summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/43277-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '43277-8.txt')
-rw-r--r--43277-8.txt5257
1 files changed, 0 insertions, 5257 deletions
diff --git a/43277-8.txt b/43277-8.txt
deleted file mode 100644
index c13d457..0000000
--- a/43277-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,5257 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne, by
-Gustave Reynier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne
-
-Author: Gustave Reynier
-
-Release Date: July 21, 2013 [EBook #43277]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
-
-
-
- LA VIE UNIVERSITAIRE
- DANS
- L'ANCIENNE ESPAGNE
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _Bibliothèque Espagnole._
-
- LA
- VIE UNIVERSITAIRE
- DANS
- L'ANCIENNE ESPAGNE
-
- PAR
- Gustave REYNIER
-
- PARIS
- ALPHONSE PICARD ET FILS
- Libraires-éditeurs
- 82, RUE BONAPARTE
-
- TOULOUSE
- ÉDOUARD PRIVAT
- Libraire-éditeur
- 45, RUE DES TOURNEURS
-
- 1902
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-_Je n'ai pas songé à résumer en un si court volume l'Histoire de
-l'Enseignement supérieur en Espagne: j'ai tenté seulement d'esquisser,
-aussi exactement que je l'ai pu, quelques tableaux de la vie
-universitaire d'autrefois._
-
-_J'ai d'abord voulu expliquer ce que c'était qu'une Université
-espagnole, comment elle était organisée, quelle situation y avaient
-les maîtres, quelle existence y menaient les étudiants. J'ai
-naturellement choisi comme exemple l'Université la plus ancienne et
-la plus célèbre, celle de Salamanque, et je l'ai représentée dans le
-moment où, en apparence du moins, elle fut le plus prospère,
-c'est-à-dire à la fin du seizième siècle._
-
-_Dans la seconde partie de ce travail, j'ai montré sommairement
-comment s'est propagée en Espagne cette vie universitaire, dont je
-venais, en quelque sorte, de tracer le cadre, à quelle époque et par
-quelles influences elle est devenue active et féconde, quelles raisons
-en ont trop vite arrêté le développement. J'en ai suivi le déclin
-jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, où la décadence est déjà
-complète._
-
-_J'ai marqué fort librement ce qu'avait eu d'attristant cette
-décadence. L'Enseignement supérieur est aujourd'hui assez_
-_brillamment représenté en Espagne pour qu'on puisse évoquer de son
-passé d'autres souvenirs que les souvenirs de gloire._
-
-_Les dimensions de ce petit livre ne m'ont malheureusement pas permis
-de donner toutes mes références; je tiens à m'en excuser._
-
-_Je serais enfin bien ingrat de ne pas dire ici tout ce que je dois de
-précieux renseignements et d'utiles conseils à l'inépuisable
-obligeance de M. Alfred Morel-Fatio._
-
- _Avril 1902._
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
-La vie d'une Université: Salamanque.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-SALAMANQUE ET SON UNIVERSITÉ.
-
-
-On voudrait trouver des mots rares, des mots précieux pour rendre la
-beauté de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pâles
-collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse
-comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du
-rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet
-air léger, elle s'épanouit comme une fleur.
-
-Nulle part peut-être on ne pourrait rencontrer, resserrés dans un si
-petit espace, tant d'oeuvres exquises, tant d'édifices somptueux. La
-magnificence de la nouvelle cathédrale et la grâce robuste de
-l'ancienne, les lignes harmonieuses des églises, des vieux collèges;
-les palais chargés d'armoiries illustres où l'on voit briller le
-soleil des Solis, les étoiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado;
-tant d'antiques maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir
-des cours dallées de marbre, d'élégants portiques, de fines
-colonnades, les margelles usées des vieux puits, tout cela forme un
-ensemble véritablement unique où la poésie d'un passé lointain se mêle
-aux impressions d'art les plus délicates.
-
-Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrêté
-presque à chaque pas: une grille en fer forgé, un bouquet d'oeillets
-sculpté sur une porte, un médaillon encastré dans un mur, une Vierge
-ou un saint dans une niche, une frise où se poursuivent des animaux
-fabuleux, un balcon d'où retombent des guirlandes, mille détails
-charmants attirent et retiennent. Certaines façades sont de pures
-merveilles, des chefs-d'oeuvre de cet art minutieux et compliqué que
-l'on appelle l'art _plateresque_. Les pierres y sont ciselées comme
-des bijoux, découpées comme de la dentelle; elles sont d'un grain si
-fin et si serré que le temps en a respecté les plus fragiles
-arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme
-l'or ou roses comme la fleur de pêcher, et toujours d'une couleur si
-chaude que dans les plus grises matinées d'hiver on les croirait
-encore éclairées par le soleil. Le palais des Monterey, la «Maison
-des Morts», la «Maison des Coquilles», le couvent du Saint-Esprit, que
-de monuments délicieux dont on ne peut détacher ses regards, dont on
-voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce
-qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complète, c'est,
-à coup sûr, la place de l'Université.
-
-Quand on s'arrête au pied de la statue de Fray Luis, le maître très
-illustre et très bon, on a, à sa droite, l'antique hôpital des
-Etudiants, le ravissant portail des Écoles Mineures, leur cloître
-élégant et leur petit jardin; à gauche, les vieilles maisons que
-l'Université louait à ses libraires; en face, l'incomparable façade
-des Grandes Écoles, les aigles, les larges blasons, les profils des
-«Rois Catholiques», les statues de la Force et de la Beauté; sur le
-ciel se détachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de
-San Jerónimo. Rien n'a changé là depuis trois siècles: les petits
-pavés ronds sur lesquels on marche sont les mêmes qu'ont foulés tant
-de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et
-de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la ville, laissent voir
-encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux
-_vítores_, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succès
-scolaires des temps anciens. Dans ce décor charmant, tout porte encore
-l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en évoque les
-scènes familières et les brillants souvenirs.
-
- * * * * *
-
-Qu'il fût de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivât en carrosse, à
-cheval ou sur une mule de louage, l'étudiant qui, vers la fin du
-seizième siècle, passait les fossés de Salamanque, devait se trouver
-tout d'abord ébloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents
-d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collèges; tout
-cela dominé par l'imposante masse de la cathédrale nouvelle, dont les
-trois nefs étaient déjà debout; sept mille étudiants, dix-huit mille
-ouvriers ou marchands vivant à l'ombre de l'Université et vivant
-d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies
-dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans
-les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne
-s'éteignait pas. On était bien dans une capitale, et Salamanque était
-vraiment reine. «La reine du Tormès»: c'est le nom qu'on lui avait
-donné et dont aujourd'hui encore elle est fière. «O Salamanque, disait
-un vieux poète, il n'est pas sous le ciel de cité aussi héroïque ni
-d'Éden aussi précieux; tu t'es élevée plus haut que ne peut atteindre
-le vol hardi du faucon. Salamanque, métropole du monde[1].»
-
- [1] No hay cosa tan heroyca baxo el cielo;
- No hay eliseo campo ansí preciado.
- No hay garza, ni neblí tan alto en vuelo
- Que llegue adonde tú te has sublimado...
- Metrópoli del mundo...
-
- (Bartolomé de Villalba y Estaña, _El Pelegrino
- Curioso y Grandezas de España_, 1577.)
-
-Si l'étudiant était riche, il n'avait pas à se mettre en quête d'un
-gîte: sa famille avait eu soin de lui retenir un logis et de monter
-d'avance sa maison. Était-il de très haut rang, il devait mener un
-train magnifique et qui fît honneur à ses parents: quand arriva, par
-exemple, le jeune Don Gaspar de Guzmán, qui fut plus tard comte-duc
-d'Olivares, il avait avec lui un gouverneur, un précepteur, huit
-pages, trois valets de chambre, quatre laquais, un chef de cuisine,
-sans compter les servantes et les valets d'écurie.
-
-Pour les écoliers de plus modeste fortune, s'ils n'étaient pas
-boursiers de quelque Collège et s'ils n'avaient point dans la ville de
-parents qui les voulussent recueillir, ils s'adressaient à quelques
-«bacheliers de pupilles». On appelait ainsi des maîtres de pension
-qui, avec l'autorisation de l'Université et sous son contrôle,
-logeaient et nourrissaient les étudiants des provinces ainsi que leurs
-valets: un tarif officiel fixait les prix qu'ils pouvaient exiger, et
-ces prix étaient des plus modiques, surtout pour les jeunes gens qui
-apportaient de la maison paternelle leur provision de pois chiches, de
-saucissons et de lard fumé. Mais, en revanche, on faisait chez eux
-bien maigre chère. La corporation des «bacheliers de pupilles» ne
-brillait pas en général par une libéralité excessive et elle abusait
-un peu de la situation privilégiée qui lui était faite. La
-Constitution de l'Université lui assurait en effet un véritable
-monopole. Toute personne qui eût logé des étudiants sans avoir obtenu
-l'autorisation, sans avoir subi l'examen de capacité et de moralité,
-se serait exposée à payer une amende de mille maravédis et à être
-expulsée, en cas de récidive[2].
-
- [2] _Estatutos hechos por lo muy insigne Universidad de
- Salamanca, recopilados nuevamente por su comisión._ Salamanca,
- 1625. C'est un volume, grand in-4º, d'une belle impression. Sur
- la première page est représenté un professeur dans sa chaire
- entouré de quelques étudiants: nous avons donné, en tête de ce
- livre, une reproduction de cette gravure. J'ai eu entre les mains
- l'édition enrichie d'additions manuscrites qui appartient à la
- bibliothèque de l'Université de Salamanque.
-
- J'aurais dû citer plus souvent encore que je n'ai fait cet
- intéressant recueil. Je n'ai pas pu, je le répète, donner ici
- toutes mes références. Sans parler des histoires de Salamanque, de
- Dávila, de Chacón, de Villar, la très érudite _Historia de las
- Universidades_ de V. La Fuente et les trois excellents volumes de
- D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción Pública en España_,
- m'ont été naturellement d'un très grand secours.
-
-Le règlement imposait, d'ailleurs, à ces maîtres de pension des
-obligations multiples; ils devaient monter, dès le matin, dans la
-chambre de leurs écoliers pour s'assurer qu'ils étaient au travail,
-les empêcher de jouer aux cartes et aux dés, ne jamais laisser
-prononcer sous leur toit de parole impie ou déshonnête, fermer à clef
-la porte de leur maison à six heures du soir, l'hiver, à neuf heures,
-l'été, et ne la rouvrir sous aucun prétexte, sinon en cas de maladie
-ou de visite des parents, signaler au juge de l'Université les jeunes
-gens qui auraient passé la nuit dehors. Pour que la surveillance fût
-plus exacte, il leur était défendu d'avoir chez eux plus de vingt
-«pupilles». La Constitution avait tout prévu: si on l'avait toujours
-respectée, Salamanque aurait été vraiment, comme elle se piquait de
-l'être, «le jardin de toutes les vertus». Mais le nombre toujours
-croissant des écoliers rendit bientôt impossible un contrôle un peu
-rigoureux. Pour attirer la clientèle, les maîtres de pension
-rivalisèrent de complaisance, ne voulant point lutter de prodigalité,
-et la Constitution finit par avoir le sort de tous les règlements.
-
- * * * * *
-
-Dès que le nouvel étudiant s'était installé, dans sa petite chambre ou
-dans sa riche maison, son premier devoir était d'aller se présenter
-aux grands dignitaires de l'Université. Le premier de tous était
-l'Écolâtre (_Maestrescuela_), qui portait aussi le titre de
-chancelier: représentant de l'autorité papale, nommé à vie[3], il
-était chargé de faire respecter les Statuts, de diriger les études,
-de juger au criminel comme au civil tous ceux, maîtres, étudiants ou
-officiers, qui dépendaient de la juridiction universitaire. A côté de
-lui, le Recteur, élu seulement pour une année, représentait plus
-directement les professeurs des Écoles: il veillait au maintien du bon
-ordre, gouvernait les biens de la communauté, touchait les revenus,
-réglait les dépenses. Comme il était généralement de très noble
-famille, il relevait par son prestige personnel l'autorité d'une
-magistrature de trop courte durée[4]. C'est ainsi qu'au commencement
-du dix-septième siècle Salamanque fut fière d'avoir pour Recteur le
-jeune Gaspar de Guzmán, dont nous avons déjà cité le nom et qui devait
-être plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier
-honneur lui fut décerné alors qu'il était encore sur les bancs de
-l'Université, car on n'hésitait jamais à confier un si grand pouvoir
-même à un simple étudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien
-exercer[5].
-
- [3] Pendant un certain temps, il fut élu par l'assemblée des
- professeurs ou _Claustro_. En 1463, le _Claustro_ de Salamanque
- nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en
- 1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard évêque de Cordoue et
- cardinal. Mais le plus souvent le _Maestrescuela_ ou _Cancelario_
- était choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres
- Universités, ces fonctions revenaient de droit à l'évêque de la
- ville.
-
- [4] Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver
- des représentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis
- de Spínola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de
- Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de
- Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oñate, de
- Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de
- Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Béjar,
- d'Alburquerque...--On trouvera la liste de ces Recteurs dans la
- _Memoria histórica de la Universidad de Salamanca_, de D.
- Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869.
-
- [5] Le premier Recteur de l'Université d'Alcalá fut aussi un tout
- jeune homme qu'on avait fait venir exprès de Salamanque où il
- étudiait le droit.
-
-Après avoir salué ces deux grands personnages, le jeune étudiant va
-donner son nom aux secrétaires des Écoles. On l'inscrit sur le grand
-registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (_matricula
-generosorum_), s'il est noble, et, à partir de ce moment, il fait
-partie de l'Université; il jouit de ses avantages et privilèges.
-
-Dorénavant, il achètera tout moins cher que les autres habitants de la
-ville: car les objets nécessaires à son entretien, à sa subsistance ou
-à son travail sont exemptés de toute espèce de droits. S'il tombe
-malade et s'il est pauvre, il sera soigné gratuitement à l'Hôpital
-des Écoles. Il échappe désormais à l'autorité séculière: si la police
-le poursuit pour quelque délit, il trouvera toujours un asile sur le
-territoire franc de l'Université et, derrière les chaînes qui en
-marquent les limites, il pourra braver impunément les alguazils. S'il
-se laisse prendre, c'est à ses juges naturels qu'il devra être déféré
-et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrêté pour
-les plus graves méfaits, vol à main armée ou même homicide, dans
-Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine,
-il sera toujours ramené devant le _Maestrescuela_ qui seul décidera de
-son sort.--Enfin, et ce n'est pas là le plus médiocre avantage, il a
-l'honneur d'appartenir à un corps illustre entre tous, déjà vieux de
-quatre siècles[6], respecté de l'Europe entière et que l'Espagne
-considère comme une de ses gloires. L'Université de Salamanque est
-alors à l'apogée de sa grandeur; elle ne le cède qu'à Paris et elle a
-été appelée «la seconde lumière du monde». Les maîtres qu'elle a
-formés sont recherchés par les Écoles les plus lointaines. Christophe
-Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reçu de précieux
-encouragements[7]. Les princes et les prélats la consultent sur
-l'interprétation des lois et même sur des points de dogme. Les papes
-lui font la faveur de lui notifier leur élection par des lettres
-particulières. Tout monarque montant sur le trône d'Espagne lui
-demande de le reconnaître par une déclaration solennelle. Quand le roi
-leur rend visite, les maîtres et les docteurs le reçoivent assis et la
-tête couverte. Lorsque Charles-Quint était venu à Salamanque, où l'on
-avait dépensé, pour lui faire une réception grandiose, «plus d'argent
-qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville», il avait avoué que
-rien ne lui avait fait autant d'impression qu'un acte public de
-l'Université.--Tous les écoliers pouvaient prendre pour eux une petite
-part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus
-humble d'entre eux; c'était un titre, même aux yeux des plus
-ignorants, d'avoir étudié à Salamanque.
-
- [6] L'Université de Salamanque avait été fondée au début du
- treizième siècle par Alphonse IX de Léon. Le 12 avril 1242, le
- célèbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Séville, avait
- confirmé et étendu la fondation de son père. Par un bref d'avril
- 1255, le pape Alexandre avait compté Salamanque, avec Paris,
- Bologne et Oxford, parmi les quatre grands _Estudios generales_
- du monde.
-
- L'antique _Studium_ de Palencia n'ayant duré que peu d'années,
- Salamanque était, de fait, la première Université d'Espagne, comme
- elle fut aussi la plus glorieuse.
-
- [7] Cf. Bartolomé Leonardo de Argensola, _Anales de Aragón_,
- Part. I, X, 10.--Fernando Pizarro, _Varones Ilustres del Nuevo
- Mundo_ (_Vida de Colón_, cap. III).
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-PHYSIONOMIE DES ÉCOLES.
-
-
-Une fois «immatriculé», comme on disait, le nouveau venu pouvait
-commencer à suivre les cours. Il revêtait la soutane brune et le
-collet, se coiffait du bonnet carré et, tenant à la main son
-portefeuille et son écritoire, il se dirigeait dès le matin vers les
-Écoles.
-
-De chaque rue débouchaient des troupes bruyantes de jeunes gens. Dans
-la _Rua_, qui était le quartier des libraires, le tumulte devenait
-assourdissant: entre les étalages où s'empilaient les in-folios, où se
-dressaient les rouleaux de parchemin, toute une foule se pressait.
-Criant, chantant, s'interpellant, les groupes se hâtaient vers les
-bâtiments de l'_Estudio_, se répandaient sur la place du Vieux
-Collège, remplissaient le _patio_ des Écoles Mineures, assiégeaient
-les portes de l'Université, s'écrasaient sous le portique du cloître.
-Toutes les provinces de l'Espagne étaient là représentées, depuis
-l'Estramadure jusqu'à la Navarre et à la Catalogne, et même des
-nations étrangères, comme la France et l'Italie. On pouvait
-reconnaître les Andalous à leurs rires, à leurs gestes exubérants, les
-Valenciens à leur allure indolente, les Galiciens à leur tournure
-rustique, les Castillans à leur air de noblesse et à leur gravité.
-
-A mesure qu'approchait l'heure des cours, le flot montait encore. Les
-Collèges, presque tous établis dans le voisinage de l'Université,
-ouvraient en même temps leurs portes, et leurs élèves, s'avançant en
-bon ordre, sous la conduite d'un régent, se frayaient un passage au
-travers de la foule.
-
-Presque tous étaient vêtus d'un long manteau brun, et les divers
-établissements ne se distinguaient les uns des autres que par la
-couleur de la _beca_, pièce de drap longue de trois aunes qui formait
-un pli sur la poitrine et, passant par les deux épaules, retombait par
-derrière jusqu'aux talons.
-
-Voilà qu'arrivaient, portant la _beca_ brune, les dix-sept boursiers
-du Collège de San Bartolomé, le plus ancien de tous et le plus
-respecté. Derrière eux marchaient les vingt-deux élèves du Collège de
-l'Archevêque et leurs deux chapelains: leur manteau était largement
-échancré et la bande était écarlate. Voilà les boursiers d'Oviedo,
-avec la _beca_ bleue, et ceux de Cuenca avec le manteau violet. Ces
-quatre Collèges étaient les fameux _Colegios Mayores_. Installés dans
-des bâtiments magnifiques, richement dotés par d'illustres fondateurs,
-ils ne recevaient que des jeunes gens de très grandes familles. Dès
-qu'une place y devenait vacante, elle était briguée par vingt
-concurrents. Beaucoup de pères pensaient alors, comme le Don Beltran
-de la _Vérité suspecte_ que, «le chemin des lettres est celui qui
-conduit le plus sûrement à la fortune et que pour un fils cadet c'est
-la meilleure porte qui mène aux honneurs de ce monde[8]». Et ils ne se
-trompaient guère: dans l'élite privilégiée qui s'était formée en ces
-maisons, l'Université choisissait ses Recteurs, le roi ses conseillers
-et ses juges, l'Église ses prélats.
-
- [8] Lope de Vega dit de même dans la _Dorotea_ qu'il n'y a pour
- l'homme que trois moyens d'arriver: la Science, la Mer et la
- Maison du Roi, _ciencia y mar y casa Real_ (_Jorn. I, escena
- VIII_). Cervantes (_D. Quij._, I, 39) cite le même proverbe.
-
-Voici maintenant les collégiens des Ordres Militaires, qui égalent
-en importance les _Mayores_ et leur disputent le premier rang
-dans les cérémonies: les dix-huit étudiants de Santiago portent
-brodée sur la poitrine la rouge croix de Saint-Jacques; ceux de
-Saint-Jean-de-Jérusalem se reconnaissent à leur croix de Malte et à
-leur bonnet plat, ceux d'Alcántara et de Calatrava aux insignes de
-l'Ordre.
-
-Voici enfin l'interminable défilé des Collèges Mineurs: Monte Olivete,
-Santa María de los Ángeles, San Lázaro, San Elías, San Millán, Santa
-Cruz de Cañizares, la Magdalena, Santo Tomás, Pan y Carbón, San Pedro
-y San Pablo, etc.; et puis la troupe noire des moines, frères et
-autres réguliers qui sortent des Collèges ecclésiastiques, les
-Hiéronymites, les Minimes, les Carmélites chaussés, les Augustins, les
-Franciscains, les Prémontrés de Santa Susana, les Dominicains de San
-Esteban, les Bénédictins de San Vicente.--Sur ce fond sombre se
-détachent quelques costumes de couleurs plus vives: le manteau jaune
-et la _beca_ violette des collégiens de Santa María de Burgos, la
-soutane blanche et la _beca_ bleue des Orphelins de la Conception, qui
-vont toujours tête nue, même sous la pluie. Voici encore les «Verts»
-de l'Insigne Collège de San Pelayo, les «Jolis Garçons», du Collège de
-San Miguel, dont les dames de Salamanque admirent fort le brillant
-uniforme: manteau bleu de ciel coupé par une bande écarlate. Ces
-jeunes gens roux, au teint clair, qu'on remarque au milieu de toutes
-ces faces brunes, ce sont les Irlandais qui viennent se faire
-instruire des vérités de la foi catholique dans un collège que
-Philippe II a fondé: ils ont tous juré d'aller plus tard prêcher à
-leurs frères la loi évangélique et de s'offrir au martyre pour les
-racheter; ils excitent l'étonnement par le soin minutieux qu'ils
-prennent de leur toilette et parce qu'ils vont se baigner dans le
-Tormès, hiver comme été.
-
- * * * * *
-
-Cependant l'heure sonne: le nègre de l'horloge monumentale frappe neuf
-fois le timbre de son marteau; les deux béliers se redressent et
-retombent; les anges et les rois mages se prosternent au pied de la
-statue de la Vierge: avant même que soit arrêtée l'ingénieuse
-mécanique, les salles de cours sont envahies.
-
-Quelques-unes de ces salles sont toutes petites: ce sont celles où
-l'on enseigne des matières très spéciales comme l'hébreu, le chaldéen
-ou la musique. D'autres, comme celle de droit canon, peuvent contenir
-plus de deux mille auditeurs. Toutes ces salles sont fort obscures,
-éclairées par deux ou trois petites fenêtres. L'installation est peu
-confortable: on s'assied sur une poutre fort étroite, on écrit sur une
-poutre un peu plus large, tachée d'encre, chargée d'inscriptions. La
-chaire du maître est d'une simplicité extrême; il a pour siège un
-coffre de bois noir dans lequel il enferme ses livres quand la leçon
-est finie. Au pied de la chaire est le tabouret de l'_actuante_,
-l'étudiant qui lira les textes.
-
-Les retardataires se hâtent, poursuivis par le bedeau porte-verge, et
-se pressent dans le fond de la salle, où ils resteront debout. Le
-cours commence.
-
-Ces cours sont aussi nombreux que dans la mieux pourvue de nos
-Universités modernes. Il n'y a pas moins de soixante-dix chaires: dix
-de droit canon, dix de «lois», c'est-à-dire de droit civil, sept de
-médecine, sept de théologie, onze de philosophie, une d'astrologie,
-une de musique, une de langue chaldéenne, une d'hébreu, quatre de
-grec, dix-sept de rhétorique et de grammaire. Les juristes tiennent le
-premier rang, et de beaucoup: ce sont eux qui ont le plus d'élèves et
-qui reçoivent les plus forts salaires. Un docteur de droit canon
-touche deux cent soixante-douze florins, tandis qu'un professeur de
-logique ou de philosophie morale n'en a que cent, un professeur de
-rhétorique ou de mathématiques soixante-dix.
-
-A côté des professeurs titulaires (_cátedras de propiedad_) qui ont le
-traitement complet, il y a des professeurs stagiaires, des aspirants
-(_pretendientes_) qui sont beaucoup moins rétribués et même le plus
-souvent «n'ont autre chose que l'espérance».
-
-Quelques-uns de ces maîtres sont des hommes de grand savoir, dont le
-nom est connu dans toute l'Espagne. Mais la plupart se soucient assez
-peu de faire oeuvre personnelle. Surveillés de près par l'Église,
-préoccupés surtout de ne rien dire qui soit contraire à la doctrine de
-saint Augustin et de saint Thomas, ils s'en tiennent aux explications
-fixées par les programmes et se bornent à lire et à commenter les
-«ouvrages de texte». A défaut de la gloire, qu'ils n'ambitionnent
-pas, ils ont la certitude d'être appelés un jour dans un des
-Conseils royaux, d'obtenir un canonicat ou quelque haute dignité
-ecclésiastique, ou d'arriver, tout au moins, à la _jubilación_,
-c'est-à-dire à l'honorable retraite que l'Université assure à ses bons
-serviteurs[9].
-
- [9] Ce droit à la retraite (après vingt années d'enseignement)
- avait été garanti aux professeurs titulaires par une bulle du
- pape Eugène IV (1491).
-
-Pendant la leçon, les étudiants prennent peu de notes: ils écoutent,
-les coudes sur la table. Plusieurs sortent au milieu du cours;
-d'autres arrivent des salles voisines: ce va-et-vient continuel
-provoque naturellement un certain désordre. Quand, par hasard, la
-leçon se prolonge au delà de l'heure, les auditeurs ne manquent jamais
-de manifester leur impatience en frottant bruyamment leurs pieds
-contre le plancher[10]. Beaucoup de maîtres font leur cours au milieu
-du bruit; quelques-uns, qui sont impopulaires ou qui manquent
-d'autorité, sont assez fréquemment l'objet de manifestations d'autant
-plus tumultueuses que l'imposante masse des «juristes» est toujours
-disposée à prêter son concours aux tapageurs. Il se produit parfois
-de tels scandales qu'il faut aller quérir le Recteur, et que
-l'Écolâtre lui-même arrive accompagné de son alguazil, de son
-procureur fiscal et du greffier de l'Audience ecclésiastique.
-
- [10] Mal-Lara, _Filosofía vulgar_, Centuria décima, fo
- 380.--Pierre Martyr, _Epist._ 57.
-
-Plutôt que de recourir à ces interventions assez humiliantes, certains
-maîtres emploient, pour se faire respecter, des procédés quelque peu
-brutaux. Torres, qui fut professeur à Salamanque, raconte en ses
-Mémoires que chaque année, dans sa leçon d'ouverture, il intimidait
-les mauvais plaisants en les menaçant de leur rompre la tête. Et ce
-n'était pas là une menace en l'air:
-
-«Un soir, dit-il[11], une lourde brute, un garçon de trente ans,
-étudiant en théologie et en grossièreté, me hurla je ne sais quelle
-ordure. Voici la récompense que reçut son audace: je pris sur le
-rebord de ma chaire un énorme compas de bronze qui pesait trois ou
-quatre livres pour le moins et je le lui jetai au museau. Par bonheur
-pour lui, et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais
-sûrement fait jaillir la cervelle...--A partir de ce jour-là, ajoute
-Torres, ce garçon se tint tranquille.»
-
- [11] _Vida, Ascendencia, Crianza... del Doctor D. Diego de
- Torres_, p. 84.
-
-La leçon finie, tandis que s'écoule bruyamment le flot des écoliers,
-le maître sort de sa classe et va, ainsi que l'y obligent les
-règlements, _asistir al poste_, c'est-à-dire «s'adosser au
-pilier[12]». Appuyé contre une des colonnes du cloître, il attend que
-les plus studieux de ses élèves viennent lui soumettre leurs doutes ou
-lui demander sur la matière du cours un supplément d'informations.
-
- [12] _Estatutos hechos por la muy insigne Universidad de
- Salamanca._--_Nic. Clenardi Epist._, I, 2 (1535).
-
- * * * * *
-
-Pendant ce temps, l'étudiant fraîchement débarqué s'engage
-imprudemment au travers des groupes qui s'attardent sous le portique;
-il admire les pompeuses inscriptions dont les murs sont couverts, les
-fresques où sont représentées Minerve, l'Astronomie, la Justice,
-l'Occasion et la Fortune; les armoiries de l'Université qui s'abritent
-sous la tiare pontificale et sont entourées de l'orgueilleuse devise:
-«Dans toutes les sciences, Salamanque est la première.--_Omnium
-scientiarum princeps Salmantica docet._» Il monte l'escalier, dont
-les riches sculptures représentent des chevaliers combattant des
-taureaux, il pénètre dans la bibliothèque, où sont ouverts sur des
-pupitres d'énormes in-folios attachés avec des chaînes de fer, il
-s'égare dans le cloître supérieur et s'arrête enfin émerveillé devant
-la vieille horloge.
-
-L'endroit est connu: s'ils ne se sont pas encore trahis par leur
-démarche hésitante et leur air embarrassé, les nouveaux venus se
-signalent toujours à l'attention des anciens par l'étonnement qu'ils
-manifestent en face de ce chef-d'oeuvre de mécanique.
-
-A peine une victime s'est-elle ainsi désignée que les deux cloîtres se
-remplissent de cris, d'appels, de vociférations. En un instant,
-l'étudiant novice est entraîné dans la rue ou dans le _patio_ des
-Écoles Mineures, et là commence un jeu assez barbare. Tout d'abord, on
-forme le cercle autour du malheureux: quelques plaisants s'en
-détachent, le saluent avec d'excessives démonstrations de politesse et
-lui demandent fort civilement des nouvelles de sa famille, s'il a bien
-pleuré en la quittant et si on ne lui a pas donné, au moment des
-adieux, quelques boîtes de raisin sec et quelques pots de
-confitures[13]. Ils le félicitent ironiquement sur la coupe de sa
-soutane et sur la qualité du drap et, pour en mieux essayer la
-qualité, ils en tirent les manches à les arracher; ils admirent la
-forme élégante de son bonnet neuf, se le passent de main en main, en
-écrasent les quatre pointes et ne manquent pas, en le remettant sur sa
-tête, de le lui enfoncer jusqu'aux oreilles. Ils rentrent enfin dans
-le rang, tandis que le pauvre garçon se dégage et rajuste son col
-déchiré; et ici il faut donner la parole au héros de Quevedo, Don
-Pablos de Ségovie:
-
-«Ils étaient plus de cent autour de moi. Ils commencèrent à renifler,
-à tousser, et, au mouvement de leurs lèvres, je vis qu'il se préparait
-des crachats. Le premier, un mauvais gamin catarrheux, me visa, en
-disant: «Voilà le mien!--Je jure Dieu, m'écriai-je, que tu me la...»
-Une véritable pluie tomba sur moi de toutes parts et m'empêcha de
-finir ma phrase. Je m'étais couvert la figure avec un pan de mon
-manteau; tous m'avaient pris pour cible, et il fallait voir comme ils
-pointaient bien. Quand ils s'éloignèrent, j'étais tout blanc de la
-tête aux pieds... Je ressemblais au crachoir d'un vieil
-asthmatique[14].»
-
- [13] El doctor Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos amos_,
- éd. Rivadeneyra, p. 494.
-
- [14] Quevedo, _Vida del Gran Tacaño_, cap. V.
-
-Suárez de Figueroa, dans son _Pasagero_[15], nous rapporte les
-plaintes d'une autre victime dont, «sous la grêle épaisse des
-crachats», dans le ronflement odieux des appels de gorge, le beau
-manteau neuf fut couvert en un instant «des plus horribles
-expectorations qu'eussent jamais vomies des poumons malades» et se
-trouva, comme on disait, «passé à la neige».
-
- [15] _El Pasagero, Alivio III_, fo 106.--Dans le _Don Quichotte_
- de d'Avellaneda (chap. XXV), la même mésaventure arrive à Sancho,
- tombé aux mains des étudiants de Saragosse.
-
-Plusieurs jours de suite, le nouveau venu doit subir ce répugnant
-supplice du _gargajeo_. Quand il a échappé à un premier groupe de
-persécuteurs, d'autres mettent la main sur lui, l'étourdissent de
-leurs sifflets et de leurs huées, dansent des rondes autour de lui, le
-poussent dans une classe vide, le hissent dans la chaire avec une
-mitre en papier sur la tête[16] et l'obligent à prononcer un discours.
-
- [16] C'est ce qu'on appelle _hacer de Obispillos_ (Aleman,
- _Alfarache_, liv. III, part. II, ch. IV.)
-
-Il n'échappe à ces brimades qu'en achetant au prix de quelques dîners
-des protections efficaces; il finit par convier un certain nombre de
-camarades à un banquet[17], dont la tradition a fixé le menu: du
-mouton, des perdrix, et la moitié d'un poulet pour chaque convive. Au
-dessert, on confère au nouveau le titre d'ancien et on lui en décerne
-pompeusement les lettres patentes.
-
- [17] Ce repas de bienvenue se nomme _la patente_ (_Alfarache,
- loc. cit._).
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
- LA VIE DES ÉTUDIANTS: ÉTUDIANTS RICHES ET ÉTUDIANTS PAUVRES;
- _pupilos_, _camaristas_ ET _capigorrones_.
-
-
-Voilà le _novato_ sacré étudiant: pour lui commence cette vie
-universitaire qui, suivant la route qu'on a choisie, mène à tout ou ne
-mène à rien, mais qui pour tous est si pleine et si joyeuse que ceux
-qui l'ont connue en regrettent toujours l'indépendance et les
-plaisirs.
-
-Quelle que soit sa fortune et quels que soient ses goûts, le nouvel
-écolier est certain de ne pas manquer de compagnons. Dans cette grande
-république que forme l'Université[18], les antiques Constitutions ont
-voulu que tous les étudiants soient égaux: pour effacer les
-distinctions de classes, elles ont imposé à tous le même costume.
-«Tous, sans exception, dit le voyageur Monconys, ils sont vêtus de
-long comme des prêtres, rasés, et le bonnet en tête, qu'ils portent
-non seulement dans l'Université, mais encore par toute la ville et en
-tout temps, hors de la pluye: car pour lors on peut porter le chapeau.
-Il ne leur est pas permis de porter aucun habit de soie ni de se
-servir d'aucune vaisselle d'argent[19].» A les voir de loin, en effet,
-on ne distinguerait guère le fils d'un grand seigneur du fils d'un
-médecin de village ou d'un marchand: toutes les soutanes se
-ressemblent et les plus respectables sont les plus vieilles, parce
-qu'elles attestent que leur possesseur n'en est pas à ses débuts. Mais
-cette égalité n'est qu'apparente; si le vêtement est uniforme, si, aux
-yeux de cette Université démocratique, tous les étudiants ont les
-mêmes obligations et les mêmes droits, dans la vie extérieure, les
-différences de condition s'accusent à chaque instant.
-
- [18] «La república llamada Universidad» (_Estatutos hechos por la
- Universidad de Salamanca_).
-
- [19] _Voyage fait en l'année 1628_ (_Journal des Voyages de M. de
- Monconys_, IIIe partie, Lyon, 1666).
-
-Pour le jeune gentilhomme l'existence est régulière et facile: tout y
-est disposé pour lui épargner les préoccupations matérielles, pour
-lui ménager à propos les satisfactions de vanité qui sont si douces à
-cet âge, pour rappeler aux autres et à lui-même la supériorité de son
-rang.
-
-Le matin, quand il s'éveille, toute sa maison est déjà sur pied: le
-barbier et les pages attendent à la porte de sa chambre pour venir le
-raser et l'habiller au premier signal; les valets de chambre brossent
-et nettoient ses vêtements; dans les écuries, les laquais étrillent et
-harnachent les mules. Lorsque arrive l'heure du cours, il monte sur
-une bête de prix caparaçonnée de velours et tout un cortège
-l'accompagne aux Écoles. Dans la salle où il doit se rendre, il trouve
-sa place gardée par un domestique uniquement chargé de ce soin; on y a
-d'avance apporté son portefeuille ou _vade-mecum_ et son écritoire. La
-leçon finie, il rencontre à la porte son _pasante_ ou répétiteur, qui
-se tient à ses côtés, tandis qu'il cause avec les maîtres et docteurs
-ou avec des camarades de sa condition, et l'empêche de se mêler aux
-mauvaises compagnies. Puis, il va rejoindre sa suite qui l'attend au
-coin d'une rue et il rentre chez lui dans le même équipage qu'il était
-venu. Après le déjeuner, il quitte une table abondamment servie pour
-aller jouer aux boules ou à l'_argolla_, le jeu à la mode, qui
-ressemble à notre croquet. Il travaille un peu, fait quelques
-lectures, revoit avec son précepteur quelques règles de la grammaire
-latine qu'il importe de ne pas oublier, retourne au cours au milieu
-de l'après-midi, et enfin, le soir venu, il repasse les leçons du
-jour ou s'entretient avec le gouverneur de sa maison, l'_ayo_,
-qui est toujours un personnage de bonne famille et de moeurs
-recommandables[20].
-
- [20] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, Conde de
- Olivares, Embajador de Roma, á D. Laureano de Guzmán, ayo de D.
- Gaspar de Guzmán, su hijo, cuando le embió á estudiar á
- Salamanca, á 7 de Enero de 1601_, cité par La Fuente, _Historia
- de las Universidades_, 1885, t. II, p. 429 et sq.
-
-Les jours de congé apportent quelques distractions à cette existence
-un peu sévère; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme:
-ils ne vont point sans quelque solennité et le jeune seigneur, déjà
-réservé à de hauts emplois, est gardé par le sentiment précoce de sa
-dignité des fréquentations douteuses et des amusements vulgaires.
-
-A côté de ces fils de Grands d'Espagne ou de _títulos_ de Castille, on
-voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de
-bourgeois enrichis par la banque ou le négoce, à qui la vanité de
-leurs parents assure un train presque aussi magnifique. «Car, ainsi
-que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire
-étalage de leurs richesses et de leur crédit non en leurs personnes,
-mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et
-les rehaussent à tout prix, comme s'ils étaient des fils de
-prince[21].» Mais la grande majorité des étudiants de Salamanque vit
-sans faste et plutôt pauvrement.
-
- [21] _Coloquio de los perros._
-
-Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans
-les Collèges s'installaient le plus souvent dans les maisons des
-_pupileros_ ou «bacheliers de pupilles». Or, on y était très
-médiocrement logé, dans des chambres étroites et fort mal aérées. De
-plus, malgré les Règlements qui les obligeaient de donner chaque jour
-à chacun de leurs hôtes une livre de viande ou de poisson[22], à
-Salamanque comme dans d'autres Universités, les «bacheliers»
-imposaient de rudes épreuves aux robustes appétits de leurs
-pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de
-leurs victimes, d'imprécations contre leur avarice et leur rapacité.
-
- [22] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._
-
-On connaît, par les descriptions de Don Pablos de Ségovie[23], la
-maison du licencié Cabra[24], dit _Vigile-Jeûne_, et l'on sait quelles
-sortes de repas on faisait à sa table:
-
-«Après le _Benedicite_, on apporta dans des écuelles de bois un
-bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient à
-la nage quelques pois orphelins et solitaires. «Rien ne vaut le
-pot-au-feu, s'écriait Cabra à chaque gorgée; qu'on dise ce qu'on
-voudra, tout le reste n'est que vice et gourmandise!»--Alors entra un
-jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné:
-on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande
-qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure:
-«Comment! dit le maître, voilà des navets! Pour moi, il n'y pas de
-perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me réjouis de
-vous voir à l'oeuvre!» Il découpa le mouton en si menus morceaux que
-tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. «Mangez,
-mangez, répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre appétit fait plaisir
-à voir!» Hélas! quel réconfort pour de pauvres diables qui bâillaient
-de faim!
-
- [23] Quevedo, _El Gran Tacaño_, ch. III.
-
- [24] Il paraît que Quevedo l'avait peint d'après nature: le
- personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (_Biblioteca de
- Autores Españoles_, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientôt
- célèbre et passa en proverbe. Dans l'intermède intitulé _El
- Doctor Borrego_, au maître avare qui leur reproche leur appétit:
- «Insatiables gloutons! Un oeuf en quatre jours!... Je ne sais
- comment vous échappez à mille apoplexies!» Les domestiques
- répondent: «Nous partons, _licencié Cabra_!» (_Intermèdes
- espagnols_, traduits par Léo Rouanet, p. 243.)
-
-«Il ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques
-morceaux de peau: «Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le
-maître; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout
-avaler. Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez prendre un
-peu d'exercice jusqu'à deux heures, si vous voulez que votre déjeuner
-ne vous fasse pas du mal.»
-
-Le docteur Cañizares, chez qui Estevanille González[25] avait pris
-pension, ne traitait pas mieux ses élèves. Un oignon, un peu de pain
-moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricassée de pieds de
-chèvre y passait pour un régal extraordinaire[26].
-
- [25] _Vida de Estebanillo González._
-
- [26] Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du _pupilage_ de
- Gálvez à Salamanque (_Relación primera de la vida del Escudero
- Marcos de Obregón: Descanso XII_).
-
-Guzmán d'Alfarache[27] ne se louait pas davantage des _pupileros_ et
-de leurs menus: «un bouillon plus clair que le jour et si transparent
-qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'écuelle», des oeufs
-achetés au rabais pendant la bonne saison et conservés cinq ou six
-mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant
-l'hiver, une tranche de fromage «mince comme des copeaux de
-menuisier»; pendant l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées
-exactement, «parce que les fruits donnent la fièvre», voilà de quoi
-devait se contenter cette «faim invétérée, cette faim d'étudiant,
-_hambre veterana y estudiantina_», qui dans toute l'Espagne était
-passée en proverbe.
-
- [27] Mateo Aleman, _Vida y Hechos de Guzmán de Alfarache_, lib.
- III, part. II, cap. IV.
-
-De toutes parts s'élève contre les maîtres de pension le même concert
-de malédictions et de plaintes. Des couplets d'étudiants nous montrent
-des tablées de pauvres diables dévorant des yeux la soupière où fume
-le brouet noyé d'eau chaude[28], et serrant des deux mains leur ventre
-maigre «où les boyaux chantent de faim[29]». Ils nous parlent encore
-du pain «dur comme le ciment», des portions si adroitement coupées
-qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles
-s'envoleraient au plafond, du vin mesuré dans un dé à coudre, baptisé
-et rebaptisé tour à tour par le marchand, le _pupilero_ et le
-dépensier[30].
-
- [28] _La sopa de añadido_, comme on dit à Salamanque. (Mal-Lara,
- _Filosofía vulgar_, Lérida, 1621, fo 237.) Cf. _ibid._, _Centur._
- V. 93; _Centur._ VII, 88; _Centur._ X, 59.
-
- [29] _Cancionero_ de Horozco, p. 5: «las tripas cantan de
- hambre.» (_La vida pupilar de Salamanca que escribió el auctor á
- un amigo suyo._)--Cf. Bartolomé Palau, _La Farsa llamada
- Salamantina_ (1552), publiée et annotée par M. Alfred
- Morel-Fatio, dans le _Bulletin Hispanique_ d'octobre-décembre
- 1900, v. 474 et sq.
-
- [30] _Ibid._--Cf. _Floresta Española_ (1618), IV, 8.
-
-Il faut évidemment tenir compte de l'habituelle exagération de ces
-sortes de morceaux; mais ce qui prouve bien que les maîtres de pension
-abusaient par trop de leur monopole, c'est qu'au bout d'un certain
-temps l'Université ne se soucia plus de faire respecter les privilèges
-qu'elle leur avait d'abord assurés. Dès lors, bien des écoliers
-s'empressèrent de se dérober à une tutelle importune: ils s'allèrent
-loger dans les maisons de la ville où ils étaient sûrs de jouir d'une
-honnête liberté et ils prirent eux-mêmes la direction de leur petit
-ménage.
-
-Mais là encore ils couraient grand risque d'étre exploités. Les
-servantes d'étudiants ne passaient point pour des modèles de probité
-ni de vertu; elles avaient toujours quelque amant pour qui elles
-écrémaient le potage et détournaient les plus belles tranches du rôti;
-Guzman d'Alfarache en essaya cinq ou six à la file dont la probité lui
-parut douteuse et la propreté incertaine[31]. Plus d'une ressemblait
-sans doute à la vieille dont parle Quevedo, qui demandait à Dieu de
-lui pardonner ses larcins en disant son chapelet au-dessus de la
-marmite: un beau jour, le fil du rosaire se rompit et les grains
-tombèrent dans le potage: «Cela fit le bouillon le plus chrétien du
-monde.--«Des pois noirs! s'écria un étudiant, sans doute ils viennent
-d'Ethiopie?»--«Des pois en deuil! répliquait un autre, quel parent
-ont-ils donc perdu?»--Un autre se cassa une dent en y voulant mordre.»
-Plus d'une fois, cette estimable vieille prit la pelle à feu pour la
-cuiller à pot et distribua ainsi des morceaux de charbon au fond des
-écuelles. Il n'était point rare qu'on trouvât dans la soupe des
-insectes, des éclats de bois, des paquets d'étoupes ou de cheveux; les
-convives avalaient tout, sans fausse délicatesse: «Cela tenait tout de
-même de la place dans l'estomac[32].»
-
- [31] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, part. II, lib. III,
- cap. IV.
-
- [32] _Gran Tacaño_, cap. III.
-
-Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les
-bouchers, par exemple, ne se faisaient pas faute de vendre de la
-viande pourrie; quelquefois, les écoliers s'indignaient et se
-faisaient eux-mêmes justice: pendant l'hiver de 1642, ils promenèrent
-par les rues attachée sur un âne, en la rouant de coups et en
-l'assommant de boules de neige, une femme qui avait ainsi manqué de
-les empoisonner[33]; mais le plus souvent leurs estomacs complaisants
-se résignaient aux pires nourritures[34]; ils étaient dans l'âge
-heureux où l'on supporte allégrement ces petites misères: «car, ainsi
-que le dit le bon maître Vicente Espinel, l'insouciante jeunesse sait
-tourner les chagrins en joie: les pires épreuves ne sont pour elles
-que sujets de rires et d'amusement[35].»
-
- [33] _Memor. Histór._, XVI, 244.
-
- [34] Aussi nous dit-on que les apothicaires étaient plus nombreux
- à Salamanque que partout ailleurs. Laguna parle d'une certaine
- Clara, «famosa clystelera de Salamanca» qui avait des recettes à
- elle pour «enxugar los infelices vientres de aquellos pupilos
- infortunados que jamás se vieron llenos sino de viandas
- pestilentiales.» (_Dioscórides_, p. 498.)
-
- [35] _Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón,
- Descanso XII._
-
- * * * * *
-
-Tous ces étudiants, les _pupilos_ qui vivent chez les maîtres de
-pension, et les _camaristas_[36] qui habitent en chambre garnie,
-forment ensemble la grande corporation des _manteistas_, ainsi appelés
-du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les
-_capigorristas_ ou _capigorrones_, dont la vie est bien plus dure.
-
- [36] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, lib. III, part. II,
- cap. IV.
-
-Leur nom leur vient de leur costume qui n'est pas tout à fait pareil
-à celui des autres écoliers: ils ont comme eux la soutane de laine
-noire, mais ils portent sur les épaules, au lieu de l'ample _manteo_,
-une cape d'étoffe grossière (_capa_ ou _bernia_), et sur la tête, au
-lieu du bonnet carré, la _gorra_, qui est une espèce de casquette[37].
-On les reconnaît aussi à leurs gros souliers ferrés, qui leur font la
-démarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent
-dédaigneusement la bande _de calceo ferrato_[38].
-
- [37] Covarrubias, _Tesoro_, aux mots: _capigorrista_, _gorra_,
- _bernia_.
-
- [38] Covarrubias, _Tesoro_, au mot: _çapato_.
-
-Ce sont les valets d'étudiants, étudiants eux aussi, inscrits comme
-leurs maîtres sur les registres de l'Université, mais qui ne sont pas
-naturellement traités avec les mêmes égards.
-
-Au mois d'octobre, quelques jours avant l'ouverture des cours, sur les
-routes qui mènent à Salamanque, derrière les mules de louage qui
-portent les écoliers[39] et leur mince bagage enveloppé de serge
-verte[40], on voit, trottant à pied dans la poussière, des jeunes
-gens pauvrement vêtus. Ils accompagnent dans la grande cité
-universitaire des camarades plus fortunés et vont les servir pendant
-toute la durée de leurs études. Fils de petits marchands ou de
-laboureurs, instruits des premiers éléments par quelque curé
-charitable, ils sont, eux aussi, attirés par la grande renommée des
-Écoles et ils ont pris le seul moyen qui leur fût offert de tenter la
-fortune et d'essayer de s'élever au-dessus de leur condition. Ils
-seront logés, habillés et nourris, et leur métier ne sera pas bien
-pénible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets
-et les manteaux, voilà quel sera à peu près tout leur office[41]. Le
-temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre,
-s'il leur plaît, les mêmes leçons que leurs maîtres. Ceux-ci, du
-reste, les traiteront avec douceur: des études communes ont bien vite
-rapproché les distances et le valet passe assez tôt au rang de
-confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami[42]. Mais aux
-heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque
-insupportable pour ces malheureux: pendant les nuits d'hiver, on
-grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les maîtres eux-mêmes
-souffrent de la faim, les domestiques jeûnent. Comment compulser
-Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par
-raison démonstrative «persuader à son estomac qu'il a dîné[43]?» On se
-décourage, on cesse de fréquenter les Ecoles ou l'on n'y reparaît qu'à
-de longs intervalles, allant d'un cours à l'autre au gré de sa
-fantaisie, passant de la théologie à la médecine ou au droit canon, et
-recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile
-savoir. Pour quatre valets tombés dans une riche maison où l'on peut
-manger tous les jours et dormir toutes les nuits, où l'on profite en
-même temps que le jeune maître des leçons du répétiteur, où l'on
-s'assure pour l'avenir de puissantes protections[44], il y en a cent
-que l'excès de misère finit par détourner pour toujours des études.
-
- [39] Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la même mule.
- (Juan de Mal-Lara, _Filosofía Vulgar_, 1621: _Centur._ X, 25).
-
- [40] _Don Quichotte_, IIe partie, ch. XIX.
-
- [41] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivadeneyra, p. 495 _a_.
-
- [42] _Ibid._
-
- [43] _El Gran Tacaño_, cap. III.
-
- [44] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._ (1601).--Cf.
- aussi le début de la nouvelle de Cervantes, _Le Licencié
- Vidriera_.
-
-Sans doute, il y a des exceptions, des exceptions infiniment rares
-qu'on a toujours citées pendant deux siècles dans les pays
-d'Universités et qui, encore exagérées par la légende, ont sans doute
-décidé de bien des vocations et soutenu bien des courages. C'en est
-une que ce Juan Martínez Siliceo qui, venu à Salamanque comme simple
-valet, arriva, à force d'intelligence et de zèle, on peut dire
-héroïque, à attirer sur lui l'attention du haut personnel des Ecoles,
-réussit à obtenir la _beca_ si enviée du Grand Collège de San
-Bartolomé et devint plus tard précepteur de Philippe II, archevêque de
-Tolède et cardinal. C'en est une autre que ce Gaspar de Quiroga qui,
-un peu après, trouva le moyen de poursuivre dans la même Université le
-cours complet des études théologiques, sans avoir pour exister d'autre
-pécule que le _real_ quotidien que lui avait assuré pour sa vie
-entière la libéralité de la reine Jeanne: en 1593, il était, lui
-aussi, cardinal et archevêque de Tolède, ses rentes s'élevaient à deux
-cent mille ducats, et il continuait tous les jours à toucher son
-_real_ «qui lui était, disait-il, plus précieux que tout le
-reste[45]». Il fallait pour réussir de la sorte, avec des mérites
-extraordinaires, une chance miraculeuse. Les pauvres _capigorristas_
-n'en demandaient pas tant: un office d'avocat ou quelque prébende eût
-abondamment comblé leurs désirs; mais, pour presque tous, cette
-ambition même était chimérique. Les uns, lassés de lutter contre la
-misère, s'éloignaient tristement de l'Université et regagnaient le
-_pueblo_ natal à peu près comme ils en étaient venus; quant aux
-autres, les plus nombreux, incapables de se détacher de Salamanque,
-mais dégoûtés pour toujours d'une domesticité qui ne leur rapportait
-rien, aimant mieux, puisqu'il fallait ne pas manger, souffrir la faim
-en liberté qu'en servage, ils reprenaient leur indépendance et
-allaient se perdre dans la bande tumultueuse qu'on voyait grouiller de
-jour et de nuit sur les places et dans les rues de la ville, la bande
-des étudiants qui avaient mal tourné.
-
- [45] Clemencin (éd. de _Don Quichotte_, t. III, p. 129).
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-LES ÉTUDIANTS QUI TRAVAILLENT ET LES ÉTUDIANTS QUI S'AMUSENT.
-
-
-A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des étudiants riches et
-des étudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais étudiants.
-
-Du bon étudiant on ne nous parle guère: sa vie est régulière et calme
-et son histoire est vite contée. Il est naturellement assidu aux cours
-et aux offices; il visite souvent ses maîtres, le curé de sa paroisse,
-les supérieurs des couvents voisins; son divertissement est
-d'assister, les jours de fête, aux tragédies latines qui se jouent
-dans le préau du Collège Trilingue et d'écrire des vers pieux pour les
-concours qui s'ouvrent chaque année en l'honneur du Très
-Saint-Sacrement[46].
-
- [46] Mateo Luján de Sayavedra (Juan Martí), _Segunda parte de la
- Vida del pícaro Guzmán de Alfarache_, cap. VI.
-
-La grande majorité des écoliers ne se contentent pas de ces plaisirs
-austères: ils se soucient beaucoup moins de commenter les _Súmulas_ ou
-les _Institutes_ que de jouir de leur liberté et de leur jeunesse.
-C'est une opinion bien établie parmi eux qu'une heure de travail par
-jour doit suffire[47]. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une
-oisivité qui ne leur pèse guère. Les cartes et les dés, les quilles et
-la pelote[48], les longs bavardages sur le marché de la _Verdura_ ou
-sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux
-bords riants du Tormès qui fuit entre les peupliers, les flâneries sur
-le vieux pont romain, aux pieds du légendaire taureau de granit, les
-sérénades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les
-jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mêlées où
-l'on se casse les guitares sur la tête[49], tous ces joyeux
-passe-temps remplissent agréablement les journées.
-
- [47] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.
-
- [48] Mal-Lara, _Fil. Vulg._, _Cent._ VII, fo 307.
-
- [49] Mateo Luján de Sayavedra, _op. cit._, VII.
-
-Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait
-toujours nouveau. Ces qualités dominantes de leur race: le culte
-exagéré du point d'honneur et le goût des excentricités dangereuses,
-ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les
-vieilles traditions de la vie universitaire développent encore chez
-eux cette humeur belliqueuse.
-
-S'ils veulent s'épargner, au début, des familiarités blessantes, les
-nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher
-droit à qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos
-l'épée que presque tous ces étudiants au costume pacifique dissimulent
-sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu'à ce prix[50].
-Aussi les duels sont-ils fréquents, surtout au commencement de
-l'année, et, comme les amis des combattants résistent rarement à
-l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se
-terminent par une bataille générale.
-
- [50] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105.
-
-D'autres fois, par les belles nuits d'été où l'on se couche tard et où
-l'on sent le besoin de dépenser le trop plein de sa force, une troupe
-«fait partie» d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on
-s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus
-souvent, pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups.
-Enfin, à Salamanque comme à Paris, c'est un devoir pour les écoliers
-de rosser de temps en temps le guet, c'est-à-dire l'alguazil et son
-escorte, «n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de
-faire résistance aux gens de justice[51]».
-
- [51] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivad., p. 495 _b_.--_El
- Pasagero_, fo 106.
-
-Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien établi que la
-juridiction universitaire renonce à peu près à les réprimer: elles
-entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale
-d'étudiant. Presque dans chaque chambre on voit accrochées au mur,
-au-dessus du lit, l'épée, la rondache et la casaque de buffle qui
-s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va
-suivre les cours de l'Université oublie rarement d'emporter dans son
-bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapière signée de quelque
-armurier en renom, de Tomás de Ayala, de Sebastián Hernández ou de
-Sahagún le Vieux. «Le bel équipage, dit l'un d'eux, pour aller écouter
-des leçons de philosophie!»--«Les dieux que nous allions servir, dit
-un autre, ce n'étaient ni Minerve, ni Mercure, c'était Mars, et
-c'était aussi Vénus.»
-
-On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans
-les préoccupations de cette jeunesse «bouillante, fantasque, libre,
-emportée, amie du plaisir[52]». L'amour et la galanterie font encore
-plus de tort aux bonnes études que le goût des rixes et des bagarres.
-Tandis que les écoliers pauvres, se contentant de succès faciles, mais
-peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinières
-qui les aident à vivre[53], les étudiants fortunés aspirent
-d'ordinaire à des conquêtes plus glorieuses. Certains s'éprennent de
-jolies filles de Salamanque, en quête d'épouseurs, qu'ils ont
-rencontrées à l'église, à la promenade ou dans quelque partie de
-campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il
-arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se
-trouve un beau matin marié à une coquette[54].
-
- [52] Cervantes, _La Tía Fingida_.
-
- [53] Mateo Aleman, _Alfarache_, part. II, lib. III, cap. IV.
-
- [54] C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache à
- l'Université d'Alcalá.
-
-D'autres, moins naïfs ou plus raffinés, passent agréablement leurs
-après-midis dans les couvents de femmes où la règle n'est pas trop
-austère. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises[55]:
-des sucreries, des boîtes de confitures sèches, des flacons de ce vin
-_del Santo_, le plus réputé de Castille, que récoltent sur leurs
-coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur à la
-collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et
-leurs invitées: et les conversations qui s'engagent là, autour du
-brasero, dans la solennité des grands parloirs, roulent quelquefois
-sur des sujets assez brûlants. On y discute volontiers des questions
-de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux,
-en amour, de la possession ou de l'espérance, et les jeunes
-religieuses ne sont pas les dernières à dire leur mot[56]. De telles
-libertés nous paraissent aujourd'hui étranges et même choquantes:
-elles étaient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous
-raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des
-histoires bien plus singulières[57]. L'autorité ecclésiastique
-n'intervenait guère que lorsqu'il s'était produit quelque éclat
-fâcheux[58]. Or, les petits manèges des _galanes de monjas_ ne
-tiraient généralement pas à conséquence: c'était pour l'ordinaire un
-amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos
-précieux et de nos précieuses, mais qui devait paraître plus savoureux
-aux âmes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples[59] et
-frisait l'impiété.
-
- [55] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del
- pícaro Guzmán de Alfarache_, VI.
-
- [56] _Ibid._
-
- [57] _Mémoires_, III, p. 440.
-
- [58] C'est ainsi qu'en 1564 un édit de l'évêque de Lérida
- constate que «han sucedido de la conversación de los estudiantes
- y otras personas algunos peligros y escándalos» et fait défense
- aux étudiants âgés de plus de quatorze ans de pénétrer dans les
- couvents de femmes sous peine d'excommunication. (D. Jaime
- Villanueva, _Viage literario á las Iglesias de España_, XVII
- (1851), pp. 277, 278.)
-
- [59] Voir les protestations indignées de Guzman d'Alfarache, _op.
- cit._, VI.
-
-Pour ceux, plus nombreux, qui ne se contentent pas de ces idylles
-romanesques et un peu perverses, ils n'ont que trop d'occasion de
-satisfaire leur goût pour les réalités. Malgré les terribles menaces
-des règlements universitaires, Salamanque est remplie d'aimables
-personnes d'abord engageant et de vertu peu farouche. Elles sont
-logées pour l'ordinaire dans la ville basse, aux bords du Tormès et en
-ce quartier des tanneries où la fameuse Célestine exerça, dit-on, son
-métier. On peut les rencontrer le matin aux offices où elles ne
-manquent guère; elles se tiennent, l'après-midi, sur leur balcon,
-exposant aux regards un visage fardé et une gorge fort découverte; le
-soir venu, on va les retrouver à la taverne; parfois même on réussit à
-les introduire dans les pensions ou dans les Collèges, et ce sont
-alors des fêtes inoubliables, dont l'inquiétude double le plaisir.
-
-On voit parfois apparaître d'autres étoiles plus brillantes, étoiles
-parties on ne sait d'où, qui souvent ont déjà jeté quelques feux en
-Italie ou dans les Flandres et qui disparaîtront aussi brusquement
-qu'elles sont venues[60]. Ces belles étrangères ne se montrent pas en
-toutes les saisons: elles viennent à Salamanque au moment où les
-vacances viennent de finir et où les étudiants ont encore la bourse
-pleine, de même qu'elles vont à Séville pour l'arrivée des galions.
-Elles louent une maison sérieuse et de belle apparence; elles n'en
-sortent que rarement et toujours en pompeux équipage. A leur côté
-marche quelque duègne ou quelque tante d'emprunt, vénérable matrone,
-dont la mante sombre, les larges coiffes blanches, le chapelet à gros
-grains et la longue canne en jonc des Indes ne peuvent inspirer que le
-respect; un vieil écuyer va derrière, à qui sa golille empesée, sa
-rapière et son baudrier donnent des airs de gentilhomme. On voit tout
-de suite qu'une telle proie n'est point pour ces «jeunes corbeaux qui
-s'abattent sans discernement sur toute espèce de chair[61]», pour ces
-chétifs _vade-mecum_[62] qui ne peuvent réunir pour une sérénade que
-quatre «musiciens de voix et de guitare», une harpe, un psalterion et
-quelques joueurs de sonnailles[63]. Il faut pour la conquérir autre
-chose que ces maigres présents dont se contentent les pauvres filles,
-limons, oublies, «pastilles de bouche», bijoux en argent doré,
-dentelles de bas prix venues de Lorraine ou de Provence. Elle ne cède
-qu'aux colliers de perles, aux belles guipures de Hollande, aux
-chaînes d'or de cent ducats. Quand elle a pris, comme dit Cervantes,
-«à ses appeaux» quelqu'un de ces beaux galants, riches comme des
-«Péruviens» et qui savent jeter les doublons par les fenêtres, de ceux
-qu'on appelle à Salamanque les _Generosos_[64], elle a vite fait de le
-dépouiller et elle s'envole vers d'autres cieux,--à moins
-qu'intervenant à propos le Corregidor ne confisque un bien mal acquis
-et ne condamne l'aventurière à demeurer tout un jour sur une des
-places de la ville, attachée à une échelle, coiffée du bonnet pointu,
-exposée aux risées du petit peuple.
-
- [60] Cervantes, _El Licenciado Vidriera_.
-
- [61] Cervantes, _La Tía Fingida_.
-
- [62] Ce surnom des étudiants leur vient de leur portefeuille, ou
- _vade-mecum_.
-
- [63] _Cencerros_, colliers de grelots, qui faisaient
- l'accompagnement.
-
- [64] «Cierto caballero..., mozo, rico, gastador, enamorado..., de
- los que llaman Generosos en Salamanca.» (_La Tía Fingida._)
-
- * * * * *
-
-En de tels passe-temps, les écoliers, riches ou pauvres, ont vite
-épuisé leurs ressources. Quand la bourse est à sec, quand, au risque
-d'être excommunié par le _Juez del Estudio_, on a vendu ou engagé
-meubles, livres, habits et bonnets, tout ce qui peut s'engager ou se
-vendre[65], on n'a plus qu'à adresser aux parents des appels
-désespérés et l'on attend avec angoisse le retour des muletiers qui
-servent de courriers et de commissionnaires[66]. Si les parents
-impitoyables ne répondent que par de bons conseils, si l'_arriero_
-n'apporte au lieu des ducats espérés qu'une douzaine de saucisses et
-un sac de pois, on flétrit solennellement la barbarie des pères en
-brûlant à la flamme d'une chandelle la lettre décevante, et tous les
-camarades entonnent en choeur le chant traditionnel qui s'appelle la
-_Paulina_: «Parents cruels et féroces, parents, nouveaux Nérons, pères
-qui n'envoyez pas la portion quotidienne, puissiez-vous souffrir,
-chaque semaine, notre faim de chaque jour, et, comme brûle ce papier,
-puisse l'argent que vous nous refusez se changer en charbon dans vos
-coffres. Amen[67]!»
-
- [65] _Cortes_ de Valladolid (1542 et 1555), _Cuaderno_ gothique,
- fo 1703, _a_ et _b_.
-
- [66] _Relación primera de la Vida del Escudero Marcos de Obregón,
- Descanso_ XII.--Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos
- amos_, éd. Rivadeneyra (_Novelistas posteriores á Cervantes_), I,
- p. 495 _a_.--Bartolomé Palau, _La Farsa llamada Salamantina_
- (1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, v. 564 et
- sq.
-
- [67] Rojas, _Lo que quería ver el Marqués de Villena, Jorn._ III:
-
- «... Vaya la _Paulina_, pues;
- El candil apropinquad... etc.»
-
- Cf. _Alfarache_ de Luján, chap. VI.--_Alonso, mozo de muchos
- amos_, éd. Rivad., 495 _b_.
-
- On peut également rapprocher de ce passage la scène suivante de
- _L'Invité_ de Lope de Rueda:
-
- «LE LICENCIÉ.--Ah! Seigneur Juan Gómez, embrassez-moi! Et ma mère
- vous a-t-elle donné quelque chose pour moi?
-
- «LE VOYAGEUR.--Oui, Seigneur.
-
- «LE LICENCIÉ.--Embrassez-moi encore, seigneur Juan Gómez. Que vous
- a-t-elle donné? Est-ce quelque chose d'importance?
-
- «LE VOYAGEUR.--Pourquoi pas?
-
- «LE LICENCIÉ.--Ah! seigneur Juan Gómez, soyez le bienvenu!
- Montrez-moi ce que c'est.
-
- «LE VOYAGEUR.--C'est une lettre, seigneur, qu'elle m'a chargé de
- vous remettre.
-
- «LE LICENCIÉ.--Une lettre, seigneur? Et madame ma mère vous
- remit-elle aussi quelque argent?
-
- «LE VOYAGEUR.--Non, seigneur.
-
- «LE LICENCIÉ.--Alors, que me fait une lettre sans argent!»
-
-Cet espoir évanoui, les fils de famille peuvent encore trouver quelque
-crédit auprès des usuriers qui pullulent à Salamanque et que la police
-traque vainement: les étudiants de petite maison n'ont plus qu'à
-apprendre les secrets de _andar sin blanca_[68], c'est-à-dire de vivre
-sans sou ni maille, et le premier de ces secrets, c'est d'aller
-«courir», autrement dit: de voler à l'étalage.
-
- [68] «LAZARO.--Que aprendí en Salamanca.
- La ciencia infusa de _andar sin blanca_.»
-
- (_Entremés del hambriento._)
-
- La _blanca_ est une petite monnaie qui valait la moitié d'un
- maravédis.
-
-C'est là, d'ailleurs, un jeu fort à la mode et qui n'a rien de
-déshonorant. Tous les héros de romans picaresques se vantent d'avoir
-pratiqué ce genre d'exercice et voici, par exemple, en quels termes
-notre Don Pablos conte ses prouesses:
-
-«Je passais un soir dans la grand'rue; il y avait fort peu de monde: à
-l'étalage d'un confiseur, j'aperçois une caisse de raisins secs. Je
-prends mon élan, je mets la main sur la boîte et je me sauve. Le
-confiseur se précipite après moi, et, derrière lui, ses domestiques et
-ses voisins. La caisse était lourde: malgré mon avance, je vis qu'ils
-allaient m'atteindre. Au coin d'une rue, je jette ma boîte à terre, je
-m'assieds dessus, je roule mon manteau autour de ma jambe et, la
-tenant à deux mains, je me mets à crier: «Ah! que Dieu lui pardonne!
-Il a marché sur «moi!» Toute la bande accourt en hurlant: «Frère, me
-disent-ils, un homme n'a-t-il pas «passé par ici?--Il est déjà loin!
-il m'a foulé «aux pieds; mais loué soit le Seigneur!» Ils repartent au
-plus vite, et tranquillement j'emporte la boîte au logis.
-
-«Mes camarades, à qui je contai l'aventure, me félicitèrent chaudement
-de mon succès; mais ils ne voulaient pas croire que les choses se
-fussent passées comme je le disais. Piqué au jeu, je les conviai à
-venir le lendemain me voir courir une autre boîte.
-
-«Ils furent exacts au rendez-vous; mais cette fois les boîtes étaient
-rangées dans l'intérieur de la boutique et on ne pouvait songer à en
-saisir une avec la main: l'entreprise paraissait donc impossible,
-d'autant plus qu'averti, le confiseur se tenait sur ses gardes. A
-quelques pas du magasin, je tire mon épée dont la lame était solide,
-je me précipite dans la maison en criant: «Meurs! Meurs!» et je porte
-une pointe dans la direction du marchand. Il tombe à la renverse en
-demandant confession; je pique une boîte, je l'enfile avec mon estoc
-et je décampe. Les camarades étaient émerveillés de mon adresse et
-mouraient de rire en voyant la mine que faisait le confiseur; il
-suppliait qu'on l'examinât: «Je suis blessé, disait-il, c'est un homme
-avec qui j'ai eu une querelle.» Mais, quand il leva les yeux, le
-désordre que j'avais mis parmi les autres boîtes lui fit deviner le
-larcin et il se mit à faire tant de signes de croix qu'on crut qu'il
-n'en finirait point[69]. Jamais, je l'avoue, aucun succès ne me donna
-autant de joie.»
-
- [69] Quevedo, _El Gran Tacaño_, VI.--Cf. _Alonso_, d. Rivad., 495
- _a_.
-
-Ces continuelles rapines inspirent aux marchands une légitime
-méfiance: ils redoublent de précautions, mais les «coureurs»
-redoublent d'ingéniosité et d'audace; l'exaspération des gens de
-police, les mois de prison et les centaines de coups de fouet
-prodigués aux maladroits qui se font prendre, les menaces si redoutées
-de l'Église, tout cela, en accroissant le péril, ne fait que rendre le
-jeu plus passionnant, et entre les boutiquiers et la race aventureuse
-des étudiants le duel se continue pendant plusieurs siècles.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA _Tuna_.
-
-
-Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent
-à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de
-pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la
-vie de ces _pícaros_ ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de
-Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois
-que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds,
-_gorrones_ ou chevaliers de la _Tuna_[70], forment comme une vaste
-corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute
-distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement
-unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité de
-cent méfaits[71]. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on
-compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont
-lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux
-et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et
-de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies;
-d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par
-fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une
-condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence
-errante et son inquiète liberté[72].
-
- [70] La _Tuna_, c'est la vie de paresse et d'aventures.
-
- [71] Ils ressemblent fort aux _vagi scolares_, aux «goliards» de
- nos Universités du Moyen Age, ou encore à ces écoliers mendiants
- de l'Université de Bologne dont Buoncompagno nous a laissé, dans
- son _Antiqua Rhetorica_ (1215), un si triste portrait. (Sutter,
- _Aus Leben und Schriften des Magisters Buoncompagno_, Fribourg,
- 1894.)
-
- [72] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.
-
-Tous, drapés dans un manteau troué ou serrés dans une vieille soutane
-«dont les pans déchirés pendent comme des bras de pieuvre[73]», ils se
-promènent fièrement par les rues de Salamanque, espérant quelque
-heureux hasard ou méditant quelque «tour de main». On les voit dès le
-matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des écuelles
-de soupe, et c'est de là que leur vient leur surnom de _sopistas_.
-Quand les frères leur apportent l'énorme marmite où nagent tous les
-légumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonnés de
-noyaux d'olives, d'escargots et de têtes de poissons, quant apparaît
-le frère portier chargé de répartir l'aumône, à peine la prière dite,
-tous se bousculent et jouent des coudes pour n'être pas les derniers
-servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rétablir l'ordre,
-le _fraile_ frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller[74].
-Dans la journée ils courent la campagne et, malgré les chiens de
-garde, dévalisent jardins et vergers[75], ou bien ils trompent leur
-faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson
-rafraîchissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares,
-et souvent même ils emportent la tasse, au risque de décourager la
-charité[76]. Mais, pour assurer le repas du soir, ils ne peuvent
-compter que sur la générosité d'un riche camarade, sur la crédulité
-d'un débutant et, plus sûrement, sur leur propre savoir-faire. Les
-pains du boulanger, les melons et les piments du marché aux légumes,
-les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accrochées
-à la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur
-est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de
-fâcheuses expériences la rapidité de leurs jambes et la dextérité de
-leurs mains[77]; les rôtisseurs et les pâtissiers les voient avec
-inquiétude respirer l'odeur de leurs étalages.
-
- [73] «_Rabos de pulpo_» (_Don Quichotte_, II, ch. XIX).
-
- [74] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes_,
- Valencia.
-
- [75] _El Gran Tacaño_, VI.
-
- [76] «Entró Merlo Díaz, hecha la pretina una sarta de búcaros y
- vidrios los quales pidiendo de beber en los tornos de las Monjas
- avia agarrado con poco temor de Dios.» (_Gran Tacaño_, IIª part.,
- cap. III.)
-
- [77] _Alonso_, Rivadeneyra, 455 _a_.
-
-S'ils paraissent rarement dans le cloître des Ecoles, s'ils sont mal
-renseignés sur les livres de «texte», ils connaissent parfaitement
-«cent manières et façons de soutirer l'argent d'autrui[78]».
-
- [78] _Lazarillo de Tormes._
-
-Tricher au jeu, faire l'office de spadassin ou d'entremetteur, jouer
-auprès des filles galantes le rôle du frère qui veille sur l'honneur
-du nom et duper ainsi l'amoureux novice, mendier sous le porche des
-églises, un emplâtre sur l'oeil et le rosaire à la main, fabriquer de
-fausses clefs, rompre les cadenas, piller les dépenses des collèges et
-dévaliser les chambres des boursiers, transformer les _cuartos_[79]
-simples en _cuartos_ doubles en les élargissant à coups de marteau,
-voilà le vrai fond de leur savoir.
-
- [79] Le _cuarto_ est une monnaie de cuivre qui valait quatre
- maravédis.
-
-Quoiqu'ils soient passés maîtres en de telles malices et dignes, comme
-dit Cervantes, «d'occuper une chaire en ces facultés[80]», quoiqu'une
-lutte constante contre les incommodités de la fortune «aiguise leur
-entendement et rende tous les jours leur esprit plus subtil[81]», il
-leur arrive pourtant plus d'une fois de se coucher sans avoir rien pu
-se mettre sous la dent. Ils vont passer la nuit dans le gîte que le
-hasard leur offre, quelquefois dans les hôpitaux[82], quelquefois dans
-un grenier, souvent à la belle étoile, et le bon sommeil, «les
-enveloppant comme d'un manteau[83]», les console de leurs misères.
-
- [80] _La Ilustre Fregona._
-
- [81] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_.
-
- [82] _Estebanillo González_, éd. Rivad., 305 _b_.
-
- [83] C'est le mot de Sancho Panza.
-
-Ces misères d'ailleurs leur paraissent bien plus supportables que la
-monotonie d'une existence consacrée au travail. «Sans la faim et sans
-la gale, fléau commun des étudiants[84]», ils s'estimeraient les plus
-heureux des hommes. «Ni le froid, ni la chaleur ne les gênent: toutes
-les saisons de l'année sont pour eux comme un doux printemps; ils
-dorment d'aussi bon coeur sur des gerbes de blé que sur un matelas;
-ils s'enfoncent dans la paille des auberges avec autant de volupté que
-si leur lit était fait de fine toile de Hollande[85].» Comme
-Estevanille González, ils sont tous «garçons de bonne humeur», et
-cette naturelle gaîté les rend insensibles à bien des maux. On
-retrouve en eux ce fatalisme presque oriental et cette admirable
-_conformidad_ qui ont aidé les Espagnols de tous les temps à tout
-supporter et à se résigner à tout. Pourquoi s'indigneraient-ils contre
-des maux que leur a imposés le destin? Pour eux-mêmes, ils sont
-persuadés, comme la vieille Célestine, qu'ils sont «comme Dieu l'a
-voulu». Ils n'ont par conséquent ni regret ni remords et ils ne
-désespèrent pas de pouvoir, quand viendra l'heure fatale, «crocheter
-la porte du Paradis[86]» comme ils en ont crocheté bien d'autres.
-
- [84] Cervantes, _Coloquio de los Perros_.
-
- [85] Cervantes, _La Ilustre Fregona_.
-
- [86] _Lazarillo de Tormes._
-
-Ces gueux sont d'ailleurs fiers de leur condition et se tiennent les
-uns les autres en très haute estime, se traitant avec considération et
-ne s'appelant jamais que _Votre Grâce_ ou _Votre Seigneurie_. Il n'est
-pas de métier qui vaille à leurs yeux «cette glorieuse liberté auprès
-de laquelle tout l'or et toutes les richesses de la terre sont de peu
-de prix».
-
-Ils sont donc enivrés de leur indépendance, orgueilleux de leur
-paresse, et ils ont aussi la prétention et la fierté de rester des
-étudiants, du moins par le costume et par le nom, d'être encore
-«immatriculés» dans le corps glorieux de l'antique Université.
-
-Quoique leurs vies soient presque pareilles, ils rougiraient d'être
-confondus avec les mendiants du _Zocodover_ de Tolède, les coupeurs de
-bourses de la _Plaza Mayor_ de Madrid, les portefaix de Séville ou
-les rufians de Zahara.
-
-Lorsque, à la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave
-friponnerie, l'air de la ville leur paraît malsain, ils s'en vont
-courir la campagne, emportant tous, pendue à leur ceinture, la
-_hortera_, l'écuelle de bois qui ne les quitte guère[87]. Les uns
-chantent dans les bourgs au sortir des offices[88] et tendent le
-bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent à des
-montreurs de singes, à des joueurs de gobelets ou à des porteurs de
-fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux
-aveugles[89], les récitent à un demi-maravédis la pièce, et celle de
-sainte Lucie qui guérit les maux d'yeux[90], comme celle de saint Blas
-qui guérit les maux de gorge[91], leur sont surtout d'un merveilleux
-profit. Quelques-uns font métier de connaître les propriétés et vertus
-des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crédit, ils
-assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont
-restés dans la mémoire; d'autres font des pronostics, tirent des
-horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main[92]. D'autres
-portent toujours soigneusement roulé dans leur collet «ce livre non
-relié, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition», à
-savoir un jeu de cartes[93], cartes sales et crasseuses, il est vrai,
-usées des quatre coins, «mais qui ont, pour qui sait s'en servir,
-cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par
-dessous[94]»; comment mourir de faim avec cela quand il y a à la
-porte des hôtelleries tant de muletiers passionnés pour le
-vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces _gorrones_ en rupture
-de ban, on en voit même qui se déguisent en captifs échappés des
-bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir
-sur un tableau grossièrement enluminé quels tourments endurent les
-pauvres chrétiens quand ils tombent aux mains des Maures
-infidèles[95].
-
- [87] Francisco de Castro, _Entremés de la Casa de Posadas_.
-
- [88] Quelques-uns de ces chants ressemblent, sans doute, à la
- vieille complainte que nous pouvons lire dans le _Libro de
- Cantares_ de l'Archiprêtre de Hita (1389):
-
- _De Como los escolares demandan por Dios._
-
- Sennores, dat al escolar,
- Que vos bien demandar,
- Dat limosna, o raçion,
- Faré por vos oraçion,
- Que Dios vos de salvaçion,
- Quered por Dios a mi dar..., etc.
-
- (Ed. Rivad., pp. 278b, 279a, 281, 282.)
-
- [89] C'étaient, en effet, les aveugles qui faisaient surtout
- trafic de ces oraisons ou _ensalmos_: le maître de Lazarillo de
- Tormes en savait «cent et tant». Un héros d'une comédie de
- Cervantes, Pedro de Urdemalas, sait «l'oraison de l'âme seule,
- l'oraison de saint Pancrace, celle des engelures, celle qui
- guérit la jaunisse, celle qui fait fondre les écrouelles».
-
- [90] _Pícara Justina_, fo 11.
-
- [91] Lope de Vega, _Peribañez_, II, 23.
-
- [92] Liñan y Verdugo, _Guía de Forasteros_, Valencia, 1635, fo
- 92.
-
- [93] C'est Covarrubias (_Tesoro_) qui donne cette définition.
-
- [94] Cervantes, _Rinconete y Cortadillo_.
-
- [95] Cervantes, _Historia de los Trabajos de Persiles y
- Sigismunda_, lib. III, cap. X.
-
-Dès qu'ils croient pouvoir affronter impunément les regards du
-Corregidor, ils rentrent à Salamanque avec quelques _blancas_ dans
-leur poche et ne tardent point à y reprendre le «métier», le «saint et
-bon métier», qui finira peut-être par les conduire aux galères, à la
-prison ou même aux _finibus terræ_, c'est-à-dire à la potence.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-ÉPISODES DE LA VIE UNIVERSITAIRE: FÊTES ET CONGÉS, _oposiciones_ ET
-_grados_.
-
-
-Pour le commun des étudiants, qui ne vont pas au delà des ordinaires
-espiègleries et qui se privent des fortes émotions de l'existence
-picaresque, la vie de Salamanque offre encore assez d'imprévu. Mille
-événements y rompent la monotonie des jours.
-
-Tout d'abord, les fêtes religieuses sont une perpétuelle occasion de
-congés. Sans parler de Noël, de la semaine sainte, de la Pentecôte et
-de la Fête-Dieu, dix fois au moins dans l'année l'Université ferme ses
-portes en l'honneur de la Sainte Vierge: pour la Conception de
-Notre-Dame, l'Expectation de Notre-Dame, la Nativité de Notre-Dame, la
-Présentation, la Purification, l'Annonciation, la Visitation,
-l'Assomption de Notre-Dame, etc. Les grands saints et les saints
-locaux sont chômés aussi avec une singulière exactitude[96]: et ce
-sont alors des cérémonies magnifiques, d'interminables processions
-serpentant dans les rues étroites de la ville, tandis que sonnent les
-cent clochers, de longues files de pénitents, nus jusqu'à la ceinture,
-se déchirant la peau avec les boules de verre de leurs martinets et
-bombant le dos pour mieux faire jaillir le sang; des expositions
-d'images et de reliques, des pèlerinages vers des chapelles éloignées
-ou vers des lieux qu'ont illustrés des miracles, des foires, des repas
-sur l'herbe, des troupes chantantes, des bals dans les carrefours:
-_danses de soulier_ où l'on marque la mesure en frappant de la main sa
-semelle, danses de _cascabel menudo_ où l'on s'attache aux jarrets des
-colliers de grelots, _danses des épées_ où s'escriment des quadrilles
-habillés en toile blanche; des tournois, des «jeux de cannes» où, sur
-leurs chevaux andalous caparaçonnés de drap d'or, des seigneurs en
-costume jaune et blanc simulent des combats contre des chevaliers
-vêtus de satin cramoisi; des concerts où le psaltérion, le
-hautbois[97], la mandore et la cornemuse de Zamora associent leurs
-sons aux métalliques accords de la guitare.
-
- [96] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._
-
- [97] _Chirimia_, hautbois à douze trous, instrument d'origine
- arabe.
-
-La fête de San Marcos est l'occasion d'un divertissement étrange. Les
-étudiants achètent, aux frais de la cité, un taureau de belle
-apparence[98], ils le conduisent à la cathédrale où il écoute la messe
-fort dévotement; après l'office, ils le promènent dans la ville en
-demandant l'aumône à chaque porte; ils lui attachent enfin entre les
-cornes des fusées auxquelles ils mettent le feu, et le lâchent affolé
-dans les rues où il renverse tout et met les passants en déroute.
-
- [98] La légende prétend que lorsque, la veille de la fête, les
- étudiants vont faire leur choix au pâturage, ils crient:
- «Marcos!» et qu'alors la bête qui plaît le mieux au saint sort
- d'elle-même du troupeau. (Padre Feijoo, _Obr. Escog._, éd.
- Rivadeneyra, p. 382.)
-
-Le jour de la Saint-Martin, toute la ville est en joie: c'est à cette
-date qu'a lieu l'élection du nouveau Recteur. Au sortir du cloître de
-l'Université, où l'on vient de proclamer son nom, il fait au travers
-de Salamanque la traditionnelle promenade, le _paseo_. Le cortège est
-d'une extraordinaire magnificence: le nouvel élu appartient presque
-toujours à l'une de ces illustres familles qui ont donné à
-l'Université tant de brillants élèves et tant de puissants
-protecteurs: les Mendoza, les Guzmán, les Pimentel, les Córdova, les
-Sandoval, les Pacheco, les Fonseca; il n'hésite pas à dépenser des
-sommes considérables pour effacer par l'éclat de son équipage les
-souvenirs laissés par ses prédécesseurs. Derrière lui défilent les
-docteurs, les maîtres, les officiers, les étudiants. Il est d'usage
-qu'à cette occasion chaque écolier renouvelle sa garde-robe et que les
-jeunes gens riches habillent de neuf leurs pages et leurs valets[99].
-Tous les couvents, tous les Collèges ont orné leur façade; tous les
-habitants ont suspendu à leurs fenêtres des tapisseries, des
-couvertures, des étoffes de couleur. Ce jour-là, la cité entière
-témoigne son attachement à l'Université qui fait sa prospérité et sa
-gloire.
-
- [99] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, conde de
- Olivares, á D. Laureano de Guzmán._
-
-En dehors de ces solennités, divers événements viennent encore jeter
-dans la vie scolaire une singulière animation. Ce sont d'abord les
-_oposiciones_. Dès qu'une chaire devient vacante, un concours est
-aussitôt ouvert et dans tout le royaume le Recteur adresse un appel
-aux _opositores_ ou candidats. Les épreuves de ce concours sont
-publiques; elles comprennent généralement une leçon d'une heure sur un
-sujet fixé d'avance, une critique de la leçon par les concurrents, une
-réponse du candidat à ces critiques, et enfin une série de discussions
-improvisées sur divers points du programme[100]. A Salamanque, où
-l'organisation de l'_Estudio_ est essentiellement démocratique, ce ne
-sont pas les docteurs qui choisissent leur futur collègue, ce sont les
-étudiants de la Faculté qui désignent leur futur maître. Quoique ces
-jeunes gens fassent tous leurs efforts pour rester dignes d'un tel
-privilège et pour juger avec équité, on devine cependant qu'il y a
-bien des compétitions, bien des intrigues, et que tout ce monde
-remuant et passionné est violemment agité par l'approche d'une
-_oposición_. On voit se former des partis, de véritables
-factions[101]. Chaque concurrent peut compter sur l'appui de ses
-compatriotes; il fait d'ordinaire, quelques jours avant les épreuves,
-un certain nombre de cours où il attire le plus d'auditeurs qu'il
-peut et où se comptent ses amis et ses adversaires[102], il trouve
-toujours à la sortie un groupe d'admirateurs pour l'acclamer et lui
-faire escorte. Il arrive que des _opositores_ plus fortunés recourent
-à des manoeuvres peu délicates pour assurer un succès qu'ils jugent
-douteux. Ils tiennent table ouverte pendant une ou deux semaines, et
-c'est là une bonne aubaine pour les pauvres _sopistas_; leurs plus
-chauds partisans vont attendre aux portes de la ville les nouveaux
-étudiants qui arrivent de leur province; ils leur font mille
-civilités, les conduisent dans une hôtellerie et les régalent
-plusieurs jours de suite, pour obtenir leurs voix[103].
-
- [100] _Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras de el
- Doctor D. Diego de Torres Villaroel, catedrático de prima de
- matemáticas en la Universidad de Salamanca, Salamanca_, 1752, p.
- 79 et sq.
-
- [101] Mateo Aleman, _Alfarache_, Part. II, lib. III, cap. IV.
-
- [102] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._
-
- [103] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida de
- Guzmán de Alfarache_, lib. II, cap. V.--Figueroa, _El Pasagero_,
- _Alivio_ III, fo 106.
-
-Malgré tout, il ne paraît pas que l'Université de Salamanque ait
-jamais vu d'élection vraiment scandaleuse, au moins pendant les
-premiers siècles de son existence[104]. C'est que là, comme dans la
-plupart des grandes Écoles du Moyen-Age, les jeunes étudiants
-finissent presque toujours, malgré les brigues et les cabales, par
-subir l'influence de ceux de leurs camarades plus âgés et plus sérieux
-qui, ayant souvent passé la trentaine, déjà licenciés ou même docteurs
-et futurs candidats aux mêmes chaires, sont à la fois capables de bien
-juger les aspirants et intéressés à faire récompenser le vrai mérite.
-
- [104] Avant que se soit établie la tyrannie des Grands Collèges.
- (Voir plus loin, _Deuxième Partie_, II, p. 181-188.)
-
-Dès que le résultat du vote est connu, les amis du nouvel élu se
-précipitent vers sa maison et remplissent sa rue de cris
-assourdissants; mais cette victoire que tant de voix lui annoncent
-n'est pas officielle encore, et il doit en savourer silencieusement le
-plaisir. La tradition veut qu'il ne se montre point avant que le
-Recteur lui ait fait tenir le _testimonium delatæ cathedræ_,
-c'est-à-dire l'acte de nomination. Quand on voit apparaître au bout de
-la rue le bedeau de l'Université avec le rouleau de parchemin, le
-tumulte augmente encore: la porte est enfoncée, on arrache au
-vainqueur son bonnet, on le couronne de laurier, on le soulève de
-terre, et un vrai torrent l'entraîne jusqu'aux Écoles, renversant sur
-sa route les tréteaux des marchands. Suant, essoufflé, la soutane au
-vent, le nouveau maître fait son entrée dans le cloître sur les
-épaules de ses admirateurs; on le porte jusqu'à la chaire qu'il vient
-de conquérir et il en prend possession au milieu d'acclamations
-enthousiastes. Pendant ce temps, les plus riches de ses amis ont loué
-des montures: après avoir fait des courses folles dans les rues en
-criant son nom à tous les échos, ils pénètrent dans la cour de
-l'Université, tournent autour des colonnes, comme pris de vertige, et
-font entrer leurs chevaux jusque dans les classes. Tout le jour, le
-vacarme continue.
-
-Quand la nuit est tombée, un cortège se forme. Tenant à la main des
-torches et des lanternes, agitant au-dessus de leurs têtes des palmes
-et des branches de laurier, plusieurs centaines d'étudiants vont
-reprendre chez lui le héros de la journée et lui font faire le tour de
-Salamanque. D'immenses écriteaux, portés au bout d'une perche, font
-connaître au peuple son nom, le nom de son pays et son nouveau titre.
-A chaque instant partent des coups de pistolet, éclatent des pétards;
-des fusées montent dans le ciel. La ville est illuminée: les gens les
-plus pauvres ont mis sur le rebord de leur fenêtre une lampe ou une
-chandelle; les religieuses même ont allumé des flambeaux à la porte
-de leurs couvents[105].
-
- [105] _Apparatus latini sermonis, auctore Melchiore de la Cerda,
- S. J., eloquentiæ professore_, Séville, 1598.--Torres Villaroel,
- _loc. cit._
-
-Parfois le cortège s'arrête devant une église, un collège, une maison
-bâtie en pierres de taille; on dresse une échelle, un étudiant y monte
-et trace avec une encre rouge, faite d'huile et de sang de boeuf, une
-inscription admirative, comme on en voit encore des milliers sur les
-murs de Salamanque. Puis la troupe reprend sa marche, toujours plus
-nombreuse et plus bruyante. Aux chants, aux sons de la musique se
-mêlent les airs de triomphe qui glorifient à la fois le nouveau maître
-et sa province: _Vítor Don Pedro, Vítor Castilla!_ ou _Vítor Don Luis
-Vítor Navarra! Vítor!_ Les clameurs emplissent la ville, elles
-s'étendent jusqu'aux plus misérables ruelles, et le petit peuple, à
-l'âme enfantine et obscure, est ébloui par cette apothéose du
-savoir[106].
-
- [106] Dans d'autres Universités et particulièrement à Alcalá, ces
- réjouissances prennent un autre caractère et tournent un peu à la
- mascarade. Dans le _Don Quichotte_ de d'Avellaneda, le Chevalier
- et son fidèle Sancho arrivent à Alcalá au moment où l'Université
- célébrait la réception d'un nouveau maître de théologie. «Il
- faisait le tour de la ville dans un char de triomphe, et plus de
- deux mille Écoliers l'accompagnaient, les uns à pied, et les
- autres à cheval ou sur des mules. Don Quixotte et Sancho
- rencontrèrent bientôt les Écoliers qui marchaient deux à deux, la
- tête couronnée de fleurs, et chacun une branche de laurier à la
- main. Au milieu d'eux paraissait un char de triomphe d'une
- grandeur prodigieuse. Le devant était occupé par un nombre infini
- de chanteurs et de joueurs d'instruments. On voyait dedans
- plusieurs Ecoliers habillés en femmes, dont les uns
- représentaient les vertus et les autres les vices; et chaque
- personnage portait une inscription qui le désignait. Ceux qui
- représentaient les vices étaient chargés de chaînes et assis aux
- pieds des autres, et ils affectaient un air triste et convenable
- au malheur de l'esclavage. Dans le fond du char paraissait par
- dessus tout le nouveau Professeur sur un trône et vêtu d'une
- longue robe d'écarlate avec une couronne de laurier sur la tête.»
- (_Nouvelles Aventures de Don Quixotte_, traduction de Lesage, éd.
- de 1707, p. 256.)
-
-Dans la grande cité universitaire, la collation de certains grades
-excite un enthousiasme pareil. Le baccalauréat n'a qu'une assez mince
-importance: ce n'est guère qu'un certificat d'assiduité, que l'on peut
-quelquefois obtenir sur le simple témoignage du bedeau. La licence et
-même le diplôme de maître ès arts se confèrent sans grande pompe. Mais
-l'Université a tenu à entourer d'un éclat incomparable les cérémonies
-du doctorat, qui est l'acte le plus considérable de la vie scolaire
-et comme le terme normal des études: elle a vu là un moyen de
-maintenir son prestige, de rendre manifestes aux yeux de tous sa
-richesse, sa puissance et sa majesté.
-
-La veille de l'examen, un étudiant à cheval, précédé de tambours et de
-trompettes, va distribuer à tous les docteurs la liste des conclusions
-qui seront soutenues. Aussitôt après, tout le corps universitaire se
-rassemble pour la procession solennelle. En tête, les musiciens,
-l'Alguazil du Chancelier, les Maîtres des cérémonies, les Rois
-d'armes, les deux Secrétaires de l'_Estudio_; derrière, les
-professeurs en grand costume: robe noire garnie de dentelles blanches,
-camail de couleur, toque noire ornée d'une houppe qui retombe en
-franges autour du bonnet; d'abord les maîtres ès arts en camail bleu
-de ciel, puis les théologiens en camail blanc, les médecins en jaune,
-les canonistes en vert, les légistes en rouge[107]. Après eux, le
-candidat; les bedeaux avec leurs masses, l'Écolâtre, ayant à sa
-gauche le Recteur, à sa droite le docteur qui servira de parrain au
-récipiendaire; enfin les juges et les officiers de l'Université, les
-pages, les valets et les domestiques. Le candidat va tête nue; il
-monte un cheval richement harnaché, couvert d'un caparaçon qui traîne
-jusqu'à terre, il est vêtu de velours ou de soie avec le collet à
-l'espagnole et des bottes de maroquin; il est armé de l'épée et de la
-dague. Les cloches sonnent: au bourdon sourd de la cathédrale se
-mêlent les notes claires du clocher de Saint-Martin, les tintements
-des églises lointaines. Derrière le cortège se presse en désordre la
-foule innombrable des étudiants, toute la jeunesse de Salamanque, les
-artisans qui ont interrompu leur travail, les marchands qui ont fermé
-leurs boutiques, et les paysans des alentours, accourus comme pour une
-fête, villageoises en robe brodée, _charros_[108] parés de leurs
-boutons d'argent, serrés dans leur large ceinture de cuir.
-
- [107] Lope de Vega, _La Inocente Sangre_, II, 1:
-
- _Como ya se ve mirando
- En los colores que veis,
- Rojo, verde, azul y blanco,
- Cánones, leyes, maestros
- Teólogos y hombres sabios..._
-
- [108] Les paysans de la plaine de Salamanque.
-
-La journée du lendemain est encore plus remplie. Après avoir été
-longuement interrogé dans le Paranymphe, qui est la salle d'honneur
-de l'Université, le candidat est livré à ses camarades qui lui font
-expier par des moqueries un peu fortes les satisfactions
-d'amour-propre qu'il a déjà goûtées et les honneurs qui l'attendent.
-Cette cérémonie bouffonne s'appelle le _vejamen_, et l'on nomme
-_gallos_ les traits malicieux qui, ce jour-là, tombent un peu sur tout
-le monde.
-
-Nous trouvons dans un recueil assez curieux et assez ignoré la
-description d'une de ces cérémonies caractéristiques[109]. Cette
-cérémonie eut un éclat particulier parce qu'on y voyait, au premier
-rang des spectateurs, le roi Philippe III et la reine Marguerite[110].
-Le principal orateur était un maître de l'Université et la victime
-désignée était un religieux, de l'ordre des Carmélites.
-
- [109] Gaspar Lucas Hidalgo, _Diálogos de apacible
- entretenimiento_, Barcelona, 1609: _Noche Primera_, cap. II, _Que
- contiene unos gallos que se dieron en Salamanca en presencia de
- los Reyes_.
-
- [110] Le roi et la reine étaient arrivés à Salamanque dans les
- premiers jours de juillet 1600; ils y avaient été reçus
- magnifiquement, particulièrement par les marchands d'habits de la
- ville qui avaient été à leur rencontre déguisés en _soldados
- galanes_. Leurs Majestés visitèrent longuement l'Université et
- aussi le Colegio Viejo, dont ils admirèrent la Bibliothèque.
- (_Diálogos de apacible entretenimiento_, _Noche_ II, cap. I.)
-Dans sa harangue, fort travaillée et qui sentait un peu trop
-l'apprêt, le _maestro_ commença par se moquer, d'ailleurs assez
-doucement, de quelques-uns de ses collègues, rapportant quelques
-anecdotes récentes ou faisant allusion à quelque innocente manie. A
-l'un, chanoine de la sainte Cathédrale, la langue avait fourché, le
-jour de Pâques, tandis qu'il officiait, et il avait dit à la fin de
-la messe: «_Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!_» Un autre, en
-apprenant la mort d'un ami, s'était écrié machinalement: «_Ite,
-missa est!_» Il reprochait à un troisième de porter toujours sur la
-tête une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il
-désignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique marié,
-de porter le costume ecclésiastique et un religieux, maître de
-théologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il
-n'était jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa
-main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.--Il en venait
-enfin au héros de la fête, qui attendait son tour avec inquiétude,
-et naturellement celui-là était moins ménagé: ses travers moraux et
-ses défauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne
-touffue de ses cheveux bouffant autour de sa tonsure, sa
-prétention à un savoir universel, tout cela était relevé sans
-bienveillance, et ces traits réunis finissaient par former un
-portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant.
-
-Ce mauvais moment passé, une tradition charitable voulait que le
-président de la cérémonie fît, en manière de contre-partie, le
-panégyrique du récipiendaire. Il n'était pas inutile en effet de le
-relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collègues,
-surtout quand la verve satirique de ses persécuteurs s'était déchaînée
-sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la présence d'un
-monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait,
-nous dit-on, à de telles libertés que les étudiants ecclésiastiques
-restaient, ce jour-là, au couvent[111].
-
- [111] Cette coutume du _Vejamen_ était si généralement admise que
- Cisneros lui fit sa place dans les Statuts même de l'Université
- d'Alcalá: «Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen
- jocosum.»
-
-Le _Vejamen_ achevé, le cortège officiel vient reprendre le candidat
-et le conduit dans la nef de la cathédrale, où doit avoir lieu la
-réception solennelle. Une immense estrade y a été dressée, où prennent
-place les hauts dignitaires, les docteurs et les maîtres, tandis que
-jouent les haut-bois, les trompettes et les tambourins[112]. Le
-candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaillé. Le
-parrain lui répond par une autre harangue latine qu'il écoute, à
-genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confère les
-insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: «Cet
-anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la
-Science: applique toi à te montrer digne époux d'une telle épouse.» Il
-lui met un livre entre les mains en prononçant ces mots: «Voici le
-livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pénétreras les
-mystères du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes à les
-tenir enfermés, quand il le faudra, au plus profond de ton âme[113].»
-Il le coiffe ensuite du bonnet de docteur, il le fait monter dans une
-chaire, toujours en récitant les formes consacrées; il l'embrasse
-enfin en lui disant: «Viens donc dans mes bras, reçois ce baiser de
-paix et d'amour; que ce témoignage de tendresse te lie éternellement à
-moi et à l'Université, notre mère.»
-
- [112] Lope de Vega a encore célébré dans une autre de ses pièces,
- _El Bobo del Colegio_ (II, 4), la pompe de ces cérémonies:
-
- «FABIO.--No pienso yo que el Imperio,
- Cuando á su elección se hallan
- Los príncipes electores,
- Ya con mitras, ya con armas,
- Resplandece en mayor vista
- Que cuando ocupan sus gradas
- Tantas borlas de colores
- Verdes, azules y blancas,
- Carmesíes y amarillas...»
-
- [113] A l'Université d'Alcalá, les docteurs en droit civil ou
- canon reçoivent en outre le ceinturon avec la dague, les éperons
- et l'épée. (La Fuente, _Historia de las Universidades_, II, p.
- 621; _Appendice_.)
-
-Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, récite à
-voix haute son acte de foi et prête serment. La cérémonie est
-terminée. Dans toute l'église les acclamations éclatent, tandis que
-sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux
-d'usage: à chacun des docteurs et maîtres, des gants, une barrette et
-deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent
-réaux au bedeau et au notaire des écoles.
-
-La cathédrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste
-place de Saint-Martin--qui est devenue aujourd'hui la _Plaza
-Mayor_.--Le maître des cérémonies l'a fait disposer pour la course de
-taureaux, qui est déjà à cette époque l'accompagnement obligé de
-toutes les fêtes, même des fêtes de canonisation[114]. Les arcades
-ont été fermées par une haute barrière derrière laquelle le peuple
-s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitués se sont
-installés aux fenêtres des maisons que doivent leur céder en ces
-occasions-là leurs légitimes propriétaires. Un large balcon est
-réservé à l'Université: dès que le cortège s'y est assis, les
-trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de la
-_plaza_, et la course commence.
-
- [114] Il y eut, par exemple, des courses à Salamanque pour la
- canonisation de sainte Thérèse, en 1622, et pour celle de san
- Juan de Sahagún. (Villar, _Historia de Salamanca_.)
-
-Cinq taureaux, pour le moins, doivent paraître dans l'arène; une
-commission nommée par le Cloître des Docteurs[115] a été les choisir
-quelques jours auparavant dans une _ganadería_ voisine. Les toreros de
-profession sont fort rares en ce temps-là: chacun peut aller, à son
-gré, montrer son courage et son adresse.
-
- [115] L'assemblée des professeurs titulaires.
-
-Le premier jeu consiste à attirer le taureau, à le détourner à droite
-ou à gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et à éviter les
-cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une légère inclinaison
-du corps. Quand l'animal commence à se lasser, un signal est donné
-par le président de la course: «Pour lors, raconte un voyageur, tous
-ceux qui sont dans le clos accourent, l'épée à la main, et tâchent de
-lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a
-alors, ajoute-t-il, bien du désordre et du danger[116].» Ce premier
-jeu est plutôt l'affaire «des gens de peu et de nulle considération».
-
- [116] _Voyage d'Espagne de M. de Monconys_ (1628).
-
-Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques
-seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou
-quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour
-de la _plaza_ et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand
-l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les
-deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur
-cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés
-de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer
-sans aucun secours.
-
-Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait
-bander les yeux à son cheval: il attend l'attaque et, lorsque le
-taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du
-corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.»
-
-Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les
-courses d'aujourd'hui[117], elles laissaient plus de place à
-l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien
-ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les
-péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent
-l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens
-exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce
-spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur,
-les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans
-scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait
-l'antique tradition qui consacrait par de telles fêtes l'investiture
-d'une dignité si grave et si pacifique.
-
- [117] Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467,
- vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles:
- «Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit
- autres, plus un cheval.» _Viaje del noble Boemio León de Rosmital
- de Blatna por España y Portugal._ (_Viajes por España: Libros de
- Antaño._ Madrid, 1879, p. 81.)
-
-Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont
-les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore
-offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq
-services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale
-une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des
-sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires
-de poulets[118]. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant
-d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou
-des _Décrétales_, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études.
-Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se
-faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais
-il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand
-nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les
-docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans
-une même journée. D'autres candidats, plus pauvres ou plus avisés,
-attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt
-proscrire toute fête et simplifier la cérémonie.
-
- [118] _Estatutos hechos por la Universidad de
- Salamanca._--Villar, _Historia de Salamanca_.
-
- * * * * *
-
-Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si
-indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes
-hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la
-liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses
-goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies,
-où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et
-le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits
-créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des
-fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette
-inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de
-cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie
-sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite
-et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux
-hautes charges de l'Etat; bien soutenus et bien dirigés, des
-étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées,
-devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université
-ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à
-qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure,
-finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers,
-sacristains ou marchands[119]. Mais ces injustices du sort sont de
-tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient
-encore à l'antique _Estudio_ un attachement fidèle; ils emportaient,
-comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des
-années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils
-y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées:
-Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des
-sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour.
-
- [119] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres
- estudiantes._ Valencia.
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE.
-
-I.
-
-Origines et Progrès des Universités Espagnoles.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
- ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES
- CENTRES D'ENSEIGNEMENT.
-
-
-La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait
-contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la
-Péninsule.
-
-Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique
-centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles
-d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de
-Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère[120]. Pendant toute la
-durée du treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie.
-
- [120] Les faibles ressources de cet _Estudio_, l'hostilité des
- habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux
- puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains,
- l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième
- siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime
- héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dans _La
- Inocente Sangre_, II, I.
-
-Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand,
-le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires;
-Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette[121].
-Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses
-privilèges[122]. Boniface VIII lui avait accordé des rentes[123]. Sur
-elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les
-libéralités des rois.
-
- [121] Cédule de Badajoz (nov. 1252).
-
- [122] Bref daté de Naples (avril 1255).
-
- [123] Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de
- ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire
- spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII,
- Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en
- trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les
- bienfaiteurs de l'Université de Salamanque.
-
- [124] On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie,
- fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu.
-
-Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime
-II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que la _Corona_ d'Aragon
-cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de
-Léon.
-
-Un demi-siècle encore se passe[124] et Alphonse XI de Castille fait
-consacrer par une bulle pontificale[125] une institution nouvelle:
-l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent
-cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent
-par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des trois
-_Universidades mayores_ d'Espagne.
-
- [125] Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346).
-
-Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en
-reste, crée l'Université d'Huesca (1354).
-
-Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont
-sans importance[126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizième
-siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment
-surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre
-de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur,
-elle s'efforce par avance de s'en rendre digne.
-
- [126] Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446).
-
-Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan
-et les papes n'y mettent pas obstacle.--Car l'Université est une
-institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout,
-à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades
-qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent
-leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement
-arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de
-contrôler son enseignement[127]. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège
-a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par
-peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils
-devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à
-sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de
-longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations
-nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les
-princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans
-l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus
-précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus
-conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les
-fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée
-en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre
-de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les
-rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes
-Universités de certains de leurs revenus, particulièrement des
-_tercias_, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les
-dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands
-seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à
-élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments
-souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils
-dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens
-en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la
-vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux
-qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre:
-c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent
-avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers
-de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du
-royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les
-colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les
-coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore
-sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes
-et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se
-remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les
-pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend
-une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette
-jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau
-grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la
-société civile, formant comme une cité libre avec son organisation
-spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités.
-
- [127] Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée
- ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit
- même l'enseignement du droit civil.
-
-En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de
-Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence[128]; en
-1504, celle de Santiago[129]; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle
-de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en
-1534, celle de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle
-de Grenade[130]; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de
-Gandía[131]; en 1548, celle d'Osuna[132]; en 1551, celle d'Osma[133];
-en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle
-d'Oropesa[134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle
-d'Orihuela[135]; en 1572, celle de Tarragone[136].
-
- [128] Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI
- (Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de
- cette ville.
-
- [129] Bulle de Jules II (1504).
-
- [130] En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade le
- _Colegio de Santa Cruz de la Fe_ et le _Imperial de San Miguel_.
-
- [131] Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía.
-
- [132] Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña.
-
- [133] Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma.
-
- [134] Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette
- ville et vice-roi du Pérou.
-
- [135] Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et
- patriarche d'Antioche.
-
- [136] Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta,
- archevêque de Tarragone.
-
-Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né
-quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que
-cinq ou six nouvelles[137]: il semble qu'elle ait fait à ce moment
-tout son effort.
-
- [137] Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa
- (1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de
- l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la
- réunion des Universités de Catalogne.
-
-Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces
-établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité
-propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui
-aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le
-même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources.
-
-Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la
-soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands
-seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées
-municipales.
-
-Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux
-Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur
-organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs
-statuts des _Habita_ de Frédéric Ier et des diplômes de Frédéric II.
-D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres,
-comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur
-Montpellier.
-
-Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par
-les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui
-appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs
-couvents, relèvent directement de leurs supérieurs: telles, par
-exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de
-Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles
-d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains.
-
-Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les
-chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du
-savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de
-l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme
-Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des
-Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les
-ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont
-l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit
-à la fois ses étudiants et ses maîtres.
-
-Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des
-Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá:
-elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et
-l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses
-progrès.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-UNE GRANDE UNIVERSITÉ: ALCALÁ.
-
-
-A six lieues de Madrid, sur la rive droite du Hénarès, au milieu d'une
-vaste plaine assez nue, coupée par le ruisseau d'une ligne de verdure,
-la vieille Alcalá abritait dans son enceinte massive, couronnée de
-tours, une population pacifique et une vie silencieuse, lorsque le
-grand Jiménez de Cisneros, moine franciscain, confesseur de la reine
-Isabelle, archevêque de Tolède, primat d'Espagne et chancelier de
-Castille, résolut d'y fonder, à la place du petit Collège où il avait
-jadis étudié la grammaire et les humanités, une Université immense et
-magnifique, capable de rivaliser avec Salamanque[138], digne de la
-gloire des temps nouveaux.
-
- [138] C'est cependant à Salamanque que Cisneros avait continué
- ses études. Il y avait été, en 1450, à l'âge de quatorze ans, il
- y avait étudié à la fois le droit civil et le droit canon et il
- avait obtenu le baccalauréat dans l'une et dans l'autre Faculté.
-
-Tandis que les Écoles Salmantines avaient crû lentement, d'année en
-année, de siècle en siècle, l'Université nouvelle fut une création
-subite, que pouvait seule réaliser une volonté aussi puissante et
-aussi tenace: elle fut l'oeuvre d'un homme, et d'un homme qui, ayant
-déjà dépassé les limites ordinaires de la vie, sentait qu'il devait se
-hâter s'il voulait voir de ses yeux l'achèvement de son entreprise.
-
-En moins d'une année, Cisneros choisit l'emplacement, achète les
-terrains, fait dresser par l'architecte Pedro Gumiel les plans du
-futur édifice. Le 14 mars 1498, il en pose solennellement la première
-pierre. Pendant que les murs s'élèvent, il quitte souvent son palais
-de Tolède, interrompt ses graves occupations et, comme fera plus tard
-Philippe II pour son Escurial gigantesque, il vient regarder grandir
-son ouvrage; on le voit quelquefois prenant lui-même des mesures, la
-règle et l'équerre en main, et distribuant de l'argent aux ouvriers
-pour stimuler leur zèle.
-
-Dès l'année 1499, il a obtenu du pape Alexandre VI deux bulles qui
-concèdent à l'institution nouvelle des rentes et des privilèges.
-
-Cependant les travaux matériels n'avancent pas assez vite à son gré.
-Il ordonne que l'on achève les murs en torchis, et comme le roi
-Ferdinand s'étonne de la pauvreté de la bâtisse: «Je laisserai, lui
-répond-il, assez d'or à cette Université pour que ses fils puissent la
-refaire de marbre.» Et après sa mort on la refera de marbre en effet:
-on sculptera dans la pierre dure la belle façade de style plateresque
-d'après les dessins de Gil de Hontañón; en souvenir de Cisneros on y
-fera courir, au-dessous de l'écusson royal, autour des balcons, la
-cordelière à gros noeuds des Franciscains; on élèvera les arceaux du
-magnifique cloître, on décorera somptueusement la vaste salle du
-Paranymphe et, au-dessus de son plus beau portique, l'Université
-attestera par cette inscription qu'elle a réalisé le voeu de son
-fondateur: _Olim lutea, nunc marmorea_, «Autrefois de boue, maintenant
-de marbre».
-
-Le 26 juillet 1508, des cours déjà s'inaugurent dans les bâtiments
-encore inachevés et on y fait en grande cérémonie une leçon sur
-l'_Ethique_ d'Aristote.
-
-En 1509, Cisneros semble oublier quelque temps son oeuvre préférée: il
-part sur la flotte qu'il a équipée à ses frais pour enlever Oran aux
-Barbaresques; mais, à peine revenu de cette brillante expédition,
-alors que la Cour le presse d'aller recevoir à Valladolid les
-témoignages de la reconnaissance publique, il se rend tout droit à
-Alcalá. Les habitants ont ouvert pour son entrée une brèche dans leurs
-murailles: il se détourne modestement de cette voie triomphale et,
-pénétrant dans la ville par la porte ordinaire, il va tout de suite
-déposer dans le trésor de l'Université les trophées de sa victoire
-qu'apportent des chameaux et des esclaves africains: des vases d'or et
-d'argent, des bijoux pris dans les mosquées et une collection de
-manuscrits arabes encore plus précieuse.
-
-En 1513, il publie les fameux Statuts qu'on peut voir encore revêtus
-de sa signature, dans l'_Archivo Histórico_ d'Alcalá. Il a alors près
-de quatre-vingts ans; depuis la mort de la reine Isabelle son autorité
-n'a fait que s'accroître. Il est maintenant cardinal, Grand
-Inquisiteur. Il organise les tribunaux du Saint-Office, il porte le
-poids des grandes affaires de la monarchie: et pourtant il a trouvé le
-temps de préparer lui-même pour le corps qui commence à naître une
-Constitution, une Charte, des programmes, de tout prévoir et de tout
-régler.
-
-Si Alcalá jouit des mêmes _fueros_, des mêmes immunités que
-Salamanque, son organisation est tout à fait différente. Alors que
-Salamanque est essentiellement démocratique et conserve encore les
-libertés du Moyen-Age, on voit se manifester dans les Statuts d'Alcalá
-ce pouvoir centralisateur qui est en train de s'étendre sur toute
-l'Espagne et qui plus tard s'affirmera jusqu'à l'exagération. Toute
-l'Université gravite autour d'un centre, qui est le Grand Collège de
-San Ildefonso, et ce Collège est gouverné par un seul homme, le
-Recteur que nomme l'archevêque de Tolède et qui est le représentant
-direct des rois de Castille. Les boursiers de San Ildefonso n'ont pas
-besoin de sortir de leur maison, comme leurs collègues des _Mayores_
-de Salamanque, pour aller suivre les cours de l'Université: ces cours
-se font chez eux, dans la demeure magnifique qui leur appartient, où
-les professeurs et les étudiants libres ne sont que leurs hôtes. C'est
-le Collège qui paye les salaires, qui administre les biens de la
-communauté. Une aristocratie domine tout le corps universitaire,
-maîtres et écoliers, et cette aristocratie elle-même est soumise à une
-volonté unique, qui a tous les pouvoirs, même celui d'excommunier.
-
-Quant aux programmes, ils sont visiblement calqués sur ceux de
-l'Université de Paris; le fondateur le rappelle lui-même à chaque
-instant: «Cela se fera, dit-il, suivant la coutume de Paris, _more
-parisiensi_.»
-
-La licence, grade moyen, intermédiaire entre le baccalauréat et le
-doctorat, et dont la plupart des étudiants se contentent, la licence
-est à Salamanque relativement facile; l'épreuve orale, ou
-_repetición_, s'y réduit à une argumentation et à un discours. Ici la
-préparation en est longue et, comme à la Sorbonne, elle comporte une
-série d'examens redoutables. Pour être licencié de théologie, par
-exemple, il faut dix ans de cours[139]. Quand on est bachelier, qu'on
-a subi la _tentativa_, le _primero_, le _segundo_ et le _tercero
-principio_, il faut affronter tour à tour les quatre grandes épreuves:
-le _Quod libet_, la _Parva Ordinaria_, la _Magna Ordinaria_ et
-l'_Alfonsina_. Le dernier de ces _actos_ est le plus terrible: il
-ressemble à ce qu'à Paris on appelle la _Sorbonica_. Pendant tout un
-jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit répondre devant
-le cloître plein des professeurs et des docteurs à cent vingt
-questions de théologie, chacun étant libre d'argumenter contre lui, en
-latin, s'entend, «dans la forme syllogistique ou socratique[140]».
-
- [139] _Non nisi duobus lustris peractis_, dit Álvaro Gómez.
-
- [140] De fait, cette épreuve parut si dure que, lorsqu'une fois
- on y avait échoué, on ne s'y représentait plus: on préférait
- aller se faire graduer à Tolède ou ailleurs.
-
-Naturellement le doctorat est encore moins abordable.
-
-Le désir de créer en Espagne un centre de fortes études théologiques
-semble avoir été la première préoccupation du fondateur: c'est pour
-stimuler les efforts des étudiants qu'il avait ainsi multiplié les
-épreuves difficiles. En même temps il prenait soin de tenir en haleine
-le zèle des maîtres en établissant que leur traitement serait
-proportionné au nombre de leurs auditeurs, et aussi qu'ils seraient
-tous, au bout de quatre années d'enseignement, soumis à la réélection.
-Enfin en proscrivant l'enseignement du droit civil[141], évidemment il
-se préoccupait bien moins de donner une nouvelle preuve de son
-respect pour les traditions parisiennes que de tourner exclusivement
-vers la théologie et le droit canon des activités qu'auraient pu
-solliciter des carrières plus lucratives[142]. Tout fait donc supposer
-que, dans la pensée de Cisneros, la fondation de son Université était
-le complément naturel des mesures qu'il avait déjà prises pour
-réformer le clergé séculier et les ordres monastiques[143].
-
- [141] Il resta interdit à Alcalá jusqu'à l'année 1771, où deux
- chaires furent consacrées à l'étude des _Institutes_ de
- Justinien.
-
- [142] C'est sans doute le même motif qui avait déterminé le pape
- Honorius III à supprimer le droit civil à Paris (bulle de 1219).
- Voir Luchaire, _L'Université de Paris sous Philippe-Auguste_,
- 1899, p. 58.
-
- [143] De fait, la théologie resta pendant assez longtemps à
- Alcalá la Faculté maîtresse. Nous lisons en tête d'un curieux
- petit livre publié par l'Université en 1560: «La principal
- profesión desta Universidad es teología». (_El Recibimiento que
- la Universidad de Alcalá de Henares hizo á los Reyes, nuestros
- señores_, Alcalá de Henares, 1560, p. 1).
-
-Ses Statuts publiés, approuvés par l'autorité royale et l'autorité
-pontificale, l'Université d'Alcalá existe officiellement. La vaste
-usine de travail a maintenant tous ses rouages. Le cardinal a déjà
-choisi le Recteur du grand collège, qui administrera aussi les Écoles:
-c'est un jeune étudiant, désigné par des mérites exceptionnels et
-qu'on a fait venir exprès de Salamanque; il s'appelle Pedro Campos. A
-peine créées, les chaires ont été pourvues: elles sont occupées par
-des maîtres éminents qu'on a pris un peu partout dans la Péninsule et
-dans les autres Universités d'Europe. Il y en a quarante-deux: six de
-théologie, six de droit canon, quatre de médecine, deux d'anatomie et
-de chirurgie, huit de _artes_, une de philosophie morale, une de
-mathématiques, quatorze de langues, grammaire et rhétorique. On a
-recueilli en quelques années les éléments d'une riche bibliothèque où
-l'on compte déjà un grand nombre de manuscrits, particulièrement de
-manuscrits arabes. C'est là que se prépare cette fameuse _Bible
-Polyglotte_, la Bible d'Alcalá (_Complutensis_), qui sera publiée en
-quatre langues: latin, grec, hébreu et chaldéen, suivant le plan conçu
-autrefois par Origène.
-
-Pour mener à bonne fin cet immense travail, le cardinal ne regarde
-point à la dépense. Il envoie copier à la bibliothèque du Vatican,
-dans toutes les grandes bibliothèques d'Italie et même d'Europe, tous
-les manuscrits un peu importants; il en achète d'autres à des prix
-démesurés[144]; il fait rechercher parmi les juifs d'Espagne les
-versions les plus authentiques de l'Ancien Testament.
-
- [144] Nous savons, par exemple, qu'il paya 4,000 couronnes d'or
- sept manuscrits étrangers, qui arrivèrent même trop tard pour
- qu'on pût s'en servir. (Álvaro Gómez de Castro, _De rebus gestis
- Ximenii_, lib. II.)
-
-Il réunit pour colliger tous ces documents, établir le texte,
-contrôler les traductions, un groupe de savants remarquables: le vieux
-Nebrija, qui a quitté Salamanque pour Alcalá; Fernando Núñez (le
-_Pinciano_), professeur de langue grecque dans l'Université nouvelle;
-López de Zúñiga, Bartolomé de Castro, Juan de Vergara, le fameux grec
-Demetrius de Crète, Alonso de Alcalá, Pablo Coronel et Alfonso Zamora,
-juif converti, merveilleusement instruit dans les langues hébraïque et
-chaldéenne. Cisneros lui-même assiste aux délibérations et presse les
-collaborateurs. Comme aucun imprimeur d'Espagne ne possède de
-caractères orientaux, il en fait fondre par des ouvriers venus
-d'Allemagne. Quand paraissent enfin les six gros volumes in-folio, ils
-lui ont coûté, tout compte fait, plus de 52,000 ducats. Et comme si ce
-n'était pas assez pour assurer la réputation philologique de la jeune
-Alcalá, il songe encore à publier, avec un soin tout pareil, les
-oeuvres complètes d'Aristote!
-
-Autour de l'Université commencent à s'élever les Collèges. A côté du
-_Mayor_ de San Ildefonso, réservé à une élite, Cisneros aurait voulu
-en créer dix-huit autres, ayant chacun douze _becarios_ ou boursiers:
-deux cent seize étudiants pauvres auraient pu ainsi poursuivre leurs
-études à l'abri du besoin.
-
-Sur ces dix-huit, deux seulement ouvrent d'abord leurs portes, celui
-de San Eugenio et celui de San Isidoro. Mais on en voit bientôt
-paraître sept autres. Tous les ordres religieux un peu prospères se
-hâtent de venir profiter du nouvel enseignement. Pour faire montre de
-leur richesse et de leur puissance et en même temps pour faire leur
-cour au véritable maître de l'Espagne, certains fondent à la fois deux
-établissements. Avant de devenir ville universitaire, Alcalá ne
-comptait qu'un monastère, celui des Franciscains: elle en aura bientôt
-dix-neuf, couvents ou Collèges monastiques.
-
-En 1513, le roi Ferdinand, qui voyage pour rétablir sa santé, vient
-visiter les nouvelles Écoles. Le Recteur va le recevoir à la porte du
-Grand Collège, précédé des massiers de l'Université. Les gardes
-veulent arracher les masses d'argent, «jugeant que des sujets ne
-doivent point conserver en présence du souverain de tels emblèmes de
-puissance». Mais le prince, sans être fort instruit lui-même, n'ignore
-pas le prix de l'instruction: «Non, non, s'écrie-t-il, qu'on garde les
-masses! Cette maison est la maison des Muses, et ceux-là seuls ont le
-droit d'y être rois qu'elles ont initiés à leurs secrets.» Puis il va
-de salle en salle, assiste à des examens, préside à des discussions
-et, émerveillé de tout ce qu'il voit et entend, il exprime à Cisneros
-sa surprise.
-
-La ville ne l'étonne pas moins que l'Université. Il ne la reconnaît
-plus! On a désséché des marais, on a pavé les rues, démoli de vieux
-bâtiments, on a percé des rues. De nouvelles églises se construisent:
-Pedro Gumiel, l'architecte des Écoles, rebâtit l'antique sanctuaire de
-San Justo, dont les canonicats seront réservés aux docteurs du cloître
-universitaire; on rajeunit Santa María la Mayor[145]; sur
-l'emplacement de la mosquée des Maures, presque tous convertis ou
-chassés, on construit Santiago. Des hôpitaux s'élèvent de terre. Les
-vieilles gens du pays finissent par trouver que le grand cardinal leur
-change trop leur ville et ils disent, en riant, «qu'il n'y a jamais eu
-à Tolède d'archevêque plus _édifiant_».
-
- [145] Où sera plus tard baptisé Cervantes.
-
-Dans la cité renaissante on voit affluer tous les corps de métier que
-les Universités attirent et font vivre: libraires, imprimeurs,
-hôteliers, maîtres de pension, marchands d'habits et de comestibles.
-Par la porte de Madrid qui regarde vers l'Occident, par la porte de
-Guadalajara qui s'appellera plus tard «la porte des Martyrs[146]»,
-arrivent sans cesse des compagnies d'étudiants, venant les uns de
-Castille, les autres d'Aragon ou de Catalogne: il y en a bientôt près
-de deux mille.
-
- [146] Quand on aura ramené par là dans la ville les reliques des
- Enfants-Martyrs, San Justo et San Pastor (1568).
-
-Plus tard, ce chiffre même sera dépassé.
-
-Alcalá s'enrichira et s'embellira encore. Les études y prospéreront:
-sa renommée s'étendra dans toute l'Europe. Erasme l'appellera «le
-trésor de toutes les sciences»; le cardinal Wolsey citera ses écoles
-comme un modèle. Quand Philippe II aura définitivement choisi Madrid
-pour capitale, le voisinage de la Cour, source unique des faveurs,
-fera préférer aux jeunes gens ambitieux le séjour d'Alcalá à celui de
-Salamanque; les étourdis y seront attirés par la proximité des
-plaisirs. Le même Philippe II y fondera le «Collège du Roi» pour les
-enfants des serviteurs de la famille royale. On verra les sculpteurs
-Covarrubias et Berruguete travailler à la pompeuse décoration du
-palais des archevêques. On verra encore s'ouvrir le _Teólogo_ et le
-_Trilingüe_[147]. Il y aura alors vingt-et-un collèges monastiques et
-autant de séculiers[148]. Une vie puissante bouillonnera dans
-l'étroite enceinte, et Mateo Aleman, disciple reconnaissant et fidèle,
-pourra entonner le fameux couplet: «O mère Alcalá, que dirai-je de toi
-qui soit digne de ta gloire!...»
-
- [147] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, Part. II, lib. III,
- cap. IV.
-
- [148] L'Italien Confalonieri, qui vint à Alcalá en 1592, prétend
- qu'on y comptait alors cinq mille étudiants et qu'il en avait vu
- huit cents à un cours de théologie prenant des notes sur leurs
- genoux. (_Mémoire sur quelques questions notables_, publié par
- Palmieri, t. I du _Spicilegio Vaticano_.) Mais ces chiffres sont
- bien exagérés.
-
-Quand la mort vint le frapper, le grand Cisneros pouvait prévoir de
-telles destinées. Son oeuvre était déjà assez forte et assez belle.
-Par son testament il ajouta aux revenus dont jouissait déjà
-l'Université une rente de 14,000 ducats[149], et il concéda pour
-toujours au Recteur du Grand Collège le prieuré de San Tuy avec ses
-avantages et bénéfices. Il voulut qu'on déposât dans l'église des
-Écoles les trophées qu'il avait rapportés de la conquête d'Oran, son
-étendard de guerre, sa croix épiscopale et ses insignes cardinalices.
-Il désira aussi que son corps fût enseveli dans cette même chapelle,
-au coeur de sa maison. Le célèbre Domenico de Florence lui sculpta
-dans le marbre un tombeau magnifique, orné de médaillons et de
-feuillages, que gardent des griffons aux ailes étendues. A travers
-l'admirable grille de bronze dont Nicolas de Vergara, maître ciseleur,
-entoura ce riche monument, on peut lire encore cette inscription
-gravée au pied du lit funèbre:
-
- Condideram Musis, Franciscus, grande lycaeum,
- Condor in exiguo nunc ego sarcophago...
-
-«Moi, François, qui avais, en l'honneur des Muses, élevé ce lycée
-superbe, j'y repose maintenant dans un étroit sarcophage.»
-
- [149] Plus tard, les revenus de l'Université s'élevèrent à 42,000
- ducats.
-
-Quelques années plus tard, après sa défaite de Pavie, François Ier,
-qu'on emmenait prisonnier à Madrid, dut traverser la ville d'Alcalá.
-Les professeurs, les collégiaux et les étudiants furent le recevoir
-respectueusement aux portes de la cité et le conduisirent aux Écoles.
-Le monarque déchu parcourut silencieusement les cloîtres, les salles
-d'honneur et toutes les dépendances du vaste édifice. Il ne parla qu'à
-la fin de la visite, au moment de prendre congé du Recteur et des
-autres dignitaires, et il jugea d'un mot cette oeuvre, si vite
-épanouie, d'une seule pensée et d'un unique effort: «En vérité, on
-n'appliquera pas à votre fondateur le mot de l'Évangile: _Hic homo
-coepit ædificare et non potuit consummare_, «Cet homme a commencé à
-construire et il n'a pas terminé son ouvrage». Votre Jiménez a fait à
-lui seul plus que n'ont fait en France une suite de rois.»
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-LES PETITES UNIVERSITÉS ET LES UNIVERSITÉS «SILVESTRES».
-
-
-A côté d'Alcalá, à côté de Salamanque, à laquelle sa nouvelle rivale
-ne porte point ombrage et qui atteint même en ce temps-là le plus haut
-point de sa prospérité,--à côté de Valladolid, magnifiquement dotée,
-fortement appuyée sur son _Colegio Mayor de Santa Cruz_, sur son
-collège dominicain de San Gregorio et sur tant d'autres qui ont crû de
-toutes parts dans cette grande ville, illustre par son passé, séjour
-préféré des rois, véritable centre de la monarchie;--à côté de
-Valence, également opulente et fréquentée, pourvue de chaires de
-toutes sortes et particulièrement célèbre par la valeur de ses études
-médicales, quelques-unes des Universités qu'a fait naître si
-subitement le mouvement intellectuel de l'Espagne se développent
-régulièrement, mais sans grand éclat.
-
-Celle de Saragosse est servie par une situation particulièrement
-favorable; elle prospère au sein d'une population laborieuse. Celle de
-Santiago se soutient aisément par les rentes ecclésiastiques qui ne
-manquent jamais dans une cité enrichie par les pèlerinages; celle
-d'Ávila dispose d'un capital considérable, prélevé par Ferdinand et
-Isabelle sur les sommes qu'ils ont confisquées aux juifs.
-
-D'autres se heurtent dès le début à des difficultés de diverse nature.
-Les Universités de Catalogne sont trop voisines les unes des autres
-pour ne pas se faire de tort. Tolède ne peut guère lutter avec Alcalá
-et, quand la Cour se transporte à Madrid, la vie s'en va des Écoles,
-comme de la capitale découronnée. A Séville, où cependant les
-ressources abondent, où les esprits sont vifs et les intelligences
-faciles, où les hautes classes de la société ne manquent pas de
-culture, le Collège-Université de Santa María de Jesús[150] se trouve
-dès l'abord en concurrence avec le Collège de Santo Tomás, fondé par
-l'archevêque Fr. Diego Deza, soutenu par l'ordre puissant de
-Saint-Dominique; il ne réussit même pas à s'agréger l'antique Collège
-de San Miguel, où s'entretient le culte des humanités et
-particulièrement des lettres latines, et, somme toute, cette
-Université reste fort indigne du centre important où elle s'est
-fondée[151].
-
- [150] On l'appelait communément _Colegio de Maese Rodrigo_, du
- nom de son fondateur, l'archidiacre Rodrigo Fernández de
- Santaella.
-
- [151] Antonio Martín Villa, _Reseña Histórica de la Universidad
- de Sevilla_. (Sociedad de Bibliófilos Andaluces, Sevilla, 1886.)
-
-Un bon nombre d'autres établissements sont trop pauvrement pourvus ou
-organisés d'une façon trop incomplète pour affirmer fortement leur
-existence et exercer sur les contrées avoisinantes la force
-d'attraction nécessaire. Telle, par exemple, l'Université d'Orihuela.
-A deux pas de la cité de Murcie, non loin de la mer, née dans un pays
-admirable, un des plus fertiles qui soient au monde, où jamais ne
-manquent les récoltes[152], où croissent des forêts superbes de
-palmiers, de grenadiers et d'orangers, elle se cantonne dans une
-maison triste et sombre, où par les petites fenêtres grillées entre à
-peine un peu de jour; elle distribue à quelques rares étudiants un
-enseignement médiocre et limité: elle tourne de bonne heure au
-couvent ou au séminaire.
-
- [152] On connaît le proverbe: _Llueva ó no llueva, trigo á
- Orihuela_: «Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, toujours du blé
- à Orihuela.»
-
-Dans le petit bourg de Baeza, où la vie est presque nulle, la
-toute-puissance d'un Cisneros aurait à peine réussi à créer un centre
-universitaire important. Par un sentiment de patriotisme local, à la
-fois naïf et touchant, une famille originaire de cet endroit s'y
-emploie pendant près d'un demi-siècle avec une ardeur extraordinaire.
-Vers 1535, un certain D. Rodrigo López, possesseur de quelques
-opulents bénéfices, les résigne tous entre les mains du pape Paul III
-pour qu'il fonde des Écoles dans sa ville natale, et comme la donation
-n'est pas jugée suffisante, il y ajoute encore 1,000 ducats d'or, qui
-sont presque tout son bien. Il meurt sans achever son oeuvre. Trois de
-ses parents, Rodrigo de Molina, archidiacre de Campos, Bernardino de
-Castabal, Pedro Fernández de Córdoba, épuisent leur fortune à
-continuer son entreprise: ils font construire un vaste édifice, une
-chapelle; à force de démarches, longues et coûteuses, ils obtiennent
-de Pie V pour leur fondation commune le titre d'Université, avec les
-privilèges et prérogatives ordinaires. Mais tous ces frais
-d'établissement ont presque épuisé leurs ressources, et lorsqu'il
-s'agit d'attirer dans ces beaux bâtiments maîtres et écoliers, c'est
-tout au plus s'ils peuvent assurer à huit professeurs une maigre
-allocation.
-
- * * * * *
-
-Parmi ces créations à demi avortées, trois ont spécialement joui en
-Espagne d'une sorte de renom ridicule. Ce sont les Universités
-_silvestres_, les Universités «rustiques» de Sigüenza, d'Osuna et
-d'Oñate.
-
-On se souvient peut-être que, dans le temps où le bon Sancho
-administrait l'île de Barataria, le médecin «insulaire et
-gouvernemental» attaché à sa personne voulut lui prouver par raison
-démonstrative qu'ayant très faim il avait grand tort de manger.
-«Entendant ce discours, Sancho se renversa sur le dossier de sa
-chaise, regarda le médecin dans le blanc des yeux et lui demanda
-gravement comment il s'appelait et en quel endroit il avait fait ses
-études: «Seigneur Gouverneur, répondit l'autre, je suis le docteur
-Pedro Recio de Agüero, natif de Tirteafuera... et mon grade, je le
-tiens de l'Université d'Osuna[153]!»
-
- [153] Don Quijote, parte II, cap. XLVII.
-
-Dans le même _Don Quichotte_, au chapitre premier de la seconde
-partie, le barbier commence ainsi son histoire: «A l'hôpital des fous
-de Séville, il y avait un homme que ses parents avaient enfermé là
-parce qu'il avait perdu la raison. Il était gradué en droit canon de
-l'Université d'Osuna; mais l'eût-il été de celle de Salamanque, au
-dire de beaucoup de gens, il n'en eût pas été moins fou.»
-
-Au moment où Madrid célébra par de grandes fêtes la canonisation de
-San Isidro, envoyant au concours poétique qui s'ouvrit alors un
-recueil de vers burlesques, Lope de Vega les signa ironiquement: «Tomé
-de Burguillos, maître ès arts de l'Université d'Oñate.»
-
-Dans le _Gran Tacaño_, Quevedo nous montre un camarade de Don Pablos à
-moitié assommé à coups de pots de terre et d'écuelles de bois par une
-bande de mendiants faméliques, parce qu'à la grille du couvent de San
-Jerónimo, de Madrid, il s'est fait attribuer injustement une double
-part de soupe: «Voyez ce déguenillé, criait un des gueux les plus
-acharnés à le poursuivre (méchant étudiant _gorrón_, de ceux qui vont
-frapper aux portes avec un cabas), voyez ce loqueteux qu'on prendrait
-pour une poupée de chiffons, plus triste qu'une pâtisserie en Carême,
-plus troué qu'une flûte, plus bigarré qu'une pie, plus taché que le
-jaspe, piqué de plus de points qu'une page de musique, il ose manger
-la soupe du Saint Bienheureux à côté d'un homme qui pourra devenir un
-jour évêque ou quelque chose de pareil. Ne suis-je pas bachelier ès
-arts de l'Université de Sigüenza[154]!»
-
- [154] _Vida del Gran Tacaño_, parte II, cap. II.
-
-La plaisanterie était courante et toujours bonne.
-
-Ces _Universidades Menores_, qu'on s'amusait ainsi à opposer aux
-grandes, dont on raillait ainsi l'enseignement et les prétentions,
-elles étaient nées pourtant d'une pensée généreuse, elles avaient eu
-leurs espérances et leurs ambitions.
-
- * * * * *
-
-Quand, allant de Séville à Grenade, on voit se dresser au pied d'une
-colline aride, entre les oliviers et les aloès, la silhouette grise
-d'Osuna, avec ses dix clochers, son église massive, son lourd château
-flanqué de tours grêles, on aime à s'imaginer que sur cette terre si
-semblable à la terre africaine, dans cet air léger, imprégné d'une
-poussière subtile, une civilisation a jadis fleuri où l'Orient et
-l'Occident se seraient mêlés, que des Écoles ont prospéré là,
-héritières de la science arabe, l'accommodant à des besoins nouveaux.
-La famille des ducs d'Osuna était peut-être assez riche et assez
-puissante pour réaliser une oeuvre si originale. S'ils n'en eurent pas
-l'idée, du moins avaient-ils rêvé pour leur fondation un plus brillant
-avenir que la médiocrité où elle languit, tyrannisée par les couvents
-qui la tinrent tour à tour en tutelle[155].
-
- [155] Tout récemment, un des meilleurs érudits d'Espagne,
- Francisco Rodríguez Marín, qui est originaire d'Osuna, a
- généreusement pris la défense de la vieille Université de sa
- ville natale. Il a rappelé que le Colegio Mayor de la Santa
- Concepción y Universidad de Osuna avait eu jusqu'à quatorze
- chaires et, en 1599, jusqu'à trois cent trente deux étudiants. Il
- a donné les noms de quatre-vingts personnages formés par cette
- Université, dont aucun malheureusement n'est illustre.
- (_Cervantes y la Universidad de Osuna._--_Homenaje á Menéndez y
- Pelayo, Estudios de erudición española_, 1899, t. II, p. 757 et
- sq.)
-
-Perdue dans une des régions les plus montagneuses de la Castille,
-comprimée entre ses murailles épaisses, étroitement serrée contre la
-masse énorme de sa cathédrale, la triste petite ville de Sigüenza put
-croire un jour qu'elle allait devenir un foyer de savoir, de lumière
-et de vie. Elle avait son vaste collège de San Martín et, près des
-bords du Hénarès, son Collège de San Antonio, qui se prétendait l'égal
-de tous les Grands Collèges d'Espagne et qui, à défaut du titre de
-_Mayor_, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de
-_Grande_. Son climat était sain, son air salubre; par sa situation,
-elle pouvait attirer à la fois les étudiants d'Aragon et ceux de
-Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla
-justement choisir pour y édifier son Université magnifique une ville
-voisine, riveraine du même ruisseau et bien plus proche de Madrid.
-Alcalá tua Sigüenza ou plutôt, ce qui est pis encore, la laissa
-lentement mourir dans une piteuse agonie.
-
-Oñate est une humble cité de Guipúzcoa, qui touche presque aux limites
-de l'Álava. Eloigné de la mer, éloigné des grandes voies de
-communication, enfermé dans le creux profond d'une vallée, entre de
-hautes cimes abruptes et dépouillées, ce petit coin de terre semblait
-le dernier que l'on dût choisir pour en faire un des centres
-intellectuels du pays. Et de fait, Oñate n'aurait jamais été connue du
-reste de l'Espagne que par ses cantharides et par sa bourrache[156],
-et aussi peut-être par ses luttes séculaires et sanglantes contre ses
-seigneurs, si le hasard n'y avait fait naître D. Rodrigo de Mercado y
-Zuazola. Ce personnage n'avait point évidemment le génie d'un
-Cisneros, et il joua un rôle plus effacé; il devint seulement évêque
-d'Ávila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune était belle, ses
-bénéfices considérables, et, par une généreuse émulation, il voulut
-faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour
-Alcalá.
-
- [156] La bourrache s'appelle aujourd'hui encore _jarrillos de
- Oñate_.
-
-Sur les bords de l'Aránzazu, en face de la charmante église de San
-Miguel, qui déjà s'édifiait à ses frais, étendant jusque par-dessus la
-rivière les frêles arceaux de son cloître et reflétant dans l'eau les
-longs fûts de ses colonnes, il souhaita d'élever une maison digne de
-la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-même sollicitait à
-la Cour pour assurer le patronage royal à son Université future,
-tandis qu'à Rome il multipliait les démarches et finissait par obtenir
-du pape Paul III des _fueros_ et des privilèges égaux à ceux de
-Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcalá[157], l'architecte
-français Pierre Picard traçait les plans du Collège qui devait servir
-d'asile aux Écoles.
-
- [157] Bulle du 23 avril 1540.
-
-Les vastes bâtiments s'élevaient autour d'une cour intérieure: au
-rez-de-chaussée, les salles d'enseignement, la bibliothèque et la
-chapelle; au premier étage, les salons du Recteur, du _Claustro_
-professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs
-taillaient la pierre de la façade, ornaient les fenêtres de guirlandes
-fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux côtés du
-portique, soutiennent des guerriers armés de lances, creusaient des
-niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mêlaient
-partout aux armes impériales de Charles-Quint les deux soleils d'or
-qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la
-porte, on voyait l'image de l'évêque Mercado, agenouillé devant un
-crucifix, soutenu par une divinité souriante qui semble représenter la
-Sagesse. A la base de l'édifice couraient des bas-reliefs d'un travail
-particulièrement délicat: enfants terrassant des lions, luttant
-contre des dragons et des chimères, symbole évident de la Renaissance
-des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie.
-
-Quand le monument fut achevé, quand on eut scellé dans les murs les
-fers forgés des balcons et des grilles, qu'on eut orné les plafonds du
-vestibule et des salles d'honneur de boiseries à caissons, d'un art
-ingénieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fières
-devises: _Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia
-ædificavit sibi domum_..., on fit venir quelques maîtres, on choisit
-quelques boursiers, et l'«Université Pontificale et Royale» ouvrit ses
-cours.
-
-Sur les pentes raides des montagnes, où dès le mois d'octobre traînent
-déjà de blanches nuées, on vit arriver par les petits chemins, sur
-leurs ânes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant
-quelques sacs de provisions attachés à leur selle, les petits
-étudiants de Guipúzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas
-encore d'Écoles: Santiago ou Valladolid étaient bien loin. La
-fondation de l'évêque Mercado paraissait répondre à un besoin
-pressant; il pouvait croire sans fatuité qu'il avait bien mérité de sa
-province aussi bien que de sa ville. Quand il mourut, quelques années
-après, s'étant d'avance commandé un tombeau presque aussi beau que
-celui de Cisneros, entouré, comme celui de Cisneros, d'une clôture de
-bronze minutieusement ciselée, il s'imagina sans doute qu'il laissait
-à l'Espagne une nouvelle Alcalá.
-
-L'Université «Pontificale et Royale» ne fut digne, hélas! ni de son
-titre pompeux ni des espérances qu'elle avait fait naître. Les lettres
-grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On
-n'essaya même pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta
-réduit à la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothèque
-interdisait aux maîtres tout travail sérieux: la petite ville, dénuée
-de ressources, avait peine à nourrir ses étudiants et ne leur offrait
-ni distractions ni plaisirs.
-
-Ce qui était plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme
-souvent il arrive, dépensé tout son bien en bâtiments et en
-décorations. Sa vanité imprévoyante s'était complue à ces
-manifestations visibles de son opulence et de sa libéralité et il
-n'avait pas calculé que, tous ces frais payés, les rentes qu'il allait
-laisser en mourant devaient à peine suffire à rétribuer cinq ou six
-professeurs et à entretenir une douzaine de boursiers.
-
-Après lui, ces rentes, mal administrées, diminuèrent encore. Pour
-faire vivre les maîtres et même le Recteur, il fallut leur attribuer
-les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les
-nourrir dans le Collège[158]. Cette détresse trop apparente mit les
-écoliers en déroute: l'enseignement devint de plus en plus étroit et
-lamentable. L'Université d'Oñate aurait pu périr de misère; elle ne
-périt pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus
-précaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu'à vrai dire
-rien n'y meurt complètement; mais pendant longtemps elle ne put se
-soutenir que par les moyens douteux qui avaient déjà valu à Sigüenza
-et à Osuna un renom assez ridicule.
-
- [158] _Oración inaugural (1870) que leyó en la Universidad
- literaria de Oñate D. Casimiro de Egaña, catedrático decano._
-
-L'étudiant qu'a mis en scène Figueroa dans son _Pasagero_[159] raconte
-qu'après avoir passé à Alcalá six belles années à ne rien faire, il
-revint, aux environs de Pâques, «dans l'auberge qui nous est fournie
-par la nature», c'est-à-dire chez ses parents. Son père, qui soignait
-tant bien que mal les malades de son village, voulut, à la fin d'un
-repas, pour s'assurer qu'il avait bien profité de ces études,
-l'interroger sur quelque point de médecine. L'étudiant répondit «comme
-aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse» et,
-si peu docte qu'il fût lui-même, le père connut que son fils en savait
-encore beaucoup moins que lui. Après s'être indigné, comme il
-convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma
-cependant assez vite, et quelques heures après, l'ayant fait venir
-dans son cabinet: «Ton ignorance est extrême, lui dit-il, mais le mal
-n'est peut-être pas irréparable et il ne sera pas dit que j'aurai
-dépensé tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas
-nécessaire d'être un savant pour exercer l'art de la médecine. Il
-suffit qu'on se soit meublé la mémoire d'un certain nombre de
-sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science.
-Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Université
-_silvestre_ où l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de
-scolarité ni sur la soutenance et où la Faculté s'écrie d'une seule
-voix: _Accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam_:
-«Prenons l'argent et renvoyons cet âne dans son pays.»
-
- [159] _Alivio III_, fo 110.
-
-Voilà pourquoi on se moquait tant en Espagne des licenciés et des
-docteurs de Sigüenza, d'Osuna ou d'Oñate. Non sans en éprouver quelque
-honte, ces Universités nécessiteuses en étaient réduites à trafiquer
-des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les
-candidats.
-
-Le résultat, sans doute, était pitoyable, et si leurs fondateurs
-avaient pu le prévoir, ils auraient assurément fait un autre emploi de
-leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait réussi, leur zèle n'en paraît
-pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur
-patrie. L'ardeur inconsidérée qui leur avait fait multiplier les
-centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des
-circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme,
-une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un
-merveilleux prestige et qu'elle exerçait une sorte de fascination sur
-toute âme un peu généreuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
- LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME
- SIÈCLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRÈS DE
- L'ENSEIGNEMENT.
-
-
-Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernières années du
-quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième a fait
-naître en Espagne tant d'Universités nouvelles et sensiblement accrû
-la prospérité des anciennes, c'est assurément de la reine Isabelle de
-Castille qu'il est parti: c'est à elle qu'il faut en rapporter
-l'honneur.
-
-Cette femme remarquable, à laquelle aucun don n'a manqué, tenait de
-son père, Jean II, le goût des lettres et de l'étude. Elle honora le
-savoir; elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour répandre
-l'instruction dans ses États et particulièrement dans sa noblesse,
-dont les moeurs étaient encore rudes et l'esprit peu cultivé.
-
-Elle-même donnait l'exemple. Elle demanda à Diego Valera de composer
-pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des
-trois parties du monde alors connues. Quand elle allait à Salamanque,
-elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de
-l'Université, et elle pouvait s'y intéresser; elle avait en effet
-appris le latin[160], qui lui était d'ailleurs indispensable, puisque
-c'était non seulement la langue des Écoles et de l'érudition, mais
-aussi la langue de la diplomatie; elle le savait même si bien que son
-confesseur pouvait mêler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle
-lisait Sénèque et le _De Officiis_.
-
- [160] Après la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui
- enseigna, Doña Beatriz Galindo, surnommée «la Latine».
-
-Elle voulut aussi qu'on enseignât le latin à ses deux filles, qui le
-parlèrent et l'écrivirent parfaitement[161], et elle leur choisit
-comme maîtres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle
-avait fait venir d'Italie.
-
- [161] Luis Vives, _De Christiana Femina_, cap. IV.
-
-Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet
-de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevêque
-de Tolède, lui donna les premières leçons de grammaire et
-d'humanités[162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bénéficier en
-quelque manière des avantages de l'éducation publique, la reine donna
-à son fils dix compagnons d'études, cinq du même âge, cinq plus âgés.
-Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent
-tous plus tard de brillantes destinées: seul le jeune prince, sur qui
-étaient fondées tant d'espérances, fut frappé prématurément par la
-mort[163].
-
- [162] Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux
- archives de Simancas on voit mentionnés les cahiers du petit
- prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego
- Clemencín, _Elogio de la Reina Católica; Memorias de la Real
- Academia de la Historia_, t. VI, 1821).
-
- [163] Il mourut, comme on le sait, à Salamanque. Pierre Martyr
- nous a rapporté tous les détails de cette fin douloureuse
- (_Epist. 182_).
-
-A côté de cette école privilégiée, la reine en créa une autre, plus
-largement ouverte aux nobles, sorte d'école palatine assez semblable à
-celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la
-Cour dans ses déplacements, tantôt à Tolède, tantôt à Valladolid,
-tantôt à Saragosse.
-
-Pour diriger ce collège nomade on appela en Espagne un célèbre érudit
-milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui réussit presque dès le
-commencement à inspirer le goût des lettres à ces jeunes seigneurs,
-«autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des
-armes[164]». «Ma maison, écrivait-il quelques années après son
-arrivée[165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents
-pleins de feu. Notre reine, modèle de toutes les vertus, a voulu que
-son proche parent le duc de Guimaraens[166] et le duc de Villahermosa,
-neveu du roi, restent toute la journée sous mon toit. Cet exemple a
-été suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent à mes
-leçons en compagnie de leurs précepteurs et les repassent le soir avec
-eux dans leurs propres quartiers.»
-
- [164] Pierre Martyr, _Epist._ 102 (avril 1492).
-
- [165] _Epist._ 115 (1er sept. 1492).
-
- [166] D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens.
-
-«Ces principaux cavaliers de la Cour», nous les connaissons par la
-correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur
-maître: c'étaient D. Álvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses
-frères, D. García de Toledo, D. Pedro Girón, D. Pedro Fajardo,
-seigneur de Carthagène, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre
-Martyr pouvait-il écrire plus tard, avec plus de conviction que de
-goût: «Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous
-abreuvés à mes mamelles littéraires[167].»
-
- [167] _Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere
- omnes._--_Epist._ 662 (1520).
-
-Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste
-italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui
-succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans
-auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là
-enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue
-cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves
-de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan
-d'Aragon, proche parent du Roi Catholique.
-
-Cette École du Palais modifie très rapidement les moeurs et les
-dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue
-d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes
-du savoir[168], toute la haute société commence à se piquer
-d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre
-de l'aversion pour les études[169].»
-
- [168] Antonio de Nebrija lui dédie sa _Grammaire latine_ et sa
- _Grammaire espagnole_, Rodrigo de Santaella son _Vocabulaire_,
- Alonso de Córdoba ses _Tables astronomiques_.
-
- [169] Paul Jove, _Éloge de Nebrija_.
-
-Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à
-associer la gloire littéraire à la gloire des armes[170]», on compte
-le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo
-de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D.
-Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de
-Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara,
-traduit les _Commentaires_ de César, Diego Guillén de Ávila les
-_Stratagèmes_ de Frontin, Alonso de Palencia les _Vies_ de Plutarque,
-tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers.
-D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la
-poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du _Cancionero
-general_ on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette
-époque.
-
- [170] Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du _Democrates_.
-
-Les dames, à leur tour, se prennent d'une belle ardeur pour l'étude.
-Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui
-poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites
-ordinaires[171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui
-sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña
-María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples
-domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de
-Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de
-l'érudit Lucio Marineo.
-
- [171] _Elogio de la Reina católica_ (_Bibl. de la R. Acad. de la
- Hist._, t. VI.)
-
-Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de
-l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé
-espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux
-italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des
-lettres et des arts[172], ils comprennent des premiers ce que
-l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt
-l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur
-permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent
-les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des
-imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando
-de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga,
-grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils
-fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[173], ou des
-Universités, comme le cardinal Jiménez.
-
- [172] Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de
- Santiago.
-
- [173] D. Pedro González de Mendoza, que la faveur des Rois
- Catholiques fit appeler le «troisième roi d'Espagne». Lettré du
- premier mérite, formé dès sa jeunesse par les plus sérieuses
- études, ce fut lui qui fonda à Valladolid le magnifique _Colegio
- mayor de Santa Cruz_.
-
- * * * * *
-
-Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent
-rapidement dans la Péninsule le goût et le respect des études.
-L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour
-honore, que l'Église protège et qui lui arrive de cette Italie à
-laquelle une sorte de parenté l'attache, qu'elle s'est habituée à
-respecter comme le centre du monde chrétien. La prospérité dont jouit
-alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir.
-La jeunesse, riche ou pauvre, est portée, comme par un courant très
-fort, vers les Écoles dont le nombre s'accroît sans cesse et même,
-nous l'avons vu, au delà des besoins. Dans ces Écoles un souffle
-nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le
-moment, unique dans l'histoire, où l'Espagne semble vouloir rivaliser
-d'activité scientifique avec les grandes nations.
-
-Des maîtres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme
-l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco
-de Vitoria, s'appliquent à réformer les méthodes d'enseignement de la
-théologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis
-de Granada, les Luis de León.
-
-Des juristes comme Juan López de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija,
-Antonio Agustín, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des
-canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (_Turriano_),
-J. Ginés de Sepúlveda, apportent dans l'étude du droit des idées plus
-élevées et une critique plus exacte.
-
-La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands
-travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour à tour tous
-les domaines de l'érudition et laissent des oeuvres durables.
-
-Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la
-Renaissance espagnole, esprit véritablement encyclopédique que
-nous avons déjà cité parmi les restaurateurs de la science du
-droit, que l'on pourrait encore compter, pour son _Lexicon artis
-medicamentariae_, parmi les rénovateurs des sciences médicales, mais
-qui se consacra plus spécialement à l'étude des langues hébraïque,
-grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des
-grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu
-traiter, lui aussi, _De omni re scibili_.
-
-Après avoir étudié cinq ans à Salamanque, «préoccupé, nous dit-il
-lui-même, de sortir de l'ornière commune et d'aller puiser aux vraies
-sources du savoir», il partit pour l'Italie, «non pas pour y gagner
-des rentes ecclésiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un
-et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles
-exilés: les grands maîtres de l'antiquité classique[174]».
-
- [174] _Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem,
- interprete Aelio Antonio Nebrissensi_, Salamanque, 1494: Dédicace
- (_Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina_).
-Pendant dix ans, de 1452 à 1462, il y travailla avec la ferveur
-heureuse et passionnée d'un néophyte qui a retrouvé ses dieux.
-Boursier du fameux collège Saint-Clément de Bologne, ouvert depuis
-un siècle déjà à la jeunesse espagnole, il y reçut particulièrement
-les leçons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que
-lorsqu'il se sentit capable d'y répandre la bonne parole.
-
-Il professa quelque temps à Séville, où l'avait appelé l'archevêque
-Fonseca; mais «de même que Pierre et que Paul, princes des Apôtres,
-allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et
-dans les campagnes, mais dans Athènes, dans Antioche et dans Rome,
-c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne, à Salamanque,
-qu'il voulut faire triompher sa doctrine et déraciner la
-barbarie[175]».
-
- [175] _Ibid._
-
-Ce fut là en effet que, pourvu d'une double chaire, il engagea un long
-combat contre l'antique routine et réussit enfin à faire prévaloir les
-méthodes et l'esprit des grands humanistes italiens, de Georges
-Merula, de Philelphe le Jeune, de François de Noles. Malgré les
-protestations qui s'élevèrent un peu partout, et surtout à Valence, il
-arracha des mains de la jeunesse les rudiments gothiques, la grammaire
-de Pastrana, celle d'Alexandre de Villedieu, le _Catholicon_ et le
-grécisme monstrueux d'Ébrard de Béthune[176]. Sa grammaire castillane,
-qui fixait une langue moderne, sa grammaire latine, qui marquait une
-révolution dans l'étude des langues anciennes, parurent toutes deux
-avant la fin du quinzième siècle, alors qu'Érasme n'était encore qu'un
-enfant[177].
-
- [176] L. Massebieau, _Les colloques scolaires du seizième
- siècle_. Paris, 1878, p. 161.
-
- [177] On trouvera un tableau à peu près complet de son énorme
- production dans le _Specimen Bibliothecae Hispano-Majansianae_,
- sive Idea Novi Calalogi critici operum scriptorum hispanorum...,
- Hanoverae, 1753.--Cf. Antonio, _Bibliotheca hispana nova_, et
- Menéndez y Pelayo, _Ciencia Española_, III.
-
-Après Nebrija, un autre esprit universel, c'est ce Francisco Sánchez,
-_el Brocense_, dont Salamanque ne fut pas moins fière. Non content
-d'enseigner la rhétorique et l'art de traduire, de classer d'après un
-plan nouveau les règles des syntaxes grecque et latine, il rédigea
-dans son _Commentaire sur Horace_, une très intelligente poétique,
-interpréta Épictète, entra fort heureusement dans le véritable esprit
-de la philosophie épicurienne et, abordant enfin la logique avec une
-indépendance qui étonne, avec un beau dédain de l'opinion vulgaire, il
-protesta vigoureusement contre les puériles traditions de la
-scolastique[178].
-
- [178] Menéndez y Pelayo, _Ideas Estéticas_, II.
-
-D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de
-conscience dans des champs un peu plus limités. A Salamanque, le
-Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite
-école d'hellénistes. Après lui, Hernán Núñez, le «Commandeur grec»,
-apporte aux mêmes travaux tant de méthode et de précision que de bons
-juges[179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizième
-siècle; il faut joindre à son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur
-de la _Filosofía vulgar_, qui, aussi passionné que lui pour la
-littérature classique, sait s'intéresser comme lui à la poésie
-populaire et à la sagesse populaire de son pays.
-
- [179] Entre autres, M. Charles Graux.
-
-L'Université d'Alcalá a aussi ses «grécisants»: Démétrius de Crète,
-tout d'abord, et le _Pinciano_, qui lui succède, Diego López de
-Zúñiga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frères de Vergara.
-
-Tous ces hellénistes sont naturellement aussi des latinistes et de
-bons «cicéroniens», le latin étant essentiellement la langue
-universitaire et le fondement même des études. Ils sont aussi des
-philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye
-d'interpréter à sa manière Platon et Aristote, ou même de les
-concilier, comme fera Sebastián Fox Morcillo de Séville. Aristote
-surtout est une matière inépuisable; il reste le pôle de toute
-science, et longtemps encore il attirera avec la même force les
-esprits même les plus opposés: aussi bien les exégètes, comme Arias
-Montano, que les historiens, comme Sepúlveda.
-
-Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce
-seizième siècle, qui vit tant de savants de génie, tant d'initiateurs,
-aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse,
-l'Espagne ne peut opposer que des renommées de second ordre. Si Michel
-Servet est Aragonais de naissance, c'est à Paris qu'il a étudié,
-c'est à Vienne en Dauphiné qu'il a découvert la «petite circulation»
-du sang. Si André Vésale est le premier médecin de la Cour d'Espagne,
-c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire.
-Si Pedro Ciruelo et Juan Martínez Siliceo se font un nom dans les
-mathématiques, c'est à Paris qu'ils ont été les apprendre. Seule
-l'histoire naturelle, à laquelle la découverte du Nouveau Monde ouvre
-un immense domaine, prend alors dans la Péninsule un développement
-original et intéressant.
-
-Malgré ces lacunes, et quoique la tutelle de l'Église ne lui laisse
-peut-être pas toujours l'indépendance nécessaire, on peut dire qu'à
-cette époque privilégiée l'enseignement supérieur a, comme les autres
-forces de l'Espagne, puissamment manifesté sa vitalité. Il faudra de
-longues années de despotisme étroit et déprimant pour ralentir le
-mouvement qui alors s'inaugure.
-
-Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontières du royaume.
-Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition
-intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des maîtres
-étrangers, de Grèce, d'Italie, de France. Elle envoie des étudiants
-dans les grandes Universités d'Europe, particulièrement dans le
-Collège formé à Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout à Paris.
-Elle y envoie même des maîtres: à Oxford et à Cambridge, à Padoue et à
-Rome, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie
-et en Bohème on peut trouver alors des professeurs espagnols.
-
-Le plus célèbre de tous est Luis Vives qui enseigna à Louvain, à
-Oxford et à Bruges et fut avec Érasme et Budé une des premières
-lumières du siècle, esprit critique et conciliant, humaniste
-aimable[180], pédagogue avisé, un des précurseurs de la psychologie
-écossaise, rénovateur de la méthode avant Bacon et Descartes, dont on
-a pu dire que par lui «l'Espagne eut, à une certaine heure, la
-prépondérance sur la république des lettres latines comme elle l'avait
-sur l'Europe politique[181]».
-
- [180] Ses _Dialogues_ eurent dans toute l'Europe un succès au
- moins égal à celui des _Colloques_ d'Erasme.
-
- [181] L. Massebieau, _Les Colloques scolaires du seizième
- siècle_, p. 159.
-
-Salamanque et les autres grandes Universités sont le centre de cette
-vie débordante. Toutes les classes de la société leur donnent le
-meilleur de leur jeunesse. Dans les archives de Salamanque, sur les
-registres où s'inscrivent alors, chaque année, sept mille étudiants,
-on peut voir représentées toutes les grandes maisons d'Espagne: Léon,
-Castille, Aragon, Tolède, Cordoue, Pimentel, Mendoza, Manrique, Lara,
-Sandoval, Silva, Luna, Dávalos, Villena, Pacheco, Padilla, Maldonado,
-Fonseca.
-
-Ces jeunes seigneurs croient s'honorer en briguant les charges
-universitaires, les fonctions de Recteur ou d'Écolâtre[182]. Certains
-même se présentent aux concours et montent dans les chaires. A
-Salamanque, un petit-fils du «bon comte» de Haro, D. Pedro Fernández
-de Velasco, qui sera connétable de Castille, explique Ovide et Pline.
-Plus tard, D. Alonso Manrique, fils du comte de Paredes, enseignera le
-grec à Alcalá.
-
- [182] En 1488, le _Maestrescuela_ était un fils du duc d'Albe.
-
-Des jeunes filles vont s'asseoir sur les bancs des Universités et
-quelques-unes y professent, comme cette Doña Lucía de Medrano que
-Marineo entendit commenter des textes latins à Salamanque, ou cette
-Francisca de Nebrija, fille de l'illustre érudit, qui, aux Écoles
-d'Alcalá, suppléa quelque temps son père dans la chaire de
-rhétorique[183]. Les étudiants pauvres apportent aux études un zèle
-inaccoutumé depuis que, par une mesure libérale, qui malheureusement
-ne sera pas longtemps observée, les Rois Catholiques les ont dispensés
-des _propinas_ ou frais d'examen[184].
-
- [183] Nebrija avait en effet passé, nous l'avons dit, de
- l'Université de Salamanque à celle d'Alcalá.
-
- [184] En 1496.
-
-Une lettre de Pierre Martyr nous montre quelle belle ardeur enflammait
-cette jeunesse[185].
-
- [185] _Epist._ 57.
-
-On l'avait souvent pressé de venir enseigner à Salamanque: il s'y
-était toujours refusé; mais sur les instances de quelques professeurs,
-dont deux au moins, Antonio Blaniardo et Lucio Marineo, étaient ses
-compatriotes et ses amis, il consentit à y faire une leçon.
-
-«A deux heures de l'après-midi, nous raconte-t-il, on envoie des
-crieurs annoncer dans la ville qu'un étranger va parler sur Juvénal.
-C'était un jeudi, jour où d'habitude il n'y a pas de cours à
-l'Université. Les étudiants accourent cependant en si grand nombre que
-j'ai toutes les peines du monde à pénétrer dans les Écoles. Il faut
-que des docteurs s'arment de bâtons et de piques pour aider le bedeau
-à m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on
-parvient à me faire un chemin jusqu'aux portes. Là, je suis soulevé de
-terre par ces jeunes hommes et porté jusqu'à la chaire au-dessus des
-têtes.»
-
-La bagarre a été si forte que bien des gens--Pierre Martyr rapporte
-fièrement leurs noms--ont été à moitié étouffés; on ne compte pas les
-bonnets perdus, les manteaux déchirés. Le bedeau lui-même a eu son
-camail de pourpre arraché, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le
-faire rembourser par le professeur étranger, occasion de tout ce
-désordre.
-
-Cependant, la leçon commence. Pour mieux éblouir son public, Pierre
-Martyr demande à l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le
-mieux. Lucio Marineo, avec qui a été arrangée cette comédie, lui
-désigne la deuxième satire de Juvénal. Pierre Martyr parle donc de la
-deuxième satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez
-difficile est écouté pendant plus d'une heure avec un religieux
-respect. Vers la fin pourtant, quelques très jeunes gens, trouvant que
-le professeur dépasse trop les limites ordinaires, commencent à
-manifester leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs
-souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent
-violemment au respect des convenances. La péroraison de Pierre Martyr
-provoque un applaudissement universel, des trépignements
-enthousiastes. Maîtres et étudiants le reconduisent jusqu'à sa maison
-«comme un héros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe».
-
-Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce
-dévot fervent des bonnes lettres s'écrie-t-il dans un grand mouvement
-de gratitude: «J'ai cru voir une nouvelle Athènes, j'ai cru voir un
-nouveau Sénat!»
-
-Son succès le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne
-ressemblait que de bien loin à la cité de Périclès et l'on n'y parlait
-pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias
-Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on
-y maltraitait trop la langue de Cicéron. Mais il est bien certain que
-la jeunesse espagnole faisait en ce temps un général effort pour se
-cultiver, pour s'intéresser aux choses de l'esprit.
-
-Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions
-généreuses.
-
-Elle considérera bientôt la science comme un moyen plutôt que comme un
-but, et on la verra s'attacher aux études plutôt pour les carrières
-qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en
-est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour
-un temps une longue tradition d'indifférence et d'indolence, et
-l'Université de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien
-légitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de
-ses _Aulas_.
-
-
-
-
-II.
-
-La Décadence.
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER.
-
-CAUSES DE DÉCADENCE: LE DESPOTISME DES ROIS ET LA TYRANNIE DE
-L'ÉGLISE.
-
-
-Si l'on s'en tient aux apparences, le règne de Charles-Quint et même
-celui de Philippe II semblent encore marquer pour les Universités
-espagnoles un accroissement de prospérité.
-
-On continue à ouvrir de nouvelles Écoles, qui ne font point de tort
-aux anciennes, et dans les grands centres les Collèges ne cessent de
-se multiplier[186]. Les étudiants sont plus nombreux que jamais:
-l'énorme extension de la monarchie en augmentant le nombre des places
-a augmenté aussi le nombre des candidats. Des maîtres remarquables
-soutiennent encore le bon renom de l'enseignement et, somme toute, la
-science espagnole ne se montre point indigne des grandes ambitions qui
-soulèvent alors tout le pays.
-
- [186] Voici, par exemple, la liste des Collèges fondés, pendant
- ces deux règnes, de 1516 à 1598, dans la seule ville de
- Salamanque:
-
- 1517: _Colegio Mayor de Oviedo._--_Colegio de San Millán._
-
- 1521: _Colegio Mayor del Arzobispo._
-
- 1528: _Colegio de Santa María de Burgos._
-
- 1534: Fondation par l'Empereur du Collège de l'Ordre de
- Santiago.--_Colegio de Santa Cruz de Cañizares._--Collège militaire
- de l'Ordre de Saint-Jean.--Fondation du _Colegio Trilingüe_ par
- l'Université.
-
- 1536: _Colegio de la Magdalena._
-
- 1545: _Colegio de Santa Cruz de San Adrián._--_Colegio de la
- Concepción (Huérfanos)._
-
- 1552: Fondation des Collèges militaires des Ordres de Calatrava et
- d'Alcántara.
-
- 1560: _Colegio de Santa María de los Ángeles._
-
- 1567: _Colegio de los Verdes._
-
- 1572: _Colegio de Guadalupe._
-
- 1576: _Colegio de San Miguel._
-
- 1592: Fondation par Philippe II du Collège des «Nobles Irlandais».
-
-Mais sous ces brillants dehors on peut déjà deviner les germes de
-décadence. Le mouvement intellectuel se continue en vertu de la force
-acquise; mais il va peu à peu se ralentir à mesure que la liberté lui
-manquera davantage. Les deux forces qui avaient le plus contribué à
-donner une si forte impulsion aux esprits, la royauté et l'Eglise,
-commencent, dès qu'éclate la Réforme, à s'inquiéter des progrès de
-leur oeuvre. Une surveillance de plus en plus étroite réprime toute
-recherche un peu indépendante. Le Suprême Conseil de l'inquisition
-étend sur l'enseignement un contrôle qui le paralyse.
-
-Ferdinand et Isabelle avaient exempté de tous droits les livres
-étrangers qui pénétraient en Espagne, par la raison «qu'ils
-rapportaient à la fois honneur et profit au royaume en permettant aux
-hommes de s'instruire». Le Saint-Office s'impose la tâche d'examiner
-tous les ouvrages imprimés et fait publier en 1550 par l'Empereur son
-premier _Index Expurgatoire_. A partir de ce moment, aucun ouvrage ne
-peut plus être publié dans la Péninsule sans une licence spéciale:
-aucun livre de France ou d'Allemagne ne peut passer la frontière sans
-un permis de circulation. L'édit de 1558 punit de mort toute personne
-qui vendra, achètera ou gardera en sa possession un volume prohibé.
-Plus tard encore, toujours pour éviter la contagion du luthéranisme,
-Philippe II interdit à tout Espagnol d'aller étudier en pays étranger.
-
-Comme l'hérésie a commencé à se propager dans le royaume parmi les
-gens de savoir, c'est sur les maîtres les plus doctes que se portent
-surtout les soupçons. On voit avec effroi la persécution s'abattre sur
-un homme comme Fray Luis de León, poète éminent, helléniste distingué,
-hébraïsant du premier mérite, une des gloires de Salamanque.
-
-Dénoncé à l'inquisition pour avoir reçu des Flandres quelques livres
-suspects, accusé d'avoir voulu dépouiller le _Cantique de Salomon_ de
-son sens mystique et surnaturel, il est conduit dans la prison de
-Valladolid; après cinq années d'examens et d'interrogatoires, il est
-soumis à la question; relâché enfin, faute de preuves, il vient
-reprendre ses leçons «avec la même quiétude et la même allégresse
-d'âme» et, pour effacer d'un mot le souvenir de la dure épreuve,
-simplement, il recommence son cours par les paroles consacrées: «Ainsi
-que je vous le disais hier...»
-
-De tels exemples sont bien faits pour réprimer tout esprit
-d'initiative. Une inquiétude universelle pèse sur la pensée. Les purs
-érudits, dont les travaux semblent pourtant bien éloignés des
-questions de dogme, tremblent d'avoir, sans s'en douter, porté quelque
-atteinte à l'orthodoxie: de timides humanistes, en soumettant leurs
-livres à l'examen du Saint-Office, s'excusent d'y avoir fait trop
-d'allusions à la mythologie. Même dans le domaine scientifique, toute
-innovation semble dangereuse. En 1568, on s'était avisé d'ouvrir pour
-la première fois, à Salamanque, une salle de dissection: on la ferme
-prudemment huit ans après et l'on supprime du même coup l'enseignement
-de l'anatomie.
-
-Le résultat d'une telle suspicion et d'une telle crainte, c'est que
-l'enseignement se rétrécit, s'interdit toute libre échappée.
-
-Au dehors rien n'est changé. Les Statuts ne sont pas modifiés, ni la
-forme des examens, ni les modes de recrutement des professeurs. Le
-grand corps universitaire continue sa vie normale, il accomplit ses
-fonctions avec la même régularité solennelle. Mais la flamme
-intérieure s'est éteinte, et après le trop court affranchissement
-d'une Renaissance éphémère on en revient insensiblement aux traditions
-de l'enseignement scolastique. De nouveau le principe d'autorité
-domine et stérilise. Au commencement du dix-septième siècle, il y a
-beaucoup plus d'étudiants en Espagne qu'il n'y en avait au
-commencement du quinzième, il y a dix fois plus d'Universités; mais
-pour les méthodes d'instruction il n'y a pas grande différence entre
-ces deux époques: on a renoué les deux bouts de la chaîne.
-
-Au commencement du quinzième siècle, la rareté et le prix élevé des
-manuscrits obligeaient le maître à dicter aux étudiants «le livre de
-texte» dont il était seul à posséder l'exemplaire[187]. Au
-dix-septième siècle, quoique l'imprimerie ait multiplié les volumes,
-on dicte de même et le texte et le commentaire.
-
- [187] C'est pourquoi dans le langage des Ecoles le mot _lire_ est
- l'équivalent du mot _enseigner_.
-
-On lisait dans les anciens Statuts: «Chaque professeur est
-formellement obligé d'interpréter dans son cours l'esprit de l'auteur
-dont sa chaire porte le nom: le professeur d'_Aristote_, l'esprit
-d'Aristote; le professeur de _Saint-Thomas_, l'esprit de saint Thomas;
-le professeur de _Scot_, l'esprit de Scot...»--Dans les Statuts
-réformés d'Alcalá, nous retrouvons des instructions à peu près
-pareilles: «Nous ordonnons que les régents de philosophie soient tenus
-de lire le texte même d'Aristote, qu'ils doivent apporter en chaire et
-lire à la lettre--sous peine d'amende--et qu'ils lisent d'une façon
-mesurée, sans trop de précipitation ni de lenteur.»
-
-Cet étroit assujettissement à des textes imposés qu'on subissait au
-Moyen-Age par esprit de routine, on s'y résigne maintenant par
-prudence. Les anciens programmes, qu'on avait interprétés plus
-librement pendant un demi-siècle, sont appliqués de nouveau dans toute
-leur rigueur: ils pèsent lourdement sur les études.
-
-Prenons un écolier espagnol, contemporain de Philippe III, qui vient
-suivre les cours d'une grande Université, Valladolid, Alcalá ou
-Salamanque. Il sait déjà un peu de latin et a quelque teinture des
-humanités. Il s'inscrira d'abord dans la Faculté d'«Arts», sorte de
-Faculté préparatoire, où on lui inculquera les préceptes de la
-rhétorique, et il recevra pendant quatre ans les leçons des
-philosophes: la première année, il apprendra les _Súmulas_ (ou _Petite
-Logique_) de Pedro Hispano; la seconde année, la suite de la Logique
-dans les _Prédicables_ de Porphyre et les _Topiques_ d'Aristote; la
-troisième année, la «Philosophie naturelle» dans la _Physique_
-d'Aristote, dans ses _Météores_, dans son _Traité de l'âme_; la
-quatrième année, il étudiera la _Métaphysique_, du même auteur[188].
-
- [188] Programmes d'Alcalá.
-
-Le voilà imbu de tous les systèmes aristotéliques, embrouillés
-d'ailleurs par la manie scolastique des divisions et des subdivisions,
-faussés par la préoccupation constante de mettre d'accord cette
-philosophie avec les principes de la religion révélée.
-
-S'il passe en théologie, il y retrouvera Aristote, mais encore plus
-déformé, interprété en sens divers par des écoles opposées. Selon ses
-préférences il pourra choisir entre les Dominicains qui suivent saint
-Thomas, les Franciscains qui suivent Scot Erigène et les Jésuites qui
-suivent Suárez.
-
-S'il préfère le droit civil ou le droit canon, il lui faudra, là
-aussi, apprendre par coeur textes, gloses et commentaires.
-
-S'il s'est tourné vers la médecine, où l'on est encore fidèle à
-Hippocrate, à Galien et à Avicenne, c'est par les principes
-d'Avicenne, d'Hippocrate et de Galien qu'il devra s'instruire dans
-l'art de reconnaître les maladies et de les guérir.
-
-Partout la même tyrannie des textes, partout le même enseignement,
-servile pour le fond, minutieux dans la forme, plein de chicanes et
-d'arguties. C'est cet enseignement qu'avaient condamné avec tant de
-chaleur les grands humanistes comme Vives et le _Brocense_: il avait
-repris ses traditions et son autorité. Incompatible par essence avec
-toute liberté d'examen, hostile à toute idée de progrès, il allait
-pendant près de deux siècles tenir les Universités espagnoles à
-l'écart du monde, des progrès de la science, des grands mouvements de
-la pensée: il allait prolonger pour elles le Moyen-Age.
-
-
-
-
-CHAPITRE II.
-
-LA CONCURRENCE DE LA «COMPAGNIE».
-
-
-Des causes plus particulières ont hâté en Espagne la décadence des
-Universités.
-
-Une des premières, c'est la concurrence qu'a commencé à leur faire,
-presque dès sa naissance, la puissante Compagnie de Jésus. Elle
-s'introduit peu à peu dans toutes les villes importantes et y ouvre
-ses écoles. Avec une ténacité extraordinaire, malgré des résistances
-presque unanimes, elle s'efforce de prendre pied dans les grands
-centres d'instruction et, au contraire des autres ordres qui profitent
-des cours de l'Université et augmentent le nombre de ses étudiants,
-elle garde avec un soin jaloux, pour mieux leur imprimer sa forte
-discipline, les jeunes gens qu'elle a conquis.
-
-C'est le 27 septembre 1540 qu'une bulle de Paul III avait approuvé la
-fondation d'Ignace de Loyola. Dès 1544, la Société de Jésus ouvre à
-Valence une maison d'enseignement.
-
-Elle élève à Alcalá un superbe Collège qui domine les autres édifices
-par ses vastes proportions, par la majesté de sa façade décorée de
-statues et de colonnes. A Séville, elle achève de ruiner l'Université
-déjà chancelante en fondant une maison non moins magnifique, que
-Cervantes a pompeusement célébrée[189] et un autre Collège dit des
-_Becas coloradas_.
-
- [189] _Coloquio de los Perros._
-
-A Salamanque, «la Compagnie» s'insinue plus discrètement et triomphe
-avec plus de peine. Elle commence à s'établir assez loin de la ville,
-à Villamayor, puis plus près, à Villasendin, dans les faubourgs;
-quelques années après, elle a franchi les murs, mais reste encore tout
-près de l'enceinte, à côté de la porte de San Bernardo. L'Université,
-les Collèges, les communautés surveillent avec inquiétude ses travaux
-d'approche, et quand enfin, sûre de son pouvoir, elle veut s'installer
-à deux pas des Écoles, au coeur même de la cité, elle se heurte à une
-opposition formidable.
-
-Mais elle a pour elle Philippe III et surtout la reine Marguerite qui
-lui a déjà promis 40,000 ducats pour sa future fondation[190]. Le roi
-et la reine viennent eux-mêmes à Salamanque pour essayer de désarmer
-les résistances, et enfin, en 1617, malgré le Recteur et malgré le
-Cloître des Docteurs, malgré les couvents, malgré le Chapitre, malgré
-le Corps municipal et la noblesse, on pose la première pierre du futur
-Collège.
-
- [190] Elle en ajoutera 16,000, au moment de sa mort. (D. Diego de
- Guzmán, _Vida y muerte de Dª Margarita de Austria, reyna de
- España_, Madrid, in-4º, IIª Parte, p. 213.)
-
-On a démoli, pour lui faire une place, deux rues et deux églises; on a
-failli démolir aussi la ravissante maison _de las Conchas_, pour
-laquelle les Jésuites avaient offert autant d'onces d'or qu'elle a de
-coquilles sculptées sur sa façade; et sur cet espace immense on bâtit
-le plus vaste édifice de Salamanque. Il coûtera 27 millions de réaux,
-aura plus de cinq cents portes, près de mille fenêtres et pourra loger
-pour le moins trois cents écoliers.
-
-Mais c'est à Madrid, dans la capitale même du royaume, que «la
-Compagnie» porte à l'enseignement universitaire le coup le plus
-dangereux. En 1625, elle obtient de Philippe IV l'autorisation d'y
-fonder son fameux Collège Impérial.
-
-Il est assez curieux de voir par quelles raisons elle avait démontré
-au prince la nécessité d'un tel établissement. «Ce Collège,
-disait-elle dans sa requête, ne fera pas double emploi avec les
-Universités déjà existantes parce que les grands personnages de la
-Cour n'envoient aux Universités que leurs fils cadets qui ont besoin
-de s'assurer des moyens d'existence en suivant la carrière des
-lettres. Ils n'y envoient pas leurs fils aînés, qui hériteront de
-leurs biens et de leurs charges, et comme ceux-là sont destinés à
-servir l'Etat dans les grands emplois, ils ont, plus encore que les
-autres, besoin d'être bien instruits.» Un autre argument, c'était que
-les Universités, «s'attachant exclusivement aux études supérieures,
-négligeaient l'érudition et les langues qui sont un si bel ornement
-pour les cavaliers et gens de noblesse[191]».
-
- [191] _Fundación de los estudios generales en el Colegio Imperial
- de los Jesuítas de Madrid, hecha por Felipe IV en 1625. (Copia
- que se halla en el archivo del Exemo Sr. Duque de Frias.)_
-
-Pour ces raisons et aussi «pour la singulière dévotion qu'il portait à
-saint Ignace», Philippe IV approuva pleinement le projet et accorda
-expressément son patronage au nouvel établissement en lui conférant le
-titre d'_Estudios Reales_.
-
-Les grandes Universités protestèrent, comme on pouvait s'y attendre.
-
-Au nom de leurs collègues de Salamanque et au leur, les professeurs
-d'Alcalá firent remettre au Roi un mémoire de quarante-deux pages où
-ils affirmaient que la fondation d'un _Estudio general_ dans la
-capitale même du royaume était «déplacée et dangereuse» et qu'elle
-aurait sûrement pour résultat de ruiner l'enseignement universitaire.
-
-Le Roi fit répondre que cette plainte était inconvenante et que rien
-ne la justifiait, puisque le nouvel établissement ne devait pas avoir
-le droit de conférer les grades: il ordonna de détruire immédiatement
-tous les exemplaires du mémoire, dont on avait fait deux tirages[192].
-
- [192] La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 66.
-
-Salamanque et Alcalá n'eurent plus qu'à se résigner et à subir une
-rivalité qui était, quoi qu'on eût dit, redoutable.
-
-Avec ses six chaires de grammaire et de rhétorique, avec ses dix-sept
-chaires d'enseignement supérieur, le Collège Impérial était bien, en
-effet, une Université véritable. Mais au lieu d'être comme les autres
-Universités une corporation relativement indépendante et autonome, il
-n'était qu'une partie d'un tout étroitement uni, soumis à une
-direction unique. Il devait être bien moins un centre de culture qu'un
-instrument de domination.
-
-Entre les habiles mains des Pères Jésuites, il devint rapidement
-prospère, il fut bientôt l'établissement à la mode où, loin des
-promiscuités fâcheuses, la fine fleur de la noblesse vint se former
-aux belles manières et chercher, sinon la science, du moins les
-apparences du savoir. Ce fut la pépinière des hommes de Cour et des
-politiques, des bons serviteurs du roi, dociles et point trop
-scrupuleux[193]. Ainsi il enleva aux grandes Universités une bonne
-part de cette aristocratique clientèle dont elles étaient si fières et
-on peut dire qu'il les découronna.
-
- [193] La douzième chaire avait pour programme: d'interpréter la
- _Politique_ et l'_Economique_ d'Aristote «de manière à concilier
- la raison d'Etat avec la conscience, la religion et la foi
- catholique». (_Fundación de los Estudios generales_... etc.) On
- avait déjà beaucoup tiré d'Aristote: mais ceci est assez nouveau.
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-INFLUENCE DES GRANDS COLLÈGES.
-
-
-Une autre cause du déclin des Écoles, c'est, à n'en pas douter,
-l'influence croissante et enfin tyrannique des Grands Collèges,
-_Colegios Mayores_, qui s'étaient fondés sous leurs propres auspices.
-
-Les prélats qui avaient créé ces riches établissements avaient eu les
-intentions les plus honorables et même les plus touchantes. Ils
-avaient voulu ouvrir une maison hospitalière à une élite de jeunes
-gens pauvres et studieux, les mettre à l'abri des dures épreuves et
-des tentations de la vie d'étudiant, leur assurer au milieu des cités
-bruyantes un asile confortable, silencieux, propice au travail, et
-leur rendre ainsi abordable la carrière des places et des honneurs.
-
-Leurs sages Constitutions avaient prévu les abus possibles, fixé les
-principes qui devaient présider au choix des postulants, imposé une
-stricte discipline. Ces Constitutions n'étaient pas seulement
-prudentes, elles étaient libérales. Elles laissaient à l'établissement
-une autonomie très réelle, elles intéressaient les boursiers à ses
-destinées en leur confiant le soin de veiller à sa prospérité et les
-mûrissaient ainsi par une responsabilité précoce. Le Collège était
-comme une petite république, qui se gouvernait, s'administrait, se
-recrutait elle-même. Il était la demeure privilégiée où l'aristocratie
-du talent pouvait prendre conscience de sa valeur et s'opposer à
-l'aristocratie de naissance, fière de ses pompeux cortèges et de ses
-palais.
-
-Quand, par exemple, le haut et puissant seigneur D. Diego de Anaya
-Maldonado, ancien évêque de Tuy, d'Orense, de Salamanque, et enfin
-archevêque de Séville, fonda en 1401, à l'ombre des Écoles
-Salmantines, le Collège de San Bartolomé, il prescrivit
-expressément[194] de n'attribuer la _beca_ de laine brune, signe
-distinctif des futurs boursiers, qu'à des jeunes gens de plus de
-dix-huit ans, ayant déjà fait preuve d'heureuses dispositions et de
-qualités sérieuses, pauvres (ils ne devaient pas posséder plus de cent
-ducats de rente) et enfin _limpios_, c'est-à-dire fils de vieilles
-familles chrétiennes, ne pouvant pas être même soupçonnées d'avoir
-jamais mêlé leur sang à celui des Maures ou des Juifs. Un boursier
-n'était admis qu'après qu'une minutieuse enquête avait été faite sur
-ses origines, dans le lieu même de sa naissance[195].
-
- [194] _Ordinationes et Constitutiones Reverendissimi in Christo
- Patris ac Domini Didaci de Anaya, Archiepiscopi Hispalensis,
- constituentis nobile collegium in Parochia Sancti Sebastiani
- situm._
-
- [195] La même qualité de _limpieza_ était d'ailleurs exigée de
- tous les serviteurs de la maison: majordomes, secrétaires,
- procureur, médecin, et même du cuisinier et du porteur d'eau.
-
-Pour assurer une répartition plus égale, le fondateur recommandait
-qu'on ne choisît jamais plus d'un boursier dans la même famille et
-même dans la même ville.
-
-La vie du Collège devait être modeste et la table frugale. On prenait
-les repas en commun; on se réunissait également le matin pour entendre
-la messe dans la chapelle et au coucher du soleil pour y chanter le
-_Salve_. Pendant la journée, on allait suivre les cours de
-l'Université ou l'on écoutait les maîtres particuliers du Collège.
-Tous les samedis, les quinze boursiers[196] s'exerçaient ensemble à
-la dispute. Chaque soir, avant de remonter dans leur chambre, ils se
-groupaient un moment dans le salon: les anciens s'asseyaient, les plus
-jeunes restaient debout et recevaient respectueusement les
-observations de leurs aînés sur les fautes qu'ils avaient pu
-commettre.
-
- [196] Dix canonistes et cinq théologiens, y compris le Recteur et
- les trois conseillers qu'on lui donnait comme auxiliaires.
-
-On ne pouvait sortir dans la ville sans être accompagné d'un camarade
-ou d'un domestique. Dans la maison et hors de la maison, on ne devait
-parler que le latin, même dans les conversations familières.
-
-Chaque année, les boursiers nommaient eux-mêmes leur Recteur dont les
-pouvoirs étaient fort étendus, puisqu'il réunissait dans ses mains
-l'administration financière et la direction morale et qu'il avait, en
-cas de faute grave, le droit d'exclusion[197].
-
- [197] La hiérarchie des peines était, il faut en convenir, assez
- mal établie. Le premier et le second avertissements comportaient
- la privation de vin pendant une semaine; le troisième,
- l'exclusion définitive.
-
-Tout d'ailleurs dans ce groupement démocratique était également soumis
-à l'élection: on élisait jusqu'au dépensier et jusqu'au cuisinier.
-Enfin, privilège infiniment honorable, les boursiers étaient chargés
-de pourvoir eux-mêmes aux vacances qui se produisaient parmi eux:
-après avoir assisté à la messe et discuté les titres des candidats,
-ils s'engageaient par serment à voter pour le plus digne et
-choisissaient leur nouveau collègue dans la liberté de leur
-conscience.
-
-Quand expiraient les huit années, qui étaient la durée ordinaire de la
-bourse et le temps normal des études, le plus pauvre pouvait
-rechercher les grades coûteux de la licence et même du doctorat: la
-communauté payait encore pour lui toutes les dépenses[198].
-
- [198] Est-il besoin de faire remarquer combien ces Constitutions
- se rapprochent de celles qui régissaient, au Moyen-Age, les
- Collèges parisiens et particulièrement la première maison de
- Robert Sorbon?
-
-C'est à peu près sur ce modèle que se constituèrent dans la suite les
-cinq autres grands Collèges: à Salamanque, celui de Cuenca[199], celui
-d'Oviedo[200], celui de l'Archevêque[201]; à Valladolid, celui de
-Santa Cruz[202]; à Alcalá, celui de San Ildefonso.
-
- [199] Fondé, en 1500, par D. Diego Ramírez de Villaescusa, évêque
- de Cuenca.
-
- [200] Fondé, en 1517, par D. Diego Minguez de Bendaña Oanes,
- évêque d'Oviedo.
-
- [201] Fondé, en 1521, par D. Alonso de Fonseca, archevêque de
- Santiago, puis de Tolède.
-
- [202] Fondé, en 1484, par le cardinal D. Pedro González de
- Mendoza, archevêque de Tolède.
-
-Régis par ces principes intelligents, soumis à ces austères
-disciplines, ils eurent tous les six d'heureuses destinées, fournirent
-aux Écoles d'excellents élèves et d'excellents maîtres, à l'Église des
-prélats insignes et aux rois de bons serviteurs.
-
-Pour ne parler que de ceux de Salamanque, en un demi-siècle, le
-Collège de Cuenca donna à l'Espagne six cardinaux, vingt archevêques,
-huit vice-rois; le Collège d'Oviedo, trois gouverneurs de royaumes,
-quatre Grands Inquisiteurs, soixante-sept évêques, dix-neuf
-archevêques, quatre cardinaux et un saint.
-
-Le Collège de San Bartolomé put s'enorgueillir d'avoir nourri dans ses
-murs San Juan de Sahagún, «Apôtre de Salamanque», «Ange de paix» et
-«Martyr de la Pénitence», et le fameux Tostado, «le premier Salomon
-d'Espagne et le deuxième du monde».
-
-Au milieu du dix-septième siècle, sur cinq cents «collégiaux» qu'il
-avait alors formés, il comptait: six cardinaux, quatre-vingt-quatre
-archevêques et évêques, six Pères du Concile de Trente, huit
-gouverneurs, neuf vice-rois, dix présidents de Castille, vingt-quatre
-présidents de divers Conseils, sept Grands Inquisiteurs, douze
-capitaines généraux, dix-huit ambassadeurs, sans compter les
-conseillers et auditeurs de la Sainte Rote, chanoines, grands
-d'Espagne, _títulos_ de Castille, commandeurs et chevaliers des Ordres
-militaires[203]. Un proverbe disait: «Bartolomé remplit le monde»,
-_Todo el mundo está lleno de Bartolomicos_[204].
-
- [203] D. Francisco Ruiz de Vergara y Álava, _Historia del Colegio
- Viejo de S. Bartolomé, Mayor de la célebre Universidad de
- Salamanca_ (1661).--_Corregida y aumentada por_ D. Joseph de
- Roxas y Contreras. Madrid, 1766.
-
- [204] _Tesoro_ de Covarrubias, au mot _Bartolomico_.--Cf. Lope de
- Vega, _El Bobo del Colegio_, II, 4: «FABIO. Quatre Collèges, que
- l'on nomme les _Mayores_, portent au ciel cet édifice
- (L'Université de Salamanque).--GARCERÁN. Que de personnages
- fameux et insignes, qui se sont illustrés dans les Conseils du
- Roi ou dans les saints Ordres, sont sortis de ces maisons!»
-
-Malheureusement, pendant ces longues années de prospérité, les Grands
-Collèges se modifièrent profondément. On peut suivre dans leurs
-Réglements les changements successifs qui finirent par en transformer
-complètement le caractère.
-
-C'est d'abord l'esprit même de l'institution qui s'altère. On cesse
-peu à peu d'imposer aux postulants la condition de pauvreté. On
-commence par accorder qu'ils pourront avoir deux cents ducats, puis
-davantage. Des jeunes gens riches finissent par solliciter des bourses
-et, comme ils sont bien soutenus, ils les obtiennent.--C'est alors la
-discipline qui perd de sa rigueur: la vie devient plus luxueuse et
-plus libre. De nouvelles prescriptions insérées dans les Statuts, et
-qui ne devaient pas être inutiles, laissent deviner que le Collège
-n'est plus comme autrefois une maison d'humilité et de vertu: «Défense
-aux boursiers d'avoir des chevaux et des appartements dans la
-ville.--Défense aux boursiers de faire entrer dans le Collège aucune
-femme suspecte, seule ou accompagnée.--Défense aux boursiers de
-visiter les couvents de nonnes où ils n'ont pas une soeur ou pour le
-moins une parente du troisième degré[205]...» Naturellement, l'on
-travaille moins depuis que la règle est devenue plus indulgente; mais
-les boursiers s'arrangent bientôt de telle sorte qu'ils n'ont plus
-besoin de travailler pour réussir.
-
- [205] _Constitutiones et Statuta Collegii Divi Bartholomaei in
- Salmantina Universitate Majoris antiquiorisque._
-
-Ils ont pris l'habitude d'entretenir à la Cour des représentants
-attitrés ou _hacedores_, qui sont tous d'anciens élèves du Collège et
-restent en communication constante avec lui. Ces _hacedores_ sont en
-général des personnages considérables. Par une sorte de contrat
-tacite, ils s'engagent à réserver tout leur crédit à leurs jeunes
-camarades, à les soutenir exclusivement quand une bonne charge se
-trouve vacante, et, par contre, les jeunes camarades se font un devoir
-de n'attribuer les _becas_[206] qui deviennent libres qu'aux fils,
-parents ou protégés des _hacedores_.
-
- [206] La _beca_ est, on s'en souvient, l'écharpe de drap de
- couleur, signe distinctif du boursier de Collège.
-
-Le résultat de cette ingénieuse convention, c'est, d'une part, que les
-étudiants de famille modeste n'osent même plus solliciter les bourses
-des Grands Collèges, certains qu'ils sont de ne pas être choisis;
-c'est, d'autre part, que les étudiants libres les plus méritants se
-voient privés, par les intrigues des Collèges et de leurs
-représentants, de presque tous les emplois avantageux auxquels ils
-auraient pu prétendre. C'est ainsi que des fondations qui avaient été
-primitivement destinées à corriger l'inégalité des fortunes et à aider
-le mérite obscur finissent par favoriser la paresse, l'intrigue et le
-népotisme et par devenir pour les riches et pour les puissants un
-nouveau moyen de tout accaparer.
-
-Ce n'est pas tout encore. Les _hacedores_ ne peuvent, quel que soit
-leur zèle, assurer chaque année à tous les «Collégiaux» dont la bourse
-expire une situation suffisamment avantageuse. Or, les Collèges ne
-veulent pas admettre qu'un des leurs «dégrade, comme on dit, la
-_beca_» en acceptant un poste de second ordre, tel qu'une cure, une
-charge d'avocat ou quelque médiocre office de judicature. Ils aiment
-mieux le garder auprès d'eux et veiller à son entretien jusqu'à ce
-qu'on lui ait trouvé quelque position plus honorable. L'ancien
-boursier ne peut plus revenir au milieu de ses compagnons, puisque son
-temps est fini. Mais on l'installe dans une maison voisine, louée ou
-construite à cet effet, qu'on nomme _hospedería_ et où il prend place
-parmi d'autres boursiers non pourvus qui sont les _huéspedes_, les
-hôtes[207].
-
- [207] D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción pública en
- España_, Madrid, 1855.
-
-Ces _huéspedes_, qu'entretient ainsi chaque Collège, mènent, en somme,
-la vie la plus douce et la plus facile. Ils ont le vivre et le
-couvert, ne vont à l'Université que s'il leur plaît, ne travaillent
-qu'à leur fantaisie, sortent et rentrent à leur heure. Beaucoup
-trouvent «l'auberge» bonne et ne songent plus à en sortir. On en cite
-qui y sont restés jusqu'à l'âge de cinquante ans.
-
-Or, ces éternels candidats, en raison même de leur âge, exercent une
-autorité considérable sur les jeunes boursiers, pour lesquels ils sont
-cependant une lourde charge, et cette influence est tout à fait
-fâcheuse. Sans parler des mauvais exemples que parfois ils leur
-donnent, ils découragent par leur scepticisme ceux qui arrivent avec
-des intentions louables, ils leur persuadent qu'on ne peut se pousser
-dans le monde que par la flatterie et les trafics d'influence, et ils
-leur répètent le proverbe: _Ventura ayas, hijo, que poco saber te
-basta_[208], autrement dit: «Chance vaut mieux que savoir.» Plus
-encore, ils développent outre mesure chez leurs cadets cette vanité
-et cet esprit de corps qui leur assurent, à eux, une existence si
-privilégiée. Le plus vieux d'entre eux, qu'on appelle «l'Aîné», finit
-par devenir le vrai chef du Collège. C'est lui qui suscite et dirige
-les cabales. C'est lui qui mène la campagne électorale lorsqu'un
-boursier ou un ancien boursier se présente pour une chaire des Écoles.
-
- [208] Mal-Lara, _Filosofía vulgar, Centuria novena_, 36. Mal-Lara
- commente ainsi ce dicton: «Mon fils, aie des relations utiles,
- envoie des présents aux seigneurs de la Cour, aie des lettres de
- recommandation, apprends à te faufiler: cela vaut mieux que
- d'être savant.»
-
-A Salamanque, il arrive souvent qu'au moment des _Oposiciones_ les
-quatre Grands Collèges se coalisent. On en vient à ne plus considérer
-le mérite des candidats, mais seulement leur origine. Tous ceux de la
-maison qui sont déjà entrés dans la place aident les autres sans
-scrupule.
-
-On retrouve à Alcalá le même sentiment de camaraderie mal comprise.
-Étant à l'article de la mort, un docteur de l'Université, qui avait
-été jadis «collégial», fait venir son confesseur: «Dans les affaires
-d'élections, lui dit le saint homme, Votre Seigneurie n'a-t-elle pas à
-se reprocher quelque injustice?»--«Mais non, mon Père, lui répond le
-mourant avec une admirable inconscience: en ces cas-là, j'ai toujours
-pris parti pour mon Collège!»
-
-Forts de leur solidarité, de leurs moyens d'action, de leurs relations
-et de leurs patronages, les _Mayores_ commencent à vouloir régenter la
-république universitaire.
-
-A Alcalá, San Ildefonso, qui avait dès le début une situation
-prépondérante, prétend gérer à sa guise les biens de l'Université,
-régler les traitements des professeurs, créer ou supprimer des
-chaires: son jeune Recteur s'arroge presque tous les pouvoirs
-épiscopaux et reconnaît à peine la suprématie de l'archevêque de
-Tolède.--A Valladolid, Santa Cruz est en guerre avec les maîtres et
-docteurs et trouve un appui constant dans la Chancellerie royale, dont
-presque tous les membres sont d'anciens élèves de ce Collège.
-
-A Salamanque, San Bartolomé, Cuenca, Oviedo et l'_Arzobispo_
-s'associent pour tyranniser les Écoles. Ils sont continuellement en
-procès avec les petits Collèges qu'ils veulent mener à leur fantaisie,
-et surtout avec les Collèges militaires qui osent s'égaler à eux. Mais
-c'est surtout avec les hauts dignitaires de l'Université qu'ils se
-querellent sans cesse sur des questions d'étiquette et de préséance.
-Un jour, au cours d'un de ces conflits, on voit leurs boursiers
-envahir, l'épée à la main, l'église du couvent de Sainte-Ursule où se
-trouvait réuni le Cloître des docteurs, planter de force leurs
-bannières sur le grand autel, blesser des officiers et des religieux.
-
-En 1633, le _Maestrescuela_ Jerónimo Manrique, pour le punir de
-quelque méfait, consigne dans sa chambre un Collégial d'Oviedo.
-L'étudiant s'insurge ouvertement contre cet arrêt et s'en va se
-promener en plein jour dans les rues de Salamanque. Le _Maestrescuela_
-le rencontre et veut le faire appréhender au corps: mais il appelle à
-son secours quelques camarades qui le délivrent et rouent de coups
-l'Ecolâtre et ses officiers: le soir venu, ils vont même démolir sa
-porte et envahir sa maison, où par bonheur il ne se trouvait pas.
-
-Ces fâcheux incidents sont souvent suivis de longues périodes
-d'hostilité où toute la ville se divise en deux camps: d'un côté, le
-gros des étudiants, les Collèges militaires, les petits Collèges et
-presque tous les couvents, de l'autre les _Mayores_ et, avec eux,
-l'aristocratie et les Jésuites.
-
-Découragé de voir sans cesse se renouveler de tels combats, un vieux
-professeur de l'Université s'écria un jour: «Si maintenant je voyais
-un âne entrer dans la chapelle de Santa Bárbara[209] avec la _beca_
-d'un grand Collège, je n'oserais plus le trouver mauvais!»
-
- [209] C'est une chapelle de la Vieille Cathédrale de Salamanque
- où avaient lieu les examens de licence.
-
-Ces grandes communautés séculières, qui avaient été pour les
-Universités des auxiliaires précieux, devinrent ainsi pour elles une
-perpétuelle occasion de trouble et de discrédit: elles y
-introduisirent de fatales tendances, elles contribuèrent à en diminuer
-le prestige.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-LUTTES INTÉRIEURES DES UNIVERSITÉS ET DÉSORDRES DES ÉTUDIANTS.
-
-
-Une dernière raison de la décadence des Universités ce sont les luttes
-et les désordres qui commencent dès la fin du seizième siècle à y
-désorganiser les études.
-
-Ici, les maîtres et les docteurs ont de longs démêlés avec les
-Municipalités, les Évêques et les Chapitres. Là, les ordres religieux
-bataillent les uns contre les autres et se disputent des chaires. A
-Valence, à Valladolid, à Salamanque, les Thomistes et les Suaristes
-engagent des combats sans fin. A Saragosse, une chaire de philosophie,
-qualifiée d'«indifférente», et qui n'était réservée spécialement à
-aucune école, est convoitée également par toutes. Les Franciscains ou
-Scotistes, qui n'ont pas de cours à eux, la réclament assez justement.
-Mais les Jésuites[210] et les Dominicains, qui ont déjà un
-professeur, aimeraient bien en avoir deux. Tout le monde prend parti
-dans la querelle, les étudiants, les bourgeois, les autorités et même
-la Cour; elle ne se termine qu'au bout d'un siècle, par le triomphe
-des Franciscains[211].
-
- [210] C'est seulement pendant la minorité de Charles II que la
- reine régente, Marie-Anne d'Autriche, laissa pénétrer dans les
- grandes Universités l'enseignement des Jésuites: elle fit créer
- pour eux des chaires où l'on devait expliquer la doctrine de
- Suárez.
-
- [211] Gil de Zárate. _De la Instrucción Pública en España._
-
-Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et
-deviennent en quelque façon le monopole d'un petit nombre de
-privilégiés, les étudiants ne travaillent plus guère: ils aiment mieux
-jouir agréablement d'une vie indépendante, s'en remettant au hasard ou
-à leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs
-de plus en plus jeunes aux Écoles, quelques-uns dès l'âge de treize
-ans. Ces adolescents ne sont guère capables de résister aux
-tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de sérénades
-et, comme dit Cervantes, «grands escaladeurs de toute fenêtre où se
-montre une coiffe[212]». A Alcalá, où le voisinage de la capitale
-exerce un attrait bien fort[213], les étudiants sont toujours sur la
-route: les jours où il y a à Madrid courses de taureaux ou de _cañas_,
-il n'y a plus un seul écolier dans les cloîtres[214].
-
- [212] _La Tía Fingida._
-
- [213] «L'Université d'Alcalá, dira plus tard Torres, ne pourra
- jamais vivre pure ni saine, parce que les vapeurs de la Cour lui
- feront toujours le teint blême et l'humeur cacochyme». (_Obras_,
- t. II: _Sueños morales_, p. 124.)
-
- [214] Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del pícaro
- Guzmán de Alfarache_, cap. VI.
-
-La race entreprenante des _pícaros_ croît en nombre et en audace. Le
-centre de leurs opérations est à Alcalá la porte de Madrid, à
-Salamanque le quartier des abattoirs; c'est là qu'ils méditent les
-bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si
-intolérable qu'en 1645, on nomme une Commission chargée de suspendre
-pour eux les privilèges universitaires et de les soumettre au droit
-commun[215]. Mais les mesures auxquelles elle s'arrête reçoivent à
-peine un commencement d'exécution et les chevaliers de la _Tuna_
-continuent à poursuivre leurs prouesses et à faire des prosélytes.
-
- [215] «Attendu, dit la Commission dans son Rapport, attendu qu'on
- voit s'inscrire sur les registres des Universités beaucoup de
- jeunes gens de plus de vingt ans qui n'ont aucune intention
- d'étudier et qui, en effet, n'étudient jamais; attendu que ces
- jeunes gens ne se soucient que de faire les bravaches et de mener
- une vie de désordre et d'aventure, qu'ils peuvent ainsi corrompre
- les étudiants d'un âge plus tendre.....»
-
- Par ces motifs, la Commission émet l'avis qu'on ne puisse se faire
- immatriculer sans présenter un certificat de grammaire, que les
- écoliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de
- montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le
- latin,--sous peine d'être livrés au Corregidor pour qu'il les
- arrête comme vagabonds et les envoie servir aux armées.
-
- Cité par La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 95.
- Ces faits sont maintes fois confirmés par les lettres qu'écrivait
- alors de Salamanque le Père Jésuite Andrés Mendo au P. Pereira, de
- Séville.
-
-D'autres étudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de
-terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et
-l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si
-différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que
-l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur
-turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations[216]».
-
- [216] Chaque «nation» avait son cri de ralliement. Les étudiants
- de Castille criaient: _¡Viva la espiga!_ (Vive l'épi!), ceux
- d'Andalousie: _¡Viva la aceituna!_ (Vive l'olive!), ceux de
- l'Estremadure: _¡Viva el chorizo!_ (Vive le saucisson!).
-
-Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre
-avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens,
-froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos
-suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se
-battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti
-recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des
-funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains.
-
-Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en
-eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit
-avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives
-universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus
-de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des
-bourgeois.
-
-Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes
-avec la population civile. On raconte que le vieil _Estudio_ de
-Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre
-les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid,
-cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour
-prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement
-la tranquillité publique. Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne
-partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses
-privilèges[217], ils se considéraient comme des maîtres absolus et
-leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du
-dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si
-loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer
-l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience
-n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils
-répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les
-écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de
-suite, on se battit dans les rues.
-
- [217] Ce n'étaient pas seulement les serviteurs des étudiants qui
- profitaient du _faero_ universitaire, mais aussi leurs logeurs,
- leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les
- voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps où il y
- avait à Salamanque sept mille étudiants, dix-huit mille noms
- étaient inscrits sur le registre-matricule des Écoles. (Gil de
- Zárate, _op. cit._, II, p. 264.)
-
-En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant la
-_Plaza Mayor_, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le
-Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les
-étudiants sont poursuivis par la foule jusqu'à la place de la _Yerba_
-et, de là, jusqu'au couvent de la _Madre de Dios_. Là ils s'arrêtent,
-font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des
-leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture.
-
-Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils
-marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître,
-poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les
-étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une
-fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes,
-pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font
-la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues.
-
-L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la
-justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné
-à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le
-supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une
-foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique.
-
-Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que
-les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une
-semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet
-et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la
-Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus
-acharnés et rétablit ainsi la paix.
-
-On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi
-graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles
-s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites
-opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons.
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
- DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU
- DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES.
-
-La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église,
-l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la
-nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands
-Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la
-discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont
-précipité la décadence des Universités espagnoles.
-
-Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète.
-
-Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en
-comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait
-encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers
-le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze
-cents. On peut juger par là de la déchéance des autres Écoles qui,
-elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de
-gloire.
-
-L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en
-plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois
-de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (_día
-de barba_).
-
-D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à
-autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui
-précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui
-sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois
-camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie.
-
-Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on
-connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne
-savaient ni lire ni écrire[218]». Un siècle plus tard, il y en a bien
-davantage.
-
- [218] Luján de Sayavedra, _Alfarache_, II, cap. VI.
-
-On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille
-un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation
-ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus
-que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis
-violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[219]
-et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement
-l'amour-propre et tourne même au jeu violent[220].
-
- [219] «On met son honneur à trouver des questions sur les
- propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: _scribe mihi_,
- on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique,
- de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il
- entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au
- fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la
- vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé.
- Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force
- d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les
- obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus
- pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on
- se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence
- de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe
- pour un homme habile.
-
- «La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à
- s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les
- menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en
- combat...» (Luis Vives, _De causis Corr. Art._ (éd. Basil., I, p.
- 345), résumé par Ch. Thurot, _De l'Organisation de l'enseignement
- dans l'Université de Paris au Moyen-Age_; Paris, 1850, p. 89.)
-
- [220] On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans _El Bobo del
- Colegio_, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo,
- argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les
- corps célestes sont animés ou non».
-
-Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves.
-
-Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque
-complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se
-vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne
-l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de
-mensonge[221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec
-d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe
-une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se
-risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le
-basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut,
-en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom
-d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par
-malheur, des Provinces, révéla la supercherie[222]. Au dix-huitième
-siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu autant de
-présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue.
-
- [221] Lope de Vega, _Pobreza no es vileza_ (_Comed._ IV, 248.)
-
- [222] _El Verdadero Amante_, dédicace.
-
-L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques
-ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient
-tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de
-cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de
-droit canon[223], du moins de cours régulier et sérieux.
-
- [223] Pérez Bayer, _Memorial por la libertad de la literatura
- española.--Diario histórico_. (Ms. de la _Biblioteca Nacional_ de
- Madrid.)
-
-Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent
-régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques,
-sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire[224].
-
- [224] _Ibid._
-
-Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les
-cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y
-ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions,
-d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions
-ridicules, d'incertitudes et d'erreurs[225]. On ose à peine croire
-à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature
-a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans
-sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les
-mathématiques[226].
-
- [225] _Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de
- Torres_; Salamanca, 1752, p. 141.
-
- [226] _Ibid._, p. 58.
-
-Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du
-monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public
-ses _Confessions_, nous sommes très bien renseignés sur son éducation,
-sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière.
-Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme
-supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans
-ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une
-réputation de savoir.
-
-Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par
-charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès
-l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui
-inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la
-grammaire. Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce
-vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à
-leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par
-malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles.
-Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en
-conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour
-interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En
-quelques mois, il devient aussi habile que le premier _pícaro_ venu à
-escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et
-à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour
-les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié
-avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et
-oublie le peu qu'il savait.
-
-Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à
-courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du
-Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de
-ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don
-Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un
-ermite, uniquement occupé à panser son âne et à entretenir la lampe
-de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en
-donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les
-suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il
-s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au
-service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui
-vont courir le taureau à Lisbonne.
-
-Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux
-quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux.
-Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se
-consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans
-instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et
-l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières
-plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de
-l'Université l'autorisation de faire un cours public.
-
-Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort
-l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles
-aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite
-d'une bagarre, gueux à Madrid, associé d'un moine contrebandier,
-exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à
-son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge
-quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une
-maison hantée.
-
-Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie
-d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords
-du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter
-désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute
-chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son
-traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel
-sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie
-morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement
-est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance,
-il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en
-souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un
-temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de
-compétiteur[227].
-
- [227] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 78.
-
-On organise pour lui un simulacre d'_Oposición_, on lui suscite un
-concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs
-incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et,
-respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre
-joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des
-succès plus glorieux.
-
-On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé.
-
-Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre.
-Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages
-à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort
-soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des
-détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque
-année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases
-de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des
-princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son
-nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000
-ducats[228]; il composa un nombre respectable d'ouvrages instructifs
-et divertissants: _Anatomie du Monde visible et du Monde invisible_;
-_Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères_; _Visions et Songes
-moraux_, écrits dans la manière de Quevedo; _Médecine physique et
-morale_; _Traité des tremblements de terre et recettes domestiques_;
-_Traité de la Pierre philosophale_; deux recueils de _Poésies
-variées_: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes, _sainetes_,
-intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies
-édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son
-humeur batailleuse.
-
- [228] _Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca._
-
-Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur
-deux colonnes[229], il se livra à d'autres occupations moins
-intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses
-mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un
-panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble
-destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques
-autres morceaux[230]. Étant d'humeur allègre et sociable, il ne
-manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de
-taureaux[231]; il accepta toutes les invitations et en rendit
-quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux
-mathématiques.
-
- [229] _Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el
- Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su
- Catedrático de Prima de Matemáticas_; Salamanca, 1752, 14 vol.
- in-8º.
-
- [230] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 163.
-
- [231] _Ibid._, p. 124.
-
-Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps,
-il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves.
-L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On
-peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur
-des autres enseignements.
-
-Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa
-franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de
-cette époque. Dans un de ses _Songes moraux_[232], il nous montre des
-maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se
-jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et
-les prébendes[233]; des salles de cours vides ou occupées par des
-bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour
-le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon[234]; des
-cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines.
-Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut
-être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture
-du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la
-Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux
-des sciences et des vertus».
-
- [232] Obras, t. II: _Sueños Morales (Visión y Visita undécima)_,
- p. 116 et sq.
-
- [233] _Ibid._, p. 120.
-
- [234] _Obras_, t. II: _Sueños Morales_, p. 121.
-
-Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles.
-
- * * * * *
-
-Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est
-à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins
-prévenus.
-
-L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de
-confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend[235].» Un
-autre y a vu tondre des moutons dans une salle de cours[236]. A la
-fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents
-étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura
-à peine sept cents[237].
-
- [235] D. Antonio Ponz, _Viaje de España_, t. I (3e édit., Madrid,
- 1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769.
-
- [236] Pérez-Bayer, Ms. de la _Biblioteca Nacional_ (1747).
-
- [237] Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente,
- _Historia de las Universidades_, III, p. 199.
-
-On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au
-complet.
-
-On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un
-étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui
-seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans
-le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter
-tous les deux sous le même toit.
-
-Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà
-fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le
-Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois
-boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien
-s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors
-la maison, et on la ferme[238].
-
- [238] La Fuente, _Hist. de las Univ._, III, p. 299.
-
-A Oñate, il n'y a plus, depuis longtemps, que quatre professeurs.
-L'Université, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons
-vu, dans son Collège, avec l'argent qui aurait dû faire vivre des
-étudiants. Mais la détresse est devenue si grande que, pour ménager
-les rentes de l'établissement, on les renvoie, chaque année, passer
-quatre mois dans leur famille.
-
-Plus que jamais ces malheureuses Écoles trafiquent des diplômes et
-vendent à des prix de plus en plus modestes les certificats de
-scolarité. Malgré les dénonciations, malgré les protestations
-indignées d'Alcalá et de Salamanque[239], elles continuent par
-nécessité ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas.
-
- [239] C'est surtout Sigüenza qui est désignée dans ces
- protestations. Mais les autres Universités _Silvestres_ et même
- Almagro et Ávila ne soutiennent pas autrement leur existence.
-
-Grandes et petites, presque toutes les Universités d'Espagne donnent à
-ce moment une impression de misère. Depuis bien des années déjà, en
-même temps que la jeunesse se détournait de leurs _Aulas_, leurs
-rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de
-l'appauvrissement général du royaume. Pour subvenir aux frais de la
-Guerre de Succession, Philippe V avait dû imposer aux moins
-nécessiteuses d'assez lourdes contributions[240] et ce dernier coup
-avait achevé de compromettre leur situation financière. Une
-administration singulièrement négligente avait encore augmenté leurs
-embarras. Au moment où nous sommes arrivés, elles souffrent de plus en
-plus de cet état de gêne qui décourage les maîtres et paralyse les
-dernières bonnes volontés.
-
- [240] L'Université de Salamanque versa en une fois mille doublons
- et préleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les
- maîtres.
-
- * * * * *
-
-La vie intellectuelle des Écoles n'est ni moins réduite, ni moins
-misérable.
-
-L'expulsion des Jésuites, qui aura lieu en 1767, les délivrera d'une
-concurrence redoutable sans réveiller leur activité. Les réformes
-générales du 14 février 1769, du 6 septembre 1770, du 22 février 1771
-tenteront inutilement de modifier l'organisation matérielle de ces
-vieux corps, esclaves de la tradition, obstinément hostiles à toute
-nouveauté, incapables de s'accommoder eux-mêmes aux nécessités du
-temps présent: le remède arrivera trop tard[241].
-
- [241] Ferrer del Río, _Hist. del reinado de Carlos III_, t. III.
- p. 186 et sq.--G. Desdevises du Dézert, _Les Colegios Mayores et
- leur réforme en 1771_. _Revue hispanique_, t. VII, p. 223 et
- sq.--_L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle._
- _Revue d'Auvergne_, août 1901.
-
-Désormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pensée libre et de
-curiosité intelligente se réfugie dans ces Académies qui, à
-l'imitation des quatre Académies royales[242], se constituent, par
-l'initiative privée, sur tous les points de la Péninsule[243].
-
- [242] Académie de la Langue (1714), Académie de Médecine (1734),
- Académie de l'Histoire (1738), Académie des Nobles Arts de San
- Fernando (1752).
-
- [243] Sans parler de toutes les Académies qui se fondent à Madrid
- (Académie de droit espagnol, Académie de jurisprudence théorique
- et pratique et de droit royal pragmatique, Académie de droit
- civil, canonique et national; Académie latine, etc...), l'on peut
- citer, parmi les Compagnies savantes qui se créent dans les
- provinces: l'_Academia de los desconfiados_, de Barcelone (1731),
- Académie géographique et historique de Valladolid (1746),
- Académie des Belles-Lettres et Société médicale de Séville,
- Académie de Jurisprudence et Société de Médecine pratique de
- Barcelone, Académie de Mathématiques et des Beaux-Arts, de
- Valladolid (1779); Académie de l'Histoire Nationale, de Jeréz,
- etc... (G. Desdevises du Dezert, _L'Enseignement public en
- Espagne au dix-huitième siècle_, p. 43).
-
-Les antiques _Estudios_ sont encore debout: mais lentement la pensée y
-meurt, l'âme se retire.
-
-Un voyageur italien, qui parcourt l'Espagne un peu après 1750, le Père
-Norberto Caimo[244], trouve «qu'il n'y a rien au monde de plus
-pitoyable que l'Université de Sigüenza et que ses trois Collèges».
-Personne n'y a entendu parler de Newton ni de Descartes. «J'ai
-assisté, dit-il, à une thèse publique de médecine et d'anatomie. La
-principale question qui y fut agitée fut de savoir «de quelle utilité
-ou de quel préjudice serait à l'homme d'avoir un doigt de plus ou un
-doigt de moins.»
-
- [244] _Lettere d'un Vago italiano ad un suo amico_; Pittburgo
- (Milano), 1759-1767, 4 vol. in-8º. Je cite la traduction abrégée
- du P. de Livoy, barnabite, publiée à Paris, 1772, 2 vol. in-12,
- sous ce titre: _Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755_.
-
-Passe encore pour Sigüenza qui était depuis longtemps ridicule! Mais,
-quand il arrive à Salamanque, le Père Caimo se désole de voir tombées
-presque aussi bas ces Écoles vénérables.
-
-Tandis qu'à ce moment, dans tout le reste de l'Europe, les sciences
-progressent, que partout la raison fait effort pour s'affranchir, ici
-l'enseignement recule, et dans ce mouvement de réaction, il remonte
-bien en arrière du quinzième siècle. Il se limite plus que jamais aux
-subtilités et aux arguties de la philosophie scolastique, vide de
-sens, purement formelle.
-
-Comme dans les Universités du Moyen-Age, l'activité intellectuelle ne
-s'emploie plus que dans la dialectique; la logique est redevenue
-l'_art_ par excellence. On voit encore dans les couvents quelques
-étudiants laborieux; mais ils ne savent qu'une chose: «définir,
-diviser, distinguer et faire des syllogismes sur la substance et sur
-les accidents, sur ce qui est univoque, équivoque ou analogue, sur la
-transmutabilité, la composibilité, la résolubilité[245].»
-
- [245] _Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755_, t. II, p. 105 et
- sq.
-
-C'est surtout sur des questions de dévotion ou sur des points
-d'histoire sacrée que s'exerce cette puérile sophistique.
-
-Le P. Caimo assiste à une thèse publique de théologie. «Pour vous
-donner une idée de la manière d'argumenter et de la force avec
-laquelle on le fait, je vous dirai seulement qu'on sent l'air
-s'agiter, les murailles trembler et tous les meubles frémir au bruit
-des tonnerres redoublés d'une multitude intarissable d'_Ergo_, dont
-les décharges se suivent sans interruption.» Et quelle est la
-proposition hardie qui se discute avec tant de violence? Il s'agit de
-Nuestra Señora de Raíces, Notre-Dame-des-Racines, une des nombreuses
-Vierges que les Espagnols ont honorées d'une dévotion particulière, et
-il faut démontrer «si, oui ou non, cette Dame-des-Racines est
-_enracinée_ dans le coeur de tous les hommes[246]».
-
- [246] Pour donner une idée de la naïveté d'un tel exercice, qui
- ne reposait en somme que sur un jeu de mots, le P. Caimo a pris
- soin de reproduire le programme de la soutenance qu'on
- distribuait à tous les arrivants. En voici le début:
-
- _Q. P. D.
- Utrum B. M. de Raíces
- Dicta sit in corde omnium radicata._
-
- _Radicavit B. Maria Virgo de Raíces et de Mercede in oppidulo
- Rayces dicto, sed radicavit postea in populo honorificato, in suo
- conventu de Mercede magnifice radicavit in primis, et radices misit
- inter suos mercenarios milites et filios in arena et littore
- maris..... (Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755_, t. II,
- p. 117 et sq.)
-
-Un autre jour, le voyageur est invité à une cérémonie où l'on doit
-donner le bonnet de docteur à un moine de l'ordre de Cîteaux: «Cette
-cérémonie commença par une longue procession de religieux qui vinrent
-à l'Université d'un air magistral, au son assez déplaisant d'un petit
-tambour de la forme d'une marmite. Lorsqu'ils furent entrés dans la
-salle..., le candidat débuta par un compliment en vers, dans lequel il
-donna de l'encens à profusion à toute l'assemblée; après quoi il
-récita une dissertation sur Nabuchodonosor, où il était question de
-savoir s'il avait été véritablement changé en bête. Tout fut débité
-dans le latin usité à Salamanque; à la vérité, je ne suis pas resté à
-l'entendre jusqu'à la fin[247]...»
-
- [247] _Voyage d'Espagne fait en l'année 1755_, t. II, p. 105 et
- sq.
-
-L'assistance, paraît-il, était assez nombreuse. Tous les maîtres
-avaient pris place sur l'estrade, vêtus de leur costume de cérémonie,
-avec leur bonnet frangé de soie, avec le camail rouge, vert, blanc ou
-bleu. A la fin, le cortège se reforma derrière le même petit
-tambourin. De tels débats devaient paraître encore plus misérables
-dans ce cadre d'une solennité un peu enfantine où la tradition
-essayait de faire revivre quelques apparences de grandeur.
-
-L'Université ne pouvait plus sauver que des apparences.
-
-Peu à peu s'éteignait l'ancien foyer de vie et de pensée. En attendant
-l'heure d'un réveil alors bien lointain, comme ses rivales et ses
-soeurs cadettes, la première École d'Espagne s'endormait doucement,
-dans le silence de son cloître déserté, entre ces murs dorés qui
-semblaient encore illuminés des reflets de l'ancienne gloire, à
-l'ombre du vieux laurier qui avait été longtemps son emblème.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PREMIÈRE PARTIE.
-
- La Vie d'une Université: Salamanque.
-
- CHAPITRE PREMIER.--Salamanque et son Université 3
-
- CHAPITRE II.--Physionomie des Écoles 16
-
- CHAPITRE III.--La vie des étudiants. Étudiants
- riches et étudiants pauvres. _Pupilos_,
- _camaristas_ et _capigorrones_ 30
-
- CHAPITRE IV.--Les étudiants qui travaillent et
- les étudiants qui s'amusent 47
-
- CHAPITRE V.--Les écoliers mendiants ou chevaliers
- de la _Tuna_ 62
-
- CHAPITRE VI.--Épisodes de la vie universitaire:
- fêtes et congés, _oposiciones_ et
- _grados_ 72
-
-
- DEUXIÈME PARTIE.
-
- I.
-
- Origines et progrès des Universités
- espagnoles.
-
- CHAPITRE PREMIER.--Anciennes Universités et
- fondations nouvelles; multiplication des
- centres d'enseignement 97
-
- CHAPITRE II.--Une grande Université: Alcalá 106
-
- CHAPITRE III.--Les petites Universités et les
- Universités «silvestres» 122
-
- CHAPITRE IV.--Le mouvement intellectuel en
- Espagne au commencement du seizième
- siècle: la Renaissance espagnole et les
- progrès de l'enseignement 138
-
- II.
-
- La Décadence.
-
- CHAPITRE PREMIER.--Causes de décadence: le
- despotisme des Rois et la tyrannie de
- l'Église 161
-
- CHAPITRE II.--La concurrence de «la Compagnie» 170
-
- CHAPITRE III.--Influence des Grands Collèges 176
-
- CHAPITRE IV.--Luttes intérieures des Universités
- et désordres des étudiants 191
-
- CHAPITRE V.--Déclin rapide des Universités.
- L'enseignement universitaire au dix-septième
- et au dix-huitième siècles 199
-
-
- Toulouse, imp., ED. PRIVAT, rue des Tourneurs, 45.--632
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Vie Universitaire dans l'Ancienne
-Espagne, by Gustave Reynier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE ***
-
-***** This file should be named 43277-8.txt or 43277-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/2/7/43277/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-