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index 201bb8d..787fb68 100644
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+++ b/43294-h/43294-h.htm
@@ -3,7 +3,7 @@
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<title>
The Project Gutenberg's eBook of Les Jeudis de Madame Charbonneau, by Armand de Pontmartin</title>
@@ -194,59 +194,20 @@
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Les Jeudis de Madame Charbonneau, by Armand de Pontmartin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Les Jeudis de Madame Charbonneau
-
-Author: Armand de Pontmartin
-
-Release Date: July 24, 2013 [EBook #43294]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43294 ***</div>
<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
<h1><span class="large">LES JEUDIS</span><br />
<span class="small">DE</span><br />
MADAME CHARBONNEAU</h1>
-<p class="p4 large center"><b>CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS</b></p>
+<p class="p4 large center"><b>CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS</b></p>
-<p class="center small"><b>&OElig;UVRES COMPLÈTES</b><br />
+<p class="center small"><b>&OElig;UVRES COMPLÈTES</b><br />
<span class="xs"><b>DE</b></span><br />
<b>ARMAND DE PONTMARTIN</b></p>
@@ -255,33 +216,33 @@ MADAME CHARBONNEAU</h1>
<th>FORMAT GRAND IN-18.</th>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Causeries littéraires.</span>&mdash;
- <i>Nouvelle édition</i></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Causeries littéraires.</span>&mdash;
+ <i>Nouvelle édition</i></td>
<td class="tdr">1&nbsp;vol.</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles causeries littéraires.</span>&mdash;
- <i>2<sup>e</sup> édition, revue et augmentée
- d'une préface</i></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles causeries littéraires.</span>&mdash;
+ <i>2<sup>e</sup> édition, revue et augmentée
+ d'une préface</i></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Dernières causeries littéraires</span> </td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Dernières causeries littéraires</span> </td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl"><span class="smcap">Causeries du samedi.</span>&mdash;
- <i>2<sup>e</sup> série des</i> <span class="smcap">Causeries littéraires</span>.
- <i>Nouvelle édition</i> </td>
+ <i>2<sup>e</sup> série des</i> <span class="smcap">Causeries littéraires</span>.
+ <i>Nouvelle édition</i> </td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl"><span class="smcap">Nouvelles causeries du samedi.</span>
- &mdash;<i>2<sup>e</sup> édition</i></td>
+ &mdash;<i>2<sup>e</sup> édition</i></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Dernières causeries du samedi</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Dernières causeries du samedi</span></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
@@ -289,11 +250,11 @@ MADAME CHARBONNEAU</h1>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Les Jeudis de madame Charbonneau.</span>&mdash;<i>2<sup>e</sup> édition</i></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Les Jeudis de madame Charbonneau.</span>&mdash;<i>2<sup>e</sup> édition</i></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Les Semaines littéraires</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Les Semaines littéraires</span></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
@@ -305,11 +266,11 @@ MADAME CHARBONNEAU</h1>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">La Fin du procès</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">La Fin du procès</span></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Mémoires d'un Notaire</span></td>
+ <td class="tdl"><span class="smcap">Mémoires d'un Notaire</span></td>
<td class="tdr">1&nbsp; &mdash;</td>
</tr>
<tr>
@@ -322,7 +283,7 @@ MADAME CHARBONNEAU</h1>
</tr>
</table>
-<p class="p2 center small">Paris.&mdash;Impr. de <span class="smcap">Pillet</span> fils aîné, rue des Grands-Augustins, 5.</p>
+<p class="p2 center small">Paris.&mdash;Impr. de <span class="smcap">Pillet</span> fils aîné, rue des Grands-Augustins, 5.</p>
<div class="p2 frontmatter">
@@ -333,349 +294,349 @@ MADAME CHARBONNEAU</h1>
<p><span class="xs">PAR</span><br />
<span class="large">ARMAND DE PONTMARTIN</span></p>
-<p><span class="small">DEUXIÈME ÉDITION AUGMENTÉE D'UNE PRÉFACE</span></p>
+<p><span class="small">DEUXIÈME ÉDITION AUGMENTÉE D'UNE PRÉFACE</span></p>
<div class="figcenter">
<img src="images/logo.jpg" width="132" height="69" alt=""/>
</div>
<p><span class="large">PARIS</span><br />
-MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br />
<span class="small">RUE VIVIENNE, 2 <em>bis</em>, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</span><br />
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
<p>1862<br />
-<span class="xs">Tous droits réservés</span>.</p>
+<span class="xs">Tous droits réservés</span>.</p>
</div>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_I" id="Page_I">I</a></span></p>
-<h2>PRÉFACE<br />
-<span class="medium">DE CETTE NOUVELLE ÉDITION.</span></h2>
+<h2>PRÉFACE<br />
+<span class="medium">DE CETTE NOUVELLE ÉDITION.</span></h2>
-<p>Ce livre a excité une telle surprise, qu'une
-explication me semble nécessaire.</p>
+<p>Ce livre a excité une telle surprise, qu'une
+explication me semble nécessaire.</p>
-<p>Les chapitres qui ont le plus ému le monde littéraire,
-avaient paru, depuis près de trois ans, dans
-la <cite>Semaine des Familles</cite>, journal dirigé par deux
+<p>Les chapitres qui ont le plus ému le monde littéraire,
+avaient paru, depuis près de trois ans, dans
+la <cite>Semaine des Familles</cite>, journal dirigé par deux
hommes honorables entre tous, et qui ne passent
pas pour des incendiaires. La plupart avaient
-été reproduits par le <cite>Journal de Bruxelles</cite> et par
+été reproduits par le <cite>Journal de Bruxelles</cite> et par
<span class="pagenum"><a name="Page_II" id="Page_II">II</a></span>
quelques feuilles de province, ainsi que l'on peut
-s'en assurer en compulsant les registres de la Société
-des gens de lettres. De temps à autre des
-amis me disaient: «Vous avez là les matériaux
-d'un joli volume: quand le publierez-vous?» C'est
-ainsi que l'idée de publier ce livre s'est emparée
-peu à peu de mon esprit, et a fini par me sembler
-toute naturelle. Ce n'est donc pas une énormité
-préméditée que j'ai commise; ce serait
-plutôt une erreur d'appréciation ou d'optique.
-Pouvais-je croire qu'un journal tiré à sept ou
-huit mille exemplaires n'était arrivé, en deux
-ans, aux yeux ni aux oreilles d'aucun de ceux à
+s'en assurer en compulsant les registres de la Société
+des gens de lettres. De temps à autre des
+amis me disaient: «Vous avez là les matériaux
+d'un joli volume: quand le publierez-vous?» C'est
+ainsi que l'idée de publier ce livre s'est emparée
+peu à peu de mon esprit, et a fini par me sembler
+toute naturelle. Ce n'est donc pas une énormité
+préméditée que j'ai commise; ce serait
+plutôt une erreur d'appréciation ou d'optique.
+Pouvais-je croire qu'un journal tiré à sept ou
+huit mille exemplaires n'était arrivé, en deux
+ans, aux yeux ni aux oreilles d'aucun de ceux à
qui je rendais leurs attaques? En conscience,
-l'humilité d'un auteur et d'un journaliste ne peut
-aller jusque-là.</p>
-
-<p>Vous me dites, je le sais, que cette première
-publicité n'en était pas une, et, qu'ayant enfermé
-mon pamphlet dans une cave, je ne pouvais m'étonner
-que nul n'eût réclamé. Prenez garde! Je
-vais vous répondre par le dilemme suivant: Ou
-je crois être lu, et alors ma bonne foi est évidente;
+l'humilité d'un auteur et d'un journaliste ne peut
+aller jusque-là.</p>
+
+<p>Vous me dites, je le sais, que cette première
+publicité n'en était pas une, et, qu'ayant enfermé
+mon pamphlet dans une cave, je ne pouvais m'étonner
+que nul n'eût réclamé. Prenez garde! Je
+vais vous répondre par le dilemme suivant: Ou
+je crois être lu, et alors ma bonne foi est évidente;
<span class="pagenum"><a name="Page_III" id="Page_III">III</a></span>
-ou, s'il m'est prouvé que mon nom, mis
+ou, s'il m'est prouvé que mon nom, mis
au bas d'un article, n'attire pas un seul lecteur,
-s'il m'est prouvé que le malheur des temps, l'injustice
-des hommes, mon défaut de savoir-faire,
-ma réputation d'ennuyeux, m'aient peu à peu
-amené, au déclin de ma laborieuse carrière, à
-écrire dans les journaux assez obscurs, assez inconnus
-pour que mes malices y restent inédites,
-j'ai droit à cet état chronique d'irritation nerveuse
-qui explique les livres tels que celui-là!</p>
-
-<p>C'est cette même erreur, cette sécurité, absurde
-si l'on veut, mais sincère, qui m'a amené, non
-pas précisément à dédier mon livre à M. Sandeau,
-mais à lui adresser ma préface, ce qui n'est pas
-tout à fait la même chose. Une introduction n'est
-pas une dédicace: la dédicace a des allures brèves,
+s'il m'est prouvé que le malheur des temps, l'injustice
+des hommes, mon défaut de savoir-faire,
+ma réputation d'ennuyeux, m'aient peu à peu
+amené, au déclin de ma laborieuse carrière, à
+écrire dans les journaux assez obscurs, assez inconnus
+pour que mes malices y restent inédites,
+j'ai droit à cet état chronique d'irritation nerveuse
+qui explique les livres tels que celui-là!</p>
+
+<p>C'est cette même erreur, cette sécurité, absurde
+si l'on veut, mais sincère, qui m'a amené, non
+pas précisément à dédier mon livre à M. Sandeau,
+mais à lui adresser ma préface, ce qui n'est pas
+tout à fait la même chose. Une introduction n'est
+pas une dédicace: la dédicace a des allures brèves,
expressives, absolues, qui placent un ouvrage
sous le patronage d'un nom. Ici, rien de pareil.
-Mon livre était fait depuis longtemps, les épreuves
-corrigées depuis cinq ou six mois; mon éditeur
-m'écrit que le volume lui semble un peu mince,
-et me demande d'improviser une préface. J'étais
+Mon livre était fait depuis longtemps, les épreuves
+corrigées depuis cinq ou six mois; mon éditeur
+m'écrit que le volume lui semble un peu mince,
+et me demande d'improviser une préface. J'étais
<span class="pagenum"><a name="Page_IV" id="Page_IV">IV</a></span>
-à la campagne, à deux cents lieues de Paris,
+à la campagne, à deux cents lieues de Paris,
n'ayant entre les mains ni ma copie, ni mes
-épreuves. J'ai cru pouvoir adresser cette préface
-à M. Sandeau, non pas, grand Dieu! pour faire
-peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilité,
+épreuves. J'ai cru pouvoir adresser cette préface
+à M. Sandeau, non pas, grand Dieu! pour faire
+peser sur lui la plus légère parcelle de responsabilité,
non pas pour le compromettre dans mes
-jugements et mes portraits, mais plutôt pour dire
-à cet ami dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il
-est dans les grandeurs. «Me voilà! je suis toujours
-là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant
-d'articles sur vos romans, à l'époque où votre célébrité
-naissante ne dédaignait pas mon humble
-appui, cette vieille amitié n'est pas morte: je
-vous <em>dédiai</em>, en 1845, mon premier ouvrage; je
+jugements et mes portraits, mais plutôt pour dire
+à cet ami dont je m'étais un peu éloigné depuis qu'il
+est dans les grandeurs. «Me voilà! je suis toujours
+là! La vieille amitié qui m'a fait écrire tant
+d'articles sur vos romans, à l'époque où votre célébrité
+naissante ne dédaignait pas mon humble
+appui, cette vieille amitié n'est pas morte: je
+vous <em>dédiai</em>, en 1845, mon premier ouvrage; je
vous <em>offre</em>, en 1862, celui-ci, qui sera probablement
le dernier; et la preuve que je n'ai pas voulu
-vous y compromettre c'est que j'ai même évité de
-vous flatter.» Voilà mon crime: je m'en accuse auprès
+vous y compromettre c'est que j'ai même évité de
+vous flatter.» Voilà mon crime: je m'en accuse auprès
de M. Sandeau et du public: mais il y a
-deux espèces de torts, et ceux où se révèle une
-étourderie ou un malentendu, ne sont pas les plus
+deux espèces de torts, et ceux où se révèle une
+étourderie ou un malentendu, ne sont pas les plus
graves.
<span class="pagenum"><a name="Page_V" id="Page_V">V</a></span></p>
<p>Quant aux portraits, plus ou moins piquants,
-mis dans la bouche d'Eutidème, personne assurément
-n'a pu les attribuer à un autre qu'à moi
-seul. Dans un livre où le dialogue tient une si
-large place, il est évident que l'auteur, ne fût-ce
+mis dans la bouche d'Eutidème, personne assurément
+n'a pu les attribuer à un autre qu'à moi
+seul. Dans un livre où le dialogue tient une si
+large place, il est évident que l'auteur, ne fût-ce
que pour varier la forme, a le droit d'exprimer
ses jugements en faisant parler ses interlocuteurs;
-l'essentiel est qu'il en assume toute la responsabilité.
+l'essentiel est qu'il en assume toute la responsabilité.
On s'y trompe si peu, que le plus malin
-des journaux a tout naturellement porté à mon
-compte plusieurs de ces portraits. Ceci m'amène
-à aborder une question plus générale.</p>
+des journaux a tout naturellement porté à mon
+compte plusieurs de ces portraits. Ceci m'amène
+à aborder une question plus générale.</p>
<p>Les <cite>Jeudis de madame Charbonneau</cite> sont une
-satire contemporaine, la satire d'un Parisien déchu
-ou d'un provincial en révolte; satire en prose
-malheureusement; car si j'avais jeté sur ses maigres
-épaules le velours de l'alexandrin et les
-dentelles de la rime riche, tout le monde l'eût
-acceptée. Or la satire a un privilége: l'exagération,
+satire contemporaine, la satire d'un Parisien déchu
+ou d'un provincial en révolte; satire en prose
+malheureusement; car si j'avais jeté sur ses maigres
+épaules le velours de l'alexandrin et les
+dentelles de la rime riche, tout le monde l'eût
+acceptée. Or la satire a un privilége: l'exagération,
ou, si l'on aime mieux, la parodie
-et la comédie; la parodie, c'est-à-dire le côté
+et la comédie; la parodie, c'est-à-dire le côté
grotesque et excessif de ce que l'on met en
<span class="pagenum"><a name="Page_VI" id="Page_VI">VI</a></span>
-scène; la comédie, c'est-à-dire le verre grossissant.</p>
+scène; la comédie, c'est-à-dire le verre grossissant.</p>
-<p>Et, à côté de l'exagération, la fantaisie, sa s&oelig;ur;
+<p>Et, à côté de l'exagération, la fantaisie, sa s&oelig;ur;
la fantaisie qui a le droit d'inscrire au seuil de
-son domaine: <i lang="it" xml:lang="it">Lasciate ogni speranza...</i> de reconnaître
-tel ou tel personnage dans les créations
-de mes caprices. Depuis le modeste employé de
-bureau jusqu'à la grande dame, mon imagination
-a tout fait et la vôtre perdrait ses peines
-à chercher des noms en dehors de ceux que j'ai
-eu l'ingénuité de donner moi-même.</p>
+son domaine: <i lang="it" xml:lang="it">Lasciate ogni speranza...</i> de reconnaître
+tel ou tel personnage dans les créations
+de mes caprices. Depuis le modeste employé de
+bureau jusqu'à la grande dame, mon imagination
+a tout fait et la vôtre perdrait ses peines
+à chercher des noms en dehors de ceux que j'ai
+eu l'ingénuité de donner moi-même.</p>
<p>A qui persuadera-t-on que des vaudevillistes
-qui se rassemblent, échangent, en cinq minutes,
+qui se rassemblent, échangent, en cinq minutes,
trente mots d'<em>argot</em>, et ne songent qu'aux moyens
-de gagner de l'<em>argent</em> avec des <em>pièces à femmes?</em>
-Non; mais l'argot, l'argent et les <em>pièces à femmes</em>
-étant au nombre des plaies du théâtre moderne,
-la satire concentre ces traits épars et les met en
+de gagner de l'<em>argent</em> avec des <em>pièces à femmes?</em>
+Non; mais l'argot, l'argent et les <em>pièces à femmes</em>
+étant au nombre des plaies du théâtre moderne,
+la satire concentre ces traits épars et les met en
saillie.</p>
<p>Qui peut croire que nos spirituels chroniqueurs
-racontent perpétuellement des niaiseries, comme
-celles qui, dans ma pensée, n'étaient qu'une parodie?
-Non; mais cette parodie est justifiée par
+racontent perpétuellement des niaiseries, comme
+celles qui, dans ma pensée, n'étaient qu'une parodie?
+Non; mais cette parodie est justifiée par
<span class="pagenum"><a name="Page_VII" id="Page_VII">VII</a></span>
-le rôle démesuré qu'a donné logiquement à ce
-genre d'articles la législation actuelle de la
+le rôle démesuré qu'a donné logiquement à ce
+genre d'articles la législation actuelle de la
presse.</p>
-<p>Et, dans un autre genre, lorsque, pour ôter à
+<p>Et, dans un autre genre, lorsque, pour ôter à
mon livre d'<em>humoriste</em> l'apparence d'une &oelig;uvre
-de parti, je me suis permis un léger badinage
-aux dépens d'un homme éminent que j'admire,
-que j'honore et que j'aime, n'ai-je pas multiplié
+de parti, je me suis permis un léger badinage
+aux dépens d'un homme éminent que j'admire,
+que j'honore et que j'aime, n'ai-je pas multiplié
les lettres de Phidippe, afin que la <em>charge</em>,
-à force d'être visible, cessât d'être offensante?</p>
-
-<p>De même, étant donnés ces sujets, vrais et
-actuels: désillusions d'un provincial naïf en
-présence de nos célébrités parisiennes; atmosphère
-artificielle, créée par les flatteurs autour
-d'une femme célèbre; grandeur et décadence
-d'un critique, suivant qu'il se prête aux procédés
-de complaisances réciproques, ou que, par conviction
-ou par humeur, il tombe dans l'excès contraire,
-etc., etc., etc., etc...; étant donnés ces
+à force d'être visible, cessât d'être offensante?</p>
+
+<p>De même, étant donnés ces sujets, vrais et
+actuels: désillusions d'un provincial naïf en
+présence de nos célébrités parisiennes; atmosphère
+artificielle, créée par les flatteurs autour
+d'une femme célèbre; grandeur et décadence
+d'un critique, suivant qu'il se prête aux procédés
+de complaisances réciproques, ou que, par conviction
+ou par humeur, il tombe dans l'excès contraire,
+etc., etc., etc., etc...; étant donnés ces
cadres et quelques autres, la satire a le droit d'y
-placer les figures, telles que la mémoire de l'auteur
-les lui retrace; mémoire qui peut, à distance, s'égarer
+placer les figures, telles que la mémoire de l'auteur
+les lui retrace; mémoire qui peut, à distance, s'égarer
<span class="pagenum"><a name="Page_VIII" id="Page_VIII">VIII</a></span>
-sur quelques détails, mais non pas sur le
-sens même de l'épisode et les principaux traits de
+sur quelques détails, mais non pas sur le
+sens même de l'épisode et les principaux traits de
la physionomie.</p>
-<p>Mais, me dit-on, pour qu'une pareille méthode
-fût acceptable, il ne faudrait pas mettre en scène
-des personnages réels; il n'eût pas fallu surtout
-articuler les noms propres à la fin du volume.
-Ah! de grâce, ne me reprochez pas ce qu'il y a de
-plus honnête dans les <cite>Jeudis de madame Charbonneau</cite>!
+<p>Mais, me dit-on, pour qu'une pareille méthode
+fût acceptable, il ne faudrait pas mettre en scène
+des personnages réels; il n'eût pas fallu surtout
+articuler les noms propres à la fin du volume.
+Ah! de grâce, ne me reprochez pas ce qu'il y a de
+plus honnête dans les <cite>Jeudis de madame Charbonneau</cite>!
Aimeriez-vous mieux, par hasard, ce
-système perfidement habile, qui eût consisté à
-créer des types assez élastiques pour mettre ma
-responsabilité à couvert, assez reconnaissables
-pour satisfaire surabondamment la curiosité et la
-malice? Ainsi ont fait, je le sais, la Bruyère et le
-Sage; mais d'abord ils avaient du génie, et je n'ai
+système perfidement habile, qui eût consisté à
+créer des types assez élastiques pour mettre ma
+responsabilité à couvert, assez reconnaissables
+pour satisfaire surabondamment la curiosité et la
+malice? Ainsi ont fait, je le sais, la Bruyère et le
+Sage; mais d'abord ils avaient du génie, et je n'ai
un peu d'esprit que depuis trois semaines. Ensuite
il y a des nuances dont il sied de tenir compte.
-Toutes les précautions étaient permises ou même
-obligées en face des puissances de l'ancien régime;
-toutes les équivoques nous sont interdites vis-à-vis
-de nos égaux dans la société moderne. Je
+Toutes les précautions étaient permises ou même
+obligées en face des puissances de l'ancien régime;
+toutes les équivoques nous sont interdites vis-à-vis
+de nos égaux dans la société moderne. Je
<span class="pagenum"><a name="Page_IX" id="Page_IX">IX</a></span>
-comprends très-bien qu'un écrivain ait eu peur
+comprends très-bien qu'un écrivain ait eu peur
de la Bastille: je n'admets pas qu'il ait peur de
-ses confrères. Qu'y aurais-je gagné d'ailleurs? de
-me cacher derrière ces pseudonymes comme derrière
-un buisson, d'être tenté d'opposer aux réclamants
-une dénégation commode, et de ne
-pouvoir, sans des complications fâcheuses, rectifier
-les erreurs de détail et de date qu'il m'était
+ses confrères. Qu'y aurais-je gagné d'ailleurs? de
+me cacher derrière ces pseudonymes comme derrière
+un buisson, d'être tenté d'opposer aux réclamants
+une dénégation commode, et de ne
+pouvoir, sans des complications fâcheuses, rectifier
+les erreurs de détail et de date qu'il m'était
presque impossible de ne pas commettre?
Quand on fait une imprudence, il faut la faire
-complète: mieux vaut une faute qu'une perfidie;
-mieux vaut une folie qu'une lâcheté.</p>
+complète: mieux vaut une faute qu'une perfidie;
+mieux vaut une folie qu'une lâcheté.</p>
<p>Dans un pareil livre, en effet, il y a trois choses:
les portraits, que l'auteur croit vrais, de
-cette vérité excessive que la satire comporte;
-les souvenirs ou épisodes, dont je suis certain,
-et les détails, en très-petit nombre, sur lesquels
-j'ai pu me tromper ou être trompé. J'en ai rectifié
-deux; de ces deux-là, il en est un, qui exige
-de moi une explication très-franche, dussé-je
-faire rire à mes dépens. Mon livre a paru le
-11 avril, et, dès le 15, on m'a assuré, de toutes
+cette vérité excessive que la satire comporte;
+les souvenirs ou épisodes, dont je suis certain,
+et les détails, en très-petit nombre, sur lesquels
+j'ai pu me tromper ou être trompé. J'en ai rectifié
+deux; de ces deux-là, il en est un, qui exige
+de moi une explication très-franche, dussé-je
+faire rire à mes dépens. Mon livre a paru le
+11 avril, et, dès le 15, on m'a assuré, de toutes
<span class="pagenum"><a name="Page_X" id="Page_X">X</a></span>
-parts, qu'il soulevait des tempêtes. Onze jours
-après, le samedi 26,&mdash;je tiens à tout préciser,&mdash;je
-rencontrai, à l'angle du boulevard et de la rue
-Taitbout, M. Ernest Legouvé. Il vint à moi, me tendit
-la main, et me parla d'une façon si cordiale et si
-chaleureuse, que j'en fus vivement touché. Je crus&mdash;et
-qui ne l'aurait pensé à ma place?&mdash;qu'il
+parts, qu'il soulevait des tempêtes. Onze jours
+après, le samedi 26,&mdash;je tiens à tout préciser,&mdash;je
+rencontrai, à l'angle du boulevard et de la rue
+Taitbout, M. Ernest Legouvé. Il vint à moi, me tendit
+la main, et me parla d'une façon si cordiale et si
+chaleureuse, que j'en fus vivement touché. Je crus&mdash;et
+qui ne l'aurait pensé à ma place?&mdash;qu'il
avait lu mon livre, et que, ne voulant pas s'en
-offenser, il s'était amusé à me faire repentir de
-mes épigrammes par son attitude plus affectueuse
+offenser, il s'était amusé à me faire repentir de
+mes épigrammes par son attitude plus affectueuse
que de coutume. Je rentrai chez moi, et, en
-vue d'une édition prochaine, je refis plusieurs
+vue d'une édition prochaine, je refis plusieurs
parties du chapitre qui le concerne. Dans cette
-opération, je ne songeai qu'à son amour-propre
-littéraire; car, Dieu merci! aucune question plus
-grave ne pouvait être en jeu. Depuis, on m'a
-rappelé, dates en main, que la lecture de la
-comédie d'<cite>Alice ou le Nom du Mari</cite>, avait eu lieu
-à la fin d'avril 1855, et, qu'à cette époque,
-M. Ernest Legouvé était déjà, depuis près de deux
-mois, membre de l'Académie française. On m'a
-demandé une rectification de date, que je ne
+opération, je ne songeai qu'à son amour-propre
+littéraire; car, Dieu merci! aucune question plus
+grave ne pouvait être en jeu. Depuis, on m'a
+rappelé, dates en main, que la lecture de la
+comédie d'<cite>Alice ou le Nom du Mari</cite>, avait eu lieu
+à la fin d'avril 1855, et, qu'à cette époque,
+M. Ernest Legouvé était déjà, depuis près de deux
+mois, membre de l'Académie française. On m'a
+demandé une rectification de date, que je ne
<span class="pagenum"><a name="Page_XI" id="Page_XI">XI</a></span>
pouvais pas refuser; mais, par un sentiment tout
-spontané, j'avais fait d'avance beaucoup plus,
-ainsi qu'on le verra dans l'édition actuelle. J'avais
+spontané, j'avais fait d'avance beaucoup plus,
+ainsi qu'on le verra dans l'édition actuelle. J'avais
aussi compris la convenance d'effacer, dans ce
-même épisode, jusqu'au pseudonyme sous lequel
-on a cru reconnaître une femme entourée de tous
+même épisode, jusqu'au pseudonyme sous lequel
+on a cru reconnaître une femme entourée de tous
les respects. Mais, encore une fois, comment
aurais-je pu me croire si coupable, quand ce chapitre
-avait paru dans un journal dirigé par un des
-écrivains favoris de la société aristocratique, un
-journal comptant bon nombre d'abonnés, sinon
-dans les cafés et les cabinets littéraires, au moins
+avait paru dans un journal dirigé par un des
+écrivains favoris de la société aristocratique, un
+journal comptant bon nombre d'abonnés, sinon
+dans les cafés et les cabinets littéraires, au moins
dans les salons du faubourg Saint-Germain et du
-faubourg Saint-Honoré?</p>
+faubourg Saint-Honoré?</p>
<p>Je ne veux pas prolonger ce plaidoyer: je
-m'arrêterai à un dernier point de vue. On a dit
-que ce livre était l'&oelig;uvre d'un ambitieux qui ne
-trouvait pas sa fortune littéraire au niveau de ses
-prétentions et cassait les vitres pour faire du
-bruit. Je ne le crois pas, c'est plutôt l'&oelig;uvre d'un
-désenchanté, j'allais dire d'un <em>spleenitique</em> en littérature.
+m'arrêterai à un dernier point de vue. On a dit
+que ce livre était l'&oelig;uvre d'un ambitieux qui ne
+trouvait pas sa fortune littéraire au niveau de ses
+prétentions et cassait les vitres pour faire du
+bruit. Je ne le crois pas, c'est plutôt l'&oelig;uvre d'un
+désenchanté, j'allais dire d'un <em>spleenitique</em> en littérature.
Un moment, les <cite>Jeudis de madame Charbonneau</cite>
<span class="pagenum"><a name="Page_XII" id="Page_XII">XII</a></span>
-m'ont semblé tenir le milieu entre un
-testament et un suicide littéraire. Que sait-on
+m'ont semblé tenir le milieu entre un
+testament et un suicide littéraire. Que sait-on
pourtant? Les vents et les flots sont changeants.
-Il y a des tempéraments bizarres qu'une maladie
-aiguë renouvelle et fortifie; il y a des crises qui
-sauvent et des orages qui fertilisent. Ce succès, si
-peu prévu et si peu désiré, le bruit qu'a fait mon
-livre, les tempêtes qu'il a suscitées, cet âcre parfum
-de tubéreuse substitué aux fades odeurs de
-mauve et de camomille, cette atmosphère d'agitation
+Il y a des tempéraments bizarres qu'une maladie
+aiguë renouvelle et fortifie; il y a des crises qui
+sauvent et des orages qui fertilisent. Ce succès, si
+peu prévu et si peu désiré, le bruit qu'a fait mon
+livre, les tempêtes qu'il a suscitées, cet âcre parfum
+de tubéreuse substitué aux fades odeurs de
+mauve et de camomille, cette atmosphère d'agitation
et d'ivresse, si nouvelle pour moi, tout cet
-ensemble m'a démontré les inconvénients et les
-avantages de ce genre d'ouvrages où mille défauts
-sont rachetés par un peu de réalité et de vie;
-mais tout cela aussi m'a révélé à moi-même, m'a
-expliqué le vague malaise, l'intime souffrance
-que j'éprouvais depuis longtemps. C'était le déplaisir
-de me savoir ennuyeux sans être bien sûr
-que ce fût là ma vocation véritable; c'était cette
-veine franche, vive, gauloise, épigrammatique,
+ensemble m'a démontré les inconvénients et les
+avantages de ce genre d'ouvrages où mille défauts
+sont rachetés par un peu de réalité et de vie;
+mais tout cela aussi m'a révélé à moi-même, m'a
+expliqué le vague malaise, l'intime souffrance
+que j'éprouvais depuis longtemps. C'était le déplaisir
+de me savoir ennuyeux sans être bien sûr
+que ce fût là ma vocation véritable; c'était cette
+veine franche, vive, gauloise, épigrammatique,
que je sentais en dedans, tandis qu'au dehors
-s'épanchaient les banalités bienveillantes, les périodes
+s'épanchaient les banalités bienveillantes, les périodes
<span class="pagenum"><a name="Page_XIII" id="Page_XIII">XIII</a></span>
-à ressorts et ces ambitieuses tirades dont
-M. Sainte-Beuve s'est si justement moqué. Que
-mes confrères le sachent bien, et que cet aveu
-atténue à leurs yeux mes crimes! Ce qui m'a prédisposé
-à cette exagération maladive dont mon
-livre porte des traces, ce qui m'a irrité contre
+à ressorts et ces ambitieuses tirades dont
+M. Sainte-Beuve s'est si justement moqué. Que
+mes confrères le sachent bien, et que cet aveu
+atténue à leurs yeux mes crimes! Ce qui m'a prédisposé
+à cette exagération maladive dont mon
+livre porte des traces, ce qui m'a irrité contre
mes amis et mes ennemis, contre autrui et contre
-moi-même, c'étaient bien moins des sarcasmes et
-des invectives dont chacun de nous, en définitive,
-a sa part, que cette lutte, cette résistance intérieure
+moi-même, c'étaient bien moins des sarcasmes et
+des invectives dont chacun de nous, en définitive,
+a sa part, que cette lutte, cette résistance intérieure
de mon vrai genre contre le factice et le
-convenu. Maintenant que ferai-je de cette découverte?
-Je l'ignore, et peut-être bien, après m'être
-donné le plaisir de cette équipée, reprendrai-je
+convenu. Maintenant que ferai-je de cette découverte?
+Je l'ignore, et peut-être bien, après m'être
+donné le plaisir de cette équipée, reprendrai-je
gravement le pas et l'uniforme, la consigne et
-l'épaulette de laine, pourvu que mes chefs consentent
-à ne pas trop me fusiller comme déserteur.
-Peut-être aussi fouillerai-je de nouveau dans
-mes cartons et mes souvenirs: chose singulière!
-Le proverbe a raison: les extrêmes se touchent,
-et l'excessive ingénuité m'a conduit aux mêmes
-résultats que l'excessive prudence. Quand j'arrivai</p>
-
-<p>à Paris avec cette avidité, cet enthousiasme,
-cette gloutonnerie littéraire que j'ai essayé de
-peindre, je traitai mes bien-aimés confrères
-comme les dévots traitent leurs saints et les
-amants leurs fiancées. Le soir, en rentrant,
-plein d'une extase béate, je crayonnais pieusement
+l'épaulette de laine, pourvu que mes chefs consentent
+à ne pas trop me fusiller comme déserteur.
+Peut-être aussi fouillerai-je de nouveau dans
+mes cartons et mes souvenirs: chose singulière!
+Le proverbe a raison: les extrêmes se touchent,
+et l'excessive ingénuité m'a conduit aux mêmes
+résultats que l'excessive prudence. Quand j'arrivai</p>
+
+<p>à Paris avec cette avidité, cet enthousiasme,
+cette gloutonnerie littéraire que j'ai essayé de
+peindre, je traitai mes bien-aimés confrères
+comme les dévots traitent leurs saints et les
+amants leurs fiancées. Le soir, en rentrant,
+plein d'une extase béate, je crayonnais pieusement
sur des tablettes tout ce que j'avais
vu et entendu de curieux dans ces illustres compagnies.
Plus tard, beaucoup plus tard, quand
-sont venues les lunes rousses, j'ai été tout surpris
-de constater que ce qui n'était et ne voulait être,
-dans ma pensée, que trésor d'amoureux et pieuse
-relique, pourrait devenir, en cas de nécessité urgente,
-une panoplie d'armes défensives. Voici
-donc aujourd'hui la situation finale: il est évident
+sont venues les lunes rousses, j'ai été tout surpris
+de constater que ce qui n'était et ne voulait être,
+dans ma pensée, que trésor d'amoureux et pieuse
+relique, pourrait devenir, en cas de nécessité urgente,
+une panoplie d'armes défensives. Voici
+donc aujourd'hui la situation finale: il est évident
que je viens d'avoir ce que l'on a spirituellement
-appelé l'été de la Pontmartin: une
+appelé l'été de la Pontmartin: une
hausse subite s'est faite sur mes pauvres actions
-littéraires, qui passent d'emblée du Graissessac à
-l'Orléans; enfin je suis étonné moi-même de la
-quantité de jeudis que contient encore l'almanach
+littéraires, qui passent d'emblée du Graissessac à
+l'Orléans; enfin je suis étonné moi-même de la
+quantité de jeudis que contient encore l'almanach
de madame Charbonneau. Nous les y laisserons,</p>
-<p>Dieu merci! et je me hâte d'évoquer un souvenir
-du plus charmant des poètes, comme on brûle du
+<p>Dieu merci! et je me hâte d'évoquer un souvenir
+du plus charmant des poètes, comme on brûle du
bois de santal pour chasser les odeurs malsaines:
<em>Il ne faut jurer de rien</em>.</p>
@@ -684,21 +645,21 @@ bois de santal pour chasser les odeurs malsaines:
<p class="signature"><span class="smcap">Armand de Pontmartin</span>.</p>
<div class="blockquote">
-<p><em>P.-S.</em>&mdash;Cette édition, préparée et publiée à la hâte, n'est et ne peut
-être, dans la pensée de l'auteur, l'édition définitive. A côté de la
-question de convenance et d'équité, il y a la question d'art et de
-goût. Je voudrais maintenant essayer de faire un livre de ce qui
-n'était, à vrai dire, qu'une série de feuilletons, cousus tant bien que
-mal. Or, qui dit livre ou &oelig;uvre d'art, suppose aussitôt des horizons
+<p><em>P.-S.</em>&mdash;Cette édition, préparée et publiée à la hâte, n'est et ne peut
+être, dans la pensée de l'auteur, l'édition définitive. A côté de la
+question de convenance et d'équité, il y a la question d'art et de
+goût. Je voudrais maintenant essayer de faire un livre de ce qui
+n'était, à vrai dire, qu'une série de feuilletons, cousus tant bien que
+mal. Or, qui dit livre ou &oelig;uvre d'art, suppose aussitôt des horizons
plus purs, des tons moins violents, une forme moins offensive. Des
-souvenirs trop personnels disparaîtraient pour faire place à une peinture
-large et collective de nos nouvelles m&oelig;urs littéraires. Le
+souvenirs trop personnels disparaîtraient pour faire place à une peinture
+large et collective de nos nouvelles m&oelig;urs littéraires. Le
groupe remplacerait le personnage, qui ne serait plus d'ailleurs un
-individu, mais un type. Dès lors aussi les noms propres, non-seulement
+individu, mais un type. Dès lors aussi les noms propres, non-seulement
ne me sembleraient plus obligatoires, mais n'auraient plus de
sens. Ce travail de refonte ne pouvait, on le comprend, s'accomplir
pendant la phase orageuse que je viens de traverser. Qu'on me
-laisse un peu de calme et de liberté d'esprit, et j'espère le mener à
+laisse un peu de calme et de liberté d'esprit, et j'espère le mener à
bien.</p>
<p class="signature">A. P.</p>
@@ -713,607 +674,607 @@ bien.</p>
<p class="subheader"><span class="xs">A</span><br />
UN ANCIEN AMI<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a></p>
-<p>Il y a seize ans, je vous dédiai mon premier
+<p>Il y a seize ans, je vous dédiai mon premier
ouvrage: permettez-moi de vous offrir celui-ci.
-Si je voulais me rendre intéressant, je vous dirais
+Si je voulais me rendre intéressant, je vous dirais
qu'il sera probablement le dernier. Ce que je
-crois, du moins, c'est qu'il sera, dans ma vie littéraire,
-une date, peut-être une crise.</p>
+crois, du moins, c'est qu'il sera, dans ma vie littéraire,
+une date, peut-être une crise.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_XIV" id="Page_XIV">XIV</a></span></p>
-<p>J'avais d'abord songé à faire des <cite>Jeudis de
+<p>J'avais d'abord songé à faire des <cite>Jeudis de
madame Charbonneau</cite> une sorte de protestation de
la province contre la centralisation parisienne;
-mais cette centralisation formidable offre ce caractère
+mais cette centralisation formidable offre ce caractère
particulier, que tous, tant que nous sommes,
nous trouvons constamment d'excellentes
raisons pour la combattre, et que nous cherchons
-sans cesse de mauvais prétextes pour lui céder;
-nous passons notre temps à en médire et à la
-subir: cette thèse a donc tous les inconvénients
+sans cesse de mauvais prétextes pour lui céder;
+nous passons notre temps à en médire et à la
+subir: cette thèse a donc tous les inconvénients
du lieu commun sans un seul de ses avantages.</p>
<p>Il est trop naturel, d'ailleurs, de tomber du
-côté où l'on penche. Dès la trentième page, j'ai
-été invinciblement entraîné à ajuster dans ce
+côté où l'on penche. Dès la trentième page, j'ai
+été invinciblement entraîné à ajuster dans ce
cadre provincial mes souvenirs personnels et
-parisiens. Ceci m'amène, mon cher ami, à aborder
-avec vous une des faces de celle question délicate.</p>
+parisiens. Ceci m'amène, mon cher ami, à aborder
+avec vous une des faces de celle question délicate.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_XV" id="Page_XV">XV</a></span>
-Vous vous souvenez, j'en suis sûr, de nos premières
-rencontres, de ces commencements d'intimité
+Vous vous souvenez, j'en suis sûr, de nos premières
+rencontres, de ces commencements d'intimité
que votre aimable accueil me rendit plus
doux encore, et auxquels je fais allusion dans un
-des chapitres de ce livre: Heureux temps, où je
-redevenais jeune par l'enthousiasme et l'espérance!
-saisons printanières dont les meilleurs
-moments s'écoulèrent dans ce joli pavillon de la
+des chapitres de ce livre: Heureux temps, où je
+redevenais jeune par l'enthousiasme et l'espérance!
+saisons printanières dont les meilleurs
+moments s'écoulèrent dans ce joli pavillon de la
rue de Lille ou sur ce gracieux coteau de la Celle-Saint-Cloud,
-au milieu du groupe choisi que réunissait
-votre hospitalité charmante! soirées délicieuses
-où aucun nuage ne se glissait entre vos
-hôtes, où Gustave Planche, Gleyre, Émile Augier,
-Ponsard, tendaient une main amie au <em>légitimiste</em>
-très-peu fier, à l'<em>aristocrate</em> un peu râpé! J'en
-appelle à votre témoignage: Vous faisais-je alors
-l'effet d'un énergumène, d'un Zoïle, d'un détracteur
-<em>à priori</em> de nos célébrités? Je ne demandais
-qu'à estimer, à admirer et à aimer. Que de sympathies
+au milieu du groupe choisi que réunissait
+votre hospitalité charmante! soirées délicieuses
+où aucun nuage ne se glissait entre vos
+hôtes, où Gustave Planche, Gleyre, Émile Augier,
+Ponsard, tendaient une main amie au <em>légitimiste</em>
+très-peu fier, à l'<em>aristocrate</em> un peu râpé! J'en
+appelle à votre témoignage: Vous faisais-je alors
+l'effet d'un énergumène, d'un Zoïle, d'un détracteur
+<em>à priori</em> de nos célébrités? Je ne demandais
+qu'à estimer, à admirer et à aimer. Que de sympathies
<span class="pagenum"><a name="Page_XVI" id="Page_XVI">XVI</a></span>
pour les &oelig;uvres! que d'illusions sur les
-hommes! Ce n'était pas d'un goût de dénigrement,
-mais d'un excès de confiance que vous
-aviez à me préserver. Aussi obscur que peut
-l'être un grand homme d'arrondissement, aussi
-âgé que les moins jeunes d'entre vous, je puis
-affirmer dans toute la sincérité de mon âme que
-jamais le sentiment de mon infériorité ne dégénéra
+hommes! Ce n'était pas d'un goût de dénigrement,
+mais d'un excès de confiance que vous
+aviez à me préserver. Aussi obscur que peut
+l'être un grand homme d'arrondissement, aussi
+âgé que les moins jeunes d'entre vous, je puis
+affirmer dans toute la sincérité de mon âme que
+jamais le sentiment de mon infériorité ne dégénéra
en un mouvement d'envie.</p>
<p>Maintenant, comment a-t-il pu se faire que, de
-ce point de départ, je sois arrivé où je suis?
-Comment l'agneau s'est-il changé en loup, le
+ce point de départ, je sois arrivé où je suis?
+Comment l'agneau s'est-il changé en loup, le
lilas en chardon, le ramier en hibou, l'or pur en
un plomb vil? Comment, sans trop d'invraisemblance,
a-t-on pu m'accuser d'apporter dans ma
-critique tous les défauts contraires à toutes les
-qualités que j'avais alors? Je ne saurais me le
-dissimuler, il n'y a pas, dans la république des
+critique tous les défauts contraires à toutes les
+qualités que j'avais alors? Je ne saurais me le
+dissimuler, il n'y a pas, dans la république des
lettres, de citoyen plus impopulaire que moi.
<span class="pagenum"><a name="Page_XVII" id="Page_XVII">XVII</a></span>
-J'ai eu à traverser d'orageux trimestres, pendant
-lesquels il m'était impossible d'ouvrir un journal
-sans m'y heurter contre mon nom encadré dans
-une malice, souvent plaisante, quelquefois grossière.
-Je ne suis pas même Fréron,&mdash;ce serait
+J'ai eu à traverser d'orageux trimestres, pendant
+lesquels il m'était impossible d'ouvrir un journal
+sans m'y heurter contre mon nom encadré dans
+une malice, souvent plaisante, quelquefois grossière.
+Je ne suis pas même Fréron,&mdash;ce serait
trop beau,&mdash;mais Patouillet ou Nonotte, une
-espèce de long fantôme noir aux doigts crochus,
-qu'offusque la lumière du soleil, et qui va, le soir,
+espèce de long fantôme noir aux doigts crochus,
+qu'offusque la lumière du soleil, et qui va, le soir,
ramasser dans les ruines quelque grosse pierre
-pour la jeter à nos plus glorieuses statues. Journalistes
-de la démocratie en sabots, comme les
-beaux esprits du <cite>Siècle</cite>, ou en gants jaunes,
-comme les raffinés de la <em>Presse</em>, courtisans du
-Palais-Royal, littérature officieuse, républicains
-pour rire, vaincus de carnaval, libéraux de
-mardi-gras, haute et basse bohême, tous m'ont
-déchiré avec un ensemble d'autant plus édifiant
-que j'étais plus faible, plus seul et plus désarmé.
-En province même, où nos passions littéraires ne
+pour la jeter à nos plus glorieuses statues. Journalistes
+de la démocratie en sabots, comme les
+beaux esprits du <cite>Siècle</cite>, ou en gants jaunes,
+comme les raffinés de la <em>Presse</em>, courtisans du
+Palais-Royal, littérature officieuse, républicains
+pour rire, vaincus de carnaval, libéraux de
+mardi-gras, haute et basse bohême, tous m'ont
+déchiré avec un ensemble d'autant plus édifiant
+que j'étais plus faible, plus seul et plus désarmé.
+En province même, où nos passions littéraires ne
<span class="pagenum"><a name="Page_XVIII" id="Page_XVIII">XVIII</a></span>
-pénètrent pas, à Montpellier, dans cette ville intelligente,
-polie, savante, qui a été le berceau
-d'une partie de ma famille et où je compte encore
-des parents et des amis, il s'est trouvé un homme,&mdash;heureusement,
-ô ma belle France, c'est un
-Anglais,&mdash;pour écrire ceci: «M. de Pontmartin,
-à qui il sera beaucoup pardonné, parce
-qu'il a beaucoup détesté!»&mdash;Oui, j'ai lu, de
+pénètrent pas, à Montpellier, dans cette ville intelligente,
+polie, savante, qui a été le berceau
+d'une partie de ma famille et où je compte encore
+des parents et des amis, il s'est trouvé un homme,&mdash;heureusement,
+ô ma belle France, c'est un
+Anglais,&mdash;pour écrire ceci: «M. de Pontmartin,
+à qui il sera beaucoup pardonné, parce
+qu'il a beaucoup détesté!»&mdash;Oui, j'ai lu, de
mes propres yeux lu cette phrase incroyable
dans le journal de M. Danjou, l'ennemi des
-nudités en marbre et un des plus sévères gardiens
+nudités en marbre et un des plus sévères gardiens
de la morale publique;&mdash;et personne n'a
-réclamé!</p>
+réclamé!</p>
<p>Encore une fois, quel est le mot de cette
-énigme? Voulez-vous, mon cher ami, que nous
+énigme? Voulez-vous, mon cher ami, que nous
le cherchions ensemble?</p>
-<p>Notre malheur à tous a été la révolution de
-Février; et je puis me rendre cette justice, que
-je l'ai, dès le premier jour, instinctivement maudite
+<p>Notre malheur à tous a été la révolution de
+Février; et je puis me rendre cette justice, que
+je l'ai, dès le premier jour, instinctivement maudite
<span class="pagenum"><a name="Page_XIX" id="Page_XIX">XIX</a></span>
-et haïe. Si, comme on l'assure, quelques-uns
-de nos politiques les plus éminents se sont créés
-un précédent fâcheux en saluant à son aurore
-notre seconde République, on ne trouvera pas
-pièce pareille dans mon dossier. Dès que j'ai eu
-à ma disposition un carré de papier, je me suis
-attiré les colères rouges de la <em>Réforme</em>, en racontant
+et haïe. Si, comme on l'assure, quelques-uns
+de nos politiques les plus éminents se sont créés
+un précédent fâcheux en saluant à son aurore
+notre seconde République, on ne trouvera pas
+pièce pareille dans mon dossier. Dès que j'ai eu
+à ma disposition un carré de papier, je me suis
+attiré les colères rouges de la <em>Réforme</em>, en racontant
l'histoire d'un invalide civil, pensionnaire
-des Tuileries, mort pour avoir avalé un diamant,
-et en annonçant à mademoiselle Rachel que la
+des Tuileries, mort pour avoir avalé un diamant,
+et en annonçant à mademoiselle Rachel que la
<em>Marseillaise</em> ne lui porterait pas bonheur. Cette
aversion instinctive n'avait rien de politique;
-non: c'était l'homme de lettres qui se sentait
-transporté, avec ses amis et ses adversaires, dans
-une atmosphère malsaine et violente, où nous
-allions tous perdre une des plus précieuses qualités
+non: c'était l'homme de lettres qui se sentait
+transporté, avec ses amis et ses adversaires, dans
+une atmosphère malsaine et violente, où nous
+allions tous perdre une des plus précieuses qualités
de la critique: la mesure. Quand les Proudhon, les
Raspail, les Blanqui, les Louis Blanc, les Cabet,
-mettaient chaque matin en circulation les théories
+mettaient chaque matin en circulation les théories
<span class="pagenum"><a name="Page_XX" id="Page_XX">XX</a></span>
les plus monstrueuses, quand le spectre de 93
-était sans cesse évoqué et glorifié, quand les manifestations
-et les émeutes servaient de commentaires
-à chacune de ces pages sinistres, nul ne
-songeait à s'étonner ou à se plaindre si les hommes
-placés à l'extrémité contraire forçaient le ton pour
+était sans cesse évoqué et glorifié, quand les manifestations
+et les émeutes servaient de commentaires
+à chacune de ces pages sinistres, nul ne
+songeait à s'étonner ou à se plaindre si les hommes
+placés à l'extrémité contraire forçaient le ton pour
se faire entendre au milieu de cet inexprimable
-chaos. A des folies, à des injures, à des menaces,
-nous répondions par des duretés et des rudesses,
-et ce genre de polémique paraissait tout simple à
-tout le monde, à commencer par nos antagonistes.
-C'était un orchestre,&mdash;un charivari, si
-vous le voulez,&mdash;où le diapason était, de part et
-d'autre, tellement haussé, que celui qui aurait
+chaos. A des folies, à des injures, à des menaces,
+nous répondions par des duretés et des rudesses,
+et ce genre de polémique paraissait tout simple à
+tout le monde, à commencer par nos antagonistes.
+C'était un orchestre,&mdash;un charivari, si
+vous le voulez,&mdash;où le diapason était, de part et
+d'autre, tellement haussé, que celui qui aurait
voulu ne jouer que la note juste aurait fait de
cette justesse une dissonnance. Nous avions, en
-outre, pour complice la société tout entière; oui, la
-société qui, enrageant tout bas de s'être laissé surprendre,
-voulait se dédommager en détail et nous
+outre, pour complice la société tout entière; oui, la
+société qui, enrageant tout bas de s'être laissé surprendre,
+voulait se dédommager en détail et nous
<span class="pagenum"><a name="Page_XXI" id="Page_XXI">XXI</a></span>
-excitait à redoubler de fureur, à ne ménager personne,
-à briser les dangereux instruments de ses
-plaisirs de la veille, à remonter aux sources de ce
-désordre moral, dont la traduction brutale tapissait
+excitait à redoubler de fureur, à ne ménager personne,
+à briser les dangereux instruments de ses
+plaisirs de la veille, à remonter aux sources de ce
+désordre moral, dont la traduction brutale tapissait
les murs et courait les rues. On ne trouvait
jamais que nous en eussions assez dit, et nos violences
-les plus excessives furent écrites sous la
-dictée des hommes du monde les plus distingués
+les plus excessives furent écrites sous la
+dictée des hommes du monde les plus distingués
et les plus polis. On est si terrible, quand on a
-peur! Mes articles sur Béranger, qui ont mis
-dans ma littérature, jusque-là si paisible, un peu
-de bruit et tant d'amertume, sont de cette époque;
-et, à cette époque, nul ne fut scandalisé de voir un
+peur! Mes articles sur Béranger, qui ont mis
+dans ma littérature, jusque-là si paisible, un peu
+de bruit et tant d'amertume, sont de cette époque;
+et, à cette époque, nul ne fut scandalisé de voir un
royaliste, deux fois vaincu, en juillet 1830 et en
-février 1848, attaquer l'homme qui avait le plus
-contribué à ces deux révolutions. Et madame
+février 1848, attaquer l'homme qui avait le plus
+contribué à ces deux révolutions. Et madame
Sand! il fallait entendre les cris de fureur qui
-retentirent, lorsqu'on l'accusa d'avoir rédigé ce
-fameux bulletin de la République, qui éclata
+retentirent, lorsqu'on l'accusa d'avoir rédigé ce
+fameux bulletin de la République, qui éclata
<span class="pagenum"><a name="Page_XXII" id="Page_XXII">XXII</a></span>
-comme une bombe sur Paris consterné; il n'y
-avait pas de roman, pas de chef-d'&oelig;uvre qui tînt:
-ce jour-là, si un vil réactionnaire de notre espèce,
-oubliant <cite>Valentine</cite>, <cite>André</cite>, <cite>Mauprat</cite> et vingt
-autres récits merveilleux, l'eût criblée de sarcasmes
-et d'invectives, il eût été le héros de la
+comme une bombe sur Paris consterné; il n'y
+avait pas de roman, pas de chef-d'&oelig;uvre qui tînt:
+ce jour-là, si un vil réactionnaire de notre espèce,
+oubliant <cite>Valentine</cite>, <cite>André</cite>, <cite>Mauprat</cite> et vingt
+autres récits merveilleux, l'eût criblée de sarcasmes
+et d'invectives, il eût été le héros de la
ville, sinon de la cour. Et Victor Hugo! on joua,
-en 1850, sur un théâtre du boulevard, un mélodrame
-tiré de <cite>Notre-Dame de Paris</cite>. J'en profitai
-pour montrer où nous avait conduits tout doucettement
-cette Esméralda, fille de Marion Delorme
+en 1850, sur un théâtre du boulevard, un mélodrame
+tiré de <cite>Notre-Dame de Paris</cite>. J'en profitai
+pour montrer où nous avait conduits tout doucettement
+cette Esméralda, fille de Marion Delorme
et de Manon Lescaut (nous n'avions cependant pas
encore Marguerite Gautier et la baronne d'Ange);
-et tel était alors le courant d'idées, que ma diatribe
+et tel était alors le courant d'idées, que ma diatribe
qui, dix ans plus tard, aurait paru trop forte pour
-l'<cite>Univers</cite>, obtint un grand succès de vingt-quatre
-heures, non pas, comme on l'a dit, auprès du
-vicaire de mon village, mais auprès de mes confrères
-de la Société des gens de lettres. Et Eugène
+l'<cite>Univers</cite>, obtint un grand succès de vingt-quatre
+heures, non pas, comme on l'a dit, auprès du
+vicaire de mon village, mais auprès de mes confrères
+de la Société des gens de lettres. Et Eugène
<span class="pagenum"><a name="Page_XXIII" id="Page_XXIII">XXIII</a></span>
-Sue! nous avions inventé, pour combattre sa
-candidature, un brave homme, nommé Leclerc,
-dont le fils avait été tué du bon côté des barricades
+Sue! nous avions inventé, pour combattre sa
+candidature, un brave homme, nommé Leclerc,
+dont le fils avait été tué du bon côté des barricades
et dont on n'a plus jamais entendu parler.
-Nous fûmes battus, comme toujours; mais quelle
-verve, quelle véhémence, quelle indignation collective
-contre l'auteur de ces <cite>Mystères de Paris</cite>
-qui nous avaient pourtant si passionnément amusés!
+Nous fûmes battus, comme toujours; mais quelle
+verve, quelle véhémence, quelle indignation collective
+contre l'auteur de ces <cite>Mystères de Paris</cite>
+qui nous avaient pourtant si passionnément amusés!
Ainsi l'exigeait, ainsi nous armait en guerre
-la société elle-même, cette société qui, dans des
-jours plus calmes, avait su par c&oelig;ur et s'était
-raconté avec délices les chagrins de Mathilde, les
+la société elle-même, cette société qui, dans des
+jours plus calmes, avait su par c&oelig;ur et s'était
+raconté avec délices les chagrins de Mathilde, les
crimes de Lugarto, les vertus de Rochegune, les
prouesses de Rodolphe, les douleurs de Fleur-de-Marie,
-la réhabilitation du Chourineur et les
-misères de Couche-tout-Nu. Elle ne nous permit
-pas même d'épargner ce noble et doux Lamartine,
-le plus pur assurément de tous ceux qui ont fait
-du mal à leur pays sans le vouloir et sans le
+la réhabilitation du Chourineur et les
+misères de Couche-tout-Nu. Elle ne nous permit
+pas même d'épargner ce noble et doux Lamartine,
+le plus pur assurément de tous ceux qui ont fait
+du mal à leur pays sans le vouloir et sans le
<span class="pagenum"><a name="Page_XXIV" id="Page_XXIV">XXIV</a></span>
-savoir; Lamartine qui nous offrait pour sa rançon
-de poëte, Graziella, Raphaël et Geneviève; Lamartine,
-cet être léger et sacré, que Platon eût mis
-peut-être à la porte de sa République, mais qui
-du moins avait pacifié et apprivoisé la nôtre;
-hélas! il fallut encore immoler celui-là; tant la
-violence était dans l'air! tant les représailles
+savoir; Lamartine qui nous offrait pour sa rançon
+de poëte, Graziella, Raphaël et Geneviève; Lamartine,
+cet être léger et sacré, que Platon eût mis
+peut-être à la porte de sa République, mais qui
+du moins avait pacifié et apprivoisé la nôtre;
+hélas! il fallut encore immoler celui-là; tant la
+violence était dans l'air! tant les représailles
semblaient naturelles! Heureuses encore, heureuses
-les républiques où l'on ne se grise qu'avec
+les républiques où l'on ne se grise qu'avec
de l'encre!</p>
-<p>Qu'en est-il résulté? ce que l'on pouvait aisément
-prévoir. Après cette phase ardente, quand
-tout est rentré dans l'ordre, quand les plus poltrons
-ont été rassurés, quand toute cette démocratie
-exubérante a été disciplinée et muselée, le
-pli était fait, l'habitude prise; l'<em>ut</em> de poitrine de
-nos antipathies et de nos colères avait passé à
-l'état chronique: nous ressemblions à ces chanteurs
-de province qui, à force d'avoir crié, ne
+<p>Qu'en est-il résulté? ce que l'on pouvait aisément
+prévoir. Après cette phase ardente, quand
+tout est rentré dans l'ordre, quand les plus poltrons
+ont été rassurés, quand toute cette démocratie
+exubérante a été disciplinée et muselée, le
+pli était fait, l'habitude prise; l'<em>ut</em> de poitrine de
+nos antipathies et de nos colères avait passé à
+l'état chronique: nous ressemblions à ces chanteurs
+de province qui, à force d'avoir crié, ne
<span class="pagenum"><a name="Page_XXV" id="Page_XXV">XXV</a></span>
-peuvent plus chanter. Nous étions atteints, les
+peuvent plus chanter. Nous étions atteints, les
uns contre les autres, d'une sorte de surexcitation
qui, chez plusieurs d'entre nous, n'est pas
-encore calmée. Dans le fait, pourquoi ce qui paraissait
+encore calmée. Dans le fait, pourquoi ce qui paraissait
vrai en 1849, ne le serait-il plus en 1859?
Pourquoi ceux qui nous applaudissaient alors,
-nous tourneraient-ils le dos aujourd'hui? Immédiats
-ou ajournés, les périls n'ont-ils pas la même
-origine et la même cause? Y a-t-il une morale
+nous tourneraient-ils le dos aujourd'hui? Immédiats
+ou ajournés, les périls n'ont-ils pas la même
+origine et la même cause? Y a-t-il une morale
pour les temps d'angoisses, et une autre morale
-pour les temps de sécurité? Y a-t-il un goût, une
-critique, une littérature à l'usage des gens qui
-tremblent, et une autre littérature, une autre
-critique, un autre goût à l'usage des gens tranquillisés?
-Théoriquement, cela ne devrait pas
-être; en réalité, cela est: l'homme est une créature
-essentiellement inconséquente; la société,
-c'est l'inconséquence de chacun multipliée par
-l'inconséquence de tous. Il y a plus: le régime
+pour les temps de sécurité? Y a-t-il un goût, une
+critique, une littérature à l'usage des gens qui
+tremblent, et une autre littérature, une autre
+critique, un autre goût à l'usage des gens tranquillisés?
+Théoriquement, cela ne devrait pas
+être; en réalité, cela est: l'homme est une créature
+essentiellement inconséquente; la société,
+c'est l'inconséquence de chacun multipliée par
+l'inconséquence de tous. Il y a plus: le régime
<span class="pagenum"><a name="Page_XXVI" id="Page_XXVI">XXVI</a></span>
-nouveau plaçait hors du contrôle, c'est-à-dire des
+nouveau plaçait hors du contrôle, c'est-à-dire des
attaques de la presse, tous les pouvoirs politiques,
-tous les personnages officiels qui avaient défrayé
+tous les personnages officiels qui avaient défrayé
autrefois la verve des journalistes. Il n'y avait
-plus rien à faire ni à dire de ce côté-là. Il fallait
-pourtant un dérivatif, une soupape à cet esprit
-français, gaulois, frondeur, railleur, qui risque
-d'éclater si on le comprime. Cette soupape, c'est
-nous-mêmes, et à nos frais et dépens, qui nous la
-sommes fournie à nous-mêmes. Nous nous sommes
-mis à nous déchirer mutuellement, entre
-gens de lettres, faute de pouvoir dévorer des ministres,
-des ambassadeurs, des généraux et des
-princes! Ainsi, d'une part, nous étions à peine
-guéris de cet accès de fièvre de quatre années,
-qui nous avait laissé, surtout aux vaincus, une
+plus rien à faire ni à dire de ce côté-là. Il fallait
+pourtant un dérivatif, une soupape à cet esprit
+français, gaulois, frondeur, railleur, qui risque
+d'éclater si on le comprime. Cette soupape, c'est
+nous-mêmes, et à nos frais et dépens, qui nous la
+sommes fournie à nous-mêmes. Nous nous sommes
+mis à nous déchirer mutuellement, entre
+gens de lettres, faute de pouvoir dévorer des ministres,
+des ambassadeurs, des généraux et des
+princes! Ainsi, d'une part, nous étions à peine
+guéris de cet accès de fièvre de quatre années,
+qui nous avait laissé, surtout aux vaincus, une
irritation nerveuse; d'autre part, cette irritation
-ne pouvait plus s'exercer que sur nos confrères.
-Et quelles différences, grand Dieu, sans compter
+ne pouvait plus s'exercer que sur nos confrères.
+Et quelles différences, grand Dieu, sans compter
<span class="pagenum"><a name="Page_XXVII" id="Page_XXVII">XXVII</a></span>
-la susceptibilité proverbiale de notre épiderme?
+la susceptibilité proverbiale de notre épiderme?
Quand des hommes tels que M. Guizot, tels que le
-maréchal Bugeaud, tels que M. Thiers, tels que
-le duc de Broglie, étaient attaqués, insultés même
+maréchal Bugeaud, tels que M. Thiers, tels que
+le duc de Broglie, étaient attaqués, insultés même
dans un article presque toujours sans signature,
il n'y avait pas d'offense. La fonction, le service
-public, le personnage couvrait l'homme: ce n'était
-pas un individu moqué ou invectivé par un
-autre individu; c'était une puissance sociale aux
+public, le personnage couvrait l'homme: ce n'était
+pas un individu moqué ou invectivé par un
+autre individu; c'était une puissance sociale aux
prises avec cette puissance anonyme qu'on appelait
l'opposition ou la presse. Mais un simple et
-très-simple homme de lettres qui vit de plain-pied
-avec son persécuteur, qui n'est ni plus ni
+très-simple homme de lettres qui vit de plain-pied
+avec son persécuteur, qui n'est ni plus ni
moins que lui, et que l'on peut se montrer du
-doigt sur le boulevard au moment où l'article
-qui l'<em>exécute</em> circule encore de main en main!
-Celui-là n'est pas une abstraction, une généralité,
-la personnification d'une idée, d'un pouvoir,
+doigt sur le boulevard au moment où l'article
+qui l'<em>exécute</em> circule encore de main en main!
+Celui-là n'est pas une abstraction, une généralité,
+la personnification d'une idée, d'un pouvoir,
d'une doctrine: quand on le blesse, c'est bien
<span class="pagenum"><a name="Page_XXVIII" id="Page_XXVIII">XXVIII</a></span>
-son sang qui coule! Assurément, il ferait mieux
-de se taire, de pardonner, de s'en remettre à la
-justice ou à l'indifférence du public, d'attendre
+son sang qui coule! Assurément, il ferait mieux
+de se taire, de pardonner, de s'en remettre à la
+justice ou à l'indifférence du public, d'attendre
que le temps cicatrise sa blessure; mais demandez
-donc cette preuve de patience ou de sagesse à
-ces natures passionnées, fiévreuses, irascibles,
-qu'un rien exalte, que tout prédispose aux sensations
-extrêmes, et qui ont sans cesse à leur portée
-l'instrument de leur supplice&mdash;et de leurs représailles!
-On prétend que les ténors, les médecins,
-les avocats, les généraux (pour ne citer que quelques
+donc cette preuve de patience ou de sagesse à
+ces natures passionnées, fiévreuses, irascibles,
+qu'un rien exalte, que tout prédispose aux sensations
+extrêmes, et qui ont sans cesse à leur portée
+l'instrument de leur supplice&mdash;et de leurs représailles!
+On prétend que les ténors, les médecins,
+les avocats, les généraux (pour ne citer que quelques
professions bien diverses), sont tout aussi
-susceptibles, tout aussi enclins que les auteurs à
-médire les uns des autres. Mais les ténors chantent
-au lieu d'écrire; les médecins n'opèrent que
-sur leurs malades; les généraux préfèrent l'action
-à l'écriture, et les avocats soulagent leur
-bile aux dépens de leurs clients: nous, au contraire,
-c'est notre dangereux privilége, que les
+susceptibles, tout aussi enclins que les auteurs à
+médire les uns des autres. Mais les ténors chantent
+au lieu d'écrire; les médecins n'opèrent que
+sur leurs malades; les généraux préfèrent l'action
+à l'écriture, et les avocats soulagent leur
+bile aux dépens de leurs clients: nous, au contraire,
+c'est notre dangereux privilége, que les
<span class="pagenum"><a name="Page_XXIX" id="Page_XXIX">XXIX</a></span>
occasions de nous attaquer mutuellement fassent,
-pour ainsi dire, partie de notre profession même.
-De là ces haines, ces querelles littéraires, qui
+pour ainsi dire, partie de notre profession même.
+De là ces haines, ces querelles littéraires, qui
sont sans doute de tous les temps, mais qui,
ce me semble, s'enveniment et se multiplient
-dans le nôtre. Et remarquez un détail que j'ai
-pu vérifier à mes risques et périls. Dans ces
-petites guerres à coups de plume, les plus
-agressifs, ceux qui, par état ou par goût, ont
-tour à tour immolé toutes les grandeurs et
+dans le nôtre. Et remarquez un détail que j'ai
+pu vérifier à mes risques et périls. Dans ces
+petites guerres à coups de plume, les plus
+agressifs, ceux qui, par état ou par goût, ont
+tour à tour immolé toutes les grandeurs et
toutes les faiblesses de ce monde, sont justement
-ceux qui s'étonnent et s'irritent le plus,
+ceux qui s'étonnent et s'irritent le plus,
si une de leurs victimes essaye de riposter.
-Au lieu de relire Corneille, et de répéter avec
+Au lieu de relire Corneille, et de répéter avec
Auguste:</p>
-<p class="center small">Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!</p>
+<p class="center small">Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!</p>
-<p>Ils éprouvent la sensation du chasseur qui verrait
-tout à coup un lièvre au gîte se saisir d'un revolver
+<p>Ils éprouvent la sensation du chasseur qui verrait
+tout à coup un lièvre au gîte se saisir d'un revolver
<span class="pagenum"><a name="Page_XXX" id="Page_XXX">XXX</a></span>
-et faire feu sur son ennemi. Puis, après ce
+et faire feu sur son ennemi. Puis, après ce
premier mouvement de surprise, quel redoublement
-de colères et d'injures!</p>
+de colères et d'injures!</p>
-<p>Voilà, mon cher ami, comment, sans vocation
-préalable, sans méchanceté naturelle, avec le
-vif désir de trouver tous ses confrères bons, aimables,
+<p>Voilà, mon cher ami, comment, sans vocation
+préalable, sans méchanceté naturelle, avec le
+vif désir de trouver tous ses confrères bons, aimables,
spirituels, dignes de toutes sortes de
-respects et d'hommages, on peut se voir, malgré
-soi, transporté dans cette sphère orageuse où les
-fleurs de rhétorique se hérissent d'épines, attiré
-par le tournoiement de cette meule où s'aiguisent
-les sarcasmes et les épigrammes. «Je ne
-déteste pas les coups, mais à la condition de les
-rendre,» écrivait récemment un des maîtres de
+respects et d'hommages, on peut se voir, malgré
+soi, transporté dans cette sphère orageuse où les
+fleurs de rhétorique se hérissent d'épines, attiré
+par le tournoiement de cette meule où s'aiguisent
+les sarcasmes et les épigrammes. «Je ne
+déteste pas les coups, mais à la condition de les
+rendre,» écrivait récemment un des maîtres de
la critique contemporaine. Le mot est vrai et
triste, comme presque tout ce qui est vrai. Ce
-qu'y perd la dignité des lettres, déjà si compromise
-par les préjugés d'une partie du public, ce
-qu'y deviennent ce calme, cette paix, cette liberté
+qu'y perd la dignité des lettres, déjà si compromise
+par les préjugés d'une partie du public, ce
+qu'y deviennent ce calme, cette paix, cette liberté
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXI" id="Page_XXXI">XXXI</a></span>
-d'esprit, si nécessaires à l'enfantement des &oelig;uvres
-sérieuses, nous nous le sommes dit bien souvent,
-vous pour vous encourager à rester dans
-votre rôle de conteur cher à toutes les imaginations
-délicates, moi pour prendre d'excellentes
-résolutions auxquelles j'ai maintes fois manqué.
-Afin d'élever un peu la question et d'échapper
-à ce <em>moi</em> qui n'a pas cessé, depuis Montaigne,
-d'être haïssable, laissez-moi vous signaler deux
-symptômes qui m'ont frappé dans ces querelles,
-et qui me semblent appartenir plus particulièrement
-à notre époque. La vanité, chez les
+d'esprit, si nécessaires à l'enfantement des &oelig;uvres
+sérieuses, nous nous le sommes dit bien souvent,
+vous pour vous encourager à rester dans
+votre rôle de conteur cher à toutes les imaginations
+délicates, moi pour prendre d'excellentes
+résolutions auxquelles j'ai maintes fois manqué.
+Afin d'élever un peu la question et d'échapper
+à ce <em>moi</em> qui n'a pas cessé, depuis Montaigne,
+d'être haïssable, laissez-moi vous signaler deux
+symptômes qui m'ont frappé dans ces querelles,
+et qui me semblent appartenir plus particulièrement
+à notre époque. La vanité, chez les
gens de lettres, est certainement un bien vilain
-défaut; mais d'abord on pourrait invoquer en sa
-faveur la parole évangélique: «Que celui qui n'a
-pas péché, lui jette la première pierre!» Ensuite,
-ce défaut est l'envers de qualités, d'illusions du
-moins, sans lesquelles le travail du littérateur ne
-serait qu'un supplice continuel. Évidemment,
+défaut; mais d'abord on pourrait invoquer en sa
+faveur la parole évangélique: «Que celui qui n'a
+pas péché, lui jette la première pierre!» Ensuite,
+ce défaut est l'envers de qualités, d'illusions du
+moins, sans lesquelles le travail du littérateur ne
+serait qu'un supplice continuel. Évidemment,
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXII" id="Page_XXXII">XXXII</a></span>
-l'homme qui, arrivé à un certain âge et ayant
-déjà écrit, persiste à écrire encore, est un idiot
+l'homme qui, arrivé à un certain âge et ayant
+déjà écrit, persiste à écrire encore, est un idiot
s'il ne croit pas avoir du talent, ou un hypocrite
-s'il a l'air d'être de l'avis de ceux qui lui en refusent.
-Inhérente d'ailleurs à l'exercice même de la
-pensée, la vanité,&mdash;qui chez les hommes de
-génie s'appelle l'orgueil,&mdash;ne peut pas compter
+s'il a l'air d'être de l'avis de ceux qui lui en refusent.
+Inhérente d'ailleurs à l'exercice même de la
+pensée, la vanité,&mdash;qui chez les hommes de
+génie s'appelle l'orgueil,&mdash;ne peut pas compter
parmi les bas instincts de la nature humaine:
-il sied donc de l'amnistier ou à peu près. Mais,
+il sied donc de l'amnistier ou à peu près. Mais,
depuis quelque temps, et surtout chez nos nouveaux
-auteurs, la vanité semble constamment se
-doubler d'une question d'argent: ceci tient à la
+auteurs, la vanité semble constamment se
+doubler d'une question d'argent: ceci tient à la
physionomie de plus en plus commerciale que
-prend notre littérature: on a très-bien fait, à
-coup sûr, d'organiser son budget, de créer des
+prend notre littérature: on a très-bien fait, à
+coup sûr, d'organiser son budget, de créer des
caisses, de grossir les droits d'auteurs, de fixer
-et de prolonger la propriété littéraire, de s'arranger,
-en un mot, pour démentir la tradition proverbiale
-qui veut que les écrivains et les poëtes
+et de prolonger la propriété littéraire, de s'arranger,
+en un mot, pour démentir la tradition proverbiale
+qui veut que les écrivains et les poëtes
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXIII" id="Page_XXXIII">XXXIII</a></span>
-meurent de faim. Dans notre siècle, où le superflu
-devient de plus en plus le nécessaire, il eût
-été cruel et absurde que les travailleurs, les hommes
-de talent demeurassent condamnés au brouet
+meurent de faim. Dans notre siècle, où le superflu
+devient de plus en plus le nécessaire, il eût
+été cruel et absurde que les travailleurs, les hommes
+de talent demeurassent condamnés au brouet
noir, pendant que les agioteurs s'enrichissaient
en dix minutes. Par malheur, les m&oelig;urs de ces
-hommes d'argent, qui ont failli devenir nos maîtres,
-ont pénétré et fait école parmi nous. Aujourd'hui
-un grand succès est surtout une bonne
-affaire. On évalue avec admiration et envie les
-sommes qu'ont rapportées le <cite>Duc Job</cite> et le <cite>Pied
+hommes d'argent, qui ont failli devenir nos maîtres,
+ont pénétré et fait école parmi nous. Aujourd'hui
+un grand succès est surtout une bonne
+affaire. On évalue avec admiration et envie les
+sommes qu'ont rapportées le <cite>Duc Job</cite> et le <cite>Pied
de Mouton</cite>, celles que rapportent les <cite>Intimes</cite>. Le
-critique qui parle d'un livre nouveau avec une sévérité
+critique qui parle d'un livre nouveau avec une sévérité
polie, n'est plus du tout un juge qui exerce
-un droit; il n'est plus même un censeur morose
-qui blesse une vanité, un esprit mal fait qui méconnaît
-les beautés et exagère les taches; il est
-bien pis que tout cela; on le traite de créature
-malfaisante, coupable d'avoir diminué les bénéfices
+un droit; il n'est plus même un censeur morose
+qui blesse une vanité, un esprit mal fait qui méconnaît
+les beautés et exagère les taches; il est
+bien pis que tout cela; on le traite de créature
+malfaisante, coupable d'avoir diminué les bénéfices
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXIV" id="Page_XXXIV">XXXIV</a></span>
-d'une affaire, d'avoir entravé la circulation
-d'un objet de négoce. L'auteur critiqué semble lui
-dire: «Attendez au moins que ma première édition
-soit vendue!»&mdash;C'est le contraire de l'Intimé,
-criant: «Frappez, j'ai quatre enfants à
-nourrir!»&mdash;Il y a eu, dans le bizarre épisode
-de <cite>Gaëtana</cite>, un détail que l'on n'a pas remarqué,
-parce qu'il est tout à fait en harmonie avec
+d'une affaire, d'avoir entravé la circulation
+d'un objet de négoce. L'auteur critiqué semble lui
+dire: «Attendez au moins que ma première édition
+soit vendue!»&mdash;C'est le contraire de l'Intimé,
+criant: «Frappez, j'ai quatre enfants à
+nourrir!»&mdash;Il y a eu, dans le bizarre épisode
+de <cite>Gaëtana</cite>, un détail que l'on n'a pas remarqué,
+parce qu'il est tout à fait en harmonie avec
ces nouvelles m&oelig;urs dont je parle. L'auteur de
-<i>Gaëtana</i> a écrit quelque part: «L'élite des polissons
+<i>Gaëtana</i> a écrit quelque part: «L'élite des polissons
de Paris (ceci n'est rien, c'est le mot de
-l'homme en colère), qui m'ont <em>volé le fruit de
-sept ou huit mois de travail</em>.»&mdash;Voilà le trait
+l'homme en colère), qui m'ont <em>volé le fruit de
+sept ou huit mois de travail</em>.»&mdash;Voilà le trait
de m&oelig;urs. M. About a dix fois plus d'esprit qu'il
-n'en faut pour savoir que sa pièce est très-mauvaise;
+n'en faut pour savoir que sa pièce est très-mauvaise;
qu'elle aurait eu, dans des circonstances
-ordinaires, sept ou huit représentations, dont
+ordinaires, sept ou huit représentations, dont
six au moins devant les banquettes; il sait
-aussi que l'écrivain qui travaille pour le théâtre
+aussi que l'écrivain qui travaille pour le théâtre
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXV" id="Page_XXXV">XXXV</a></span>
-court une foule de chances: n'être pas reçu,
-n'être pas joué, n'être pas applaudi, n'obtenir
-qu'un succès d'estime, etc., etc., et que, par
-conséquent, le fruit de son travail peut très-bien
-être perdu sans qu'il ait à réclamer les moindres
-dommages-intérêts. Il sait enfin que les choses
-ont tourné de façon à rendre <cite>Gaëtana</cite>, sinon
+court une foule de chances: n'être pas reçu,
+n'être pas joué, n'être pas applaudi, n'obtenir
+qu'un succès d'estime, etc., etc., et que, par
+conséquent, le fruit de son travail peut très-bien
+être perdu sans qu'il ait à réclamer les moindres
+dommages-intérêts. Il sait enfin que les choses
+ont tourné de façon à rendre <cite>Gaëtana</cite>, sinon
aussi glorieuse, au moins aussi lucrative que possible.
N'importe! le naturel s'est trahi; la plaie
-d'argent a crié plus fort que la blessure d'amour-propre.</p>
+d'argent a crié plus fort que la blessure d'amour-propre.</p>
-<p>A ce symptôme s'en ajoute un autre qui l'aggrave
-et le complète. Qui dit commerce, dit
+<p>A ce symptôme s'en ajoute un autre qui l'aggrave
+et le complète. Qui dit commerce, dit
annonce, et, en effet, c'est sous l'annonce aujourd'hui
-que disparaît la vraie critique. Ce qu'il y a
+que disparaît la vraie critique. Ce qu'il y a
de plus difficile, de plus dangereux et de plus
-rare, dans la littérature actuelle, c'est la vérité.
+rare, dans la littérature actuelle, c'est la vérité.
Il en est du public des livres comme de celui de
-nos théâtres: d'un côté, la masse indifférente;
+nos théâtres: d'un côté, la masse indifférente;
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXVI" id="Page_XXXVI">XXXVI</a></span>
de l'autre, le groupe des claqueurs. Or, ces
-claqueurs, ces amis, ces compères, font leur office
+claqueurs, ces amis, ces compères, font leur office
tellement en conscience, leur admiration est tellement
-<em>montée</em> de ton, ils entourent l'auteur
-d'une atmosphère si chargée d'enthousiasme et
-d'encens, que la moindre restriction, la plus légère
+<em>montée</em> de ton, ils entourent l'auteur
+d'une atmosphère si chargée d'enthousiasme et
+d'encens, que la moindre restriction, la plus légère
critique lui fait l'effet d'une insulte ou d'un
-blasphème. Si l'on essaye de réduire à leur juste
-valeur des &oelig;uvres surfaites et des succès factices,
-on est aussitôt assailli par une foule d'Orontes
-mal élevés, qui traduisent en langage d'atelier ou
-d'école normale, le: <em>Je voudrais bien, pour
+blasphème. Si l'on essaye de réduire à leur juste
+valeur des &oelig;uvres surfaites et des succès factices,
+on est aussitôt assailli par une foule d'Orontes
+mal élevés, qui traduisent en langage d'atelier ou
+d'école normale, le: <em>Je voudrais bien, pour
voir...</em>, de l'homme au sonnet. Si on laisse entendre
-à des fantaisistes ou <em>humorists</em> spirituels,
-qu'ils n'ont pas encore tout à fait détrôné Sterne,
-Lesage et Voltaire, on devient leur persécuteur,
+à des fantaisistes ou <em>humorists</em> spirituels,
+qu'ils n'ont pas encore tout à fait détrôné Sterne,
+Lesage et Voltaire, on devient leur persécuteur,
leur ennemi. Comment en serait-il autrement?
-L'exagération, la convention, la commandite,
-l'assurance mutuelle, règnent en souveraines dans
+L'exagération, la convention, la commandite,
+l'assurance mutuelle, règnent en souveraines dans
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXVII" id="Page_XXXVII">XXXVII</a></span>
le monde des lettres: on ne juge plus; on aime
-ou on déteste, ou bien encore on loue avec rage
-pour être loué à outrance. Les habiles, ceux qui
-veulent que rien ne trouble désormais leur
-quiétude, s'en tirent, ou, comme M. Théophile
-Gautier, à l'aide d'une bienveillance universelle,
-olympienne, qui rayonne également sur M. Camille
-Doucet et sur M. Barrière, sur M. Vacquerie
+ou on déteste, ou bien encore on loue avec rage
+pour être loué à outrance. Les habiles, ceux qui
+veulent que rien ne trouble désormais leur
+quiétude, s'en tirent, ou, comme M. Théophile
+Gautier, à l'aide d'une bienveillance universelle,
+olympienne, qui rayonne également sur M. Camille
+Doucet et sur M. Barrière, sur M. Vacquerie
et sur M. Laya, ou par des prodiges de diplomatie
-qui nous forcent de chercher leur vraie pensée
-sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'étonner,
-dès lors, qu'un homme isolé, bienveillant,
-mais indépendant, sympathique au talent, mais
-récalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par
-l'injustice de ses confrères qu'il leur apportait plus
-d'affection et de confiance, soulève sous ses pas
+qui nous forcent de chercher leur vraie pensée
+sous des enveloppes sibyllines. Peut-on s'étonner,
+dès lors, qu'un homme isolé, bienveillant,
+mais indépendant, sympathique au talent, mais
+récalcitrant aux consignes, d'autant plus aigri par
+l'injustice de ses confrères qu'il leur apportait plus
+d'affection et de confiance, soulève sous ses pas
des bourrasques et finisse par leur emprunter,
lui aussi, quelque chose de leur maussaderie et
de leur violence?</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_XXXVIII" id="Page_XXXVIII">XXXVIII</a></span>
-S'ensuit-il que je prétende ne m'être jamais
-trompé? Hélas! non, mille fois non: les questions
-de littérature et de goût ne sont pas soumises aux
-mêmes lois inflexibles que les questions de morale,
-de religion et de politique. Celles-là auraient,
+S'ensuit-il que je prétende ne m'être jamais
+trompé? Hélas! non, mille fois non: les questions
+de littérature et de goût ne sont pas soumises aux
+mêmes lois inflexibles que les questions de morale,
+de religion et de politique. Celles-là auraient,
faute de mieux, l'honneur pour gardien; mais en
-matière littéraire, quand on fait de la critique
+matière littéraire, quand on fait de la critique
depuis vingt ans et que tant de points de vue ont
-changé, l'obstination absolue serait le fait d'un
+changé, l'obstination absolue serait le fait d'un
fanatique ou d'un sot. Oui, je me suis souvent
-trompé; j'ai été trop agressif contre d'admirables
-talents de qui je n'aurais jamais dû oublier qu'ils
-avaient été les enchanteurs de mon heureuse
-jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et condamnée
-lors de ses <cite>Mémoires</cite>: elle m'a répliqué
-par une gerbe de magnifiques récits. J'ai donné
-lieu de croire que j'étais insensible au merveilleux
-génie de Voltaire, moi qui ne le hais que par
-peur de trop l'admirer. J'ai attaqué trop aveuglément
+trompé; j'ai été trop agressif contre d'admirables
+talents de qui je n'aurais jamais dû oublier qu'ils
+avaient été les enchanteurs de mon heureuse
+jeunesse: j'ai cru madame Sand finie et condamnée
+lors de ses <cite>Mémoires</cite>: elle m'a répliqué
+par une gerbe de magnifiques récits. J'ai donné
+lieu de croire que j'étais insensible au merveilleux
+génie de Voltaire, moi qui ne le hais que par
+peur de trop l'admirer. J'ai attaqué trop aveuglément
<span class="pagenum"><a name="Page_XXXIX" id="Page_XXXIX">XXXIX</a></span>
-le réalisme, qui n'est que la forme,
-encore indigeste, mais vivace, de l'art démocratique,
-c'est-à-dire du seul art possible au dix-neuvième
-siècle. Enfin j'ai essayé de faire de la
-littérature aristocratique, et je ne me suis pas
-aperçu que l'aristocratie avait toutes les qualités
-possibles, mais qu'elle les gâtait par le même
-défaut que la jument de Roland: elle était morte.
-Et cependant, là encore, n'ai-je pas été victime
-d'une inconséquence? Quel mal ne dit-on pas,
-dans les romans, au théâtre et ailleurs, des riches
+le réalisme, qui n'est que la forme,
+encore indigeste, mais vivace, de l'art démocratique,
+c'est-à-dire du seul art possible au dix-neuvième
+siècle. Enfin j'ai essayé de faire de la
+littérature aristocratique, et je ne me suis pas
+aperçu que l'aristocratie avait toutes les qualités
+possibles, mais qu'elle les gâtait par le même
+défaut que la jument de Roland: elle était morte.
+Et cependant, là encore, n'ai-je pas été victime
+d'une inconséquence? Quel mal ne dit-on pas,
+dans les romans, au théâtre et ailleurs, des riches
qui restent oisifs, des gentilshommes qui donnent
-à la société active le spectacle de leur dés&oelig;uvrement,
+à la société active le spectacle de leur dés&oelig;uvrement,
toujours inutile, souvent coupable? Or, si
le plus humble de ces gentilshommes, si le plus
-pauvre de ces riches, cédant à une vocation,
-malheureuse peut-être, mais sincère, se donne à
-la littérature, non pas à cette littérature des privilégiés
-qui n'est qu'un luxe de plus, mais à
+pauvre de ces riches, cédant à une vocation,
+malheureuse peut-être, mais sincère, se donne à
+la littérature, non pas à cette littérature des privilégiés
+qui n'est qu'un luxe de plus, mais à
<span class="pagenum"><a name="Page_XL" id="Page_XL">XL</a></span>
celle qui impose un travail incessant, use les
-forces, affronte les orages, accepte et affirme l'égalité
+forces, affronte les orages, accepte et affirme l'égalité
moderne et finalement n'obtient ni couronnes,
-ni récompenses, on le traite en intrus;
+ni récompenses, on le traite en intrus;
il semble qu'il usurpe sa place au soleil, que ses
-confrères doivent l'en chasser par droit de naissance
-et par droit de conquête; et dans ces prétendus
+confrères doivent l'en chasser par droit de naissance
+et par droit de conquête; et dans ces prétendus
avantages qui ne le rendent ni paresseux,
ni fier, qu'il oublie et abdique en prenant la
-plume, on cherche une condition d'infériorité, parfois
-même de ridicule!</p>
+plume, on cherche une condition d'infériorité, parfois
+même de ridicule!</p>
<p>Au milieu de ces dissidences, de ces injustices,
-de ces représailles, de ces discordes civiles et inciviles
-qui ont si tristement troublé notre beau
-ciel littéraire, gardons au moins, mon cher ami,
-deux choses intactes: cet art délicat et charmant
-dont j'ai été le Lapeyrouse et dont vous êtes le
-Colomb; et cette amitié qu'ont épargnée, Dieu
+de ces représailles, de ces discordes civiles et inciviles
+qui ont si tristement troublé notre beau
+ciel littéraire, gardons au moins, mon cher ami,
+deux choses intactes: cet art délicat et charmant
+dont j'ai été le Lapeyrouse et dont vous êtes le
+Colomb; et cette amitié qu'ont épargnée, Dieu
merci! nos vicissitudes publiques. Laissez-moi
<span class="pagenum"><a name="Page_XLI" id="Page_XLI">XLI</a></span>
-terminer cette trop longue préface par une image
-empruntée à ma vie rustique. Je visitais l'autre
-jour une grange abandonnée qui a fait partie du
+terminer cette trop longue préface par une image
+empruntée à ma vie rustique. Je visitais l'autre
+jour une grange abandonnée qui a fait partie du
riche domaine de la Chartreuse de Villeneuve.
-Cette grange fut incendiée au commencement de
-la Révolution: puis sont venus les acquéreurs
+Cette grange fut incendiée au commencement de
+la Révolution: puis sont venus les acquéreurs
des terres, dont aucun n'a voulu se charger de ce
-bâtiment à l'aspect sinistre, dont les murailles et
-la toiture tombaient en ruines. Alors a commencé
-un travail de destruction qui dure encore: à
-chaque ondée de pluie, à chaque bouffée de mistral,
-une cloison se lézarde, une pierre se détache
-de la voûte, une marche de l'escalier s'effondre
+bâtiment à l'aspect sinistre, dont les murailles et
+la toiture tombaient en ruines. Alors a commencé
+un travail de destruction qui dure encore: à
+chaque ondée de pluie, à chaque bouffée de mistral,
+une cloison se lézarde, une pierre se détache
+de la voûte, une marche de l'escalier s'effondre
et va grossir l'inextricable chaos de buissons,
-de tuiles et de débris. De temps à autre, un mendiant
-vient passer la nuit dans ce gîte ouvert à
+de tuiles et de débris. De temps à autre, un mendiant
+vient passer la nuit dans ce gîte ouvert à
tous les vents; d'autres fois, des malfaiteurs y ont
-attendu à la brune et dévalisé des charretiers endormis,
-des cultivateurs attardés. Une légende lugubre
+attendu à la brune et dévalisé des charretiers endormis,
+des cultivateurs attardés. Une légende lugubre
<span class="pagenum"><a name="Page_XLII" id="Page_XLII">XLII</a></span>
-a fini par s'attacher à cette ferme maudite
-dont la physionomie désolée saisit les imaginations
-populaires et m'a donné le frisson.</p>
-
-<p>Mais voici que dans une cour intérieure, au
-milieu de cet amas de décombres, un paysan
-octogénaire m'a montré un vieux pied d'aubépine,
-qui, dit-il, est là depuis près d'un siècle.
-Ravivé par notre printemps hâtif, cet arbuste
-allait fleurir, et une petite fauvette à tête noire
-y commençait déjà son nid. Ainsi, dans ce coin
-désert qu'avaient marqué de leur empreinte les
+a fini par s'attacher à cette ferme maudite
+dont la physionomie désolée saisit les imaginations
+populaires et m'a donné le frisson.</p>
+
+<p>Mais voici que dans une cour intérieure, au
+milieu de cet amas de décombres, un paysan
+octogénaire m'a montré un vieux pied d'aubépine,
+qui, dit-il, est là depuis près d'un siècle.
+Ravivé par notre printemps hâtif, cet arbuste
+allait fleurir, et une petite fauvette à tête noire
+y commençait déjà son nid. Ainsi, dans ce coin
+désert qu'avaient marqué de leur empreinte les
ravages du temps, les passions de l'homme, ses
-crimes et ses misères, l'&oelig;uvre de Dieu se révélait
-encore à moi dans toute sa fraîcheur et toute sa
-grâce. Là où les hommes avaient mis le feu, la
-ruine, le meurtre, la pauvreté, le vol et l'abandon,
+crimes et ses misères, l'&oelig;uvre de Dieu se révélait
+encore à moi dans toute sa fraîcheur et toute sa
+grâce. Là où les hommes avaient mis le feu, la
+ruine, le meurtre, la pauvreté, le vol et l'abandon,
Dieu mettait un oiseau et une fleur. Que ce
-soit là, mon ami, un emblème! Le malheur des
+soit là, mon ami, un emblème! Le malheur des
temps, les vicissitudes politiques, les querelles de
<span class="pagenum"><a name="Page_XLIII" id="Page_XLIII">XLIII</a></span>
-partis, nos déceptions, nos ressentiments, nos
-colères, ont accumulé en nous et autour de nous
-bien des débris: conservons au moins l'aubépine
+partis, nos déceptions, nos ressentiments, nos
+colères, ont accumulé en nous et autour de nous
+bien des débris: conservons au moins l'aubépine
et la fauvette; une fleur et une chanson!</p>
<p class="signature"><span class="smcap">Armand de Pontmartin.</span></p>
@@ -1328,794 +1289,794 @@ et la fauvette; une fleur et une chanson!</p>
<hr class="c15" />
-<p>Refusé à la Comédie-Française!... Sifflé au théâtre
-Beaumarchais! Et voir réussir des rapsodies comme le
-<cite>Demi-monde</cite>, <cite>Dalilah</cite> et les <cite>Effrontés</cite>! Décidément l'art
-s'en va, le goût s'en va, la société s'en va, les m&oelig;urs
-s'en vont, les rois s'en sont allés, les dieux s'en iront;
+<p>Refusé à la Comédie-Française!... Sifflé au théâtre
+Beaumarchais! Et voir réussir des rapsodies comme le
+<cite>Demi-monde</cite>, <cite>Dalilah</cite> et les <cite>Effrontés</cite>! Décidément l'art
+s'en va, le goût s'en va, la société s'en va, les m&oelig;urs
+s'en vont, les rois s'en sont allés, les dieux s'en iront;
c'est pourquoi je m'en vais aussi. Ingrat Paris, tu n'auras
-pas ma <em>copie</em>! Me voici revenu à C..., ma ville
+pas ma <em>copie</em>! Me voici revenu à C..., ma ville
natale.</p>
-<p>C... jouit d'une réputation très-usurpée. D'abord,
-on m'y prend au sérieux, et il est avéré, parmi mes
-compatriotes, que je suis un grand homme méconnu,
-à qui il n'a manqué qu'un peu d'intrigue pour
-remplacer M. Briffaut à l'Académie; ensuite, c'est
-une jolie ville située dans un pays charmant. On y
-est de première force au whist, on y fait bonne
-chère; on y aura un chemin de fer en 1864. C...
+<p>C... jouit d'une réputation très-usurpée. D'abord,
+on m'y prend au sérieux, et il est avéré, parmi mes
+compatriotes, que je suis un grand homme méconnu,
+à qui il n'a manqué qu'un peu d'intrigue pour
+remplacer M. Briffaut à l'Académie; ensuite, c'est
+une jolie ville située dans un pays charmant. On y
+est de première force au whist, on y fait bonne
+chère; on y aura un chemin de fer en 1864. C...
<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span>
-possède une bibliothèque, bien connue de M. Libri,
-une salle de spectacle, où l'on joue la <cite>Tour de Nesle</cite>
-tout aussi bien qu'à Montbrison, et où l'on chante
-<cite>Robert le Diable</cite> pas plus mal qu'à Angoulême. Donc,
-décentralisons! Soyons ici comme Coriolan chez les
-Volsques, comme Thémistocle chez les Perses, et
-qu'un jour Paris, stupéfait de ma gloire, regrette de
-m'avoir laissé partir!</p>
-
-<p>Justement les lettrés du pays, sachant que j'étais
-<em>dans leurs murs</em>, ont eu une idée lumineuse: ils ont
-décidé madame Charbonneau, la femme du directeur
-de l'enregistrement, à donner, tous les jeudis, un thé
+possède une bibliothèque, bien connue de M. Libri,
+une salle de spectacle, où l'on joue la <cite>Tour de Nesle</cite>
+tout aussi bien qu'à Montbrison, et où l'on chante
+<cite>Robert le Diable</cite> pas plus mal qu'à Angoulême. Donc,
+décentralisons! Soyons ici comme Coriolan chez les
+Volsques, comme Thémistocle chez les Perses, et
+qu'un jour Paris, stupéfait de ma gloire, regrette de
+m'avoir laissé partir!</p>
+
+<p>Justement les lettrés du pays, sachant que j'étais
+<em>dans leurs murs</em>, ont eu une idée lumineuse: ils ont
+décidé madame Charbonneau, la femme du directeur
+de l'enregistrement, à donner, tous les jeudis, un thé
avec prohibition absolue de boston et de bouillotte.
-On causera littérature, beaux-arts, théâtre, voyages,
-épisodes de la vie mondaine. Les commérages seront
-interdits; les conversations sur la garance, l'<em>oïdium</em>,
-la maladie des vers à soie et le drainage, sévèrement
-défendues. On aura de l'esprit, c'est dans le programme.
+On causera littérature, beaux-arts, théâtre, voyages,
+épisodes de la vie mondaine. Les commérages seront
+interdits; les conversations sur la garance, l'<em>oïdium</em>,
+la maladie des vers à soie et le drainage, sévèrement
+défendues. On aura de l'esprit, c'est dans le programme.
De temps en temps, le <em>monsieur de Paris</em>
-(c'est de moi qu'il s'agit) résumera les questions, les
-saupoudrera de bons mots, et, s'il y a lieu, le secrétaire
-de la mairie en inscrira le procès-verbal sur un
-grand registre à fermoirs. Ce sera, à deux cents ans et
-à deux cents lieues de distance, une réduction Collas
-de l'hôtel de Rambouillet, réhabilité par M. Cousin.
-J'en serai le Godeau ou le Ménage, le Voiture ou le
+(c'est de moi qu'il s'agit) résumera les questions, les
+saupoudrera de bons mots, et, s'il y a lieu, le secrétaire
+de la mairie en inscrira le procès-verbal sur un
+grand registre à fermoirs. Ce sera, à deux cents ans et
+à deux cents lieues de distance, une réduction Collas
+de l'hôtel de Rambouillet, réhabilité par M. Cousin.
+J'en serai le Godeau ou le Ménage, le Voiture ou le
Trissotin.</p>
-<p>Ici mes instincts de poëte comique se réveillent. (Oui,
-poëte comique, malgré les boules noires de ces cabotins
+<p>Ici mes instincts de poëte comique se réveillent. (Oui,
+poëte comique, malgré les boules noires de ces cabotins
<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span>
de la rue Richelieu!) Il me prend envie de m'amuser
-aux dépens de cette Philaminte d'arrondissement, qui
-porte, j'en suis sûr, des turbans vert-de-gris, de ces
-braves gens qui en sont encore à la tragédie, au madrigal
-et au poëme didactique; de tous ces arriérés
-dont l'esprit s'habille à la mode de 1810. Chaque
+aux dépens de cette Philaminte d'arrondissement, qui
+porte, j'en suis sûr, des turbans vert-de-gris, de ces
+braves gens qui en sont encore à la tragédie, au madrigal
+et au poëme didactique; de tous ces arriérés
+dont l'esprit s'habille à la mode de 1810. Chaque
jeudi soir, en rentrant, j'essayerai de crayonner les
-scènes ou les physionomies grotesques qui auront posé
+scènes ou les physionomies grotesques qui auront posé
devant moi; je colligerai les sottises qui se seront dites
-et les leçons que Paris aura données, par ma bouche,
-à la province ébahie. Mon temps d'exil me semblait
-lourd et bête; je vais le rendre spirituel et léger, en
-me moquant de ces imbéciles.</p>
+et les leçons que Paris aura données, par ma bouche,
+à la province ébahie. Mon temps d'exil me semblait
+lourd et bête; je vais le rendre spirituel et léger, en
+me moquant de ces imbéciles.</p>
<h2>I</h2>
-<p class="chap-date">Jeudi 15 décembre 186...</p>
+<p class="chap-date">Jeudi 15 décembre 186...</p>
<p>Tiens! c'est singulier; je n'ai pas ri, ou du moins,
-si je me suis diverti, ce n'est pas du tout de la façon
-que j'avais espérée. Je ne suis pas même sûr qu'on ne
-se soit pas un peu amusé à mes dépens.</p>
+si je me suis diverti, ce n'est pas du tout de la façon
+que j'avais espérée. Je ne suis pas même sûr qu'on ne
+se soit pas un peu amusé à mes dépens.</p>
<p>D'abord madame Charbonneau est une Parisienne,
-et une Parisienne de l'espèce la plus intelligente; fille
-d'un artiste sans fortune, mais brillamment élevée, elle
+et une Parisienne de l'espèce la plus intelligente; fille
+d'un artiste sans fortune, mais brillamment élevée, elle
<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
-m'a rappelé ce type de la belle madame Rabourdin, si
-minutieusement décrit par Balzac. Son mari, enfant de
+m'a rappelé ce type de la belle madame Rabourdin, si
+minutieusement décrit par Balzac. Son mari, enfant de
Paris comme elle, a une physionomie d'ambitieux. D'ici
-à dix ans, elle en aura fait un receveur général. Son
-piano est d'Érard; elle est élève de Chopin. Elle s'habille
-avec cette élégance innée qui ne s'analyse pas.
-Rien à faire ni à dire de ce côté-là pour les mauvais
-plaisants. Son thé arrive tout droit de la <em>Porte chinoise</em>.
-Sa cuisinière fait les brioches comme Félix.</p>
-
-<p>Pourtant, la soirée ne commençait pas mal. Une
+à dix ans, elle en aura fait un receveur général. Son
+piano est d'Érard; elle est élève de Chopin. Elle s'habille
+avec cette élégance innée qui ne s'analyse pas.
+Rien à faire ni à dire de ce côté-là pour les mauvais
+plaisants. Son thé arrive tout droit de la <em>Porte chinoise</em>.
+Sa cuisinière fait les brioches comme Félix.</p>
+
+<p>Pourtant, la soirée ne commençait pas mal. Une
petite femme brune, la femme de l'adjoint, madame
-Galimard, est entrée comme une trombe cerclée de
-crinoline, en s'écriant: «Vous ne savez pas? Madame
-Burel a renvoyé Catherine!»</p>
-
-<p>Pourquoi madame Burel avait-elle renvoyé Catherine?
-Un cordon bleu qui avait refusé trois cents francs
-de gages chez le sous-préfet! On se perdait en conjectures,
-et cette grande nouvelle menaçait de faire tort
-aux causeries annoncées, quand la maîtresse de la
-maison, tournant vers moi son regard pénétrant, me
+Galimard, est entrée comme une trombe cerclée de
+crinoline, en s'écriant: «Vous ne savez pas? Madame
+Burel a renvoyé Catherine!»</p>
+
+<p>Pourquoi madame Burel avait-elle renvoyé Catherine?
+Un cordon bleu qui avait refusé trois cents francs
+de gages chez le sous-préfet! On se perdait en conjectures,
+et cette grande nouvelle menaçait de faire tort
+aux causeries annoncées, quand la maîtresse de la
+maison, tournant vers moi son regard pénétrant, me
dit avec un spirituel sourire:</p>
-<p>&mdash;Décidément, nous sommes incorrigibles... Vous
+<p>&mdash;Décidément, nous sommes incorrigibles... Vous
nous trouvez bien cancaniers, n'est-ce pas, monsieur
le Parisien?</p>
-<p>J'allais répondre. M. Dervieux m'a prévenu; c'est le
-président du tribunal.</p>
+<p>J'allais répondre. M. Dervieux m'a prévenu; c'est le
+président du tribunal.</p>
<p>&mdash;Mon Dieu, madame! ne nous humilions pas trop,
et souvenons-nous que les hommes sont partout les
-mêmes. Au lieu de laisser à monsieur le temps de tourner
+mêmes. Au lieu de laisser à monsieur le temps de tourner
<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
-un compliment ou de déguiser une épigramme, je
-vais vous raconter ce que j'ai vu de mes yeux et ouï
+un compliment ou de déguiser une épigramme, je
+vais vous raconter ce que j'ai vu de mes yeux et ouï
de mes oreilles. La province vous semble avoir le monopole
-des commérages, des <em>caquets</em> dont parle la
-Bruyère dans sa fameuse page sur la petite ville. Eh
-bien, c'était aussi mon avis en 1845, quand je partis
-pour Paris, où j'allais terminer mon stage. J'avais
-vingt-cinq ans, et, avant de me décider à être tout à
-fait magistrat, je désirais essayer de la littérature. Avec
+des commérages, des <em>caquets</em> dont parle la
+Bruyère dans sa fameuse page sur la petite ville. Eh
+bien, c'était aussi mon avis en 1845, quand je partis
+pour Paris, où j'allais terminer mon stage. J'avais
+vingt-cinq ans, et, avant de me décider à être tout à
+fait magistrat, je désirais essayer de la littérature. Avec
quel bonheur je me dis qu'enfin je sortais de notre
-atmosphère <em>cancanière</em>, que je n'entendrais plus que
-des gens spirituels, causant sur des sujets élevés et des
-idées générales, que je n'aurais affaire qu'à des artistes,
-des savants, des écrivains, des inventeurs, des critiques,
-trop occupés de leurs pensées, de leurs travaux,
+atmosphère <em>cancanière</em>, que je n'entendrais plus que
+des gens spirituels, causant sur des sujets élevés et des
+idées générales, que je n'aurais affaire qu'à des artistes,
+des savants, des écrivains, des inventeurs, des critiques,
+trop occupés de leurs pensées, de leurs travaux,
de leurs ouvrages, pour s'informer de ce qui se passait
-chez le voisin! Grâce à un hasard providentiel, je me
-trouvai, au bout de six mois, dans une société essentiellement
-artistique et littéraire, composée d'un éditeur
-célèbre, de deux académiciens, d'un philosophe,
-d'un poëte, de trois peintres et d'un professeur au
+chez le voisin! Grâce à un hasard providentiel, je me
+trouvai, au bout de six mois, dans une société essentiellement
+artistique et littéraire, composée d'un éditeur
+célèbre, de deux académiciens, d'un philosophe,
+d'un poëte, de trois peintres et d'un professeur au
Conservatoire. Inutile d'ajouter que, dans ce glorieux
-cénacle, je me proposais, moins ambitieux que Juvénal,
-de tout écouter et de ne rien dire. Hélas! hélas!
-six autres mois ne s'étaient pas écoulés, voici ce qui se
-passait: médisances et caquets pleuvaient comme
-grêle. L'éditeur avait rompu avec le philosophe; les
-deux académiciens ne se saluaient plus; le poëte était
-brouillé, à hémistiches tirés, avec deux des peintres, et
+cénacle, je me proposais, moins ambitieux que Juvénal,
+de tout écouter et de ne rien dire. Hélas! hélas!
+six autres mois ne s'étaient pas écoulés, voici ce qui se
+passait: médisances et caquets pleuvaient comme
+grêle. L'éditeur avait rompu avec le philosophe; les
+deux académiciens ne se saluaient plus; le poëte était
+brouillé, à hémistiches tirés, avec deux des peintres, et
<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span>
-il était question d'une rencontre entre le troisième
+il était question d'une rencontre entre le troisième
peintre et le professeur. Tout ce petit monde se criblait
-réciproquement dans un tamis que Pézenas ou Draguignan
-eût envié à la rue Jacob. Il est vrai que la plupart
+réciproquement dans un tamis que Pézenas ou Draguignan
+eût envié à la rue Jacob. Il est vrai que la plupart
de ces messieurs avaient des femmes; mais comment
supposer que ces dames eussent leur part dans
ces bavardages? Vous ne me croiriez pas si je vous le
disais, et je me garderai bien de vous le dire...</p>
-<p>J'étais battu sur mon propre terrain, et je m'abstins
-de répliquer; je savais par expérience à quel point
-M. Dervieux était dans le vrai. J'essayai de m'en tirer à
-l'aide d'une phrase sur l'éternelle similitude de l'homme
-à travers ses variations apparentes, sur le contraste des
-cadres ne servant qu'à faire ressortir l'uniformité des
-tableaux, et je me résumai en ces termes:</p>
+<p>J'étais battu sur mon propre terrain, et je m'abstins
+de répliquer; je savais par expérience à quel point
+M. Dervieux était dans le vrai. J'essayai de m'en tirer à
+l'aide d'une phrase sur l'éternelle similitude de l'homme
+à travers ses variations apparentes, sur le contraste des
+cadres ne servant qu'à faire ressortir l'uniformité des
+tableaux, et je me résumai en ces termes:</p>
-<p>&mdash;La prétention de l'homme est de se <em>différencier</em>
-constamment, et sa destinée est de se ressembler toujours.</p>
+<p>&mdash;La prétention de l'homme est de se <em>différencier</em>
+constamment, et sa destinée est de se ressembler toujours.</p>
<p>&mdash;A qui le dites-vous? interrompit M. Verbelin, le
juge d'instruction; et, prenant sur la table le livre de
M. Sainte-Beuve, <cite>Chateaubriand et son groupe</cite>, il
ajouta:</p>
-<p>&mdash;N'êtes-vous pas d'avis que toutes les fautes, tous
-les malheurs de l'illustre auteur des <cite>Martyrs</cite> ont été
-causés par son orgueil?</p>
+<p>&mdash;N'êtes-vous pas d'avis que toutes les fautes, tous
+les malheurs de l'illustre auteur des <cite>Martyrs</cite> ont été
+causés par son orgueil?</p>
-<p>&mdash;Oh! oh! pensai-je, voici un Philistin de première
+<p>&mdash;Oh! oh! pensai-je, voici un Philistin de première
force; je tiens ma revanche.</p>
<p>Et je m'inclinai en signe d'assentiment.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur, reprit-il, je suis d'une génération
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, reprit-il, je suis d'une génération
<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span>
qui avait fait de M. de Chateaubriand l'idole, le
-demi-dieu de sa jeunesse. Pourtant, à force d'entendre
-dire qu'il était plein d'orgueil, j'avais fini par répéter à
-part moi: «M. de Chateaubriand est orgueilleux; c'est
+demi-dieu de sa jeunesse. Pourtant, à force d'entendre
+dire qu'il était plein d'orgueil, j'avais fini par répéter à
+part moi: «M. de Chateaubriand est orgueilleux; c'est
bien extraordinaire. Tant pis pour lui! Je vais chercher
-un grand écrivain qui soit modeste; je n'aurai que
-l'embarras du choix.» Là-dessus me voilà portant mon
-admiration et mon culte à M. de Lamennais. Peu d'années
-après, l'on m'apprend que M. de Lamennais a été
-égaré par l'orgueil. Je passe à M. de Lamartine; je le
-vois découragé, vieilli, accablé, et l'on me crie:
-«L'orgueil l'a perdu.» Je cours à M. Victor Hugo;
-il était à Jersey, et tout le monde redisait en ch&oelig;ur que
-c'était l'orgueil qui l'avait mené là. Je songeai à M. de
-Balzac; je sus que, non content d'être un immense romancier,
-il avait écrit, en grosses lettres, sur la porte
-de son cabinet de travail: «Être par la plume ce que
-Napoléon a été par l'épée, et n'avoir pas de Waterloo.»&mdash;Je
+un grand écrivain qui soit modeste; je n'aurai que
+l'embarras du choix.» Là-dessus me voilà portant mon
+admiration et mon culte à M. de Lamennais. Peu d'années
+après, l'on m'apprend que M. de Lamennais a été
+égaré par l'orgueil. Je passe à M. de Lamartine; je le
+vois découragé, vieilli, accablé, et l'on me crie:
+«L'orgueil l'a perdu.» Je cours à M. Victor Hugo;
+il était à Jersey, et tout le monde redisait en ch&oelig;ur que
+c'était l'orgueil qui l'avait mené là. Je songeai à M. de
+Balzac; je sus que, non content d'être un immense romancier,
+il avait écrit, en grosses lettres, sur la porte
+de son cabinet de travail: «Être par la plume ce que
+Napoléon a été par l'épée, et n'avoir pas de Waterloo.»&mdash;Je
me rabattis sur M. de Vigny; je le rencontrai
-dans un salon où l'on causait littérature, et je le trouvai
-fermement convaincu que le théâtre français a fini
-à <cite>Chatterton</cite>, le roman à <cite>Cinq-Mars</cite>, et la poésie à
-<cite>Eloa</cite>... J'en conclus que la vanité était probablement
-une maladie littéraire, et je me promis de ne plus fréquenter
-que des gens illettrés. Je repartis pour le chef-lieu
-de mon département. Deux amis intimes, Paul et
-Gustave, venaient de rompre une amitié de quinze ans,
-parce que Gustave avait supplanté Paul auprès de la
-première chanteuse du théâtre. «Tu comprends bien,
+dans un salon où l'on causait littérature, et je le trouvai
+fermement convaincu que le théâtre français a fini
+à <cite>Chatterton</cite>, le roman à <cite>Cinq-Mars</cite>, et la poésie à
+<cite>Eloa</cite>... J'en conclus que la vanité était probablement
+une maladie littéraire, et je me promis de ne plus fréquenter
+que des gens illettrés. Je repartis pour le chef-lieu
+de mon département. Deux amis intimes, Paul et
+Gustave, venaient de rompre une amitié de quinze ans,
+parce que Gustave avait supplanté Paul auprès de la
+première chanteuse du théâtre. «Tu comprends bien,
<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span>
-me dit l'amant éconduit, que je tenais très-peu à Léocadie;
+me dit l'amant éconduit, que je tenais très-peu à Léocadie;
elle chante faux, elle a de fausses nattes, un &oelig;il
-plus petit que l'autre, et le nez rouge dès qu'elle veut
-monter au <em>si bémol</em> suraigu; mais l'amour-propre!»&mdash;J'arrive
-à mon chef-lieu de canton, une petite ville
-de trois mille âmes. Deux proches voisins, un peu parents,
-et les plus honnêtes gens du monde, avaient cessé
+plus petit que l'autre, et le nez rouge dès qu'elle veut
+monter au <em>si bémol</em> suraigu; mais l'amour-propre!»&mdash;J'arrive
+à mon chef-lieu de canton, une petite ville
+de trois mille âmes. Deux proches voisins, un peu parents,
+et les plus honnêtes gens du monde, avaient cessé
de se voir et de se parler, parce que l'un des deux
-avait été nommé membre du conseil municipal, et que
-l'autre avait échoué... «Vous entendez bien, me dit
+avait été nommé membre du conseil municipal, et que
+l'autre avait échoué... «Vous entendez bien, me dit
le candidat malheureux, qu'au fond cela m'est bien
-égal; c'est même une corvée que j'évite, mais chacun
-a son petit amour-propre.»&mdash;Enfin, je prends gîte
-dans mon village; on savait que j'étais avocat. Le lendemain,
+égal; c'est même une corvée que j'évite, mais chacun
+a son petit amour-propre.»&mdash;Enfin, je prends gîte
+dans mon village; on savait que j'étais avocat. Le lendemain,
je vois entrer un pauvre paysan; il me demande
-en sanglotant s'il n'y a pas moyen de se dédire
-d'un marché où il va payer cent écus un tas de fagots
-qui vaut cent francs. «Mais, malheureux! lui demandai-je,
-comment vous y êtes-vous laissé prendre?&mdash;Ah!
-monsieur, hu! hu!... c'est que Jean Pécoul, le marguillier,
-voulait les fagots; il a poussé jusqu'à deux cent
+en sanglotant s'il n'y a pas moyen de se dédire
+d'un marché où il va payer cent écus un tas de fagots
+qui vaut cent francs. «Mais, malheureux! lui demandai-je,
+comment vous y êtes-vous laissé prendre?&mdash;Ah!
+monsieur, hu! hu!... c'est que Jean Pécoul, le marguillier,
+voulait les fagots; il a poussé jusqu'à deux cent
nonante francs... hu! hu!... et je n'ai pas voulu qu'il
-les ait... Ah! ma pauvre défunte (explosion de sanglots)
-me le disait bien: «Jacques, la vanité te ruinera!...»
-Ce fut là ma première consultation; je la donnai gratis.
+les ait... Ah! ma pauvre défunte (explosion de sanglots)
+me le disait bien: «Jacques, la vanité te ruinera!...»
+Ce fut là ma première consultation; je la donnai gratis.
Je mis quelque argent dans la main de Jacques, en lui
-disant: «Mon ami, je vous félicite et vous remercie;
-vous venez de réhabiliter M. de Chateaubriand.»</p>
+disant: «Mon ami, je vous félicite et vous remercie;
+vous venez de réhabiliter M. de Chateaubriand.»</p>
-<p>Le récit de M. Verbelin acheva de m'aplatir. Madame
+<p>Le récit de M. Verbelin acheva de m'aplatir. Madame
<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
-Charbonneau l'écoutait d'un petit air approbatif. L'assistance
-me regardait, comme pour me dire: «Eh bien,
-monsieur le poëte comique, avez-vous toujours envie
-de vous moquer de nous?» Y aurait-il donc des Parisiens
-en province, comme il y a des provinciaux à
-Paris? Les chemins de fer, le nivellement démocratique,
-le va-et-vient perpétuel d'une société que le centre attire
-sans cesse et renvoie marquée de son empreinte,
-tout cela a donc effacé les différences, les disparates
-sur lesquelles je comptais pour rire? Ces idées vagues
-se pressaient dans mon cerveau, et je commençais à
-perdre contenance, lorsque l'on annonça M. Toupinel.</p>
-
-<p>Figurez-vous un homme de quarante-cinq à cinquante
-ans, haut en couleur, un peu gros, drapé plutôt que
-vêtu dans un de ces amples habits noirs que les hommes
-politiques ont mis à la mode; possédant une de ces
-physionomies goguenardes qui dénoncent un amateur
-de bonne chère, un chanteur de chansonnettes ou un
-mystificateur de salon. Il portait sous son bras un énorme
-rouleau de papiers. Son entrée fit sensation.</p>
-
-<p>&mdash;La parole est à M. Toupinel! s'écria l'assemblée.</p>
-
-<p>&mdash;La parole est à M. Toupinel! dit madame Charbonneau.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour le coup, fis-je dans un nouvel aparté,
-voici le provincial de lettres dans toute l'expansion naïve
+Charbonneau l'écoutait d'un petit air approbatif. L'assistance
+me regardait, comme pour me dire: «Eh bien,
+monsieur le poëte comique, avez-vous toujours envie
+de vous moquer de nous?» Y aurait-il donc des Parisiens
+en province, comme il y a des provinciaux à
+Paris? Les chemins de fer, le nivellement démocratique,
+le va-et-vient perpétuel d'une société que le centre attire
+sans cesse et renvoie marquée de son empreinte,
+tout cela a donc effacé les différences, les disparates
+sur lesquelles je comptais pour rire? Ces idées vagues
+se pressaient dans mon cerveau, et je commençais à
+perdre contenance, lorsque l'on annonça M. Toupinel.</p>
+
+<p>Figurez-vous un homme de quarante-cinq à cinquante
+ans, haut en couleur, un peu gros, drapé plutôt que
+vêtu dans un de ces amples habits noirs que les hommes
+politiques ont mis à la mode; possédant une de ces
+physionomies goguenardes qui dénoncent un amateur
+de bonne chère, un chanteur de chansonnettes ou un
+mystificateur de salon. Il portait sous son bras un énorme
+rouleau de papiers. Son entrée fit sensation.</p>
+
+<p>&mdash;La parole est à M. Toupinel! s'écria l'assemblée.</p>
+
+<p>&mdash;La parole est à M. Toupinel! dit madame Charbonneau.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour le coup, fis-je dans un nouvel aparté,
+voici le provincial de lettres dans toute l'expansion naïve
de son type primitif; voici la proie que j'attendais. Je
-suis sûr que ce rouleau de papiers recèle dans ses flancs
-un poëme sur les vers à soie ou une tragédie de <cite>Ménélas</cite>.
+suis sûr que ce rouleau de papiers recèle dans ses flancs
+un poëme sur les vers à soie ou une tragédie de <cite>Ménélas</cite>.
<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span>
-Il va m'indemniser, à lui tout seul, de toutes mes railleries
-rentrées. Attention!</p>
-
-<p>On a fait silence; mais, au même moment, la pendule
-de madame Charbonneau a sonné onze heures; c'est
-l'heure classique de la dispersion générale et du couvre-feu,
-dans l'honnête ville de C... Madame Charbonneau
-a servi une tasse de thé à M. Toupinel en le grondant
-d'être venu si tard. Il a rengainé son rouleau de papiers.
+Il va m'indemniser, à lui tout seul, de toutes mes railleries
+rentrées. Attention!</p>
+
+<p>On a fait silence; mais, au même moment, la pendule
+de madame Charbonneau a sonné onze heures; c'est
+l'heure classique de la dispersion générale et du couvre-feu,
+dans l'honnête ville de C... Madame Charbonneau
+a servi une tasse de thé à M. Toupinel en le grondant
+d'être venu si tard. Il a rengainé son rouleau de papiers.
Chacun a repris son paletot, son parapluie et ses
-socques en répétant: «A jeudi prochain!»</p>
+socques en répétant: «A jeudi prochain!»</p>
-<p>Jeudi, je saurai peut-être ce que renfermait le rouleau
+<p>Jeudi, je saurai peut-être ce que renfermait le rouleau
de papiers de M. Toupinel.</p>
<h2>II</h2>
-<p class="chap-date">Jeudi, 22 décembre 186...</p>
+<p class="chap-date">Jeudi, 22 décembre 186...</p>
-<p>...Décidément je suis mystifié, et, pour être du parti
-des rieurs, je me vois forcé de me déserter. M. Toupinel
-et son rouleau de papiers n'ont pas été ce que je
-croyais. Je m'attendais à des vers du cru, à une tragédie
-du terroir, à de la prose de chef-lieu d'arrondissement,
-et je m'apprêtais à rire; or, voici ce qui est
-arrivé:</p>
+<p>...Décidément je suis mystifié, et, pour être du parti
+des rieurs, je me vois forcé de me déserter. M. Toupinel
+et son rouleau de papiers n'ont pas été ce que je
+croyais. Je m'attendais à des vers du cru, à une tragédie
+du terroir, à de la prose de chef-lieu d'arrondissement,
+et je m'apprêtais à rire; or, voici ce qui est
+arrivé:</p>
-<p>Je suis entré chez madame Charbonneau à huit heures
+<p>Je suis entré chez madame Charbonneau à huit heures
<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span>
-précises. La société était au grand complet. M. Toupinel,
+précises. La société était au grand complet. M. Toupinel,
assis devant une petite table garnie d'un verre
-d'eau sucrée et d'une lampe Carcel, semblait me guetter
-au passage comme un animal féroce guette sa proie. Il
-tenait à la main son éternel rouleau, l'instrument de
+d'eau sucrée et d'une lampe Carcel, semblait me guetter
+au passage comme un animal féroce guette sa proie. Il
+tenait à la main son éternel rouleau, l'instrument de
mon supplice, pensais-je; je ne croyais pas si bien
dire!</p>
-<p>Après que j'ai eu convenablement salué la maîtresse
-de la maison et ses habitués, après les premières escarmouches
+<p>Après que j'ai eu convenablement salué la maîtresse
+de la maison et ses habitués, après les premières escarmouches
sur la pluie et le mistral, il s'est fait un
-silence solennel. M. Toupinel a décacheté et déplié son
-paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redouté,
-j'ai aperçu des liasses de journaux parisiens de toutes
+silence solennel. M. Toupinel a décacheté et déplié son
+paquet, et, au lieu du manuscrit attendu et redouté,
+j'ai aperçu des liasses de journaux parisiens de toutes
les nuances et de tous les formats, des pages de
<em>Revues</em>, des fragments de livres et de brochures... Je
-ne comprenais pas encore. «Est-ce que ce monsieur,
-me disais-je, tient un cabinet littéraire par échantillons?»</p>
+ne comprenais pas encore. «Est-ce que ce monsieur,
+me disais-je, tient un cabinet littéraire par échantillons?»</p>
-<p>&mdash;Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravité
-d'un président de cour d'assises, votre présence
+<p>&mdash;Jeune homme, m'a dit M. Toupinel avec la gravité
+d'un président de cour d'assises, votre présence
<em>dans nos murs</em> (ils y tiennent!) va me fournir l'occasion
-de me dégonfler un peu. Un de mes amis, poëte
-et homme d'esprit par-dessus le marché, vient de publier,
-sous cet heureux titre: <cite>les Bévues parisiennes</cite>,
+de me dégonfler un peu. Un de mes amis, poëte
+et homme d'esprit par-dessus le marché, vient de publier,
+sous cet heureux titre: <cite>les Bévues parisiennes</cite>,
un petit livre dont vous avez sans doute entendu parler,
-et où il prouve, pièces en mains, que vos beaux messieurs
+et où il prouve, pièces en mains, que vos beaux messieurs
du feuilleton et du premier-Paris auraient bien
-besoin qu'on leur enseignât ce qu'ils sont censés nous
-apprendre. Moi, je me suis livré, depuis vingt ans, à
+besoin qu'on leur enseignât ce qu'ils sont censés nous
+apprendre. Moi, je me suis livré, depuis vingt ans, à
<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span>
-un travail analogue. J'ai rassemblé, dans les dossiers
-que voici (il y en avait bien une trentaine), les éléments
-du procès qui s'instruira tôt ou tard contre le mensonge
-parisien. J'y prouve, à l'aide de citations exactes
-et soigneusement datées, qu'il n'y a pas un de vos
+un travail analogue. J'ai rassemblé, dans les dossiers
+que voici (il y en avait bien une trentaine), les éléments
+du procès qui s'instruira tôt ou tard contre le mensonge
+parisien. J'y prouve, à l'aide de citations exactes
+et soigneusement datées, qu'il n'y a pas un de vos
illustres qui ne se soit contredit cinquante fois sur les
-hommes et sur les choses; qu'il est littéralement impossible
-à un lecteur de bonne foi de démêler le vrai et
+hommes et sur les choses; qu'il est littéralement impossible
+à un lecteur de bonne foi de démêler le vrai et
le faux au milieu de ces jugements contradictoires,
-dont les motifs cachés, souvent inavouables, se découvriraient
+dont les motifs cachés, souvent inavouables, se découvriraient
presque tous dans les plus ignobles coulisses
-de la comédie parisienne; que ce prétendu bel esprit
-s'approvisionne constamment, même chez les plus
-applaudis et les mieux rentés, d'anecdotes et de bons
-mots qui traînent, depuis des siècles, dans tous les
+de la comédie parisienne; que ce prétendu bel esprit
+s'approvisionne constamment, même chez les plus
+applaudis et les mieux rentés, d'anecdotes et de bons
+mots qui traînent, depuis des siècles, dans tous les
<em>anas</em>, de phrases toutes faites, ou, pour parler votre
langage, de <em>rengaines</em> aussi vieilles que le premier
-calembour de M. de Bièvre; et que, si l'on retranchait
-des courriers de Paris, des vaudevilles, des mélodrames,
-des petits journaux, des petits volumes à couverture
+calembour de M. de Bièvre; et que, si l'on retranchait
+des courriers de Paris, des vaudevilles, des mélodrames,
+des petits journaux, des petits volumes à couverture
jaune, verte, brune, grise ou bleue, les niaiseries
ou les redites, le billon ou la fausse monnaie, il
-n'en resterait pas de quoi faire l'aumône à un pauvre
+n'en resterait pas de quoi faire l'aumône à un pauvre
de province. Voulez-vous quelques exemples? Tenez:
dossier n<sup>o</sup> 7; lettre L.; chapitre des chanteurs et de la
critique musicale.</p>
-<p>Je suppose un provincial comme moi, débarqué
-de la veille à Paris et regardant les affiches de spectacle:</p>
+<p>Je suppose un provincial comme moi, débarqué
+de la veille à Paris et regardant les affiches de spectacle:</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span>
-«Opéra.&mdash;Ce soir, seconde représentation du
-<cite>Trouvère</cite>: M. Lélio chantera le rôle de Manrique.</p>
-
-<p>«&mdash;Bravo! <cite>le Trouvère!</cite> chef-d'&oelig;uvre de l'illustre
-Verdi, le plus grand compositeur de notre siècle et de
-tous les siècles, ainsi que me l'ont enseigné, dans la
-<cite>France musicale</cite>, les frères Escudier; Lélio, délicieux
-chanteur, dont la voix gagne chaque jour en étendue,
-en puissance, en fraîcheur, ainsi que me l'apprend le
+«Opéra.&mdash;Ce soir, seconde représentation du
+<cite>Trouvère</cite>: M. Lélio chantera le rôle de Manrique.</p>
+
+<p>«&mdash;Bravo! <cite>le Trouvère!</cite> chef-d'&oelig;uvre de l'illustre
+Verdi, le plus grand compositeur de notre siècle et de
+tous les siècles, ainsi que me l'ont enseigné, dans la
+<cite>France musicale</cite>, les frères Escudier; Lélio, délicieux
+chanteur, dont la voix gagne chaque jour en étendue,
+en puissance, en fraîcheur, ainsi que me l'apprend le
<cite>Constitutionnel</cite>; ce sera superbe; je vais louer une
-stalle.»</p>
+stalle.»</p>
-<p>Notre homme entre ensuite au café; justement c'est
+<p>Notre homme entre ensuite au café; justement c'est
le jour des feuilletons de musique; toute la critique musicale
-rend compte de la représentation du <cite>Trouvère</cite>.</p>
+rend compte de la représentation du <cite>Trouvère</cite>.</p>
-<p>Premier journal sérieux: «Lélio, dans le rôle de
-Manrique, ce n'a pas été seulement un immense succès,
-ç'a été une révélation. Enfin, grâce à l'admirable artiste,
-ce rôle impossible, inintelligible, insoutenable, a pris
-un corps, une forme, une âme; le mannequin est devenu
+<p>Premier journal sérieux: «Lélio, dans le rôle de
+Manrique, ce n'a pas été seulement un immense succès,
+ç'a été une révélation. Enfin, grâce à l'admirable artiste,
+ce rôle impossible, inintelligible, insoutenable, a pris
+un corps, une forme, une âme; le mannequin est devenu
un homme, et les accents de cet homme ont fait
-battre tous les c&oelig;urs; quant à la voix de Lélio, elle n'a
-jamais été plus pure, plus puissante, plus étendue,
-plus jeune, plus fraîche; c'est Nourrit à vingt-cinq ans!
-Transports, rappel, ovations, rien n'a manqué à son
-triomphe....»</p>
+battre tous les c&oelig;urs; quant à la voix de Lélio, elle n'a
+jamais été plus pure, plus puissante, plus étendue,
+plus jeune, plus fraîche; c'est Nourrit à vingt-cinq ans!
+Transports, rappel, ovations, rien n'a manqué à son
+triomphe....»</p>
-<p>«&mdash;Oh! oh! il n'y a pas à s'en dédire; j'ai bien fait
+<p>«&mdash;Oh! oh! il n'y a pas à s'en dédire; j'ai bien fait
de louer cette stalle; je vais passer une bien belle
-soirée!»</p>
+soirée!»</p>
-<p>Deuxième journal sérieux: «Assurément Lélio a eu
-de beaux élans dramatiques dans le rôle de Manrique.
+<p>Deuxième journal sérieux: «Assurément Lélio a eu
+de beaux élans dramatiques dans le rôle de Manrique.
<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span>
-Pourtant la sympathie même que nous inspire son
-talent nous engage à lui dire que, dans l'état actuel de
+Pourtant la sympathie même que nous inspire son
+talent nous engage à lui dire que, dans l'état actuel de
sa voix, il a commis une imprudence, et la froideur du
-public le lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais dû se
+public le lui a dit avant nous. Il n'aurait jamais dû se
mesurer avec cette redoutable partition, qui exige des
-moyens dont Lélio est aujourd'hui complétement privé,
-ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqué ce
-rôle de Manrique du sceau de son écrasante supériorité...»</p>
+moyens dont Lélio est aujourd'hui complétement privé,
+ni surtout avec le souvenir de Mario, qui a marqué ce
+rôle de Manrique du sceau de son écrasante supériorité...»</p>
<p>Mon provincial fronce le sourcil.</p>
-<p>Troisième journal sérieux: «L'effet de la représentation
-de vendredi a été lamentable; Lélio, dans le rôle
-de Manrique, a consterné ses admirateurs et ses amis.
-Lélio n'a plus du tout de voix, et il y supplée mal par
-des mouvements télégraphiques et une pantomime
-convulsive. Le public a énergiquement rappelé au
+<p>Troisième journal sérieux: «L'effet de la représentation
+de vendredi a été lamentable; Lélio, dans le rôle
+de Manrique, a consterné ses admirateurs et ses amis.
+Lélio n'a plus du tout de voix, et il y supplée mal par
+des mouvements télégraphiques et une pantomime
+convulsive. Le public a énergiquement rappelé au
silence la tourbe des chevaliers du lustre. Ce chanteur
-si justement fêté à l'Opéra-Comique, a commis une
+si justement fêté à l'Opéra-Comique, a commis une
faute immense, en quittant, pour une plus grande
-scène, le théâtre de ses véritables succès. Nous craignons
-qu'il ne se relève jamais de ce dernier naufrage.»</p>
+scène, le théâtre de ses véritables succès. Nous craignons
+qu'il ne se relève jamais de ce dernier naufrage.»</p>
-<p>Voilà mon homme au désespoir. Pour s'achever, il
-jette les yeux sur un journal léger, tout en dégustant
-sa tasse de café à la crème.</p>
+<p>Voilà mon homme au désespoir. Pour s'achever, il
+jette les yeux sur un journal léger, tout en dégustant
+sa tasse de café à la crème.</p>
-<p>Le journal léger: «M. Lélio est parti pour Chambéry.
+<p>Le journal léger: «M. Lélio est parti pour Chambéry.
Il cherche <em>Savoie</em>; on ne dit pas qu'il l'ait encore
-<em>Trouvère</em>.»</p>
+<em>Trouvère</em>.»</p>
-<p>«&mdash;Parti pour Chambéry! murmure à part lui le
+<p>«&mdash;Parti pour Chambéry! murmure à part lui le
provincial, incapable de comprendre les calembours
<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
-par à peu près; mais alors il ne joue pas ce soir! L'affiche
-a donc menti? Que faut-il penser?...»&mdash;Il médite
+par à peu près; mais alors il ne joue pas ce soir! L'affiche
+a donc menti? Que faut-il penser?...»&mdash;Il médite
pendant une heure les deux lignes du petit journal,
sans pouvoir rencontrer de solution raisonnable; ses
-perplexités redoublent, et il finit par vendre sa stalle,
-au rabais, à un industriel de la galerie noire.</p>
+perplexités redoublent, et il finit par vendre sa stalle,
+au rabais, à un industriel de la galerie noire.</p>
-<p>Telle est, monsieur, a continué l'impitoyable Toupinel,
-telle est, en raccourci, et dans le plus léger de
+<p>Telle est, monsieur, a continué l'impitoyable Toupinel,
+telle est, en raccourci, et dans le plus léger de
ses cadres, l'image de la critique parisienne. Vous
-semble-t-il qu'elle réponde parfaitement à son programme:
-«Renseigner clairement ses lecteurs sur ce
-qu'ils doivent penser de ce qu'elle juge?»</p>
+semble-t-il qu'elle réponde parfaitement à son programme:
+«Renseigner clairement ses lecteurs sur ce
+qu'ils doivent penser de ce qu'elle juge?»</p>
-<p>Je ne savais trop que répondre, et j'essayais de reprendre
+<p>Je ne savais trop que répondre, et j'essayais de reprendre
mon aplomb, quand une diversion m'est advenue
-du dehors; un jeune homme assez élégant est entré
-dans le salon: il avait commencé sa soirée au théâtre,
-où l'on donnait la <cite>Juive</cite>. Il nous a annoncé, d'un air
-tragique, que le ténor, en s'efforçant de lancer un <em>ut</em>
+du dehors; un jeune homme assez élégant est entré
+dans le salon: il avait commencé sa soirée au théâtre,
+où l'on donnait la <cite>Juive</cite>. Il nous a annoncé, d'un air
+tragique, que le ténor, en s'efforçant de lancer un <em>ut</em>
de poitrine, avait fait un <em>couac</em> formidable, et que le
-parterre s'était fâché.</p>
+parterre s'était fâché.</p>
-<p>&mdash;Voilà bien vos publics de province! ai-je dit pour
+<p>&mdash;Voilà bien vos publics de province! ai-je dit pour
me rattraper: ils condamnent les malheureux chanteurs
-à crier comme des énergumènes, et adieu le
-chant, les nuances, la mélodie!</p>
+à crier comme des énergumènes, et adieu le
+chant, les nuances, la mélodie!</p>
<p>&mdash;Oh! permettez! a interrompu M. Verbelin; cette
-mode nous vient de Paris. Je m'y trouvais, l'an passé,
-au mois d'avril, et j'assistai aux débuts de Tamberlick.
-La salle était splendide; il y avait là assurément les
-femmes les plus élégantes, les connaisseurs les plus délicats,
+mode nous vient de Paris. Je m'y trouvais, l'an passé,
+au mois d'avril, et j'assistai aux débuts de Tamberlick.
+La salle était splendide; il y avait là assurément les
+femmes les plus élégantes, les connaisseurs les plus délicats,
<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
la fine fleur du dilettantisme parisien. Tamberlick
chanta fort bien le premier acte d'<cite>Otello</cite>: le public
-fut de glace. Tamberlick fut magnifique d'énergie et de
-passion dans le troisième acte, qui est sublime: on ne
-l'applaudit que modérément. Tout ce qui précéda et
-suivit le fameux <em>ut dièze</em> fut compté pour rien. On avait
-annoncé cet <em>ut dièze</em>; l'assemblée attendait cet <em>ut dièze</em>;
-il lui fallait cet <em>ut dièze</em>, auquel Rossini, par parenthèse,
-n'a jamais songé. Si Tamberlick avait escamoté cet <em>ut
-dièze</em>, non-seulement il serait tombé à plat, mais sa vie
-n'eût pas été en sûreté. Pensez aux légitimes colères
+fut de glace. Tamberlick fut magnifique d'énergie et de
+passion dans le troisième acte, qui est sublime: on ne
+l'applaudit que modérément. Tout ce qui précéda et
+suivit le fameux <em>ut dièze</em> fut compté pour rien. On avait
+annoncé cet <em>ut dièze</em>; l'assemblée attendait cet <em>ut dièze</em>;
+il lui fallait cet <em>ut dièze</em>, auquel Rossini, par parenthèse,
+n'a jamais songé. Si Tamberlick avait escamoté cet <em>ut
+dièze</em>, non-seulement il serait tombé à plat, mais sa vie
+n'eût pas été en sûreté. Pensez aux légitimes colères
de ces mille Parisiens, dont cent cinquante Russes,
trois cents Italiens, et huit cents Anglais, qui forment
ce qu'on appelle tout Paris. Ils et elles ont mis leur
-cravate blanche et leurs diamants, découvert leurs
-épaules et frotté le verre de leurs lorgnettes, manqué
+cravate blanche et leurs diamants, découvert leurs
+épaules et frotté le verre de leurs lorgnettes, manqué
une polka ou une partie de lansquenet, le tout sur la foi
-d'un <em>ut dièze</em>, et cet <em>ut dièze</em> aurait faussé compagnie!
-On a assassiné pour moins que cela. Sans <em>ut dièze</em>, cet
-homme était un zéro; avec <em>ut dièze</em>, c'est un dieu. Que
+d'un <em>ut dièze</em>, et cet <em>ut dièze</em> aurait faussé compagnie!
+On a assassiné pour moins que cela. Sans <em>ut dièze</em>, cet
+homme était un zéro; avec <em>ut dièze</em>, c'est un dieu. Que
Shakspeare et Rossini s'arrangent comme ils pourront:
-vive l'<em>ut dièze</em> et Tamberlick <em>for ever</em>!&mdash;Êtes-vous bien
-sûr, monsieur, que ce soit là de la musique?</p>
+vive l'<em>ut dièze</em> et Tamberlick <em>for ever</em>!&mdash;Êtes-vous bien
+sûr, monsieur, que ce soit là de la musique?</p>
-<p>&mdash;Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je répliqué
-avec une certaine impatience; que M. Lélio chante bien
-ou mal le <cite>Trouvère</cite>, que M. Tamberlick donne ou garde
-son <em>ut dièze</em>, ce sont, après tout, choses d'assez mince
-importance, et nous avons là une singulière façon de
-causer littérature...</p>
+<p>&mdash;Mais enfin, je ne suis pas musicien, ai-je répliqué
+avec une certaine impatience; que M. Lélio chante bien
+ou mal le <cite>Trouvère</cite>, que M. Tamberlick donne ou garde
+son <em>ut dièze</em>, ce sont, après tout, choses d'assez mince
+importance, et nous avons là une singulière façon de
+causer littérature...</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span>
&mdash;Patience! a repris l'impitoyable Toupinel en
rouvrant son cahier. Dossier n<sup>o</sup> 12, lettre P, chapitre
du <cite>courrier de Paris</cite> et des chroniqueurs.</p>
-<p>«Gaston B..., jeune peintre de plus d'espérances
-que de rentes, avait remarqué, aux eaux de Baden,
-la fille d'un très-riche banquier, Clémentine R... On
-savait que le père serait inflexible. Heureusement l'amour
-est ingénieux, et nos deux jeunes gens s'avisèrent
+<p>«Gaston B..., jeune peintre de plus d'espérances
+que de rentes, avait remarqué, aux eaux de Baden,
+la fille d'un très-riche banquier, Clémentine R... On
+savait que le père serait inflexible. Heureusement l'amour
+est ingénieux, et nos deux jeunes gens s'avisèrent
d'une ruse des plus spirituelles. Gaston s'introduisit
chez le banquier, et y obtint, sur sa bonne mine, l'emploi
de premier commis. Au bout de six mois, M. R...
raffolait de Gaston. Celui-ci en profita pour lui avouer
-qu'il avait cultivé la peinture à ses moments perdus,
-qu'il était élève de M. Ingres, et il lui proposa de faire,
-<em>pour rien</em>, le portrait de mademoiselle Clémentine. Les
-millionnaires ne sont pas insensibles à ces petites économies:
+qu'il avait cultivé la peinture à ses moments perdus,
+qu'il était élève de M. Ingres, et il lui proposa de faire,
+<em>pour rien</em>, le portrait de mademoiselle Clémentine. Les
+millionnaires ne sont pas insensibles à ces petites économies:
M. R... consentit donc. Gaston fit cent
-soixante-trois séances. Le portrait était si ressemblant,
-que M. R..., enthousiasmé, laissa échapper ces paroles,
+soixante-trois séances. Le portrait était si ressemblant,
+que M. R..., enthousiasmé, laissa échapper ces paroles,
bien attendrissantes dans la bouche d'un homme riche:
-«Je ne sais ce que je pourrais refuser au peintre dont
+«Je ne sais ce que je pourrais refuser au peintre dont
le magique talent me donne une seconde fille!&mdash;Eh
-bien, monsieur, donnez-moi la première!» s'est écrié
-Gaston, prompt à la riposte. Esclave du préjugé bourgeois,
-M. R... commençait une horrible grimace,
-lorsque l'on a sonné à la porte. Le groom de Gaston
-lui apportait une lettre d'un notaire de Château-Thierry,
-sa ville natale. L'honnête tabellion lui annonçait qu'une
-vieille parente, qu'il connaissait à peine, venait de mourir
+bien, monsieur, donnez-moi la première!» s'est écrié
+Gaston, prompt à la riposte. Esclave du préjugé bourgeois,
+M. R... commençait une horrible grimace,
+lorsque l'on a sonné à la porte. Le groom de Gaston
+lui apportait une lettre d'un notaire de Château-Thierry,
+sa ville natale. L'honnête tabellion lui annonçait qu'une
+vieille parente, qu'il connaissait à peine, venait de mourir
<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span>
-en lui laissant cinq cent mille francs. Ce dénoûment
-providentiel et imprévu a déridé M. R... et ramené la
-joie dans tous ces c&oelig;urs. Le mariage se célébrera jeudi
-prochain à Saint-Roch. Gaston a mis dans la corbeille
+en lui laissant cinq cent mille francs. Ce dénoûment
+providentiel et imprévu a déridé M. R... et ramené la
+joie dans tous ces c&oelig;urs. Le mariage se célébrera jeudi
+prochain à Saint-Roch. Gaston a mis dans la corbeille
un exemplaire du <cite>Roman d'un jeune homme pauvre</cite>,
-de M. Octave Feuillet, magnifiquement relié.»</p>
+de M. Octave Feuillet, magnifiquement relié.»</p>
-<p>&mdash;Voilà, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes
-la ligne dans la capitale du monde civilisé. Découpez
+<p>&mdash;Voilà, monsieur, ce qui se paye cinquante centimes
+la ligne dans la capitale du monde civilisé. Découpez
cette piquante anecdote en autant de syllabes
et de lettres que vous le voudrez. Mettez le tout dans un
sac de loto; remuez et tirez au hasard; vous aurez dix,
-cent, cinq cents anecdotes de même force et de même
+cent, cinq cents anecdotes de même force et de même
style, telles que nous les servent vos chroniqueurs.
Voulez-vous une autre guitare? Dossier n<sup>o</sup> 14; lettre V,
chapitre du comique bourgeois.</p>
-<p>«Deux couples de la rue Saint-Dénis se trouvaient
-l'autre soir, au Théâtre-Lyrique; l'on chantait les <cite>Noces
+<p>«Deux couples de la rue Saint-Dénis se trouvaient
+l'autre soir, au Théâtre-Lyrique; l'on chantait les <cite>Noces
de Figaro</cite>. Voici quelques bribes du dialogue que
-nous avons pu saisir à travers la porte de la loge, laissée
-entr'ouverte par égard pour une des deux dames, affligée
+nous avons pu saisir à travers la porte de la loge, laissée
+entr'ouverte par égard pour une des deux dames, affligée
d'un commencement d'embonpoint.</p>
<p>M. Bringuet, bonnetier.&mdash;Ce Mozart a bien du
-talent: il faudra que je tâche de l'avoir à mes soirées...</p>
+talent: il faudra que je tâche de l'avoir à mes soirées...</p>
<p>M. Dupochet, droguiste.&mdash;Mais il est mort!</p>
-<p>Madame Dupochet, s'éventant avec son mouchoir.&mdash;Non,
+<p>Madame Dupochet, s'éventant avec son mouchoir.&mdash;Non,
mon ami, tu te trompes, c'est M. Adolphe
Adam qui est mort; un autre musicien bien remarquable!</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span>
-M. Dupochet.&mdash;Chut! ma bonne amie, tu m'empêches
+M. Dupochet.&mdash;Chut! ma bonne amie, tu m'empêches
d'entendre madame Ugalde.</p>
<p>Madame Bringuet, minaudant.&mdash;Je l'aimais mieux
-dans <cite>Galathée</cite>. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.)
+dans <cite>Galathée</cite>. Tu sais, monsieur Bringuet? (Fredonnant.)
<em>Verse! verse! verse! verse!</em>...</p>
-<p>M. Bringuet, fronçant le sourcil.&mdash;Vous connaissez,
-Malvina, mon opinion sur <cite>Galathée!</cite>... c'est nu,
-voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup
-de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son
-pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot
-d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de
-pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler
-le repos des familles et amener tôt ou tard dans la
-société des perturbations...</p>
+<p>M. Bringuet, fronçant le sourcil.&mdash;Vous connaissez,
+Malvina, mon opinion sur <cite>Galathée!</cite>... c'est nu,
+voluptueux, indécent et risqué, et j'ai appris avec beaucoup
+de peine que notre Élodie l'avait chantée dans son
+pensionnat. Il faudra que je dise là-dessus un mot
+d'avertissement à madame Gavinat, sa maîtresse de
+pension. Ces coupables tolérances ne peuvent que troubler
+le repos des familles et amener tôt ou tard dans la
+société des perturbations...</p>
<p>M. Dupochet, timidement.&mdash;Mais, mon voisin, la
-société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions
+société ne craint rien pour ce soir... Si nous écoutions
Mozart?...</p>
-<p>Madame Dupochet, illuminée.&mdash;L'affiche a peut-être
-estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?...</p>
+<p>Madame Dupochet, illuminée.&mdash;L'affiche a peut-être
+estropié son nom: ne serait-ce pas Musard?...</p>
-<p>M. Bringuet, furieux.&mdash;Alexandrine!!!»</p>
+<p>M. Bringuet, furieux.&mdash;Alexandrine!!!»</p>
<p>&mdash;Est-ce la peine, dites-moi, d'avoir tant d'esprit
-pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses?</p>
+pour écrire ou pour applaudir de pareilles choses?</p>
-<p>&mdash;Assez! assez! s'écrièrent en ch&oelig;ur les invités de
+<p>&mdash;Assez! assez! s'écrièrent en ch&oelig;ur les invités de
madame Charbonneau.</p>
-<p>&mdash;Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire
+<p>&mdash;Oh! par grâce, mesdames, permettez-moi d'extraire
encore de mon portefeuille la petite photographie
-ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise
+ci-jointe, tombée de la poche d'un Parisien de mauvaise
humeur:</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span></p>
-<h3>L'HOMME BIEN INFORMÉ</h3>
+<h3>L'HOMME BIEN INFORMÉ</h3>
<p>La vogue niaise du <cite>courrier de Paris</cite>, de la chronique
-et du chroniqueur, a créé, par contre-coup,
-l'homme bien informé. L'homme bien informé est au
-chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que
-l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce
-que Maquet est à Dumas.</p>
-
-<p>Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces
-pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois,
+et du chroniqueur, a créé, par contre-coup,
+l'homme bien informé. L'homme bien informé est au
+chroniqueur ce que le mélomane est à l'artiste, ce que
+l'ombre est au corps, ce que le lierre est à l'ormeau, ce
+que Maquet est à Dumas.</p>
+
+<p>Voici, par exemple, une pièce nouvelle, une de ces
+pièces qui passionnent la curiosité publique. Autrefois,
dans les temps de barbarie, pendant l'enfance de l'art,
-l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et
-bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte
-exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs,
-et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances
+l'essentiel eût été d'abord de voir si elle est bonne et
+bien jouée, puis de tâcher de s'en rendre un compte
+exact, ensuite de l'analyser fidèlement pour les lecteurs,
+et enfin de revêtir cette analyse de toutes les élégances
d'une forme spirituelle et piquante. Aujourd'hui nous
-avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style,
+avons changé tout cela: la forme, à quoi bon? Le style,
fi donc! Le style, dans la chronique, ne serait qu'un
-excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement
-votre place, comme un profane ou un béotien que vous
-êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains
-à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous
-récite à sa façon son cours de littérature dramatique.
+excédant de bagages. Vous voilà gagnant modestement
+votre place, comme un profane ou un béotien que vous
+êtes. Arrive l'homme bien informé: poignées de mains
+à droite et à gauche; il s'assied à vos côtés, et il vous
+récite à sa façon son cours de littérature dramatique.
<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span>
-La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le
-troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale,
-parce que le père noble donnait hier une soirée, parce
-que le jeune premier chassait à courre, et parce que la
-grande coquette avait commandé et décommandé cinq
-fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième
+La pièce a été retardée de quatre jours, parce que le
+troisième enfant de l'ingénue a eu une fièvre catarrhale,
+parce que le père noble donnait hier une soirée, parce
+que le jeune premier chassait à courre, et parce que la
+grande coquette avait commandé et décommandé cinq
+fois sa coiffure. Madame F... devait porter, au quatrième
acte, une robe rose avec des n&oelig;uds lilas; mais
-elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle
+elle a su, par des indiscrétions de couturière, que mademoiselle
M... en aurait une pareille, et, au moment
-où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces
-mots du c&oelig;ur, qui doivent emporter le succès de la
-scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme,
-une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire;
-oui, une fatale influence m'a enlevé le c&oelig;ur
-de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force
-de résignation et de douceur...» madame F... a eu
+où l'auteur lui faisait répéter pour la vingtième fois ces
+mots du c&oelig;ur, qui doivent emporter le succès de la
+scène capitale: «Ah! oui, je suis une pauvre femme,
+une faible créature que l'on opprime et que l'on déchire;
+oui, une fatale influence m'a enlevé le c&oelig;ur
+de mon Ernest; mais je vaincrai ses dédains à force
+de résignation et de douceur...» madame F... a eu
une attaque de nerfs, et n'en est sortie que pour traiter
mademoiselle M... de <em>girafe</em> et de <em>chipie</em>; ce qui a suspendu
-la répétition, ces dames devant, en cet instant
-même, tomber dans les bras l'une de l'autre.</p>
+la répétition, ces dames devant, en cet instant
+même, tomber dans les bras l'une de l'autre.</p>
-<p>Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque
-lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume,
+<p>Puis l'homme bien informé s'arme de sa gigantesque
+lorgnette, tourne le dos à la rampe qu'on allume,
et parcourt la salle d'un regard de connaisseur.
-«Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules
-doit être au balcon: justement.&mdash;Tiens! c'est singulier,
-le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas
-encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite
-Clara ne paraît que dans le prologue.&mdash;La loge de madame
+«Ah! voilà madame R... qui entre dans sa loge... Jules
+doit être au balcon: justement.&mdash;Tiens! c'est singulier,
+le ministre plénipotentiaire du Chili n'est pas
+encore arrivé, et cependant il sait bien que la petite
+Clara ne paraît que dans le prologue.&mdash;La loge de madame
de S... est vide... Ah! je sais pourquoi: elle avait
<span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
-reçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que
-sa belle-s&oelig;ur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée
-pour ne pas perdre sa première représentation; mais
-son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était
-d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu
+reçu une lettre de Fontainebleau qui lui apprenait que
+sa belle-s&oelig;ur était à l'agonie, et elle l'avait supprimée
+pour ne pas perdre sa première représentation; mais
+son mari, qui est très-jaloux, a cru que la lettre était
+d'Albéric, le jeune auditeur au conseil d'État; il a fallu
la lui montrer, et ce qu'il y a de bon, c'est que, pendant
-qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce
+qu'il la lisait, Albéric était caché dans un placard: ce
soir, le couple est dans les larmes, bien que cette
s&oelig;ur n'ait pas d'enfant et laisse trente mille livres de
-rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique
-de l'homme bien informé.</p>
-
-<p>Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il
-vous déplaît, ceci n'est pas la question. Vous vous demandez,
-avant de fixer votre jugement, si les caractères
-sont vrais, si la donnée est originale, si les situations
-sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les descriptions
+rente...» Ainsi de suite. Voilà le feuilleton dramatique
+de l'homme bien informé.</p>
+
+<p>Vous lisez un roman nouveau: il vous plaît ou il
+vous déplaît, ceci n'est pas la question. Vous vous demandez,
+avant de fixer votre jugement, si les caractères
+sont vrais, si la donnée est originale, si les situations
+sont pathétiques, si le récit est intéressant, si les descriptions
sont belles, en un mot si le roman est bon ou
-mauvais. Patience! voici l'homme bien informé qui
-frappe à votre porte; il entre, il jette les yeux sur le
-livre ouvert; il vous raconte comme quoi l'héroïne est
-cette dame que vous avez rencontrée à Trouville l'été
-dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce,
+mauvais. Patience! voici l'homme bien informé qui
+frappe à votre porte; il entre, il jette les yeux sur le
+livre ouvert; il vous raconte comme quoi l'héroïne est
+cette dame que vous avez rencontrée à Trouville l'été
+dernier; l'auteur lui avait demandé la main de sa nièce,
cette jolie blonde qui dansait si bien la polka; le mariage
-a manqué, et c'est pour cela que la nièce et la
-tante figurent dans le roman. Vous aurez peut-être aussi
-remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de V...
-C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que
-vous avez dû voir à la Bourse, le banquier T... Et
+a manqué, et c'est pour cela que la nièce et la
+tante figurent dans le roman. Vous aurez peut-être aussi
+remarqué, dans ce livre, l'odieux personnage de V...
+C'est, trait pour trait, un créancier de l'auteur, que
+vous avez dû voir à la Bourse, le banquier T... Et
G..., ce type de vieil avare, hargneux et grotesque! vous
<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
savez sans doute qu'il n'est autre que le propre oncle
-de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son
-neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant
-à l'épisode tant soit peu risqué de l'enlèvement de la
+de l'auteur, le notaire P..., qui avait déshérité son
+neveu, parce qu'il détestait les gens de lettres. Quant
+à l'épisode tant soit peu risqué de l'enlèvement de la
jeune Emma, c'est une histoire vraie qui a fort diverti,
-l'an passé, tous les baigneurs de Carlsbad; George, le
-ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est très-lié
-avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté.
+l'an passé, tous les baigneurs de Carlsbad; George, le
+ravisseur, s'appelle, en réalité, Gustave; il est très-lié
+avec l'auteur, à qui il a naturellement tout raconté.
Aussi ce roman fait-il un bruit d'enfer en Bourgogne,
-où la famille de la jeune personne compte beaucoup de
-parents et d'amis. Le libraire de Dijon, à lui tout seul,
+où la famille de la jeune personne compte beaucoup de
+parents et d'amis. Le libraire de Dijon, à lui tout seul,
en a vendu cent cinquante-cinq exemplaires...</p>
-<p>&mdash;Mais que pensez-vous de l'&oelig;uvre en elle-même?
-il me semble que les caractères sont un peu forcés, les
+<p>&mdash;Mais que pensez-vous de l'&oelig;uvre en elle-même?
+il me semble que les caractères sont un peu forcés, les
incidents invraisemblables, les descriptions oiseuses, le
-style à la fois prétentieux et incorrect...</p>
+style à la fois prétentieux et incorrect...</p>
-<p>&mdash;Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond
-l'homme bien informé: ce qu'il y a de pire, c'est que
-l'auteur n'avait pas de traité avec B... son libraire.
+<p>&mdash;Je l'ignore et ceci importe peu, vous répond
+l'homme bien informé: ce qu'il y a de pire, c'est que
+l'auteur n'avait pas de traité avec B... son libraire.
B... a perdu beaucoup d'argent dans l'affaire des
-<cite>Petites Voitures</cite>, où il s'était mis, comme vous savez,
-à l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et
-maintenant il est possible que ce roman qui a été tiré
-à douze mille, ne rapporte rien de plus que les
-cinq cents francs touchés contre livraison du manuscrit...
-etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien
-informé entend et pratique le feuilleton littéraire.</p>
-
-<p>Passons maintenant à la politique: nous sommes ici
-sur un terrain glissant; tâchons de ne pas tomber.
+<cite>Petites Voitures</cite>, où il s'était mis, comme vous savez,
+à l'instigation de X..., un de ses bailleurs de fonds, et
+maintenant il est possible que ce roman qui a été tiré
+à douze mille, ne rapporte rien de plus que les
+cinq cents francs touchés contre livraison du manuscrit...
+etc., etc., etc.» Voilà comment l'homme bien
+informé entend et pratique le feuilleton littéraire.</p>
+
+<p>Passons maintenant à la politique: nous sommes ici
+sur un terrain glissant; tâchons de ne pas tomber.
<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span>
-Vous êtes inquiet (simple conjecture) de la tournure
-que prennent les événements: vous vous demandez avec
-angoisse si la société sera assez forte pour résister à
-cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée
-par la connivence ou la faiblesse des honnêtes gens. Il
+Vous êtes inquiet (simple conjecture) de la tournure
+que prennent les événements: vous vous demandez avec
+angoisse si la société sera assez forte pour résister à
+cette propagande des mauvaises doctrines, favorisée
+par la connivence ou la faiblesse des honnêtes gens. Il
est question d'une guerre avec une des puissances du
-Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie est en feu;
-on parle d'un changement de ministère, d'une convocation
+Nord et peut-être avec l'Angleterre. L'Italie est en feu;
+on parle d'un changement de ministère, d'une convocation
des Chambres; le commerce souffre, les affaires
-languissent; bref, toutes les grandes idées de droit public,
+languissent; bref, toutes les grandes idées de droit public,
de politique internationale, de religion, de morale,
-de liberté, d'autorité, d'ordre et de désordre, sont
-soulevées par ce souffle d'orage qui précède les catastrophes.
-Vous recevez la visite de l'homme bien informé,
-et vous lui communiquez le résultat de vos méditations
-graves et tristes.&mdash;«Mon cher, vous n'y
-entendez rien, vous répond-il d'un air dégagé. L'ambassadeur
-de Russie voulait donner un bal le 17 février;
+de liberté, d'autorité, d'ordre et de désordre, sont
+soulevées par ce souffle d'orage qui précède les catastrophes.
+Vous recevez la visite de l'homme bien informé,
+et vous lui communiquez le résultat de vos méditations
+graves et tristes.&mdash;«Mon cher, vous n'y
+entendez rien, vous répond-il d'un air dégagé. L'ambassadeur
+de Russie voulait donner un bal le 17 février;
l'ambassadrice ne voulait le donner que le 19,
-parce qu'elle avait demandé à Gênes une cargaison de
-fleurs qui devait lui arriver par le <cite>Sirius</cite>, que les événements
-ont empêché de partir mardi. Il y a eu une petite
-querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort
-vive, a écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé
+parce qu'elle avait demandé à Gênes une cargaison de
+fleurs qui devait lui arriver par le <cite>Sirius</cite>, que les événements
+ont empêché de partir mardi. Il y a eu une petite
+querelle de ménage; l'ambassadrice, qui est fort
+vive, a écrit à sa mère, qui est très-fière, et qui a rappelé
sa fille: un correspondant de l'agence Havas passait
-devant la porte cochère au moment où l'on
+devant la porte cochère au moment où l'on
chargeait les voitures; il en a conclu que l'ambassadeur
-avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N..., son
-cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontré
+avait redemandé ses passe-ports, et il l'a dit à N..., son
+cousin, huitième d'agent de change, qu'il a rencontré
<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span>
-allant à la Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à
-une heure, à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré.
-N... a eu le temps, dans le trajet, de réfléchir
-sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de jouer à la
-baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique
-était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant
-d'un groupe où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides
-gobe-mouches, il leur a annoncé que deux
+allant à la Bourse. La rencontre avait lieu, mercredi, à
+une heure, à l'angle de la rue Royale et de la rue Saint-Honoré.
+N... a eu le temps, dans le trajet, de réfléchir
+sur cette nouvelle, et il en a conçu l'idée de jouer à la
+baisse sur toutes les valeurs. Tout son plan stratégique
+était fait avant qu'il arrivât au tourniquet. S'approchant
+d'un groupe où il a reconnu D..., H... et E..., trois intrépides
+gobe-mouches, il leur a annoncé que deux
ambassadeurs, munis de leurs passe-ports, allaient
-partir dans la soirée; que le <cite>Moniteur</cite> d'après-demain
-publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un
-appel immédiat aux Chambres, un remaniement complet
-du ministère et un emprunt de seize cents millions.
-Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité électrique;
-la man&oelig;uvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu
-une baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par
-parenthèse, a fait perdre deux cent mille francs à Z...,
-le célèbre rédacteur de votre journal de prédilection,
-lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise humeur, a
-écrit, <em>ab irato</em>, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès
-des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption
-des m&oelig;urs, les excès de la mauvaise presse,
+partir dans la soirée; que le <cite>Moniteur</cite> d'après-demain
+publierait la déclaration de guerre; qu'il y aurait un
+appel immédiat aux Chambres, un remaniement complet
+du ministère et un emprunt de seize cents millions.
+Ces nouvelles ont circulé avec une rapidité électrique;
+la man&oelig;uvre de V... a parfaitement réussi; il y a eu
+une baisse énorme sur toutes les valeurs; ce qui, par
+parenthèse, a fait perdre deux cent mille francs à Z...,
+le célèbre rédacteur de votre journal de prédilection,
+lequel, rentrant chez lui de très-mauvaise humeur, a
+écrit, <em>ab irato</em>, sur la fièvre de l'agiotage, le progrès
+des mauvaises doctrines, les périls de la société, la corruption
+des m&oelig;urs, les excès de la mauvaise presse,
l'imminence des bouleversements les plus horribles, ce
fameux article qui a fait tant de bruit et vous a
-tant effrayé... etc., etc... etc...»&mdash;Voilà le premier-Paris
-politique tel que le professe l'homme bien informé.</p>
+tant effrayé... etc., etc... etc...»&mdash;Voilà le premier-Paris
+politique tel que le professe l'homme bien informé.</p>
-<p>Quelle belle politique et quelle belle littérature!</p>
+<p>Quelle belle politique et quelle belle littérature!</p>
-<p>&mdash;Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons à
+<p>&mdash;Et quelle belle vie, si nous nous accoutumons à
<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span>
-veiller jusqu'à minuit! reprit madame Charbonneau,
-qui trouvait sans doute ma pénitence assez longue.
-Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain! M. Toupinel
-pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis sûre,
+veiller jusqu'à minuit! reprit madame Charbonneau,
+qui trouvait sans doute ma pénitence assez longue.
+Vite, une tasse de thé, et à jeudi prochain! M. Toupinel
+pourra se recueillir d'ici là; il fouillera, j'en suis sûre,
au fond de son bissac, et en tirera encore quelque
-pièce bien accablante pour ce misérable Paris.</p>
+pièce bien accablante pour ce misérable Paris.</p>
<p>&mdash;C'est possible, belle dame, mais j'aurai soin de
relire auparavant la fable du <cite>Renard et les Raisins</cite>,
@@ -2127,903 +2088,903 @@ portefeuille de l'autre.</p>
<p class="chap-date">Jeudi, janvier 186...</p>
<p>&mdash;Ce soir, dit M. Toupinel en fermant ses gros
-cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse
-de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries
+cahiers, au lieu de faire défiler sous vos yeux cette masse
+de contradictions, de paradoxes, de bévues, d'âneries
et de vieilleries de toutes sortes, qui ne vous apprendraient
rien, et compromettraient dans l'esprit de ces
dames la plupart de leurs auteurs favoris, j'aime mieux
-vous montrer une autre face de la question, traitée en
-raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter.</p>
+vous montrer une autre face de la question, traitée en
+raccourci dans la lettre que j'ai l'honneur de vous présenter.</p>
-<p>Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève,
+<p>Il faut vous dire que je possède, non loin de Lodève,
<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
-un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a
-été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à
-Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature,
-de poésie, de peinture, de toutes les belles
-choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût
-dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre
-le pied dans la capitale par excellence, m'eût
-paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose
+un ami qui s'appelle Auguste Clérisseau, et qui a
+été, il y a trente-trois ans, mon camarade de collége à
+Stanislas. Il était, comme moi, fou de musique, de littérature,
+de poésie, de peinture, de toutes les belles
+choses qui ne fleurissent qu'à Paris, et quiconque m'eût
+dit alors que Clérisseau passerait trente ans sans remettre
+le pied dans la capitale par excellence, m'eût
+paru un bien mauvais prophète. Mais l'homme propose
et Dieu dispose. A peine sorti des bancs de philosophie,
-Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses
-parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession
-embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie:
+Clérisseau se trouva chef de famille par la mort de ses
+parents: il fallut recueillir et débrouiller une succession
+embarrassée. Bientôt l'amour se mit de la partie:
il ne perdit pas Troie, mais il retint mon ami, qui, pour
-s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la
-file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur
-père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles
-étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à
+s'en guérir, se maria; puis les enfants arrivèrent à la
+file, et leurs petits bras enlacés autour du cou de leur
+père lui furent des chaînes d'autant plus fortes qu'elles
+étaient plus faibles. D'ailleurs, pour aller de Lodève à
Paris, il fallait alors cinq nuits et six jours: on partait
-avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré
-avec des cheveux gris. Était-ce la
-poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne
-s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.</p>
-
-<p>Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut
-songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son
-fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant,
-qui, vu le congrès de la paix et la guerre de
-Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette,
+avec des cheveux blonds, et on débarquait rue de Grenelle-Saint-Honoré
+avec des cheveux gris. Était-ce la
+poussière? Était-ce la durée du voyage? Les érudits ne
+s'accordent pas sur cette question que l'histoire éclaircira.</p>
+
+<p>Petit à petit les années s'écoulèrent: Auguste dut
+songer à marier Victorine, sa fille aînée. Antoine, son
+fils, n'avait pas la vocation militaire; on lui fit un remplaçant,
+qui, vu le congrès de la paix et la guerre de
+Crimée, coûta horriblement cher. Louise, la fille cadette,
voulut entrer au couvent; on pleura beaucoup,
<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span>
-et on travailla de bon c&oelig;ur à sa dot et à son trousseau.
-Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins,
-ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique
-surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba
-malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver
-à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y
+et on travailla de bon c&oelig;ur à sa dot et à son trousseau.
+Jacques, le second fils, eut des velléités d'alexandrins,
+ce qui exigea, de la part de ses parents, la plus énergique
+surveillance. Ensuite madame Clérisseau tomba
+malade. Son médecin lui ordonna d'aller passer l'hiver
+à Nice, et Auguste était trop bon mari pour ne pas l'y
accompagner. Elle y mourut au bout de cinq mois;
-mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six
-semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut
-une consolation pour l'époux inconsolable. On était
+mais le médecin de Nice assura qu'elle serait morte six
+semaines plus tôt si elle était restée chez elle, et ce fut
+une consolation pour l'époux inconsolable. On était
alors au printemps de 1859.</p>
-<p>Une fois son deuil expiré,&mdash;et Clérisseau le fit durer
+<p>Une fois son deuil expiré,&mdash;et Clérisseau le fit durer
en conscience,&mdash;il se trouva un peu plus libre qu'il
-ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était
-pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès
-le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué.
-Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient
-plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le
-décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le
-temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait
+ne l'avait jamais été depuis le collége, où il ne l'était
+pas du tout. Antoine, l'exonéré, plaidait avec succès
+le mur mitoyen; Jacques, le poëte, était clerc d'avoué.
+Victorine, bien mariée, Louise religieuse, n'avaient
+plus besoin de leur père. Clérisseau, enrichi par le
+décès d'un oncle tombé en enfance avant d'avoir le
+temps de le déshériter, songea à Paris qu'il regrettait
toujours, et m'y donna rendez-vous pour le mois d'avril:
-il se proposait, me disait-il, de reprendre où
-nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et
-il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes.
-Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme
+il se proposait, me disait-il, de reprendre où
+nous l'avions laissée notre charmante camaraderie, et
+il réglait d'avance le programme de nos journées parisiennes.
+Nous irions aux Italiens et à l'Opéra, comme
au beau temps de madame Malibran et de <cite>Robert le
-Diable</cite>, de Rubini et de la <cite>Sylphide</cite>; au temps où nous
-<em>faisions queue</em>, par un froid de dix degrés, dès deux
-heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la
+Diable</cite>, de Rubini et de la <cite>Sylphide</cite>; au temps où nous
+<em>faisions queue</em>, par un froid de dix degrés, dès deux
+heures de l'après-midi. Nous suivrions les cours de la
<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span>
-Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque
-où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain.
-Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le
-soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre
+Sorbonne et du collége de France, comme à l'époque
+où nous allions applaudir MM. Guizot, Cousin et Villemain.
+Nous irions le matin à l'exposition de peinture, le
+soir au Théâtre-Français, pour nous décider enfin entre
les classiques et les romantiques, entre Ingres et Delacroix,
entre Racine et Victor Hugo. Nous ferions quelques
-excursions à travers ce qui reste du vieux Paris,
-afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien
-pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une
-ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les
-magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu.
-Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes
+excursions à travers ce qui reste du vieux Paris,
+afin d'y amasser des trésors de couleur locale, d'en bien
+pénétrer le sens et l'histoire, d'y recueillir une à une
+ces reliques du temps passé, sans lesquelles toutes les
+magnificences présentes ne sont que luxe de parvenu.
+Il profiterait, lui, Clérisseau, de quelques anciennes
connaissances qui nous ouvriraient les salons les plus
-spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre
-à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer
-le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes,
+spirituels et les plus lettrés de Paris, pour réapprendre
+à causer, ce que l'on oublie en province; pour renouer
+le fil de ces conversations délicates, fines, légères, élégantes,
polies, qui sont un des charmes et une des
-gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il
-avec une simplicité touchante, je m'accroche où je
-peux, comme le naufragé: mon c&oelig;ur est mort, sauf
+gloires de la société française: «Tu le vois, ajoutait-il
+avec une simplicité touchante, je m'accroche où je
+peux, comme le naufragé: mon c&oelig;ur est mort, sauf
ce que j'en garde pour mes enfants; je veux chercher
avec toi un refuge dans les jouissances de l'esprit, de
-l'imagination et de l'art.»</p>
+l'imagination et de l'art.»</p>
<p>Il arriva ce qui arrive presque toujours aux rendez-vous
-les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire
-urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris,
-je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où
-Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y
+les mieux raisonnés. J'y manquai, une affaire
+urgente me retenait ici: un mois après, j'étais à Paris,
+je courus rue de l'Université, hôtel des Ministres, où
+Clérisseau s'était logé; au lieu de sa bonne figure, j'y
trouvai la lettre que voici:</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span>
-«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui
-avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué
+«Pardonne-moi, mon cher ami, de m'être enfui
+avant ton arrivée, comme je te pardonne d'avoir manqué
la mienne. Tu sais l'histoire de ce Marseillais qui,
-descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins
-de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa
-fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée,
+descendu la nuit dans un de ces affreux hôtels voisins
+de la gare et n'ayant aperçu le lendemain matin, de sa
+fenêtre, que les terrains vagues, les tuyaux de cheminée,
les boutiques borgnes de la rue de Lyon et la
-grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria
-avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!»
-et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour
-Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh
-bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails,
-comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin
-de mon odyssée parisienne.</p>
-
-<p>«Le premier soir (1<sup>er</sup> avril, date fâcheuse!) je retournai
-d'instinct à nos premières amours et j'allai
-aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle
+grande muraille noire de la prison de Mazas, s'écria
+avec son accent inimitable: «C'est là leur Parisse!!!»
+et, haussant les épaules, repartit immédiatement pour
+Marseille sans vouloir en connaître davantage. Eh
+bien, mon vieux camarade, j'ai fait, sauf les détails,
+comme ce brave citoyen de la Cannebière. Voici le bulletin
+de mon odyssée parisienne.</p>
+
+<p>«Le premier soir (1<sup>er</sup> avril, date fâcheuse!) je retournai
+d'instinct à nos premières amours et j'allai
+aux Italiens.... Un parterre à moitié vide, une salle
somnolente, quelques bravos inintelligents ou d'une
-froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs
-ennuyés, disant du bout des lèvres une musique
-qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes.
-Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements,
-qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient,
-à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu
-leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire.
-Ce qu'il y a de plus drôle,&mdash;ou de plus triste,&mdash;c'est
-que j'avais lu, le matin même, un article écrit par
+froideur glaciale, voilà pour le public; de vieux chanteurs
+ennuyés, disant du bout des lèvres une musique
+qu'ils ne comprennent plus, voilà pour les artistes.
+Mon voisin de stalle m'affirmait, entre deux bâillements,
+qu'Assur, Sémiramide, Arsace et Idreno avaient,
+à eux quatre, deux cent dix-sept ans; je n'ai pas vu
+leur acte de naissance, mais je suis tenté de le croire.
+Ce qu'il y a de plus drôle,&mdash;ou de plus triste,&mdash;c'est
+que j'avais lu, le matin même, un article écrit par
un beau monsieur, porteur de magnifiques favoris
-plus noirs que nature, article d'où il ressortait que
+plus noirs que nature, article d'où il ressortait que
<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
-chacun de ces artistes avait chanté comme un ange,
-qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs,
-que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que
-l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule
-d'<em>et cætera</em>. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante,
-à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.</p>
-
-<p>«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse.
-O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine!
-quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle
+chacun de ces artistes avait chanté comme un ange,
+qu'on les avait acclamés, rappelés, couverts de fleurs,
+que l'enthousiasme de la salle tenait du délire, que
+l'on n'avait jamais assisté à pareille fête, et une foule
+d'<em>et cætera</em>. On m'a dit que c'était là de la critique transcendante,
+à l'usage des raffinés du dix-neuvième siècle.</p>
+
+<p>«Le lendemain, je suis allé faire un tour à la Bourse.
+O mon ami, quels échantillons de l'espèce humaine!
+quelles vociférations sauvages! quel monde! quelle
langue! quel temple! quel dieu! Mais, ce qui m'a le plus
-étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant
+étonné, c'est que j'ai rencontré là, se pavanant et gesticulant
au milieu des groupes, trois ou quatre de mes
compatriotes qui n'oseraient plus se montrer dans nos
-rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par
-les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple,
-qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance
-de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en
-réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et
-Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé
-notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là,
-drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement
-affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement,
-ne valaient pas mieux. Il paraît que la province
-envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants
+rues, de peur d'être lapidés par les gamins et hués par
+les honnêtes gens. Le notaire Véruchon, par exemple,
+qui, avec ses airs de bon apôtre, avait capté la confiance
+de nos riches et de nos pauvres, et a levé le pied en
+réduisant à la misère plus de cinquante familles! Et
+Fourcheux, le négociant fripon, dont la faillite a désolé
+notre marché! Véruchon et Fourcheux étaient là,
+drapés dans des raglans magnifiques, et causant gravement
+affaires avec d'autres raglans qui, très-probablement,
+ne valaient pas mieux. Il paraît que la province
+envoie comme cela, à Paris, ceux de ses enfants
qui lassent son indulgence maternelle, et que Paris s'en
accommode fort complaisamment. Plusieurs de ces
-émigres involontaires amassent une belle fortune; ils
+émigres involontaires amassent une belle fortune; ils
ont alors pignon sur rue, appartements blanc et or,
-chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets,
+chevaux, voitures, livrée, chinoiseries, tableaux, chalets,
<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span>
-villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites
-entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes
-journées, sans cesse ballottées entre le million et
-l'<em>exécution</em>, figure-toi ces scories vivantes de la province
-<em>expurgata</em>, se répandant le soir dans les théâtres, dans
-les cabinets de lecture, dans les divans, partout où
-s'étalent les &oelig;uvres d'art, où se discutent les productions
+villas, crédit ouvert chez Chevet, grandes et petites
+entrées à l'Opéra. Maintenant, après ces échauffantes
+journées, sans cesse ballottées entre le million et
+l'<em>exécution</em>, figure-toi ces scories vivantes de la province
+<em>expurgata</em>, se répandant le soir dans les théâtres, dans
+les cabinets de lecture, dans les divans, partout où
+s'étalent les &oelig;uvres d'art, où se discutent les productions
de l'esprit: quels gourmets de friandises intellectuelles
-et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses
-de la pensée et des délicatesses du c&oelig;ur!
-quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière
-de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules,
-de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle
-pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques
-tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes
-exigences de la probité, les respects et les grandeurs de
-l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société,
-que sera la littérature chargée d'exprimer une
-société pareille?</p>
-
-<p>«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir,
-aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions
-eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché
+et morales! quels dignes appréciateurs des délicatesses
+de la pensée et des délicatesses du c&oelig;ur!
+quels juges infaillibles, quels experts autorisés en matière
+de sentiments, d'idées, de nuances, de scrupules,
+de raffinements chevaleresques! Quel excellent contrôle
+pour les pudeurs de l'âme, les chastes et romanesques
+tendresses, les saintes austérités de l'honneur, les rudes
+exigences de la probité, les respects et les grandeurs de
+l'histoire! Et si la littérature est l'expression de la société,
+que sera la littérature chargée d'exprimer une
+société pareille?</p>
+
+<p>«Cette littérature, je l'ai retrouvée, le même soir,
+aux petits théâtres: dans ces théâtres où nous avions
+eu autrefois de si bons accès de fou-rire, j'ai cherché
vainement un mot spirituel ou franchement gai. En revanche,
d'ignobles gravelures, et surtout des exhibitions
-et des danses à faire rougir un <em>turco</em>: il n'y a
+et des danses à faire rougir un <em>turco</em>: il n'y a
plus de comiques, il y a des queues-rouges: il n'y a
-plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces <em>à femmes</em>,
-les rôles à corset, à maillot, <i>à cuisses</i>, le <em>collant</em>, la
-polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit
+plus d'actrices, il y a des jambes: les pièces <em>à femmes</em>,
+les rôles à corset, à maillot, <i>à cuisses</i>, le <em>collant</em>, la
+polka finale, qui permet aux comédiennes de l'endroit
<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span>
de montrer aux binocles de l'orchestre tout ce que cache
-le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus
-quelques beaux défilés et quelques décorations splendides,
-voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861.
-Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre
+le peu de robe qu'elles portent encore; par là-dessus
+quelques beaux défilés et quelques décorations splendides,
+voilà le dernier mot de l'art dramatique en 1861.
+Parole d'honneur, j'aime mieux le pauvre petit théâtre
de mon chef-lieu, et cela pour trente-six raisons; la
-première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi
+première, c'est que je n'y vais jamais; dispense-moi
des trente-cinq autres.</p>
-<p>«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition.
+<p>«Pour m'indemniser un peu, j'ai voulu aller à l'Exposition.
Tu te souviens, mon ami, de celle de 1831,
-la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent
-à la fois les <cite>Moissonneurs</cite> de Léopold Robert, le
+la dernière que nous ayons visitée ensemble, où éclatèrent
+à la fois les <cite>Moissonneurs</cite> de Léopold Robert, le
<cite>Cromwell</cite> et les <cite>Enfants d'Edouard</cite>, de Paul Delaroche,
-la <cite>Médée</cite> et la <cite>Liberté</cite>, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses
+la <cite>Médée</cite> et la <cite>Liberté</cite>, d'Eugène Delacroix, les merveilleuses
toiles de Decamps, les tableaux de Schnetz,
d'Ary Scheffer, de Marilhat, de Delaberge, de Johannot,
de Roqueplan, de Louis Boulanger, de Poterlet,
-de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les
+de Dévéria, de Chenavard, de Paul Huet! Et, parmi les
visiteurs de ce <em>Salon</em>, quel entrain! quelle verve d'admiration!
-quelle fougue de colères! Que de jeunesse
+quelle fougue de colères! Que de jeunesse
dans ces yeux ardents, dans ces longues chevelures,
dans ces chapeaux de ligueurs, dans ces justaucorps
-de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné,
-fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré,
-dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons
+de velours! C'était risible peut-être, mais c'était passionné,
+fervent, convaincu. Cette fois, j'ai rencontré,
+dans les allées ratissées des Champs-Elysées, de bons
bourgeois, bonnetiers ou notaires, avec leur livret
-sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche
-et allant chercher ce régal artistique pour se délasser
+sous le bras, préparant paisiblement leur pièce blanche
+et allant chercher ce régal artistique pour se délasser
de leurs affaires. A ce nouveau public, un petit art
<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span>
friand et malsain sert une peinture proprement faite,
-où des qualités matérielles fort remarquables, mais
-très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style,
-l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au
+où des qualités matérielles fort remarquables, mais
+très-uniformes, déguisent mal la pauvreté du style,
+l'absence de conviction et le néant de la pensée. Au
bout de deux heures, je suis sorti avec un peu de tristesse
et beaucoup de migraine.</p>
-<p>«En revenant, je suis entré dans un cabinet de
-lecture: j'avais jeté un coup d'&oelig;il sur la devanture, et
-voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la
-place d'honneur: les <cite>Cotillons célèbres</cite>; les <cite>Femmes
-galantes</cite>; les <cite>Maîtresses royales</cite>; <cite>Comédiennes et Courtisanes</cite>;
-<cite>Mémoires anecdotiques sur madame du Barry</cite>;
+<p>«En revenant, je suis entré dans un cabinet de
+lecture: j'avais jeté un coup d'&oelig;il sur la devanture, et
+voici les titres des livres le plus en évidence, étalés à la
+place d'honneur: les <cite>Cotillons célèbres</cite>; les <cite>Femmes
+galantes</cite>; les <cite>Maîtresses royales</cite>; <cite>Comédiennes et Courtisanes</cite>;
+<cite>Mémoires anecdotiques sur madame du Barry</cite>;
l'<cite>Amour</cite>; les <cite>Souvenirs de Rigolboche</cite>; les <cite>Femmes de
-la Régence</cite>, etc., etc. J'allais demander quelques explications
-à la maîtresse de l'établissement, lorsque la
-porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent,
-un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur
-un crâne dénudé, un teint livide, un &oelig;il fiévreux, un
+la Régence</cite>, etc., etc. J'allais demander quelques explications
+à la maîtresse de l'établissement, lorsque la
+porte vitrée s'ouvrit avec fracas... Un coup de vent,
+un tourbillon, une mèche de cheveux voltigeant sur
+un crâne dénudé, un teint livide, un &oelig;il fiévreux, un
paletot-sac friable comme de l'amadou, un chapeau
rougi par la pluie, un pantalon tombant en charpie sur
-des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc
-Stéphen, notre ancien <em>copin</em> du collége Stanislas, maintenant
-critique, fantaisiste, bohème, homme de
+des bottes éculées, tout cela, cher ami, c'était Marc
+Stéphen, notre ancien <em>copin</em> du collége Stanislas, maintenant
+critique, fantaisiste, bohème, homme de
lettres.</p>
-<p>«J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de
-l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de
-la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui
-doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres
-broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni un
+<p>«J'avais vu la veille, à la Bourse, des martyrs de
+l'argent; à présent, j'avais sous les yeux un martyr de
+la littérature; créations parisiennes, mon cher, et qui
+doivent nous consoler de rester attachés où nos chèvres
+broutent! Ce Marc Stéphen n'est ni un imbécile, ni un
<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span>
-enfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient
+enfant trouvé; il a fait de très-bonnes études; il appartient
a une excellente famille de Draguignan; il pourrait
-être aujourd'hui un bon <i>gentleman farmer</i>, tranquille,
-honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le
-bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de
-l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus
-lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les
-cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix,
-se sont monnayées en quelques fragiles capitaux;
-ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires
-et extraordinaires que la bohème pauvre prélève
-sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères
-qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le
-boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de
-petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations,
-à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition
-à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné.
-Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen
-s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire
-encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en
+être aujourd'hui un bon <i>gentleman farmer</i>, tranquille,
+honoré, utile, cultivant ses terres, faisant le
+bonheur d'une honnête femme. Mais, au sortir de
+l'école de droit, le démon littéraire l'a saisi et n'a plus
+lâché prise. Il souffre, il jeûne, il patauge dans tous les
+cloaques de Paris. Ses propriétés, vendues à bas prix,
+se sont monnayées en quelques fragiles capitaux;
+ceux-ci, à leur tour, se sont gaspillés en impôts ordinaires
+et extraordinaires que la bohème pauvre prélève
+sur la bohème riche: dîners offerts aux confrères
+qui délivrent des brevets de génie; argent prêté, sur le
+boulevard, à des Schaunard faméliques; fondations de
+petits journaux destinés à démolir les vieilles réputations,
+à en créer de nouvelles, et à mourir d'inanition
+à leur cinquième numéro, faute d'un sixième abonné.
+Bref, au bout de trois ans, tout l'avoir de Marc Stéphen
+s'en était allé; le talent n'était pas venu, et la gloire
+encore moins! Il a trente ans à peine, et il paraît en
avoir soixante. Pour un million en perspective et un
-fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni
-moi, la somme de tortures, de privations, de déboires
-qui compose son existence; mais il est rivé à cette
-existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne
+fauteuil à l'Académie, nous n'accepterions, ni toi ni
+moi, la somme de tortures, de privations, de déboires
+qui compose son existence; mais il est rivé à cette
+existence horrible comme un forçat à sa chaîne; il ne
pourrait plus respirer un autre air, ni vivre une autre
vie! En le voyant au seuil de cette sombre et humide
-boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné,
+boutique, crotté, mouillé, hâve, blême, décharné,
presque en haillons, sous un ciel bas, qui, depuis trois
<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span>
-semaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et
-drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel
+semaines, n'a pas cessé de tamiser une pluie fine et
+drue, je n'ai pu m'empêcher d'évoquer en idée le ciel
de la Provence, les plaines du Var, et de me figurer
-cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il
-devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers,
-sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune
-mère entourée de joyeux enfants.</p>
-
-<p>«Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre
-franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille!
-Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet
-de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une
-pulsation fébrile:</p>
-
-<p>«&mdash;N'écoute pas cette vieille débitante de poisons!
+cet infortuné galérien de la fantaisie à la place où il
+devrait être, au milieu des lentisques et des citronniers,
+sur la terrasse d'une jolie villa, souriant à une jeune
+mère entourée de joyeux enfants.</p>
+
+<p>«Marc Stéphen était dans un de ses moments d'âpre
+franchise: le malheureux n'avait pas dîné la veille!
+Il m'a pris le bras, et, m'entraînant hors du cabinet
+de lecture, il m'a dit d'une voix saccadée comme une
+pulsation fébrile:</p>
+
+<p>«&mdash;N'écoute pas cette vieille débitante de poisons!
Tous les livres qu'elle t'offre sont des ordures... Mais
-voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie
-d'assurances, une société en commandite entre
-le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous
+voilà comment se font les succès maintenant! Une compagnie
+d'assurances, une société en commandite entre
+le livre, la pièce et le juge: loue-moi, je te loue; vous
nous louez, nous vous louerons, ils se louent; et le
-public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à
-présent!</p>
-
-<p>«Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna
-une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires;
-elles y passèrent toutes ou presque toutes:
-celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là
-mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des
-artistes: A... était un histrion, B... un charlatan,
-C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis
-dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la
-dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait des
+public achète! Hachette! Tiens! je fais des mots à
+présent!</p>
+
+<p>«Et, de sa voix stridente, Marc Stéphen entonna
+une philippique furieuse contre nos célébrités littéraires;
+elles y passèrent toutes ou presque toutes:
+celui-ci vendait sa plume au plus offrant; celui-là
+mettait en coupes réglées la vanité des auteurs et des
+artistes: A... était un histrion, B... un charlatan,
+C... un bavard, D... une girouette, F... s'était compromis
+dans une affaire véreuse qui le plaçait sous la
+dépendance d'une courtisane madrée; G... vivait des
<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span>
-bienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite
+bienfaits d'une femme entretenue qui prêtait à la petite
semaine; L.... s'abrutissait d'eau-de-vie pour se consoler
-de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour
-son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines,
-avait des m&oelig;urs suspectes, et n'eût pas complété
-le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes
+de l'infidélité d'une actrice qui l'avait trahi pour
+son coiffeur; M..., enragé défenseur des bonnes doctrines,
+avait des m&oelig;urs suspectes, et n'eût pas complété
+le nombre des dix justes nécessaire au salut des villes
maudites; P.... avait fait de l'emprunt une science
-rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme
-cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de
+rivale du whist et des échecs. Il y en avait, comme
+cela, pour tous les goûts et pour toutes les lettres de
l'alphabet. A en croire Marc Stephen (mais je ne le
-crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque
+crois pas, il était trop en colère!), il y aurait quelque
chose de bien extraordinaire. Ces illustres, ces fiers
-démocrates de la littérature seraient des <em>libéraux</em> et
-des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté
-comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre,
-l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse
-et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche
-agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses
-opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à
-grandes fanfares et à grand style appartiennent à des
+démocrates de la littérature seraient des <em>libéraux</em> et
+des Spartiates pour rire. Ils se soucient de la liberté
+comme des vieilles lunes: l'un spécule sur un titre,
+l'autre sur un vice; un troisième, pour rouler carrosse
+et dîner chez Véfour, s'est fait l'homme lige d'un riche
+agioteur qui lui paye ses vertus à tant par mois et ses
+opinions à tant la ligne; presque tous les journaux à
+grandes fanfares et à grand style appartiennent à des
hommes d'argent qui nourrissent, voiturent, gouvernent,
-enrichissent et aplatissent les hommes d'idées.
-Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont
-une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis
-du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés,
-des religieux, des religieuses, des royautés déchues,
-des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les
+enrichissent et aplatissent les hommes d'idées.
+Ces Cassius et ces Catons de la démocratie littéraire ont
+une attitude admirablement héroïque et intrépide vis-à-vis
+du bon Dieu, du pape, des évêques, des curés,
+des religieux, des religieuses, des royautés déchues,
+des grandeurs du passé, et, en général, de toutes les
puissances qui ne peuvent pas ou ne veulent pas se
-défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephen
+défendre en ce monde; mais (c'est toujours Marc Stephen
<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span>
-qui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein
+qui parle), dès qu'il s'agit des pouvoirs en plein
exercice, des grandeurs du moment, des princes et
-princesses possédant un palais, un salon à manger et
-une antichambre, la scène change; leur échine devient
-d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux
+princesses possédant un palais, un salon à manger et
+une antichambre, la scène change; leur échine devient
+d'une étonnante souplesse; ils en remontreraient aux
courtisans de Versailles et de l'&OElig;il-de-B&oelig;uf. Comme
-tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou
+tous les gens mal élevés, ils ne saluent pas du tout ou
ils saluent trop bas; leur vie se partage entre l'insolence
et le servilisme: il y en a qui, s'il le fallait absolument,
-prouveraient au prince Napoléon que c'est lui
-qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se
-rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres,
+prouveraient au prince Napoléon que c'est lui
+qui a pris Sébastopol; il s'en rencontre qui, pour se
+rendre utiles et agréables, allumeraient les candélabres,
battraient les tapis et frotteraient les assiettes chez telle
-princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je
-te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé,
-furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon
+princesse à la mode ou tel ministre prépondérant. Je
+te répète que c'est Marc Stephen, Marc Stephen affamé,
+furibond et frissonnant de fièvre, qui débitait à mon
oreille toutes ces choses incroyables; je ne les crois
-point, et je n'en prends pas la responsabilité.</p>
+point, et je n'en prends pas la responsabilité.</p>
-<p>«Il parla ainsi pendant une heure, âpre, excessif,
-nerveux, forcené, parfois éloquent. Au moment où,
-passant en revue mes auteurs de prédilection, il entamait
-Octave Feuillet, j'essayai de l'arrêter:</p>
+<p>«Il parla ainsi pendant une heure, âpre, excessif,
+nerveux, forcené, parfois éloquent. Au moment où,
+passant en revue mes auteurs de prédilection, il entamait
+Octave Feuillet, j'essayai de l'arrêter:</p>
-<p>«&mdash;Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames
-de mon arrondissement ont un faible pour celui-là.</p>
+<p>«&mdash;Je dois t'avouer, lui dis-je, que les belles dames
+de mon arrondissement ont un faible pour celui-là.</p>
-<p>«&mdash;Les belles dames de partout, depuis le palais
+<p>«&mdash;Les belles dames de partout, depuis le palais
jusques au comptoir, et c'est ce qui m'enrage! a repris
mon homme en redoublant de fureur; mais il le
-payera... Vois-tu, Clérisseau! c'est encore là une des
-industries de cet exécrable Paris. Quand un succès est
+payera... Vois-tu, Clérisseau! c'est encore là une des
+industries de cet exécrable Paris. Quand un succès est
<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span>
-trop éclatant pour qu'on puisse l'amortir, on procède
-par le moyen contraire. On étouffe le triomphateur
-sous son triomphe, comme Néron étouffa ses convives
+trop éclatant pour qu'on puisse l'amortir, on procède
+par le moyen contraire. On étouffe le triomphateur
+sous son triomphe, comme Néron étouffa ses convives
sous une pluie de roses. Si tu vivais parmi nous, tu
-rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succès
-de vogue: ils te feraient pitié; leur vie se passe à expier
+rencontrerais quelques-uns de ces fruits secs du succès
+de vogue: ils te feraient pitié; leur vie se passe à expier
l'engouement d'un trimestre. Ils ont beau faire, ils ont
-beau dire: «Mais, Athéniens, regardez-moi! Je suis
-le même homme que vous avez fêté, couronné, déifié...»
-Vains efforts! C'est à peine si l'on se souvient
+beau dire: «Mais, Athéniens, regardez-moi! Je suis
+le même homme que vous avez fêté, couronné, déifié...»
+Vains efforts! C'est à peine si l'on se souvient
de leur nom et de leur date. Les malins le savent bien,
-et, quand un succès les offusque, ils s'arrangent en
-conséquence. Aussi, lorsque je vois le héros du jour
-porté à bras tendus sur le pavois de vingt feuilletons,
-au milieu des acclamations de la foule, sais-tu à quoi je
-songe? Au b&oelig;uf gras, revêtu d'une housse à crépines
-dorées, enguirlandé de festons et de bouquets, présenté
-aux grands de ce monde, escorté de tous les dieux de
+et, quand un succès les offusque, ils s'arrangent en
+conséquence. Aussi, lorsque je vois le héros du jour
+porté à bras tendus sur le pavois de vingt feuilletons,
+au milieu des acclamations de la foule, sais-tu à quoi je
+songe? Au b&oelig;uf gras, revêtu d'une housse à crépines
+dorées, enguirlandé de festons et de bouquets, présenté
+aux grands de ce monde, escorté de tous les dieux de
la fable, assourdi de clarinettes et de trombones...
-et mené à l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!...</p>
+et mené à l'abattoir... l'abattoir, l'oubli!...</p>
-<p>«Mon c&oelig;ur se serrait pendant que Marc Stephen
-me révélait ainsi les misères de ce trottoir parisien que
+<p>«Mon c&oelig;ur se serrait pendant que Marc Stephen
+me révélait ainsi les misères de ce trottoir parisien que
nous avons quelquefois la bonhomie d'envier. Tout
-à coup il s'est arrêté, et, pressant ma main avec un
-mélange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:&mdash;Mon
-ami, je viens de te faire pour cinq francs de littérature;
-prête-moi cent sols!...</p>
+à coup il s'est arrêté, et, pressant ma main avec un
+mélange d'amertume et de cynisme, il m'a dit:&mdash;Mon
+ami, je viens de te faire pour cinq francs de littérature;
+prête-moi cent sols!...</p>
-<p>«J'ai tiré à la hâte trois ou quatre louis et les ai glissés,
+<p>«J'ai tiré à la hâte trois ou quatre louis et les ai glissés,
en rougissant, entre ses doigts qui tremblaient un
<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
-peu; il m'a remercié du regard, et, bégayant une parole
+peu; il m'a remercié du regard, et, bégayant une parole
d'adieu, il a disparu dans le passage Jouffroy.</p>
-<p>«Que te dirai-je? Je commençais à en avoir assez
-de ma nouvelle épreuve parisienne, à trente années de
+<p>«Que te dirai-je? Je commençais à en avoir assez
+de ma nouvelle épreuve parisienne, à trente années de
distance. Tu n'arrivais pas, et je ressentais d'heure en
-heure une impression analogue à celle que l'on éprouve
-lorsque l'on retrouve quinquagénaire, triste, désabusée
-et ridée, une femme que l'on a aimée à vingt ans.
-Cependant il me répugnait de lâcher prise si vite.
-Un monsieur, connaissance très-éphémère que j'avais
-faite dans le wagon et qui m'avait suivi dans mon hôtel,
-m'assura que l'on avait encore à Paris énormément
+heure une impression analogue à celle que l'on éprouve
+lorsque l'on retrouve quinquagénaire, triste, désabusée
+et ridée, une femme que l'on a aimée à vingt ans.
+Cependant il me répugnait de lâcher prise si vite.
+Un monsieur, connaissance très-éphémère que j'avais
+faite dans le wagon et qui m'avait suivi dans mon hôtel,
+m'assura que l'on avait encore à Paris énormément
d'esprit, qu'il ne s'agissait que de savoir le trouver.
-Mon cicérone d'occasion prétendait qu'il n'y avait plus
+Mon cicérone d'occasion prétendait qu'il n'y avait plus
de salons; mais il ajoutait que, si je voulais aller m'asseoir
-dans un café du boulevard qu'il me désigna,
+dans un café du boulevard qu'il me désigna,
j'entendrais des choses excessivement spirituelles et
plaisantes; je me le tins pour dit, et, vers cinq heures,
-j'étais installé devant une table, entre la colonnade des
-Variétés et le coin de la rue Vivienne. L'absinthe coulait
-à pleins bords dans les verres de mes voisins.</p>
-
-<p>«Je pris machinalement un petit journal, qui passe
-pour avoir, à lui seul, plus d esprit que tous les autres
-ensemble: j'y lus des anecdotes de coulisses, destinées
-à renseigner les cinq parties du monde sur les détails
-de la vie privée des barytons et des jeunes premiers,
-des comiques et des ingénues. Celui-ci a un tilbury,
-celle-là est meublée en palissandre; cet autre a un valet
-de chambre qui joue à la Bourse, cette autre possède
+j'étais installé devant une table, entre la colonnade des
+Variétés et le coin de la rue Vivienne. L'absinthe coulait
+à pleins bords dans les verres de mes voisins.</p>
+
+<p>«Je pris machinalement un petit journal, qui passe
+pour avoir, à lui seul, plus d esprit que tous les autres
+ensemble: j'y lus des anecdotes de coulisses, destinées
+à renseigner les cinq parties du monde sur les détails
+de la vie privée des barytons et des jeunes premiers,
+des comiques et des ingénues. Celui-ci a un tilbury,
+celle-là est meublée en palissandre; cet autre a un valet
+de chambre qui joue à la Bourse, cette autre possède
<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span>
-une soubrette qui sait le latin. Ces particularités si
-intéressantes, attendues et accueillies avidement par
-un public spécial, redoublent chez tous ces gens-là le
-sentiment de leur importance: ils sont gonflés comme
+une soubrette qui sait le latin. Ces particularités si
+intéressantes, attendues et accueillies avidement par
+un public spécial, redoublent chez tous ces gens-là le
+sentiment de leur importance: ils sont gonflés comme
des ballons. Puis s'alignaient les lettres aigres-douces,
-échangées entre directeurs, auteurs, critiqueurs, nouvellistes,
-chroniqueurs; les feux croisés de répliques,
-de réclames, de récriminations, de démentis; poignées
-de mains qui voudraient bien être des griffes pour
-percer jusqu'à l'os; parades en plein vent de tous les
+échangées entre directeurs, auteurs, critiqueurs, nouvellistes,
+chroniqueurs; les feux croisés de répliques,
+de réclames, de récriminations, de démentis; poignées
+de mains qui voudraient bien être des griffes pour
+percer jusqu'à l'os; parades en plein vent de tous les
amours-propres, de toutes les haines, de toutes les
-colères, de tous les scandales de ce petit art, de cette
-basse littérature, dont vivent dix mille Parisiens et qui
-vitaux dépens de cinquante mille autres. C'était tout:
-les dernières pages appartenaient aux annonces: boutique
-sur boutique! Impatienté de ma lecture, je voulus
-me dédommager en écoutant. C'est ici que le véritable
-esprit français entre en scène.</p>
-
-<p>«Justement cinq ou six célébrités s'étaient groupées
-près de ma table. Il y avait là les héros du succès
-d'argent, des hommes dont les calembours sont cotés
-entre l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes
-qui, en faisant rimer <i>je t'aime</i> avec <em>bonheur suprême</em>,
-ont amassé cent mille livres de rentes. J'étais tout
+colères, de tous les scandales de ce petit art, de cette
+basse littérature, dont vivent dix mille Parisiens et qui
+vitaux dépens de cinquante mille autres. C'était tout:
+les dernières pages appartenaient aux annonces: boutique
+sur boutique! Impatienté de ma lecture, je voulus
+me dédommager en écoutant. C'est ici que le véritable
+esprit français entre en scène.</p>
+
+<p>«Justement cinq ou six célébrités s'étaient groupées
+près de ma table. Il y avait là les héros du succès
+d'argent, des hommes dont les calembours sont cotés
+entre l'Orléans et le Crédit mobilier; des capitalistes
+qui, en faisant rimer <i>je t'aime</i> avec <em>bonheur suprême</em>,
+ont amassé cent mille livres de rentes. J'étais tout
oreilles. Deux de ces messieurs avaient des physionomies
-d'employés aux pompes funèbres: un troisième
-venait de jouer à la hausse: il perdait en huit jours
-ses droits d'auteur de toute l'année: vingt bordées de
-sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autres
+d'employés aux pompes funèbres: un troisième
+venait de jouer à la hausse: il perdait en huit jours
+ses droits d'auteur de toute l'année: vingt bordées de
+sifflets ne l'auraient pas tant consterné. Deux autres
<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span>
discutaient violemment sur la question de savoir s'ils
-confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle
-Alphonsine ou à mademoiselle Virginie:</p>
+confieraient leur prochain rôle travesti à mademoiselle
+Alphonsine ou à mademoiselle Virginie:</p>
-<p>«Je te dis qu'Alphonsine a plus de <em>chien</em>!</p>
+<p>«Je te dis qu'Alphonsine a plus de <em>chien</em>!</p>
-<p>«&mdash;Oui, mais Virginie est la <em>toquade</em> de ces petits
+<p>«&mdash;Oui, mais Virginie est la <em>toquade</em> de ces petits
gandins de l'orchestre...</p>
-<p>«Ils en étaient là de leur discussion, lorsque survinrent
-deux autres de leurs spirituels confrères; la
-conversation s'anima: j'écoutais à en perdre la respiration.</p>
+<p>«Ils en étaient là de leur discussion, lorsque survinrent
+deux autres de leurs spirituels confrères; la
+conversation s'anima: j'écoutais à en perdre la respiration.</p>
-<p>«&mdash;Bonjour, ma <em>vieille</em>... Eh bien, ce pauvre B... a
-<em>remercié son boulanger</em>!</p>
+<p>«&mdash;Bonjour, ma <em>vieille</em>... Eh bien, ce pauvre B... a
+<em>remercié son boulanger</em>!</p>
-<p>«&mdash;Hélas! oui; c'est comme D... il vient de <em>dévisser
+<p>«&mdash;Hélas! oui; c'est comme D... il vient de <em>dévisser
son billard</em>.</p>
-<p>«&mdash;Ah! que veux-tu? il était trop <em>pochard</em>; il prenait
-trop de <em>casse-gueule</em>; il était <em>paff</em> quatre ou cinq fois par
+<p>«&mdash;Ah! que veux-tu? il était trop <em>pochard</em>; il prenait
+trop de <em>casse-gueule</em>; il était <em>paff</em> quatre ou cinq fois par
semaine; il n'y a pas quinze jours que je le rencontrai
-aux <em>Délass.-Com.</em>, il avait <em>tordu le cou à vingt perroquets</em>.
-Enfin, le pauvre diable, il a <em>cassé sa pipe</em>!</p>
+aux <em>Délass.-Com.</em>, il avait <em>tordu le cou à vingt perroquets</em>.
+Enfin, le pauvre diable, il a <em>cassé sa pipe</em>!</p>
-<p>«&mdash;Que fais-tu ce soir?</p>
+<p>«&mdash;Que fais-tu ce soir?</p>
-<p>«&mdash;Je vais <em>siffler une chope</em>, puis je <em>dégoiserai une
-babillarde</em> à papa, qui a <em>le sac</em>; ensuite, je me mettrai
+<p>«&mdash;Je vais <em>siffler une chope</em>, puis je <em>dégoiserai une
+babillarde</em> à papa, qui a <em>le sac</em>; ensuite, je me mettrai
<em>dans une roulotte</em>; j'enverrai mon <em>larbin</em> chercher
-Césarine, qui est dans la <em>dèche</em>, et, si elle veut, nous
-irons <em>bouffer</em> quelques pieds truffés au <em>pavillon d'Armenonville</em>.</p>
+Césarine, qui est dans la <em>dèche</em>, et, si elle veut, nous
+irons <em>bouffer</em> quelques pieds truffés au <em>pavillon d'Armenonville</em>.</p>
-<p>«J'étais ahuri; je me demandais si mes deux voisins
-parlaient le lapon, l'iroquois ou le taïtien. Un
-garçon, à qui je donnai la pièce blanche, eut pitié de
+<p>«J'étais ahuri; je me demandais si mes deux voisins
+parlaient le lapon, l'iroquois ou le taïtien. Un
+garçon, à qui je donnai la pièce blanche, eut pitié de
<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
-moi; lorsque tout le monde se fut levé pour aller dîner,
-il me nomma les deux causeurs: c'étaient deux vaudevillistes
-<em>éminents</em>.</p>
+moi; lorsque tout le monde se fut levé pour aller dîner,
+il me nomma les deux causeurs: c'étaient deux vaudevillistes
+<em>éminents</em>.</p>
-<p>«&mdash;Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette
+<p>«&mdash;Mais, lui demandai-je, quelle est donc cette
langue?</p>
-<p>«&mdash;C'est tout ce qu'il y a de mieux porté... Ces messieurs,
+<p>«&mdash;C'est tout ce qu'il y a de mieux porté... Ces messieurs,
qui ont tant d'esprit, ne peuvent pas parler
comme vous et moi...</p>
-<p>«&mdash;Soit; mais que veut dire, par exemple, dévisser
+<p>«&mdash;Soit; mais que veut dire, par exemple, dévisser
son billard, remercier son boulanger, casser sa pipe?</p>
-<p>«&mdash;Ah! l'on voit que monsieur est de la province:
+<p>«&mdash;Ah! l'on voit que monsieur est de la province:
cela veut dire mourir.</p>
-<p>«&mdash;Et se mettre dans une roulotte?&mdash;Prendre une
-voiture.&mdash;Et <em>dégoiser une babillarde</em>?&mdash;Écrire une
-lettre.&mdash;Et avoir le sac?&mdash;Être riche.&mdash;Et tordre
-le cou à vingt perroquets?&mdash;Boire une infinité de
-erres d'absinthe.&mdash;Et être dans la dèche?&mdash;N'avoir
-pas le sou... Mais, pardon, monsieur, voilà le public
+<p>«&mdash;Et se mettre dans une roulotte?&mdash;Prendre une
+voiture.&mdash;Et <em>dégoiser une babillarde</em>?&mdash;Écrire une
+lettre.&mdash;Et avoir le sac?&mdash;Être riche.&mdash;Et tordre
+le cou à vingt perroquets?&mdash;Boire une infinité de
+erres d'absinthe.&mdash;Et être dans la dèche?&mdash;N'avoir
+pas le sou... Mais, pardon, monsieur, voilà le public
qui nous arrive: il faut que je me <em>sylphide</em>... Une demie
-au cinq! pas de Cogne au six! <em>L'Entr'aque</em> demandé!
-Le <em>Const.</em> au neuf! Il est en main! Vlà, m'sieu,
-v'là...</p>
-
-<p>«Là finit ma première et dernière leçon de français
-moderne, à l'usage des hommes d'esprit et des garçons
-de café. Je me remémorai le français de Pascal, de la
-Bruyère, de Fénelon, de <cite>Gil-Blas</cite> et de <cite>Zadig</cite>, et je me
-dis que décidément la langue n'était pas en progrès;
-puis je songeai à ces salons ouverts autrefois à toutes
-les grâces, à toutes les élégances de l'esprit et du langage,
+au cinq! pas de Cogne au six! <em>L'Entr'aque</em> demandé!
+Le <em>Const.</em> au neuf! Il est en main! Vlà, m'sieu,
+v'là...</p>
+
+<p>«Là finit ma première et dernière leçon de français
+moderne, à l'usage des hommes d'esprit et des garçons
+de café. Je me remémorai le français de Pascal, de la
+Bruyère, de Fénelon, de <cite>Gil-Blas</cite> et de <cite>Zadig</cite>, et je me
+dis que décidément la langue n'était pas en progrès;
+puis je songeai à ces salons ouverts autrefois à toutes
+les grâces, à toutes les élégances de l'esprit et du langage,
<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
-et, vois à quel point un provincial peut-être arriéré!
+et, vois à quel point un provincial peut-être arriéré!
je regrettai ces salons.</p>
-<p>«Il me restait encore une derrière épreuve à tenter;
-une longue et consciencieuse promenade à travers ce
-vieux Paris que nous aimions tant, et où, tant de fois,
-dans nos belles années de romantisme, nous avions
-pris plaisir à ressusciter les grandes figures de l'histoire,
-les grandes poésies du passé. Te souviens-tu de
-nos émotions et de nos extases quand parut, il y a
-trente ans, ce roman étrange de <cite>Notre-Dame de Paris</cite>,
-où déjà Victor Hugo demandait compte de tant de démolitions
+<p>«Il me restait encore une derrière épreuve à tenter;
+une longue et consciencieuse promenade à travers ce
+vieux Paris que nous aimions tant, et où, tant de fois,
+dans nos belles années de romantisme, nous avions
+pris plaisir à ressusciter les grandes figures de l'histoire,
+les grandes poésies du passé. Te souviens-tu de
+nos émotions et de nos extases quand parut, il y a
+trente ans, ce roman étrange de <cite>Notre-Dame de Paris</cite>,
+où déjà Victor Hugo demandait compte de tant de démolitions
et de ruines?&mdash;Qu'avez-vous fait, disait-il,
de ceci et de cela, et de cette autre chose encore, et de
ce bijou de la Renaissance, et de cette dentelle du
-moyen âge, et de ces rosaces, et de ces ogives, et de ces
+moyen âge, et de ces rosaces, et de ces ogives, et de ces
sculptures, et de ces vieilles maisons qui ressuscitaient
-un siècle, et de ces rues tortueuses, pleines de souvenirs
-et de mystère, où l'imagination s'égarait sur les
-pas du temps? Et son génie, dès lors fertile en énumérations,
-déroulait en trente pages le tableau de ses
-griefs de poëte et d'antiquaire contre le Paris nouveau,
-le Paris blanchi à la chaux, élargi à l'équerre, tiré au
-cordeau, des niveleurs, des badigeonneurs et des maçons...
+un siècle, et de ces rues tortueuses, pleines de souvenirs
+et de mystère, où l'imagination s'égarait sur les
+pas du temps? Et son génie, dès lors fertile en énumérations,
+déroulait en trente pages le tableau de ses
+griefs de poëte et d'antiquaire contre le Paris nouveau,
+le Paris blanchi à la chaux, élargi à l'équerre, tiré au
+cordeau, des niveleurs, des badigeonneurs et des maçons...
Grand Dieu! que dirait-il aujourd'hui? Ce n'est
-plus la poésie et l'histoire de Paris que l'on détruit;
-c'est son âme, ce sont les derniers traits de son caractère,
-les derniers détails de sa physionomie; c'est sa
-vie, cette vie mystérieuse et intime qui, pour les villes
+plus la poésie et l'histoire de Paris que l'on détruit;
+c'est son âme, ce sont les derniers traits de son caractère,
+les derniers détails de sa physionomie; c'est sa
+vie, cette vie mystérieuse et intime qui, pour les villes
comme pour les individus, pour les nations comme
<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span>
pour les familles, ne consiste pas dans la splendeur des
-palais et la régularité des édifices, mais qui réside
-dans un ensemble d'idées, de sentiments et de choses,
-unis par une solidarité séculaire et légués par les
-générations éteintes aux générations nouvelles. Là où
-j'avais laissé des rues, des maisons, des jardins, des
+palais et la régularité des édifices, mais qui réside
+dans un ensemble d'idées, de sentiments et de choses,
+unis par une solidarité séculaire et légués par les
+générations éteintes aux générations nouvelles. Là où
+j'avais laissé des rues, des maisons, des jardins, des
monuments, des reliques, je trouvais de vastes espaces,
-sillonnés de grosses charrettes, qui empêchaient les
-passants de s'entendre, hérissés d'échafaudages qui
+sillonnés de grosses charrettes, qui empêchaient les
+passants de s'entendre, hérissés d'échafaudages qui
dressaient sous un ciel sombre leurs sinistres silhouettes,
-encombrés d'échelles, de brouettes et de poulies, infestés
-de poussière ou d'une boue gluante qui faisait
-glisser les piétons, retentissants de cris grossiers ou
+encombrés d'échelles, de brouettes et de poulies, infestés
+de poussière ou d'une boue gluante qui faisait
+glisser les piétons, retentissants de cris grossiers ou
sauvages, de coups de fouets, de grincements de roues,
-de hennissements de chevaux. Tout cela sera peut-être
+de hennissements de chevaux. Tout cela sera peut-être
superbe un jour, mais, pour le moment, c'est affreux.
-Mon c&oelig;ur se serrait à ces tristes spectacles; mon
-oreille était brisée par tous ces bruits discordants; je
+Mon c&oelig;ur se serrait à ces tristes spectacles; mon
+oreille était brisée par tous ces bruits discordants; je
me crottais comme un provincial ou un caniche. A
-chaque instant, j'avais failli être écrasé, estropié,
-foulé, anéanti, pulvérisé; et lorsque, n'en pouvant
+chaque instant, j'avais failli être écrasé, estropié,
+foulé, anéanti, pulvérisé; et lorsque, n'en pouvant
plus de courbature, d'ahurissement et de fatigue, je
-voulais prendre un omnibus, tous les omnibus étaient
-complets. Hélas! trois fois hélas! j'étais réservé à une
-émotion plus cruelle encore et plus poignante. Je
+voulais prendre un omnibus, tous les omnibus étaient
+complets. Hélas! trois fois hélas! j'étais réservé à une
+émotion plus cruelle encore et plus poignante. Je
venais de passer, rue Croix-des-Petits Champs, devant
-une maison que l'on bâtissait ou badigeonnait. Tout à
-coup, à dix pas de moi, j'entends un cri épouvantable;
-je vois quelques curieux se précipiter avec des
+une maison que l'on bâtissait ou badigeonnait. Tout à
+coup, à dix pas de moi, j'entends un cri épouvantable;
+je vois quelques curieux se précipiter avec des
<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
-gestes d'effroi vers la porte cochère; je me retourne;
-une planche de l'échafaudage avait été mal assurée:
-elle s'était brusquement retournée, et deux hommes
-gisaient sur la dalle du trottoir, le crâne fendu, roide
-morts, sans avoir eu un moment pour se reconnaître,
-un instant, un seul, entre la vie et l'éternité.
-Ils étaient là, couchés sur la pierre, sanglants et livides,
-martyrs anonymes de cette civilisation à outrance,
-qui a ses férocités comme la Barbarie. La
-foule s'attroupait. Le propriétaire de la maison fit
-entrer les cadavres à la hâte; on ferma la porte cochère;
+gestes d'effroi vers la porte cochère; je me retourne;
+une planche de l'échafaudage avait été mal assurée:
+elle s'était brusquement retournée, et deux hommes
+gisaient sur la dalle du trottoir, le crâne fendu, roide
+morts, sans avoir eu un moment pour se reconnaître,
+un instant, un seul, entre la vie et l'éternité.
+Ils étaient là, couchés sur la pierre, sanglants et livides,
+martyrs anonymes de cette civilisation à outrance,
+qui a ses férocités comme la Barbarie. La
+foule s'attroupait. Le propriétaire de la maison fit
+entrer les cadavres à la hâte; on ferma la porte cochère;
le public se dispersa. Le lendemain, les journaux
-racontèrent en deux lignes ce <em>fait-Paris</em>; puis
+racontèrent en deux lignes ce <em>fait-Paris</em>; puis
le corbillard des pauvres, la fosse commune, et tout
fut dit.</p>
-<p>«Encore une fois, mon ami, pardonne-moi: l'épreuve
-était trop forte pour un homme accoutumé au calme
-de la province et de la campagne; je me sentis entraîné
-par une force irrésistible; une sorte de terreur
-fantastique s'empara de moi: une heure après, ma malle
-était faite, et, le soir même, l'<em>express</em>, en me ramenant
+<p>«Encore une fois, mon ami, pardonne-moi: l'épreuve
+était trop forte pour un homme accoutumé au calme
+de la province et de la campagne; je me sentis entraîné
+par une force irrésistible; une sorte de terreur
+fantastique s'empara de moi: une heure après, ma malle
+était faite, et, le soir même, l'<em>express</em>, en me ramenant
<i lang="en" xml:lang="en">at home</i>, me rendait le seul service que je voulusse
-désormais demander au <em>progrès</em> contemporain. Pardonne-moi,
+désormais demander au <em>progrès</em> contemporain. Pardonne-moi,
et, pour mieux me prouver ton pardon,
-viens passer à la Grange-Neuve autant de semaines que
-je comptais passer de jours à Paris. Le printemps
+viens passer à la Grange-Neuve autant de semaines que
+je comptais passer de jours à Paris. Le printemps
n'est pas fini; tu trouveras les acacias, les jasmins, les
tilleuls et les rosiers en fleurs, et s'il te tombe quelque
-chose sur la tête, ce sera la plume d'une hirondelle ou
+chose sur la tête, ce sera la plume d'une hirondelle ou
<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span>
-le fétu de paille d'un nid de rossignol; ce ne sera ni un
-moellon, ni un maçon. Ton vieil ami,</p>
+le fétu de paille d'un nid de rossignol; ce ne sera ni un
+moellon, ni un maçon. Ton vieil ami,</p>
-<p class="signature"><span class="smcap">«Clérisseau».</span></p>
+<p class="signature"><span class="smcap">«Clérisseau».</span></p>
-<p>Là se terminaient les écritures de M. Toupinel et la
-première partie de mon supplice.</p>
+<p>Là se terminaient les écritures de M. Toupinel et la
+première partie de mon supplice.</p>
<h2>IV<br />
<span class="medium">UN MAIRE DE VILLAGE</span></h2>
<p class="chap-date">Jeudi, janvier 186..</p>
-<p>....Cette série de petites leçons ne m'avait donc
-pas corrigé! Ce soir encore, me voici tout penaud, et
-pourquoi? parce qu'un mot prononcé par madame
-Charbonneau et ses habitués avait réveillé mes méchants
+<p>....Cette série de petites leçons ne m'avait donc
+pas corrigé! Ce soir encore, me voici tout penaud, et
+pourquoi? parce qu'un mot prononcé par madame
+Charbonneau et ses habitués avait réveillé mes méchants
instincts.</p>
-<p>Jeudi dernier, au moment où le redoutable Toupinel
-interrompait sa lecture pour boire un verre d'eau sucrée,
-j'avais entendu M. Verbelin dire à la maîtresse de
+<p>Jeudi dernier, au moment où le redoutable Toupinel
+interrompait sa lecture pour boire un verre d'eau sucrée,
+j'avais entendu M. Verbelin dire à la maîtresse de
la maison:</p>
-<p>«Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir
-môsieur le maire de Gigondas?»</p>
+<p>«Croyez-vous, madame, que nous ayons ce soir
+môsieur le maire de Gigondas?»</p>
-<p>Quelques instants après, un violent coup de sonnette
+<p>Quelques instants après, un violent coup de sonnette
<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span>
-ayant forcé M. Toupinel de s'arrêter, M. Dervieux avait
-murmuré <i lang="it" xml:lang="it">sotto voce</i>:</p>
+ayant forcé M. Toupinel de s'arrêter, M. Dervieux avait
+murmuré <i lang="it" xml:lang="it">sotto voce</i>:</p>
-<p>«C'est peut-être M. le maire de Gigondas.»</p>
+<p>«C'est peut-être M. le maire de Gigondas.»</p>
-<p>Enfin, pendant que, rangés autour de la table, nous
-prenions le thé hebdomadaire, prélude et signal du
-départ, M. Galimard s'était écrié d'un air de regret:</p>
+<p>Enfin, pendant que, rangés autour de la table, nous
+prenions le thé hebdomadaire, prélude et signal du
+départ, M. Galimard s'était écrié d'un air de regret:</p>
-<p>«Décidément nous n'avons pas eu M. le maire de
+<p>«Décidément nous n'avons pas eu M. le maire de
Gigondas!</p>
-<p>&mdash;Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit
-madame Charbonneau en me présentant ma tasse toute
-sucrée; mais je suis à peu près sûre qu'il viendra jeudi
-prochain.»</p>
+<p>&mdash;Je n'y comptais pas trop pour ce soir, répondit
+madame Charbonneau en me présentant ma tasse toute
+sucrée; mais je suis à peu près sûre qu'il viendra jeudi
+prochain.»</p>
<p>Et, tandis qu'elle parlait, sa figure intelligente et
fine avait une expression sournoise, que je traduisais
-ainsi:&mdash;Voilà qui vous regarde, monsieur l'auteur comique!
+ainsi:&mdash;Voilà qui vous regarde, monsieur l'auteur comique!
C'est une proie que je vous destine!</p>
<p>M. le maire de Gigondas! Quel original, quel type,
-quel crustacé, quel cryptogame pouvait se cacher sous
-cette appellation grotesque! Quelle variété de l'espèce
-provinciale et villageoise allais-je découvrir sous cette
-écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques,
-j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village
-ou plutôt un hameau juché tant bien que mal à l'angle
-d'une colline chauve, où la roche calcaire se marie
-agréablement au <em>safras</em>, argile durcie par le soleil.
-Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent
-jusqu'à la route départementale que côtoient, à l'horizon,
-quelques mamelons grisâtres, parsemés d'oliviers
-poudreux et de chênes-verts rabougris. Au bas du
+quel crustacé, quel cryptogame pouvait se cacher sous
+cette appellation grotesque! Quelle variété de l'espèce
+provinciale et villageoise allais-je découvrir sous cette
+écharpe? Dans une de mes promenades misanthropiques,
+j'avais pénétré jusqu'à Gigondas. C'est un village
+ou plutôt un hameau juché tant bien que mal à l'angle
+d'une colline chauve, où la roche calcaire se marie
+agréablement au <em>safras</em>, argile durcie par le soleil.
+Derrière le village, de maigres garrigues s'étendent
+jusqu'à la route départementale que côtoient, à l'horizon,
+quelques mamelons grisâtres, parsemés d'oliviers
+poudreux et de chênes-verts rabougris. Au bas du
<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span>
coteau, une plaine assez riche, mais continuellement
-menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse
-rivière, à demi cachée sous d'épaisses oseraies.
-Les hauteurs que domine le grêle clocher de Gigondas
-suivent une ligne si irrégulière, si accidentée, si profondément
-reployée sur elle-même, que l'on se croirait
-au bout du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin.
-Des éperviers planent autour des rochers; des
-alouettes gazouillent dans le bleu du ciel. Le jour où
-j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre
-commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard,
-gémissait à travers la <em>Combe</em>: la pluie avait grossi
-l'Ouvèze, dont j'entendais au loin le ronflement monotone.
-J'avais traversé le village sans rencontrer âme
-qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on
-eût pu le croire abandonné. Un enfant, qui pleurait
-près d'un tas de fumier et à qui je demandai mon chemin,
+menacée des débordements de l'Ouvèze, jolie et dangereuse
+rivière, à demi cachée sous d'épaisses oseraies.
+Les hauteurs que domine le grêle clocher de Gigondas
+suivent une ligne si irrégulière, si accidentée, si profondément
+reployée sur elle-même, que l'on se croirait
+au bout du monde, bien que la ville ne soit pas très-loin.
+Des éperviers planent autour des rochers; des
+alouettes gazouillent dans le bleu du ciel. Le jour où
+j'y avais promené ma tristesse et mon ennui, novembre
+commençait. Un vent froid, imprégné de brouillard,
+gémissait à travers la <em>Combe</em>: la pluie avait grossi
+l'Ouvèze, dont j'entendais au loin le ronflement monotone.
+J'avais traversé le village sans rencontrer âme
+qui vive: à voir ces enclos vides, ces portes closes, on
+eût pu le croire abandonné. Un enfant, qui pleurait
+près d'un tas de fumier et à qui je demandai mon chemin,
ne put pas me l'indiquer. Le c&oelig;ur encore saignant
-de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce
+de mes déceptions parisiennes, j'avais éprouvé, à ce
triste spectacle, une sorte d'amer contentement.&mdash;Oui,
me disais-je, c'est le bout du monde: l'oubli, le repos,
-l'assoupissement de toute sensation et de toute pensée,
+l'assoupissement de toute sensation et de toute pensée,
sont ici, dans ce coin de terre, entre ces rochers. De
tous les habitants, depuis le maire jusqu'au garde
-champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache
-même le nom des hommes dont j'ai à me plaindre
-et des choses qui m'ont froissé. C'est tout au plus s'ils
+champêtre, il n'en est pas un, à coup sûr, qui sache
+même le nom des hommes dont j'ai à me plaindre
+et des choses qui m'ont froissé. C'est tout au plus s'ils
savent que Paris existe; encore l'ignoreraient-ils, si le
<cite>Moniteur des communes</cite> ne le leur rappelait de temps en
<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span>
temps. La civilisation, l'art, les lettres, les journaux,
-les salons, les revues, les théâtres, les coteries, les coulisses,
-tout ce qui m'a charmé et trahi disparaîtrait
-tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en douterait. Je
-jetterais aux échos de cette colline les noms les plus
-sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron,
+les salons, les revues, les théâtres, les coteries, les coulisses,
+tout ce qui m'a charmé et trahi disparaîtrait
+tout à coup de ce monde, nul ici ne s'en douterait. Je
+jetterais aux échos de cette colline les noms les plus
+sonores de notre siècle, Chateaubriand, lord Byron,
Walter-Scott, Rossini, Hugo, George Sand, Lamartine,
-Balzac, l'écho les redirait indifféremment; ils tomberaient
-dans le vide, comme tombe au fond de ce précipice
-ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce
+Balzac, l'écho les redirait indifféremment; ils tomberaient
+dans le vide, comme tombe au fond de ce précipice
+ce caillou roulé sous mes pieds. Le maire de ce
hameau est sans doute un de ces paysans incultes dont
l'orthographe et le style amusent les petits journaux.
Au fait, pourquoi pas? N'est-il pas plus heureux, plus
-sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma
-littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas
-n'a-t-il pas, tout comme le Père-Lachaise, le secret de
-la suprême égalité?</p>
+sage peut-être dans son ignorance que moi dans ma
+littérature? Cet agreste cimetière que j'aperçois là-bas
+n'a-t-il pas, tout comme le Père-Lachaise, le secret de
+la suprême égalité?</p>
-<p>Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade.
+<p>Telles avaient été mes réflexions le jour de ma promenade.
Aussi, ces seuls mots: M. le maire de Gigondas!
-répondant à ce souvenir, avaient-ils éveillé en moi
-mille velléités de moquerie trempée de tristesse. Ce
-soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame
-Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le
-maire de Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les
-lettrés, M. Verbelin, M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont
-eu garde de se faire attendre. L'assemblée était au
-grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon joufflu,
-passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé,
+répondant à ce souvenir, avaient-ils éveillé en moi
+mille velléités de moquerie trempée de tristesse. Ce
+soir, je suis arrivé de fort bonne heure chez madame
+Charbonneau, afin de ne pas manquer l'entrée de M. le
+maire de Gigondas. Les habitués, les beaux esprits, les
+lettrés, M. Verbelin, M. Dervieux, M. Toupinel, n'ont
+eu garde de se faire attendre. L'assemblée était au
+grand complet, lorsque Isidore, un gros garçon joufflu,
+passé dans la maison à l'état de maître Jacques, a annoncé,
de toute la force de ses poumons:</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span>
-«M. le maire de Gigondas!»</p>
+«M. le maire de Gigondas!»</p>
-<p>Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un
+<p>Le nouveau venu a paru sur le seuil; j'ai poussé un
cri de surprise:</p>
<p>&mdash;Mais c'est Georges de Vernay!</p>
-<p>&mdash;Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère,
-m'a-t-il dit en me serrant la main avec un calme mélancolique;
-lui-même, ayant dit adieu aux vanités de
-ce monde, et récitant tous les matins le <i lang="la" xml:lang="la">O fortunatos
+<p>&mdash;Lui-même, mon cher Calixte, votre ex-confrère,
+m'a-t-il dit en me serrant la main avec un calme mélancolique;
+lui-même, ayant dit adieu aux vanités de
+ce monde, et récitant tous les matins le <i lang="la" xml:lang="la">O fortunatos
nimium</i> de notre cher Virgile.</p>
-<p>Georges de Vernay est un gentilhomme provençal
-qui a occupé, pendant dix ou douze ans, une place
-dans la littérature parisienne. Puis sont venus les
-mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces
-ennuis, tous ces déboires auxquels ne saurait échapper
-un homme du monde, un homme bien élevé, ne
+<p>Georges de Vernay est un gentilhomme provençal
+qui a occupé, pendant dix ou douze ans, une place
+dans la littérature parisienne. Puis sont venus les
+mécomptes, les orages, les ingratitudes, tous ces
+ennuis, tous ces déboires auxquels ne saurait échapper
+un homme du monde, un homme bien élevé, ne
voulant pas rester un <em>amateur</em> ou un <em>dilettante</em> de
-lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire. J'en
-avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant
+lettres, et entré trop avant dans la vie littéraire. J'en
+avais ignoré le détail, étant alors en voyage et n'ayant
jamais eu avec Georges de rapports bien intimes. Seulement
-je sus, à mon retour, qu'il avait quitté Paris
-un beau soir, annonçant l'intention de voyager longtemps
+je sus, à mon retour, qu'il avait quitté Paris
+un beau soir, annonçant l'intention de voyager longtemps
et dans des pays tellement lointains, que nul ne
-pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette
+pourrait espérer ni demander de ses nouvelles. Cette
disparition subite avait fait jaser pendant quelques
-jours: «Tiens! tu ne sais pas? c'est singulier! Georges
-de Vernay est parti pour l'Océanie... ou pour Enghien;
-pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après
-tout, il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis
-quelque temps.» Puis on avait cessé d'en parler
+jours: «Tiens! tu ne sais pas? c'est singulier! Georges
+de Vernay est parti pour l'Océanie... ou pour Enghien;
+pour les îles Sandwich... ou pour Asnières! Après
+tout, il n'a pas mal fait; le pauvre garçon baissait depuis
+quelque temps.» Puis on avait cessé d'en parler
<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span>
-ou même d'y songer; l'oubli s'était hâté d'inscrire le
+ou même d'y songer; l'oubli s'était hâté d'inscrire le
nom de Georges au chapitre des absents. Nous autres,
-enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se
-multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous
-les jours un peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de
-notre présence. Du moment que nous manquons à
+enfants d'un siècle où tout se nivelle, se morcelle et se
+multiplie à l'infini, nous sommes obligés de faire tous
+les jours un peu de bruit pour qu'on s'aperçoive de
+notre présence. Du moment que nous manquons à
l'appel, nous n'existons plus. Nous ne gravons dans le
-granit ni notre nom, ni notre &oelig;uvre; nous traçons à
-la hâte sur le sable mouvant quelques caractères rapides
-que le lendemain efface. Georges de Vernay n'écrivait
+granit ni notre nom, ni notre &oelig;uvre; nous traçons à
+la hâte sur le sable mouvant quelques caractères rapides
+que le lendemain efface. Georges de Vernay n'écrivait
plus; on ne le rencontrait plus sur les boulevards;
-on ne savait plus où aller le trouver pour fumer
+on ne savait plus où aller le trouver pour fumer
ses cigares ou lui emprunter de l'argent: donc, il n'y
avait plus de Georges de Vernay. La causerie des divans,
-des foyers, des brasseries et des trottoirs avait passé à
-un autre sujet: une révolution ou un ténor, un nouveau
-journal ou un Pierrot des <em>Funambules</em>, un procès
-scandaleux ou un roman réaliste.</p>
+des foyers, des brasseries et des trottoirs avait passé à
+un autre sujet: une révolution ou un ténor, un nouveau
+journal ou un Pierrot des <em>Funambules</em>, un procès
+scandaleux ou un roman réaliste.</p>
-<p>Après avoir joui de ma surprise et échangé avec
+<p>Après avoir joui de ma surprise et échangé avec
Georges les politesses d'usage, madame Charbonneau
lui a dit:</p>
-<p>&mdash;Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays
-de connaissance; vous ne dédaignerez plus mon salon
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur de Vernay! vous voilà en pays
+de connaissance; vous ne dédaignerez plus mon salon
comme trop provincial pour recevoir vos confidences.
Que faites-vous dans votre pittoresque retraite? Une
-comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale?</p>
+comédie ou un drame? un roman ou un livre de morale?</p>
-<p>&mdash;Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une
-légère nuance d'ironie et d'amertume qu'il s'efforçait
+<p>&mdash;Moi, madame! a répliqué Georges, non sans une
+légère nuance d'ironie et d'amertume qu'il s'efforçait
<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span>
-de déguiser sous un air de bonhomie; j'ai présidé hier
-mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à l'agent
+de déguiser sous un air de bonhomie; j'ai présidé hier
+mon conseil municipal en patois; j'ai écrit à l'agent
voyer du canton pour lui demander le redressement de
mon chemin vicinal, et j'ai perdu trente-six fiches, au
-boston, avec mon maître d'école, mon adjoint et mon
-curé...</p>
+boston, avec mon maître d'école, mon adjoint et mon
+curé...</p>
<p>&mdash;Mais vous vous tenez du moins au courant des
-nouveautés et des nouvelles? a repris madame Charbonneau
-sans se déconcerter. Voyons, que pensez-vous
-des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous
-parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert
-et Feydeau? des pièces de MM. Théodore Barrière
-et Dumas fils? Comptez-vous aller à Paris pour assister
-à la réception de M. Victor de Laprade succédant à
+nouveautés et des nouvelles? a repris madame Charbonneau
+sans se déconcerter. Voyons, que pensez-vous
+des derniers ouvrages et des derniers succès dont nous
+parlent les journaux? que pensez-vous de l'école Flaubert
+et Feydeau? des pièces de MM. Théodore Barrière
+et Dumas fils? Comptez-vous aller à Paris pour assister
+à la réception de M. Victor de Laprade succédant à
Alfred de Musset? Ce sera curieux: le spiritualisme de
Frantz et d'Herman se mesurant avec le scepticisme de
Rolla!</p>
-<p>&mdash;Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois,
-qu'une brochure sur l'oïdium, des numéros dépareillés
-du <cite>Messager de Vaucluse</cite>, les circulaires de mon sous-préfet,
+<p>&mdash;Hélas! madame, je n'ai lu, depuis un mois,
+qu'une brochure sur l'oïdium, des numéros dépareillés
+du <cite>Messager de Vaucluse</cite>, les circulaires de mon sous-préfet,
le bulletin des actes administratifs, et trois
-lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore
+lettres de marchands de graine de vers à soie. J'ignore
ce que c'est que M. Victor de Laprade, et n'ai jamais
-entendu parler ni d'Herman, ni de Frantz; quant à
-Alfred de Musset, j'en ai gardé un vague souvenir:
-c'était, je crois, un habitué du café de la Régence, il
+entendu parler ni d'Herman, ni de Frantz; quant à
+Alfred de Musset, j'en ai gardé un vague souvenir:
+c'était, je crois, un habitué du café de la Régence, il
avait fait des vers dans son jeune temps; il buvait un
-affreux mélange d'absinthe et de bière...</p>
+affreux mélange d'absinthe et de bière...</p>
<p>&mdash;Monsieur de Vernay! a interrompu madame
<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span>
-Charbonneau en fixant sur Georges ce regard pénétrant
+Charbonneau en fixant sur Georges ce regard pénétrant
dont il est difficile de soutenir l'expression; l'affectation
ne sied pas aux gens d'esprit, et l'affectation de
-simplicité moins que toutes les autres. Dans cette façon
-de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers
-à soie, n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup
-de dédain? «Il faut à cette âme puissante Rome
-ou le désert,» dit le héros des <cite>Martyrs</cite>, à propos de
-saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires
-de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la
-civilisation et de la célébrité parisiennes. Vous êtes saint
-Jérôme et nous sommes le désert; mais saint Jérôme
-avait Dieu et la prière, et vous n'avez que vos regrets!...
-L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre
+simplicité moins que toutes les autres. Dans cette façon
+de nous rappeler à nos moutons, à l'oïdium et aux vers
+à soie, n'y a-t-il pas encore un peu d'orgueil et beaucoup
+de dédain? «Il faut à cette âme puissante Rome
+ou le désert,» dit le héros des <cite>Martyrs</cite>, à propos de
+saint Jérôme. Voilà votre devise, à vous tous, volontaires
+de la solitude et de l'oubli, démissionnaires de la
+civilisation et de la célébrité parisiennes. Vous êtes saint
+Jérôme et nous sommes le désert; mais saint Jérôme
+avait Dieu et la prière, et vous n'avez que vos regrets!...
+L'oïdium, les vers à soie, le boston avec votre
adjoint!... tout votre horizon finissant aux rochers de
-Gigondas!... c'est bon à dire aux imbéciles, et nous
-devons vous savoir gré de la préférence... Au fond,
-vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez désolé qu'on
-le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à quarante
-ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout
-ce qu'on a brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la
-musique, le théâtre, les succès, l'esprit, le mouvement,
-le bruit, et se passionner pour les intérêts d'une commune
+Gigondas!... c'est bon à dire aux imbéciles, et nous
+devons vous savoir gré de la préférence... Au fond,
+vous n'en pensez pas un mot, et vous seriez désolé qu'on
+le pensât. A qui ferez-vous croire qu'on puisse, à quarante
+ans, brûler tout ce qu'on a adoré et adorer tout
+ce qu'on a brûlé? Laisser là Paris, l'art, la poésie, la
+musique, le théâtre, les succès, l'esprit, le mouvement,
+le bruit, et se passionner pour les intérêts d'une commune
de trois cents habitants?... Souvenez-vous du
-vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve
-rien.»</p>
+vieux proverbe: «Qui veut trop prouver ne prouve
+rien.»</p>
<p>&mdash;Vous avez raison madame, et j'ai tort, a dit
Georges en s'inclinant.</p>
@@ -3031,59 +2992,59 @@ Georges en s'inclinant.</p>
<p>&mdash;Eh bien, a poursuivi madame Charbonneau avec
<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
son charmant sourire, puisque vous avouez votre faute,
-laissez-moi vous imposer votre pénitence. Il n'y a, en
-fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne vous arrêtez
+laissez-moi vous imposer votre pénitence. Il n'y a, en
+fait d'aveu, que le premier pas qui coûte; ne vous arrêtez
pas en si beau chemin; faites quelque chose de
plus spirituel et de plus charitable que de nous parler
de votre conseil municipal et de vos chemins vicinaux;
-dites-nous par quelle série de désabusements, de mécomptes,
-de coups d'épingle empoisonnée, vous en
-êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous
-vos impressions de voyage à travers la littérature
-contemporaine. Montrez-nous, par un coin, ce côté des
-coulisses littéraires où le public n'entre pas. Peut-être,
+dites-nous par quelle série de désabusements, de mécomptes,
+de coups d'épingle empoisonnée, vous en
+êtes arrivé à haïr ce que vous avez aimé.... Racontez-nous
+vos impressions de voyage à travers la littérature
+contemporaine. Montrez-nous, par un coin, ce côté des
+coulisses littéraires où le public n'entre pas. Peut-être,
en nous disant ce que vous avez souffert, en reproduisant
-la silhouette de quelques-uns de vos confrères,
-en esquissant les symptômes de quelques-unes des
-maladies morales qui infestent la république des
+la silhouette de quelques-uns de vos confrères,
+en esquissant les symptômes de quelques-unes des
+maladies morales qui infestent la république des
lettres, jetterez-vous un peu de jour sur plusieurs
-points restés obscurs ou inexplicables pour des ignorants
-comme nous. Ce sera un cours familier de littérature,
-débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux
-tasses de thé, et sans prétention de faire concurrence à
+points restés obscurs ou inexplicables pour des ignorants
+comme nous. Ce sera un cours familier de littérature,
+débité, à deux cents lieues de Paris, entre deux
+tasses de thé, et sans prétention de faire concurrence à
notre cher et pauvre Lamartine.... Allons, monsieur de
Vernay, un peu de franchise et de courage!</p>
-<p>&mdash;Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges
-après un moment d'hésitation. J'essayerai, pour vous
-amuser et vous instruire,&mdash;fût-ce à mes dépens!&mdash;de
-feuilleter avec vous quelques chapitres de mes <cite>Mémoires
-pour servir à l'histoire littéraire de mon temps</cite>.
-Aussi bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là mon
+<p>&mdash;Vous le voulez? Eh bien, soit! a répliqué Georges
+après un moment d'hésitation. J'essayerai, pour vous
+amuser et vous instruire,&mdash;fût-ce à mes dépens!&mdash;de
+feuilleter avec vous quelques chapitres de mes <cite>Mémoires
+pour servir à l'histoire littéraire de mon temps</cite>.
+Aussi bien, le moment n'est pas mal choisi; j'ai là mon
<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
-confrère Calixte, dont les souvenirs seront, j'en suis
-sûr, d'accord avec les miens. Les recherches érudites de
+confrère Calixte, dont les souvenirs seront, j'en suis
+sûr, d'accord avec les miens. Les recherches érudites de
notre excellent M. Toupinel me serviront, au besoin,
-de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit jours,&mdash;huit
-jours de solitude et de travail à Gigondas,&mdash;pour
-retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour
-idéaliser les passages trop personnels, pour imaginer
-ces déguisements et ces pseudonymes plus ou moins
-diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a pu se
-passer pour ses <em>portraits</em> et La Bruyère pour ses satires.
+de pièces justificatives. Seulement, il me faut huit jours,&mdash;huit
+jours de solitude et de travail à Gigondas,&mdash;pour
+retrouver et rajuster ces feuilles éparses, pour
+idéaliser les passages trop personnels, pour imaginer
+ces déguisements et ces pseudonymes plus ou moins
+diaphanes dont mademoiselle de Scudéry n'a pu se
+passer pour ses <em>portraits</em> et La Bruyère pour ses satires.
La pendule marque dix heures moins cinq minutes;
-M. Verbelin cherche son chapeau, et le thé ne
+M. Verbelin cherche son chapeau, et le thé ne
peut rester plus longtemps sourd aux murmures de
-la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi.</p>
+la bouilloire. Je propose donc l'ajournement à jeudi.</p>
-<p>On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les
-attentions de l'assemblée ont été désormais pour
-Georges de Vernay. Il a eu la première tasse, et il m'a
-semblé que madame Charbonneau y mettait le plus
-gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et
+<p>On a voté l'ajournement à l'unanimité, et toutes les
+attentions de l'assemblée ont été désormais pour
+Georges de Vernay. Il a eu la première tasse, et il m'a
+semblé que madame Charbonneau y mettait le plus
+gros morceau de sucre. Voilà Georges premier rôle, et
moi descendu au rang infime de confident ou de comparse.
-Et j'arrivais avec l'espoir de m'égayer aux
-dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait!</p>
+Et j'arrivais avec l'espoir de m'égayer aux
+dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait!</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span></p>
@@ -3092,712 +3053,712 @@ dépens du maire de Gigondas!... C'est bien fait!</p>
<p class="chap-date">Jeudi, janvier 186...</p>
<p>....Mesdames et messieurs, nous dit, le jeudi suivant,
-Georges de Vernay, son cahier à la main, vous ne trouverez
-dans ces pages que mes souvenirs <em>littéraires</em>.</p>
+Georges de Vernay, son cahier à la main, vous ne trouverez
+dans ces pages que mes souvenirs <em>littéraires</em>.</p>
-<p>Je ne crois pas nécessaire de profiter de l'occasion
-et de votre complaisance pour vous parler en détail des
-campagnes de mon trisaïeul, des rhumatismes de mon
-grand-père, des <em>dadas</em> de mon grand-oncle et du carlin
+<p>Je ne crois pas nécessaire de profiter de l'occasion
+et de votre complaisance pour vous parler en détail des
+campagnes de mon trisaïeul, des rhumatismes de mon
+grand-père, des <em>dadas</em> de mon grand-oncle et du carlin
de ma tante. Je ne veux et ne dois vous raconter que
-quelques-uns de mes conflits avec la littérature parisienne,
-afin d'essayer de guérir les Parisiens du péché
-d'orgueil et les provinciaux du péché d'envie. Pourtant
-il importe à mon sujet que vous connaissiez d'abord, au
-moins en abrégé, ce qui, dans mon éducation, mes
-antécédents de jeunesse et le penchant de mon esprit,
-m'a préparé au genre d'illusions, de mécomptes et de
+quelques-uns de mes conflits avec la littérature parisienne,
+afin d'essayer de guérir les Parisiens du péché
+d'orgueil et les provinciaux du péché d'envie. Pourtant
+il importe à mon sujet que vous connaissiez d'abord, au
+moins en abrégé, ce qui, dans mon éducation, mes
+antécédents de jeunesse et le penchant de mon esprit,
+m'a préparé au genre d'illusions, de mécomptes et de
souffrances que je vais retracer. Ceci n'est pas l'histoire
-d'un homme, c'est l'histoire d'une âme.</p>
+d'un homme, c'est l'histoire d'une âme.</p>
-<p>Il en est des générations comme des individus; elles
-naissent avec un trait caractéristique. Celle que nous
-avions remplacée était active et guerrière; celle à laquelle
+<p>Il en est des générations comme des individus; elles
+naissent avec un trait caractéristique. Celle que nous
+avions remplacée était active et guerrière; celle à laquelle
<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
-j'appartiens a été raisonneuse et rêveuse. Venue
-au monde à l'époque où les dernières grandes guerres
-de l'Empire achevaient d'épuiser le sang de la France,
-on eût dit qu'elle se ressentait de cette langueur méditative,
-de cette faiblesse mêlée d'imaginations et de
-songes, habituelle aux convalescents et aux blessés.
-L'éducation qu'elle reçut développa encore cet instinct
-et l'exagéra. Pour moi, brillant élève de l'Université,
-lauréat des concours généraux de 1826 à 1830, je puis
-dire que, pendant ces quatre ans, mes maîtres, mes
-condisciples, mes rivaux, le milieu où je vivais, l'atmosphère
+j'appartiens a été raisonneuse et rêveuse. Venue
+au monde à l'époque où les dernières grandes guerres
+de l'Empire achevaient d'épuiser le sang de la France,
+on eût dit qu'elle se ressentait de cette langueur méditative,
+de cette faiblesse mêlée d'imaginations et de
+songes, habituelle aux convalescents et aux blessés.
+L'éducation qu'elle reçut développa encore cet instinct
+et l'exagéra. Pour moi, brillant élève de l'Université,
+lauréat des concours généraux de 1826 à 1830, je puis
+dire que, pendant ces quatre ans, mes maîtres, mes
+condisciples, mes rivaux, le milieu où je vivais, l'atmosphère
classique de la rue de la Harpe et du jardin du
-Luxembourg, tout contribuait à me persuader que la
-fin suprême de l'homme en ce monde était le premier
-prix de discours latin, à moins que ce ne fût le premier
-prix de discours français. A cet enseignement officiel
+Luxembourg, tout contribuait à me persuader que la
+fin suprême de l'homme en ce monde était le premier
+prix de discours latin, à moins que ce ne fût le premier
+prix de discours français. A cet enseignement officiel
s'en joignait un autre, plus clandestin. Nous avions
-Cicéron et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Béranger
-dans nos poches. C'était moins de la corruption
-précoce que le désir de nous poser, dès le début, en
-penseurs hors de tutelle. Même, ceux qui, comme moi,
-étaient <em>très-forts</em>, obtenaient tacitement le privilége de
+Cicéron et Virgile sur nos pupitres, Voltaire et Béranger
+dans nos poches. C'était moins de la corruption
+précoce que le désir de nous poser, dès le début, en
+penseurs hors de tutelle. Même, ceux qui, comme moi,
+étaient <em>très-forts</em>, obtenaient tacitement le privilége de
laisser apercevoir, sous leur habit, un petit bout du
-volume prohibé. Les professeurs ne soufflaient mot et
-fermaient les yeux; ces juvéniles hardiesses souriaient
-à leur <em>libéralisme</em>. Il était censé, d'ailleurs, que l'esprit
-de Voltaire, le lyrisme de Béranger, s'associant
-aux génies de la Grèce et de Rome, y ajoutaient je ne
-sais quel vernis plus moderne, propre à faire de nous
+volume prohibé. Les professeurs ne soufflaient mot et
+fermaient les yeux; ces juvéniles hardiesses souriaient
+à leur <em>libéralisme</em>. Il était censé, d'ailleurs, que l'esprit
+de Voltaire, le lyrisme de Béranger, s'associant
+aux génies de la Grèce et de Rome, y ajoutaient je ne
+sais quel vernis plus moderne, propre à faire de nous
<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
-des bacheliers superfins et des rhétoriciens modèles.</p>
+des bacheliers superfins et des rhétoriciens modèles.</p>
-<p>Comment, avec une éducation pareille, et avec une
+<p>Comment, avec une éducation pareille, et avec une
passion toujours croissante pour les lettres, m'avisai-je,
-quelques années plus tard, d'avoir une opinion politique?
-Et comment cette opinion fut-elle diamétralement
-contraire à celle que semblaient présager ces antécédents?
+quelques années plus tard, d'avoir une opinion politique?
+Et comment cette opinion fut-elle diamétralement
+contraire à celle que semblaient présager ces antécédents?
Ceci a eu trop d'influence sur certaines crises de
-ma vie littéraire, pour que je ne m'y arrête pas un
+ma vie littéraire, pour que je ne m'y arrête pas un
moment.</p>
-<p>A l'heure même où ma dernière couronne de <em>laurier</em>
-(elle était de lierre en papier peint) s'accrochait aux
-doctes murailles de ma chambre, une révolution éclata.
-Elle formait comme le dénouement grandiose, la réalisation
-vivante de mes études, de mes lectures, de mes
+<p>A l'heure même où ma dernière couronne de <em>laurier</em>
+(elle était de lierre en papier peint) s'accrochait aux
+doctes murailles de ma chambre, une révolution éclata.
+Elle formait comme le dénouement grandiose, la réalisation
+vivante de mes études, de mes lectures, de mes
antipathies, de mes admirations; et cependant je lui
-tournai le dos dès l'abord, et, à force de me persuader
-à moi-même que je la haïssais, je finis par la haïr. Son
-premier effet avait été de me reléguer à la campagne,
-dans ce même village de Gigondas que j'administre aujourd'hui.
-Là, je fus frappé d'un de ces spectacles qui
+tournai le dos dès l'abord, et, à force de me persuader
+à moi-même que je la haïssais, je finis par la haïr. Son
+premier effet avait été de me reléguer à la campagne,
+dans ce même village de Gigondas que j'administre aujourd'hui.
+Là, je fus frappé d'un de ces spectacles qui
produisent un immense effet sur les natures <em>artistes</em>,
-où la sensibilité nerveuse domine tout le reste. Mon
-père, jeune encore, souffrant déjà, ressentit un coup si
-terrible en apprenant cette révolution, que son mal
-s'aggrava d'une façon effrayante. Trois semaines après,
-les journaux lui apportèrent un sujet de douleur plus
+où la sensibilité nerveuse domine tout le reste. Mon
+père, jeune encore, souffrant déjà, ressentit un coup si
+terrible en apprenant cette révolution, que son mal
+s'aggrava d'une façon effrayante. Trois semaines après,
+les journaux lui apportèrent un sujet de douleur plus
poignante encore et plus personnelle, l'arrestation
-d'un ministre dont il avait été le compagnon pendant
-toute l'émigration, et qui, arrivé à la toute-puissance,
+d'un ministre dont il avait été le compagnon pendant
+toute l'émigration, et qui, arrivé à la toute-puissance,
<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span>
-avait daigné lui conserver son ancienne amitié, au
-point de le recevoir en audience particulière et de le
-nommer sans hésitation... maire de ce même Gigondas.
-Le chagrin de mon père n'était donc pas précisément
-de l'ambition brisée, et il n'agissait que plus puissamment
+avait daigné lui conserver son ancienne amitié, au
+point de le recevoir en audience particulière et de le
+nommer sans hésitation... maire de ce même Gigondas.
+Le chagrin de mon père n'était donc pas précisément
+de l'ambition brisée, et il n'agissait que plus puissamment
sur une imagination telle que la mienne. Je vis
-cet homme de bien, entouré d'estime et de respect,
-laisser tomber une larme sur cette écharpe blanche
-qu'il ne devait plus porter; je le vis écrire d'une main
-tremblante une démission, hélas! superflue; car il
-n'avait plus que peu de jours à vivre! Je lus dans ses
+cet homme de bien, entouré d'estime et de respect,
+laisser tomber une larme sur cette écharpe blanche
+qu'il ne devait plus porter; je le vis écrire d'une main
+tremblante une démission, hélas! superflue; car il
+n'avait plus que peu de jours à vivre! Je lus dans ses
yeux mourants les sentiments douloureux qui se disputaient
-cette âme de royaliste et de chrétien. A l'affliction
-que lui causaient les événements s'en ajoutait une autre
+cette âme de royaliste et de chrétien. A l'affliction
+que lui causaient les événements s'en ajoutait une autre
plus intime, et que je devinais; les opinions qu'il me
-supposait, qui sait? le regret, peut-être le remords de
-m'avoir, par vanité paternelle, rapproché de la contagion
-universitaire et libérale. Il languit ainsi pendant
-six mois, et, comme pour rendre un suprême et funèbre
-hommage à cette royauté dont il avait été le serviteur
+supposait, qui sait? le regret, peut-être le remords de
+m'avoir, par vanité paternelle, rapproché de la contagion
+universitaire et libérale. Il languit ainsi pendant
+six mois, et, comme pour rendre un suprême et funèbre
+hommage à cette royauté dont il avait été le serviteur
le plus obscur, il mourut le jour anniversaire du
-plus grand des crimes révolutionnaires, de la dernière
-halte du martyre royal. Ce jour-là, je me sentis dans le
-c&oelig;ur un sentiment assez profond pour me créer des
-convictions ou pour m'en tenir lieu, et, après trente
-années, ce sentiment résiste encore.</p>
-
-<p>Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes réflexions,
-ni ma <em>conversion</em>, ne diminuèrent mon amour
-pour la littérature. J'en fis le but idéal, le rêve de ma
+plus grand des crimes révolutionnaires, de la dernière
+halte du martyre royal. Ce jour-là, je me sentis dans le
+c&oelig;ur un sentiment assez profond pour me créer des
+convictions ou pour m'en tenir lieu, et, après trente
+années, ce sentiment résiste encore.</p>
+
+<p>Toutefois, ni la solitude, ni la douleur, ni mes réflexions,
+ni ma <em>conversion</em>, ne diminuèrent mon amour
+pour la littérature. J'en fis le but idéal, le rêve de ma
<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span>
-jeunesse et de ma vie. Placé désormais en dehors des
-carrières actives, ayant d'autre part le dés&oelig;uvrement
-en horreur, mon imagination ou ma vanité s'accommodant
-mal de mon obscurité présente, il me sembla
+jeunesse et de ma vie. Placé désormais en dehors des
+carrières actives, ayant d'autre part le dés&oelig;uvrement
+en horreur, mon imagination ou ma vanité s'accommodant
+mal de mon obscurité présente, il me sembla
que la <em>gloire</em> des lettres concilierait tout, et continuerait
-brillamment ce que mes succès de collége avaient
-commencé. Bientôt cette idée devint une passion, et
-cette passion une manie. De même que, vingt-cinq ans
-auparavant, un jeune homme de mon âge, en voyant
-passer un régiment, musique en tête, se serait épris
-de clairons et d'épaulettes, de même le frémissement
-de mon couteau d'ivoire à travers les pages toutes
-fraîches d'un in-octavo, l'avénement d'un nouveau
-nom dans un journal ou une <em>revue</em> à la mode, l'écho
-lointain des applaudissements prodigués à un roman
-ou à un drame, un épisode de la vie intime des gens
+brillamment ce que mes succès de collége avaient
+commencé. Bientôt cette idée devint une passion, et
+cette passion une manie. De même que, vingt-cinq ans
+auparavant, un jeune homme de mon âge, en voyant
+passer un régiment, musique en tête, se serait épris
+de clairons et d'épaulettes, de même le frémissement
+de mon couteau d'ivoire à travers les pages toutes
+fraîches d'un in-octavo, l'avénement d'un nouveau
+nom dans un journal ou une <em>revue</em> à la mode, l'écho
+lointain des applaudissements prodigués à un roman
+ou à un drame, un épisode de la vie intime des gens
de lettres, entrevu dans une de leurs confidences
-imprimées ou raconté de loin par un de mes anciens
-amis de collége, me causaient des ravissements sans
-fin, des extases mêlées de trouble et d'envie. Il y eut
-à cette époque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs
-d'optique dont j'ai eu beaucoup de peine à revenir. Vivant
+imprimées ou raconté de loin par un de mes anciens
+amis de collége, me causaient des ravissements sans
+fin, des extases mêlées de trouble et d'envie. Il y eut
+à cette époque, dans ma pauvre cervelle, des erreurs
+d'optique dont j'ai eu beaucoup de peine à revenir. Vivant
dans un milieu de bonne et vieille noblesse de
-province, à laquelle j'appartenais par ma naissance,
-jouissant dans mon pays de cette considération qui s'attache
-à la propriété territoriale, maintenue intacte depuis
-plusieurs générations, je croyais sincèrement que
-je m'élèverais de bon nombre de degrés sur l'échelle
-sociale si je devenais quelque chose comme M. Théophile
+province, à laquelle j'appartenais par ma naissance,
+jouissant dans mon pays de cette considération qui s'attache
+à la propriété territoriale, maintenue intacte depuis
+plusieurs générations, je croyais sincèrement que
+je m'élèverais de bon nombre de degrés sur l'échelle
+sociale si je devenais quelque chose comme M. Théophile
<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span>
Gautier ou M. Alphonse Karr. Que dis-je? mon
-ambition n'allait pas d'abord aussi loin. Être l'ami d'un
-de ces messieurs, le contempler face à face, lui donner
-le bras sur le boulevard aux yeux d'une foule émerveillée,
-arriver peut-être à me faire tutoyer par lui, me
+ambition n'allait pas d'abord aussi loin. Être l'ami d'un
+de ces messieurs, le contempler face à face, lui donner
+le bras sur le boulevard aux yeux d'une foule émerveillée,
+arriver peut-être à me faire tutoyer par lui, me
paraissait un assez grand honneur, en attendant mieux,
-Gil-Blas, chez les comédiens de Grenade, espérait être
+Gil-Blas, chez les comédiens de Grenade, espérait être
pris pour le cousin du sous-moucheur de chandelles, et
-il s'en trouvait d'avance prodigieusement flatté. J'étais
-comme Gil-Blas. Les détails même matériels de la vie
-littéraire avaient pour moi un attrait inexprimable.
-Corriger des épreuves, faire de la <em>copie</em>, courir les rues
+il s'en trouvait d'avance prodigieusement flatté. J'étais
+comme Gil-Blas. Les détails même matériels de la vie
+littéraire avaient pour moi un attrait inexprimable.
+Corriger des épreuves, faire de la <em>copie</em>, courir les rues
de Paris avec un rouleau de papiers sous le bras, pouvoir
-dire: «Je vais chez mon éditeur,» avoir ma stalle
-aux théâtres les jours de <em>première</em>, me promener au
+dire: «Je vais chez mon éditeur,» avoir ma stalle
+aux théâtres les jours de <em>première</em>, me promener au
foyer, pendant les entr'actes, en saluant d'un geste familier
Jules Janin ou Hippolyte Lucas, quelle gloire et
-quelle joie! Si, dans ce temps-là, Alexandre Dumas,
-Méry ou Frédéric Soulié étaient venus me demander
-l'hospitalité dans mon modeste château, qui n'avait jamais
-logé que des gentilshommes campagnards ou des
-chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vérité, que j'en
-aurais perdu la tête: du moins je me serais considéré
+quelle joie! Si, dans ce temps-là, Alexandre Dumas,
+Méry ou Frédéric Soulié étaient venus me demander
+l'hospitalité dans mon modeste château, qui n'avait jamais
+logé que des gentilshommes campagnards ou des
+chevaliers de Saint-Louis, je crois, en vérité, que j'en
+aurais perdu la tête: du moins je me serais considéré
comme un personnage beaucoup plus important que
-le général de mon département, le préfet de mon chef-lieu,
-ou même l'évêque de mon diocèse.</p>
+le général de mon département, le préfet de mon chef-lieu,
+ou même l'évêque de mon diocèse.</p>
-<p>Là ne se bornait pas cette espèce de mirage littéraire:
-je lisais assidûment, comme vous pouvez bien
-le penser, toutes les nouveautés en vogue, et, d'après
+<p>Là ne se bornait pas cette espèce de mirage littéraire:
+je lisais assidûment, comme vous pouvez bien
+le penser, toutes les nouveautés en vogue, et, d'après
<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span>
-les sentiments exprimés par les auteurs, les caractères
-qu'ils développaient de préférence, les délicatesses
-d'esprit et de c&oelig;ur où ils semblaient se complaire, les
+les sentiments exprimés par les auteurs, les caractères
+qu'ils développaient de préférence, les délicatesses
+d'esprit et de c&oelig;ur où ils semblaient se complaire, les
raffinements qu'ils indiquaient en affaire de conscience,
-d'honneur, de sensibilité ou de probité, je me
-formais une idée de leur personne et de leur façon de
+d'honneur, de sensibilité ou de probité, je me
+formais une idée de leur personne et de leur façon de
vivre.</p>
-<p>C'est ainsi que je me créai un Lamartine à moi, d'après
-<cite>Jocelyn</cite>, un Victor Hugo d'après les <cite>Feuilles
-d'automne</cite>, un George Sand d'après les <cite>Lettres d'un
-Voyageur</cite>, un Sainte-Beuve d'après les <cite>Consolations</cite>,
-un Jules Sandeau d'après <cite>Richard</cite> et <cite>Fernand</cite>, un
-Lamennais d'après les <cite>Paroles d'un Croyant</cite>, un
-Alfred de Musset d'après les <cite>Nuits</cite>, et ainsi de suite.
-Le titre de poëte était à mes yeux synonyme de dévouement,
-de tendresse, d'immolation perpétuelle à tous et
-à chacun, d'âme trop aimante et trop pure pour ce
-monde, de candeur séraphique en commerce intime
-avec les ch&oelig;urs célestes. Celui-ci était un aigle blessé;
-celui-là une tourterelle gémissante; cet autre, un cygne
+<p>C'est ainsi que je me créai un Lamartine à moi, d'après
+<cite>Jocelyn</cite>, un Victor Hugo d'après les <cite>Feuilles
+d'automne</cite>, un George Sand d'après les <cite>Lettres d'un
+Voyageur</cite>, un Sainte-Beuve d'après les <cite>Consolations</cite>,
+un Jules Sandeau d'après <cite>Richard</cite> et <cite>Fernand</cite>, un
+Lamennais d'après les <cite>Paroles d'un Croyant</cite>, un
+Alfred de Musset d'après les <cite>Nuits</cite>, et ainsi de suite.
+Le titre de poëte était à mes yeux synonyme de dévouement,
+de tendresse, d'immolation perpétuelle à tous et
+à chacun, d'âme trop aimante et trop pure pour ce
+monde, de candeur séraphique en commerce intime
+avec les ch&oelig;urs célestes. Celui-ci était un aigle blessé;
+celui-là une tourterelle gémissante; cet autre, un cygne
laissant au rivage une plume de ses blanches ailes avant
de s'envoler vers le ciel; cet autre encore, une hermine
-préférant la mort à la plus légère souillure. Ceux
-qui, moins richement doués, occupaient, dans ce
-monde bienheureux, les rôles secondaires et se contentaient
-des fonctions de critique, étaient des juges
-d'un goût infaillible, d'une équité à toute épreuve,
-n'ayant pas de plus grave souci que d'examiner en détail
-les &oelig;uvres soumises à leur contrôle, d'en étudier
+préférant la mort à la plus légère souillure. Ceux
+qui, moins richement doués, occupaient, dans ce
+monde bienheureux, les rôles secondaires et se contentaient
+des fonctions de critique, étaient des juges
+d'un goût infaillible, d'une équité à toute épreuve,
+n'ayant pas de plus grave souci que d'examiner en détail
+les &oelig;uvres soumises à leur contrôle, d'en étudier
<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span>
-le fort et le faible, d'en faire valoir les beautés, d'en
-signaler franchement les défauts, devoir pénible sans
-doute, mais dont ils s'acquittaient par excès de conscience!
+le fort et le faible, d'en faire valoir les beautés, d'en
+signaler franchement les défauts, devoir pénible sans
+doute, mais dont ils s'acquittaient par excès de conscience!
Quel air doux et salubre on devait respirer en
-pareille compagnie! quelle atmosphère pure, dégagée
-de pensées vulgaires et de miasmes terrestres! quel
-Éden intellectuel! que d'horizons sublimes! quel ensemble
-de sentiments exquis et d'aspirations éthérées!
-Je restais quelquefois des heures entières plongé dans
-mon ardente rêverie, l'&oelig;il fixé sur un de ces noms radieux,
-inscrit en tête d'un volume ou signant un article
-de revue... «Si ce nom était le mien! oh! que je serais
+pareille compagnie! quelle atmosphère pure, dégagée
+de pensées vulgaires et de miasmes terrestres! quel
+Éden intellectuel! que d'horizons sublimes! quel ensemble
+de sentiments exquis et d'aspirations éthérées!
+Je restais quelquefois des heures entières plongé dans
+mon ardente rêverie, l'&oelig;il fixé sur un de ces noms radieux,
+inscrit en tête d'un volume ou signant un article
+de revue... «Si ce nom était le mien! oh! que je serais
grand!... il existe pourtant, cet homme: il y a des
-gens qui le connaissent, qui vont frapper à sa porte,
-et qui disent à son concierge, sans que l'émotion brise
-leur voix: «M. de Lamartine!&mdash;M. Victor Hugo!&mdash;M.
-de Musset!&mdash;M. de Balzac!&mdash;M. Edgar Quinet!»&mdash;Oh!
-les voir, les aimer, m'enivrer du mystérieux
-parfum qui s'exhale de ces âmes! m'éclairer aux rayons
-lumineux dont elles sont le centre! me réchauffer aux
+gens qui le connaissent, qui vont frapper à sa porte,
+et qui disent à son concierge, sans que l'émotion brise
+leur voix: «M. de Lamartine!&mdash;M. Victor Hugo!&mdash;M.
+de Musset!&mdash;M. de Balzac!&mdash;M. Edgar Quinet!»&mdash;Oh!
+les voir, les aimer, m'enivrer du mystérieux
+parfum qui s'exhale de ces âmes! m'éclairer aux rayons
+lumineux dont elles sont le centre! me réchauffer aux
flammes divines dont elles sont le foyer immortel! Tel
-était mon v&oelig;u de tous les jours; le musulman dévot
-ne songe pas avec plus de respect et de ferveur au pèlerinage
+était mon v&oelig;u de tous les jours; le musulman dévot
+ne songe pas avec plus de respect et de ferveur au pèlerinage
de la Mecque.</p>
-<p>Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans:
-les circonstances m'avaient éloigné de Paris: le hasard
+<p>Douze années s'étaient écoulées. J'avais trente ans:
+les circonstances m'avaient éloigné de Paris: le hasard
m'y ramena; un de ces hasards dont on est toujours
le collaborateur, quand ils font ce qu'on souhaite. J'y
-arrivais, le c&oelig;ur gonflé d'émotion et d'espérance, ayant
+arrivais, le c&oelig;ur gonflé d'émotion et d'espérance, ayant
<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span>
dans ma malle quelques manuscrits et sur mon carnet
-quelques adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes
-fixés à Paris et à d'anciens camarades qui
-voulurent bien me reconnaître, j'étais présenté à trois
+quelques adresses. Huit jours après, grâce à des compatriotes
+fixés à Paris et à d'anciens camarades qui
+voulurent bien me reconnaître, j'étais présenté à trois
ou quatre puissances de journal, de revue, de librairie
-et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en
-tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris,
-le célèbre conteur Eutidème<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.</p>
+et de théâtre. Quinze jours plus tard, je déjeunais en
+tête-à-tête, au café Bignon, avec un de mes auteurs favoris,
+le célèbre conteur Eutidème<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>.</p>
<p>Dieu merci! je suis heureux de commencer par
-celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à
-l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, il
-en est peu qui me soient restées plus intactes. C'est
-une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en
+celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à
+l'endroit de la littérature et des écrivains en renom, il
+en est peu qui me soient restées plus intactes. C'est
+une âme honnête et délicate qu'Eutidème, et bien m'en
prit; car ma bourse, mes secrets de c&oelig;ur, mes affaires
-de famille, tout aurait été à sa merci, s'il l'avait voulu.
-S'il lui eût plu de me rendre ridicule pour dix ans,
-d'abuser de ma candeur, de me forcer à le servir après
-avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier
-blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné
-et très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa
-table et de manger en face de lui. Mon embarras était
-de trouver des mets dignes de lui être offerts, et surtout
-une boisson qui ne fût pas trop grossière pour ses
-lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes exilées
-de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourires
+de famille, tout aurait été à sa merci, s'il l'avait voulu.
+S'il lui eût plu de me rendre ridicule pour dix ans,
+d'abuser de ma candeur, de me forcer à le servir après
+avoir emprunté au garçon sa serviette et son tablier
+blanc, rien ne lui eût été plus facile: j'étais tout étonné
+et très-reconnaissant qu'il me permît de m'asseoir à sa
+table et de manger en face de lui. Mon embarras était
+de trouver des mets dignes de lui être offerts, et surtout
+une boisson qui ne fût pas trop grossière pour ses
+lèvres. Il y avait dans ses ouvrages tant d'âmes exilées
+de leur ciel, tant de tristesses inconsolées, tant de sourires
<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span>
-trempés de larmes, tant de mélancoliques regards
-incessamment tournés vers les horizons infinis, tant
-de frêles sensitives froissées au dur contact des réalités
-mondaines, tant de pauvres femmes éplorées, plaintives,
-vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant
-de c&oelig;urs héroïques et chevaleresques dépaysés dans
-notre siècle d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait
-presque sacrilége d'offrir au créateur de ce monde noble
-et charmant un rosbif aux pommes, un turbot à la
-hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer
-quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par
+trempés de larmes, tant de mélancoliques regards
+incessamment tournés vers les horizons infinis, tant
+de frêles sensitives froissées au dur contact des réalités
+mondaines, tant de pauvres femmes éplorées, plaintives,
+vêtues de deuil, penchées sur des urnes funèbres, tant
+de c&oelig;urs héroïques et chevaleresques dépaysés dans
+notre siècle d'égoïsme et de prose, qu'il me semblait
+presque sacrilége d'offrir au créateur de ce monde noble
+et charmant un rosbif aux pommes, un turbot à la
+hollandaise et du vin de Médoc. J'aurais voulu inventer
+quelques-unes de ces friandises orientales, pétries par
les sultanes pendant les ennuis du harem, feuilles de
-roses mouillées d'eau de neige, rêves ou parfums déguisés
+roses mouillées d'eau de neige, rêves ou parfums déguisés
en confitures, fleurs de nopals ou de citronniers
-pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon
-poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon
-idéal; je me l'étais tant de fois représenté grand, mince,
-élancé, un teint pâle, de grands yeux noirs levés vers
-le ciel, des cheveux bouclés naturellement sur un front
-ombragé de mélancolie! J'avais devant moi un gaillard
-de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé
-d'un embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et
-fins, le front dénudé comme un genou, une cravate
-noire négligemment nouée autour d'un cou musculeux,
-la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une
-tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air
-de simplicité et de bonhomie qui excluait toute exagération
+pleurant dans des coupes d'or. L'aspect général de mon
+poétique convive avait bien quelque peu dérangé mon
+idéal; je me l'étais tant de fois représenté grand, mince,
+élancé, un teint pâle, de grands yeux noirs levés vers
+le ciel, des cheveux bouclés naturellement sur un front
+ombragé de mélancolie! J'avais devant moi un gaillard
+de bonne mine, aux larges et robustes épaules, menacé
+d'un embonpoint précoce, de petits yeux vifs, doux et
+fins, le front dénudé comme un genou, une cravate
+noire négligemment nouée autour d'un cou musculeux,
+la lèvre un peu épaisse, les couleurs de la santé, une
+tenue de sous-lieutenant habillé en bourgeois, un air
+de simplicité et de bonhomie qui excluait toute exagération
sentimentale. N'importe! Je m'obstinais, je feuilletais
la carte de Bignon, y cherchant quelque plat
<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
-romanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon
-homme trancha la difficulté, en me proposant un menu
-de la vulgarité la plus substantielle. J'aurais voulu du
-moins me rattraper sur le dessert et obtenir du garçon
-quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes incomprises:
-Eutidème me demanda un petit verre
-d'eau-de-vie: ç'a été là mon premier mécompte littéraire.</p>
-
-<p>Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y
-rendait compte d'une pièce jouée la veille. L'auteur de
-l'article parlait de la pièce comme d'un chef-d'&oelig;uvre,
-et de la représentation comme d'un de ces triomphes
-qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de
+romanesque et quelque liqueur aérienne, lorsque mon
+homme trancha la difficulté, en me proposant un menu
+de la vulgarité la plus substantielle. J'aurais voulu du
+moins me rattraper sur le dessert et obtenir du garçon
+quelques liqueurs inédites, à l'usage des femmes incomprises:
+Eutidème me demanda un petit verre
+d'eau-de-vie: ç'a été là mon premier mécompte littéraire.</p>
+
+<p>Il y avait sur la table un journal de théâtre. On y
+rendait compte d'une pièce jouée la veille. L'auteur de
+l'article parlait de la pièce comme d'un chef-d'&oelig;uvre,
+et de la représentation comme d'un de ces triomphes
+qui inscrivent une date mémorable dans l'histoire de
l'art dramatique. Je lisais avidement ce bulletin admiratif:</p>
-<p>&mdash;Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur
-est heureux! m'écriai-je.</p>
+<p>&mdash;Quelle belle chose que le succès, et que cet auteur
+est heureux! m'écriai-je.</p>
-<p>&mdash;Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole,
-au contraire; sa pièce est détestable, elle est tombée à
+<p>&mdash;Lui! répliqua Eutidème en souriant: il se désole,
+au contraire; sa pièce est détestable, elle est tombée à
plat...</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné...</p>
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible; on vous aura mal renseigné...</p>
-<p>&mdash;Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai
-aucune raison pour me réjouir de cette chute: je ne
+<p>&mdash;Oh! vous pouvez me croire; j'y étais, et je n'ai
+aucune raison pour me réjouir de cette chute: je ne
suis ni l'ennemi de l'auteur, ni son ami intime...</p>
<p>&mdash;Mais ce journal, cet article?...</p>
-<p>Eutidème m'expliqua alors que les journaux de
-théâtre, afin d'obtenir le privilége d'être vendus dans
-la salle, s'engageaient, par un traité, à ne jamais dire
+<p>Eutidème m'expliqua alors que les journaux de
+théâtre, afin d'obtenir le privilége d'être vendus dans
+la salle, s'engageaient, par un traité, à ne jamais dire
<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
-que du bien des pièces dont ils rendaient compte.</p>
+que du bien des pièces dont ils rendaient compte.</p>
-<p>«C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est
-écrit avant la première représentation; sans quoi on
+<p>«C'est si connu, ajouta-t-il, que souvent l'article est
+écrit avant la première représentation; sans quoi on
n'aurait pas le temps de l'imprimer, puisque le journal
-paraît le matin, et que quelques-unes de ces <em>grandes
-solennités dramatiques</em> (style obligé) ne finissent que
+paraît le matin, et que quelques-unes de ces <em>grandes
+solennités dramatiques</em> (style obligé) ne finissent que
bien avant dans la nuit.</p>
-<p>&mdash;C'est déplorable! dis-je en rougissant: c'est
+<p>&mdash;C'est déplorable! dis-je en rougissant: c'est
faire entrer la combinaison commerciale dans ce
-monde de l'imagination et de l'art où elle ne doit
-jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidème:)
-mais enfin ce n'est là, grâce au ciel! que le fretin de
-la critique théâtrale: les véritables juges, les brillants
+monde de l'imagination et de l'art où elle ne doit
+jamais mettre le pied (nouveau sourire d'Eutidème:)
+mais enfin ce n'est là, grâce au ciel! que le fretin de
+la critique théâtrale: les véritables juges, les brillants
feuilletonistes du lundi ne donnent pas dans ces
-calculs misérables: ils ne disent et n'écrivent que la
-vérité...</p>
+calculs misérables: ils ne disent et n'écrivent que la
+vérité...</p>
-<p>Eutidème me regarda encore: un troisième sourire
+<p>Eutidème me regarda encore: un troisième sourire
se dessina au coin de sa bouche doucement railleuse:
il posa sur la table son petit verre, et notre causerie
-commença.</p>
+commença.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span></p>
<h2>VI</h2>
-<p class="chap-date">Jeudi, février 186...</p>
+<p class="chap-date">Jeudi, février 186...</p>
-<p>&mdash;Quoi! disais-je à Eutidème, les juges suprêmes
-en matière de théâtre songeraient à autre chose qu'à
-rendre la justice et à dire la vérité?</p>
+<p>&mdash;Quoi! disais-je à Eutidème, les juges suprêmes
+en matière de théâtre songeraient à autre chose qu'à
+rendre la justice et à dire la vérité?</p>
-<p>&mdash;Hélas! oui, répliqua-t-il, ils songent surtout à
-faire de l'esprit, de la fantaisie ou de la couleur à propos
-et à côté des pièces dont ils parlent: l'&oelig;uvre, l'auteur
+<p>&mdash;Hélas! oui, répliqua-t-il, ils songent surtout à
+faire de l'esprit, de la fantaisie ou de la couleur à propos
+et à côté des pièces dont ils parlent: l'&oelig;uvre, l'auteur
et le public deviennent ce qu'ils peuvent. L'essentiel,
-pour Polychrome, est de déployer les richesses
-d'une palette qui s'est trompée de vocation en demandant
-au papier et à la plume ce que le pinceau et la
-toile pouvaient seuls lui donner. Qu'importent à Polychrome
-les sentiments, les idées, les caractères, le dialogue,
-la vraisemblance, la convenance, les délicatesses
-de l'esprit, l'étude du c&oelig;ur, tout ce qui fait
-qu'au théâtre comme dans la vie l'homme est quelque
-chose de plus que l'étoffe, le bois ou la pierre? Si l'on
-supprimait l'âme, il serait le premier écrivain et le
-plus heureux de son siècle. Il n'est jamais plus à son
-aise que lorsqu'il rend compte d'une pièce dont les
-beautés littéraires résident principalement dans les décors.
+pour Polychrome, est de déployer les richesses
+d'une palette qui s'est trompée de vocation en demandant
+au papier et à la plume ce que le pinceau et la
+toile pouvaient seuls lui donner. Qu'importent à Polychrome
+les sentiments, les idées, les caractères, le dialogue,
+la vraisemblance, la convenance, les délicatesses
+de l'esprit, l'étude du c&oelig;ur, tout ce qui fait
+qu'au théâtre comme dans la vie l'homme est quelque
+chose de plus que l'étoffe, le bois ou la pierre? Si l'on
+supprimait l'âme, il serait le premier écrivain et le
+plus heureux de son siècle. Il n'est jamais plus à son
+aise que lorsqu'il rend compte d'une pièce dont les
+beautés littéraires résident principalement dans les décors.
<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span>
Alors, en avant la brosse et le blaireau! cinq
lignes sur le sujet, l'intrigue, les personnages et les
-détails; quinze colonnes sur les prodiges du décorateur!
-Si vous voulez savoir à quoi vous en tenir sur
-l'art dramatique au dix-neuvième siècle, Polychrome
-ne vous adressera pas à MM. Dumas père et fils, Ponsard
-et Augier, mais à MM. Cicéri, Séchan, Philastre
-et Cambon. Quant à Julio, je l'adore, mais c'est une
+détails; quinze colonnes sur les prodiges du décorateur!
+Si vous voulez savoir à quoi vous en tenir sur
+l'art dramatique au dix-neuvième siècle, Polychrome
+ne vous adressera pas à MM. Dumas père et fils, Ponsard
+et Augier, mais à MM. Cicéri, Séchan, Philastre
+et Cambon. Quant à Julio, je l'adore, mais c'est une
autre affaire: ce charmant esprit a, depuis un quart de
-siècle, l'entreprise des variations brillantes sur le piano
-du lundi. Vous n'êtes pas sans être allé quelquefois
+siècle, l'entreprise des variations brillantes sur le piano
+du lundi. Vous n'êtes pas sans être allé quelquefois
au concert. Vous y avez entendu ces virtuoses qui annoncent
qu'ils vont vous jouer un morceau favori sur
le sextuor de <cite>Lucie</cite>, le trio de <cite>Guillaume Tell</cite> ou le
-duo des <cite>Huguenots</cite>. Vous voilà écoutant de toutes vos
-oreilles. Au début, vous recueillez bien quelques
+duo des <cite>Huguenots</cite>. Vous voilà écoutant de toutes vos
+oreilles. Au début, vous recueillez bien quelques
phrases qui vous rappellent vaguement celles de Donizetti,
-de Rossini ou de Meyerbeer; mais bientôt, gare
-dessous! le virtuose ne se souvient plus que de lui-même:
-les notes pleuvent, les gammes débordent, les
+de Rossini ou de Meyerbeer; mais bientôt, gare
+dessous! le virtuose ne se souvient plus que de lui-même:
+les notes pleuvent, les gammes débordent, les
triples croches ruissellent; c'est une averse, une avalanche,
-un torrent, une cataracte; l'idée primitive a de
-l'eau par dessus la tête, et, quand on l'en retire, elle
-est noyée. Ainsi fait Julio; pour l'acquit de sa conscience
-il écrit sur sa première page le nom de l'auteur
+un torrent, une cataracte; l'idée primitive a de
+l'eau par dessus la tête, et, quand on l'en retire, elle
+est noyée. Ainsi fait Julio; pour l'acquit de sa conscience
+il écrit sur sa première page le nom de l'auteur
et le titre de l'ouvrage; puis sauve qui peut! il
-varie, il varie, il varie sans cesse, en français et en
+varie, il varie, il varie sans cesse, en français et en
latin; il varie tellement, que, de variante en variante,
-on ne sait plus où l'on en est, ni où il va, ni de quoi il
+on ne sait plus où l'on en est, ni où il va, ni de quoi il
<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
est question, ni ce qu'il a voulu dire. A propos d'un
marivaudage du Gymnase, il vous raconte la seconde
guerre punique, et une bouffonnerie du Palais-Royal
-lui sert de prétexte pour citer dix lignes de Xénophon.
-Au demeurant, excellent garçon et homme d'infiniment
+lui sert de prétexte pour citer dix lignes de Xénophon.
+Au demeurant, excellent garçon et homme d'infiniment
d'esprit, pourvu qu'on ne lui demande pas l'impossible;
-l'impossible serait pour lui de dire brièvement
+l'impossible serait pour lui de dire brièvement
et nettement ce qu'il pense de ce qu'il juge, et de se
souvenir, le lendemain, de son opinion de la veille. Il
-assiste à une pièce; il est ravi, il dit à l'auteur: «C'est
-charmant... à lundi! vous serez content de moi.» Il
-rentre, il se met à sa table: qu'est-ce donc? le vent
+assiste à une pièce; il est ravi, il dit à l'auteur: «C'est
+charmant... à lundi! vous serez content de moi.» Il
+rentre, il se met à sa table: qu'est-ce donc? le vent
soufflait du nord, il souffle du sud; la bulle de savon
-allait à droite, elle s'envole à gauche. La plume court
-bride abattue, la louange verse dans la première ornière
-et l'épigramme prend les guides; si bien que le pauvre
-auteur, porté aux nues le vendredi, complimenté le dimanche,
-est, en définitive, <em>éreinté</em> le lundi. Que voulez-vous?
+allait à droite, elle s'envole à gauche. La plume court
+bride abattue, la louange verse dans la première ornière
+et l'épigramme prend les guides; si bien que le pauvre
+auteur, porté aux nues le vendredi, complimenté le dimanche,
+est, en définitive, <em>éreinté</em> le lundi. Que voulez-vous?
ce n'est pas la faute du feuilletoniste, c'est la
faute du feuilleton, qui a pris le pot de moutarde pour
le pot de miel; une autre fois, on fera plus d'attention
-à l'étiquette! C'est la faute de l'orgue de Barbarie qui
-a agacé les nerfs, de la mouche qui a bourdonné contre
-les vitres, de l'idée qui s'est enfuie vers les corniches,
+à l'étiquette! C'est la faute de l'orgue de Barbarie qui
+a agacé les nerfs, de la mouche qui a bourdonné contre
+les vitres, de l'idée qui s'est enfuie vers les corniches,
du mot propre qui s'est blotti sous les tisons. L'auteur
-est au désespoir, mais Julio n'est pas coupable!</p>
+est au désespoir, mais Julio n'est pas coupable!</p>
-<p>«Et Caritidès? dis-je timidement.</p>
+<p>«Et Caritidès? dis-je timidement.</p>
-<p>&mdash;Caritidès a reçu du ciel, auquel il ne croit plus,
-un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de
+<p>&mdash;Caritidès a reçu du ciel, auquel il ne croit plus,
+un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de
<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span>
-merveilleuses aptitudes de critique, relevées et comme
-fertilisées par de rares facultés de poëte. Il possède et
-pratique en maître l'art des nuances, des sous-entendus,
-des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des
-circonlocutions, des précautions, des embuscades, des
-chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie
-littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de
-poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence
-vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante
-et magnétisante comme une femme un peu compromise
-qui ne dit pas tous ses secrets, et s'enjolive à la
-fois de ce qu'elle montre et de ce qu'elle cache. Caritidès
-n'a voulu être qu'un pèlerin d'idées, moins la première
-des qualités du pèlerin, c'est-à-dire la foi. Il a fait, en
+merveilleuses aptitudes de critique, relevées et comme
+fertilisées par de rares facultés de poëte. Il possède et
+pratique en maître l'art des nuances, des sous-entendus,
+des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des
+circonlocutions, des précautions, des embuscades, des
+chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie
+littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de
+poison dans une fiole d'essence, de manière à rendre l'essence
+vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante
+et magnétisante comme une femme un peu compromise
+qui ne dit pas tous ses secrets, et s'enjolive à la
+fois de ce qu'elle montre et de ce qu'elle cache. Caritidès
+n'a voulu être qu'un pèlerin d'idées, moins la première
+des qualités du pèlerin, c'est-à-dire la foi. Il a fait, en
amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps
sans s'y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l'air
-de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d'apostasie,
-il a tenu à justifier sa réputation, et il a fini par
-devenir l'ennemi de ceux dont il n'était que le déserteur.
-Son erreur a été de sophistiquer ce qu'il aurait pu faire
-tout simplement, avec tant de grâce, d'esprit et de supériorité
-naturelle, de traiter la littérature comme une
-mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un
-fleuret à la main et un stylet sous son habit. On assure
-qu'il passe son temps à colliger une foule d'armes défensives
+de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d'apostasie,
+il a tenu à justifier sa réputation, et il a fini par
+devenir l'ennemi de ceux dont il n'était que le déserteur.
+Son erreur a été de sophistiquer ce qu'il aurait pu faire
+tout simplement, avec tant de grâce, d'esprit et de supériorité
+naturelle, de traiter la littérature comme une
+mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un
+fleuret à la main et un stylet sous son habit. On assure
+qu'il passe son temps à colliger une foule d'armes défensives
et offensives, de quoi accabler ceux qu'il aime
-aujourd'hui et qu'il pourra haïr demain, ceux qu'il
-déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès
-aurait pu être la plus irrécusable des autorités,
+aujourd'hui et qu'il pourra haïr demain, ceux qu'il
+déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès
+aurait pu être la plus irrécusable des autorités,
<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span>
-il n'est que la plus friande des curiosités littéraires.</p>
+il n'est que la plus friande des curiosités littéraires.</p>
<p>&mdash;Et Philocrate?</p>
-<p>&mdash;Philocrate est mon ami, répondit gravement Eutidème.</p>
+<p>&mdash;Philocrate est mon ami, répondit gravement Eutidème.</p>
<p>&mdash;Mais enfin?</p>
-<p>&mdash;Philocrate est l'honnêteté, l'austérité, l'impartialité
-même: aussi est-il très-probable qu'il mourra à
-l'hôpital!...</p>
+<p>&mdash;Philocrate est l'honnêteté, l'austérité, l'impartialité
+même: aussi est-il très-probable qu'il mourra à
+l'hôpital!...</p>
-<p>Ainsi me parlait Eutidème; il m'en dit bien d'autres!
-Autour de ces illustres planètes gravitaient les satellites:
-aux premières représentations on voyait, dans les entr'actes,
+<p>Ainsi me parlait Eutidème; il m'en dit bien d'autres!
+Autour de ces illustres planètes gravitaient les satellites:
+aux premières représentations on voyait, dans les entr'actes,
les lieutenants s'approcher des capitaines et
-prendre le mot d'ordre. Il en résultait, le lundi suivant,
-des apothéoses ou des exécutions collectives.
-Tantôt c'était Rachel que l'on mettait au pain sec pour
+prendre le mot d'ordre. Il en résultait, le lundi suivant,
+des apothéoses ou des exécutions collectives.
+Tantôt c'était Rachel que l'on mettait au pain sec pour
trois mois et contre laquelle on suscitait une rivale,
-aussi supérieure à notre tragédienne qu'Alfieri est supérieur
-à Racine; tantôt c'était le Gymnase que l'on
-<em>suspendait</em>, pour avoir médit des <em>gazetiers</em>: tantôt la
+aussi supérieure à notre tragédienne qu'Alfieri est supérieur
+à Racine; tantôt c'était le Gymnase que l'on
+<em>suspendait</em>, pour avoir médit des <em>gazetiers</em>: tantôt la
consigne ordonnait un feu de peloton sur M. Scribe,
-pour le punir de fatiguer de sa longévité dramatique
+pour le punir de fatiguer de sa longévité dramatique
les jeunes, les nouveaux venus, qui ne sont ni venus, ni
nouveaux, ni jeunes. Sous le <em>pourquoi</em> officiel de chaque
-éloge et de chaque blâme, il existait une douzaine
-de <em>pourquoi</em> mystérieux qu'il fallait connaître pour s'expliquer
-le treizième. Et voilà ce que l'on appelait les
-magistratures littéraires!</p>
+éloge et de chaque blâme, il existait une douzaine
+de <em>pourquoi</em> mystérieux qu'il fallait connaître pour s'expliquer
+le treizième. Et voilà ce que l'on appelait les
+magistratures littéraires!</p>
-<p>Encore si les révélations d'Eutidème en étaient restées
-là! mais mon avide curiosité provoquait d'autres
+<p>Encore si les révélations d'Eutidème en étaient restées
+là! mais mon avide curiosité provoquait d'autres
<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span>
-confidences: il avait traversé les mauvais sentiers, les
-steppes et les frontières, sans y rien laisser de son
+confidences: il avait traversé les mauvais sentiers, les
+steppes et les frontières, sans y rien laisser de son
honneur, mais sans y rien garder de ses illusions. Il
-me raconta les jours de pauvreté âpre et malsaine, le
-gouffre de l'arriéré, l'huissier grattant à la porte, la
-chasse à l'écu de cent sols, la <em>copie</em> écrite à la hâte pour
-faire face aux nécessités urgentes, et les joies du travail
+me raconta les jours de pauvreté âpre et malsaine, le
+gouffre de l'arriéré, l'huissier grattant à la porte, la
+chasse à l'écu de cent sols, la <em>copie</em> écrite à la hâte pour
+faire face aux nécessités urgentes, et les joies du travail
se changeant en supplice. Je tombais des nues, de
ces nues de pourpre et d'or sur lesquelles mon imagination
-provinciale aimait à asseoir, comme sur un
-trône, les artistes et les écrivains célèbres. Lorsque
-Eutidème me parla des personnes, ce fut bien pis.
-Naturellement, je le questionnai sur <cite>Lélia</cite>. Tous ceux
-qui, comme moi, avaient vingt ans au moment où parurent
-les premiers romans de Lélia s'étaient passionnés
-pour ce type de poésie libre et fière, refusant d'accepter
-les froides chaînes de la vie commune et justifiant
-les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses
-plaidoyers et la beauté de ses songes. Je m'aperçus vite
-que l'idéal et le réel sont deux frères ennemis.
-Les &OElig;uvres d'Hermagoras m'avaient inspiré un sincère
-enthousiasme. Eutidème me dévoila le grain de folie et
-de dépravation naïve qui se mêlait, dans ce cerveau
-puissant, à un incontestable génie. Il me dépeignit cette
-vanité maniaque, ce goût furieux de richesse et de luxe,
-toujours prêt à s'élancer et à entraîner les autres dans
+provinciale aimait à asseoir, comme sur un
+trône, les artistes et les écrivains célèbres. Lorsque
+Eutidème me parla des personnes, ce fut bien pis.
+Naturellement, je le questionnai sur <cite>Lélia</cite>. Tous ceux
+qui, comme moi, avaient vingt ans au moment où parurent
+les premiers romans de Lélia s'étaient passionnés
+pour ce type de poésie libre et fière, refusant d'accepter
+les froides chaînes de la vie commune et justifiant
+les paradoxes de sa révolte par l'éloquence de ses
+plaidoyers et la beauté de ses songes. Je m'aperçus vite
+que l'idéal et le réel sont deux frères ennemis.
+Les &OElig;uvres d'Hermagoras m'avaient inspiré un sincère
+enthousiasme. Eutidème me dévoila le grain de folie et
+de dépravation naïve qui se mêlait, dans ce cerveau
+puissant, à un incontestable génie. Il me dépeignit cette
+vanité maniaque, ce goût furieux de richesse et de luxe,
+toujours prêt à s'élancer et à entraîner les autres dans
les plus hasardeuses aventures, cette habitude de transporter
-dans la vie littéraire le grimoire de la basoche
-et les roueries de don Juan vis-à-vis de M. Dimanche.
+dans la vie littéraire le grimoire de la basoche
+et les roueries de don Juan vis-à-vis de M. Dimanche.
<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
-Au milieu des coupables licences du roman, j'avais remarqué
-de douces et chastes histoires publiées par
+Au milieu des coupables licences du roman, j'avais remarqué
+de douces et chastes histoires publiées par
Critiphon; sans leur attribuer une grande valeur, j'avais
-en les lisant éprouvé un attendrissement de
-bon aloi. Je m'étais dit que Critiphon était sans
+en les lisant éprouvé un attendrissement de
+bon aloi. Je m'étais dit que Critiphon était sans
doute un chevaleresque gentilhomme, et qu'il mettait
dans sa vie ce parfum de vertu que l'on respirait
-dans ses ouvrages. Eutidème me dit que c'était un
-viveur et un farceur, qui, après avoir dévoré son patrimoine,
+dans ses ouvrages. Eutidème me dit que c'était un
+viveur et un farceur, qui, après avoir dévoré son patrimoine,
demandait au roman une pension alimentaire,
-et la demanderait au scandale si la littérature des honnêtes
-gens ne répondait pas à son appétit.</p>
+et la demanderait au scandale si la littérature des honnêtes
+gens ne répondait pas à son appétit.</p>
-<p>Désenchanté, humilié, accablé, je finis par supplier
-Eutidème de ne pas tout m'apprendre en un jour, et la
+<p>Désenchanté, humilié, accablé, je finis par supplier
+Eutidème de ne pas tout m'apprendre en un jour, et la
conversation, sans changer de sujet, changea de terrain.
-Je communiquai à mon nouvel ami mes projets,
-mes plans, mes souhaits, mes espérances. Hélas! je ne
-tardai pas à remarquer que, dans nos façons d'envisager
-la littérature, il y avait des <em>hiatus</em> gigantesques,
-et que, si nous parlions la même langue, ce n'était
-pas avec le même accent. Quelques-unes de mes confidences
-produisirent sur Eutidème un effet de stupeur
-presque égal à celui qu'il m'avait causé. Ainsi, les
-méandres de notre entretien m'ayant amené à lui parler
+Je communiquai à mon nouvel ami mes projets,
+mes plans, mes souhaits, mes espérances. Hélas! je ne
+tardai pas à remarquer que, dans nos façons d'envisager
+la littérature, il y avait des <em>hiatus</em> gigantesques,
+et que, si nous parlions la même langue, ce n'était
+pas avec le même accent. Quelques-unes de mes confidences
+produisirent sur Eutidème un effet de stupeur
+presque égal à celui qu'il m'avait causé. Ainsi, les
+méandres de notre entretien m'ayant amené à lui parler
de la maison de campagne que je venais de quitter,
il me dit avec surprise:</p>
<p>&mdash;Vous avez des terres?... mais alors vous avez des
rentes?</p>
-<p>&mdash;Oh! bien peu: les impôts sont lourds, les
+<p>&mdash;Oh! bien peu: les impôts sont lourds, les
<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span>
-fermiers payent mal; il y a l'imprévu, les frais d'exploitation,
-les réparations, les comptes d'ouvriers; bon an,
-mal an, c'est à peine s'il me reste douze ou quinze
+fermiers payent mal; il y a l'imprévu, les frais d'exploitation,
+les réparations, les comptes d'ouvriers; bon an,
+mal an, c'est à peine s'il me reste douze ou quinze
mille francs de revenu...</p>
-<p>Eutidème se leva comme la poupée d'une boîte à
+<p>Eutidème se leva comme la poupée d'une boîte à
ressorts; il jeta sa serviette au plafond, alluma un
-troisième cigare, et s'écria en me regardant dans le
+troisième cigare, et s'écria en me regardant dans le
blanc des yeux:</p>
-<p>&mdash;Quoi! vous avez des rentes! vous êtes propriétaire,
-et vous voulez faire de la littérature?... Mais
-moi, si je possédais seulement une maisonnette quelque
-part et un champ qui me rapportât trois mille francs
-par an, je prendrais mes jambes à mon cou; je briserais
-mes plumes, je viderais mon écritoire, je ferais des
-cocottes avec ma dernière feuille de papier, et j'en finirais
-avec cet abominable métier... La vie littéraire,
+<p>&mdash;Quoi! vous avez des rentes! vous êtes propriétaire,
+et vous voulez faire de la littérature?... Mais
+moi, si je possédais seulement une maisonnette quelque
+part et un champ qui me rapportât trois mille francs
+par an, je prendrais mes jambes à mon cou; je briserais
+mes plumes, je viderais mon écritoire, je ferais des
+cocottes avec ma dernière feuille de papier, et j'en finirais
+avec cet abominable métier... La vie littéraire,
monsieur! ah! vous ne savez pas ce que c'est!... un
bagne, un enfer! Les directeurs de journaux et de revues,
-les éditeurs, les libraires, sont des tyrans, des
+les éditeurs, les libraires, sont des tyrans, des
bourreaux!... s'ils vous font seulement une avance de
dix louis, vous devenez leur homme lige, leur esclave,
leur chose... Le ciel est bleu, la campagne est riante,
vous voudriez sortir, courir dans les bois, cueillir les
-marguerites des prés, humer l'air chargé de senteurs
-printanières... La promenade rafraîchirait votre cerveau,
-ranimerait votre verve.. Non, non, esclave! à
-ta geôle! il faut ta copie pour demain, et on ne peut
-pas faire attendre... elle est payée! Heureux encore
-si la misère n'allonge pas sa face livide sur la page
+marguerites des prés, humer l'air chargé de senteurs
+printanières... La promenade rafraîchirait votre cerveau,
+ranimerait votre verve.. Non, non, esclave! à
+ta geôle! il faut ta copie pour demain, et on ne peut
+pas faire attendre... elle est payée! Heureux encore
+si la misère n'allonge pas sa face livide sur la page
<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span>
-commencée!..... Mais pardon, monsieur, je vous
+commencée!..... Mais pardon, monsieur, je vous
attriste... excusez-moi... Ces maux ne sauraient vous
-atteindre... j'oubliais que vous êtes riche... Mais que
-diable venez-vous faire dans notre maudite galère?...</p>
+atteindre... j'oubliais que vous êtes riche... Mais que
+diable venez-vous faire dans notre maudite galère?...</p>
-<p>J étais ému, et l'émotion me rendit presque éloquent.
-J'expliquai à Eutidème comment cette qualité de propriétaire,
+<p>J étais ému, et l'émotion me rendit presque éloquent.
+J'expliquai à Eutidème comment cette qualité de propriétaire,
qui lui semblait si enviable, m'avait souvent
-désolé, et me désolerait bien davantage, si elle restait
-synonyme de dés&oelig;uvrement et d'obscurité. Je lui dis
-que j'échangerais volontiers mes quelques sacs de
-mille francs contre ses tourments, son talent et sa renommée.
+désolé, et me désolerait bien davantage, si elle restait
+synonyme de dés&oelig;uvrement et d'obscurité. Je lui dis
+que j'échangerais volontiers mes quelques sacs de
+mille francs contre ses tourments, son talent et sa renommée.
Je lui demandai comment l'exercice des
-facultés les plus élevées de l'intelligence pourrait, en
-aucun cas, être une condition d'infériorité sociale.
-Puis je lui indiquai mon but, ma pensée: en vue des
-catastrophes à venir, et, en attendant, par haine de
-l'oisiveté, me ranger parmi les travailleurs, comme si
+facultés les plus élevées de l'intelligence pourrait, en
+aucun cas, être une condition d'infériorité sociale.
+Puis je lui indiquai mon but, ma pensée: en vue des
+catastrophes à venir, et, en attendant, par haine de
+l'oisiveté, me ranger parmi les travailleurs, comme si
j'avais besoin de travailler pour vivre; mettre mon talent,
-si jamais j'en avais un peu, au service d'idées
-morales qui intéressaient la société tout entière, puisque
-le désordre dans les âmes devait tôt ou tard finir
-par le désordre dans la rue; ensuite, lorsque mon
-nom aurait acquis quelque autorité, tâcher d'être
-utile à mes confrères, dans la mesure de mes forces;
-établir quelque part une tribune littéraire où ma
+si jamais j'en avais un peu, au service d'idées
+morales qui intéressaient la société tout entière, puisque
+le désordre dans les âmes devait tôt ou tard finir
+par le désordre dans la rue; ensuite, lorsque mon
+nom aurait acquis quelque autorité, tâcher d'être
+utile à mes confrères, dans la mesure de mes forces;
+établir quelque part une tribune littéraire où ma
plume consciencieuse et bienveillante ferait pour les
livres ce que ces fameux feuilletons du lundi faisaient
-surabondamment pour les pièces de théâtre; n'avoir
+surabondamment pour les pièces de théâtre; n'avoir
ni complaisance ni rigorisme toutes les fois que mes
<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span>
-croyances ne seraient pas sérieusement en jeu; tenir
+croyances ne seraient pas sérieusement en jeu; tenir
compte des bonnes intentions, des illusions de la jeunesse;
-accueillir, encourager, mettre en lumière,
-faire ressortir les beautés plutôt que les taches; tendre
-la main aux débutants, aux faibles, aux aspirants
-littéraires; accepter franchement toutes les conditions
-d'une bonne et loyale confraternité; me faire
+accueillir, encourager, mettre en lumière,
+faire ressortir les beautés plutôt que les taches; tendre
+la main aux débutants, aux faibles, aux aspirants
+littéraires; accepter franchement toutes les conditions
+d'une bonne et loyale confraternité; me faire
aimer...</p>
-<p>&mdash;Car enfin, ajoutai-je naïvement, je ne veux pas,
-monsieur, vous paraître meilleur que je ne suis; je
-me crois un honnête homme, mais je suis sûr de ne
-pas être un héros: je désire de tout mon c&oelig;ur servir
-la vérité, mais je voudrais bien aussi acquérir un peu
+<p>&mdash;Car enfin, ajoutai-je naïvement, je ne veux pas,
+monsieur, vous paraître meilleur que je ne suis; je
+me crois un honnête homme, mais je suis sûr de ne
+pas être un héros: je désire de tout mon c&oelig;ur servir
+la vérité, mais je voudrais bien aussi acquérir un peu
de gloire!...</p>
<p>Il y a dans une passion vraie quelque chose de si
-communicatif, qu'à mesure que je parlais je voyais
-s'animer et s'épanouir la bonne et spirituelle figure
-d'Eutidème. Cette nature délicate, qui avait passé à
-côté de la boue sans se salir, me comprit et m'aima.
+communicatif, qu'à mesure que je parlais je voyais
+s'animer et s'épanouir la bonne et spirituelle figure
+d'Eutidème. Cette nature délicate, qui avait passé à
+côté de la boue sans se salir, me comprit et m'aima.
Il me tendit sa main par-dessus la table, et, serrant la
-mienne à me faire crier, il me dit en déguisant assez
+mienne à me faire crier, il me dit en déguisant assez
mal une larme qui roula sur son assiette:</p>
-<p>&mdash;Quoi! c'est là votre idée? Vous ferez cela, vous?...
-Oh! c'est bien, c'est très-bien; vous êtes un brave
-garçon... Dans cette nouvelle phase de votre existence,
-je serai heureux et fier d'être votre premier ami...
+<p>&mdash;Quoi! c'est là votre idée? Vous ferez cela, vous?...
+Oh! c'est bien, c'est très-bien; vous êtes un brave
+garçon... Dans cette nouvelle phase de votre existence,
+je serai heureux et fier d'être votre premier ami...
George, soyez le bienvenu parmi nous!</p>
-<p>&mdash;Oui, repris-je exalté par ce témoignage d'une
-précieuse sympathie, mes pressentiments ne m'ont pas
+<p>&mdash;Oui, repris-je exalté par ce témoignage d'une
+précieuse sympathie, mes pressentiments ne m'ont pas
<span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span>
-trompé: j'aurai du succès; mes confrères m'aimeront,
-et je combattrai pour la vérité!...</p>
+trompé: j'aurai du succès; mes confrères m'aimeront,
+et je combattrai pour la vérité!...</p>
-<p>Cette triple prophétie associait, à ce qu'il parut, des
-idées assez disparates; car l'enthousiasme d'Eutidème
+<p>Cette triple prophétie associait, à ce qu'il parut, des
+idées assez disparates; car l'enthousiasme d'Eutidème
vacilla comme une bougie sous un coup de vent: il
me regarda en dessous; un sourire triste et fin, ce
-sourire que je connaissais déjà, dessina l'arc de ses
-lèvres, et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit
-à demi-voix:</p>
+sourire que je connaissais déjà, dessina l'arc de ses
+lèvres, et, s'emparant de mon dernier mot, il me dit
+à demi-voix:</p>
-<p>&mdash;La vérité? Mais comment l'entendez-vous, mon
+<p>&mdash;La vérité? Mais comment l'entendez-vous, mon
ami?</p>
-<p>&mdash;Eh bien, il n'y a pas deux manières: la vérité
-religieuse, la vérité sociale, la vérité morale, voilà
-pour la conscience; la vérité littéraire, du moins celle
-à laquelle je crois, voilà pour le goût. La conscience est
-le goût de l'âme; le goût est la conscience de l'esprit;
-il n'y a rien là qui puisse nous embarrasser.</p>
+<p>&mdash;Eh bien, il n'y a pas deux manières: la vérité
+religieuse, la vérité sociale, la vérité morale, voilà
+pour la conscience; la vérité littéraire, du moins celle
+à laquelle je crois, voilà pour le goût. La conscience est
+le goût de l'âme; le goût est la conscience de l'esprit;
+il n'y a rien là qui puisse nous embarrasser.</p>
-<p>Eutidème sifflota la barcarolle de la <cite>Muette de Portici</cite>:</p>
+<p>Eutidème sifflota la barcarolle de la <cite>Muette de Portici</cite>:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
<p>Conduis ta barque avec prudence,</p>
-<p class="i1">Pêcheur, parle bas!</p>
+<p class="i1">Pêcheur, parle bas!</p>
</div>
</div>
<p>Puis il ajouta en prose:</p>
-<p>&mdash;Mais, George, pour défendre toutes ces vérités-là,
-vous serez obligé d'attaquer ceux qui les attaquent?</p>
+<p>&mdash;Mais, George, pour défendre toutes ces vérités-là,
+vous serez obligé d'attaquer ceux qui les attaquent?</p>
<p>&mdash;Cela va de soi...</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
-Eutidème se remit à siffloter; cette fois, ce fut l'air
+Eutidème se remit à siffloter; cette fois, ce fut l'air
de la <i>Dame blanche</i>:</p>
<div class="poetry"><div class="stanza">
@@ -3805,367 +3766,367 @@ de la <i>Dame blanche</i>:</p>
</div>
</div>
-<p>Mais il pensa probablement que mon éducation ne
-pouvait se faire en une seule séance, et qu'il m'avait
-suffisamment renseigné pour une première fois. Il
+<p>Mais il pensa probablement que mon éducation ne
+pouvait se faire en une seule séance, et qu'il m'avait
+suffisamment renseigné pour une première fois. Il
laissa tomber la conversation; puis, avalant un dernier
-verre de curaçao, allumant un quatrième cigare et
-passant la manche de son paletot, il me dit très-cordialement:</p>
+verre de curaçao, allumant un quatrième cigare et
+passant la manche de son paletot, il me dit très-cordialement:</p>
-<p>&mdash;C'est égal, Georges, je vous remercie: il y a
-longtemps que je n'avais contemplé face à face un
-homme de lettres de votre calibre. Préparez pour demain
-votre esprit des dimanches: je vous présenterai
+<p>&mdash;C'est égal, Georges, je vous remercie: il y a
+longtemps que je n'avais contemplé face à face un
+homme de lettres de votre calibre. Préparez pour demain
+votre esprit des dimanches: je vous présenterai
chez Marphise!...</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span></p>
<h2>VII</h2>
-<p class="chap-date">Jeudi, février 186...</p>
+<p class="chap-date">Jeudi, février 186...</p>
-<p>&mdash;Justement, cela se trouve à merveille! m'avait
-dit Eutidème en me quittant: il y a demain une lecture
-chez Marphise; elle doit nous lire une tragédie de sa
-façon, une tragédie en cinq actes et en vers! Vous rencontrerez
-là bon nombre de nos célébrités littéraires.
+<p>&mdash;Justement, cela se trouve à merveille! m'avait
+dit Eutidème en me quittant: il y a demain une lecture
+chez Marphise; elle doit nous lire une tragédie de sa
+façon, une tragédie en cinq actes et en vers! Vous rencontrerez
+là bon nombre de nos célébrités littéraires.
Seulement, vous savez la consigne? Admirer, admirer
-encore, admirer toujours! Élever l'enthousiasme jusqu'à
+encore, admirer toujours! Élever l'enthousiasme jusqu'à
l'extase, la louange jusqu'au dithyrambe, l'hommage
-jusqu'à l'apothéose! C'est une de mes surprises
-perpétuelles, qu'une personne de tant d'esprit ne comprenne
-pas le moment où l'éloge devient dérisoire à
-force d'être excessif... Que voulez-vous? Marphise est
-femme, elle est poëte, et il y a des grâces d'état.</p>
-
-<p>....Mais auparavant, avait repris Eutidème, vous
-me permettrez, n'est-ce pas? de répliquer à votre aristocratique
-déjeuner par un pauvre petit dîner d'hommes
+jusqu'à l'apothéose! C'est une de mes surprises
+perpétuelles, qu'une personne de tant d'esprit ne comprenne
+pas le moment où l'éloge devient dérisoire à
+force d'être excessif... Que voulez-vous? Marphise est
+femme, elle est poëte, et il y a des grâces d'état.</p>
+
+<p>....Mais auparavant, avait repris Eutidème, vous
+me permettrez, n'est-ce pas? de répliquer à votre aristocratique
+déjeuner par un pauvre petit dîner d'hommes
de lettres, non plus dans le somptueux cabinet de Bignon,
-mais hors barrières, chez le père Moulinon, au
-rendez-vous des surnuméraires de l'art et de la littérature.
-Le vin, le gigot et la salade y coûtent moins cher
+mais hors barrières, chez le père Moulinon, au
+rendez-vous des surnuméraires de l'art et de la littérature.
+Le vin, le gigot et la salade y coûtent moins cher
que sur le boulevard des Italiens, et il est bon qu'un
<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span>
-fervent néophyte tel que vous passe le plus tôt possible
-par tous les degrés de l'initiation. La salle à manger du
-père Moulinon est au salon de Marphise ce qu'une
-chambrée de conscrits... ou d'invalides est à l'état-major
-d'un maréchal de France.</p>
-
-<p>J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain, à
-six heures, nous sortions de Paris, Eutidème et moi,
-par la barrière des Martyrs; nous gravissions les hauteurs
-de Montmartre, et nous entrions chez le père
-Moulinon à l'heure où y affluait sa clientèle.</p>
-
-<p>C'était un spectacle tout nouveau pour moi. Figurez-vous
+fervent néophyte tel que vous passe le plus tôt possible
+par tous les degrés de l'initiation. La salle à manger du
+père Moulinon est au salon de Marphise ce qu'une
+chambrée de conscrits... ou d'invalides est à l'état-major
+d'un maréchal de France.</p>
+
+<p>J'acceptai avec reconnaissance, et, le lendemain, à
+six heures, nous sortions de Paris, Eutidème et moi,
+par la barrière des Martyrs; nous gravissions les hauteurs
+de Montmartre, et nous entrions chez le père
+Moulinon à l'heure où y affluait sa clientèle.</p>
+
+<p>C'était un spectacle tout nouveau pour moi. Figurez-vous
un gourmand que l'on enfermerait dans une cuisine,
-et que l'on forcerait d'assister, bouche béante, à
-tous les détails les plus <em>réalistes</em> des préparatifs d'un
-grand dîner. Dans une salle étroite et longue, sombre
-et basse, étaient dressées des tables où s'asseyaient,
-par groupes inégaux, des jeunes gens de dix-huit à
-cinquante-cinq ans, préludant à la gloire par la fumée:
-ici, des mentons imberbes contrastant avec d'énormes
-chevelures; là, des barbes en broussaille cachant aux
-trois quarts des joues hâves et amaigries; plus loin,
-des calvities précoces, des yeux plombés, des regards
-fébriles; partout cet air inquiet et effaré où se trahit
-le désordre des habitudes. L'âcre senteur du tabac se
-mêlait à ces odeurs fades et rances, particulières aux
-tables d'hôte de cinquième ordre. Je cherchais vainement
-sur tous ces visages la douce et poétique gaieté
-de la jeunesse, l'expansion des natures bien douées,
-l'aimable cordialité de compagnons de voyage, marchant
+et que l'on forcerait d'assister, bouche béante, à
+tous les détails les plus <em>réalistes</em> des préparatifs d'un
+grand dîner. Dans une salle étroite et longue, sombre
+et basse, étaient dressées des tables où s'asseyaient,
+par groupes inégaux, des jeunes gens de dix-huit à
+cinquante-cinq ans, préludant à la gloire par la fumée:
+ici, des mentons imberbes contrastant avec d'énormes
+chevelures; là, des barbes en broussaille cachant aux
+trois quarts des joues hâves et amaigries; plus loin,
+des calvities précoces, des yeux plombés, des regards
+fébriles; partout cet air inquiet et effaré où se trahit
+le désordre des habitudes. L'âcre senteur du tabac se
+mêlait à ces odeurs fades et rances, particulières aux
+tables d'hôte de cinquième ordre. Je cherchais vainement
+sur tous ces visages la douce et poétique gaieté
+de la jeunesse, l'expansion des natures bien douées,
+l'aimable cordialité de compagnons de voyage, marchant
<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span>
ensemble par les sentiers difficiles. Le noviciat
-littéraire s'y révélait à moi sous ces formes rudes et
-âpres qui caractérisent les démocraties. Des sourires
-maladifs, un mélange incroyable de trivialité et d'affectation,
-des mouvements de bêtes fauves essayant leurs
-dents et leurs griffes, des attitudes faméliques, des
-mots mis à la torture pour ressembler à des idées, une
-familiarité brutale, l'envie évidente de dévorer tous
-leurs supérieurs pour se préparer à écraser tous leurs
-égaux, tels étaient les traits dominants de cette réunion
-bizarre, qui promenait en bohème l'art du dix-neuvième
-siècle. Eutidème me présenta, et j'éprouvai
-aussitôt une sensation qui ne m'a jamais quitté
-pendant ma carrière littéraire. Je devinai, à une foule
-de nuances, que, pour ces <em>artistes</em> en littérature, j'étais
-et resterais toujours un <em>amateur</em>, un étranger, toléré
-seulement à titre d'hôte passager et d'homme
-sans conséquence; que l'on m'accablerait de respects,
-en attendant que l'on m'accablât de sarcasmes; que
+littéraire s'y révélait à moi sous ces formes rudes et
+âpres qui caractérisent les démocraties. Des sourires
+maladifs, un mélange incroyable de trivialité et d'affectation,
+des mouvements de bêtes fauves essayant leurs
+dents et leurs griffes, des attitudes faméliques, des
+mots mis à la torture pour ressembler à des idées, une
+familiarité brutale, l'envie évidente de dévorer tous
+leurs supérieurs pour se préparer à écraser tous leurs
+égaux, tels étaient les traits dominants de cette réunion
+bizarre, qui promenait en bohème l'art du dix-neuvième
+siècle. Eutidème me présenta, et j'éprouvai
+aussitôt une sensation qui ne m'a jamais quitté
+pendant ma carrière littéraire. Je devinai, à une foule
+de nuances, que, pour ces <em>artistes</em> en littérature, j'étais
+et resterais toujours un <em>amateur</em>, un étranger, toléré
+seulement à titre d'hôte passager et d'homme
+sans conséquence; que l'on m'accablerait de respects,
+en attendant que l'on m'accablât de sarcasmes; que
l'on s'arrangerait pour faire de mon nom, de ma fortune,
-de ma position sociale, autant de barrières et
+de ma position sociale, autant de barrières et
d'obstacles entre mon ambition et mon but; que l'on
-refuserait, en un mot, d'accepter ce déplacement de
-mon amour-propre, aspirant à effacer le gentilhomme
-sous l'écrivain. Tous ces gens d'esprit, rimeurs, dramaturges,
+refuserait, en un mot, d'accepter ce déplacement de
+mon amour-propre, aspirant à effacer le gentilhomme
+sous l'écrivain. Tous ces gens d'esprit, rimeurs, dramaturges,
conteurs, rapins, musiciens, peintres, statuaires,
-éditeurs, directeurs de théâtres, qui n'étaient
+éditeurs, directeurs de théâtres, qui n'étaient
pas, semblait-il, grands partisans des distinctions nobiliaires,
me donnaient du <em>monsieur le comte</em> avec la
<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
-plus édifiante unanimité; mais, évidemment, ce <em>monsieur
+plus édifiante unanimité; mais, évidemment, ce <em>monsieur
le comte</em> signifiait: A bon entendeur, salut!
-vous ne serez jamais des nôtres; restez chez vous, et
+vous ne serez jamais des nôtres; restez chez vous, et
ne chassez pas sur nos terres!</p>
-<p>Le dîner finit, et il était temps, car je me sentais
-mal à l'aise: ce que je voyais différait tellement de ce
-que j'avais rêvé! Eutidème m'offrit le bras, et nous
-nous dirigeâmes vers les Champs-Élysées, en côtoyant
-ces buttes d'où le regard embrasse le panorama de Paris.
-Un commencement de tristesse et de découragement
-s'emparait de moi; mais la soirée était belle: un
+<p>Le dîner finit, et il était temps, car je me sentais
+mal à l'aise: ce que je voyais différait tellement de ce
+que j'avais rêvé! Eutidème m'offrit le bras, et nous
+nous dirigeâmes vers les Champs-Élysées, en côtoyant
+ces buttes d'où le regard embrasse le panorama de Paris.
+Un commencement de tristesse et de découragement
+s'emparait de moi; mais la soirée était belle: un
dernier rayon du soleil d'avril glissait sur ces masses
-confuses, dessinait la silhouette des édifices, se jouait
+confuses, dessinait la silhouette des édifices, se jouait
sur la cime des coupoles, et irisait la brume du soir,
-léger voile de gaze dorée qui s'abattait peu à peu sur
-toutes ces magnificences: je voyais Paris à mes pieds;
-il n'est pas d'imagination un peu vive qui résiste à ce
-spectacle! «Voilà votre futur royaume! me dit Eutidème:
-que faut-il pour le conquérir? Un coup de dés:
+léger voile de gaze dorée qui s'abattait peu à peu sur
+toutes ces magnificences: je voyais Paris à mes pieds;
+il n'est pas d'imagination un peu vive qui résiste à ce
+spectacle! «Voilà votre futur royaume! me dit Eutidème:
+que faut-il pour le conquérir? Un coup de dés:
le cornet est dans vos mains, et vous avez de quoi
-vivre, en attendant!»</p>
-
-<p>Cette promenade me rasséréna: la nuit vint; des
-milliers de lumières jaillissaient, de moment en moment,
-dans cette immensité, et me faisaient l'effet d'étoiles
-terrestres: nous marchions côte à côte, échangeant
-une phrase entre deux bouffées de cigare. A neuf
-heures, nous arrivions rue de Chaillot, dans une espèce
-de temple grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau
-de la chaussée, et où il fallait descendre comme dans
+vivre, en attendant!»</p>
+
+<p>Cette promenade me rasséréna: la nuit vint; des
+milliers de lumières jaillissaient, de moment en moment,
+dans cette immensité, et me faisaient l'effet d'étoiles
+terrestres: nous marchions côte à côte, échangeant
+une phrase entre deux bouffées de cigare. A neuf
+heures, nous arrivions rue de Chaillot, dans une espèce
+de temple grec, bâti à dix mètres au-dessous du niveau
+de la chaussée, et où il fallait descendre comme dans
<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span>
-une cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y
+une cave: c'était la demeure de Marphise; rien n'y
manquait, ni colonnes, ni statues, ni fleurs, ni tableaux,
-ni candélabres, ni valets de chambre en
+ni candélabres, ni valets de chambre en
habit noir et en culottes courtes; mais tout cela avait
un air accidentel et provisoire que le comte de Saint-Brice,
-un très-spirituel habitué de la maison, expliquait
-en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne,
+un très-spirituel habitué de la maison, expliquait
+en ces termes: «Chaque fois que j'y retourne,
je crains toujours de trouver les chevaux vendus,
-les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé
-et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se
-rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au
+les domestiques renvoyés, le mari parti, le salon fermé
+et la maison rasée.» M. de Saint-Brice avait dû se
+rassurer, au moins pour ce jour-là: le salon était au
complet. Marphise, en grande tenue, son manuscrit
-sur ses genoux; Olympio, Raphaël et Falconey, les
-trois astres de notre ciel poétique; puis les planètes
-secondaires, Polychrome, Bourimald, Caméléo; Lélia,
-le grand romancier amazone; des médecins, des
-artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français
+sur ses genoux; Olympio, Raphaël et Falconey, les
+trois astres de notre ciel poétique; puis les planètes
+secondaires, Polychrome, Bourimald, Caméléo; Lélia,
+le grand romancier amazone; des médecins, des
+artistes, deux ou trois sociétaires du Théâtre-Français
et quelques hommes du monde.</p>
<p>Marphise avait alors quarante-cinq ans; ses flatteurs
-parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était
-éblouissante, mais manquait de charme: son esprit
-s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez
-elle, la force avait fini par dominer la grâce: deux
-heures de causerie avec Marphise équivalaient à une
-courbature ou à une migraine. Et pourtant un de ses
-plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier
-paradoxe: «Elle serait la première femme
-de son siècle, si elle avait toujours causé, jamais
-écrit.»</p>
+parlaient encore de sa beauté. Sa conversation était
+éblouissante, mais manquait de charme: son esprit
+s'imposait; ses bons mots montaient à l'assaut. Chez
+elle, la force avait fini par dominer la grâce: deux
+heures de causerie avec Marphise équivalaient à une
+courbature ou à une migraine. Et pourtant un de ses
+plus fervents admirateurs avait dit à son sujet ce singulier
+paradoxe: «Elle serait la première femme
+de son siècle, si elle avait toujours causé, jamais
+écrit.»</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span>
-Son mari, pâle, le teint lymphatique, l'&oelig;il vitreux,
-le front découpé en c&oelig;ur par une mèche prétentieuse,
-était déjà et est resté la personnification la plus exacte
-de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par
-deux quinquets de théâtre.</p>
+Son mari, pâle, le teint lymphatique, l'&oelig;il vitreux,
+le front découpé en c&oelig;ur par une mèche prétentieuse,
+était déjà et est resté la personnification la plus exacte
+de l'homme de génie en carton-pierre, illuminé par
+deux quinquets de théâtre.</p>
<p>Il y avait en lui du dandy, du sophiste et de l'agitateur.
-Son talent était de faire croire à des idées absentes,
-comme les spéculateurs accréditent des capitaux
-imaginaires. Il commençait ce que d'autres ont
-achevé depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce
-les souveraines de la littérature et de la presse.
-Secondé par l'esprit de son temps, il introduisait dans
-le monde intellectuel les hasards et l'imprévu du
+Son talent était de faire croire à des idées absentes,
+comme les spéculateurs accréditent des capitaux
+imaginaires. Il commençait ce que d'autres ont
+achevé depuis: il faisait de l'industrie et de l'annonce
+les souveraines de la littérature et de la presse.
+Secondé par l'esprit de son temps, il introduisait dans
+le monde intellectuel les hasards et l'imprévu du
monde de la finance.</p>
-<p>Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le
+<p>Il devait gagner à ce métier beaucoup d'argent, le
plaisir de faire du bruit, de renverser des gouvernements,
-de rêver un portefeuille, et la chance
-d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de
-mettre la raison publique au défi et la France en
+de rêver un portefeuille, et la chance
+d'être premier ministre, le jour où il s'agirait de
+mettre la raison publique au défi et la France en
faillite.</p>
<p>Tout le monde, autour de lui, paraissait prendre sa
-supériorité au sérieux, même sa femme. Ce n'était pas
-assurément un ménage, dans ce sens d'affectueuse et
-fidèle tendresse que comporte le mariage pour les petites
+supériorité au sérieux, même sa femme. Ce n'était pas
+assurément un ménage, dans ce sens d'affectueuse et
+fidèle tendresse que comporte le mariage pour les petites
gens, mais l'association de deux intelligences
servies par deux paquets de plumes. Ils faisaient profession
-de s'admirer l'un l'autre avec un luxe d'étalage
+de s'admirer l'un l'autre avec un luxe d'étalage
qui donnait envie de douter et de sourire.</p>
-<p>Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; je
+<p>Eutidème m'avait annoncé: il déclina mon nom; je
<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span>
ne sais comment Marphise avait appris depuis la
-veille que je possédais, en plein faubourg Saint-Germain,
-une vieille tante, duchesse <em>pour de vrai</em>, acceptée
-comme une autorité sans réplique depuis le quai
-Voltaire jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement
-posée pour ouvrir à certaines vanités la porte de
-certains hôtels, que le talent et la célébrité ne réussissaient
-pas à forcer. Or c'était là la monomanie de Marphise:
-être reçue dans le noble faubourg, y vivre de
-plain-pied comme dans sa sphère naturelle; pouvoir
-dire: «Mon amie la petite marquise!»&mdash;ou: «Je sors
-de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma charmante
-comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe
-lui semblait mille fois préférable aux applaudissements
+veille que je possédais, en plein faubourg Saint-Germain,
+une vieille tante, duchesse <em>pour de vrai</em>, acceptée
+comme une autorité sans réplique depuis le quai
+Voltaire jusqu'à la rue de Babylone, et admirablement
+posée pour ouvrir à certaines vanités la porte de
+certains hôtels, que le talent et la célébrité ne réussissaient
+pas à forcer. Or c'était là la monomanie de Marphise:
+être reçue dans le noble faubourg, y vivre de
+plain-pied comme dans sa sphère naturelle; pouvoir
+dire: «Mon amie la petite marquise!»&mdash;ou: «Je sors
+de chez notre chère Jeanne; vous savez? ma charmante
+comtesse! sa névralgie la fait bien souffrir!» Ce triomphe
+lui semblait mille fois préférable aux applaudissements
de ses lecteurs et de ses amis. Toutes les plaisanteries
-médiocres dont elle émaillait ses trop vantés
+médiocres dont elle émaillait ses trop vantés
<cite>Courriers de Paris</cite> avaient pour cause unique le refus
-très-net opposé par deux ou trois courageuses maîtresses
-de maison à des tentatives de Marphise pour arriver
+très-net opposé par deux ou trois courageuses maîtresses
+de maison à des tentatives de Marphise pour arriver
chez elles avec effraction et escalade. Aussi m'accueillit-elle
-avec une grâce toute particulière, que j'eus
-la naïveté d'attribuer à mon mérite. Au reste, je n'eus
+avec une grâce toute particulière, que j'eus
+la naïveté d'attribuer à mon mérite. Au reste, je n'eus
pas le temps de me mettre en frais d'analyse: la lecture
allait commencer.</p>
-<p>C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée
-en homme, décidée à faire quelque chose de bien
-viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire
-un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel
-et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'au
+<p>C'était une tragédie de femme, mais de femme habillée
+en homme, décidée à faire quelque chose de bien
+viril, de bien vigoureux, et ne réussissant qu'à produire
+un ouvrage en plaqué, où tout était puéril, artificiel
+et convenu, depuis le premier hémistiche jusqu'au
<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
-dernier. Shakspeare y tendait la main à Campistron;
-Théophile Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque s'y
-combinait avec le <cite>Journal des modes</cite>, Cléopâtre s'y
-livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur
-les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la
+dernier. Shakspeare y tendait la main à Campistron;
+Théophile Gautier y coudoyait Dorat; Plutarque s'y
+combinait avec le <cite>Journal des modes</cite>, Cléopâtre s'y
+livrait à des tirades démesurées sur l'archéologie, sur
+les hiéroglyphes, sur le soleil, sur le climat, sur la
vertu; Antoine y commettait des <em>concetti</em> dans le
-goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une
-Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses
-enfants et leur cache les désordres de leur père; ce
-n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique,
-ni bon, ni mauvais; c'était une gageure tragique,
-gagnée par une femme d'esprit aux dépens de
-ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement
+goût de Sénèque; Octavie s'y exprimait comme une
+Parisienne bien élevée qui soigne la rougeole de ses
+enfants et leur cache les désordres de leur père; ce
+n'était ni antique, ni romain, ni classique, ni romantique,
+ni bon, ni mauvais; c'était une gageure tragique,
+gagnée par une femme d'esprit aux dépens de
+ceux qui l'écoutaient. Ceux-ci pourtant firent bravement
leur devoir. Jamais le <cite>Cid</cite>, <cite>Polyeucte</cite>, <cite>Andromaque</cite>
-et <cite>Athalie</cite> n'avaient soulevé de pareils
+et <cite>Athalie</cite> n'avaient soulevé de pareils
transports. Bourimald improvisait et accentuait en
marseillais des paradoxes admiratifs auxquels il ne
manquait que la rime riche. Polychrome, semblable
-à un gros Turc vêtu à l'européenne, sortait de sa placidité
-musulmane pour crier au miracle; Falconey, à
-demi couché sur son fauteuil, dans une pose mitoyenne
+à un gros Turc vêtu à l'européenne, sortait de sa placidité
+musulmane pour crier au miracle; Falconey, à
+demi couché sur son fauteuil, dans une pose mitoyenne
entre l'assoupissement et le <em>kief</em>, souriait de
-béatitude. Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien
-écrit d'aussi beau en aucun siècle, dans aucun pays,
+béatitude. Olympio déclarait qu'on n'avait jamais rien
+écrit d'aussi beau en aucun siècle, dans aucun pays,
dans aucune langue, et exceptait tout bas les <em>Burgraves</em>.
-Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la
-terre et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait
-tomber de ses lèvres divines des compliments parfumés
-d'ambroisie, éclatants de poésie et ruisselants d'indifférence.
+Raphaël, pareil à un dieu descendu sur la
+terre et tout étonné de s'y trouver chez soi, laissait
+tomber de ses lèvres divines des compliments parfumés
+d'ambroisie, éclatants de poésie et ruisselants d'indifférence.
<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
Sapho applaudissait d'autant plus qu'ayant
-assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de littérature
-lui était plus complétement antipathique. Enfin,
-Caméléo, le petit Caméléo, la mouche du coche
-politique et littéraire, allait de l'un à l'autre, son lorgnon
-incrusté dans l'arcade sourcilière, se haussant
-dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons,
+assez de génie pour se passer d'esprit, ce genre de littérature
+lui était plus complétement antipathique. Enfin,
+Caméléo, le petit Caméléo, la mouche du coche
+politique et littéraire, allait de l'un à l'autre, son lorgnon
+incrusté dans l'arcade sourcilière, se haussant
+dans sa taille exiguë, faisant résonner ses bottes à talons,
portant au vent sa figure bouffie et tranchante,
suant sang et eau pour se donner de l'importance, visant
-à devenir chef d'emploi et fort mortifié de voir
-son enthousiasme réduit à chanter dans les ch&oelig;urs:
-on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau,
-comme on présente les glaces et les petits-fours.</p>
-
-<p>La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations
-me révolta. Je ressentis un désir d'autant plus vif
-de faire acte de franchise et d'indépendance, que je
+à devenir chef d'emploi et fort mortifié de voir
+son enthousiasme réduit à chanter dans les ch&oelig;urs:
+on eût dit qu'il présentait ses extases sur un plateau,
+comme on présente les glaces et les petits-fours.</p>
+
+<p>La tragédie m'avait ennuyé: cette comédie d'adulations
+me révolta. Je ressentis un désir d'autant plus vif
+de faire acte de franchise et d'indépendance, que je
me voyais plus humble et plus obscur au milieu de
-tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance
-mutuelle, organisée par la vanité de tous au profit de
-la vanité de chacun. Je murmurai, assez haut pour
-être entendu de mes voisins:</p>
+tous ces illustres actionnaires de la société d'assurance
+mutuelle, organisée par la vanité de tous au profit de
+la vanité de chacun. Je murmurai, assez haut pour
+être entendu de mes voisins:</p>
-<p>&mdash;Décidément la <em>Muse de la patrie</em> ne s'appelle pas
-Melpomène.</p>
+<p>&mdash;Décidément la <em>Muse de la patrie</em> ne s'appelle pas
+Melpomène.</p>
<p>Marphise, vingt ans auparavant, dans le plus vif
-éclat de sa poétique jeunesse, s'était décerné ce titre
+éclat de sa poétique jeunesse, s'était décerné ce titre
de <em>Muse de la patrie</em>, que ses admirateurs lui avaient
-maintenu et qui lui restait. Le mot était donc, sinon
-très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste:
+maintenu et qui lui restait. Le mot était donc, sinon
+très-piquant, au moins fort intelligible et assez juste:
<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
-il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes
-les malices que l'on est enchanté d'emprunter à son
-voisin sans en payer les frais. Bientôt je vis un intime
-parler à l'oreille de Marphise: elle rougit; ses lèvres
-minces se pincèrent; son nez et son menton se menacèrent
-plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent
-de son interlocuteur et me lancèrent un
-regard plus tragique que les cinq actes de sa tragédie.
-Je compris que le mot venait de lui être répété en
-toute confidence, et que l'anathème universel planait
+il ne tarda pas à faire le tour du salon, comme toutes
+les malices que l'on est enchanté d'emprunter à son
+voisin sans en payer les frais. Bientôt je vis un intime
+parler à l'oreille de Marphise: elle rougit; ses lèvres
+minces se pincèrent; son nez et son menton se menacèrent
+plus que jamais; ses yeux vifs et clairs se détournèrent
+de son interlocuteur et me lancèrent un
+regard plus tragique que les cinq actes de sa tragédie.
+Je compris que le mot venait de lui être répété en
+toute confidence, et que l'anathème universel planait
sur le provincial, sur le Huron, sur le barbare assez
-osé pour faire des mots à côté de Bourimald et pour
-affecter de rester insensible aux sublimes beautés de
-<em>Cléopâtre</em>. Cependant tout n'était pas perdu encore; à
-mon insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en
-grâce auprès de Marphise. Son visage reprit une expression
+osé pour faire des mots à côté de Bourimald et pour
+affecter de rester insensible aux sublimes beautés de
+<em>Cléopâtre</em>. Cependant tout n'était pas perdu encore; à
+mon insu, j'avais en réserve un moyen de rentrer en
+grâce auprès de Marphise. Son visage reprit une expression
souriante; elle s'approcha de moi, et me dit
-d'un ton câlin:</p>
+d'un ton câlin:</p>
<p>&mdash;Eh bien, monsieur le comte, donnez-moi donc
des nouvelles de notre excellente duchesse de C...,
votre tante, je crois?</p>
-<p>Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne
-pouvait m'être plus désagréable que cette façon de me
-rappeler mes titres aristocratiques, au moment où je
-ne voulais être que littéraire. Je répondis d'un petit
-air de bohème parfaitement détaché des vanités nobiliaires:</p>
+<p>Dans la disposition d'esprit où j'étais alors, rien ne
+pouvait m'être plus désagréable que cette façon de me
+rappeler mes titres aristocratiques, au moment où je
+ne voulais être que littéraire. Je répondis d'un petit
+air de bohème parfaitement détaché des vanités nobiliaires:</p>
<p>&mdash;La duchesse de C...! je ne la vois jamais, et j'ignore
comment et pourquoi nous sommes parents...
<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span>
-Son salon était décidément trop ennuyeux: on y jouait
-le whist à dix centimes, et il y avait des bourrelets à
-toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai
-cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais
+Son salon était décidément trop ennuyeux: on y jouait
+le whist à dix centimes, et il y avait des bourrelets à
+toutes les portes pour empêcher les idées d'entrer. J'ai
+cessé d'y aller dans le temps, et maintenant je n'oserais
plus y retourner.</p>
-<p>&mdash;Très-joli! on a de l'esprit en province, me dit
-Marphise sèchement.</p>
+<p>&mdash;Très-joli! on a de l'esprit en province, me dit
+Marphise sèchement.</p>
-<p>C'en était fait, mon compte se réglait ainsi: une
-méchanceté en plus, une duchesse en moins; j'étais
-toisé.</p>
+<p>C'en était fait, mon compte se réglait ainsi: une
+méchanceté en plus, une duchesse en moins; j'étais
+toisé.</p>
-<p>Un quart d'heure après, nous prenions congé de
-Marphise: elle donna à Eutidème une fraternelle et
-virile poignée de main, <em>à l'anglaise</em>; moi, je n'obtins
+<p>Un quart d'heure après, nous prenions congé de
+Marphise: elle donna à Eutidème une fraternelle et
+virile poignée de main, <em>à l'anglaise</em>; moi, je n'obtins
en partage qu'un petit salut bien sec et bien froid, qui
-voulait dire en bon français:</p>
+voulait dire en bon français:</p>
-<p>&mdash;Vous êtes un malappris et un sot; vous m'avez
-déplu; ne revenez que le moins possible.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes un malappris et un sot; vous m'avez
+déplu; ne revenez que le moins possible.</p>
-<p>Quand nous nous retrouvâmes sur la chaussée des
-Champs-Élysées et que nous eûmes allumé de nouveaux
-cigares, Eutidême me dit brusquement:</p>
+<p>Quand nous nous retrouvâmes sur la chaussée des
+Champs-Élysées et que nous eûmes allumé de nouveaux
+cigares, Eutidême me dit brusquement:</p>
<p>&mdash;Mon cher, il me semble que, pour un ancien premier
-prix d'histoire au concours général, vous commettez
+prix d'histoire au concours général, vous commettez
de furieux anachronismes.</p>
<p>&mdash;Comment cela?</p>
-<p>&mdash;Oui... vous n'avez pas eu encore de succès, et
-vous vous faites déjà des ennemis!</p>
+<p>&mdash;Oui... vous n'avez pas eu encore de succès, et
+vous vous faites déjà des ennemis!</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span></p>
@@ -4173,826 +4134,826 @@ vous vous faites déjà des ennemis!</p>
<p class="chap-date">Jeudi, mars 186...</p>
-<p>Bientôt, grâce à d'amicales indiscrétions d'Eutidème,
-le bruit se répandit dans la république des
-lettres qu'un jeune homme du monde, passionné pour
-la littérature, auteur de quelques esquisses <em>remarquées</em>
+<p>Bientôt, grâce à d'amicales indiscrétions d'Eutidème,
+le bruit se répandit dans la république des
+lettres qu'un jeune homme du monde, passionné pour
+la littérature, auteur de quelques esquisses <em>remarquées</em>
dans les journaux et les revues, allait offrir aux livres,
-aux poésies, aux romans, cette hospitalité hebdomadaire,
-cette publicité à jour fixe, dont jouissaient, de
-temps immémorial, les pièces de théâtre. Un mois plus
+aux poésies, aux romans, cette hospitalité hebdomadaire,
+cette publicité à jour fixe, dont jouissaient, de
+temps immémorial, les pièces de théâtre. Un mois plus
tard, en effet, on put lire ma signature au bas d'un
feuilleton de quinze colonnes, dans un journal dont il
sied de dire ici quelques mots. En un moment de crise
-imminente et de frayeur générale, ce journal avait
-rendu d'éminents services et acquis une grande célébrité;
-mais depuis, par suite de circonstances singulières,
-ce même journal, si dévoué à la cause de l'ordre,
-devint tout à la fois suspect au pouvoir et odieux au
-parti de la révolution. Notez bien, mesdames, cette
+imminente et de frayeur générale, ce journal avait
+rendu d'éminents services et acquis une grande célébrité;
+mais depuis, par suite de circonstances singulières,
+ce même journal, si dévoué à la cause de l'ordre,
+devint tout à la fois suspect au pouvoir et odieux au
+parti de la révolution. Notez bien, mesdames, cette
bizarrerie: vous y trouverez, en temps et lieu, l'explication
d'une partie de mes malheurs.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
-Vers la même époque je publiai, chez un éditeur à
-la mode, un volume de romans. Ce fut là ma lune de
-miel littéraire. Je fus étonné de la quantité d'amis et
+Vers la même époque je publiai, chez un éditeur à
+la mode, un volume de romans. Ce fut là ma lune de
+miel littéraire. Je fus étonné de la quantité d'amis et
d'admirateurs qui m'arrivaient de toutes parts. J'aurais
-dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: «Parbleu!
-messieurs, je ne croyais pas être si spirituel que
-je suis!»&mdash;Mais, de toutes les surprises, c'est celle
-à laquelle le c&oelig;ur humain s'accoutume le plus aisément
-et le plus vite. Je ne tardai pas à trouver tout simple
-que l'on me regardât comme un génie, et je me reprochai
-naïvement de ne pas m'en être aperçu plus tôt.
-Chacun vantait mon petit bouquin comme s'il se fût
-agi d'un chef-d'&oelig;uvre. C'était élégant, fin, ingénieux,
+dit volontiers, en parodiant le mot d'Alceste: «Parbleu!
+messieurs, je ne croyais pas être si spirituel que
+je suis!»&mdash;Mais, de toutes les surprises, c'est celle
+à laquelle le c&oelig;ur humain s'accoutume le plus aisément
+et le plus vite. Je ne tardai pas à trouver tout simple
+que l'on me regardât comme un génie, et je me reprochai
+naïvement de ne pas m'en être aperçu plus tôt.
+Chacun vantait mon petit bouquin comme s'il se fût
+agi d'un chef-d'&oelig;uvre. C'était élégant, fin, ingénieux,
d'une distinction parfaite!... On voyait bien que l'auteur
-appartenait à la société polie, à cette société d'élite
-dont les parfums exquis sont trop souvent remplacés
-dans la littérature moderne par une odeur de musc et
-de cigare! Tout le monde fit <em>chorus</em>, Caméléo et Victorinet,
-Polychrome et Julio, Présalé et Colbach, Duclinquant
+appartenait à la société polie, à cette société d'élite
+dont les parfums exquis sont trop souvent remplacés
+dans la littérature moderne par une odeur de musc et
+de cigare! Tout le monde fit <em>chorus</em>, Caméléo et Victorinet,
+Polychrome et Julio, Présalé et Colbach, Duclinquant
et Delatente. J'aurais pu faire un volume avec
-les paquets de louanges qui m'étaient adressés: mais
-je dois ajouter, pour être véridique, que la plupart de
-mes panégyristes avaient soin de glisser dans le même
-paquet quelque volume de leur cru, accompagné d'épîtres-dédicaces
-et de cordiales instances. J'en ai conservé
-trois ou quatre, que je vous livre comme échantillons:
+les paquets de louanges qui m'étaient adressés: mais
+je dois ajouter, pour être véridique, que la plupart de
+mes panégyristes avaient soin de glisser dans le même
+paquet quelque volume de leur cru, accompagné d'épîtres-dédicaces
+et de cordiales instances. J'en ai conservé
+trois ou quatre, que je vous livre comme échantillons:
on ne rencontrerait pas mieux chez les compagnies
d'assurances.</p>
-<p>«Monsieur, me disait Sosthènes, votre apparition
+<p>«Monsieur, me disait Sosthènes, votre apparition
<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span>
parmi nous est un honneur dont nous avons tous pris
-notre part. Vous régénérez la critique, comme vous
+notre part. Vous régénérez la critique, comme vous
purifiez le roman. On devient meilleur en vous lisant,
-et l'on se sent une irrésistible envie de mieux faire, pour
-être plus digne de votre estime. Les jours où paraissent
-vos articles sont des jours de fête, et chaque ligne que
-vous accordez à nos pauvres petits livres se traduit,
+et l'on se sent une irrésistible envie de mieux faire, pour
+être plus digne de votre estime. Les jours où paraissent
+vos articles sont des jours de fête, et chaque ligne que
+vous accordez à nos pauvres petits livres se traduit,
chez nos libraires, par une vente de cent exemplaires.
-Voici un humble volume que je prends la liberté de
-vous envoyer: vous y trouverez peut-être quelques
+Voici un humble volume que je prends la liberté de
+vous envoyer: vous y trouverez peut-être quelques
tons un peu vifs, quelques nuances un peu jeunes; ne
-me ménagez pas, monsieur; je me soumets d'avance à
-vos reproches, à vos réserves: être grondé par vous
+me ménagez pas, monsieur; je me soumets d'avance à
+vos reproches, à vos réserves: être grondé par vous
est encore une bonne fortune; vous y mettez tant de
-courtoisie et de grâce!»</p>
+courtoisie et de grâce!»</p>
-<p>Suivait un roman de l'école de Balzac ou de George
-Sand, moins le génie de George Sand et de Balzac.</p>
+<p>Suivait un roman de l'école de Balzac ou de George
+Sand, moins le génie de George Sand et de Balzac.</p>
-<p>«Monsieur, m'écrivait Edmond, je vous admire
-d'autant plus que nos opinions ne sont pas les mêmes;
+<p>«Monsieur, m'écrivait Edmond, je vous admire
+d'autant plus que nos opinions ne sont pas les mêmes;
on pourrait dire qu'elles sont contraires; mais les
-extrêmes se touchent, et nous nous touchons par bien
+extrêmes se touchent, et nous nous touchons par bien
des points: ne sommes-nous pas tous deux des vaincus?
Chateaubriand sympathisait, que dis-je? fraternisait
avec Armand Carrel. Je ne suis pas Carrel; mais
-vous pourriez bien, avant peu, être Chateaubriand (<em>sic</em>).
+vous pourriez bien, avant peu, être Chateaubriand (<em>sic</em>).
Quoi qu'il en soit, voici un livre que je vous offre;
-quelques passages blesseront peut-être vos honorables
+quelques passages blesseront peut-être vos honorables
regrets, vos respects chevaleresques: ils ont au moins
-le mérite de la sincérité, et cette sincérité, je ne l'ai
+le mérite de la sincérité, et cette sincérité, je ne l'ai
<span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span>
-jamais mieux comprise et mieux pratiquée qu'en me
+jamais mieux comprise et mieux pratiquée qu'en me
disant votre lecteur le plus assidu, votre plus fervent
-admirateur...»</p>
+admirateur...»</p>
-<p>«Monsieur, m'écrivait Jacques, ne me jugez pas, je
-vous en conjure, d'après les journaux dont je suis, à
-mon vif regret, le collaborateur: des circonstances impérieuses,
+<p>«Monsieur, m'écrivait Jacques, ne me jugez pas, je
+vous en conjure, d'après les journaux dont je suis, à
+mon vif regret, le collaborateur: des circonstances impérieuses,
d'anciennes camaraderies, et, pourquoi ne
-l'avouerais-je pas? les nécessités de la vie parisienne,
-m'ont forcé de me ranger, en apparence, du côté des
+l'avouerais-je pas? les nécessités de la vie parisienne,
+m'ont forcé de me ranger, en apparence, du côté des
gros bataillons; mais j'ai, en province, une bonne
-vieille mère qui ne lit pas d'autre journal que le vôtre;
+vieille mère qui ne lit pas d'autre journal que le vôtre;
un de mes oncles est chevalier de Saint-Louis; un autre
-a servi dans l'armée de Condé; enfin, ma tante Véronique
-est une dévote dont vous pourriez m'assurer pour
-toujours les bonnes grâces, si elle avait un jour le
-bonheur d'apercevoir à travers ses lunettes le nom de
-son neveu suivi d'un éloge signé de vous. Car je n'ai
-pas besoin d'ajouter que vous êtes son auteur favori;
+a servi dans l'armée de Condé; enfin, ma tante Véronique
+est une dévote dont vous pourriez m'assurer pour
+toujours les bonnes grâces, si elle avait un jour le
+bonheur d'apercevoir à travers ses lunettes le nom de
+son neveu suivi d'un éloge signé de vous. Car je n'ai
+pas besoin d'ajouter que vous êtes son auteur favori;
et de qui ne le seriez-vous pas? qui pourrait rester insensible
-à ces trésors de..., de... et de... (ici ma modestie
-se refuse à transcrire). Là-dessus il n'y a qu'une
-opinion. Royalistes et démocrates, disciples de la tradition
+à ces trésors de..., de... et de... (ici ma modestie
+se refuse à transcrire). Là-dessus il n'y a qu'une
+opinion. Royalistes et démocrates, disciples de la tradition
ou amants de la fantaisie, voltigeurs de l'ancien
-régime ou réformateurs de l'avenir, tous sont unanimes
+régime ou réformateurs de l'avenir, tous sont unanimes
pour saluer d'avance, comme une des gloires
-prochaines de notre littérature, le pur et noble talent
+prochaines de notre littérature, le pur et noble talent
qui... et que... (Nouveaux scrupules de ma modestie).</p>
-<p>«P. S.&mdash;Ci-joint deux exemplaires de mes &oelig;uvres,
+<p>«P. S.&mdash;Ci-joint deux exemplaires de mes &oelig;uvres,
<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span>
-que je soumets à votre spirituelle et bienveillante critique.»</p>
-
-<p>Quelle fut ma réponse à toutes ces séduisantes
-avances? Hélas! je voudrais pouvoir affirmer qu'elle
-fut héroïque, que j'immolai, séance tenante, tous ces
-thuriféraires sur l'autel même où ils faisaient fumer
-leur encens. Mais la vérité me force à reconnaître que
-je ne fus pas un héros. Ce grand nom de Chateaubriand,
-habilement présenté à mon orgueil par un de
-ces quêteurs de louanges, me mit en goût. Je fouillai
-dans ma bibliothèque, et je trouvai, en tête de la traduction
-du <cite>Paradis perdu</cite>, par l'illustre poëte des
-<cite>Martyrs</cite>, une préface où tous les nouveaux venus en
-littérature, poétereaux et petits critiques, romanciers
-et fantaisistes, membres de la société des Droits de
+que je soumets à votre spirituelle et bienveillante critique.»</p>
+
+<p>Quelle fut ma réponse à toutes ces séduisantes
+avances? Hélas! je voudrais pouvoir affirmer qu'elle
+fut héroïque, que j'immolai, séance tenante, tous ces
+thuriféraires sur l'autel même où ils faisaient fumer
+leur encens. Mais la vérité me force à reconnaître que
+je ne fus pas un héros. Ce grand nom de Chateaubriand,
+habilement présenté à mon orgueil par un de
+ces quêteurs de louanges, me mit en goût. Je fouillai
+dans ma bibliothèque, et je trouvai, en tête de la traduction
+du <cite>Paradis perdu</cite>, par l'illustre poëte des
+<cite>Martyrs</cite>, une préface où tous les nouveaux venus en
+littérature, poétereaux et petits critiques, romanciers
+et fantaisistes, membres de la société des Droits de
l'homme et comparses de l'antichambre de madame
-Récamier, étaient complaisamment passés en revue par
-le <em>grand connétable</em>, et recevaient la croix d'honneur
-de ses mains sexagénaires. Cet exemple m'encouragea...
-à manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre
-débutant, ayant sa fortune littéraire à faire, pouvait
+Récamier, étaient complaisamment passés en revue par
+le <em>grand connétable</em>, et recevaient la croix d'honneur
+de ses mains sexagénaires. Cet exemple m'encouragea...
+à manquer de courage. Je me dis qu'un pauvre
+débutant, ayant sa fortune littéraire à faire, pouvait
bien se permettre quelques concessions, puisque j'en
rencontrais de si larges sous la plume de l'immortel
-auteur du <cite>Génie du christianisme</cite>, de l'infatigable
-athlète monarchique, assez gorgé de gloire pour pouvoir
-se passer de pareils stratagèmes. Je ne désertais
-pas, d'ailleurs, la cause de la vérité sociale, morale et
+auteur du <cite>Génie du christianisme</cite>, de l'infatigable
+athlète monarchique, assez gorgé de gloire pour pouvoir
+se passer de pareils stratagèmes. Je ne désertais
+pas, d'ailleurs, la cause de la vérité sociale, morale et
religieuse. Je faisais pour elle ce qu'avaient fait les
-Chambres pour la nationalité de la Pologne sous le
+Chambres pour la nationalité de la Pologne sous le
<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span>
-gouvernement de 1830. Je réservais en quelques mots
+gouvernement de 1830. Je réservais en quelques mots
<em>bien sentis</em> ses droits imprescriptibles. Puis, une fois en
-paix avec ma conscience, je donnais à tous mes admirateurs
-du galon de même qualité que le leur, sans lésiner
-sur la quantité. Tous eurent part à la distribution,
+paix avec ma conscience, je donnais à tous mes admirateurs
+du galon de même qualité que le leur, sans lésiner
+sur la quantité. Tous eurent part à la distribution,
les beaux esprits de la <em>Presse</em>, les esprits forts du
-<cite>Siècle</cite>, les mousquetaires rouges de la <cite>Revue de Paris</cite>,
-les loustics du petit journal et du roman bohème. Après
-avoir bien constaté ma persistance à croire tout ce que
-niaient ces messieurs, à respecter tout ce qu'ils offensaient,
-à aimer tout ce qu'ils haïssaient et à haïr tout
-ce qu'ils aimaient, je me hâtais de faire ressortir à
-quel point ils étaient distingués, persuasifs, éloquents,
-spirituels, sincères, irrésistibles, charmants.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphère il en
-existait une autre, plus pure assurément et plus sérieuse.
-Ici je touche à des parages très-dangereux; je
-me tirerai d'embarras en me transportant à Bagdad.
+<cite>Siècle</cite>, les mousquetaires rouges de la <cite>Revue de Paris</cite>,
+les loustics du petit journal et du roman bohème. Après
+avoir bien constaté ma persistance à croire tout ce que
+niaient ces messieurs, à respecter tout ce qu'ils offensaient,
+à aimer tout ce qu'ils haïssaient et à haïr tout
+ce qu'ils aimaient, je me hâtais de faire ressortir à
+quel point ils étaient distingués, persuasifs, éloquents,
+spirituels, sincères, irrésistibles, charmants.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Au-dessus de cette sphère il en
+existait une autre, plus pure assurément et plus sérieuse.
+Ici je touche à des parages très-dangereux; je
+me tirerai d'embarras en me transportant à Bagdad.
Veuillez donc vous figurer, mesdames et messieurs,
-qu'à une époque quelconque de l'hégyre, un vieux
-calife trop débonnaire avait été étranglé par un de
-ses cousins<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>, qui était devenu calife à son tour. Cela
-se fait dans les meilleures sociétés... turques et persanes.
+qu'à une époque quelconque de l'hégyre, un vieux
+calife trop débonnaire avait été étranglé par un de
+ses cousins<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>, qui était devenu calife à son tour. Cela
+se fait dans les meilleures sociétés... turques et persanes.
Le nouveau calife avait eu pour vizirs et pour
ministres, non pas Giafar et Mesrour, mais des hommes
-d'un esprit supérieur, d'une science consommée,
-littérateurs parfaits, philosophes sublimes, historiens
+d'un esprit supérieur, d'une science consommée,
+littérateurs parfaits, philosophes sublimes, historiens
<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span>
-incomparables, qui avaient passé leur vie à formuler
-des maximes politiques et à s'étonner que les Persans
-eussent la tête trop dure ou l'humeur trop mobile pour
-se conduire d'après ces maximes savantes, méditées,
-pesées et équilibrées dans le silence du cabinet. Quoi
+incomparables, qui avaient passé leur vie à formuler
+des maximes politiques et à s'étonner que les Persans
+eussent la tête trop dure ou l'humeur trop mobile pour
+se conduire d'après ces maximes savantes, méditées,
+pesées et équilibrées dans le silence du cabinet. Quoi
qu'il en soit, au bout de dix-huit ans, quelques Persans,
-mécontents de ne pas percer assez vite, étranglèrent
-le nouveau calife au moyen d'une seconde révolution,
-qui, pour être sûre de réussir, n'eut rien de
-mieux à faire qu'à copier la première. Quant aux vizirs
-et aux ministres, ils donnèrent un noble exemple, qui
-mérita d'obtenir grâce pour leurs illusions politiques.
-Sortis des affaires publiques sans avoir emporté un
+mécontents de ne pas percer assez vite, étranglèrent
+le nouveau calife au moyen d'une seconde révolution,
+qui, pour être sûre de réussir, n'eut rien de
+mieux à faire qu'à copier la première. Quant aux vizirs
+et aux ministres, ils donnèrent un noble exemple, qui
+mérita d'obtenir grâce pour leurs illusions politiques.
+Sortis des affaires publiques sans avoir emporté un
seul des diamants ou des rubis qui ruissellent dans les
-<cite>Mille et Une Nuits</cite>, rentrant pauvres dans la vie privée,
+<cite>Mille et Une Nuits</cite>, rentrant pauvres dans la vie privée,
ils se remirent vaillamment au travail, et produisirent
-de nouveaux ouvrages dignes d'enchanter tous les lettrés
+de nouveaux ouvrages dignes d'enchanter tous les lettrés
de Bagdad et de Bassora. Mais, comme le c&oelig;ur
-humain, même chez les meilleurs, garde toujours son
+humain, même chez les meilleurs, garde toujours son
coin pour les petites faiblesses, ces vizirs en retraite,
qui ne pouvaient douter ni de leur talent, ni de leur
-succès, ni de l'admiration universelle, aimèrent un
-peu trop à s'entendre dire ces vérités agréables dans
-des articles spéciaux, dont les auteurs, stagiaires de la
-bonne littérature, se chargeaient de traduire, d'expliquer
+succès, ni de l'admiration universelle, aimèrent un
+peu trop à s'entendre dire ces vérités agréables dans
+des articles spéciaux, dont les auteurs, stagiaires de la
+bonne littérature, se chargeaient de traduire, d'expliquer
et de surexciter de leur mieux l'enthousiasme du
-public. Or, afin de réchauffer le zèle de ceux qui leur
-procuraient, tous les trois mois, cette honnête jouissance,
-nos illustres Persans possédaient un moyen qui
+public. Or, afin de réchauffer le zèle de ceux qui leur
+procuraient, tous les trois mois, cette honnête jouissance,
+nos illustres Persans possédaient un moyen qui
<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
-semblait infaillible. En se démettant de toutes leurs
-autres charges, ils en avaient conservé une, purement
-honorifique, qui consistait à se réunir, au nombre de
-quarante, dans un bel édifice à minarets et à coupole,
+semblait infaillible. En se démettant de toutes leurs
+autres charges, ils en avaient conservé une, purement
+honorifique, qui consistait à se réunir, au nombre de
+quarante, dans un bel édifice à minarets et à coupole,
pour y discuter des questions de grammaire, y juger
des concours de belles-lettres et y distribuer des prix de
vertu. Comme ces quarante pontifes du beau s'asseyaient
sur des bancs, la chose s'appelait un fauteuil.
-Fauteuil ou banc, c'était là l'objet des ambitions les
-plus ardentes, les plus acharnées. A peine un des quarante
-avait-il fermé les yeux, aussitôt vingt candidats
+Fauteuil ou banc, c'était là l'objet des ambitions les
+plus ardentes, les plus acharnées. A peine un des quarante
+avait-il fermé les yeux, aussitôt vingt candidats
en perdaient le boire, le manger et le sommeil. Quelquefois
-même on faisait passer le moribond pour mort
-afin de commencer plus tôt les démarches et les visites.
-On citait de riches seigneurs qui entretenaient à grands
-frais des cuisiniers célèbres et donnaient des dîners
-hebdomadaires, uniquement pour parvenir à ce banc,
-à ce fauteuil et à cette coupole.</p>
-
-<p>Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout
-naturellement à la tête de la docte <em>quarantaine</em>, employaient
-à coup sûr le procédé suivant. Ils prenaient
-gracieusement à part les distributeurs de célébrité, et,
+même on faisait passer le moribond pour mort
+afin de commencer plus tôt les démarches et les visites.
+On citait de riches seigneurs qui entretenaient à grands
+frais des cuisiniers célèbres et donnaient des dîners
+hebdomadaires, uniquement pour parvenir à ce banc,
+à ce fauteuil et à cette coupole.</p>
+
+<p>Eh bien, nos vizirs émérites, qui se trouvaient tout
+naturellement à la tête de la docte <em>quarantaine</em>, employaient
+à coup sûr le procédé suivant. Ils prenaient
+gracieusement à part les distributeurs de célébrité, et,
sans contracter d'engagement positif, ils leur faisaient
-clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après
-quelques années de ces bons et utiles services ils
-auraient droit à ce fauteuil tant convoité. Maintenant,
-mesdames et messieurs, revenez de Bagdad à Paris;
-acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous
-comprendrez à quel genre de séduction je fus exposé
+clairement entendre (à bon entendeur, salut!) qu'après
+quelques années de ces bons et utiles services ils
+auraient droit à ce fauteuil tant convoité. Maintenant,
+mesdames et messieurs, revenez de Bagdad à Paris;
+acceptez mon histoire comme une allégorie, et vous
+comprendrez à quel genre de séduction je fus exposé
<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span>
-pendant cette courte et brillante période de ma vie
-littéraire.</p>
+pendant cette courte et brillante période de ma vie
+littéraire.</p>
<p>Le tout me paraissait charmant, et je contemplais
-d'avance, entre deux bouffées d'encens, ce rayon naissant
-de ma gloire, comme un propriétaire contemple en
-idée la cueillette de ses amandiers en fleur,&mdash;quand
-je rencontrai Théodecte.</p>
+d'avance, entre deux bouffées d'encens, ce rayon naissant
+de ma gloire, comme un propriétaire contemple en
+idée la cueillette de ses amandiers en fleur,&mdash;quand
+je rencontrai Théodecte.</p>
-<p>Nous avions échangé quelques cartes et quelques
+<p>Nous avions échangé quelques cartes et quelques
lettres, mais je ne le connaissais pas encore. Je me
-sentis attiré vers lui par les contrastes mêmes qui nous
-séparaient. Ma nature élégante et délicate, comme on
+sentis attiré vers lui par les contrastes mêmes qui nous
+séparaient. Ma nature élégante et délicate, comme on
me disait alors, faible et maladive, comme on m'a dit
depuis, semblait en contradiction absolue avec cette
-robuste carrure, cette solidité de chêne, laissant deviner
-sous les rugosités de son écorce une séve extraordinaire.
-Sa laideur mâle et puissante me fit songer
-à Mirabeau, à un Mirabeau plébéien, à cheveux noirs
-et plats, reposé des agitations de son âme au pied
-des autels. Sa parole me charma et me subjugua; à
-travers quelques violences de détail,&mdash;je dirai presque
+robuste carrure, cette solidité de chêne, laissant deviner
+sous les rugosités de son écorce une séve extraordinaire.
+Sa laideur mâle et puissante me fit songer
+à Mirabeau, à un Mirabeau plébéien, à cheveux noirs
+et plats, reposé des agitations de son âme au pied
+des autels. Sa parole me charma et me subjugua; à
+travers quelques violences de détail,&mdash;je dirai presque
de costume,&mdash;on y sentait vibrer une conviction
-énergique d'honnête homme et de chrétien, servie par
-la verve la plus mordante qui ait jamais emporté l'épiderme
-des pâles successeurs de Voltaire. Parmi nos
-contemporains, nul n'a été plus haï que Théodecte; et
+énergique d'honnête homme et de chrétien, servie par
+la verve la plus mordante qui ait jamais emporté l'épiderme
+des pâles successeurs de Voltaire. Parmi nos
+contemporains, nul n'a été plus haï que Théodecte; et
je ne parle pas seulement de ces haines qu'il est glorieux
-d'inspirer, de l'insulte de ces gens ameutés contre
-tout ce qui gêne la circulation de leurs ordures et le
-débit de leurs poisons. Je parle, hélas! de la haine
+d'inspirer, de l'insulte de ces gens ameutés contre
+tout ce qui gêne la circulation de leurs ordures et le
+débit de leurs poisons. Je parle, hélas! de la haine
<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
-d'hommes honorables, éminents, priant le même Dieu
-que lui et défendant la même vérité. Au milieu de ces
-orages, il est resté debout; il est resté fort, comme ces
-aigles du désert, dont les serres s'enfoncent plus profondément
-dans le sable à mesure que le vent redouble
-de furie. Je ne donne tort ou raison ni à Théodecte ni
-à ses adversaires sur certains points délicats qui ne sont
+d'hommes honorables, éminents, priant le même Dieu
+que lui et défendant la même vérité. Au milieu de ces
+orages, il est resté debout; il est resté fort, comme ces
+aigles du désert, dont les serres s'enfoncent plus profondément
+dans le sable à mesure que le vent redouble
+de furie. Je ne donne tort ou raison ni à Théodecte ni
+à ses adversaires sur certains points délicats qui ne sont
pas de mon ressort; mais je ne me lasse pas d'admirer
-en lui ces incroyables qualités d'athlète, toujours prêt
-à faire rouler dans la poussière quiconque essaye de
-lui barrer le chemin. Eussé-je d'ailleurs envie de le
-blâmer de quelques-unes de ses véhémences, je n'en
-aurais pas le courage. Théodecte possède un titre à ma
-gratitude, contre lequel rien ne saurait prévaloir: il a
-flagellé, souffleté, bafoué, ridiculisé, humilié, exaspéré
-mieux que personne les gens que je déteste plus que
-tout. Il leur a fait des blessures qui ne guériront jamais.
-Il a stigmatisé d'un trait indélébile ces histrions
-qui jouent sur le théâtre de leurs vices la comédie de
-leur vanité.</p>
-
-<p>Nous revisâmes ensemble les feuilles sur lesquelles
+en lui ces incroyables qualités d'athlète, toujours prêt
+à faire rouler dans la poussière quiconque essaye de
+lui barrer le chemin. Eussé-je d'ailleurs envie de le
+blâmer de quelques-unes de ses véhémences, je n'en
+aurais pas le courage. Théodecte possède un titre à ma
+gratitude, contre lequel rien ne saurait prévaloir: il a
+flagellé, souffleté, bafoué, ridiculisé, humilié, exaspéré
+mieux que personne les gens que je déteste plus que
+tout. Il leur a fait des blessures qui ne guériront jamais.
+Il a stigmatisé d'un trait indélébile ces histrions
+qui jouent sur le théâtre de leurs vices la comédie de
+leur vanité.</p>
+
+<p>Nous revisâmes ensemble les feuilles sur lesquelles
je consignais mes jugements sur les productions contemporaines,
et il se trouva que, tout compte fait, je
-n'avais, en dix-huit mois, immolé à mes convictions
-qu'une victime, un pharmacien retiré, ex-directeur de
-revue et de danseuses, Mécène bourgeois, dont le seul
-tort avait été de se croire Horace et d'écrire ses Mémoires
+n'avais, en dix-huit mois, immolé à mes convictions
+qu'une victime, un pharmacien retiré, ex-directeur de
+revue et de danseuses, Mécène bourgeois, dont le seul
+tort avait été de se croire Horace et d'écrire ses Mémoires
sur des cartes de restaurateur.</p>
-<p>&mdash;Et voilà, me dit sévèrement Théodecte, tous vos
+<p>&mdash;Et voilà, me dit sévèrement Théodecte, tous vos
<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
-sacrifices à la vérité? Des éloges à l'un, des politesses à
-l'autre, des révérences à celui-ci, des compliments à
-celui-là!... Je le crois bien, qu'ils vous proclament une
-des espérances de <em>leur</em> littérature! Vous dites tout juste
+sacrifices à la vérité? Des éloges à l'un, des politesses à
+l'autre, des révérences à celui-ci, des compliments à
+celui-là!... Je le crois bien, qu'ils vous proclament une
+des espérances de <em>leur</em> littérature! Vous dites tout juste
de leurs opinions le mal qu'il faut pour faire acheter
-leurs livres. Et c'est là ce que vous appelez servir votre
-noble et austère cause? Oh! monsieur!...</p>
+leurs livres. Et c'est là ce que vous appelez servir votre
+noble et austère cause? Oh! monsieur!...</p>
<p>Il me parla longtemps, et il me parla bien. Je ne
vous redirai pas ses paroles; ce fut instructif comme un
-sermon et étincelant comme une satire. A la fin, honteux
-de mes faiblesses, électrisé par son langage, avide
-de réparer le temps perdu, je dis à Théodecte en serrant
+sermon et étincelant comme une satire. A la fin, honteux
+de mes faiblesses, électrisé par son langage, avide
+de réparer le temps perdu, je dis à Théodecte en serrant
sa main dans les miennes:</p>
<p>&mdash;Vous partez pour Rome? vous reviendrez dans six
-mois? Eh bien, vous me laissez au milieu des délices
+mois? Eh bien, vous me laissez au milieu des délices
de Capoue; vous me retrouverez sur le champ de bataille!</p>
<h2>IX</h2>
<p class="chap-date">Jeudi, mars 186...</p>
-<p>Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà
-de ses prévisions et des miennes: il ne revint en France
-qu'au bout de trois années. Trois ans! Il n'en faut pas
+<p>Le séjour de Théodecte en Italie se prolongea au delà
+de ses prévisions et des miennes: il ne revint en France
+qu'au bout de trois années. Trois ans! Il n'en faut pas
<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span>
tant pour bouleverser de grands empires; il en avait
-fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole à
-la roche Tarpéïenne.</p>
-
-<p>Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter à
-Bagdad, sans que je précise aucune date ou aucun détail
-de polémique, vous avez tous assez d'esprit pour
-comprendre qu'il y a des moments où la société a peur,
-et d'autres où elle se rassure. Les moments où la société
-a peur sont, en général, ceux où il se fait un grand
-tapage dans les rues, où les tapageurs forcent les citoyens
-paisibles à avoir l'air de se réjouir de ce qui, au
-fond, les consterne, et où les organes de la publicité
-énoncent, chaque matin, des propositions terrifiantes
-pour le bourgeois et le propriétaire. Les moments où
-elle n'a plus peur sont ceux où, tout désordre extérieur
-étant dompté à la surface, il faudrait une oreille bien
+fallu beaucoup moins pour me conduire du Capitole à
+la roche Tarpéïenne.</p>
+
+<p>Sans que j'aie besoin cette fois de me transporter à
+Bagdad, sans que je précise aucune date ou aucun détail
+de polémique, vous avez tous assez d'esprit pour
+comprendre qu'il y a des moments où la société a peur,
+et d'autres où elle se rassure. Les moments où la société
+a peur sont, en général, ceux où il se fait un grand
+tapage dans les rues, où les tapageurs forcent les citoyens
+paisibles à avoir l'air de se réjouir de ce qui, au
+fond, les consterne, et où les organes de la publicité
+énoncent, chaque matin, des propositions terrifiantes
+pour le bourgeois et le propriétaire. Les moments où
+elle n'a plus peur sont ceux où, tout désordre extérieur
+étant dompté à la surface, il faudrait une oreille bien
fine pour entendre le bruit de la sape souterraine, un
-&oelig;il bien perçant pour apercevoir quelques petits points
+&oelig;il bien perçant pour apercevoir quelques petits points
noirs dans un ciel serein. Quoi qu'il en soit, quand je
-commençai ma campagne contre les écrivains dangereux
-et les mauvais livres, cet honnête public était dans
-une de ses phases d'angoisse et d'épouvante. La littérature
-malfaisante avait si évidemment et si largement
-contribué à le jeter dans ces fondrières éclairées de
-lampions, qu'il était furieux contre ses idoles de l'avant-veille
+commençai ma campagne contre les écrivains dangereux
+et les mauvais livres, cet honnête public était dans
+une de ses phases d'angoisse et d'épouvante. La littérature
+malfaisante avait si évidemment et si largement
+contribué à le jeter dans ces fondrières éclairées de
+lampions, qu'il était furieux contre ses idoles de l'avant-veille
et encourageait de toutes ses forces les iconoclastes.
-Des hommes qui n'allaient que très-rarement
-à la messe proclamaient la nécessité d'une nouvelle
-Saint-Barthélemy, conçue sur une plus vaste échelle, et
+Des hommes qui n'allaient que très-rarement
+à la messe proclamaient la nécessité d'une nouvelle
+Saint-Barthélemy, conçue sur une plus vaste échelle, et
<span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
d'anciens souscripteurs du Voltaire-Touquet regrettaient
-très-sérieusement les lettres de cachet, la Bastille,
-la torture et l'inquisition. Le moment était donc
-favorable à un essai de contre-révolution littéraire, et
-je m'en donnai à c&oelig;ur joie. Voltaire, Béranger, Eugène
+très-sérieusement les lettres de cachet, la Bastille,
+la torture et l'inquisition. Le moment était donc
+favorable à un essai de contre-révolution littéraire, et
+je m'en donnai à c&oelig;ur joie. Voltaire, Béranger, Eugène
Sue, Balzac, George Sand, Victor Hugo, Michelet,
-Quinet, tous y passèrent; je n'épargnai pas même Lamartine,
+Quinet, tous y passèrent; je n'épargnai pas même Lamartine,
et je devins, contre notre illustre et cher
-poëte, le complice des plus tristes passions de cette
-société, aussi impitoyable dans sa rancune qu'aveugle
-dans sa sécurité. Quant aux <em>seconds rôles</em>, aux <em>utilités</em>
-de la troupe littéraire, je n'en fis qu'un coup de dent.
-Il m'arriva là, pendant ces heures ardentes, ce qui
-arrive au soldat dans la mêlée, à l'ivrogne au cabaret:
+poëte, le complice des plus tristes passions de cette
+société, aussi impitoyable dans sa rancune qu'aveugle
+dans sa sécurité. Quant aux <em>seconds rôles</em>, aux <em>utilités</em>
+de la troupe littéraire, je n'en fis qu'un coup de dent.
+Il m'arriva là, pendant ces heures ardentes, ce qui
+arrive au soldat dans la mêlée, à l'ivrogne au cabaret:
je me grisai avec mon encre comme d'autres se grisent
avec de la poudre, du sang ou du vin. Sans hypocrisie
aucune, mais par une sorte d'emportement et de
-défi, je dépassai de beaucoup mon opinion véritable;
-j'infligeai des démentis furieux à mes propres admirations.
-En outre, dans le feu du combat, je ne m'aperçus
-pas d'un détail qui devait tôt ou tard me faire
-tomber la plume des mains. Ces écrivains que j'attaquais
+défi, je dépassai de beaucoup mon opinion véritable;
+j'infligeai des démentis furieux à mes propres admirations.
+En outre, dans le feu du combat, je ne m'aperçus
+pas d'un détail qui devait tôt ou tard me faire
+tomber la plume des mains. Ces écrivains que j'attaquais
avaient des torts immenses; mais ils restaient,
-malgré tout, aussi immenses que leurs torts. Lorsque,
-après les avoir foudroyés, ne pouvant pas être toujours
-en colère, je revenais à des sentiments plus doux, lorsque,
+malgré tout, aussi immenses que leurs torts. Lorsque,
+après les avoir foudroyés, ne pouvant pas être toujours
+en colère, je revenais à des sentiments plus doux, lorsque,
pour satisfaire mes affections personnelles, mes
-amitiés politiques, pour rendre justice à des &oelig;uvres
-estimables, à des talents honnêtes, à des noms inoffensifs,
+amitiés politiques, pour rendre justice à des &oelig;uvres
+estimables, à des talents honnêtes, à des noms inoffensifs,
<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span>
-je leur donnais de l'<em>éminent</em> et de l'<em>admirable</em>,
-il en résultait des défauts de proportion, accablants, en
-définitive, pour l'autorité et la solidité de ma critique.
-Enfin, comme en dépit de ma bonne volonté tous
-ceux que je louais n'étaient pas des saints, comme l'un
-était protestant, l'autre à demi voltairien, un troisième
-censuré à Rome, celui-ci sceptique de bon ton,
-celui-là romancier désabusé et légèrement immoral,
+je leur donnais de l'<em>éminent</em> et de l'<em>admirable</em>,
+il en résultait des défauts de proportion, accablants, en
+définitive, pour l'autorité et la solidité de ma critique.
+Enfin, comme en dépit de ma bonne volonté tous
+ceux que je louais n'étaient pas des saints, comme l'un
+était protestant, l'autre à demi voltairien, un troisième
+censuré à Rome, celui-ci sceptique de bon ton,
+celui-là romancier désabusé et légèrement immoral,
on avait le droit de me demander en vertu de quel
-privilége je pouvais allier tant de sévérité à tant d'indulgence.</p>
+privilége je pouvais allier tant de sévérité à tant d'indulgence.</p>
<p>Maintenant, s'il ne s'agissait que de vous dire: je fus
-applaudi tant que j'eus le mérite de répondre aux rancunes
-et aux frayeurs de mes lecteurs; je fus sifflé et
-oublié quand le public, cessant de trembler et de gémir,
+applaudi tant que j'eus le mérite de répondre aux rancunes
+et aux frayeurs de mes lecteurs; je fus sifflé et
+oublié quand le public, cessant de trembler et de gémir,
reprit ses anciennes habitudes, mon histoire serait
-bientôt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous
-pourriez me répliquer que je suis bien sot de m'en
-plaindre, bien niais de m'en étonner, et bien naïf
-d'avoir cru pouvoir vous intéresser à mes étonnements
-et à mes plaintes. Non; ce que je désire, c'est vous faire
-toucher au doigt certains détails de m&oelig;urs, certains
-traits de physionomies littéraires; c'est montrer aux
-jeunes gens qui m'écoutent <em>comment ça se joue</em>, et
-comment, en littérature, les maladroits sont traités par
+bientôt finie; elle n'offrirait rien de piquant; vous
+pourriez me répliquer que je suis bien sot de m'en
+plaindre, bien niais de m'en étonner, et bien naïf
+d'avoir cru pouvoir vous intéresser à mes étonnements
+et à mes plaintes. Non; ce que je désire, c'est vous faire
+toucher au doigt certains détails de m&oelig;urs, certains
+traits de physionomies littéraires; c'est montrer aux
+jeunes gens qui m'écoutent <em>comment ça se joue</em>, et
+comment, en littérature, les maladroits sont traités par
les habiles.</p>
-<p>Justement, de grands événements qui venaient de
-s'accomplir, et qui rassurèrent le gros des honnêtes
-gens, préparèrent mes disgrâces. La presse, vous le
+<p>Justement, de grands événements qui venaient de
+s'accomplir, et qui rassurèrent le gros des honnêtes
+gens, préparèrent mes disgrâces. La presse, vous le
<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span>
-savez, après avoir eu toute liberté et même toute
-licence, passa d'un extrême à l'autre. Ne pouvant
-plus attaquer ni rois, ni empereurs, ni généraux, ni
-princes, ni princesses, ni ministres, ni préfets, ni
-magistrats, ni gendarmes, elle était condamnée ou à
-périr d'inanition ou à se rattraper sur d'autres victimes.
-Mais quelles seraient ces victimes? Là était la
+savez, après avoir eu toute liberté et même toute
+licence, passa d'un extrême à l'autre. Ne pouvant
+plus attaquer ni rois, ni empereurs, ni généraux, ni
+princes, ni princesses, ni ministres, ni préfets, ni
+magistrats, ni gendarmes, elle était condamnée ou à
+périr d'inanition ou à se rattraper sur d'autres victimes.
+Mais quelles seraient ces victimes? Là était la
question. Tous les grands c&oelig;urs et les grands esprits
-du journalisme révolutionnaire et bohème mirent à la
-résoudre une touchante unanimité. Privés de leur pâtée
-habituelle, voulant cependant dîner, et dîner le mieux
-possible, ils se ruèrent vaillamment sur les plus faibles,
-c'est-à-dire sur ceux qu'il était le plus commode et le
-moins dangereux de frapper, puisqu'ils étaient tout
-ensemble désagréables au gouvernement et voués à une
-cause impopulaire. On vit alors, et on voit peut-être
+du journalisme révolutionnaire et bohème mirent à la
+résoudre une touchante unanimité. Privés de leur pâtée
+habituelle, voulant cependant dîner, et dîner le mieux
+possible, ils se ruèrent vaillamment sur les plus faibles,
+c'est-à-dire sur ceux qu'il était le plus commode et le
+moins dangereux de frapper, puisqu'ils étaient tout
+ensemble désagréables au gouvernement et voués à une
+cause impopulaire. On vit alors, et on voit peut-être
encore, les vaincus pour <em>tout de bon</em> et les vaincus <em>pour
-rire</em>; ceux-ci, criblés à la fois d'avertissements et d'injures,
-de suspensions et de sarcasmes; ceux-là, héros
-en disponibilité, démagogues en retrait d'emploi,
+rire</em>; ceux-ci, criblés à la fois d'avertissements et d'injures,
+de suspensions et de sarcasmes; ceux-là, héros
+en disponibilité, démagogues en retrait d'emploi,
martyrs en expectative, mais ayant, sous le joug oppresseur,
l'art de manger chaud, de boire frais, d'accommoder
-leur prose au goût de leurs milliers d'abonnés,
-et, moyennant quelques élégiaques regrets donnés,
-de temps en temps, à leurs vieilles idoles, maîtres de
-dégonfler leur bile contre ces misérables suppôts d'absolutisme,
+leur prose au goût de leurs milliers d'abonnés,
+et, moyennant quelques élégiaques regrets donnés,
+de temps en temps, à leurs vieilles idoles, maîtres de
+dégonfler leur bile contre ces misérables suppôts d'absolutisme,
ces chouans ou ces sacristains de la politique
-et de la littérature, les royalistes et les catholiques.
+et de la littérature, les royalistes et les catholiques.
Que dis-je? On est Spartiate ou on ne l'est pas,
<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span>
-et ces intrépides avaient assez de patriotisme pour se
+et ces intrépides avaient assez de patriotisme pour se
faire les courtisans des puissances du jour; ils divisaient
en deux parts leur vie courageuse: le matin,
-dans leur journal, ils bafouaient l'ancien régime; le
-soir, ils mettaient un habit brodé; puis, parfumés au
-jasmin ou à la rose, ils allaient dire crûment leurs vérités
+dans leur journal, ils bafouaient l'ancien régime; le
+soir, ils mettaient un habit brodé; puis, parfumés au
+jasmin ou à la rose, ils allaient dire crûment leurs vérités
aux princes, et jouaient au naturel, sous les
-lambris dorés, les rôles de Burrhus, de Lauzun ou de
+lambris dorés, les rôles de Burrhus, de Lauzun ou de
Mascarille.</p>
-<p>Mon premier persécuteur fut ce petit Caméléo dont
-je vous ai déjà parlé lors de mes fâcheux débuts chez
-Marphise. Caméléo est devenu, depuis lors, le type le
-plus accompli du journaliste à tout faire: aussi fortement
-convaincu que le tourlourou le mieux discipliné,
+<p>Mon premier persécuteur fut ce petit Caméléo dont
+je vous ai déjà parlé lors de mes fâcheux débuts chez
+Marphise. Caméléo est devenu, depuis lors, le type le
+plus accompli du journaliste à tout faire: aussi fortement
+convaincu que le tourlourou le mieux discipliné,
son opinion politique est plus qu'une foi; elle est une
-consigne, à laquelle il obéit avec une roideur pleine de
+consigne, à laquelle il obéit avec une roideur pleine de
souplesse. Son ministre est un caporal qui a le droit de
penser pour lui, et, se contredirait-il dix fois en un
-jour, Caméléo imperturbable lui prouverait qu'il a dix
-fois raison. Mais, à cette époque reculée, vers 1855,
-Caméléo était le plus sincère distributeur de libres coups
-de plume qui se pût rencontrer de la rue Montmartre
-à la rue de Chaillot. Républicain, socialiste, humanitaire,
-pleine lune d'Eugène Pelletan, il éclairait de ses
-lueurs sereines le feuilleton de la <cite>Presse</cite>. Sa spécialité
-était de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais
-qu'on se souvenait de lui huit jours après l'avoir lu.
-D'ordinaire, il commençait ainsi: «Eh bien! qu'avais-je
-dit? suis-je assez bon prophète? Vous vous rappelez
+jour, Caméléo imperturbable lui prouverait qu'il a dix
+fois raison. Mais, à cette époque reculée, vers 1855,
+Caméléo était le plus sincère distributeur de libres coups
+de plume qui se pût rencontrer de la rue Montmartre
+à la rue de Chaillot. Républicain, socialiste, humanitaire,
+pleine lune d'Eugène Pelletan, il éclairait de ses
+lueurs sereines le feuilleton de la <cite>Presse</cite>. Sa spécialité
+était de se figurer, non-seulement qu'on le lisait, mais
+qu'on se souvenait de lui huit jours après l'avoir lu.
+D'ordinaire, il commençait ainsi: «Eh bien! qu'avais-je
+dit? suis-je assez bon prophète? Vous vous rappelez
<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span>
-ce que je vous annonçais l'autre jour: ma prédiction
-s'est réalisée de point en point.»&mdash;Et Caméléo
-se croyait très-sérieusement prophète, tandis
-qu'il n'était pas même sorcier. Dressé sur ses jambes
+ce que je vous annonçais l'autre jour: ma prédiction
+s'est réalisée de point en point.»&mdash;Et Caméléo
+se croyait très-sérieusement prophète, tandis
+qu'il n'était pas même sorcier. Dressé sur ses jambes
courtes comme sur des ergots, il regardait du haut de
son lorgnon et de ses quatre pieds dix pouces quiconque
avait l'air de croire en Dieu et de douter de Dunoisin.
Pour le moment, il essayait en l'honneur de Marphise
-son talent de thuriféraire, et lui cassait, chaque matin,
+son talent de thuriféraire, et lui cassait, chaque matin,
sous son nez d'aigle, un encensoir dont elle daignait
-ramasser les morceaux. Il s'était fait le page, le gnome,
-le nain de cette femme célèbre, qui n'avait plus, hélas!
-que quelques mois à vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu
-contre moi. Un jour, pour complaire à Marphise, il
-écrivit sur un coin de sa table vingt lignes fort méchantes
-qu'il eut soin de ne pas signer, et où il me disait
-exactement le contraire de ce qu'il m'avait écrit. Comme
-ces lignes étaient anonymes, je ne voulus pas le reconnaître:
-d'ailleurs, qui peut se fâcher contre Caméléo?
-Je le rencontrai peu de temps après, et sa poignée de
-main fut plus cordiale qu'elle ne l'avait jamais été;
-mais voici le trait de m&oelig;urs, car jusqu'à présent je ne
-vous ai rien dit que de très-ordinaire. Remarquez que
-Marphise était mourante, ce que j'ignorais, mais ce
-que Caméléo savait très-bien. Remarquez que, depuis
-des semaines, la <cite>Presse</cite> s'épanchait, sous sa plume, en
-effusions sentimentales sur la tendre amitié qui s'était
-formée entre Lélia et Marphise. Remarquez enfin que
-Caméléo devait me croire parfaitement renseigné sur
+ramasser les morceaux. Il s'était fait le page, le gnome,
+le nain de cette femme célèbre, qui n'avait plus, hélas!
+que quelques mois à vivre. Ce fut lui qui ouvrit le feu
+contre moi. Un jour, pour complaire à Marphise, il
+écrivit sur un coin de sa table vingt lignes fort méchantes
+qu'il eut soin de ne pas signer, et où il me disait
+exactement le contraire de ce qu'il m'avait écrit. Comme
+ces lignes étaient anonymes, je ne voulus pas le reconnaître:
+d'ailleurs, qui peut se fâcher contre Caméléo?
+Je le rencontrai peu de temps après, et sa poignée de
+main fut plus cordiale qu'elle ne l'avait jamais été;
+mais voici le trait de m&oelig;urs, car jusqu'à présent je ne
+vous ai rien dit que de très-ordinaire. Remarquez que
+Marphise était mourante, ce que j'ignorais, mais ce
+que Caméléo savait très-bien. Remarquez que, depuis
+des semaines, la <cite>Presse</cite> s'épanchait, sous sa plume, en
+effusions sentimentales sur la tendre amitié qui s'était
+formée entre Lélia et Marphise. Remarquez enfin que
+Caméléo devait me croire parfaitement renseigné sur
<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span>
-le véritable auteur du venimeux entrefilet qui m'avait
-fait ma première blessure. Or, voici le dialogue qui
-s'établit entre nous sous une arcade de la rue Castiglione:</p>
+le véritable auteur du venimeux entrefilet qui m'avait
+fait ma première blessure. Or, voici le dialogue qui
+s'établit entre nous sous une arcade de la rue Castiglione:</p>
-<p>&mdash;Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Lélia
-doit être contente: votre article de ce matin sur l'<cite>Histoire
-de ma vie</cite> enlève, comme on dit, la paille: quel
+<p>&mdash;Ah! pour le coup, mon cher monsieur, Lélia
+doit être contente: votre article de ce matin sur l'<cite>Histoire
+de ma vie</cite> enlève, comme on dit, la paille: quel
feu! quel enthousiasme! quel lyrisme!</p>
-<p>&mdash;Ce sont les charges du métier... il le fallait!...</p>
+<p>&mdash;Ce sont les charges du métier... il le fallait!...</p>
<p>&mdash;Entre nous, votre admiration est un peu excessive;
-le récit se relève, depuis que Lélia est arrivée
-aux époques vraiment intéressantes de sa vie;
+le récit se relève, depuis que Lélia est arrivée
+aux époques vraiment intéressantes de sa vie;
mais, auparavant, que de longueurs! quel fatras!
-que de détails au moins inutiles sur sa famille, sa
-mère, etc.</p>
+que de détails au moins inutiles sur sa famille, sa
+mère, etc.</p>
-<p>&mdash;Mais, mon cher, reprit Caméléo d'un air narquois,
+<p>&mdash;Mais, mon cher, reprit Caméléo d'un air narquois,
vous ne savez donc pas?...</p>
<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-<p>&mdash;Ah! vous êtes bien encore de votre province!...
-Lélia, un peu insouciante comme tous les grands artistes,
-avait envoyé à notre seigneur et maître cet
-énorme paquet de vingt-quatre volumes en l'autorisant
-à en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise,
-toujours spirituelle, a pensé que, dégagée des longueurs
+<p>&mdash;Ah! vous êtes bien encore de votre province!...
+Lélia, un peu insouciante comme tous les grands artistes,
+avait envoyé à notre seigneur et maître cet
+énorme paquet de vingt-quatre volumes en l'autorisant
+à en retrancher au moins un gros tiers: mais Marphise,
+toujours spirituelle, a pensé que, dégagée des longueurs
du commencement, l'&oelig;uvre aurait un trop
-grand succès... et notre gracieuse souveraine a décidé,
-en femme de goût, que les vingt-quatre volumes paraîtraient
-en entier, sans être allégés d'une syllabe. C'est
-beau, c'est grand, c'est généreux, d'autant plus que la
+grand succès... et notre gracieuse souveraine a décidé,
+en femme de goût, que les vingt-quatre volumes paraîtraient
+en entier, sans être allégés d'une syllabe. C'est
+beau, c'est grand, c'est généreux, d'autant plus que la
<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
-<em>copie</em> est payée fort cher, et que les abonnements ont
-diminué...</p>
+<em>copie</em> est payée fort cher, et que les abonnements ont
+diminué...</p>
-<p>&mdash;Mais cette belle amitié?...</p>
+<p>&mdash;Mais cette belle amitié?...</p>
-<p>&mdash;Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore,
+<p>&mdash;Amitié de femme, amitié de poëte: on s'adore,
mais quoi de plus vulgaire que d'aimer ses amis quand
-ils réussissent? C'est à pleurer leurs revers qu'excelle
-une âme délicate et sensible...</p>
-
-<p>Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes
-et les panégyriques coulèrent à flots: Caméléo mena le
-deuil, et prouva que Marphise avait, à elle seule, plus
-de génie que Sapho, Corinne, George Sand, madame
-de Staël et madame de Sévigné...</p>
-
-<p>Ce fut à la même époque que je fis connaissance
-avec Argyre. Quand je le rencontrai, il venait de débuter,
-et ses amis annonçaient en lui un héritier direct
+ils réussissent? C'est à pleurer leurs revers qu'excelle
+une âme délicate et sensible...</p>
+
+<p>Quinze jours après, Marphise mourut; les larmes
+et les panégyriques coulèrent à flots: Caméléo mena le
+deuil, et prouva que Marphise avait, à elle seule, plus
+de génie que Sapho, Corinne, George Sand, madame
+de Staël et madame de Sévigné...</p>
+
+<p>Ce fut à la même époque que je fis connaissance
+avec Argyre. Quand je le rencontrai, il venait de débuter,
+et ses amis annonçaient en lui un héritier direct
de Voltaire. Comme Voltaire, il avait reconnu
-dès l'abord que l'humanité se partageait en marteaux
-et en enclumes, et il voulait être marteau. Pour commencer,
-il s'était moqué d'une poétique contrée dont
-il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres
-l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité
+dès l'abord que l'humanité se partageait en marteaux
+et en enclumes, et il voulait être marteau. Pour commencer,
+il s'était moqué d'une poétique contrée dont
+il avait été l'hôte, dont les souverains et les ministres
+l'accueillirent avec confiance, et il avait payé une hospitalité
de trois ans par une satire de trois cents pages.
-A cet édifiant début qui mit les rieurs de son côté,
-succéda une &oelig;uvre d'un autre genre qui faillit produire
-sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée
-d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour
+A cet édifiant début qui mit les rieurs de son côté,
+succéda une &oelig;uvre d'un autre genre qui faillit produire
+sur cette réputation en fleur l'effet d'une gelée
+d'avril sur un amandier. L'héritier de Voltaire, pour
ramener le roman au naturel et au vrai, n'avait rien
-trouvé de mieux, disait-on, que de copier une correspondance
-véritable, et d'indiscrets chercheurs de pistes
+trouvé de mieux, disait-on, que de copier une correspondance
+véritable, et d'indiscrets chercheurs de pistes
<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
-menaçaient de livrer cette correspondance à la publicité.
-Là-dessus, <em>tolle</em> général, et haro sur l'homme
-d'esprit chargé de reliques italiennes. Le moment
-était critique. Argyre me fut présenté par une de
-ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est
-si difficile de résister. Je vis un homme d'environ
-vingt-huit ans, mince, d'une figure irrégulière, mais
+menaçaient de livrer cette correspondance à la publicité.
+Là-dessus, <em>tolle</em> général, et haro sur l'homme
+d'esprit chargé de reliques italiennes. Le moment
+était critique. Argyre me fut présenté par une de
+ces charmantes maîtresses de maison auxquelles il est
+si difficile de résister. Je vis un homme d'environ
+vingt-huit ans, mince, d'une figure irrégulière, mais
fine, regardant les gens comme un myope excessif qui
-abuse de ses désavantages. Ses yeux petits, veufs de
-lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet
-de sourcils et de paupières, qui semblaient toujours
-prêts à les absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un
-singulier livre américain, <cite>Elsie Venner</cite><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>, quelques
-traits applicables à ce bizarre regard. La bouche d'Argyre,
-moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace
-du rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque
+abuse de ses désavantages. Ses yeux petits, veufs de
+lunettes, scintillaient à froid sous un double bourrelet
+de sourcils et de paupières, qui semblaient toujours
+prêts à les absorber. J'ai trouvé plus tard, dans un
+singulier livre américain, <cite>Elsie Venner</cite><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>, quelques
+traits applicables à ce bizarre regard. La bouche d'Argyre,
+moqueuse et sensuelle, affectait déjà la grimace
+du rictus voltairien. Son sourire âcre et équivoque
faisait songer au tournoiement d'une meule
-à épigrammes. On surprenait, dans son attitude, sa
-physionomie et son langage, cette obséquieuse malice,
-cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que
-Voltaire employait si bien vis-à-vis des grands, et que
-son disciple se préparait à pratiquer auprès des puissances
-de notre siècle, les parvenus et les riches. Je
-fus frappé de ce visage de Machiavel lycéen, où le
-désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où
-le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfant
+à épigrammes. On surprenait, dans son attitude, sa
+physionomie et son langage, cette obséquieuse malice,
+cette familiarité à la fois adulatrice et railleuse, que
+Voltaire employait si bien vis-à-vis des grands, et que
+son disciple se préparait à pratiquer auprès des puissances
+de notre siècle, les parvenus et les riches. Je
+fus frappé de ce visage de Machiavel lycéen, où le
+désir d'arriver se combinait avec l'envie de jouir, où
+le calcul de l'ambitieux s'alliait à l'espièglerie de l'enfant
<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span>
terrible. Dire qu'il m'accabla de compliments et de
-louanges, à quoi bon? Il avait ou croyait avoir besoin
-de moi. Je me fis bénévolement, dans une <em>Revue</em>, le
-défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait, par
-bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin.
+louanges, à quoi bon? Il avait ou croyait avoir besoin
+de moi. Je me fis bénévolement, dans une <em>Revue</em>, le
+défenseur du pauvre calomnié, comme on se fait, par
+bonté d'âme, l'avocat de la veuve et de l'orphelin.
Argyre me remercia <em>verbalement</em> avec des effusions
de reconnaissance extraordinaires; mais il se garda
-bien de m'écrire ses remercîments: une lettre aurait
-pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait
-de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait
-simultanément à la fine littérature et à la manière
+bien de m'écrire ses remercîments: une lettre aurait
+pu l'engager, et, plus tard, le gêner. Or il menait
+de front le stage diplomatique et littéraire; il s'exerçait
+simultanément à la fine littérature et à la manière
de s'en servir.</p>
-<p>Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba
-à plat. On y entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire
-de claqueur, une grêle de sifflets. Les charitables
-critiques du lundi,&mdash;des raffinés qui n'aiment
-pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré
-eux,&mdash;se jetèrent sur la pièce, comme des chiens
-à la curée: on crut que cette fois notre homme était à
+<p>Quelques mois après, il fit jouer une pièce qui tomba
+à plat. On y entendit, ce qui ne s'était plus ouï de mémoire
+de claqueur, une grêle de sifflets. Les charitables
+critiques du lundi,&mdash;des raffinés qui n'aiment
+pas qu'on ait de l'esprit ou du succès sans eux et malgré
+eux,&mdash;se jetèrent sur la pièce, comme des chiens
+à la curée: on crut que cette fois notre homme était à
la mer. Il ne se tint pas pour battu; il avait des intelligences
dans des maisons puissantes: il trouva vite un
paquet de charpie pour ses blessures. L'hiver suivant,
-on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans
-le plus brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs
-de scandale s'attendirent à une grosse aubaine,
-et leur attente ne fut pas trompée. Dès la seconde
-lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put deviner
-qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature
-légère, cette position belliqueuse que pour
+on apprit qu'Argyre, pansé et guéri, allait écrire dans
+le plus brillant des petits journaux. Aussitôt les amateurs
+de scandale s'attendirent à une grosse aubaine,
+et leur attente ne fut pas trompée. Dès la seconde
+lettre du bon jeune homme à sa cousine, on put deviner
+qu'il n'avait pris, aux avant-postes de la littérature
+légère, cette position belliqueuse que pour
<span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span>
-fusiller ceux dont sa vanité avait à se plaindre. Pendant
+fusiller ceux dont sa vanité avait à se plaindre. Pendant
un trimestre, la fusillade fut si bien nourrie que
chaque samedi comptait ses morts. Nulle part on
n'a vu un pareil carnage. C'est tout juste s'ils n'en
-mouraient pas; mais tous étaient frappés, Julio et
-Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et Molossard,
+mouraient pas; mais tous étaient frappés, Julio et
+Présalé, Caméléo et Cascarin, Orviétan et Molossard,
Choufleury et Perruchon, et chacun se disait en
frissonnant: Il va y avoir, un de ces matins, une
-tuerie épouvantable; cet imprudent Argyre n'en
-sera pas quitte à moins de dix affaires... Point.
+tuerie épouvantable; cet imprudent Argyre n'en
+sera pas quitte à moins de dix affaires... Point.
Il y eut des pourparlers, des ambassades, des
-échanges d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose
-et de réparations qui ne réparaient rien. Des
-officieux intervinrent, prouvant aux intéressés qu'en
+échanges d'explications qui n'expliquaient pas grand'chose
+et de réparations qui ne réparaient rien. Des
+officieux intervinrent, prouvant aux intéressés qu'en
les appelant paltoquets, charlatans, acrobates, Argyre
n'avait pas eu l'intention de les offenser, au contraire.
-Bref, un beau jour, la farce jouée, la toile tombée,
-les critiques bien et dûment passés par les verges,
+Bref, un beau jour, la farce jouée, la toile tombée,
+les critiques bien et dûment passés par les verges,
tout ce petit monde spirituel et chevaleresque s'en
-alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et insultés,
-déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune
-homme demanda à ses victimes, entre les huîtres et le
-sauterne, leur avis sur des Titien qu'il venait de découvrir
-et qui n'étaient pas même des Mignard. On
-s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés
-les uns des autres. Ces faux Titien avaient été
-pour leur acquéreur la queue du chien d'Alcibiade:
+alla, bras dessus, bras dessous, insulteur et insultés,
+déjeuner ensemble dans un chalet où le bon jeune
+homme demanda à ses victimes, entre les huîtres et le
+sauterne, leur avis sur des Titien qu'il venait de découvrir
+et qui n'étaient pas même des Mignard. On
+s'embrassa devant ces croûtes, et l'on se sépara enchantés
+les uns des autres. Ces faux Titien avaient été
+pour leur acquéreur la queue du chien d'Alcibiade:
il en consomma une tous les six mois. Les questions
-littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques,
+littéraires et pittoresques, romanesques ou historiques,
<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span>
artistiques ou agricoles, grecques ou romaines,
-ne furent jamais pour lui des sujets, mais des réclames.</p>
+ne furent jamais pour lui des sujets, mais des réclames.</p>
<p>Avant de quitter son petit journal, l'excellent jeune
-homme tint à me prouver comment il pratiquait la
-reconnaissance; il me cribla d'épigrammes, et je payai
+homme tint à me prouver comment il pratiquait la
+reconnaissance; il me cribla d'épigrammes, et je payai
les frais de la paix. Depuis lors, j'ai su qu'Argyre
-avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est
-riche, il est décoré; il excelle dans la brochure: les
-plus hardies vérités n'ont rien qui l'effraye; il a parlé
+avait très-bien fait son chemin dans le monde: il est
+riche, il est décoré; il excelle dans la brochure: les
+plus hardies vérités n'ont rien qui l'effraye; il a parlé
du Pape en homme qui ne craint pas les puissances
-spirituelles, et il a démontré que l'original du plus
-beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille
-de l'Alma et organisé l'Algérie.</p>
+spirituelles, et il a démontré que l'original du plus
+beau des portraits de Flandrin avait gagné la bataille
+de l'Alma et organisé l'Algérie.</p>
<h2>X</h2>
-<p>Parmi les nombreux détails de ma <em>grandeur et
-ma décadence</em>, il n'en est aucun qui caractérise mieux
-nos m&oelig;urs littéraires que l'histoire de mes relations
+<p>Parmi les nombreux détails de ma <em>grandeur et
+ma décadence</em>, il n'en est aucun qui caractérise mieux
+nos m&oelig;urs littéraires que l'histoire de mes relations
avec Colbach, aujourd'hui romancier vertueux et aspirant
-aux prix de l'Académie française.</p>
+aux prix de l'Académie française.</p>
<p>Colbach faisait primitivement partie d'un trio qui
<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span>
-prétendait ne pas être confondu avec la tourbe des
-écrivains démocrates; et, dans le fait, Massimo et Lorenzo,
-ses deux chefs de file, n'avaient rien de ces vulgarités
-d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un
-journal célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une
-élévation remarquable, Massimo avec une énergie bizarre,
-préoccupés d'un idéal que la démocratie a le
-droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore trouvé,
+prétendait ne pas être confondu avec la tourbe des
+écrivains démocrates; et, dans le fait, Massimo et Lorenzo,
+ses deux chefs de file, n'avaient rien de ces vulgarités
+d'estaminet qui ont valu tant d'abonnés à un
+journal célèbre. Poëtes tous deux, Lorenzo avec une
+élévation remarquable, Massimo avec une énergie bizarre,
+préoccupés d'un idéal que la démocratie a le
+droit de poursuivre puisqu'elle ne l'a pas encore trouvé,
hommes du monde capables de discuter en gants jaunes
les plus rudes questions du socialisme, ils n'acceptaient
aucune de ces servitudes de parti qui humilient si souvent
-les plus fières intelligences devant des idoles de
-plâtre ou d'argile. Ajoutons que l'on citait de tous les
-deux de beaux traits de générosité. Il y avait dans
-cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la
-fois et de révolutionnaire qui les avait fait surnommer
-<em>les Polonais de la littérature</em>.</p>
-
-<p>Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par
-mes irrévérences contre Béranger, ces messieurs se séparèrent
-de leurs amis politiques et me complimentèrent.
-L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se
-trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits:
-«<em>Ce bêta de Béranger</em>.» Il y eut entre nous une sorte
-d'alliance. Colbach la célébra en publiant dans sa revue
-un article en mon honneur, où, après les réserves d'usage
-et les déclarations de guerre aux doctrines, il traitait
-ma prose de <em>charmeresse</em>, et se plaignait d'être
-fasciné au point de se croire, par moments, converti à
-la cause du trône et de l'autel. Cette épithète de <em>charmeresse</em>
+les plus fières intelligences devant des idoles de
+plâtre ou d'argile. Ajoutons que l'on citait de tous les
+deux de beaux traits de générosité. Il y avait dans
+cet ensemble un je ne sais quoi d'aristocratique à la
+fois et de révolutionnaire qui les avait fait surnommer
+<em>les Polonais de la littérature</em>.</p>
+
+<p>Naturellement, lorsque éclata l'orage soulevé par
+mes irrévérences contre Béranger, ces messieurs se séparèrent
+de leurs amis politiques et me complimentèrent.
+L'un d'eux m'adressa même une lettre, où se
+trouvaient ces mots qu'assurément je n'aurais pas écrits:
+«<em>Ce bêta de Béranger</em>.» Il y eut entre nous une sorte
+d'alliance. Colbach la célébra en publiant dans sa revue
+un article en mon honneur, où, après les réserves d'usage
+et les déclarations de guerre aux doctrines, il traitait
+ma prose de <em>charmeresse</em>, et se plaignait d'être
+fasciné au point de se croire, par moments, converti à
+la cause du trône et de l'autel. Cette épithète de <em>charmeresse</em>
<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span>
-me charma à mon tour, et il me sembla que
+me charma à mon tour, et il me sembla que
ma prose allait, comme les serpents, fasciner toutes les
-pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une
-année s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est
-le sort des tendresses factices. L'hiver suivant, à mon
-second volume, Colbach se mit encore à l'&oelig;uvre; mais
-cette fois je ne fus plus qu'ingénieux. C'était beaucoup
-plus encore que je ne méritais, et je m'en serais volontiers
-tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les
-austères conseils de Théodecte; et justement, à cette
-époque, Colbach, qui pouvait mériter de vifs éloges
-comme conteur, eut l'idée fâcheuse d'éditer un gros livre
-de critique transcendante, où il abîmait tout ce que
+pies-grièches et tous les canards de la démocratie. Une
+année s'écoula; ces belles amitiés se refroidirent; c'est
+le sort des tendresses factices. L'hiver suivant, à mon
+second volume, Colbach se mit encore à l'&oelig;uvre; mais
+cette fois je ne fus plus qu'ingénieux. C'était beaucoup
+plus encore que je ne méritais, et je m'en serais volontiers
+tenu là: par malheur, je ne pouvais oublier les
+austères conseils de Théodecte; et justement, à cette
+époque, Colbach, qui pouvait mériter de vifs éloges
+comme conteur, eut l'idée fâcheuse d'éditer un gros livre
+de critique transcendante, où il abîmait tout ce que
j'admire et encensait tout ce que je hais. Mon embarras
fut grand, je l'avoue; ces jolis mots de <em>charmeresse</em>
-et d'<em>ingénieux</em> me trottaient encore dans la tête.
-Pour me mettre à mon aise, Colbach, dont je n'avais
-pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième
-article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de
-miel était finie; nous entrions en plein dans la lune
-rousse: charmeur en 1855, ingénieux en 1856, je n'étais
-plus, en 1857, toujours d'après le même juge et
-sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux.
-Ce brusque retour des choses et des épithètes d'ici-bas
-me rendit toute ma liberté d'allures; je marchai dans
-ma force et dans mon indépendance, et je disséquai le
-gros volume de Colbach avec une sévérité que tempéraient
+et d'<em>ingénieux</em> me trottaient encore dans la tête.
+Pour me mettre à mon aise, Colbach, dont je n'avais
+pas assez vanté le dernier roman, écrivit un troisième
+article sur mon troisième bouquin. Hélas! la lune de
+miel était finie; nous entrions en plein dans la lune
+rousse: charmeur en 1855, ingénieux en 1856, je n'étais
+plus, en 1857, toujours d'après le même juge et
+sous la même plume, que prétentieux et ennuyeux.
+Ce brusque retour des choses et des épithètes d'ici-bas
+me rendit toute ma liberté d'allures; je marchai dans
+ma force et dans mon indépendance, et je disséquai le
+gros volume de Colbach avec une sévérité que tempéraient
encore des formes courtoises et les dimensions
-mêmes de mon étude. Une autre année s'envola; mon
+mêmes de mon étude. Une autre année s'envola; mon
<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
-quatrième bouquin parut; remarquez que ce n'étaient
-pas là des ouvrages différents, mais des séries d'une
-même &oelig;uvre exprimant les mêmes opinions dans le
-même style. Remarquez aussi que la <cite>Revue</cite> de Colbach
-et le journal où je m'étais réfugié après mes premiers
-naufrages avaient été supprimés le même jour, ce qui
-établissait entre nous une fraternité de martyre. N'importe!
-Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal
-auquel il était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha
+quatrième bouquin parut; remarquez que ce n'étaient
+pas là des ouvrages différents, mais des séries d'une
+même &oelig;uvre exprimant les mêmes opinions dans le
+même style. Remarquez aussi que la <cite>Revue</cite> de Colbach
+et le journal où je m'étais réfugié après mes premiers
+naufrages avaient été supprimés le même jour, ce qui
+établissait entre nous une fraternité de martyre. N'importe!
+Colbach, le même Colbach, enrôlé dans un journal
+auquel il était sûr de plaire en m'injuriant, me lâcha
une seule ruade, mais de la force de vingt chevaux
-chargés de grelots charivariques. Il me qualifia de <em>quidam</em>,
+chargés de grelots charivariques. Il me qualifia de <em>quidam</em>,
demanda ce que voulait <em>ce monsieur</em> avec ses
-rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce
-n'est pas qu'il eût écrit cet article; c'est qu'il le signa.
-Quatre ans et une égratignure d'amour-propre
-avaient suffi pour opérer ce prodige, cette transformation
-de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb
+rabâchages littéraires; ce qu'il a de plus curieux, ce
+n'est pas qu'il eût écrit cet article; c'est qu'il le signa.
+Quatre ans et une égratignure d'amour-propre
+avaient suffi pour opérer ce prodige, cette transformation
+de métaux depuis l'or pur jusqu'au plomb
vil, cet avatar du Vichnou de la prose charmeresse en
-chou et en carotte de rabâcheur et de <em>quidam</em>. Et
-qu'on médise encore de la loi des signatures!</p>
-
-<p>A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais
-écrit de son vivant ce chapitre de mes <cite>Mémoires</cite>; je
-l'aurais supprimé, si je sentais la moindre goutte de fiel
-se mêler au souvenir des petites ingratitudes de ce charmant
-écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit
-pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes
-que de vous montrer un coin de la vie littéraire
-au dix-neuvième siècle. Il s'agit surtout, je le répète, de
-guérir d'avance les jeunes gens qui m'écoutent de l'envie
+chou et en carotte de rabâcheur et de <em>quidam</em>. Et
+qu'on médise encore de la loi des signatures!</p>
+
+<p>A présent vous parlerai-je de Schaunard? J'avais
+écrit de son vivant ce chapitre de mes <cite>Mémoires</cite>; je
+l'aurais supprimé, si je sentais la moindre goutte de fiel
+se mêler au souvenir des petites ingratitudes de ce charmant
+écrivain. Mais, je crois vous l'avoir dit, il s'agit
+pour moi beaucoup moins de satisfaire de stériles rancunes
+que de vous montrer un coin de la vie littéraire
+au dix-neuvième siècle. Il s'agit surtout, je le répète, de
+guérir d'avance les jeunes gens qui m'écoutent de l'envie
<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span>
-d'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a tant de
+d'exercer ce métier des lettres qui, de loin, a tant de
miroitements et de prestiges. Jeunes gens! si vous aviez
-quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre
-au cou, et allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos
+quelque velléité de ce genre, attachez-vous une pierre
+au cou, et allez vous jeter dans l'Ouvèze; ou si vos
principes vous interdisent le suicide, si vous ne pouvez
-résister à la vocation, méditez du moins mon histoire!</p>
+résister à la vocation, méditez du moins mon histoire!</p>
-<p>En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les
-m&oelig;urs de la bohème étaient peintes sous des couleurs
-peu propres à séduire les imaginations honnêtes. Au
+<p>En 1850, Schaunard venait de publier un livre où les
+m&oelig;urs de la bohème étaient peintes sous des couleurs
+peu propres à séduire les imaginations honnêtes. Au
dire de l'auteur, le stage de nos futurs grands hommes
-de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu
-de cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard
-avait appris à peindre cette vie en la pratiquant.
-Mais enfin il y avait là quelques bonnes bouffées de fantaisie
-et de jeunesse. Le public, d'ailleurs, était dégoûté
+de lettres n'était qu'une chasse perpétuelle à l'écu
+de cent sous et à la côtelette. On ajoutait que Schaunard
+avait appris à peindre cette vie en la pratiquant.
+Mais enfin il y avait là quelques bonnes bouffées de fantaisie
+et de jeunesse. Le public, d'ailleurs, était dégoûté
des grandes aventures, des romans en cinquante
-volumes, qui cadraient mal avec les préoccupations publiques.
-On avait donc fait à cette <cite>Vie de Bohème</cite> un
-très-joli succès; mais Schaunard n'en était, pour cela,
-ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et je
+volumes, qui cadraient mal avec les préoccupations publiques.
+On avait donc fait à cette <cite>Vie de Bohème</cite> un
+très-joli succès; mais Schaunard n'en était, pour cela,
+ni plus huppé ni moins râpé. On me le présenta, et je
n'oublierai jamais la profondeur du salut qu'il me fit.
-Je craignis un moment que sa tête chauve ne tombât
-sur ses genoux. Cette calvitie précoce donnait à sa figure
-fine et mélancolique une physionomie singulière;
-on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune
+Je craignis un moment que sa tête chauve ne tombât
+sur ses genoux. Cette calvitie précoce donnait à sa figure
+fine et mélancolique une physionomie singulière;
+on eût dit, non pas un jeune vieillard, mais un jeune
homme vieux.</p>
-<p>Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était
-d'entrer dans cette célèbre et puissante <cite>Revue</cite>, dont
+<p>Ce que Schaunard désirait le plus au monde, c'était
+d'entrer dans cette célèbre et puissante <cite>Revue</cite>, dont
<span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
-nous disons tous tant de mal quand nous avons à nous
-en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un signe pour
-que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort
-bons termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard
+nous disons tous tant de mal quand nous avons à nous
+en plaindre, et qui n'a qu'à nous faire un signe pour
+que nous tombions dans ses bras. J'étais alors en fort
+bons termes avec la rue Saint-Benoît. Je promis à Schaunard
de parler pour lui, et une occasion favorable se
-présenta quelques jours après.</p>
+présenta quelques jours après.</p>
<p>&mdash;Je ne sais ce que nous allons devenir, me dit
M. B... les vieux s'en vont, et les jeunes n'arrivent
@@ -5000,683 +4961,683 @@ pas.</p>
<p>&mdash;C'est que vous ne voulez pas les voir. Tenez,
Schaunard, par exemple! il vient de faire un livre qui
-est amusant et qui a du succès.</p>
+est amusant et qui a du succès.</p>
<p>&mdash;Schaunard! Et c'est vous, George, le gentilhomme
-de lettres, l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on
-prétend, une cravate blanche et des gants jaunes dès
+de lettres, l'écrivain aristocrate, qui portez, à ce qu'on
+prétend, une cravate blanche et des gants jaunes dès
huit heures du matin (il est vrai que je ne vous en ai
jamais vu), c'est vous qui me proposez Schaunard, le
-bohème par excellence!</p>
+bohème par excellence!</p>
<p>&mdash;Et pourquoi pas? nous sommes dans un temps
-où les cravates blanches doivent de grands égards aux
+où les cravates blanches doivent de grands égards aux
cravates rouges. D'ailleurs tout arrive: qui sait? Schaunard
-écrira peut-être dans le <cite>Moniteur</cite> avant moi.</p>
+écrira peut-être dans le <cite>Moniteur</cite> avant moi.</p>
<p>&mdash;Vous le voulez? soit, j'y consens; mais souvenez-vous
-de ce que je vous dis: vous en aurez du désagrément.</p>
+de ce que je vous dis: vous en aurez du désagrément.</p>
-<p>Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait,
+<p>Le lendemain, une voiture prise à l'heure nous conduisait,
Schaunard et moi, de l'angle du boulevard et
de la rue du Helder chez le directeur de la <cite>Revue</cite>.</p>
-<p>Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encore
+<p>Dans le trajet, nous causâmes; et, s'il m'était encore
<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span>
-resté quelques illusions touchant les rêves poétiques et
-les pensées virginales des jeunes gens tourmentés par
-une vocation littéraire, ces quelques minutes eussent
-suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé
+resté quelques illusions touchant les rêves poétiques et
+les pensées virginales des jeunes gens tourmentés par
+une vocation littéraire, ces quelques minutes eussent
+suffi pour m'en délivrer. Schaunard n'était préoccupé
que de questions d'argent. Comment payerait-il son
-terme, ou plutôt ses deux ou trois termes arriérés? Il
-avait encore crédit chez tel restaurateur; mais chez tel
-autre un <em>&oelig;il</em> (arriéré) si effrayant, qu'il n'osait plus y
+terme, ou plutôt ses deux ou trois termes arriérés? Il
+avait encore crédit chez tel restaurateur; mais chez tel
+autre un <em>&oelig;il</em> (arriéré) si effrayant, qu'il n'osait plus y
remettre les pieds. Et son tailleur? Et son bottier? La
-liste était longue, et le <em>passif</em> lamentable. Pour couper
-court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité
-de la littérature et la mission des hommes de talent.
-«Il faut, lui dis-je, que l'art échappe au matérialisme
+liste était longue, et le <em>passif</em> lamentable. Pour couper
+court, j'eus l'idée de lui faire un sermon sur la moralité
+de la littérature et la mission des hommes de talent.
+«Il faut, lui dis-je, que l'art échappe au matérialisme
qui le domine et finirait par l'absorber. Nous autres, romantiques
-de 1828, nous nous sommes trompés. Nous
-avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du
-dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous
-sommes pas aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait,
+de 1828, nous nous sommes trompés. Nous
+avions cru réagir contre l'école païenne et momifiée du
+dix-huitième siècle et du premier Empire: nous ne nous
+sommes pas aperçus qu'un art révolutionnaire ne pourrait,
en aucun cas, tourner au profit des grandes traditions
-spiritualistes et chrétiennes, du culte de l'idéal,
-de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt ou tard
-escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans tradition,
+spiritualistes et chrétiennes, du culte de l'idéal,
+de l'élévation des intelligences; qu'il serait tôt ou tard
+escamoté par la démagogie littéraire, laquelle, sans tradition,
sans doctrine, sans autre loi que sa fantaisie,
se mettrait au service de toutes les passions basses, de
toutes les laideurs physiques et morales. Eh bien, s'il
-en est temps encore, réparez nos fautes! Relevez, régénérez
-les lettres; ramenez-les dans ces sphères supérieures
-où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais
-à m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroit
+en est temps encore, réparez nos fautes! Relevez, régénérez
+les lettres; ramenez-les dans ces sphères supérieures
+où l'âme garde sa vraie place...» Je commençais
+à m'échauffer, et j'en étais au plus bel endroit
<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span>
de ma plus belle phrase, lorsque Schaunard m'interrompit
par ces mots:</p>
-<p>&mdash;Croyez-vous que M. B... me payera ma première
+<p>&mdash;Croyez-vous que M. B... me payera ma première
feuille?</p>
-<p>Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur
-le même effet qu'un baquet d'eau froide sur un
-caniche exalté.</p>
+<p>Cette question produisit sur mon enthousiasme prêcheur
+le même effet qu'un baquet d'eau froide sur un
+caniche exalté.</p>
-<p>&mdash;Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez
-ces détails-là avec M. B... je ne me suis chargé
-que de vous présenter.</p>
+<p>&mdash;Monsieur, dis-je sans trop m'émouvoir, vous arrangerez
+ces détails-là avec M. B... je ne me suis chargé
+que de vous présenter.</p>
-<p>Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des
+<p>Nous arrivions: de peur de gêner le dialogue des
deux interlocuteurs, je pris un livre et j'allai me promener
dans le jardin. Au bout de vingt minutes, on
me rappela; j'appris sommairement que Schaunard
-s'était engagé à écrire un roman pour la <cite>Revue</cite>. Puis
-nous sortîmes ensemble; mais à peine avions-nous
-dépassé la porte du numéro 20, Schaunard me dit rapidement:
-«Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!»
+s'était engagé à écrire un roman pour la <cite>Revue</cite>. Puis
+nous sortîmes ensemble; mais à peine avions-nous
+dépassé la porte du numéro 20, Schaunard me dit rapidement:
+«Ah! pardon! j'ai oublié quelque chose!»
et il retourna sur ses pas. J'ai su plus tard que ce quelque
-chose était une avance d'argent qu'il alla demander
+chose était une avance d'argent qu'il alla demander
au caissier pour ce roman dont il n'avait pas encore
-écrit la première syllabe.</p>
+écrit la première syllabe.</p>
-<p>Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à
-Dieu ne plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse,
-au talent forcé de lutter contre les difficultés de la vie,
-ni même&mdash;car à tout péché miséricorde!&mdash;aux embarras
-de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse. Mais
+<p>Si j'insiste sur ces détails misérables, ce n'est pas, à
+Dieu ne plaise! pour insulter à la pauvreté laborieuse,
+au talent forcé de lutter contre les difficultés de la vie,
+ni même&mdash;car à tout péché miséricorde!&mdash;aux embarras
+de l'imprévoyante et insoucieuse jeunesse. Mais
ici il y avait, et c'est pour cela que j'en parle, le trait
-caractéristique, la marque de fabrique de cette bohème
+caractéristique, la marque de fabrique de cette bohème
<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
-littéraire qui s'était emparée de Schaunard tout entier,
-contre laquelle il s'est débattu vainement et qui a fini
-par le briser dans ses fiévreuses étreintes. La bohème
-a été pour Schaunard ce que la roulette est pour le
+littéraire qui s'était emparée de Schaunard tout entier,
+contre laquelle il s'est débattu vainement et qui a fini
+par le briser dans ses fiévreuses étreintes. La bohème
+a été pour Schaunard ce que la roulette est pour le
joueur, ce que l'eau-de-vie est pour l'ivrogne, ce que
-les souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur;
+les souricières de la police sont pour l'escroc et le voleur;
il la maudissait, et ne pouvait plus en sortir; il
-y a vécu, il en a vécu, il en est mort. Dans ma première
+y a vécu, il en a vécu, il en est mort. Dans ma première
conversation avec Schaunard, et, plus tard, dans chacune
de nos rencontres, la question d'argent revenait
sans cesse, sur tous les tons et sous toutes les formes;
-et quand, plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie,
+et quand, plus familiarisé avec ce qu'il appelait ma pruderie,
il me fit des confidences plus intimes, je vis qu'il
lui fallait pour vivre trois fois la somme annuelle qui
-suffit à toute une famille d'employés de province et
-même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des
-recors, des complications inouïes, des transes continuelles,
-l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles
-plaintes contre les éditeurs, les libraires, les directeurs
-de théâtres, des démarches inquiètes, une perte de
+suffit à toute une famille d'employés de province et
+même de Paris. De là des protêts, des huissiers, des
+recors, des complications inouïes, des transes continuelles,
+l'idolâtrie du succès d'argent, d'éternelles
+plaintes contre les éditeurs, les libraires, les directeurs
+de théâtres, des démarches inquiètes, une perte de
temps immense, une incroyable fatigue de cerveau,
assez de tracas et de soucis pour mettre en fuite les
-pensées fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration
-et de la poésie. Encore Schaunard a-t-il été un de
-ceux qui, depuis quinze ans, ont le mieux réussi, puisqu'il
-a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne qu'à
-ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés,
-des dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui
-vont loger en garni, à dix centimes la nuit, ou chercher
+pensées fécondes, pour tarir les sources de l'inspiration
+et de la poésie. Encore Schaunard a-t-il été un de
+ceux qui, depuis quinze ans, ont le mieux réussi, puisqu'il
+a eu la croix d'honneur et qu'on ne la donne qu'à
+ceux qui la méritent. Qu'on juge des autres; des avortés,
+des dédaignés, des surnuméraires, de ceux qui
+vont loger en garni, à dix centimes la nuit, ou chercher
<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span>
-leur maigre dîner hors barrière, dans une gargote
-hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient
-ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces
-deux pâles déesses des littératures athées!</p>
+leur maigre dîner hors barrière, dans une gargote
+hantée par les cochers de fiacre; de ceux qui s'asphyxient
+ou se pendent, tués par la folie et la faim, ces
+deux pâles déesses des littératures athées!</p>
-<p>&mdash;Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes
-réinstallés dans notre coupé de remise, êtes-vous content?</p>
+<p>&mdash;Eh bien, dis-je à Schaunard quand nous fûmes
+réinstallés dans notre coupé de remise, êtes-vous content?</p>
<p>&mdash;Oui et non: le plus difficile est fait; on me permet
d'apporter mes chefs-d'&oelig;uvre, et je n'oublierai
jamais l'immense service que vous me rendez... Entre
nous, monsieur, bien que nous ne servions pas les
-mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à
-la mort!... Mais... le caissier est diablement dur à la
-détente: croiriez-vous que je lui ai demandé deux
+mêmes dieux littéraires, c'est désormais à la vie et à
+la mort!... Mais... le caissier est diablement dur à la
+détente: croiriez-vous que je lui ai demandé deux
cents francs d'avance, et qu'il n'a rien voulu entendre?</p>
-<p>Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions
-de sa reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte.</p>
+<p>Nous nous quittâmes fort bons amis, et les effusions
+de sa reconnaissance ne s'arrêtèrent qu'à ma porte.</p>
-<p>Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se
+<p>Des années s'écoulèrent: le roman de Schaunard se
fit un peu attendre; enfin il parut: un autre le suivit
-à dix-huit mois d'intervalle; puis un troisième. Le talent
-était incontestable: le succès fut médiocre. On
-avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour
-la <cite>Revue</cite> n'était pas une petite affaire, qu'il avait à se
-dégager de toutes ses charges d'atelier, de tout son
+à dix-huit mois d'intervalle; puis un troisième. Le talent
+était incontestable: le succès fut médiocre. On
+avait tant dit à ce pauvre Schaunard que travailler pour
+la <cite>Revue</cite> n'était pas une petite affaire, qu'il avait à se
+dégager de toutes ses charges d'atelier, de tout son
bagage de petit journal! Il avait pris le conseil trop au
-sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses entournures.
-Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient
-et n'étaient plus drôles. Et puis, Musette
+sérieux, et il semblait parfois gêné dans ses entournures.
+Ses étudiants, ses grisettes, ses rapins s'endimanchaient
+et n'étaient plus drôles. Et puis, Musette
<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span>
-après Mimi, Fanchette après Musette, Javotte après
-Camille, Olympe après Fifine, Coralie après Marinette,
-Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier, c'était
-toujours la même chose, toujours la même chanson,
-un peu plus vieillotte à chaque nouveau couplet et à
+après Mimi, Fanchette après Musette, Javotte après
+Camille, Olympe après Fifine, Coralie après Marinette,
+Marcel après Valentin, Rodolphe après Olivier, c'était
+toujours la même chose, toujours la même chanson,
+un peu plus vieillotte à chaque nouveau couplet et à
chaque nouveau refrain! Marivaux descendait encore
-d'un étage; M. de Musset avait noyé sa poudre et ses
+d'un étage; M. de Musset avait noyé sa poudre et ses
mouches dans un verre de vin de champagne; Schaunard
les trempait dans un carafon d'eau-de-vie ou une
-chope de bière.</p>
+chope de bière.</p>
<p>Cependant la reconnaissance de Schaunard, toutes
les fois que nous nous rencontrions, continuait de
s'exhaler en hymnes enthousiastes. Puis, je le perdis
de vue pendant quelque temps. On me dit qu'il habitait
-la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers.
-Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire,
+la forêt de Fontainebleau pour échapper à ses créanciers.
+Lorsqu'arriva le moment critique de ma vie littéraire,
je lus un matin dans un petit journal une
-charge à fond dont j'étais le héros grotesque, une
-facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes
-lettres comme membre d'une société de tempérance
-d'idées, d'esprit et de style, avec le menu drolatique
-d'un dîner où l'on avait mangé du Balzac au premier
-service, du Béranger au rôti, du Michelet aux entremets
+charge à fond dont j'étais le héros grotesque, une
+facétie de cinquante lignes où je figurais en toutes
+lettres comme membre d'une société de tempérance
+d'idées, d'esprit et de style, avec le menu drolatique
+d'un dîner où l'on avait mangé du Balzac au premier
+service, du Béranger au rôti, du Michelet aux entremets
et du George Sand au dessert. Le lendemain et
-jours suivants, la facétie se prolongea et se répéta en
+jours suivants, la facétie se prolongea et se répéta en
des variations innombrables; elle prit les proportions
d'une <em>scie</em> d'atelier, d'une scie dont chaque dent s'aiguisait
-aux dépens de mes côtes. Le tout était signé
-Marcel, le nom d'un des héros de la <cite>Vie de Bohème</cite>; mais
+aux dépens de mes côtes. Le tout était signé
+Marcel, le nom d'un des héros de la <cite>Vie de Bohème</cite>; mais
<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
-j'étais à mille lieues de croire que mon <em>obligé</em>, ainsi
-que Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir
-les rangs de mes persécuteurs. D'ailleurs c'était
-bien <em>gamin</em>, bien <em>bohème</em> pour un rédacteur de la
+j'étais à mille lieues de croire que mon <em>obligé</em>, ainsi
+que Schaunard s'intitulait lui-même, fût allé grossir
+les rangs de mes persécuteurs. D'ailleurs c'était
+bien <em>gamin</em>, bien <em>bohème</em> pour un rédacteur de la
<cite>Revue</cite>!</p>
-<p>Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter
-que ces articles étaient de Schaunard. J'en ressentis
+<p>Quelques jours après, je sus à n'en pouvoir douter
+que ces articles étaient de Schaunard. J'en ressentis
un vif chagrin: on traite de Philistins et de Prudhommes
ceux qui mettent sans cesse en avant, comme une
-des misères de cette société et de cette littérature,
+des misères de cette société et de cette littérature,
l'absence de sens moral: il faut bien pourtant trouver
-un nom pour ces choses-là; il le faut dans l'intérêt
-même des coupables; car, dans cette petite <em>gaminerie</em>
-comme dans ses opérations stratégiques autour de la
-pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas
-conscience de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur;
-c'était le laisser-aller moral poussé jusqu'à ses
-plus extrêmes limites. Il était mon obligé, ainsi qu'il
-le proclamait lui-même; je l'avais introduit, recommandé,
-présenté à un homme et à une <cite>Revue</cite> qui ont
-le droit d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des
-répugnances, affronté des reproches. A chacun de ses
-romans je m'étais, au grand scandale de mes lecteurs
-habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis
-en frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de
-trop près. Jamais le plus léger nuage ne s'était élevé
-entre nous; et, au moment où j'étais attaqué et lapidé
-de toutes parts, le voilà qui s'affublait d'un pseudonyme
+un nom pour ces choses-là; il le faut dans l'intérêt
+même des coupables; car, dans cette petite <em>gaminerie</em>
+comme dans ses opérations stratégiques autour de la
+pièce de cinq francs, le pauvre Schaunard n'avait pas
+conscience de ce qu'il faisait: ce n'était pas de la noirceur;
+c'était le laisser-aller moral poussé jusqu'à ses
+plus extrêmes limites. Il était mon obligé, ainsi qu'il
+le proclamait lui-même; je l'avais introduit, recommandé,
+présenté à un homme et à une <cite>Revue</cite> qui ont
+le droit d'être difficiles: pour lui, j'avais vaincu des
+répugnances, affronté des reproches. A chacun de ses
+romans je m'étais, au grand scandale de mes lecteurs
+habituels et malgré les gronderies de Théodecte, mis
+en frais d'indulgence et d'éloges, sans y regarder de
+trop près. Jamais le plus léger nuage ne s'était élevé
+entre nous; et, au moment où j'étais attaqué et lapidé
+de toutes parts, le voilà qui s'affublait d'un pseudonyme
et joignait ses sarcasmes aux autres afin de contenter
<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
-son fétichisme pour Balzac et de gagner quelques
-écus.</p>
-
-<p>Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en
-temps sur le boulevard et aux premières représentations:
-croyez-vous qu'il m'évita? nullement; il n'avait
-pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le
-moindre embarras: il me donnait de fortes poignées
+son fétichisme pour Balzac et de gagner quelques
+écus.</p>
+
+<p>Je continuai à rencontrer Schaunard de temps en
+temps sur le boulevard et aux premières représentations:
+croyez-vous qu'il m'évita? nullement; il n'avait
+pas l'air, en ces rares occasions, d'éprouver le
+moindre embarras: il me donnait de fortes poignées
de main, ou bien il m'adressait un de ces saluts profonds
-qui mettaient son crâne dénudé au niveau des
+qui mettaient son crâne dénudé au niveau des
poches de son gilet. Il publia ensuite un roman dans
-le <cite>Moniteur</cite>; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une
+le <cite>Moniteur</cite>; après quoi il fut décoré. Puis il y eut une
longue lacune. Pas une ligne de Schaunard ne paraissait
plus nulle part: je n'entendais pas dire qu'aucune
-pièce de sa façon eût été reçue ou même refusée par
-aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je
-l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai
+pièce de sa façon eût été reçue ou même refusée par
+aucun des dix-huit théâtres de Paris. Enfin, un jour, je
+l'aperçus devant les Variétés: je l'abordai, je lui demandai
de ses nouvelles, et je finis par la question
-obligée entre hommes de lettres: «Que faites-vous en ce
+obligée entre hommes de lettres: «Que faites-vous en ce
moment? Et pourquoi y a-t-il si longtemps que vous
-ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?»</p>
+ne nous avez rien fait lire ni rien applaudir?»</p>
-<p>&mdash;Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il
-avec un sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de
-la littérature, c'est de l'arithmétique. Je dois quatre
-mille francs à madame Porcher, la providence des auteurs
+<p>&mdash;Pourquoi? je m'en vais vous le dire, répliqua-t-il
+avec un sang-froid mélancolique. Ceci n'est plus de
+la littérature, c'est de l'arithmétique. Je dois quatre
+mille francs à madame Porcher, la providence des auteurs
dramatiques; deux mille francs au <cite>Moniteur</cite> et
-quinze cents à la <cite>Revue</cite>... Suivez bien mon raisonnement:
-si je donnais une pièce, cette excellente madame
+quinze cents à la <cite>Revue</cite>... Suivez bien mon raisonnement:
+si je donnais une pièce, cette excellente madame
Porcher rentrerait dans son argent, et je ne
toucherais rien: si je portais un roman au <cite>Moniteur</cite>,
<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span>
-il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair.
-Enfin, si je livrais de la copie à la <cite>Revue</cite>, quand elle
-aurait imprimé et publié mes six feuilles, elle me
-dirait: «Nous sommes quittes.» Vous voyez que ce
-serait de ma part une prodigalité impardonnable, et
-j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le parti
-de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et
-je suis paresseux... par économie!</p>
-
-<p>Son récit désarma mes derniers restes de rancune;
-je lui pris la main et lui dis: «Tenez, Schaunard, je
+il me faudrait vingt feuilletons avant d'être au pair.
+Enfin, si je livrais de la copie à la <cite>Revue</cite>, quand elle
+aurait imprimé et publié mes six feuilles, elle me
+dirait: «Nous sommes quittes.» Vous voyez que ce
+serait de ma part une prodigalité impardonnable, et
+j'ai enfin résolu de me ranger: aussi ai-je pris le parti
+de ne rien faire pour ne pas dépenser mon argent, et
+je suis paresseux... par économie!</p>
+
+<p>Son récit désarma mes derniers restes de rancune;
+je lui pris la main et lui dis: «Tenez, Schaunard, je
dois vous l'avouer... je vous en voulais un peu; mais
-votre arithmétique est plus littéraire que vous ne le
-pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature
+votre arithmétique est plus littéraire que vous ne le
+pensez: vous venez de me donner une leçon de littérature
contemporaine, et je vous dis comme vous dirait
-la <cite>Revue</cite>: «Nous sommes quittes!»</p>
+la <cite>Revue</cite>: «Nous sommes quittes!»</p>
-<p>Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant
+<p>Je m'esquivai sans attendre sa réponse, et en murmurant
tout bas:</p>
-<p>&mdash;Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus
-honnêtes!</p>
-
-<p>Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette
-gaieté triste, de cette résignation narquoise, il y avait
-déjà un commencement de dissolution intellectuelle et
-physique. Vous vous souvenez peut-être du bruit qui
-se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon
-en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard
-fut escorté jusqu'au cimetière par la musique du
-régiment qui l'a tué! Mais ceci nous mènerait trop
+<p>&mdash;Voilà pourtant le plus spirituel et un des plus
+honnêtes!</p>
+
+<p>Hélas! je ne devais plus le revoir. Au fond de cette
+gaieté triste, de cette résignation narquoise, il y avait
+déjà un commencement de dissolution intellectuelle et
+physique. Vous vous souvenez peut-être du bruit qui
+se fit sur ce pauvre cercueil et qui convertit la leçon
+en fanfares et en réclames. On peut dire que Schaunard
+fut escorté jusqu'au cimetière par la musique du
+régiment qui l'a tué! Mais ceci nous mènerait trop
loin et n'entre pas dans notre cadre: reprenons le
-récit de mes infortunes.</p>
+récit de mes infortunes.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span></p>
<h2>XI</h2>
-<p>Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et
-brocards pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir
-complet sans un peu de cruauté: les empereurs romains
-le savaient, et les journalistes français ne l'ignorent
-pas. Je me trouvai là tout à point pour aiguiser
-l'appétit de ces <em>rictus</em> faméliques qui ne pouvaient
-plus dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà
-et là dans le groupe quelques obligés, quelques enthousiastes
-de ma première manière, lesquels eussent été
-fort attrapés si j'eusse exhibé leurs lettres admiratives;
-d'autres à qui j'avais rendu des services plus palpables;
-d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et
-l'échine souple, me demander l'autorisation de faire
-des pièces avec mes romans. Mais qu'était-ce que ces
-considérations mesquines quand il s'agissait des grands
-intérêts des lettres, du goût et des gloires nationales?
-J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces
-gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie.
-Voltaire blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé,
-criaient châtiment et vengeance. L'ombre de Balzac
-surtout demandait que justice fût faite; les lumières du
-réalisme ne seraient rendues au monde que quand le
-sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsi
+<p>Décidément la tempête était déchaînée; quolibets et
+brocards pleuvaient sur moi comme grêle. Pas de plaisir
+complet sans un peu de cruauté: les empereurs romains
+le savaient, et les journalistes français ne l'ignorent
+pas. Je me trouvai là tout à point pour aiguiser
+l'appétit de ces <em>rictus</em> faméliques qui ne pouvaient
+plus dévorer ni princes, ni ministres. Il y avait bien çà
+et là dans le groupe quelques obligés, quelques enthousiastes
+de ma première manière, lesquels eussent été
+fort attrapés si j'eusse exhibé leurs lettres admiratives;
+d'autres à qui j'avais rendu des services plus palpables;
+d'autres enfin qui étaient venus jadis, chapeau bas et
+l'échine souple, me demander l'autorisation de faire
+des pièces avec mes romans. Mais qu'était-ce que ces
+considérations mesquines quand il s'agissait des grands
+intérêts des lettres, du goût et des gloires nationales?
+J'étais le vil détracteur, l'impie contempteur de ces
+gloires, et, comme tel, bon à traîner sur la claie.
+Voltaire blasphémé, Béranger insulté, Hugo outragé,
+criaient châtiment et vengeance. L'ombre de Balzac
+surtout demandait que justice fût faite; les lumières du
+réalisme ne seraient rendues au monde que quand le
+sacrilége aurait été puni suivant ses mérites: c'est ainsi
<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span>
que les choses se passaient du temps des dieux et des
-déesses de l'Olympe. Il est vrai que, de son vivant,
-Balzac n'avait pas été mis à ce régime d'adorations extatiques:
-il faisait profession de détester les journalistes,
-qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait
+déesses de l'Olympe. Il est vrai que, de son vivant,
+Balzac n'avait pas été mis à ce régime d'adorations extatiques:
+il faisait profession de détester les journalistes,
+qui le lui rendaient bien. Généralement, on l'avait
fait passer pour fantasque, quinteux, maniaque, absurde.
-Ses amis, ses éditeurs, tout ceux qui avaient eu
-affaire à lui, racontaient à son sujet d'assez vilaines
-histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac était
-dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient
-eu le chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé,
-mis sur le gril, coupé en morceaux, réduit en miettes
+Ses amis, ses éditeurs, tout ceux qui avaient eu
+affaire à lui, racontaient à son sujet d'assez vilaines
+histoires. N'importe! Balzac était mort; Balzac était
+dieu; le dieu de tous ces bohèmes, qui, sans lui, auraient
+eu le chagrin d'êtres athées. Je fus donc immolé,
+mis sur le gril, coupé en morceaux, réduit en miettes
par tous les sergents, tous les caporaux de la grande
-armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait
+armée réaliste et fantaisiste. Caméléo me déchirait
dans la <cite>Presse</cite>, Croquemitaine me fusillait dans le
-<cite>Siècle</cite>, Porus Duclinquant m'assommait dans le <cite>Charivari</cite>.
-Ici j'ouvre une parenthèse. A cet épisode de mon
-exécution se rattache une anecdote qui mérite de
-trouver place dans cette galerie de croquis à la plume.</p>
+<cite>Siècle</cite>, Porus Duclinquant m'assommait dans le <cite>Charivari</cite>.
+Ici j'ouvre une parenthèse. A cet épisode de mon
+exécution se rattache une anecdote qui mérite de
+trouver place dans cette galerie de croquis à la plume.</p>
-<p>Je me disposais à partir pour la campagne, où je
+<p>Je me disposais à partir pour la campagne, où je
comptais passer quelques semaines, en plein mois de
mai, pour me remettre un peu de toutes ces bourrades
-et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de peloton,
-je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café,
-où j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat,
-les divers détails de mon supplice. L'un, plus célèbre
-par sa malpropreté que par ses articles, affirmait
-que j'allais être châtié et expulsé par la bonne compagnie;
-l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un farceur,
+et me prouver à moi-même que, malgré ce feu de peloton,
+je n'étais pas tout à fait mort. Je sortais d'un café,
+où j'avais pu lire, entre un bifteck et une tasse de chocolat,
+les divers détails de mon supplice. L'un, plus célèbre
+par sa malpropreté que par ses articles, affirmait
+que j'allais être châtié et expulsé par la bonne compagnie;
+l'autre jurait ses grands dieux que j'étais un farceur,
<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span>
-un sceptique ayant entrepris la défense des saines
-doctrines et l'<em>éreintement</em> des écrivains illustres comme
-un moyen de faire parler de moi: celui-ci me représentait
-comme un pauvre homme, arrivé de sa province
-avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des
-éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là,
-tout à côté, me dépeignait comme un richard, si
-énergiquement tourmenté de manie littéraire, que je
+un sceptique ayant entrepris la défense des saines
+doctrines et l'<em>éreintement</em> des écrivains illustres comme
+un moyen de faire parler de moi: celui-ci me représentait
+comme un pauvre homme, arrivé de sa province
+avec des manuscrits plein ses poches, et quêtant des
+éloges afin d'attendrir les éditeurs et les libraires; celui-là,
+tout à côté, me dépeignait comme un richard, si
+énergiquement tourmenté de manie littéraire, que je
payais les journaux et les revues pour y introduire mes
-tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un autre
-encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me
-tenir pour très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer
-depuis: nul, parmi mes exécuteurs, ne disait encore que
-j'eusse assassiné mes parents, triché au jeu ou souscrit
+tartines que personne n'eût acceptées gratis... Un autre
+encore... mais à quoi bon tout énumérer? Je devais me
+tenir pour très-doucement traité, et j'ai pu m'en assurer
+depuis: nul, parmi mes exécuteurs, ne disait encore que
+j'eusse assassiné mes parents, triché au jeu ou souscrit
de fausses lettres de change. Patience, mesdames, et
-ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que
-peu s'en est fallu que l'on n'arrivât jusque-là.</p>
+ne vous récriez pas! Vous verrez tout à l'heure que
+peu s'en est fallu que l'on n'arrivât jusque-là.</p>
-<p>Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le
-bouton de la porte, lorsque accourut à moi un de mes
-amis intimes. Son visage exprimait ce mélange de commisération
+<p>Je sortais donc, et ma main était encore posée sur le
+bouton de la porte, lorsque accourut à moi un de mes
+amis intimes. Son visage exprimait ce mélange de commisération
cordiale et d'envie d'appuyer un peu plus,
qu'adoptent toujours les amis intimes en pareille circonstance:</p>
<p>&mdash;Et bien, fit-il en me serrant la main, qu'en dis-tu?</p>
<p>&mdash;Et bien, c'est complet, comme les omnibus de la
-barrière Blanche. Tous y ont mis la main, la patte ou la
-griffe, Polycrate, Argyre, Colbach, Caméléo, Beauvinaigre,
+barrière Blanche. Tous y ont mis la main, la patte ou la
+griffe, Polycrate, Argyre, Colbach, Caméléo, Beauvinaigre,
Schaunard, Croquemitaine, Charagneux,
Porus Duclinquant...</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span>
-&mdash;Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?...</p>
+&mdash;Ah! à propos, tu as lu son article d'avant-hier?...</p>
<p>&mdash;Non.</p>
-<p>&mdash;Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin
-ne sont rien en comparaison. Sérieusement, je te
+<p>&mdash;Oh! c'est celui-là qu'il faut lire! Ceux de ce matin
+ne sont rien en comparaison. Sérieusement, je te
conseille de ne pas partir sans en avoir pris connaissance.&mdash;Prenant
-un air pincé:&mdash;Dans ta position,
-tu ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi.</p>
+un air pincé:&mdash;Dans ta position,
+tu ne dois rien ignorer de ce qui s'écrit contre toi.</p>
<p>Je suivis ce conseil amical, et je me dirigeai vers la
-rue du Croissant, où moisissent les bureaux du <cite>Charivari</cite>;
+rue du Croissant, où moisissent les bureaux du <cite>Charivari</cite>;
mais, comme l'endroit est peu attractif pour les
personnes de bonne compagnie, permettez-moi de
-prendre le plus long et de passer par le faubourg Saint-Honoré.
-En chemin, nous récolterons une petite histoire.</p>
+prendre le plus long et de passer par le faubourg Saint-Honoré.
+En chemin, nous récolterons une petite histoire.</p>
<p>Un mois auparavant, j'avais eu le plaisir de rencontrer
-le comte de Brégny, spirituel dilettante, très-bien
-posé dans les quelques salons aristocratiques qui gardent
-encore une porte ouverte sur la littérature; nous
-avions échangé le dialogue suivant:</p>
+le comte de Brégny, spirituel dilettante, très-bien
+posé dans les quelques salons aristocratiques qui gardent
+encore une porte ouverte sur la littérature; nous
+avions échangé le dialogue suivant:</p>
<p>&mdash;Vous connaissez Euphoriste?</p>
<p>&mdash;Si je le connais!... le plus poli et le plus aimable
des lieutenants d'Alexandre Scribe! Un homme
-charmant, qui, dans notre siècle de clubs, de cigares,
-d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon esprit de
+charmant, qui, dans notre siècle de clubs, de cigares,
+d'écuries, de jockeys et d'argot, a eu le bon esprit de
tomber aux pieds de ce sexe auquel il doit la gloire de
-son père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie
-française; sa maison est agréable, son urbanité exquise,
-ses dîners ravissants: s'il y a dans tout bonheur un
+son père! il a une jolie fortune, il est de l'Académie
+française; sa maison est agréable, son urbanité exquise,
+ses dîners ravissants: s'il y a dans tout bonheur un
<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span>
-grain d'habileté, où serait le mal cette fois? Pourquoi
-les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles?
+grain d'habileté, où serait le mal cette fois? Pourquoi
+les honnêtes gens ne seraient-ils pas un peu habiles?
Les coquins le sont tant! Et depuis quand n'a-t-il pas
-fallu un peu d'art pour entrer à l'Académie? Vous
-exhortez le soldat à chercher tous les matins dans sa
-giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve rarement,
-et vous défendriez au poëte de chercher les palmes
+fallu un peu d'art pour entrer à l'Académie? Vous
+exhortez le soldat à chercher tous les matins dans sa
+giberne le bâton de maréchal qu'il y trouve rarement,
+et vous défendriez au poëte de chercher les palmes
vertes au fond de son portefeuille!</p>
-<p>&mdash;Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste,
-que vous connaissez et qui a été mon camarade de collége,
+<p>&mdash;Eh bien, avait repris M. de Brégny, Euphoriste,
+que vous connaissez et qui a été mon camarade de collége,
vous adresse une invitation que vous ne refuserez
-pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat,
-si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie,
+pas. Il a écrit une pièce sur ce sujet si délicat,
+si épineux, dont Eutidème a fait sa jolie comédie,
le <cite>Gendre de M. Poirier</cite>. Seulement, cette fois, ce
-n'est plus un gentilhomme ruiné et brillant qui épouse
+n'est plus un gentilhomme ruiné et brillant qui épouse
la fille d'un bourgeois: c'est au contraire un jeune
-homme, fils de ses &oelig;uvres et portant un nom désastreusement
-roturier, qui, à force de talent, d'énergie,
-de délicatesse d'esprit et de c&oelig;ur, se fait aimer d'une
+homme, fils de ses &oelig;uvres et portant un nom désastreusement
+roturier, qui, à force de talent, d'énergie,
+de délicatesse d'esprit et de c&oelig;ur, se fait aimer d'une
jeune fille noble, se fait accepter par ses parents, et
-entre, par droit de conquête, dans ce monde dont le
-séparait sa naissance.</p>
+entre, par droit de conquête, dans ce monde dont le
+séparait sa naissance.</p>
<p>&mdash;Ceci est un peu plus difficile, parce que mademoiselle
-Poirier épousant le marquis de Presles n'est
+Poirier épousant le marquis de Presles n'est
plus que madame la marquise de Presles, tandis que
-mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard
+mademoiselle de Montmorency épousant M. Bernard
n'est plus que madame Bernard...</p>
-<p>&mdash;Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est le
+<p>&mdash;Justement! Bernard! vous êtes sorcier; c'est le
<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span>
-nom du jeune héros de la comédie d'Euphoriste. Mais
-Euphoriste est, avant tout, tourmenté par un scrupule
+nom du jeune héros de la comédie d'Euphoriste. Mais
+Euphoriste est, avant tout, tourmenté par un scrupule
qui lui fait le plus grand honneur: il professe un respect
-sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions
-nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie,
-il voudrait être certain qu'elle ne renferme pas
-une seule scène, pas un seul mot, offensants ou désagréables
-pour les oreilles armoriées. Afin d'acquérir
-cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie
+sincère, une sympathie de bon goût, pour les distinctions
+nobiliaires: donc, avant de faire jouer sa comédie,
+il voudrait être certain qu'elle ne renferme pas
+une seule scène, pas un seul mot, offensants ou désagréables
+pour les oreilles armoriées. Afin d'acquérir
+cette certitude, voici ce qu'il désire: il lira sa comédie
chez moi; j'inviterai la duchesse de Praly, le marquis
-de Lormont, la comtesse de Marsy, le général de Vergelle,
-le duc de Villiers, la marquise de Blémont, la
+de Lormont, la comtesse de Marsy, le général de Vergelle,
+le duc de Villiers, la marquise de Blémont, la
baronne de Chavry. J'y adjoindrai,&mdash;et c'est ici que
-vous entrez en scène,&mdash;deux ou trois critiques de
-bonne compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif,
-la majorité sera composée de fils de croisés presque
+vous entrez en scène,&mdash;deux ou trois critiques de
+bonne compagnie. Bref, dans cet aréopage préventif,
+la majorité sera composée de fils de croisés presque
aussi spirituels que des fils de Voltaire. Pour
qu'Euphoriste soit content de lui, il faudra que cet
-auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a
-pas lieu à une seule coupure. Viendrez-vous? Encore
+auditoire d'élite décide, à l'unanimité, qu'il n'y a
+pas lieu à une seule coupure. Viendrez-vous? Encore
une fois, c'est Euphoriste qui vous invite.</p>
-<p>&mdash;J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce
-qu'Euphoriste lit admirablement, parce que la pièce
+<p>&mdash;J'accepte très-volontiers, mon cher comte, parce
+qu'Euphoriste lit admirablement, parce que la pièce
sera jolie comme tout ce qu'il fait; mais croyez bien
que cette preuve ne prouvera absolument rien. Notre
-pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle,
-qui aimait à être battue: elle a subi de bonne
-grâce et payé en or et en bruit, des attaques plus
-meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste.
+pauvre société ressemble à la femme de Sganarelle,
+qui aimait à être battue: elle a subi de bonne
+grâce et payé en or et en bruit, des attaques plus
+meurtrières que ne peuvent l'être celles d'Euphoriste.
<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span>
-Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être
+Voyez comme on me traite, moi qui ai voulu être
M. Robert!</p>
-<p>M. de Brégny me serra la main, et nous nous
-quittâmes. Quelques jours après, la lecture eut lieu:
-elle fut exactement ce que j'avais prévu. Il y avait
-là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis
+<p>M. de Brégny me serra la main, et nous nous
+quittâmes. Quelques jours après, la lecture eut lieu:
+elle fut exactement ce que j'avais prévu. Il y avait
+là, pour entendre Euphoriste, autant de marquis
et de duchesses (des vraies) qu'il y avait eu de rois
pour applaudir Talma au parterre d'Erfurt. Cette
-noble assemblée écouta la comédie d'Euphoriste avec
-cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies exclamations
+noble assemblée écouta la comédie d'Euphoriste avec
+cette urbanité un peu distraite, avec ces jolies exclamations
admiratives qui, depuis l'auteur du <cite>Solitaire</cite>
-jusqu'à l'auteur d'<cite>Arbogaste</cite>, ont constamment fêté les
-lectures de salon. La pièce, qui s'appelait alors le <cite>Nom
-du Mari</cite>, était agréable; ce qui m'y choqua le plus, ce
+jusqu'à l'auteur d'<cite>Arbogaste</cite>, ont constamment fêté les
+lectures de salon. La pièce, qui s'appelait alors le <cite>Nom
+du Mari</cite>, était agréable; ce qui m'y choqua le plus, ce
ne fut pas cet antagonisme de la noblesse maigre et de
-la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni
-mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails
-de ponts, de chaussées, de conseils généraux, de desséchements
-de marais, de rapports de préfecture, de
+la bourgeoisie grasse, que l'auteur n'avait traité ni
+mieux ni plus mal que les autres; ce furent des détails
+de ponts, de chaussées, de conseils généraux, de desséchements
+de marais, de rapports de préfecture, de
canaux, de rail-ways et de houilles, qui alourdissaient
-singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me
+singulièrement la tunique légère de Thalie; ce qui me
parut le plus invraisemblable, ce ne fut pas d'avoir
-marié une jeune fille de haute naissance au fils d'une
+marié une jeune fille de haute naissance au fils d'une
marchande de pommes; ce fut d'avoir fait de ce
-fils, ingénieur de son état, le type de toutes les perfections
-et de toutes les grâces. Ce n'était plus le
-critique qui protestait en moi, mais le propriétaire
+fils, ingénieur de son état, le type de toutes les perfections
+et de toutes les grâces. Ce n'était plus le
+critique qui protestait en moi, mais le propriétaire
riverain.</p>
-<p>En somme, le succès fut unanime. Cet auditoire
+<p>En somme, le succès fut unanime. Cet auditoire
<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span>
-blasonné applaudit Euphoriste de ses petites mains
-gantées, qui ne font pas beaucoup de bruit. On le complimenta
-d'une si délicate façon, qu'il en fut sincèrement
-ému. Il n'y eut pas la plus légère objection,
-le plus léger murmure, et moi-même j'avais
+blasonné applaudit Euphoriste de ses petites mains
+gantées, qui ne font pas beaucoup de bruit. On le complimenta
+d'une si délicate façon, qu'il en fut sincèrement
+ému. Il n'y eut pas la plus légère objection,
+le plus léger murmure, et moi-même j'avais
dans les yeux cette petite larme dont parle madame
-de Sévigné.</p>
+de Sévigné.</p>
-<p>A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous
+<p>A présent, mesdames, je vais reprendre avec vous
le chemin de la rue du Croissant et des bureaux du
<cite>Charivari</cite>.</p>
<p>Balzac a peint, dans ses <cite>Illusions perdues</cite>, ces bureaux
-de petits journaux, ce couloir coupé en deux
-parties égales, dont l'une conduit au bureau de
-rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont
-l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir
-grillagé où se tient le préposé aux abonnements. On
+de petits journaux, ce couloir coupé en deux
+parties égales, dont l'une conduit au bureau de
+rédaction ou au cabinet du rédacteur en chef, dont
+l'autre ouvre, par une porte bâtarde, sur le comptoir
+grillagé où se tient le préposé aux abonnements. On
sait ce que sont ces vieilles maisons, ces escaliers,
-ces cloisons; un jour faux et blafard pénétrait par
-une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert
+ces cloisons; un jour faux et blafard pénétrait par
+une fenêtre à châssis, qui donnait sur un ciel ouvert
et dont les carreaux disparaissaient sous une
-triple couche de poussière, de fumée et de suie. Le
-galandage, passé à la chaux et jadis blanc, portait
-d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre,
-entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions
-grotesques. Bien que l'on fût au mois de mai, on
+triple couche de poussière, de fumée et de suie. Le
+galandage, passé à la chaux et jadis blanc, portait
+d'innombrables empreintes de doigts tachés d'encre,
+entremêlées de caricatures au crayon et d'inscriptions
+grotesques. Bien que l'on fût au mois de mai, on
avait froid en entrant dans ce bouge; on se sentait
-le c&oelig;ur soulevé par ce genre de dégoût que causent
+le c&oelig;ur soulevé par ce genre de dégoût que causent
les odeurs rances et les laideurs ignobles. Le subalterne
-à qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi,
+à qui je m'adressai avait bien la figure de l'emploi,
<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span>
une de ces figures ternes, impassibles et louches,
-qui s'encadrent dans presque toutes les scènes
-du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans
+qui s'encadrent dans presque toutes les scènes
+du réalisme parisien. Tout était en harmonie dans
cette officine: l'air, le jour, la maison, la lettre et
l'esprit.</p>
-<p>Je demandai à cet employé la collection du mois
-d'avril, et je me mis à la feuilleter; bientôt je trouvai
+<p>Je demandai à cet employé la collection du mois
+d'avril, et je me mis à la feuilleter; bientôt je trouvai
et je lus l'article de Porus Duclinquant.</p>
-<p>Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières
-armes à Marseille, dans le <cite>Sémaphore</cite>; mais le
-demi-jour de la province ne pouvait suffire à cet aigle,
-et, quelques années plus tard, l'aigle débutait à Paris.
-Hélas! à l'aménité primitive de son caractère Duclinquant
-eut bientôt à ajouter les douleurs intimes du
+<p>Porus Duclinquant est Méridional. Il fit ses premières
+armes à Marseille, dans le <cite>Sémaphore</cite>; mais le
+demi-jour de la province ne pouvait suffire à cet aigle,
+et, quelques années plus tard, l'aigle débutait à Paris.
+Hélas! à l'aménité primitive de son caractère Duclinquant
+eut bientôt à ajouter les douleurs intimes du
<em>fruit-sec</em>. Son chagrin le plus poignant fut de se
-croire un homme sérieux et d'être condamné par le
-malheur des temps à la facétie chronique et au calembour
-à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être
-Triboulet. Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours
-furent lugubres, ses facéties pénibles, sa gaieté funèbre.
-Les prétentions de cette gravité rentrée dans cette
-hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes de
-Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais
-aspirer à avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié
-de la drôlerie essaya de sortir de ses galères: il
-écrivit une comédie et réussit à la faire jouer sur un
-théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les
-opinions <em>avancées</em> de Porus Duclinquant prévenaient
+croire un homme sérieux et d'être condamné par le
+malheur des temps à la facétie chronique et au calembour
+à perpétuité. Figurez-vous Junius forcé d'être
+Triboulet. Aussi tourna-t-il à l'aigre; ses calembours
+furent lugubres, ses facéties pénibles, sa gaieté funèbre.
+Les prétentions de cette gravité rentrée dans cette
+hilarité factice eussent apitoyé les ennemis mêmes de
+Porus Duclinquant, si Porus Duclinquant eût pu jamais
+aspirer à avoir des ennemis. Une seule fois, ce supplicié
+de la drôlerie essaya de sortir de ses galères: il
+écrivit une comédie et réussit à la faire jouer sur un
+théâtre dont le directeur avait été son collègue. Les
+opinions <em>avancées</em> de Porus Duclinquant prévenaient
en sa faveur son jeune et bouillant public; mais qui
<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span>
-peut échapper à son destin? Le chef-d'&oelig;uvre fut sifflé;
-il s'appelait la <cite>Fin de la comédie</cite>; un détestable plaisant
-prétendit que la pièce était bien mal nommée,
-puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus,
-Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver,
-qui prenait mesure d'un habit d'après les règles de
-l'arithmétique: il prouva que sa pièce avait eu trois
-représentations complètes; que, le directeur étant son
-ami intime et l'Odéon étant habituellement désert,
-elle aurait pu en avoir trente; que, par conséquent,
-nous devions lui savoir gré de sa modération; ce dernier
+peut échapper à son destin? Le chef-d'&oelig;uvre fut sifflé;
+il s'appelait la <cite>Fin de la comédie</cite>; un détestable plaisant
+prétendit que la pièce était bien mal nommée,
+puisque le parterre ne l'avait pas laissé finir. Là-dessus,
+Duclinquant usa de la méthode du tailleur de Gulliver,
+qui prenait mesure d'un habit d'après les règles de
+l'arithmétique: il prouva que sa pièce avait eu trois
+représentations complètes; que, le directeur étant son
+ami intime et l'Odéon étant habituellement désert,
+elle aurait pu en avoir trente; que, par conséquent,
+nous devions lui savoir gré de sa modération; ce dernier
argument ne rencontra pas de contradicteur, et les
lecteurs de Porus Duclinquant, en songeant aux vingt-sept
-représentations dont il avait bien voulu leur faire
-grâce, furent saisis d'une religieuse terreur.</p>
-
-<p>Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire?
-J'avais manqué de respect à Béranger, et Duclinquant,
-quoique plaisant par état, n'entendait pas sur ce point
-la plaisanterie. Son génie s'était exactement moulé dans
-le génie du chansonnier, et il réclamait comme siennes
+représentations dont il avait bien voulu leur faire
+grâce, furent saisis d'une religieuse terreur.</p>
+
+<p>Qu'avais-je donc commis pour mériter son ire?
+J'avais manqué de respect à Béranger, et Duclinquant,
+quoique plaisant par état, n'entendait pas sur ce point
+la plaisanterie. Son génie s'était exactement moulé dans
+le génie du chansonnier, et il réclamait comme siennes
les injures subies par l'auteur de la <cite>Gaudriole</cite>. Franchement,
-le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger
-lui-même, et toutes mes méchancetés réunies n'étaient
-pas comparables à celle-là. N'importe! prenant la querelle
-à son compte, Porus Duclinquant profitait de
-l'occasion pour vider sa poche de fiel. J'étais traité
+le plus à plaindre là-dedans, c'était Béranger
+lui-même, et toutes mes méchancetés réunies n'étaient
+pas comparables à celle-là. N'importe! prenant la querelle
+à son compte, Porus Duclinquant profitait de
+l'occasion pour vider sa poche de fiel. J'étais traité
comme le dernier des Trestaillons, le plus hideux des
-assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je
-me sentais humilié, mais non pas comme l'auteur l'aurait
+assassins du maréchal Brune. En lisant cet article, je
+me sentais humilié, mais non pas comme l'auteur l'aurait
<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span>
-voulu; humilié pour la presse, pour la littérature,
-et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces cloisons
-humides me causaient une impression de dégoût,
-mêlée d'une profonde tristesse; et, comme pour mieux
-obéir à la loi des contrastes, je me reportais par le
-souvenir vers le salon du comte de Brégny, vers
-cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie,
-parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se
-fâcher contre ses ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste,
-entouré des femmes les plus charmantes et
-les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si
+voulu; humilié pour la presse, pour la littérature,
+et pour Béranger, qui méritait mieux. Ces cloisons
+humides me causaient une impression de dégoût,
+mêlée d'une profonde tristesse; et, comme pour mieux
+obéir à la loi des contrastes, je me reportais par le
+souvenir vers le salon du comte de Brégny, vers
+cette société d'élite où tout était fleurs, courtoisie,
+parfums, élégance, où l'on ne savait pas même se
+fâcher contre ses ennemis, et où l'aimable poëte Euphoriste,
+entouré des femmes les plus charmantes et
+les plus spirituelles de Paris, obtenait naguère un si
doux triomphe!</p>
-<p>Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une
+<p>Tout à coup une voix sympathique et vibrante, une
voix qu'il me semblait avoir entendue en meilleure
compagnie, vint me distraire de mes douloureuses
-pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on ne
+pensées. Du coin obscur où j'étais blotti et où l'on ne
pouvait m'apercevoir, je vis s'ouvrir la porte du cabinet
-de rédaction. L'<em>alter ego</em> de Porus Duclinquant en
+de rédaction. L'<em>alter ego</em> de Porus Duclinquant en
sortait, reconduisant un visiteur en qui je reconnus
Euphoriste.</p>
-<p>Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui
+<p>Ils passèrent tout près de moi, dans le couloir qui
longeait le bureau d'abonnement. J'entendis Euphoriste
qui disait au journaliste en ouvrant la seconde
porte:</p>
-<p>&mdash;Cher monsieur, je vous recommande ma pièce,
-et j'espère qu'elle vous plaira!</p>
+<p>&mdash;Cher monsieur, je vous recommande ma pièce,
+et j'espère qu'elle vous plaira!</p>
-<p>Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les
-nerfs horriblement agacés par une irritante lecture;
-j'en éprouvai contre Euphoriste un genre de dépit analogue
+<p>Ce contraste m'exaspéra; j'avais en ce moment-là les
+nerfs horriblement agacés par une irritante lecture;
+j'en éprouvai contre Euphoriste un genre de dépit analogue
<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span>
-à celui que ressentent les enguignonnés contre
+à celui que ressentent les enguignonnés contre
les heureux, les pauvres contre les riches, les bossus
contre les beaux hommes et les maladroits contre les
habiles. Je me dis: George, mon pauvre George, tu ne
-seras jamais qu'un grand imbécile; et cette anecdote
-s'est gravée dans ma mémoire.</p>
+seras jamais qu'un grand imbécile; et cette anecdote
+s'est gravée dans ma mémoire.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span></p>
<h2>XII</h2>
-<p>Au plus orageux moment de mon martyre littéraire,
-tandis que j'étais flagellé, conspué, haché menu par
-toute la bohème et toute la démocratie de l'écritoire,
-on annonça une nouvelle qui réjouit les amis des bonnes
-doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité
-et de la justice allait luire enfin. Le <em>réveil</em> des honnêtes
+<p>Au plus orageux moment de mon martyre littéraire,
+tandis que j'étais flagellé, conspué, haché menu par
+toute la bohème et toute la démocratie de l'écritoire,
+on annonça une nouvelle qui réjouit les amis des bonnes
+doctrines et de la saine morale. Le jour de la vérité
+et de la justice allait luire enfin. Le <em>réveil</em> des honnêtes
gens allait se signaler par l'apparition d'un journal
-comme on n'en avait jamais vu, d'un journal destiné
-à pulvériser tout ce que j'avais attaqué, à venger tout
-ce que j'avais essayé de défendre et à mettre cette fois
-les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare,
+comme on n'en avait jamais vu, d'un journal destiné
+à pulvériser tout ce que j'avais attaqué, à venger tout
+ce que j'avais essayé de défendre et à mettre cette fois
+les rieurs du côté de la vertu. Dans cette feuille rare,
antidote de tous les poisons journaliers ou hebdomadaires,
point de concessions, de capitulations ni de
complaisances. On y appellerait un chat un chat et
Voltaire un polisson. L'orthodoxie religieuse la plus
-stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du
+stricte et la plus inflexible, placée sous le patronage du
comte Joseph de Maistre, la morale la plus pure et la
plus rigide, rejetant avec horreur, dans les ouvrages
<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span>
de l'esprit, tout ce qui pouvait porter le moindre ombrage
aux imaginations de pensionnaires ou aux scrupules
-de dévotes, le goût le plus classique et le plus
-délicat, remontant en droite ligne aux traditions du
-grand siècle, voilà ce que devaient nous rendre ces
-écrivains sans peur et sans reproche, ces paladins de
-la littérature, disposés d'avance à cette tâche réparatrice
-par toute une vie de bonnes &oelig;uvres, de méditations
-pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive
-parmi les bonnes âmes que consternaient les triomphes
-de plus en plus insolents de l'irréligion, du scandale
-et du vice. Quelques séminaires de province,
-quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur
-adhésion et s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint
-me proposer de m'enrôler dans la croisade, en ma
-qualité de victime des infidèles que cette croisade allait
-exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux:
-mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857,
-nos Tancrède, nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.</p>
+de dévotes, le goût le plus classique et le plus
+délicat, remontant en droite ligne aux traditions du
+grand siècle, voilà ce que devaient nous rendre ces
+écrivains sans peur et sans reproche, ces paladins de
+la littérature, disposés d'avance à cette tâche réparatrice
+par toute une vie de bonnes &oelig;uvres, de méditations
+pieuses, d'austérités et de prières. La joie fut vive
+parmi les bonnes âmes que consternaient les triomphes
+de plus en plus insolents de l'irréligion, du scandale
+et du vice. Quelques séminaires de province,
+quelques ecclésiastiques confiants, envoyèrent leur
+adhésion et s'abonnèrent pour un an. Un officieux vint
+me proposer de m'enrôler dans la croisade, en ma
+qualité de victime des infidèles que cette croisade allait
+exterminer. Assurément, je ne demandais pas mieux:
+mais je désirai savoir comment s'appelaient, en 1857,
+nos Tancrède, nos Renaud et nos Godefroi de Bouillon.</p>
<p>Ma question, quoique bien naturelle, parut troubler
mon interlocuteur: il se remit pourtant, et me dit
@@ -5684,46 +5645,46 @@ mon interlocuteur: il se remit pourtant, et me dit
<p>&mdash;Le chef, ce sera Bernier de Faux-Bissac.</p>
-<p>&mdash;Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente
-à cent points d'admiration. Mais, mon cher monsieur,
+<p>&mdash;Lui!... m'écriai-je avec une surprise équivalente
+à cent points d'admiration. Mais, mon cher monsieur,
ce n'est pas dans le journalisme, en face d'ennemis
-aussi goguenards que les nôtres, que l'on peut invoquer
-la belle parole évangélique: «A tout péché miséricorde!»
-Fussent-ils expiés et rétractés par un repentir
+aussi goguenards que les nôtres, que l'on peut invoquer
+la belle parole évangélique: «A tout péché miséricorde!»
+Fussent-ils expiés et rétractés par un repentir
<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span>
-sincère, les antécédents sont vivaces et inexorables.
+sincère, les antécédents sont vivaces et inexorables.
Or, M. Bernier de Faux-Bissac, fort galant
homme du reste, me semble avoir par-devers lui tout
-ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant
-à la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence
-littéraire a eu déjà deux ou trois générations solidaires
+ce qu'il faut pour compromettre notre cause en se plaçant
+à la tête de ses défenseurs. Songez que la décadence
+littéraire a eu déjà deux ou trois générations solidaires
l'une de l'autre, et que ce saint homme, ce pur
-classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de celle
+classique d'aujourd'hui, a été au plus épais de celle
qui florissait, il y a vingt ans, sous les auspices du romantisme,
-fils de la Révolution, père du réalisme et
-oncle à la mode de bohème de toutes ces gentillesses
-contre lesquelles vous voulez réagir. Songez qu'il a,
-dans la <cite>Presse</cite> et ailleurs, soutenu la prééminence des
-drames de M. Hugo et de son école sur les chefs-d'&oelig;uvre
+fils de la Révolution, père du réalisme et
+oncle à la mode de bohème de toutes ces gentillesses
+contre lesquelles vous voulez réagir. Songez qu'il a,
+dans la <cite>Presse</cite> et ailleurs, soutenu la prééminence des
+drames de M. Hugo et de son école sur les chefs-d'&oelig;uvre
de Sophocle, de Corneille, d'Euripide et de Racine;
-que c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé,
-dans une soirée mémorable, aux dépens de
+que c'est à lui qu'on attribue le mot un peu vif prononcé,
+dans une soirée mémorable, aux dépens de
l'auteur d'<cite>Athalie</cite>; et que, sans parler politique, genre
de conversation qu'interdisent avec raison les gendarmes
de Bilboquet, on peut remarquer que Faux-Bissac
a eu, toute sa vie, un pied dans un monde dont les vertus
-sont de trop fraîche date pour pouvoir nous servir
-de prospectus, et une main dans la littérature diamétralement
-contraire à celle que nous voudrions inaugurer.
-Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il ressemblerait
-à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte
-que ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher
+sont de trop fraîche date pour pouvoir nous servir
+de prospectus, et une main dans la littérature diamétralement
+contraire à celle que nous voudrions inaugurer.
+Le jour où il se déchaînerait contre l'orgie, il ressemblerait
+à un débitant de liqueurs fortes qui, sous prétexte
+que ses bouteilles sont épuisées, prétendrait empêcher
ses anciennes pratiques d'aller se griser chez
ses voisins.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
&mdash;Mais que me direz-vous de son premier lieutenant?
-reprit mon officieux légèrement décontenancé:
+reprit mon officieux légèrement décontenancé:
l'illustre chevalier de Molossard!</p>
<p>&mdash;Lequel?</p>
@@ -5731,338 +5692,338 @@ l'illustre chevalier de Molossard!</p>
<p>&mdash;Il y en a donc deux?</p>
<p>&mdash;Certainement: il y a le critique hyper-catholique,
-le fervent disciple des <cite>Soirées de Saint-Pétersbourg</cite>,
-le champion de l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes,
+le fervent disciple des <cite>Soirées de Saint-Pétersbourg</cite>,
+le champion de l'absolutisme, le pourfendeur des tièdes,
l'<em>index</em> vivant de toute faiblesse, de toute atteinte commise
contre le dogme et la morale; et il y a l'auteur
de romans licencieux que vous ne connaissez probablement
pas, mais que mes attributions de vieux critique
-m'ont malheureusement obligé de lire. Vous
+m'ont malheureusement obligé de lire. Vous
voyez donc bien que j'ai raison, et qu'il existe deux
Molossard!</p>
-<p>&mdash;Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur,
+<p>&mdash;Mais c'est le même, balbutia mon interlocuteur,
dont l'embarras allait croissant.</p>
-<p>&mdash;Le même!... Au fait, je le savais, repris-je
-comme feu le grand maître des Templiers. Eh bien,
-ce sera là toute ma réplique. Je connais Molossard depuis
-près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce talent
-a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable
-de pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la
-vérité, et je suis prêt à subir pour elle de plus dures
-férules que celles de Duclinquant et de ses amis; mais,
-quand la vérité m'est prêchée par un homme à moustaches
-cirées, arquées et retroussées comme celles du
-Capitan de la comédie italienne, portant un feutre
-pointu et à bords évasés, comme les <cite>Mousquetaires</cite> de
+<p>&mdash;Le même!... Au fait, je le savais, repris-je
+comme feu le grand maître des Templiers. Eh bien,
+ce sera là toute ma réplique. Je connais Molossard depuis
+près de dix ans. Il a eu du talent, mais ce talent
+a été, dès l'origine, gâté par une affectation incroyable
+de pensées, de style, d'allure et de costume. J'aime la
+vérité, et je suis prêt à subir pour elle de plus dures
+férules que celles de Duclinquant et de ses amis; mais,
+quand la vérité m'est prêchée par un homme à moustaches
+cirées, arquées et retroussées comme celles du
+Capitan de la comédie italienne, portant un feutre
+pointu et à bords évasés, comme les <cite>Mousquetaires</cite> de
<span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span>
-l'Ambigu; drapant théâtralement sur son épaule gauche
-une limousine à grosses raies grises, et laissant
-deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la
-taille et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé
-d'y regarder à deux fois pour m'assurer s'il est tout à
+l'Ambigu; drapant théâtralement sur son épaule gauche
+une limousine à grosses raies grises, et laissant
+deviner sous cette draperie une tunique pincée sur la
+taille et bouffante sur la hanche; quand je suis obligé
+d'y regarder à deux fois pour m'assurer s'il est tout à
fait exempt de corset et de crinoline, je me sens des
-velléités de révolte et surtout des envies de rire qui
-dérangent horriblement ma conversion. De même,
+velléités de révolte et surtout des envies de rire qui
+dérangent horriblement ma conversion. De même,
mon intelligence et mon c&oelig;ur s'inclinent devant la
-vertu chrétienne, lorsqu'elle me parle le simple et mâle
-langage des Écritures, des Pères de l'Église, de Pascal
-et de Bossuet; mais, quand il me faut la découvrir
-sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle
-endosse ce <em>style figuré dont on fait vanité</em>, et
-le porte avec une crânerie qui en augmente le scintillement
+vertu chrétienne, lorsqu'elle me parle le simple et mâle
+langage des Écritures, des Pères de l'Église, de Pascal
+et de Bossuet; mais, quand il me faut la découvrir
+sous un amas de paillettes et de métaphores, lorsqu'elle
+endosse ce <em>style figuré dont on fait vanité</em>, et
+le porte avec une crânerie qui en augmente le scintillement
et le cliquetis, je cherche si je n'apercevrai pas
-le b&oelig;uf gras derrière elle, et cette image carnavalesque
-me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un
-goût et un respect tout particuliers pour les grands
-écrivains du dix-septième siècle, les maîtres de la vraie
-beauté dans l'art; mais, quand cette beauté m'est recommandée
-dans une prose ajustée tout exprès pour
-faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles
-et nos plus déplorables excès, quand c'est l'<em>ithos</em>
-ou le <em>pathos</em> élevé à sa plus haute puissance qui me
+le b&oelig;uf gras derrière elle, et cette image carnavalesque
+me gâte les plus édifiantes homélies. Enfin, j'ai un
+goût et un respect tout particuliers pour les grands
+écrivains du dix-septième siècle, les maîtres de la vraie
+beauté dans l'art; mais, quand cette beauté m'est recommandée
+dans une prose ajustée tout exprès pour
+faire mesurer la distance parcourue entre ces purs modèles
+et nos plus déplorables excès, quand c'est l'<em>ithos</em>
+ou le <em>pathos</em> élevé à sa plus haute puissance qui me
fait les honneurs de cette perfection classique, si justement
-regrettée, savez-vous à qui je songe? à un professeur
+regrettée, savez-vous à qui je songe? à un professeur
qui ferait sa classe en costume de pierrot ou de
-débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbre
+débardeur et réciterait l'exorde de l'oraison funèbre
<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span>
de la reine d'Angleterre avec l'accent, les poses, les
-gestes de Frédérik Lemaître dans l'<cite>Auberge des Adrets</cite>.
-Je demande qu'on me ramène à nos modernes Mascarilles:
-au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions
-et le courage de leur mauvais goût... Voyons,
-mon bon monsieur, n'auriez-vous pas, pour me décider,
-des noms plus rassurants à m'offrir? Quels seront
-les autres croisés?</p>
-
-<p>&mdash;Nous aurons encore, dans nos premiers numéros,
+gestes de Frédérik Lemaître dans l'<cite>Auberge des Adrets</cite>.
+Je demande qu'on me ramène à nos modernes Mascarilles:
+au moins ceux-là ont la franchise de leurs opinions
+et le courage de leur mauvais goût... Voyons,
+mon bon monsieur, n'auriez-vous pas, pour me décider,
+des noms plus rassurants à m'offrir? Quels seront
+les autres croisés?</p>
+
+<p>&mdash;Nous aurons encore, dans nos premiers numéros,
des articles de l'heureux et aimable Clistorin...</p>
-<p>&mdash;Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui
-trompe-t-on ici?» Moi, je demande: «De qui se moque-t-on?»
-Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque en
+<p>&mdash;Ah çà, Basile se bornait à demander: «Qui
+trompe-t-on ici?» Moi, je demande: «De qui se moque-t-on?»
+Clistorin, grand Dieu! Je ne révoque en
doute ni sa religion ni sa morale: quand le diable devient
-vieux, il se fait ermite, et, après tout, Clistorin
+vieux, il se fait ermite, et, après tout, Clistorin
n'est pas le diable! Mais enfin le public ne juge et ne
-peut juger que l'extérieur, les actes, les &oelig;uvres, tous
+peut juger que l'extérieur, les actes, les &oelig;uvres, tous
ces dehors par lesquels un personnage attire les regards
-et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain,
-l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup
-de choses à Clistorin pour que son faux-col serve de
-ralliement à la vertu. Quels seraient ses titres aux austères
-honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale?
+et se soumet au contrôle des passants. Or, sur ce terrain,
+l'on est forcé de convenir qu'il manque beaucoup
+de choses à Clistorin pour que son faux-col serve de
+ralliement à la vertu. Quels seraient ses titres aux austères
+honneurs de cet apostolat? Sa pâte pectorale?
Elle est excellente, mais la vertu ne se traite pas
-comme un catarrhe. Les souvenirs de son règne à
-l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de longues études sur
+comme un catarrhe. Les souvenirs de son règne à
+l'Opéra? Ils sont glorieux, mais de longues études sur
le fort et le faible du corps de ballet, sur les jupes raccourcies,
les <em>portants</em>, les <em>vols</em>, les trappes, les rats,
-les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'elles
+les pas de deux et les pas de caractère, si graves qu'elles
<span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span>
-puissent être, si utiles qu'elles soient à la prospérité
-de l'État, ne forment peut-être point un stage suffisant
-pour un professeur de morale. Est-ce son rôle
+puissent être, si utiles qu'elles soient à la prospérité
+de l'État, ne forment peut-être point un stage suffisant
+pour un professeur de morale. Est-ce son rôle
d'homme politique et de directeur de journal? Il fut
magnifique; mais comment oublier qu'il inaugura ses
-prospérités sous le patronage du Juif-Errant? Il y aura
-toujours, quoi qu'on fasse, un déficit de cinq sous dans
-le compte des vertus de Clistorin, et Eugène Sue vous
+prospérités sous le patronage du Juif-Errant? Il y aura
+toujours, quoi qu'on fasse, un déficit de cinq sous dans
+le compte des vertus de Clistorin, et Eugène Sue vous
dira le reste! Voyons, monsieur, cherchons encore!</p>
-<p>&mdash;Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives
-entre nos exercices d'<em>éreintement</em>, nous aurons de
+<p>&mdash;Pour varier un peu, et en guise de haltes récréatives
+entre nos exercices d'<em>éreintement</em>, nous aurons de
charmantes fantaisies artistiques de M. Poissonier...</p>
<p>&mdash;Oh! pour le coup, c'est trop fort! Vous ne savez
-donc pas que, dans ce monde musical où la réclame
-est peut-être encore plus perfectionnée que dans le
-monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé
-ses confrères en fait de <em>puff</em>, de <em>blague</em> et de hâblerie!
-Il aurait pu être, il était un cor merveilleux:
-il a mieux aimé être un drôle de cor. Il est le bouffon
-en titre des lieux d'où <em>la garde qui veille</em> n'écarte pas
+donc pas que, dans ce monde musical où la réclame
+est peut-être encore plus perfectionnée que dans le
+monde littéraire, M. Poissonier a de beaucoup dépassé
+ses confrères en fait de <em>puff</em>, de <em>blague</em> et de hâblerie!
+Il aurait pu être, il était un cor merveilleux:
+il a mieux aimé être un drôle de cor. Il est le bouffon
+en titre des lieux d'où <em>la garde qui veille</em> n'écarte pas
toujours l'ennui. Pasquin Auvergnat, combinant le
-machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de
-la salle Herz, il a placé, à gros intérêts, le capital de
-sa célébrité dans une opération de facéties à outrance
-et d'excentricités <em>quand même</em>, qui amuse à la première
-séance, fatigue à la seconde et excède à la troisième.
+machiavélisme de Saint-Flour avec le dilettantisme de
+la salle Herz, il a placé, à gros intérêts, le capital de
+sa célébrité dans une opération de facéties à outrance
+et d'excentricités <em>quand même</em>, qui amuse à la première
+séance, fatigue à la seconde et excède à la troisième.
Il vous raconte, par exemple, comment, se trouvant
dans un omnibus complet, comme tous les omnibus,
-on l'a vu tout à coup pâlir, sangloter, s'arracher une
+on l'a vu tout à coup pâlir, sangloter, s'arracher une
<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span>
-poignée de cheveux, chiffonner une lettre qu'il tenait
-entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en
-donnant des signes du plus violent désespoir; puis
-soudain, par un geste imprévu et irrésistible, entre
-deux hoquets mélodramatiques, tirer de sa poche un
-pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle et mouillé
+poignée de cheveux, chiffonner une lettre qu'il tenait
+entre ses doigts crispés, l'ouvrir, la lire, la relire en
+donnant des signes du plus violent désespoir; puis
+soudain, par un geste imprévu et irrésistible, entre
+deux hoquets mélodramatiques, tirer de sa poche un
+pistolet, l'armer, l'appliquer à son front pâle et mouillé
de sueur... Cri d'angoisse: ses compagnons d'omnibus
-se précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière.
-Trois dames se trouvent mal; le tumulte est à son
-comble: Poissonier, de l'air d'un homme qui se réveille
-d'un songe, relève son pistolet, le casse en autant
-de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et
-l'offre à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est
-du chocolat,» et en glissant l'adresse du chocolatier... et
-la sienne. Voilà l'homme: le bon mot d'hier, le calembour
-de demain, la <em>charge</em> d'aujourd'hui, l'ami à qui
+se précipitent sur lui pour arrêter sa main meurtrière.
+Trois dames se trouvent mal; le tumulte est à son
+comble: Poissonier, de l'air d'un homme qui se réveille
+d'un songe, relève son pistolet, le casse en autant
+de morceaux qu'il y a de personnes dans le véhicule, et
+l'offre à la société, en disant: «Prenez, mesdames, c'est
+du chocolat,» et en glissant l'adresse du chocolatier... et
+la sienne. Voilà l'homme: le bon mot d'hier, le calembour
+de demain, la <em>charge</em> d'aujourd'hui, l'ami à qui
il serre la main sur le boulevard, le journal auquel il
-apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le
-concert où on le voit, celui où on l'entend, celui où on
-le cherche, le salon d'où il sort, celui où il court, le
-pays qui le désire, celui qui l'attend, celui qui le possède,
-tout pour lui est réclame, annonce, trombone et
+apporte une anecdote sur Rossini ou sur lui-même, le
+concert où on le voit, celui où on l'entend, celui où on
+le cherche, le salon d'où il sort, celui où il court, le
+pays qui le désire, celui qui l'attend, celui qui le possède,
+tout pour lui est réclame, annonce, trombone et
grosse caisse. Les plus grands noms de la musique
-n'ont de valeur et de sens que comme cortége du sien.
-Il n'a pas encore trouvé moyen de ramener à l'égoïsme
-de sa gloire la question italienne et la question américaine;
+n'ont de valeur et de sens que comme cortége du sien.
+Il n'a pas encore trouvé moyen de ramener à l'égoïsme
+de sa gloire la question italienne et la question américaine;
mais il y viendra. Chez lui, l'artiste a voulu
absolument, pour tenir plus de place, se doubler d'un
-autre personnage, mélangé de Brasseur et de Mangin.
+autre personnage, mélangé de Brasseur et de Mangin.
<span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span>
-Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire directeur
-de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de
+Et qui sera, s'il vous plaît, le propriétaire directeur
+de cette feuille vertueuse, dévote et chevaleresque, de
cette implacable ennemie de la morale facile et de la
-bohème, de la <em>blague</em> et du mercantilisme littéraire?
-Quelle sera l'hermine qui réchauffera dans son sein
-virginal cette couvée d'anachorètes, de justiciers, de
-prédicateurs et d'apôtres?</p>
+bohème, de la <em>blague</em> et du mercantilisme littéraire?
+Quelle sera l'hermine qui réchauffera dans son sein
+virginal cette couvée d'anachorètes, de justiciers, de
+prédicateurs et d'apôtres?</p>
-<p>&mdash;Les frères Blaguignard, murmura mon homme,
-mais si bas, si bas, que j'eus peine à l'entendre.</p>
+<p>&mdash;Les frères Blaguignard, murmura mon homme,
+mais si bas, si bas, que j'eus peine à l'entendre.</p>
-<p>&mdash;Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois
-d'un rire homérique: c'est une gageure; reste à savoir
+<p>&mdash;Allons, c'est clair! dis-je en éclatant cette fois
+d'un rire homérique: c'est une gageure; reste à savoir
qui la gagnera...</p>
<p>Je me levai; je reconduisis poliment mon tentateur
-à ma porte, et il ne fut plus question de m'enrôler,
-même en qualité de caporal ou de fifre, dans cette
-troupe d'élite.</p>
+à ma porte, et il ne fut plus question de m'enrôler,
+même en qualité de caporal ou de fifre, dans cette
+troupe d'élite.</p>
-<p>Cependant les réclames allaient grand train: quelques
+<p>Cependant les réclames allaient grand train: quelques
braves gens, les provinciaux surtout, furent dupes, et
-les premières listes d'abonnements reçurent quelques
-noms chers à la religion et à l'Église. Un mois après,
-le journal parut. Molossard, dès le premier numéro, y
-fit de la critique à grand écart, se livrant au saut du
+les premières listes d'abonnements reçurent quelques
+noms chers à la religion et à l'Église. Un mois après,
+le journal parut. Molossard, dès le premier numéro, y
+fit de la critique à grand écart, se livrant au saut du
tremplin avec d'inexprimables effets de massue et de
-métaphores, posé en Arpin, en Rabasson, en Léotard,
-en Alcide du Nord, traversant la langue française sur
-la corde roide, comme Blondin traverse le Niagara; abîmant
-les libres penseurs, les éclectiques, les gallicans,
-les universitaires, les modérés, que dis-je? les plus
-fervents catholiques du <cite>Correspondant</cite> et du parti libéral;
+métaphores, posé en Arpin, en Rabasson, en Léotard,
+en Alcide du Nord, traversant la langue française sur
+la corde roide, comme Blondin traverse le Niagara; abîmant
+les libres penseurs, les éclectiques, les gallicans,
+les universitaires, les modérés, que dis-je? les plus
+fervents catholiques du <cite>Correspondant</cite> et du parti libéral;
<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
-mais très-indulgent, et pour cause, envers les réalistes,
-les coloristes, les fantaisistes, les matérialistes
+mais très-indulgent, et pour cause, envers les réalistes,
+les coloristes, les fantaisistes, les matérialistes
du <cite>Moniteur</cite>, auxquels il applique tout d'abord les circonstances
-atténuantes: du crin pour le P. Lacordaire,
+atténuantes: du crin pour le P. Lacordaire,
de la ouate pour M. Sainte-Beuve. Ici, mesdames
-et messieurs, vous qui habitez une ville primitive où
-l'on est fort arriéré sur le chapitre de la langue française,
-vous me saurez gré de vous donner, en passant,
-une leçon de beau langage, tel que le pratiquent, en
-1861, les raffinés de l'école Molossard. Laissez-là, je
-vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fénelon
-et de la Bruyère, et écoutez ceci; nous ne choisirons
+et messieurs, vous qui habitez une ville primitive où
+l'on est fort arriéré sur le chapitre de la langue française,
+vous me saurez gré de vous donner, en passant,
+une leçon de beau langage, tel que le pratiquent, en
+1861, les raffinés de l'école Molossard. Laissez-là, je
+vous prie, vos souvenirs de Pascal, de Bossuet, de Fénelon
+et de la Bruyère, et écoutez ceci; nous ne choisirons
que des sujets graves.</p>
-<p>Saint Thomas d'Aquin:&mdash;«Prouver que saint Thomas
+<p>Saint Thomas d'Aquin:&mdash;«Prouver que saint Thomas
d'Aquin, l'Aristote du catholicisme (mais du catholicisme,
-voilà bien ce qui gâte un peu l'Aristote), fut un
+voilà bien ce qui gâte un peu l'Aristote), fut un
philosophe plus et mieux que Kant et Hegel, par exemple,
-les Veaux, non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie
-contemporaine; montrer qu'on peut très-bien
-dégager de son &oelig;uvre théologique une philosophie
-complète avec tous ses compartiments, et que le monde
-d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand
-B&oelig;uf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé
+les Veaux, non pas d'or, mais d'idées, de la philosophie
+contemporaine; montrer qu'on peut très-bien
+dégager de son &oelig;uvre théologique une philosophie
+complète avec tous ses compartiments, et que le monde
+d'un instant qui l'a pris pour une tête énorme, ce grand
+B&oelig;uf de Sicile dont les mugissements ont ébranlé
l'univers, ne fut dupe ni de l'illusion ni de l'ignorance,
-etc., etc., etc...»</p>
+etc., etc., etc...»</p>
-<p>Donoso Cortès:&mdash;«Les événements lui donnent
+<p>Donoso Cortès:&mdash;«Les événements lui donnent
dans les yeux de leur impalpable cendre de chaque jour
-et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas
-l'immobilité de celles de l'aigle... Lorsque ailleurs, je
+et font ciller ses mélancoliques paupières, qui n'ont pas
+l'immobilité de celles de l'aigle... Lorsque ailleurs, je
<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span>
crois, sur cette immense et noire tenture de mort dans
-laquelle il voit l'Europe enveloppée (et <span class="smcap">QUI</span> l'est... peut-être,)
-il se mêle de découper de petites prophéties spéciales,
-il ne réussit pas, etc., etc., etc...»</p>
+laquelle il voit l'Europe enveloppée (et <span class="smcap">QUI</span> l'est... peut-être,)
+il se mêle de découper de petites prophéties spéciales,
+il ne réussit pas, etc., etc., etc...»</p>
-<p>Hegel:&mdash;«(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte,
+<p>Hegel:&mdash;«(Passant du grave au doux.) Kant, Fichte,
Jacobi, Schelling, n'existent plus... que dans Tennemann.
Mettons, pour Hegel, qui est le plus fort de tous
ces Allemands, mettons quelque chose comme quatre-vingts
-à cent ans d'influence malsaine sur le monde,
-quelque chose comme la beauté de Ninon, qui vieille, fit
-des conquêtes, jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se
-tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d'iniquités...
+à cent ans d'influence malsaine sur le monde,
+quelque chose comme la beauté de Ninon, qui vieille, fit
+des conquêtes, jusqu'à l'épée dans le ventre, car on se
+tua pour ses beaux vieux yeux chargés de tant d'iniquités...
Hegel n'a vu ni le dehors, ni le dedans de ce
-condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes
-et en prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire
+condamné politique de Dieu, en prison dans ses organes
+et en prison sur sa mappemonde, ce double pénitentiaire
parfaitement construit, avec ses climats et ses
-langues, qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'Histoire,
+langues, qui, à lui seul, dirait la faute, quand l'Histoire,
plus certaine que la Philosophie, ne nous la dirait pas,
-et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de
-pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion
-la plus précise et la plus profonde, de construire enfin
-ici-bas scientifiquement la vérité...»</p>
+et il a eu la prétention superbe, froide, mais naïve, de
+pénétrer les essences, de saisir l'absolu dans sa notion
+la plus précise et la plus profonde, de construire enfin
+ici-bas scientifiquement la vérité...»</p>
<p>Ici il se fit un grand bruit dans le salon de madame
-Charbonneau. Des cris inarticulés, des gémissements
-sourds, des chaises renversées, annonçaient une catastrophe.</p>
+Charbonneau. Des cris inarticulés, des gémissements
+sourds, des chaises renversées, annonçaient une catastrophe.</p>
-<p>&mdash;A l'aide! au secours! j'étouffe! criait M. Toupinel.&mdash;De
-l'air! de l'éther! de l'arnica! ouvrez les
-fenêtres! Je suis asphyxié! exclamait M. Verbelin.&mdash;Madame
+<p>&mdash;A l'aide! au secours! j'étouffe! criait M. Toupinel.&mdash;De
+l'air! de l'éther! de l'arnica! ouvrez les
+fenêtres! Je suis asphyxié! exclamait M. Verbelin.&mdash;Madame
<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span>
-Burel se trouve mal!&mdash;Délacez madame Galimard!&mdash;Un
-verre d'eau de fleur d'orange à madame
-Durivel!&mdash;M. Dervieux est pourpre; sa cravate l'étrangle;
-les attaques d'aploplexie ne se déclarent pas
+Burel se trouve mal!&mdash;Délacez madame Galimard!&mdash;Un
+verre d'eau de fleur d'orange à madame
+Durivel!&mdash;M. Dervieux est pourpre; sa cravate l'étrangle;
+les attaques d'aploplexie ne se déclarent pas
autrement!</p>
<p>George de Vernay attendit la fin de la bagarre; puis
il reprit en souriant:</p>
<p>&mdash;Ah! mesdames et messieurs! comme on voit
-que vous avez gardé toute votre candeur provinciale!
+que vous avez gardé toute votre candeur provinciale!
Ces phrases, qui vous font tomber en syncope, sont
-tout ce qu'il y a de mieux porté dans la capitale de l'esprit
-français: elles s'épanouissent au plus bel endroit
+tout ce qu'il y a de mieux porté dans la capitale de l'esprit
+français: elles s'épanouissent au plus bel endroit
du plus catholique des journaux officieux, et l'auteur
-est mentionné avec de grands éloges dans les écrits de
-M. Sainte-Beuve, le maître de la critique moderne. Permettez-moi,
-je vous en conjure, de vous réciter encore
-ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; après quoi
+est mentionné avec de grands éloges dans les écrits de
+M. Sainte-Beuve, le maître de la critique moderne. Permettez-moi,
+je vous en conjure, de vous réciter encore
+ces quelques lignes sur le P. Lacordaire; après quoi
nous rentrerons dans notre sujet.</p>
-<p>Le P. Lacordaire:&mdash;«Le P. Lacordaire, <em>comme</em>
+<p>Le P. Lacordaire:&mdash;«Le P. Lacordaire, <em>comme</em>
la plupart des hommes qui sont beaucoup mieux faits
-qu'on ne pense (????) a les opinions et les défaillances
-d'un talent <em>comme</em> le sien, presque MULIÉBRILE
-(????), qui se tend et se détend, <em>comme</em>
-des nerfs, etc., etc., etc.»</p>
+qu'on ne pense (????) a les opinions et les défaillances
+d'un talent <em>comme</em> le sien, presque MULIÉBRILE
+(????), qui se tend et se détend, <em>comme</em>
+des nerfs, etc., etc., etc.»</p>
-<p>Je demanderai à Molossard, en courant comme chat
+<p>Je demanderai à Molossard, en courant comme chat
sur braise, comment les hommes bien faits peuvent
-avoir quelque chose de muliébrile, et je finirai à la hâte
-mon récit.</p>
+avoir quelque chose de muliébrile, et je finirai à la hâte
+mon récit.</p>
<p>Dans le premier article de son journal (sous la raison
<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span>
Blaguignard, Clistorin et C<sup>ie</sup>) Molossard ne manqua pas
-de m'englober parmi ses victimes et m'asséna ses plus
-vigoureux coups de trique. J'étais, suivant lui, atteint
+de m'englober parmi ses victimes et m'asséna ses plus
+vigoureux coups de trique. J'étais, suivant lui, atteint
et convaincu:</p>
-<p>1<sup>o</sup> D'arrière-pensées et de concessions académiques;</p>
+<p>1<sup>o</sup> D'arrière-pensées et de concessions académiques;</p>
-<p>2<sup>o</sup> D'accommodements mondains et littéraires, de
-ménagements criminels envers MM. Cousin, Guizot,
+<p>2<sup>o</sup> D'accommodements mondains et littéraires, de
+ménagements criminels envers MM. Cousin, Guizot,
Villemain, de Broglie, de Sacy, de Montalembert, Vitet,
-Mignet, hommes entachés de libéralisme, ne sachant
-pas le français, et enclins à respecter ce polisson de
+Mignet, hommes entachés de libéralisme, ne sachant
+pas le français, et enclins à respecter ce polisson de
Henri IV;</p>
-<p>3<sup>o</sup> De défaut absolu de parti pris entre l'erreur et la
-vérité.</p>
+<p>3<sup>o</sup> De défaut absolu de parti pris entre l'erreur et la
+vérité.</p>
-<p>Il m'eût volontiers pardonné M. de Balzac, Théophile
+<p>Il m'eût volontiers pardonné M. de Balzac, Théophile
Gautier, M. Ernest Feydeau, M. Baudelaire, <cite>Mademoiselle
de Maupin</cite>, Chamfort, la <cite>Physiologie du
-Mariage</cite>, <cite>Joseph Delorme</cite>, <cite>Fanny</cite>, et qui sait? peut-être
+Mariage</cite>, <cite>Joseph Delorme</cite>, <cite>Fanny</cite>, et qui sait? peut-être
Louvet, Laclos et Casanova de Seingalt; mais il ne
pouvait me passer les <cite>Souvenirs contemporains</cite>, les
<cite>Moines d'Occident</cite>, <cite>Madame de Hautefort</cite>, l'<cite>Histoire
-de la Révolution d'Angleterre</cite>, l'<cite>Empire romain au
-quatrième siècle</cite>; tout se compense. Ainsi, moi qui,
+de la Révolution d'Angleterre</cite>, l'<cite>Empire romain au
+quatrième siècle</cite>; tout se compense. Ainsi, moi qui,
depuis cinq ans, supportais le poids du jour et de la
chaleur, moi qui servais de cible aux ennemis de cette
-vérité que Molossard se vantait de défendre, j'étais accusé
-d'avoir sacrifié mes convictions et mes devoirs aux
-calculs de ma vanité, et cela par qui? par l'auteur d'un
-roman dont le héros trahissait sa femme au profit d'une
+vérité que Molossard se vantait de défendre, j'étais accusé
+d'avoir sacrifié mes convictions et mes devoirs aux
+calculs de ma vanité, et cela par qui? par l'auteur d'un
+roman dont le héros trahissait sa femme au profit d'une
<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span>
-vieille maîtresse qui lui passait autour du cou... ses
+vieille maîtresse qui lui passait autour du cou... ses
bras? non, sa jambe!!</p>
-<p>Je fus consolé de ce malheur par un Allemand, un
-jeune citoyen de Francfort-sur-le-Mein, venu à Paris
-pour apprendre la bonne prononciation française. Le
-malheureux y perdait son latin et ne réussissait qu'à
-parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais rencontré
-au Collége de France et à la Bibliothèque: nous
-avions causé du <em>moi</em> et du <em>non-moi</em>: je lui avais prêté
-quelques livres, et une sorte d'intimité s'était établie
-entre nous; il était convenu que je rectifierais à mesure
+<p>Je fus consolé de ce malheur par un Allemand, un
+jeune citoyen de Francfort-sur-le-Mein, venu à Paris
+pour apprendre la bonne prononciation française. Le
+malheureux y perdait son latin et ne réussissait qu'à
+parler comme le baron de Nucingen. Je l'avais rencontré
+au Collége de France et à la Bibliothèque: nous
+avions causé du <em>moi</em> et du <em>non-moi</em>: je lui avais prêté
+quelques livres, et une sorte d'intimité s'était établie
+entre nous; il était convenu que je rectifierais à mesure
les imperfections de son accent.</p>
-<p>Wilhelm Kruchener (c'était son nom) m'aborda, le
-nouveau journal à la main, et me dit d'un air narquois:</p>
+<p>Wilhelm Kruchener (c'était son nom) m'aborda, le
+nouveau journal à la main, et me dit d'un air narquois:</p>
<p>&mdash;<em>Che grois</em> que ce sont des <em>varzeurs</em>...</p>
@@ -6076,7 +6037,7 @@ nouveau journal à la main, et me dit d'un air narquois:</p>
effort pour articuler correctement ce dernier mot.</p>
<p>&mdash;Des paladins?... oh! oui; ce sont des paladins
-comme vous le dites... en prononçant à l'allemande.</p>
+comme vous le dites... en prononçant à l'allemande.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span></p>
@@ -6084,1691 +6045,1691 @@ comme vous le dites... en prononçant à l'allemande.</p>
<p>Maintenant, comme vous auriez le droit de trouver
monotone cette galerie des portraits de famille de la
-bohème littéraire, nous allons changer d'horizon.</p>
+bohème littéraire, nous allons changer d'horizon.</p>
-<p>Ma campagne contre les gloires révolutionnaires
+<p>Ma campagne contre les gloires révolutionnaires
m'avait ouvert quelques salons du faubourg Saint-Germain,
-et je dois avouer en toute sincérité que la compensation
-ne fut pas très-brillante. Pauvre gentilhomme
-de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces
-somptueux appartements où je ne connaissais presque
-personne, et où je faisais forcément une assez piètre
-figure: j'arrivais à pied les jours de beau temps, en
-fiacre les jours de pluie, et il me fallait un certain détachement
+et je dois avouer en toute sincérité que la compensation
+ne fut pas très-brillante. Pauvre gentilhomme
+de province, je me sentais un peu décontenancé dans ces
+somptueux appartements où je ne connaissais presque
+personne, et où je faisais forcément une assez piètre
+figure: j'arrivais à pied les jours de beau temps, en
+fiacre les jours de pluie, et il me fallait un certain détachement
des biens de ce monde pour supporter philosophiquement
-le contraste de mon modeste équipage
-avec les splendides voitures, armoriées sur tous les
-panneaux, hérissées de gigantesques valets de pied,
+le contraste de mon modeste équipage
+avec les splendides voitures, armoriées sur tous les
+panneaux, hérissées de gigantesques valets de pied,
qui se croisaient dans ces cours spacieuses et dans ces
rues aristocratiques. Je me souviens, entre autres, d'un
-grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les coutures,
+grand escogriffe, doré et galonné sur toutes les coutures,
<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
-posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans
-l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais
-du salon où je venais de contempler un peintre de
-marine couvert de plus de décorations, de plaques et
+posté, au milieu de vingt autres gaillards, dans
+l'antichambre d'une duchesse. Au moment où je sortais
+du salon où je venais de contempler un peintre de
+marine couvert de plus de décorations, de plaques et
de crachats que n'en porta jamais un grand d'Espagne
-de première classe, ce fastueux majordome (ce
+de première classe, ce fastueux majordome (ce
n'est pas du peintre que je parle) me demanda sous
-quel nom il fallait appeler mes gens: mes gens, c'étaient
-mon parapluie et mon paletot, que j'avais laissés
-dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à
-retrouver; pendant que je me livrais à ces recherches,
-j'aperçus un sourire quelque peu méprisant sur ces
-visages voués au respect des hiérarchies sociales. Il
-était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou
-trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits
-d'une de ces deux opérations, j'avais eu, moi aussi,
+quel nom il fallait appeler mes gens: mes gens, c'étaient
+mon parapluie et mon paletot, que j'avais laissés
+dans un coin et que j'eus beaucoup de peine à
+retrouver; pendant que je me livrais à ces recherches,
+j'aperçus un sourire quelque peu méprisant sur ces
+visages voués au respect des hiérarchies sociales. Il
+était clair que, si j'avais publié un livre obscène ou
+trempé dans une affaire véreuse, et si, avec les profits
+d'une de ces deux opérations, j'avais eu, moi aussi,
mes laquais et ma voiture, ces valets de bonne maison
-m'auraient estimé bien davantage.</p>
+m'auraient estimé bien davantage.</p>
-<p>Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque,
+<p>Quoi qu'il en soit, j'allais quelquefois, à cette époque,
chez le comte et la comtesse de R... que j'appellerai,
-si vous le permettez, Plombagène et Harpagona.</p>
+si vous le permettez, Plombagène et Harpagona.</p>
-<h3>HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGÈNE</h3>
+<h3>HISTOIRE D'HARPAGONA ET DE PLOMBAGÈNE</h3>
-<p>On appelait le mari Plombagène, parce qu'il était
-très-lourd, et la femme Harpagona, parce qu'elle était
+<p>On appelait le mari Plombagène, parce qu'il était
+très-lourd, et la femme Harpagona, parce qu'elle était
<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
-très-avare. L'histoire de ce ménage intéressant et intéressé
-mérite un récit à part. Ils n'avaient pas toujours
-habité les lambris dorés ni mangé dans la vaisselle plate.
-Plombagène, pauvre cadet de famille, avait été militaire
-pendant les premières années de sa jeunesse, et il s'était
-trouvé au siége d'Anvers: je note ce détail secondaire,
-parce que le siége d'Anvers, point culminant
-dans ses souvenirs guerriers, revenait à tout propos
-dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solférino
-et Sébastopol, Navarin et Isly, n'étaient que de très-petites
-anecdotes, démesurément grossies par la rumeur
-publique; mais le siége d'Anvers, voilà le grand fait
-militaire du dix-neuvième siècle, et vous n'étiez pas
-assis depuis cinq minutes à côté de Plombagène, sans
-qu'il vous décrivît le siége dans ses plus minutieuses
+très-avare. L'histoire de ce ménage intéressant et intéressé
+mérite un récit à part. Ils n'avaient pas toujours
+habité les lambris dorés ni mangé dans la vaisselle plate.
+Plombagène, pauvre cadet de famille, avait été militaire
+pendant les premières années de sa jeunesse, et il s'était
+trouvé au siége d'Anvers: je note ce détail secondaire,
+parce que le siége d'Anvers, point culminant
+dans ses souvenirs guerriers, revenait à tout propos
+dans sa conversation: Austerlitz et Waterloo, Solférino
+et Sébastopol, Navarin et Isly, n'étaient que de très-petites
+anecdotes, démesurément grossies par la rumeur
+publique; mais le siége d'Anvers, voilà le grand fait
+militaire du dix-neuvième siècle, et vous n'étiez pas
+assis depuis cinq minutes à côté de Plombagène, sans
+qu'il vous décrivît le siége dans ses plus minutieuses
circonstances, en homme qui y avait pris part et s'y
-était couvert de gloire.</p>
+était couvert de gloire.</p>
-<p>En épousant Harpagona, qui n'avait guère pour dot
+<p>En épousant Harpagona, qui n'avait guère pour dot
qu'une figure charmante, un ravissant esprit, une
-élégance innée, Plombagène avait quitté le service
-et était entré dans une carrière administrative. Il avait
+élégance innée, Plombagène avait quitté le service
+et était entré dans une carrière administrative. Il avait
fallu courir la province, aller du midi au nord et de
-l'est à l'ouest, combiner une élégance relative avec
-une gêne latente: c'est dans cette première phase
-qu'Harpagona commença à déployer toutes les ressources
-de son génie féminin: pour avoir un domestique,
-elle priva pendant des années son mari de
-dessert, et, pour que ce domestique eût une livrée,
-elle rognait sur le blanchissage. Ses placards étaient
+l'est à l'ouest, combiner une élégance relative avec
+une gêne latente: c'est dans cette première phase
+qu'Harpagona commença à déployer toutes les ressources
+de son génie féminin: pour avoir un domestique,
+elle priva pendant des années son mari de
+dessert, et, pour que ce domestique eût une livrée,
+elle rognait sur le blanchissage. Ses placards étaient
<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
veufs de chemises, et elle avait une femme de chambre
qui lui frottait les pieds avec des brosses en flanelle.
-C'est aussi pendant cette période laborieuse qu'elle
-contracta sans doute cet amour effréné de l'argent qui
+C'est aussi pendant cette période laborieuse qu'elle
+contracta sans doute cet amour effréné de l'argent qui
devait plus tard produire tant de merveilles et lui
-servir de second baptême ou plutôt effacer le premier;
-car les juifs ne sont pas baptisés.</p>
+servir de second baptême ou plutôt effacer le premier;
+car les juifs ne sont pas baptisés.</p>
<p>La fortune finit par payer de retour cette adoration
-passionnée, mais en mêlant, comme toujours, à ses faveurs
-un grain de raillerie. Au moment où Harpagona
+passionnée, mais en mêlant, comme toujours, à ses faveurs
+un grain de raillerie. Au moment où Harpagona
n'avait plus un cheveu et plus une dent, elle eut en
-perspective deux gros millions carrément assis sur les
+perspective deux gros millions carrément assis sur les
meilleures terres de la Touraine. Un vieux parent de
-Plombagène, veuf et immensément riche du chef de sa
+Plombagène, veuf et immensément riche du chef de sa
femme, perdit coup sur coup ses deux fils, beaux jeunes
-gens d'une trentaine d'années. Ce fut un navrant spectacle
-que de voir, à quelques mois de distance, ce vieillard
-foudroyé se pencher en tremblant sur ces deux
-lits de morts, puis retomber affaissé sur lui-même,
-comme si l'extinction de sa race marquait déjà le terme
+gens d'une trentaine d'années. Ce fut un navrant spectacle
+que de voir, à quelques mois de distance, ce vieillard
+foudroyé se pencher en tremblant sur ces deux
+lits de morts, puis retomber affaissé sur lui-même,
+comme si l'extinction de sa race marquait déjà le terme
de sa vie. Cette douleur morne et terrible arrachait des
-larmes aux plus indifférents. Mais Harpagona avait l'âme
-forte et le c&oelig;ur stoïque: on put admirer le triomphe
-qu'elle remporta sur son désespoir intérieur. Elle ne
+larmes aux plus indifférents. Mais Harpagona avait l'âme
+forte et le c&oelig;ur stoïque: on put admirer le triomphe
+qu'elle remporta sur son désespoir intérieur. Elle ne
pleura pas; elle eut le courage de dissimuler son affliction
-pour ne pas augmenter celle du malheureux père,
-et elle mesura d'un &oelig;il intrépide le changement que
+pour ne pas augmenter celle du malheureux père,
+et elle mesura d'un &oelig;il intrépide le changement que
cette catastrophe apportait dans la situation de son
mari.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
-C'était lui en effet, c'était Plombagène qui devenait
-l'héritier probable du baron de Rouvray,&mdash;ainsi
+C'était lui en effet, c'était Plombagène qui devenait
+l'héritier probable du baron de Rouvray,&mdash;ainsi
s'appelait le vieil oncle.&mdash;Celui-ci regimba quelque
peu: il retrouva son esprit d'autrefois pour faire comprendre
-à son neveu et à sa nièce combien il les trouvait
-âpres à cette curée funèbre. Il y eut, dans les
-premiers temps, des cahots et du tirage; mais il était
-égoïste et faible; il voulait, faute de mieux, avoir la paix
-et le calme pour ses vieux jours; il céda: d'ailleurs,
-Harpagona était si spirituelle! elle savait si bien rentrer
-ses griffes arabes dans sa longue main française!
-Elle exécutait de si charmantes chatteries, de si gracieux
-<em>rourous</em> pour plaire à ce pauvre vieux, peu accoutumé
-à pareille fête! Elle excellait tellement à lui
-raconter d'amusantes histoires et surtout à lui persuader
-qu'elle entendait pour la première fois celles
-qu'il lui narrait pour la cinquantième! Elle le mettait
-si adroitement sur la voie du bon mot qu'il ne répétait
-guère que dix fois par semaine depuis 1850! Tant
-d'efforts et de fatigues méritaient une récompense: la
-galerie elle-même applaudissait. La <em>chasse à l'oncle</em> devint
+à son neveu et à sa nièce combien il les trouvait
+âpres à cette curée funèbre. Il y eut, dans les
+premiers temps, des cahots et du tirage; mais il était
+égoïste et faible; il voulait, faute de mieux, avoir la paix
+et le calme pour ses vieux jours; il céda: d'ailleurs,
+Harpagona était si spirituelle! elle savait si bien rentrer
+ses griffes arabes dans sa longue main française!
+Elle exécutait de si charmantes chatteries, de si gracieux
+<em>rourous</em> pour plaire à ce pauvre vieux, peu accoutumé
+à pareille fête! Elle excellait tellement à lui
+raconter d'amusantes histoires et surtout à lui persuader
+qu'elle entendait pour la première fois celles
+qu'il lui narrait pour la cinquantième! Elle le mettait
+si adroitement sur la voie du bon mot qu'il ne répétait
+guère que dix fois par semaine depuis 1850! Tant
+d'efforts et de fatigues méritaient une récompense: la
+galerie elle-même applaudissait. La <em>chasse à l'oncle</em> devint
proverbiale dans la ville qu'habitait le baron
-de Rouvray: on savait que le testament était chez
+de Rouvray: on savait que le testament était chez
M<sup>e</sup> Crapouillet le notaire, et l'importance dudit
-Crapouillet en grandissait de cent coudées. Il y avait
+Crapouillet en grandissait de cent coudées. Il y avait
des paris ouverts pour et contre Harpagona, et
les habitants se mettaient sur leur porte pour la voir
passer.</p>
<p>Mais, vous le savez, la fortune vend ce qu'on croit
<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span>
-qu'elle donne: cet héritage en perspective devint pour
-Plombagène et surtout pour Harpagona la robe de Déjanire.
-Il en oublia presque le siége d'Anvers; elle en
+qu'elle donne: cet héritage en perspective devint pour
+Plombagène et surtout pour Harpagona la robe de Déjanire.
+Il en oublia presque le siége d'Anvers; elle en
perdit le manger, le boire et le sommeil. D'abord le
vieux baron, que rien, semblait-il, ne retenait plus en
-ce monde, s'obstinait à vivre, sans doute pour taquiner
-son héritier; ensuite, les mauvais plaisants s'amusaient,
-de temps à autre, à faire courir des bruits sinistres: «Le
-baron de Rouvray avait changé d'idées;
-il laisserait tout aux hôpitaux; son confesseur l'accaparait,
+ce monde, s'obstinait à vivre, sans doute pour taquiner
+son héritier; ensuite, les mauvais plaisants s'amusaient,
+de temps à autre, à faire courir des bruits sinistres: «Le
+baron de Rouvray avait changé d'idées;
+il laisserait tout aux hôpitaux; son confesseur l'accaparait,
et gare les codicilles! Il existait un autre neveu,
Albert de M..., qui avait des intelligences dans la place
et stipendiait les domestiques... Le vieux sournois avait
-vu clair dans le jeu de sa nièce, et lui préparait une
-surprise.» Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient
-jusqu'à son oreille, entrait dans des crises nerveuses
-à effrayer un hôpital; elle accourait rugissante,
-comme une lionne dont on aurait enlevé les petits.
+vu clair dans le jeu de sa nièce, et lui préparait une
+surprise.» Harpagona, quand ces vagues rumeurs parvenaient
+jusqu'à son oreille, entrait dans des crises nerveuses
+à effrayer un hôpital; elle accourait rugissante,
+comme une lionne dont on aurait enlevé les petits.
Cette femme, si parfaitement femme du monde, remplie
-d'esprit, d'une force de volonté incroyable pour
-marcher à son but et dominer ses sensations, devenait
-une furie dès qu'il s'agissait de l'héritage. Cette attente
-fébrile, cette espérance sillonnée de doutes, avaient fini
-par changer en elle l'amour de l'argent en frénésie,
-en éréthisme, et, comme les fanatiques, elle eût dévoré
+d'esprit, d'une force de volonté incroyable pour
+marcher à son but et dominer ses sensations, devenait
+une furie dès qu'il s'agissait de l'héritage. Cette attente
+fébrile, cette espérance sillonnée de doutes, avaient fini
+par changer en elle l'amour de l'argent en frénésie,
+en éréthisme, et, comme les fanatiques, elle eût dévoré
quiconque aurait fait mine de lui disputer l'objet de
-son culte: s'il lui eût été prouvé que les prêtres&mdash;ils
-n'en font jamais d'autres&mdash;eussent exhorté le patient
-à consacrer en bonnes &oelig;uvres une partie de cette
+son culte: s'il lui eût été prouvé que les prêtres&mdash;ils
+n'en font jamais d'autres&mdash;eussent exhorté le patient
+à consacrer en bonnes &oelig;uvres une partie de cette
<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span>
-énorme fortune, elle eût ameuté contre eux tous les rédacteurs
-du <cite>Siècle</cite>, ou plutôt elle n'eût pas attendu la
-feuille vengeresse; elle aurait sauté à la gorge de l'infâme
-suborneur et déchiré sa soutane de ses doigts crochus,
-taillés en dents de râteau. Le chapitre des secrétaires
+énorme fortune, elle eût ameuté contre eux tous les rédacteurs
+du <cite>Siècle</cite>, ou plutôt elle n'eût pas attendu la
+feuille vengeresse; elle aurait sauté à la gorge de l'infâme
+suborneur et déchiré sa soutane de ses doigts crochus,
+taillés en dents de râteau. Le chapitre des secrétaires
du vieux baron fut pour Harpagona et pour
-Plombagène un sujet de vives perplexités. Il les eût
-volontiers dispensés d'orthographe, mais ils n'en trouvaient
-jamais d'assez sûrs. Le premier était un jeune
+Plombagène un sujet de vives perplexités. Il les eût
+volontiers dispensés d'orthographe, mais ils n'en trouvaient
+jamais d'assez sûrs. Le premier était un jeune
homme intelligent, doux, modeste, charmant, mais
-suspect d'amicale préférence pour Albert, cet autre
-neveu qui donnait parfois des inquiétudes: il mourut;
+suspect d'amicale préférence pour Albert, cet autre
+neveu qui donnait parfois des inquiétudes: il mourut;
le premier cri d'Harpagona fut encore un cri du c&oelig;ur:
-«Tant mieux! dit-elle, il aimait trop Albert!» Ce fut
-là toute l'oraison funèbre. Pour plus de certitude, on
-fit remplacer le défunt par un employé de l'administration
-dont Plombagène était le chef: mais voyez l'inanité
-des calculs humains! Ce nouvel élu fut un traître.
+«Tant mieux! dit-elle, il aimait trop Albert!» Ce fut
+là toute l'oraison funèbre. Pour plus de certitude, on
+fit remplacer le défunt par un employé de l'administration
+dont Plombagène était le chef: mais voyez l'inanité
+des calculs humains! Ce nouvel élu fut un traître.
Il fut vu trois fois se promenant sur la terrasse
-avec cet odieux Albert, et échangeant avec lui une conversation
-à voix basse; il n'en fallut pas davantage:
-son procès ne fut pas long. Heureusement l'imprudent
-donna des armes contre lui-même; il prit dans la bibliothèque
-un vieux bouquin rongé de poussière; on
+avec cet odieux Albert, et échangeant avec lui une conversation
+à voix basse; il n'en fallut pas davantage:
+son procès ne fut pas long. Heureusement l'imprudent
+donna des armes contre lui-même; il prit dans la bibliothèque
+un vieux bouquin rongé de poussière; on
lui accorda le temps de faire sa malle et on le chassa
comme un gueux.</p>
-<p>Un autre jour&mdash;jour néfaste!&mdash;Harpagona, retenue
+<p>Un autre jour&mdash;jour néfaste!&mdash;Harpagona, retenue
dans une ville voisine par les fonctions de son mari,
apprit une terrifiante nouvelle: un notaire&mdash;un notaire!&mdash;du
<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span>
-chef-lieu de canton, subitement appelé
-chez le baron de Rouvray, y avait passé la nuit. Qu'était-il
-allé y faire? Bien peu de chose: un dix-septième
-testament où le baron maintenait les seize autres, et y
+chef-lieu de canton, subitement appelé
+chez le baron de Rouvray, y avait passé la nuit. Qu'était-il
+allé y faire? Bien peu de chose: un dix-septième
+testament où le baron maintenait les seize autres, et y
ajoutait seulement, dans sa munificence, un legs de
-vingt-cinq francs pour un établissement de bienfaisance;
-mais la chose resta quelque temps enveloppée
-de ténèbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir
-à quoi s'en tenir, Plombagène, presque sexagénaire,
-riche déjà par sa place, porteur d'un beau nom
-et de décorations nombreuses, ne craignit pas de
+vingt-cinq francs pour un établissement de bienfaisance;
+mais la chose resta quelque temps enveloppée
+de ténèbres, et le premier moment fut rude. Pour savoir
+à quoi s'en tenir, Plombagène, presque sexagénaire,
+riche déjà par sa place, porteur d'un beau nom
+et de décorations nombreuses, ne craignit pas de
s'humilier devant les domestiques et de les questionner
-les mains jointes. Quant à Harpagona, ce fut
-bien pis. Elle bondit, hurla, grinça de rage, prit
-à témoins les dieux et les hommes, se roula sur son
-tapis, menaça de la guillotine tous ceux qui auraient
-trempé dans le complot, et, dans le désordre de ses sens,
-ne s'aperçut pas qu'elle donnait ce hideux spectacle à
+les mains jointes. Quant à Harpagona, ce fut
+bien pis. Elle bondit, hurla, grinça de rage, prit
+à témoins les dieux et les hommes, se roula sur son
+tapis, menaça de la guillotine tous ceux qui auraient
+trempé dans le complot, et, dans le désordre de ses sens,
+ne s'aperçut pas qu'elle donnait ce hideux spectacle à
une dame de la ville, qui n'avait aucune raison de lui
garder le secret.</p>
-<p>Enfin, enfin, le ciel eut pitié de ses angoisses. Le
-baron de Rouvray se décida à faire quelque chose en
+<p>Enfin, enfin, le ciel eut pitié de ses angoisses. Le
+baron de Rouvray se décida à faire quelque chose en
faveur de parents qui ne se tourmentaient que pour
-son bien. Il ne mourut pas tout à fait encore: c'eût
-été trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait
-déjà, tomba complétement en enfance; une enfance
-réaliste, digne de M. Champfleury et surtout de M. Clairville!
-c'est ici qu'éclata la piété quasi-filiale d'Harpagona
-et de Plombagène. Ils constatèrent l'état du bonhomme,
+son bien. Il ne mourut pas tout à fait encore: c'eût
+été trop beau! Mais le pauvre richard, qui radotait
+déjà, tomba complétement en enfance; une enfance
+réaliste, digne de M. Champfleury et surtout de M. Clairville!
+c'est ici qu'éclata la piété quasi-filiale d'Harpagona
+et de Plombagène. Ils constatèrent l'état du bonhomme,
<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span>
-et, de peur qu'on n'en abusât, ils firent
-publier partout par leurs frères, s&oelig;urs, cousins, amis
-et connaissances, que le baron de Rouvray&mdash;leur bienfaiteur!&mdash;était
-emmailloté, qu'on lui donnait la becquée
-comme à un moineau en bas âge, qu'il ne reconnaissait
-plus personne, qu'il se croyait à l'auberge, nourri
-aux frais du gouvernement, qu'il prenait son curé pour
+et, de peur qu'on n'en abusât, ils firent
+publier partout par leurs frères, s&oelig;urs, cousins, amis
+et connaissances, que le baron de Rouvray&mdash;leur bienfaiteur!&mdash;était
+emmailloté, qu'on lui donnait la becquée
+comme à un moineau en bas âge, qu'il ne reconnaissait
+plus personne, qu'il se croyait à l'auberge, nourri
+aux frais du gouvernement, qu'il prenait son curé pour
Garibaldi, sa servante pour mademoiselle Mars, son
valet de chambre pour lord Palmerston, et son garde
-champêtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques
-d'où il résultait que si, par hasard, dans une
-lubie, ledit baron changeait quelque chose à ses dispositions
+champêtre pour le cardinal Antonelli; tous faits authentiques
+d'où il résultait que si, par hasard, dans une
+lubie, ledit baron changeait quelque chose à ses dispositions
testamentaires, ce changement serait de toute
-nullité.</p>
+nullité.</p>
-<p>Deux autres années s'écoulèrent. Puis, le baron, qui
-était déjà mort, mourut officiellement. Harpagona et
-Plombagène avaient, dans l'intervalle, commencé à
-s'installer à Paris. Je glisse sur le détail des ladreries
-qu'ils brodèrent en guise de larmes sur le drap funéraire.
+<p>Deux autres années s'écoulèrent. Puis, le baron, qui
+était déjà mort, mourut officiellement. Harpagona et
+Plombagène avaient, dans l'intervalle, commencé à
+s'installer à Paris. Je glisse sur le détail des ladreries
+qu'ils brodèrent en guise de larmes sur le drap funéraire.
On en parle encore, on en parlera longtemps,
-sous le chaume et sous l'ardoise, à vingt lieues à la
-ronde, dans le département d'Indre-et-Loire. Albert,
-le neveu qui n'héritait pas, passa trois mois à recevoir
-et à éconduire poliment des gens qui venaient
-se plaindre des lésineries de l'héritier. Avant l'événement,
-Plombagène et Harpagona se faisaient pauvres;
-après, ils se firent indigents, et traitèrent comme
-une insulte personnelle toute allusion à leur nouvelle
+sous le chaume et sous l'ardoise, à vingt lieues à la
+ronde, dans le département d'Indre-et-Loire. Albert,
+le neveu qui n'héritait pas, passa trois mois à recevoir
+et à éconduire poliment des gens qui venaient
+se plaindre des lésineries de l'héritier. Avant l'événement,
+Plombagène et Harpagona se faisaient pauvres;
+après, ils se firent indigents, et traitèrent comme
+une insulte personnelle toute allusion à leur nouvelle
fortune. Peu s'en fallut qu'ils n'allassent, par
<span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span>
-précaution, se faire inscrire au bureau de bienfaisance
+précaution, se faire inscrire au bureau de bienfaisance
de leur arrondissement. Le mari, par ordre de la
-femme, se mit à porter les vieux paletots de son oncle.
-Toutes les variantes du <em>pauvre homme!</em> furent épuisées
-en l'honneur de ce malheureux, condamné à payer
+femme, se mit à porter les vieux paletots de son oncle.
+Toutes les variantes du <em>pauvre homme!</em> furent épuisées
+en l'honneur de ce malheureux, condamné à payer
cent vingt mille francs de droits de succession. Il y eut
du bruit, des menaces de juge de paix, pour une soucoupe
-ébréchée, un plumeau chauve et une serviette
-de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagène
-eut un accès de libéralité qui lui fit le plus grand
-honneur: il avisa dans le grenier un tableau qui représentait
-le beau-père de son oncle, figurant dans une
-fête civique en costume du temps du Directoire. Cette
-toile, due au pinceau bien intentionné d'un barbouilleur
+ébréchée, un plumeau chauve et une serviette
+de cuisine qui ne se retrouva pas. Pourtant Plombagène
+eut un accès de libéralité qui lui fit le plus grand
+honneur: il avisa dans le grenier un tableau qui représentait
+le beau-père de son oncle, figurant dans une
+fête civique en costume du temps du Directoire. Cette
+toile, due au pinceau bien intentionné d'un barbouilleur
du cru, aurait certainement valu, dans une vente,
-un franc cinquante centimes. Plombagène, après avoir
-lu quelques pages de Sénèque sur le mépris des richesses,
-envoya ce tableau au musée de la ville, en y ajoutant
-une lettre commémorative: il ne réclama rien
+un franc cinquante centimes. Plombagène, après avoir
+lu quelques pages de Sénèque sur le mépris des richesses,
+envoya ce tableau au musée de la ville, en y ajoutant
+une lettre commémorative: il ne réclama rien
pour le cadre.</p>
-<p>Mais à Paris, où, en fait d'argent, on ne juge que
-les résultats, Harpagona reprit tous ses avantages:
+<p>Mais à Paris, où, en fait d'argent, on ne juge que
+les résultats, Harpagona reprit tous ses avantages:
elle avait infiniment d'esprit, de belles alliances, de
-brillantes amitiés, un état de maison déjà fort passable,
-et l'on peut dire qu'elle était faite pour la fortune comme
-l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un célèbre cuisinier
-de Tours, à qui elle persuada qu'il avait des affaires
-à Paris, elle donna économiquement quelques
-beaux dîners, qui, bien maquignonnés, eurent un
+brillantes amitiés, un état de maison déjà fort passable,
+et l'on peut dire qu'elle était faite pour la fortune comme
+l'aimant pour le fer. Avec l'aide d'un célèbre cuisinier
+de Tours, à qui elle persuada qu'il avait des affaires
+à Paris, elle donna économiquement quelques
+beaux dîners, qui, bien maquignonnés, eurent un
<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span>
-grand succès. Bref, elle ne tarda pas à avoir, ce qui est
+grand succès. Bref, elle ne tarda pas à avoir, ce qui est
si difficile et si rare, un salon, et, qui plus est, un salon
d'exquise compagnie: son seul embarras, sur ce
-premier échelon de ses grandeurs, ce fut son mari
-Plombagène. Madame Sophie Gay a dit, dans ses <cite>Salons
-célèbres</cite>, que, pour qu'une femme supérieure eût
-tout son relief, pour que le salon de cette femme eût
-tout son agrément, il fallait que son mari fût nul, absent
-ou invisible. Or Plombagène n'était, hélas! ni absent,
-ni invisible, ni nul; il était ennuyeux, et d'un
-genre d'ennui particulièrement antipathique à l'esprit
+premier échelon de ses grandeurs, ce fut son mari
+Plombagène. Madame Sophie Gay a dit, dans ses <cite>Salons
+célèbres</cite>, que, pour qu'une femme supérieure eût
+tout son relief, pour que le salon de cette femme eût
+tout son agrément, il fallait que son mari fût nul, absent
+ou invisible. Or Plombagène n'était, hélas! ni absent,
+ni invisible, ni nul; il était ennuyeux, et d'un
+genre d'ennui particulièrement antipathique à l'esprit
parisien, qui a pris pour devise le <em>glissez, mortels, n'appuyez
-pas!</em> de ce diable de Voltaire. Plombagène avait des
-connaissances variées, beaucoup de lecture, un peu d'<em>x</em>,
-pas mal de chimie, de géologie, de mécanique, d'hydraulique,
-et, avec tout cela, cet amour de la précision
-qui ne permet pas qu'un bouton de guêtre s'égare dans
-la conversation. Pourvu qu'il vous arrivât, devant lui,
-de lâcher une imprudence, d'aventurer un mot inexact,
-répondant à une de ses spécialités (il les avait
-toutes), vous étiez pris, et vous en aviez pour deux
-heures. Tous les aboutissants, embranchements, dégagements
-et annexes de la question étaient traités <i lang="la" xml:lang="la">ex
-professo</i>, de l'alpha à l'oméga, du cèdre à l'hysope,
-en style panaché de Joseph Prudhomme et de polytechnicien
+pas!</em> de ce diable de Voltaire. Plombagène avait des
+connaissances variées, beaucoup de lecture, un peu d'<em>x</em>,
+pas mal de chimie, de géologie, de mécanique, d'hydraulique,
+et, avec tout cela, cet amour de la précision
+qui ne permet pas qu'un bouton de guêtre s'égare dans
+la conversation. Pourvu qu'il vous arrivât, devant lui,
+de lâcher une imprudence, d'aventurer un mot inexact,
+répondant à une de ses spécialités (il les avait
+toutes), vous étiez pris, et vous en aviez pour deux
+heures. Tous les aboutissants, embranchements, dégagements
+et annexes de la question étaient traités <i lang="la" xml:lang="la">ex
+professo</i>, de l'alpha à l'oméga, du cèdre à l'hysope,
+en style panaché de Joseph Prudhomme et de polytechnicien
<em>fruit-sec</em>: jugez du supplice d'Harpagona,
-lorsqu'elle entamait avec ses habitués et ses spirituelles
-amies quelque causerie fine et déliée comme de la
-dentelle, et que Plombagène, changeant la causerie en
+lorsqu'elle entamait avec ses habitués et ses spirituelles
+amies quelque causerie fine et déliée comme de la
+dentelle, et que Plombagène, changeant la causerie en
<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span>
-cours de l'école des arts et métiers, marchait lourdement
+cours de l'école des arts et métiers, marchait lourdement
sur ces ailes d'abeilles, comme un b&oelig;uf en vacances
-sur l'étalage de Delisle ou de Gagelin! Le whist
-était alors sa ressource; le whist, ami fidèle de ses
+sur l'étalage de Delisle ou de Gagelin! Le whist
+était alors sa ressource; le whist, ami fidèle de ses
bons et de ses mauvais jours: le whist, qu'elle jouait
comme feu Deschapelles. Autrefois, disait-on, avant
-l'hégyre des millions Rouvray, au temps des garnisons
-maigres, Harpagona condamnait au whist forcé les
-subordonnés de son mari: elle jouait mieux qu'eux et
-jouait un peu cher; ils étaient pauvres, mais résignés;
-ils perdaient toujours et s'en allaient la tête basse; le
+l'hégyre des millions Rouvray, au temps des garnisons
+maigres, Harpagona condamnait au whist forcé les
+subordonnés de son mari: elle jouait mieux qu'eux et
+jouait un peu cher; ils étaient pauvres, mais résignés;
+ils perdaient toujours et s'en allaient la tête basse; le
lendemain, par extraordinaire et pour cette fois seulement,
son mari avait du dessert.</p>
<p>Pour l'intelligence de ce qui va suivre, je dois dire
que, comme presque tous les salons de Paris, celui
-d'Harpagona avait sa bête noire; or, cette bête noire
-était un homme qui n'est ni noir, ni bête; une des
-gloires de notre époque, un de nos appuis dans les
-temps mauvais, mâle caractère, parole séduisante, éloquence
-pleine d'à-propos, piété sincère, habileté mise
+d'Harpagona avait sa bête noire; or, cette bête noire
+était un homme qui n'est ni noir, ni bête; une des
+gloires de notre époque, un de nos appuis dans les
+temps mauvais, mâle caractère, parole séduisante, éloquence
+pleine d'à-propos, piété sincère, habileté mise
au service de toutes les nobles causes; un homme enfin,
-dans un siècle qui en compte encore beaucoup sur
+dans un siècle qui en compte encore beaucoup sur
les champs de bataille, mais si peu dans la vie civile!
-La tendre et fidèle admiration que j'éprouve pour
-Iphicrate&mdash;vous l'avez déjà reconnu,&mdash;m'autorise à
-avouer un tout petit défaut que notre faible Nature a
-mêlé à toutes ses grandes qualités, sans doute pour ne
-pas trop humilier ses contemporains. Doué d'un art admirable
+La tendre et fidèle admiration que j'éprouve pour
+Iphicrate&mdash;vous l'avez déjà reconnu,&mdash;m'autorise à
+avouer un tout petit défaut que notre faible Nature a
+mêlé à toutes ses grandes qualités, sans doute pour ne
+pas trop humilier ses contemporains. Doué d'un art admirable
pour tirer de toutes les situations le meilleur
<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span>
parti possible, il a, pour qu'elles lui rendent tout ce
qu'elles peuvent rendre, besoin que nous l'aidions tous
-à l'approche du moment décisif. Certainement, ce concours
-lui est bien dû: il en fait un si bon usage! mais
-on a généralement remarqué qu'il a le bon goût de
-préférer les citrons pleins aux citrons <em>exprimés</em>. En
-d'autres termes, il n'est pas tout à fait le même le lendemain
-du service rendu que la veille du service très-légitimement
-demandé. La veille, il est charmant, tout
+à l'approche du moment décisif. Certainement, ce concours
+lui est bien dû: il en fait un si bon usage! mais
+on a généralement remarqué qu'il a le bon goût de
+préférer les citrons pleins aux citrons <em>exprimés</em>. En
+d'autres termes, il n'est pas tout à fait le même le lendemain
+du service rendu que la veille du service très-légitimement
+demandé. La veille, il est charmant, tout
feu et tout flamme. Le lendemain, il est charmant encore;
-il ne peut pas ne pas l'être, mais le feu s'éteint et
+il ne peut pas ne pas l'être, mais le feu s'éteint et
la reconnaissance couve sous la cendre. Si, au lieu
-d'être l'homme le plus poli de l'univers, il parlait l'argot
-bohème, on croirait parfois qu'il va dire: «A présent
-passons à un autre exercice!» Comme tous les
-hommes supérieurs, il a des séides qui ne le valent pas,
-et qui, en le servant, sont sujets à le contrefaire. Tenez,
+d'être l'homme le plus poli de l'univers, il parlait l'argot
+bohème, on croirait parfois qu'il va dire: «A présent
+passons à un autre exercice!» Comme tous les
+hommes supérieurs, il a des séides qui ne le valent pas,
+et qui, en le servant, sont sujets à le contrefaire. Tenez,
mesdames! un trait entre mille: Iphicrate, au
-moment dont je parle, songeait déjà, et à très-bon droit,
-à l'Académie française. Il avait d'abord jeté son dévolu
-sur la succession académique de Théonas, octogénaire
-de lettres, un de ces immortels opiniâtres qui monnayent
-en longévité l'immortalité dont ils ne sont pas
-sûrs: aimable, vénérable, délectable, mais, pour le
-quart d'heure, ayant le défaut contraire à celui de la
-jument de Roland: il n'était pas mort:&mdash;goutteux, catarrheux,
+moment dont je parle, songeait déjà, et à très-bon droit,
+à l'Académie française. Il avait d'abord jeté son dévolu
+sur la succession académique de Théonas, octogénaire
+de lettres, un de ces immortels opiniâtres qui monnayent
+en longévité l'immortalité dont ils ne sont pas
+sûrs: aimable, vénérable, délectable, mais, pour le
+quart d'heure, ayant le défaut contraire à celui de la
+jument de Roland: il n'était pas mort:&mdash;goutteux, catarrheux,
rhumatisant, apoplectique, paralytique, mais
-enfin, grand bonhomme vivait encore! Or, à cette
-époque, je devais, dans un journal célèbre, consacrer
+enfin, grand bonhomme vivait encore! Or, à cette
+époque, je devais, dans un journal célèbre, consacrer
<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span>
-une étude aux excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement,
+une étude aux excellents ouvrages d'Iphicrate. Seulement,
pour rendre mes louanges plus significatives, il
-avait été convenu avec Phidippe, un des plus zélés secrétaires
+avait été convenu avec Phidippe, un des plus zélés secrétaires
de ses commandements, que je m'arrangerais
-pour faire exactement coïncider l'apparition de mon
-article avec la mort de Théonas et l'ouverture de sa succession.
-Là-dessus, me voilà à l'ouvrage, et les dépêches
-télégraphiques de Phidippe de fondre comme grêle
+pour faire exactement coïncider l'apparition de mon
+article avec la mort de Théonas et l'ouverture de sa succession.
+Là-dessus, me voilà à l'ouvrage, et les dépêches
+télégraphiques de Phidippe de fondre comme grêle
sur ma table de travail:</p>
-<p>«Lundi matin.&mdash;Attendons; Théonas va un
+<p>«Lundi matin.&mdash;Attendons; Théonas va un
peu mieux: il a pris un bouillon et dormi deux
heures...</p>
-<p>«Mardi soir.&mdash;Vite, à la besogne! Théonas est au
-plus mal; on l'a administré: il n'a presque plus
-de pouls. Les médecins disent qu'il ne passera pas la
+<p>«Mardi soir.&mdash;Vite, à la besogne! Théonas est au
+plus mal; on l'a administré: il n'a presque plus
+de pouls. Les médecins disent qu'il ne passera pas la
nuit.</p>
-<p>«Mercredi matin.&mdash;C'est inconcevable! Théonas n'est
+<p>«Mercredi matin.&mdash;C'est inconcevable! Théonas n'est
pas mort. Suspendez la publication.</p>
-<p>«Jeudi matin.&mdash;Théonas est à l'agonie. Corrigez les
-épreuves.»</p>
+<p>«Jeudi matin.&mdash;Théonas est à l'agonie. Corrigez les
+épreuves.»</p>
<p>Ainsi de suite; total: cinq bulletins et cinq cartes
de Phidippe. Depuis, je n'ai plus eu l'honneur de le
revoir.</p>
-<p>Théonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de
-douleurs, d'éloges et de regrets: ainsi va le monde, la
-vie et l'Académie.</p>
+<p>Théonas mourut enfin, et ce fut alors un concert de
+douleurs, d'éloges et de regrets: ainsi va le monde, la
+vie et l'Académie.</p>
-<p>Pourtant Iphicrate ne fut pas nommé cette fois-là;
-mais il le fut six mois après, et jamais succès plus légitime
+<p>Pourtant Iphicrate ne fut pas nommé cette fois-là;
+mais il le fut six mois après, et jamais succès plus légitime
n'attira sur un homme illustre de plus injustes
<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span>
-violences. Que les Triboulets sérieux ou grotesques de
-la presse révolutionnaire fussent acharnés contre lui,
-il n'y avait pas là de quoi s'étonner; mais la société
-polie et charmante qui se réunissait chez Harpagona!
-le phénomène était plus étrange et donnait lieu à des
-réflexions plus tristes.</p>
-
-<p>Un soir d'hiver, elle avait invité ses intimes,&mdash;la
-fine fleur du faubourg Saint-Germain,&mdash;à un whist
-émaillé de causerie: il faisait froid au dehors, un bon
-feu flambait dans la cheminée; on déchirait Iphicrate
-à petites dents blanches et à petits ongles roses: la
-soirée commençait bien.</p>
-
-<p>Survint un des habitués du salon, Maurice de
-Prasly; il s'approcha du feu après avoir salué la maîtresse
-de la maison, et dit étourdiment: je suis gelé!..</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon cher, vous n'êtes pas gelé, reprit
-doctoralement Plombagène: si vous étiez gelé, vous
+violences. Que les Triboulets sérieux ou grotesques de
+la presse révolutionnaire fussent acharnés contre lui,
+il n'y avait pas là de quoi s'étonner; mais la société
+polie et charmante qui se réunissait chez Harpagona!
+le phénomène était plus étrange et donnait lieu à des
+réflexions plus tristes.</p>
+
+<p>Un soir d'hiver, elle avait invité ses intimes,&mdash;la
+fine fleur du faubourg Saint-Germain,&mdash;à un whist
+émaillé de causerie: il faisait froid au dehors, un bon
+feu flambait dans la cheminée; on déchirait Iphicrate
+à petites dents blanches et à petits ongles roses: la
+soirée commençait bien.</p>
+
+<p>Survint un des habitués du salon, Maurice de
+Prasly; il s'approcha du feu après avoir salué la maîtresse
+de la maison, et dit étourdiment: je suis gelé!..</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher, vous n'êtes pas gelé, reprit
+doctoralement Plombagène: si vous étiez gelé, vous
ne pourriez plus ni parler, ni marcher; il faut, pour la
-congélation du corps humain, 28° degrés Réaumur,
-et nous n'avons ce soir que huit degrés centigrades.
+congélation du corps humain, 28° degrés Réaumur,
+et nous n'avons ce soir que huit degrés centigrades.
Marfurius, dans son <cite>Voyage au Spitzberg</cite>, donne de
-curieux détails sur les conditions nécessaires pour
-qu'un homme soit gelé: les yeux brûlent, le sang cesse
-de circuler, la vie abandonne les extrémités, les oreilles
+curieux détails sur les conditions nécessaires pour
+qu'un homme soit gelé: les yeux brûlent, le sang cesse
+de circuler, la vie abandonne les extrémités, les oreilles
sont assourdies par un bourdonnement sinistre:
-j'ai les trois volumes in-4<sup>o</sup> de ce <cite>Voyage</cite> dans ma bibliothèque;
+j'ai les trois volumes in-4<sup>o</sup> de ce <cite>Voyage</cite> dans ma bibliothèque;
si vous voulez, j'irai vous les chercher et nous
les parcourrons ensemble. Au surplus, il n'y avait pas
-d'hommes mieux renseignés là-dessus que nos vétérans
+d'hommes mieux renseignés là-dessus que nos vétérans
<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
de la campagne de Russie: je me souviens, entre
autres, d'avoir fait causer un sergent qui avait eu l'oreille
-gauche gelée en sortant de Wilna; dix-neuf ans après
-il s'en ressentait encore; nous étions ensemble dans la
-tranchée; c'était l'avant-veille de la prise d'Anvers...</p>
+gauche gelée en sortant de Wilna; dix-neuf ans après
+il s'en ressentait encore; nous étions ensemble dans la
+tranchée; c'était l'avant-veille de la prise d'Anvers...</p>
<p>&mdash;Mon ami, je vous en prie, sonnez pour qu'on
-nous apporte d'autres cartes! s'écria Harpagona,
-qui avait depuis longtemps compris la nécessité de ces
+nous apporte d'autres cartes! s'écria Harpagona,
+qui avait depuis longtemps compris la nécessité de ces
diversions.</p>
-<p>On se remit à déchirer Iphicrate.</p>
+<p>On se remit à déchirer Iphicrate.</p>
-<p>Un demi-heure après, un des joueurs se leva brusquement,
+<p>Un demi-heure après, un des joueurs se leva brusquement,
et, quittant la table de whist, dit aux causeurs
-restés près de la cheminée:</p>
+restés près de la cheminée:</p>
-<p>&mdash;Décidément, j'y renonce pour ce soir: j'ai des
+<p>&mdash;Décidément, j'y renonce pour ce soir: j'ai des
jeux impossibles!</p>
-<p>&mdash;Prenez garde! répliqua Plombagène; s'ils étaient
+<p>&mdash;Prenez garde! répliqua Plombagène; s'ils étaient
impossibles, vous ne pourriez pas les avoir, et, par
-conséquent, vous ne les auriez pas. Lisez Boiste,
-Restaud, de Wailly, Lavaux, Napoléon Landais, la
+conséquent, vous ne les auriez pas. Lisez Boiste,
+Restaud, de Wailly, Lavaux, Napoléon Landais, la
grammaire de Port-Royal, et vous y trouverez la vraie
significative du mot <em>impossible</em>. Je ne comprends pas,
-je l'avoue, surtout chez les gens bien élevés, cette manie
-de détourner de leur sens propre la plupart des mots
-de la langue française. Vous croyez donner plus de piquant
-au discours, et vous ne faites que copier les bohèmes,
+je l'avoue, surtout chez les gens bien élevés, cette manie
+de détourner de leur sens propre la plupart des mots
+de la langue française. Vous croyez donner plus de piquant
+au discours, et vous ne faites que copier les bohèmes,
les rapins, les fantaisistes, les acrobates du vers
et de la prose. C'est pourquoi, si vous le voulez bien, nous
-déclarerons tout simplement que vous avez eu des jeux
-<em>détestables</em>, et nous ajouterons que rien n'est <em>impossible</em>
+déclarerons tout simplement que vous avez eu des jeux
+<em>détestables</em>, et nous ajouterons que rien n'est <em>impossible</em>
<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span>
-à l'armée française; c'est ce que me disait, en montant
-à l'assaut, un de mes camarades de promotion, le jour
+à l'armée française; c'est ce que me disait, en montant
+à l'assaut, un de mes camarades de promotion, le jour
de la prise d'Anvers...</p>
-<p>&mdash;Gaston, je vous en conjure, appelez François,
+<p>&mdash;Gaston, je vous en conjure, appelez François,
pour qu'il renouvelle les bougies, dit Harpagona, qui,
-depuis deux minutes, semblait être sur le gril.</p>
+depuis deux minutes, semblait être sur le gril.</p>
-<p>On se remit à déchirer Iphicrate.</p>
+<p>On se remit à déchirer Iphicrate.</p>
-<p>En ce moment, un habitué retardataire, Émilion de
-Pressoles, parut à la porte du salon, et ses premiers
-mots furent ceux-ci: je viens du club, où j'ai perdu un
+<p>En ce moment, un habitué retardataire, Émilion de
+Pressoles, parut à la porte du salon, et ses premiers
+mots furent ceux-ci: je viens du club, où j'ai perdu un
argent <em>fabuleux</em>...</p>
-<p>Plombagène saisit l'adjectif au vol.</p>
+<p>Plombagène saisit l'adjectif au vol.</p>
<p>&mdash;Permettez, mon ami! dit-il en aspirant une prise
de tabac: <em>fabuleux</em> est encore un de ces mots que vous
-détournez de leur vrai sens; vous torturez le dictionnaire
-et vous supprimez les étymologies sous prétexte
+détournez de leur vrai sens; vous torturez le dictionnaire
+et vous supprimez les étymologies sous prétexte
de ne pas parler comme tout le monde; la belle gloire!&mdash;<em>Fabuleux</em>
-s'applique spécialement aux époques antérieures
-à celles qu'a éclairées l'histoire; l'on dit:
-les temps historiques, et les temps fabuleux; les événements
-fabuleux, et les événements historiques: ainsi
-l'on dira que le siége de Troie est un événement fabuleux
-et que le siége d'Anv.....</p>
+s'applique spécialement aux époques antérieures
+à celles qu'a éclairées l'histoire; l'on dit:
+les temps historiques, et les temps fabuleux; les événements
+fabuleux, et les événements historiques: ainsi
+l'on dira que le siége de Troie est un événement fabuleux
+et que le siége d'Anv.....</p>
<p>&mdash;Mon ami, vite, vite, une tranche de brioche
-pour le général, qui n'a plus de jeux! exclama Harpagona,
+pour le général, qui n'a plus de jeux! exclama Harpagona,
dont la sueur perlait sous ses cheveux gris.</p>
-<p>On se reprit de plus belle à <em>éreinter</em> Iphicrate:
-parmi les plus acharnés, on me montra la baronne Arsinoé,
+<p>On se reprit de plus belle à <em>éreinter</em> Iphicrate:
+parmi les plus acharnés, on me montra la baronne Arsinoé,
femme d'esprit, et le chevalier Acaste, jeune
<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
homme de haute naissance, connaisseur en belles choses,
-très-spirituel, disait-on, et passionné pour la littérature.
-Acaste me fit force compliments, et ce dilettante consommé
-me félicita tout d'abord de ma magnifique
-étude sur Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement,
-et de mon délicieux roman de <cite>Catherine</cite>, qui est de
+très-spirituel, disait-on, et passionné pour la littérature.
+Acaste me fit force compliments, et ce dilettante consommé
+me félicita tout d'abord de ma magnifique
+étude sur Paul-Louis Courrier, qui est de Nettement,
+et de mon délicieux roman de <cite>Catherine</cite>, qui est de
Jules Sandeau. Je lui pardonnai de grand c&oelig;ur ces
-deux légères peccadilles en faveur de la bonne intention,
-et, profitant du triste privilége de mon âge, je lui
-reprochai, à lui, aristocrate, homme monarchique,
-Vendéen, habitué des Conférences de Notre-Dame, ses
-préventions furieuses contre Iphicrate. Il défendit son
-opinion à grand renfort de paradoxes d'un goût qui
+deux légères peccadilles en faveur de la bonne intention,
+et, profitant du triste privilége de mon âge, je lui
+reprochai, à lui, aristocrate, homme monarchique,
+Vendéen, habitué des Conférences de Notre-Dame, ses
+préventions furieuses contre Iphicrate. Il défendit son
+opinion à grand renfort de paradoxes d'un goût qui
ne valait pas celui de sa cravate: puis, comme s'il
-avait réservé son meilleur argument pour le dernier, il
-me dit avec une nuance d'ironie et d'élégance mondaine:</p>
+avait réservé son meilleur argument pour le dernier, il
+me dit avec une nuance d'ironie et d'élégance mondaine:</p>
-<p>&mdash;Parbleu! cela vous va bien, à vous qui avez
-<em>éreinté</em> l'écrivain monarchique et catholique par
+<p>&mdash;Parbleu! cela vous va bien, à vous qui avez
+<em>éreinté</em> l'écrivain monarchique et catholique par
excellence!...</p>
<p>&mdash;Qui donc?</p>
<p>&mdash;Balzac.&mdash;Et ces deux syllabes lui remplissaient
-la bouche. Je restai stupéfait, abasourdi, ahuri:
-la baronne Arsinoé et quelques jeunes femmes écoutaient.
+la bouche. Je restai stupéfait, abasourdi, ahuri:
+la baronne Arsinoé et quelques jeunes femmes écoutaient.
En un moment, par une de ces intuitions rapides
-que donne aux improvisateurs littéraires l'habitude
-du métier, je revis en idée tous les passages que
-j'avais notés en étudiant Balzac, et où ce génie étrange
+que donne aux improvisateurs littéraires l'habitude
+du métier, je revis en idée tous les passages que
+j'avais notés en étudiant Balzac, et où ce génie étrange
assaisonnait de maximes absolutistes ses dangereuses
<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span>
-peintures, comme un pharmacien halluciné qui délayerait
-de l'arsenic dans de l'eau bénite. Abusant de
-ma stupeur, et encouragé par le sourire approbateur
+peintures, comme un pharmacien halluciné qui délayerait
+de l'arsenic dans de l'eau bénite. Abusant de
+ma stupeur, et encouragé par le sourire approbateur
de son gracieux entourage, Acaste me cita coup sur
-coup une douzaine de phrases dont la plus douce eût
-fait tomber à la renverse tous les <em>libéraux</em> de la Restauration.
+coup une douzaine de phrases dont la plus douce eût
+fait tomber à la renverse tous les <em>libéraux</em> de la Restauration.
De jolies petites mains applaudirent de toutes
-leurs forces. Moi, résumant mes griefs et me croyant
-sûr d'accabler mon contradicteur, j'allais, à mon tour,
-commencer mon réquisitoire et mes citations, lorsque
-j'avisai, derrière l'épaule d'Arsinoé, les yeux fixés sur
-moi avec une incomparable expression de curiosité virginale,
-une jeune fille de dix-huit ans à peine, portant
+leurs forces. Moi, résumant mes griefs et me croyant
+sûr d'accabler mon contradicteur, j'allais, à mon tour,
+commencer mon réquisitoire et mes citations, lorsque
+j'avisai, derrière l'épaule d'Arsinoé, les yeux fixés sur
+moi avec une incomparable expression de curiosité virginale,
+une jeune fille de dix-huit ans à peine, portant
un des plus beaux noms de France, une fleur, un lis
-de beauté et d'innocence, doucement inclinée dans une
-attitude dont rien ne saurait rendre la suavité et la
-grâce. Elle était là, attendant ma réponse, sans doute
-pour avoir une première opinion sur ces livres qu'elle
+de beauté et d'innocence, doucement inclinée dans une
+attitude dont rien ne saurait rendre la suavité et la
+grâce. Elle était là, attendant ma réponse, sans doute
+pour avoir une première opinion sur ces livres qu'elle
n'avait jamais lus. Je la regardais, et mon imagination
-mobile croyait voir une sorte de Psyché chrétienne, attirée
-par la lampe mystérieuse qui allait lui montrer
+mobile croyait voir une sorte de Psyché chrétienne, attirée
+par la lampe mystérieuse qui allait lui montrer
un ange ou un monstre. A l'instant, je me dis qu'il ne
-m'était pas permis, même dans l'intérêt d'une bonne
-cause, de ternir cette céleste ignorance; que, pour confondre
+m'était pas permis, même dans l'intérêt d'une bonne
+cause, de ternir cette céleste ignorance; que, pour confondre
mon adversaire, il me faudrait lui rappeler des
-détails, des scènes et jusqu'à des titres d'ouvrages, qui,
-même voilés à demi par mes réticences, pourraient
-troubler cette adorable enfant. Moi-même je me sentis
-rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai d'établir
+détails, des scènes et jusqu'à des titres d'ouvrages, qui,
+même voilés à demi par mes réticences, pourraient
+troubler cette adorable enfant. Moi-même je me sentis
+rougir, je bredouillai honteusement; j'essayai d'établir
<span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span>
-avec le sémillant Acaste un <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> qui ne fut nullement
-du goût de ces belles dames. Bref, ma déroute
-fut complète, et ce monde aristocratique et charmant
-décida <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> que Balzac était un grand homme, un
+avec le sémillant Acaste un <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> qui ne fut nullement
+du goût de ces belles dames. Bref, ma déroute
+fut complète, et ce monde aristocratique et charmant
+décida <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> que Balzac était un grand homme, un
vigoureux champion des doctrines monarchiques et catholiques,
et que monsieur le critique rigoriste ne savait
-pas même donner ses raisons.</p>
+pas même donner ses raisons.</p>
-<p>Heureusement, Plombagène accourut, en bon maître
-de maison, pour masquer ma défaite.</p>
+<p>Heureusement, Plombagène accourut, en bon maître
+de maison, pour masquer ma défaite.</p>
-<p>&mdash;Balzac, dit-il, est rempli d'absurdités. Je le crois
-inférieur à Henri Conscience, qui, comme vous savez
-est Belge; à propos de Belgique, je me rappelle qu'au
-siége d'Anvers...</p>
+<p>&mdash;Balzac, dit-il, est rempli d'absurdités. Je le crois
+inférieur à Henri Conscience, qui, comme vous savez
+est Belge; à propos de Belgique, je me rappelle qu'au
+siége d'Anvers...</p>
-<p>Harpagona allait pousser son quatrième cri de détresse;
-mais elle n'en eut pas le temps, ou plutôt ce cri
-de détresse se changea en cri de fureur. François venait
+<p>Harpagona allait pousser son quatrième cri de détresse;
+mais elle n'en eut pas le temps, ou plutôt ce cri
+de détresse se changea en cri de fureur. François venait
de casser une tasse de porcelaine de Chine. Ce fut un tel
-désespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers
-furent oubliés. On entoura la pauvre Harpagona, en
-proie à des convulsions nerveuses: chacun la consola
+désespoir, qu'Iphicrate, Balzac, Conscience et Anvers
+furent oubliés. On entoura la pauvre Harpagona, en
+proie à des convulsions nerveuses: chacun la consola
de son mieux, et je profitai du tumulte pour m'esquiver.</p>
-<p>Je vous épargne mes réflexions douloureuses, et j'arrive
-au fait. Quelques mois s'écoulèrent, et bientôt l'on
-annonça comme prochaine la réception d'Iphicrate à
-l'Académie. Très-peu d'accord sur son mérite, ses ennemis
+<p>Je vous épargne mes réflexions douloureuses, et j'arrive
+au fait. Quelques mois s'écoulèrent, et bientôt l'on
+annonça comme prochaine la réception d'Iphicrate à
+l'Académie. Très-peu d'accord sur son mérite, ses ennemis
et ses amis s'accordaient sur un point: c'est que
-la séance de réception serait très-brillante, que <em>tout Paris</em>
-y serait, et que, par conséquent, les personnes qui
+la séance de réception serait très-brillante, que <em>tout Paris</em>
+y serait, et que, par conséquent, les personnes qui
<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span>
-avaient la juste prétention d'être partie intégrante de ce
-tout Paris ne pouvaient, sans se manquer à elles-mêmes,
-se dispenser d'avoir des billets. Si ces billets s'étaient
-côtés à la Bourse, il y aurait eu une hausse extraordinaire.
-Le secrétaire perpétuel recevait plus de suppliantes
-pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reçoit
-de demandes de préfectures; il avait épuisé (c'est
-tout dire) les élégances de son langage avant d'être au
-bout de ses refus polis. Il était clair que la réception
-d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes à la
+avaient la juste prétention d'être partie intégrante de ce
+tout Paris ne pouvaient, sans se manquer à elles-mêmes,
+se dispenser d'avoir des billets. Si ces billets s'étaient
+côtés à la Bourse, il y aurait eu une hausse extraordinaire.
+Le secrétaire perpétuel recevait plus de suppliantes
+pattes de mouches qu'un ministre du lendemain ne reçoit
+de demandes de préfectures; il avait épuisé (c'est
+tout dire) les élégances de son langage avant d'être au
+bout de ses refus polis. Il était clair que la réception
+d'Iphicrate serait pour les hommes et les femmes à la
mode, qui se piquent de bel esprit, un de ces champs
-de bataille où il faut vaincre ou mourir.</p>
+de bataille où il faut vaincre ou mourir.</p>
<p>Je ne sais si je vous ai dit, mesdames, que ma s&oelig;ur
-Ursule, plus âgée que moi de cinq ou six ans, s'était faite
-à Paris ma gouvernante et ma ménagère. Elle y avait
-d'autant plus de mérite qu'elle blâmait ma vocation littéraire,
+Ursule, plus âgée que moi de cinq ou six ans, s'était faite
+à Paris ma gouvernante et ma ménagère. Elle y avait
+d'autant plus de mérite qu'elle blâmait ma vocation littéraire,
qu'elle craignait toujours de me voir faiblir du
-côté du roman ou du théâtre, et qu'elle ne manquait jamais
-de me prédire que toutes ces écritures ne me produiraient
+côté du roman ou du théâtre, et qu'elle ne manquait jamais
+de me prédire que toutes ces écritures ne me produiraient
rien de bon. Les plaisirs de ce monde ne la
-tentaient point et ses vanités encore moins. S&oelig;ur d'un
-écrivain qui avait eu ses moments de notoriété et dont
-la stalle était encore marquée aux premières représentations,
-Ursule ne mettait jamais le pied au théâtre: elle
-ignorait le titre des pièces nouvelles, n'allait pas dans le
-monde et ne connaissait guère d'autre chemin que celui
-de Saint-Louis d'Antin. Ayant refusé de se marier pour
-rester avec moi et me garder des écarts de mon imagination,
-m'aimant avec un dévouement inouï, elle avait à
+tentaient point et ses vanités encore moins. S&oelig;ur d'un
+écrivain qui avait eu ses moments de notoriété et dont
+la stalle était encore marquée aux premières représentations,
+Ursule ne mettait jamais le pied au théâtre: elle
+ignorait le titre des pièces nouvelles, n'allait pas dans le
+monde et ne connaissait guère d'autre chemin que celui
+de Saint-Louis d'Antin. Ayant refusé de se marier pour
+rester avec moi et me garder des écarts de mon imagination,
+m'aimant avec un dévouement inouï, elle avait à
<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
peine lu quelques pages de mes livres: elle les trouvait
encore trop mondains! Il n'y avait eu dans sa vie ni sourire,
ni fleurs, ni soleil; pas un amusement frivole, peu
-de gaieté, aucune de ces joies domestiques qui créent aux
+de gaieté, aucune de ces joies domestiques qui créent aux
femmes un monde dans un berceau. Cette existence si
-austère, si mortifiée, cette vie de recluse à côté de la
-mienne où pénétraient toutes les lueurs, où retentissaient
+austère, si mortifiée, cette vie de recluse à côté de la
+mienne où pénétraient toutes les lueurs, où retentissaient
tous les bruits de la civilisation parisienne, ce
-contraste me touchait jusqu'au fond de l'âme et m'inspirait
-une sorte de respectueuse pitié.</p>
-
-<p>Or, à ce moment, Ursule, à qui ma position littéraire
-n'avait jamais rapporté un seul avantage, un seul plaisir,
-fut prise d'un désir de femme et de dévote; un de ces
-désirs qui, dans les âmes habituées à l'abnégation, remplacent
-la quantité par la qualité. Elle m'avoua, comme
-une secrète faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller à la
-réception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donné
-des distractions à la messe et au sermon, et qu'elle me
+contraste me touchait jusqu'au fond de l'âme et m'inspirait
+une sorte de respectueuse pitié.</p>
+
+<p>Or, à ce moment, Ursule, à qui ma position littéraire
+n'avait jamais rapporté un seul avantage, un seul plaisir,
+fut prise d'un désir de femme et de dévote; un de ces
+désirs qui, dans les âmes habituées à l'abnégation, remplacent
+la quantité par la qualité. Elle m'avoua, comme
+une secrète faiblesse, qu'elle mourait d'envie d'aller à la
+réception d'Iphicrate; que cette envie lui avait donné
+des distractions à la messe et au sermon, et qu'elle me
suppliait de me procurer deux billets, un pour moi et un
-pour elle: «D'ailleurs, me dit-elle avec ce bon sens un
-peu positif que la dévotion n'exclut pas, tu as droit à deux
-billets, puisque tu dois rendre compte de la séance dans
+pour elle: «D'ailleurs, me dit-elle avec ce bon sens un
+peu positif que la dévotion n'exclut pas, tu as droit à deux
+billets, puisque tu dois rendre compte de la séance dans
un journal et dans une <cite>Revue</cite>, et que chacun de tes deux
-articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.»</p>
+articles te vaudra probablement une cinquantaine d'injures.»</p>
<p>Le raisonnement ne manquait pas de justesse. J'accueillis
avec transport la demande de ma s&oelig;ur Ursule.
Enfin, j'allais avoir une occasion de lui montrer que <em>ma</em>
-littérature pouvait être bonne à quelque chose, de lui
+littérature pouvait être bonne à quelque chose, de lui
<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span>
-faire goûter quelques heures agréables, à elle volontairement
-sevrée de toutes les joies de ce monde! Comme
-il n'y a que le premier pas qui coûte, Ursule, une fois
-décidée à jeter son bonnet par-dessus la coupole du palais
+faire goûter quelques heures agréables, à elle volontairement
+sevrée de toutes les joies de ce monde! Comme
+il n'y a que le premier pas qui coûte, Ursule, une fois
+décidée à jeter son bonnet par-dessus la coupole du palais
Mazarin, commanda une robe et acheta un chapeau
neuf. En quelques jours, elle avait rajeuni de dix ans,
-et moi, j'avais peine à retenir de douces larmes en voyant
-ce rayon courir sur ce visage pâli et ridé avant l'âge.
-Quant à l'idée de n'avoir pas les deux billets, si quelque
-impertinent l'avait exprimée dans ces premiers
-jours, j'aurais éclaté de rire. Puis cette idée me revint,
+et moi, j'avais peine à retenir de douces larmes en voyant
+ce rayon courir sur ce visage pâli et ridé avant l'âge.
+Quant à l'idée de n'avoir pas les deux billets, si quelque
+impertinent l'avait exprimée dans ces premiers
+jours, j'aurais éclaté de rire. Puis cette idée me revint,
et je la repoussai; puis elle prit plus de consistance, et,
-comme la grande journée approchait, je commençai à
-me mettre sérieusement en campagne. Je frappai à
+comme la grande journée approchait, je commençai à
+me mettre sérieusement en campagne. Je frappai à
vingt portes; je sollicitai toutes les puissances; je fis
valoir mes titres, mes deux articles en perspective, la
-certitude d'être injurié pour la plus grande gloire du
-récipiendaire. Hélas! je ne tardai pas à me convaincre
-que ce qui m'avait d'abord paru si aisé était horriblement
+certitude d'être injurié pour la plus grande gloire du
+récipiendaire. Hélas! je ne tardai pas à me convaincre
+que ce qui m'avait d'abord paru si aisé était horriblement
difficile. Comment aurait-on pu m'accorder ma
-demande? On refusait, on tenait en suspens deux maréchaux,
+demande? On refusait, on tenait en suspens deux maréchaux,
trois duchesses, cinq ou six princes russes,
-un évêque, quatre sénateurs et plusieurs sociétaires de
-la Comédie-Française. J'arpentais tout Paris; je me ruinais
-en voitures à l'heure: cependant les jours s'envolaient
-plus rapidement que jamais. Nous étions au dimanche,
-et la séance était annoncée pour le jeudi suivant.
-Enfin, las d'importuner des indifférents, je pris
-le parti de m'adresser au principal intéressé, à
+un évêque, quatre sénateurs et plusieurs sociétaires de
+la Comédie-Française. J'arpentais tout Paris; je me ruinais
+en voitures à l'heure: cependant les jours s'envolaient
+plus rapidement que jamais. Nous étions au dimanche,
+et la séance était annoncée pour le jeudi suivant.
+Enfin, las d'importuner des indifférents, je pris
+le parti de m'adresser au principal intéressé, à
<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span>
-Iphicrate lui-même. Je courus chez lui; justement le
+Iphicrate lui-même. Je courus chez lui; justement le
hasard me servit: je trouvai Iphicrate devant sa porte;
-tout essoufflé, un peu ému, je balbutiai ma demande;
-il m'arrêta aux premiers mots.</p>
+tout essoufflé, un peu ému, je balbutiai ma demande;
+il m'arrêta aux premiers mots.</p>
-<p>&mdash;Des billets! me dit-il avec une familiarité charmante:
+<p>&mdash;Des billets! me dit-il avec une familiarité charmante:
<span class="smcap">J'ALLAIS VOUS EN DEMANDER!</span></p>
-<p>Le mot était si complet, si beau, que je restai en
+<p>Le mot était si complet, si beau, que je restai en
extase, comme devant un magnifique objet d'art. Je
souris niaisement, je serrai la main d'Iphicrate, et nous
-nous séparâmes.</p>
+nous séparâmes.</p>
-<p>Le jeudi suivant, j'allai seul à l'Académie. La pauvre
-Ursule, consternée d'abord, puis résignée, offrit à Dieu
-cette mortification, qu'elle avait méritée, disait-elle, par
-un désir trop vif. Elle garda le logis, occupée à tricoter
+<p>Le jeudi suivant, j'allai seul à l'Académie. La pauvre
+Ursule, consternée d'abord, puis résignée, offrit à Dieu
+cette mortification, qu'elle avait méritée, disait-elle, par
+un désir trop vif. Elle garda le logis, occupée à tricoter
une paire de bas pour les <em>petites s&oelig;urs des pauvres</em>.</p>
-<p>La séance fut d'un éclat inouï; mais devinez quelles
-furent les deux premières figures que mes yeux rencontrèrent
-aux plus belles places: la baronne Arsinoé et le
-chevalier Acaste. Ils détestaient Iphicrate. Depuis un
+<p>La séance fut d'un éclat inouï; mais devinez quelles
+furent les deux premières figures que mes yeux rencontrèrent
+aux plus belles places: la baronne Arsinoé et le
+chevalier Acaste. Ils détestaient Iphicrate. Depuis un
mois, ils avaient dit de lui autant de mal que j'en pensais,
-disais et écrivais de bien. N'importe! La chose était à la
-mode; la moitié de leurs amis n'avaient pu avoir de
-place; tout Paris y était le matin, et en parlerait le soir.
-Il était donc de toute nécessité que l'on y vît Arsinoé
+disais et écrivais de bien. N'importe! La chose était à la
+mode; la moitié de leurs amis n'avaient pu avoir de
+place; tout Paris y était le matin, et en parlerait le soir.
+Il était donc de toute nécessité que l'on y vît Arsinoé
et Acaste:&mdash;et on les y voyait!</p>
-<p>Ce jour-là, pour la première fois, je regardai comme
-possible une idée qui m'eût paru, quelque temps auparavant,
-la plus humiliante des folies: l'idée de quitter
-Paris, de me réfugier à la campagne, de renoncer à
+<p>Ce jour-là, pour la première fois, je regardai comme
+possible une idée qui m'eût paru, quelque temps auparavant,
+la plus humiliante des folies: l'idée de quitter
+Paris, de me réfugier à la campagne, de renoncer à
<span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span>
-cette vie littéraire où je ne rencontrais plus que mécomptes
-et déboires. Pourtant, je voulus accomplir
-ma tâche jusqu'au bout, et la prédiction d'Ursule se
-vérifia de point en point. J'écrivis les deux articles:
-ils détournèrent sur ma chétive personne une partie
-des colères et des haines amassées contre Iphicrate:
-il y eut, à mes dépens, redoublement d'injures et de
+cette vie littéraire où je ne rencontrais plus que mécomptes
+et déboires. Pourtant, je voulus accomplir
+ma tâche jusqu'au bout, et la prédiction d'Ursule se
+vérifia de point en point. J'écrivis les deux articles:
+ils détournèrent sur ma chétive personne une partie
+des colères et des haines amassées contre Iphicrate:
+il y eut, à mes dépens, redoublement d'injures et de
quolibets. Porus Duclinquant se distingua, comme
-toujours, au premier rang de mes persécuteurs, et ce fut,
+toujours, au premier rang de mes persécuteurs, et ce fut,
pour rappeler le titre de son chef-d'&oelig;uvre, la fin de la
-comédie.</p>
+comédie.</p>
<h2>XIV</h2>
-<p>Après cet épisode, plaisant et triste comme tous les
-actes de la comédie humaine, mes velléités d'émigration
-et de retraite à la campagne devenaient de plus en
-plus fréquentes, à la grande joie d'Ursule, qui me poussait
+<p>Après cet épisode, plaisant et triste comme tous les
+actes de la comédie humaine, mes velléités d'émigration
+et de retraite à la campagne devenaient de plus en
+plus fréquentes, à la grande joie d'Ursule, qui me poussait
de toutes ses forces dans cette voie nouvelle. Ma
pauvre commune de Gigondas unissait pour moi aux
-simples beautés d'une nature vraiment agreste l'attrait
+simples beautés d'une nature vraiment agreste l'attrait
des souvenirs d'enfance, les traditions de bienfaisance,
-de bonne et saine popularité, léguées par mes chers
-parents. Avec une résignation où se cachait encore un
+de bonne et saine popularité, léguées par mes chers
+parents. Avec une résignation où se cachait encore un
<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span>
-fond de vanité, je me demandai s'il ne valait pas mieux
+fond de vanité, je me demandai s'il ne valait pas mieux
m'enfermer dans ce petit cadre, y faire un peu de
bien, y vivre paisiblement, <em>entre le thym et la rosee</em>,
-avec de bons et honnêtes villageois, que m'escrimer,
-en l'honneur d'une société qui ne voulait pas être défendue,
-contre une littérature qui me montrait, en me
+avec de bons et honnêtes villageois, que m'escrimer,
+en l'honneur d'une société qui ne voulait pas être défendue,
+contre une littérature qui me montrait, en me
riant au nez, le bulletin de ses triomphes et de mes
-chutes. J'étais donc à peu près décidé à revenir demander
-le calme à nos vallons et à nos rochers; et cependant
+chutes. J'étais donc à peu près décidé à revenir demander
+le calme à nos vallons et à nos rochers; et cependant
je ne me pressais pas, tant il est difficile de se
-détacher de ce que l'on a trop aimé! Pareil à ces
+détacher de ce que l'on a trop aimé! Pareil à ces
joueurs qui, ayant perdu tous leurs billets de banque,
mais faisant encore sonner quelques louis dans leurs
-poches, jettent en s'éloignant sur le tapis vert un regard
-de convoitise et de regret, je rôdais sur les boulevards,
-sur les quais, dans les foyers des théâtres,
-commençant chaque jour un adieu que je ne finissais
+poches, jettent en s'éloignant sur le tapis vert un regard
+de convoitise et de regret, je rôdais sur les boulevards,
+sur les quais, dans les foyers des théâtres,
+commençant chaque jour un adieu que je ne finissais
jamais.</p>
<p>Pourtant les avertissements ne me manquaient pas:
-il ne tint qu'à moi, par exemple, de prendre pour une
-allusion prophétique l'article suivant, publié par un
+il ne tint qu'à moi, par exemple, de prendre pour une
+allusion prophétique l'article suivant, publié par un
petit journal que l'on m'envoya sous bande:</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
<p>L'INVALIDE DE LETTRES</p>
-<p>«La littérature a ses batailles, ses armées, ses
-troupes régulières, ses compagnies franches, ses maréchaux,
+<p>«La littérature a ses batailles, ses armées, ses
+troupes régulières, ses compagnies franches, ses maréchaux,
ses officiers, ses caporaux, ses voltigeurs,
-ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses maraudeurs,
-ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours,
-ses fanfares et ses cantinières: elle a aussi ses invalides;
-seulement, ceux-là ne sont pas tous logés dans
-un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré en perspective.</p>
+ses conscrits, ses embuscades, ses traînards, ses maraudeurs,
+ses sapeurs, ses déserteurs, ses tambours,
+ses fanfares et ses cantinières: elle a aussi ses invalides;
+seulement, ceux-là ne sont pas tous logés dans
+un hôtel style Louis XIV, avec un dôme doré en perspective.</p>
-<p>«L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories
+<p>«L'invalide littéraire peut se diviser en six catégories
principales, qui admettent de nombreuses subdivisions:
-le retraité, le démissionnaire, l'invalide civil,
-l'exhumé, l'éclopé et le <em>fruit-sec</em>.</p>
-
-<p>«Les retraités occupent le haut bout de cette
-échelle qui commence à l'Institut et finit au Petit-Lazari;
-ce sont les écrivains qui n'écrivent plus, mais
-qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur des circonstances,
-ont su se ménager des positions assez
+le retraité, le démissionnaire, l'invalide civil,
+l'exhumé, l'éclopé et le <em>fruit-sec</em>.</p>
+
+<p>«Les retraités occupent le haut bout de cette
+échelle qui commence à l'Institut et finit au Petit-Lazari;
+ce sont les écrivains qui n'écrivent plus, mais
+qui, à l'époque de leurs succès ou à la faveur des circonstances,
+ont su se ménager des positions assez
brillantes pour devenir des valeurs sociales au moment
-même ou ils cessent d'être des valeurs littéraires. La
-Chambre des pairs autrefois, le Sénat aujourd'hui,
-l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions
-des grands théâtres, la haute main dans les bureaux
+même ou ils cessent d'être des valeurs littéraires. La
+Chambre des pairs autrefois, le Sénat aujourd'hui,
+l'Académie toujours, les bibliothèques, les directions
+des grands théâtres, la haute main dans les bureaux
de l'esprit public ou du colportage, les missions scientifiques,
<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
-la présidence d'une société quelconque destinée
-à encourager quelque chose, voilà les plus belles
+la présidence d'une société quelconque destinée
+à encourager quelque chose, voilà les plus belles
retraites, celles que l'on pouvait appeler les <em>mentons
-d'argent</em>. Il ne faut pas confondre les retraités avec les
-sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent
-plus; les sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé.
+d'argent</em>. Il ne faut pas confondre les retraités avec les
+sinécuristes. Les retraités sont ceux qui ne travaillent
+plus; les sinécuristes, ceux qui n'ont jamais travaillé.
Ne croyez pas non plus qu'il suffise, pour prendre rang
-parmi les retraités, d'avoir eu sa phase de travail et de
+parmi les retraités, d'avoir eu sa phase de travail et de
talent. Non; il faut encore avoir su flairer le vent,
-changer à propos, encenser à cinquante ans ce que
-l'on a brûlé à trente, embrasser courageusement le
-parti du plus fort; moyennant quoi, l'on peut prétendre
-à tout en fait de glorieuses retraites.</p>
+changer à propos, encenser à cinquante ans ce que
+l'on a brûlé à trente, embrasser courageusement le
+parti du plus fort; moyennant quoi, l'on peut prétendre
+à tout en fait de glorieuses retraites.</p>
-<p>«Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en
+<p>«Le démissionnaire de lettres peut se subdiviser en
deux classes: il y a l'homme qui, avec du talent, mais
-faute d'une vocation littéraire bien déterminée, profite
-de ses premiers succès, et, au besoin, simule une opposition
-véhémente pour que le gouvernement compte
-avec lui et en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain
-qui, se sentant vieillir, dégoûté ou exaspéré par
+faute d'une vocation littéraire bien déterminée, profite
+de ses premiers succès, et, au besoin, simule une opposition
+véhémente pour que le gouvernement compte
+avec lui et en fasse un personnage officiel; il y a l'écrivain
+qui, se sentant vieillir, dégoûté ou exaspéré par
les spectacles auxquels il assiste, furieux de voir le
<cite>Duc Job</cite> rapporter cent mille francs, <cite>Fanny</cite> atteindre sa
-vingtième édition et le <cite>Grain de sable</cite> sa quinzième,
-l'<cite>Opinion nationale</cite> compter vingt-cinq mille abonnés
+vingtième édition et le <cite>Grain de sable</cite> sa quinzième,
+l'<cite>Opinion nationale</cite> compter vingt-cinq mille abonnés
et M. Paulin-Limayrac devenir un gros personnage,
jette la plume aux orties et s'efforce d'oublier l'orthographe.
-La première de ces deux variétés abonde dans
-les temps de révolution, ou mieux encore aux époques
-d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où les
+La première de ces deux variétés abonde dans
+les temps de révolution, ou mieux encore aux époques
+d'agiotage, de fièvre industrielle et aurifère, où les
<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span>
-gens d'esprit ne peuvent se résigner à gagner en dix
-ans la moitié de ce que des imbéciles raflent en deux
-heures; la seconde se rencontre assez fréquemment
-parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans
-les temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté
+gens d'esprit ne peuvent se résigner à gagner en dix
+ans la moitié de ce que des imbéciles raflent en deux
+heures; la seconde se rencontre assez fréquemment
+parmi les honnêtes gens et les hommes de goût, dans
+les temps où le mauvais goût triomphe et où l'honnêteté
grelotte.</p>
-<p>«L'invalide civil est celui qui n'a jamais été <em>militaire</em>,
-ou qui, en d'autres termes, n'étant pas un
-écrivain, mais simplement un amateur, s'avise, sur ses
+<p>«L'invalide civil est celui qui n'a jamais été <em>militaire</em>,
+ou qui, en d'autres termes, n'étant pas un
+écrivain, mais simplement un amateur, s'avise, sur ses
vieux jours, d'occuper ses loisirs et de charmer ses
veilles par un commerce intime avec les muses. Ce sont
d'ordinaire d'anciens chefs de bureau ou de division,
des receveurs particuliers, des intendants militaires en
-disponibilité, des conseillers de préfecture, des académiciens
-de province, des agriculteurs émérites, qui,
-après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence
+disponibilité, des conseillers de préfecture, des académiciens
+de province, des agriculteurs émérites, qui,
+après avoir donné trente ou quarante ans de leur existence
aux paperasses administratives, aux chiffres, aux
fournitures, aux chemins vicinaux ou au drainage, se
-mettent à feuilleter Virgile et Horace de leur main
-sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs
-frais et dépens, une traduction en vers ou en prose
+mettent à feuilleter Virgile et Horace de leur main
+sexagénaire et publient chez Firmin Didot, à leurs
+frais et dépens, une traduction en vers ou en prose
des <cite>Bucoliques</cite>, des <cite>Odes</cite> ou des <cite>Satires</cite>. Ces invalides
remplacent les blessures par les rhumatismes,
-les jambes de bois par une tenue sévère et des attitudes
-napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment
-le beau temps où M. Daru traduisait, entre deux rapports
-à l'Empereur, le <i lang="la" xml:lang="la">Justum et tenacem</i> ou le <i lang="la" xml:lang="la">Cælo
+les jambes de bois par une tenue sévère et des attitudes
+napoléoniennes. Ils rappellent complaisamment
+le beau temps où M. Daru traduisait, entre deux rapports
+à l'Empereur, le <i lang="la" xml:lang="la">Justum et tenacem</i> ou le <i lang="la" xml:lang="la">Cælo
tonantem credidimus Jovem</i>. Ils ont le verbe haut, le
-geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leurs
+geste sobre, l'écriture superbe, et passent dans leurs
<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
-familles pour des génies méconnus à qui l'occasion
-seule a manqué pour rivaliser avec MM. de Pongerville
-et Dureau de la Malle. Delille est resté leur idole. Ils
-demandent sérieusement si l'on a écrit en France un
-beau vers depuis les <cite>Trois Règnes</cite> et le poëme de l'<cite>Imagination</cite>.
-Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset,
-ce sont des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions,
-mais qui ont corrompu le goût et qui d'ailleurs
+familles pour des génies méconnus à qui l'occasion
+seule a manqué pour rivaliser avec MM. de Pongerville
+et Dureau de la Malle. Delille est resté leur idole. Ils
+demandent sérieusement si l'on a écrit en France un
+beau vers depuis les <cite>Trois Règnes</cite> et le poëme de l'<cite>Imagination</cite>.
+Quant à Lamartine, à Victor Hugo, à Musset,
+ce sont des écervelés qui avaient d'heureuses dispositions,
+mais qui ont corrompu le goût et qui d'ailleurs
n'ont pas su se conduire. Parfois, l'invalide civil joue
-de bonheur: il obtient, dans les <cite>Débats</cite>, un article de
-M. F<sup>s</sup> Barrière. Ces jours-là, il illumine et se fait photographier
-par Disdéri, le coude incrusté dans une pile
+de bonheur: il obtient, dans les <cite>Débats</cite>, un article de
+M. F<sup>s</sup> Barrière. Ces jours-là, il illumine et se fait photographier
+par Disdéri, le coude incrusté dans une pile
de livres.</p>
-<p>«L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a
-eu son moment, ses années ou au moins ses semaines
-d'activité de service: c'est, si vous le voulez, l'ex-démissionnaire
-passé à l'état de revenant. Exemple: un
-homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables
-et applaudies: une révolution arrive, qui le métamorphose
-en préfet. Le voilà, pendant quinze ou vingt ans,
-réglant son budget, haranguant ses maires, donnant
-à dîner à son conseil général, couvrant ses bons mots
-d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution
-(tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière).
-Elle met sur le pavé cet administrateur greffé sur un
+<p>«L'exhumé diffère de l'invalide civil en ce qu'il a
+eu son moment, ses années ou au moins ses semaines
+d'activité de service: c'est, si vous le voulez, l'ex-démissionnaire
+passé à l'état de revenant. Exemple: un
+homme d'esprit fait jouer quelques comédies agréables
+et applaudies: une révolution arrive, qui le métamorphose
+en préfet. Le voilà, pendant quinze ou vingt ans,
+réglant son budget, haranguant ses maires, donnant
+à dîner à son conseil général, couvrant ses bons mots
+d'un habit brodé; puis survient une seconde révolution
+(tranquillisez-vous, ce ne sera pas la dernière).
+Elle met sur le pavé cet administrateur greffé sur un
auteur dramatique. Pendant ces quinze ans,&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">grande
-mortalis ævi spatium</i>,&mdash;le public s'est renouvelé;
-les modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit
-français ne porte plus la même effigie ni le même
+mortalis ævi spatium</i>,&mdash;le public s'est renouvelé;
+les modes ont changé, la monnaie courante de l'esprit
+français ne porte plus la même effigie ni le même
<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span>
-millésime. Les grands acteurs de 1828 s'en sont allés
-où vont les vieilles lunes et les jeunes constitutions.
-Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le
-fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés,
-du temps de Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas!
-sa comédie s'habille au goût des contemporains du
-ministère Martignac: elle a gardé les manches à
-gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture
+millésime. Les grands acteurs de 1828 s'en sont allés
+où vont les vieilles lunes et les jeunes constitutions.
+Notre préfet destitué croit n'avoir qu'à reprendre le
+fil de ses succès de théâtre au point où il les a laissés,
+du temps de Michelot et de mademoiselle Mars. Hélas!
+sa comédie s'habille au goût des contemporains du
+ministère Martignac: elle a gardé les manches à
+gigot, la juppe serrée sur les hanches, et la ceinture
plus haute que la taille. Notre homme passe de droit
-au premier rang des exhumés. Il devient candidat perpétuel
-à l'Académie française, où quelques septuagénaires,
-plus heureux que lui et rangés parmi les retraités,
+au premier rang des exhumés. Il devient candidat perpétuel
+à l'Académie française, où quelques septuagénaires,
+plus heureux que lui et rangés parmi les retraités,
se souviennent d'avoir eu autrefois ce jeune
homme pour collaborateur. Il a d'ordinaire, concurremment
-avec M. Léon Halévy, deux voix au premier
-tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième.</p>
+avec M. Léon Halévy, deux voix au premier
+tour de scrutin, une au second, et il disparaît au troisième.</p>
-<p>«Les <em>éclopés</em> forment la masse la plus imposante,
+<p>«Les <em>éclopés</em> forment la masse la plus imposante,
comme qui dirait le gros de la troupe des invalides
-littéraires: il en existe de tous les âges, de tous les
-styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le retraité
-en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés
-de naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace
-d'un matin, deviennent éclopés pour le reste de leurs
-jours. M. Alexandre Dumas père est le géant des éclopés;
-M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste Barbier, M. Alphonse
+littéraires: il en existe de tous les âges, de tous les
+styles et de tous les sexes. L'éclopé, c'est le retraité
+en paletot-sac et en cravate noire: il y a des éclopés
+de naissance; il y en a qui, après avoir brillé l'espace
+d'un matin, deviennent éclopés pour le reste de leurs
+jours. M. Alexandre Dumas père est le géant des éclopés;
+M. Méry, M. Ponsard, M. Auguste Barbier, M. Alphonse
Karr, M. Latour de Saint-Ybars, sont des
-éclopés, dont plusieurs auront beaucoup de peine à se
-hisser parmi les retraités. On arrive à l'état d'éclopé
+éclopés, dont plusieurs auront beaucoup de peine à se
+hisser parmi les retraités. On arrive à l'état d'éclopé
<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span>
-d'une foule de manières: par sa faute, par celle des
+d'une foule de manières: par sa faute, par celle des
circonstances, de la roulette, du trente et quarante,
de la politique, de l'absinthe, des beaux yeux de
-Dalila. Il est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre
-du service actif: les mieux avisés se retirent à Versailles,
-comme M. Émile Deschamps. Règle générale:
-tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple,
-le nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au
-nombre des retraités, tout homme de lettres qui n'a
+Dalila. Il est bien rare qu'un éclopé puisse reprendre
+du service actif: les mieux avisés se retirent à Versailles,
+comme M. Émile Deschamps. Règle générale:
+tout écrivain qui ne se sent pas l'échine assez souple,
+le nez assez fin pour être sûr de figurer un jour au
+nombre des retraités, tout homme de lettres qui n'a
pas en lui les aptitudes d'un courtisan, d'un solliciteur
-ou d'un maître des cérémonies, ne doit parler des éclopés
-qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire
-au bas de cette esquisse:&mdash;«Voilà pourtant comme je
-serai dimanche.»</p>
-
-<p>«Le <em>fruit-sec</em> est la pire espèce d'invalide littéraire;
-c'est l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa
-vie, le surnuméraire à perpétuité, qui donnait des espérances
+ou d'un maître des cérémonies, ne doit parler des éclopés
+qu'avec de grands égards, et fera sagement d'écrire
+au bas de cette esquisse:&mdash;«Voilà pourtant comme je
+serai dimanche.»</p>
+
+<p>«Le <em>fruit-sec</em> est la pire espèce d'invalide littéraire;
+c'est l'éclopé primitif, l'écrivain qui débute toute sa
+vie, le surnuméraire à perpétuité, qui donnait des espérances
en 1835, s'appelait en 1844 un homme d'esprit
qui prendra sa revanche, et se perd en 1862 dans
les catacombes. Il y a le <em>fruit-sec</em> insouciant, le <em>fruit-sec</em>
-bohème, le <em>fruit-sec</em> atrabilaire.</p>
+bohème, le <em>fruit-sec</em> atrabilaire.</p>
-<p>Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin
-réveillés <em>fruits-secs</em>, et M. About, le plus bruyant
-de tous, pourrait bien être déjà en voie de dessiccation.
+<p>Des écoliers pleins d'avenir se sont un beau matin
+réveillés <em>fruits-secs</em>, et M. About, le plus bruyant
+de tous, pourrait bien être déjà en voie de dessiccation.
Si vous lisez dans quelque mauvais petit
-journal une grossière diatribe contre vous ou
-quelqu'un des vôtres, soyez sûr qu'elle est l'&oelig;uvre
-d'un <em>fruit-sec</em> en colère. Le <em>fruit-sec</em> est impitoyable:
-si vous lui parlez de la pièce en vogue, il
+journal une grossière diatribe contre vous ou
+quelqu'un des vôtres, soyez sûr qu'elle est l'&oelig;uvre
+d'un <em>fruit-sec</em> en colère. Le <em>fruit-sec</em> est impitoyable:
+si vous lui parlez de la pièce en vogue, il
<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span>
-vous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez
+vous dira que l'auteur est un crétin; si vous lui demandez
son avis sur le roman de George Sand ou d'Octave
-Feuillet, il vous répondra en haussant les épaules qu'il
+Feuillet, il vous répondra en haussant les épaules qu'il
n'est pas fait pour lire de pareilles rapsodies; puis il
-vous prendra à part, et, en quelques mots mystérieux,
-il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie
-en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés
-à écraser toute concurrence, mais que, d'une part,
-une ténébreuse intrigue a été ourdie contre lui dans
-le comité du Théâtre-Français, et que, de l'autre, ses
-ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel
-Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Le <em>fruit-sec</em> est
+vous prendra à part, et, en quelques mots mystérieux,
+il vous fera entendre qu'il a en portefeuille une comédie
+en cinq actes et un roman en deux volumes, destinés
+à écraser toute concurrence, mais que, d'une part,
+une ténébreuse intrigue a été ourdie contre lui dans
+le comité du Théâtre-Français, et que, de l'autre, ses
+ennemis politiques l'ont desservi auprès de MM. Michel
+Lévy, Hachette et Poulet-Malassis. Le <em>fruit-sec</em> est
l'homme qui, au lieu de prendre le grand escalier, a
-cru arriver plus vite par l'escalier dérobé, et finalement
-trouve la porte fermée. Il passe souvent le reste
-de son existence à tourner la clef, à accuser la serrure,
-à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière
+cru arriver plus vite par l'escalier dérobé, et finalement
+trouve la porte fermée. Il passe souvent le reste
+de son existence à tourner la clef, à accuser la serrure,
+à injurier ceux dont il entend les noms retentir derrière
la cloison. Mais, fort heureusement, la plupart
-des <em>fruits-secs</em> littéraires, après quelques années d'inutile
-persistance, renoncent à la littérature, rentrent
-dans la classe des petits démissionnaires et se font,
-suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers,
+des <em>fruits-secs</em> littéraires, après quelques années d'inutile
+persistance, renoncent à la littérature, rentrent
+dans la classe des petits démissionnaires et se font,
+suivant leurs moyens, notaires, avoués, huissiers,
chefs de gare, modistes, restaurateurs, conducteurs
d'omnibus, journalistes de province ou sergents de
-ville. Dernièrement, dans un des plus petits ports de
-la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la
+ville. Dernièrement, dans un des plus petits ports de
+la Méditerranée, je vis un douanier qui pêchait à la
ligne faute de contrebandier: il avait pris, depuis le
matin, une tanche et deux ablettes; il me demanda des
-nouvelles du <cite>Léonidas</cite> de Pichald et se plaignit des rigueurs
+nouvelles du <cite>Léonidas</cite> de Pichald et se plaignit des rigueurs
<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
-de M. Duvicquet: c'était un <em>fruit-sec</em> littéraire
-de 1826.»</p>
+de M. Duvicquet: c'était un <em>fruit-sec</em> littéraire
+de 1826.»</p>
<hr class="c15" />
-<p>«Comme je serai dimanche!»&mdash;Oui, c'était bien
+<p>«Comme je serai dimanche!»&mdash;Oui, c'était bien
cela!&mdash;et cependant je ne partais pas!</p>
<h2>XV</h2>
-<p>Vers cette époque, la société du noble faubourg fut
-plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante
+<p>Vers cette époque, la société du noble faubourg fut
+plongée dans le deuil par la mort d'une jeune et charmante
femme, qui unissait (vieux style) toutes les vertus
-à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait
-souvent proposée pour modèle à ses compagnes,
-pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités
-et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement
-révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient
+à toutes les grâces. Le R. P. de R....., qui l'avait
+souvent proposée pour modèle à ses compagnes,
+pleura et pria sur son cercueil. Jamais le néant des félicités
+et des vanités humaines ne s'était plus énergiquement
+révélé que sur ce lit de mort où s'abîmaient
de chastes tendresses, un bonheur sans nuage, la
-beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et
-où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de
+beauté d'un ange relevée par la piété d'une sainte, et
+où s'agenouillaient en sanglotant sous la main de
Dieu deux des plus nobles familles de France. Le directeur
de notre journal, qui vivotait encore entre deux
-avertissements et une suspension, m'engagea à payer
-un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et
-pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète
-à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humble
+avertissements et une suspension, m'engagea à payer
+un tribut d'hommages et de regrets à cette douce et
+pure mémoire: c'est ce qu'il appelait servir d'interprète
+à la bonne compagnie. Je n'avais pas, humble
<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span>
-gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame
-de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à
+gentilhomme de province, l'honneur de connaître madame
+de la R..... Mais qui eût pu rester insensible à
un semblable malheur? Elle cumulait d'ailleurs, de son
chef et par son mariage, les deux noms qui parlaient
-le mieux à mon imagination et à mon c&oelig;ur: l'un,
-parce qu'il est demeuré, grâce aux <cite>Maximes</cite>, le plus
-littéraire de nos grands noms historiques; l'autre,
-parce que c'était justement celui de ce ministre de
-Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement
-aimé. Je me mis donc au travail, et je
-puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma
-vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins
-été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient
-dans mes yeux, tandis que j'écrivais les
-dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie
-récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude,
+le mieux à mon imagination et à mon c&oelig;ur: l'un,
+parce qu'il est demeuré, grâce aux <cite>Maximes</cite>, le plus
+littéraire de nos grands noms historiques; l'autre,
+parce que c'était justement celui de ce ministre de
+Charles X que mon père avait si tendrement et si douloureusement
+aimé. Je me mis donc au travail, et je
+puis dire en toute sincérité que, si j'ai écrit dans ma
+vie une page touchante, ce fut celle-là. J'avais du moins
+été fidèle au précepte d'Horace, et des larmes tremblaient
+dans mes yeux, tandis que j'écrivais les
+dernières lignes. Or voici comment la bonne compagnie
+récompensa son interprète. Entraîné par l'habitude,
par l'association traditionnelle de certains
-titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse
-madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour,
-ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière.
-J'avais donc commis une bévue gigantesque,
+titres et de certains noms, j'avais qualifié de duchesse
+madame de la R.......d. Elle devait bien l'être un jour,
+ou plutôt elle l'était déjà, mais pas de la même manière.
+J'avais donc commis une bévue gigantesque,
impardonnable, monstrueuse; le monde auquel je
-m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes
+m'adressais aurait amnistié plus volontiers vingt fautes
de grammaire et cinquante fautes d'orthographe. Ce
-fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, un <em>haro</em>
-universel. Calomnier cette société, transformer ses marquis
-en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes,
+fut, de la rue de Lille à la rue de Babylone, un <em>haro</em>
+universel. Calomnier cette société, transformer ses marquis
+en imbéciles et ses patriciennes en courtisanes,
passe encore! Mais se tromper sur un point aussi grave,
avoir l'air d'ignorer ce que doit savoir tout homme
<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span>
-<em>comme il faut</em>, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus!
-Celle à qui appartenait en propre le titre de la
-famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants:
-c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment
-d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence
+<em>comme il faut</em>, voilà le fait d'un croquant ou d'un intrus!
+Celle à qui appartenait en propre le titre de la
+famille se mit, bien entendu, à la tête des réclamants:
+c'était, m'a-t-on dit depuis, une femme d'infiniment
+d'esprit, douée des plus rares qualités de l'intelligence
et du c&oelig;ur: elle ne remarqua pas cependant ce qu'il y
-avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire
-sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale
-des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée
+avait de tristement puéril à laisser parler l'orgueil nobiliaire
+sur cette tombe à peine fermée, où la plus brutale
+des égalitaires venait de souffleter de sa main décharnée
toutes les grandeurs et toutes les joies de ce
-monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par
-nature et par état, sujets à se tromper souvent et à
-mentir quelquefois, un article de journal, né le matin
-pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir
-l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement
+monde: elle ne se dit pas que, les journaux étant, par
+nature et par état, sujets à se tromper souvent et à
+mentir quelquefois, un article de journal, né le matin
+pour mourir le soir, ne pourrait jamais acquérir
+l'importance d'une pièce officielle ou d'un renseignement
authentique. Enfin elle ne se demanda pas, elle
-si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il
-était charitable de rendre en mortifications et en désagréments
-ce que j'avais essayé de donner en témoignage
-de respect et de regret. Elle me tança vertement
+si généreuse pourtant et si bonne, s'il était juste, s'il
+était charitable de rendre en mortifications et en désagréments
+ce que j'avais essayé de donner en témoignage
+de respect et de regret. Elle me tança vertement
dans une lettre de quatre pages, et exigea une rectification
-qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si
-je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été
+qui ne pouvait lui être refusée; seulement, si
+je l'eusse rédigée moi-même, ma pénitence eût été
trop douce; ce fut mon directeur qui s'en chargea, et
-il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre
+il s'en acquitta de façon à mettre mon amour-propre
en charpie pour mieux panser la blessure ducale. En
-somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible,
-et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que
-ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»&mdash;Je
+somme, le bruit que fit ce petit épisode me fut assez pénible,
+et je me disais: «George, mon ami, tu n'as que
+ce que tu mérites; il est temps de te retirer à Gigondas.»&mdash;Je
<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
savais vaguement que dans plusieurs salons
-on avait échangé maintes questions sur mes origines et
-mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur,
+on avait échangé maintes questions sur mes origines et
+mes antécédents: d'où venait, d'où sortait ce petit monsieur,
ce freluquet, qui, afin de se glisser par les
portes entr'ouvertes, affectait de prendre parti pour
les bonnes causes, et tirait son mouchoir quand le faubourg
-Saint-Germain pleurait?&mdash;Je supposais ingénument
-que questionneurs et questionnés s'étaient accordés
-pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au
-courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer
-dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais
+Saint-Germain pleurait?&mdash;Je supposais ingénument
+que questionneurs et questionnés s'étaient accordés
+pour conclure que j'étais un pauvre hère, peu au
+courant des choses du vrai monde et bon à renvoyer
+dans mon trou, d'où je n'aurais jamais dû sortir. J'étais
loin de compte.</p>
-<p>A peu de temps de là, un de mes amis que vous
+<p>A peu de temps de là, un de mes amis que vous
connaissez bien et qui habite les environs, Sulpice de
-Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien
-très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie:</p>
-
-<p>«J'ai recours à vous<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, mon cher ami, pour m'aider
-à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,&mdash;une
-de mes connaissances agréables à moi,&mdash;des affirmations
-plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai
-hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité.
-Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:</p>
-
-<p>«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de
-moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est
+Prével, reçut la lettre suivante, que lui adressait un Parisien
+très-spirituel, lancé dans la meilleure compagnie:</p>
+
+<p>«J'ai recours à vous<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>, mon cher ami, pour m'aider
+à repousser, au sujet d'un de vos compatriotes et amis,&mdash;une
+de mes connaissances agréables à moi,&mdash;des affirmations
+plus que désobligeantes, contre lesquelles j'ai
+hier, en certain lieu, protesté avec une extrême vivacité.
+Voici ce qui m'a été objecté devant vingt personnes:</p>
+
+<p>«Votre ami, le comte George de Vernay» (c'est de
+moi qu'il s'agit, mesdames!), «n'est pas comte et n'est
pas de Vernay: il se nomme Mainviel tout simplement.
<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
-Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents
-(<em>sic</em>) et qui avait été un des auteurs des massacres de
-la Glacière, avait <em>volé</em> (<em>sic</em>, <em>sic</em>,) les papiers de la famille
-de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»</p>
-
-<p>«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon
-par une femme, moitié du monde et moitié police,
-derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui
+Son père, qui fut un des septembriseurs les plus violents
+(<em>sic</em>) et qui avait été un des auteurs des massacres de
+la Glacière, avait <em>volé</em> (<em>sic</em>, <em>sic</em>,) les papiers de la famille
+de Vernay, dont il a usurpé le nom ensuite.»</p>
+
+<p>«Voilà ce qui m'a été jeté hier à la tête dans un salon
+par une femme, moitié du monde et moitié police,
+derrière laquelle j'ai reconnu un lâche drôle avec qui
elle vit, que je vous nommerai plus tard, et qui est par
-parenthèse un obligé de George de Vernay.</p>
+parenthèse un obligé de George de Vernay.</p>
-<p>«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me
-suis engagé à confondre ces impostures.</p>
+<p>«J'ai riposté plus que vivement à tout cela, et me
+suis engagé à confondre ces impostures.</p>
-<p>«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer
+<p>«Il va sans dire que George ignore et doit ignorer
tout ce triste incident. Si, comme je n'en doute pas,
-tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une
-lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une
-réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans
-ce lieu-là à l'appui de mon dire.</p>
-
-<p>«Que si, au contraire, contre toutes mes données,
-il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté
-à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai
+tout cela est mensonge, écrivez-moi, cher ami, une
+lettre ostensible et signée de vous, qui sera censée une
+réponse à mes questions et que je lirai tout haut dans
+ce lieu-là à l'appui de mon dire.</p>
+
+<p>«Que si, au contraire, contre toutes mes données,
+il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'on m'a jeté
+à la tête, dites-le moi dans une lettre que je garderai
pour moi seul, n'en prenant que ce que je pourrai produire
-pour la défense de notre ami.</p>
+pour la défense de notre ami.</p>
-<p>«C'est une querelle politique, au fond, derrière une
-querelle littéraire. Je vous conterai cela...»</p>
+<p>«C'est une querelle politique, au fond, derrière une
+querelle littéraire. Je vous conterai cela...»</p>
<p>Mon ami Sulpice, vous le savez, n'est pas un sot:
-il était en verve et en <em>humour</em> ce jour-là. Voici ce qu'il
-répondit à cette singulière épître:</p>
+il était en verve et en <em>humour</em> ce jour-là. Voici ce qu'il
+répondit à cette singulière épître:</p>
-<p>«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir
-en aide à votre intelligente et courageuse amitié pour
+<p>«Hélas! mon cher ami, je voudrais pouvoir venir
+en aide à votre intelligente et courageuse amitié pour
<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span>
le sieur George de Vernay: <i lang="la" xml:lang="la">sed magis amica veritas</i>.
-Loin de contredire les tristes détails dont vous me
-parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois
-forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez
-eu tort de donner étourdiment un démenti appartient
-réellement à la police, comme vous paraissez le croire,
-elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter
+Loin de contredire les tristes détails dont vous me
+parlez dans votre honorée du 16 courant, je me vois
+forcé d'y ajouter. Si la belle dame à laquelle vous avez
+eu tort de donner étourdiment un démenti appartient
+réellement à la police, comme vous paraissez le croire,
+elle sera enchantée, j'en suis sûr, de pouvoir compléter
son dossier.</p>
-<p>«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur
-de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en
+<p>«Ce n'est pas le père de George qui a été massacreur
+de la Glacière et septembriseur, vu que son père, né en
1783, avait huit ans en 91 et neuf ans en 92: mais
-c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet,
+c'est son grand'père. Ce misérable s'appelait, en effet,
Mainviel; il assassina de sa propre main, dans les rues
d'Avignon, le marquis d'Aulan, le marquis de Rochegude
-et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang
-à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec Jourdan
-<em>Coupe-tête</em> une part active aux massacres de la
-Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs,
-et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche
+et l'abbé de Nollac. De plus en plus altéré de sang
+à mesure qu'il en versait davantage, il prit avec Jourdan
+<em>Coupe-tête</em> une part active aux massacres de la
+Glacière; puis il figura au premier rang des septembriseurs,
+et mourut en 1796, le sang brûlé par la débauche
et par le crime.</p>
-<p>«Son fils, père de George, venait alors d'accomplir
-sa douzième année. Un vieux parent lui fit donner quelque
-éducation, à condition qu'il changerait de nom;
-mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou plutôt
+<p>«Son fils, père de George, venait alors d'accomplir
+sa douzième année. Un vieux parent lui fit donner quelque
+éducation, à condition qu'il changerait de nom;
+mais il ne fut pas heureux dans ce changement, ou plutôt
bon sang ne peut mentir. Ce malheureux s'appela
-Castaing; il étudia la médecine, et nous le retrouvons,
-en 1823, empoisonneur des frères Ballet et exécuté en
-place de Grève. Il laissait un fils naturel ou même adultérin,
-qui n'était autre que George. George s'embarqua
+Castaing; il étudia la médecine, et nous le retrouvons,
+en 1823, empoisonneur des frères Ballet et exécuté en
+place de Grève. Il laissait un fils naturel ou même adultérin,
+qui n'était autre que George. George s'embarqua
<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
-comme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il
-fut accusé le fit chasser honteusement; il revint à
-Marseille vers 1827, et s'affilia à une bande, dite des
-<em>Petits Grecs</em>, qui désola pendant dix-huit mois la ville
-et les environs. Arrêté en flagrant délit, il dut à son
-âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut condamné
-à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison,
-on était en pleine Révolution de 1830. George
-profita de la perturbation générale pour se faire accepter,
+comme mousse, à bord d'un vaisseau. Un vol dont il
+fut accusé le fit chasser honteusement; il revint à
+Marseille vers 1827, et s'affilia à une bande, dite des
+<em>Petits Grecs</em>, qui désola pendant dix-huit mois la ville
+et les environs. Arrêté en flagrant délit, il dut à son
+âge le bénéfice des circonstances atténuantes et fut condamné
+à trois ans de réclusion. Lorsqu'il sortit de prison,
+on était en pleine Révolution de 1830. George
+profita de la perturbation générale pour se faire accepter,
comme gabier, par un vaisseau de marine marchande.
-Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer
-par le capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir
+Là, il égorgea tout l'équipage, à commencer
+par le capitaine et son second. Le drôle espérait pouvoir
ainsi s'emparer de la cargaison; mais il comptait
-sans la tempête, qui le jeta sur des brisants, où il eût
-infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli par la frégate
+sans la tempête, qui le jeta sur des brisants, où il eût
+infailliblement péri, s'il n'avait été recueilli par la frégate
l'<cite>Atalante</cite>, que commandait le comte de Vernay. Il
-réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du
-comte, qui le prit pour secrétaire. Quelque temps après,
-ils s'enfonçaient ensemble dans les plaines alors désertes
-de la Californie, où M. de Vernay s'était chargé d'un
+réussit à exciter d'abord la pitié, puis la confiance du
+comte, qui le prit pour secrétaire. Quelque temps après,
+ils s'enfonçaient ensemble dans les plaines alors désertes
+de la Californie, où M. de Vernay s'était chargé d'un
voyage d'exploration: que se passa-t-il entre ces deux
hommes dans ces sauvages solitudes? Il est facile de le deviner.
Sans nul doute George assassina son bienfaiteur et
-déroba ses papiers. Il avait appris d'ailleurs dans les prisons
-et dans la société de scélérats comme lui, l'art de fabriquer de
-fausses pièces, souvent assez bien imitées pour
-dérouter la justice. Un an plus tard, George se présentait
+déroba ses papiers. Il avait appris d'ailleurs dans les prisons
+et dans la société de scélérats comme lui, l'art de fabriquer de
+fausses pièces, souvent assez bien imitées pour
+dérouter la justice. Un an plus tard, George se présentait
devant notre consul avec un certificat en bonne forme
-constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra,
+constatant que le capitaine de Vernay était mort du choléra,
<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span>
et avec un acte d'adoption par lequel il lui laissait
-à lui, George, son nom, son titre et ses biens. Le consul
-était un homme fort insouciant: il écrivit en France;
-on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de
-famille et passait pour endetté. George put jouir impunément
+à lui, George, son nom, son titre et ses biens. Le consul
+était un homme fort insouciant: il écrivit en France;
+on ne lui répondit pas; M. de Vernay n'avait pas de
+famille et passait pour endetté. George put jouir impunément
du fruit de ses crimes: pour plus de prudence,
-il laissa s'écouler huit ou dix ans, fit <i lang="la" xml:lang="la">per fas et
+il laissa s'écouler huit ou dix ans, fit <i lang="la" xml:lang="la">per fas et
nefas</i> une petite fortune, commit indubitablement
-d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des
-forêts vierges, et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle
-révolution l'attendait pour sa bienvenue, et au milieu de
-ce chaos formidable, personne ne songeait à se demander
-comment était mort le comte de Vernay. George fut donc
-de Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation:
+d'autres assassinats que couvrit l'ombre discrète des
+forêts vierges, et ne revint qu'en 1848. Une nouvelle
+révolution l'attendait pour sa bienvenue, et au milieu de
+ce chaos formidable, personne ne songeait à se demander
+comment était mort le comte de Vernay. George fut donc
+de Vernay des pieds à la tête et sans nulle contestation:
il se fixa provisoirement dans le midi de la France: il
-avait contracté en Amérique la passion du jeu, et il trichait
-d'une manière effroyable. Il fut pris la main
-dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa l'affaire, et
+avait contracté en Amérique la passion du jeu, et il trichait
+d'une manière effroyable. Il fut pris la main
+dans le sac, à Aix-en-Provence: on étouffa l'affaire, et
il partit pour Paris. Il avait toujours eu, non pas un
-talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie
-littéraire le tenta, et une idée machiavélique décida de
-son choix entre les différents partis. Il crut, l'odieux coquin,
+talent d'écrivain, mais une certaine facilité. La vie
+littéraire le tenta, et une idée machiavélique décida de
+son choix entre les différents partis. Il crut, l'odieux coquin,
qu'en devenant le champion des bonnes doctrines,
-le défenseur <em>du trône et de l'autel</em>, il mettrait hors de
-contrôle sa position sociale, se ferait universellement
-reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance
-les soupçons, dans le cas où quelque &oelig;il curieux essayerait
-de retrouver la trace de ses antécédents. De là
-ses exagérations monarchiques, religieuses et morales,
+le défenseur <em>du trône et de l'autel</em>, il mettrait hors de
+contrôle sa position sociale, se ferait universellement
+reconnaître pour gentilhomme, et dépisterait d'avance
+les soupçons, dans le cas où quelque &oelig;il curieux essayerait
+de retrouver la trace de ses antécédents. De là
+ses exagérations monarchiques, religieuses et morales,
<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span>
-ses violences contre les plus grands hommes du dix-huitième
-siècle et du nôtre; contre Rousseau, Béranger,
-Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène
-Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc,
+ses violences contre les plus grands hommes du dix-huitième
+siècle et du nôtre; contre Rousseau, Béranger,
+Balzac, Victor Hugo, George Sand, Voltaire et M. Arsène
+Houssaye. C'étaient autant de moyens de déguiser l'escroc,
le faussaire et l'assassin, fils et petit-fils d'empoisonneur
et de meurtrier. Votre lettre, mon cher ami,
me prouve que George, <em>dit</em> de Vernay, en sera pour ses
-frais de rhétorique et que l'on est sur la voie. Seulement
-il paraît que l'on ne tient encore que la moindre
-partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous
-rendrez aux honnêtes gens un véritable service en achevant
-de renseigner l'édifiante personne dont vous me
-parlez et son respectable entourage.&mdash;Tout à vous,
-<span class="smcap">Sulpice de P...</span>»</p>
-
-<p>«<em>P. S.</em> Vous vous récrierez peut-être sur l'invraisemblance
-de quelques-uns des détails que je vous
+frais de rhétorique et que l'on est sur la voie. Seulement
+il paraît que l'on ne tient encore que la moindre
+partie de ce tissu de scélératesses et d'infamies. Vous
+rendrez aux honnêtes gens un véritable service en achevant
+de renseigner l'édifiante personne dont vous me
+parlez et son respectable entourage.&mdash;Tout à vous,
+<span class="smcap">Sulpice de P...</span>»</p>
+
+<p>«<em>P. S.</em> Vous vous récrierez peut-être sur l'invraisemblance
+de quelques-uns des détails que je vous
donne. Eh! en quoi sont-ils plus invraisemblables que
-ceux que vous vous êtes laissé <em>jeter à la tête</em>, dans un
-salon de Paris, en présence de vingt personnes? Si un
+ceux que vous vous êtes laissé <em>jeter à la tête</em>, dans un
+salon de Paris, en présence de vingt personnes? Si un
homme que nous connaissons tous, dont tous nos
-<em>anciens</em> ont connu le père, l'aïeul et le bisaïeul comme
-des modèles d'antique honneur et de vertu; si cet
-homme, qui tient, par alliance ou par lui-même, à vingt
+<em>anciens</em> ont connu le père, l'aïeul et le bisaïeul comme
+des modèles d'antique honneur et de vertu; si cet
+homme, qui tient, par alliance ou par lui-même, à vingt
des meilleures familles du Languedoc et de la Provence,
-n'a pu entrer dans la vie littéraire et mettre le pied
+n'a pu entrer dans la vie littéraire et mettre le pied
sur le macadam parisien sans compromettre, non-seulement
-lui-même, mais les purs et intègres souvenirs
+lui-même, mais les purs et intègres souvenirs
de sa race; si de pareils mensonges, que dis-je?
-des monstruosités pareilles ont pu être dites par une
+des monstruosités pareilles ont pu être dites par une
<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span>
-femme sans que toute l'assistance lui crachât immédiatement
-au visage et la jetât par la fenêtre, que voulez-vous
-que je vous réponde? Nous autres, pauvres
-Béotiens de province, nous ne sommes pas à cette
-hauteur: on contredit la calomnie, on discute la médisance;
-on ne réfute pas la folie et l'ordure; je n'y puis
-rien. Allez à la préfecture de police; faites-vous donner
-le numéro d'inscription de cette femme et de son amant;
+femme sans que toute l'assistance lui crachât immédiatement
+au visage et la jetât par la fenêtre, que voulez-vous
+que je vous réponde? Nous autres, pauvres
+Béotiens de province, nous ne sommes pas à cette
+hauteur: on contredit la calomnie, on discute la médisance;
+on ne réfute pas la folie et l'ordure; je n'y puis
+rien. Allez à la préfecture de police; faites-vous donner
+le numéro d'inscription de cette femme et de son amant;
puis gravez-le sur leur front avec un fer rouge, et chacun
-alors aura été traité suivant ses mérites. Ce n'est
-pas <em>sérieusement</em>, n'est-ce pas? que vous, homme
-d'esprit par excellence, m'avez écrit pour être mis en
-mesure d'opposer un renseignement <em>précis</em> à la parole
+alors aura été traité suivant ses mérites. Ce n'est
+pas <em>sérieusement</em>, n'est-ce pas? que vous, homme
+d'esprit par excellence, m'avez écrit pour être mis en
+mesure d'opposer un renseignement <em>précis</em> à la parole
d'une catin et d'un mouchard?</p>
-<p>«George ignorera de quelle main est parti ce coup
-de stylet empoisonné, qui, Dieu merci! a porté dans
+<p>«George ignorera de quelle main est parti ce coup
+de stylet empoisonné, qui, Dieu merci! a porté dans
le vide; mais je ne vous promets pas de ne jamais lui
-révéler ce qui a pu être dit impunément à son sujet,
+révéler ce qui a pu être dit impunément à son sujet,
devant vingt personnes, par une femme d'un monde
-quelconque, dans un de ces salons dont il ne se méfie
+quelconque, dans un de ces salons dont il ne se méfie
pas assez. Il faut, au contraire, qu'il le sache: il faut
-qu'il connaisse le fond de ce cloaque dont il n'a sondé
+qu'il connaisse le fond de ce cloaque dont il n'a sondé
que les bords. Ce <em>triste incident</em>, comme vous l'appelez,
-le décidera peut-être à s'arracher à des séductions
-qui coûtent cher, et à venir reprendre avec nous notre
-bonne et loyale vie de province, où l'on s'ennuie quelquefois,
-où l'on n'a pas toujours de l'esprit, mais où
-le fils du comte de Vernay, de noble et pieuse mémoire,
-ne passera jamais, je vous en réponds, pour le fils d'un
+le décidera peut-être à s'arracher à des séductions
+qui coûtent cher, et à venir reprendre avec nous notre
+bonne et loyale vie de province, où l'on s'ennuie quelquefois,
+où l'on n'a pas toujours de l'esprit, mais où
+le fils du comte de Vernay, de noble et pieuse mémoire,
+ne passera jamais, je vous en réponds, pour le fils d'un
<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span>
-septembriseur ou d'un massacreur de la Glacière.»</p>
+septembriseur ou d'un massacreur de la Glacière.»</p>
-<p>Sulpice avait deviné juste. Quelques mois plus tard,
-lorsqu'il m'envoya, sans m'en désigner l'auteur, l'étrange
+<p>Sulpice avait deviné juste. Quelques mois plus tard,
+lorsqu'il m'envoya, sans m'en désigner l'auteur, l'étrange
lettre que j'ai transcrite, la sensation que j'en
-éprouvai fut décisive. L'idée que les haines excitées
-par mes écrits faisaient rejaillir leur bave, leur fiel et
-leur boue jusque sur cette mémoire paternelle dont
-j'étais fier et qu'entouraient, après trente ans, les respects
-de tout un pays, cette idée me fut mille fois plus
-horrible que les injures et les déboires où j'étais seul
-en cause: Ursule triompha; le lendemain nous étions
+éprouvai fut décisive. L'idée que les haines excitées
+par mes écrits faisaient rejaillir leur bave, leur fiel et
+leur boue jusque sur cette mémoire paternelle dont
+j'étais fier et qu'entouraient, après trente ans, les respects
+de tout un pays, cette idée me fut mille fois plus
+horrible que les injures et les déboires où j'étais seul
+en cause: Ursule triompha; le lendemain nous étions
partis pour Gigondas.</p>
<h2>XVI</h2>
-<p>La vanité est si bien ancrée dans le c&oelig;ur de l'homme,
-et même de l'homme de lettres, que la mienne cherchait
-une indemnité dans cette abdication volontaire
-et cette retraite à la campagne. Je me rappelais complaisamment
-Dioclétien plantant des laitues, Charles-Quint
-réglant des horloges et gouvernant un couvent:
+<p>La vanité est si bien ancrée dans le c&oelig;ur de l'homme,
+et même de l'homme de lettres, que la mienne cherchait
+une indemnité dans cette abdication volontaire
+et cette retraite à la campagne. Je me rappelais complaisamment
+Dioclétien plantant des laitues, Charles-Quint
+réglant des horloges et gouvernant un couvent:
je ne croyais pas pousser bien loin la similitude; mais
ces illustres exemples me consolaient. Par suite d'un
-de ces partis extrêmes où se complaisent les imaginations
+de ces partis extrêmes où se complaisent les imaginations
<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span>
vives, il me semblait que plus la civilisation
-raffinée m'avait fait subir de chagrins et de mécomptes,
-plus la vie littéraire m'avait montré l'espèce humaine
-sous ses aspects méchants ou perfides, plus aussi j'allais
+raffinée m'avait fait subir de chagrins et de mécomptes,
+plus la vie littéraire m'avait montré l'espèce humaine
+sous ses aspects méchants ou perfides, plus aussi j'allais
trouver dans les m&oelig;urs rustiques d'innocence, de
-sécurité et de douceur. Aspirer à pleins poumons l'air
-vif et pur de mes montagnes, me rasséréner dans la
-solitude, dans une intime familiarité avec les beautés
+sécurité et de douceur. Aspirer à pleins poumons l'air
+vif et pur de mes montagnes, me rasséréner dans la
+solitude, dans une intime familiarité avec les beautés
de la nature, faire un peu de bien autour de moi pour
-donner un but sérieux et utile à mon oisiveté contemplative,
+donner un but sérieux et utile à mon oisiveté contemplative,
tel fut le programme de ma nouvelle
existence.</p>
-<p>Dans les commencements, tout alla bien: on était à
-la fin de septembre, c'est-à-dire à la plus belle saison
+<p>Dans les commencements, tout alla bien: on était à
+la fin de septembre, c'est-à-dire à la plus belle saison
de notre Midi. Je ne me lassais pas de mes promenades
-à travers ces délicieux paysages qui se déroulent
+à travers ces délicieux paysages qui se déroulent
comme une immense corbeille aux pieds du Ventoux,
et auxquels il ne manque que des auberges, un Guide
Joanne et le lointain pour rivaliser avec la Suisse. La
-température était douce, le ciel bleu, les couchers de
-soleil magnifiques. Chaque arbre commençait à prendre
-sa teinte particulière: ces belles teintes d'automne,
-plus réjouissantes à l'&oelig;il du paysagiste que la pâle et
+température était douce, le ciel bleu, les couchers de
+soleil magnifiques. Chaque arbre commençait à prendre
+sa teinte particulière: ces belles teintes d'automne,
+plus réjouissantes à l'&oelig;il du paysagiste que la pâle et
uniforme verdure du printemps. J'avais un chien, qui,
-bien différent de mes confrères les lettrés, me rendait
+bien différent de mes confrères les lettrés, me rendait
le bien pour le mal, une caresse pour un coup de pied.
-Je chassais, et, comme je voyais très-peu de gibier et
-n'en tuais jamais, je rentrais chez moi avec plus d'appétit
+Je chassais, et, comme je voyais très-peu de gibier et
+n'en tuais jamais, je rentrais chez moi avec plus d'appétit
que de remords. Chaque jour, j'avais le plaisir de
<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span>
faire dans ces sites agrestes et solitaires quelque nouvelle
-découverte qui était bien mienne, car il n'y avait
-là ni Anglais ni touriste pour me la disputer. Ces
-découvertes n'étaient pas les seules: afin de ne pas
-rester tout à fait dés&oelig;uvré, je me mis à relire mes
-auteurs classiques, détail singulièrement négligé dans
-notre vie d'improvisation et de fièvre, dont les limites
-littéraires ne vont guère que de Lamartine à M. About,
-comme son parcours matériel ne va que du boulevard
-du Temple à la Madeleine. Je ne tardai pas à <em>découvrir</em>
-qu'il y avait peut-être plus d'esprit dans <cite>Gil Blas</cite> que
+découverte qui était bien mienne, car il n'y avait
+là ni Anglais ni touriste pour me la disputer. Ces
+découvertes n'étaient pas les seules: afin de ne pas
+rester tout à fait dés&oelig;uvré, je me mis à relire mes
+auteurs classiques, détail singulièrement négligé dans
+notre vie d'improvisation et de fièvre, dont les limites
+littéraires ne vont guère que de Lamartine à M. About,
+comme son parcours matériel ne va que du boulevard
+du Temple à la Madeleine. Je ne tardai pas à <em>découvrir</em>
+qu'il y avait peut-être plus d'esprit dans <cite>Gil Blas</cite> que
dans les <cite>Mariages de Paris</cite>; que la prose de Pascal,
-de Fénelon, de la Bruyère, bien que moins imagée que
-celle de MM. Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor,
-pouvait en balancer les mérites; que ce pauvre
-Boileau lui-même ne manquait pas de bons sens; qu'on
-pouvait lire Racine, même après Victor Hugo, et qu'il
-n'était pas impossible que, pour le naturel et le
-charme, madame de Sévigné fût préférable à madame
+de Fénelon, de la Bruyère, bien que moins imagée que
+celle de MM. Théophile Gautier et Paul de Saint-Victor,
+pouvait en balancer les mérites; que ce pauvre
+Boileau lui-même ne manquait pas de bons sens; qu'on
+pouvait lire Racine, même après Victor Hugo, et qu'il
+n'était pas impossible que, pour le naturel et le
+charme, madame de Sévigné fût préférable à madame
de Girardin.</p>
-<p>En somme, il y eut là pour moi quelques semaines
-de bien-être intellectuel et physique, pendant lesquelles
+<p>En somme, il y eut là pour moi quelques semaines
+de bien-être intellectuel et physique, pendant lesquelles
ni Virgile, ni Gessner, ni Florian, ne me parurent avoir
-surfait les délices de la vie champêtre et la pureté des
-m&oelig;urs pastorales. J'avais réappris par c&oelig;ur le <i lang="la" xml:lang="la">O fortunatos
-nimium</i>... et je le récitais aux échos de nos
+surfait les délices de la vie champêtre et la pureté des
+m&oelig;urs pastorales. J'avais réappris par c&oelig;ur le <i lang="la" xml:lang="la">O fortunatos
+nimium</i>... et je le récitais aux échos de nos
charmantes collines de Flassan et de Gigondas.</p>
-<p>Bientôt, pourtant, je crus m'apercevoir qu'il y avait
-quelque chose qui me gâtait un peu la campagne: ce
+<p>Bientôt, pourtant, je crus m'apercevoir qu'il y avait
+quelque chose qui me gâtait un peu la campagne: ce
<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span>
-quelque chose, c'étaient les campagnards. Je ne vous
-étonnerai pas si je vous dis que ma longue absence et
-mon exclusive préoccupation de littérature avaient
-introduit dans mon très-modeste domaine une foule
+quelque chose, c'étaient les campagnards. Je ne vous
+étonnerai pas si je vous dis que ma longue absence et
+mon exclusive préoccupation de littérature avaient
+introduit dans mon très-modeste domaine une foule
d'abus qui se traduisaient soit en pertes d'argent, soit
-en désagréments de toutes sortes. Ici, c'était un fermier
-à figure patriarcale qui, sous prétexte qu'il cultivait
-de père en fils <em>mon</em> carré de terre, avait fini par le
-regarder comme sa propriété et cessait depuis longtemps
-d'en payer la rente. Là, c'était un paysan à l'air candide
+en désagréments de toutes sortes. Ici, c'était un fermier
+à figure patriarcale qui, sous prétexte qu'il cultivait
+de père en fils <em>mon</em> carré de terre, avait fini par le
+regarder comme sa propriété et cessait depuis longtemps
+d'en payer la rente. Là, c'était un paysan à l'air candide
qui avait pris la douce habitude de cueillir chez moi
-de l'herbe pour ses bestiaux, du bois pour son ménage,
-des légumes pour son pot-au-feu, de la <em>feuille</em> pour ses
-vers à soie, et qui demeurait stupéfait quand je lui
-demandais sur tout cela mon droit de propriétaire.
-D'honnêtes cultivateurs, de naïfs villageois, des femmes,
-des enfants, allant travailler à leurs champs,
-avaient trouvé tout simple d'abréger leur itinéraire en
+de l'herbe pour ses bestiaux, du bois pour son ménage,
+des légumes pour son pot-au-feu, de la <em>feuille</em> pour ses
+vers à soie, et qui demeurait stupéfait quand je lui
+demandais sur tout cela mon droit de propriétaire.
+D'honnêtes cultivateurs, de naïfs villageois, des femmes,
+des enfants, allant travailler à leurs champs,
+avaient trouvé tout simple d'abréger leur itinéraire en
passant par mon avenue, par mon chemin, sous mes
-fenêtres, et jusque dans mon jardin, où les haies vives
-étaient mortes et où un joli petit sentier avait été peu
-à peu tracé à travers mes plates-bandes: si bien que,
-tous les matins, avant l'aurore, nous étions réveillés
+fenêtres, et jusque dans mon jardin, où les haies vives
+étaient mortes et où un joli petit sentier avait été peu
+à peu tracé à travers mes plates-bandes: si bien que,
+tous les matins, avant l'aurore, nous étions réveillés
par un affreux bruit de charrettes, avec accompagnement
de jurons, et que je ne pouvais entr'ouvrir mes
-croisées ou mettre le nez à ma porte sans voir un gros
-bonhomme trottinant sur son âne le long de mes marronniers,
+croisées ou mettre le nez à ma porte sans voir un gros
+bonhomme trottinant sur son âne le long de mes marronniers,
une vieille femme, dans un costume non
-prévu par Greuze, butinant son fagot dans mes allées,
+prévu par Greuze, butinant son fagot dans mes allées,
<span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span>
-ou des marmots joufflus, mais malpropres, piétinant
-dans mon ruisseau, se roulant sur mon pré, grimpant
+ou des marmots joufflus, mais malpropres, piétinant
+dans mon ruisseau, se roulant sur mon pré, grimpant
sur mes arbres, et ramassant par distraction mes poires
et mes abricots.</p>
-<p>Ma s&oelig;ur Ursule, rentrée dans son élément, dressait
-l'inventaire des abus à réformer, des chiffres à rétablir
-sur leur véritable base. Je ne sais pourquoi ces réformes
-m'effrayaient encore plus que les abus ne m'étaient
-désagréables. Il était clair que mon absence et
+<p>Ma s&oelig;ur Ursule, rentrée dans son élément, dressait
+l'inventaire des abus à réformer, des chiffres à rétablir
+sur leur véritable base. Je ne sais pourquoi ces réformes
+m'effrayaient encore plus que les abus ne m'étaient
+désagréables. Il était clair que mon absence et
mon insouciance me faisaient perdre un bon quart de
-mon revenu, c'est-à-dire un millier d'écus; mais ces
-mille écus représentaient pour moi d'interminables
-discussions où j'avais la certitude de n'être pas le plus
+mon revenu, c'est-à-dire un millier d'écus; mais ces
+mille écus représentaient pour moi d'interminables
+discussions où j'avais la certitude de n'être pas le plus
fort. A ce premier ennui s'en joignit un autre: comme
les paysans me rencontraient souvent me promenant
-un livre à la main, ils en conclurent que j'étais avocat.
-Dès lors, tous les recoins de ma vallée de prédilection,
+un livre à la main, ils en conclurent que j'étais avocat.
+Dès lors, tous les recoins de ma vallée de prédilection,
tous les replis de ces collines, tous les bouquets d'arbres
-de ces bois, devinrent, à mes dépens, des cabinets
-de consultation. Au moment où j'en étais au plus
-bel endroit de mes rêveries, de mes contemplations ou
-de mes lectures, je voyais tout à coup surgir devant
+de ces bois, devinrent, à mes dépens, des cabinets
+de consultation. Au moment où j'en étais au plus
+bel endroit de mes rêveries, de mes contemplations ou
+de mes lectures, je voyais tout à coup surgir devant
moi un grand gaillard qui m'abordait en se grattant la
-tête et me narrait verbeusement comme quoi on lui
-avait fait tort, dans la succession de son beau-père,
+tête et me narrait verbeusement comme quoi on lui
+avait fait tort, dans la succession de son beau-père,
d'une somme de trois francs cinquante centimes; comme
-quoi le percepteur le forçait de payer l'impôt d'une
-parcelle de terrain qui n'était plus portée sur le cadastre,
+quoi le percepteur le forçait de payer l'impôt d'une
+parcelle de terrain qui n'était plus portée sur le cadastre,
ou comment le maire voulait lui faire enlever
<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span>
-son fumier, qu'il s'était habitué à manipuler dans la
-rue. La situation ne tarda pas à se dessiner d'une façon
-plus précise. Le maire exerçait ses fonctions depuis
-dix ans, ce qui veut dire qu'il avait à peu près autant
+son fumier, qu'il s'était habitué à manipuler dans la
+rue. La situation ne tarda pas à se dessiner d'une façon
+plus précise. Le maire exerçait ses fonctions depuis
+dix ans, ce qui veut dire qu'il avait à peu près autant
d'ennemis qu'il existait de maisons dans le village. Moi
-absent, nul n'avait osé lever l'étendard de la révolte;
+absent, nul n'avait osé lever l'étendard de la révolte;
car le paysan est, avant tout, circonspect, et il supporte
-patiemment tous les déboires tant qu'il a peur;
-mais mon arrivée donna le signal d'un déchaînement
-universel, et ce fut à qui me dénoncerait le tyran de
-Gigondas. Simon Breloque,&mdash;c'était le nom du redouté
-magistrat,&mdash;était un oppresseur, un persécuteur,
-un pacha, exerçant son autorité à la turque, et
-traitant ses administrés comme un vil bétail. Il ruinait
-la commune par des dépenses insensées que lui suggérait
-une vanité féroce: il avait voulu mettre Gigondas
+patiemment tous les déboires tant qu'il a peur;
+mais mon arrivée donna le signal d'un déchaînement
+universel, et ce fut à qui me dénoncerait le tyran de
+Gigondas. Simon Breloque,&mdash;c'était le nom du redouté
+magistrat,&mdash;était un oppresseur, un persécuteur,
+un pacha, exerçant son autorité à la turque, et
+traitant ses administrés comme un vil bétail. Il ruinait
+la commune par des dépenses insensées que lui suggérait
+une vanité féroce: il avait voulu mettre Gigondas
sur le pied d'un chef-lieu de canton, avoir une plantation
d'arbres verts, des rues praticables, une horloge,
-un garde champêtre habillé à neuf, un hôtel de ville et
-trois réverbères. Pour subvenir à ces prodigalités, il
-aliénait les bois communaux, molestait les troupeaux,
-écrasait le pauvre monde et multipliait les centimes additionnels.
-Quiconque faisait mine de lui résister était
-sûr d'attraper, dans les trois mois, quelque bon procès-verbal
-qui lui coûtait gros et l'humiliait devant ses
-concitoyens. Aussi les projets les plus audacieux commençaient-ils
-à bouillonner dans ces cervelles villageoises.
+un garde champêtre habillé à neuf, un hôtel de ville et
+trois réverbères. Pour subvenir à ces prodigalités, il
+aliénait les bois communaux, molestait les troupeaux,
+écrasait le pauvre monde et multipliait les centimes additionnels.
+Quiconque faisait mine de lui résister était
+sûr d'attraper, dans les trois mois, quelque bon procès-verbal
+qui lui coûtait gros et l'humiliait devant ses
+concitoyens. Aussi les projets les plus audacieux commençaient-ils
+à bouillonner dans ces cervelles villageoises.
On parlait de tirer des coups de fusil, de se
barricader dans ses maisons, de se transporter en
<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span>
-masse à la sous-préfecture et de demander la tête du
+masse à la sous-préfecture et de demander la tête du
maire. Puis on me prenait par l'amour-propre, exactement
-comme s'il se fût agi pour moi d'une lutte contre
-le <cite>Siècle</cite> ou le <cite>Figaro</cite>. Simon Breloque disait publiquement
-qu'il était plus riche que moi, que son vin était
+comme s'il se fût agi pour moi d'une lutte contre
+le <cite>Siècle</cite> ou le <cite>Figaro</cite>. Simon Breloque disait publiquement
+qu'il était plus riche que moi, que son vin était
meilleur que le mien, qu'il avait plus d'influence que
-je n'en aurais jamais, que sa maison, placée au point
-culminant du village, était le véritable château, et qu'il
-se faisait fort de prouver que quatre platanes, considérés
-de temps immémorial comme miens, appartenaient
-à la commune. Ces propos, sans m'émouvoir
-beaucoup, m'agaçaient les nerfs, et je reconnus là,
-pour la centième fois, combien l'homme, même le plus
-fier des prétendues supériorités de son esprit, s'accoutume
-vite au rétrécissement de son cadre et y ajuste
-aisément, en miniature, les passions qui l'agitaient
-sur un plus grand théâtre. Simon Breloque devint à
+je n'en aurais jamais, que sa maison, placée au point
+culminant du village, était le véritable château, et qu'il
+se faisait fort de prouver que quatre platanes, considérés
+de temps immémorial comme miens, appartenaient
+à la commune. Ces propos, sans m'émouvoir
+beaucoup, m'agaçaient les nerfs, et je reconnus là,
+pour la centième fois, combien l'homme, même le plus
+fier des prétendues supériorités de son esprit, s'accoutume
+vite au rétrécissement de son cadre et y ajuste
+aisément, en miniature, les passions qui l'agitaient
+sur un plus grand théâtre. Simon Breloque devint à
mes yeux quelque chose comme un Gustave Planche
-ou un Sainte-Beuve en écharpe tricolore. C'était, en
-réalité, un paysan enrichi dans l'exploitation d'une
-<em>périère</em> qu'il avait eue presque pour rien et qui avait
+ou un Sainte-Beuve en écharpe tricolore. C'était, en
+réalité, un paysan enrichi dans l'exploitation d'une
+<em>périère</em> qu'il avait eue presque pour rien et qui avait
fourni d'excellentes pierres aux constructions du voisinage:
-il possédait les qualités et les défauts de l'emploi:
-actif, intelligent, énergique, mais dur, méprisant
+il possédait les qualités et les défauts de l'emploi:
+actif, intelligent, énergique, mais dur, méprisant
pour les pauvres diables qui n'avaient pas su s'enrichir,
-et les accablant de son luxe, qui consistait à manger
+et les accablant de son luxe, qui consistait à manger
des canards et des lapins pendant qu'ils mangeaient
des haricots. Son argent d'abord, puis la
-bonne chère, et enfin les dignités municipales, lui
+bonne chère, et enfin les dignités municipales, lui
<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span>
-avaient porté à la tête. J'aurais dû l'étudier comme un
+avaient porté à la tête. J'aurais dû l'étudier comme un
type: ma sottise fut de l'accepter comme un rival et
un adversaire.</p>
-<p>Au bout de six mois, employés à cette guerre d'observation,
-une idée grotesque, impossible, logique
-pourtant, s'empara de mon esprit et n'en délogea plus.
-Il fallait à tout prix renverser Simon Breloque, qui, le
-dimanche, à la messe paroissiale, prenait décidément
+<p>Au bout de six mois, employés à cette guerre d'observation,
+une idée grotesque, impossible, logique
+pourtant, s'empara de mon esprit et n'en délogea plus.
+Il fallait à tout prix renverser Simon Breloque, qui, le
+dimanche, à la messe paroissiale, prenait décidément
des airs trop superbes en s'installant dans le banc de
-la mairie et en me voyant relégué sur une chaise dans
+la mairie et en me voyant relégué sur une chaise dans
une obscure chapelle. Comment le remplacer? Les
-plaignants abondaient à Gigondas, mais les capacités
+plaignants abondaient à Gigondas, mais les capacités
manquaient. Ceux des habitants qui savaient lire et
-écrire (il y en avait cinq ou six) étaient conseillers municipaux;
-ils passaient pour avoir subi la délétère influence
-de Simon Breloque, qui en avait fait des suppôts
-d'arbitraire, aussi souples que les sénateurs (romains)
+écrire (il y en avait cinq ou six) étaient conseillers municipaux;
+ils passaient pour avoir subi la délétère influence
+de Simon Breloque, qui en avait fait des suppôts
+d'arbitraire, aussi souples que les sénateurs (romains)
sous les empereurs. Pour triompher de cette oligarchie
-villageoise, il était nécessaire de frapper un grand
-coup, de mettre en avant un nom sans réplique, et
-moi seul, à quatre kilomètres à la ronde, étais capable
-de mener à bien cette difficile entreprise. Voilà du
+villageoise, il était nécessaire de frapper un grand
+coup, de mettre en avant un nom sans réplique, et
+moi seul, à quatre kilomètres à la ronde, étais capable
+de mener à bien cette difficile entreprise. Voilà du
moins ce que me disaient mes flatteurs; je n'avais pas
-l'air de les comprendre, mais je les laissais dire. De là
-à me laisser persuader et à envisager sans terreur,
+l'air de les comprendre, mais je les laissais dire. De là
+à me laisser persuader et à envisager sans terreur,
dans un avenir possible, la succession de Breloque me
-tombant sur les épaules et me ceignant les reins, il
-n'y avait qu'un pas: ce pas fut franchi. Mon sous-préfet,
-homme d'esprit, fut enchanté de l'idée de compter
+tombant sur les épaules et me ceignant les reins, il
+n'y avait qu'un pas: ce pas fut franchi. Mon sous-préfet,
+homme d'esprit, fut enchanté de l'idée de compter
<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span>
-parmi ses maires de village un membre de la Société
-des gens de lettres; il pensa peut-être que la gravité
-administrative prévaudrait en moi sur ce naturel frondeur,
+parmi ses maires de village un membre de la Société
+des gens de lettres; il pensa peut-être que la gravité
+administrative prévaudrait en moi sur ce naturel frondeur,
incorrigible chez les vieux journalistes. Je fis
-bien quelques façons; mais, encore une fois, il y avait
-là quelque chose qui sentait le Dioclétien, le Charles-Quint,
-le Denys de Syracuse, et qui ne me déplaisait
-pas. Je n'avais pas voulu être le second à la <cite>Revue des
-Deux Mondes</cite>; j'allais être le premier de mon village:
-César n'eût ni mieux dit ni mieux fait. Bref, après
-quelques délais indispensables pour obtenir poliment
-la démission de Breloque, je fus nommé maire de Gigondas.</p>
-
-<p>Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthèse,
+bien quelques façons; mais, encore une fois, il y avait
+là quelque chose qui sentait le Dioclétien, le Charles-Quint,
+le Denys de Syracuse, et qui ne me déplaisait
+pas. Je n'avais pas voulu être le second à la <cite>Revue des
+Deux Mondes</cite>; j'allais être le premier de mon village:
+César n'eût ni mieux dit ni mieux fait. Bref, après
+quelques délais indispensables pour obtenir poliment
+la démission de Breloque, je fus nommé maire de Gigondas.</p>
+
+<p>Ici je vous demande la permission d'ouvrir une parenthèse,
afin de vous dire quelques mots des deux
-sujets dont notre littérature a le plus abusé et qui
+sujets dont notre littérature a le plus abusé et qui
m'impatientent le plus quand je les vois revenir dans
les &oelig;uvres contemporaines; le <em>moi</em> et l'argent: mais
-ces quelques mots sont nécessaires à la suite de mon
-récit. Nous avions, Ursule et moi, à peu près douze
+ces quelques mots sont nécessaires à la suite de mon
+récit. Nous avions, Ursule et moi, à peu près douze
mille francs de rente, ce qui nous suffisait pour vivre
-à Paris, mais sans faire la plus légère économie. On
+à Paris, mais sans faire la plus légère économie. On
liait, comme on le dit, les deux bouts; rien de plus.
-Or je songeai, en revenant à Gigondas, que nous
-allions y mener un train de princes avec une dépense
-annuelle de six mille francs, et qu'après deux années
-de ce système économique nous aurions devant nous
-une année de revenu que nous pourrions affecter à un
+Or je songeai, en revenant à Gigondas, que nous
+allions y mener un train de princes avec une dépense
+annuelle de six mille francs, et qu'après deux années
+de ce système économique nous aurions devant nous
+une année de revenu que nous pourrions affecter à un
grand voyage en Italie et en Terre-sainte; objet des
<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
-désirs passionnés, mais sans espoir, de ma bonne et
-dévote Ursule. Je voulais lui en faire la surprise, et
-ç'avait été là un des motifs qui m'avaient décidé à cette
-courageuse retraite. Ceci posé, je reprends ma narration.</p>
+désirs passionnés, mais sans espoir, de ma bonne et
+dévote Ursule. Je voulais lui en faire la surprise, et
+ç'avait été là un des motifs qui m'avaient décidé à cette
+courageuse retraite. Ceci posé, je reprends ma narration.</p>
-<p>L'allégresse des habitants de Gigondas, en apprenant
+<p>L'allégresse des habitants de Gigondas, en apprenant
la chute de Simon Breloque et ma nomination,
-ne connut pas de bornes: ce fut du délire, et je pus
-boire à longs traits à la coupe fragile de la popularité.
-Le jour de mon installation restera à jamais gravé en
+ne connut pas de bornes: ce fut du délire, et je pus
+boire à longs traits à la coupe fragile de la popularité.
+Le jour de mon installation restera à jamais gravé en
lettres d'or dans les fastes de la commune. Quatre arcs
-de triomphe enguirlandés et pavoisés, avec des inscriptions
-inspirées par la circonstance, furent dressés sur
-mon passage. Dès le matin, des boîtes annoncèrent,
-par leurs détonations triomphales, qu'une grande journée
+de triomphe enguirlandés et pavoisés, avec des inscriptions
+inspirées par la circonstance, furent dressés sur
+mon passage. Dès le matin, des boîtes annoncèrent,
+par leurs détonations triomphales, qu'une grande journée
venait de se lever sur Gigondas. Tous les yeux
versaient des larmes de joie; toutes les bouches criaient
-<em>Vive M. le Maire!</em> A la grand'messe, qui fut chantée
-par les choristes de la paroisse et accompagnée par
-deux violons, une clarinette, un tambourin et un ophicléide
+<em>Vive M. le Maire!</em> A la grand'messe, qui fut chantée
+par les choristes de la paroisse et accompagnée par
+deux violons, une clarinette, un tambourin et un ophicléide
du chef-lieu de canton, je crus vraiment qu'on
allait m'encenser et glisser mon nom dans le <i lang="la" xml:lang="la">Domine
salvum fac</i>. Je fis ce que m'imposaient mes nouveaux
devoirs dans ces moments solennels. J'offris un pain
-bénit gigantesque, confectionné par le meilleur pâtissier
+bénit gigantesque, confectionné par le meilleur pâtissier
de la ville voisine. Ensuite les chantres et les musiciens
-trouvèrent, au sortir de la messe, dans le jardin
-du curé, une table chargée de rafraîchissements
+trouvèrent, au sortir de la messe, dans le jardin
+du curé, une table chargée de rafraîchissements
substantiels. Mais fallait-il abandonner aux horreurs
<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span>
-de la faim et de la soif les gosiers moins bien traités
-par la nature, les déshérités du plain-chant et de la clarinette?
+de la faim et de la soif les gosiers moins bien traités
+par la nature, les déshérités du plain-chant et de la clarinette?
Non. On mit des rallonges, on en mit beaucoup,
-et bientôt tout le village put prendre part à ces agapes
-fraternelles où l'on mangeait, où l'on buvait d'autant
-plus que l'on était plus enthousiaste et plus heureux.
-La soirée ne fut pas moins belle. On improvisa un bal
-sur ma prairie, au grand déplaisir d'Ursule, qui n'aimait
+et bientôt tout le village put prendre part à ces agapes
+fraternelles où l'on mangeait, où l'on buvait d'autant
+plus que l'on était plus enthousiaste et plus heureux.
+La soirée ne fut pas moins belle. On improvisa un bal
+sur ma prairie, au grand déplaisir d'Ursule, qui n'aimait
pas la danse et qui calculait que le regain
-allait être détruit d'avance sous les pieds légers des
-danseurs. Mais ce fut à peine un petit nuage dans ce
-jour radieux. Les <em>vivat!</em> les cris de joie, éclataient avec
-une furie toujours nouvelle et desséchaient ces robustes
-poitrines qui se réconfortaient par des libations incessantes.
-D'immenses galettes, des gâteaux de Savoie,
-de fabuleux jambons, des pâtés homériques, de colossales
-brochettes de dindes et de poulets, s'étalaient sur
-des tréteaux rustiques. On défonçait des tonneaux de
-bière. Le punch flambait à droite, le vin de Tavel circulait
-à gauche; les estomacs délicats se contentaient de
-curaçao et de limonade gazeuse. Au coucher du soleil,
-les populations environnantes, attirées par la rumeur
-publique et l'électricité des joies populaires, accoururent
-en foule, et j'eus l'orgueilleux bonheur de posséder
+allait être détruit d'avance sous les pieds légers des
+danseurs. Mais ce fut à peine un petit nuage dans ce
+jour radieux. Les <em>vivat!</em> les cris de joie, éclataient avec
+une furie toujours nouvelle et desséchaient ces robustes
+poitrines qui se réconfortaient par des libations incessantes.
+D'immenses galettes, des gâteaux de Savoie,
+de fabuleux jambons, des pâtés homériques, de colossales
+brochettes de dindes et de poulets, s'étalaient sur
+des tréteaux rustiques. On défonçait des tonneaux de
+bière. Le punch flambait à droite, le vin de Tavel circulait
+à gauche; les estomacs délicats se contentaient de
+curaçao et de limonade gazeuse. Au coucher du soleil,
+les populations environnantes, attirées par la rumeur
+publique et l'électricité des joies populaires, accoururent
+en foule, et j'eus l'orgueilleux bonheur de posséder
quatre mille enthousiastes, quatre mille admirateurs,
quatre mille convives au lieu de cinq cents. A neuf
-heures, un transparent à mon chiffre illumina ma façade
+heures, un transparent à mon chiffre illumina ma façade
et fut le signal d'un splendide feu d'artifice; des
-verres de couleur, des lampions en astragales, serpentèrent
+verres de couleur, des lampions en astragales, serpentèrent
<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span>
-le long de ma grille et scintillèrent à travers le
-feuillage. Des fusées, saluées par d'enivrantes clameurs,
-montèrent dans l'espace et firent pâlir les étoiles. Là il y
+le long de ma grille et scintillèrent à travers le
+feuillage. Des fusées, saluées par d'enivrantes clameurs,
+montèrent dans l'espace et firent pâlir les étoiles. Là il y
eut encore un de ces petits accidents que la Providence
-se plaît à mêler aux triomphes de ce monde, pour nous
-avertir de leur fragilité. Une fusée mal éteinte tomba
-sur un banc de paille et y mit le feu. Le propriétaire
-se désolait; je le rassurai en lui déclarant que le dommage
-était tout naturellement à ma charge. Ce trait de
-générosité se communiquant de proche en proche, mit le
-comble à l'ivresse générale: on cria plus fort que
-jamais; on me donna une quinzaine de sérénades; on
+se plaît à mêler aux triomphes de ce monde, pour nous
+avertir de leur fragilité. Une fusée mal éteinte tomba
+sur un banc de paille et y mit le feu. Le propriétaire
+se désolait; je le rassurai en lui déclarant que le dommage
+était tout naturellement à ma charge. Ce trait de
+générosité se communiquant de proche en proche, mit le
+comble à l'ivresse générale: on cria plus fort que
+jamais; on me donna une quinzaine de sérénades; on
chanta; on dansa des farandoles et des rondes; on
monta sur les chaises; on en cassa quelques-unes; on
mangea de nouveau, on but encore; on trouva, pour
-célébrer les vertus de M. le maire, des <em>ut dièze</em> inconnus
-à Tamberlick.</p>
+célébrer les vertus de M. le maire, des <em>ut dièze</em> inconnus
+à Tamberlick.</p>
-<p>Enfin, à minuit, comblé de félicité et de migraine,
-brisé d'émotion, saturé de courbature, je dis adieu à
+<p>Enfin, à minuit, comblé de félicité et de migraine,
+brisé d'émotion, saturé de courbature, je dis adieu à
mon peuple, qui chantait et buvait toujours. Je me
-couchai, et je rêvai que le brigadier de la gendarmerie
-m'amenait, pieds et poings liés, MM. Taxile Delord,
-Assolant et Ulbach, et les forçait de crier <em>Vive M. le
+couchai, et je rêvai que le brigadier de la gendarmerie
+m'amenait, pieds et poings liés, MM. Taxile Delord,
+Assolant et Ulbach, et les forçait de crier <em>Vive M. le
Maire!</em></p>
-<p>Le lendemain, il fallut payer la carte de cette allégresse:
-en voici à peu près les chiffres:</p>
+<p>Le lendemain, il fallut payer la carte de cette allégresse:
+en voici à peu près les chiffres:</p>
<table id="invoice" summary="expenses">
<tr>
- <td>Pain bénit</td>
+ <td>Pain bénit</td>
<td class="tdr">20 fr.</td>
</tr>
<tr>
@@ -7781,39 +7742,39 @@ en voici à peu près les chiffres:</p>
</tr>
<tr>
<td class="tdl"><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span>
- Déjeuner des musiciens, des chantres et
- de leurs amis, invités par môsieu le
+ Déjeuner des musiciens, des chantres et
+ de leurs amis, invités par môsieu le
maire</td>
<td class="tdrless">95</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Pâtisseries</td>
+ <td class="tdl">Pâtisseries</td>
<td class="tdrless">130</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">2,000 bouteilles de bière, à 50 c. pièce</td>
+ <td class="tdl">2,000 bouteilles de bière, à 50 c. pièce</td>
<td class="tdrless">1,000</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">1,000 litres de vin de Tavel, à 50 c. id.</td>
+ <td class="tdl">1,000 litres de vin de Tavel, à 50 c. id.</td>
<td class="tdrless">500</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Curaçao, rhum et liqueurs fines</td>
+ <td class="tdl">Curaçao, rhum et liqueurs fines</td>
<td class="tdrless">275</td>
</tr>
<tr>
- <td>Rôtis divers pour les invités de môsieu
+ <td>Rôtis divers pour les invités de môsieu
le maire</td>
<td class="tdrless">360</td>
</tr>
<tr>
<td class="tdl">Lampions et verres de couleur pour illuminer
- môsieu le maire</td>
+ môsieu le maire</td>
<td class="tdrless">80</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Feu d'artifice pour le triomphe de môsieu
+ <td class="tdl">Feu d'artifice pour le triomphe de môsieu
le maire</td>
<td class="tdrless">120</td>
</tr>
@@ -7826,12 +7787,12 @@ en voici à peu près les chiffres:</p>
<td class="tdrless">15</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Bons distribués aux indigents</td>
+ <td class="tdl">Bons distribués aux indigents</td>
<td class="tdrless">150</td>
</tr>
<tr>
- <td class="tdl">Prix estimatif d'un banc de paille incendié
- par une fusée de môsieu le maire</td>
+ <td class="tdl">Prix estimatif d'un banc de paille incendié
+ par une fusée de môsieu le maire</td>
<td class="tdrless">600</td>
</tr>
<tr>
@@ -7843,13 +7804,13 @@ en voici à peu près les chiffres:</p>
</tr>
</table>
-<p>On m'avait fait grâce des centimes.</p>
+<p>On m'avait fait grâce des centimes.</p>
<p>Nous disons trois mille quatre cent soixante francs,
-c'est-à-dire plus d'un trimestre de notre budget parisien.</p>
+c'est-à-dire plus d'un trimestre de notre budget parisien.</p>
-<p>J'inaugurais assez mal mon système économique,
-mais j'étais le plus fêté, le plus acclamé, le plus triomphant,
+<p>J'inaugurais assez mal mon système économique,
+mais j'étais le plus fêté, le plus acclamé, le plus triomphant,
le plus populaire, le plus glorieux des maires de
village.</p>
@@ -7857,1308 +7818,1308 @@ village.</p>
<h2>XVII</h2>
-<p>Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journées
+<p>Savez-vous quel est le plus grand ennemi de ces journées
pures, radieuses et triomphales, comme le fut celle
de mon installation? C'est le lendemain. J'eus un lendemain;
-hélas! j'en eus même plusieurs: et voyez l'influence
-de ma prédestination! Ce fut par la littérature
-que mes tribulations commencèrent: ma première
-persécutrice fut Marguerite de Bourgogne.</p>
+hélas! j'en eus même plusieurs: et voyez l'influence
+de ma prédestination! Ce fut par la littérature
+que mes tribulations commencèrent: ma première
+persécutrice fut Marguerite de Bourgogne.</p>
-<p>Ceci mérite explication.</p>
+<p>Ceci mérite explication.</p>
-<p>A peine établi dans ma dictature municipale et rustique,
+<p>A peine établi dans ma dictature municipale et rustique,
j'avais fait maison nette. C'est l'usage en pareil
-cas, et les royautés qui commencent sont obligées de satisfaire
-à la fois les ambitions et les rancunes de ceux
+cas, et les royautés qui commencent sont obligées de satisfaire
+à la fois les ambitions et les rancunes de ceux
qui veulent les places contre ceux qui les ont. Ceci avait
-même donné lieu à un singulier quiproquo pendant la
-période d'irritation populaire qui s'était terminée par la
-chute de mon prédécesseur. Un paysan peu lettré étant
-venu me dénoncer un des innombrables abus qui exaspéraient
-la population, je lui avais répondu d'un air
+même donné lieu à un singulier quiproquo pendant la
+période d'irritation populaire qui s'était terminée par la
+chute de mon prédécesseur. Un paysan peu lettré étant
+venu me dénoncer un des innombrables abus qui exaspéraient
+la population, je lui avais répondu d'un air
superbe:</p>
-<p>«Que Simon Breloque ne m'échauffe pas la bile!
+<p>«Que Simon Breloque ne m'échauffe pas la bile!
<span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span>
-s'il en fait trop, j'irai voir le sous-préfet, et je balayerai
-les écuries d'Augias!»</p>
+s'il en fait trop, j'irai voir le sous-préfet, et je balayerai
+les écuries d'Augias!»</p>
<p>A ces derniers mots, le paysan me contempla avec
une expression de stupeur que je ne remarquai pas
d'abord. Or, justement, il y avait dans la commune un
petit fermier qui s'appelait Auzias, nom assez commun
-dans le Midi. Cet Auzias possédait une écurie comme
-tous les cultivateurs quelque peu aisés. Mon propos lui
+dans le Midi. Cet Auzias possédait une écurie comme
+tous les cultivateurs quelque peu aisés. Mon propos lui
fut redit, et l'agita si terriblement, qu'il passa deux nuits
sans fermer l'&oelig;il. Le surlendemain, il vint me trouver,
-un énorme balai à la main, et me dit confidentiellement:
-«Monsieur, si vous trouvez mon écurie malpropre, ayez
-la bonté de me le dire; mais ne me faites pas l'affront
-de la balayer vous-même.»</p>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, je congédiai entre autres le garde
-champêtre, qui m'avait été signalé comme l'âme damnée
-de mon prédécesseur, et qui, trois mois auparavant,
-avait dressé un procès-verbal contre l'oncle d'une de
-mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifié à mes
-ressentiments domestiques. En même temps j'écrivis à
-M. le préfet pour lui demander un garde champêtre qui
-fît honneur à ma commune, un garde qui ne ressemblât
+un énorme balai à la main, et me dit confidentiellement:
+«Monsieur, si vous trouvez mon écurie malpropre, ayez
+la bonté de me le dire; mais ne me faites pas l'affront
+de la balayer vous-même.»</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, je congédiai entre autres le garde
+champêtre, qui m'avait été signalé comme l'âme damnée
+de mon prédécesseur, et qui, trois mois auparavant,
+avait dressé un procès-verbal contre l'oncle d'une de
+mes servantes. Il fut impitoyablement sacrifié à mes
+ressentiments domestiques. En même temps j'écrivis à
+M. le préfet pour lui demander un garde champêtre qui
+fît honneur à ma commune, un garde qui ne ressemblât
pas au premier venu. Je ne fus que trop bien
servi.</p>
-<p>Quelques jours après, au moment où nous venions
-de régler, mon adjoint et moi, les économies sévères à
-introduire dans notre budget, nous vîmes entrer un
+<p>Quelques jours après, au moment où nous venions
+de régler, mon adjoint et moi, les économies sévères à
+introduire dans notre budget, nous vîmes entrer un
grand gaillard de cinq pieds huit pouces, maigre, nerveux,
-découplé, évidé comme un chien de chasse, et
+découplé, évidé comme un chien de chasse, et
<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span>
-dont la tête semblait avoir été moulée dans une poire
-à poudre. Il arrivait droit de la préfecture pour exercer
-à Gigondas les fonctions de garde champêtre, et m'exhiba
-ses papiers, qui étaient en règle. Il se nommait
-Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents
-quelques questions auxquelles il répondit avec un sourire
-de satisfaction intérieure. Il avait été successivement
-zouave, marchand de bretelles, geôlier d'une
-maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de
+dont la tête semblait avoir été moulée dans une poire
+à poudre. Il arrivait droit de la préfecture pour exercer
+à Gigondas les fonctions de garde champêtre, et m'exhiba
+ses papiers, qui étaient en règle. Il se nommait
+Jacques Cauvin: je lui adressai sur ses antécédents
+quelques questions auxquelles il répondit avec un sourire
+de satisfaction intérieure. Il avait été successivement
+zouave, marchand de bretelles, geôlier d'une
+maison centrale, décorateur, pître dans une troupe de
saltimbanques, bedeau dans un temple protestant,
-chanteur ambulant, grande <em>utilité</em> à Carcassonne, et
+chanteur ambulant, grande <em>utilité</em> à Carcassonne, et
agent de police. A son tour, il s'informa des avantages
de son nouveau poste, et, quand je lui dis que nous
ne donnions que quatre cents francs de traitement, son
-visage piriforme exprima un dédain ineffable. Il me
+visage piriforme exprima un dédain ineffable. Il me
regarda comme le cocher de M. de Rothschild regarderait
l'impertinent qui lui offrirait une place de palefrenier.
-Cependant il parut se résigner, et je ne tardai
-pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A
+Cependant il parut se résigner, et je ne tardai
+pas à avoir le secret de cette résignation méritoire. A
peine mon adjoint fut-il sorti, que Jacques Cauvin me
-prit à part, et, se mettant au port d'armes, m'avoua,
-avec une sérénité qui prouvait la puissance de l'habitude,
-que toutes ses hardes, nippes, draps, linge, vêtements,
-étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne
+prit à part, et, se mettant au port d'armes, m'avoua,
+avec une sérénité qui prouvait la puissance de l'habitude,
+que toutes ses hardes, nippes, draps, linge, vêtements,
+étaient au mont-de-piété à Avignon, et qu'il ne
lui restait plus absolument que ce qu'il avait sur le
-corps; que, de plus, il devait à un cabaretier d'Orange
+corps; que, de plus, il devait à un cabaretier d'Orange
une somme de cent quarante-cinq francs, et que, pour
-garantir sa créance, le tavernier avait eu l'inhumanité
+garantir sa créance, le tavernier avait eu l'inhumanité
de retenir en gage la femme dudit Cauvin, plus une
<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span>
bague en brillants, souvenir de leur mariage (Cauvin
paraissait regretter beaucoup la bague); enfin quelques
-petites dettes criardes, contractées pendant une longue
-maladie de son épouse (ici une larme d'attendrissement),
-élevaient le chiffre total de son passif à six-cent
+petites dettes criardes, contractées pendant une longue
+maladie de son épouse (ici une larme d'attendrissement),
+élevaient le chiffre total de son passif à six-cent
quatre-vingts francs: faute de cette modique
-somme, Cauvin était obligé de renoncer aux fonctions
+somme, Cauvin était obligé de renoncer aux fonctions
publiques et de retomber dans ces professions aventureuses
-où la dignité de l'homme et de la femme reste
-rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces
+où la dignité de l'homme et de la femme reste
+rarement intacte. Si, au contraire, je lui avançais ces
quelques centaines de francs, d'abord Cauvin s'obligeait
-religieusement à me les rendre sur ses économies
-futures; puis il dégageait ses nippes, sa bague, sa
+religieusement à me les rendre sur ses économies
+futures; puis il dégageait ses nippes, sa bague, sa
femme; il payait ses dettes jusqu'au dernier sou, et,
-pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne,
-à la commune de Gigondas et à son maire un garde
-champêtre comme on n'en avait jamais vu.</p>
-
-<p>Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte
-des frais de mon ovation; ma s&oelig;ur Ursule s'était
-récriée, remarquant, non sans raison, que, si nous
-allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et nos moissons
-ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon
-écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique
+pénétré de reconnaissance, il donnait, en sa personne,
+à la commune de Gigondas et à son maire un garde
+champêtre comme on n'en avait jamais vu.</p>
+
+<p>Je fus atterré! J'avais encore dans ma poche le compte
+des frais de mon ovation; ma s&oelig;ur Ursule s'était
+récriée, remarquant, non sans raison, que, si nous
+allions de ce train-là, nos vignes, nos prés et nos moissons
+ne tarderaient pas à s'envoler dans un pli de mon
+écharpe. Ce nouvel impôt forcé, conséquence logique
de mes grandeurs, m'ouvrait une de ces perspectives
vagues, qui n'en sont que plus effrayantes. Mon premier
-mouvement fut négatif. D'autre part, pourtant,
-me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire
-du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que
-cet homme pût dire, en s'en allant, qu'il avait compté
+mouvement fut négatif. D'autre part, pourtant,
+me convenait-il que mon garde champêtre fût un pensionnaire
+du mont-de-piété? Était-il de ma dignité que
+cet homme pût dire, en s'en allant, qu'il avait compté
<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
sur le maire de Gigondas et que le maire de Gigondas
-n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le tenir séparé
+n'avait pas eu d'entrailles? Était-il moral de le tenir séparé
de sa femme et de sa bague? Premier magistrat
-de la commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce
-pas pour moi un éternel remords si je rencontrais,
-un jour de foire, sur un vil tréteau, devant la tente
+de la commune, n'avais-je pas charge d'âmes? Ne serait-ce
+pas pour moi un éternel remords si je rencontrais,
+un jour de foire, sur un vil tréteau, devant la tente
d'un banquiste, Jacques Cauvin, en costume de paillasse
-ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours
-et de coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent:
+ou de queue-rouge, subissant une grêle de calembours
+et de coups de pied? Ces réflexions me désarmèrent:
je vidai mon tiroir, tout en me disant que mes plus
-besoigneux confrères de la république des lettres ne
-m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave
-me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une
-remontrance paternelle que Cauvin écouta avec la componction
-la plus édifiante, et son service commença.</p>
-
-<p>Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour
-quelques jours: à mon retour, je trouvai sur mon passage
-des figures horriblement allongées et sur ma
-table une liasse de procès-verbaux qui n'attendaient
-que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin, regardant
+besoigneux confrères de la république des lettres ne
+m'avaient pas emprunté en dix ans ce que cet ex-zouave
+me coûtait en un jour. Je joignis à mon bienfait une
+remontrance paternelle que Cauvin écouta avec la componction
+la plus édifiante, et son service commença.</p>
+
+<p>Je fus, à cette époque, obligé de m'absenter pour
+quelques jours: à mon retour, je trouvai sur mon passage
+des figures horriblement allongées et sur ma
+table une liasse de procès-verbaux qui n'attendaient
+que ma signature. Voici ce qui était arrivé: Cauvin, regardant
son traitement fixe comme indigne de ses talents,
-avait résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus
-minces délits, les contraventions les plus impalpables,
-étaient devenus pour lui matière à procès-verbal et
-couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre de
-ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est
-pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé
-se poster sur la grande route qui passe derrière le village;
-et là, tout voiturier ayant oublié, comme le singe
+avait résolu d'y suppléer par le casuel. Les plus
+minces délits, les contraventions les plus impalpables,
+étaient devenus pour lui matière à procès-verbal et
+couchés sur papier timbré. Pour grossir le chiffre de
+ses bénéfices, Cauvin, à cette heure douteuse qui n'est
+pas encore la nuit, mais qui n'est plus le jour, était allé
+se poster sur la grande route qui passe derrière le village;
+et là, tout voiturier ayant oublié, comme le singe
<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span>
de Florian, d'allumer sa lanterne, tout charretier endormi
-sur son véhicule, tout berger laissant une de ses
-brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement
-arrêtés, appréhendés, interrogés, condamnés.
-Mon adjoint ayant formellement refusé de contre-signer
-ces <em>verbaux</em>, c'est à moi que Cauvin avait réservé
-l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels
+sur son véhicule, tout berger laissant une de ses
+brebis s'égarer dans le champ voisin, étaient immédiatement
+arrêtés, appréhendés, interrogés, condamnés.
+Mon adjoint ayant formellement refusé de contre-signer
+ces <em>verbaux</em>, c'est à moi que Cauvin avait réservé
+l'honneur de livrer les coupables à la justice; et quels
coupables! deux marguilliers, trois conseillers municipaux
-et le cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de
-consternation ma pauvre commune de Gigondas se présentait
-à mes regards effarés! une terreur morne avait
-succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On
+et le cousin de l'adjoint. Aussi, dans quel état de
+consternation ma pauvre commune de Gigondas se présentait
+à mes regards effarés! une terreur morne avait
+succédé aux espérances éveillées par ma nomination. On
s'abordait en tremblant; les tourterelles se fuyaient; le
-café était désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une
-police secrète, chacun se méfiait de son voisin comme
-d'un dénonciateur: les femmes mêmes se taisaient. Le
+café était désert. Cauvin ayant organisé, disait-on, une
+police secrète, chacun se méfiait de son voisin comme
+d'un dénonciateur: les femmes mêmes se taisaient. Le
mot sinistre de prison circulait de bouche en bouche.
-On se serait cru à Venise au plus formidable moment du
-conseil des Dix. Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut
-du Capitole à la roche Tarpéienne. J'étais devenu en
-quelques semaines plus impopulaire que mon prédécesseur.
-«Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire
-un <em>bonhomme</em> (bonhomme, un membre de la Société
-des gens de lettres!), si nous sommes opprimés, ruinés,
-persécutés, emprisonnés par le garde champêtre!»
-Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et
-je lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans
-se déconcerter qu'il faisait son devoir et que tout le
-monde peut-être ne pourrait pas en dire autant. Puis,
+On se serait cru à Venise au plus formidable moment du
+conseil des Dix. Quant à moi, je n'avais fait qu'un saut
+du Capitole à la roche Tarpéienne. J'étais devenu en
+quelques semaines plus impopulaire que mon prédécesseur.
+«Que nous sert, disait-on, d'avoir pour maire
+un <em>bonhomme</em> (bonhomme, un membre de la Société
+des gens de lettres!), si nous sommes opprimés, ruinés,
+persécutés, emprisonnés par le garde champêtre!»
+Cette fois je me mis en colère. Je fis venir Cauvin, et
+je lui infligeai une verte semonce. Il me répondit sans
+se déconcerter qu'il faisait son devoir et que tout le
+monde peut-être ne pourrait pas en dire autant. Puis,
<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
-comme sa réponse m'exaspérait encore plus, le drôle
-me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne
+comme sa réponse m'exaspérait encore plus, le drôle
+me déclara, toujours avec le même sang-froid, qu'il ne
pouvait pas vivre, lui et sa femme, avec ses quatre
-cents francs de traitement, et que je devais, par conséquent,
-trouver tout simple qu'il essayât de battre monnaie
+cents francs de traitement, et que je devais, par conséquent,
+trouver tout simple qu'il essayât de battre monnaie
ailleurs.</p>
-<p>J'éclatai.</p>
+<p>J'éclatai.</p>
<p>&mdash;Mais, malheureux, osez-vous bien me parler encore
-de ces éternels quatre cents francs? Je vous en
-ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez
-soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je
+de ces éternels quatre cents francs? Je vous en
+ai donné sept cents pour payer vos dettes: vous m'avez
+soutiré du bois, de l'huile, du blé, des légumes; je
paye votre logement: bref, dans un mois, vous m'avez
-coûté près de mille francs; douze mille francs par an!
-il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre!
-Savez-vous, misérable, que les députés au Corps
-législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant
-l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les
-défenseurs des libertés publiques!...</p>
+coûté près de mille francs; douze mille francs par an!
+il me semble que ce n'est pas mal pour un garde champêtre!
+Savez-vous, misérable, que les députés au Corps
+législatif n'en ont pas autant, et ils sont cependant
+l'élite de la nation, les élus du suffrage universel, les
+défenseurs des libertés publiques!...</p>
-<p>J'étais furieux.</p>
+<p>J'étais furieux.</p>
<p>&mdash;Puisque monsieur le maire, qui est si bon, se
-fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un
-mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur
-le curé.</p>
+fâche contre moi, me dit tout à coup Cauvin avec un
+mauvais sourire, c'est qu'il aura été influencé par monsieur
+le curé.</p>
-<p>&mdash;Monsieur le curé!...</p>
+<p>&mdash;Monsieur le curé!...</p>
-<p>&mdash;Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer
-à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer la <cite>Tour de
+<p>&mdash;Oui, et, pas plus tard que demain, j'irai le dénoncer
+à l'évêché... Je dirai qu'il s'est fait jouer la <cite>Tour de
Nesle</cite>...</p>
-<p>Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais,
-de peur d'un malheur, à lui faire rendre sa
+<p>Celte fois je crus Cauvin tout à fait fou, et je me préparais,
+de peur d'un malheur, à lui faire rendre sa
<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
plaque et sa carabine, quand mon adjoint m'expliqua
-cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours
+cet inexplicable mystère. Pendant les premiers jours
de sa lune de miel avec la commune, Cauvin, ci-devant
-zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer
-ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions
-dramatiques. Les représentations avaient lieu
-chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le
-curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une
-piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant.
-Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire
+zouave et comédien ambulant, s'était amusé à déployer
+ses talents devant un auditoire peu blasé en fait d'émotions
+dramatiques. Les représentations avaient lieu
+chez l'adjoint lui-même, lequel était très-lié avec le
+curé. Celui-ci, jeune prêtre d'une vertu austère, d'une
+piété presque ascétique, avait une candeur d'enfant.
+Irlandais d'origine, naturalisé Français et élevé au séminaire
de Sainte-Garde, jamais il n'avait entendu
-parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni
-même du très-apocryphe épisode que ces messieurs
-ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se
-chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier
-chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il
+parler ni de la pièce de MM. Dumas et Gaillardet, ni
+même du très-apocryphe épisode que ces messieurs
+ont dramatisé à leur façon. Or, un soir que le curé se
+chauffait les pieds à un bon feu de fagots d'olivier
+chez son ami l'adjoint, Cauvin avait annoncé qu'il
allait leur jouer la <cite>Tour de Nesle</cite>.</p>
-<p>Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale,
-et tous les habitués de la <em>veillée</em> étaient accourus
-pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une
-manière de jouer la <cite>Tour de Nesle</cite>, qui en atténuait
-singulièrement les énormités historiques et morales.
-D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne
+<p>Ces mots magiques avaient excité la curiosité générale,
+et tous les habitués de la <em>veillée</em> étaient accourus
+pour prendre leur part de la fête. Cauvin avait une
+manière de jouer la <cite>Tour de Nesle</cite>, qui en atténuait
+singulièrement les énormités historiques et morales.
+D'abord il jouait à lui tout seul ce drame, qui ne
compte pas moins de vingt-deux acteurs. Ensuite il
-le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son
-accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher
-à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu
-de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur,
+le réduisait à une scène, que sa prose et surtout son
+accent rendaient incompréhensible. Il se faisait attacher
+à une chaise, sur un tas de paille fraîche, au milieu
+de la salle; puis sa femme, laide et noire à faire peur,
arrivait avec un papier et une chandelle. Elle figurait
<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span>
la reine Marguerite de Bourgogne. Cauvin-Buridan lui
-tenait à peu près ce langage:</p>
+tenait à peu près ce langage:</p>
-<p>&mdash;Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire:
-Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun
-vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu
-én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue
+<p>&mdash;Margaritou, zé vè té raconter une pétite histoire:
+Té souviens-tu dé ton papa, lé duc Robert? C'était zun
+vieillard bien respectable, qué zé bien souvent révu
+én sonze; car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue
coquine!...</p>
<p>Ainsi de suite: c'est ce que Cauvin appelait la
-grande scène de la prison: les villageois n'y avaient
-vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien.
+grande scène de la prison: les villageois n'y avaient
+vu que du feu, et le curé n'y comprit absolument rien.
N'importe! Tout en estropiant les phrases de M. Gaillardet,
-Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté
+Cauvin gardait par-devers soi un fonds de méchanceté
diabolique, et il ne lui en fallait pas davantage
-pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation
-contre mon brave curé.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein
-mois de décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché,
-afin de prévenir les effets de cette incroyable
-accusation. Mais le drôle m'avait devancé, et, quand
-j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant spectacle
+pour échafauder là-dessus tout un système de dénonciation
+contre mon brave curé.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, au petit jour (on était en plein
+mois de décembre), je partis tout grelottant pour l'évêché,
+afin de prévenir les effets de cette incroyable
+accusation. Mais le drôle m'avait devancé, et, quand
+j'ouvris la porte du secrétariat, un irritant spectacle
frappa mes regards: Cauvin, en grande tenue,
-orné d'un képi et d'un baudrier dont je lui avais fait
-cadeau, déclamait et gesticulait devant les deux grands
-vicaires, entremêlant aux formules de sa dénonciation
-les tirades de son rôle:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon
-catholique, môsieur le curé dé Gigondas il sé fé zoué
-la <cite>Tour de Nesle</cite>, une pièce ous'qu'on parle très-mal
-de la rélizion et des reines de France... «C'était zun
+orné d'un képi et d'un baudrier dont je lui avais fait
+cadeau, déclamait et gesticulait devant les deux grands
+vicaires, entremêlant aux formules de sa dénonciation
+les tirades de son rôle:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, messieurs, aussi vrai que zé suiz un bon
+catholique, môsieur le curé dé Gigondas il sé fé zoué
+la <cite>Tour de Nesle</cite>, une pièce ous'qu'on parle très-mal
+de la rélizion et des reines de France... «C'était zun
<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span>
-vieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en
-sonze: car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!»</p>
+vieillard bien respectable qué zé bien souvent revu en
+sonze: car zé l'étranglai pour té faire plésir, fiçue coquine!»</p>
<p>Les deux grands vicaires, vieux et infirmes, n'avaient
-plus la force de faire taire cet énergumène, qu'ils
-croyaient échappé des petites-maisons.</p>
+plus la force de faire taire cet énergumène, qu'ils
+croyaient échappé des petites-maisons.</p>
-<p>Je me précipitai comme une trombe.</p>
+<p>Je me précipitai comme une trombe.</p>
-<p>&mdash;Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère,
-sortez, sortez à l'instant... Messieurs, pardon... je
+<p>&mdash;Misérable! m'écriai-je à demi suffoqué de colère,
+sortez, sortez à l'instant... Messieurs, pardon... je
vous expliquerai... je suis le maire de Gigondas... Ce
-scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui ai donné
-ce képi... La <cite>Tour de Nesle</cite>!... Ce n'est pas vrai...
-M. le curé est innocent comme l'enfant qui vient de
-naître... C'est ce Buridan... non, ce Cauvin, non, ce
-Mélingue, non, cette Marguerite de Bourgogne... Mais,
-malheureux, sortiras-tu, à la fin?...</p>
+scélérat... mes bienfaits... C'est moi qui lui ai donné
+ce képi... La <cite>Tour de Nesle</cite>!... Ce n'est pas vrai...
+M. le curé est innocent comme l'enfant qui vient de
+naître... C'est ce Buridan... non, ce Cauvin, non, ce
+Mélingue, non, cette Marguerite de Bourgogne... Mais,
+malheureux, sortiras-tu, à la fin?...</p>
<p>Mon apparition, au lieu de rassurer ces pieux vieillards,
acheva de les terrifier: ils se demandaient s'ils
-avaient affaire à deux fous au lieu d'un, et si la commune
-de Gigondas était une ménagerie. Quant à Cauvin,
-il ne bougea pas, et me répondit effrontément:</p>
+avaient affaire à deux fous au lieu d'un, et si la commune
+de Gigondas était une ménagerie. Quant à Cauvin,
+il ne bougea pas, et me répondit effrontément:</p>
-<p>&mdash;Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que
-moi: c'est à ces messieurs à me dire si je dois sortir.</p>
+<p>&mdash;Monsieur le maire, ici vous n'êtes pas plus que
+moi: c'est à ces messieurs à me dire si je dois sortir.</p>
-<p>La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat
-était encore ouverte: d'un bond je m'élançai sur
+<p>La colère décuplait mes forces; la porte du secrétariat
+était encore ouverte: d'un bond je m'élançai sur
Cauvin, qui me faisait face; je le retournai comme une
omelette, et, lui allongeant le plus beau coup de pied
-qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le
-jetai dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point à
+qu'il eût jamais reçu dans sa carrière dramatique, je le
+jetai dehors. Il ne perdit pas la tête (ce n'était point à
<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span>
-la tête que je l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et
+la tête que je l'avais frappé): entr'ouvrant la porte, et
passant au travers son visage perpendiculaire, il dit en
accentuant chaque syllabe:</p>
-<p>&mdash;Coups et outrages à un agent de la force publique
-dans l'exercice de ses fonctions: délit prévu par la loi.</p>
+<p>&mdash;Coups et outrages à un agent de la force publique
+dans l'exercice de ses fonctions: délit prévu par la loi.</p>
<p>Puis il referma la porte.</p>
-<p>On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la
-cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de
-vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique,
-avait complétement changé nos situations respectives:
-de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur.
-L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention
-amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra
-le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte,
-quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi,
-quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à
-Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa
+<p>On eut pitié de moi; on poursuivit Cauvin dans la
+cour de l'évêché; on le ramena: hélas! ce moment de
+vivacité, comme il l'appela par un euphémisme ironique,
+avait complétement changé nos situations respectives:
+de créancier de Cauvin j'étais devenu son débiteur.
+L'affaire fut arrangée, grâce à l'intervention
+amicale des témoins de cette étrange scène: on chiffra
+le coup de pied; quand j'en eus soldé le compte,
+quand j'eus congédié Cauvin, dont j'obtins le renvoi,
+quand j'eus payé les nouvelles dettes qu'il laissait à
+Gigondas, quand j'eus derechef dégagé sa bague et sa
femme et mis un peu d'argent dans sa poche, il se
-trouva que cette unique représentation de la <cite>Tour de
-Nesle</cite>, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au
-même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre
+trouva que cette unique représentation de la <cite>Tour de
+Nesle</cite>, à laquelle je n'avais pas assisté, me revenait au
+même prix que trois cent soixante-cinq stalles du théâtre
de la Porte-Saint-Martin au beau temps de Bocage
et de mademoiselle Georges.</p>
-<p>C'était un peu cher.</p>
+<p>C'était un peu cher.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span></p>
<h2>XVIII</h2>
-<p>A présent, veuillez me permettre une petite description
-préliminaire, que je crois indispensable à la
-clarté de mon récit.</p>
+<p>A présent, veuillez me permettre une petite description
+préliminaire, que je crois indispensable à la
+clarté de mon récit.</p>
-<p>Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur
+<p>Le village de Gigondas, situé ou plutôt perché sur
une colline argileuse dont il occupe le point culminant,
domine une plaine fertile et riante qu'arrose la jolie
-rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes flatteurs seuls
-appellent un château, est tapie, tout au bas de la côte,
+rivière de l'Ouvèze. Ma maison, que mes flatteurs seuls
+appellent un château, est tapie, tout au bas de la côte,
sous des massifs de marronniers et de platanes. Ce
petit coin de terre offre en miniature le contraste des
pays de plaines et des pays de montagnes. En bas, tout
-est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes, gazouillements
+est fraîcheur, verdure, eaux jaillissantes, gazouillements
d'oiseaux, luzernes fleuries, ruisseaux caressant l'herbe
-des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des
-rochers, des cailloux, des <em>safras</em>, la stérilité, la sécheresse,
+des prés et les iris aux longs corsages; en haut, des
+rochers, des cailloux, des <em>safras</em>, la stérilité, la sécheresse,
des landes incultes, de maigres <em>garrigues</em>, quelques
-épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant
-péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux aspects
-mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va
-rejoindre d'autres collines non moins pauvres, où des
-troupeaux affamés cherchent le thym et le serpolet.</p>
+épis de seigle, quelques pieds d'olivier croissant
+péniblement sur un sol avare. Ce plateau aux aspects
+mélancoliques s'étend jusqu'à la grande route et va
+rejoindre d'autres collines non moins pauvres, où des
+troupeaux affamés cherchent le thym et le serpolet.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
-Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa
-vieille église, communique avec la plaine par une
-rampe très-roide qui monte en zigzag jusqu'à l'entrée
-du village et fait le désespoir des charretiers. Quand
+Gigondas, groupé sur ce plateau, serré derrière sa
+vieille église, communique avec la plaine par une
+rampe très-roide qui monte en zigzag jusqu'à l'entrée
+du village et fait le désespoir des charretiers. Quand
arrive la saison des foins ou celle des moissons, c'est
-pitié de voir de malheureuses bêtes,&mdash;c'est des chevaux
-que je parle,&mdash;essoufflées, haletantes, ruisselant
+pitié de voir de malheureuses bêtes,&mdash;c'est des chevaux
+que je parle,&mdash;essoufflées, haletantes, ruisselant
de sueur, gravir cette pente formidable
-sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier
-sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage
-ou de blé. Tous les ans quelque catastrophe lamentable,
-un cheval abattu, un paysan blessé, un âne
-assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le
-long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation
-villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme
+sous une grêle de cris et de coups de fouet, et plier
+sous le poids de leurs charrettes chargées de fourrage
+ou de blé. Tous les ans quelque catastrophe lamentable,
+un cheval abattu, un paysan blessé, un âne
+assommé sur place, un attelage roulant avec fracas le
+long du précipice, vient mettre à l'épreuve cette résignation
+villageoise que l'on pourrait appeler le stoïcisme
de la routine.</p>
-<p>Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes
-administrés, c'est que, par suite de ce contraste
-même entre tant de fraîcheur et tant de sécheresse,
+<p>Mais ce qu'il y avait de plus pénible pour mes
+administrés, c'est que, par suite de ce contraste
+même entre tant de fraîcheur et tant de sécheresse,
la fontaine et le lavoir du village se trouvaient au
-bas de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul
-besoin, et à vingt minutes du reste de la population.
-Tout ce qui en résultait de fatigue et d'ennui pour
-ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les
-femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de
-leurs journées à monter et à descendre du village à
+bas de la côte, derrière ma maison, qui n'en avait nul
+besoin, et à vingt minutes du reste de la population.
+Tout ce qui en résultait de fatigue et d'ennui pour
+ces bons paysans, je vous le laisse à penser. Les
+femmes et les filles de Gigondas passaient la moitié de
+leurs journées à monter et à descendre du village à
la fontaine, portant les cruches brunes sur leurs coiffes
-blanches, avec des attitudes très-pittoresques, mais
-très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs, cette
+blanches, avec des attitudes très-pittoresques, mais
+très-incommodes. Pendant nos longues chaleurs, cette
<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span>
-eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire
-dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée
-d'août ou de septembre, on les ramenait, moites et
+eau fraîche devenait brûlante; l'hiver, il fallait la faire
+dégeler. Et les chevaux! Lorsque, après une rude journée
+d'août ou de septembre, on les ramenait, moites et
fumants, du labourage, et qu'on leur imposait cette
-corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de boire.
-Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées!
-Pour supporter cet état de choses qui durait depuis des
-siècles, il fallait que ce génie de la routine dont je parlais
-tout à l'heure eût pétrifié les habitants de Gigondas
+corvée supplémentaire, plusieurs refusaient de boire.
+Et puis, que de temps perdu! que de cruches cassées!
+Pour supporter cet état de choses qui durait depuis des
+siècles, il fallait que ce génie de la routine dont je parlais
+tout à l'heure eût pétrifié les habitants de Gigondas
comme l'argile de leurs collines.</p>
-<p>C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur,
-homme essentiellement progressif, avait aisément compris
-à quel point cette situation, compatible tout au
+<p>C'est pourquoi Simon Breloque, mon prédécesseur,
+homme essentiellement progressif, avait aisément compris
+à quel point cette situation, compatible tout au
plus avec les temps d'ignorance et de servage populaires,
-s'accordait mal avec une époque d'amélioration
-et de lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès,
-ennemi du <em>statu quo</em> et de l'ornière, il appartenait d'attacher
-son nom à un bienfait impérissable, de doter sa
-commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus forcée d'aller
-chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à
-domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique,
+s'accordait mal avec une époque d'amélioration
+et de lumière. Il s'était dit qu'à lui, maire du progrès,
+ennemi du <em>statu quo</em> et de l'ornière, il appartenait d'attacher
+son nom à un bienfait impérissable, de doter sa
+commune d'une fontaine qu'elle ne fût plus forcée d'aller
+chercher à une demi-lieue, mais qui vînt la trouver à
+domicile, et qui coulât jour et nuit, sur la place publique,
devant la porte de la mairie. Pour cela que fallait-il?
Pas grand'chose: une machine hydraulique et
une souscription volontaire. La souscription, il se chargeait
-de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins
-spontané de ses concitoyens; la machine, il savait à qui
+de l'arracher à l'enthousiasme plus ou moins
+spontané de ses concitoyens; la machine, il savait à qui
la demander, et cela en associant ses affections domestiques
-à sa gloire administrative. Il connaissait, dans la
-ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus riche de
+à sa gloire administrative. Il connaissait, dans la
+ville voisine, un jeune ingénieur civil, plus riche de
<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span>
-dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait
-fort désireux de mettre sa science et ses diplômes
+dessin linéaire que de billets de banque, lequel semblait
+fort désireux de mettre sa science et ses diplômes
aux pieds de mademoiselle Catherine Breloque, fille
-du maire, douce et charmante enfant, très-pieuse et
-parfaitement élevée; car, par une heureuse inconséquence
+du maire, douce et charmante enfant, très-pieuse et
+parfaitement élevée; car, par une heureuse inconséquence
dont les maires de village n'ont pas le monopole,
-Simon Breloque, tout en taquinant son curé et
+Simon Breloque, tout en taquinant son curé et
en mangeant du lapin le vendredi, avait voulu que ses
-écus frais éclos lui servissent à faire donner à sa fille
-une excellente éducation dans un des meilleurs couvents
-de la ville. M. Jules Mayran,&mdash;c'était le nom de
-l'ingénieur,&mdash;encouragé dans ses espérances matrimoniales
-et consulté par son futur beau-père sur la
+écus frais éclos lui servissent à faire donner à sa fille
+une excellente éducation dans un des meilleurs couvents
+de la ville. M. Jules Mayran,&mdash;c'était le nom de
+l'ingénieur,&mdash;encouragé dans ses espérances matrimoniales
+et consulté par son futur beau-père sur la
grande question de la fontaine, se garda bien de le
-contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses instruments
+contredire: il accourut à Gigondas, muni de ses instruments
hydrographiques, contempla les beaux yeux de
-mademoiselle Catherine: puis, après avoir jaugé la
+mademoiselle Catherine: puis, après avoir jaugé la
vieille source dans tous les sens, il jura ses grands
dieux qu'elle donnerait huit litres d'eau par seconde,
-c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver,
+c'est-à-dire deux fois plus qu'il n'en fallait pour abreuver,
laver, baigner tous les habitants, y compris les
-chevaux, les moutons et les ânes, et pour arroser, par-dessus
-le marché, toutes les <em>garrigues</em> situées derrière
-le village; qu'il suffirait, pour réaliser ce prodige, de
-ménager une chute d'eau suffisant à faire mouvoir un
+chevaux, les moutons et les ânes, et pour arroser, par-dessus
+le marché, toutes les <em>garrigues</em> situées derrière
+le village; qu'il suffirait, pour réaliser ce prodige, de
+ménager une chute d'eau suffisant à faire mouvoir un
piston et tourner une roue, puis d'y adapter cent
-mètres de tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant
-le long du coteau jusque sur la place: après
-quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire un réservoir,
+mètres de tuyaux de plomb qui remonteraient en serpentant
+le long du coteau jusque sur la place: après
+quoi l'on n'aurait plus qu'à y construire un réservoir,
<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span>
-un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné,
+un abreuvoir et un lavoir. Ensuite, à un moment donné,
moment de triomphe pour le maire et de liesse pour la
commune! on ouvrirait un robinet, et une eau limpide,
-abondante, jaillirait en gerbe, s'épandrait en
-nappe aux yeux des habitants émerveillés. M. Jules
-Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres
-et centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique,
+abondante, jaillirait en gerbe, s'épandrait en
+nappe aux yeux des habitants émerveillés. M. Jules
+Mayran calcula scrupuleusement les frais par mètres
+et centimètres, et, tout compté, maçonnerie, mécanique,
tuyaux, main-d'&oelig;uvre et fournitures, il constata
-que la dépense totale ne s'élèverait pas au delà de
-quatre mille francs: encore espérait-on bien pouvoir
-en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher
-de l'église.</p>
-
-<p>Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena
-l'affaire avec son activité habituelle. Il se mit en règle
-à la préfecture; il eut réponse à tout: les huit litres
-d'eau par seconde devinrent sur ses lèvres quelque
+que la dépense totale ne s'élèverait pas au delà de
+quatre mille francs: encore espérait-on bien pouvoir
+en détacher deux ou trois cents pour réparer le clocher
+de l'église.</p>
+
+<p>Armé de ce plan et de ce devis, Breloque mena
+l'affaire avec son activité habituelle. Il se mit en règle
+à la préfecture; il eut réponse à tout: les huit litres
+d'eau par seconde devinrent sur ses lèvres quelque
chose de pareil au <em>sans dot</em> d'Harpagon. Quant au bon
-vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il
+vouloir des habitants, il en était d'autant plus sûr qu'il
ne leur laissait pas l'embarras du choix. Quelques retardataires,
-quelques pessimistes avaient hoché la tête
-et prétendu que la source serait plus fine que M. le
+quelques pessimistes avaient hoché la tête
+et prétendu que la source serait plus fine que M. le
maire, que les anciens avaient eu leurs raisons pour la
-laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte
-à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais
-quinze jours ne s'écoulèrent pas sans que ces prophètes
-de malheur fussent châtiés de leur témérité:
-l'un fut officieusement averti que sa maison n'était pas
-dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre,
+laisser au bas de la côte, et que l'on n'en serait pas quitte
+à si bon marché. Je ne sais comment cela se fit, mais
+quinze jours ne s'écoulèrent pas sans que ces prophètes
+de malheur fussent châtiés de leur témérité:
+l'un fut officieusement averti que sa maison n'était pas
+dans l'alignement et qu'il aurait à la reculer; l'autre,
qui avait un fils sous les drapeaux, se vit refuser un
<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span>
-certificat d'infirmité, de vieillesse et d'indigence qui
-aurait pu lui faire rattraper le jeune conscrit; un troisième
+certificat d'infirmité, de vieillesse et d'indigence qui
+aurait pu lui faire rattraper le jeune conscrit; un troisième
enfin apprit avec terreur que ses moutons avaient
-été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré,
-et que le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait
+été vus tondant la largeur de leur langue dans un pré,
+et que le procès-verbal, dressé et contre-signé, allait
partir pour le chef-lieu d'arrondissement. Devant ces
-signes de la colère céleste, toute opposition cessa, et
-Breloque acheva de triompher des récalcitrants en annonçant
+signes de la colère céleste, toute opposition cessa, et
+Breloque acheva de triompher des récalcitrants en annonçant
aux plus pauvres que le maire payerait
-très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire
+très-probablement pour eux: il ne croyait pas dire
si vrai!</p>
-<p>Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de
-souscription <em>volontaire</em> se couvrit <em>spontanément</em> de croix
+<p>Bref, les derniers obstacles furent levés, et la liste de
+souscription <em>volontaire</em> se couvrit <em>spontanément</em> de croix
en guise de signatures.</p>
-<p>Telle était la situation quand la chute de Simon
-Breloque vint prouver une fois de plus l'inanité des
-grandeurs de ce monde, l'instabilité des choses terrestres
-et le néant des projets de la sagesse humaine. Le
-maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle
+<p>Telle était la situation quand la chute de Simon
+Breloque vint prouver une fois de plus l'inanité des
+grandeurs de ce monde, l'instabilité des choses terrestres
+et le néant des projets de la sagesse humaine. Le
+maire disparu, l'affaire de la fontaine disparaîtrait-elle
avec lui? <i lang="en" xml:lang="len">That is the question</i>, disaient en patois les
-Hamlet de Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment
-que cette fontaine était un bienfait pour la commune,
-m'attribuer l'idée de la laisser tomber dans l'eau,
-c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait
-nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux
-projet n'était pas tout à fait la même que celle de
-mon prédécesseur. D'abord, je n'en étais pas l'inventeur;
-ma gloire y était engagée de moins près que la
-sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire,
+Hamlet de Gigondas. Les avis se partagèrent: du moment
+que cette fontaine était un bienfait pour la commune,
+m'attribuer l'idée de la laisser tomber dans l'eau,
+c'eût été me faire injure. D'autre part, on ne pouvait
+nier que ma position personnelle vis-à-vis de ce fameux
+projet n'était pas tout à fait la même que celle de
+mon prédécesseur. D'abord, je n'en étais pas l'inventeur;
+ma gloire y était engagée de moins près que la
+sienne; ensuite je n'y avais aucun intérêt, au contraire,
<span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span>
puisque ma maison se trouvait au bas de la colline
-et possédait sa fontaine; tandis que, selon les
-mauvaises langues, Breloque n'avait été si vif dans
-cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser
+et possédait sa fontaine; tandis que, selon les
+mauvaises langues, Breloque n'avait été si vif dans
+cette affaire que parce qu'il espérait pouvoir arroser
son jardin avec le trop-plein de la fontaine nouvelle.
Enfin, disaient les plus malins, notre nouveau maire
-a-t-il les mêmes raisons que Breloque pour compter
-sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran? N'est-il
-pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés
-de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on
-l'excédant, à présent que la commune est
-épuisée, et que nous rentrons, Dieu merci, dans la
-voie sévère des économies?</p>
-
-<p>Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces
-doutes en annonçant que j'entendais accepter sans réserve
+a-t-il les mêmes raisons que Breloque pour compter
+sur le zèle et le concours de M. Jules Mayran? N'est-il
+pas positif d'ailleurs que les devis sont toujours dépassés
+de moitié? Et, si ce malheur nous arrive, où prendra-t-on
+l'excédant, à présent que la commune est
+épuisée, et que nous rentrons, Dieu merci, dans la
+voie sévère des économies?</p>
+
+<p>Je levai toutes ces difficultés, je dissipai tous ces
+doutes en annonçant que j'entendais accepter sans réserve
la succession de mon devancier; qu'au premier
-rang figurait ce projet de fontaine, regardé comme un
-bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me
-traçait mon devoir, que toutes les pièces venaient de
-m'être renvoyées de la préfecture, et que ce grand travail
-allait commencer. Ces paroles soulevèrent une
-explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui
-me rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours
-après les habitants de Gigondas purent se convaincre
-que mes promesses n'étaient pas une vaine amorce jetée
-à la crédulité publique.</p>
-
-<p>Par malheur, les éléments et les hommes, les pierres,
+rang figurait ce projet de fontaine, regardé comme un
+bienfait pour mes administrés; que ce mot seul me
+traçait mon devoir, que toutes les pièces venaient de
+m'être renvoyées de la préfecture, et que ce grand travail
+allait commencer. Ces paroles soulevèrent une
+explosion de bravos, une tempête d'enthousiasme qui
+me rendit toutes les joies de la popularité: quinze jours
+après les habitants de Gigondas purent se convaincre
+que mes promesses n'étaient pas une vaine amorce jetée
+à la crédulité publique.</p>
+
+<p>Par malheur, les éléments et les hommes, les pierres,
le sable, la chaux, le plomb, le bois, l'acier, tout sembla
-conjuré pour me rendre cette &oelig;uvre plus pénible,
+conjuré pour me rendre cette &oelig;uvre plus pénible,
<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span>
-cette onde plus amère qu'elle ne l'eût été sans doute à
-mon prédécesseur. Le hasard me fit mettre la main sur
-le plus mauvais maçon qui pût se rencontrer à dix
-lieues à la ronde. Au bout d'une semaine il y eut rixe
-et gourmades réglées entre ses ouvriers et les habitants.
-La population, qui payait de ses deniers, prétendait
-avoir droit de conseil et de contrôle. Du matin au soir,
-cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transformés
-en ingénieurs honoraires, stationnaient sur le
-chantier, critiquaient ceci, blâmaient cela, gourmandaient
-l'un, raillaient l'autre, et oubliaient à qui mieux
-mieux le vers célèbre sur les facilités de la critique et
-les difficultés de l'art. Alors les maçons leur jetaient
+cette onde plus amère qu'elle ne l'eût été sans doute à
+mon prédécesseur. Le hasard me fit mettre la main sur
+le plus mauvais maçon qui pût se rencontrer à dix
+lieues à la ronde. Au bout d'une semaine il y eut rixe
+et gourmades réglées entre ses ouvriers et les habitants.
+La population, qui payait de ses deniers, prétendait
+avoir droit de conseil et de contrôle. Du matin au soir,
+cinq ou six paysans et dix ou douze paysannes, transformés
+en ingénieurs honoraires, stationnaient sur le
+chantier, critiquaient ceci, blâmaient cela, gourmandaient
+l'un, raillaient l'autre, et oubliaient à qui mieux
+mieux le vers célèbre sur les facilités de la critique et
+les difficultés de l'art. Alors les maçons leur jetaient
des pierres, les femmes criaient, les enfants pleuraient,
-et <em>ma</em> fontaine, comme je commençais à l'appeler, ressemblait
-provisoirement à la tour de Babel gouvernée
-par le roi Pétaud. Au milieu de ces tiraillements, les
-travaux n'avançaient pas. On mettait trois mois pour
-creuser le bassin où devait fonctionner la roue; c'étaient
+et <em>ma</em> fontaine, comme je commençais à l'appeler, ressemblait
+provisoirement à la tour de Babel gouvernée
+par le roi Pétaud. Au milieu de ces tiraillements, les
+travaux n'avançaient pas. On mettait trois mois pour
+creuser le bassin où devait fonctionner la roue; c'étaient
dix semaines de plus que n'en indiquait le devis.
-Le chiffre des journées s'accumulait d'une manière
-effrayante. Le maçon, criblé de dettes, me demandait de
-continuels à-compte. Quant à M. Jules, ce n'était plus le
-même homme: on eût dit une eau bouillante changée
-subitement en eau glacée. Sa foi robuste semblait chancelante:
-la certitude des huit litres par seconde n'était
-plus qu'une probabilité. Il ne faisait que de rares apparitions
-sur le théâtre de mes ennuis, regardait négligemment,
-grondait les maçons du bout des lèvres,
+Le chiffre des journées s'accumulait d'une manière
+effrayante. Le maçon, criblé de dettes, me demandait de
+continuels à-compte. Quant à M. Jules, ce n'était plus le
+même homme: on eût dit une eau bouillante changée
+subitement en eau glacée. Sa foi robuste semblait chancelante:
+la certitude des huit litres par seconde n'était
+plus qu'une probabilité. Il ne faisait que de rares apparitions
+sur le théâtre de mes ennuis, regardait négligemment,
+grondait les maçons du bout des lèvres,
<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span>
promenait sa toise au hasard, puis tournait invinciblement
-les yeux vers une certaine fenêtre, festonnée de
-vigne et de houblon, où apparaissait de temps à autre
-une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je soupçonnais
+les yeux vers une certaine fenêtre, festonnée de
+vigne et de houblon, où apparaissait de temps à autre
+une gracieuse et virginale figure. Le dirai-je? je soupçonnais
parfois M. Jules de se faire un bouquet de mes
-soucis pour le présenter à sa jolie fiancée: pouvais-je
-lui en vouloir, moi qui, avant d'être maire, avais écrit
-des romans? Rien de plus équitable: j'étais puni par
-où j'avais péché.</p>
-
-<p>Trois autres mois s'écoulèrent. Les contrariétés, les
-accidents, les retards, les <em>suppléments</em>, se multipliaient
-à l'infini; c'étaient tantôt un conduit qui s'éboulait,
-tantôt un pan de mur qui s'écroulait, tantôt un tuyau
-qui éclatait. Il semblait que chaque lendemain fût occupé
-à détruire l'ouvrage de la veille. Bientôt il devint
-manifeste que ce qui avait été estimé quatre mille francs
-en coûterait dix mille. Ma pauvre s&oelig;ur Ursule jetait les
-hauts cris. Ce n'était plus une brèche, c'était une ruine.
-Cette fontaine devenait un gouffre où allait se précipiter
-une grosse moitié de notre revenu. D'un autre côté,
+soucis pour le présenter à sa jolie fiancée: pouvais-je
+lui en vouloir, moi qui, avant d'être maire, avais écrit
+des romans? Rien de plus équitable: j'étais puni par
+où j'avais péché.</p>
+
+<p>Trois autres mois s'écoulèrent. Les contrariétés, les
+accidents, les retards, les <em>suppléments</em>, se multipliaient
+à l'infini; c'étaient tantôt un conduit qui s'éboulait,
+tantôt un pan de mur qui s'écroulait, tantôt un tuyau
+qui éclatait. Il semblait que chaque lendemain fût occupé
+à détruire l'ouvrage de la veille. Bientôt il devint
+manifeste que ce qui avait été estimé quatre mille francs
+en coûterait dix mille. Ma pauvre s&oelig;ur Ursule jetait les
+hauts cris. Ce n'était plus une brèche, c'était une ruine.
+Cette fontaine devenait un gouffre où allait se précipiter
+une grosse moitié de notre revenu. D'un autre côté,
comment faire? Ne pas entreprendre, passe encore!
-mais reculer, c'était bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique
-était commandée, et le mécanicien n'entendait
-pas qu'elle lui restât sur les bras. Mes administrés,&mdash;mes
-enfants!&mdash;n'auraient-ils pas éternellement le droit
-de me demander compte de leurs espérances déçues, de
-leur souscription gaspillée? Ils attendaient; ils avaient
-soif; et, en attendant, l'ancienne fontaine étant bouleversée
-par les maçons, la nouvelle n'existant pas encore,
+mais reculer, c'était bien pis! D'ailleurs, la roue hydraulique
+était commandée, et le mécanicien n'entendait
+pas qu'elle lui restât sur les bras. Mes administrés,&mdash;mes
+enfants!&mdash;n'auraient-ils pas éternellement le droit
+de me demander compte de leurs espérances déçues, de
+leur souscription gaspillée? Ils attendaient; ils avaient
+soif; et, en attendant, l'ancienne fontaine étant bouleversée
+par les maçons, la nouvelle n'existant pas encore,
<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span>
-c'était chez moi que bêtes et gens venaient s'abreuver.
-Il y avait là de quoi faire prendre la campagne
+c'était chez moi que bêtes et gens venaient s'abreuver.
+Il y avait là de quoi faire prendre la campagne
en horreur! Les faunes et les sylvains, la paix et la
-rêverie, s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue
-qui piétinait, criait, jurait, obstruait mes allées, brisait
-mes arbustes, salissait mon lavoir, écrasait mes
-fleurs, regardait derrière mes vitres et changeait mon
-jardin en place publique. Tout n'était-il pas préférable
-à ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme
-Décius, dans l'abîme béant? Je me remémorais les
-noms de tous les grands bienfaiteurs de l'humanité, et
+rêverie, s'enfuyaient au bruit de cette incessante cohue
+qui piétinait, criait, jurait, obstruait mes allées, brisait
+mes arbustes, salissait mon lavoir, écrasait mes
+fleurs, regardait derrière mes vitres et changeait mon
+jardin en place publique. Tout n'était-il pas préférable
+à ce provisoire? Ne valait-il pas mieux se jeter, comme
+Décius, dans l'abîme béant? Je me remémorais les
+noms de tous les grands bienfaiteurs de l'humanité, et
je rougissais de honte en songeant au prix de quels sacrifices&mdash;souvent
de quels martyres&mdash;ils avaient
-acheté ce titre glorieux. Je me reprochai mes hésitations
-comme un reste d'égoïsme littéraire ou mondain,
-et je me déterminai à passer outre.</p>
-
-<p>Je pus croire que mon héroïsme allait avoir sa récompense.
-Tout finit en ce monde, même les ouvrages
-interminables. Au bout d'un an la roue était placée,
-les tuyaux posés, les constructions achevées, la fontaine
-bâtie, le bassin creusé; le robinet, flambant neuf,
-ne demandait plus qu'à tourner pour nous verser ses
-trésors. L'ingénieur vint d'un air triomphant me prévenir
-que je n'avais qu'à fixer le jour de l'inauguration.
-Il fut décidé que ce serait le jour anniversaire de mon
-avénement à la mairie. Souvenir radieux, double fête,
-qui mêlerait toutes les ivresses du passé à toutes les
+acheté ce titre glorieux. Je me reprochai mes hésitations
+comme un reste d'égoïsme littéraire ou mondain,
+et je me déterminai à passer outre.</p>
+
+<p>Je pus croire que mon héroïsme allait avoir sa récompense.
+Tout finit en ce monde, même les ouvrages
+interminables. Au bout d'un an la roue était placée,
+les tuyaux posés, les constructions achevées, la fontaine
+bâtie, le bassin creusé; le robinet, flambant neuf,
+ne demandait plus qu'à tourner pour nous verser ses
+trésors. L'ingénieur vint d'un air triomphant me prévenir
+que je n'avais qu'à fixer le jour de l'inauguration.
+Il fut décidé que ce serait le jour anniversaire de mon
+avénement à la mairie. Souvenir radieux, double fête,
+qui mêlerait toutes les ivresses du passé à toutes les
joies de l'avenir!</p>
-<p>Une fois résigné sur la question d'argent, j'avais
+<p>Une fois résigné sur la question d'argent, j'avais
<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span>
-résolu de faire grandement les choses, et voici comment
-je réglai le programme de la journée: un bal
-champêtre aurait lieu sur la place; je danserais le premier
+résolu de faire grandement les choses, et voici comment
+je réglai le programme de la journée: un bal
+champêtre aurait lieu sur la place; je danserais le premier
quadrille avec la fille du percepteur des contributions,
-et, à un signal donné par le chef d'orchestre,
-la fontaine se mettrait à couler pendant que nous exécuterions,
+et, à un signal donné par le chef d'orchestre,
+la fontaine se mettrait à couler pendant que nous exécuterions,
ma danseuse et moi, une brillante <em>pastourelle</em>.
-Je ne prétendais pas copier les magnificences du
-troisième acte de la <cite>Juive</cite> et changer en vin le premier
+Je ne prétendais pas copier les magnificences du
+troisième acte de la <cite>Juive</cite> et changer en vin le premier
tribut de la source de Gigondas; mais du moins j'aurais
soin que les bons villageois eussent constamment,
-pendant ce jour mémorable, du vin à mettre dans leur
-eau. Puis, après les premiers ébats, nous descendrions
-chez moi avec les notables du pays et l'élite de mes
-invités: un bon dîner nous attendrait, suivi, si nous
-étions en nombre, d'une <em>sauterie</em> au piano dans mon
-salon tapissé de toutes les fleurs de l'automne, comme
+pendant ce jour mémorable, du vin à mettre dans leur
+eau. Puis, après les premiers ébats, nous descendrions
+chez moi avec les notables du pays et l'élite de mes
+invités: un bon dîner nous attendrait, suivi, si nous
+étions en nombre, d'une <em>sauterie</em> au piano dans mon
+salon tapissé de toutes les fleurs de l'automne, comme
un reposoir de procession.</p>
-<p>Ces riantes perspectives avaient achevé de me rasséréner.
-Les plaies d'argent se cicatrisaient à vue d'&oelig;il;
-je ne songeais plus qu'à ma gloire et au bonheur de
-mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur ma félicité:
-que dis-je? ce qui m'inquiétait, au contraire, c'était
-l'absence de tout nuage, un ciel obstinément bleu
-depuis le commencement de l'été, une sécheresse implacable
-qui tarissait les rivières, épuisait les torrents,
+<p>Ces riantes perspectives avaient achevé de me rasséréner.
+Les plaies d'argent se cicatrisaient à vue d'&oelig;il;
+je ne songeais plus qu'à ma gloire et au bonheur de
+mon peuple. Un seul nuage passait parfois sur ma félicité:
+que dis-je? ce qui m'inquiétait, au contraire, c'était
+l'absence de tout nuage, un ciel obstinément bleu
+depuis le commencement de l'été, une sécheresse implacable
+qui tarissait les rivières, épuisait les torrents,
supprimait les sources, et m'inspirait sur le volume
d'eau de ma fontaine des doutes invraisemblables, mais
poignants. Quoique bien appauvri par mes profusions
<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
-municipales, j'aurais donné dix écus d'une averse et
-dix louis d'une trombe. V&oelig;ux inutiles! Les jours succédaient
-aux jours, l'azur à l'azur, les vingt-cinq degrés
-Réaumur aux trente degrés centigrade. Je voyais
+municipales, j'aurais donné dix écus d'une averse et
+dix louis d'une trombe. V&oelig;ux inutiles! Les jours succédaient
+aux jours, l'azur à l'azur, les vingt-cinq degrés
+Réaumur aux trente degrés centigrade. Je voyais
bien une roue, des pistons, des tuyaux; mais tout cela
ne fonctionnait pas encore; rien ne me prouvait que
-la chute d'eau fût assez forte pour que les pistons
-jouassent, pour que la roue tournât, pour que les tuyaux
+la chute d'eau fût assez forte pour que les pistons
+jouassent, pour que la roue tournât, pour que les tuyaux
se remplissent; une ou deux fois je questionnai M. Jules:
-mais pouvais-je en obtenir une réponse catégorique?
+mais pouvais-je en obtenir une réponse catégorique?
Il pressait la publication des bans et achetait la corbeille.
-«<i lang="la" xml:lang="la">Alea jacta est!</i>» avait dit un grand poëte en
-se préparant à noyer son pays. «<i lang="la" xml:lang="la">Alea jacta est!</i>»
-disais-je en m'apprêtant à désaltérer le mien.</p>
+«<i lang="la" xml:lang="la">Alea jacta est!</i>» avait dit un grand poëte en
+se préparant à noyer son pays. «<i lang="la" xml:lang="la">Alea jacta est!</i>»
+disais-je en m'apprêtant à désaltérer le mien.</p>
<h2>XIX</h2>
-<p>Je sus bientôt que l'inauguration de <em>ma</em> fontaine
-prenait dans le pays les proportions d'un événement.
+<p>Je sus bientôt que l'inauguration de <em>ma</em> fontaine
+prenait dans le pays les proportions d'un événement.
La province n'est pas difficile en fait de distractions et
-de commérages, et, depuis un an, il était clair que je
-préoccupais l'attention publique. Déjà ma nomination
+de commérages, et, depuis un an, il était clair que je
+préoccupais l'attention publique. Déjà ma nomination
avait fort diverti les beaux esprits et les belles dames,
<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
curieux de savoir comment je concilierais le culte des
Muses avec mes fonctions municipales. Un journaliste
-du chef-lieu n'avait pas peu contribué à ces flatteuses
+du chef-lieu n'avait pas peu contribué à ces flatteuses
rumeurs en publiant sur mon installation triomphale
-un article fulgurant, où il peignait entre autres
-les vieillards de Gigondas éperdus d'émotion, ivres de
-joie, enflammés de vin de Tavel, embrassant, faute de
-mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs grands-pères
-avaient plantés. Cette accolade donnée au règne
-végétal par le règne animal avait fait fortune, et d'écho
-en écho était arrivée jusqu'à mes confrères parisiens,
-qui en avaient ri aux larmes. Cette fois, ce même journaliste,
+un article fulgurant, où il peignait entre autres
+les vieillards de Gigondas éperdus d'émotion, ivres de
+joie, enflammés de vin de Tavel, embrassant, faute de
+mieux, le tronc de mes marronniers, que leurs grands-pères
+avaient plantés. Cette accolade donnée au règne
+végétal par le règne animal avait fait fortune, et d'écho
+en écho était arrivée jusqu'à mes confrères parisiens,
+qui en avaient ri aux larmes. Cette fois, ce même journaliste,
ami et camarade de Jules Mayran, notre jeune
-ingénieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches
-et écrivit l'article suivant:</p>
-
-<p>«<i lang="la" xml:lang="la">Sursum! sursum!</i> le grand &oelig;uvre de la décentralisation
-littéraire et artistique, scientifique et industrielle,
-fait chaque jour de nouveaux progrès. Déjà nous avons
-failli avoir cet hiver un opéra en deux actes, dont les
-paroles, la musique et les décors sont dus, comme on
-sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique
-et musicale a été retardée, c'est que notre Laruette,
-engagé pour les secondes basses-tailles, a cru
-devoir résilier son engagement, et que la chanteuse à
+ingénieur, tailla de nouveau sa plume des dimanches
+et écrivit l'article suivant:</p>
+
+<p>«<i lang="la" xml:lang="la">Sursum! sursum!</i> le grand &oelig;uvre de la décentralisation
+littéraire et artistique, scientifique et industrielle,
+fait chaque jour de nouveaux progrès. Déjà nous avons
+failli avoir cet hiver un opéra en deux actes, dont les
+paroles, la musique et les décors sont dus, comme on
+sait, à trois de nos compatriotes. Si cette solennité dramatique
+et musicale a été retardée, c'est que notre Laruette,
+engagé pour les secondes basses-tailles, a cru
+devoir résilier son engagement, et que la chanteuse à
roulades, idole de notre intelligent parterre, n'a pas
-voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout
-nous fait croire que ces légères difficultés seront levées
-pour la saison prochaine, et ce jour-là nos <em>dilettanti</em>
-n'auront plus rien à envier à la moderne Babylone.
+voulu s'abaisser à chanter un rôle de Dugazon. Mais tout
+nous fait croire que ces légères difficultés seront levées
+pour la saison prochaine, et ce jour-là nos <em>dilettanti</em>
+n'auront plus rien à envier à la moderne Babylone.
<span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
-Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous avons vu
-paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un
-roman, la <cite>Bergère du Ventoux</cite>, écrit par un membre
-de notre Académie, et qui laisse bien loin derrière lui les
+Espérons-le, grand Dieu! espérons-le! Nous avons vu
+paraître, ce printemps, chez notre libraire à la mode, un
+roman, la <cite>Bergère du Ventoux</cite>, écrit par un membre
+de notre Académie, et qui laisse bien loin derrière lui les
productions indigestes des Balzac, des George Sand, des
Dumas, aussi affligeantes pour la morale que pour le
-goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes
-communes de notre département, la commune de Gigondas,
-a, depuis un an, pour maire un écrivain distingué,
-M. Georges de Vernay, qui, chargé des palmes
-parisiennes, est venu en apporter le tribut à son pays
+goût. Enfin nous savons tous qu'une des plus modestes
+communes de notre département, la commune de Gigondas,
+a, depuis un an, pour maire un écrivain distingué,
+M. Georges de Vernay, qui, chargé des palmes
+parisiennes, est venu en apporter le tribut à son pays
natal. Il signe aujourd'hui les actes administratifs de
-cette même plume qui a signé tant de fines critiques
-et d'intéressantes nouvelles. Que dis-je? il prépare en
-ce moment à sa chère commune un bienfait qui doit
-attirer éternellement sur son nom les bénédictions de ses
-administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre
+cette même plume qui a signé tant de fines critiques
+et d'intéressantes nouvelles. Que dis-je? il prépare en
+ce moment à sa chère commune un bienfait qui doit
+attirer éternellement sur son nom les bénédictions de ses
+administrés. Secondé par un ingénieur habile de notre
ville, M. Jules Mayran, il a fait construire une machine
-qui élèvera jusque sur le plateau du village une eau
-que, de temps immémorial, les malheureux habitants
-étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne.
-Ce magnifique travail est maintenant terminé.
+qui élèvera jusque sur le plateau du village une eau
+que, de temps immémorial, les malheureux habitants
+étaient obligés de venir chercher au bas de leur montagne.
+Ce magnifique travail est maintenant terminé.
C'est dimanche prochain, 15 octobre, qu'aura lieu l'inauguration
-de cette belle &oelig;uvre de décentralisation
-aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette occasion
-par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera,
-nous en sommes sûrs, de charmantes surprises
-à ses visiteurs. <i lang="la" xml:lang="la">Utile dulci!</i> Nous présumons
-assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices pour être
+de cette belle &oelig;uvre de décentralisation
+aquatique. Une fête champêtre sera offerte à cette occasion
+par M. le maire, dont l'imagination poétique ménagera,
+nous en sommes sûrs, de charmantes surprises
+à ses visiteurs. <i lang="la" xml:lang="la">Utile dulci!</i> Nous présumons
+assez bien de nos lecteurs et de nos lectrices pour être
<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span>
-certains que l'élite de notre <i lang="en" xml:lang="en">fashion</i>, les dames les plus
-haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents
+certains que l'élite de notre <i lang="en" xml:lang="en">fashion</i>, les dames les plus
+haut placées, notre brillante jeunesse, nos plus éminents
fonctionnaires, nos savants et nos artistes, se
-feront une fête de prendre leur part de cette splendide
-journée. Oui, nous répondrons tous à cet appel du talent
-descendu de ses sphères idéales pour devenir le
-bienfaiteur de l'humanité. <i lang="la" xml:lang="la">Sursum! sursum!</i>»</p>
-
-<p>On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font
-précéder leur entrée par un <em>tremolo</em> de violoncelles et
-de violons, l'<em>entrée</em> en fonctions de ma fontaine était
-aussi annoncée par une assez belle ritournelle.</p>
-
-<p>Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la
-persistance du beau temps avait redoublé mes inquiétudes.
-Non-seulement il n'était pas tombé une goutte
-d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août, attardé
-en plein octobre, donnait à la campagne un faux air
-d'Arabie Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le
-ciel était d'un bleu de turquoise, et le thermomètre
-marquait dix-huit degrés à sept heures du matin.
-Nous devions faire avec le mécanicien et ses ouvriers
-une répétition générale, afin d'être sûrs que notre
-<em>prima donna</em>&mdash;l'eau&mdash;ne manquerait pas sa réplique.</p>
+feront une fête de prendre leur part de cette splendide
+journée. Oui, nous répondrons tous à cet appel du talent
+descendu de ses sphères idéales pour devenir le
+bienfaiteur de l'humanité. <i lang="la" xml:lang="la">Sursum! sursum!</i>»</p>
+
+<p>On le voit, si les grands acteurs de mélodrame font
+précéder leur entrée par un <em>tremolo</em> de violoncelles et
+de violons, l'<em>entrée</em> en fonctions de ma fontaine était
+aussi annoncée par une assez belle ritournelle.</p>
+
+<p>Le grand jour arrivé, je me levai avant l'aurore: la
+persistance du beau temps avait redoublé mes inquiétudes.
+Non-seulement il n'était pas tombé une goutte
+d'eau depuis six mois, mais le soleil d'août, attardé
+en plein octobre, donnait à la campagne un faux air
+d'Arabie Pétrée. Pas un nuage, pas un souffle d'air; le
+ciel était d'un bleu de turquoise, et le thermomètre
+marquait dix-huit degrés à sept heures du matin.
+Nous devions faire avec le mécanicien et ses ouvriers
+une répétition générale, afin d'être sûrs que notre
+<em>prima donna</em>&mdash;l'eau&mdash;ne manquerait pas sa réplique.</p>
<p>En ce moment le fils Chapuzot,&mdash;c'est le nom du
-mécanicien,&mdash;jeune garçon de quatorze à quinze ans,
-accourut tout essoufflé, et, après m'avoir tiré par la
-manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me prenant
-à part:</p>
+mécanicien,&mdash;jeune garçon de quatorze à quinze ans,
+accourut tout essoufflé, et, après m'avoir tiré par la
+manche de mon habit, il me dit à demi-voix en me prenant
+à part:</p>
<p>&mdash;Nous n'avons que deux litres par seconde: il n'y
a pas de quoi faire tourner la roue!...</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span>
-Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes,
-un caissier venir annoncer à son maître que sa
-maison est en faillite, au moment où s'allument les
-lustres du bal et où l'on entend le roulement des premières
-voitures? Ma situation était tout aussi tragique,
+Avez-vous vu au théâtre, dans certaines pièces modernes,
+un caissier venir annoncer à son maître que sa
+maison est en faillite, au moment où s'allument les
+lustres du bal et où l'on entend le roulement des premières
+voitures? Ma situation était tout aussi tragique,
et je sentis un horrible frisson courir de la racine de
-mes cheveux à la plante de mes pieds. Comment faire?
-Il était sept heures; mes invités devaient arriver à onze,
-et la fête commencer à midi.</p>
+mes cheveux à la plante de mes pieds. Comment faire?
+Il était sept heures; mes invités devaient arriver à onze,
+et la fête commencer à midi.</p>
-<p>&mdash;Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette
-énergie du désespoir qui ne calcule pas ses paroles.</p>
+<p>&mdash;Il faut que la roue tourne! m'écriai-je avec cette
+énergie du désespoir qui ne calcule pas ses paroles.</p>
<p>&mdash;Mais, monsieur le maire, c'est impossible.</p>
<p>&mdash;Impossible, petit malheureux! Tu veux donc me
-déshonorer?... Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce
-soir, et puis... la sécheresse, la soif, le néant, la tombe.
-Demain n'existe pas pour les désespérés! Il n'y a pas
+déshonorer?... Écoute... qu'il y ait de l'eau jusqu'à ce
+soir, et puis... la sécheresse, la soif, le néant, la tombe.
+Demain n'existe pas pour les désespérés! Il n'y a pas
assez d'eau, dis-tu, pour que la roue tourne toute seule?...
eh bien! fais-la tourner... recrute tous les gamins du
-village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand
-et généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent...
-De l'eau à tout prix! sauve-moi du ridicule et
+village; qu'ils s'y attellent à tour de rôle; je serai grand
+et généreux... promets-leur de l'argent, beaucoup d'argent...
+De l'eau à tout prix! sauve-moi du ridicule et
de la honte: songe que j'attends dans quelques heures
-le préfet, le général et les plus belles dames de la
+le préfet, le général et les plus belles dames de la
ville... va... va!... Ah! s'il ne s'agissait que de livrer
-ma tête!</p>
+ma tête!</p>
<p>Chapuzot s'inclina avec un sourire narquois et courut
-exécuter mes ordres. J'étais pâle; une sueur froide
+exécuter mes ordres. J'étais pâle; une sueur froide
mouillait mes tempes; et cependant je fus beau de dissimulation
-stoïque; je me retournai vers mon adjoint et
+stoïque; je me retournai vers mon adjoint et
<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span>
mes conseillers, et, couvrant mes douleurs d'un masque
-marmoréen, je leur dis:</p>
+marmoréen, je leur dis:</p>
<p>&mdash;Ce n'est rien, messieurs; tout va bien.</p>
-<p>Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermeté
-ne se démentit pas un instant; mais j'enviai les jeunes
-Lacédémoniens, qui n'avaient à cacher qu'un renard
+<p>Pendant les trois heures qui suivirent, ma fermeté
+ne se démentit pas un instant; mais j'enviai les jeunes
+Lacédémoniens, qui n'avaient à cacher qu'un renard
dans leur poitrine.</p>
-<p>Nous assistâmes à une grand'messe en musique, qui
-mit tout le monde d'accord&mdash;excepté les chantres&mdash;pour
-remercier Dieu des bienfaits de cette journée. A
+<p>Nous assistâmes à une grand'messe en musique, qui
+mit tout le monde d'accord&mdash;excepté les chantres&mdash;pour
+remercier Dieu des bienfaits de cette journée. A
la sortie, j'interrogeai du regard mon ami Chapuzot:
-il me fit signe que mes ordres s'exécutaient et que nos
-pompes vivantes s'étaient mises à l'ouvrage. Bientôt
-nous vîmes poindre les premières voitures, et, si j'avais
-pu, dans ce moment de crise, être accessible aux fumées
-de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'être satisfait.
-Évidemment Gigondas, sa fontaine et son maire
-avaient ce jour-là un succès de vogue. C'était en diminutif
-le <em>tout</em> Paris des premières représentations. Autorités,
-notabilités, beautés, élégances, tout affluait.
-Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras à ses
-dignitaires les plus huppés. Elles furent d'une grâce
-charmante pour le critique changé en maire, que la
-plus lettrée de ces dames appela le loup devenu berger.
+il me fit signe que mes ordres s'exécutaient et que nos
+pompes vivantes s'étaient mises à l'ouvrage. Bientôt
+nous vîmes poindre les premières voitures, et, si j'avais
+pu, dans ce moment de crise, être accessible aux fumées
+de l'amour-propre, j'aurais eu lieu d'être satisfait.
+Évidemment Gigondas, sa fontaine et son maire
+avaient ce jour-là un succès de vogue. C'était en diminutif
+le <em>tout</em> Paris des premières représentations. Autorités,
+notabilités, beautés, élégances, tout affluait.
+Les plus jolies femmes du pays donnaient le bras à ses
+dignitaires les plus huppés. Elles furent d'une grâce
+charmante pour le critique changé en maire, que la
+plus lettrée de ces dames appela le loup devenu berger.
Elles voulurent&mdash;notez ce fait important&mdash;descendre,
-en se promenant, jusqu'à mon <em>château</em>, faire connaissance
-avec le salon, la salle à manger et la bibliothèque,
-situées au rez-de-chaussée. La table était
-dressée d'avance, et elles daignèrent approuver les
+en se promenant, jusqu'à mon <em>château</em>, faire connaissance
+avec le salon, la salle à manger et la bibliothèque,
+situées au rez-de-chaussée. La table était
+dressée d'avance, et elles daignèrent approuver les
<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
-nappes damassées, d'une éclatante blancheur, les fleurs
-et les fruits artistement groupés dans des vases de
-Chine, le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohême.
-Puis elles se passèrent en minaudant mes livres de main
-en main, et admirèrent les reliures de Durut et de
-Bauzonnet, avec force compliments pour le propriétaire.
-Elles entrèrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya le
-piano de Pleyel, qu'elle déclara excellent; et comme la
-chaleur allait croissant, mes belles visiteuses se débarrassèrent
-de leurs châles, de leurs écharpes, de
-leurs fourrures, de leurs mantelets, qu'elles déposèrent
-sur les divans. C'étaient des gazouillements joyeux, de
-frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgré
-tous mes efforts, je répondais avec une préoccupation
-visible qu'elles eurent la bonté d'attribuer aux fatigues
-administratives ou aux distractions poétiques.</p>
-
-<p>Midi approchait; nous remontâmes sur la place,
+nappes damassées, d'une éclatante blancheur, les fleurs
+et les fruits artistement groupés dans des vases de
+Chine, le vin de l'Hermitage dans des buires de Bohême.
+Puis elles se passèrent en minaudant mes livres de main
+en main, et admirèrent les reliures de Durut et de
+Bauzonnet, avec force compliments pour le propriétaire.
+Elles entrèrent ensuite au salon: l'une d'elles essaya le
+piano de Pleyel, qu'elle déclara excellent; et comme la
+chaleur allait croissant, mes belles visiteuses se débarrassèrent
+de leurs châles, de leurs écharpes, de
+leurs fourrures, de leurs mantelets, qu'elles déposèrent
+sur les divans. C'étaient des gazouillements joyeux, de
+frais sourires, d'aimables propos, auxquels, malgré
+tous mes efforts, je répondais avec une préoccupation
+visible qu'elles eurent la bonté d'attribuer aux fatigues
+administratives ou aux distractions poétiques.</p>
+
+<p>Midi approchait; nous remontâmes sur la place,
qu'avait envahie une foule compacte. Les musiciens
-préludaient sur leurs instruments: la salle de bal,
-recouverte d'une tente, décorée de lauriers et de buis,
-attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champêtre,
-le doyen de la fabrique, se tenaient près de la fontaine,
-où il ne manquait plus que de l'eau. C'était à ma danseuse
-que j'avais réservé l'honneur de tourner le robinet.
+préludaient sur leurs instruments: la salle de bal,
+recouverte d'une tente, décorée de lauriers et de buis,
+attendait les danseurs. L'adjoint, le garde champêtre,
+le doyen de la fabrique, se tenaient près de la fontaine,
+où il ne manquait plus que de l'eau. C'était à ma danseuse
+que j'avais réservé l'honneur de tourner le robinet.
Je voulus prouver que ma gloire ne m'avait pas
-fait oublier mon premier engagement, et je présentai
-galamment ma main gantée de blanc à mademoiselle
-Eugénie Blanchard, fille du percepteur des contributions.
-Le général et la préfète voulurent bien nous faire
+fait oublier mon premier engagement, et je présentai
+galamment ma main gantée de blanc à mademoiselle
+Eugénie Blanchard, fille du percepteur des contributions.
+Le général et la préfète voulurent bien nous faire
<span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span>
-vis-à-vis. J'avais l'&oelig;il fixé sur l'horloge de la mairie,
+vis-à-vis. J'avais l'&oelig;il fixé sur l'horloge de la mairie,
dont l'aiguille marquait midi moins deux minutes. Mon
c&oelig;ur palpitait; ma danseuse rougissait comme une
-pivoine. C'était un de ces instants solennels qui sont à
-la vie ordinaire ce que l'Himalaya est à nos collines.</p>
-
-<p>L'orchestre joua la chaîne des dames. Au moment
-où je battais un triomphant six-quatre devant la préfète,
-midi sonna. Je m'arrêtai net; un long frémissement
-parcourut la foule: l'émotion, l'attente, le désir,
-l'enthousiasme étaient à leur zénith. Mademoiselle
-Eugénie, passée de l'écarlate au ponceau, s'approcha
+pivoine. C'était un de ces instants solennels qui sont à
+la vie ordinaire ce que l'Himalaya est à nos collines.</p>
+
+<p>L'orchestre joua la chaîne des dames. Au moment
+où je battais un triomphant six-quatre devant la préfète,
+midi sonna. Je m'arrêtai net; un long frémissement
+parcourut la foule: l'émotion, l'attente, le désir,
+l'enthousiasme étaient à leur zénith. Mademoiselle
+Eugénie, passée de l'écarlate au ponceau, s'approcha
de la fontaine et tourna le robinet.... L'orchestre jouait
-déjà les premières mesures de l'air: <cite>Où peut-on être
+déjà les premières mesures de l'air: <cite>Où peut-on être
mieux qu'au sein de sa famille?...</cite></p>
<p>Rien ne coula. Rien! <span class="smcap">RIEN!</span> RIEN! En ce moment,
-il me sembla que Shakspeare s'était trompé, et que
-Banquo s'appelait Desmousseaux de Givré.</p>
+il me sembla que Shakspeare s'était trompé, et que
+Banquo s'appelait Desmousseaux de Givré.</p>
-<p>Un même cri, à grand'peine étouffé, vibra et mourut
-dans toutes ces poitrines. Mes courtisans se hâtèrent
+<p>Un même cri, à grand'peine étouffé, vibra et mourut
+dans toutes ces poitrines. Mes courtisans se hâtèrent
d'affirmer que l'eau n'avait pas eu le temps de
monter et que nous allions la voir jaillir. L'adjoint se
pencha sur le tuyau, et, y collant son oreille, il nous
assura qu'il entendait distinctement le bouillonnement
-de l'eau qui montait. Je me penchai à mon tour, et
+de l'eau qui montait. Je me penchai à mon tour, et
j'entendis en effet quelque chose comme un bruit souterrain,
-pareil à celui que produit la pioche d'un mineur.
-Nous vécûmes encore cinq minutes sur ce bruit
-et sur cette espérance. Ces cinq minutes envolées, les
-visages s'allongèrent d'une façon effrayante. Il fallut
+pareil à celui que produit la pioche d'un mineur.
+Nous vécûmes encore cinq minutes sur ce bruit
+et sur cette espérance. Ces cinq minutes envolées, les
+visages s'allongèrent d'une façon effrayante. Il fallut
<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span>
bien convenir que ce bruit consolateur, au lieu de se
-rapprocher, s'éloignait. Dix autres minutes effleurèrent
-mon front brûlant de leurs ailes de plomb et blanchirent
-plusieurs mèches de mes cheveux. Je n'osais plus
+rapprocher, s'éloignait. Dix autres minutes effleurèrent
+mon front brûlant de leurs ailes de plomb et blanchirent
+plusieurs mèches de mes cheveux. Je n'osais plus
regarder autour de moi; ma main serrait convulsivement
la main de ma danseuse, qui ne soufflait mot; je
croyais lire ma honte inscrite sur toutes les figures.
-Un silence de glace avait succédé au joyeux murmure
-de la fête. L'orchestre se taisait; mes administrés
-étaient au désespoir, et mes invités réprimaient une
-forte envie de rire. Atterré, hébété, stupide, j'appelais
-tout bas une catastrophe, une révolution, une attaque
-d'apoplexie, un coup d'épée, un coup de tonnerre qui
-vînt rompre, fût-ce en m'écrasant, cette situation intolérable.</p>
-
-<p>Je fus exaucé: le coup de tonnerre demandé se personnifia
-dans ma servante, qui se précipita haletante
+Un silence de glace avait succédé au joyeux murmure
+de la fête. L'orchestre se taisait; mes administrés
+étaient au désespoir, et mes invités réprimaient une
+forte envie de rire. Atterré, hébété, stupide, j'appelais
+tout bas une catastrophe, une révolution, une attaque
+d'apoplexie, un coup d'épée, un coup de tonnerre qui
+vînt rompre, fût-ce en m'écrasant, cette situation intolérable.</p>
+
+<p>Je fus exaucé: le coup de tonnerre demandé se personnifia
+dans ma servante, qui se précipita haletante
sur la place, en criant:</p>
<p>&mdash;Monsieur! Monsieur! il y a une fontaine dans
votre salon!</p>
-<p>A ces mots magiques, l'espèce d'<em>enchantement</em> qui
+<p>A ces mots magiques, l'espèce d'<em>enchantement</em> qui
nous tenait immobiles comme Bartholo dans le finale
-du <cite>Barbier de Séville</cite> cessa subitement. Nous descendîmes,
-nous roulâmes comme une avalanche au bas de
-la côte. Un poignant spectacle nous y attendait.</p>
+du <cite>Barbier de Séville</cite> cessa subitement. Nous descendîmes,
+nous roulâmes comme une avalanche au bas de
+la côte. Un poignant spectacle nous y attendait.</p>
-<p>Voici ce qui était arrivé.</p>
+<p>Voici ce qui était arrivé.</p>
<p>L'eau, aussi capricieuse que les nymphes et les
-naïades, ses mythologiques patronnes, avait déjoué
-traîtreusement les efforts de la science. Délogée du
+naïades, ses mythologiques patronnes, avait déjoué
+traîtreusement les efforts de la science. Délogée du
<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span>
-bassin où elle coulait depuis des siècles, violentée
-par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrariée
-sans la dompter, elle s'était ouvert une
-issue, pendant que nous ajustions les tuyaux neufs destinés
-à la recevoir, et cette issue souterraine l'avait
-peu à peu conduite jusqu'au mur de mon rez-de-chaussée.
-Ce mur était vieux comme tout le reste de
-la maison: cependant l'irruption n'aurait pas été si
-soudaine, si les gamins du village, excités depuis le
+bassin où elle coulait depuis des siècles, violentée
+par une force motrice insuffisante, qui l'avait contrariée
+sans la dompter, elle s'était ouvert une
+issue, pendant que nous ajustions les tuyaux neufs destinés
+à la recevoir, et cette issue souterraine l'avait
+peu à peu conduite jusqu'au mur de mon rez-de-chaussée.
+Ce mur était vieux comme tout le reste de
+la maison: cependant l'irruption n'aurait pas été si
+soudaine, si les gamins du village, excités depuis le
matin par mes ordres et par mes promesses, n'avaient
-tourné la roue avec une vigueur et un entrain dignes
-d'un meilleur sort. Cédant à cette impulsion énergique,
-mais s'obstinant à ne pas monter, l'eau avait suivi sa
-pente naturelle, et, élargissant une voie déjà frayée,
-elle était venue battre de sa masse poussée par le
-jeu des machines un mur lézardé. Quelques heures
-lui avaient suffi pour y faire sa trouée, et, par
-un redoublement d'ironie, à l'instant même où, d'après
+tourné la roue avec une vigueur et un entrain dignes
+d'un meilleur sort. Cédant à cette impulsion énergique,
+mais s'obstinant à ne pas monter, l'eau avait suivi sa
+pente naturelle, et, élargissant une voie déjà frayée,
+elle était venue battre de sa masse poussée par le
+jeu des machines un mur lézardé. Quelques heures
+lui avaient suffi pour y faire sa trouée, et, par
+un redoublement d'ironie, à l'instant même où, d'après
mon programme, elle devait jaillir dans la fontaine
-officielle, elle me donnait, à domicile, une représentation
-extraordinaire. La trouée s'était faite, à cinq pieds
-au-dessus du parquet, à travers une tapisserie des batailles
-d'Alexandre. Deux gravures, l'<cite>Entrée d'Henri IV
-à Paris</cite> et <cite>Atala</cite>, violemment décrochées, nageaient
-pêle-mêle avec les femmes de Darius. Le piano, les
-tables à jeu, renversés sens dessus dessous, ressemblaient
-à des noyés dont on n'aperçoit plus que
+officielle, elle me donnait, à domicile, une représentation
+extraordinaire. La trouée s'était faite, à cinq pieds
+au-dessus du parquet, à travers une tapisserie des batailles
+d'Alexandre. Deux gravures, l'<cite>Entrée d'Henri IV
+à Paris</cite> et <cite>Atala</cite>, violemment décrochées, nageaient
+pêle-mêle avec les femmes de Darius. Le piano, les
+tables à jeu, renversés sens dessus dessous, ressemblaient
+à des noyés dont on n'aperçoit plus que
les jambes. Les albums, les cahiers de musiques,
les <i lang="en" xml:lang="en">keepsakes</i>, les tapis, les potiches, les cadres, les
<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span>
tentures, se confondaient dans un inexprimable chaos.
-De cette première station l'eau était arrivée dans la
-salle à manger et dans la bibliothèque, y exerçant des
-ravages plus cruels encore. Là où l'on avait salué,
-le matin, l'ordre, l'arrangement et l'élégance, on ne
-voyait plus qu'une confusion inouïe, de tristes épaves
-flottant au gré de l'onde. Adieu mon beau linge, si
-religieusement soigné par ma pauvre Ursule! Adieu les
+De cette première station l'eau était arrivée dans la
+salle à manger et dans la bibliothèque, y exerçant des
+ravages plus cruels encore. Là où l'on avait salué,
+le matin, l'ordre, l'arrangement et l'élégance, on ne
+voyait plus qu'une confusion inouïe, de tristes épaves
+flottant au gré de l'onde. Adieu mon beau linge, si
+religieusement soigné par ma pauvre Ursule! Adieu les
fruits et les fleurs! Adieu les vases et les buires! Mon
-bon vin, échappé de ses bouteilles brisées, se mêlait à
-cette eau inhospitalière; mes dressoirs faisaient l'effet
-d'îles battues par la vague. Les jambons, les galantines,
-les volailles, le gibier, les soufflés, les compotes, les
-crèmes, prenaient un bain, côte à côte avec mes
-beaux livres et mes belles reliures. Mais, hélas!
-tout cela n'était rien encore, et j'aurais eu à me féliciter
-d'en être quitte à si bon marché. Les divans du
-salon avaient été renversés comme les autres meubles,
-et vous n'avez pas oublié que mes élégantes visiteuses
-y avaient déposé une partie de leur toilette, afin d'être
-plus lestes et plus champêtres. J'entendis de petits cris
-de douleur et de colère auprès desquels une condamnation
-capitale doit ressembler à un madrigal. «Grand
-Dieu! le mantelet de madame la préfète!&mdash;Ciel! le
-cachemire de madame la baronne!&mdash;Bonté divine!
-l'écharpe en dentelle de madame la marquise!&mdash;Maman,
-mon boa!&mdash;Maman, mon chapeau de paille d'Italie!»&mdash;Toutes
-ces merveilles d'élégance féminine nageaient
-ou se noyaient dans cette miniature du Déluge.</p>
+bon vin, échappé de ses bouteilles brisées, se mêlait à
+cette eau inhospitalière; mes dressoirs faisaient l'effet
+d'îles battues par la vague. Les jambons, les galantines,
+les volailles, le gibier, les soufflés, les compotes, les
+crèmes, prenaient un bain, côte à côte avec mes
+beaux livres et mes belles reliures. Mais, hélas!
+tout cela n'était rien encore, et j'aurais eu à me féliciter
+d'en être quitte à si bon marché. Les divans du
+salon avaient été renversés comme les autres meubles,
+et vous n'avez pas oublié que mes élégantes visiteuses
+y avaient déposé une partie de leur toilette, afin d'être
+plus lestes et plus champêtres. J'entendis de petits cris
+de douleur et de colère auprès desquels une condamnation
+capitale doit ressembler à un madrigal. «Grand
+Dieu! le mantelet de madame la préfète!&mdash;Ciel! le
+cachemire de madame la baronne!&mdash;Bonté divine!
+l'écharpe en dentelle de madame la marquise!&mdash;Maman,
+mon boa!&mdash;Maman, mon chapeau de paille d'Italie!»&mdash;Toutes
+ces merveilles d'élégance féminine nageaient
+ou se noyaient dans cette miniature du Déluge.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span>
-Je n'ai plus gardé qu'un vague souvenir des moments
+Je n'ai plus gardé qu'un vague souvenir des moments
qui suivirent. Je ne pensais plus, je ne sentais
plus, je ne voyais plus. Ursule offrait une image de la
-statue du désespoir habillée de soie puce. J'avais de
-l'eau jusqu'à mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas.
+statue du désespoir habillée de soie puce. J'avais de
+l'eau jusqu'à mi-jambe, et je ne m'en apercevais pas.
Il me sembla que j'entendais des exclamations, des
-éclats de rire, puis mes invités demandant d'une voix
-brève leurs voitures, puis le bruit de ces voitures qui
-s'éloignaient. Il y avait là un médecin qui eut pitié de
-moi. Il me prit la main, me tâta le pouls, déclara que
-j'avais un violent accès de fièvre, donna ordre que l'on
-me hissât dans ma chambre, que l'on me fît mettre
-immédiatement au lit, que l'on me servît une potion
-calmante et qu'on fermât hermétiquement mes fenêtres.
-Ses ordres furent exécutés comme sur une machine
-inerte. Toutefois, comme le sens <em>littéraire</em> résiste chez
+éclats de rire, puis mes invités demandant d'une voix
+brève leurs voitures, puis le bruit de ces voitures qui
+s'éloignaient. Il y avait là un médecin qui eut pitié de
+moi. Il me prit la main, me tâta le pouls, déclara que
+j'avais un violent accès de fièvre, donna ordre que l'on
+me hissât dans ma chambre, que l'on me fît mettre
+immédiatement au lit, que l'on me servît une potion
+calmante et qu'on fermât hermétiquement mes fenêtres.
+Ses ordres furent exécutés comme sur une machine
+inerte. Toutefois, comme le sens <em>littéraire</em> résiste chez
moi aux plus terribles catastrophes, j'eus le temps,
-avant d'être emporté, d'ouïr les deux mots suivants,
-qui furent comme l'oraison funèbre de mon programme:</p>
+avant d'être emporté, d'ouïr les deux mots suivants,
+qui furent comme l'oraison funèbre de mon programme:</p>
<p>&mdash;On ne peut pas dire que M. le maire de Gigondas
-nous ait reçus sèchement, murmura le préfet.</p>
+nous ait reçus sèchement, murmura le préfet.</p>
-<p>&mdash;C'est tout à fait une hospitalité d'homme de
+<p>&mdash;C'est tout à fait une hospitalité d'homme de
lettres, dit la Philaminte: chez lui la fontaine ne pouvait
-être qu'une fable.</p>
+être qu'une fable.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span></p>
<h2>XX<br />
-<span class="medium">COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR</span>,<br />
-<span class="medium">D'ÊTRE AUTEUR DRAMATIQUE</span></h2>
+<span class="medium">COMME QUOI IL N'EST PAS NÉCESSAIRE POUR FAIRE UN FOUR</span>,<br />
+<span class="medium">D'ÊTRE AUTEUR DRAMATIQUE</span></h2>
-<p>Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit,
+<p>Il me fallut, après cette catastrophe qui fit du bruit,
quatre ou cinq mois pour me remettre le moral en
-équilibre. Quant aux avaries matérielles, elles ne sont
-pas encore réparées. Tout compte fait, et sans même
-compter l'immense déception administrative, il se
-trouva que le désastre absorbait au moins deux années
-de mon revenu. Nous nous promîmes, Ursule et moi, de
-redoubler d'économie. Le voyage en Italie fut ajourné
-jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et
-de l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte
-jusqu'à la réconciliation radicale des Églises grecque
+équilibre. Quant aux avaries matérielles, elles ne sont
+pas encore réparées. Tout compte fait, et sans même
+compter l'immense déception administrative, il se
+trouva que le désastre absorbait au moins deux années
+de mon revenu. Nous nous promîmes, Ursule et moi, de
+redoubler d'économie. Le voyage en Italie fut ajourné
+jusqu'à la fusion définitive de l'élément piémontais et
+de l'élément napolitain, et le voyage en terre sainte
+jusqu'à la réconciliation radicale des Églises grecque
et latine.</p>
-<p>Nous avions de la marge, et je commençais à me
-rasséréner, lorsque l'on vint m'annoncer que le four
-de la commune allait être vacant. Ce n'est pas une
+<p>Nous avions de la marge, et je commençais à me
+rasséréner, lorsque l'on vint m'annoncer que le four
+de la commune allait être vacant. Ce n'est pas une
affaire sans importance que la direction du four communal.
Il concentre, deux fois par semaine, la vie
politique, intellectuelle et mondaine du village tout
-entier: il s'y débite, comme de juste, beaucoup de
+entier: il s'y débite, comme de juste, beaucoup de
<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span>
-fagots; les commérages s'échauffent à cette température,
-et souvent des réputations de rosières ont
-été démolies entre deux fournées. Le boulanger ou
-<em>fournier</em> est un personnage considérable, presque un
-fonctionnaire: il dépend des caprices de sa montre ou
-de son humeur de réveiller en sursaut, avant le chant
-du coq, la femme de l'adjoint, ou de <em>brûler</em> le gâteau
-<em>à l'huile</em> de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de
-faire un bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et
-obtînt l'assentiment populaire; car je ne pouvais me
-dissimuler que, soit par suite de la mobilité proverbiale
-des masses ignorantes (en cela bien différentes
-des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières
-mésaventures, ma popularité avait prodigieusement
-baissé. Or la voix publique me désignait
+fagots; les commérages s'échauffent à cette température,
+et souvent des réputations de rosières ont
+été démolies entre deux fournées. Le boulanger ou
+<em>fournier</em> est un personnage considérable, presque un
+fonctionnaire: il dépend des caprices de sa montre ou
+de son humeur de réveiller en sursaut, avant le chant
+du coq, la femme de l'adjoint, ou de <em>brûler</em> le gâteau
+<em>à l'huile</em> de la fille du marguillier. Il s'agissait donc de
+faire un bon choix qui réunît l'utile à l'agréable, et
+obtînt l'assentiment populaire; car je ne pouvais me
+dissimuler que, soit par suite de la mobilité proverbiale
+des masses ignorantes (en cela bien différentes
+des esprits cultivés), soit plutôt à cause de mes dernières
+mésaventures, ma popularité avait prodigieusement
+baissé. Or la voix publique me désignait
unanimement, comme le plus digne, un jeune <em>mitron</em>
-de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance,
-natif de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets
-les plus délicats de la boulangerie. Ses parents
-étaient au nombre de mes administrés les plus pauvres:
+de vingt à vingt et un ans, de la plus belle espérance,
+natif de Gigondas, mais ayant étudié à Avignon les secrets
+les plus délicats de la boulangerie. Ses parents
+étaient au nombre de mes administrés les plus pauvres:
mais, justement fiers de leur fils qui ne devait
-pas manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient
-des paroles mystérieuses dont je n'ai compris
-le sens que plus tard. On me présenta le jeune
-homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement Polyte),
+pas manquer de donner du pain à sa famille, ils chuchotaient
+des paroles mystérieuses dont je n'ai compris
+le sens que plus tard. On me présenta le jeune
+homme qui s'appelait Hippolyte (familièrement Polyte),
et que je n'avais pas vu depuis sa plus tendre enfance.
-C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large
-d'épaules, ayant l'air heureux d'être au monde et
-enchanté de sa robuste personne; le type complet
+C'était un beau garçon joufflu, haut en couleur, large
+d'épaules, ayant l'air heureux d'être au monde et
+enchanté de sa robuste personne; le type complet
<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span>
d'un Rodrigue de village pour qui tout Gigondas aurait
-eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment
+eu les yeux de Chimène. Il me montra complaisamment
ses bras musculeux, qui, sans doute, enfournaient
-son pain avec autant de grâce que Pourceaugnac
-en mettait à manger le sien. Fasciné par la
-superbe encolure et les façons victorieuses du beau
-Polyte, qui s'était fait escorter de toutes les commères
-de l'endroit, je lui annonçai que je le nommais
-<em>fournier</em> de la commune; il reçut cette faveur en
-homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà
-donc enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!»</p>
-
-<p>Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse.
-Elle avait avec le curé et avec la mère de
-Polyte de fréquentes conférences où paraissaient s'agiter
-de graves intérêts. Un jour que le curé dînait
-avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma
-s&oelig;ur: puis il me prit à part, et me dit que le retour
-et le séjour de Polyte dans la paroisse l'inquiétait fort
+son pain avec autant de grâce que Pourceaugnac
+en mettait à manger le sien. Fasciné par la
+superbe encolure et les façons victorieuses du beau
+Polyte, qui s'était fait escorter de toutes les commères
+de l'endroit, je lui annonçai que je le nommais
+<em>fournier</em> de la commune; il reçut cette faveur en
+homme à qui un refus ne semblait pas possible. «Voilà
+donc enfin, me disais-je, une affaire réglée sans encombre!»</p>
+
+<p>Bientôt, pourtant, je m'aperçus qu'Ursule était soucieuse.
+Elle avait avec le curé et avec la mère de
+Polyte de fréquentes conférences où paraissaient s'agiter
+de graves intérêts. Un jour que le curé dînait
+avec nous, je le vis faire un signe d'intelligence à ma
+s&oelig;ur: puis il me prit à part, et me dit que le retour
+et le séjour de Polyte dans la paroisse l'inquiétait fort
pour la partie la plus aimable, mais la plus fragile de
-ses ouailles. Déjà il était moins content de sa congrégation;
-la veille, un dimanche à l'issue des vêpres,
+ses ouailles. Déjà il était moins content de sa congrégation;
+la veille, un dimanche à l'issue des vêpres,
il avait vu trois ou quatre de ses plus vertueuses choristes
-rire et folâtrer avec le superbe mitron, qui les
+rire et folâtrer avec le superbe mitron, qui les
criblait de coups de poing dans le dos; ce qui est,
comme on sait, la plus haute expression de la galanterie
-villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop
-déluré, trop séduisant: il rapportait au bercail quelque
+villageoise. Ce jeune homme était trop beau, trop
+déluré, trop séduisant: il rapportait au bercail quelque
chose des civilisations dangereuses de la ville;
<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span>
bref, on redoutait un malheur, et si ce malheur arrivait,
-quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour
+quel désespoir pour le curé! quel chagrin pour
le maire!</p>
-<p>&mdash;Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril
+<p>&mdash;Eh bien! dis-je gaiement, puisqu'il y a péril
en la demeure, puisque Polyte est si redoutable, nous
-avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà
-avec un état, un four et une petite maison que je lui
+avons un moyen de neutraliser ce Lovelace: le voilà
+avec un état, un four et une petite maison que je lui
loue pour rien: trouvons-lui une femme! Marions
Polyte!</p>
<p>&mdash;C'est ce que nous allions vous demander, mademoiselle
-votre s&oelig;ur et moi, répliqua le curé un peu
-tranquillisé.</p>
+votre s&oelig;ur et moi, répliqua le curé un peu
+tranquillisé.</p>
-<p>Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec
-qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de
+<p>Il était donc décidé que nous marierions Polyte. Avec
+qui? ce détail ne m'inquiétait guère: j'avais lieu de
croire que le gaillard n'aurait que l'embarras du choix.
-Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit
+Je lui en touchai quelques mots auxquels il répondit
vaguement, mais d'un petit air guilleret et sournois qui
-me donnait beaucoup à penser.</p>
+me donnait beaucoup à penser.</p>
-<p>Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le
-curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied
-du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement
-des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés,
+<p>Pour le moment, l'essentiel, d'après Ursule et le
+curé, était de le piquer d'honneur, de le mettre au pied
+du mur matrimonial, en préparant d'avance le logement
+des deux époux; ce qui, en y ajoutant mes bontés,
le four et les avantages personnels de Polyte,
-suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du
+suffirait à faire de lui un des meilleurs partis du
village.</p>
-<p>Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie
+<p>Ursule, en cette circonstance, se relâcha de sa parcimonie
habituelle: on acheta du linge, une commode,
-un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la
-chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière
+un lit, une crédence; on fit recrépir au lait de chaux la
+chambre de l'escalier; le tout sur la cassette particulière
<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span>
-du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait
-plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les
-draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées,
+du maire, qui, depuis longtemps, hélas! n'avait
+plus de cassette. Enfin, quand tout fut prêt, les
+draps pliés, les chemises marquées, les serviettes ourlées,
les cloisons blanchies, quand je croyais n'avoir plus
-qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement
-le nombre de blanches colombes arrachées aux
-pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa
-de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!...</p>
+qu'à jouir de mon ouvrage et à calculer intérieurement
+le nombre de blanches colombes arrachées aux
+pattes de ce ramier, une idée foudroyante me traversa
+de part en part: Polyte n'avait pas tiré à la conscription!...</p>
-<p>Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:</p>
+<p>Je le fis venir, et lui dis avec une sévérité tout administrative:</p>
-<p>&mdash;Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire
-des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et
-vous n'avez pas encore tiré au sort!...</p>
+<p>&mdash;Mais, malheureux! vous nous avez laissés faire
+des préparatifs qui me coûtent les yeux de la tête, et
+vous n'avez pas encore tiré au sort!...</p>
-<p>&mdash;C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se
+<p>&mdash;C'est vrai, monsieur le maire, répondit-il en se
dandinant; mais je suis bien tranquille: j'ai toujours
-eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro
+eu du bonheur; je suis sûr de tirer le meilleur numéro
de la classe.... D'ailleurs, ajouta-t-il finement, quand
-même je <em>tirerais mauvais</em>, tout le monde sait... qu'il
-dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.</p>
+même je <em>tirerais mauvais</em>, tout le monde sait... qu'il
+dépend de monsieur le maire... de me faire exempter.</p>
-<p>Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par
-l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur
+<p>Ici Polyte, malgré son aplomb, s'arrêta terrifié par
+l'expression de fureur qui se peignit tout à coup sur
mon visage. Il faut savoir que les paysans du Midi, et
probablement de toute la France, ont une superstition
-dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir
+dont rien ne peut les guérir: c'est qu'il suffit d'avoir
une certaine position sociale, d'occuper des fonctions
-quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer
+quelconques, fût-ce les plus modestes, pour disposer
arbitrairement de toutes les consciences administratives,
-chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort
+chirurgicales et militaires, de qui dépend le sort
<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span>
-des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter
+des conscrits. J'ai beau me fâcher, m'emporter, sauter
au plafond, rien n'y fait: les solliciteurs s'en vont
bien convaincus que mon pouvoir est sans bornes, et
que si je refuse de leur donner un petit coup de main,
-c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il
-le fallait absolument, commettre un vol à main armée
-ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de
-faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel
-pourrait <em>avoir du malheur</em> à la guerre ou à l'hôpital
-et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère.
-Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les
+c'est faute de bonne volonté. Or, j'aimerais mieux, s'il
+le fallait absolument, commettre un vol à main armée
+ou croire au génie de M. de Pongerville, que tenter de
+faire réformer un conscrit aux dépens d'un autre, lequel
+pourrait <em>avoir du malheur</em> à la guerre ou à l'hôpital
+et laisser sa famille dans le désespoir ou la misère.
+Cette idée seule me fait frémir; aussi, toutes les
fois qu'un de mes incorrigibles remet la question sur
le tapis, je suis plus furieux que si l'on me lisait une
-tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne
-pas trop compromettre ma dignité magistrale devant
-mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:</p>
+tragédie. Je réussis pourtant à me contenir, pour ne
+pas trop compromettre ma dignité magistrale devant
+mon inférieur, et je dis froidement à Polyte:</p>
<p>&mdash;Vous avez donc des cas d'exemption?</p>
-<p>&mdash;Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la
-jambe gauche, un commencement d'anévrisme au c&oelig;ur
-et la poitrine attaquée....</p>
+<p>&mdash;Oui, monsieur le maire: un rhumatisme à la
+jambe gauche, un commencement d'anévrisme au c&oelig;ur
+et la poitrine attaquée....</p>
-<p>Notez que, dans son empressement, il était accouru
-en costume de <em>four</em>, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte
-j'admirais un torse d'Hercule Farnèse.</p>
+<p>Notez que, dans son empressement, il était accouru
+en costume de <em>four</em>, et qu'à travers sa chemise entr'ouverte
+j'admirais un torse d'Hercule Farnèse.</p>
-<p>&mdash;Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal
-joué, allez enfourner votre pain; quand le moment
-viendra, nous nous occuperons de vos infirmités.</p>
+<p>&mdash;Allez, mon ami, lui dis-je avec un calme très-mal
+joué, allez enfourner votre pain; quand le moment
+viendra, nous nous occuperons de vos infirmités.</p>
-<p>Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne,
-les épaules effacées et la bouche en c&oelig;ur, comme un
-ténor qui va chanter son air. Hélas! son étoile lui
+<p>Le jour du tirage, Polyte se présenta devant l'urne,
+les épaules effacées et la bouche en c&oelig;ur, comme un
+ténor qui va chanter son air. Hélas! son étoile lui
<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span>
-fit faillite: il amena triomphalement le numéro deux.</p>
+fit faillite: il amena triomphalement le numéro deux.</p>
-<p>La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable
-de Polyte était de ces gens qui ont, comme Létorières,
+<p>La consternation à Gigondas fut générale. Ce diable
+de Polyte était de ces gens qui ont, comme Létorières,
la clef des c&oelig;urs: toutes les filles fondaient en larmes,
-comme si toutes avaient eu l'espoir de l'épouser. Leur
-douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents
-du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de
-moi, et recommençaient à l'envi ce duo mystérieux
-qui m'avait déjà si fort intrigué. On affectait de parler
-de mon crédit auprès du préfet, de <em>mon ami</em> le général,
+comme si toutes avaient eu l'espoir de l'épouser. Leur
+douleur était aussi touchante que bavarde. Les parents
+du conscrit malheureux rôdaient sans cesse autour de
+moi, et recommençaient à l'envi ce duo mystérieux
+qui m'avait déjà si fort intrigué. On affectait de parler
+de mon crédit auprès du préfet, de <em>mon ami</em> le général,
que je n'avais jamais vu. Les insinuations, les
-sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient
+sollicitations, les prières, muettes ou formulées, m'arrivaient
de toutes parts et sous toutes les formes. Il
-était clair que si je ne faisais rien pour tirer Polyte de
-ce mauvais pas, ma popularité, déjà fort en baisse,
-tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon,
-me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait
-le jour de la séance du conseil de révision.</p>
-
-<p>Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je
-l'avais prévu. Quand Polyte parut en costume de mitron
-du paradis terrestre, et que le conseil procéda à
-la révision de sa constitution, il y eut parmi ses juges
+était clair que si je ne faisais rien pour tirer Polyte de
+ce mauvais pas, ma popularité, déjà fort en baisse,
+tomberait au-dessous de zéro. Pourtant je tenais bon,
+me bornant à répéter gravement que le drame se dénouerait
+le jour de la séance du conseil de révision.</p>
+
+<p>Ce jour fatal arriva, et le dénoûment fut tel que je
+l'avais prévu. Quand Polyte parut en costume de mitron
+du paradis terrestre, et que le conseil procéda à
+la révision de sa constitution, il y eut parmi ses juges
un long murmure d'enthousiasme; je crus un moment
-que le général&mdash;un vieux de la vieille&mdash;allait se jeter
-sur lui comme un ogre affamé de chair fraîche. Ce
-gracieux embonpoint, uni à cette riche musculature,
+que le général&mdash;un vieux de la vieille&mdash;allait se jeter
+sur lui comme un ogre affamé de chair fraîche. Ce
+gracieux embonpoint, uni à cette riche musculature,
plongea le chirurgien-major en extase. Aussi, lorsque
-Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration
-se changea en une explosion d'hilarité. Le rictus du
+Polyte essaya d'alléguer ses infirmités, l'admiration
+se changea en une explosion d'hilarité. Le rictus du
<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span>
lieutenant de gendarmerie s'ouvrit comme celui d'un
-crocodile, et le conseiller de préfecture fit un calembour.
-Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une
-voix unanime <em>bon à partir</em>. Mais il eut une compensation:
+crocodile, et le conseiller de préfecture fit un calembour.
+Le trop superbe numéro deux fut déclaré d'une
+voix unanime <em>bon à partir</em>. Mais il eut une compensation:
on le proclama le plus bel homme de son canton,
-et le général lui affirma qu'avec un peu de protection
+et le général lui affirma qu'avec un peu de protection
il pourrait entrer dans les <em>cent-gardes</em>.</p>
<h2>XXI</h2>
-<p>Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte
-entra chez moi de bon matin; il était cette fois en
+<p>Le lendemain de cette journée mémorable, Polyte
+entra chez moi de bon matin; il était cette fois en
grande tenue, et sa figure exprimait une foule de sentiments
complexes:</p>
-<p>&mdash;Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de
+<p>&mdash;Monsieur le maire, me dit-il, si je suis obligé de
partir, je manque ma fortune...</p>
-<p>&mdash;Votre fortune! répliquai-je, pas précisément...
+<p>&mdash;Votre fortune! répliquai-je, pas précisément...
mais enfin nous aurions fait de notre mieux pour
-vous assurer les moyens de vivre honnêtement dans
-votre état.</p>
+vous assurer les moyens de vivre honnêtement dans
+votre état.</p>
-<p>&mdash;Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain
+<p>&mdash;Il s'agit bien de mon état! reprit-il avec un dédain
magnifique; je veux parler de Lise Trinquier.</p>
<p>&mdash;Lise Trinquier!... qu'est-ce que c'est que Lise
@@ -9166,193 +9127,193 @@ Trinquier?</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span>
&mdash;Lise Trinquier! vous ne connaissez pas Lise Trinquier?
-Mais c'est la fille du plus riche vétérinaire d'Avignon,
-proche voisin du boulanger chez qui j'étais
-apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé trente
-mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue
-Banasterie. Son père vient de se remarier avec une
+Mais c'est la fille du plus riche vétérinaire d'Avignon,
+proche voisin du boulanger chez qui j'étais
+apprenti... Lise a perdu sa mère, qui lui a laissé trente
+mille francs, déposés chez M. Girard, notaire, rue
+Banasterie. Son père vient de se remarier avec une
femme de quarante-cinq ans, qui n'aura pas d'enfant;
sa fille aura encore <em>mieux</em> de vingt-cinq mille francs
-de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une
+de ce côté-là. Enfin, monsieur le maire, Lise a une
tante... une vieille tante qui est sa marraine, qui
-l'aime comme sa fille, et dont elle sera l'unique héritière....
-Cette tante, madame Cuminal, est immensément
-riche: elle possède une maison à Montheux, un
-moulin, trois <em>olivettes</em>, un pré, un <em>clos</em>, un jardin potager;
-elle récolte, bon an, mal an, douze <em>salmées</em> de
-blé et quarante quintaux de garance... elle a une vigne,
+l'aime comme sa fille, et dont elle sera l'unique héritière....
+Cette tante, madame Cuminal, est immensément
+riche: elle possède une maison à Montheux, un
+moulin, trois <em>olivettes</em>, un pré, un <em>clos</em>, un jardin potager;
+elle récolte, bon an, mal an, douze <em>salmées</em> de
+blé et quarante quintaux de garance... elle a une vigne,
monsieur, et quelle vigne!... une vigne de deux hectares!</p>
-<p>&mdash;J'aimerais mieux que ce fût <em>d'un hectare</em> (du
-nectar), dis-je étourdiment, oubliant qu'un maire ne
+<p>&mdash;J'aimerais mieux que ce fût <em>d'un hectare</em> (du
+nectar), dis-je étourdiment, oubliant qu'un maire ne
doit pas se permettre de paillettes.</p>
-<p>Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux
+<p>Polyte ne comprit pas: il était plongé jusqu'aux
oreilles dans le Pactole de la tante Cuminal.</p>
-<p>&mdash;Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt
-mille francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour
+<p>&mdash;Enfin, poursuivit-il, sa fortune est évaluée à quatre-vingt
+mille francs; et tout cela sera pour sa nièce, pour
Lise Trinquier!</p>
<p>&mdash;Et Lise Trinquier est...</p>
-<p>&mdash;Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois
-mots la valeur d'un long poëme.</p>
+<p>&mdash;Folle de moi, fit Polyte en donnant à ces trois
+mots la valeur d'un long poëme.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span>
&mdash;Et on vous la donne, comme cela, tout uniment,
-sans que vous ayez à apporter autre chose que votre
+sans que vous ayez à apporter autre chose que votre
bonnet de coton?</p>
-<p>&mdash;Ah! pardon... <em>on</em> exige avant tout que je sois réformé
-ou... exonéré.</p>
+<p>&mdash;Ah! pardon... <em>on</em> exige avant tout que je sois réformé
+ou... exonéré.</p>
-<p>Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser
-des bergères; le roman nous a montré des filles de
+<p>Ceci méritait considération: on a vu des rois épouser
+des bergères; le roman nous a montré des filles de
ducs et de marquis amoureuses de simples artisans.
-Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas adoré
-par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient
+Pourquoi Polyte, me disais-je, ne serait-il pas adoré
+par Lise Trinquier? Évidemment les distances étaient
moindres. D'une autre part, ce <em>on</em> me semblait
-un peu vague. Qu'était-ce, en réalité, que ce <em>on</em>?
-le père, la fille ou la tante? Séparément ou tous les trois
+un peu vague. Qu'était-ce, en réalité, que ce <em>on</em>?
+le père, la fille ou la tante? Séparément ou tous les trois
ensemble?</p>
-<p>&mdash;Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements,
+<p>&mdash;Mon ami, dis-je à Polyte, je prendrai des renseignements,
et s'ils me prouvent que vous m'avez dit la
-vérité... eh bien! nous verrons, nous aviserons.... Réformé,
-il n'y faut plus songer... exonéré, c'est un peu
+vérité... eh bien! nous verrons, nous aviserons.... Réformé,
+il n'y faut plus songer... exonéré, c'est un peu
cher: deux mille cinq cents francs... et vous n'avez
-guère d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin,
-si réellement Lise Trinquier vous aime, et si la
+guère d'autres répondants que vos deux bras. Mais enfin,
+si réellement Lise Trinquier vous aime, et si la
tante Cuminal ne vous voit pas de trop mauvais &oelig;il,
-nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai certainement
+nous tâcherons d'arranger tout cela... Je n'ai certainement
pas le c&oelig;ur assez sec pour laisser un de mes
conscrits manquer, faute d'un peu d'aide, ce parti californien.</p>
-<p>Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu
-Polyte, qui ne s'en répandit pas moins en effusions de
+<p>Cet adjectif si neuf (pour Gigondas) dépaysa un peu
+Polyte, qui ne s'en répandit pas moins en effusions de
reconnaissance.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
-Je me mis immédiatement en campagne, et averti
-par de pénibles expériences, je déployai cette fois tout
-le machiavélisme dont je me croyais pourvu. Mon vieux
-cheval tomba malade juste à point; je l'envoyai en
-pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des
-intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser
-les ouvriers et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas
+Je me mis immédiatement en campagne, et averti
+par de pénibles expériences, je déployai cette fois tout
+le machiavélisme dont je me croyais pourvu. Mon vieux
+cheval tomba malade juste à point; je l'envoyai en
+pension chez Trinquier, le vétérinaire, afin d'avoir des
+intelligences dans la place; mes émissaires firent jaser
+les ouvriers et les voisins, et bientôt je sus, à n'en pas
douter, que les renseignements fournis par Polyte
-étaient parfaitement exacts. Trinquier était riche; il
-avait eu de sa première femme une fille unique, qui
-s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé,
+étaient parfaitement exacts. Trinquier était riche; il
+avait eu de sa première femme une fille unique, qui
+s'appelait bien Lise, et à laquelle sa mère avait laissé,
disait-on, une trentaine de mille francs. Je m'arrangeai
-pour voir moi-même Lise Trinquier au sortir de la
-messe: c'était une fille fort laide, très-brune et même
+pour voir moi-même Lise Trinquier au sortir de la
+messe: c'était une fille fort laide, très-brune et même
passablement noire, dont les yeux, le teint, les sourcils
-abondants et la bouche ornée d'un commencement
-de moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis
-en goût par ces premiers résultats, j'allai de ma personne
-à Montheux, le bourg habité par la tante Cuminal.
+abondants et la bouche ornée d'un commencement
+de moustache dénotaient le caractère inflammable. Mis
+en goût par ces premiers résultats, j'allai de ma personne
+à Montheux, le bourg habité par la tante Cuminal.
Le percepteur des contributions me confirma tous
-les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles
-possédés par cette tante, qui passait à Montheux
+les détails que Polyte m'avait donnés touchant les immeubles
+possédés par cette tante, qui passait à Montheux
pour une marquise de Carabas. J'appris que Lise
-était en effet sa filleule et serait très-probablement son
-héritière. Enfin, je me transportai chez maître Girard,
-le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta
-que les trente mille francs légués par la mère
-Trinquier et placés au cinq pour cent sur première
-hypothèque, seraient intégralement comptés à Lise le
+était en effet sa filleule et serait très-probablement son
+héritière. Enfin, je me transportai chez maître Girard,
+le notaire, que je connaissais de vieille date: il me répéta
+que les trente mille francs légués par la mère
+Trinquier et placés au cinq pour cent sur première
+hypothèque, seraient intégralement comptés à Lise le
<span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
jour de son mariage. On le voit, tout s'ajustait admirablement
-au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas
-satisfait: je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir
-pas à me repentir plus tard de trop de précipitation et
-de confiance; je dis à Polyte:</p>
+au récit de Polyte. Cependant je ne fus pas
+satisfait: je voulais tout prévoir, tout calculer, n'avoir
+pas à me repentir plus tard de trop de précipitation et
+de confiance; je dis à Polyte:</p>
-<p>&mdash;Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe,
+<p>&mdash;Mon garçon, tout cela est bel et bien: Lise existe,
les chiffres sont exacts, la tante Cuminal a la physionomie
de l'emploi; mais qui me garantit la nature du
-sentiment que vous avez inspiré à cette jeune fille?
+sentiment que vous avez inspiré à cette jeune fille?
Est-ce une amourette, un caprice, une passion? Est-ce
-son c&oelig;ur qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous
+son c&oelig;ur qui a parlé? est-ce seulement sa tête! Nous
autres romanciers psychologistes, nous tenons grand
-compte de ces différences!...</p>
+compte de ces différences!...</p>
-<p>Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans
+<p>Polyte écarquilla de gros yeux, se demandant sans
doute si je parlais turc ou iroquois. Puis sa face vermeille
-reprit son expression de contentement et de fatuité
-villageoise. Évidemment mes doutes l'humiliaient,
+reprit son expression de contentement et de fatuité
+villageoise. Évidemment mes doutes l'humiliaient,
non pas pour lui, mais pour moi et pour ma commune.
-Il gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des
-moyens de séduction de ses administrés.</p>
+Il gémissait d'avoir un maire aussi peu certain des
+moyens de séduction de ses administrés.</p>
<p>&mdash;Monsieur, me dit-il enfin, c'est dimanche prochain
le bal du <em>Corps-Saint</em> (quartier populaire d'Avignon).
J'y serai, Lise y sera; vous pourrez la questionner
-vous-même: elle vous connaît (qui ne connaît
-pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà
+vous-même: elle vous connaît (qui ne connaît
+pas M. le maire de Gigondas?); elle vous aime déjà
comme mon bienfaiteur, et elle aura confiance en
vous.</p>
-<p>Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites
-d'un ton de sécurité qui devait achever de me convaincre.
+<p>Ces paroles, assez adroitement tournées, furent dites
+d'un ton de sécurité qui devait achever de me convaincre.
<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span>
-Le dimanche, je ne manquai pas d'aller à ce bal, où
+Le dimanche, je ne manquai pas d'aller à ce bal, où
dansaient gaiement toutes les grisettes et toutes les petites
bourgeoises du quartier: Lise, en grande toilette,
y figurait au premier rang; les galants affluaient; Polyte
-les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse,
+les dépassait de toute la tête, et les joues de sa danseuse,
quand il battait devant elle un victorieux entrechat, offraient
un heureux assemblage de coquelicot et de noir
-de fumée. Il me ménagea, entre deux quadrilles, une
-courte conversation avec elle; mais j'avais compté
-sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes
-questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par
+de fumée. Il me ménagea, entre deux quadrilles, une
+courte conversation avec elle; mais j'avais compté
+sans la pudeur et la timidité virginales. A toutes mes
+questions, insidieuses ou directes, Lise répondit par
des monosyllabes dont un juge d'instruction aurait eu
-grand'peine à tirer parti. Aussi bien, pouvait-elle me
-répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés sur le
+grand'peine à tirer parti. Aussi bien, pouvait-elle me
+répondre autrement? Ses yeux, tendrement fixés sur le
beau Polyte, ne parlaient-ils pas pour elle? Lui demander
-davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités
-féminines, attenter à une sensitive, porter une
+davantage, n'était-ce pas méconnaître les susceptibilités
+féminines, attenter à une sensitive, porter une
main brutale sur ces ailes de papillon qu'on appelle les
-rêves de jeune fille, manquer en un mot à toutes les
-traditions de cette littérature <em>des délicats</em>, à laquelle
-j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me
-condamnai, pour ma pénitence, à venir en aide à
-Polyte. Mes renseignements n'étaient-ils pas complets?
-N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout ce que
+rêves de jeune fille, manquer en un mot à toutes les
+traditions de cette littérature <em>des délicats</em>, à laquelle
+j'avais eu un moment la prétention d'appartenir? Je me
+condamnai, pour ma pénitence, à venir en aide à
+Polyte. Mes renseignements n'étaient-ils pas complets?
+N'avais-je pas épuisé et même dépassé tout ce que
pouvait exiger la plus minutieuse prudence?</p>
-<p>Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours
-après, j'empruntai, à l'insu de ma s&oelig;ur, les deux mille
-cinq cents francs et je les comptai à Polyte, qui me
-fit un billet bien en règle sur un papier dont je payai
+<p>Je m'exécutai donc de bonne grâce. Trois jours
+après, j'empruntai, à l'insu de ma s&oelig;ur, les deux mille
+cinq cents francs et je les comptai à Polyte, qui me
+fit un billet bien en règle sur un papier dont je payai
<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
-le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables
-qu'aurait pour lui son insolvabilité, un <i lang="en" xml:lang="en">speech</i>
-qu'il écouta avec une scrupuleuse attention. Il m'appela
+le timbre. Je lui adressai, sur les conséquences formidables
+qu'aurait pour lui son insolvabilité, un <i lang="en" xml:lang="en">speech</i>
+qu'il écouta avec une scrupuleuse attention. Il m'appela
son sauveur, emporta les rouleaux et s'en alla en
sifflotant l'air de Fernand dans la <cite>Favorite</cite>.</p>
-<p>Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis
-deux mois. Polyte continuait d'enfourner son pain à
-la satisfaction générale. Je profitai de notre première
-rencontre pour lui demander où en étaient ses préparatifs
+<p>Quinze jours s'écoulèrent, puis six semaines, puis
+deux mois. Polyte continuait d'enfourner son pain à
+la satisfaction générale. Je profitai de notre première
+rencontre pour lui demander où en étaient ses préparatifs
de mariage.</p>
-<p>&mdash;Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé;
-si la chose dépendait de Lise, ce serait déjà
+<p>&mdash;Ah! voilà... me dit-il d'un air un peu embarrassé;
+si la chose dépendait de Lise, ce serait déjà
fait!... elle m'aime tant! ajouta-t-il en levant les yeux
-au ciel. Mais le père et la tante Cuminal ne veulent
+au ciel. Mais le père et la tante Cuminal ne veulent
pas en entendre parler: ce sont des ambitieux, des orgueilleux,
-des vaniteux, qui me méprisent parce que
-je n'ai rien, et qui ont rêvé pour Lise un grand mariage:
-ils espèrent lui faire épouser le greffier Malingray...</p>
+des vaniteux, qui me méprisent parce que
+je n'ai rien, et qui ont rêvé pour Lise un grand mariage:
+ils espèrent lui faire épouser le greffier Malingray...</p>
-<p>&mdash;Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille
-a le bien de sa mère; elle est maîtresse de sa personne,
-et si elle vous aime véritablement...</p>
+<p>&mdash;Mais enfin le père Trinquier est remarié; sa fille
+a le bien de sa mère; elle est maîtresse de sa personne,
+et si elle vous aime véritablement...</p>
<p>&mdash;Ah! c'est qu'elle est mineure, reprit Polyte en
se grattant l'oreille, et...</p>
@@ -9365,126 +9326,126 @@ prunes...</p>
<p>&mdash;Aux prunes, grand Dieu!... Allons, j'ai fait une
<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span>
-sottise; ce ne sera ni la première ni la dernière. Mais
-vous, petit malheureux, vous avez singulièrement abusé
+sottise; ce ne sera ni la première ni la dernière. Mais
+vous, petit malheureux, vous avez singulièrement abusé
de ma confiance!</p>
-<p>Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de
-mes intentions, le désir de rattraper mes deux mille
-cinq cents francs, un certain goût de romanesque que
-j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent
-une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même.
-Je demandai un rendez-vous à Lise Trinquier,
-et je l'obtins. J'interrogeai l'intéressante mineure avec
-un mélange d'autorité paternelle, de gravité municipale
-et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent
-un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même,
-hélas! un certain penchant à sacrifier au Veau d'or,
-aux vanités de ce monde, à ce luxe effréné qui est la
-plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte, mais
-le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre
+<p>Je ne voulus pas me tenir pour battu. La pureté de
+mes intentions, le désir de rattraper mes deux mille
+cinq cents francs, un certain goût de romanesque que
+j'avais gardé de ma vocation primitive, me donnèrent
+une hardiesse que je n'aurais jamais eue pour moi-même.
+Je demandai un rendez-vous à Lise Trinquier,
+et je l'obtins. J'interrogeai l'intéressante mineure avec
+un mélange d'autorité paternelle, de gravité municipale
+et de paradoxe sentimental. Ses réponses trahirent
+un défaut absolu d'énergie et d'initiative, et même,
+hélas! un certain penchant à sacrifier au Veau d'or,
+aux vanités de ce monde, à ce luxe effréné qui est la
+plaie de notre époque... Elle aimait bien Polyte, mais
+le greffier Malingray avait un joli pavillon à un demi-kilomètre
de la ville, et il promettait de l'y conduire
en voiture!</p>
<p>Au reste, je n'eus pas le temps de m'abandonner
-aux réflexions mélancoliques que me suggérait cette
+aux réflexions mélancoliques que me suggérait cette
nouvelle preuve de l'appauvrissement de l'esprit romanesque
-en France. A peine étions-nous ensemble, Lise
+en France. A peine étions-nous ensemble, Lise
et moi, depuis dix minutes, que la porte s'ouvrit
-avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme
-trique à la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois
-ajouter bien vite que cette trique ne m'était point destinée.</p>
+avec fracas, et le père Trinquier parut, une énorme
+trique à la main... Rassurez-vous, mesdames, je dois
+ajouter bien vite que cette trique ne m'était point destinée.</p>
-<p>&mdash;Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le
+<p>&mdash;Ah! monsieur le maire, me dit-il d'un ton où le
<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span>
-respect et la colère se combinaient à des doses très-inégales,
+respect et la colère se combinaient à des doses très-inégales,
il est heureux pour vous que je ne sois pas
-aveugle; car je vous aurais tapé comme un sourd...
-Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte...
-Quant à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous
-n'êtes pas un méchant homme, et que, de père en fils,
-j'ai toujours ferré votre famille... mais vous faites-là
-un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans tous
-les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous
-savez, en cas de détournement de mineure, à quoi
-s'exposent les complices... Je ne vous dis que ça.&mdash;Et
+aveugle; car je vous aurais tapé comme un sourd...
+Je croyais ma fille enfermée avec ce gueux de Polyte...
+Quant à vous, je vous respecte, parce qu'au fond vous
+n'êtes pas un méchant homme, et que, de père en fils,
+j'ai toujours ferré votre famille... mais vous faites-là
+un vilain métier. Vous qui avez mis le nez dans tous
+les livres, vous avez lu sans doute le Code pénal; vous
+savez, en cas de détournement de mineure, à quoi
+s'exposent les complices... Je ne vous dis que ça.&mdash;Et
toi, malheureuse, poursuivit-il en se tournant vers
-sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas
-que ce bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant
+sa fille avec un geste de mélodrame, si tu ne veux pas
+que ce bâton te brise comme verre, tu vas me jurer devant
Dieu et devant monsieur le maire de ne plus revoir
-ton infâme Polyte!</p>
+ton infâme Polyte!</p>
-<p>&mdash;Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise
+<p>&mdash;Oui, papa, oui, papa!... se hâta de répondre Lise
en sanglotant.</p>
-<p>&mdash;Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...</p>
+<p>&mdash;Et d'épouser mon excellent ami, M. Simonin Malingray...</p>
<p>Nouveaux sanglots.</p>
<p>&mdash;Oui, papa, oui, papa... dit-elle enfin moins distinctement.</p>
-<p>Je compris que toute espérance était perdue, et je
-ne songeai plus qu'à sauver ma sortie.</p>
+<p>Je compris que toute espérance était perdue, et je
+ne songeai plus qu'à sauver ma sortie.</p>
-<p>J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien;
-puis je dis à sa fille:</p>
+<p>J'abaissai sur le père Trinquier un regard olympien;
+puis je dis à sa fille:</p>
-<p>&mdash;Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se
+<p>&mdash;Mademoiselle, la poésie est morte, le roman se
meurt; vivent les greffiers, et soyez heureuse!... Mais
<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span>
-si jamais votre imagination avide d'idéal se débat,
-captive et meurtrie, dans les étreintes de la réalité;
-si jamais votre regard, un moment tourné vers les
+si jamais votre imagination avide d'idéal se débat,
+captive et meurtrie, dans les étreintes de la réalité;
+si jamais votre regard, un moment tourné vers les
perspectives radieuses de l'infini, se reporte avec douleur
-sur l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre
-front, desséché par cette lourde atmosphère, appelle
-en vain des brises plus fraîches et plus douces; si votre
-c&oelig;ur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et les
-délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que
-vous avez fermé vous-même, à dix-huit ans, de vos
-mains fébriles, le livre à peine entr'ouvert du sentiment,
-de la rêverie, de l'enthousiasme et de la jeunesse!
+sur l'étroit horizon d'un ménage vulgaire; si votre
+front, desséché par cette lourde atmosphère, appelle
+en vain des brises plus fraîches et plus douces; si votre
+c&oelig;ur, rivé à sa chaîne, regrette les ardeurs et les
+délicatesses du véritable amour, souvenez-vous que
+vous avez fermé vous-même, à dix-huit ans, de vos
+mains fébriles, le livre à peine entr'ouvert du sentiment,
+de la rêverie, de l'enthousiasme et de la jeunesse!
Souvenez-vous, mademoiselle, que vous aviez
-le goût du bonheur et que vous n'en avez pas eu le
+le goût du bonheur et que vous n'en avez pas eu le
courage!!...</p>
<p>Et je sortis majestueusement, laissant Lise et son
-père occupés à méditer le sens de mes paroles.</p>
+père occupés à méditer le sens de mes paroles.</p>
-<p>Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux
+<p>Très-peu de temps après, Polyte s'arrachait les cheveux
en apprenant le mariage de Lise avec M. Malingray,
qui fit magnifiquement les choses. La corbeille
-arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces fut un
-des chefs-d'&oelig;uvre de Campé, ce cuisinier merveilleux
-qui a décentralisé la gastronomie.</p>
+arriva tout droit de Paris, et le dîner de noces fut un
+des chefs-d'&oelig;uvre de Campé, ce cuisinier merveilleux
+qui a décentralisé la gastronomie.</p>
<p>Cinq mois plus tard, je vis entrer dans mon salon
-le curé par une porte et Ursule par une autre; tous
-deux étaient pâles, mornes, effarés, suffoqués. Une horrible
+le curé par une porte et Ursule par une autre; tous
+deux étaient pâles, mornes, effarés, suffoqués. Une horrible
catastrophe se lisait d'avance dans leur attitude.</p>
<p>&mdash;Ah! monsieur le maire, je vous l'avais bien dit,
-s'écria le digne homme, il faut marier Polyte, il le faut!
+s'écria le digne homme, il faut marier Polyte, il le faut!
<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span>
-Ce n'est plus seulement nécessaire, c'est urgent, très-urgent...</p>
+Ce n'est plus seulement nécessaire, c'est urgent, très-urgent...</p>
-<p>&mdash;Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés.</p>
+<p>&mdash;Très-urgent, répéta Ursule, les yeux baissés.</p>
<p>&mdash;Marier Polyte? et avec qui? demandai-je.</p>
-<p>&mdash;Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes,
-bredouilla le pauvre abbé en rougissant jusqu'aux
+<p>&mdash;Avec Madeleine Tournut, une de mes congréganistes,
+bredouilla le pauvre abbé en rougissant jusqu'aux
oreilles.</p>
-<p>Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais
-pauvre comme le fut Job avant d'être duc.</p>
+<p>Madeleine Tournut était une assez jolie fille, mais
+pauvre comme le fut Job avant d'être duc.</p>
<p>&mdash;Il le faut?</p>
<p>&mdash;Il le faut.</p>
-<p>&mdash;Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante,
-acheva d'éclaircir la situation.</p>
+<p>&mdash;Il le fallait, bégaya Ursule, qui, par cette variante,
+acheva d'éclaircir la situation.</p>
<p>&mdash;Absolument?</p>
@@ -9493,80 +9454,80 @@ acheva d'éclaircir la situation.</p>
<p>&mdash;Et promptement.</p>
<p>Ces deux adverbes joints ne suffisaient pas pour
-servir de dot à Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour,
-mais ne possédant pas d'autre richesse, fut
-marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans doute de
-ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens
-de sa bourse et de la mienne. Nous payâmes
+servir de dot à Madeleine. Le jeune couple, riche d'amour,
+mais ne possédant pas d'autre richesse, fut
+marié gratis. Ursule, qui se reprochait sans doute de
+ne pas avoir fait assez bonne garde, se punit aux dépens
+de sa bourse et de la mienne. Nous payâmes
tout.</p>
-<p>Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus
-débiteur envers la commune, j'assurai à Polyte
-pour dix ans la propriété de <em>son</em> four.&mdash;Quant à moi,
-mon <em>four</em> était complet.</p>
+<p>Moyennant une indemnité annuelle dont je me reconnus
+débiteur envers la commune, j'assurai à Polyte
+pour dix ans la propriété de <em>son</em> four.&mdash;Quant à moi,
+mon <em>four</em> était complet.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span></p>
<h2>XXII</h2>
-<p>Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste
-idée de mes succès administratifs et de mes économies
+<p>Ces trois épisodes peuvent vous donner une juste
+idée de mes succès administratifs et de mes économies
municipales. Je pourrais encore vous en raconter huit
-ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre est
-trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et
-vous finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux
-si vous n'avez commencé par là: l'essentiel
-est de constater, en guise de moralité, que l'écharpe de
-maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de critique:
-c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au
-village, l'homme est toujours le même. Pour se gouverner
-à travers ses passions et ses vanités, il faut une
-habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé sur les récifs
-du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils
+ou dix du même genre; mais à quoi bon? Le cadre est
+trop étroit pour que les tableaux soient bien variés, et
+vous finiriez, mesdames, par me trouver très-ennuyeux
+si vous n'avez commencé par là: l'essentiel
+est de constater, en guise de moralité, que l'écharpe de
+maire ne m'a pas mieux réussi que la férule de critique:
+c'est que là-bas comme ici, à Paris comme au
+village, l'homme est toujours le même. Pour se gouverner
+à travers ses passions et ses vanités, il faut une
+habileté que je n'ai pas. Je m'étais brisé sur les récifs
+du boulevard Montmartre; j'ai échoué sur les écueils
de ma pauvre commune de Gigondas.</p>
-<p>&mdash;Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui,
-malgré son tempérament sanguin, avait écouté ce long
-récit sans donner trop de marques d'impatience: mais,
+<p>&mdash;Puissamment raisonné! dit M. Toupinel qui,
+malgré son tempérament sanguin, avait écouté ce long
+récit sans donner trop de marques d'impatience: mais,
monsieur le maire ou monsieur le critique, il ne suffit
-pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait
-autant que vous,&mdash;c'est une des qualités inhérentes à la
+pas d'être modeste; tout homme de lettres le serait
+autant que vous,&mdash;c'est une des qualités inhérentes à la
<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span>
-profession,&mdash;il faut encore être clair et honnête; clair
-pour nous, pauvres Athéniens de Thèbes-la-Gaillarde,
-sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par <em>à-peu-près</em>,
+profession,&mdash;il faut encore être clair et honnête; clair
+pour nous, pauvres Athéniens de Thèbes-la-Gaillarde,
+sur qui vos pseudonymes, à la la Bruyère ou par <em>à-peu-près</em>,
produisent exactement l'effet de la lanterne magique
-du singe de Florian; honnête pour messieurs les
-Parisiens, qui, si vous publiez jamais vos <em>Mémoires</em>, ne
+du singe de Florian; honnête pour messieurs les
+Parisiens, qui, si vous publiez jamais vos <em>Mémoires</em>, ne
manqueraient pas de vous accuser de ne pas avoir
-mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne
+mis d'étiquette à vos transparents. Entre nous qui ne
comprenons pas assez et ceux qui comprendraient trop,
vous n'avez qu'un moyen de tout concilier: c'est de
-nous donner, dès ce soir, le trousseau de <em>clefs</em> que
+nous donner, dès ce soir, le trousseau de <em>clefs</em> que
vous avez sans doute dans votre poche...</p>
-<p>&mdash;Rien de plus juste, répliqua George de Vernay;
-ces diables de noms propres sont si terribles à manier,
-que je les ai momentanément ajustés à ma commodité
-particulière; mais, à présent, je suis à vos ordres;
-établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes
-et par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une
-sorte de table des matières...</p>
+<p>&mdash;Rien de plus juste, répliqua George de Vernay;
+ces diables de noms propres sont si terribles à manier,
+que je les ai momentanément ajustés à ma commodité
+particulière; mais, à présent, je suis à vos ordres;
+établissons, si vous le voulez, un dialogue par demandes
+et par réponses, comme dans le catéchisme: ce sera une
+sorte de table des matières...</p>
<hr class="c15" />
<ul>
<li>&mdash;Eh bien, attention! je commence:&mdash;Qui entendez-vous
-par Eutidème?</li>
+par Eutidème?</li>
<li>&mdash;M. Jules Sandeau.</li>
-<li>&mdash;Et Théodecte?</li>
+<li>&mdash;Et Théodecte?</li>
<li>&mdash;M. Louis Veuillot.</li>
<li>&mdash;Et Euphoriste?</li>
-<li>&mdash;M. Ernest Legouvé.</li>
+<li>&mdash;M. Ernest Legouvé.</li>
<li>&mdash;Et Iphicrate?</li>
<li>&mdash;M. de Falloux.
<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></li>
-<li>&mdash;Et Théonas?</li>
+<li>&mdash;Et Théonas?</li>
<li>&mdash;Lacretelle.</li>
<li>&mdash;Et Argyre?</li>
<li>&mdash;M. Edmond About.</li>
@@ -9575,23 +9536,23 @@ par Eutidème?</li>
<li>&mdash;Et Porus Duclinquant?</li>
<li>&mdash;M. Taxile Delord.</li>
<li>&mdash;Et Clistorin?</li>
-<li>&mdash;Le docteur Véron.</li>
+<li>&mdash;Le docteur Véron.</li>
<li>&mdash;Et Molossard?</li>
<li>&mdash;M. Barbey d'Aurevilly.</li>
<li>&mdash;Et Schaunard?</li>
-<li>&mdash;Henry Mürger.</li>
-<li>&mdash;Et Caméléo?</li>
+<li>&mdash;Henry Mürger.</li>
+<li>&mdash;Et Caméléo?</li>
<li>&mdash;M. Paulin Limayrac.</li>
<li>&mdash;Et Marphise?</li>
-<li>&mdash;Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay.</li>
-<li>&mdash;Et Lélia?</li>
+<li>&mdash;Madame Émile de Girardin, née Delphine Gay.</li>
+<li>&mdash;Et Lélia?</li>
<li>&mdash;George Sand. (Alcade, saluez!)</li>
-<li>&mdash;Et Caritidès?</li>
+<li>&mdash;Et Caritidès?</li>
<li>&mdash;M. Sainte-Beuve.</li>
<li>&mdash;Et Polycrate?</li>
<li>&mdash;Gustave Planche.</li>
<li>&mdash;Et Polychrome?</li>
-<li>&mdash;M. Théophile Gautier.</li>
+<li>&mdash;M. Théophile Gautier.</li>
<li>&mdash;Et Bernier de Faux-Bissac?</li>
<li>&mdash;M. Granier de Cassagnac.
<span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></li>
@@ -9607,53 +9568,53 @@ par Eutidème?</li>
<li>&mdash;M. Victor Hugo.</li>
<li>&mdash;Et Julio?</li>
<li>&mdash;M. Jules Janin.</li>
-<li>&mdash;Et Raphaël?</li>
+<li>&mdash;Et Raphaël?</li>
<li>&mdash;M. de Lamartine.</li>
<li>&mdash;Et Bourimald?</li>
-<li>&mdash;M. Méry.</li>
+<li>&mdash;M. Méry.</li>
<li>&mdash;Et Hermagoras?</li>
<li>&mdash;M. de Balzac.</li>
</ul>
<p>&mdash;A la bonne heure! maintenant vous avez mon estime:
-reste à savoir si votre récit a ému la sensibilité
+reste à savoir si votre récit a ému la sensibilité
de ces dames...</p>
<p>On entoura, on applaudit, on plaignit George de
-Vernay; mais tout à coup, au milieu de cette ovation
-de province, une voix solennelle s'éleva pour protester:
-c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat en retraite,
-qui passait pour le Nestor de la contrée:</p>
+Vernay; mais tout à coup, au milieu de cette ovation
+de province, une voix solennelle s'éleva pour protester:
+c'était celle de M. Margaret, vieux magistrat en retraite,
+qui passait pour le Nestor de la contrée:</p>
<p>&mdash;Jeune homme! dit-il (George a cinquante ans),
-j'ai été intimement lié avec votre excellent père; ma
+j'ai été intimement lié avec votre excellent père; ma
<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
-vieille amitié vous a suivi, à votre insu, à travers
-toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai, grâce
-à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce
-n'est pas une raison pour que je vous épargne vos vérités.
+vieille amitié vous a suivi, à votre insu, à travers
+toutes vos mésaventures parisiennes; et si j'ai, grâce
+à mon âge, mon franc parler avec tout le monde, ce
+n'est pas une raison pour que je vous épargne vos vérités.
Rien, absolument rien, dans votre histoire, ne
-mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos malheurs
-viennent d'un défaut absolu de réflexion et de
-prévoyance, d'un manque d'équilibre intellectuel que je
-résume en ces termes: Vous aviez trop d'imagination
+mérite l'intérêt qu'on vous témoigne. Tous vos malheurs
+viennent d'un défaut absolu de réflexion et de
+prévoyance, d'un manque d'équilibre intellectuel que je
+résume en ces termes: Vous aviez trop d'imagination
pour un critique, pas assez pour un romancier: c'est
-pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos
-impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires
-toute solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques
-qui gâtaient à plaisir les créations de votre
+pourquoi vous avez perpétuellement flotté entre vos
+impressions mobiles qui ôtaient à vos jugements littéraires
+toute solidité et toute fermeté, et vos lubies aristocratiques
+qui gâtaient à plaisir les créations de votre
cerveau. Vous avez fait de la critique avec vos passions
-et du roman avec vos systèmes. Il en est résulté que vos
-appréciations des &oelig;uvres et des hommes ont sans cesse
-dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions
-romanesques ont péri dans le faux et dans l'ennui.
+et du roman avec vos systèmes. Il en est résulté que vos
+appréciations des &oelig;uvres et des hommes ont sans cesse
+dépassé la mesure en bien ou en mal, et que vos fictions
+romanesques ont péri dans le faux et dans l'ennui.
Vous, un critique! oh! que non pas! Il faut au
-critique de la gravité, et vous êtes léger; de la profondeur,
-et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes
-ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!...</p>
+critique de la gravité, et vous êtes léger; de la profondeur,
+et vous êtes superficiel; du savoir, et vous êtes
+ignorant; de l'Antiquité, et vous ne savez pas le latin!...</p>
-<p>&mdash;Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme
-si on avait marché sur ses cors...</p>
+<p>&mdash;Oh! s'écria George avec un soubresaut, comme
+si on avait marché sur ses cors...</p>
<p>&mdash;Non, vous ne le savez pas, reprit M. Margaret
avec plus de force: Voyons! scandez-moi seulement
@@ -9661,96 +9622,96 @@ ces trois mots: <i lang="la" xml:lang="la">Urit fulgore suo!</i>...</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span>
&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Urit</i>, deux longues, bredouilla le patient, semblable
-à un aspirant au baccalauréat que son examinateur
+à un aspirant au baccalauréat que son examinateur
embarrasse; <i lang="la" xml:lang="la">fulgo</i>, deux longues; <i lang="la" xml:lang="la">re su</i>, deux
-brèves; <i lang="la" xml:lang="la">o</i>, une longue; cet hémistiche ne peut entrer
-dans un hexamètre...</p>
+brèves; <i lang="la" xml:lang="la">o</i>, une longue; cet hémistiche ne peut entrer
+dans un hexamètre...</p>
-<p>&mdash;Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous
-avez oublié, <i lang="la" xml:lang="la">enim</i>: <i lang="la" xml:lang="la">Urit enim fulgore suo, ignorantus!</i></p>
+<p>&mdash;Et vous l'y avez mis, ignare que vous êtes! vous
+avez oublié, <i lang="la" xml:lang="la">enim</i>: <i lang="la" xml:lang="la">Urit enim fulgore suo, ignorantus!</i></p>
<p>&mdash;<i lang="la" xml:lang="la">Ignoranta, ignorantum; dignus est intrare; cabricias
arci thurum, Catalamus singulariter</i>, exclama
George pour se rattraper.</p>
-<p>&mdash;Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne
-savez pas celui de Cicéron et de Virgile; voilà qui est
+<p>&mdash;Oui, vous savez le latin de Molière; mais vous ne
+savez pas celui de Cicéron et de Virgile; voilà qui est
dit!...</p>
-<p>&mdash;Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers
+<p>&mdash;Mais j'ai eu, au concours général, un prix de vers
latins, un prix de narration latine, un prix de discours
latin et un prix de dissertation latine!</p>
<p>&mdash;C'est possible; mais cela date de si loin! Moi
-aussi, j'ai dansé la gavotte, en 1807, comme Trénis;
+aussi, j'ai dansé la gavotte, en 1807, comme Trénis;
et aujourd'hui je ne saurais pas mettre un pied devant
-l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un critique;
+l'autre. Non, mon cher, vous n'êtes pas un critique;
vous seriez tout au plus un causeur, si vous aviez su
-mener côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas!
+mener côte à côte vos défauts et vos qualités. Hélas!
monsieur tranche du grand; monsieur a voulu se lancer
dans le morceau d'apparat: ah! mon pauvre ami,
-qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a
+qu'alliez-vous faire dans cette galère? Tenez, il y a
dans vos volumes,&mdash;non pas, comme on l'a dit, en
-tête du premier, mais du quatrième&mdash;une grosse
-tartine philosophique et déclamatoire que je n'ai jamais
+tête du premier, mais du quatrième&mdash;une grosse
+tartine philosophique et déclamatoire que je n'ai jamais
<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span>
-pu digérer: cela s'appelle, je crois: <cite>la Littérature et les
-Honnêtes gens</cite>. Vilain titre, jeune homme, vilain titre!
-J'en ai vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois
-ans, dans le <cite>Conservateur</cite>, qui n'a rien conservé du
-tout. <cite>Les Honnêtes gens!</cite> mais c'est donner à entendre
-qu'il y a des gens qui ne le sont pas; c'est médire de
-la société actuelle, qui du reste est au-dessus de semblables
-médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières
-exclusives qui établissent des classes, des catégories,
-des camps, là où il ne devrait y avoir que de
-bons Français, appréciateurs éclairés des bonnes et
+pu digérer: cela s'appelle, je crois: <cite>la Littérature et les
+Honnêtes gens</cite>. Vilain titre, jeune homme, vilain titre!
+J'en ai vu un à peu près pareil, il y a quarante-trois
+ans, dans le <cite>Conservateur</cite>, qui n'a rien conservé du
+tout. <cite>Les Honnêtes gens!</cite> mais c'est donner à entendre
+qu'il y a des gens qui ne le sont pas; c'est médire de
+la société actuelle, qui du reste est au-dessus de semblables
+médisances. Vous avez, messieurs, de ces manières
+exclusives qui établissent des classes, des catégories,
+des camps, là où il ne devrait y avoir que de
+bons Français, appréciateurs éclairés des bonnes et
belles choses. Ainsi vous dites encore: <em>Nous autres catholiques</em>.
Quelle arrogance! mais tout le monde est
-catholique, excepté les protestants, les juifs et les
-Turcs; seulement, il y a ceux qui vont à la messe, et
-ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont peut-être droit à
-plus d'égards que les autres: leur religion est en dedans,
-et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus
-sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable,
-et vous en avez été cruellement puni. Grand
-Dieu! quel amphigouri! quel jargon métaphorique!
-«Telles sont les questions que je veux effleurer ici,
-comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»&mdash;<em>Effleurer</em>
-et <em>planter</em> dans la même phrase! Vraiment,
-vous méritez que je vous <em>effleure</em> la joue et que
-je vous <em>plante</em> là dès les premières lignes: ceci n'est
-rien. Voici qui enlève la paille: «Cette philosophie à
-la fois si destructive et si stérile, cette révolution si
-radicale et si impuissante, avaient montré l'homme
+catholique, excepté les protestants, les juifs et les
+Turcs; seulement, il y a ceux qui vont à la messe, et
+ceux qui n'y vont pas; et ceux-là ont peut-être droit à
+plus d'égards que les autres: leur religion est en dedans,
+et vous n'êtes pas sans savoir que les sentiments contenus
+sont les plus vivaces. Votre titre était donc détestable,
+et vous en avez été cruellement puni. Grand
+Dieu! quel amphigouri! quel jargon métaphorique!
+«Telles sont les questions que je veux effleurer ici,
+comme on plante un jalon à l'entrée d'une route.»&mdash;<em>Effleurer</em>
+et <em>planter</em> dans la même phrase! Vraiment,
+vous méritez que je vous <em>effleure</em> la joue et que
+je vous <em>plante</em> là dès les premières lignes: ceci n'est
+rien. Voici qui enlève la paille: «Cette philosophie à
+la fois si destructive et si stérile, cette révolution si
+radicale et si impuissante, avaient montré l'homme
<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span>
-réduit à lui-même dans un état de misère, de crime
-et de nudité: il ramenait sur sa poitrine les lambeaux
-de ses croyances, déchirées à tous les angles du
+réduit à lui-même dans un état de misère, de crime
+et de nudité: il ramenait sur sa poitrine les lambeaux
+de ses croyances, déchirées à tous les angles du
chemin qui l'avait conduit des bosquets du paganisme-Pompadour
-aux marches de l'échafaud.»
-Ouf! ouf! ô Cathos! ô Madelon! ô Gali! ô Thomas!</p>
+aux marches de l'échafaud.»
+Ouf! ouf! ô Cathos! ô Madelon! ô Gali! ô Thomas!</p>
-<p>George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était,
+<p>George baissait la tête, et j'ai su, depuis, qu'il était,
sur ce malheureux morceau, si horriblement rempli de
-cartilages, tout à fait de l'avis de son critique: M. Toupinel
-vint à son secours:</p>
+cartilages, tout à fait de l'avis de son critique: M. Toupinel
+vint à son secours:</p>
-<p>&mdash;Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire:
+<p>&mdash;Permettez, monsieur! dit-il au formidable octogénaire:
est-il bien juste de prendre dans un ensemble
-de sept volumes le chapitre le plus mal réussi, et, dans
-ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du reste,
-n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques?
-Quel ouvrage serait de force à résister à ce procédé?
+de sept volumes le chapitre le plus mal réussi, et, dans
+ce chapitre, huit ou dix lignes qui, séparées du reste,
+n'en paraissent que plus boursouflées et plus grotesques?
+Quel ouvrage serait de force à résister à ce procédé?
Voulez-vous un exemple? Je me souviens qu'en
-1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du premier volume
-de <cite>Port-Royal</cite>, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage
-du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens
-de l'auteur et de l'&oelig;uvre. Et cependant l'&oelig;uvre a survécu,
+1840 M. de Balzac se livra, vis-à-vis du premier volume
+de <cite>Port-Royal</cite>, de M. Sainte-Beuve, à un échenillage
+du même genre, et il fit rire tout Paris aux dépens
+de l'auteur et de l'&oelig;uvre. Et cependant l'&oelig;uvre a survécu,
parce qu'elle est charmante, et aujourd'hui les
-mêmes gens de goût admirent à la fois Sainte-Beuve et
-Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les
-querelles littéraires!...</p>
+mêmes gens de goût admirent à la fois Sainte-Beuve et
+Balzac: grande leçon, soit dit en passant, contre les
+querelles littéraires!...</p>
<p>&mdash;Dont les gens de lettres ne profiteront pas, grommela
entre ses dents M. Verbelin.</p>
@@ -9758,429 +9719,429 @@ entre ses dents M. Verbelin.</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas tout dit! je n'ai pas tout dit! reprit
M. Margaret en se redressant: et l'histoire, jeune
<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span>
-homme! l'histoire! Quand vous étudiez le livre d'un
+homme! l'histoire! Quand vous étudiez le livre d'un
historien, il semble,&mdash;le mot est de vous,&mdash;que vous
-apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner
-à vos lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur;
-vous ne réagissez pas contre lui; vous ne lui résistez pas!</p>
-
-<p>&mdash;Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que
-trop résisté, et c'est pour cela que l'on m'a assassiné:
-J'ai résisté à M. de Chalambert, racontant l'histoire de
-la Ligue, si méchamment mise à mort par Henri IV;
-j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances de
-Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures;
-j'ai résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal
+apprenez, en le lisant, ce que vous êtes censé enseigner
+à vos lecteurs: vous êtes à la merci de votre auteur;
+vous ne réagissez pas contre lui; vous ne lui résistez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Juste ciel! Je ne lui résiste pas! je ne leur ai que
+trop résisté, et c'est pour cela que l'on m'a assassiné:
+J'ai résisté à M. de Chalambert, racontant l'histoire de
+la Ligue, si méchamment mise à mort par Henri IV;
+j'ai résisté à M. Nicolardot, ministre des finances de
+Voltaire, et j'y ai attrapé quelques bonnes égratignures;
+j'ai résisté à M. Roselly de Lorgues, le colossal
historien de Christophe Colomb, et j'y ai perdu quatre
-majuscules; j'ai résisté à M. d'Haussonville, sacrifiant
+majuscules; j'ai résisté à M. d'Haussonville, sacrifiant
un peu trop, dans son excellent livre, Louis XIV et la
-France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à
+France à la Lorraine et à ses ducs; j'ai résisté à
M. Cousin, non pas au Cousin de madame de Longueville
et de madame de Hautefort, mais au Cousin de
-mademoiselle de Scudéry, de <cite>Clélie</cite> et de <cite>Cyrus</cite>: j'ai
-résisté...</p>
+mademoiselle de Scudéry, de <cite>Clélie</cite> et de <cite>Cyrus</cite>: j'ai
+résisté...</p>
<p>&mdash;Assez! assez! personne n'ignore, mon pauvre
-ami, que vous n'excellez pas dans les morceaux de résistance.
+ami, que vous n'excellez pas dans les morceaux de résistance.
Ce que je veux aussi vous reprocher,&mdash;et ici,
mesdames, je vous prierai d'envoyer vos filles dans la
-salle à manger pour préparer les <i lang="en" xml:lang="en">sandwiches</i>,&mdash;c'est
-l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à
-votre chasteté exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet,
+salle à manger pour préparer les <i lang="en" xml:lang="en">sandwiches</i>,&mdash;c'est
+l'impudicité de votre style. Ceci, mon cher, tient à
+votre chasteté exagérée. Il n'y a rien de tel, en effet,
que ces esprits chastes pour se complaire dans certains
-détails croustilleux, certaines images alléchantes,
+détails croustilleux, certaines images alléchantes,
<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span>
certaines expressions lascives, qui... que... enfin je
-m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque
-pas, dans vos écrits, le mot <em>immondices</em> et le mot
+m'entends: c'est au point qu'on rencontre à chaque
+pas, dans vos écrits, le mot <em>immondices</em> et le mot
<em>souillures</em>...</p>
<p>&mdash;<em>Souillures! immondices!</em> quelle horreur! dit en
-minaudant une femme un peu mûre, très-décolletée
-pour une mère de famille: Aglaé, mon enfant! il est
-dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au bas
+minaudant une femme un peu mûre, très-décolletée
+pour une mère de famille: Aglaé, mon enfant! il est
+dix heures; va-t'en vite! Pélagie doit t'attendre au bas
de l'escalier...</p>
<p>&mdash;<em>Immondices! souillures!</em> poursuivit M. Margaret:
-ceci me confond et me révolte chez un écrivain
+ceci me confond et me révolte chez un écrivain
vertueux. Que l'auteur de <cite>Mademoiselle de Maupin</cite>
nous montre... que l'auteur de <cite>Madame Bovary</cite> nous
-décrive... que l'auteur de <cite>Fanny</cite> nous fasse voir... ce
+décrive... que l'auteur de <cite>Fanny</cite> nous fasse voir... ce
n'est rien, ils sont dans leur droit; l'art, le grand art
excuse et purifie tout; la morale, la grande morale
leur pardonne et leur sourit: mais <em>souillures</em> et <em>immondices</em>!
-Fi donc! Votre main n'a pas tremblé, votre
-front n'a pas rougi, votre c&oelig;ur ne s'est pas soulevé,
-quand vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs
-les dévots! ce sont là de vos inconséquences! Encore
+Fi donc! Votre main n'a pas tremblé, votre
+front n'a pas rougi, votre c&oelig;ur ne s'est pas soulevé,
+quand vous écriviez ces syllabes sales! Ah! messieurs
+les dévots! ce sont là de vos inconséquences! Encore
et toujours Tartufe rudoyant le sein de Dorine et chiffonnant
le genou d'Elmire!</p>
-<p>&mdash;Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame
+<p>&mdash;Monsieur, vous êtes impitoyable! s'écria madame
Charbonneau; vous traitez bien mal M. de Vernay, qui
va nous accuser de trahison...</p>
<p>&mdash;Laissez-moi faire, madame! reprit le vieux magistrat:
-il vaut mieux que ses vérités lui soient dites
-par moi que par ses ennemis. J'ai encore à demander à
+il vaut mieux que ses vérités lui soient dites
+par moi que par ses ennemis. J'ai encore à demander à
<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span>
George pourquoi, lui qui se pique de politesse et de
-bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate,
-le troubadour de pendule, il s'abandonne à des
-violences, à des invectives, à des acrimonies incroyables.
-Comment se fait-il que ces gentilshommes, dès
-qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la critique,
-enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès
-les premiers mots, à dire des choses?...</p>
+bonnes manières, lui, le chevalier français, l'aristocrate,
+le troubadour de pendule, il s'abandonne à des
+violences, à des invectives, à des acrimonies incroyables.
+Comment se fait-il que ces gentilshommes, dès
+qu'ils se mettent à écrire et qu'ils font de la critique,
+enveniment si aisément leur plume, et en viennent, dès
+les premiers mots, à dire des choses?...</p>
<p>&mdash;Sacrebleu! je voudrais bien vous y voir! interrompit
-George en éclatant: vous me paraissez d'une humeur
+George en éclatant: vous me paraissez d'une humeur
peu endurante; vous en seriez vite aux gros
-mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute conscience,
-que je n'étais pas <em>venu au monde comme ça</em>.
-Mais il faut être juste pour tous, même pour ceux qui
-ont le désagrément de posséder un <em>de</em> devant leur nom.
+mots. Quant à moi, je puis vous dire, en toute conscience,
+que je n'étais pas <em>venu au monde comme ça</em>.
+Mais il faut être juste pour tous, même pour ceux qui
+ont le désagrément de posséder un <em>de</em> devant leur nom.
Quand on supporte, depuis quinze ans, le poids du jour
-et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses les plus
-rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups
-d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les
-autels de la démocratie et les tables d'estaminet, quand
-on a été traité d'idiot, de crétin, d'hypocrite, d'énergumène,
-d'intrigant, de méchant, de grotesque, on
-perd patience à la fin, on sort de son caractère, et l'on
-est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près
-le même langage que ceux qui vous font la vie si dure.
-Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est de l'épidémie.
+et de la chaleur, quand on a eu à ses trousses les plus
+rudes jouteurs de la critique à coups de stylet ou à coups
+d'épingle, quand on a été immolé cent fois sur les
+autels de la démocratie et les tables d'estaminet, quand
+on a été traité d'idiot, de crétin, d'hypocrite, d'énergumène,
+d'intrigant, de méchant, de grotesque, on
+perd patience à la fin, on sort de son caractère, et l'on
+est tout étonné, un beau matin, de parler à peu près
+le même langage que ceux qui vous font la vie si dure.
+Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est de l'épidémie.
Croyez bien que, lorsqu'on m'attaque avec talent, avec
finesse, avec malice, voire avec une malveillance
-ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre
+ingénieuse et habile, je redeviens moi-même et rentre
<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span>
dans le ton: mais comment M. de Coislin en personne
-s'y serait-il pris pour répondre à des gens qui vous impatientent
-à la fois par la grossièreté de leurs opinions,
-la brutalité de leurs injures et la vulgarité de leur style?
+s'y serait-il pris pour répondre à des gens qui vous impatientent
+à la fois par la grossièreté de leurs opinions,
+la brutalité de leurs injures et la vulgarité de leur style?
Sans doute il serait plus poli, plus chevaleresque, de
-dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes un
-des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté,
+dire, chapeau bas, à celui-ci: Monsieur, vous êtes un
+des premiers écrivains du siècle, et j'ai fort goûté,
dans le temps, vos calembours. Permettez-moi cependant
-de prendre la liberté de vous faire observer humblement
-que votre cause n'était peut-être pas si intimement
-liée à celle de Béranger, que votre colère
-contre moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de
-modération; modération dont j'aurais d'autant mieux
+de prendre la liberté de vous faire observer humblement
+que votre cause n'était peut-être pas si intimement
+liée à celle de Béranger, que votre colère
+contre moi ne pût s'exprimer avec un peu plus de
+modération; modération dont j'aurais d'autant mieux
senti le prix, que je suis, monsieur, au rang de vos admirateurs
-les plus sincères et de vos plus dévoués serviteurs;
-et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle
+les plus sincères et de vos plus dévoués serviteurs;
+et à celui-là: Monsieur, votre tendresse paternelle
pour <cite>Marcomir</cite> vous fait le plus grand honneur;
-on sait que les vrais c&oelig;urs de pères sont toujours enclins
-à préférer ceux de leurs enfants qui naissent avec
-des infirmités précoces. Toute la presse doit vous savoir
-gré de vos efforts désintéressés pour venger <cite>Marcomir</cite>
+on sait que les vrais c&oelig;urs de pères sont toujours enclins
+à préférer ceux de leurs enfants qui naissent avec
+des infirmités précoces. Toute la presse doit vous savoir
+gré de vos efforts désintéressés pour venger <cite>Marcomir</cite>
des rigueurs du colportage tout en rappelant <cite>Marcomir</cite>
-à l'ingrate mémoire des lecteurs de <cite>Marcomir</cite>, qui
+à l'ingrate mémoire des lecteurs de <cite>Marcomir</cite>, qui
pourraient n'avoir pas assez de souci de <cite>Marcomir</cite>. Maintenant,
-me trouverez-vous trop osé si je me plains qu'un
+me trouverez-vous trop osé si je me plains qu'un
homme de tant d'esprit, de tant de talent et de tant de
-<cite>Marcomir</cite>, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon!
-pardon!), que mes livres se vendent au poids chez l'épicier;
-plainte, monsieur, dont la vivacité, peut-être
+<cite>Marcomir</cite>, affirme, sans en être assez sûr (oh! pardon!
+pardon!), que mes livres se vendent au poids chez l'épicier;
+plainte, monsieur, dont la vivacité, peut-être
<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span>
excessive, vous prouvera du moins le cas tout particulier
que je fais de <cite>Marcomir</cite> et de vous. Et ainsi de suite.
-Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux
-aussi être un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif,
-et quand ma bile s'amasse, il faut que je me dégonfle:
-et puis, voyez-vous? le métier n'est pas gai: il n'y
-a rien qui aigrisse le caractère, à la longue, comme
-d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux
-ans, monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse
-jusqu'à l'extrême déclin de l'âge mûr! Et encore il y a
-battus et battus: de votre temps, c'était tout profit et
-tout plaisir. Sous le premier empire, les écrivains des
-<cite>Débats</cite>, Féletz et Saint-Victor<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a> par exemple, pouvaient,
-moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire
-et à la victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et
-aux philosophes, éreinter Voltaire, abîmer Rousseau,
-bafouer la <cite>Décade</cite> et le <cite>Publiciste</cite>, qui valaient bien le
-<cite>Siècle</cite> et l'<cite>Opinion nationale</cite>, persifler Garat, Ginguené,
-Morellet, qui valaient bien M. Arsène Houssaye et
-M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le public,
+Assurément, cela vaudrait mieux: il vaudrait mieux
+aussi être un saint; je ne suis pas un saint, c'est positif,
+et quand ma bile s'amasse, il faut que je me dégonfle:
+et puis, voyez-vous? le métier n'est pas gai: il n'y
+a rien qui aigrisse le caractère, à la longue, comme
+d'être trente-deux ans parmi les battus, trente-deux
+ans, monsieur! depuis le seuil de la première jeunesse
+jusqu'à l'extrême déclin de l'âge mûr! Et encore il y a
+battus et battus: de votre temps, c'était tout profit et
+tout plaisir. Sous le premier empire, les écrivains des
+<cite>Débats</cite>, Féletz et Saint-Victor<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a> par exemple, pouvaient,
+moyennant quelques hommages bien sentis à la gloire
+et à la victoire, dire leur fait aux révolutionnaires et
+aux philosophes, éreinter Voltaire, abîmer Rousseau,
+bafouer la <cite>Décade</cite> et le <cite>Publiciste</cite>, qui valaient bien le
+<cite>Siècle</cite> et l'<cite>Opinion nationale</cite>, persifler Garat, Ginguené,
+Morellet, qui valaient bien M. Arsène Houssaye et
+M. Edmond About: ils avaient pour eux le succès, le public,
la vogue, le gros bataillon des rieurs. Et plus tard,
-sous la Restauration, quel bon état que celui de battu!
+sous la Restauration, quel bon état que celui de battu!
On payait quelquefois l'amende, c'est vrai; mais la
-popularité nous remboursait au centuple: à l'aide d'un
-bon procès de presse, plaidé par M<sup>es</sup> Dupin, Barthe ou
+popularité nous remboursait au centuple: à l'aide d'un
+bon procès de presse, plaidé par M<sup>es</sup> Dupin, Barthe ou
Berville, M. Cauchoix-Lemaire et M. de Jouy passaient
<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span>
-d'emblée au rôle de grands hommes, de héros, d'idoles
+d'emblée au rôle de grands hommes, de héros, d'idoles
populaires: on allait gaiement en prison boire le
-vin de Champagne et manger les pâtés de foie gras prodigués
-aux heureux martyrs de la cause libérale. Les
-persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en
+vin de Champagne et manger les pâtés de foie gras prodigués
+aux heureux martyrs de la cause libérale. Les
+persécutions se traduisaient en couronnes civiques, en
chars de triomphe et en actions du <cite>Constitutionnel</cite>,
plus productives que les meilleures terres de la Beauce
ou de la Brie. Et sous ce pauvre Louis-Philippe! que
d'aubaines pour quiconque avait le bon esprit d'attaquer
le gouvernement! Il suffisait d'inventer quelque
-grosse bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu,
-le gouvernement à bon marché, la halte dans la
-boue, pour recevoir immédiatement de l'admiration
-publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen.
-Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la
-grâce de Nodier, la finesse de Sainte-Beuve ou le
-charme d'Alfred de Musset, n'eût été qu'un zéro auprès
+grosse bêtise, la paix à tout prix, l'abaissement continu,
+le gouvernement à bon marché, la halte dans la
+boue, pour recevoir immédiatement de l'admiration
+publique un brevet d'homme de génie et de grand citoyen.
+Un littérateur pur et simple, aurait-il eu la
+grâce de Nodier, la finesse de Sainte-Beuve ou le
+charme d'Alfred de Musset, n'eût été qu'un zéro auprès
de M. de Genoude. Aujourd'hui les choses se
-passent autrement: on est tout à la fois très-battu et
-très-impopulaire: on écrit dans des journaux avertis
-ou suspendus; et en même temps la démocratie, triomphante
-sous ses airs de défaite simulée, vous crible de
-sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes,
-les réalistes, les journaux à cent mille abonnés,
-les auteurs de livres à vingt-cinq éditions, le gros public,&mdash;et
-le monsieur à cravate blanche, précurseur
-aussi poli que funèbre des avertissements et des suspensions;
-on est écrasé tout doucettement, sans bruit,
-entre deux portes, celle qui ouvre du côté des palais et
+passent autrement: on est tout à la fois très-battu et
+très-impopulaire: on écrit dans des journaux avertis
+ou suspendus; et en même temps la démocratie, triomphante
+sous ses airs de défaite simulée, vous crible de
+sarcasmes et d'invectives: l'on a contre soi les bohèmes,
+les réalistes, les journaux à cent mille abonnés,
+les auteurs de livres à vingt-cinq éditions, le gros public,&mdash;et
+le monsieur à cravate blanche, précurseur
+aussi poli que funèbre des avertissements et des suspensions;
+on est écrasé tout doucettement, sans bruit,
+entre deux portes, celle qui ouvre du côté des palais et
<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span>
-celle qui ouvre du côté de la foule; et l'immense majorité
+celle qui ouvre du côté de la foule; et l'immense majorité
trouve que c'est bien fait, que l'on a ce que l'on
-mérite, qu'il sied d'en finir avec les incorrigibles, les
-fanatiques, les ennemis de la patrie et de la liberté, les
-partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges,
-de l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée.
-Et si, par désintéressement, on persiste à écrire dans
-les journaux pauvres, si l'on se résigne à vivre chichement,
-à aller à pied ou en omnibus plutôt que de vendre
+mérite, qu'il sied d'en finir avec les incorrigibles, les
+fanatiques, les ennemis de la patrie et de la liberté, les
+partisans acharnés de l'ancien régime, des priviléges,
+de l'inquisition, du droit du seigneur et de la corvée.
+Et si, par désintéressement, on persiste à écrire dans
+les journaux pauvres, si l'on se résigne à vivre chichement,
+à aller à pied ou en omnibus plutôt que de vendre
sa plume, des gens qui touchent vingt mille
francs par an pour manger chaque matin du chanoine
-et du prêtre, vous taquinent là-dessus en petit français,
-et calculent d'après le chiffre de vos sacrifices la
+et du prêtre, vous taquinent là-dessus en petit français,
+et calculent d'après le chiffre de vos sacrifices la
somme de votre talent. Comment, au milieu de ces
-mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre?
+mortifications variées, ne tournerait-on pas à l'aigre?
Je suis aigri, je ne m'en cache pas, aigri contre mes
-adversaires, contre mes amis peut-être, et il n'est pas
-étonnant que mon style parfois s'en ressente; c'est, je
-crois, à propos de Chateaubriand que l'on a comparé
-certaines fidélités politiques, prolongées et moroses,
-à la vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup
-plus âgés qu'elles, très-décidées à rester sages,
-mais toujours portées à croire qu'on ne leur en sait
-pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment
-les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait,
-elles n'ont pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles
+adversaires, contre mes amis peut-être, et il n'est pas
+étonnant que mon style parfois s'en ressente; c'est, je
+crois, à propos de Chateaubriand que l'on a comparé
+certaines fidélités politiques, prolongées et moroses,
+à la vertu de ces femmes mariées à des hommes beaucoup
+plus âgés qu'elles, très-décidées à rester sages,
+mais toujours portées à croire qu'on ne leur en sait
+pas assez de gré, que l'on n'apprécie pas suffisamment
+les mérites et les difficultés de leur sagesse. Au fait,
+elles n'ont pas tout à fait tort. Elles sont jeunes, elles
sont belles; leurs yeux brillent, leur c&oelig;ur bat, un
sang rose colore leurs joues; leur blanche poitrine
-bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la fenêtre:
+bondit sous le corsage sévère. Elles ouvrent la fenêtre:
<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span>
sous leur regard, par un joyeux soleil de mai,
-passent des couples amoureux, des fiancés du même
-âge, de brillantes amazones, escortées de hardis cavaliers;
+passent des couples amoureux, des fiancés du même
+âge, de brillantes amazones, escortées de hardis cavaliers;
au loin retentissent des cris de plaisir et de
-fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur
-envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares:
+fête; dans la maison voisine, un orchestre de bal leur
+envoie l'écho adouci de ses mélodies et de ses fanfares:
toutes les voix du printemps et de la jeunesse les appellent
-à vivre, à aimer, à prendre leur part de ces enchantements
+à vivre, à aimer, à prendre leur part de ces enchantements
et de ces ivresses. Elles se retournent
-vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre
-tous, mais tourmenté de rhumatismes, leur demande
+vers leur foyer: un mari, noble et vénérable entre
+tous, mais tourmenté de rhumatismes, leur demande
sa tasse de tisane ou sa table de tric-trac: dans les
grandes occasions, trois ou quatre voltigeurs de la
-même date viennent faire sa partie de whist et comblent
+même date viennent faire sa partie de whist et comblent
sa jeune femme de madrigaux contemporains de
-leurs ailes de pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu,
+leurs ailes de pigeon. Elle est fidèle, c'est convenu,
mais elle n'est pas toujours de bonne humeur; ne me
pardonnez pas, mais pardonnez-lui!...</p>
-<p>&mdash;Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria
-M. Margaret; et quelle bouffée de mistral a fait grincer
-votre girouette? Mais à quoi bon vous mettre en frais
-d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas à
-mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes,
+<p>&mdash;Tudieu! mon cher, comme vous y allez! s'écria
+M. Margaret; et quelle bouffée de mistral a fait grincer
+votre girouette? Mais à quoi bon vous mettre en frais
+d'éloquence? Vos belles phrases ne répondent pas à
+mon réquisitoire: ce qui a causé la plupart de vos infortunes,
c'est d'avoir suivi, au lieu de la morale naturelle
et humaine, une morale de convention, une
morale aristocratique...</p>
<p>&mdash;Ah! prenez garde, mon vieil ami! riposta
-M. Verbelin, je suis à peu près de votre avis sur les
-romans de George de Vernay: tout roman où se trahit
+M. Verbelin, je suis à peu près de votre avis sur les
+romans de George de Vernay: tout roman où se trahit
<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
-le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve
+le système est jugé, et je n'en voudrais pour preuve
que les romans socialistes ou humanitaires de madame
-Sand, comparés à <cite>André</cite>, à <cite>Mauprat</cite> ou à <cite>Valvèdre</cite>.
-M. de Vernay a eu d'ailleurs le tort de se préoccuper
-beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du goût
-des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout
+Sand, comparés à <cite>André</cite>, à <cite>Mauprat</cite> ou à <cite>Valvèdre</cite>.
+M. de Vernay a eu d'ailleurs le tort de se préoccuper
+beaucoup trop, dans ses fictions romanesques, du goût
+des salons qui ont admiré pendant vingt-cinq ans, tout
en pouffant de rire, le vicomte d'Arlincourt, et qui
-n'ont pas permis à un seul des leurs d'expliquer tout
-ce qui se mêlait de moquerie intime à cette admiration
+n'ont pas permis à un seul des leurs d'expliquer tout
+ce qui se mêlait de moquerie intime à cette admiration
burlesque. Il ne faudrait pas cependant aller trop vite;
-il siérait de se demander si cette morale de convention,
-cette morale aristocratique, ne peut pas être, en certains
+il siérait de se demander si cette morale de convention,
+cette morale aristocratique, ne peut pas être, en certains
cas, proche parente et presque synonyme de
-l'idéal: idéal qui varie nécessairement d'après la position
-sociale, les sentiments, l'éducation, les antécédents
+l'idéal: idéal qui varie nécessairement d'après la position
+sociale, les sentiments, l'éducation, les antécédents
des personnages, sans qu'il soit juste d'accuser
-l'auteur d'être tombé uniformément et de propos délibéré
+l'auteur d'être tombé uniformément et de propos délibéré
dans l'artificiel et le convenu. Prenons un exemple,
-un seul; car la discussion traîne en longueur, et
+un seul; car la discussion traîne en longueur, et
madame Charbonneau regarde la pendule. Le roman
-moderne, abusant du droit du plus fort, avait singulièrement
-défiguré et noirci les gentilshommes et les patriciennes:
+moderne, abusant du droit du plus fort, avait singulièrement
+défiguré et noirci les gentilshommes et les patriciennes:
je n'insiste pas, je n'aurais, en fait de preuves,
que l'embarras du choix. Survient M. de Vernay, qui se
propose de nous offrir des types contraires. Il peint ou
-plutôt il esquisse un gentilhomme doué d'une grande
-délicatesse d'esprit et de c&oelig;ur, une exception si vous
-voulez, qui a le malheur d'être le mari d'une femme
-célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M. d'Ermancey,
+plutôt il esquisse un gentilhomme doué d'une grande
+délicatesse d'esprit et de c&oelig;ur, une exception si vous
+voulez, qui a le malheur d'être le mari d'une femme
+célèbre par l'éclat de ses ouvrages et de sa vie. M. d'Ermancey,
<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span>
c'est son nom, est le voisin de campagne d'un
autre gentilhomme, le marquis d'Auberive, plus riche
-et plus noble que lui, et qui peut, privilége bien rare!
-remonter aussi loin que possible à travers ses parchemins
-sans y rencontrer la tache la plus légère. M. d'Ermancey
-a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure
+et plus noble que lui, et qui peut, privilége bien rare!
+remonter aussi loin que possible à travers ses parchemins
+sans y rencontrer la tache la plus légère. M. d'Ermancey
+a une fille, Aurélie, adorable enfant, pure
comme les anges. Le marquis d'Auberive a un fils,
-Emmanuel, beau, romanesque et passionné. Emmanuel
-et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour l'autre:
-mais d'une part les commérages de la ville voisine et
-des châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup
-des brillants désordres de sa mère; de l'autre,
-les journaux apportent jusque dans la solitude habitée
-par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie bruyante
+Emmanuel, beau, romanesque et passionné. Emmanuel
+et Aurélie s'aiment; ils sont faits l'un pour l'autre:
+mais d'une part les commérages de la ville voisine et
+des châteaux d'alentour font subir à Aurélie le contre-coup
+des brillants désordres de sa mère; de l'autre,
+les journaux apportent jusque dans la solitude habitée
+par M. d'Ermancey l'écho mal étouffé de la vie bruyante
de sa femme. Qu'arrive-t-il? ce qui doit logiquement
-arriver, étant donnés les deux caractères et les situations
-respectives. Le marquis demande à M. d'Ermancey
-Aurélie pour son fils, et M. d'Ermancey la lui
-refuse<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>: ce scrupule est exagéré, j'en conviens; il fait
-le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes
+arriver, étant donnés les deux caractères et les situations
+respectives. Le marquis demande à M. d'Ermancey
+Aurélie pour son fils, et M. d'Ermancey la lui
+refuse<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>: ce scrupule est exagéré, j'en conviens; il fait
+le malheur de deux êtres charmants, innocentes victimes
de fautes qu'ils n'ont pas commises; mais il
-complète et couronne le type que l'auteur a voulu
-peindre et qui ne représente pas, selon lui, la morale
+complète et couronne le type que l'auteur a voulu
+peindre et qui ne représente pas, selon lui, la morale
universelle, ni l'accomplissement d'un devoir absolu,
-mais une certaine façon de comprendre cette morale et
+mais une certaine façon de comprendre cette morale et
ce devoir. Convention, dites-vous? soit; mais, pour
-cette âme délicate et timorée, cette convention s'appelle
+cette âme délicate et timorée, cette convention s'appelle
<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
-l'honneur: elle est contraire à la loi de nature, de
+l'honneur: elle est contraire à la loi de nature, de
cette douce et bienfaisante nature que vous aimez tant?
soit; mais cette morale naturelle, si tous la laissiez
faire, pourrait vous mener loin; elle vous dirait: Mangeons
chaud, buvons frais, aimons les jolies femmes et
-les bonnes truffes, soyons toujours du parti du succès,
-et nargue du qu'en dira-t-on!&mdash;Appliquez cette théorie
-à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman,
-et vous condamnez à mort des &oelig;uvres que vous admirez,
-des &oelig;uvres tout autres que cette pauvre <cite>Aurélie</cite>,
-dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous détruisez d'un
-seul coup cet élément essentiel de toute émotion pathétique
-et élevée; la lutte de la passion contre la conscience,
-de la conscience contre les entraînements du
-c&oelig;ur, de l'imagination et des sens. Hernani arraché
-aux bras de dona Sol et se tuant pour rester fidèle à
+les bonnes truffes, soyons toujours du parti du succès,
+et nargue du qu'en dira-t-on!&mdash;Appliquez cette théorie
+à l'art tout entier, à la poésie, au drame, au roman,
+et vous condamnez à mort des &oelig;uvres que vous admirez,
+des &oelig;uvres tout autres que cette pauvre <cite>Aurélie</cite>,
+dont je fais d'ailleurs bon marché. Vous détruisez d'un
+seul coup cet élément essentiel de toute émotion pathétique
+et élevée; la lutte de la passion contre la conscience,
+de la conscience contre les entraînements du
+c&oelig;ur, de l'imagination et des sens. Hernani arraché
+aux bras de dona Sol et se tuant pour rester fidèle à
son serment, morale de convention! Le Richard de
Jules Sandeau, fuyant la jeune fille qu'il aime quand il
-découvre qu'elle est la s&oelig;ur de l'homme qui a aimé et
-déshonoré sa mère, morale de convention! Convention,
+découvre qu'elle est la s&oelig;ur de l'homme qui a aimé et
+déshonoré sa mère, morale de convention! Convention,
le Cid, Polyeucte et le vieil Horace et son fils! Convention,
archi-convention, le Maxime et la Marguerite de
M. Octave Feuillet, qui ont fait couler tant de larmes!
-Vous vous réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau
-et de M. Champfleury, à <cite>Sylvie</cite> et aux <cite>Amants de
-Sainte-Périne</cite>. Qu'en résulte-t-il? Lorsque l'on a bien
-saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre
-et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale
+Vous vous réduisez au répertoire de M. Ernest Feydeau
+et de M. Champfleury, à <cite>Sylvie</cite> et aux <cite>Amants de
+Sainte-Périne</cite>. Qu'en résulte-t-il? Lorsque l'on a bien
+saturé le public de cette littérature; lorsqu'au théâtre
+et ailleurs on a bien installé sur les ruines de la morale
de convention cette morale de nature qui commence
<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span>
-à la glorification des appétits et finit à l'exhibition
+à la glorification des appétits et finit à l'exhibition
des jambes, si l'on essaye de nous offrir une &oelig;uvre
-d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au milieu
-des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et
+d'allure plus fière et plus haute, elle tombe au milieu
+des sifflets, des bâillements et des éclats de rire, et
nous redemandons du <cite>Pied de Mouton</cite>. Donc, si cet
-éternel <em>spiritualisme dans l'art</em>, dont j'avoue que nous
-avons un peu abusé, vous impatiente et vous ennuie,
-laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme
-on laisse un coin de terre à un souverain exilé de
-son empire. Ne lui disputez pas son île d'Elbe ou
-sa principauté de Monaco! Cultivez dans vos serres
+éternel <em>spiritualisme dans l'art</em>, dont j'avoue que nous
+avons un peu abusé, vous impatiente et vous ennuie,
+laissez du moins à l'idéal un dernier refuge, comme
+on laisse un coin de terre à un souverain exilé de
+son empire. Ne lui disputez pas son île d'Elbe ou
+sa principauté de Monaco! Cultivez dans vos serres
chaudes, amassez dans vos vases de Chine les camellias
-et les roses, les jacinthes et les tubéreuses;
-mais n'écrasez pas du talon de votre botte la pauvre
-fleur de violier ou de clématite qui végète sous les
+et les roses, les jacinthes et les tubéreuses;
+mais n'écrasez pas du talon de votre botte la pauvre
+fleur de violier ou de clématite qui végète sous les
ruines!</p>
-<p>&mdash;Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour
-qu'il soit bien avéré que le récit de M. George de Vernay
-nous laisse à tous une impression salutaire, j'ai
+<p>&mdash;Amen! dit M. Toupinel; mais, à présent, pour
+qu'il soit bien avéré que le récit de M. George de Vernay
+nous laisse à tous une impression salutaire, j'ai
l'honneur, mesdames et messieurs, de vous proposer
un toast et un serment, avant de clore les jeudis de
madame Charbonneau.&mdash;A la province! et, tous tant
-que nous sommes ici, jurons de lui être fidèles, de ne
-plus la quitter, de ne demander qu'à elle seule nos
-sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense
+que nous sommes ici, jurons de lui être fidèles, de ne
+plus la quitter, de ne demander qu'à elle seule nos
+sujets d'études, le but de nos ambitions, la récompense
de nos travaux, nos plaisirs, nos peines, nos illusions,
-nos enthousiasmes, nos rêves, nos émotions
-mondaines, artistiques et littéraires! Jurons de ne jamais
+nos enthousiasmes, nos rêves, nos émotions
+mondaines, artistiques et littéraires! Jurons de ne jamais
remettre les pieds dans cet affreux Paris que j'appellerais
<span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span>
-la moderne Babylone, si la nouveauté de cette
+la moderne Babylone, si la nouveauté de cette
expression ne me semblait un peu hardie; ce Paris,
-sphinx redoutable, dont chaque énigme coûte si cher
-aux téméraires qui essayent d'en trouver le mot; minotaure
-insatiable qui dévore, en guise de chairs virginales,
-tant de génies inédits, de songes radieux et de
-juvéniles espérances: meurtrière courtisane, dont les
+sphinx redoutable, dont chaque énigme coûte si cher
+aux téméraires qui essayent d'en trouver le mot; minotaure
+insatiable qui dévore, en guise de chairs virginales,
+tant de génies inédits, de songes radieux et de
+juvéniles espérances: meurtrière courtisane, dont les
sourires trompent, dont les caresses tuent, dont la
-beauté décevante n'est que fard et maquillage, et qui
-passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de
+beauté décevante n'est que fard et maquillage, et qui
+passe ses cruels loisirs à se faire des colliers de
perles avec les larmes de ses victimes: ce Paris enfin,
que notre compatriote et ami, George de Vernay, a eu
tant de raisons de maudire et dont il a si spirituellement
-échangé la vie fiévreuse contre la douceur et l'innocence
+échangé la vie fiévreuse contre la douceur et l'innocence
des champs, les soins paisibles d'une mairie de
-village, les sages calculs d'une économie prévoyante et
-les satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine
-et anathème à Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner
+village, les sages calculs d'une économie prévoyante et
+les satisfactions délicieuses du devoir accompli... Haine
+et anathème à Paris! Jurons encore une fois de n'y retourner
jamais!</p>
-<p>L'effet de ce discours fut électrique.</p>
+<p>L'effet de ce discours fut électrique.</p>
-<p>&mdash;Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants,
+<p>&mdash;Nous le jurons! s'écrièrent tous les assistants,
avec autant d'ensemble que les Suisses d'Uri et de
Schwitz au second acte de <cite>Guillaume Tell</cite>.</p>
-<p>&mdash;Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame
+<p>&mdash;Nous le jurons! répétèrent bravement M. et madame
Charbonneau!</p>
<p>&mdash;Je le jure! dit George de Vernay plus violemment
que tous les autres.</p>
-<p>&mdash;Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant
-à l'entraînement général.</p>
+<p>&mdash;Je le jure! ai-je ajouté de toutes mes forces, cédant
+à l'entraînement général.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span>
-Un mois après, M. et madame Charbonneau, George
-de Vernay, maire démissionnaire, et moi, nous nous
-retrouvions ensemble dans le même wagon, sur le chemin
-de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau,
+Un mois après, M. et madame Charbonneau, George
+de Vernay, maire démissionnaire, et moi, nous nous
+retrouvions ensemble dans le même wagon, sur le chemin
+de fer de Marseille à Paris. Madame Charbonneau,
aussi jolie et plus Parisienne que jamais, ne perd pas
-son temps: elle a déjà l'oreille de deux ou trois chefs
-de division, ses grandes et petites entrées dans deux
-ou trois ministères, et l'on assure qu'elle possède des
-recettes particulières pour faire obtenir par son mari
-une recette générale. Moi, je suis au comble de mes
-v&oelig;ux; j'ai un drame en sept actes reçu à corrections
-au théâtre de Belleville, et je serai joué au mois d'août
-prochain, dès que le thermomètre aura atteint trente
-degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement
-repris cette vie littéraire contre laquelle
-tous les serments ressemblent à des serments d'ivrogne
-ou de joueur. Ce gaillard-là a toujours eu de la chance,
-et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera! A peine au
-sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit
+son temps: elle a déjà l'oreille de deux ou trois chefs
+de division, ses grandes et petites entrées dans deux
+ou trois ministères, et l'on assure qu'elle possède des
+recettes particulières pour faire obtenir par son mari
+une recette générale. Moi, je suis au comble de mes
+v&oelig;ux; j'ai un drame en sept actes reçu à corrections
+au théâtre de Belleville, et je serai joué au mois d'août
+prochain, dès que le thermomètre aura atteint trente
+degrés de chaleur. Quant à George de Vernay, il a héroïquement
+repris cette vie littéraire contre laquelle
+tous les serments ressemblent à des serments d'ivrogne
+ou de joueur. Ce gaillard-là a toujours eu de la chance,
+et je ne sais vraiment pas où il s'arrêtera! A peine au
+sortir de la première jeunesse (cinquante ans, huit
mois et dix-sept jours), il a, dit-on, le vague espoir de
-remplacer, à l'Académie française, le successeur de
-l'homme éminent qui succédera au successeur du successeur
+remplacer, à l'Académie française, le successeur de
+l'homme éminent qui succédera au successeur du successeur
de M. Viennet.</p>
<p><span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span>
@@ -10188,99 +10149,99 @@ de M. Viennet.</p>
<h2><a name="NOTE" id="NOTE"></a>NOTE</h2>
-<p>Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait
+<p>Ces quinze dernières pages ne peuvent être tout à fait
intelligibles que si l'on a lu (mais qui ne l'a pas lu?) l'article
-de M. Sainte-Beuve dans le <cite>Constitutionnel</cite> du 3 février.
+de M. Sainte-Beuve dans le <cite>Constitutionnel</cite> du 3 février.
Je ne saurais en parler sans un certain embarras.
-Si j'en crois les échos de la petite presse et les
-susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il paraîtrait
-que l'illustre critique m'a <em>éreinté</em>. Or je dois déclarer
-que son article m'avait causé une impression
-toute différente: j'y avais vu l'&oelig;uvre d'un adversaire
-ingénieux, fin, poli, malin, cherchant les points vulnérables
+Si j'en crois les échos de la petite presse et les
+susceptibilités de quelques-uns de mes amis, il paraîtrait
+que l'illustre critique m'a <em>éreinté</em>. Or je dois déclarer
+que son article m'avait causé une impression
+toute différente: j'y avais vu l'&oelig;uvre d'un adversaire
+ingénieux, fin, poli, malin, cherchant les points vulnérables
(ce qui est de bonne guerre), et, en somme,
-sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à
-peu près la part à laquelle je puis raisonnablement
-prétendre. Je m'y étais vu surtout, pour la première
-fois depuis que je suis entré dans la vie littéraire, apprécié,
-discuté, évalué, serré de près par un écrivain
-supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni
-aux complaisances faciles de l'amitié, ni aux <em>gamineries</em>
-de la bohème, ni aux violences de la haine. Cependant,
+sauf quelques légères injustices de détail, me faisant à
+peu près la part à laquelle je puis raisonnablement
+prétendre. Je m'y étais vu surtout, pour la première
+fois depuis que je suis entré dans la vie littéraire, apprécié,
+discuté, évalué, serré de près par un écrivain
+supérieur, et cela d'une façon qui ne ressemblait ni
+aux complaisances faciles de l'amitié, ni aux <em>gamineries</em>
+de la bohème, ni aux violences de la haine. Cependant,
<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
-après avoir admiré et même remercié son
-juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de
-plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent
+après avoir admiré et même remercié son
+juge, il n'est pas défendu de recourir à l'appel et de
+plaider encore. Dans le dialogue qui termine le présent
volume, les interlocuteurs de George de Vernay
-(qui n'est autre que moi-même) débattent à leur manière
+(qui n'est autre que moi-même) débattent à leur manière
la plupart des chefs d'accusation si spirituellement
-développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns,
+développés par M. Sainte-Beuve: sur quelques-uns,
je me tiens pour battu; sur d'autres, je crois
-qu'un bon avocat aurait beaucoup à répliquer. Je ne
+qu'un bon avocat aurait beaucoup à répliquer. Je ne
me permettrai, en finissant, qu'une seule remarque,&mdash;et
-une remarque d'après coup,&mdash;à propos de cette
-pauvre <cite>Aurélie</cite>, que je croyais morte et enterrée, et à
-laquelle M. Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une
-sorte de nouvelle vie. M. Verbelin, le défenseur officieux
-d'Aurélie (page 279), la défend fort mal, et cela
-par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement
-oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey,
-le père d'Aurélie, qui refuse sa fille à Emmanuel, le
-fils du marquis d'Auberive: c'est Aurélie qui, ayant
-entendu toute la conversation entre son père et le
-marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule
-peut-être excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses
-du c&oelig;ur, et n'a dès lors rien de commun ni
-avec la morale de convention, ni surtout avec «ces
-duretés, ces férocités antiques, sacerdotales, féodales
-et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»&mdash;Ici,
+une remarque d'après coup,&mdash;à propos de cette
+pauvre <cite>Aurélie</cite>, que je croyais morte et enterrée, et à
+laquelle M. Sainte-Beuve a donné, en y insistant, une
+sorte de nouvelle vie. M. Verbelin, le défenseur officieux
+d'Aurélie (page 279), la défend fort mal, et cela
+par une bonne raison, c'est que je l'avais complétement
+oubliée. En réalité, ce n'est pas M. d'Ermancey,
+le père d'Aurélie, qui refuse sa fille à Emmanuel, le
+fils du marquis d'Auberive: c'est Aurélie qui, ayant
+entendu toute la conversation entre son père et le
+marquis, se refuse elle-même: elle cède à un scrupule
+peut-être excessif, mais qui tient aux plus intimes délicatesses
+du c&oelig;ur, et n'a dès lors rien de commun ni
+avec la morale de convention, ni surtout avec «ces
+duretés, ces férocités antiques, sacerdotales, féodales
+et patriciennes qu'ont brisées les révolutions.»&mdash;Ici,
je l'avoue (bien qu'on soit mauvais juge dans
sa propre cause), je n'ai pas reconnu l'exquise
-justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a donné
+justesse de ton dont M. Sainte-Beuve nous a donné
<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span>
tant de preuves. Non-seulement il tombe dans l'emphase
-au moment où il vient de me la reprocher;
-mais l'idée même porte à faux: c'est justement
-parce que les révolutions,&mdash;que nous ne maudissons
+au moment où il vient de me la reprocher;
+mais l'idée même porte à faux: c'est justement
+parce que les révolutions,&mdash;que nous ne maudissons
pas toutes,&mdash;ont fait rentrer dans le droit commun
-les privilégiés d'autrefois, c'est justement parce qu'il
-ne leur reste rien de leurs anciens priviléges, qu'ils
+les privilégiés d'autrefois, c'est justement parce qu'il
+ne leur reste rien de leurs anciens priviléges, qu'ils
doivent en conserver un seul, celui de se montrer plus
-scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions
-tout idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne
-serait-elle reconnue et pratiquée que par l'imperceptible
-minorité de gentilshommes français, le roman de
+scrupuleux, plus ombrageux même dans les questions
+tout idéales d'honneur et de sentiment. Cette vérité ne
+serait-elle reconnue et pratiquée que par l'imperceptible
+minorité de gentilshommes français, le roman de
bonne compagnie aurait le droit d'y chercher ses types,
-de même que le roman en vogue a cherché les siens parmi
-les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées.
-En toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas
-échappé à l'esprit si fin de M. Sainte-Beuve: tant il est
-difficile, dans notre malheureux métier, malgré les
-plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de ne
-pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'<em>ut</em> de
-poitrine, ou bien de se borner à chanter juste!</p>
-
-<p>Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment
-de mettre sous presse cette dernière feuille, par
-un article de l'excellente <cite>Revue de Bretagne et de Vendée</cite>
-(février 1862), article signé Edmond Dupré. Je
-remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais
-moins son obligé, et je le louerais davantage si, depuis
-bien des années, il ne me comblait des témoignages
+de même que le roman en vogue a cherché les siens parmi
+les gentilshommes tarés et les patriciennes déclassées.
+En toute autre circonstance, cette nuance n'eût pas
+échappé à l'esprit si fin de M. Sainte-Beuve: tant il est
+difficile, dans notre malheureux métier, malgré les
+plus belles résolutions d'équité et de sagesse, de ne
+pas s'échauffer outre mesure, de ne pas risquer l'<em>ut</em> de
+poitrine, ou bien de se borner à chanter juste!</p>
+
+<p>Cette remarque tardive m'est suggérée, au moment
+de mettre sous presse cette dernière feuille, par
+un article de l'excellente <cite>Revue de Bretagne et de Vendée</cite>
+(février 1862), article signé Edmond Dupré. Je
+remercierais plus vivement M. Edmond Dupré si j'étais
+moins son obligé, et je le louerais davantage si, depuis
+bien des années, il ne me comblait des témoignages
de la plus flatteuse sympathie. Il vient de
<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span>
me prouver qu'il se souvenait de mes romans mieux
-que moi-même; et bien souvent il lui est arrivé de
-compléter ma pensée par son interprétation aussi
-bienveillante que délicate, de comprendre ce que j'avais
-tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait.
-Que M. Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?)
-reçoive ici l'expression de ma reconnaissance! Rendre
-un légitime hommage à un écrivain de province qui
-n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce
-pas la meilleure manière de terminer un petit livre où
-j'ai raconté les malheurs d'un écrivain de Paris qui
-eût mieux fait de rester en province?</p>
+que moi-même; et bien souvent il lui est arrivé de
+compléter ma pensée par son interprétation aussi
+bienveillante que délicate, de comprendre ce que j'avais
+tenté de faire plutôt, hélas! que ce que j'avais fait.
+Que M. Edmond Dupré (est-ce bien son vrai nom?)
+reçoive ici l'expression de ma reconnaissance! Rendre
+un légitime hommage à un écrivain de province qui
+n'aurait eu qu'à vouloir pour réussir à Paris, n'est-ce
+pas la meilleure manière de terminer un petit livre où
+j'ai raconté les malheurs d'un écrivain de Paris qui
+eût mieux fait de rester en province?</p>
<p class="signature">A. P.</p>
@@ -10292,409 +10253,31 @@ eût mieux fait de rester en province?</p>
<div class="footnotes"><h2 class="notes">NOTES:</h2>
<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Je maintiens cette introduction comme morceau littéraire.</p>
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> Je maintiens cette introduction comme morceau littéraire.</p>
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> A dater de ce moment, George de Vernay a jugé sans doute convenable
-de gazer légèrement les noms propres, et peut-être de composer
-des types à l'aide de souvenirs épars dans sa mémoire.</p>
+<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> A dater de ce moment, George de Vernay a jugé sans doute convenable
+de gazer légèrement les noms propres, et peut-être de composer
+des types à l'aide de souvenirs épars dans sa mémoire.</p>
<p class="i4">(<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Ceci est un odieux mensonge: tout le monde sait que Louis-Philippe
-n'a jamais étranglé Charles X.</p>
+n'a jamais étranglé Charles X.</p>
<p class="i4">(<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> <cite>Elsie Venner</cite>, by Oliver &OElig;endell Holmes; voir la <cite>Revue des Deux-Mondes</cite>
des 15 juin et 1<sup>er</sup> juillet 1861.</p>
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Textuel: On n'invente pas ces choses-là, et elles n'auraient plus
+<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Textuel: On n'invente pas ces choses-là, et elles n'auraient plus
de sens, si l'on y changeait une seule syllabe. (<em>Note de l'auteur.</em>)</p>
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Le père de Paul de Saint-Victor, un de nos plus charmants écrivains.</p>
+<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Le père de Paul de Saint-Victor, un de nos plus charmants écrivains.</p>
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Voir la <a href="#NOTE">note</a> à la fin du volume.</p>
+<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Voir la <a href="#NOTE">note</a> à la fin du volume.</p>
</div>
</div>
-
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-<pre>
-
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeudis de Madame Charbonneau, by
-Armand de Pontmartin
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU ***
-
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-
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