pour mon compte, je
+n'en répudie aucun.
+
+Qu'a voulu, après la dépêche que je viens de lire tout à l'heure, qu'a
+voulu y ajouter le cabinet du 22 février?
+
+D'une part, il a voulu rendre beaucoup plus considérable la force du
+corps ou des corps qui servaient en Espagne comme volontaires ou sous
+le nom de légion étrangère. De plus, il s'est chargé lui-même du
+recrutement en France: c'est M. le ministre de la guerre qui, par des
+circulaires et des instructions émanées de lui, par des officiers
+envoyés par ses ordres, a provoqué et dirigé ce recrutement; ce n'est
+plus l'ambassadeur d'Espagne seul, ce n'est plus le gouvernement
+espagnol seul qui a recruté et enrôlé des volontaires en France, ainsi
+qu'on l'y avait autorisé lors de la formation de la légion Schwartz:
+c'est le ministre de la guerre de France qui a écrit, qui a ordonné,
+qui a fait voyager les officiers, qui a recruté et formé les corps
+d'armée sur le territoire français.
+
+Est-ce là une seule et même chose, messieurs? est-ce là le même appui
+indirect que le cabinet du 11 octobre avait accordé?
+
+Je continue: voici une autre circonstance qui n'est pas moins grave.
+
+Ce n'est pas seulement dans la population, parmi les militaires en
+congé illimité, c'est dans les régiments français mêmes, et
+non-seulement dans les régiments stationnés sur la frontière, mais
+même dans des divisions éloignées de la frontière que ce recrutement a
+eu lieu. Le ministre de la guerre français, par des instructions
+officielles, par des officiers envoyés par lui, recrutait dans les
+régiments français, dans nos régiments organisés, les soldats qui
+devaient aller en Espagne, sous la cocarde espagnole, sous le drapeau
+espagnol, il est vrai, mais en quelque sorte par l'action directe et
+personnelle du gouvernement français, pour servir dans l'armée de la
+reine. N'y a-t-il là, messieurs, entre l'appui indirect accordé par le
+cabinet du 11 octobre et cette nouvelle forme d'action, aucune
+différence essentielle? Bien que le drapeau français ne dût pas
+flotter sur le corps d'armée envoyé en Espagne, n'y a-t-il rien là qui
+engage beaucoup plus avant, beaucoup plus directement, plus
+profondément, la responsabilité du gouvernement français?
+
+Voulez-vous que je vous prouve, messieurs, indépendamment de ces
+faits, qu'effectivement la responsabilité du gouvernement se trouvait
+beaucoup plus engagée? En voici une preuve irrécusable. Ces
+circonstances nouvelles, ce nouveau mode de procéder que le cabinet du
+22 février a ajoutés à l'appui indirect accordé par le cabinet du 11
+octobre, le cabinet du 11 octobre les avait repoussés, formellement
+repoussés.
+
+Je vais mettre sous les yeux de la Chambre les dépêches de mon
+honorable ami, M. le duc de Broglie, alors président du conseil.
+
+«Le gouvernement du roi,» écrivait M. le duc de Broglie à M. le duc de
+Frias, le 26 juin 1835, «le gouvernement du roi a déjà eu bien souvent
+l'occasion de s'expliquer sur la véritable portée du traité du 22
+avril, et d'établir qu'en s'engageant à concourir, autant qu'il
+dépendrait de lui, à la pacification de la péninsule, il avait entendu
+se réserver, pleinement et sans restriction ni modification
+quelconque, le droit qui lui appartient d'apprécier, dans son propre
+intérêt et dans celui de l'Espagne, la convenance et l'opportunité des
+divers moyens qui pourraient être proposés dans ce but.....
+
+«Toutes les facilités désirables seront données, tant pour augmenter,
+par voie de recrutement, la force de la légion étrangère, que pour
+lever d'autres corps composés de Français. Quant à l'armement de ces
+corps, le gouvernement français entend qu'il ne puisse s'opérer que
+sur le territoire espagnol.....»
+
+Voici une autre dépêche, écrite à l'occasion d'un avis donné, par
+erreur, par le préfet de la Seine, et auquel a fait allusion
+l'honorable orateur qui m'a précédé. M. le duc de Broglie crut devoir,
+dans une dépêche, dissiper tous les doutes auxquels pouvait donner
+lieu cet avis de la préfecture de la Seine. Il mandait, le 1er juillet
+1835, à M. de Rayneval:
+
+«Vous lirez dans les journaux, monsieur le comte, un avis de la
+préfecture de la Seine, provoquant à de nouveaux enrôlements dans la
+légion étrangère: cela veut explication. Un des premiers actes du
+maréchal Maison, en prenant la direction du département de la guerre,
+avait été de suspendre tout accroissement de la légion par voie
+d'enrôlement. Lorsque nous résolûmes de la céder à l'Espagne, il fut
+convenu que cet ordre suspensif serait révoqué. Le maréchal écrivit
+circulairement dans ce sens à MM. les préfets, mais c'est par une
+interprétation très-inexacte de ce contre-ordre que l'avis de la
+préfecture de la Seine lui a donné le caractère d'un appel aussi
+direct à des engagements nouveaux. Je m'en suis expliqué ce matin avec
+M. le duc de Frias. Il doit être bien entendu que tous ceux qui se
+présenteront pour entrer dans la légion étrangère au service d'Espagne
+seront adressés à l'ambassadeur de Sa Majesté Catholique.»
+
+Voici une troisième dépêche, et celle-ci se rapporte à la légion
+étrangère elle-même; elle est du 8 juillet 1835:
+
+«Une convention,» écrivait M. le duc de Broglie à M. de Rayneval, »a
+fait passer la légion étrangère au service de l'Espagne. Avant la
+conclusion de cet arrangement, le recrutement de la légion étrangère,
+interrompu depuis quelque temps, avait été repris en vertu d'un ordre
+formel dont la pensée était de fortifier d'avance le corps que
+l'Espagne allait prendre à sa solde. Aujourd'hui, le recrutement ne
+peut être continué que pour le compte de l'Espagne et par des agents
+espagnols; le gouvernement français doit évidemment rester étranger à
+des opérations qui ne le regardent plus, puisque le corps dont il
+s'agit a cessé de lui appartenir.»
+
+Où trouverait-on, messieurs, des textes plus catégoriques? N'est-il
+pas évident que le cabinet du 11 octobre, en même temps qu'il
+accordait à la reine d'Espagne un appui indirect, avait soin de le
+limiter et de se retenir lui-même d'avance sur la pente sur laquelle
+il était placé? Le cabinet du 11 octobre ne s'est jamais fait illusion
+à cet égard: il a fort bien compris qu'en accordant un tel appui
+indirect à la reine, il se plaçait sous l'influence de causes qui
+tendraient à le pousser beaucoup plus loin, à lui faire dépasser ce
+que permettait l'intérêt de la France. Aussi s'est-il, dès les
+premiers moments, mis en garde contre ces influences; il a dit
+d'avance et sous toutes les formes, dans ses déclarations de politique
+générale comme dans les correspondances et les discussions spéciales
+qui ont eu pour objet, soit la légion étrangère, soit l'autorisation
+de recrutement accordée à l'ambassadeur espagnol, il a dit d'avance:
+«Le gouvernement français reste étranger à tout cela; sa
+responsabilité n'y est pas engagée. On ne pourra jamais s'en prévaloir
+contre lui; on n'ira pas plus loin.»
+
+Eh bien, messieurs, c'est cette limite que le cabinet du 22 février a
+cru devoir dépasser: il a fait faire le recrutement par le ministre de
+la guerre lui-même, dans les régiments français eux-mêmes; en sorte
+que, sans sortir encore de l'appui indirect, et ici je fais sa cause
+meilleure que ne la faisait tout à l'heure le préopinant lui-même, il
+a cependant fait un pas, un pas immense, un pas qui devait plus tard
+rendre inévitable la coopération armée ou l'intervention, comme on
+voudra l'appeler, d'autant plus inévitable, permettez-moi de le dire,
+que le chef même du cabinet du 22 février, dans ses convictions les
+plus sincères, avait toujours été partisan de l'intervention, au sein
+même du cabinet du 11 octobre; d'autant plus inévitable que, lorsque
+le cabinet du 11 octobre avait refusé l'intervention, l'honorable M.
+Thiers avait manifesté une opinion différente de celle qui avait
+prévalu dans l'intérieur du conseil.
+
+Voilà donc un pas nouveau, un grand pas fait par le cabinet du 22
+février, sous la direction d'un président partisan de l'intervention,
+et vous voudriez que tout cela fût insignifiant, que tout cela ne fût
+pas autre chose que ce qu'avait fait le cabinet du 11 octobre? Vous ne
+verriez pas là une accélération rapide sur cette pente qui menait
+nécessairement à l'intervention, si on ne s'y arrêtait pas fermement?
+Messieurs, il faut aller au fond des choses, comme disait le
+préopinant, il faut mettre de côté les mots, les apparences; il faut
+voir ce qu'on voulait, ce qu'on cherchait, ce qui serait arrivé, quand
+même peut-être on ne l'eût pas cherché ou voulu. L'intervention, la
+coopération armée étaient au bout de ces actes, et c'est à cause de
+cela que, pour mon compte, nous n'en avons pas voulu, pas plus dans le
+cabinet du 11 octobre que dans le cabinet du 6 septembre. Nous avons
+toujours eu devant les yeux et déterminé avec un grand soin la limite
+à laquelle la France s'arrêterait. Sans prononcer d'une manière
+irrévocable, absolue, que toute intervention était à tout jamais
+impossible, nous nous sommes toujours proposé, non-seulement de ne pas
+poussera l'intervention, mais de l'éviter. Les limites que le cabinet
+du 22 février a voulu dépasser, nous nous y sommes renfermés. Le
+cabinet du 6 septembre s'est formé pour s'y tenir encore renfermé,
+comme avait fait le cabinet du 11 octobre, ainsi que je viens, je
+crois, de le démontrer irrésistiblement à la Chambre. (_Mouvement._)
+
+Je n'ajouterai que quelques réflexions fort courtes et un peu plus
+générales.
+
+Nous sommes, messieurs, placés ici entre deux classes d'adversaires;
+les uns nous reprochent d'avoir fait, d'avoir exécuté le traité de la
+quadruple alliance; les autres de l'avoir abandonné. Les uns nous
+demandent de revenir sur nos pas, de sortir de la mauvaise voie où
+nous nous sommes engagés; les autres d'y entrer plus avant, d'aller
+jusqu'au bout.
+
+Messieurs, nous ne ferons ni l'un ni l'autre; nous garderons notre
+situation et notre nom de politique de _juste-milieu_. Il s'est fait
+en Espagne une grande tentative pour y fonder la monarchie
+constitutionnelle; cette tentative, comme le disait hier mon honorable
+ami, le duc de Broglie, a été le résultat de la situation intérieure
+de l'Espagne, d'événements auxquels nous sommes restés étrangers, que
+nous n'avons ni amenés ni provoqués, mais que nous avons dû accepter.
+Une fois la tentative commencée, il était et il est de notre devoir
+d'y soutenir l'Espagne, d'aider, autant que le permettront les
+intérêts propres de la France, au succès de la fondation d'une
+monarchie constitutionnelle dans un État voisin de nous et lié à nous
+par tant d'intérêts. Nous avons constamment pratiqué cette politique;
+nous la pratiquerons encore. Mais, en même temps, nous nous sommes
+promis de ne pas engager dans cette entreprise difficile, incertaine,
+la fondation d'un gouvernement constitutionnel au milieu d'un pays où
+il rencontre tant d'obstacles et si peu d'habitudes favorables, nous
+nous sommes promis, dis-je, de ne pas engager dans cette entreprise
+que nous aimons, que nous servons, de n'y pas engager la force, la
+prospérité, la destinée de la France. (_Très-bien!_)
+
+M. le duc de Noailles, avec la parfaite convenance et la justesse
+d'esprit qui le caractérisent, nous invitait hier à rentrer enfin en
+possession de notre liberté, à sortir des liens dans lesquels le
+traité de la quadruple alliance nous enlaçait. Mais, messieurs, par
+les faits que je viens de rappeler à la Chambre, par ce qui se passe
+en ce moment même, n'est-il pas évident que le gouvernement du roi,
+dans cette grande question, a constamment fait preuve de liberté? Il
+n'a été entraîné par personne, dominé par personne; il ne s'est mis à
+la suite de personne, pas même à la suite de la cause qu'il aimait et
+servait, ce qui est si difficile et si rare: il ne s'est pas laissé
+entraîner par ses propres inclinations, par ses propres sentiments.
+
+Nous avons servi la cause de la monarchie constitutionnelle en
+Espagne; nous lui avons donné tout l'appui indirect qui nous a paru
+compatible avec les intérêts de la France. On nous a demandé
+davantage: l'Espagne a demandé l'intervention, l'Angleterre a demandé
+la coopération armée; nous avons refusé; nous avons usé de notre
+liberté pour refuser comme nous en avions usé pour agir.
+
+Aujourd'hui on voudrait nous pousser plus loin; un cabinet a eu
+l'envie d'aller plus loin: le gouvernement du roi s'est arrêté, il est
+resté dans les limites de la politique du 11 octobre. En ceci encore
+il a fait acte de liberté; il a montré que rien ne l'entraînerait trop
+loin sur cette pente, qu'il résisterait au besoin, qu'il avait en
+lui-même, dans sa situation, dans ses antécédents, la force de
+résister. En acceptant donc la recommandation très-sage que M. le duc
+de Noailles nous a adressée, je me dois, je dois à mes collègues, à
+mes amis, de lui faire remarquer à mon tour que nous ne l'avons pas
+attendue, que nous avons fait preuve constante, preuve éclatante de
+liberté, et que notre passé est, à cet égard, le meilleur garant de
+notre avenir.
+
+Mais parce que nous avons su nous arrêter, parce que nous ne nous
+sommes pas laissé entraîner, un autre honorable préopinant nous disait
+tout à l'heure: «Vous ne marcherez donc plus, vous allez rester tout à
+fait stationnaire! Vous ne ferez plus que des voeux, vous ne concevrez
+plus que des espérances! La politique du cabinet du 11 octobre était
+une politique d'action, la vôtre va être une politique inerte!»
+
+Messieurs, je demande à l'honorable préopinant de chercher parmi les
+actes du cabinet du 11 octobre, parmi les témoignages d'appui
+indirect qu'il a donnés à la cause de la reine Christine, et d'en
+citer un seul que le cabinet actuel ne continue pas: il n'en trouvera
+aucun; tout ce qui a été fait par le cabinet du 11 octobre, est
+maintenu et continué par le cabinet actuel. Il est vrai que le cabinet
+actuel n'a pas cru devoir y ajouter toutes les démarches, toutes les
+mesures nouvelles que le cabinet du 22 février avait voulu y ajouter.
+C'est là, entre lui et nous, la différence; différence que nous
+acceptons complétement, de grand coeur, mais qui n'empêche pas que
+nous ne persistions à marcher, à agir comme le cabinet du 11 octobre a
+agi et marché.
+
+Ce que nous faisons suffira-t-il? Notre appui suffira-t-il à fonder
+définitivement, régulièrement, la monarchie constitutionnelle en
+Espagne? Nous l'espérons; mais nous ne le savons pas, personne ne le
+sait. On nous a accusés de nous en remettre à la Providence, de livrer
+tout au hasard. Messieurs, nous ne voulons pas tout livrer au hasard;
+mais nous n'avons pas la prétention de prendre à notre compte le rôle
+de la Providence, de régler et de décider nous-mêmes toutes choses en
+Espagne, à tout prix, à tout risque, les institutions comme les
+événements; non, nous n'avons pas cette prétention; nous la regardons
+comme déraisonnable, comme dangereuse pour les intérêts et la sûreté
+de la France. Et quoi qu'il arrive, le gouvernement fera ce que votre
+Adresse lui recommande, ce qu'exigeront la sûreté et l'honneur de la
+France. La France est toujours sûre de se suffire à elle-même; mais
+c'est à une condition, à la condition qu'elle ne sera pas chargée de
+suffire à tout pour les autres. (_Nombreuses marques d'approbation._)
+
+
+
+
+LXXX
+
+Discussion du projet d'adresse sur la question des affaires d'Espagne
+et de la politique d'intervention ou de non-intervention française
+dans ce royaume.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 16 janvier 1837.--
+
+
+La question de l'intervention française en Espagne fut, à la Chambre
+des députés comme à la Chambre des pairs, la principale dans le débat
+de l'adresse. Je défendis la politique de non-intervention, en en
+déterminant avec précision le caractère et les limites, et en
+établissant qu'elle avait été, depuis l'avénement de la reine
+Isabelle, la politique du gouvernement du roi.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, ce n'est
+pas moi qui contesterai la gravité de la question qui se débat devant
+vous. Je suis convaincu que l'erreur, dans cette circonstance, aurait,
+pour notre pays et pour son gouvernement, les conséquences les plus
+funestes. Aussi je ne l'aborde, pour mon compte, qu'avec un véritable
+recueillement.
+
+Je ne contesterai pas davantage la sincérité des convictions qui
+diffèrent de la mienne; je sais croire à la sincérité, et l'honorer,
+même dans mes adversaires. L'honorable M. Thiers a cru devoir rappeler
+avant-hier, à la tribune, quelques paroles d'une conversation
+particulière qui eut lieu entre lui et moi, lorsque l'intervention fut
+demandée pour la première fois au cabinet. Je ne retire aucunement ces
+paroles; la Chambre comprendra sans peine qu'à cette époque, redoutant
+dans l'intérieur du cabinet une séparation que je n'ai jamais cherchée
+et que je regretterai toujours, j'aie employé, dans mes conversations
+particulières comme ailleurs, quelques paroles qui me semblaient
+propres à la prévenir. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+J'ajouterai que mon opinion sur cette question n'a pas été, dès le
+premier jour, complète et absolue, comme d'autres peut-être. Elle
+s'est formée, elle s'est affermie progressivement et en présence des
+événements. Mais l'honorable M. Thiers sait, aussi bien que personne
+et que moi-même, que, toutes les fois qu'il a fallu prendre une
+résolution, se prononcer pour ou contre l'intervention, je me suis
+prononcé contre; c'est le seul fait que je tienne à rappeler en ce
+moment.
+
+À l'époque dont je parle, messieurs, je me suis prononcé contre
+l'intervention. Je ne l'aurais certainement pas fait si j'avais cru
+que nous fussions engagés par nos paroles envers la reine d'Espagne,
+au moment de la mort de Ferdinand VII, et par les traités conclus plus
+tard. Je suis de ceux qui pensent que les traités engagent, et qu'ils
+doivent être exécutés à tout risque quand une fois ils ont été
+conclus. Mais je pense et j'ai toujours pensé que, ni les paroles
+données à la reine au moment de la mort de Ferdinand, ni les traités
+conclus plus tard, n'avaient engagé le gouvernement français dans
+l'intervention ou dans la coopération armée, et qu'il avait toujours
+conservé la pleine liberté de ses résolutions et de ses actes sur
+cette question. Je ne reviendrai pas sur la discussion qui s'est
+prolongée à cette tribune quant au sens des traités; je n'ajouterai
+rien à ce qu'a dit mon honorable collègue M. Hébert; je ne
+convaincrais pas ceux qu'il n'a pas convaincus... (_Très-bien!_) Mais
+je demande la permission de joindre aux preuves qu'il a données une
+nouvelle preuve, une preuve de fait que la Chambre regardera comme
+convaincante: c'est l'opinion constante du gouvernement français
+depuis la conclusion des traités jusqu'à ce jour, opinion que
+non-seulement le gouvernement français avait pour son compte, mais
+qu'il proclamait tout haut: non-seulement il ne s'est jamais tenu pour
+engagé, mais il l'a dit à toutes les époques; il a averti ses alliés
+qu'il se considérait comme libre, et que, lorsqu'on parlerait
+d'intervention ou de coopération, il se réservait le droit de juger si
+elle était dans l'intérêt de la France. C'est la preuve de ce fait que
+je vais mettre sous les yeux de la Chambre; et je prie la Chambre de
+ne pas craindre que j'apporte à cette tribune des dépêches dont la
+publicité pourrait avoir des inconvénients; les pièces que je vais
+lire se rapportent à des faits accomplis, et démontreront ce que
+j'avance, sans inconvénient pour la France ni pour aucun de ses
+alliés.
+
+Presque au moment même où la France venait d'adresser à la reine
+d'Espagne les paroles dont on se prévaut aujourd'hui pour considérer
+le gouvernement comme engagé, M. le duc de Broglie écrivait à
+l'ambassadeur de France en Espagne:
+
+«Nous n'avons aucune envie d'intervenir à main armée dans les affaires
+d'Espagne. Tout au contraire, ce serait pour nous une bien fâcheuse
+extrémité. Nous ne prétendons pas non plus soutenir le gouvernement
+actuel de l'Espagne quoi qu'il fasse et quoi qu'il arrive, quelque
+ligne de conduite qu'il suive, et dans quelque position que les
+événements le placent. Nous avons voulu simplement avouer tout haut ce
+gouvernement, lui donner force et courage en lui déclarant qu'il
+pouvait compter sur notre amitié, et nous montrer disposés à écouter
+favorablement ses demandes s'il était réduit à nous en adresser; mais
+sans nous dessaisir du droit inhérent à tout gouvernement d'en
+apprécier l'opportunité, la nature et la portée.» (_Sensation._)
+
+Cette dépêche est du 20 octobre 1833.
+
+M. HAVIN.--Personne ne conteste cela.
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Je crois que vous
+contesterez quand vous aurez tout entendu. (_On rit._)
+
+Le 13 novembre 1833, M. le duc de Broglie écrivait encore:
+
+«Lorsque, informés de la mort de Ferdinand VII, nous avons eu à
+délibérer sur l'attitude à prendre et sur la marche à suivre, il a été
+décidé d'abord que nous manifesterions notre intérêt pour la cause de
+la jeune reine Isabelle, par quelque chose de plus qu'une simple
+reconnaissance. Désirant ensuite qu'on n'interprétât point à Madrid
+notre empressement à nous déclarer en faveur de cette cause comme
+impliquant le projet de dominer le gouvernement de la régente et de
+l'entraîner malgré lui dans des voies qui lui répugneraient, nous
+avons résolu de n'agir dans aucun cas que sur la demande expresse de
+ce gouvernement, et de ne rien entreprendre en définitive que de la
+manière et dans la mesure qu'il jugerait lui-même convenable. Mais en
+même temps nous avons positivement établi que nous entendions demeurer
+libres d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous être
+demandé par l'Espagne.»
+
+M. ISAMBERT.--C'est avant le traité.
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--J'ai dit la date en
+commençant. J'en viendrai au traité. On a voulu tirer notre engagement
+non-seulement du traité, mais des premières paroles données au
+gouvernement de la reine après la mort de Ferdinand VII. J'établirai
+que, soit dans ce premier moment, soit après les traités, nous n'avons
+pris aucun engagement de ce genre, que nous nous sommes toujours
+considérés comme libres. J'en donnerai des preuves qui se rapportent
+aux différentes époques. Je reprends.
+
+«Nous avons positivement établi que nous entendions demeurer libres
+d'examiner, de discuter ou de refuser ce qui pourrait nous être
+demandé par l'Espagne; et c'est dans ce but que vos instructions
+devaient ne rien spécifier relativement à la nature de l'appui que
+vous serez chargé d'offrir à Sa Majesté Catholique.»
+
+Voici, après le traité, une première dépêche de M. le comte de Rigny,
+en date du 16 juillet 1834:
+
+«Il importe que, de votre côté, vous vous attachiez à prévenir, dans
+l'esprit du cabinet de Madrid, des espérances qu'il ne dépendrait pas
+de nous de réaliser. J'ajouterai que vous ne sauriez mettre trop de
+soin, non-seulement à décliner toute demande qu'on viendrait à vous
+faire d'une intervention effective de notre part, mais encore à
+empêcher, s'il est possible, que l'idée même ne s'en présente au
+ministère espagnol.»
+
+Voici une seconde dépêche du 12 décembre 1834; elle est encore de M.
+le comte de Rigny:
+
+«Si, pour nous contester le droit de discuter l'opportunité d'une
+pareille demande, on voulait se prévaloir des promesses que nous avons
+faites au moment de la mort de Ferdinand VII, notre réponse serait
+facile. Le traité du 22 avril, la convention du 18 août, tant d'autres
+actes qui les ont précédés ou suivis sont certes plus que suffisants
+pour attester que notre parole n'a pas été vaine. Il serait d'ailleurs
+absurde de supposer que le gouvernement français, en offrant
+spontanément son appui à l'Espagne, sans lui demander aucun retour,
+eût abdiqué à jamais le droit d'examiner, lorsque cet appui lui serait
+demandé, par quels moyens, dans quelles formes il devrait être
+accordé, pour concilier les intérêts des deux pays. Une telle
+abnégation serait certainement sans exemple.» (_Sensation._)
+
+Voici, messieurs, une dernière dépêche du 23 janvier 1836; c'est l'un
+des derniers actes de M. le duc de Broglie dans son second ministère:
+
+«Intervention armée et secours pécuniaires, ce sont là deux points à
+l'égard desquels le cabinet de Madrid, je le dis franchement, ne doit
+rien attendre du gouvernement du roi. Il y aurait impossibilité pour
+nous.....» M. le duc de Broglie parle dans le présent, comme un
+gouvernement parle toujours; un gouvernement ne parle jamais dans
+l'avenir; il n'engage point à tout jamais sa conduite ni ses actes; il
+s'occupe du présent, pour les circonstances présentes, et il serait
+insensé de se conduire autrement. (_Très-bien!_)
+
+_Une voix à gauche._--Mais en pensant à l'avenir.
+
+_M. le président._--N'interrompez pas!
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Je continue:
+
+«Il y aurait impossibilité pour nous à accueillir l'une ou l'autre de
+ces demandes. Nous sommes loin de nous dissimuler combien la situation
+de l'Espagne est grave; il n'y a ni optimisme ni indifférence dans
+notre attitude envers elle; mais nous avons nos nécessités comme elle
+a les siennes, et nous ne saurions l'aider en dehors des voies où,
+bien des fois déjà, nous lui avons déclaré vouloir nous maintenir.»
+
+Je crois, messieurs, qu'il est impossible de produire des textes plus
+formels, des textes qui prouvent plus clairement que, non-seulement le
+gouvernement français ne s'est pas considéré comme engagé, mais qu'il
+n'a pas voulu qu'on s'y trompât, qu'il s'est conduit dès l'origine et
+dans tout le cours de cette affaire avec une complète loyauté, donnant
+toujours l'appui qu'il croyait pouvoir donner dans l'intérêt de la
+France, mais ne voulant pas s'engager, et avertissant bien jusqu'à
+quel point on pouvait compter sur lui et non pas au delà.
+
+Voilà, messieurs, par les actes, par notre conduite même, voilà le
+sens des traités; voilà comment nous les avons entendus, appliqués et
+fait entendre.
+
+L'honorable M. Thiers a soutenu que, si les traités ne nous
+engageaient pas à une coopération armée ou à une intervention
+effective au profit de l'Espagne, quand elle nous le demanderait, les
+traités n'étaient rien, notre promesse était vaine; il a même été
+jusqu'à dire que c'eût été une moquerie, une tromperie envers
+l'Espagne et l'Europe.
+
+Messieurs, je demande à l'honorable M. Thiers la permission de lui
+rappeler des paroles qu'il a prononcées, il y a un an, comme président
+du conseil du 22 février, le 2 juin 1836, à cette tribune; et ici je
+le prie d'être bien convaincu que ce n'est pas de ma part une malice;
+une malice en pareille matière serait indigne de lui comme de moi. Je
+vais lire ses propres paroles.
+
+Le 2 juin 1836, comme président du conseil, l'honorable M. Thiers
+disait, en répondant, si je ne me trompe, à M. Mauguin:
+
+«On a dit: Vous avez fait un acte énergique, c'est celui de
+reconnaître la reine; mais vous vous êtes arrêtés, et depuis vous
+n'avez rien fait. Je répondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous
+avons d'abord donné à l'Espagne l'appui moral de la France et de
+l'Angleterre, et c'était beaucoup. Et si vous connaissiez aussi bien
+que nous, ce qui est difficile, quelque bien renseigné que vous soyez,
+puisque vous n'êtes pas aux affaires, si vous connaissiez le mouvement
+général des choses en Europe, vous sauriez que c'était beaucoup que
+cet appui moral de la France et de l'Angleterre.»
+
+Il est donc bien reconnu, bien établi, messieurs, qu'un appui moral a
+été donné, et que l'appui moral était beaucoup. Je continue:
+
+«Mais les Anglais ont donné un corps auxiliaire. La France a également
+donné un corps auxiliaire, non pas obscurément, mais ostensiblement.
+Enfin nous avons établi le long des Pyrénées un blocus très-rigoureux
+qui, sans doute, n'a pas empêché la contrebande de se faire, puisqu'il
+n'y a pas de lignes de douanes au monde qui puissent l'empêcher
+absolument, mais qui a empêché les grandes expéditions qu'on n'aurait
+pas manqué de faire passer par la frontière française. Sans ce blocus,
+vous auriez vu, non pas seulement des infiltrations, mais un second
+Coblentz espagnol sur la frontière de France. Tous les carlistes de
+l'Europe auraient envoyé par là des secours considérables qui auraient
+rendu la guerre civile plus redoutable qu'elle ne l'est.
+
+«Enfin, après avoir signé ce traité de la quadruple alliance, après
+avoir donné à l'Espagne l'appui moral, le blocus et la légion
+étrangère, que restait-il à lui donner? Vous prononcez tous le mot
+pour moi, messieurs. Il restait à lui donner une armée française. Eh
+bien, permettez-moi de le dire, c'est là une question immense; c'est à
+cette question seule que le gouvernement s'est arrêté; et s'il ne s'y
+était pas arrêté, il serait en ce moment accusé devant vous de la
+hardiesse avec laquelle il l'aurait résolue. Il ne l'a pas résolue; et
+dans une aussi grande affaire, s'il était jamais amené à s'en occuper,
+ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne ferait que ce que lui
+conseilleraient la dignité, l'intérêt de la France, l'intérêt même de
+l'Europe, et j'ajouterai, le voeu bien connu, bien constaté, du pays.»
+(_Sensation prolongée._)
+
+Eh bien, messieurs, c'est là ce que nous faisons aujourd'hui. Nous
+recherchons ce voeu du pays; nous travaillons à le constater. Mais
+avant d'entrer dans l'examen de la question même, il faut qu'il soit
+bien reconnu, reconnu par nos adversaires comme par nous-mêmes, que le
+cabinet français ne s'est jamais considéré comme engagé, que
+non-seulement il ne s'est pas considéré comme engagé, mais qu'il l'a
+dit, qu'il l'a répété dans toutes les occasions; que ni l'Espagne, ni
+l'Europe n'ont pu s'y tromper; et, de plus, que ce qu'il a fait était
+beaucoup, qu'il n'est point exact de dire qu'il n'ait rien fait, qu'il
+n'ait pas tenu sa promesse, et qu'il a été au contraire établi par M.
+le président du conseil du 22 février, comme par tous les ministres
+des affaires étrangères qui se sont succédé, que nous avons fait
+beaucoup de choses, et des choses qui ont empêché jusqu'à présent le
+progrès des carlistes en Espagne.
+
+Nous sommes donc libres, messieurs; la France est libre, la Chambre
+est libre, le gouvernement du roi est libre; nous pouvons examiner en
+toute liberté la question de la coopération armée ou de
+l'intervention, comme vous voudrez l'appeler; nous ne sommes pas liés
+par des paroles, par des traités; il s'agit seulement de savoir si
+cette mesure est conforme à l'intérêt de la France, si l'intérêt de
+la France le permet ou l'exige aujourd'hui. (_Au centre: Très-bien!_)
+Je répète à la Chambre que c'est pour aujourd'hui que je parle, pour
+le présent et non pour un avenir inconnu, pour un temps indéterminé,
+dont ni vous ni moi nous ne disposons. (_Voix à gauche:_ C'est une
+nouvelle édition.) Je prie la Chambre et les honorables députés qui
+siégent sur ces bancs (_l'orateur désigne la section de gauche_) de
+prendre mes paroles au pied de la lettre; je les dis toutes
+sérieusement, avec une conviction profonde, et je n'entends en retirer
+aucune.
+
+J'aborde maintenant la question en elle-même; et ici je remercie
+l'honorable M. Thiers d'avoir attaché, comme il le faisait avant-hier,
+peu d'importance à la distinction, sur laquelle on a tant disserté,
+entre la coopération et l'intervention. M. Thiers, avec la fermeté de
+son esprit, s'est prononcé nettement pour l'intervention; il a dit
+qu'il préférait l'intervention et ne croyait la coopération bonne
+qu'autant qu'elle suppléait à l'intervention et pouvait en tenir lieu.
+Il faut donc se rendre un compte exact, précis, complet, dans
+l'intérêt de la France d'abord, de l'Espagne après (_Très-bien!_), il
+faut, dis-je, se rendre compte de ce que c'est que la coopération
+armée et de ses conséquences.
+
+Eh bien, pour moi, l'intervention, la coopération armée, c'est la
+France engagée dans les affaires intérieures de l'Espagne, la France
+attachant sa responsabilité aux destinées intérieures de l'Espagne, la
+France s'obligeant à une occupation plus ou moins prolongée de telle
+ou telle partie du territoire espagnol, à une influence plus ou moins
+cachée, mais prépondérante, sur le gouvernement espagnol, et acceptant
+la responsabilité qui s'attache partout à l'influence prépondérante.
+Voilà ce qu'est pour moi l'intervention ou la coopération armée.
+
+On a dit que tous nos ambassadeurs, tous les hommes considérables et
+éclairés qui avaient été en Espagne, avaient regardé l'intervention,
+non-seulement comme bonne, comme nécessaire pour l'Espagne, mais comme
+facile, comme devant amener des résultats prompts et décisifs. Je
+demande à la Chambre la permission de mettre encore sous ses yeux pour
+rectifier les faits, pour qu'ils soient bien connus d'elle, et qu'en
+examinant la question elle ne soit dominée par aucune illusion, de
+mettre, dis-je, sous ses yeux l'opinion de l'ambassadeur que nous
+avons eu pendant plusieurs années en Espagne, et qui, en effet, était
+favorable à l'intervention. Voici quelle était son opinion sur ce
+point. Il examinait les différentes hypothèses, les divers modes
+d'après lesquels l'intervention pourrait avoir lieu, et, laissant de
+côté la question purement militaire pour s'occuper de la question
+politique, il ajoutait:
+
+«Les passions que la lutte des partis et la guerre civile ont excitées
+ne peuvent être calmées en un instant; il paraît nécessaire que
+l'armée française, pour consolider son ouvrage, occupe, pendant un
+espace de temps plus ou moins long, le pays qu'elle aura pacifié. Le
+feu se rallumerait indubitablement, ou dans les provinces du nord ou
+sur quelques autres points de l'Espagne. Il faut convenir d'avance du
+temps que durera l'occupation, et de plus stipuler d'une manière bien
+positive que les troupes françaises ne quitteront le territoire
+espagnol, même après l'expiration de ce terme, que par suite d'une
+délibération prise en commun par les deux gouvernements, et non sur la
+simple demande du gouvernement espagnol. Il est résulté beaucoup
+d'embarras pour nous et beaucoup de mal pour l'Espagne de la faculté
+laissée, en 1823, au roi Ferdinand de faire cesser à son gré
+l'occupation du pays par nos troupes. Il ne faut pas que la même faute
+se renouvelle. N'oublions jamais qu'on doit s'attendre à des caprices
+perpétuels de la part d'une administration espagnole, et à des
+caprices capables de renverser en un instant tout ce que nous aurons
+fait pour assurer la tranquillité de la péninsule. Nous devons prendre
+nos mesures en conséquence.
+
+«Ceci me conduit naturellement à parler de la conduite que nous devons
+nous prescrire à l'égard du gouvernement espagnol. Il ne peut
+évidemment, du moins jusqu'à la majorité de la reine, surmonter les
+difficultés inhérentes à sa nature et à sa situation qu'en s'appuyant
+sur nous. Notre coopération actuelle ne doit pas être un fait isolé,
+mais le premier pas que nous ferons dans un système nouveau...
+
+«Tout en traitant l'Espagne en pays parfaitement indépendant, il est
+de toute nécessité de la tenir plusieurs années sous notre tutelle.
+C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la réforme réelle de
+ses lois et de ses moeurs, calmer les passions violentes qui
+fermentent dans son sein, et se préparer un avenir de paix et de
+prospérité.»
+
+Je n'entends pas examiner, quant à présent, le fond de la question; je
+n'ai voulu que vous faire connaître l'opinion de notre ambassadeur en
+Espagne, qui jugea qu'il était de son devoir d'en bien instruire le
+gouvernement du roi au moment où il croyait l'intervention possible.
+
+La question n'est donc pas si simple, ni l'entreprise si facile qu'on
+voudrait vous le persuader. Je sais qu'on peut dire que tout ceci
+n'est qu'une conjecture, que l'intervention n'ayant pas eu lieu, on
+n'en saurait connaître les pesantes conséquences. Je ferai la même
+réponse à nos adversaires; je leur dirai que l'intervention n'ayant
+pas eu lieu, ils ne peuvent savoir non plus si elle aurait produit les
+résultats prompts et faciles qu'ils en attendent. Nous sommes à deux
+de jeu sur cette question. Mais la partie étant ainsi égale, il y a
+quelque chose à consulter; il y a des faits qui se sont passés en
+Espagne depuis quatre années; elle a une histoire qu'il faut examiner.
+Eh bien, je vous demande en grâce de vous rappeler tout ce qui s'est
+passé depuis la mort de Ferdinand VII.
+
+Jamais gouvernement nouveau ne s'est établi et n'a passé les premiers
+moments de sa vie sous des auspices plus favorables ni entouré de
+meilleures circonstances.
+
+Il s'est établi légalement, en vertu du droit, au nom du principe
+monarchique, si puissant en Espagne; au moment où il s'est établi, il
+n'a été contesté sérieusement par personne. Dans tout le pays,
+non-seulement il a été sur-le-champ le gouvernement légal, le
+gouvernement de droit, comme il l'est strictement et toujours; mais il
+a été reconnu, immédiatement reconnu par tous ses voisins, par les
+puissances qui pouvaient influer directement et efficacement sur ses
+destinées. Et non-seulement il a été reconnu, mais il a été soutenu
+moralement, comme je vous le montrais tout à l'heure, par la
+reconnaissance et par l'appui qui lui a été offert. Il a été soutenu
+matériellement par des envois d'armes, de munitions, de troupes, la
+légion étrangère française et la légion anglaise. En fait, je le
+répète, jamais gouvernement nouveau n'a été mieux soutenu en naissant
+ni entouré de circonstances plus favorables que celui de l'Espagne.
+Rappelez-vous ce qui s'est passé parmi nous au moment où le
+gouvernement de Juillet a été fondé. Est-ce que les circonstances lui
+ont été aussi favorables? Est-ce qu'il a été vu d'aussi bon oeil par
+tous ses voisins? Est-ce qu'il n'avait pas les embarras intérieurs qui
+naissent d'une grande commotion, d'un grand emploi de la force
+nationale? Ces difficultés, messieurs, qui nous ont tant frappés, qui
+ont tant pesé sur nous, que nous avons en tant de peine à surmonter,
+le gouvernement de la reine ne les a pas rencontrées en Espagne.
+
+Et cependant est-il parvenu aujourd'hui au même degré de fermeté,
+d'autorité, d'influence que le gouvernement français? Non,
+certainement non. Pourquoi? Il y a ici une cause intérieure, une cause
+que l'honorable M. Thiers signalait lui-même avant-hier: c'est la
+difficulté, l'extrême difficulté d'établir en Espagne un gouvernement
+régulier, efficace, qui s'empare de la population, qui la possède et
+la mène à son but. M. Thiers vous disait avant-hier, en vous parlant
+du juste-milieu espagnol, que ce qui lui manquait, c'était un
+gouvernement capable de le rallier et de le conduire. C'est là,
+messieurs, en effet, c'est là qu'est la véritable difficulté pour
+l'Espagne; c'est là le mal qu'il faut guérir, l'obstacle qu'il faut
+surmonter si l'on veut donner réellement à l'Espagne ce qui lui
+manque.
+
+Eh bien, messieurs, ce que vous demandent, ce que vous proposent les
+partisans de l'intervention, c'est de vous charger de cette
+entreprise, c'est de donner au juste-milieu espagnol le gouvernement
+qui lui manque, de lui donner le temps et la force de l'acquérir.
+
+Messieurs, je ne veux pas affirmer que l'entreprise est impossible;
+mais certainement elle est bien grande et bien difficile. Ce n'est pas
+la première fois que des gouvernements étrangers, que la France
+elle-même essayent d'influer sur l'Espagne, de la réformer, de diriger
+son gouvernement. Louis XIV l'a essayé, Napoléon l'a essayé, Louis
+XVIII l'a essayé. Il ne se fera jamais une intervention plus facile,
+qui ait rencontré moins d'obstacles, qui ait été plus promptement
+accomplie que celle de 1823. Elle a marché des Pyrénées à Cadix sans
+obstacle; elle a pris en peu de temps Cadix qui avait résisté à la
+toute-puissance de Napoléon, et tout cela accompli, quand la France a
+voulu influer efficacement sur le gouvernement espagnol, quand elle a
+voulu introduire dans ses conseils, dans ses actes, l'ordre, la
+modération, la sagesse, l'efficacité, ce qui fait les gouvernements
+enfin, elle a échoué.
+
+Louis XVIII s'est conduit envers l'Espagne, à cette époque, d'une
+façon prudente et modérée; il lui a donné de bons et sages conseils;
+ils ont été à peu près sans vertu, et, trois ans après, il était sur
+le point de se brouiller avec l'Espagne et de rappeler son
+ambassadeur.
+
+Est-ce donc là, messieurs, une entreprise facile? Est-ce là une chose
+que l'on puisse faire en quelques mois, en se jouant, sans y engager
+toute la force, toute l'autorité, toute la destinée de la nation? Non,
+messieurs; il est clair que c'est une affaire immense, une de ces
+affaires dont on ne se charge pas pour le compte d'autrui.
+
+Et, pensez-y bien, messieurs, quel est le gouvernement que vous iriez
+aujourd'hui vous charger, je ne dis pas d'établir, mais de faire
+réussir en Espagne, d'assurer et de garantir? Louis XVIII avait
+affaire à Ferdinand VII, à un roi absolu, à une forme de gouvernement
+plus simple, plus expéditive que les formes constitutionnelles. Ce que
+vous iriez vous charger de faire réussir en Espagne, et avec grande
+raison, car vous n'en devez protéger aucun autre, c'est le
+gouvernement constitutionnel, un gouvernement libre, un gouvernement
+de publicité et de discussion, un gouvernement où l'élection joue un
+rôle immense. Connaissez-vous rien de plus difficile et de plus beau à
+la fois?
+
+On vous parle, messieurs, de la fatigue et de la faiblesse comme des
+seules causes de l'existence du _juste-milieu_ et de son empire.
+Messieurs, pour fonder un gouvernement de juste-milieu, il faut plus
+de courage, il faut plus de persévérance et de dévouement que pour
+aucune autre forme de gouvernement et aucune autre entreprise.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Non certes, il n'est pas vrai que le juste-milieu et son empire soient
+l'effet de la fatigue et de la faiblesse. Sans aucun doute, le
+désabusement général y concourt. Je ne me fais pas plus illusion que
+vous sur ce qu'il peut y avoir aujourd'hui d'erreur et de mal dans
+l'état moral de mon pays; je sais qu'il y a dans ce désabusement
+général, dans ce scepticisme général, de la fatigue et de la
+faiblesse, j'en conviens; mais si nous n'avions trouvé que cela parmi
+nous, jamais vous ne seriez venus à bout de faire ce que vous avez
+fait; jamais le gouvernement, jamais le juste-milieu, jamais la
+révolution de Juillet n'auraient réussi. Ce n'est pas à nos défauts,
+ce n'est pas à ce qui nous manque, c'est à nos qualités, à notre
+expérience, à notre intelligence, à notre fermeté, à notre
+persévérance que le succès du juste-milieu a été dû en France; il vous
+faudrait rencontrer en Espagne les mêmes éléments pour réussir; et
+pour réussir, comment? par la main de l'étranger! (_Très-bien!
+très-bien! Mouvement prolongé._)
+
+Je conjure la Chambre, comme je le disais tout à l'heure, de prendre
+toutes mes paroles à la lettre, et de ne leur donner ni plus ni moins
+d'étendue que je ne leur en attribue moi-même. Ce que je conclus de
+tout ceci, c'est uniquement que l'entreprise est très-difficile,
+qu'elle exige les plus grands efforts, qu'elle lie la responsabilité
+et le sort de la France aux affaires intérieures et aux destinées de
+l'Espagne. Il faut donc, pour que la France s'y engage, un intérêt
+immense, un de ces intérêts dominants, prépondérants, auxquels les
+nations doivent quelquefois tout sacrifier. Cet intérêt existe-t-il?
+Je pense que non, et je demande à la Chambre la permission de lui en
+dire les raisons.
+
+On a apporté, pour prouver tout l'intérêt que doit porter la France
+aux destinées actuelles de l'Espagne, des considérations de divers
+genres, les unes puisées dans la politique générale et permanente de
+la France, les autres dans sa politique actuelle et spéciale, dans
+l'intérêt du gouvernement de Juillet.
+
+Je parcourrai rapidement les unes et les autres.
+
+On a parlé de Louis XIV; c'est en effet le grand exemple et la grande
+autorité. Je prie la Chambre de se demander ce que sont devenues après
+Louis XIV, après ce grand acte de la fin de son règne sur l'Espagne,
+ce que sont devenues, dis-je, la conduite et la situation de la France
+dans les grandes affaires de l'Europe, dans tout le cours du XVIIIe
+siècle. La réponse est facile et connue de tout le monde: une inertie
+rare, une faiblesse évidente, peu d'influence et peu d'action dans les
+affaires générales de l'Europe, telle a été l'histoire de la France
+dans le XVIIIe siècle.
+
+_Une voix._--De l'Espagne?
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--De la France: c'est de la
+France que je parle.
+
+Vous n'avez qu'à vous rappeler, messieurs, les grands événements
+politiques du XVIIIe siècle, la guerre de la succession germanique, la
+guerre de Sept ans, le partage de la Pologne; vous savez tous quel
+petit rôle la France y a joué. Pourquoi? Parce que la France était
+fatiguée, épuisée, et surtout lasse moralement des longues guerres de
+Louis XIV, de ces efforts si prolongés, si douloureux, de ces succès
+si incomplets. C'est là la vraie cause qui a laissé, pendant tout le
+XVIIIe siècle, la France inerte et peu puissante dans les événements
+généraux de l'Europe. Tout le monde l'a dit, ce n'est pas moi qui
+l'invente. Que serait-il arrivé, à cette époque, si le gouvernement
+français, méconnaissant ce grand fait, cet état de son pays, avait
+engagé la France dans de grandes et périlleuses entreprises?
+Messieurs, il serait peut-être arrivé de grands revers, et
+très-probablement de grandes inconséquences, des entreprises
+légèrement conçues, promptement abandonnées, et ce défaut de
+consistance, d'énergie qui s'attache aux actes, aux démarches, quand
+l'esprit général du pays et de l'époque n'y poussent pas, n'y
+soutiennent pas le gouvernement. C'est là, j'en suis convaincu, ce qui
+serait arrivé à la France du XVIIIe siècle.
+
+Les ministres français de cette époque, le cardinal de Fleury en
+particulier, furent plus prudents; ils maintinrent la paix, ils firent
+de la paix la tendance générale de la politique de la France. Je ne
+pense pas qu'en définitive la France y ait beaucoup perdu en
+considération à l'étranger ni en prospérité intérieure. Certainement
+le XVIIIe siècle n'a pas été une époque de décadence pour la France.
+Ce qu'elle ne faisait pas d'un côté, elle le faisait de l'autre; ce
+qu'elle ne gagnait pas au dehors, elle le gagnait au dedans. Elle
+agissait, non par les armes, mais par les idées, par les lettres, par
+mille moyens qui lui donnaient en Europe une autorité qu'elle n'aurait
+pas due aux armes..... (_Nouvelle adhésion aux centres._)
+
+Eh bien, appliquez cet exemple simple, clair, qui repose sur de grands
+faits, appliquez-le à ce qui se passe aujourd'hui parmi nous. Sans
+aucun doute, la France est fatiguée des longues guerres, des
+glorieuses conquêtes de la Révolution et de l'Empire. Ce n'est pas à
+dire, à Dieu ne plaise! que les guerres de la Révolution et de
+l'Empire aient été inutiles à la France; bien au contraire, elles lui
+ont rendu des services immenses; elles l'ont sauvée, elles l'ont
+fondée, elles l'ont glorifiée; mais elles ont fait leur temps, et à
+la fin elles étaient excessives. Il faut le répéter à cette tribune:
+l'esprit de guerre et de conquête était devenu excessif; il coûtait à
+la France bien plus qu'il ne lui valait. Il a fait son temps; nous
+sommes entrés dans une autre époque, dans une époque de paix, de
+travail régulier, de développement intellectuel, scientifique,
+industriel. C'est de ce côté aujourd'hui que la France cherche la
+force et la gloire. C'est de ce côté qu'il faut la conduire, et non
+pas en arrière, non pas vers des entreprises qui ont pu être bonnes et
+belles dans les temps passés, mais qui ne le seraient pas pour nous.
+
+Le premier devoir, la première science des hommes d'État, c'est de
+démêler le véritable voeu de leur temps, le véritable caractère de
+leur époque, ce qu'elle désire, ce qu'il lui faut, à quoi elle est
+propre, à quoi elle se portera volontiers, d'elle-même, librement.
+
+Nous parlons beaucoup de liberté; consultons donc un peu le voeu du
+pays; croyons un peu à sa libre impulsion, à sa spontanéité; ne
+prétendons pas lui imposer nos volontés, nos combinaisons, nos
+fantaisies; ne lui faisons pas une politique à notre guise;
+donnons-lui la sienne; la politique naturelle et libre est la seule
+que, dans un gouvernement libre, il faille professer et suivre; c'est
+la seule que, pour mon compte, je me propose de soutenir toujours.
+(_Marques nombreuses d'assentiment._)
+
+Permettez-moi, messieurs, après vous avoir parlé de la France, de
+jeter un coup d'oeil sur l'Espagne elle-même. Je crains beaucoup que
+dans cette affaire, comme il arrive souvent, nous ne tombions dans de
+fréquents anachronismes, et que le souvenir des temps passés et des
+faits anciens ne nous fasse oublier les temps et les faits
+d'aujourd'hui.
+
+On parle toujours de l'Espagne comme si nous étions au XVIe ou au
+XVIIe siècle. Mais, messieurs, l'Espagne du XVIe et du XVIIe siècle,
+l'Espagne contre laquelle François Ier, Henri IV et Louis XIV ont
+lutté, n'était pas du tout l'Espagne d'aujourd'hui; elle était
+étroitement liée aux rivaux de la France en Europe; elle était
+non-seulement sous l'influence, mais sous la puissance, sous la
+domination directe des rivaux de la France en Europe. L'Espagne
+n'était pas seulement au delà des Pyrénées, elle était au delà des
+Alpes, au delà du Rhin, elle était sur l'Escaut; elle était liée au
+royaume de Naples, au Milanais, à l'Allemagne, aux Pays-Bas; il y
+avait là une seule et même force, une seule puissance dans une même
+main, et contre laquelle la France luttait par une rivalité dont elle
+ne pouvait s'affranchir, qu'elle n'était pas allée chercher, mais qui
+était dans le cours naturel des événements et du développement de
+l'Europe.
+
+Rien de semblable n'existe aujourd'hui: l'Espagne n'appartient plus à
+aucun des rivaux de la France en Europe; l'Espagne, depuis longtemps,
+est une puissance isolée, réduite à sa propre force. Quel est le degré
+de cette force? Je ne l'examine pas; mais enfin l'Espagne n'a plus,
+dans les luttes que la France peut être appelée à soutenir en Europe,
+ni la situation, ni l'importance qu'elle avait au XVIe siècle. Il faut
+bien se garder de juger par ces analogies qui reposent sur des
+apparences trompeuses. Pour que la France pût être légitimement amenée
+à s'engager profondément dans les destinées de l'Espagne, il faudrait
+évidemment d'autres raisons, des raisons plus décisives que celles que
+l'on tire de l'ancienne politique générale et permanente de la France.
+
+On allègue une raison qui serait immense, et sur laquelle je ne
+voudrais pas me taire; on a dit: Si nous n'intervenons pas, ou si nous
+ne coopérons pas à main armée, l'alliance de la France et de
+l'Angleterre sera prodigieusement affaiblie.
+
+Cette raison serait puissante pour moi, messieurs, car je suis
+convaincu que, par une foule de causes morales et politiques,
+l'alliance de la France et de l'Angleterre est, pour toutes deux, un
+immense et dominant intérêt. Mais il y a d'étranges retours, de
+singuliers revirements dans les choses de ce monde et dans les
+langages. En 1835, quand on nous demanda l'intervention en Espagne,
+une des raisons les plus puissantes qu'on allégua contre notre
+intervention, c'est que cela affaiblirait l'alliance de la France et
+de l'Angleterre, que le ministère whig en serait gravement compromis,
+qu'il fallait prendre garde de lui susciter cet immense embarras. Nous
+consultâmes en effet l'Angleterre; l'Angleterre fut d'avis qu'il n'y
+avait pas lieu à intervention, et nous nous en abstînmes en grande
+partie par cette considération; non qu'il n'y en eût d'autres, et de
+décisives à mon avis, mais celle-là fut d'un grand poids.
+
+En 1835 donc, si nous intervenions, notre alliance avec l'Angleterre
+était compromise; aujourd'hui, si nous n'intervenons pas, notre
+alliance est également compromise et affaiblie!
+
+Je ne pense pas, messieurs, qu'un fait aussi important que l'alliance
+de la France et de l'Angleterre tienne à des considérations qui
+varient ainsi d'une année à l'autre. Non, messieurs, l'alliance de la
+France et de l'Angleterre tient d'une part à la sympathie naturelle
+d'idées, de sentiments, d'institutions qui existent entre les deux
+peuples; de l'autre, et surtout peut-être, au maintien de la paix
+générale en Europe. L'alliance de la France et de l'Angleterre est la
+base et la garantie de cette paix. Voilà pourquoi elle est au-dessus
+de tous ces événements, de tous ces incidents particuliers dont on
+voudrait la faire dépendre. Elle résisterait, soyez-en sûrs, à bien
+d'autres épreuves. Nous sommes unis, intimement unis avec
+l'Angleterre; mais nous conservons, dans notre union, la liberté de
+notre politique, de nos démarches; nous ne subordonnons pas notre
+conduite à la conduite de l'Angleterre, notre politique à la sienne
+dans tous les lieux. L'Angleterre en fait autant de son côté, et je le
+conçois; dans une foule d'occasions, elle suit sa politique
+particulière, son intérêt particulier, et je ne crois pas que son
+alliance avec la France soit compromise, ni affaiblie parce que les
+intérêts des deux pays peuvent, sur tel ou tel point, dans telle ou
+telle affaire, se trouver en dissidence ou en opposition.
+
+Non, messieurs, nous ne sommes pas à ce point, ni l'Angleterre non
+plus, susceptibles et jaloux; nous ne nous tenons pas pour enchaînés
+les uns aux autres parce que nous sommes alliés; nous conservons, je
+le répète, et il importe que la France le sache bien, dans notre
+alliance avec l'Angleterre, la liberté de nos actions, la liberté de
+considérer dans tous les temps, dans tous les lieux, quel est
+l'intérêt de la France. Votre alliance avec l'Angleterre ne sera
+compromise ni dans l'une ni dans l'autre des deux hypothèses qui nous
+occupent. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Je demande pardon à la Chambre de l'étendue de cette discussion; mais
+la question est si grave (_Oui! oui!_) et ma conviction si profonde,
+que je ne voudrais laisser ignorer aucune des raisons qui déterminent
+le cabinet et dirigent sa conduite. (_Parlez! parlez!_)
+
+On dit que du moins, si l'alliance anglaise n'est pas compromise ni
+affaiblie, nous laisserons prendre à l'Angleterre en Espagne une
+influence immense, que celle de la France n'y sera plus rien. Parce
+que l'Angleterre a permis ou ordonné, comme on voudra, à quelques
+marins, à quelques artilleurs, de rendre à la cause de la reine un
+utile service, un service dont nous nous félicitons, auquel nous
+applaudissons, il en résultera pour elle une complète prépondérance en
+Espagne, et la France en sera exclue.
+
+Messieurs, l'Angleterre, permettez-moi de vous le rappeler, a rendu à
+l'Espagne de bien autres services. De 1808 à 1814, l'Angleterre a
+soutenu l'Espagne par de bien autres moyens, avec des démonstrations
+bien autrement éclatantes, elle devait avoir acquis dans ce pays une
+bien autre prépondérance; et cependant vous avez vu, sous la
+Restauration, l'Espagne revenir naturellement, d'elle-même, se placer
+sous l'influence de la France. (_Bruit à gauche._) C'est qu'il y a là
+un empire des situations, une force des choses que rien ne peut
+détruire; c'est que l'Espagne est naturellement dans la sphère de la
+France beaucoup plutôt que dans celle de l'Angleterre. Et croyez-moi,
+lorsqu'un tel fait a résisté à des services aussi considérables, aussi
+éclatants que ceux que l'Angleterre avait rendus à l'Espagne en 1812,
+il résistera aussi, après de légères oscillations, après des
+variations dont il ne faut pas trop se préoccuper, aux services
+nouveaux qu'elle pourrait lui rendre encore.
+
+Mais on s'occupe surtout des intérêts commerciaux, on craint surtout
+pour les intérêts commerciaux de la France en Espagne.
+
+Messieurs, je ne puis entrer à ce sujet dans aucun détail; ce qui
+importe et ce que je puis dire à la Chambre, c'est que le gouvernement
+du roi n'a pas perdu un seul instant de vue les intérêts commerciaux
+de la France en Espagne, et que, lorsqu'ils lui ont paru compromis ou
+pouvant être compromis par tel ou tel arrangement particulier entre
+l'Espagne et l'Angleterre, il a sur-le-champ pris ses mesures pour que
+ces projets ne fussent pas réalisés. Des précautions ont été prises
+sous le ministère de M. le duc de Broglie, et tout récemment encore
+par le cabinet actuel, et par les soins de M. le président du conseil.
+
+La Chambre peut être sûre que les intérêts commerciaux de la France en
+Espagne, comme ailleurs, seront toujours l'objet particulier des soins
+et de la vigilance du cabinet. (_Très-bien!_)
+
+Je demande à la Chambre la permission de prendre un peu de repos.
+
+
+Après une interruption de cinq minutes, M. le ministre reprend en ces
+termes:
+
+Messieurs, j'arrive à la dernière question posée dans ce grand débat,
+et je me demande: ce à quoi nous ne sommes point engagés par les
+traités, ce qui serait très-difficile, ce que la politique générale et
+permanente de la France, ne nous commande point, la politique
+spéciale, la politique actuelle, l'intérêt du moment, l'intérêt du
+gouvernement de Juillet nous le prescrivent-ils? C'est la dernière, et
+certainement la plus importante de toutes les questions.
+
+M. ODILON BARROT.--C'est vrai.
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Je pense absolument, sur
+l'importance de la question, comme l'honorable M. Odilon Barrot. Je ne
+l'atténuerai pas plus que lui.
+
+On dit qu'il y a aujourd'hui entre les idées, les institutions, la
+politique, la cause de l'Espagne, et les idées, les institutions, la
+politique, la cause de la France, une telle identité que la France ne
+peut se dispenser..... Je prie M. Odilon Barrot de me permettre de
+poser la question..... (_Exclamations à gauche._)
+
+M. ODILON BARROT.--Je n'ai pas dit un mot.
+
+M. DE BRICQUEVILLE.--C'est de la taquinerie. (_Rires et nouvelles
+exclamations._)
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande à la Chambre
+la permission de ne pas répondre à cette taquinerie par une autre.
+(_On rit._)
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--On dit que c'est sa
+propre cause que la France doit aller soutenir en Espagne. Il y a du
+vrai dans cette assertion, beaucoup de vrai, messieurs, et c'est à
+cause de cela que nous avons fait, depuis trois ans, pour l'Espagne,
+tout ce que nous avons fait; c'est à cause de cela que nous avons
+prêté à la reine, soit de prime abord, soit par des traités, l'appui
+que nous lui avons prêté, que nous sommes loin de ne vouloir plus lui
+prêter, que nous lui prêterions aujourd'hui comme alors, que nous nous
+glorifions de lui avoir prêté. Mais enfin il faut savoir quelle est la
+mesure de cette vérité, quelle part elle doit occuper dans les
+intérêts et dans la conduite de la France: là est toute la question.
+
+La France, messieurs, depuis six ans, a suivi une politique qui lui a
+réussi en Europe, il est impossible de le contester; elle a maintenu
+la paix et en même temps son influence et sa considération se sont
+accrues.
+
+Pourquoi?
+
+D'abord parce que nous nous sommes dit constamment depuis six ans:
+notre sûreté et notre puissance au dehors dépendent surtout de notre
+tranquillité et de notre force au dedans, parce que nous avons fait
+de notre politique intérieure notre grande affaire, parce que nous
+nous sommes soigneusement abstenus de nous engager dans des affaires
+étrangères et lointaines. Nous nous sommes appliqués à consolider
+notre gouvernement, à raffermir l'ordre, à ressaisir tous les
+principes de l'ordre social, à développer l'intelligence et la
+prospérité nationales. Voilà notre première cause de succès.
+
+Nous nous sommes de plus soigneusement abstenus de tout esprit de
+propagande; nous avons évité tout ce qui pouvait nous engager dans une
+lutte ardente; nous avons pratiqué, au dehors comme au dedans, la
+politique du juste-milieu; nous avons toujours agi dans un intérêt de
+modération, de transaction; nous ne nous sommes jamais mis à la suite
+ni de l'un ni de l'autre des deux principes qui sont toujours prêts à
+se combattre en Europe, du principe absolutiste ni du principe
+révolutionnaire. Notre politique intérieure comme extérieure a été, je
+le répète, une politique de juste-milieu.
+
+Nous avons fait plus encore; nous n'avons pas voulu faire, d'une
+manière aveugle et indistincte, de la propagande, même au profit du
+juste-milieu; nous avons soigneusement distingué les lieux, les
+situations; nous avons compris que notre intérêt dans le succès du
+juste-milieu n'était pas le même à Turin ou à Naples, à Bruxelles ou à
+Lisbonne, qu'il y avait là des différences dans les situations dont il
+fallait tenir compte; en sorte que la politique même du juste-milieu
+ne nous a pas trouvés aveugles et serviles, et ne nous a pas entraînés
+partout à sa suite, sans mesure ni discernement.
+
+Cette conduite nous a réussi au delà, je ne dirai pas de nos voeux,
+mais au delà de l'attente générale de l'Europe et de la France.
+
+Certainement, quand le gouvernement de Juillet a été fondé, quand il a
+commencé à marcher décidément avec fermeté dans sa politique, personne
+ne croyait qu'il réussit à ce point.
+
+Deux grands faits se révèlent là, messieurs, deux faits trop
+longtemps méconnus et trop souvent oubliés. Je prie la Chambre de me
+permettre de les signaler bien clairement à son attention.
+
+Le premier, c'est que l'Europe continentale elle-même n'est plus
+aveuglément entraînée par l'esprit absolutiste et contre-révolutionnaire;
+le second, c'est que la France n'est plus dominée par l'esprit
+révolutionnaire. Ce sont là les deux faits que notre succès a mis en
+lumière.
+
+Représentez-vous ce qu'était l'Europe continentale en 1791, quelles
+idées, quels sentiments, quels projets dirigeaient sa politique, et
+comparez-la à ce qu'elle est aujourd'hui. Évidemment l'Europe
+continentale a acquis beaucoup d'intelligence et d'expérience. Elle
+sait comprendre, elle sait accepter les faits nécessaires; c'est là la
+sagesse des gouvernements.
+
+Non-seulement l'Europe est devenue modérée, mais l'esprit de réforme,
+d'amélioration, de progrès s'est introduit dans tous les pays, dans
+tous les gouvernements. Je n'hésite pas à le dire et je demande à la
+Chambre la permission de lui exprimer complétement ma pensée à ce
+sujet. L'esprit fanatique d'absolutisme est en déclin dans toute
+l'Europe, l'esprit de réforme et de progrès pénètre partout. Dans les
+monarchies absolues même, la situation des choses a changé; le besoin
+de la justice envers tous, le besoin du bien-être général, ces deux
+idées, ces deux sentiments ont pénétré dans tous les gouvernements, à
+des degrés sans doute très-divers, très-inégaux, et qui sont loin,
+pour mon compte, de me satisfaire partout également, mais qu'il faut
+reconnaître partout.
+
+J'admets les exceptions, les inégalités, les variétés; je signale
+seulement un fait général, le progrès d'intelligence et de modération
+de l'Europe entière.
+
+C'est là un fait immense et dont il faut tenir grand compte. En même
+temps, et à côté de ce fait, vous avez le fait correspondant: la
+France a reçu de sa révolution les biens qu'elle lui demandait; elle
+en a éprouvé les maux, reconnu les erreurs, elle est à la fois
+expérimentée et satisfaite. L'esprit conservateur est en progrès parmi
+nous, en progrès légitime, n'abandonnant rien de ce qui a été
+justement conquis, ne renonçant à rien de ce qui a été justement
+pensé, mais revenu aux idées conservatrices de l'ordre social.
+(_Adhésion aux centres._) Cela est visible dans les institutions, dans
+les idées, dans le langage, partout; cela est visible surtout depuis
+la révolution de Juillet. C'était un des plus grands malheurs, un des
+plus grands vices de la Restauration, que par la méfiance qu'elle
+inspirait, par quelques-unes de ses tendances, elle réchauffait sans
+cesse l'esprit, les passions, les préjugés révolutionnaires parmi
+nous. La France lui doit beaucoup en ce sens que, précisément parce
+qu'à cette époque elle se méfiait de son gouvernement, elle a voulu
+être libre; la France a voulu, sous la Restauration, ce qu'elle
+oubliait sous l'Empire; elle a voulu être libre; elle a eu besoin des
+garanties de la liberté sous un gouvernement dont elle se méfiait.
+Mais en même temps que la France a appris à être libre, qui de nous
+peut méconnaître que les passions, les idées, les préjugés
+révolutionnaires ont repris, à cette époque, un empire qu'ils
+n'avaient plus?
+
+Eh bien, messieurs, un des grands bienfaits de la révolution de
+Juillet, c'est d'avoir affranchi l'esprit de la France, de l'avoir
+délivrée de ces fantômes qui l'obsédaient; elle lui a permis, sous un
+pouvoir en qui la France se confie, de se dégager de ces routines, de
+ces habitudes, de ces passions, de ces préjugés révolutionnaires; elle
+lui a permis de revenir avec sécurité à sa pente naturelle, à l'esprit
+conservateur, à l'esprit d'ordre, aux idées morales et religieuses, et
+à toutes les habitudes qui s'y rattachent. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Il en résulte pour la France un fait bien simple et bien éclatant,
+c'est qu'elle peut parler à tout le monde; c'est qu'elle a des idées,
+des sentiments, des intérêts communs avec les deux grandes forces, les
+deux esprits puissants qui se balancent aujourd'hui en Europe, avec
+les réformateurs et les conservateurs; la France sait les comprendre
+et se faire comprendre des uns et des autres; la France peut les
+aider et se faire aider des uns et des autres; la France peut entrer
+en intelligence, en relation avec les peuples et avec les
+gouvernements, avec les amis du progrès et les amis de la liberté,
+avec les amis de l'ordre et les amis de la conservation. C'est là une
+situation admirable, une situation pleine d'indépendance et de force,
+une situation de vrai juste-milieu, de juste-milieu fondé, non sur la
+lassitude et la crainte, mais sur la raison éprouvée, sur le courage
+éprouvé; c'est là le juste-milieu qui fait la force des nations comme
+des gouvernements. (_Mouvement._)
+
+Eh bien, messieurs, c'est de cette belle et forte situation qu'on nous
+propose de sortir pour rentrer, à la suite d'un autre peuple, dans
+l'arène révolutionnaire, pour nous rengager dans la lutte violente,
+aveugle, de l'esprit révolutionnaire et de l'esprit absolutiste. La
+France peut tenir, tient réellement le sceptre en Europe entre les
+deux esprits; on lui demande de l'abdiquer et de redescendre parmi les
+combattants: est-ce que cela est dans l'intérêt de la France,
+messieurs? Est-ce que cela est dans l'intérêt de sa politique? est-ce
+conforme à ce qu'elle a fait depuis la révolution de Juillet? est-ce
+là ce que nous sommes allés faire à Anvers? est-ce là ce que nous
+avons voulu faire quand nous avons protégé la Suisse? Non, messieurs;
+ce que nous avons protégé partout, c'est l'esprit de modération et de
+transaction. Nous avons voulu prévenir partout la lutte violente entre
+le principe absolutiste et le principe révolutionnaire. Après notre
+révolution consommée, nous avons travaillé, du haut de la position que
+nous avons acquise, à faire prévaloir en Europe le double esprit de
+conservation et de progrès qui était le nôtre. Croyez-moi, en quittant
+cette position, en rentrant dans les luttes révolutionnaires, en
+mettant la révolution de Juillet à la suite... je ne voudrais pas dire
+de la révolution...
+
+_Voix à gauche._--Dites! dites!
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Eh bien, puisqu'on veut
+que je le dise, en mettant la révolution de Juillet à la suite de
+l'insurrection de la Granja, on compromettrait et on abaisserait en
+même temps la France; on lui ferait courir le risque de se replonger
+dans les luttes d'où elle est si heureusement sortie. (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+_Une voix._--Vous isolerez la France.
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--La France changerait
+ainsi de position, la France abdiquerait à la fois sa sécurité et sa
+vraie grandeur; elle ne le fera pas.
+
+On dit qu'il s'agit de la cause générale de l'humanité; on dit que la
+France ne peut pas ne pas la soutenir.
+
+Voulez-vous, messieurs, que je dise quel est, dans ma pensée, le plus
+grand service que la France puisse rendre à cette cause, à la cause
+des gouvernements constitutionnels, de la liberté régulière, du
+progrès de la civilisation? C'est de réussir complétement chez elle,
+(_Aux centres.--Très-bien! très-bien!_) de donner partout l'exemple
+d'une nation réformée, d'une nation qui a fait une révolution et qui
+se gouverne paisiblement, qui rentre dans les voies régulières et
+conservatrices des sociétés: voilà le plus grand service que vous
+puissiez rendre à la grande et bonne cause. Soyez sûrs qu'un tel
+succès et un tel exemple valent bien des coopérations et des
+interventions. C'est une idée très-fausse, à mon avis, que de croire
+qu'on est appelé à aller jouer partout sa vie pour soutenir partout sa
+cause. Non! non! soutenir son droit chez soi, assurer son succès chez
+soi, donner ainsi aux autres l'exemple, et, en même temps, prêter au
+dehors son influence, son appui, son autorité, dans les limites de
+l'intérêt national, voilà le rôle qui convient à un pays qui a réussi
+comme la France. Croyez-moi, l'intérêt national est ici parfaitement
+d'accord avec l'intérêt général de l'humanité, et la France rendra de
+plus grands services en montrant la révolution de Juillet forte et
+heureuse, qu'en allant la compromettre à la suite d'une révolution
+pareille. Je demande pardon à la Chambre, je retire l'expression
+_pareille_; il n'y a rien de pareil entre la révolution de Juillet et
+l'insurrection de la Granja.
+
+J'ai entendu faire ici cette comparaison; on n'a oublié qu'une chose,
+les ordonnances de juillet. (_Vive adhésion au centre._)
+
+On a semblé croire et dire que ce qui avait été parfaitement légitime
+le lendemain des ordonnances l'eût été également la veille. Pour mon
+compte, je ne le pense pas; je pense que la légitimité de la
+révolution de Juillet a commencé avec les ordonnances. (_Nouvelles
+marques d'adhésion aux centres._)
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Elle a commencé à partir de 1814. (_Mouvement._)
+
+_M. le ministre._--Messieurs, je me résume. Je ne crois pas pour mon
+compte que la France ait, à la coopération en Espagne, un de ces
+intérêts puissants, supérieurs, qui font taire tous les autres et
+auxquels tout doit être sacrifié.
+
+Je parlerai des carlistes...
+
+_À gauche._--Ah! voyons!
+
+_M. le ministre._--Je ne crains pas plus cette question que les
+autres, messieurs. Personne ne désire plus vivement que nous le succès
+et la consolidation du gouvernement de la reine Isabelle II. Notre
+conduite depuis trois ans ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Nous
+espérons fermement ce succès. On a bien souvent annoncé le triomphe de
+don Carlos. Il n'a pas eu lieu, et toutes les fois qu'on l'annonçait
+le plus, à ce moment même un grand échec venait démentir les
+prédictions. Il y a, dans la cause de don Carlos, de bien autres
+faiblesses, de bien autres causes d'impuissance et de désordre que
+dans celle de la reine. Le triomphe régulier, l'établissement
+définitif, heureux du gouvernement de la reine, est difficile; mais le
+triomphe de don Carlos est extrêmement difficile aussi, j'espère
+impossible. Et parce que je ne voudrais pas engager les destinées de
+mon pays dans celles de l'Espagne, parce que je ne voudrais pas lier
+indissolublement la cause de mon pays et du gouvernement de Juillet à
+la cause de la reine Isabelle II, nous n'en faisons pas moins,
+non-seulement des voeux, mais des efforts pour l'intérêt de la reine
+Isabelle, dans les limites des intérêts de la France.
+
+On demande ce que nous ferions, si par malheur la cause qui n'est pas
+la nôtre triomphait. Personne ne peut le dire, personne ne doit le
+dire, le gouvernement moins que personne. Nous avons vu un autre
+gouvernement en Espagne, messieurs; nous avons vu Ferdinand VII roi à
+Madrid. C'était dans les premiers temps de la révolution de Juillet;
+c'était au moment de ses plus grands dangers, lorsqu'elle pouvait se
+croire sérieusement et réellement menacée par l'Europe continentale.
+Il n'en est rien arrivé. Malgré cet isolement dont on parlait tout à
+l'heure, la France a surmonté ces obstacles; elle a traversé 1831 et
+1832 avec l'Europe continentale en grande alarme et un roi absolu à
+Madrid. Ce que la France a fait en 1831 et 1832, elle le ferait
+également en 1838 et 1839. La France est sûre d'elle-même. Elle a
+suffi depuis six ans à toutes les nécessités de sa situation; elle a
+suffi, au dedans et au dehors, à des périls, à des craintes bien plus
+graves qu'il ne peut en reparaître aujourd'hui, aujourd'hui que son
+gouvernement se consolide, que ses citoyens se rallient, qu'elle fait
+preuve à la fois, aux yeux de l'Europe, de sagesse et de force.
+
+Messieurs, ce serait de la part du gouvernement un acte de grande
+imprudence que de s'engager sur l'avenir, quel qu'il soit. Mais nous
+ne nous engagerons pas plus à nous abstenir qu'à agir; nous
+veillerons, envers et contre tous, aux intérêts de la France. Et quant
+à l'Espagne, notre conduite dans le passé, nos sincères et constants
+efforts pour faite triompher, dans la limite des intérêts de la
+France, le gouvernement de la reine, c'est là le gage le meilleur, le
+plus sûr que nous ayons à offrir à notre pays. (_Marques nombreuses
+d'assentiment._)
+
+
+
+
+LXXXI
+
+Continuation de la discussion du projet d'adresse sur les affaires
+d'Espagne.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 17 janvier 1837--
+
+
+M. Berryer, ayant vivement attaqué la politique du gouvernement du roi
+quant à l'Espagne, affirma qu'elle ne réussirait pas. Je lui répondis
+pour établir le caractère général et conséquent de cette politique,
+soit à l'intérieur de la France, soit dans nos relations avec
+l'Espagne, et pour montrer qu'elle était déjà en voie de succès.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre de l'instruction publique_.--Messieurs, il y a
+sept ans, nous sommes entrés, pour la première fois, dans cette
+Chambre, l'honorable préopinant et moi; lui pour soutenir le ministère
+de M. de Polignac, moi pour le combattre. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+M. BERRYER.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Lui pour soutenir le ministère de M. de Polignac,
+moi pour le combattre; lui pour combattre l'adresse des 221, moi pour
+la soutenir. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Nous avons été constamment, depuis ce jour, lui et moi, et nous sommes
+encore aujourd'hui, fidèles à notre origine, à notre cause. Ce qu'il
+faisait il y a sept ans, il vient de le faire; ce que je faisais, je
+le fais encore aujourd'hui.
+
+Que vous a-t-on dit pendant sept ans, messieurs? Que vous a dit, en
+particulier, l'honorable préopinant, quand il s'agissait des affaires
+de la France et de nos efforts pour rétablir l'ordre dans notre pays?
+Il vous a dit: «Vous tentez l'impossible, vous ne réussirez jamais;
+vous êtes sous l'empire d'un principe fatal, du principe
+révolutionnaire, qui vous pousse invinciblement de conséquence en
+conséquence à l'anarchie. Vous avez beau lutter, vos efforts seront
+vains.»
+
+Le fait a donné un démenti éclatant à ses prédictions tant de fois
+répétées; l'ordre a été rétabli. Le gouvernement fondé, disait-on, sur
+l'anarchie, s'est affermi par l'ordre; sa considération et son
+influence se sont accrues. On ne peut plus vous parler aujourd'hui de
+l'impossibilité de faire quelque chose de raisonnable et de régulier
+en France; on ne le peut plus, on y renonce, ou se transporte sur un
+autre terrain, dans un autre pays. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+À vos portes, messieurs, il y a un peuple qui, dans des circonstances
+très-difficiles, avec une civilisation bien moins avancée que la
+vôtre, avec une expérience bien moins longue, n'étant pas encore en
+possession, comme nous, des fruits d'une puissante révolution, il y a
+un peuple, dis-je, qui fait des efforts pour introduire chez lui
+quelques principes de constitutionnalité, de liberté, des efforts
+douloureux, mêlés d'incidents déplorables; vous prêtez votre appui à
+ce peuple, vous le lui prêtez dans les limites qui conviennent à votre
+situation, à vos intérêts. On vient vous dire: «Vous tentez
+l'impossible, vous ne réussirez jamais à rien; vous n'affranchirez
+point l'Espagne; l'Espagne ne réussira à rien: ni la liberté, ni
+l'ordre constitutionnel n'auront en Espagne un moment d'existence;
+renoncez-y donc, ne faites rien pour vos voisins.»
+
+On vous dit pour l'Espagne, messieurs, ce qu'on vous a dit pendant
+six ans pour vous-mêmes; on vous prédit pour l'Espagne l'impossibilité
+qu'on vous a prédite pour vous-mêmes. Je n'ose pas me flatter; je
+n'ose pas prédire à mon tour que vous réussirez en Espagne aussi
+complétement, aussi heureusement que vous avez réussi en France; mais
+je dis que vous avez raison d'essayer, que vous avez raison de donner
+votre appui aux tentatives constitutionnelles de l'Espagne, de le lui
+donner, comme je le disais hier, dans les limites de l'intérêt de la
+France, (_Très-bien! très-bien!_) en prenant toujours l'intérêt de la
+France pour point de départ; je dis que, si cette prétendue
+impossibilité dont on vous parle devait réellement exister, il
+faudrait, avant de le reconnaître, que vous eussiez fait pour
+l'Espagne tout ce que l'intérêt de la France vous permet.
+
+Je ne rentrerai pas, la Chambre le comprendra sans peine, dans la
+discussion à laquelle je me suis permis déjà hier de donner tant
+d'étendue; j'ai cependant quelques réponses simples et directes à
+faire à l'honorable préopinant; et d'abord, quelques faits importants
+à rectifier.
+
+Il a parlé des réticences du cabinet, des embarras, des incertitudes
+de son langage et de sa politique. Messieurs, je ne dirai pas que,
+dans aucun cas, un gouvernement, un ministère ne doit avoir de
+réticences; il serait puéril et ridicule de tenir un pareil langage;
+sans doute il y a des occasions où un gouvernement doit savoir se
+taire et ne montrer qu'à demi sa pensée et son intention.
+
+Nous serions étrangers aux plus simples règles du bon sens et de la
+politique, si nous prescrivions de venir toujours ici dire toutes
+choses, soit au moment même où nous les faisons, soit avant de les
+faire. Mais certes, si jamais politique a été claire, avouée, franche
+dans ses principes généraux, dans ses volontés générales, c'est celle
+qui a été suivie depuis six ans et qui l'est encore en ce moment. Et
+cela est si vrai, que l'honorable préopinant lui-même, pour connaître
+cette politique, n'a pas besoin qu'on la lui dise; il vous disait tout
+à l'heure: «Je sais ce que faisait, ce que devait faire l'ancien
+président; je sais ce que faisait, ce que doit faire le ministre de
+l'instruction publique; je le sais, je n'ai pas besoin qu'on me
+l'apprenne.» Messieurs, notre politique est donc bien claire, bien
+franche, puisqu'on la connaît si bien; il n'y a certes point de
+réticences dans une politique ainsi comprise avant d'avoir parlé. (_On
+rit._)
+
+Voici un autre fait qui n'est personnel ni à moi ni au cabinet.
+
+Je m'étonne que l'honorable membre ait parlé du testament de Ferdinand
+VII comme d'un acte odieux, extorqué à un mourant pour la translation de
+la couronne sur la tête de sa fille. L'honorable préopinant ignore donc
+complétement les faits; il ignore donc que le testament de Ferdinand VII
+n'a rien de nouveau; il ignore qu'en 1789, un acte sanctionné par les
+cortès du royaume avait aboli la pragmatique-sanction de Philippe V et
+réglé la succession à la couronne comme l'a fait le testament de
+Ferdinand VII; il ignore ce qu'il devrait savoir encore mieux, c'est que
+l'adoption définitive et publique de cet acte des cortès a eu lieu en
+1830, bien avant la mort de Ferdinand VII, lorsqu'il ne s'agissait pas
+d'extorquer un testament à un mourant, lorsque Ferdinand était en pleine
+possession de sa raison et de sa liberté, pendant que Charles X régnait
+à Paris; il ignore que l'ambassadeur de France à Madrid, à cette époque,
+voulut faire des observations et s'opposer au changement de l'ordre de
+succession en Espagne, et qu'il reçut du gouvernement de Charles X
+l'ordre de ne point s'opposer, de laisser aller les choses. Ce sont là
+des faits avérés, officiels, et qui établissent de la manière la plus
+claire, la plus positive le droit légal du la reine, reconnu par
+l'Espagne elle-même, dans les formes de ces anciennes institutions que
+l'honorable préopinant vantait tout à l'heure.
+
+Il a examiné la question de droit, je l'ai examinée après lui; je
+viens à la question de fait. Il s'est demandé quel était en Espagne le
+voeu national, et il a comparé la situation du gouvernement de la
+reine Isabelle et celle de don Carlos.
+
+Il me serait aisé de faire la comparaison contraire, de vous montrer
+don Carlos en présence d'un gouvernement nouveau, du gouvernement
+d'une femme et d'un enfant, d'un gouvernement agité par les
+dissensions qui accompagnent nécessairement les débuts d'un régime de
+liberté; il me serait aisé de vous montrer don Carlos incapable de
+sortir de la Navarre, obligé de se concentrer dans des provinces où il
+ne trouve de la force que parce qu'elles se défendent, non pour lui
+seul, mais pour leurs antiques priviléges et leur liberté; don Carlos
+incapable d'exciter, dans le reste de l'Espagne, une insurrection
+sérieuse, parvenant à faire promener, comme cela s'est vu souvent en
+Espagne, une bande chargée de prélever, comme on l'a dit, des
+contributions; une bande qui pille pour je ne sais qui, pour elle-même
+peut-être, et qui, en parcourant la péninsule, ne peut s'établir nulle
+part, ne peut faire insurger nulle part les populations des campagnes
+pour sa cause, ne peut prendre possession durable d'aucune ville. Et
+c'est là un parti, c'est là un prince qui a pour lui le voeu national!
+C'est là un parti, un prince qui n'a qu'à se montrer pour rallier le
+peuple autour de lui? Non, messieurs, don Carlos est resté cantonné
+dans des provinces dont il n'a pu sortir, et la bande qui en était
+sortie a été obligée d'y rentrer. (_Mouvement d'approbation._)
+
+Le voeu national n'est donc pas plus avéré que le droit. Le droit est
+en faveur de la reine, et tout ce qui s'est passé jusqu'à présent
+prouve que le pays lui est également favorable.
+
+Mais, a-t-on dit, ce que vous voulez est impossible en Espagne. Vous
+voulez y faire ce que vous faites chez vous, y établir un gouvernement
+fondé sur le principe du pouvoir royal, tempéré par l'empire des
+majorités, au lieu d'un gouvernement fondé sur l'empire des majorités,
+tempéré par le pouvoir royal. Je voudrais de tout mon coeur,
+messieurs, que l'Espagne en fût à cette question; je voudrais de tout
+mon coeur qu'elle ne fût pas agitée par d'autres débats; mais il n'en
+est rien. Non, ce n'est pas cette question, moitié politique, moitié
+philosophique, qui se débat aujourd'hui en Espagne; c'est une question
+bien plus puissante, bien plus simple.
+
+Il s'agit de savoir si l'Espagne sera livrée, perpétuellement livrée à
+un vieux despotisme usé, au despotisme de l'intérieur du palais et de
+l'inquisition; à un despotisme qui a été incapable de se défendre
+contre l'étranger, qui n'a rien pu faire pour l'Espagne aux jours du
+péril de l'Espagne, qui a été obligé de laisser l'anarchie s'emparer
+du pays pour le défendre... (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Oui, messieurs, c'est par l'anarchie populaire que l'Espagne a été
+défendue contre l'étranger. Le despotisme, que vous appelez l'antique
+constitution du pays, n'a rien pu pour elle et ne pourrait pas
+davantage aujourd'hui.
+
+Il s'agit de savoir si le pays lui sera de nouveau abandonné, ou si
+l'Espagne saisira quelque ombre de garanties pour les libertés
+individuelles, pour la liberté de la pensée, de la parole, pour les
+libertés élémentaires de la vie sociale. Voilà de quoi il s'agit, et
+pas du tout des majorités tempérant le pouvoir royal, ou du pouvoir
+royal tempérant les majorités... (_Nouvelle adhésion._)
+
+Dans cet état de l'Espagne, que voulons-nous y faire? Voulons-nous
+essayer d'y établir les mêmes principes, les mêmes formes, la même
+régularité de gouvernement que chez nous? J'ai protesté hier à cette
+tribune contre une telle entreprise; c'est cette entreprise que j'ai
+déclarée, non pas impossible, je me suis gardé de le dire, mais
+tellement difficile qu'il faudrait un intérêt immense, dominant,
+irrésistible, pour que la France dût s'y engager. Mais ce n'est point
+là ce que nous avons tenté en Espagne. Ce que nous avons vraiment
+tenté, pour le gouvernement de la reine, par l'appui moral que nous
+lui avons prêté, par les secours indirects résultant des traités, par
+le blocus que nous avons ordonné, et qui, en effet, nous a coûté cher,
+ce que nous avons voulu faire, c'est d'aider aux efforts d'un peuple
+malheureux qui essaye d'entrer dans la carrière des gouvernements
+réguliers et libres. Je me suis appliqué hier à constater à cette
+tribune la différence de situation des deux peuples, à montrer
+pourquoi la France ne pouvait, ne devait pas se compromettre
+profondément dans une entreprise si difficile. Mais Dieu me garde
+d'avoir jamais abandonné les généreux desseins du cabinet du 11
+octobre, ces desseins qui ont été constamment poursuivis depuis avec
+mesure et persévérance, et qui ont eu pour but d'aider le gouvernement
+espagnol dans les premiers rudiments de la constitutionnalité, de lui
+donner tout l'appui indirect qui n'engagerait pas la sûreté, la
+prospérité, la dignité de la France.
+
+Voilà ce que nous avons fait, et il n'y a rien là d'impossible. Je ne
+sais pas, ni vous non plus, ni personne, quelle sera l'issue de cette
+grande lutte; mais enfin depuis trois ans l'issue est suspendue; et
+quand vous avez cru qu'elle allait se terminer en faveur de votre
+prétendant, toujours un grand événement est venu éclater contre lui. À
+qui cela est-il dû? Au voeu national de l'Espagne d'abord. Si
+l'Espagne n'était pas favorable à la cause de la reine, ce que nous
+avons fait pour elle n'aurait pas empêché votre prétendant de réussir.
+À ce voeu de l'Espagne est venu s'ajouter l'appui que la France et
+l'Angleterre lui ont donné depuis trois ans; voilà ce qui a empêché le
+prétendant de réussir.
+
+Tantôt c'est le concours de la France, c'est le blocus rigoureux qui a
+prévenu le passage des armes et des munitions; tantôt ce sont des
+marins et des artilleurs anglais qui ont fait échouer un grand siége;
+tantôt c'est la légion étrangère dont le courage a déjoué les
+expéditions des carlistes. Messieurs, il n'y a rien là d'impossible,
+car cela a été effectivement accompli; il n'y a rien là d'impossible,
+car nous poursuivons ce que nous avons fait. Nous persévérerons dans
+la même voie. Nous n'engagerons pas la France, mais nous tenterons de
+donner et nous donnerons, je l'espère, un secours prolongé, efficace,
+qui servira réellement l'Espagne et qui déjouera, je l'espère, les
+desseins du prétendant. (_Bravos aux centres._)
+
+
+
+
+LXXXII
+
+Discussion sur les affaires de l'Algérie et sur la première expédition
+de Constantine.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 22 avril 1837.--
+
+
+À l'occasion du crédit extraordinaire demandé pour faire face aux
+dépenses de la première expédition de Constantine (fin de 1836), une
+vive discussion s'éleva; le maréchal Clausel défendit sa conduite dans
+cette expédition, et M. Thiers prit la parole, le 21 avril, pour
+expliquer et soutenir la politique qu'il avait suivie lui-même, quant
+à l'Algérie, comme président du cabinet du 22 février précédent.
+Quoique je ne fisse plus alors partie du cabinet de M. Molé, je pris
+la parole pour le défendre et discuter notre politique générale en
+Algérie.
+
+
+M. GUIZOT. (_Mouvement d'attention._)--Messieurs, au premier abord,
+quand j'ai vu se rengager hier la discussion du système qu'il convient
+de suivre à l'avenir dans nos possessions d'Afrique, j'ai ressenti
+quelque regret. Cette discussion avait été ajournée au projet de loi
+sur les crédits extraordinaires; j'ai craint un moment que, venue
+incidemment et d'une manière inattendue, elle ne fût mutilée,
+effleurée, écourtée, et qu'il n'en résultât pour la Chambre peu de
+lumière.
+
+Mon inquiétude s'est bientôt dissipée: les développements,
+non-seulement brillants, mais lumineux, qu'a donnés le président du
+cabinet du 22 février, ont rendu à la question son étendue, et ont
+remis la Chambre dans la véritable voie. Nous reprendrons ce débat
+quand viendra la demande des crédits extraordinaires; nous ne le
+viderons pas aujourd'hui, mais j'espère qu'il fera aujourd'hui un pas,
+et ce sera beaucoup.
+
+Ce qui me paraît important, c'est de fixer bien précisément le point
+où la question est actuellement parvenue, l'état actuel de nos
+affaires en Afrique, et pour ce qui me regarde, si la Chambre me
+permet de le rappeler, la part qu'a eue le cabinet du 6 septembre dans
+cet état actuel de la question et des affaires. C'est sur ce point que
+je désire appeler en ce moment l'attention de la Chambre, en
+supprimant beaucoup de développements, beaucoup de parties de la
+question qui trouveront leur place lorsque nous la reprendrons à
+propos des crédits extraordinaires.
+
+En entendant hier les premières paroles de l'honorable M. Thiers, j'ai
+éprouvé un moment de surprise. Il a commencé par dire qu'il ne
+s'agissait pas du tout ici de deux systèmes en présence, qu'il
+s'agissait uniquement d'une guerre mal faite. Ma surprise s'est
+bientôt dissipée: au bout d'un moment, j'ai revu les deux systèmes;
+ils ont reparu dans les paroles même de l'honorable M. Thiers. Il a
+bien élevé des doutes, il a bien ajourné, jusqu'à l'issue d'une guerre
+bien faite, le choix définitif entre les deux systèmes; mais il a
+évidemment combattu l'un, adopté l'autre. Il les a examinés tous les
+deux. Il a fait au système de l'occupation limitée une foule
+d'objections qui l'ont conduit à le déclarer à peu près impossible.
+Tout en reconnaissant les inconvénients du système de l'occupation
+universelle, tout en en ajournant l'adoption définitive, c'est
+cependant celui qu'il a soutenu: en sorte que, de son propre aveu,
+dans son propre discours, les deux systèmes se sont bien retrouvés en
+présence, et que c'est bien entre les deux que la Chambre aujourd'hui
+est appelée à délibérer.
+
+Eh! messieurs, si cela n'était pas, que ferions-nous depuis six ans?
+Depuis six ans, c'est précisément entre les deux systèmes que nous
+nous débattons à la Chambre. Rappelez-vous, je vous prie, toutes les
+occasions où il a été question des affaires d'Afrique: entre une
+personne et une autre, sous une forme ou sous une autre, la question a
+toujours été de savoir jusqu'à quel point notre occupation devait être
+étendue, et militairement maintenue. Nous avons eu à choisir tantôt
+entre la colonisation et la non-colonisation, tantôt entre tel et tel
+gouverneur général; mais sous des mots et sous des noms propres
+différents, les deux systèmes ont toujours été aux prises, et la
+Chambre, depuis six ans, ne s'est occupée que de chercher lequel des
+deux doit être adopté.
+
+Ce qui se passait dans la Chambre se passait également en Afrique. Là
+aussi les deux systèmes se sont rencontrés. Parcourez les différentes
+administrations qui ont régi l'Afrique depuis six ans: M. le maréchal
+Clausel à sa première administration, M. le duc de Rovigo, M. le comte
+d'Erlon, M. le maréchal Clausel à sa seconde administration; leur
+histoire n'est que l'histoire de la lutte confuse, sourde, et de
+l'amalgame souvent incohérent des deux systèmes; on a passé des
+tendances de guerre aux tendances de paix, des idées de colonisation
+aux idées de non-colonisation. On venait se plaindre de l'incohérence
+de la conduite de l'administration. Que voulait-on dire? qu'elle
+n'adoptait aucun système, qu'elle les confondait tous. Et il en était
+ainsi, non-seulement dans l'administration, mais au sein même de la
+population coloniale africaine. Là aussi, il y a des hommes qui ont la
+passion des aventures militaires et des aventures financières; il y en
+a d'autres qui préfèrent un établissement régulier, modéré,
+progressif. La même diversité d'esprit et de tendance qui s'est
+manifestée dans les débats de la Chambre, dans le sein de
+l'administration d'Afrique, cette même diversité existe et se
+manifeste dans la population coloniale elle-même.
+
+Il y a donc bien là une lutte entre deux politiques, entre deux
+conduites, lutte qu'il est impossible de méconnaître et d'éluder, qui
+est le fond même des choses.
+
+Elle a éclaté dans la conduite générale du gouvernement. Quand M. le
+maréchal Clausel est retourné en Afrique pour la seconde fois, les
+instructions qui lui ont été données étaient conçues dans le système
+de l'occupation limitée et pacifique. En arrivant en Afrique, M. le
+maréchal Clausel a fait une proclamation qui a paru s'écarter de ce
+système, et rentrer dans celui de l'occupation universelle et
+guerroyante. La différence a été si évidente que M. le ministre de la
+guerre s'est cru obligé de s'en plaindre.
+
+Soit donc que vous considériez les débats de la Chambre, la conduite
+de l'administration en Afrique, l'état des esprits dans la population
+coloniale, les grands actes du gouvernement central, vous retrouverez
+partout la différence profonde des deux politiques et la nécessité,
+pour la Chambre comme pour le gouvernement, de se prononcer entre les
+deux.
+
+Il le faut bien, messieurs, il le faut tous les jours plus
+nécessairement. Rappelez-vous les résultats de la seconde
+administration de M. le maréchal Clausel. Je les prends d'abord dans
+une seule province, dans celle où ils se sont déployés de la manière
+la plus exacte et la plus complète, celle d'Oran. Je ne rappellerai
+pas la généalogie dont parlait il y a quelques jours mon honorable ami
+M. Jaubert; mais voici les faits.
+
+Dans la province d'Oran, vous avez été à Mascara, de Mascara à
+Tlemcen; vous avez lié Tlemcen à Oran par le camp de la Tafna; vous
+avez témoigné l'intention de retourner à Mascara, d'y établir une
+garnison et de lier de nouveau Mascara à Tlemcen par un autre camp.
+
+Qu'est-ce que cela, messieurs? n'est-ce pas le système de l'occupation
+universelle, militairement organisée sur tous les points importants de
+la régence?
+
+Il a été mis en pratique dans la province d'Oran. Pendant le même
+temps, on commençait à poursuivre le même but dans la province
+d'Alger; là aussi on annonçait l'intention d'occuper toutes les
+places, d'y établir des garnisons, de lier toutes ces places entre
+elles par des camps. On l'a tenté, on l'a commencé aussi dans la
+province de Bone; l'expédition de Constantine faisait partie de ce
+plan. On liait Bone à Guelma par le camp de Dréan. On devait établir
+un camp entre Guelma et Constantine. En un mot, c'était partout le
+système de l'occupation universelle et militaire aboutissant: 1º à
+l'occupation des places par des garnisons françaises ou indigènes à la
+solde de la France; 2º à l'enchaînement de toutes ces places entre
+elles par des camps retranchés; 3º à l'établissement, sur tous les
+points où nous ne serions pas nous-mêmes, de beys nommés par nous; 4º
+enfin, à des expéditions fréquentes pour ravitailler et soutenir les
+places, les camps, les beys.
+
+Voilà le système tel qu'il a été conçu et qu'on a commencé à le
+pratiquer.
+
+Quand le ministère dont l'honorable M. Thiers était président est
+arrivé aux affaires, il n'a pas définitivement et ouvertement adopté
+ce système; mais je n'hésite pas à dire, et je ne pense pas que
+l'honorable M. Thiers me démente, je n'hésite pas à dire qu'il s'est
+placé dans cette voie, sur cette pente. Je n'en veux pour preuve que
+la lettre de M. le maréchal Clausel au général Rapatel, son remplaçant
+en Afrique. C'est l'exposition la plus complète, la plus claire de ce
+système:
+
+«Un système de domination absolue de l'ex-régence est, sur ma
+proposition, définitivement arrêté par le gouvernement.....»
+
+Puis il ajoute:
+
+«Les opérations qui doivent avoir lieu dans chaque province se feront
+simultanément et de manière à ce que la campagne qui va s'ouvrir
+atteigne le but définitif que l'on se propose.
+
+«Occuper toutes les villes importantes du pays, y placer des garnisons
+et établir des postes retranchés au centre de chaque province et aux
+divers points militaires qui doivent être occupés d'une manière
+permanente; masser, sur un point central dans chaque province, les
+troupes destinées à former des colonnes mobiles qui pourront toujours
+et instantanément se porter d'un point sur un autre..... Voilà mon
+plan d'occupation.»
+
+Un tel langage repose, si je ne me trompe, sur l'aveu tacite du
+gouvernement qui avait envoyé le maréchal en Afrique. Et non-seulement
+ce plan d'occupation était résolu, mais l'exécution en fut aussitôt
+commencée dans toutes les parties de la régence.
+
+Voilà dans quel état le ministère du 6 septembre a trouvé la question.
+Eh bien, le cabinet du 6 septembre n'était pas d'avis de ce système;
+je l'avais, pour mon compte, toujours combattu; je m'étais prononcé à
+plusieurs reprises pour l'occupation limitée et pacifique, la Chambre
+peut me faire l'honneur de s'en souvenir. Le cabinet partageait à cet
+égard mon opinion, et repoussait l'opinion contraire par des raisons
+que je me permettrai de rappeler brièvement et en résumé; elles
+reviendront avec plus de développement dans la discussion des crédits
+extraordinaires.
+
+La première de toutes, c'est que le système de l'occupation
+universelle entraînait la guerre permanente, résultat que le cabinet
+du 6 septembre n'a jamais voulu adopter.
+
+On parle des États-Unis, de la population indigène qui les entoure. Eh
+bien, les États-Unis se sont conduits envers cette population avec
+beaucoup plus de ménagements et de prudence; les États-Unis n'ont pas
+dit: «Nous sommes les souverains, nous allons nous approprier tout le
+territoire dans lequel est dispersée cette population des Indiens;
+nous en occuperons les principaux points; nous établirons des camps,
+et nous ferons des promenades militaires continuelles.»
+
+Si les États-Unis avaient dit cela, ils se seraient évidemment
+constitués en état de guerre permanente avec les populations
+indiennes. Ils ont procédé, je ne dirai pas avec plus de loyauté et de
+douceur, mais plus régulièrement, plus prudemment; ils ont laissé en
+paix la population dispersée sur le territoire; ils n'ont pas prétendu
+se l'approprier, l'organiser militairement; seulement, à mesure qu'ils
+ont avancé, ils ont pris telle ou telle portion de territoire, et se
+sont ainsi étendus.
+
+Je comprendrais, sans l'approuver, qu'on voulût introduire en Afrique
+un pareil système; mais la prétention de prendre sur-le-champ le
+territoire tout entier, de l'occuper sur-le-champ militairement, et en
+même temps de vivre en paix, en bons termes avec la population qui le
+regarde en grande partie comme sien, cette prétention me paraît
+impossible à réaliser. Le système de l'occupation universelle et
+organisée militairement est le système de la guerre permanente avec la
+population arabe. Les dangers de cette guerre sont connus, je n'y
+arrêterai pas davantage la Chambre; mais elle voit là une des
+principales raisons pour lesquelles le cabinet du 6 septembre n'a pas
+cru devoir adopter ce système.
+
+En voici un autre. Il est impossible que vous ne soyez pas frappés,
+depuis six ans, de la difficulté de gouverner une grande province, à
+la distance de l'Afrique, si loin de l'influence du gouvernement de
+Paris. Or, dans le système dont il s'agit, cette difficulté devient
+infiniment plus grande. Si vous avez, sur tous les points du
+territoire africain, un chef, des garnisons, un bey dont vous
+répondiez, puisqu'il est votre client, puisque vous l'avez établi,
+vous trouverez à chaque instant votre responsabilité engagée dans la
+conduite de ces agents que vous ne gouvernerez pas, sur lesquels vous
+n'aurez qu'une action très-indirecte; de sorte que la principale
+difficulté que vous rencontrerez à gouverner l'Afrique, vous
+l'aggraveriez infiniment si vous adoptiez le système dans lequel on
+veut vous engager. Vous verriez alors la responsabilité du cabinet
+sans cesse compromise par des actes sur lesquels il aurait été
+impuissant; vous verriez se renouveler sans cesse ces abus, ces
+violences, ces réclamations, qui ont fait, je ne veux pas dire le
+scandale, mais la tristesse de nos derniers débats; vous les verriez,
+dis-je, se renouveler constamment, et vous vous trouveriez, et le
+gouvernement se trouverait avec vous dans l'impuissance de les
+prévenir efficacement; et le lourd fardeau que l'Afrique vous impose
+en ce moment se trouverait ainsi fort appesanti.
+
+Et ce système si difficile à maintenir, qui vous met dans un état de
+guerre permanent avec la population, qui vous impose un gouvernement
+dont vous ne pouvez pas répondre, qui vous entraîne dans des
+désordres, dans des abus que vous ne pouvez pas prévenir, vous vous
+l'imposeriez en imposant au pays des charges en hommes et en argent
+évidemment supérieures au prix que vous retirez de l'Afrique et aux
+avantages de cette position.
+
+Voilà, en résumé, les causes principales qui ont déterminé le cabinet
+du 6 septembre à répudier le système dans lequel il trouvait
+l'administration engagée, système sinon définitivement adopté, du
+moins sur le point de l'être et déjà en cours d'exécution.
+
+Messieurs, ce n'était pas une chose facile que de changer ce système,
+d'opérer la transition de l'occupation universelle, déjà commencée, à
+l'occupation limitée, de continuer la guerre, de la faire comme elle
+devait être faite, en se proposant cependant la paix et un système
+pacifique.
+
+Et pourtant à cette difficulté s'ajoutait encore une difficulté
+particulière, celle de l'expédition de Constantine.
+
+Je ne retiendrai pas longtemps la Chambre sur ce fait; cependant,
+comme c'est une des résolutions les plus graves qui aient été prises
+par le cabinet dont j'ai fait partie, j'ai besoin de la bien
+expliquer.
+
+On nous dit: Pourquoi, puisque vous vouliez changer le système, ne
+l'avez-vous pas fait sur-le-champ, nettement, complétement? Pourquoi
+avez-vous autorisé l'expédition de Constantine qui était un pas de
+plus dans la voie dont vous voulez sortir, pas qui vous y engageait
+et vous imposait des difficultés de plus?
+
+Messieurs, je ne nie pas qu'à considérer les choses d'une manière
+abstraite cela n'eût mieux valu; je ne nie pas que s'il avait été
+possible de changer sur-le-champ le système, hommes et choses, de
+rentrer sur-le-champ dans les voies qui convenaient à la France en
+Afrique, je ne nie pas, dis-je, que cela n'eût mieux valu; ce n'est
+pas moi qui me plaindrai toutes les fois qu'on voudra adopter une
+politique nette, décidée, active. Cependant je vous prie de remarquer
+les difficultés d'une telle résolution; elles sont plus grandes dans
+le gouvernement représentatif que dans aucun autre, plus grandes dans
+un pays libre que dans aucun autre; les résolutions brusques,
+complètes, les résolutions qui supposent un pouvoir bien ferme, bien
+sûr de son fait, ces résolutions ne se concilient guère avec les
+ménagements que, dans un pays libre, on est obligé d'avoir, qu'on doit
+avoir pour toutes les opinions, tous les intérêts, toutes les
+personnes. Ne vous y trompez pas, le gouvernement représentatif impose
+au pouvoir plus de transactions, plus de ménagements, plus de lenteur,
+plus de réserve, plus de prudence qu'aucun autre. Je ne crains pas la
+liberté, mais je la respecte, et dans le régime représentatif, le
+pouvoir doit toujours la respecter. Quand une opinion est devenue
+considérable, quand elle a pris place dans le pays, quand des
+personnes ont longtemps tenu le pouvoir entre leurs mains, quand des
+intérêts se sont formés, on ne peut pas, on ne doit pas les briser
+tout à coup; on ne doit pas passer sans transition, sans égards, d'une
+conduite à une autre. (_Très-bien!_) Par cela seul donc que le système
+dont je parle était déjà engagé, et qu'il avait été puissant pendant
+quelque temps, il était impossible au gouvernement de ne pas le
+ménager, même en l'abandonnant.
+
+C'est ce qu'a fait le cabinet, c'est la résolution à laquelle il s'est
+arrêté. On lui disait que s'il abandonnait Constantine, s'il changeait
+précipitamment de système, les Arabes reprendraient courage, que
+notre armée serait abattue, découragée, que ce serait le signal, non
+pas d'une modification dans le système d'occupation, mais d'un
+commencement d'abandon de l'Afrique. La presse, à Paris, répétait et
+répandait ces calomnies. Dans cette situation, une conduite prudente,
+réservée, était imposée au cabinet. C'est le motif qui l'a déterminé à
+autoriser le maréchal Clausel à faire l'expédition; mais il l'a
+autorisé en répétant qu'il répudierait le système jusqu'alors suivi,
+que c'était par des motifs particuliers, par des considérations
+d'urgence qu'il autorisait l'expédition, mais que, quant au système,
+on n'y ferait pas un pas de plus, et qu'on se mettait dès ce moment en
+mouvement pour le modifier.
+
+C'est dans ces termes que le maréchal Clausel a été autorisé à faire
+l'expédition. Elle n'a pas réussi: qu'a fait sur-le-champ le
+gouvernement? Il a changé le système tout entier, hommes et choses; il
+a rappelé le maréchal Clausel, non parce qu'il avait été malheureux,
+non parce qu'il avait essuyé un échec, mais parce qu'il était en
+Afrique le représentant du système de l'occupation universelle et
+guerroyante. C'est à cause de cela que M. le maréchal Clausel a été
+rappelé par le cabinet du 6 septembre.
+
+Et, en même temps que le maréchal Clausel était rappelé, le cabinet a
+pris grand soin d'envoyer en Afrique des hommes, des administrateurs
+attachés au système qu'il s'agissait de faire prévaloir, attachés par
+leur propre opinion, par leur conviction. Il ne faut pas croire que ce
+soit une chose indifférente, surtout dans un pays libre, d'avoir des
+instruments soumis, ou des hommes qui, de leur propre pensée,
+spontanément, volontairement, concourent avec le gouvernement qui les
+emploie. Cette spontanéité est indispensable quand on opère à
+distance, quand il faut laisser aux employés une large mesure
+d'indépendance. Il importait donc que les hommes placés à la tête des
+affaires en Afrique fussent par eux-mêmes, par leur propre pensée,
+enclins à fonder le système d'occupation limitée et de paix.
+
+En même temps, le gouvernement préparait, pour ces nouveaux
+administrateurs, des instructions conçues dans l'esprit dont je parle,
+dans le système d'occupation limitée et pacifique. Ces instructions,
+je ne sais si elles ont déjà été effectivement adressées aux
+administrations d'Afrique; celles qui avaient été préparées par le
+cabinet du 22 février n'avaient pas été non plus envoyées au maréchal
+Clausel. Ainsi voilà deux instructions qui n'ont eu ni l'une ni
+l'autre leur exécution officielle. Mais je voudrais qu'on pût les lire
+à cette tribune et les comparer: on verrait à quel point elles sont
+différentes, à quel point elles sont conçues dans un esprit différent,
+à quel point elles ont des tendances diverses. Les premières ont pour
+objet d'arriver à l'occupation universelle et militaire de l'Afrique,
+pendant que les secondes ont pour objet l'occupation limitée et les
+relations pacifiques avec les indigènes.
+
+Voilà, messieurs, à quel point la question se trouve aujourd'hui
+ramenée, quel est réellement l'état des affaires en Afrique. Il ne
+s'agit point, comme on l'a dit hier, de l'abandon d'Alger: personne
+n'y pense, aucune administration n'y a pensé; j'ai combattu à cette
+tribune, aussi énergiquement que qui que ce soit, comme membre du
+cabinet du 11 octobre, les idées d'abandon. Il ne s'agit donc en
+aucune façon d'abandon. Il ne s'agit pas non plus de donner ou de
+refuser à l'armée un territoire, un champ de bataille où elle puisse
+s'exercer, se déployer, avancer. Je partage à l'égard de l'armée tous
+les sentiments qui ont été exprimés hier à cette tribune. Je suis
+convaincu que le respect pour la loi et les pouvoirs légaux l'animent,
+et qu'en toutes occasions l'armée ne fera rien au delà des limites de
+ce qui lui sera légalement ordonné. Je suis persuadé que, dans notre
+nouvel ordre de choses, dans notre nouvelle société, on se trompe sur
+la place que doit prendre notre armée, sur celle qu'elle prendra
+naturellement, quand on raisonne d'après l'induction du passé, d'après
+les idées qu'inspirent les armées permanentes sur les prétoriens et
+sur les révolutions militaires; rien de semblable n'est à craindre en
+France. L'armée n'est, et ne sera désormais qu'une garantie d'ordre et
+de respect pour la loi; elle en donnera la première l'exemple.
+
+Moi aussi je sais quel est le bon esprit de l'armée. Je sais que, dans
+le sein de l'armée comme dans le sein de la société, la raison et le
+patriotisme prévaudraient au besoin contre les suggestions de
+l'intérêt personnel et contre les fantaisies de l'imagination.
+(_Très-bien!_) Je sais que là aussi, si on faisait appel aux idées de
+justice et au bon sens, on les trouverait puissantes. J'ai confiance
+partout dans le triomphe du bien, et je pense qu'il faut attendre de
+l'armée, comme de la société, tout ce qu'on est en droit de lui
+demander raisonnablement dans l'intérêt du pays. Je pense qu'il ne
+faut jamais lui refuser l'avancement légitime: elle y a droit. Je
+pense qu'un territoire, un champ de bataille où elle pourra s'exercer,
+se former, déployer ses vertus, se préparer à la guerre, est excellent
+pour elle; mais encore faut-il que cela soit renfermé dans les limites
+de l'intérêt du pays, et je suis convaincu que l'armée ne voudrait pas
+d'un territoire, d'un champ de bataille, d'un avancement qui seraient
+achetés contre les intérêts du pays, (_Très-bien!_) qui imposeraient
+au pays des charges excessives; l'armée répudierait, j'en suis sûr,
+quiconque viendrait réclamer pour elle plus que l'intérêt du pays ne
+commande.
+
+La question reste donc entière, la liberté de la décision reste
+entière. Si l'intérêt de la France veut que l'armée trouve en Afrique
+un territoire où elle se forme, où elle s'exerce, où elle trouve des
+occasions d'avancement, on le lui donnera. Mais si l'intérêt du pays
+exigeait au contraire que la guerre cessât, que les expéditions, que
+les promenades militaires devinssent moins fréquentes, je suis
+persuadé que l'armée le trouverait bon; elle comprendrait que
+l'intérêt du pays est sa loi comme la nôtre. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+La Chambre, messieurs, se trouve donc aujourd'hui à ce point, qu'après
+six ans d'essais confus, incohérents, dans lesquels les deux systèmes
+ont été tour à tour essayés et confondus en Afrique, il vient de se
+faire, depuis un an, deux tentatives successives et distinctes des
+deux systèmes. J'ai tort de parler ainsi, car cela n'a pas été jusqu'à
+la tentative, cela n'a pas été assez long pour constituer un véritable
+essai; mais enfin le cabinet du 22 février s'était placé sur la voie
+de l'occupation universelle et militairement organisée dans toute la
+régence. Le cabinet du 6 septembre s'est placé au contraire dans la
+voie de l'occupation limitée et pacifique. C'est entre ces deux
+tendances que la Chambre est appelée à prononcer aujourd'hui. Je crois
+qu'il importe beaucoup, dans l'intérêt de nos possessions d'Afrique,
+dans l'intérêt de notre propre dignité, de notre bonne administration,
+que la question soit nettement décidée. Il faut sortir, en Afrique, de
+cette politique incertaine, de cette politique de tâtonnement et
+d'oscillation; il faut adopter une politique ferme, nette, complète.
+C'est là aujourd'hui la question. Quand nous traiterons des crédits
+extraordinaires, nous la reprendrons dans toute son étendue; mais le
+point vrai auquel on est parvenu est celui-là. La confusion,
+l'incohérence des systèmes ont eu lieu d'abord en Afrique. Plus tard,
+deux systèmes ont été tentés, l'un d'occupation universelle et de
+guerre permanente; l'autre d'occupation limitée et d'établissements
+pacifiques. Quand nous aurons épuisé, à propos des crédits
+extraordinaires, cette question, quand la Chambre se sera clairement
+prononcée, alors l'administration en Afrique et le gouvernement à
+Paris sauront dans quelle voie ils devront marcher. La question aura
+fait un pas, et l'on pourra espérer pour l'Afrique un avenir. Si nous
+restons ou si nous retombons dans l'hésitation, dans la confusion dans
+laquelle on a persévéré depuis six ans, le sort de l'Afrique sera de
+nouveau compromis, et vous pourrez bien avoir encore des désordres et
+des scandales pareils à ceux qui nous ont affligés depuis trois jours,
+et l'on viendra peut-être encore dire alors que l'abandon est le seul
+moyen d'échapper à tant de maux et d'embarras. Ne courez pas le
+risque d'arriver à cette solution; adoptez une politique nette,
+claire, précise. Pour mon compte, je suis convaincu que celle dont le
+cabinet du 6 septembre avait fait sa règle, dans laquelle il était
+entré, sans y avoir parcouru, il est vrai, une longue carrière, est la
+seule praticable, la seule qui n'impose pas de charges trop lourdes,
+et atteigne un but vraiment utile: je la maintiendrai de nouveau,
+quand on discutera les crédits extraordinaires; je n'ai voulu
+aujourd'hui que marquer le point précis auquel la question est
+arrivée, et faire sentir à la Chambre la nécessité de prendre une
+résolution décisive. (_Adhésion marquée._)
+
+M. THIERS.--J'ai peu de mots à ajouter à tout ce qui a été dit sur
+cette grave question. Cependant, les paroles que je désire ajouter à
+ce qui a été dit ont peut-être quelque utilité. C'est avec quelque
+regret, je dois le dire, que je suis monté hier à la tribune; je ne
+croyais, je l'avoue, rouvrir... (_Rumeur._) Je n'ai eu qu'une seule
+intention en y montant, c'était de faire faire un pas à la question
+d'Afrique, pas qu'il me semblait indispensable de lui faire faire
+cette année. C'était non pas de résoudre la question des deux
+systèmes, mais de bien avertir la Chambre de la gravité de cette
+entreprise, de bien l'avertir de l'ignorance dans laquelle elle avait
+vécu d'une partie de la vérité. Et aujourd'hui je crois que tout le
+profit de la discussion serait perdu, si nous placions encore la
+question là où l'on veut la placer, et où elle n'est pas.
+
+Que résulte-t-il des paroles de l'honorable préopinant? Non pas
+précisément que tel ou tel système vaut mieux que l'autre, car il est
+peu entré dans le détail des deux systèmes. Il semblerait résulter de
+ses paroles qu'il y a deux systèmes en présence, ou pour mieux dire
+deux tendances. Cela ressemblerait moins à une discussion utile et
+approfondie de ces deux tendances, qu'à ce qu'on appellerait un procès
+de tendance qu'on se ferait les uns les autres. (_Mouvement._)
+
+Je n'ai pas l'habitude d'imputer aux hommes avec lesquels je discute
+des tendances fâcheuses. Ainsi, par exemple, je n'imputerai jamais aux
+hommes qui veulent l'occupation restreinte, la tendance dissimulée de
+l'abandon. (_Agitation._) Cependant j'aurais pu peut-être dire aussi
+qu'à travers cette manière de dissimuler la gravité de la question, à
+travers ce système prétendu pacifique, il y avait peut-être au fond
+une manière d'amener peu à peu l'abandon. (_Nouvelle agitation._) Je
+n'ai pas dit de telles choses, et je voudrais à mon tour qu'on ne
+m'imputât pas, à moi qui n'accuse pas le système de l'occupation
+réduite d'aboutir à l'abandon, je ne voudrais pas, dis-je, qu'on
+m'imputât d'aboutir à ce système de la guerre perpétuelle et de la
+destruction des populations arabes, pour y substituer une population
+européenne. Car hier, après que j'avais expliqué ma pensée de la
+manière la plus claire, on me disait encore que j'étais le partisan de
+ce système qui voulait la destruction, l'incendie et la guerre en
+Afrique; et il m'a fallu dire de mon banc que je ne voulais pas cela.
+
+Eh bien, je prétends que, quand on dit qu'il y a deux systèmes en
+présence, cela se peut; mais assurément cela ne s'est pas trouvé dans
+les deux cabinets dont j'ai eu l'honneur de faire partie, ni dans
+celui du 11 octobre, ni dans celui du 22 février, et cela ne s'est pas
+trouvé dans mes paroles, parce que ce n'était pas dans ma pensée.
+
+Non, il n'est pas vrai qu'il y ait en présence deux systèmes, le
+système pacifique et le système belliqueux, le système de l'occupation
+limitée et le système de l'occupation non limitée, le système de
+colonisation et celui de non-colonisation. J'ai dit et je répète
+encore que pour moi, si l'on m'assurait Oran, Alger, Bone (les paroles
+que j'ai prononcées se trouvent au _Moniteur_ d'hier), si l'on me les
+assurait, avec une certaine étendue de territoire autour et des
+relations pacifiques avec les tribus, je trouverais cela excellent, et
+comme député et comme ministre, je m'y résignerais avec une
+très-grande joie. J'ai dit et je dis encore que, quant à moi, je crois
+le projet de coloniser ridicule, quand c'est le gouvernement qui le
+tente; j'ai dit que le système d'occupation limitée me paraissait
+plein de dangers; j'ai dit enfin, qu'à moins d'être ridiculement
+barbare, il n'était pas possible de préférer la guerre à la paix.
+Voici pour moi, membre du cabinet du 22 février, où réside la
+question. Je résume les affaires d'Afrique dans cette situation que
+j'ai définie hier: la guerre mal faite. La question n'est point, par
+exemple, dans la demande de 23,000 hommes, à laquelle la commission du
+budget opposait le chiffre de 18,000 hommes. Non, je dis que, quand la
+question est ainsi placée, elle est faussement placée.
+
+Eh bien, l'année dernière j'ai tâché de dire la vérité; je l'ai dite
+hier plus vivement, parce que la même réserve ne m'était plus imposée.
+Je veux avertir mon pays que, quel que soit le système, on l'abuse, on
+le trompe, on l'entretient dans l'illusion que l'Afrique pourrait être
+mise sous la domination française avec 18 ou 23,000 hommes.
+(_Approbation._) Ce que j'ai voulu, c'est sortir de l'ambiguïté, de la
+dissimulation, et faire faire ce que j'appelle un pas à la question;
+c'est vous avertir que ce n'est que par de grands efforts que vous
+parviendrez à vous établir, non pas jusqu'au grand Désert, mais
+seulement sur le littoral, de manière à réunir les trois conditions,
+la première de pouvoir vivre, la seconde d'être maître du commerce, la
+troisième d'être assez maître du rivage pour que la piraterie ne
+puisse renaître. Eh bien, je dis que cela ne se peut pas avec 23,000
+hommes. C'est la vérité que je veux vous dire, parce que je trouve que
+le mensonge a été la source de nos revers et de nos désastres.
+
+Maintenant, je n'ajoute plus qu'un mot. Ce système belliqueux dans
+lequel on prétend que nous voulons engager la France, le cabinet du 22
+février l'a-t-il créé ou l'a-t-il trouvé? Mascara! Est-ce le président
+du cabinet du 22 février qui l'a voulu? Mais Mascara est peut-être la
+saillie la plus imprudente dans nos guerres d'Afrique. Je conçois
+qu'elle ait été faite si on avait voulu occuper ce territoire; mais la
+course de Mascara, pour aller détruire quelques établissements,
+est-elle dans ce système pacifique qui veut se borner au littoral?
+Qui a voulu Mascara? Je ne dirai pas le secret du cabinet. Je n'ai
+qu'un mot à dire: j'étais absent à cette époque; ainsi ce n'est pas le
+président du cabinet du 22 février qui s'est rendu coupable de ces
+expéditions si hasardées qui ont entraîné la France si loin. Pour moi,
+j'ai agi en homme positif; j'ai trouvé la guerre engagée; j'ai pensé
+qu'il fallait la faire d'une manière active, avec vigueur, et qu'il ne
+convenait pas à la France de la faire autrement.
+
+J'ai dit et je répéterai toujours que, lorsque nous aurons fait la
+guerre en Afrique, non pas au point de détruire la population, cela
+serait barbare et insensé, mais au point de nous y assurer des amis,
+de faire naître entre les chefs ou princes, qui occupent les provinces
+africaines, l'intention et le désir de traiter, alors on pourra
+traiter avec eux. Cette manière de s'y prendre sera-t-elle
+définitivement la meilleure? L'expérience Je démontrera. Mais, pour le
+présent, je le déclare, la question n'est pas entre un système
+pacifique et un système belliqueux; elle est entre des gens qui voient
+clairement les difficultés, qui ne se les dissimulent pas, qui
+marchent droit sur elles et ne veulent pas les éviter. Messieurs, ce
+que le gouvernement doit toujours faire, dans toute situation, c'est
+de dire la vérité aux Chambres; c'est de ne pas les faire vivre dans
+une confiance aveugle, c'est de leur faire voir toute l'étendue du
+danger, afin qu'elles puissent y appliquer le remède nécessaire.
+
+_À gauche._--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Si la Chambre le permet, je dirai encore deux mots. (_Oui,
+oui! Parlez, parlez!_) J'ai désiré, comme l'honorable M. Thiers, faire
+faire un pas à la question. Nous sommes animés de la même intention,
+et je n'ai pas plus de goût que lui pour l'ambiguïté et la
+dissimulation. Je pense, comme lui, qu'on ne doit taire ni à la
+Chambre, ni à la France, les charges que doit lui imposer l'Afrique.
+Nous y avons la guerre flagrante; elle doit être faite énergiquement
+et de manière à assurer un résultat. Je partage à cet égard l'opinion
+de l'honorable M. Thiers; je ne suis pas plus disposé que lui à
+dissimuler les besoins de la situation, et je crois que, quand le
+cabinet viendra demander les crédits extraordinaires pour la guerre
+qui se fait aujourd'hui en Afrique, la Chambre trouvera qu'on ne lui
+dissimule pas la situation, et qu'on n'atténue pas les chiffres. Mais
+je n'en pense pas moins qu'il y a entre les deux politiques, entre les
+deux conduites en Afrique, une différence réelle, une différence sur
+laquelle il est bon que la Chambre s'arrête et prenne un parti. Il ne
+s'agit pas d'une guerre d'un moment; il s'agit de l'établissement
+définitif et permanent; il s'agit de savoir si on s'établira d'une
+manière permanente et militairement organisée sur tous les points de
+l'intérieur du territoire, aussi bien que sur les points principaux de
+la côte. Il s'agit de savoir quelle sera la conséquence de cette
+politique, de cet établissement permanent et militaire, soit direct,
+soit indirect, soit par des garnisons françaises, soit par des beys
+soutenus par la France sur tous les points principaux de l'intérieur
+du territoire.
+
+Je pense, pour mon compte, que ce système, cette conduite, comme on
+voudra l'appeler, est contraire aux véritables intérêts de la France
+en Afrique, car elle impose à la France un fardeau excessif et des
+difficultés de gouvernement que la France n'a aucun intérêt à
+s'imposer. Je pense qu'en renonçant à ces établissements permanents
+sur tous les points importants de l'intérieur du pays, en se
+restreignant à une occupation limitée, non pas seulement à trois ou
+quatre ports dans lesquels on serait enfermé, mais à des parties de
+territoire autour des principaux points, et en s'appliquant à vivre en
+bonnes relations avec les indigènes, on agit d'une manière beaucoup
+plus conforme aux intérêts de la France en Afrique, et qu'on lui
+assure les mêmes avantages, en lui imposant moins de charges. Je crois
+que c'est là un résultat vers lequel la Chambre doit aspirer, et que
+je recommande à sa plus sérieuse attention.
+
+
+
+
+LXXXIII
+
+Discussion des fonds secrets demandés par le cabinet en mars 1837,
+après ma rupture avec le comte Molé.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 3 mai 1837.--
+
+
+La demande d'une augmentation de 800,000 fr. de fonds secrets amena
+une longue discussion, moins sur cette question même que sur les
+derniers changements ministériels, sur la politique comparée des
+divers cabinets de 1832 à 1837, et sur celle que semblait annoncer le
+nouveau cabinet présidé par M. Molé. Je pris la parole dans ce débat,
+après des interpellations adressées aux ministres anciens et nouveaux
+par le comte de Sade, et, tout en votant pour l'augmentation de fonds
+secrets réclamés par le nouveau cabinet, je discutai les diverses
+vicissitudes ministérielles et leurs vraies causes politiques.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je ne viens pas, je pourrais peut-être me
+dispenser de le dire, je ne viens pas combattre l'allocation
+proposée, je vote pour cette allocation dans sa totalité. Mais depuis
+le commencement de cette discussion, et tout à l'heure par un
+honorable préopinant, j'ai été appelé à m'expliquer sur ce qui s'est
+passé depuis quelque temps.
+
+Je suis sorti récemment des affaires: j'en suis sorti, non-seulement
+pour des causes personnelles, mais encore pour des causes de politique
+générale. J'ai gardé jusqu'à présent, à ce sujet, le silence le plus
+absolu. J'aurais pu, dans les deux dernières discussions auxquelles
+s'est livrée la Chambre, soit sur la dotation votée pour Mgr le duc
+d'Orléans, soit à l'occasion de la dot de la reine des Belges,
+j'aurais pu prendre la parole. Je m'en suis abstenu; je n'ai pas voulu
+mêler des débats purement politiques à des intérêts qui m'étaient
+chers comme à vous tous.
+
+Aujourd'hui, j'éprouve le besoin de m'expliquer sans réserve sur la
+part que j'ai prise aux derniers événements, (_Écoutez! écoutez!_) sur
+ma conduite et sur ses motifs, sur la politique à laquelle je reste
+fidèle et sur ses raisons.
+
+Quant aux faits purement personnels et à la crise ministérielle, je
+serai très-court. J'ai peu de goût pour l'une et pour l'autre de ces
+questions.
+
+J'ai été (il m'est peut-être permis de le rappeler), j'ai été taxé
+quelquefois, en pareille circonstance, de prétentions et de volontés
+intraitables, absolues. Je pourrais, sans trop m'en inquiéter,
+accepter ce reproche. Ce n'est pas, à mon avis, dans la trop grande
+inflexibilité, dans la trop grande énergie du pouvoir que réside,
+depuis trois ans, le mal du pays; c'est bien plutôt dans le défaut
+d'unité, dans les tiraillements intérieurs, dans l'incertitude des
+idées et des volontés. C'est là, depuis 1830, la véritable cause de si
+fréquentes et toujours si déplorables crises ministérielles. Il y a
+longtemps, messieurs, que j'en suis convaincu.
+
+Cependant, comme je connais en même temps ce que décrivait tout à
+l'heure à cette tribune l'honorable M. de Sade, l'éparpillement des
+esprits, l'incertitude des idées, le fractionnement des partis, comme
+je sais que cette forte unité de pensée et de volonté, si désirable
+dans tout gouvernement, n'existe guère au sein du pays même, et qu'il
+est fort naturel que les hésitations, les fluctuations, les
+morcellements du pays se reproduisent dans son gouvernement, je n'ai
+point hésité à me prêter, et toujours loyalement, à des arrangements,
+à des transactions, à des conciliations. Je crois pouvoir me rendre
+cette justice de n'avoir porté dans les affaires, quoi qu'on en ait pu
+dire quelquefois, aucun esprit intraitable et exclusif. J'en
+appellerais volontiers, s'il en était besoin, aux souvenirs du
+ministère du 11 octobre. C'était là aussi un ministère de
+conciliation, de transaction entre des nuances diverses représentées
+par des hommes divers, et cependant ce ministère a duré plusieurs
+années, malgré les temps si rudes qu'il a eus à traverser; au milieu
+de grandes difficultés intérieures, il a duré, il a survécu à ces
+difficultés, et les hommes qui en ont fait partie ont quelque droit de
+dire qu'ils ont fait preuve d'esprit de conciliation, qu'ils ont
+montré qu'ils étaient étrangers aux prétentions exclusives et
+intraitables.
+
+La conduite que j'ai tenue dans le ministère du 11 octobre, je l'ai
+tenue également depuis, et en particulier, au moment de la formation
+du ministère du 6 septembre.
+
+Je n'ai mis alors d'importance qu'à deux choses, aux conditions qui
+m'ont paru nécessaires pour assurer le ferme maintien de la politique
+suivie depuis six ans, et en même temps pour m'assurer une part
+d'influence proportionnée à la part de responsabilité politique qui
+devait peser sur moi. Je n'ai rien demandé au delà de ce qui m'a paru
+nécessaire, dans l'un et dans l'autre but.
+
+Lorsque la nécessité de modifier le cabinet du 6 septembre s'est fait
+sentir, je suis demeuré fidèle à la même idée, à la même conduite; je
+n'ai rien demandé que je n'eusse demandé au moment de sa formation.
+J'ai apporté dans les différentes transactions ou plutôt dans les
+différents essais auxquels la crise ministérielle a donné lieu, le
+même esprit de ménagement et de conciliation.
+
+À ce sujet, je n'ai à me plaindre, dans le débat qui s'est élevé hier,
+que d'une seule parole échappée à l'honorable M. Havin... (_Mouvement
+d'attention._)
+
+Quand j'ai fait, auprès d'un de mes collègues du 11 octobre, une
+démarche que je ne désavoue pas plus aujourd'hui qu'au moment où je
+l'ai faite, je ne l'ai point faite dans un vulgaire et bas désir de
+conserver le pouvoir... (_Très-bien!_)
+
+J'ai quitté et pris le pouvoir plusieurs fois en ma vie, et je suis,
+pour mon compte, pour mon compte personnel, profondément indifférent à
+ces vicissitudes de la fortune politique... (_Nouvelle adhésion aux
+centres._) Je n'y mets d'intérêt que l'intérêt public, l'intérêt de la
+cause à laquelle j'appartiens et que je me fais honneur de soutenir.
+Vous pouvez m'en croire, messieurs; il a plu à Dieu de me faire
+connaître des joies et des douleurs qui laissent l'âme bien froide à
+tout autre plaisir et à tout autre mal... (_Profonde sensation...
+Bravos prolongés._) Je n'hésite donc pas à me rendre moi-même cette
+justice: des motifs politiques m'ont seuls déterminé dans cette
+démarche, comme dans toutes les autres; je croyais qu'il était de
+l'intérêt du pays de reformer, si cela se pouvait, le cabinet qui, à
+mon avis, l'avait le mieux servi, le plus longtemps et le plus
+efficacement. Il était bien clair que je n'entendais maintenir par là
+aucune autre politique que la politique du 11 octobre, et que c'était
+là la question que j'allais adresser à l'honorable M. Thiers, en lui
+demandant de la soutenir de nouveau avec moi. C'est là ce qui n'a pu
+se réaliser; je le regrette, mais je ne regrette nullement la démarche
+par laquelle je l'ai tenté... (_Très-bien!_)
+
+Cette tentative ayant échoué, j'en ai fait d'autres; la Chambre les
+connaît. Je n'ai agi dans cette circonstance que très-publiquement et
+très-rapidement. Les diverses tentatives de conciliation et
+d'arrangement ayant échoué, j'ai été amené à proposer à la couronne un
+ministère dont l'unité, l'homogénéité fût le caractère dominant. Je ne
+l'ai fait qu'après avoir épuisé tous les autres moyens, toutes les
+autres chances. Je suis persuadé que dans l'avenir, qu'il s'agisse de
+moi ou de tout autre, peu importe, le pays et la couronne
+reconnaîtront que l'unité, l'absence de tiraillements intérieurs, la
+fermeté simple dans la direction du pouvoir, deviendront de plus en
+plus une condition nécessaire de force et de succès. C'est tout ce que
+je veux dire. (_Nouvelle adhésion aux centres._)
+
+M. BERRYER.--Bravo! bravo!
+
+M. GUIZOT.--Voilà pour les faits personnels. Ils suffiraient,
+pleinement, je crois, pour expliquer ma sortie des affaires.
+
+En aucun cas un homme public ne doit accepter une responsabilité
+supérieure, je ne dis pas supérieure à l'apparence, mais à la réalité
+de l'influence qu'il possède. En aucun cas, non plus, il ne doit
+laisser entamer sa considération personnelle. Cela est dans l'intérêt
+du pays, comme dans l'intérêt des personnes.
+
+Ne croyez pas cependant que les motifs dont je viens d'entretenir la
+Chambre, ne croyez pas que ces considérations purement personnelles,
+quoique politiques au fond, m'aient seules déterminé dans la conduite
+que j'ai suivie.
+
+La politique générale a eu sa part, et une grande part, dans la crise
+ministérielle et les incidents dont elle a été accompagnée.
+
+Messieurs, on peut s'accorder sur la pensée qui doit présider à la
+conduite politique, et ne pas s'accorder sur la conduite même qui peut
+réaliser cette pensée; on peut s'accorder dans l'intention et ne pas
+s'accorder dans l'action. Je n'en donnerai à la Chambre que deux
+exemples bien récents.
+
+Quand le cabinet du 6 septembre se forma, on convint, et d'un commun
+accord, qu'on ne se laisserait pas rebuter par des échecs, par
+certains échecs, par exemple, par le rejet de telle ou telle loi, de
+la loi de disjonction nommément... (_M. le président du conseil fait
+un mouvement._)
+
+Je remarque quelques signes de doute au banc des ministres: je me suis
+peut-être trompé en attribuant ce que je viens de dire au moment de la
+formation du cabinet. (_M. le président du conseil paraît vouloir
+adresser une observation à l'orateur._) Voulez-vous permettre que je
+répète exactement?
+
+J'ai dit qu'au moment de la formation du cabinet du 6 septembre, on
+était convenu d'un commun accord qu'on ne se laisserait pas rebuter
+par certains échecs, qu'on ne ferait pas légèrement des questions de
+cabinet, et que, lorsque, entre autres, on prit le parti de proposer
+la loi de disjonction, il fut convenu qu'on n'en ferait pas une
+question de cabinet. Mes souvenirs sont parfaitement clairs.
+
+Eh bien, il n'est personne qui n'ait pu remarquer et qui n'ait
+remarqué, lorsque la loi de disjonction a été rejetée, que ce rejet
+produisait sur les différents membres du cabinet une impression
+très-différente, que leur langage, leur attitude à tous n'étaient pas
+les mêmes, que les uns paraissaient plus déterminés, les autres plus
+hésitants à continuer la campagne dans laquelle on venait de subir un
+tel échec. C'est là un fait dont il n'y a, sans doute, aucun
+témoignage officiel, mais qui peut être présent à la mémoire d'un
+grand nombre de membres de cette Chambre. Cette diversité au moment de
+l'épreuve était pour le cabinet une grande cause d'embarras et
+d'affaiblissement. Il y avait là différence, et une différence
+importante dans l'action, bien qu'il n'y en eût pas eu dans
+l'intention.
+
+Voici un second exemple. La loi d'apanage avait été proposée de
+concert, d'un avis unanime. Eh bien, pour mon compte, je ne me serais
+jamais prêté à la retirer avant l'épreuve du débat. Je sais comme un
+autre me soumettre sincèrement, sans arrière-pensée, aux mesures
+adoptées ou rejetées par mon pays. Je sais comme un autre quelle est
+la valeur de l'opinion publique, même quand on croit qu'elle se
+trompe, et le respect qui lui est dû; mais je crois qu'il est du
+devoir du gouvernement d'être difficile, sévère, exigeant, quand il
+s'agit de constater l'opinion publique. Je crois qu'il y a des
+épreuves légales, des épreuves constitutionnelles par lesquelles les
+Chambres et le pays doivent être appelés à passer, et la première de
+ces épreuves, sans contredit, c'est la discussion. Aujourd'hui je
+parle en pleine liberté de cette question, car c'est là évidemment une
+question finie, une question jugée; ce n'est pas d'un simple
+ajournement, c'est d'un ajournement indéfini, ou de quelque chose
+d'équivalent qu'il s'agit. Les opinions sont donc aujourd'hui en
+pleine liberté sur cette matière, et j'exprime la mienne sans aucune
+préoccupation de l'avenir. (_Sensations diverses._)
+
+Je signale encore là une de ces différences dans l'action qui peuvent
+être très-importantes entre des hommes politiques, et amener dans le
+développement des affaires un véritable dissentiment, quoiqu'il n'y en
+ait pas eu dans leur pensée primitive.
+
+Je prie la Chambre de me permettre, puisque j'ai parlé de la loi
+d'apanage, une très-courte digression dans laquelle je suis
+personnellement intéressé. À cette occasion, on a répété ce qu'on
+avait déjà dit souvent: on m'a taxé de tendances aristocratiques, de
+je ne sais quelle intention de ressusciter le système du privilége des
+aristocraties constituées. J'ai besoin, messieurs, de m'expliquer une
+fois nettement et catégoriquement devant mon pays, à ce sujet. Je sais
+que c'est là un côté par lequel il est singulièrement susceptible et
+par lequel on se plaît à attaquer les hommes qu'on veut affaiblir dans
+son estime politique. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
+
+Je dirai donc sans détour toute ma pensée.
+
+Il y a d'étranges revirements dans la situation des hommes et dans le
+langage qu'on tient à leur sujet. Lorsqu'on discutait la loi des
+élections du 5 février 1817, cette loi qui a, je n'hésite pas à le
+dire, véritablement fondé le gouvernement représentatif en France,
+puisqu'elle a fait sortir l'élection des mains de la multitude où elle
+ne peut avoir lieu qu'indirectement et mensongèrement, pour la placer
+dans les mains des classes élevées et capables, où l'élection s'opère
+directement et efficacement, eh bien, au moment où l'on discutait
+cette loi, elle était accusée, par le parti de l'ancien régime,
+d'avoir pour résultat le triomphe de la classe moyenne en France, son
+triomphe définitif, sa prépondérance complète dans l'ordre politique,
+aux dépens des débris des anciennes classes supérieures et de la
+multitude. C'était là le reproche que lui adressaient les chefs
+intelligents et capables du parti de l'ancien régime.
+
+À cette époque, n'étant ni député ni membre important du gouvernement,
+je défendis la loi contre ces attaques; je la défendis officiellement,
+dans le _Moniteur_, en servant d'interprète au gouvernement lui-même;
+et je la défendis en avouant le reproche, en disant qu'il était vrai
+que cette loi avait pour résultat de rendre impossible le retour de la
+prépondérance de l'ancienne aristocratie et de toutes les classes
+privilégiées, qu'elle avait en effet pour résultat de fonder en France
+la prépondérance politique de la classe moyenne, et que cela devait
+être, qu'ainsi le voulaient la justice et l'intérêt du pays.
+
+Quelques années plus tard, en 1820, étranger au gouvernement, dans les
+rangs de l'opposition, tout ce que j'ai pu dire ou écrire sur la
+politique a eu pour objet de prouver que notre révolution de 1789
+était la victoire glorieuse et définitive de la classe moyenne sur le
+privilége et sur le pouvoir absolu. Je défie qu'on cite un seul de mes
+écrits politiques où cette idée ne soit énergiquement et incessamment
+soutenue et développée.
+
+Depuis 1830, de quoi avons-nous été accusés, mes amis et moi, et moi
+en particulier, par les défenseurs du parti de l'ancien régime, dans
+leurs journaux, dans leurs écrits? De vouloir constituer ce qu'on
+appelait une monarchie bourgeoise, le règne de la classe moyenne, la
+monarchie de la classe moyenne. C'est à ce titre, messieurs, que j'ai
+été continuellement attaqué; et me voilà aujourd'hui, depuis quelque
+temps, me voilà le défenseur, le résurrecteur, s'il est permis
+d'inventer ce mot, de l'ancienne aristocratie, du privilége, de
+l'aristocratie privilégiée et nobiliaire, car c'est sous son nom et
+dans ces termes que j'ai été plusieurs fois attaqué à cette tribune!
+
+Il n'en est rien, messieurs, il n'en est absolument rien. Je suis
+fidèle aujourd'hui à l'idée politique qui m'a dirigé pendant toute ma
+vie. Oui! aujourd'hui, comme en 1817, comme en 1820, comme en 1830, je
+veux, je cherche, je sers de tous mes efforts la prépondérance
+politique des classes moyennes en France, l'organisation définitive et
+régulière de cette grande victoire que les classes moyennes ont
+remportée sur le privilége et sur le pouvoir absolu de 1789 à 1830.
+Voilà le but vers lequel j'ai constamment marché, vers lequel je
+marche encore aujourd'hui.
+
+Cependant, il y a ici, entre mes adversaires et moi, une différence
+notable, sur laquelle je demande à la Chambre la permission de
+m'arrêter un moment.
+
+Oui, messieurs, je veux le triomphe définitif, je veux la
+prépondérance politique des classes moyennes en France; mais je veux
+aussi que cette prépondérance soit stable et honorable, et pour cela,
+il faut que les classes moyennes ne soient ni violentes et
+anarchiques, ni envieuses et subalternes. (_Marques d'adhésion._)
+
+On parle beaucoup, messieurs, depuis quelque temps, de bourgeoisie, de
+classe moyenne, de démocratie, de France nouvelle; mais on s'en fait,
+à mon avis, une bien fausse idée. Il est vrai, la France nouvelle, la
+démocratie actuelle, veut une justice universelle, un mouvement
+ascendant d'une étendue inconnue à l'ancienne société. Mais ne croyez
+pas, messieurs, que la démocratie actuelle, que la classe moyenne
+actuelle ressemble à la bourgeoisie du moyen âge, à cette bourgeoisie
+récemment affranchie, qui doutait, et doutait avec raison, de sa
+dignité comme de sa force, étroite, envieuse, inquiète, tracassière,
+mal élevée, voulant tout abaisser à son niveau; non, messieurs, la
+France nouvelle, la démocratie nouvelle a la pensée plus haute et le
+coeur plus fier; elle se confie en elle-même; elle ne doute point de
+sa destinée et de ses droits; elle n'est jalouse de personne; elle ne
+conteste à personne sa part dans l'organisation sociale, bien sûre
+qu'on ne viendra pas lui disputer la sienne. Elle a fait ses preuves
+et pris ses garanties à cet égard; après la victoire qu'elle a
+remportée, elle a le coeur et les sentiments d'un vainqueur; telle est
+sa vraie disposition aujourd'hui. C'est lui faire injure, c'est lui
+faire injure et dommage que de lui supposer, et de travailler à lui
+rendre les inquiétudes, les jalousies, les susceptibilités, les
+ombrages qui la travaillaient autrefois. Quiconque l'honore et veut la
+servir véritablement doit au contraire travailler sans cesse à lui
+élever le coeur, à lui inspirer confiance en elle-même, à l'affranchir
+de toutes les jalousies, de toutes les tracasseries; à lui persuader
+qu'il faut qu'elle ouvre sans cesse ses rangs, qu'elle se montre prête
+à accueillir, à rallier toutes les supériorités; que toutes les
+supériorités anciennes ou nouvelles, quels que soient leur nom et leur
+caractère, ne sont bien placées que dans son sein; qu'en dehors
+d'elle, elles deviennent à charge à elles-mêmes et inutiles au pays;
+qu'il faut que toutes les supériorités, quelles que soient leur date
+et leur nature, je le répète, acceptent ce fait, ce fait définitif de
+notre époque, le triomphe des classes moyennes, la prépondérance des
+intérêts généraux qu'elles représentent, et viennent nettement se
+réunir à elles pour reprendre leur place, une place digne et grande,
+dans les affaires du pays. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
+
+Voilà le langage qu'il faut tenir aux classes moyennes; voilà le seul
+langage digne d'elles, digne de cette assemblée, digne des
+institutions que les classes moyennes ont conquises par leur
+intelligence et par leur courage. Toutes ces vieilles querelles, tous
+ces vieux débris de mots et de choses, de priviléges, d'aristocratie
+nobiliaire, tous ces vieux débris doivent disparaître; ce sont des
+querelles réchauffées, des querelles honteuses aujourd'hui, des
+querelles qui appartenaient à la bourgeoisie d'autrefois, à la classe
+moyenne d'il y a trois cents ans, des querelles auxquelles la France
+nouvelle et la démocratie actuelle sont et deviendront de jour en
+jour plus étrangères. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Je n'hésite donc pas, messieurs, pour mon compte, lorsque je rencontre
+dans les institutions anciennes ou modernes, étrangères ou nationales,
+lorsque je rencontre une institution qui me paraît convenir à la
+société actuelle, aux intérêts, aux besoins de la France nouvelle,
+telle qu'elle a été faite par la victoire de notre révolution de 1789
+à 1830, que cette institution s'appelle apanage ou de tout autre nom,
+qu'on en puisse retrouver quelque semblant vrai ou faux, complet ou
+incomplet, dans des siècles ou dans des institutions différentes, je
+ne m'en inquiète en aucune façon; je repousse ce qui est nuisible à
+l'état actuel de la France, aux intérêts de la France nouvelle; mais,
+tout ce qui la sert, je crois qu'elle peut et qu'elle doit l'adopter;
+elle est assez sûre d'elle-même, et de sa victoire et de son avenir,
+pour ne pas s'inquiéter de quelques mots et de quelques fausses
+ressemblances. (_Nouvelles marques d'adhésion au centre._) Je laisse
+là cette question.
+
+Je demande pardon à la Chambre de cette digression qui, pour moi, a
+quelque valeur politique, quoiqu'elle n'en ait aucune dans la question
+particulière des fonds secrets. J'ai cru devoir saisir l'occasion de
+la mettre sous ses yeux. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
+
+Je rentre dans la question; je disais à la Chambre qu'indépendamment
+des motifs personnels qui avaient déterminé ma sortie des affaires, il
+y avait des motifs de politique générale provenant de la diversité qui
+peut se rencontrer entre des hommes honorables, au moment de l'action
+et dans la conduite politique, quoique au fond et dans l'intention ils
+se soient proposé le même but. J'ai donné deux exemples pris dans des
+circonstances toutes récentes; j'ai besoin d'entrer plus avant dans
+cette partie de la question, c'est-à-dire dans les causes de politique
+générale qui ont amené la dissolution du cabinet du 6 septembre, et
+qui président à la situation actuelle du cabinet, de la Chambre et du
+pays. Ici, je demande à la Chambre la permission de m'expliquer
+encore avec la plus entière franchise, car, à mon avis, on ne l'a pas
+toujours fait, par réserve de langage plutôt que par aucune autre
+raison.
+
+L'honorable M. Thiers se plaignait à cette tribune, à l'occasion des
+affaires d'Afrique, de la timidité et de l'insuffisance du langage, ce
+qui avait fait qu'on n'avait pas dit la vérité complète à la Chambre;
+je m'en plaindrai ici à l'occasion de la politique générale, et je
+parlerai sans détour.
+
+Quand la session s'est ouverte, si la Chambre veut me faire l'honneur
+de s'en souvenir, dans la discussion des affaires d'Espagne, j'ai dit
+que l'esprit révolutionnaire était en déclin en France, et l'esprit
+conservateur en progrès. Je pense aujourd'hui comme il y a trois mois;
+je ne voudrais pas cependant qu'on se méprit sur la portée de mes
+paroles. L'esprit révolutionnaire décline parmi nous, en ce sens et
+par cette cause que les situations sociales, les intérêts généraux,
+qui étaient révolutionnaires en 1789, sont maintenant satisfaits et
+devenus conservateurs. Les intérêts de droits publics, de charges
+publiques, de dignité personnelle, de propriété, qui étaient
+révolutionnaires en 1789, sont maintenant conservateurs. C'est la
+grande différence entre cette époque et la nôtre.
+
+Il y a, de plus, les leçons de l'expérience qui, bien qu'elles ne
+restent jamais complétement gravées dans la mémoire, ne sont jamais
+non plus tout à fait perdues pour les hommes.
+
+Mais, messieurs, malgré l'expérience, les esprits et les moeurs ne
+changent pas aussi vite que les situations et les intérêts, et
+l'esprit révolutionnaire est encore bien présent et bien puissant
+parmi nous. Et quand je dis l'esprit révolutionnaire, je ne parle pas
+seulement de cette passion de renversement, de cette fureur anarchique
+qui ne saisit ordinairement qu'un petit nombre d'hommes; je parle de
+ces instincts irréguliers, de ces idées contraires à l'organisation et
+à la stabilité du pouvoir et de l'ordre social, de ces préjugés
+antisociaux qui caractérisent, non l'esprit révolutionnaire forcené,
+mais l'esprit anarchique.
+
+Je dis que l'esprit révolutionnaire ainsi défini est encore présent et
+puissant parmi nous. Regardez, je vous en prie, aux classes même où
+dominent les intérêts conservateurs. Que disons-nous tous les jours?
+qu'observons-nous tous les jours? Qu'on ne rencontre souvent, dans ces
+classes mêmes, qu'une intelligence incomplète des conditions de
+l'ordre social et du gouvernement, que là encore dominent un grand
+nombre de préjugés, d'instincts de méfiance pour le pouvoir,
+d'aversion contre toute supériorité. Ce sont là des instincts
+véritablement anarchiques, véritablement antisociaux. Que disons-nous,
+qu'observons-nous encore tous les jours? Un grand défaut de prévoyance
+politique, le besoin d'être averti par un danger imminent, par un mal
+pressant; si ce mal n'existe pas, si ce danger ne nous menace pas, la
+sagacité, la prévoyance politique s'évanouissent, et l'on retombe en
+proie à ces préjugés qui empêchent l'affermissement régulier du
+gouvernement et de l'ordre public. (_Très-bien!_)
+
+Nous disons tous les jours, dans les conversations particulières, que
+c'est là un mal qui se rencontre dans les classes les plus éclairées,
+les plus aisées, chez lesquelles les intérêts conservateurs dominent.
+
+Si nous pénétrons dans les classes qui vivent de salaires et de
+travail, le mal est bien plus grand. Je pourrais parler des ravages
+que font tous les jours dans ces classes les exemples si séducteurs et
+encore si récents des succès et des fortunes amenées par les
+révolutions. C'est évidemment là une tentation qui agit aujourd'hui
+bien puissamment sur les classes pauvres et laborieuses.
+
+Mais qui n'est frappé aussi de l'absurdité des idées répandues dans
+ces classes sur l'organisation sociale, sur les droits des individus,
+sur la constitution des gouvernements? Qui n'est frappé de
+l'inconcevable légèreté et de l'épouvantable énergie avec lesquelles
+ces classes s'en occupent, en délibèrent, en font le sujet de leur
+attention dans leurs moments de loisir?
+
+Qui n'est frappé en même temps du relâchement des freins religieux et
+moraux? Qui n'est frappé de la facilité avec laquelle tous les
+mensonges, toutes les calomnies les plus antisociales, les plus
+nuisibles aux objets de votre respect sont accueillies dans ces
+classes?
+
+Je pourrais en citer de déplorables et de récents exemples; je
+pourrais vous montrer quel mal politique immense peuvent faire
+quelques pages dans des millions d'hommes.
+
+Vous n'avez, contre cette disposition révolutionnaire des classes
+pauvres, vous n'avez aujourd'hui, indépendamment de la force légale,
+qu'une seule garantie efficace, puissante, le travail, la nécessité
+incessante du travail. C'est là le côté admirable de notre société. La
+puissance du travail, et le frein que le travail impose à toutes les
+ambitions, à toutes les prétentions, est aujourd'hui un fait
+très-salutaire. Mais ne vous y fiez pas; le travail est un frein
+insuffisant, qui manque tel jour. Il n'y a de freins véritablement
+sûrs que ceux qui puisent leur force dans l'homme lui-même, dans ses
+convictions, dans ses sentiments; il n'y a de freins véritablement
+sûrs que les freins moraux, les freins sincèrement acceptés par ceux
+sur qui ils s'exercent. Eh bien, dans l'état actuel de la société, ces
+freins, je n'hésite pas à le dire, vous manquent dans les classes
+inférieures; et vous êtes sans cesse sur le point de les voir
+entraînées par les tentations et les prétentions révolutionnaires.
+
+Ce n'est pas tout. Pendant que vous êtes ainsi travaillés dans les
+classes aisées et les classes pauvres, ici par les restes, là par les
+passions de l'esprit révolutionnaire, cet esprit est entretenu,
+fomenté parmi vous par deux causes tout à fait indépendantes de vous,
+et sur lesquelles vous ne pouvez rien.
+
+D'abord par l'état révolutionnaire du monde entier.
+
+Personne ne peut se dissimuler que ce qui s'est accompli en France
+fermente partout; qu'on s'en félicite ou qu'on s'en inquiète, le fait
+est évident. Le principe, le besoin révolutionnaire, qui a éclaté en
+France, fermente partout, et l'esprit révolutionnaire qui subsiste
+encore en France reçoit tous les jours, de cet état général de
+l'Europe, de ce qui se passe en Angleterre, en Espagne, en Portugal ou
+ailleurs, un aliment que vous ne pouvez éloigner.
+
+Il est encore une autre cause, une cause plus active, vos propres
+institutions. Personne, messieurs, ne les admire plus que moi;
+personne ne leur est plus sincèrement dévoué que moi. Elles organisent
+régulièrement la lutte du bien et du mal, du vrai et du faux, des
+bonnes et des mauvaises passions, des intérêts légitimes et des
+intérêts illégitimes; elles organisent cette lutte dans la confiance
+que le bien prévaudra sur le mal, les bons sentiments sur les mauvais,
+les intérêts légitimes sur les intérêts illégitimes. Je partage cette
+confiance; elle est honorable pour la dignité de l'homme, elle est la
+gloire et la force de notre temps et de nos institutions; mais en
+acceptant le fait dans sa beauté, il ne faut pas méconnaître le péril
+qui s'y mêle; or, vous ne pouvez vous dissimuler qu'il y a là des
+facilités données au mal, des provocations sans cesse adressées aux
+mauvaises passions, aux prétentions illégitimes; vous ne pouvez vous
+dissimuler que, dans cette lutte sans cesse ouverte, le mal est tous
+les jours appelé à se produire comme le bien, que les mauvaises
+passions et les intérêts illégitimes s'entendent dire chaque jour des
+choses dont ils ne se doutaient pas, dont ils n'avaient jamais entendu
+parler, en sorte que vous avez dans vos propres institutions une
+provocation continuelle, incessante à l'esprit révolutionnaire, au
+développement de ses passions, de ses intérêts et de ses prétentions.
+
+Eh bien, en présence de pareils faits, dans un pareil état de notre
+société, comment ne verriez-vous pas que l'esprit révolutionnaire
+n'est pas chez nous un hôte accidentel, passager, qui s'en ira demain,
+auquel vous avez quelques batailles à livrer, mais avec lequel vous en
+aurez bientôt fini? Non, messieurs, c'est un mal prolongé et
+très-lent, jusqu'à un certain point permanent, contre lequel la
+nécessité de votre gouvernement est de lutter toujours. Le
+gouvernement, dans l'état actuel de la société, n'a pas la permission
+de se reposer, de s'endormir à côté du gouvernail; il est engagé
+contre l'esprit révolutionnaire; sous diverses formes et à des degrés
+très-inégaux, il est engagé, dis-je, dans une lutte constante et à
+laquelle il ne doit pas songer à se soustraire.
+
+Je sais le reproche qu'on nous a adressé, à moi et à mes amis,
+reproche qu'on est tout prêt à renouveler; je sais qu'on a dit: Les
+voilà toujours, ces hommes de lutte, de combat, qui ne cherchent que
+la guerre, qui ne sont propres qu'à la guerre, qui ne veulent pas de
+la conciliation, qui ne souffrent pas qu'on se repose jamais.
+
+Je demande la permission de répondre sérieusement à ce reproche, car
+s'il était fondé, il serait grave. Mais il ne l'est pas, et j'espère
+le démontrer à la Chambre.
+
+Messieurs, je commence par nier, par nier absolument en fait ces
+reproches de violence, de dureté, d'emportement, si souvent adressés à
+la politique et à la conduite du gouvernement depuis six ans.
+J'affirme qu'à aucune époque, en aucun pays, au milieu de telles
+épreuves, de telles difficultés, jamais gouvernement ne s'est conduit
+avec tant de patience et de modération.
+
+_Plusieurs membres._--Oui! oui! c'est vrai!
+
+M. GUIZOT.--Je dis cela de toutes choses, je le dis des actes comme
+des lois. Je dis que les actes du gouvernement, depuis six ans, au
+milieu de tant de périls et de difficultés, ont été aussi modérés,
+aussi patients qu'il était possible pour suffire aux dangers; que si
+vous aviez retranché quelque chose, quelque peu que vous eussiez
+retranché de ce que le gouvernement a fait, il n'aurait pas suffi à sa
+tâche; il a fait tout juste ce qu'il fallait, rien de plus. Il ne me
+serait pas difficile, sous le point de vue politique, sous le point de
+vue parlementaire, de trouver, au sein même de cette Chambre, des
+preuves éclatantes de la patience et de la modération du gouvernement
+depuis six ans.
+
+Quant aux lois, je dis que celles qu'on a faites étaient
+indispensables, et qu'elles n'ont rien fait que suffire, si tant est
+qu'elles aient pleinement suffi, à leur mission.
+
+Je ne me sens donc, pour mon compte, nullement disposé à les
+abandonner, ni en principe, ni dans l'exécution. Je suis convaincu
+qu'elles doivent être complétement et fermement exécutées aujourd'hui
+comme il y a un an, comme il y a deux ans. Je suis convaincu que
+non-seulement elles ont sauvé le pays depuis six ans, mais qu'elles
+sont destinées à le sauver plus d'une fois encore, et que leur
+présence est aujourd'hui, dans le pays, le premier moyen de salut.
+
+Je n'abandonne donc, je le répète, aucun des actes, aucune des lois
+qui ont été rendues depuis six ans.
+
+Nos moyens de force contre le mal révolutionnaire, nous les avons
+conquis depuis six ans à la sueur de notre front; gardons-les bien.
+Nos lois sont des armes nécessaires; ne souffrons pas qu'on les laisse
+rouiller. (_Mouvement à gauche._)
+
+En faut-il d'autres? en faudra-t-il d'autres? Je n'en sais rien. Je
+crois qu'il serait insensé à un homme sage de prendre à ce sujet aucun
+engagement.
+
+Je regrette sincèrement que la loi de disjonction n'ait pas été
+adoptée. (_Chuchotements._) Je crois que le gouvernement avait bien
+fait de la proposer. J'aime mieux qu'elle ait été rejetée que si le
+gouvernement ne l'avait pas proposée. (_Nouveau mouvement._) Il a
+acquitté sa responsabilité, il a fait son devoir. Il se soumet
+toujours aux décisions du gouvernement représentatif; mais il
+n'abandonne pas pour cela son opinion, et ne change pas de sentiment.
+
+_Quelques membres._--Très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Quant à la loi sur la prison de détention à l'île Bourbon,
+je ne veux pas anticiper sur la discussion, mais j'espère qu'elle aura
+lieu, et je me propose, quand cette loi viendra à discussion,
+d'établir que jamais loi n'a été plus conforme aux véritables
+principes et au véritable but de la législation pénale.
+
+Je me propose d'établir qu'elle a précisément, non pas pour objet,
+mais pour effet, de rendre peu à peu possible la réduction de la peine
+de mort en matière politique.
+
+M. LAFFITTE.--Elle dispense en effet de la peine de mort.
+(_Agitation._)
+
+M. GUIZOT.--Je demande à la Chambre de ne pas anticiper sur cette
+discussion.
+
+M. LAFFITTE.--Oui, vous faites bien.
+
+M. GUIZOT.--Si je répondais aux interpellations j'anticiperais malgré
+moi.
+
+M. LAFFITTE.--Vous en avez dit assez.
+
+M. GUIZOT.--Je n'en ai pas dit assez, car je n'ai pas dit la centième
+partie de ce que je pense. (_Vive sensation._)
+
+M. LAFFITTE.--Continuez, allez toujours.
+
+_Voix de la gauche._--Ne laissez pas rouiller vos lois de sûreté.
+
+M. GUIZOT.--Quant à la loi de non-révélation, je ne sais si elle
+arrivera à discussion devant cette Chambre. Si elle y arrivait, j'en
+dirais mon avis avec la même sincérité; et je crois que j'aurais peu
+de peine à établir que les accusations d'immoralité et d'inutilité qui
+lui sont adressées sont fausses, et sont aisées à rétorquer contre ses
+adversaires. (_Mouvement à gauche._)
+
+Je n'engage pas la discussion, j'exprime d'avance ma pensée.
+
+M. LAFFITTE.--Vous avez raison de dire votre façon de penser, parlez!
+
+M. GUIZOT.--Je regarde donc toutes les mesures de vigueur qui ont été
+employées depuis six ans quand l'occasion l'a exigé, toutes les lois
+qui ont été rendues, je les regarde comme des armes salutaires,
+nécessaires, que le gouvernement ne doit jamais hésiter, pas plus
+aujourd'hui qu'hier, qu'il y a deux ans, qu'il y a trois ans, à
+employer quand le besoin s'en fait sentir. Il est vrai que le besoin
+ne se fait pas sentir toujours de la même manière; ce serait nous
+supposer atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention de
+nous défendre quand on ne nous attaque pas; ce serait nous supposer
+atteints de folie que de croire que nous ayons l'intention d'employer
+des armes contre ceux qui ne dressent pas leurs armes contre nous et
+de nous servir de lois répressives quand la répression n'est pas
+nécessaire. Il n'y a pas un homme du pouvoir, il n'y a pas un ami de
+l'ordre qui aille gratuitement, et pour son seul plaisir, au-devant de
+pareilles nécessités.
+
+Et d'ailleurs, messieurs, ce ne sont pas là les seuls moyens de lutter
+contre le désordre, contre l'esprit d'anarchie, contre les tentatives
+révolutionnaires; ce ne sont pas là les seuls moyens que le
+gouvernement possède pour soutenir cette lutte; ce ne sont pas les
+seules mesures par lesquelles il puisse déployer sa fermeté et son
+activité. Un gouvernement obligé de faire de la lutte contre l'esprit
+révolutionnaire son état permanent et général n'en est pas réduit, je
+le répète, à n'employer contre ce mal que des mesures de rigueur ou
+des lois répressives; il a, selon les temps, selon l'opportunité,
+d'autres armes qui ont aussi leur valeur, et dont il faut qu'il sache
+se servir. Permettez-moi de les indiquer en peu de mots.
+
+La première, messieurs, c'est la forte organisation du pouvoir
+lui-même, soit dans les Chambres, soit dans l'administration.
+Qu'est-ce qui a fait notre principale force depuis six ans?
+Croyez-vous que ce soient les lois répressives? Elles ont servi, mais
+elles n'ont pas fait notre principale force. Croyez-vous que ce soient
+les mesures de rigueur, la résistance à main armée contre les émeutes?
+Elles étaient indispensables, mais là n'a pas été notre première
+force. Notre première force, c'est la présence d'une majorité dans les
+deux Chambres, fortement constituée, bien décidée, sachant ce qu'elle
+pense, ce qu'elle veut, et adhérant fermement au gouvernement qui en
+même temps adhérait fermement à elle.
+
+Voilà ce qui a fait, pendant six ans, notre première et notre
+véritable force dans les épreuves que nous avons été appelés à
+traverser. Eh bien, quand les coups de fusil ne sont plus
+nécessaires, quand les lois répressives, quand du moins leur
+application immédiate et fréquente n'est plus nécessaire, croyez-vous
+que cette forte constitution du pouvoir, cette ferme et intime union
+de la majorité avec l'administration et de l'administration avec la
+majorité ne soient plus nécessaires? Croyez-vous que cela aussi puisse
+se relâcher avec le reste? Non, non, messieurs. Quand vous ne voulez
+pas user des moyens matériels, l'autorité morale du pouvoir vous est
+d'autant plus nécessaire. Quand vous ne voulez pas réprimer par la
+force, il faut que vous réprimiez par votre autorité sur les esprits.
+L'énergique constitution de la majorité dans les Chambres, l'intime
+union de la majorité et de l'administration sont plus nécessaires, je
+le répète, quand on ne se bat pas dans les rues que quand on s'y bat.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+J'en dirai autant d'une autre force dont on n'a pas tiré, depuis six
+ans, tout le parti qu'on peut en tirer, et qui est, sinon le premier, du
+moins un des premiers éléments de gouvernement parmi nous: c'est la
+bonne constitution de l'administration locale. Nous ne savons pas
+encore, messieurs, nous ne nous doutons pas de tout ce que le
+gouvernement puiserait de sécurité et de force, et le pays de repos,
+dans une administration homogène, dirigée par le même esprit, empreinte
+de cette unité, de cette harmonie avec le centre de l'État, avec la
+majorité parlementaire et l'administration générale, que nous avons si
+souvent vainement désirée. C'est là encore une oeuvre des temps
+pacifiques, des temps où l'on ne se bat point. On peut y arriver sans
+trouble, par des moyens réguliers; et ne vous y trompez pas, c'est une
+des principales forces, un des plus grands moyens dont vous soyez armés
+dans la lutte contre l'esprit d'anarchie, contre les tendances
+désorganisatrices de la société. Il faut que l'administration locale
+soit une, homogène, animée d'un même esprit, conduite dans le même sens,
+que les mêmes influences qui dirigent ici le gouvernement dirigent
+l'administration dans les localités. À ce prix vous obtiendrez, pour
+vous, gouvernement central et pour le pays, la sécurité et l'ordre
+après lesquels vous courez. (_Assentiment._)
+
+Et, ne vous y trompez pas, ce n'est pas seulement des fonctionnaires
+que je parle ici. Les fonctionnaires ne sont pas les seuls hommes que
+vous ayez à organiser avec cette unité. Ces classes aisées dont nous
+parlions tout à l'heure, et où dominent les intérêts conservateurs,
+elles ont besoin d'être ralliées; elles sont éparses, elles manquent
+d'expérience; elles ne vous apportent pas à vous, gouvernement, toutes
+les forces qu'elles ont en elles-mêmes et qu'elles pourraient vous
+donner. Il faut évidemment que votre administration locale, vos
+fonctionnaires, vos lois, vous servent à rallier ces classes
+conservatrices, à les organiser; il faut qu'elles se pressent partout
+autour de votre administration, qu'elles l'entourent, qu'elles la
+soutiennent, qu'elles lui apportent leur force et leur influence.
+
+Alors seulement votre société sortira de l'état de faiblesse et
+d'anarchie dans lequel vous vous plaignez de la voir. Voilà,
+messieurs, de quoi occuper le pouvoir quand l'émeute ne gronde pas
+dans la rue, quand les lois répressives ne doivent pas être
+immédiatement appliquées. Voilà par quels moyens il peut, à de telles
+époques, soutenir, sous une autre forme, cette lutte continuelle,
+inévitable, contre l'esprit révolutionnaire, dans laquelle je vous
+disais en ce moment qu'il est engagé.
+
+Car je vous demande, messieurs, de ne pas oublier que le mal est au
+milieu de vous; le mal ne s'arrête pas: si les pouvoirs armés pour la
+défense ne sont pas toujours dans un état de vigilance, l'action
+continuelle du mal fait des progrès après lesquels on est bien
+embarrassé à regagner le terrain perdu. Eh! messieurs, n'avez-vous pas
+vu avec quelle facilité on pouvait perdre du terrain dans la bonne
+cause, et avec quelles difficultés on le regagnait? Vous l'avez déjà
+vu, prenez garde de le voir encore. (_Au centre._--Très-bien!
+très-bien!)
+
+Je me résume, messieurs, je dis que cet état de lutte, de lutte
+politique contre l'esprit d'anarchie, étant le fait dominant de notre
+société actuelle, le fait auquel nul cabinet ne peut échapper, s'il
+arrivait quelque jour qu'en ne déployant pas la force matérielle, en
+laissant dormir les lois répressives, on laissât aussi pénétrer le
+doute et le trouble dans les grands pouvoirs publics, dans les
+majorités parlementaires, dans l'administration, s'il arrivait que la
+force matérielle et l'autorité morale du pouvoir s'énervassent à la
+fois, s'il arrivait qu'on le vît désarmer et s'abaisser du même coup,
+si, au même moment où il cesserait d'intimider ses ennemis, il perdait
+son ascendant sur ses amis, que voudriez-vous qu'il advînt alors de la
+société?
+
+Est-ce que vous croyez que la mission du pouvoir serait accomplie?
+Est-ce que vous croyez qu'il suffirait à sa tâche? Messieurs, la
+mission des gouvernements n'est pas laissée à leur choix, elle est
+réglée en haut... (_Bruits à gauche._) en haut! Il n'est au pouvoir de
+personne de l'abaisser, de la rétrécir, de la réduire. C'est la
+Providence qui détermine à quelle hauteur et dans quelle étendue se
+passent les affaires d'un grand peuple. Il faut absolument monter à
+cette hauteur et embrasser toute cette étendue pour y suffire.
+
+Aujourd'hui plus que jamais il n'est pas permis, il n'est pas possible
+aux gouvernements de se faire petits. (_À gauche._--Ah! ah!) La
+grandeur intellectuelle et morale est particulièrement nécessaire à
+notre gouvernement; c'est là la seule grandeur qu'il lui convienne de
+chercher; c'est la seule à laquelle il soit naturellement appelé.
+(_Bruit. Interruption.--Écoutez! Écoutez!_)
+
+D'autres ont pu rechercher la grandeur des bouleversements intérieurs
+du pays; d'autres la grandeur des conquêtes extérieures; pour nous,
+pour le gouvernement de Juillet, nous n'avons et ne voulons avoir que
+la grandeur des idées et des devoirs. (_Mouvement._) C'est notre
+impérieuse mission d'y suffire; ne pas y suffire, pour nous, c'est
+abdiquer.
+
+Il y aurait à cela, messieurs, peu d'honneur et beaucoup de danger pour
+la société; la Chambre, j'en suis sûr, ne se laissera jamais entraîner
+dans cette voie. (_Aux centres._--Très-bien! très-bien!--_Longue
+adhésion._)
+
+M. HAVIN.--Je demande la parole pour un fait personnel.
+
+
+M. Havin monte à la tribune; il en descend pour la céder à M. le
+président du conseil qui, à son tour, quitte la tribune.
+
+La séance demeure suspendue pendant quelque temps.
+
+
+M. le comte MOLÉ, _président du conseil_.--Messieurs, quelque
+désavantage qu'il y ait à succéder à la tribune à un orateur tel que
+celui que vous venez d'entendre, je me félicite cependant d'avoir à
+continuer des explications données avec tant de gravité et de
+convenance.
+
+L'honorable M. de Sade nous a demandé des explications sur la crise
+ministérielle. Messieurs, il est de mon devoir d'en donner, et depuis
+longtemps je désirais l'occasion de m'expliquera mon tour; je le ferai
+en très-peu de mots.
+
+Je ne pense pas, comme l'honorable M. Guizot, que l'homogénéité
+parfaite d'un cabinet soit appropriée à nos circonstances. On vous a
+beaucoup parlé du fractionnement des opinions dans cette Chambre; un
+orateur de ce côté a semblé même vous le reprocher. Messieurs, ce
+fractionnement n'est pas votre faute, il existe dans le pays, et pour
+en bien apprécier les causes il faudrait remonter bien haut: il est le
+résultat de cinquante années de révolution; il est le résultat de
+cette indépendance des esprits qui rend tous les jours, il faut le
+dire, les majorités et par conséquent le gouvernement plus difficiles.
+
+Les cabinets, pour avoir des chances de durée, doivent se
+proportionner à cet état de choses, et représenter en quelque sorte,
+dans leurs éléments, les principaux éléments de la majorité.
+(_Sensation._) Ce furent les idées générales que j'apportai à la
+formation du cabinet du 6 septembre.
+
+Je dus aussi prendre en considération quelques circonstances spéciales
+qui devaient aussi avoir leur part dans la formation du cabinet. La
+dissolution du cabinet précédent avait été amenée par une question de
+politique étrangère. La prérogative royale s'était exercée de manière
+à prouver qu'elle avait adopté l'opinion de la minorité du conseil. Un
+autre cabinet était appelé sur cette question de politique extérieure.
+Il me semblait conforme au mécanisme de notre gouvernement de
+conserver, dans le nouveau cabinet, les membres du dernier qui avaient
+précisément fait triompher le principe sur lequel le nouveau cabinet
+allait se former. Ce fut dans cette pensée que je présentai une
+combinaison qui ne fut pas acceptée. Après une grande instance de ma
+part et de longs délais, le cabinet du 6 septembre s'établit tel que
+vous l'avez vu.
+
+Je déclare que jamais, dans toutes ces combinaisons de noms propres,
+je n'ai eu une autre pensée que la durée de l'administration dont je
+devais avoir l'honneur d'être le chef et les chances de majorité
+qu'elle pouvait avoir dans les Chambres; jamais je n'ai eu un autre
+but, une autre prétention, et jamais je n'ai cherché un autre
+résultat.
+
+La combinaison que le cours des choses me fit accepter me parut
+renfermer dès son origine quelques germes de destruction pour
+l'avenir. Un événement parlementaire ne tarda pas à nous révéler que
+le cabinet ne répondait pas parfaitement à ces conditions de majorité
+que j'avais cherchées. C'est surtout ici, messieurs, que je diffère en
+quelque chose de l'honorable orateur auquel je réponds. Il vous a dit
+que d'accord dans les intentions, et marchant vers le même but, on
+avait différé dans l'action. Je crois que je rapporte bien ses
+paroles... (_Oui! oui!_) Et pour preuve, il a cité ce qui s'était
+passé à l'occasion de la loi de disjonction. Il vous a dit: En entrant
+dans le cabinet on était convenu de ne pas s'ébranler au moindre choc,
+et de ne pas faire légèrement des questions de cabinet...
+(_Rumeurs._)
+
+Je demande un peu de silence, je suis encore très-fatigué.
+
+Messieurs, lorsque la loi de disjonction fut rejetée par la Chambre
+(je ne sais si ma mémoire me trompe, mais j'oserais jurer ici qu'elle
+ne me trompe pas), personne n'eut moins que moi l'idée de la retraite;
+et si quelques membres du cabinet en reçurent quelque découragement et
+crurent que ce rejet était, en effet, une manifestation contre le
+ministère, ce n'est pas moi. Je dirai seulement que, pour ma part, je
+vis dans ce rejet de la loi de disjonction (que je regrette aussi,
+messieurs, et que je regrette, parce que j'étais convaincu, comme je
+le suis encore, qu'il était nécessaire qu'une manifestation
+législative quelconque protestât contre les événements de
+Strasbourg)... (_Au centre_: Très-bien!) Je vis, je le répète, dans le
+rejet de la loi de disjonction, un certain affaiblissement pour le
+cabinet, et la confirmation des idées que j'avais essayé de faire
+prévaloir au 6 septembre dans la composition du cabinet. Maintenant,
+comment la crise commença-t-elle? Assurément pas par aucune
+démonstration qui me fût personnelle; je ne dirai pas même par la
+retraite de celui de nos collègues qu'il s'agit bientôt de remplacer,
+car il ne se retira pas, mais par je ne sais quelle rumeur qui s'éleva
+sur certains bancs de cette Chambre, et qui pressait cette retraite et
+la nomination d'un successeur. Pour moi, messieurs, qui désirais
+sincèrement le maintien de l'administration dont j'avais l'honneur
+d'être le chef, je vis ce mouvement commencer avec d'autant plus de
+regret que j'en prévoyais les conséquences.
+
+Ce n'est assurément pas moi, je l'affirme, qui ai donné le signal de
+la retraite à personne; mais quand l'ébranlement eut commencé, je
+n'eus pas un autre système que celui que j'avais eu au 6 septembre. Ce
+qui m'avait paru indiqué au 6 septembre, comme condition de la
+majorité, me parut beaucoup plus fortement indiqué alors, et je le
+proposai de nouveau et de toutes mes forces. Je rends justice entière
+aux intentions de chacun, mais je m'empresse de reconnaître avec
+l'honorable orateur que nous n'envisageons pas la situation de la
+même manière: il voulait le cabinet le plus homogène possible, et moi
+le cabinet le plus en harmonie avec les éléments dont la majorité des
+Chambres se compose. Cependant il vous a présenté, comme le modèle des
+cabinets qui ont existé depuis sept ans, le ministère du 11 octobre.
+Or, était-ce un cabinet homogène que celui du 11 octobre? Son mérite à
+mes yeux était précisément de représenter ce que j'aurais désiré
+reproduire dans celui du 6 septembre, l'alliance de certaines opinions
+qui, marchant vers le même but, mais variant parfois sur les moyens,
+composent certainement la véritable majorité politique du pays.
+
+Ce système, messieurs, était le mien, imperturbablement le mien, et je
+ne crois pas qu'il y en ait un autre. Tout ministère homogène, dans la
+division, dans la dissémination actuelle des esprits, serait un
+ministère sans durée; tandis qu'un ministère composé d'hommes marchant
+d'un pas ferme vers le même but, quoique ayant des caractères divers
+et des opinions différentes, transigeant entre eux comme il est
+nécessaire que vous transigiez entre vous, comme le pays transige
+aussi lui-même, un tel ministère est à mon avis le seul possible, le
+seul approprié aux circonstances, le seul qui puisse faire un bien
+durable, et qui lui-même puisse durer longtemps. (_Très-bien!_)
+
+D'ailleurs, permettez-moi de l'observer, ce ministère du 11 octobre a
+été soumis à cette condition d'instabilité qui affligera tous les
+cabinets, parce qu'elle est inhérente à la nature des circonstances.
+Ce cabinet a été remanié cinq fois.
+
+L'honorable orateur a donné un second exemple de cette divergence dans
+l'action à laquelle il a attribué en partie la chute du cabinet. Ce
+second exemple, il l'a pris dans le retrait de la loi d'apanage.
+
+Il me permettra de lui représenter que ce n'est pas là ce qui a
+concouru apparemment à diviser le cabinet, car il n'a jamais été
+question, dans son sein, du retrait de la loi d'apanage. Il
+désapprouve aujourd'hui ce retrait, et il a dit qu'il fallait au moins
+affronter la discussion. Eh! messieurs, nous ne craignons pas
+d'affronter les discussions ni les luttes, et je crois que nous le
+prouvons tous les jours. Ce que nous avons voulu éviter touche à des
+intérêts plus graves; ce que nous avons craint d'affronter, c'était la
+chance d'un rejet. (_Rumeurs diverses._)
+
+Je ne suivrai pas non plus l'honorable et éloquent orateur dans
+l'exposition de son système; je dirai seulement que nous croyons vous
+avoir fait connaître suffisamment le nôtre. Je viens de le faire
+encore en vous donnant mes idées sur la composition du cabinet. Je ne
+crains pas de vous le répéter, messieurs, notre système, en deux mots,
+est de considérer aujourd'hui la France comme fatiguée de ses
+agitations passées. Les vieux partis s'agitent encore; mais tous les
+jours, messieurs, leurs rangs sont plus désertés, tous les jours un
+plus grand nombre d'hommes égarés tendent au repos et à rentrer dans
+les voies de l'ordre, et, comme je le disais l'autre jour, des
+intérêts privés. Quelques-uns s'agitent encore, et nous vous demandons
+les moyens de les surveiller. Partout où ils oseront tenter
+l'exécution de leurs coupables desseins, ils rencontreront la plus
+imperturbable exécution des lois.
+
+Voilà, messieurs, quel est notre système: nous ne faisons à personne
+la guerre pour la guerre; au contraire, nous tendons la main à tous
+ceux qui viennent à nous sincèrement et de bonne foi, qui nous
+acceptent, nous, nos opinions, notre manière de gouverner, notre
+système; nous n'acceptons que ceux-là. Nous aimons mieux calmer les
+passions que d'avoir à les vaincre; mais si le mal relevait
+audacieusement la tête, nous saurions prouver que le monopole de
+l'énergie n'appartient à personne: armés alors des lois que vous avez
+faites, et que le pays vous doit, nous saurions le réprimer et le
+confondre. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+_Quelques membres._--La clôture! Aux voix!
+
+(M. Havin et M. de Laboulie se dirigent en même temps vers la
+tribune.)
+
+M. MAUGUIN.--Je demande la parole.
+
+M. DE LABOULIE.--Je l'ai avant vous, je suis inscrit.
+
+M. MAUGUIN.--Mais vous avez cédé votre tour hier à M. Jaubert.
+
+M. DE LABOULIE.--Oui; mais M. Larabit m'a cédé le sien aujourd'hui.
+
+M. MAUGUIN.--Je voudrais répondre à M. Guizot.
+
+M. DE LABOULIE.--Vous répondrez dans la discussion de l'article
+premier.
+
+M. HAVIN.--Je demande pardon aux honorables membres, mais j'ai la
+parole pour un fait personnel; je veux dire seulement quelques mots.
+(_Écoutez!_)
+
+Messieurs, l'honorable M. Guizot a dit que, dans toute la discussion
+d'hier, un seul mot l'avait blessé, que ce mot avait été prononcé par
+moi, qui avais pu supposer qu'il avait voulu conserver le pouvoir
+seulement dans un intérêt privé.
+
+Messieurs, ici, jamais je n'attaque que les opinions et les hommes
+politiques, je n'ai jugé dans M. Guizot que l'homme politique, que
+l'homme de parti. J'ai apprécié une démarche politique; je la blâme
+hautement, je la trouve peu digne du ministre qui représente une
+opinion, qui a joué un si grand rôle depuis six ans, et je me
+permettrai de faire à M. Guizot une observation qui rentrera dans
+celles que lui faisait si spirituellement M. le président du conseil
+il n'y a qu'un instant: «Comment se fait-il que vous, qui voulez
+l'homogénéité du ministère, vous ayez fait partie du ministère du 11
+octobre?» Eh bien, moi, je répète avec M. Molé: «Comment se fait-il
+que vous ayez fait cette démarche pour reconstituer un ministère dont
+les membres n'auraient pas eu des opinions homogènes? Vous êtes donc
+inconséquent avec vos principes?» (_Interruption des centres._)
+
+_À gauche._--Très-bien!
+
+M. HAVIN.--M. Guizot a dit encore que j'accusais, lui et ses amis,
+d'avoir des idées aristocratiques.
+
+Eh bien, je ne m'en défends pas, et je vous le demande: qui a voulu
+l'hérédité de la pairie? qui a voulu les apanages?... (_Exclamations
+et murmures au centre._)
+
+_Aux extrémités._--C'est vrai.
+
+M. HAVIN.--Qui a refusé l'entrée dans cette enceinte à ce qu'on a
+nommé les capacités? (_Nouvelles exclamations._) Qui a voulu que la
+propriété seulement fût représentée dans cette Chambre? Je le demande
+à M. Guizot, sont-ce là des idées aristocratiques, ou sont-ce des
+idées démocratiques? (_Interruption prolongée._)
+
+Permettez-moi, messieurs, encore une seule observation sur la
+modération du système.
+
+_M. le président du conseil_ (au milieu du bruit).--La plupart de vos
+reproches...
+
+M. HAVIN.--Je n'ai pas entendu l'observation que vient de faire M. le
+président du conseil.
+
+_M. le président du conseil._--Je disais que la plupart des reproches
+que vous adressez à un autre orateur pourraient m'être adressés.
+
+M. Havin.--Je ne vous empêche pas, monsieur le président du conseil,
+d'en prendre votre part. (_Hilarité générale._)
+
+Je n'ajoute qu'un mot sur la modération du système.
+
+Vous avez vu comment il a été développé par M. Guizot; vous pouvez
+juger de sa modération, il nous l'a caractérisée par ces seuls mots:
+_Il ne faut pas laisser rouiller le fer_. (_Vives réclamations au
+centre._) Les armes du moins.
+
+_Quelques voix._--Il a parlé de lois. (_Agitation prolongée._)
+
+M. GUIZOT (de sa place).--J'ai dit...
+
+M. HAVIN.--Laissez-moi rétablir ma pensée. Vous concevrez très-bien
+que, répondant à M. Guizot, je n'ai pas la prétention de répondre à
+toutes les parties de son discours, et que dans une improvisation on
+peut se tromper sur les mots. M. Guizot a dit: _rouiller les armes_.
+
+_Au centre._--Non! non! (_Nouveau bruit._)
+
+_À gauche._--Si! si!
+
+M GUIZOT.--J'ai dit les lois. (_Agitation croissante._)
+
+M. HAVIN.--Je suis bien aise que M. Guizot m'ait donné l'occasion de
+rectifier ces mots.
+
+M. GUIZOT.--Permettez...
+
+M. HAVIN.--Vous parlerez lorsque j'aurai fini. (_Murmures au centre._)
+
+M. GUIZOT.--Je prie l'honorable orateur de me permettre de rétablir
+moi-même le mot tel que je l'ai dit. J'ai dit qu'il ne fallait pas
+_laisser rouiller les lois_.
+
+
+
+
+LXXXIV
+
+Continuation de la discussion sur les fonds secrets.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 5 mai 1837.--
+
+
+M. Odilon Barrot ayant ranimé le débat en reprenant les questions de
+politique générale et de crises ministérielles qui semblaient
+épuisées, je pris la parole pour bien expliquer et compléter ce que
+j'en avais dit dans la séance du 3 mai.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je voudrais pouvoir oublier de quelles paroles
+l'honorable préopinant m'a fait tout à l'heure l'honneur de se servir
+en parlant de moi; il m'a presque ôté par là le droit de le remercier
+de la franchise et de l'élévation avec lesquelles il vient de poser la
+question.
+
+Comment voulez-vous, après ce qu'il m'a fait l'honneur de dire de moi,
+comment voulez-vous que je rende une pleine justice à la hauteur de
+ses vues, à la sincérité de son langage, et à cet appel qu'il a fait à
+la sincérité et à la franchise de la Chambre tout entière? Je suis
+gêné, messieurs, à ce sujet, et je vous demande la permission de
+mettre de côté ces sentiments personnels pour entrer dans la
+question.
+
+Il y a cependant, messieurs, il y a une justice que je regrette que
+l'honorable préopinant ne m'ait pas rendue. Je me suis appliqué
+avant-hier, en traitant la question, à la dégager le plus tôt possible
+de toutes les considérations personnelles. L'honorable M. Barrot vous
+a très-bien montré que, dans la crise ministérielle qui venait de
+s'accomplir et dans la situation actuelle, il y avait une question de
+politique générale, une question profonde entre deux systèmes de
+gouvernement. J'avais eu l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre;
+je m'étais hâté d'en finir avec les considérations personnelles, pour
+ramener le débat à la politique générale.
+
+L'honorable M. Barrot a paru croire un moment que des
+considérations..... il a dit, je crois, de prééminence personnelle,
+avaient été, presque de mon propre aveu, la véritable cause de la
+crise ministérielle.
+
+Il n'en est rien, messieurs, absolument rien; l'honorable M. Barrot
+vous l'a montré lui-même dans la suite de son discours.
+
+Je ne dirai donc à ce sujet qu'un seul mot de plus: je n'ai jamais
+fait de ce qui m'était personnel une question importante pour
+moi-même; je ne me suis jamais considéré dans les affaires publiques
+que comme, je ne dirai pas le représentant, mais le serviteur des
+intérêts de mon pays, et de ce que je regardais comme la vérité, comme
+la bonne cause. (_Très-bien!_)
+
+C'est dans ce seul intérêt que j'ai cru qu'il était de mon devoir de
+vouloir, non pas la prééminence, mais l'influence, l'influence sans
+laquelle il n'est donné à personne de soutenir et de faire triompher
+sa cause. (_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
+
+J'ai toujours mis de côté, et personne, j'ose le dire, n'en a donné
+des gages plus certains que moi, j'ai toujours mis de côté toute
+question de prééminence personnelle. Quand j'ai eu l'honneur, au 6
+septembre, d'être appelé dans les affaires, je n'ai voulu y rentrer
+que dans le poste que j'avais précédemment occupé. Mais l'influence,
+l'influence politique, l'influence pour ma cause, l'influence pour mes
+idées, l'influence pour les intérêts auxquels je me suis dévoué, ah!
+certainement non, je n'y ai jamais renoncé. (_Bravo au centre._)
+
+J'ai toujours considéré comme de mon devoir, comme de mon honneur,
+d'étendre, d'entretenir cette influence, autant qu'il m'était donné de
+le faire dans la position à laquelle il plaisait au roi de m'appeler.
+
+Voilà pour les considérations personnelles; la Chambre me permettra de
+ne pas m'y arrêter davantage. La Chambre ne se plaît pas aux débats
+intérieurs, aux anecdotes, aux luttes de personnes: je la conjure
+seulement d'avoir sans cesse présente à l'esprit cette idée, que la
+prééminence, les apparences, les avantages personnels, je n'en ai
+jamais tenu aucun compte, je n'en ai jamais fait aucun cas. Mais la
+réalité du pouvoir, l'influence politique, les moyens de force pour ma
+cause, pour mon opinion, je les ai toujours cherchés, et je les
+chercherai toujours. (_Nouvelles et vives acclamations au centre._)
+
+J'arrive au fond des choses.
+
+Vous l'avez vu, l'honorable M. Barrot a posé sur-le-champ la question
+dans sa vérité. Que vous a-t-il dit? quelles sont les paroles qui ont
+dû vous frapper le plus?
+
+Que la politique suivie depuis six ans, cette politique qu'il a
+constamment combattue, avait été une politique de répression, de
+répression à outrance: c'est le mot dont il s'est servi; politique
+dans laquelle on avait attaqué, non-seulement l'abus, mais l'usage de
+nos libertés; politique dans laquelle, tantôt par des lois, tantôt par
+des actes, on avait porté atteinte aux droits essentiels, aux
+principes fondamentaux de la révolution de Juillet.
+
+C'est là, messieurs, la question qui se débat depuis six ans devant
+vous. (_Marques d'adhésion._)
+
+L'honorable M. Barrot pense que la politique suivie depuis six ans a
+été mauvaise, répressive avec excès, contraire aux principes de la
+révolution de Juillet et aux droits du pays.
+
+Je pense le contraire: il y a six ans que j'ai l'honneur de le
+soutenir devant la Chambre. C'est donc toujours la même question:
+quels que soient les hommes, quelles que soient les crises
+ministérielles, c'est toujours cette question-là qui s'agite. Ne
+l'oubliez donc pas, messieurs; ce qui se traite dans ce moment devant
+vous, à propos de la crise ministérielle, c'est la question de savoir
+si le gouvernement et vous nous resterons fidèles à la politique
+suivie depuis six ans, ou si nous abandonnerons cette politique. (_Au
+centre_: Très-bien!)
+
+Eh! messieurs, je n'ai ici nul besoin d'explication, nul besoin
+d'interprétation; quand l'honorable M. Barrot vous a parlé des
+dernières crises ministérielles, de celles qui ont renversé le
+ministère du 11 octobre et celui du 6 septembre, qu'a-t-il dit?
+comment en a-t-il parlé en son nom et au nom de ses amis? Il a dit que
+quelque faible espérance, quelque lointaine perspective de changement
+que pût leur offrir un nouveau ministère, lui et ses amis s'étaient
+hâtés d'y adhérer, qu'ils s'étaient hâtés d'accepter cette espérance
+si faible, cette perspective si lointaine, tant le changement leur
+paraissait important, tant il s'agissait à leurs yeux des plus graves
+intérêts du pays compromis par la politique suivie depuis six ans. Il
+vous a dit que le moindre temps d'arrêt dans cette politique leur
+paraissait un immense avantage, un avantage qui les avait décidés, lui
+et ses amis, à des sacrifices qui leur avaient beaucoup coûté.
+
+Je le comprends, M. Odilon Barrot et ses amis ont eu parfaitement
+raison. En effet, toutes les fois qu'il se produira dans la vie des
+cabinets, dans la vie de cette Chambre, quelque crise, quelque
+événement qui donnent lieu d'espérer la moindre déviation, la moindre
+altération de la politique suivie depuis six ans, M. Odilon Barrot et
+ses amis feront bien de se hâter d'y adhérer.
+
+_Voix aux centres._--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT--D'y adhérer avant que la brèche soit grande, avant que les
+yeux du pays soient ouverts, avant que tout le monde sache bien de
+quoi il s'agit; car le jour où la brèche apparaîtra, le jour où l'on
+saura de quoi il s'agit, le jour où l'on verra l'honorable M. Odilon
+Barrot et ses amis entrer avec le cabinet dans des voies nouvelles,
+dans une voie de véritable changement, dans la voie d'abandon de la
+politique suivie depuis six ans, malgré l'estime qu'on leur porte, je
+n'hésite pas à annoncer que la disposition du pays changera, et qu'il
+se fera une réaction qui fera adopter bien autre chose que la loi de
+disjonction et les autres mesures que nous vous avions proposées.....
+(_Vifs applaudissements au centre_. _Sensation prolongée._)
+
+Messieurs, je suis, pour mon compte, si heureux de la voie de
+franchise que M. Odilon Barrot vient d'ouvrir, je me sens tellement à
+l'aise depuis qu'il a parlé à cette tribune, que j'ai bien envie de
+faire quelques pas de plus dans cette voie et de vous parler avec une
+vérité encore plus complète que la sienne, s'il m'est possible.
+(_Marques nombreuses d'adhésion._)
+
+Il est déjà arrivé plus d'une fois, comme l'a dit M. Barrot, qu'on a
+été sur le point de s'arrêter dans la politique suivie depuis six ans,
+qu'on a été sur le point d'en dévier, qu'on a laissé entrevoir
+quelques symptômes de changement politique, quelque approche de
+l'opposition vers le pouvoir. Que s'est-il manifesté dans le pays? Une
+inquiétude générale. (_Vive approbation au centre. Rires ironiques à
+gauche._)
+
+Pour mon compte, j'observe comme un autre, et j'ai aussi le droit
+d'apporter à cette tribune le résultat de mon observation. (_À
+gauche_: C'est juste.)
+
+Eh bien, le résultat de mon observation, c'est que toutes les fois que
+les principes, les maximes de l'opposition, malgré certaines
+sympathies qu'elle rencontre dans le pays, malgré les souvenirs, les
+préjugés (qu'on me permette de me servir de cette expression), malgré
+les préjugés qui existent encore dans le pays en sa faveur, toutes les
+fois qu'elle a paru approcher du pouvoir, une inquiétude générale, une
+inquiétude profonde, l'inquiétude des intérêts sérieux, l'inquiétude
+de ces intérêts qui sont les intérêts essentiellement sociaux, les
+intérêts conservateurs, s'est aussitôt manifestée. (_Dénégations à
+gauche._)
+
+_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!
+
+M. LE GÉNÉRAL DEMARÇAY.--Pourquoi donc avez-vous fait les lois de
+septembre?
+
+M. GUIZOT.--L'opposition comprendra donc que, convaincu, pour mon
+compte, que son système est mauvais, et persuadé par mon observation
+que le pays n'en veut pas...
+
+M. DEMARÇAY.--C'est M. de Labourdonnaye!
+
+M. GUIZOT.--Il faut bien que je dise ce que je pense. (_Oui! oui!
+Parlez! parlez!_)
+
+Voilà six ans, messieurs, que le pays est mis à l'épreuve, qu'il a
+pleinement la liberté de la presse, la liberté des élections. On peut
+attaquer comme on voudra notre système électoral, les influences
+exercées dans les élections; mais enfin personne ne peut nier que le
+pays ne jouisse depuis sept ans, en matière d'élection et de presse,
+d'une liberté plus grande qu'à aucune autre époque; personne ne peut
+nier que le gouvernement de Juillet n'ait été chercher l'opinion du
+pays plus profondément et avec infiniment plus de sincérité que ne
+l'avait fait aucun gouvernement précédent.
+
+Eh bien, toutes les fois que cette opinion s'est manifestée par des
+voies légales, par les élections, dans les Chambres, après les débats
+de la presse et de la tribune, le système de l'opposition a été
+réprouvé, repoussé par le pays légal, le pays constitué.
+
+_Une voix._--Le pays légal, c'est-à-dire le vôtre!
+
+M. GUIZOT.--Il est vrai, le pays légal est le nôtre, le pays
+légalement constitué est le nôtre. Nous ne méconnaissons point les
+droits individuels écrits dans la Charte, et dont jouissent tous les
+citoyens, dont ils sont, sous leur responsabilité, en pleine
+possession; mais ce qui est légalement constitué, ce sont les colléges
+électoraux, ce sont les Chambres. Voilà les vrais pouvoirs publics,
+les pouvoirs écrits dans la Charte, dont l'ensemble constitue notre
+gouvernement. Les renierez-vous, ces pouvoirs? refuserez-vous de les
+reconnaître? Sont-ils vicieux à vos yeux, soit dans leur origine,
+soit dans leur constitution?
+
+Non, vous les reconnaissez légaux, vous reconnaissez que ce sont les
+pouvoirs nationaux. Eh bien, je ne puis me dispenser de vous rappeler
+ce fait qui s'est reproduit constamment depuis six ans, ce fait que
+votre système, bien que soutenu par la faveur qui s'attache à
+d'anciens souvenirs du pays, soutenu par l'autorité de votre talent et
+de l'estime qu'inspire votre caractère, je suis obligé de vous
+rappeler que votre système a été constamment repoussé par le pays
+légal. (_Vive approbation au centre._)
+
+_Voix à gauche._--Et le vôtre!
+
+M. GUIZOT.--Aucun gouvernement, que je sache, n'a prétendu à
+l'infaillibilité; aucun gouvernement n'a prétendu que tous ses projets
+fussent adoptés par les pouvoirs publics, que toutes ses idées fussent
+partagées par les majorités qui le soutenaient. J'énonce ici un fait
+général, sans m'arrêter à quelques exceptions, à quelques déviations
+particulières qui ne le détruisent pas; j'énonce ce fait que le
+jugement prononcé par le pays, par le pays libre et légal, depuis six
+ans, entre l'opposition et nous, c'est-à-dire entre le système de
+l'opposition et le nôtre, que ce jugement a été constamment en notre
+faveur.
+
+Messieurs, l'explication la voici, et j'y suis amené par les paroles
+de l'honorable M. Barrot sur la classe moyenne. «La classe moyenne,
+a-t-il dit, comment a-t-il pu vous entrer dans l'esprit d'en faire une
+classe à part, par conséquent opposée aux autres classes de la nation?
+C'est un mensonge, c'est un danger. Vous oubliez donc toutes les
+victoires de notre Révolution qui ont été gagnées par tout le monde;
+vous oubliez le sang qui a coulé au dedans et au dehors pour
+l'indépendance ou pour la liberté de la France! C'est le sang de tout
+le monde.» Non, je ne l'oublie pas: il y a dans notre Charte des
+droits, des droits publics qui ont été conquis par tout le monde, qui
+sont le prix du sang de tout le monde. (_Très-bien! très-bien!_) Ces
+droits, c'est l'égalité des charges publiques, c'est l'égale
+admissibilité à tous les emplois publics, c'est la liberté de la
+presse, c'est la liberté individuelle. Ces droits-là, parmi nous, sont
+ceux de tout le monde; ces droits appartiennent à tous les Français;
+ils valent bien la peine d'être conquis par les batailles que nous
+avons livrées et par les victoires que nous avons remportées.
+
+Il y a eu encore un autre prix de ces batailles, un autre prix de ces
+victoires; c'est vous-mêmes, messieurs, c'est le gouvernement dont
+vous faites partie, c'est cette Chambre, c'est notre royauté
+constitutionnelle. Voilà ce que le sang de tous les Français a
+conquis; voilà ce que la nation tout entière a reçu de la victoire,
+comme le prix de ses efforts et de son courage. (_Bravos aux
+centres._) Et vous trouvez que ce n'est rien! vous trouvez que cela ne
+peut pas suffire à de nobles ambitions, à de généreux caractères!
+Sera-t-il donc nécessaire, après cela, d'établir aussi, au profit de
+tout le monde, cette absurde égalité, cette universalité des droits et
+des pouvoirs politiques qui se cache au fond de toutes les théories
+qu'on vient apporter à cette tribune? (_Vive adhésion au centre._)
+
+Ne dites pas que je refuse à la nation française, que je lui conteste
+le prix de ses victoires, le prix de son sang versé dans nos cinquante
+années de révolution; à Dieu ne plaise! elle a gagné un noble prix, et
+aucun événement ne pourra le lui ravir.
+
+Mais elle a entendu, au bout de ses combats et pour garantir toutes
+ces libertés, tous ces droits qu'elle avait conquis, elle a entendu
+apparemment qu'il s'établirait au milieu d'elle un gouvernement
+régulier, un gouvernement stable, un gouvernement qui ne fût pas sans
+cesse et perpétuellement remis en question par des combats analogues à
+ceux que nous avons livrés depuis cinquante ans. Apparemment la nation
+française n'a pas entendu vivre toujours en révolution comme elle a
+vécu pendant vingt ans. Non, certes; elle a entendu arriver à un état
+de choses régulier, stable, dans lequel la portion de la nation
+véritablement capable d'exercer les pouvoirs politiques fût
+régulièrement constituée sous la forme d'un gouvernement libre, d'un
+gouvernement qui garantît les libertés, les droits de tous, par
+l'intervention active et directe d'un certain nombre d'hommes. Je dis
+à dessein d'un certain nombre, pour exclure du moins dans ma propre
+pensée, cette théorie du suffrage universel, de l'universalité des
+droits politiques, théorie qui est cachée, je le répète, au fond de
+toutes les théories révolutionnaires, et qui survit encore dans la
+plupart des idées et des systèmes que l'opposition apporte à cette
+tribune. (_Aux centres_: Très-bien!)
+
+Voilà ce que j'ai voulu dire quand j'ai parlé de la nécessité de
+constituer et d'organiser la classe moyenne. Ai-je assigné des limites
+à la classe moyenne? M'avez-vous entendu dire où elle commençait, où
+elle finissait? Je m'en suis soigneusement abstenu; je ne l'ai
+distinguée ni d'une classe supérieure, ni des classes inférieures;
+j'ai simplement exprimé le fait général qu'il existe, au sein d'un
+grand pays comme la France, une classe qui n'est pas vouée au travail
+manuel, qui ne vit pas de salaires, qui a de la liberté et du loisir
+dans la pensée, qui peut consacrer une partie considérable de son
+temps et de ses facultés aux affaires publiques, qui a non-seulement
+la fortune nécessaire pour une pareille oeuvre, mais qui a en même
+temps les lumières, l'indépendance, sans lesquelles cette oeuvre ne
+peut être accomplie.
+
+Quand je disais hier que la loi du 5 février 1817, qui avait établi
+parmi nous l'élection directe, avait fondé la réalité du gouvernement
+représentatif, il m'est venu de ce côté de la Chambre (gauche) des
+signes d'assentiment; vos signes d'assentiment d'hier sont la
+condamnation la plus formelle du système que vous êtes venu soutenir
+aujourd'hui.
+
+Qu'a donc fait la loi du 5 février 1817? Elle a commencé précisément
+cette oeuvre dont j'entretenais la Chambre, cette constitution, cette
+organisation politique de la classe moyenne; cette loi a précisément
+posé les bases de la prépondérance politique de la classe moyenne;
+elle a placé le pouvoir politique dans la portion la plus élevée,
+c'est-à-dire dans la portion indépendante, éclairée, capable, de la
+société, et elle a fait descendre en même temps ce pouvoir assez bas
+pour qu'il arrivât jusqu'à la limite à laquelle la capacité s'arrête.
+Lorsque, par le cours des temps, cette limite sera déplacée, lorsque
+les lumières, les progrès de la richesse, toutes les causes qui
+changent l'état de la société auront appelé un plus grand nombre
+d'hommes et des classes plus nombreuses à la capacité politique, la
+limite variera. C'est la perfection de notre gouvernement que les
+droits politiques, limités par leur nature même à ceux qui sont
+capables de les exercer, peuvent s'étendre à mesure que la capacité
+s'étend; et telle est en même temps l'admirable vertu de notre
+gouvernement qu'il provoque sans cesse l'extension de cette capacité,
+qu'il va semant de tous les côtés les lumières politiques,
+l'intelligence des questions politiques, en sorte qu'au moment même où
+il assigne une limite aux droits politiques, à ce moment il travaille
+à déplacer cette limite (_Très-bien! très-bien!_), à l'étendre, à la
+reculer, et à élever ainsi la nation entière.
+
+Comment pouvez-vous croire, comment quelqu'un dans cette Chambre
+a-t-il pu croire qu'il me fût entré dans l'esprit de constituer la
+classe moyenne d'une manière étroite, privilégiée, d'en refaire
+quelque chose qui ressemblât aux anciennes aristocraties?
+Permettez-moi de le dire; j'aurais abdiqué les opinions que j'ai
+soutenues toute ma vie, j'aurais abandonné la cause que j'ai
+constamment défendue, l'oeuvre à laquelle, depuis six ans, j'ai eu
+l'honneur de travailler sous vos yeux et par vos mains. Quand je me
+suis appliqué à répandre dans le pays les lumières de tous genres,
+quand j'ai cherché à élever ces classes laborieuses, ces classes qui
+vivent de salaire, à la dignité de l'homme, à leur donner les lumières
+dont elles avaient besoin pour leur situation, c'était une provocation
+continuelle de ma part, de la part du gouvernement tout entier, à
+acquérir des lumières plus grandes, à monter plus haut; c'était le
+commencement de cette oeuvre de civilisation, de ce mouvement
+ascendant, universel, qu'il est dans la nature de l'homme de
+souhaiter avec ardeur. (_Vifs applaudissements._)
+
+M. ODILON BARROT.--C'est pour cela, sans doute, que vous avez repoussé
+les capacités.
+
+M. GUIZOT.--Je repousse donc, je repousse absolument, et pour le
+système que j'ai eu l'honneur de soutenir, et pour moi-même, ces
+accusations de système étroit, étranger à la masse de la nation, aux
+intérêts généraux, uniquement dévoué aux intérêts spéciaux de telle ou
+telle classe de citoyens; je les repousse absolument, et en même temps
+je maintiens ce qu'il y a de vrai dans ce système: c'est que le moment
+est venu de secouer ces vieilles idées, ces vieux préjugés d'égalité
+absolue.
+
+M. GARNIER-PAGÈS.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+M. GUIZOT.--Je répète à dessein, parce que je ne doute pas que
+l'honorable M. Garnier-Pagès n'entre à son tour, avec une entière
+franchise, dans la question telle qu'elle vient d'être posée; je
+répète à dessein que le moment est venu, à mon avis, d'écarter ces
+vieux préjugés d'égalité de droits politiques, d'universalité des
+droits politiques, qui ont été non-seulement en France, mais dans tous
+les pays, partout où ils ont été appliqués, la mort de la vraie
+liberté et de la justice, qui est la vraie égalité. (_Mouvement
+prononcé d'adhésion._)
+
+On parle de démocratie, on m'accuse de méconnaître les droits, les
+intérêts de la démocratie. Ah! messieurs, je m'étais efforcé hier de
+répondre d'avance à cette objection; je m'étais efforcé de démontrer
+que ce qui perd la démocratie, dans tous les pays où elle a été
+perdue, et elle l'a été souvent, c'est précisément qu'elle ne sait pas
+avoir le sentiment vrai de la dignité humaine; elle ne sait pas
+s'élever sans cesse, et au lieu d'admettre cette variété des
+situations, cette hiérarchie sociale sans laquelle il n'y a pas de
+société, et qui n'a pas besoin d'être une hiérarchie fermée,
+privilégiée, qui admet parfaitement la liberté et le mouvement
+ascendant des individus, et le concours perpétuel entre eux selon le
+mérite de chacun, au lieu de l'admettre, dis-je, elle la repousse
+avec une aveugle arrogance.
+
+Ce qui a souvent perdu la démocratie, c'est qu'elle n'a su admettre
+aucune organisation hiérarchique de la société; c'est que la liberté
+ne lui a pas suffi; elle a voulu le nivellement. Voilà pourquoi la
+démocratie a péri. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Eh bien, je suis de ceux qui combattront le nivellement, sous quelque
+forme qu'il se présente; je suis de ceux qui provoqueront sans cesse
+la nation entière, la démocratie, à s'élever; mais qui, en même temps,
+l'avertiront à chaque instant que tout le monde ne s'élève pas, que
+tout le monde n'est pas capable de s'élever, que l'élévation a ses
+conditions spéciales, qu'il y faut la capacité, l'intelligence, la
+vertu, le travail, et une foule de qualités auxquelles il n'est pas
+donné à tout le monde de suffire. (_Très-bien! bravo!_)
+
+Je veux que partout où ces qualités se rencontreront, partout où il y
+aura capacité, vertu, travail, la démocratie puisse s'élever aux plus
+hautes fonctions de l'État, qu'elle puisse monter à cette tribune, y
+faire entendre sa voix, parler au pays tout entier. Mais vous avez
+cela; vous n'avez plus besoin de le demander; votre gouvernement vous
+le donne; cela est écrit dans votre Charte, dans cette constitution
+officielle, légale de votre société, contre laquelle vous vous élevez
+sans cesse. Vous êtes des ingrats, vous méconnaissez sans cesse les
+biens dont vous êtes en possession; vous parlez toujours comme si vous
+viviez sous un régime d'oppression, de servitude, comme si vous étiez
+en présence d'une aristocratie comme celle de Venise, ou d'un pouvoir
+absolu. Eh! messieurs, vous vivez au milieu de la société la plus
+libre qu'on ait jamais vue, et où le principe de l'égalité sociale est
+le plus consacré. Jamais vous n'avez vu un pareil concours d'individus
+élevés aux plus hauts rangs dans toutes les carrières. Nous avons
+tous, presque tous, conquis nos grades à la sueur de notre front et
+sur le champ de bataille. (_Applaudissements prolongés._)
+
+M. ODILON BARROT.--Si c'était à recommencer...
+
+M. GUIZOT.--M. Odilon Barrot a raison; c'est à recommencer
+aujourd'hui.
+
+M. ODILON BARROT.--Vous n'avez pas compris ma pensée. Ces
+illustrations ont été conquises dans un temps d'égalité, et si c'était
+à recommencer...
+
+M. GUIZOT.--Il me semble que l'honorable M. Barrot se fait ici une
+étrange illusion. Je parlais tout à l'heure de tous les genres
+d'illustration... L'honorable M. Barrot est en possession d'une
+véritable illustration; il l'a conquise de nos jours, à nos yeux, au
+milieu de nous, sous ce régime dont je parle, et non à une autre
+époque. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Il y a bien d'autres hommes qui, dans d'autres carrières, se sont
+élevés et s'élèveront comme lui! Je répudierais absolument un avantage
+qui s'attacherait à une seule génération, fût-ce la mienne. Je
+n'entends pas qu'après toutes les batailles de la nation française,
+nous ayons conquis pour nous seuls tous les droits que nous possédons.
+Non, nous les avons conquis pour nos enfants, pour nos petits-enfants,
+pour nos petits-neveux à travers les siècles. Voilà ce que j'entends,
+voilà ce dont je suis fier, voilà la vraie liberté (_Oui! oui! Vive
+adhésion_), la liberté féconde, au lieu de celle qui se présente sans
+cesse, pardonnez-moi de le redire, à la suite de vos systèmes; au lieu
+de cette démocratie envieuse, jalouse, inquiète, tracassière, qui veut
+tout abaisser à son niveau, qui n'est pas contente si elle voit une
+tête dépasser les autres têtes. À Dieu ne plaise que mon pays demeure
+longtemps atteint d'une si déplorable maladie! Je me l'explique dans
+les temps qu'il a traversés, dans les luttes qu'il a eues à soutenir;
+quand il fallait renverser le pouvoir absolu et le privilége, il a
+bien fallu, à tort et à travers, appeler à soi toutes les forces du
+pays, dangereuses ou utiles, légitimes ou illégitimes, les bonnes et
+les mauvaises passions. Tout a paru sur les champs de bataille, tout a
+voulu sa part du butin. Mais aujourd'hui la bataille est finie, la
+paix est faite, le traité conclu: le traité, c'est la Charte et le
+gouvernement qui en est sorti..... (_Bravos prolongés._)
+
+Je ne veux pas que mon pays recommence ce qu'il a fait. J'accepte 1791
+et 1792; les années suivantes même, je les accepte dans l'histoire,
+mais je ne les veux pas dans l'avenir... (_Très-bien! très-bien!_) et
+je me fais un devoir, un devoir de conscience, d'avertir mon pays
+toutes les fois que je le vois pencher de ce côté. Messieurs, on ne
+tombe jamais que du côté où l'on penche. (_Sensation._) Je ne veux pas
+que mon pays penche de ce côté, et toutes les fois que je le vois
+pencher, je me hâte de l'avertir. (_Agitation._)
+
+Voilà, messieurs, voilà mon système, ma politique, ma seule politique;
+voilà dans quel sens j'entends ces mots _classe moyenne et
+démocratie_, _liberté et égalité_, qu'on a tant répétés tout à l'heure
+à cette tribune. Rien, messieurs, ne me fera dévier du sens que j'y
+attache. J'y ai risqué ce que l'on peut avoir de plus cher dans la vie
+politique, j'y ai risqué la popularité. Elle ne m'a pas été inconnue.
+Vous vous rappelez, messieurs..... l'honorable M. Barrot peut se
+rappeler un temps où nous servions ensemble, où nous combattions sous
+le même drapeau. Dans ce temps-là, il peut s'en souvenir, j'étais
+populaire, populaire comme lui; j'ai vu les applaudissements
+populaires venir souvent au-devant de moi; j'en jouissais beaucoup,
+beaucoup; c'était une belle et douce émotion: j'y ai renoncé... j'y ai
+renoncé. Je sais que cette popularité-là ne s'attache pas aux idées
+que je défends aujourd'hui, à la politique que je maintiens; mais je
+sais aussi qu'il y a une autre popularité: c'est la confiance qu'on
+inspire aux intérêts sociaux du pays, la confiance qu'on inspire à ces
+intérêts conservateurs que je regarde comme le fondement sur lequel la
+société repose.
+
+Eh bien, c'est celle-là, à la place de cette autre popularité
+séduisante et charmante, que j'ai connue, c'est celle-là que j'ai
+ambitionnée depuis; c'est la confiance des intérêts conservateurs, la
+confiance des amis de l'ordre, des hommes qui croient que la France a
+atteint son but, qu'elle est en possession et des droits et des
+institutions qu'elle cherche depuis 1789, et que ce qu'elle a de plus
+précieux, de plus important à faire aujourd'hui, c'est de les
+conserver et de les consolider.
+
+Voilà à quelle cause je me suis dévoué; voilà quelle confiance je
+cherche. Celle-là, je puis en répondre, me consolera de tout le reste,
+et je n'envierai à personne une autre popularité, quelque douce
+qu'elle puisse être. (_Bravos prolongés au centre. Applaudissements._)
+
+
+
+
+LXXXV
+
+Sur les encouragements littéraires et en particulier sur ceux qui
+avaient été accordés aux bénédictins de Solesmes.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 8 juin 1837.--
+
+
+M. Isambert ayant attaqué l'emploi que j'avais fait, en plusieurs
+occasions, des fonds destinés aux encouragements littéraires, et
+spécialement l'allocation que j'avais accordée aux bénédictins de
+Solesmes, pour la continuation de la _Gallia christiana_, je les
+expliquai et les justifiai en ces termes:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je commencerai par rectifier une erreur de fait
+dans laquelle est tombé l'honorable préopinant. Il a paru croire que
+l'allocation à laquelle il faisait allusion, et qui, en effet, s'élève
+à 100,000 fr., s'appliquait à une seule année.....
+
+M. HAVIN.--Elle s'applique à cinq années.
+
+M. GUIZOT.--Vous me permettrez de faire la rectification moi-même; je
+ne la demande à personne, je vous prie de me laisser continuer.
+
+L'honorable préopinant, dis-je, a paru croire que l'allocation
+s'appliquait à une seule année; c'est ce qui résulte des termes dont
+il s'est servi, quand il a dit qu'à peu près la totalité du crédit
+annuel de 134,000 fr. était absorbée par cette allocation. Il n'en est
+rien. Elle est répartie non pas sur cinq, mais, si je ne me trompe,
+sur sept années; oui, c'est sur sept années, de sorte que c'est 15,000
+fr. par an et non pas 100,000 fr. Il y a, messieurs, un grand nombre
+d'ouvrages dont la publicité doit durer plusieurs années, et qui
+absorbent près, et quelquefois plus, de 15,000 fr. par an. Tels sont
+l'ouvrage sur la Morée, le voyage de Jacquemont dans l'Inde, le voyage
+de d'Orbigny dans l'Amérique méridionale, etc. Il n'y a donc, dans la
+souscription à laquelle on a fait allusion, rien d'extraordinaire.
+L'unique question est de savoir si la publication est utile et la
+souscription profitable. J'ai toujours pensé, messieurs, que les fonds
+affectés aux souscriptions littéraires avaient une double destination:
+d'abord d'encourager la publication des grands ouvrages qui ne se
+publieraient pas sans ce moyen; ensuite de répandre, de mettre à
+portée des bibliothèques des départements et des établissements
+publics, les collections qui contiennent des ouvrages utiles, de bonne
+lecture générale, et qui ne parviendraient pas sans cela à la
+connaissance d'un grand nombre de lecteurs.
+
+_Voix à gauche._--Ils y sont déjà.
+
+M. GUIZOT.--Je puis assurer les honorables membres qui m'interrompent
+que, dans les ouvrages dont je parle, il y en a un grand nombre qui ne
+sont point sous la main des lecteurs départementaux auxquels vous
+portez tous intérêt, et je les citerai si la Chambre le désire. (_Non,
+non!_)
+
+Je suis bien aise d'avoir cette occasion d'établir ici les véritables
+principes en cette matière. Je dis que les fonds destinés aux
+souscriptions littéraires ont une double destination: l'encouragement
+des grands ouvrages scientifiques et littéraires qui ne se
+multiplieraient pas sans ce moyen et la propagation des bons ouvrages
+dans les établissements publics où ils arriveraient difficilement sans
+cet encouragement.
+
+J'ajoute que cela a toujours été pratiqué ainsi, et que les fonds
+employés aux souscriptions ont toujours reçu cette double destination;
+par exemple, quand on a réimprimé (dirai-je ici les noms propres?)
+quand M. Petitot a réimprimé la collection des Mémoires sur
+l'_Histoire de France_, c'étaient de pures réimpressions qu'il
+faisait. Ces Mémoires existaient déjà dans beaucoup de bibliothèques
+publiques; cependant personne n'a trouvé extraordinaire que le
+ministre de l'instruction publique souscrivît pour un certain nombre
+d'exemplaires de cette collection et les envoyât dans les
+bibliothèques où ils ne se trouvaient pas, pour qu'ils fussent mis à
+la portée d'un grand nombre de lecteurs. Cela s'est fait pour bien
+d'autres ouvrages où il ne s'agissait que de pures réimpressions.
+Citerai-je des ouvrages d'_histoire naturelle_? On a souscrit, par
+exemple, pour une réimpression des _Oeuvres de Buffon_; ces oeuvres
+sont connues du monde entier, mais il y a une foule de bibliothèques,
+d'établissements publics, dans lesquels elles n'existent pas, ou bien
+qui n'ont pas de bonnes éditions. On a cru faire et on a fait une
+chose utile pour beaucoup de lecteurs, en mettant à leur portée de
+bons livres qu'ils n'auraient pas trouvés sans cela.
+
+La souscription spéciale et récente à laquelle on fait allusion a
+précisément ce résultat; elle propage, elle fait lire de bons et beaux
+ouvrages qui n'existent pas, quoi qu'on en dise, dans la plupart des
+bibliothèques publiques; je citerai les oeuvres de Bacon; on les
+cherche en vain dans la plupart des bibliothèques des établissements
+publics. On a parlé de la _Somme_ de saint Thomas d'Aquin; il est aisé
+de railler sur saint Thomas d'Aquin, surtout quand on ne l'a pas lu.
+L'honorable M. Lacrosse ignore peut-être qu'aujourd'hui un grand
+nombre de personnes, dans les départements comme à Paris, se portent
+avec zèle vers l'étude des idées religieuses; or dans l'histoire des
+idées religieuses au moyen âge, saint Thomas d'Aquin est un des hommes
+qui ont joué le plus grand rôle. L'honorable préopinant serait
+peut-être étonné si je lui disais que le volume de la collection dont
+il s'agit, qui contient d'anciens écrits religieux, est l'un de ceux
+qui se sont vendus au plus grand nombre d'exemplaires, l'un de ceux
+que le public a recherchés avec le plus d'empressement.
+
+J'affirme donc, sans hésiter, que le _Panthéon littéraire_ est au
+nombre de ces collections qu'il est bon de répandre et de mettre à la
+portée d'un grand nombre de lecteurs, et que l'administration a pu,
+sans déroger le moins du monde à l'emploi légitime des fonds consacrés
+aux souscriptions publiques, affecter non pas 100,000 fr., mais 15,000
+fr. par an à cet emploi.
+
+Voilà, sur ce point, les faits exactement rétablis; je passe au second
+fait dont a parlé l'honorable préopinant, aux bénédictins de Solesmes.
+
+Il les a appelés des bénédictins; il leur plaît à eux-mêmes de
+s'appeler ainsi; je n'y fais pas la moindre objection; il est bien
+clair qu'il n'y a là aucune existence légale, aucun nom officiel;
+c'est un nom historique que quelques personnes peuvent prendre, si
+cela leur convient, mais qui n'a point de valeur officielle. Quelques
+personnes ont acheté les ruines d'un bel édifice qui avait appartenu
+aux anciens bénédictins; elles s'y sont établies avec l'intention de
+se livrer à des pratiques et à des études religieuses. Il n'y a rien
+là, à coup sûr, de dangereux ni d'illégitime.
+
+Eh bien, messieurs, un des plus grands ouvrages que les anciens
+bénédictins eussent entrepris, la _Gallia christiana_, restait
+incomplet. La métropole de Tours, la métropole de Besançon et la
+métropole de Vienne en Dauphiné y manquaient. Les religieux de
+Solesmes étaient précisément établis dans le territoire de la
+métropole de Tours; ils avaient en leur possession, dans le diocèse du
+Mans, une grande partie des matériaux recueillis par les anciens
+bénédictins pour l'histoire de cette métropole. Ce sont là les motifs
+qui m'ont porté à leur confier ce travail. Ils étaient, je le répète,
+à portée des renseignements, en possession des plus importants
+documents; quelques-uns d'entre eux sont des hommes réellement
+savants. Ils ont, sans aucun doute, les croyances, les opinions de
+leur robe; personne ne peut le trouver étrange; mais dans l'ouvrage
+dont ils ont été chargés, il s'agit uniquement de recueillir des
+pièces et des documents, de les coordonner, de les publier comme cela
+a déjà été fait pour la presque totalité de la _Gaule chrétienne_. Il
+n'y a rien, absolument rien, dans une telle mission, qui ne convienne
+aux personnes qui en ont été chargées, rien qui ne convienne à la
+situation particulière dans laquelle elles se trouvent, et au but de
+l'administration qui a voulu relever l'étude de notre ancienne
+histoire religieuse et civile.
+
+On a demandé pourquoi l'Académie des inscriptions n'avait pas été
+chargée de ce travail. Messieurs, personne plus que moi n'honore
+l'Académie des inscriptions; mais elle est chargée d'un grand nombre
+de travaux de ce genre; elle a cinq ou six grands recueils à
+continuer; elle y met beaucoup de temps, de science, de zèle; et
+cependant ces recueils n'avancent que lentement. Quand on a le désir
+véritable, non pas de faire les choses en apparence, mais de les faire
+réellement, non pas de faire dire dans un journal qu'on a ressuscité
+tel travail scientifique, mais de faire effectivement continuer et
+achever les grands travaux, il faut en charger des hommes qui aient du
+temps à y donner, qui y apportent un zèle véritable. J'ai trouvé, dans
+les personnes qu'on appelle les bénédictins de Solesmes, du temps, de
+la science, du zèle, des moyens que je n'aurais pas trouvés ailleurs,
+et je n'ai pas hésité à leur confier cette entreprise, dont ils ont
+consenti à se charger pour la modique somme de 4,000 fr. par an.
+
+Voilà, messieurs, sur ces deux faits particuliers, des explications
+que je suis bien aise d'avoir données à la Chambre. Je ne dirai qu'un
+mot sur deux autres observations qui se sont produites dans le cours
+de la discussion. On s'est étonné de l'augmentation de 16,000 fr. que
+j'avais eu l'honneur de proposer à la Chambre. En vérité, messieurs,
+supposez, je vous en prie, que vous n'ayez jamais su qu'il y avait
+dans le budget de l'État, dans le budget de la France, des fonds
+affectés à l'encouragement des lettres, à des souscriptions
+scientifiques et littéraires, et que tout à coup on vous dise que
+150,000 fr. sont consacrés à cet objet; je n'hésite pas à dire que
+vous seriez tous étonnés de la modicité de la somme. Prenez de bien
+petits États de l'Europe, je ne parle pas des États d'Allemagne, où
+les lettres prospèrent; prenez la Toscane ou tel autre petit pays;
+vous trouverez souvent des sommes bien plus considérables affectées
+aux souscriptions scientifiques et littéraires. Je n'ai pas d'autre
+réponse à faire. 150,000 fr. par an dans le budget de la France pour
+souscriptions aux grands ouvrages littéraires et scientifiques! en
+vérité, je ne comprends pas comment on refuserait la petite
+augmentation qui est proposée. (_Très-bien!_)
+
+Encore une observation à laquelle je veux répondre. Un honorable
+préopinant a paru étonné que, parmi les ouvrages auxquels il avait été
+souscrit, se rencontrassent quelques ouvrages de poésie légère.
+L'honorable préopinant peut se rappeler que le fond du budget se
+divise en deux parts: l'une est consacrée aux souscriptions, l'autre
+aux encouragements personnels à accorder à des hommes de lettres
+débutants ou âgés, qui ont besoin d'encouragements de ce genre. Il
+arrive quelquefois qu'au lieu de donner à une femme, à un écrivain, un
+encouragement direct et personnel, sur l'article consacré à ce genre
+d'emploi, on souscrit pour quelques exemplaires de l'ouvrage qu'il
+vient de publier; c'est un moyen de donner un secours à l'auteur de
+l'ouvrage; c'est une forme d'encouragement et pas autre chose.
+
+
+
+
+LXXXVI
+
+Discussion de l'Adresse.--Renouvellement du débat sur la question de
+l'intervention française en Espagne.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 11 janvier 1838.--
+
+
+MM. Thiers, Passy, Mauguin, Dufaure et Odilon Barrot attaquèrent la
+politique du cabinet envers l'Espagne et ranimèrent la question de
+l'intervention française sous des formes plus ou moins nettes et
+efficaces; j'étais alors étranger au cabinet, mais je défendis, en
+répondant à M. Odilon Barrot, la politique de non-intervention adoptée
+par les cabinets précédents auxquels j'avais appartenu.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je remercie l'honorable préopinant d'avoir
+ramené la question à sa vérité. Hier, l'honorable M. Thiers avait
+demandé que tout le monde apportât à cette tribune toute franchise; je
+crois que jamais question, jamais situation n'en ont eu plus besoin.
+Je prie seulement la Chambre de remarquer que, sinon la franchise, du
+moins la liberté de langage ne m'est pas aussi facile qu'à mes
+adversaires. Je désire autant que qui que ce soit l'affermissement de
+la monarchie constitutionnelle espagnole; je veux autant de bien que
+qui que ce soit à ce gouvernement; et pourtant, une de mes raisons, de
+mes raisons les plus fortes contre l'intervention, c'est l'état
+intérieur de l'Espagne et les difficultés sans nombre qui en résultent
+pour une intervention utile et efficace. Comment se mêler, à ce point,
+des affaires d'un pays déchiré par des factions qui se renversent et
+se succèdent avec une si déplorable facilité? un pays sans armée, sans
+argent, sans crédit, sans administration, un pays où tout manque, où
+tout est à faire, où il faut tout apporter, tout créer, même le
+gouvernement, pour avoir ensuite à le soutenir? Si je tirais toutes
+les conséquences d'un tel état de choses, si j'apportais à cette
+tribune tous les faits qui le prouvent, comme l'honorable général
+Jacqueminot vous le disait tout à l'heure, le seul fait d'une telle
+discussion ferait à l'Espagne un mal énorme.
+
+J'ai donc bien raison de dire que nous, qui voulons au gouvernement de
+l'Espagne autant de bien que vous, nous sommes dans un grand embarras
+quand il faut en parler; car nous voulons avant tout le bien de la
+France, nous pensons à la France avant tout. Il faut donc que, si
+l'intérêt de l'Espagne doit être sacrifié à celui de la France, nous
+apportions des faits en preuve, et cela nous coûte beaucoup; et nous
+nous imposons beaucoup de ménagements dans le langage.
+
+Soyez-en sûrs, messieurs, mes raisons contre l'intervention sont plus
+fortes que je ne le dirai, et je ne dirai pas toutes les raisons que
+j'ai; car, encore une fois, je respecte le gouvernement de l'Espagne,
+et je voudrais le servir et non pas lui nuire. (_Mouvement._)
+
+Je prie l'honorable préopinant d'être également convaincu que
+j'apporte le même dévouement (j'ose dire qu'il le sait bien), le même
+dévouement que lui à la cause de notre gouvernement de Juillet. C'est
+dans l'intérêt de sa durée, dans l'intérêt de sa force que j'examine
+la question. Si je croyais, comme l'honorable préopinant, qu'il fût
+dans l'intérêt du gouvernement de Juillet de poser dès aujourd'hui et
+d'une manière générale, en principe, que l'intervention vaut mieux que
+de laisser arriver en Espagne tout ce qui pourra y arriver, si j'étais
+convaincu de cela, je n'hésiterais pas à le proclamer; car je suis
+convaincu que le premier intérêt de la France, l'intérêt pour lequel
+la France devrait véritablement donner son dernier homme et son
+dernier écu, c'est la durée et la force du gouvernement de Juillet.
+(_Vive approbation._)
+
+Je n'ai donc à cet égard, quant au but, aucune hésitation. C'est parce
+que je ne pense pas que la question doive être posée comme vient de la
+poser l'honorable M. Barrot, c'est parce que je ne crois pas que, dans
+l'intérêt de la durée et de la force de notre gouvernement, nous
+devions décider aujourd'hui, par avance et d'une manière générale, que
+l'intervention doit être acceptée à tout prix, plutôt que de laisser
+les événements suivre leur cours en Espagne, en y opposant d'ailleurs
+tous les autres moyens qui sont en notre pouvoir, c'est parce que je
+ne crois pas cela que je repousse l'intervention.
+
+Je prie encore l'honorable préopinant de remarquer que la question
+n'est pas nouvelle; il a dit lui-même que, dans la politique
+extérieure, la question qui nous occupe depuis plusieurs années, c'est
+la question de savoir dans quelles limites et jusqu'à quel point, dans
+son propre intérêt, la France est tenue d'aller soutenir son principe
+partout où ce principe se trouve engagé dans une lutte contre le
+principe opposé.
+
+Je dis dans quelles limites; car l'honorable M. Barrot lui-même vient
+de dire qu'il ne pensait pas, qu'il n'avait jamais eu la pensée que la
+France fût obligée d'aller soutenir cette lutte en Pologne.
+
+Mais remarquez qu'après nous avoir fait pour la Pologne cette
+concession, qu'on ne nous a pas toujours faite depuis sept ans, M.
+Barrot ne l'a pas faite quant à l'Italie: selon lui, nous avons eu
+tort de ne pas aller soutenir notre principe en Italie quand il a été
+proclamé; nous avons eu tort de souffrir l'intervention autrichienne
+dans telle ou telle partie de l'Italie.
+
+Je pense, moi, que nous n'avons pas eu tort; je pense que la France
+n'avait pas, dans le débat des deux principes en Italie, un intérêt
+tellement pressant, tellement dominant qu'elle dût courir tous les
+risques qu'une pareille lutte pouvait susciter.
+
+M. ODILON BARROT.--C'est la lutte qu'il fallait empêcher.
+
+M. GUIZOT.--Il n'y avait pas d'autre moyen d'empêcher la lutte que la
+guerre.
+
+M. ODILON BARROT.--Ce n'était pas la guerre, c'était l'intervention
+que nous demandions.
+
+M. GUIZOT.--Je ne crois pas qu'on pût empêcher l'intervention
+autrement qu'en intervenant soi-même; et l'intervention, c'est la
+guerre.
+
+J'insiste sur cette remarque pour faire bien voir à la Chambre que la
+question qui nous occupe n'est pas nouvelle; que c'est toujours celle
+qui se débat entre nous depuis plusieurs années, que M. Odilon Barrot
+est du nombre de ceux qui étendent beaucoup plus que mes amis et moi
+les limites dans lesquelles la France est obligée d'aller soutenir,
+par la guerre, le principe de son gouvernement.
+
+Nous l'avons, nous, soutenu en Belgique...
+
+M. ODILON BARROT.--Je ferai remarquer...
+
+M. GUIZOT.--Je prie l'honorable M. Barrot de permettre que je
+continue.
+
+M. ODILON BARROT.--Je veux dire seulement que je n'accepte pas la
+position de la question: ce n'est pas mon opinion que vous traduisez à
+la tribune.
+
+M. GUIZOT.--Je dis en fait que vous avez pensé qu'en Italie la France
+a eu tort de ne pas aller s'opposer par la guerre, le seul moyen
+qu'elle eût, à l'intervention d'une puissance étrangère contre ce
+principe. Je crois que la France n'a pas eu tort, qu'elle n'avait pas
+en Italie un intérêt assez pressant pour engager cette lutte au
+profit de son principe. Je dis qu'ailleurs, en Belgique par exemple,
+quand nous avons pu croire notre intérêt compromis, nous avons accepté
+l'intervention; nous l'avons acceptée à tout risque. Voici donc la
+question dans toute sa rigueur: Avons-nous en Espagne un intérêt assez
+pressant, assez dominant pour que la France doive, à tout risque, dire
+d'une manière générale et par avance: je ne souffrirai pas que le
+principe analogue au mien essuie un échec en Espagne. C'est là, je le
+répète, la question dans toute sa rigueur.
+
+Je dis à tout risque, par avance et d'une manière générale, car c'est
+là ce que M. Odilon Barrot vient d'établir à cette tribune.
+
+Messieurs, l'an dernier en traitant la même question, je crus devoir
+terminer par ces paroles, que je demande la permission de rappeler:
+
+«Messieurs, ce serait, de la part du gouvernement, un acte de grande
+imprudence que de s'engager sur l'avenir, quel qu'il soit: nous ne
+nous engagerons pas plus à nous abstenir qu'à agir; nous veillerons,
+envers et contre tous, aux intérêts de la France.»
+
+Voilà ce que je disais l'an dernier, messieurs, en m'opposant à
+l'intervention, et je le répète aujourd'hui. Je crois que jamais le
+gouvernement ne doit s'engager par avance et d'une manière générale,
+ni à s'abstenir, ni à agir. J'insiste beaucoup sur ce point, parce que
+là, à mon avis, entre M. Barrot et moi, réside toute la question.
+
+M. Odilon Barrot pense que l'intérêt de la force et de la durée de
+notre gouvernement est tellement compromis dans les destinées de
+l'Espagne que la France doit déclarer par avance, et d'une manière
+générale, qu'elle risquera tout plutôt que de souffrir un échec à son
+principe en Espagne. Je ne le pense pas. Il peut y avoir tel cas,
+telle situation, tel cours d'événements qui pourrait amener la France
+à ne pas souffrir un pareil échec à son principe en Espagne. Je ne
+repousse donc pas d'une manière générale, anticipée, absolue, toute
+idée d'intervention; mais je dis qu'il ne faut pas non plus
+l'accueillir par avance et d'une manière générale et absolue. Je dis
+qu'il ne faut pas encourager les espérances d'intervention en Espagne,
+qu'il ne faut pas faire considérer par avance la France comme
+solidaire de tout ce qui arrivera en Espagne. Je dis que c'est là une
+mauvaise politique, une politique qui compromet la France plus que,
+dans son intérêt, elle n'est obligée de se compromettre, et je demande
+la permission de l'établir en peu de mots.
+
+Je rappellerai ce qui a été mis sous les yeux de la Chambre dans le
+cours de cette discussion.
+
+Supposez un moment l'intervention obligatoire, obligatoire d'une
+manière générale, comme vient de le demander l'honorable préopinant,
+et voyez les conséquences. D'abord voilà notre gouvernement solidaire,
+engagé irrévocablement dans les destinées du gouvernement espagnol; le
+voilà obligé de soutenir deux révolutions au lieu d'une, de fonder
+deux gouvernements au lieu d'un.
+
+Messieurs, je n'accepterais une pareille nécessité qu'à la dernière
+extrémité. Je ne sais si vous en êtes frappés comme moi; mais je
+trouve, depuis sept ans, que c'est déjà une oeuvre assez difficile,
+assez laborieuse, de fonder un gouvernement dans notre propre pays,
+dans un pays préparé comme l'a été la France, pour hésiter beaucoup à
+accepter une seconde mission pareille dans un pays comme l'Espagne,
+que rien n'a préparé, comme la France, à un pareil gouvernement.
+
+Messieurs, ne vous pressez pas d'accepter une pareille mission; la
+sûreté même, la force de notre propre gouvernement auraient beaucoup à
+en souffrir. Je n'ai, je l'avoue, aucune inquiétude sur la durée et la
+sûreté du gouvernement de Juillet en France, tant qu'il renfermera ses
+destinées dans notre territoire. Je suis tranquille sur son compte; il
+pourrait courir des dangers, il les surmonterait tous. Mais si vous
+allez l'associer aux destinées de toutes les révolutions qui
+l'entourent, lui faire épouser leur cause comme la sienne, lui
+imposer l'obligation de les faire triompher toutes, ah! alors, je n'ai
+plus la même sécurité, la même confiance. C'est donc au gouvernement
+de Juillet, dans l'intérêt de sa force et de sa durée, que je demande
+qu'il ne joigne sa cause à d'autres causes que là où cela lui sera
+indispensablement nécessaire; il faut que partout ailleurs il
+maintienne soigneusement la supériorité de notre révolution sur toutes
+les révolutions qui ont éclaté ou qui pourraient éclater, la
+supériorité de nos droits, de notre position. Nous n'avons pas eu un
+reproche sérieux à nous faire. Nous n'avons pas eu un tort, quand nous
+avons été amenés à accomplir cette grande révolution. Dès le lendemain
+de la révolution, nous nous sommes dévoués à la cause de l'ordre: nous
+l'avons rétabli avec des efforts inouïs; nous n'avons pas été promenés
+de faction en faction, d'insurrection en insurrection; nous n'avons
+pas eu le triomphe d'une émeute de la Granja; nous n'avons pas eu une
+guerre civile permanente; nous n'avons rien eu de ce qui peut rendre
+une cause suspecte et douteuse. La nôtre est parfaitement bonne. Notre
+histoire depuis sept ans est la meilleure preuve de sa légitimité. Je
+vous conjure donc de ne pas assimiler toutes les causes à notre cause,
+de ne pas prodiguer nos forces à surmonter des difficultés infiniment
+plus grandes que celles que nous avons rencontrées chez nous, quand
+nous savons tout ce qu'il en coûte de peines et d'efforts pour
+surmonter celles-ci. Sachez, messieurs, vous limiter quant à la
+politique extérieure comme vous avez su vous calmer pour la politique
+intérieure. C'est par là que nous avons triomphé; c'est par là que
+nous triompherons toujours. Ne compromettez pas notre pays pour des
+causes qui ne valent pas la nôtre. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Je ne vous parle pas de tout ce qu'on vous a dit tout à l'heure sur
+les inconvénients matériels qui résulteraient, pour notre état
+intérieur, des chances d'une intervention en Espagne. Je vous prierai
+de relire votre propre adresse, et de voir au milieu de quelles
+circonstances vous provoquez une politique pareille. Vous demandez,
+dans votre adresse, la consolidation de notre établissement en
+Afrique, vous demandez la conversion des rentes; vous demandez un
+grand ensemble de travaux publics; vous demandez des économies: et
+c'est dans cette même adresse que vous iriez pousser à l'intervention
+en Espagne! (_Bruits et mouvements divers._) Mais, messieurs, cela est
+contradictoire; si vous croyez que votre dignité exige qu'on pousse à
+l'intervention en Espagne, renoncez à toutes ces prospérités, à toutes
+ces économies, à tous ces biens intérieurs dont vous parlez dans votre
+adresse, car vous serez engagés dans une affaire qui de longtemps ne
+vous permettra de nourrir de pareilles pensées.
+
+Je passe au dehors, et je poursuis toujours les conséquences de
+l'intervention reconnue obligatoire d'une manière générale.
+
+M. le président du conseil vous disait, hier et aujourd'hui, avec
+vérité, que le plus grand intérêt de la France, c'était d'avoir les
+mains libres vis-à-vis de toute l'Europe, que c'était là le gage le
+plus infaillible de sa sûreté. Je pense comme lui. Vous voulez la
+paix; mais vous la voulez sûre et digne. Eh bien, j'accorde que, même
+si vous allez en Espagne, la paix ne sera pas troublée; j'admets que
+l'Europe ne se remuera pas, qu'elle vous laissera faire. Cependant,
+vous n'aurez pas la pleine liberté de vos mouvements, la pleine
+disposition de vos forces, comme vous l'avez aujourd'hui. On ne vous
+fera pas la guerre; mais il s'élèvera des questions, il y aura des
+affaires, il y en a toujours en Europe, il en naît à chaque instant.
+Ces jours derniers, vous avez couru le risque d'en avoir une en
+Belgique. S'il survenait en Italie quelque événement analogue à celui
+qui a provoqué l'occupation d'Ancône, seriez-vous libres de tenter une
+pareille expédition avec une intervention en Espagne, avec vos forces
+et vos destinées compromises au delà des Pyrénées?
+
+Je n'hésite pas à affirmer, car je connaissais la fermeté de son
+jugement, que si l'illustre Casimir Périer avait vu la France engagée
+dans une intervention en Espagne, il n'aurait pas fait flotter le
+drapeau français sur les murs d'Ancône.
+
+Il aurait parfaitement compris qu'il ne faut pas se mettre sur les
+bras une multitude d'affaires à la fois.
+
+Eh bien, voilà ce qui vous arrivera: vous ne serez plus en état de
+faire face à toutes les affaires qui surviendront, et qui toucheront à
+la dignité de la France. Vous êtes fiers, vous êtes susceptibles; vous
+avez raison, restez fiers, restez susceptibles, mais gardez les moyens
+de l'être, gardez-les tous, gardez-les soigneusement. (_Au centre_:
+Très-bien!)
+
+Vous dites tous les jours qu'on ne vous aime pas en Europe, que vous
+êtes suspects, que vous êtes redoutés. Je l'accorde, bien que je pense
+mieux que vous de la sagesse de l'Europe. Je crois qu'elle comprend à
+quel point il est de son intérêt que l'ordre établi en France se
+maintienne et se consolide. Je crois que l'Europe, comme nous-mêmes,
+en a infiniment appris dans les quarante années qui viennent de
+s'écouler; que de même que nous avons été sages de 1830 à 1838,
+l'Europe a été sage, et qu'elle le serait encore. Mais, enfin, elle ne
+nous aime pas, dites-vous; elle nous soupçonne, elle nous surveille.
+Eh bien, quand une fois vous serez engagés dans une affaire difficile
+et longue, permettez-moi de vous le dire, l'Europe se passera ses
+fantaisies en fait de désagréments à nous donner. (_Rires approbatifs
+au centre._)
+
+Elle se permettra des procédés qui vous blesseront, qui vous
+offenseront; vous aurez raison de vous plaindre, vous aurez raison de
+vous offenser; mais vous n'aurez plus cette attitude tranquille,
+parfaitement libre, parfaitement disponible que vous avez aujourd'hui,
+et qui fait une grande partie de votre force et du respect qu'on nous
+porte. (_Très-bien!_)
+
+Maintenant, messieurs, que serait-ce si, au lieu d'une intervention
+passagère, momentanée, en Espagne, l'affaire dans laquelle vous
+semblez disposés à vous engager allait devenir une longue occupation,
+s'il y avait nécessité pour vous, dans notre intérêt, dans l'intérêt
+français, et pour ne pas laisser recommencer en Espagne ce que vous y
+auriez fait finir, d'y rester longtemps. Pensez à la prolongation de
+cette situation et aux embarras qu'elle pourrait amener!
+
+Messieurs, l'hypothèse que je présente, c'est l'opinion de beaucoup
+d'hommes très-éclairés, qui ont beaucoup réfléchi sur la question
+espagnole, et ont été à portée de la juger.
+
+Je suis obligé de revenir sur des faits qui ont été déjà mis, l'année
+dernière, sous les yeux de la Chambre: je lui demande la permission de
+les lui rappeler, puisque la question revient tout entière.
+
+Voici ce que pensait sur la question de l'intervention en Espagne
+notre dernier ambassadeur, M. de Rayneval, quand il y résidait, et
+quand son opinion était plutôt favorable que contraire à
+l'intervention.
+
+Voici, dis-je, ce qu'il pensait sur les conséquences de l'intervention
+quant à la France: «Les passions que la lutte des partis et les effets
+de la guerre civile ont excitées ne pouvant être calmées en un
+instant, il paraît nécessaire que l'armée française, pour consolider
+son ouvrage, occupe, pendant un espace de temps plus ou moins long, le
+pays qu'elle aura pacifié. Le feu se rallumerait indubitablement ou
+dans les provinces du nord ou sur quelque autre point de l'Espagne. Il
+faut convenir d'avance du temps que durera l'occupation, et de plus
+stipuler, d'une manière bien positive, que les troupes françaises ne
+quitteront le territoire espagnol, même après l'expiration de ce
+terme, que par suite d'une délibération prise en commun par les deux
+gouvernements, et non sur la simple demande du gouvernement espagnol.
+Il est résulté beaucoup d'embarras pour nous, et un grand mal pour
+l'Espagne, de la faculté laissée, en 1823, au roi Ferdinand de faire
+cesser à son gré l'occupation de son pays par nos troupes; il ne faut
+pas que la même faute se renouvelle.»
+
+Je supprime quelques phrases inutiles qui ne sont que le développement
+de ces idées, et je continue: «Ceci me conduit naturellement à parler
+de la conduite que nous devons tenir à l'égard du gouvernement
+espagnol. Il ne peut évidemment, du moins jusqu'à la majorité de la
+reine, surmonter les difficultés inhérentes à sa nature et à sa
+situation, qu'en s'appuyant sur nous. Notre coopération active ne doit
+pas être un fait isolé, mais le premier pas que nous ferons dans un
+système nouveau; tout en traitant l'Espagne en pays indépendant, il
+est de toute nécessité de la tenir pendant plusieurs années sous notre
+tutelle. C'est ainsi seulement qu'elle pourra entreprendre la réforme
+de ses lois et de ses moeurs, calmer les passions qui fermentent dans
+son sein, et se préparer un avenir plus tranquille.»
+
+Messieurs, est-ce la tâche que vous voulez entreprendre? (M. THIERS:
+_Non! non!_) J'en suis convaincu; je suis convaincu que, la question
+ainsi posée, personne n'en veut. Mais je rappelle ces faits pour
+montrer que des hommes pleins de sens, pleins de lumières, habitant
+l'Espagne, favorables à l'intervention, ont regardé cette occupation
+prolongée, cette tutelle prolongée, comme la conséquence nécessaire de
+l'intervention, et qu'il y a au moins là une chance bien grave sur
+laquelle j'appelle toute l'attention de la Chambre.
+
+Messieurs, encore une fois, si l'intervention était obligatoire, si
+elle était indispensable à la sécurité et à l'avenir de notre
+gouvernement, si nous étions liés par le traité, je n'aurais rien à
+dire, j'accepterais toutes ses conséquences, quelles qu'elles soient;
+mais je crois avoir bien démontré que la durée et la sécurité de notre
+gouvernement ne sont pas liés à ce qui se passe au delà des Pyrénées.
+
+Sans doute, il y a là quelque chose de grave pour nous, et beaucoup à
+faire pour prévenir le danger; nous avons déjà beaucoup fait, nous
+avons fait autre chose que des voeux, et M. le président du conseil du
+22 février se rappelle parfaitement le langage qu'il tenait au mois de
+juin 1836, quand il parlait de ce que nous avions fait. Je demande la
+permission de le remettre sous les yeux de la Chambre, parce qu'il est
+important d'établir que nous avons offert autre chose que des
+sympathies, que nous formons autre chose que des voeux, et que les
+reproches qu'on nous adresse ne sont nullement fondés.
+
+Voici les paroles que prononçait l'honorable M. Thiers le 2 juin 1836,
+en répondant, je crois, à M. Mauguin:
+
+«On a dit: Vous avez fait un acte énergique, c'est celui de
+reconnaître la reine; mais vous vous êtes arrêtés là, et depuis vous
+n'avez rien fait. Je répondrai: Si, nous avons beaucoup fait. Nous
+avons d'abord donné à l'Espagne l'appui moral de la France et de
+l'Angleterre, et c'était beaucoup; et si vous connaissiez aussi bien
+que nous, ce qui est difficile, le mouvement général des choses en
+Europe, vous sauriez que c'était beaucoup que l'appui moral de la
+France et de l'Angleterre.
+
+«Mais les Anglais ont donné un corps auxiliaire. La France a donné
+également un corps auxiliaire, non pas obscurément, mais
+ostensiblement. Enfin, nous avons établi le long des Pyrénées un
+blocus rigoureux, qui sans doute n'a pas empêché la contrebande de se
+faire, mais qui a empêché les grandes expéditions qu'on n'aurait pas
+manqué de faire passer par la frontière française.»
+
+Enfin, après avoir signé le traité de la quadruple alliance, après
+avoir donné à l'Espagne l'appui moral, le blocus, la légion étrangère,
+que restait-il à lui donner? Vous prononcez tous le mot, messieurs: il
+restait à lui donner une armée française. Eh bien, c'est là une
+question immense; c'est à cette question seule que le gouvernement
+s'est arrêté. Et s'il ne s'y était pas arrêté, il serait en ce moment
+accusé devant vous de la hardiesse avec laquelle il l'aurait résolue.
+Il ne l'a pas résolue, et dans une aussi grande affaire, si jamais il
+est amené à s'en occuper, ce que rien n'annonce aujourd'hui, il ne
+ferait que ce que lui conseilleraient la dignité et l'intérêt de la
+France, l'intérêt de l'Europe, et j'ajouterai le voeu bien connu, bien
+constaté du pays.
+
+De l'aveu de M. Thiers lui-même, messieurs, nous avons donc beaucoup
+fait, nous avons fait ce qui, j'en suis convaincu, a puissamment aidé
+jusqu'ici le gouvernement de la reine à s'établir. On nous dit tous
+les jours que la contre-révolution est imminente, que don Carlos est
+sur le point d'entrer à Madrid. Il y a trois ans qu'on nous dit cela;
+il y a trois ans que, deux ou trois fois chaque année, don Carlos le
+tente; et cependant il n'a pas réussi, grâce à l'appui moral de la
+France et de l'Angleterre, grâce aux secours que la France a donnés,
+grâce aux efforts des puissances signataires du traité. On s'étonne de
+la durée de cette lutte. Mais il y a eu des luttes tout aussi
+douloureuses, plus douloureuses même, et qui ont duré bien plus
+longtemps, qui ont duré dix, quinze, vingt ans, plus encore. Pendant
+la lutte des Pays-Bas contre l'Espagne, il y avait une puissance qui
+avait, avec les Pays-Bas, des intérêts analogues, une grande sympathie
+de principes et de croyances, c'était l'Angleterre. La reine Élisabeth
+a souvent donné aux Pays-Bas un appui indirect, un appui moral; elle
+leur a souvent fourni de l'argent, des secours divers; mais, pour les
+faire triompher, elle ne s'est pas crue obligée de s'engager dans une
+guerre sérieuse et longue avec l'Espagne, et d'aller intervenir dans
+les Pays-Bas avec une armée anglaise.
+
+Vous êtes dans une situation analogue: vous avez fait beaucoup pour
+l'Espagne, vous pouvez faire encore beaucoup; mais je ne crois pas
+qu'il soit de l'intérêt de la France d'aller mettre sa cause tout
+entière dans la cause de l'Espagne. Or, ne vous y trompez pas,
+messieurs, c'est là ce que le paragraphe de l'adresse vous demande de
+faire. M. Odilon Barrot l'a interprété avec beaucoup de jugement et de
+vérité; il vous a dit qu'il y voyait l'engagement pris par la France,
+d'avance, d'une manière générale, de tout risquer plutôt que de
+souffrir le cours des événements en Espagne.
+
+M. ODILON BARROT.--La contre-révolution.
+
+M. GUIZOT.--Je n'hésite pas plus que vous à me servir des mots
+propres. Vous avez souvent, depuis quelque temps, manifesté dans cette
+Chambre l'intention d'adoucir le langage, d'éviter tout ce qui pouvait
+entretenir la division des partis et les sentiments violents; c'est
+par assentiment à cet honorable désir que j'atténuais cette façon de
+procéder et que je retenais mon langage. Je ne crains pas d'ailleurs
+de me servir des mots propres.
+
+Eh bien, messieurs, d'après le sens très-réel qu'y a attaché
+l'honorable M. Odilon Barrot, ce que veut dire le paragraphe de
+l'adresse, c'est que vous prenez dès aujourd'hui, d'une façon
+anticipée, générale, dans toutes les circonstances, l'engagement de
+tout risquer pour empêcher en Espagne la contre-révolution. Le jour où
+vous prendrez cet engagement, vous faites la chose même, autant du
+moins qu'il est en vous, car la France tient ses engagements. Si une
+fois les Chambres et le gouvernement du roi avaient pris un engagement
+pareil, ils le tiendraient. Eh bien, ce que nous vous demandons, nous,
+c'est de ne pas le prendre, c'est de vous réserver la liberté de votre
+jugement et de votre action. L'amendement de M. Hébert ne vous impose
+pas, d'une manière anticipée et générale, l'obligation de ne jamais
+intervenir en Espagne; il déclare seulement que l'intervention n'est
+point contenue dans les traités, que vous n'êtes pas liés par le
+traité de la quadruple alliance à tout risquer pour empêcher la
+contre-révolution en Espagne; il vous laisse la liberté de faire ou de
+ne pas faire, chaque jour, dans chaque circonstance particulière,
+selon votre situation, selon la situation de l'Espagne. Et vous venez
+de proclamer vous-mêmes qu'il est des situations qui peuvent amener
+des conduites différentes. L'honorable M. Odilon Barrot disait tout à
+l'heure, à cette tribune, que l'année dernière, au moment où une
+insurrection militaire venait de triompher à Madrid, il pouvait y
+avoir des raisons d'hésiter; qu'il était beaucoup plus difficile
+d'intervenir alors qu'aujourd'hui. Eh bien, est-ce qu'il n'est pas
+possible que, soit en France, soit en Espagne, il survienne encore des
+circonstances qui rendent l'intervention impossible? Et vous iriez
+vous engager par avance et d'une manière générale, comme le paragraphe
+de votre adresse vous le conseille?
+
+Non, vous ne le ferez pas. Le gouvernement ne vous le propose pas. Je
+prie la Chambre de remarquer que l'adresse lui demande deux choses
+singulières: on lui demande d'aller plus loin que ne le propose le
+gouvernement, de prendre l'initiative dans une matière diplomatique et
+militaire; on lui demande formellement de pousser à l'intervention, et
+en même temps on lui fait abdiquer en quelque sorte son droit
+d'examen; on lui fait dire qu'elle se confie aux mesures que le
+gouvernement croira devoir prendre. En sorte que la Chambre va au delà
+des convenances en prenant l'initiative, et qu'elle renonce en quelque
+sorte à son droit d'examen, dans l'avenir, sur la conduite que
+pourrait tenir le cabinet.
+
+Il y aurait là, je crois, de la part de la Chambre, une double et
+extrême imprudence.
+
+Et ne croyez pas que la question soit éloignée, qu'il ne s'agisse que
+d'un intérêt lointain. À l'heure qu'il est, on provoque à Madrid la
+demande de l'intervention; à l'heure qu'il est, si le paragraphe était
+adopté après cette discussion, tel qu'il est proposé, tenez pour
+certain que l'intervention serait demandée, et que vous auriez résolu
+la question par votre vote, autant du moins qu'il est en vous.
+
+Ne vous y trompez donc pas; vous décidez la question dans ce moment.
+Je n'ai qu'à ouvrir le discours de M. Martinez de la Rosa; il dit
+lui-même qu'il aurait demandé l'intervention à une certaine époque,
+s'il n'avait pas cru qu'elle serait refusée. Le jour où, en Espagne,
+on croira que vous l'accorderez, on la demandera à l'instant même.
+
+Vous allez donc décider la question, dans la limite de votre pouvoir.
+Je conjure la Chambre d'y bien penser. De la politique de
+non-intervention, on peut toujours en revenir; on est toujours à temps
+de prendre le parti de l'intervention. Mais la politique de
+l'intervention, une fois qu'on y est engagé, on n'en revient pas,
+c'est une décision définitive, c'est une politique irrévocable: que la
+Chambre y pense. (_Vive adhésion au centre._)
+
+
+
+
+LXXXVII
+
+Sur la pension à accorder à madame la comtesse de Damrémont, veuve du
+général comte de Damrémont, tué devant Constantine.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 5 février 1838.--
+
+
+Le Gouvernement avait proposé qu'une pension de 10,000 francs fût
+accordée à la comtesse de Damrémont, comme récompense nationale pour
+les services et la mort glorieuse de son mari. La commission demanda,
+par amendement, que le taux de la pension fût réduit à 6,000 francs.
+Je soutins la proposition du Gouvernement. L'amendement de la
+commission fut adopté.
+
+
+M. GUIZOT.--Je regrette le débat qui s'élève en ce moment; je le
+regrette parce que je suis convaincu que nous avons tous le même
+sentiment, la même intention; nous honorons tous au fond de notre
+coeur, nous voulons tous honorer publiquement par nos votes les
+mérites, les services qui ont motivé le projet de loi que vous
+discutez. Je n'en voudrais d'autre garant que l'honorable rapporteur
+de votre commission lui-même. Les mérites auxquels se réfère ce
+projet de loi sont de même nature que les siens; les services qui ont
+amené le projet de loi, l'honorable rapporteur de votre commission en
+a rendu d'analogues; les hommages que nous voulons rendre à ces
+services, il marche dans le chemin qui y conduit. Il est donc
+impossible que le sentiment qui nous anime ne soit pas le même que
+celui qui animait la commission et son honorable rapporteur.
+
+Cependant je repousse les amendements de la commission, et j'ai besoin
+de dire pourquoi.
+
+Nous nous plaignons sans cesse, messieurs, de l'empire de l'égoïsme,
+de la mollesse des caractères et des moeurs, de cette disposition qui
+porte tant de gens à écouter des calculs d'intérêt personnel, à
+rechercher les agréments et les commodités de la vie plutôt que
+d'accepter les efforts, les sacrifices que les devoirs et les
+sentiments élevés commandent et inspirent. Nous déplorons entre autres
+l'affaiblissement qui résulte de là pour l'esprit militaire, esprit à
+la fois régulier et ardent, qui a besoin d'enthousiasme autant que de
+soumission, qui condamne à une vie dure, quelquefois grossière, et qui
+veut cependant des sentiments élevés et délicats. Cette alliance est
+difficile, messieurs, et pourtant nous la voulons, nous en sentons le
+besoin. Nous sentons le besoin de fortifier, d'encourager, dans les
+esprits raisonnables, les sentiments généreux, dans les coeurs
+généreux, les idées raisonnables; nous sentons le besoin d'encourager
+cette alliance du bon sens et d'une moralité élevée, ces deux gloires
+de l'humanité, ces deux pivots de la société.
+
+Eh bien, messieurs, voici un officier général, un gouverneur général
+d'une grande province, un général en chef qui s'était précisément
+distingué dans le cours de sa carrière par la modération de son
+caractère et la sagesse de ses idées, par le bon sens, cette raison
+pratique qui s'allie si bien aux vertus militaires; par là surtout il
+avait mérité que le pouvoir civil lui fût confié avec le commandement
+militaire. Mis à l'épreuve, le général Damrémont a donné, en même
+temps, l'exemple du courage et du dévouement; il a donné sa vie pour
+son pays. Et il ne l'a pas donnée seul; à côté de lui est tombé son
+chef d'état-major, son ami, un officier général très-distingué aussi
+qui l'avait accompagné en Afrique, par amitié, par zèle, pour
+l'honneur et le service de son pays, malgré les supplications de sa
+vieille mère. Le général Damrémont et le général Perregaux sont morts
+des mêmes coups, pour la même cause. Eh bien, pour de tels services,
+rendus dans une telle circonstance, que vous demande le gouvernement?
+Vient-il vous demander un capital immense, une dotation perpétuelle?
+Vient-il vous demander d'enrichir et de fonder à jamais une famille?
+Non, messieurs, non; on vous demande une modique pension de 10,000 fr.
+réversible sur la tête de deux enfants. Et la commission vous propose
+de réduire le taux de cette pension, de supprimer la réversibilité sur
+les enfants, de leur retirer la pension au moment où ils atteindront
+leur majorité, c'est-à-dire au moment où ils pourront en comprendre
+l'honneur et en sentir la reconnaissance! Messieurs, reportez-vous, je
+vous prie, à une autre époque, sous d'autres gouvernements. Qu'eût
+fait l'Empereur en de telles circonstances? Les honneurs, les
+dotations auraient plu sur la tête de la veuve et des enfants du
+général Damrémont. Que fût-il arrivé dans un autre pays? Si, par
+exemple, le gouverneur général des Grandes-Indes eût été tué en
+enlevant la capitale de Tipoo-Saïb, qu'eût fait le parlement anglais?
+
+Messieurs, la résolution que vous propose la commission n'est pas
+digne de la France; elle n'est pas digne de la Chambre, elle n'est pas
+digne de la commission, elle n'est pas digne de son honorable
+rapporteur.
+
+M. LE GÉNÉRAL JACQUEMINOT.--Je demande la parole.
+
+M. GUIZOT.--Vous voulez encourager les vertus publiques, vous voulez
+encourager les sentiments généreux, vous voulez lutter contre les
+suggestions et les calculs de l'intérêt personnel; soyez généreux
+vous-mêmes, donnez l'exemple de ces élans vrais qui portent à la
+reconnaissance les grandes assemblées et les nations tout entières; ne
+vous enfoncez pas dans des calculs domestiques, quand il s'agit de
+donner une marque de l'estime et de la reconnaissance nationale: le
+taux de la pension m'importe peu; ce qui m'importe, c'est le mouvement
+d'âme qui la fait accorder. Suivez ce mouvement, et vous inspirerez
+vraiment les sentiments que vous voulez honorer; vous encouragerez les
+bons services en même temps que les sentiments généreux. Cela est
+moral, messieurs, et utile pour la France; cela est honorable pour
+ceux qui donnent et pour ceux qui reçoivent. En agissant ainsi, vous
+ne ferez que justice, mais une justice profitable au pays. Je vote
+pour la proposition du gouvernement et contre les amendements de la
+commission. (_Aux voix! aux voix!_)
+
+
+
+
+LXXXVIII
+
+Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de l'esclavage.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 15 février 1838.--
+
+
+M. Passy avait fait, le 10 février, une proposition pour l'abolition
+graduelle de l'esclavage dans les colonies françaises. Il la développa
+le 15 février, et j'appuyai sa proposition qui fut prise en
+considération par la Chambre.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je n'ai pas pour la question d'opportunité
+autant de mépris que l'un des honorables préopinants. Je crois qu'en
+pareille matière elle a une grande importance, et si je pensais que la
+proposition de l'honorable M. Passy dût entraîner une mise à exécution
+immédiate ou seulement prochaine, j'aurais des doutes, de grands
+doutes sur son opportunité.
+
+Il se pourrait en effet qu'alors on vînt dire avec raison que nos
+colonies ne sont pas suffisamment préparées, que les esclaves manquent
+trop de moralité, d'instruction, que l'état de tel ou tel pays voisin
+est un obstacle à leur prompte émancipation.
+
+Dans l'hypothèse d'une exécution immédiate, je conçois toutes ces
+raisons et leur valeur; mais il ne s'agit aujourd'hui de rien de
+semblable.
+
+Voyons les choses comme elles sont. La proposition de l'honorable M.
+Passy, bien qu'elle soit rédigée en termes précis, bien qu'elle vous
+propose des mesures déterminées, n'est, au vrai, que la mise à l'ordre
+du jour, dans la Chambre, de la question de l'esclavage.
+
+_Voix nombreuses._--C'est cela.
+
+M. GUIZOT.--Ce n'est pas autre chose qu'une invitation adressée à la
+Chambre de s'occuper sérieusement de la question, de l'examiner avec
+soin, et non pas de décréter, mais de préparer l'émancipation des
+esclaves de nos colonies.
+
+En la considérant sous ce point de vue, l'argument qui s'adresse à
+l'opportunité de la proposition tombe. J'hésiterais moi-même, je le
+répète, s'il s'agissait de l'exécution immédiate; mais il ne s'agit
+que d'une étude sérieuse, d'une préparation véritable; et la Chambre,
+à mon avis, ne doit pas se refuser à la prise en considération.
+
+Je prie la Chambre de remarquer la situation dans laquelle nous nous
+trouvons placés. Cette question se reproduit tous les ans à cette
+tribune; elle se reproduira tous les ans; il n'est au pouvoir de
+personne de l'étouffer; ce que nous disons aujourd'hui sera redit,
+redit longtemps. Les esprits les moins bien disposés seront obligés de
+l'écouter.
+
+Je vais plus loin, tandis que nous parlons ici, des faits
+s'accomplissent ailleurs; l'émancipation préparée s'opère réellement:
+dans deux ans, elle sera consommée dans les colonies anglaises.
+
+Eh bien, messieurs, au milieu de tels faits, en présence d'une
+discussion annuelle dans cette Chambre, en présence d'une émancipation
+effective dans les colonies qui entourent les nôtres, je vous le
+demande, la Chambre, le gouvernement ne feraient rien? Cela se
+peut-il, messieurs? que tout homme de bon sens en juge.
+
+Et c'est à dessein que je dis _rien_; car ne vous y trompez pas,
+messieurs; en pareille matière, ce qui se prépare en silence ne se
+prépare pas; il n'est au pouvoir de personne, d'aucun ministère, de
+résoudre sans bruit une telle question. En présence de telles
+difficultés, il faut une impulsion extérieure énergique et puissante;
+la volonté la plus sincère de l'administration n'y suffit pas. Comment
+croyez-vous que les choses se soient passées en Angleterre?
+Croyez-vous que l'émancipation, à laquelle on est arrivé après tant
+d'années, se serait accomplie si on n'avait pas ranimé tous les ans la
+question dans les Chambres, si on n'avait donné par là la force de
+mener à bien les mesures qui devaient entraîner enfin l'exécution?
+
+Les adversaires mêmes de la proposition demandent qu'on envoie dans
+nos colonies des prêtres, qu'on moralise les nègres; et ils ajoutent
+que, lorsqu'on fait de telles tentatives, on ne rencontre que des
+obstacles; que, même pour des mesures dont personne ne conteste la
+légitimité, il y a de grands obstacles à surmonter. Donnez donc au
+gouvernement la force de les surmonter, communiquez-lui cette
+impulsion dont il a besoin. Soyez-en certains, messieurs, il faut
+qu'on parle de la mesure, il faut qu'on l'étudie sérieusement, il faut
+qu'on la prépare réellement; sans quoi rien ne se fera jamais.
+
+Ce que l'honorable M. Passy demande à la Chambre, ce n'est pas
+d'atteindre le but demain, c'est seulement de se mettre en route pour
+y arriver. On examinera, on discutera sa proposition. Je n'en pense
+pas, à beaucoup près, aussi mal que quelques-uns des honorables
+préopinants: on peut sans doute y ajouter, y retrancher; mais il y a
+beaucoup de vrai, beaucoup de bon dans l'idée de l'émancipation des
+enfants à naître. Et l'honorable M. Odilon Barrot le faisait très-bien
+ressortir tout à l'heure, lorsqu'il disait qu'après avoir tari la
+première source de reproduction de l'esclavage, la traite des noirs,
+il fallait tarir aussi la seconde, la naissance des esclaves: après
+quoi on verrait, toujours en respectant les droits acquis, et
+moyennant une juste indemnité, ce qu'il y aurait à faire de la
+génération d'esclaves que vous auriez encore sous la main.
+
+Je conjure la Chambre de ne pas se laisser aller à une tentation trop
+commune de nos jours, à la tentation d'éluder les difficultés, de
+croire qu'il suffit de ne rien dire et de ne rien faire pour que rien
+n'arrive. Il n'en est pas ainsi, messieurs; pendant qu'on se tait et
+qu'on se croise ainsi les bras, les difficultés marchent, les
+questions se compliquent. Sans doute il faut de la prudence, de la
+patience, du temps; mais la prudence même veut qu'on sache regarder en
+face les difficultés et les questions qu'on est appelé à résoudre. Un
+gouvernement sage ne va pas au-devant des questions, mais Il ne les
+fuit pas non plus quand elles viennent au-devant de lui. La question
+de l'abolition progressive de l'esclavage vient à vous, vous ne
+l'éviterez pas. Méditez-la, messieurs; méditez-la sérieusement, et
+préparez-en la solution. (_Très-bien! très-bien!--Aux voix! aux
+voix!_)
+
+_M. le ministre des finances._--L'éloquent orateur qui descend de
+cette tribune me semble avoir complétement changé la question.
+
+M. ISAMBERT.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des finances._--Lorsque M. Passy a développé sa
+proposition, il a dit qu'il y avait non-seulement opportunité, mais
+nécessité...
+
+M. PASSY.--Je demande la parole.
+
+M. MAUGUIN.--Je la demande aussi.
+
+_M. le ministre des finances._--Mais nécessité de la résoudre...
+
+M. PASSY.--J'ai dit qu'il y avait nécessité d'en préparer la solution.
+
+
+
+
+LXXXIX
+
+Sur la situation des instituteurs primaires et ma conduite à leur
+égard pendant mon ministère de l'instruction publique.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 17 février 1838.--
+
+
+Quelques instituteurs primaires de l'arrondissement de Cambrai avaient
+adressé à la Chambre des députés une pétition pour se plaindre de la
+façon dont ils avaient été révoqués. Je pris la parole dans le débat
+qui s'éleva à ce sujet, pour bien définir le sens de la loi du 28 juin
+1833 et les principes de mon administration.
+
+
+M. GUIZOT, _de sa place_.--Messieurs, les explications données par M.
+le ministre de l'instruction publique[1], sur les faits, me paraissent
+pleinement satisfaisantes; j'aurai donc très-peu de mots à ajouter.
+
+[Note 1: M. de Salvandy.]
+
+Au moment où la loi de 1833 a été rendue, on était dans une grande
+exaltation, s'il m'est permis de me servir de ce mot, en matière
+d'instruction primaire; on se promettait des résultats très-prompts,
+on se flattait qu'on trouverait sur-le-champ un nombre d'instituteurs
+suffisant pour les besoins de la population. Je ne partageais pas
+toutes ces espérances.
+
+On voulait mettre dans la loi que tous les instituteurs anciens
+pourraient être révoqués sans formalité, qu'ils seraient livrés à la
+fantaisie des conseils municipaux et des administrations locales. Un
+amendement fut proposé pour que ce droit fût inscrit dans la loi, et
+que les anciens instituteurs fussent ainsi dépouillés de toute espèce
+de garantie. Je m'opposai à cet amendement, et la Chambre ne l'inséra
+pas dans la loi.
+
+En exécutant la loi, je m'appliquai à donner aux anciens instituteurs
+les mêmes garanties qu'aux instituteurs nouveaux; je ne pouvais les
+leur donner d'une manière légale, absolue, car ces garanties n'étaient
+pas inscrites à leur profit dans la loi, et j'avais eu de la peine à
+empêcher qu'on ne les en privât formellement, qu'on inscrivît
+formellement dans la loi qu'ils ne possédaient pas ces garanties, et
+qu'ils étaient livrés à l'arbitraire des conseils municipaux.
+
+Je m'appliquai, dans mon administration, à les protéger contre cet
+arbitraire, à faire en sorte qu'ils ne fussent révoqués que selon les
+formes voulues par la loi pour les instituteurs nouveaux. Je n'ai pas
+réussi partout à les protéger efficacement, et il est arrivé que des
+conseils municipaux, des comités d'arrondissement se sont obstinés
+longtemps à dépouiller d'anciens instituteurs de leurs titres; ils le
+faisaient dans une entière sincérité, pensant que ces instituteurs
+n'étaient pas bons, et qu'ils en trouveraient de nouveaux qui
+vaudraient mieux. Je n'ai pas toujours partagé les espérances des
+autorités locales à cet égard; je n'ai pas non plus toujours protégé
+avec succès les anciens instituteurs; c'est ce qui est arrivé dans
+l'arrondissement de Cambrai; ils étaient au nombre de sept ou huit
+pour remplir le cadre dans les institutions primaires de cet
+arrondissement. Après les avoir défendus longtemps, au dernier moment,
+pour rétablir l'ordre dans cet arrondissement, pour remettre un peu la
+paix entre les anciens instituteurs, les nouveaux et les comités
+d'arrondissement, j'ai cédé aux voeux des conseils municipaux et des
+comités d'arrondissement; je ne me rappelle pas ici les faits spéciaux
+sur chaque instituteur. Je ne sais si j'ai cédé contre mon opinion,
+mais enfin j'ai cédé et j'ai dû céder.
+
+Je le répète, le principe général de mon administration a été
+d'assurer, autant que possible, aux anciens instituteurs les droits et
+les garanties accordés aux nouveaux; je n'ai pas toujours réussi;
+lorsque j'ai échoué, je l'ai vivement regretté; mais enfin il est vrai
+que la loi n'a pas donné aux anciens instituteurs les mêmes droits
+qu'aux nouveaux nommés sous son empire; et j'ai eu beaucoup de peine,
+en 1833, à empêcher qu'ils n'en fussent entièrement dépouillés par un
+amendement qu'on voulait introduire dans la loi.
+
+
+
+
+XC
+
+Discussion du projet de loi présenté par le cabinet présidé par le
+comte Molé, pour demander 1,500,000 francs de fonds secrets.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 14 mars 1838.--
+
+
+Un long et vif débat s'éleva sur les fonds secrets demandés par M. le
+comte Molé. J'y pris la parole après M. Odilon Barrot et M. Barthe,
+alors garde des sceaux.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je monte à cette tribune avec un sentiment
+très-combattu; je me proposais d'y monter hier et de porter la
+question sur un terrain un peu différent de celui où elle était
+placée: sur un terrain où j'aurais rencontré les choses plutôt que les
+personnes; sur un terrain étranger aussi à nos anciens débats, autant,
+du moins, que cela est possible quand on ne veut rien renier de son
+passé. Je voulais me renfermer strictement dans notre situation
+présente, dans la situation de notre gouvernement, de nos
+institutions, surtout de cette Chambre elle-même.
+
+La question vient d'être replacée et sur le terrain des personnes et
+sur celui de nos anciens débats: je ne m'en étonne point; les
+personnes tiennent une grande place dans la politique, et il n'y a
+guère moyen, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. Odilon
+Barrot, il n'y a guère moyen de parler du présent sans le rattacher au
+passé.
+
+Je demande cependant à la Chambre la permission d'essayer aujourd'hui
+ce que je voulais faire hier, de parler peu, très-peu des personnes et
+des questions personnelles; non que je désavoue ce qui en a été dit à
+cette tribune par mes honorables amis (_Mouvement prolongé_)..., non
+que je trouve qu'ils aient eu tort de voir et d'aborder la question
+sur ce terrain; elle est là aussi, et elle doit être vue et traitée là
+comme sous tous ses autres aspects.
+
+Je ne désavoue non plus, j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à
+la Chambre, je ne désavoue rien de mon passé, ni des grandes mesures
+auxquelles j'ai eu l'honneur de prendre part, ni du langage que j'ai
+tenu, ni du but que j'ai voulu atteindre depuis sept ans.
+
+On s'est quelquefois efforcé de rejeter sur mes amis, et qu'on me
+permette de le dire, sur moi, la principale responsabilité de ce
+passé. Je me ferais gloire de l'adopter, si je ne craignais d'être
+taxé de présomption. Non, messieurs, je n'ai point la fatuité de
+croire que cette résistance énergique et heureuse à l'anarchie, cette
+résistance constitutionnelle et légale m'appartienne plus qu'à tant
+d'autres, plus qu'aux nobles collaborateurs qui y ont concouru avec
+moi. J'en ai eu ma part, je n'en réclame que ma part; mais si la
+responsabilité en paraissait trop pesante à quelqu'un, je suis prêt à
+accepter aussi toute la part dont d'autres ne voudraient pas.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Cela dit, messieurs, je me renfermerai dans la question des choses et
+dans notre situation actuelle.
+
+La question reste encore bien assez grande et ma situation assez
+délicate. (_Sensation._)
+
+Dans les situations délicates, et qui semblent embarrassantes, j'ai
+toujours vu qu'il y avait un moyen presque assuré de surmonter les
+difficultés, c'est de dire exactement ce qu'on pense, ni plus ni
+moins; c'est ce que j'essayerai de faire.
+
+Depuis 1830, messieurs, une seule pensée, un seul voeu me préoccupe,
+la fondation de notre gouvernement: fonder un gouvernement, un vrai
+gouvernement, la monarchie constitutionnelle, régulière, stable, c'est
+là la grande promesse de 1830. C'est au nom, c'est sous les auspices
+de cette promesse que la révolution de Juillet a été promptement et
+généralement acceptée en France et en Europe. Elle s'est engagée à
+mettre un terme à tant d'essais orageux et infructueux; elle s'est
+engagée à nous garantir nos conquêtes sociales en nous donnant le
+gouvernement qui leur convient.
+
+Il y va de notre honneur, messieurs, de tenir cette promesse, autant
+que de notre premier intérêt.
+
+Toute ma conduite politique a été subordonnée à cette pensée.
+
+Tout ce qui pourrait affaiblir, compromettre, retarder dans sa marche
+ascendante notre gouvernement, je me le suis toujours interdit, je me
+l'interdirai toujours.
+
+J'ai traversé, depuis 1830, bien des situations diverses; j'ai soutenu
+des administrations dont je ne faisais point partie; je n'ai pas
+attaqué des administrations dont la politique, à mon avis, laissait
+beaucoup à désirer; j'ai souvent désapprouvé, déploré; je n'ai jamais
+fait d'opposition. (_Mouvement._) Je me trompe, j'en ai fait une seule
+fois, un seul jour, quand la nécessité me semblait évidente et le
+péril imminent; j'en ai fait au mois de mars 1831, contre
+l'administration de l'honorable M. Laffitte.
+
+Si des circonstances analogues se renouvelaient, si je croyais
+l'intérêt du pays engagé dans une opposition pareille, je n'hésiterais
+pas plus aujourd'hui qu'en 1831; je ne m'inquiéterais pas de savoir si
+le cabinet porte le nom de M. Laffitte ou de M. le comte Molé. Je
+ferais de l'opposition; j'en ferais ouvertement, hautement, à cette
+tribune, par les seuls moyens publics et constitutionnels.
+
+Il n'y a pas lieu aujourd'hui, à mon avis, de faire une opposition
+semblable; il n'y a pas lieu de presser, par toutes les voies
+constitutionnelles, le renversement du ministère. Est-ce à dire,
+messieurs, qu'il n'y ait rien à faire? Est-ce à dire que je ne puisse
+venir ici exprimer tel ou tel dissentiment entre l'administration et
+moi, signaler le mal de notre situation et en chercher le remède? Non,
+messieurs, non, je ne refuserai pas à l'administration le moyen dont
+elle croit avoir besoin; je voterai pour les fonds secrets; mais je
+garde la liberté d'indiquer ce qui me paraît grave dans notre
+situation; j'en userai avec mesure et sincérité.
+
+À mon avis, messieurs, cette situation n'est pas bonne; au lieu de se
+fortifier, le pouvoir s'affaiblit; au lieu de s'élever, il s'abaisse;
+au lieu de s'organiser, la société tâtonne et se disperse. La cause à
+laquelle je suis dévoué, la cause de notre gouvernement, de sa
+consolidation, de sa force, ne me paraît pas en progrès; nous perdons
+du terrain au lieu d'en gagner.
+
+Comment cela arrive-t-il après le triomphe de l'ordre, au milieu d'une
+tranquillité profonde, quand tout semble prospérité et succès?
+
+Je répète que je ne reviendrai pas sur le passé, que je ne ranimerai
+pas nos anciens débats; je n'en tirerai qu'un avertissement que tout
+le monde en tirera, d'accord avec moi.
+
+Tout le monde conviendra que, pendant sept ans, surtout de 1830 à
+1836, notre gouvernement a rencontré bien des périls, bien des
+épreuves, et qu'il les a surmontés. Il a duré, il a rétabli l'ordre,
+il s'est affermi.
+
+Parmi les causes de son succès, l'une des plus décisives a été la
+formation, au sein des Chambres, de cette majorité gouvernementale,
+ferme et permanente, qui a voulu et su soutenir une administration
+ferme et décidée comme elle.
+
+La formation d'une telle majorité était peu probable; elle
+rencontrait, en 1831, de bien grands obstacles; nos longues habitudes
+de révolution, nos longues habitudes d'opposition, une révolution
+toute récente qui laissait tous les esprits, les uns ébranlés, les
+autres intimidés en présence du pouvoir populaire, enfin notre
+situation à nous tous, députés, électeurs, gardes nationaux, à toute
+cette France nouvelle qui venait de remporter sur l'ancien régime une
+victoire nouvelle et ardente. Nous luttions depuis longtemps pour la
+conquête de nos droits et de nos libertés; nous étions pleins de
+méfiance pour une portion de la société, habituellement l'alliée et
+l'appui du pouvoir. De là l'affaiblissement du parti naturel de
+l'ordre et des idées de gouvernement. Nous nous sommes trouvés obligés
+de suffire tout à coup, nous-mêmes et nous seuls, à cette grande cause
+de l'ordre, obligés de nous organiser soudainement pour la défense de
+l'ordre, nous, encore tout émus de nos combats pour la liberté.
+
+Certes, messieurs, c'était un résultat peu probable que la formation
+d'une majorité gouvernementale dans de telles circonstances; cependant
+elle s'est formée; elle a fait non-seulement notre salut, mais la
+dignité de notre gouvernement et de notre situation depuis 1830. La
+juste influence, l'influence régulière de cette Chambre dans les
+affaires et sur le pouvoir a commencé là. Ce n'est que par la
+formation et l'action d'une majorité gouvernementale que cette
+influence peut se fonder. Le pouvoir va à qui le comprend et le
+soutient, non à qui le méconnaît et l'attaque. Trois mois d'une
+majorité gouvernementale font plus grandir la Chambre que des années
+de l'opposition la plus brillante.
+
+Voilà, messieurs, je n'hésite pas à le dire, le fait décisif qui,
+pendant six ans, au milieu de nos crises, a fait notre force et notre
+salut. Aujourd'hui, je le sais, la situation est changée, nous n'avons
+plus d'émeute à réprimer, plus de périls immédiats et pressants à
+déjouer. Est-ce à dire, messieurs, que tout soit fini, qu'une majorité
+bien organisée, une majorité gouvernementale ne soit pas encore
+aujourd'hui nécessaire, également nécessaire, quoique par d'autres
+causes et pour d'autres effets? Je ne le pense pas. Permettez-moi de
+regarder d'un peu près à notre situation.
+
+À tous nos efforts, à tous nos combats pour le rétablissement de
+l'ordre et le salut de notre gouvernement, a succédé cette disposition
+dont vous parlait hier mon honorable ami M. Fulchiron, un relâchement
+général, une certaine détente des esprits et des coeurs. Le péril ne
+rallie plus, la nécessité ne contient plus. On ne sent plus le besoin
+de s'imposer des sacrifices, des gênes, des contraintes; chacun se
+laisse aller à sa pente et se passe ses fantaisies. Savez-vous ce qui
+en résulte? Deux maux très-graves.
+
+D'abord, l'affaiblissement du pouvoir. Le pouvoir, aujourd'hui a grand
+besoin d'être encouragé, soutenu, poussé; le pouvoir n'a plus
+confiance en lui-même, dans sa cause, dans sa force. Après les revers
+qu'il a essuyés depuis cinquante ans, après les coups qu'il a reçus,
+et dans les esprits et les institutions, le pouvoir n'ose plus guère
+prendre l'initiative ni compter sur le succès. Il cherche et attend du
+dehors, du public, un appui, une impulsion. Il a souvent tort; il
+pourrait souvent trouver sa force en lui-même, et donner ce qu'il
+attend. Mais enfin le fait est incontestable; le pouvoir se sent, se
+croit affaibli, et a besoin qu'on lui apprenne à compter sur lui-même.
+
+L'affaiblissement de la Chambre est aussi le résultat de l'absence
+d'une majorité forte et organisée; n'est-ce pas là ce qui rend la
+Chambre accessible à toutes les prétentions, à toutes les manoeuvres,
+soit des pouvoirs rivaux, soit des moindres partis qui s'agitent dans
+son sein? On se plaint de ce mal, on s'en prend aux ambitions, aux
+rivalités personnelles. L'honorable M. Barrot le disait tout à
+l'heure: ce n'est point à de si petites causes, c'est à l'état même de
+la Chambre, à l'absence d'une majorité organisée, au sein de laquelle
+tout le monde soit contraint de se classer, de se discipliner, de
+suivre ou de commander, qu'il faut imputer cet affaiblissement de la
+Chambre qui affaiblit le régime représentatif tout entier.
+
+Ces maux sont réels, messieurs, et ils en préparent de plus grands;
+ils ouvrent la porte à de vrais dangers. Par suite de ce relâchement,
+de ces affaiblissements du pouvoir et de la Chambre, nous courons
+risque d'être livrés de plus en plus à l'esprit d'opposition.
+
+Je ne veux me servir d'aucun terme offensant. Je ne veux revenir, je
+le répète, sur aucune de nos anciennes querelles; mais enfin,
+messieurs, l'esprit d'opposition domine dans une partie de cette
+Chambre, cet esprit qui consiste, et je ne le présenterai pas sous un
+mauvais aspect, qui consiste, d'une part, dans la critique continuelle
+du pouvoir, dans l'habitude de ne lui rien passer, de le condamner à
+une lutte incessante; d'autre part, dans l'extension continuelle du
+pouvoir populaire, c'est-à-dire des droits politiques et des libertés
+individuelles. C'est là ce qui caractérise l'esprit d'opposition,
+esprit qui a sa place dans notre gouvernement, messieurs, qui rend de
+grands services, qui éclaire et contient le pouvoir, mais qui n'est
+pas l'esprit de gouvernement et ne saurait aucunement le remplacer;
+esprit dangereux surtout après une longue anarchie, quand les maximes,
+les habitudes, les préjugés révolutionnaires sont encore flagrants.
+
+À côté de l'esprit d'opposition, messieurs, nous rencontrons un autre
+danger: l'esprit d'hésitation, d'incertitude dans les idées et de
+mollesse dans les volontés.
+
+Recueillez vos souvenirs; quel est l'un des plus grands embarras
+auxquels nous soyons en proie depuis 1789? N'est-ce pas l'incertitude
+d'esprit de beaucoup d'honnêtes gens qui veulent l'ordre, un
+gouvernement régulier, et qui n'en acceptent pas ou n'en savent pas
+les conditions? N'est-ce pas la faiblesse de coeur de beaucoup
+d'honnêtes gens, amis de l'ordre et du pouvoir régulier, mais qui
+n'osent pas résister aux préjugés et aux passions populaires?
+
+Cette incertitude, cette faiblesse nous ont fait, depuis 1789, presque
+autant de mal que les mauvaises intentions et les mauvaises passions.
+
+Et pourtant c'est là l'inévitable effet de l'absence d'une majorité
+constituée dans les Chambres, et de l'affaiblissement qui en résulte
+soit pour le système représentatif, soit pour le pouvoir lui-même. Le
+pays est livré, de plus, soit à l'esprit d'opposition, soit à l'esprit
+d'hésitation.
+
+Et l'un et l'autre de ces esprits nous replacent sur la pente qui
+mène aux grands dangers, aux dangers matériels et pressants que nous
+avons surmontés une fois.
+
+Et l'un et l'autre sont également nuisibles à ce qui est aujourd'hui
+notre premier intérêt, à la fondation de notre gouvernement.
+
+Tous les hommes que préoccupe surtout cet intérêt doivent donc
+s'efforcer de rétablir une majorité bien constituée, une majorité
+gouvernementale qui se décide et décide le gouvernement avec elle.
+
+Je sais, messieurs, et ceci est grave, je sais qu'on dit que nous
+voulons pousser ainsi cette Chambre hors des limites de son action
+utile et sage; je sais qu'on dit qu'une Chambre ainsi constituée, une
+majorité ainsi formée porterait atteinte à l'indépendance de la
+couronne.
+
+_M. le président du conseil._--Qui a dit cela?
+
+M. GUIZOT.--Je n'impute cette idée à aucun des membres du cabinet; je
+dis que depuis quelque temps elle circule et qu'on la présente comme
+une objection grave contre l'organisation d'une vraie majorité dans la
+Chambre, et contre son influence sur le gouvernement. On dit que, si
+elle existait, elle porterait atteinte à l'indépendance de la couronne
+et lui imposerait ses ministres, que sa politique envahirait le
+gouvernement.
+
+En fait, messieurs, pendant quelques années, une majorité semblable
+existait; ce qu'on redoute là est-il arrivé? La couronne a-t-elle été
+opprimée? le gouvernement a-t-il été envahi? Non certes; la couronne a
+exercé, dans leur plénitude et avec leurs excellents effets, toutes
+ses prérogatives.
+
+Je vais plus loin: au mois de mars 1831, dans l'un des plus pressants
+périls, dans l'un des plus grands affaiblissements du pouvoir que nous
+ayons traversés depuis sept ans, quand la nécessité de remonter les
+ressorts de la machine était évidente, la couronne attendait, et,
+avant de se résoudre, cherchait un point d'appui pour résister au mal:
+la Chambre le lui donna; ce fut la Chambre qui, la première, signala
+le danger et imprima l'impulsion qui devait amener le remède. Ce
+furent les paroles, les résolutions de la Chambre qui montreront à la
+couronne qu'elle pouvait appeler Casimir Périer et former le ministère
+du 13 mars.
+
+À d'autres époques, dans des circonstances analogues, il a fallu
+pareillement l'initiative indirecte, l'action préalable de la Chambre
+pour déterminer, en la soutenant, l'action de la couronne. Je suis
+loin d'en faire à la couronne un reproche: elle agissait ainsi par
+prudence, et elle avait raison; j'en tire seulement cette conséquence
+que les manifestations énergiques et préalables d'une Chambre bien
+constituée ne nuisent pas nécessairement aux prérogatives de la
+couronne, à l'action du gouvernement, et l'ont servie bien des fois,
+au lieu de lui nuire.
+
+En tout, messieurs, si on considère ce qui s'est passé en France
+depuis quelques années, on s'apercevra que c'est non-seulement à
+l'harmonie des grands pouvoirs constitutionnels, mais à l'énergie avec
+laquelle chacun d'eux s'est déployé dans sa sphère, que nous avons dû
+notre succès, notre salut. Croyez-vous que quelqu'un de ces grands
+pouvoirs, isolé, livré à lui-même, eût surmonté les difficultés que
+nous avons eues à traverser? Croyez-vous que la couronne seule, qu'un
+gouvernement absolu nous eût sauvés de l'anarchie, nous eût retenus
+sur la pente révolutionnaire sur laquelle nous étions placés? Non,
+messieurs, non; ni le pouvoir absolu, ni le pouvoir démocratique
+n'aurait suffi seul à une pareille oeuvre: il a fallu le concours de
+la couronne et des Chambres donnant et recevant tour à tour, selon le
+besoin du moment, l'impulsion et l'appui.
+
+En opérant ainsi, messieurs, on a mis en pratique les vrais principes
+de la Charte, les vrais principes du gouvernement représentatif. Ce
+gouvernement réside dans l'amalgame continuel, dans le tempérament
+continuel, l'un par l'autre, des trois grands pouvoirs publics;
+amalgame qui s'accomplit dans le cabinet, ou les chefs avoués de la
+majorité parlementaire, devenus les conseillers de la couronne,
+représentants des Chambres auprès de la couronne et de la couronne
+auprès des Chambres, délibèrent et agissent toujours en présence et
+sous la surveillance des grands pouvoirs publics qu'ils représentent
+légalement.
+
+Voilà notre gouvernement, messieurs; voilà ce que veut la Charte;
+voilà ce qui nous a sauvés depuis 1830; voilà ce qu'il ne faut jamais
+laisser affaiblir.
+
+Je vous le demande, regardez à notre situation actuelle, aujourd'hui
+que cette majorité gouvernementale nous manque; voyez ce qui se passe;
+voyez dans quels inconvénients nous tombons de jour en jour.
+
+Je vous signalais tout à l'heure les progrès de l'esprit d'opposition,
+visibles dans les deux dernières élections, visibles dans les
+minorités mêmes. Croyez-vous que l'esprit d'hésitation n'ait pas fait
+des progrès semblables? Consultons-nous nous-mêmes; que chacun de nous
+descende en lui-même; n'y a-t-il pas une grande incertitude répandue
+sur nos idées, sur nos résolutions, sur nos actions? Sommes-nous aussi
+décidés, agissons-nous avec autant de fermeté, autant de résolution
+que nous l'avons fait à d'autres époques? Non, nous sommes nous-mêmes
+plus ou moins irrésolus, incertains; nous sommes presque tous atteints
+du mal dont nous nous plaignons.
+
+Regardez le gouvernement, regardez ses relations avec les Chambres. Je
+ne veux pas entrer dans les questions personnelles; je ne veux
+adresser à tel ou tel acte spécial aucun reproche; mais n'est-il pas
+évident qu'il y a peu d'union intime, peu d'action réciproque entre le
+gouvernement et les Chambres?
+
+Et en portant nos regards hors des Chambres, n'est-il pas évident que
+l'administration manque d'unité et d'énergie? qu'elle n'est pas plus
+efficace dans ses relations avec ses agents que dans ses relations
+avec cette Chambre?
+
+Et le public ne laisse-t-il pas percer quelque découragement, quelques
+doutes sur les mérites de nos institutions et sur leur avenir? N'y
+a-t-il pas quelque affaiblissement moral de l'esprit public à côté de
+la mollesse politique du pouvoir?
+
+Messieurs, ce qui m'afflige, ce que je redoute surtout de ces faits,
+c'est le retard qu'ils apportent à l'accomplissement de notre première
+mission, à l'affermissement complet et définitif de notre
+gouvernement. Je reviens à mon point de départ. Fonder notre
+gouvernement est, sous le point de vue matériel, comme sous le point
+de vue moral, notre grande affaire, la vraie tâche de notre époque. Ne
+vous y trompez pas, messieurs; une grande question est encore en
+suspens dans le monde auprès de beaucoup de bons esprits, la question
+de savoir si, des idées de 1789 et de l'état social qu'elles ont
+amené, il peut sortir un gouvernement stable et régulier. Nous sommes
+appelés à résoudre cette question par le plus éclatant des arguments,
+par l'expérience. Pour y réussir, deux conditions nous sont absolument
+imposées. La première, c'est de purger les principes de 1789 de tout
+alliage anarchique: cet alliage a été naturel, inévitable; il était la
+conséquence de la première situation, du premier emploi des idées de
+1789. Ces idées ont servi à détruire ce qui existait alors,
+gouvernement et société, elles ont contracté dans ce travail un
+caractère révolutionnaire. Le moment est venu de les en dégager et de
+les ramener à leur sens vrai et pur. C'est le plus sûr moyen
+d'accomplir cette conciliation si désirable dont on parle tant depuis
+quelque temps. D'un côté, par leur beauté, leur équité, les principes
+de 1789, mis en pratique, devenant la base d'un gouvernement régulier,
+réaliseront les voeux des amis sensés et honnêtes de la liberté et du
+progrès, et ne laisseront en dehors que les esprits chimériques et les
+passions déréglées. D'autre part, ces mêmes principes, quand ils
+seront bien séparés de toute idée anarchique, quand il sera bien
+évident qu'ils ne menacent ni la moralité individuelle, ni l'ordre
+public, ni la religion, ni aucun des grands intérêts, des intérêts
+éternels sur lesquels la société se fonde, rallieront beaucoup
+d'hommes honorables. (_Mouvement._)
+
+M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Sensation._)
+
+M. GUIZOT.--Et vous, messieurs, quand vous aurez accompli cette
+mission de notre temps, de séparer les principes de 1789 de tout
+alliage anarchique... (_Agitation._) Je sais, messieurs, qu'il est des
+personnes que je choque dans ce que je dis là. (_Mouvements divers._)
+
+M. LAFFITTE.--Pas moi.
+
+M. GUIZOT.--Ce n'est pas à l'honorable M. Laffitte que je m'adressais
+particulièrement. Je sais qu'il y a des personnes qui croient qu'il
+n'y a, dans les idées de 1789, rien à rectifier, rien à élever à une
+vérité plus haute et plus pure. À mon avis, elles se trompent.
+
+Les principes généraux adoptés à cette époque sont très-bons, mais ils
+ont été entachés de passions anarchiques, d'idées destructives, non de
+telle ou telle forme de gouvernement, non de telle ou telle forme de
+société passagère, mais de toute société en général, de tout
+gouvernement régulier; voilà de quoi il faut les séparer; voilà
+pourquoi il faut les ramener à un sens plus pur, plus vrai; alors vous
+verrez beaucoup de gens de bien, beaucoup de citoyens honorables et
+considérables se rallier à vous, et vous aurez fait un grand pas vers
+la fondation de notre gouvernement.
+
+Messieurs, l'état où nous sommes, ce qui se passe depuis quelque
+temps, nous éloigne de ce but au lieu de nous en rapprocher.
+
+On dit que les longues et fréquentes incertitudes ministérielles usent
+les hommes, et on a raison; les longues et fréquentes incertitudes
+politiques usent les institutions, les pouvoirs, les peuples. Nous
+n'avons rien de plus pressé que d'en sortir; nous n'avons rien de plus
+pressé que d'arriver à une politique claire, ferme, conséquente,
+organisée.
+
+Cette Chambre, je le sais, ne peut pas tout; cependant elle peut
+beaucoup: qu'elle fasse tout ce qu'elle peut faire; qu'elle soit tout
+ce qu'elle doit être; qu'elle s'organise et se gouverne elle-même;
+qu'elle s'applique à enfanter une majorité régulière, stable, décidée,
+et beaucoup de mauvaises choses jugées inévitables s'évanouiront, et
+beaucoup de bonnes choses jugées impossibles s'accompliront, et vous
+verrez notre gouvernement reprendre sa marche ascendante.
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Je demande la parole.
+(_Mouvement prolongé._)
+
+M. GUIZOT.--Je ne lui refuserai jamais les moyens d'action dont il a
+besoin; mais je lui demanderai à mon tour d'user fermement,
+efficacement, de tous ses moyens. J'avoue que je ne puis me contenter
+de la situation dans laquelle nous sommes; je suis pour nous tous,
+pour notre gouvernement, pour cette Chambre, plus difficile et plus
+exigeant.
+
+Quand nous avons entrepris, en 1830, de résister à la tyrannie, et
+depuis 1830 à l'anarchie, nous avons cru, nous avons voulu faire
+quelque chose de grand, quelque chose de glorieux pour notre temps et
+pour notre pays. Je conjure la Chambre de ne pas permettre que cette
+grande entreprise soit un moment rabaissée. Vous tous, messieurs, vous
+amis de l'ordre et de la paix, vous qui voulez rétablir partout, dans
+l'État, dans les familles, la régularité, la stabilité, la moralité,
+croyez-moi, vous avez besoin, absolument besoin que votre politique
+soit élevée aussi bien que prudente.
+
+Vous ne recherchez pas la popularité ni le bruit; vous ne formez aucun
+de ces desseins, vous n'employez aucun de ces moyens qui ébranlent
+l'imagination des hommes; gardez, gardez précieusement la grandeur
+morale; qu'elle soit le caractère de vos idées, de vos actes, de vos
+paroles; ne souffrez pas qu'elle dépérisse un instant dans votre
+gouvernement; imposez-lui l'obligation de s'élever et de s'enraciner à
+la fois. C'est le plus grand service que vous puissiez rendre au roi
+et au pays. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+
+
+
+XCI
+
+Débat sur le projet de loi présenté pour le payement de l'emprunt
+grec.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 26 mars 1838.--
+
+
+Le projet de loi présente par M. le comte Molé pour le payement de
+l'emprunt grec fut vivement attaqué par l'opposition, entre autres par
+MM. de Salverte et Mauguin. Je pris la parole pour le soutenir. Le
+projet de loi fut adopté.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, si en 1828, en 1829, quand les affaires de la
+Grèce nous inspiraient à tous un si vif intérêt, si quelqu'un, dans
+cette Chambre, était venu faire entendre à cette tribune quelques-unes
+des paroles que vous avez entendues dans le cours de ce débat, je vous
+le demande, ne se serait-il pas élevé de tous les bancs des
+exclamations pour arrêter ces paroles? (_C'est vrai! Mouvement en sens
+divers._)
+
+M. MAUGUIN.--J'ai tenu le même langage en 1829.
+
+M. GUIZOT.--Ce n'est pas à M. Mauguin que je réponds en ce moment; je
+fais allusion aux paroles qui se sont fait entendre au commencement de
+cette discussion, et je répète que si, en 1828, en 1829, de telles
+paroles avaient retenti dans cette Chambre, il se serait élevé de tous
+les bancs les réclamations les plus vives pour protester contre un
+pareil langage. Eh! messieurs, respectons nos propres oeuvres, le bien
+que nous avons voulu faire; gardons un bon souvenir de nos efforts
+dans une bonne cause, et ne donnons pas un exemple de la légèreté et
+du dédain pour le bien que nous avons fait, que nous avons tenté du
+moins. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+J'arrive à la question, et je serai fort court, car elle est fort
+simple, comme le disait tout à l'heure M. le président du conseil.
+
+Un emprunt a été contracté par la Grèce; il l'a été sous la garantie
+de la France. Le projet qui vous est présenté en ce moment n'est que
+l'exécution de cette garantie; vous êtes tenus de payer. L'honorable
+M. Mauguin le disait lui-même tout à l'heure. Je ne pense pas que la
+Chambre veuille recommencer aujourd'hui toute la discussion de 1835;
+je ne pense pas qu'elle veuille examiner de nouveau aujourd'hui si la
+France a eu raison de consentir alors à cet emprunt, quelles étaient
+les ressources de la Grèce, quelles combinaisons, quelles mesures
+pouvaient être adoptées. Tout cela a été examiné, débattu. Maintenant
+je tiens le fait pour accompli. La garantie a été donnée, l'emprunt a
+été fait; ce qu'il s'agit de savoir, c'est ce qu'il nous reste à
+faire.
+
+Au mois de septembre 1833, quand l'emprunt a été contracté, il l'a été
+aux meilleures conditions que la Grèce ait pu trouver; ces conditions
+ont été débattues entre les banquiers et le gouvernement grec; on ne
+peut pas en rendre le gouvernement français responsable.
+
+L'une de ces conditions était que les banquiers retiendraient entre
+leurs mains, sur le capital de l'emprunt, le service de deux années
+d'intérêt, des années 1834 et 1835. Cette condition a été exécutée.
+Notre gouvernement n'a donc été amené à s'occuper de l'emprunt et de
+sa garantie qu'à la fin de 1835. Qu'a-t-il fait alors? qu'a fait le
+ministre qui était alors à la tête des affaires étrangères? Il a
+proposé, à la conférence où se réunissaient les trois puissances
+garantes de l'emprunt, les mesures nécessaires pour que toutes les
+conditions du traité de 1832 fussent exécutées, pour que de vraies
+garanties financières et politiques nous fussent assurées.
+
+_M. le président du conseil._--Même auparavant: sa prévoyance s'était
+manifestée déjà plusieurs mois auparavant.
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Elle a eu de beaux résultats, sa prévoyance!
+
+M. GUIZOT.--À plus forte raison ai-je le droit de dire ce que je dis,
+si le ministre s'en est occupé avant 1835. Je ne parle en ce moment
+que des mesures qu'il a prises à la fin de 1835. Nous avons demandé
+alors que des institutions, une administration régulière, fussent
+établies en Grèce, que l'armée fût diminuée, que le corps bavarois
+quittât, en tout ou en partie, le service grec, en un mot, que la
+France et les autres puissances contractantes fussent assurées que les
+sommes provenant de l'emprunt seraient employées avec ordre et pour
+les vrais intérêts de la Grèce.
+
+M. le duc de Broglie est sorti des affaires après avoir engagé les
+négociations en ce sens. De grandes difficultés se sont alors
+présentées. Les autres puissances signataires n'ont pas en Grèce la
+même situation ni le même intérêt que la France. Il fallait leur faire
+adopter les mesures que la France proposait; on n'y a pas réussi
+immédiatement. Le cabinet français s'est cru alors obligé de prélever,
+sur la troisième série, plusieurs semestres des intérêts des deux
+premières. Il eût été désirable qu'on pût procéder autrement, et que
+la conférence se mît d'accord sur les mesures à prendre pour assurer à
+la Grèce une administration politique et financière plus complète et
+plus régulière; mais, enfin, on n'y a pas réussi alors. Que fait
+aujourd'hui le gouvernement? que propose le ministère? Il propose de
+revenir à nos premiers efforts, de faire aujourd'hui ce qu'on tentait
+à la fin de 1835. Il nous demande de ne plus nous laisser aller à
+prélever sur la troisième série les intérêts des deux séries
+précédentes, de nous réserver les moyens d'exiger de la Grèce les
+garanties d'ordre, de régularité, de bonne politique que nous avons
+droit d'en attendre, et de pourvoir, en attendant, pour notre part, au
+service des intérêts de l'emprunt que nous avons garanti.
+
+Voila le véritable état de la question, messieurs. Vous êtes tenus de
+payer l'emprunt. Vous n'en avez pas réglé les conditions. Ce n'est
+qu'à la fin de 1835 que vous avez été appelés à y pourvoir. Nous avons
+fait alors tous les efforts possibles pour obtenir de la Grèce les
+garanties politiques et financières que nous pouvions demander. Ces
+efforts n'ont pas réussi alors, on les reprend aujourd'hui; j'espère
+qu'on les reprendra avec succès, et que l'appui que la Chambre prêtera
+au gouvernement lui donnera les moyens de persévérer dans son dessein
+et d'arriver au but.
+
+Je vote donc pour la proposition du gouvernement, amendée par la
+commission, et je prie la Chambre de remarquer que c'est pour nous le
+seul moyen de conserver sur la Grèce l'influence que la Grèce
+elle-même a grand besoin de nous voir exercer. (_Très-bien! Aux
+voix!_)
+
+
+
+
+XCII
+
+Discussion du budget du ministère de l'instruction publique pour 1839.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 5 juin 1838.--
+
+
+Dans la discussion du budget du Ministère de l'instruction publique
+pour 1839, la question de l'introduction de la liberté d'enseignement
+dans l'instruction secondaire fut soulevée en passant. Je fis
+incidemment, à ce sujet, les observations suivantes.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je ne me propose en aucune façon d'entrer dans
+la discussion spéciale qui occupe en ce moment la Chambre; mais je lui
+demande la permission de dire que je persiste dans l'opinion qui, il y
+a deux ans, m'avait conduit à présenter à la Chambre un projet de loi
+pour satisfaire, quant à l'instruction secondaire, à l'article 69 de
+la Charte, comme nous l'avions fait quant à l'instruction primaire.
+Jusqu'ici, non-seulement mon opinion personnelle, mais l'opinion
+générale du gouvernement et de la Chambre a été que l'article 69 de la
+Charte s'appliquait à l'instruction secondaire aussi bien qu'à
+l'instruction primaire, et que le principe de la libre concurrence
+devait s'introduire dans les divers degrés de l'enseignement.
+(_Très-bien!_) C'est dans cet esprit que le projet de loi fut présenté
+il y a deux ans; il avait pour objet, nullement de remettre en
+question tout ce qui existe en matière d'instruction secondaire, car
+ce qui existe existe très-légalement, mais d'introduire dans
+l'instruction secondaire actuelle le principe de la libre concurrence,
+et de mettre en même temps les établissements actuels en état de
+soutenir cette concurrence avec honneur et supériorité, comme il
+convient à la puissance publique. (_Nouvelle adhésion._)
+
+Ainsi, d'une part, faire pénétrer la libre concurrence dans
+l'instruction secondaire comme dans l'instruction primaire, et, de
+l'autre, perfectionner, élever, fortifier l'instruction secondaire
+donnée par l'État, de manière à ce qu'elle l'emporte sur les
+établissements privés avec lesquels elle doit concourir, voilà le but
+de la loi que j'avais eu l'honneur de présenter. C'est aussi, je
+crois, la pensée de l'article 69 de la Charte; et, pour mon compte, je
+persiste dans cette pensée. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Je crois devoir donner
+une explication...
+
+M. GUIZOT.--Je prie la Chambre de remarquer que je ne me trouvais pas
+dans la salle au moment où M. le ministre de l'instruction publique a
+prononcé ces paroles, et que c'est uniquement sur un ouï-dire que je
+me suis cru obligé de persister hautement dans mon opinion.
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--J'allais donner
+l'explication si loyale que vient de donner l'honorable M. Guizot. Il
+résulte pour moi, des paroles que je viens d'entendre, que les miennes
+n'avaient pas été entendues. J'avais établi qu'il y a, dans l'article
+69 de la Charte, deux choses entièrement distinctes: l'obligation de
+régler les matières d'instruction publique et l'obligation de donner
+la liberté d'enseignement. J'avais dit que l'obligation de donner la
+liberté d'enseignement s'appliquait à toutes les matières dont
+l'enseignement se compose; que, par conséquent, il y avait lieu, sous
+ce rapport, d'appliquer l'article 69 de la Charte à l'enseignement
+secondaire comme à l'instruction primaire. J'avais ajouté que, dans
+mon opinion qui différait de celle de l'honorable membre qui occupait
+avant moi le ministère de l'instruction publique, il n'y a pas eu lieu
+à réglementer à nouveau, par des lois, l'instruction secondaire et
+l'instruction supérieure qui existent d'une manière légale et
+constitutionnelle, en vertu des décrets qui ont constitué et qui
+régissent l'Université. Le seul point donc sur lequel il reste un
+doute, c'est qu'en 1835 et 1836 on a pensé qu'en résolvant la question
+de la liberté d'enseignement, quant à l'instruction secondaire, il y
+avait lieu d'introduire dans la loi des règles nouvelles concernant
+les colléges royaux, et qu'à mon avis l'état actuel des colléges
+royaux n'appelle pas de modifications qui soient du ressort de la loi,
+de sorte qu'en faisant une loi sur la liberté d'enseignement, il n'y a
+pas lieu de réglementer à nouveau ni les colléges royaux, ni les
+Facultés, ni le conseil royal. J'ajoute que, pour ce qui est de
+donnera l'enseignement public, ce qui est notre devoir à tous, les
+moyens de soutenir la concurrence, à mon avis, un de ces moyens est
+précisément de ne pas établir, comme l'a fait l'orateur qui m'a
+précédé à la tribune, que les matières d'enseignement appellent toutes
+la révision de la loi; car les institutions qu'on déclare incomplètes,
+pour lesquelles on déclare nécessaire l'appui de lois nouvelles, ces
+institutions sont ébranlées; elles n'ont plus la force nécessaire, et
+c'est précisément ce qui me fait insister auprès de la Chambre sur la
+nécessité d'être bien convaincue que l'Université, puissante par les
+lumières, puissante par son esprit d'ordre, puissante par la dignité
+des moeurs, l'est encore par l'autorité de la loi. (_Très-bien!_)
+
+M. GUIZOT.--Je remercie M. le ministre de l'instruction publique de
+l'explication qu'il vient de donner en ce qui concerne l'introduction
+du principe de la libre concurrence dans l'instruction secondaire,
+aussi bien que dans l'enseignement primaire.
+
+Je pense comme lui que tout ce qui existe aujourd'hui, Université,
+Facultés, conseil royal, existe légalement, constitutionnellement, et
+n'a aucun besoin d'être fondé par une nouvelle loi. J'ai déjà exprimé
+cette idée, et dans l'exposé des motifs, et dans la discussion de la
+loi sur l'enseignement secondaire; mais il est impossible de
+méconnaître que l'introduction de la liberté d'enseignement dans
+l'instruction secondaire doit amener, dans le système général de
+l'enseignement, des modifications qui appellent le concours de la loi.
+J'en donnerai un seul exemple. Dans le projet de loi discuté, il y a
+deux ans, certaines obligations, de véritables obligations légales,
+étaient imposées aux villes en ce qui concerne les colléges communaux.
+Je ne pense pas qu'il soit du domaine des ordonnances d'établir de
+telles obligations à la charge des villes, pas plus que des droits
+pour les personnes; c'est à la loi qu'il appartient de régler de
+telles matières. J'avais donc raison de penser, comme je le pense
+encore, qu'il y a, dans l'enseignement secondaire, des questions nées
+de l'introduction du principe de la libre concurrence, des questions
+nombreuses, fondamentales, et qui ne peuvent être décidées que par une
+loi. (_Aux voix! aux voix! La clôture! la clôture!_)
+
+
+
+
+XCIII
+
+Sur les affaires, les conditions et le mode de notre établissement
+dans l'Algérie.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 8 juin 1838.--
+
+
+Après le traité de la Tafna et la prise de Constantine, le
+gouvernement demanda, par un projet de loi spécial, des crédits
+extraordinaires pour notre établissement en Algérie. Un grand débat
+s'éleva et toutes les questions relatives à cet établissement y furent
+de nouveau agitées. Je pris la parole pour soutenir, en les
+développant, les idées que j'avais plusieurs fois émises à ce sujet.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, un malheur pèse en général sur la question
+d'Afrique; au début de toutes les sessions, elle excite un vif
+intérêt; on a le sentiment de son importance; on se promet de
+l'examiner à fond. Les jours, les mois s'écoulent, les affaires
+s'entassent, et la question d'Afrique est discutée au dernier terme de
+la session, quand la Chambre, lasse et pressée, n'a plus que bien peu
+de temps à lui donner.
+
+Il y a quelques jours, je l'avoue, j'étais préoccupé de cette crainte;
+mais le développement qu'a pris ce débat et l'attention que lui prête
+la Chambre me rassurent. Évidemment la Chambre est plus que jamais
+pénétrée de la grandeur de la question, et décidée à se bien informer
+avant de se résoudre.
+
+Je m'en félicite aujourd'hui plus que jamais; jamais peut-être les
+idées que se formeront, les résolutions que prendront, sur cette
+affaire, le gouvernement et la Chambre n'ont eu plus de gravité
+qu'aujourd'hui. La question d'Afrique est dans un moment critique; M.
+le président du conseil vous le disait avant-hier: nous passons en ce
+moment d'une époque à une autre. Le projet de loi vous le dit plus
+clairement encore; il vous demande un effectif beaucoup plus
+considérable qu'on ne vous en a jamais demandé, et il vous annonce que
+ce sera un effectif à peu près permanent. Le projet vous propose, en
+outre, un grand système de travaux publics, des travaux qui ne sont
+plus des mesures provisoires, mais de vrais travaux d'établissement.
+
+Et quand le gouvernement, messieurs, ne s'exprimerait pas clairement,
+et dans ses paroles, et dans ses projets, les événements parleraient à
+sa place.
+
+Depuis la dernière session, les deux grands événements qui sont si
+souvent revenus dans cette discussion, le traité de la Tafna et la
+prise de Constantine, nous ont placés en Afrique dans une situation
+toute particulière. Que ces événements soient contradictoires, que
+l'un ait limité à l'ouest notre occupation pendant que l'autre
+l'étendait à l'est, il est impossible de le nier. Je ne le reproche
+pas à l'administration; elle y a été conduite naturellement, presque
+nécessairement; je vais plus loin: à mon avis, quand elle a fait la
+paix à l'ouest, elle a bien fait; quand elle a fait la guerre à l'est
+et a pris Constantine, elle a bien fait. Je n'ai, sur ces deux grands
+événements, aucun reproche sérieux à lui adresser; mais les faits n'en
+subsistent pas moins et n'en sont pas moins contradictoires. Il est
+évident que nous avons marché dans deux voies contraires, vers la
+limitation d'un côté, vers l'extension de l'autre. Il faut choisir; il
+faut se décider entre le système auquel se rattache le traité de la
+Tafna et celui auquel se rattache l'expédition de Constantine.
+
+Et ne croyez pas, messieurs, que je veuille disputer sur le mot
+_système_; si on en préfère un autre, je suis tout prêt à
+l'accueillir: la dispute me paraît un peu frivole.
+
+Personne, pas plus, à coup sûr, M. le président du conseil que tout
+autre, personne ne conteste que, dans toutes les grandes affaires, il
+faut un but, un plan, une politique, et qu'il faut suivre cette
+politique après l'avoir adoptée.
+
+Personne ne conteste non plus que, dans ce but, dans ce plan, dans
+cette politique, soit au moment où on l'adopte, soit à mesure qu'on y
+marche, il faut tenir grand compte des faits, des circonstances, et
+modifier sa conduite à mesure qu'ils changent.
+
+Tout cela est évident et ne saurait, entre hommes sérieux, devenir un
+sujet, je ne dis pas de discussion, mais seulement de conversation.
+(_Assentiment._)
+
+Ce qui est également évident, c'est que, si le défaut de plan, de but
+précis, d'ensemble et de fixité dans la politique, est toujours
+choquant et fâcheux, il l'est surtout quand il s'agit d'un
+établissement nouveau, où tout est à fonder, à créer, où l'on
+rencontre inévitablement de grandes questions à résoudre, de grands
+partis à prendre, partis et questions qu'on ne peut éluder sans
+méconnaître les faits qui ne tardent pas à s'en venger.
+
+Une politique claire, déterminée, constante, nécessaire partout, est
+donc plus nécessaire dans la question d'Afrique que partout ailleurs.
+
+Et quand cela ne serait pas évident de soi-même, messieurs, notre
+expérience, depuis 1830, le démontrerait hautement.
+
+Je n'hésite pas à le dire: la plupart de nos fautes, de nos malheurs
+en Afrique, ont tenu à l'incertitude, à la fluctuation, au vague de
+nos intentions et de nos résolutions; nous cherchons, depuis 1830, la
+politique qui convient à l'Afrique, nous la cherchons sans la trouver.
+Et ici, messieurs, je prends ma part de ce reproche. Je pourrais dire
+que, dès l'origine, j'ai essayé de déterminer avec plus de précision,
+de faire suivre avec plus de constance une certaine politique à
+l'égard de l'Afrique, et toujours la même politique, une politique
+limitée, modérée; j'aime mieux reconnaître que, lorsqu'on a une
+conviction, il est bien rare qu'on y tienne aussi complétement, aussi
+fortement qu'il le faudrait. Les affaires sont difficiles; on est en
+présence d'opinions diverses avec lesquelles on traite. Les questions
+sont nombreuses. On cède un peu d'un côté pour gagner quelque chose de
+l'autre; on cède toujours trop. L'expérience m'a appris que, dans les
+grandes affaires, lorsqu'on a raison, on a plus raison qu'on ne croit;
+on ne s'y confie jamais assez. Pour mon compte, je ne m'y suis pas
+toujours assez confié. (_Sensation._)
+
+Permettez-moi, messieurs, de mettre sous vos yeux le tableau résumé de
+notre conduite en Afrique depuis 1830, et des causes qui nous ont
+amenés à la situation actuelle; à ces deux voies contraires entre
+lesquelles nous avons à choisir.
+
+Lors de la première expédition, personne certainement ne songeait à
+l'occupation étendue ou limitée. Il s'agissait uniquement d'aller
+venger l'affront fait à la France, et aussi d'un dessein plus élevé et
+qui, depuis longtemps, fermentait en Europe, la suppression de la
+piraterie. Il ne s'agissait ni de conquête, ni de tel ou tel mode
+d'occupation.
+
+La Restauration eut le bonheur, s'il est permis de se servir de ce
+mot, de ne point avoir à lutter, après le succès, contre les
+difficultés de la situation. (_Rire prolongé._)
+
+Dès que le gouvernement de Juillet eut pris les affaires, ces
+difficultés éclatèrent. L'honorable maréchal Clausel, envoyé alors en
+Afrique, les comprit sur-le-champ, et avec beaucoup de sagacité. Une
+idée s'était déjà répandue et accréditée dans tous les esprits; c'est
+que, puisque nous avions renversé le dey d'Alger, nous lui succédions
+dans ses États, que nous étions en droit de les occuper et de les
+gouverner; on traitait cette conquête-là comme une conquête ordinaire;
+le souverain était non-seulement vaincu, mais détrôné: son royaume
+nous appartenait, c'était à nous d'y régner.
+
+M. le maréchal Clausel comprit sur-le-champ, je le répète, la
+difficulté de cette situation, et il entreprit de lui donner
+sur-le-champ aussi une solution. Il voulut placer la France en Afrique
+dans une situation assez analogue à celle de la Porte ottomane.
+
+Il se proposa d'établir le pouvoir de la France à Alger et dans le
+territoire voisin d'Alger, et de lui conserver sur le reste de la
+régence une suzeraineté semblable à celle que la Porte exerçait sur le
+dey d'Alger, et qu'elle exerce encore sur les beys de Tunis et de
+Tripoli.
+
+Il alla chercher des beys partout, à Tunis notamment, pour en faire
+des vassaux de la France.
+
+Substituer ainsi la France à l'ancien dey dans Alger et autour
+d'Alger, et à la Porte ottomane dans le reste de la régence, c'était
+un système, une politique. Je n'entre dans aucun détail. Elle ne
+réussit pas.
+
+Il était bien difficile de relever ainsi, dans la plus grande partie
+de la régence, la puissance turque, au moment où on venait de
+l'abattre, en présence de toute la population arabe émancipée et
+soulevée.
+
+Mais pour avoir échoué dans le moyen, on ne renonça point au but. Ce
+que M. le maréchal Clausel avait voulu faire, indirectement et par des
+Turcs, là où les vassaux turcs n'avaient pu se maintenir ou s'établir,
+on envoya des troupes et des autorités françaises pour le faire, pour
+occuper et posséder toute la régence, comme le dey qu'on en avait
+chassé, pour l'occuper et la posséder par des autorités et des troupes
+françaises, à défaut d'autorités et de troupes turques, ou mores, ou
+arabes. C'est là l'idée qui, à travers beaucoup de fluctuations et de
+tergiversations, a dominé en Afrique depuis 1830.
+
+De là, messieurs, les expéditions fréquentes dans l'intérieur du
+pays; de là, dans la province d'Oran, la conquête de Tlemcen, de
+Mascara, le camp de la Tafna, et le dessein d'en établir d'autres
+entre Tlemcen et Mascara; de là, à l'est, la première expédition de
+Constantine; de là, tant de projets et de tentatives d'établissement
+sur tous les points importants du territoire. C'était toujours les
+droits du dey qu'on voulait exercer, et exercer par des mains
+françaises, à défaut de mains musulmanes.
+
+Mais on ne s'était pas rendu compte de l'extrême difficulté, je
+devrais dire de l'impossibilité d'une pareille substitution. Les
+Français ne ressemblent point aux Turcs, et ne pouvaient jouer leur
+rôle dans la régence.
+
+Je veux aller vite, messieurs, je laisserai de côté ce qui a été dit.
+Je ne parlerai donc que d'une première différence énorme, la
+différence de religion. Laissez-moi seulement vous faire remarquer
+que, sans parler des peuples eux-mêmes et de leurs animosités
+religieuses, de là est né, pour notre pouvoir en Afrique, un grand
+embarras politique. Le souverain actuel de l'Algérie n'en est point le
+souverain religieux. Vous avez détrôné le souverain politique, vous
+n'avez pas détrôné le souverain religieux. On ne change pas le chef
+spirituel aussi facilement que le chef temporel d'un État. La
+suprématie religieuse demeure en contradiction avec la suprématie
+politique; obstacle considérable pour remplacer les Turcs par des
+Français.
+
+Il y en a bien d'autres. Les Turcs n'étaient point, comme les
+Français, des soldats, des administrateurs momentanément séparés de
+leur patrie, toujours prêts à y retourner, pensant plus à la patrie
+qu'à l'Afrique, et ne remplissant qu'une mission temporaire. Les Turcs
+établis en Afrique y étaient à toujours; c'était un vrai camp de
+moines guerriers, maîtres du pays, comme les chevaliers de Saint-Jean
+de Jérusalem l'étaient de Rhodes ou de Malte; situation bien autrement
+forte, bien autrement tranchée et puissante que celle de ces autorités
+et de ces troupes françaises dont la France est le point de départ et
+sera le point de retour. Les Français, en Afrique comme ailleurs,
+sont au service du roi de France. Les Turcs étaient au service d'un
+souverain africain qui ne pensait pas à autre chose qu'à l'Afrique et
+n'avait point d'autre destinée que de la gouverner par eux et avec
+eux. Et comment les Turcs gouvernaient-ils la régence? par la
+piraterie, les profits de la piraterie, par les _razzias_, vraie
+piraterie de terre, par les cruautés, les iniquités que vous ne
+pouvez, que vous ne voudriez pas commettre. Les moyens de gouvernement
+que la population turque avait sur les Arabes, vous ne les avez pas.
+
+Voici une différence bien plus profonde sur laquelle je demande à la
+Chambre de porter son attention.
+
+J'ai lu avec beaucoup de soin l'opinion très-remarquable de notre
+honorable collègue M. Jouffroy. Il a appelé l'Afrique, non pas une
+colonie, mais un empire, et il a cherché comment la France pouvait
+posséder réellement cet empire. Il n'a trouvé qu'un moyen, c'est que
+le nouveau souverain laissât, isolées et tranquilles, chacune à sa
+place, dans ses lois et dans ses moeurs, les races qui habitent ce
+territoire, les Arabes, les Kabyles, les Mores, et d'autres encore.
+
+Messieurs, des Turcs, des musulmans ont pu faire cela; je n'hésite pas
+à dire que des Européens, des Français, ne le feront pas. Le caractère
+turc, le caractère oriental en général, c'est l'immobilité. Les
+maîtres orientaux se transportent dans un pays conquis; ils s'y
+établissent, ils dominent, ils oppriment, mais ils laissent faire; ils
+ne cherchent pas à s'assimiler les populations au milieu desquelles
+ils vivent. Vous voyez partout, sous l'empire des musulmans, des
+populations très-diverses de langage, de moeurs, de religion; elles
+vivent, non pas heureuses, non pas libres, mais isolées, livrées à
+elles-mêmes au milieu de leurs vainqueurs.
+
+C'est là le génie immobile, l'indifférence despotique et stationnaire
+de l'Orient.
+
+Le génie européen est tout autre. Il est actif, progressif,
+communicatif; il n'est pas au pouvoir d'une population européenne,
+d'une population française, de s'établir ainsi au milieu de races
+différentes, et de ne pas travailler incessamment à améliorer sa
+situation, à étendre son empire ou son influence, à s'assimiler les
+tribus et les races qui l'environnent. Ne nous plaignons pas de ce
+caractère national. C'est notre supériorité, c'est notre honneur. Mais
+acceptons-le avec ses inconvénients comme avec ses avantages, avec les
+obstacles qu'il nous crée comme avec les forces qu'il nous procure.
+
+Sous quelque point de vue que vous considériez la question, vous
+reconnaîtrez que les Français ne pouvaient faire dans la régence ce
+qu'y avaient fait les Turcs, et que, pour atteindre le même but, pour
+dominer partout, ils étaient obligés à d'énormes sacrifices d'hommes,
+d'argent, et exposés à des chances très-redoutables.
+
+Cependant on ne renonçait pas à l'idée première; on tendait toujours à
+dominer avec des autorités et des troupes françaises sur tous les
+points importants de la régence, dans l'intérieur aussi bien que sur
+les côtes, comme y dominaient naguère les Turcs.
+
+En présence des prodigieuses difficultés de cette tentative, à mesure
+que les faits éclataient et se développaient, il se formait en France
+deux opinions, deux tendances qui se sont plus clairement manifestées
+de jour en jour, et qui, tout à l'heure, sous vos yeux, ont rempli et
+animé ce débat.
+
+Selon les uns, l'Afrique est un héritage onéreux, déplorable, dont il
+ne faut accepter que la moindre part possible, puisqu'on ne peut le
+répudier.
+
+Selon les autres, l'Afrique peut devenir une très-belle possession,
+avec des avantages immenses pour la France, mais à la condition de
+grands efforts, de grands sacrifices, à condition de pousser
+l'entreprise jusqu'au bout. Tant que vous ne ferez que porter la coupe
+à vos lèvres, vous la trouverez amère; si vous buvez jusqu'au fond,
+elle deviendra saine et douce. (_Très-bien!_)
+
+Nous avons flotté, messieurs, l'opinion publique et l'administration
+ont flotté, depuis 1830, entre les deux idées, les deux tendances.
+
+Tout ce qui flotte chancelle. Tout ce qui est alternatif est faible.
+Tout ébranlement alternatif empêche les racines de s'affermir.
+
+Une autre idée, il est vrai, naissait aussi dans les Chambres, à la
+vue et par l'étude des faits, l'idée d'une occupation limitée,
+pacifique, parfaitement décidée contre l'abandon, parfaitement décidée
+contre l'occupation universelle, appliquée à fonder en Afrique un
+grand établissement maritime, considérant surtout l'Afrique sous ce
+point de vue et dirigeant de ce côté nos efforts. Mais pendant
+longtemps cette idée a été vague, indécise, accusée de faiblesse par
+les uns et par les autres, ne pouvant arriver à aucun résultat
+positif, revêtir aucune forme claire et précise.
+
+Messieurs, le traité de la Tafna est le premier acte qui ait
+clairement réalisé cette idée, qui l'ait fait passer de l'état de pure
+utopie à l'état pratique. J'approuve donc, pour mon compte, le traité
+de la Tafna; je le regarde comme l'événement le plus heureux, et je
+n'hésite pas à dire le plus sage qui ait eu lieu en Afrique depuis
+1830.
+
+Après tout ce que vous avez entendu dans le cours de ce débat, après
+ce que vient de dire l'honorable général Bugeaud lui-même, je
+n'entrerai pas dans l'apologie détaillée du traité; je ne discuterai
+pas les divers inconvénients qu'on y a signalés, soit pour les
+délimitations du territoire, soit pour nos relations avec
+Abd-el-Kader.
+
+Je considère ces questions comme vidées. Je ferai cependant une
+observation que je crois importante.
+
+Le traité de la Tafna a porté atteinte, dit-on, à la souveraineté de
+la France en Afrique; en n'établissant pas un tribut annuel, régulier,
+il a compromis cette souveraineté.
+
+Messieurs, il faut aller au fond de cette question de souveraineté
+dont on parle tant.
+
+Les uns veulent que la France réclame et exerce réellement la
+souveraineté sur tout le territoire d'Afrique, comme aurait pu le
+faire la Porte ottomane ou le dey d'Alger; les autres veulent, au
+contraire, qu'on n'en parle plus, qu'on n'y pense plus pour la partie
+du territoire qu'on ne veut pas matériellement occuper. À mon avis, ni
+l'une ni l'autre de ces idées n'est exacte, ni pratique.
+
+Il reste, dans les populations indigènes de la régence, une idée un
+peu confuse mais très-réelle de la souveraineté de la France
+victorieuse du dey d'Alger dans toute la régence.
+
+Cette idée est une force à laquelle il ne faut pas renoncer. Je ne dis
+pas qu'il faille s'en servir, mais il ne faut pas y renoncer
+légèrement. Je ne dis pas qu'il faille revendiquer et promener notre
+souveraineté sur tous les points du territoire; mais c'est un moyen
+d'exercer de l'empire sur l'esprit des populations. Gardez-vous de
+proclamer que vous n'êtes souverains que de tels ou tels districts de
+la régence; gardez vous de vouloir l'être effectivement partout.
+
+Le traité de la Tafna a laissé à la souveraineté française ce
+caractère général, et en même temps pacifique. En cela, il est
+conforme à la vérité des choses et à l'intérêt national.
+
+Quant au tribut, les affaires humaines ne se font pas avec
+l'uniformité ni avec la précision qu'on prétend y apporter ici. Il n'y
+a pas un moyen unique, une seule forme de tribut. Le traité de la
+Tafna n'a pas établi un tribut annuel, payé comme il pouvait être payé
+au dey d'Alger; mais il a imposé à Abd-el-Kader l'obligation de
+fournir à la France une certaine quantité de blé, de farine, de
+bétail: cela n'est pas régulier, périodique; mais le principe de la
+soumission est là, et maintient ce que nous avons intérêt à maintenir.
+
+Quand ce traité, messieurs, ne me paraîtrait pas à ce point
+raisonnable et soutenable, quand je ne le considérerais que sous le
+point de vue essentiel dont je parlais tout à l'heure, je ne
+l'approuverais pas moins, car c'est là son grand caractère. Il a mis
+un terme, dans les provinces d'Alger et d'Oran, à ces fluctuations
+continuelles entre l'abandon et la conquête universelle, où se
+perdaient, depuis 1830, notre force et notre considération; il a posé
+les bases de l'occupation limitée et pacifique; il les a posées, d'une
+part, en assignant, en effet, des limites, et des limites en général
+convenables, à notre occupation, de l'autre, en réglant nos principaux
+rapports avec les indigènes. Par là, messieurs, le traité de la Tafna
+est un pas immense dans la question d'Afrique, un pas dans la seule
+bonne voie, dans la voie qui nous conduit à faire de nos possessions
+africaines un grand établissement maritime, le seul qui soit conforme
+aux vrais intérêts de la France: permettez-moi d'en indiquer la
+raison.
+
+Messieurs, je consulte votre commission; j'ouvre le rapport de
+l'honorable M. Dufaure, et j'y lis: «Protéger la civilisation, étendre
+notre puissance maritime, tels sont les deux principaux résultats que
+la France doit rechercher dans la possession de l'ancienne régence
+d'Alger.»
+
+J'accepte complétement les termes de votre commission, et je dis que
+l'occupation limitée et pacifique est la seule qui mette la France en
+mesure d'atteindre à ces deux résultats.
+
+Et d'abord, quels sont nos intérêts maritimes le long du nord de
+l'Afrique?
+
+Le premier est la répression de la piraterie, intérêt immense et que
+personne ne peut mesurer; personne ne sait quel nombre de bâtiments
+périssaient tous les ans par la piraterie; personne ne sait de quelle
+importance est, pour le progrès du commerce, la sécurité de la
+Méditerranée. Mais pour maintenir ce résultat, messieurs, il faut
+rester en Afrique: si vous vous en allez, ou bien la piraterie
+recommencera, ou bien une autre puissance viendra se charger de
+protéger le commerce de la Méditerranée. Vous ne pouvez souffrir ni
+l'un ni l'autre. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Ainsi, notre établissement maritime est la condition du plus grand
+bienfait de la conquête d'Alger, l'abolition de la piraterie.
+
+Il a pour second résultat l'accroissement de notre puissance dans la
+Méditerranée.
+
+Mon honorable ami M. Piscatory nous disait hier: «Nous avons Toulon.»
+Sans doute; mais si nous avions deux Toulon au lieu d'un
+(_Assentiment_), le mal ne serait pas grand, et à coup sûr notre
+puissance maritime en serait accrue.
+
+M. LE GÉNÉRAL DEMARÇAY.--Qui fera ce Toulon?
+
+M. GUIZOT.--L'honorable général Demarçay me demande qui fera ce
+Toulon; mais, messieurs, Toulon a été fait, Cherbourg a été fait;
+c'est là une question de temps et d'argent. Il résulte de l'examen des
+localités qu'on peut créer un port, un grand port sur la côte
+d'Afrique, à Alger, entre autres; c'est une question de temps et
+d'argent seulement. On parle de 20 à 30 millions! Cherbourg a coûté
+bien plus que cela; il n'y a pas un port considérable qui n'ait coûté
+plus que cela. Vous pouvez, avec du temps et de l'argent, vous créer
+sur la côte d'Afrique un second Toulon, résultat immense pour votre
+puissance maritime.
+
+Messieurs, quand l'Angleterre a eu Gibraltar, dans la Méditerranée, on
+pouvait lui dire: Vous avez Gibraltar, qu'avez-vous besoin d'autre
+chose? Cependant elle a voulu Malte, et quand elle a eu Malte, elle a
+voulu les îles Ioniennes. Elle a eu raison.
+
+Il s'agit de savoir si l'on peut créer, sur la côte d'Afrique, dans
+l'intérêt de notre marine, quelque chose d'utile, de grand; si on peut
+le faire, il faut le faire. (_Très-bien!_)
+
+Donc, sous le point de vue de notre puissance maritime, notre
+établissement a pour nous une vraie valeur.
+
+Je ne m'arrêterai pas longtemps sur les autres avantages que nous en
+pouvons espérer, toujours sous le même rapport. Je ne parlerai pas des
+affaires d'Orient. Un seul mot pourtant. Si ces affaires-là éclataient
+un jour, ce jour-là, messieurs, soyez-en sûrs, nous serions heureux et
+charmés d'avoir des établissements sur les deux côtes de la
+Méditerranée, au nord et au sud, et un établissement à côté de Tunis,
+qui est la principale possession de la Porte en Afrique, après
+l'Égypte. Je n'en dirai pas davantage.
+
+«Propager la civilisation,» c'est aussi ce qu'espère de notre séjour
+en Afrique l'honorable M. Dufaure. Quelques personnes, messieurs, ont
+quelque dédain pour ces mots-là; je ne le partage point; je crois
+qu'il faut toujours voir, et, au besoin, mettre quelque chose de moral
+et de grand dans toutes les entreprises nationales. (_Très-bien!_)
+
+Je sais qu'elles ne commencent pas toujours par là, qu'elles sont en
+général déterminées par quelque intérêt plus prochain, plus direct,
+plus personnel; mais, au bout d'un certain temps, quelque grand
+dessein, quelque grande idée s'y vient associer. Un peuple éprouve
+toujours le besoin de faire passer dans ses entreprises ses idées, ses
+sentiments, sa vie morale, de déposer son âme partout où il promène sa
+vie; et c'est alors que les entreprises conçues dans un intérêt
+prochain et personnel deviennent puissantes sur l'imagination des
+hommes et fécondes pour l'humanité tout entière. Pendant des siècles,
+l'idée de convertir les païens à la religion chrétienne s'est unie à
+toutes les grandes entreprises de l'Europe, entreprises commerciales,
+militaires, n'importe, et elle a porté des fruits immenses.
+Aujourd'hui, et quoique les deux desseins ne s'excluent point, tant
+s'en faut, au lieu de songer à porter la religion, on parle de porter
+la civilisation. J'accepterais la pensée de la religion, j'accepte
+celle de la civilisation. Quand les peuples de l'antiquité grecque et
+romaine sont venus s'établir sur les côtes de l'Espagne ou de la
+Gaule, ils ne pensaient pas à civiliser les Ibères ni les Gaulois; ils
+l'ont fait cependant: un jour, ce grand résultat s'est trouvé
+accompli. Quand les Anglais se sont établis sur les côtes de
+l'Amérique, ils ne pensaient pas à civiliser ces contrées. Ils y ont
+créé un grand peuple. Cook a été massacré dans les îles du Sud; ces
+îles sont aujourd'hui chrétiennes et pacifiques. Je pourrais
+multiplier ces exemples de grands résultats moraux, imprévus mais
+infaillibles, venant à la suite des grandes entreprises commerciales,
+des grands établissements maritimes. Ne renoncez jamais, messieurs, à
+ces belles espérances. Elles ne sont pas visibles au début; mais elles
+récompensent et ennoblissent presque toujours toute oeuvre sociale
+bien conçue et bien exécutée. (_Assentiment marqué._)
+
+Ces résultats, messieurs, le système de l'occupation limitée et
+pacifique est le seul qui puisse vous les donner. Permettez-moi
+d'entrer dans quelques détails.
+
+Ce système est le seul qui vous procure, avec les indigènes, des
+rapports commerciaux tranquilles. Ces rapports sont peu de chose, je
+le sais, car les indigènes ont très-peu à vous acheter et très-peu à
+vous vendre; mais, enfin, l'occupation limitée peut seule vous faire
+espérer en ce genre quelques progrès.
+
+C'est aussi le seul système qui vous permette d'employer les indigènes
+à la culture des terres dans les limites de notre territoire.
+
+Rapprochement difficile, je le sais, et que quelques personnes croient
+même impossible.
+
+_M. le rapporteur._--Cela est.
+
+M. GUIZOT.--On nous dit que cela est. En effet, M. le général Bugeaud
+nous parlait tout à l'heure de ces douars et de ces smalas qui, dans
+la province d'Oran, cultivent sous le canon de la place; et non loin
+d'eux commence une colonie militaire, le village de Meserghin. Ce ne
+sont là que de très-faibles rudiments; mais enfin c'est de
+l'agriculture française à côté de l'agriculture arabe. Pourquoi ces
+rudiments ne grandiraient-ils pas?
+
+Encore une fois, cela aussi ne se peut que dans le système de
+l'occupation pacifique.
+
+On vous a parlé aussi du parti qu'on pourrait tirer des discussions
+habituelles des tribus pour établir notre pouvoir par la diplomatie,
+sans violence. À cela encore il faut une occupation limitée et
+pacifique. Si vous prétendez à la conquête générale, plus de divisions
+entre les tribus, vous créerez vous-mêmes cette nationalité arabe qui
+vous effraye. Ce n'est que par l'occupation pacifique que vous pouvez
+l'affaiblir.
+
+Sous quelque aspect que vous considériez les divers moyens de
+propagation de la civilisation en Afrique, l'occupation limitée et
+pacifique vous permet seule d'espérer ce résultat.
+
+Deux classes d'adversaires s'opposent à ce système.
+
+Les uns disent: Votre occupation limitée est trop étendue, elle est
+trop onéreuse; vous pouvez atteindre le même but à meilleur marché. De
+simples comptoirs de commerce auraient, pour notre puissance maritime
+et pour le progrès de la civilisation, la même valeur.
+
+Je pourrais répondre qu'il est trop tard, qu'à la manière dont nous
+sommes engagés, il est impossible de revenir à des comptoirs
+commerciaux, et mon honorable ami, M. Duvergier de Hauranne, serait le
+premier à en convenir.
+
+M. DUVERGIER DE HAURANNE.--Mais non!
+
+M. GUIZOT.--Il me semble que M. Duvergier de Hauranne dit non: je vais
+donc discuter la question en elle-même.
+
+Quand nous avons été en Afrique, nous y avons été surtout, comme je le
+disais tout à l'heure, pour supprimer la piraterie; il a donc fallu y
+aller avec la guerre; il a fallu chasser les pirates, il a fallu
+prendre Alger; cela n'est pas conciliable, messieurs, avec le système
+des comptoirs commerciaux. La guerre, la prise d'Alger, la destruction
+de la piraterie, excluent complétement le système de simples comptoirs
+de commerce établis sur la côte; les populations arabes ont été
+fortement émues, ébranlées. La grandeur du début vous impose une
+certaine grandeur dans la continuation de l'entreprise. Vous ne
+pouvez, après avoir fait de telles choses, après avoir pris Alger et
+renversé le dey, vous ne pouvez, le lendemain, devenir de simples
+marchands qui se fixent sur tel ou tel point de la côte pour faire
+quelque commerce avec les indigènes. Qu'on ne s'arme pas de l'exemple
+du comptoir de la Calle, commencé et soutenu par une simple compagnie
+privée. Il n'y a, entre les situations, nulle analogie; il ne peut y
+en avoir entre les conduites.
+
+On a parlé de la nécessité d'avoir, autour de nos villes maritimes de
+l'Algérie, un certain territoire pour aider à nourrir la population et
+la garnison; j'en comprends l'utilité, mais je n'insiste pas sur cette
+raison; j'en indiquerai une autre qui me paraît plus puissante. Vous
+voulez et vous devez avoir des alliés indigènes. Qu'il s'agisse de
+commerce ou d'agriculture, ou de civilisation, ils vous sont
+indispensables. Eh bien, vous ne pourrez avoir des alliés parmi les
+indigènes qu'à condition d'avoir autour de vos établissements un
+territoire où ils puissent s'établir, où vous puissiez vous-mêmes les
+protéger; vous avez besoin de vous faire une ceinture d'indigènes amis
+contre les indigènes ennemis qui habitent plus loin de la côte. Isolés
+et sans territoire, vos comptoirs deviendront de véritables prisons où
+vous vivrez isolés et sans amis. (_C'est juste! C'est extrêmement
+juste!_)
+
+Je viens à d'autres adversaires, à ceux, qui disent: Votre occupation
+limitée coûte plus qu'elle ne vaut; elle vous oblige à un
+développement de forces, à des sacrifices d'argent dont elle ne vous
+dédommage nullement. D'ailleurs, elle vous expose à toutes les chances
+de la guerre; elle vous y expose, elle vous y entraîne et sans
+résultat. Prenez votre parti; entrez hardiment dans le pays, non pas
+tout à coup, en un jour, d'une manière systématique, préméditée, mais
+quand vous en trouverez l'occasion; proposez-vous la conquête générale
+pour but, mais la conquête successive. Voilà le système.
+
+Messieurs, ce système repose sur une hypothèse. C'est qu'un grand
+établissement territorial, un grand établissement colonial, fécond en
+productions, fécond en consommations, est possible en Afrique. S'il
+était possible, en effet, si je le croyais possible, j'hésiterais
+peut-être, et je ne repousserais pas absolument l'occupation
+universelle. Les difficultés seraient grandes, les retours se feraient
+attendre longtemps; et pourtant je comprendrais qu'on en courût la
+chance.
+
+Mais, à mon avis, rien de semblable n'est possible en Afrique. Les
+raisons qui rendent là un grand établissement colonial impossible ont
+été exposées avec beaucoup de vérité par mon honorable ami M.
+Duvergier de Hauranne. Quand il vous a parlé de la nature du sol, de
+l'état de la population indigène, de l'état de la métropole, il a
+résumé tous les éléments essentiels de la question.
+
+Je prends les exemples; je veux procéder en esprit pratique, les
+faits à la main. Où ont réussi les grands établissements coloniaux
+agricoles? Là où il y avait de grands espaces entre la mer et les
+premières chaînes de montagnes, ou le long de grands fleuves, de
+grandes eaux, de grandes forêts, de grands herbages; ils n'ont réussi
+que là. Prenez les bords du Gange, les bords de l'Indus, les bords de
+l'Euphrate, les vallées du Nil, les vallées du Mississipi, du
+Saint-Laurent, du Potomac, de la Delaware, de tous les grands fleuves
+de l'Amérique; vous trouverez partout, comme condition nécessaire du
+succès d'un grand établissement colonial, les conditions que
+j'indiquais tout à l'heure.
+
+Aucune de ces conditions n'existe en Afrique. Je n'ajouterai rien à la
+description du territoire, telle qu'elle vous a été présentée par
+quelques-uns de mes amis; elle est si claire, si concluante qu'il n'y
+a pas moyen de s'en défendre.
+
+Quant à la population indigène, on a également bien posé, devant vous,
+les termes de la question. Il faut ou l'employer à la culture, ou
+l'exterminer, ou se l'assimiler.
+
+L'employer à la culture! Cela ne s'est jamais fait qu'avec des
+populations sédentaires déjà agricoles, douces, presque asservies: les
+Indous en Asie, les Fellahs en Égypte, les Indiens au Mexique.
+
+L'exterminer! Cela n'est pas discutable, nos moeurs s'y refusent,
+l'intérêt que nous pourrions y avoir ne serait pas en état de faire
+violence à nos moeurs; les Arabes se défendraient beaucoup mieux que
+les Indiens de l'Amérique du Nord. Et ne vous y trompez pas, ils
+seraient aidés dans leur résistance par les puissances européennes, je
+ne dis pas ennemies, mais rivales, qui leur fourniraient de la poudre
+et des armes; l'entreprise serait coupable et inexécutable.
+
+Quant à s'assimiler la population indigène, s'il y a un moyen d'y
+réussir, ce n'est pas, à coup sûr, la guerre et la conquête
+universelle.
+
+Vous le voyez, que nous regardions le sol ou les hommes qui
+l'habitent, un grand et fécond établissement territorial dans la
+régence d'Alger paraît impossible.
+
+L'état de la métropole vous conduira au même résultat. Des colonies
+n'ont jamais été fondées que par des hommes forcés de quitter leur
+pays ou attirés au loin par de grandes espérances de fortune. Aucune
+de ces conditions n'existe pour l'Afrique. Personne n'est forcé de
+quitter la France; tout le monde peut y revenir, l'Afrique est à nos
+portes; elle n'offre, à de grandes masses de colons, aucune grande et
+certaine chance de fortune. Soit pour quitter la France, soit pour
+s'établir en Afrique, les grandes causes de colonisation un peu
+étendue manquent également.
+
+Vous le voyez, ni les conditions physiques, ni les conditions sociales
+d'un grand établissement territorial ne se rencontrent dans la
+régence.
+
+Gardez-vous donc bien, messieurs, de tenter une si vaine entreprise.
+Je ne vous redirai pas ce qu'un faible essai vous a déjà coûté; je ne
+vous prédirai pas ce qu'il vous en coûtera pour aller jusqu'au bout.
+Défiez-vous bien de cette pente, car on vous y poussera toujours, on
+vous y poussera en Afrique, on vous y poussera en France. Il y aura
+toujours des intérêts particuliers, des passions qui vous presseront
+de vous enfoncer en Afrique, sans égard pour les vrais intérêts
+généraux du pays. N'entendez-vous pas parler tous les jours de
+nouvelles expéditions soit dans l'est, soit dans l'ouest, de la
+nécessité de faire contre Abd-el-Kader ce que vous avez fait contre
+Achmet?
+
+Ces paroles, ces discours sont dans l'air; je les entends de tous
+côtés. Messieurs, n'y prêtez point l'oreille; le laisser-aller est
+très-périlleux en pareille affaire; nous l'avons déjà éprouvé;
+d'autant plus périlleux qu'une fois entrés dans cette voie vous ne
+voudriez pas reculer, et que cependant vous ne poursuivriez pas
+l'entreprise avec la vigueur nécessaire au succès. Ne vous faites pas
+d'illusion sur la nature de nos institutions et de notre gouvernement.
+Ces institutions si brillantes, si orageuses en apparence, sont au
+fond des institutions prudentes, chargées de responsabilité et qui
+imposent au pouvoir une extrême réserve.
+
+Vous vous engageriez, vous vous compromettriez, et bientôt peut-être
+vous hésiteriez, vous reculeriez, vous retomberiez du moins dans ces
+incertitudes, ces vacillations dont vous commencez à sortir.
+
+Je me félicite, messieurs, de voir que le gouvernement entre dans le
+système de l'occupation limitée et pacifique.
+
+Je ne me hasarderai pas à lui indiquer ce qu'il a à faire dans cette
+portion de la régence où le système n'est pas encore appliqué, où l'on
+s'en est même écarté.
+
+De tels conseils sont impossibles à donner ici, impossibles à donner
+d'avance.
+
+Je ne puis donner au gouvernement et à la Chambre que le conseil
+général de se maintenir dans la voie dans laquelle le traité de la
+Tafna nous a placés, la seule bonne, la seule conforme aux faits
+français, aux faits africains, aux véritables intérêts des deux pays.
+
+Pour mon compte, messieurs, je suis las, je l'avoue, de voir la
+politique de mon pays donner si souvent raison à ces paroles du
+chancelier Oxenstiern, qui disait à son fils partant pour aller
+parcourir l'Europe: «Partez, mon fils, et allez voir avec quelle
+petite dose de sagesse le monde est gouverné.» (_Sensation._)
+
+Je désire une dose de sagesse un peu plus grande dans le gouvernement
+des affaires d'Afrique, c'est-à-dire un peu plus d'esprit de
+prévoyance et de suite, une conduite plus contenue et plus
+persévérante dans les limites possibles du succès. (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+
+
+
+XCIV
+
+--Chambre des députés.--Séance du 7 janvier 1839.--
+
+
+La coalition formée entre les diverses nuances de l'opposition contre
+le cabinet présidé par M. le comte Molé fut le grand et le seul
+événement de la session de 1839. J'ai retracé dans mes _Mémoires_[2]
+les causes, le caractère, les incidents essentiels et les incomplets
+résultats de cet événement. Les questions qui remplirent le débat
+furent de deux sortes: à l'intérieur, la nature et les conditions du
+gouvernement constitutionnel qui prit alors le nom de parlementaire,
+et l'insuffisance du cabinet pour y satisfaire; à l'extérieur,
+l'évacuation d'Ancône, les relations avec la Suisse et l'arrangement
+définitif des affaires de Belgique. Je pris plusieurs fois la parole
+dans ce long et ardent débat, pour combattre la politique du cabinet.
+Je reproduis ces divers discours chacun à sa date.
+
+[Note 2: Tome IV, p. 282-312.]
+
+
+M. GUIZOT.--La Chambre ne s'étonne pas, j'en suis sûr de mon
+empressement à prendre la parole. Pour tous, la situation est grave;
+au moins faut-il que, pour personne, elle ne soit obscure. J'ai soif
+d'une prompte clarté. (_Écoutez! écoutez!_)
+
+Depuis quelque temps, messieurs, un mot, le mot _coalition_ retentit à
+toutes les oreilles. Si par là on veut dire qu'il y a dans cette
+Chambre des hommes, divers d'ailleurs à beaucoup d'égards, mais
+également convaincus que l'administration actuelle est funeste...
+(_Rumeurs_) essentiellement funeste au pays et au trône...
+(_Réclamations aux centres_) des hommes également convaincus que
+l'administration actuelle est funeste au pays et au trône...
+
+_Voix au centre._--Allons donc!
+
+M. GUIZOT.--J'ai l'honneur de dire à la Chambre que je fais attention
+aux expressions dont je me sers, que je m'en sers parce que ce sont
+les seules qui expriment réellement ma pensée, et que j'ai le droit de
+la porter à cette tribune... (_Très-bien!_) Des hommes également
+convaincus que l'administration actuelle est funeste, et qui se
+conduisent d'après cette conviction commune, on dit vrai, et je suis
+de cet avis.
+
+Si l'on attache à ce mot _coalition_ la moindre idée du moindre
+abandon de nos antécédents et de nos principes, rien n'est plus
+faux... (_Ah! ah!... Bruits divers._) Rien n'est plus faux, et je le
+repousse absolument. Avec l'opposition, je combats le ministère, mais
+en le combattant, je reste, je suis toujours du juste-milieu...
+(_Chuchotements._) Et mon premier grief contre le ministère, c'est
+précisément qu'il dénature, décrie et compromet la politique du
+juste-milieu.
+
+Ce n'est pas sans un peu de surprise, messieurs, que j'ai vu, que je
+vois tous les jours les accusations dont je parle émaner surtout du
+cabinet, de ses amis particuliers et de ses organes avoués. On a donc
+oublié pourquoi le cabinet s'est formé, et quelles circonstances ont
+accompagné son avénement; on a oublié qu'en naissant il est venu à
+cette tribune abandonner ce qu'il avait soutenu, retirer ce qu'il
+avait proposé, défaire ce qu'il avait fait, accepter l'approbation et
+l'appui de ses adversaires de la veille.
+
+Qui a jamais fait à l'opposition des concessions pareilles? Qui a
+jamais vu un changement si brusque et si complet de conduite et de
+position?
+
+Pour moi, messieurs, ce que le cabinet a fait alors, je n'ai pas voulu
+le faire; et je n'hésite pas à le rappeler aujourd'hui, bien sûr que,
+pour n'avoir pas voulu le faire, je n'ai rien perdu dans l'estime de
+l'ancienne opposition. (_Marques d'adhésion à gauche._)
+
+Mais, messieurs, cette réponse par voie de récrimination ne me suffit
+pas; je la méprise: allons au fond des choses.
+
+Ce qui se passe, messieurs, et la situation où je me trouve n'ont rien
+de nouveau pour moi; c'est ce que j'ai vu, c'est la situation où je me
+suis trouvé, où nous nous sommes trouvés mes amis politiques et moi,
+au dedans et au dehors de cette Chambre, pendant bien des années sous
+la Restauration. Alors aussi nous avions été longtemps séparés de
+l'opposition, et un jour nous nous sommes trouvés portés vers elle,
+nous avons agi, nous avons parlé de concert avec elle.
+
+Croyez-vous qu'il n'y eût entre nous plus de dissidences, plus de
+différences? Il y en avait, messieurs; mais nous voulions également
+deux choses, deux choses vitales, dominantes: le triomphe des intérêts
+nouveaux créés en France par notre révolution et la réalité du
+gouvernement représentatif. (_Très-bien!_)
+
+Nous agissions, nous parlions de concert dans cette grande cause; nous
+nous éclairions, nous nous soutenions mutuellement dans cette grande
+lutte; subordonnant, sacrifiant nos différends à cet intérêt
+supérieur, en hommes sincères et sensés. Et nous avons réussi, nous
+avons réussi en commun.
+
+Quand je dis ces paroles, je sais ce qu'il y a au fond de bien des
+coeurs: Vous avez réussi à faire une révolution. Oui, messieurs, et je
+ne dis point ceci pour chercher l'approbation d'aucune partie de cette
+Chambre; je le dis du fond de mon coeur et de ma pensée; nous avons
+réussi à sauver, au prix d'une révolution, l'honneur et les droits de
+la France. (_Très-bien!_)
+
+Messieurs, la révolution de Juillet nous a imposé bien des fatigues,
+bien des épreuves, bien des périls; mais je me croirais ingrat envers
+la Providence, je me croirais déshonoré si je changeais jamais à son
+égard de sentiment et de langage. Quelques périls qu'elle nous ait
+imposés, elle nous a valu infiniment plus qu'elle ne nous a coûté;
+elle a fait notre salut dans le présent, elle fera notre gloire dans
+l'avenir. (_Mouvement d'approbation._)
+
+Et le lendemain de la révolution, quand l'ordre a été en péril, a-t-il
+manqué de défenseurs? La coalition de la veille les lui a fournis:
+c'est du sein de l'opposition coalisée qu'est sorti ce parti de la
+résistance, que je ne désavoue pas plus que je ne désavouais tout à
+l'heure la révolution de Juillet, et auquel je m'honore d'avoir
+concouru comme j'ai concouru à la révolution de Juillet. On peut,
+messieurs, et je le trouve fort simple, attaquer la politique qui a
+été suivie depuis 1830; on peut y trouver bien des fautes; mais elle a
+eu un but fondamental: sauver le gouvernement de Juillet, le défendre
+contre ses ennemis, et le défendre par les forces mêmes du système
+représentatif. Ce but a été atteint; aujourd'hui le gouvernement de
+Juillet est fondé; il a été sauvé de ses ennemis, et le système
+représentatif s'est déployé pendant cet intervalle dans toute sa
+vigueur. Voilà la vraie, la grande chose que le parti de la résistance
+a faite.
+
+La lutte terminée, messieurs, les grands périls passés que fallait-il
+désirer? quel progrès pouvions-nous espérer? Un progrès qui s'est fait
+bientôt entrevoir. Deux grandes opinions se dessinaient, et pour
+parler le langage parlementaire, deux grands partis se formaient; l'un
+appliqué surtout à défendre, à fonder, à exercer les pouvoirs publics;
+l'autre, à défendre, à protéger, à étendre les libertés publiques; un
+vrai parti de gouvernement, ou parti conservateur, et un vrai parti
+d'opposition, ou parti réformateur. Tous deux loyaux et sincères, tous
+deux d'accord sur les bases fondamentales de notre société, choses et
+personnes, Charte et dynastie, mais les considérant chacun de son
+point de vue, se vouant chacun à l'un de ces deux intérêts essentiels
+de la société.
+
+Messieurs, c'est là l'état régulier, l'état salutaire du gouvernement
+représentatif; il a précisément pour objet d'amener ces deux grandes
+opinions, l'opinion gouvernementale et l'opinion critique ou
+réformatrice, à se dessiner nettement, à se classer régulièrement,
+avec franchise, de mettre ainsi l'ordre dans la sincérité, et de
+contraindre les partis à se contrôler, à s'éclairer mutuellement dans
+une lutte honorable.
+
+Voilà le résultat auquel nous tendions; voilà le résultat qui
+commençait à se faire entrevoir, non-seulement dans cette Chambre,
+messieurs, mais dans le pays; partout les opinions devenaient nettes
+et se classaient; partout les hommes commençaient à comprendre à qui
+ils avaient affaire, et vers quel but ils voulaient marcher.
+(_Écoutez! écoutez!_) Voilà quel était le progrès désirable au sortir
+de notre grande lutte.
+
+Eh bien, messieurs, au lieu de nous faire avancer dans cette voie,
+qu'a fait le cabinet? Il nous a jetés dans l'incertitude, dans la
+confusion, dans l'obscurité; nous avons vu apparaître une politique
+sans système; point de principes, point de camp, point de drapeau, une
+fluctuation continuelle, cherchant, empruntant de tous côtés des
+mesures, des alliances.....
+
+_M. le président du conseil._--Oh! des alliances!
+
+M. GUIZOT.--Aujourd'hui d'une façon, demain d'une autre. Rien de fixe,
+rien de stable, rien de net, rien de complet.
+
+Savez-vous comment cela s'appelle, messieurs? Cela s'appelle de
+l'anarchie. (_Murmures au centre._)
+
+On a dit de l'empereur Napoléon qu'il n'avait détrôné que l'anarchie.
+Le cabinet actuel ne s'est établi et n'a gouverné que par l'anarchie.
+(_Nouveaux murmures au centre._) Anarchie dans les Chambres, anarchie
+dans les élections, anarchie dans l'administration. L'anarchie est
+entrée avec vous dans cette Chambre, elle n'en sortira qu'avec vous.
+(_Bruit._) Vous en souffrez aujourd'hui, vous vous en plaignez; mais
+c'est vous qui l'avez faite. Elle a grandi, mais c'est vous qui l'avez
+mise au monde.
+
+Laissez-moi vous dire dans quelle situation vous avez placé les
+diverses parties de cette Chambre; laissez-moi vous dire ce que vous
+avez fait de tout ce à quoi vous avez touché.
+
+Il y avait dans cette Chambre un parti gouvernemental; il est divisé;
+les uns vous ont quittés, les autres vous suivent encore. Voyons
+d'abord ce que vous avez fait de ceux qui vous suivent encore.
+
+Je n'apporterai pas à cette tribune ces accusations grossières de
+servilité, de corruption, qui retentissent partout. Je sais qu'elles
+sont de tous les temps, qu'on les adresse à tous les partis qui
+soutiennent le gouvernement; non pas qu'elles soient toujours
+également vraies (_Hilarité_), mais enfin elles ont toujours été
+prodiguées, elles le seront toujours.
+
+Mais quand elles l'étaient autrefois à ces hommes du parti
+gouvernemental qui vous suivent encore, les réponses ne leur
+manquaient pas. Ils avaient des réponses péremptoires, glorieuses. Ils
+rétablissaient l'ordre; ils remettaient en vigueur quelques-uns des
+grands principes sociaux. Ils voyaient le pouvoir et la société qu'ils
+défendaient se raffermir et se relever par leurs efforts. Aujourd'hui
+peuvent-ils avoir ce sentiment?
+
+_M. le président du conseil._--Oui!
+
+M. GUIZOT.--Peuvent-ils se dire à eux-mêmes rien de semblable? Ils ne
+font plus rien de grand, plus rien de fort. Ils voient le pouvoir même
+qu'ils défendent s'affaiblir, s'abaisser, dépérir entre leurs mains.
+Ils sont eux-mêmes compromis, livrés sans défense, sans éclat, sans
+succès, à leurs adversaires. (_Rumeur au centre._)
+
+Autrefois ils pouvaient espérer de vraies victoires; aujourd'hui, tout
+ce qu'ils espèrent de mieux, c'est de retarder et d'adoucir la défaite
+du pouvoir qu'ils soutiennent. (_Mouvement._) Est-ce là, je vous le
+demande, un juste prix de leur fidélité, un juste prix de leur
+désintéressement et du courage que vous leur demandez? Non,
+messieurs; vous avez compromis et vous usez en vaines tentatives la
+force et la vertu de cette portion du parti gouvernemental qui vous
+suit encore.
+
+_Au centre droit._--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Et nous, messieurs, nous qui nous sommes séparés de vous,
+nous avons beaucoup tardé, beaucoup hésité; nous nous sommes bornés
+pendant longtemps à exprimer des craintes, à donner des avis.
+
+La dissolution de l'ancienne Chambre a eu lieu; nous sommes revenus
+dans la Chambre actuelle. Nous avions bien peut-être quelques plaintes
+à former; nous n'en avons tenu compte; nous avons soutenu, loyalement
+soutenu le cabinet dans la plus grave lutte où il pût être engagé.
+
+Le lendemain, même fluctuation dans la politique, même impossibilité
+d'arriver à quelque chose de net, de ferme, de stable.
+
+Bien plus: nous nous sommes aperçus (et il était impossible de ne pas
+s'en apercevoir) de la situation singulière dans laquelle on voulait
+nous placer. On voulait faire de nous des ultras du gouvernement de
+Juillet. Nous étions destinés à faire dans cette Chambre une droite;
+il y avait une gauche: les révolutionnaires d'un côté, les ultras de
+l'autre; le juste-milieu au profit du cabinet.
+
+Tout ce qu'il pouvait y avoir d'impopulaire, de contraire à certains
+sentiments, à certaines habitudes du pays, c'était à notre compte,
+nous devions en porter le poids. Tout ce qui pouvait avoir quelque
+apparence, quelque tendance anarchique, révolutionnaire, c'était au
+compte de l'ancienne opposition.
+
+Messieurs, nous n'avons pas voulu accepter cette situation; nous ne
+sommes des ultras d'aucun régime, pas plus de la révolution de Juillet
+que de la Restauration. (_Très-bien!_) Nous avons été dans tous les
+temps les apôtres d'une politique modérée, de ce qu'on a appelé depuis
+la politique du juste-milieu.
+
+Nous avons été dix ans dans l'opposition sous la Restauration, et nous
+n'avons été occupés alors que d'organiser les moyens légaux
+d'opposition, comme depuis 1830 d'organiser les moyens légaux de
+gouvernement. (_Très-bien!_)
+
+L'opposition légale, le gouvernement légal, l'opposition modérée, le
+gouvernement modéré, voilà quel a été notre constant caractère.
+
+Comment aurions-nous pu consentir à cette situation extrême et
+violente qu'on voulait nous faire? Nous l'avons repoussée, nous avons
+repris notre vraie place: nous sommes dans l'opposition; nous y sommes
+des hommes modérés, monarchiques, des partisans de la politique du
+juste-milieu, qui la défendent, dans l'opposition, contre un ministère
+qui la compromet. Et, croyez-moi, c'est une position prise d'une
+manière permanente, tant que la nécessité s'en fera sentir.
+
+M. DE RÉMUSAT _et autres voix_.--Très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, pendant un temps j'ai été accusé d'être ennemi
+de la liberté, de l'attaquer violemment; aujourd'hui je suis accusé
+d'attaquer le pouvoir. Je suis fort accoutumé à toutes ces
+accusations; je voudrais pouvoir vous montrer, je voudrais que vous
+pussiez voir avec quelle sérénité intérieure j'entends bourdonner
+autour de moi toutes ces calomnies, je vois passer devant moi toutes
+ces colères réelles ou feintes. (_Très-bien!_) Non, messieurs, toute
+ma vie, et ce n'est pas pour moi seul que je parle, je parle pour mes
+amis politiques comme pour moi, j'ai aimé et servi la liberté, j'ai
+aimé et servi le pouvoir, la liberté légale, le pouvoir légal.
+
+On parle d'ambition personnelle; je ne puis que redire ici ce que j'ai
+déjà eu l'honneur de dire devant cette Chambre. Si par là on entend le
+désir de servir ma cause, de faire triompher mes idées, celles
+auxquelles j'ai dévoué ma vie, on a raison. (_Très-bien!_) J'ai de
+l'ambition, et sans limites. (_Mouvement prolongé._)
+
+Si l'on entend, au contraire, cette misérable ambition personnelle
+qui consiste à être ou n'être pas ministre, à s'asseoir ici plutôt que
+là, si c'est de celle-là qu'on parle, je n'ai pas besoin de répondre,
+messieurs, on peut abuser de tout, même du mensonge; mais je suis sûr
+que, parmi les personnes qui m'attaquent, il y en a bien quelques-unes
+qui n'ont pas donné plus de marques de fidélité, et de fidélité
+désintéressée, à leurs opinions et à leurs sentiments que je n'ai eu
+l'honneur de le faire. (_Très-bien!_)
+
+Voilà, messieurs, ce qu'a fait le cabinet du parti gouvernemental;
+voilà dans quelle situation il en a mis les divers éléments. Voyons ce
+qu'il a fait de l'opposition.
+
+Votre situation envers l'opposition était bien belle, bien commode.
+Vous n'aviez pas été des premiers, des plus ardents dans les grandes
+luttes que nous avions eues à soutenir contre elle. (_Mouvement en
+sens divers._)
+
+Vous lui aviez fait, à votre avénement, de grandes concessions.
+Vous aviez été pour elle une victoire. Elle était elle-même
+très-favorablement disposée pour vous; dans les années qui venaient de
+s'écouler, elle avait acquis, à nos dépens à nous, de la modération et
+de l'expérience. (_On rit._) Je ne vous demande pas de me croire dans ce
+que je vous dirai; mais, en voyant l'opposition se modérer, venir à des
+idées, à des pratiques plus gouvernementales, et le faire à votre profit
+plutôt qu'au nôtre, à nous qui avions été aux prises avec elle dans les
+jours difficiles, je trouvais cela tout simple, tout naturel, et au fond
+du coeur je m'en réjouissais sincèrement, dans l'intérêt du pays.
+
+Qu'avez-vous fait de cette situation si favorable de l'opposition
+envers vous et de vous envers elle? L'avez-vous dissoute? l'avez-vous
+conquise? l'avez-vous ralliée? Je la regarde, et je la vois aussi
+animée contre vous qu'elle l'a jamais été contre d'autres. (_On rit._)
+Je la vois, de plus, singulièrement ralliée; elle n'a jamais été si
+compacte contre personne.
+
+Parmi les hommes qui aujourd'hui votent étroitement avec elle,
+quelques-uns de ceux qu'on appelle le tiers-parti votaient autrefois
+avec le gouvernement. Tout ce que vous avez fait, toutes vos
+concessions, tout cela n'a servi à rien. Vous n'avez fait que
+compromettre, au sein même de l'opposition, les hommes auxquels elle
+semblait le plus attachée. Notre honorable président en est une
+preuve. (_Hilarité prolongée._)
+
+Messieurs, je n'hésite pas à le dire, cela fait honneur à
+l'opposition. Elle vous a accueillis avec des dispositions
+bienveillantes et modérées; mais l'opposition a des principes, un
+drapeau; elle aurait pu et pourrait peut-être se rallier à des idées
+vraiment larges, à une vraie conciliation; elle n'a pas voulu se
+laisser tromper ni séduire. (_Mouvement._)
+
+_Un membre._--C'est cela!
+
+M. GUIZOT.--Elle a été fidèle à ses principes, à ses antécédents, à
+son drapeau.
+
+Ainsi, avec le désordre, avec la confusion que vous avez jetés dans
+cette Chambre, voici les résultats que vous avez obtenus.
+
+Le parti du gouvernement, vous l'avez divisé; vous avez compromis les
+uns, aliéné les autres. L'opposition, vous l'avez ravivée et ralliée
+plus que jamais. Voilà pour les personnes. Voilà ce que vous en avez
+fait; voilà quels progrès vous leur avez fait faire dans la carrière
+du gouvernement représentatif et de la conciliation générale.
+
+Voyons les choses. Sur quel terrain avez-vous remis cette Chambre?
+Quelles questions y avez-vous réveillées? Les questions de la réalité
+du gouvernement représentatif: questions redoutables, car elles ne
+peuvent se résoudre d'avance et d'une manière absolue; questions
+étranges en ce moment, et dont le pays s'étonne, car il les croyait
+résolues.
+
+_Plusieurs voix._--C'est vrai!
+
+M. GUIZOT.--Le pays s'en étonne; il les croyait résolues par la
+révolution de Juillet. Elles sont revenues à la suite de votre
+politique. (_Mouvement en sens divers._)
+
+Je prie la Chambre de ne rien craindre; je n'y toucherai qu'avec une
+extrême réserve, avec cette réserve que la Chambre désire, j'en suis
+sûr.
+
+Je n'ai pas de crainte sérieuse pour les prérogatives parlementaires.
+(_On rit. Écoutez! écoutez!_)
+
+Après les événements qui se sont passés en 1830, je les regarde pour
+bien longtemps comme en parfaite sécurité. J'ai d'ailleurs la plus
+entière confiance dans la sagesse des grands pouvoirs publics.
+
+Je n'ai pas non plus de crainte sérieuse pour les prérogatives de la
+couronne. Les Chambres, depuis 1830, se sont montrées, à son égard,
+pleines de mesure et de respect. Jamais assemblées politiques, au
+sortir d'une grande révolution, après un tel ébranlement, n'ont autant
+ménagé la couronne, n'ont montré pour elle et ses droits autant de
+soin et de fidélité. (_Assentiment._)
+
+D'ailleurs, je sais que l'adhésion du pays au gouvernement qu'il
+possède aujourd'hui est forte et sincère. Ce gouvernement, le pays le
+regarde comme sien; il lui est profondément attaché, il ne le menace
+pas et ne le menacera jamais. Je ne crains donc point, entre le pays
+et son gouvernement, de grande collision; je ne crains ni les coups
+d'État monarchiques, ni les coups d'État populaires, dans l'attente
+desquels nous avons si longtemps vécu.
+
+Mais cela ne suffit pas au bien du pays; cela ne suffit pas au bon
+gouvernement du pays. Il faut autre chose que de n'avoir pas à
+craindre des coups d'État. Il faut que les affaires du pays soient
+bien faites au dedans et au dehors; il faut que tous les pouvoirs se
+fortifient, grandissent, s'élèvent ensemble, et l'un par l'autre.
+C'est là le gouvernement représentatif; c'est là sa moralité, c'est là
+sa beauté; il n'est pas fait pour que les pouvoirs s'usent dans leurs
+luttes, pour qu'ils s'humilient l'un devant l'autre. Il est fait, au
+contraire, pour qu'ils s'affermissent, pour qu'ils s'élèvent dans
+cette gymnastique politique, et pour que le pays s'élève et grandisse
+avec eux.
+
+Voilà le gouvernement représentatif; voilà pourquoi il est fait. Sans
+cela, il ne serait qu'une coûteuse et fatigante comédie. Or, c'est là
+ce qui n'est pas aujourd'hui; à mon avis, les affaires du pays sont
+mal faites, au dedans et au dehors; et les grands pouvoirs de l'État,
+au lieu de se fortifier mutuellement, au lieu de s'affermir et de
+s'élever ensemble, s'affaiblissent et s'abaissent ensemble.
+
+Si seulement l'un des grands pouvoirs de l'État grandissait et se
+fortifiait, la Chambre, la couronne, n'importe, un seul! mais il n'en
+est rien; tous se plaignent également de leur affaiblissement. On se
+plaint que l'administration s'affaiblit et s'abaisse, on se plaint que
+la Chambre s'affaiblit et s'abaisse. C'est le sort de tous les
+pouvoirs aujourd'hui d'être également énervés et abaissés. Voilà ce
+que je déplore; voilà le véritable malaise auquel nous sommes en
+proie; voilà pourquoi le gouvernement représentatif n'existe pas
+aujourd'hui dans sa réalité.
+
+C'est un grand mal, messieurs, c'est un danger encore plus grand, et
+l'avenir en a bien plus à craindre que le présent n'a à en souffrir.
+
+Messieurs, les maux qui se guérissent avec le temps ne m'effrayent
+jamais beaucoup; ce que je redoute, ce sont ceux qui s'aggravent avec
+le temps, qui s'aggravent tous les jours. Le mal dont nous souffrons
+est un mal de ce genre. L'histoire du cabinet en est la meilleure
+preuve. Il n'est pas encore bien ancien: les premières années d'un
+cabinet sont ses meilleures années; il profite des circonstances qui
+l'ont rendu nécessaire. Le cabinet du 15 avril a eu, outre cela, des
+bonnes fortunes particulières. (_Rires._) L'ont-elles fortifié?
+l'ont-elles grandi? Non; je n'hésite pas à dire non; il n'a rien gagné
+dans les circonstances les plus favorables pour lui; il a été faible,
+et de plus en plus faible. C'est qu'il y a un mal radical, un vice
+incurable dans sa nature et dans sa situation, vice qui est la cause
+de sa faiblesse constante. Elle ira toujours s'aggravant. Le mal dont
+vous vous plaignez, vous vous en plaindrez davantage à la fin de cette
+session qu'au commencement; vous vous en plaindrez davantage l'année
+prochaine que cette année-ci. Tant que le cabinet durera,
+non-seulement lui, mais vous-mêmes, tous ceux qui le suivent,
+s'affaibliront et s'abaisseront de plus en plus avec lui.
+
+Ne vous y trompez pas, messieurs, et c'est là, pour mon compte, ce que
+je vois avec une vraie douleur, la portion du parti gouvernemental qui
+s'associe au cabinet s'associe en même temps à sa faiblesse; elle
+descend avec lui: vous y perdez une partie de votre force, une partie
+de votre crédit dans le pays. C'est un mal immense (_Sensation_),
+messieurs, que cet affaiblissement d'une portion des hommes qui
+soutiennent et veulent soutenir le gouvernement; c'est l'un des plus
+grands maux qui puissent être infligés à notre pays.
+
+Comparez à ce mal toujours croissant, je vous en prie, messieurs,
+comparez les périls d'une résistance actuelle, immédiate, d'un point
+d'arrêt mis à la politique dont je me plains; vous verrez combien ils
+sont moindres.
+
+On dit que le pays est tranquille, qu'il ne s'inquiète en aucune façon
+de nos débats. Tant mieux! C'est un très-grand bien que les questions
+politiques ne s'agitent que dans la région supérieure des grands
+pouvoirs. C'est alors qu'on peut les résoudre à temps et avec mesure;
+c'est alors qu'on peut faire usage de la prévoyance et des
+tempéraments nécessaires. La prévoyance est notre devoir. Nous sommes
+envoyés ici pour voir le mal quand le pays ne le voit pas, pour guérir
+le mal quand le pays n'en sent pas encore toute la gravité.
+(_Mouvement d'adhésion._) Nous ne venons pas seulement à la suite des
+craintes, des alarmes populaires; nous venons avec notre propre
+prévoyance. C'est à nous, je le répète, à prévoir et à guérir le mal
+quand le pays est tranquille. C'est le bon moment pour y penser.
+(_Marques d'approbation._)
+
+Songez de plus, messieurs, que nous sommes ici dans une Chambre dont
+la modération est éprouvée, d'une Chambre qui a du temps devant elle,
+d'une Chambre qui peut fonder et soutenir véritablement une politique.
+Profitez, messieurs du moment favorable. Quelle a été notre mission,
+notre gloire? C'est d'avoir défendu tour à tour l'ordre et la liberté,
+la monarchie et le gouvernement représentatif. Soyons-nous fidèles à
+nous-mêmes; soyons aussi exigeants, aussi fiers pour le gouvernement
+représentatif que nous l'étions quand nous ne l'avions pas encore
+pleinement conquis. Ne nous laissons pas préoccuper par une seule
+idée, un seul intérêt, une seule crainte. Pensons aux susceptibilités
+du pays. Le pays est susceptible pour la dignité de notre nom au
+dehors, de nos institutions au dedans. Ces susceptibilités sont
+honorables. Elles ont quelquefois l'air de sommeiller: on croit
+qu'elles n'existent plus; mais elles se réveillent tout à coup
+puissantes, menaçantes, aveugles quelquefois. Ménagez-les, prenez-en
+soin; le pouvoir s'en trouvera bien. Tacite, messieurs, dit des
+courtisans: «Qu'ils font toutes choses servilement pour être les
+maîtres; _Omnia serviliter pro dominatione._» Soyons précisément le
+contraire; faisons toutes choses avec indépendance et dignité, pour
+que la couronne soit bien servie. (_Très-bien! très-bien!_) À mon
+avis, elle l'est mal aujourd'hui: l'adresse le dit clairement, bien
+qu'avec convenance. Je vote pour l'adresse.
+
+
+Ce discours est suivi d'une longue agitation. La séance reste
+suspendue quelques instants.
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 9 janvier 1839.--
+
+M. Barthe, garde des sceaux, et M. Garnier-Pagès m'ayant reproché l'un
+et l'autre, d'après des idées et des intentions très-différentes,
+d'abandonner la politique que, jusque-là, j'avais soutenue, je leur
+répondis:
+
+M. GUIZOT.--Je croyais avoir bien clairement, bien sincèrement établi
+ce que je pense de notre situation, et les motifs qui déterminent en
+ce moment ma conduite et mon vote. Puisqu'ils viennent d'être méconnus
+de nouveau et par l'honorable M. Garnier-Pagès et par M. le garde des
+sceaux, j'ai hâte de les rétablir. Non, je ne blâme point, tant s'en
+faut, la politique suivie depuis 1830; non, je ne redis pas à son
+sujet ce qu'en a dit, pendant six ans, l'opposition. J'ai maintenu
+cette politique avant-hier devant la Chambre; je l'ai maintenue
+ouvertement, sans hésitation, sans exception. J'ai poussé le scrupule
+jusqu'à rappeler ce qui s'était passé lors de la formation du cabinet
+du 15 avril. Qu'est-ce qui m'obligeait à rappeler les souvenirs de
+cette époque? Qu'est-ce qui m'obligeait à dire que ce que le cabinet a
+fait alors, son retrait des lois proposées, son changement de conduite
+et de position, je n'avais pas voulu le faire? Rien ne m'y obligeait,
+je le répète; je l'ai rappelé par scrupule, pour être dans la pleine
+vérité de ma conduite et de mon caractère, sans crainte d'encourir de
+nouveau les reproches de l'opposition, avec laquelle je vote cependant
+en ce moment.
+
+Ce dont je me plains, messieurs, c'est que l'ancienne politique, la
+politique du juste-milieu perde, entre les mains du cabinet actuel, sa
+vigueur et sa dignité. Et quand je parle de vigueur, ce n'est pas le
+moins du monde pour appeler des mesures sévères, de nouvelles lois
+répressives; non, je sais faire la différence des temps, des
+circonstances; je sais accepter les votes même auxquels je n'ai pas
+concouru; je sais les accepter sincèrement, sans aucune
+arrière-pensée; je sais reconnaître les diverses dispositions des
+esprits. Et, dans cette occasion, bien loin de m'en affliger, je m'en
+applaudis du fond du coeur. Croyez-vous que je regrette d'avoir à dire
+aujourd'hui, à cette tribune, que les lois qui ont été retirées à cet
+époque, je ne les regarde plus comme nécessaires? Je m'en applaudis au
+contraire, je m'en félicite. J'en fais honneur au progrès des esprits.
+Et je pousserai l'impartialité et la sincérité jusqu'au bout; j'en
+fais honneur au cabinet. Oui, le cabinet a eu une véritable utilité;
+il a rendu au roi et au pays un vrai service. Le cabinet est venu,
+après des luttes très-vives, entre des combattants très-animés les
+uns contre les autres, mettre un intervalle, donner un nouveau tour
+aux idées, et seconder cette disposition plus douce, plus conciliante,
+qui s'est manifestée depuis. Ce que je dis là, messieurs, je l'ai dit
+avant d'avoir eu l'occasion de l'apporter à cette tribune; je l'ai
+imprimé; j'ai dit et je répète que le cabinet a rendu ce service au
+pays, et que l'amnistie en a été le gage éclatant.
+
+Voilà en quoi je m'associe au progrès des sentiments publics et à
+l'amnistie, sans rien désavouer, sans rien retirer de ce que j'ai
+pensé, de ce que j'ai fait dans d'autres temps, en restant fidèle à
+moi-même et en n'acceptant de changements que ceux qui se sont
+réellement accomplis dans l'état général des esprits, et dans mon pays
+tout entier. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Ce dont je me plains, messieurs, je le répète, c'est que la politique
+du juste-milieu n'ait plus aujourd'hui ni la force ni la dignité dont
+elle a toujours besoin, quoique ce ne soit pas pour en faire les mêmes
+usages. Ce n'est pas pour la liberté que je crains. M. le garde des
+sceaux me demandait tout à l'heure si c'était le péril de la liberté
+qui excitait ma sollicitude. Non, je ne crois pas que la liberté soit
+en péril; mais je crois que le gouvernement est en souffrance, qu'il
+est en souffrance partout, en souffrance dans cette Chambre, dans
+l'administration, dans ses rapports avec les esprits. Je crois, comme
+j'avais l'honneur de le dire avant-hier, qu'il perd sa puissance, son
+ascendant, qu'il devient de jour en jour moins capable de rendre à la
+société les services qu'elle attend de lui.
+
+Je crois que, dans cette faiblesse, dans cet abaissement, dans cette
+nullité du gouvernement et de l'administration, une seule chose gagne,
+une seule chose est en progrès, _l'anarchie_. (_Mouvement au centre._)
+
+Je répète le mot dont je me suis servi; non pas cette anarchie
+bruyante qui se promène dans les rues et oblige à tirer le canon
+contre elle, mais une anarchie cachée, sourde. (_Nouveaux murmures._)
+
+Comment, messieurs, vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie
+cachée? vous ne savez pas ce que c'est que l'anarchie qui réside dans
+les esprits, qui tient à ce qu'on ne croit pas à la force et à la
+dignité du gouvernement, à ce qu'on n'a pas confiance dans l'avenir, à
+ce qu'on ne sent pas la présence de l'ordre, de la force, dans la
+conduite journalière, dans l'attitude, dans le langage permanent de
+tous les pouvoirs?
+
+C'est là une anarchie pleine de périls, quoiqu'elle n'éclate pas dans
+la rue et qu'on n'ait pas besoin d'employer le canon contre elle.
+
+Celle-là existe, et c'est celle-là que j'attaque. Je ne viens pas
+défendre la liberté de la presse, ni la liberté individuelle, ni les
+libertés écrites dans la Charte; elles ne sont pas en péril; c'est
+notre gouvernement, le gouvernement représentatif, c'est l'honneur et
+la force des pouvoirs que je défends et pour lesquels je réclame.
+
+Voilà la vraie cause, la cause unique, de mon opposition.
+
+_Une voix._--Des faits!
+
+M. GUIZOT.--Tout à l'heure nous arriverons à la discussion détaillée
+de l'adresse; tout à l'heure nous la prendrons paragraphe par
+paragraphe, et nous verrons, soit en examinant avec détail les
+affaires étrangères et les divers actes de l'administration au dehors,
+soit en considérant de plus près sa situation au dedans, sa condition
+parlementaire, nous verrons si les preuves ne viennent pas à l'appui
+de mes paroles.
+
+En ce moment, je ne puis faire que des allégations générales, et je ne
+réponds qu'à des allégations générales. J'entends dire, depuis le
+commencement de la discussion, que l'adresse est factieuse et
+révolutionnaire. (_Mouvement._) Ce sont les expressions par lesquelles
+M. Liadières a ouvert la discussion: _académiquement révolutionnaire_.
+(_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, messieurs, je vous demande une seule chose, c'est la
+permission de relire l'adresse. (_Murmures au centre, marques
+d'impatience._)
+
+Comment, messieurs, on viendra dire que l'adresse est factieuse et
+révolutionnaire, que les hommes qui votent pour elle sont des
+factieux.... (_Bruit au centre, dénégations._)
+
+_M. le président._--J'invite la Chambre à garder le silence.
+
+M. GUIZOT.--Si la Chambre le désire, je réduirai mes expressions sans
+changer du tout le fond de ma pensée. Eh bien, non, on ne veut pas que
+les auteurs d'une adresse qu'on appelle factieuse soient des factieux.
+(_On rit._) D'accord, j'accepte; mais on conviendra qu'on les accuse
+au moins de prêter de la force aux factions. (_Aux centres_: Oui!
+oui!)
+
+On conviendra que c'est là le reproche qu'on leur adresse, je le
+réduis à son expression la plus modérée. Eh bien, au moins faut-il
+pouvoir la lire cette adresse ainsi accusée! (_Voix nombreuses_: Oui!
+oui, lisez!)
+
+«La Chambre des députés.» (_Murmures et interruption._)
+
+En vérité, messieurs, il serait étrange que voulant défendre l'adresse
+et justifier le vote que je lui donne, il ne fût pas possible d'en
+lire les termes. Je continue la lecture:
+
+«La Chambre des députés se félicite avec vous de la prospérité du
+pays. Cette prospérité se développera de plus en plus au sein de la
+paix que nous avons maintenue...»
+
+_Voix des centres._--«Que nous avons maintenue!» Voilà ce qu'il y a de
+factieux. (_Bruit._)
+
+_M. le président._--N'interrompez pas.
+
+M. GUIZOT, _continuant_.--«...De la paix que nous avons maintenue, et
+dont une politique prudente et ferme peut seule nous garantir la
+durée.»
+
+Je sais qu'on dit que ces mots: _que nous avons maintenue_, sont des
+mots factieux, et que la Chambre s'attribue par là un pouvoir et un
+honneur qui ne lui appartiennent pas. Messieurs, je n'hésite pas à le
+dire, c'est là une accusation puérile et ridicule. (_Bruit toujours
+croissant._)
+
+Messieurs, je suis dans mon droit; c'est l'adresse que je défends, en
+la lisant tout entière, phrase à phrase, mot à mot, sans en rien
+retrancher, car je veux la justifier tout entière. (_À gauche._
+Parlez! Parlez!) Ou l'adresse est factieuse et révolutionnaire comme
+vous le dites, ou elle est loyale et constitutionnelle tout entière
+comme je le prétends.
+
+_Voix des bancs de l'opposition._--Très-bien!
+
+_Voix des centres._--C'est ce que la discussion fera voir.
+
+_M. le président._--Veuillez garder le silence.
+
+M. JANVIER.--C'est un système arrêté que celui des interruptions.
+
+M. GUIZOT.--Nous dirons notre pensée tout entière, et je suis charmé
+que les honorables préopinants aient dit la leur avec sincérité. Je
+remercie M. le garde des sceaux de la franchise qu'il vient de nouveau
+d'apporter dans cette discussion.
+
+Cette expression _nous avons maintenue_ n'a jamais pu, dans la pensée
+de personne, s'appliquer à la Chambre seule; elle s'applique
+évidemment à la France et à son gouvernement tout entier. (_Plusieurs
+voix_: C'est évident.) Vous allez le voir par la phrase suivante.
+(_Exclamations diverses._)
+
+M. ODILON BARROT.--C'est une scène de comédie, ce n'est pas une scène
+politique.
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, avant de porter contre des hommes sérieux et
+sincères qui ont vécu au grand jour, en face du pays depuis huit ans,
+avant de porter contre eux une telle accusation, il faut y penser un
+peu plus sérieusement, un peu plus profondément que vous ne l'avez
+fait. (_Oui, oui! Très-bien, très-bien!_)
+
+Je dis que ces paroles du projet d'adresse s'appliquaient et
+s'appliquent, dans notre pensée à tous, à la France et à son
+gouvernement tout entier, trône et Chambres; et la preuve en est un
+peu plus loin. Quelle est la fin de la phrase? «Et dont une politique
+prudente et ferme peut seule nous garantir la durée.» Croyez-vous que
+ce second _nous_ puisse s'appliquer à la Chambre seule? Évidemment
+non. (_Bruit._)
+
+M. ODILON BARROT.--N'expliquez pas cela.
+
+M. GUIZOT.--J'en demande pardon à M. Barrot; je suis obligé de
+répondre à tout, à ce qu'on dit tout bas et à ce qu'on dit tout haut;
+je réponds aux conversations des couloirs comme aux paroles de la
+tribune, et même à ce qui est au fond des coeurs et qu'on n'ose pas
+même dire à son voisin. (_Sensation._)
+
+Voilà ces expressions pleinement justifiées, je l'espère!
+
+_Quelques voix._--Non! non!
+
+_M. le président._--Si cela continue, je vais suspendre la séance.
+
+M. GUIZOT.--Si je ne me trompe, j'entends des voix qui disent encore
+non.
+
+Je répète que, dans l'intention de la commission tout entière, sans
+qu'il se soit élevé aucun doute à cet égard, sans que personne ait
+songé à en faire le sujet d'une observation...
+
+M. DEBELLEYME.--Je demande la parole.
+
+_Voix nombreuses._--Laissez parler M. Debelleyme! (_à M. Debelleyme._)
+Parlez! parlez! (_Vive agitation._)
+
+(_M. Guizot reste à la tribune, en cédant la parole à M. Debelleyme._)
+
+M. DEBELLEYME.--Je ne veux poser qu'un fait, et avec la modération et
+la convenance qui, je crois, m'ont toujours caractérisé.
+(_Interruption._)
+
+_Quelques voix._--Parlez! parlez!
+
+M. DEBELLEYME.--Vous pensez, messieurs, que, quand je parle de
+modération et de convenance, ce n'est pas pour insulter personne; je
+parle de moi. On ne peut pas donner un autre sens à mes paroles. J'ai
+dû dire, au moment d'une grande agitation, que je venais, avec la
+modération qui me caractérise, non pas m'expliquer sur les détails
+d'une commission, mais dire ce qui peut être révélé à la Chambre.
+
+Lorsqu'il s'est agi de la discussion, et j'en atteste mes honorables
+collègues, j'y ai pris une part franche et loyale...
+
+MM. THIERS et ÉTIENNE.--C'est vrai! c'est vrai!
+
+M. DEBELLEYME.--Après la rédaction, je n'ai pas fait une observation;
+(_C'est vrai!... Agitation._) mais j'ai dit que je protestais contre
+la rédaction de l'adresse et contre chacun de ses paragraphes, et que
+je me réservais de faire connaître mon opinion à la tribune. (_Rires
+et murmures._)
+
+L'honorable M. Guizot vient de dire que personne n'avait fait
+d'observation sur les termes qu'il cherche à expliquer; mais il me
+semble que quand on proteste contre une adresse et contre chacun de
+ses paragraphes, et qu'on se réserve le droit de demander des
+explications sur ses termes, et je me le réservais en effet...
+(_Interruption, marques d'impatience aux extrémités._)
+
+Messieurs, soyons dans le vrai: dans le sein de la commission, je
+n'avais pas l'espérance de changer aucune conviction, je les
+respectais, comme on doit respecter la mienne. Eh bien, je m'étais
+réservé, en protestant contre l'adresse et contre chacun de ses
+paragraphes, le droit de demander des explications, et j'en voudrais
+sur ces mots: «Nous avons maintenue.»
+
+_Un membre._--En avez-vous demandé?
+
+_M. le président._--N'interrompez pas. Vous demandez des explications,
+souffrez qu'on vous les donne.
+
+M. DEBELLEYME.--La discussion de ce paragraphe vient de s'engager
+d'une manière générale; je la laissais marcher; c'est M. Guizot qui a
+engagé une discussion de détail et de termes, et c'est sur un terme,
+dont on abuse que je l'ai interrompue. (_Agitation._) Je n'avais pas
+demandé la parole pour monter immédiatement à la tribune, ce sont mes
+amis qui m'y ont invité. J'avais demandé la parole pour répondre à
+l'honorable M. Guizot, et non pas pour l'interrompre; ce n'est pas
+dans mes habitudes; mais puisque j'y suis, et avec sa permission, je
+lui dirai que je lui demande à présent de s'expliquer sur les mots «la
+paix que nous avons maintenue.» Je demande si on a voulu dire qu'une
+Chambre qui en est à sa deuxième session a maintenu la paix, et si on
+entend y faire participer le gouvernement du roi.
+
+
+M. Thiers monte à la tribune. M. Guizot ne l'a pas quittée.
+
+
+M. THIERS.--Messieurs, comme membre de la commission de l'adresse,
+comme témoin oculaire, je demanderai aussi à présenter une
+explication.
+
+L'adresse a été discutée pendant plusieurs jours avant sa rédaction,
+c'est-à-dire que les intentions qu'il fallait exprimer dans l'adresse
+ont été l'objet d'une discussion de plusieurs jours.
+
+Nous étions, il faut le dire, en majorité; nous avons écouté avec la
+plus grande attention et tout le respect possible les observations
+présentées par nos collègues de la minorité, et ils nous rendront la
+justice de dire que nous avons mis le plus grand soin à répondre à
+leurs raisons. Nous pouvions donc nous attendre, lors de cette
+discussion, qu'ils feraient leurs observations sur le texte de
+l'adresse. Je me souviens même d'avoir interpellé M. Debelleyme, et de
+lui avoir demandé s'il avait des observations à présenter sur le
+texte. Il me répéta qu'il désapprouvait le sens de l'adresse, mais
+qu'il n'avait rien à dire sur tel ou tel terme. Mais d'autres membres
+de la minorité ont présenté des observations sur la rédaction, ont
+combattu certains passages. Nous avons voté sur chacun des
+paragraphes, après avoir donné toutes les explications, non-seulement
+sur la pensée, mais même sur le texte; nous avons donc le droit de
+nous étonner aujourd'hui qu'on vienne dire qu'on n'a voulu faire alors
+aucune observation sur le texte, après avoir fait des observations
+très-longues sur les intentions. Certainement, si on avait dit: les
+mots, _nous avons maintenue_, sont inconstitutionnels, nous nous
+serions rendus à cette observation à l'instant même. (_Mouvement en
+sens divers._)
+
+Nous avons le droit de dire que non-seulement la majorité de la
+commission, mais la minorité, lors de la discussion dans la commission,
+n'ont vu dans la rédaction ni une pensée ni une expression
+inconstitutionnelle; car, si elle l'y avait vue, pourquoi donc
+n'aurait-elle pas fait d'observation sur cette rédaction? Pourquoi ses
+membres se seraient-ils réservés de dénoncer cette inconstitutionnalité
+à la Chambre sans en faire part à leurs collègues? Ils auraient manqué
+à leurs devoirs et à leurs collègues. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+M. DE JUSSIEU.--C'est à mon grand regret que je demande la parole et
+que je viens ici prolonger une interruption que je déplore. M. Thiers
+vient de dire un mot qui m'y force: il a dit que des observations
+avaient été faites par d'autres membres de la minorité de la
+commission sur quelques parties du projet d'adresse. Eh bien, je le
+déclare ici, de même que l'honorable M. Debelleyme, j'ai pris le parti
+de ne faire aucune observation sur les différents paragraphes de
+l'adresse, et voici pourquoi. (_Bruit._) Veuillez entendre mes
+raisons.
+
+Ce n'était pas un vain parti pris de notre part; l'adresse a été lue
+d'un bout à l'autre avant que la discussion s'engageât sur les
+paragraphes. Eh bien, je déclare que, dans ce projet d'adresse, d'un
+bout à l'autre, je reconnus une tendance qui m'imposait l'obligation
+de garder le silence vis-à-vis de mes collègues. (_Rires._) J'ai un
+mot, un seul mot à ajouter qui expliquera toute ma pensée.
+
+Mes collègues et moi, dans la discussion qui a eu lieu après la
+lecture du discours de la couronne, nous avons rempli le devoir d'une
+minorité loyale; nous avons discuté, nous avons fait connaître nos
+pensées; il n'en a été tenu aucun compte dans la discussion de
+l'adresse; elle a été rédigée dans le sens de la majorité. Nous avons
+gardé le silence, et nous en appelons à la Chambre. (_Mouvements
+divers._)
+
+
+M. de La Pinsonnière monte à la tribune, que M. Guizot n'a pas cessé
+d'occuper. (_Bruit._)
+
+
+M. DE LA PINSONNIÈRE.--La minorité de votre commission avait peu de
+chances de faire triompher ses opinions. Cependant, comme l'a dit à
+l'instant même mon honorable collègue M. de Jussieu, elle a pris une
+part très-active à la discussion générale de l'adresse, et à celle des
+paragraphes. Il est bien certain qu'il y en a quelques-uns sur
+lesquels la minorité n'a pas élevé d'objections; mais elle s'était
+réservé, dès le commencement, le droit de vous les apporter (_Bruit_)
+par cette raison qu'elle ne voyait pas de moyen de faire triompher son
+opinion dans la commission. (_Marques d'étonnement et d'impatience sur
+les bancs de l'opposition._)
+
+Je ne suis monté à cette tribune que parce que j'ai cru remarquer que
+M. Guizot tirait cette conclusion de notre silence sur certains
+paragraphes, que nous les adoptions. (_Dénégations._)
+
+Si je ne me trompe, M. Guizot vient de dire que la preuve que les
+paragraphes en question ne renfermaient pas tout ce qu'on croyait y
+rencontrer aujourd'hui, c'est que dans la commission on n'y avait pas
+fait d'objections. Il a été fait des objections sur beaucoup de
+paragraphes, et mes collègues le diront eux-mêmes; et moi, bien que je
+n'eusse pas l'espoir de faire triompher mon opinion, moi-même j'ai
+pris une part fort active dans la discussion des paragraphes qui me
+paraissaient les plus saillants. Quant à celui-là, je n'y trouvais
+qu'un mot ou deux, et je me réservais pour ces deux mots de manifester
+mes objections à la Chambre. (_Bruit._)
+
+_M. le président._--La parole est à M. Guizot.
+
+M. GUIZOT.--La Chambre me permettra de ne pas pousser plus avant la
+discussion sur ce paragraphe. Je la prie de croire que je ne la
+retiendrai pas longtemps. La démonstration que j'entreprends de lui
+donner sera courte et, du moins pour moi, concluante.
+
+Le deuxième paragraphe porte: «Sous un gouvernement jaloux de notre
+dignité, gardien fidèle de nos alliances, la France tiendra toujours,
+dans le monde et dans l'estime des peuples, le rang qui lui appartient
+et dont elle ne veut pas déchoir.»
+
+Dans l'opinion de la majorité de la commission, ce paragraphe veut
+dire que le cabinet actuel n'est pas suffisamment jaloux de notre
+dignité...
+
+_Aux bancs de l'opposition._--Très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, il faut que vous me permettiez de dire ici ma
+pensée avec une entière sincérité, car je ne suis monté à la tribune
+que pour cela. Nous avons voulu dire que le cabinet n'était pas
+suffisamment jaloux de notre dignité ni gardien assez fidèle de nos
+alliances. Il n'y a rien là à coup sûr de factieux ni de
+révolutionnaire. Nous avons cette mauvaise opinion de la politique du
+cabinet. Le gouvernement représentatif existe pour que nous puissions
+le dire...
+
+_M. le ministre de l'intérieur._--Il existe pour que vous puissiez le
+dire, et que nous, nous puissions prouver le contraire.
+
+M. GUIZOT.--Pour que nous puissions le dire, et pour que vous puissiez
+prouver le contraire; soit, je ne demande pas autre chose. La Chambre
+est juge, et au delà de la Chambre le pays. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Vous pouvez, messieurs, et je m'en épargnerai la fatigue matérielle,
+vous pouvez lire tous les paragraphes suivants sur les affaires
+étrangères, ils ont absolument le même caractère. Tous les reproches
+s'adressent à la politique du cabinet; il n'y a encore là rien de
+factieux ni de révolutionnaire.
+
+Il n'y a rien de semblable, à coup sûr, dans le paragraphe sur
+l'Afrique; car il est tout entier à l'éloge de l'administration.
+
+Rien de semblable non plus dans le paragraphe relatif à la conversion
+des rentes. Ce n'est autre chose qu'un voeu que la Chambre avait déjà
+exprimé, et la perspective d'une mesure déjà annoncée dans un
+paragraphe d'un discours de la couronne.
+
+Je passe aux paragraphes des affaires intérieures, et j'arrive à celui
+qui est relatif à la naissance du comte de Paris, et à la joie que la
+France en a ressentie. Je relis la phrase:
+
+«Nous ressentons profondément, Sire, vos espérances et vos craintes,
+vos joies et vos douleurs; la France entière a salué de ses
+acclamations la naissance du comte de Paris; fasse le ciel que rien
+ne trouble de si douces émotions! Nous entourons de nos hommages le
+berceau de ce jeune prince accordé à votre amour et aux voeux les plus
+chers de la patrie. Élevé, comme son père, dans le respect de nos
+institutions, il saura l'origine glorieuse de la dynastie dont vous
+êtes le chef, et n'oubliera jamais que le trône où il doit s'asseoir
+un jour est fondé sur la toute-puissance du voeu national. Nous nous
+associerons, Sire, ainsi que tous les Français, aux sentiments de
+famille et de piété que cet heureux événement vous inspire comme père
+et comme roi.»
+
+Je ne pense pas que personne trouve rien là de factieux ni de
+révolutionnaire.
+
+_Une voix au centre._--Si!
+
+M. THIERS, _de sa place_.--Qu'on le dise alors. (_Agitation._)
+
+_M. le ministre de l'intérieur._--Qu'on dise quoi?
+
+M. THIERS.--Dites-le, il faut s'expliquer sur ce mot.
+
+_M. le président._--Vous n'avez pas la parole.
+
+_M. le garde des sceaux_, de son banc.--Messieurs... (_Bruit._)
+
+M. GUIZOT, _à la tribune_.--M. le garde des sceaux, laissez-moi
+parler, veuillez ne pas m'interrompre.
+
+_M. le président._--M. le garde des sceaux, personne n'a le droit
+d'interrompre un orateur. La parole est à M. Guizot.
+
+_M. le garde des sceaux._--M. Thiers s'est levé le premier et a
+provoqué ma réponse.
+
+_M. le président._--J'ai commencé par lui pour réclamer le silence.
+
+M. GUIZOT.--Je dis, messieurs, qu'il n'y a rien de factieux ni de
+révolutionnaire dans ce paragraphe, que c'est le langage de la loi,
+que les lois rendues pour consacrer et fonder notre dynastie
+s'expriment en ces termes: _Les droits que le roi tient du voeu de la
+nation_. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+_Plusieurs ministres._--C'est aussi notre opinion.
+
+_M. le ministre de l'intérieur._--Nous ne sommes pas pour la
+_quasi-légitimité_! (_Agitation._)
+
+M. GUIZOT.--Si M. le ministre de l'intérieur avait quelque mémoire, il
+pourrait se rappeler qu'à cette tribune j'ai déjà plus d'une fois
+répondu à l'accusation qu'il renouvelle. Le mot qu'il vient de
+prononcer n'est jamais sorti de ma bouche, et je suis étonné de voir
+qu'un homme aussi sérieux et aussi sincère que lui ait renouvelé une
+pareille accusation. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+À cette occasion, je rappellerai que, sur une interpellation de même
+nature, j'ai dit que je regardais notre révolution comme pleinement
+légitime, qu'elle avait eu pour elle les deux plus grandes sources de
+la légitimité en ce monde, la nécessité et le droit, le voeu national
+et le succès. Que voulez-vous donc de plus? Quand le droit a commencé
+et que le succès a couronné, que peut-il manquer à une révolution?
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Messieurs, je passe au dernier paragraphe.
+
+Je prie la Chambre de remarquer que voilà déjà la question réduite à
+des termes bien simples. On parlait de l'adresse tout entière; depuis
+le premier mot jusqu'au dernier elle était factieuse. (_Non! non! Oui!
+oui! Agitation._)
+
+Comment! Vous venez de le dire à cette tribune après l'avoir dit
+partout, et quand on vous le répète, vous n'en convenez pas? (_À
+gauche_: Très-bien! très-bien!)
+
+Convenez-en donc, vous l'avez dit. (_Oui! oui!_) Vous avez dit qu'elle
+était, du premier mot au dernier, factieuse et révolutionnaire.
+(_Non!_--_Oui! oui!_--_Vive agitation._)
+
+J'ai déjà tout disculpé, tout affranchi, excepté un paragraphe. Soyez
+sûrs, messieurs, que mon intention n'est pas de reculer devant
+celui-là.
+
+Le voici:
+
+«Nous en sommes convaincus, Sire, l'intime union des pouvoirs contenus
+dans leurs limites constitutionnelles peut seule fonder la sécurité
+du pays et la force de votre gouvernement.»
+
+Y a-t-il là quelque chose de factieux?... (_Bruit._)
+
+Messieurs, laissez-moi parler, vous me répondrez.
+
+Y a-t-il là quelque chose de factieux? Nous ne nous sommes pas contentés
+de parler de l'intime union des pouvoirs; nous avons ajouté avec soin,
+et pour tous: «contenus dans leurs limites constitutionnelles.»
+
+Je ne sache rien, à coup sûr, de plus réservé, de plus respectueux.
+
+Je poursuis:
+
+«Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments
+généreux, faisant respecter au dehors la dignité de votre trône, et le
+couvrant au dedans de sa responsabilité...»
+
+_M. le président du conseil._--Ah! ah! nous y voilà!
+
+M. GUIZOT.--J'y arrive, M. le président du conseil; ce n'est pas ma
+faute si je ne suis pas arrivé plus tôt. Je continue:
+
+«... est le gage le plus sûr de ce concours que nous avons tant à
+coeur de vous prêter.»
+
+Je pense qu'on ne fera porter l'objection que sur ces mots: «Et le
+couvrant au dedans de sa responsabilité.» Eh bien, trouve-t-on là
+quelque chose de factieux, quelque chose de révolutionnaire?
+
+_Voix diverses._--Oui! Non! non! (_Bruit confus._)
+
+M. GUIZOT.--Il faut que j'épuise la patience de la Chambre, car la
+conviction que je veux porter dans son esprit me tient trop fortement
+à coeur pour que j'hésite à lui demander quelques minutes de plus de
+son temps. (_Parlez! parlez!_)
+
+Ce n'est donc que sur ce mot qu'on fait porter l'objection. Eh bien,
+quand le paragraphe viendra, si une discussion plus détaillée est
+nécessaire, j'y entrerai, mais voici ce que je répondrai à l'instant.
+La responsabilité, messieurs, n'est pas une vaine forme, ce n'est pas
+un mot; il ne suffit pas qu'on écrive: «Ministre responsable.» Je
+vais faire une supposition.
+
+Qu'il plaise à la couronne de prendre, je ne sais où, dans la rue...
+(_Murmures, interruption._)
+
+Messieurs, laissez-moi parler.
+
+Qu'il plaise à la couronne de prendre, je ne sais où, les huit
+premiers hommes venus.... (_Nouvelle interruption._)
+
+Je ne peux pas discuter ainsi, il faut qu'on me permette de parler.
+(_Écoutez! écoutez!_)... Les huit premiers hommes venus, et de les
+faire ministres. Rien n'est plus légal, rien n'est plus
+constitutionnel. (_Mouvements divers._)
+
+M. ODILON BARROT.--Oui! oui! dans la lettre.
+
+M. GUIZOT.--Je suis dans le coeur de la question, messieurs, et vous
+voyez que je ne crains pas d'y entrer jusqu'au fond.
+
+Rien n'est plus légal, rien n'est plus constitutionnel.
+
+_Voix à droite._--Rien n'est moins convenable.
+
+M. GUIZOT.--Je ne sache personne qui ait une objection légale à
+faire...
+
+_Voix à droite._--C'est une injure à la couronne.
+
+M. GUIZOT.--Je ne veux pas savoir quel est l'interrupteur, mais j'ai
+défendu la couronne contre toutes les injures dont elle a longtemps
+été l'objet. Ce n'est pas moi qui voudrais lui en faire une. La
+supposition que je me permets ici n'est qu'une supposition purement
+théorique...
+
+M. LANYER.--À la bonne heure! (_Nouveau bruit._)
+
+M. GUIZOT.--J'en demande pardon à la Chambre, mais il y a des
+objections... (_Interruption._) Vous ne voulez donc pas qu'on suive
+MM. les ministres dans la discussion qu'ils viennent de rouvrir. Ce
+n'est pas moi qui suis monté le premier à cette tribune pour parler
+sur l'adresse, pour dire que c'était une adresse qui allait à la
+gauche, qu'elle était révolutionnaire.
+
+M. LIADIÈRES.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+M. GUIZOT.--Ce n'est pas moi qui suis venu ressusciter la discussion
+générale; mais puisqu'on l'a rouverte, il m'est bien permis de
+justifier, du premier mot au dernier, une adresse que je tiendrais à
+honneur d'avoir faite seul. (_À gauche_: Très-bien! _Agitation._) Pour
+que la responsabilité soit réelle il faut autre chose qu'un mot, une
+forme. Il faut, pour couvrir réellement le trône de sa responsabilité,
+une administration suffisante; je ne veux pas me servir d'une autre
+expression; il faut une administration suffisante. Ce n'est qu'à cette
+condition que le trône est réellement couvert. C'est là, messieurs,
+c'est là la pensée de la commission; c'est là ce que nous avons voulu
+dire; il n'y a rien de moins factieux, il n'y a rien de moins
+révolutionnaire que d'invoquer une administration assez ferme, assez
+habile, assez appuyée sur les sentiments généreux, assez forte, assez
+grande pour être devant la royauté une véritable cuirasse et la
+couvrir vraiment de sa responsabilité. Ce sont les amis sincères de la
+royauté qui veulent qu'elle soit ainsi défendue. (_Très-bien!_) Ils
+veulent que, lorsqu'un acte politique est consommé, lorsqu'une parole
+est prononcée, personne en France ne puisse supposer que
+l'administration n'est pas suffisante, que ce n'est pas
+l'administration elle-même qui agit ou parle. (_Agitation._) Voilà la
+doctrine constitutionnelle, voilà la doctrine vraiment royaliste. Je
+sais, messieurs, qu'elle ne correspond pas à certains préjugés qui ont
+encore vigueur dans quelques esprits. Je sais que l'idée du droit
+arbitraire, absolu, existe encore dans des esprits qui se croient
+d'ailleurs... (_Vives dénégations._)
+
+Messieurs, quand nous aurons vécu longtemps sous le régime
+représentatif, quand nous l'aurons pratiqué réellement, pas une de ces
+discussions ne pourra s'élever à cette tribune, (_Très-bien!_) et les
+paroles que j'ai tant de peine à y faire entendre et pour lesquelles
+il faut que j'épuise le peu de force qu'il a plu à Dieu de me donner,
+ces paroles n'y retentiront plus jamais.
+
+Voilà le véritable esprit de l'adresse, messieurs. Non, elle est
+loyale et constitutionnelle; elle a été dictée par l'amour sincère de
+la royauté, par le sentiment vrai de ses besoins et de l'état des
+esprits. Si j'avais eu l'honneur, honneur que je n'ai pas, de la faire
+à moi seul, j'en serais fier, et je croirais avoir rendu service à la
+couronne et à mon pays. (_Marques d'adhésion à gauche._)
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 14 janvier 1839.--
+
+Je répondis à M. Baude, qui avait soutenu le cabinet au sujet des
+affaires d'Italie et de l'évacuation d'Ancône:
+
+M. GUIZOT.--La Chambre prête, avec raison, toute son attention à ce
+débat. De bien graves considérations y sont alléguées; la foi des
+traités et notre influence politique au dehors, notre loyauté d'une
+part et notre dignité de l'autre. La conduite du cabinet a-t-elle
+ménagé tous ces intérêts? a-t-elle réussi à les concilier? Je ne le
+pense pas, et je viens soutenir le projet de la commission.
+
+M. le président du conseil, dans son habile et lucide argumentation de
+votre dernière séance, s'est fondé sur deux grandes raisons: la
+tradition des cabinets antérieurs et la valeur de l'engagement que la
+France a contracté. Je les examinerai successivement.
+
+Quant à la tradition des cabinets antérieurs, je demande à la Chambre
+la permission de lui soumettre deux observations préliminaires.
+Non-seulement aucun de ces cabinets n'a évacué Ancône, mais aucun n'a
+même été appelé à exprimer, au sujet de l'évacuation, une opinion
+positive, à annoncer une résolution. (_Bruit au centre._)
+
+Je ne parle pas du cabinet du 22 février; M. Thiers saura bien
+expliquer sa propre dépêche. Aucun des cabinets antérieurs n'a été
+appelé, je le répète, à prendre, sur Ancône, une résolution. On est
+obligé d'induire ce qu'ils auraient fait de leurs dépêches, et ces
+dépêches sont incomplétement connues. Quant au cabinet du 11 octobre
+et à la dépêche que M. le président du conseil a apportée à cette
+tribune, et dont je parlerai tout à l'heure, évidemment, lorsque M. le
+président du conseil a pris le parti de l'évacuation d'Ancône, ce
+n'est pas sur cette dépêche qu'il s'est fondé, car il ne la
+connaissait pas alors. (_Mouvement à gauche._) Il vous a dit lui-même
+qu'il y avait quelques jours seulement qu'elle lui était connue. (_À
+gauche_: Très-bien! très-bien!) C'est pourtant la seule dans laquelle
+il ait trouvé l'opinion, du moins telle qu'il l'entend, du cabinet du
+11 octobre sur la question.
+
+La résolution de M. le président du conseil a donc été complétement
+indépendante de ce qu'il savait des traditions et des résolutions du
+cabinet du 11 octobre. (_À gauche_: Très-bien!)
+
+J'aborde le fond de la question, et j'interroge les cabinets
+antérieurs.
+
+Pour celui du 13 mars, je demande à la Chambre la permission de mettre
+sous ses yeux le langage que tenait M. Casimir Périer lui-même
+lorsqu'il vint parler dans cette enceinte de l'occupation d'Ancône, et
+des motifs qui l'avaient déterminée. C'est la meilleure réponse, je
+crois, à toutes les allégations que vous venez d'entendre encore à ce
+sujet.
+
+Dans la séance du 7 mars 1831, M. Périer disait:
+
+«Fidèle à sa politique telle que nous venons de la définir, le
+gouvernement, dans son intérêt comme dans celui du saint-siége, et
+toujours dans l'intérêt de la paix dont le maintien exige qu'on écarte
+avec un soin religieux toutes les causes de collision et d'ombrage, le
+gouvernement, conservant la pensée dominante de fonder la sécurité du
+saint-siége sur des moyens plus stables que ceux d'une répression
+périodique, le gouvernement crut de son devoir de prendre une
+détermination qui, loin d'être un obstacle à la solution des
+difficultés qu'il s'agit de résoudre, lui semble au contraire devoir
+la rendre plus prompte.
+
+«C'est dans ce but que nos troupes ont débarqué à Ancône le 23
+février...
+
+«Comme notre expédition de Belgique, notre expédition à Ancône,
+conçue dans l'intérêt général de la paix aussi bien que dans l'intérêt
+politique de la France, aura pour effet de donner une activité
+nouvelle à des négociations auxquelles concourent toutes les
+puissances, pour assurer à la fois la sécurité du gouvernement
+pontifical et la tranquillité de ses États par des moyens efficaces et
+durables.»
+
+_À gauche._--C'était très-bien cela!
+
+M. GUIZOT, _continuant la lecture_.--«Ainsi, messieurs, la présence de
+nos soldats en Italie aura pour effet, nous n'en pouvons douter, de
+contribuer à garantir de toute collision cette partie de l'Europe, en
+affermissant le saint-siége, en procurant aux populations italiennes
+des avantages réels et certains, et en mettant un terme à des
+interventions périodiques, fatigantes pour les puissances qui les
+exercent, et qui pourraient être un sujet continuel d'inquiétude pour
+le repos de l'Europe.»
+
+_À gauche._--Tout cela était fort bien.
+
+M. GUIZOT.--Il est bien évident, messieurs, que la pacification
+intérieure de l'Italie et des Légations en particulier, par des
+institutions obtenues du saint-siége, et sollicitées par toutes les
+puissances, était, sinon le but unique, du moins l'un des buts
+essentiels de cette occupation.
+
+Maintenant qu'on vienne apporter à cette tribune des preuves que M.
+Casimir Périer n'avait jamais songé à rendre notre occupation
+permanente ni indépendante de l'occupation autrichienne, qui le
+conteste? Ce que nous soutenons, c'est que, dès l'origine, elle a eu,
+sinon pour but unique, du moins pour but essentiel, de garantir, par
+des institutions obtenues du saint-siége, la sécurité de l'Italie en
+même temps que celle de l'Europe.
+
+Le cabinet du 11 octobre est entré dans la même voie. M. le président
+du conseil disait, dans la dernière séance:
+
+«Vous prétendez en vain qu'il y a eu de la part du saint-siége
+engagement synallagmatique, pris avec la France, d'accorder des
+institutions à la Romagne. Je déclare que je n'en ai trouvé de traces
+nulle part. On en était resté là-dessus aux simples conseils, et le
+saint-siége a commencé à dire, après le mauvais accueil fait à ses
+premières concessions: Vous voyez si cela me réussit. Et depuis, on ne
+lui en a pas demandé de nouvelles.»
+
+Messieurs, je ne puis parler de documents que je n'ai pas entre les
+mains; mais comment M. le président du conseil considère-t-il donc le
+_memorandum_ du 21 mai 1831, et la réponse qui y a été faite par le
+saint-siége?
+
+Je demanderai la communication de ces documents et leur dépôt sur le
+bureau de la Chambre. Vous y verrez, si on nous l'accorde, que le
+_memorandum_, signé de toutes les puissances, contient formellement la
+demande de la sécularisation de l'administration dans les Légations,
+la demande d'assemblées municipales, de conseils provinciaux, et
+d'autres améliorations de ce genre formellement énoncées. Vous verrez,
+de plus, dans les notes adressées par le cardinal Bernetti, les unes à
+la France, les autres en réponse au _memorandum_, que le saint-siége
+s'est engagé, comme on s'engage en pareille matière où il ne s'agit
+pas d'un contrat civil, à donner aux puissances satisfaction et les
+garanties de sécurité qu'elles demandaient.
+
+Est-ce que ce n'est pas là un engagement? Peut-on dire que ce soient
+de purs conseils après lesquels il n'y ait rien à attendre?
+Permettez-moi, messieurs, de m'étonner de la facilité avec laquelle on
+renonce aux engagements lorsqu'ils sont au profit de notre cause.
+(_Approbation à gauche._)
+
+Comment! voilà des demandes claires adressées au saint-siége, des
+réponses formelles, des notes dont je ne puis pas citer les termes,
+mais que je me rappelle parfaitement! Et cela n'avait aucune valeur!
+et nous ne pouvions insister!
+
+On a insisté, messieurs, on a continué d'insister; car il est inexact
+de dire, comme l'a prétendu M. le président du conseil, qu'on ait
+cessé de réclamer du saint-siége les garanties promises. Le cabinet du
+11 octobre, dès sa formation et pendant tout le cours de sa durée, a
+persisté à demander ces garanties; et la correspondance, les dépêches
+que M. le président du conseil a dans les mains en sont la preuve
+irrécusable. Je lui demanderai entre autres la communication d'une
+dépêche du 3 mars 1833, qui a pour objet précisément de presser
+l'exécution des promesses du saint-siége.
+
+Voici, messieurs, quelle était à cette époque la situation dans
+laquelle notre cabinet se trouvait à Rome. Le cabinet autrichien
+s'était mis à la tête de l'insistance auprès du saint-siége; il avait
+envoyé à Rome un conseiller chargé de presser la concession des
+institutions, de débattre avec le saint-siége quelles étaient celles
+qu'il convenait de donner. L'Autriche insistant ainsi fortement, il
+était d'une bonne politique pour la France, il était du devoir du
+ministre des affaires étrangères de ne pas gêner l'action de
+l'Autriche, de ne pas mettre en avant celle de la France, beaucoup
+plus suspecte au saint-siége que l'Autriche. C'est ce que fit le
+ministre des affaires étrangères de cette époque. Étranger à toute
+vanité, à toute charlatanerie, désireux surtout d'atteindre le but que
+nous poursuivions, il déclara hautement que l'insistance de l'Autriche
+étant le meilleur moyen de réussir, bien loin de l'entraver, il la
+seconderait, et qu'il effacerait momentanément la France pour ne pas
+nuire au succès commun.
+
+La dépêche du 3 mars 1833, dont je demande communication, contient à
+ce sujet les éclaircissements les plus positifs. Je ne puis la lire
+textuellement, mais j'en donnerai le sens, et je persiste à en
+demander la communication officielle.
+
+Voici le sens:
+
+Il s'agissait d'un projet d'organisation du gouvernement papal dans
+les Légations, présenté par le conseiller autrichien dont j'avais
+l'honneur de parler tout à l'heure à la Chambre. «Bien que ce projet
+ait une origine autrichienne, bien que le cabinet impérial, en
+agissant isolément pour le faire prévaloir, ait probablement voulu se
+réserver le mérite et la popularité d'une semblable innovation, nous
+ne saurions nous refuser à reconnaître que cette innovation était dans
+l'intérêt du saint-siége; et loin d'éprouver le moindre ombrage de
+l'influence exercée par l'Autriche en cette circonstance, nous
+eussions franchement applaudi au succès de ses démarches; car ce que
+nous souhaitons avant tout, c'est l'affermissement de la tranquillité
+des États romains; c'est de voir effacer jusqu'au dernier germe des
+troubles qui n'ont déjà que trop ébranlé l'Italie; et ce double but,
+nous continuons d'avoir l'intime conviction qu'il ne saurait être
+atteint qu'en améliorant par d'utiles réformes le gouvernement et
+l'administration des domaines de l'Église. La cour de Vienne nous
+retrouvera donc toujours aussi sincèrement empressés que nous l'avons
+été à nous unir à elle pour faire entrer le saint-siége dans des voies
+si salutaires; et si, comme il l'avait annoncé au cardinal Bernetti,
+M. de Metternich a réellement le désir de _s'associer à notre
+politique_, il peut compter sur la loyauté de notre concours en tout
+ce qui pourra tendre à préserver le repos de l'Italie.» (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+Certes, messieurs, je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une politique
+meilleure et plus honorable; une politique plus sincèrement dévouée au
+but qu'elle avait publiquement annoncé. Celle-ci a mis de côté toute
+vanité personnelle, tout amour-propre national; elle ne s'est
+inquiétée que du but lui-même.
+
+Mais quand elle a vu que le but n'était pas atteint, quand elle a vu
+que l'Autriche abandonnait l'insistance qu'elle avait mise d'abord,
+alors notre politique s'est modifiée; alors elle a agi elle-même, elle
+n'a pas craint de se mettre en avant. Et qu'a-t-elle fait? Elle a fait
+ce qu'il n'avait pas été nécessaire de faire jusque-là; elle a
+rapproché les deux questions, la question de l'occupation et la
+question des institutions. M. le président du conseil n'a rien répondu
+avant-hier aux arguments de mon honorable ami M. Duchâtel. Qu'a établi
+M. Duchâtel? Que des questions qui n'étaient pas nécessairement liées
+pouvaient et devaient cependant l'être par une bonne politique, qu'il
+n'y avait point d'arbitres, point de juges au-dessus des États, qu'ils
+étaient entre eux dans des rapports de droit naturel, et obligés de
+se faire justice eux-mêmes, n'ayant personne pour rendre justice entre
+eux. Les États n'ont que la persuasion ou la force, et quand la
+persuasion ne réussit pas, reste la force. Certainement un des
+meilleurs, un des plus simples, des plus légitimes moyens de force,
+c'est, quand on a un gage entre les mains, de s'en servir pour obtenir
+ce qui vous est dû d'ailleurs. Cela est élémentaire en matière de
+droit public. (_Assentiment aux extrémités._)
+
+M. THIL.--Je demande la parole.
+
+M. JACQUES LEFEBVRE.--Je la demande aussi. (_Mouvements et bruits
+divers._)
+
+M. GUIZOT.--Cela s'est pratiqué dans une multitude d'occasions. Ce
+rapport dont je parle, ce lien à établir entre deux questions n'est
+pas un lien obligé, nécessaire. Le gouvernement l'établit quand il
+croit de son intérêt de l'établir, quand il n'a pas d'autre moyen de
+faire prévaloir son droit, quand il pense que décidément la persuasion
+ne réussira pas; c'est ce qu'a fait le cabinet du 11 octobre, et il
+l'a fait dans l'intérêt de la paix générale de l'Europe, dans
+l'intérêt de ces institutions que l'expédition d'Ancône s'était
+proposées pour but principal.
+
+Avait-il réellement le droit de le faire? L'engagement contracté par
+la France interdisait-il l'emploi d'un pareil moyen? Quelle est la
+valeur, la valeur réelle de cet engagement?
+
+Je tiens pour évident, messieurs, d'après les faits que j'ai eu
+l'honneur de mettre sous les yeux de la Chambre, que les cabinets
+antérieurs n'ont jamais, comme le disait hier M. le président du
+conseil, abandonné l'affaire des institutions de la Romagne, et qu'ils
+n'ont point hésité à se servir de l'occupation d'Ancône pour faire
+réussir ce grand dessein.
+
+Je viens à l'engagement.
+
+Je l'avoue pleinement: la France a promis d'évacuer Ancône, quand les
+Autrichiens évacueraient.
+
+Je dois faire remarquer que cet engagement est de même nature et
+conçu dans les mêmes formes que celui qui se rapporte aux institutions
+à concéder par le saint-siége à la Romagne, et dont j'ai parlé tout à
+l'heure.
+
+Les puissances ont adressé au saint-siége un _memorandum_, sorte de
+note, pour demander ces institutions. Le saint-siége a répondu par une
+promesse de satisfaction: voilà l'engagement. Je n'ai pas les pièces
+sous les yeux, je n'en parle que d'après mes souvenirs, et j'y suis
+forcé. (_Mouvement._)
+
+Voyons maintenant quel est notre engagement, quant à l'évacuation
+d'Ancône.
+
+Une note, adressée par le cardinal Bernetti à notre ambassadeur à
+Rome, contenait des propositions d'arrangement pour l'occupation et
+l'évacuation d'Ancône; une note en réponse fut adressée par notre
+ambassadeur au cardinal Bernetti. L'engagement résulte de l'échange
+des deux notes contenant des propositions et des acceptations. C'est
+là, je le répète, un engagement semblable, sinon dans son objet, du
+moins dans sa forme, à celui qui se rapportait aux institutions à
+concéder par le saint-siége.
+
+Quelle est la valeur de cet engagement? excluait-il pour la France le
+droit, lorsque l'évacuation serait proposée ou réclamée, d'en examiner
+l'opportunité? excluait-il le droit de réclamer, en cas d'évacuation,
+des précautions pour l'avenir, pour le retour de circonstances
+semblables et d'une nouvelle occupation? Cela est impossible à
+supposer...
+
+_Voix à gauche._--Ce serait absurde.
+
+M. GUIZOT.--Comment? Nous aurions été dans Ancône une force purement
+matérielle, à la complète disposition du cabinet autrichien ou du
+saint-siége, contraints de nous retirer sans aucune observation, sans
+avoir le moindre mot à dire, la moindre objection à élever, quand on
+nous en sommerait, comme une sentinelle qu'on relève de son poste?
+(_Sensation._) Cela n'est pas concevable, cela n'eût été acceptable
+pour personne.
+
+Croyez-vous que d'autres se soient soumis à une pareille condition?
+Croyez-vous, par exemple, que l'Autriche, quand elle est entrée dans
+les Légations, ait accepté la nécessité de s'en aller sur une
+sommation du saint-siége, sans examiner elle-même l'opportunité de
+l'évacuation? Voici ce que vous disait avant-hier M. le président du
+conseil:
+
+«M. de Metternich, dit en 1835, dans une conversation avec notre
+ambassadeur à Vienne: «Les circonstances ne nous permettent pas de
+songer à évacuer les Légations en ce moment.» (_Bruits divers_).
+
+M. de Metternich s'était donc réservé d'examiner l'opportunité de
+l'évacuation, d'avoir un avis à ce sujet. Apparemment nous avions bien
+le même droit que lui; apparemment la France était dans la même
+situation que l'Autriche; elle pouvait aussi, si on parlait
+d'évacuation, examiner l'opportunité. Et je suppose que le cabinet
+français eût entrevu une évacuation, que dirais-je? je ne veux pas me
+servir d'un mot offensant, mais enfin une évacuation qui n'eût pas été
+bien réelle, bien définitive; je suppose que vous eussiez entrevu
+qu'il y avait un concert pour que les Autrichiens se retirassent des
+Légations, en vous sommant d'exécuter votre engagement, pour y rentrer
+plus à l'aise. Est-ce que vous vous seriez crus obligés de ne pas
+examiner si l'évacuation était sérieuse, si elle serait définitive?
+est-ce que vous vous seriez crus obligés d'obéir à la première
+injonction? Encore une fois, cela n'est pas supposable. Vous aviez
+plein droit d'examiner l'opportunité de l'évacuation, et en même temps
+un second droit, celui de demander des garanties, de prendre des
+précautions pour les éventualités de l'avenir, dans le cas où une
+seconde occupation pourrait avoir lieu.
+
+Et, messieurs, vous avez encore ici l'exemple de l'Autriche,
+non-seulement de ce qu'elle a dit, mais de ce qu'elle a fait; elle
+vous a ouvert la voie, elle vous a indiqué ce que vous aviez à faire.
+
+En 1831, lors de la première occupation, le cabinet autrichien avait
+promis de se retirer à jour fixe; il y avait engagement de sa part.
+Avant que le jour arrivât, comme il trouvait qu'il n'y avait pas
+opportunité, que le moment d'évacuer n'était pas arrivé, il éleva des
+objections, il dit, quoiqu'il eût promis d'évacuer à jour fixe, qu'il
+avait besoin que son ambassadeur à Rome se concertât avec le nôtre, et
+qu'il attendait qu'ils se fussent mis d'accord sur l'opportunité de
+l'évacuation.
+
+Il fit plus, il éleva une seconde difficulté. (_Mouvement au banc des
+ministres._)
+
+Je ne dis rien là, monsieur le président du conseil, que mon honorable
+ami, M. le duc de Broglie n'ait déjà mis en lumière à la Chambre des
+pairs.
+
+Il éleva cette seconde difficulté: «Mais je ne puis évacuer si nous ne
+sommes pas convenus de quelque chose pour les éventualités de
+l'avenir, si nous n'avons pas réglé ce que nous ferons ensemble dans
+le cas où il y aurait lieu de rentrer dans les Légations.»
+
+Voilà, messieurs, ce qu'a fait l'Autriche en 1831, voilà sa conduite;
+c'était vous indiquer ce que, dans une situation pareille, vous aviez
+à faire. Je ne demande aucune préférence pour la France, je ne demande
+rien de spécial pour elle, je ne demande que l'égalité entre la France
+et l'Autriche. Est-ce au cabinet à la refuser? (_Mouvement
+d'approbation aux extrémités._)
+
+J'ai établi que les cabinets antérieurs n'avaient jamais eu la pensée
+d'évacuer Ancône sans avoir stipulé quelques garanties pour l'avenir.
+J'ai établi que notre engagement même nous laissait pleinement le
+droit de prendre à cet égard, de réclamer du moins les précautions
+nécessaires, et de lier ensemble les deux questions: j'ajoute que
+l'intérêt français le commandait évidemment.
+
+Permettez-moi de rappeler quelques paroles que j'ai eu l'honneur de
+prononcer dans cette enceinte, très-peu de temps après que
+l'occupation d'Ancône venait d'avoir lieu.
+
+Le 7 mars 1832, j'avais l'honneur de dire à la Chambre:
+
+«Le malaise de l'Italie est un fait qu'on ne peut supprimer, et dont
+il faut bien tenir compte. L'Autriche a grande envie d'en profiter,
+non pour conquérir, mais pour maintenir ou étendre sa prépondérance
+dans la péninsule; l'Autriche veut que l'Italie lui appartienne, sinon
+directement, du moins par voie d'influence. La France, de son côté, ne
+peut le souffrir. La collision violente des deux États n'aura pas
+lieu; mais il y aura entre eux des difficultés, des tiraillements, des
+négociations épineuses. Chacun s'efforcera de prendre ses positions.
+L'Autriche a pris les siennes. Eh bien, nous prendrons les nôtres;
+nous lutterons pied à pied contre l'influence autrichienne en Italie:
+nous éviterons soigneusement toute idée de conquête, toute cause de
+collision générale; mais nous ne souffrirons pas que l'Italie tout
+entière tombe décidément et complétement sous la prépondérance
+autrichienne.»
+
+Je persiste aujourd'hui dans cette politique. Ce n'est pas la
+politique de la guerre, comme on nous en menaçait avant-hier; c'est la
+politique de la paix, mais de la paix vigilante et active; c'est la
+politique qui repousse la propagande, mais qui recherche partout
+l'influence.
+
+Je ne puis m'étonner assez de l'attitude qu'on veut nous faire prendre
+dans ce débat. Comment! on n'est pas content d'être sorti d'Ancône, on
+veut que nous ayons eu tort d'y entrer! (_Mouvement divers._)
+
+_À gauche._--C'est vrai! c'est vrai!
+
+_Voix à droite._--Qui a dit cela?
+
+M. GUIZOT.--Il ne suffit pas que cette position soit perdue, on veut
+qu'elle n'ait jamais mérité d'être prise! Messieurs, à chacun ses
+oeuvres. À M. Casimir Périer, l'occupation d'Ancône; aux ministères
+qui lui ont succédé, le maintien de cette position; à vous,
+l'évacuation.
+
+_Sur les bancs de l'opposition._--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Laissez-nous notre part dans cet incident de notre
+histoire, nous ne vous contestons pas la vôtre. (_Même mouvement._)
+
+Je n'ajoute qu'un mot. Ce que les cabinets précédents ont toujours
+cherché, ce que les engagements permettaient, ce que l'intérêt
+français commandait, un autre intérêt qui mérite aussi d'être pris en
+grande considération, l'intérêt européen le conseillait.
+
+Messieurs, l'Europe se croit, se sent toujours aux prises avec des
+révolutions possibles. Il ne faut pas qu'elle se trompe; pour les
+prévenir, pour les maîtriser, elle a besoin du concours de la France
+(_Très-bien!_), de la France sage en même temps que libre, monarchique
+en même temps que constitutionnelle; cette influence est nécessaire au
+repos de l'Europe. (_Approbation._)
+
+Savez-vous quel était le résultat de la présence de ces quelques
+soldats français et de ces quelques pièces de canon sur ce point si
+reculé, dites-vous, de l'Italie? C'est que dans toute l'Italie les
+esprits sensés, éclairés, les bons esprits avaient une satisfaction et
+une espérance (_Mouvement_); les mauvais esprits au contraire, les
+esprits désordonnés se sentaient contenus, non par une force
+absolument ennemie, mais par la même force qui donnait satisfaction et
+espérance aux bons esprits. Cela était, messieurs, pour nous un grand
+honneur, et pour l'Europe un bien immense.
+
+Je ne sais si l'on a agi prudemment en se privant de ce concours.
+
+À une autre tribune, il y a quelques années, un grand ministre, M.
+Canning, s'est plu à présenter son pays, l'Angleterre, comme maître de
+déchaîner sur l'Europe toutes les tempêtes. Ce n'est pas là ce que je
+réclamerai jamais pour mon pays; mais le droit de comprendre mieux que
+d'autres d'où peuvent venir les tempêtes, le droit de les prévenir et
+d'empêcher qu'elles n'éclatent sur la tête de l'Europe, c'est là
+aujourd'hui le droit de la France; c'est là l'immense service qu'elle
+est appelée à rendre à l'Europe tout entière. Ancône était un des
+points où elle s'était établie pour protéger, de sa sagesse
+bienveillante, la sécurité de l'Italie et de l'Europe. C'est un
+malheur qu'elle en soit sortie. (_Sensation._)
+
+Vous avez oublié tout cela, vous avez oublié toutes les précautions
+qui pouvaient conserver à la France cette force salutaire pour
+l'Europe entière. L'intérêt français le commandait, l'intérêt européen
+le conseillait, les engagements le permettaient. Vous n'en avez tenu
+compte (_Légère agitation_); vous êtes sortis d'Ancône sans examiner
+l'opportunité, sans prendre aucune précaution pour l'avenir; vous avez
+été au delà des engagements qui pesaient sur nous en négligeant de
+réclamer ceux qu'on avait pris envers nous. Ce n'est pas là une bonne
+politique; ce n'est pas une politique que la Chambre puisse approuver.
+
+Je vote pour le paragraphe de l'adresse.
+
+_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!
+
+
+L'agitation qui succède à ce discours amène un instant de suspension
+dans la séance.
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 15 janvier 1839.--
+
+M. d'Angeville, député de l'Ain, ayant attaqué le paragraphe de
+l'adresse relatif aux affaires de Suisse, je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--La commission ne peut certainement être accusée d'avoir
+cherché à dissimuler ou à atténuer sa pensée.
+
+Quand elle a cru devoir insérer dans son adresse un blâme positif de
+la conduite du cabinet, elle n'a pas hésité.
+
+En ce qui regarde la Suisse, elle a apporté une extrême réserve: non
+qu'elle approuvât la conduite qui avait été tenue, non qu'elle n'y
+trouvât beaucoup à reprendre; mais elle s'est appliquée uniquement à
+fermer une plaie, à réparer un mal; elle n'a pas voulu envenimer le
+passé, mais en prévenir les fâcheuses conséquences.
+
+Telle est l'intention de son paragraphe: non pas, je le répète,
+qu'elle ait cherché à dissimuler sa pensée, mais parce que cette
+réserve lui a paru commandée par l'intérêt du pays.
+
+Le paragraphe exprime le désir que les rapports de bonne amitié entre
+les deux peuples ne soient pas altérés par ce qui s'est passé
+récemment. Il ne dit rien de plus.
+
+Pour mon compte, je vais discuter la conduite du cabinet et montrer,
+ce que la commission n'a pas voulu insérer formellement dans son
+paragraphe comme elle l'a fait dans l'affaire d'Ancône, montrer,
+dis-je, que c'est cette conduite qui a fait courir à la France le
+risque de voir ses rapports de bonne amitié avec la Suisse
+effectivement altérés.
+
+Je ne contesterai à M. le président du conseil aucune des choses qu'on
+lui a souvent contestées.
+
+J'accorde que la présence de Louis-Napoléon en Suisse était un danger
+réel, un danger qu'il fallait écarter.
+
+J'accorde qu'il y avait moins d'inconvénient à grandir momentanément
+un prétendant qu'à le laisser sur notre frontière en mesure de se
+livrer à des intrigues criminelles et dangereuses pour cette frontière
+même.
+
+Mais je dis que le but pouvait être atteint par d'autres moyens, par
+des moyens qui ne compromissent pas la sûreté du pays et ses bons
+rapports avec une puissance voisine.
+
+Quand on a, messieurs, quelque chose à demander à un État voisin, il y
+a bien des circonstances auxquelles il faut faire une sérieuse
+attention: il faut penser à la nature de ce qu'on demande, à l'état de
+la puissance à laquelle on s'adresse, à ce qu'elle peut faire pour
+accorder ou refuser.
+
+Il faut penser aussi à la situation générale dans laquelle on se
+trouve envers cette puissance, à la politique générale qui préside à
+nos rapports avec elle.
+
+Dans mon opinion, le cabinet n'a fait attention à aucune de ces
+circonstances; il n'a tenu compte d'aucun de ces éléments essentiels
+de la question.
+
+Que demandait-on à la Suisse?
+
+M. le président du conseil parlait tout à l'heure avec raison de la
+nécessité de prendre les affaires au sérieux et d'y porter une entière
+bonne foi.
+
+Eh bien, je suis convaincu, moi, que Louis-Napoléon se considérait
+toujours comme Français, et que c'était bien à ce titre qu'il
+entendait vivre et agir. Cependant, légalement parlant, extérieurement
+parlant, il était investi d'un titre de citoyen suisse. Il y avait là,
+quoi qu'on en dise, une question à décider, une question légale pour
+la Suisse; question grave, car si on avait demandé à la Suisse
+d'éloigner, de bannir de son territoire un de ses citoyens, c'est un
+coup d'État qu'on lui demandait. C'est vraiment un coup d'État pour un
+peuple que le bannissement de l'un de ses citoyens.
+
+Et à qui le demandait-on? Rappelez-vous ce que vient de vous dire
+notre honorable collègue M. d'Angeville du gouvernement de la Suisse,
+de la nature de ses institutions. On demandait cet acte si grave à un
+des gouvernements les moins armés, les moins pourvus des moyens
+nécessaires pour une difficulté de ce genre.
+
+Permettez-moi une hypothèse. Vous avez à demander l'expulsion d'un
+étranger. Vous la demandez à un État absolu, la Sardaigne, par
+exemple. Il n'y a pas la moindre difficulté, on vous l'accorde; la
+Sardaigne peut le faire à une première réquisition.
+
+Je suppose qu'on demande la même chose à la France. Il y a déjà un peu
+plus de difficulté, parce que la France est un État constitutionnel
+dans lequel tout se discute.
+
+Cependant le gouvernement français est armé du droit d'éloigner de son
+territoire les étrangers. Quoiqu'il puisse être appelé dans la suite à
+rendre compte de cet acte, la mesure est immédiatement possible.
+
+Je poursuis, et je suppose que vous demandez à l'Angleterre
+l'expulsion d'un étranger. Tant que la loi qui s'appelle en Angleterre
+l'_alien bill_ n'existe pas, le gouvernement anglais vous répond: «Je
+ne puis vous accorder ce que vous me demandez; je n'ai pas le droit
+d'éloigner un étranger de mon territoire.»
+
+Si vous mettez une grande importance à obtenir ce que vous demandez,
+vous lui direz: «Mettez l'_alien bill_ en vigueur, demandez-le à votre
+parlement, votre parlement l'accordera.»
+
+Vous avez ainsi ce dernier moyen d'insister près du gouvernement
+anglais.
+
+Mais en Suisse rien de semblable. Le gouvernement suisse n'est armé
+d'aucun moyen pour pourvoir à de pareilles nécessités.
+
+Et Louis-Napoléon en Suisse n'était pas un étranger. Il se donnait
+pour Suisse.
+
+Je ne dis pas, messieurs, que ce fût une raison de ne pas demander
+l'expulsion de Louis-Napoléon; je dis que ce sont là des difficultés
+graves qu'il faut prévoir, dont il faut tenir compte quand on veut
+vivre en bons rapports avec ses voisins.
+
+M. le président du conseil parlait hier avec grande raison du respect
+que l'on doit aux petits États. Croyez-vous que ce soit avoir donné
+une grande marque de respect à un petit État que de n'avoir tenu aucun
+compte de ses institutions, des pouvoirs dont il n'était pas revêtu,
+des difficultés que la nature de ses institutions lui opposait pour
+faire droit à votre demande?
+
+Certes, messieurs, ce n'est pas là une marque de respect envers un
+petit État; ce n'est pas là de la bonne conduite, ce n'est pas là une
+affaire bien gouvernée. Il y avait, je le répète, une question légale
+à résoudre, la question de savoir si Louis-Napoléon était Français ou
+Suisse. En honneur, ce n'était pas vous, Français, qui pouviez vous
+charger de la résoudre; cette question ne vous appartenait pas; vous
+ne pouviez décider si Louis-Napoléon était Français ou Suisse: c'était
+à la Suisse à en décider. Vous n'en avez pas tenu compte; vous vous
+êtes adressés à la Suisse, permettez-moi de le dire, confusément,
+légèrement, dans une note qui regarde la question de savoir si
+Louis-Napoléon est Français ou Suisse comme tranchée. C'est là une des
+choses qui ont le plus choqué la fierté nationale. (_Dénégations au
+centre._)
+
+Vous n'avez qu'à ouvrir les délibérations de la diète; vous n'avez
+qu'à lire les discours des orateurs suisses; vous verrez que ce qui
+les a offensés, ce n'est pas tant la demande d'expulsion en elle-même
+que la manière dont vous avez paru intervenir dans leurs affaires
+intérieures, et décider une question qui n'appartenait qu'à eux seuls.
+
+Relisez les discours des députés des cantons de Vaud, de Lucerne, de
+Zurich, de Genève; vous trouverez que c'est surtout de cela qu'ils se
+sont choqués; ils se sont choqués de ce qu'ils ont appelé de votre
+part une usurpation de pouvoir, de ce que vous prétendiez juger
+vous-même une question qui n'appartenait qu'à eux seuls, une question
+que la Suisse seule pouvait résoudre.
+
+Que serait-il arrivé si vous aviez suivi une autre marche, si, au lieu
+d'adresser à la Suisse cette note dans laquelle confusément,
+péremptoirement, sans tenir compte de sa législation et des
+difficultés particulières de son gouvernement, vous lui avez demandé
+l'expulsion de Louis-Bonaparte comme Français, vous lui aviez d'abord
+adressé publiquement une autre question? Je dis publiquement, car je
+ne puis parler ici des actes qui ont précédé les actes publics. Je ne
+doute pas que toutes les tentatives officieuses n'aient été faites, et
+faites avec beaucoup de convenance et de mesure; mais vous savez que,
+pour les gouvernements, pour les rapports des peuples entre eux, ce
+sont les actes publics qui décident de tout, c'est des actes publics
+qu'un peuple a à se louer ou à se plaindre. C'est contre vos actes
+publics, contre la manière dont vous avez publiquement élevé la
+question et suivi la négociation que la Suisse, à mon avis, a eu de
+justes plaintes à exprimer.
+
+J'en reviens à ce que je disais tout à l'heure. Je suppose que vous
+vous fussiez adressés à la Suisse et que vous lui eussiez dit:
+«Louis-Napoléon trouble notre territoire; il dit qu'il est Suisse.
+C'est à vous à résoudre cette question; selon que vous l'aurez
+résolue, nous nous conduirons. S'il est Français, c'est-à-dire s'il
+est étranger en Suisse, la question devient infiniment plus simple,
+car vous ne pouvez nous refuser l'expulsion d'un étranger qui troubla
+notre territoire. S'il est Suisse, nous verrons ce que nous avons à
+faire.»
+
+Si vous aviez ainsi mis à la charge de la Suisse cet embarras de
+résoudre préalablement cette question, savez-vous ce qui serait
+arrivé? Très-probablement vous auriez mis de votre bord tous les
+hommes sensés qui savent très-bien le fond des choses, en Suisse comme
+ailleurs, et qui auraient très-bien vu que Louis-Napoléon se servait
+de sa qualité de Suisse pour les compromettre et nuire à la France.
+Vous auriez en même temps rallié les hommes timides qui auraient voulu
+éviter une affaire dangereuse avec la France; et le résultat de cela
+aurait probablement été que la diète aurait pesé sur le canton de
+Thurgovie pour amener la reconnaissance que Louis-Napoléon n'était pas
+Suisse, mais Français. Et s'il y avait eu nécessité de recourir à la
+diète elle-même pour prononcer sur cette question, la diète aurait pu
+le faire en vertu de pouvoirs spéciaux. Ouvrez les notes, messieurs,
+rappelez-vous ce qui s'est passé. La question s'est agitée dans la
+diète de savoir si Louis-Napoléon était Suisse ou Français. Huit
+cantons ont voté que Louis-Napoléon n'était pas Suisse, qu'il était
+Français; huit cantons ont donné des pouvoirs à leurs députés à la
+diète pour le déclarer formellement.
+
+Si cette marche avait été suivie, si tous les cantons, ou seulement la
+majorité des cantons avaient donné des pouvoirs à leurs députés à la
+diète pour venir déclarer que Louis-Napoléon n'était pas Suisse,
+toutes les difficultés auraient été levées; l'expulsion serait devenue
+alors un fait simple; l'orgueil national n'aurait point été blessé, et
+vous n'auriez rencontré aucune de ces susceptibilités, aucune de ces
+difficultés de gouvernement qui ont fait votre embarras et qui font
+aujourd'hui que dans le coeur d'une partie des Suisses, je ne veux pas
+me servir de mots trop graves, il est resté des sentiments tristes et
+amers à l'égard de la France.
+
+Je ne répéterai pas ce que mon honorable collègue, M. Passy, nous a
+dit sur l'état des partis en Suisse. Évidemment, la France a un grand
+intérêt à ménager en Suisse un parti qui s'y est formé depuis 1830, le
+parti d'une politique modérée, qui s'est constamment opposé au parti
+radical et l'a réprimé efficacement en plusieurs occasions. Ce parti,
+c'est le parti français; par votre conduite, par la marche que vous
+avez suivie dans cette circonstance, vous l'avez aliéné; vous l'avez
+réduit à l'impuissance; vous l'avez obligé à se replier sur le parti
+radical; vous avez obligé les hommes qui jusque-là avaient tenu le
+langage le plus modéré, le plus français, vous les avez obligés à
+tenir un langage violent et contraire à la France. C'est là, selon
+votre commission, la plus fâcheuse conséquence de l'affaire; et c'est
+pour remédier à ce mal, c'est pour adresser à la Suisse des paroles
+bienveillantes qu'elle a inséré ce paragraphe dans l'adresse. Ne dites
+pas que ce paragraphe est inutile; sans aucun doute, la commission a
+blâmé la marche imprimée à l'affaire, elle ne l'a trouvée ni bonne ni
+habile; mais elle n'a pas voulu exprimer formellement ce blâme dans
+son paragraphe; elle n'y a mis que des paroles propres à prévenir les
+conséquences du mal que vous avez fait. (_Très-bien! Aux voix! aux
+voix!_)
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 16 janvier 1839.--
+
+M. le comte Molé, répondant à un discours de M. Berryer, combattit
+l'adresse et se défendit en soutenant qu'il n'avait fait que pratiquer
+la politique des cabinets précédents, de M. Casimir Périer et du
+cabinet du 11 octobre 1832, la politique de la paix. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--Ma fatigue est extrême, ma voix est éteinte (_Légère
+rumeur_); mais il m'est impossible de ne pas porter à cette tribune,
+contre la politique du cabinet..... (_Écoutez! écoutez!_), le nouveau
+grief qui vient de naître pour moi, à l'instant même, dans cette
+discussion; et ce grief, c'est le discours que vous venez d'entendre.
+Oui, messieurs, le discours de l'honorable M. Berryer, et les
+prétextes, les apparences de raison dont ce discours a pu être revêtu,
+voilà mon nouveau grief. (_Mouvements divers._)
+
+Savez-vous à quoi vous devez ce discours et ces apparences de raison?
+À la politique du cabinet. (_Mouvements au centre._)
+
+Il y a huit ans, messieurs, la France et son gouvernement se sont
+engagés dans la politique de la paix; ils ont eu raison: j'ai soutenu
+cette politique, je l'ai soutenue ministre et non ministre, sur tous
+les bancs de cette Chambre. Je suis convaincu, convaincu aujourd'hui
+comme alors, que la moralité comme la prospérité de notre révolution
+la conseillait, la commandait. Je lui suis et lui serai éternellement
+fidèle.
+
+Mais croyez-vous donc que la politique de la paix, que nous avons
+soutenue de 1830 à 1837, soit la politique qui prévaut aujourd'hui?
+Croyez-vous que ce soit une seule et même politique? croyez-vous qu'il
+n'y ait pas de différence entre ce qui se passe maintenant et ce qui
+s'est passé en 1831, en 1832?
+
+Messieurs, quand nous défendions alors, au milieu des plus violents
+orages, la politique de la paix contre les passions nationales, contre
+des passions légitimes dans leur principe, mais dangereuses,
+déplorables dans leurs conséquences (_Rumeurs au centre_); quand nous
+avons contribué, autant que tout autre, à faire prévaloir cette
+politique de la paix, nous l'avons regardée comme essentiellement
+liée, non-seulement à la dignité du langage, à la dignité des
+apparences, mais à la dignité des actions, et à l'influence, au
+progrès de l'influence de notre pays en Europe.
+
+Rappelez-vous quels ont été les résultats de cette politique;
+rappelez-vous le royaume de Belgique fondé et garanti à nos portes;
+rappelez-vous la révolution des cantons suisses acceptée, garantie,
+consolidée; rappelez-vous l'occupation d'Ancône, entreprise à la fois
+et comme un gage contre la prédominance exclusive de l'Autriche en
+Italie, et comme un gage d'amélioration dans la condition sociale
+d'une portion de l'Italie... Voilà, messieurs, quelles ont été les
+conséquences de la politique de la paix, telle que nous l'avons
+soutenue et pratiquée.
+
+Et pour soutenir cette politique, nous ne nous sommes pas confinés
+dans cette tribune; nous ne nous sommes pas bornés à des paroles; nous
+avons été à Anvers, nous avons été à Ancône; nous avons joint les
+actes au discours; nous avons prouvé que nous n'hésitions pas à nous
+porter forts pour l'honneur, l'influence et la dignité du pays, au
+même moment où nous défendions la paix à cette tribune. (_Très-bien!_)
+
+Sans doute, dans le cours de ces huit années, nous avons eu des
+mécomptes, des douleurs. Nous n'avons pas réussi partout; nous n'avons
+pas pu, nous n'avons pas dû tout entreprendre. Il est vrai que le
+mouvement de la révolution de Juillet a soulevé la Pologne; nous
+n'avons pas pu, nous n'avons pas dû compromettre la France dans cette
+cause lointaine et si difficile, quelque émotion qu'elle nous
+inspirât. Il est vrai aussi que des mouvements du même genre ont
+éclaté ailleurs, et que nous n'avons pas pu, que nous n'avons pas dû
+nous porter partout au secours de tous les événements plus ou moins
+analogues à ceux que nous faisions triompher chez nous et près de
+nous. Plus d'une fois nous en avons ressenti d'amers regrets, de vives
+douleurs; mais nous avons dû les sacrifier à la raison, à l'intérêt, à
+la prospérité de notre pays, à sa moralité, au respect des traités.
+Mais nous n'avons pas fait des sacrifices partout, nous n'avons pas
+été absents partout, nous ne nous sommes pas retirés de toutes parts.
+Ce que nous avons pu défendre, selon les intérêts de la France, selon
+la mesure de ses forces et de ses droits, nous l'avons défendu. Nous
+l'avons défendu non-seulement avec résolution, mais avec succès; nous
+l'avons fait triompher. Et vous, aujourd'hui, qu'avez-vous fait? que
+venez-vous de faire? Vous venez d'abandonner des causes que nous
+avions fait triompher...
+
+_Au centre._--Non! non!
+
+_Aux extrémités._--Oui! oui!
+
+M. GUIZOT.--Vous n'avez pas fait plus que nous pour les causes qui
+étaient hors de l'atteinte et des véritables intérêts de la France;
+mais là où nous avions porté l'influence de la France, vous l'avez
+fait se retirer... (_Non! non! Si! si!_)
+
+Messieurs, je suis aussi dévoué qu'aucun membre de cette Chambre à la
+politique qui a été suivie en France depuis 1830; mais je ne peux pas,
+je ne veux pas, mon honneur ne me permet pas d'accepter l'assimilation
+qu'on a voulu établir entre la politique du cabinet actuel et la
+nôtre.
+
+_Au centre._--Allons donc!
+
+_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT.--C'est au nom de l'honneur du pays, c'est au nom des
+véritables intérêts du pays, et au nom de mon propre honneur, que je
+proteste. (_Nouvelles réclamations des centres._)
+
+_Aux extrémités._--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Ce que vous avez fait, ce que vous faites, je ne l'aurais
+pas fait; je vous blâme de l'avoir fait. (_Bruit._) Nous avions laissé
+la France à Ancône, elle n'y est plus. (_Interruption._)
+
+M. JOLLIVET.--Les Autrichiens n'y sont plus non plus!
+
+M. GUIZOT.--De quoi voulez-vous donc qu'on parle, sinon des faits qui
+sont en discussion? que voulez-vous que je répète, sinon Ancône, la
+Suisse, la Belgique? (_Oui! oui! Parlez!_)
+
+Sur un grand nombre de points importants, nous avons laissé de
+l'influence et de la dignité à la France; elle les a perdues entre vos
+mains (_À gauche_: Très-bien!), par votre fait. Voilà pourquoi je
+repousse toute assimilation pareille à celle qu'on a voulu établir;
+voilà pourquoi je combats l'amendement qui vous est proposé.
+
+Il est commode de venir confondre les temps et les politiques; il est
+commode de venir dire qu'on parle pêle-mêle de tout ce qui s'est
+passé depuis 1830; il est commode de venir mettre l'évacuation
+d'Ancône à couvert sous l'occupation d'Ancône (_Mouvement_); il est
+commode de venir mettre notre influence compromise en Suisse à l'abri
+de notre influence prépondérante en Suisse. (_Approbation aux
+extrémités._) Cela est commode; mais cela n'est pas vrai, cela n'est
+pas juste, et c'est au nom de la justice, c'est au nom de la vérité,
+c'est pour faire à chacun sa part que je réclame contre cette
+assimilation, que je repousse l'amendement de M. Amilhau, et que je
+maintiens le paragraphe de l'adresse. (_Très-bien!_)
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 19 janvier 1839.--
+
+M. de Lamartine ayant pris, d'une façon générale, l'attaque de
+l'adresse et la défense du cabinet du 15 avril, je répondis:
+
+M. GUIZOT.--Je dois la parole que je prends en ce moment à l'amitié de
+mon honorable collègue, M. Janvier, qui a bien voulu me la céder.
+Avant d'en user pour discuter l'amendement qui vous occupe et le
+paragraphe de l'adresse auquel il correspond, permettez-moi de
+protester très-brièvement, très-modérément, contre un tour bien
+étrange qu'on a essayé plusieurs fois de donner à cette discussion.
+
+On a parlé bien souvent d'ambitions personnelles (_Mouvement_); on a
+voulu expliquer par là la conduite de quelques-uns de mes amis et la
+mienne; et tout à l'heure l'honorable préopinant, non content de cette
+accusation, vient de chercher, à votre adresse et aux démarches des
+membres de votre commission, un autre motif bien plus extraordinaire.
+Nous aurions cherché, pour ressaisir le pouvoir, à ramener des
+circonstances graves, des périls au dedans et au dehors, pour rallier
+une majorité. Messieurs, ceci serait autre chose que de la
+personnalité, autre chose que de l'ambition: ce serait un crime.
+
+_À gauche._--Très-bien! Très-bien!
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, il n'est pas permis, il n'est pas
+parlementaire, il n'est pas loyal...
+
+_Voix nombreuses._--C'est vrai! c'est vrai!
+
+M. THIERS.--Je dis, moi, que c'est déloyal.
+
+M. GUIZOT.--Il n'est pas loyal d'apporter à cette tribune de telles
+paroles. (_Oui! oui! très-bien!_) Il n'est pas loyal de prétendre
+expliquer par des motifs personnels, honteux ou coupables, ce qui
+s'explique naturellement, simplement, par des opinions sincères, par
+le droit de tout membre de cette Chambre.
+
+Nous n'avons eu aucune autre raison de rédiger l'adresse que vous
+discutez, sinon celle-ci: nous trouvons la politique du cabinet
+mauvaise au dedans et au dehors; nous avons cru de notre devoir, comme
+de notre droit, de le dire à la Chambre et au pays, de le dire à la
+couronne à laquelle nous nous adressons, et de nous efforcer de porter
+cette conviction dans la Chambre, dans le pays et dans l'esprit de la
+couronne. Voilà nos motifs, les seuls qui puissent être, je ne dirai
+pas avoués, mais les seuls qui puissent jamais être allégués à cette
+tribune; tout autre est une injure et une calomnie; (_Très-bien!_)
+tout autre est une étrange dérogation aux usages et à la liberté des
+débats de cette Chambre. Croyez-vous qu'il y aurait liberté dans les
+débats de cette Chambre, si on ne pouvait venir ici exprimer son
+opinion, louer ou blâmer, sans être accusé d'ambition personnelle, de
+motifs honteux; sans être accusé de vouloir troubler son pays et
+l'Europe pour ressaisir le pouvoir? Cela serait fatal à la liberté de
+vos discussions et de vos délibérations; cela serait un outrage envers
+nous et un danger pour vous. (_Vifs applaudissements._)
+
+M. BERRYER.--Très-bien! très-bien!
+
+M. GUIZOT.--J'arrive à la question, et je promets à la Chambre que je
+ne m'en écarterai pas un instant.
+
+L'adresse, messieurs, a eu un double but qui était dans notre droit,
+car nous y étions provoqués par le discours de la couronne; l'adresse
+a voulu s'expliquer sur la politique extérieure et intérieure du
+cabinet. Elle l'a fait, de l'aveu de tout le monde, directement,
+nettement, sans ménagements ni détours.
+
+Sur la politique extérieure, qu'est-il arrivé de la discussion qui
+nous occupe depuis tant de jours? Cette discussion a-t-elle donné tort
+à l'adresse?
+
+_Au centre._--Oui! oui!
+
+M. GUIZOT.--C'est ce que je discute en ce moment. Croyez-vous que,
+pour avoir changé tel ou tel paragraphe, pour n'avoir pas approuvé
+l'opinion de votre commission sur telle ou telle question
+particulière, croyez-vous que vous ayez donné une grande marque
+d'adhésion à la politique du cabinet? (_On rit._) Croyez-vous que vous
+lui avez prêté au dehors beaucoup de force et d'appui, quand vous avez
+refusé de déclarer que cette politique avait été digne et gardienne
+fidèle de nos alliances? Non! vous n'avez pas adhéré aux propositions
+de votre commission, mais vous n'avez pas adhéré non plus à la
+politique du cabinet. (_C'est vrai!_)
+
+Permettez-moi de m'en expliquer avec une entière sincérité. Vous
+n'avez pas voulu, je ne dis pas que vous ayez eu tort ou raison, mais
+vous n'avez pas voulu avouer ni désavouer la politique extérieure du
+cabinet; ce que l'adresse vous proposait de faire ouvertement,
+complétement, vous ne l'avez pas fait; mais vous n'avez pas fait non
+plus le contraire.
+
+Je regarde cela comme un grand mal. Je crois qu'il est de l'intérêt
+public, qu'il est de l'intérêt du gouvernement en général, et de la
+dignité de cette Chambre, d'avoir un avis, un avis positif, clair,
+ferme, qui dirige et soutienne le pouvoir, ou qui le change s'il se
+trompe. Vous ne l'avez pas fait quant aux affaires extérieures.
+
+Que vous propose-t-on aujourd'hui, quant à la politique intérieure,
+par l'amendement que vous discutez? Exactement la même chose. On vous
+propose de rester dans la même incertitude, dans la même
+insignifiance, de ne pas vider, quant à la politique intérieure, la
+question qui se débat devant vous, de ne pas mettre un terme à la
+situation que vous portez tous impatiemment.
+
+Permettez-moi de relire l'amendement:
+
+«Nous en sommes convaincus, Sire; l'intime union des pouvoirs,
+agissant dans leurs limites constitutionnelles, peut seule maintenir
+la sécurité du pays et la force de votre gouvernement.»
+
+Je ne ferai pas d'objection à la substitution du mot _agissant_ au mot
+_contenus_. (_Mouvements divers._) J'ai un grand mépris pour les pures
+querelles de mots. (_À gauche_: Très-bien! très-bien!) Je crois que
+celui qui avait été adopté par l'adresse était plus vrai, plus précis,
+constitutionnellement parlant. Mais l'autre dit à peu près la même
+chose, je ne m'en embarrasse pas.
+
+Vous avez fait une autre substitution sur laquelle j'appelle votre
+attention. Vous avez dit: «L'intime union des pouvoirs peut seule
+maintenir la sécurité du pays et la force de votre gouvernement.» Nous
+n'avions pas mis _maintenir_, nous avions mis _fonder_, car nous
+croyons qu'actuellement le gouvernement n'est pas fort. Nous voulions
+autre chose que maintenir la force qui existe aujourd'hui. (_À
+gauche_: Très-bien! très-bien! _Murmures au centre._) Nous ne la
+trouvons pas suffisante. Nous provoquons une union plus intime des
+pouvoirs, pour arriver à une plus grande force dans le gouvernement.
+On vous propose, messieurs, d'en être contents; on vous propose de
+trouver le gouvernement assez fort et les pouvoirs assez intimement
+unis. Nous ne sommes pas de cet avis. (_Mouvements divers._)
+
+Je poursuis:
+
+«Une administration ferme, habile, s'appuyant sur les sentiments
+généreux, aussi jalouse de la dignité de votre trône que du maintien
+des libertés publiques, est le gage le plus sûr de ce concours que
+nous aimons à vous prêter.»
+
+Je trouve cette phrase très-équivoque. (_C'est vrai! c'est vrai!_) La
+nôtre, permettez-moi de vous la rappeler, était claire; il était
+évident que nous n'appliquions pas à l'administration actuelle les
+qualités dont nous parlions; il était évident que nous ne la trouvions
+pas, à un degré suffisant, ferme, habile, faisant respecter au dehors
+la dignité du trône, couvrant le trône de sa responsabilité au dedans;
+il était évident que ce concours, que nous avons tant à coeur de
+prêter à la couronne, nous ne le prêtions pas à l'administration qui
+siége sur ces bancs. (_À gauche:_ Très-bien!) Je le répète, notre
+phrase était claire, la vôtre ne l'est pas.
+
+Trouvez-vous que l'administration actuelle soit suffisamment ferme,
+habile, qu'elle s'appuie suffisamment sur les sentiments généreux, et
+tout le reste? (_Au centre_: Oui! oui!)
+
+Le concours que vous aimez à prêter à la couronne, le prêtez-vous au
+cabinet? (_Au centre:_ Oui! oui!)
+
+Le promettez-vous? (_Oui! oui!_) Nous verrons.
+
+Comment? vous prêtez votre concours, vous le promettez, comme le
+disait tout à l'heure M. Debelleyme, sans conditions? (_Non! non!_)
+Vous l'avez dit. (_À gauche_: Oui! oui!) Vous l'avez dit; vous avez
+dit que vous vous adressiez à la couronne, et que vous lui parliez
+d'un concours sans conditions. Messieurs, c'est à la couronne qu'on
+s'adresse, mais c'est de son cabinet qu'on lui parle. (_Très-bien!_)
+C'est sur le cabinet que la Chambre exprime à la couronne son opinion,
+et à un cabinet quelconque la Chambre ne promet jamais un concours
+sans conditions. (_À gauche:_ Très-bien!... _Interruption au centre._)
+Il faut bien, malgré les interrupteurs et les marques d'impatience,
+que je réponde à ce qui a été dit. (_Agitation._)
+
+Je dis qu'en examinant de près l'amendement, je le trouve équivoque,
+indécis, n'osant pas dire ce qu'il essaye de faire entendre, n'osant
+pas soutenir ouvertement la politique intérieure de l'administration,
+et pourtant voulant le laisser croire.
+
+Messieurs, encore une fois, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors, de
+nos affaires intérieures ou de nos affaires à l'étranger, ce n'est pas
+là une conduite digne de la Chambre, du rôle qui lui appartient dans
+les affaires du pays et de l'influence qu'elle doit y exercer; c'est
+une manière d'éluder les difficultés, de ne pas mettre un terme à la
+situation, et de laisser le mal s'aggraver, quand vous êtes appelés à
+y apporter le remède. S'il y a quelque chose qui ne soit pas
+constitutionnel, qui ne soit pas du gouvernement représentatif, c'est
+cela.
+
+Et, soyez-en sûrs, par là le gouvernement s'affaiblit comme vous; tous
+les pouvoirs s'affaiblissent ensemble par une telle faiblesse, une
+telle indécision. Ce n'est pas là le langage de votre commission, ce
+n'est pas la route dans laquelle elle voulait vous engager, dans
+laquelle elle persiste à marcher.
+
+J'ai examiné l'amendement de M. Debelleyme, je vais répondre
+maintenant à ce qu'on dit du paragraphe de la commission.
+
+Messieurs, au paragraphe de la commission, on fait un seul reproche
+sérieux; je ne m'arrêterai pas aux reproches de détail. Tout s'adresse
+à ces mots: _Couvrant au dedans le trône de sa responsabilité_.
+
+Je me suis déjà expliqué au sujet de ce paragraphe; j'ai déjà dit que,
+pour la responsabilité légale, elle ne manquait jamais; que du moment
+où il y avait des ministres sur ces bancs, la responsabilité légale
+était assurée. Sans doute, s'il s'agissait de quelques-uns de ces
+actes coupables qui mettent en mouvement la juridiction de la Chambre,
+la responsabilité légale serait là, et très-suffisante. Mais il s'agit
+de bien autre chose. L'honorable M. Debelleyme avait l'air de croire
+que cette responsabilité légale et juridique est tout; et il s'est
+demandé quel acte du cabinet, quel acte particulier pouvait avoir
+donné lieu à une telle responsabilité. Il n'y en a aucun. C'est de
+tout autre chose que nous parlons; c'est de la responsabilité
+politique, de la responsabilité morale, de tous les jours, qui agit
+sur les esprits, et fait qu'on perd ou que l'on conserve le pouvoir.
+Ceci est tout autre chose.
+
+Vous invoquez l'inviolabilité de la couronne. Messieurs, il est bien
+étrange que nous nous trouvions en dissentiment à ce sujet; car, quand
+nous avions inséré cette phrase dans l'adresse, c'était pour
+consacrer plus que jamais le principe de l'inviolabilité de la
+couronne, pour lui rendre le plus solennel hommage. Quand est-il né ce
+principe? quand et comment est-il venu au monde? Il est venu au monde
+avec le gouvernement représentatif; c'est au gouvernement
+représentatif que la couronne doit le principe de l'inviolabilité.
+
+M. ODILON BARROT.--Oui! c'est à lui qu'elle le doit.
+
+M. GUIZOT.--Elle le lui doit. Et qu'est-il arrivé dans les pays qui
+ont possédé avant nous le gouvernement représentatif? C'est qu'à
+mesure que le gouvernement représentatif s'est affermi, complété, à
+mesure qu'il a poussé de plus profondes racines, à mesure que le
+pouvoir est devenu plus parlementaire, l'inviolabilité de la couronne
+s'est affermie en même temps. Ouvrez donc, ouvrez l'histoire de nos
+voisins. Ils ont eu un temps comme le nôtre, où les principes du
+gouvernement représentatif étaient encore indécis, incomplets. C'est
+en affermissant, en complétant le gouvernement représentatif que
+l'Angleterre a mis la couronne hors de cause, et qu'elle a pu se
+livrer facilement, généreusement, pour le grand honneur et la grande
+force du pays tout entier, à l'énergie de ses institutions. Voilà ce
+que nous demandons, et pas autre chose. (_Très-bien!_) Comment! du
+respect pour la couronne, pour l'inviolabilité de la couronne! Nous ne
+souffrons pas que personne nous dise qu'il en a plus que nous (_À
+gauche_: Très-bien!); nous ne souffrons pas que personne vienne, comme
+l'a fait tout à l'heure l'honorable M. de Lamartine, introduire la
+couronne dans ces débats. (_Approbation sur les bancs de
+l'opposition._) Dans cette enceinte, messieurs, pour la liberté de vos
+discussions, pour la sûreté de la couronne elle-même, il ne doit pas
+être dit de telles paroles. Quand nous sortons de cette enceinte, tout
+le bien se reporte à la couronne, de quelque façon qu'il ait été fait,
+quelle qu'en ait pu être la source.
+
+Laissez-moi vous rappeler, je vous prie, ce qui s'est passé près de
+nous, lors de cet immense changement que la réforme parlementaire a
+introduit dans le parlement britannique.
+
+Personne n'ignorait que ce changement s'opérait contre l'opinion du
+roi régnant, Guillaume IV; et si quelque membre du parlement s'était
+avisé dans la discussion d'invoquer le nom du roi, l'autorité de la
+couronne, lord Grey se serait récrié à l'instant et aurait réclamé
+l'inviolabilité de la couronne et la liberté des débats.
+
+Qu'arriva-t-il après la réforme obtenue, après le bill sanctionné, au
+milieu du pays en possession de ce nouveau droit? Dans une réunion
+publique, dans un grand banquet, lord Grey reporta à la couronne
+l'honneur de la réforme; lord Grey dit que c'était au roi que ce
+bienfait était dû. Non-seulement lord Grey faisait bien, mais il avait
+raison; tout ce qui se fait de bien dans le gouvernement
+représentatif, la couronne le provoque ou l'accepte; tout ce qui se
+fait de bien doit donc être reporté à la couronne. Mais dans le
+travail du gouvernement, dans le cours de nos débats, elle est
+absente, et nous nous abaisserions nous-mêmes si nous la faisions
+descendre parmi nous. (_Sensation._)
+
+Ainsi, je renvoie à nos adversaires tous leurs reproches! je les leur
+renvoie tous! Oui, c'est dans l'intérêt de la couronne, c'est dans
+l'intérêt de son inviolabilité, c'est dans l'intérêt de son honneur
+que nous venons ici vous demander de fortifier, de compléter,
+d'accepter dans toute son étendue, dans toutes ses conséquences, le
+gouvernement parlementaire. C'est dans l'intérêt de la couronne que
+nous venons nous plaindre que le cabinet actuel ne soit pas assez
+parlementaire.
+
+Et ne croyez pas, quand je parle ainsi, qu'il s'agisse du mérite des
+personnes, du talent de quelques orateurs: pas le moins du monde. Mais
+dans un gouvernement parlementaire, les grandes opinions, les grands
+intérêts qui existent dans le pays, envoient dans cette Chambre, par
+l'élection, leurs représentants naturels, leurs organes, à qui ils
+font quelquefois l'honneur de les appeler leurs chefs; et ainsi
+envoyés, la Chambre présente ces hommes à la couronne. La couronne a
+la pleine liberté de son choix; la couronne n'est pas obligée de
+prendre tel ou tel conseiller; elle n'est pas obligée même de prendre
+ses ministres dans cette Chambre; sa liberté est entière. Mais il y a,
+dans ce monde, de la raison, il y a un intérêt bien entendu; or, la
+raison, l'intérêt bien entendu veulent que la couronne, pour elle-même
+et non pour nous, pour sa propre force et non pour satisfaire notre
+ambition personnelle, appelle auprès d'elle les forces naturelles, les
+forces vivantes du pays, et que toutes les grandes opinions pénètrent
+ainsi régulièrement, tranquillement, constitutionnellement, dans les
+conseils de la couronne. Voilà l'influence de la Chambre.
+
+Il ne s'agit pas de débattre des noms; il ne s'agit pas de savoir s'il
+y a deux, trois, quatre, cinq ministres, plus ou moins, pris dans le
+sein de la Chambre; il s'agit de savoir si l'influence de la Chambre
+pénètre, comme elle le doit, dans le gouvernement. Il s'agit de savoir
+si les deux Chambres, si la Chambre des députés surtout a dans le
+gouvernement, sa part, son influence; influence permanente,
+habituelle, dans la pratique des affaires de tous les jours; influence
+décisive dans les grandes occasions, dans les affaires importantes du
+pays. Voilà le gouvernement représentatif! (_Vive approbation aux
+extrémités._) Voilà le gouvernement des majorités. C'est cela que nous
+demandons; notre adresse n'a pas d'autre sens, mais elle a celui-là,
+elle l'a tout entier, elle l'a jusqu'au bout, sans exception, sans
+restriction.
+
+Nous poursuivrons ce but-là, nous le poursuivrons constamment,
+courageusement. Nous croyons servir et la couronne et le pays en
+marchant dans cette voie; nous respectons immensément la couronne et
+ses prérogatives; nous la voulons inviolable, nous la voulons forte,
+nous la voulons grande, nous la voulons honorée; et quand nous lui
+adressons ces paroles, nous croyons lui apporter de la force, de la
+grandeur, de l'honneur. Si nous pensions que nos paroles dussent
+produire un autre effet, nous nous tairions, messieurs, et je ne
+serais pas monté à cette tribune. (_Vif mouvement d'adhésion à gauche.
+Agitation prolongée._)
+
+
+
+
+XCV
+
+Discussion à l'occasion des interpellations de M. Mauguin sur la
+formation du cabinet après la coalition.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 22 avril 1839.--
+
+
+Le 22 avril, pendant que le ministère intérimaire formé le 31 mars
+était encore seul chargé des affaires, M. Mauguin fit des
+interpellations sur les causes de la prolongation de la crise
+ministérielle et de l'inutilité des efforts tentés pour former un
+cabinet définitif. Les principaux députés qui avaient pris part à la
+coalition furent amenés à expliquer, dans cette circonstance, leur
+conduite, ses motifs et leur position actuelle. Je parlai après M.
+Thiers, en ces termes:
+
+M. GUIZOT.--La Chambre voudra bien, je l'espère, m'accorder un peu de
+silence. J'ai encore la voix très-faible, et il me serait difficile de
+l'élever beaucoup.
+
+L'honorable M. Mauguin, en adressant ses interpellations, a prononcé
+tout à l'heure un mot qui m'a frappé, le mot d'_irrésolution_.
+L'irrésolution en effet, à mon avis, joue un grand rôle dans notre
+situation. (_C'est vrai!_) À considérer les choses d'une manière tout
+à fait impartiale, et en n'imputant à aucun mauvais motif les embarras
+qui pèsent sur nous, je les rapporte à deux causes: le balancement des
+partis et l'irrésolution des hommes. Personne ne peut se dissimuler
+qu'aujourd'hui, dans cette Chambre, les forces des partis sont à peu
+près égales. La Chambre, toutes les fois qu'elle y est appelée par la
+nature des questions, se coupe à peu près en deux moitiés. De là,
+messieurs, soit par la faiblesse de notre nature, soit par la force de
+la situation, une grande irrésolution parmi nous. Il semble que tout
+le monde veuille ménager toutes les chances, que chacun craigne d'être
+dupe, ou du moins de le paraître. C'est là un grand mal; il faut
+prendre son parti; il faut que la situation de chacun, non-seulement
+dans le passé, mais dans l'avenir, soit nette et complète. C'est ce
+que j'essayerai de faire pour mon compte, avec la même modération, la
+même convenance parfaite dont les préopinants, et notamment
+l'honorable M. Thiers, viennent de donner l'exemple.
+
+Comme lui, et plus que lui, d'après ce qu'il vient de dire en
+remontant à cette tribune, je n'ai point eu l'honneur d'être chargé de
+former un cabinet. J'ajoute que si j'avais été appelé par la couronne
+à cet honneur, je l'aurais décliné. (_Sensation._) Dans la situation
+que m'a faite, à mes amis et à moi, ce qui s'est passé depuis trois
+mois, depuis la discussion de l'adresse, nous ne saurions être appelés
+à former un cabinet. Par des causes sur lesquelles je ne reviendrai
+pas, mais qui sont au vu de tout le monde, je me suis trouvé séparé,
+dans une certaine mesure, de ce que je puis appeler l'armée à laquelle
+j'appartenais. (_Mouvements divers._) Il ne m'appartient point, en ce
+moment, de me porter fort pour elle; il ne m'appartient point d'en
+disposer comme on dispose politiquement de ses amis. Je puis
+aujourd'hui, selon ce qui me paraît convenable et utile à l'intérêt
+public, entrer dans telle ou telle combinaison; je puis prêter mon
+concours à tel ou tel cabinet. Je ne saurais être mis en demeure d'en
+former un, et je répète que, si j'avais l'honneur d'y être appelé, je
+le déclinerais. (_Nouveau mouvement._)
+
+Cela posé, je dois rendre compte à la Chambre, comme l'ont fait les
+préopinants, des combinaisons auxquelles j'ai pu prendre part, et des
+motifs qui ont réglé ma conduite.
+
+Immédiatement après les élections, la première combinaison dont on a
+parlé, et je pourrais dire qui m'a été proposée par l'honorable M.
+Thiers lui-même, c'était le ministère de grande coalition.
+(_Mouvement._)
+
+Je tiens à faire connaître à la Chambre, d'une manière exacte et
+complète, les faits auxquels j'ai pris part.
+
+Le ministère de grande coalition, c'est-à-dire un ministère dans
+lequel M. Thiers, M. Odilon Barrot et moi entrerions également.
+
+Je n'ai pas cru pouvoir prendre part à une telle combinaison, et si je
+ne me trompe, l'honorable M. Odilon Barrot en a pensé comme moi. (_M.
+Odilon Barrot fait un signe d'adhésion._) Dans la coalition, nous
+avions fait avec grand soin, l'un et l'autre, la réserve de nos
+principes et de nos antécédents distincts. Si, après le succès de la
+coalition, nous avions paru ne tenir aucun compte de cette différence,
+que nous avions nous-mêmes si clairement établie, tous les reproches
+qui avaient été adressés à la coalition seraient devenus légitimes; on
+aurait dit avec raison que nous sacrifiions à notre ambition
+personnelle des principes et des antécédents dont la diversité était
+évidente: ni lui ni moi n'avons voulu donner à ce reproche le moindre
+prétexte.
+
+Un tel cabinet n'aurait été possible qu'autant que, sur le fond des
+choses, sur la manière de gouverner ensemble, nous nous serions
+réellement entendus: si nous avions été d'accord au fond, nous aurions
+pu passer par-dessus l'inconvénient d'une mauvaise apparence, pour
+donner à la coalition le grand résultat d'un ministère complet. Mais
+nous savions qu'il y avait entre nous des différences considérables
+qui se reproduiraient d'autant plus que nous serions ensemble au
+pouvoir, et que si nous siégions ensemble sur ces bancs pour avoir
+cherché une union trop intime, notre dissidence n'en éclaterait que
+plus tôt et plus complétement.
+
+Cette première combinaison fut donc de suite écartée.
+
+Vient la seconde dont l'honorable M. Thiers a parlé, une combinaison
+qui formerait un cabinet des deux centres, des amis de l'honorable M.
+Thiers et des miens, et qui, en même temps, porterait M. Odilon Barrot
+à la présidence de cette Chambre.
+
+J'acceptai alors le double principe de cette combinaison. Je ne
+pouvais avoir aucune objection à la formation d'un cabinet des deux
+centres: c'était le but qu'au su de tout le monde je poursuivais
+depuis longtemps. Quant à la candidature de M. Odilon Barrot au
+fauteuil, le lendemain des élections, après la grande bataille
+parlementaire électorale que nous venions de livrer ensemble, un tel
+fait me paraissait possible et naturel; je dis plus, il me paraissait
+bon en lui-même: malgré la diversité de nos idées et de nos
+situations, de grands et heureux rapprochements s'étaient opérés dans
+les esprits; beaucoup de préventions, de passions paraissaient
+dissipées, apaisées; il était bon d'en donner une preuve éclatante; il
+était bon de fournir à tous les membres de l'ancienne opposition qui
+voudraient se rapprocher du gouvernement une occasion et un motif de
+le faire naturellement et honorablement.
+
+J'acceptai donc, je le répète, les deux principes de la combinaison.
+Mais quand on en vint à l'examiner de plus près, une grave difficulté
+se manifesta; on nous proposa à mes amis et à moi deux portefeuilles,
+sur dix qu'on se proposait d'avoir dans le cabinet. Cela n'éleva de
+notre part aucune objection; nos prétentions, quant au nombre, étaient
+certainement très-modérées. (_Mouvement. Écoutez! écoutez!_) Mais les
+deux départements ministériels qui nous furent proposés étaient des
+départements non politiques, des départements qui ne nous donnaient,
+dans le gouvernement proprement dit, aucune part directe et efficace.
+Ce fut là, pour mon compte, ce que je ne pus admettre. Le principe
+d'un cabinet des deux centres, à mon avis, c'est la participation
+égale de l'un et de l'autre au pouvoir politique. Cela m'a toujours
+paru exigé et par la dignité des personnes et par la dignité des
+partis; et je donne ici à ce mot _parti_ son sens le plus innocent, le
+plus légitime. Il m'a toujours paru que, sans la participation au
+pouvoir politique, sans une action réelle, directe, sur les grandes
+affaires du pays, on servait dans un cabinet, mais on n'était pas du
+gouvernement. Ma dignité, je le répète, ma dignité personnelle et
+celle de mon parti me décidèrent donc à demander le département de
+l'intérieur, pendant que l'honorable M. Thiers, avec une persévérance
+que je suis loin de désapprouver, dans l'intérêt de son honneur
+personnel et de la politique qu'il affectionne, demandait le
+département des affaires étrangères. Nous avions je ne dirai pas
+seulement le droit, mais le devoir d'insister sur une demande de même
+nature.
+
+Un autre motif encore me déterminait. Je le disais tout à l'heure, je
+me suis trouvé, par la discussion de l'adresse et par les élections,
+séparé d'une partie des hommes avec lesquels j'ai marché pendant
+longtemps; mais quoique séparé d'eux, je me suis toujours cru en
+devoir de faire, aux principes et au parti conservateur dans le
+gouvernement, la position et les garanties auxquelles ils me
+paraissent avoir droit.
+
+L'honorable M. Thiers, l'honorable M. Odilon Barrot, et toutes les
+personnes entre lesquelles cette question s'est agitée à cette époque,
+ne me démentiront pas quand je dirai que c'est là un des motifs, et un
+des motifs principaux que j'ai allégués pour mon insistance sur le
+département de l'intérieur.
+
+Cette insistance fut repoussée. La combinaison qui donnait à
+l'honorable M. Duchâtel et à moi deux départements, dont le
+département de l'intérieur était l'un, échoua, non, pas de notre fait,
+mais par le refus des personnes avec qui elle se discutait.
+
+On me permettra de dire ici les conséquences que je tirai de ce
+refus, que j'en tirai sans aucune espèce d'animosité ni d'humeur, et
+je n'en apporte pas davantage en en parlant. D'abord il me parut
+évident que l'ancienne opposition, la gauche, pour parler le langage
+vulgaire, conservait à notre égard, à l'égard de mes amis et au mien,
+certaines préventions... (_Rumeur_), certaines dispositions qui
+l'empêchaient de voir avec confiance une portion considérable du
+pouvoir politique entre nos mains.
+
+Je le trouve parfaitement simple; je ne lui en fais aucun reproche:
+c'est un fait seulement que je relève.
+
+En voici un second qui me parut également démontré par le mauvais
+succès de la combinaison que je raconte: c'est que l'ancienne
+opposition avait, quant à la manière dont le cabinet devait être
+constitué, quant à la base sur laquelle il devait reposer, des idées
+que, pour mon compte, je trouvais trop exclusives, non-seulement à mon
+égard et à l'égard de mes amis, mais encore à l'égard de cette portion
+considérable de la Chambre que les élections avaient renvoyée dans
+cette enceinte, et qui s'appelle le parti conservateur. Il me parut
+évident que l'ancienne opposition ne se faisait pas une idée juste de
+l'état général des choses et des nécessités de gouvernement, qu'elle
+voulait faire reposer le pouvoir sur une base trop étroite et former
+le cabinet d'après des combinaisons trop exclusives.
+
+Comme de raison, ces deux faits ont agi sur moi, et j'en ai tenu
+compte dans la suite des combinaisons dont j'ai à entretenir la
+Chambre.
+
+J'ajoute en passant qu'ayant eu, pendant que ces combinaisons
+s'agitaient, l'honneur d'être appelé deux fois, si je ne me trompe,
+auprès de la couronne, je lui ai tenu exactement le langage qui
+réglait ma conduite dans les combinaisons dont il s'agit; ce que je
+pratiquais dans les négociations parlementaires, je l'ai conseillé à
+la couronne, et j'ajoute que je l'ai trouvée ayant son avis, sans nul
+doute, sur ce qu'il y avait à faire, sur les combinaisons désirables,
+ayant, dis-je, son avis, son désir, et disposée à employer les moyens
+constitutionnels qui sont entre ses mains pour faire prévaloir son
+avis et son désir, comme c'est son droit et son devoir, mais en même
+temps parfaitement décidée à ne rien refuser, choses et personnes, de
+ce que le voeu bien constaté des Chambres et du pays paraîtrait
+exiger. (_Très-bien!_)
+
+Et ici je prie la Chambre de permettre que j'insiste un moment, car il
+y a une vérité importante qui, non-seulement aujourd'hui mais dans
+toutes les conversations et les discussions à ce sujet, m'a paru trop
+souvent oubliée. Il est très-naturel, très-légitime, que sur les
+formations de cabinet, sur l'attribution des départements ministériels
+à tel ou tel parti, à telle ou telle personne, comme sur toutes les
+autres questions politiques, la couronne ait son opinion et son voeu.
+Il est très-naturel et très-légitime qu'elle s'applique, par les
+moyens et dans les limites constitutionnelles, à faire prévaloir son
+opinion et son voeu, pourvu que, lorsqu'une fois le voeu des Chambres
+et du pays est bien constaté, lorsqu'une combinaison est évidemment
+appelée par ce voeu, la couronne n'y oppose pas d'obstacles, et qu'en
+se réservant la liberté de son opinion, elle s'y prête loyalement et
+sincèrement. Voilà ce qu'on a droit d'attendre d'elle, rien de moins,
+rien de plus.
+
+La seconde combinaison dont je viens de parler ayant échoué, toutes
+celles qui ont été tentées pendant près de quinze jours nous ont été
+étrangères, à mes amis et à moi. Elles s'agitaient dans les limites du
+centre gauche.
+
+Tout le monde nous rendra, à mes amis et à moi, cette justice, que
+nous n'avons cherché à apporter aucun obstacle, aucune entrave à la
+réussite de ces combinaisons. Nous nous sommes renfermés dans
+l'inaction et le silence le plus complet. J'ai poussé le scrupule à ce
+point d'interdire à la portion de la presse sur laquelle j'avais
+quelque action, tout effort, toute parole. Pendant tout ce temps-là,
+elle n'a fait aucune observation, rapporté aucun fait, élevé aucune
+objection. Je tenais essentiellement à ce qu'il fût évident que nous
+ne voulions susciter aucun embarras à aucune des combinaisons
+auxquelles nous étions étrangers.
+
+Ces combinaisons n'ont pas réussi.
+
+On en est venu alors à penser que le département de l'intérieur
+pouvait être accordé à mon parti et à moi-même. Une nouvelle
+combinaison s'est ouverte, dans laquelle, en effet, on nous a proposé
+d'entrer avec le département de l'intérieur entre mes mains.
+
+On y a apporté, comme l'honorable M. Thiers le rappelait tout à
+l'heure, on y a apporté une condition: on a demandé que le cabinet
+adoptât la candidature de l'honorable M. Odilon Barrot à la
+présidence; non-seulement sa candidature, mais cette candidature
+présentée comme question de cabinet; c'est-à-dire que le cabinet
+aurait été contraint, engagé à se retirer si M. Odilon Barrot ne
+réussissait pas.
+
+Sur cette question-là, et sur celle-là seulement, je prie la Chambre
+de le remarquer, sur cette question-là seulement l'honorable M.
+Duchâtel et moi nous avons refusé de nous engager.
+
+Sur le fond de la proposition en elle-même, sur la question de savoir
+si en effet le cabinet porterait M. Odilon Barrot à la présidence de
+la Chambre, rien n'a été convenu, rien n'a été accepté ni refusé. Nous
+n'avons discuté que la question préjudicielle, celle de savoir si on
+ferait de la candidature de M. Odilon Barrot, dans le cas où elle
+serait adoptée, une question de cabinet. Nous nous y sommes refusés.
+
+Voici nos raisons.
+
+Faire de la présidence de M. Odilon Barrot une question de cabinet,
+c'était mettre beaucoup de membres de cette portion de la Chambre qui
+s'appelle le parti conservateur dans une situation très-difficile;
+c'était les mettre dans la nécessité ou d'accepter un candidat qui ne
+correspondait pas à leurs opinions, ou de renverser le nouveau
+cabinet. C'était leur imposer d'une façon violente la candidature de
+M. Odilon Barrot.
+
+Je n'ai pas pensé que cela convînt à mes rapports avec cette portion
+de la Chambre; je n'ai pas pensé que ce fût la traiter avec assez de
+considération et d'égards.
+
+J'ajoute une seconde réflexion: accepter comme question de cabinet la
+candidature de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire déclarer qu'on se
+retirerait s'il n'était pas nommé, c'était passer dans les rangs de la
+gauche; c'était contracter avec la gauche cette alliance à la vie et à
+la mort qui fait le lien puissant et véritable des partis. Je ne
+pouvais pas, je ne voulais pas faire cela.
+
+Il y a, messieurs, des rapprochements, il y a des alliances
+très-légitimes, très-honorables, dans un but spécial bien déterminé,
+quand on n'abandonne d'ailleurs ni ses principes ni son drapeau. C'est
+ce qui est arrivé dans la coalition. (_Rumeurs diverses._)
+
+Mais changer de principes et de situation, passer définitivement d'un
+camp dans un autre, cela n'est jamais légitime ni honorable.
+(_Approbation._) Quand on reconnaît qu'on s'est trompé, qu'on a eu
+tort, quand on se repent, quand on vient, comme l'a fait une fois M.
+le duc Matthieu de Montmorency, à cette tribune, reconnaître ses
+erreurs, désavouer son passé, à la bonne heure; il n'y a rien là que
+de parfaitement honorable, rien que de très-beau même peut-être; mais
+quand on ne croit pas s'être trompé, quand on ne se repent pas, quand
+on ne désavoue rien de son passé, quand on a soigneusement réservé
+tous ses principes et tous ses précédents, après cela, messieurs,
+changer de camp, de situation, passer à un autre parti, cela eût été
+déshonorant. Messieurs, je l'ai refusé absolument.
+
+Voilà, messieurs, quant aux faits auxquels j'ai été appelé à prendre
+part, voilà les détails dans lesquels il m'est permis d'entrer avec la
+Chambre. Si d'autres idées, d'autres tentatives de combinaisons ont pu
+être traitées dans la conversation, elles n'ont jamais acquis de
+consistance et n'ont jamais été assez près de l'exécution pour qu'il
+soit convenable d'en entretenir la Chambre.
+
+Je pourrais en rester là, messieurs; j'ai rendu à la Chambre un compte
+fidèle de ce que nous avons fait mes amis et moi, et des motifs qui
+nous ont déterminés. Mais la situation est trop grave, elle pèse trop
+sur nous tous, pour que je descende de cette tribune sans dire
+quelques mots, non-seulement de ce que j'ai fait, mais de ce qui me
+paraît possible et bon à faire aujourd'hui... (_Écoutez! écoutez!_)
+
+Il est clair, d'après ce que j'ai eu l'honneur de dire à la Chambre,
+et tout ce qui lui a été raconté par les honorables préopinants, il
+est clair qu'il n'y a aujourd'hui que deux combinaisons sérieusement
+possibles, et desquelles puisse sortir un véritable cabinet: ou bien
+un cabinet du centre gauche, avoué et appuyé par la gauche; ou bien un
+cabinet des deux centres. (_Mouvement._) On peut se débattre, on peut
+vouloir éluder la réalité; mais, d'après tout ce qui s'est dit, il est
+évident que nous avons été ballottés de l'une à l'autre de ces
+combinaisons, et que toutes celles qui ont été tentées rentrent dans
+l'une ou dans l'autre de ces deux là.
+
+Permettez-moi de dire mon avis sur toutes les deux.
+
+Un cabinet du centre gauche avoué et appuyé par la gauche, je le
+comprends. J'ignore s'il aurait la majorité dans cette Chambre, quelle
+serait cette majorité; mais les choses en sont évidemment à ce point
+qu'on peut très-bien se proposer un tel but.
+
+Il aurait pourtant, à mon avis, de très-fâcheux résultats, et les
+voici.
+
+D'abord, un tel cabinet divise le parti gouvernemental; il en laisse
+une grande portion en dehors du pouvoir et de ses amis permanents.
+Cela est très-grave dans notre situation. Notre gouvernement de
+Juillet a bien des ennemis; pour se défendre contre eux, il n'a pas
+trop de tous ses amis.
+
+Les amis du gouvernement de Juillet, je demande pardon de répéter un
+mot qu'il m'est souvent arrivé de prononcer dans cette Chambre, les
+vrais, les solides, les puissants amis du gouvernement de Juillet,
+c'est toute la portion élevée, éclairée, aisée, indépendante, de la
+classe moyenne. (_Mouvement._) Voilà la force du gouvernement de
+Juillet, voilà ses racines... (_Bruit._)
+
+N'abusez pas de mes paroles. Je ne dis pas qu'il n'en ait pas
+ailleurs, qu'il n'en ait pas dans le pays tout entier, dans toutes les
+classes, dans le peuple proprement dit; je dis seulement que, dans la
+vie politique, dans la conduite des affaires, dans les débats des
+pouvoirs entre eux, c'est sur la portion élevée, éclairée,
+indépendante de la classe moyenne que le gouvernement de Juillet
+s'appuie essentiellement; c'est avec elle qu'il gouverne contre ses
+adversaires de tout genre, contre les amis de l'ancien ordre de
+choses, contre les amis d'une démocratie prématurée et excessive.
+(_Nouveau mouvement._)
+
+Trouvez-vous, messieurs, que ce soit un petit inconvénient, pour une
+combinaison de cabinet, de diviser les amis du gouvernement de
+Juillet, de laisser une portion considérable de la classe
+gouvernementale en dehors de cette combinaison? Moi je trouve cet
+inconvénient-là immense, d'autant plus grand que l'appui que vous
+voulez donner à cette combinaison, l'appui de l'ancienne opposition,
+d'une partie considérable au moins de l'ancienne opposition, ne vaut
+pas celui que vous lui faites perdre. Vous ne vous offenserez pas de
+mes paroles, car vous êtes sûrs qu'elles sont l'expression sincère et
+sérieuse de ma pensée. À mon avis, messieurs, dans l'ancienne
+opposition, dans la portion même la plus disposée à soutenir le
+cabinet du centre gauche, il y a bien moins d'esprit de gouvernement
+que dans la partie de cette Chambre dont le cabinet se trouverait
+séparé. (_Exclamation à gauche. Interruption._)
+
+Messieurs, on ne peut pas, permettez-moi de vous le dire, on ne peut
+pas occuper en même temps toutes les situations, avoir en même temps
+tous les mérites; on ne peut pas être en même temps les promoteurs
+habituels du principe populaire, principe très-noble, très-légitime,
+mais qui n'est pas le seul principe social; on ne peut pas, dis-je,
+être en même temps les promoteurs habituels du principe populaire, et
+les appuis permanents du pouvoir. (_Nouvelle interruption._) Cela ne
+s'est jamais vu en ce monde. Permettez-moi une observation à l'appui
+de ce que je dis. Depuis que j'ai l'honneur de siéger dans cette
+Chambre, il ne m'est jamais arrivé de dire le moindre mal de la
+presse; je puis en appeler au souvenir de tous les membres de cette
+Chambre; jamais je n'ai dit un mot contre la presse.
+
+_Un membre, à gauche._--Mais vous avez fait des lois pour la
+bâillonner!
+
+M. GUIZOT.--Cependant nous avons évidemment, vous et moi, des idées
+très-différentes sur les droits et la puissance que la presse doit
+exercer. Pour mon compte, je la trouve très-bonne comme contrôle du
+gouvernement; je trouve très-bon qu'elle exerce de l'influence sur le
+public, et par le public sur le pouvoir; mais je trouverais sa
+domination, son influence prépondérante sur le gouvernement, sur le
+cabinet, détestable; je suis convaincu que des hommes politiques qui
+se trouveraient dans un cabinet et qui accorderaient à la presse, sur
+leurs idées, sur leurs résolutions, une influence prépondérante,
+dominante, seraient de très-mauvais ministres.
+
+M. ODILON BARROT.--C'est vrai! nous en convenons tous!
+
+M. GUIZOT.--Eh bien, je suis convaincu, je me trompe peut-être, mais
+je suis également convaincu que, de ce côté de la Chambre, dans
+l'ancienne opposition, la presse exerce une influence trop
+prépondérante...
+
+_Un membre, à gauche._--On ne la subventionne pas!
+
+M. GUIZOT.--Je n'ai voulu dire aucun mal de la presse; je ne m'occupe
+ni de la presse subventionnée ni de la presse libre; c'est de la
+presse libre que je parle maintenant. Eh bien, c'est de celle-là que
+je dis que, dans ma conviction, elle exercerait sur le gouvernement,
+si le gouvernement avait pour appui fondamental ce côté de la Chambre,
+une influence excessive et contraire aux véritables intérêts du pays.
+
+Je ne dis cela, messieurs, que pour montrer par quelles raisons il ne
+me paraît pas bon que l'ancienne opposition, que le côté gauche soit
+le point d'appui essentiel, le véritable camp du gouvernement et du
+cabinet.
+
+J'ajouterai, et je demande encore, comme je le faisais en commençant,
+je demande qu'on ne s'offense point de mes paroles; j'ajouterai que je
+crois que le pays pense comme moi. (_Murmures à gauche._)
+
+L'opposition, messieurs, a pour elle beaucoup d'instincts, beaucoup
+d'idées du pays, d'idées vraies et fausses, de sentiments bons et
+mauvais, elle a des racines profondes, elle a une vraie puissance dans
+le pays. Eh bien, je suis convaincu que ce même pays n'a pas dans
+l'opposition assez de confiance pour la voir sans crainte approcher du
+pouvoir. Je suis convaincu que, s'il voyait l'opposition au pouvoir ou
+près du pouvoir, ce même pays serait inquiet, très-inquiet
+(_Réclamations à gauche_), inquiet pour l'ordre, inquiet pour la paix,
+inquiet pour des révolutions futures; j'en suis convaincu!
+
+Vous comprenez dès lors pourquoi un cabinet centre gauche avoué, et
+appuyé principalement par la gauche, ne me paraît pas bon; pourquoi,
+en ce qui me touche, il me serait impossible, non-seulement de m'y
+associer, mais de le voir se former sans quelque inquiétude, et de ne
+pas me trouver vis-à-vis de cette combinaison dans un état
+d'observation et d'un peu de méfiance.
+
+Je pense tout autrement d'un cabinet des deux centres. (_Rumeur
+prolongée._)
+
+Cette combinaison, messieurs, me paraît avoir pour résultat de rallier
+tout le parti gouvernemental, dans la portion la plus conservatrice
+comme dans la portion la plus libérale. Elle me paraît avoir pour
+résultat de donner des garanties efficaces, des garanties réelles,
+d'une part, aux intérêts de l'ordre, aux intérêts de la paix, d'autre
+part aux intérêts de la liberté, aux intérêts du progrès. Et ces
+garanties, la combinaison d'un ministère des deux centres les donne en
+outre d'une manière honorable pour tout le monde. (_Mouvement._)
+
+Quand un cabinet du centre gauche parle de cette portion de la Chambre
+qui appartient essentiellement aux principes conservateurs, il dit, il
+est obligé de dire qu'il l'aura pour lui. Il sait parfaitement qu'on
+ne peut guère s'en passer, qu'un gouvernement est tenu d'avoir son
+appui, au moins en très-grande partie et dans la plupart des
+occasions. Que dit-on alors? Qu'il n'y a pas à s'en inquiéter, que
+cette portion de la Chambre suivra, qu'elle suit de toute nécessité le
+gouvernement, qu'elle vote toujours pour le gouvernement. Je ne veux,
+messieurs, rappeler aucun mot offensant; mais vous savez bien qu'on
+dit cela, et qu'on est obligé de le dire.
+
+Messieurs, ce n'est pas là une bonne situation, une situation qu'un
+gouvernement doive faire à aucune portion de ses amis. (_C'est vrai!_)
+
+Un gouvernement doit avoir des amis qui soient ses amis parce qu'ils
+pensent comme lui, parce qu'ils le croient bon, parce qu'ils désirent
+son succès, et non parce qu'ils le subissent.
+
+Un gouvernement doit aimer et respecter ses amis, pour être aimé et
+respecté par eux; à cette seule condition il y a un parti vraiment
+gouvernemental, à cette seule condition un gouvernement est aimé et
+soutenu. (_Très-bien! très-bien!_) Ne croyez pas que le cabinet soit
+aimé et soutenu par des hommes qui, pour ne pas troubler le pays, se
+voient forcés de voter pour lui, qui sont en quelque sorte des serfs
+attachés à une glèbe qui leur déplaît. (_Rumeurs._)
+
+Comment, messieurs, vous vous étonnez! mais ce que je dis là, c'est ce
+qui a été dit cent fois sur les bancs, dans les couloirs de cette
+Chambre. Je ne l'admets point; je veux que le parti du gouvernement
+soit à lui par sa pensée, par sa conviction, par sa volonté, et non
+par une nécessité fatale et précaire. Le cabinet des deux centres est
+le seul qui atteigne ce but, c'est le seul qui fasse, à toutes les
+fractions du parti gouvernemental, une situation également acceptable
+et honorable.
+
+Encore une dernière considération; celle-ci correspond aux nécessités
+et aux convenances de notre situation du moment.
+
+Je me servirai encore ici des mots dont on se sert habituellement,
+mais sans intention offensante pour qui que ce soit.
+
+Le parti parlementaire se trouve séparé d'une grande portion du parti
+conservateur. À mon avis, le parti conservateur s'est trompé
+(_Mouvement_); à mon avis, dis-je (et j'ai bien le droit de le dire
+aujourd'hui, car toute ma conduite a été gouvernée par cette
+conviction depuis trois mois), à mon avis, le parti conservateur s'est
+trompé.
+
+Il n'a pas bien jugé la situation du pays et la sienne propre; je n'ai
+pas eu une autre raison du me séparer de lui dans cette solennelle
+occasion.
+
+Eh bien, aujourd'hui, messieurs, le parti parlementaire a réussi; il a
+renversé le ministère du 15 avril, il a gagné la bataille électorale;
+il est en état d'empêcher, dans cette Chambre, le succès de toute
+combinaison ministérielle analogue à celle du 15 avril. Si une
+pareille combinaison se reproduisait, je suis convaincu que le parti
+parlementaire ne se manquerait point à lui-même.
+
+Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; quand une
+victoire a été remportée, on a autre chose à faire que de continuer la
+guerre; ce qui est à faire aujourd'hui, pour le parti parlementaire
+comme pour nous tous, c'est de constituer un gouvernement, c'est du
+refaire un cabinet, c'est de gouverner vraiment le pays: eh bien, le
+parti parlementaire ne peut faire cela, ne peut le faire efficacement,
+honorablement, sûrement pour le pays, qu'autant qu'il ralliera et
+ralliera honorablement la portion la plus considérable, sinon tout, et
+je voudrais bien dire tout, mais la portion la plus considérable du
+parti conservateur. (_Mouvement._) Cela est imposé au parti
+parlementaire comme bonne conduite, comme nécessité de situation. Il
+faut qu'il le fasse, sans quoi toutes ses tentatives, toutes ses
+mesures, seront sans force et sans durée. Eh bien, je n'hésite pas à
+le dire, un ministère des deux centres est le seul qui puisse
+atteindre ce but; c'est le seul qui donne une satisfaction, une
+satisfaction raisonnable et légitime au parti parlementaire, et qui,
+en même temps, ait des chances de rallier efficacement le parti
+conservateur.
+
+Voilà pourquoi, messieurs, j'ai toujours désiré et poursuivi ce
+but-là; je ne cesserai pas de le poursuivre, quelles que soient les
+difficultés, quelles que soient les chances momentanées de succès ou
+de revers. Il est dans ma nature, permettez-moi de le dire, de ne pas
+me décourager aisément. Je crois qu'il est d'une bonne conduite, d'une
+conduite sage et patriotique, pour la Chambre elle-même, de poursuivre
+ce même dessein, de ne pas s'effrayer des difficultés, de ne pas se
+décourager par les obstacles, de ne pas s'inquiéter des retards. Pour
+mon compte, je ne veux pas d'un ministère à tout prix; et quelle que
+soit la gravité de la crise qui pèse sur nous, je ne suis pas
+tellement pressé de la voir finir que je veuille lui sacrifier le seul
+cabinet qui me paraisse bon et sérieusement possible aujourd'hui.
+(_Très-bien!_)
+
+J'engage donc, et avec une profonde conviction, j'engage la Chambre,
+sans se laisser alarmer, à se rendre bien compte du but qu'il est
+utile et patriotique de poursuivre; et, quand une fois elle sera
+convaincue, si elle est convaincue, je l'engage à poursuivre ce but
+obstinément, patiemment; comme le but est raisonnable, à mon avis,
+comme il est d'accord avec les vrais et réels intérêts du pays, nous
+pouvons espérer de l'atteindre: la persévérance seule mène au succès.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+
+Le lendemain 23 avril, M. Odilon Barrot ayant répondu à ce discours,
+je lui répliquai dans les termes suivants:
+
+M. GUIZOT.--La Chambre me croira sans peine quand je dirai que
+personne n'est plus pressé que moi de mettre fin à ce débat; je ne le
+prolongerai donc pas longtemps. Cependant, j'ai besoin de répondre
+quelques mots à l'honorable préopinant; ils auront pour unique objet
+de rétablir dans leur parfaite vérité ma pensée et mon intention, que
+je ne saurais reconnaître dans le tableau qu'il vient d'en faire.
+
+Je commence par repousser tout ce qu'il a dit d'un mandat que j'aurais
+voulu m'arroger, d'une situation que j'aurais voulu reprendre
+vis-à-vis telle ou telle portion de cette Chambre. En répondant tout à
+l'heure à l'honorable M. de Lamartine, je crois avoir répondu aussi
+d'avance à M. Odilon Barrot. Je ne me suis arrogé aucun mandat, je
+n'ai prétendu changer la situation de personne, ni reprendre moi-même
+une situation différente de celle que j'avais avant-hier. J'ai dit ma
+pensée, ma pensée tout entière sur une situation difficile, qui nous
+préoccupe tous, et sur laquelle je me suis expliqué le premier
+complétement et sans détour. Je répète que je n'ai eu nul autre
+dessein.
+
+J'écarte donc complétement ce premier reproche de l'honorable
+préopinant. J'aborde le second. Il m'a accusé d'avoir ressuscité nos
+vieilles querelles; j'avoue que le reproche m'a étonné: je croyais
+avoir parlé hier, soit en m'adressant à ce côté de la Chambre, soit
+dans toute autre occasion, avec une modération irrécusable; telle
+avait été du moins ma bien sincère intention. Que l'honorable M.
+Odilon Barrot me permette donc de répudier les mots dont il s'est
+servi tout à l'heure: «parti antipathique au gouvernement, parti
+favorable au désordre.» Je n'ai rien dit de pareil de lui et de ses
+amis, rien qui en approche; je puis rappeler mes expressions: j'ai dit
+qu'à mon avis, dans cette portion de la Chambre, il y avait moins
+d'esprit de gouvernement que dans telle autre. (_Mouvement._)
+
+En conscience, messieurs, il est impossible que nos susceptibilités,
+les uns envers les autres aillent à ce point, qu'il soit impossible de
+tenir un tel langage sans être accusé de vouloir ressusciter de
+vieilles querelles, de vouloir donner l'exclusion à tout un parti, de
+le mettre au ban du pays, de le considérer comme antipathique au
+gouvernement. J'en appelle à tous ceux qui m'ont entendu hier; je n'ai
+rien dit de semblable. Je repousse absolument cette exagération de
+langage, parce qu'elle dénature tout à fait ma pensée et mon
+intention. Non; je n'ai entendu ressusciter aucune vieille querelle:
+j'ai entendu rester ce que j'étais, comme l'honorable M. Odilon Barrot
+a voulu le faire lui-même tout à l'heure. Que M. Odilon Barrot se
+rappelle la discussion de l'adresse; qu'il se rappelle avec quel soin,
+et, j'ose dire, avec quelle probité nous avons, lui et moi, maintenu
+nos principes, nos sentiments, nos antécédents. Eh bien, qu'ai-je fait
+aujourd'hui, qu'ai-je fait hier après toutes ces réserves, sinon de
+reprendre purement et simplement ma position telle qu'elle était avant
+la coalition, de la reprendre simplement, rien de moins, rien de plus?
+Je n'ai parlé, je le répète, d'aucun de nos anciens débats; je n'ai
+ressuscité aucune querelle; je suis resté fidèle à moi-même dans mes
+rapports avec les diverses portions de cette Chambre, dans l'opinion
+que je me suis formée de chacune d'elles, dans mes intentions
+politiques; je suis resté fidèle à ce que j'ai été toujours et à
+toutes les réserves que j'ai faites pendant le débat de l'adresse et
+pendant la durée de la coalition; je le répète, rien de moins, rien de
+plus.
+
+On m'accuse de vouloir donner l'exclusion (l'exclusion du pouvoir
+apparemment, car c'est de celle-là qu'il s'agit) à tout un parti
+politique; mais il me semble que l'honorable M. Barrot lui-même tout à
+l'heure a dit, ce qu'il avait dit souvent, que le temps de son opinion
+n'était pas venu, que le temps de son parti, pour prendre et exercer
+le pouvoir, n'était pas encore là. Je n'ai rien dit de plus; je le
+pense, en effet; je ne sais si ce temps-là viendra jamais, je suis
+loin de l'affirmer; ce que je pense, c'est qu'il n'est pas venu.
+
+L'honorable M. Odilon Barrot parle d'exclusion: il sait mieux que
+personne que son parti, malgré ce qu'il disait tout à l'heure, a
+entendu nous exclure, nous, mes amis et moi; car, en vérité, je ne
+saurais accepter l'espèce d'admission dont M. Barrot parlait tout à
+l'heure. Comment! il vient de dire que parce qu'il nous croit, parce
+qu'il nous fait l'honneur de nous croire des hommes de quelque valeur
+parlementaire, on nous avait admis à prendre place dans le cabinet,
+mais que nous avions entendu y entrer comme parti politique, enseignes
+déployées.... Ah! oui, messieurs; c'est parfaitement vrai. Je ne suis
+jamais entré, je n'ai jamais consenti à entrer dans le pouvoir qu'au
+nom de mon parti, enseignes déployées, et jamais pour mon propre
+compte.
+
+On parle du devoir de l'abnégation, on parle d'orgueil et de
+prétentions personnelles.
+
+Messieurs, il n'y a de prétentions personnelles que lorsque l'on a des
+prétentions pour soi; il n'y a orgueil que lorsqu'on se présente pour
+son propre compte, au nom de ce qu'on appelle la valeur personnelle,
+la capacité d'un homme. Quand on agit, non pour soi-même, non en vertu
+de ce qu'on peut valoir soi-même, mais au nom de sa seule opinion, de
+son seul parti, dans un intérêt public, et non pas dans un intérêt
+personnel, c'est alors qu'il y a véritable abnégation personnelle,
+véritable dignité. Pour mon compte, c'est toujours ainsi que j'ai
+voulu me conduire, c'est ainsi que je me conduirai toujours. Non,
+jamais je ne consentirai à entrer au pouvoir à titre d'habile avocat,
+d'amnistié capable... (_Exclamations diverses._) Jamais au monde je ne
+consentirai à une situation pareille. L'honorable M. Barrot a raison,
+il a dit vrai; nous n'avons voulu, mes amis et moi, y rentrer qu'au
+nom de notre opinion, de notre passé. Ce n'est pas là de l'orgueil;
+c'est, si je ne me trompe, de la dignité bien entendue, c'est une
+véritable abnégation de tout intérêt personnel. (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+Allons au vrai, au vrai simplement et sans exagération comme sans
+détour. L'honorable M. Barrot et moi nous avons, quant à la formation
+de la majorité de cette Chambre et du cabinet qui doit la représenter,
+des désirs différents. Je désire qu'en tenant grand compte de la
+différence des temps, de la diverse disposition des esprits, de l'état
+du pays, qui n'est plus ce qu'il était il y a quelques années, je
+désire que la politique qui a prévalu depuis 1830, que la politique du
+juste-milieu soit maintenue; je désire qu'il se forme une majorité
+qui, en se montrant, en étant réellement large, conciliatrice,
+libérale, en s'applaudissant de rallier les hommes sincères qui ont pu
+lui être d'abord étrangers, ait approuvé, soutenu dans ses principaux
+éléments cette politique, qui la respecte et qui l'aime, et qui soit
+intéressée à la maintenir, sauf, je le répète, les modifications
+qu'entre hommes sensés et intelligents la diversité des temps exige.
+
+L'honorable M. Barrot, fidèle à lui-même, comme je le suis à mon tour,
+pense que cette politique a été mauvaise dans le passé. Il le croit,
+car il l'a toujours combattue. Eh bien, moi, je crois qu'elle a été
+bonne. Il croit qu'il faut la changer essentiellement. Je ne le pense
+pas. Nous formons donc, quant à la majorité et au cabinet, des voeux
+différents. Par conséquent mon désir naturel, mon intention, proclamée
+tout haut, est que la majorité se forme dans cette Chambre par l'union
+des centres, car les centres, et en grande partie le centre gauche
+aussi bien que le centre droit, ont pris part à la politique que
+j'aime et que j'ai soutenue. Les lois que je veux défendre, plusieurs
+de ses honorables membres les ont défendues.
+
+M. DUPIN.--Pas toutes!
+
+_Voix à gauche._--Pas la loi de disjonction!
+
+M. GUIZOT.--Je suis tout prêt, je n'éluderai aucune question.
+
+L'honorable M. Barrot et ses amis ont attaqué les lois de septembre
+aussi bien que la loi de disjonction. Qu'ils me permettent de leur
+dire que les lois de septembre ont aujourd'hui beaucoup plus
+d'importance que la loi de disjonction, car l'une a été rejetée, et
+les autres subsistent.
+
+Eh bien, l'honorable M. Thiers, avec grande raison, est venu dire hier
+qu'il était d'avis du maintien des lois de septembre. L'honorable M.
+Barrot et ses amis ne sont certainement pas de cet avis-là. Ils
+doivent désirer qu'il se forme une majorité qui attire insensiblement
+le pouvoir dans la route où probablement les lois de septembre
+seraient un jour changées. Moi, je désire le contraire; je désire que
+le pouvoir se maintienne dans la route qui ne nous mènera pas à
+l'abolition des lois de septembre. Je pourrais passer en revue les
+différentes parties de notre situation. Elles me conduiraient toutes
+au même résultat. Il est donc parfaitement naturel, parfaitement
+simple que, mettant à part toute animosité, mettant à part toute
+vieille querelle, nous formions, M. Barrot et moi, des voeux
+différents. Il est tout simple que je désire un cabinet des deux
+centres.
+
+Ce que nous disons-là, nous pouvons le dire sans parler du passé, sans
+exagérer les uns et les autres les paroles dont nous nous sommes
+servis; nous pouvons le dire sans amener aucune violence, aucune
+irritation dans nos débats. (_Rumeur._)
+
+Je le demande encore une fois à la conscience de la Chambre, ai-je
+parlé hier avec modération, oui ou non?
+
+_Voix nombreuses._--Oui! oui! (_Murmures à gauche._)
+
+_D'autres voix._--Écoutez! écoutez!
+
+M. GUIZOT.--Ah! je sais bien qu'il y a des hommes qui croient qu'il
+n'y a pas de modération dès qu'il y a une opinion ferme, fixe et
+publiquement proclamée. Je ne puis le penser, car je suis convaincu
+que le plus grand obstacle au triomphe de la modération, de la
+politique modérée, c'est au contraire l'irrésolution, la faiblesse,
+l'incertitude des opinions et des volontés.
+
+_Voix diverses._--C'est vrai!
+
+M. GUIZOT.--Quand on est arrivé au but par des idées fermes et une
+volonté ferme, il est aisé de se modérer, quand la force a fait
+l'épreuve d'elle-même, quand elle a eu confiance en elle-même, et
+qu'elle a inspiré la confiance aux autres, alors elle peut se modérer;
+mais l'irrésolution, les vacillations, la faiblesse ne sont propres
+qu'à entraîner dans des voies violentes. Ce n'est pas une opinion
+ferme qui empêche d'être modéré; ce n'est pas un langage ferme qui
+exclut la modération. Quand j'ai apporté à cette tribune la question
+du fond de notre situation, quand je l'ai mise à découvert, je savais
+bien dans quelle route je m'engageais; je savais bien que je pouvais
+me faire dire ce que l'honorable M. de Lamartine et l'honorable M.
+Odilon Barrot vous ont dit. Je n'ai voulu me soustraire ni à ces
+périls, ni à ces attaques, parce que je n'étais animé d'aucune
+ambition personnelle, et qu'aucun mauvais désir ne gouverne mon âme.
+(_Très-bien!_)
+
+Je n'ai pas la prétention, la sotte prétention de n'avoir jamais fait
+de faute, de ne m'être jamais trompé; j'ai pu tomber dans l'erreur,
+j'ai pu avoir des torts, Dieu me garde de le nier! Je suis sûr de la
+pureté de mes intentions, de la sincérité de mes pensées; je suis sûr
+de ma modération au fond du coeur.
+
+Voilà ce que j'apporte à cette tribune, et on aura beau dénaturer mon
+langage, on ne changera pas le fond des choses.
+
+Je proteste contre les paroles qu'on m'a prêtées, contre les
+intentions qu'on m'a prêtées, contre les conséquences qu'on a voulu en
+tirer.
+
+Je n'ai point entendu réveiller de vieilles querelles; je n'ai voulu
+exciter aucune passion dans cette Chambre, ni me servir d'aucune
+passion pour reprendre position vis-à-vis de telle ou telle portion de
+cette Chambre. J'ai entendu exprimer complétement mon opinion sur une
+situation difficile, afin d'amener un résultat désirable.
+
+Dans tous les cas, ce que je souhaite, c'est la formation d'une
+majorité fidèle à notre politique, la formation d'une majorité du
+juste-milieu.
+
+Voilà ce que je souhaite, voilà ce que je veux, ce que je demande.
+Rien de moins, rien de plus. (_Nombreuses marques d'adhésion au
+centre._)
+
+
+
+
+XCVI
+
+Sur les affaires d'Orient et les rapports du sultan avec le pacha
+d'Égypte.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 2 juillet 1839.--
+
+
+La rupture entre le sultan Mahmoud et le pacha d'Égypte Méhémet-Ali
+étant devenue imminente, le cabinet formé le 12 mai 1839, sous la
+présidence de M. le maréchal Soult, demanda, le 25 mai, à la Chambre
+des députés, un crédit extraordinaire de dix millions pour augmenter
+nos forces maritimes dans le Levant. Le 24 juin, M. Jouffroy fit, au
+nom de la commission chargée de l'examiner, son rapport sur ce projet
+de loi et en proposa l'adoption. Un long débat s'engagea. J'y pris
+part, le 2 juillet, en ces termes:
+
+M. GUIZOT.--La Chambre m'approuvera, je l'espère, si, dans une
+question qui tient de si près à la grandeur et à l'honneur du pays, je
+m'efforce d'écarter absolument deux choses, l'esprit de parti et
+l'esprit de système. (_Chuchotements._) J'ai entrevu hier avec quelque
+regret l'ombre de l'esprit de parti derrière le discours, d'ailleurs
+si politique et si sérieux, par lequel M. le duc de Valmy a ouvert ce
+débat. Il a représenté le gouvernement de Juillet comme fatalement
+voué à une politique, à une seule politique, qui même n'était pas au
+fond la vraie politique de la France, mais celle de l'Angleterre; il
+l'a représenté, dis-je, comme voué à cette politique, ne pouvant en
+pratiquer une autre, et n'ayant pas su ou n'ayant pas osé pratiquer
+pleinement celle-là.
+
+Que dirait l'honorable duc de Valmy si on venait, d'une autre part,
+lui parler de la Restauration comme vouée aussi fatalement à une
+politique, à la politique de la Sainte-Alliance, à la politique
+absolutiste, et n'ayant fait, dans les projets dont il nous a
+entretenus hier, que se montrer complaisante pour le chef de cette
+politique, sans en rien obtenir que des promesses sans résultat?
+
+Je ne crois pas, messieurs, qu'il soit utile pour personne de
+présenter ainsi les grandes questions de politique nationale par le
+triste et mesquin côté de l'esprit de parti et de nos dissensions
+civiles.
+
+M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+M. GUIZOT.--Je désire, pour mon compte, en dégager pleinement
+celle-ci. Non, le gouvernement de Juillet n'a pas été voué en Orient à
+une politique; celle qu'il a suivie, il l'a choisie: il aurait pu en
+suivre une autre; il a pris celle-là parce qu'il l'a jugée bonne,
+conforme aux intérêts du pays; il était libre, parfaitement libre dans
+son choix; et nous, conseillers de la couronne, nous qui, à cette
+époque, avons suivi la politique aujourd'hui attaquée, nous en
+acceptons pleinement la responsabilité; nous l'avons prudemment
+choisie et pratiquée, et non pas acceptée comme une fatalité de notre
+gouvernement. (_Assentiment au centre._)
+
+Comme l'esprit de parti, je demande à écarter l'esprit de système. La
+Chambre m'en croira quand je dirai que je n'entends nullement exclure
+par là les vues d'ensemble et cette persistance dans les desseins qui
+fait la force et la dignité de la politique; à Dieu ne plaise! mais
+s'attacher particulièrement à un certain côté d'une question, d'un
+certain fait, à une certaine idée, et s'y attacher sans tenir compte
+des autres faits, en les oubliant, ou bien en voulant les anéantir par
+la violence, c'est là l'esprit de système; c'est là ce que vous avez
+vu hier. Vous avez vu apparaître tantôt la nationalité arabe, tantôt
+la légitimité absolue de l'empire ottoman, tantôt le partage immédiat,
+prémédité de cet empire. Il y a là, messieurs, l'oubli de faits
+actuels, de faits considérables que la politique ne peut ni ne doit
+effacer. Il faut qu'elle en tienne compte. Les faits actuels et les
+intérêts du pays tels qu'ils résultent de ces faits, voilà d'où la
+politique doit sortir. Elle ne doit être ni asservie à l'esprit de
+parti, ni inventée au gré des fantaisies de l'imagination.
+
+Ici, messieurs, nous n'avons pas longtemps à chercher la politique qui
+convient à la France, nous la trouvons depuis longtemps toute faite.
+C'est une politique traditionnelle, séculaire, c'est notre politique
+nationale; elle consiste dans le maintien de l'équilibre européen par
+le maintien de l'empire ottoman, selon la situation des temps et dans
+les limites du possible, ces deux lois du gouvernement des États.
+
+Si je cherchais des noms propres, je rencontrerais Henri IV,
+Richelieu, Louis XIV, Napoléon; ils ont tous pratiqué cette politique,
+celle-là et aucune autre.
+
+Et hier encore, que vous ont dit tous les orateurs? Que c'était là, en
+effet, la meilleure politique, que, si elle était possible, il
+faudrait persister à la suivre. Ils en ont seulement nié ou révoqué en
+doute la possibilité; et alors chacun a produit son système à la place
+de ce qu'il déclarait impraticable.
+
+Voici donc la véritable question: la politique nationale, historique,
+de la France, le maintien de l'équilibre européen par le maintien de
+l'empire ottoman, selon les temps et dans les limites du possible,
+est-elle encore praticable aujourd'hui? Là est toute la question,
+celle qui nous presse et avant laquelle il n'en faut aborder aucune
+autre. (_Très-bien!_)
+
+La solution dépend de deux choses, de l'état de l'empire ottoman
+lui-même et de l'état des grandes puissances de l'Europe.
+
+Quant à l'empire ottoman, je suis fort loin de contester son déclin,
+il est évident. Cependant, messieurs, prenez garde, n'allez pas trop
+vite dans votre prévoyance.
+
+Je ne répéterai pas les éloquentes paroles que M. le ministre de
+l'instruction publique prononçait hier; mais, soyez-en sûrs, les
+empires qui ont longtemps vécu sont très-longtemps à tomber, et on
+prévoit, on attend leur chute pendant des siècles peut-être avant
+qu'elle se réalise.
+
+La Providence, qui ne partage pas les impatiences et les
+précipitations de l'esprit humain (_Rires approbatifs_) semble avoir
+pris plaisir à donner d'avance un démenti aux prédictions dont on nous
+parle; à le donner sur le même lieu, dans les mêmes murs; elle a fait
+durer un empire, l'empire grec, non pas des années, mais des siècles,
+après que les gens d'esprit du temps avaient prédit sa ruine
+(_Nouveaux rires_) et dans des circonstances bien moins favorables à
+la prolongation de sa durée que celles où se trouve aujourd'hui
+l'empire ottoman.
+
+Je pourrais m'en tenir à cette réponse générale, et peut-être le
+démenti serait suffisant. Mais entrons plus avant dans les faits;
+voyons de plus près comment s'est opéré depuis vingt ans, depuis
+cinquante ans, le déclin de l'empire ottoman, et quelles circonstances
+l'ont accompagné et l'accompagnent encore de nos jours.
+
+Cet empire a beaucoup perdu; il a perdu des provinces, des provinces
+bonnes à faire des royaumes. Comment les a-t-il perdues? Il y a déjà
+longtemps que ce n'est plus par la conquête; il y a déjà longtemps
+qu'aucune des puissances européennes n'a rien enlevé par la guerre,
+par la force ouverte à l'empire ottoman: la Crimée est la dernière
+conquête qui lui ait été ainsi arrachée, car je ne parle pas de la
+province d'Alger qui lui était presque complétement étrangère.
+
+Qu'est-il donc arrivé? Comment l'empire ottoman a-t-il perdu les
+principautés sur le Danube, puis la Grèce, puis l'Égypte? Ce sont,
+permettez-moi l'expression, ce sont des pierres tombées naturellement
+de l'édifice. (_Mouvement._) Ce sont des démembrements en quelque
+sorte spontanés, accomplis par l'insurrection intérieure, par
+l'impuissance de l'empire ottoman. Que les intrigues de l'Europe y
+aient eu quelque part, je le veux bien; mais elles auraient été hors
+d'état de les mener à fin.
+
+Ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont soulevé les Valaques
+et les Moldaves; ce ne sont pas les intrigues de l'Europe qui ont
+soulevé la Grèce. Ce sont là, messieurs, des démembrements naturels,
+ce sont des provinces qui se sont soulevées d'elles-mêmes contre
+l'empire ottoman.
+
+Et une fois détachées, que sont-elles devenues? sont-elles tombées
+entre les mains de telle ou telle grande puissance européenne? Non
+encore; elles ont tendu à se former en États indépendants, à se
+constituer à part sous tel ou tel protectorat plus ou moins réel, plus
+ou moins périlleux, mais qui les a laissées et les laisse subsister à
+titre de peuples distincts, de souverainetés nouvelles dans la famille
+des nations.
+
+Et croyez-vous, messieurs, que sans cette perspective, sans cet espoir
+de voir naître ainsi de nouveaux États, croyez-vous que nous eussions
+pris, à ce qui s'est passé en Orient, au sort de la Grèce, par
+exemple, la part si active, si officieuse que nous y avons prise? Non,
+certes; à coup sûr, s'il se fût agi de détacher de l'empire ottoman
+une province pour la donner à quelqu'un, vous n'auriez pas vu,
+messieurs, se produire parmi nous ce mouvement national qui est venu
+au secours de la Grèce et l'a sauvée.
+
+J'ai entendu hier avec un profond regret, je l'avoue, exprimer ici
+plus que du doute, exprimer du chagrin sur cet affranchissement de la
+Grèce, sur la bataille de Navarin!
+
+Eh! messieurs, l'empire ottoman, j'en conviens, a perdu là une
+province; et nous, par conséquent, nous avons perdu quelque chose
+dans les garanties de l'équilibre européen que nous offrait la force
+de l'empire ottoman. Mais la séparation était spontanée, naturelle;
+elle avait été souvent tentée; la tentative se serait renouvelée sans
+cesse, et nous avons gagné, à son succès, non-seulement la délivrance
+d'une population chrétienne, mais la naissance d'un État indépendant
+qui aura sans doute besoin de temps et d'efforts pour s'affermir et se
+développer, mais qui ne tombera pas au pouvoir de personne
+(_Très-bien!_), et qui apportera dans l'avenir, à la civilisation et à
+l'équilibre européen, une force et une garantie de plus.
+
+Messieurs, il faut en politique, permettez-moi de vous le dire, il
+faut un peu plus de fidélité, non-seulement aux personnes, mais aux
+événements. Quand on a voulu, quand on a secondé un grand événement,
+il faut savoir accepter les inconvénients, les mécomptes, les périls
+qu'il entraîne à sa suite; il faut lui demeurer fidèle malgré ces
+périls, malgré ces mécomptes.
+
+Pour moi, j'ai hâte de le dire, j'éprouve aujourd'hui en pensant à la
+bataille de Navarin, à l'indépendance de la Grèce, les mêmes
+sentiments, la même conviction, les mêmes espérances que j'éprouvais
+quand ces grands faits venaient frapper nos oreilles et émouvoir nos
+âmes, dans cette ville de Paris qui semble aujourd'hui les avoir
+oubliés. (_Très-bien!_)
+
+Ce que je dis de la Grèce, je le dirai de l'Égypte; c'est un fait de
+même nature. Ce n'est pas nous qui avons détaché l'Égypte de l'empire
+ottoman. Sans doute, nous sommes pour quelque chose, par l'expédition
+française, dans l'origine de cette puissance nouvelle; mais enfin elle
+n'est pas de notre fait; ce démembrement de l'empire ottoman, opéré
+lui-même par le génie de l'homme, par la force de la volonté, par la
+persévérance, irons-nous aujourd'hui le combattre? Il s'est fait sans
+nous; il ne nous doit pas son existence; il a continué en Égypte
+quelque chose de ce que nous y avions commencé.
+
+Nous l'avons protégé en 1833, à Kutahié, comme la Restauration avait
+protégé la Grèce naissante, et par les mêmes raisons. Nous avons vu là
+encore un démembrement naturel, inévitable, de l'empire ottoman, et
+peut-être une nouvelle puissance indépendante qui jouera un jour son
+rôle dans les affaires du monde, et méritait d'être prise en grande
+considération.
+
+Regardez-bien, messieurs, à tout ce qui s'est passé en Orient et dans
+l'empire ottoman depuis trente ans; vous verrez partout le même fait;
+vous verrez cet empire décliner, vous le verrez se démembrer de
+lui-même sur tel ou tel point, non au profit de telle ou telle des
+grandes puissances de l'Europe, mais pour commencer, pour tenter la
+formation de quelque souveraineté nouvelle et indépendante. Pourquoi
+cela, messieurs? Parce que personne en Europe n'eût voulu souffrir que
+la conquête donnât à telle ou telle puissance un agrandissement
+considérable. Voilà la vraie cause du cours qu'ont pris les
+événements, et la politique de la France, j'en conviens, s'y est
+montrée favorable.
+
+Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
+et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
+quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
+empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
+en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des
+États, et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la
+fondation d'un nouvel équilibre européen, qui remplace celui dont les
+anciens éléments ne subsisteront plus, voilà la politique qui convient
+à la France, à laquelle elle a été naturellement conduite, et que nous
+avons suivie. (_Mouvement d'approbation._)
+
+Est-ce qu'elle ne peut plus la suivre aujourd'hui? Est-il survenu,
+dans la disposition des grandes puissances de l'Europe, quelque
+changement qui empêche la France de continuer dans cette voie? Pour
+mon compte, je ne le pense pas. Prenez les grandes puissances
+européennes, examinez leur situation actuelle et la politique qui leur
+est, en quelque sorte, imposée par la situation quant à l'Orient; vous
+verrez que rien n'est changé, que la France n'a pas lieu de se croire
+en Orient sans alliés.
+
+Quant à l'Autriche, il est clair que le premier des intérêts
+politiques, l'intérêt territorial, lui prescrit plus que jamais de
+protéger l'empire ottoman; plus que jamais l'Autriche ne peut
+consentir à ce qu'une autre puissance s'agrandisse aux dépens de cet
+empire.
+
+L'Autriche a beaucoup gagné, messieurs, s'est beaucoup agrandie depuis
+quelques années; mais cet agrandissement n'est pas encore intimement
+consommé. L'Italie gêne la liberté des mouvements de ses maîtres;
+l'Autriche n'a plus aujourd'hui, si l'on peut ainsi parler, la
+plénitude du droit de paix et de guerre en Europe; elle est obligée à
+une prudence qui est bien près de l'immobilité.
+
+L'intérêt commercial de l'Autriche n'existait pas il y a vingt ans; il
+est grand aujourd'hui; elle a une navigation importante dans
+l'Adriatique et dans la Méditerranée. Elle est obligée de ménager les
+intérêts de ses fabricants et de ses négociants. Elle ne peut souffrir
+qu'il s'établisse à Constantinople une grande puissance qui
+s'approprie toute cette navigation, et lui enlève la part qu'elle y a
+prise depuis quelques années.
+
+Sous quelque point de vue que vous considériez la situation et les
+intérêts de l'Autriche, vous la trouverez vouée en Orient au maintien
+de la politique dont je vous entretenais tout à l'heure.
+
+Quant à l'Angleterre, vous le savez, le _statu quo_ continental est le
+fond même de sa politique; elle n'a rien à gagner à l'agrandissement
+de personne sur le continent. Quant à son intérêt commercial, je ne
+vous en entretiendrai pas, il frappe tous les yeux. Un grand ministre,
+lord Chatam, disait: «Je ne discute pas avec quiconque me dit que le
+maintien de l'empire ottoman n'est pas pour l'Angleterre une question
+de vie ou de mort.»
+
+Quant à moi, messieurs, je suis moins timide; je ne pense pas que,
+pour des puissances telles que l'Angleterre et la France, il y ait
+ainsi, dans le lointain, des questions de vie et de mort; mais lord
+Chatam était à ce point frappé de l'importance du maintien de l'empire
+ottoman pour son pays, et l'Angleterre le pense encore si
+complétement, qu'elle se voue à cette cause, même avec un peu de
+superstition, à mon avis. Elle s'est souvent montrée un peu hostile à
+ces États nouveaux, dont je parlais tout à l'heure, et qui se sont
+formés des démembrements naturels de l'empire ottoman. La Grèce, par
+exemple, n'a pas toujours trouvé l'Angleterre amie; l'Égypte encore
+moins. Je n'entrerai pas dans le détail des motifs qui ont pu influer
+à cet égard sur la politique anglaise; je crois qu'elle s'est
+quelquefois trompée; je crois que, dans cette occasion, elle a
+quelquefois sacrifié la grande politique à la petite, l'intérêt
+général et permanent de la Grande-Bretagne à des intérêts secondaires:
+le premier des intérêts pour la Grande-Bretagne, c'est que la Russie
+ne domine pas en Orient.
+
+S'il m'est permis d'exprimer ici une opinion sur la politique d'un
+grand pays étranger, à mon avis, il y a quelque faiblesse de la part
+de l'Angleterre à écouter des susceptibilités jalouses, ou bien tel ou
+tel intérêt commercial momentané et à ne pas employer tous ses
+efforts, toute son influence pour consolider, pour développer ces
+États nouveaux et indépendants qui peuvent, qui doivent devenir de
+véritables barrières contre l'agrandissement indéfini de la seule
+puissance dont, en Orient, l'Angleterre doive craindre la rivalité.
+
+Quels que soient, à cet égard, le mérite ou l'erreur de quelques actes
+de la politique anglaise, il n'en est pas moins évident que
+l'Angleterre est vouée, vouée plus décidément, plus complétement
+encore que toute autre grande puissance, au maintien de l'empire
+ottoman.
+
+Quant à la Russie, elle a une tendance et une situation fort
+différentes: on peut dire ce qu'on voudra de sa modération, de sa
+patience; au fond, elle suit et poursuit sa destinée. Elle ne coule
+pas autant vers l'Orient que le disait hier M. de Lamartine; on coule
+bien plutôt vers les lieux où l'on a envie d'être que vers ceux où il
+est facile d'aller. Les peuples d'Orient ont toujours coulé vers
+l'Occident, parce que là étaient pour eux les vives jouissances, les
+belles espérances; et la Russie désire infiniment plus, je crois, une
+province de l'Occident que tous les déserts de la Tartarie asiatique.
+(_Mouvement._)
+
+Mais, messieurs, quoique la Russie ait cette tendance et que je la
+regarde comme incontestable, ici encore les garanties et les principes
+de sécurité ne vous manquent pas.
+
+L'empereur Nicolas est un prince prudent et un prince conséquent. Plus
+d'une fois il s'est montré, dans sa vie politique, ferme et brave.
+Quand l'occasion a eu besoin de son courage, elle l'a trouvé. Mais ce
+n'est pas un souverain téméraire ou seulement entreprenant; il ne
+paraît point avoir le goût des entreprises et des aventures; il ne va
+pas au-devant des événements. L'histoire de sa double campagne en
+Turquie et toute sa conduite à l'égard de l'Orient ne permet guère de
+doute à cet égard.
+
+C'est de plus un prince conséquent: en 1830, il avait à choisir entre
+la politique du souverain absolu et la politique de l'empereur de
+Russie, entre la politique légitimiste et la politique nationale,
+nationale russe. Il a fait son choix. Je n'examine pas s'il a eu tort
+ou raison, s'il a bien ou mal fait; il a fait son choix; il s'est
+déclaré le patron de la politique légitimiste et absolutiste en
+Europe. Bien ou mal choisi, c'est un grand rôle. (_Bruit._) Mais ce
+rôle a ses charges, ses conditions, et sans doute l'empereur Nicolas
+les connaît; il sait certainement que, dans la situation qu'il a
+choisie, il ne retrouverait probablement pas, s'il en avait besoin en
+Orient, les sympathies et l'appui dont, à une autre époque, il a pu
+apprécier l'importance et la valeur; il se lancerait donc bien plus
+difficilement qu'on ne le suppose dans cette hasardeuse carrière.
+
+J'ajoute que, précisément dans la situation qu'il a prise, dans le
+rôle qu'il a choisi, l'empereur Nicolas doit se piquer de loyauté, de
+fidélité à ses engagements; je dirai même qu'il en a donné des
+preuves, quand il a évacué Silistrie par exemple. (_Rumeurs
+diverses._) Eh bien, messieurs, il serait permis, si une pareille
+expression peut être employée, il serait permis à l'empereur Nicolas,
+moins qu'à personne, de porter la moindre atteinte à l'existence d'un
+État indépendant et légitime. Il est obligé de respecter tout ce qui
+est ancien et établi. Il faut que l'empire ottoman tombe évidemment,
+complétement, qu'il tombe de lui-même, pour que l'empereur Nicolas,
+sans manquer à son honneur, puisse avoir l'air d'y porter la main.
+(_Mouvement prolongé._)
+
+Vous le voyez, messieurs, la France a bien des motifs de persévérer
+dans sa politique à l'égard de l'Orient. Elle ne manque pas, elle ne
+manquera pas en Europe de chances et de moyens de succès; non pas d'un
+succès absolu, indéfini, ce qui n'est pas donné aux choses de ce
+monde, mais d'un succès prolongé suffisant, tel qu'il est permis de
+l'espérer. La France aurait donc tort de s'écarter de cette politique
+qui est la sienne, qui est la sienne de tout temps, et dans laquelle
+elle a été confirmée depuis cinquante ans par le cours naturel et
+libre des événements.
+
+Mais je me hâte de le dire, messieurs, ce ne peut être une politique
+inerte et isolée. Les exemples sont sous vos yeux. L'empereur de
+Russie a sa politique aussi; il la suit prudemment mais activement; il
+a des forces considérables toujours prêtes; il a des armées et des
+flottes dans Sébastopol, sur la mer Noire. Il maintient, à votre égard
+et à l'égard de toute l'Europe, la position qu'il a prise, et qui est
+de soutenir qu'il règle seul ses affaires en Orient, qu'il ne les met
+en commun avec personne.
+
+Messieurs, vous êtes obligés à une prévoyance, à une activité égales à
+la sienne; s'il persiste à s'isoler, vous êtes obligés de rallier
+autour de vous toutes les forces armées; vous êtes obligés de soigner,
+de préparer d'autant plus vos alliances, que l'empereur Nicolas
+prétendra que ses affaires vous demeurent plus étrangères. Vous êtes
+obligés d'avoir dans la Méditerranée des forces suffisantes pour
+correspondre à celles qu'il entretient dans la mer Noire.
+
+Aussi, pour moi, bien loin de refuser ce que demande le cabinet, s'il
+m'était permis d'avoir une opinion, je trouverais que le cabinet ne
+demande pas assez. (_Mouvement._) C'est d'un armement considérable et
+permanent dans la Méditerranée qu'il s'agit. Le mérite des
+gouvernements absolus, c'est la prévoyance et la persévérance:
+montrons au monde que les gouvernements libres savent aussi être
+prévoyants et persévérants. L'empereur de Russie tient, depuis
+plusieurs années, dans Sébastopol, une flotte et une armée dont il ne
+se sert pas, mais qu'il garde là dans l'attente des événements, et
+pour être toujours prêt; faites comme lui; sachez être aussi
+persistants que lui; tenez dans la Méditerranée des forces
+suffisantes, non pas pour aujourd'hui, pour demain, mais pour le jour
+où l'événement éclatera, pour le jour où il ne faudra pas qu'on ait à
+vous demander des instructions et à attendre un ordre de Paris pour
+prendre un parti. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Voilà comment vous aurez une politique égale à celle contre laquelle
+vous voulez lutter.
+
+Encore un mot, messieurs. Je l'avoue, je regarde cette question et le
+rôle qu'il appartient à la France d'y jouer, comme une bonne fortune
+pour nous, pour notre gouvernement; non pas toutefois par les mêmes
+raisons que donnait hier ici, avec tant d'éclat, l'honorable M. de
+Lamartine; je ne pense pas que, parce que nous sommes encore mal
+assis, nous ayons un grand intérêt à nous agiter beaucoup. Je suis
+partisan déclaré, partisan persévérant de la politique de la paix; je
+la crois seule morale aujourd'hui, seule utile à la France, et seule
+conforme aux voeux réels du pays. Mais, messieurs, ne vous y trompez
+pas, la politique de la paix, par cela seul qu'elle est souvent oisive
+et froide, court le risque de passer pour pusillanime et pour égoïste.
+Et il ne faut pas que la lassitude dans laquelle tout ce qui s'est
+passé nous a momentanément plongés, il ne faut pas que cette lassitude
+nous fasse illusion.
+
+Ce qu'il y a de nouveau et d'indestructible dans le monde politique,
+la grande révolution qui s'est accomplie depuis le dernier siècle, le
+voici, messieurs: c'est que les intérêts publics, les intérêts
+généraux, nationaux, et les sentiments élevés, généreux, sympathiques,
+jouent un grand rôle dans la politique; ce ne sont plus des forces
+idéales, des rêves de philosophe; ce sont des forces réelles, actives,
+présentes tous les jours et tout le jour sur la scène politique.
+
+À Dieu ne plaise que jamais nous mettions ces nobles forces contre
+nous! À Dieu ne plaise que jamais les intérêts généraux, les grands
+intérêts moraux, et les sentiments qui leur sont inhérents, se
+regardent comme subordonnés, comme sacrifiés à une politique
+pusillanime et égoïste, soit au dedans, soit au dehors! Ce serait un
+affaiblissement matériel et un décri moral dont il serait difficile de
+mesurer la portée.
+
+La politique qui nous convient dans la question d'Orient, messieurs,
+a, à mes yeux, cet avantage qu'elle est conservatrice et pacifique, et
+en même temps active, digne, noble; elle fait appel et donne
+satisfaction à ces grands intérêts, à ces sentiments puissants que je
+veux honorer et soigner.
+
+Et, en même temps qu'elle répond aux vrais besoins du présent, elle
+n'engage en aucune façon l'avenir.
+
+S'il arrivait, je ne sais quel jour, je ne sais comment, mais enfin
+s'il arrivait que l'empire ottoman chancelât tout à fait, cette
+politique vous laisserait parfaitement libres, libres de chercher
+ailleurs, partout où vous les trouveriez, ces moyens d'équilibre
+européen qui sont toujours pour nous le grand problème à résoudre.
+
+Ainsi vous le voyez, messieurs, c'est la politique nationale; c'est
+celle des anciens comme des derniers temps; elle répond aux besoins du
+présent, elle n'engage point, elle ne compromet point l'avenir, elle
+vous satisfait et elle vous laisse libres. Pour moi, je ne demande au
+gouvernement de mon pays que d'y persévérer hardiment, complétement.
+Qu'il vienne ensuite demander à cette Chambre, dans toute leur
+étendue et pour tout le temps nécessaire, tous les moyens, toutes les
+forces dont il aura besoin pour l'accomplissement de son oeuvre; je
+suis prêt à les voter, et je suis convaincu que le pays en ferait
+autant. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+
+
+
+XCVII
+
+Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation prise par le
+nouveau cabinet.
+
+--Chambre des pairs.--18 novembre 1840.--
+
+
+Quand le cabinet du 29 octobre 1840 fut formé, à l'ouverture de la
+discussion de l'adresse dans la Chambre des pairs, M. le baron Pelet
+(de la Lozère), ministre des finances dans le cabinet précédent, prit
+la parole pour expliquer la situation et justifier la conduite, dans
+les affaires d'Orient, du cabinet auquel il avait appartenu. Je la
+pris immédiatement après lui, non pour attaquer ce qu'il venait de
+dire, mais pour bien définir, à mon tour, la situation et le plan de
+conduite du nouveau cabinet.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs les pairs, j'ai hésité à prendre la parole. Il
+ne m'appartient pas d'intervenir dans les discussions qui peuvent
+s'élever entre les cabinets précédents. Je n'ai encore, sur le compte
+du cabinet actuel, rien à dire; il n'a point de passé à défendre, et
+la plus grande réserve m'est imposée quant à l'avenir. Je ne puis ni
+ne dois répondre à aucune des interpellations qui ont pu ou qui
+pourraient m'être adressées. Je n'ai donc, à vrai dire, que bien peu
+de part à prendre aujourd'hui dans la discussion.
+
+Cependant il importe, je crois, de déterminer avec quelque précision
+la position que prend le cabinet et l'idée qu'il se forme de la grande
+affaire confiée à ses soins.
+
+Cette position est prise, messieurs, cette idée est indiquée dans le
+discours de la couronne, jusqu'ici le seul acte public du cabinet dans
+la question.
+
+Le discours commence par circonscrire et définir nettement l'objet du
+traité. Il s'agit des mesures prises par quatre puissances pour régler
+de concert les rapports du sultan et du pacha d'Égypte: rien de moins,
+rien de plus. Il n'est question là ni d'aucun remaniement général de
+l'Orient, ni d'aucune coalition politique contre la France, ni
+d'aucune préparation au partage de l'empire ottoman. L'intervention de
+quatre puissances, à la demande du sultan, pour régler ses rapports
+avec le pacha d'Égypte, son vassal, voilà le véritable, l'unique objet
+du traité. On l'a dit, on l'a écrit. J'en suis convaincu. Le discours
+de la couronne est en ceci l'expression exacte du fait.
+
+Cependant, tout spécial, tout limité qu'il est, ce traité a des
+dangers. Il peut en sortir tout autre chose que ce qu'on cherche. Les
+puissances peuvent être conduites, poussées, entraînées à exécuter
+plus qu'elles n'ont entrepris. De là la nécessité des armements qu'a
+ordonnés le gouvernement du roi: armements de précaution, de
+prévoyance, destinés à garantir la sûreté de la France et le maintien
+de son rang dans le monde; armements nécessaires à ce titre et dans
+cette limite, car l'avenir est obscur et inquiétant; armements qui,
+jusqu'ici, sont seuls nécessaires, car nous espérons que les dangers
+possibles ne se réaliseront point, nous espérons que la paix pourra
+être honorablement maintenue. Nous y croyons, nous y travaillons;
+c'est notre politique hautement proclamée, sincèrement pratiquée.
+(_Marques d'approbation._)
+
+Voilà, messieurs, aux termes du discours, et par le plus simple des
+commentaires, voilà la position que prend le cabinet, voilà l'idée
+qu'il se forme de l'affaire que le traité du 15 juillet 1840 a eu la
+prétention de régler. Nous croyons que cette position est la seule
+sage, la seule convenable, la seule d'accord avec les faits. Nous
+croyons que les faits, bien exposés et bien compris, le démontrent
+clairement.
+
+En 1833, une situation analogue aboutit à une transaction, à la
+transaction de Kutahié. L'Europe a vécu en paix, l'Orient a vécu en
+paix pendant six ans sous cette transaction. Plus d'une fois la paix a
+été menacée; plus d'une fois, des deux parts, de la part du sultan et
+de celle du pacha, il y a eu désir de la rompre. Le pacha a eu des
+velléités d'indépendance; le sultan a eu des velléités de reprendre
+les territoires qu'il avait abandonnés. Pendant six ans, ces désirs
+contraires à la paix ont été réprimés. Il est déplorable qu'ils ne
+l'aient pas été en 1839 comme ils l'avaient été pendant six ans. La
+France n'a rien à se reprocher à cet égard. À Alexandrie, à
+Constantinople, elle a fait tout ce qu'elle a pu pour que la paix fût
+respectée. Ses paroles ont été constamment d'accord avec ses actes.
+Son influence réelle n'a jamais contredit ses conseils officiels. Les
+paroles de ses ambassadeurs n'ont jamais différé des paroles de ses
+ministres. La France a voulu le maintien de la paix; elle ne porte
+point la responsabilité de la guerre qui a éclaté en 1839.
+
+Quand cette guerre a éclaté, la France a repris la politique qui avait
+triomphé en 1833, la politique de transaction. La France a demandé
+qu'une transaction nouvelle, ménageant les prétentions et les intérêts
+des deux partis, vînt assurer à l'Orient une nouvelle ère de paix.
+
+En ce qui touche la suspension de la guerre, l'accord a été complet
+entre les puissances; l'Angleterre et la France ont sur-le-champ
+concouru pour interdire au sultan et au pacha la prolongation des
+hostilités.
+
+En ce qui touche la question de Constantinople, la France et
+l'Angleterre se sont également entendues. Je n'ai pas besoin d'entrer
+dans le détail des précautions et des mesures qu'elles ont préparées à
+ce sujet; il est évident, il est démontré que la même pensée, le même
+désir, la même politique ont animé les deux gouvernements.
+
+Leur dissidence a éclaté sur les bases de la transaction nouvelle
+qu'il fallait imposer au sultan et au pacha. Ici, messieurs, je le
+dirai avec une entière sincérité, c'est, à mon avis, une faute grave,
+des deux parts, que d'avoir écouté cette dissidence, de s'y être
+abandonné, d'en avoir fait le noeud de la question et de la situation.
+On a sacrifié la grande politique à la petite, l'intérêt supérieur à
+l'intérêt secondaire.
+
+La grande politique, l'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les
+puissances en Europe, c'est le maintien de la paix, partout, toujours;
+le maintien de la sécurité dans les esprits comme de la tranquillité
+dans les faits. Cela importe non-seulement au bien-être matériel, mais
+au bien politique et moral, au progrès politique et moral de tous les
+peuples en Europe.
+
+On a qualifié cette politique d'égoïste et de mesquine. Je regrette de
+différer sur ce point avec l'honorable et sincère comte de
+Montalembert. C'est avec une conviction également profonde, également
+sincère, que je dirai qu'à mon avis, c'est au contraire la politique
+la plus haute, la plus morale, la plus universelle, et, s'il me
+permettait de parler son langage, je dirais la plus catholique qui
+soit possible de notre temps (_Très-bien!_) M. de Montalembert
+n'ignore pas que depuis cinquante ans un immense ébranlement agite le
+monde; de grands, de salutaires résultats sont sortis de cet
+ébranlement, et notre patrie en particulier y a fait les plus utiles,
+les plus glorieuses conquêtes. Mais l'ébranlement a coûté cher. Les
+résultats acquis ont grand besoin d'être consolidés. Les maux que
+l'ébranlement a causés et laissés ont grand besoin d'être guéris. Pour
+consolider les résultats acquis, pour guérir les maux qui subsistent,
+la paix, la longue durée de l'ordre, un état de choses tranquille,
+régulier, c'est le vrai, peut-être le seul remède.
+
+Quel a été le mal principal de l'état où nous avons si longtemps vécu?
+Le règne de la passion et de la force. C'est là ce qu'il faut
+combattre; au règne de la passion et de la force, il faut substituer
+celui de la justice, du droit, du droit maintenu et défendu avec les
+seules armes de l'intelligence, sans recours à la force matérielle,
+par les seuls moyens tranquilles et réguliers de gouvernement. Voilà
+le grand besoin de notre époque, voilà comment vous pouvez combattre
+le mal profond qui la travaille. Et voilà, messieurs, ce qui fait la
+grandeur, la moralité de la politique de la paix; voilà par où elle a
+mérité tous les sacrifices que nous lui avons faits; voilà par où elle
+a poussé de si profondes racines dans l'esprit des peuples.
+
+Ne croyez pas que ce soit seulement pour maintenir leur repos
+matériel, pour défendre leur fortune que tant d'hommes aujourd'hui
+sont si épris de l'ordre et de la paix; la vraie raison, la grande
+raison, c'est qu'ils ne veulent pas voir le retour des temps de
+passion et de violence; ils ne veulent pas revoir l'empire de la force
+matérielle, de la force déréglée; ils ont besoin de voir la règle
+régner au sein de la société. Croyez-moi, c'est là une politique
+morale autant qu'utile, grande aussi bien que salutaire.
+(_Très-bien!_)
+
+On a dévié de cette politique en Orient; on a oublié que d'ici à
+longtemps il n'y aura en Europe point de question particulière, point
+de question qui vaille le sacrifice de la paix générale. On s'en est
+souvenu pour l'Occident, on l'a pratiqué en Occident depuis 1830; on
+l'a oublié en Orient. Et on est, au fond, si pénétré du danger d'un
+tel oubli, qu'au moment même où on le commettait, on a essayé
+d'échapper à ses conséquences. Les essais, les tentatives de
+transaction et d'accommodement se sont multipliés. La France en a fait
+trois. La France a offert d'engager le pacha à céder le district
+d'Adana, Candie et l'Arabie, pourvu qu'on lui laissât l'Égypte et la
+Syrie héréditairement. La France a offert le maintien pur et simple du
+_statu quo_, avec la garantie des cinq puissances européennes. Enfin,
+dans les derniers temps, après le traité conclu, la France a laissé
+entrevoir qu'elle engagerait le pacha à se contenter de l'Égypte
+héréditaire et de la Syrie viagère. De son côté, l'Angleterre a fait
+aussi des ouvertures; elle avait accordé l'Égypte héréditaire; elle y
+a ajouté le pachalick de Saint-Jean d'Acre, moins la place; puis elle
+a ajouté la place même, cette place dont tout le monde avait dit que
+c'était la clef de la Syrie, et que le possesseur de Saint-Jean d'Acre
+était le maître de la Syrie.
+
+Le cabinet anglais a considéré cette concession comme quelque chose de
+très-considérable, qu'il accordait au désir de faire rentrer la France
+dans l'affaire. Inquiet sur la puissance du pacha d'Égypte, évidemment
+jaloux de la restreindre, il croyait accorder beaucoup en lui donnant
+la place de Saint-Jean d'Acre, et il le faisait uniquement sous
+l'empire de ce grand, de ce profond désir de la paix qui anime tous
+les gouvernements et tous les pays en Europe.
+
+Toutes les transactions ont échoué: l'Angleterre n'a pas voulu de
+celles de la France; la France n'a pas voulu de celles de
+l'Angleterre. C'est un grand malheur, car elles valaient mieux que
+l'état de choses auquel on a enfin abouti. À prendre les événements
+dans leur ensemble et dans leurs conséquences définitives, il n'y a
+pas une des transactions proposées, soit par la France, soit par
+l'Angleterre, qui ne dût être acceptée aujourd'hui de part et d'autre
+avec empressement si l'état des choses le permettait.
+
+Mais le traité conclu, la grande politique abandonnée, l'isolement de
+la France consommé, il n'y a, je le répète, aucune autre position à
+prendre que celle qui a été prise par le cabinet dans le discours de
+la couronne, position qu'il maintient et maintiendra, la position
+pacifique, armée par précaution et par prévoyance, et expectante.
+(_Mouvement._)
+
+On dit que cela ne suffit pas; on dit que nos intérêts en Orient, que
+nos relations avec le pacha, que l'injure que nous avons reçue du
+traité, que l'intérêt de notre influence dans le monde, nous
+commandent autre chose. Je ne le pense pas.
+
+Quant à nos intérêts en Orient, il est évident, messieurs, que la
+question de savoir quelle sera la répartition des territoires dans le
+sein de l'empire ottoman entre le sultan et ses pachas, par exemple la
+question de savoir si la Syrie appartiendra au sultan ou au pacha
+d'Égypte, n'est pas un grand intérêt pour la France, que ce n'est pas
+du moins un intérêt duquel la guerre doive sortir.
+
+Non-seulement cela n'est pas, mais nous l'avons toujours dit; la
+politique de tous les cabinets, à toutes les époques, a été que la
+répartition des territoires entre les musulmans, dans l'intérieur de
+l'empire ottoman, nous importait peu; le maintien de la paix, le
+maintien de l'indépendance et de l'intégrité de l'empire ottoman dans
+son ensemble, à l'égard des grandes puissances européennes, c'est là
+ce qui nous importe. (_Très-bien!_)
+
+Nous n'avons point d'engagement formel avec le pacha; personne n'en
+allègue aujourd'hui; mais on dit que nous avons des engagements
+moraux, que l'appui que nous lui avons donné, ce que nous avons fait
+pour lui, nous engage à aller plus loin. Plus loin! Nous avons soutenu
+le pacha dans la plupart de ses prétentions; nous avons réclamé pour
+lui l'Égypte héréditaire et la Syrie héréditaire; nous avons dit qu'il
+ne fallait rien lui imposer par la force, qu'il fallait obtenir son
+adhésion pacifique à une transaction comme en 1833. Cela a été dit par
+tous les cabinets, à toutes les époques. Pour lui, à cause de lui,
+pour le maintenir dans la position que je viens de décrire, nous avons
+accepté le refroidissement de nos meilleurs alliés; nous avons accepté
+l'isolement; nous avons accepté des armements considérables et les
+charges énormes qui les accompagnent; nous avons accepté les chances
+d'une guerre générale; nous avons été jusqu'au bout de tout ce que
+l'influence peut faire, et ce n'est pas assez! Il faut la guerre! Il
+faut la guerre générale, comme s'il s'agissait de nos plus intimes
+alliés, sur nos frontières, comme s'il s'agissait de nos propres
+provinces, de notre existence nationale! Cela est contraire au plus
+simple bon sens. Nous avons fermement appuyé, servi le pacha; nous
+avons employé pour lui avec obstination, toute l'influence de la
+France. Nous avons accepté pour lui une situation difficile et
+périlleuse. Cela n'a pas suffi pour accomplir tout le bien que nous
+lui voulions; nous ne lui devons certainement pas davantage, et
+jamais, à aucune époque, nulle puissance ne s'est plus engagée et plus
+compromise pour un allié si lointain et si incertain. (_Sensation._)
+
+Je passe à l'injure (_Écoutez! écoutez!_), motif qui serait décisif
+s'il existait.
+
+La Chambre connaît les faits; elle sait comment les choses se sont
+passées avant la conclusion du traité du 15 juillet; elle sait qu'il y
+a eu de part et d'autre des efforts longs et sincères pour se mettre
+d'accord; elle sait que, jusqu'à la fin du mois de juin, rien n'a été
+caché, que tous les moyens de transaction, d'accommodement, ont été
+tentés, tentés à découvert.
+
+Dans les derniers jours du mois de juin, voici quel était l'état des
+choses. Tous les essais de transaction proposés par la France ou par
+l'Angleterre avaient échoué. La nouvelle arrivait d'une tentative
+d'arrangement direct entre Alexandrie et Constantinople. Personne ne
+peut nier que cette tentative ne fût en contradiction formelle avec la
+note du 27 juillet qui avait dit à la Porte: «Ne vous arrangez pas
+directement avec le pacha, nous nous chargeons de vous arranger.» Elle
+a été connue à Londres dans le cours du mois de juin. On a cru fort à
+tort, et contre mes protestations les plus formelles, les plus
+persévérantes, on a cru que cette tentative était l'oeuvre de la
+France; on a cru que la France, abandonnant la politique du 27
+juillet, avait tenté de se faire là une politique isolée, un succès
+isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement, particulièrement, que
+cela était faux; on ne m'a pas cru. (_Mouvement._) Là s'est établie
+une erreur obstinée qui a exercé sur les événements une très-grande
+influence. On s'est dit: «Puisque la France a voulu suivre une
+politique isolée et se faire un succès à part, nous pouvons bien en
+faire autant.» L'arrangement à quatre, qui restait en suspens depuis
+longtemps, que, j'ose le dire, j'ai concouru à tenir en suspens,
+d'après les ordres et les instructions du roi, cet arrangement a été
+repris avec une extrême vivacité. Au même moment est venue la nouvelle
+de l'insurrection de la Syrie. La tentative d'arrangement direct avait
+donné beaucoup d'humeur; l'insurrection de la Syrie a donné beaucoup
+d'espérance. Les projets de transaction encore poursuivis par
+quelques-uns des plénipotentiaires ont été glacés, sont tombés par
+cette seule circonstance, et à l'instant même l'arrangement à quatre,
+vivement poussé, servi par les faits dont j'ai rendu compte à la
+Chambre, a été conclu; il a été conclu à l'insu de la France.
+(_Mouvement._)
+
+Pendant les huit ou dix derniers jours qui ont amené la conclusion de
+l'arrangement, la France a été laissée à l'écart. Les quatre
+puissances ont été convaincues, et je dois ajouter, elles avaient
+droit de se dire convaincues que les tentatives de transaction avaient
+échoué définitivement; on avait répété constamment: «Si vous ne vous
+arrangez pas, si vous ne vous entendez pas avec nous, nous conclurons
+un arrangement à quatre, nous finirons l'affaire à quatre.» On l'a
+finie à quatre comme on l'avait annoncé, mais sans en avertir une
+dernière fois la France.
+
+Je n'hésite pas à dire qu'il y a eu là, envers la France, un manque
+d'égards dont elle doit, par sa conduite et son attitude, témoigner un
+juste ressentiment. On pouvait se croire en droit de conclure
+l'arrangement à quatre, de signer sans la France. Il était convenable,
+il était juste, envers un ancien et intime allié, de l'avertir qu'on
+allait signer; de lui demander si définitivement il lui convenait ou
+non de s'associer à l'entreprise. On n'a pas eu en ce moment pour la
+France, pour son gouvernement, tous les égards qu'on lui devait.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Messieurs, c'est là un manque de procédés; ce n'est pas une injure; ce
+n'est pas une insulte politique. On n'a jamais voulu, dans tout le
+cours de l'affaire, je prie la Chambre de faire quelque attention à
+ces paroles que je dis après y avoir bien pensé, on n'a jamais voulu
+ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
+aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
+avait pas moyen de s'entendre avec la France sur les bases de la
+transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
+quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
+fait avec tous les égards auxquels elle devait s'attendre; c'est un
+tort sans doute, un tort dont nous avons droit de nous plaindre; mais
+je le demande à la Chambre, je le demande aux hommes les plus
+délicats, les plus susceptibles en fait d'honneur national, et qui
+cependant conservent et doivent conserver leur jugement dans
+l'appréciation des faits, est-ce là un cas de guerre?
+
+J'ai parlé de nos intérêts en Orient, de nos engagements envers le
+pacha, de ce qu'on appelle l'injure faite à la France. Il me reste un
+dernier point, notre influence dans le monde. On dit qu'elle sera
+perdue, on dit que la France sera abaissée, si elle ne tire pas de ce
+traité une réparation éclatante.
+
+Messieurs, depuis 1830, c'est devenu, pour certaines personnes, un
+lieu commun de conversation et presque de tribune de dire que la
+France est sans influence en Europe, que l'influence de la France a
+décliné sans cesse; à mon avis, c'est le contraire qui est vrai; la
+France a eu depuis 1830, sur les affaires de l'Europe, une grande,
+très-grande influence; elle a fait plus qu'aucune autre des puissances
+de l'Europe, et elle n'a pas le droit de se plaindre de sa situation
+ni de son influence depuis dix ans. Depuis dix ans, la France
+moralement, politiquement, a reconquis la Belgique, qui lui était
+hostile, la France a reconquis la Suisse, qui lui était hostile, la
+France a reconquis l'Espagne, qui lui était hostile. (_Réclamations de
+M. le marquis de Brézé._)
+
+Je prie M. de Dreux-Brézé de me permettre d'aller jusqu'au bout. Je
+prévois tout ce qu'il peut dire. J'affirme cependant que, depuis 1830,
+la France a reconquis l'Espagne; conquête qui peut valoir plus ou
+moins, qui peut coûter plus ou moins cher, mais qui n'en est pas moins
+réelle. Un gouvernement analogue d'intentions et d'idées générales au
+gouvernement français a été établi en Espagne. Ce fait seul, ce fait
+dominant portera un jour ses fruits.
+
+Je n'hésite pas à l'affirmer; depuis 1830, autour d'elle, dans les
+pays qui l'environnent, l'influence de la France est devenue
+infiniment plus grande qu'auparavant. Qu'on me montre une des grandes
+puissances de l'Europe qui ait fait les mêmes progrès; qu'on me montre
+une des grandes puissances de l'Europe au profit de laquelle se soient
+accomplis d'aussi grands changements dans les États qui l'environnent:
+il n'y en a aucune.
+
+La France a fait accepter de l'Europe sa propre situation et des
+situations analogues dans trois ou quatre des États qui l'entourent:
+est-ce là une perte d'influence, un abaissement de la France?
+
+Quant au fait particulier dont nous nous occupons, il n'est pas,
+messieurs, aussi étrange, aussi inouï qu'on le prétend. Ce n'est pas
+la première fois qu'un grand État assiste ainsi, sans y prendre part
+et sans faire la guerre, à des événements qui pourtant lui importent.
+En 1826, il s'est créé une Grèce, un État démembré de l'empire ottoman
+et qui touchait aux frontières de l'Autriche; l'Angleterre, la Russie
+et la France concluent un traité pour protéger cet État; l'Autriche y
+reste étrangère; l'Autriche juge qu'il est de sa politique de ne pas
+entrer dans le traité qui crée la Grèce; est-ce que l'Autriche a
+disparu du nombre des grandes puissances de l'Europe? est-ce qu'elle
+ne conserve pas un rang et une influence considérables dans les
+destinées de l'Europe?
+
+Je prends un autre exemple d'une puissance plus susceptible, plus
+ambitieuse que l'Autriche, l'Angleterre. En 1823, une grande
+expédition française entre en Espagne pour détruire un régime que
+l'Angleterre avait protégé; non-seulement elle y entre, mais elle
+occupe l'Espagne, elle occupe pendant plusieurs années Cadix, l'un des
+objets de la vigilance, de la jalousie de l'Angleterre. Que fait M.
+Canning, le ministre le plus populaire de l'Angleterre? il reste en
+paix; il juge qu'il est plus sage pour l'Angleterre de ne pas faire
+la guerre pour un tel événement. Il a fait comme nous; il a employé,
+pour empêcher cet événement, tous ses moyens d'influence, il a
+négocié, il a suscité des obstacles; mais quand l'événement a été
+accompli, il a eu le bon sens de comprendre que l'intérêt de son pays
+était de ne pas s'engager pour cela dans une grande guerre; il a eu le
+bon sens de le comprendre et le courage de le dire, et aujourd'hui
+l'Angleterre reconnaît que M. Canning, à cette époque, a bien gouverné
+ses destinées. On se plaignait de lui; on l'accusait d'imprévoyance,
+d'aveuglement, de faiblesse; il a persisté; l'Angleterre est restée
+tranquille et expectante, et maintenant on reconnaît qu'elle n'y a
+rien perdu de sa force et de sa dignité.
+
+Messieurs, il ne faut pas que la France se trompe sur ses moyens
+d'influence en Europe; je crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos
+esprits, beaucoup de préjugé et de routine. Nous avons eu pendant
+longtemps deux grands moyens d'influence en Europe, la révolution et
+la guerre. Je ne les accuse pas. Ils ont été pendant longtemps
+nécessaires pour assurer à la France le régime intérieur dont elle
+avait besoin et l'indépendance extérieure à laquelle elle avait droit.
+Mais enfin la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en
+Europe, sont usés pour la France. Elle se ferait un tort immense si
+elle persistait à les employer. Les moyens d'influence pour la France
+aujourd'hui, c'est la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement
+au sein d'une grande liberté conquise par une révolution; les moyens
+d'influence de la France, c'est de régner sur l'esprit des hommes,
+c'est de conquérir partout, non pas des territoires, mais des
+intelligences et des âmes. C'est par là que la France est appelée à
+étendre en Europe son pouvoir, son crédit, sa force; et, au moment du
+danger, quand viendra l'épreuve de la guerre pour une bonne cause,
+pour une cause grande et juste, la France recueillera le bénéfice de
+ces conquêtes lentes et sourdes, mais qui n'en sont pas moins
+réelles, de ces conquêtes qui ne se résolvent pas en provinces et en
+tributs, mais qui n'en aboutissent pas moins à un accroissement de
+force et de pouvoir.
+
+Croyez-moi, messieurs, ne parlons pas à notre patrie de territoires à
+conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de grandes
+vengeances à exercer. Non; que la France prospère; qu'elle vive libre,
+intelligente, animée, sans trouble, et nous n'aurons pas à nous
+plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde. (_Nouvelles marques
+d'approbation._)
+
+
+M. le comte de Montalembert ayant provoqué une explication sur ces
+mots: _Le maintien de la paix partout, toujours_, je remontai à la
+tribune et lui dis:
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je remercie l'honorable
+préopinant de me fournir l'occasion d'expliquer les deux mots qu'il
+vient de rappeler. Je croyais que cette explication résultait de tout
+ce que j'avais dit. (_Oui! Oui!_) J'ai dit que, s'il y avait une
+offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de la guerre
+que ferait la France pour une cause juste et légitime, après s'être
+emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes ces deux
+paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de la
+paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous les
+gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
+justice et de l'honneur national. J'ai dit que la politique juste, la
+politique morale, c'était la politique de la paix, et qu'elle devait
+être arborée comme le drapeau du pays; mais ce drapeau peut se lever
+pour la guerre, si la justice et l'honneur l'exigent. C'est là ma
+pensée; ce sont là mes paroles; et je les répète, bien sûr que je n'ai
+nul besoin de les modifier. (_Très-bien!_)
+
+
+M. le marquis de Dreux-Brézé ayant de nouveau parlé de l'état de
+l'Espagne et de ses relations avec la France, je lui répondis en ces
+termes:
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Le gouvernement du roi, à
+aucune époque, n'a eu la prétention de dominer en Espagne, de faire en
+Espagne les événements. Ce n'est pas le gouvernement du roi qui a
+amené en Espagne telle ou telle crise politique, ni travaillé à faire
+prévaloir tel ou tel parti aux dépens de tel autre. L'Espagne a fait
+ses propres destinées. C'est l'Espagne elle-même, soit par ses rois,
+soit par ses forces nationales, qui a changé l'ordre de succession et
+parcouru ensuite les phases de la situation difficile où elle était
+entrée. Le gouvernement du roi a pris les événements tels que
+l'Espagne elle-même les faisait. Dans ces événements, il s'est montré
+toujours l'ami de l'ordre légal et régulier. C'est au gouvernement
+légal établi par l'Espagne elle-même qu'il a toujours prêté son appui.
+Il n'a jamais, comme on l'a souvent prétendu, travaillé à faire
+triompher tel ou tel parti politique contre tel autre. C'est à l'ordre
+établi, à la légalité, à la modération, qu'il a prêté son appui. Il
+est donc injuste de le rendre responsable des événements qui
+s'accomplissent en Espagne. Il est injuste de dire que c'est lui qui a
+changé l'ordre de succession, qui a amené telle ou telle insurrection,
+accepté telle ou telle révolution. Le gouvernement du roi n'a rien
+amené, rien accepté que l'ordre légal, l'ordre établi, la volonté de
+l'Espagne elle-même. Il ne lui a jamais donné qu'un appui et des
+conseils favorables à l'ordre légal et vraiment espagnol.
+
+Que l'Espagne, après cela, soit en proie aux chances, aux périls, aux
+maux d'une révolution; qu'elle traverse toutes les épreuves d'une
+nation qui travaille à changer son gouvernement, il n'y a rien là qui
+puisse nous étonner. Je prie l'honorable préopinant de se demander à
+lui-même ce qui serait arrivé en France si, pendant le cours de nos
+longues épreuves, nous avions eu à côté de nous un gouvernement qui,
+sans secourir aucune faction, sans exciter aucune discorde, ne nous
+eût jamais donné que des conseils de prudence, de modération et n'eût
+jamais prêté son appui qu'à l'ordre légal et reconnu. Certes ce
+gouvernement aurait joué à l'égard de la France un rôle honorable et
+utile; il nous aurait rendu de grands services, et nous lui en aurions
+dû une grande reconnaissance; et au jour où la reconnaissance peut
+arriver, au jour où la raison revient aux peuples, au sortir de cette
+carrière orageuse des révolutions, nous aurions été les premiers à
+rendre justice à un gouvernement qui aurait joué envers nous un tel
+rôle. Ce rôle, nous l'avons joué à l'égard de l'Espagne. On ne
+trouvera, dans aucune des instructions que le gouvernement du roi a
+adressées à ses ambassadeurs, une parole qui sorte des limites que
+j'indique en ce moment à la Chambre.
+
+Quand l'Espagne a été livrée aux chances de la guerre civile, quand le
+gouvernement qu'elle avait elle-même proclamé, fondé, reconnu, qui
+était l'oeuvre de la volonté de son roi et de la volonté du pays,
+quand ce gouvernement a été attaqué par la guerre civile,
+qu'avons-nous fait? Nous nous sommes concertés avec les alliés de
+l'Espagne, ses alliés naturels, ceux qui reconnaissaient le
+gouvernement par elle-même fondé et reconnu; nous nous sommes
+concertés avec eux pour l'aider à se délivrer de la guerre civile.
+Nous n'avons pas prétendu lui imposer notre volonté, notre domination;
+bien plus, nous avons refusé d'intervenir par la force dans ses
+affaires; nous avons refusé de mettre notre volonté et notre force à
+la place de la volonté et de la force de l'Espagne elle-même. Nous
+l'avons laissée suivre le cours de ses destinées et de ses propres
+opinions, nous bornant à lui prêter tout l'appui qu'un gouvernement
+étranger et ami peut prêter à un peuple engagé dans cette difficile
+carrière.
+
+Nous avons fait cela de concert avec l'Angleterre, sans nous
+préoccuper des anciennes rivalités d'influence, de ces rivalités
+auxquelles il faut faire grande attention dans le cours ordinaire des
+choses, mais qui doivent quelquefois se taire et s'effacer devant des
+situations difficiles et des circonstances dominantes.
+
+Et qu'il me soit permis de rendre à l'Angleterre cette justice qu'elle
+aussi elle a oublié un moment ces rivalités d'influence, qu'elle s'est
+élevée au-dessus de son propre passé.
+
+Nous n'avons pas voulu intervenir en Espagne quand l'Angleterre nous a
+demandé d'intervenir. L'Angleterre oubliait la jalousie avec laquelle
+elle avait toujours considéré l'influence de la France en Espagne, et
+la France ne voulait pas donner à l'Angleterre ni à l'Espagne sujet de
+dire qu'elle entendait fonder au delà des Pyrénées sa domination.
+Grand exemple de modération et de liberté d'esprit des deux parts!
+
+Qu'après cela et dans une situation plus régulière, plus tranquille,
+cette rivalité d'influence reparaisse, nous ne la méconnaîtrons pas;
+nous ne négligerons pas d'assurer à la France, non pas la domination,
+mais la juste part d'influence qui lui appartient dans les destinées
+de la Péninsule. Nous espérons qu'il nous sera possible de nous
+concilier sur ce sujet avec l'Angleterre elle-même, et qu'en présence
+des événements si périlleux auxquels l'Espagne est en proie,
+l'Angleterre sentira, comme elle l'a déjà senti une fois, qu'il n'y a
+pas là une lutte d'influences rivales, mais qu'il y a un intérêt
+commun, l'intérêt d'aider la Péninsule à rétablir l'ordre dans son
+propre sein, à faire cesser la guerre civile, quel qu'en soit le
+drapeau, à fonder enfin un gouvernement légal, régulier, but légitime
+des efforts de l'Espagne, comme cela a été pendant si longtemps le but
+des efforts de la France. (_Marques d'adhésion._)
+
+
+
+
+XCVIII
+
+Discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.--Situation et conduite
+des deux cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 25 novembre 1840.--
+
+
+À l'ouverture du débat de l'adresse, M. Thiers prit la parole pour
+retracer et justifier la politique de son cabinet dans les affaires
+d'Orient et ses relations avec moi pendant mon ambassade d'Angleterre.
+Je lui répondis immédiatement:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable M. Thiers disait tout à l'heure:
+«Sous le ministère du 29 octobre, la question est résolue, la paix est
+certaine.» L'honorable M. Thiers n'a dit que la moitié de la vérité:
+sous le ministère du 1er mars, la question était résolue, la guerre
+était certaine. (_Vive approbation au centre._)
+
+En voulez-vous la preuve? Elle est dans les paroles mêmes que
+l'honorable M. Thiers vient de prononcer à cette tribune; il vous a
+parlé de la déplorable solution qu'avaient reçue chez nous la question
+belge, la question italienne, la question espagnole. Pourquoi
+déplorable? (_Interruption à gauche._) Nous tenons cette solution pour
+très-bonne.
+
+M. PISCATORY, _se levant avec une grande vivacité_.--Et le 15 avril,
+monsieur Guizot?
+
+_À gauche._--Et la coalition dont vous faisiez partie? (_Agitation
+prolongée._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Attendez, messieurs,
+attendez. (_L'agitation continue._)
+
+_M. le président._--J'engage la Chambre au silence; son premier
+devoir, c'est de respecter la liberté de la tribune.
+
+_M. le ministre._--Je répète ce que je disais: nous pensons qu'on a
+bien fait de résoudre la question espagnole sans intervention en
+Espagne et sans la guerre. (_Marques d'adhésion au centre._)
+
+Qu'est-ce que le 15 avril a à démêler avec cette question-là?
+
+_À gauche._--Et Ancône?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Attendez donc.
+
+Qu'appelez-vous la question belge?
+
+M. THIERS.--La solution que vous blâmiez de moitié avec moi dans la
+coalition. (_Interpellations diverses._)
+
+_M. le président._--Avec ces interruptions, la discussion devient
+impossible.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il est absolument
+impossible de parler au milieu d'un tel tumulte. (_À demain! à demain!
+Non! non!_)
+
+Je reviens à la question belge. L'honorable M. Thiers peut se souvenir
+qu'à l'époque dont il parle, je n'ai pas ouvert la bouche sur la
+question belge. Je n'ai exprimé à cet égard aucune opinion, et la
+raison en est bien simple. Je croyais la question belge justement et
+raisonnablement résolue par le traité des dix-huit articles. Je
+croyais.....
+
+M. BERRYER.--Je demande la parole. (_Mouvement._).
+
+M. DE. MALLEVILLE.--Il fallait le dire.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je croyais que le traité
+des dix-huit articles liait les puissances, recevait légitimement son
+exécution, et qu'il n'y avait pas là un cas de guerre.
+
+Reste la question italienne. En vérité, je ne supposais pas que, quand
+on parlait tout à l'heure de la question italienne, on fit allusion à
+Ancône... (_Bruit._)
+
+_À gauche._--Ce déshonneur...
+
+_M. le président._--Ces interruptions continuelles ne conviennent ni à
+la dignité de la Chambre, ni à la grandeur de la discussion.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il n'est entré, à aucun
+moment, dans la tête de personne, que la question d'Ancône fût un cas
+de paix ou de guerre. On a pu désapprouver l'évacuation d'Ancône; je
+l'ai désapprouvée; mais il ne s'ensuit pas qu'on ait le droit de dire
+que c'était là une question qui pouvait être résolue par la guerre et
+qu'on a eu tort de résoudre par la paix. La question d'Ancône n'a
+aucun rapport avec celle qui nous occupe en ce moment.
+
+Quand l'honorable M. Thiers a parlé de la question espagnole, de la
+question belge, de la question italienne, il n'a parlé, il n'a pu
+parler que de questions dans lesquelles un cas de guerre ou de paix
+avait été posé. (_Bruit._)
+
+_Une voix à gauche._--M. Thiers a dit: malheureusement résolues.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il en a parlé comme d'un
+cas de guerre, ou bien ce qu'il a dit à cet égard n'aurait pas de
+sens.
+
+Eh bien, nous, messieurs, nous croyons que, dans l'ensemble des actes,
+depuis 1830, et malgré les dissidences réelles et profondes qui ont pu
+exister sur tel ou tel acte en particulier, nous croyons que la
+politique qui a régi les affaires de la France a été une politique
+juste, raisonnable, honorable, dont la France n'a pas à se reprocher,
+que la France n'a pas à regretter, qui n'offre rien à réparer, et que
+ce n'est pas une raison à donner aujourd'hui, pour pousser la France à
+telle ou telle guerre, que de lui dire qu'elle a des réparations à
+prendre pour la paix qu'elle a gardée à telle ou telle époque. Depuis
+dix ans, la France a eu raison de garder la paix, de ne pas poser les
+cas de guerre qu'elle n'a pas posés. Elle n'a, je le répète, rien à
+regretter, rien à réparer. Il ne faut pas venir lui dire aujourd'hui
+devant l'Europe qu'elle a des réparations à prendre, des vengeances à
+exercer, qu'il y a une portion de sa politique qu'elle doit compenser
+par quelque acte éclatant. Non, nous ne le pensons pas; nous pensons
+que la politique que nous voulons suivre aujourd'hui est la même
+politique générale qui a été suivie depuis 1830, et que nous avons
+aujourd'hui, pour la suivre, d'aussi bonnes raisons, des raisons plus
+puissantes que lorsqu'il s'agissait de la Pologne ou de l'Italie.
+(_Aux centres_: Très-bien!)
+
+Je ne veux pas traiter aujourd'hui l'ensemble de la question; je
+reprendrai demain l'histoire des négociations, et je discuterai le
+tableau qu'en a présenté M. Thiers. Je me rencontrerai quelquefois
+avec lui, je différerai quelquefois; j'ajourne cela à demain.
+Aujourd'hui, je me borne à dire: oui, la question avec nous est
+résolue, en ce sens que nous voulons le maintien de la paix et que
+nous y croyons. (_Murmures._) Nous croyons le maintien de la paix
+possible avec sûreté et honneur pour la France. La question était
+résolue dans l'autre sens par le cabinet précédent; sa prévoyance
+était que le maintien de la paix n'était pas possible avec honneur et
+sûreté pour la France. Je ne le lui reproche pas; je ne lui reproche
+pas de s'être conduit et préparé dans cette vue, puisqu'il le pensait;
+je crois qu'il avait tort de le penser, je crois que sa politique
+était mauvaise; nous en avons une autre. (_Murmures à gauche._)
+
+M. THIERS.--Il fallait donc le dire avant le 29 octobre.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères_.--Savez-vous, messieurs, ce
+qui est arrivé quand le traité du 15 juillet a été signé? Il y a eu
+une chance possible, un germe de guerre en Europe.
+
+Nous avons dans notre sein, en France, des factions.....
+(_Exclamations à gauche._)
+
+_Au centre._--Oui! oui!
+
+_M. le président._--Les interruptions ne peuvent être tolérées; la
+tribune doit être libre, surtout pour un ministre; il ne doit pas être
+interrompu; et aussi longtemps que les interruptions continueront, il
+attendra le silence.
+
+(Le silence se rétablit.)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Nous avons dans notre sein
+des factions......
+
+M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--... Des factions, qui des
+qu'elles découvrent une chance de guerre, s'en emparent et essayent de
+la féconder.
+
+Voilà ce qui est arrivé. On a dit que le traité du 15 juillet, c'était
+l'ancienne coalition, que c'était la Sainte-Alliance renaissant contre
+la France. (_À gauche_: Oui! oui!) On a dit que le traité du 15
+juillet, c'était le partage de l'empire ottoman. On a dit que le
+traité du 15 juillet, c'était un affront fait à la France. Et avec
+cela on s'est appliqué à égarer, à entraîner le pays, à l'entraîner
+dans une guerre sans motif suffisant et légitime. Voilà l'oeuvre des
+factions.
+
+Eh bien, le devoir du gouvernement, c'est de résister à de tels
+entraînements; c'est d'éclairer, de retenir le pays, quand les
+factions travaillent à le tromper et à l'égarer. Il nous a paru, il
+nous paraît aujourd'hui que cette oeuvre n'a pas été accomplie par le
+dernier cabinet, qu'elle ne l'a pas été du moins avec une énergie
+suffisante. Il nous a paru, il nous paraît aujourd'hui que les
+factions, dans leur entraînement vers la guerre, dans leurs efforts
+pour faire sortir la guerre de la situation, n'étaient pas
+suffisamment démasquées au pays, suffisamment réprimées. (_Rumeur à
+gauche._)
+
+M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Voilà la vraie cause de la
+formation du cabinet actuel. Il n'a pas été formé pour maintenir la
+paix à tout prix. Cela est honteux à dire et honteux à entendre.
+(_Très-bien! très-bien!_) Et de quel droit quelqu'un viendrait-il ici
+nous parler, à nous, de la paix à tout prix? Qui donc ici, excepté le
+chef du cabinet actuel, qui donc a livré des batailles et fait des
+conquêtes pour la France? (_Très-bien!_) Quel droit avez-vous pour
+vous croire plus fiers, plus patriotes que d'autres? N'avons-nous pas
+tous été...
+
+M. TASCHEREAU, _de sa place_.--Nous n'avons pas été à Gand... (_Rumeur
+au centre._)
+
+_Voix nombreuses._--À l'ordre! à l'ordre!
+
+M. ARDAILLON.--Je demande le rappel à l'ordre de M. Taschereau.
+
+_M. le président._--Je me contente de dire que c'est s'écarter de
+l'ordre que de se livrer à des interruptions aussi inconvenantes
+qu'anti-parlementaires, et, que, si elles se renouvellent, je serai
+forcé de rappeler nominativement à l'ordre ceux qui les commettront.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--M. le président vient de
+protéger la liberté de la tribune; mais je remercie l'honorable membre
+qui m'a interrompu et que je ne connais pas, je le remercie de cette
+interruption que j'attends depuis longtemps. (_Exclamations à
+gauche._)
+
+On m'a depuis longtemps prodigué à ce sujet la calomnie et l'injure.
+J'y répondrai enfin. Oui, j'ai été à Gand; j'y ai été, non le
+lendemain du 20 mars, non à la suite de Louis XVIII, non comme émigré,
+non pour quitter, mais pour servir mon pays!
+
+Le lendemain du 20 mars je suis retourné à la Sorbonne, à ma vie
+obscure et littéraire; je l'ai reprise paisiblement, je suis rentré
+dans la condition d'un simple citoyen soumis aux lois et associé au
+sort de son pays. À la fin du mois de mai, quand il a été évident pour
+tout homme sensé qu'il n'y avait pas de paix possible pour la France
+avec l'Europe... (_Interruption. Écoutez! écoutez!_) C'est mon avis.
+
+Quand, dis-je, il m'a été évident que la maison de Bourbon rentrerait
+en France (_Nouveau mouvement_), j'ai été à Gand alors, non pas dans
+un intérêt personnel, mais pour porter à Louis XVIII quelques vérités
+utiles, pour lui dire que, dans la pensée du parti constitutionnel,
+dans la pensée de la France, son gouvernement avait, en 1814, commis
+des fautes qu'il était impossible de recommencer; pour lui dire que,
+s'il reparaissait sur le trône de France, il y avait des libertés,
+non-seulement celles que la Charte avait déjà consacrées, mais des
+libertés nouvelles qui devaient être accordées au pays; qu'il y avait,
+à l'égard des intérêts nouveaux, à l'égard de la France nouvelle, une
+autre conduite à tenir, une conduite qui inspirât plus de sécurité,
+qui dissipât les méfiances et les passions que la première
+Restauration avait suscitées. Et, pour aboutir à quelque chose de plus
+précis, je suis allé dire au roi Louis XVIII qu'il avait auprès de lui
+tels hommes, tels ministres qu'il aurait tort de vouloir garder, qu'il
+devait éloigner de sa personne, et de toute grande influence sur les
+affaires.
+
+C'est au nom des royalistes constitutionnels, c'est dans l'intérêt du
+parti constitutionnel, c'est dans l'intérêt de la Charte, c'est pour
+lier l'affermissement et le développement de la Charte au retour
+probable de Louis XVIII en France que j'ai été à Gand.
+
+M. GUYET-DESFONTAINES.--Et pendant ce temps-là la France courait aux
+combats.
+
+_M. le ministre._--Messieurs, ce n'est pas moi qui ai élevé cet
+incident, mais je l'ai saisi avec empressement pour dire enfin la
+vérité sur un acte important de ma vie. Croyez-vous qu'en
+accomplissant cet acte, je n'aie pas prévu ses conséquences possibles?
+Croyez-vous que je n'aie pas prévu... (_Interruption._)
+
+M. ROYER-COLLARD.--Ce que vient de dire M. Guizot est parfaitement
+vrai; j'en ai une connaissance très-exacte.
+
+_M. le ministre._--Messieurs, toutes les fois que j'ai cru et que je
+croirai qu'un acte en soi légitime peut être utile à mon pays, je
+n'hésiterai pas à l'accomplir, quels que soient les nuages qu'il
+puisse répandre sur mon avenir.
+
+M. VILLEMAIN, _ministre de l'instruction publique_.--Très-bien! Ce
+n'est qu'à ce prix qu'on est homme d'État.
+
+_M. le ministre._--Voilà ce qui m'a déterminé à cette époque; j'ai
+accepté d'avance toutes les calomnies, toutes les difficultés de
+situation qui pouvaient en résulter pour moi; je ne renie point cet
+acte aujourd'hui. La France ne peut oublier que c'est à cette
+époque... (_Interruption._)
+
+S'il y a vraiment un parti pris d'empêcher de parler... (_Parlez!
+parlez!_)
+
+_Plusieurs voix au centre._--C'est évident; il y en a un dans la
+gauche.
+
+_M. le ministre._--La France ne peut oublier que l'établissement du
+gouvernement représentatif, la liberté de la tribune, la liberté de la
+presse, toutes nos grandes conquêtes comme institutions fondées et
+pratiquées, datent de cette époque difficile. Dans tout le cours de
+cette époque, de 1814 à 1830, j'ai défendu la même cause, la cause
+constitutionnelle, la cause de la Charte, de nos libertés, du
+gouvernement représentatif. Il n'y a pas eu un moment dans ces quinze
+années, à Gand comme à Paris, hors du gouvernement comme dans le
+gouvernement, il n'y a pas eu une année, un moment, où je n'aie
+combattu pour la même cause, pour celle qui a triomphé en 1830, qui a
+triomphé à cause des progrès qu'elle avait faits depuis 1814.
+
+Croyez-vous que, si vous aviez été appelés en 1814 à l'épreuve à
+laquelle vous avez été appelés en 1830, croyez-vous qu'au sortir du
+régime impérial vous auriez été capables de défendre vos libertés avec
+cette énergie, cette persévérance, cette prudence que donne seule la
+longue pratique du gouvernement représentatif et de la liberté?
+
+Oui, vous avez fait en 1830 une grande et belle oeuvre; vous avez
+conquis définitivement l'indépendance nationale et la liberté
+constitutionnelle; vous avez honoré, vous avez grandi votre pays aux
+yeux de l'Europe. (_Interruption nouvelle._)
+
+_M. le ministre de l'instruction publique._--Tolérez donc la vérité!
+
+_M. le ministre._--Vous l'avez fait avec les vertus, l'intelligence
+que vous aviez conquises pendant quinze ans d'exercice laborieux,
+mais régulier, du gouvernement représentatif et de vos libertés. Voilà
+ce que vous devez à l'époque dont je parle, aux hommes qui pendant
+cette époque n'ont cessé de lutter pour la cause qui a triomphé en
+1830; ce n'est pas un seul jour, ce n'est pas dans les trois journées
+seulement que nous avons combattu pour cette cause, c'est pendant
+quinze ans, c'est tous les jours. (_Adhésion au centre._) Et c'est
+avec ce combat de tous les jours, avec l'énergie qui s'acquiert ainsi,
+qu'à un jour d'épreuve, à un grand jour, on est en état de servir et
+de faire triompher son pays. Je m'honore donc, quoi qu'il ait pu m'en
+coûter, quoi qu'il puisse m'en coûter encore, de tout ce que j'ai fait
+pendant cette époque. (_Adhésion au centre.--Murmures prolongés à
+gauche._)
+
+_M. le président._--Cet état ne peut être toléré; c'est violer la
+liberté de la tribune.
+
+M. VIGIER.--C'est une tactique arrêtée!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Vraiment, messieurs, nous
+sommes encore bien loin de la liberté dont nous parlons. (_Au centre_:
+Très-bien!) Pour mon compte, je m'étonne que, après déjà vingt-cinq
+ans d'exercice de nos institutions, nous n'ayons pas acquis un peu
+plus de patience les uns pour les autres, nous n'ayons pas appris à
+supporter, à comprendre la liberté les uns des autres. J'écoute bien
+vos opinions, il faut bien que vous écoutiez les miennes. Il faut bien
+que je puisse défendre ce que j'ai dit et ce que j'ai fait. Vous
+monterez à la tribune, vous direz le contraire de ce que je dis, je ne
+vous interromprai pas.
+
+M. BERVILLE.--Nous devons vous écouter; mais nous n'admettons pas vos
+idées.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je finis par où j'ai
+commencé. Oui, la question est résolue sous le cabinet actuel, en ce
+sens qu'il veut la paix et qu'il l'espère; il y croit, c'est sa
+prévoyance. On travaille à ce que l'on croit. (_Adhésion à
+gauche.--Rires au centre._) On marche dans le chemin où l'on est
+poussé. Croyez-vous que les 650,000 hommes dont parlait tout à
+l'heure M. Thiers, et les 300,000 hommes de garde nationale mobile,
+croyez-vous que ce soit là un moyen de garder la paix? C'est un moyen
+de faire la guerre, de la rendre à peu près infaillible.
+
+M. GUYET-DESFONTAINES.--C'est un moyen de se faire respecter en
+Europe.
+
+_M. le ministre._--Un tel armement n'est pas un armement de
+précaution; c'est un armement qui va au-devant de la guerre, qui la
+rend presque inévitable. Croyez-vous qu'en présence d'un tel armement
+l'Europe se fût tenue immobile, qu'elle n'eût pas armé à son tour, que
+le parlement britannique n'eût pas été convoqué immédiatement?
+Croyez-vous qu'il n'eût pas doublé, triplé sa flotte? Croyez-vous que
+vous n'auriez pas vu des corps prussiens, autrichiens, s'avancer sur
+vos frontières pour couvrir les leurs? Vous auriez vu tout cela, et
+dans l'entraînement auquel vous étiez livrés, dans le mouvement
+violent qui déjà s'emparait du pays, que serait devenue votre
+résistance à la guerre, cette résistance déjà si faible quand l'Europe
+n'armait pas, quand vous étiez lents à vous préparer à la guerre,
+quand les protestations pacifiques de l'Europe vous arrivaient tous
+les jours? Que serait devenue votre résistance à la guerre, si vous
+aviez vu autour de vous, de la part de toute l'Europe, tout l'appareil
+de la guerre? Oui, la guerre était certaine, la question était
+résolue, et il était temps de s'arrêter dans cette voie.
+
+Messieurs, pour résister à un tel entraînement, il ne suffit pas de le
+désirer; il faut vouloir, il faut agir; il faut rallier autour de soi
+tous les amis de l'ordre, tous les amis du gouvernement, tous les
+hommes qui, depuis 1830, ont été accoutumés à lutter pour l'ordre et
+pour la paix. Il faut les avoir tous avec soi dans une pareille cause,
+pour ne pas être emportés par le torrent qui commençait à déborder de
+toutes parts.
+
+Voilà le vrai de la situation. Vous êtes tombés parce que vous
+poussiez à la guerre; nous sommes arrivés au pouvoir parce que nous
+espérions maintenir en France la paix. Il y a entre vous et nous, à
+part toute discussion sur le passé, sur les négociations, sur la crise
+ministérielle, il y a, entre vous et nous, une différence
+fondamentale. Vous êtes restés fidèles à votre pensée, nous resterons
+fidèles à la nôtre.
+
+Maintenant, croyez-moi, ne nous jetons pas à la tête ces mots: «La
+paix à tout prix, la guerre à tout prix!» Vous le voyez, vous m'y avez
+forcé; vous m'avez fait monter à la tribune en me disant que la
+question était résolue, que nous étions le ministère de la paix à tout
+prix; il faut bien que je vous renvoie votre épithète; il faut bien
+que je vous appelle le ministère de la guerre à tout prix. Mais
+sortons de cette triste ornière; permettez-moi de discuter
+sérieusement avec vous la question de savoir si nos intérêts en
+Orient, si notre dignité sont gravement compromis, et si le traité du
+15 juillet contient réellement ou ne contient pas un cas de guerre.
+C'est une question qui peut se débattre sans qu'on se dise les uns aux
+autres qu'on veut la paix ou la guerre à tout prix. La question de
+savoir si la paix ou la guerre doit sortir d'une situation, ce n'est
+pas une question nouvelle dans le gouvernement représentatif; ce n'est
+pas la première fois que des assemblées et des peuples ont été appelés
+à la débattre. Quand Pitt et Fox discutaient la question de savoir
+s'il fallait faire ou non la guerre à la République française, ils ne
+disaient pas: Vous voulez la paix à tout prix! vous voulez la guerre à
+tout prix! Non! non! ils examinaient sérieusement, sincèrement, s'il y
+avait des motifs suffisants, des motifs légitimes de guerre, si la
+guerre entreprise pour de telles raisons serait juste ou injuste,
+utile ou nuisible au pays, si elle était commandée ou interdite par la
+raison et l'intérêt national. Voilà la question, la question
+parlementaire, la question honnête; débattons celle-là et ne venons
+pas y substituer une question injurieuse et révolutionnaire. (_Au
+centre_: très-bien!--_Murmures à gauche._)
+
+Je veux vous le dire. Non, vous n'étiez pas le cabinet de la guerre à
+tout prix, pas plus que nous ne sommes le cabinet de la paix à tout
+prix; vous étiez un cabinet de gens d'esprit et de coeur qui ont cru
+que la dignité, l'intérêt, l'influence de la France voulaient que la
+guerre sortît de cette situation, et qu'il fallait qu'elle s'y
+préparât aujourd'hui pour être prête au printemps. Eh bien, je crois
+que vous vous trompiez; je crois que l'intérêt et l'honneur de la
+France ne lui commandent pas la guerre dans la situation actuelle, que
+la guerre ne doit pas en sortir, que c'est la paix au contraire qui
+doit en sortir, et que si la guerre en sort, ce sera notre faute, la
+vôtre d'abord, et la faute de ceux qui ont marché avec vous.
+(_Mouvement._)
+
+Voilà ce que je pense, voilà ce que j'entreprendrai de démontrer
+demain, en suivant l'histoire des négociations, en examinant à fond la
+situation du pays. Mais dès aujourd'hui, et avant de nous séparer,
+j'ai voulu protester contre les paroles, je dois le dire, honteuses et
+pour vous et pour nous, que vous avez prononcées à cette tribune; j'ai
+voulu rétablir votre propre dignité comme la mienne (_Nouvelle
+approbation au centre_); j'ai voulu vous rendre la justice que vous ne
+m'aviez pas rendue. Gardons la justice tous deux, gardons-la pour vous
+et pour moi. Vous croyez la guerre probable et juste: je ne le crois
+pas. Vous avez dit vos raisons, demain je dirai les miennes. Mais,
+pour Dieu, écartons la guerre à tout prix, la paix à tout prix. Cela
+ne convient ni à vous, ni à moi, ni à la France. (_Applaudissements au
+centre._)
+
+
+
+
+XCIX
+
+Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 26 novembre 1840.--
+
+
+M. Passy ayant pris la parole à l'ouverture de cette séance pour
+répondre à ce que j'avais dit dans la séance précédente, et pour
+discuter à son tour la politique du cabinet dont il avait fait partie,
+dans la question d'Orient, je lui répondis:
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_. Messieurs, l'honorable
+M. Passy vient d'exposer à la Chambre, avec autant de lucidité que de
+sincérité, la marche des négociations sous le cabinet dont il faisait
+partie. Il a donné connaissance à la Chambre des instructions que ce
+cabinet me donna lorsqu'il me confia l'ambassade de Londres,
+instructions qui ont été son dernier acte dans la grande affaire
+d'Orient.
+
+La Chambre voit, soit par ces instructions, soit par l'état des faits
+tels que M. Passy l'a fait connaître, que la situation était
+parfaitement libre, qu'il n'y avait point de politique forcée, point
+d'engagement irrévocable de la part du cabinet, que le seul point sur
+lequel le cabinet se fût irrévocablement prononcé, c'était celui qui
+regardait Constantinople, et la nécessité de l'abolition de tout
+protectorat exclusif.
+
+C'est sous les auspices de ces instructions que ma mission a commencé;
+elles me furent immédiatement confirmées par le cabinet qui succéda à
+celui du 12 mai. Aucune modification de quelque importance ne fut
+apportée à la politique que j'avais mission de faire prévaloir.
+J'acceptai sans hésitation l'engagement de seconder cette politique
+sous le cabinet du 1er mars comme sous celui du 12 mai.
+
+Dans les relations que j'eus, au commencement du cabinet du 1er mars,
+avec son chef et avec quelques-uns de ses membres, les seules réserves
+que je crus devoir faire, quant à mon concours loyal à ce cabinet
+eurent pour objet la politique intérieure. Il me fut dit, il me fut
+écrit que le cabinet du 1er mars se formait sous cette idée: «Point de
+réforme électorale, point de dissolution.» (_Mouvement_). J'acceptai
+le drapeau de la politique intérieure du cabinet, le seul qui pût me
+convenir.
+
+Quant à la politique extérieure, je le répète, les instructions du
+cabinet précédent me furent confirmées. J'étais loin d'avoir des
+objections à cette politique, je la croyais bonne, juste dans son
+principe, bonne pour l'Europe, pour l'empire ottoman, pour l'Égypte
+même.
+
+Vous l'avez vu; l'idée fondamentale de cette politique, c'était le
+maintien de la paix en Orient et en Europe, moyennant l'abolition du
+protectorat exclusif à Constantinople et une transaction pacifique
+entre le sultan et le pacha. Cette politique était bonne évidemment
+pour l'Europe tout entière; elle la mettait à l'abri de toute lutte
+sur une question spéciale. J'ai eu l'honneur de le dire à une autre
+tribune; le grand intérêt de l'Europe, aujourd'hui, c'est d'éviter des
+luttes sur des questions particulières; c'est par là surtout que la
+sagesse de l'Europe s'est déployée depuis dix ans. Beaucoup de
+questions particulières se sont présentées, en Espagne, en Belgique,
+en Italie, qui pouvaient entraîner de graves conflits. L'Europe a
+compris, comme la France, qu'il y avait aujourd'hui une question
+générale, une question de paix et de civilisation européennes qui
+dominait toutes les questions particulières et devait décider toutes
+les puissances à les résoudre régulièrement et pacifiquement. La
+politique, dont j'avais l'honneur d'être l'organe à Londres,
+appliquait ce même principe à la question d'Orient.
+
+Elle était bonne aussi pour l'empire ottoman; elle le préservait de
+toute secousse intérieure, de toute guerre civile, elle le préservait
+de toute intervention étrangère; elle maintenait l'unité des
+musulmans. Sous ce triple rapport, il était d'une grande importance
+pour l'empire ottoman qu'aucun conflit ne s'élevât, que la question ne
+donnât lieu à aucun emploi de la force matérielle, qu'elle fût résolue
+par la seule voie des négociations et des influences.
+
+L'Égypte elle-même avait, à cette époque, un aussi grand intérêt à la
+paix que l'empire ottoman: ce qui importait le plus au pacha d'Égypte,
+ce n'était pas tant l'étendue de ses possessions que la certitude de
+sa durée. Acquérir pour sa durée la sanction de l'Europe, c'était là
+l'intérêt fondamental de l'établissement égyptien, intérêt qui, je le
+déplore, n'a pas été suffisamment compris par l'Égypte elle-même.
+(_Sensation._)
+
+Vous le voyez, messieurs; je n'avais à faire à la politique extérieure
+du cabinet du 1er mars aucune objection; je la trouvais bonne, juste,
+utile pour tout le monde; et l'honorable M. Thiers a eu raison de dire
+hier que j'y avais adhéré, que je m'étais engagé à la seconder
+loyalement.
+
+Je l'ai fait, j'ai accompli ma promesse. Voici l'idée que je me suis
+formée de mes devoirs dans cette situation.
+
+J'ai cru que le premier était de travailler de tous mes efforts à
+exécuter mes instructions, à faire réussir la politique du cabinet, en
+mettant de côté les dissidences partielles ou accidentelles qui
+pouvaient, qui devaient se rencontrer dans le cours des négociations,
+en poursuivant sincèrement, loyalement le but que nous nous étions
+assigné en commun.
+
+Mon second devoir était d'informer exactement le cabinet de toutes les
+chances de succès ou de revers de sa politique, de lui faire bien
+connaître l'état des choses à chaque moment, de telle sorte qu'il pût
+prendre des décisions conformes aux oscillations de la négociation,
+qu'il pût modifier ses résolutions, pratiquer en un mot sa politique
+selon les circonstances. Car, je le répète, rien d'irrévocable, rien
+d'absolu ne se rencontrait dans la situation au moment où j'ai été à
+Londres, ni dans les résolutions, soit des cabinets antérieurs, soit
+du cabinet du 1er mars.
+
+Je n'hésite pas à affirmer que j'ai rempli ces deux devoirs, que j'ai
+fait tout ce qui dépendait de moi pour faire triompher la politique du
+cabinet, et qu'en même temps je l'ai averti, à toutes les époques, des
+obstacles que rencontrait cette politique, des chances de succès ou de
+revers qu'il y avait pour elle, et des raisons qui pouvaient le
+déterminer à modifier telle ou telle de ses résolutions.
+
+L'honorable M. Thiers a cité hier des dépêches et des lettres dans
+lesquelles je l'informais de mes espérances pour le succès de la
+politique dont j'étais chargé; il a eu raison; j'ai eu des espérances;
+j'ai, plusieurs fois, dans le cours de cette négociation, entrevu la
+possibilité d'atteindre le but que nous nous étions proposé,
+c'est-à-dire une transaction pacifique entre le sultan et le pacha
+d'Égypte, qui fît prévaloir à peu près le projet d'arrangement proposé
+au mois de septembre par le cabinet du 12 mai, et que le cabinet du
+1er mars avait adopté.
+
+J'ai eu cette espérance; et toutes les fois que je l'ai conçue, je
+l'ai dit sincèrement; je n'ai pas cherché à me faire un mérite du
+succès en aggravant d'avance les difficultés de l'entreprise.
+
+Cependant je dois ajouter qu'à la suite des dépêches dans lesquelles
+je disais loyalement quelles espérances je concevais, quel terrain je
+gagnais, à la suite de ces dépêches, j'ai toujours eu soin d'exprimer
+mes doutes et de rappeler les difficultés.
+
+Puisqu'on a mis sous les yeux de la Chambre les espérances, je suis
+obligé de lui faire connaître également les doutes.
+
+Le 16 mars, j'écrivais à M. le président du conseil:
+
+«Le gouvernement britannique croit avoir en Orient deux intérêts
+inégaux sans doute, mais tous deux réels et qui lui tiennent fortement
+au coeur. Il redoute la Russie à Constantinople; la France l'offusque
+en Égypte: il veut rétablir à Constantinople, soit par la force de
+l'empire ottoman lui-même, soit par l'intervention régulière de
+l'Europe, une barrière contre la Russie. Il désire affaiblir le pacha
+d'Égypte, de peur qu'il ne soit pour la France, dans la Méditerranée,
+un trop puissant et trop utile allié.» (_Sensation._)
+
+La Chambre voit avec quelle sincérité je rendais compte des faits que
+j'observais. (_Bien, très-bien!_)
+
+«Il croit, ajoutais-je, le moment favorable pour atteindre à l'un et à
+l'autre but. Par un singulier concours de circonstances, la Russie se
+montre disposée à abandonner, à ajourner du moins, non-seulement ses
+projets d'agrandissement, mais ses prétentions au protectorat exclusif
+sur l'empire ottoman, et à seconder l'Angleterre dans son dessein
+d'affaiblir le pacha d'Égypte.
+
+«L'Autriche et la Prusse adhèrent, comme de raison, à ce mouvement
+rétrograde de la politique russe.
+
+«Le gouvernement britannique voit donc, dans l'état actuel de l'Orient
+combiné avec les dispositions d'une grande partie de l'Europe,
+nullement un embarras qui lui soit survenu et dont il soit pressé de
+se décharger, mais une occasion précieuse qu'il lui importe de saisir.
+
+«Cependant deux craintes le préoccupent: l'une que, dans l'exécution
+et par la nature même des moyens à employer, le premier résultat qu'il
+poursuit ne lui échappe, c'est-à-dire qu'au lieu de fortifier l'empire
+ottoman contre la Russie, il ne livre cet empire à un nouveau progrès
+de l'influence russe; l'autre, que son alliance avec la France, à
+laquelle il tient beaucoup, ne se relâche et même ne se rompe par la
+diversité des deux politiques et la séparation des deux puissances en
+Orient. Ces deux craintes tiennent le gouvernement britannique en
+suspens et le poussent à faire des concessions à la France dans la
+question de l'Égypte pour s'assurer son concours dans celle de
+Constantinople, pour éviter en Orient, dans l'une et l'autre question,
+l'emploi de moyens périlleux et pour maintenir l'alliance française
+dans son intégrité.
+
+«Jusqu'où peuvent aller ces concessions? Pourraient-elles devenir
+suffisantes pour satisfaire aux intérêts essentiels du pacha d'Égypte
+et à la politique française? Personne, je le pense, ne peut le savoir
+aujourd'hui.
+
+«Telles sont en résumé, je crois, les vues politiques du cabinet
+anglais dans cette affaire, vues que de nouveaux incidents ou des
+difficultés d'exécution peuvent entraver, ajourner, arrêter même, mais
+qui sont, si je ne m'abuse, assez sérieuses et déjà assez avancées
+pour que ce cabinet s'applique à surmonter les difficultés, au lieu de
+s'empresser d'y céder.»
+
+J'écrivais ceci quinze jours après mon arrivée à Londres.
+
+Je voulais par là donner au gouvernement du roi une idée juste de
+l'importance que le cabinet anglais mettait à son double but, et de la
+persistance, de l'énergie avec lesquelles il le poursuivrait.
+
+J'ajoutai à cette dépêche une lettre du 17 mars, du lendemain,
+portant:
+
+«Je vous demande de porter sur ma dépêche d'aujourd'hui toute votre
+attention. Il est possible que cette nouvelle face de la situation
+disparaisse, et que nous puissions rentrer dans la politique d'attente
+au bout de laquelle nous entrevoyons le _statu quo_.»
+
+Je fais allusion à ce que disait hier M. Thiers de la nécessité
+d'attendre et de gagner du temps, pour arriver peut-être, à la fin et
+de guerre lasse, au maintien du _statu quo_ en Orient.
+
+«Mais il se peut aussi que les choses se précipitent, et que nous
+nous trouvions bientôt obligés de prendre un parti. Si cela arrive,
+l'alternative où nous serons placés sera celle-ci: ou nous mettre
+d'accord avec l'Angleterre, en agissant avec elle dans la question de
+Constantinople et en obtenant d'elle, dans la question de Syrie, des
+concessions pour Méhémet-Ali, ou bien nous retirer de l'affaire, la
+laisser se conclure entre les quatre puissances et nous tenir à
+l'écart en attendant les événements. Je n'affirme pas que, dans ce
+cas, la conclusion entre les quatre puissances soit certaine; de
+nouvelles difficultés peuvent surgir; je dis seulement que cette
+conclusion me paraît probable, et que si nous ne faisons pas la
+tentative d'amener, entre nous et l'Angleterre, sur la question de
+Syrie, une transaction dont le pacha doive se contenter, il faut
+s'attendre à l'autre issue, et s'y tenir préparé.
+
+«... Il importe que vous sachiez bien l'état des choses et que vous ne
+vous fassiez, sur les chances probables, aucune illusion. Il y a ici,
+dans le cabinet, désir sincère de maintenir et de resserrer l'alliance
+française. Mais que ce désir et la perspective des difficultés
+d'exécution l'emportent sur les motifs qui poussent l'Angleterre à
+saisir l'occasion de vider, selon sa politique, les questions de
+Constantinople et de Syrie, je ne puis l'affirmer.»
+
+C'est le 17 mars que j'indiquais ainsi, comme une chance
+très-probable, comme une issue à laquelle il fallait se tenir préparé,
+et sur laquelle il ne fallait se faire aucune illusion, l'arrangement
+à quatre, si nous ne venions pas à bout de transiger sur la question
+de Syrie.
+
+Messieurs, je n'en poursuivis pas moins mes efforts pour le succès du
+projet d'arrangement que le cabinet du 1er mars avait adopté et qui
+consistait, comme la Chambre le sait, à assurer au pacha l'Égypte
+héréditaire et la Syrie héréditaire en ne lui demandant que la
+restitution de l'île de Candie, d'Adana et des villes saintes.
+
+Comme je le disais tout à l'heure, j'eus, par moments, l'espérance de
+faire réussir ce plan; j'en rendis compte à M. le président du
+conseil. Au commencement d'avril, dans un de ces moments, dans le
+moment peut-être où j'ai eu le plus d'espérance, dans la lettre qui en
+témoigne le plus, je terminais en disant, le 3 avril:
+
+«Je suis sorti laissant lord Palmerston assez préoccupé, je crois, de
+notre entretien. Il ne m'a rien dit qui m'autorise à penser que ses
+intentions soient réellement changées ou près de changer; mais, si je
+ne m'abuse, c'est la première fois que la possibilité d'un arrangement
+qui donnerait à Méhémet-Ali l'hérédité de la Syrie comme de l'Égypte,
+et se contenterait pour la Porte de la restitution de Candie, d'Adana
+et des villes saintes, s'est présentée à lui sans révolter son
+amour-propre et sans qu'il la repoussât péremptoirement.
+
+«Je prie V. Ex. de ne pas donner à mes paroles plus de portée qu'elles
+n'en ont dans mon propre esprit: je la liens exactement au courant de
+toutes les oscillations, bonnes ou mauvaises, d'une situation
+difficile, complexe, où le péril est toujours imminent et dans
+laquelle, jusqu'à présent, nous avons plutôt réussi à ébranler nos
+adversaires sur leur terrain qu'à les attirer sur le nôtre.»
+(_Mouvement._)
+
+La Chambre voit que l'expression du doute se joignait étroitement à
+celle de l'espérance: c'est que je m'imposais le devoir de faire
+connaître toute la vérité. (_Très-bien!_)
+
+Je pourrais mettre sous les yeux de la Chambre deux ou trois dépêches
+de la même nature; celle-ci suffit: il n'y en a aucune qui soit en
+contradiction avec celle-là.
+
+Dans le cours de cette négociation et à travers les oscillations
+d'espoir et de crainte par lesquelles elle me faisait passer,
+plusieurs transactions furent effectivement proposées. Je dois dire,
+pour la vérité également et pour qu'elle soit connue de mon pays, que,
+dans ma profonde conviction, l'Angleterre, les autres puissances, mais
+l'Angleterre surtout, désiraient sincèrement une transaction avec la
+France. J'ai la conviction que, non-seulement le peuple anglais, mais
+le gouvernement anglais, mais lord Palmerston lui-même, a l'alliance
+française à coeur. (_Mouvement.--Rumeurs dubitatives à gauche._)
+
+Je suis à cette tribune pour dire ce que je crois être la vérité, et
+jamais il n'a plus importé à mon pays de la connaître. Comment,
+messieurs, le gouvernement du roi a tenu fermement à ses premières
+propositions d'arrangement; il n'a pas voulu s'en écarter, et
+cependant voudrait-il que l'on dît qu'il n'avait pas l'alliance
+anglaise à coeur? L'honorable M. Thiers sait mieux que personne quelle
+importance il y attachait, et il avait raison; cependant il a tenu,
+quant à l'Orient, à ses idées, à ses premières propositions. C'est ce
+que l'Angleterre elle-même a fait. Pourquoi en concluriez-vous qu'elle
+n'avait pas l'alliance française à coeur? Elle pourrait vous rétorquer
+le reproche. (_Réclamations sur quelques bancs._)
+
+_M. le président._--N'interrompez pas. Je rappelle combien cela
+importe à ce grave débat.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--De ce que je dis là,
+messieurs, je n'entends tirer que cette conséquence que, de part et
+d'autre, le désir du rapprochement a été sincère, que de part et
+d'autre, si on ne s'est pas rapproché, c'est que l'on a attaché au
+point de dissidence une importance extrême, de part et d'autre, à mon
+avis, exagérée. (_Rumeurs diverses._)
+
+Le premier essai sérieux de transaction qui fut fait, ce fut l'offre
+d'ajouter à l'Égypte héréditaire le pachalik de Saint-Jean d'Acre
+viager, y compris la forteresse. Tout le monde avait mis à la
+forteresse de Saint-Jean d'Acre une extrême importance; tout le monde
+disait, depuis qu'il était question de cette affaire, que Saint-Jean
+d'Acre était la clef de la Syrie, que le possesseur de Saint-Jean
+d'Acre pouvait facilement reprendre la Syrie. J'ai entendu dire cela
+dans tous les débats qui ont eu lieu dans cette grande question; et
+quand le cabinet du 12 mai avait écarté la proposition de la
+concession héréditaire du pachalik de Saint-Jean d'Acre viager,
+c'était surtout parce que la place de Saint-Jean d'Acre n'y était pas
+comprise, et que, sans la place, le pachalik paraissait insignifiant.
+
+Je dois donner à la Chambre connaissance de la disposition d'esprit
+dans laquelle se trouvait lord Palmerston lorsqu'il fit cette
+proposition de transaction. J'en rendis compte au cabinet le 8 mai:
+
+«Évidemment, l'abandon de la forteresse de Saint-Jean d'Acre coûtait
+beaucoup à lord Palmerston. Il s'en est dédommagé, en me disant ce que
+je savais, que, pour cet arrangement et si le pacha s'y refusait,
+l'Autriche consentait à recourir aux moyens de contrainte, en joignant
+son pavillon aux pavillons de l'Angleterre et de la Russie.
+
+«Il m'a développé alors son plan de contrainte, qui consistait dans un
+triple blocus, etc.»
+
+Je supprime des détails qui n'importent pas à la Chambre.
+
+«J'ai fait quelques observations sans entrer en discussion; au point
+où l'affaire est parvenue, la discussion est peu utile, car elle
+suscite plus d'obstination qu'elle ne résout de difficultés: le moment
+était peu favorable. Je voyais lord Palmerston à la fois vivement
+contrarié d'abandonner Saint-Jean d'Acre et rendu confiant par
+l'adhésion de l'Autriche à l'emploi des moyens de contrainte.»
+
+Je cite ce passage à la Chambre uniquement pour lui faire voir
+l'importance que le cabinet anglais mettait, à tort ou à raison, à la
+concession qu'il faisait en ce moment, et la sincérité de l'esprit
+d'arrangement qui l'animait.
+
+La Chambre sait que la proposition fut écartée; le cabinet français ne
+crut pas devoir accepter.
+
+Il ne vint plus de lord Palmerston aucune proposition directe,
+formelle; mais des propositions... non pas des propositions, des
+ouvertures, j'ai tort de me servir du mot proposition... des
+ouvertures me furent faites dans la conversation par les ministres de
+Prusse et d'Autriche. Elles avaient pour objet d'ajouter la Syrie
+viagère à l'Égypte héréditaire.
+
+L'honorable M. Thiers a rappelé hier qu'il y avait eu même un moment
+où ces ministres, et surtout l'un d'eux, avaient regardé comme
+possible la concession de la Syrie héréditaire. Il est vrai que cela a
+paru une ou deux fois dans la conversation, et je l'ai fait connaître
+dans mes moments d'espérance; mais je dois à la vérité de le dire,
+cette idée n'a jamais pris à mes yeux, dans l'esprit de ces
+plénipotentiaires, une vraie consistance.
+
+Je demande pardon à la Chambre de ces détails. Je ne veux parler
+qu'avec une extrême exactitude; je suis obligé de ne laisser supposer
+aucune nuance au delà de la vérité. J'ajoute que, lorsqu'on me
+laissait entrevoir de loin, d'une manière très-douteuse, la
+possibilité que nos projets d'arrangement fussent adoptés, c'était
+toujours à une condition, à la condition que nous nous engagerions
+immédiatement, envers les quatre autres puissances, à employer la
+force contre le pacha pour les lui faire accepter s'il s'y refusait.
+
+Je n'ai jamais été autorisé à accepter cette condition, et toutes les
+fois que j'insistais sur l'adoption de notre arrangement, et qu'on me
+demandait: «Si le pacha le rejette et si nous l'adoptons, vous
+engagerez-vous avec nous à employer la force contre lui pour l'y
+contraindre?» Je n'avais rien à dire.
+
+L'ouverture de la Syrie viagère me fut donc faite comme une idée au
+succès de laquelle les cabinets d'Autriche et de Prusse
+s'emploieraient activement si on pouvait compter sur l'adhésion de la
+France. La condition préalable, la condition nécessaire de ce plan,
+c'était que la France y adhérât, et qu'on pût dire à lord Palmerston
+en pesant sur lui pour le décider: «Cela finit la question; la France
+y adhère, l'arrangement se termine à cinq.» C'était à cette condition,
+avec cet engagement que l'Autriche et la Prusse laissaient espérer
+qu'elles pèseraient sur lord Palmerston pour le décider.
+
+En faisant connaître au cabinet cette ouverture, je lui fis connaître
+en même temps, dans des termes bien formels je crois, quelles me
+paraissaient être les conséquences de son rejet.
+
+Je prie la Chambre de le remarquer; un ambassadeur n'est pas ministre
+des affaires étrangères; il n'a pas de parti à prendre, ce n'est pas
+lui qui résout les questions, qui adopte les résolutions: n'ayant pas
+le pouvoir, je n'ai jamais accepté la responsabilité; je n'ai jamais
+dit: «Faites ou ne faites pas telle chose.» J'ai rendu compte
+exactement des faits; j'ai rendu compte en même temps des conséquences
+du rejet ou de l'acceptation, et la décision, la résolution, l'ordre à
+me donner appartenaient au cabinet. Je n'avais aucune initiative, je
+n'en ai pris aucune. Voici dans quels termes, le 24 juin, je rendais
+compte, dans une lettre à l'honorable M. Thiers, de l'état de
+l'affaire:
+
+«Nous touchons peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont
+je vous parlais dans une lettre précédente, et qui consiste, de la
+part de l'Autriche et de la Prusse, à dire à lord Palmerston qu'il
+faut se résigner à laisser _viagèrement_ la Syrie au pacha, et faire à
+la France cette grande concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne
+me trompe, en ce moment. Des collègues de lord Palmerston d'une part,
+les ministres d'Autriche et de Prusse de l'autre, pèsent sur lui, je
+crois, en ce moment, pour l'y décider. S'ils l'y décident, en effet,
+ils croiront les uns et les autres avoir remporté une grande victoire
+et être arrivés à des propositions d'arrangement raisonnables. Il
+importe donc extrêmement que je connaisse bien vos intentions à ce
+sujet, car de mon langage, quelque réservé qu'il soit, peut dépendre
+ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
+revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
+et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
+rengagerait brusquement dans son système, et leur ferait adopter à
+_quatre_ son projet de retirer au pacha la Syrie, et l'emploi, au
+besoin, des moyens de coercition. On fera beaucoup, beaucoup, et dans
+le cabinet, et parmi les plénipotentiaires, pour n'agir qu'à _cinq_,
+de concert avec nous et sans coercition. Je ne vous réponds pas qu'on
+fasse tout, ni qu'une conclusion soudaine à quatre soit impossible.
+Nous pouvons être d'un moment à l'autre placés dans cette
+alternative: l'Égypte héréditairement, la Syrie viagèrement au pacha,
+moyennant la restitution des villes saintes, de Candie et d'Adana et
+par un arrangement à _cinq_; la Syrie retirée au pacha par un
+arrangement à _quatre_, et par voie de coercition, s'il y a lieu.»
+
+_Une voix._--Qu'a-t-on répondu?
+
+_D'autres voix._--La date?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Le 24 juin. C'était dans
+les huit ou dix premiers jours que l'ouverture m'avait été faite.
+
+Vous voyez, messieurs, que, sans me permettre de donner un conseil,
+sans me permettre d'indiquer une résolution, je faisais clairement
+entrevoir les conséquences du rejet de cette ouverture. J'ajoutais que
+cette ouverture, et vous le voyez, avait besoin, pour avoir une chance
+de succès, d'être accueillie et vivement poussée. Elle était difficile
+à faire réussir; il eût fallu la certitude de l'adhésion de la France;
+sans cette certitude, les auteurs de l'ouverture ne pouvaient faire
+sur le cabinet britannique l'effort sérieux et persévérant qui était
+indispensable pour le décider.
+
+Voici la réponse que je reçus de l'honorable M. Thiers.
+
+_Plusieurs voix._--La date?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Le 30 juin.
+
+«Quand je vous parlais d'une grande conquête qui changerait notre
+attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
+héréditaire.
+
+«Toutefois, j'ai consulté le cabinet relativement au plan dont vous
+m'avez parlé ces jours derniers: l'Égypte héréditairement et la Syrie
+viagèrement. On délibère, on penche peu vers une concession. Cependant
+nous verrons. Différez de vous expliquer, il faut un peu voir venir;
+rien n'est décidé.» (_Bruit; interruption._)
+
+Je restais et je devais rester dans la situation qui m'était
+prescrite. Je n'abandonnai pas tout à fait la chance qui s'était
+ouverte devant moi; elle continua d'être poursuivie et par les
+ministres de Prusse et d'Autriche, et par quelque membres du cabinet,
+mais très-faiblement, sans l'insistance, l'énergie, l'espérance qui,
+dans ma ferme conviction, étaient indispensable pour qu'elle réussît.
+
+Quand je dis _pour qu'elle réussît_, je veux m'expliquer
+très-exactement.
+
+L'honorable M. Thiers m'a demandé hier si je croyais, si j'avais cru
+qu'on obtînt jamais de lord Palmerston la concession de la Syrie
+viagère. Comme je suis monté ici pour dire la vérité, je dirai que je
+ne le crois pas. (_Sensation._)
+
+Je ne crois pas, je doute qu'on eût amené lord Palmerston à la
+concession de la Syrie tout entière, même viagère, au pacha. Ce que je
+crois, et je ne puis dire rien de plus, car évidemment c'est une
+simple conjecture, c'est que si on était entré dans cette voie, si on
+avait fortement engagé les hommes qui en avaient fait l'ouverture, on
+aurait obtenu, pour le pacha, une coupure de la Syrie meilleure que
+celle du traité du 15 juillet. (_Mouvements et bruits divers._)
+
+Tout, dans ce monde, vous le savez, messieurs, est affaire de
+transaction et d'accommodement. On n'obtient jamais tout ce qu'on
+désire; on ne réussit jamais tout à fait dans ce qu'on entreprend; on
+en obtient une portion, on réussit à moitié. Ma conviction, ou pour
+mieux dire, ma conjecture profondément sincère, c'est qu'on serait
+arrivé à un partage de la Syrie plus favorable au pacha que celui du
+15 juillet, et je vais l'indiquer. L'Angleterre a toujours mis, dans
+cette question de la Syrie, une importance particulière à Bagdad. En
+même temps qu'elle était fortement préoccupée de Constantinople et de
+la crainte que la marche du pacha en Asie Mineure n'appelât les Russes
+à Constantinople, elle craignait le pacha pour Bagdad, et les
+conquêtes du pacha en Orient, dans le Diarbékir, vers la Mésopotamie,
+sur les bords de l'Euphrate, l'inquiétaient beaucoup. Il y avait telle
+coupure de la Syrie qui donnait satisfaction à l'Angleterre sur ce
+point, et retirait complétement au pacha le cours de l'Euphrate. Si la
+Porte, par exemple, avait recouvré les pachaliks d'Alep et de Damas,
+ou du moins la plus grande partie du pachalik de Damas, elle restait
+maîtresse de l'Euphrate. Le pacha n'avait plus de ce côté aucune
+possession. La Porte, par là, communiquait librement avec ses domaines
+de l'Arabie; il y avait sécurité pour elle et sécurité pour
+l'Angleterre. On pouvait entrevoir alors pour le pacha la concession
+du pachalik de Tripoli ajouté au pachalik de Saint-Jean d'Acre et
+d'une portion du pachalik de Damas.
+
+Rien n'a été négocié à ce sujet; c'est une pure conjecture que je mets
+sous les yeux de la Chambre; mais j'ai quelques raisons de croire que,
+si l'on était entré sérieusement, vivement, dans l'ouverture qui
+m'avait été faite, on serait arrivé à ce résultat ou à quelque chose
+de très-analogue.
+
+Pendant que l'affaire était ainsi en suspens, arriva à Londres la
+nouvelle que le pacha, apprenant la destitution de Khosrew-Pacha,
+avait envoyé Samy-Bey à Constantinople, offert la restitution de la
+flotte, et tenté un arrangement direct avec la Porte. Ce fait me fut
+annoncé par l'honorable M. Thiers. Après les détails dans lesquels il
+est entré hier sur la tentative de l'arrangement direct, il est
+impossible que je ne mette pas les faits exactement, tels que je les
+vois, sous les yeux de la Chambre.
+
+M. Thiers m'écrivit le 30 juin:
+
+«Je viens de recevoir d'Égypte la dépêche ci-jointe, dont je vous
+envoie copie. (C'est la dépêche qui annonçait la proposition du
+pacha.) Il importe de ne pas la faire connaître à Londres, pour que
+les Anglais n'aillent pas empêcher un arrangement direct.»
+
+M. DESMOUSSEAUX DE GIVRÉ.--Ah! (_Rires ironiques à gauche._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--«La nouvelle sera bientôt
+connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les Anglais ne
+pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront trop tard
+s'ils veulent écrire à Constantinople. Vous vous serviriez toutefois
+de cette nouvelle pour empêcher une résolution, si l'on voulait en
+prendre une relativement au plan sur lequel vous m'avez consulté ces
+jours derniers, l'Égypte héréditairement et la Syrie viagèrement.»
+(_Mouvements divers._)
+
+À peu près au même moment où arrivait la nouvelle de la tentative
+d'arrangement direct du pacha, arrivait aussi celle de l'insurrection
+de la Syrie. Je n'ai rien à ajouter à ce qu'a dit, au sujet de cette
+insurrection, l'honorable M. Thiers; je me suis plus d'une fois
+plaint, vivement plaint au cabinet anglais des efforts que, je crois,
+il faisait sous main pour soulever cette insurrection.
+
+Voici la dépêche dans laquelle je rendis compte de l'effet que
+produisaient à Londres les deux nouvelles:
+
+11 juillet... Je prie la Chambre de vouloir bien écouter avec
+attention cette dépêche, qui est très-importante dans l'affaire...
+(_Parlez! parlez!_)
+
+«Depuis que la proposition de couper la Syrie en deux, en laissant à
+Méhémet-Ali la forteresse et une partie du pachalik de Saint-Jean
+d'Acre, a été écartée, lord Palmerston a paru éviter la conversation
+sur les affaires d'Orient. Je l'ai engagée une ou deux fois, plutôt
+pour bien établir la politique du gouvernement du roi que pour tenter
+réellement de faire faire, par la discussion directe, un nouveau pas à
+la question. Lord Palmerston m'a répondu en homme qui persiste dans
+ses idées, mais ne croit pas le moment propice pour agir, et veut
+gagner du temps.» (_Sensation._)
+
+Quand nous avons voulu gagner du temps, lord Palmerston était
+pressant; quand lord Palmerston a voulu gagner du temps, je crois que
+notre intérêt à nous était d'être pressants. Nous ne l'avons été à
+aucune époque.
+
+M. THIERS.--Il fallait le dire!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers, si
+je ne me trompe, me dit: Il fallait le dire. Je crois que je l'ai dit.
+
+M. THIERS.--Puisque vous accueillez mon interruption, je demande à
+présenter une observation.
+
+Je prouverai, pièces en main, puisque je suis réduit à me justifier
+devant l'ambassadeur qui recevait mes ordres (_Rumeurs_) et devait me
+donner ses avis, je prouverai, pièces en main, que vous m'avez dit, le
+14 juillet même, que nous avions encore du temps et que rien n'était
+précipité.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je le dirai moi-même tout à
+l'heure. (_Mouvement prolongé._) Mais je ne puis accepter les paroles
+de l'honorable M. Thiers; il n'a point à se justifier ici devant moi.
+Je suis ici, comme député, obligé dédire mon avis, de donner à la
+Chambre des renseignements sur la part que j'ai prise dans la grande
+affaire dont il s'agit. Aucun de nous ne se justifie; nous nous
+expliquons devant la Chambre et devant le pays. (_Approbation._) Ce
+n'est donc point de moi qu'il s'agit; j'étais sous les ordres de
+l'honorable M. Thiers; j'ai reçu ses instructions, je les ai
+exécutées; je lui ai donné toutes les informations qu'il a été en mon
+pouvoir de recueillir.
+
+M. THIERS.--Jamais votre opinion!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers me
+dit que je ne lui ai jamais donné mon opinion; je ne comprends pas
+l'objection. Je viens de lire à la Chambre une dépêche dans laquelle
+je disais: «Si on n'accepte pas cette ouverture, il arrivera telle ou
+telle chose; il est probable qu'il y aura un arrangement à quatre, qui
+sera peut-être soudainement conclu.» (_Mouvement._)
+
+Si je ne me trompe, c'était-là un avis autant qu'il était pour moi
+dans les convenances de le donner. (_Aux centres_: Très-bien!) Si
+j'avais été plus explicite, j'aurais, je crois, manqué à ces
+convenances et j'aurais engagé ma responsabilité personnelle plus que
+je ne le devais. Quand on n'a pas le pouvoir, quand on ne décide pas
+soi-même, quand on ne prend pas la résolution, il faut faire tout
+connaître exactement, complétement, avec une entière sincérité; je ne
+devais rien de plus; j'aurais manqué de prudence comme de convenance
+si j'avais fait davantage. (_Nouvelle adhésion au centre. Mouvement
+prolongé._)
+
+Je reprends la lecture de la dépêche que j'avais l'honneur de
+communiquer à la Chambre: «Lord Palmerston n'a, en effet, pendant
+plusieurs semaines, comme je l'ai déjà mandé à Votre Excellence, ni
+entretenu le cabinet des affaires d'Orient, ni même communiqué à ses
+collègues la dernière note de Chekib-Effendi. Cependant le travail de
+quelques membres, soit du cabinet, soit du corps diplomatique, en
+faveur d'un arrangement qui eût pour base la concession héréditaire de
+l'Égypte et la concession viagère de la Syrie au pacha, continuait.
+J'en suivais les progrès sans m'y associer, conformément aux
+instructions de Votre Excellence; je n'ai ni accueilli cette idée, ni
+découragé, par une déclaration préalable et absolue, ceux qui en
+cherchaient le succès.
+
+«C'est dans cet état de l'affaire et des esprits qu'est arrivée ici la
+nouvelle de la destitution de Khosrew-Pacha et de la démarche directe
+de Méhémet-Ali auprès du sultan. Elle ne m'a pas surpris.
+
+«Votre Excellence m'avait communiqué une dépêche de M. Cochelet, du 26
+mai, qui annonçait de la part du pacha cette intention. J'avais tenu
+cette dépêche absolument secrète; mais j'ai appris depuis qu'une
+lettre de M. le comte Appony, en date du 16 juin, si je suis bien
+informé, avait annoncé au baron de Neumann la prédiction de M.
+Cochelet. La dépêche télégraphique par laquelle ce dernier instruit
+Votre Excellence de la démarche de Méhémet-Ali était aussi du 16 juin.
+En sorte que, par une coïncidence singulière, le même jour M. Cochelet
+mandait d'Alexandrie, comme un fait accompli, ce que l'ambassadeur, M.
+le comte Appony, écrivait de Paris, d'après une dépêche de M.
+Cochelet, disait-il, comme un fait probable et prochain. Quand donc le
+fait même est parvenu à Londres, lord Palmerston et les trois autres
+plénipotentiaires n'en ont été guère plus surpris que moi; ils n'y ont
+vu, ou du moins ils se sont crus en droit de n'y voir qu'un acte
+concerté entre le pacha et la France, qui, à Constantinople comme à
+Alexandrie, avait travaillé à le préparer.
+
+«L'effet de l'acte en a éprouvé une notable altération; non-seulement
+il a perdu quelque chose de l'importance que la spontanéité et la
+nouveauté devaient lui assurer, mais les dispositions de lord
+Palmerston et des trois autres plénipotentiaires se sont visiblement
+modifiées. Ils ont considéré la démarche de Méhémet-Ali et son succès:
+
+«1º Comme la ruine de la note du 29 juillet 1839 et de l'action
+commune des cinq puissances;
+
+«2º Comme le triomphe complet et personnel de la France à Alexandrie
+et à Constantinople.
+
+«Dès lors, ceux qui poursuivaient, dans l'espoir d'obtenir l'action
+commune des cinq puissances, l'arrangement fondé sur la concession
+héréditaire de l'Égypte et la concession viagère de la Syrie, se sont
+arrêtés dans leur travail, et semblent y avoir tout à fait renoncé. De
+son côté, lord Palmerston s'est montré tout à coup disposé à agir, et
+dans deux conseils successifs, tenus le 4 et le 8 de ce mois, il a
+présenté aux cabinets, avec une obstination pleine d'ardeur, ses idées
+et son plan de conduite dans l'hypothèse d'un arrangement à quatre.
+
+«Rien n'a été résolu, le cabinet s'est montré divisé. Les adversaires
+du plan de lord Palmerston ont insisté sur la nécessité d'attendre des
+nouvelles de Constantinople. On s'est ajourné à un nouveau conseil.
+Mais lord Palmerston est pressant. Les puissances, dit-il, sont
+engagées d'honneur à régler par leur intervention, et de la manière la
+plus favorable à la Porte, les affaires d'Orient. Elles l'ont promis
+au sultan, elles se le sont promis entre elles; la démarche de
+Méhémet-Ali ne saurait les en détourner. C'est un acte au fond peu
+significatif qui ne promet, de la part du pacha, point de concessions
+importantes, qui ne changera ni la situation ni la politique de la
+Porte, qui n'amènera donc pas la pacification qu'on espère, et n'aura
+d'autre effet que d'entraver, si l'on n'y prend garde, les
+négociations entre les puissances et d'empêcher qu'elles ne marchent
+elles-mêmes au but qu'elles se sont proposé. Cependant l'occasion
+d'agir est favorable, l'insurrection de Syrie est sérieuse.»
+
+Il y a là quelques détails que je supprime; ce sont des
+renseignements que lord Palmerston recevait de la Syrie par des
+lettres particulières.
+
+«Toutes les fois que l'occasion s'en présente, partout où je puis
+engager, avec quelques-uns des hommes qui influent dans la question,
+quelque entretien, je combats vivement ces idées; je rappelle toutes
+les considérations que j'ai fait valoir depuis quatre mois, et dont je
+ne fatiguerai pas de nouveau Votre Excellence. Je m'étonne de
+l'interprétation qu'on essaye de donner à la démarche que vient de
+faire Méhémet-Ali. Quoi de plus naturel, de plus facile à prévoir, de
+plus inévitable que cette démarche? Depuis un an bientôt les
+puissances essayent de régler les affaires d'Orient, et n'en viennent
+pas à bout. Le pacha, de son côté, a déclaré, dès le premier jour, que
+la présence de Khosrew au pouvoir était pour lui le principal obstacle
+à son retour confiant et décisif vers le sultan. Khosrew est écarté.
+Qu'est-il besoin de supposer une longue préparation, un grand travail
+diplomatique pour expliquer ce qu'avait fait le pacha? il a fait ce
+qu'il avait lui-même annoncé, ce que lui indiquait le plus simple bon
+sens. La France, il est vrai, a donné et donne encore à Alexandrie des
+conseils, mais des conseils de modération, de concession, des conseils
+qui n'ont d'autre objet que de rétablir en Orient la paix, et dans le
+sein de l'empire ottoman la bonne intelligence et l'union, seuls gages
+de la force comme de la paix.
+
+«Il serait bien étrange de voir les puissances s'opposer au
+rétablissement de la paix, de ne pas vouloir qu'elle revienne si elles
+ne la ramènent pas de leurs propres mains, et se jeter une seconde
+fois entre le suzerain et le vassal pour les séparer de nouveau au
+moment où ils se rapprochent.
+
+«Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait craindre
+que la Porte épuisée, abattue par sa défaite de la veille, ne se
+livrât pieds et poings liés au pacha, et n'acceptât des conditions
+périlleuses pour le repos de l'avenir; aujourd'hui, après ce qui s'est
+passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand le
+pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative du
+rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour s'y
+opposer, pour le retarder d'un jour?
+
+«Ce langage frappe en général ceux à qui je l'adresse; mais je ne puis
+le tenir aussi haut ni aussi fréquemment que je le voudrais, car on
+s'applique à ne pas m'en fournir les occasions.
+
+«L'affaire est donc en ce moment dans un état de crise (_Sensation_);
+rien, je le répète, n'est décidé: la dissidence et l'agitation sont
+grandes dans le cabinet; quelques ministres insistent fortement pour
+qu'on attende les nouvelles de Constantinople. Ceux dont l'opinion est
+flottante se montrent enclins à ce délai: il y a donc bien des chances
+pour qu'on n'arrive pas immédiatement à des résolutions définitives et
+efficaces.»
+
+C'est là la phrase à laquelle M. Thiers faisait allusion tout à
+l'heure.
+
+M. THIERS.--Il y en a d'autres.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Oui, dans le même sens.
+
+M. THIERS.--Non, plus précises.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je les accepte comme vous
+voudrez.
+
+M. THIERS.--Vous m'avez écrit, je crois, le 6, le 9 et le 14 juillet,
+toujours en me présentant les faits comme voici:
+
+«Le cabinet anglais délibère, il y a grande agitation, il y a crise;
+mais rien n'est arrêté encore. On a préparé deux plans: un à cinq, qui
+contiendrait le maximum des concessions à faire à la France pour se
+l'attacher, et un plan à quatre, en supposant que la France ne
+consente pas aux propositions qu'on lui ferait.»
+
+Toutes les lettres que vous m'avez écrites, toutes les dépêches
+officielles que vous m'avez adressées contenaient cette supposition
+qu'avant de signer le traité on ferait une proposition préalable à la
+France, et moi, comptant que cette démarche serait faite, j'attendais
+pour provoquer dans le cabinet une résolution définitive.
+
+J'ajouterai que vous ne faites ressortir ici, comme motif déterminant
+ayant agi sur le cabinet anglais, que la fausse interprétation que
+l'on donnait à la démarche du pacha d'Égypte. Je prouverai encore, par
+des citations des dépêches officielles et des lettres particulières,
+que le vrai motif, dans votre propre opinion, était la nouvelle de
+l'insurrection de la Syrie, et la découverte, qu'on n'avait pas faite
+encore, d'un moyen efficace qui ne fût ni l'envoi d'une armée
+anglaise, ni l'envoi d'une armée russe.
+
+M. DE LAMARTINE.--Quel moyen?
+
+M. GUIZOT.--Je viens de lire à la Chambre, sans en rien retrancher,
+les dépêches dans lesquelles j'insiste également sur les deux motifs
+qui pressaient la conclusion, la tentative d'arrangement direct et
+l'insurrection de la Syrie; je viens de lire les détails que lord
+Palmerston recevait sur l'insurrection de la Syrie, les espérances
+qu'il en concevait, et les raisons qu'il y puisait pour conclure un
+arrangement. Je viens de lire également à la Chambre les motifs
+d'indécision qui agissaient encore dans le cabinet anglais, les
+chances que je croyais exister encore pour gagner du temps, pour que
+rien ne fût immédiatement et définitivement décidé. Je n'ai pas la
+moindre intention de rien dissimuler dans ce que je dis à ce sujet.
+Rappelez-vous, messieurs, ce qui s'est passé à cette époque dans
+l'affaire; la Chambre sait parfaitement que, dans les derniers jours
+des négociations, on se cachait de la France. Je l'ai écrit, je l'ai
+dit à une autre tribune, je l'ai dit partout, on se cachait de la
+France. Il en résultait que je n'étais pas exactement et complétement
+informé de ce qui se passait dans l'intérieur du cabinet, je le savais
+à peu près; je mandais exactement ce que je savais, ni plus ni moins;
+je ne pouvais pas donner les certitudes que je n'avais pas; je ne
+pouvais pas parler avec la précision qui n'était pas dans ma propre
+pensée. On se cachait... Ai-je dissimulé qu'à mon avis c'était-là un
+mauvais procédé? Ne l'ai-je pas dit très-haut ailleurs? Je croyais,
+comme M. Thiers, j'étais, comme lui, en droit de croire qu'avant de
+signer définitivement, quand on aurait arrêté ce projet d'arrangement
+à quatre, on le communiquerait à la France, qu'on la mettrait en
+demeure, qu'elle aurait à s'expliquer une dernière fois. Sans doute,
+je le croyais.
+
+M. THIERS.--Et vous me l'avez fait croire.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Si je ne l'avais pas cru,
+si M. Thiers ne l'avait pas cru, nous n'aurions pas eu à nous plaindre
+d'un mauvais procédé.
+
+_Une voix à gauche._--Dites d'une injure.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je traiterai plus tard la
+question de savoir quelle est la valeur de ce procédé; en ce moment,
+je ne parle que du fait.
+
+Sans aucun doute, j'ai cru et vous avez cru qu'on nous communiquerait
+le traité avant de le signer définitivement, et voilà pourquoi nous
+avons le droit de nous plaindre, voilà pourquoi vous vous êtes plaint
+très-légitimement, voilà pourquoi j'ai été l'interprète, l'organe
+très-animé de vos plaintes. Je partage votre sentiment; je pense comme
+vous sur ce point, mais vous n'avez pas à vous plaindre de moi; je ne
+pouvais pas vous dire ce que je ne savais pas; je ne pouvais pas vous
+exprimer une opinion contraire à la mienne comme à la vôtre; je
+m'attendais, comme vous, à ce qu'au dernier moment, avant de signer,
+on nous communiquerait le traité, on nous mettrait en demeure de
+signer. Et je crois qu'on a eu tort envers nous en ne le faisant pas;
+je crois que c'est là un mauvais procédé dont nous avons à nous
+plaindre; mais vous n'avez pas à vous étonner que je ne vous aie pas
+annoncé ce que je ne présumais pas.
+
+Avec le mauvais procédé que je viens de rappeler... le traité m'a été
+communiqué le 17 juillet.
+
+_Voix à gauche._--Vous vous trompez.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je me trompe, en effet; ce
+n'est pas le traité, mais le fait de l'arrangement qui m'a été
+communiqué; le traité ne m'a été communiqué que six semaines ou deux
+mois plus tard, après la ratification...
+
+_Un membre._--Dites après l'exécution.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je voudrais faire ouvrir un
+portefeuille qui est à ma place, et dans lequel est le compte rendu de
+la conversation que j'ai eue avec lord Palmerston, au moment où il m'a
+communiqué le fait du traité; je désire la mettre sous les yeux de la
+Chambre, pour qu'elle voie dans quel langage j'ai exprimé la pensée du
+gouvernement du roi dans un moment si difficile.
+
+
+Un huissier apporte le portefeuille à M. le ministre.
+
+
+«Le 17 juillet, onze heures et demie du soir.
+
+«Lord Palmerston m'a écrit à une heure qu'il désirait s'entretenir
+avec moi vers la fin de la matinée. Je me suis rendu au
+Foreign-Office. Il m'a dit que le cabinet, pressé par les événements,
+venait d'arrêter sa résolution sur les affaires d'Orient, qu'il avait
+une communication à me faire à ce sujet, et que pour être sûr
+d'exprimer exactement et complétement sa pensée, il avait pris le
+parti de l'écrire. Il m'a lu alors la pièce dont j'insère ici une
+copie (c'est le memorandum du 17 juillet; il a été publié, il est
+inutile d'en donner lecture). J'ai écouté lord Palmerston sans
+l'interrompre, et, prenant ensuite le papier de ses mains: Mylord,
+ai-je dit, sur le fond même de la résolution que vous me faites
+connaître, je n'ajouterai rien à ce que j'ai eu souvent l'honneur de
+vous dire; je ne veux pas, sur une première lecture faite en courant,
+discuter tout ce que contient la pièce que je viens d'entendre; mais
+quelques points me frappent sur lesquels je me hâte de vous exprimer
+mes sentiments. Les voici:
+
+«Je relus d'abord ce passage: «Malgré que dernièrement les quatre
+cours aient proposé à la France de s'allier avec elle pour faire
+exécuter un arrangement entre le sultan et Méhémet-Ali, fondé sur des
+idées qui avaient été émises vers la fin de l'année dernière par
+l'ambassadeur de France à Londres, cependant le gouvernement français
+n'a pas cru pouvoir prendre part à cet arrangement.»
+
+«Vous faites sans doute ici allusion, mylord, à l'arrangement qui
+aurait eu pour base l'abandon au pacha d'une partie du pachalik de
+Saint-Jean d'Acre, y compris la forteresse, et il résulterait de ce
+paragraphe que le gouvernement français, après avoir fait faire cette
+proposition, n'aurait pas cru pouvoir l'accepter. Je ne saurais
+admettre pour le gouvernement du roi un tel reproche d'inconséquence.
+Les idées dont il s'agit n'ont jamais été émises officiellement, au
+nom du gouvernement du roi, par l'ambassadeur de France à Londres, ni
+par moi, ni par mon prédécesseur. Elles ont pu paraître dans la
+conversation comme beaucoup d'autres hypothèses; elles n'ont jamais
+été présentées sous une forme ni avec un caractère qui autorise à dire
+ou à donner lieu de croire que le gouvernement du roi les a d'abord
+mises en avant, et puis qu'il les a repoussées.
+
+«Voici ma seconde observation. Vous dites que le gouvernement français
+a plusieurs fois déclaré qu'il n'a rien à objecter aux arrangements
+que les quatre puissances désirent faire accepter par Méhémet-Ali, si
+Méhémet-Ali y consent, et que, dans aucun cas, la France ne s'opposera
+aux mesures que les quatre cours, de concert avec le sultan, pourront
+juger nécessaires pour obtenir l'adhésion du pacha d'Égypte.
+
+«Je ne saurais, mylord, accepter cette expression, _dans aucun cas_,
+et je suis certain de n'avoir jamais rien dit qui l'autorise. Le
+gouvernement du roi ne se fait à coup sûr le champion armé de
+personne, et ne compromettra jamais, pour les seuls intérêts du pacha
+d'Égypte, la paix et les intérêts de la France; mais si les mesures
+adoptées contre le pacha, par les quatre puissances, avaient, aux yeux
+du gouvernement du roi, ce caractère ou cette conséquence que
+l'équilibre actuel des États européens en fût altéré, il ne saurait y
+consentir; il verrait alors ce qu'il lui conviendrait de faire, et il
+gardera toujours à cet égard sa pleine liberté. (_Très-bien._)
+
+«J'ai fait encore, sur quelques expressions du memorandum, quelques
+remarques de peu d'importance, et sans rengager aucunement la
+discussion au fond, j'ai ajouté:
+
+«Mylord, le gouvernement du roi a toujours pensé que la question de
+savoir si deux ou trois pachaliks de la Syrie appartiendraient au
+sultan ou au pacha ne valait pas, à beaucoup près, les chances que
+l'emploi de la force et le retour de la guerre en Orient pourraient
+faire courir à l'Orient et à l'Europe: vous en avez jugé autrement...
+Si vous vous trompez, nous n'en partagerons pas la responsabilité:
+nous ferons tous nos efforts pour maintenir la paix, nos alliances
+générales, et pour surmonter, dans l'intérêt de tous, les difficultés,
+les périls peut-être que pourra amener la nouvelle situation où vous
+entrerez.»
+
+En réponse à ce memorandum, je reçus de l'honorable président du
+conseil le contre-memorandum français du 24 juillet, avec ordre d'en
+donner lecture et d'en laisser copie à lord Palmerston. La Chambre le
+connaît: je n'en veux lire qu'un passage qui m'intéresse pour
+caractériser l'opinion que M. le président du conseil avait, et a sans
+doute encore, du procédé dont nous nous plaignons justement.
+
+Après avoir rappelé le langage qu'avait tenu le gouvernement français,
+soit directement, soit par mon organe, et ce qu'il pensait, en
+principe général, de l'affaire, il disait:
+
+«Ce que pensait à ce sujet la France, elle le pense encore, et elle a
+quelques raisons de croire que cette opinion n'est pas exclusivement
+la sienne. On ne lui a adressé, dans ces dernières circonstances,
+aucune proposition positive sur laquelle elle eût à s'expliquer. Il ne
+faut donc pas imputer, à des refus qu'elle n'a pas été en mesure de
+faire, la détermination que l'Angleterre lui communique, sans doute au
+nom des quatre puissances. Mais, au surplus, sans insister sur la
+question que pourrait faire naître cette manière de procéder à son
+égard, la France le déclare de nouveau, elle considère comme peu
+réfléchie, comme peu prudente, une conduite qui consisterait à prendre
+des résolutions sans moyens de les exécuter, ou à les exécuter par des
+moyens insuffisants ou dangereux.»
+
+Si je ne me trompe, ce qu'on a droit d'inférer de ce langage, c'est
+que M. le président du conseil pensait, comme moi, qu'il y avait eu,
+dans le dernier acte de la conduite des quatre puissances envers la
+France, un mauvais procédé, un procédé dont la France avait le droit
+de se plaindre et d'être blessée; mais qu'il n'y a pas vu, pas plus
+que moi, une insulte, un affront, un de ces outrages graves qui ont
+entre peuples, entre États comme entre individus, de tout autres
+conséquences que la plainte, la froideur et l'isolement.
+
+Je ne veux, je le répète, tirer de cette pièce aucune autre
+conséquence; mais celle-là, je me crois en droit de l'en tirer.
+
+Le traité signé, le mécontentement de la France témoigné, et il l'a
+été, je n'hésite pas à l'affirmer, aussi pleinement que M. le
+président du conseil pouvait le désirer, j'ai approuvé, j'ai secondé
+autant qu'il m'appartenait de le faire de loin, l'attitude, les
+préparatifs, les armements de prévoyance qu'a faits le gouvernement du
+roi. J'ai pensé et je pense toujours que, dans l'état de froideur et
+d'isolement où la France allait se trouver et avec les chances que le
+parti pris en Orient pouvait amener, il était indispensable que la
+France fût dans l'état le plus complet et le plus respectable de paix
+armée. Je me sers à dessein du mot de _paix_, car je n'ai pas pensé et
+je ne pense pas aujourd'hui que, dans ce qui s'est passé à cette
+époque, il y eût aucun motif juste, légitime, sérieux, je ne dis pas
+de rompre immédiatement la paix, mais de se préparer pour rompre
+soi-même un jour la paix. (_Mouvement prolongé. Rires à gauche._)
+
+J'ai pensé qu'en restant dans cette attitude de froideur, d'isolement
+et de paix armée, la France serait en mesure de suffire aux chances
+des événements, et que si, au contraire, elle allait au-devant des
+événements, par son attitude, par ses armements, par le déploiement de
+ses forces, elle les appellerait. (_Même mouvement._) Je n'ai aucun
+projet de rentrer dans le débat d'hier. Je ne me propose que de mettre
+complétement sous les yeux de la Chambre et les faits qui me sont
+connus, et ce que j'en ai pensé à mesure qu'ils se développaient.
+
+La Chambre ne peut prendre mes convictions, mes assertions que comme
+un fait, mais il faut bien que je les lui dise telles quelles sont. Je
+suis convaincu que les puissances qui ont signé le traité du 15
+juillet n'ont eu dans ce traité aucune idée hostile, aucune
+arrière-pensée menaçante pour la France et son gouvernement.
+(_Réclamations à gauche._)
+
+Je suis convaincu qu'il y a eu, entre les puissances et la France, sur
+la question d'Orient, sur les rapports du sultan et du pacha d'Égypte
+et sur la meilleure manière de les régler, une dissidence que je
+déplore; rien de plus. (_Rires à gauche._)
+
+Je trouve tout simple qu'on pense autrement que moi; mais si mon
+opinion a quelque valeur, ne fût-ce par la position dans laquelle je
+me suis trouvé, la Chambre a quelque intérêt à la connaître.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Toutes les fois qu'il se passe en France un mouvement un peu vif, un
+peu désordonné, l'Europe, voit une révolution; toutes les fois que les
+puissances se rapprochent, se concertent dans un but déterminé, la
+France voit une coalition. (_Mouvement._)
+
+Cela est fort simple, fort naturel de part et d'autre; personne n'a le
+droit de s'en plaindre; mais les hommes de sens, les hommes qui sont
+appelés à influer sur les affaires de leur pays doivent juger
+froidement ces faits-là comme d'autres. (_Marques d'assentiment_).
+
+Eh bien, de même que nous avons, je ne dis pas moi seul, je n'ai pas
+cette prétention, mais beaucoup d'entre nous, de même que nous avons
+dit souvent à l'Europe: Vous vous trompez, il n'y a pas chez nous de
+révolution qui vous menace; vous avez tort dans vos alarmes, elles
+sont très-exagérées; de même, nous avons le droit et le devoir
+d'avertir notre pays, de l'engager à mesurer ses craintes et sa
+prévoyance, à regarder d'un oeil tranquille et ferme la situation dans
+laquelle il est placé.
+
+Oui, le traité du 15 juillet a fait à la France, sur une grave
+question, un état d'isolement en Europe, de froideur vis-à-vis de son
+meilleur et plus sûr allié. (_Mouvement à gauche._)
+
+Voilà le fait dans sa vérité et son étendue; voilà le fait auquel il
+faut pourvoir, pour lequel il a fallu prendre une certaine attitude,
+faire certains préparatifs. Mais si vous prenez une attitude, si vous
+faites des préparatifs qui correspondent, non pas à ce fait là, mais à
+des faits beaucoup plus menaçants, beaucoup plus pressants, messieurs,
+vous mettez vous-mêmes la France dans la situation périlleuse où vous
+dites qu'elle est; vous êtes vous-mêmes les auteurs du danger; vous
+préparez vous-mêmes la coalition dont vous parlez. (_Vive approbation
+au centre._)
+
+M. ARAGO.--Cela n'est pas vrai. (_Agitation._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il faut bien que je vous
+dise ici ce que j'ai vu; il faut bien que je vous répète ce que j'ai
+entendu. Je vous parlais tout à l'heure de ces terreurs très-fausses,
+très-exagérées qui saisissent l'Europe quand la France s'agite; je les
+ai vues, je les ai entendues. Qu'aurais-je dit, messieurs, si, au lieu
+d'un armement de paix, on avait vu un armement de guerre, si on avait
+vu lever en France 650,000 hommes de troupes régulières et 300,000
+hommes de gardes nationales? Quelle réponse aurais-je pu faire aux
+hommes qui m'auraient dit: mais c'est la révolution; mais c'est la
+menace révolutionnaire; c'est le retour aux temps de l'Empire et de la
+République! (_Murmures à gauche._) Qu'aurais-je eu à dire?
+
+Que ceux qui croient qu'il importe à la sécurité et à l'honneur de la
+France de venger, comme on dit, de laver dans quelque grande
+entreprise, dans quelque grande aventure, ce qu'on appelle la
+faiblesse, et je crois que le mot a été prononcé, le déshonneur de nos
+dernières années, que ceux qui croient cela veuillent un armement de
+900,000 hommes, ils ont raison; mais ceux qui ne le croient pas, ceux
+qui croient que la France n'a rien à réparer au dehors, que ce qu'elle
+a à faire, c'est de développer ses institutions, de fonder son
+gouvernement, d'accroître sa prospérité, sa force intérieure, de se
+donner en spectacle à l'Europe pour le bon gouvernement et la
+prospérité intérieure, ceux qui pensent cela ne peuvent pas croire
+qu'un armement de 900,000 hommes soit nécessaire pour donner à la
+France l'altitude de la paix armée. Ceux qui partagent mon opinion ont
+besoin, quand on leur parle de l'esprit agressif de la France, de
+pouvoir répondre: Non, cela n'est pas; voyez! la France ne fait rien
+que ce qu'elle a besoin de faire pour sa propre sûreté; la France a
+pourvu aux chances qui peuvent naître de la solution que vous donnez à
+la question d'Orient; elle ne veut pas être prise au dépourvu. Quand
+la France est unie à l'Angleterre, 300,000 hommes lui suffisent comme
+pied de paix; mais, quand elle est seule, il lui faut 4 à 500,000
+hommes pour l'attitude de paix armée. Nous le répétons depuis dix ans:
+quand notre révolution a éclaté, l'honorable chef actuel du cabinet a
+fixé à 500,000 hommes le grand pied de paix armée, et jamais la pensée
+de personne n'a été au delà.
+
+M. LAFFITTE.--Avec un million de gardes nationales.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Si donc il s'était agi de
+l'armement dont on parlait hier, je n'aurais rien eu à répondre,
+personne n'aurait rien eu à répondre aux terreurs de l'Europe; il n'y
+aurait eu aucun moyen de les repousser par la raison, et vous auriez
+vu votre pays compromis gravement par les soins malhabiles que vous
+auriez pris pour le défendre. (_Marques nombreuses d'approbation._)
+
+J'ai donc, messieurs, pour mon compte et de loin, adhéré à l'attitude
+et aux armements contenus dans les limites que je viens d'indiquer.
+Quand j'ai cru entrevoir qu'une autre impulsion, non du gouvernement
+lui-même, mais du dehors, tendait à emporter mon pays et son
+gouvernement avec lui, quand j'ai cru entrevoir que, d'une situation
+dans laquelle il fallait, à mon avis, maintenir la paix, on se
+précipitait vers la guerre, vers la guerre inévitable, je me suis
+arrêté. Mon adhésion, mon concours au cabinet s'est arrêté, et un
+homme que l'honorable M. Thiers nommait hier à cette tribune, et qui
+est mon ami comme le sien, M. le duc de Broglie, a eu connaissance de
+l'état de mon esprit, de ce que je pensais sur la situation et les
+dangers qui nous menaçaient. Il en a eu connaissance, et si je ne me
+trompe, comme je l'en avais prié, comme je l'y avais autorisé, il en a
+donné connaissance à M. le président du conseil et à quelques-uns de
+ses collègues. Je crois que cela a été fait...
+
+M. THIERS.--Je m'expliquerai là-dessus.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je ne le dis dans aucun
+autre but...
+
+M. THIERS.--Vous ne m'en avez rien écrit à moi!
+
+_Une voix à gauche._--C'est ce qu'il aurait fallu faire.
+
+_M. le ministre._--Ce qui m'importait, messieurs, et j'ose dire ce qui
+importait à l'honorable M. Thiers, c'était que mes opinions, que mes
+sentiments lui fussent bien véridiquement connus. Après cela, qu'il le
+sût directement par moi ou par un intermédiaire comme celui d'un
+honorable ami commun, je crois que cela importe fort peu au fond.
+J'écrivis donc à M. le duc de Broglie, je n'en dirai que quelques mots
+à la Chambre. (_Bruit._) S'il ne s'était agi que d'une lettre écrite à
+M. le duc de Broglie, je n'en parlerais pas, mais celle-ci a pour moi
+une importance politique, car elle a été pour moi un acte politique...
+
+M. ODILON BARROT.--Vous, être juge des convenances! mais en vérité!...
+
+_Voix nombreuses._--Parlez! parlez!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--J'ai voulu, à la fin du
+mois de septembre et au commencement d'octobre, que le cabinet sût que
+je m'inquiétais de la direction dans laquelle je croyais mon pays
+entraîné... (_Bruit._)
+
+J'ai écrit cette lettre pour que mon sentiment fût connu. Je répète
+que cette lettre a été de ma part un acte politique, et il m'importe
+qu'on sache aujourd'hui à quel moment j'ai exprimé ma pensée et dans
+quelles limites je l'ai exprimée. (_Marques d'approbation._--_Lisez!
+lisez!_) «Je suis inquiet, très-inquiet du dedans, encore plus que du
+dehors.» (_Mouvement._)
+
+_Plusieurs membres._--La date, la date!
+
+_M. le ministre._--Ce sont deux lettres, l'une du 23 septembre,
+l'autre du 13 octobre:
+
+«Nous retournons vers 1831, vers l'esprit révolutionnaire exploitant
+l'entraînement national... (_Aux centres_: Bravo! Très-bien!
+très-bien!) et poussant à la guerre.....»
+
+Je prie la Chambre de me permettre de m'arrêter une seconde sur ces
+deux mots: «l'esprit révolutionnaire et l'entraînement national.» Je
+respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il s'égare.
+L'entraînement national repose sur des sentiments légitimes dans le
+principe, généreux, précieux, sur des sentiments qui, au jour des
+grandes nécessités et des grands dangers, font la force et le salut
+des nations. (_Très-bien!_) Mais ce n'est pas une raison de se livrer
+aveuglément à l'entraînement national; il a besoin d'être jugé, d'être
+dirigé, de venir à sa place, et seulement quand il est indispensable.
+Eh bien, au sortir des grandes secousses politiques, il reste dans la
+société quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement national,
+qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je n'honore pas,
+que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
+révolutionnaire. (_Très-bien!_) ce qui a fait, non-seulement
+aujourd'hui, mais à tant d'époques diverses, ce qui a fait la
+difficulté de notre situation, c'est ce contact perpétuel de l'esprit
+révolutionnaire et de l'entraînement national; c'est l'esprit
+révolutionnaire essayant de s'emparer, de dominer, de tourner à son
+profit l'entraînement national sincère et généreux. (_Nouvelles
+marques d'approbation._)
+
+Voilà le grand danger dont nous avons eu plusieurs fois à nous
+défendre, et que j'ai cru, dans ma profonde conviction, voir
+reparaître naguère. Je l'ai donc dit. Je continue ma lecture:
+
+«L'esprit révolutionnaire exploitant l'entraînement national et
+poussant à la guerre sans motifs légitimes, sans chances raisonnables
+de succès, dans le seul but et le seul espoir des révolutions.
+
+«Je dis sans motifs légitimes: la question de Syrie n'est pas un cas
+de guerre légitime, je tiens cela pour évident. La France, qui n'a pas
+fait la guerre pour affranchir la Pologne de la Russie (_Mouvement à
+gauche_) et l'Italie de l'Autriche, ne peut raisonnablement la faire
+pour que la Syrie soit aux mains du pacha et non du sultan.»
+
+_Quelques voix._--C'est très-vrai! très-bien!
+
+_M. le ministre._--«La politique jusqu'ici exprimée et soutenue par la
+France, quant à l'Orient, ne le lui permet pas. Nous avons hautement,
+constamment dit que la distribution des territoires entre le sultan et
+le pacha nous importait peu, que si le pacha voulait rendre la Syrie,
+nous n'y objections point, que la prévoyance de son refus, de sa
+résistance, des périls qui en devaient naître pour l'empire ottoman et
+pour la paix de l'Europe, était le motif de notre opposition aux
+moyens de coercition. En faisant la guerre pour conserver au pacha la
+Syrie, nous nous donnerions à nous-mêmes un éclatant démenti, un de
+ces démentis qui affaiblissent en décriant. Aucune autre question
+n'est élevée jusqu'ici en principe par la convention du 15 juillet. En
+fait, par son exécution, aucun grand intérêt de la France n'est
+attaqué, ni son indépendance, ni son gouvernement, ni ses
+institutions, ni ses idées, ni sa libre activité, ni sa richesse. Ce
+qu'on tente en Orient peut amener autre chose que ce qu'on tente; des
+questions peuvent naître là, des événements peuvent surgir, auxquels
+la France ne saurait rester étrangère. C'est une raison de s'armer, de
+se tenir prêt; ce n'est pas une raison d'élever soi-même, en Occident,
+des événements et des questions plus graves encore, et qui ne
+naissent point naturellement. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+«On a tenu peu de compte de l'amitié de la France; elle en est blessée
+et très-justement. C'est une raison de froideur, d'isolement, de
+politique parfaitement indépendante et purement personnelle; ce n'est
+pas un cas de guerre. L'offense n'est pas de celles qui commandent et
+légitiment la guerre. On n'a voulu ni insulter, ni défier, ni tromper
+la France.» (_Rumeurs à gauche._)
+
+M. MATTHIEU.--On s'est caché d'elle; on l'a trompée.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--«On lui a demandé son
+concours; elle l'a refusé aux termes qu'on lui proposait. On a passé
+outre avec peu d'égards. Il y a mauvais procédé, non pas affront.
+
+«Nous le disons depuis dix ans: c'est l'honneur de notre gouvernement
+d'être devenu un vrai gouvernement le lendemain d'une révolution,
+d'avoir soutenu nos droits sans faire nulle part appel aux passions,
+de s'être créé par la résistance et maintenu par l'ordre et la paix.
+Cesserons-nous de le dire? Changerons-nous tout à coup de maximes, de
+langage, d'attitude, de conduite?
+
+«Cela n'est pas possible. Je suis loin, je vois de loin le mouvement,
+l'entraînement. Je ne puis rien pour y résister; je suis décidé à ne
+pas m'y associer. Je vous l'écrivais il y a trois semaines. Je ne
+saurais juger de l'état des esprits en France, ni apprécier ce qu'il
+prescrit ou permet au gouvernement. Il se peut que la guerre, qui ne
+me paraît point commandée par l'état des choses, soit rendue
+inévitable par l'état des idées et des sentiments publics. Si cela
+était, je ne m'associerais pas davantage à une politique qui me
+paraîtrait pleine d'erreurs et de périls; je me tiendrais à l'écart.
+
+«J'ai confiance dans les Chambres; j'ai toujours vu, dans les moments
+très-critiques, le sentiment du péril, du devoir et de la
+responsabilité s'emparer des Chambres et leur donner des lumières, un
+courage, des forces qui, en temps tranquille, leur auraient manqué,
+comme à tout le monde. (_Très-bien!_)
+
+«C'est ce qui est arrivé en 1831; nous nous le sommes dit
+très-souvent: sans les Chambres, sans leur présence, sans leur
+concours, sans cette explosion légale, cette lutte organisée des
+passions et de la raison publique, jamais le gouvernement n'eût
+résisté à l'entraînement belliqueux et révolutionnaire alors si vif et
+si naturel; jamais le pays n'eût trouvé en lui-même tant de sagesse et
+d'énergie pour soutenir son gouvernement.
+
+«Sommes-nous à la veille d'une seconde épreuve? Peut-on espérer un
+second succès? (_Voix nombreuses_: Oui! oui!) Je l'ignore; mon anxiété
+est grande, mais ma confiance va à la même adresse. (_Sensation_).
+C'est par les Chambres seules, par leur appui, par la discussion
+complète et sincère dans leur sein qu'on peut éclairer le pays et
+conjurer le péril, si on le peut.» (_Très-bien! bravo! marques
+prolongées d'assentiment. M. le ministre, en descendant de la tribune,
+est entouré d'un grand nombre de députés qui lui expriment leurs
+félicitations_).
+
+
+
+
+C
+
+Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 28 novembre 1840.--
+
+
+Dans la séance du 27 novembre, M. Thiers rentra dans la question
+d'Orient pour répondre à ce que j'en avais dit dans la séance du 26 en
+répondant à M. Passy. Je repris à mon tour la parole à l'ouverture de
+la séance du 28.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai demandé la parole pour mettre, dès le
+début de cette séance, un terme aux questions personnelles. Personne
+n'y a moins de goût que moi, mais je les accepte sans hésiter. Elles
+ont leur utilité; elles éclairent la Chambre et le pays sur la
+conduite des hommes publics. C'est le seul motif qui me détermine à y
+attacher quelque importance.
+
+L'honorable M. Thiers (je vais au fait sur-le-champ), l'honorable M.
+Thiers a cité hier à cette tribune un fragment d'une lettre dans
+laquelle je lui exposais l'état d'esprit de lord Palmerston et sa
+confiance que la France n'opposerait aucune résistance à l'entreprise
+dans laquelle il engageait son pays.
+
+Quelques personnes ont paru conclure de cette lecture que j'avais tenu
+à l'Angleterre un langage faible sur les dispositions de la France.
+(_Non! non!_)
+
+Messieurs, je suis charmé de la dénégation qu'on m'adresse en ce
+moment: on ne la faisait pas hier. (_C'est vrai!_) On se montrait ému
+hier d'une impression différente de celle qu'on témoigne aujourd'hui.
+(_Approbation au centre._) C'est à l'impression d'hier et non à la
+protestation d'aujourd'hui que je viens répondre.
+
+Ma réponse est bien simple. Je lirai ma lettre tout entière, ainsi que
+la dépêche officielle qui correspondait à la même époque. La Chambre
+jugera si, dans le cas où ces deux pièces auraient été lues tout
+entières, l'impression qui s'est manifestée hier aurait pu paraître un
+moment.
+
+Le 23 juillet, j'écrivais à l'honorable M. Thiers:
+
+«Aujourd'hui je n'ai rien à vous apprendre, mais j'aurais beaucoup à
+vous dire et beaucoup à vous demander. Dans un tel moment, c'est bien
+peu que des lettres. Je voudrais vous tenir parfaitement au courant
+des dispositions; je voudrais examiner avec vous toutes les hypothèses
+qu'on examine autour de moi. Voici ce que je vois dans l'état des
+esprits.»
+
+Messieurs, il n'y a certainement pas là le dessein de rien taire, de
+rien cacher, de ne pas faire connaître tout ce que je connaissais
+moi-même.
+
+«Lord Palmerston a vécu longtemps (je relis le paragraphe que
+l'honorable M. Thiers a lu hier), lord Palmerston a vécu longtemps
+dans la confiance qu'au moment décisif, quand cela deviendrait
+sérieux, la France céderait et ferait comme les _quatre_ autres. À
+cette confiance a succédé celle-ci: les _quatre_ feront ce qu'ils
+entreprennent; la France se tiendra tranquille; et l'affaire faite,
+malgré et après l'humeur, la France rentrera dans ses bonnes relations
+avec l'Angleterre; la paix de l'Europe n'aura pas été troublée;
+l'Angleterre et la France ne seront pas brouillées, et l'Orient sera
+réglé comme l'Angleterre l'aura voulu. Telle est la confiance de lord
+Palmerston et celle qu'il a fait partager à ses collègues. Ni lui ni
+ses collègues ne veulent se brouiller avec nous. Ils se promettent
+qu'il n'en sera rien, comme ils s'étaient promis qu'en définitive nous
+marcherions avec eux.
+
+«J'ai dit et je redis que la seconde confiance se trouvera aussi mal
+fondée que la première. (_Nouvelle approbation au centre._) Je combats
+partout cette confiance, je parle des incidents, des conflits
+imprévus, des passions nationales, des querelles subalternes...
+L'affaire sera longue et grave. Nous entrons tous dans les ténèbres.
+
+«On s'inquiète de ce que je dis; on s'inquiète de ce que fera la
+France.
+
+«Les quatre puissances croiseront sur les côtes de Syrie, couperont
+toute communication avec l'Égypte, bloqueront les ports, débarqueront,
+pour aider les insurgés, au nom du sultan, des soldats turcs ou dits
+turcs. (_On rit._) Que fera la France sur les côtes de Syrie?
+
+«Les quatre puissances bloqueront Alexandrie, détruiront peut-être la
+flotte du pacha, porteront peut-être des troupes turques en Égypte
+même. Que fera la France à Alexandrie et en Égypte?
+
+«Si le pacha envahit l'Asie Mineure, menace Constantinople, des
+troupes russes y viendront peut-être, des vaisseaux anglais entreront
+peut-être dans la mer de Marmara. Que fera la France aux Dardanelles?
+
+«Ainsi l'on examine toutes les chances, on suit pas à pas le cours des
+événements, on cherche à pressentir ce que fera la France dans chaque
+lieu, à chaque phase de l'affaire. J'accepte toutes les questions. Je
+dis qu'il y en a bien d'autres qu'on ne prévoit pas, et je ne laisse
+entrevoir aucune réponse.
+
+«Vous vous posez certainement à vous-même, avec votre précision
+accoutumée, ces questions qu'on se pose ici à notre égard, et vous y
+préparez des réponses qui seront claires pour nous, en même temps que
+nous les laisserons obscures pour les autres, jusqu'au moment de
+l'action.» (_Sensation._)
+
+Je demande à la Chambre s'il y a, dans cette lettre, un seul mot, un
+seul sentiment qui pût exciter les impressions qui se sont manifestées
+hier. (_Non! non!_)
+
+Il faut, messieurs, que je complète les faits. À côté de ce récit
+particulier, il faut que je fasse connaître à la Chambre le langage
+officiel que j'ai tenu dans cette grande circonstance, le 25 juillet,
+en communiquant à lord Palmerston le contre-memorandum français que
+l'honorable M. Thiers m'avait envoyé; voici un extrait de la
+conversation que j'eus avec lord Palmerston; elle est exactement
+rendue telle qu'elle a été tenue.
+
+Lord Palmerston a protesté vivement: «Nous ne changeons point de
+politique générale, m'a-t-il dit, nous ne changeons point d'alliance,
+nous sommes et nous resterons, à l'égard de la France, dans les mêmes
+sentiments. Nous différons, il est vrai, nous nous séparons sur une
+question, importante sans doute, mais spéciale et limitée. Je reviens
+à l'exemple dont je vous parlais tout à l'heure; c'est ce qui est
+arrivé dans l'affaire de Belgique. Nous pensions comme vous sur la
+nécessité de contraindre le roi de Hollande à exécuter le traité. Pour
+agir avec vous, nous nous sommes séparés des trois autres puissances.
+Nous avons employé la force sans elles; la paix de l'Europe n'a pas
+été troublée. Nous espérons bien qu'il en sera encore ainsi, et nous
+ferons tous nos efforts pour qu'il en soit ainsi. Si la France reste
+isolée dans cette question, comme elle-même l'aura voulu, comme M.
+Thiers à votre tribune en a prévu la possibilité, ce ne sera pas un
+isolement général, permanent; nos deux pays resteront unis,
+d'ailleurs, par les liens les plus puissants d'opinions, de
+sentiments, d'intérêts, et notre alliance ne périra pas plus que la
+paix de l'Europe.
+
+«Je le souhaite, mylord, ai-je répondu, et je ne doute pas de la
+sincérité de vos intentions; mais vous ne disposez ni des événements,
+ni du sens qui s'y attache, ni du cours qui peut leur être imprimé.
+Partout, en Europe, ce qui se passe en ce moment sera considéré comme
+une large brèche à l'alliance de nos deux pays, comme une brèche qui
+peut en ouvrir de bien plus larges encore. Les uns s'en réjouiront,
+les autres s'en inquiéteront; tous l'interpréteront ainsi, et vos
+paroles ne détruiront pas l'interprétation. Viendront ensuite les
+incidents que doit entraîner en Orient la politique où vous entrez;
+viendront les difficultés, les complications, les méfiances
+réciproques, les conflits peut-être; qui peut en prévoir, qui en
+empêchera les effets? Vous nous exposez, mylord, à une situation que
+nous n'avons pas cherchée, que, depuis dix ans, nous nous sommes
+appliqués à éviter. M. Canning, si je ne me trompe, était votre ami et
+le chef de votre parti politique; M. Canning a montré un jour, dans un
+discours bien beau et bien célèbre, l'Angleterre tenant entre ses
+mains l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a
+cette clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. (_Marques
+d'assentiment._) Elle n'a jamais voulu s'en servir; elle a tout fait
+pour n'avoir pas besoin de s'en servir. Ne nous rendez pas cette
+politique plus difficile et moins assurée; ne donnez pas en France,
+aux passions nationales, de sérieux motifs et une redoutable
+impulsion; ce n'est pas là ce que vous nous devez, ce que nous doit
+l'Europe pour la modération et la prudence que nous avons montrées
+depuis dix ans...» (_Approbation générale.--Agitation._)
+
+La Chambre, si je ne me trompe, est pleinement désabusée de
+l'impression qu'une partie de ses membres avait paru recevoir hier.
+(_Mouvements divers._) Il me serait également facile de repousser
+toutes les autres citations qui ont été apportées à cette tribune; il
+me serait également facile de montrer qu'à aucune époque, dans aucune
+circonstance, je n'ai hésité à remplir tous les devoirs que
+m'imposaient mes fonctions, à donner mon avis à l'honorable président
+du conseil sous les ordres duquel je servais, toutes les fois que j'ai
+cru mon avis nécessaire, utile seulement. Je ne me suis pas borné,
+comme il a paru le dire hier, à l'informer; je me suis cru obligé
+d'employer tous mes efforts pour faire prévaloir la politique que je
+représentais, et qui était celle du cabinet: j'ai donné plus que mes
+avis à Londres, j'ai donné mon assentiment, mon concours, mon concours
+quotidien, actif. Et je le donnais parce que je croyais la politique
+bonne, juste. Tant que je l'ai crue bonne, tant que je l'ai crue
+juste, mes avis n'ont pas manqué... Eh! mon Dieu, je n'ai qu'à ouvrir
+mes lettres; elles en sont pleines sur les points les plus délicats,
+sur les points sur lesquels je devais le plus hésiter à engager mon
+opinion et ma responsabilité.
+
+La Chambre me permettra d'en donner deux seuls exemples.
+
+J'écrivais à M. Thiers, le 14 juillet: «Je vous ai parlé de
+renseignements donnés par... (je suis obligé d'omettre les noms
+propres) sur l'insurrection de Syrie. Il en est arrivé de nouveaux.
+C'est une lettre écrite de Jérusalem dans la première quinzaine de
+juin. Je n'ai pu en savoir encore la date précise. On y parle beaucoup
+de l'insurrection de Syrie, de sa force, de sa popularité, et très-mal
+du gouvernement du pacha, non-seulement en Syrie, mais en Égypte. On
+le représente comme si vexatoire, si détesté que partout les
+populations sont prêtes à l'abandonner ou à l'attaquer; une force
+étrangère de 2,000 hommes suffirait pour amener ici une explosion.
+
+«Il m'est revenu quelques paroles, quelques élans d'impatience qui
+donneraient lieu de présumer qu'on pense à quelque résolution
+soudaine, à quelque ordre qui, transmis soudainement, empêcherait les
+renforts que Méhémet-Ali veut envoyer en Syrie d'y parvenir, et les
+retiendrait dans le port d'Alexandrie, ou les intercepterait en mer.
+Je vous dis cela sans aucune certitude, pour ne vous rien laisser
+ignorer de ce qui me traverse l'esprit. Cependant l'éveil m'est donné,
+et je crois que, de votre côté, vous feriez bien de le donner aussi
+ailleurs...» (_Au centre_: Voilà un conseil.)
+
+19 juillet: «Vous m'enverrez sans doute une réponse au memorandum par
+lequel lord Palmerston m'a communiqué sa résolution, et que je vous ai
+transmis dans ma dépêche. Ce sera une pièce importante. Nous traitons,
+vous et moi, mon cher collègue, cette grande affaire en commun. Nous
+pouvons et nous voulons, j'en suis sûr, nous aider l'un l'autre sans
+la moindre prétention ni le moindre embarras d'amour-propre. Je veux
+donc vous dire quels sont, à mon avis, pour le bon effet ici, les
+trois points qu'il est important de mettre en éclatante lumière; vous
+en jugerez:
+
+«1º L'esprit de paix orientale et européenne qui a présidé, et qui
+préside dans tout ceci à la politique de la France; 2º l'obscurité de
+l'avenir où l'on entre et la gravité des chances suscitées par la
+politique que l'Angleterre vient d'adopter; 3º la résolution où est la
+France de n'accepter, dans cet avenir inconnu et périlleux pour tous,
+rien qui porte atteinte à l'équilibre des États européens.»
+
+Je n'hésitais donc pas, dans une des questions les plus délicates,
+dans la réponse à l'acte qui nous annonçait la conclusion du traité,
+non-seulement à donner mon avis, mais à indiquer les bases d'après
+lesquelles, dans mon opinion, le contre-memorandum devait être rédigé.
+
+Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples; je n'en veux ajouter
+qu'un seul. Le 27 juillet, j'écrivais: «La presse ministérielle
+demeure ici craintive, brève, et proteste encore contre toute idée de
+rupture et de guerre. Il importe extrêmement que la nôtre soit
+très-ferme, mais tranquille et point offensante. (_Au centre_:
+Très-bien!) Le courant de l'opinion nous est favorable; mais elle
+pourrait aisément rebrousser chemin... Toute menace, tout air de
+bravade nous nuirait.» (_Sensation._)
+
+Messieurs, il n'était certainement pas dans mes obligations
+diplomatiques d'exprimer, sur une pareille question, sur une question
+d'administration intérieure, ma pensée; cependant je n'ai pas hésité à
+le faire: je l'ai fait parce que je voulais sincèrement le succès de
+la politique que nous poursuivions en commun; parce que je donnais
+mon concours loyal, comme je l'avais promis.
+
+Mais, en même temps que je le donnais, je n'oubliais pas, je ne
+voulais pas changer ma position politique dans le pays. J'ai été
+plusieurs fois dans les affaires avec l'honorable M. Thiers; nous
+avons plusieurs fois concouru en commun à des oeuvres qui, j'espère,
+ont été utiles à notre pays; mais il n'ignore pas, et nous nous sommes
+dit souvent avec la franchise d'hommes sensés, qu'il y avait entre lui
+et moi des différences essentielles de situation, d'idées, de
+tendances, d'amitiés politiques. Pourquoi n'aurais-je pas été à
+Londres, sous ce rapport, le même qu'à Paris? Pourquoi ne serais-je
+pas resté fidèle à mes antécédents, à mes convictions. J'avais
+l'honneur de le dire avant-hier à la Chambre: «point de réforme
+électorale, point de dissolution», c'est le drapeau qui me fut montré
+comme drapeau de la politique intérieure du cabinet, et que j'acceptai
+en disant qu'il me serait impossible d'en accepter un autre. Dans le
+cours de ma mission, toutes les fois que quelque circonstance m'a
+donné lieu de croire que ce drapeau serait changé, que, par telle ou
+telle cause, on ne le suivrait pas complétement, je me suis fait un
+devoir, un devoir de conscience, d'avertir qu'il me serait impossible
+de persévérer dans ma mission, quand même il n'y aurait sur la
+politique extérieure, sur celle que j'étais chargé de faire prévaloir
+à Londres, aucun dissentiment.
+
+J'ai donc donné, d'une part, mon concours loyal et complet; je suis
+resté, d'autre part, parfaitement sincère. J'ai secondé loyalement;
+j'ai averti loyalement quand j'ai vu que je ne pourrais plus seconder;
+je ne crois pas qu'aucun de ces faits soit contesté; on ne pourra pas
+citer un mot de moi qui y soit contraire.
+
+Je me bornerai là, messieurs; je n'ai, je le répète, pas plus de goût
+qu'un autre pour les questions personnelles; mais je crois qu'elles
+ont leur importance, et qu'il importe à chacun de nous de montrer
+qu'il a été en toute occasion, loyal, sincère et conséquent.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+La question personnelle écartée, et j'espère qu'elle l'est
+définitivement, je rentre dans la question politique; non pas comme le
+disait hier mon honorable ami M. le ministre de l'instruction
+publique, dans la politique rétrospective, non pas dans l'examen du
+passé, dans la distribution de l'éloge ou du blâme à divers cabinets
+ou à divers hommes. Je veux prendre l'affaire au point où elle en est
+aujourd'hui. (_À la bonne heure!_) Je veux traiter la question
+pratique, la question de politique actuelle; je veux montrer à la
+Chambre ce qu'elle a à décider en ce moment, et quelle est la
+résolution du cabinet. (_Marques d'adhésion._)
+
+Messieurs, nous ne sommes plus au lendemain du traité du 15 juillet.
+Bien des faits se sont accomplis depuis; bien des situations sont
+changées.
+
+Permettez-moi de les énumérer.
+
+Le traité s'est exécuté, dans les limites indiquées en Syrie, par les
+moyens qui avaient été annoncés. Les côtes de la Syrie ont été
+occupées par les alliés. L'insurrection a éclaté et s'est propagée
+dans la plus grande partie de la province. Ibrahim-Pacha a rappelé ses
+troupes du pied du Taurus et du district d'Adana, il a abandonné les
+débouchés de l'Asie Mineure. Saint-Jean d'Acre a été enlevé. Enfin, le
+vice-roi a donné à son fils l'ordre de se replier sur l'Égypte avec
+toutes ses troupes. Voilà les faits accomplis.
+
+Tous ces faits, messieurs, se sont accomplis du 15 juillet au 3
+novembre, sous le cabinet du 1er mars, en présence de son influence,
+de sa volonté, de son action.
+
+En Orient, il n'a rien fait pour les empêcher.
+
+En Occident, voici ce qu'il a fait: il a accepté, pratiqué la
+politique d'isolement et d'attente. Il a fait des réserves générales
+dans l'intérêt de l'équilibre européen. Il a fait des armements de
+précaution, il a armé la paix. Enfin, il a fait des réserves
+positives, des réserves que j'appellerai d'action, quant à l'Égypte.
+
+Voilà les actes du cabinet du 1er mars en Occident; en Orient, sur le
+théâtre des événements, pour les arrêter, pour en modifier le cours,
+il n'y en a eu aucun.
+
+Quand les événements ont paru se précipiter, le cabinet a voulu faire
+davantage; c'est alors que vous avez vu paraître le projet du grand
+armement de guerre, 950,000 hommes, et les préparatifs de guerre au
+printemps pour faire modifier le traité; je ne donne pas à l'intention
+de la guerre une autre portée.
+
+Sur ce point, le cabinet n'ayant pu s'entendre avec la couronne est
+sorti des affaires. Il m'est bien permis de le dire; je suis convaincu
+que la couronne, dans cette occasion, comme lorsqu'il s'est agi, il y
+a quelques années, de l'intervention en Espagne, a rendu au pays un
+grand service en n'acceptant pas les propositions qui lui étaient
+faites. Je suis convaincu qu'en se refusant au cours qu'on voulait
+imprimer aux événements, à la politique par laquelle on voulait
+dominer l'avenir, la couronne a rendu au pays un service immense, un
+service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs fois dans
+de semblables occasions. (_Vive adhésion au centre._)
+
+C'était son office constitutionnel; c'était, dans ma pensée, son
+devoir patriotique.
+
+C'est sur cette rupture de la couronne et du cabinet que nous sommes
+entrés aux affaires. Nous avons à l'instant déclaré notre politique
+sincèrement et à tout le monde: au pays et aux Chambres d'abord, à
+l'Europe, au pacha d'Égypte.
+
+Nous avons dit que nous voulions travailler au maintien de la paix,
+que nous l'espérions. Nous avons maintenu les armements, les armements
+de paix; nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition,
+aucune concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la
+position isolée, digne, expectante, que le cabinet précédent, avec
+raison, avait prise. Nous avons donné sur-le-champ au pacha d'Égypte
+des conseils de raison, de raison pratique et prompte. Nous lui avons
+dit sans détour, sans flatterie, sans faiblesse, ce que nous pensions
+de sa situation, et quelle conduite nous nous proposions de tenir.
+
+Nous avons, je le répète, parlé avec sincérité à tout le monde.
+
+Au milieu de cette situation, une dépêche est venue de Londres qui a
+été publiée, je ne sais comment ni par qui; mais j'ai droit de dire
+que je regarde comme un grand mal pour les affaires du pays cette
+pratique de correspondre diplomatiquement par les journaux (_De toutes
+parts_: Très-bien!), de publier les actes du gouvernement au moment
+même où ils s'accomplissent, les dépêches pendant que la négociation
+se suit. Soyez sûrs que ce sera un jour, pour les affaires, un grand
+embarras, et que vous rencontrerez sur votre chemin une foule
+d'inconvénients qui viendront de cette mauvaise pratique, si on la
+continue. (_Adhésion aux centres._)
+
+Messieurs, cette dépêche du 2 novembre a excité dans la Chambre et dans
+le pays de vives inquiétudes. On a cru y voir des arrière-pensées, des
+projets contre l'Égypte même. Le cabinet en a manifesté sur-le-champ sa
+surprise, je ne veux pas me servir d'une autre expression. On lui a
+répondu, dans les termes les plus convenables, qu'on n'avait eu aucune
+intention analogue à celle qu'ici on supposait. On lui a répondu que les
+inquiétudes que cette dépêche avait suscitées, quant à l'Égypte, étaient
+sans aucun fondement, que les intentions du cabinet britannique et de
+ses alliés étaient toujours les mêmes sur ce point. On a fait plus que
+parler, on a agi. Des ordres ont été transmis à l'amiral Stopford pour
+qu'il envoyât au pacha un officier chargé de lui dire que, s'il
+consentait à cesser les hostilités... (_Murmures à gauche._)
+
+Personne n'a le droit de s'en étonner..., s'il consentait à cesser les
+hostilités et à rendre la flotte, les quatre puissances s'engageaient
+à demander pour lui à la Porte le pachalik héréditaire de l'Égypte, et
+à le lui obtenir. (_Interruption._)
+
+Voilà, messieurs, l'état actuel de l'affaire. Presque au même moment
+où arriveront en Égypte la nouvelle de la prise d'Acre et celle du
+mouvement par lequel Ibrahim se replie avec ses troupes, presque au
+même moment arrivera au pacha l'offre du pachalik héréditaire de
+l'Égypte, offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le dire, surtout
+en considération de la France. (_Rires ironiques aux extrémités._)
+
+On offre aujourd'hui au pacha, après tous les faits accomplis que je
+viens de vous retracer, on lui offre ce que vous avez réservé pour lui
+dans la note du 8 octobre.
+
+M. VIGIER.--C'est vrai!
+
+M. THIERS.--C'est inexact!
+
+_M. le ministre._--Je ne veux entrer, sur le sens et les limites de la
+note du 8 octobre, dans aucune discussion. Je maintiens seulement
+ceci: la note du 8 octobre n'a réservé, d'une réserve définitive et
+active, directement active de la part de la France, que l'Égypte.
+
+M. THIERS.--J'ai dit le contraire.
+
+_Plusieurs voix au centre._--Mais la note du 8 octobre est précise!
+
+_M. le ministre._--Je n'entrerai pas dans cette discussion.
+
+M. THIERS.--Permettez-moi une observation.
+
+_M. le ministre._--Parlez!
+
+M. THIERS.--La note ne s'est nullement expliquée sur la limite
+territoriale, et c'est avec intention qu'elle a gardé à cet égard le
+silence; et, en vous l'adressant, je vous ai positivement dit que le
+cabinet, pour son compte, n'admettait pas les limites du traité du 15
+juillet. Je ne prétends pas que cela doive déterminer aujourd'hui une
+autre conduite; mais il ne faut pas attribuer à la note un autre sens
+que celui que je lui attribuais le 8 octobre.
+
+_Plusieurs membres._--Lisez la note.
+
+_M. le ministre._--Je ne voudrais pas prolonger la discussion à cette
+tribune sur un point qu'il est difficile d'y éclaircir à la
+satisfaction de tout le monde. J'affirme cependant que la note a été
+prise en général, au dehors et au dedans, dans le sens que je lui
+attribue, et la raison en est bien simple. Contre quoi la note
+proteste-t-elle? Contre l'acte de déchéance prononcé par la Porte. Or,
+l'acte de déchéance s'applique à l'Égypte exclusivement (_C'est
+cela!_), à l'Égypte nominativement. Le reste était en dehors des
+stipulations de l'acte de déchéance; le reste était considéré comme
+perdu, soit par le traité, soit par les chances de la guerre. Toutes
+les dépêches portent que l'acte de déchéance ne s'applique qu'à
+l'Égypte, que c'est comme vice-roi d'Égypte que Méhémet-Ali est déchu;
+et quand la note proteste contre l'acte de déchéance, quand elle
+déclare que c'est à la déchéance que la France ne saurait en aucun cas
+consentir, c'est évidemment de l'Égypte qu'il s'agit.
+
+_Au centre._--C'est évident.
+
+_Plusieurs membres._--Lisez la note.
+
+_M. le ministre._--Je ne pousserai pas plus loin cette discussion. Je
+reprends la question de fait au point où elle est aujourd'hui.
+
+Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée et
+sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie tout
+entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
+pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
+Méhémet-Ali, au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
+accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
+donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
+l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec 950,000 hommes, vous lui
+ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au centre._)
+
+Voilà la question réelle; voilà la question pratique, la question sur
+laquelle, le cabinet d'une part, la Chambre de l'autre, sont appelés à
+se prononcer aujourd'hui.
+
+Il faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
+position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
+administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
+de cette réserve, et donne au pacha sincèrement, sans détour, le
+conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
+les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
+prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
+êtes vous-mêmes renfermés, donnerait au pacha le conseil de continuer
+je ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus,
+mais en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans
+six mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie.
+
+Il n'y a pas d'autre question politique que celle-là. (_Approbation au
+centre._)
+
+M. THIERS.--Aujourd'hui.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--L'honorable M. Thiers me
+dit: _Aujourd'hui_. Il a raison. Tout le reste est du passé, un passé
+qui nous est étranger, que nous n'avons pas fait, qui s'est fait, je
+le répète, en votre présence et sous votre influence. Je ne discute
+pas ce passé; je n'y rentre point. Je ne crois pas qu'il soit
+aujourd'hui d'une grande importance pour le pays de débattre les
+différentes actions qu'on aurait pu exercer, les différentes
+politiques qu'on aurait pu pratiquer. Je crois que ce qui importe au
+pays, c'est de mettre un terme à une situation difficile et
+périlleuse; et on ne peut le faire qu'en acceptant, je le répète, et
+les faits accomplis, et les réserves qui ont été faites au profit du
+pacha, et qui sont aujourd'hui reconnues et offertes. Voilà la
+politique du cabinet, sa politique actuelle, pratique, sans
+récrimination, sans discussion du passé. C'est sur cette politique que
+la Chambre a à se prononcer par son adresse. En l'adoptant, la Chambre
+reconnaît la sagesse de cette politique; la Chambre l'adopte, autant
+qu'il est dans sa mission, dans sa situation constitutionnelle, de
+l'adopter. Nous le lui demandons, car nous ne pouvons, pour notre
+compte, en pratiquer aucune autre. (_Vive approbation au centre._)
+
+
+
+
+CI
+
+Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 2 décembre 1840.--
+
+
+M. Garnier-Pagès ayant dit, dans cette séance, que, dans l'état de la
+France et de son gouvernement à l'intérieur, la bonne politique
+extérieure leur était impossible, je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs. Je ne viens pas rentrer dans la discussion; je
+ne viens pas répondre aux faits personnels, aux récriminations qui ont
+été reproduites hier et aujourd'hui à cette tribune. J'en ai été tenté
+un moment; j'y renonce. Il s'agit de bien autre chose.
+
+Vous venez d'entendre dire, vous avez entendu dire hier qu'il y avait,
+dans notre politique extérieure, des impossibilités, qu'il y avait des
+choses dont ceux-là même qui les avaient faites ne répondaient pas, ou
+ne répondaient qu'à moitié, qu'il y avait des choses que les ministres
+voulaient et ne pouvaient pas faire.
+
+Qu'est-ce que cela veut dire, messieurs? (_Mouvements divers._) Que
+signifient, je vous le demande, dans un gouvernement constitutionnel,
+ces attaques indirectes, ces insinuations? C'est le mal de la presse
+qui pénètre dans la Chambre... (_Approbation aux centres._) C'est le
+tort que nous reprochons tous les jours à la presse qui envahit cette
+tribune... (_Nouvelle adhésion._) Messieurs, dans le gouvernement
+constitutionnel tel que nous le pratiquons depuis dix ans, il n'y a
+que des ministres responsables assis sur ces bancs, et la Chambre ne
+peut pas souffrir qu'on parle d'autre chose à cette tribune.
+(_Très-bien!_) C'est violer la Charte même, c'est violer le principe
+de notre gouvernement, c'est manquer à ses règles élémentaires.
+
+_Une voix à droite._--Et la coalition! (_Bruit._)
+
+_M. le ministre._--Il importe infiniment, messieurs, que la Chambre ne
+permette pas ces allusions, ces attaques indirectes. Elles se
+renouvellent tous les jours dans la presse, et si là elles ne peuvent
+être atteintes autant que le voudrait la sûreté du pays, au moins
+faut-il que la Chambre, ce grand jury national, ne les admette pas
+dans cette enceinte. (_Très-bien!_)
+
+Messieurs, renfermons-nous dans les principes et dans les limites de
+notre Charte; que les discussions soient libres et complètes, que les
+actes appartiennent à ceux qui les ont faits, à ceux qui les ont
+signés.
+
+Je suis sûr que les honorables membres du cabinet du 1er mars ne me
+démentiront pas. Tout à l'heure l'un d'entre eux, l'honorable M. de
+Rémusat, à cette tribune, acceptait complétement la responsabilité de
+ses actes. Je l'en honore et l'en remercie.
+
+C'est là le gouvernement constitutionnel; ainsi tombent toutes les
+insinuations, toutes les attaques indirectes que je viens repousser en
+ce moment.
+
+Savez-vous ce qu'il arrive de ces attaques? Comme vous l'avez entendu
+hier dans le discours de l'honorable M. Berryer, on commence par vous
+dire, «que les actes ne sont pas les actes des ministres;» et puis on
+vous dit: «Ce ne sont pas ceux de la France, ce n'est pas de la
+France qu'on parle, à la France qu'on pense.»
+
+Messieurs, vous ne pouvez tolérer cela davantage. Vous êtes ici les
+représentants de la France; c'est en son nom que vous siégez ici;
+c'est de son droit que vous parlez; tout ce que font les deux
+Chambres, c'est la France qui le fait, c'est la France qui agit par
+elles, c'est la France qui parle par leur voix. Toute notre politique
+depuis dix ans, cette politique qu'on veut imputer à d'autres causes,
+à d'autres forces que les cabinets, c'est la France qui l'a approuvée,
+c'est la France qui l'a soutenue. Messieurs, la France, c'est vous, ce
+sont les Chambres de la Charte, c'est la majorité et l'opposition dans
+les Chambres; la France, c'est la lutte qui s'établit entre les
+opinions diverses; la France, c'est le résultat de cette lutte, c'est
+le vote qui proclame ce résultat. Tout ce qui se fait ainsi, la France
+l'a fait. Voilà ce qui se passe dans le cercle de nos institutions; là
+est notre droit, là est notre force, et personne ici, personne ne peut
+être admis à parler d'autre chose. (_Au centre_: Très-bien!)
+
+C'est pour protester contre ce langage, contre cette pratique
+destructive et de la liberté et de la dignité de nos débats que je
+suis monté à cette tribune. Je ne rentrerai pas, je le répète, dans la
+question même; si elle se renouvelait dans l'examen des paragraphes,
+je reprendrais la parole; c'est uniquement pour couvrir ce qui doit
+être couvert, pour écarter ce qui doit être écarté, que je suis venu
+prononcer ici quelques mots. (_Marques d'approbation._)
+
+
+
+
+CII
+
+Continuation de la discussion de l'Adresse.--Affaires d'Orient.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 4 décembre 1840.--
+
+
+M. Odilon Barrot ayant proposé, sur le paragraphe de l'Adresse relatif
+aux affaires d'Orient et au traité du 15 juillet 1840, un amendement
+qui repoussait la politique adoptée et soutenue par le cabinet du 29
+octobre, je le combattis immédiatement, et il fut rejeté.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, j'ai peu de mots à dire pour faire comprendre à
+la Chambre toute la portée de l'amendement qui vient de lui être
+proposé.
+
+Il porte sur un principe et un fait.
+
+En principe, il refuse formellement, non pas seulement aux quatre,
+mais aux cinq, mais à toutes les puissances, le droit d'intervention
+dans les affaires de l'empire ottoman. Ce principe, c'est un démenti à
+toute la politique suivie depuis que la question a été élevée,
+non-seulement par le cabinet actuel, mais par tous les cabinets.
+
+_Une voix à gauche._--Il y a «sans la France» dans l'amendement.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Par tous les cabinets, il a
+été reconnu et pratiqué, depuis que la question est élevée, que, cette
+question intéressant la paix du monde, l'équilibre de l'Europe, il
+était impossible que les puissances intéressées n'y intervinssent pas.
+
+_Une voix._--Oui, mais toutes.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Et elles y sont intervenues
+en fait, quand elles ont interdit la continuation de la guerre entre
+le sultan et le pacha; elles ont usé alors du droit d'intervention.
+(_Rumeurs._) C'est un fait tellement simple, messieurs, qu'il n'est
+pas contestable. Cela est évident de soi: le droit d'intervention dans
+l'intérêt de l'équilibre européen a été pratiqué depuis le
+commencement de la question.
+
+Mais on dit: il est pratiqué maintenant par quatre puissances et non
+par cinq.
+
+La réponse est très-simple; les quatre puissances ont offert à la
+France d'intervenir avec elles; elles n'ont pas entendu exclure la
+France de l'intervention; elles ne lui ont pas contesté le droit
+d'intervention qu'elles exerçaient elles-mêmes.
+
+Les quatre puissances et la France n'ont pu s'accorder sur les
+conditions de l'intervention; elles n'ont pas voulu intervenir de la
+même manière et dans les mêmes limites. Mais, quant au droit, il n'a
+pas été contesté à la France; au contraire, elle a été constamment
+invitée à intervenir avec les autres, et si elle n'est pas intervenue,
+je le répète, c'est que les conditions et le mode de l'intervention ne
+lui ont pas convenu. C'est librement, c'est de son fait, c'est de sa
+propre volonté que la France n'est pas intervenue. Et c'est là ce qui
+rend pour elle la situation acceptable; croyez-vous que, si le
+principe que M. Barrot demande avait été admis par la France, elle
+n'aurait pas, dès le premier moment, protesté solennellement contre le
+traité du 15 juillet? Mais l'honorable M. Thiers sait bien qu'il n'a
+pas contesté le droit d'intervention aux quatre puissances; il a
+trouvé le traité dangereux, pourquoi?
+
+M. THIERS.--Ce n'était plus l'intervention européenne.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Parce que le but du traité,
+et ce sont les termes mêmes du memorandum par lequel il a été répondu,
+parce que le but ne pouvait être atteint que par des moyens
+insuffisants ou dangereux. (_Réclamations de M. Thiers._)
+
+Il n'y a rien de si aisé que de mettre les paroles mêmes du memorandum
+du 24 juillet sous les yeux de la Chambre; elles les a entendues
+plusieurs fois; c'est l'acte qui contient la première et vraie pensée
+du cabinet sur le traité du 15 juillet; je suis prêt à le relire à la
+Chambre si elle le désire (_Non! non!_), mais je suis sûr que je le
+cite exactement.
+
+Reste le second point. Je ne puis que me rappeler à peu près les
+paroles qui viennent d'être prononcées: «Ces armements seront
+maintenus et recevront tous les développements que pourront exiger la
+défense des droits que nous avons reconnus et la protection de nos
+intérêts en Orient.»
+
+Mais, messieurs, c'est là engager absolument la France à la cause de
+Méhémet-Ali (_Réclamations_); ce sont les forces de la France vouées à
+la défense de ce qu'on appelle les droits de Méhémet-Ali.
+
+Messieurs, permettez-moi, en finissant, au dernier terme de ce débat,
+d'entrer dans le vrai de la situation.
+
+Toute notre politique, depuis que la question d'Orient est élevée, a
+eu pour base la supposition que le pacha opposerait une résistance
+énergique, efficace et prolongée. Quiconque lira tout ce qui a été dit
+et écrit dans cette grande question, quiconque en examinera tous les
+actes verra que c'est là l'idée qui a été la base de notre politique.
+Dans tous nos raisonnements, dans toutes nos pièces diplomatiques,
+qu'avons-nous dit? «Ce que vous entreprenez est très-difficile et
+très-périlleux; vous l'entreprenez avec des moyens insuffisants ou
+dangereux. Le pacha vous résistera de telle façon que vous mettrez en
+péril la paix de l'Orient et l'équilibre de l'Europe.»
+
+Voilà la base de tous nos raisonnements; plus que la base de nos
+raisonnements, la base de nos actions, de notre politique.
+
+Que faisait le cabinet du 1er mars quand il arrivait, quand il voulait
+développer les armements, dans la vue qu'au printemps il serait prêt à
+faire la guerre? Il agissait dans l'hypothèse que le pacha résisterait
+longtemps, énergiquement, efficacement, sans quoi la politique dans
+laquelle il entrait n'aurait pas été praticable.
+
+Regardez à tout ce qui a été dit, regardez à tout ce qui a été fait,
+vous trouverez au fond la conviction de la résistance énergique et
+prolongée du pacha.
+
+Eh bien, cette base de notre politique a manqué; c'est un fait qu'il
+est impossible de méconnaître. Voulez-vous continuer à parler et à
+agir comme si elle n'avait pas manqué, comme si le pacha avait résisté
+énergiquement, efficacement, longtemps? Voilà pourtant ce qu'on vous
+demande. (_Dénégations._)
+
+On vous demande de vous attacher à une cause qui n'a pas été soutenue
+par son propre maître. On vous demande de vouer les forces de la
+France à la défense d'autres forces étrangères qui se sont trouvées
+insuffisantes pour se protéger quelques semaines elles-mêmes.
+
+Voilà la vraie situation. Voilà la vraie question. Il est impossible
+qu'on engage ainsi la France, quand la base de la politique a été une
+erreur évidente. Il est impossible qu'on ne tienne aucun compte des
+faits, et que l'on compromette les intérêts, la dignité, le sang de la
+France dans une cause qui a failli tout à coup. (_Mouvements divers.
+Vive agitation._)
+
+
+
+
+CIII
+
+Discussion du projet de loi relatif aux secours à accorder aux
+réfugiés étrangers.--Relations de la France avec l'Espagne.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 4 janvier 1841.--
+
+
+Le gouvernement avait demandé un crédit de 700,000 francs pour secours
+aux réfugiés étrangers. Dans la discussion de ce projet de loi, M. le
+duc de Noailles s'éleva contre la politique adoptée dans nos relations
+avec l'Espagne depuis la mort de Ferdinand VII, et spécialement depuis
+que don Carlos avait été expulsé de la Péninsule. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre ne s'étonnera pas, j'en suis sûr,
+si, dans le discours de l'honorable préopinant, il y a des choses
+auxquelles je ne réponds point, sur lesquelles je n'exprime aucun
+avis, dont je ne parle même pas. Non-seulement il ne m'est pas permis
+de tout dire, mais il ne m'est pas permis de parler de tout. Il y a
+une foule de choses dans lesquelles la parole nuit d'avance à
+l'action. Quand on n'est pas obligé d'agir, quand on est simplement
+appelé à observer et à juger, on peut exprimer sans crainte et sans
+gêne toute sa pensée. Quand on est appelé à agir, et précisément pour
+agir, il faut savoir se taire.
+
+Dans une occasion récente, j'ai eu l'honneur de dire à cette tribune
+que le projet du gouvernement était de ne pas intervenir activement
+dans les affaires intérieures de l'Espagne. Mais j'ai certes été bien
+loin de renier la part qu'il a prise dans les événements dont
+l'Espagne a été le théâtre...
+
+M. LE MARQUIS DE BRÉZÉ.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Lorsque, à la mort de Ferdinand VII, l'Espagne a
+reçu, de la volonté même de son roi, un gouvernement qu'elle a
+aussitôt entouré et appuyé de la sanction nationale, la France l'a
+reconnu; elle s'est empressée de le reconnaître, comme le disait
+l'honorable préopinant, parce que c'était le gouvernement légitime de
+l'Espagne, le gouvernement proclamé par le droit légal et le voeu
+national; et après l'avoir reconnu, la France l'a soutenu. Lorsque ce
+gouvernement, établi par le testament de Ferdinand VII et par le voeu
+national, a été attaqué, lorsqu'il a été mis en question par la guerre
+civile, le gouvernement du roi s'est empressé de le soutenir et de lui
+donner un appui public et efficace. Oui, nous avons levé des troupes,
+nous avons conclu des traités, nous avons envoyé la légion étrangère,
+nous avons pris de grandes mesures qui ont eu pour objet de soutenir
+le trône d'Isabelle II. Certes, je suis loin de renier cette
+politique, convaincu, aujourd'hui comme il y a cinq ans, qu'elle est
+conforme au voeu de l'Espagne et aux intérêts de la France.
+
+Mais là s'est bornée, messieurs, et là se bornera l'intervention,
+l'action du gouvernement du roi en Espagne. Soutenir le gouvernement
+d'Isabelle II, voilà la politique du gouvernement du roi. Après cela,
+respecter la liberté de l'Espagne et le gouvernement de la reine,
+l'entière liberté de l'administration intérieure de ce royaume, ne pas
+y entrer dans les querelles des partis, ne pas épouser tel ou tel
+parti, tel ou tel cabinet contre tel autre, ne pas engager la France
+dans les discussions intérieures de ce gouvernement de la reine que
+la France est décidée à soutenir dans son ensemble, voilà la règle que
+nous nous sommes imposée. Voilà ce que je voulais dire quand je disais
+que la France ne chercherait pas à exercer une influence active dans
+les affaires intérieures de l'Espagne. J'ai en même temps avoué,
+continué la politique du gouvernement du roi depuis sept ans, et j'en
+ai marqué la limite. Je prie la Chambre et l'honorable préopinant de
+bien remarquer cette limite, parce qu'en effet c'est la règle de la
+conduite du gouvernement. Si le gouvernement de la reine Isabelle II
+était menacé dans son existence, si la cause que la France a soutenue,
+en même temps que l'Espagne la soutenait et parce que l'Espagne la
+soutenait, si, dis-je, cette cause était en péril, le gouvernement
+verrait ce qu'il aurait à faire, et il ne déserterait pas la politique
+qu'il a suivie jusqu'à présent. Mais, pour ce qui regarde les luttes
+de partis, de cabinets, l'administration intérieure de l'Espagne, le
+gouvernement du roi continuera à ne point s'en mêler: il laissera à
+l'administration intérieure de l'Espagne toute la liberté à laquelle
+elle a droit.
+
+J'arrive aux circonstances actuelles. La situation qu'elles nous ont
+faite et la politique qu'elles nous ont déterminé à adopter,
+l'honorable préopinant le disait tout à l'heure, ne sont point du fait
+de la France. La France a été entièrement étrangère à des événements
+que je puis me dispenser de juger, mais que je déplore, et qui ont
+amené en Espagne l'administration qui y préside aujourd'hui. Mais
+cette administration, messieurs, c'est toujours le gouvernement de la
+reine Isabelle II. Le trône de la reine Isabelle II est intact, et les
+hommes qui aujourd'hui administrent en son nom n'ont donné à personne
+le droit de dire qu'ils veulent séparer leurs intérêts des intérêts de
+la reine Isabelle II. Le gouvernement actuel de l'Espagne est le
+gouvernement de droit.
+
+C'est en même temps le gouvernement de fait, et à ce titre aussi nous
+restons en rapport avec lui. Quand nous disons que nous respectons la
+liberté intérieure des nations, nous ne disons pas, messieurs, de
+vaines paroles; nous entendons régler effectivement notre conduite sur
+ce principe, quand même son application peut entraîner certains
+dangers. L'administration qui régit aujourd'hui l'Espagne est son
+gouvernement de fait; elle est reconnue par le pays tout entier; il
+n'y a aucune guerre civile en Espagne. Quant à présent nous n'avons
+aucune raison pour ne pas continuer avec cette administration les
+relations que nous avions avec le gouvernement de la reine dans les
+années précédentes.
+
+De plus, jusqu'ici, cette administration ne nous a donné, à nous
+Français, à nous gouvernement du roi, aucun sujet sérieux de plainte.
+Elle a entretenu les relations telles qu'elles existaient auparavant.
+Elle se montre disposée à entretenir ces relations sur un pied de
+bienveillance et d'amitié. Elle se montre disposée en même temps à faire
+des efforts pour être un gouvernement régulier, pour effacer ce qu'il
+peut y avoir, dans la manière dont elle est arrivée au pouvoir, de
+contraire à un ordre de chose régulier et monarchique. Pourquoi, par nos
+paroles publiques, la découragerions-nous de cette voie où elle veut
+entrer? Pourquoi, au contraire, ne lui donnerions-nous pas des conseils
+de prudence, de modération? Pourquoi ne continuerions-nous pas à ne pas
+nous mêler de l'administration intérieure de l'Espagne, et à appuyer le
+gouvernement de la reine Isabelle II partout où nous la rencontrerons,
+et toutes les fois qu'il s'efforcera de se conduire en gouvernement
+régulier?
+
+C'est ce que nous faisons; nous ne sommes pas obligés d'exprimer notre
+jugement sur des événements accomplis; nous ne songeons qu'à maintenir
+des relations pacifiques et à seconder les efforts qu'on voudra faire
+en Espagne pour rentrer dans les voies régulières du gouvernement.
+
+Voilà l'attitude que nous avons prise. Nous sommes loin de vouloir
+associer notre responsabilité aux destinées de l'administration qui
+gouverne aujourd'hui en Espagne. Mais si nous avions des craintes, des
+inquiétudes, nous ne nous croirions pas obligés, je le répète, de les
+porter publiquement à cette tribune, nous demeurerions en
+observation.
+
+Mais on nous dit, et c'est un des principaux reproches que nous
+faisait tout à l'heure l'honorable préopinant, on nous dit: «Vous
+abandonnez donc votre influence en Espagne. Vous la livrez à vos
+rivaux. Cette politique est une politique inerte et sans résultat.»
+
+Messieurs, il y a quelques mois, quand un ministère d'une autre
+couleur, qu'on appelait le ministère modéré, existait en Espagne, on
+disait que l'influence de la France était tout en Espagne, que notre
+ambassadeur gouvernait l'Espagne, que cela excitait la colère des
+Espagnols et la jalousie de la Grande-Bretagne.
+
+M. LE DUC DE NOAILLES.--Ce n'est pas moi qui l'ai dit.
+
+M. GUIZOT.--Je ne prétends pas que le noble duc l'ait dit lui-même;
+mais personne n'ignore que cela s'est beaucoup dit en Espagne, et que
+c'est même une des causes du mouvement qui s'y est opéré.
+
+Le noble duc a suivi de trop près ces événements pour ne pas se
+rappeler que tel a été, en effet, pendant un certain temps, le langage
+qu'on tenait en Espagne et en France. Lorsque le cabinet modéré est
+tombé et a fait place au cabinet exalté, comme on dit en Espagne, on
+s'est regardé comme délivré de l'influence française.
+
+Messieurs, ces influences qui s'en vont et qui reviennent, selon qu'un
+cabinet succède à un cabinet, ne sont donc pas si complétement
+détruites; elles ne périssent pas parce qu'elles paraissent un moment
+suspendues. Ce sont là des vicissitudes inévitables dans un pays qui
+est en proie aux agitations révolutionnaires.
+
+Indépendamment des rivalités anciennes de la France et de l'Angleterre
+sur ce théâtre, il s'y est ajouté la rivalité des partis qui ont pris
+tel ou tel drapeau, qui se sont faits anglais ou français, beaucoup
+moins selon la réalité des choses que pour leur propre intérêt de
+parti, et pour avoir l'air de s'appuyer sur telle ou telle puissance
+étrangère. N'attachons pas à ces apparences et à ces vicissitudes
+d'influence et plus d'importance qu'elles n'en ont réellement. Oui,
+je suis prêt à en convenir, le parti qui gouverne aujourd'hui les
+affaires d'Espagne se dit attaché de préférence à l'influence
+anglaise; le parti qui les gouvernait, il y a peu de temps, se disait
+attaché de préférence à l'influence française. Mais ce sont là des
+faits trop superficiels, trop transitoires pour qu'on puisse en faire
+la règle de sa politique, pour qu'on puisse les considérer comme
+caractérisant véritablement la situation de la France vis-à-vis de
+l'Espagne.
+
+Non certainement, nous ne sommes pas sans influence en Espagne.
+Permettez-moi de vous en faire à vous-mêmes la question: est-il
+possible que la France soit sans influence en Espagne, lorsque dans ce
+pays tous les regards sont tournés vers elle, quand en Espagne chacun
+se dit sans cesse: Que fera la France? que dira la France? Passez les
+divers partis en revue; vous les trouverez tous occupés de nous. Le
+parti modéré espère que l'influence française prédominera et le
+ramènera au pouvoir. Le parti exalté, je parle le langage de l'Espagne
+même et de ses journaux, le parti exalté craint l'influence française;
+ce parti compte beaucoup plus de personnes ennemies de l'influence
+française, je dirai plus, hostiles au gouvernement que la France
+possède. Pourquoi s'étonner de cela? Cela est inévitable: nos propres
+luttes, nos dissensions intestines ont là leur analogie, leur
+retentissement, leur écho. Il faut y bien regarder; mais il n'y a rien
+qui doive nous faire désespérer de notre influence. Si nous avons des
+adversaires, nous avons aussi des amis, des hommes qui ont besoin de
+nous, dans l'intérêt de leur propre cause. Nous n'épousons pas leurs
+querelles, mais nous profitons de leur appui quand l'occasion se
+présente de maintenir ou de retrouver l'influence que doit avoir la
+France en Espagne.
+
+Regardez ce qui se passe en France même. Vous avez par milliers des
+réfugiés espagnols de tous les partis, non-seulement des réfugiés
+ordinaires, mais des têtes couronnées! Est-il possible qu'un pays qui
+offre un asile, des ressources à une si grande portion d'un peuple,
+aux hommes les plus animés des différents partis, aux têtes
+couronnées elles-mêmes qui représentent ces divers partis, est-il
+possible que ce pays soit sans influence sur l'Espagne? Il faudrait
+plus que de la maladresse pour ne pas profiter d'une telle situation,
+pour ne pas exercer, à un moment donné, dans une occasion
+véritablement utile, une influence efficace. Mais on n'agit pas tous
+les jours; il y a des époques d'action; il y a des époques d'inaction
+auxquelles il faut savoir se résigner. C'est là la politique.
+
+Vous vous plaignez de l'inertie de la politique française. Eh bien,
+dans la situation, non pas d'indifférence comme on le dit, mais
+d'attente, où nous sommes, c'est la politique qu'il convient à la
+France d'adopter. La France, par la seule force des choses, par sa
+situation, par les rapports qui existent entre notre situation
+intérieure et celle de l'Espagne, la France a sur l'Espagne des moyens
+d'influence qui ne peuvent lui échapper, dont elle se servirait si
+elle en avait besoin. Mais, pour cela, il ne faut pas agir tous les
+jours et d'une manière inquiète. Il faut savoir attendre. Nous
+attendons que les événements se développent; nous respectons la
+liberté du peuple espagnol; nous respectons son action personnelle sur
+ses propres destinées; et le jour où l'occasion se présentera
+d'exercer, au nom de la France, dans l'intérêt de la France comme dans
+l'intérêt de l'Espagne, une influence utile, ce jour-là nous
+n'hésiterons pas.
+
+Et ce jour-là, je ne craindrais pas, pour la cause de la péninsule,
+cet isolement auquel faisait allusion tout à l'heure le noble duc. Le
+fait a prouvé ce qui devait arriver en pareille circonstance. Malgré
+la rivalité d'influence, malgré les jalousies qui ont si longtemps
+existé entre l'Angleterre et la France, à la mort de Ferdinand VII,
+l'Angleterre a pensé comme nous, elle a agi comme nous. Il y a des
+intérêts supérieurs qui ont déterminé l'Angleterre à une conduite
+analogue à la nôtre; et quand le gouvernement espagnol s'est trouvé
+dans une situation difficile, quand il a eu besoin qu'une influence
+auxiliaire vînt le soutenir contre la guerre civile qui le dévorait,
+l'Angleterre s'est encore trouvée d'accord avec nous, et le traité de
+la quadruple alliance est intervenu. Ce traité, qu'on a bien souvent
+attaqué, parce qu'il n'a pas fait tout ce qu'on s'en était promis,
+parce qu'il n'a pas accompli tous les résultats qu'on a attachés à son
+nom, ce traité cependant a rendu à l'Espagne d'immenses services; il
+faut le compter parmi les causes les plus efficaces qui ont fait
+cesser la guerre civile en Espagne; et si pareille circonstance se
+renouvelait, si l'existence du gouvernement de la reine était mise en
+question, ne doutez pas que les mêmes faits ne se renouvelassent; ne
+doutez pas que, malgré la rivalité des influences, l'Angleterre et la
+France, engagées, quant à l'Espagne, dans un intérêt commun, dans une
+idée commune, ne fissent ce qu'elles ont fait une première fois.
+L'Angleterre, pas plus que la France, ne livrera jamais l'Espagne à
+des influences tout à fait étrangères, éloignées, et que leur position
+géographique n'appelle pas à jouer dans la péninsule le rôle qui
+appartient à l'Angleterre et à la France.
+
+Je crois avoir mis sous les yeux de la Chambre les caractères
+essentiels de la politique du gouvernement du roi: maintenir, appuyer
+le gouvernement de la reine Isabelle II, qui est le gouvernement du
+droit et le gouvernement national de l'Espagne, rester étrangers à la
+lutte intérieure des partis, aux dissensions intestines, n'abandonner
+aucun des moyens d'influence légitime que cet état des partis et la
+position de l'Espagne donnent à la France, mais choisir, pour la
+manifestation et l'action de cette influence, le moment opportun:
+voilà notre politique; elle ne compromet rien dans le présent, et elle
+suffira, je l'espère, aux nécessités de l'avenir. (_Marques
+d'approbation._)
+
+
+
+
+CIII
+
+Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 25 janvier 1841.--
+
+
+Le gouvernement présenta le 12 décembre 1840 un projet de loi relatif
+aux fortifications de Paris. M. Thiers, au nom de la commission
+chargée de l'examiner, en fit le rapport le 13 janvier 1841. Le débat
+s'ouvrit le 21 janvier. Je commençai à y prendre part le 25 janvier,
+en répondant à M. Janvier, député de Tarn-et-Garonne.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, la discussion se prolonge, et, cependant, si je
+ne m'abuse, la perplexité de la Chambre continue. Avant-hier, un
+honorable membre, M. de Rémusat, attribuait cette perplexité à de bien
+petites causes, à des méfiances de personnes, à des misères
+parlementaires. Je crois qu'il se trompe, et que la disposition de
+beaucoup de bons esprits dans la Chambre a des causes plus sérieuses.
+La Chambre croit à l'utilité, à la nécessité de la mesure qu'elle
+discute; elle a des doutes, des inquiétudes sur ses résultats; elle
+n'en prévoit pas clairement la portée et les effets; elle craint que
+cette mesure ne devienne l'instrument d'une politique autre que celle
+qu'elle approuve et veut soutenir. Elle craint d'être entraînée dans
+une politique turbulente, belliqueuse, contraire à cette politique de
+paix, de civilisation tranquille et régulière qu'elle a proclamée et
+appuyée. Voilà la vraie cause de la perplexité et des inquiétudes de
+la Chambre. (_Adhésion au centre._)
+
+Si ces inquiétudes étaient fondées, messieurs, nous aurions, nous, un
+bien grand tort; car, nous voulons, comme la Chambre, la politique de
+paix, de civilisation tranquille et régulière. C'est au profit de
+cette politique et pour la servir, c'est autour de cette civilisation
+et pour la protéger, que nous voulons élever les fortifications que
+nous vous demandons. Nous serions impardonnables, si nous nous
+trompions en pareille matière. Mais nous sommes convaincus que le
+projet de loi, bien loin de contrarier la politique du cabinet et de
+la majorité de la Chambre, confirme, soutient, fortifie cette
+politique; c'est pour cela, et non pour aucun autre motif, que nous
+l'avons présenté et que nous l'appuyons.
+
+Si dans ce projet, qu'on a appelé un héritage du cabinet précédent,
+nous eussions entrevu aucun des dangers, aucun des maux qu'on y a
+signalés, nous ne l'aurions pas accepté; nous savons répudier les
+héritages qui ne nous conviennent pas. Nous n'acceptons que les
+mesures conformes à notre politique. Celle-ci y rentre pleinement.
+
+Messieurs, je n'hésite pas à l'affirmer, les fortifications de Paris
+sont, pour la France et pour l'Europe, une garantie de paix. Il est
+évident que c'est là de la politique défensive. Mais ce qu'on ne sait
+pas assez, c'est que quand cette mesure est née en France, quand elle
+y a été (je parle des temps modernes) sérieusement proposée et
+débattue, c'est dans un esprit de paix, au nom de la politique de la
+paix.
+
+Elle apparut, pour la première fois, en 1818; c'est le maréchal
+Gouvion Saint-Cyr qui a institué la première grande commission pour
+la défense du territoire, commission qui a proposé la mesure que nous
+discutons.
+
+C'est de 1818 à 1822 que cette commission a siégé, c'est-à-dire au
+moment où toute idée d'agression et de conquête était, à coup sûr,
+étrangère aux esprits, au moment où la seule défense du territoire les
+préoccupait.
+
+La commission de défense remit, en 1822, à M. de Latour-Maubourg, alors
+ministre de la guerre, son projet de système général de la défense du
+royaume, il comprenait les fortifications de Lyon et celles de Paris.
+Ce projet resta quelque temps enfoui dans les cartons. M. de
+Clermont-Tonnerre, pendant son ministère, l'en tira et essaya de faire
+adopter, non pas la totalité du projet, mais une partie importante, les
+fortifications de Lyon. Elles furent proposées au conseil du roi; elles
+furent écartées: les deux ministres les plus influents de cette époque,
+M. de Villèle et M. de Corbière, s'y opposèrent. Un seul ministre, M.
+l'évêque d'Hermopolis se joignit à M. de Clermont-Tonnerre pour soutenir
+les fortifications. (_Hilarité prolongée._)
+
+La mesure n'eût donc aucune suite.
+
+Elle fut reprise, en 1830, par M. le président du conseil, au moment
+où nous soutenions, dans cette enceinte, pour la politique de la paix,
+les luttes les plus violentes qui aient eu lieu de nos jours. C'est
+pendant que la politique de la paix prévalait complétement dans la
+Chambre que la défense et la fortification de Paris ont été commencées
+par M. le maréchal Soult.
+
+Ainsi, vous le voyez, messieurs, la mesure, dans sa véritable origine,
+a eu le caractère pacifique, le caractère de la politique défensive,
+et les deux illustres maréchaux dont elle émane n'ont jamais pensé
+qu'à lui imprimer ce caractère.
+
+Et ce n'est pas nous seuls, messieurs, c'est l'Europe qui, depuis
+1814, a adopté le système de la politique défensive, et se conduit
+d'après cette vue.
+
+Autour de vous, en Allemagne surtout, à toutes les portes de
+l'Allemagne, on se fortifie pour la défense et contre l'invasion.
+Toute la politique allemande est dirigée vers ce but. Aujourd'hui
+même, au milieu de l'émotion excitée par les derniers événements, les
+projets d'armement de la Confédération germanique, à quoi
+aboutissent-ils? À des mesures de politique préventive.
+
+Quelques bruits ont été répandus de camps qui se formeraient sur le
+Rhin, de grands mouvements de troupes de la Confédération germanique:
+nous n'avons, je crois, à nous préoccuper d'aucune mesure semblable;
+ce sont des mesures défensives que l'Allemagne adopte.
+
+Mais elle s'organise très-fortement dans ce système, elle ferme toutes
+ses portes, elle s'établit sur toutes les routes par lesquelles nous
+pourrions entrer chez elle.
+
+Serons-nous moins prudents, moins fortement organisés pour la défense?
+Et dans une mesure qui n'a d'autre caractère que celui de la politique
+défensive, est-ce que nous ne persévérerons pas? Est-ce que nous ne la
+maintiendrons pas, parce qu'un moment elle aura eu un caractère moins
+rassurant pour l'Europe et pour nous-mêmes? L'honorable rapporteur me
+permettra de le dire; un moment la politique du 1er mars a pu faire
+croire à la France, je n'examine pas si c'est à tort ou à raison, que
+la mesure avait un autre but, qu'elle aurait d'autres effets; mais au
+fond, et aujourd'hui, il n'en est rien.
+
+Oui, messieurs, le vrai caractère de la mesure, depuis son origine
+jusqu'à nos jours, c'est d'être un acte de politique défensive, d'une
+politique analogue à celle qui prévaut aujourd'hui dans toute
+l'Europe, à celle que l'Allemagne en particulier pratique sous nos
+yeux.
+
+Il n'y a donc aucune raison de concevoir aucune des craintes qu'on a
+essayé, sous ce rapport, d'inspirer à la Chambre. (_Très-bien!_)
+
+Voilà, messieurs, pour l'effet matériel de la mesure; voilà ce qu'elle
+est dans son rapport avec la défense générale du royaume.
+
+Voyons son effet moral, son action sur les esprits.
+
+Quels sont les obstacles, quels sont les dangers que rencontre et qui
+menacent, soit chez nous, soit en Europe, la politique de la paix? En
+France, le défaut de sécurité, de sécurité pour le territoire, pour
+Paris. Il est resté très-naturellement, à la suite des invasions, une
+inquiétude patriotique qui préoccupe fortement les imaginations.
+
+En Europe, la même cause a laissé des espérances, des idées d'invasion
+facile.
+
+Au milieu de la prépondérance de la politique de la paix en Europe, il
+y a partout, messieurs, ne vous y trompez pas, un parti belliqueux, un
+parti qui désire la guerre.
+
+Il est très-faible, j'en suis convaincu; il ne prévaudra pas. Mais
+enfin il existe, il faut bien en tenir compte.
+
+C'est dans ce parti que le souvenir des invasions a laissé des
+espérances présomptueuses contre lesquelles il importe de se prémunir.
+
+La mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations
+en France, de les refroidir en Allemagne. (_Très-bien!_)
+
+Elle a pour effet de donner à la France la sécurité qui lui manque
+dans sa mémoire, et d'ajouter pour l'Europe, à la guerre contre la
+France, des difficultés auxquelles l'Europe ne croit pas assez. Voilà,
+messieurs, le véritable effet moral de la mesure. Elle laissera les
+esprits en France et en Europe dans une disposition autre que celle où
+ils sont aujourd'hui. Elle nous tranquillisera, nous; elle fera tomber
+les souvenirs présomptueux des étrangers. (_Très-bien!_)
+
+La mesure a quelque chose de plus important encore, quelque chose de
+plus grand, et qui la caractérise encore plus fortement comme
+politique de paix.
+
+On a beaucoup parlé de guerres d'invasion. Messieurs, les guerres
+d'invasion, de nos jours, sont des guerres de révolution. (_Mouvements
+divers._) C'est au nom de l'esprit et des tendances révolutionnaires
+que les guerres d'invasion ont lieu. Quand la Convention s'est trouvée
+en guerre avec l'Europe, pourquoi est-elle allée sur-le-champ dans
+les capitales, à Turin, à Rome, à Naples, à Bruxelles? Pour changer
+les gouvernements, pour faire de la propagande républicaine. Elle a
+bien compris qu'il fallait viser sur-le-champ à la tête des sociétés
+avec lesquelles elle était en guerre. Elle est allée dans les
+capitales pour renverser les gouvernements.
+
+Par d'autres causes, l'Empire a continué le même système. Là où la
+Convention voulait ériger des républiques, l'Empire a voulu élever des
+trônes, des dynasties. Mais la guerre d'invasion a presque toujours
+été une guerre destructive des gouvernements, faite non dans l'intérêt
+de telle ou telle question de territoire, de tel ou tel avantage
+commercial, de tel ou tel intérêt national, mais comme une guerre à
+mort. Eh bien, messieurs, croyez-vous donc que ce soit une chose
+indifférente que de mettre un terme, ou du moins d'apporter de grands
+obstacles à ce caractère révolutionnaire et destructif des guerres
+modernes? Croyez-vous donc qu'il soit indifférent, en mettant les
+capitales hors de cause, de mettre pour ainsi dire les gouvernements
+hors de cause? Ce sera là cependant, ne vous y trompez pas, si la
+mesure réussit, si elle atteint complétement son but, si Paris est
+véritablement fortifié, ce sera là le grand résultat que vous
+obtiendrez: le gouvernement que vous avez fondé, le gouvernement de
+Juillet, vous l'aurez mis hors de cause en Europe; vous aurez enlevé à
+l'Europe jusqu'à l'idée de venir renouveler contre lui ces tentatives
+de destruction que vous avez vues chez vous.
+
+Souvenez-vous, messieurs, que l'Europe nous a rendu ce que nous lui
+avions fait. (_C'est vrai!_) Souvenez-vous du langage que l'on tenait
+en 1814 et 1815. Ce n'était pas à la France, disait-on, que l'on
+faisait la guerre, c'était à son gouvernement. Langage habile, et qui
+peut bien aisément devenir trompeur! Mettez une fois pour toutes votre
+gouvernement hors de cause; vous aurez, non pas réussi complétement,
+mais vous aurez beaucoup fait pour atteindre ce but quand vous aurez
+mis Paris hors de cause dans la guerre. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Vous le voyez, messieurs, sous quelque point de vue que vous la
+considériez, la mesure est une garantie de paix; et soyez sûrs qu'elle
+est jugée ainsi en Europe par les hommes véritablement clairvoyants,
+par les grands chefs de la politique des États. Aux yeux du vulgaire,
+à des regards superficiels, elle peut paraître un danger, une menace.
+Tenez pour certain qu'elle rassure les hommes clairvoyants qui veulent
+la paix en Europe, Français ou étrangers.
+
+Et pourtant, en même temps qu'elle a ce caractère, en même temps
+qu'elle est une garantie de paix, la mesure est une preuve de force.
+Elle prouve que la France a la ferme résolution de maintenir son
+indépendance et sa dignité; c'est un acte d'énergie morale. Et d'autre
+part, elle prouve le développement des immenses ressources militaires
+et financières de la France; c'est un acte de puissance matérielle.
+
+Messieurs, une mesure qui assure, ou du moins qui protége la paix, et
+qui est en même temps une preuve de force, un acte d'énergie, c'est
+une mesure salutaire, une mesure précieuse, une mesure qu'un peuple
+sage et fier doit s'empresser d'adopter. (_Marques d'approbation._)
+
+Aussi quand nous l'avons adoptée, quand nous avons présenté à la
+Chambre le projet de loi, nous nous sommes soigneusement appliqués à
+lui maintenir, je ne veux pas dire à lui rendre ce caractère. C'est
+une des raisons pour lesquelles nous avons demandé cinq ans pour
+l'exécution des travaux. Il y avait pour cela des raisons financières,
+des raisons de bonne exécution, et aussi des raisons politiques. Nous
+avons pensé que nous ne devions pas avoir l'air pressé. Nous ne nous
+croyons pas menacés actuellement en Europe; nous n'avons pas voulu en
+avoir l'air. Nous n'avons pas voulu non plus avoir l'air menaçant.
+(_Très-bien!_) Nous sommes convaincus que nous avons le temps, tout le
+temps d'exécuter tranquillement et raisonnablement ces travaux. La
+précipitation, la crainte, la menace, la simple inquiétude, nous
+n'avons pas voulu en accepter l'apparence. C'est là la raison
+politique qui nous a déterminés à étendre à cinq ans l'exécution des
+travaux. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
+
+Messieurs, dans les circonstances actuelles, après ce qui s'est passé
+depuis un an en Europe, j'ai envie de répéter l'expression dont se
+servait tout à l'heure mon honorable ami M. de la Tournelle: «C'est
+une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» (_Mouvement._)
+
+Je vous le disais tout à l'heure; l'Europe a besoin d'être rassurée
+sur les dispositions de la France quant à la paix; l'Europe se
+souvient de l'esprit belliqueux, conquérant, qui a régné si longtemps
+en France. L'Europe le redoute; elle a besoin d'être rassurée. Et en
+même temps, au moment où vous pratiquez la politique de la paix, où
+vous la pratiquez dans des circonstances difficiles, vous avez besoin,
+vous, de faire preuve de vigilance pour votre propre force, de soin
+pour votre propre dignité.
+
+J'envie quelquefois les orateurs de l'opposition. Quand ils sont
+tristes, quand ils sympathisent vivement avec les sentiments
+nationaux, ils peuvent venir ici épancher librement leur tristesse,
+exprimer librement toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs
+plus sévères sont imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner
+leur pays. Quand le pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis
+aux hommes qui gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments
+qui l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin
+d'être rassuré, il faut parler à cette tribune avec fermeté et
+confiance. Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des
+regrets. Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que
+d'autres ont le plaisir de les répandre. (_Marques très-vives
+d'approbation._) Nous n'avons pas hésité, nous n'hésiterons jamais à
+accomplir ce devoir. Je ne sais ce que nous ferions si nous étions sur
+les bancs de l'opposition; mais ici, dans les circonstances actuelles,
+nous ne viendrions pas parler des passions patriotiques en même temps
+que des passions révolutionnaires. Nous honorons, messieurs, les
+passions patriotiques, mais nous ne croyons pas qu'elles soient le
+meilleur boulevard contre les passions révolutionnaires; c'est là un
+fait démenti par l'expérience de tous les temps et par la nôtre. Le
+vrai boulevard contre les passions révolutionnaires, messieurs, ce
+sont les principes de l'ordre, la bonne organisation du gouvernement,
+le pouvoir fort et réglé. Voilà les véritables garanties contre les
+passions révolutionnaires; les passions patriotiques ont droit au
+respect, et doivent trouver leur place dans les soins du gouvernement;
+il ne peut pas, il ne doit pas les mettre en tête de sa conduite. Les
+passions patriotiques abondaient au commencement de la Révolution
+française; elles ont marché en tête des passions révolutionnaires, et
+tout à coup elles se sont trouvées devancées, surmontées par
+celles-ci. (_Très-bien!_)
+
+Elles se sont trouvées à la suite après avoir été d'abord à la tête.
+C'est là le danger... (_Nouvelle approbation._)
+
+M. ODILON BARROT.--Pourquoi? Parce que l'étranger a menacé la France.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--L'esprit dans lequel nous
+soutenons le projet de loi que nous avons présenté, c'est donc
+l'esprit de gouvernement en même temps que l'esprit de paix. Nous
+entendons fortifier le pouvoir en même temps que donner des sûretés à
+la paix en Europe. Et voyez l'ensemble des mesures que nous vous avons
+proposées. Pendant que nous défendions, que nous proclamions la
+politique de la paix au milieu des circonstances les plus difficiles,
+nous sommes venus vous proposer le maintien des armements que nous
+avons trouvés à notre avénement, et la cessation de tout armement plus
+étendu. Nous sommes venus vous proposer la prolongation de la durée du
+service militaire, l'organisation de la réserve, les fortifications de
+Paris: voilà l'ensemble des mesures du cabinet, voilà la véritable
+expression, le véritable caractère de sa politique: d'une part, la
+paix; de l'autre, la forte organisation du pouvoir et de la sûreté
+publique. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Il sortira de là, messieurs, la paix rétablie, ou plutôt fortement
+maintenue en Europe, et l'établissement militaire de la France
+régulièrement fortifié.
+
+Messieurs, croyez-moi; cette politique et ses effets n'ont rien de
+menaçant ni pour les libertés publiques ni pour notre gouvernement. Si
+vous portez vos regards au dedans comme je viens de les promener au
+dehors, la mesure ne vous offrira pas de caractère plus inquiétant.
+Vous le voyez, ce n'est pas une mesure de parti, ce n'est pas le
+triomphe du parti de la paix sur celui de la guerre, de la
+conservation sur le mouvement, du pouvoir sur la liberté. Non, ce
+n'est pas une lutte de parti (_Très-bien! très-bien!_) Les opinions
+sont disséminées, divisées sur tous les bancs de la Chambre. Je ne
+m'en afflige pas; je serais profondément fâché qu'une mesure semblable
+fût une victoire des uns sur les autres. (_Très-bien! très-bien!_) Il
+faut, pour son efficacité comme pour notre honneur à tous, qu'elle
+soit au-dessus de nous tous; il faut qu'elle obtienne, je voudrais
+pouvoir dire l'unanimité, mais au moins une grande majorité dans cette
+Chambre; tenez pour certain, messieurs, que la paix sera d'autant plus
+assurée et la France d'autant plus respectée que la mesure que vous
+discutez sortira plus grande et plus unanime de cette Chambre.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+On dit qu'elle est gigantesque, tant mieux! je voudrais, s'il était
+possible, que nous eussions en ce moment deux, trois, quatre Paris à
+fortifier. (_On rit._)
+
+M. DE VATRY.--Faites tout de suite les murailles de la Chine!
+
+_M. le ministre._--Je crois beaucoup à l'effet moral de la conduite
+des gouvernements sur les peuples qui les regardent; je crois beaucoup
+qu'un spectacle de résolution ferme, générale et tranquille, ne
+durât-il que huit jours, grandit et fortifie immensément notre patrie
+en Europe. (_Mouvement._) Je désire donc passionnément que nous lui
+offrions ce spectacle; je désire que le sentiment du bien que la
+France retirera des fortifications de Paris soit assez puissant sur
+vous tous pour vous faire surmonter les difficultés d'exécution et de
+détail qui s'y rattachent. Que la question de l'utilité morale et
+politique soit énergiquement résolue par chacun de vous: que la
+conviction que je vous demande soit forte en vous tous, et les
+questions d'argent, et les questions de système descendront beaucoup à
+vos yeux. (_Très-bien!_)
+
+Je sais la valeur de ces questions, mais je ne m'en effraye point. Les
+questions d'argent, quelque graves qu'elles soient, sont résolues dans
+le projet de M. le ministre des finances. Il a de quoi y pourvoir;
+sans cela nous n'aurions pas demandé les fortifications.
+
+M. DE VATRY.--Oui, en renonçant à toute espèce de travaux jusqu'en
+1848. (_Mouvement._)
+
+_M. le ministre._--Les questions de système! je déclare que je n'en
+suis pas juge, et que je me trouverais presque ridicule d'en parler;
+je n'y entends rien. Ce que je demande, c'est une manière efficace, la
+plus efficace, de fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une
+fortification de Paris vraiment efficace, je le trouverai bon.
+(_Très-bien! très-bien! Sensation prolongée._)
+
+Un seul mot, et je finis. Un homme dont j'honore autant le caractère
+que j'admire son talent, M. de Lamartine (_Mouvement_) s'est vivement
+préoccupé, quant à la mesure que nous discutons, de l'approbation
+qu'elle lui a paru rencontrer dans les partis extrêmes; il en a conclu
+qu'elle devait tourner à leur profit, et que nous devions la
+repousser.
+
+Je ne puis partager cette crainte: les partis extrêmes travaillent à
+s'emparer de tout; nous les rencontrons partout; nous les rencontrons
+dans les élections, dans la presse, dans la garde nationale, je ne
+veux pas dire à cette tribune.
+
+M. JOLY.--Pourquoi pas? (_Hilarité._)
+
+_M. le ministre._--Je ne m'y refuse pas; c'est une preuve de plus à
+l'appui de ce que j'avais l'honneur de dire.
+
+Nous les rencontrons partout. (_On rit._) Partout ils travaillent à
+s'insinuer, à s'emparer de la force qui est devant eux. Est-ce une
+raison de nous méfier de tout? est-ce une raison de renoncer à tout,
+aux élections, à la tribune, à la garde nationale. (_Non! non!_)
+
+Que les partis extrêmes s'efforcent autant qu'ils voudront, ils
+seront battus partout. (_Marques d'approbation._) Toutes nos
+institutions, par leur libre et complet développement, toutes nos
+institutions tourneront contre eux. Ce qui se passe depuis dix ans
+m'en donne la complète assurance. Que les élections se fassent, que la
+presse écrive, que les fortifications de Paris s'élèvent, toutes ces
+forces tourneront contre les partis extrêmes. (_Très-bien!
+très-bien!_) Ils y trouveront peut-être des champs de bataille, mais
+certainement des défaites. (_Très-bien!_)
+
+Les fortifications de Paris, vous croyez que les factions s'en
+empareront! Vous croyez qu'elles s'y enfermeront! Elles le tenteront
+peut-être, messieurs, et elles échoueront, comme elles ont partout
+échoué jusqu'ici.
+
+J'ai encore plus de foi que l'honorable M. de Lamartine et dans nos
+institutions et dans le bon sens et l'énergie de mon pays. Je sais que
+c'est une condition laborieuse, rude; je sais qu'il en coûte d'avoir à
+se défendre sans cesse contre l'invasion des factions et des
+brouillons. Dans notre organisation sociale, il faut s'y résoudre,
+messieurs; c'est la liberté même; c'est à cette épreuve que les
+honnêtes gens, que les hommes sensés grandissent et deviennent les
+maîtres de leur pays.
+
+Soyez tranquilles, messieurs, sur les fortifications de Paris, comme
+je le suis sur les élections, comme je le suis sur la garde nationale;
+elles seront défendues, elles seront possédées par ce même esprit de
+conservation et de paix, qui, depuis dix ans, à travers toutes nos
+luttes, a prévalu dans toute notre histoire, et qui a fait notre
+gloire comme notre sûreté. (_Mouvement prolongé d'assentiment._)
+
+
+Une longue agitation succède à ce discours, la séance reste suspendue.
+L'orateur qui succède à M. Guizot attend à la tribune que le silence
+se rétablisse.
+
+
+
+
+CIV
+
+Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de Paris.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 30 janvier 1841.--
+
+
+À diverses époques, spécialement en 1831, 1832 et 1833, le maréchal
+Soult, président du cabinet du 29 octobre 1840, avait exprimé, dans la
+question des fortifications de Paris, une opinion contraire au système
+de l'enceinte continue, et exclusivement favorable au système des
+forts détachés. En présentant, le 12 décembre 1840, le projet de loi
+où les deux systèmes étaient résumés et combinés, il fit, dans
+l'exposé des motifs, la réserve de son opinion précédente; mais, dans
+la discussion du projet de loi, cette réserve devint pour l'opposition
+une arme, et pour le maréchal Soult un embarras. Dans la séance du 27
+janvier 1841, le général Schneider, qui passait pour avoir la
+confiance du maréchal, proposa un amendement qui écartait du projet de
+loi l'enceinte continue et le réduisait à un ensemble de forts
+détachés.
+
+Dans la séance du 31 janvier, le maréchal Soult essaya de maintenir sa
+première opinion en expliquant pourquoi il avait accepté le nouveau
+projet; mais son explication confuse jeta la Chambre dans un grand
+trouble et fut sur le point de compromettre le sort du projet de loi
+et de la mesure. Je pris sur-le-champ la parole pour rétablir la vraie
+situation et le ferme dessein du cabinet, en expliquant la situation
+et la conduite de son président.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je tiens pour mon compte... (_Exclamations à
+gauche.--Au centre_: Très-bien! Écoutez! écoutez!) Je tiens pour mon
+compte à la clarté des situations encore plus qu'à celle des idées, et
+à la conséquence dans la conduite encore plus que dans le
+raisonnement. (_Très-bien!_)
+
+Il y a quelques jours, je disais à cette tribune deux choses: l'une,
+que je voulais les fortifications de Paris réelles, efficaces;
+l'autre, que, sur la question de système, je n'avais pas d'avis
+personnel, que je ne me sentais pas en état d'en avoir un.
+(_Mouvements divers._) Ces deux choses, messieurs, je les disais
+sincèrement, sérieusement; je les répète aujourd'hui. Cette longue
+discussion ne m'a point donné, sur la question de système, une
+conviction personnelle et arrêtée (_Rumeurs_); mais elle m'a confirmé
+dans la conviction que les fortifications de Paris devaient être
+efficaces, et que celles qui sont présentées dans le projet de loi
+étaient de beaucoup les plus efficaces. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Je ne suis pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge
+compétent, éclairé, de la question de système (_Écoutez! écoutez!_);
+mais il m'est évident que le système proposé par le projet de loi est
+le plus efficace de tous. (_Nouvelle approbation._) Je le maintiens
+donc tel que le gouvernement l'a proposé.
+
+On lui a fait beaucoup d'objections sur lesquelles je ne m'arrêterai
+point. On l'a présenté comme dangereux pour l'ordre, dangereux pour la
+liberté, dangereux pour nos finances, dangereux pour Paris, en cas
+d'événements déplorables.
+
+Il y a du vrai dans ces objections. (_Mouvements divers._) Il y a une
+certaine part de vérité. Il n'y en a pas assez, à mon avis, pour
+détruire ces deux vérités que Paris doit être fortifié, et qu'il doit
+l'être d'une manière efficace.
+
+S'il était vrai que le système proposé par le gouvernement fût
+radicalement, essentiellement dangereux pour l'ordre, pour la liberté,
+pour nos finances, je comprendrais toute la valeur qu'on attache à ces
+objections. Il n'en est pas ainsi. Il peut y avoir, dans certaines
+occurrences, quelques inconvénients pour l'ordre, quelques périls pour
+la liberté; il n'y en a pas assez pour détruire la nécessité de
+fortifier Paris et de le fortifier efficacement, le plus efficacement
+possible. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
+
+S'il m'était démontré que l'amendement atteint le même but que le
+projet de loi, que c'est une fortification efficace, suffisante, je
+l'accepterais. Il a quelques inconvénients de moins que le projet. Il
+répond à quelques-unes des objections des adversaires du projet. Mais
+la discussion n'a élevé, dans mon esprit, que des doutes sur
+l'efficacité de l'amendement comme fortification de Paris.
+
+À Dieu ne plaise que je me donne ici, à moi-même, le démenti et le
+ridicule de le discuter militairement! Je ne demande que la permission
+de récapituler les doutes que la discussion même a élevés, et laisse
+dans mon esprit.
+
+Il me paraît évident que pour atteindre, par l'amendement et dans son
+système, le but de fortifier Paris, il faudrait un nombre de forts
+infiniment plus considérable, et, par conséquent, une dépense beaucoup
+plus étendue que l'amendement ne le propose... (_C'est vrai!_) Il me
+paraît évident également que la distance à laquelle les forts sont
+placés, dans le système de l'amendement, détruit ou du moins affaiblit
+beaucoup l'efficacité de la fortification... (_Marques d'adhésion._)
+il me paraît enfin évident que le mur d'octroi ne répond à aucun
+usage réel pour la défense de Paris... (_Nouvelle adhésion._) Voilà
+mes doutes sur la question technique.
+
+Quant à la question politique, l'amendement détruit en partie l'effet
+moral, le grand effet moral de la mesure que nous discutons.
+(_Très-bien!_) Il faut que je redise encore ici ce que je disais la
+première fois que j'ai eu l'honneur de parler de cette mesure devant
+la Chambre. Un de ses grands mérites à mes yeux, c'est de n'être pas
+une mesure de parti (_Assentiment_)... de n'être pas votée à la suite
+d'une lutte des partis, de réunir dans cette Chambre un grand nombre
+de suffrages, et des suffrages appartenant à des opinions politiques
+différentes, de s'élever ainsi au-dessus de la politique.
+(_Très-bien!_)
+
+Je maintiens que l'effet moral de cette mesure en dehors de nos
+frontières (_Adhésion générale_)... tient en grande partie à
+l'accomplissement de cette condition; l'amendement la fait perdre au
+projet. (_Nouvelle adhésion._)
+
+Je reste, messieurs, sur la question technique, ignorant comme au
+début de cette discussion; mais j'en ai assez entrevu pour comprendre
+que l'amendement ne résout pas cette question d'une manière aussi
+efficace, aussi incontestable que le projet de loi. (_Très-bien!_) Et
+quant à la question politique, dont il m'appartient de juger, je
+n'hésite pas à affirmer que l'amendement ne la résout pas du tout, et
+que le projet de loi la résolvait complétement. (_Nouvelles marques
+d'assentiment._)
+
+Je maintiens donc le projet de loi; je le maintiens dans les limites
+que je viens d'indiquer, avec le sens et le caractère d'une mesure qui
+garantit la paix en même temps qu'elle prouve la force de la France.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+C'est sous ce double caractère que j'ai présenté le projet à la
+Chambre; et il m'a paru que la Chambre comme la commission, comme le
+gouvernement, l'acceptait sous ce double caractère: je le maintiens
+donc.
+
+D'où viennent donc les difficultés de la situation et le parti qu'on
+essaye d'en tirer?
+
+Il faut que la Chambre me permette, sans que personne s'en offense,
+sans que personne s'en inquiète, de dire à ce sujet tout ce que je
+pense. (_Écoutez! écoutez!_) La situation est trop grave pour que je
+n'essaye pas de la mettre, dans sa gravité, dans sa nudité, sous les
+yeux de la Chambre: là seulement est le moyen d'en sortir.
+(_Sensation._)
+
+M. le président du conseil avait, il y a quelques années, exprimé sur
+cette question, sur les moyens de défendre Paris, une opinion qui a
+droit, plus que celle de personne au monde, au respect de la Chambre
+et de la France.
+
+Personne ne peut présenter, sur une pareille question, ses idées avec
+autant d'autorité, avec autant de titres à la confiance du pays que M.
+le président du conseil. (_Très-bien!_)
+
+Qu'a-t-il fait? Tout ce qu'il pouvait, tout ce qu'il devait faire en
+pareille situation. Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de la
+majorité de ses collègues; il a présenté, au nom du gouvernement, le
+projet de loi que la majorité de ses collègues a jugé le meilleur dans
+la situation politique; et, en même temps, il a réservé l'expression
+libre, sincère, de son opinion personnelle, le respect de ses
+antécédents.
+
+M. le président du conseil me permettra, j'en suis sûr, de le dire
+sans détour: il n'est pas étonnant qu'il n'apporte pas à cette tribune
+la même habitude, la même dextérité de tactique qu'il a si souvent
+déployée ailleurs. Il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas aussi
+exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles.
+(_Mouvement._)
+
+M. MAURAT-BALLANGE.--Ce n'est pas de la dextérité qu'on doit apporter
+à la tribune; c'est de la franchise.
+
+_M. le ministre._--Ce que je dis là, messieurs, c'est l'expression
+simple de la situation, c'est le simple bon sens. Il est arrivé à des
+hommes qui avaient plus d'habitude de la tribune que M. le président
+du conseil, à des hommes qui avaient passé leur vie dans l'enceinte du
+Parlement, de se trouver dans la même situation où il vient de se
+trouver. M. Pitt, M. Canning ont plusieurs fois parlé contre des
+mesures proposées par le cabinet dont ils faisaient partie; je ne dis
+pas seulement qu'ils ont réservé leur opinion, ils ont combattu les
+mesures même de leur cabinet.
+
+M. Pitt, M. Canning étaient des hommes de chambre, habiles à échapper
+aux difficultés d'une telle situation. M. le président du conseil a
+cherché et trouvé ailleurs sa gloire. (_On n'entend pas._)
+
+Je parle sérieusement, et il n'y a rien, dans ce que je dis, qui
+puisse exciter le moindre murmure, la moindre surprise légitime.
+
+_Une voix._--On ne murmure pas; on se plaint seulement de ne pas
+entendre.
+
+_M. le ministre._--Je me ferai entendre.
+
+J'affirme donc que, dans cette circonstance délicate, M. le président
+du conseil a usé d'un droit, d'un droit consacré dans notre forme de
+gouvernement, d'un droit qui a été souvent exercé ailleurs, et dans
+des occasions aussi graves. Il n'y a rien que de parfaitement simple,
+de parfaitement légitime dans sa conduite; il a bien fait de maintenir
+son opinion, son passé, et d'apporter à la tribune ce qu'il regarde
+comme l'expression de la vérité, dans l'intérêt du pays.
+(_Mouvement._)
+
+Mais le projet de loi est resté entier; c'est le projet du
+gouvernement, le projet du cabinet; le cabinet le maintient; M. le
+président du conseil le maintient lui-même. Il vient de le répéter
+tout à l'heure à cette tribune, de le répéter formellement; personne
+n'a le droit de le démentir, personne n'a le droit d'élever le moindre
+doute sur la sincérité de son intention et de son langage.
+(_Très-bien!_)
+
+Je poursuis, messieurs, car toute la difficulté de la situation
+n'était pas là, et quand j'ai dit ce que je viens de dire, je n'ai pas
+tout expliqué; le gouvernement a rencontré dans cette Chambre, sur vos
+bancs, une difficulté analogue et bien plus grave. (_Mouvement._)
+
+Messieurs, je crois pouvoir dire qu'il n'y a personne dans cette
+Chambre qui doute de mon sincère attachement, non seulement aux formes
+légales du gouvernement représentatif, écrites dans la Charte, mais
+aux principes vitaux qui doivent présider à la pratique de ce
+gouvernement.
+
+Le premier de ces principes, messieurs, c'est la formation, l'action,
+l'influence journalière d'une majorité ferme, compacte, décidée, d'une
+majorité liée par la communauté des principes politiques, des
+sentiments et des intentions. Quand cette majorité existe, c'est son
+devoir de soutenir les hommes qui parlent pour elle et qui la
+défendent sur ces bancs. Quand ces hommes ont l'honneur d'être avoués
+par une telle majorité, c'est leur devoir de lui être étroitement
+fidèles, de soutenir et de défendre les maximes et la politique
+qu'elle professe et veut faire prévaloir. (_Très-bien!_)
+
+Quand une telle majorité existe, messieurs, quand elle a subi de
+longues et véritables épreuves, oh! alors, malgré les difficultés
+toujours inhérentes au gouvernement, on peut dire qu'il est facile;
+l'impulsion décidée, le point d'appui sûr ne lui manquent pas. Mais,
+après tant de crises, après la dissolution tant de fois répétée de la
+majorité parlementaire, quand la grande oeuvre, à laquelle le cabinet
+est appelé, est précisément de reformer cette majorité, de la faire
+rentrer dans les voies régulières du gouvernement, de lui rendre à
+elle-même sur le gouvernement l'influence qui lui appartient et
+qu'elle doit exercer, alors la situation est difficile. Alors on peut
+rencontrer des embarras dont il n'y a pas moyen d'éviter l'explosion,
+et qui viennent se révéler à cette tribune. (_Rumeurs diverses._)
+
+Eh bien, messieurs, la diversité des opinions, des intentions sur la
+mesure qui nous occupe, nous l'avons rencontrée dans la majorité
+politique qui nous soutient, et à laquelle nous sommes dévoués; nous
+n'avons pas trouvé dans son sein, sur cette grande question, le même
+ensemble, la même décision qu'elle a montrés ailleurs.
+
+Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas là un fait grave, un fait
+dont il a été impossible au gouvernement de ne pas porter le poids
+devant vous? Je vous réponds que si l'opinion de la majorité de cette
+Chambre sur la question qui nous occupe avait été aussi formée, aussi
+décidée, aussi unanime qu'elle l'était, il y a deux mois, dans la
+discussion de l'adresse, vous ne verriez pas le spectacle que vous
+voyez. (_Mouvements divers._)--Rien de ce qui se passe ne se serait
+passé.
+
+Et croyez-vous qu'il fût facile, qu'il fût possible au pouvoir
+d'imposer son opinion et sa volonté à cette majorité troublée et
+divisée? Messieurs, cela ne se peut pas. Il y a de la liberté au sein
+de la majorité; elle agit par conviction, selon sa volonté, et pour
+lui faire adopter une opinion, une volonté, il faut l'y amener, l'y
+amener librement par la discussion à cette tribune.
+
+C'est là l'oeuvre qui est imposée au cabinet; et jamais peut-être
+cette oeuvre n'a été plus difficile que dans la situation où nous nous
+trouvons; jamais l'opinion au sein de la majorité n'a été plus
+diverse, plus difficile à rallier.
+
+Qu'a dû faire, qu'a fait le cabinet? Il n'est pas venu braver la
+majorité; il n'est pas venu lui imposer avec arrogance son opinion,
+son intention, son intérêt. Il a fait la part des situations; il a
+fait la part des opinions diverses; il a écouté, il a attendu,
+disposé, comme c'était son devoir, à transiger, s'il le fallait
+absolument. (_Mouvements divers._) Je ne dis rien là d'étrange. (_Non!
+non!_) C'est là l'effet ordinaire, l'effet continuel du gouvernement
+représentatif. Nous ne sommes pas venus ici, pas plus sur cette
+question que sur une autre, avec la prétention de tout emporter, de
+dicter la loi; nous sommes venus ici pour la faire en la débattant
+librement avec vous, et en transigeant, s'il le faut. (_Très-bien!_)
+
+Et ce que nous faisons là, messieurs, c'est ce qui se fait tous les
+jours, partout, ce que l'honorable M. Thiers, il le sait bien, a fait
+vingt fois, comme nous, dans sa vie parlementaire.
+
+Mais en même temps que nous avons senti et accepté cette nécessité de
+notre situation, en même temps que nous nous sommes montrés disposés à
+lui faire sa part, nous n'avons pas renoncé à l'espérance de ramener
+la majorité à notre opinion, de la rallier au projet de loi. Et la
+preuve que nous n'avons pas renoncé à cette espérance, c'est que je
+la poursuis en ce moment. (_Très-bien!_)
+
+Je n'ai pas la prétention d'imposer mon opinion à la majorité; elle
+est libre; elle est libre comme le gouvernement; elle peut dire: je ne
+veux de ce que vous me proposez que dans telle mesure, jusqu'ici et
+non pas plus loin. C'est au gouvernement à voir alors s'il lui
+convient d'accepter cette transaction, et si, dans l'intérêt du pays,
+qui seul nous occupe, cette transaction serait assez efficace pour
+résoudre la grande question que nous discutons, pour lui faire faire
+au moins un grand pas. Je dis que c'était le devoir, le devoir
+élémentaire du gouvernement de se conduire comme il l'a fait dans
+cette occasion. (_Mouvement d'approbation._) Et en même temps je
+persiste dans ce que je disais en montant à cette tribune: le
+gouvernement a présenté le projet de loi; il l'a présenté sincèrement,
+sérieusement, comme celui qui convenait le mieux pour résoudre la
+question elle-même; il le maintient. M. le président du conseil, après
+l'usage qu'il a fait de sa liberté, de son opinion, de ses réserves,
+M. le président du conseil le maintient comme le cabinet tout entier.
+C'est sur ce projet que la Chambre est appelée à délibérer; c'est à la
+majorité à voir si elle veut faire au cabinet, je dirai la concession
+d'accepter le projet tout entier, tel que le gouvernement et la
+commission en sont tombés d'accord, ou si elle veut lui imposer des
+transactions sur lesquelles le gouvernement ne refuse pas et ne
+refusera jamais de délibérer, car son devoir est d'écouter tout ce qui
+peut se dire à ce sujet, et d'accueillir, dans une certaine mesure,
+tout ce qui serait conciliable avec l'intérêt du pays. (_Sensation et
+rumeurs diverses._)
+
+Messieurs, encore un mot, je finis.
+
+Je maintiens le projet de loi; je persiste à dire que, dans l'opinion
+du gouvernement, c'est la meilleure manière, la plus efficace
+techniquement, la seule efficace politiquement et moralement
+(_Très-bien!_), de résoudre la grande question sur laquelle nous
+délibérons.
+
+M. LACROSSE.--Je demande la parole. (_Bruit._)
+
+_M. le ministre._--Si le projet de loi n'est pas adopté, soyez-en
+sûrs, la question ne sera pas complétement résolue, et la Chambre
+n'obtiendra pas de sa délibération tous les bons effets qu'elle a
+droit d'en attendre et que nous cherchons. (_Très-bien! Vive
+adhésion._)
+
+
+
+
+CV
+
+Discussion sur le traité conclu le 29 octobre 1840 entre la France et
+la République argentine.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 8 février 1841.--
+
+
+Dans la séance du 8 février 1841, le marquis de Brézé interpella le
+cabinet sur le traité conclu à Buenos-Ayres, le 29 octobre 1840, par
+l'amiral de Mackau, et d'après les instructions du cabinet précédent,
+avec le général Rosas, dictateur de la République argentine, et aussi
+sur la question de savoir si le nouveau cabinet avait l'intention de
+ratifier ou non ce traité. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, je pourrais
+dire, comme le reconnaissait tout à l'heure l'honorable préopinant,
+que je suis désintéressé dans cette question, car j'ai été
+complétement étranger aux actes qui ont amené le traité et au traité
+lui-même. Il a été signé le 29 octobre, le jour même où se formait le
+cabinet dont j'ai l'honneur de faire partie. Mais je ne me prévaudrai
+point de ce moyen échappatoire. Quelque diverse que puisse être la
+politique de deux cabinets, il y a certaines affaires, certaines
+portions du gouvernement qui passent solidairement de l'un à l'autre.
+Si je pensais, si le cabinet pensait que le traité dont il s'agit fût
+peu honorable ou nuisible à la France, il devrait lui refuser sa
+ratification. Ce serait grave, messieurs. En principe, dans le droit
+public régulier, quand un négociateur n'a pas dépassé ses
+instructions, la ratification est due au traité qu'il a conclu; car,
+sans cela, que signifieraient les pouvoirs donnés à un négociateur? Il
+faut, ou que le négociateur ait dépassé ses instructions, ou qu'il
+soit survenu, depuis que les instructions lui ont été données,
+quelqu'un de ces grands événements qui changent complétement la face
+des choses, pour que le gouvernement ait le droit de refuser la
+ratification.
+
+Je crois que, dans l'occasion dont il s'agit, il n'y a rien eu de
+semblable. L'honorable M. de Mackau a agi dans les limites de ses
+instructions; il les a non-seulement accomplies, mais, comme j'espère
+le prouver à la Chambre, il a fait mieux que ses instructions ne lui
+prescrivaient: il n'a rien fait qui ne soit juste en soi, utile pour
+la France; le traité doit être ratifié, et l'intention du gouvernement
+du roi est de le ratifier.
+
+Et d'abord, messieurs, avant le traité, dans les préliminaires de la
+négociation, M. de Mackau a mis tout le soin nécessaire pour que la
+dignité et l'honneur de la France fussent parfaitement à couvert.
+Envoyé avec ordre de négocier, il a commencé par s'assurer que les
+négociations seraient, non-seulement acceptées, mais proposées,
+ouvertes en quelque sorte par le gouvernement argentin lui-même; et ce
+n'est qu'après avoir acquis cette certitude qu'il est entré en
+négociation. Arrivé devant Buenos-Ayres, il a eu soin que les
+négociations se passassent sous le drapeau français, à bord d'un
+bâtiment français; il a témoigné une vive susceptibilité nationale. Et
+cette susceptibilité a été acceptée. C'est sous le pavillon français,
+à bord d'un bâtiment français, que la négociation a eu lieu. Enfin,
+poussant jusqu'au scrupule une fierté délicate, il a attendu que le
+ministre anglais, M. Mandeville vint lui faire à son bord la première
+visite, avant de profiter des offres que cet honorable agent
+diplomatique lui avait faites de s'entremettre entre lui et le
+gouvernement argentin.
+
+Et, à cette occasion, je suis bien aise de dire que le gouvernement du
+roi, et M. de Mackau en particulier, ont à se louer et des
+instructions données au ministre anglais par le gouvernement
+britannique, et de la manière dont M. Mandeville a exécuté ses
+instructions.
+
+Les préliminaires du traité ainsi connus, les soins apportés par M. de
+Mackau dans la négociation ainsi bien expliqués, j'entre dans l'examen
+du traité en lui-même, et je l'examine d'abord dans ses rapports avec
+les instructions que M. de Mackau avait reçues.
+
+Les instructions du cabinet du 1er mars sont de deux dates; les unes
+du 15 mai 1840, adressées à M. Buchet de Martigny, les autres du 21
+juillet de la même année, adressées à M. de Mackau. Ces instructions
+sont entièrement conformes aux instructions données par les cabinets
+précédents. Depuis l'origine, la France a fait porter ses réclamations
+à Buenos-Ayres sur deux points principaux: une indemnité pour les
+Français qui avaient souffert, et le traitement de la nation la plus
+favorisée, quant aux propriétés et aux personnes, pour les Français
+résidant sur le territoire de la république. C'est sur ces deux points
+que les cabinets du 15 avril et du 12 mai, comme celui du 1er mars,
+ont toujours insisté. Voici les termes des instructions. M. le
+ministre des affaires étrangères du cabinet du 1er mars écrivait le 15
+mai, à M. Buchet de Martigny:
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire que notre résolution bien arrêtée est
+d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
+doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession à nos
+nationaux, pour leurs personnes et leurs propriétés, du traitement de
+la nation la plus favorisée, jusqu'à la conclusion d'un traité
+définitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont éprouvé des
+dommages par suite des actes arbitraires des autorités locales,
+l'admission du principe d'une indemnité modérée dont on réglerait plus
+tard la quotité par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
+depuis longtemps posées, et par cela même que, dès le premier moment,
+nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
+dignité et de nos intérêts essentiels, il ne nous est pas possible de
+les réduire.»
+
+Le 21 juillet suivant, les mêmes instructions étaient données à M. de
+Mackau en ces termes:
+
+«Nous ferez part, soit aux agents anglais, soit à tous les agents des
+nations maritimes amies de la France et neutres dans cette querelle,
+vous leur ferez part des dispositions du gouvernement du roi; vous
+leur annoncerez qu'il est prêt à traiter, qu'il veut la paix, la paix
+immédiate, mais honorable, et toujours aux conditions si modérées que
+nous avons déjà posées. Bien que les hostilités se soient prolongées,
+que les dépenses de la France se soient accrues, elle n'ajoute rien à
+ses prétentions, elle se borne toujours à demander:
+
+«1º Le traitement de la nation la plus favorisée pour les Français
+habitant la République argentine, sous le rapport seul des personnes
+et des propriétés;
+
+«2º Le principe d'une indemnité pécuniaire pour ceux de nos nationaux
+qui ont souffert les mauvais traitements pour lesquels nous sommes en
+réclamation.
+
+«Si vous pouvez obtenir que cette indemnité soit nominative, et que le
+chiffre total en soit approximativement fixé, sauf une liquidation
+ultérieure, cela vaudra mieux, car les difficultés seront moindres
+quand il faudra exiger définitivement cette indemnité. Toutefois,
+comme ces conditions secondaires n'étaient pas comprises dans notre
+ancien ultimatum, il ne faudrait pas y tenir péremptoirement, et vous
+en finiriez sur ce point, à la simple condition d'une indemnité, posée
+en principe dans le traité que vous aurez à souscrire.»
+
+Voilà quelles étaient les instructions données à M. de Mackau. Je
+prends le traité même:
+
+«Article 1er. Sont reconnues par le gouvernement de Buenos-Ayres les
+indemnités dues aux Français qui ont éprouvé des pertes ou souffert
+des dommages dans la République argentine; et le chiffre de ces
+indemnités, qui reste seul à déterminer, sera réglé dans le délai de
+six mois, par la voix de six arbitres nommés d'un commun accord, et
+trois pour chaque partie, entre les deux plénipotentiaires.
+
+«En cas de dissentiment, le règlement desdites indemnités sera déféré
+à l'arbitrage d'une tierce puissance qui sera désignée par le
+gouvernement français.»
+
+La Chambre voit que les instructions ont été scrupuleusement
+accomplies quant au principe de l'indemnité, et que M. de Mackau a
+fait mieux, puisqu'il a obtenu que l'arbitrage fût déféré en
+définitive, si l'on ne s'entendait pas, à un septième arbitre au choix
+du gouvernement français.
+
+Sur le point de l'indemnité donc, les instructions ont été,
+non-seulement accomplies, mais améliorées.
+
+J'en viens à ce qui regarde le traitement des personnes: le traité
+porte:
+
+«Art. 5. Bien que les droits et avantages dont les étrangers jouissent
+actuellement sur le territoire de la Confédération argentine, en ce
+qui concerne leurs personnes et leurs propriétés, soient communs aux
+citoyens et sujets de toutes et de chacune des nations amies et
+neutres, le gouvernement de S. M. le roi des Français et celui de la
+province de Buenos-Ayres, chargé des relations extérieures de la
+Confédération argentine, déclarent qu'en attendant la conclusion d'un
+traité de commerce et de navigation entre la France et la
+Confédération argentine, les citoyens français sur le territoire
+argentin et les citoyens argentins sur le territoire français, seront
+considérés et traités, sur l'un et l'autre territoire, en ce qui
+concerne leurs personnes et leurs propriétés, comme le sont ou
+pourront l'être les sujets et citoyens de toutes et de chacune des
+autres nations, même les plus favorisées.»
+
+Voilà donc, à ce sujet, les instructions scrupuleusement accomplies.
+Ce qui jusqu'ici avait toujours été refusé, c'est-à-dire le
+traitement de la nation la plus favorisée, est accordé aux Français
+quant aux personnes et aux propriétés.
+
+L'honorable M. de Brézé parlait tout à l'heure d'avantages plus
+considérables obtenus par les Anglais. M. de Brézé n'a pas remarqué
+que les Anglais ont un traité de commerce conclu avec la République
+argentine. Quant à nous, nous ne l'avons pas encore; on le négociera
+bientôt. Ce qui regarde les relations commerciales de la France avec
+la République argentine n'est pas encore réglé. Il n'y avait en
+question, et il n'y a eu de réglé par le traité que ce qui concernait
+les personnes et les propriétés. Rien ne prouve (et j'ai lieu de
+supposer le contraire), rien ne prouve que, quand ces négociations
+seront mises à fin, nous n'aurons pas les mêmes avantages commerciaux
+dont jouissent les Anglais. Mais en ce qui touche les personnes et les
+propriétés, la situation de la France est absolument la même que celle
+des nations les plus favorisées, celle de l'Angleterre par exemple,
+dans la République argentine.
+
+Maintenant voici l'art. 6 auquel M. de Brézé faisait allusion:
+
+«Art. 6. Nonobstant ce qui est stipulé dans l'article précédent, si le
+gouvernement de la Confédération argentine accordait, aux citoyens de
+tous ou partie des États de l'Amérique du Sud, des droits spéciaux,
+civils ou politiques, plus étendus que ceux dont jouissent
+actuellement les sujets de toutes ou de chacune des nations amies et
+neutres, même les plus favorisées, ces droits ne pourraient être
+étendus aux citoyens français établis sur le territoire de la
+république, ni être réclamés par eux.»
+
+La Chambre, je crois, comprendra sans peine la restriction.
+
+Les États de l'Amérique du Sud se considèrent comme formant chez eux
+une sorte de ligue et pouvant accorder les uns chez les autres, à
+leurs citoyens, des droits civils et politiques, par exemple, le droit
+de voter dans les élections; mais ces droits n'ont jamais été
+concédés, non-seulement à aucun sujet des nations européennes, mais
+même à aucun Américain du Nord. Dans aucun des États de l'Amérique du
+Sud, les Américains du Nord ne jouissent de ces droits, ni les Anglais
+non plus. Cet article ne prive donc les Français, dans la République
+argentine, d'aucun droit qui soit possédé ou puisse l'être par des
+sujets de nations européennes, ou de l'Amérique du Nord; il n'a pour
+objet que de leur interdire toute ingérence dans le gouvernement et la
+politique des États de l'Amérique du Sud. En fait, je crois que cet
+article ne peut avoir que des avantages pour la France. Les Français
+qui se trouvent dans l'Amérique du Sud ne sont que trop disposés à
+intervenir dans la politique de ces pays, et c'est peut-être à cette
+disposition que nous devons les plus grands embarras que nous ayons
+rencontrés dans cette affaire. L'article ne fait donc qu'interdire à
+nos nationaux ce qui ne serait d'aucune utilité pour la France, ce
+qui, au contraire, lui serait nuisible.
+
+Voilà quelle est la valeur réelle des restrictions apportées, pour
+nous, au traitement de la nation la plus favorisée.
+
+La Chambre voit qu'en ce qui concerne les rapports de la France avec
+la République argentine, M. de Mackau a non-seulement obtenu ce qu'il
+était chargé de demander, mais mieux, à certains égards, et mieux
+qu'on n'avait espéré jusque-là. Je vais en donner une preuve qui
+frappera certainement la Chambre.
+
+Les hommes qui avaient conduit nos affaires dans la République
+argentine d'après une politique tout autre que celle qui a présidé au
+traité, les hommes qui avaient lié les affaires de la France à celles
+de la république de Montevideo et à celle des insurgés de
+Buenos-Ayres, avaient d'avance posé, avec ces divers partis, les bases
+de la convention à intervenir entre la France et eux, si ces partis
+venaient à triompher et si le dictateur Rosas était renversé. Il y
+avait eu une espèce de convention préalable entre M. Buchet de
+Martigny et quelques-uns des chefs de l'insurrection argentine,
+convention destinée à régler les rapports de la France avec cette
+république quand l'insurrection aurait triomphé et amené le
+renversement de Rosas.
+
+M. DE BRÉZÉ.--Cela regarde le ministère de M. Molé.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Cela n'a eu aucune suite...
+C'est une conférence tenue le 22 juin 1840, sous le ministère du 1er
+mars, et où M. Buchet de Martigny réglait les relations futures de la
+France avec la république de Buenos-Ayres quand le gouvernement serait
+changé. On stipulait en ces termes:
+
+«Le gouvernement de Buenos-Ayres, voulant répondre à la générosité de
+la déclaration en date du... qui lui a été faite par M. le chargé
+d'affaires et plénipotentiaire de France, voulant aussi donner à cette
+nation une preuve de son amitié et de sa reconnaissance pour les
+secours efficaces qu'elle a prêtés, dans ces dernières circonstances,
+à la cause argentine;
+
+«Considérant aussi la justice avec laquelle le gouvernement de S. M.
+le roi des Français a réclamé des indemnités en faveur de ceux de ses
+nationaux qui ont été victimes des actes cruels et arbitraires du
+tyran de Buenos-Ayres, don Juan Manuel de Rosas;
+
+«A décrété et décrète ce qui suit, savoir:
+
+«Art. 1er. En attendant la conclusion d'une convention d'amitié, de
+commerce, de navigation entre S. M. le roi des Français et la province
+de Buenos-Ayres, les citoyens français établis sur le territoire de la
+république seront traités, pour leurs personnes et leurs propriétés,
+comme le sont ceux de la nation la plus favorisée.
+
+«Art. 2. Est reconnu le principe des indemnités réclamées par le
+gouvernement de Sa Majesté en faveur de ceux de ses nationaux qui ont
+eu à souffrir, soit avant, soit depuis la mise du blocus, des mesures
+iniques et arbitraires du dernier gouvernement de Buenos-Ayres ou de
+ses délégués. M. Buchet de Martigny sera invité par ce gouvernement à
+s'entendre avec lui pour faire déterminer, dans un bref délai, le
+montant de ces indemnités, par des arbitres choisis en nombre égal de
+part et d'autre, et qui, en cas de partage, auront la faculté de
+s'adjoindre un surarbitre nommé par eux à la majorité des voix.»
+
+Voilà la convention préalable qui avait été conclue entre les agents
+de la France et le gouvernement futur de la république argentine. La
+Chambre voit que cette convention était exactement conforme à ce qu'a
+fait l'amiral de Mackau, et que même, s'il y a quelque avantage, c'est
+en faveur du traité signé par M. de Mackau; car l'arbitrage définitif
+est remis à la discrétion de la France. Les personnes qui avaient
+conclu d'avance cette convention auraient donc mauvaise grâce à se
+plaindre aujourd'hui de celle que M. de Mackau a signée.
+
+Voilà pour ce qui regarde la France et la manière dont ses relations
+avec la république argentine ont été réglées par le traité.
+
+Mais, comme le disait tout à l'heure l'honorable M. de Brézé, la
+France n'était pas seule en cause; elle avait, non pas des alliés, le
+mot n'est pas exact: on s'est servi du mot _auxiliaires_, et avec
+grande raison. Voici quelles instructions ont été données à l'amiral
+de Mackau à ce sujet, et je montrerai aussi, sous ce rapport, qu'il a
+accompli fidèlement ses instructions, et qu'il les a même améliorées à
+certains égards.
+
+Il y avait deux classes d'auxiliaires: les républiques de Montevideo
+et de l'Uruguay, et les insurgés de Buenos-Ayres. La situation des uns
+et des autres était différente, et il y a eu des conditions
+différentes à obtenir.
+
+Voici quelles étaient les instructions:
+
+«Ce sujet m'amène à vous parler de nos rapports présents et futurs
+avec les auxiliaires que nous avons trouvés sur les bords de la Plata.
+Ces rapports sont d'une nature délicate, et mériteront de votre part
+la plus grande attention. Il ne faudrait pas, si nous traitons avec
+leur ennemi Rosas, qu'ils pussent nous accuser de déloyauté et
+d'abandon. S'ils n'ont pas réussi, ou s'ils ne sont pas très-près de
+réussir (auquel cas il vous est enjoint de traiter), vous serez en
+présence d'auxiliaires qui n'auront pas voulu ou n'auront pas pu
+tenir leurs promesses. Pour le premier cas, vous ne leur devez rien;
+pour le second, vous leur devez de l'intérêt, de bons offices, des
+secours même pour les arracher aux périls qui pourraient les
+menacer...; mais ils ne peuvent exiger de vous que vous poursuiviez
+indéfiniment, à cause d'eux, une lutte où nous ne les avons pas
+engagés, dans laquelle ils se sont spontanément et volontairement
+engagés eux-mêmes, et pour le succès de laquelle ils ont demandé et
+obtenu nos secours, sans nous rendre, à beaucoup près, autant de
+services qu'ils en ont reçu de nous. Toutefois, si vous parvenez à
+négocier avec le président Rosas, vous aurez à vous mettre en
+communication avec eux, à les avertir de vos démarches, à leur offrir
+votre intervention amicale, à les sauver, en un mot, autant que
+possible, des conséquences de la guerre civile par eux provoquée.»
+
+Messieurs, la première prétention des auxiliaires dont je parle a été
+que nous ne traitassions pas sans eux, qu'ils fissent partie de la
+négociation: ils l'ont formellement demandé. Cela leur a été refusé,
+je crois, avec pleine raison. La France avait certainement le droit de
+traiter pour son propre compte et seule, car c'était de ses propres
+affaires qu'il s'agissait. De plus, les instructions prescrivaient à
+l'amiral de Mackau de traiter seul et pour le compte de la France.
+
+Mais que demandait Montevideo? J'ai ici le procès-verbal d'une
+conférence tenue à Montevideo le 6 novembre 1840 entre l'amiral de
+Mackau et M. Vidal, ministre des affaires étrangères de la république
+de l'Uruguay; elle finit par ces mots de M. Vidal, qu'il devait faire
+partie du traité et avait le droit d'intervenir dans la négociation,
+«afin que l'indépendance et l'intégrité de l'État oriental fussent
+comprises dans l'arrangement à intervenir entre Buenos-Ayres et la
+France.»
+
+Le but de la prétention était donc de faire consacrer de nouveau, par
+la république de Buenos-Ayres, l'indépendance et l'intégrité de
+Montevideo. L'amiral de Mackau ne voulait pas, avec raison, admettre
+la république de Montevideo dans la négociation; mais il lui a fait
+obtenir ce qu'elle demandait, ce qui était le motif pour lequel elle
+voulait intervenir.
+
+L'article 4 du traité porte:
+
+«Art. 4. Il est entendu que le gouvernement de Buenos-Ayres continuera
+à considérer en état de parfaite et absolue indépendance la république
+orientale de l'Uruguay, de la manière qu'il l'a stipulé dans la
+convention préliminaire de paix, conclue le 29 août 1828 avec l'empire
+du Brésil, sans préjudice de ses droits naturels, toutes les fois que
+le demanderont la justice, l'honneur et la sécurité de la
+Confédération argentine.»
+
+On dit que la république de Buenos-Ayres avait déjà violé cette
+convention de 1828. Ce n'est pas la première fois qu'il arrive à un
+État de violer une convention et puis de la consacrer de nouveau.
+C'est précisément parce que cette convention avait été violée que la
+république de Montevideo tenait à ce qu'elle fût de nouveau consacrée.
+C'est là le service que M. de Mackau a rendu à la république de
+l'Uruguay; il a fait insérer dans le traité une reconnaissance
+nouvelle, une consécration répétée de l'absolue et parfaite
+indépendance de la république de l'Uruguay.
+
+Ainsi, en ce qui concerne l'Uruguay, il n'est pas exact de dire que la
+France l'a abandonné: au contraire, la France a fait consacrer dans le
+traité ce que la république demandait.
+
+M. LE VICOMTE DUBOUCHAGE.--Mais il y a une restriction à la fin de
+l'article.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Cette restriction est sans
+importance. Elle veut dire que la république de Buenos-Ayres se
+réserve le droit de faire la guerre à la république de Montevideo,
+sans préjudice, dit-elle, de ses droits naturels en tant que le
+demanderont la justice, l'honneur et la sécurité de la fédération
+argentine.
+
+M. LE MARQUIS DE BRÉZÉ.--La restriction est étrange.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Les termes de la
+restriction n'ont rien d'étrange. C'est l'annonce de la possibilité
+d'une guerre. Or, personne ne peut prétendre que, entre deux États
+qui proclament leur parfaite indépendance, le droit de faire la guerre
+ne puisse pas exister.
+
+Je passe à la seconde classe des auxiliaires, aux insurgés de
+Buenos-Ayres, aux proscrits. Vous avez vu quelles étaient les
+instructions données à l'amiral de Mackau. Voici l'article du traité:
+
+«Art. 9. Si, dans le délai d'un mois, à partir de ladite ratification,
+les Argentins qui ont été proscrits de leur pays natal à diverses
+époques, depuis le 1er décembre 1828, abandonnent, tous ou partie
+d'entre eux, l'attitude hostile dans laquelle ils se trouvent
+actuellement contre le gouvernement de la province de Buenos-Ayres
+chargé des relations extérieures de la Confédération argentine, ledit
+gouvernement, admettant dès aujourd'hui, pour ce cas, l'interposition
+amiable de la France relativement aux personnes de ces individus,
+s'offre à accorder la permission de l'entrer sur le territoire de leur
+patrie à tous ceux dont la présence sur ce territoire ne sera pas
+incompatible avec l'ordre et la sécurité publique, de telle sorte que
+les personnes à qui cette permission aura été accordée ne soient
+molestées ni poursuivies pour leur conduite antérieure.
+
+«Quant à ceux qui se trouvent les armes à la main sur le territoire de
+la Confédération argentine, le présent article n'aura son effet qu'en
+faveur de ceux qui les auront déposées dans un délai de huit jours, à
+dater de la communication officielle de la présente convention qui
+sera faite à leurs chefs, par l'intermédiaire d'un agent français et
+d'un agent argentin, spécialement chargés de cette mission.
+
+«Ne sont pas compris dans le présent article les généraux et les chefs
+de corps, excepté ceux qui, par leurs actes ultérieurs, se rendront
+dignes de la clémence et de l'indulgence de Buenos-Ayres.»
+
+Je prie la Chambre de remarquer la date insérée dans cet article
+(1828). Notre querelle avec la République argentine n'a commencé qu'en
+1837; par conséquent les seuls proscrits auxquels nous fussions
+intéressés, pour ainsi dire, qui fussent venus à nous, c'étaient les
+proscrits depuis 1837; eh bien, M. de Mackau a eu le soin de faire
+remonter l'amnistie, le pardon, ce qu'on voudra, je ne qualifie pas,
+mais enfin la faveur qu'il obtenait, jusqu'en 1828, de telle sorte
+qu'elle fut applicable à tous les proscrits de l'État de Buenos-Ayres.
+
+Je ne prétends en aucune façon exagérer la valeur de cet article; je
+ne prétends pas l'appeler une amnistie selon nos idées de justice et
+d'humanité européennes; je dis que c'est la permission de rentrer dans
+leur pays accordée à des émigrés; ce n'est certes pas une amnistie
+complète, c'est une amélioration dans leur condition. M. de Mackau,
+après beaucoup d'efforts, n'a pas cru pouvoir obtenir davantage. Et
+j'ajoute que le ministre de la république argentine avec lequel il
+traitait, et de la sagesse duquel il a eu beaucoup à se louer, n'a pas
+cru pouvoir en sûreté accorder davantage aux proscrits argentins. Il
+disait à M. de Mackau: «Vous voyez l'état de notre pays; nous sommes
+en révolution; si les proscrits rentrent tous, il y a tels d'entre eux
+que nous ne pourrons protéger efficacement; malgré nous, sous nos
+propres yeux, il leur arrivera quelqu'un de ces malheurs dont vous
+vous plaignez; pour leur propre sûreté, il vaut mieux qu'ils restent
+encore hors du territoire.»
+
+Messieurs, la question des proscrits a été traitée entre M. de Mackau
+et le ministre plénipotentiaire de la république argentine, avec bonne
+foi, dans des intentions sincères et humaines, et, de part et d'autre,
+on a fait ce qui était possible. En voici une preuve qui ne se trouve
+pas dans les pièces de la négociation, mais qui est un fait éclatant.
+M. de Mackau, le traité une fois signé, a dit; «Il faudrait à présent
+quelque mesure qui fût un heureux signal de la réconciliation de la
+France et de Buenos-Ayres, un signe apparent du retour de la justice
+et de l'humanité.» Eh bien, le jour même où M. de Mackau est entré
+dans Buenos-Ayres, le président Rosas a fait sortir des prisons 673
+personnes enfermées pour délits politiques ou pour soupçons: et la
+plupart de ces personnes appartenaient à la classe des ennemis les
+plus acharnés de Rosas, aux familles les plus considérables du parti
+unitaire; de sorte que la signature du traité et la rentrée de la
+France dans Buenos-Ayres ont été signalées par la libération de 673
+individus.
+
+C'est là sans doute une preuve de l'insistance et du zèle que M. de
+Mackau a mis à servir la cause des proscrits.
+
+La Chambre voit donc qu'en ce qui regarde la cause des proscrits
+argentins comme pour celle de la république de l'Uruguay, il est
+inexact de dire que la France a négligé les devoirs qui lui étaient
+imposés et a abandonné ses auxiliaires. Elle a couvert la république
+de l'Uruguay, elle a protégé autant que possible les proscrits
+argentins. Il y avait des proscrits éloignés, très-compromis. C'était
+le général Lavalle lui-même avec son armée; M. de Mackau ne les a pas
+oubliés non plus. Je voudrais pouvoir vous dire les instructions qu'il
+a données à cet égard; mais ce ne serait pas prudent, et je ne le
+ferai pas; je me bornerai à dire qu'il a envoyé le meilleur de ses
+bateaux à vapeur, avec un officier qu'il savait parfaitement lié avec
+le général Lavalle. Il a dit à cet officier: «Remontez le Parana et
+allez trouver le général Lavalle; expliquez-lui la situation;
+dites-lui que j'ai traité, que cela était de mon devoir, que mes
+instructions me l'ordonnaient, que j'ai obtenu des conditions que la
+France réclamait depuis longtemps; dites-lui ce que j'ai fait pour la
+république de l'Uruguay et pour les proscrits argentins; et, après
+cela, dites-lui que, soit pour lui-même, soit pour ses compagnons qui
+ne croiront pas pouvoir on ne voudront pas rentrer à Buenos-Ayres, je
+leur offre, non-seulement un asile en France, mais tous les moyens de
+supporter leur mauvaise fortune.»
+
+Je ne puis à ce sujet, messieurs, entrer dans tous les détails que je
+voudrais donner à la Chambre; mais soyez assurés que M. de Mackau a
+pris, pour la sûreté et l'avenir du général Lavalle et des chefs de
+son armée, toutes les précautions, et leur a offert tous les avantages
+qu'il était en son pouvoir de leur offrir.
+
+Voilà quel a été le traité, voilà comment il a pourvu à toutes les
+difficultés de la situation.
+
+Maintenant, oublions un moment les instructions; voyons les choses
+seules; consultons l'état de l'Amérique du Sud, et recherchons si en
+lui-même le traité est bon ou mauvais.
+
+Il y a, dans les États de l'Amérique du Sud, deux grands partis, le
+parti européen et le parti américain, partis qui, tous deux, furent
+également compromis dans la cause de l'indépendance, qui luttèrent
+tous deux contre la métropole et pour l'affranchissement de
+l'Amérique. L'Amérique affranchie, les deux partis se séparèrent. Le
+parti européen, le moins nombreux, comprend les hommes les plus
+éclairés, les plus accoutumés aux idées de la civilisation européenne.
+Ces hommes se sont empressés de lier avec l'Europe des relations. Ils
+ont voulu assimiler l'Amérique à l'Europe, les faire entrer dans des
+relations fréquentes et suivies. Mais il y avait en Amérique un autre
+parti plus attaché au sol, imprégné d'idées purement américaines;
+c'était le parti des campagnes. Ce parti a été tout à fait opposé au
+parti européen. Il a voulu que la société se développât d'elle-même, à
+sa façon, sans emprunts, sans relations avec l'Europe. L'animosité
+s'est promptement établie entre les deux partis. Les idées des uns et
+des autres se sont exagérées par le simple cours des faits; et la
+domination est tombée, dans presque tous les États, au parti
+américain, purement national, au parti des campagnes contre celui des
+villes.
+
+Le triomphe du général Rosas, depuis onze ans, dans la république de
+Buenos-Ayres, n'est que l'expression de ce fait. Le général Rosas est
+le chef du parti des campagnes et l'ennemi du parti européen.
+
+Nous avons eu sous les yeux en Europe, et presque à nos portes, un
+fait propre à nous faire comprendre celui-là. Vous avez vu en Espagne
+les joséphins, parti opposé au parti des cortès, au parti proprement
+national. Les joséphins étaient un parti d'hommes très-éclairés, qui,
+à beaucoup d'égards, étaient plus avancés que leurs compatriotes. Mais
+ils s'étaient détachés des habitudes, des croyances, des moeurs
+nationales; ils n'étaient pas, en un mot, le parti national en
+Espagne, malgré la supériorité de leurs lumières. Cela a fait la
+faiblesse de ce parti.
+
+Il en a été de même dans la république argentine; le parti éclairé
+s'est trouvé le plus faible, et le pouvoir est tombé entre les mains
+du parti américain. Quelle est l'idée dominante dans la conduite de ce
+gouvernement vis-à-vis de l'Europe? Il n'a pas voulu avoir de
+relations écrites, réglées avec les puissances européennes, il a éludé
+toute espèce de conclusion de traité. L'Angleterre a forcé la
+république de Buenos-Ayres à traiter avec elle. Mais depuis que ce
+traité existe, vingt fois la république de Buenos-Ayres a cherché les
+occasions d'y échapper. S'il lui avait été possible de le rompre, elle
+n'y aurait pas manqué. Elle n'a pas de traité avec les États-Unis, il
+n'existe entre les deux pays que des conventions, des promesses
+verbales.
+
+En présence d'un tel parti, vainqueur depuis onze ans à Buenos-Ayres,
+vainqueur tyranniquement, révolutionnairement, je ne le conteste pas,
+mais vainqueur; en présence d'un tel parti qui se refusait à traiter,
+croyez-vous que ce n'ait pas été quelque chose de considérable que de
+l'amener à traiter avec nous, à s'engager dans les termes mêmes que la
+France demandait, dans des termes conformes à ceux de ses traités avec
+l'Angleterre, par exemple, et aux conventions verbales qui existent
+entre la république argentine et les États-Unis?
+
+Voilà le résultat du traité conclu par M. de Mackau; voilà comment il
+est quelque chose de considérable. C'est presque le premier pas fait
+dans l'Amérique du Sud par le parti américain, pour contracter avec
+les nations européennes des relations régulières, pour entrer dans la
+grande famille civilisée du monde. Sous ce rapport, le traité a
+beaucoup d'importance; et quand même les conditions n'en seraient pas
+aussi exactement conformes qu'elles le sont en effet aux instructions
+données, la Chambre devrait le considérer comme un grand pas dans la
+carrière de nos relations avec l'Amérique du Sud.
+
+Je n'entrerai pas, messieurs, dans la discussion de la conduite des
+divers agents français, ni des faits qui ont précédé le traité; la
+Chambre en comprendra la raison. Nous nous sommes trouvés là dans une
+situation très-difficile; nous faisions un blocus, ce qui n'est pas la
+guerre complète et déclarée. Nous nous sommes, par le simple
+entraînement des personnes et des choses, trouvés engagés dans une
+guerre étrangère, dans la guerre de Montevideo avec Buenos-Ayres, dans
+une guerre civile, la guerre des proscrits argentins avec le
+gouvernement de leur pays. Il était difficile de sortir de cette
+situation; nous en sommes sortis par un traité, le premier de ce
+genre, avec un grand État de l'Amérique du Sud. Je ne fais aucun doute
+que le secours prêté par nos agents, soit à la république de
+Montevideo, soit aux proscrits argentins, n'ait puissamment contribué
+à amener ce traité. Il ne faut donc pas reprocher sévèrement aux
+agents leur conduite à cet égard, car nous en avons profité; c'est
+parce que Rosas se trouvait menacé par la république de Montevideo et
+par l'insurrection argentine qu'il a cédé. Ainsi, les deux systèmes de
+conduite, quoique très-différents, ont concouru au même résultat. À
+tout prendre, je crois que ce résultat est bon, et je crois avoir
+prouvé à la Chambre qu'il ne contient rien que d'honorable pour la
+France, rien que d'utile pour ses relations, pour son avenir et pour
+sa gloire. (_Marques générales d'assentiment._)
+
+
+
+
+CVI
+
+Discussion sur le traité conclu avec le dictateur de la République
+argentine et sur les affaires de la Plata.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 20 février 1841.--
+
+
+Le débat qui avait eu lieu, le 8 février, dans la Chambre des pairs, sur
+les interpellations de M. le marquis de Brézé, au sujet des affaires de
+la Plata, se renouvela le 20 dans la Chambre des députés, sur les
+interpellations de M. Mermilliod, député de la Seine-Inférieure. J'y
+pris part en ces termes:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, je prie la Chambre de ne pas s'effrayer de cet
+énorme paquet de papiers. (_On rit._) Je serai fort court, et je
+tâcherai de réduire à des termes très-simples les explications que
+j'ai à donner. J'ai déjà eu l'honneur de les produire dans une autre
+enceinte, et j'espère qu'une partie de ce que j'ai pu dire est présent
+à l'esprit des honorables membres qui m'écoutent. Je n'y reviendrai
+pas.
+
+J'ai besoin de soumettre à la Chambre deux observations préliminaires.
+La première, c'est que les réclamations que vous venez d'entendre, la
+pétition présentée à la Chambre par un certain nombre de Français
+résidant à Montevideo, ont été complétement inconnues du gouvernement;
+il n'en a pas entendu parler; rien ne lui est directement parvenu.
+Cependant, puisque la ratification n'était pas consommée, puisque je
+n'avais pas encore exprimé, il y a quelques jours, les intentions du
+gouvernement, c'était à lui que les réclamations devaient d'abord être
+adressées. Sans aucun doute, les personnes qui ont agi ainsi avaient
+parfaitement le droit de s'adresser à la Chambre seule; je fais une
+simple remarque. On a présumé les intentions du gouvernement; on les a
+présumées, quoique le cabinet qui siége sur ces bancs ne fût pas le
+même que celui qui avait donné les instructions.
+
+Ma seconde observation est celle-ci: c'est un simple fait que je veux
+mettre sous les yeux de la Chambre sans en tirer les conséquences, et
+pour que la Chambre les tire elle-même. Je crois que le fait parle
+assez haut par le simple énoncé.
+
+Avant le blocus de Buenos-Ayres, en 1835 et 1836, la valeur des
+importations à Montevideo, d'après l'évaluation des douanes, s'élevait
+à environ 15 à 20 millions par an; c'était la valeur annuelle du
+commerce de Montevideo avant le blocus.
+
+Pendant le blocus de Buenos-Ayres, la valeur, non plus annuelle, mais
+mensuelle, du commerce de Montevideo, s'est élevée à 15 ou 16
+millions: ce sont là les faits relevés sur les états de la douane même
+de Montevideo.
+
+Il en résulte clairement pour tout le monde que Montevideo trouvait,
+dans le blocus de Buenos-Ayres, un avantage énorme. L'État de
+Montevideo et les négociants établis dans cette ville profitaient tous
+du blocus de Buenos-Ayres, à un degré prodigieux. Ils avaient donc au
+maintien de ce blocus un intérêt personnel considérable. Je n'en tire
+aucune conséquence spéciale. Je mets le fait sous les yeux de la
+Chambre.
+
+Les intérêts personnels ont parfaitement droit de s'exprimer, de se
+défendre; seulement il faut qu'on sache qu'ils existent et qu'on les
+appelle par leur nom.
+
+Ces deux observations préliminaires présentées à la Chambre, j'entre
+dans la question.
+
+M. l'amiral de Mackau a agi en vertu des instructions qui lui avaient
+été données par le cabinet du 1er mars. Il faut que la Chambre sache
+que ces instructions n'ont rien eu de particulier, qu'elles ont été
+conformes à toutes celles qui avaient été données précédemment.
+L'affaire a passé par les mains de trois cabinets différents: elle est
+née sous le cabinet du 12 mai, et le cabinet du 1er mars l'a
+accueillie. Tous les trois ont arrêté le même _ultimatum_ et donné à
+nos négociateurs, quels qu'ils fussent, les mêmes instructions.
+
+Je vais, pour que la Chambre n'ait à cet égard aucun doute, mettre
+sous ses yeux les instructions des trois cabinets.
+
+Le 12 octobre 1838, le cabinet du 15 avril, sous lequel l'affaire
+était née, terminait des instructions adressées à M. Buchet de
+Martigny en ces termes:
+
+«Je ne puis, monsieur, que vous engager de nouveau à hâter de tous vos
+efforts la solution de nos différends avec Buenos-Ayres. Certes, je ne
+veux pas dire qu'il faille renoncer, dans ce but, à obtenir les justes
+satisfactions que réclament la dignité de la France et l'intérêt de
+nos nationaux. Je sais assez quelles seraient les conséquences d'un
+tel abandon pour l'avenir de nos relations avec l'Amérique du Sud.
+Mais il faut aussi calculer que les populations de ce continent ne
+ressemblent point à la plupart de celles des autres contrées,
+qu'habituées à l'anarchie et à tous ses maux, elles offrent beaucoup
+moins de prise que les Européens à l'action des privations et de la
+contrainte, et qu'un blocus maritime (le seul moyen de coercition que
+nous puissions raisonnablement employer contre elles, et surtout
+contre Buenos-Ayres), est plus exposé peut-être, au fur et à mesure
+qu'il se prolonge, à perdre de son effet moral qu'à le voir augmenter
+et s'étendre.
+
+«J'ajouterai que ces considérations ne sont pas les seules dont nous
+ayons à tenir compte, et que nous ne saurions nous dispenser non plus
+de vouer une attention très-sérieuse aux raisons fondées sur le grave
+préjudice qu'imposerait aux neutres la prolongation, sans terme à peu
+près certain, de l'état présent des choses.
+
+«De tout cela, je conclus, monsieur, que vous devrez, si vous ne
+l'avez déjà fait au moment où vous recevrez cette dépêche, entrer
+immédiatement en communication avec le gouvernement argentin, et lui
+proposer un arrangement sur des bases et dans des formes telles qu'il
+en ressorte clairement aux yeux de tous que, loin de vouloir humilier
+la république et lui imposer des conditions incompatibles avec son
+indépendance, nous ne lui demandons que ce que le droit des gens nous
+autorise à réclamer d'elle: une équitable indemnité en faveur de la
+famille du malheureux Bacle; l'engagement d'indemniser en outre, après
+une vérification sincère et consciencieuse, ceux des autres Français
+qui auraient eu également à souffrir des actes arbitraires ou de la
+violence des autorités argentines; celui de faire exécuter sans retard
+les décisions judiciaires rendues en faveur de nos nationaux; leur
+exemption de tout service militaire; enfin une clause ou déclaration
+conçue dans le sens que j'ai indiqué plus haut: tels sont les points
+que la république ne saurait guère se refuser à nous accorder, à moins
+de se placer elle-même, pour ainsi dire, hors de la loi des nations.»
+
+Le 6 mars 1839, le même cabinet adressait à M. Buchet de Martigny les
+instructions suivantes:
+
+«Le gouvernement du roi, sans désapprouver l'expédition de
+Martin-Garcia, du moment que l'occupation de ce point devenait un
+complément nécessaire du blocus, a vivement regretté que cette
+expédition n'ait pas conservé un caractère exclusivement français, et
+qu'un détachement des troupes de Fructuoso Ribera y ait coopéré. Cette
+association d'entreprises militaires contre Buenos-Ayres, entre le
+commandant de nos forces navales et un général qui n'était encore
+qu'un chef d'insurgés, constituait un fait d'une nature fort grave un
+elle-même, et pouvait entraîner les conséquences les plus sérieuses.
+Il importait, en effet, dans une opération du genre de celle que nous
+employons en ce moment contre le gouvernement argentin, que des
+mesures purement coercitives ne prissent point ce caractère agressif,
+hostile, qui permet à peine de les distinguer de l'état de guerre
+ouverte. Il n'importait pas moins d'éviter toute ingérence positive
+dans les affaires intérieures des républiques de Montevideo et de
+Buenos-Ayres, comme dans les querelles qu'elles pouvaient avoir entre
+elles. Le seul but de la France, en adoptant les mesures rigoureuses
+qu'elle emploie contre certains gouvernements de l'Amérique, ne peut,
+ne doit être que de se faire justice à elle-même, que d'obtenir la
+satisfaction qui lui est due, la réparation qu'exigent ses justes
+griefs. Elle n'a à se mêler que de ses propres affaires et non de
+celles des autres. L'oubli de ce principe pourrait l'entraîner dans
+des embarras de plus d'un genre et de la nature la plus grave. Si elle
+n'évite pas, par tous les moyens, que son action en Amérique ne
+s'étende sur les relations d'État à État, que la présence de ses
+forces, que son influence ne soit exploitée par les ambitions et les
+rivalités, si elle sort, en un mot, du cercle où son rôle doit être
+contenu, non-seulement elle risque de compromettre l'avenir de ses
+relations avec les différents États de l'Amérique, mais elle s'expose
+en Europe à des soupçons, à des méfiances qu'il importe avant tout à
+sa dignité comme à son repos de ne point éveiller. Déjà cette affaire
+de Martin-Garcia, sur laquelle le cabinet de Londres doit être
+interpellé dans le Parlement, nous a mis dans le cas de donner des
+explications qui seront sans doute regardées comme suffisantes, mais
+qui n'en laissent pas moins subsister tout l'inconvénient attaché à la
+nécessité d'avoir à les produire.
+
+«Outre ces dangers généraux, l'alliance des forces françaises avec
+celles de Ribera pouvait encore amener de grands embarras dans la
+marche des affaires à Buenos-Ayres même. Indépendamment de l'effet
+qu'elle risquait de produire dans un sens peu favorable à notre
+dignité, elle tendait encore à aggraver notre position à l'égard du
+gouvernement argentin, à fournir à ce dernier de nouveaux prétextes de
+résistance à nos légitimes réclamations, et peut-être à discréditer
+notre cause aux yeux des Argentins eux-mêmes.»
+
+Voilà pour le cabinet du 15 avril. Vous le voyez, trois choses sont
+recommandées: 1º la reconnaissance du principe de l'indemnité pour les
+Français qui ont souffert, sans aucune fixation de quotité; 2º le
+traitement de la nation la plus favorisée; 3º éviter de se
+compromettre dans les querelles particulières des deux républiques.
+
+Le 21 octobre 1839, le cabinet du 12 mai adressait les instructions
+que voici:
+
+«Le gouvernement du roi désire sincèrement la fin de ses démêlés avec
+Buenos-Ayres; mais il la veut telle qu'il convient à la dignité et aux
+intérêts de la France, telle que la demande l'avenir de nos rapports
+avec l'Amérique. D'un autre côté, nous ne pouvons oublier que notre
+position, à l'égard du gouvernement argentin, se complique de la
+question non moins grave des neutres, que leur navigation et leur
+commerce ont grandement à souffrir de l'existence de nos différends
+avec Buenos-Ayres, et que, si cette querelle doit se prolonger sans
+qu'on puisse en entrevoir le terme, il importe de prouver, jusqu'à la
+dernière évidence, que la responsabilité ne saurait, à aucun titre et
+sous aucun prétexte, nous en être imputée. Dès lors, monsieur,
+l'intention positive du gouvernement du roi est qu'à l'arrivée de M.
+le contre-amiral Dupotet vous adressiez au gouvernement argentin une
+communication officielle pour lui annoncer que, la France ayant à
+coeur de faire cesser une situation préjudiciable à tant d'intérêts,
+vous êtes autorisé à traiter sur les bases indiquées dans la lettre si
+remarquable que vous avez écrite au commodore Nicholson, le 29 avril
+dernier, à savoir: 1º qu'en attendant la conclusion d'un traité de
+commerce et de navigation entre la France et la confédération des
+provinces unies du Rio de la Plata, les Français résidant sur le
+territoire de la république jouiront, quant à leurs personnes et à
+leurs propriétés, du traitement de la nation la plus favorisée; 2º que
+les indemnités dues à la famille de Bacle, à Lavie et aux autres
+familles françaises qui ont eu à souffrir des dommages par le fait du
+gouvernement ou de ses délégués, seront expressément reconnues, sauf à
+en régler le chiffre par voie d'arbitrage. Après renonciation que
+vous-même avez faite de ces conditions, après la publicité qui leur a
+été donnée, et dans le désir où il est de continuer à mettre la
+modération de son côté comme il a déjà pour lui le bon droit, le
+gouvernement de Sa Majesté ne croit pas pouvoir montrer plus
+d'exigence, d'autant plus que les clauses en question sont, en
+réalité, les seuls points essentiels à obtenir, puisque la première
+surtout aurait pour effet de nous assurer, à Buenos-Ayres et dans
+toute la république argentine les avantages dont les Anglais y
+jouissent, en vertu de leur traité de 1825. Mais ces conditions
+doivent être regardées comme invariables et c'est ainsi que vous devez
+les présenter, en concluant par l'annonce positive de l'inébranlable
+résolution où nous sommes de maintenir le blocus avec la plus grande
+vigueur, jusqu'à ce qu'il ait été donné satisfaction à nos justes
+demandes.»
+
+Vous voyez que le cabinet du 12 mai donnait les mêmes instructions que
+celui du 15 avril.
+
+Je ne relirai pas celles du cabinet du 1er mars; elles sont les mêmes;
+la même latitude est laissée au négociateur; il a la faculté de
+conclure en adoptant le principe de l'indemnité et celui du traitement
+de la nation la plus favorisée; ces deux conditions sont les seules
+qui doivent être regardées comme un ultimatum.
+
+M. MERMILLIOD.--Et l'indemnité nominative?
+
+_M. le ministre._--J'en demande pardon à l'honorable M. Mermilliod; il
+a parlé d'une indemnité nominative; les instructions de l'honorable M.
+Thiers, s'il les avait lues tout entières, prévoient cette objection;
+elles disent:
+
+«Si vous pouvez obtenir que cette indemnité soit nominative, et que
+le chiffre total en soit approximativement fixé, sauf une liquidation
+ultérieure, cela vaudra mieux, car les difficultés seront moindres
+quand il faudra exiger définitivement cette indemnité. Toutefois,
+comme ces conditions secondaires n'étaient pas comprises dans notre
+ancien _ultimatum_, il ne faudrait pas y tenir péremptoirement, et
+vous en finiriez sur ce point à la simple condition d'une indemnité
+posée en principe dans le traité que vous aurez à souscrire.»
+
+Et ailleurs, les instructions données par l'honorable M. Thiers à M.
+Buchet de Martigny s'exprimaient en ces termes:
+
+«Je n'ai pas besoin de vous dire que notre résolution bien arrêtée est
+d'obtenir la satisfaction qui nous est due, et que cette satisfaction
+doit reposer sur les deux bases suivantes: la concession à nos
+nationaux, pour leurs personnes et leurs propriétés, du traitement de
+la nation la plus favorisée, jusqu'à la conclusion d'un traité
+définitif; et, en faveur de ceux d'entre eux qui ont éprouvé des
+dommages par suite des actes arbitraires des autorités locales,
+l'admission du principe d'une indemnité modérée dont on réglerait plus
+tard la quotité par voie d'arbitrage. Ces deux bases, nous les avons
+depuis longtemps posées, et par cela même que, dès le premier moment,
+nous avons restreint nos demandes aux plus strictes exigences de notre
+dignité et de nos intérêts essentiels, il ne nous est pas possible de
+les réduire.»
+
+Messieurs, j'ai uniquement à coeur de bien établir que tous les
+cabinets successifs ont donné au fond les mêmes instructions, et que
+M. de Mackau, en les faisant réussir, a bien accompli la mission que
+tous avaient donnée.
+
+Je ne rentrerai pas à cet égard dans les détails que j'ai présentés
+devant l'autre Chambre; mais on a soulevé ici une question nouvelle;
+on a soutenu qu'il ne fallait pas traiter avec Rosas. La pétition et
+toutes les réclamations qui arrivent de Montevideo portent ce
+caractère qu'elles demandent toutes que la France ne traite jamais
+avec Rosas, et ne s'arrête pas dans la guerre jusqu'à ce que le
+gouvernement de Rosas soit renversé. Elles ne s'élèvent pas contre
+telle ou telle disposition du traite; ce n'est pas de cela qu'elles se
+préoccupent; ce qu'elles demandent, c'est la guerre jusqu'à ce que le
+gouvernement de Rosas n'existe plus.
+
+Comment vouliez-vous que M. l'amiral de Mackau se conduisit d'après
+ces idées? Il était envoyé précisément pour négocier. Ses instructions
+portaient: «Vous négocierez pour peu que vous trouviez accès à la
+négociation.» C'était là sa mission. Il a trouvé accès à la
+négociation et d'une manière honorable, après une première ouverture
+de Rosas, après avoir reçu une première visite du ministre anglais qui
+servait d'intermédiaire, en s'établissant sous pavillon français. À de
+tels termes, il était impossible qu'il se refusât à négocier.
+
+Du reste, messieurs, ce droit de négocier, de négocier avec Rosas
+indépendamment des alliés, non-seulement il résultait de toutes les
+instructions, de celles des cabinets du 15 avril, du 12 mai et du 1er
+mars; mais il avait été expressément réservé par les agents français
+eux-mêmes qui ont suivi là une politique différente de celle qu'ont
+suivie les agents qui ont cru devoir nous engager dans les querelles
+des deux républiques, et se servir de la république de Montevideo et
+des insurgés de Buenos-Ayres pour triompher de Rosas. Ils avaient si
+bien senti qu'il était impossible de lier la cause de la France à
+celle de la république de Montevideo et des proscrits argentins,
+qu'ils avaient fait la réserve expresse du droit du gouvernement
+français de traiter sans eux; voici en quels termes écrivait
+l'honorable M. Buchet de Martigny, dans une dépêche du 20 novembre
+1833, au moment même, ou très-peu de temps après son arrivée à
+Montevideo, et lorsqu'il entrait dans le système d'intervention au
+milieu des débats des deux républiques:
+
+«MM. Roger et Baradère m'avaient fait connaître qu'en leur offrant sa
+coopération, par une lettre du 2 du courant, le chef de l'Uruguay
+semblait y mettre deux conditions: 1º que la France déclarerait Rosas
+hors de la civilisation, et proclamerait que la guerre qu'elle allait
+faire dans la Plata était dirigée seulement contre sa personne; 2º que
+nous conviendrions dès à présent d'une transaction sur notre différend
+avec Buenos-Ayres, dans le cas où une nouvelle administration
+viendrait à remplacer celle de Rosas.
+
+«Au sujet de la première de ces conditions, mon avis bien positif fut
+que nous ne pouvions y souscrire, parce qu'aucun de nous n'avait
+mission pour le faire; parce que la déclaration qu'on nous demandait
+avait évidemment pour but de nous enchaîner sans retour à la
+république orientale, dans la lutte qu'elle allait entreprendre contre
+Rosas, et, par conséquent, de rendre tout arrangement impossible avec
+lui, ce qui était contraire à l'esprit de nos instructions; parce
+qu'enfin la position qu'on voulait nous faire prendre semblait nous
+présenter aux yeux du monde comme les protecteurs d'un État, d'un
+parti contre un autre, comme nous mêlant des différends, des divisions
+intestines des peuples de l'Amérique, ce qui n'était ni dans l'intérêt
+bien entendu de la France, ni dans la manière de voir du gouvernement
+du roi, si je l'avais bien comprise; que la prudence nous faisait un
+devoir, au contraire, de demeurer entièrement libres de nos mouvements
+dans notre lutte contre Rosas; et conséquemment de ne rien promettre,
+ni même dire, qui pût nous obliger à rester liés un instant de plus
+que nous ne le voudrions avec l'État oriental.»
+
+Il est évident que le gouvernement français a toujours conservé le
+droit de traiter avec Buenos-Ayres, indépendamment de la république de
+Montevideo et des proscrits argentins, qu'il ne s'est jamais considéré
+comme lié à leur cause, et qu'il l'a toujours hautement proclamé.
+
+Après le point de droit reste le point de fait que je tiens à
+éclaircir complétement devant la Chambre.
+
+Les instructions de l'honorable M. Thiers à M. de Mackau lui disaient:
+«Les propositions du gouvernement argentin qui nous ont été transmises
+récemment par l'amiral Dupotet, ainsi que plusieurs circonstances
+accessoires, nous conduisent à penser que le président Rosas est
+enfin disposé à traiter.
+
+«Il faut profiter de cette disposition pour mettre fin à ce long
+différend. Négocier avec le gouvernement de Rosas est donc votre
+premier soin en arrivant dans le Rio de la Plata.
+
+«Toutefois, il y a deux cas dans lesquels vous seriez dispensé d'en
+agir ainsi. Le premier est celui où, le parti de Lavalle et Ribera
+ayant triomphé de Rosas, vous ne seriez plus en présence que de nos
+alliés victorieux; c'est avec eux alors que vous auriez à traiter, et
+la chose ne devrait plus présenter de difficultés. Le second cas est
+celui où le général Lavalle, avec ou sans Ribera, serait si près du
+but qu'il y aurait presque certitude du succès.»
+
+Il est clair qu'au moment où M. l'amiral de Mackau est arrivé, Lavalle
+n'avait pas triomphé, et qu'il n'était pas près d'atteindre le but; il
+en était bien loin, car il avait abandonné la province de
+Buenos-Ayres, dans laquelle il était entré avec l'espoir d'y exciter
+une prompte insurrection, et de triompher facilement de Rosas.
+L'insurrection n'avait pas eu lieu, Lavalle n'avait pu livrer bataille
+à Rosas, il avait été obligé de s'éloigner de Buenos-Ayres à plus de
+cent lieues vers le nord. M. l'amiral de Mackau ne trouvait donc pas
+les affaires près de leur solution au profit de Lavalle. Il n'y en a
+pas de meilleure preuve que la lettre que Lavalle lui-même écrivait à
+M. de Martigny le 17 août 1840:
+
+«Mon estimable ami, de San Pedro l'armée s'est dirigée sur la villa de
+Arrecifes, dans l'intention de se bien monter et de grossir ses rangs.
+Là elle s'est divisée en deux corps principaux et deux forts
+détachements, et a exécuté ensuite une marche divergente jusqu'à la
+hauteur d'Areco, et convergente à partir de ce point jusqu'au quartier
+général actuel, où elle s'est réunie tout entière ce soir, après
+s'être bien remontée et avoir augmenté sa cavalerie de plus de 400
+hommes.
+
+«Je me proposais de commencer demain une opération décisive; mais une
+heure avant que tous les corps d'armée se fussent réunis, j'ai reçu
+une lettre de Montevideo, en date du 11, dans laquelle on annonce
+l'arrivée de l'amiral Baudin avec 2,000 ou 3,000 hommes d'infanterie.
+Ce nombre me porte à croire que ces troupes sont uniquement destinées
+à coopérer avec mon armée...
+
+«Rosas a une infanterie quadruple de la mienne, et le double ou le
+triple d'artillerie; si l'événement ne répondait pas aux espérances de
+tous et aux miennes, mon nom serait maudit pour n'avoir pas attendu la
+jonction des troupes françaises. Je m'empresse donc de vous faire
+connaître d'avance mon opinion sur le moyen de les réunir à mon armée
+dans le cas où leur arrivée serait un fait positif, et j'espère de
+votre bonté qu'elle me fera savoir le plus tôt possible ce qui en est,
+car rien ne serait plus fâcheux pour moi qu'une longue incertitude.
+
+«J'établis deux hypothèses. Dans la première, l'amiral Baudin ne peut
+mettre cette infanterie sous mes ordres et voudra la faire opérer
+séparément. En ce cas, elle ne pourrait agir efficacement que dans la
+capitale même, dont elle pourrait s'emparer, à l'aide des Français qui
+y sont établis, et de l'armée libératrice qui s'en approcherait.
+L'occupation même d'un quartier (_barrio_) serait suffisante. Mais
+vous ne méconnaîtrez pas les inconvénients de ce plan, dont le plus
+grave est que, pour que les troupes françaises pussent compter sur la
+coopération de l'armée libératrice, il faudrait que celle-ci se fût
+mise d'abord à portée de l'armée de Rosas, avec laquelle une bataille,
+où elle ne serait pas immédiatement secondée par les Français, serait
+inévitable. Pour résumer toutes les observations à faire sur
+l'hypothèse que je discute en ce moment, le résultat est que l'armée
+libératrice et la colonne française ne se prêteraient un mutuel
+secours qu'en ce qu'elles multiplieraient les embarras de Rosas. Vous
+conviendrez donc que tout l'avantage est du côté de la seconde
+hypothèse que je vais établir, parce qu'elle résout la question en
+quelques heures.
+
+«Cette hypothèse est celle de l'incorporation des troupes françaises
+dans l'armée libératrice.»
+
+Vous voyez qu'avant l'arrivée de M. de Mackau, Lavalle lui-même ne se
+croyait pas en état d'entreprendre une lutte sérieuse contre Rosas, de
+lui livrer bataille, s'il n'avait pas des troupes françaises de
+débarquement, et si ces troupes françaises n'étaient pas incorporées
+dans son armée.
+
+Quand M. de Mackau est arrivé, il n'avait pas de troupes de
+débarquement, Lavalle n'était plus près de Buenos-Ayres, il avait été
+obligé de se retirer à plus de cent lieues vers le nord. Le deuxième
+cas, dans lequel M. Thiers avait prescrit de ne pas négocier, ne se
+présentait donc pas. Aux termes de ses instructions, et par les
+simples inductions du bon sens, M. de Mackau a donc dû négocier. Il a
+négocié comme ses instructions le prescrivaient, il a même atteint
+plus que ses instructions ne prescrivaient. Il est impossible de lui
+adresser un reproche fondé, un reproche sérieux, à moins qu'on ne
+soutienne, comme les Français de Montevideo, qu'il ne fallait en finir
+que par le renversement de la dictature de Rosas.
+
+Voilà, messieurs, à quelle situation le traité a mis un terme. Il nous
+a fait obtenir les conditions que tous les cabinets qui se sont
+occupés de cette affaire avaient demandées comme définitives. Il a
+fait cesser un état de choses défavorable, non-seulement au commerce
+français, mais à nos relations avec les neutres; un état de choses qui
+donnait lieu à des réclamations incessantes de la part de la
+Grande-Bretagne, des États-Unis, de toutes les puissances qui
+négociaient avec Buenos-Ayres. Il a mis fin à une expédition qui
+coûtait chaque année des sommes énormes. Enfin, il nous a fait sortir
+d'une lutte dans laquelle nous nous étions imprudemment engagés, d'une
+guerre étrangère qui ne nous regardait pas complétement, d'une guerre
+civile qui ne nous regardait pas du tout.
+
+La Chambre n'attend pas de moi que je qualifie ici les différents
+partis qui se disputent le pouvoir dans l'Amérique du Sud; que je
+donne à l'un le nom de légitime, de sage, de modéré; à l'autre, le
+nom de tyrannique, de violent, de sanguinaire, en dehors de la
+civilisation. Étrangers, ce n'est pas à nous à qualifier ainsi les
+étrangers. (_C'est vrai!_)
+
+M. DESMOUSSEAUX DE GIVRÉ.--C'est pourtant ce qu'a fait le traité.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il y a en Amérique des
+gouvernements de fait, avec lesquels nous traitons quand ils nous
+accordent les conditions que nous demandons et qu'ils les exécutent.
+Nous n'avons pas à nous occuper de ce qui se passe entre eux; nous
+n'avons pas à prendre parti pour les uns contre les autres. C'est
+surtout ici le cas d'appliquer le principe de non-intervention dans
+toute sa rigueur. À de telles distances, dans l'ignorance où nous
+sommes des véritables causes des événements, de la véritable force des
+partis, il y a plus que de l'imprudence, permettez-moi de le dire, il
+y a un orgueil aveugle à prétendre démêler où est le droit, lequel est
+modéré, lequel est violent, à prendre parti pour les uns contre les
+autres, et à engager la France dans des affaires qui ne sont pas les
+siennes, dans des intérêts où elle n'a aucune part.
+
+Si le gouvernement de Rosas ne respecte pas les conditions qu'il a
+acceptées, si la convention conclue avec lui ne nous assure pas les
+avantages auxquels nous avons droit, nous réclamerons, et même par la
+force, s'il le fallait. Mais, en attendant, M. de Mackau a mis fin à
+une situation onéreuse, embarrassante, compromettante. Nous avons
+obtenu ce que nous demandions; nous sommes sortis d'une guerre
+étrangère et d'une guerre civile dans lesquelles nous n'avions rien à
+voir.
+
+Je conçois que les intérêts personnels qui ont eu à souffrir se soient
+adressés à la Chambre; mais ce ne sont pas là des considérations qui
+puissent dicter les résolutions de la Chambre ni celles du
+gouvernement du roi. Le traité sera ratifié, attendu qu'il me paraît
+conforme aux intérêts de la France, aux intérêts des neutres, et aux
+bonnes relations que nous devons chercher à entretenir avec l'Amérique
+du Sud. (_Marques générales d'assentiment.--Aux voix! aux voix!_)
+
+
+
+
+CVII
+
+Débat sur les fonds secrets complémentaires demandés pour l'exercice
+1841.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 25 février 1841.--
+
+
+Dans la séance du 2 février, le comte Duchâtel, ministre de
+l'intérieur, avait demandé un crédit d'un million pour complément des
+dépenses secrètes de cet exercice. Dans le rapport fait à la Chambre,
+le 18 février, sur ce projet de loi, la commission, par l'organe de M.
+Jouffroy, son rapporteur, conclut, à l'unanimité, à l'adoption du
+projet. Les idées développées dans ce rapport, sur l'état des partis,
+furent attaquées par l'opposition, et M. Portalis, député de
+Seine-et-Marne, demanda au cabinet s'il les adoptait. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Il n'est, je crois,
+jamais arrivé qu'un cabinet fût sommé de s'expliquer pour savoir s'il
+donnait ou s'il refusait son adhésion à un rapport.(_Mouvement._) Le
+gouvernement présente à la Chambre des projets de loi et les soutient;
+les commissions donnent leur avis sur ces projets de loi et sur les
+motifs qui les ont fait proposer. Ce sont les projets et la politique
+du gouvernement qui sont en discussion, non pas les rapports et les
+exposés des motifs.
+
+M. BILLAULT.--Je demande la parole. (_Rumeur._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je ne dis pas cela, et je
+suis sûr que la Chambre me rend d'avance la justice de le croire, je
+ne dis pas cela pour éluder de m'expliquer sur la situation; je veux
+rétablir les véritables principes de la discussion dans cette Chambre.
+
+Depuis l'origine de la session, une idée dominante a préoccupé le
+cabinet: reconstituer dans cette Chambre une majorité de gouvernement
+depuis trop longtemps désunie ou flottante.
+
+Le cabinet est convaincu, et il l'a dit dès les premiers jours, que la
+réorganisation d'une vraie majorité de gouvernement est en ce moment
+le plus pressant intérêt du pays, de la Chambre, de la couronne, de
+l'honneur de nos institutions. Sous ce point de vue, l'honorable M.
+Jouffroy n'a fait que répéter les intentions et les opinions du
+gouvernement. (_Rires ironiques aux extrémités._)
+
+Y a-t-il quelqu'un dans cette Chambre, sur quelque banc que ce soit,
+qui pense que la réorganisation d'une majorité de gouvernement, la
+constitution des deux grands éléments d'action dans la Chambre, la
+majorité et l'opposition, ne soient pas très-désirables?
+
+Y a-t-il quelqu'un qui croie que la confusion, la désunion,
+l'éparpillement des opinions et des partis soient une bonne chose pour
+le gouvernement, pour l'honneur de la Chambre et la dignité de nos
+institutions? Personne ne le pense. C'est là une idée si simple
+qu'elle est devenue un lieu commun, et qu'il n'y a pas un banc dans
+cette Chambre sur lequel elle n'ait été exprimée. Il n'y a donc rien
+de nouveau ni dans ce qu'a dit à ce sujet l'honorable M. Jouffroy, ni
+dans ce que pense et répète le gouvernement.
+
+Toute majorité, messieurs, de tout temps, dans tous les pays, toute
+majorité a des nuances. Il n'y a aucune majorité dont toutes les
+parties aient la même origine, pensent exactement la même chose. Cela
+n'est jamais arrivé: et à l'instant même, sous nos yeux, dans un pays
+voisin, ne voyez-vous pas que le parti conservateur en Angleterre est
+composé d'hommes qui ont approuvé et soutenu vivement le bill de
+réforme, et d'hommes qui l'ont combattu? Est-ce que sir Robert Peel ne
+siége pas à côté de lord Stanley?... Est-ce qu'ils ne pourraient pas
+se reprocher l'un à l'autre leurs antécédents, leur origine diverse,
+les opinions diverses qu'ils ont professées à telle ou telle époque?
+Ils ont le bon sens de ne pas le faire. Ils comprennent très-bien que,
+lorsque sur les questions présentes, sur la politique pratique,
+réelle, des hommes sont sincèrement et loyalement d'accord, ils n'ont
+point à s'inquiéter de leur origine, ni des idées diverses qui les ont
+autrefois séparés. (_Très-bien!_)
+
+C'est à cette condition, c'est en se respectant ainsi les uns les
+autres dans le passé, lorsqu'on est uni dans le présent, que les
+majorités sont possibles. (_Marques d'approbation._) C'est à cette
+condition qu'elles se réorganisent. Il faut que tous leurs éléments
+puissent y concourir avec honneur. Ce qui importe, c'est que les
+convictions qui les unissent dans le présent, sur la politique
+pratique, soient loyales et sincères; ce qui importe, c'est que leur
+rapprochement n'ait pas été le résultat de faiblesses réciproques,
+qu'ils ne se soient pas fait des concessions aux dépens de leurs
+opinions et de leur honneur. (_Marques d'assentiment._) Mais quand il
+en est ainsi, messieurs, et personne, je pense, ne peut contester
+qu'il n'en soit ainsi pour la majorité qui s'est manifestée à
+l'ouverture de la session, alors il ne faut plus tenir aucun compte
+des nuances; il ne faut plus reporter la politique dans le passé ou
+dans un avenir lointain; il faut savoir se renfermer dans les
+questions actuelles, dans la politique véritable.
+
+C'est là ce que le cabinet s'est appliqué à faire, ce qu'il fera
+toujours; c'est sous ce point de vue qu'il considère la majorité, et
+il est convaincu que, sur tous les bancs de cette Chambre, les divers
+éléments de cette majorité sont animés des mêmes sentiments, que tous
+ces éléments ont les mêmes desseins et restent loyalement unis, parce
+qu'ils pensent et veulent les mêmes choses sur les questions qui
+occupent actuellement la Chambre.
+
+Quand cette majorité s'est produite dans le débat de l'adresse, est-ce
+que toutes les questions n'ont pas été traitées? Les questions
+extérieures, les questions intérieures n'étaient-elles pas posées dans
+le discours de la couronne? Est-ce qu'elles ne l'ont pas été dans
+l'adresse de la Chambre? Qu'est-il arrivé depuis? Qu'y a-t-il de
+changé? Quelles questions nouvelles ont surgi, sur lesquelles la
+majorité ait pu se désunir? Quels événements sont survenus qui aient
+pu donner une autre direction à cette majorité, lui conseiller une
+autre conduite? Rien de pareil n'est arrivé: nous sommes exactement
+aujourd'hui dans la situation où nous étions pendant le débat de
+l'adresse; la majorité qui s'est produite alors, c'est la même qui
+existe aujourd'hui; elle est composée des mêmes éléments; elle est
+également sincère, également unie. Permettez-moi de vous le dire; il y
+aurait de sa part quelque chose de peu sensé, de peu sérieux à venir
+rechercher aujourd'hui d'anciens dissentiments qu'elle n'a pas
+recherchés il y a trois mois. Pourquoi n'aurait-on pas dit, il y a
+trois mois, ce qu'on dit aujourd'hui? Pourquoi n'aurait-on pas
+également rappelé la diversité des origines et des opinions sur tel ou
+tel point de la politique passée? On ne l'a pas fait; on n'en a tenu
+aucun compte; nous sommes aujourd'hui dans la même situation. Il n'y a
+pas de raison d'aller réveiller ces dissentiments; il n'y a pas de
+raison d'aller jeter, au sein de la majorité, qui importe tant au
+pays, des éléments de division qu'elle ne provoque pas elle-même.
+
+Voilà comment le cabinet considère la majorité, comment il considère
+l'opposition; il n'entrera donc pas dans des questions inutiles; il
+n'ira pas lui-même au-devant des dissidences qui ne se produisent pas
+naturellement; il se renfermera dans la politique pratique; il
+discutera le projet qu'il a présenté, les motifs de confiance que la
+majorité ou l'opposition peuvent avoir ou ne pas avoir dans sa
+politique. Voilà ce qui est réellement en discussion; voilà le seul
+point sur lequel nous ayons réellement à répondre. (_Marques
+nombreuses d'approbation._)
+
+
+
+
+CVIII
+
+Continuation du débat sur les fonds secrets demandés par le cabinet
+pour l'exercice 1841.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 27 février 1841.--
+
+
+Le rapporteur de la commission, M. Jouffroy, ayant fermement maintenu
+les idées et les termes de son rapport, le débat se rengagea vivement
+quand on en vint au vote des articles, et la question fut de nouveau
+nettement posée entre la politique du cabinet du 1er mars 1840 et
+celle du cabinet du 29 octobre, dans les affaires d'Orient. M.
+Piscatory ayant défendu la politique du cabinet du 1er mars, je lui
+répondis. Les fonds secrets furent votés à 90 voix de majorité.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, ma réponse
+à l'interpellation de l'honorable M. Piscatory sera fort simple. Dans
+l'état actuel des affaires du pays, je ne puis (_Rires à
+gauche.--Interruption_)... dans l'état actuel des affaires du pays, je
+ne puis et ne dois rien dire. (_Approbation au centre._)
+
+La position que le cabinet a prise dans la politique extérieure,
+lorsqu'il s'est assis sur ces bancs, est connue de tout le monde.
+Quelles négociations ont eu lieu depuis, quel cours sera imprimé aux
+événements, comment la situation de la France sera modifiée, et si
+elle le sera, je répète que je ne puis et ne dois en rien dire
+aujourd'hui. Je manquerais à mon devoir si je répondais autrement.
+
+_Voix au centre._--Très-bien! très-bien!
+
+_M. le ministre._--J'écarte donc complétement cette partie du discours
+de l'honorable préopinant.
+
+Il a dit d'ailleurs, et plusieurs honorables membres avaient dit avant
+lui, que le cabinet avait refusé de s'expliquer sur des questions plus
+faciles à traiter que celles de la politique extérieure, qu'il avait
+refusé de s'expliquer sur le rapport de l'honorable M. Jouffroy, et de
+dire s'il adoptait ou repoussait les principes, les idées, la
+politique exposés dans ce rapport.
+
+Messieurs, le cabinet, et tout le cabinet, fait autre chose que
+d'exposer des principes, des idées, une politique; il agit, il
+gouverne, c'est son devoir, c'est son métier. Eh bien, dans la
+situation où nous sommes, j'affirme que le cabinet ne devait pas
+s'expliquer plus complétement qu'il ne l'a fait sur le rapport de
+l'honorable M. Jouffroy (_Mouvement_); et voici pourquoi.
+
+Depuis trois jours, nous assistons à un singulier spectacle.
+
+_De toutes parts._--C'est vrai! (_On rit._)
+
+_M. le ministre._--Personne ne le trouve plus singulier que moi.
+
+On parle de clarté, on repousse toute équivoque, on demande des
+explications; et deux ou trois fois la discussion a failli s'arrêter,
+parce qu'on n'y prenait pas part; je dis _on_, c'est-à-dire tout le
+monde, dans toutes les parties de cette Chambre. Il a fallu, le
+premier jour de la discussion, que je montasse à cette tribune pour la
+rengager. (_Exclamations._)
+
+_Voix à gauche._--Sur l'interpellation de M. Portalis. (_Agitation._)
+
+_M. le ministre._--L'interpellation de M. Portalis a prouvé
+précisément ce que je disais: tout le monde laissait tomber la
+discussion. (_Marques nombreuses d'assentiment._) M. Portalis s'en est
+plaint et il a eu raison de s'en plaindre; et c'est sur sa plainte que
+je suis monté à la tribune pour rengager la discussion. (_Mouvement en
+sens divers._)
+
+Ce n'est donc pas le cabinet qui a refusé la discussion, ce n'est pas
+lui qui s'est refusé aux explications, c'est lui qui est venu le
+premier prendre la parole quand on le lui a demandé.
+
+Maintenant s'agissait-il ici d'une simple discussion, de simples
+explications? Évidemment non. Voulez-vous que je vous dise de quoi il
+s'agissait, ce qu'il y avait au fond de tout ce qui se passe depuis
+trois jours? Il s'agissait d'une espérance de porter dans la majorité
+le trouble et la désunion. (_Réclamations._)
+
+_Voix au centre._--C'est vrai! (_Vive agitation._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Voilà la question.
+J'entends dire qu'il faut savoir si la majorité existe. Messieurs, la
+présomption du moins est en sa faveur, convenez-en. Nous avons eu déjà
+une grande discussion. Pendant quinze jours, je crois, le débat sur le
+projet d'adresse a continué; la majorité s'est prononcée. Je répète
+que la présomption, et je suis modeste quand je dis la présomption,
+est en faveur de l'existence de la majorité.
+
+M. TASCHEREAU.--L'adresse a été changée.
+
+_M. le ministre._--Eh bien, l'espérance qui s'est élevée, c'est de
+porter dans la majorité le trouble et la désunion. Le cabinet n'a pas
+voulu y concourir.
+
+_Une voix._--Je le crois bien!
+
+_M. le ministre._--Le cabinet n'a pas voulu se prêter à cette
+espérance. Et voulez-vous que je vous montre, dans cette discussion
+même, la preuve de ce que j'ai l'honneur de vous dire? Quels efforts
+a-t-on faits hier? On s'est attaché à effacer, à atténuer autant qu'on
+le pouvait, les différences, les dissidences entre la majorité et
+l'opposition. On a parlé d'abord de politique extérieure. Que vous
+a-t-on dit? On vous a dit que vous n'aviez pas, que vous n'aviez
+jamais eu une question de paix ou de guerre à décider. Mon Dieu non!
+les événements l'avaient décidée. La Chambre, quand elle est venue,
+a-t-on dit, a trouvé la question toute résolue; la Chambre n'a jamais
+délibéré sur la paix ou sur la guerre. Entendez-vous? jamais!
+(_Agitation._) Rappelez-vous cependant, messieurs, ce que vous
+discutiez il y a trois mois, ce que vous disiez dans cette enceinte;
+il s'agissait de savoir si vous auriez 936,000 hommes sous les armes,
+ou si vous en auriez 500,000.
+
+M. DE RÉMUSAT, _et plusieurs membres des extrémités_.--Allons donc!
+allons donc!
+
+_Au centre._--C'est vrai! c'est vrai!
+
+_M. le ministre._--Nous n'avons pas eu autre chose à discuter pendant
+quinze jours. (_Oui! oui!_) Nous avons délibéré sur la question de la
+paix ou de la guerre (_C'est vrai!_); et l'honorable M. Thiers, quand
+je suis monté à la tribune, me disait: «Par votre seul avénement, la
+question est résolue, la paix est certaine.» (_Réclamations à
+gauche.--Approbation au centre.--À M. Thiers qui se lève et se dispose
+à parler de sa place_: Attendez donc; attendez!) Et je lui répondais:
+«Si vous, vous étiez resté assis sur ces bancs, la question était
+également résolue; la guerre était certaine.» (_Nouvelles réclamations
+à gauche.--Vive approbation au centre._)
+
+Voilà quelle était ma réponse; et apparemment, quand nous discutions,
+c'était pour savoir si nous resterions sur ces bancs ou si le cabinet
+du 1er mars y reviendrait. (_Explosion de bravos au centre._)
+
+Vous aurez beau faire, vous aurez beau vous efforcer d'atténuer et de
+réduire la question; vous aurez beau vous efforcer de vous faire
+petits aujourd'hui; (_Au centre_: Très-bien! très-bien!) vous aurez
+beau vous efforcer de vous faire petits aujourd'hui pour vous rendre
+agréables à la majorité qui vous a repoussés; vous ne l'abuserez pas.
+(_Agitation croissante._) Laissez-moi conserver aux débats, aux actes
+de la Chambre, leur importance et leur grandeur; laissez-moi lui dire,
+laissez-moi vous dire que nous avons délibéré sur la question de la
+paix ou de la guerre, que lorsque vous êtes descendus du pouvoir, vous
+faisiez des préparatifs pour être en état de faire la guerre au
+printemps, d'exiger (c'étaient vos expressions) la modification du
+traité du 15 juillet; sans quoi, la guerre!
+
+Voilà le langage que vous teniez; c'était sur vos actions, c'était sur
+vos préparatifs que la Chambre délibérait et ce n'était pas là la paix
+ou la guerre! Ce n'était pas là une politique décisive! Vous viendriez
+aujourd'hui nous tenir un tout autre langage! (_Très-vives marques
+d'approbation._)
+
+Non, non, il faut que vous me laissiez croire que nous avons résolu
+une grande question, que vous aviez des intentions sérieuses, que,
+quand nous les avons repoussées, nous l'avons fait sérieusement, que
+nous savions bien tous ce que nous faisions, vous, ce que vous
+vouliez, nous, ce que nous ne voulions pas, et que tout ce que nous
+avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
+comédie. (_Nouvelle et bruyante approbation au centre._)
+
+Voilà pour l'extérieur, messieurs; voyons l'intérieur.
+
+Là aussi on s'est appliqué à effacer, à atténuer du moins les
+différences entre la majorité et l'opposition. On a dit qu'on avait eu
+aussi, dans le centre, de nombreuses majorités, les majorités du 1er
+mars. On n'a pas dit combien de temps on les avait gardées, ni
+pourquoi on les avait perdues. (_Adhésion aux centres._) On a dit
+qu'on les avait eues. On a fait plus. On a dit qu'on avait trouvé le
+véritable centre. Il y en a donc un faux?
+
+Messieurs, permettez-moi de vous le dire, cela n'est pas sérieux. Il y
+a dans cette Chambre deux grands partis, deux grandes opinions; elles
+y existent depuis 1830.
+
+_Une voix à gauche._--Depuis 1815.
+
+_M. le ministre._--Elles sont naturelles. Elles su retrouvent dans
+tous les pays où le gouvernement représentatif est en vigueur.
+
+Il y a des hommes qui ont cherché leur point d'appui, leur allié
+nécessaire; celui sans lequel ils n'auraient pas eu la majorité, de
+ce côté de la Chambre (la gauche); je ne leur en fais en aucune façon
+un reproche...
+
+M. DE MALLEVILLE, _et plusieurs autres membres_.--Vous l'avez fait
+comme eux!.... Et la coalition!
+
+_M. le président._--L'orateur ne doit pas être interrompu!
+
+_M. le ministre._--On parle de la coalition. (_Ah! ah!_) Soyez
+tranquilles, messieurs; je ne donnerai à personne, pas plus à propos
+de la coalition qu'à propos du rapport de l'honorable M. Jouffroy, le
+plaisir de me contraindre, malgré moi, à porter le trouble et la
+désunion dans la majorité. (_Très-bien! très-bien!_) Je refuserai...
+
+_Voix diverses._--Ah! ah! c'est plus facile!
+
+_M. le ministre._--Je refuserai les discussions qui ne me paraissent
+pas convenir à la politique que je veux faire prévaloir, comme je
+refuse les discussions sur la politique extérieure, quand je crois que
+le moment n'en est pas venu.
+
+_Une voix._--C'est commode.
+
+_M. le ministre._--Je dirai un seul mot, et l'honorable M. Odilon
+Barrot sera témoin de la vérité de ce que je dirai. Quand les débats
+de la coalition se sont engagés, j'ai pris le soin, non pas
+implicitement, mais formellement, de déclarer que je restais attaché à
+la politique que j'avais constamment soutenue depuis la Révolution.
+
+M. DUBOIS (_de la Loire-Inférieure_).--C'est vrai!
+
+_M. le ministre._--Que je n'abandonnais aucun de mes antécédents
+(_Interruption_); que j'entendais rester fidèle à la portion de
+l'assemblée à laquelle j'avais constamment appartenu. (_Mouvements
+divers._)
+
+_Une voix._--Et que vous abandonniez.
+
+_M. le ministre,_--Je l'ai dit à toutes les époques de la discussion.
+Et cela est si vrai que, lorsque après la coalition nous avons essayé
+de former une administration en commun, cela s'est trouvé impossible.
+(_Rires et mouvements divers._)
+
+_Voix nombreuses à gauche._--Pourquoi? pourquoi?
+
+_M. le ministre._--Je n'en dirai pas davantage et je n'ai pas besoin
+d'en dire davantage. (_Murmures et exclamations à gauche._)
+
+Les honorables membres de ce côté savent très-bien que les
+interruptions et les murmures ne me feront dire ni plus ni moins que
+ce que j'ai l'intention de dire. (Très-bien! _au centre._)
+
+Je n'en dirai pas davantage, et je répète que je n'ai pas besoin d'en
+dire davantage, car je suis sûr que sur tous les bancs de cette
+Chambre je suis parfaitement compris. (Oui! oui! _au centre.--Murmures
+à gauche._)
+
+Je reviens à la situation actuelle et je dis que tout ce que vous avez
+vu et entendu depuis trois jours n'ayant d'autre but que de porter le
+trouble et la désunion dans la majorité, le cabinet, qui veut
+sincèrement le maintien et l'empire de cette majorité, a dû se refuser
+à toutes les paroles, à toutes les explications qui pouvaient servir
+les espérances et les desseins qu'il comprenait et qu'il combattait.
+
+La majorité dont je parle, messieurs, cette majorité nouvelle, s'est
+formée par la nécessité, en présence de ce que nous appelons un grand
+danger, quoi qu'on en ait dit, en présence de la question de la paix
+et de la guerre; elle s'est formée pour rétablir, au dehors, la
+pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans, la pratique
+d'une politique ferme, conséquente, favorable à l'affermissement et à
+l'exercice du pouvoir.
+
+Voilà par quels motifs s'est formée cette majorité. Et elle s'est
+formée dans des intentions sincères, qui ne redoutent aucune clarté.
+Et au nom de toutes les nuances de cette majorité, elle peut dire tout
+ce qu'elle a fait, elle peut avouer tous les motifs par lesquels elle
+a agi, toutes les intentions qui la gouvernent, aujourd'hui comme il y
+a trois mois.
+
+Et j'ai bien le droit de le dire; si le repos du pays s'est rétabli à
+l'apparition de cette majorité, par l'appui qu'elle a donné au
+cabinet, si les espérances du pays s'attachent à son affermissement,
+il est bien naturel que ceux qui lui sont attachés, simples députés ou
+ministres, ne permettent pas qu'elle soit légèrement compromise; il
+est bien naturel qu'ils prennent leur majorité au sérieux, et que,
+pour la conserver, ils acceptent un inconvénient momentané, une
+contrariété vive; pour moi, par exemple, la contrariété de ne pas
+parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport de l'honorable M.
+Jouffroy, de ne pas entrer en ce moment dans une discussion
+approfondie de ses idées, de ses principes et de la politique qu'il a
+exposée. Tout homme attaché à la majorité, et voulant son succès, a dû
+faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné notre conduite; et comme
+toute majorité a des éléments divers qui ont leurs droits, leur
+honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons eu les uns pour
+les autres ce juste respect de ne pas élever des questions qui ne nous
+étaient pas impérieusement commandées, de ne pas entrer dans des
+débats que l'état actuel des faits, les nécessités de la politique ne
+nous imposaient pas.
+
+Votre commission, messieurs, qui n'était pas un cabinet, votre
+honorable rapporteur, qui n'était pas chargé du poids du gouvernement,
+a pu très-légitimement, et je dirai plus, a pu utilement venir exposer
+ici sa politique extérieure et sa politique intérieure, l'ensemble de
+ses idées, de ses intentions. Nous n'aurions pas dû faire cela;
+puisque nous ne devions pas le faire, nous ne devions pas le discuter.
+(_Très-bien!_)
+
+Vous le voyez, messieurs, je n'apporte ici, en ce moment, qu'une
+prétention, celle (_Agitation à gauche_) d'une sincérité complète; la
+prétention de dire la raison, la vraie raison qui m'a fait refuser
+d'entrer dans les débats où l'on voulait nous pousser. Et je fais à
+tous les membres de la majorité, à tous ceux qui ont apporté la même
+réserve que nous, je leur fais cet honneur, je leur rends cette
+justice qu'ils ont agi par les mêmes motifs, sous l'empire des mêmes
+sentiments.
+
+Ils n'ont pas hésité plus que moi, dans une foule d'occasions, à venir
+ici exposer et soutenir leurs idées. Ils en ont eu le courage dans les
+moments les plus difficiles; ils l'auraient aujourd'hui si cela était
+opportun, si cela était utile aux intérêts du pays.
+
+Quoique le gouvernement représentatif, messieurs, soit le gouvernement
+de la discussion et de la parole, il y a dans ce gouvernement, comme
+dans tout autre, des moments où il faut savoir s'abstenir, des choses
+qu'il faut savoir taire, des questions qu'il faut savoir ne pas
+aborder. C'est bien assez, pour le gouvernement, de porter le poids
+des difficultés réelles et pratiques. C'est bien assez de suffire aux
+questions posées pour le jour même, sans entrer dans des discussions
+générales, dans ces grands et beaux débats systématiques qui ne
+répondent pas à des nécessités actuelles et inévitables.
+
+Voilà, messieurs, je le répète, voilà le motif qui a gouverné notre
+conduite dans ce débat. La majorité tout entière veut rester unie;
+elle sait qu'elle le peut, car elle sait que, sur toutes les questions
+qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour, sur les questions de conduite,
+sur les questions qu'il faut vraiment résoudre pour agir aujourd'hui,
+pour agir demain, elle sait qu'elle est du même avis, qu'elle se
+conduira unanimement. Et si jamais il lui arrivait des dissentiments
+intérieurs, elle serait sincère alors comme elle l'est aujourd'hui;
+nous parlerions au besoin, comme nous savons au besoin nous taire.
+(_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au centre._)
+
+
+Une vive agitation succède à ce discours; des conversations animées
+s'engagent sur tous les bancs. La séance est suspendue pendant un
+quart d'heure.
+
+
+
+
+CIX
+
+Discussion du projet de loi sur les fortifications de Paris.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 25 mars 1841.--
+
+
+Après son adoption par la Chambre des députés, le projet de loi sur
+les fortifications de Paris fut présenté à la Chambre des pairs le 1er
+février 1841. Le rapport en fut fait le 16 mars, par le baron Mounier,
+qui, au nom de la commission, proposa plusieurs et de graves
+amendements. Un long et vif débat s'engagea, au terme duquel tous les
+amendements furent rejetés et le projet de loi adopté par 145 voix
+contre 85.
+
+Dans le cours du débat, je répondis au duc de Noailles:
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, avant
+d'entrer dans la discussion, j'ai besoin de répéter une réponse déjà
+faite à une allégation plusieurs fois répétée. On semble s'obstiner à
+présenter le projet de loi comme un héritage imposé au cabinet. Il
+n'en est rien, messieurs; nous avons répudié, dans l'héritage dont on
+parle, ce qui ne convenait pas à nos opinions et à notre politique.
+Nous n'avons accepté que ce qui nous convenait. Sans cela nous
+n'aurions pas eu, et dans l'autre Chambre et dans celle-ci, les vifs
+débats qui ont déjà marqué cette session. Quand le cabinet a présenté
+aux Chambres le projet de loi, il l'a fait sien; il l'a présenté parce
+qu'il le pensait, parce qu'il le voulait, avec la ferme résolution de
+le soutenir, et croyant rendre service au pays. Mon honorable
+collègue, M. le président du conseil, a exprimé à ce sujet et hier
+encore, devant cette Chambre, la même idée, la même assertion. En
+vérité, messieurs, permettez-moi d'espérer qu'un pareil doute ne se
+renouvellera pas.
+
+Des deux questions que présente le projet de loi, il en est une
+spéciale, militaire, que je n'aurai garde d'aborder; outre que j'y
+serais incompétent, elle vient d'être traitée et résolue à cette
+tribune par un honorable général, d'une manière qui, si je ne me
+trompe, a pleinement satisfait les amis du projet de loi et frappé
+beaucoup ses adversaires; je la regarde donc comme résolue. C'est de
+la question politique seule que je désire occuper un moment la
+Chambre.
+
+Que la Chambre me permette, et je dirai que le noble duc qui vient de
+descendre de la tribune me permette lui-même d'exprimer tout de suite
+le sentiment qui me préoccupe depuis l'ouverture de ce débat, ma
+surprise, ma profonde surprise de l'opposition que rencontre dans
+cette enceinte la mesure qui en est l'objet. Jamais, à mon avis,
+mesure ne fut plus en droit de s'attendre à être ici, dans cette
+Chambre, comprise et bien accueillie; jamais Chambre ne parut plus
+appelée à accueillir, à soutenir la mesure que vous discutez.
+Messieurs, vous ne jugez pas les choses isolément, ni sur les seules
+apparences, ni sous l'empire de l'impression du moment ou d'une
+préoccupation exclusive. La plupart d'entre vous ont vécu, ont grandi
+dans le maniement des affaires publiques, vous avez agi, vous avez
+commandé, vous avez gouverné. Vous êtes accoutumés à voir les choses
+dans leur ensemble et au fond, à placer une mesure au milieu de tous
+les faits auxquels elle se rattache, dans la situation politique
+générale sur laquelle elle influe. Le grand côté, le caractère
+essentiel du projet qui vous est soumis, c'est évidemment son
+influence sur la situation de la France en Europe, sur nos relations
+avec l'Europe. Quel est, je vous demande, le fait qui, depuis 1815,
+pèse sur la situation de la France en Europe, sur les relations de
+l'Europe avec nous et sur les nôtres avec l'Europe? C'est le souvenir
+de ces prodigieuses alternatives de triomphes et de revers, de
+conquêtes et de retraites qui, de 1792 à 1815, ont fait notre
+histoire. La France a inondé l'Europe et envahi toutes ses capitales;
+l'Europe a inondé la France et envahi deux fois sa capitale. Il y a
+vingt-six ans que ces faits sont consommés, et pourtant ils
+subsistent, ils agissent encore chez nous et autour de nous; ils
+exercent sur les relations internationales une influence immense.
+Savez-vous ce qui en résulte dans tous les esprits, chez nous et
+autour de nous? Un singulier mélange d'orgueil et d'inquiétude, des
+prétentions présomptueuses et des alarmes continuelles. Tout le monde,
+en France et en Europe, semble croire à la possibilité de nouveaux
+triomphes, et en même temps à la possibilité continuelle de nouveaux
+désastres. Et cette croyance entretient un état d'irritation et
+d'inquiétude, d'espérance et de sollicitude, qui se manifeste dans les
+régions les plus élevées comme les plus humbles de l'ordre social.
+N'avez-vous pas entendu, avant-hier, un honorable membre de la
+Chambre, M. le duc de Coigny, prononcer le mot de vengeance avec une
+énergie douloureuse, comme s'il souffrait encore dans le bras qu'il a
+si glorieusement perdu à 500 lieues de son pays. N'avez-vous pas
+entendu hier un honorable général parler avec la même impression, la
+même âpreté de souvenir? Et cela n'arrive pas seulement dans cette
+enceinte, cela arrive au dehors...
+
+M. LE GÉNÉRAL LASCOURS.--Oui, beaucoup plus au dehors qu'ici; on le
+conçoit facilement.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Cela arrive en Europe
+comme en France; c'est un fait grave en présence duquel vous vivez,
+vous délibérez, et qu'il n'y a pas moyen d'effacer de sitôt de vos
+délibérations. C'est ce fait qui trouble, altère, compromet souvent au
+dehors nos relations, notre situation, notre influence.
+
+Je sais, messieurs, qu'on ne changera pas ce fait en un jour, ni par
+une mesure législative. Je sais que la disparition de ce fait ne sera
+l'oeuvre que du temps et d'une politique juste et sensée de part et
+d'autre. Cependant il y a des actes, il y a des mesures qui peuvent
+contribuer puissamment à ce résultat si désirable. Eh bien, tenez pour
+certain que la mesure que vous discutez, loyalement et complétement
+acceptée, est un des moyens les plus assurés d'apaiser dans les coeurs
+ces souvenirs qui jouent encore, en France et en Europe, un rôle si
+triste et si dangereux. C'est évidemment une mesure de défense, de
+conservation, de paix. Votre honorable rapporteur vous a dit que cette
+mesure avait été souvent prise, reprise, proposée, rejetée. Cela est
+vrai; mais qu'il regarde à quel moment elle a été proposée: c'est
+toujours dans les moments où la politique défensive préoccupait
+vivement le pays; c'est toujours dans un intérêt de défense et de
+conservation que la mesure a été reprise. Et quand elle a été
+abandonnée, c'est au moment où les espérances présomptueuses, où la
+politique de conquête prévalaient.
+
+Et quel est l'effet que produit en France aujourd'hui cette mesure?
+Comment est-elle reçue, jugée? Elle est bien accueillie par les hommes
+les plus susceptibles, les plus jaloux en fait de dignité nationale;
+elle est considérée par eux comme une satisfaction; elle relève la
+France à leurs yeux; elle les calme eux-mêmes et les apaise. La masse
+de la population est du même sentiment. Mon honorable ami, M. le duc
+de Broglie, vous l'a dit avant-hier; la mesure est-elle repoussée par
+ces clameurs qui s'élèvent souvent, et qui attestent du moins nos
+discordes de partis? Non. Pas de clameurs, pas de pétitions. Sans
+doute, la mesure n'est pas accueillie avec cet enthousiasme, cet
+entraînement qu'on a vu à d'autres époques; les femmes, les enfants,
+les vieillards, ne viennent pas vous proposer, comme dans d'autres
+jours, de travailler aux fortifications de Paris. Non, il n'y a rien
+de cet enthousiasme subit, de cet entraînement un peu puéril; mais il
+y a l'adhésion sincère et sérieuse du pays. Croyez-vous que, s'il n'en
+était pas ainsi, en présence des charges que cette mesure impose, des
+passions qu'on essaye de soulever en la discutant, le pays resterait
+tranquille et immobile? Non, non; il prendrait part à vos débats; il
+exprimerait, dans un sens ou dans l'autre, une opinion ardente. Il
+n'en fait rien; il vous écoute et il adhère; il approuve gravement,
+sensément, un peu tristement peut-être, et il a raison, car, dans une
+situation pareille, de telles mesures qui pèsent sur le pays, même
+quand elles sont nécessaires, même quand elles lui font honneur, même
+quand elles le relèvent et satisfont à sa dignité compromise dans de
+grands désastres, de telles mesures n'inspirent qu'une approbation
+grave et qui porte l'empreinte des souvenirs auxquels elles se
+rattachent et des fardeaux qu'elles imposent. (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+Et l'Europe, messieurs? L'Europe juge de la mesure comme la France;
+l'Europe ne s'inquiète pas, l'Europe ne croit pas que ce soit le
+commencement d'une ère de politique agressive et guerroyante. Non,
+l'Europe pense, comme nous, que c'est une mesure de défense et de
+conservation. Elle la voit donc sans inquiétude. Mais elle ne la voit
+pas sans quelque mélange de dépit et de regret, comme tout ce qui
+relèvera l'influence, tout ce qui accroîtra la force morale de la
+France. (_Nouvelles marques d'approbation._)
+
+Il ne faut pas s'en plaindre, messieurs, ni s'en blesser. Les États
+ont le droit et le devoir d'être ainsi vigilants et jaloux les uns
+envers les autres. Il ne faut point reprocher à l'Europe sa jalousie
+de notre influence augmentée, de notre force morale relevée; mais il
+faut en croire le sentiment qu'elle témoigne et le conseil qu'elle
+vous donne en le témoignant. Par l'accueil qu'elle fait à la mesure
+que vous discutez, l'Europe vous donne le plein droit de l'adopter,
+car elle vous montre que vous ne l'inquiétez point; elle vous en
+donne le conseil, car elle manifeste sa pensée que la France en sera
+grandie et fortifiée. (_Très-bien! très-bien!_) Je vous laisse à
+penser ce qui arriverait si la mesure était rejetée. (_Mouvement._)
+Croyez-vous que la France sortît de ce débat grande et fortifiée,
+comme l'Europe craint que cela n'arrive par l'adoption de la mesure?
+
+Messieurs, soit que vous la considériez en elle-même, soit que vous
+considériez l'effet qu'elle produit en France et en Europe, vous
+verrez que la mesure correspond admirablement à la situation politique
+dans laquelle nous sommes placés depuis vingt-cinq ans; vous verrez
+qu'elle relève la dignité de la France en même temps que sa sécurité,
+qu'elle l'apaise et la fortifie à la fois.
+
+Messieurs, nous défendons depuis dix ans, et avec quelque succès,
+quoique à travers toute sorte d'obstacles, la politique de l'ordre et
+de la paix; il ne faut pas refuser aux défenseurs de cette cause les
+moyens dont ils ont besoin, les seuls moyens qui puissent leur
+procurer le succès. La France veut sincèrement la paix; mais si la
+sécurité et la dignité de la France étaient compromises par la paix ou
+au sein de la paix, si elle n'avait pas satisfaction, et une
+satisfaction toujours croissante, l'amour sincère de la France pour la
+paix en pourrait être altéré. (_Très-bien!_)
+
+L'Europe veut sincèrement la paix. Le parti de la paix, de la
+politique juste et sensée, prévaut en Europe depuis dix ans. Mais ne
+vous y trompez pas, ce parti n'est pas le seul. Indépendamment même de
+tout mauvais vouloir, de tout mauvais dessein, ces habitudes, ces
+velléités révolutionnaires qui exercent encore, au milieu de nous,
+tant de pouvoir, ce penchant à aller au-devant des révolutions en les
+prévoyant, en y croyant, cette disposition des imaginations à regarder
+les révolutions comme toujours possibles, comme toujours probables,
+cette maladie existe en Europe comme en France; elle a monté bien
+haut, elle a descendu bien bas dans la société européenne. (_Marques
+d'approbation._) Il y a partout des esprits passionnés et légers, qui
+se croient et se disent les conservateurs par excellence, et qui
+cependant, au bout d'une guerre avec la France, entrevoient, je ne
+veux pas dire espérent, des révolutions en France. Il faut défendre
+ces esprits-là de leurs propres égarements; il faut qu'on puisse
+entrevoir la guerre avec la France, sans qu'il en résulte une
+révolution en France; il faut mettre votre gouvernement, vos
+institutions, la tête et le coeur de votre société, à l'abri d'un
+pareil danger. Il faut persuader à tout le monde en Europe qu'une
+révolution en France n'est pas possible, et que, fit-on la guerre à la
+France, on ne viendrait pas dans Paris changer son gouvernement.
+(_Très-bien!_) Il faut, messieurs, que cette admirable sagesse, que
+l'expérience et l'adversité avaient enseignée au vieux roi de Prusse,
+devienne la sagesse obligée de tous les souverains. (_Nouvelles
+marques d'approbation._) Par là, vous rendrez au parti sensé, au parti
+de la bonne politique, de la politique conservatrice en Europe, un
+service immense; vous ferez faire à la politique de l'ordre et de la
+paix un grand pas, et les fortifications de Paris tourneront au profil
+de la sagesse de tout le monde, au profit de tous les gouvernements.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Certes, messieurs, il convient, ce me semble, à la Chambre des pairs
+de s'associer à une oeuvre dont c'est là réellement le caractère et
+l'effet. Je dis plus; il appartient à la Chambre des pairs d'imprimer
+à une telle oeuvre ce caractère-là. J'ai entendu souvent, depuis trois
+jours, se plaindre à cette tribune de l'origine de cette loi, des
+desseins ou du moins des espérances dans lesquelles elle a été conçue.
+Messieurs, l'honorable général Dode vous le disait tout à l'heure;
+elle a eu des origines très-diverses: 1818, 1831, 1840, 1er mars, 29
+octobre. Qu'importe? Choisissez, entre ces dates, celle qui nous
+convient; ne vous inquiétez pas de cette variété de noms; imprimez à
+la loi votre politique, la politique conservatrice; secondez le
+cabinet qui s'est attaché dans les débats de l'une et de l'autre
+Chambres, à lui donner ce caractère, à en faire une oeuvre d'ordre et
+de conservation. Vous vous croyez donc bien peu de puissance!
+Comment! il ne serait pas au pouvoir de la Chambre des pairs et de la
+Chambre des députés de donner à une loi son véritable sens? Comment!
+les grands pouvoirs de l'État, la royauté et les Chambres de concert,
+n'auraient pas la force de déterminer la direction de la politique qui
+présidera à une oeuvre législative? Cela n'est pas. Vous pouvez plus
+que vous ne croyez, messieurs, plus qu'on ne vous dit. S'il était
+vrai, ce que je suis loin de dire, que des pensées de guerre et de
+conquête, des pensées contraires à votre politique, se fussent
+associées un moment à ce projet de loi, il dépend de vous de les en
+chasser, d'en faire une oeuvre d'ordre et de conservation. Mais ce
+n'est pas en rejetant le projet, en le répudiant, que vous atteindrez
+un pareil résultat. Ç'a été trop souvent la faute des partis
+conservateurs de ne pas savoir s'emparer des mesures nationales, de ne
+pas savoir faire ce qui était adapté à la situation et au sentiment du
+pays. Il dépend des partis conservateurs de se faire nationaux; il
+dépend des gouvernements voués à la cause de l'ordre et de la
+conservation, d'enlever à leurs adversaires les armes dont leurs
+adversaires voulaient se servir contre eux. Vous le pouvez dans cette
+occasion. Pour Dieu! ne la manquez pas!
+
+Je n'entrerai pas dans l'examen des diverses objections qu'on a faites
+au projet de loi. On vous l'a présenté comme dangereux pour l'ordre,
+pour la liberté, pour nos finances, pour Paris lui-même. Je ne
+reviendrai pas sur cette partie de la discussion; mais permettez-moi
+une seule observation.
+
+Après avoir énuméré tous ces dangers, que vous propose-t-on pour les
+conjurer? De substituer une espèce d'enceinte continue à une autre
+espèce d'enceinte continue. Si l'on vous proposait le rejet de la loi,
+si l'on vous proposait de renoncer à toute fortification de Paris, je
+le concevrais! mais non; quand on vous a dit que les fortifications de
+Paris compromettaient l'ordre, la liberté, nos finances, Paris, le
+gouvernement lui-même, on vous propose une réduction de quelques
+millions, et la suppression de quelques fossés et de quelques
+bastions. Cela n'est pas sensé, cela n'est pas sérieux. De deux choses
+l'une, ou les dangers ne sont pas réels, et alors le remède est
+inutile; ou les dangers sont réels, et alors le remède est inefficace.
+(_Très-bien! très-bien!_) Il faut choisir entre ces deux partis.
+
+Et, en même temps que vous ne supprimez pas ces dangers par le projet
+de la commission, que vous les laissez subsister presque tout entiers,
+que faites-vous? Vous créez des dangers politiques d'une autre nature,
+et bien plus graves. Vous ne voulez pas rejeter le projet; la plupart
+des adversaires même du projet disent qu'ils veulent la fortification
+de Paris; eh bien, vous la compromettez tout entière. Oui, messieurs,
+quelque délicate que soit cette question, je l'aborderai et je vous
+dirai: vous compromettez la loi tout entière. Vous savez comment elle
+a été adoptée, avec quelles difficultés, par quels efforts, de quels
+éléments divers une majorité s'est formée. Croyez-vous qu'il soit
+possible de recommencer souvent une telle oeuvre? (_Mouvement._) Il
+faut bien que je le dise, puisque cette question a été abordée à cette
+tribune. Ne vous y trompez pas; une pareille oeuvre est difficile à
+recommencer; une pareille majorité, très-sincère cependant, sera
+difficile à rallier, quand vous viendrez lui représenter une loi
+mutilée, dénaturée; non pas celle qu'elle a voulue, qu'elle a votée;
+non pas la conciliation, comme on l'a dit, des deux systèmes de
+fortification, mais une loi tout autre, et qui ne la satisfera point.
+Si vous délibérez dans l'espérance que la loi, amendée comme la
+commission le propose, ne serait pas essentiellement compromise,
+permettez-moi de le dire: vous vous trompez. (_Sensation._)
+
+Et quand même elle ne serait pas compromise, savez-vous ce qu'elle
+serait? Elle serait énervée, moralement tuée. J'attache sans doute
+beaucoup d'importance à la valeur matérielle des fortifications de
+Paris, si jamais l'occasion se présentait de s'en servir; mais enfin
+leur véritable importance, c'est leur valeur morale, l'effet moral
+produit aujourd'hui même en France et en Europe. Pour que cet effet
+subsiste, il faut que ces remparts de Paris s'élèvent par le concours
+du pays et du gouvernement bien unis, sous les auspices de tous les
+grands pouvoirs publics; il faut qu'ils ne soient pas renversés
+d'avance par les mains mêmes qui les élèvent.
+
+Messieurs, je le répète, si le projet de loi n'était pas compromis par
+l'amendement, il serait tellement affaibli, tellement énervé qu'il
+perdrait les trois quarts de sa valeur. Et ce ne serait pas le projet
+de loi seul; le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
+affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
+messieurs, en France et en Europe.
+
+Voilà, messieurs, quel serait le résultat de votre délibération. La
+France aurait perdu tous les avantages de la loi: elle aurait
+substitué à ces avantages des risques politiques immenses. Pourquoi,
+messieurs? Pour supprimer quelques fossés et quelques bastions!
+Permettez-moi de le dire, cela est impossible. (_Marques
+très-nombreuses d'approbation._)
+
+
+Après ce discours, la séance reste suspendue pendant quelques
+instants.
+
+
+
+
+CX
+
+Renouvellement du débat sur les affaires d'Orient et sur les
+politiques comparées des cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 13 avril 1841.--
+
+
+Dans la discussion du projet de loi sur les crédits supplémentaires et
+extraordinaires pour l'exercice 1841, la question d'Orient fut
+relevée, et les politiques des deux cabinets du 1er mars et du 29
+octobre 1840 rentrèrent en lutte. Après avoir refusé d'engager dans
+cette lutte la négociation alors pendante, je l'acceptai pleinement
+sur les faits passés, et je répondis à M. Billault:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre n'attend pas, après ce que j'ai eu
+l'honneur de lui dire hier, que je me laisse entraîner dans un débat
+que je ne crois pas opportun.
+
+Lorsque je l'ai refusé hier, c'est par des raisons sérieuses et
+puisées dans l'intérêt du pays. Si je ne croyais pas la négociation
+utile au pays, je ne m'y serais pas engagé; si je ne croyais pas le
+but que je me propose d'atteindre utile au pays, je ne le
+poursuivrais pas. C'est pour réussir dans cette négociation, c'est
+pour atteindre à ce but, c'est pour assurer au pays les avantages qui
+en résulteront, que je me refuse en ce moment à la discussion sur
+laquelle on insiste. Je l'ai refusée hier directement; je ne m'y
+engagerai pas aujourd'hui indirectement.
+
+Le moment viendra, la Chambre peut en être assurée, où toutes les
+questions que l'honorable préopinant vient de soulever à cette tribune
+seront traitées et résolues: le moment viendra où la Chambre verra si
+nous nous sommes écartés de la politique qu'elle nous avait conseillée
+dans son adresse, où la Chambre verra si l'attitude d'isolement et de
+paix armée qu'elle avait recommandée n'a pas été maintenue aussi
+longtemps, aussi dignement que le prescrivait l'intérêt du pays, et si
+le jour était venu d'en sortir.
+
+Je refuse donc de nouveau, aujourd'hui, d'entrer dans ces questions,
+parce que je ne pourrais le faire sans nuire au pays, ni le faire avec
+la vérité, l'étendue qu'elles exigent pour que la Chambre connaisse
+tout, et décide en pleine connaissance de cause. (_Assentiment au
+centre._)
+
+Mais il y a des choses qui regardent le passé, et que l'honorable
+préopinant vient de traiter. J'aborderai celles-là.
+
+M. Billault a représenté le budget, et en particulier la loi que vous
+discutez, la loi des crédits supplémentaires, comme conçus dans un
+esprit partial, comme ayant dissimulé la vérité de la situation, et
+ayant voulu uniquement faire servir les faits à une politique
+particulière.
+
+Messieurs, quand l'adresse a été débattue dans cette Chambre, nous
+avons exposé notre politique pleinement, sans la moindre réticence,
+comme la politique opposée s'est produite également à cette tribune.
+
+On parle du silence du ministère; mais, ce me semble, dans aucune
+session, les questions politiques n'ont été aussi profondément, aussi
+longuement débattues; jamais elles ne se sont tant de fois
+renouvelées. L'adresse, les fortifications de Paris, les fonds
+secrets! Est-ce que toute la politique n'a pas été traitée dans ces
+divers débats? Est-ce que l'on peut se plaindre du silence du
+ministère?
+
+Il est vrai que, dans la question des fonds secrets, nous n'avons pas
+voulu nous engager dans le défilé où vous nous poussiez; nous n'avons
+pas voulu accepter le piége que vous nous tendiez; nous ne le ferons
+jamais. Mais cela même, messieurs, c'est de la discussion, c'est de la
+publicité; ce que nous avons fait là, nous ne l'avons pas fait en
+cachette. Nous sommes venus dire à cette tribune que nous le faisions,
+et pourquoi nous le faisions. Notre opinion a été discutée; notre
+conduite, nous vous l'avons livrée; nos raisons, nous vous les avons
+exposées. Si jamais le régime représentatif a été en vigueur, si
+jamais les débats se sont hardiment déployés, c'est dans cette
+session, je ne crains pas de l'affirmer; à aucune époque, la politique
+d'aucun cabinet ne s'est produite, je ne dirai pas aussi franchement,
+aussi complétement, mais plus franchement, plus complétement. Il n'y a
+aucun cabinet qui ait, à cet égard, le droit de faire au cabinet
+actuel le moindre reproche, la moindre leçon.
+
+Je viens à la question.
+
+Messieurs, en vérité, je crois que, si jamais le budget a été proposé
+avec quelque sincérité, je dirai quelque courage, c'est le budget que
+vous discutez. Nous avons fait de l'héritage qui nous était laissé
+deux parts: nous avons répudié l'une complétement, hautement, en
+donnant nos raisons; nous avons accepté l'autre avec la même franchise
+et aussi complétement. Et croyez-vous que ce fût une chose bien facile
+pour nous? Croyez-vous qu'il ne nous eût pas été plus commode de
+répudier une plus grande partie de l'héritage qu'on nous laissait?
+Croyez-vous qu'il ne nous eût pas été plus commode de ne pas soutenir
+dans les deux enceintes législatives, à propos des fortifications de
+Paris, ce grand débat qui a partagé nos amis, et a mis le gouvernement
+dans une des situations les plus délicates où il se soit jamais
+trouvé? Certes, il nous eût été aisé de l'écarter. Pourquoi ne
+l'avons-nous pas fait? Parce que nous avons cru que notre devoir nous
+ordonnait d'accepter ces difficultés, de prendre notre part de ce
+fardeau. Nous l'avons fait sans hésiter, loyalement, complétement; et
+pendant que ce débat avait lieu dans cette enceinte, l'honorable
+président du cabinet du 1er mars lui-même ne manquait pas de rendre
+justice à la loyauté, à la fermeté avec laquelle nous avions accepté
+cette part de son héritage... (_Interruption._)
+
+J'en appelle aux souvenirs de toute la Chambre.
+
+M. THIERS.--J'en appelle aussi aux souvenirs de toute la Chambre!
+
+M. LE MINISTRE.--Ce que nous avons fait pour les fortifications de
+Paris, nous l'avons fait pour les armements; nous avons fait deux
+parts des armements; nous avons dit: vous vouliez 639,000 hommes de
+troupes régulières et 300,000 hommes de gardes nationales
+mobilisées...
+
+M. THIERS.--Mais non!
+
+_M. le ministre._--Voici les paroles de M. Thiers.
+
+M. THIERS.--C'était dans le cas de guerre.
+
+_M. le ministre._--Non! je m'en vais lire:
+
+«À l'appui de la note du 8 octobre, notre projet était d'armer jusqu'à
+939,000 hommes, et puis de négocier à la tête de nos forces.»
+
+M. THIERS.--Permettez.
+
+_M. le ministre._--Pardon! je vais la lire jusqu'au bout et vous me
+répondrez.
+
+Je lis textuellement:
+
+«Notre projet était d'armer jusqu'à 939,000 hommes, et puis de
+négocier à la tête de toutes nos forces... Mes collègues et moi, nous
+nous sommes retirés le jour où nous n'avons pu pousser jusqu'à son
+terme naturel et nécessaire la grande résolution que nous avions prise
+après le 15 juillet, non pas de faire la guerre à l'Europe, mais
+d'exiger, dans un langage qui ne l'aurait pas offensée, la
+modification du traité, ou, je l'avoue, le mot est grave à prononcer,
+de déclarer la guerre.»
+
+M. THIERS.--Permettez-moi de dire un mot.
+
+_Au centre._--Vous n'avez pas la parole.
+
+_M. le ministre._--Je ne laisse pas la parole à l'honorable M. Thiers
+en ce moment. Je demande à aller jusqu'au bout de mon idée, et M.
+Thiers me répondra.
+
+Je dis donc que la politique du cabinet du 1er mars, la politique à
+raison de laquelle, d'après son propre dire, le cabinet s'est retiré,
+était celle-ci:
+
+Au mois d'octobre, armer 639,000 hommes de troupes de ligne, 300,000
+hommes de gardes nationales mobiles; et, cela fait, négocier à la tête
+de ces forces pendant l'hiver, avec la résolution prise, une fois ces
+forces debout et le printemps venu, d'exiger de l'Europe (ce sont les
+termes) la modification du traité du 15 juillet, ou de déclarer la
+guerre. (_C'est cela!_) Je n'ajoute rien.
+
+_À gauche._--Oui, c'est cela!
+
+_M. le ministre._--Les honorables membres approuvent, et ils ont
+raison. Je sais fort bien que c'est là leur politique, que c'était la
+politique du cabinet du 1er mars, c'est de celle-là que le cabinet du
+29 octobre n'a pas voulu.
+
+M. THIERS.--Nous sommes d'accord là-dessus!
+
+_M. le ministre._--C'est pour ne pas suivre cette politique que le
+cabinet du 29 octobre s'est formé; c'est cette politique que nous
+avons débattue, à propos de l'adresse. Et quelle est celle qu'à la
+place de celle-là nous avons, nous, apportée à la tribune?
+
+Nous avons dit: nous acceptons les armements jusqu'à la concurrence de
+500,000 hommes; nous n'avons aucun projet de les pousser plus loin;
+nous n'avons pas le projet de nous préparer à faire la guerre au
+printemps prochain, d'_exiger_, à cette époque, de l'Europe la
+modification du traité du 15 juillet ou de lui déclarer la guerre;
+non! Nous voulons rester en paix; nous ne croyons pas que la question
+qui s'est engagée, et à raison de laquelle vous voulez déclarer la
+guerre à l'Europe si elle ne modifie pas le traité du 15 juillet, nous
+ne croyons pas, dis-je, que cette question vaille une telle conduite
+et de tels périls pour la France. Nous l'avons dit tout haut à cette
+époque, et c'est pour ce but-là que le cabinet s'est formé.
+
+Nous avons dit en même temps: «Le traité du 15 juillet a fait à la
+France une situation d'isolement; elle ne concourra pas au traité,
+elle ne s'y ralliera pas, elle n'y adhérera pas, elle restera en
+dehors et du traité et des événements. Et comme cet isolement lui
+impose des précautions extraordinaires, elle maintiendra les armements
+actuels; elle restera dans l'état de paix armée, avec 500,000 hommes,
+aussi longtemps que la situation d'isolement se prolongera, et la
+situation d'isolement se prolongera aussi longtemps que la France le
+jugera nécessaire à sa dignité et à ses intérêts.» (_Mouvement._)
+
+Voilà la politique que nous avons adoptée, soutenue, qui s'est trouvée
+en présence de la politique du cabinet du 1er mars et de ses
+honorables amis de la gauche, qui, tout à l'heure, le reconnaissaient
+hautement. (_Approbation au centre._)
+
+Qu'y a-t-il de changé, aujourd'hui, messieurs? Qu'avons-nous fait de
+contraire à ce que nous avons dit dans la discussion de l'adresse?
+N'avons-nous pas maintenu les armements? N'avons-nous pas développé,
+adopté, fait prévaloir le projet des fortifications de Paris? Nous
+avons négocié, nous négocions, il est vrai; nous l'avons dit; nous
+l'avons annoncé; nous avons dit que nous continuerions à négocier pour
+mettre un jour un terme à la situation dans laquelle l'Europe était
+engagée...
+
+Ici je m'arrête; je n'en dirai pas davantage. Oui, une négociation est
+ouverte, et j'espère qu'elle mettra un terme à cette situation
+exceptionnelle et tendue que le traité du 15 juillet a créée et pour
+l'Europe et pour la France. Personne, à coup sûr, ne prétendra,
+messieurs, que cette situation soit l'état normal, l'état régulier de
+l'Europe et de la France; personne ne prétendra que, s'il se présente
+une possibilité raisonnable, digne, conforme aux intérêts de la
+France, d'en sortir, il faille la refuser.
+
+Eh bien, le jour où la négociation aura abouti, si elle aboutit, le
+jour où je pourrai la discuter sans lui nuire et avec toutes mes
+armes, ce jour-là je le ferai.
+
+D'ici là je n'en dirai pas davantage; mais, dès aujourd'hui, il est
+évident, il est incontestable que le cabinet est demeuré fidèle à la
+politique qu'il a soutenue dans l'adresse, fidèle à la politique que
+la Chambre elle-même a soutenue; il est évident que le cabinet a
+adopté et pratiqué cette politique à la sueur de son front, à travers
+des discussions sans cesse répétées, et malgré les obstacles et les
+périls que cette politique lui suscitait; obstacles, périls qu'avec un
+peu plus de laisser-aller, de complaisance pour lui-même, avec un peu
+moins d'attachement à ses devoirs, il aurait pu éviter, du moins en
+grande partie. Voilà, messieurs, dans quel esprit le budget a été
+rédigé; voilà dans quel esprit la loi des crédits supplémentaires a
+été présentée.
+
+Oui, nous avons adopté une portion des armements, une portion des
+précautions, une portion de l'héritage militaire du ministère du 1er
+mars; nous avons répudié l'autre portion. Oui, nous avons professé et
+pratiqué la paix armée d'abord, et nous espérons que le jour viendra
+où la paix pourra exister, pour l'Europe comme pour la France, sans
+qu'il soit nécessaire de la tenir aussi énergiquement, aussi
+constamment armée qu'elle l'a été et l'est encore à l'heure qu'il est.
+
+Je dis à l'heure qu'il est, car la situation n'a pas encore cessé; la
+négociation dont je vous parle n'est pas encore conclue, quoi qu'on en
+dise. Si elle était conclue, j'accepterais à l'instant même la
+discussion.
+
+M. THIERS.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+_M. le ministre._--Quoique vous en disiez, il n'y a rien de
+définitivement conclu: mais j'espère que tout se conclura dans
+l'esprit que je viens de développer devant la Chambre. Oui, notre
+politique est la politique de la paix, de la paix armée, tant que les
+armements seront nécessaires au maintien de la paix. Le jour où ces
+armements ne seraient plus nécessaires et à la dignité et aux intérêts
+de la France, certainement nous n'imposerions pas à la France ni à
+l'Europe de telles charges devenues inutiles; mais aujourd'hui nous
+les jugeons encore nécessaires. C'est pour maintenir jusqu'au bout la
+politique que nous avons défendue dans l'adresse, et que la Chambre a
+adoptée, c'est pour la maintenir, dis-je, que nous avons présenté les
+crédits supplémentaires et le budget. Il n'y a pas de réticence, pas
+de complaisance. Nous n'avons jamais éludé la discussion; nous avons
+accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous ont obligés à
+lutter contre une portion de nos amis, et ceux qui ne nous engageaient
+que contre nos adversaires; nous les avons acceptés les uns et les
+autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne me ferez pas
+parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux intérêts du pays,
+pas plus que vous ne nous ferez dévier un moment de la ligne de
+conduite que nous avons adoptée. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+M. Thiers répondit à M. Guizot et termina son discours en disant:
+
+«Le jour où il y a eu un cabinet qui a pris à tâche de dire à son
+prédécesseur: Vous vouliez la guerre et nous voulons la paix; du jour
+où il s'est fait cette situation commode auprès de certains esprits,
+cette situation commode pour avoir une majorité, du jour où l'on s'est
+fait de cela un mérite et où l'on a fait de cela un reproche pour les
+autres, il est évident que, de ce jour, toute force pour le pays a été
+perdue.»
+
+_M. le ministre des affaires étrangères, s'élançant à la
+tribune._--Comment, messieurs, le jour où il y aura une opinion
+favorable à la guerre et une opinion favorable à la paix, ce jour-là,
+toute force sera perdue pour le pays!
+
+M. THIERS.--Mais non!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous venez de dire à
+l'instant que le jour où vous avez vu qu'il y avait un cabinet qui
+voulait la guerre et un autre qui voulait la paix, où vous avez vu
+qu'on faisait un mérite à l'un et un tort à l'autre de son opinion, ce
+jour-là vous avez vu que tout était perdu! Je le demande à la Chambre,
+n'est-ce pas là ce que vous venez de dire? (_Oui! oui! Non! non!_)
+
+En vérité, messieurs, on dirait que la question de la guerre et de la
+paix n'a jamais été posée dans une grande assemblée! On dirait que
+cette question n'a jamais divisé les hommes d'État! Que venez-vous
+dire? C'est précisément le spectacle que les pays libres de l'Europe
+ont offert depuis cinquante ans. Certes, il n'y a rien de plus
+légitime que de conseiller la guerre à son pays quand on croit la
+guerre utile ou honorable; il n'y a rien de plus légitime que de
+conseiller la paix quand on croit la paix utile et honorable. C'est là
+une question naturelle, nécessaire dans certaines situations; il peut
+arriver que le pays puise sa force dans la paix tout aussi bien que
+dans la guerre: c'est précisément le point à débattre, à juger. Mais
+dire que, par cela seul qu'on a parlé de la paix, le pays a perdu sa
+force, en vérité, c'est méconnaître et les situations les plus
+vulgaires de l'histoire, et les notions du plus simple bon sens.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Je reviens à la discussion.
+
+Messieurs, pas plus l'honorable M. Thiers que l'honorable M. Billault
+ne me fera sortir de la réserve que je me suis imposée. (_Très-bien!
+très-bien! Rires à gauche._)
+
+Quand j'ai dit à cette tribune que je ne croyais pas que le moment fût
+venu de débattre la négociation pendante, je l'ai dit après y avoir
+bien pensé, parce que j'ai cru que le débat ne valait rien, ni dans
+l'intérêt du pays, ni dans l'intérêt de la vérité, les deux seuls
+intérêts qui me préoccupent et me possèdent à cette tribune.
+
+Je persiste dans cette opinion; je n'accepte point le débat dans
+lequel M. Thiers vient d'entrer. Malgré le désavantage où il croit me
+placer par là, je saurai remplir mon devoir. Il a parlé tout à l'heure
+des conditions du gouvernement; la première des conditions imposées
+aux hommes qui ont l'honneur d'être appelés au gouvernement de leur
+pays, c'est de savoir persévérer dans la conduite qu'ils ont adoptée,
+c'est de ne pas se laisser ébranler ni entraîner par les difficultés
+momentanées de la situation. J'accepte les difficultés que vous voulez
+me faire; j'accepte les embarras que vous voulez me créer; j'accepte
+les avantages que vous vous donnez, et je persiste dans mon devoir,
+qui m'impose d'attendre le moment où la discussion sera nécessaire et
+possible pour tout le monde; vous savez bien que je ne vous la
+refuserai pas ce jour-là.
+
+J'ai pourtant quelque chose à dire aujourd'hui.
+(_Très-bien!--Écoutez!_)
+
+_À gauche._--Il n'y a pas de quoi applaudir.
+
+_M. le ministre du commerce._--Mais certainement si! Que voulez-vous
+de plus?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._.--J'ai deux choses à dire:
+la première, c'est que, dans les assertions que M. Thiers vient de
+porter à cette tribune, il y a beaucoup et de graves inexactitudes.
+Quoi qu'il en ait dit, il est mal informé et il affirme légèrement
+bien des choses. (_Très-bien!_)
+
+M. THIERS.--Tant mieux!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Quand le moment viendra, je
+le prouverai.
+
+M. THIERS.--Nous verrons.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je le prouverai en tenant à
+la main les paroles que M. Thiers vient de prononcer, et je montrerai,
+quand les faits seront à découvert, que plusieurs de ses assertions
+sont remplies d'inexactitudes. Je le montrerai non-seulement avec mes
+propres assertions, mais avec les actes, les documents, les pièces
+qui, à leur date, prouveront qu'il était mal informé des faits, et
+qu'il les avait crus légèrement.
+
+Voici ma seconde observation.
+
+Je relisais tout à l'heure à la tribune les paroles de l'honorable M.
+Thiers; je ne discuterai pas les explications qu'il en a données; mais
+que résultait-il de ces paroles? Que la perspective du cabinet du 1er
+mars, sa perspective au bout de six mois, pour le printemps, qui est
+arrivé, où nous sommes en ce moment, c'était la guerre. C'était la
+guerre que préparait le cabinet du 1er mars; c'était à la guerre qu'il
+s'attendait au printemps, si l'Europe ne lui accordait pas la
+modification du traité qu'il voulait exiger. (_C'est cela!_)
+
+Il m'est permis d'opposer mon opinion à la vôtre; et mon opinion à
+moi, c'est que l'Europe, pas plus les deux puissances continentales
+dont vous parlez que les autres, ne vous auraient pas accordé la
+modification que vous auriez exigée; à vous moins qu'à d'autres.
+(_Très-bien!_)
+
+Je le répète, je ne puis parler ici que de mon opinion; l'honorable M.
+Thiers n'a donné que la sienne, il n'avait que la sienne à donner;
+j'oppose la mienne à la sienne. Voilà tout.
+
+C'était la guerre que le cabinet du 1er mars attendait au printemps.
+Nous avons atteint le printemps; nous avons la paix, la paix armée.
+Vous convenez vous-même qu'elle est honorable, que l'attitude que nous
+avons tenue jusqu'à présent, et qui subsiste encore, l'isolement et la
+paix armée dans l'isolement, convient aux intérêts du pays. C'est là,
+messieurs, ce que nous avons donné au pays au printemps, au lieu de la
+guerre que vous lui aviez fait entrevoir.
+
+Eh bien, maintenant, notre attente à nous, je ne veux pas dire notre
+confiance, c'est un mot trop présomptueux dans de telles affaires,
+notre attente, c'est qu'à cette paix armée, mais pesante pour la
+France comme pour l'Europe, succédera une paix plus douce, plus libre,
+qui ne portera aucune atteinte aux intérêts particuliers de la France,
+tels qu'ils résultent des faits accomplis. (_Mouvements divers.
+Rumeurs._) Messieurs, si vous avez un moyen de ne tenir aucun compte
+des faits accomplis, si vous avez un moyen de régler les faits selon
+vos désirs, sans y prendre plus de peine, sans y courir plus de
+dangers réels que le cabinet du 1er mars n'en a courus pour soutenir
+sa politique, je suis tout prêt à accepter vos moyens et à vous céder,
+sur ces bancs, la place que j'ai l'honneur d'y occuper.
+(_Très-bien!_) Pour moi, je ne sais aucun moyen de ne pas tenir compte
+des faits accomplis.
+
+Je dis donc que ma conviction est qu'à cette paix armée, à cet
+isolement honorable mais pesant pour tout le monde, que les événements
+nous ont fait, nous substituerons une paix plus douce, plus libre,
+plus sûre, je le crois. Quand le moment sera venu de débattre cette
+question, vous en jugerez; c'est devant vous qu'elle sera portée; rien
+ne vous sera caché; les circonstances, les actes, les documents, vous
+connaîtrez tout.
+
+On disait tout à l'heure (et c'était à moi en particulier que le
+reproche s'adressait) on disait que je n'ai point de confiance dans
+mon pays, que la méfiance envers le pays, envers sa pensée, sa
+liberté, sa force, est le caractère fondamental de ma politique.
+
+Messieurs, si jamais j'ai eu l'honneur de faire quelque chose dans ma
+carrière politique, c'est en en appelant à l'opinion, à la liberté, à
+la force et à l'intervention du pays dans ses propres affaires.
+
+Est-ce que nous avons pratiqué la tyrannie? Est-ce que nous avons
+gouverné en dehors des institutions du pays?
+
+M. MANUEL.--L'auriez-vous pu?
+
+_M. le ministre._--Est-ce que le pays n'a pas été constamment maître
+de juger entre vous et nous? Est-ce que toutes nos institutions,
+l'élection, la discussion, la garde nationale, n'ont pas été
+respectées? Est-ce que ce n'est pas au pays que nous en avons appelé?
+Est-ce que ce n'est pas la confiance dans le pays, dans son opinion,
+dans sa liberté, dans son influence, dans son intervention, qui a
+dirigé le cabinet du 29 octobre? Est-ce que le pays lui-même ne s'est
+pas prononcé? (_Oui! oui! Non! non!_)
+
+C'est par la discussion libre, par la liberté, par l'influence active
+du pays que nous avons gouverné.
+
+Ne parlez donc pas de méfiance: nous avons confiance dans le pays. Au
+milieu des obstacles que nous rencontrons, dans les difficiles défilés
+que nous avons à traverser, c'est au pays que nous nous adressons;
+c'est sur lui que nous comptons; c'est par lui que nous agissons.
+
+Non, messieurs, non! nous ne nous méfions pas du pays, et c'est parce
+que nous ne nous méfions pas de lui que nous sommes convaincus qu'il
+saurait soutenir, et soutenir jusqu'au bout, une guerre juste et
+nécessaire.
+
+On prétend que nous n'osons pas prononcer le nom de guerre, que nous
+avons renoncé à ce grand moyen de gouvernement.
+
+Non, messieurs, ne croyez pas cela; cela n'est pas vrai. Nous saurions
+au besoin prononcer le mot de guerre; mais nous n'avons pas voulu de
+la guerre que vous prépariez (_Rumeurs diverses_), parce que nous ne
+la croyions pas juste, parce que nous ne la trouvions pas nécessaire,
+parce que nous la considérions comme fatale au pays (_Bruit_), fatale
+à son honneur comme à sa sécurité (_Oui! oui! Non! non!_), fatale à
+son honneur, à sa considération (_Nouveau mouvement_) morale comme à
+son bien-être. Mais s'il s'était agi d'une guerre juste, nécessaire,
+vraiment nationale, nous aurions pensé, nous aurions agi tout
+autrement. Dieu, je l'espère, éloignera de nous une telle perspective.
+J'espère que mon pays ne sera pas de longtemps appelé à ces guerres
+justes et nécessaires qui exigeraient toutes ses forces et lui
+imposeraient tous les sacrifices. Mais si jamais ce cas arrive, ce
+jour-là nous saurons faire appel à tous les sentiments généreux,
+hardis, dévoués. Je ne dis pas que ce jour-là vous ne seriez pas avec
+nous; mais soyez sûrs que nous, nous ne manquerions pas au
+rendez-vous. (_Très-bien! Bravo!_)
+
+
+
+
+CXI
+
+Discussion du traité de commerce et de navigation conclu le 25 juillet
+1840 entre la France et les Pays-Bas.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 22 mai 1841.--
+
+
+Le cabinet présidé par M. Thiers avait conclu, le 25 juillet 1840, un
+traité de commerce et de navigation avec le royaume des Pays-Bas. Le
+cabinet du 29 octobre 1840 présenta à la Chambre des députés, le 21
+juillet 1841, le projet de loi nécessaire pour modifier les tarifs des
+douanes françaises en exécution de ce traité. Je pris la parole dans
+ce débat pour défendre le traité et repousser divers amendements dont
+il fut l'objet.
+
+
+M. GUIZOT.--Si je trouvais dans le projet de loi et dans le traité
+l'amendement que vient de proposer l'honorable M. J. Lefebvre, je le
+soutiendrais avec empressement; je regrette qu'il n'en soit pas ainsi;
+ce sentit évidemment une condition meilleure que la France aurait
+obtenue dans la négociation. Je ne sais s'il était possible d'obtenir
+cette condition. L'honorable M. Thiers vous a dit hier que, dans sa
+conviction, cela ne se pouvait pas; il vous a dit qu'il avait réclamé
+longtemps, dans la négociation, le principe que vient de soutenir
+l'honorable M. J. Lefebvre, et qu'il n'avait pu l'obtenir. J'admets le
+fait, et je lis dans le traité cet article réservé:
+
+«Il est convenu que les clauses du présent traité, dont l'exécution
+comporte des dispositions législatives en France, seront présentées
+aux Chambres dans leur prochaine réunion, et de manière à ce que la
+sanction en soit obtenue dans le courant de la session; faute de quoi,
+le traité sera nul et non avenu pour chacune des hautes parties
+contractantes.»
+
+C'est donc dans l'intérêt du traité tout entier que je suis forcé de
+repousser l'amendement de M. J. Lefebvre, comme tout autre amendement.
+Toutes les dispositions soumises à la Chambre sont essentielles à
+l'adoption du traité, et si une seule de ces dispositions est rejetée,
+le traité tombe. (_Oui! oui! c'est évident._)
+
+Quel serait le résultat d'une négociation nouvelle? Je l'ignore; tout
+ce que je puis dire, d'après l'assertion de l'honorable M. Thiers,
+c'est que, dans la première négociation, il a été impossible d'obtenir
+plus qu'on n'a obtenu. Or, ce n'est certainement pas au moment où une
+négociation aurait ainsi échoué, au moment où un traité serait rejeté,
+qu'on pourrait espérer, ne fût-ce que par les difficultés
+d'amour-propre et de dignité nationale, de renouer immédiatement une
+nouvelle négociation qui eût de meilleurs résultats. Il faut,
+messieurs, ou accepter le projet de loi, ou renoncer au traité. La
+Chambre est assurément libre de le faire; il est dans son droit de
+rejeter le projet et d'annuler indirectement le traité; mais il ne
+faut pas qu'elle se fasse illusion sur les conséquences de son vote;
+il n'y a pas d'amendement possible; l'adoption de l'amendement de M.
+J. Lefebvre, comme de tout autre, c'est le rejet complet du projet de
+loi et l'annulation du traité, en livrant la négociation aux chances
+de l'avenir et d'un avenir lointain. (_C'est cela!_)
+
+La question ainsi bien éclaircie, est-il de l'intérêt du pays que la
+Chambre rejette le projet de loi et annule le traité?
+
+Je demande à la Chambre la permission d'écarter d'abord les intérêts
+locaux qui se sont produits à cette tribune; non que je ne les tienne
+pour fort respectables, fort légitimes: non-seulement je n'ai pas de
+dédain pour les intérêts locaux, mais je pense que c'est un des
+mérites, un des grands mérites de notre gouvernement de les amener
+dans cette enceinte, de les faire entendre à cette tribune et de leur
+permettre d'y faire valoir tous leurs droits; cela est très-bon, cela
+est essentiel à notre gouvernement. Les intérêts locaux doivent être
+entendus, il faut leur faire leur part; mais quand ils ont été
+entendus, quand leur part a été faite, il y a un intérêt général au
+delà et au-dessus des intérêts locaux, qui doit servir de règle au
+gouvernement et aux Chambres, et d'après lequel les questions doivent
+être décidées.
+
+J'écarte donc les intérêts locaux; la Chambre saura leur faire leur
+part: elle les a entendus, ils se sont très-habilement produits à
+cette tribune. Je consulte l'intérêt général.
+
+Il n'y a, en réalité, qu'un seul intérêt général qui ait été produit
+contre le traité, c'est l'intérêt de la navigation française; cet
+intérêt est grand, je le reconnais; il est grand pour le commerce,
+pour le gouvernement et le pays.
+
+Mais d'abord, messieurs, ce n'est pas l'intérêt de la navigation tout
+entière qui est ici engagé. M. Fould tout à l'heure a justement
+apprécié à cette tribune la valeur de la portion de l'intérêt de la
+navigation qui se trouve en question dans les rapports de la France
+avec la Hollande, et par conséquent dans le traité dont il s'agit. Je
+ne reviendrai pas sur les chiffres qu'il a produits; ils sont présents
+à la mémoire de la Chambre. Il s'agit, je le reconnais, de l'intérêt
+de la navigation française, mais elle n'est pas tout entière comprise
+dans le traité et dans le projet de loi.
+
+Y a-t-il des intérêts généraux autres que l'intérêt de la navigation?
+Y a-t-il des intérêts politiques supérieurs qui doivent déterminer la
+Chambre à admettre le projet de loi et à valider le traité? Voilà
+toute la question.
+
+Le gouvernement est convaincu qu'il y a pour nous, dans de bonnes
+relations avec la Hollande, un grand intérêt politique, intérêt qui
+légitime le traité et qui doit déterminer la Chambre à accepter le
+projet de loi. Cela me paraît si évident que je ne retiendrai pas
+longtemps l'attention de la Chambre.
+
+Si vous jetez un regard sur la position géographique de la Hollande,
+sur la place qu'elle occupe vers notre frontière du nord, entre nous
+et les grandes puissances avec lesquelles nous pouvons être en
+conflit, vous reconnaîtrez qu'il nous importe d'être avec elle dans
+les meilleurs termes possibles, et de pouvoir compter, en temps de
+paix et en temps de guerre, sur sa bienveillance, je dirai même sur
+son amitié. Ce n'est là que la continuation de la vieille politique
+que la France a toujours suivie avec les petits États situés près de
+ses frontières, et qui la séparent des grands États. C'est ainsi
+qu'elle a toujours cherché à s'unir avec le Wurtemberg, le grand-duché
+de Bade, les électorats ecclésiastiques sur le Rhin. La France a un
+immense intérêt politique à ce que le Rhin coule dans des États amis.
+Ainsi la seule position géographique de la Hollande nous est un motif
+déterminant de soigner son amitié, et, si c'était ici le lieu d'entrer
+dans quelques détails historiques à ce sujet, il me serait aisé de
+démontrer que c'est là pour la France un intérêt de premier ordre.
+
+Si, après la position géographique, je regarde à la constitution
+intérieure de la Hollande, je suis conduit au même résultat.
+
+La France a intérêt à être bien avec tous les pays qui ne sont pas des
+pays de grande production, et qui sont des pays de consommation. Or,
+il a été constaté que la Hollande, pays d'environ 3,000,000 d'hommes,
+consommait à peu près autant que 7,000,000 d'Allemands. (_On rit._)
+
+Cela a été établi dans les recherches faites à l'occasion du lien de
+la Hollande avec l'association prussienne. La Hollande est donc un
+pays de grande consommation: ce n'est évidemment pas un pays de
+production. Il n'y a point de rivalité possible sous ce rapport entre
+elle et nous; ainsi, sous le point de vue économique comme sous le
+point de vue géographique, il nous convient d'être avec la Hollande
+dans des relations intimes.
+
+Et, remarquez-le, messieurs, il ne s'agit pas de la Hollande seule; il
+s'agit aussi des grandes colonies hollandaises en Asie. On a trop
+légèrement parlé de ces colonies et de l'importance qu'elles peuvent
+avoir pour la France. Savez-vous, messieurs, ce qui est arrivé il y a
+dix-sept ans? L'Angleterre a commis la même faute qu'on vous conseille
+aujourd'hui. Elle a conclu, en 1824, avec la Hollande, un traité dans
+lequel il a été stipulé que les Anglais renonçaient à tout
+établissement dans les îles des grands archipels situés au sud de
+l'Inde et de la Chine, et que les Hollandais, de leur côté,
+renonçaient à tout établissement sur le continent asiatique.
+L'Angleterre a cru, à cette époque, qu'en s'assurant la complète
+domination de ce continent et en abandonnant les îles à la Hollande,
+elle faisait un excellent marché. Elle s'aperçoit aujourd'hui que le
+marché n'est pas aussi bon qu'elle l'imaginait; elle s'aperçoit
+qu'elle a méconnu l'importance que devaient acquérir les colonies
+néerlandaises, les archipels de la Sonde, des Moluques, toutes ces
+grandes îles qui couvrent les mers du midi de l'Inde et de la Chine.
+Vous êtes sur le point de commettre la même faute; on vous conseille
+de ne pas faire cas, dans nos relations avec la Hollande, de ses
+colonies asiatiques; on vous dit que là nos relations ne sont rien
+aujourd'hui; on ne vous dit pas ce qu'elles seront un jour: personne
+ne peut le dire, personne ne le sait; mais il est évident qu'il y a là
+une masse nombreuse de populations d'une richesse croissante, dont les
+consommations s'étendent tous les jours, et avec lesquelles, il vous
+importe beaucoup de vous assurer, dès aujourd'hui, des relations
+fréquentes.
+
+Donc, sous le point de vue économique comme sous le point de vue
+politique, la France a un grand intérêt à vivre avec la Hollande, dans
+les meilleurs, les plus intimes rapports.
+
+Portez plus haut votre vue; les considérations d'intérêt matériel,
+quelque puissantes, quelque déterminantes qu'elles soient, ne sont pas
+les seules qui doivent nous toucher en pareille affaire.
+
+Vous n'avez pas en Europe un très-grand nombre de peuples qui vous
+soient analogues par les institutions, par les sentiments, par les
+idées.
+
+Eh bien, messieurs, le peuple hollandais est un de ceux qui, sous ce
+rapport, ont avec vous les liens les plus réels, les plus assurés.
+Permettez-moi de le dire: la Hollande est le plus ancien des peuples
+qui appartiennent à la civilisation moderne; c'est en Hollande que les
+idées politiques modernes ont poussé leurs premières racines et porté
+leurs premiers fruits; c'est presque la terre natale de la liberté
+civile et religieuse en Europe. Il vous appartient, il vous convient
+de vivre, avec un tel peuple, dans de bienveillants rapports. Vous le
+comprenez, il vous comprend.
+
+Et ce n'est pas du peuple hollandais seul, messieurs, c'est aussi de
+son gouvernement que je dois parler. Je disais tout à l'heure qu'il
+n'y avait pas en Europe trop de peuples qui fussent avec nous en
+sympathie étroite sous le rapport politique; les gouvernements y sont
+peut-être moins enclins que les peuples. Eh bien, vous avez, en
+Hollande, une maison régnante qui, depuis deux siècles, défend en
+Europe la cause de la liberté civile et religieuse. La maison de
+Nassau a rendu à cette cause les plus grands services, et le caractère
+qu'elle a déployé au XVIIe siècle, elle le conserve aujourd'hui. C'est
+un hommage que je suis bien aise de rendre, à cette tribune, au prince
+qui règne depuis un an en Hollande; son illustre aïeul, Guillaume III,
+est allé en Angleterre pour y faire prévaloir les principes de la
+liberté civile et religieuse. Le roi Guillaume II les soutient
+aujourd'hui en Hollande même; il les soutient à travers de graves
+difficultés; il les soutient, je hasarderai cette expression, malgré
+quelques restes d'injustice et d'imprévoyance fanatique qu'il
+rencontre dans ses propres États. Il faut lui savoir gré de cette
+politique honorable; il faut, autant que cela convient à notre
+situation, l'y soutenir, l'y aider, dans l'intérêt de la Hollande
+elle-même aussi bien que dans celui de la civilisation et de la
+justice générale.
+
+Soit donc que vous regardiez le peuple hollandais lui-même, ou le
+prince qui le gouverne, soit que vous considériez sa situation
+géographique, économique, politique, morale, vous arrivez toujours au
+même résultat: convenance et utilité pour la France à étendre, à
+resserrer tous les liens qui garantissent, entre la France et la
+Hollande, la bonne intelligence, les bons rapports.
+
+Par un malheur des temps, cette bonne intelligence, ces bons rapports
+avaient été interrompus: la Hollande et son roi sont le seul pays et
+le seul souverain qui aient perdu quelque chose à la révolution de
+1830; elle a coûté la Belgique à la maison de Nassau. C'était un sujet
+naturel, je ne dis pas légitime, de rancune et d'humeur. Les bons
+rapports entre la France et la Hollande en ont souffert, souffert
+pendant longtemps. Depuis quelque temps, par un concours de
+circonstances heureuses, ce mal tend à disparaître; depuis quelque
+temps les bons rapports se rétablissent entre la France et la
+Hollande. La politique des deux pays se rapproche.
+
+Les preuves de ce fait ne manquent pas: vous avez vu le dernier roi de
+Hollande, ce roi qui vient de descendre du trône par sa libre volonté,
+vous l'avez vu, le premier entre les souverains du continent, vous
+l'avez vu, dis-je, reconnaître la reine d'Espagne, Isabelle II. Il
+s'est le premier détaché, je ne dirai pas de cette coalition, le mot
+serait trop inexact, mais de cet ensemble de gouvernements qui avaient
+refusé cette reconnaissance.
+
+Tout récemment, au milieu des obstacles que vous avez rencontrés
+quand vous avez voulu rétablir votre force militaire et remonter votre
+cavalerie, la Hollande seule a maintenu pour vous la libre
+exportation. Et ne croyez pas qu'il n'y ait pas eu à cela quelque
+mérite; elle a résisté à tous les efforts pour l'entraîner dans le
+système de l'interdiction.
+
+Voici ce que vous devez à la bonne volonté de la Hollande dans cette
+occasion: vous avez tiré du pays même 8,000 chevaux, et il a donné
+passage, par son territoire, à des chevaux allemands au nombre de 3 à
+4,000. Ainsi, vous avez dû à la bonne volonté de la Hollande 11 à
+12,000 chevaux pour remonter votre cavalerie, quand toute l'Allemagne
+empêchait l'introduction des chevaux sur votre territoire.
+
+M. THIERS.--La moitié de l'acquisition.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Encore un fait de même
+nature. Vous avez été embarrassés pour faire construire chez vous un
+certain nombre de machines à vapeur. La Hollande vous a ouvert ses
+ateliers. Vous avez trouvé dans son gouvernement bienveillance et
+faveur.
+
+Ainsi cette mésintelligence déplorable qui s'était établie entre la
+France et la Hollande, depuis la révolution de 1830, a cessé et cesse
+de jour en jour. Et c'est ce moment où les deux pays rentrent dans de
+bons rapports, où l'harmonie se rétablit entre eux, c'est ce moment
+que vous prendriez pour donner à la Hollande une marque, je ne dirai
+pas de malveillance, ce serait injuste, mais de froideur, pour ne pas
+saisir du moins l'occasion de resserrer et d'étendre vos liens avec
+elle!
+
+Et vous prendriez ce parti, lorsque la Hollande sort de l'association
+prussienne dont elle avait fait partie! Oui, messieurs, l'association
+prussienne ne renouvelle pas son traité avec la Hollande; la Hollande
+sera complétement en dehors de cette association; elle sera libre,
+elle demeurera suspendue, en quelque sorte entre la France et
+l'Allemagne. Choisirez-vous ce moment pour la repousser, pour
+l'éloigner? Ne saisirez-vous pas, au contraire, cette occasion de
+l'attirer à vous, de contracter avec elle de nouveaux liens?
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Messieurs, permettez-moi de rappeler un fait ancien qui sera pour tout
+le monde, si je ne me trompe, un utile enseignement.
+
+À la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle, Sully d'abord,
+Richelieu ensuite, voulurent s'assurer l'amitié de la Hollande; ils en
+avaient besoin dans leurs relations avec le reste de l'Europe, dans
+leur lutte contre la maison d'Autriche, pour des guerres flagrantes ou
+prochaines. Que firent Sully et Richelieu? Ils donnèrent à la Hollande
+la fourniture de tous les approvisionnements du gouvernement français.
+Voilà le prix que Sully et Richelieu payèrent à la Hollande pour
+s'assurer son concours politique dans leurs rapports avec l'Europe. Et
+cela a duré cinquante ou soixante ans.
+
+Messieurs, on ne nous demande pas aujourd'hui de payer si cher. Si je
+pouvais mettre sous vos yeux le résultat des conventions conclues par
+Sully et Richelieu avec la Hollande, et les résultats du traité qu'on
+vous propose de sanctionner, vous verriez que la différence est grande
+et que nous pouvons nous assurer les bons rapports avec la Hollande à
+infiniment meilleur marché que Sully et Richelieu ne l'ont fait.
+
+Il est vrai que Sully et Richelieu voulaient se servir de la Hollande
+pour des projets de conquête et de guerre contre l'Europe. Nous
+n'avons aucun projet semblable; nous ne cherchons ni la guerre ni la
+conquête, nous n'avons nul besoin et nul désir des alliances
+exclusives, hostiles, conçues en défiance et presque en menace contre
+d'autres nations.
+
+Notre politique, la politique que nous tenons à pratiquer en fait
+comme à soutenir en principe, c'est la politique de la paix, de la
+bonne intelligence avec toutes les nations de l'Europe, de la bonne
+intelligence plus étroite, plus intime avec celles qui se montreront
+disposées à l'étendre et à la resserrer. Nous y prêterons-nous, ou
+nous y refuserons-nous? Voilà la vraie question.
+
+Messieurs, il faut que je le répète, ce n'est pas au nom des intérêts
+commerciaux seuls, c'est surtout au nom des intérêts politiques que
+cette question doit être résolue. Je crois que, sous le point de vue
+des intérêts commerciaux, l'importance du traité est infiniment moins
+grande qu'on ne l'a dit de part et d'autre. La discussion doit laisser
+dans l'esprit de la Chambre cette impression que, soit sous le rapport
+des dommages pour certains intérêts, soit sous le rapport des
+avantages pour certains autres, commercialement parlant, le traité a
+moins d'importance qu'on ne veut lui en attribuer; politiquement, il a
+une importance très-grande, c'est de celle-ci que j'ai essayé de
+frapper l'esprit de la Chambre; c'est ce qui détermine le gouvernement
+à persister dans le projet de loi et à repousser tout amendement.
+(_Très-bien! Très-bien!--Aux voix! aux voix!_)
+
+
+
+
+CXII
+
+Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion générale du
+projet d'adresse.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 12 janvier 1842.--
+
+
+À la Chambre des pairs, dans la séance du 11 janvier, plusieurs
+orateurs, entre autres M. de Montalembert, avaient traité des affaires
+d'Orient, et M. de Brézé avait parlé, à la fin de cette séance, de
+notre politique et de nos relations envers l'Espagne. Dans la séance
+du 12, je repris les deux questions.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, j'avais
+demandé la parole, hier, à la fin de la séance, pour répondre, en peu
+de mots, à ce que venait de dire l'honorable M. de Brézé sur les
+affaires d'Espagne. Je viderai sur-le-champ, aujourd'hui, ce que je
+regarde comme un incident dans cette discussion.
+
+L'honorable M. de Brézé a remarqué le silence du discours de la
+couronne sur les affaires d'Espagne; il a eu raison. Ce silence a été
+réfléchi et volontaire. Il expliquera le mien. L'état de nos relations
+en Espagne m'interdit d'entrer dans une vraie discussion à cet égard;
+il y a, en ce moment, entre la France et l'Espagne, des difficultés
+pendantes, des questions flagrantes sur lesquelles il me serait
+impossible de m'expliquer sans courir le risque de nuire aux affaires
+de mon pays.
+
+Cependant, j'ai, non pas sur les questions dont je parle, mais sur nos
+relations générales avec l'Espagne, une observation à faire en réponse
+à ce qu'a dit l'honorable M. de Brézé.
+
+Il a rappelé le traité de Bergara et la satisfaction que nous avons
+témoignée au moment où il a été conclu; il nous a demandé si, après ce
+qui s'est passé depuis deux ans, nous ressentions aujourd'hui la même
+satisfaction. Sans aucun doute, messieurs. Le traité de Bergara nous a
+causé une véritable satisfaction, parce qu'il annonçait le terme d'une
+guerre civile en Espagne. Nous n'avons pas eu l'espérance qu'il mît un
+terme, en même temps, à toutes les dissensions civiles de ce pays, à
+toutes les difficultés de nos relations avec lui. Nous avons une trop
+longue expérience des révolutions, de leur durée, de leurs
+vicissitudes, pour croire qu'elles puissent se terminer ainsi en un
+moment et par un acte isolé; mais il n'en reste pas moins vrai que le
+traité de Bergara mettait fin à la guerre civile en Espagne. C'est la
+cause de la satisfaction qu'il nous a fait et qu'il nous fait encore
+éprouver.
+
+Une autre guerre civile a paru, tout à l'heure, sur le point de
+recommencer; des bruits ont été répandus sur la part que le
+gouvernement du roi y avait prise. Ces bruits étaient dénués de tout
+fondement. Le gouvernement du roi, dans cette occasion comme dans
+toutes les autres, s'est conduit envers l'Espagne dans la seule pensée
+d'aider au rétablissement de l'ordre et à la pacification générale
+dans ce pays. Au milieu de cette crise récente, quand le gouvernement
+espagnol s'est adressé à nous pour nous demander les mesures qui lui
+paraissaient propres à en empêcher le développement, quand il nous a
+demandé de faire interner les réfugiés carlistes qui s'agitaient sur
+la frontière et rentraient en Espagne pour prendre part à la nouvelle
+insurrection, nous les avons fait interner. Quand il nous a adressé
+la même demande à l'égard des _christinos_ qui se pressaient vers la
+frontière dans le même dessein, nous les avons fait également
+interner. Une seule de ses demandes lui a été à l'instant et
+positivement refusée. Je n'ai pas besoin de dire laquelle; la Chambre
+le sait; elle comprend notre prompt et catégorique refus. (_Marques
+d'approbation._)
+
+Il est donc faux que le gouvernement français ait eu la moindre part
+aux derniers troubles de l'Espagne. Si nous avions voulu nous plaindre
+à notre tour de ce qui se passe en Espagne à l'égard du gouvernement
+du roi, des réunions publiques, des menées odieuses, des propos tenus,
+je ne veux pas dire par qui, mais par des hommes importants, menaçant
+de fomenter en France des insurrections, des révolutions nouvelles, et
+adressant leurs menaces au gouvernement du roi, à la personne du roi,
+les sujets de récrimination ne nous auraient pas manqué. Nous nous en
+sommes abstenus. Nous savons quelles sont les difficultés que
+rencontrent, en pareille matière, les gouvernements libres, quelle est
+la part qu'il faut attribuer aux passions populaires, à l'entraînement
+qu'elles exercent souvent sur les gouvernements eux-mêmes,
+indépendamment de leurs véritables intentions. Mais nous savons aussi
+qu'il est du devoir des gouvernements de s'en défendre; nous espérons
+que ce devoir sera rempli de l'autre côté des Pyrénées comme il l'est
+de notre côté.
+
+Le gouvernement du roi n'est dirigé dans sa conduite, quant à
+l'Espagne, que par deux idées qu'il peut exprimer tout haut: l'une,
+c'est de contribuer à l'affermissement de la monarchie régulière, à la
+pacification du pays; l'autre, c'est que, ne prétendant point à
+exercer en Espagne une influence exclusive, et, certes, nous l'avons
+assez témoigné en nous refusant à l'intervention quand on nous la
+demandait de toutes parts, nous avons aussi la prétention qu'aucune
+influence exclusive n'y soit exercée à nos dépens et contre nous. La
+pacification de l'Espagne, ses bonnes et égales relations avec tous
+les gouvernements avec lesquels elle est en paix, voilà notre
+politique quant à l'Espagne, celle que nous pratiquons chaque jour.
+
+L'honorable M. de Brézé nous a rappelé la politique de Louis XIV, la
+politique de Napoléon, quant à l'Espagne. Dans cette politique,
+messieurs, il y avait du bon et du mauvais, du vrai et du faux. Il y a
+certains côtés par lesquels elle est encore bonne pour la France et
+pour l'Espagne; il y en a d'autres qui ne conviennent plus au temps,
+aux intérêts actuels de la France, aux principes et aux formes des
+gouvernements. C'est donc un exemple à consulter, mais non un guide à
+suivre. Il faut aujourd'hui travailler, autant qu'il appartient à un
+gouvernement étranger, à pacifier l'Espagne, à affermir sa monarchie,
+et, en même temps, empêcher en Espagne toute influence exclusive qui
+nuirait aux intérêts français, sans prétendre à exercer nous-mêmes une
+semblable influence; voilà les deux règles de notre politique: je
+n'hésite pas à affirmer que nous les suivons exactement. Le jour où
+nous pourrons examiner de près ce qui se passe aujourd'hui entre
+l'Espagne et la France, le jour où les questions pendantes seront
+résolues, on verra que nous nous sommes conformés exactement aux idées
+que je viens de rappeler.
+
+La Chambre pensera comme moi, je l'espère, que le moment n'est pas
+encore venu d'entrer dans ce débat. (_Mouvement d'adhésion._)
+
+Je passe à la question essentielle qui a occupé, hier, toute la séance
+de la Chambre, à la question d'Orient, à la convention du 13 juillet
+1841.
+
+Je demande la permission d'écarter du débat toute politique
+rétrospective, tout ce qui est antérieur à l'avénement du cabinet dont
+j'ai l'honneur de faire partie. Ce sont là des faits et des questions
+qui ont été jugés l'an dernier.
+
+J'écarte également, et j'en demande la permission à l'honorable M. de
+Brézé lui-même, le débat tant de fois renouvelé sur l'incurable
+situation de notre gouvernement et ses funestes conséquences; cette
+situation, qui ne lui permet pas, dit-on, de faire le bien, même quand
+il le veut, qui le frappe de tendances radicalement mauvaises, ou au
+moins d'impuissance. Je ferai à ce sujet une seule observation.
+
+Messieurs, lorsque quelque grande crise éclate, lorsque quelque danger
+pressant pèse sur le pays, et que des hommes à qui on attribue un peu
+de sens et de courage s'engagent dans la lutte, on les en loue, on les
+en remercie presque; et puis, quand la crise est passée, quand le
+danger ne pèse plus sur personne, on les décourage, on leur dit qu'ils
+poursuivent une victoire impossible, qu'ils sont condamnés à tourner
+toujours dans le même cercle, sans jamais réussir. Cela ne me paraît
+ni juste ni sage; cependant je ne m'en plains pas. C'est un fait que
+je me borne à rappeler.
+
+Je me rappelle aussi, messieurs, ce qui se passait sous la
+Restauration; elle s'efforçait quelquefois d'effacer le vice de son
+origine, l'étranger. Elle s'y appliquait par des efforts honorables et
+sincères. J'ai vu des hommes qui, au moment même où elle faisait de
+tels efforts, lui rappelaient sans cesse, lui reprochaient amèrement
+le vice de son origine, cherchaient à l'y retenir, à l'y enfoncer, à
+l'empêcher de prendre un plus beau drapeau. C'était un acte de mauvais
+citoyen. Je le pensais alors, je le pense encore aujourd'hui.
+
+Pour nous, messieurs, nous acceptons hautement notre situation et
+notre origine; nous en connaissons la gloire et le péril. Le grand
+acte de la France en 1830 a été un acte légitime, nécessaire, accompli
+avec une modération et une magnanimité dont aucun temps et aucun pays
+n'avaient offert l'exemple. Nous en recueillons pieusement la gloire
+et, en même temps, nous avons, plus que personne peut-être, le
+sentiment du péril, car il y a onze ans que nous luttons contre ce
+péril. Jamais gouvernement n'a plus franchement, plus complétement
+accepté une mission difficile, la mission de séparer le bien du mal,
+le bon grain de l'ivraie, de garder sa situation et de s'arrêter sur
+la pente où cette situation même le plaçait. (_Marques d'adhésion._)
+Le gouvernement du roi l'a fait depuis onze ans, il le fait tous les
+jours; c'est son honneur en même temps que son fardeau. Nous acceptons
+cette situation tout entière avec sa gloire et avec son danger; nous
+ne demandons qu'à lui rester fidèles. Qu'on se le rappelle ou qu'on
+l'oublie, qu'on l'allége ou qu'on l'aggrave, notre conduite sera
+toujours la même. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
+
+J'entre enfin dans le débat.
+
+Messieurs, à la fin de 1840, nous avons pris les affaires d'Orient
+dans un certain état, dans l'état où on nous les laissait. Elles sont
+aujourd'hui dans un état tout différent. Quel était le point de
+départ? à quel point sommes-nous arrivés? Qu'avons-nous fait des
+questions qui ont été remises entre nos mains? C'est là ce que je
+voudrais clairement établir.
+
+Trois questions étaient comprises dans ce qu'on appelle l'affaire
+d'Orient. Une à Alexandrie, les rapports du pacha d'Égypte avec le
+sultan; une à Constantinople, les rapports de la Turquie avec
+l'Europe; une à Paris, les rapports de la France avec les grandes
+puissances de l'Europe. Voilà les trois questions que nous avons
+trouvées flagrantes en prenant les affaires.
+
+En quel état était, à cette époque, la question d'Égypte? Le pacha
+était chassé de Syrie, sa déchéance prononcée, son existence en Égypte
+menacée. Dans quel état est-il aujourd'hui? Le pacha est en Égypte;
+son existence n'est plus contestée par personne; elle est consacrée
+par la Porte; non pas garantie, mais reconnue, approuvée par les
+grandes puissances de l'Europe. Voilà, quant à lui, la différence
+entre l'état où nous avons pris les affaires et l'état où elles se
+trouvent en ce moment.
+
+Quelles conditions ont été d'abord et sont aujourd'hui attachées à
+l'existence du pacha? Peu après notre avénement aux affaires, la Porte
+a réglé les conditions d'existence du pacha. C'est dans le
+hatti-schérif du 13 février que ces conditions étaient contenues. Le
+voici: le pacha n'obtenait qu'une hérédité incomplète et mensongère;
+la Porte se réservait le droit de choisir dans sa famille le
+successeur qui lui conviendrait. Le pacha ne possédait pas réellement
+le pouvoir administratif en Égypte. Il devait payer à la Porte un
+tribut égal au quart du revenu brut de l'Égypte, et des inspecteurs de
+la Porte devaient être en Égypte pour contrôler sans cesse et
+l'administration et le revenu. Il n'avait pas non plus la réalité du
+pouvoir militaire; il ne pouvait faire de nomination d'officiers que
+jusqu'au grade de simple capitaine, et encore était-il obligé
+d'obtenir le consentement de la Porte.
+
+Voilà à quelles conditions la Porte, même après avoir accepté
+l'existence du pacha d'Égypte, même après avoir cessé de la menacer,
+entendait la régler le 13 février 1841.
+
+Voyons à quelles conditions elle est réglée aujourd'hui, en vertu du
+hatti-schérif du 25 mai.
+
+Le pacha est investi de l'hérédité réelle, pleine et entière, dans sa
+famille, par ordre de primogéniture.
+
+Le pacha possède le pouvoir administratif. Ce n'est plus du quart du
+revenu brut de l'Égypte qu'il s'agit; il n'a plus d'inspecteurs, de
+contrôleurs de la Porte auprès de lui. Il a un tribut fixe, annuel, à
+payer. Il administre seul son pays.
+
+Il a également le pouvoir militaire. Il nomme tous les officiers et
+tous les chefs de corps; il les nomme en vertu de son droit; ce n'est
+que quand il veut nommer des généraux qu'il est obligé de recourir à
+l'approbation de la Porte.
+
+Ainsi l'hérédité, le pouvoir administratif, le pouvoir militaire, tout
+cela est réel aujourd'hui pour le pacha; rien de tout cela ne l'était
+en vertu du hatti-schérif du 13 février.
+
+Voilà le changement qui s'est opéré dans la question d'Alexandrie. Je
+n'examine pas encore qui en a le mérite, par quelles voies on y est
+parvenu; je le constate en fait.
+
+Je constate en même temps un résultat d'un autre ordre, c'est que
+l'unité du monde musulman est rétablie; la Porte est réellement
+réconciliée avec le pacha; le pacha est en bonnes relations avec la
+Porte, et tourne toute son application à maintenir, à affermir ces
+bonnes relations.
+
+Voilà pour la question d'Alexandrie. Je prends la question de
+Constantinople.
+
+On fait aujourd'hui, messieurs, très-bon marché du principe de la
+clôture des détroits, de ce principe devenu maxime écrite et convenue
+du droit public européen. Il y a quelques années, on n'en pensait pas
+si légèrement. Si le lendemain du traité d'Unkiar-Skélessi, on était
+venu offrir à l'Europe la convention du 13 juillet, la fermeture des
+détroits acceptée par l'Europe entière, signée de toutes les
+puissances, on aurait regardé cela comme une grande victoire de la
+bonne politique, de la politique européenne, sur la politique
+envahissante de telle ou telle puissance. On aurait eu raison. Le
+principe de la clôture des détroits n'est pas aussi indifférent, tant
+s'en faut, que le disait hier un honorable pair: sans doute, ce n'est
+pas une garantie à l'abri de tout événement, de toute force
+supérieure; mais c'est un gage de sécurité pour l'empire ottoman et de
+paix pour l'Europe. Substituez par la pensée au principe de la clôture
+des détroits le principe de l'ouverture (cette substitution a été
+discutée, l'idée en a été émise): à l'instant vous voyez la Russie
+sans cesse inquiète dans la mer Noire, inquiète de voir entre les
+mains de tout le monde, comme le disait l'empereur Alexandre, la clef
+de sa maison; vous voyez la Porte sans cesse menacée, compromise par
+le passage continuel des marines militaires européennes, à travers la
+mer de Marmara et les deux détroits. L'empire ottoman n'aurait pas un
+moment de sécurité; l'Europe serait sans cesse dans la crainte de voir
+la paix troublée par des tentatives contre cet empire.
+
+Permettez-moi, à cet égard, de vous citer une anecdote.
+
+La question de la substitution de l'ouverture des détroits à la
+clôture des détroits a été agitée en Angleterre en 1835, non pas
+officiellement, mais dans des conversations particulières entre les
+hommes qui gouvernaient ou avaient gouverné ce pays. L'un d'entre eux
+consulta à cet égard le duc de Wellington, et lui dit: «Ne vaudrait-il
+pas mieux substituer le principe de l'ouverture des détroits au
+principe de la clôture? Dans les affaires qui s'engagent en Orient,
+ne pourrions-nous pas prendre cette marche?--Non, répondit le duc de
+Wellington; dans ces parages nous sommes trop loin de nos ressources,
+et la Russie est toujours à portée des siennes.»
+
+La réponse fut trouvée pleine de sens, et le cabinet anglais n'hésita
+pas à maintenir le principe de la clôture des détroits.
+
+Croyez-moi, messieurs, ce principe a une valeur réelle. C'est une
+véritable conquête que la convention du 13 juillet dernier a fait
+passer dans le droit public européen.
+
+Et ce n'est pourtant là que le petit côté de cette convention. Son
+acte vraiment important, c'est d'avoir fait passer la Porte elle-même,
+l'inviolabilité des droits souverains du sultan, le repos de l'empire
+ottoman dans le droit public européen.
+
+Il n'y a pas là sans doute une garantie expresse, formelle, un
+engagement de faire la guerre pour maintenir le repos de l'empire
+ottoman; les gouvernements sensés ne s'engagent pas ainsi. Mais il y a
+la reconnaissance générale, la reconnaissance faite en commun,
+officiellement constatée, de l'inviolabilité des droits souverains de
+la Porte et de la consolidation de l'empire ottoman. Et je dirai, à ce
+propos, ce que j'ai dit tout à l'heure du principe de la clôture des
+détroits. Si, il y a quelques années, un acte pareil eût été offert à
+l'approbation de l'Europe, on l'aurait regardé comme une véritable
+conquête, il eût fait l'honneur des négociateurs qui l'auraient
+conclu.
+
+J'ai montré ce que sont devenues, entre le 29 octobre et le 13
+juillet, les questions d'Alexandrie et de Constantinople. Voyons la
+question de France.
+
+Vous vous rappelez tous, messieurs, dans quel état cette question
+était au 29 octobre. D'abord, la guerre imminente, un armement
+considérable, une situation qui présentait toutes les apparences
+révolutionnaires; ensuite, la paix armée, l'isolement de la France,
+une situation tendue, pesante, périlleuse.
+
+Aujourd'hui, l'isolement a cessé; la bonne intelligence est
+officiellement rétablie et proclamée entre toutes les puissances de
+l'Europe; déjà une réduction considérable est opérée dans les charges
+de notre pays; réduction contre-balancée, motivée par des réductions
+analogues de la part des autres puissances. C'est une situation
+régulière, pacifique, qui a encore ses chances, qui n'est pas à l'abri
+de tout danger, mais qui a remplacé une situation tendue, pesante,
+pleine de dangers pressants.
+
+Voilà, messieurs, ce que nous avons fait des trois questions que nous
+avons reçues; voilà l'état dans lequel nous les avons mises. Par
+quelle voie? À quel prix?
+
+Par un seul moyen bien simple: nous avons eu la conscience de la force
+qu'avait la France, tranquille dans la situation que le traité du 15
+juillet avait créée en Europe. Nous avons cru que cette situation
+pesante, périlleuse pour tout le monde, ne pouvait cesser que du
+consentement de la France.
+
+Un homme d'État considérable l'a dit: On ne peut rien faire pour la
+paix de l'Europe sans le concours de la France. Nous l'avons compris.
+Avons-nous été au-devant de l'Europe? Avons-nous fait des sacrifices
+pour obtenir la convention du 13 juillet? Pas du tout. Nous avons dit
+simplement: La France ne peut entendre parler de rien tant que la
+question turco-égyptienne ne sera pas terminée; non pas terminée sur
+le papier, mais réellement terminée, tant que l'existence du pacha
+d'Égypte ne sera pas réellement réglée. La France n'a pas à aller au
+devant de l'Europe; c'est à l'Europe à se rapprocher de nous dans les
+termes, avec les formes qui conviennent à de grands États qui se
+traitent respectueusement les uns les autres.
+
+Nous avons dit de plus: Nous ne pouvons, en aucun cas, adhérer au
+traité du 15 juillet; nous ne pouvons sanctionner ce que nous n'avons
+pas approuvé; nous y resterons étrangers après comme avant.
+
+Enfin, si on nous eût demandé, pour prix de notre rentrée dans le
+concert européen, quelque sacrifice de dignité, une diminution de nos
+armements, par exemple, nous n'aurions pas écouté; je ne dis pas que
+nous n'aurions pas accordé, je dis que nous n'aurions pas écouté.
+
+On est venu au-devant de nous. La question turco-égyptienne est
+réellement terminée. On ne nous a demandé aucun sacrifice. On ne nous
+a pas demandé d'adhérer au traité du 15 juillet. Sur notre demande, on
+a changé, dans les actes qu'on nous proposait, toutes les expressions
+qui pouvaient impliquer une adhésion quelconque à ce traité. La
+question ainsi posée, la France pouvait-elle refuser de rentrer en
+bonne intelligence avec l'Europe, lorsqu'elle n'avait pas jugé à
+propos de faire la guerre à raison de ce traité? Aucun homme sensé ne
+pouvait hésiter. On offrait à la France d'accepter en commun un
+principe réclamé depuis longtemps, de le faire consacrer en droit
+comme dans la pratique; on lui demandait de contribuer par son
+adhésion à faire passer l'empire ottoman, sa souveraineté, son repos,
+dans le droit public européen, et la France aurait refusé! Cela ne se
+peut imaginer.
+
+Voilà ce que nous avons fait; voilà par quel moyen nous avons changé
+l'état des trois questions que nous avons trouvées pendantes, nous les
+avons amenées à l'état où elles sont aujourd'hui. C'était là
+évidemment la conduite sensée, raisonnable, la seule bonne politique
+possible dans la situation du pays.
+
+Ne croyez pas, messieurs, que je veuille dire que nous n'avons qu'à
+nous applaudir de cette situation; ne croyez pas que je prétende que
+la convention du 13 juillet a réparé, effacé tout ce qui s'est passé
+en 1840. Je respecte trop mon pays et la Chambre devant laquelle j'ai
+l'honneur de parler pour ne pas être complétement sincère. Oui, la
+politique de la France a essuyé un échec; la France s'est trompée sur
+deux choses, sur l'importance de l'intérêt qu'elle avait dans
+l'établissement égyptien, et sur la force de l'établissement égyptien.
+Sous l'empire de cette double erreur, que je n'impute spécialement à
+personne, qui a été celle de tout le monde, la France a poussé cette
+question outre mesure, au delà des limites de la bonne politique. Je
+ne veux pas me servir de mots tristes pour mon pays, mais l'événement
+a prouvé à la France qu'elle s'était trompée.
+
+Était-ce là, messieurs, un de ces cas où un peuple doit tout risquer,
+tout sacrifier pour soutenir même son erreur? Évidemment non.
+L'intérêt n'était pas assez grand, assez national, assez profond pour
+imposer à la France une telle épreuve.
+
+Dans les résultats, d'ailleurs, tout n'est pas échec, tout n'est pas
+perdu. Si la France s'est trompée à certains égards, d'autres aussi se
+sont trompés. À cette même tribune, j'avais l'honneur de dire l'an
+dernier que l'Angleterre avait fait une faute, qu'elle avait sacrifié
+la grande politique à la petite, l'amitié de la France au mince
+avantage de voir quelques districts de la Syrie passer quelques années
+plus tôt de la domination d'un vieillard à celle d'un enfant. C'est
+une erreur grave et dont la politique anglaise ressentira peut-être
+longtemps le dommage, comme nous ressentons celui qui nous a été
+causé.
+
+Quand je me permets de parler des erreurs et des fautes de la
+politique de mon pays, je peux bien prendre la même libellé à l'égard
+des étrangers. J'ai dit quelle avait été, à mon avis, l'erreur de la
+politique anglaise. Deux autres puissances, l'Autriche et la Prusse,
+qui, depuis, nous ont prêté une utile et loyale assistance, n'ont pas,
+dès le premier jour de la question, pensé assez haut de leur propre
+force, de leur propre influence. Il dépendait d'elles d'arrêter la
+question dans son origine, d'empêcher qu'on ne mît en péril le repos
+et l'avenir de l'Europe, comme on l'a fait. Leur faute a été de ne pas
+oser et de ne pas faire, dès le premier jour, tout ce que, dans la
+sagesse de leurs pensées, elles désiraient.
+
+La Russie aussi a eu son erreur et sa faute. Selon moi, elle a
+sacrifié ses intérêts essentiels et permanents en Orient à des
+impressions superficielles et passagères; elle a sacrifié sa
+politique d'État à... comment dirai-je?... à ce qui n'est pas de la
+politique.
+
+Messieurs, de cet ensemble d'erreurs et de fautes, où chacun a eu sa
+part, il est cependant résulté pour tous quelque profit, quelques
+grands enseignements.
+
+On a cru et on a dit, à l'origine de la question, qu'on pouvait peser
+sans crainte sur la France, qu'après s'être défendue, elle ferait
+comme les autres, qu'elle signerait le traité du 15 juillet, qu'elle
+mettrait sa politique à la suite d'une autre politique. La France ne
+l'a pas fait; elle a persisté dans son refus de concourir au traité du
+15 juillet.
+
+Quand on a vu que la France n'accédait pas au traité, qu'elle
+n'acceptait pas une autre politique que la sienne, on s'est flatté du
+moins que, la France restant en dehors, ne faisant pas la guerre, on
+se passerait sans embarras de sa présence et de son action. Ici encore
+on s'est trompé; l'absence de la France a été un grand fardeau pour
+tout le monde; on s'est trouvé dans une situation que tout le monde a
+été pressé de faire finir, de sorte que, sans se mêler de l'affaire,
+sans y être partie active, en restant simple spectatrice, la France a
+fait acte d'indépendance et acte d'influence.
+
+Soyez-en sûrs, messieurs; on ne recommencerait pas légèrement ce qu'on
+a fait, bien qu'on ait réussi: on a senti tout le péril de tels
+succès.
+
+Voilà le véritable sens, voilà les avantages de la convention du 13
+juillet; voilà quels ont été, dans les négociations qui l'ont amenée,
+le rôle et l'influence de la France.
+
+Messieurs, il faut se défendre, dans l'état de nos affaires, de deux
+dispositions, les illusions de la vanité et les faiblesses du
+découragement; il ne faut pas croire que la France puisse faire tout
+ce qu'elle a envie de faire; il ne faut pas croire que, parce qu'elle
+n'a pas fait tout ce qu'elle désirait faire, elle n'a rien fait. Tenez
+pour certain que l'Europe est plus convaincue aujourd'hui qu'elle ne
+l'était il y a deux ans, qu'on ne fait pas faire à la France tout ce
+qu'on veut, et qu'on ne se passe pas aisément de sa participation.
+
+Messieurs, un point reste encore sur lequel j'éprouve le besoin de
+donner quelques éclaircissements à la Chambre. La question dont je
+demande la permission de vous entretenir quelques minutes me tient
+autant au coeur qu'à l'honorable membre qui vous en a entretenus hier.
+Je veux parler du sort des populations chrétiennes en Orient. Je
+désire que la Chambre sache bien sous quel point de vue le
+gouvernement du roi la considère, et quelle politique il suit à cet
+égard.
+
+Il y a parmi les chrétiens d'Orient un mouvement naturel, résultat de
+ce qui se passe dans le monde depuis quarante ans, et qui les porte à
+l'insurrection et à la séparation de l'empire ottoman. Eh bien, je le
+dis très-haut, nous ne poussons pas à ce mouvement-là, nous ne
+l'approuvons pas, nous ne l'encourageons pas. Notre politique envers
+l'empire ottoman est loyale. Quand nous disons que nous voulons
+l'intégrité de l'empire ottoman, nous le disons sérieusement; nous la
+voulons au dedans comme au dehors.
+
+Il est commode, quand on se laisse aller au libre mouvement de son
+esprit et de sa parole, de réclamer l'intégrité de l'empire ottoman,
+de se plaindre des envahissements de telle puissance extérieure, et
+d'applaudir en même temps aux insurrections intérieures qui
+déchireraient l'empire; mais cela n'est ni loyal ni sérieux.
+
+Comme elle est loyale, notre politique envers l'empire ottoman est
+prudente. Toute insurrection, même chrétienne, tout démembrement, même
+partiel, dans cet empire, peut avoir des conséquences immenses. Voyez
+la Grèce, voyez l'Égypte. Ce sont des complications infinies. C'est
+l'ébranlement de toute l'Europe, peut-être la guerre générale.
+
+Quand il plaît à la Providence d'imposer de telles crises aux
+gouvernements et aux peuples, il faut avoir le courage de les
+accepter; il ne faut pas aller au-devant. Nous ne voulons pas plus
+tromper à ce sujet les chrétiens que les Turcs. C'est un tort grave,
+c'est presque un crime que de se laisser aller, en pareille affaire,
+aux fantaisies de son imagination. Il y a des malheurs affreux en
+Orient au bout de nos paroles étourdies en Occident. Il ne faut dire
+que ce qu'on fera.
+
+Est-ce à dire, messieurs, qu'il n'y a rien à faire, que nous ne
+faisons rien pour les chrétiens d'Orient? Bien loin de là.
+
+Et d'abord nous travaillons à bien convaincre l'empire ottoman
+lui-même que son plus grand danger aujourd'hui provient des
+insurrections intérieures, que les insurrections chrétiennes sont le
+véritable mal qui le ronge et qui peut le perdre, qu'il n'y a qu'un
+moyen d'y échapper, c'est de faire aux populations chrétiennes un
+meilleur sort, c'est de se conduire envers elles avec plus de justice
+et de douceur, de changer leur condition et de l'améliorer.
+
+Nous travaillons en même temps à faire comprendre à l'Europe que
+l'intérêt de la paix générale lui impose le devoir de peser sur la
+Porte en faveur des populations chrétiennes; et à ce sujet, je demande
+à la Chambre la permission de mettre sous ses yeux quelques fragments
+d'une pièce que j'ai apportée dans cette intention, et pour laquelle
+la publicité est à coup sûr sans inconvénient. Voici ce que j'écrivais
+le 13 décembre dernier aux agents du roi près des principales cours de
+l'Europe, avec ordre de le communiquer à ces cours:
+
+«Nous sommes frappés du danger des associations propagandistes formées
+pour seconder ou même exciter, au sein de l'empire ottoman, le
+soulèvement des populations chrétiennes; mais ce serait, à notre avis,
+une grave et périlleuse erreur que de voir dans ces associations
+l'unique ou même la principale cause du mouvement qui agite l'Orient.
+L'affaiblissement graduel de la puissance ottomane ne pouvait manquer
+de réveiller les espérances des chrétiens orientaux et de susciter
+dans leur esprit des pensées d'affranchissement et d'indépendance;
+enhardis par le succès de l'insurrection grecque, trouvant, dans la
+tendance générale des idées du siècle et dans les dispositions de
+l'opinion publique en Europe, des encouragements qu'il n'était au
+pouvoir de personne de leur enlever, on les eût vus probablement se
+livrer à d'audacieuses tentatives pour recouvrer leur liberté, quand
+même la conduite du gouvernement ottoman n'y eût donné aucun
+prétexte. Malheureusement, ces prétextes, on pourrait dire ces
+légitimes excuses, n'ont pas manqué. Dans ces derniers temps surtout,
+la Porte s'est trop souvent montrée impuissante à couvrir ses sujets
+de cette protection qui constitue le titre principal des gouvernements
+capables de l'exercer. Les horreurs dont la Bulgarie a été récemment
+le théâtre, celles qui désolent, en ce moment, la montagne du Liban,
+ne fournissent que de trop justes griefs à des populations déjà peu
+satisfaites de leur situation habituelle. Que de coupables intentions,
+que des intrigues révolutionnaires cherchent et réussissent parfois à
+s'emparer de ces légitimes mécontentements, pour les faire concourir à
+d'odieux projets de bouleversement et d'anarchie, rien n'est plus
+certain. C'est un devoir de loyauté, comme un acte de sagesse, pour
+les puissances alliées de la Porte, de travailler à faire échouer ces
+projets. Mais le meilleur, et peut-être le seul moyen d'y réussir,
+c'est d'enlever aux agitateurs leurs armes les plus puissantes,
+c'est-à-dire de soustraire les chrétiens orientaux à l'intolérable
+oppression sous laquelle ils gémissent. Qu'ils cessent d'être en proie
+à toutes sortes d'iniquités et de misères, qu'ils voient leur
+condition s'améliorer graduellement par des voies régulières et
+pacifiques, ils seront bien moins enclins à poursuivre leur but à
+travers les chances terribles des révolutions, et les intrigues
+anarchiques perdront leur principal moyen de succès. Quelque difficile
+que puisse être une telle entreprise, elle n'est pas, nous le croyons,
+au-dessus des forces des puissances alliées de l'empire ottoman.
+Qu'elles s'accordent à lui conseiller, en faveur des populations
+chrétiennes soumises à son autorité, une politique plus juste, plus
+prévoyante, plus énergique; et pourvu que ces conseils soient donnés
+avec ensemble, sans réserve, sans arrière-pensée, sans aucune de ces
+circonstances équivoques qui trop souvent affaiblissent auprès des
+musulmans la voix de l'Europe en laissant soupçonner ses
+dissentiments, il est permis d'espérer qu'ils seront entendus, qu'ils
+porteront d'heureux fruits, que le pouvoir du sultan, devenu
+tolérable pour ses sujets, se raffermira pour longtemps encore, et que
+les complots des sociétés propagandistes échoueront misérablement. Si
+on suivait une autre marche, si les puissances, uniquement préoccupées
+des attaques dirigées contre le pouvoir du sultan, négligeaient de
+faire disparaître les causes qui font la gravité de ces attaques et
+les rendent réellement dangereuses, on peut prédire que ces puissances
+ne réussiraient pas dans leurs efforts, et que tôt ou tard le
+sentiment européen, révolté des atrocités d'un tel régime, les
+forcerait de l'abandonner à sa destinée. Ce qui s'est passé, il y a
+quinze ans à l'égard de la Grèce dit clairement ce qui arriverait.»
+
+Voilà, messieurs, la politique que nous travaillons à faire prévaloir,
+et dans l'empire ottoman et en Europe. En même temps, nous exerçons
+tous les jours ce protectorat ancien, traditionnel, que les
+capitulations, les traités, l'histoire, confèrent à la France sur les
+chrétiens d'Orient. Il nous a paru que ce qu'il y avait de mieux à
+faire, c'était d'exercer effectivement nos droits, de ne laisser aucun
+intérêt chrétien en Orient sans lui faire sentir la protection de la
+France, sans le défendre activement. Il n'y a pas un district, une
+ville, un village, un monastère, qui n'éprouve la protection de la
+France à Constantinople. Grâce à la sagesse des Chambres, grâce à
+l'augmentation qui, dans le budget de l'an dernier, a été accordée aux
+établissements chrétiens dans l'Orient, des secours continuels, des
+secours beaucoup plus considérables que par le passé font sentir
+partout la présence de la France.
+
+Voilà, messieurs, la politique que nous suivons quant aux populations
+chrétiennes: politique loyale et prudente envers l'empire ottoman,
+politique active et efficace envers les chrétiens.
+
+Suffira-t-elle pour guérir le mal? Personne n'est en droit de
+l'affirmer; cependant je n'hésite pas à dire que, si elle est suivie
+par toutes les puissances avec la même activité, la même sincérité,
+le mal sera, sinon complétement et pour toujours guéri, du moins fort
+diminué, et les conséquences en seront indéfiniment ajournées.
+
+Que l'honorable M. de Montalembert en soit bien convaincu: nous avons
+cette question à coeur autant que lui; nous croyons comme lui que
+l'honneur de l'Europe occidentale y est engagé; mais nous croyons en
+même temps que ce n'est pas en encourageant des insurrections qu'on
+peut réellement protéger les chrétiens d'Orient.
+
+Je m'arrête, messieurs. Je vous ai retracé l'état des affaires à
+Alexandrie, à Constantinople et en Occident, au moment où nous sommes
+arrivés au pouvoir; je vous ai décrit leur état actuel, le point où
+elles ont été amenées; je vous ai montré par quelle route nous y
+étions parvenus. J'ai prouvé, si je ne me trompe, que le mal qui reste
+encore dans la situation n'est pas de notre fait, que l'amélioration
+qu'elle a reçue, nous pouvons en réclamer quelque chose. Je me borne à
+ce simple exposé, et je laisse au jugement de la Chambre à en tirer
+les conséquences pour la convention du 13 juillet et pour le cabinet.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+
+
+
+CXIII
+
+Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet 1841.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 19 janvier 1842.--
+
+
+La discussion du projet d'adresse de la Chambre des députés, à
+l'ouverture de la session de 1842, commença le 17 janvier. La question
+d'Orient en fut le principal objet. Dans les séances des 17 et 18
+janvier, plusieurs orateurs, entre autres MM. Fould, de Carné et de
+Tocqueville, la traitèrent avec beaucoup de développements. Je pris la
+parole le 19 pour bien établir la politique du cabinet, les motifs et
+les résultats de la convention du 13 juillet 1841, dite _Convention
+des détroits_.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, après deux jours de ce débat, au point où il
+est parvenu, au moment où il s'ouvre sur un objet spécial et précis,
+la Chambre trouvera bon, je pense, que je supprime tout préambule,
+toute précaution oratoire, et que j'aille droit à la question.
+
+Un mot seulement sur l'incident qui s'est élevé hier à l'occasion du
+discours de l'honorable M. Liadières. M. le comte Jaubert a reparlé de
+la coalition, et de moi dans la coalition. J'ai refusé l'an dernier de
+descendre sur ce terrain, et j'ai dit pourquoi. Il m'a paru que cela
+pourrait nuire à ma cause, à mon parti, à la politique que je sers, à
+la majorité qui la soutient. Les mêmes motifs subsistent encore, et je
+persiste dans ma résolution. M. le comte Jaubert peut recommencer; je
+ne m'en détournerai point. Je ne sens, pour mon propre compte, aucun
+besoin de m'en détourner. L'expérience d'une vie déjà longue a
+confirmé en moi ma pente naturelle, qui est d'avoir confiance dans la
+vérité. Dans les choses un peu grandes, et qui se passent au grand
+jour, comme nos actions et nos débats, la vérité finit toujours par
+déterminer le jugement du public. J'y compte, et je n'aurai pas besoin
+d'attendre longtemps pour que le public et la Chambre sachent et
+disent qui de nous a quitté son camp et son drapeau... (_Exclamations
+à gauche. Mouvement prolongé._)
+
+J'entre dans le débat. Il faut que la Chambre connaisse exactement les
+faits avant d'en apprécier les résultats.
+
+La Chambre sait dans quel état se trouvaient les affaires d'Orient, et
+du pacha d'Égypte en particulier, lors de l'avénement du cabinet: le
+pacha frappé de déchéance, vaincu en Syrie, et déjà, en perspective du
+moins, menacé en Égypte. Cependant, le cabinet ne renonça point à le
+servir dans son péril; le cabinet ne se borna point, à son début, à
+réclamer ce que demandait la note du 8 octobre, c'est-à-dire l'Égypte;
+la première phase de la négociation eut pour objet de sauver, s'il
+était possible, en faveur du pacha, quelque chose de plus que
+l'Égypte. Je demande à la Chambre la permission de mettre sous ses
+yeux quelques-unes des pièces qui le prouvent.
+
+Le 9 novembre, j'écrivais au consul général du roi à Alexandrie:
+
+«Ma dépêche officielle du 2 vous fait connaître la pensée du nouveau
+cabinet sur l'ensemble de la situation que le traité du 15 juillet a
+faite à l'Europe et particulièrement à la France. Le discours de la
+couronne, prononcé jeudi dernier à l'ouverture de la session des
+Chambres, est l'expression la plus solennelle et la plus haute de
+cette même pensée. Je crois donc inutile de m'y arrêter ici, et je
+passe à ce qui concerne spécialement le vice-roi, sa position telle
+qu'elle me semble résulter de vos derniers rapports, et son avenir.
+
+«Je ne sais, monsieur, si Méhémet-Ali se flatte d'un retour de fortune
+en Syrie, s'il espère pouvoir reprendre ce qu'il y a perdu, s'il se
+croit tout au moins en mesure de conserver par les armes la possession
+des territoires situés à l'est des chaînes du Liban. Je ne sais si, à
+défaut de cette confiance dans ses propres ressources, il compte
+purement et simplement sur la France pour échapper, je ne veux pas
+dire à sa ruine complète, mais à la nécessité de subir, dans toute
+leur teneur, les conditions du traité du 15 juillet. L'impression que
+j'ai reçue de la lecture de vos rapports du 18 octobre s'accorderait
+plutôt avec cette dernière supposition.
+
+«Quoi qu'il en soit, il est bon que Méhémet-Ali sache comment
+aujourd'hui, en France et dans le reste de l'Europe, ses plus chauds
+partisans eux-mêmes apprécient sa situation. Il est bon, surtout, que
+Méhémet-Ali ne s'abuse pas sur ce que la France veut ou peut faire
+pour lui.
+
+«Tout le monde, à cette heure, est convaincu que s'il reste au
+vice-roi une chance de conserver ou d'obtenir quelque chose au delà de
+l'Égypte seule, cette chance n'existe qu'à la double condition de se
+déclarer immédiatement prêt à accepter tout ce qui lui serait offert,
+et de renoncer à toute résistance, fondée sur l'espoir de concessions
+plus amples. Cette conviction, le gouvernement du roi la partage. Je
+ne dis pas que Méhémet-Ali ne puisse point, pour un temps encore assez
+long peut-être, prolonger la lutte en Syrie. Je l'ignore; mais le
+sentiment général, mais mon propre sentiment est que, dans cette voie,
+le temps ne peut, en définitive, que tourner contre lui et amener des
+complications nouvelles dont l'effet pourrait aller jusqu'à
+l'atteindre au siége même de sa puissance.
+
+«Quant à la France, elle ne veut pas, elle ne fera pas la guerre pour
+permettre à Méhémet-Ali d'alimenter la lutte dans cette contrée.
+Méhémet-Ali est encore aujourd'hui maître de demeurer tranquille
+possesseur, possesseur héréditaire de l'Égypte; il a même encore, je
+le crois du moins, quelque chance d'obtenir, par la voie des
+négociations, un peu plus que l'Égypte: s'il entre sans retard dans
+cette voie, s'il est franchement disposé à accepter désormais les
+décisions du divan, la France redoublera d'efforts pour que ces
+décisions soient aussi favorables au vice-roi que la situation le
+comporte. Mais s'il était au contraire dans la pensée de Méhémet-Ali
+de jouer le tout pour le tout, de risquer même son existence en Égypte
+pour se maintenir en Syrie, s'il espérait pouvoir entraîner ainsi la
+France à prendre pour lui les armes, il tomberait dans la plus
+dangereuse des illusions. La France ne souffrira pas que qui que ce
+soit l'entraîne dans une guerre pour des intérêts qu'elle ne
+regarderait pas comme siens et comme assez puissants pour lui faire
+prendre une telle résolution.
+
+«Je crois en avoir assez dit, monsieur, pour vous faire clairement
+comprendre ce que doivent être votre attitude et votre langage. Le
+meilleur, le plus grand service que nous puissions rendre aujourd'hui
+au vice-roi, c'est de lui dire la vérité tout entière et sur sa
+situation et sur la pensée du gouvernement du roi. Je crois d'ailleurs
+inutile d'ajouter que cette lettre est toute confidentielle, et que
+vous devez avoir soin d'imprimer le même caractère aux communications
+et aux conseils dont elle vous fournira la matière auprès de
+Méhémet-Ali.»
+
+C'est, en effet, un des premiers devoirs que nous nous soyons imposés
+d'apporter dans cette occasion, avec tout le monde, avec le pacha
+comme avec les puissances européennes, une entière sincérité.
+
+Au même moment où nous tenions à Méhémet-Ali ce langage, nous faisions
+à Londres des tentatives pour obtenir en sa faveur quelque chose en
+dehors du traité du 15 juillet, quelque chose de plus que l'Égypte,
+et nous trouvions appui pour cette tentative. La Prusse en
+particulier, M. le baron de Bulow, par ordre de son gouvernement,
+faisait à Londres une ouverture pour que les hostilités fussent
+arrêtées en Syrie dans le _statu quo_, chacun restant en possession de
+ce qu'il occupait encore, et que cette occupation servît de base à un
+arrangement définitif. Cette proposition, accueillie par nous, était
+repoussée par d'autres. L'Angleterre, en particulier, ne s'y prêtait
+pas. Voici ce que m'écrivait M. de Bourqueney:
+
+ «Londres, le 15 novembre 1840.
+
+«Dans ma première conférence, avec lord Palmerston (elle avait eu lieu
+le jour même où se réunissait le conseil de cabinet), j'ai établi avec
+netteté, avec fermeté, les éléments de la situation telle que l'ont
+faite les premiers événements de Syrie, telle que l'ont modifiée les
+mouvements de notre politique intérieure, telle que s'apprêtaient à la
+modifier plus gravement encore les efforts volontaires et non
+provoqués des cabinets de Vienne et de Berlin, pour raffermir par un
+prompt arrangement la paix au moins ébranlée de l'Europe.
+
+«Lord Palmerston n'a contesté aucune de mes propositions: il m'a parlé
+de l'esprit de conciliation manifesté par le gouvernement du roi avec
+l'expression de la plus vive satisfaction: «Mais ce même esprit de
+conciliation est déjà acquis en fait, m'a-t-il dit, au cabinet
+britannique! C'est aux voeux empressés de la France qu'est due la
+démarche relative au retrait de la déchéance du vice-roi d'Égypte,
+déchéance encourue aux termes du traité du 15 juillet!»
+
+Là s'arrêtait l'Angleterre. Elle réclamait l'exécution complète du
+traité du 15 juillet en ce qui concernait la Syrie, et se refusait à
+toute concession au delà de ces termes.
+
+Cependant la négociation se poursuivait, l'ambassadeur d'Autriche
+appuyait celui de Prusse, quand les événements de Syrie
+s'accomplirent. Acre tomba; le Taurus fut évacué. Il ne resta plus au
+pacha aucune force efficace en Syrie; il ne lui resta que des troupes
+débandées, découragées. Dès ce moment, il fut impossible d'obtenir
+pour le pacha quelque chose de plus que l'Égypte; dès ce moment, les
+puissances mêmes qui nous avaient d'abord prêté leur appui dans la
+tentative d'obtenir une concession plus large, se retirèrent, disant
+que les événements avaient prononcé, qu'il était impossible de
+défaire, par des négociations à Londres, ce qui avait été fait par les
+armes en Syrie.
+
+À l'instant s'éleva la question d'Égypte, et c'est ici la seconde
+phase de la négociation; à l'instant il nous fut évident que l'Égypte
+elle-même était menacée. À Constantinople, la Porte ne pouvait
+entrevoir sans plaisir la possibilité d'achever la ruine du pacha, de
+lui enlever l'Égypte. L'ambassadeur d'Angleterre, qui, depuis
+longtemps, poursuivait à Constantinople la ruine du pacha, sa ruine
+complète, ne pouvait non plus entrevoir cette perspective sans y
+entrer vivement. Je suis persuadé que le dessein prémédité de détruire
+le pacha en Égypte n'a point fait partie de la politique active du
+cabinet britannique; mais il en admettait la chance: il n'avait pas
+d'ardeur pour la faire échouer; et lorsque les événements semblaient
+la faire entrevoir, la Porte et l'ambassadeur de Londres à
+Constantinople y poussaient; à Londres, lord Palmerston s'en défendait
+mollement; il laissait entrevoir que si les chances de la guerre
+allaient jusque-là, si une insurrection éclatait en Égypte comme elle
+avait éclaté en Syrie, après tout, le pacha ayant encouru la
+déchéance, ni la Porte ni les puissances n'étaient obligées de se
+donner beaucoup de peine pour lui conserver l'Égypte. Le maintien de
+l'Égypte entre les mains du pacha fut dès lors une oeuvre difficile.
+Quelques pièces le prouveront à la Chambre.
+
+M. de Bourqueney m'écrivait le 18 novembre:
+
+«Si Méhémet-Ali, me disait lord Palmerston, persistant dans sa
+résistance, refusait de renvoyer la flotte, même après l'évacuation
+de la Syrie, s'il continuait une attitude hostile au sultan, une
+attitude qui fût vraiment un essai d'indépendance, nous ne pourrions
+plus conseiller au sultan de retirer son décret de déchéance. La Porte
+serait même autorisée à suivre les opérations militaires jusque contre
+l'Égypte rebelle...
+
+«J'ai interrompu lord Palmerston par ces mots: «Le traité du 15
+juillet n'a rien stipulé pour le cas dont vous me parlez; je ne puis
+consentir à le discuter.»
+
+«Mais, a repris lord Palmerston (et il était allé prendre un
+exemplaire du traité), le préambule _comprend tout_...
+
+«Je sais que l'article 7 de l'acte séparé stipule formellement qu'en
+ce qui concerne l'Égypte, les puissances alliées ne s'engagent qu'à
+des _conseils_.»
+
+«Lord Palmerston a timidement argumenté.
+
+«Non, milord, ai-je repris, il faudrait un nouveau et bien plus _grave
+traité_.»
+
+«Lord Palmerston n'a rien répondu; mais je le connais assez pour
+affirmer que son esprit ne s'est pas même encore placé sérieusement en
+face de l'éventualité qu'il venait de m'indiquer.»
+
+Et le 29 novembre:
+
+«Je ne sais s'il faut uniquement attribuer à la prise d'Acre et à
+l'enivrement de ce succès un certain renouvellement de zèle pour les
+intérêts du sultan, même en Égypte; mais lord Palmerston, après
+m'avoir exprimé, il est vrai, l'espoir que toutes les circonstances
+rendaient en ce moment vraisemblable la soumission du vice-roi, après
+m'avoir ajouté que, dans ce cas, les quatre puissances tiendraient
+leur promesse à Constantinople, et demanderaient la conservation de
+l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali, lord Palmerston
+a conclu avant-hier par ces mots: «Bien entendu qu'il ne se sera passé
+aucun événement entre les dernières dates et l'arrivée de l'officier
+porteur de nos paroles à Alexandrie.» Et comme je le regardais d'un
+air étonné qui exigeait l'explication du mot _événement_. «Bien
+entendu, a-t-il repris, qu'il n'y aura pas eu d'insurrection en
+Égypte.»
+
+«Et quand il y aurait eu une insurrection, ai-je répondu, cela
+ajouterait-il un article au traité du 15 juillet? Cela vous
+donnerait-il le droit d'offrir plus que des conseils à la Porte? Cela
+autoriserait-il la présence d'un seul de vos _marins_ sur le
+territoire égyptien, le voyage d'un seul de vos bâtiments pour
+transporter des soldats turcs en Égypte?»
+
+«Lord Palmerston hésitait à s'expliquer: la question de _droit_ était
+au moins incertaine dans son esprit.
+
+«Mais, a-t-il repris, ne parlons pas d'insurrection; supposons que
+Méhémet-Ali, après la Syrie évacuée, garde la flotte turque et refuse
+de se soumettre, est-ce que la concession de l'hérédité de l'Égypte ne
+se trouvera pas de fait annulée? Est-ce que nous pourrions laisser le
+souverain dans cette situation relative avec le vassal?»
+
+«J'ai interrompu de nouveau: «Eh bien, ai-je dit, je ne vois, je ne
+puis consentir à voir, même dans cette hypothèse, qu'une occasion de
+_conseils_ à la Porte; je n'y vois rien surtout qui autorise les
+quatre puissances à entrer de vive force dans des événements d'un
+ordre qui n'est pas prévu par leurs propres stipulations. Comment,
+arrivée à cette phase, la question égyptienne ne se résoudrait pas par
+la négociation! N'est-il pas évident comme la lumière du jour que ce
+ne saurait plus être alors qu'une affaire de patience pour laisser à
+la vérité le temps de reprendre son empire à Alexandrie? Brusquer le
+dénoûment au lieu de l'attendre, ce serait faire naître d'une question
+vidée une question peut-être bien plus grave que celle qu'elle
+remplacerait.»
+
+«Lord Palmerston n'a voulu ni me contredire, ni engager son
+consentement.
+
+«L'état vrai de son esprit me semble celui-ci:
+
+«Au fond, il croit à la soumission de Méhémet-Ali; mais si Méhémet-Ali
+ne se soumet pas, il voudrait avoir réservé sa liberté d'action. Tant
+qu'il ne le fera ici que par des paroles, je suis peu inquiet; ma
+seule sollicitude se porte sur quelque démarche ordonnée de Londres
+sur le théâtre même des événements.
+
+«C'est dans cette pensée que j'ai dirigé hier ma conversation avec le
+baron de Bulow et avec le prince Esterhazy. Je n'avais point avec eux
+le même intérêt qu'avec lord Palmerston à circonscrire étroitement les
+limites de la discussion. Je les sais tous deux préoccupés, au moins
+autant que moi, de la nécessité de maintenir l'Égypte hors du débat.
+Leurs instructions sont positives comme leurs intentions.»
+
+Vous le voyez, messieurs; ici commence à se manifester, entre les
+quatre puissances, une dissidence réelle; ici nous commençons à
+trouver dans les cours allemandes un véritable appui, je ne dirai pas
+contre les intentions, mais contre les velléités d'une politique
+tentée de profiter des événements pour pousser plus loin ce qu'elle
+regarde comme sa fortune.
+
+Cet appui se déclara bientôt plus hautement encore. Le 1er décembre,
+M. de Saint-Aulaire m'écrivit de Vienne:
+
+«Vivement préoccupé de la crainte que l'Égypte ne fût compromise ou
+qu'elle fût préservée indépendamment de notre influence, M. de
+Metternich a défendu au baron de Sturmer de s'associer à la démarche
+prescrite par lord Palmerston pour engager la Porte à relever
+Méhémet-Ali de la déchéance, sous la condition qu'il évacuerait
+immédiatement la Syrie et restituerait la flotte ottomane. Cette
+démarche, faite en temps inopportun, pouvait en effet produire une
+complication nouvelle; le refus de Méhémet-Ali était à prévoir tant
+qu'il conservait des forces en Syrie, et un accommodement ultérieur en
+devenait d'autant plus difficile. Si, au contraire, Méhémet-Ali se fût
+soumis sans consulter la France, nous perdions une occasion de nous
+rencontrer sur le même terrain que les signataires du 15 juillet,
+occasion d'autant plus favorable que chacun sera resté fidèle aux
+antécédents de sa politique: les puissances, en exécutant les
+stipulations de leur traité, et la France, sans y adhérer,
+n'intervenant que pour en empêcher les conséquences extrêmes.
+
+«La prise de Saint-Jean d'Acre, ou le mauvais succès de l'attaque
+tentée sur cette place, était le terme fixé dans la pensée du prince
+de Metternich pour reprendre les négociations et les pousser avec
+vigueur. Depuis que le résultat est connu, nos relations, devenues
+plus rares ainsi que je l'ai dit en commençant cette dépêche, ont
+repris une grande activité; chaque jour il m'écrit ou me fait prier de
+venir causer avec lui. Avant-hier, il m'a communiqué une expédition de
+Saint-Pétersbourg, du 17 novembre, qui présente l'empereur Nicolas
+comme parfaitement d'accord avec l'Autriche quant à la conservation de
+l'Égypte sous le gouvernement héréditaire de Méhémet-Ali. M. de
+Metternich voyait un gage de l'adhésion de l'Angleterre à cette même
+politique dans l'ordre donné récemment par lord Palmerston à l'amiral
+Stopford de négocier à Alexandrie la réconciliation du vice-roi et du
+sultan. Pour ma part, j'inclinais plutôt à voir dans cette
+intervention une nouvelle tentative pour écarter la France de
+l'arrangement définitif, et lui enlever le mérite d'avoir sauvé
+Méhémet-Ali. Fort empressé de dissiper ce soupçon, le chancelier m'a
+annoncé hier matin que, sur les représentations du prince Esterhazy,
+lord Palmerston avait reconnu la convenance de vous informer, monsieur
+le ministre, de la démarche prescrite à l'amiral Stopford, en vous
+priant de vous y associer. Notre assentiment à cette demande a été
+considéré comme le gage d'une réconciliation générale et l'on en
+éprouve ici une vive joie.
+
+«Une difficulté subsiste cependant encore. Après l'irritation qui a
+existé entre elles, il faut un à-propos pour que les puissances
+avancent l'une vers l'autre avec bonne grâce, et se tendent
+amicalement la main. M. de Metternich croit avoir trouvé l'expédient
+désirable dans l'assurance qui serait donnée, par les puissances
+signataires du traité du 15 juillet, qu'elles désirent se maintenir
+avec la France dans les meilleurs rapports de concorde et d'amitié, et
+que, conséquemment à ce voeu, ayant égard aux déclarations faites par
+notre gouvernement, elles renoncent à consommer la ruine de
+Méhémet-Ali, et interviendront même auprès du sultan pour lui faire
+obtenir la concession du gouvernement de l'Égypte, à titre
+héréditaire.
+
+«Assurez M. Guizot, m'a dit M. de Metternich, que nous agirons dans ce
+sens, d'accord avec l'Angleterre, j'en suis certain; mais,
+m'expliquant dès aujourd'hui pour le compte de l'Autriche, je vous
+déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte, et
+qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
+quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
+peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
+
+Je sais, messieurs, que quelques personnes se plaisent à dire que
+c'était là un jeu joué, une politique convenue, qu'il n'y avait rien
+de sérieux au fond.
+
+C'est cependant en soi quelque chose de sérieux que l'adhésion d'une
+grande puissance au voeu de la France, et son refus de pousser
+jusqu'au bout la politique dans laquelle ses propres alliés sont
+engagés. Mais quand j'accorderais que ceci a été écrit dans
+l'hypothèse que je pourrais m'en servir à cette tribune, voici un acte
+complétement étranger à une pareille intention; voici un acte qui
+s'est passé entre les quatre puissances elles-mêmes, sans aucune
+arrière-pensée de publicité; vous y verrez exactement ce que vous
+venez de voir dans la dépêche que j'ai eu l'honneur de vous lire, le
+parti pris par l'Autriche d'appuyer la politique de la France quant à
+l'Égypte, et de se refuser à la politique de l'Angleterre, si l'Égypte
+est menacée.
+
+Voici le protocole d'une conférence tenue à Constantinople, au
+ministère des affaires étrangères, le 20 décembre 1840, entre le
+ministre des affaires étrangères de la Porte d'une part, et les
+envoyés d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse et de Russie de l'autre.
+
+«_M. le ministre des affaires étrangères_ de la Porte dit:
+
+«Vous savez, messieurs, qu'une lettre a été adressée par Méhémet-Ali à
+la Sublime-Porte, et vous en connaissez le contenu. La Sublime-Porte a
+également reçu avant-hier le _memorandum_ de la conférence de Londres
+du 14 novembre. Le sultan m'a ordonné de vous demander, messieurs, si
+Méhémet-Ali s'est conformé, par cette lettre, à l'esprit du
+_memorandum_, et si sa soumission doit être considérée comme réelle.
+
+«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je pense que c'est au sultan qu'il
+peut seulement appartenir de décider ce point.
+
+«_M. le ministre des affaires étrangères._--Jusqu'ici il n'y a de la
+part de Méhémet-Ali que des paroles; s'il exécute les promesses faites
+dans la lettre, alors sa soumission pourra être considérée comme
+réelle.
+
+«_M. l'ambassadeur d'Angleterre._--Je laisse à mes collègues de
+décider là-dessus. Quant à moi, je ne vois pour le moment rien devant
+moi qui m'autorise à m'expliquer ni à énoncer une opinion.
+
+«_M. l'internonce d'Autriche._--Dans le but de me décharger de toute
+responsabilité et de faire clairement connaître les vues de mon
+gouvernement dans une circonstance aussi importante, j'ai cru
+convenable de mettre mon vote par écrit. Je vais en faire la lecture à
+la conférence:--«J'ai lu et relu avec la plus scrupuleuse attention la
+lettre que Méhémet-Ali vient d'adresser au grand-vizir et sur laquelle
+je suis appelé à dire mon opinion. Je n'y ai rien trouvé qui ne soit
+correct; le ton qui y règne m'a paru répondre à tous les sentiments de
+convenance. Il eût été désirable qu'il n'y eût pas été question de la
+convention du commodore Napier: mais nous sommes tous d'accord qu'il
+l'eût été bien plus encore que cette convention n'eût jamais été
+conclue; et Méhémet-Ali, en s'y référant, n'a fait que se prévaloir
+d'un avantage qui lui a été offert gratuitement. Il n'aurait tenu
+d'ailleurs qu'au capitaine Fanshawe de lui représenter qu'un acte, que
+les commandants alliés avaient déclaré nul et comme non avenu, ne
+devait pas être mentionné dans la lettre au grand-vizir. Mais je ne
+m'appesantirai pas sur cette circonstance qui, à tout prendre, n'a
+plus maintenant qu'un intérêt secondaire. Je reviens à la lettre de
+Méhémet-Ali: dans cette lettre, le pacha déclare être prêt à faire
+tout ce qu'on lui demande, et sous ce rapport sa soumission me paraît
+entière.
+
+«Je serais donc d'avis que cette soumission fût acceptée, qu'un
+officier de Sa Hautesse fût envoyé à Alexandrie, que Méhémet-Ali reçût
+l'injonction de lui remettre la flotte ottomane; que, d'après les
+termes de l'acte séparé de la convention du 15 juillet, les
+commandants alliés fussent invités à assister à cette remise; que le
+pacha fût sommé d'évacuer les provinces ou villes de l'empire ottoman
+qu'occupent encore les troupes égyptiennes, et qui se trouvent situées
+en dehors des limites de l'Égypte; enfin, que le vizir, en répondant à
+sa lettre, lui annonçât que ces conditions, une fois remplies en
+entier, Sa Hautesse, par égard pour ses alliés, daignerait le
+réinstaller dans ses fonctions de pacha d'Égypte. Ce conseil est celui
+que la conférence de Londres a voulu que nous donnassions à la
+Sublime-Porte, dans le cas où Méhémet-Ali se rendrait à la sommation
+qui vient de lui être faite. Quant au tribut, aux forces de terre et
+de mer, et aux lois qui devront gouverner l'Égypte, ces points ont été
+réglés d'avance par la convention du 15 juillet, et il suffira
+d'exécuter, à cet égard, les stipulations que renferment les art. 3, 5
+et 6 de l'acte séparé annexé à la convention.
+
+«Je regarderais comme regrettable, à tous égards, toute hésitation de
+la Porte à se conformer aux conseils de ses alliés. Les plus brillants
+succès ont couronné leurs efforts en Syrie: ces succès ont dépassé nos
+calculs, nos prévisions, nos espérances. La Syrie est rentrée sous le
+sceptre de Sa Hautesse, et le principal objet de l'alliance se trouve
+ainsi rempli. Aller plus loin n'entre pas dans les vues des puissances
+alliées: la _conférence_ de Londres s'est assez clairement prononcée à
+cet égard. La Sublime-Porte peut sans doute avoir de bonnes raisons
+pour désirer l'anéantissement de Méhémet-Ali; mais n'ayant pas les
+moyens de l'effectuer elle-même, ce serait sur ses alliés qu'en
+retomberait la charge. Or, voudrait-elle, pour prix des services
+qu'ils lui ont rendus, les jeter dans une entreprise qui mettrait en
+péril la paix générale, si ardemment désirée par tous les peuples et
+si heureusement maintenue jusqu'ici.
+
+«C'est vers la France surtout que se porte aujourd'hui l'attention de
+nos _gouvernements_: cette puissance a droit à leurs égards et à leur
+intérêt; et si l'attitude menaçante et belliqueuse du ministère Thiers
+n'a pu les arrêter dans leur marche vers le but qu'ils se proposaient
+et qu'ils ont atteint, ils semblent désormais vouloir vouer tous leurs
+soins à ménager le ministère qui lui succède, et dont le langage
+annonce une politique sage, modérée et conciliante. Ils doivent, en
+conséquence, entrer dans sa position, faire la part des difficultés
+dont il est entouré, et ne pas l'exposer à se voir entraîné malgré lui
+dans une fausse route. Dans l'état où sont les esprits en France, un
+incident imprévu peut tout bouleverser; et n'est-il pas dans l'intérêt
+de tous et dans celui de la justice qu'on s'unisse franchement à ceux
+qui la gouvernent pour prévenir un pareil malheur?»
+
+M. ODILON BARROT.--Continuez, glorifiez-vous-en!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Comment! messieurs, depuis
+trois mois on répète que si le pacha a été maintenu en possession de
+l'hérédité de l'Égypte, s'il a obtenu des conditions meilleures au
+moment où sa ruine semblait imminente, la France n'y est pour rien,
+qu'on n'a tenu aucun compte de la France, que l'influence de la France
+a été étrangère à tout ce qui s'est passé! Et au moment où l'on met
+sous vos yeux la preuve évidente que c'est en considération de la
+France que ces mesures ont été adoptées...
+
+M. ODILON BARROT.--En considération de son ministère. (_Exclamations
+au centre._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous feriez au ministère
+une trop grande part. Comment, ce serait par égard pour le ministère,
+pour le ministère seul, pour le ministère qui parlait au nom de la
+France qu'on accorderait ce que la France a demandé, ce que le
+ministère précédent avait demandé lui-même, ce que la note du 8
+octobre posait comme un cas de guerre! Eh bien, messieurs, j'accepte,
+pour le ministère du 29 octobre l'honneur que vous lui faites.
+(_Bravos au centre._) S'il a obtenu cela, c'est que sa politique, en
+effet, a été sage et modérée... Et ne croyez pas que je sois
+embarrassé de ces termes, ne croyez pas que je les repousse. Dieu me
+garde de ne pas trouver bon que la politique du cabinet soit traitée
+de sage et de modérée à Londres et à Vienne comme à Paris, dans les
+cabinets des gouvernements européens comme au sein de cette Chambre!
+Oui, notre intention est qu'elle soit trouvée sage et modérée partout,
+et que, précisément parce qu'elle est sage et modérée, on fasse pour
+elle ce qu'on n'a pas fait pour une politique menaçante et agressive.
+(_Nouvelle approbation au centre._) Oui, nous nous en glorifions; nous
+croyons que c'est là un service rendu à la France, un service qui
+honore le cabinet et qui élève l'influence de notre pays. (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+Je tenais à établir un fait, précisément le fait qu'on a nié: que
+c'est devant l'influence de la France, devant la considération de la
+France, devant le désir de rentrer en bonne intelligence avec elle,
+que la dissidence s'est introduite entre les quatre puissances, et
+qu'une portion d'entre elles a fermement maintenu ce que l'autre
+portion avait quelque velléité de ne pas maintenir. C'est le fait que
+je tenais à mettre en lumière, c'est le fait qui a marqué la seconde
+phase de la négociation. Oui, c'est en considération de la France,
+c'est par le désir de vivre en bonne intelligence avec elle, de
+maintenir, de concert avec elle, la paix générale de l'Europe, que
+l'hérédité a été accordée au pacha, que toute tentative contre lui, en
+Égypte, s'est arrêtée, et que le but réel de la note du 8 octobre a
+été atteint, par l'influence et sans la menace, comme je le disais à
+cette tribune l'an dernier.
+
+Dans le cours du mois de janvier, la question a été décidée: la Porte
+cédant aux représentations de ses alliés, et parmi les alliés,
+l'Angleterre cédant à la crainte de voir l'Autriche et la Prusse se
+séparer effectivement de la coalition et refuser désormais à la Porte
+leur appui moral et matériel, l'hérédité a été formellement accordée
+au pacha.
+
+Une fois l'hérédité accordée, la question d'Égypte semblait terminée.
+Alors a commencé à se manifester à Londres, de la part des puissances,
+le désir de rentrer officiellement en bons rapports avec la France: on
+a commencé à nous faire des ouvertures.
+
+Qu'avons-nous répondu? Qu'il fallait que la question d'Égypte fût
+réellement réglée, qu'il ne suffisait pas que l'hérédité fût accordée
+en principe au pacha, qu'il fallait voir quelles conditions lui
+seraient faites, de quelle manière sa situation serait réglée dans
+cette Égypte qu'on lui concédait héréditairement; que, jusque-là, tant
+que cette question ne serait pas résolue, la France ne pouvait
+considérer le traité du 15 juillet comme éteint.
+
+On nous disait qu'il était éteint; on nous disait qu'on ne ferait plus
+rien en vertu du traité du 15 juillet; que les puissances se
+considéraient comme dégagées des obligations qu'il leur imposait; que,
+désormais, si de nouveaux différends s'élevaient entre le sultan et le
+pacha, ils se videraient entre eux, sans aucune intervention des
+puissances étrangères. On nous l'assurait à Londres.
+
+Nous répondions: Nous croyons à votre assurance, mais elle ne nous
+suffit pas: il nous faut le fait, il faut que la situation du pacha
+soit effectivement réglée.
+
+Pendant que ces pourparlers avaient lieu, arriva en Occident le
+hatti-schérif du 13 février, qui réglait les conditions de l'existence
+du pacha héréditaire. Que contenait-il? Une hérédité mensongère, mise
+à la merci de la Porte qui restait maîtresse de choisir dans la
+famille de Méhémet-Ali son successeur; le pacha, dépouillé de la
+réalité de l'administration de l'Égypte, obligé de payer un tribut, et
+quel tribut? le quart du revenu brut de l'Égypte; et, pour constater
+ce revenu, des hommes de la Porte, des employés du sultan placés à
+côté du pacha, contrôlant l'administration de l'Égypte, et, par
+conséquent, nulle réalité dans le pouvoir administratif du pacha. En
+même temps la destruction du pouvoir militaire du pacha: tout droit de
+nommer les chefs de corps de ses troupes lui était retiré; il était
+obligé de faire approuver par la Porte toutes ses nominations
+d'officiers.
+
+Il avait accepté beaucoup d'autres conditions du hatti-schérif du 13
+février. Il se refusa à celles-ci; il réclama auprès de la Porte
+contre la non-hérédité, contre la destruction de son pouvoir
+administratif et de son pouvoir militaire.
+
+Au même instant, la France déclara que la question n'était pas
+terminée pour elle; qu'elle ne voyait là rien de ce qu'elle avait
+attendu; que l'hérédité n'existait pas; qu'elle était soumise à de
+telles conditions que le pacha ne pourrait vivre en paix avec la
+Porte; qu'il recommencerait à chaque instant à lutter contre elle pour
+s'affranchir; que le but qu'on avait voulu atteindre n'était pas
+atteint; qu'il ne pouvait l'être à de telles conditions; que la
+France, en un tel état des choses, ne pouvait reconnaître que la
+question fût réglée, ni donner sa signature aux ouvertures qu'on lui
+avait faites.
+
+Cependant, pour prouver sa bonne foi et sa parfaite sincérité dans les
+négociations, le cabinet consentit à parapher les projets d'actes qui
+lui avaient été communiqués, et dans lesquels plusieurs modifications
+importantes, non pas de simples modifications grammaticales, comme on
+l'a dit à cette tribune, mais des modifications qui touchaient au fond
+des choses, qui changeaient le véritable caractère des actes, avaient
+été adoptées.
+
+Le cabinet, dis-je, consentit à parapher les actes pour constater sa
+bonne foi, déclarant qu'il ne les signerait définitivement que lorsque
+la question d'Égypte serait réellement terminée, lorsqu'on aurait
+réellement assuré l'existence du pacha à des conditions raisonnables
+et qui lui permissent de vivre en paix avec le sultan.
+
+Ces négociations ont rempli plusieurs mois. La même situation que
+j'indiquais tout à l'heure à la Chambre s'y est reproduite. Les
+puissances allemandes ont pesé à Constantinople pour obtenir de la
+Porte les concessions nécessaires pour que la France signât les actes
+qu'on lui avait offerts. Plus d'une fois l'ambassadeur d'Angleterre à
+Constantinople, et peut-être le ministre britannique à Londres, ont
+entrevu la possibilité que ces négociations ne réussissent pas, qu'un
+conflit nouveau s'élevât entre le sultan et le pacha, dans lequel le
+pacha succomberait peut-être. L'intervention active des puissances
+allemandes a décidé la question dans notre sens; le hatti-schérif a
+été modifié dans toutes les parties essentielles sur lesquelles le
+pacha avait réclamé.
+
+Je prie la Chambre de bien remarquer ce point: toutes les réclamations
+essentielles du pacha ont été accueillies; par le hatti-schérif du 25
+mai, l'hérédité réelle lui a été assurée; le pouvoir administratif lui
+a été rendu; toute surveillance directe de la Porte en Égypte a été
+supprimée; un tribut fixe a été substitué au quart du revenu brut de
+l'Égypte. Le pouvoir militaire réel lui a été rendu également: le
+pacha a le droit de nommer tous les chefs de corps; pour les généraux
+seulement, il est obligé d'obtenir le consentement de Constantinople.
+
+Aussi, lorsque le hatti-schérif du 25 mai est arrivé à Alexandrie, à
+l'instant même le pacha s'en est saisi comme d'un triomphe pour lui,
+comme de la meilleure solution qu'il pût espérer.
+
+Voici les termes des deux dépêches d'Alexandrie, l'une du 12 juin,
+l'autre du 6 août; la première après la réception à Alexandrie du
+hatti-schérif du 25 mai, la seconde après l'arrivée à Alexandrie de la
+nouvelle que la convention du 13 juillet venait d'être signée à
+Londres:
+
+«Le 10 au matin, le vice-roi, entouré des principaux dignitaires de
+l'Égypte, a reçu les deux envoyés ottomans dans la grande salle de son
+palais de Rasettin. Muhib-Effendi lui ayant présenté le hatti-schérif,
+Méhémet-Ali l'a porté sur ses lèvres et sur son front, et Samy-Bey en
+ayant fait la lecture à haute voix, le pacha s'est revêtu de la
+décoration envoyée par le sultan. Des salves de toutes les batteries
+des forts et de l'escadre, un pavoisement général et d'autres
+démonstrations publiques ont signalé à la ville la promulgation
+solennelle du décret impérial.
+
+«Si, comme Méhémet-Ali s'en montre persuadé, d'après le soin qu'a mis
+le divan à écarter du hatti-schérif d'investiture la question du
+tribut et à retarder encore le départ des quatre consuls généraux,
+quelques objections de sa part sur le chiffre arrêté sont attendues à
+Constantinople, si, au fond, comme il l'espère, l'on y est disposé à
+résoudre la difficulté par une nouvelle transaction, le parti que
+vient de prendre le pacha est incontestablement le plus sage. Tout en
+se réservant de faire atténuer encore, par la voie des négociations,
+l'obligation la plus onéreuse qui résulte pour lui de la solution qui
+lui est offerte, il s'empare de toutes les importantes concessions
+garanties par le hatti-schérif modifié, et met un terme à la situation
+d'antagonisme dans laquelle les derniers événements l'avaient placé à
+l'égard de l'Europe.
+
+«J'ai revu hier matin Méhémet-Ali, et je l'ai trouvé fort satisfait de
+la situation actuelle de ses affaires. Il m'a dit que Muhib-Effendi
+s'étant chargé de rendre un compte détaillé de la promulgation du
+hatti-schérif par le retour du paquebot russe qui est reparti ce
+matin, il attendrait, pour répondre officiellement au divan, le départ
+de cet envoyé ou celui de Kémial-Effendi, à la disposition desquels il
+tient un bateau à vapeur. Je serais tenté de croire, monsieur le
+ministre, que Muhib-Effendi s'est engagé à appuyer assez vivement,
+auprès de la Porte, les considérations que le pacha ne cesse de faire
+valoir contre un tribut annuel de 80,000 bourses, et que les deux
+envoyés ne prolongent leur séjour ici que pour recueillir, à cet
+effet, les éléments sur lesquels le vice-roi appuie ses calculs. Quoi
+qu'il en soit, Méhémet-Ali m'a paru plein d'espoir dans une solution,
+plus favorable pour l'Égypte, de cette dernière difficulté; et,
+sachant que j'écrivais à M. de Pontois par le paquebot russe, il m'a
+prié de signaler de nouveau à notre ambassadeur les objections qu'il
+élève contre la quotité de tribut fixée, tout en l'informant de la
+déférence avec laquelle il avait accueilli le nouveau hatti-schérif
+d'investiture.»
+
+Et plus tard, lorsqu'on apprend que la France, voyant la question
+définitivement réglée, a enfin consenti à signer la convention du 13
+juillet:
+
+«Je me suis rendu, sur-le-champ, auprès du vice-roi pour lui
+communiquer la nouvelle officielle de la signature à Londres du
+protocole final et de la convention du 13 juillet. Dans des entretiens
+précédents, j'avais eu souvent l'occasion de calculer d'avance avec
+Méhémet-Ali les conséquences de la transaction déjà paraphée; mais
+bien que la conclusion en fût depuis longtemps attendue à Alexandrie,
+j'ai pu remarquer que le vice-roi a accueilli avec une grande
+satisfaction la nouvelle de la signature définitive. Méhémet-Ali me
+paraît apprécier, monsieur le ministre, avec sa sagacité habituelle,
+toute la portée de l'acte qui met solennellement un terme à l'union
+exclusive des quatre puissances dont les efforts combinés ont menacé
+jusqu'à son existence politique. Il s'applaudit de voir la France
+reprendre, avec les quatre autres grandes cours de l'Europe, des
+relations qui ne lui interdisent plus d'exercer son influence
+salutaire dans les affaires du Levant d'une manière active et
+officielle. Il me semble enfin partager entièrement avec moi l'espoir
+que les conseils isolés des puissances dont il redoute les
+dispositions à Constantinople ne pourront plus exercer sur le divan
+l'action que l'on n'était que trop fondé à attendre de leur
+intervention collective au nom d'une conférence européenne,
+aujourd'hui virtuellement dissoute. «Je n'ai plus, dès ce jour, à
+compter avec l'Europe,» m'a dit le pacha en apprenant que la
+conclusion de la convention de Londres pouvait être regardée comme
+certaine et définitive, «je suis en face de la Porte seule, et c'est
+en famille que nous réglerons dorénavant nos affaires.»
+
+Voilà, messieurs, quel a été le jugement du pacha sur cette convention
+si vivement attaquée devant vous; voilà ce qu'il en a pensé; voilà
+comment il y a vu le terme des difficultés de sa propre situation: il
+a compris que, d'une part, si elle mettait un terme, en Occident, à
+l'isolement de la France, elle mettait un terme, en Orient, à son
+propre isolement, à lui, en face de toute l'Europe; il a compris
+qu'elle le laissait seul avec la Porte, qu'elle rétablissait, avec la
+bonne intelligence dans l'Occident, l'unité entre les musulmans en
+Orient, qu'ainsi le grand but que la France s'était proposé à cet
+égard était atteint, autant que la faiblesse de la résistance
+égyptienne nous en avait laissé les moyens, autant que, par de simples
+négociations, on pouvait se flatter d'y réussir.
+
+Sans doute, si le pacha s'était défendu énergiquement en Syrie, si sa
+puissance avait eu des racines plus fortes, il aurait obtenu
+davantage. Mais personne ne peut prétendre être à l'abri de sa propre
+faiblesse; personne ne peut prétendre que la protection, la
+bienveillance d'une puissance étrangère le dispense de se défendre
+soi-même et d'être fort pour son propre compte. Il est impossible de
+suivre de près les diverses phases de cette affaire sans être
+convaincu de ces deux points: que la France a obtenu pour le pacha
+tout ce qu'il était possible d'obtenir après ses malheurs; qu'elle l'a
+obtenu par la voie de l'influence, par son poids dans les conseils de
+l'Europe, dans ces conseils auxquels elle n'assistait pas, mais dans
+lesquels son absence se faisait sentir. La France a obtenu pour le
+pacha une existence durable et des rapports réguliers possibles avec
+la Porte. C'est à Méhémet-Ali et à ses enfants à faire le reste; c'est
+à eux, en restant dans les termes du hatti-schérif, en en remplissant
+envers la Porte toutes les conditions, en exerçant sagement la mesure
+de force et d'indépendance qui leur est assurée, c'est à eux de fonder
+en Égypte quelque chose de durable, quelque chose qui subsiste par
+soi-même et qui rende à la France des services correspondants à ceux
+que la France lui a rendus malgré les difficultés de la situation.
+
+Maintenant, messieurs, les choses conduites à ce terme, la question
+turco-égyptienne effectivement terminée, qu'avait à faire la France?
+Fallait-il qu'elle restât dans son isolement? Pourquoi? Je demande
+qu'on m'en donne un motif sérieux. La question turco-égyptienne était
+réglée. Restait la question de Constantinople. Quel est le but que se
+propose, depuis longtemps, la politique européenne à l'égard de
+Constantinople? C'est de soustraire officiellement Constantinople à
+tout protectorat exclusif, de faire admettre la Turquie dans le droit
+européen, de faire en sorte que la Turquie ne soit plus le Portugal de
+la Russie. (_Sensation._)
+
+Voilà quel a été, depuis cinquante ans, le véritable but de la
+politique européenne, de la bonne politique. Eh bien, messieurs, on a
+fait un pas vers ce but. Sans doute, on n'a pas mis la Porte à l'abri
+de toutes les ambitions, de toutes les chances de l'avenir; mais il y
+a un acte officiel, signé de toutes les grandes puissances de
+l'Europe, qui fait entrer la Porte dans le droit public européen, qui
+déclare commune l'intention de toutes les grandes puissances de
+respecter l'inviolabilité des droits du sultan et de consolider le
+repos de l'empire ottoman.
+
+Je le demande, messieurs, si, avant ces derniers événements, un pareil
+acte avait été tout à coup présenté à l'Europe, si l'on avait montré
+la Russie le signant comme les autres puissances, est-ce que cela
+n'aurait pas été regardé comme une conquête de la politique
+européenne? Est-ce que cela n'aurait pas été regardé comme une grande
+et heureuse innovation? C'est cependant là ce qui a été obtenu: en
+même temps que la question turco-égyptienne était réglée aussi bien
+que le permettaient les faits accomplis, en même temps la question de
+Constantinople était réglée mieux qu'elle ne l'avait jamais été depuis
+qu'on en parlait.
+
+Y avait-il donc une raison pour que la France ne sortît pas de son
+isolement? La France avait-elle été au-devant des puissances? Leur
+avait-elle demandé à rentrer dans le concert européen? Lui imposait-on
+quelques conditions qu'elle ne pût, qu'elle ne dût pas honorablement
+accepter? On ne lui imposait aucune condition, on ne lui demandait
+rien; on lui demandait tout simplement ce qu'elle avait toujours
+elle-même proclamé le but de sa politique. Permettez-moi de vous le
+dire, il eût été insensé de refuser; il eût été impossible de donner
+une raison sérieuse pour un entêtement puéril dans un isolement
+inutile. (_Aux centres_: Très-bien!) Ce que le cabinet a fait, c'est
+ce que tout homme sensé, étranger aux préoccupations de l'esprit de
+parti, eût fait nécessairement dans une pareille circonstance.
+(_Nouvelle approbation._)
+
+Messieurs, on s'effraye de ces mots _concert européen_. Oui, la France
+est rentrée dans le concert européen: cela veut-il dire que la
+Sainte-Alliance est ressuscitée, que la France s'est engagée dans
+quelque coalition semblable? Cela veut-il dire que la France a abdiqué
+une portion quelconque de son indépendance, de sa politique? Non,
+messieurs, il n'y a point d'engagement sur aucun point déterminé; il
+n'y a point de traité conclu dans tel ou tel but; il n'y a aucune
+abdication d'aucune partie de la politique, de l'indépendance de la
+France. Ce qu'on appelle le _concert européen_, c'est simplement
+l'esprit de paix entre les grandes puissances de l'Europe; c'est
+simplement la manifestation de cette pensée commune que, si quelque
+grand événement survient, avant de recourir aux chances de la guerre,
+on essayera de s'entendre et de résoudre en commun les grandes
+questions politiques. Voilà ce qu'on appelle le concert européen.
+(_Très-bien!_)
+
+Messieurs, c'est à cette politique que, depuis plus de vingt-cinq ans,
+l'Europe doit la paix: c'est à cette politique que la Grèce doit son
+existence; c'est à cette politique que la Belgique doit son existence.
+Jamais de tels événements ne s'étaient ainsi accomplis pacifiquement,
+régulièrement, par la seule puissance des négociations et du bon sens
+européen. (_Nouvelles marques d'approbation au centre._)
+
+C'est la politique du concert européen qui a obtenu ces résultats:
+elle ne nous a rien coûté, aucun sacrifice d'indépendance, ni de
+politique; elle a maintenu la paix, elle a fondé des États, elle a mis
+la stabilité là où autrefois seraient venus le bouleversement et la
+guerre. (_Approbation au centre._)
+
+Messieurs, il faut savoir choisir dans ce monde. Il n'y a, pour un
+pays sensé, que trois systèmes de politique possibles: les alliances,
+l'isolement ou l'indépendance au sein de la bonne intelligence avec
+tout le monde.
+
+Les alliances intimes, déterminées, je crois que, pour nous, le moment
+en est passé. (_Chuchotements._)
+
+Je ne dis pas cela pour méconnaître les services qu'une alliance
+réelle et intime avec la Grande-Bretagne nous a rendus lorsqu'en 1830
+nous avons fondé notre gouvernement. Pour mon compte, quels que soient
+les événements qui sont survenus depuis, quels que soient ceux qui
+pourraient survenir, j'ai un profond sentiment de bienveillance pour
+le peuple généreux qui, le premier en Europe, a manifesté de vives
+sympathies pour ce qui s'était passé en France; pour le gouvernement
+sensé et courageux qui, le premier, a hautement avoué notre cause et
+accepté notre amitié. (_Approbation au centre._) C'est un vrai service
+que l'Angleterre nous a rendu, et je suis bien aise aujourd'hui même,
+après ce qui s'est passé, je suis bien aise de lui en exprimer ici ma
+reconnaissance. (_Nouvelle approbation au centre._)
+
+Mais les événements suivent leur cours, les années n'ont pas toutes
+les mêmes nécessités; les temps sont changés. Des difficultés sont
+survenues; la diversité des politiques des deux pays s'est manifestée
+sur plusieurs points; l'alliance intime n'existe plus.
+
+_Une voix à gauche._--Dieu merci!
+
+_M. le ministre._--Est-ce à dire que la politique de l'isolement doive
+être la nôtre et remplacer celle des alliances. Ce serait une folie.
+Messieurs, ne vous y trompez pas, la politique d'isolement est une
+politique transitoire qui tient nécessairement à une situation plus ou
+moins critique et révolutionnaire. On peut l'accepter, il faut
+l'accepter à certain jour; il ne faut jamais travailler à la faire
+durer. (_Très-bien!_) Il faut, au contraire, saisir les occasions d'y
+mettre un terme, dès qu'on le peut sensément et honorablement.
+
+Quelle politique avons-nous donc aujourd'hui? Nous sommes sortis de
+l'isolement; nous ne sommes entrés dans aucune alliance spéciale,
+étroite; nous avons la politique de l'indépendance en bonne
+intelligence avec tout le monde; nous sommes, avec toutes les
+puissances de l'Europe, dans des rapports réguliers et pacifiques,
+plus ou moins bienveillants, plus ou moins empressés (_Rires à
+gauche_), partout réguliers et pacifiques; nous sommes, je le répète,
+dans la politique de l'indépendance et de la bonne intelligence.
+Regardez-y bien; c'est celle vers laquelle tous les gouvernements
+sensés, tous les peuples éclairés tendent aujourd'hui; c'est celle que
+l'Angleterre elle-même pratique.
+
+Pour vous, voici l'alternative où vous êtes places. (_Mouvement
+d'attention._) Si vous restez dans l'isolement, vous resserrez à
+l'instant même l'alliance des quatre grandes puissances contre vous ou
+du moins en dehors de vous. Si vous contractez une alliance intime,
+étroite, avec l'Angleterre, à l'instant vous coupez l'Europe en deux,
+vous faites ce qu'on a appelé l'alliance des États constitutionnels et
+l'alliance des États despotiques.
+
+L'alliance intime avec l'Angleterre a pour vous cet inconvénient
+qu'elle resserre l'alliance des trois grandes puissances
+continentales.
+
+L'isolement a pour vous l'inconvénient plus grave encore de resserrer
+l'alliance des quatre grandes puissances.
+
+Ni l'une ni l'autre situation n'est bonne. Que chaque puissance agisse
+librement suivant sa politique, mais dans un esprit de paix, de bonne
+intelligence générale: voilà le véritable sens du concert européen tel
+que nous le pratiquons. Voilà la situation dans laquelle nous sommes
+entrés par la convention du 13 juillet.
+
+Croyez-vous que notre pays y ait perdu?
+
+Je demande à la Chambre la permission de me reposer un moment.
+
+
+La séance est suspendue quelques minutes.
+
+
+Messieurs, je voudrais terminer ici ce débat, et descendre de cette
+tribune, car j'ai traité complétement, je crois, la question spéciale
+qui m'y a fait monter. J'ai fait connaître à la Chambre les diverses
+phases de la négociation; j'en ai discuté les résultats; j'ai montré
+dans quelle situation se trouvaient aujourd'hui les questions diverses
+et les divers intérêts qui y étaient engagés.
+
+En Orient, Alexandrie et Constantinople.
+
+En Occident, les rapports de la France avec l'Europe, le concert
+européen, les alliances, l'indépendance nationale.
+
+Il semble que j'ai tout dit.
+
+Mais il y a une autre question qui me tient à coeur autant qu'à ceux
+qui l'élèvent si bruyamment tous les jours; c'est ce qu'on appelle
+l'abaissement de mon pays, le défaut de dignité de sa politique. Je
+regrette qu'une telle question soit ainsi vaguement posée. À mon avis,
+nous ne devrions monter à cette tribune, surtout en matière de
+politique extérieure, que pour y débattre des questions réelles,
+actuelles, pour savoir comment les affaires de notre pays ont été
+conduites en chaque occasion, si elles l'ont été selon ses intérêts et
+son honneur. J'ai peu de goût, je l'avoue, pour ces conversations
+universelles, sans objet précis, qu'on recommence sans cesse pour
+prouver l'abaissement de notre pays. Cependant, et bien qu'à regret,
+j'y entrerai. On a abusé si étrangement de ces idées vagues pour
+irriter, pour égarer, pour attrister la France, que, quelque
+inconvénient qu'il puisse y avoir, il faut bien que je les aborde à
+mon tour, et que je nie ce dont on nous accuse.
+
+Tout cela est faux. Il n'est pas vrai que, depuis 1830, la France soit
+abaissée. (_Mouvement et exclamations à gauche._) Il n'est pas vrai
+qu'elle ait perdu de son influence et de sa dignité en Europe.
+
+La France a débuté en 1830 par l'acte d'indépendance le plus grand, le
+plus éclatant que jamais un peuple ait accompli: elle s'est dégagée de
+toute influence, de toute apparence d'influence étrangère dans ses
+affaires intérieures et dans son gouvernement. Depuis 1830,
+qu'a-t-elle fait? On dit que des événements analogues aux nôtres se
+sont produits en Europe et que la France les a abandonnés, qu'elle a
+trahi la cause des peuples après avoir fait triompher la sienne. Cela
+n'est pas vrai. D'abord je n'accorde pas aisément qu'il se soit
+accompli en Europe des événements analogues à la révolution de 1830.
+(_Au centre_: Très-bien! très-bien!) Je ne reconnais pas la parenté,
+la fraternité de toutes les révolutions avec la nôtre. Nous avons eu
+pour notre révolution des motifs légitimes, une nécessité impérieuse,
+évidente; aucun des événements qu'on appelle analogues en Europe ne
+s'est produit avec de tels caractères. Cependant il n'est pas vrai que
+nous ayons abandonné, que nous ayons trahi tous ceux qui se sont
+produits. La Belgique, la Suisse, l'Espagne, nous les avons avouées et
+soutenues, nous les avons avouées et soutenues de manière à les faire
+réussir. Je sais que ce succès n'est pas complet, tranquille. Je sais
+que la Belgique, que la Suisse, que l'Espagne ont traversé,
+traverseront peut-être encore de douloureuses vicissitudes. Il n'en
+est pas moins vrai qu'après les avoir aidées au premier moment par
+notre éclatant aveu, nous les aidons encore tous les jours par l'appui
+de notre influence et de nos conseils. Voilà comment la France a
+abandonné les causes analogues à la sienne.
+
+Deux autres pays, la Pologne et l'Italie, sont plus douloureux à
+nommer. Je crois qu'il est du devoir des bons citoyens de n'en pas
+parler. (_Rires aux extrémités._) Ce que la France a fait, la
+politique qu'elle a suivie à cet égard, a été, à mon avis, bonne,
+sage, conçue dans l'intérêt de notre pays et selon les règles du droit
+des gens et de la raison. Je suis tout prêt à recommencer cette
+discussion si on l'exige; mais je ne la crois bonne pour personne.
+
+Voilà comment la France a été abaissée depuis 1830, dans sa conduite
+envers les événements analogues à notre révolution. Prenez les autres
+parties de notre conduite au dehors, et dites-moi si vous y trouvez
+plus d'abaissement. Quand un intérêt français a exigé quelque part un
+déploiement de forces, y avons-nous manqué? Au Mexique, à
+Buenos-Ayres, partout, quand un intérêt national a appelé le
+déploiement de la force nationale, elle s'y est précipitée avec
+imprudence, plutôt qu'elle ne s'est contenue avec timidité. Et
+j'ajoute que partout où la force nationale s'est portée, elle a obtenu
+un résultat conforme aux vues de l'entreprise.
+
+Il faut, messieurs, il faut donner un démenti éclatant à ces
+allégations d'abaissement et de pusillanimité contre toute notre
+politique en général depuis 1830. Cela est faux: à prendre notre
+politique dans son ensemble, nous n'avons abandonné aucune grande
+cause, aucun grand intérêt national.
+
+On allègue, comme preuve d'abaissement, que nous n'avons pas conquis
+de territoire. Messieurs, vous êtes engagés, depuis dix ans, dans la
+conquête d'un grand territoire. La guerre d'Afrique est une conquête à
+laquelle vous travaillez tous les jours. Je sais qu'il y a beaucoup de
+personnes qui méprisent cette conquête et la regardent uniquement
+comme un fardeau. Cela s'est dit, messieurs, de beaucoup de grandes
+conquêtes analogues. Et, en effet, elles ont été longtemps un fardeau.
+Mais consultez l'Europe, consultez les connaisseurs en fait de
+conquêtes et d'agrandissement territorial; vous verrez ce qu'ils vous
+diront: ils regardent tous l'occupation de l'Afrique par la France
+comme un grand fait, comme un fait destiné à accroître beaucoup un
+jour son influence et son poids en Europe. Et pourtant ils
+reconnaissent que ce fait s'accomplit, s'affermit; ils n'ont plus la
+pensée de le contester et de le combattre. (_Mouvement._)
+
+M. de Saint-Aulaire m'écrivait, il y a trois mois, à propos des
+mesures que nous avons prises sur Tunis, et en me rendant compte d'une
+conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen:
+
+_Le comte de Saint-Aulaire au ministre des affaires étrangères._
+
+ «Londres, 4 octobre 1841.
+
+«J'ai commencé par établir que la sûreté de nos possessions d'Afrique
+était pour nous un intérêt de premier ordre que nous ne pourrions
+laisser fléchir devant aucune considération. Lord Aberdeen, après
+m'avoir écouté attentivement, m'a dit: «Je suis bien aise de
+m'expliquer nettement avec vous sur ce sujet. J'étais ministre en
+1830, et si je me reportais à cette époque, je trouverais beaucoup de
+choses à dire; mais je prends les affaires en 1841 et telles que me
+les a laissées le précédent ministère: je regarde donc votre position
+à Alger comme un fait accompli, contre lequel je n'ai plus à élever
+aucune objection.»
+
+Est-ce là, messieurs, un symptôme de notre abaissement?
+
+Mais, dit-on, nous ne nous connaissons pas en fait de dignité, notre
+politique en manque essentiellement. Messieurs, il y a deux éléments
+de la dignité politique: le droit et la force. Je conviens que, quand
+la force manque au droit, la dignité lui manque bientôt aussi
+également. Mais la force sans le droit ne suffit pas pour donner de la
+dignité à une politique, et nous l'avons trop souvent oublié: dans
+notre histoire contemporaine, la séparation de la force et du droit,
+le culte de la force est une idolâtrie que, pour mon compte, je
+répudie absolument. (_Approbation au centre._)
+
+Nous avons vu trop longtemps, à travers le déploiement de la force
+nationale, le droit oublié et méconnu. Le jour est venu où la force
+seule n'a plus suffi pour assurer la dignité, où, après avoir méconnu
+le droit des autres, après avoir méconnu la mesure, la sagesse qui est
+prescrite à la politique d'un grand pays, il a fallu porter nous-mêmes
+la peine de ces fautes.
+
+On parle beaucoup de la politique de la Révolution et de l'Empire. À
+Dieu ne plaise que je méconnaisse les grands services que ces
+gouvernements ont rendus à notre pays! À Dieu ne plaise que je répudie
+l'héritage de leur gloire! Mais ne vous y trompez pas; c'est pour
+avoir méconnu le respect du droit, pour avoir trop cru en la force, et
+en la force seule, qu'ils ont imposé à notre pays de grandes
+souffrances, de grands sacrifices. En reconnaissant leurs bienfaits,
+en acceptant avec transport leur gloire, permettez-moi de reconnaître
+aussi leurs erreurs et tout ce qu'elles nous ont coûté.
+
+Eh bien, c'est l'honneur de la France et de son gouvernement, depuis
+1830, d'avoir soigneusement recherché l'union du droit et de la force,
+de n'avoir jamais cru qu'il lui fût permis de méconnaître le droit, de
+dépasser cette limite de mesure, de prudence, qui est commandée, par
+la nécessité autant que par la sagesse, aux plus puissants États.
+
+Nous assistons, en vérité, à un étrange aveuglement: par une bonne
+fortune rare, nous sommes appelés à prospérer, à nous honorer, à
+grandir, à influer en Europe, par les voies régulières et morales, par
+le respect du droit, par l'ordre, par la paix; et on s'en plaint, on
+s'en dégoûte, on voudrait nous ramener dans les voies de la politique
+agressive et belliqueuse! Ah! messieurs, c'est méconnaître toutes les
+conditions actuelles de la grandeur et de l'influence; dans l'état
+actuel de l'Europe, c'est précisément à la politique tranquille et
+régulière, c'est précisément au maintien de tous les intérêts
+réguliers et pacifiques que la grandeur et l'influence sont attachées,
+aussi bien que la prospérité intérieure des nations. Ne nous détournez
+pas de cette voie pour nous faire marcher vers un abîme en nous
+traînant dans une ornière.
+
+Je dirai plus: c'est méconnaître également la grande pensée, la pensée
+nationale de la France en 1789. Ce que voulait cette pensée, c'était,
+d'une part, le gouvernement libre, de l'autre, le développement
+pacifique de la civilisation générale. Voilà quel était l'instinct
+national, le voeu, et ce qu'on a appelé le rêve de la France en 1789.
+Le régime révolutionnaire, le régime impérial, les égarements de la
+propagande et de la conquête, ont été des déviations naturelles,
+inévitables, mais des déviations réelles de cette pensée primitive et
+profonde. (_Marques d'assentiment._) Messieurs, nous y ramenons la
+France. Oui, nous entendons mieux que vous le véritable voeu de nos
+pères; nous sommes plus fidèles que vous à leur intime pensée
+politique: paix et liberté, c'était là leur voeu; c'était là le fond
+de toutes leurs croyances souvent aveugles, inexpérimentées, mais
+sincères et bienveillantes pour l'humanité tout entière.
+
+Messieurs, j'ai vu sur nos bancs un homme de bien, un ami très-sincère
+et très-sévère de la liberté de son pays, M. Comte; il avait pris pour
+épigraphe de son journal le _Censeur européen_: «Paix et liberté.»
+C'est la vraie devise de la France. (_Éclats de rire sur quelques
+bancs de la gauche. Marques générales d'étonnement._)
+
+M. DE SADE.--On n'a pas ri de ce que vous avez dit, monsieur le
+ministre, on a ri d'autre chose qui s'est dit sur ces bancs.
+(_Mouvement._)
+
+_M. le ministre._--Je n'en doute pas; je ne comprendrais pas comment
+on aurait pu rire de ce que je disais.
+
+Je finis, messieurs, et je finis par ces mêmes paroles: l'union du
+droit et de la force, dans toute notre politique, la liberté au
+dedans, la paix au dehors, à moins d'une nécessité évidente et
+impérieuse qui nous oblige à rompre la paix, voilà notre politique;
+c'est la politique de la France depuis 1830. La France a grandi, la
+France grandira en prospérité et en influence par cette politique, et
+il y a autant de dignité que de sagesse à la pratiquer tous les jours.
+(_Marques nombreuses et prolongées d'approbation._)
+
+
+
+
+CXIV
+
+Sur les conventions de 1831, 1833 et 1841 pour l'exercice du droit de
+visite en mer, afin d'arriver à l'abolition de la traite des nègres.
+
+--Chambre des députés.--Séances des 22 et 24 janvier 1842.--
+
+
+Dès l'ouverture de la session de 1842, et dans la première séance de
+la discussion de l'adresse (17 janvier), les conventions de 1831 et
+1833, pour l'abolition de la traite des nègres par l'exercice du droit
+mutuel de visite, et la nouvelle convention conclue à Londres le 20
+décembre 1841 dans le même but, furent vivement attaquées, entre
+autres par M. Billault qui proposa un amendement tendant à leur
+abolition. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, l'honorable préopinant a déterminé lui-même
+avec précision le but de son amendement. Il s'agit de décider la
+Chambre à exprimer un blâme, un blâme positif contre les conventions
+conclues en 1831 et en 1833 pour rendre efficace la répression de la
+traite des noirs. Ce n'est pas uniquement du nouveau traité, non
+encore ratifié, qu'il s'agit, mais des conventions antérieures et du
+principe sur lequel elles reposent.
+
+Je prie la Chambre de permettre que je lui retrace en peu de mots
+l'histoire de cette négociation.
+
+La convention de 1831, conclue seulement entre la France et
+l'Angleterre, portait (art. 9): «Les hautes puissances contractantes
+au présent traité sont d'accord pour inviter les autres puissances
+maritimes à y accéder dans le plus bref délai possible.»
+
+Des négociations furent constamment suivies pour amener l'adhésion des
+autres puissances maritimes.
+
+Le Danemark, la Sardaigne, les villes hanséatiques, Lubeck, Brême,
+Hambourg, la Toscane, les Deux-Siciles, ont successivement adhéré au
+traité. Toutes ces puissances, dont l'honorable membre vous disait
+tout à l'heure qu'elles n'obtiendraient pas, comme la France l'avait
+obtenu, le droit de réciprocité, mais qu'elles seraient soumises à la
+visite absolue de l'Angleterre, toutes ces puissances ont accédé au
+traité et ont obtenu le droit de réciprocité comme la France. (_Aux
+centres_: Très-bien!--_Rires à gauche._)
+
+_Voix à gauche._--Ce n'est pas étonnant, elles ont peur!
+
+_M. le ministre._--On peut sourire du principe de réciprocité; mais il
+est impossible de ne pas reconnaître que c'est la meilleure
+protection, le droit le plus efficace que les faibles puissent
+réclamer contre les forts. (_Dénégations à gauche._)
+
+Si, en toute occasion, les forts accordaient aux faibles, seulement en
+principe, la réciprocité, soyez sûrs que ce serait pour les faibles
+une grande conquête, et tenez... (_Interruption_) et tenez pour
+certain que ces mêmes puissances, qui ont accepté le traité à cause du
+principe de réciprocité, ne l'auraient pas accepté à d'autres
+conditions. J'ai une trop haute idée de leur honneur pour ne pas
+croire que c'est précisément le principe de réciprocité, introduit
+dans le traité, qui les a déterminées à y accéder.
+
+Mais trois grandes puissances restaient en dehors; depuis 1836 des
+négociations furent suivies pour les déterminer à entrer dans le
+traité. Elles firent une objection de forme et de dignité personnelle;
+elles dirent qu'il ne leur convenait pas d'accéder à une convention
+antérieurement conclue entre deux puissances; elles demandèrent qu'un
+traité spécial et nouveau fût conclu avec elles. La base de ce traité
+nouveau fut posée à Londres, en décembre 1838, dans une conférence. La
+France et l'Angleterre proposèrent à l'Autriche, à la Prusse et à la
+Russie, une convention qui devait être, entre les cinq puissances, la
+reproduction des deux conventions déjà conclues entre la France et
+l'Angleterre.
+
+Vous voyez, messieurs, qu'il me serait facile d'éluder, d'atténuer, du
+moins pour mon compte personnel, la responsabilité de cet acte. Je
+n'ai fait que conclure ce qui avait été décidé et formellement proposé
+en 1838, qu'étendre aux trois puissances nouvelles ce qui se
+pratiquait entre les deux autres depuis dix ans.
+
+Mais je n'élude point cette responsabilité; je l'accepte et pour le
+traité de 1841, et même pour les conventions antérieures auxquelles
+j'ai été étranger.
+
+Je crois que ces conventions ont eu pour objet, pour objet unique,
+d'atteindre un but louable, un but généreux, la répression d'un trafic
+infâme; je crois qu'elles ont, en effet, puissamment contribué à
+atteindre ce but, qu'elles ont donné lieu à de minces abus, et
+qu'elles contiennent en elles-mêmes des garanties efficaces contre les
+abus possibles.
+
+Écartons d'abord de cette question tout ce qu'on a dit sur le droit
+des neutres; il n'est point question du droit des neutres, et il n'est
+en aucune façon entamé ni réduit par les conventions dont il s'agit.
+
+M. THIERS.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Nous maintenons, sur le droit des neutres, tous les
+principes que la France a constamment maintenus; nous n'accordons sur
+les neutres, en temps de guerre, pas plus de droit de visite qu'on
+n'en accordait auparavant. Ils sont, je le répète, tout à fait en
+dehors de la question.
+
+Je vais plus loin; le droit de visite n'a point été inventé pour le
+cas particulier dont il s'agit; le droit de visite existe, dans
+certains cas, à l'égard des neutres: en cas de blocus, en temps de
+guerre, pour tout ce qu'on appelle la contrebande de guerre, les
+neutres sont sujets au droit de visite; dans cette limite, il est
+reconnu et accepté par toutes les puissances.
+
+Ce qu'on a fait dans le cas qui nous occupe, c'est d'assimiler la
+traite des nègres à la contrebande de guerre en cas de blocus. On a
+considéré, en quelque sorte, les côtes d'Afrique comme en état
+permanent de blocus, quant au trafic des esclaves, et on a traité les
+bâtiments négriers comme porteurs de contrebande de guerre.
+
+Non-seulement donc le droit des neutres, dans ce qu'il a de légitime
+et de sacré, est ici hors de question; mais c'est la législation même
+des neutres, sur le point par où elle admet le droit de visite, qui a
+été, par voie d'assimilation, appliquée à la traite des noirs.
+
+Maintenant voyons si les conventions de 1831 ne contiennent pas des
+garanties efficaces contre l'abus de ce droit. Je reconnais que l'abus
+est possible, qu'il est dangereux, qu'il faut avoir les moyens d'y
+échapper. Je dis que les conventions contiennent ces moyens.
+
+Le premier, et je m'étonne que le préopinant ne l'ait pas lu dans les
+conventions, c'est qu'il n'est pas au pouvoir de l'une des parties
+contractantes de faire un croiseur; il faut qu'il ait reçu en même
+temps un mandat de l'autre. Il n'appartient pas à la reine
+d'Angleterre seule de donner à un croiseur anglais le droit d'arrêter
+un bâtiment négrier français: il faut qu'il ait reçu, en outre, un
+mandat du roi des Français.
+
+C'est le texte même de l'article 5 de la convention de 1831:
+
+«Les bâtiments de guerre, réciproquement autorisés à exercer la
+visite, seront munis d'une autorisation spéciale de chacun des deux
+gouvernements.»
+
+En sorte que si un croiseur anglais prétendait arrêter un bâtiment
+français sans exhiber le mandat français qui lui donne cette
+autorisation, il serait hors de son droit, hors du traité, et le
+bâtiment français aurait le droit de résister.
+
+Croyez-vous, messieurs, que ce ne soit pas là une garantie efficace?
+Croyez-vous que si le gouvernement français s'apercevait qu'on abuse
+réellement du droit de visite, qu'on en abuse dans d'autres intentions
+que celles du traité, au delà des limites du traité, il ne saurait pas
+refuser de nouveaux mandats? Il les refuserait, et à l'instant même
+l'abus serait arrêté.
+
+Voilà une première garantie; en voici une seconde.
+
+M. LÉON DE MALLEVILLE.--Le nombre des mandats n'est pas limité.
+
+_M. le ministre._--Peu importe que le nombre des mandats soit limité
+ou illimité (_Murmures à gauche_); dès qu'on est obligé d'avoir deux
+mandats, cela suffit, car le gouvernement qui doit donner le sien peut
+le refuser, si on en abuse contre lui.
+
+_À gauche._--Alors plus de traité!
+
+_M. le ministre._--Vous répondrez.
+
+_M. le président._--La question est grave, les deux opinions se
+défendront successivement à la tribune, M. le ministre a droit d'être
+écouté.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--La seconde garantie est la
+nationalité de la juridiction. Le croiseur étranger n'a que le droit,
+déjà grave sans doute, d'amener le bâtiment qu'il a saisi devant la
+juridiction nationale; c'est la juridiction nationale qui prononce
+seule, et elle prononce, non-seulement comme cour d'assises, mais sur
+les dommages et intérêts. Je parlerai tout à l'heure de cette
+troisième garantie.
+
+On avait demandé à la France que la traite des nègres fût déclarée
+piraterie. Quel eût été le résultat de cette déclaration? Le crime de
+la traite des nègres devenait un délit du droit international, au lieu
+d'être un délit du droit national; on aurait pu saisir tout bâtiment
+présumé négrier, et le mener dans un port quelconque pour faire juger
+son capitaine et son équipage comme des voleurs de grand chemin. La
+France s'est constamment refusée à cette mesure exorbitante; elle a
+voulu maintenir le délit de la traite des nègres dans les limites du
+droit national, sous l'influence de la juridiction nationale, et c'est
+ce qui a été réglé par l'art. 7 de la convention de 1831.
+
+Voici la troisième garantie:
+
+Si le bâtiment étranger amené devant la juridiction nationale est
+reconnu par elle avoir été arrêté sans motifs suffisants (je prie la
+Chambre de bien remarquer la grande généralité de ces expressions,
+_sans motifs suffisants_), elle a le droit d'imposer, au gouvernement
+étranger auquel appartient le capteur, des dommages et intérêts.
+
+M. ESTANCELIN.--Pardon; c'est à l'officier capteur.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je vais lire l'article;
+c'est un exemple unique peut-être d'un si grand pouvoir donné à un
+tribunal sur un gouvernement étranger.
+
+La convention de 1833 dit (art. 8):
+
+«Lorsqu'un bâtiment de commerce de l'une ou de l'autre nation aura été
+visité et arrêté indûment ou sans motif suffisant de suspicion, ou
+lorsque la visite et l'arrestation auront été accompagnées d'abus ou
+de vexations, le commandant du croiseur ou l'officier qui aura abordé
+ledit navire, ou enfin celui à qui la conduite en aura été confiée,
+sera, suivant les circonstances, passible de dommages-intérêts envers
+le capitaine, l'armateur et les chargeurs. Ces dommages-intérêts
+pourront être prononcés par le tribunal devant lequel aura été
+instruite la procédure contre le navire arrêté, son équipage et sa
+cargaison; et le gouvernement du pays auquel appartiendra l'officier
+qui aura donné lieu à la condamnation payera le montant desdits
+dommages-intérêts dans le délai d'un an à partir du jour du jugement.»
+
+J'ajoute que le nouveau traité a réduit le délai d'un an à six mois.
+
+Voici donc, messieurs, la vérité des faits; voici comment les choses
+se passent. Un bâtiment français a été arrêté par un croiseur anglais;
+le croiseur anglais n'a pu l'arrêter sans un mandat du gouvernement
+français; et, s'il l'a arrêté sans motif suffisant, l'un et l'autre
+sont amenés devant une juridiction française, qui condamne à des
+dommages-intérêts le gouvernement du capteur.
+
+M. MERCIER.--Et le moyen de faire exécuter la condamnation?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je demande s'il est
+possible d'introduire dans une convention de cette nature (et j'admets
+la gravité des conventions et les abus auxquels elles pourraient
+donner lieu), je demande s'il est possible d'introduire des garanties
+plus réelles, plus indépendantes?
+
+Telle a été, en fait, l'efficacité de ces garanties, que, dans
+l'espace de dix ans, il y a eu une seule réclamation. Une réclamation
+en dix ans! J'en conclus que l'exercice du droit s'est maintenu dans
+les limites du traité.
+
+Mais on dit: Il y aura une nuée de croiseurs étrangers qui pèseront
+sur notre commerce, tandis que nous aurons, dans deux ou trois
+stations éparses, un petit nombre de bâtiments qui n'useront que
+très-imparfaitement de la réciprocité. Ici encore je réponds par les
+faits.
+
+Depuis dix ans, il y a eu 124 croiseurs anglais, commandités,
+passez-moi cette expression, commandités par les deux gouvernements,
+et 105 croiseurs français. La différence, certes, est peu
+considérable. Voulez-vous connaître la répartition de ces bâtiments?
+
+Dans la station des Antilles, 37 croiseurs français, 38 croiseurs
+anglais; sur les côtes du Brésil, 42 croiseurs français, 47 croiseurs
+anglais; sur les côtes occidentales d'Afrique, 13 croiseurs français,
+35 croiseurs anglais. C'est le point où l'inégalité est la plus
+grande. (_Interruption à gauche._) Vous n'êtes pas au bout. Sur les
+côtes de Bourbon et de Madagascar, deux points où ce commerce se fait
+avec beaucoup d'activité, 13 croiseurs français et 4 croiseurs
+anglais.
+
+Vous le voyez, s'il y a eu inégalité, elle a existé, tantôt dans un
+sens, tantôt dans un autre, et, à tout prendre, elle a été sans
+importance pour des hommes sérieux et impartiaux. (_Approbation au
+centre._)
+
+J'ai mis sous vos yeux le droit, le texte des traités, les garanties
+attachées au droit de visite et les faits depuis dix ans. Les faits
+prouvent que les abus ont été rares, et les traités montrent que, s'il
+devait y avoir des abus, nous étions en mesure de les réprimer, et
+d'en commettre autant nous-mêmes qu'on pouvait en commettre contre
+nous. (_Nouvelle approbation au centre._)
+
+Le nouveau traité contient toutes les garanties que contenait
+l'ancien. Il les reproduit, et même il en ajoute quelques-unes; par
+exemple, celle que l'indemnité doit être payée dans six mois, au lieu
+d'une année.
+
+Il y a un point, je me garderai bien de laisser ignorer à la Chambre
+ce changement, il y a un point sur lequel le nouveau traité a
+introduit une innovation assez notable. La voici.
+
+L'ancienne convention accordait le droit de visite dans de certaines
+zones, autour des lieux que j'appellerai le point de départ du
+commerce des nègres et autour des lieux que j'appellerai le point
+d'arrivée. Les côtes d'Afrique sont le point de départ; le Brésil et
+l'île de Cuba sont le point d'arrivée. La convention avait déterminé,
+autour de ces points, certaines zones dans lesquelles le droit de
+visite pouvait s'exercer. Dans l'espace intermédiaire entre ces zones,
+le droit de visite ne s'exerçait pas. Cependant, quand un bâtiment
+soupçonné de faire la traite avait été aperçu, quand le croiseur
+prétendait l'avoir aperçu dans la zone où pouvait se faire la visite,
+il avait droit de le poursuivre dans l'espace intermédiaire; il ne
+pouvait l'arrêter et le visiter dans l'espace intermédiaire, s'il l'y
+avait aperçu pour la première fois; mais quand il l'avait aperçu dans
+la zone autorisée, il pouvait le suivie partout.
+
+De là résultaient des contestations assez fréquentes sur la question
+de savoir où le bâtiment visité avait été aperçu pour la première
+fois.
+
+De là naissait aussi un autre inconvénient. Quand je parle
+d'inconvénients, je parle selon la pensée des hommes qui veulent
+sincèrement, réellement, l'abolition de la traite des nègres, et qui
+pensent que le but des traités est un but moral, honorable et utile à
+atteindre. Il y avait donc, à l'ancienne démarcation des zones, cet
+inconvénient que des bâtiments qui voulaient faire la traite, quand
+une fois ils avaient échappé à la zone du point de départ, restaient
+dans l'espace intermédiaire jusqu'à ce qu'ils trouvassent un moment
+favorable pour traverser la zone d'arrivée, et se rendre au but de
+leur destination. L'objet de la convention était ainsi souvent éludé,
+et la traite s'accomplissait.
+
+Ce que le nouveau traité a fait, c'est de supprimer cet espace
+intermédiaire entre les zones de départ et d'arrivée. Lord Palmerston
+avait d'abord proposé d'étendre le droit de visite, ce droit spécial
+contre les bâtiments présumés négriers, à la totalité de l'Océan, en
+n'exceptant que les mers intermédiaires, comme la Méditerranée. Cette
+extension a été repoussée, et on n'a accordé que celle que je viens
+d'expliquer.
+
+Je suis loin de nier que celle-ci ne soit réelle. Ce que je dis, c'est
+qu'elle a été uniquement déterminée par le besoin de réprimer
+efficacement la traite, et de supprimer une partie des contestations
+auxquelles le régime précédent donnait lieu.
+
+(M. Estancelin adresse à l'orateur une interpellation qui n'arrive pas
+jusqu'à nous.)
+
+M. CUNIN-GRIDAINE, _vivement_.--Monsieur Estancelin, montez à la
+tribune si vous avez à parler!
+
+M. ESTANCELIN.--Oui, je demande à faire une observation.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--La Chambre sait bien que je
+n'ai pas l'intention d'éluder la discussion, et que je ne dissimule
+aucune des objections. Je ne veux échapper à rien, rien éluder; on
+montera après moi à cette tribune; j'y remonterai, s'il est
+nécessaire; mais aucune interruption n'est utile.
+
+Le but du nouveau traité, comme des premières conventions, n'est
+autre, messieurs, que de réprimer efficacement, réellement, d'abolir,
+s'il se peut, la traite des nègres. On a dit et on disait tout à
+l'heure à cette tribune que l'Angleterre se proposait de tout autres
+desseins, et que des intérêts fort temporels, fort mondains, étaient
+sa véritable pensée. Messieurs, je ne contesterai jamais la présence,
+le mélange des intérêts personnels et temporels au milieu des plus
+nobles et des plus désintéressés sentiments. Cela existe; c'est la
+condition de notre nature, la condition de la société humaine. Mais ne
+croyez pas qu'il ait jamais été donné à des intérêts égoïstes
+d'exciter dans le monde un mouvement pareil à celui qui a déterminé de
+grands peuples à s'imposer de grands sacrifices pour abolir la traite
+des nègres. Ne croyez pas qu'il ait été donné à une prétention
+ambitieuse d'imprimer une telle impulsion aux hommes, et d'atteindre
+de tels résultats. Non, messieurs, quel qu'ait été le mélange des
+intérêts personnels, de l'ambition, ou de l'égoïsme national, c'est un
+mouvement moral, c'est l'ardent désir de mettre fin à un commerce
+honteux, c'est le désir d'affranchir une portion de l'humanité
+(_Très-bien! très-bien!_) qui a lancé et accompli cette oeuvre.
+
+M. ISAMBERT.--C'est la vérité. (_Hilarité prolongée._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, s'il y a un pays
+dans lequel ceci ne doive pas être contesté, c'est assurément le
+nôtre. Depuis 1789, la France a fait de grandes choses; elle les a
+faites avec beaucoup d'aveuglement, de passion, d'erreur, beaucoup de
+mauvais systèmes et d'intérêts personnels. Mais c'est un élan
+généreux, ce sont de nobles désirs qui vous ont fait tenter et
+poursuivre ces grandes et belles choses. Ne contestez pas à d'autres
+une gloire que vous avez vous-mêmes méritée. Si vous assistiez,
+messieurs, à ces grandes réunions, à ces _meetings_, où tant d'hommes
+de bien, réunis par le sentiment d'une piété ardente, se dévouent à
+cette cause, si vous voyiez, si vous entendiez ce que l'honorable M.
+Isambert a vu et entendu comme moi, il n'y a pas un de vous qui ne fût
+convaincu qu'au-dessus des sentiments personnels, au-dessus de
+l'égoïsme national, il y a des sentiments désintéressés, des
+sentiments généreux, un grand amour du bien et de l'humanité,
+véritable mobile de ce grand travail que maintenant il faut poursuivre
+ou abandonner. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+M. LANJUINAIS, _de sa place_.--Il ne s'agit pas des principes, il
+s'agit des moyens.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je dis qu'il s'agit de le
+poursuivre ou de l'abandonner. Eh bien, je suis de ceux qui veulent le
+poursuivre; je suis de ceux qui croient que ce qui se passe au milieu
+de nous, ces travaux qui se préparent au nom du gouvernement du roi
+pour l'abolition de l'esclavage, ces commissions, ces études
+auxquelles tant d'hommes de bien se livrent, je suis, dis-je, de ceux
+qui pensent que tout cela n'est pas vain, que tout cela ne doit pas
+être vain, et qu'il serait étrange, qu'il serait ridicule, au moment
+où vous préparez l'abolition de l'esclavage, de détruire, d'affaiblir
+du moins les mesures qui ont pour objet d'abolir la traite. Songez-y
+bien, messieurs; ne renoncez pas à ce que vous avez entrepris.
+L'expérience qui nous donne la sagesse ne doit pas nous rendre
+égoïstes; parce que nous aurons appris à nous défendre des chimères,
+parce que nous aurons appris à être patients et modérés,
+deviendrons-nous glacés et impuissants? Non, non; cela ne sera pas.
+Nous acquerrons, nous déploierons les qualités qui sont indispensables
+pour mener à bien de telles oeuvres: d'abord la persévérance, et quand
+je dis persévérance, je ne parle pas de dix ans, je parle de bien
+plus. Une autre qualité plus difficile peut-être, c'est de savoir
+accepter les inconvénients du bien qu'on veut faire et des mesures qui
+y conduisent. Il n'y a point de bien gratuit en ce monde; il n'y a
+point de bien qui ne coûte des sacrifices, des efforts, qui ne fasse
+courir des dangers; cela est vrai. Ainsi, dans les conventions de 1831
+et 1833, il y a des inconvénients, des abus, des dangers possibles. Je
+soutiens qu'il y a aussi des garanties, des moyens de lutter contre
+ces dangers. C'est à vous, c'est à votre gouvernement de savoir se
+servir des garanties; mais résignez-vous aux inconvénients,
+résignez-vous aux abus; luttez contre le mal, et ne renoncez pas au
+bien; n'affaiblissez pas aujourd'hui, entre les mains de votre
+gouvernement, les moyens qu'on lui avait donnés il y a dix ans pour
+poursuivre cette oeuvre, ces moyens qui n'ont jamais donné lieu à
+aucun abus qui vaille le bruit qu'on en fait aujourd'hui. (_Marques
+nombreuses d'assentiment._)
+
+
+M. Thiers m'ayant répondu, je lui répliquai immédiatement.
+
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, je serai fort
+court; je ne veux que rétablir quelques faits.
+
+Le premier, il est impossible que je ne le fasse pas remarquer à la
+Chambre, c'est que la convention de 1833 a été faite par le ministère
+du 11 octobre, et que l'honorable M. Thiers, alors ministre du
+commerce, y a eu certes autant de part que moi, ministre de
+l'instruction publique.
+
+Quand je suis monté tout à l'heure à cette tribune, j'ai accepté, sans
+hésiter, ma part de responsabilité dans la convention de 1833; je ne
+vois pas pourquoi l'honorable M. Thiers répudie la sienne.
+(_Réclamations diverses._)
+
+M. THIERS.--Je n'ai pas dit cela.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie les honorables
+membres d'être bien convaincus que je ne veux pas éluder la
+distinction que l'honorable M. Thiers a établie entre la convention de
+1831 et celle de 1833; j'en parlerai tout à l'heure. Ce que je dis à
+présent, c'est qu'en vérité je ne trouve pas qu'un ministre du 11
+octobre ait bonne grâce à venir dire, en parlant du traité de 1833:
+«Voilà ce que vous avez fait; vantez-vous-en!» (_Rires et murmures._)
+
+Je n'ai aucun désir de prolonger ce qu'il peut y avoir de personnel
+dans cette discussion; mais j'ai voulu, j'ai dû relever un fait
+étrange qui m'a frappé comme la Chambre.
+
+M. THIERS.--Un fait inexact. (_Bruit._)
+
+M. TESTE, _ministre des travaux publics_.--Un fait très-exact:
+consultez les notes du _Moniteur_.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie l'honorable M.
+Thiers de vouloir bien relever, de sa place, l'inexactitude qu'il me
+reproche; mais auparavant, qu'il veuille bien me laisser achever ma
+phrase.
+
+L'honorable M. Thiers parlait tout à l'heure des effets de la
+convention de 1833, de l'incident du _Marabout_, par exemple, incident
+qui s'est passé sous l'empire de la convention de 1833, et non pas du
+traité nouveau, puisqu'il n'est pas en exécution. Il décrivait les
+déplorables conséquences de cet incident pour notre commerce, pour nos
+matelots, et il disait: _Vantez-vous-en!_ Voilà sur quoi porte mon
+observation; je suis tout prêt à m'en vanter; mais il faut que
+l'honorable M. Thiers s'en vante tout autant que moi. (_Rire
+général._)
+
+M. THIERS.--Je ne nie pas ce qui est vrai. Je n'ai pas l'habitude de
+vouloir faire dire aux documents ce qu'ils ne disent pas. Je me suis
+franchement expliqué sur les deux conventions; j'ai dit que la
+convention de 1831 avait fait une concession déplorable, que celle de
+1833 n'avait fait qu'une chose, de limiter la concession et de donner
+quelques garanties pour nous rassurer contre les dangers qui
+pourraient menacer notre commerce; mais ces garanties étaient
+insuffisantes, elles ne couvraient pas suffisamment notre pavillon,
+elles ne couvraient que la vie de nos matelots. Je n'ai pas entendu
+attaquer la convention de 1833. (_Quelques voix_: Ah! ah!)
+
+Je dis que cette convention a été insuffisante parce que, après la
+concession qu'on avait faite dans le traité de 1831, il n'y avait plus
+de garanties suffisantes pour couvrir notre commerce.
+
+J'ai voulu dire et répéter que la convention de 1833, qui a été faite
+avec le plus grand soin, que j'ai louée en l'attribuant à M. le duc de
+Broglie, avait offert une plus grande garantie pour notre marine, mais
+qu'elle n'avait pu corriger complétement la convention de 1831.
+J'ajoute que, lors du traité de garantie de 1833, vous n'avez pu
+prévoir tous les inconvénients qui nous menaçaient en mer; mais cette
+convention valait encore mieux que celle que vous avez faite.
+
+_À gauche._--Vantez-vous-en maintenant.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--J'en demande pardon à
+l'honorable M. Thiers, mais il vient de mêler des questions que
+j'avais soigneusement séparées; l'affaire des zones n'est ici pour
+rien, et quant à la différence entre la convention de 1831 et celle de
+1833, j'allais y arriver. Je ne suis pas plus responsable de la
+convention de 1831 que l'honorable M. Thiers, et s'il y avait à s'en
+vanter, ce ne serait pas à moi plus qu'à lui de le faire, comme le
+reproche, s'il y avait lieu, ne s'adresserait pas plus à moi qu'à lui.
+Mais je laisse là ces misères (_Exclamations ironiques à gauche_), je
+laisse là ces misères que je n'ai pas portées à cette tribune, et je
+rappelle la question à son véritable caractère. Je dis que les
+principales garanties étaient contenues dans la convention de 1831;
+que la garantie, par exemple, qui exige que le mandat soit donné par
+les deux gouvernements et qu'aucun croiseur ne puisse exercer en vertu
+du mandat d'un seul gouvernement, appartient à la convention de 1831.
+(_Au centre._ C'est vrai!) La convention de 1833 a eu pour objet de
+compléter la convention de 1831, d'assurer l'efficacité des mesures
+prises par celle-ci pour la répression de la traite, en même temps que
+de porter remède à quelques-uns des abus possibles. La convention de
+1833 n'a pas fait ce que l'honorable M. Thiers vient de faire ici;
+elle n'a pas désavoué la convention de 1831; elle a accepté ses bases
+comme ses précautions, elle l'a complétée et améliorée quand elle l'a
+pu; le préambule même le dit: «Ayant reconnu la nécessité de
+développer quelques-unes des clauses contenues dans la convention
+signée en 1831...» Et il suffit, en effet, de lire attentivement la
+seconde convention pour reconnaître qu'elle contient le développement
+des clauses répressives aussi bien que l'intention de porter remède
+aux abus possibles.
+
+Je passe à une autre erreur plus grave encore. L'honorable M. Thiers
+a parlé tout à l'heure du droit des neutres, et il a dit que nous
+l'avions abandonné. Je dis que non.
+
+M. Thiers a cité entre autres ce grand principe du droit des neutres
+qui veut qu'un bâtiment convoyé ne puisse être visité, et il en a
+déploré la perte. Mais il n'a donc pas lu la convention de 1833; ce
+principe y est rappelé et consacré dans un article formel, l'art. 3,
+et le voici:
+
+«Il demeure expressément entendu que si le commandant d'un croiseur de
+l'une des deux nations avait lieu de soupçonner qu'un navire marchand,
+naviguant sous le convoi ou en compagnie d'un bâtiment de guerre,
+s'est livré à la traite, il devra communiquer ses soupçons au
+commandant du convoi ou du bâtiment de guerre, lequel procédera seul à
+la visite de ce navire suspect.»
+
+Voilà donc ce grand principe du droit des neutres, le voilà respecté,
+consacré autant que l'honorable M. Thiers peut le souhaiter.
+
+M. Thiers vous a dit que les États-Unis, par leur résistance au droit
+de visite, restaient les seuls protecteurs du droit des neutres, et
+qu'ils résistaient à ce que nous avions accepté.
+
+J'ai eu l'honneur de dire tout à l'heure à cette tribune que nous
+n'entendions abandonner aucun des principes du droit des neutres, et
+que si, en temps de guerre, quelqu'un de ces principes était violé,
+nous le soutiendrions aussi énergiquement que nous l'avons jamais
+soutenu, et que nous soutiendrions les nations qui le soutiendraient,
+si elles avaient besoin de notre concours.
+
+J'ai dit cela, et je le répète. Mais les États-Unis ont, dans leur
+résistance actuelle au droit de visite, une raison que M. Thiers n'a
+pas rappelée. L'Angleterre prétend exercer, sur les bâtiments des
+États-Unis, un droit de presse des matelots anglais. L'Angleterre
+prétend que, lorsque par un motif quelconque, elle visite un bâtiment
+américain, elle a le droit d'y reconnaître les matelots anglais
+déserteurs, de les y prendre et de les renvoyer en Angleterre. Elle ne
+prétend pas au droit de visiter les bâtiments américains dans ce but
+spécial; non, elle ne va pas jusque-là; mais elle soutient que toutes
+les fois qu'elle visitera un bâtiment américain pour un objet
+quelconque, elle pourra exercer le droit de presse sur les matelots
+anglais qu'elle trouvera à bord.
+
+C'est là, messieurs, le grand motif de la résistance si énergique des
+Américains contre tout droit de visite anglais, sous quelque forme et
+sous quelque prétexte qu'il se produise; et, à mon avis, les
+Américains ont raison. Si les Anglais prétendaient venir chercher des
+matelots anglais à bord des vaisseaux français, certainement nous
+résisterions comme les Américains. Mais tenez pour certain que, s'il
+ne s'agissait que du droit de visite, dans les limites où il est
+renfermé pour nous, sous les conditions auxquelles il doit s'exercer,
+avec les garanties qui y sont attachées, tenez pour certain, dis-je,
+que vous ne verriez pas aux États-Unis un soulèvement pareil à celui
+qui y a éclaté toutes les fois que la prétention de l'Angleterre,
+quant à ses matelots, s'est manifestée.
+
+Je poursuis.
+
+M. Thiers a regardé comme un fait grave la suppression présumée, dans
+la convention nouvelle, de l'article qui disait que le nombre des
+croiseurs de chaque nation ne pourrait jamais être le double des
+croiseurs de l'autre.
+
+Le véritable motif de la suppression de cet article a été celui-ci:
+c'est qu'il était impossible de l'appliquer à la Russie et à la
+Prusse. Il était impossible de prétendre que les Anglais ou les
+Français ne pussent pas avoir le double des croiseurs de la Russie ou
+de la Prusse. On a donc supprimé la limitation, et on a pensé que la
+nécessité du double mandat était une limitation aussi efficace, que
+celle-là suffisait, et qu'on n'avait pas besoin de l'autre.
+Évidemment, on a eu raison.
+
+Quant au reproche tiré de ce que le traité n'a pas été rédigé
+exclusivement en français (_Mouvement_), messieurs, je ne le trouve
+pas sérieux. Il y a une rédaction en français, rédaction donnée comme
+un texte original, signée comme un texte original par tous les
+plénipotentiaires. Que l'Angleterre ait voulu une rédaction en
+anglais, et signée de même, je ne crois pas qu'on pût la refuser. Si
+l'Autriche avait voulu en avoir une version allemande, pour mon
+compte, je n'y aurais apporté aucune objection, et je ne crois pas que
+l'amour-propre national y fût engagé.
+
+M. Thiers a beaucoup insisté, et c'est l'objection qui revient sous
+toutes les formes, sur ce que la totalité des mers commerciales se
+trouverait livrée aux croiseurs anglais. Je réponds à cela que notre
+marine a eu, en dix ans, 105 croiseurs contre 124 croiseurs anglais.
+Si cet état de choses devait entraîner pour nous des inconvénients,
+nous avons dans la convention le moyen d'y porter remède. Je ne puis
+que répéter ici ce que j'ai déjà eu l'honneur de dire à la Chambre en
+finissant. Sans doute il y a des dangers possibles dans les
+conventions dont il s'agit; ces dangers sont inséparables de la
+grandeur de l'oeuvre que nous voulons accomplir. Il a été reconnu que
+l'extension des conventions à toutes les grandes puissances et la
+modification des zones étaient nécessaires pour l'efficacité de la
+répression de la traite. Si des abus graves se produisaient, nous ne
+sommes point désarmés; nous userions du droit de refuser les mandats,
+du droit de réclamer des indemnités. Comme je pense qu'entre nations
+civilisées, même quand on s'appelle la France et l'Angleterre, les
+traités sont quelque chose, je n'hésiterais pas à en réclamer
+énergiquement l'observation; et je suis sûr qu'avec la justice pour
+nous et la force de la France, nous obtiendrions toutes les
+réparations auxquelles nous aurions droit. (_Très-bien!
+très-bien!--Aux voix! aux voix!_)
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 24 janvier 1842.--
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, je n'avais pas
+le projet de reprendre la parole dans ce débat, et, à l'état de ma
+voix (la voix du ministre est très-affaiblie), la Chambre voit bien
+que je ne la garderai pas longtemps. (_Parlez! parlez!_)
+
+Mais, quelle que soit la difficulté que j'éprouve, un double devoir
+m'appelle impérieusement à cette tribune: le premier, envers une
+grande et sainte cause que j'ai toujours défendue et que je ne
+déserterai pas aujourd'hui (_Bruits divers_); le second, envers la
+couronne que j'ai l'honneur de représenter sur ces bancs et dont je ne
+livrerai pas les droits. (_Nouveaux bruits._)
+
+On vous disait tout à l'heure que la traite avait été depuis dix ans
+efficacement réprimée, qu'on ne pouvait plus l'imputer à la France,
+que depuis dix années pas un bâtiment français n'en avait été trouvé
+coupable. J'accepte, messieurs, j'accepte avec empressement ce fait;
+je suis ravi qu'on en soit à ce point convaincu. Pourquoi est-il
+arrivé? Parce que les conventions de 1831 et de 1833 ont mis à la
+traite, pour la France comme pour l'Angleterre, un obstacle efficace.
+C'est aux conventions de 1831 et de 1833 qu'appartient le mérite
+d'avoir réellement supprimé chez nous la traite et lavé le pavillon
+français de cette infamie.
+
+Maintenant, messieurs, voulez-vous que je vous dise pourquoi on a
+demandé, on a poursuivi l'extension des traités qui, en France et en
+Angleterre, avaient atteint ce but? Pour que ce même but fût atteint
+partout et avec la même efficacité. Savez-vous ce qui arrivait depuis
+que la traite ne se faisait plus sous le pavillon français ou anglais?
+Elle se faisait sous d'autres pavillons, sous des pavillons que ni la
+France ni l'Angleterre n'avaient le droit de visiter. Les petits États
+que j'ai nommés à cette tribune servaient d'instruments à la traite;
+leur pavillon s'y prêtait. Eh bien, on a voulu que les mêmes moyens
+qui réprimaient efficacement la traite française et anglaise
+s'appliquassent aux autres nations. C'est dans ce dessein qu'on a
+réclamé l'extension des deux conventions premières; et quand elle a
+été obtenue, tel pavillon sous lequel la traite se faisait jusque-là
+a cessé de la faire. Voilà le véritable objet des négociations
+poursuivies depuis 1832 et 1833.
+
+Et M. Berryer ne vous disait-il pas tout à l'heure: S'il reste un seul
+pavillon en dehors des conventions, si le pavillon des États-Unis, par
+exemple, continue à pouvoir couvrir la traite, elle continuera, et vos
+traités seront illusoires. Ah! M. Berryer reconnaît donc l'efficacité
+des conventions! (_Mouvements divers._)
+
+_Voix à gauche._--La question n'est pas là!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je conjure la Chambre de
+vouloir bien me prêter un peu d'attention silencieuse, car les efforts
+que je fais en ce moment sont tels que, si j'avais à surmonter les
+orages de la Chambre, je ne pourrais y suffire.
+
+M. Berryer reconnaît, dis-je, que, partout où les conventions sont
+appliquées, elles sont efficaces, et que la traite est réellement
+supprimée. Il dit que si un seul pavillon, celui des États-Unis, reste
+en dehors, à lui seul il fera la traite.
+
+Aussi, messieurs, je désirerais bien vivement que les États-Unis
+acceptassent ce que toutes les grandes puissances du monde ont accepté
+aujourd'hui. Je croirais avoir rendu à l'humanité un grand service si
+je pouvais obtenir l'adhésion des États-Unis à la convention que nous
+débattons en ce moment. Je vous ai dit avant-hier pour quelle grande
+raison ils s'y refusaient; mais, n'eussent-ils pas cette raison de
+refus, à Dieu ne plaise que leur liberté soit entamée sur ce point! À
+Dieu ne plaise que, comme M. Berryer vous le disait, la contrainte
+soit jamais employée par qui que ce soit, Angleterre ou France, pour
+forcer une nation à accepter un pareil arrangement! On n'a employé la
+contrainte contre personne; aucune puissance, petite ou grande, n'a
+été amenée par la contrainte à accepter la convention; toutes l'ont
+fait librement, noblement, pour s'associer à cette grande oeuvre que
+la France et l'Angleterre ont poursuivie depuis cinquante ans, et
+qui, pour la première fois, est, sinon complétement abandonnée, du
+moins menacée aujourd'hui.
+
+Messieurs, les États-Unis sont libres, les États-Unis resteront
+libres. Le jour où ils adhéreront aux conventions, ils auront fait une
+grande et belle chose, ils auront accompli l'abolition de la traite
+dans le monde. Et ne croyez pas que leur liberté, pas plus que celle
+des mers, que celle des terres, ait à en souffrir. Ne croyez pas que
+la liberté des mers, comme, on l'a tant répété, soit le moins du monde
+engagée dans cette question: la liberté des mers n'a rien à y voir; la
+liberté des mers reste aujourd'hui ce qu'elle était auparavant.
+(_Dénégations aux extrémités._)
+
+_M. le président._--Ces interruptions sont insupportables. On peut
+contester à la tribune les doctrines d'un orateur, mais on doit lui
+permettre d'être entendu.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Un cas a été ajouté à ceux
+que toutes les nations civilisées ont mis en dehors de la liberté des
+mers; voilà tout. Ne dites pas qu'il n'y a point de cas semblables;
+vous en avez vous-mêmes proclamé à cette tribune. Vous avez parlé de
+la piraterie, de la contrebande de guerre; vous avez reconnu que,
+selon les principes avoués par toutes les nations les plus jalouses de
+la liberté des mers, selon les principes professés par la France
+elle-même, la contrebande de guerre était interdite, et que le droit
+de visite existait sur les neutres pour arrêter la contrebande de
+guerre.
+
+M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Ce que les conventions de
+1831 et de 1833 ont fait, c'est de considérer la chair humaine comme
+une contrebande de guerre; elles ont fait cela, rien de moins, rien de
+plus; elles ont assimilé le crime de la traite au délit accidentel de
+la contrebande de guerre: à Dieu ne plaise que la liberté des mers
+soit compromise à si bon marché! Il ne s'agit pas plus de la liberté
+des mers que de la liberté des États-Unis. Les mers restent libres
+comme auparavant; il y a seulement un crime de plus inscrit dans le
+code des nations, et il y a des nations qui s'engagent les unes envers
+les autres à réprimer en commun ce crime, réprouvé par toutes.
+(_Bravo!_)
+
+Et le jour où toutes les nations auront contracté ce même engagement,
+le crime de la traite disparaîtra; et ce jour-là, les hommes qui
+auront poursuivi ce noble but à travers les orages politiques et les
+luttes des partis, à travers les jalousies des cabinets, à travers les
+rivalités personnelles, les hommes, dis-je, qui auront persévéré dans
+leur dessein, sans s'inquiéter de ces accidents et de ces obstacles,
+ces hommes-là seront honorés dans le monde; et j'espère que mon nom
+aura l'honneur de prendre place parmi les leurs. (_Bravo!_)
+
+Il me reste un second devoir à remplir. J'ai défendu la cause des
+noirs, je viens défendre celle des prérogatives de la couronne. Quand
+je parle des prérogatives de la couronne, je suis modeste, messieurs,
+car je pourrais dire aussi que je viens défendre l'honneur de mon
+pays. C'est l'honneur d'un pays que de tenir sa parole (_Sensation_),
+de ne pas proposer, de ne pas entamer légèrement ce qu'on désavouera
+deux ou trois ans après. En 1838, au mois de décembre, la France et
+l'Angleterre réunies, après y avoir bien pensé sans doute, car de
+grands gouvernements, de grands pays pensent à ce qu'ils font, la
+France et l'Angleterre réunies, dis-je, ont proposé à l'Autriche, à la
+Prusse et à la Russie, non pas d'adhérer simplement aux conventions
+antérieures de 1831 et de 1833, mais de faire un nouveau traité dont
+elles leur ont proposé le texte, conforme au traité qui vous occupe en
+ce moment.
+
+Après deux ou trois ans de négociations, de délibérations, les trois
+puissances ont accepté: le traité a été conclu. Il n'est pas encore
+ratifié, j'en conviens, et je ne suis pas de ceux qui regardent la
+ratification comme une pure formalité à laquelle on ne peut se refuser
+d'aucune façon, quand une fois la signature a été donnée. (_Bruits
+divers._) La ratification est un acte sérieux, un acte libre, je suis
+le premier à le proclamer. La Chambre peut donc jeter dans cette
+question un incident nouveau, elle peut apporter, par l'expression de
+son opinion, un grave embarras... je ne dis rien de plus
+(_Sensation_), un grave embarras à la ratification; mais, dans cet
+embarras, la liberté de la couronne et des ministres de la couronne
+reste entière.
+
+_Voix nombreuses._--C'est évident.
+
+_M. le ministre._--La liberté de ratifier ou de ne pas ratifier,
+quelle qu'ait été l'expression de l'opinion de la Chambre, reste
+entière dans tous les cas. (_Nouvelles marques d'adhésion._)
+
+Sans doute l'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion,
+est une considération grave qui doit peser dans la balance; mais elle
+n'est pas décisive. (_C'est juste!_)
+
+Et j'ajoute qu'à côté de cette considération, il y en a d'autres bien
+graves aussi, car il y a peu de choses plus graves pour un
+gouvernement que de venir dire aux puissances avec lesquelles il est
+en rapport régulier et amical: «Ce que je vous ai proposé il y a trois
+ans, je ne le ratifie pas aujourd'hui. (_Mouvement à gauche._) Vous
+l'avez accepté à ma demande; vous avez fait certaines objections, vous
+avez demandé certains changements. Ces objections ont été accueillies,
+ces changements ont été faits. Nous étions d'accord, n'importe, on ne
+ratifie pas aujourd'hui.» (_Nouveau mouvement._)
+
+Je dis qu'il y a là quelque chose de bien grave pour l'autorité du
+gouvernement de notre pays, pour l'honneur de notre pays lui-même...
+(_Interruption à gauche._) Oui, l'honneur de notre pays est intéressé
+à n'avoir rien proposé que sérieusement, à n'avoir rien fait que
+sérieusement, à avoir bien pesé, il y a trois ans, la question sur
+laquelle on délibère aujourd'hui. L'autorité du gouvernement,
+l'honneur du pays, l'intérêt de la grande cause qui se débat devant
+nous, voilà certes des motifs puissants, voilà des considérations
+supérieures qu'un ministre serait bien coupable d'oublier.
+
+Je le répète en finissant: quel que soit le vote de la Chambre, la
+liberté du gouvernement du roi reste entière (_Oui!_ _oui!_); quand
+il aura à se prononcer définitivement, il pèsera toutes les
+considérations que je viens de vous rappeler, et il se décidera sous
+sa responsabilité. Vous le trouverez prêt à l'accepter. (_Marques
+d'assentiment aux centres._)
+
+
+
+
+CXV
+
+Sur l'envoi d'un ambassadeur à Madrid, et sur nos relations avec la
+cour d'Espagne.
+
+--Chambre des députés.--25 janvier 1842.--
+
+
+Après une interruption des relations diplomatiques entre la France et
+l'Espagne, le gouvernement du roi avait envoyé à Madrid un nouvel
+ambassadeur, M. le comte de Salvandy. Cette mission avait donné lieu,
+entre les deux États, à des difficultés graves, encore pendantes, dont
+le discours de la couronne n'avait point parlé. Dans la discussion de
+l'adresse, M. Gustave de Beaumont proposa, à ce sujet, l'insertion
+d'un paragraphe que je combattis et qui fut rejeté.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je devrais me refuser
+à ce débat...
+
+_Plusieurs voix._--Plus haut! plus haut!
+
+_M. le ministre._--Je parlerai aussi haut qu'il me sera possible; mais
+la Chambre sait que j'ai la voix un peu affaiblie.
+
+Je devrais, dis-je, me refuser à ce débat. Il porte sur une affaire
+encore pendante, délicate, compliquée, qui peut d'un moment à l'autre
+prendre des faces diverses. Ce serait mon droit et peut-être mon
+devoir de me taire absolument; mais on abuserait de mon silence pour
+induire en erreur la Chambre. L'amendement qu'on lui propose me paraît
+plein d'inconvénients pour notre pays, pour le gouvernement du roi,
+pour la Chambre elle-même. Je veux le repousser en peu de mots et par
+un simple exposé de notre situation envers l'Espagne. Je le fais,
+comme je le disais tout à l'heure, contre mon gré, avec le sentiment
+que c'est de la mauvaise politique, mais par une nécessité absolue.
+
+La Chambre se rappelle à quel moment le cabinet du 29 octobre 1840 est
+entré en relations avec l'Espagne, au moment même où la révolution de
+septembre venait de s'accomplir à Madrid. La Chambre sait quel
+mouvement, il faut bien que j'appelle les choses par leur nom, quel
+mouvement antifrançais a accompagné cette révolution. Je pourrais en
+dire les causes; je ne le ferai pas: je me borne à rappeler le fait;
+il est notoire. La révolution de septembre s'est accomplie au milieu
+d'un mouvement antifrançais et par l'influence d'un parti
+antifrançais.
+
+L'attitude du gouvernement du roi était donc délicate. Il prit celle
+d'une politique parfaitement tranquille, en rapports réguliers, mais
+point empressés, avec le gouvernement espagnol. Le cabinet s'est
+surtout appliqué à convaincre l'Espagne de deux choses: la première,
+que nous n'entendions aucunement intervenir dans ses affaires
+intérieures, et nous ingérer dans son gouvernement par une influence
+étrangère; la seconde, que nous ne considérions point l'Espagne comme
+un théâtre de nos rivalités, de nos luttes avec telle ou telle
+puissance européenne, sacrifiant sans cesse dans ces luttes les
+intérêts de l'Espagne et même nos intérêts.
+
+Voilà les deux idées qui ont été la règle de la politique du cabinet
+du 29 octobre envers l'Espagne. Il les a scrupuleusement mises en
+pratique. Nous avons évité toute occasion de débat, de querelle. Elles
+ne nous ont pas manqué. Plusieurs incidents sont survenus, que la
+Chambre peut se rappeler: l'affaire des Aldudes et l'affaire de l'îlot
+del Rey. Nous n'avons voulu envenimer aucune de ces questions; nous
+avons été modérés, patients, tolérants, uniquement occupés
+d'entretenir avec l'Espagne des rapports réguliers, et de la bien
+convaincre que nos intentions étaient bienveillantes et sincères.
+
+Au bout de quelque temps, nous avons gagné du terrain. Cette tendance
+antifrançaise, qui avait éclaté dans la révolution de septembre, s'est
+atténuée; les rapports sont devenus plus faciles, plus bienveillants.
+Un ministre espagnol est venu à Paris, où il n'y avait auparavant
+qu'un chargé d'affaires. Enfin, une autre circonstance, qui pouvait
+être très-importante pour les affaires d'Espagne, est survenue: le
+cabinet britannique a changé.
+
+Nous avons pensé que ces trois circonstances, l'amélioration de nos
+rapports, l'arrivée à Paris d'un ministre espagnol, le changement du
+cabinet britannique, motivaient l'envoi d'un ambassadeur à Madrid. Je
+dirai tout à l'heure dans quelle pensée l'ambassadeur a été envoyé; je
+rappelle en ce moment les circonstances au milieu desquelles l'envoi a
+été résolu.
+
+Au moment même où le gouvernement du roi venait de prendre cette
+résolution, l'insurrection christine a éclaté. La Chambre sait quelles
+accusations ont retenti à ce sujet contre le gouvernement français: on
+l'a représenté comme complice, comme auteur de l'insurrection
+christine; j'affirme de la façon la plus positive qu'il y a été
+complétement étranger.
+
+Je vais plus loin: des avertissements ont été donnés au gouvernement
+espagnol sur des préparatifs qui se faisaient contre lui, sur des
+envois d'armes, de munitions de guerre, etc., dans les provinces
+basques: on en ignorait l'objet, l'origine; mais on l'informait du
+fait. Et peu après ces avertissements, l'insurrection a éclaté. Je
+répète que le gouvernement y a été tout à fait étranger. À cette
+occasion, le ministre espagnol à Paris a adressé au gouvernement du
+roi plusieurs demandes. Il a demandé que les réfugiés carlistes qui se
+pressaient sur la frontière pour aller prendre part au mouvement
+fussent internés; la demande a été accordée. Il a demandé que les
+réfugiés christinos qui prenaient la même route fussent également
+internés; ils l'ont été. Il a désigné quelques noms propres qui
+inquiétaient spécialement, sur cette frontière, le gouvernement
+espagnol; on les a fait interner. Il a adressé au gouvernement du roi
+une autre demande qui a été à l'instant même et péremptoirement
+refusée; je n'ai pas besoin de dire pourquoi: la Chambre le sait.
+(_Marques d'approbation._)
+
+Voilà, messieurs, quelles ont été, avant l'insurrection christine,
+l'attitude et la conduite du gouvernement du roi; voilà quelles ont
+été son attitude et sa conduite pendant l'insurrection. Cependant tout
+le monde sait que, pendant et après cette insurrection, ce même
+mouvement antifrançais, ces mêmes emportements, ces mêmes suppositions
+déclamatoires et injurieuses, qui avaient éclaté en Espagne contre la
+France au moment de la révolution de septembre, se sont renouvelées
+avec violence: il y a eu plus que des déclamations, plus que des
+suppositions calomnieuses; des atteintes ont été portées à notre
+territoire; sur plusieurs points, en Espagne, nos nationaux ont été
+menacés; dans le port de Barcelone, nos bâtiments ont été inquiétés.
+Nous avons dû prendre des précautions à l'occasion de ces menaces;
+nous les avons prises avec une extrême prudence, dans le seul but de
+garantir partout la personne et les intérêts de nos nationaux; et, dès
+que la nécessité des précautions s'est éloignée, les précautions
+mêmes, les mouvements de troupes et de vaisseaux se sont éloignés
+aussi. Je puis l'affirmer sans crainte: dans les mesures adoptées pour
+préserver et notre territoire et nos nationaux des mouvements qui
+éclataient en Espagne, la plus grande modération a été pratiquée.
+
+L'insurrection étouffée, le mouvement anarchique qui se produisait sur
+plusieurs points fit sentir au gouvernement espagnol la nécessité
+d'une répression plus efficace, d'un retour plus énergique aux
+principes d'ordre. Nous avons jugé que c'était là un moment favorable
+pour faire partir l'ambassadeur du roi. Dans cette crise naissante, le
+gouvernement espagnol devait sentir un besoin d'appui; et quand je dis
+appui, je ne le dis pas d'une façon qui puisse être désagréable ni
+insultante pour une grande nation; je parle de cet appui moral, de
+cette adhésion éclatante que la présence d'un ambassadeur donne au
+pays, au gouvernement auprès duquel il est accrédité. Le départ de
+l'ambassadeur du roi pour Madrid était, dans notre pensée, d'abord une
+grande marque d'affection et de déférence pour la jeune reine à
+laquelle la France et son roi doivent et veulent donner toute la
+protection qu'un pays et un gouvernement étranger peuvent donner hors
+de leur territoire... (_Marques d'adhésion au centre._) C'était en
+même temps une marque d'impartialité, de neutralité dans les
+dissensions intérieures de l'Espagne. C'était aussi, comme je le
+disais tout à l'heure, un appui prêté au gouvernement espagnol contre
+l'anarchie qui le menaçait, et qu'il sentait le besoin pressant de
+réprimer; c'était enfin un grand appui moral donné à ce gouvernement
+auprès de l'Europe, pour l'aider à atteindre le but qu'en gardant
+toutes les convenances de leur dignité les gouvernements nouveaux ont
+toujours raison de poursuivre, leur reconnaissance par les peuples
+civilisés et les gouvernements anciens. (_Nouvelles marques
+d'adhésion._)
+
+C'est là un but très-légitime; c'est une grande force dont les
+gouvernements nouveaux ont besoin, et qu'il serait insensé à eux de ne
+pas rechercher. On recherchait cette force pour l'Espagne; nous le
+savions, et nous avons pensé que l'arrivée d'un ambassadeur du roi à
+Madrid seconderait puissamment les négociations entreprises dans ce
+dessein.
+
+Voilà dans quelles idées, dans quel sentiment l'ambassadeur du roi a
+été nommé et est parti. Si je ne me trompe, l'honorable préopinant
+lui-même, malgré ses préventions, doit trouver cela sérieux et
+légitime.
+
+Quand l'ambassadeur est parti, messieurs, il était nommé depuis
+plusieurs mois; on savait auprès de qui il était accrédité. Il était
+accrédité auprès de la reine Isabelle II; on savait quelles étaient
+ses lettres de créance; il ne pouvait y avoir à cet égard aucune
+incertitude.
+
+Quand il est arrivé, non pas le premier jour de son arrivée, non pas
+dans sa première entrevue avec M. le ministre des affaires étrangères
+d'Espagne, mais le lendemain seulement, la question dont on a tant
+parlé a été élevée. On dit aujourd'hui: Pourquoi ne l'avez-vous pas
+prévue? Et de quel droit nous aurait-on demandé de la prévoir? Nous
+avons agi dans cette occasion, comme dans toutes les autres,
+loyalement, publiquement, selon nos précédents, selon les principes de
+toute monarchie, constitutionnelle ou autre, selon les règles du droit
+public européen.
+
+Quant aux précédents, je ne parlerai pas, si vous voulez, des anciens,
+de ceux qui sont antérieurs à l'établissement du régime
+constitutionnel en Espagne et en France: ils sont nombreux, clairs,
+tous semblables. Je veux bien les omettre, quoique je fasse grand cas
+de leur autorité. Je me bornerai aux précédents nouveaux, aux
+précédents de notre propre gouvernement, précédents auxquels toute
+l'Europe a concouru.
+
+En Grèce, l'Europe a envoyé des ministres à un roi mineur. Ces
+ministres, ceux de la France comme les autres, ont été accrédités
+auprès du roi mineur. C'est à lui-même qu'ils ont remis leurs lettres
+de créance en présence de la régence.
+
+Voulez-vous un autre exemple plus frappant encore, plus analogue à
+l'Espagne, un exemple absolument pareil au cas qui nous occupe?
+
+Au Brésil, l'empereur dom Pedro II était mineur; le régent, M. Feijão,
+élève la même prétention qu'on élève aujourd'hui à Madrid, la
+prétention que les lettres de créance, quoique adressées au souverain,
+lui soient remises à lui en personne, comme investi, dit-il, de la
+plénitude de l'autorité royale. Il élève cette prétention; il la porte
+à la connaissance de tous les membres du corps diplomatique, à
+Rio-Janeiro. Elle est unanimement repoussée, repoussée plus tard par
+les instructions venues d'Europe, comme elle l'avait été au premier
+moment par les agents diplomatiques établis à Rio-Janeiro. L'Autriche,
+la France, l'Angleterre, répondent de la même façon. Le régent renonce
+à sa prétention, et les lettres de créance sont présentées à
+l'empereur mineur, en présence du régent, qui les reçoit après lui.
+
+Voilà les faits récents des États constitutionnels les plus analogues
+à l'Espagne par leur origine, par leur langue, par leurs institutions.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Rien de plus simple, messieurs: c'est là le principe même de la
+monarchie. Que faut-il à la monarchie? Que, pendant les minorités,
+tout ce qui est dignité, hommage, manifestation publique, s'adresse à
+la personne du souverain; que tout ce qui est autorité, exercice réel
+et efficace du pouvoir, soit remis à la personne investie de la
+régence.
+
+La minorité dans une monarchie, ce n'est pas la mort, ce n'est pas
+l'éclipse du monarque: il est inactif, il n'est pas absent. Il y a des
+devoirs qui s'adressent à lui, des droits qui résident en lui. Si cela
+n'était pas, vous verriez bientôt, dans les minorités, et surtout dans
+les minorités placées au milieu des révolutions, vous verriez bientôt
+disparaître la monarchie. (_Au centre_: Très-bien!) Lorsque cette
+question s'éleva au Brésil, précisément au sein d'une monarchie
+naissante, et naissante au milieu des révolutions, ce fut là la raison
+principale sentie et alléguée par toute l'Europe. Il faut que la
+royauté paraisse dans toutes les occasions où elle peut paraître
+convenablement, où elle a, non une autorité pratique et réelle à
+exercer, mais des hommages à recevoir, soit de ses peuples, soit des
+étrangers.
+
+Et ce ne sont pas là, messieurs, des questions d'étiquette, de vaines
+formalités: c'est ainsi que les gouvernements se fondent; c'est ainsi
+que les principes se maintiennent; c'est ainsi que les sentiments sont
+entretenus, alimentés, échauffés dans le coeur des populations.
+(_Très-bien!_) Si vous voulez faire disparaître toutes les occasions
+de les manifester, si vous ne voulez pas que la dignité extérieure
+reste au monarque, ne comptez plus sur la monarchie, elle disparaîtra
+bientôt elle-même. (_Très-bien!_)
+
+En élevant, je ne dirai pas cette prétention, car ce n'était pas d'une
+prétention qu'il s'agissait, nous avons eu l'intention de continuer un
+droit et un fait, un droit et un fait non-seulement français, mais
+européen; lorsque ce qui s'est passé à Madrid a été connu en Europe,
+partout, partout sans hésiter, les cabinets ont donné raison à la
+France; les cabinets constitutionnels comme ceux qui ne le sont pas,
+l'Angleterre comme les puissances continentales. Partout on a reconnu
+que le gouvernement du roi n'avait fait, en cela, que se conformer à
+ses propres précédents, aux précédents de tout le monde, aux règles de
+sa propre monarchie, aux règles de toutes les monarchies,
+constitutionnelles ou non et ceux des cabinets européens qui ont pu
+manifester leur opinion en Espagne l'ont fait hautement.
+
+Voilà, messieurs, le véritable état de la question.
+
+Aux faits que je viens de rappeler, aux raisons que je viens de
+donner, l'Espagne en oppose d'autres. Je ne les discute point; ce
+n'est pas moi qui viendrai, à moins que je n'y sois contraint,
+discuter à cette tribune le sens d'un article de la constitution
+espagnole; à l'Espagne seule il appartient d'en décider. Sans nul
+doute, quand l'Espagne juge à propos d'imposer certaines conditions,
+certaines règles à la réception des ambassadeurs ou des ministres
+plénipotentiaires étrangers, quand elle dit que sa constitution le lui
+prescrit, elle est dans son droit. (_À gauche_: Très-bien!) Personne
+ne prétend la contraindre à le violer. Mais son droit ne détruit pas
+le nôtre (_C'est évident!_), son opinion ne fait rien à la nôtre.
+(_Très-bien!_) Nous restons tous parfaitement libres. Eh bien, nous ne
+croyons pas que nous devions, que nous puissions convenablement pour
+nous-mêmes, utilement pour l'Espagne, avoir un ambassadeur à Madrid à
+de telles conditions; et nous rappelons le nôtre.
+
+On dit: Il ne fallait pas envoyer d'ambassadeur. J'ai dit tout à
+l'heure par quelles raisons nous l'avions envoyé. J'ai dit que nous
+n'étions point tenus de prévoir cet obstacle, que nous n'avions
+rencontré nulle part; j'ajoute que la crainte même de le rencontrer
+n'eût pas été pour nous une raison suffisante de ne pas envoyer à
+Madrid un ambassadeur, et de ne pas essayer de rendre à l'Espagne le
+service important que nous croyions et que nous voulions lui rendre
+par cet envoi. (_Très-bien!_)
+
+Dans ma conviction, que je n'entends en aucune façon imposer à
+l'Espagne, que j'exprime pour mon pays, l'Espagne a méconnu ses
+propres intérêts; elle a méconnu et les intentions du gouvernement du
+roi et les avantages qu'elle devait en retirer.
+
+Et ce n'est pas moi seul qui parle ainsi: l'Espagne a des alliés, des
+amis: qu'elle les consulte; ils lui tiendront le même langage,
+soyez-en certains.
+
+Les choses étant ainsi, messieurs, que vous demande-t-on par
+l'amendement?
+
+Le discours de la couronne a gardé le silence sur l'Espagne: il nous a
+paru que c'était, envers l'Espagne elle-même, l'attitude la plus
+convenable de notre part; que le meilleur service que nous pussions
+encore lui rendre était de ne pas faire de ceci une occasion de débat
+solennel et irritant.
+
+Le gouvernement du roi n'a point provoqué le débat qui s'élève
+aujourd'hui; il a eu l'intention de ne point le provoquer. La Chambre
+entend-elle changer cette attitude du gouvernement du roi envers
+l'Espagne? Entend-elle substituer une diplomatie à une autre?
+Entend-elle faire de la diplomatie dans son adresse? En s'occupant de
+répondre au discours de la couronne, entend-elle répondre à l'adresse
+des cortès de Madrid? (_Très-bien!_) C'est de cela qu'il s'agit,
+messieurs. Le gouvernement du roi a suivi envers l'Espagne une
+certaine politique; il a pris une certaine attitude; il l'a prise dans
+le discours de la couronne comme dans ses autres actes. De leur côté,
+les cortès de Madrid ont fait une adresse, Que vous demande-t-on? De
+répondre dans votre adresse à celle des cortès et non pas au discours
+de la couronne? (_Murmures à gauche._) Est-ce là ce que veut faire la
+Chambre? (_Au centre_: Non! Non!) Croit-elle que ce soit là son rôle
+dans les affaires extérieures du pays? Croit-elle que ce soit ainsi
+qu'elle doive y intervenir pour porter son jugement sur la manière
+dont elles sont conduites? Croit-elle que ce soit ainsi, dans une
+affaire pendante, dans une situation flagrante, qu'elle doive venir
+exercer une action imprévue, irrégulière, et entrer en conversation
+avec une assemblée étrangère, au lieu de répondre au discours du roi?
+Là est la vraie question; la Chambre en décidera. (_Approbation au
+centre.--Une longue agitation succède à ce discours._)
+
+
+
+
+CXVI
+
+Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative à l'extension des
+droits électoraux.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 15 février 1842.--
+
+
+Dans la séance du 14 février 1842, M. Ducos développa une proposition
+tendant à faire déclarer électeurs tous les citoyens inscrits sur la
+liste départementale du jury. Un long débat s'éleva à ce sujet. J'y
+pris part le 15 février en répondant à M. Billault qui avait appuyé la
+proposition. Elle fut rejetée dans cette même séance.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Messieurs, au moment
+de prendre part à ce débat, je demande à la Chambre, je demande à
+l'opposition la permission d'oublier un moment le débat même,
+d'oublier un moment les partis qui nous divisent, leurs engagements,
+leurs luttes, leurs craintes et leurs espérances, de considérer la
+question en elle-même, uniquement en elle-même, au seul point de vue
+de l'intérêt social, abstraction faite de toute combinaison politique,
+de tout intérêt, de tout incident parlementaire ou personnel.
+
+Quand je me place à ce point de vue, je l'avoue, messieurs, à
+l'instant même, la question disparaît. J'ai beau regarder, j'ai beau
+chercher; je ne puis trouver parmi nous, aujourd'hui, dans l'état de
+la société, à la réforme électorale qu'on vous propose, aucun motif
+réel, sérieux, aucun motif digne d'un pays libre et sensé.
+
+Ce n'est pas la première fois, messieurs, que de telles questions se
+débattent. Avant nous, ailleurs que chez nous, des réformes
+électorales ont été proposées, discutées, accomplies. Pourquoi? Dans
+quelles circonstances? Sous l'empire de quelles nécessités?
+
+La société était divisée en classes diverses, diverses de condition
+civile, d'intérêts, d'influences; non-seulement diverses, mais
+opposées, se combattant les unes les autres, la noblesse et la
+bourgeoisie, les propriétaires terriens et les industriels, les
+habitants des villes et ceux des campagnes. Il y avait là des
+différences profondes, des intérêts contraires, des luttes
+continuelles. Qu'arrivait-il alors de la répartition des droits
+politiques? Les classes qui ne les possédaient pas avaient à souffrir
+beaucoup de cette privation. La classe qui les possédait s'en servait
+contre les autres; c'était là son grand moyen de force dans leurs
+luttes continuelles. De là, ces longues, puissantes, vives
+réclamations, pour arriver à un partage plus égal des droits
+politiques, pour les faire répandre dans toutes les classes, ou, au
+moins, dans une plus grande partie des classes de la société. C'est là
+l'histoire de toutes les réformes électorales si longtemps demandées,
+et enfin accomplies dans les pays où la liberté s'est introduite.
+
+Rien de semblable chez nous aujourd'hui. On parle beaucoup de l'unité
+de la société française, et l'on a raison; mais ce n'est pas seulement
+une unité géographique, c'est aussi une unité morale, intérieure. Il
+n'y a plus de luttes entre les classes; il n'y a plus d'intérêts
+profondément divers, contraires. Qu'est-ce qui sépare aujourd'hui les
+électeurs à 300 fr. des électeurs à 200 fr., des électeurs à 150 fr.,
+des électeurs à 50 fr.? Qu'est-ce qui sépare les patentables à 200 fr.
+des patentables inférieurs? Ils ont au fond les mêmes intérêts, ils
+sont dans la même condition civile, ils vivent sous l'empire des mêmes
+lois. La similitude des intérêts s'allie aujourd'hui chez nous, ce qui
+n'était encore jamais arrivé dans le monde, à la diversité des
+professions et à l'inégalité des conditions. (_Très-bien!_) C'est là
+un grand fait, le fait nouveau de notre société.
+
+Un autre grand fait en résulte; c'est que la distribution des droits
+politiques n'est pas, ne peut être chez nous, un objet de luttes et de
+compétitions perpétuelles, comme cela arrivait dans les sociétés
+autrement constituées. L'électeur à 300 fr. représente parfaitement
+l'électeur à 200 fr., à 100 fr.: il ne l'exclut pas, il le représente,
+il le protége, il le couvre, il ressent, il défend les mêmes intérêts.
+Aussi le besoin d'entrer dans l'exercice des droits politiques ne se
+fait pas sentir vivement dans notre société, parce que, quelque
+puissante que soit la vanité humaine, quelque naturel que soit le
+désir de l'exercice des droits politiques, quand cet exercice n'est
+pas nécessaire à la défense des intérêts journaliers, à la protection
+de la vie civile, à la sûreté de la propriété, de la liberté, de tous
+les biens quotidiens de l'homme, quand, dis-je, la possession des
+droits politiques n'est pas nécessaire à ces buts essentiels de l'état
+social, elle n'éveille plus dans les masses la même ardeur.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Aussi ces longues et vives réclamations qui ailleurs ont abouti à de
+grandes réformes électorales, vous ne les entendez point parmi nous.
+Quoiqu'on l'ait contesté tout à l'heure et plus d'une fois à cette
+tribune, je n'hésite pas à affirmer que le mouvement qui a fait entrer
+aujourd'hui cette question dans cette enceinte n'est pas un mouvement
+naturel, vif, né du sentiment de la société elle-même. Je dirai tout à
+l'heure quels sont les vrais partisans, les partisans ardents de la
+réforme électorale, quels sont ceux qui en ont un désir passionné, je
+le dirai, mais ce n'est pas d'eux que je m'occupe en ce moment.
+
+Je dis que le mouvement qui a produit la question dont nous nous
+occupons est un mouvement superficiel, factice, mensonger, suscité par
+les journaux et par les comités. (_Interruption aux extrémités._) Par
+les journaux et par les comités. Il n'est pas sorti spontanément du
+sein de la société elle-même, de ses intérêts et de ses besoins. (_Au
+centre_: C'est vrai!)
+
+En vérité, c'est une grande pitié que de voir ce mouvement continuel
+pour introduire la division, la fermentation dans une société unie et
+tranquille, et qui n'a que des raisons de l'être, ce travail factice
+pour réveiller des passions qui n'existent pas, des désirs auxquels on
+ne pense pas. Hier un honorable membre posait à cette tribune la
+question entre la fortune et l'intelligence... Ah! messieurs, s'il en
+était ainsi, soyez sûrs que vous verriez se produire un bien autre
+mouvement que celui auquel vous assistez. S'il était vrai que
+l'intelligence fût exclue des droits politiques, s'il était vrai que
+la fortune les procurât seule, que cette société-ci fût partagée en
+riches qui possèdent et en hommes capables qui ne possèdent pas, vous
+verriez alors, non pas des comités, non pas des articles de journaux,
+non pas quelques pétitions, mais le soulèvement de la société tout
+entière pour changer cet ordre de choses. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+Il n'en est rien, messieurs, et c'est parce qu'il n'y a pas chez nous
+une telle opposition entre la fortune et l'intelligence, c'est parce
+que chez nous les deux choses s'allient, s'acquièrent l'une par
+l'autre, c'est à cause de cela que vous ne voyez aucun mouvement
+semblable. Que de propriétaires aujourd'hui sont industriels! Que
+d'industriels sont propriétaires! Que de gens capables deviennent
+propriétaires et industriels! Toutes les classes, toutes les forces
+sociales s'amalgament, se combinent, vivent en paix au sein de cette
+grande unité morale de la société française. Il y a là une des plus
+sûres garanties de notre repos, et c'est parce que notre société est
+ainsi faite, c'est parce que l'intelligence, dans toutes les
+carrières, y trouve sa place, arrive à la fortune, au pouvoir, que
+l'intelligence est satisfaite et que la propriété n'est pas attaquée,
+excepté par les brouillons et les malintentionnés. (_Vif mouvement
+d'adhésion au centre._)
+
+Je n'entrevois donc pour mon compte, et je le répète avec la plus
+profonde conviction, je n'entrevois, à la réforme électorale qu'on
+vous propose, aucun motif sérieux, aucun motif qui intéresse la
+société elle-même. Cependant on la demande, et on la demande
+sérieusement. Je vais dire qui et par quels motifs.
+
+La réforme électorale est demandée d'abord... Que la Chambre ne
+s'étonne pas de la liberté de mon langage; je respecte profondément,
+on sait, la liberté des autres; je suis de ceux qui trouvent bon que
+toutes les questions soient apportées à cette tribune, que toutes les
+choses y soient dites; j'use sans réserve du droit que j'accorde.
+
+La première impulsion vers la réforme électorale vient des ennemis du
+gouvernement, de ceux qui veulent le renversement de l'ordre établi.
+(_Au centre_: C'est vrai! Très-bien!)
+
+Personne n'ignore que deux, je ne veux pas dire deux partis, je dirai
+deux factions travaillent, parmi nous, au renversement du
+gouvernement, les républicains et les carlistes. (_Interruptions et
+réclamations diverses._)
+
+J'aime mieux ce nom-là, c'est à dessein que je l'emploie; j'aime
+mieux, quand je parle d'une faction, la désigner par un nom propre que
+par un principe.
+
+M. DE LARCY.--Le principe est dans vos ouvrages!
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, au moment même
+où je signale ce travail de deux factions contre notre gouvernement,
+je me hâte de renfermer les mots dont je me sers dans leurs justes
+limites.
+
+On s'est trop accoutumé à croire, par exemple, que le parti
+républicain, c'était les masses, les classes inférieures, le peuple;
+le parti se présente sous ce drapeau, il se sert de ces beaux noms, il
+prétend être le représentant et l'organe des classes laborieuses, du
+peuple, des masses. Cela n'est pas vrai. (_Très-bien!_) Quand on entre
+dans le sein de ces classes laborieuses et populaires qui couvrent
+notre sol, on peut y compter les républicains, aussi bien que dans les
+classes supérieures; là comme partout ils sont dans une pitoyable
+minorité. (_Très-bien!_) Le peuple est attaché à l'ordre établi, au
+gouvernement de Juillet, à ses institutions, il vit en paix sous sa
+protection.
+
+Je dirai la même chose des carlistes. Il n'est pas vrai que tous les
+hommes que des sentiments honorables, des idées élevées attachent à
+leur passé, soient entrés dans une faction, que tous travaillent à
+ramener de nouvelles révolutions dans leur pays. Cela n'est pas vrai.
+
+Il y en a beaucoup qui successivement comprennent et comprendront
+qu'il est de leur devoir de ne pas se détacher de leur pays, de ne pas
+rester étrangers au gouvernement et aux institutions de leur pays,
+qu'il est de leur devoir de reprendre leur place dans cette grande
+société qui a reconquis ses libertés, non pour les garder d'une
+manière exclusive, mais pour les répandre sur tout le monde
+(_Très-bien! très-bien!_), pour en faire le ciel qui couvre, le soleil
+qui éclaire la France. Ils comprendront leur devoir, ils useront de
+leur droit peu à peu, et nous attendrons patiemment, en nous passant
+de leur concours, mais en le désirant toutes les fois qu'il sera
+libre, raisonnable et d'accord avec les intérêts du pays, nous
+attendrons, dis-je, patiemment, qu'ils comprennent leurs intérêts et
+qu'ils remplissent leurs devoirs envers la France.
+
+Je réduis donc les deux factions à leur vrai caractère; je les enferme
+dans leurs justes limites. Mais là je les connais, je les ai vues à
+l'oeuvre; vous les y voyez tous les jours; vous savez le mal qu'elles
+vous font, vous ne savez pas tout celui qu'elles peuvent vous faire.
+Voyez, au moindre prétexte, dès qu'une porte s'entr'ouvre, dès qu'un
+côté faible se découvre dans votre politique, dès qu'un incident
+malheureux vient embarrasser votre situation, voyez comme elles se
+précipitent pour aggraver le mal, pour l'exploiter, pour le faire
+tourner au profit de leurs coupables desseins. Que l'embarras vienne
+du dehors ou du dedans, qu'il s'agisse de la crainte de la guerre ou
+du recensement, d'une mesure que vous avez ordonnée sans vous douter
+des conséquences qu'elle pouvait avoir, leur action est la même; vous
+avez vu ce que les factions ont fait de cette mesure si simple, si
+innocente. C'est ce qu'elles feront, ce qu'elles essayeront de faire
+de toutes choses. Méfiez-vous bien toutes les fois que vous les voyez
+témoigner un désir vif, toutes les fois que vous les voyez s'efforcer
+activement en un sens; méfiez-vous; à coup sûr, il y a un danger.
+(_Très-bien!_)
+
+Vous le voyez, messieurs; dans un pays bien civilisé, bien éclairé,
+dans un pays fier de sa civilisation et de sa gloire, vous voyez
+quelle est encore la crédulité publique, vous voyez combien il est
+facile d'abuser ce pays, de l'entraîner hors de ses véritables
+intérêts. Prenez donc bien garde, ne donnez pas d'aliment à cette
+crédulité; ne donnez pas d'espérances, ne donnez pas des moyens
+d'action aux factions qui l'exploitent. C'est votre premier devoir de
+veiller pour leur fermer toutes les portes, pour leur enlever tous les
+prétextes et défendre le public, ce public encore inexpérimenté,
+contre les piéges qu'elles lui tendent, contre les assauts qu'elles ne
+cessent de lui livrer. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+J'ai dit quels sont les premiers apôtres de la réforme électorale;
+voyez si c'est à ceux-là que vous voulez céder quelque chose.
+
+Je passe aux seconds, infiniment plus respectables et légitimes, car
+il ne s'agit plus que d'une opinion, d'une théorie politique. Il y a
+des hommes qui regardent le grand nombre des électeurs comme
+indispensable à la vérité du gouvernement représentatif; ils placent
+surtout le mérite du système électoral dans le grand nombre des
+électeurs; ce sont des héritiers timides et, à mon avis, aveugles, du
+suffrage universel, qui était, il y a quarante ou cinquante ans, la
+doctrine universelle de la France.
+
+Je crois, messieurs, que ces hommes se trompent, qu'ils se font une
+fausse idée de nos institutions et de l'état de notre société. Le
+grand nombre des électeurs importait autrefois quand les classes
+étaient profondément séparées et très-diverses par les intérêts et les
+influences, quand il fallait faire, à chacune, une part spéciale et
+nécessairement une part considérable. Rien de semblable, je le répète,
+n'existe plus chez nous; la parité des intérêts et l'appui qu'ils se
+prêtent les uns aux autres permettent de ne pas avoir un si grand
+nombre d'électeurs sans que ceux qui ne possèdent pas des droits
+politiques aient à en souffrir.
+
+J'ajoute que, dans une société aristocratique, en face d'une
+aristocratie puissante, ancienne, c'est par le nombre que la
+démocratie se défend; le nombre est sa principale force; il faut bien
+qu'à l'influence de propriétaires très-riches, de grands seigneurs, de
+patrons puissants, elle oppose ses masses. Partout où l'aristocratie
+est puissante dans la société, soyez sûrs que le corps électoral, si
+le pays est libre, sera nombreux et qu'il doit être nombreux. Rien de
+semblable chez nous. Nous n'avons pas à nous défendre contre une
+aristocratie puissante. Les classes supérieures sont liées de près aux
+classes inférieures, elles les représentent, les protégent et ne les
+oppriment pas.
+
+Une autre considération me touche beaucoup.
+
+Je suis, pour mon compte, ennemi décidé du suffrage universel. Je le
+regarde comme la ruine de la démocratie et de la liberté. Et si
+j'avais besoin de preuves, j'en aurais une sous les yeux; je ne la
+développerai pas. Cependant je me permettrai de dire, avec tout le
+respect que je porte à un grand pays et à un grand gouvernement, que
+le danger intérieur, le danger social dont les États-Unis d'Amérique
+me paraissent menacés, tient surtout au suffrage universel; c'est là
+ce qui leur fait courir le risque de voir leurs libertés réelles, les
+libertés de tout le monde compromises, aussi bien que l'ordre
+intérieur de leur société. C'est le suffrage universel qui fait que la
+puissance politique aux États-Unis n'a pas ce degré de force, de
+concentration et de confiance en elle-même dont elle a besoin pour
+remplir sa tâche dans une société quelconque.
+
+Non-seulement donc je n'ai pas le désir de voir le suffrage universel
+s'introduire parmi nous, mais je m'oppose à toutes les tendances vers
+ce but. Je les crois nuisibles, dangereuses pour nos libertés comme
+pour l'ordre public.
+
+Je n'hésite donc pas à dire que les raisons des partisans du nombre,
+en fait de régime électoral, me touchent aussi peu que les raisons des
+factions; elles sont plus honnêtes, elles méritent une discussion
+approfondie, mais elles n'ont pas, à mes yeux, plus de valeur.
+
+La réforme électorale a encore d'autres partisans très-honorables: ce
+sont les hommes qui y voient une amélioration propre à nous préserver
+d'innovations dangereuses, une satisfaction donnée à des besoins
+légitimes et qui donnera le droit de repousser les prétentions
+d'intérêts illégitimes. Je n'atténue certainement pas leur idée ni la
+valeur de leur argument.
+
+Mais pour que l'argument fût réellement fort, voici ce qu'il faudrait.
+
+Une innovation n'est une amélioration utile qu'autant qu'elle oppose à
+un mal réel un remède efficace, autant qu'elle donne satisfaction à un
+besoin réel. À mon avis, le mal dont on parle n'est pas réel en
+France, il n'existe pas; le besoin de réforme électorale n'est pas
+réel non plus; il ne se fait pas sentir, il est factice, mensonger.
+Comment voulez-vous que je désire, que j'approuve une satisfaction à
+un besoin que je n'admets pas, un remède à un mal qui ne me paraît pas
+vrai? Savez-vous ce que vous faites? Au lieu d'opposer un remède à un
+mal réel, vous donnez satisfaction (je ne voudrais pas me servir d'un
+mot trop vulgaire) à cette démangeaison, à ce prurit d'innovation qui
+est un mal réel chez nous; vous donnez satisfaction à cette
+démangeaison politique qui travaille, non pas la société elle-même,
+mais un certain nombre d'individus dispersés dans cette société.
+Voilà le mal que vous prétendez guérir, le besoin que vous essayez de
+satisfaire; c'est-à-dire que vous risquez de porter atteinte au fond
+de la santé pour pallier un moment un mal superficiel, une maladie de
+la peau. (_Hilarité générale._) Vous compromettez, vous affaiblissez
+la grande société saine et tranquille pour plaire un moment à cette
+petite société maladive qui s'agite et qui nous agite. Ce n'est pas là
+de la bonne politique; vous manquez votre but au lieu de l'atteindre;
+vous sacrifiez la réalité à l'apparence, les vrais intérêts de la
+société aux besoins imaginaires. Je respecte profondément vos
+intentions et vos convictions; mais, je suis obligé de le dire, ce
+n'est pas là, à mon avis, de la bonne, de la vraie, de l'efficace
+politique. (_Approbation au centre._)
+
+Il y a encore un refuge, un dernier refuge à la réforme électorale
+qu'on vous propose. On dit qu'elle est insignifiante, que, si elle
+n'est pas bien nécessaire, si elle n'est pas bien demandée par la
+société, au moins elle n'a pas de grands dangers, de dangers réels.
+
+Messieurs, c'est, je l'avoue, un singulier argument à apporter en
+faveur d'une réforme que son insignifiance. Je n'accorde pas
+l'insignifiance. Quand je ne rappellerais l'attention de la Chambre
+sur ce que je viens de dire, je n'accorde pas qu'une réforme qui est
+vivement sollicitée par les ennemis de l'ordre établi, qui serait
+donnée à l'erreur des partisans du nombre en matière électorale, et à
+l'erreur de ceux qui veulent guérir un mal qui n'existe pas, je
+n'accorde pas, dis-je, qu'une telle réforme soit insignifiante et
+qu'elle n'ait pas de dangers.
+
+Mais je passe par-dessus tout cela, et je vais à l'ensemble de notre
+situation. C'est avec l'ensemble de notre situation, avec la tâche que
+nous avons à remplir que je veux comparer la réforme qu'on propose.
+
+Nous avons, messieurs, une tâche plus rude qu'il n'en a été imposé à
+aucune époque; nous avons trois grandes choses à fonder: une société
+nouvelle, la grande démocratie moderne, jusqu'ici inconnue dans
+l'histoire du monde; des institutions nouvelles, le gouvernement
+représentatif jusqu'ici étranger à notre pays; enfin une dynastie
+nouvelle. Il n'est certainement jamais arrivé à notre époque d'avoir
+une pareille tâche à accomplir; jamais!
+
+Cependant, messieurs, nous approchons beaucoup du but. La société
+nouvelle est aujourd'hui prépondérante, victorieuse, personne ne le
+conteste plus; elle a fait ses preuves; elle a pris possession du
+terrain social; elle a conquis en même temps et les institutions et la
+dynastie qui lui conviennent et qui la servent. Les grandes conquêtes
+sont toutes faites. Cela a été dit plusieurs fois à cette tribune, je
+ne puis me lasser de le répéter. Oui, toutes les grandes conquêtes
+sont faites, tous les grands intérêts sont satisfaits; notre premier,
+presque notre seul devoir, c'est d'entrer en possession de ce que nous
+avons conquis, de nous en assurer la ferme et complète jouissance.
+
+Eh bien, pour réussir dans ce qui est la véritable tâche de notre
+temps, nous n'avons besoin que de deux choses: de stabilité d'abord,
+puis de bonne conduite dans les affaires journalières et naturelles du
+gouvernement, dans les affaires intérieures ou extérieures qui
+arrivent au gouvernement sans qu'il aille les chercher, par cela seul
+qu'il est le gouvernement du pays; la stabilité et la bonne conduite
+dans la vie de tous les jours, voilà les seuls vrais, les seuls grands
+intérêts de la France aujourd'hui. (_Au centre._ Très-bien!
+très-bien!)
+
+Que faites-vous donc? Vous faites précisément le contraire de ce que
+veut la bonne politique de votre temps; vous altérez la stabilité des
+lois et des pouvoirs, la stabilité du corps électoral, la stabilité de
+la Chambre, la stabilité du gouvernement. Vous semez l'incertitude
+partout. Et pourquoi? Est-ce par une nécessité impérieuse? Est-ce en
+présence d'un grand mouvement, d'une force puissante? Non; c'est pour
+satisfaire à un besoin faux, factice, ou, pour le moins, bien douteux
+et bien faible.
+
+C'est pour donner une grande place à une affaire que vous allez
+chercher, provoquer, qui ne vous vient pas naturellement, qui n'est
+pas le voeu spontané de la société et de notre temps: c'est pour cela
+que vous ébranlez la stabilité de vos lois et de vos pouvoirs.
+(_Très-bien! très-bien!_)
+
+Messieurs, il n'est pas nécessaire d'être assis au banc des ministres
+et d'avoir la responsabilité des affaires de son pays, pour sentir que
+ce n'est pas là de la bonne politique; il suffit de prendre place sur
+l'un des bancs de cette Chambre; il suffit d'avoir une part, quelque
+petite qu'elle soit, du fardeau du gouvernement et de la
+responsabilité qui pèse sur nous. Comment, vous trouvez que la tâche
+de mettre un peu de stabilité en toutes choses, la tâche de suffire
+aux nécessités du gouvernement, aux affaires naturelles, obligées et
+inévitables du pays, vous trouvez que cela ne vous suffit pas? Vous
+voulez accepter toutes les questions qu'on se plaira à élever devant
+vous, toutes les affaires qu'on vous suscitera, réelles ou factices,
+vraies ou fausses?
+
+Messieurs, gardez-vous bien d'une telle facilité; ne vous croyez pas
+obligés de faire aujourd'hui ceci, demain cela; ne vous chargez pas si
+facilement des fardeaux qu'il plaira au premier venu de mettre sur vos
+épaules, lorsque celui que nous portons nécessairement est d'un grand
+poids. Résolvez les questions obligées; faites les affaires
+indispensables que le temps amène naturellement, et repoussez les
+questions qu'on vous jette aujourd'hui à la tête légèrement et sans
+nécessité. (_Vive adhésion au centre._)
+
+Il me reste un dernier point sur lequel je serai fort court.
+
+Sans aucun doute, j'ai le droit de compter, parmi les motifs qui font
+provoquer la réforme électorale, l'opposition au cabinet, le désir de
+le renverser. (_Mouvements divers._) Je ne m'en plains pas, c'est
+parfaitement permis; et si je m'étonne de quelque chose, c'est qu'on
+ne le dise pas tout haut, et qu'on essaye plutôt de s'en cacher. (_Au
+centre_: Très-bien!)
+
+Comment? Est-ce que par hasard les personnes qui désirent le
+renversement du cabinet auraient elles-mêmes le sentiment que ce
+serait un fait grave, plus grave que le motif par lequel elles
+essayent d'y pousser aujourd'hui? N'importe, je ne conteste pas,
+j'admets la pleine légitimité du désir et du travail: vous usez de nos
+institutions, c'est bien; je vais vous dire ce que nous ferons.
+(_Écoutez! écoutez!_)
+
+Le cabinet, tant que la majorité de cette Chambre ne changera pas la
+politique générale qui l'a portée à le soutenir, le cabinet ne se
+laissera pas renverser par la minorité. (_Très-bien! très-bien!_) Les
+attaques, les embarras, les désagréments, les ennuis, ne sont pas des
+motifs sérieux pour des hommes qui se respectent et qui respectent la
+tâche dont ils sont chargés. (_Nouveau mouvement._)
+
+Quand le cabinet s'est formé, il s'est formé sous l'empire de deux
+idées: pour rétablir au dehors la bonne intelligence entre la France
+et l'Europe, pour faire rentrer au dedans, dans le gouvernement,
+l'esprit d'ordre et de conservation.
+
+Ces deux buts peuvent certes être avoués, et valent la peine qu'on
+risque et qu'on souffre quelque chose pour leur accomplissement.
+(_Oui! oui! Très-bien!_) Nous risquerons et nous souffrirons.
+(_Mouvement d'approbation au centre.--Exclamations aux bancs de
+l'opposition._)
+
+Nous ferons ce que vous faites, messieurs, nous userons comme vous de
+nos institutions, de la plénitude de nos institutions.
+
+Voilà la seule réponse que je doive à nos adversaires.
+
+À nos amis j'ai encore quelque chose à dire. (_Écoutez! écoutez!_)
+
+Voici ce que j'ai à leur dire: vous nous avez engagés et soutenus dans
+une tâche pesante; je suis convaincu que vous êtes décidés à nous y
+soutenir tant que nous serons fidèles comme vous à la cause qui est la
+vôtre comme la nôtre (_Oui! oui!_); mais prenez garde; prenez garde de
+ne pas affaiblir légèrement, par des motifs insuffisants, ce pouvoir
+que vous voulez soutenir; prenez garde de ne pas diminuer la force
+quand vous ne diminuez pas le fardeau. (_Profonde sensation_).
+
+Vous avez, comme nous, des devoirs à remplir; vous êtes partie du
+gouvernement; vous avez votre part de responsabilité dans les affaires
+et devant le pays. Ne l'oubliez jamais. Ne vous déchargez pas
+facilement de ce qui vous revient dans le fardeau et dans la
+responsabilité.
+
+J'ose dire, pour mes collègues et pour moi, ce que vous savez déjà,
+que le courage et la persévérance ne nous manqueront point. Mais nous
+ne pouvons rien seuls; nous avons besoin de votre aide....
+(_Mouvement_), de votre aide persévérante. Je ne puis que vous répéter
+ce que je disais à l'instant même: ne diminuez pas légèrement la force
+quand vous ne diminuez pas le fardeau. Si jamais la force nous
+manquait, si jamais les moyens de gouvernement nous paraissaient trop
+faibles pour que nous continuassions d'accepter notre responsabilité,
+soyez certains que nous vous le dirions avant que vous vous en fussiez
+aperçus. (_Marques nombreuses d'assentiment aux centres._)
+
+
+
+
+CXVII
+
+Sur la non-ratification de la convention du 20 décembre 1841 pour
+l'abolition de la traite des nègres par le droit de visite.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 28 février 1842.--
+
+
+Le droit mutuel de visite entre la France et l'Angleterre pour
+l'abolition de la traite des nègres étant devenu l'occasion d'un vif
+débat et d'une manifestation claire des sentiments publics, le
+gouvernement du roi ne crut pas devoir ratifier la nouvelle convention
+conclue le 20 décembre 1841 sur l'exercice de ce droit. De là provint,
+dans la situation diplomatique et parlementaire du cabinet, un grave
+embarras. M. Mauguin lui ayant adressé, à ce sujet, le 28 février, des
+interpellations, je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, dans le débat dont la question qui vous occupe
+a déjà été l'objet, j'ai fait deux choses: j'ai maintenu, dans sa
+pleine liberté constitutionnelle, la prérogative de la couronne, son
+droit de ratifier le traité qu'elle avait conclu; en même temps j'ai
+reconnu que le sentiment manifesté par la Chambre était un fait grave
+que le gouvernement du roi devait prendre en grande considération.
+
+J'ai agi selon ce que j'avais dit; mes paroles ont réglé ma conduite.
+Quand le moment de la ratification est arrivé, la couronne, d'après
+les conseils de son cabinet et du ministre des affaires étrangères en
+particulier, a chargé son ambassadeur à Londres de déclarer qu'elle ne
+croyait pas devoir ratifier maintenant le traité; elle a dit de plus
+qu'elle ne pouvait faire connaître à quelle époque elle croirait
+pouvoir le ratifier: enfin elle a fait des réserves et proposé des
+modifications au traité.
+
+Que l'honorable préopinant se rassure; ces propositions n'ont point
+excité le repoussement, les colères dont il vient d'entretenir la
+Chambre. Sans doute, l'Angleterre a vivement regretté que le traité ne
+reçût pas notre ratification immédiate; mais la situation du
+gouvernement du roi et les motifs qui déterminaient sa conduite ont
+été compris. Les autres puissances, n'ayant aucun motif semblable pour
+ne pas échanger leurs ratifications, les ont échangées au terme fixé,
+et, d'un commun accord, le protocole est resté ouvert pour la France,
+ouvert d'une manière indéfinie jusqu'au moment où les négociations
+proposées par la France auraient atteint leur but.
+
+Voilà exactement quelle est aujourd'hui la situation. La ratification
+n'a pas été donnée; aucun délai déterminé n'a été assigné pour le
+moment où elle serait donnée. Aucun engagement direct ni indirect de
+ratifier purement et simplement à aucune époque n'a été contracté.
+Aucune des hypothèses que l'honorable préopinant vient d'émettre à
+cette tribune n'a été abordée. Personne n'a parlé ni de la dissolution
+de la Chambre, ni d'un changement possible des opinions de la Chambre;
+non, messieurs, rien de cela n'eût été convenable ni digne de la
+Chambre, du gouvernement du roi, de la France, de nous-mêmes. Les
+choses ont été exposées dans leur pure et simple vérité; et dans un
+pays où le gouvernement constitutionnel est si bien connu et pratiqué,
+elles ont été comprises avec bon sens et sincérité, comme elles
+étaient exposées. Le protocole reste ouvert. La France ne s'est point
+séparée des autres puissances; la France, sur cette question même,
+toute spéciale qu'elle est, n'est point isolée en Europe. Comme
+l'Europe, elle veut la répression efficace de la traite; elle veut y
+concourir. Des motifs graves, des motifs constitutionnels ont
+déterminé la couronne à ne pas donner maintenant sa ratification, ce
+qui est son droit; droit qui n'a pas été aussi rarement exercé que
+l'honorable préopinant le disait tout à l'heure; les exemples de
+ratifications refusées, de ratifications données avec des réserves, ne
+manquent point dans l'histoire du droit des gens, et dans notre
+histoire récente, indépendamment même de celui que l'honorable
+préopinant citait tout à l'heure.
+
+La situation est donc parfaitement simple: la ratification n'a pas été
+donnée, aucun terme précis n'a été assigné. Une négociation nouvelle
+est entamée pour obtenir des modifications au traité, des
+modifications qui satisfassent en même temps à la répression de la
+traite et aux sentiments manifestés par la Chambre. Sur quels points
+spéciaux portera cette négociation? Quelles seront les modifications
+proposées? Quelle en sera l'issue? Il m'est impossible de le dire
+aujourd'hui; il est de mon devoir de ne point aborder aujourd'hui
+cette question. L'affaire est pendante, la négociation est ouverte;
+elle sera suivie avec le désir de ne point manquer aux engagements de
+la France, de ne point abandonner la cause, la sainte cause qui a été
+l'objet du traité, et en même temps de faire leur juste part aux
+sentiments que la Chambre a manifestés, c'est-à-dire de garantir
+pleinement et l'indépendance de notre pavillon et les intérêts
+légitimes de notre commerce.
+
+Voilà le but général de la négociation. Je ne puis, et la Chambre le
+comprend, entrer en ce moment dans aucun détail à ce sujet. J'ai voulu
+seulement bien caractériser la situation. Elle n'a rien d'irrégulier,
+rien de contraire au droit des gens; elle est délicate, elle veut
+être ménagée avec soin, avec prudence. Nous ne perdrons jamais de vue
+le double objet qu'elle se propose; c'est tout ce que j'en puis dire
+aujourd'hui. (_Marques d'approbation au centre._)
+
+
+
+
+CXVIII
+
+Discussion du projet de loi portant demande d'un million de fonds
+secrets pour l'exercice 1842.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 10 mars 1842.--
+
+
+M. le comte Duchâtel, ministre de l'intérieur, présenta à la Chambre
+des députés, le 23 février 1842, un projet de loi pour demander, selon
+l'usage, un crédit pour dépenses secrètes pendant l'exercice 1842. Le
+rapport en fut fait le 7 mars par M. Jars, député du Rhône, qui, au
+nom de la commission, en proposa l'adoption. Je pris la parole, à la
+fin du débat, pour répondre à diverses allégations inexactes,
+spécialement sur la conduite du gouvernement envers les consuls
+étrangers en Algérie, et le projet de loi fut adopté à 77 voix de
+majorité.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je ne viens point
+rouvrir un débat sur des questions qui ont déjà été traitées devant la
+Chambre, que je regarde comme épuisées, du moins dans leur état
+actuel, et sur lesquelles on ne revient pas sans quelque inconvénient
+lorsque rien n'est changé d'ailleurs dans les faits, lorsqu'on n'a
+rien à ajouter ni à retrancher à ce qui en a déjà été dit. Cette
+tribune n'est pas un lieu où nous venions causer des affaires
+publiques pour notre seul plaisir et par voie de passe-temps.
+(_Interruption à gauche.--Approbation au centre._)
+
+M. DURAND (_de Romorantin_).--Nous ne sommes pas ici pour cela, mais
+pour faire les affaires du pays.
+
+_M. le ministre._--Je répète que, dans ma ferme conviction, cette
+tribune n'est pas un lieu où nous venions nous entretenir des affaires
+publiques par pure conversation et pour notre passe-temps.
+(_Interruption nouvelle._)
+
+M. DURAND (_de Romorantin_).--Il n'y a qu'à fermer la Chambre!
+
+_M. le ministre._--La Chambre sait que je ne me refuse jamais à la
+discussion, mais aucune des questions que l'honorable préopinant vient
+d'aborder n'est nouvelle à cette tribune. Elles y ont toutes été
+débattues dans le cours de cette session, et avec toute l'étendue
+qu'il a plu à la Chambre de leur accorder. Le gouvernement,
+l'opposition, ont dit librement, complétement ce qu'ils croyaient
+avoir à dire. Rien n'est changé dans l'état des faits depuis le moment
+où ces discussions ont eu lieu. Je le demande; lorsque rien n'est
+changé dans l'état des faits, doit-on renouveler sans nécessité des
+débats qui, par leur retentissement extérieur, par la délicatesse des
+questions qui s'y rattachent, ne sont jamais, je ne dirai pas sans
+inconvénient, mais du moins sans difficulté, dans l'intérêt du pays
+même.
+
+Je ne viens donc pas, je le répète, rouvrir le débat sur ces
+questions. Je viens rétablir des faits qui ont été inexactement
+représentés ou affirmés; je viens répondre à des dénégations dénuées
+de tout fondement.
+
+M. DURAND (_de Romorantin_).--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Je commencerai par rétablir la vérité sur un fait
+qui a déjà été expliqué plusieurs fois à la Chambre. Je veux parler de
+_l'exequatur_ donné aux consuls étrangers qui résident à Alger. C'est
+l'habitude que, dans les mutations de gouvernement, sur un même
+territoire, ces consuls continuent à agir en vertu de _l'exequatur_ et
+des pouvoirs qu'ils avaient auparavant. Cela s'est ainsi pratiqué en
+Afrique, lors de notre prise de possession, non-seulement pour le
+consul d'Angleterre, mais pour les consuls des autres puissances; et
+depuis, quand un consulat est devenu vacant, quand un nouveau consul a
+été appelé, il a été obligé de demander et de recevoir _l'exequatur_
+du gouvernement français, et il n'a pu entrer en fonctions sans
+l'avoir reçu. Il en résulte qu'aujourd'hui la plupart des consuls qui
+résident en Algérie, ayant été nommés depuis notre occupation, ont
+reçu _l'exequatur_ du gouvernement du roi, et exercent leurs fonctions
+en vertu de cet _exequatur_.
+
+Le consul anglais à Alger (et il n'est pas le seul), étant antérieur à
+1830, le poste n'étant pas devenu vacant depuis, il n'y a pas eu lieu
+à lui donner un nouvel _exequatur_; mais j'ajoute que ce même consul
+ayant demandé, pour un vice-consul de sa nation, le droit de se
+transporter d'un point de l'Algérie sur un autre point, il lui a été
+répondu que, pour obtenir cette translation, le vice-consul aurait
+besoin d'un _exequatur_ nouveau; et la translation n'a pas été
+autorisée et ne le sera point jusqu'à ce que le nouvel _exequatur_ ait
+été donné. (_Marques d'adhésion au centre._) Et le jour où le poste de
+consul anglais à Alger deviendra vacant, le principe qui a été
+appliqué à tous les autres postes le sera également à celui-ci. Aucun
+consul nouveau ne sera installé s'il ne demande et s'il n'obtient
+_l'exequatur_ du gouvernement du roi.
+
+Il n'y a donc rien eu de particulier dans ce qui a été fait à l'égard
+du consul anglais.
+
+La même maxime, la même règle a été suivie pour lui et pour tous les
+autres consuls des puissances européennes dans l'Algérie. Je répète
+que ce point avait déjà été éclairci devant la Chambre, et que la
+réponse que j'ai l'honneur de lui faire lui avait déjà été plusieurs
+fois adressée.
+
+Le second point se rapporte à la connaissance que j'ai donnée, il y a
+quelque temps, à la Chambre, d'une dépêche de l'ambassadeur du roi en
+Angleterre, sur une conversation qu'il avait eue avec lord Aberdeen,
+quant à nos possessions en Algérie.
+
+Je rectifie d'abord une assertion complétement fausse. Jamais il n'est
+entré dans ma pensée que l'ambassadeur du roi pût adresser, et jamais
+il n'a adressé aucune parole, je ne dirai pas pour demander l'adhésion
+du gouvernement britannique à notre possession de l'Algérie, mais pour
+élever, pour admettre qu'on pût élever une question à ce sujet,
+jamais.
+
+M. DURAND (_de Romorantin_).--Mais je n'ai pas dit le contraire.
+
+_M. le ministre._--On a dit tout à l'heure à cette tribune, j'ignore
+si c'est l'honorable préopinant ou un de ceux qui l'ont précédé, on a
+dit que le gouvernement du roi avait demandé l'adhésion de
+l'Angleterre à notre établissement en Algérie. Je nie le fait.
+
+Dans la conversation que je rappelais à la Chambre, lord Aberdeen,
+spontanément, a dit à l'ambassadeur du roi à Londres, qu'en 1830 il
+avait fait, contre notre occupation en Algérie, des protestations, des
+réclamations vives, incessantes, mais que maintenant il ne reprenait
+pas cette position, que son attitude était différente, que dix ans de
+possession étaient à ses yeux un fait grave, un fait accompli, et que,
+sur ce sujet, il n'avait pas d'_objection_ ou d'_observation_ à faire;
+j'avoue que la différence des deux mots me touche peu.
+
+La conversation, je le répète, n'avait pas été provoquée, les paroles
+ont été dites spontanément; la sanction du temps, la conquête devenant
+progressivement un fait accompli, voilà ce qui a frappé lord Aberdeen,
+ce qu'il a dit simplement et sensément; car, en vérité, c'est là un
+fait simple, évident, et qui ne devait pas donner lieu à un tel débat.
+
+Il y a déjà dix ans, messieurs, le premier peut-être, j'ai dit à cette
+tribune: «La France a conquis Alger, la France gardera sa conquête.»
+Les paroles que j'ai dites, il y a dix ans, je les répète aujourd'hui;
+tout le monde les répète, ou est bien près de les répéter. Mais vous
+ne pouvez vous étonner qu'il ait fallu du temps pour en venir là; vous
+ne pouvez empêcher que les conquêtes aient besoin de temps; c'est ce
+qui est arrivé à toutes les conquêtes du monde; la sanction du temps
+leur donne seule une autorité, une sécurité reconnue.
+
+Eh bien, les paroles de lord Aberdeen à l'ambassadeur du roi à Londres
+n'ont pas été autre chose que la reconnaissance de la sanction
+progressivement donnée par le temps à notre établissement en Algérie;
+paroles prononcées à bonne intention, dans un esprit de bonne
+intelligence et de paix, pour n'être pas obligé de reprendre au bout
+de dix ans, les mêmes réclamations, les mêmes contestations qui, en
+1830, avaient été si vives.
+
+Ce sont ces explications, spontanément données, qui m'ont été
+loyalement transmises par l'ambassadeur du roi à Londres. Qu'il y ait
+dans les termes telle ou telle variante, peu importe. Entre hommes
+sérieux et sensés, c'est du fond des choses qu'il s'agit; je ne viens
+pas élever ici une discussion de mots; je constate un grand fait,
+c'est que la France a conquis Alger, et que déjà douze ans de
+possession ont amené l'homme d'État qui avait élevé contre cette
+occupation les objections les plus graves, les réclamations les plus
+vives, à prendre, en rentrant aux affaires, une attitude toute
+différente, et à garder, sur cette question, le même silence qu'avait
+aussi gardé son prédécesseur.
+
+Quand un temps encore plus long se sera écoulé, quand l'autorité de
+nouvelles années se sera encore ajoutée à celle de notre ferme
+intention de garder notre établissement d'Afrique, vous verrez le
+cabinet anglais, comme les autres cabinets, et la Porte elle-même,
+faire des pas nouveaux, et la sanction la plus complète, la plus
+définitive, l'aveu de tout le monde viendra consommer notre
+établissement d'Afrique, ainsi que cela est arrivé pour toutes les
+grandes conquêtes. Il n'y en a aucune qui ait passé dans le droit
+européen le lendemain même du jour où, en fait, elle avait été
+accomplie. Il n'y en a aucune qui n'ait eu besoin de beaucoup
+d'années pour être transformée en droit définitif et reconnu de tous.
+Ce qui arrive aujourd'hui à l'égard de l'Algérie n'a rien d'étrange;
+c'est l'histoire de toutes les grandes mutations de territoire; le
+temps seul les consacre irrévocablement.
+
+J'en viens à quelques paroles attribuées au président du conseil des
+ministres à Madrid. On prétend, et quelques journaux ont dit, mais je
+n'ai à cet égard aucune certitude, on prétend, dis-je, que M. le
+président du conseil a affirmé que le gouvernement anglais, après
+avoir adhéré aux principes que nous avons suivis, en ce qui concerne
+la remise des lettres de créance de l'ambassadeur du roi à Madrid,
+avait rétracté son adhésion, et que le cabinet espagnol était en
+possession d'une dépêche dans laquelle le cabinet anglais adhérait à
+des maximes contraires.
+
+Je n'hésite pas à dire que j'ai eu connaissance, connaissance
+officielle, de la dépêche dans laquelle lord Aberdeen écrit au
+ministre d'Angleterre à Madrid qu'il approuve les maximes que la
+France a soutenues à cet égard. La question était discutée avec détail
+dans cette dépêche, entre autres en ce qui touche la constitution
+espagnole. J'ai une trop haute idée de la fermeté d'esprit et de
+l'honneur du ministre des affaires étrangères de Sa Majesté
+Britannique pour jamais supposer qu'après avoir ainsi pensé et écrit
+il ait presque aussitôt rétracté son dire, et que le cabinet espagnol
+soit en état de produire une dépêche contraire. Comme de raison,
+existât-elle, elle ne serait pas venue à ma connaissance; mais je suis
+fermement convaincu qu'elle n'existe pas, et que le cabinet
+britannique persiste dans les maximes qu'il a adoptées et ouvertement
+professées, comme nous, sur cette question.
+
+M. le président du conseil à Madrid paraît avoir nié également
+qu'aucun renseignement, aucun avis eût été donné au gouvernement
+espagnol par l'administration française sur des mouvements qui se
+préparaient dans les provinces basques, avant le mois d'octobre de
+l'année dernière. J'avais dit, en effet, à cette tribune, que
+l'administration des douanes sur la frontière avait informé le consul
+d'Espagne, à Bayonne, que des armes, des munitions, passaient
+secrètement la frontière dans un but qu'elle ne connaissait pas,
+qu'elle ne pouvait expliquer, mais qui semblait indiquer un projet de
+quelque mouvement politique.
+
+J'ai une réponse bien simple à faire à M. le ministre des affaires
+étrangères à Madrid; c'est de lire la lettre même, dans laquelle, le
+25 juin 1841, le consul d'Espagne à Bayonne remerciait le directeur
+des douanes françaises des avis qu'il lui avait donnés à ce sujet:
+
+ «Bayonne, 25 juin 1841.
+
+«Monsieur le directeur,
+
+«Après avoir reçu votre obligeante communication du 14 de ce mois, je
+me suis empressé d'en informer S. Exc. M. le ministre des affaires
+étrangères de Sa Majesté Catholique, et en même temps j'ai réclamé,
+des autorités des provinces limitrophes, toutes les données et
+renseignements qui seraient à leur connaissance, relativement à
+l'usage qu'on aurait fait du soufre et salpêtre exportés de cette
+place pour l'Espagne. Je comptais recevoir, dans un bref délai, le
+résultat de mes démarches pour vous le transmettre de suite; mais
+voyant le retard qu'éprouvent les réponses des autorités à qui j'ai
+demandé les renseignements, je ne puis différer plus longtemps de vous
+témoigner, monsieur le directeur, ma profonde gratitude pour les
+importantes nouvelles que vous avez eu la bienveillance de me
+communiquer.
+
+«Agréez, etc.
+
+ «Le consul d'Espagne,
+ «J.-J. DE ARGUINSEGUI.
+
+
+«À monsieur le directeur des douanes à Bayonne.»
+
+J'ignore si M. le ministre des affaires étrangères à Madrid a eu
+connaissance de cette lettre; mais le consul d'Espagne affirme qu'il
+lui a transmis les renseignements qu'il avait lui-même reçus.
+
+Je m'arrête ici, messieurs; je ne veux point rentrer, je le répète,
+dans les débats qu'on a essayé tout à l'heure de renouveler à cette
+tribune. Si la Chambre jugeait un nouveau débat nécessaire, si elle
+croyait, par exemple, que, malgré tout ce qui a été dit dans la
+discussion de l'adresse, la politique du gouvernement du roi, quant à
+l'Espagne, a besoin de nouvelles explications, je n'hésiterais pas à
+les donner; mais la Chambre se rappelle que j'ai déjà exposé, devant
+elle, cette politique, que j'ai discuté les faits récents dans
+lesquels elle s'était manifestée, et qu'aucune réplique ne s'est
+élevée de ces bancs; les explications que j'ai données sont restées
+alors, il y a trois semaines ou un mois, sans réponse. Rien n'est
+changé depuis, et, quant à moi, je ne sens aucun besoin de
+recommencer.
+
+Sur tous les faits dont on vient de parler, j'ai rétabli la vérité; je
+l'ai rétablie, je pense, avec un degré d'exactitude et d'évidence qui
+n'est pas susceptible de contestation. C'est tout ce que j'ai à faire
+en ce moment; la suite de la discussion m'apprendra si j'ai quelque
+chose de plus à dire. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+
+
+
+CXIX
+
+Discussion sur les missions extraordinaires ordonnées par le ministre
+des affaires étrangères.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 4 avril 1842.--
+
+
+Dans la discussion du projet de loi relatif aux crédits
+supplémentaires et extraordinaires, demandés pour les exercices 1841
+et 1842, les missions extraordinaires ordonnées par le département des
+affaires étrangères furent l'objet de diverses observations et
+attaques; notamment de la part de M. Glais-Bizoin, député des
+Côtes-du-Nord. Je lui répondis par les explications suivantes:
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Les observations de
+l'honorable préopinant portent sur deux points.
+
+Il demande d'abord que des explications soient données à la Chambre,
+comme elles l'ont été à la commission. Si l'honorable préopinant ou
+quelque autre membre voulait indiquer les objets spéciaux sur
+lesquels des explications lui semblent nécessaires, je serais prêt à
+les donner; mais je ne puis d'une manière générale et par avance,
+répéter ici à la Chambre tout ce que j'ai dit à la commission. Je ne
+demande pas mieux que de présenter à la Chambre, sur les différentes
+missions étrangères, tous les renseignements qu'elle désirera.
+J'attends qu'on me les indique.
+
+Sur le second point, j'ai peine à croire que l'honorable préopinant
+lui-même puisse sérieusement supposer que j'aie avoué l'infériorité ou
+l'insuffisance de notre politique; ce que j'ai dit à la commission, ce
+que j'avais dit à la Chambre l'année dernière, ce que je répète
+aujourd'hui, c'est l'insuffisance de nos moyens d'information. Il est
+vrai que nous avons, relativement à d'autres États, des moyens
+d'information incomplets et précaires. L'honorable préopinant lui-même
+en signalait un tout à l'heure; il parlait de l'insuffisance des
+traitements de nos agents consulaires. Il a raison, il en résulte
+qu'ils sont souvent mal informés. Le nombre de nos agents consulaires
+ne suffit pas non plus. Il y a des points sur lesquels il importerait
+beaucoup d'en avoir, et où nous en avons manqué jusqu'à présent. La
+commission du budget l'a reconnu elle-même, comme on le verra dans son
+rapport. Et ce que l'honorable préopinant a dit des agents
+consulaires, je le dis également, sur certains points, des agents
+politiques. Tantôt les traitements sont insuffisants; tantôt les
+agents manquent. Mais c'est uniquement de l'insuffisance des
+informations que j'ai parlé; il en résulte de grands inconvénients
+pour notre politique, et nous les avons plus d'une fois rencontrés.
+Une puissance voisine a, dans les diverses parties du globe, des
+établissements beaucoup plus multipliés que les nôtres, un commerce
+beaucoup plus étendu et plus actif, des voyageurs libres beaucoup plus
+nombreux, et qui tiennent à devoir d'informer leur gouvernement de
+tout ce qu'ils observent. Pour nous, nous sommes obligés de suppléer à
+ces moyens-là, tantôt par nos seuls agents officiels, tantôt par des
+missions extraordinaires. Il est donc naturel, il est indispensable
+qu'elles soient nombreuses; et quiconque a gouverné le département des
+affaires étrangères en a reconnu le besoin. Pour mon compte, je suis
+prêt, je le répète, à donner, sur ce sujet tous les renseignements,
+toutes les explications que la Chambre désirera.
+
+
+M. Glais-Bizoin ayant particulièrement insisté sur les missions
+extraordinaires dans la Plata et en Grèce, je lui répondis:
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Quant à ce qui regarde
+Buenos-Ayres, j'aurai l'honneur de rappeler à la Chambre que cette
+question a déjà été plusieurs fois débattue devant elle, que tous les
+renseignements que je pourrais donner lui ont déjà été communiqués, et
+que la Chambre a pensé qu'à tout prendre la question de Buenos-Ayres a
+été résolue aussi bien que le comportaient les difficultés de la
+situation. Je ne reviendrai donc pas sur ce point; je n'aurais aucun
+détail de quelque valeur à ajouter à ceux dont la Chambre a déjà eu
+connaissance; c'est uniquement sur la question de la mission en Grèce
+que je désire donner à la Chambre quelques éclaircissements.
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Pardon, monsieur le ministre, j'aurais une
+observation à faire. La solution de la question de Buenos-Ayres peut
+avoir été acceptée par la Chambre, à la satisfaction du cabinet; mais
+la question de la mission est complétement inconnue à la Chambre: je
+ne pense pas qu'aucun membre me démente sur ce point; la Chambre et le
+pays ont besoin, j'en suis convaincu, avant d'approuver la dépense
+occasionnée par cette mission, de connaître quels fruits elle a
+produits.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--La mission dont parle le
+préopinant est complétement étrangère à mon administration, comme
+toute l'affaire de Buenos-Ayres que j'ai trouvée conclue et que j'ai
+eu à justifier devant la Chambre, ce que j'ai fait sans hésiter,
+quoique je n'y eusse pris aucune part. Cette mission a été du reste
+peu importante; elle avait pour objet de mettre un officier
+d'état-major en communication avec l'un des généraux insurgés dans
+l'intérieur de l'Amérique du Sud, et de se procurer, sur l'état de ce
+général et sur ses moyens d'action, des renseignements. C'est là tout
+ce que je connais de cette mission, qui ne mérite pas, je crois, une
+longue attention de la Chambre. J'en viens à la Grèce.
+
+Au commencement de 1841, l'état de la Grèce appela l'attention la plus
+sérieuse du gouvernement du roi; il nous parut mauvais. La
+tranquillité intérieure de la Grèce semblait menacée, et par la
+faiblesse de l'administration publique, et par l'ébranlement de toutes
+les passions nationales. La Chambre se rappelle qu'à cette époque,
+l'île de Candie était en pleine insurrection; d'autres insurrections
+étaient près d'éclater sur les frontières continentales; les rapports
+pacifiques entre la Grèce et l'empire ottoman pouvaient être, d'un
+moment à l'autre, sérieusement compromis. Au dedans, des vices d'un
+autre genre donnaient de graves inquiétudes. L'administration semblait
+inerte, sans énergie, incapable non-seulement d'améliorer l'état
+social, mais d'exercer réellement le pouvoir.
+
+De tout cela résultait, pour les puissances protectrices de la Grèce
+et qui ont fondé cet État, de véritables inquiétudes sur ses destinées
+futures. C'est au milieu de cette situation que la mission dont M.
+Glais-Bizoin vient de rappeler le souvenir a été décidée et accomplie.
+
+Elle a eu un triple objet: d'abord de mettre le gouvernement du roi
+bien au courant des faits, au courant de l'état intérieur de
+l'administration grecque; ensuite de nous faire bien apprécier son
+état financier, et de nous diriger dans les importantes résolutions
+que nous avions à prendre à cet égard; enfin de faire entendre au
+gouvernement et au peuple grec des conseils amis, de les bien avertir
+que toute tentative de soulèvement, toute tentative d'extension de
+territoire pourrait avoir, pour la solidité de l'État grec, les
+conséquences les plus déplorables, de les contenir ainsi sans les
+abattre, sans leur donner le sentiment d'une contrainte étrangère, en
+leur donnant au contraire la ferme confiance que la consolidation et
+le développement de l'État grec, étaient le seul but de notre
+politique.
+
+Il fallait, pour une telle mission, un homme que ses antécédents
+missent en rapport avec la population grecque, un homme qui eût donné
+à la Grèce d'éclatantes preuves de dévouement et d'affection, qui eût
+de l'autorité pour parler aux patriotes grecs, aux patriotes les plus
+animés, les plus faciles à entraîner. Le choix de l'homme qui a rempli
+cette mission n'a point été, comme l'honorable membre le disait tout à
+l'heure, un pur choix d'amitié. Sans doute l'honorable M. Piscatory
+est de mes amis; mais s'il n'avait eu que ce titre, je n'aurais jamais
+pensé à l'envoyer en Grèce. Il a reçu cette mission parce qu'il avait
+rendu à la Grèce de vrais services, parce qu'il pouvait se faire
+écouter des hommes qu'il importait le plus d'avertir.
+
+Et sa mission a eu réellement l'effet que j'en attendais. Il a
+parcouru la Grèce entière; il a porté partout le sentiment de la
+bienveillance, de la bienveillance active de la France. Le parti
+national en Grèce, je me sers à regret du mot _parti_, je ne devrais
+pas l'employer, ce n'est pas un parti, c'est la Grèce elle-même, la
+Grèce a naturellement confiance dans l'amitié de la France; mais cette
+confiance pouvait être ébranlée; il importait qu'elle fût raffermie,
+et qu'elle le fût, non pas en se prêtant aux passions et aux
+entraînements de la Grèce, mais en les réprimant au contraire, en
+engageant la Grèce à les réprimer elle-même.
+
+C'est là ce qui a été fait. Pour mon compte, je me félicite et de la
+mission et de ses résultats. La Grèce a été à la fois rassurée et
+contenue. Elle a eu confiance dans la sincérité de nos avis, et elle a
+eu raison, car notre conduite a été parfaitement loyale. Nous n'avons
+point cherché là un succès d'influence exclusive, un triomphe
+personnel dans la rivalité des influences européennes. Au moment même
+où la mission de M. Piscatory s'accomplissait, le cabinet grec a été
+changé; un ministère nouveau a été formé; il n'appartenait point, par
+son chef du moins, à ce qu'on appelle le parti français; il semblait,
+non pas imposé, à Dieu ne plaise que je me serve d'un tel mot, mais
+porté en Grèce par une influence différente de la nôtre. Nous l'avons
+accepté hautement, nous l'avons soutenu; nous avons fait taire toutes
+les rivalités, toutes les jalousies. Ce cabinet n'a pas réussi; il
+n'est pas resté au pouvoir; nous avons été complétement étrangers à sa
+chute. Et, de même que nous l'avions hautement accepté et que nous
+n'avions rien fait pour l'éloigner du pouvoir, de même nous avons
+porté à son successeur, qui passe pour appartenir au parti de la
+France, le même loyal appui.
+
+Le résultat de la mission a répondu, je le répète, à l'intention qui
+l'avait inspirée. La Grèce est aujourd'hui à la fois plus animée et
+plus calme, plus confiante dans le présent et moins impatiente sur son
+avenir. Elle est entrée dans la voie des améliorations. La sagesse de
+son roi saura l'y conduire d'accord avec le zèle de ses ministres; et
+à mesure que ces heureux résultats se développeront, on reconnaîtra de
+plus en plus que l'amitié loyale et prudente de la France n'y est pas
+étrangère.
+
+
+M. Glais-Bizoin ayant dit que le ministre ordinaire de France en Grèce
+eût pu et dû suffire pour atteindre le but du la mission
+extraordinaire dont j'avais chargé M. Piscatory, je repris la parole:
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je croyais, je l'avoue,
+avoir répondu d'avance à l'observation que vient de faire l'honorable
+préopinant.
+
+Il oublie que la Grèce est un pays libre, très-libre, où les
+populations ne se gouvernent pas uniquement par les relations
+officielles, par les influences diplomatiques, un pays où les
+influences personnelles, où les souvenirs récents et populaires ont
+beaucoup d'influence et d'action.
+
+Il oublie que le but de la mission de M. Piscatory était, comme je le
+disais tout à l'heure, d'inspirer à la population grecque confiance et
+modération, de la contenir dans les mouvements passionnés qu'elle
+ressentait, et, en même temps, d'empêcher qu'elle ne s'irritât par la
+crainte d'une intervention étrangère. Je rends ici, et je suis bien
+aise de rendre haute et pleine justice au ministre de France en Grèce;
+il a constamment rempli tout son devoir; il a constamment et hautement
+pratiqué la politique de la France; mais il n'avait pas, avec la
+population grecque, avec ses chefs épars sur tout le territoire, ces
+rapports anciens et personnels qui, dans les moments critiques,
+exercent tant d'influence. C'est là ce que nous avons cherché quand
+nous avons envoyé M. Piscatory en Grèce; et l'effet, je n'hésite pas à
+le redire, a prouvé que nous avions raison.
+
+
+
+
+CXX
+
+Discussion sur les relations des gouvernements français et espagnol.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 6 avril 1842.--
+
+
+Dans la discussion des crédits supplémentaires et extraordinaires
+réclamés pour les exercices 1841 et 1842, M. Berville, député de
+Seine-et-Oise, attaqua le gouvernement au sujet des secours accordés
+aux réfugiés espagnols et de l'appui qu'ils avaient, selon lui, trouvé
+en France pour leurs tentatives contre le régent d'Espagne, le général
+Espartero. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je remercie
+l'honorable préopinant de deux choses: la première d'avoir écarté de
+cette question tout autre intérêt que l'intérêt français; la seconde,
+de la loyauté et de la modération de son langage.
+
+Il a fait porter ses observations sur deux points: la conduite du
+gouvernement français au moment de l'insurrection qui a éclaté en
+Espagne au mois d'octobre dernier, et l'envoi de notre ambassadeur à
+Madrid.
+
+Sur le premier point, il a trouvé que nous n'avions pas suffisamment
+ménagé la susceptibilité du gouvernement espagnol, ni prévu et prévenu
+les impressions publiques en Espagne.
+
+L'honorable préopinant a paru croire que les réfugiés qui, à cette
+époque, sont rentrés en grand nombre sur le territoire espagnol, y
+étaient rentrés par suite d'un complot auquel nous n'avions pas
+connivé, mais que nous n'avions pas empêché, autant que cela était en
+notre pouvoir.
+
+L'honorable préopinant a oublié que les réfugiés espagnols rentraient,
+à cette époque, en Espagne, en vertu de l'amnistie qui venait d'être
+prononcée, que c'était là ce qui avait amené l'affluence des réfugiés
+espagnols vers la frontière, et qu'il avait fallu une suspension
+formelle de l'amnistie, prononcée par le gouvernement espagnol, pour
+arrêter ce mouvement.
+
+L'autorité française y était complétement étrangère.
+
+Lorsque le gouvernement espagnol, suspendant les effets de l'amnistie,
+s'est adressé à nous pour nous demander de faire interner les réfugiés
+dont la présence l'inquiétait, nous avons obtempéré à sa demande; non
+pas que nous nous considérions,... comment dirai-je?... comme des
+gendarmes obligés d'agir à la première réquisition des autorités
+espagnoles. En même temps que nous avons toujours voulu remplir envers
+le gouvernement espagnol tous les devoirs du droit des gens, nous nous
+sommes toujours réservé la liberté de notre jugement et de notre
+conduite, la liberté d'examiner si en effet tels ou tels réfugiés
+donnaient au gouvernement espagnol de justes raisons de plainte. C'est
+à l'autorité française qu'il appartient d'apprécier la conduite des
+réfugiés comme de déterminer le lieu où ils doivent résider. Nous
+avons toujours gardé, nous garderons toujours avec soin notre droit;
+mais, en même temps, toutes les fois que nous avons acquis la
+conviction que la conduite de tels ou tels réfugiés inquiétait
+légitimement, menaçait réellement la tranquillité de l'Espagne, nous
+les avons fait interner. En ceci donc nous avons fait tout ce qui se
+pouvait, en respectant la justice et l'hospitalité, pour ménager la
+susceptibilité du gouvernement espagnol.
+
+Nous avons fait plus; nous avons continué à prendre sur notre
+frontière, quelque onéreuses, quelque pénibles qu'elles fussent pour
+notre population, toutes les précautions propres à empêcher le
+renouvellement de la guerre civile en Espagne. Nous avons continué de
+surveiller, d'interdire soigneusement l'introduction de munitions et
+d'armes dans les provinces basques. Nous avons continué de donner à
+cet égard aux autorités espagnoles d'utiles avertissements. Et ce ne
+sont point les seules autorités locales qui, d'elles-mêmes et
+confidentiellement, ont donné tel ou tel avis; elles n'ont agi que par
+les ordres de l'autorité centrale. Ce qu'elles ont fait dans un cas
+que j'ai déjà eu l'honneur de citer à la Chambre, elles l'ont fait
+souvent; elles le font encore aujourd'hui.
+
+Ce que la Chambre ignore, c'est que naguère des douaniers français ont
+soutenu une lutte sanglante pour empêcher des réfugiés espagnols de
+rentrer en armes sur le territoire espagnol, et que, dans cette lutte
+plusieurs de nos douaniers ont été dangereusement blessés, remplissant
+ainsi, au péril de leur vie, des devoirs dont, à la rigueur, ils
+auraient pu se dispenser. Nous ne voulons pas qu'ils s'en dispensent;
+nous voulons faire tout ce qui se peut pour ménager la susceptibilité
+espagnole, et prévenir ces impressions populaires dont a parlé
+l'honorable préopinant. Mais il n'est pas aisé de prévenir de telles
+impressions dans un pays livré à des mouvements, à des incidents
+journaliers qu'il faut bien qualifier de révolutionnaires, dans un
+pays où, au milieu d'un banquet public, un capitaine général laisse
+porter un toast à la mort du roi! (_Exclamations._) Cela s'est passé à
+Valence.
+
+M. ODILON BARROT.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Je n'en accuse certes point le gouvernement
+espagnol, mais c'est là, à coup sûr, une preuve de la fermentation
+anarchique dans laquelle est plongée une portion du pays.
+(_Agitation._)
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Ces paroles peuvent être... (_Bruit._)
+
+_M. le ministre._--Je n'ai pas entendu l'interruption.
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Je disais que ces paroles peuvent donner lieu
+ailleurs à la même interprétation que celles qui ont été prononcées
+dans une autre enceinte.
+
+_M. le ministre._--Messieurs, je ne voudrais à aucun prix, accepter,
+commenter à cette tribune l'assimilation que vient de faire
+l'honorable préopinant.
+
+_Au centre._--Très-bien!
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Ce n'est pas une assimilation; je dis que c'est
+blâmable partout!
+
+Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Ce que j'ai dit, je l'ai dit uniquement pour
+prouver combien il est difficile de prévenir les emportements de la
+crédulité populaire dans un pays livré à de tels mouvements.
+
+J'arrive au second objet des observations de M. Berville, et en
+vérité, je croyais y avoir déjà répondu dans la discussion de
+l'adresse, et j'ai peu de chose à ajouter à ce que j'ai dit alors.
+
+L'honorable M. Berville reconnaît que l'envoi d'un ambassadeur a été
+fait dans un esprit bienveillant, pour resserrer les liens de la
+France et de l'Espagne; il reconnaît que le choix de l'ambassadeur, M.
+de Salvandy, était en harmonie avec ce dessein. Cela convenu, comment
+avons-nous agi quant aux lettres de créance? Nous avons agi comme nous
+avions agi ailleurs, selon nos maximes de droit, selon nos précédents
+de fait, acceptés et pratiqués par les autres nations de l'Europe. M.
+Berville ne me paraît pas s'être rendu un compte bien exact des faits.
+Selon lui, au fond, il était indifférent que les lettres de créance
+fussent adressées à telle ou telle personne. Messieurs, rien n'est
+moins indifférent que l'adresse des lettres de créance. Celles-ci, par
+exemple, étaient adressées à la reine d'Espagne; c'était auprès de la
+reine que l'ambassadeur était accrédité. S'il eût été accrédité auprès
+du régent, qu'aurait-il pu arriver? Il aurait pu arriver qu'une
+révolution, un mouvement populaire, comme ceux que nous avons vus
+depuis quelques années en Espagne, écartât la reine Isabelle sans
+écarter le régent; l'ambassadeur eût été obligé de rester à son
+poste... (_Léger bruit._) J'ose dire aux honorables membres qui
+m'interrompent...
+
+M. ODILON BARROT.--Personne n'interrompt.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--J'ose dire aux honorables
+membres qu'ils sont peu au courant des maximes du droit public: quand
+un agent est accrédité auprès d'une personne, il reste à son poste
+tant que cette personne est au pouvoir, quels que soient les
+changements qui surviennent dans la forme du gouvernement. Et c'est là
+une des principales raisons pour lesquelles, dans l'intérêt de la
+monarchie, on accrédite en général les agents diplomatiques auprès du
+souverain, même mineur, même incapable d'exercer le pouvoir. On veut
+prêter ainsi au trône une force morale qui le protége, même au milieu
+des révolutions intérieures; on veut que les puissances étrangères ne
+soient pas compromises, par la situation de leurs agents, dans les
+mouvements qui pourraient troubler les régions secondaires de l'État.
+En nous conformant à ces maximes, à ces usages, nous avons agi dans
+l'intérêt de la monarchie espagnole elle-même, dans l'intérêt de cette
+jeune reine que nous voulions entourer de notre déférence et de notre
+appui.
+
+Est-ce que ce sont là des motifs puérils, des considérations
+d'étiquette? Qu'aurions-nous dû faire selon l'honorable M. Berville?
+Nous aurions dû faire la volonté du gouvernement espagnol, et il nous
+en donne pour raison l'opinion d'un ministre anglais. Ce ne sont pas
+là nos règles de conduite.
+
+Nous avons agi dans l'intérêt de la monarchie en Espagne comme en
+France, et selon notre propre jugement.
+
+L'honorable préopinant a donc, selon moi, mal apprécié les faits et
+les situations. Il est également mal informé des détails.
+
+Il nous reproche de n'avoir montré aucun esprit de conciliation, et à
+cet égard, il a encore cité des paroles étrangères. Un moyen
+d'arrangement, a-t-il dit, la remise des lettres de créance à la
+reine, en présence du régent, a été proposé par l'Angleterre, mais
+trop tard. Il y a ici une inexactitude. L'honorable ambassadeur que le
+roi avait envoyé en Espagne a lui-même, dès les premiers moments, fait
+cette ouverture; il a offert que les lettres de créance fussent
+remises à la reine, en présence du régent, qui les recevrait
+immédiatement de la main de la reine et ferait la réponse.
+
+Et au moment même où notre ambassadeur faisait cette proposition à
+Madrid, je lui mandais par une dépêche télégraphique: «Ne remettez vos
+lettres de créance qu'entre les mains de la reine, en présence du
+régent.»
+
+Ainsi ce moyen de conciliation, la France elle-même l'avait proposé au
+début; la France est allée, en fait de conciliation, aussi loin
+qu'elle le pouvait faire sans abandonner ses propres maximes, ses
+propres pratiques, celles de tous les États monarchiques, les intérêts
+de la monarchie elle-même.
+
+Un dernier mot, messieurs. L'honorable préopinant ne connaît pas bien
+non plus la dernière situation, l'état actuel des faits. Il a dit que
+les rapports diplomatiques avec l'Espagne étaient rompus. Cela n'est
+pas. Nous sommes avec l'Espagne, dans une situation délicate, mais
+régulière...
+
+M. BILLAULT.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Nous avons un chargé d'affaires à Madrid, comme
+l'Espagne en a un à Paris. Il n'a pas convenu à l'Espagne de recevoir
+l'ambassadeur du roi aux conditions auxquelles il était envoyé. Je
+l'ai déjà dit dans la discussion de l'adresse; l'Espagne a été dans
+son droit, elle est juge de la conduite que sa constitution lui
+impose, comme nous sommes, nous, juges de la nôtre. Nous n'avons jugé
+à propos d'envoyer un ambassadeur en Espagne que d'après telles
+maximes et sous telles formes; elle n'a pas jugé à propos de le
+recevoir dans ces formes et d'après ces maximes: elle est dans son
+droit comme nous dans le nôtre.
+
+Qu'en est-il résulté? Qu'il n'y a pas d'ambassadeur de France à Madrid
+ni d'ambassadeur d'Espagne à Paris; mais les rapports des deux États
+ne sont point rompus; la situation est régulière et il peut arriver
+tel moment où elle change par des procédés également réguliers. Je ne
+puis ni ne dois indiquer ici quand ou comment ce changement pourrait
+arriver; je me contente de dire qu'il est possible, et qu'il n'y a
+rien là d'inouï, ni d'irrémédiable, rien dont on ne rencontre plus
+d'un exemple dans les relations diplomatiques et pacifiques des États.
+(_Au centre_: Très-bien! très-bien!)
+
+
+
+
+CXXI
+
+Discussion sur l'affaire du _Marabout_, navire de commerce nantais,
+capturé par un bâtiment anglais, en vertu des conventions de 1831 et
+1833 pour l'abolition de la traite des nègres.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 11 avril 1842.--
+
+
+M. le marquis de Boissy ayant adressé des interpellations au cabinet
+sur l'arrestation et le traitement qu'avait subis le navire nantais
+_le Marabout_, en vertu des conventions de 1831 et 1833 et du droit de
+visite, je donnai à la Chambre des pairs les explications suivantes.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--La Chambre trouvera
+bon, je pense, que j'écarte de ce débat toute observation, toute
+récrimination purement personnelles; elles me paraîtraient peu dignes,
+et sont, je l'espère, inutiles. J'ai la confiance que la Chambre n'a
+jamais supposé que j'eusse l'intention de manquer envers elle d'égards
+et de ne pas lui donner les explications qu'elle a droit de recevoir
+dans toutes les questions d'intérêt public. Jamais je n'ai eu une
+telle pensée; j'ai le plus profond respect pour les droits de la
+Chambre et pour sa participation à de telles questions.
+
+J'ai aussi un grand respect pour les droits personnels de chaque
+membre de cette Chambre; cependant je ne saurais admettre qu'un membre
+de la Chambre soit la Chambre tout entière, ni que le gouvernement
+soit tenu de répondre aux interpellations qui lui sont adressées par
+un membre de cette Chambre, comme si la question lui était faite par
+la Chambre elle-même. (_Mouvement._)
+
+Personne n'ignore que c'est le droit du gouvernement de juger s'il lui
+convient, dans l'intérêt du pays, de répondre ou de ne pas répondre
+aux interpellations qui lui sont adressées par l'un des membres des
+Chambres. J'ajouterai que, samedi dernier, lorsque des questions sur
+l'affaire du _Marabout_ m'ont été faites, je n'étais pas en mesure d'y
+répondre; les pièces ne m'étaient pas encore arrivées. Je ne pouvais
+pas, je ne devais pas me hasarder à raconter les faits sur des
+témoignages incertains et avant d'en avoir pleine et entière
+connaissance. C'est seulement il y a trois ou quatre jours que j'ai
+reçu les pièces; encore sont-elles incomplètes; plusieurs, et des plus
+importantes, me manquent. Cependant je n'hésite pas à entrer dans
+l'exposé des faits.
+
+Je dois d'abord faire observer à la Chambre, que l'arrestation du
+_Marabout_ est le premier fait de ce genre qui se soit élevé depuis
+onze ans que les traités de 1831 et 1833 s'exécutent. Un grand nombre
+de bâtiments avaient été visités, français par des croiseurs anglais,
+anglais par des croiseurs français. Sans doute, dans ces visites,
+quelques abus ont pu être commis, quelques plaintes ont pu être
+élevées; jamais on n'avait été jusqu'à l'arrestation d'aucun bâtiment,
+jusqu'à la réclamation officiellement formée d'une indemnité devant
+l'un ou l'autre des gouvernements. Cela prouve du moins que les
+traités n'ont pas eu, pendant dix ou douze ans, des conséquences aussi
+graves, aussi menaçantes qu'on le prétend depuis quelques mois.
+
+J'arrive au fait particulier du _Marabout_.
+
+Ce bâtiment a été arrêté, en vertu des traités, au sortir de Bahia,
+comme suspect de se livrer à la traite des nègres. Que la suspicion
+fût ou non fondée, il ne m'appartient pas de le décider ici,
+l'arrestation a eu lieu.
+
+La Chambre va voir quelles en ont été les suites.
+
+Le bâtiment, dûment ou indûment arrêté, a été envoyé par le capitaine
+capteur devant la juridiction française la plus voisine, c'est-à-dire
+à Cayenne. En cela, le capitaine capteur s'est exactement conformé aux
+traités. Il y a, je crois, dérogé en un point important. Au lieu de
+conduire l'équipage français tout entier à Cayenne, comme il devait le
+faire aux termes du traité, il l'a transporté sur son bâtiment, puis
+il a envoyé le _Marabout_ avec quelques hommes à Cayenne, et il a
+conduit le reste de l'équipage et des passagers à Rio de Janeiro. Je
+crois qu'en cela il s'est écarté de l'esprit et même de la lettre des
+traités, et que sa conduite donne lieu à de justes réclamations.
+
+Le capitaine du _Marabout_, arrivé à Cayenne, a été traduit devant la
+cour royale française; la question de savoir si le _Marabout_ était
+bien réellement ou non un bâtiment négrier a été soumise à la cour. La
+cour a décidé que l'arrestation était illégitime, et que le bâtiment
+n'était pas négrier. Ainsi les traités qui avaient donné le droit
+d'arrêter le bâtiment, et qui donnaient en même temps le remède à une
+arrestation illégitime, ont été exécutés dans leur partie utile comme
+dans leur partie onéreuse, et le bâtiment a été acquitté.
+
+L'affaire ne s'est pas arrêtée là. Les traités, comme on le disait
+tout à l'heure, donnent au bâtiment arrêté le droit de réclamer des
+indemnités contre le gouvernement du capteur, s'il a été arrêté sans
+motifs suffisants. La question a été à l'instant même soumise au
+tribunal de première instance de Cayenne. Le tribunal a déclaré que
+_le Marabout_ avait été arrêté sans motifs suffisants, et lui a
+alloué, contre le gouvernement anglais, une indemnité d'environ
+260,000 francs, indemnité qui, de l'aveu même du propriétaire de ce
+bâtiment, est pleinement équivalente à la valeur du bâtiment et de sa
+cargaison.
+
+Voilà les faits complets: la dernière partie, comme vous le voyez,
+n'avait pas été mise sous les yeux de la Chambre. La double
+déclaration, et de l'innocence du bâtiment proclamée par la cour
+royale de Cayenne, et de l'indemnité allouée contre le gouvernement
+anglais, était restée dans l'ombre.
+
+Il y a là deux ordres de faits complétement différents. D'abord les
+faits judiciaires, dans lesquels l'administration n'a pas à
+intervenir; faits qui se sont accomplis, comme ils le devaient, aux
+termes mêmes des traités, faits dans lesquels raison a été
+complétement donnée au bâtiment français. Qu'a à faire maintenant le
+gouvernement du roi qui, je le répète, vient de recevoir tout
+récemment les pièces et le jugement? Il va en donner connaissance au
+gouvernement anglais et réclamer de lui le payement de l'indemnité
+allouée au capitaine du _Marabout_ par le tribunal de Cayenne. Les
+choses suivront, en ce qui regarde l'ordre des faits judiciaires, leur
+cours régulier. Si le gouvernement anglais croit devoir, sans pousser
+plus loin les poursuites, payer l'indemnité, tout sera fini. Il peut,
+au contraire, vouloir user des voies judiciaires qui lui sont encore
+ouvertes, car le jugement rendu à Cayenne a été rendu par défaut, et
+le gouvernement anglais, qui est investi des mêmes droits qu'un
+particulier en pareille matière, peut y faire opposition, en appeler,
+aller en cassation, en un mot, épuiser les voies judiciaires. C'est à
+lui seul qu'il appartient d'en décider; c'est à lui seul qu'il
+appartient de décider si la raison, la justice et la bonne politique
+ne lui conseillent pas de payer immédiatement l'indemnité, ou s'il
+doit épuiser les voies judiciaires. Mais dans l'une et l'autre
+hypothèse, en ceci le gouvernement du roi n'a pas à intervenir. Il
+aura accompli son devoir quand il aura notifié le jugement au
+gouvernement anglais et qu'il en aura réclamé l'exécution.
+
+Reste une seconde question purement administrative et diplomatique, la
+question de savoir si, indépendamment des jugements rendus, le
+capitaine Christie n'a pas commis dans l'arrestation même, en amenant
+une partie de l'équipage et des passagers du _Marabout_ à Rio de
+Janeiro, au lieu de les conduire à Cayenne, s'il n'a pas commis,
+dis-je, une vexation, un abus de pouvoir qui doit donner lieu à des
+réclamations de la part de la France, peut-être à des mesures à
+l'égard du capitaine Christie et à une sorte de dommages-intérêts. À
+cet égard, que la Chambre soit parfaitement rassurée; cette question
+là non plus ne sera pas abandonnée. La Chambre ne s'attend pas à ce
+que je discute à cette tribune tel ou tel rapport particulier, tel ou
+tel acte du capitaine capteur. Le droit des Français qui ont été
+conduits à Rio de Janeiro, et retenus pendant deux mois au lieu d'être
+ramenés à Cayenne, leurs plaintes, la dérogation à certaines
+dispositions du traité, tous ces faits seront l'objet de réclamations
+diplomatiques, de la part du gouvernement du roi, auprès du
+gouvernement anglais.
+
+La Chambre, je l'espère, se rend bien compte à présent de l'affaire et
+du point où elle est arrivée.
+
+Une arrestation a eu lieu aux termes des traités; elle a été suivie
+d'un double jugement rendu aux termes des traités; les jugements
+seront exécutés. Si dans le mode, dans les actes de l'arrestation,
+quelque chose a été fait en violation des droits et des traités, si
+des abus ont été commis, il y aura également plainte, réclamation
+auprès du gouvernement anglais, et j'ai confiance que justice sera
+pleinement rendue par le gouvernement anglais, comme elle l'a déjà été
+par les tribunaux français.
+
+Pour l'affaire du _Marabout_, il n'y a donc rien de plus à faire que
+ce qui a eu lieu, et il n'y a rien que de parfaitement régulier dans
+la situation telle qu'elle se trouve aujourd'hui.
+
+Quant à l'affaire de _la Sénégambie_, elle est complétement
+différente. Il ne s'agit en aucune façon des traités de 1831 et 1833,
+ni de leur exécution. Ils ne sont pas applicables, ils n'ont pas été
+un seul instant applicables au cas dont il s'agit. Il est, non pas de
+principe et de droit exceptionnel, mais de droit commun, de principe
+général, que ce qui se passe dans les eaux mêmes d'un gouvernement se
+passe sur son territoire, et que la juridiction appartient au
+gouvernement dans les eaux duquel le fait s'accomplit. Ce n'est pas
+là, je le répète, un principe exceptionnel; c'est le droit commun qui
+s'exercerait dans l'occasion à notre profit, comme il s'exerce
+aujourd'hui au profit du gouvernement anglais. Sans aucun doute, si un
+bâtiment anglais venait dans un port français comme bâtiment négrier
+ou suspect de faire la traite, sans aucun doute nous pourrions, nous
+devrions le faire arrêter dans le port français et juger par la
+juridiction française. Cela est, je le répète, de droit commun, de
+principe général chez toutes les nations. C'est ce principe qui a été
+appliqué dans le cas dont il s'agit. C'est dans le port de
+Sainte-Marie de Bathurst, port anglais, que le bâtiment soupçonné de
+faire la traite a été arrêté et jugé. Il n'y a rien là, je le répète
+encore, que de conforme au droit commun; il n'y a rien là où les
+traités de 1831 et 1833 aient pu trouver leur application. Ils
+s'appliquent quand un bâtiment est arrêté en pleine mer et non dans
+les eaux particulières de telle ou telle nation.
+
+Après cela, que l'autorité anglaise qui, dans le port de Sainte-Marie,
+a arrêté et fait juger _la Sénégambie_, ait eu des torts envers le
+gouvernement français, qu'elle n'ait pas suffisamment tenu compte de
+la mission qu'avait ce bâtiment, que des actes envers les Français à
+bord aient donné lieu à de justes plaintes, cela est vrai, et j'ai été
+l'organe de ces plaintes auprès du gouvernement anglais, et je les ai
+vivement soutenues; non pas telles que vient de l'expliquer M. le
+prince de la Moskowa, car si je m'étais engagé dans la question de
+droit, j'aurais été repoussé à l'instant en vertu du droit commun de
+toutes les nations. Ce dont je me suis plaint, et plaint vivement,
+c'est d'un manque d'égards, de procédés violents; et mes plaintes ont
+eu ce résultat, que des ordres ont été transmis par l'amirauté
+anglaise à Sierra-Leone pour que le jugement ne fût pas mis à
+exécution, ou que du moins la portion du jugement qui n'avait pas
+encore été exécutée ne le fût pas.
+
+Ainsi, en réduisant nos plaintes à ce dont nous avions réellement le
+droit de nous plaindre, nous avons obtenu ce qui pouvait s'obtenir
+encore.
+
+Il reste encore après cela une question d'administration intérieure;
+question qui se débat, qui s'examine entre le département de la marine
+et le département des affaires étrangères, la question de savoir si,
+en effet, c'est une bonne mesure d'acheter des nègres pour en former
+des compagnies de nègres libres.
+
+Il faut que la Chambre sache bien comment cela se passe. Des
+compagnies doivent être formées de nègres libres; mais il faut se
+procurer des nègres quand on n'en a pas sous la main. Alors on charge
+un armateur, une maison de commerce, de procurer des nègres au
+gouvernement. Comment se les procurent-ils? Le gouvernement ne s'en
+enquiert pas. On lui amène des nègres, il les prend, il les affranchit
+et en forme des compagnies de nègres libres. Mais pour amener ces
+nègres, il faut les prendre quelque part. Que font les armateurs? Ils
+les achètent aux rois des tribus qui vendent des esclaves,
+c'est-à-dire qu'on fait des nègres esclaves pour les amener à
+l'administration française qui les libère et en fait des soldats.
+
+Est-ce là une bonne façon de procéder? N'est-ce pas là un acte
+tellement sur les limites de la traite qu'il y a danger que ces
+limites soient dépassées? Un acte qui peut donner lieu, dans nos
+rapports avec les gouvernements qui se sont engagés à l'abolition de
+la traite, à de fâcheux conflits, à des récriminations continuelles,
+comme l'expérience l'a déjà prouvé? C'est là une question difficile
+qui s'examine depuis quelque temps entre le département de la marine
+et celui des affaires étrangères, et qui recevra, je l'espère, une
+solution qui nous mettra désormais à l'abri de complications et
+d'embarras pareils à ceux dont nous entretenons en ce moment la
+Chambre.
+
+Quoi qu'il en soit, la Chambre voit quelle est réellement la question.
+Il n'y a de notre part point de droit sacrifié, point de principe
+violé: on a agi selon le droit commun, qui est tout aussi bien à notre
+profit qu'au profit de l'Angleterre. Quant aux torts dont nous
+pouvions avoir à nous plaindre, nous avons vivement réclamé; nous en
+avons obtenu le redressement autant que l'état des faits le
+permettait; et, au fond, la question sera résolue, je l'espère, de
+manière à ne plus donner lieu à de semblables et véritablement tristes
+difficultés.
+
+Voilà, messieurs, sur les deux faits particuliers dont on a entretenu
+la Chambre, les explications que j'avais à donner. Je pourrais m'en
+tenir là; je ne descendrai cependant pas de la tribune sans dire
+quelques mots d'une question plus générale, dont l'honorable M. de
+Boissy a entretenu la Chambre, tout en disant qu'il ne l'en
+entretiendrait pas. J'ai quelques mots très-courts à dire à ce sujet,
+je veux parler du droit de visite. (_Mouvement d'attention._) Je
+désire que la Chambre sache bien où nous en sommes aujourd'hui sur
+cette question, et quelle est exactement la situation.
+
+La Chambre sait quel traité avait été conclu. Lorsque le moment de la
+ratification est arrivé, la ratification n'a pas eu lieu; le
+gouvernement du roi a donné à la couronne le conseil de ne pas
+ratifier; elle n'a pas ratifié.
+
+En même temps, le gouvernement a proposé des modifications, dont
+quelques-unes sont considérables, au traité qui avait été conclu.
+
+De plus, le gouvernement du roi a déclaré qu'il ne prenait aucun
+engagement, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement
+le traité, à aucune époque quelconque. Les intentions du gouvernement
+du roi à ce sujet ont été formellement exprimées au moment de la
+ratification.
+
+Voilà les trois faits qui caractérisent la situation: refus de
+ratification actuelle; proposition de modification au traité conclu;
+déclaration qu'on ne promettait en aucune façon, ni directement, ni
+indirectement, de ratifier purement et simplement à aucune époque.
+
+Cette situation a été parfaitement comprise et pleinement acceptée
+par les autres puissances signataires du traité; et le protocole est
+resté ouvert pour la France indéfiniment, sous les trois conditions,
+en présence des trois faits que je viens d'avoir l'honneur de vous
+rappeler.
+
+Voilà exactement où nous en sommes aujourd'hui. Depuis, il n'est
+arrivé au gouvernement du roi aucune note, aucune instance, aucune
+demande, pas une parole qui l'ait pressé de ratifier le traité et de
+sortir de la situation qu'il avait prise.
+
+La Chambre voit par là ce qu'elle doit penser de ces prétendues
+instances menaçantes adressées au gouvernement du roi pour le décider
+à ratifier, et de ces faiblesses dans l'avenir, de ces faiblesses en
+perspective que le gouvernement du roi doit commettre un jour. Il n'en
+est rien; il n'en sera rien.
+
+C'est là tout ce que je peux dire, tout ce que je dois dire en ce
+moment sur cette question. Je ne veux me laisser entraîner par
+personne à pousser la discussion au delà. La Chambre comprend que je
+manquerais à mon devoir en le faisant. Il y a une affaire en suspens,
+encore ouverte, des propositions faites et ajournées. Il m'est
+impossible d'en dire plus que je ne fais en caractérisant la
+situation.
+
+Je prie la Chambre de considérer les inconvénients de ces retours
+perpétuels sur cette question, quand il est évidemment impossible au
+gouvernement de faire autre chose et de dire plus que ce qu'il a fait
+et dit.
+
+Quel peut être le but de ces retours? Mon Dieu! il y en a un qui est
+si évident que je n'ai pas besoin de le faire remarquer: ce sont des
+attaques au cabinet; ce sont des embarras, des entraves jetées dans la
+marche du cabinet. La Chambre trouvera tout simple, je pense, que je
+ne m'y prête pas. (_On rit._)
+
+Il y a un second inconvénient qui est bien grave, c'est d'entretenir,
+de fomenter des sentiments d'animosité entre deux grands peuples et
+deux grands gouvernements. Pour mon compte, je trouve cela peu sage,
+et je ne trouve pas que ce soient là des actes de bon citoyen.
+(_Très-bien!_)
+
+Messieurs, en essayant, il y a quelque temps, de caractériser la
+politique extérieure du cabinet auquel j'ai l'honneur d'appartenir,
+j'ai dit qu'elle serait envers tout le monde parfaitement
+indépendante, qu'elle se placerait, quant à présent, en dehors de
+toute alliance spéciale et intime: je l'ai dit hautement, je le
+maintiens, et j'ose ajouter que je le pratique comme je l'ai dit.
+
+Mais en même temps que nous avons écarté toute idée d'alliance
+particulière et intime, en même temps que nous avons annoncé que
+l'indépendance serait le caractère de notre politique, nous avons
+aussi parlé, et parlé sincèrement, de paix, de bonne intelligence, de
+notre intention de vivre en bons rapports avec toutes les puissances
+européennes.
+
+Messieurs, pour vivre en bons rapports, en bonne intelligence, il ne
+faut pas se laisser dominer, entraîner par l'aigreur ou la crédulité
+publique.
+
+Pour mon compte, je ne m'y prêterai jamais. Entre deux grands pays,
+entre deux grands gouvernements, les moindres actes, les moindres
+paroles, doivent être pleinement équitables et convenables; aucune
+apparence de haine ou d'injure ne doit jamais s'y mêler.
+
+Nous prenons au sérieux ce que nous avons dit des bons rapports que
+nous entendons entretenir avec la Grande-Bretagne aussi bien qu'avec
+les autres puissances. Nous portons (et je suis sûr d'exprimer en ceci
+les sentiments de la Chambre et du pays), nous portons une sincère
+estime à la Grande-Bretagne et à son gouvernement; nous sommes avec
+elle dans une paix véritable, dans une bonne intelligence réelle, et
+nous ne souffrirons pas, autant qu'il dépendra de nous, que ces
+rapports, que cette bonne intelligence soient troublés par la
+contagion (je ne puis me servir d'une autre expression), par la
+contagion de l'animosité et de la crédulité populaires. (_Mouvement._)
+
+Je n'ajoute qu'un mot.
+
+Ce n'est pas dans le seul intérêt, quelque grand qu'il soit, de nos
+bons rapports extérieurs que nous agissons ainsi; c'est aussi dans
+l'intérêt de la grave question, de la bonne cause qui se débat en ce
+moment, l'abolition de la traite.
+
+Messieurs, c'est la France qui a eu l'honneur de commencer cette
+grande oeuvre. Avant que l'Angleterre, avant que le parti religieux en
+Angleterre se mît à la tête de l'abolition de la traite, c'était la
+France, c'étaient les idées françaises qui avaient imprimé le
+mouvement. Il nous appartient de ne pas abandonner légèrement une si
+belle entreprise. J'ai quelquefois prouvé, j'ose le dire, que je
+n'hésitais pas à répudier les erreurs, les fautes, les égarements de
+nos pères: mais, pour rien au monde, je ne voudrais renoncer à ce
+qu'il y a de beau et de grand dans l'héritage qu'ils nous ont
+transmis; pour rien au monde je ne voudrais renoncer à l'espoir de
+continuer et d'accomplir les grandes et bonnes oeuvres qu'ils ont
+commencées. L'abolition de la traite des nègres est l'une de ces
+oeuvres.
+
+Nous devons, et je me sers à dessein de ce mot, car c'est un devoir,
+nous devons la poursuivre et l'accomplir; nous ne devons pas laisser,
+par notre indifférence seule, se répandre et s'accréditer des idées et
+des sentiments qui seraient contraires à cette sainte cause. Nous
+devons les combattre toutes les fois que nous les rencontrons. Pour
+mon compte, je l'ai fait et je le ferai toujours. Je me maintiendrai
+toujours, à cet égard, dans la situation que j'ai eu l'honneur de
+mettre sous les yeux de la Chambre, situation qui réserve nos droits
+et notre avenir. La Chambre peut être sûre qu'il n'y aura, dans cet
+avenir, aucune complaisance, aucune faiblesse de la part du
+gouvernement du roi; mais il n'y aura, en même temps, j'ai besoin de
+le dire, aucun abandon de la grande tâche qui nous a été léguée et que
+nous avons à coeur de poursuivre jusqu'au bout (_Marques
+d'assentiment._)
+
+M. LAPLAGNE-BARRIS.--Je ne veux pas traiter les deux grandes et
+importantes questions qui ont été soulevées, la question du droit de
+visite et celle de l'abolition de la traite; je me bornerai à rappeler
+deux faits qui me paraissent avoir été oubliés et qui pourraient
+donner lieu à quelques reproches contre la marine française avant
+1830.
+
+Il est très-vrai, messieurs, que, quoique la marine française seule
+eût le droit de visiter les navires portant le pavillon français avant
+1831, elle a pleinement rempli son devoir, et un grand nombre de
+condamnations ont été prononcées contre des bâtiments négriers
+français saisis par la marine française avant 1830. Je reconnais que,
+depuis 1830, la traite a considérablement diminué, qu'elle a été même
+au point qu'elle n'est plus, à vrai dire, exercée de la même manière;
+mais ce n'est pas à l'intervention du pavillon anglais que je ferai
+hommage de cette cessation de la traite: cela tient, selon moi, à une
+autre cause qu'il ne faut pas négliger.
+
+On avait cru, avant 1830, qu'il suffisait d'envoyer des croiseurs et
+de saisir les bâtiments français négriers. Après 1830, on a pensé
+qu'il fallait compléter la mesure, et comme nos bâtiments négriers ne
+faisaient la traite que dans l'intérêt du commerce français, on a
+donné aux gouverneurs des colonies, à l'autorité métropolitaine dans
+les colonies, des instructions dont le résultat a été de faire exercer
+avec beaucoup plus d'énergie et d'efficacité qu'auparavant la
+surveillance; et le meilleur moyen, le moyen le plus infaillible
+d'arriver à l'abolition de la traite dans les colonies françaises,
+c'est la sévérité dans les opérations du recensement.
+
+J'ai pris la parole pour soumettre à M. le ministre des affaires
+étrangères une observation sur un point qui est bien moins important,
+je me hâte de le dire, que ceux qui ont été traités par les orateurs
+précédents, mais qui ne manque pas de gravité dans l'intérêt de notre
+commerce maritime et de l'honneur de notre pavillon. Deux saisies ont
+donné lieu aux interpellations. Je m'empresse de déclarer que
+l'explication donnée par M. le ministre des affaires étrangères, en ce
+qui concerne la saisie du _Marabout_, est complétement satisfaisante;
+mais, en ce qui concerne la saisie de _la Sénégambie_, des doutes me
+restent. Je dois les soumettre à la Chambre et à M. le ministre des
+affaires étrangères.
+
+Il s'agit d'un intérêt national, d'un intérêt de droit public et de
+droit international. Cela a donc de la gravité.
+
+M. le ministre a dit que le navire _la Sénégambie_ avait été saisi
+dans les eaux anglaises. Je suppose que le ministre a voulu dire:
+saisi dans un port anglais; car le droit de saisie de tout navire
+portant pavillon français, sur un soupçon quelconque et dans ce que la
+législation anglaise appelle les eaux anglaises, ne sera jamais
+reconnu par la France. Mais la question fait naître des difficultés.
+Si, comme je le suppose, le navire a été saisi dans un port anglais et
+qu'il eût commis, comme bâtiment, comme équipage, des infractions aux
+lois de police anglaises, en ce sens que ces lois ont pour objet de
+maintenir l'ordre et la paix dans les possessions anglaises, de
+prévenir tout attentat contre les sujets anglais, tout préjudice porté
+à la propriété anglaise, ce navire, s'il a commis de telles
+infractions, est soumis à la loi pénale anglaise.
+
+Si _la Sénégambie_ a été condamnée pour avoir fait la traite dans une
+possession anglaise, ou pour avoir voulu transporter des nègres dans
+une possession anglaise, la loi anglaise a dû l'atteindre; mais si _la
+Sénégambie_ n'a pas été condamnée pour un crime réprimé par les lois
+anglaises, ou qui ne blesse pas directement, d'une manière matérielle,
+les intérêts de l'Angleterre, les possessions anglaises, les droits et
+la propriété des sujets anglais, sa condamnation a été illégale,
+contraire aux principes du droit public.
+
+Remarquez qu'aucune nation, même dans les vues de l'ordre le plus
+élevé, dans des vues d'humanité, ne peut s'attribuer le droit
+d'exercer la police des mers, la police du genre humain. Elle n'a
+action, dans l'intérêt de l'humanité et d'après les lois qui sont
+destinées à protéger l'humanité, elle n'a action sur les bâtiments
+étrangers qu'autant qu'il y a un traité qui lui donne ce droit. Ainsi
+je reconnais que les croiseurs anglais ont eu, en vertu du traité, le
+droit de saisir _la Sénégambie_, mais à la charge de se conformer au
+traité. Il n'y avait pas d'attentat contre la propriété anglaise,
+contre les sujets anglais, et contre les lois que chaque nation a le
+droit de rendre et de faire observer dans l'intérêt du maintien de sa
+souveraineté exclusive et limitée; il n'y avait qu'un attentat qui
+n'aurait pas été punissable par les lois anglaises si le traité
+n'avait pas existé, un attentat contre les lois françaises.
+
+Je supplie M. le ministre des affaires étrangères d'apprécier cette
+distinction qui me paraît importante. J'ai une grande confiance dans
+l'esprit de justice, d'équité et de loyauté des tribunaux anglais;
+mais les Anglais ont des possessions très-étendues; quelques-unes sont
+peu importantes: l'autorité qui y est exercée est fort grave; elle
+appartient à des hommes qui ne sont pas placés près de nous et que
+nous ne pouvons apprécier. J'avoue que je verrais un inconvénient
+sérieux à donner, aux juges de Sierra-Leone ou de toute autre petite
+colonie anglaise, le droit de saisir un bâtiment français qui serait
+entré dans un port, de le juger, de le confisquer par cela seul qu'il
+se trouverait dans le cas d'un des articles du traité, qu'il y aurait
+à son bord plus de caisses à eau que le traité ne le comporte, plus de
+planches qu'il ne devrait en porter. Il pourrait en résulter des
+vexations sérieuses pour le commerce français, des causes de
+dissentiment et d'hostilité entre les deux nations. Il vaudrait mieux,
+dans l'intérêt même de l'Angleterre, rentrer dans les termes du droit
+public, ne pas admettre que, par cela seul qu'un navire fait un acte
+dans un pays, alors que cet acte n'est pas dirigé contre l'intérêt
+matériel de ce pays, il est soumis à sa juridiction. Il me semble que
+cette juridiction serait dangereuse et blesserait les principes du
+droit public. Les Anglais ne peuvent juger un navire français,
+autrichien, qui n'a porté aucun préjudice à l'Angleterre, hors de leur
+territoire; ils ne peuvent le juger qu'en vertu de ce droit de police
+des mers, de police du genre humain, que nous ne leur avons reconnu
+dans notre traité, qu'à la condition que leurs tribunaux ne
+l'exerceraient pas et que les nôtres en seraient investis. Il me
+semble que c'est un sujet assez grave pour appeler l'attention de M.
+le ministre des affaires étrangères.
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères_.--Je commencerai par
+dire en fait que _la Sénégambie_ a été saisie dans un port anglais,
+non pas d'une manière générale dans les eaux anglaises, mais dans
+l'intérieur d'un port anglais; et j'ajoute que ce bâtiment s'y était
+rendu volontairement, qu'il n'y avait pas été poussé par les
+poursuites des croiseurs anglais, qu'il y était allé de sa propre
+volonté. Il était donc sur le territoire anglais; il était dans le cas
+d'un voyageur qui se rendrait sur le territoire anglais continental.
+
+Maintenant, je ne m'en rappelle pas la date, mais il y a un statut
+anglais qui déclare que, dans les ports anglais, tous les navires
+étrangers ou anglais qui feraient la traite ou offriraient les signes
+extérieurs d'après lesquels on reconnaît un négrier, seraient arrêtés
+et punis de telle ou telle peine. Je prie l'honorable M.
+Laplagne-Barris, qui est un jurisconsulte si habile et si clairvoyant,
+de me dire ce qu'il penserait de ce cas-ci. Je suppose que le
+parlement britannique rendit une loi déclarant que quiconque, sur son
+territoire, commettrait tel acte reconnaissable à tels signes
+extérieurs, serait puni de telle peine. M. Barris croit-il que le
+gouvernement anglais, ou tout autre gouvernement, dépasserait ainsi
+les limites de son droit?
+
+Certainement il ne le pense pas; il pense que la juridiction est
+essentiellement territoriale, et que tout gouvernement a le droit de
+faire, dans son propre territoire, des lois pénales qui atteignent
+tous les hommes, nationaux ou étrangers, qui s'y rendent
+volontairement.
+
+C'est exactement ici le même cas. Le parlement britannique a rendu une
+loi par laquelle il punit la traite ou la tentative de traite,
+reconnaissable à certains signes extérieurs déterminés; il la punit
+sur son propre territoire, car les ports sont son propre territoire.
+Le cas est donc tout à fait semblable à ce qui pourrait se passer sur
+le continent.
+
+Et je reprends ici la distinction que vient de vous présenter, d'une
+manière si lucide, l'honorable M. Laplagne-Barris. Pourquoi a-t-il
+fallu des traités? Pour attribuer à des croiseurs anglais le droit de
+visiter des bâtiments français dans la pleine mer, sur laquelle nous
+ne reconnaissons aucun droit particulier aux Anglais, et qui est libre
+pour tout le monde. Là des traités seuls pouvaient donner, à des
+croiseurs anglais comme à des croiseurs français, un droit qu'ils
+n'avaient pas naturellement. Nous avons précisément consacré par ces
+traités la liberté de la pleine mer. Mais quand il ne s'agit pas de la
+pleine mer, quand il s'agit du territoire anglais, que ce soient des
+terres ou des ports anglais, le principe de la juridiction
+territoriale subsiste dans toute sa vigueur. Nous aurions, nous, le
+droit de déclarer que tout bâtiment qui viendrait dans le port de
+Bordeaux, qu'il fût anglais, français, autrichien, serait passible de
+telle peine qu'il nous conviendrait d'infliger à tel acte déterminé
+par la loi. C'est là ce qui est arrivé. Il y a un acte du Parlement,
+dont je n'ai pas en ce moment la date, mais qui est une véritable loi
+pénale établie dans le territoire anglais, comme nous aurions le droit
+de la faire pour l'intérieur du territoire français.
+
+J'admets donc en principe les distinctions qui ont été faites par le
+savant préopinant; mais je dis en même temps qu'elles ne sont pas
+applicables aux faits dont il s'agit, que, par un traité, nous avons
+réglé ce qui regarde la pleine mer libre, et que, par l'acte du
+Parlement, le gouvernement anglais a réglé ce qui lui appartenait, sa
+propre juridiction sur son propre territoire, juridiction applicable à
+tous ceux qui viennent volontairement encourir l'application de cette
+loi.
+
+M. PERSIL.--J'ai bien de la peine à admettre la doctrine professée par
+M. le ministre des affaires étrangères, et je suis convaincu qu'après
+y avoir mûrement réfléchi, il verra lui-même qu'il fait à l'autorité
+étrangère une concession que, par esprit de justice et de nationalité,
+nous devrions toujours refuser.
+
+En effet, sur quoi établirait-il le droit de la puissance anglaise de
+juger le navire arrêté dans un port anglais?
+
+Ce serait, suivant lui, sur un acte du Parlement anglais qui aurait
+autorisé la juridiction anglaise à juger ceux qui viendraient toucher
+le sol anglais, les navires qui entreraient dans un des ports
+appartenant à la Grande-Bretagne.
+
+Je ne comprendrais pas comment un acte de la Grande-Bretagne, un acte
+du Parlement, pourrait nous obliger et changer la doctrine du droit
+commun tel qu'il a été professé jusqu'ici. Je comprends à merveille
+que, s'il s'agissait d'un crime ou d'un délit commis sur le territoire
+anglais, on fût justiciable des tribunaux anglais. C'est là le
+principe du droit commun; on n'a pas besoin de le dire, toutes les
+lois anciennes et modernes l'ont dit. Il existe pour la France comme
+il existe pour l'étranger.
+
+Un étranger sur notre sol commettrait un crime; il serait puni de la
+même manière que si un Français l'avait commis. Mais remarquez qu'il
+ne s'agit ici de rien de semblable. Le navire français, entrant dans
+les ports anglais, n'y commet ni crime ni délit. Il s'agit, quand il y
+est entré, d'une action qu'il a déjà commise. Mais là, dans le port
+anglais, il est complétement innocent. S'il peut y être saisi, il ne
+peut l'être qu'en vertu du traité de 1831. (_Dénégations au banc des
+ministres._) Il ne peut pas l'être autrement. Remarquez bien que, s'il
+en était ainsi, les auteurs du traité de 1831 seraient coupables d'une
+insigne négligence; car, qu'ont-ils voulu? Que, lorsqu'un navire
+suspecté de faire la traite, qui va la faire ou qui la fait, est saisi
+ou arrêté, il soit conduit immédiatement devant ses juges naturels; et
+si c'est un français qui est saisi, il doit être conduit devant un
+tribunal français.
+
+Eh bien, voyez ce qui arriverait s'il fallait adopter l'interprétation
+de M. le ministre des affaires étrangères; voilà un navire qui fait la
+traite ou qui est suspecté d'avoir fait la traite, et qui arrive avec
+toute confiance dans un port anglais. Il est saisi, et vous ne voulez
+pas qu'il fût dans la même situation que celui qui est pris, soit dans
+la zone de la croisière anglaise, soit ailleurs, et qui, aux termes du
+traité, doit être conduit en France! Il faut convenir que ce serait
+nous soumettre à une juridiction qui ne serait pas la nôtre, à un
+acte du Parlement qui, s'il était applicable à des Français,
+accuserait profondément la négligence des négociateurs de 1831 qui
+auraient dû stipuler, à cette époque, que l'acte du Parlement ne
+serait pas appliqué à ce cas-là.
+
+Ainsi je suis d'accord avec M. le ministre des affaires étrangères sur
+ce point que, quand il s'agit d'un crime ou délit commis dans un port
+ou sur le territoire anglais, on soit jugé par le tribunal anglais;
+mais quand il ne s'agit pas d'un fait commis sur le territoire
+anglais, on ne peut être justiciable d'un tribunal anglais, pas plus
+que d'aucun autre, parce que le tribunal anglais ne peut juger le
+coupable que parce qu'il a commis le crime sur son territoire. Et ici,
+je le dis, l'arrestation avait été faite pour un des cas prévus dans
+le traité, parce qu'on avait fait la traite, et le traité n'a pas
+distingué où l'arrestation avait lieu, dans les ports ou ailleurs; le
+traité a dit que, quand un navire français serait suspecté d'avoir
+fait la traite et qu'il serait arrêté, le navire serait conduit dans
+un port français et jugé par les autorités françaises.
+
+Voilà ce que dit le traité; eh bien, aujourd'hui, par une générosité
+que je condamne, vous feriez une exception au traité qui n'était pas
+dans son esprit.
+
+M. LE DUC DE BROGLIE.--Je crois qu'il y a ici une méprise.
+
+Le tribunal anglais n'a pas appliqué la législation anglaise contre la
+traite des noirs au navire _la Sénégambie_. Il n'a pas appliqué non
+plus la législation française, il a simplement appliqué ce principe
+incontesté et incontestable que tout esclave qui touche le sol anglais
+est libre de plein droit... (_Interruption.--Bruits divers._)
+
+_Plusieurs voix._--Il n'y avait pas d'esclaves à bord!
+
+M. LE DUC DE BROGLIE.--Je ne discuterai pas ici l'acte du gouvernement
+anglais. Je dis qu'il a paru ici qu'un négociant français a été sur la
+côte d'Afrique acheter des noirs, et qu'ayant acheté ces noirs il les
+a amenés... (_Dénégations._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--C'est une erreur de fait
+que je vais expliquer... (_Bruit._)
+
+M. LE DUC DE BROGLIE.--Alors il paraît que je ne sais pas le fait, et
+je cède la parole à M. le ministre.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je prie l'honorable M.
+Persil de me permettre de me prévaloir de ce qu'il vient de dire tout
+à l'heure. Il a reconnu le principe du droit commun, savoir, que la
+juridiction appartient au gouvernement possesseur du territoire.
+
+M. PERSIL.--Dans lequel le crime est commis.
+
+_M. le ministre._--Permettez; le gouvernement possesseur du territoire
+a juridiction sur les individus qui sont sur son territoire et qui y
+commettent un délit prévu par les lois. Eh bien, il y a une loi rendue
+par le parlement britannique qui prononce que, dans toutes les
+possessions britanniques, tout vaisseau, sans rechercher s'il est
+anglais ou étranger, qui sera construit de certaine manière, d'après
+lesquelles on reconnaîtra l'intention de faire la traite, sera arrêté
+et puni de telle manière. Le délit est établi par la loi anglaise dans
+le territoire anglais. Il s'applique exactement comme il
+s'appliquerait sur terre... (_Bruit._)
+
+Messieurs, la question est très-délicate, en partie imprévue, et j'ai
+envie de l'éclaircir complétement, pour moi-même comme pour la
+Chambre. Si le gouvernement anglais sur son territoire continental
+disait: «Quiconque préparera sur mon territoire telle ou telle action,
+préparatifs qui seront reconnus à tels signes extérieurs que je
+définis dans la loi, sera puni de telle ou telle façon;» s'il rendait
+cette loi-là, alors quiconque irait sur le territoire anglais, et y
+préparerait une action définie dans la loi anglaise avec les signes
+extérieurs indiqués par cette loi, serait certainement justiciable des
+tribunaux anglais. Or, c'est le cas qui s'est présenté ici. Ce n'est
+pas du tout le traité du droit de visite; il n'est question ici en
+aucune façon de son application. C'est une loi fondée sur la
+juridiction territoriale qui a interdit certains actes sur le
+territoire; que ce territoire soit un port ou soit continental, le
+droit est le même. Que la personne qui commet l'acte de préparer un
+bâtiment avec tel ou tel signe extérieur défini dans la loi, que
+cette personne soit anglaise ou étrangère, elle est soumise à la
+juridiction et à la loi anglaises.
+
+Voilà la doctrine qui a été soutenue. Or, je dis, et jusqu'à plus
+ample discussion je crois devoir persister dans cette opinion, je dis
+que c'est là le droit commun qui s'appliquerait à une action commise
+sur terre anglaise par des étrangers comme à un navire saisi dans un
+port anglais. C'est sur le principe de la juridiction territoriale que
+je me fonde, et, en maintenant ce principe pour l'Angleterre,
+j'entends le maintenir tout aussi bien au profit de la France.
+Comment! un bâtiment étranger viendrait se pavaner dans le port de
+Bordeaux comme négrier, et nous le souffririons par cela seul qu'il
+est étranger? Non, cela n'est pas soutenable. Le principe de la
+juridiction territoriale est un principe de droit commun applicable à
+tous, et c'est le seul qui soit invoqué dans cette occasion.
+
+M. GAUTIER.--Si un bâtiment sous pavillon anglais, monté par des
+Anglais, entrait dans le port du Havre, et qu'on reconnût que c'est un
+pirate, que ferait l'autorité française? Elle saisirait le bâtiment,
+arrêterait l'équipage, et le traduirait devant les tribunaux français
+qui le condamneraient et feraient justice. Eh bien, la loi anglaise
+assimile la traite à la piraterie. Un bâtiment préparé pour la traite
+est, d'après la loi anglaise, traité comme pirate. C'est fort à tort,
+je crois, qu'on a suspecté _la Sénégambie_ de faire la traite; mais
+c'est parce que ce bâtiment était suspecté de la faire et y paraissait
+destiné, qu'en vertu de la législation qui assimile la traite à la
+piraterie, il a dû être saisi dans le port anglais.
+
+M. LE BARON CHARLES DUPIN.--Toute la difficulté est dans ce fait qu'on
+prétend déclarer négrier un bâtiment qui emportait des hommes pour les
+mettre dans un régiment français.
+
+M. LAPLAGNE-BARRIS.--C'est moi, messieurs, qui ai fait l'attaque;
+permettez-moi de faire la retraite.
+
+M. le ministre m'a fait l'honneur de m'adresser une réponse à laquelle
+je n'ai rien à objecter. Il a parlé d'un acte du parlement anglais qui
+prononçait la peine de la confiscation contre tout navire, de quelque
+nation qu'il fût, qui serait saisi sur le territoire anglais, ayant
+fait ou pouvant faire la traite. Tel est le sens des explications de
+M. le ministre. Je reconnais que, légalement et en droit public, un
+gouvernement a le droit de faire des lois de cette nature et de les
+appliquer à des étrangers qui se rendent volontairement sur son
+territoire; car vous avez remarqué, et M. le ministre vous a fait
+observer qu'il ne s'agissait pas d'une saisie faite dans les eaux
+anglaises, mais d'un bâtiment qui s'était rendu volontairement sur le
+territoire de l'Angleterre.
+
+Je voulais me borner à dire que cette loi qui existe en Angleterre est
+sans exemple dans notre législation, et j'ose même dire dans la
+législation des autres peuples de l'Europe. Je voulais dire que cette
+loi qui punit des étrangers, et surtout des navires, pour des crimes
+ou délits étrangers à l'intérêt matériel de la nation qui prononce la
+peine, est une loi d'envahissement et de domination qui doit exciter
+toute la sollicitude du gouvernement.
+
+L'honorable M. Gautier a dit que la loi anglaise considère la traite
+comme piraterie: tant que les autres nations n'auront pas reconnu
+qu'il s'agit d'un fait de piraterie, voyez où on arriverait: un pirate
+peut être saisi par les croiseurs de toutes les nations et par cela
+qu'il aurait plu au Parlement de considérer la traite comme piraterie,
+le croiseur anglais pourrait saisir un bâtiment français dans toutes
+les mers, en tous lieux. Cela n'est pas possible; la piraterie est un
+crime commun, semblable pour toutes les nations, réprimé par toutes et
+à raison duquel, à cause de sa nature et de sa gravité, toutes les
+nations se sont fait réciproquement concession du droit de saisir et
+de punir. Un pirate n'appartient à aucune nation; un négrier, quoique
+coupable, est français comme tout autre navire. Je crois donc que,
+dans l'état actuel, nos observations tombent devant ce fait énoncé par
+M. le ministre des affaires étrangères, qu'il y a une loi formelle en
+Angleterre à cet égard; mais je persiste à faire remarquer à M. le
+ministre que c'est une disposition tout à fait extraordinaire, en
+dehors des règles habituelles, que c'est un acte de suprématie, de
+domination, et qu'il faut se tenir en garde.
+
+
+
+
+CXXII
+
+Sur les conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des
+nègres par le droit mutuel de visite en mer.
+
+--Chambre des pairs.--Séance du 17 mai 1842.--
+
+
+Dans la discussion générale du projet de loi relatif aux crédits
+supplémentaires et extraordinaires des exercices 1841-1842 et des
+exercices clos, M. le comte Molé ayant donné, sur l'origine et
+l'histoire des conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de la
+traite des nègres par le droit de visite, des détails qui me parurent
+incomplets ou inexacts, et propres à embarrasser une situation
+diplomatique déjà difficile, je lui répondis en ces termes.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, la Chambre voudra bien le remarquer; la
+question que vient d'élever M. le comte Molé est toute nouvelle, et,
+pour mon compte, je m'étais scrupuleusement abstenu d'y toucher. Ce
+n'est plus la question actuelle, le traité même du 20 décembre 1841 et
+les conséquences qu'il peut avoir dans l'avenir; c'est la question du
+passé, ce sont les négociations antérieures aux conventions de 1831
+et 1833, et celles qui ont préparé le traité du 20 décembre 1841.
+Personne, j'ose le dire, n'est plus à l'aise que moi dans cette
+question, car j'ai été complétement étranger aux faits dont il s'agit.
+Ma responsabilité, et la Chambre sait qu'il n'est pas dans mon usage
+de l'éluder, ma responsabilité est engagée dans la conclusion
+dernière, dans la signature du traité de 1841, parce qu'en effet j'ai
+accepté la conclusion et conseillé la signature. Mais ma
+responsabilité n'est absolument pour rien dans les négociations qui
+ont préparé et amené ce traité; je n'y ai jamais pris aucune part.
+J'étais donc, et je suis aujourd'hui parfaitement en liberté et à
+l'aise à ce sujet.
+
+C'est précisément la raison qui, dans l'une et l'autre Chambre,
+m'avait empêché de toucher, même de loin, à cette question; je n'avais
+pas voulu élever un moment la question du passé; je ne voulais, à
+aucun prix, avoir l'air d'accuser mes prédécesseurs et de rejeter sur
+eux le fardeau.
+
+M. LE COMTE MOLÉ.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je m'étais étroitement
+renfermé dans le présent, dans les faits qui m'étaient personnels et
+dans la responsabilité qui s'y attachait. Mais, après le discours que
+la Chambre vient d'entendre, il m'est impossible de persister dans
+cette réserve, de ne pas entrer dans l'examen des faits antérieurs, de
+ne pas exposer quelles circonstances, quelles négociations ont amené
+cette question au point où je l'ai trouvée en 1840, quand le roi m'a
+fait l'honneur de me confier ses affaires en Angleterre, et en 1841,
+quand le traité du 20 décembre a été conclu.
+
+En même temps, j'insiste pour que la Chambre veuille bien le
+remarquer; ce n'est ni par mon fait, ni de mon choix, c'est par
+nécessité que j'entre dans l'examen du passé, auquel, du reste, j'ai
+été tout à fait étranger.
+
+Je ne remonterai point jusqu'à la Restauration; je ne pourrais
+discuter aucun des faits que vient de rappeler l'honorable préopinant;
+je me renferme dans la seule époque que je connaisse, dans ce qui
+s'est passé depuis 1830.
+
+La convention de 1831, conclue par l'honorable général Sébastiani,
+comme ministre des affaires étrangères, se terminait par cet article
+(9): «Les hautes parties contractantes au présent traité sont d'accord
+pour inviter les autres puissances maritimes à y accéder dans le plus
+bref délai possible.» La France et l'Angleterre prenaient l'une envers
+l'autre l'engagement d'inviter les autres puissances maritimes à
+accéder au traité qu'elles venaient de conclure.
+
+Je voudrais, non pour entrer dans le fond même de la question, mais
+pour faire bien apprécier les faits, indiquer à la Chambre
+l'importance et la portée de cet engagement.
+
+Chaque puissance avait plus ou moins bien réussi, par des lois
+intérieures, à réprimer la traite dans ses propres colonies. Je
+comprends qu'on ait cru et qu'on ait dit qu'il suffisait de lois
+intérieures pour empêcher la traite dans les colonies de la France ou
+de l'Angleterre. Mais ce n'était plus de cela qu'il s'agissait; il
+s'agissait de réprimer la traite faite par des bâtiments français ou
+anglais dans les pays qui la permettaient encore, dans les pays qui
+recevaient encore des esclaves. Il ne s'agissait plus d'empêcher
+l'importation des esclaves à la Martinique, à la Guadeloupe ou dans
+les colonies anglaises; il s'agissait d'empêcher que des bâtiments
+français ou anglais ne fissent la traite au profit de Cuba, du Brésil,
+des autres portions du territoire américain qui continuaient à en
+accepter les fruits. C'est pour cela, c'est pour réprimer cette
+traite-là, et non pas la traite dans nos propres colonies, que
+l'article dont je parle a été inséré dans la convention de 1831, et
+que le droit de visite a été nécessaire.
+
+Tel fut le but réel de la convention de 1831, et, un peu plus tard, de
+celle de 1833.
+
+Peu après la convention de 1833, la France, comme l'Angleterre, mit la
+main à l'oeuvre pour exécuter réellement l'art. 9, et obtenir
+l'accession de toutes les puissances maritimes aux conventions
+conclues entre elles. Le 7 février 1834 M. l'amiral de Rigny, alors
+ministre des affaires étrangères, écrivit la lettre que voici:
+
+_M. le comte de Rigny, ministre des affaires étrangères, à MM. les
+ambassadeurs et ministres du roi près les cours de Saint-Pétersbourg,
+Berlin, Vienne, Turin et Naples._
+
+ 7 février 1834.
+
+«Monsieur,
+
+«La France et la Grande-Bretagne, animées du désir de mettre un terme
+à la traite des noirs par des moyens de répression plus efficaces, ont
+signé, à cet effet, le 30 novembre 1831 et le 22 mars 1833, deux
+conventions avec annexes dont j'ai l'honneur de vous adresser ci-joint
+deux exemplaires lithographiés. Ces annexes sont: 1º les instructions
+générales et spéciales à donner aux commandants des bâtiments de
+guerre respectifs; 2º des mandats destinés à les autoriser à visiter
+les bâtiments des deux nations dans les parages déterminés, et 3º les
+modèles de signaux à l'usage des croiseurs respectifs.
+
+«Les deux gouvernements étant convenus, par un article de
+l'arrangement du 30 novembre, d'inviter les autres puissances
+maritimes à y accéder, vous voudrez bien, monsieur, simultanément avec
+votre collègue (le ministre, l'ambassadeur d'Angleterre), qui a dû
+recevoir des instructions analogues, transmettre cette invitation au
+gouvernement de S. M. (l'empereur, le roi de...) par une note dont
+vous trouverez ci-joint le projet arrêté de concert entre nous et le
+cabinet britannique. Vous pourrez, si M. le ministre d'Angleterre s'y
+trouve également autorisé, ajouter à la dernière phrase ces mots: _Et
+à réaliser cette accession au moyen d'un traité formel_; nous avons
+fait proposer cette addition au cabinet de Londres, en le faisant
+toutefois seul juge de la convenance.
+
+«La Russie, l'Autriche, la Prusse, etc., dont les sujets, il faut le
+reconnaître, sont jusqu'ici demeurés presque entièrement étrangers à
+l'odieux trafic des noirs, s'associeront sans doute avec empressement
+aux vues philanthropiques qui ont dicté ces nouvelles conventions.
+
+«Distinguant avec soin ce qui, dans la répression de la traite,
+appartient au droit privé de chaque peuple et ce qui touche au droit
+des gens, ce n'est que sur cette dernière partie de la question que la
+France et l'Angleterre ont cherché à s'entendre. Placés sur ce terrain
+et n'envisageant que l'intérêt de l'humanité, les deux gouvernements
+se sont élevés au-dessus de vaines susceptibilités qui n'ont été que
+trop souvent confondues avec les véritables sentiments de l'honneur
+national, et ils n'ont pas hésité à accorder réciproquement à leurs
+croiseurs le droit de visite sur les bâtiments marchands respectifs,
+droit sans lequel la poursuite efficace des négriers est impossible.
+Du reste, cette concession a été strictement renfermée dans les
+limites où le besoin s'en faisait sentir, et entourée de précautions
+sévères qui écartent jusqu'à la possibilité d'un abus.
+
+«Mais il est facile de comprendre que cette entente nouvelle et
+libérale entre la France et l'Angleterre ne peut produire tous ses
+fruits que par l'adhésion des autres puissances maritimes, et surtout
+de celles qui auraient moins de moyens de surveiller l'abus qui
+pourrait être fait de leur pavillon dans les mers lointaines. Je
+compte donc, monsieur, sur tout votre zèle pour déterminer, de concert
+avec (M. l'ambassadeur, le ministre d'Angleterre), l'accession du
+gouvernement aux conventions que vous êtes chargé de lui communiquer.
+
+«Des démarches se poursuivent dans le même but auprès de plusieurs
+puissances maritimes, et notamment auprès des États-Unis.
+
+«Le Danemark qui, le premier, avait donné l'exemple de l'abolition de
+la traite, a aussi été le premier à répondre d'une manière favorable à
+la demande d'accession que la France et l'Angleterre s'étaient
+empressées de lui faire adresser, et il sera signé prochainement entre
+les trois puissances un traité formel d'accession qui contiendra en
+même temps quelques dispositions exceptionnelles commandées par
+l'infériorité des moyens de répression dont le Danemark peut
+disposer.
+
+«Recevez, etc.
+
+ «DE RIGNY.»
+
+
+La Chambre voit comment, presque immédiatement après la convention de
+1833, l'oeuvre annoncée dans celle de 1831 fut entreprise de concert
+par la France et l'Angleterre. Tous les cabinets sans exception qui se
+sont succédé depuis cette époque ont travaillé à cette même oeuvre; il
+n'en est pas un seul qui l'ait abandonnée, pas un seul qui ne se soit
+appliqué à étendre les conventions de 1831 et 1833, et à les faire
+accepter par toutes les puissances maritimes de l'Europe.
+
+En discutant les faits que l'honorable préopinant vient de rappeler,
+j'omettrai ceux sur lesquels je n'ai aucune observation à faire.
+
+En 1836, au mois de juin, le cabinet anglais communiqua au
+gouvernement français un projet de traité qui contenait quelques
+modifications à ceux de 1831 et 1833, et, entre autres, une extension
+des zones où le droit de visite devait avoir lieu, extension beaucoup
+plus considérable que celle qui a été écrite dans le traité du 20
+décembre 1841. Ce projet de traité fut communiqué au cabinet français
+dont l'honorable M. Thiers était alors président. L'honorable M.
+Thiers le communiqua au ministère de la marine, ainsi que cela s'est
+toujours fait, pour prendre son avis. En même temps, l'honorable M.
+Thiers écrivit en Espagne pour annoncer qu'il était prêt à entrer en
+négociation sur ce nouveau traité, et presser, en attendant, le
+gouvernement espagnol d'accéder aux traités de 1831 et 1833; mais,
+bien peu de temps après, le cabinet que présidait M. Thiers fut
+renversé, et ne put donner aucune suite aux négociations qu'il avait
+ouvertes. Je n'ajoute rien à cet égard; je tiens simplement à
+constater qu'il les avait ouvertes.
+
+En 1838, l'honorable comte Molé, poursuivant l'oeuvre annoncée en
+1831, c'est-à-dire l'acceptation unanime par toutes les puissances de
+l'Europe des traités de 1831 et de 1833, écrivit à M. l'ambassadeur
+d'Angleterre, alors M. le comte Sébastiani, à la date du 11 février
+1838:
+
+_Le comte Molé à M. le comte Sébastiani, à Londres._
+
+ 12 février 1838.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«La traite des noirs se continue sous les pavillons brésilien,
+portugais et espagnol, avec des circonstances qui font honte à
+l'humanité; les rapports qui nous sont parvenus à cet égard
+s'accordent avec les renseignements qui ont été naguère révélés au
+sein du parlement anglais.
+
+«À part quelques causes secondaires que je ne relèverai pas ici,
+c'est, il faut le reconnaître, la poursuite même dont cet odieux
+trafic est l'objet qui a augmenté la cruauté de ceux qui s'y livrent;
+cette poursuite n'est en effet, souvent, qu'une vaine menace dont les
+trafiquants s'exagèrent les dangers sans renoncer à les braver. Ainsi,
+lorsque les forces françaises et anglaises se trouvent réunies pour
+empêcher la traite, ce n'est en réalité que la force anglaise qui peut
+agir, puisque la France n'a pu encore obtenir le droit de visite à
+l'égard des pavillons les plus compromis; et cependant il est certain
+que la présence de nos forces doit inspirer aux négriers des
+précautions qui malheureusement tournent toujours au détriment de
+leurs victimes. Un tel état de choses ne peut durer, et en attendant
+que les gouvernements européens se concertent sur un mode de
+répression plus absolu, il faut au moins que celui qui a été adopté de
+concert entre la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace
+qu'il peut et doit l'être.
+
+«Je viens, en conséquence, d'inviter les agents du roi à Madrid, à
+Lisbonne et à Rio de Janeiro, à appeler l'attention sérieuse et
+immédiate des gouvernements auprès desquels ils sont accrédités, sur
+les ouvertures qu'ils ont été chargés de leur faire pour obtenir leur
+accession, vis-à-vis de la France, aux principes arrêtés entre nous et
+l'Angleterre relativement à la répression de la traite, et à les
+presser de conclure les arrangements que nous leur avons fait proposer
+dans ce but.
+
+«Je vous prie, monsieur le comte, de vouloir bien réclamer les bons
+offices du gouvernement de Sa Majesté Britannique pour faire appuyer
+les démarches que nos agents feront par suite de ces nouvelles
+instructions.
+
+«Agréez, etc.
+
+ MOLÉ.»
+
+
+La Chambre voit que l'honorable préopinant, comme ses prédécesseurs,
+et je puis me permettre d'ajouter comme ses successeurs, travaillait à
+l'extension, à l'universalité de la répression de la traite par le
+principe du droit de visite; et ne trouvant pas auprès des
+gouvernements espagnol, portugais et brésilien, les dispositions
+désirables, il avait recours à l'intervention du gouvernement anglais,
+et le priait de peser sur ces gouvernements pour les déterminer à
+accepter les conventions conclues entre la France et l'Angleterre.
+
+La dépêche est du 12 février 1838. Le 20 février 1838 M. le général
+Sébastiani répondit à M. le comte Molé:
+
+_Le comte Sébastiani à S. Exc. M. le comte Molé._
+
+ Londres, le 20 février 1838.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Par sa lettre du 12 février dernier, Votre Excellence me charge de
+réclamer les bons offices du gouvernement anglais pour faire appuyer
+par ses agents les démarches de nos légations à Madrid, à Lisbonne et
+à Rio de Janeiro, dans le but d'obtenir l'accession des gouvernements
+auprès desquels ils sont accrédités aux principes arrêtés entre la
+France et l'Angleterre relativement à la répression de la traite.
+
+«Lord Palmerston a partagé entièrement l'opinion consignée dans la
+lettre de Votre Excellence: il s'est associé avec empressement aux
+efforts qu'elle est déterminée à faire pour assurer l'efficacité de la
+répression du trafic des esclaves; et il m'a chargé de l'assurer que
+des instructions seraient adressées aux missions d'Angleterre sur les
+trois points signalés par Votre Excellence, afin de déterminer leur
+loyal et sincère concours aux démarches des agents français.
+
+«Lord Palmerston a désiré en même temps que je sollicitasse de Votre
+Excellence une réponse au projet de traité entre les cinq grandes
+puissances pour l'abolition définitive de la traite, projet transmis
+par l'ambassade au gouvernement du roi, le 8 juin 1836.
+
+«Veuillez agréer, etc.
+
+ «H. SÉBASTIANI.»
+
+
+Pendant que l'honorable préopinant pressait ainsi, auprès des trois
+gouvernements les plus difficiles à persuader, l'extension du droit de
+visite, le nouveau projet de traité qui devait être présenté à
+l'Autriche, à la Prusse et à la Russie suivait son cours.
+
+Il avait été présenté en 1836, comme je le disais tout à l'heure, au
+cabinet français; M. le comte Molé, sollicité de s'expliquer à ce
+sujet, avait dit qu'il n'avait pas encore examiné et qu'il
+examinerait.
+
+Je prie la Chambre de remarquer ces deux points-ci, sur lesquels je
+désirerais que les idées fussent bien arrêtées. Le but indiqué par
+l'art. 9 de la convention de 1831 était activement poursuivi dans
+toute l'Europe, poursuivi par le cabinet du 15 avril comme par les
+cabinets précédents; et son attention était en même temps appelée sur
+les négociations spéciales ouvertes par la France avec les cours
+d'Espagne, de Portugal et du Brésil, et sur la négociation ouverte par
+la France, de concert avec l'Angleterre, pour proposer un nouveau
+traité aux trois grandes puissances du Nord.
+
+Le 12 décembre 1838, fut signé à Londres le protocole dont je vais
+avoir l'honneur de donner lecture à la Chambre.
+
+
+_Protocole de la conférence tenue au Foreign-Office le 12 décembre
+1838._
+
+Présents: les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la
+Grande-Bretagne, de Prusse et de Russie.
+
+«Les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
+de Prusse et de Russie s'étant réunis en conférence, d'après
+l'invitation des plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne,
+afin de continuer les négociations pour un concert général des
+puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de la traite
+des noirs, négociations qui furent commencées à Vienne l'an 1815 et
+continuées depuis à Vérone l'an 1822, les plénipotentiaires de France
+et de la Grande-Bretagne proposèrent aux plénipotentiaires des trois
+autres puissances, aujourd'hui réunis en conférence, le projet du
+traité annexe A.
+
+«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prièrent les
+plénipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet à leurs
+gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renfermés
+dans ce projet pourraient être trouvés compatibles avec les droits et
+les intérêts des sujets des souverains respectifs, et propres à aider
+à faire cesser le trafic criminel dont il s'agit.
+
+«Les plénipotentiaires des trois puissances se chargèrent de
+transmettre ledit projet de traité à leurs gouvernements respectifs et
+de demander des instructions à cet égard.
+
+«Sans préjuger les déterminations que leurs cours pourraient prendre,
+lesdits plénipotentiaires, chacun pour sa part, déclarèrent que leurs
+gouvernements respectifs ont, de tout temps, partagé les sentiments
+d'indignation qu'inspirent au gouvernement britannique les actes
+criminels que les mesures dont il est question ont pour but de faire
+cesser.
+
+«Les plénipotentiaires d'Autriche, de Prusse et de Russie, ajoutèrent
+que leurs gouvernements désirent aussi ardemment que peuvent le faire
+ceux de France ou de la Grande-Bretagne, d'empêcher que leurs sujets
+ou leurs pavillons respectifs ne participent d'une manière quelconque
+au trafic des noirs.
+
+«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne déclarèrent
+que leurs gouvernements rendent une entière justice aux sentiments
+philanthropiques et généreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse
+et de Russie, et sont les premiers à reconnaître que ni les sujets, ni
+les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au
+trafic des noirs.
+
+«Mais le but dont les gouvernements de France et de la Grande-Bretagne
+se proposent l'accomplissement, au moyen du traité en question, est
+celui d'empêcher que les bandits et les pirates d'autres pays, qui
+s'adonnent à ce commerce infâme, ne puissent se prévaloir des
+pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunément leurs
+criminelles entreprises.
+
+ «HUMMELAUER, H. SÉBASTIANI, PALMERSTON,
+ BULOW, POZZO DI BORGO.»
+
+
+Le projet intitulé _Annexe A_ et que je tiens dans mes mains est
+exactement le même que le traité qui a été conclu le 20 décembre 1841;
+à cela près que l'extension des zones y était beaucoup plus grande,
+car dans le projet de traité de 1838 étaient comprises toute la côte
+des États-Unis et toute la portion septentrionale de l'Amérique et de
+l'Europe au-dessus du 32e degré de latitude nord, tandis que, dans le
+traité de décembre 1841, toute cette portion de l'Europe et de
+l'Amérique au nord du 32e degré de latitude est exclue; de sorte que,
+dans le projet de 1841, le commerce entre l'Europe et les États-Unis
+d'Amérique est à peu près complétement en dehors du droit de visite,
+tandis que, dans le traité de 1838, il y était compris.
+
+Voilà la seule différence essentielle qui existe entre le traité de
+1838 et celui de 1841.
+
+Ce projet de 1838 fut donc proposé, le 12 décembre 1838, aux trois
+cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, par les plénipotentiaires de
+France et d'Angleterre. Les plénipotentiaires de France et
+d'Angleterre prièrent les plénipotentiaires des trois cours de
+transmettre ledit projet à leurs gouvernements respectifs, dans
+l'espoir que les arrangements qui y étaient contenus seraient trouvés
+compatibles avec les droits et les intérêts des sujets des souverains
+respectifs, et propres à faire cesser l'infâme trafic de la traite.
+
+M. le général Sébastiani, qui venait de signer cette proposition
+adressée aux trois cours du Nord, au nom de la France et de
+l'Angleterre, transmit le protocole, le lendemain 13 décembre, au
+ministre des affaires étrangères, par la lettre que voici:
+
+_Le comte Sébastiani à S. Exc. M. le comte Molé._
+
+ «Londres, 13 décembre 1838.
+
+«Monsieur le comte,
+
+«J'avais reçu hier l'invitation de me rendre au Foreign-Office
+conjointement avec les représentants d'Autriche, de Prusse et de
+Russie. Lord Palmerston voulait communiquer aux trois cours du Nord,
+par l'organe de leurs ambassadeurs à Londres, le projet de traité à
+cinq pour la suppression de la traite que j'ai déjà eu l'honneur de
+faire parvenir au gouvernement du roi dans les premiers jours de juin
+1836.
+
+«Les ambassadeurs de Russie, de Prusse et d'Autriche ont assuré lord
+Palmerston que leurs gouvernements étaient très-disposés à concourir,
+avec la France et l'Angleterre, à cette négociation, et ils ont pris
+le projet de traité _ad referendum_.
+
+«Lord Palmerston m'avait demandé, avant la conférence, si, dans le
+protocole qui en serait dressé, il pourrait présenter le
+plénipotentiaire de France comme s'unissant au plénipotentiaire
+anglais, pour engager les trois cours à accepter le projet de traité
+en question. Je crois qu'il est utile, en ce moment, dans une
+négociation secondaire, de donner aux deux cabinets le même rôle et le
+même langage. Je me suis toutefois réservé d'introduire dans le traité
+les modifications que le gouvernement du roi jugerait convenable d'y
+apporter. Je prierai Votre Excellence de vouloir bien me faire
+connaître ses intentions à cet égard, aussitôt qu'elle aura le loisir
+d'examiner le document imprimé que je joins à cette dépêche,
+
+«Agréez, etc.
+
+ SÉBASTIANI.»
+
+
+L'honorable comte Molé, comme il vient de le dire lui-même à la
+Chambre, ne répondit rien à cette communication. Le cabinet qu'il
+présidait dura encore, si je ne me trompe, deux ou trois mois après la
+lettre du général Sébastiani, après le protocole, qui lui avait été
+envoyé, après la proposition faite au nom de la France et de
+l'Angleterre aux trois puissances du Nord. Je n'ai trouvé au ministère
+des affaires étrangères, ni à l'ambassade de Londres, aucune réponse
+faite à ce sujet.
+
+La Chambre me permettra de faire ici une réflexion qui s'applique à
+tout le monde, qui est vraie pour et contre tout le monde.
+
+Ce n'est pas simplement au dernier moment, ce n'est pas seulement le
+jour où l'on signe un traité qu'on s'engage; il n'y a personne qui ne
+sache, et M. le comte Molé sait mieux que personne, qu'on s'engage,
+dans le cours d'une négociation, soit par ses paroles, soit par son
+silence; le silence aussi peut être une adhésion; il est de la
+loyauté, il est de la prudence, quand on n'adhère pas, quand on veut
+refuser ou seulement objecter, d'avertir les personnes et les
+puissances avec lesquelles on traite, qu'en effet on n'adopte pas,
+qu'on a objection, qu'on n'acceptera pas ce qui est proposé. Le cours
+entier d'une négociation importe comme sa fin: c'est par les
+différents actes qui la constituent, par le silence comme par les
+paroles, qu'on manifeste sa pensée, et qu'on oblige soi-même et son
+pays.
+
+Certes, il était naturel que le plénipotentiaire anglais et les
+plénipotentiaires des puissances du Nord qui avaient reçu cette
+proposition au nom de la France comme de l'Angleterre, et qui ne
+voyaient arriver, pas plus de la part de la France que de la part de
+l'Angleterre, aucun refus, aucune objection, qui probablement
+ignoraient les réserves que M. le général Sébastiani avait faites et
+que je ne doute pas qu'il ait faites, mais dont il n'existe aucune
+trace écrite ni dans le protocole, ni dans aucune pièce de la
+négociation, il était naturel, dis-je, et j'ajouterai, il était
+inévitable que ces plénipotentiaires crussent la France engagée par
+les propositions faites en son nom. Et ce qui a été vrai du cabinet du
+15 avril l'a été également des cabinets suivants. La proposition faite
+en 1838, au nom de la France comme de l'Angleterre, aux trois grandes
+puissances du Nord, d'un traité écrit et rédigé en articles, n'était
+pas une proposition vague; c'était un ensemble complet de dispositions
+précises. Or, depuis le 12 décembre 1838 jusqu'à la fin de juillet
+1840, époque à laquelle je me suis trouvé chargé de cette négociation,
+aucune objection, aucune observation, à ma connaissance, sur ce projet
+de traité, n'a été faite ni à l'Angleterre, ni aux trois puissances
+auxquelles il avait été proposé.
+
+Que la Chambre donc veuille bien considérer dans quelle situation je
+me suis trouvé à Londres en juillet 1840, quand on m'a appelé à
+reprendre la négociation. Et je prie la Chambre de bien remarquer mes
+paroles, parce que je les pèse consciencieusement. J'ai été appelé à
+entendre la réponse que les trois puissances du Nord adressaient aux
+propositions qui leur avaient été faites deux ans auparavant par la
+France et l'Angleterre de concert.
+
+J'ai en effet entendu cette réponse. L'une des puissances demandait
+que l'extension donnée aux zones fût réduite; c'était la Russie. Sa
+proposition fut examinée et la réduction demandée par elle dans
+l'extension des zones proposées en 1838 eut lieu. La côte
+septentrionale des États-Unis fut exclue du droit de visite.
+
+C'est dans cet état, messieurs, que j'ai trouvé l'affaire. Je n'hésite
+pas à le dire, j'ai tenu le gouvernement français pour moralement
+engagé; je dis moralement engagé: il est parfaitement vrai qu'il ne
+l'était pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de signer le traité.
+Je n'ai pas cru qu'avec de tels antécédents, cela fût de mon devoir,
+ni de l'honneur de la France et de son gouvernement.
+
+Quand la discussion du fond recommencera, ce qui, à mon avis, ne peut
+avoir lieu aujourd'hui et dans l'état actuel de l'affaire, je
+n'hésiterai pas, soit à l'une, soit à l'autre tribune, à dire toute ma
+pensée. Le seul fait que je tienne à mettre bien en lumière
+aujourd'hui, puisqu'on vient de m'y obliger, et quoique je me sois
+jusqu'à ce jour abstenu d'en parler, ce fait, c'est que j'ai cru la
+France moralement engagée; j'ai cru que cet engagement résultait de
+toutes les négociations conduites par tous les cabinets successifs
+pour étendre les conventions de 1831 et 1833 à toutes les puissances
+de l'Europe.
+
+Voilà, sur la question du passé, tout ce que je veux dire. Je reprends
+la situation au point où elle est aujourd'hui, et maintenant c'est à
+l'honorable M. de Boissy, et en très-peu de mots, que je dois
+répondre.
+
+Je croyais, je l'avoue, lui avoir répondu dans l'une de vos dernières
+séances. Qu'est-il arrivé depuis cette séance? Quels faits nouveaux
+sont survenus? Quels actes nouveaux ai-je à discuter ou à soutenir?
+Évidemment aucun. La situation, quant au traité de décembre 1841, est
+maintenant ce qu'elle était lorsque vous l'avez discutée dans cette
+enceinte.
+
+Je n'ai donc, quant à moi, rien à ajouter ni à changer à ce que j'en
+ai dit alors à la Chambre; mais je suis tout prêt à le répéter et de
+la façon la plus nette, la plus convaincante pour l'honorable M. de
+Boissy lui-même: la ratification actuelle du traité du 20 décembre
+1841 a été positivement refusée; en même temps aucun engagement n'a
+été pris, ni direct, ni indirect, de ratifier purement et simplement
+ce traité à aucune époque quelconque. (_Très-bien!_)
+
+Maintenant on a dit, non pas dans cette enceinte, mais ailleurs: C'est
+la présence des Chambres qui a empêché, qui empêche encore la
+ratification du traité; quand les Chambres seront éloignées, le traité
+sera ratifié. Messieurs, je serais tenté de prendre ces paroles pour
+une injure à mon bon sens. Croyez-vous que ce soit la présence
+matérielle des Chambres, le fait d'un certain nombre de pairs ou de
+députés présents dans cette enceinte ou dans une autre, qui détermine
+en ceci la conduite du gouvernement, et que le jour où vous vous serez
+éloignés, où ces portes seront fermées, où aucune voix ne retentira
+plus dans cette enceinte, ce jour-là le gouvernement se regardera
+comme libre de faire tout ce qu'il croira pouvoir? Non, messieurs, ce
+n'est point votre présence matérielle, c'est votre opinion, c'est
+votre sentiment, c'est votre voeu connu qui influe sur le gouvernement
+et qui influera tout aussi bien après votre départ qu'aujourd'hui.
+(_Très-bien!_)
+
+Messieurs, j'ai l'honneur d'être de ceux qui ont accepté sincèrement
+mon pays libre, son gouvernement libre; quand même il m'arriverait de
+penser, ce qui m'est arrivé plus d'une fois, que mon pays se trompe,
+par exagération, par entraînement, faute d'être bien informé, quand
+même, dis-je, cela m'arriverait, je n'en ai pas moins sincèrement et
+sérieusement accepté sa liberté, c'est-à-dire son influence dans ses
+affaires, la part d'action qui appartient à son jugement sur la
+conduite de son gouvernement.
+
+Messieurs, que vous soyez absents, ou que vous soyez présents, tenez
+pour certain que l'influence de votre opinion, de votre sentiment, de
+votre voeu, est et sera la même. (_Très-bien!_)
+
+Pour mon compte personnel, j'ai eu et j'ai encore ici deux grands
+devoirs à remplir: mon premier devoir, c'est de maintenir dans leur
+plénitude, dans leur liberté, les prérogatives de la couronne; ce
+serait un crime de ma part, de venir ici engager les prérogatives de
+la couronne avant qu'elle ait agi, devenir abdiquer, aux pieds de la
+tribune, son droit de faire ou de ne pas faire, selon son jugement,
+dans les matières qui lui sont réservées. J'ai maintenu, j'ai soutenu
+la liberté des prérogatives de la couronne en fait de ratification, au
+milieu des plus difficiles débats; je le ferai également aujourd'hui.
+
+Mon autre devoir, c'est de respecter, c'est d'assurer la juste
+influence des Chambres et de l'opinion de mon pays sur la conduite et
+les actes du gouvernement. Je ne manquerai pas plus à ce devoir qu'à
+l'autre. Quand j'ai eu l'honneur de conseiller à la couronne le refus
+de la ratification du traité, j'ai déféré au sentiment, au voeu
+manifesté par les Chambres. J'ai rempli ainsi, au même moment, mon
+double devoir: j'ai respecté et maintenu les prérogatives du trône;
+j'ai respecté, dans le gouvernement de mon pays, le sentiment des
+Chambres et du pays lui-même.
+
+La conduite que j'ai tenue, il y a deux mois, dans des circonstances
+difficiles, je la tiendrai également quand ces portes seront fermées
+et que la session sera close. Dans l'état actuel des faits, dans la
+disposition actuelle des esprits, je croirais manquer à mon devoir
+envers la couronne si je lui conseillais la ratification du traité.
+C'est tout ce que je puis dire en ce moment et dans cette enceinte.
+(_Marques d'approbation._)
+
+Maintenant, messieurs, au delà de ces paroles, quel débat peut se
+renouveler tant que la situation ne sera pas changée, tant qu'un fait
+nouveau ne se sera pas produit? Le débat ne pourrait avoir que deux
+conséquences: la première serait de créer des embarras au gouvernement
+du roi dans la situation délicate où il est placé, et d'entraver la
+négociation encore pendante. La seconde, de fomenter l'animosité entre
+deux grands peuples et deux gouvernements. Pour mon compte, je ne me
+prêterai ni à l'un ni à l'autre de ces résultats.
+
+Je m'arrête donc, je me tais après ce que je viens de dire, et je
+crois qu'en m'arrêtant je remplis, et envers le trône, et envers mon
+pays, tout mon devoir. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+
+
+
+CXXIII
+
+Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs élevés à
+l'occasion de l'exercice du droit de visite pour l'abolition de la
+traite des nègres.
+
+--Chambre des députés.--Séances des 19 et 20 mai 1842.--
+
+
+Dans la discussion du budget du ministère des affaires étrangères pour
+1843, M. Billault attaqua le cabinet sur divers incidents suscités par
+l'exercice du droit de visite, entre autres sur les affaires des
+navires _le Marabout_, _la Sénégambie_, _la Noémi-Marie_. MM. Mauguin,
+Thiers et Berryer prirent part au débat. Je leur répondis dans les
+séances des 19 et 20 mai en expliquant les faits et la conduite du
+cabinet.
+
+
+M. GUIZOT, _en réponse à M. Billault_.--Messieurs, je veux dès l'abord
+rassurer complétement l'honorable préopinant. J'éviterai toute parole
+ambiguë, toute explication douteuse; je serai aussi catégorique qu'il
+en a exprimé le désir.
+
+Il a parlé de la méfiance que lui inspire la politique générale du
+cabinet. J'accepte sa méfiance et je la trouve très-naturelle, car si
+l'honorable préopinant était aux affaires, je ressentirais une aussi
+profonde méfiance. (_Rire général et réclamations à gauche._)
+
+Notre méfiance réciproque, messieurs, c'est la dissidence même de nos
+opinions; c'est ce qui fait que nous sommes les uns gouvernement, les
+autres opposition; aucun de nous n'a le droit de s'en choquer; et pour
+mon compte, je ne me choque en aucune façon de l'expression dont s'est
+servi l'honorable membre.
+
+J'entre dans la question même.
+
+L'honorable préopinant a parlé d'abord des abus auxquels a donné lieu
+l'exercice du droit de visite, et il a dit que j'avais regardé
+l'affaire du _Marabout_ comme le seul abus qui eût été commis depuis
+onze ans. L'honorable préopinant s'est trompé; jamais je n'ai dit une
+telle chose, et je ne pouvais pas la dire. J'ai dit que _le Marabout_
+était le premier exemple d'un bâtiment français arrêté et conduit
+devant les tribunaux par un croiseur anglais; mais je n'ai pas dit, je
+ne pouvais pas dire que ce fût le premier abus auquel le droit de
+visite eût donné lieu, car j'avais eu moi-même, pendant mon ambassade
+à Londres, à réclamer contre des abus pareils, et j'avais
+effectivement réclamé, comme la Chambre le verra.
+
+J'ai pu dire et j'ai dit que les abus n'avaient pas été aussi
+nombreux, aussi énormes qu'on l'avait plusieurs fois affirmé; mais je
+n'ai eu garde de dire que l'affaire du _Marabout_ eût été la première
+et la seule de ce genre.
+
+Pour en finir sur-le-champ de cette affaire-là, l'honorable préopinant
+sait mieux que personne, car j'ai eu l'honneur de lui en parler dans
+l'intérêt des propriétaires du _Marabout_, dont il est l'avocat,
+l'honorable préopinant sait mieux que personne, dis-je, que j'ai
+réclamé et que je réclame vivement auprès du gouvernement anglais,
+soit pour l'indemnité allouée à l'armateur, soit contre les excès
+commis dans l'arrestation du bâtiment. J'ai réclamé l'exécution du
+jugement, pour lequel, du reste, les délais ne sont pas encore
+expirés; j'ai réclamé contre la conduite du capitaine qui commandait
+le croiseur anglais, contre celle de plusieurs hommes de son
+équipage, et mes réclamations ont été vives et précises, comme elles
+devaient l'être.
+
+Après l'affaire du _Marabout_, l'honorable préopinant a parlé de celle
+de _la Sénégambie_.
+
+Messieurs, j'ai, dans cette occasion, comme dans tout le cours de ce
+débat, un malheur singulier; je suis appelé à soutenir des faits qui
+me sont complétement étrangers, qui n'ont pas eu lieu sous mon
+administration, qui ne tiennent point à mes actes. L'affaire de _la
+Sénégambie_ est dans ce cas; elle a eu lieu en 1839. Vous avez entendu
+à cette tribune, en 1840, l'honorable président du 1er mars la
+raconter, l'expliquer, montrer à la Chambre qu'il ne s'agissait
+nullement là des traités de 1831 et de 1833, qui n'y étaient point
+applicables. Je ne remettrai pas sous les yeux de la Chambre cette
+discussion; l'honorable M. Thiers ne retirerait certainement pas les
+paroles qu'il a prononcées; mais j'ai besoin que la Chambre connaisse
+bien la doctrine explicitement soutenue à cet égard par M. Thiers,
+comme chef du département des affaires étrangères; doctrine que je
+n'ai fait que continuer, et qui n'a pas été de mon invention, de même
+que le fait n'était pas mon fait.
+
+Je reçus à Londres, de l'honorable président du 1er mars, l'ordre de
+réclamer à l'occasion de l'affaire de _la Sénégambie_. Je m'en
+acquittai, et j'en rendis compte dans des termes que je demande à la
+Chambre la permission de lui lire.
+
+ «Londres, 6 juillet 1840.
+
+«Monsieur le président du conseil,
+
+«J'ai entretenu lord Palmerston de l'affaire du bâtiment _la
+Sénégambie_ saisi et condamné à Sierra-Leone comme soupçonné de se
+livrer à la traite des noirs. Je lui ai soigneusement expliqué toutes
+les circonstances de l'opération dont ce bâtiment était chargé, et les
+clauses du marché conclu entre l'administration de la marine et les
+armateurs. Je ne saurais dissimuler à Votre Excellence que, par leur
+nature même, une telle opération et de tels marchés exciteront
+toujours dans ce pays-ci de vives alarmes, et mettront le gouvernement
+du roi dans de graves embarras. Tout le monde est porté à croire que,
+malgré leur engagement pour un service militaire et temporaire,
+précédé d'un affranchissement formel, des noirs ainsi achetés sur la
+côte d'Afrique, probablement aux chefs des tribus du pays, sont des
+hommes que ces chefs ont fait esclaves pour les vendre, et qui sont
+enlevés violemment à leur famille et à leur patrie, comme cela
+arriverait pour la traite réelle et ordinaire. La différence de leur
+condition et de leur destination après l'achat ne paraît point effacer
+le vice de leur origine, et si l'on fait de ces hommes, dès qu'on les
+possède, des affranchis et des soldats, on a commencé par en faire des
+esclaves. Ce n'est pas au moment où le Parlement vient de repousser
+l'introduction des _hill coolies_ dans l'île Maurice, comme engagés à
+temps et pour un travail libre, qu'on peut prétendre à continuer, sans
+les plus fortes réclamations, des opérations analogues à celle dont
+_la Sénégambie_ était chargée, et je crois de mon devoir d'informer
+Votre Excellence que si l'administration de la marine persiste à
+employer ce moyen pour le recrutement des bataillons noirs dans nos
+colonies, on le considérera toujours ici comme une variété de la
+traite, et de là naîtront entre la France et l'Angleterre des plaintes
+et des contestations continuelles.
+
+«Je n'en ai pas moins fortement représenté à lord Palmerston ce qu'il
+y a eu de violent et de contraire au droit des gens dans les procédés
+dont _la Sénégambie_ a été l'objet, soit de la part du croiseur
+anglais _le Saracen_, soit à Sierra-Leone même. J'ai fait valoir la
+confiance dans laquelle les armateurs et l'équipage de _la Sénégambie_
+devaient être, quant à la légalité de l'opération qu'ils
+poursuivaient. Je n'ai pas élevé la question du droit de juridiction,
+exercé par un tribunal anglais sur un bâtiment français, comme
+soupçonné de se livrer à la traite. L'administration de la marine
+reconnaît elle-même, dans les documents qui m'ont été communiqués par
+Votre Excellence, qu'aux termes des traités cette question ne serait
+probablement pas résolue en notre faveur. Mais j'ai soutenu que,
+d'après les circonstances particulières de l'affaire et les exemples
+antérieurs, il était impossible d'admettre que _la Sénégambie_ dût
+être considérée comme un bâtiment négrier, et que, dès lors, tous les
+actes commis à son égard étaient irréguliers, blessants pour notre
+dignité et contraires à nos droits. Enfin, je me suis élevé contre le
+jugement rendu, dit-on, à l'égard de l'équipage, et j'ai demandé que
+le gouvernement anglais donnât des ordres pour en arrêter l'exécution.
+
+«En insistant fortement, et à plusieurs reprises, sur le vice radical
+et le péril continuel de l'opération confiée à _la Sénégambie_, lord
+Palmerston a reconnu l'irrégularité et la violence des faits que je
+lui signalais. Il m'a promis que des ordres seraient immédiatement
+donnés pour arrêter les suites du jugement rendu contre l'équipage. Il
+m'a dit, du reste, que les renseignements qu'il avait reçus à cet
+égard n'étaient pas conformes à ceux dont je lui parlais, et qu'il
+n'avait jamais été question ni de mise au secret, ni de travaux
+forcés, ni de transport à Botany-Bay, mais seulement d'un
+emprisonnement d'un mois. Enfin, il m'a demandé des détails précis sur
+les précédents semblables au voyage de _la Sénégambie_ que j'avais
+allégués d'après le _post-scriptum_ de la lettre adressée le 4 juin
+dernier à V. Exc. par M. le ministre de la marine, précédents qui
+n'avaient excité de la part des autorités anglaises, sur la côte
+d'Afrique, aucune réclamation. Je n'ai pu donner ces détails, car M.
+le ministre de la marine s'est borné à une affirmation générale. Je
+prie V. Exc. de vouloir bien lui demander l'indication précise, avec
+les noms et les dates, des voyages précédemment exécutés par des
+bâtiments français dans un but pareil à celui de _la Sénégambie_.
+J'aurai besoin d'être armé de ces faits quand je reprendrai avec lord
+Palmerston la conversation à cet égard.
+
+«En attendant, j'ai l'honneur de transmettre à V. Exc. la promesse qui
+m'a été faite par lord Palmerston, que des ordres seraient donnés pour
+arrêter les suites de cette affaire, et je la prie d'agréer, etc.»
+
+Je mets cette lettre sous les yeux de la Chambre, pour plusieurs
+raisons; d'abord, il faut que la Chambre sente toute la gravité des
+opérations pareilles à celles dont _la Sénégambie_ a été chargée, et
+voie dans quels embarras, dans quelles fâcheuses apparences elles
+peuvent jeter le gouvernement du roi.
+
+Je désire, en outre, que la Chambre sache avec quelle exactitude j'ai
+exécuté les instructions qui m'étaient données, avec quelle insistance
+j'ai réclamé et obtenu en partie, autant que cela se pouvait, dans
+l'état de l'affaire, le redressement des abus dont nous avions eu à
+souffrir.
+
+Enfin, j'ai besoin de mettre pleinement en lumière les principes qui
+président, sur de telles questions, à la conduite de l'administration
+française, et qui, dans une autre enceinte, ont déterminé mon langage.
+
+Le 29 juin 1840, l'honorable M. Thiers écrivait à M. le ministre de la
+marine, au sujet de l'affaire de _la Sénégambie_.
+
+«..... Je reconnais qu'il y a eu dans la conduite des autorités
+anglaises dans la Gambie des procédés qui étaient de nature à
+légitimer nos plaintes. J'ai l'honneur de vous envoyer copie d'une
+lettre que j'ai adressée, le 11 de ce mois, à l'ambassadeur de Sa
+Majesté à Londres. Vous verrez que je l'ai invité à faire de sérieuses
+représentations au gouvernement britannique sur l'excessive rigueur
+des traitements auxquels avait été soumis, avant le jugement,
+l'équipage de _la Sénégambie_; mais je dois ajouter que, quels que
+soient les torts des autorités anglaises dans cette affaire, ce grief
+ne nous donne pas le droit d'attaquer la légalité du jugement. En
+effet, si la saisie de _la Sénégambie_ a pu avoir lieu, comme cela est
+hors de doute, en vertu des lois anglaises, et sans que nous soyons
+fondés à prétendre que les conventions de 1831 et 1833 sur la traite
+aient été enfreintes, la cour de l'amirauté de Sierra-Leone a été
+régulièrement saisie; et il me paraît de toute impossibilité
+d'attaquer la validité de la décision qu'elle a prononcée.»
+
+La Chambre voit qu'il m'était impossible de tenir un autre langage, et
+que, sur la question de droit, tout aussi bien que sur les procédés
+dont nous avons eu à souffrir, j'ai fidèlement accompli les
+instructions que j'avais reçues.
+
+M. THIERS.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--C'est là la seconde des
+affaires sur lesquelles j'ai eu à réclamer; l'honorable M. Billault en
+a indiqué une troisième, celle de _la Noémi-Marie_. J'ai reçu
+également de M. le ministre des affaires étrangères à cette époque des
+instructions pour réclamer à cet égard auprès du gouvernement anglais,
+des instructions très-pressantes, très-sensées, faisant très-bien
+sentir les abus auxquels le droit de visite donnait lieu, et
+m'ordonnant d'insister pour que ces abus fussent réprimés.
+
+L'honorable préopinant a eu raison de recommander vivement une telle
+insistance; ce que je tiens à prouver, c'est que j'ai pratiqué ce
+qu'il recommande aujourd'hui: je l'ai fait pour _la Noémi-Marie_ comme
+pour _la Sénégambie_.
+
+L'honorable préopinant a parlé d'une quatrième affaire, celle de
+_l'Africaine_; je n'en dirai qu'un mot. Ici le gouvernement français a
+non-seulement réclamé, il a obtenu pleine justice; l'officier anglais
+qui, en effet, s'était conduit d'une façon irrégulière et violente
+envers le bâtiment français, a été blâmé et puni, et le blâme dont il
+a été l'objet a été mis à l'ordre du jour de la marine anglaise.
+
+Messieurs, j'ai fait le dépouillement complet des abus auxquels le
+droit de visite a donné lieu en onze ans; je ne peux parler que des
+réclamations dont il existe quelque trace au département des affaires
+étrangères ou de la marine, mais, celles-là, je les ai comptées; en
+onze ans elles s'élèvent à dix-sept. (_Bruit._)
+
+M. PAGÈS (de l'Ariége).--Je demande combien l'Angleterre en a eu à
+faire contre la France.
+
+_M. le ministre._--La Chambre voit que, bien loin de me refuser à
+aucun détail, j'entre complétement dans la question, et avec
+l'intention que la vérité tout entière soit bien connue. Je répète
+que, dans ces onze années, il y a eu dix-sept réclamations pour les
+abus auxquels le droit de visite avait donné lieu; réclamations de
+valeurs très-inégales: quelques-unes ont été considérées par le
+ministère français, par l'administration de la marine elle-même, comme
+trop peu graves pour donner lieu à de longues et opiniâtres
+réclamations; d'autres ont été vivement et obstinément poursuivies;
+plusieurs ont obtenu justice, d'autres ne l'ont pas obtenue, c'est ce
+qui arrive dans le cours des affaires humaines; nous serions trop
+heureux si nous pouvions dire ici que nous avons toujours obtenu ce
+que nous avons demandé: non, nous ne l'avons pas toujours obtenu; mais
+nous l'avons obtenu plusieurs fois, et nous avons quelquefois renoncé
+à le demander plus obstinément.
+
+De tous ces faits, la Chambre concluera peut-être que, quelque réels
+qu'aient été les abus, quelque bien fondés que nous ayons été à
+réclamer, il n'y a pas eu cependant, en fait de griefs, cette
+multiplicité dans le nombre, ni cette énormité dans le genre,
+auxquelles on pourrait croire après ce qui a été dit à cette tribune
+et encore plus en dehors de cette enceinte.
+
+Et comment cela aurait-il pu arriver? Je vais mettre un autre fait
+sous les yeux de la Chambre. On a souvent parlé du nombre très-inégal
+des croiseurs anglais et des croiseurs français. Messieurs, le nombre
+des mandats donnés aux croiseurs anglais s'élève, depuis 1833
+inclusivement jusqu'à ce jour, à 152. 71 de ces mandats ont été
+renvoyés et ne sont plus d'aucune application; 81 n'ont pas été
+renvoyés et subsistent encore. Voilà pour le nombre des croiseurs
+anglais.
+
+M. MAUGUIN.--M. le ministre comprend-il dans ce nombre les mandats
+dont l'envoi a été annoncé à Londres tout nouvellement par les
+journaux anglais?
+
+_M. le ministre._--Ils y sont compris. Voici maintenant les mandats
+donnés à des croiseurs français.
+
+En tout 122: 60 ont été renvoyés; restent en activité 62 mandats
+encore entre les mains de croiseurs français.
+
+La Chambre voit que, quoiqu'il y ait une différence, cette différence
+n'est pas telle qu'on l'a plusieurs fois représentée.
+
+Voici un autre fait.
+
+J'ai essayé de savoir combien de fois le droit de visite avait été
+exercé sur des bâtiments anglais par des croiseurs français et sur des
+bâtiments français par des croiseurs anglais. Je n'ai pu arriver à des
+résultats complets, ni parfaitement exacts. Les renseignements
+manquent à cet égard, à Paris et à Londres, dans les archives des
+marines française et anglaise et dans les départements des affaires
+étrangères des deux pays. Mais voici les résultats que j'ai recueillis
+quant à la station de l'Afrique occidentale.
+
+En 1832, sept navires, dont deux français et cinq anglais, ont été
+visités par les croiseurs français; dans le cours de 1833, cinq; dans
+le cours de l'année 1835, deux; dans le cours de l'année 1838,
+vingt-quatre, dont huit anglais.
+
+Les rapports des années 1834, 1836, 1839 et 1840 ne rendent pas compte
+des visites exercées par la station française.
+
+Pour les bâtiments anglais, je ne peux donner de chiffres à la Chambre
+que pour deux années.
+
+En 1838, dans cette même station, cinq bâtiments français ont été
+visités par les croiseurs anglais, pendant que huit bâtiments anglais
+étaient visités par les croiseurs français.
+
+En 1839, onze bâtiments français ont été visités par les croiseurs
+anglais.
+
+Je répète que je n'ai pas de renseignements plus complets et qui
+s'appliquent à un plus grand nombre d'années; je n'en veux tirer que
+cette conséquence, la même que je tirais tout à l'heure du récit des
+réclamations particulières, c'est que des abus sans doute ont été
+commis, mais pas si nombreux ni si énormes que tout le commerce
+français s'en soit trouvé compromis.
+
+Dans notre forme de gouvernement, messieurs, au milieu de débats
+continuels, en présence d'une publicité ardente, l'un des plus grands
+dangers dont les hommes publics aient à se préserver, c'est
+l'exagération, la facilité avec laquelle on se laisse entraîner à
+croire et à dire des faits qui ne sont pas, à beaucoup près, aussi
+graves ni aussi sûrs qu'on le croit ou qu'on le dit, et qui cependant
+influent sur les sentiments, sur les résolutions, sur les actes, comme
+s'ils avaient en effet l'étendue et la gravité qu'on leur a légèrement
+attribuées.
+
+C'est dans notre propre intérêt, dans notre intérêt à tous, dans
+l'intérêt de la sagesse et de la justice de nos actes que j'insiste
+sur cette observation.
+
+J'ai répondu, messieurs, à la première partie de la discussion de
+l'honorable préopinant. Je passe à la seconde.
+
+Elle se rapporte au même traité de 1841, et aux différences qui
+existent entre ce traité et les conventions de 1831 et de 1833. Ici,
+messieurs, la Chambre et l'honorable préopinant lui-même comprendront,
+j'en suis sûr, que je ne puis entrer dans la discussion. (_Ah! ah!_)
+Vous allez voir pourquoi.
+
+Le traité de 1841 n'est pas ratifié, c'est-à-dire que ce n'est pas un
+acte consommé, accompli. Comment donc le discuterais-je en détail?
+Nous ne sommes pas réunis ici, messieurs, pour discuter un traité à
+faire; nous ne conduisons pas ici une négociation; nous examinons des
+actes accomplis, des actes qui manifestent la conduite du gouvernement
+et font la destinée de la France. Le traité de 1841 n'a point cette
+valeur. Je me créerais donc, en entrant dans une discussion
+comparative de ses dispositions, des difficultés inutiles, car
+j'examinerais des questions hypothétiques. Je me hâte d'en venir à la
+troisième et dernière partie de la discussion de M. Billault, et
+j'espère lui donner ici, en fait de clarté, pleine satisfaction.
+
+Il s'agit de la valeur des paroles que j'ai prononcées dans une autre
+enceinte sur la ratification du traité.
+
+Je prie la Chambre de bien distinguer deux choses: sur les actes
+accomplis je puis parler, parler en pleine liberté; c'est même mon
+devoir de donner à la Chambre tous les renseignements, toutes les
+explications qu'elle peut désirer. Sur les actes non accomplis, sur la
+conduite à venir, je ne suis pas aussi libre.
+
+_Voix de la gauche._--Pourquoi donc pas?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Vous allez voir que ce
+n'est pas du tout pour éluder la difficulté, ni pour ne pas parler
+catégoriquement que je fais cette distinction.
+
+Je ne puis, messieurs, engager d'avance la prérogative de la couronne;
+je ne peux pas, je ne dois pas compromettre, annuler par une
+déclaration intempestive la liberté de la couronne de ratifier ou de
+ne pas ratifier un acte encore en suspens.
+
+Dans la première discussion qui s'est élevée à ce sujet, dans la
+séance, si je ne me trompe, du 24 janvier, j'ai dit:
+
+«La liberté de ratifier ou de ne pas ratifier, qu'elle qu'ait été
+l'expression de l'opinion de la Chambre, reste entière dans tous les
+cas. L'opinion de la Chambre, si la Chambre exprime son opinion, est
+une considération grave qui doit peser dans la balance, mais elle
+n'est pas décisive; la liberté du gouvernement du roi reste entière.»
+
+Et ce que je disais alors, je le dis avec l'approbation manifeste de
+toute la Chambre.
+
+La situation n'est pas changée à cet égard. Pas plus aujourd'hui que
+le 24 janvier dernier, je ne peux, je ne dois engager pour l'avenir,
+péremptoirement, la prérogative de la couronne.
+
+Voici ce que je puis dire en respectant mon devoir. (_Écoutez!
+écoutez!_)
+
+La ratification qui devait être donnée au mois de février dernier a
+été refusée; c'est là un fait accompli.
+
+L'honorable M. Billault me demande: «L'intention de M. le ministre des
+affaires étrangères est-elle de conseiller, quand la Chambre n'y sera
+plus, la ratification du traité tel qu'il est?» À cela je réponds
+péremptoirement non; le traité ne sera à aucune époque ratifié tel
+qu'il est, du moins avec mon avis. (_Sensation prolongée._)
+
+Je demande à l'honorable M. Billault s'il trouve que c'est bien là une
+réponse directe à sa question?
+
+M. BILLAULT.--Oui, pour la première question.
+
+_M. le ministre._--Messieurs, je ne ferais pas ici cette réponse si
+auparavant je ne l'avais faite ailleurs. Je ne dirais pas ici ce que
+je viens de dire, si je n'avais annoncé ailleurs l'intention de ne
+ratifier à aucune époque le traité tel qu'il est. (_Mouvement._)
+
+Maintenant, messieurs, après une explication que j'ai droit, je pense,
+de qualifier de claire et catégorique, je n'ai plus, sur la situation
+actuelle, que peu de mots à dire, et la Chambre me pardonnera si je ne
+fais guère que répéter ce que j'ai dit dans une autre enceinte.
+
+Je me suis trouvé dans cette occasion en présence d'un double devoir.
+Quand j'ai autorisé, ou, pour parler d'une façon plus constitutionnelle,
+quand j'ai conseillé à la couronne d'autoriser la signature du traité,
+je l'ai fait parce que j'ai considéré la France comme moralement engagée
+par la proposition de ce traité faite en son nom, point par moi, comme
+la Chambre le sait, mais faite réellement au nom de la France comme de
+l'Angleterre, aux trois puissances du Nord, le 12 décembre 1838. En
+voyant que cette proposition n'avait été ni à cette époque, ni depuis,
+désavouée ni modifiée en aucune manière, j'avoue que j'ai considéré la
+France comme moralement engagée. J'ai donc été d'avis de la signature du
+traité.
+
+Le traité signé, la discussion ouverte, l'opinion, le sentiment, le
+voeu des Chambres se sont manifestés; un autre devoir s'est alors
+élevé pour moi. Je sais la juste part d'influence indirecte qui
+appartient aux Chambres sur l'exercice des droits constitutionnels
+dévolus à un autre pouvoir; c'est par ce motif que j'ai conseillé de
+ne point donner la ratification au mois de février, que je conseille
+aujourd'hui de ne point ratifier le traité tel qu'il est. Je crois
+ainsi remplir mon devoir envers toutes les institutions, tous les
+pouvoirs constitutionnels de mon pays; envers la couronne, en
+maintenant la plénitude de sa prérogative, qui doit rester libre et ne
+jamais s'engager irrévocablement ni d'avance; envers les Chambres, en
+leur reconnaissant, autant qu'il appartient à mes conseils, la part
+d'influence qu'elles doivent avoir dans les actes du gouvernement.
+(_Très-bien! Très-bien!_)
+
+Maintenant, messieurs, si les circonstances changent, si les faits, si
+l'état des esprits changent, qui pourra, qui osera dire qu'il ne
+faudra pas en tenir compte?
+
+Vous le voyez, je traite la question avec une entière sincérité, je
+n'élude aucune des difficultés de la situation.
+
+Personne à coup sûr ne peut dire, personne n'a le droit de dire que,
+quel que fût un jour le changement des faits et de l'état des esprits,
+quelques modifications qui fussent apportées au traité, quelques
+graves que fussent ces modifications, il ne faudrait y avoir aucun
+égard. Eh bien, messieurs, je ne vais pas plus loin; c'est à cela que
+je me borne. Je n'ai pas dit autre chose dans une autre enceinte;
+c'est là tout ce que je répète dans celle-ci. Et non-seulement j'ai le
+droit de dire cela, mais c'est mon devoir, et si je tenais un autre
+langage, je manquerais à mes devoirs envers cette Chambre aussi bien
+qu'envers la couronne.
+
+Je crois donc que je ne laisse ici aucune incertitude, ni sur la
+conduite passée, ni sur la conduite présente, ni sur les intentions du
+cabinet, ni sur les chances de l'avenir. J'ai épuisé la question. Si
+on me fait d'autres objections, j'y répondrai. (_Mouvement général._)
+
+ * * * * *
+
+--Séance du 20 mai 1842.--
+
+M. GUIZOT, _en réponse à MM. Mauguin, Thiers et Berryer_.--Messieurs,
+l'honorable préopinant[3] a parlé de sincérité, j'étais sûr d'en avoir
+fait preuve, et il l'a reconnu lui-même en retirant l'expression dont
+il s'était servi. Maintenant j'irai plus loin. La Chambre va voir si
+la sincérité n'a pas été et n'est pas, de ma part, aussi complète,
+aussi pure qu'il est possible de le demander.
+
+[Note 3: M. Berryer.]
+
+Ce n'est pas moi qui ai élevé cette discussion ni dans cette Chambre
+ni dans l'autre. (_Rires à gauche._)
+
+_Plusieurs voix._--Je le crois bien!
+
+_M. le ministre._--Les honorables membres qui sourient ne savent pas
+ce que je veux dire. Quand je dis que ce n'est pas moi qui ai élevé
+cette discussion, je veux dire que ce n'est pas moi qui ai entamé
+l'histoire des négociations par lesquelles le traité du 20 décembre a
+été préparé. Ce n'est pas moi qui ai essayé de me décharger du fardeau
+et de le reporter sur mes prédécesseurs.
+
+Quand la discussion s'est engagée dans l'adresse sur le fond même de
+la question et du traité, j'en ai accepté la responsabilité sans dire
+un seul mot, sans rechercher un seul fait qui pût prouver à la Chambre
+que la responsabilité était du moins partagée. Je me suis tu
+complétement sur le passé; j'ai tout défendu pour mon propre compte,
+sous mon propre nom. Et il a fallu, chose étrange! que la discussion
+fût élevée par ceux-là même sur qui je n'avais pas essayé de la
+porter.
+
+C'est un fait que je tiens à bien constater et pour la Chambre et pour
+le pays. (_Chuchotements._)
+
+J'entre dans ce champ que je n'ai pas ouvert.
+
+Il est évident aujourd'hui, par les faits qui sont connus de tout le
+monde et ne sont contestés par personne, que le traité avait été
+préparé par d'autres que moi, qu'il en avait été question quatre ans
+avant que j'en entendisse parler, que plusieurs cabinets en avaient
+successivement entendu parler. Quels ont été leurs actes? La Chambre
+les connaît, je n'ai qu'à les reproduire et à les apprécier.
+
+C'est en 1836 qu'en vertu de l'art. 9 de la convention de 1831 et en
+exécution de la lettre adressée en 1834 par l'honorable M. de Rigny,
+comme ministre des affaires étrangères, aux représentants du roi près
+les grandes cours de l'Europe, pour leur annoncer qu'une nouvelle
+négociation allait s'ouvrir, et que peut-être un nouveau traité, un
+traité formel serait rédigé pour faire entrer toutes les grandes
+puissances continentales dans la coalition de la civilisation contre
+la traite des nègres, c'est en exécution de ce premier acte, dis-je,
+qu'en 1836 l'ambassadeur du roi à Londres a communiqué au cabinet
+français un projet de traité, le nouveau projet de traité dont il
+s'agit.
+
+Comme je l'ai dit, comme M. Thiers le reconnaissait hier, après avoir
+reçu cette communication de l'ambassadeur du roi à Londres, il a
+communiqué lui-même le projet de traité au ministre de la marine, et
+l'a consulté sur le mérite de ses dispositions. Au même moment, ou peu
+de jours après, l'honorable M. Thiers écrivait à l'ambassadeur du roi
+à Madrid:
+
+«Monsieur le comte,
+
+«Le gouvernement anglais nous a fait proposer dernièrement d'ouvrir à
+Londres des conférences pour amener un traité général sur la
+répression de la traite entre les cinq grandes cours; nous sommes
+disposés à entrer dans cette négociation, mais nous désirerions
+conclure auparavant nos négociations séparées avec les diverses cours,
+pour obtenir leur accession aux principes consacrés par nos
+conventions sur le traité avec l'Angleterre.»
+
+Voilà le premier et le seul acte du cabinet du 22 février 1836, sur la
+première ouverture à lui faite, au nom de l'Angleterre.
+
+Il se dit disposé à entrer dans la négociation; la conférence est
+acceptée.
+
+Ce cabinet s'est retiré, je crois, cinq ou six semaines après.
+
+Sous le cabinet du 15 avril, plusieurs fois l'ambassadeur d'Angleterre
+en France, l'ambassadeur du roi à Londres, ont sollicité du cabinet
+une réponse aux premières ouvertures qui avaient été faites en 1836.
+
+L'honorable président du cabinet a répondu qu'il n'avait pas encore
+examiné, qu'il examinerait, et en même temps il poursuivait auprès des
+cours d'Espagne, du Brésil et du Portugal leur accession aux
+conventions de 1831 et de 1833.
+
+Il annonçait, il indiquait du moins l'autre négociation qui se
+poursuivait pour faire entrer les trois grandes cours du nord dans le
+traité général.
+
+M. le comte Molé écrivait à M. le comte Sébastiani, le 12 février
+1838:
+
+«Monsieur le comte,
+
+«La traite des noirs se continue sous le pavillon brésilien, portugais
+et espagnol, avec des circonstances qui font honte à l'humanité. Les
+rapports qui nous sont parvenus à cet égard s'accordent avec les
+renseignements qui ont été naguère révélés au sein du parlement
+anglais. À part quelques causes secondaires que je ne révélerai
+pas...»
+
+La lettre est dans _le Moniteur_, je ne la lis pas tout entière. Voici
+la phrase qu'il est important de remarquer.
+
+«Un tel état de choses ne peut durer, et en attendant que les
+gouvernements européens se concertent sur un mode de répression plus
+absolu, il faut au moins que celui qui a été adopté de concert entre
+la France et la Grande-Bretagne devienne aussi efficace qu'il peut et
+doit l'être.»
+
+Je ne cite cette phrase que pour indiquer que la négociation se
+poursuivait, qu'on y faisait une sérieuse attention, qu'il s'agissait
+d'obtenir un mode de répression plus absolu.
+
+M. DE SALVANDY.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+_M. le ministre._--C'est dans cet état de choses que, le 12 décembre
+1838, intervint à Londres un fait que l'honorable préopinant a appelé,
+avec raison, un fait considérable, un fait énorme, le protocole dont
+il faut bien que je redonne lecture à la Chambre:
+
+«Les plénipotentiaires d'Autriche, de France, de la Grande-Bretagne,
+de la Prusse et de la Russie s'étant réunis en conférence, d'après
+l'invitation des plénipotentiaires de la France et de la
+Grande-Bretagne, afin de continuer les négociations pour un concert
+général des puissances de l'Europe ayant pour objet la suppression de
+la traite des noirs, négociations qui furent commencées à Vienne l'an
+1815, et continuées depuis à Vérone l'an 1822, les plénipotentiaires
+de France et de la Grande-Bretagne proposèrent aux plénipotentiaires
+des trois autres puissances, aujourd'hui réunies en conférence, le
+projet de traité annexe A.»
+
+C'est le projet de traité dont il s'agit.
+
+«Les plénipotentiaires de France et de la Grande-Bretagne prièrent les
+plénipotentiaires des trois cours de transmettre ledit projet à leurs
+gouvernements respectifs, dans l'espoir que les arrangements renfermés
+dans ce projet pourraient être trouvés compatibles avec le droit et
+les intérêts des sujets des souverains respectifs, et propres à faire
+cesser le trafic criminel dont il s'agit.
+
+«Les plénipotentiaires des trois puissances se chargèrent de
+transmettre ledit projet de traité à leurs gouvernements respectifs et
+de demander leurs instructions à cet égard, sans préjuger la
+détermination que leurs cours pourraient prendre. Lesdits
+plénipotentiaires, chacun pour sa part, déclarèrent que leurs
+gouvernements ont de tout temps partagé les sentiments d'indignation
+qu'inspirent les actes criminels que les mesures dont il est question
+ont pour but de faire cesser. Les plénipotentiaires d'Autriche, de
+Prusse, et de Russie ajoutèrent que leurs gouvernements désirent aussi
+ardemment que peuvent le faire ceux de la France ou de la
+Grande-Bretagne, d'empêcher que leurs sujets ou leurs pavillons
+respectifs ne participent, d'une manière quelconque, au trafic des
+noirs. Les plénipotentiaires de France et d'Angleterre déclarent que
+leurs gouvernements rendent une entière justice aux sentiments
+philanthropiques et généreux des gouvernements d'Autriche, de Prusse
+et de Russie, et sont les premiers à reconnaître que ni les sujets ni
+les pavillons de ces trois puissances ne prennent aucune part au
+trafic des noirs.
+
+«Mais le but dont les gouvernements de la France et de la
+Grande-Bretagne se proposent l'accomplissement, au moyen du traité en
+question, est celui d'empêcher que les bandits et les pirates d'autres
+pays, qui s'adonnent à ce commerce infâme, ne puissent se prévaloir
+des pavillons des trois puissances, afin de poursuivre impunément
+leurs criminelles entreprises.
+
+ «HUMMELAUER, H. SÉBASTIANI, PALMERSTON,
+ BULOW, POZZO DI BORGO.»
+
+
+Voilà le fait. Le gouvernement en a été informé; il avait eu lieu le
+13 décembre; l'ambassadeur en a rendu compte le 13. Le gouvernement
+français n'a pas répondu; il n'a donné à son ambassadeur aucune
+instruction, il ne l'a en aucune façon désavoué. Le cabinet qui n'a
+pas désavoué son ambassadeur a duré, si je ne me trompe, deux mois ou
+deux mois et demi après avoir reçu la nouvelle de l'événement, et
+j'ajoute que lorsque le protocole est arrivé à Paris, c'est-à-dire le
+15 décembre, autant qu'il m'en souvient, la session dans laquelle la
+grande lutte de la coalition a eu lieu n'était pas ouverte.
+
+Messieurs, voilà les faits. Maintenant, voici la question.
+
+Peut-on dire, a-t-on pu croire qu'il n'y avait là, envers les trois
+puissances du continent, de la part du gouvernement français, aucun
+engagement moral?
+
+En vérité, j'éprouve quelque embarras à poser cette question. Comment!
+un ambassadeur, un homme qui représente son gouvernement, fait un
+acte, une proposition formelle; non pas la simple proposition d'entrer
+dans une conférence; il propose un traité écrit, rédigé en articles,
+avec les annexes, avec tous les moyens d'exécution; il le propose, non
+pas seul, il le propose de concert avec la Grande-Bretagne aux trois
+autres cours; et cela ne serait rien!
+
+Messieurs, renversez la situation; supposez que nous fussions, nous,
+la Grande-Bretagne, et que la Grande-Bretagne fût la France; supposez
+que lord Palmerston eût fait ce que le comte Sébastiani a fait:
+dirions-nous qu'il n'y a pas eu engagement moral? Dirions-nous à
+l'Angleterre: Vous ne vous êtes pas engagée avec nous, envers nous; ce
+que vous avez proposé de concert avec nous, au même moment que nous,
+vous n'y êtes pas engagée?
+
+Pour moi, messieurs, je n'ai aucun doute sur la réponse.
+
+Je change encore de situation. Je me mets à la place des trois
+puissances auxquelles la proposition a été faite de concert, au nom de
+la France et de l'Angleterre. Eût-on été bien venu à leur dire qu'on
+n'était pas moralement engagé envers elles, que ce qu'on leur avait
+proposé, on ne le leur avait pas proposé, qu'on n'était pas obligé de
+tenir ce qu'on leur avait proposé?
+
+Encore une fois, quand je pose ainsi la question, j'entends à
+l'instant la réponse de tout le monde.
+
+Je poursuis les faits.
+
+J'arrive à Londres; je suis appelé, en juillet 1840, à une conférence
+avec les ambassadeurs des trois puissances continentales. Pourquoi y
+suis-je appelé? Pour entendre leur réponse à la proposition qui leur
+avait été faite, pas pour autre chose, uniquement pour entendre leur
+réponse définitive.
+
+Leur réponse, c'est l'adhésion à la proposition de 1838, moyennant un
+changement dans l'étendue des zones, étendue à laquelle l'une des
+trois cours demandait une restriction qui n'a pas fait de difficultés.
+Voilà l'adhésion donnée par les puissances auxquelles la proposition
+avait été faite.
+
+En 1841, au mois de décembre, lorsque, sans avoir été au-devant, sans
+avoir recherché l'exécution de l'engagement qui avait été pris, sans
+en avoir parlé, lorsque j'ai été sommé de le tenir, de tenir les
+paroles que d'autres avaient, je ne veux pas dire données, mais
+proposées, j'avoue que je me suis cru moralement engagé.
+
+M. DUPIN.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+_M. le ministre._--Et je suis convaincu que si je ne m'étais pas tenu
+pour moralement engagé, si j'avais dit que je ne l'étais pas, j'aurais
+excité en Europe un immense étonnement. J'ai donc signé. Là est ma
+responsabilité, et je l'accepte sans hésiter. Le traité signé,
+qu'est-il arrivé? Il est arrivé un grand événement, une manifestation
+évidente de l'opinion, du sentiment, du voeu de cette Chambre et de
+l'autre Chambre, je dirai, sans hésiter, du pays. Je me suis arrêté.
+Je devais le faire. Un gouvernement, un cabinet se croit engagé; il
+agit sous sa responsabilité; tant que le traité n'est pas ratifié,
+rien de définitif. La manifestation de l'opinion des Chambres a lieu,
+le cabinet s'arrête; il profite de ce qu'il n'y a rien de définitif,
+de ce que la ratification n'est pas donnée; il écoute cet
+avertissement. Lui, il a tenu son engagement; l'engagement qui lui a
+été transmis, il l'a tenu. Maintenant il rencontre l'opinion des
+Chambres, le sentiment du pays; je le répète, il s'arrête, il en tient
+compte. Qu'y a-t-il là, je le demande, qui ne soit parfaitement
+régulier, parfaitement constitutionnel, parfaitement dans les devoirs
+moraux comme politiques d'un cabinet, d'un ministre? Aussi n'ai-je pas
+éprouvé le moindre embarras moral. J'ai senti la gravité, la
+difficulté de la situation; mais un embarras moral, je n'en ai éprouvé
+aucun; j'ai dit hautement à l'Europe: Ce qu'on vous avait proposé, je
+l'ai tenu autant qu'il était en moi; l'engagement moral auquel j'avais
+cru, je l'ai acquitté; mais rien n'est encore définitif; l'opinion des
+grands pouvoirs publics de mon pays, l'opinion de mon pays se
+manifeste; vous voyez! c'est un de ces obstacles devant lesquels un
+gouvernement sensé s'arrête. (_Au centre_: Très-bien!)
+
+Ce que j'ai fait, je l'ai dit ouvertement, simplement, aux
+gouvernements avec lesquels je traitais, avec lesquels je m'étais cru
+moralement engagé. Ils l'ont compris, non-seulement les gouvernements
+constitutionnels, accoutumés à des difficultés pareilles, mais les
+gouvernements absolus eux-mêmes l'ont compris.
+
+Qu'ont-ils fait?
+
+Ils ont dit: Vous ne voulez pas ratifier; nous comprenons vos raisons;
+mais sans doute vous ne voulez pas abandonner la grande cause de
+l'abolition de la traite; vous ne vous considérez pas comme
+impuissants pour agir encore au profit de cette cause; vous ne voulez
+pas vous séparer complétement, hautement de nous dans la lutte engagée
+pour cette cause; eh bien, nous allons laisser le protocole ouvert.
+Vous ne demandez pas sans doute à vous isoler, à isoler la France dans
+cette grande cause; nous laissons le protocole ouvert: l'avenir
+amènera ce qu'il pourra. (_Mouvement à gauche._)
+
+Ce que je dis là, messieurs, c'est réellement, sérieusement,
+sincèrement, ce qui est arrivé. Je vous l'ai dit dès le premier jour.
+
+Quand on a laissé le protocole ouvert, on m'a demandé: «--Pouvez-vous
+dire à quelle époque vous ratifierez?»
+
+J'ai dit: «--Non, je ne puis pas dire cela.»
+
+«--Pouvez-vous dire que vous ratifierez un jour le traité purement et
+simplement, tel qu'il est?»
+
+J'ai dit: «--Non, je ne puis pas vous dire cela; je ne puis m'engager
+à cela.»
+
+«--Y a-t-il des modifications possibles au traité?»
+
+«--Oui! il y en a.»
+
+J'en ai indiqué de grandes. Ne croyez pas, en effet, que celles que
+j'ai indiquées soient légères; ne croyez pas que ce soient, comme on
+parlait l'autre jour, des modifications de phrases, de rédaction. Non!
+je ne puis pas dire en quoi elles consistent; je ne le dois pas,
+personne ne me le demandera; l'honorable M. Jacques Lefebvre le
+reconnaissait tout à l'heure; personne ne peut me le demander; mais
+j'affirme que les modifications que j'ai indiquées sont importantes,
+qu'elles touchent au fond de la question.
+
+Et ne croyez pas, quand le débat s'est élevé, quand j'ai vu devant moi
+l'opinion des Chambres et du pays, que j'aie méconnu sa gravité: j'ai
+bien vu qu'il y avait là autre chose encore que le traité de 1841; que
+les conventions de 1831 et de 1833 allaient aussi être mises en
+question. (_Très-bien!_)
+
+Qu'ai-je donc pensé? J'ai pensé qu'il fallait laisser toutes ces
+questions entières, et attendre; attendre, soit le changement des
+dispositions du pays, soit des modifications profondes au traité,
+acceptées par tout le monde.
+
+On ne me reprochera certainement pas d'avoir pensé et de dire qu'il
+fallait attendre pour voir si les dispositions des Chambres et du pays
+étaient bien réellement, bien profondément, bien durablement ce
+qu'elles paraissaient être. C'est le premier devoir d'un gouvernement
+sensé de faire cette épreuve; c'est le premier devoir d'un
+gouvernement sensé de mettre les Chambres et le pays à cette épreuve.
+Qui ne sait qu'il y a eu une foule d'émotions publiques, de
+dispositions très-vives, très-générales, et cependant passagères? Je
+ne dis pas qu'il en soit ainsi de celle-ci, je ne le sais pas; mais
+cela peut arriver, et les gouvernements sensés doivent mettre à cette
+épreuve les grands pouvoirs publics et le pays lui-même. (_Très-bien!
+très-bien!_)
+
+Une autre considération m'a frappé. Dans l'extrême complication de
+cette affaire, dans la complication des conventions de 1831 et de 1833
+avec le traité de 1841, dans la complication qui s'élevait, au même
+moment, entre les États-Unis et l'Angleterre, partout la même question
+se trouvait agitée; il m'a paru que dans cette complication et des
+questions et des États, le temps pouvait amener des moyens de solution
+favorables et honorables; honorables pour la France, favorables pour
+l'abolition de la traite, pour la répression effective de la traite.
+
+Voilà le double motif pour lequel j'ai trouvé bon que le protocole
+restât ouvert. Il m'a paru que les puissances, en laissant le
+protocole ouvert, sans aucune condition, sans aucun engagement
+quelconque de la part de la France, faisaient elles-mêmes, pour la
+France, un acte honorable, un acte de confiance et d'union; pour la
+grande cause de l'abolition de la traite des noirs, un acte de
+persévérance et de fidélité.
+
+Eh bien, pour mon compte, je n'aurais voulu manquer ni à l'un ni à
+l'autre de ces caractères de la situation; pour mon compte, je me
+serais reproché de ne pas accepter sincèrement, sérieusement, ce
+protocole ouvert, par égard pour la France, par égard pour les
+difficultés de son gouvernement, par égard pour les chances possibles
+de l'avenir, et par fidélité à la cause de l'abolition de la traite.
+
+Voilà le sens du protocole ouvert, le sens dans lequel il a été laissé
+ouvert, le sens dans lequel je l'ai entendu: on peut le contester;
+mais j'affirme à la Chambre que, soit de la part des puissances, soit
+de la part de la France, il n'y a rien eu, dans cet acte, que de
+parfaitement honorable, de parfaitement amical, de parfaitement
+conforme à tous les grands intérêts et du pays et de la question.
+(_Sensation prolongée._)
+
+Voilà, je pense, les deux plus grandes difficultés de la question et
+de la situation déblayées, l'engagement moral et le protocole ouvert.
+
+Que reste-t-il à présent? Des difficultés d'un ordre très-inférieur,
+des difficultés subalternes, passez-moi l'expression, des difficultés
+qui tiennent à la situation du cabinet, à la situation personnelle du
+ministre des affaires étrangères. Elles sont réelles ces
+difficultés-là, je n'entends pas les dissimuler, je les sens, elles
+pèsent sur moi plus que sur personne.
+
+Savez-vous ce qu'on fait aujourd'hui! On vient s'armer de ces
+difficultés-là, on vient les envenimer, on vient les aggraver (_Rumeur
+à gauche.--Au centre_: Très-bien! c'est cela!), au risque d'aggraver
+les grandes difficultés dont je parlais tout à l'heure, les
+difficultés du pays et de la question. (_Voix au centre._ Oui! oui!
+c'est cela!)
+
+Eh bien, j'accepte ce nouveau combat, ce nouveau terrain, et la
+Chambre verra que je ne serai pas, sur celui-ci, moins sincère ni
+moins sérieux que sur l'autre.
+
+Oui, les difficultés sont réelles. Il y en a envers la Chambre et le
+public, il y en a envers l'étranger. Qu'est-ce qu'on me demande? On
+m'a demandé, et l'honorable M. Billault avait posé la question d'une
+manière dont je lui sais gré, on m'a demandé: «Avez-vous l'intention
+de ratifier le traité tel qu'il est?» J'ai répondu catégoriquement:
+«Non,» et je renouvelle ma réponse.
+
+Maintenant, on me dit: «Ratifierez-vous jamais un traité quelconque,
+quelle que soit la situation, quelles que soient les modifications
+qu'on pourrait y apporter?»
+
+Comment voulez-vous que je réponde? C'est absolument impossible.
+Comment! je viendrais ici, moi, ministre des affaires étrangères, vous
+dire:--Non, quels que soient les changements de la situation dans une
+question si compliquée pour les choses et pour les peuples, quelles
+que soient les modifications qui puissent être apportées au traité,
+non, nous n'en entendrons plus parler.--Messieurs, cela, je le sens
+bien, débarrasserait beaucoup la Chambre et moi-même; mais cela ne se
+peut pas; gouvernement, Chambre, pays, nous sommes tous engagés dans
+cette situation; nous n'en pouvons, nous n'en devons sortir que
+raisonnablement et honorablement. La Chambre a pleine sécurité, la
+Chambre sait que le traité, tel qu'il est, je ne conseillerai pas de
+le ratifier. Maintenant, que résultera-t-il de la situation telle
+qu'elle existe, des modifications qui ont été indiquées, des
+modifications nouvelles qui pourraient être indiquées, des divers
+intérêts engagés dans la question? Qu'est-ce qui sortira de la
+situation des États-Unis vis-à-vis de l'Angleterre?
+
+On croit que, pour les États-Unis, le droit de visite a quelque chose
+d'inouï dont ils n'ont jamais voulu entendre parler. On se trompe.
+
+En 1824, une convention a été conclue entre l'Angleterre et les
+États-Unis pour établir le droit de visite; elle a été conclue, elle a
+été signée, elle a été ratifiée en Angleterre par le cabinet anglais,
+par M. Canning; ce n'est que quand elle est retournée à Washington
+pour recevoir la ratification définitive du sénat, qui, comme vous le
+savez, concourt aux actes diplomatiques et dont l'adhésion est
+nécessaire, ce n'est qu'alors que le sénat a fait dans le traité
+quelques changements, les uns de rédaction, un ou deux autres plus
+importants, dont à son tour l'Angleterre n'a pas voulu; et la
+convention signée, conclue, ratifiée par l'une des deux puissances,
+et modifiée, sur quelques points, par le sénat américain, est restée
+sans effet. (_Mouvement à gauche._) Mais enfin elle avait eu lieu,
+elle avait été signée, elle avait été conclue, elle avait été aussi
+loin que le traité du 20 décembre 1841; elle s'est arrêtée au même
+point.
+
+Je rappelle ce fait uniquement pour indiquer à la Chambre qu'il y a là
+plus d'un moyen de solution, qu'il y a là une multitude d'éléments que
+le temps peut féconder, dont le temps peut faire sortir quelque chose
+de raisonnable, quelque chose d'utile et d'honorable pour le pays, et,
+en même temps, quelque chose de favorable à l'abolition, à la
+répression de la traite.
+
+Voilà ce que nous voulons, ce que nous pouvons attendre, ce qu'il est
+de notre devoir d'attendre.
+
+Après l'engagement que nous avons pris, nous manquerions à tous nos
+devoirs de prudence, de bonne conduite des affaires, de respect pour
+les prérogatives de la couronne, pour la cause de l'abolition de la
+traite si nous allions plus loin. Voilà pourquoi nous en restons là.
+Et qu'on ne parle plus de sincérité: quand on dit ce que j'ai eu
+l'honneur de dire à cette tribune et sur le passé, et sur le présent,
+et sur les difficultés de l'avenir, on a le droit de parler de
+sincérité à tout le monde, et personne n'a le droit d'élever un doute.
+
+_Au centre_:--Très-bien! très-bien!
+
+
+Après ce discours, qui fut suivi d'une longue agitation, M. de
+Salvandy prit la parole pour expliquer la conduite du cabinet de M.
+Molé, dont il avait fait partie, dans cette question. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--S'il ne s'agissait que d'un débat purement personnel, la
+Chambre peut être sûre que je ne reprendrais pas la parole; mais il y
+a ici une question de conduite, de principe, d'intérêt public que je
+ne peux pas laisser passer sans en dire un mot définitif.
+
+Dans une autre enceinte, la première fois que j'ai été forcé d'aborder
+ce côté de la question, je me suis exprimé ainsi:
+
+«C'est dans cet état que j'ai trouvé l'affaire; je n'hésite pas à le
+dire, j'ai tenu le gouvernement français pour moralement engagé; il
+est vrai qu'il ne l'était pas rigoureusement, qu'il pouvait refuser de
+signer le traité; mais je n'ai pas cru qu'avec de tels antécédents
+cela fût de mon devoir ni de l'honneur de la France et de son
+gouvernement.»
+
+La Chambre sait que je n'ai entendu en aucune façon ni éluder ni
+atténuer la responsabilité qui m'appartient. Oui, je pouvais refuser
+de signer le traité; je l'ai signé parce que j'ai cru qu'avec tous les
+antécédents de l'affaire la France était moralement engagée.
+(_Interruption à gauche._)
+
+M. MAUGUIN.--Elle ne l'était pas.
+
+_M. le ministre._--J'ai cru qu'avec tous les antécédents de l'affaire
+le gouvernement était moralement engagé, et que l'inconvénient de
+manquer à cet engagement eût été très-grave. La question de la valeur
+de l'engagement, valeur morale, je le répète, il ne s'agit pas d'une
+valeur officielle, subsiste donc tout entière. (_Interruption à
+gauche._) Il faut bien, messieurs, que ce langage et ces distinctions
+soient admis, car c'est là ce qui fait que, dans les négociations
+diplomatiques, on n'écrit pas tout, on ne signe pas tout; on n'agit
+pas comme dans les actes de la vie civile; on s'en rapporte aux
+paroles les uns des autres, aux engagements moraux qui ont une valeur.
+(_Nouvelle interruption._)
+
+_M. le président._--Je ne puis laisser aller la discussion comme cela,
+vous demanderez la parole après M. le ministre si vous le voulez.
+
+_M. le ministre._--La vivacité avec laquelle la question est
+accueillie prouve qu'il faut qu'elle soit vidée jusqu'au fond, et que
+rien ne reste qui n'ait été dit et entendu.
+
+Je dis, messieurs, que, dans la série des actes d'une négociation,
+lorsqu'il intervient un acte comme celui dont la Chambre a
+connaissance, une proposition faite par les plénipotentiaires de deux
+gouvernements à trois autres gouvernements, et non désavouée d'aucune
+manière ni à aucune époque par les deux gouvernements qui l'ont faite,
+il faut bien qu'on ait le droit d'appeler cela un engagement moral,
+car, s'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait aucun engagement moral
+possible. (_Approbation aux centres.--Murmures à gauche._)
+
+C'est un de ces engagements qui ne lient pas un pays. Un pays n'est
+pas même lié lorsqu'un traité n'est que conclu et signé; le pays n'est
+lié que lorsque le traité est ratifié. Jusque-là, en effet, la
+signature peut être refusée. J'ai le premier proclamé ces principes,
+je les ai pratiqués, et j'en accepte la complète responsabilité. Mais,
+messieurs, encore une fois, dans le cours d'une négociation, avant que
+le pays soit lié, avant que le gouvernement lui-même soit lié, il y a
+des actes qui lient moralement les négociateurs. (_Vive
+interruption._)
+
+M. MAUGUIN.--Nouveaux ministres, nouvelle politique!
+
+_M. le président._--M. Mauguin, vous n'avez pas la parole. Je ne
+souffrirai pas qu'on interrompe.
+
+M. MAUGUIN.--On n'a pas besoin de changer les ministres, alors!
+
+_M. le ministre._--Je ne conteste en aucune façon qu'un ministère qui
+fût venu après celui du 15 avril, et qui eût retiré la proposition,
+qui l'eût désavouée, n'en eût eu le droit; de même que le cabinet du
+29 octobre avait le droit, comme je l'ai dit, de refuser la signature.
+Je n'ai pas besoin qu'on me rappelle ces principes, je viens de les
+proclamer. Mais je dis, et l'impression que la Chambre a ressentie
+tout à l'heure lorsque je lui lisais simplement les actes et que je
+faisais appel à son sentiment instinctif, cette impression est la
+meilleure preuve que, lorsque deux gouvernements ont fait une
+proposition formelle à trois autres gouvernements, ils sont moralement
+engagés envers ces gouvernements-là. (_Vive dénégation à gauche._)
+
+M. MAUGUIN.--Ce sont les ministres, et non pas les gouvernements.
+
+M. BERRYER.--Il n'y avait pas d'instruction, ou plutôt il y avait
+instruction contraire.
+
+_M. le ministre._--Quand une telle proposition a été faite, qu'elle
+n'a pas été faite à l'insu du gouvernement, et qu'elle n'a pas été
+désavouée, ni retirée, elle a certainement une grande valeur morale.
+(_Nouvelle interruption._)
+
+M. MAUGUIN.--Il faut qu'on rappelle l'ambassadeur.
+
+_M. le ministre._--Mais on ne l'a pas rappelé.
+
+_M. le président._--M. le ministre seul a la parole, personne ne peut
+l'avoir maintenant.
+
+_M. le ministre._--En vérité, messieurs, si je cherchais à envenimer
+ce débat, si je l'avais provoqué, je comprendrais la vivacité qu'on y
+apporte. Mais je discute une question d'un grand intérêt public, et je
+n'ai pas la moindre envie que mon pays soit engagé légèrement; je n'ai
+pas la moindre envie qu'il ne conserve pas jusqu'au bout la liberté de
+discuter ses intérêts, et de les faire prévaloir dans les
+négociations. Je vous disais tout à l'heure que le gouvernement avait
+le droit de ne pas signer ce qu'il avait proposé, qu'il avait le droit
+de ne pas ratifier ce qu'il avait signé; mais, je dis en même temps
+que, dans les négociations, dans les rapports de gouvernement à
+gouvernement, une proposition pareille, faite officiellement par un
+plénipotentiaire qui n'est pas désavoué, a une valeur immense
+(_Réclamations aux extrémités_), et il n'y a que les peuples, que les
+gouvernements qui ne se respectent pas... (_Violentes et nouvelles
+réclamations._)
+
+M. MAUGUIN.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il n'y a que les
+gouvernements qui ne se respectent pas qui puissent ne pas tenir
+compte de telles paroles et de telles propositions.
+
+Si je venais vous dire que j'ai été lié à ce point que je n'ai pas été
+libre de ne pas signer, si je venais vous dire que j'ai été lié à ce
+point que je n'ai pas été libre de ne pas ratifier, vous auriez
+pleinement raison. Mais j'affirme ma liberté, j'accepte ma
+responsabilité, et dès lors, véritablement, il est étrange que vous
+veniez contester la valeur de l'engagement moral contracté auparavant.
+(_Approbation au centre._)
+
+Comment! à un homme qui n'élude rien, qui ne méconnaît aucune
+difficulté, qui ne refuse aucune des parties de sa responsabilité, on
+vient dire qu'une proposition officiellement faite et non désavouée
+par un, deux, trois ministères, on vient dire que cela n'est rien!
+
+_Une voix à gauche._--Ce sont des paroles.
+
+_M. le ministre._--Que ces paroles n'ont aucune valeur! messieurs, il
+n'y a pas de négociations, il n'y a pas de diplomatie, il n'y a pas de
+rapports internationaux, si votre doctrine était admise.
+
+_Voix nombreuses au centre._--Très-bien! C'est vrai! c'est
+incontestable! (_Agitation aux bancs de l'opposition, et interruption
+de quelques minutes._)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Messieurs, en soutenant la
+doctrine que je soutiens, je crois soutenir l'honneur de mon pays
+(_Nouvelle interruption à gauche.--Au centre_: Oui! oui!), l'autorité
+de ses démarches et l'autorité des paroles de ceux qui parlent ou
+agissent en son nom.
+
+Je suis de ceux qui pensent qu'aucune démarche faite au nom de la
+France, aucune parole dite au nom de la France, n'est insignifiante ni
+légère, et que plus vous attacherez d'importance et de gravité aux
+paroles et aux actes qui ont lieu au nom du pays, plus vous grandirez
+le pays en Europe, plus vous lui rendrez les rapports internationaux
+faciles et sûrs.
+
+Croyez-le bien, ce n'est pas en montrant que les paroles ne sont rien,
+que les démarches ne comptent pour rien, que les propositions sont
+sans valeur, qu'il est indifférent d'avoir proposé ou de n'avoir pas
+proposé, d'avoir désavoué ou de n'avoir pas désavoué, ce n'est pas en
+agissant ainsi que vous faciliterez les négociations de la France; ce
+n'est pas ainsi que vous ferez respecter les engagements pris envers
+la France. Persuadez-vous bien ceci: c'est que vous ne ferez jamais
+trop d'attention à vos paroles, jamais trop d'attention aux paroles
+et aux démarches de ceux qui vous représentent. Persuadez-vous bien
+que, plus on vous verra scrupuleux et exacts dans ce que vous aurez
+dit ou fait, plus on vous respectera, et meilleurs deviendront vos
+rapports. (_Marques d'approbation._)
+
+Je comprends parfaitement ce que disait tout à l'heure à cette tribune
+l'honorable M. de Salvandy. Sans doute on a eu des motifs très-graves,
+M. le comte Sébastiani d'accepter et de proposer, et M. le comte Molé
+de ne pas désavouer; la situation de l'Europe, l'affaire de Belgique
+pendante, je comprends que ces motifs aient déterminé le cabinet
+d'alors à ne pas désavouer ce qu'avait proposé l'ambassadeur. Mais on
+ne prend pas de telles résolutions gratuitement et sans en supporter
+les conséquences.
+
+M. MAUGUIN.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--On ne consent pas à accepter ce qui a été fait dans
+une situation difficile pour le retirer huit jours après et n'en tenir
+aucun compte. La responsabilité consiste à accepter les conséquences
+de ce qu'on a fait; elle consiste à ne pas prétendre que, lorsqu'on a
+eu une bonne raison pour ne pas désavouer, on peut ensuite, huit
+jours, trois mois, deux ans après, n'en tenir aucun compte, et agir
+comme si on avait désavoué. Non, quand on a pris une résolution, on en
+porte les conséquences; quand on n'a pas désavoué en pareil cas, on a
+avoué.
+
+Et ne croyez pas que je vienne ici faire peser sur mon pays un
+engagement fatal. Non certes; car, comme je le disais tout à l'heure,
+j'ai été le premier à reconnaître que l'engagement n'était pas
+définitif. (_Interruption._)
+
+C'est inconcevable; je ne dis rien qui puisse blesser personne. (_À
+gauche._--On approuve!)
+
+Je dis que c'est dans l'intérêt de l'autorité de mon pays, dans
+l'intérêt de la valeur de ses engagements, dans l'intérêt de son
+crédit en Europe, de sa bonne position extérieure, que je maintiens
+les principes que je développe ici.
+
+L'honorable M. de Salvandy a fait valoir tout à l'heure ce qu'avait
+répondu la Russie. Mais nous, nous n'avions rien à répondre, nous
+avions proposé: la Russie, elle, n'avait pas proposé. (_Exclamations
+diverses._) C'était à elle, c'était aux trois puissances que la
+proposition avait été faite: nous l'avions faite, nous.
+
+M. DURAND (_de Romorantin_). En tiers.
+
+_M. le ministre._--Nous avions fait à deux la proposition adressée à
+trois; certainement la position des deux et la position des trois
+n'était pas la même; il était naturel que les trois vinssent faire des
+observations, demander des changements: c'est ce qui est arrivé. Je
+sais que l'honorable comte Sébastiani, avec sa prudence et sa sagacité
+accoutumées... (_Nouvelles exclamations aux extrémités._)
+
+Messieurs, je vous en demande pardon, mais vous vous décidez bien vite
+sur de telles questions, vos impressions sont bien vives, et
+permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas pensé à toutes les
+difficultés, à toutes les faces de la question.
+
+M. le comte Sébastiani ne siége pas en ce moment à sa place; mais,
+s'il était là, je le dirais, comme je le dis en son absence; oui, à
+mon avis, dans la situation où nous étions, avec toutes les
+difficultés qui pesaient alors sur le gouvernement, l'honorable comte
+Sébastiani a bien fait. (_Mouvements divers._) Il a fait, en acceptant
+une grande responsabilité, tout ce qui était en lui pour aider son
+gouvernement à supporter les difficultés de la situation; il a, lui,
+rempli son devoir; il a acquitté son rôle; c'était à son gouvernement
+à voir ce qu'il avait à faire après, à le soutenir ou à le désavouer.
+
+Maintenant on a parlé des réserves qu'a faites l'honorable général
+Sébastiani, qui écrivait à son gouvernement qu'il s'était réservé le
+droit d'introduire des modifications dans le traité; mais l'honorable
+M. de Salvandy se trompe, ces réserves ne sont pas dans le protocole.
+
+M. DE SALVANDY.--Je ne l'ai pas dit.
+
+_M. le ministre._--Ces réserves n'ont été nulle part exprimées aux
+trois puissances auxquelles la proposition avait été faite; nulle
+part. La proposition a été faite, à en juger par tous les actes
+officiels, sans réserve, comme une proposition concertée d'avance
+entre la France et l'Angleterre, et adressée aux trois autres
+puissances. Les réserves pouvaient conserver leur valeur vis-à-vis de
+l'Angleterre, mais elles n'en avaient pas, ou du moins elles en
+avaient très-peu à l'égard des trois autres puissances qui ne les
+connaissaient pas.
+
+Je ne veux rien dire qui aggrave les difficultés de la situation, rien
+qui introduise des difficultés personnelles; comme je le disais en
+commençant, j'ai été forcé à entrer dans ce débat; je ne l'ai pas
+élevé; je m'étais borné à dire d'une manière générale, et sans
+rappeler aucun acte, aucune pièce, aucune personne, que j'avais trouvé
+le traité préparé. Le débat donc qui s'était élevé entre les divers
+ministères, entre les diverses personnes qui ont pris part au traité,
+j'ai été forcé d'y entrer, et la Chambre me rendra la justice que je
+n'ai pas cherché à éluder, à atténuer ma part de responsabilité dans
+ce grand acte. Mais j'ai cru, puisqu'on m'y forçait, que je devais
+hautement établir les faits et montrer la part de responsabilité de
+chacun.
+
+Maintenant quelques membres de cabinets qui ont signé, qui ont laissé
+signer, qui n'ont pas désavoué le protocole du 12 décembre, veulent
+avoir été complétement étrangers au traité; ils ne veulent y être
+entrés pour rien; ils ne veulent avoir aucune part dans la
+responsabilité de cet acte. J'avoue qu'à leur place ce n'est pas ainsi
+que j'agirais: je prendrais ma part de la responsabilité, je la
+prendrais au commencement comme je la prends à la fin. La mienne est à
+la fin, je ne la discute pas, je l'accepte. Si elle était au
+commencement, je la prendrais également. Je ne puis admettre qu'un
+acte comme celui que la Chambre connaît, un acte dans lequel les
+puissances auxquelles on l'avait adressé ont été sincères, un acte
+dont elles n'ont connu aucun désaveu, pour lequel on ne leur a demandé
+aucune modification, je ne puis admettre que cet acte-là ait été
+insignifiant à leur égard; je ne puis admettre qu'elles ne soient pas
+autorisées à nous dire qu'elles nous ont crus engagés par notre propre
+proposition. Je répète devant la Chambre, je dirais volontiers devant
+Dieu que si c'était là, à cette époque de l'affaire, que se trouvât ma
+part de responsabilité, si c'était là que les faits me l'avaient
+assignée, je la prendrais et l'accepterais hautement.
+
+Maintenant, messieurs, j'écarte ce passé, je sors de cette discussion,
+j'en viens à la situation actuelle. Voyons où nous nous trouvons.
+
+Nous sommes encore libres... (_Légère rumeur_), le traité n'est pas
+ratifié. Officiellement, diplomatiquement, nous sommes libres. Les
+puissances étrangères avec lesquelles nous avons été dans le cours de
+la négociation, moralement engagés... engagés plus ou moins, je ne
+discute pas la limite, mais enfin elles ont eu le droit de nous
+croire, dans une certaine mesure, moralement engagés envers elles; eh
+bien! aujourd'hui, dis-je, ces mêmes puissances, en vertu de la force
+de nos institutions, en vertu du poids de l'opinion publique sur le
+gouvernement, reconnaissent notre liberté.
+
+Pour Dieu, messieurs, ne pensons qu'à sortir honorablement et
+raisonnablement d'une situation difficile; que cette seule
+considération nous préoccupe. C'est par là que je termine, c'est le
+dernier et seul appel que j'adresse à la Chambre. Une grande
+responsabilité pèse sur le cabinet et sur moi en particulier. Je l'ai
+acceptée, je l'accepte pleinement sans aucune hésitation. J'ai dit à
+la Chambre la position que nous avons prise, j'ai dit à la Chambre ce
+que nous pouvons faire et ne pas faire. J'ai pris le seul engagement
+que je puisse prendre: c'est de ne pas conseiller la ratification du
+traité tel qu'il est; j'ai annoncé que, par les complications de la
+question et de tous les éléments qui s'y rattachent, il était
+possible, probable, que le temps amènerait à cette situation difficile
+une solution raisonnable et honorable. C'est à la Chambre à voir si
+elle veut aider le gouvernement dans ce travail, ou si elle veut
+l'aggraver pour lui. (_Agitation générale._)
+
+
+
+
+CXXIV
+
+Sur les relations commerciales de la France et des États-Unis
+d'Amérique, et sur la conduite des agents diplomatiques et consulaires
+français.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 21 mai 1842.--
+
+
+En octobre 1841, les États-Unis d'Amérique avaient modifié les tarifs
+de leurs règlements de douane au détriment du commerce étranger. Dans
+la discussion du budget de 1843, M. Legentil, député de la Seine,
+éleva, à cette occasion, des plaintes, non-seulement contre la mesure
+américaine, mais contre la négligence ou l'inefficacité des agents
+diplomatiques et consulaires français. Je lui répondis:
+
+M. GUIZOT.--L'honorable préopinant a raison. Les mesures prises
+récemment par les États-Unis d'Amérique et les nouvelles mesures
+annoncées sont très-graves; elles pourraient être, elles ont déjà été
+très-fâcheuses pour notre commerce, et le gouvernement du roi en est
+aussi préoccupé que le commerce lui-même.
+
+Mais, comme le disait tout à l'heure l'honorable préopinant, nous ne
+pouvons nous armer ici d'un droit; les États-Unis sont les maîtres de
+faire chez eux, pour leur législation intérieure, pour leurs tarifs,
+les lois dont ils croient avoir besoin.
+
+Quels moyens avons-nous de lutter contre ces tarifs quand ils nous
+deviennent nuisibles? Nous n'en avons que deux, les négociations et
+les représailles.
+
+Les négociations! je voudrais que l'honorable préopinant, je voudrais
+que la Chambre tout entière put connaître la vivacité, l'insistance
+des représentations, je ne veux pas me servir d'un autre mot qui
+serait blessant, des représentations adressées au gouvernement des
+États-Unis par le gouvernement français, non pas hier, non pas depuis
+deux mois, mais depuis six mois, depuis un an, depuis qu'il a été
+question des mesures dont il s'agit. Le ministre du roi à Washington
+n'a cessé d'agir auprès du gouvernement des États-Unis; il est entré
+en relation avec les hommes considérables du pays, avec les
+représentants des différents États, et il a essayé, il essaye tous les
+jours de se servir des intérêts divers de ces différents États pour
+agir sur le gouvernement fédéral lui-même.
+
+Quel sera le résultat de ces représentations, de ces négociations? Il
+m'est impossible de le dire aujourd'hui à la Chambre. Les États-Unis,
+personne ne peut se le dissimuler, sont dans un état de crise
+intérieure, de crise financière très-grave: ils se croient obligés de
+changer leur système de législation commerciale; ils ont cherché, dans
+l'exhaussement des tarifs et dans la protection de la fabrication
+intérieure, des ressources qu'ils n'y avaient pas cherchées
+auparavant. Les représentations que nous pourrons leur adresser, les
+représailles dont nous pourrons user, seront-elles suffisantes pour
+les faire revenir sur les mesures qui ont déjà été prises, ou pour les
+arrêter dans les mesures nouvelles qu'ils veulent adopter? J'y ferai
+tout ce qui sera en mon pouvoir; les agents du roi emploieront tous
+les moyens légitimes, réguliers; mais encore une fois, l'honorable
+préopinant le sait comme moi, il m'est impossible de répondre du
+résultat des négociations.
+
+Quant aux représailles, le préopinant a posé lui-même le principe; les
+représailles sont bonnes si elles pèsent davantage à celui contre qui
+elles sont faites qu'à celui qui les fait. Ainsi, sans aucun doute, si
+nous pouvons user de représailles qui infligent aux États-Unis une
+perte, une souffrance plus grande que celle que nous en ressentirons
+nous-mêmes, il n'y a pas à hésiter; quand les moyens de négociation
+seront épuisés, s'il est évident que ces moyens ne suffisent pas, il
+faudra bien employer les représailles, mais à la condition qu'elles
+seront plus nuisibles aux États-Unis qu'à nous-mêmes.
+
+Eh bien, les deux grands moyens de représailles que nous avons, c'est
+d'augmenter les droits sur la navigation américaine, et les droits
+d'importation sur les matières premières venant des États-Unis.
+
+Quant aux droits d'importation sur les matières premières, qui sont
+les éléments de notre grande industrie, il serait très-grave d'élever
+ces droits, le droit sur les cotons, par exemple.
+
+M. DE BEAUMONT.--Je ne l'ai pas conseillé.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Il faut bien que j'examine
+la question, que je parle des divers moyens de représailles.
+L'honorable préopinant dit qu'il n'a pas indiqué celui dont je viens
+de parler. Je crois qu'il a raison de ne pas l'indiquer, car
+l'aggravation de ce droit nous serait probablement plus nuisible à
+nous qu'aux États-Unis.
+
+Quant aux droits de navigation, c'est autre chose. La Chambre me
+permettra de ne pas exprimer d'opinion arrêtée à ce sujet. (_Oui!
+oui!_) J'ai fait et je fais examiner à fond la question en ce moment;
+je la fais examiner par les hommes les plus éclairés en cette matière,
+éclairés soit par l'étude scientifique, soit par l'expérience, par la
+pratique. Quand j'aurai recueilli leur avis, quand je serai entouré de
+toutes les lumières qu'ils peuvent me donner, je proposerai au
+gouvernement du roi les mesures qui me sembleront praticables,
+toujours guidé par ce principe que les représailles ne seront bonnes
+qu'autant qu'elles pèseront sur les États-Unis plus que sur
+nous-mêmes.
+
+C'est là, messieurs, quant aux États-Unis et à nos relations avec eux,
+tout ce qu'il m'est permis de dire en ce moment. Je puis assurer à
+l'honorable préopinant que je sens, comme lui, toute la gravité de la
+situation, que le gouvernement du roi en est fortement préoccupé, et
+que nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir pour en détourner
+les maux; s'il n'était pas possible de les détourner, nous donnerions
+le plus tôt possible au commerce tous les avis qui pourraient lui être
+utiles.
+
+Je prie toujours la Chambre de bien remarquer qu'il s'agit ici de
+mesures intérieures que le gouvernement des États-Unis a le droit de
+prendre, contre lesquelles nous n'avons aucun droit précis à invoquer,
+et que nous ne pouvons attaquer que par la voie des représentations ou
+par celle des représailles.
+
+Avant de descendre de la tribune j'ai quelques mots à dire sur les
+observations de M. de Beaumont. Je crois pouvoir assurer que nos
+agents apportent, en ce qui concerne les voyageurs français à
+l'étranger, beaucoup de zèle et d'assiduité, qu'ils se donnent toutes
+les peines possibles pour leur épargner les embarras et leur procurer
+les agréments du voyage.
+
+J'ajoute que les Français ne sont pas, à cet égard, dans une autre
+situation que les autres étrangers; ils ne sont pas soumis à des
+précautions particulières, ils n'ont pas de mesures spéciales à
+prendre ou à subir; ils sont dans la condition générale: et j'affirme
+que nos agents se donnent beaucoup de peine pour leur en épargner les
+ennuis.
+
+Il est très-vrai que, dans certains cas, sur certains points, nous
+n'avons pas un nombre d'agents suffisant, ni des agents suffisamment
+rétribués. J'ai déjà eu l'honneur de le dire plusieurs fois à la
+Chambre, les agents de plusieurs autres États sont, sur plusieurs
+points, plus nombreux et mieux rétribués que les nôtres: aussi
+peuvent-ils faire plus de démarches et exercer plus d'action.
+
+La Chambre sait que, dans le budget qui lui est actuellement présenté,
+je lui ai proposé de remédier sur quelques points à cet inconvénient.
+À mesure que je reconnaîtrai ces inconvénients, je mettrai sous les
+yeux, du gouvernement d'abord et des Chambres ensuite, les remèdes que
+je croirai possibles.
+
+Quant aux consuls, l'honorable préopinant parlait tout à l'heure de la
+convenance qu'il pourrait y avoir à ce qu'ils fussent nommés et
+dirigés par le ministre du commerce.
+
+Je lui représenterai que cela est impossible. Il n'y a que le ministre
+des affaires étrangères qui puisse accréditer au dehors des agents. Le
+ministre du commerce est un ministre tout intérieur, qui n'agit que
+dans les limites du royaume. Le ministre des affaires étrangères est
+le seul qui ait action au dehors, qui ait des rapports avec les
+gouvernements étrangers, et qui puisse accréditer et soutenir auprès
+d'eux soit des agents politiques, soit des agents commerciaux.
+
+J'ajoute que, partout où nous avons des agents politiques, nos consuls
+ne s'occupent pas de politique; ils n'ont rien à démêler avec la
+politique, ils ne s'occupent que de commerce. C'est là où nous n'avons
+pas d'agents politiques, là où les consuls sont en même temps agents
+commerciaux et agents politiques qu'il faut bien qu'ils s'occupent de
+politique, et qu'ils donnent à l'État les renseignements politiques
+dont il a besoin. Il est vrai que cela est quelquefois nuisible, et
+qu'il vaudrait mieux que partout les agents commerciaux et les agents
+politiques fussent distincts; mais cela coûterait fort cher, et la
+Chambre sait à quel prix elle pourrait procurer au pays cet
+avantage-là.
+
+Je sens l'importance d'avoir des agents consulaires bien au courant
+des intérêts commerciaux, qui transmettent au gouvernement tous les
+renseignements commerciaux possibles; et, à ce sujet, je dirai à
+l'honorable préopinant que les consuls sont assujettis à donner, tous
+les semestres, des renseignements spéciaux et complets sur les faits
+de production, de consommation et de commerce des différents pays dans
+lesquels ils résident; j'ajouterai que ces renseignements sont en
+effet transmis tous les six mois, qu'ils sont communiqués à M. le
+ministre du commerce. Nous avons, par exemple, et M. le ministre du
+commerce a entre les mains tous les tarifs de tous les pays étrangers.
+Sans nul doute il serait très-utile de les faire traduire et de les
+publier; mais c'est une assez grande dépense, pour laquelle nous
+n'avons pas d'argent: il n'y a pas de fonds au budget.
+
+_Un membre._--Demandez-en!
+
+_M. le ministre._--Je ne demande pas mieux. Je suis d'avis qu'il
+serait de la plus grande utilité de publier régulièrement,
+non-seulement ces tarifs, mais la plupart des renseignements
+commerciaux transmis par les consuls. C'est au gouvernement à faire le
+choix, à démêler les renseignements qui doivent être publiés et ceux
+qui ne doivent pas l'être. Je suis d'avis d'une publication régulière
+de ces états, et je m'engage volontiers à demander à la Chambre des
+fonds pour cette publication. (_Très-bien!_).
+
+M. CHAIX-D'EST-ANGE.--Je demande à dire un mot de ma place. C'est à
+propos de ces contrefaçons qui affligent notre commerce, et dont
+l'existence vient d'être signalée à MM. les ministres. Je voulais
+signaler cet état de choses avec tous ses dangers.
+
+À l'étranger, on contrefait nos produits, nos noms, nos marques; on
+inonde le monde de produits mal fabriqués qui portent les marques et
+les noms de nos fabricants, et l'on discrédite ainsi nos meilleures
+maisons. C'est là, messieurs, un inconvénient très-grave qui vient
+d'être justement signalé à l'attention de la Chambre et à celle du
+gouvernement.
+
+Mais voici ce qui arrive: c'est qu'en France on veut faire la même
+chose, et rendre la pareille aux étrangers; on contrefait leurs
+produits et leurs marques pour un commerce, par exemple, qui a pour
+l'exportation plus d'importance qu'il ne semble d'abord en avoir,
+c'est le commerce des parfumeries. Les produits étrangers de ce genre
+sont contrefaits en France, on y met le nom et la marque anglaise. Les
+maisons anglaises se plaignent, elles font des procès, et les
+tribunaux français condamnent à des indemnités.
+
+M. CHÉGARAY.--Ils font bien.
+
+M. CHAIX-D'EST-ANGE.--J'entends un honorable magistrat me dire: Ils
+font bien. Je ne le crois pas; mais je ne dis pas le contraire, de
+sorte que ce n'était pas la peine de m'interrompre. Seulement voici
+l'objet de mon observation.
+
+Si nos cours royales font très-bien de condamner, il faudrait que les
+maisons françaises qui sont contrefaites pussent obtenir à l'étranger
+la même justice. Eh bien, c'est cet état de choses que je veux
+signaler, et je trouve que cet esprit de justice qu'on approuve, en
+disant que nos cours royales font très-bien, devrait trouver de l'écho
+ailleurs. Je voudrais que nos intérêts fussent assez bien défendus à
+l'étranger pour qu'ils y obtinssent la même justice que ceux des
+étrangers en France.
+
+Je demande donc l'égalité, la réciprocité; ou bien que nous puissions
+user ici de représailles par la contrefaçon, ou bien qu'on n'ait pas
+le droit de nous contrefaire à l'étranger. (_Très-bien! très-bien!_)
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je dirai que plusieurs fois
+déjà nous avons réclamé, auprès de quelques gouvernements étrangers,
+contre l'impunité dont ces contrefaçons jouissaient chez eux; mais il
+faut les amener à un changement dans leur législation intérieure. Ce
+changement, nous l'avons sollicité et nous persisterons à le
+solliciter; mais pour atteindre au but il faut deux choses: d'abord
+que les étrangers changent leur législation, et ensuite que nos
+négociants entament des procès, qu'ils portent leurs plaintes et en
+acceptent les charges et les lenteurs.
+
+
+M. Chégaray, député des Basses-Pyrénées, examina l'état de nos
+relations commerciales avec l'Espagne, dans leurs rapports avec les
+anciens traités et avec nos intérêts actuels.
+
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Je veux dire un seul mot en
+réponse à l'honorable M. Chégaray.
+
+Nous sommes depuis longtemps en réclamation auprès du gouvernement
+espagnol pour l'exécution des anciens traités, et les dernières
+propositions de loi qui ont eu lieu à Madrid me donnent l'occasion de
+renouveler nos plaintes de la manière la plus vive.
+
+Nous avons ici, comme dans la question des États-Unis, la voie des
+représentations et la voie des représailles. Seulement, la voie des
+représailles nous est, quant à présent, plus difficile en Espagne
+qu'ailleurs, car c'est au nom de nos anciens traités que nous
+réclamons. Si nous violions nous-mêmes ces traités, si nous en
+sortions, ce qui aurait lieu par les représailles, nous nous ôterions
+l'argument que nous employons en ce moment; il faut donc que
+l'inutilité de cet argument soit démontrée pour que nous en venions
+aux représailles.
+
+M. GLAIS-BIZOIN.--Je demande la parole. (_Aux voix! aux voix!_)
+
+_M. le président._--Avant de mettre le chapitre aux voix, il est
+nécessaire que M. Glais-Bizoin explique son amendement.
+
+La parole est à M. Glais-Bizoin.
+
+
+M. Glais-Bizoin proposa le rejet de l'augmentation de 15,000 fr.
+réclamée pour le traitement de l'ambassadeur de France à Naples.
+
+
+M. GUIZOT, _ministre des affaires étrangères._--Je dois répondre aux
+observations de l'honorable préopinant.
+
+Il a dit que tous nos agents pourraient également produire des
+preuves que leur traitement ne suffit pas à la situation qu'ils
+occupent; il a parlé des fonctionnaires publics en général. Je
+bornerai ma réponse à ce qui concerne nos agents à l'extérieur; ce
+sont les seuls dont j'aie à parler aujourd'hui.
+
+La preuve que cette assertion n'est pas exacte, c'est que je ne
+réclame pas pour tous les ambassadeurs et agents, et que la plupart
+d'entre eux se contentent parfaitement de la situation que le budget
+leur a faite.
+
+Quant à l'ambassadeur de Naples, j'ai mis sous les yeux de la
+commission les renseignements les plus détaillés pour prouver que son
+traitement était insuffisant, complétement insuffisant pour les
+dépenses de sa situation. La commission a été convaincue par les
+détails que j'ai mis sous ses yeux, et si je pouvais les mettre sous
+les yeux de la Chambre, je ne fais pas le moindre doute que sa
+conviction serait la même.
+
+L'ambassadeur de France à Naples a un traitement très-inférieur à
+celui des autres ministres étrangers près la même cour. Aussi, c'est
+sur sa propre fortune, en grevant sa propre fortune, qu'il a suffi
+jusqu'ici aux dépenses de sa situation.
+
+Les renseignements que j'ai donnés à la commission ont porté la
+conviction dans son esprit, et je n'hésite pas à affirmer à la Chambre
+que l'augmentation est nécessaire pour que notre ambassadeur puisse
+suffire aux charges qui lui sont imposées.
+
+
+La Chambre vota l'augmentation demandée.
+
+
+_M. le président._--La Chambre passe à la délibération du budget du
+ministère de l'instruction publique.
+
+M. ÉTIENNE.--Je demande la parole sur un chapitre qui ne se trouve pas
+au budget des affaires étrangères. (_Hilarité._)
+
+Je voulais rappeler qu'en 1839 un crédit de 500,000 francs avait été
+voté pour la construction du palais de l'ambassade à Péra. Ces 500,000
+fr. ont été employés; ont-ils suffi à l'achèvement du palais, ou bien
+un nouveau crédit sera-t-il demandé dans l'exercice prochain?
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--La somme de 500,000 francs
+n'a pas suffi pour la construction du palais; il sera nécessaire d'y
+ajouter, au moins d'après les renseignements que j'ai reçus jusqu'à
+présent, la somme de 560,000 fr. (_Rires à gauche._) Je n'ai pas voulu
+demander ce crédit supplémentaire à la Chambre avant d'avoir
+complétement recueilli les renseignements qui en démontrent la
+nécessité. Il m'a paru que, puisqu'il y avait eu erreur dans
+l'évaluation primitive, il fallait que les causes de cette erreur
+fussent mises sous les yeux de la Chambre avec la plus évidente
+clarté. Je me suis donc décidé, malgré quelques inconvénients attachés
+à cette résolution, à attendre des renseignements plus complets pour
+proposer à la Chambre ce nouveau crédit supplémentaire.
+
+
+
+
+CXXV
+
+Sur le projet de loi relatif à la régence.
+
+--Chambre des députés.--Séance du 18 août 1842.--
+
+
+Après la mort du duc d'Orléans (13 juillet 1842), les Chambres furent
+convoquées en session extraordinaire. Elle s'ouvrit le 26 juillet. Un
+projet de loi fut présenté le 9 août à la chambre des députés pour
+régler la question de la régence. Le rapport en fut fait le 16 août
+par M. Dupin. La discussion s'ouvrit le 18. M. de Lamartine attaqua le
+projet et réclama pour les femmes le droit à la régence. Je lui
+répondis immédiatement. Après un long et solennel débat dans les deux
+Chambres, le projet présenté par le gouvernement fut adopté.
+
+
+M. GUIZOT.--Messieurs, en entrant dans ce débat, je veux en écarter
+sur-le-champ ce qui tout à l'heure a été près d'y rentrer par les
+discours de quelques-uns des honorables préopinants; je veux dire ces
+perspectives de parti, ces pressentiments sinistres qui s'étaient
+élevés dans beaucoup d'esprits au moment où le malheur nous a frappés.
+Rien de semblable n'y peut aujourd'hui prendre place. Sans doute la
+gravité de la question, les difficultés possibles de l'avenir ont de
+quoi nous préoccuper fortement. À Dieu ne plaise que je dise un mot,
+un seul mot qui puisse affaiblir l'impression du vide immense que
+laisse au milieu de nous le noble prince que nous avons perdu.
+(_Très-bien! très-bien!_) Les meilleures lois ne le remplaceront pas.
+(_Marques prolongées et très-vives d'assentiment._) Mais en gardant
+toute notre tristesse, nous pouvons, nous devons avoir pleine
+confiance. Je renvoie ceux qui en douteraient au spectacle auquel nous
+assistons tous depuis un mois. Ce sentiment national si profond, si
+rapide, si unanime, qui a éclaté avec notre malheur, ce sentiment
+européen qui a si bien répondu au sentiment national, ce deuil de
+notre prince royal porté avec une douleur si vraie par toute la
+France, accepté avec une émotion si sincère par toute l'Europe, voilà
+notre réponse aux alarmes, aux craintes ou aux espérances sinistres.
+
+Oui, la dynastie de Juillet a essuyé un affreux malheur; mais de son
+malheur même est sortie à l'instant la plus évidente démonstration de
+sa force (_Mouvement_), la plus éclatante consécration de son avenir.
+(_Très-bien!_) Plus l'épreuve qu'elle subissait a paru grave, plus la
+nécessité de sa présence et la grandeur de sa mission ont été vivement
+et universellement senties. (_Très-bien!_) Elle a reçu partout, chez
+nous, hors de chez nous, le baptême des larmes royales et populaires.
+(_Nouvelles marques d'approbation._) Et le noble prince qui nous a été
+ravi a appris au monde, en nous quittant, combien sont déjà profonds
+et assurés les fondements de ce trône qu'il semblait destiné à
+affermir. (_Mouvement._) Il y a là une joie digne encore de sa grande
+âme et de l'amour qu'il portait à sa patrie. (_Sensation._)
+
+J'écarte donc complétement toute perspective sinistre, toute
+préoccupation étrangère à la question même. Non, nous n'avons pas
+besoin d'apporter, à la dynastie que nous soutenons, des forces
+extraordinaires, des forces d'emprunt, contraires aux intérêts et aux
+libertés du pays. Nous pensons, comme vous, que c'est dans les
+intérêts, dans les libertés du pays qu'elle doit pousser, qu'elle a
+déjà poussé ses racines; ce n'est que là que nous les cherchons.
+(_Très-bien! très-bien!_) Nous nous sentons parfaitement libres de
+faire une loi dégagée de toute préoccupation extraordinaire: l'avenir
+nous appartient; notre loi le réglera; le règle-t-elle sagement? Voilà
+toute la question. Que la Chambre soit libre comme nous; nous ne
+demandons à personne une concession, une complaisance; nous invitons
+la Chambre à voter cette loi aussi librement, aussi sévèrement que
+toute autre mesure politique, sans rien accorder aux circonstances,
+aux exigences du moment: nous n'en avons pas besoin. (_Très-bien!
+très-bien!_).
+
+Avons-nous le droit de faire cette loi?
+
+Question étrange, à ne consulter que le simple bon sens! Quand il
+survient dans la vie d'un peuple quelque circonstance extraordinaire,
+quelque grande question imprévue, par qui convient-il, selon le simple
+bon sens, qu'elle soit traitée et décidée?
+
+Évidemment par les pouvoirs les mieux instruits des intérêts de la
+société, les plus exercés à la gouverner.
+
+Les premières conditions d'un bon gouvernement, ce sont l'expérience
+et l'autorité que donne l'expérience prouvée. (_Très-bien!_) Quand on
+a sous la main des pouvoirs qui réunissent ces conditions, les écarter
+au moment où l'on a le plus besoin d'eux, pour appeler un pouvoir
+extraordinaire, un pouvoir nouveau venu, messieurs, c'est de la folie!
+
+Si des pouvoirs vous regardez aux affaires elles-mêmes, vous arrivez
+au même résultat. Quand une affaire extraordinaire survient, comment
+doit-elle être traitée, résolue? Elle doit être mise, autant qu'il se
+peut, en harmonie avec l'état permanent et régulier de la société;
+elle doit être adaptée aussi promptement, aussi complétement qu'il se
+peut, à ce qui était hier, à ce qui sera demain. L'esprit de suite, le
+ménagement prudent des transitions; le maintien du lien continu qui
+doit unir tous les actes, tous les jours de la vie sociale, c'est là
+une nécessité impérieuse. Il n'y a que les pouvoirs permanents, les
+pouvoirs habituels de la société qui soient en état et en disposition
+de résoudre les affaires avec cette mesure, avec ce bon sens, en
+tenant compte de tout, en adaptant leurs décisions aux intérêts
+réguliers et permanents de la société. (_Très-bien!_)
+
+Supposez, après les trois journées, une assemblée spéciale, une
+convention nationale convoquée pour accomplir politiquement la
+révolution de juillet: que serait devenue la France?
+
+Je n'hésite pas à le dire: la façon dont la révolution de Juillet a
+été saisie et accomplie par les pouvoirs constitutionnels ordinaires,
+tels qu'ils pouvaient être en ce moment, a fait le salut de la France,
+et fera sa gloire dans l'avenir. (_Approbation._)
+
+Et aujourd'hui nous n'aurions pas le droit, nous pouvoirs
+constitutionnels, établis, éprouvés depuis douze ans, nous n'aurions
+pas le droit de fonder une loi de régence, quand nos devanciers ont
+fait une royauté en 1830! (_Mouvements divers._) Messieurs, cela
+choque le simple bon sens, cela est contraire aux plus évidentes
+leçons de l'expérience du monde et de la nôtre.
+
+On parle de principes, de la souveraineté nationale, de limites
+assignées au droit et à l'action du gouvernement, même libre et
+constitutionnel.
+
+Si l'on veut dire par là que la société et le gouvernement ne sont pas
+une seule et même chose, que le gouvernement, même libre et
+constitutionnel, n'a pas le droit de tout faire, qu'il peut arriver
+tel jour, telle occasion où la société ait droit et raison de se
+séparer de son gouvernement, on exprime une grande vérité, que
+j'admets pour mon compte pleinement, que de nos jours, après ce qui
+s'est passé en 1830, il n'y a pas grand mérite à reproduire, et qui
+n'est, en ce moment, d'aucune application.
+
+Mais si on prétend qu'il existe ou qu'il doit exister au sein de la
+société deux pouvoirs, l'un ordinaire, l'autre extraordinaire, l'un
+constitutionnel, l'autre constituant, l'un pour les jours ouvrables
+(permettez-moi cette expression), l'autre pour les jours fériés, (_On
+rit._) en vérité, messieurs, on dit une chose insensée, pleine de
+dangers et fatale. Le gouvernement constitutionnel, c'est la
+souveraineté sociale organisée. Hors de là, il n'y a plus que la
+société flottant au hasard, aux prises avec les chances d'une
+révolution. On n'organise pas les révolutions; on ne leur assigne pas
+une place et des procédés légaux dans le cours des affaires de la
+société. Aucun pouvoir humain ne gouverne de tels événements; ils
+appartiennent à un grand maître, Dieu seul en dispose; (_Mouvement._)
+et quand ils éclatent, Dieu emploie, pour reconstituer la société
+ébranlée, les instruments les plus divers.
+
+J'ai vu, dans le cours de ma vie, trois pouvoirs constituants: en l'an
+VIII, Napoléon; en 1814, Louis XVIII; en 1830, la chambre des députés.
+Voilà la vérité, la réalité: tout ce dont vous avez parlé, ces votes,
+ces bulletins, ces appels au peuple, ces registres ouverts, tout cela,
+c'est de la fiction, du simulacre, de l'hypocrisie. (_Marques
+très-vives d'approbation au centre.--Murmures aux extrémités._)
+
+Eh bien, ces trois pouvoirs constituants que nous avons vus, les seuls
+qui aient vraiment constitué quelque chose, quelque chose qui ait
+duré, avaient-ils été prévus, avaient-ils été organisés d'avance? Non,
+ils ont été des instruments entre les mains du grand maître.
+
+Soyez tranquilles, messieurs; nous, les trois pouvoirs
+constitutionnels, nous sommes les seuls organes légitimes et réguliers
+de la souveraineté nationale. Hors de nous, il n'y a, je le répète,
+qu'usurpation ou révolution. (_Approbation._)
+
+J'ai écarté toutes les préoccupations de parti; j'ai écarté toutes les
+prétentions d'une fausse science; j'aborde maintenant la loi
+elle-même.
+
+On lui reproche d'être incomplète.
+
+Je réponds qu'elle l'a voulu, et qu'en le voulant elle a cru faire
+acte de sagesse.
+
+C'est une vaine et dangereuse prétention que celle de prévoir et de
+régler d'avance, en pareille matière, tous les cas possibles, toutes
+les hypothèses imaginables; on se crée ainsi des difficultés qu'on
+n'est pas chargé de résoudre, et on les résout mal. (_Au centre._
+C'est vrai.) On ne fait pas de la politique par voie de prophétie
+(_Rire approbatif au centre._), loin de la nécessité et des faits.
+C'est déjà bien assez d'avoir la sagesse nécessaire au présent, avec
+le fardeau de la responsabilité sur les épaules et le flambeau des
+faits devant les yeux. (_Mouvement._)
+
+La loi résout-elle toutes les questions que le besoin actuel des
+affaires et des circonstances de la société nous commande de résoudre?
+Les résout-elle selon l'intérêt du pays?
+
+Voilà tout ce qu'on a le droit de lui demander, et tout ce qu'elle
+doit faire. J'affirme qu'elle le fait.
+
+Deux questions dominent ici toutes les autres.
+
+La régence sera-t-elle déférée de droit et en vertu d'un principe
+général, ou bien par voie d'élection et en vertu d'un acte spécial des
+pouvoirs constitutionnels?
+
+Voilà la première question.
+
+Voici la seconde: Dans l'une ou l'autre hypothèse, à qui la régence
+sera-t-elle déférée?
+
+Je pose les deux questions dans leur simplicité; je vais les prendre
+l'une après l'autre.
+
+Il faut qu'il soit bien entendu que la régence déférée, non pas de
+droit ni en vertu d'un principe général, mais dans chaque cas de
+minorité, et par un acte spécial des trois pouvoirs, c'est la régence
+élective.
+
+Eh bien, nous pensons que la régence élective n'est en harmonie ni
+avec notre ordre politique ni avec notre ordre social...
+
+M. DE TOCQUEVILLE.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre._--Je dis que la régence élective n'est nullement en
+harmonie avec notre ordre politique.
+
+Messieurs, le mérite et la véritable efficacité du gouvernement
+constitutionnel consistent, comme le disait très-bien votre honorable
+rapporteur, dans la bonne répartition des rôles et des forces entre
+les pouvoirs.
+
+La royauté a pour mission spéciale de porter dans le gouvernement
+l'action et la fixité; elle est pouvoir exécutif et pouvoir perpétuel.
+
+Je n'hésite pas à dire que, dans l'ensemble de nos institutions et de
+notre état social, la royauté n'a pas trop de force pour accomplir
+cette double mission.
+
+Quand le roi est mineur, inévitablement la royauté est plus faible, et
+comme pouvoir exécutif et comme pouvoir perpétuel; elle est, soit en
+réalité, soit dans l'opinion, plus faible que ne le prévoit et ne le
+veut le régime constitutionnel.
+
+Irons-nous l'affaiblir encore? Irons-nous fortifier le principe mobile
+aux dépens du principe stable, accroître la force d'impulsion variable
+aux dépens de la force d'action fixe? C'est là ce qu'on vous demande
+en vous demandant de rendre la régence élective.
+
+Nous, en établissant la régence de droit, nous conservons aux divers
+pouvoirs leur rôle, leur situation, leurs forces, ainsi que la charte
+l'a prévu et réglé; nous maintenons la distribution des forces entre
+les différents pouvoirs, telle que l'a établie le régime
+constitutionnel complet et dans sa vigueur.
+
+Vous, en établissant la régence élective, vous entendez changer la
+distribution des forces entre les pouvoirs, vous entendez altérer
+l'équilibre constitutionnel; vous entendez porter au sein de l'un de
+ces pouvoirs une force nouvelle, et l'y porter au moment même où le
+pouvoir royal est naturellement affaibli.
+
+Non-seulement cela est, mais l'honorable M. de Lamartine, tout à
+l'heure, vous demandait formellement de le faire en vous disant bien
+ce que c'était, en vous expliquant bien que vous aviez là un moyen
+d'augmenter votre pouvoir, un moyen de rompre l'équilibre
+constitutionnel régulier. (_Voix diverses._ Oui! oui!--Non! non!) Je
+ne suppose pas, et personne, je crois, ne soutiendrait que, quand la
+Charte a réglé les fonctions et les forces des pouvoirs, elle a trop
+fait pour la royauté ou trop pour la Chambre des députés; non, je
+respecte davantage la Charte; je tiens les pouvoirs pour bien et
+légitimement distribués; je veux maintenir cette distribution; vous,
+vous voulez la rompre au profit du pouvoir électif, du pouvoir
+mobile... (_Murmures à gauche._)
+
+En vérité, je m'étonne de ces murmures, je croyais que vous professiez
+tout haut cette intention dont l'honorable M. de Lamartine vient de
+vous louer. (_Réclamations._) Nous ne mettons, nous, ni réticence ni
+hypocrisie; nous disons les choses telles qu'elles sont. Eh bien, nous
+croyons que l'équilibre établi par la Charte est bon, nous voulons le
+maintenir; vous voulez l'altérer, pendant les minorités, au profit de
+l'un des grands pouvoirs.
+
+M. LHERBETTE.--Je demande la parole.
+
+_M. le ministre des affaires étrangères._--Nous ne croyons pas cela
+bon, et c'est pour cela que nous disons que la régence élective ne
+convient pas à notre ordre politique; elle ne convient pas davantage à
+notre état social.
+
+On parle beaucoup, messieurs, de la démocratie moderne, et quand on
+fait des lois pour elle, on oublie souvent sa nature et ses vrais
+intérêts.
+
+C'est la nature, c'est l'intérêt, c'est l'honneur d'une grande société
+démocratique d'obéir à des principes généraux, à des droits fixes et
+préétablis.
+
+Dans la société, la démocratie fait une large part aux volontés
+individuelles; dans le gouvernement, au contraire, elle restreint tant
+qu'elle peut leur empire et leur action; et c'est un profond instinct
+de sa nature et de son intérêt qui la fait agir ainsi.
+
+Dans les monarchies absolues, il y a une volonté individuelle grande,
+haute, forte, qui peut abuser beaucoup du pouvoir, beaucoup, mais qui,
+enfin, est capable de l'exercer.
+
+Dans les sociétés aristocratiques, il y a un certain nombre de
+volontés individuelles vouées aux fonctions, aux affaires publiques,
+et qui se concertent aisément pour les diriger avec intelligence et
+suite: elles peuvent abuser aussi; mais enfin elles sont là, capables
+de prendre et d'exercer le pouvoir.
+
+Dans les grandes sociétés démocratiques, tous les individus sont
+petits, faibles, passagers. Voilà pourquoi la démocratie, dans son
+juste instinct, leur fait une petite part dans le gouvernement: elle a
+raison; ils y porteraient leur petitesse, leur mobilité, leur
+faiblesse.
+
+La démocratie veut des principes généraux, des lois fixes, immuables,
+auxquelles elle puisse obéir avec sûreté et dignité.
+
+C'est ainsi que les grandes sociétés démocratiques modernes veulent et
+peuvent être organisées.
+
+Eh bien, ce qu'on vous demande de faire, au milieu de la plus grande
+société démocratique moderne, c'est d'introduire dans l'élément
+monarchique, dans sa représentation temporaire, le principe électif,
+c'est-à-dire de donner, aux défauts et aux imperfections de la
+démocratie, une grande facilité pour pénétrer jusque dans cette partie
+du gouvernement qui est destinée à les contre-balancer et à les
+combattre. (_Très-bien!_)
+
+Messieurs, ai-je donc raison de dire que ce que l'on vous demande est
+aussi contraire à notre état social qu'à notre ordre politique, aussi
+contraire aux intérêts de la démocratie qu'aux intérêts de la royauté?
+On vous demande d'affaiblir la royauté pendant la minorité du roi pour
+abaisser et compromettre la démocratie pendant le même temps et par la
+même épreuve: cela est-il bon, messieurs?
+
+Je n'hésite pas, pour mon compte, et avec la plus grande conviction, à
+repousser la régence élective comme une mauvaise institution, mauvaise
+pour notre gouvernement, mauvaise pour notre société; je n'hésite pas
+à maintenir la régence de droit comme la conséquence naturelle de la
+Charte et de l'état social de la France.
+
+Maintenant la régence de droit une fois admise, à qui sera-t-elle
+déférée? Qui sera régent de droit?
+
+La réponse est simple. Celui qui serait roi, si le trône était vacant.
+(_Mouvements divers._)
+
+Je ne puis pas faire une autre réponse que celle-là: Celui qui serait
+roi, si le trône était vacant. C'est lui qui, par nos institutions,
+est présumé le plus capable d'exercer la royauté; c'est lui qui est en
+même temps le plus intéressé à ce que la royauté soit bien exercée et
+demeure intacte, car c'est à lui qu'elle peut revenir.
+
+Ainsi les grandes raisons, les raisons simples qui dominent la
+politique, ces raisons-là sont décisives en faveur de la régence
+masculine.
+
+Mais les femmes, les mères!
+
+Messieurs, la Chambre permettra que je traite cette question
+simplement et sévèrement. Je porte un trop profond respect à la noble
+princesse dont la pensée est ici dans tous les coeurs, et elle a
+l'esprit trop haut pour que je ne croie pas lui rendre l'hommage le
+plus digne d'elle en disant ce que je regarde comme la vérité, et
+comme l'intérêt de ses fils aussi bien que du pays.
+
+Jetons d'abord un coup d'oeil sur les lois providentielles du monde,
+sur ces lois qu'on peut appeler d'institution divine, tant elles sont
+généralement et constamment adoptées par les hommes.
+
+En voici une. Les femmes sont vouées à la famille; leur destinée,
+c'est le développement individuel dans les affections de la vie
+domestique et les relations de la vie sociale. Le pouvoir politique
+n'y entre pas naturellement. De tout temps et en tout pays, sauf un
+petit nombre d'exceptions, ce principe a été adopté et pratiqué.
+
+_Plusieurs voix à gauche._--Au contraire!
+
+_M. le ministre._--Je dis: Sauf un petit nombre d'exceptions. Les
+honorables préopinants ne peuvent pas supposer que je les ignore.
+(_Rires au centre._)
+
+M. CHAPUYS-MONTLAVILLE.--Vous les connaissez très-bien; seulement vous
+oubliez de les citer.
+
+_M. le ministre._--Je vais vous dire quelle a été, à mon avis, la
+cause, l'origine de ces exceptions, de ces dérogations au droit
+commun.
+
+Elles sont provenues précisément de l'empire des principes et des
+idées de famille, du respect pour les droits et les existences de
+famille. C'est parce que la royauté était considérée comme un
+patrimoine, c'est parce que le principe de l'hérédité royale était
+poussé jusqu'à ses dernières conséquences, que les femmes ont été
+quelquefois, dans un petit nombre de pays, appelées par exception, je
+pourrais dire par hasard, au pouvoir politique et à la royauté.
+
+Maintenant, là où ces motifs d'exception n'existent pas, là où il n'y
+a plus de telles causes, là où la royauté n'est pas un pouvoir
+patrimonial, mais un pouvoir public, là où le principe de l'hérédité
+royale n'a pas été poussé jusqu'à cette extrême conséquence, d'être
+appliqué aux femmes, irez-vous, par voie d'exception, par voie
+d'élection, donner aux femmes le pouvoir politique contre le droit
+commun, contre le bon sens humain, contre les lois providentielles qui
+régissent le monde? (_Réclamations à gauche._)
+
+Voilà la question posée dans sa vérité, et, pour mon compte, je dis
+que la poser ainsi, c'est la résoudre.
+
+À cette idée générale, simple, qui a été, je le répète, la règle
+commune du monde, on oppose des considérations historiques, pratiques,
+morales. Je ne les réfuterai pas; j'en indiquerai d'autres plus
+fortes, à mon avis, et qui concluent en sens opposé.
+
+M. de Lamartine vous en a cité lui-même quelques-unes; il a parlé de
+l'esprit militaire bon à conserver dans un grand pays continental, et
+qui certes n'appelle pas le pouvoir politique des femmes. Il a parlé
+de nos institutions, de nos libertés, de la liberté de la presse.
+J'accepte ce qu'il en a dit. Seulement, j'avoue que je n'ai pas, comme
+lui, l'espérance que la licence de la presse s'arrête devant une
+femme; je souhaite me tromper, mais je ne l'espère pas. (_On rit._)
+
+Voici d'autres considérations qui ont échappé à l'honorable M. de
+Lamartine, et qui, à mon avis, ont bien leur poids.
+
+L'esprit de cour s'est fort affaibli chez nous; je ne m'en plains pas
+(_Rires à gauche_), je dis le fait. Savez-vous, messieurs, ce qui a
+fait la force des régences féminines en France, je pourrais presque
+dire ce qui a fait les régences féminines? C'est l'esprit féodal
+d'abord, l'esprit de cour plus tard. Dans l'enceinte d'un château ou
+d'un palais, le pouvoir d'une femme est possible; hors de là, il ne
+l'est pas. (_Interruption._)
+
+Voici encore un autre motif. Il y a des exemples du pouvoir politique
+entre les mains des femmes dans les monarchies absolues, dans des
+sociétés aristocratiques ou théocratiques; dans les sociétés
+démocratiques, jamais. L'esprit et les moeurs de la démocratie sont
+trop rudes et ne s'accommodent pas d'un tel pouvoir.
+
+Voyez notre situation en Europe, la place que nous y occupons et les
+rapports dans lesquels nous pouvons nous trouver. Par un hasard
+singulier, le pouvoir politique, excepté en Russie, à l'extrémité de
+l'Europe, ne peut être en des mains féminines que dans l'occident de
+l'Europe, en Angleterre, en Espagne, en Portugal. Supposez qu'en
+France aussi, par la régence, le pouvoir politique soit entre les
+mains d'une femme; il pourrait arriver que tous les États de l'Europe
+occidentale fussent gouvernés par des femmes. (_Rires à gauche._)
+
+Je fais la Chambre juge du sentiment qui se manifeste de ce côté. La
+Chambre croit-elle que ce fût là une force pour nous? La Chambre
+croit-elle qu'en présence de presque toute l'Europe virilement
+gouvernée, le pouvoir entre les mains des femmes, dans les quatre
+États occidentaux de l'Europe, fût une source de force, de fixité, de
+sûreté? Non, la Chambre ne le pense pas.
+
+Les raisons en sont si simples que j'aurais honte de les développer
+devant la Chambre.
+
+Et cela se ferait, comme vous le disait tout à l'heure l'honorable M.
+de Lamartine lui-même, quand vous avez des institutions nouvelles à
+fonder, une dynastie nouvelle à fonder! À l'une des époques les plus
+graves et les plus difficiles qui puissent survenir dans la vie d'une
+nation! Vous accepteriez ce surcroît de difficultés, ce surcroît de
+chances pour la faiblesse du pouvoir! La Chambre est trop sage, elle
+est trop pénétrée du sentiment des vraies moeurs de ce pays-ci pour
+admettre une pareille idée; je n'hésite pas à dire que la régence des
+femmes n'a pas plus de chances d'être acceptée dans cette enceinte que
+la régence élective. Elle dénaturerait également et nos institutions
+et notre société.
+
+Messieurs, j'ai fini, je résume les caractères de la loi.
+
+Elle est en harmonie avec notre ordre social, avec notre ordre
+politique, avec notre situation actuelle et ses intérêts les plus
+pressants; elle consolide la monarchie, la Charte, la dynastie et la
+révolution de 1830; toutes les propositions contraires compromettent
+ou affaiblissent l'un ou l'autre de ces intérêts, ou tous ensemble.
+Que la Chambre en décide.
+
+On a parlé, à cette occasion, de l'union de toutes les opinions
+dynastiques, de l'oubli momentané de toutes les luttes ministérielles.
+On a eu raison. Évidemment, dans le projet que vous discutez, aucune
+pensée d'intérêt ministériel n'est entrée dans l'esprit du cabinet. La
+loi n'est pas plus favorable au cabinet qu'à l'opposition. Elle a été
+faite pour elle-même, dans la seule vue du bien de l'État, abstraction
+faite de tout parti, de tout ministère, de toute lutte, de toute
+prétention, de toute rivalité; nous ne demandons rien de plus. (_Vives
+et nombreuses marques d'approbation._)
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DU TOME TROISIÈME.
+
+
+DISCOURS
+
+ LXXIX.--Discussion du paragraphe de l'adresse relatif aux
+ affaires d'Espagne. (Chambre des pairs, séance du 10 janvier
+ 1837.) 1
+
+ LXXX.--Discussion du projet d'adresse sur la question des
+ affaires d'Espagne et de la politique d'intervention ou de
+ non-intervention dans ce royaume. (Chambre des députés, séance
+ du 16 janvier 1837.) 12
+
+ LXXXI.--Continuation de la discussion du projet d'adresse sur
+ les affaires d'Espagne. (Chambre des députés, séance du 17
+ janvier 1837.) 41
+
+ LXXXII.--Discussion sur les affaires de l'Algérie et sur la
+ première expédition de Constantine. (Chambre des députés,
+ séance du 22 avril 1837.) 48
+
+ LXXXIII.--Discussion des fonds secrets demandés par le cabinet
+ en mars 1837, après ma rupture avec le comte Molé. (Chambre
+ des députés, séance du 3 mai 1837.) 66
+
+ LXXXIV.--Continuation de la discussion sur les fonds secrets.
+ (Chambre des députés, séance du 5 mai 1837.) 96
+
+ LXXXV.--Sur les encouragements littéraires et en particulier sur
+ ceux qui avaient été accordés aux bénédictins de Solesmes.
+ (Chambre des députés, séance du 8 juin 1837.) 111
+
+ LXXXVI.--Discussion de l'adresse.--Renouvellement du débat sur
+ la question de l'intervention française en Espagne. (Chambre
+ des députés, séance du 11 janvier 1838.) 117
+
+ LXXXVII.--Sur la pension à accorder à madame la comtesse de
+ Damrémont, veuve du général comte de Damrémont, tué devant
+ Constantine. (Chambre des députés, séance du 5 février 1838.) 132
+
+ LXXXVIII.--Sur la proposition de M. Passy, pour l'abolition de
+ l'esclavage. (Chambre des députés, séance du 15 février 1838.) 136
+
+ LXXXIX.--Sur la situation des instituteurs primaires et ma
+ conduite à leur égard pendant mon ministère de l'instruction
+ publique. (Chambre des députés, séance du 17 février 1838.) 140
+
+ XC.--Discussion du projet de loi présenté par le cabinet présidé
+ par le comte Molé, pour demander 1,500,000 francs de fonds
+ secrets. (Chambre des députés, séance du 14 mars 1838.) 143
+
+ XCI.--Débat sur le projet de loi présenté pour le payement de
+ l'emprunt grec. (Chambre des députés, séance du 26 mars
+ 1838.) 156
+
+ XCII.--Discussion du budget du ministère de l'instruction
+ publique en 1839. (Chambre des députés, séance du 5 juin
+ 1838.) 160
+
+ XCIII.--Sur les affaires, les conditions et le mode de notre
+ établissement dans l'Algérie. (Chambre des députés, séance
+ du 8 juin 1838.) 164
+
+ XCIV.--Chambre des députés.--Débats de la coalition.--
+ Séance du 7 janvier 1839 183
+ Séance du 9 janvier 1839 196
+ Séance du 14 janvier 1839 213
+ Séance du 15 janvier 1839 225
+ Séance du 16 janvier 1839 231
+ Séance du 19 janvier 1839 235
+
+ XCV.--Discussion à l'occasion des interpellations de M. Mauguin
+ sur la formation du cabinet après la coalition. (Chambre des
+ députés, séance du 22 avril 1839.) 244
+
+ XCVI.--Sur les affaires d'Orient et les rapports du sultan avec
+ le pacha d'Égypte. (Chambre des députés, séance du 2 juillet
+ 1839.) 266
+
+ XCVII.--Discussion de l'adresse.--Question d'Orient.--Situation
+ prise par le nouveau cabinet. (Chambre des pairs, 18 novembre
+ 1840.) 280
+
+ XCVIII.--Discussion de l'adresse.--Affaires d'Orient.--Situation
+ et conduite des deux cabinets du 1er mars et du 29 octobre 1840.
+ (Chambre des députés, séance du 25 novembre 1840.) 296
+
+ XCIX.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
+ d'Orient. (Chambre des députés, séance du 26 novembre 1840.) 308
+
+ C.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
+ d'Orient. (Chambre des députés, séance du 28 novembre 1840.) 343
+
+ CI.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
+ d'Orient. (Chambre des députés, séance du 2 décembre 1840.) 357
+
+ CII.--Continuation de la discussion de l'adresse.--Affaires
+ d'Orient. (Chambre des députés, séance du 4 décembre 1840.) 360
+
+ CIII.--Discussion du projet de loi relatif aux secours à accorder
+ aux réfugiés étrangers.--Relations de la France avec l'Espagne.
+ (Chambre des pairs, séance du 4 janvier 1841.) 364
+
+ CIII _bis._--Discussion du projet de loi relatif aux
+ fortifications de Paris. (Chambre des députés, séance du 25
+ janvier 1841.) 372
+
+ CIV.--Discussion du projet de loi relatif aux fortifications de
+ Paris. (Chambre des députés, séance du 30 janvier 1841.) 384
+
+ CV.--Discussion sur le traité conclu le 29 octobre 1840 entre la
+ France et la république argentine. (Chambre des pairs, séance
+ du 8 février 1841.) 394
+
+ CVI.--Discussion sur le traité conclu avec le dictateur de la
+ république argentine et sur les affaires de la Plata. (Chambre
+ des députés, séance du 20 février 1841.) 411
+
+ CVII.--Débat sur les fonds secrets complémentaires demandés pour
+ l'exercice 1841. (Chambre des députés, séance du 25 février
+ 1841.) 425
+
+ CVIII.--Continuation du débat sur les fonds secrets demandés par
+ le cabinet pour l'exercice 1841. (Chambre des députés, séance
+ du 27 février 1841.) 430
+
+ CIX.--Discussion du projet de loi sur les fortifications de
+ Paris. (Chambre des pairs, séance du 25 mars 1841.) 439
+
+ CX.--Renouvellement du débat sur les affaires d'Orient et sur les
+ politiques comparées des cabinets du 1er mars et du 29 octobre
+ 1841. (Chambre des députés, séance du 13 avril 1841.) 449
+
+ CXI.--Discussion du traité de commerce et de navigation conclu le
+ 25 juillet 1840 entre la France et les Pays-Bas. (Chambre des
+ députés, séance du 22 mai 1841.) 462
+
+ CXII.--Sur les affaires d'Espagne et d'Orient dans la discussion
+ générale du projet d'adresse. (Chambre des pairs, séance du 12
+ janvier 1842.) 472
+
+ CXIII.--Sur les affaires d'Orient et la convention du 13 juillet
+ 1841. (Chambre des députés, séance du 19 janvier 1842.) 490
+
+ CXIV.--Sur les conventions de 1831, 1833 et 1841 pour l'exercice
+ du droit de visite en mer, afin d'arriver à l'abolition de la
+ traite des nègres. (Chambre des députés, séance du 22 janvier
+ 1842.) 521
+
+ --Séance du 24 janvier 1842 537
+
+ CXV.--Sur l'envoi d'un ambassadeur à Madrid et sur nos relations
+ avec la cour d'Espagne. (Chambre des députés, séance du 25
+ janvier 1842.) 544
+
+ CXVI.--Discussion sur la proposition de M. Ducos, relative à
+ l'extension des droits électoraux. (Chambre des députés,
+ séance du 15 février 1842.) 554
+
+ CXVII.--Sur la non-ratification de la convention du 20 décembre
+ 1841 pour l'abolition de la traite des nègres par le droit de
+ visite. (Chambre des députés, séance du 28 février 1842.) 568
+
+ CXVIII.--Discussion du projet de loi portant demande d'un million
+ de fonds secrets pour l'exercice 1842. (Chambre des députés,
+ séance du 10 mars 1842.) 572
+
+ CXIX.--Discussion sur les missions extraordinaires ordonnées par
+ le ministre des affaires étrangères. (Chambre des députés,
+ séance du 4 avril 1842.) 580
+
+ CXX.--Discussion sur les relations des gouvernements français et
+ espagnol. (Chambre des députés, séance du 6 avril 1842.) 587
+
+ CXXI.--Discussion sur l'affaire du _Marabout_, navire de commerce
+ nantais capturé par un bâtiment anglais, en vertu des conventions
+ de 1831 et 1833 pour l'abolition de la traite des nègres.
+ (Chambre des pairs, séance du 11 avril 1842.) 594
+
+ CXXII.--Sur les conventions de 1831 et 1833 pour l'abolition de
+ la traite des nègres par le droit mutuel de visite en mer.
+ (Chambre des pairs, séance du 17 mai 1842.) 616
+
+ CXXIII.--Sur divers incidents survenus en mer et divers griefs
+ élevés à l'occasion de l'exercice du droit de visite pour
+ l'abolition de la traite des nègres. (Chambre des députés,
+ séance du 19 mai 1842.) 633
+
+ Séance du 20 mai 1842 645
+
+ CXXIV.--Sur les relations commerciales de la France et des
+ États-Unis d'Amérique, et sur la conduite des agents
+ diplomatiques et consulaires français. (Chambre des députés,
+ séance du 21 mai 1842.) 667
+
+ CXXV.--Sur le projet de loi relatif à la régence. (Chambre des
+ députés, séance du 18 août 1842.) 677
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME TROISIÈME.
+
+ PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS,
+ 55, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire parlementaire de France,
+Volume III, by François Guizot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43308 ***