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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: La Vie Universitaire dans l'Ancienne Espagne - -Author: Gustave Reynier - -Release Date: July 21, 2013 [EBook #43277] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - LA VIE UNIVERSITAIRE - DANS - L'ANCIENNE ESPAGNE - - - - -[Illustration] - - - - - _Bibliothèque Espagnole._ - - LA - VIE UNIVERSITAIRE - DANS - L'ANCIENNE ESPAGNE - - PAR - Gustave REYNIER - - PARIS - ALPHONSE PICARD ET FILS - Libraires-éditeurs - 82, RUE BONAPARTE - - TOULOUSE - ÉDOUARD PRIVAT - Libraire-éditeur - 45, RUE DES TOURNEURS - - 1902 - - - - -AVANT-PROPOS - - -_Je n'ai pas songé à résumer en un si court volume l'Histoire de -l'Enseignement supérieur en Espagne: j'ai tenté seulement d'esquisser, -aussi exactement que je l'ai pu, quelques tableaux de la vie -universitaire d'autrefois._ - -_J'ai d'abord voulu expliquer ce que c'était qu'une Université -espagnole, comment elle était organisée, quelle situation y avaient -les maîtres, quelle existence y menaient les étudiants. J'ai -naturellement choisi comme exemple l'Université la plus ancienne et -la plus célèbre, celle de Salamanque, et je l'ai représentée dans le -moment où, en apparence du moins, elle fut le plus prospère, -c'est-à-dire à la fin du seizième siècle._ - -_Dans la seconde partie de ce travail, j'ai montré sommairement -comment s'est propagée en Espagne cette vie universitaire, dont je -venais, en quelque sorte, de tracer le cadre, à quelle époque et par -quelles influences elle est devenue active et féconde, quelles raisons -en ont trop vite arrêté le développement. J'en ai suivi le déclin -jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, où la décadence est déjà -complète._ - -_J'ai marqué fort librement ce qu'avait eu d'attristant cette -décadence. L'Enseignement supérieur est aujourd'hui assez_ -_brillamment représenté en Espagne pour qu'on puisse évoquer de son -passé d'autres souvenirs que les souvenirs de gloire._ - -_Les dimensions de ce petit livre ne m'ont malheureusement pas permis -de donner toutes mes références; je tiens à m'en excuser._ - -_Je serais enfin bien ingrat de ne pas dire ici tout ce que je dois de -précieux renseignements et d'utiles conseils à l'inépuisable -obligeance de M. Alfred Morel-Fatio._ - - _Avril 1902._ - - - - -PREMIÈRE PARTIE. - -La vie d'une Université: Salamanque. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -SALAMANQUE ET SON UNIVERSITÉ. - - -On voudrait trouver des mots rares, des mots précieux pour rendre la -beauté de Salamanque. Dans la plaine nue qu'entoure un cercle de pâles -collines, couronnée de tours, de dômes et de clochers, elle se dresse -comme une cité souveraine. Et, teinte de fines couleurs, qui vont du -rose tendre au jaune d'or, lumineuse sous ce ciel clair et dans cet -air léger, elle s'épanouit comme une fleur. - -Nulle part peut-être on ne pourrait rencontrer, resserrés dans un si -petit espace, tant d'oeuvres exquises, tant d'édifices somptueux. La -magnificence de la nouvelle cathédrale et la grâce robuste de -l'ancienne, les lignes harmonieuses des églises, des vieux collèges; -les palais chargés d'armoiries illustres où l'on voit briller le -soleil des Solis, les étoiles des Fonseca, les cinq lis des Maldonado; -tant d'antiques maisons dont les portes ouvertes laissent entrevoir -des cours dallées de marbre, d'élégants portiques, de fines -colonnades, les margelles usées des vieux puits, tout cela forme un -ensemble véritablement unique où la poésie d'un passé lointain se mêle -aux impressions d'art les plus délicates. - -Lorsqu'on erre dans ces rues, souvent silencieuses, on est arrêté -presque à chaque pas: une grille en fer forgé, un bouquet d'oeillets -sculpté sur une porte, un médaillon encastré dans un mur, une Vierge -ou un saint dans une niche, une frise où se poursuivent des animaux -fabuleux, un balcon d'où retombent des guirlandes, mille détails -charmants attirent et retiennent. Certaines façades sont de pures -merveilles, des chefs-d'oeuvre de cet art minutieux et compliqué que -l'on appelle l'art _plateresque_. Les pierres y sont ciselées comme -des bijoux, découpées comme de la dentelle; elles sont d'un grain si -fin et si serré que le temps en a respecté les plus fragiles -arabesques; elles sont aussi, ces pierres de Salamanque, jaunes comme -l'or ou roses comme la fleur de pêcher, et toujours d'une couleur si -chaude que dans les plus grises matinées d'hiver on les croirait -encore éclairées par le soleil. Le palais des Monterey, la «Maison -des Morts», la «Maison des Coquilles», le couvent du Saint-Esprit, que -de monuments délicieux dont on ne peut détacher ses regards, dont on -voudrait emporter dans ses yeux la claire, la riante image! Mais ce -qui laisse encore l'impression la plus forte, la plus complète, c'est, -à coup sûr, la place de l'Université. - -Quand on s'arrête au pied de la statue de Fray Luis, le maître très -illustre et très bon, on a, à sa droite, l'antique hôpital des -Etudiants, le ravissant portail des Écoles Mineures, leur cloître -élégant et leur petit jardin; à gauche, les vieilles maisons que -l'Université louait à ses libraires; en face, l'incomparable façade -des Grandes Écoles, les aigles, les larges blasons, les profils des -«Rois Catholiques», les statues de la Force et de la Beauté; sur le -ciel se détachent le campanile et les deux cloches de la chapelle de -San Jerónimo. Rien n'a changé là depuis trois siècles: les petits -pavés ronds sur lesquels on marche sont les mêmes qu'ont foulés tant -de graves docteurs, tant d'adolescents ivres de savoir, d'ambition et -de jeunesse; les murs, ici comme dans toute la ville, laissent voir -encore aussi vifs, aussi nets qu'au premier jour, les fameux -_vítores_, ces inscriptions en lettres rouges qui relatent les succès -scolaires des temps anciens. Dans ce décor charmant, tout porte encore -l'empreinte de la vie universitaire d'autrefois, tout en évoque les -scènes familières et les brillants souvenirs. - - * * * * * - -Qu'il fût de riche ou de pauvre maison, qu'il arrivât en carrosse, à -cheval ou sur une mule de louage, l'étudiant qui, vers la fin du -seizième siècle, passait les fossés de Salamanque, devait se trouver -tout d'abord ébloui. Vingt-cinq paroisses, vingt-cinq couvents -d'hommes, vingt-cinq couvents de femmes, vingt-cinq collèges; tout -cela dominé par l'imposante masse de la cathédrale nouvelle, dont les -trois nefs étaient déjà debout; sept mille étudiants, dix-huit mille -ouvriers ou marchands vivant à l'ombre de l'Université et vivant -d'elle; cinquante-deux imprimeries et quatre-vingt-quatre librairies -dans un seul quartier, occupant trois mille six cents personnes. Dans -les rues, sur les places, un mouvement incessant, une rumeur qui ne -s'éteignait pas. On était bien dans une capitale, et Salamanque était -vraiment reine. «La reine du Tormès»: c'est le nom qu'on lui avait -donné et dont aujourd'hui encore elle est fière. «O Salamanque, disait -un vieux poète, il n'est pas sous le ciel de cité aussi héroïque ni -d'Éden aussi précieux; tu t'es élevée plus haut que ne peut atteindre -le vol hardi du faucon. Salamanque, métropole du monde[1].» - - [1] No hay cosa tan heroyca baxo el cielo; - No hay eliseo campo ansí preciado. - No hay garza, ni neblí tan alto en vuelo - Que llegue adonde tú te has sublimado... - Metrópoli del mundo... - - (Bartolomé de Villalba y Estaña, _El Pelegrino - Curioso y Grandezas de España_, 1577.) - -Si l'étudiant était riche, il n'avait pas à se mettre en quête d'un -gîte: sa famille avait eu soin de lui retenir un logis et de monter -d'avance sa maison. Était-il de très haut rang, il devait mener un -train magnifique et qui fît honneur à ses parents: quand arriva, par -exemple, le jeune Don Gaspar de Guzmán, qui fut plus tard comte-duc -d'Olivares, il avait avec lui un gouverneur, un précepteur, huit -pages, trois valets de chambre, quatre laquais, un chef de cuisine, -sans compter les servantes et les valets d'écurie. - -Pour les écoliers de plus modeste fortune, s'ils n'étaient pas -boursiers de quelque Collège et s'ils n'avaient point dans la ville de -parents qui les voulussent recueillir, ils s'adressaient à quelques -«bacheliers de pupilles». On appelait ainsi des maîtres de pension -qui, avec l'autorisation de l'Université et sous son contrôle, -logeaient et nourrissaient les étudiants des provinces ainsi que leurs -valets: un tarif officiel fixait les prix qu'ils pouvaient exiger, et -ces prix étaient des plus modiques, surtout pour les jeunes gens qui -apportaient de la maison paternelle leur provision de pois chiches, de -saucissons et de lard fumé. Mais, en revanche, on faisait chez eux -bien maigre chère. La corporation des «bacheliers de pupilles» ne -brillait pas en général par une libéralité excessive et elle abusait -un peu de la situation privilégiée qui lui était faite. La -Constitution de l'Université lui assurait en effet un véritable -monopole. Toute personne qui eût logé des étudiants sans avoir obtenu -l'autorisation, sans avoir subi l'examen de capacité et de moralité, -se serait exposée à payer une amende de mille maravédis et à être -expulsée, en cas de récidive[2]. - - [2] _Estatutos hechos por lo muy insigne Universidad de - Salamanca, recopilados nuevamente por su comisión._ Salamanca, - 1625. C'est un volume, grand in-4º, d'une belle impression. Sur - la première page est représenté un professeur dans sa chaire - entouré de quelques étudiants: nous avons donné, en tête de ce - livre, une reproduction de cette gravure. J'ai eu entre les mains - l'édition enrichie d'additions manuscrites qui appartient à la - bibliothèque de l'Université de Salamanque. - - J'aurais dû citer plus souvent encore que je n'ai fait cet - intéressant recueil. Je n'ai pas pu, je le répète, donner ici - toutes mes références. Sans parler des histoires de Salamanque, de - Dávila, de Chacón, de Villar, la très érudite _Historia de las - Universidades_ de V. La Fuente et les trois excellents volumes de - D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción Pública en España_, - m'ont été naturellement d'un très grand secours. - -Le règlement imposait, d'ailleurs, à ces maîtres de pension des -obligations multiples; ils devaient monter, dès le matin, dans la -chambre de leurs écoliers pour s'assurer qu'ils étaient au travail, -les empêcher de jouer aux cartes et aux dés, ne jamais laisser -prononcer sous leur toit de parole impie ou déshonnête, fermer à clef -la porte de leur maison à six heures du soir, l'hiver, à neuf heures, -l'été, et ne la rouvrir sous aucun prétexte, sinon en cas de maladie -ou de visite des parents, signaler au juge de l'Université les jeunes -gens qui auraient passé la nuit dehors. Pour que la surveillance fût -plus exacte, il leur était défendu d'avoir chez eux plus de vingt -«pupilles». La Constitution avait tout prévu: si on l'avait toujours -respectée, Salamanque aurait été vraiment, comme elle se piquait de -l'être, «le jardin de toutes les vertus». Mais le nombre toujours -croissant des écoliers rendit bientôt impossible un contrôle un peu -rigoureux. Pour attirer la clientèle, les maîtres de pension -rivalisèrent de complaisance, ne voulant point lutter de prodigalité, -et la Constitution finit par avoir le sort de tous les règlements. - - * * * * * - -Dès que le nouvel étudiant s'était installé, dans sa petite chambre ou -dans sa riche maison, son premier devoir était d'aller se présenter -aux grands dignitaires de l'Université. Le premier de tous était -l'Écolâtre (_Maestrescuela_), qui portait aussi le titre de -chancelier: représentant de l'autorité papale, nommé à vie[3], il -était chargé de faire respecter les Statuts, de diriger les études, -de juger au criminel comme au civil tous ceux, maîtres, étudiants ou -officiers, qui dépendaient de la juridiction universitaire. A côté de -lui, le Recteur, élu seulement pour une année, représentait plus -directement les professeurs des Écoles: il veillait au maintien du bon -ordre, gouvernait les biens de la communauté, touchait les revenus, -réglait les dépenses. Comme il était généralement de très noble -famille, il relevait par son prestige personnel l'autorité d'une -magistrature de trop courte durée[4]. C'est ainsi qu'au commencement -du dix-septième siècle Salamanque fut fière d'avoir pour Recteur le -jeune Gaspar de Guzmán, dont nous avons déjà cité le nom et qui devait -être plus tard comte d'Olivares et ministre de Philippe IV. Ce premier -honneur lui fut décerné alors qu'il était encore sur les bancs de -l'Université, car on n'hésitait jamais à confier un si grand pouvoir -même à un simple étudiant lorsqu'on le jugeait capable de le bien -exercer[5]. - - [3] Pendant un certain temps, il fut élu par l'assemblée des - professeurs ou _Claustro_. En 1463, le _Claustro_ de Salamanque - nomma ainsi Alonso de Aponte, docteur en droit canon, et, en - 1525, D. Pedro Manrique, qui fut plus tard évêque de Cordoue et - cardinal. Mais le plus souvent le _Maestrescuela_ ou _Cancelario_ - était choisi par le pape ou par le roi. Dans d'autres - Universités, ces fonctions revenaient de droit à l'évêque de la - ville. - - [4] Sur la liste des Recteurs de Salamanque on pourrait retrouver - des représentants des plus illustres maisons d'Espagne: marquis - de Spínola, de Villena, de Pomar, de Santa Cruz, de - Villamanrique, de Pozas, de Aguilar...; comtes de Uceda, de - Benavente, de Altamira, de La Fuente, de Lezo, de Oñate, de - Montalvo, de Campo Real...; ducs de Sessa, de Terranova, de - Cardona, de Segorbe, de Villahermosa, de Béjar, - d'Alburquerque...--On trouvera la liste de ces Recteurs dans la - _Memoria histórica de la Universidad de Salamanca_, de D. - Alejandro Vidal y Diaz, Salamanque, 1869. - - [5] Le premier Recteur de l'Université d'Alcalá fut aussi un tout - jeune homme qu'on avait fait venir exprès de Salamanque où il - étudiait le droit. - -Après avoir salué ces deux grands personnages, le jeune étudiant va -donner son nom aux secrétaires des Écoles. On l'inscrit sur le grand -registre, s'il est roturier, sur le registre d'honneur (_matricula -generosorum_), s'il est noble, et, à partir de ce moment, il fait -partie de l'Université; il jouit de ses avantages et privilèges. - -Dorénavant, il achètera tout moins cher que les autres habitants de la -ville: car les objets nécessaires à son entretien, à sa subsistance ou -à son travail sont exemptés de toute espèce de droits. S'il tombe -malade et s'il est pauvre, il sera soigné gratuitement à l'Hôpital -des Écoles. Il échappe désormais à l'autorité séculière: si la police -le poursuit pour quelque délit, il trouvera toujours un asile sur le -territoire franc de l'Université et, derrière les chaînes qui en -marquent les limites, il pourra braver impunément les alguazils. S'il -se laisse prendre, c'est à ses juges naturels qu'il devra être déféré -et il pourra presque toujours compter sur leur indulgence. Arrêté pour -les plus graves méfaits, vol à main armée ou même homicide, dans -Salamanque, hors de Salamanque et jusque dans une province lointaine, -il sera toujours ramené devant le _Maestrescuela_ qui seul décidera de -son sort.--Enfin, et ce n'est pas là le plus médiocre avantage, il a -l'honneur d'appartenir à un corps illustre entre tous, déjà vieux de -quatre siècles[6], respecté de l'Europe entière et que l'Espagne -considère comme une de ses gloires. L'Université de Salamanque est -alors à l'apogée de sa grandeur; elle ne le cède qu'à Paris et elle a -été appelée «la seconde lumière du monde». Les maîtres qu'elle a -formés sont recherchés par les Écoles les plus lointaines. Christophe -Colomb est venu lui soumettre ses projets et en a reçu de précieux -encouragements[7]. Les princes et les prélats la consultent sur -l'interprétation des lois et même sur des points de dogme. Les papes -lui font la faveur de lui notifier leur élection par des lettres -particulières. Tout monarque montant sur le trône d'Espagne lui -demande de le reconnaître par une déclaration solennelle. Quand le roi -leur rend visite, les maîtres et les docteurs le reçoivent assis et la -tête couverte. Lorsque Charles-Quint était venu à Salamanque, où l'on -avait dépensé, pour lui faire une réception grandiose, «plus d'argent -qu'il n'en aurait fallu pour fonder une ville», il avait avoué que -rien ne lui avait fait autant d'impression qu'un acte public de -l'Université.--Tous les écoliers pouvaient prendre pour eux une petite -part de ces hommages: quelque honneur en rejaillissait sur le plus -humble d'entre eux; c'était un titre, même aux yeux des plus -ignorants, d'avoir étudié à Salamanque. - - [6] L'Université de Salamanque avait été fondée au début du - treizième siècle par Alphonse IX de Léon. Le 12 avril 1242, le - célèbre saint Ferdinand, celui qui reconquit Séville, avait - confirmé et étendu la fondation de son père. Par un bref d'avril - 1255, le pape Alexandre avait compté Salamanque, avec Paris, - Bologne et Oxford, parmi les quatre grands _Estudios generales_ - du monde. - - L'antique _Studium_ de Palencia n'ayant duré que peu d'années, - Salamanque était, de fait, la première Université d'Espagne, comme - elle fut aussi la plus glorieuse. - - [7] Cf. Bartolomé Leonardo de Argensola, _Anales de Aragón_, - Part. I, X, 10.--Fernando Pizarro, _Varones Ilustres del Nuevo - Mundo_ (_Vida de Colón_, cap. III). - - - - -CHAPITRE II. - -PHYSIONOMIE DES ÉCOLES. - - -Une fois «immatriculé», comme on disait, le nouveau venu pouvait -commencer à suivre les cours. Il revêtait la soutane brune et le -collet, se coiffait du bonnet carré et, tenant à la main son -portefeuille et son écritoire, il se dirigeait dès le matin vers les -Écoles. - -De chaque rue débouchaient des troupes bruyantes de jeunes gens. Dans -la _Rua_, qui était le quartier des libraires, le tumulte devenait -assourdissant: entre les étalages où s'empilaient les in-folios, où se -dressaient les rouleaux de parchemin, toute une foule se pressait. -Criant, chantant, s'interpellant, les groupes se hâtaient vers les -bâtiments de l'_Estudio_, se répandaient sur la place du Vieux -Collège, remplissaient le _patio_ des Écoles Mineures, assiégeaient -les portes de l'Université, s'écrasaient sous le portique du cloître. -Toutes les provinces de l'Espagne étaient là représentées, depuis -l'Estramadure jusqu'à la Navarre et à la Catalogne, et même des -nations étrangères, comme la France et l'Italie. On pouvait -reconnaître les Andalous à leurs rires, à leurs gestes exubérants, les -Valenciens à leur allure indolente, les Galiciens à leur tournure -rustique, les Castillans à leur air de noblesse et à leur gravité. - -A mesure qu'approchait l'heure des cours, le flot montait encore. Les -Collèges, presque tous établis dans le voisinage de l'Université, -ouvraient en même temps leurs portes, et leurs élèves, s'avançant en -bon ordre, sous la conduite d'un régent, se frayaient un passage au -travers de la foule. - -Presque tous étaient vêtus d'un long manteau brun, et les divers -établissements ne se distinguaient les uns des autres que par la -couleur de la _beca_, pièce de drap longue de trois aunes qui formait -un pli sur la poitrine et, passant par les deux épaules, retombait par -derrière jusqu'aux talons. - -Voilà qu'arrivaient, portant la _beca_ brune, les dix-sept boursiers -du Collège de San Bartolomé, le plus ancien de tous et le plus -respecté. Derrière eux marchaient les vingt-deux élèves du Collège de -l'Archevêque et leurs deux chapelains: leur manteau était largement -échancré et la bande était écarlate. Voilà les boursiers d'Oviedo, -avec la _beca_ bleue, et ceux de Cuenca avec le manteau violet. Ces -quatre Collèges étaient les fameux _Colegios Mayores_. Installés dans -des bâtiments magnifiques, richement dotés par d'illustres fondateurs, -ils ne recevaient que des jeunes gens de très grandes familles. Dès -qu'une place y devenait vacante, elle était briguée par vingt -concurrents. Beaucoup de pères pensaient alors, comme le Don Beltran -de la _Vérité suspecte_ que, «le chemin des lettres est celui qui -conduit le plus sûrement à la fortune et que pour un fils cadet c'est -la meilleure porte qui mène aux honneurs de ce monde[8]». Et ils ne se -trompaient guère: dans l'élite privilégiée qui s'était formée en ces -maisons, l'Université choisissait ses Recteurs, le roi ses conseillers -et ses juges, l'Église ses prélats. - - [8] Lope de Vega dit de même dans la _Dorotea_ qu'il n'y a pour - l'homme que trois moyens d'arriver: la Science, la Mer et la - Maison du Roi, _ciencia y mar y casa Real_ (_Jorn. I, escena - VIII_). Cervantes (_D. Quij._, I, 39) cite le même proverbe. - -Voici maintenant les collégiens des Ordres Militaires, qui égalent -en importance les _Mayores_ et leur disputent le premier rang -dans les cérémonies: les dix-huit étudiants de Santiago portent -brodée sur la poitrine la rouge croix de Saint-Jacques; ceux de -Saint-Jean-de-Jérusalem se reconnaissent à leur croix de Malte et à -leur bonnet plat, ceux d'Alcántara et de Calatrava aux insignes de -l'Ordre. - -Voici enfin l'interminable défilé des Collèges Mineurs: Monte Olivete, -Santa María de los Ángeles, San Lázaro, San Elías, San Millán, Santa -Cruz de Cañizares, la Magdalena, Santo Tomás, Pan y Carbón, San Pedro -y San Pablo, etc.; et puis la troupe noire des moines, frères et -autres réguliers qui sortent des Collèges ecclésiastiques, les -Hiéronymites, les Minimes, les Carmélites chaussés, les Augustins, les -Franciscains, les Prémontrés de Santa Susana, les Dominicains de San -Esteban, les Bénédictins de San Vicente.--Sur ce fond sombre se -détachent quelques costumes de couleurs plus vives: le manteau jaune -et la _beca_ violette des collégiens de Santa María de Burgos, la -soutane blanche et la _beca_ bleue des Orphelins de la Conception, qui -vont toujours tête nue, même sous la pluie. Voici encore les «Verts» -de l'Insigne Collège de San Pelayo, les «Jolis Garçons», du Collège de -San Miguel, dont les dames de Salamanque admirent fort le brillant -uniforme: manteau bleu de ciel coupé par une bande écarlate. Ces -jeunes gens roux, au teint clair, qu'on remarque au milieu de toutes -ces faces brunes, ce sont les Irlandais qui viennent se faire -instruire des vérités de la foi catholique dans un collège que -Philippe II a fondé: ils ont tous juré d'aller plus tard prêcher à -leurs frères la loi évangélique et de s'offrir au martyre pour les -racheter; ils excitent l'étonnement par le soin minutieux qu'ils -prennent de leur toilette et parce qu'ils vont se baigner dans le -Tormès, hiver comme été. - - * * * * * - -Cependant l'heure sonne: le nègre de l'horloge monumentale frappe neuf -fois le timbre de son marteau; les deux béliers se redressent et -retombent; les anges et les rois mages se prosternent au pied de la -statue de la Vierge: avant même que soit arrêtée l'ingénieuse -mécanique, les salles de cours sont envahies. - -Quelques-unes de ces salles sont toutes petites: ce sont celles où -l'on enseigne des matières très spéciales comme l'hébreu, le chaldéen -ou la musique. D'autres, comme celle de droit canon, peuvent contenir -plus de deux mille auditeurs. Toutes ces salles sont fort obscures, -éclairées par deux ou trois petites fenêtres. L'installation est peu -confortable: on s'assied sur une poutre fort étroite, on écrit sur une -poutre un peu plus large, tachée d'encre, chargée d'inscriptions. La -chaire du maître est d'une simplicité extrême; il a pour siège un -coffre de bois noir dans lequel il enferme ses livres quand la leçon -est finie. Au pied de la chaire est le tabouret de l'_actuante_, -l'étudiant qui lira les textes. - -Les retardataires se hâtent, poursuivis par le bedeau porte-verge, et -se pressent dans le fond de la salle, où ils resteront debout. Le -cours commence. - -Ces cours sont aussi nombreux que dans la mieux pourvue de nos -Universités modernes. Il n'y a pas moins de soixante-dix chaires: dix -de droit canon, dix de «lois», c'est-à-dire de droit civil, sept de -médecine, sept de théologie, onze de philosophie, une d'astrologie, -une de musique, une de langue chaldéenne, une d'hébreu, quatre de -grec, dix-sept de rhétorique et de grammaire. Les juristes tiennent le -premier rang, et de beaucoup: ce sont eux qui ont le plus d'élèves et -qui reçoivent les plus forts salaires. Un docteur de droit canon -touche deux cent soixante-douze florins, tandis qu'un professeur de -logique ou de philosophie morale n'en a que cent, un professeur de -rhétorique ou de mathématiques soixante-dix. - -A côté des professeurs titulaires (_cátedras de propiedad_) qui ont le -traitement complet, il y a des professeurs stagiaires, des aspirants -(_pretendientes_) qui sont beaucoup moins rétribués et même le plus -souvent «n'ont autre chose que l'espérance». - -Quelques-uns de ces maîtres sont des hommes de grand savoir, dont le -nom est connu dans toute l'Espagne. Mais la plupart se soucient assez -peu de faire oeuvre personnelle. Surveillés de près par l'Église, -préoccupés surtout de ne rien dire qui soit contraire à la doctrine de -saint Augustin et de saint Thomas, ils s'en tiennent aux explications -fixées par les programmes et se bornent à lire et à commenter les -«ouvrages de texte». A défaut de la gloire, qu'ils n'ambitionnent -pas, ils ont la certitude d'être appelés un jour dans un des -Conseils royaux, d'obtenir un canonicat ou quelque haute dignité -ecclésiastique, ou d'arriver, tout au moins, à la _jubilación_, -c'est-à-dire à l'honorable retraite que l'Université assure à ses bons -serviteurs[9]. - - [9] Ce droit à la retraite (après vingt années d'enseignement) - avait été garanti aux professeurs titulaires par une bulle du - pape Eugène IV (1491). - -Pendant la leçon, les étudiants prennent peu de notes: ils écoutent, -les coudes sur la table. Plusieurs sortent au milieu du cours; -d'autres arrivent des salles voisines: ce va-et-vient continuel -provoque naturellement un certain désordre. Quand, par hasard, la -leçon se prolonge au delà de l'heure, les auditeurs ne manquent jamais -de manifester leur impatience en frottant bruyamment leurs pieds -contre le plancher[10]. Beaucoup de maîtres font leur cours au milieu -du bruit; quelques-uns, qui sont impopulaires ou qui manquent -d'autorité, sont assez fréquemment l'objet de manifestations d'autant -plus tumultueuses que l'imposante masse des «juristes» est toujours -disposée à prêter son concours aux tapageurs. Il se produit parfois -de tels scandales qu'il faut aller quérir le Recteur, et que -l'Écolâtre lui-même arrive accompagné de son alguazil, de son -procureur fiscal et du greffier de l'Audience ecclésiastique. - - [10] Mal-Lara, _Filosofía vulgar_, Centuria décima, fo - 380.--Pierre Martyr, _Epist._ 57. - -Plutôt que de recourir à ces interventions assez humiliantes, certains -maîtres emploient, pour se faire respecter, des procédés quelque peu -brutaux. Torres, qui fut professeur à Salamanque, raconte en ses -Mémoires que chaque année, dans sa leçon d'ouverture, il intimidait -les mauvais plaisants en les menaçant de leur rompre la tête. Et ce -n'était pas là une menace en l'air: - -«Un soir, dit-il[11], une lourde brute, un garçon de trente ans, -étudiant en théologie et en grossièreté, me hurla je ne sais quelle -ordure. Voici la récompense que reçut son audace: je pris sur le -rebord de ma chaire un énorme compas de bronze qui pesait trois ou -quatre livres pour le moins et je le lui jetai au museau. Par bonheur -pour lui, et pour moi, il esquiva le coup, sans quoi je lui aurais -sûrement fait jaillir la cervelle...--A partir de ce jour-là, ajoute -Torres, ce garçon se tint tranquille.» - - [11] _Vida, Ascendencia, Crianza... del Doctor D. Diego de - Torres_, p. 84. - -La leçon finie, tandis que s'écoule bruyamment le flot des écoliers, -le maître sort de sa classe et va, ainsi que l'y obligent les -règlements, _asistir al poste_, c'est-à-dire «s'adosser au -pilier[12]». Appuyé contre une des colonnes du cloître, il attend que -les plus studieux de ses élèves viennent lui soumettre leurs doutes ou -lui demander sur la matière du cours un supplément d'informations. - - [12] _Estatutos hechos por la muy insigne Universidad de - Salamanca._--_Nic. Clenardi Epist._, I, 2 (1535). - - * * * * * - -Pendant ce temps, l'étudiant fraîchement débarqué s'engage -imprudemment au travers des groupes qui s'attardent sous le portique; -il admire les pompeuses inscriptions dont les murs sont couverts, les -fresques où sont représentées Minerve, l'Astronomie, la Justice, -l'Occasion et la Fortune; les armoiries de l'Université qui s'abritent -sous la tiare pontificale et sont entourées de l'orgueilleuse devise: -«Dans toutes les sciences, Salamanque est la première.--_Omnium -scientiarum princeps Salmantica docet._» Il monte l'escalier, dont -les riches sculptures représentent des chevaliers combattant des -taureaux, il pénètre dans la bibliothèque, où sont ouverts sur des -pupitres d'énormes in-folios attachés avec des chaînes de fer, il -s'égare dans le cloître supérieur et s'arrête enfin émerveillé devant -la vieille horloge. - -L'endroit est connu: s'ils ne se sont pas encore trahis par leur -démarche hésitante et leur air embarrassé, les nouveaux venus se -signalent toujours à l'attention des anciens par l'étonnement qu'ils -manifestent en face de ce chef-d'oeuvre de mécanique. - -A peine une victime s'est-elle ainsi désignée que les deux cloîtres se -remplissent de cris, d'appels, de vociférations. En un instant, -l'étudiant novice est entraîné dans la rue ou dans le _patio_ des -Écoles Mineures, et là commence un jeu assez barbare. Tout d'abord, on -forme le cercle autour du malheureux: quelques plaisants s'en -détachent, le saluent avec d'excessives démonstrations de politesse et -lui demandent fort civilement des nouvelles de sa famille, s'il a bien -pleuré en la quittant et si on ne lui a pas donné, au moment des -adieux, quelques boîtes de raisin sec et quelques pots de -confitures[13]. Ils le félicitent ironiquement sur la coupe de sa -soutane et sur la qualité du drap et, pour en mieux essayer la -qualité, ils en tirent les manches à les arracher; ils admirent la -forme élégante de son bonnet neuf, se le passent de main en main, en -écrasent les quatre pointes et ne manquent pas, en le remettant sur sa -tête, de le lui enfoncer jusqu'aux oreilles. Ils rentrent enfin dans -le rang, tandis que le pauvre garçon se dégage et rajuste son col -déchiré; et ici il faut donner la parole au héros de Quevedo, Don -Pablos de Ségovie: - -«Ils étaient plus de cent autour de moi. Ils commencèrent à renifler, -à tousser, et, au mouvement de leurs lèvres, je vis qu'il se préparait -des crachats. Le premier, un mauvais gamin catarrheux, me visa, en -disant: «Voilà le mien!--Je jure Dieu, m'écriai-je, que tu me la...» -Une véritable pluie tomba sur moi de toutes parts et m'empêcha de -finir ma phrase. Je m'étais couvert la figure avec un pan de mon -manteau; tous m'avaient pris pour cible, et il fallait voir comme ils -pointaient bien. Quand ils s'éloignèrent, j'étais tout blanc de la -tête aux pieds... Je ressemblais au crachoir d'un vieil -asthmatique[14].» - - [13] El doctor Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos amos_, - éd. Rivadeneyra, p. 494. - - [14] Quevedo, _Vida del Gran Tacaño_, cap. V. - -Suárez de Figueroa, dans son _Pasagero_[15], nous rapporte les -plaintes d'une autre victime dont, «sous la grêle épaisse des -crachats», dans le ronflement odieux des appels de gorge, le beau -manteau neuf fut couvert en un instant «des plus horribles -expectorations qu'eussent jamais vomies des poumons malades» et se -trouva, comme on disait, «passé à la neige». - - [15] _El Pasagero, Alivio III_, fo 106.--Dans le _Don Quichotte_ - de d'Avellaneda (chap. XXV), la même mésaventure arrive à Sancho, - tombé aux mains des étudiants de Saragosse. - -Plusieurs jours de suite, le nouveau venu doit subir ce répugnant -supplice du _gargajeo_. Quand il a échappé à un premier groupe de -persécuteurs, d'autres mettent la main sur lui, l'étourdissent de -leurs sifflets et de leurs huées, dansent des rondes autour de lui, le -poussent dans une classe vide, le hissent dans la chaire avec une -mitre en papier sur la tête[16] et l'obligent à prononcer un discours. - - [16] C'est ce qu'on appelle _hacer de Obispillos_ (Aleman, - _Alfarache_, liv. III, part. II, ch. IV.) - -Il n'échappe à ces brimades qu'en achetant au prix de quelques dîners -des protections efficaces; il finit par convier un certain nombre de -camarades à un banquet[17], dont la tradition a fixé le menu: du -mouton, des perdrix, et la moitié d'un poulet pour chaque convive. Au -dessert, on confère au nouveau le titre d'ancien et on lui en décerne -pompeusement les lettres patentes. - - [17] Ce repas de bienvenue se nomme _la patente_ (_Alfarache, - loc. cit._). - - - - -CHAPITRE III. - - LA VIE DES ÉTUDIANTS: ÉTUDIANTS RICHES ET ÉTUDIANTS PAUVRES; - _pupilos_, _camaristas_ ET _capigorrones_. - - -Voilà le _novato_ sacré étudiant: pour lui commence cette vie -universitaire qui, suivant la route qu'on a choisie, mène à tout ou ne -mène à rien, mais qui pour tous est si pleine et si joyeuse que ceux -qui l'ont connue en regrettent toujours l'indépendance et les -plaisirs. - -Quelle que soit sa fortune et quels que soient ses goûts, le nouvel -écolier est certain de ne pas manquer de compagnons. Dans cette grande -république que forme l'Université[18], les antiques Constitutions ont -voulu que tous les étudiants soient égaux: pour effacer les -distinctions de classes, elles ont imposé à tous le même costume. -«Tous, sans exception, dit le voyageur Monconys, ils sont vêtus de -long comme des prêtres, rasés, et le bonnet en tête, qu'ils portent -non seulement dans l'Université, mais encore par toute la ville et en -tout temps, hors de la pluye: car pour lors on peut porter le chapeau. -Il ne leur est pas permis de porter aucun habit de soie ni de se -servir d'aucune vaisselle d'argent[19].» A les voir de loin, en effet, -on ne distinguerait guère le fils d'un grand seigneur du fils d'un -médecin de village ou d'un marchand: toutes les soutanes se -ressemblent et les plus respectables sont les plus vieilles, parce -qu'elles attestent que leur possesseur n'en est pas à ses débuts. Mais -cette égalité n'est qu'apparente; si le vêtement est uniforme, si, aux -yeux de cette Université démocratique, tous les étudiants ont les -mêmes obligations et les mêmes droits, dans la vie extérieure, les -différences de condition s'accusent à chaque instant. - - [18] «La república llamada Universidad» (_Estatutos hechos por la - Universidad de Salamanca_). - - [19] _Voyage fait en l'année 1628_ (_Journal des Voyages de M. de - Monconys_, IIIe partie, Lyon, 1666). - -Pour le jeune gentilhomme l'existence est régulière et facile: tout y -est disposé pour lui épargner les préoccupations matérielles, pour -lui ménager à propos les satisfactions de vanité qui sont si douces à -cet âge, pour rappeler aux autres et à lui-même la supériorité de son -rang. - -Le matin, quand il s'éveille, toute sa maison est déjà sur pied: le -barbier et les pages attendent à la porte de sa chambre pour venir le -raser et l'habiller au premier signal; les valets de chambre brossent -et nettoient ses vêtements; dans les écuries, les laquais étrillent et -harnachent les mules. Lorsque arrive l'heure du cours, il monte sur -une bête de prix caparaçonnée de velours et tout un cortège -l'accompagne aux Écoles. Dans la salle où il doit se rendre, il trouve -sa place gardée par un domestique uniquement chargé de ce soin; on y a -d'avance apporté son portefeuille ou _vade-mecum_ et son écritoire. La -leçon finie, il rencontre à la porte son _pasante_ ou répétiteur, qui -se tient à ses côtés, tandis qu'il cause avec les maîtres et docteurs -ou avec des camarades de sa condition, et l'empêche de se mêler aux -mauvaises compagnies. Puis, il va rejoindre sa suite qui l'attend au -coin d'une rue et il rentre chez lui dans le même équipage qu'il était -venu. Après le déjeuner, il quitte une table abondamment servie pour -aller jouer aux boules ou à l'_argolla_, le jeu à la mode, qui -ressemble à notre croquet. Il travaille un peu, fait quelques -lectures, revoit avec son précepteur quelques règles de la grammaire -latine qu'il importe de ne pas oublier, retourne au cours au milieu -de l'après-midi, et enfin, le soir venu, il repasse les leçons du -jour ou s'entretient avec le gouverneur de sa maison, l'_ayo_, -qui est toujours un personnage de bonne famille et de moeurs -recommandables[20]. - - [20] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, Conde de - Olivares, Embajador de Roma, á D. Laureano de Guzmán, ayo de D. - Gaspar de Guzmán, su hijo, cuando le embió á estudiar á - Salamanca, á 7 de Enero de 1601_, cité par La Fuente, _Historia - de las Universidades_, 1885, t. II, p. 429 et sq. - -Les jours de congé apportent quelques distractions à cette existence -un peu sévère; mais ces plaisirs restent des plaisirs de gentilhomme: -ils ne vont point sans quelque solennité et le jeune seigneur, déjà -réservé à de hauts emplois, est gardé par le sentiment précoce de sa -dignité des fréquentations douteuses et des amusements vulgaires. - -A côté de ces fils de Grands d'Espagne ou de _títulos_ de Castille, on -voit briller aussi des jeunes gens d'origine plus modeste, fils de -bourgeois enrichis par la banque ou le négoce, à qui la vanité de -leurs parents assure un train presque aussi magnifique. «Car, ainsi -que dit Cervantes, c'est l'honneur et coutume des marchands de faire -étalage de leurs richesses et de leur crédit non en leurs personnes, -mais en celles de leurs enfants, et c'est pourquoi ils les traitent et -les rehaussent à tout prix, comme s'ils étaient des fils de -prince[21].» Mais la grande majorité des étudiants de Salamanque vit -sans faste et plutôt pauvrement. - - [21] _Coloquio de los perros._ - -Nous avons vu que ceux d'entre eux qui ne trouvaient pas asile dans -les Collèges s'installaient le plus souvent dans les maisons des -_pupileros_ ou «bacheliers de pupilles». Or, on y était très -médiocrement logé, dans des chambres étroites et fort mal aérées. De -plus, malgré les Règlements qui les obligeaient de donner chaque jour -à chacun de leurs hôtes une livre de viande ou de poisson[22], à -Salamanque comme dans d'autres Universités, les «bacheliers» -imposaient de rudes épreuves aux robustes appétits de leurs -pensionnaires. Les romans picaresques sont remplis des plaintes de -leurs victimes, d'imprécations contre leur avarice et leur rapacité. - - [22] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._ - -On connaît, par les descriptions de Don Pablos de Ségovie[23], la -maison du licencié Cabra[24], dit _Vigile-Jeûne_, et l'on sait quelles -sortes de repas on faisait à sa table: - -«Après le _Benedicite_, on apporta dans des écuelles de bois un -bouillon fort clair... les maigres doigts des convives poursuivaient à -la nage quelques pois orphelins et solitaires. «Rien ne vaut le -pot-au-feu, s'écriait Cabra à chaque gorgée; qu'on dise ce qu'on -voudra, tout le reste n'est que vice et gourmandise!»--Alors entra un -jeune domestique qui ressemblait à un fantôme, tant il était décharné: -on aurait pu croire qu'on lui avait enlevé sur le corps la viande -qu'il apportait. Un seul navet flottait dans le plat, à l'aventure: -«Comment! dit le maître, voilà des navets! Pour moi, il n'y pas de -perdrix qui vaille un bon navet! Mangez, mes amis; je me réjouis de -vous voir à l'oeuvre!» Il découpa le mouton en si menus morceaux que -tout disparut dans les ongles ou dans les dents creuses. «Mangez, -mangez, répétait Cabra; vous êtes jeunes et votre appétit fait plaisir -à voir!» Hélas! quel réconfort pour de pauvres diables qui bâillaient -de faim! - - [23] Quevedo, _El Gran Tacaño_, ch. III. - - [24] Il paraît que Quevedo l'avait peint d'après nature: le - personnage s'appelait D. Antonio Cabreriza (_Biblioteca de - Autores Españoles_, t. XXIII, p. 489). Ce type fut bientôt - célèbre et passa en proverbe. Dans l'intermède intitulé _El - Doctor Borrego_, au maître avare qui leur reproche leur appétit: - «Insatiables gloutons! Un oeuf en quatre jours!... Je ne sais - comment vous échappez à mille apoplexies!» Les domestiques - répondent: «Nous partons, _licencié Cabra_!» (_Intermèdes - espagnols_, traduits par Léo Rouanet, p. 243.) - -«Il ne resta bientôt plus dans le plat que quelques os et quelques -morceaux de peau: «Cela, c'est pour les domestiques, nous dit le -maître; car il faut bien qu'ils mangent et nous ne pouvons pas tout -avaler. Allons, cédons-leur la place, et vous autres, allez prendre un -peu d'exercice jusqu'à deux heures, si vous voulez que votre déjeuner -ne vous fasse pas du mal.» - -Le docteur Cañizares, chez qui Estevanille González[25] avait pris -pension, ne traitait pas mieux ses élèves. Un oignon, un peu de pain -moisi formaient chez lui le fond du repas: une fricassée de pieds de -chèvre y passait pour un régal extraordinaire[26]. - - [25] _Vida de Estebanillo González._ - - [26] Voir aussi ce que dit Vicente Espinel du _pupilage_ de - Gálvez à Salamanque (_Relación primera de la vida del Escudero - Marcos de Obregón: Descanso XII_). - -Guzmán d'Alfarache[27] ne se louait pas davantage des _pupileros_ et -de leurs menus: «un bouillon plus clair que le jour et si transparent -qu'on aurait pu voir courir un pou au fond de l'écuelle», des oeufs -achetés au rabais pendant la bonne saison et conservés cinq ou six -mois dans la cendre ou dans le sel, une sardine par personne; pendant -l'hiver, une tranche de fromage «mince comme des copeaux de -menuisier»; pendant l'été, quatre cerises ou trois prunes comptées -exactement, «parce que les fruits donnent la fièvre», voilà de quoi -devait se contenter cette «faim invétérée, cette faim d'étudiant, -_hambre veterana y estudiantina_», qui dans toute l'Espagne était -passée en proverbe. - - [27] Mateo Aleman, _Vida y Hechos de Guzmán de Alfarache_, lib. - III, part. II, cap. IV. - -De toutes parts s'élève contre les maîtres de pension le même concert -de malédictions et de plaintes. Des couplets d'étudiants nous montrent -des tablées de pauvres diables dévorant des yeux la soupière où fume -le brouet noyé d'eau chaude[28], et serrant des deux mains leur ventre -maigre «où les boyaux chantent de faim[29]». Ils nous parlent encore -du pain «dur comme le ciment», des portions si adroitement coupées -qu'on voit le jour au travers et qu'au moindre souffle elles -s'envoleraient au plafond, du vin mesuré dans un dé à coudre, baptisé -et rebaptisé tour à tour par le marchand, le _pupilero_ et le -dépensier[30]. - - [28] _La sopa de añadido_, comme on dit à Salamanque. (Mal-Lara, - _Filosofía vulgar_, Lérida, 1621, fo 237.) Cf. _ibid._, _Centur._ - V. 93; _Centur._ VII, 88; _Centur._ X, 59. - - [29] _Cancionero_ de Horozco, p. 5: «las tripas cantan de - hambre.» (_La vida pupilar de Salamanca que escribió el auctor á - un amigo suyo._)--Cf. Bartolomé Palau, _La Farsa llamada - Salamantina_ (1552), publiée et annotée par M. Alfred - Morel-Fatio, dans le _Bulletin Hispanique_ d'octobre-décembre - 1900, v. 474 et sq. - - [30] _Ibid._--Cf. _Floresta Española_ (1618), IV, 8. - -Il faut évidemment tenir compte de l'habituelle exagération de ces -sortes de morceaux; mais ce qui prouve bien que les maîtres de pension -abusaient par trop de leur monopole, c'est qu'au bout d'un certain -temps l'Université ne se soucia plus de faire respecter les privilèges -qu'elle leur avait d'abord assurés. Dès lors, bien des écoliers -s'empressèrent de se dérober à une tutelle importune: ils s'allèrent -loger dans les maisons de la ville où ils étaient sûrs de jouir d'une -honnête liberté et ils prirent eux-mêmes la direction de leur petit -ménage. - -Mais là encore ils couraient grand risque d'étre exploités. Les -servantes d'étudiants ne passaient point pour des modèles de probité -ni de vertu; elles avaient toujours quelque amant pour qui elles -écrémaient le potage et détournaient les plus belles tranches du rôti; -Guzman d'Alfarache en essaya cinq ou six à la file dont la probité lui -parut douteuse et la propreté incertaine[31]. Plus d'une ressemblait -sans doute à la vieille dont parle Quevedo, qui demandait à Dieu de -lui pardonner ses larcins en disant son chapelet au-dessus de la -marmite: un beau jour, le fil du rosaire se rompit et les grains -tombèrent dans le potage: «Cela fit le bouillon le plus chrétien du -monde.--«Des pois noirs! s'écria un étudiant, sans doute ils viennent -d'Ethiopie?»--«Des pois en deuil! répliquait un autre, quel parent -ont-ils donc perdu?»--Un autre se cassa une dent en y voulant mordre.» -Plus d'une fois, cette estimable vieille prit la pelle à feu pour la -cuiller à pot et distribua ainsi des morceaux de charbon au fond des -écuelles. Il n'était point rare qu'on trouvât dans la soupe des -insectes, des éclats de bois, des paquets d'étoupes ou de cheveux; les -convives avalaient tout, sans fausse délicatesse: «Cela tenait tout de -même de la place dans l'estomac[32].» - - [31] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, part. II, lib. III, - cap. IV. - - [32] _Gran Tacaño_, cap. III. - -Les fournisseurs ne valaient pas mieux que les servantes; les -bouchers, par exemple, ne se faisaient pas faute de vendre de la -viande pourrie; quelquefois, les écoliers s'indignaient et se -faisaient eux-mêmes justice: pendant l'hiver de 1642, ils promenèrent -par les rues attachée sur un âne, en la rouant de coups et en -l'assommant de boules de neige, une femme qui avait ainsi manqué de -les empoisonner[33]; mais le plus souvent leurs estomacs complaisants -se résignaient aux pires nourritures[34]; ils étaient dans l'âge -heureux où l'on supporte allégrement ces petites misères: «car, ainsi -que le dit le bon maître Vicente Espinel, l'insouciante jeunesse sait -tourner les chagrins en joie: les pires épreuves ne sont pour elles -que sujets de rires et d'amusement[35].» - - [33] _Memor. Histór._, XVI, 244. - - [34] Aussi nous dit-on que les apothicaires étaient plus nombreux - à Salamanque que partout ailleurs. Laguna parle d'une certaine - Clara, «famosa clystelera de Salamanca» qui avait des recettes à - elle pour «enxugar los infelices vientres de aquellos pupilos - infortunados que jamás se vieron llenos sino de viandas - pestilentiales.» (_Dioscórides_, p. 498.) - - [35] _Relación primera de la vida del Escudero Marcos de Obregón, - Descanso XII._ - - * * * * * - -Tous ces étudiants, les _pupilos_ qui vivent chez les maîtres de -pension, et les _camaristas_[36] qui habitent en chambre garnie, -forment ensemble la grande corporation des _manteistas_, ainsi appelés -du nom de leur grand manteau. Au-dessous d'eux sont les -_capigorristas_ ou _capigorrones_, dont la vie est bien plus dure. - - [36] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, lib. III, part. II, - cap. IV. - -Leur nom leur vient de leur costume qui n'est pas tout à fait pareil -à celui des autres écoliers: ils ont comme eux la soutane de laine -noire, mais ils portent sur les épaules, au lieu de l'ample _manteo_, -une cape d'étoffe grossière (_capa_ ou _bernia_), et sur la tête, au -lieu du bonnet carré, la _gorra_, qui est une espèce de casquette[37]. -On les reconnaît aussi à leurs gros souliers ferrés, qui leur font la -démarche lourde, et c'est pourquoi les latinistes les appellent -dédaigneusement la bande _de calceo ferrato_[38]. - - [37] Covarrubias, _Tesoro_, aux mots: _capigorrista_, _gorra_, - _bernia_. - - [38] Covarrubias, _Tesoro_, au mot: _çapato_. - -Ce sont les valets d'étudiants, étudiants eux aussi, inscrits comme -leurs maîtres sur les registres de l'Université, mais qui ne sont pas -naturellement traités avec les mêmes égards. - -Au mois d'octobre, quelques jours avant l'ouverture des cours, sur les -routes qui mènent à Salamanque, derrière les mules de louage qui -portent les écoliers[39] et leur mince bagage enveloppé de serge -verte[40], on voit, trottant à pied dans la poussière, des jeunes -gens pauvrement vêtus. Ils accompagnent dans la grande cité -universitaire des camarades plus fortunés et vont les servir pendant -toute la durée de leurs études. Fils de petits marchands ou de -laboureurs, instruits des premiers éléments par quelque curé -charitable, ils sont, eux aussi, attirés par la grande renommée des -Écoles et ils ont pris le seul moyen qui leur fût offert de tenter la -fortune et d'essayer de s'élever au-dessus de leur condition. Ils -seront logés, habillés et nourris, et leur métier ne sera pas bien -pénible: aller aux provisions, balayer le logis, brosser les bonnets -et les manteaux, voilà quel sera à peu près tout leur office[41]. Le -temps ne leur manquera pas pour travailler et ils pourront suivre, -s'il leur plaît, les mêmes leçons que leurs maîtres. Ceux-ci, du -reste, les traiteront avec douceur: des études communes ont bien vite -rapproché les distances et le valet passe assez tôt au rang de -confident, quelquefois de conseiller et presque d'ami[42]. Mais aux -heures de disette, qui ne sont pas rares, la vie devient presque -insupportable pour ces malheureux: pendant les nuits d'hiver, on -grelotte dans les galetas mal clos, et, quand les maîtres eux-mêmes -souffrent de la faim, les domestiques jeûnent. Comment compulser -Galien ou Bartole, quand les dents claquent de froid et qu'il faut par -raison démonstrative «persuader à son estomac qu'il a dîné[43]?» On se -décourage, on cesse de fréquenter les Ecoles ou l'on n'y reparaît qu'à -de longs intervalles, allant d'un cours à l'autre au gré de sa -fantaisie, passant de la théologie à la médecine ou au droit canon, et -recueillant ainsi de droite et de gauche quelques bribes d'un inutile -savoir. Pour quatre valets tombés dans une riche maison où l'on peut -manger tous les jours et dormir toutes les nuits, où l'on profite en -même temps que le jeune maître des leçons du répétiteur, où l'on -s'assure pour l'avenir de puissantes protections[44], il y en a cent -que l'excès de misère finit par détourner pour toujours des études. - - [39] Ils vont souvent deux et quelquefois trois sur la même mule. - (Juan de Mal-Lara, _Filosofía Vulgar_, 1621: _Centur._ X, 25). - - [40] _Don Quichotte_, IIe partie, ch. XIX. - - [41] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivadeneyra, p. 495 _a_. - - [42] _Ibid._ - - [43] _El Gran Tacaño_, cap. III. - - [44] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._ (1601).--Cf. - aussi le début de la nouvelle de Cervantes, _Le Licencié - Vidriera_. - -Sans doute, il y a des exceptions, des exceptions infiniment rares -qu'on a toujours citées pendant deux siècles dans les pays -d'Universités et qui, encore exagérées par la légende, ont sans doute -décidé de bien des vocations et soutenu bien des courages. C'en est -une que ce Juan Martínez Siliceo qui, venu à Salamanque comme simple -valet, arriva, à force d'intelligence et de zèle, on peut dire -héroïque, à attirer sur lui l'attention du haut personnel des Ecoles, -réussit à obtenir la _beca_ si enviée du Grand Collège de San -Bartolomé et devint plus tard précepteur de Philippe II, archevêque de -Tolède et cardinal. C'en est une autre que ce Gaspar de Quiroga qui, -un peu après, trouva le moyen de poursuivre dans la même Université le -cours complet des études théologiques, sans avoir pour exister d'autre -pécule que le _real_ quotidien que lui avait assuré pour sa vie -entière la libéralité de la reine Jeanne: en 1593, il était, lui -aussi, cardinal et archevêque de Tolède, ses rentes s'élevaient à deux -cent mille ducats, et il continuait tous les jours à toucher son -_real_ «qui lui était, disait-il, plus précieux que tout le -reste[45]». Il fallait pour réussir de la sorte, avec des mérites -extraordinaires, une chance miraculeuse. Les pauvres _capigorristas_ -n'en demandaient pas tant: un office d'avocat ou quelque prébende eût -abondamment comblé leurs désirs; mais, pour presque tous, cette -ambition même était chimérique. Les uns, lassés de lutter contre la -misère, s'éloignaient tristement de l'Université et regagnaient le -_pueblo_ natal à peu près comme ils en étaient venus; quant aux -autres, les plus nombreux, incapables de se détacher de Salamanque, -mais dégoûtés pour toujours d'une domesticité qui ne leur rapportait -rien, aimant mieux, puisqu'il fallait ne pas manger, souffrir la faim -en liberté qu'en servage, ils reprenaient leur indépendance et -allaient se perdre dans la bande tumultueuse qu'on voyait grouiller de -jour et de nuit sur les places et dans les rues de la ville, la bande -des étudiants qui avaient mal tourné. - - [45] Clemencin (éd. de _Don Quichotte_, t. III, p. 129). - - - - -CHAPITRE IV. - -LES ÉTUDIANTS QUI TRAVAILLENT ET LES ÉTUDIANTS QUI S'AMUSENT. - - -A Salamanque ainsi qu'ailleurs, comme il y a des étudiants riches et -des étudiants pauvres, il y a de bons et de mauvais étudiants. - -Du bon étudiant on ne nous parle guère: sa vie est régulière et calme -et son histoire est vite contée. Il est naturellement assidu aux cours -et aux offices; il visite souvent ses maîtres, le curé de sa paroisse, -les supérieurs des couvents voisins; son divertissement est -d'assister, les jours de fête, aux tragédies latines qui se jouent -dans le préau du Collège Trilingue et d'écrire des vers pieux pour les -concours qui s'ouvrent chaque année en l'honneur du Très -Saint-Sacrement[46]. - - [46] Mateo Luján de Sayavedra (Juan Martí), _Segunda parte de la - Vida del pícaro Guzmán de Alfarache_, cap. VI. - -La grande majorité des écoliers ne se contentent pas de ces plaisirs -austères: ils se soucient beaucoup moins de commenter les _Súmulas_ ou -les _Institutes_ que de jouir de leur liberté et de leur jeunesse. -C'est une opinion bien établie parmi eux qu'une heure de travail par -jour doit suffire[47]. Ils vivent donc, pour la plupart, dans une -oisivité qui ne leur pèse guère. Les cartes et les dés, les quilles et -la pelote[48], les longs bavardages sur le marché de la _Verdura_ ou -sous les galeries de la place de Saint-Martin, les promenades aux -bords riants du Tormès qui fuit entre les peupliers, les flâneries sur -le vieux pont romain, aux pieds du légendaire taureau de granit, les -sérénades sous les balcons des jolies filles, les combats avec les -jaloux qui viennent troubler les concerts, les bruyantes mêlées où -l'on se casse les guitares sur la tête[49], tous ces joyeux -passe-temps remplissent agréablement les journées. - - [47] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105. - - [48] Mal-Lara, _Fil. Vulg._, _Cent._ VII, fo 307. - - [49] Mateo Luján de Sayavedra, _op. cit._, VII. - -Pour ces jeunes gens pleins de feu les bagarres ont surtout un attrait -toujours nouveau. Ces qualités dominantes de leur race: le culte -exagéré du point d'honneur et le goût des excentricités dangereuses, -ne les portent que trop aux rixes sanglantes et aux coups de main; les -vieilles traditions de la vie universitaire développent encore chez -eux cette humeur belliqueuse. - -S'ils veulent s'épargner, au début, des familiarités blessantes, les -nouveaux venus doivent avoir le verbe haut et le ton agressif, marcher -droit à qui les regarde un peu fixement et tirer au moindre propos -l'épée que presque tous ces étudiants au costume pacifique dissimulent -sous leur long manteau: on ne se fait respecter qu'à ce prix[50]. -Aussi les duels sont-ils fréquents, surtout au commencement de -l'année, et, comme les amis des combattants résistent rarement à -l'envie de soutenir leurs champions, presque toujours ces duels se -terminent par une bataille générale. - - [50] Figueroa, _El Pasagero_, _alivio_ III, fo 105. - -D'autres fois, par les belles nuits d'été où l'on se couche tard et où -l'on sent le besoin de dépenser le trop plein de sa force, une troupe -«fait partie» d'en aller attendre une autre au coin d'une rue et l'on -s'allonge joyeusement de grands coups d'estoc, sans motif le plus -souvent, pour le seul plaisir de donner et de recevoir des coups. -Enfin, à Salamanque comme à Paris, c'est un devoir pour les écoliers -de rosser de temps en temps le guet, c'est-à-dire l'alguazil et son -escorte, «n'y ayant pas, dit-on, d'amusement plus savoureux que de -faire résistance aux gens de justice[51]». - - [51] _Alonso, mozo de muchos amos_, éd. Rivad., p. 495 _b_.--_El - Pasagero_, fo 106. - -Ces prouesses aventureuses sont un usage si bien établi que la -juridiction universitaire renonce à peu près à les réprimer: elles -entrent en quelque sorte dans le programme d'une vie normale -d'étudiant. Presque dans chaque chambre on voit accrochées au mur, -au-dessus du lit, l'épée, la rondache et la casaque de buffle qui -s'endosse, le soir, par-dessus la soutane. Le jeune Espagnol qui va -suivre les cours de l'Université oublie rarement d'emporter dans son -bagage un bouclier, un baudrier et une bonne rapière signée de quelque -armurier en renom, de Tomás de Ayala, de Sebastián Hernández ou de -Sahagún le Vieux. «Le bel équipage, dit l'un d'eux, pour aller écouter -des leçons de philosophie!»--«Les dieux que nous allions servir, dit -un autre, ce n'étaient ni Minerve, ni Mercure, c'était Mars, et -c'était aussi Vénus.» - -On peut supposer en effet que les femmes tiennent quelque place dans -les préoccupations de cette jeunesse «bouillante, fantasque, libre, -emportée, amie du plaisir[52]». L'amour et la galanterie font encore -plus de tort aux bonnes études que le goût des rixes et des bagarres. -Tandis que les écoliers pauvres, se contentant de succès faciles, mais -peu flatteurs, courtisent les servantes d'auberge et les cuisinières -qui les aident à vivre[53], les étudiants fortunés aspirent -d'ordinaire à des conquêtes plus glorieuses. Certains s'éprennent de -jolies filles de Salamanque, en quête d'épouseurs, qu'ils ont -rencontrées à l'église, à la promenade ou dans quelque partie de -campagne: les familles indulgentes favorisent les rendez-vous, et il -arrive plus d'une fois que le jouvenceau se laisse prendre et se -trouve un beau matin marié à une coquette[54]. - - [52] Cervantes, _La Tía Fingida_. - - [53] Mateo Aleman, _Alfarache_, part. II, lib. III, cap. IV. - - [54] C'est la sottise que commet Guzman d'Alfarache à - l'Université d'Alcalá. - -D'autres, moins naïfs ou plus raffinés, passent agréablement leurs -après-midis dans les couvents de femmes où la règle n'est pas trop -austère. Ils apportent sous le manteau quelques menues friandises[55]: -des sucreries, des boîtes de confitures sèches, des flacons de ce vin -_del Santo_, le plus réputé de Castille, que récoltent sur leurs -coteaux arides les moines de l'Escurial; tout en faisant honneur à la -collation, on devise pendant de longues heures avec les nonnes et -leurs invitées: et les conversations qui s'engagent là, autour du -brasero, dans la solennité des grands parloirs, roulent quelquefois -sur des sujets assez brûlants. On y discute volontiers des questions -de morale galante; l'on se demande, par exemple, ce qui vaut le mieux, -en amour, de la possession ou de l'espérance, et les jeunes -religieuses ne sont pas les dernières à dire leur mot[56]. De telles -libertés nous paraissent aujourd'hui étranges et même choquantes: -elles étaient presque admises autrefois et Mlle de Montpensier nous -raconte sur les nonnes de Perpignan, ville alors tout espagnole, des -histoires bien plus singulières[57]. L'autorité ecclésiastique -n'intervenait guère que lorsqu'il s'était produit quelque éclat -fâcheux[58]. Or, les petits manèges des _galanes de monjas_ ne -tiraient généralement pas à conséquence: c'était pour l'ordinaire un -amusement platonique, assez semblable au commerce de galanterie de nos -précieux et de nos précieuses, mais qui devait paraître plus savoureux -aux âmes hardies parce qu'il scandalisait les esprits simples[59] et -frisait l'impiété. - - [55] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del - pícaro Guzmán de Alfarache_, VI. - - [56] _Ibid._ - - [57] _Mémoires_, III, p. 440. - - [58] C'est ainsi qu'en 1564 un édit de l'évêque de Lérida - constate que «han sucedido de la conversación de los estudiantes - y otras personas algunos peligros y escándalos» et fait défense - aux étudiants âgés de plus de quatorze ans de pénétrer dans les - couvents de femmes sous peine d'excommunication. (D. Jaime - Villanueva, _Viage literario á las Iglesias de España_, XVII - (1851), pp. 277, 278.) - - [59] Voir les protestations indignées de Guzman d'Alfarache, _op. - cit._, VI. - -Pour ceux, plus nombreux, qui ne se contentent pas de ces idylles -romanesques et un peu perverses, ils n'ont que trop d'occasion de -satisfaire leur goût pour les réalités. Malgré les terribles menaces -des règlements universitaires, Salamanque est remplie d'aimables -personnes d'abord engageant et de vertu peu farouche. Elles sont -logées pour l'ordinaire dans la ville basse, aux bords du Tormès et en -ce quartier des tanneries où la fameuse Célestine exerça, dit-on, son -métier. On peut les rencontrer le matin aux offices où elles ne -manquent guère; elles se tiennent, l'après-midi, sur leur balcon, -exposant aux regards un visage fardé et une gorge fort découverte; le -soir venu, on va les retrouver à la taverne; parfois même on réussit à -les introduire dans les pensions ou dans les Collèges, et ce sont -alors des fêtes inoubliables, dont l'inquiétude double le plaisir. - -On voit parfois apparaître d'autres étoiles plus brillantes, étoiles -parties on ne sait d'où, qui souvent ont déjà jeté quelques feux en -Italie ou dans les Flandres et qui disparaîtront aussi brusquement -qu'elles sont venues[60]. Ces belles étrangères ne se montrent pas en -toutes les saisons: elles viennent à Salamanque au moment où les -vacances viennent de finir et où les étudiants ont encore la bourse -pleine, de même qu'elles vont à Séville pour l'arrivée des galions. -Elles louent une maison sérieuse et de belle apparence; elles n'en -sortent que rarement et toujours en pompeux équipage. A leur côté -marche quelque duègne ou quelque tante d'emprunt, vénérable matrone, -dont la mante sombre, les larges coiffes blanches, le chapelet à gros -grains et la longue canne en jonc des Indes ne peuvent inspirer que le -respect; un vieil écuyer va derrière, à qui sa golille empesée, sa -rapière et son baudrier donnent des airs de gentilhomme. On voit tout -de suite qu'une telle proie n'est point pour ces «jeunes corbeaux qui -s'abattent sans discernement sur toute espèce de chair[61]», pour ces -chétifs _vade-mecum_[62] qui ne peuvent réunir pour une sérénade que -quatre «musiciens de voix et de guitare», une harpe, un psalterion et -quelques joueurs de sonnailles[63]. Il faut pour la conquérir autre -chose que ces maigres présents dont se contentent les pauvres filles, -limons, oublies, «pastilles de bouche», bijoux en argent doré, -dentelles de bas prix venues de Lorraine ou de Provence. Elle ne cède -qu'aux colliers de perles, aux belles guipures de Hollande, aux -chaînes d'or de cent ducats. Quand elle a pris, comme dit Cervantes, -«à ses appeaux» quelqu'un de ces beaux galants, riches comme des -«Péruviens» et qui savent jeter les doublons par les fenêtres, de ceux -qu'on appelle à Salamanque les _Generosos_[64], elle a vite fait de le -dépouiller et elle s'envole vers d'autres cieux,--à moins -qu'intervenant à propos le Corregidor ne confisque un bien mal acquis -et ne condamne l'aventurière à demeurer tout un jour sur une des -places de la ville, attachée à une échelle, coiffée du bonnet pointu, -exposée aux risées du petit peuple. - - [60] Cervantes, _El Licenciado Vidriera_. - - [61] Cervantes, _La Tía Fingida_. - - [62] Ce surnom des étudiants leur vient de leur portefeuille, ou - _vade-mecum_. - - [63] _Cencerros_, colliers de grelots, qui faisaient - l'accompagnement. - - [64] «Cierto caballero..., mozo, rico, gastador, enamorado..., de - los que llaman Generosos en Salamanca.» (_La Tía Fingida._) - - * * * * * - -En de tels passe-temps, les écoliers, riches ou pauvres, ont vite -épuisé leurs ressources. Quand la bourse est à sec, quand, au risque -d'être excommunié par le _Juez del Estudio_, on a vendu ou engagé -meubles, livres, habits et bonnets, tout ce qui peut s'engager ou se -vendre[65], on n'a plus qu'à adresser aux parents des appels -désespérés et l'on attend avec angoisse le retour des muletiers qui -servent de courriers et de commissionnaires[66]. Si les parents -impitoyables ne répondent que par de bons conseils, si l'_arriero_ -n'apporte au lieu des ducats espérés qu'une douzaine de saucisses et -un sac de pois, on flétrit solennellement la barbarie des pères en -brûlant à la flamme d'une chandelle la lettre décevante, et tous les -camarades entonnent en choeur le chant traditionnel qui s'appelle la -_Paulina_: «Parents cruels et féroces, parents, nouveaux Nérons, pères -qui n'envoyez pas la portion quotidienne, puissiez-vous souffrir, -chaque semaine, notre faim de chaque jour, et, comme brûle ce papier, -puisse l'argent que vous nous refusez se changer en charbon dans vos -coffres. Amen[67]!» - - [65] _Cortes_ de Valladolid (1542 et 1555), _Cuaderno_ gothique, - fo 1703, _a_ et _b_. - - [66] _Relación primera de la Vida del Escudero Marcos de Obregón, - Descanso_ XII.--Jerónimo de Alcalá, _Alonso, mozo de muchos - amos_, éd. Rivadeneyra (_Novelistas posteriores á Cervantes_), I, - p. 495 _a_.--Bartolomé Palau, _La Farsa llamada Salamantina_ - (1552), publiée et annotée par M. Alfred Morel-Fatio, v. 564 et - sq. - - [67] Rojas, _Lo que quería ver el Marqués de Villena, Jorn._ III: - - «... Vaya la _Paulina_, pues; - El candil apropinquad... etc.» - - Cf. _Alfarache_ de Luján, chap. VI.--_Alonso, mozo de muchos - amos_, éd. Rivad., 495 _b_. - - On peut également rapprocher de ce passage la scène suivante de - _L'Invité_ de Lope de Rueda: - - «LE LICENCIÉ.--Ah! Seigneur Juan Gómez, embrassez-moi! Et ma mère - vous a-t-elle donné quelque chose pour moi? - - «LE VOYAGEUR.--Oui, Seigneur. - - «LE LICENCIÉ.--Embrassez-moi encore, seigneur Juan Gómez. Que vous - a-t-elle donné? Est-ce quelque chose d'importance? - - «LE VOYAGEUR.--Pourquoi pas? - - «LE LICENCIÉ.--Ah! seigneur Juan Gómez, soyez le bienvenu! - Montrez-moi ce que c'est. - - «LE VOYAGEUR.--C'est une lettre, seigneur, qu'elle m'a chargé de - vous remettre. - - «LE LICENCIÉ.--Une lettre, seigneur? Et madame ma mère vous - remit-elle aussi quelque argent? - - «LE VOYAGEUR.--Non, seigneur. - - «LE LICENCIÉ.--Alors, que me fait une lettre sans argent!» - -Cet espoir évanoui, les fils de famille peuvent encore trouver quelque -crédit auprès des usuriers qui pullulent à Salamanque et que la police -traque vainement: les étudiants de petite maison n'ont plus qu'à -apprendre les secrets de _andar sin blanca_[68], c'est-à-dire de vivre -sans sou ni maille, et le premier de ces secrets, c'est d'aller -«courir», autrement dit: de voler à l'étalage. - - [68] «LAZARO.--Que aprendí en Salamanca. - La ciencia infusa de _andar sin blanca_.» - - (_Entremés del hambriento._) - - La _blanca_ est une petite monnaie qui valait la moitié d'un - maravédis. - -C'est là, d'ailleurs, un jeu fort à la mode et qui n'a rien de -déshonorant. Tous les héros de romans picaresques se vantent d'avoir -pratiqué ce genre d'exercice et voici, par exemple, en quels termes -notre Don Pablos conte ses prouesses: - -«Je passais un soir dans la grand'rue; il y avait fort peu de monde: à -l'étalage d'un confiseur, j'aperçois une caisse de raisins secs. Je -prends mon élan, je mets la main sur la boîte et je me sauve. Le -confiseur se précipite après moi, et, derrière lui, ses domestiques et -ses voisins. La caisse était lourde: malgré mon avance, je vis qu'ils -allaient m'atteindre. Au coin d'une rue, je jette ma boîte à terre, je -m'assieds dessus, je roule mon manteau autour de ma jambe et, la -tenant à deux mains, je me mets à crier: «Ah! que Dieu lui pardonne! -Il a marché sur «moi!» Toute la bande accourt en hurlant: «Frère, me -disent-ils, un homme n'a-t-il pas «passé par ici?--Il est déjà loin! -il m'a foulé «aux pieds; mais loué soit le Seigneur!» Ils repartent au -plus vite, et tranquillement j'emporte la boîte au logis. - -«Mes camarades, à qui je contai l'aventure, me félicitèrent chaudement -de mon succès; mais ils ne voulaient pas croire que les choses se -fussent passées comme je le disais. Piqué au jeu, je les conviai à -venir le lendemain me voir courir une autre boîte. - -«Ils furent exacts au rendez-vous; mais cette fois les boîtes étaient -rangées dans l'intérieur de la boutique et on ne pouvait songer à en -saisir une avec la main: l'entreprise paraissait donc impossible, -d'autant plus qu'averti, le confiseur se tenait sur ses gardes. A -quelques pas du magasin, je tire mon épée dont la lame était solide, -je me précipite dans la maison en criant: «Meurs! Meurs!» et je porte -une pointe dans la direction du marchand. Il tombe à la renverse en -demandant confession; je pique une boîte, je l'enfile avec mon estoc -et je décampe. Les camarades étaient émerveillés de mon adresse et -mouraient de rire en voyant la mine que faisait le confiseur; il -suppliait qu'on l'examinât: «Je suis blessé, disait-il, c'est un homme -avec qui j'ai eu une querelle.» Mais, quand il leva les yeux, le -désordre que j'avais mis parmi les autres boîtes lui fit deviner le -larcin et il se mit à faire tant de signes de croix qu'on crut qu'il -n'en finirait point[69]. Jamais, je l'avoue, aucun succès ne me donna -autant de joie.» - - [69] Quevedo, _El Gran Tacaño_, VI.--Cf. _Alonso_, d. Rivad., 495 - _a_. - -Ces continuelles rapines inspirent aux marchands une légitime -méfiance: ils redoublent de précautions, mais les «coureurs» -redoublent d'ingéniosité et d'audace; l'exaspération des gens de -police, les mois de prison et les centaines de coups de fouet -prodigués aux maladroits qui se font prendre, les menaces si redoutées -de l'Église, tout cela, en accroissant le péril, ne fait que rendre le -jeu plus passionnant, et entre les boutiquiers et la race aventureuse -des étudiants le duel se continue pendant plusieurs siècles. - - - - -CHAPITRE V. - -LES ÉCOLIERS MENDIANTS OU CHEVALIERS DE LA _Tuna_. - - -Même aux heures de grande nécessité la plupart des écoliers se bornent -à ces espiègleries un peu fortes. Mais certains se laissent aller à de -pires indélicatesses et, de chute en chute, ils en viennent à mener la -vie de ces _pícaros_ ou «mauvais garçons» qui, suivant le mot de -Cervantes, semblent venus à Salamanque «moins pour apprendre les lois -que pour les enfreindre». Ces étudiants faméliques et vagabonds, -_gorrones_ ou chevaliers de la _Tuna_[70], forment comme une vaste -corporation, où règne l'égalité la plus parfaite, où s'efface toute -distinction sociale et dont tous les membres sont indissolublement -unis par les souvenirs de leurs communes misères et la complicité de -cent méfaits[71]. Parmi les sujets de ce royaume de gueuserie, on -compte beaucoup d'anciens pages ou valets d'étudiants qui se sont -lassés d'une telle dépendance; d'autres, dont le sort était plus doux -et qui avaient jadis quitté leur famille pleins de nobles ambitions et -de résolutions vertueuses, ont été gâtés par les mauvaises compagnies; -d'autres, enfin, sont des jeunes gens riches qui, d'eux-mêmes, par -fantaisie et par goût, ont préféré, dès le premier jour, à une -condition paisible et à un bien-être assuré l'imprévu d'une existence -errante et son inquiète liberté[72]. - - [70] La _Tuna_, c'est la vie de paresse et d'aventures. - - [71] Ils ressemblent fort aux _vagi scolares_, aux «goliards» de - nos Universités du Moyen Age, ou encore à ces écoliers mendiants - de l'Université de Bologne dont Buoncompagno nous a laissé, dans - son _Antiqua Rhetorica_ (1215), un si triste portrait. (Sutter, - _Aus Leben und Schriften des Magisters Buoncompagno_, Fribourg, - 1894.) - - [72] Cervantes, _La Ilustre Fregona_. - -Tous, drapés dans un manteau troué ou serrés dans une vieille soutane -«dont les pans déchirés pendent comme des bras de pieuvre[73]», ils se -promènent fièrement par les rues de Salamanque, espérant quelque -heureux hasard ou méditant quelque «tour de main». On les voit dès le -matin attendant sur le seuil des couvents la distribution des écuelles -de soupe, et c'est de là que leur vient leur surnom de _sopistas_. -Quand les frères leur apportent l'énorme marmite où nagent tous les -légumes de la terre, choux, navets, courges et laitues, assaisonnés de -noyaux d'olives, d'escargots et de têtes de poissons, quant apparaît -le frère portier chargé de répartir l'aumône, à peine la prière dite, -tous se bousculent et jouent des coudes pour n'être pas les derniers -servis: quelquefois on en vient aux coups et, pour rétablir l'ordre, -le _fraile_ frappe de droite et de gauche avec sa grande cuiller[74]. -Dans la journée ils courent la campagne et, malgré les chiens de -garde, dévalisent jardins et vergers[75], ou bien ils trompent leur -faim en allant demander aux nonnes quelques gobelets d'une boisson -rafraîchissante qu'elles fabriquent et dont elles ne sont pas avares, -et souvent même ils emportent la tasse, au risque de décourager la -charité[76]. Mais, pour assurer le repas du soir, ils ne peuvent -compter que sur la générosité d'un riche camarade, sur la crédulité -d'un débutant et, plus sûrement, sur leur propre savoir-faire. Les -pains du boulanger, les melons et les piments du marché aux légumes, -les pralines et les nougats du confiseur, les outres de vin accrochées -à la porte des tavernes, ce qui se mange et ce qui se boit, tout leur -est d'une bonne prise: les marchands de marrons connaissent par de -fâcheuses expériences la rapidité de leurs jambes et la dextérité de -leurs mains[77]; les rôtisseurs et les pâtissiers les voient avec -inquiétude respirer l'odeur de leurs étalages. - - [73] «_Rabos de pulpo_» (_Don Quichotte_, II, ch. XIX). - - [74] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres estudiantes_, - Valencia. - - [75] _El Gran Tacaño_, VI. - - [76] «Entró Merlo Díaz, hecha la pretina una sarta de búcaros y - vidrios los quales pidiendo de beber en los tornos de las Monjas - avia agarrado con poco temor de Dios.» (_Gran Tacaño_, IIª part., - cap. III.) - - [77] _Alonso_, Rivadeneyra, 455 _a_. - -S'ils paraissent rarement dans le cloître des Ecoles, s'ils sont mal -renseignés sur les livres de «texte», ils connaissent parfaitement -«cent manières et façons de soutirer l'argent d'autrui[78]». - - [78] _Lazarillo de Tormes._ - -Tricher au jeu, faire l'office de spadassin ou d'entremetteur, jouer -auprès des filles galantes le rôle du frère qui veille sur l'honneur -du nom et duper ainsi l'amoureux novice, mendier sous le porche des -églises, un emplâtre sur l'oeil et le rosaire à la main, fabriquer de -fausses clefs, rompre les cadenas, piller les dépenses des collèges et -dévaliser les chambres des boursiers, transformer les _cuartos_[79] -simples en _cuartos_ doubles en les élargissant à coups de marteau, -voilà le vrai fond de leur savoir. - - [79] Le _cuarto_ est une monnaie de cuivre qui valait quatre - maravédis. - -Quoiqu'ils soient passés maîtres en de telles malices et dignes, comme -dit Cervantes, «d'occuper une chaire en ces facultés[80]», quoiqu'une -lutte constante contre les incommodités de la fortune «aiguise leur -entendement et rende tous les jours leur esprit plus subtil[81]», il -leur arrive pourtant plus d'une fois de se coucher sans avoir rien pu -se mettre sous la dent. Ils vont passer la nuit dans le gîte que le -hasard leur offre, quelquefois dans les hôpitaux[82], quelquefois dans -un grenier, souvent à la belle étoile, et le bon sommeil, «les -enveloppant comme d'un manteau[83]», les console de leurs misères. - - [80] _La Ilustre Fregona._ - - [81] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_. - - [82] _Estebanillo González_, éd. Rivad., 305 _b_. - - [83] C'est le mot de Sancho Panza. - -Ces misères d'ailleurs leur paraissent bien plus supportables que la -monotonie d'une existence consacrée au travail. «Sans la faim et sans -la gale, fléau commun des étudiants[84]», ils s'estimeraient les plus -heureux des hommes. «Ni le froid, ni la chaleur ne les gênent: toutes -les saisons de l'année sont pour eux comme un doux printemps; ils -dorment d'aussi bon coeur sur des gerbes de blé que sur un matelas; -ils s'enfoncent dans la paille des auberges avec autant de volupté que -si leur lit était fait de fine toile de Hollande[85].» Comme -Estevanille González, ils sont tous «garçons de bonne humeur», et -cette naturelle gaîté les rend insensibles à bien des maux. On -retrouve en eux ce fatalisme presque oriental et cette admirable -_conformidad_ qui ont aidé les Espagnols de tous les temps à tout -supporter et à se résigner à tout. Pourquoi s'indigneraient-ils contre -des maux que leur a imposés le destin? Pour eux-mêmes, ils sont -persuadés, comme la vieille Célestine, qu'ils sont «comme Dieu l'a -voulu». Ils n'ont par conséquent ni regret ni remords et ils ne -désespèrent pas de pouvoir, quand viendra l'heure fatale, «crocheter -la porte du Paradis[86]» comme ils en ont crocheté bien d'autres. - - [84] Cervantes, _Coloquio de los Perros_. - - [85] Cervantes, _La Ilustre Fregona_. - - [86] _Lazarillo de Tormes._ - -Ces gueux sont d'ailleurs fiers de leur condition et se tiennent les -uns les autres en très haute estime, se traitant avec considération et -ne s'appelant jamais que _Votre Grâce_ ou _Votre Seigneurie_. Il n'est -pas de métier qui vaille à leurs yeux «cette glorieuse liberté auprès -de laquelle tout l'or et toutes les richesses de la terre sont de peu -de prix». - -Ils sont donc enivrés de leur indépendance, orgueilleux de leur -paresse, et ils ont aussi la prétention et la fierté de rester des -étudiants, du moins par le costume et par le nom, d'être encore -«immatriculés» dans le corps glorieux de l'antique Université. - -Quoique leurs vies soient presque pareilles, ils rougiraient d'être -confondus avec les mendiants du _Zocodover_ de Tolède, les coupeurs de -bourses de la _Plaza Mayor_ de Madrid, les portefaix de Séville ou -les rufians de Zahara. - -Lorsque, à la suite d'une bataille avec le guet ou de quelque grave -friponnerie, l'air de la ville leur paraît malsain, ils s'en vont -courir la campagne, emportant tous, pendue à leur ceinture, la -_hortera_, l'écuelle de bois qui ne les quitte guère[87]. Les uns -chantent dans les bourgs au sortir des offices[88] et tendent le -bonnet aux personnes charitables; les autres s'associent à des -montreurs de singes, à des joueurs de gobelets ou à des porteurs de -fausses bulles. Certains, qui savent autant d'oraisons que de vieux -aveugles[89], les récitent à un demi-maravédis la pièce, et celle de -sainte Lucie qui guérit les maux d'yeux[90], comme celle de saint Blas -qui guérit les maux de gorge[91], leur sont surtout d'un merveilleux -profit. Quelques-uns font métier de connaître les propriétés et vertus -des plantes et des racines, et, pour se donner plus de crédit, ils -assaisonnent leurs ordonnances de quelques mots latins qui leur sont -restés dans la mémoire; d'autres font des pronostics, tirent des -horoscopes, lisent l'avenir dans les lignes de la main[92]. D'autres -portent toujours soigneusement roulé dans leur collet «ce livre non -relié, qu'ont coutume de lire les Espagnols de toute condition», à -savoir un jeu de cartes[93], cartes sales et crasseuses, il est vrai, -usées des quatre coins, «mais qui ont, pour qui sait s'en servir, -cette admirable vertu qu'on ne coupe jamais sans laisser un as par -dessous[94]»; comment mourir de faim avec cela quand il y a à la -porte des hôtelleries tant de muletiers passionnés pour le -vingt-et-un, le lansquenet et le quinola? De ces _gorrones_ en rupture -de ban, on en voit même qui se déguisent en captifs échappés des -bagnes d'Alger: ils attendrissent les villageois en leur faisant voir -sur un tableau grossièrement enluminé quels tourments endurent les -pauvres chrétiens quand ils tombent aux mains des Maures -infidèles[95]. - - [87] Francisco de Castro, _Entremés de la Casa de Posadas_. - - [88] Quelques-uns de ces chants ressemblent, sans doute, à la - vieille complainte que nous pouvons lire dans le _Libro de - Cantares_ de l'Archiprêtre de Hita (1389): - - _De Como los escolares demandan por Dios._ - - Sennores, dat al escolar, - Que vos bien demandar, - Dat limosna, o raçion, - Faré por vos oraçion, - Que Dios vos de salvaçion, - Quered por Dios a mi dar..., etc. - - (Ed. Rivad., pp. 278b, 279a, 281, 282.) - - [89] C'étaient, en effet, les aveugles qui faisaient surtout - trafic de ces oraisons ou _ensalmos_: le maître de Lazarillo de - Tormes en savait «cent et tant». Un héros d'une comédie de - Cervantes, Pedro de Urdemalas, sait «l'oraison de l'âme seule, - l'oraison de saint Pancrace, celle des engelures, celle qui - guérit la jaunisse, celle qui fait fondre les écrouelles». - - [90] _Pícara Justina_, fo 11. - - [91] Lope de Vega, _Peribañez_, II, 23. - - [92] Liñan y Verdugo, _Guía de Forasteros_, Valencia, 1635, fo - 92. - - [93] C'est Covarrubias (_Tesoro_) qui donne cette définition. - - [94] Cervantes, _Rinconete y Cortadillo_. - - [95] Cervantes, _Historia de los Trabajos de Persiles y - Sigismunda_, lib. III, cap. X. - -Dès qu'ils croient pouvoir affronter impunément les regards du -Corregidor, ils rentrent à Salamanque avec quelques _blancas_ dans -leur poche et ne tardent point à y reprendre le «métier», le «saint et -bon métier», qui finira peut-être par les conduire aux galères, à la -prison ou même aux _finibus terræ_, c'est-à-dire à la potence. - - - - -CHAPITRE VI. - -ÉPISODES DE LA VIE UNIVERSITAIRE: FÊTES ET CONGÉS, _oposiciones_ ET -_grados_. - - -Pour le commun des étudiants, qui ne vont pas au delà des ordinaires -espiègleries et qui se privent des fortes émotions de l'existence -picaresque, la vie de Salamanque offre encore assez d'imprévu. Mille -événements y rompent la monotonie des jours. - -Tout d'abord, les fêtes religieuses sont une perpétuelle occasion de -congés. Sans parler de Noël, de la semaine sainte, de la Pentecôte et -de la Fête-Dieu, dix fois au moins dans l'année l'Université ferme ses -portes en l'honneur de la Sainte Vierge: pour la Conception de -Notre-Dame, l'Expectation de Notre-Dame, la Nativité de Notre-Dame, la -Présentation, la Purification, l'Annonciation, la Visitation, -l'Assomption de Notre-Dame, etc. Les grands saints et les saints -locaux sont chômés aussi avec une singulière exactitude[96]: et ce -sont alors des cérémonies magnifiques, d'interminables processions -serpentant dans les rues étroites de la ville, tandis que sonnent les -cent clochers, de longues files de pénitents, nus jusqu'à la ceinture, -se déchirant la peau avec les boules de verre de leurs martinets et -bombant le dos pour mieux faire jaillir le sang; des expositions -d'images et de reliques, des pèlerinages vers des chapelles éloignées -ou vers des lieux qu'ont illustrés des miracles, des foires, des repas -sur l'herbe, des troupes chantantes, des bals dans les carrefours: -_danses de soulier_ où l'on marque la mesure en frappant de la main sa -semelle, danses de _cascabel menudo_ où l'on s'attache aux jarrets des -colliers de grelots, _danses des épées_ où s'escriment des quadrilles -habillés en toile blanche; des tournois, des «jeux de cannes» où, sur -leurs chevaux andalous caparaçonnés de drap d'or, des seigneurs en -costume jaune et blanc simulent des combats contre des chevaliers -vêtus de satin cramoisi; des concerts où le psaltérion, le -hautbois[97], la mandore et la cornemuse de Zamora associent leurs -sons aux métalliques accords de la guitare. - - [96] _Estatutos hechos por la Universidad de Salamanca._ - - [97] _Chirimia_, hautbois à douze trous, instrument d'origine - arabe. - -La fête de San Marcos est l'occasion d'un divertissement étrange. Les -étudiants achètent, aux frais de la cité, un taureau de belle -apparence[98], ils le conduisent à la cathédrale où il écoute la messe -fort dévotement; après l'office, ils le promènent dans la ville en -demandant l'aumône à chaque porte; ils lui attachent enfin entre les -cornes des fusées auxquelles ils mettent le feu, et le lâchent affolé -dans les rues où il renverse tout et met les passants en déroute. - - [98] La légende prétend que lorsque, la veille de la fête, les - étudiants vont faire leur choix au pâturage, ils crient: - «Marcos!» et qu'alors la bête qui plaît le mieux au saint sort - d'elle-même du troupeau. (Padre Feijoo, _Obr. Escog._, éd. - Rivadeneyra, p. 382.) - -Le jour de la Saint-Martin, toute la ville est en joie: c'est à cette -date qu'a lieu l'élection du nouveau Recteur. Au sortir du cloître de -l'Université, où l'on vient de proclamer son nom, il fait au travers -de Salamanque la traditionnelle promenade, le _paseo_. Le cortège est -d'une extraordinaire magnificence: le nouvel élu appartient presque -toujours à l'une de ces illustres familles qui ont donné à -l'Université tant de brillants élèves et tant de puissants -protecteurs: les Mendoza, les Guzmán, les Pimentel, les Córdova, les -Sandoval, les Pacheco, les Fonseca; il n'hésite pas à dépenser des -sommes considérables pour effacer par l'éclat de son équipage les -souvenirs laissés par ses prédécesseurs. Derrière lui défilent les -docteurs, les maîtres, les officiers, les étudiants. Il est d'usage -qu'à cette occasion chaque écolier renouvelle sa garde-robe et que les -jeunes gens riches habillent de neuf leurs pages et leurs valets[99]. -Tous les couvents, tous les Collèges ont orné leur façade; tous les -habitants ont suspendu à leurs fenêtres des tapisseries, des -couvertures, des étoffes de couleur. Ce jour-là, la cité entière -témoigne son attachement à l'Université qui fait sa prospérité et sa -gloire. - - [99] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán, conde de - Olivares, á D. Laureano de Guzmán._ - -En dehors de ces solennités, divers événements viennent encore jeter -dans la vie scolaire une singulière animation. Ce sont d'abord les -_oposiciones_. Dès qu'une chaire devient vacante, un concours est -aussitôt ouvert et dans tout le royaume le Recteur adresse un appel -aux _opositores_ ou candidats. Les épreuves de ce concours sont -publiques; elles comprennent généralement une leçon d'une heure sur un -sujet fixé d'avance, une critique de la leçon par les concurrents, une -réponse du candidat à ces critiques, et enfin une série de discussions -improvisées sur divers points du programme[100]. A Salamanque, où -l'organisation de l'_Estudio_ est essentiellement démocratique, ce ne -sont pas les docteurs qui choisissent leur futur collègue, ce sont les -étudiants de la Faculté qui désignent leur futur maître. Quoique ces -jeunes gens fassent tous leurs efforts pour rester dignes d'un tel -privilège et pour juger avec équité, on devine cependant qu'il y a -bien des compétitions, bien des intrigues, et que tout ce monde -remuant et passionné est violemment agité par l'approche d'une -_oposición_. On voit se former des partis, de véritables -factions[101]. Chaque concurrent peut compter sur l'appui de ses -compatriotes; il fait d'ordinaire, quelques jours avant les épreuves, -un certain nombre de cours où il attire le plus d'auditeurs qu'il -peut et où se comptent ses amis et ses adversaires[102], il trouve -toujours à la sortie un groupe d'admirateurs pour l'acclamer et lui -faire escorte. Il arrive que des _opositores_ plus fortunés recourent -à des manoeuvres peu délicates pour assurer un succès qu'ils jugent -douteux. Ils tiennent table ouverte pendant une ou deux semaines, et -c'est là une bonne aubaine pour les pauvres _sopistas_; leurs plus -chauds partisans vont attendre aux portes de la ville les nouveaux -étudiants qui arrivent de leur province; ils leur font mille -civilités, les conduisent dans une hôtellerie et les régalent -plusieurs jours de suite, pour obtenir leurs voix[103]. - - [100] _Vida, ascendencia, nacimiento, crianza y aventuras de el - Doctor D. Diego de Torres Villaroel, catedrático de prima de - matemáticas en la Universidad de Salamanca, Salamanca_, 1752, p. - 79 et sq. - - [101] Mateo Aleman, _Alfarache_, Part. II, lib. III, cap. IV. - - [102] _Instrucción que dió D. Enrique de Guzmán..._ - - [103] Mateo Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida de - Guzmán de Alfarache_, lib. II, cap. V.--Figueroa, _El Pasagero_, - _Alivio_ III, fo 106. - -Malgré tout, il ne paraît pas que l'Université de Salamanque ait -jamais vu d'élection vraiment scandaleuse, au moins pendant les -premiers siècles de son existence[104]. C'est que là, comme dans la -plupart des grandes Écoles du Moyen-Age, les jeunes étudiants -finissent presque toujours, malgré les brigues et les cabales, par -subir l'influence de ceux de leurs camarades plus âgés et plus sérieux -qui, ayant souvent passé la trentaine, déjà licenciés ou même docteurs -et futurs candidats aux mêmes chaires, sont à la fois capables de bien -juger les aspirants et intéressés à faire récompenser le vrai mérite. - - [104] Avant que se soit établie la tyrannie des Grands Collèges. - (Voir plus loin, _Deuxième Partie_, II, p. 181-188.) - -Dès que le résultat du vote est connu, les amis du nouvel élu se -précipitent vers sa maison et remplissent sa rue de cris -assourdissants; mais cette victoire que tant de voix lui annoncent -n'est pas officielle encore, et il doit en savourer silencieusement le -plaisir. La tradition veut qu'il ne se montre point avant que le -Recteur lui ait fait tenir le _testimonium delatæ cathedræ_, -c'est-à-dire l'acte de nomination. Quand on voit apparaître au bout de -la rue le bedeau de l'Université avec le rouleau de parchemin, le -tumulte augmente encore: la porte est enfoncée, on arrache au -vainqueur son bonnet, on le couronne de laurier, on le soulève de -terre, et un vrai torrent l'entraîne jusqu'aux Écoles, renversant sur -sa route les tréteaux des marchands. Suant, essoufflé, la soutane au -vent, le nouveau maître fait son entrée dans le cloître sur les -épaules de ses admirateurs; on le porte jusqu'à la chaire qu'il vient -de conquérir et il en prend possession au milieu d'acclamations -enthousiastes. Pendant ce temps, les plus riches de ses amis ont loué -des montures: après avoir fait des courses folles dans les rues en -criant son nom à tous les échos, ils pénètrent dans la cour de -l'Université, tournent autour des colonnes, comme pris de vertige, et -font entrer leurs chevaux jusque dans les classes. Tout le jour, le -vacarme continue. - -Quand la nuit est tombée, un cortège se forme. Tenant à la main des -torches et des lanternes, agitant au-dessus de leurs têtes des palmes -et des branches de laurier, plusieurs centaines d'étudiants vont -reprendre chez lui le héros de la journée et lui font faire le tour de -Salamanque. D'immenses écriteaux, portés au bout d'une perche, font -connaître au peuple son nom, le nom de son pays et son nouveau titre. -A chaque instant partent des coups de pistolet, éclatent des pétards; -des fusées montent dans le ciel. La ville est illuminée: les gens les -plus pauvres ont mis sur le rebord de leur fenêtre une lampe ou une -chandelle; les religieuses même ont allumé des flambeaux à la porte -de leurs couvents[105]. - - [105] _Apparatus latini sermonis, auctore Melchiore de la Cerda, - S. J., eloquentiæ professore_, Séville, 1598.--Torres Villaroel, - _loc. cit._ - -Parfois le cortège s'arrête devant une église, un collège, une maison -bâtie en pierres de taille; on dresse une échelle, un étudiant y monte -et trace avec une encre rouge, faite d'huile et de sang de boeuf, une -inscription admirative, comme on en voit encore des milliers sur les -murs de Salamanque. Puis la troupe reprend sa marche, toujours plus -nombreuse et plus bruyante. Aux chants, aux sons de la musique se -mêlent les airs de triomphe qui glorifient à la fois le nouveau maître -et sa province: _Vítor Don Pedro, Vítor Castilla!_ ou _Vítor Don Luis -Vítor Navarra! Vítor!_ Les clameurs emplissent la ville, elles -s'étendent jusqu'aux plus misérables ruelles, et le petit peuple, à -l'âme enfantine et obscure, est ébloui par cette apothéose du -savoir[106]. - - [106] Dans d'autres Universités et particulièrement à Alcalá, ces - réjouissances prennent un autre caractère et tournent un peu à la - mascarade. Dans le _Don Quichotte_ de d'Avellaneda, le Chevalier - et son fidèle Sancho arrivent à Alcalá au moment où l'Université - célébrait la réception d'un nouveau maître de théologie. «Il - faisait le tour de la ville dans un char de triomphe, et plus de - deux mille Écoliers l'accompagnaient, les uns à pied, et les - autres à cheval ou sur des mules. Don Quixotte et Sancho - rencontrèrent bientôt les Écoliers qui marchaient deux à deux, la - tête couronnée de fleurs, et chacun une branche de laurier à la - main. Au milieu d'eux paraissait un char de triomphe d'une - grandeur prodigieuse. Le devant était occupé par un nombre infini - de chanteurs et de joueurs d'instruments. On voyait dedans - plusieurs Ecoliers habillés en femmes, dont les uns - représentaient les vertus et les autres les vices; et chaque - personnage portait une inscription qui le désignait. Ceux qui - représentaient les vices étaient chargés de chaînes et assis aux - pieds des autres, et ils affectaient un air triste et convenable - au malheur de l'esclavage. Dans le fond du char paraissait par - dessus tout le nouveau Professeur sur un trône et vêtu d'une - longue robe d'écarlate avec une couronne de laurier sur la tête.» - (_Nouvelles Aventures de Don Quixotte_, traduction de Lesage, éd. - de 1707, p. 256.) - -Dans la grande cité universitaire, la collation de certains grades -excite un enthousiasme pareil. Le baccalauréat n'a qu'une assez mince -importance: ce n'est guère qu'un certificat d'assiduité, que l'on peut -quelquefois obtenir sur le simple témoignage du bedeau. La licence et -même le diplôme de maître ès arts se confèrent sans grande pompe. Mais -l'Université a tenu à entourer d'un éclat incomparable les cérémonies -du doctorat, qui est l'acte le plus considérable de la vie scolaire -et comme le terme normal des études: elle a vu là un moyen de -maintenir son prestige, de rendre manifestes aux yeux de tous sa -richesse, sa puissance et sa majesté. - -La veille de l'examen, un étudiant à cheval, précédé de tambours et de -trompettes, va distribuer à tous les docteurs la liste des conclusions -qui seront soutenues. Aussitôt après, tout le corps universitaire se -rassemble pour la procession solennelle. En tête, les musiciens, -l'Alguazil du Chancelier, les Maîtres des cérémonies, les Rois -d'armes, les deux Secrétaires de l'_Estudio_; derrière, les -professeurs en grand costume: robe noire garnie de dentelles blanches, -camail de couleur, toque noire ornée d'une houppe qui retombe en -franges autour du bonnet; d'abord les maîtres ès arts en camail bleu -de ciel, puis les théologiens en camail blanc, les médecins en jaune, -les canonistes en vert, les légistes en rouge[107]. Après eux, le -candidat; les bedeaux avec leurs masses, l'Écolâtre, ayant à sa -gauche le Recteur, à sa droite le docteur qui servira de parrain au -récipiendaire; enfin les juges et les officiers de l'Université, les -pages, les valets et les domestiques. Le candidat va tête nue; il -monte un cheval richement harnaché, couvert d'un caparaçon qui traîne -jusqu'à terre, il est vêtu de velours ou de soie avec le collet à -l'espagnole et des bottes de maroquin; il est armé de l'épée et de la -dague. Les cloches sonnent: au bourdon sourd de la cathédrale se -mêlent les notes claires du clocher de Saint-Martin, les tintements -des églises lointaines. Derrière le cortège se presse en désordre la -foule innombrable des étudiants, toute la jeunesse de Salamanque, les -artisans qui ont interrompu leur travail, les marchands qui ont fermé -leurs boutiques, et les paysans des alentours, accourus comme pour une -fête, villageoises en robe brodée, _charros_[108] parés de leurs -boutons d'argent, serrés dans leur large ceinture de cuir. - - [107] Lope de Vega, _La Inocente Sangre_, II, 1: - - _Como ya se ve mirando - En los colores que veis, - Rojo, verde, azul y blanco, - Cánones, leyes, maestros - Teólogos y hombres sabios..._ - - [108] Les paysans de la plaine de Salamanque. - -La journée du lendemain est encore plus remplie. Après avoir été -longuement interrogé dans le Paranymphe, qui est la salle d'honneur -de l'Université, le candidat est livré à ses camarades qui lui font -expier par des moqueries un peu fortes les satisfactions -d'amour-propre qu'il a déjà goûtées et les honneurs qui l'attendent. -Cette cérémonie bouffonne s'appelle le _vejamen_, et l'on nomme -_gallos_ les traits malicieux qui, ce jour-là, tombent un peu sur tout -le monde. - -Nous trouvons dans un recueil assez curieux et assez ignoré la -description d'une de ces cérémonies caractéristiques[109]. Cette -cérémonie eut un éclat particulier parce qu'on y voyait, au premier -rang des spectateurs, le roi Philippe III et la reine Marguerite[110]. -Le principal orateur était un maître de l'Université et la victime -désignée était un religieux, de l'ordre des Carmélites. - - [109] Gaspar Lucas Hidalgo, _Diálogos de apacible - entretenimiento_, Barcelona, 1609: _Noche Primera_, cap. II, _Que - contiene unos gallos que se dieron en Salamanca en presencia de - los Reyes_. - - [110] Le roi et la reine étaient arrivés à Salamanque dans les - premiers jours de juillet 1600; ils y avaient été reçus - magnifiquement, particulièrement par les marchands d'habits de la - ville qui avaient été à leur rencontre déguisés en _soldados - galanes_. Leurs Majestés visitèrent longuement l'Université et - aussi le Colegio Viejo, dont ils admirèrent la Bibliothèque. - (_Diálogos de apacible entretenimiento_, _Noche_ II, cap. I.) -Dans sa harangue, fort travaillée et qui sentait un peu trop -l'apprêt, le _maestro_ commença par se moquer, d'ailleurs assez -doucement, de quelques-uns de ses collègues, rapportant quelques -anecdotes récentes ou faisant allusion à quelque innocente manie. A -l'un, chanoine de la sainte Cathédrale, la langue avait fourché, le -jour de Pâques, tandis qu'il officiait, et il avait dit à la fin de -la messe: «_Requiescant in pace! Alleluya! Alleluya!_» Un autre, en -apprenant la mort d'un ami, s'était écrié machinalement: «_Ite, -missa est!_» Il reprochait à un troisième de porter toujours sur la -tête une calotte de drap noir, pour dissimuler sa calvitie. Il -désignait assez clairement un docteur qui affectait, quoique marié, -de porter le costume ecclésiastique et un religieux, maître de -théologie, qu'on aurait pu prendre pour un tailleur parce qu'il -n'était jamais assis que sur ses talons et remuait sans cesse sa -main, de bas en haut, comme s'il tirait l'aiguille.--Il en venait -enfin au héros de la fête, qui attendait son tour avec inquiétude, -et naturellement celui-là était moins ménagé: ses travers moraux et -ses défauts physiques, son attitude et sa physionomie, la couronne -touffue de ses cheveux bouffant autour de sa tonsure, sa -prétention à un savoir universel, tout cela était relevé sans -bienveillance, et ces traits réunis finissaient par former un -portrait fort grotesque et sans doute peu ressemblant. - -Ce mauvais moment passé, une tradition charitable voulait que le -président de la cérémonie fît, en manière de contre-partie, le -panégyrique du récipiendaire. Il n'était pas inutile en effet de le -relever dans sa propre estime et dans celle de ses futurs collègues, -surtout quand la verve satirique de ses persécuteurs s'était déchaînée -sans contrainte; et, en temps ordinaire, quand la présence d'un -monarque ne lui imposait pas quelque retenue, cette verve se portait, -nous dit-on, à de telles libertés que les étudiants ecclésiastiques -restaient, ce jour-là, au couvent[111]. - - [111] Cette coutume du _Vejamen_ était si généralement admise que - Cisneros lui fit sa place dans les Statuts même de l'Université - d'Alcalá: «Tandem aliquis de Universitate praefata faciet vexamen - jocosum.» - -Le _Vejamen_ achevé, le cortège officiel vient reprendre le candidat -et le conduit dans la nef de la cathédrale, où doit avoir lieu la -réception solennelle. Une immense estrade y a été dressée, où prennent -place les hauts dignitaires, les docteurs et les maîtres, tandis que -jouent les haut-bois, les trompettes et les tambourins[112]. Le -candidat prononce, en latin, un discours soigneusement travaillé. Le -parrain lui répond par une autre harangue latine qu'il écoute, à -genoux sur un coussin; puis, s'approchant de lui, il lui confère les -insignes du grade. Il lui passe au doigt l'anneau d'or en disant: «Cet -anneau est le gage de l'union indissoluble que contracte avec toi la -Science: applique toi à te montrer digne époux d'une telle épouse.» Il -lui met un livre entre les mains en prononçant ces mots: «Voici le -livre. Je l'ouvre pour te faire entendre que tu pénétreras les -mystères du savoir humain; je le ferme pour que tu apprennes à les -tenir enfermés, quand il le faudra, au plus profond de ton âme[113].» -Il le coiffe ensuite du bonnet de docteur, il le fait monter dans une -chaire, toujours en récitant les formes consacrées; il l'embrasse -enfin en lui disant: «Viens donc dans mes bras, reçois ce baiser de -paix et d'amour; que ce témoignage de tendresse te lie éternellement à -moi et à l'Université, notre mère.» - - [112] Lope de Vega a encore célébré dans une autre de ses pièces, - _El Bobo del Colegio_ (II, 4), la pompe de ces cérémonies: - - «FABIO.--No pienso yo que el Imperio, - Cuando á su elección se hallan - Los príncipes electores, - Ya con mitras, ya con armas, - Resplandece en mayor vista - Que cuando ocupan sus gradas - Tantas borlas de colores - Verdes, azules y blancas, - Carmesíes y amarillas...» - - [113] A l'Université d'Alcalá, les docteurs en droit civil ou - canon reçoivent en outre le ceinturon avec la dague, les éperons - et l'épée. (La Fuente, _Historia de las Universidades_, II, p. - 621; _Appendice_.) - -Le nouveau docteur s'avance alors au milieu de l'estrade, récite à -voix haute son acte de foi et prête serment. La cérémonie est -terminée. Dans toute l'église les acclamations éclatent, tandis que -sur des plateaux d'argent les huissiers vont offrir les cadeaux -d'usage: à chacun des docteurs et maîtres, des gants, une barrette et -deux doublons; au parrain et au chancelier, cinquante florins; cent -réaux au bedeau et au notaire des écoles. - -La cathédrale se vide, et toute l'assistance se rend sur la vaste -place de Saint-Martin--qui est devenue aujourd'hui la _Plaza -Mayor_.--Le maître des cérémonies l'a fait disposer pour la course de -taureaux, qui est déjà à cette époque l'accompagnement obligé de -toutes les fêtes, même des fêtes de canonisation[114]. Les arcades -ont été fermées par une haute barrière derrière laquelle le peuple -s'entasse. Les magistrats de la ville, les corps constitués se sont -installés aux fenêtres des maisons que doivent leur céder en ces -occasions-là leurs légitimes propriétaires. Un large balcon est -réservé à l'Université: dès que le cortège s'y est assis, les -trompettes sonnent, le Corregidor fait en voiture le tour de la -_plaza_, et la course commence. - - [114] Il y eut, par exemple, des courses à Salamanque pour la - canonisation de sainte Thérèse, en 1622, et pour celle de san - Juan de Sahagún. (Villar, _Historia de Salamanca_.) - -Cinq taureaux, pour le moins, doivent paraître dans l'arène; une -commission nommée par le Cloître des Docteurs[115] a été les choisir -quelques jours auparavant dans une _ganadería_ voisine. Les toreros de -profession sont fort rares en ce temps-là: chacun peut aller, à son -gré, montrer son courage et son adresse. - - [115] L'assemblée des professeurs titulaires. - -Le premier jeu consiste à attirer le taureau, à le détourner à droite -ou à gauche par un brusque mouvement de la cape rouge et à éviter les -cornes redoutables, sans remuer les pieds, par une légère inclinaison -du corps. Quand l'animal commence à se lasser, un signal est donné -par le président de la course: «Pour lors, raconte un voyageur, tous -ceux qui sont dans le clos accourent, l'épée à la main, et tâchent de -lui couper les jarrets pour le mettre bas et le faire mourir. Il y a -alors, ajoute-t-il, bien du désordre et du danger[116].» Ce premier -jeu est plutôt l'affaire «des gens de peu et de nulle considération». - - [116] _Voyage d'Espagne de M. de Monconys_ (1628). - -Le second jeu est, au contraire, réservé à la noblesse: quelques -seigneurs montés sur des chevaux bien harnachés, suivis de trente ou -quarante laquais vêtus d'une même livrée, tournent en saluant autour -de la _plaza_ et vont se ranger en face de la porte du toril. Quand -l'animal fond sur eux, ils le frappent d'un coup de pique entre les -deux cornes et se dérobent aussitôt en faisant faire une volte à leur -cheval. Si leur main a tremblé, si leur arme a dévié, ils sont obligés -de mettre l'épée à la main, de suivre à pied le taureau et de le tuer -sans aucun secours. - -Le troisième jeu s'appelle la lançade. «Celui qui la veut donner fait -bander les yeux à son cheval: il attend l'attaque et, lorsque le -taureau court à lui avec furie, il lui passe la lance au travers du -corps. Quand il manque le taureau, le taureau ne le manque pas.» - -Ces courses étaient, on le voit, beaucoup plus dangereuses que les -courses d'aujourd'hui[117], elles laissaient plus de place à -l'initiative personnelle et offraient infiniment plus d'imprévu. Rien -ne pouvait être plus passionnant qu'un tel spectacle dont les -péripéties étaient si brusques et si précipitées, où le plus souvent -l'extrême hardiesse suppléait à l'expérience et où tant de braves gens -exposaient tour à tour leur vie, sans profit et pour le plaisir. Ce -spectacle enfiévrait la jeunesse des Écoles; sur le balcon d'honneur, -les vénérables juristes, les austères théologiens en savouraient sans -scrupule les poignantes émotions, et le peuple de Salamanque bénissait -l'antique tradition qui consacrait par de telles fêtes l'investiture -d'une dignité si grave et si pacifique. - - [117] Un grand seigneur bohémien qui passa à Salamanque, en 1467, - vit des courses données dans des conditions à peu près pareilles: - «Le troisième taureau, dit-il, tua deux hommes et en blessa huit - autres, plus un cheval.» _Viaje del noble Boemio León de Rosmital - de Blatna por España y Portugal._ (_Viajes por España: Libros de - Antaño._ Madrid, 1879, p. 81.) - -Malheureusement, ces fêtes coûtaient fort cher. Après la course, dont -les frais étaient naturellement considérables, il fallait encore -offrir une collation qui ne devait pas comprendre moins de cinq -services, et ajouter aux présents déjà distribués dans la cathédrale -une quantité d'autres cadeaux: des caisses de fruits secs et des -sucreries, des dragées, des confitures, des cierges et même des paires -de poulets[118]. On ne pouvait, sans être riche, suffire à tant -d'obligations. Plus d'un licencié plein de savoir, nourri de Baldus ou -des _Décrétales_, se trouvait ainsi arrêté au terme de ses études. -Assez souvent des étudiants de fortune modeste s'arrangeaient pour se -faire graduer le même jour, et la dépense s'en trouvait diminuée; mais -il fallait, dans ce cas, faire paraître sur la place un plus grand -nombre de taureaux: dix pour trois docteurs, davantage encore si les -docteurs étaient plus nombreux. On en courut jusqu'à vingt-trois dans -une même journée. D'autres candidats, plus pauvres ou plus avisés, -attendaient pour solliciter le diplôme qu'un deuil de Cour vînt -proscrire toute fête et simplifier la cérémonie. - - [118] _Estatutos hechos por la Universidad de - Salamanca._--Villar, _Historia de Salamanca_. - - * * * * * - -Tels étaient les principaux événements de cette vie de Salamanque, si -indépendante, si variée, si joyeuse, où se coudoyaient de jeunes -hommes de tous pays et de toutes conditions, où chacun avait la -liberté de régler son existence suivant son tempérament et suivant ses -goûts, où la vertu était indulgente aux amusements et même aux folies, -où les paresseux et les ignorants respectaient en retour le travail et -le savoir, où la communauté des privilèges et l'égalité des droits -créaient des liens solides et rendaient supportable l'inégalité des -fortunes. Sans doute, à mesure que venaient les années, cette -inégalité ne faisait que s'accentuer davantage. D'anciens camarades de -cours pouvaient se trouver portés aux deux extrémités de la hiérarchie -sociale, et la récompense n'était pas toujours proportionnée au mérite -et à l'effort. Les jeunes gentilshommes s'élevaient naturellement aux -hautes charges de l'Etat; bien soutenus et bien dirigés, des -étudiants de plus humble origine s'assuraient d'honorables destinées, -devenaient conseillers, juges, chanoines, maîtres dans une Université -ou recteurs dans un Collège. Pendant ce temps de pauvres diables, à -qui tout secours avait manqué, épuisés par une lutte trop dure, -finissaient garçons d'apothicaire, clercs de procureur, barbiers, -sacristains ou marchands[119]. Mais ces injustices du sort sont de -tous les temps, et ceux mêmes que la chance avait trahis gardaient -encore à l'antique _Estudio_ un attachement fidèle; ils emportaient, -comme un bien inestimable et comme une consolation, le souvenir des -années qu'ils avaient passées à l'ombre de ses murs, des joies qu'ils -y avaient goûtées et des misères qu'ils y avaient gaiement supportées: -Salamanque restait pour eux la Ville Insigne, «Mère des vertus, des -sciences et des arts», et ils l'aimaient tous du même amour. - - [119] _Romance nuevo del modo de vivir de los pobres - estudiantes._ Valencia. - - - - -DEUXIÈME PARTIE. - -I. - -Origines et Progrès des Universités Espagnoles. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - - ANCIENNES UNIVERSITÉS ET FONDATIONS NOUVELLES; MULTIPLICATION DES - CENTRES D'ENSEIGNEMENT. - - -La gloire de Salamanque, avec le besoin croissant d'instruction, avait -contribué à faire naître d'autres Universités sur divers points de la -Péninsule. - -Pendant près d'un siècle, l'Université Salmantine avait été l'unique -centre des études, le seul asile du savoir: car les premières Écoles -d'Espagne, celles qu'avait fondées à Palencia Alphonse VIII de -Castille, n'avaient eu qu'une destinée éphémère[120]. Pendant toute la -durée du treizième siècle, seule elle s'était développée et enrichie. - - [120] Les faibles ressources de cet _Estudio_, l'hostilité des - habitants et des autorités ecclésiastiques, la rivalité de deux - puissants collèges, l'un de Dominicains, l'autre de Franciscains, - l'avaient obligé de fermer ses portes dès le milieu du treizième - siècle. L'Université de Salamanque prétendait être sa légitime - héritière. Lope de Vega fait allusion à cette prétention dans _La - Inocente Sangre_, II, I. - -Après Alphonse IX de Léon, son véritable fondateur, saint Ferdinand, -le conquérant de Séville, avait augmenté le nombre de ses chaires; -Alphonse le Savant avait payé ses maîtres sur sa propre cassette[121]. -Dans le même temps, le pape Alexandre IV avait confirmé et étendu ses -privilèges[122]. Boniface VIII lui avait accordé des rentes[123]. Sur -elle seule s'étaient ainsi concentrées les faveurs des papes et les -libéralités des rois. - - [121] Cédule de Badajoz (nov. 1252). - - [122] Bref daté de Naples (avril 1255). - - [123] Il lui avait en même temps adressé le recueil nouveau de - ses Décrétales (livre VI), en lui demandant de créer une chaire - spéciale pour l'explication de ce livre. Après lui, Jean XXII, - Benoît XIII, Martin V (auteur d'un plan complet d'études en - trente-cinq chapitres), Eugène IV furent tour à tour les - bienfaiteurs de l'Université de Salamanque. - - [124] On ne peut guère tenir compte de l'Université de Murcie, - fondée en 1310 dans un couvent de Dominicains, et qui dura peu. - -Puis, en l'année 1300, paraît l'Université de Lérida, où le roi Jaime -II ouvre dès l'abord quinze chaires pour que la _Corona_ d'Aragon -cesse d'être tributaire, en matière de science, de Castille et de -Léon. - -Un demi-siècle encore se passe[124] et Alphonse XI de Castille fait -consacrer par une bulle pontificale[125] une institution nouvelle: -l'Université de Valladolid, qui commence avec dix chaires et qui, cent -cinquante ans après, en aura trente-quatre, dont les rentes finirent -par s'élever jusqu'à 36,000 maravédis d'or et qui sera une des trois -_Universidades mayores_ d'Espagne. - - [125] Bulle de Clément XI, datée d'Avignon (1346). - -Quelques années après, Pierre IV d'Aragon, pour ne pas demeurer en -reste, crée l'Université d'Huesca (1354). - -Puis, pendant plus d'un siècle, les fondations s'interrompent ou sont -sans importance[126]. Et tout d'un coup, aux approches du seizième -siècle, le mouvement s'accélère, prend une ampleur vraiment -surprenante. Il semble que l'Espagne soit alors possédée d'une fièvre -de savoir: comme si elle avait le pressentiment de sa future grandeur, -elle s'efforce par avance de s'en rendre digne. - - [126] Luchente (1423), Barcelone (1430), Gérone (1446). - -Les princes, tout les premiers, se laissent emporter par ce grand élan -et les papes n'y mettent pas obstacle.--Car l'Université est une -institution pontificale aussi bien que royale; elle est même surtout, -à son origine, un instrument de la puissance romaine. Comme les grades -qu'elle confère ne se limitent pas aux bornes du royaume et conservent -leur valeur dans toute la chrétienté, la papauté s'est naturellement -arrogé le droit de discuter ses statuts, de fixer ses privilèges, de -contrôler son enseignement[127]. Or, jusqu'à ce moment, le Saint-Siège -a semblé peu désireux de multiplier ces centres d'instruction, par -peur sans doute de ne pouvoir plus les dominer aussi absolument s'ils -devenaient plus nombreux, de les voir se soustraire insensiblement à -sa surveillance. Jusqu'ici les rois n'ont pu lui arracher qu'après de -longues et laborieuses négociations les autorisations et confirmations -nécessaires. Et tout d'un coup il cède au courant. A mesure que les -princes d'Espagne deviennent plus forts, à mesure que, dans -l'agitation du reste de l'Europe, leur fidélité lui devient plus -précieuse, il sent le besoin de se montrer plus libéral et plus -conciliant. Non seulement il sanctionne sans difficulté les -fondations nouvelles, mais encore il en assure généralement la durée -en leur attribuant une part des rentes ecclésiastiques, sans craindre -de diminuer ainsi les ressources des évêchés et des paroisses. Les -rois complètent ces donations en se dépouillant au profit des jeunes -Universités de certains de leurs revenus, particulièrement des -_tercias_, c'est-à-dire des deux neuvièmes qu'ils prélèvent sur les -dîmes. En même temps, de grands seigneurs, particulièrement de grands -seigneurs d'Eglise, archevêques et cardinaux, mettent leur honneur à -élever dans leur diocèse ou dans leur ville natale des bâtiments -souvent magnifiques, à y ouvrir des Écoles ou des Collèges qu'ils -dotent richement, auxquels ils laissent, en mourant, tous leurs biens -en héritage. Ailleurs, particulièrement dans les pays d'Aragon, où la -vie municipale a gardé toute sa puissance, ce sont les corps communaux -qui réclament des Universités, qui les créent, qui les font vivre: -c'est ainsi que les «jurés» de Saragosse et ceux de Valence veulent -avoir leurs Ecoles, comme les «paheres» de Lérida et les conseillers -de Barcelone avaient eu les leurs. Et alors, sur tous les points du -royaume, l'on voit, comme en une floraison superbe, s'aligner les -colonnades, se dresser les portiques, monter dans les airs les -coupoles et les clochers. Les tailleurs de pierres sculptent encore -sur les imposantes façades les attributs mythologiques, les emblèmes -et les blasons, que déjà les salles de cours s'ouvrent et se -remplissent: déjà se construisent autour de l'Université naissante les -pensions, les Collèges, les maisons d'étudiants; déjà la ville prend -une physionomie particulière, ranimée par l'afflux de toute cette -jeunesse, vivifiée par cet élément de prospérité, et le corps nouveau -grandit, conscient de sa force, société indépendante au sein de la -société civile, formant comme une cité libre avec son organisation -spéciale, ses privilèges, ses exemptions, ses immunités. - - [127] Il en est de même à Paris, où l'autorité pontificale crée - ou supprime à son gré les chaires de l'Université et y interdit - même l'enseignement du droit civil. - -En 1472, se fonde l'Université de Sigüenza; deux ans après, celle de -Saragosse; en 1482, celle d'Ávila; en 1500, celle de Valence[128]; en -1504, celle de Santiago[129]; en 1508, celle d'Alcalá; en 1516, celle -de Séville; en 1520, celle de Tolède; en 1533, celle de Lucena; en -1534, celle de Sahagún, bientôt transférée à Irache; en 1537, celle -de Grenade[130]; en 1542, celle d'Oñate; en 1547, celle de -Gandía[131]; en 1548, celle d'Osuna[132]; en 1551, celle d'Osma[133]; -en 1553, celle d'Almagro, et, à peu près à la même époque, celle -d'Oropesa[134]; en 1565, celle de Baeza; en 1568, celle -d'Orihuela[135]; en 1572, celle de Tarragone[136]. - - [128] Favorisée, dès son origine, par le pape Alexandre VI - (Rodrigo Borgia), né aux environs de Valence et ancien évêque de - cette ville. - - [129] Bulle de Jules II (1504). - - [130] En 1526, Charles-Quint avait déjà fondé à Grenade le - _Colegio de Santa Cruz de la Fe_ et le _Imperial de San Miguel_. - - [131] Fondée par saint François de Borgia, duc de Gandía. - - [132] Fondée par D. Juan Téllez Girón, quatrième comte d'Ureña. - - [133] Fondée par D. Pedro Álvarez de Acosta, évêque de Osma. - - [134] Fondée par D. Francisco Álvarez de Toledo, natif de cette - ville et vice-roi du Pérou. - - [135] Fondée par D. Fernando de Loaces, archevêque de Valence et - patriarche d'Antioche. - - [136] Fondée par le cardinal D. Melchor Cervantes de Gaeta, - archevêque de Tarragone. - -Vingt Universités en cent ans, alors qu'autrefois il en était né -quatre en deux siècles! Dans la suite, l'Espagne n'en verra plus que -cinq ou six nouvelles[137]: il semble qu'elle ait fait à ce moment -tout son effort. - - [137] Vich (1599), Oviedo (1604), Pampelune (1619), Tortosa - (1645), Mayorque (1691): nous ne comptons ni Madrid, héritière de - l'Université d'Alcalá (1836), ni Cervera, formée en 1714 par la - réunion des Universités de Catalogne. - -Et ce qui est encore plus surprenant que le nombre de ces -établissements, c'est leur extrême variété. Chacun a son individualité -propre et comme sa personnalité. L'on n'en trouverait pas deux qui -aient eu la même origine, les mêmes constitutions, qui aient donné le -même enseignement, qui aient vécu des mêmes ressources. - -Les uns, nous l'avons dit, doivent leur existences et les moyens de la -soutenir à des papes, d'autres à des rois, d'autres à de grands -seigneurs, d'autres à des évêques, d'autres à des assemblées -municipales. - -Les uns, comme avaient fait Salamanque et Lérida, empruntent aux -Universités italiennes, et particulièrement à Bologne, leur -organisation démocratique et semblent s'être inspirés dans leurs -statuts des _Habita_ de Frédéric Ier et des diplômes de Frédéric II. -D'autres, comme Saragosse et Alcalá, se modèlent sur Paris; d'autres, -comme Barcelone, sur Toulouse; d'autres, comme Huesca, sur -Montpellier. - -Les uns sont indépendants et laïques, quoique souvent entretenus par -les rentes de l'Eglise. D'autres sont des sortes de séminaires qui -appartiennent à des ordres monastiques, sont installés dans leurs -couvents, relèvent directement de leurs supérieurs: telles, par -exemple, l'Université de Luchente, fondée dans un couvent de -Franciscains, ou celle de Gandía, qui est aux Jésuites, ou celles -d'Almagro et d'Orihuela, qui sont aux Dominicains. - -Les uns sont de grands centres d'instruction supérieure, où les -chaires sont nombreuses, où sont représentées toutes les matières du -savoir, où les libres recherches ont leur place à côté de -l'enseignement professionnel. Les autres, comme Sigüenza, comme -Séville, comme Oñate, comme Osuna, comme Osma, sont des -Collèges-Universités, sortes d'institutions hybrides, dont les -ressources sont généralement médiocres, l'enseignement limité, dont -l'existence est intimement liée à celle d'un Collège qui leur fournit -à la fois ses étudiants et ses maîtres. - -Parmi les grandes Universités nées dans cette brillante époque des -Rois Catholiques et de Charles-Quint, la plus intéressante est Alcalá: -elle a exercé sur la culture espagnole une influence certaine et -l'histoire de sa naissance est aussi significative que celle de ses -progrès. - - - - -CHAPITRE II. - -UNE GRANDE UNIVERSITÉ: ALCALÁ. - - -A six lieues de Madrid, sur la rive droite du Hénarès, au milieu d'une -vaste plaine assez nue, coupée par le ruisseau d'une ligne de verdure, -la vieille Alcalá abritait dans son enceinte massive, couronnée de -tours, une population pacifique et une vie silencieuse, lorsque le -grand Jiménez de Cisneros, moine franciscain, confesseur de la reine -Isabelle, archevêque de Tolède, primat d'Espagne et chancelier de -Castille, résolut d'y fonder, à la place du petit Collège où il avait -jadis étudié la grammaire et les humanités, une Université immense et -magnifique, capable de rivaliser avec Salamanque[138], digne de la -gloire des temps nouveaux. - - [138] C'est cependant à Salamanque que Cisneros avait continué - ses études. Il y avait été, en 1450, à l'âge de quatorze ans, il - y avait étudié à la fois le droit civil et le droit canon et il - avait obtenu le baccalauréat dans l'une et dans l'autre Faculté. - -Tandis que les Écoles Salmantines avaient crû lentement, d'année en -année, de siècle en siècle, l'Université nouvelle fut une création -subite, que pouvait seule réaliser une volonté aussi puissante et -aussi tenace: elle fut l'oeuvre d'un homme, et d'un homme qui, ayant -déjà dépassé les limites ordinaires de la vie, sentait qu'il devait se -hâter s'il voulait voir de ses yeux l'achèvement de son entreprise. - -En moins d'une année, Cisneros choisit l'emplacement, achète les -terrains, fait dresser par l'architecte Pedro Gumiel les plans du -futur édifice. Le 14 mars 1498, il en pose solennellement la première -pierre. Pendant que les murs s'élèvent, il quitte souvent son palais -de Tolède, interrompt ses graves occupations et, comme fera plus tard -Philippe II pour son Escurial gigantesque, il vient regarder grandir -son ouvrage; on le voit quelquefois prenant lui-même des mesures, la -règle et l'équerre en main, et distribuant de l'argent aux ouvriers -pour stimuler leur zèle. - -Dès l'année 1499, il a obtenu du pape Alexandre VI deux bulles qui -concèdent à l'institution nouvelle des rentes et des privilèges. - -Cependant les travaux matériels n'avancent pas assez vite à son gré. -Il ordonne que l'on achève les murs en torchis, et comme le roi -Ferdinand s'étonne de la pauvreté de la bâtisse: «Je laisserai, lui -répond-il, assez d'or à cette Université pour que ses fils puissent la -refaire de marbre.» Et après sa mort on la refera de marbre en effet: -on sculptera dans la pierre dure la belle façade de style plateresque -d'après les dessins de Gil de Hontañón; en souvenir de Cisneros on y -fera courir, au-dessous de l'écusson royal, autour des balcons, la -cordelière à gros noeuds des Franciscains; on élèvera les arceaux du -magnifique cloître, on décorera somptueusement la vaste salle du -Paranymphe et, au-dessus de son plus beau portique, l'Université -attestera par cette inscription qu'elle a réalisé le voeu de son -fondateur: _Olim lutea, nunc marmorea_, «Autrefois de boue, maintenant -de marbre». - -Le 26 juillet 1508, des cours déjà s'inaugurent dans les bâtiments -encore inachevés et on y fait en grande cérémonie une leçon sur -l'_Ethique_ d'Aristote. - -En 1509, Cisneros semble oublier quelque temps son oeuvre préférée: il -part sur la flotte qu'il a équipée à ses frais pour enlever Oran aux -Barbaresques; mais, à peine revenu de cette brillante expédition, -alors que la Cour le presse d'aller recevoir à Valladolid les -témoignages de la reconnaissance publique, il se rend tout droit à -Alcalá. Les habitants ont ouvert pour son entrée une brèche dans leurs -murailles: il se détourne modestement de cette voie triomphale et, -pénétrant dans la ville par la porte ordinaire, il va tout de suite -déposer dans le trésor de l'Université les trophées de sa victoire -qu'apportent des chameaux et des esclaves africains: des vases d'or et -d'argent, des bijoux pris dans les mosquées et une collection de -manuscrits arabes encore plus précieuse. - -En 1513, il publie les fameux Statuts qu'on peut voir encore revêtus -de sa signature, dans l'_Archivo Histórico_ d'Alcalá. Il a alors près -de quatre-vingts ans; depuis la mort de la reine Isabelle son autorité -n'a fait que s'accroître. Il est maintenant cardinal, Grand -Inquisiteur. Il organise les tribunaux du Saint-Office, il porte le -poids des grandes affaires de la monarchie: et pourtant il a trouvé le -temps de préparer lui-même pour le corps qui commence à naître une -Constitution, une Charte, des programmes, de tout prévoir et de tout -régler. - -Si Alcalá jouit des mêmes _fueros_, des mêmes immunités que -Salamanque, son organisation est tout à fait différente. Alors que -Salamanque est essentiellement démocratique et conserve encore les -libertés du Moyen-Age, on voit se manifester dans les Statuts d'Alcalá -ce pouvoir centralisateur qui est en train de s'étendre sur toute -l'Espagne et qui plus tard s'affirmera jusqu'à l'exagération. Toute -l'Université gravite autour d'un centre, qui est le Grand Collège de -San Ildefonso, et ce Collège est gouverné par un seul homme, le -Recteur que nomme l'archevêque de Tolède et qui est le représentant -direct des rois de Castille. Les boursiers de San Ildefonso n'ont pas -besoin de sortir de leur maison, comme leurs collègues des _Mayores_ -de Salamanque, pour aller suivre les cours de l'Université: ces cours -se font chez eux, dans la demeure magnifique qui leur appartient, où -les professeurs et les étudiants libres ne sont que leurs hôtes. C'est -le Collège qui paye les salaires, qui administre les biens de la -communauté. Une aristocratie domine tout le corps universitaire, -maîtres et écoliers, et cette aristocratie elle-même est soumise à une -volonté unique, qui a tous les pouvoirs, même celui d'excommunier. - -Quant aux programmes, ils sont visiblement calqués sur ceux de -l'Université de Paris; le fondateur le rappelle lui-même à chaque -instant: «Cela se fera, dit-il, suivant la coutume de Paris, _more -parisiensi_.» - -La licence, grade moyen, intermédiaire entre le baccalauréat et le -doctorat, et dont la plupart des étudiants se contentent, la licence -est à Salamanque relativement facile; l'épreuve orale, ou -_repetición_, s'y réduit à une argumentation et à un discours. Ici la -préparation en est longue et, comme à la Sorbonne, elle comporte une -série d'examens redoutables. Pour être licencié de théologie, par -exemple, il faut dix ans de cours[139]. Quand on est bachelier, qu'on -a subi la _tentativa_, le _primero_, le _segundo_ et le _tercero -principio_, il faut affronter tour à tour les quatre grandes épreuves: -le _Quod libet_, la _Parva Ordinaria_, la _Magna Ordinaria_ et -l'_Alfonsina_. Le dernier de ces _actos_ est le plus terrible: il -ressemble à ce qu'à Paris on appelle la _Sorbonica_. Pendant tout un -jour, quelquefois deux jours durant, le candidat doit répondre devant -le cloître plein des professeurs et des docteurs à cent vingt -questions de théologie, chacun étant libre d'argumenter contre lui, en -latin, s'entend, «dans la forme syllogistique ou socratique[140]». - - [139] _Non nisi duobus lustris peractis_, dit Álvaro Gómez. - - [140] De fait, cette épreuve parut si dure que, lorsqu'une fois - on y avait échoué, on ne s'y représentait plus: on préférait - aller se faire graduer à Tolède ou ailleurs. - -Naturellement le doctorat est encore moins abordable. - -Le désir de créer en Espagne un centre de fortes études théologiques -semble avoir été la première préoccupation du fondateur: c'est pour -stimuler les efforts des étudiants qu'il avait ainsi multiplié les -épreuves difficiles. En même temps il prenait soin de tenir en haleine -le zèle des maîtres en établissant que leur traitement serait -proportionné au nombre de leurs auditeurs, et aussi qu'ils seraient -tous, au bout de quatre années d'enseignement, soumis à la réélection. -Enfin en proscrivant l'enseignement du droit civil[141], évidemment il -se préoccupait bien moins de donner une nouvelle preuve de son -respect pour les traditions parisiennes que de tourner exclusivement -vers la théologie et le droit canon des activités qu'auraient pu -solliciter des carrières plus lucratives[142]. Tout fait donc supposer -que, dans la pensée de Cisneros, la fondation de son Université était -le complément naturel des mesures qu'il avait déjà prises pour -réformer le clergé séculier et les ordres monastiques[143]. - - [141] Il resta interdit à Alcalá jusqu'à l'année 1771, où deux - chaires furent consacrées à l'étude des _Institutes_ de - Justinien. - - [142] C'est sans doute le même motif qui avait déterminé le pape - Honorius III à supprimer le droit civil à Paris (bulle de 1219). - Voir Luchaire, _L'Université de Paris sous Philippe-Auguste_, - 1899, p. 58. - - [143] De fait, la théologie resta pendant assez longtemps à - Alcalá la Faculté maîtresse. Nous lisons en tête d'un curieux - petit livre publié par l'Université en 1560: «La principal - profesión desta Universidad es teología». (_El Recibimiento que - la Universidad de Alcalá de Henares hizo á los Reyes, nuestros - señores_, Alcalá de Henares, 1560, p. 1). - -Ses Statuts publiés, approuvés par l'autorité royale et l'autorité -pontificale, l'Université d'Alcalá existe officiellement. La vaste -usine de travail a maintenant tous ses rouages. Le cardinal a déjà -choisi le Recteur du grand collège, qui administrera aussi les Écoles: -c'est un jeune étudiant, désigné par des mérites exceptionnels et -qu'on a fait venir exprès de Salamanque; il s'appelle Pedro Campos. A -peine créées, les chaires ont été pourvues: elles sont occupées par -des maîtres éminents qu'on a pris un peu partout dans la Péninsule et -dans les autres Universités d'Europe. Il y en a quarante-deux: six de -théologie, six de droit canon, quatre de médecine, deux d'anatomie et -de chirurgie, huit de _artes_, une de philosophie morale, une de -mathématiques, quatorze de langues, grammaire et rhétorique. On a -recueilli en quelques années les éléments d'une riche bibliothèque où -l'on compte déjà un grand nombre de manuscrits, particulièrement de -manuscrits arabes. C'est là que se prépare cette fameuse _Bible -Polyglotte_, la Bible d'Alcalá (_Complutensis_), qui sera publiée en -quatre langues: latin, grec, hébreu et chaldéen, suivant le plan conçu -autrefois par Origène. - -Pour mener à bonne fin cet immense travail, le cardinal ne regarde -point à la dépense. Il envoie copier à la bibliothèque du Vatican, -dans toutes les grandes bibliothèques d'Italie et même d'Europe, tous -les manuscrits un peu importants; il en achète d'autres à des prix -démesurés[144]; il fait rechercher parmi les juifs d'Espagne les -versions les plus authentiques de l'Ancien Testament. - - [144] Nous savons, par exemple, qu'il paya 4,000 couronnes d'or - sept manuscrits étrangers, qui arrivèrent même trop tard pour - qu'on pût s'en servir. (Álvaro Gómez de Castro, _De rebus gestis - Ximenii_, lib. II.) - -Il réunit pour colliger tous ces documents, établir le texte, -contrôler les traductions, un groupe de savants remarquables: le vieux -Nebrija, qui a quitté Salamanque pour Alcalá; Fernando Núñez (le -_Pinciano_), professeur de langue grecque dans l'Université nouvelle; -López de Zúñiga, Bartolomé de Castro, Juan de Vergara, le fameux grec -Demetrius de Crète, Alonso de Alcalá, Pablo Coronel et Alfonso Zamora, -juif converti, merveilleusement instruit dans les langues hébraïque et -chaldéenne. Cisneros lui-même assiste aux délibérations et presse les -collaborateurs. Comme aucun imprimeur d'Espagne ne possède de -caractères orientaux, il en fait fondre par des ouvriers venus -d'Allemagne. Quand paraissent enfin les six gros volumes in-folio, ils -lui ont coûté, tout compte fait, plus de 52,000 ducats. Et comme si ce -n'était pas assez pour assurer la réputation philologique de la jeune -Alcalá, il songe encore à publier, avec un soin tout pareil, les -oeuvres complètes d'Aristote! - -Autour de l'Université commencent à s'élever les Collèges. A côté du -_Mayor_ de San Ildefonso, réservé à une élite, Cisneros aurait voulu -en créer dix-huit autres, ayant chacun douze _becarios_ ou boursiers: -deux cent seize étudiants pauvres auraient pu ainsi poursuivre leurs -études à l'abri du besoin. - -Sur ces dix-huit, deux seulement ouvrent d'abord leurs portes, celui -de San Eugenio et celui de San Isidoro. Mais on en voit bientôt -paraître sept autres. Tous les ordres religieux un peu prospères se -hâtent de venir profiter du nouvel enseignement. Pour faire montre de -leur richesse et de leur puissance et en même temps pour faire leur -cour au véritable maître de l'Espagne, certains fondent à la fois deux -établissements. Avant de devenir ville universitaire, Alcalá ne -comptait qu'un monastère, celui des Franciscains: elle en aura bientôt -dix-neuf, couvents ou Collèges monastiques. - -En 1513, le roi Ferdinand, qui voyage pour rétablir sa santé, vient -visiter les nouvelles Écoles. Le Recteur va le recevoir à la porte du -Grand Collège, précédé des massiers de l'Université. Les gardes -veulent arracher les masses d'argent, «jugeant que des sujets ne -doivent point conserver en présence du souverain de tels emblèmes de -puissance». Mais le prince, sans être fort instruit lui-même, n'ignore -pas le prix de l'instruction: «Non, non, s'écrie-t-il, qu'on garde les -masses! Cette maison est la maison des Muses, et ceux-là seuls ont le -droit d'y être rois qu'elles ont initiés à leurs secrets.» Puis il va -de salle en salle, assiste à des examens, préside à des discussions -et, émerveillé de tout ce qu'il voit et entend, il exprime à Cisneros -sa surprise. - -La ville ne l'étonne pas moins que l'Université. Il ne la reconnaît -plus! On a désséché des marais, on a pavé les rues, démoli de vieux -bâtiments, on a percé des rues. De nouvelles églises se construisent: -Pedro Gumiel, l'architecte des Écoles, rebâtit l'antique sanctuaire de -San Justo, dont les canonicats seront réservés aux docteurs du cloître -universitaire; on rajeunit Santa María la Mayor[145]; sur -l'emplacement de la mosquée des Maures, presque tous convertis ou -chassés, on construit Santiago. Des hôpitaux s'élèvent de terre. Les -vieilles gens du pays finissent par trouver que le grand cardinal leur -change trop leur ville et ils disent, en riant, «qu'il n'y a jamais eu -à Tolède d'archevêque plus _édifiant_». - - [145] Où sera plus tard baptisé Cervantes. - -Dans la cité renaissante on voit affluer tous les corps de métier que -les Universités attirent et font vivre: libraires, imprimeurs, -hôteliers, maîtres de pension, marchands d'habits et de comestibles. -Par la porte de Madrid qui regarde vers l'Occident, par la porte de -Guadalajara qui s'appellera plus tard «la porte des Martyrs[146]», -arrivent sans cesse des compagnies d'étudiants, venant les uns de -Castille, les autres d'Aragon ou de Catalogne: il y en a bientôt près -de deux mille. - - [146] Quand on aura ramené par là dans la ville les reliques des - Enfants-Martyrs, San Justo et San Pastor (1568). - -Plus tard, ce chiffre même sera dépassé. - -Alcalá s'enrichira et s'embellira encore. Les études y prospéreront: -sa renommée s'étendra dans toute l'Europe. Erasme l'appellera «le -trésor de toutes les sciences»; le cardinal Wolsey citera ses écoles -comme un modèle. Quand Philippe II aura définitivement choisi Madrid -pour capitale, le voisinage de la Cour, source unique des faveurs, -fera préférer aux jeunes gens ambitieux le séjour d'Alcalá à celui de -Salamanque; les étourdis y seront attirés par la proximité des -plaisirs. Le même Philippe II y fondera le «Collège du Roi» pour les -enfants des serviteurs de la famille royale. On verra les sculpteurs -Covarrubias et Berruguete travailler à la pompeuse décoration du -palais des archevêques. On verra encore s'ouvrir le _Teólogo_ et le -_Trilingüe_[147]. Il y aura alors vingt-et-un collèges monastiques et -autant de séculiers[148]. Une vie puissante bouillonnera dans -l'étroite enceinte, et Mateo Aleman, disciple reconnaissant et fidèle, -pourra entonner le fameux couplet: «O mère Alcalá, que dirai-je de toi -qui soit digne de ta gloire!...» - - [147] Mateo Aleman, _Guzmán de Alfarache_, Part. II, lib. III, - cap. IV. - - [148] L'Italien Confalonieri, qui vint à Alcalá en 1592, prétend - qu'on y comptait alors cinq mille étudiants et qu'il en avait vu - huit cents à un cours de théologie prenant des notes sur leurs - genoux. (_Mémoire sur quelques questions notables_, publié par - Palmieri, t. I du _Spicilegio Vaticano_.) Mais ces chiffres sont - bien exagérés. - -Quand la mort vint le frapper, le grand Cisneros pouvait prévoir de -telles destinées. Son oeuvre était déjà assez forte et assez belle. -Par son testament il ajouta aux revenus dont jouissait déjà -l'Université une rente de 14,000 ducats[149], et il concéda pour -toujours au Recteur du Grand Collège le prieuré de San Tuy avec ses -avantages et bénéfices. Il voulut qu'on déposât dans l'église des -Écoles les trophées qu'il avait rapportés de la conquête d'Oran, son -étendard de guerre, sa croix épiscopale et ses insignes cardinalices. -Il désira aussi que son corps fût enseveli dans cette même chapelle, -au coeur de sa maison. Le célèbre Domenico de Florence lui sculpta -dans le marbre un tombeau magnifique, orné de médaillons et de -feuillages, que gardent des griffons aux ailes étendues. A travers -l'admirable grille de bronze dont Nicolas de Vergara, maître ciseleur, -entoura ce riche monument, on peut lire encore cette inscription -gravée au pied du lit funèbre: - - Condideram Musis, Franciscus, grande lycaeum, - Condor in exiguo nunc ego sarcophago... - -«Moi, François, qui avais, en l'honneur des Muses, élevé ce lycée -superbe, j'y repose maintenant dans un étroit sarcophage.» - - [149] Plus tard, les revenus de l'Université s'élevèrent à 42,000 - ducats. - -Quelques années plus tard, après sa défaite de Pavie, François Ier, -qu'on emmenait prisonnier à Madrid, dut traverser la ville d'Alcalá. -Les professeurs, les collégiaux et les étudiants furent le recevoir -respectueusement aux portes de la cité et le conduisirent aux Écoles. -Le monarque déchu parcourut silencieusement les cloîtres, les salles -d'honneur et toutes les dépendances du vaste édifice. Il ne parla qu'à -la fin de la visite, au moment de prendre congé du Recteur et des -autres dignitaires, et il jugea d'un mot cette oeuvre, si vite -épanouie, d'une seule pensée et d'un unique effort: «En vérité, on -n'appliquera pas à votre fondateur le mot de l'Évangile: _Hic homo -coepit ædificare et non potuit consummare_, «Cet homme a commencé à -construire et il n'a pas terminé son ouvrage». Votre Jiménez a fait à -lui seul plus que n'ont fait en France une suite de rois.» - - - - -CHAPITRE III. - -LES PETITES UNIVERSITÉS ET LES UNIVERSITÉS «SILVESTRES». - - -A côté d'Alcalá, à côté de Salamanque, à laquelle sa nouvelle rivale -ne porte point ombrage et qui atteint même en ce temps-là le plus haut -point de sa prospérité,--à côté de Valladolid, magnifiquement dotée, -fortement appuyée sur son _Colegio Mayor de Santa Cruz_, sur son -collège dominicain de San Gregorio et sur tant d'autres qui ont crû de -toutes parts dans cette grande ville, illustre par son passé, séjour -préféré des rois, véritable centre de la monarchie;--à côté de -Valence, également opulente et fréquentée, pourvue de chaires de -toutes sortes et particulièrement célèbre par la valeur de ses études -médicales, quelques-unes des Universités qu'a fait naître si -subitement le mouvement intellectuel de l'Espagne se développent -régulièrement, mais sans grand éclat. - -Celle de Saragosse est servie par une situation particulièrement -favorable; elle prospère au sein d'une population laborieuse. Celle de -Santiago se soutient aisément par les rentes ecclésiastiques qui ne -manquent jamais dans une cité enrichie par les pèlerinages; celle -d'Ávila dispose d'un capital considérable, prélevé par Ferdinand et -Isabelle sur les sommes qu'ils ont confisquées aux juifs. - -D'autres se heurtent dès le début à des difficultés de diverse nature. -Les Universités de Catalogne sont trop voisines les unes des autres -pour ne pas se faire de tort. Tolède ne peut guère lutter avec Alcalá -et, quand la Cour se transporte à Madrid, la vie s'en va des Écoles, -comme de la capitale découronnée. A Séville, où cependant les -ressources abondent, où les esprits sont vifs et les intelligences -faciles, où les hautes classes de la société ne manquent pas de -culture, le Collège-Université de Santa María de Jesús[150] se trouve -dès l'abord en concurrence avec le Collège de Santo Tomás, fondé par -l'archevêque Fr. Diego Deza, soutenu par l'ordre puissant de -Saint-Dominique; il ne réussit même pas à s'agréger l'antique Collège -de San Miguel, où s'entretient le culte des humanités et -particulièrement des lettres latines, et, somme toute, cette -Université reste fort indigne du centre important où elle s'est -fondée[151]. - - [150] On l'appelait communément _Colegio de Maese Rodrigo_, du - nom de son fondateur, l'archidiacre Rodrigo Fernández de - Santaella. - - [151] Antonio Martín Villa, _Reseña Histórica de la Universidad - de Sevilla_. (Sociedad de Bibliófilos Andaluces, Sevilla, 1886.) - -Un bon nombre d'autres établissements sont trop pauvrement pourvus ou -organisés d'une façon trop incomplète pour affirmer fortement leur -existence et exercer sur les contrées avoisinantes la force -d'attraction nécessaire. Telle, par exemple, l'Université d'Orihuela. -A deux pas de la cité de Murcie, non loin de la mer, née dans un pays -admirable, un des plus fertiles qui soient au monde, où jamais ne -manquent les récoltes[152], où croissent des forêts superbes de -palmiers, de grenadiers et d'orangers, elle se cantonne dans une -maison triste et sombre, où par les petites fenêtres grillées entre à -peine un peu de jour; elle distribue à quelques rares étudiants un -enseignement médiocre et limité: elle tourne de bonne heure au -couvent ou au séminaire. - - [152] On connaît le proverbe: _Llueva ó no llueva, trigo á - Orihuela_: «Qu'il pleuve ou qu'il ne pleuve pas, toujours du blé - à Orihuela.» - -Dans le petit bourg de Baeza, où la vie est presque nulle, la -toute-puissance d'un Cisneros aurait à peine réussi à créer un centre -universitaire important. Par un sentiment de patriotisme local, à la -fois naïf et touchant, une famille originaire de cet endroit s'y -emploie pendant près d'un demi-siècle avec une ardeur extraordinaire. -Vers 1535, un certain D. Rodrigo López, possesseur de quelques -opulents bénéfices, les résigne tous entre les mains du pape Paul III -pour qu'il fonde des Écoles dans sa ville natale, et comme la donation -n'est pas jugée suffisante, il y ajoute encore 1,000 ducats d'or, qui -sont presque tout son bien. Il meurt sans achever son oeuvre. Trois de -ses parents, Rodrigo de Molina, archidiacre de Campos, Bernardino de -Castabal, Pedro Fernández de Córdoba, épuisent leur fortune à -continuer son entreprise: ils font construire un vaste édifice, une -chapelle; à force de démarches, longues et coûteuses, ils obtiennent -de Pie V pour leur fondation commune le titre d'Université, avec les -privilèges et prérogatives ordinaires. Mais tous ces frais -d'établissement ont presque épuisé leurs ressources, et lorsqu'il -s'agit d'attirer dans ces beaux bâtiments maîtres et écoliers, c'est -tout au plus s'ils peuvent assurer à huit professeurs une maigre -allocation. - - * * * * * - -Parmi ces créations à demi avortées, trois ont spécialement joui en -Espagne d'une sorte de renom ridicule. Ce sont les Universités -_silvestres_, les Universités «rustiques» de Sigüenza, d'Osuna et -d'Oñate. - -On se souvient peut-être que, dans le temps où le bon Sancho -administrait l'île de Barataria, le médecin «insulaire et -gouvernemental» attaché à sa personne voulut lui prouver par raison -démonstrative qu'ayant très faim il avait grand tort de manger. -«Entendant ce discours, Sancho se renversa sur le dossier de sa -chaise, regarda le médecin dans le blanc des yeux et lui demanda -gravement comment il s'appelait et en quel endroit il avait fait ses -études: «Seigneur Gouverneur, répondit l'autre, je suis le docteur -Pedro Recio de Agüero, natif de Tirteafuera... et mon grade, je le -tiens de l'Université d'Osuna[153]!» - - [153] Don Quijote, parte II, cap. XLVII. - -Dans le même _Don Quichotte_, au chapitre premier de la seconde -partie, le barbier commence ainsi son histoire: «A l'hôpital des fous -de Séville, il y avait un homme que ses parents avaient enfermé là -parce qu'il avait perdu la raison. Il était gradué en droit canon de -l'Université d'Osuna; mais l'eût-il été de celle de Salamanque, au -dire de beaucoup de gens, il n'en eût pas été moins fou.» - -Au moment où Madrid célébra par de grandes fêtes la canonisation de -San Isidro, envoyant au concours poétique qui s'ouvrit alors un -recueil de vers burlesques, Lope de Vega les signa ironiquement: «Tomé -de Burguillos, maître ès arts de l'Université d'Oñate.» - -Dans le _Gran Tacaño_, Quevedo nous montre un camarade de Don Pablos à -moitié assommé à coups de pots de terre et d'écuelles de bois par une -bande de mendiants faméliques, parce qu'à la grille du couvent de San -Jerónimo, de Madrid, il s'est fait attribuer injustement une double -part de soupe: «Voyez ce déguenillé, criait un des gueux les plus -acharnés à le poursuivre (méchant étudiant _gorrón_, de ceux qui vont -frapper aux portes avec un cabas), voyez ce loqueteux qu'on prendrait -pour une poupée de chiffons, plus triste qu'une pâtisserie en Carême, -plus troué qu'une flûte, plus bigarré qu'une pie, plus taché que le -jaspe, piqué de plus de points qu'une page de musique, il ose manger -la soupe du Saint Bienheureux à côté d'un homme qui pourra devenir un -jour évêque ou quelque chose de pareil. Ne suis-je pas bachelier ès -arts de l'Université de Sigüenza[154]!» - - [154] _Vida del Gran Tacaño_, parte II, cap. II. - -La plaisanterie était courante et toujours bonne. - -Ces _Universidades Menores_, qu'on s'amusait ainsi à opposer aux -grandes, dont on raillait ainsi l'enseignement et les prétentions, -elles étaient nées pourtant d'une pensée généreuse, elles avaient eu -leurs espérances et leurs ambitions. - - * * * * * - -Quand, allant de Séville à Grenade, on voit se dresser au pied d'une -colline aride, entre les oliviers et les aloès, la silhouette grise -d'Osuna, avec ses dix clochers, son église massive, son lourd château -flanqué de tours grêles, on aime à s'imaginer que sur cette terre si -semblable à la terre africaine, dans cet air léger, imprégné d'une -poussière subtile, une civilisation a jadis fleuri où l'Orient et -l'Occident se seraient mêlés, que des Écoles ont prospéré là, -héritières de la science arabe, l'accommodant à des besoins nouveaux. -La famille des ducs d'Osuna était peut-être assez riche et assez -puissante pour réaliser une oeuvre si originale. S'ils n'en eurent pas -l'idée, du moins avaient-ils rêvé pour leur fondation un plus brillant -avenir que la médiocrité où elle languit, tyrannisée par les couvents -qui la tinrent tour à tour en tutelle[155]. - - [155] Tout récemment, un des meilleurs érudits d'Espagne, - Francisco Rodríguez Marín, qui est originaire d'Osuna, a - généreusement pris la défense de la vieille Université de sa - ville natale. Il a rappelé que le Colegio Mayor de la Santa - Concepción y Universidad de Osuna avait eu jusqu'à quatorze - chaires et, en 1599, jusqu'à trois cent trente deux étudiants. Il - a donné les noms de quatre-vingts personnages formés par cette - Université, dont aucun malheureusement n'est illustre. - (_Cervantes y la Universidad de Osuna._--_Homenaje á Menéndez y - Pelayo, Estudios de erudición española_, 1899, t. II, p. 757 et - sq.) - -Perdue dans une des régions les plus montagneuses de la Castille, -comprimée entre ses murailles épaisses, étroitement serrée contre la -masse énorme de sa cathédrale, la triste petite ville de Sigüenza put -croire un jour qu'elle allait devenir un foyer de savoir, de lumière -et de vie. Elle avait son vaste collège de San Martín et, près des -bords du Hénarès, son Collège de San Antonio, qui se prétendait l'égal -de tous les Grands Collèges d'Espagne et qui, à défaut du titre de -_Mayor_, que toujours on lui refusa, portait officiellement celui de -_Grande_. Son climat était sain, son air salubre; par sa situation, -elle pouvait attirer à la fois les étudiants d'Aragon et ceux de -Castille. La chance ne lui fut pas favorable. Le cardinal Jimenez alla -justement choisir pour y édifier son Université magnifique une ville -voisine, riveraine du même ruisseau et bien plus proche de Madrid. -Alcalá tua Sigüenza ou plutôt, ce qui est pis encore, la laissa -lentement mourir dans une piteuse agonie. - -Oñate est une humble cité de Guipúzcoa, qui touche presque aux limites -de l'Álava. Eloigné de la mer, éloigné des grandes voies de -communication, enfermé dans le creux profond d'une vallée, entre de -hautes cimes abruptes et dépouillées, ce petit coin de terre semblait -le dernier que l'on dût choisir pour en faire un des centres -intellectuels du pays. Et de fait, Oñate n'aurait jamais été connue du -reste de l'Espagne que par ses cantharides et par sa bourrache[156], -et aussi peut-être par ses luttes séculaires et sanglantes contre ses -seigneurs, si le hasard n'y avait fait naître D. Rodrigo de Mercado y -Zuazola. Ce personnage n'avait point évidemment le génie d'un -Cisneros, et il joua un rôle plus effacé; il devint seulement évêque -d'Ávila et vice-roi de Navarre. Mais sa fortune était belle, ses -bénéfices considérables, et, par une généreuse émulation, il voulut -faire pour sa ville natale ce que le grand cardinal avait fait pour -Alcalá. - - [156] La bourrache s'appelle aujourd'hui encore _jarrillos de - Oñate_. - -Sur les bords de l'Aránzazu, en face de la charmante église de San -Miguel, qui déjà s'édifiait à ses frais, étendant jusque par-dessus la -rivière les frêles arceaux de son cloître et reflétant dans l'eau les -longs fûts de ses colonnes, il souhaita d'élever une maison digne de -la Science qu'elle allait abriter. Tandis que lui-même sollicitait à -la Cour pour assurer le patronage royal à son Université future, -tandis qu'à Rome il multipliait les démarches et finissait par obtenir -du pape Paul III des _fueros_ et des privilèges égaux à ceux de -Bologne, de Paris, de Salamanque et d'Alcalá[157], l'architecte -français Pierre Picard traçait les plans du Collège qui devait servir -d'asile aux Écoles. - - [157] Bulle du 23 avril 1540. - -Les vastes bâtiments s'élevaient autour d'une cour intérieure: au -rez-de-chaussée, les salles d'enseignement, la bibliothèque et la -chapelle; au premier étage, les salons du Recteur, du _Claustro_ -professoral, le Paranymphe, les chambres des boursiers. Les sculpteurs -taillaient la pierre de la façade, ornaient les fenêtres de guirlandes -fleuries, ciselaient finement les piliers, qui, des deux côtés du -portique, soutiennent des guerriers armés de lances, creusaient des -niches, les peuplaient de statues de femmes et de dieux, et mêlaient -partout aux armes impériales de Charles-Quint les deux soleils d'or -qui brillaient au blason du fondateur. Au centre, au-dessus de la -porte, on voyait l'image de l'évêque Mercado, agenouillé devant un -crucifix, soutenu par une divinité souriante qui semble représenter la -Sagesse. A la base de l'édifice couraient des bas-reliefs d'un travail -particulièrement délicat: enfants terrassant des lions, luttant -contre des dragons et des chimères, symbole évident de la Renaissance -des lettres victorieuse de l'ancienne barbarie. - -Quand le monument fut achevé, quand on eut scellé dans les murs les -fers forgés des balcons et des grilles, qu'on eut orné les plafonds du -vestibule et des salles d'honneur de boiseries à caissons, d'un art -ingénieux et patient, qu'on eut inscrit sur les murs de fières -devises: _Universitas Onnatensis semper semperque fidelis; Sapientia -ædificavit sibi domum_..., on fit venir quelques maîtres, on choisit -quelques boursiers, et l'«Université Pontificale et Royale» ouvrit ses -cours. - -Sur les pentes raides des montagnes, où dès le mois d'octobre traînent -déjà de blanches nuées, on vit arriver par les petits chemins, sur -leurs ânes ou sur leurs mules, ayant en croupe leur valet ou portant -quelques sacs de provisions attachés à leur selle, les petits -étudiants de Guipúzcoa et de Biscaye. Le pays Basque n'avait pas -encore d'Écoles: Santiago ou Valladolid étaient bien loin. La -fondation de l'évêque Mercado paraissait répondre à un besoin -pressant; il pouvait croire sans fatuité qu'il avait bien mérité de sa -province aussi bien que de sa ville. Quand il mourut, quelques années -après, s'étant d'avance commandé un tombeau presque aussi beau que -celui de Cisneros, entouré, comme celui de Cisneros, d'une clôture de -bronze minutieusement ciselée, il s'imagina sans doute qu'il laissait -à l'Espagne une nouvelle Alcalá. - -L'Université «Pontificale et Royale» ne fut digne, hélas! ni de son -titre pompeux ni des espérances qu'elle avait fait naître. Les lettres -grecques et latines ne fleurirent pas sous ce ciel brumeux. On -n'essaya même pas d'y acclimater les sciences. L'enseignement resta -réduit à la philosophie et au droit. L'insuffisance de la bibliothèque -interdisait aux maîtres tout travail sérieux: la petite ville, dénuée -de ressources, avait peine à nourrir ses étudiants et ne leur offrait -ni distractions ni plaisirs. - -Ce qui était plus grave encore, c'est que le fondateur avait, comme -souvent il arrive, dépensé tout son bien en bâtiments et en -décorations. Sa vanité imprévoyante s'était complue à ces -manifestations visibles de son opulence et de sa libéralité et il -n'avait pas calculé que, tous ces frais payés, les rentes qu'il allait -laisser en mourant devaient à peine suffire à rétribuer cinq ou six -professeurs et à entretenir une douzaine de boursiers. - -Après lui, ces rentes, mal administrées, diminuèrent encore. Pour -faire vivre les maîtres et même le Recteur, il fallut leur attribuer -les bourses qui devenaient vacantes et, par suite, les loger et les -nourrir dans le Collège[158]. Cette détresse trop apparente mit les -écoliers en déroute: l'enseignement devint de plus en plus étroit et -lamentable. L'Université d'Oñate aurait pu périr de misère; elle ne -périt pas cependant, parce qu'en Espagne les fondations les plus -précaires se soutiennent par la force de l'habitude et qu'à vrai dire -rien n'y meurt complètement; mais pendant longtemps elle ne put se -soutenir que par les moyens douteux qui avaient déjà valu à Sigüenza -et à Osuna un renom assez ridicule. - - [158] _Oración inaugural (1870) que leyó en la Universidad - literaria de Oñate D. Casimiro de Egaña, catedrático decano._ - -L'étudiant qu'a mis en scène Figueroa dans son _Pasagero_[159] raconte -qu'après avoir passé à Alcalá six belles années à ne rien faire, il -revint, aux environs de Pâques, «dans l'auberge qui nous est fournie -par la nature», c'est-à-dire chez ses parents. Son père, qui soignait -tant bien que mal les malades de son village, voulut, à la fin d'un -repas, pour s'assurer qu'il avait bien profité de ces études, -l'interroger sur quelque point de médecine. L'étudiant répondit «comme -aurait pu le faire une mule avec sa bride, sa selle et sa housse» et, -si peu docte qu'il fût lui-même, le père connut que son fils en savait -encore beaucoup moins que lui. Après s'être indigné, comme il -convenait, et lui avoir fait les reproches attendus, il se calma -cependant assez vite, et quelques heures après, l'ayant fait venir -dans son cabinet: «Ton ignorance est extrême, lui dit-il, mais le mal -n'est peut-être pas irréparable et il ne sera pas dit que j'aurai -dépensé tant d'argent pour rien. Fort heureusement il n'est pas -nécessaire d'être un savant pour exercer l'art de la médecine. Il -suffit qu'on se soit meublé la mémoire d'un certain nombre de -sentences et d'aphorismes qui sont les lieux communs de notre science. -Pour ce qui est du grade, tu trouveras bien quelque Université -_silvestre_ où l'on ne se montre difficile ni sur les preuves de -scolarité ni sur la soutenance et où la Faculté s'écrie d'une seule -voix: _Accipiamus pecuniam et mittamus asinum in patriam suam_: -«Prenons l'argent et renvoyons cet âne dans son pays.» - - [159] _Alivio III_, fo 110. - -Voilà pourquoi on se moquait tant en Espagne des licenciés et des -docteurs de Sigüenza, d'Osuna ou d'Oñate. Non sans en éprouver quelque -honte, ces Universités nécessiteuses en étaient réduites à trafiquer -des grades: elles rivalisaient de complaisance et se disputaient les -candidats. - -Le résultat, sans doute, était pitoyable, et si leurs fondateurs -avaient pu le prévoir, ils auraient assurément fait un autre emploi de -leurs largesses. Mais, si mal qu'il ait réussi, leur zèle n'en paraît -pas moins honorable. Ils avaient cru bien servir les lettres et leur -patrie. L'ardeur inconsidérée qui leur avait fait multiplier les -centres d'instruction, sans tenir compte des situations ni des -circonstances, sans mesurer leurs propres ressources, c'est, en somme, -une preuve de plus que la science avait alors en Espagne un -merveilleux prestige et qu'elle exerçait une sorte de fascination sur -toute âme un peu généreuse. - - - - -CHAPITRE IV. - - LE MOUVEMENT INTELLECTUEL EN ESPAGNE AU COMMENCEMENT DU SEIZIÈME - SIÈCLE: LA RENAISSANCE ESPAGNOLE ET LES PROGRÈS DE - L'ENSEIGNEMENT. - - -Ce grand mouvement intellectuel qui, pendant les dernières années du -quinzième siècle et pendant la première moitié du seizième a fait -naître en Espagne tant d'Universités nouvelles et sensiblement accrû -la prospérité des anciennes, c'est assurément de la reine Isabelle de -Castille qu'il est parti: c'est à elle qu'il faut en rapporter -l'honneur. - -Cette femme remarquable, à laquelle aucun don n'a manqué, tenait de -son père, Jean II, le goût des lettres et de l'étude. Elle honora le -savoir; elle fit tout ce qui dépendait d'elle pour répandre -l'instruction dans ses États et particulièrement dans sa noblesse, -dont les moeurs étaient encore rudes et l'esprit peu cultivé. - -Elle-même donnait l'exemple. Elle demanda à Diego Valera de composer -pour elle une Histoire d'Espagne et d'y joindre une description des -trois parties du monde alors connues. Quand elle allait à Salamanque, -elle ne manquait pas d'y assister aux disputes et exercices de -l'Université, et elle pouvait s'y intéresser; elle avait en effet -appris le latin[160], qui lui était d'ailleurs indispensable, puisque -c'était non seulement la langue des Écoles et de l'érudition, mais -aussi la langue de la diplomatie; elle le savait même si bien que son -confesseur pouvait mêler dans ses lettres le latin et l'espagnol; elle -lisait Sénèque et le _De Officiis_. - - [160] Après la guerre de Portugal. Ce fut une femme qui le lui - enseigna, Doña Beatriz Galindo, surnommée «la Latine». - -Elle voulut aussi qu'on enseignât le latin à ses deux filles, qui le -parlèrent et l'écrivirent parfaitement[161], et elle leur choisit -comme maîtres deux savants, Antoine et Alexandre Geraldino, qu'elle -avait fait venir d'Italie. - - [161] Luis Vives, _De Christiana Femina_, cap. IV. - -Mais ce fut surtout l'instruction du prince Don Juan qui fut l'objet -de tous ses soins. F. Diego de Deza, qui fut dans la suite archevêque -de Tolède, lui donna les premières leçons de grammaire et -d'humanités[162]. Quand il fut plus grand, pour le faire bénéficier en -quelque manière des avantages de l'éducation publique, la reine donna -à son fils dix compagnons d'études, cinq du même âge, cinq plus âgés. -Ces jeunes gens, qui appartenaient aux plus hautes familles, eurent -tous plus tard de brillantes destinées: seul le jeune prince, sur qui -étaient fondées tant d'espérances, fut frappé prématurément par la -mort[163]. - - [162] Dans le catalogue des papiers de la reine qui se trouve aux - archives de Simancas on voit mentionnés les cahiers du petit - prince et les brouillons de ses compositions latines (D. Diego - Clemencín, _Elogio de la Reina Católica; Memorias de la Real - Academia de la Historia_, t. VI, 1821). - - [163] Il mourut, comme on le sait, à Salamanque. Pierre Martyr - nous a rapporté tous les détails de cette fin douloureuse - (_Epist. 182_). - -A côté de cette école privilégiée, la reine en créa une autre, plus -largement ouverte aux nobles, sorte d'école palatine assez semblable à -celle qu'avait voulu instituer Alphonse le Savant et qui suivait la -Cour dans ses déplacements, tantôt à Tolède, tantôt à Valladolid, -tantôt à Saragosse. - -Pour diriger ce collège nomade on appela en Espagne un célèbre érudit -milanais, Pierre Martyr d'Angleria, qui réussit presque dès le -commencement à inspirer le goût des lettres à ces jeunes seigneurs, -«autrefois dédaigneux de tout ce qui ne touchait pas au métier des -armes[164]». «Ma maison, écrivait-il quelques années après son -arrivée[165], ma maison est pleine, du matin au soir, d'adolescents -pleins de feu. Notre reine, modèle de toutes les vertus, a voulu que -son proche parent le duc de Guimaraens[166] et le duc de Villahermosa, -neveu du roi, restent toute la journée sous mon toit. Cet exemple a -été suivi par les principaux cavaliers de la Cour, qui assistent à mes -leçons en compagnie de leurs précepteurs et les repassent le soir avec -eux dans leurs propres quartiers.» - - [164] Pierre Martyr, _Epist._ 102 (avril 1492). - - [165] _Epist._ 115 (1er sept. 1492). - - [166] D. Juan de Portugal, duc de Braganza y Guimaraens. - -«Ces principaux cavaliers de la Cour», nous les connaissons par la -correspondance suivie qu'ils entretinrent dans la suite avec leur -maître: c'étaient D. Álvaro de Silva, le marquis de Mondejar et ses -frères, D. García de Toledo, D. Pedro Girón, D. Pedro Fajardo, -seigneur de Carthagène, les plus grands noms d'Espagne. Aussi Pierre -Martyr pouvait-il écrire plus tard, avec plus de conviction que de -goût: «Les premiers seigneurs de Castille se sont presque tous -abreuvés à mes mamelles littéraires[167].» - - [167] _Suxerunt mea litteralia ubera Castellae principes fere - omnes._--_Epist._ 662 (1520). - -Vers 1496, la reine adjoint à Pierre Martyr un autre humaniste -italien, dont la collaboration lui fut précieuse et qui devait lui -succéder. Lucio Marineo avait été ramené de Sicile, douze ans -auparavant, par l'amiral D. Fadrique Enríquez et il avait jusque-là -enseigné les lettres latines à l'Université de Salamanque. Il continue -cet enseignement dans le Collège Noble et il y a, entre autres élèves -de marque, D. Diego de Acebedo, comte de Monterey, et D. Juan -d'Aragon, proche parent du Roi Catholique. - -Cette École du Palais modifie très rapidement les moeurs et les -dispositions des gens de cour. A l'imitation d'Isabelle qui continue -d'encourager les travaux de l'esprit et qui honore toutes les formes -du savoir[168], toute la haute société commence à se piquer -d'humanisme: «On s'habitue à ne plus tenir pour noble quiconque montre -de l'aversion pour les études[169].» - - [168] Antonio de Nebrija lui dédie sa _Grammaire latine_ et sa - _Grammaire espagnole_, Rodrigo de Santaella son _Vocabulaire_, - Alonso de Córdoba ses _Tables astronomiques_. - - [169] Paul Jove, _Éloge de Nebrija_. - -Parmi ceux qui s'appliquent, «suivant l'exemple des anciens Romains, à -associer la gloire littéraire à la gloire des armes[170]», on compte -le duc d'Albe D. Fadrique de Toledo, le marquis de Denia D. Bernardo -de Rojas, qui se met, à soixante ans, à apprendre le latin; D. -Francisco de Zúñiga, comte de Miranda; D. Diego Sarmento, comte de -Salinas. Diego López de Toledo, commandeur de l'ordre d'Alcántara, -traduit les _Commentaires_ de César, Diego Guillén de Ávila les -_Stratagèmes_ de Frontin, Alonso de Palencia les _Vies_ de Plutarque, -tous ouvrages bien faits pour plaire à des gentilshommes guerriers. -D'autres mettent en espagnol Juvénal, Pétrarque et le Dante: car la -poésie aussi fleurit à la Cour, et parmi les auteurs du _Cancionero -general_ on pourrait retrouver presque tous les grands noms de cette -époque. - - [170] Juan Ginés de Sepúlveda, Prologue du _Democrates_. - -Les dames, à leur tour, se prennent d'une belle ardeur pour l'étude. -Clemencín a donné la liste, qui est fort longue, de celles qui -poussèrent alors leur instruction bien au delà des limites -ordinaires[171]. On y relève les noms de Doña María de Mendoza, qui -sut le latin, même le grec; de la comtesse de Monteagudo et de Doña -María Pacheco, qui toutes deux n'avaient qu'à suivre des exemples -domestiques, puisqu'elles étaient les petites-filles du marquis de -Santillane; de Doña Juana de Contreras, qui fut l'élève et l'amie de -l'érudit Lucio Marineo. - - [171] _Elogio de la Reina católica_ (_Bibl. de la R. Acad. de la - Hist._, t. VI.) - -Après la reine Isabelle, personne n'a plus favorisé ces progrès de -l'humanisme que les grands prélats qui ont alors honoré le clergé -espagnol. Stimulés par l'exemple des évêques et des cardinaux -italiens, ayant quelquefois pris eux-mêmes en Italie l'amour des -lettres et des arts[172], ils comprennent des premiers ce que -l'Espagne peut gagner à cette renaissance et aussi quel intérêt -l'Église peut avoir à la diriger. Leurs énormes revenus leur -permettent de jouer aisément le rôle de Mécènes: ils collectionnent -les manuscrits et les livres, encouragent l'établissement des -imprimeries, stimulent les recherches scientifiques, comme D. Fernando -de Talavera, archevêque de Grenade, comme D. Juan de Zúñiga, -grand-maître de l'ordre d'Alcántara, protecteur et ami de Nebrija; ils -fondent des Collèges, comme le cardinal de Mendoza[173], ou des -Universités, comme le cardinal Jiménez. - - [172] Comme, par exemple, D. Alonso de Fonseca, archevêque de - Santiago. - - [173] D. Pedro González de Mendoza, que la faveur des Rois - Catholiques fit appeler le «troisième roi d'Espagne». Lettré du - premier mérite, formé dès sa jeunesse par les plus sérieuses - études, ce fut lui qui fonda à Valladolid le magnifique _Colegio - mayor de Santa Cruz_. - - * * * * * - -Ces puissantes influences, ces exemples venus de si haut propagent -rapidement dans la Péninsule le goût et le respect des études. -L'Espagne accueille avec confiance la nouvelle culture que la Cour -honore, que l'Église protège et qui lui arrive de cette Italie à -laquelle une sorte de parenté l'attache, qu'elle s'est habituée à -respecter comme le centre du monde chrétien. La prospérité dont jouit -alors le royaume favorise cette diffusion de l'humanisme et du savoir. -La jeunesse, riche ou pauvre, est portée, comme par un courant très -fort, vers les Écoles dont le nombre s'accroît sans cesse et même, -nous l'avons vu, au delà des besoins. Dans ces Écoles un souffle -nouveau ranime les ardeurs et rajeunit l'antique doctrine. C'est le -moment, unique dans l'histoire, où l'Espagne semble vouloir rivaliser -d'activité scientifique avec les grandes nations. - -Des maîtres comme le franciscain Fr. Luis de Carvajal, comme -l'augustin Fr. Lorenzo de Villavicencio, comme le dominicain Francisco -de Vitoria, s'appliquent à réformer les méthodes d'enseignement de la -théologie et annoncent les Domingo de Soto, les Melchor Cano, les Luis -de Granada, les Luis de León. - -Des juristes comme Juan López de Palacios Rubios, Antonio de Nebrija, -Antonio Agustín, Antonio Gouvea, Diego de Covarrubias y Leyva, des -canonistes comme Antonio de Burgos, Francisco de Torres (_Turriano_), -J. Ginés de Sepúlveda, apportent dans l'étude du droit des idées plus -élevées et une critique plus exacte. - -La philologie classique progresse encore plus sensiblement. De grands -travailleurs, entreprenants et originaux, explorent tour à tour tous -les domaines de l'érudition et laissent des oeuvres durables. - -Tel cet Antonio de Nebrija qui fut le plus grand ouvrier de la -Renaissance espagnole, esprit véritablement encyclopédique que -nous avons déjà cité parmi les restaurateurs de la science du -droit, que l'on pourrait encore compter, pour son _Lexicon artis -medicamentariae_, parmi les rénovateurs des sciences médicales, mais -qui se consacra plus spécialement à l'étude des langues hébraïque, -grecque, latine et castillane, le premier des lexicographes et des -grammairiens de son temps, sorte de Pic de la Mirandole qui aurait pu -traiter, lui aussi, _De omni re scibili_. - -Après avoir étudié cinq ans à Salamanque, «préoccupé, nous dit-il -lui-même, de sortir de l'ornière commune et d'aller puiser aux vraies -sources du savoir», il partit pour l'Italie, «non pas pour y gagner -des rentes ecclésiastiques ou pour en rapporter les formules de l'un -et l'autre droit, mais pour en ramener dans sa terre natale ces nobles -exilés: les grands maîtres de l'antiquité classique[174]». - - [174] _Dictionarium ex Hispaniensi in Latinam sermonem, - interprete Aelio Antonio Nebrissensi_, Salamanque, 1494: Dédicace - (_Cl. Johanni Stunicae epistola hispano-latina_). -Pendant dix ans, de 1452 à 1462, il y travailla avec la ferveur -heureuse et passionnée d'un néophyte qui a retrouvé ses dieux. -Boursier du fameux collège Saint-Clément de Bologne, ouvert depuis -un siècle déjà à la jeunesse espagnole, il y reçut particulièrement -les leçons de Galeotto Marzio. Il ne revint dans son pays que -lorsqu'il se sentit capable d'y répandre la bonne parole. - -Il professa quelque temps à Séville, où l'avait appelé l'archevêque -Fonseca; mais «de même que Pierre et que Paul, princes des Apôtres, -allaient combattre la religion des gentils, non pas dans les bourgs et -dans les campagnes, mais dans Athènes, dans Antioche et dans Rome, -c'est dans la capitale intellectuelle de l'Espagne, à Salamanque, -qu'il voulut faire triompher sa doctrine et déraciner la -barbarie[175]». - - [175] _Ibid._ - -Ce fut là en effet que, pourvu d'une double chaire, il engagea un long -combat contre l'antique routine et réussit enfin à faire prévaloir les -méthodes et l'esprit des grands humanistes italiens, de Georges -Merula, de Philelphe le Jeune, de François de Noles. Malgré les -protestations qui s'élevèrent un peu partout, et surtout à Valence, il -arracha des mains de la jeunesse les rudiments gothiques, la grammaire -de Pastrana, celle d'Alexandre de Villedieu, le _Catholicon_ et le -grécisme monstrueux d'Ébrard de Béthune[176]. Sa grammaire castillane, -qui fixait une langue moderne, sa grammaire latine, qui marquait une -révolution dans l'étude des langues anciennes, parurent toutes deux -avant la fin du quinzième siècle, alors qu'Érasme n'était encore qu'un -enfant[177]. - - [176] L. Massebieau, _Les colloques scolaires du seizième - siècle_. Paris, 1878, p. 161. - - [177] On trouvera un tableau à peu près complet de son énorme - production dans le _Specimen Bibliothecae Hispano-Majansianae_, - sive Idea Novi Calalogi critici operum scriptorum hispanorum..., - Hanoverae, 1753.--Cf. Antonio, _Bibliotheca hispana nova_, et - Menéndez y Pelayo, _Ciencia Española_, III. - -Après Nebrija, un autre esprit universel, c'est ce Francisco Sánchez, -_el Brocense_, dont Salamanque ne fut pas moins fière. Non content -d'enseigner la rhétorique et l'art de traduire, de classer d'après un -plan nouveau les règles des syntaxes grecque et latine, il rédigea -dans son _Commentaire sur Horace_, une très intelligente poétique, -interpréta Épictète, entra fort heureusement dans le véritable esprit -de la philosophie épicurienne et, abordant enfin la logique avec une -indépendance qui étonne, avec un beau dédain de l'opinion vulgaire, il -protesta vigoureusement contre les puériles traditions de la -scolastique[178]. - - [178] Menéndez y Pelayo, _Ideas Estéticas_, II. - -D'autres savants de moins haute envergure travaillent avec autant de -conscience dans des champs un peu plus limités. A Salamanque, le -Portugais Arias Barbosa explique les auteurs grecs et fonde une petite -école d'hellénistes. Après lui, Hernán Núñez, le «Commandeur grec», -apporte aux mêmes travaux tant de méthode et de précision que de bons -juges[179] ont pu le compter parmi les grands philologues du seizième -siècle; il faut joindre à son nom celui de Juan de Mal-Lara, l'auteur -de la _Filosofía vulgar_, qui, aussi passionné que lui pour la -littérature classique, sait s'intéresser comme lui à la poésie -populaire et à la sagesse populaire de son pays. - - [179] Entre autres, M. Charles Graux. - -L'Université d'Alcalá a aussi ses «grécisants»: Démétrius de Crète, -tout d'abord, et le _Pinciano_, qui lui succède, Diego López de -Zúñiga, Lorenzo Balbo de Lillo, les deux frères de Vergara. - -Tous ces hellénistes sont naturellement aussi des latinistes et de -bons «cicéroniens», le latin étant essentiellement la langue -universitaire et le fondement même des études. Ils sont aussi des -philosophes: car il n'est pas alors d'humaniste qui n'essaye -d'interpréter à sa manière Platon et Aristote, ou même de les -concilier, comme fera Sebastián Fox Morcillo de Séville. Aristote -surtout est une matière inépuisable; il reste le pôle de toute -science, et longtemps encore il attirera avec la même force les -esprits même les plus opposés: aussi bien les exégètes, comme Arias -Montano, que les historiens, comme Sepúlveda. - -Le mouvement scientifique est sans doute moins brillant. Dans ce -seizième siècle, qui vit tant de savants de génie, tant d'initiateurs, -aux Cardan, aux Copernic, aux Corneille Agrippa, aux Paracelse, -l'Espagne ne peut opposer que des renommées de second ordre. Si Michel -Servet est Aragonais de naissance, c'est à Paris qu'il a étudié, -c'est à Vienne en Dauphiné qu'il a découvert la «petite circulation» -du sang. Si André Vésale est le premier médecin de la Cour d'Espagne, -c'est en Italie qu'il a poursuivi ses recherches et conquis la gloire. -Si Pedro Ciruelo et Juan Martínez Siliceo se font un nom dans les -mathématiques, c'est à Paris qu'ils ont été les apprendre. Seule -l'histoire naturelle, à laquelle la découverte du Nouveau Monde ouvre -un immense domaine, prend alors dans la Péninsule un développement -original et intéressant. - -Malgré ces lacunes, et quoique la tutelle de l'Église ne lui laisse -peut-être pas toujours l'indépendance nécessaire, on peut dire qu'à -cette époque privilégiée l'enseignement supérieur a, comme les autres -forces de l'Espagne, puissamment manifesté sa vitalité. Il faudra de -longues années de despotisme étroit et déprimant pour ralentir le -mouvement qui alors s'inaugure. - -Et ce mouvement ne se limite pas absolument aux frontières du royaume. -Pendant un temps, d'ailleurs trop court, l'Espagne est en communition -intellectuelle avec les autres nations. Elle appelle des maîtres -étrangers, de Grèce, d'Italie, de France. Elle envoie des étudiants -dans les grandes Universités d'Europe, particulièrement dans le -Collège formé à Bologne par le cardinal Albornoz, et surtout à Paris. -Elle y envoie même des maîtres: à Oxford et à Cambridge, à Padoue et à -Rome, à Paris, à Bordeaux, à Toulouse, dans les Pays-Bas, en Lithuanie -et en Bohème on peut trouver alors des professeurs espagnols. - -Le plus célèbre de tous est Luis Vives qui enseigna à Louvain, à -Oxford et à Bruges et fut avec Érasme et Budé une des premières -lumières du siècle, esprit critique et conciliant, humaniste -aimable[180], pédagogue avisé, un des précurseurs de la psychologie -écossaise, rénovateur de la méthode avant Bacon et Descartes, dont on -a pu dire que par lui «l'Espagne eut, à une certaine heure, la -prépondérance sur la république des lettres latines comme elle l'avait -sur l'Europe politique[181]». - - [180] Ses _Dialogues_ eurent dans toute l'Europe un succès au - moins égal à celui des _Colloques_ d'Erasme. - - [181] L. Massebieau, _Les Colloques scolaires du seizième - siècle_, p. 159. - -Salamanque et les autres grandes Universités sont le centre de cette -vie débordante. Toutes les classes de la société leur donnent le -meilleur de leur jeunesse. Dans les archives de Salamanque, sur les -registres où s'inscrivent alors, chaque année, sept mille étudiants, -on peut voir représentées toutes les grandes maisons d'Espagne: Léon, -Castille, Aragon, Tolède, Cordoue, Pimentel, Mendoza, Manrique, Lara, -Sandoval, Silva, Luna, Dávalos, Villena, Pacheco, Padilla, Maldonado, -Fonseca. - -Ces jeunes seigneurs croient s'honorer en briguant les charges -universitaires, les fonctions de Recteur ou d'Écolâtre[182]. Certains -même se présentent aux concours et montent dans les chaires. A -Salamanque, un petit-fils du «bon comte» de Haro, D. Pedro Fernández -de Velasco, qui sera connétable de Castille, explique Ovide et Pline. -Plus tard, D. Alonso Manrique, fils du comte de Paredes, enseignera le -grec à Alcalá. - - [182] En 1488, le _Maestrescuela_ était un fils du duc d'Albe. - -Des jeunes filles vont s'asseoir sur les bancs des Universités et -quelques-unes y professent, comme cette Doña Lucía de Medrano que -Marineo entendit commenter des textes latins à Salamanque, ou cette -Francisca de Nebrija, fille de l'illustre érudit, qui, aux Écoles -d'Alcalá, suppléa quelque temps son père dans la chaire de -rhétorique[183]. Les étudiants pauvres apportent aux études un zèle -inaccoutumé depuis que, par une mesure libérale, qui malheureusement -ne sera pas longtemps observée, les Rois Catholiques les ont dispensés -des _propinas_ ou frais d'examen[184]. - - [183] Nebrija avait en effet passé, nous l'avons dit, de - l'Université de Salamanque à celle d'Alcalá. - - [184] En 1496. - -Une lettre de Pierre Martyr nous montre quelle belle ardeur enflammait -cette jeunesse[185]. - - [185] _Epist._ 57. - -On l'avait souvent pressé de venir enseigner à Salamanque: il s'y -était toujours refusé; mais sur les instances de quelques professeurs, -dont deux au moins, Antonio Blaniardo et Lucio Marineo, étaient ses -compatriotes et ses amis, il consentit à y faire une leçon. - -«A deux heures de l'après-midi, nous raconte-t-il, on envoie des -crieurs annoncer dans la ville qu'un étranger va parler sur Juvénal. -C'était un jeudi, jour où d'habitude il n'y a pas de cours à -l'Université. Les étudiants accourent cependant en si grand nombre que -j'ai toutes les peines du monde à pénétrer dans les Écoles. Il faut -que des docteurs s'arment de bâtons et de piques pour aider le bedeau -à m'ouvrir un passage. A force de cris, de menaces et de coups on -parvient à me faire un chemin jusqu'aux portes. Là, je suis soulevé de -terre par ces jeunes hommes et porté jusqu'à la chaire au-dessus des -têtes.» - -La bagarre a été si forte que bien des gens--Pierre Martyr rapporte -fièrement leurs noms--ont été à moitié étouffés; on ne compte pas les -bonnets perdus, les manteaux déchirés. Le bedeau lui-même a eu son -camail de pourpre arraché, et, ne pouvant le retrouver, il veut se le -faire rembourser par le professeur étranger, occasion de tout ce -désordre. - -Cependant, la leçon commence. Pour mieux éblouir son public, Pierre -Martyr demande à l'assistance de choisir le sujet qui lui plaira le -mieux. Lucio Marineo, avec qui a été arrangée cette comédie, lui -désigne la deuxième satire de Juvénal. Pierre Martyr parle donc de la -deuxième satire, et ce commentaire en latin d'un texte latin assez -difficile est écouté pendant plus d'une heure avec un religieux -respect. Vers la fin pourtant, quelques très jeunes gens, trouvant que -le professeur dépasse trop les limites ordinaires, commencent à -manifester leur impatience en frottant, suivant l'usage, leurs -souliers contre le plancher; mais les anciens les rappellent -violemment au respect des convenances. La péroraison de Pierre Martyr -provoque un applaudissement universel, des trépignements -enthousiastes. Maîtres et étudiants le reconduisent jusqu'à sa maison -«comme un héros vainqueur, comme un dieu descendu de l'Olympe». - -Quel triomphe pour l'humanisme! Aussi, en quittant Salamanque, ce -dévot fervent des bonnes lettres s'écrie-t-il dans un grand mouvement -de gratitude: «J'ai cru voir une nouvelle Athènes, j'ai cru voir un -nouveau Sénat!» - -Son succès le rendait sans doute trop optimiste. Salamanque ne -ressemblait que de bien loin à la cité de Périclès et l'on n'y parlait -pas le latin comme dans la curie romaine. Lucio Marineo et Arias -Barbosa, qui la connaissaient mieux, se plaignaient au contraire qu'on -y maltraitait trop la langue de Cicéron. Mais il est bien certain que -la jeunesse espagnole faisait en ce temps un général effort pour se -cultiver, pour s'intéresser aux choses de l'esprit. - -Elle ne devait pas s'entretenir bien longtemps dans ces dispositions -généreuses. - -Elle considérera bientôt la science comme un moyen plutôt que comme un -but, et on la verra s'attacher aux études plutôt pour les carrières -qu'elles peuvent ouvrir que pour les joies qu'elles donnent. Ce n'en -est pas moins le grand honneur des Rois Catholiques d'avoir rompu pour -un temps une longue tradition d'indifférence et d'indolence, et -l'Université de Salamanque ne faisait que leur rendre un hommage bien -légitime quand elle faisait sculpter leur image sur la grande porte de -ses _Aulas_. - - - - -II. - -La Décadence. - - - - -CHAPITRE PREMIER. - -CAUSES DE DÉCADENCE: LE DESPOTISME DES ROIS ET LA TYRANNIE DE -L'ÉGLISE. - - -Si l'on s'en tient aux apparences, le règne de Charles-Quint et même -celui de Philippe II semblent encore marquer pour les Universités -espagnoles un accroissement de prospérité. - -On continue à ouvrir de nouvelles Écoles, qui ne font point de tort -aux anciennes, et dans les grands centres les Collèges ne cessent de -se multiplier[186]. Les étudiants sont plus nombreux que jamais: -l'énorme extension de la monarchie en augmentant le nombre des places -a augmenté aussi le nombre des candidats. Des maîtres remarquables -soutiennent encore le bon renom de l'enseignement et, somme toute, la -science espagnole ne se montre point indigne des grandes ambitions qui -soulèvent alors tout le pays. - - [186] Voici, par exemple, la liste des Collèges fondés, pendant - ces deux règnes, de 1516 à 1598, dans la seule ville de - Salamanque: - - 1517: _Colegio Mayor de Oviedo._--_Colegio de San Millán._ - - 1521: _Colegio Mayor del Arzobispo._ - - 1528: _Colegio de Santa María de Burgos._ - - 1534: Fondation par l'Empereur du Collège de l'Ordre de - Santiago.--_Colegio de Santa Cruz de Cañizares._--Collège militaire - de l'Ordre de Saint-Jean.--Fondation du _Colegio Trilingüe_ par - l'Université. - - 1536: _Colegio de la Magdalena._ - - 1545: _Colegio de Santa Cruz de San Adrián._--_Colegio de la - Concepción (Huérfanos)._ - - 1552: Fondation des Collèges militaires des Ordres de Calatrava et - d'Alcántara. - - 1560: _Colegio de Santa María de los Ángeles._ - - 1567: _Colegio de los Verdes._ - - 1572: _Colegio de Guadalupe._ - - 1576: _Colegio de San Miguel._ - - 1592: Fondation par Philippe II du Collège des «Nobles Irlandais». - -Mais sous ces brillants dehors on peut déjà deviner les germes de -décadence. Le mouvement intellectuel se continue en vertu de la force -acquise; mais il va peu à peu se ralentir à mesure que la liberté lui -manquera davantage. Les deux forces qui avaient le plus contribué à -donner une si forte impulsion aux esprits, la royauté et l'Eglise, -commencent, dès qu'éclate la Réforme, à s'inquiéter des progrès de -leur oeuvre. Une surveillance de plus en plus étroite réprime toute -recherche un peu indépendante. Le Suprême Conseil de l'inquisition -étend sur l'enseignement un contrôle qui le paralyse. - -Ferdinand et Isabelle avaient exempté de tous droits les livres -étrangers qui pénétraient en Espagne, par la raison «qu'ils -rapportaient à la fois honneur et profit au royaume en permettant aux -hommes de s'instruire». Le Saint-Office s'impose la tâche d'examiner -tous les ouvrages imprimés et fait publier en 1550 par l'Empereur son -premier _Index Expurgatoire_. A partir de ce moment, aucun ouvrage ne -peut plus être publié dans la Péninsule sans une licence spéciale: -aucun livre de France ou d'Allemagne ne peut passer la frontière sans -un permis de circulation. L'édit de 1558 punit de mort toute personne -qui vendra, achètera ou gardera en sa possession un volume prohibé. -Plus tard encore, toujours pour éviter la contagion du luthéranisme, -Philippe II interdit à tout Espagnol d'aller étudier en pays étranger. - -Comme l'hérésie a commencé à se propager dans le royaume parmi les -gens de savoir, c'est sur les maîtres les plus doctes que se portent -surtout les soupçons. On voit avec effroi la persécution s'abattre sur -un homme comme Fray Luis de León, poète éminent, helléniste distingué, -hébraïsant du premier mérite, une des gloires de Salamanque. - -Dénoncé à l'inquisition pour avoir reçu des Flandres quelques livres -suspects, accusé d'avoir voulu dépouiller le _Cantique de Salomon_ de -son sens mystique et surnaturel, il est conduit dans la prison de -Valladolid; après cinq années d'examens et d'interrogatoires, il est -soumis à la question; relâché enfin, faute de preuves, il vient -reprendre ses leçons «avec la même quiétude et la même allégresse -d'âme» et, pour effacer d'un mot le souvenir de la dure épreuve, -simplement, il recommence son cours par les paroles consacrées: «Ainsi -que je vous le disais hier...» - -De tels exemples sont bien faits pour réprimer tout esprit -d'initiative. Une inquiétude universelle pèse sur la pensée. Les purs -érudits, dont les travaux semblent pourtant bien éloignés des -questions de dogme, tremblent d'avoir, sans s'en douter, porté quelque -atteinte à l'orthodoxie: de timides humanistes, en soumettant leurs -livres à l'examen du Saint-Office, s'excusent d'y avoir fait trop -d'allusions à la mythologie. Même dans le domaine scientifique, toute -innovation semble dangereuse. En 1568, on s'était avisé d'ouvrir pour -la première fois, à Salamanque, une salle de dissection: on la ferme -prudemment huit ans après et l'on supprime du même coup l'enseignement -de l'anatomie. - -Le résultat d'une telle suspicion et d'une telle crainte, c'est que -l'enseignement se rétrécit, s'interdit toute libre échappée. - -Au dehors rien n'est changé. Les Statuts ne sont pas modifiés, ni la -forme des examens, ni les modes de recrutement des professeurs. Le -grand corps universitaire continue sa vie normale, il accomplit ses -fonctions avec la même régularité solennelle. Mais la flamme -intérieure s'est éteinte, et après le trop court affranchissement -d'une Renaissance éphémère on en revient insensiblement aux traditions -de l'enseignement scolastique. De nouveau le principe d'autorité -domine et stérilise. Au commencement du dix-septième siècle, il y a -beaucoup plus d'étudiants en Espagne qu'il n'y en avait au -commencement du quinzième, il y a dix fois plus d'Universités; mais -pour les méthodes d'instruction il n'y a pas grande différence entre -ces deux époques: on a renoué les deux bouts de la chaîne. - -Au commencement du quinzième siècle, la rareté et le prix élevé des -manuscrits obligeaient le maître à dicter aux étudiants «le livre de -texte» dont il était seul à posséder l'exemplaire[187]. Au -dix-septième siècle, quoique l'imprimerie ait multiplié les volumes, -on dicte de même et le texte et le commentaire. - - [187] C'est pourquoi dans le langage des Ecoles le mot _lire_ est - l'équivalent du mot _enseigner_. - -On lisait dans les anciens Statuts: «Chaque professeur est -formellement obligé d'interpréter dans son cours l'esprit de l'auteur -dont sa chaire porte le nom: le professeur d'_Aristote_, l'esprit -d'Aristote; le professeur de _Saint-Thomas_, l'esprit de saint Thomas; -le professeur de _Scot_, l'esprit de Scot...»--Dans les Statuts -réformés d'Alcalá, nous retrouvons des instructions à peu près -pareilles: «Nous ordonnons que les régents de philosophie soient tenus -de lire le texte même d'Aristote, qu'ils doivent apporter en chaire et -lire à la lettre--sous peine d'amende--et qu'ils lisent d'une façon -mesurée, sans trop de précipitation ni de lenteur.» - -Cet étroit assujettissement à des textes imposés qu'on subissait au -Moyen-Age par esprit de routine, on s'y résigne maintenant par -prudence. Les anciens programmes, qu'on avait interprétés plus -librement pendant un demi-siècle, sont appliqués de nouveau dans toute -leur rigueur: ils pèsent lourdement sur les études. - -Prenons un écolier espagnol, contemporain de Philippe III, qui vient -suivre les cours d'une grande Université, Valladolid, Alcalá ou -Salamanque. Il sait déjà un peu de latin et a quelque teinture des -humanités. Il s'inscrira d'abord dans la Faculté d'«Arts», sorte de -Faculté préparatoire, où on lui inculquera les préceptes de la -rhétorique, et il recevra pendant quatre ans les leçons des -philosophes: la première année, il apprendra les _Súmulas_ (ou _Petite -Logique_) de Pedro Hispano; la seconde année, la suite de la Logique -dans les _Prédicables_ de Porphyre et les _Topiques_ d'Aristote; la -troisième année, la «Philosophie naturelle» dans la _Physique_ -d'Aristote, dans ses _Météores_, dans son _Traité de l'âme_; la -quatrième année, il étudiera la _Métaphysique_, du même auteur[188]. - - [188] Programmes d'Alcalá. - -Le voilà imbu de tous les systèmes aristotéliques, embrouillés -d'ailleurs par la manie scolastique des divisions et des subdivisions, -faussés par la préoccupation constante de mettre d'accord cette -philosophie avec les principes de la religion révélée. - -S'il passe en théologie, il y retrouvera Aristote, mais encore plus -déformé, interprété en sens divers par des écoles opposées. Selon ses -préférences il pourra choisir entre les Dominicains qui suivent saint -Thomas, les Franciscains qui suivent Scot Erigène et les Jésuites qui -suivent Suárez. - -S'il préfère le droit civil ou le droit canon, il lui faudra, là -aussi, apprendre par coeur textes, gloses et commentaires. - -S'il s'est tourné vers la médecine, où l'on est encore fidèle à -Hippocrate, à Galien et à Avicenne, c'est par les principes -d'Avicenne, d'Hippocrate et de Galien qu'il devra s'instruire dans -l'art de reconnaître les maladies et de les guérir. - -Partout la même tyrannie des textes, partout le même enseignement, -servile pour le fond, minutieux dans la forme, plein de chicanes et -d'arguties. C'est cet enseignement qu'avaient condamné avec tant de -chaleur les grands humanistes comme Vives et le _Brocense_: il avait -repris ses traditions et son autorité. Incompatible par essence avec -toute liberté d'examen, hostile à toute idée de progrès, il allait -pendant près de deux siècles tenir les Universités espagnoles à -l'écart du monde, des progrès de la science, des grands mouvements de -la pensée: il allait prolonger pour elles le Moyen-Age. - - - - -CHAPITRE II. - -LA CONCURRENCE DE LA «COMPAGNIE». - - -Des causes plus particulières ont hâté en Espagne la décadence des -Universités. - -Une des premières, c'est la concurrence qu'a commencé à leur faire, -presque dès sa naissance, la puissante Compagnie de Jésus. Elle -s'introduit peu à peu dans toutes les villes importantes et y ouvre -ses écoles. Avec une ténacité extraordinaire, malgré des résistances -presque unanimes, elle s'efforce de prendre pied dans les grands -centres d'instruction et, au contraire des autres ordres qui profitent -des cours de l'Université et augmentent le nombre de ses étudiants, -elle garde avec un soin jaloux, pour mieux leur imprimer sa forte -discipline, les jeunes gens qu'elle a conquis. - -C'est le 27 septembre 1540 qu'une bulle de Paul III avait approuvé la -fondation d'Ignace de Loyola. Dès 1544, la Société de Jésus ouvre à -Valence une maison d'enseignement. - -Elle élève à Alcalá un superbe Collège qui domine les autres édifices -par ses vastes proportions, par la majesté de sa façade décorée de -statues et de colonnes. A Séville, elle achève de ruiner l'Université -déjà chancelante en fondant une maison non moins magnifique, que -Cervantes a pompeusement célébrée[189] et un autre Collège dit des -_Becas coloradas_. - - [189] _Coloquio de los Perros._ - -A Salamanque, «la Compagnie» s'insinue plus discrètement et triomphe -avec plus de peine. Elle commence à s'établir assez loin de la ville, -à Villamayor, puis plus près, à Villasendin, dans les faubourgs; -quelques années après, elle a franchi les murs, mais reste encore tout -près de l'enceinte, à côté de la porte de San Bernardo. L'Université, -les Collèges, les communautés surveillent avec inquiétude ses travaux -d'approche, et quand enfin, sûre de son pouvoir, elle veut s'installer -à deux pas des Écoles, au coeur même de la cité, elle se heurte à une -opposition formidable. - -Mais elle a pour elle Philippe III et surtout la reine Marguerite qui -lui a déjà promis 40,000 ducats pour sa future fondation[190]. Le roi -et la reine viennent eux-mêmes à Salamanque pour essayer de désarmer -les résistances, et enfin, en 1617, malgré le Recteur et malgré le -Cloître des Docteurs, malgré les couvents, malgré le Chapitre, malgré -le Corps municipal et la noblesse, on pose la première pierre du futur -Collège. - - [190] Elle en ajoutera 16,000, au moment de sa mort. (D. Diego de - Guzmán, _Vida y muerte de Dª Margarita de Austria, reyna de - España_, Madrid, in-4º, IIª Parte, p. 213.) - -On a démoli, pour lui faire une place, deux rues et deux églises; on a -failli démolir aussi la ravissante maison _de las Conchas_, pour -laquelle les Jésuites avaient offert autant d'onces d'or qu'elle a de -coquilles sculptées sur sa façade; et sur cet espace immense on bâtit -le plus vaste édifice de Salamanque. Il coûtera 27 millions de réaux, -aura plus de cinq cents portes, près de mille fenêtres et pourra loger -pour le moins trois cents écoliers. - -Mais c'est à Madrid, dans la capitale même du royaume, que «la -Compagnie» porte à l'enseignement universitaire le coup le plus -dangereux. En 1625, elle obtient de Philippe IV l'autorisation d'y -fonder son fameux Collège Impérial. - -Il est assez curieux de voir par quelles raisons elle avait démontré -au prince la nécessité d'un tel établissement. «Ce Collège, -disait-elle dans sa requête, ne fera pas double emploi avec les -Universités déjà existantes parce que les grands personnages de la -Cour n'envoient aux Universités que leurs fils cadets qui ont besoin -de s'assurer des moyens d'existence en suivant la carrière des -lettres. Ils n'y envoient pas leurs fils aînés, qui hériteront de -leurs biens et de leurs charges, et comme ceux-là sont destinés à -servir l'Etat dans les grands emplois, ils ont, plus encore que les -autres, besoin d'être bien instruits.» Un autre argument, c'était que -les Universités, «s'attachant exclusivement aux études supérieures, -négligeaient l'érudition et les langues qui sont un si bel ornement -pour les cavaliers et gens de noblesse[191]». - - [191] _Fundación de los estudios generales en el Colegio Imperial - de los Jesuítas de Madrid, hecha por Felipe IV en 1625. (Copia - que se halla en el archivo del Exemo Sr. Duque de Frias.)_ - -Pour ces raisons et aussi «pour la singulière dévotion qu'il portait à -saint Ignace», Philippe IV approuva pleinement le projet et accorda -expressément son patronage au nouvel établissement en lui conférant le -titre d'_Estudios Reales_. - -Les grandes Universités protestèrent, comme on pouvait s'y attendre. - -Au nom de leurs collègues de Salamanque et au leur, les professeurs -d'Alcalá firent remettre au Roi un mémoire de quarante-deux pages où -ils affirmaient que la fondation d'un _Estudio general_ dans la -capitale même du royaume était «déplacée et dangereuse» et qu'elle -aurait sûrement pour résultat de ruiner l'enseignement universitaire. - -Le Roi fit répondre que cette plainte était inconvenante et que rien -ne la justifiait, puisque le nouvel établissement ne devait pas avoir -le droit de conférer les grades: il ordonna de détruire immédiatement -tous les exemplaires du mémoire, dont on avait fait deux tirages[192]. - - [192] La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 66. - -Salamanque et Alcalá n'eurent plus qu'à se résigner et à subir une -rivalité qui était, quoi qu'on eût dit, redoutable. - -Avec ses six chaires de grammaire et de rhétorique, avec ses dix-sept -chaires d'enseignement supérieur, le Collège Impérial était bien, en -effet, une Université véritable. Mais au lieu d'être comme les autres -Universités une corporation relativement indépendante et autonome, il -n'était qu'une partie d'un tout étroitement uni, soumis à une -direction unique. Il devait être bien moins un centre de culture qu'un -instrument de domination. - -Entre les habiles mains des Pères Jésuites, il devint rapidement -prospère, il fut bientôt l'établissement à la mode où, loin des -promiscuités fâcheuses, la fine fleur de la noblesse vint se former -aux belles manières et chercher, sinon la science, du moins les -apparences du savoir. Ce fut la pépinière des hommes de Cour et des -politiques, des bons serviteurs du roi, dociles et point trop -scrupuleux[193]. Ainsi il enleva aux grandes Universités une bonne -part de cette aristocratique clientèle dont elles étaient si fières et -on peut dire qu'il les découronna. - - [193] La douzième chaire avait pour programme: d'interpréter la - _Politique_ et l'_Economique_ d'Aristote «de manière à concilier - la raison d'Etat avec la conscience, la religion et la foi - catholique». (_Fundación de los Estudios generales_... etc.) On - avait déjà beaucoup tiré d'Aristote: mais ceci est assez nouveau. - - - - -CHAPITRE III. - -INFLUENCE DES GRANDS COLLÈGES. - - -Une autre cause du déclin des Écoles, c'est, à n'en pas douter, -l'influence croissante et enfin tyrannique des Grands Collèges, -_Colegios Mayores_, qui s'étaient fondés sous leurs propres auspices. - -Les prélats qui avaient créé ces riches établissements avaient eu les -intentions les plus honorables et même les plus touchantes. Ils -avaient voulu ouvrir une maison hospitalière à une élite de jeunes -gens pauvres et studieux, les mettre à l'abri des dures épreuves et -des tentations de la vie d'étudiant, leur assurer au milieu des cités -bruyantes un asile confortable, silencieux, propice au travail, et -leur rendre ainsi abordable la carrière des places et des honneurs. - -Leurs sages Constitutions avaient prévu les abus possibles, fixé les -principes qui devaient présider au choix des postulants, imposé une -stricte discipline. Ces Constitutions n'étaient pas seulement -prudentes, elles étaient libérales. Elles laissaient à l'établissement -une autonomie très réelle, elles intéressaient les boursiers à ses -destinées en leur confiant le soin de veiller à sa prospérité et les -mûrissaient ainsi par une responsabilité précoce. Le Collège était -comme une petite république, qui se gouvernait, s'administrait, se -recrutait elle-même. Il était la demeure privilégiée où l'aristocratie -du talent pouvait prendre conscience de sa valeur et s'opposer à -l'aristocratie de naissance, fière de ses pompeux cortèges et de ses -palais. - -Quand, par exemple, le haut et puissant seigneur D. Diego de Anaya -Maldonado, ancien évêque de Tuy, d'Orense, de Salamanque, et enfin -archevêque de Séville, fonda en 1401, à l'ombre des Écoles -Salmantines, le Collège de San Bartolomé, il prescrivit -expressément[194] de n'attribuer la _beca_ de laine brune, signe -distinctif des futurs boursiers, qu'à des jeunes gens de plus de -dix-huit ans, ayant déjà fait preuve d'heureuses dispositions et de -qualités sérieuses, pauvres (ils ne devaient pas posséder plus de cent -ducats de rente) et enfin _limpios_, c'est-à-dire fils de vieilles -familles chrétiennes, ne pouvant pas être même soupçonnées d'avoir -jamais mêlé leur sang à celui des Maures ou des Juifs. Un boursier -n'était admis qu'après qu'une minutieuse enquête avait été faite sur -ses origines, dans le lieu même de sa naissance[195]. - - [194] _Ordinationes et Constitutiones Reverendissimi in Christo - Patris ac Domini Didaci de Anaya, Archiepiscopi Hispalensis, - constituentis nobile collegium in Parochia Sancti Sebastiani - situm._ - - [195] La même qualité de _limpieza_ était d'ailleurs exigée de - tous les serviteurs de la maison: majordomes, secrétaires, - procureur, médecin, et même du cuisinier et du porteur d'eau. - -Pour assurer une répartition plus égale, le fondateur recommandait -qu'on ne choisît jamais plus d'un boursier dans la même famille et -même dans la même ville. - -La vie du Collège devait être modeste et la table frugale. On prenait -les repas en commun; on se réunissait également le matin pour entendre -la messe dans la chapelle et au coucher du soleil pour y chanter le -_Salve_. Pendant la journée, on allait suivre les cours de -l'Université ou l'on écoutait les maîtres particuliers du Collège. -Tous les samedis, les quinze boursiers[196] s'exerçaient ensemble à -la dispute. Chaque soir, avant de remonter dans leur chambre, ils se -groupaient un moment dans le salon: les anciens s'asseyaient, les plus -jeunes restaient debout et recevaient respectueusement les -observations de leurs aînés sur les fautes qu'ils avaient pu -commettre. - - [196] Dix canonistes et cinq théologiens, y compris le Recteur et - les trois conseillers qu'on lui donnait comme auxiliaires. - -On ne pouvait sortir dans la ville sans être accompagné d'un camarade -ou d'un domestique. Dans la maison et hors de la maison, on ne devait -parler que le latin, même dans les conversations familières. - -Chaque année, les boursiers nommaient eux-mêmes leur Recteur dont les -pouvoirs étaient fort étendus, puisqu'il réunissait dans ses mains -l'administration financière et la direction morale et qu'il avait, en -cas de faute grave, le droit d'exclusion[197]. - - [197] La hiérarchie des peines était, il faut en convenir, assez - mal établie. Le premier et le second avertissements comportaient - la privation de vin pendant une semaine; le troisième, - l'exclusion définitive. - -Tout d'ailleurs dans ce groupement démocratique était également soumis -à l'élection: on élisait jusqu'au dépensier et jusqu'au cuisinier. -Enfin, privilège infiniment honorable, les boursiers étaient chargés -de pourvoir eux-mêmes aux vacances qui se produisaient parmi eux: -après avoir assisté à la messe et discuté les titres des candidats, -ils s'engageaient par serment à voter pour le plus digne et -choisissaient leur nouveau collègue dans la liberté de leur -conscience. - -Quand expiraient les huit années, qui étaient la durée ordinaire de la -bourse et le temps normal des études, le plus pauvre pouvait -rechercher les grades coûteux de la licence et même du doctorat: la -communauté payait encore pour lui toutes les dépenses[198]. - - [198] Est-il besoin de faire remarquer combien ces Constitutions - se rapprochent de celles qui régissaient, au Moyen-Age, les - Collèges parisiens et particulièrement la première maison de - Robert Sorbon? - -C'est à peu près sur ce modèle que se constituèrent dans la suite les -cinq autres grands Collèges: à Salamanque, celui de Cuenca[199], celui -d'Oviedo[200], celui de l'Archevêque[201]; à Valladolid, celui de -Santa Cruz[202]; à Alcalá, celui de San Ildefonso. - - [199] Fondé, en 1500, par D. Diego Ramírez de Villaescusa, évêque - de Cuenca. - - [200] Fondé, en 1517, par D. Diego Minguez de Bendaña Oanes, - évêque d'Oviedo. - - [201] Fondé, en 1521, par D. Alonso de Fonseca, archevêque de - Santiago, puis de Tolède. - - [202] Fondé, en 1484, par le cardinal D. Pedro González de - Mendoza, archevêque de Tolède. - -Régis par ces principes intelligents, soumis à ces austères -disciplines, ils eurent tous les six d'heureuses destinées, fournirent -aux Écoles d'excellents élèves et d'excellents maîtres, à l'Église des -prélats insignes et aux rois de bons serviteurs. - -Pour ne parler que de ceux de Salamanque, en un demi-siècle, le -Collège de Cuenca donna à l'Espagne six cardinaux, vingt archevêques, -huit vice-rois; le Collège d'Oviedo, trois gouverneurs de royaumes, -quatre Grands Inquisiteurs, soixante-sept évêques, dix-neuf -archevêques, quatre cardinaux et un saint. - -Le Collège de San Bartolomé put s'enorgueillir d'avoir nourri dans ses -murs San Juan de Sahagún, «Apôtre de Salamanque», «Ange de paix» et -«Martyr de la Pénitence», et le fameux Tostado, «le premier Salomon -d'Espagne et le deuxième du monde». - -Au milieu du dix-septième siècle, sur cinq cents «collégiaux» qu'il -avait alors formés, il comptait: six cardinaux, quatre-vingt-quatre -archevêques et évêques, six Pères du Concile de Trente, huit -gouverneurs, neuf vice-rois, dix présidents de Castille, vingt-quatre -présidents de divers Conseils, sept Grands Inquisiteurs, douze -capitaines généraux, dix-huit ambassadeurs, sans compter les -conseillers et auditeurs de la Sainte Rote, chanoines, grands -d'Espagne, _títulos_ de Castille, commandeurs et chevaliers des Ordres -militaires[203]. Un proverbe disait: «Bartolomé remplit le monde», -_Todo el mundo está lleno de Bartolomicos_[204]. - - [203] D. Francisco Ruiz de Vergara y Álava, _Historia del Colegio - Viejo de S. Bartolomé, Mayor de la célebre Universidad de - Salamanca_ (1661).--_Corregida y aumentada por_ D. Joseph de - Roxas y Contreras. Madrid, 1766. - - [204] _Tesoro_ de Covarrubias, au mot _Bartolomico_.--Cf. Lope de - Vega, _El Bobo del Colegio_, II, 4: «FABIO. Quatre Collèges, que - l'on nomme les _Mayores_, portent au ciel cet édifice - (L'Université de Salamanque).--GARCERÁN. Que de personnages - fameux et insignes, qui se sont illustrés dans les Conseils du - Roi ou dans les saints Ordres, sont sortis de ces maisons!» - -Malheureusement, pendant ces longues années de prospérité, les Grands -Collèges se modifièrent profondément. On peut suivre dans leurs -Réglements les changements successifs qui finirent par en transformer -complètement le caractère. - -C'est d'abord l'esprit même de l'institution qui s'altère. On cesse -peu à peu d'imposer aux postulants la condition de pauvreté. On -commence par accorder qu'ils pourront avoir deux cents ducats, puis -davantage. Des jeunes gens riches finissent par solliciter des bourses -et, comme ils sont bien soutenus, ils les obtiennent.--C'est alors la -discipline qui perd de sa rigueur: la vie devient plus luxueuse et -plus libre. De nouvelles prescriptions insérées dans les Statuts, et -qui ne devaient pas être inutiles, laissent deviner que le Collège -n'est plus comme autrefois une maison d'humilité et de vertu: «Défense -aux boursiers d'avoir des chevaux et des appartements dans la -ville.--Défense aux boursiers de faire entrer dans le Collège aucune -femme suspecte, seule ou accompagnée.--Défense aux boursiers de -visiter les couvents de nonnes où ils n'ont pas une soeur ou pour le -moins une parente du troisième degré[205]...» Naturellement, l'on -travaille moins depuis que la règle est devenue plus indulgente; mais -les boursiers s'arrangent bientôt de telle sorte qu'ils n'ont plus -besoin de travailler pour réussir. - - [205] _Constitutiones et Statuta Collegii Divi Bartholomaei in - Salmantina Universitate Majoris antiquiorisque._ - -Ils ont pris l'habitude d'entretenir à la Cour des représentants -attitrés ou _hacedores_, qui sont tous d'anciens élèves du Collège et -restent en communication constante avec lui. Ces _hacedores_ sont en -général des personnages considérables. Par une sorte de contrat -tacite, ils s'engagent à réserver tout leur crédit à leurs jeunes -camarades, à les soutenir exclusivement quand une bonne charge se -trouve vacante, et, par contre, les jeunes camarades se font un devoir -de n'attribuer les _becas_[206] qui deviennent libres qu'aux fils, -parents ou protégés des _hacedores_. - - [206] La _beca_ est, on s'en souvient, l'écharpe de drap de - couleur, signe distinctif du boursier de Collège. - -Le résultat de cette ingénieuse convention, c'est, d'une part, que les -étudiants de famille modeste n'osent même plus solliciter les bourses -des Grands Collèges, certains qu'ils sont de ne pas être choisis; -c'est, d'autre part, que les étudiants libres les plus méritants se -voient privés, par les intrigues des Collèges et de leurs -représentants, de presque tous les emplois avantageux auxquels ils -auraient pu prétendre. C'est ainsi que des fondations qui avaient été -primitivement destinées à corriger l'inégalité des fortunes et à aider -le mérite obscur finissent par favoriser la paresse, l'intrigue et le -népotisme et par devenir pour les riches et pour les puissants un -nouveau moyen de tout accaparer. - -Ce n'est pas tout encore. Les _hacedores_ ne peuvent, quel que soit -leur zèle, assurer chaque année à tous les «Collégiaux» dont la bourse -expire une situation suffisamment avantageuse. Or, les Collèges ne -veulent pas admettre qu'un des leurs «dégrade, comme on dit, la -_beca_» en acceptant un poste de second ordre, tel qu'une cure, une -charge d'avocat ou quelque médiocre office de judicature. Ils aiment -mieux le garder auprès d'eux et veiller à son entretien jusqu'à ce -qu'on lui ait trouvé quelque position plus honorable. L'ancien -boursier ne peut plus revenir au milieu de ses compagnons, puisque son -temps est fini. Mais on l'installe dans une maison voisine, louée ou -construite à cet effet, qu'on nomme _hospedería_ et où il prend place -parmi d'autres boursiers non pourvus qui sont les _huéspedes_, les -hôtes[207]. - - [207] D. Antonio Gil de Zárate, _De la Instrucción pública en - España_, Madrid, 1855. - -Ces _huéspedes_, qu'entretient ainsi chaque Collège, mènent, en somme, -la vie la plus douce et la plus facile. Ils ont le vivre et le -couvert, ne vont à l'Université que s'il leur plaît, ne travaillent -qu'à leur fantaisie, sortent et rentrent à leur heure. Beaucoup -trouvent «l'auberge» bonne et ne songent plus à en sortir. On en cite -qui y sont restés jusqu'à l'âge de cinquante ans. - -Or, ces éternels candidats, en raison même de leur âge, exercent une -autorité considérable sur les jeunes boursiers, pour lesquels ils sont -cependant une lourde charge, et cette influence est tout à fait -fâcheuse. Sans parler des mauvais exemples que parfois ils leur -donnent, ils découragent par leur scepticisme ceux qui arrivent avec -des intentions louables, ils leur persuadent qu'on ne peut se pousser -dans le monde que par la flatterie et les trafics d'influence, et ils -leur répètent le proverbe: _Ventura ayas, hijo, que poco saber te -basta_[208], autrement dit: «Chance vaut mieux que savoir.» Plus -encore, ils développent outre mesure chez leurs cadets cette vanité -et cet esprit de corps qui leur assurent, à eux, une existence si -privilégiée. Le plus vieux d'entre eux, qu'on appelle «l'Aîné», finit -par devenir le vrai chef du Collège. C'est lui qui suscite et dirige -les cabales. C'est lui qui mène la campagne électorale lorsqu'un -boursier ou un ancien boursier se présente pour une chaire des Écoles. - - [208] Mal-Lara, _Filosofía vulgar, Centuria novena_, 36. Mal-Lara - commente ainsi ce dicton: «Mon fils, aie des relations utiles, - envoie des présents aux seigneurs de la Cour, aie des lettres de - recommandation, apprends à te faufiler: cela vaut mieux que - d'être savant.» - -A Salamanque, il arrive souvent qu'au moment des _Oposiciones_ les -quatre Grands Collèges se coalisent. On en vient à ne plus considérer -le mérite des candidats, mais seulement leur origine. Tous ceux de la -maison qui sont déjà entrés dans la place aident les autres sans -scrupule. - -On retrouve à Alcalá le même sentiment de camaraderie mal comprise. -Étant à l'article de la mort, un docteur de l'Université, qui avait -été jadis «collégial», fait venir son confesseur: «Dans les affaires -d'élections, lui dit le saint homme, Votre Seigneurie n'a-t-elle pas à -se reprocher quelque injustice?»--«Mais non, mon Père, lui répond le -mourant avec une admirable inconscience: en ces cas-là, j'ai toujours -pris parti pour mon Collège!» - -Forts de leur solidarité, de leurs moyens d'action, de leurs relations -et de leurs patronages, les _Mayores_ commencent à vouloir régenter la -république universitaire. - -A Alcalá, San Ildefonso, qui avait dès le début une situation -prépondérante, prétend gérer à sa guise les biens de l'Université, -régler les traitements des professeurs, créer ou supprimer des -chaires: son jeune Recteur s'arroge presque tous les pouvoirs -épiscopaux et reconnaît à peine la suprématie de l'archevêque de -Tolède.--A Valladolid, Santa Cruz est en guerre avec les maîtres et -docteurs et trouve un appui constant dans la Chancellerie royale, dont -presque tous les membres sont d'anciens élèves de ce Collège. - -A Salamanque, San Bartolomé, Cuenca, Oviedo et l'_Arzobispo_ -s'associent pour tyranniser les Écoles. Ils sont continuellement en -procès avec les petits Collèges qu'ils veulent mener à leur fantaisie, -et surtout avec les Collèges militaires qui osent s'égaler à eux. Mais -c'est surtout avec les hauts dignitaires de l'Université qu'ils se -querellent sans cesse sur des questions d'étiquette et de préséance. -Un jour, au cours d'un de ces conflits, on voit leurs boursiers -envahir, l'épée à la main, l'église du couvent de Sainte-Ursule où se -trouvait réuni le Cloître des docteurs, planter de force leurs -bannières sur le grand autel, blesser des officiers et des religieux. - -En 1633, le _Maestrescuela_ Jerónimo Manrique, pour le punir de -quelque méfait, consigne dans sa chambre un Collégial d'Oviedo. -L'étudiant s'insurge ouvertement contre cet arrêt et s'en va se -promener en plein jour dans les rues de Salamanque. Le _Maestrescuela_ -le rencontre et veut le faire appréhender au corps: mais il appelle à -son secours quelques camarades qui le délivrent et rouent de coups -l'Ecolâtre et ses officiers: le soir venu, ils vont même démolir sa -porte et envahir sa maison, où par bonheur il ne se trouvait pas. - -Ces fâcheux incidents sont souvent suivis de longues périodes -d'hostilité où toute la ville se divise en deux camps: d'un côté, le -gros des étudiants, les Collèges militaires, les petits Collèges et -presque tous les couvents, de l'autre les _Mayores_ et, avec eux, -l'aristocratie et les Jésuites. - -Découragé de voir sans cesse se renouveler de tels combats, un vieux -professeur de l'Université s'écria un jour: «Si maintenant je voyais -un âne entrer dans la chapelle de Santa Bárbara[209] avec la _beca_ -d'un grand Collège, je n'oserais plus le trouver mauvais!» - - [209] C'est une chapelle de la Vieille Cathédrale de Salamanque - où avaient lieu les examens de licence. - -Ces grandes communautés séculières, qui avaient été pour les -Universités des auxiliaires précieux, devinrent ainsi pour elles une -perpétuelle occasion de trouble et de discrédit: elles y -introduisirent de fatales tendances, elles contribuèrent à en diminuer -le prestige. - - - - -CHAPITRE IV. - -LUTTES INTÉRIEURES DES UNIVERSITÉS ET DÉSORDRES DES ÉTUDIANTS. - - -Une dernière raison de la décadence des Universités ce sont les luttes -et les désordres qui commencent dès la fin du seizième siècle à y -désorganiser les études. - -Ici, les maîtres et les docteurs ont de longs démêlés avec les -Municipalités, les Évêques et les Chapitres. Là, les ordres religieux -bataillent les uns contre les autres et se disputent des chaires. A -Valence, à Valladolid, à Salamanque, les Thomistes et les Suaristes -engagent des combats sans fin. A Saragosse, une chaire de philosophie, -qualifiée d'«indifférente», et qui n'était réservée spécialement à -aucune école, est convoitée également par toutes. Les Franciscains ou -Scotistes, qui n'ont pas de cours à eux, la réclament assez justement. -Mais les Jésuites[210] et les Dominicains, qui ont déjà un -professeur, aimeraient bien en avoir deux. Tout le monde prend parti -dans la querelle, les étudiants, les bourgeois, les autorités et même -la Cour; elle ne se termine qu'au bout d'un siècle, par le triomphe -des Franciscains[211]. - - [210] C'est seulement pendant la minorité de Charles II que la - reine régente, Marie-Anne d'Autriche, laissa pénétrer dans les - grandes Universités l'enseignement des Jésuites: elle fit créer - pour eux des chaires où l'on devait expliquer la doctrine de - Suárez. - - [211] Gil de Zárate. _De la Instrucción Pública en España._ - -Depuis que les bons emplois s'obtiennent surtout par la faveur et -deviennent en quelque façon le monopole d'un petit nombre de -privilégiés, les étudiants ne travaillent plus guère: ils aiment mieux -jouir agréablement d'une vie indépendante, s'en remettant au hasard ou -à leurs protecteurs du soin de leur fortune. Ils arrivent d'ailleurs -de plus en plus jeunes aux Écoles, quelques-uns dès l'âge de treize -ans. Ces adolescents ne sont guère capables de résister aux -tentations. Ils deviennent de bonne heure grands donneurs de sérénades -et, comme dit Cervantes, «grands escaladeurs de toute fenêtre où se -montre une coiffe[212]». A Alcalá, où le voisinage de la capitale -exerce un attrait bien fort[213], les étudiants sont toujours sur la -route: les jours où il y a à Madrid courses de taureaux ou de _cañas_, -il n'y a plus un seul écolier dans les cloîtres[214]. - - [212] _La Tía Fingida._ - - [213] «L'Université d'Alcalá, dira plus tard Torres, ne pourra - jamais vivre pure ni saine, parce que les vapeurs de la Cour lui - feront toujours le teint blême et l'humeur cacochyme». (_Obras_, - t. II: _Sueños morales_, p. 124.) - - [214] Luján de Sayavedra, _Segunda parte de la Vida del pícaro - Guzmán de Alfarache_, cap. VI. - -La race entreprenante des _pícaros_ croît en nombre et en audace. Le -centre de leurs opérations est à Alcalá la porte de Madrid, à -Salamanque le quartier des abattoirs; c'est là qu'ils méditent les -bons coups et organisent les rapines. Leur conduite devient si -intolérable qu'en 1645, on nomme une Commission chargée de suspendre -pour eux les privilèges universitaires et de les soumettre au droit -commun[215]. Mais les mesures auxquelles elle s'arrête reçoivent à -peine un commencement d'exécution et les chevaliers de la _Tuna_ -continuent à poursuivre leurs prouesses et à faire des prosélytes. - - [215] «Attendu, dit la Commission dans son Rapport, attendu qu'on - voit s'inscrire sur les registres des Universités beaucoup de - jeunes gens de plus de vingt ans qui n'ont aucune intention - d'étudier et qui, en effet, n'étudient jamais; attendu que ces - jeunes gens ne se soucient que de faire les bravaches et de mener - une vie de désordre et d'aventure, qu'ils peuvent ainsi corrompre - les étudiants d'un âge plus tendre.....» - - Par ces motifs, la Commission émet l'avis qu'on ne puisse se faire - immatriculer sans présenter un certificat de grammaire, que les - écoliers de plus de vingt ans soient tenus de passer un examen, de - montrer leurs cahiers de cours et de prouver qu'ils savent le - latin,--sous peine d'être livrés au Corregidor pour qu'il les - arrête comme vagabonds et les envoie servir aux armées. - - Cité par La Fuente, _Historia de las Universidades_, III, p. 95. - Ces faits sont maintes fois confirmés par les lettres qu'écrivait - alors de Salamanque le Père Jésuite Andrés Mendo au P. Pereira, de - Séville. - -D'autres étudiants, plus authentiques, provoquent de temps en temps de -terribles scandales. En un pays où les passions sont si vives et -l'amour-propre si irritable, tant de jeunes gens d'origines si -différentes ne pouvaient toujours vivre en parfait accord. Dès que -l'Université cesse d'être assez forte pour modérer leur ardeur -turbulente, on voit se multiplier «les guerres de nations[216]». - - [216] Chaque «nation» avait son cri de ralliement. Les étudiants - de Castille criaient: _¡Viva la espiga!_ (Vive l'épi!), ceux - d'Andalousie: _¡Viva la aceituna!_ (Vive l'olive!), ceux de - l'Estremadure: _¡Viva el chorizo!_ (Vive le saucisson!). - -Les Andalous, querelleurs et vantards, ne peuvent jamais s'entendre -avec les gens du Nord: leurs ennemis naturels sont les Biscayens, -froids, lourds et rancuneux. Une plaisanterie, un méchant propos -suffisent à mettre aux prises les écoliers des deux provinces: ils se -battent pendant des journées entières; le lendemain, chaque parti -recueille ses blessés, ensevelit ses morts, et souvent, au retour des -funérailles, les deux troupes rivales en viennent encore aux mains. - -Quelquefois aussi ce sont des révoltes générales qui éclatent. Il y en -eut une à Salamanque, à la fin du seizième siècle, parce que le bruit -avait couru qu'on allait transporter à Rome les dossiers des archives -universitaires. Mais les faits les plus graves, ceux qui font le plus -de tort aux Écoles, ce sont les luttes sanglantes des étudiants et des -bourgeois. - -Depuis des siècles, les étudiants vivaient en assez mauvais termes -avec la population civile. On raconte que le vieil _Estudio_ de -Palencia avait jadis clos ses portes à la suite d'une bagarre entre -les écoliers et les habitants. A Valence, à Saragosse, à Valladolid, -cités riches et fortes, qui n'avaient pas besoin des Écoles pour -prospérer, les étudiants n'auraient pas osé troubler trop ouvertement -la tranquillité publique. Mais à Salamanque et à Alcalá, où une bonne -partie de la ville vivait de l'Université et bénéficiait de ses -privilèges[217], ils se considéraient comme des maîtres absolus et -leur insolence ne connaissait pas de limites. Au milieu du -dix-septième siècle, quand rien ne les retint plus, ils allèrent si -loin que l'on songea sérieusement, et à deux reprises, à fermer -l'Université d'Alcalá. A Salamanque, les bourgeois, dont la patience -n'était pas moins lassée, se résolurent à se défendre eux-mêmes. Ils -répondirent assez brutalement aux ordinaires provocations. Les -écoliers essayèrent de se venger et il arriva que, plusieurs jours de -suite, on se battit dans les rues. - - [217] Ce n'étaient pas seulement les serviteurs des étudiants qui - profitaient du _faero_ universitaire, mais aussi leurs logeurs, - leurs fournisseurs de toute sorte, les muletiers et les - voituriers qui leur apportaient des vivres. Du temps où il y - avait à Salamanque sept mille étudiants, dix-huit mille noms - étaient inscrits sur le registre-matricule des Écoles. (Gil de - Zárate, _op. cit._, II, p. 264.) - -En 1644, les deux «nations» de Biscaye et de Guipúzcoa, traversant la -_Plaza Mayor_, se prennent de querelle avec les gens de la ville. Le -Corregidor intervient: il reçoit une balle dans une jambe. Les -étudiants sont poursuivis par la foule jusqu'à la place de la _Yerba_ -et, de là, jusqu'au couvent de la _Madre de Dios_. Là ils s'arrêtent, -font face à leurs adversaires et tuent deux bourgeois; mais un des -leurs est saisi, entraîné en prison et soumis aussitôt à la torture. - -Le lendemain, les habitants fort excités font sonner le tocsin: ils -marchent sur les Écoles, pénètrent violemment dans le cloître, -poursuivent sous le portique et jusque dans les salles de cours les -étudiants surpris. Pour les calmer, l'Écolâtre se montre à une -fenêtre: on tire sur lui plusieurs coups de pistolet. D'autres bandes, -pendant ce temps, vont casser les vitres des Grands Collèges et font -la chasse à tous les écoliers qui se risquent dans les rues. - -L'étudiant pris dans la première échauffourée est livré en hâte à la -justice civile, contrairement au privilège universitaire, et condamné -à mort, malgré l'intervention de l'évêque. Le malheureux subit le -supplice du garrot, sur le balcon du Corregidor, en présence d'une -foule immense et sans qu'on lui ait voulu donner le viatique. - -Un grand nombre de ses camarades s'arment pour le venger, tandis que -les plus craintifs s'enfuient de Salamanque. Pendant toute une -semaine, les deux partis continuent à échanger des coups de pistolet -et des coups de couteau jusqu'à ce qu'arrive de Madrid un alcade de la -Cour qui fait pendre ou fouetter de verges les batailleurs les plus -acharnés et rétablit ainsi la paix. - -On devine quel discrédit pouvaient jeter sur les Universités d'aussi -graves désordres, bientôt connus dans tout le royaume. Les familles -s'effrayaient de toutes ces scènes de violence et les Jésuites -opposaient à de pareils tableaux la paix sereine de leurs maisons. - - - - -CHAPITRE V. - - DÉCLIN RAPIDE DES UNIVERSITÉS.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE AU - DIX-SEPTIÈME ET AU DIX-HUITIÈME SIÈCLES. - -La surveillance de plus en plus étroite et méfiante de l'Église, -l'absolutisme des rois qui abaisse le niveau intellectuel de la -nation, l'hostilité de la Compagnie de Jésus, la tyrannie des Grands -Collèges, les querelles intérieures et le relâchement de la -discipline, voilà bien, semble-t-il, les principales raisons qui ont -précipité la décadence des Universités espagnoles. - -Dès la fin du dix-septième siècle, cette décadence est complète. - -Le nombre des étudiants a prodigieusement diminué. Salamanque en -comptait, en 1566, sept mille huit cents; en 1620, elle en avait -encore quatre mille. En 1700, elle n'en a plus que deux mille, et vers -le milieu du dix-huitième siècle, il n'en restera guère plus de quinze -cents. On peut juger par là de la déchéance des autres Écoles qui, -elles, ne sont pas soutenues par les souvenirs d'un long passé de -gloire. - -L'enseignement, déjà fort espacé, est coupé par des congés de plus en -plus nombreux. Dans certaines Universités, les cours vaquent une fois -de plus par semaine, «pour que les étudiants puissent se raser» (_día -de barba_). - -D'ailleurs, quand les Écoles sont ouvertes, on n'y va que de temps à -autre; c'est à peine si l'on est plus régulier pendant les mois qui -précèdent les examens: pour obtenir les certificats d'assiduité qui -sont alors nécessaires, il suffit de faire attester par trois -camarades complaisants qu'on a suivi les cours en leur compagnie. - -Aussi l'ignorance est-elle extrême. Déjà, au dix-septième siècle, l'on -connaissait des étudiants qui, «après quinze ans d'inscriptions, ne -savaient ni lire ni écrire[218]». Un siècle plus tard, il y en a bien -davantage. - - [218] Luján de Sayavedra, _Alfarache_, II, cap. VI. - -On pourrait cependant citer quelques rares Collèges où l'on travaille -un peu; mais le seul exercice auquel on s'y livre est l'argumentation -ou dispute, exercice scolastique fait pour fausser le jugement plus -que pour aiguiser l'esprit et que les humanistes avaient jadis -violemment condamné. On le pratique exactement comme au Moyen-Age[219] -et on s'y intéresse encore parce qu'il stimule fortement -l'amour-propre et tourne même au jeu violent[220]. - - [219] «On met son honneur à trouver des questions sur les - propositions les plus simples. Sur ces seuls mots: _scribe mihi_, - on posera une question de grammaire, de dialectique, de physique, - de métaphysique. On ne laisse pas l'adversaire s'expliquer. S'il - entre dans quelques développements, on lui crie: «Au fait! au - fait! Réponds catégoriquement!» On ne s'inquiète pas de la - vérité; on ne cherche qu'à défendre ce qu'on a une fois avancé. - Est-on pressé trop vivement? on échappe à l'objection à force - d'opiniâtreté; on nie insolemment; on abat aveuglément tous les - obstacles en dépit de l'évidence. Aux objections les plus - pressantes, qui poussent aux conséquences les plus absurdes, on - se contente de répondre: «Je l'admets, car c'est la conséquence - de ma thèse.» Pourvu qu'on se défende conséquemment, on passe - pour un homme habile. - - «La dispute ne gâte pas moins le caractère que l'esprit. On crie à - s'enrouer, on se prodigue les grossièretés, les injures, les - menaces... Quelquefois la dispute dégénère en rixe et la rixe en - combat...» (Luis Vives, _De causis Corr. Art._ (éd. Basil., I, p. - 345), résumé par Ch. Thurot, _De l'Organisation de l'enseignement - dans l'Université de Paris au Moyen-Age_; Paris, 1850, p. 89.) - - [220] On peut trouver un exemple d'un tel jeu dans _El Bobo del - Colegio_, de Lope de Vega, où deux étudiants, Gerardo et Riselo, - argumentent l'un contre l'autre sur la question de savoir «si les - corps célestes sont animés ou non». - -Les professeurs ne sont guère plus instruits que leurs élèves. - -Pour le grec, il y a longtemps qu'on en a abandonné presque -complètement l'étude. A l'époque de Lope de Vega, les ignorants se -vantaient volontiers de pouvoir le lire, «parce que, personne ne -l'entendant, on ne pouvait les prendre en flagrant délit de -mensonge[221]». Le même Lope nous raconte qu'un professeur de grec -d'Alcalá, originaire du Guipúzcoa, vit un jour entrer dans sa classe -une compagnie de gens de la Cour. Fort gêné par cette visite, il se -risqua à parler devant eux, non le grec, puisqu'il l'ignorait, mais le -basque que ces cavaliers ne devaient pas connaître davantage. Il fut, -en effet, si peu compris, qu'on allait lui faire un renom -d'helléniste, quand le secrétaire d'un des seigneurs, qui était, par -malheur, des Provinces, révéla la supercherie[222]. Au dix-huitième -siècle, les professeurs de grec n'auraient peut-être pas eu autant de -présence d'esprit, mais ils ne savaient pas mieux leur langue. - - [221] Lope de Vega, _Pobreza no es vileza_ (_Comed._ IV, 248.) - - [222] _El Verdadero Amante_, dédicace. - -L'on enseigne encore le latin parce que les étudiants ecclésiastiques -ne peuvent pas s'en passer: mais c'est un latin barbare qui convient -tout au plus aux disputes et controverses. Il n'y a presque plus de -cours de philosophie. Il n'y a plus de cours de droit civil ni de -droit canon[223], du moins de cours régulier et sérieux. - - [223] Pérez Bayer, _Memorial por la libertad de la literatura - española.--Diario histórico_. (Ms. de la _Biblioteca Nacional_ de - Madrid.) - -Les dominicains, bénédictins, jésuites et franciscains, qui occupent -régulièrement les chaires attribuées aux diverses écoles théologiques, -sont presque seuls à représenter l'enseignement littéraire[224]. - - [224] _Ibid._ - -Quant à l'enseignement scientifique, il est plus pitoyable encore. Les -cours de médecine, que l'on suit toujours, puisqu'il faut bien qu'il y -ait des médecins, ne sont qu'une suite de définitions, de divisions, -d'aphorismes empruntés aux anciens, de recettes et de superstitions -ridicules, d'incertitudes et d'erreurs[225]. On ose à peine croire -à la circulation du sang et on est encore persuadé que «la nature -a horreur du vide». Salamanque reste pendant cent cinquante ans -sans pouvoir trouver un professeur capable d'enseigner les -mathématiques[226]. - - [225] _Vida, Ascendencia, Crianza..... de el doctor Don Diego de - Torres_; Salamanca, 1752, p. 141. - - [226] _Ibid._, p. 58. - -Celui qu'elle rencontre à la fin est l'être le plus singulier du -monde. Comme, avant notre Rousseau, il a pris soin de livrer au public -ses _Confessions_, nous sommes très bien renseignés sur son éducation, -sur la nature de ses travaux, sur tous les incidents de sa carrière. -Comme d'ailleurs il passa dans toute l'Espagne pour un homme -supérieur, on peut voir par cet exemple comment on se préparait dans -ce temps-là aux hautes études et à quel prix l'on pouvait se faire une -réputation de savoir. - -Né, à Salamanque même, d'une famille plus que modeste, nommé, par -charité, boursier d'un petit Collège, D. Diego de Torres se montre dès -l'abord l'écolier le plus paresseux et le plus rebelle. On lui -inculque péniblement, à grands coups de verges, les rudiments de la -grammaire. Il passe ensuite aux mains du maître de rhétorique. Ce -vénérable docteur n'avait que trois élèves: il employait l'année à -leur dicter mot pour mot un manuel rédigé en langue espagnole. Par -malheur il perd son livre, un beau matin, en se rendant aux Écoles. -Voilà le cours suspendu: les heures de classe ne se passent plus qu'en -conversations et en plaisanteries. Torres profite de l'occasion pour -interrompre tout travail et fréquenter les joyeuses compagnies. En -quelques mois, il devient aussi habile que le premier _pícaro_ venu à -escalader les murs, à forcer les serrures, à dévaliser les étalages et -à piller, les jours d'examens de licence, les tables préparées pour -les docteurs dans la chapelle de Santa Bárbara. Il se lie d'amitié -avec les toreros des faubourgs, apprend la danse et la mandoline et -oublie le peu qu'il savait. - -Un jour, son caprice le pousse à quitter la maison paternelle et à -courir un peu le monde. Il s'en va jusque sur les frontières du -Portugal, couchant dans les granges ou à la belle étoile, recevant de -ci de là quelque aumône et soupant, d'autres fois, comme le brave Don -Sanche, «d'un air de guitare tout sec». Il sert pendant trois mois un -ermite, uniquement occupé à panser son âne et à entretenir la lampe -de la chapelle. De là il se rend à Coïmbre où il vit quelque temps en -donnant des leçons de danse et des consultations de médecine. Les -suites d'une affaire d'honneur l'obligent à quitter la ville: il -s'engage dans une compagnie de soldats portugais, reste treize mois au -service, puis déserte pour suivre une troupe de hardis compagnons qui -vont courir le taureau à Lisbonne. - -Revenu enfin à Salamanque, le hasard fait tomber sous ses yeux -quelques traités relatifs à la magie et à la transmutation des métaux. -Il les lit avec passion et, trouvant enfin sa voie, il se promet de se -consacrer aux sciences. Pendant six mois, sans guide et sans -instruments, il étudie les mathématiques, l'astronomie et -l'astrologie. Après un si bel effort, sûr d'en savoir sur ces matières -plus qu'aucun de ses contemporains, il sollicite et il obtient de -l'Université l'autorisation de faire un cours public. - -Il allait peut-être apprendre son métier quand la malice du sort -l'arrache à ses premiers travaux pour le jeter dans de nouvelles -aventures. On le voit tour à tour prisonnier à Salamanque à la suite -d'une bagarre, gueux à Madrid, associé d'un moine contrebandier, -exilé en France pour avoir voulu faire assassiner un prêtre, rendu à -son pays, puis exilé encore en Portugal. Une comtesse l'héberge -quelque temps pour lui faire guetter les apparitions qui troublent une -maison hantée. - -Après bien d'autres incidents qui ne seraient pas déplacés dans la vie -d'un Lazarille ou d'un Guzman d'Alfarache, il regagne enfin les bords -du Tormès, confus de tant d'extravagances et résolu à se contenter -désormais des paisibles occupations de la vie universitaire. Toute -chaire lui semblant également bonne, à condition qu'elle ait son -traitement complet, il se tourne d'abord vers un enseignement auquel -sa vie précédente semblait l'avoir mal préparé: celui de la théologie -morale. Mais un peu plus tard, faisant réflexion que cet enseignement -est le plus encombré, et peu disposé à attendre dix ans une vacance, -il revient brusquement aux mathématiques, non pas par goût, ni en -souvenir de ses premiers essais, mais uniquement parce que depuis un -temps infini la chaire est inoccupée et qu'il n'aura pas de -compétiteur[227]. - - [227] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 78. - -On organise pour lui un simulacre d'_Oposición_, on lui suscite un -concurrent ridicule qu'il écrase sans effort devant un jury d'ailleurs -incompétent; on lui décerne solennellement le titre convoité et, -respectueuse des traditions, la bonne ville de Salamanque célèbre -joyeusement cette facile victoire comme elle le faisait jadis pour des -succès plus glorieux. - -On devine ce que put être l'enseignement d'un maître ainsi préparé. - -Il occupa pourtant de son mieux les années qui lui restaient à vivre. -Quoique son travail fût un peu trop souvent interrompu par des voyages -à Madrid et des pèlerinages un peu longs, il rédigea fort -soigneusement ses Mémoires, aussi remarquables par l'abondance des -détails que par la variété des réflexions morales; il publia chaque -année un almanach où il marquait avec une grande exactitude les phases -de la lune et prédisait si heureusement les éclipses, les morts des -princes et les autres catastrophes publiques, qu'il fit connaître son -nom de toute l'Espagne et gagna, avec ces petits papiers, 40,000 -ducats[228]; il composa un nombre respectable d'ouvrages instructifs -et divertissants: _Anatomie du Monde visible et du Monde invisible_; -_Voyage fantastique dans l'une et l'autre sphères_; _Visions et Songes -moraux_, écrits dans la manière de Quevedo; _Médecine physique et -morale_; _Traité des tremblements de terre et recettes domestiques_; -_Traité de la Pierre philosophale_; deux recueils de _Poésies -variées_: sonnets, épîtres, couplets, épigrammes, _sainetes_, -intermèdes et divertissements; trois recueils de biographies -édifiantes; une quantité de satires ou de pamphlets où se dépensa son -humeur batailleuse. - - [228] _Pronósticos de el Gran Piscator de Salamanca._ - -Non content d'avoir ainsi rempli quatorze gros volumes imprimés sur -deux colonnes[229], il se livra à d'autres occupations moins -intelligentes, sans doute, mais également absorbantes: il broda de ses -mains un tapis de trente pieds de long et de quinze pieds de large; un -panneau de dimensions à peu près pareilles; un frontal et une chasuble -destinés aux Pères Capucins; dix vestes; une couverture et quelques -autres morceaux[230]. Étant d'humeur allègre et sociable, il ne -manqua jamais ni une fête, ni une comédie, ni une course de -taureaux[231]; il accepta toutes les invitations et en rendit -quelques-unes. Le reste de son temps, il le consacra aux -mathématiques. - - [229] _Obras de el Doctor D. Diego de Torres Villaroel, de el - Gremio y Claustro de la Universidad de Salamanca, y su - Catedrático de Prima de Matemáticas_; Salamanca, 1752, 14 vol. - in-8º. - - [230] _Vida... de el Doctor D. Diego de Torres_, p. 163. - - [231] _Ibid._, p. 124. - -Si Torres n'était pas le mieux équilibré des professeurs de son temps, -il était encore un des plus intelligents. Il eut quelques élèves. -L'Université de Coïmbre voulut le disputer à celle de Salamanque. On -peut juger par le sérieux et la précision de ses études de la valeur -des autres enseignements. - -Il s'est d'ailleurs chargé lui-même de nous représenter, avec sa -franchise un peu brutale, la vie intellectuelle d'une Université de -cette époque. Dans un de ses _Songes moraux_[232], il nous montre des -maîtres paresseux et ignorants, uniquement occupés à s'épier, à se -jalouser, à médire les uns des autres, à se disputer les chaires et -les prébendes[233]; des salles de cours vides ou occupées par des -bandes de mauvais garçons qui viennent y attendre le professeur pour -le huer, le siffler et l'empêcher de dicter la leçon[234]; des -cloîtres déserts où l'on ne voit passer que quelques robes de moines. -Et à ce tableau d'une Université qu'il ne nomme pas, mais qui ne peut -être que l'Université de Salamanque, il oppose une flatteuse peinture -du Collège Impérial des Jésuites, maison admirable «qui a rendu la -Cour plus chrétienne et moins inculte la nation», «séminaire glorieux -des sciences et des vertus». - - [232] Obras, t. II: _Sueños Morales (Visión y Visita undécima)_, - p. 116 et sq. - - [233] _Ibid._, p. 120. - - [234] _Obras_, t. II: _Sueños Morales_, p. 121. - -Les Universités étaient condamnées même par ceux qui vivaient d'elles. - - * * * * * - -Au milieu du dix-huitième siècle, la situation de ces Universités est -à ce point déplorable qu'elle choque la vue des visiteurs les moins -prévenus. - -L'un d'eux nous montre Alcalá devenu «un foyer de désordre et de -confusion»: «Tout le monde crie et personne ne s'entend[235].» Un -autre y a vu tondre des moutons dans une salle de cours[236]. A la -fin du dix-septième siècle, il y avait encore plus de seize cents -étudiants: en 1750, il n'y en a plus que mille; en 1880, il y en aura -à peine sept cents[237]. - - [235] D. Antonio Ponz, _Viaje de España_, t. I (3e édit., Madrid, - 1787), p. 297. Ponz avait vu Alcalá en 1769. - - [236] Pérez-Bayer, Ms. de la _Biblioteca Nacional_ (1747). - - [237] Ce sont les chiffres donnés par Vicente de la Fuente, - _Historia de las Universidades_, III, p. 199. - -On ne trouve plus un seul Collège où le nombre des boursiers soit au -complet. - -On s'aperçoit, en 1733, que le Collège de Léon ne renferme plus qu'un -étudiant, qui est à la fois Recteur et Collégial et constitue à lui -seul tout le Collège. Il n'y a plus également qu'un seul boursier dans -le Collège de Santa Justa y Santa Rufina. On se décide à les abriter -tous les deux sous le même toit. - -Les petites Universités sont presque complètement désertées. Il a déjà -fallu réunir en une seule les six Universités de Catalogne. Le -Collège-Université d'Osma finit par ne plus compter que trois -boursiers, qui ne font rien: on leur promet que, s'ils veulent bien -s'en aller, on leur accordera à chacun un bénéfice; ils quittent alors -la maison, et on la ferme[238]. - - [238] La Fuente, _Hist. de las Univ._, III, p. 299. - -A Oñate, il n'y a plus, depuis longtemps, que quatre professeurs. -L'Université, qui peut rarement les payer, les nourrit, nous l'avons -vu, dans son Collège, avec l'argent qui aurait dû faire vivre des -étudiants. Mais la détresse est devenue si grande que, pour ménager -les rentes de l'établissement, on les renvoie, chaque année, passer -quatre mois dans leur famille. - -Plus que jamais ces malheureuses Écoles trafiquent des diplômes et -vendent à des prix de plus en plus modestes les certificats de -scolarité. Malgré les dénonciations, malgré les protestations -indignées d'Alcalá et de Salamanque[239], elles continuent par -nécessité ce triste commerce, qui d'ailleurs ne les enrichit pas. - - [239] C'est surtout Sigüenza qui est désignée dans ces - protestations. Mais les autres Universités _Silvestres_ et même - Almagro et Ávila ne soutiennent pas autrement leur existence. - -Grandes et petites, presque toutes les Universités d'Espagne donnent à -ce moment une impression de misère. Depuis bien des années déjà, en -même temps que la jeunesse se détournait de leurs _Aulas_, leurs -rentes diminuaient, subissant fatalement le contre-coup de -l'appauvrissement général du royaume. Pour subvenir aux frais de la -Guerre de Succession, Philippe V avait dû imposer aux moins -nécessiteuses d'assez lourdes contributions[240] et ce dernier coup -avait achevé de compromettre leur situation financière. Une -administration singulièrement négligente avait encore augmenté leurs -embarras. Au moment où nous sommes arrivés, elles souffrent de plus en -plus de cet état de gêne qui décourage les maîtres et paralyse les -dernières bonnes volontés. - - [240] L'Université de Salamanque versa en une fois mille doublons - et préleva, en plus, une retenue sur le traitement de tous les - maîtres. - - * * * * * - -La vie intellectuelle des Écoles n'est ni moins réduite, ni moins -misérable. - -L'expulsion des Jésuites, qui aura lieu en 1767, les délivrera d'une -concurrence redoutable sans réveiller leur activité. Les réformes -générales du 14 février 1769, du 6 septembre 1770, du 22 février 1771 -tenteront inutilement de modifier l'organisation matérielle de ces -vieux corps, esclaves de la tradition, obstinément hostiles à toute -nouveauté, incapables de s'accommoder eux-mêmes aux nécessités du -temps présent: le remède arrivera trop tard[241]. - - [241] Ferrer del Río, _Hist. del reinado de Carlos III_, t. III. - p. 186 et sq.--G. Desdevises du Dézert, _Les Colegios Mayores et - leur réforme en 1771_. _Revue hispanique_, t. VII, p. 223 et - sq.--_L'Enseignement public en Espagne au dix-huitième siècle._ - _Revue d'Auvergne_, août 1901. - -Désormais, tout ce qu'il y a en Espagne de pensée libre et de -curiosité intelligente se réfugie dans ces Académies qui, à -l'imitation des quatre Académies royales[242], se constituent, par -l'initiative privée, sur tous les points de la Péninsule[243]. - - [242] Académie de la Langue (1714), Académie de Médecine (1734), - Académie de l'Histoire (1738), Académie des Nobles Arts de San - Fernando (1752). - - [243] Sans parler de toutes les Académies qui se fondent à Madrid - (Académie de droit espagnol, Académie de jurisprudence théorique - et pratique et de droit royal pragmatique, Académie de droit - civil, canonique et national; Académie latine, etc...), l'on peut - citer, parmi les Compagnies savantes qui se créent dans les - provinces: l'_Academia de los desconfiados_, de Barcelone (1731), - Académie géographique et historique de Valladolid (1746), - Académie des Belles-Lettres et Société médicale de Séville, - Académie de Jurisprudence et Société de Médecine pratique de - Barcelone, Académie de Mathématiques et des Beaux-Arts, de - Valladolid (1779); Académie de l'Histoire Nationale, de Jeréz, - etc... (G. Desdevises du Dezert, _L'Enseignement public en - Espagne au dix-huitième siècle_, p. 43). - -Les antiques _Estudios_ sont encore debout: mais lentement la pensée y -meurt, l'âme se retire. - -Un voyageur italien, qui parcourt l'Espagne un peu après 1750, le Père -Norberto Caimo[244], trouve «qu'il n'y a rien au monde de plus -pitoyable que l'Université de Sigüenza et que ses trois Collèges». -Personne n'y a entendu parler de Newton ni de Descartes. «J'ai -assisté, dit-il, à une thèse publique de médecine et d'anatomie. La -principale question qui y fut agitée fut de savoir «de quelle utilité -ou de quel préjudice serait à l'homme d'avoir un doigt de plus ou un -doigt de moins.» - - [244] _Lettere d'un Vago italiano ad un suo amico_; Pittburgo - (Milano), 1759-1767, 4 vol. in-8º. Je cite la traduction abrégée - du P. de Livoy, barnabite, publiée à Paris, 1772, 2 vol. in-12, - sous ce titre: _Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755_. - -Passe encore pour Sigüenza qui était depuis longtemps ridicule! Mais, -quand il arrive à Salamanque, le Père Caimo se désole de voir tombées -presque aussi bas ces Écoles vénérables. - -Tandis qu'à ce moment, dans tout le reste de l'Europe, les sciences -progressent, que partout la raison fait effort pour s'affranchir, ici -l'enseignement recule, et dans ce mouvement de réaction, il remonte -bien en arrière du quinzième siècle. Il se limite plus que jamais aux -subtilités et aux arguties de la philosophie scolastique, vide de -sens, purement formelle. - -Comme dans les Universités du Moyen-Age, l'activité intellectuelle ne -s'emploie plus que dans la dialectique; la logique est redevenue -l'_art_ par excellence. On voit encore dans les couvents quelques -étudiants laborieux; mais ils ne savent qu'une chose: «définir, -diviser, distinguer et faire des syllogismes sur la substance et sur -les accidents, sur ce qui est univoque, équivoque ou analogue, sur la -transmutabilité, la composibilité, la résolubilité[245].» - - [245] _Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755_, t. II, p. 105 et - sq. - -C'est surtout sur des questions de dévotion ou sur des points -d'histoire sacrée que s'exerce cette puérile sophistique. - -Le P. Caimo assiste à une thèse publique de théologie. «Pour vous -donner une idée de la manière d'argumenter et de la force avec -laquelle on le fait, je vous dirai seulement qu'on sent l'air -s'agiter, les murailles trembler et tous les meubles frémir au bruit -des tonnerres redoublés d'une multitude intarissable d'_Ergo_, dont -les décharges se suivent sans interruption.» Et quelle est la -proposition hardie qui se discute avec tant de violence? Il s'agit de -Nuestra Señora de Raíces, Notre-Dame-des-Racines, une des nombreuses -Vierges que les Espagnols ont honorées d'une dévotion particulière, et -il faut démontrer «si, oui ou non, cette Dame-des-Racines est -_enracinée_ dans le coeur de tous les hommes[246]». - - [246] Pour donner une idée de la naïveté d'un tel exercice, qui - ne reposait en somme que sur un jeu de mots, le P. Caimo a pris - soin de reproduire le programme de la soutenance qu'on - distribuait à tous les arrivants. En voici le début: - - _Q. P. D. - Utrum B. M. de Raíces - Dicta sit in corde omnium radicata._ - - _Radicavit B. Maria Virgo de Raíces et de Mercede in oppidulo - Rayces dicto, sed radicavit postea in populo honorificato, in suo - conventu de Mercede magnifice radicavit in primis, et radices misit - inter suos mercenarios milites et filios in arena et littore - maris..... (Voyage d'Espagne, fait en l'année 1755_, t. II, - p. 117 et sq.) - -Un autre jour, le voyageur est invité à une cérémonie où l'on doit -donner le bonnet de docteur à un moine de l'ordre de Cîteaux: «Cette -cérémonie commença par une longue procession de religieux qui vinrent -à l'Université d'un air magistral, au son assez déplaisant d'un petit -tambour de la forme d'une marmite. Lorsqu'ils furent entrés dans la -salle..., le candidat débuta par un compliment en vers, dans lequel il -donna de l'encens à profusion à toute l'assemblée; après quoi il -récita une dissertation sur Nabuchodonosor, où il était question de -savoir s'il avait été véritablement changé en bête. Tout fut débité -dans le latin usité à Salamanque; à la vérité, je ne suis pas resté à -l'entendre jusqu'à la fin[247]...» - - [247] _Voyage d'Espagne fait en l'année 1755_, t. II, p. 105 et - sq. - -L'assistance, paraît-il, était assez nombreuse. Tous les maîtres -avaient pris place sur l'estrade, vêtus de leur costume de cérémonie, -avec leur bonnet frangé de soie, avec le camail rouge, vert, blanc ou -bleu. A la fin, le cortège se reforma derrière le même petit -tambourin. De tels débats devaient paraître encore plus misérables -dans ce cadre d'une solennité un peu enfantine où la tradition -essayait de faire revivre quelques apparences de grandeur. - -L'Université ne pouvait plus sauver que des apparences. - -Peu à peu s'éteignait l'ancien foyer de vie et de pensée. En attendant -l'heure d'un réveil alors bien lointain, comme ses rivales et ses -soeurs cadettes, la première École d'Espagne s'endormait doucement, -dans le silence de son cloître déserté, entre ces murs dorés qui -semblaient encore illuminés des reflets de l'ancienne gloire, à -l'ombre du vieux laurier qui avait été longtemps son emblème. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - PREMIÈRE PARTIE. - - La Vie d'une Université: Salamanque. - - CHAPITRE PREMIER.--Salamanque et son Université 3 - - CHAPITRE II.--Physionomie des Écoles 16 - - CHAPITRE III.--La vie des étudiants. Étudiants - riches et étudiants pauvres. _Pupilos_, - _camaristas_ et _capigorrones_ 30 - - CHAPITRE IV.--Les étudiants qui travaillent et - les étudiants qui s'amusent 47 - - CHAPITRE V.--Les écoliers mendiants ou chevaliers - de la _Tuna_ 62 - - CHAPITRE VI.--Épisodes de la vie universitaire: - fêtes et congés, _oposiciones_ et - _grados_ 72 - - - DEUXIÈME PARTIE. - - I. - - Origines et progrès des Universités - espagnoles. - - CHAPITRE PREMIER.--Anciennes Universités et - fondations nouvelles; multiplication des - centres d'enseignement 97 - - CHAPITRE II.--Une grande Université: Alcalá 106 - - CHAPITRE III.--Les petites Universités et les - Universités «silvestres» 122 - - CHAPITRE IV.--Le mouvement intellectuel en - Espagne au commencement du seizième - siècle: la Renaissance espagnole et les - progrès de l'enseignement 138 - - II. - - La Décadence. - - CHAPITRE PREMIER.--Causes de décadence: le - despotisme des Rois et la tyrannie de - l'Église 161 - - CHAPITRE II.--La concurrence de «la Compagnie» 170 - - CHAPITRE III.--Influence des Grands Collèges 176 - - CHAPITRE IV.--Luttes intérieures des Universités - et désordres des étudiants 191 - - CHAPITRE V.--Déclin rapide des Universités. - L'enseignement universitaire au dix-septième - et au dix-huitième siècles 199 - - - Toulouse, imp., ED. PRIVAT, rue des Tourneurs, 45.--632 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Vie Universitaire dans l'Ancienne -Espagne, by Gustave Reynier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UNIVERSITAIRE DANS L'ANCIENNE ESPAGNE *** - -***** This file should be named 43277-8.txt or 43277-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/2/7/43277/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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