summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/43196-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '43196-8.txt')
-rw-r--r--43196-8.txt6358
1 files changed, 0 insertions, 6358 deletions
diff --git a/43196-8.txt b/43196-8.txt
deleted file mode 100644
index 25fec59..0000000
--- a/43196-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6358 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of La Renaissance Italienne et la Philosophie
-de l'Histoire, by Émile Gebhart
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire
-
-Author: Émile Gebhart
-
-Release Date: July 11, 2013 [EBook #43196]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ITALIENNE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans
-le texte d'origine sont marqués =ainsi=.
-
-
-
-
- ÉTUDES MÉRIDIONALES
- LA
- RENAISSANCE ITALIENNE
-
-
-
-
- VERSAILLES
- CERF ET FILS, IMPRIMEURS
- 59, RUE DUPLESSIS, 59
-
-
-
-
- ÉTUDES MÉRIDIONALES
- LA
- RENAISSANCE ITALIENNE
- ET
- LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
-
- MACHIAVEL--FRA SALIMBENE
- LE ROMAN DE DON QUICHOTTE--LA FONTAINE
- LE PALAIS PONTIFICAL--LES CENCI
-
- PAR
-
- ÉMILE GEBHART
-
- PROFESSEUR A LA SORBONNE
-
- [Illustration: logo]
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE LÉOPOLD CERF
-
- 13, RUE DE MÉDICIS, 13
-
- 1887
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-Les lecteurs qui voudront bien feuilleter ce recueil, selon l'ancienne
-méthode, en commençant par les premières pages, comprendront pourquoi
-deux figures aussi peu semblables l'une à l'autre, Machiavel et Frà
-Salimbene, s'y rencontrent tout d'abord, à la suite de la théorie de
-Burckhardt sur la «Civilisation de la Renaissance en Italie». Le trait
-dominant, pour ne pas dire la cause principale de la Renaissance
-italienne étant la personnalité individuelle développée parfois à
-l'excès, mais d'autant plus forte que les circonstances extérieures
-semblaient plus propres à l'opprimer ou à l'altérer, on verra comment
-le grand historien, aux heures les plus tristes de sa vie, est demeuré
-obstinément attaché à la vérité politique qu'il avait embrassée pour
-le bien de l'Italie, et comment l'inflexible conscience du diplomate a
-sauvé en lui l'honnêteté de l'homme que la ruine de sa fortune pouvait
-pousser à se démentir et à mentir. L'admirable liberté d'esprit qui
-est à l'origine de ce développement de la personnalité préexistait à
-la Renaissance; elle rend compte du mouvement religieux de la
-Péninsule dès le XIIIe siècle, car c'est dans la chrétienté italienne
-plus encore que dans la commune italienne qu'elle s'est surtout
-manifestée au moyen âge; le bon frère Salimbene, un joyeux
-représentant de la seconde génération franciscaine, exprime cet état
-original de l'esprit de sa race d'une façon si vive, qu'il est
-véritablement comme un précurseur de la Renaissance; je n'ai donc
-point hésité à le présenter de nouveau, dans la familiarité de son
-personnage, tel que je l'ai produit, il y a quelques années, devant un
-cercle intime d'amis indulgents.
-
-Les morceaux historiques qui sont à la fin du volume sont comme une
-application des conséquences morales et sociales de la Renaissance,
-que j'ai tenté de déduire des vues philosophiques de Burckhardt.
-L'esprit d'individualité, qui fut longtemps la vie de la civilisation
-italienne, n'avait point adouci les moeurs, soit publiques, soit
-privées. Le tyran italien du XVe siècle, dont la valeur personnelle
-fut portée au suprême degré, garda toute la brutalité féodale,
-aggravée encore par la méfiance, la peur incessante, la pratique de la
-fourberie, l'insolence d'un pouvoir sans contrôle. La Renaissance
-s'arrêta en même temps que tomba la liberté; il n'y eut plus de
-tyrans, quand les provinces autonomes disparurent; mais il resta une
-société habituée à la violence, à la dureté des moeurs domestiques, au
-jeu des passions dépourvues de tout scrupule. La famille des Cenci
-n'est pas belle à voir de près; mais le tableau en est restitué
-d'après des textes sûrs, notamment d'après les pièces de l'horrible
-procès, et je demande d'avance pardon pour cette tragique réalité aux
-personnes sensibles qui aimaient tendrement Béatrice Cenci. Quant au
-chapitre où les juifs, les musulmans esclaves et les bonnes gens de
-Rome apparaissent dans la vérité lamentable de leur condition, du XVIe
-au XVIIIe siècle, je n'ai fait qu'y traduire, sans y ajouter un seul
-trait, les documents qui abondent sur ce curieux sujet, à
-l'_Archivio_ de la province de Rome, au _Fanfulla della domenica_, à
-la _Rassegna Settimanale_, dans l'ouvrage de M. Silvagni, _La Corte e
-la società romana_, qui est écrit en partie d'après les mémoires de
-l'abbé Benedetti.
-
-Restent deux études, l'une sur Cervantes et le Don Quichotte, l'autre
-sur notre La Fontaine. Cervantes et La Fontaine ne s'expliquent
-complètement que par le génie de la Renaissance, telle que l'Italie
-l'avait entendue. L'ironie transcendante de Cervantes procède de
-l'ironie de Pulci et de l'Arioste, qu'elle dépasse, il est vrai, par
-l'invention symbolique et l'âpreté du réalisme espagnol. Cervantes
-s'est dégagé, comme l'avaient fait l'Arioste et tous les poètes
-chevaleresques de l'Italie, de la fascination du moyen âge héroïque;
-mais, dans toutes les digressions critiques de son roman, il montre à
-quel point il est toujours attaché à l'inspiration poétique des vieux
-siècles. J'en dirai autant de La Fontaine. Il était facile d'indiquer
-la filiation qui l'unit à Boccace et à l'Arioste, et comment il fut
-aussi un Attique et un libre platonicien; mais c'est surtout dans ce
-qu'il a gardé de notre moyen âge gaulois, que le fabuliste paraît le
-continuateur des Italiens. Sans doute, ce ne sont point les grands
-souvenirs des chansons de Geste qui revivent en lui; mais nos pères
-avaient chanté un héros qui ne fut ni chevalier de Charlemagne ni
-compagnon de la Table Ronde, Renart, dont la légende avait été la
-contrepartie ironique de l'épopée glorieuse, la satire du monde
-féodal. La Fontaine reprend Renart comme l'Arioste a repris Roland, il
-l'invente à nouveau, il s'en divertit, il le transforme en le plaçant
-au point juste de l'esprit de critique et du goût littéraire de son
-siècle. La conciliation du passé et du présent fut non seulement dans
-la littérature, mais encore dans les arts du dessin, la tradition
-constante de la Renaissance; c'est en vertu de ce trait d'originalité
-que Cervantes et La Fontaine sont entrés dans ce petit volume.
-
- Paris, 7 février 1887.
-
-
-
-
- LA
- RENAISSANCE ITALIENNE
- ET LA
- PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE
-
-
-
-
-LA THÉORIE DE JACOB BURCKHARDT[1]
-
-
-Le titre du grand ouvrage de Jacob Burckhardt,--_Die Cultur der
-Renaissance in Italien_,--ne me semble pas rendu rigoureusement par
-ces mots: _la Civilisation en Italie au temps de la renaissance_. Un
-récent traducteur du _Cicerone_ de Burckhardt écrit simplement, dans
-sa préface: _la Culture de la renaissance_. Il demeure ainsi beaucoup
-plus fidèle à la pensée de l'auteur, qui répète souvent: «En Italie,
-la _culture_ que révélaient les oeuvres de la parole écrite a précédé
-_l'art_, qui est une partie considérable de la civilisation. Dans le
-Nord, au contraire, par exemple dans les Flandres, l'art apparaît
-longtemps avant la _culture_, les portraits de l'école de Van Eyck
-avant les descriptions des écrivains moralistes.» Mais il faut
-s'entendre sur cette expression, la _culture_, et ne point l'appliquer
-seulement au mouvement intellectuel de l'Italie vers l'antiquité et le
-paganisme littéraire. Le retour aux anciens s'appelle lui-même, en
-Allemagne et en France, _l'humanisme_. Burckhardt donne à l'humanisme,
-dans sa théorie de la renaissance, la place qui lui convient, mais il
-ne le considère que comme l'effet ou le signe de la _culture_, de même
-que l'état social, les moeurs, la religion, la poésie, les arts. Le
-plus sûr moyen d'entendre ce titre est encore de lire le livre même,
-mais comme il mérite d'être lu. Ici, la curiosité d'un esprit cultivé
-ne suffirait point. L'étonnante diversité des questions traitées par
-Burckhardt peut faire d'abord illusion sur l'objet de l'ouvrage. A
-travers les six divisions qui le constituent, jetez au hasard les yeux
-sur quelques chapitres: _la Tyrannie au XVe siècle, la Papauté et ses
-Dangers, l'État italien et l'Individu, Rome, la Ville des ruines,
-Découverte de la beauté et de la campagne, les Fêtes_, vous vous
-croyez en présence d'une série de tableaux historiques et d'analyses
-morales. En réalité, c'est une explication scientifique, un problème
-de psychologie historique que Burckhardt expose et résout. Il faut,
-pour ne point s'égarer dans la multiplicité des points de vue ou se
-laisser distraire par le charme d'une érudition immense, se rappeler à
-chaque page que l'on étudie un chapitre capital de la philosophie de
-l'histoire et s'orienter sans cesse sur la doctrine de l'auteur. On
-aperçoit vite ce qu'il s'est proposé de mettre en lumière. Il n'écrit
-ni l'histoire générale de la renaissance, ni celle de la littérature,
-ni celle des arts; quant à celle-ci, il l'a entreprise dans un autre
-livre, dont une partie seulement, la classification et la description
-des monuments de l'architecture italienne, a paru[2]. Il dégage de
-l'observation des faits la cause qui les a produits, la direction et
-les caractères qu'elle leur a imposés; il nous fait saisir la loi d'un
-développement intellectuel, ou, si l'on veut, d'une civilisation qui a
-duré près de trois siècles et a renouvelé la civilisation de toute
-l'Europe. C'est à l'âme italienne qu'il demande le secret de la
-renaissance, et, par le mot de _culture_, il a voulu exprimer l'état
-intime de la conscience d'un peuple. Pour lui, tous les grands faits
-de cette histoire: la politique, l'érudition, l'art, la morale, le
-plaisir, la religion, la superstition, manifestent l'action de
-quelques forces vives, l'indépendance de l'esprit, le jeu constant du
-sens critique, l'élan de la passion, l'énergie de l'orgueil. Mais ces
-forces, bien coordonnées, forment une harmonie où les convoitises du
-coeur acceptent la discipline de l'esprit, où les violences de
-l'instinct concourent à la maîtrise de la raison. Jamais l'homme n'a
-été plus libre en face du monde extérieur, de la société, de l'église;
-jamais il ne s'est possédé plus pleinement lui-même. Les Italiens ont
-appelé _virtù_ cet achèvement de la personnalité. La _virtù_ n'a, il
-est vrai, rien de commun avec la vertu. Les _virtuoses_ mènent le
-choeur de cette civilisation. Pour Burckhardt, le réveil de l'âme
-personnelle, le sentiment que l'individu a repris de sa valeur propre,
-sont non seulement le trait distinctif de la renaissance italienne,
-mais la cause profonde de cette renaissance.
-
- [1] _La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance_, par
- Jacob Burckhardt, traduction de M. Schmitt. Paris, 1885; Plon et
- Nourrit.
-
- [2] Cet ouvrage a deux titres: _Geschichte der Renaissance in
- Italien_, et _Geschichte der neueren Baukunst_; Stuttgart, 1878.
- Il répond à un projet d'histoire complète de la renaissance, que
- faisaient attendre les lacunes volontaires de _la Culture_
- relativement aux lettres et aux arts de l'Italie. J'essaierai
- ici, très discrètement, de suppléer au silence ou aux indications
- trop sommaires du maître sur ces points.
-
-Il fallait indiquer tout d'abord l'idée supérieure qui vivifie
-l'oeuvre de l'illustre professeur de Bâle. Le livre est de premier
-ordre: il est comme le bréviaire historique de quiconque écrit ou
-parle sur la civilisation italienne durant la période que limitent,
-d'une part, le temps de Pétrarque, de l'autre, le concile de Trente.
-Toutefois, pour le bien posséder, on doit y revenir souvent et se
-former à la logique et à la méthode du maître. On doit aussi, par la
-réflexion, élucider plusieurs questions graves que Burckhardt
-considère comme résolues déjà, et sur lesquelles il n'a donné que de
-trop rapides aperçus. Les différents groupes de faits qui lui servent
-à établir sa théorie sont très riches en exemples pour le XVe siècle
-et le premier quart du XVIe, plus clairsemés pour le XIVe et les
-années qui suivent Léon X, très rares pour le XIIIe et l'âge de
-décadence contemporain du concile de Trente. Ainsi, les points
-d'attache de la renaissance, soit avec le moyen âge, soit avec le
-milieu du XVIe siècle, sont à peine visibles. Les personnes auxquelles
-la _culture_ du moyen âge n'est point familière seront déconcertées
-par l'apparition un peu brusque du génie nouveau de l'Italie; elles ne
-saisiront que d'une façon confuse l'originalité de cette révolution
-intellectuelle et verront peut-être en elle une création spontanée de
-l'histoire, absolument indépendante du passé italien. Puis, parvenu à
-la dernière division, qui montre l'affaiblissement de la foi
-religieuse et de la morale dans la Péninsule, le lecteur cherchera
-sans doute la conclusion de l'ouvrage entier; il se demandera si la
-fin des vieilles croyances n'a point une relation étroite avec le
-dépérissement général de la civilisation, avec la ruine politique de
-l'Italie. Il pourra même se poser une question que je ne crois point
-paradoxale: ce développement magnifique de l'individualité qui fut,
-pour la renaissance, le principe même de la vie, n'a-t-il pas été, par
-ses propres excès, la loi mortelle du déclin? Il est donc utile
-d'éclairer à ses deux extrémités le livre de Burckhardt, afin d'en
-montrer plus sûrement l'ordonnance et le détail.
-
-
-I
-
-Le moyen âge, qui fut si violemment troublé par l'explosion fréquente
-de la passion individuelle, a tenté un effort singulier pour
-discipliner les âmes. Quelques notions très hautes, quelques
-institutions très fortes, le prestige de certaines traditions,
-l'ascendant mystique de l'autorité ont, à partir de l'époque
-carolingienne, organisé la société et réglé les intérêts et les
-consciences. L'idée de chrétienté fut la première et la plus générale
-de ces notions; puis vint la théorie, à la fois religieuse et
-politique, de l'empire et de la papauté; puis le régime féodal,
-groupant les faibles autour des forts et les unissant entre eux par le
-serment de fidélité et le devoir de la protection, fonda la hiérarchie
-sociale; puis les communes créèrent l'indépendance des cités ordonnées
-en corporations. Au sein de l'église, le monachisme réunit les plus
-purs parmi les chrétiens sous une loi plus austère de renoncement et
-d'obéissance. Enfin, la scolastique établit dans la science la tutelle
-de la théologie et fit concourir les esprits, même les plus fiers, à
-une oeuvre commune de dialectique. En tout ceci, le moyen âge a mis à
-la fois son profond idéalisme, le sentiment qu'il avait des droits de
-Dieu sur l'humanité, la pitié que lui inspirait l'homme isolé, perdu
-dans sa faiblesse, l'angoisse que lui donnait le rêve des âmes
-solitaires. Dans ces moules rigoureux de la vie sociale ou religieuse,
-dans cette enceinte étroite de l'école sur laquelle veille l'église,
-la raison de l'individu, comme sa volonté, est enchaînée. Quelque
-mouvement qu'il fasse, il rencontre un maître: le pape, l'empereur, le
-comte, l'évêque, le texte des livres saints, la charte de sa commune;
-il se sent d'autant plus fragile que, sous ces formes visibles de
-l'autorité, il aperçoit la puissance de Dieu. Dieu est le suzerain
-universel. Le siège idéal de sa royauté est à Rome, sur le tombeau des
-apôtres, dans la ville sainte vers laquelle l'Occident gravite; là
-commandent les deux vicaires infaillibles de Dieu: le pape, dont le
-droit remonte à Jésus-Christ; l'empereur, qui descend de César. Tout
-désordre politique est donc un attentat contre la paix de la
-chrétienté: _Recordemini Dei et vestræ christianitatis_, écrit Charles
-le Chauve aux barons révoltés d'Aquitaine. Plus tard, même quand
-l'empire parut représenter d'une façon moins grande la notion de
-chrétienté, la primauté de Dieu domina toujours le pacte social. Le
-roi, les comtes, les évêques décrètent toujours au nom de la sainte
-Trinité. Mais la communauté parfaite, selon le coeur du moyen âge, est
-encore le monachisme, qui maintient l'homme dans la vision perpétuelle
-des choses divines. «Que le moine, écrit au XIe siècle Arnoulf de
-Beauvais, soit, comme Melchisédech, sans père, sans mère et sans
-parents. Qu'il n'appelle sur la terre ni son père ni sa mère. Qu'il se
-regarde comme seul et Dieu comme son père. _Amen._»
-
-On le voit, le trait original de cet âge est la soumission absolue de
-la conscience personnelle à une discipline inflexible. L'individu
-disparaît dans le cadre politique que l'église et le dogme de la
-monarchie oecuménique ont établi pour le repos du monde et
-l'exaltation du royaume de Dieu. Il disparaît dans l'ordre féodal, où
-le suzerain est vassal d'un seigneur plus grand, où le sujet est
-serf, attaché de sa personne à la terre de son maître. L'oeuvre
-collective de la croisade appartient bien au temps où l'intérêt des
-particuliers, comme celui des plus grands royaumes, s'effaçait devant
-l'intérêt supérieur de la chrétienté. La révolution sociale des cités
-fut aussi une oeuvre collective où l'individu acceptait le joug
-parfois très lourd de la loi communale. En France, ces petites
-républiques furent vite absorbées par la royauté. En Italie, quand
-elles se furent dévorées les unes les autres, elles firent sortir de
-leurs ruines le régime nouveau de la tyrannie: mais la tyrannie du
-XIVe siècle est déjà un des premiers signes de la renaissance. La
-scolastique a duré plus longtemps que l'empire universel, la féodalité
-et les communes, et c'est d'elle peut-être que les âmes ont reçu, dans
-les pays où elle a dominé, la plus forte empreinte. Elle avait été, en
-un certain sens, à ses débuts, une tentative de liberté, et la
-première opposition de l'esprit de critique à l'autorité. Mais elle
-perdit tout, dès le principe, par l'excès de sa méthode. Elle crut que
-l'interprétation est le fondement de la philosophie, que l'art de
-raisonner est la science même, et qu'un syllogisme régulier est
-l'instrument unique de la certitude. Elle mit donc dans la logique la
-philosophie tout entière. Et, comme elle avait déterminé la méthode,
-elle fixa les problèmes qu'elle jugeait les plus propres au jeu de
-l'_a priori_, proclama Aristote le maître par excellence, fit passer
-tout le cortège des sciences expérimentales sous la règle du faux
-péripatétisme des Arabes. L'école était condamnée au régime mortel de
-l'abstraction. L'église, toujours inquiète pour le dogme de la
-Trinité, la ramena sans cesse à l'idéalisme de Scot Erigène et de
-Guillaume de Champeaux. Les plus grands docteurs, Abélard, Pierre
-Lombard, Albert le Grand furent impuissants à rendre à la scolastique
-le sentiment de la réalité et de la vie, l'art de l'analyse, la
-liberté de l'expérience. Au commencement du XIVe siècle, Okam montra
-la vanité de la sagesse gothique; il rappela, par une évolution
-dernière, la doctrine au point où Abélard l'avait placée, à cette
-simple notion que les idées ne sont pas des êtres. L'école avait vécu,
-mais la routine scolastique, la superstition du syllogisme, abritées
-par l'Université de Paris comme en une forteresse, persistèrent
-jusqu'au jour où la France de Rabelais et de Ramus accueillit la
-tradition platonicienne de Florence et le rationalisme de l'Italie.
-
-Le concert de trois pays, l'Italie, l'Allemagne, la France du nord et
-celle du midi, a formé la civilisation du moyen âge. Tous les trois
-ont accepté le régime féodal. L'Italie a créé la primauté spirituelle
-du saint-siège, l'Allemagne, la suzeraineté suprême de l'empire.
-L'Italie et la France ont fondé des communes. C'est à la France
-qu'appartient en propre la scolastique. Toutes les nations envoyaient
-à la montagne de Sainte-Geneviève leurs maîtres et leurs écoliers. On
-peut dire, d'une façon générale, que, dans ces trois contrées, les
-crises les plus graves ont marqué toute tentative pour élargir ou
-briser les liens rigides du moyen âge. Qu'un docteur, Abélard, essaie
-d'asseoir la science sur la raison; qu'une province, le Languedoc, se
-détache du christianisme; qu'un pape, Grégoire VII, veuille arracher
-son église à l'étreinte de l'empire; qu'un empereur, Frédéric II,
-s'attaque à l'action politique de l'église; qu'un tribun, Arnault de
-Brescia, entreprenne de réduire le pape à n'être dans Rome que le
-premier des évêques, toutes ces révoltes provoquent sur-le-champ un
-éclat terrible. Quiconque ose toucher à quelque partie de l'édifice
-sacré est un brigand, un apostat, un hérétique, une figure de
-l'Antéchrist. Presque toujours, c'est d'un concile que part le coup de
-foudre qui le terrasse. Presque tous ces martyrs peuvent, à leur
-dernière heure, répéter les paroles de Grégoire VII expirant, car ils
-ont cherché la justice et ils meurent pour la liberté.
-
-Ainsi, au moyen âge, la tradition a primé l'invention personnelle. La
-vie morale tout entière s'est trouvée atteinte par cette rigueur de
-discipline dont l'effet s'est fait sentir dans les ouvrages de
-l'esprit. La France, dont le moyen âge s'est prolongé jusqu'au XVIe
-siècle, a vu, dès le XIVe, le déclin de son génie: sa civilisation
-antérieure, si pleine de promesses, a tout à coup langui, comme
-frappée d'un mal secret. Cependant, dès le XIIe siècle, l'Italie avait
-rejeté peu à peu de ses épaules la chape pesante du passé, et déjà une
-aurore de renaissance l'éclairait, quand le crépuscule des vieux âges
-semblait s'épaissir de plus en plus sur la France. Ici, nous touchons
-le point essentiel de la question préliminaire à la théorie de
-Burckhardt sur la renaissance.
-
-On sait que les créations originales de la France du nord, entre le
-XIe et le XIIIe siècles, la chanson du geste, le roman chevaleresque
-et l'architecture ogivale, ont fait, dans toute la chrétienté, une
-fortune prodigieuse. C'est de nos trouvères que le monde civilisé a
-reçu Charlemagne et les héros de la Table-Ronde. La poésie lyrique des
-Provençaux eut à peu près un pareil rayonnement dans toute l'Europe
-latine. Nos troubadours ont promené leur lyre en Sicile, en Toscane,
-en Catalogne, en Portugal. L'Italie laisse entrevoir, dans ses plus
-anciennes oeuvres lyriques, l'influence provençale. Vers l'an 1200,
-la première littérature de la Péninsule, dans la région du Pô et de
-l'Adige, est réellement franco-italienne. Le troubadour lombard
-Sordello écrivit en langue d'oïl. Jusqu'au XVe siècle, l'Italie a
-traduit, refondu, compilé les _romanzi franceschi_ que Dante lisait;
-elle mélangeait les _matières_ de France et de Bretagne en des livres
-populaires qui inspireront plus tard Pulci et l'Arioste. Un si
-étonnant succès peut s'expliquer par plusieurs causes. La figure de
-Charlemagne était toujours le plus auguste souvenir de l'histoire.
-L'empereur avait accompli trois choses qui le rendaient sacré pour le
-moyen âge: il avait fondé la justice, élevé l'église et repoussé les
-païens. Il avait ranimé l'image de l'empire romain; il faisait
-trembler la terre sous les pas de son cheval. Avec Charlemagne
-commence vraiment la chrétienté. Derrière lui marchaient ses pairs,
-Roland, Turpin, Renauld, transfigurés par la gloire de Charles et qui
-se prêtaient encore mieux que lui aux fantaisies de l'imagination
-poétique. La réalité historique des personnages de la Table-Ronde
-était bien plus indécise: mais le moyen âge retrouvait en eux tous ses
-rêves et toutes ses larmes, l'amour mystique, le culte de la femme, le
-sentiment résigné de la vie, la voix maternelle de la nature et des
-fées, la vision du Paradis terrestre. Artus, Merlin, Lancelot,
-Perceval, Tristan, chevaliers, prophètes et justiciers, berçaient
-d'espérance les peuples courbés sous l'oppression féodale, les croisés
-allant à la terre-sainte, les âmes délicates que le charme d'un amour
-plus fort que la mort consolait des misères du siècle. Aux poètes de
-notre Midi, l'Europe demandait les mêmes émotions, des chants d'amour
-et des cris de guerre. La France eut encore le temps, avant l'heure de
-son déclin, de donner à plusieurs de nos voisins la vieille épopée
-moqueuse de _Renart_, c'est-à-dire la parodie du monde féodal, la
-revanche des vilains contre les seigneurs, des coeurs médiocres contre
-les preux, des laïques contre l'église.
-
-La littérature française des hauts siècles exprimait à merveille ce
-que tout l'Occident pensait, regrettait ou souhaitait. Mais cette
-littérature, avec sa grâce d'adolescence, n'avait rien encore qui pût
-déconcerter les nations pour lesquelles, dans l'ordre de la
-civilisation, la France semblait une soeur aînée. Elle était d'une
-candeur exquise, très intelligible à des esprits jeunes. Elle put,
-sans peine, devenir populaire à l'étranger. Plus parfaite, elle fût
-demeurée plus étroitement nationale. Sa naïveté même l'a faite
-européenne. Il serait injuste de lui reprocher comme un défaut ce
-trait de caractère, car il était de son âge. La conscience de nos
-vieux poètes est une fleur encore à demi-close; les dons de la
-maturité morale, les retours de la réflexion, la curiosité des
-mystères du coeur, l'art d'inventer, à l'aide de ses émotions
-personnelles, la passion d'autrui, l'art, plus difficile, de créer le
-récit en vue de l'émotion d'autrui, et de toucher le lecteur par les
-nuances de la composition, n'était point à la portée des trouvères.
-C'est l'imagination impersonnelle du moyen âge qui vit en eux. Ils
-rendent à leur siècle et au monde les légendes d'amour ou de batailles
-qui peuplaient la mémoire des foules. Leur expérience est bien courte
-encore et ils se soucient peu de dégager l'histoire des traditions
-confuses qui viennent à eux. M. Pio Raina, dans son livre sur les
-_Origines de l'épopée française_, vient de montrer que les souvenirs
-de l'époque mérovingienne se retrouvent dans nos chansons de geste
-carolingiennes. Prenez maintenant les troubadours. Leur forme est très
-variée, savante même; leur inspiration est toute juvénile: sensualité
-timide, tendresse spirituelle plutôt que touchante, larmes vite
-essuyées, colères d'enfant aussitôt dissipées ou qui s'émoussent en se
-portant à la fois contre tous ceux que hait le poète, tel est le génie
-des Provençaux. Ils chantent la passion comme les poètes du moyen âge
-occidental, français ou allemands, chantent la nature; ceux-ci
-s'intéressent aux fleurs, à la bruyère, au rayon de soleil; il n'y a
-chez eux qu'un premier plan et pas de lointain: ils peignent avec
-d'éclatantes couleurs l'objet qui est sous leurs yeux, la sensation
-fugitive qui les aiguillonne; personne ne sait encore voir et ne peut
-mesurer les dernières profondeurs de la nature ou du coeur humain.
-
-Était-il réservé à la France du nord de produire un Dante ou un
-Arioste, à la France méridionale d'avoir un Guido Cavalcanti ou un
-Pétrarque? La croisade des Albigeois n'a pas laissé à notre Midi le
-loisir de donner tous ses fruits; une civilisation noble, brusquement
-disparue, a emporté le secret de son propre avenir. La littérature
-d'oïl a poursuivi sans trouble le cours de sa destinée. Aux XIIe et
-XIIIe siècles, la France lisait et paraissait comprendre les écrivains
-latins; la culture classique aidait lentement aux progrès de la
-conscience littéraire. Toutefois, au temps de saint Louis, quand déjà
-la nationalité française se reconnaissait clairement, tout effort pour
-créer une littérature réfléchie était encore prématuré. Comparez la
-débilité gracieuse de l'esprit de Joinville à la santé intellectuelle
-de son contemporain italien Marco Polo. Déjà, cependant, la veine
-chevaleresque s'épuisait: les compilateurs refondaient, abrégeaient,
-traduisaient en prose ou grossissaient démesurément les anciens
-ouvrages. La bibliothèque de don Quichotte était commencée.
-Impuissants à rajeunir la tradition littéraire, les écrivains en
-cherchèrent une nouvelle. On vit alors à quel point trois siècles de
-scolastique avaient usé les ressorts de l'esprit français. Comme on ne
-savait plus raisonner sur des choses réelles, on ne fut plus capable
-de créer des figures vivantes. L'École, après avoir arrêté la science,
-dessécha la poésie. On entra dans l'âge des abstractions et des
-chimères versifiées. Charlemagne, Roland, Merlin, ne sont plus que de
-purs accidents, des _quiddités_ littéraires que l'on rejette;
-désormais, les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de
-parler, je ne dis pas d'agir: les vices et les vertus, les espèces et
-les genres qui peuplaient déjà la première partie du _Roman de la
-Rose_, sont rejoints, dans la seconde, par les deux hautes
-quintessences, _Raison_ et _Nature_, que n'embarrassent point des
-dissertations de trois mille vers. La prédication subtile envahit tout
-le champ poétique. L'allégorie théologique se glisse dans le _Roman de
-Renart_ et en éteint la gaîté. Le symbolisme enveloppe d'un brouillard
-cette littérature doctorale; seules, les formes toutes bourgeoises,
-moqueuses, le fabliau, le mystère, le conte, la sottie, se
-maintiennent en joie. Mais que nous sommes loin de la _Chanson de
-Roland_!
-
-L'art français, par excellence, l'architecture ogivale, dépérit du
-même mal que la poésie. Longtemps elle avait gardé les traditions
-graves du roman, les solides piliers, les grandes lignes, les
-proportions qui rassurent l'oeil. Elle respectait alors les lois de la
-matière. Mais voici qu'elle se passionne pour la légèreté jusqu'à la
-folie. Elle exagère les hauteurs et les vides, raréfie la pierre,
-réduit les murs au dernier degré de maigreur, se joue des piliers et
-des voûtes comme si ces masses n'étaient que des formes géométriques;
-la pesanteur et l'équilibre, la loi ne compte plus pour elle. Il
-s'agit d'élever dans la nue le rêve ciselé des flèches et des tours;
-le détail, raffiné à outrance, multiplié en triangles aigus, afin de
-supporter l'ensemble aérien, monte toujours et absorbe non seulement
-les lignes horizontales, mais toutes les grandes lignes. La
-cathédrale, maintenue contre toute vraisemblance, étagée par mille
-contreforts, véritable sophisme de pierre, fait penser aux syllogismes
-de l'école, où le raisonnement, privé de raison dans les prémisses,
-vacille et s'affaisserait s'il n'était soutenu par le sophisme voisin.
-Cet art tourmenté et malade tuait les autres arts: l'austère statue du
-XIIe siècle n'aurait plus de place pour se tenir debout; la statuette
-délicate du XIIIe est réduite au rôle de broderie; la sculpture finit
-par l'imagerie, la laideur se mêle au pathétique dans les _Ecce Homo_
-et les _Christ de douleur_; la Madone, l'Enfant ont perdu toute
-noblesse; l'Enfant n'est plus «que le fils d'un bourgeois qu'on
-amuse»; la gargouille impudente, la fleur bizarre, le diablotin
-grotesque, altèrent de plus en plus la figure mystique de l'église; la
-peinture sur verre se corrompt par la recherche du détail et
-l'ambition de l'effet.
-
-L'expérience historique du moyen âge a donc été complète pour la
-France. Notre civilisation n'a point su prolonger ou rajeunir son
-originalité. La _culture_ première de l'Occident a produit chez nous
-ses dernières conséquences. L'Italie, rebelle de bonne heure à cette
-culture, a fait manquer chez elle l'expérience. Son moyen âge portait
-les germes les plus féconds de sa renaissance.
-
-Toujours elle eut dans le concert de la chrétienté, une physionomie
-très particulière. Envahie tour à tour par les Goths, les Lombards,
-les Arabes, les Normands, dominée par les Byzantins, les Francs, les
-Hohenstaufen, les Angevins, elle ne prit de ses maîtres que ce qui lui
-plut et arrangea à son gré sa civilisation, sa vie publique et sa foi.
-De l'histoire de Rome elle n'avait voulu conserver que des traditions
-de liberté, entretenues par la persistance de ses corporations
-d'artisans, et une image idéale qui lui servait de modèle pour bien
-juger le régime de la double monarchie universelle et l'ordre féodal.
-Elle porta plus légèrement que personne ce triple joug, parce qu'elle
-rencontra vite l'art d'opposer l'un à l'autre et d'affaiblir l'un par
-l'autre les deux souverains de l'Occident, l'empereur et le pape. Elle
-sut empêcher, par la résistance de l'église, l'absolue primauté de
-l'empire; elle arrêta sans cesse, par l'appui qu'elle prêtait aux
-empereurs et les prétentions obstinées de la commune de Rome, les
-progrès de la primauté temporelle de l'église; elle employa très
-habilement tantôt le pape, tantôt l'empereur, à l'affaiblissement des
-comtes et à la protection des républiques municipales. Quand elle se
-fut délivrée du despotisme des seigneurs, il se trouva qu'elle avait
-du même coup diminué le saint-siège et l'empire en détruisant la
-hiérarchie qui les soutenait; elle avait les mains plus libres du côté
-de l'un et de l'autre; tous les deux devaient désormais composer avec
-une Italie communale, tantôt gibeline et tantôt guelfe qui, par ses
-ligues militaires, savait manifester les vues d'une politique vraiment
-nationale. Elle eut alors une histoire plus tragique qu'aucun autre
-peuple, parce qu'à Rome était le noeud de tous les problèmes qui
-agitaient la chrétienté, mais, au fond, cette histoire est tout à fait
-consciente. En dehors des Deux-Siciles qui subissaient toujours
-quelque domination étrangère, l'Italie a cherché un ordre social
-nouveau, fondé sur l'autonomie des villes, et bientôt sur celle des
-provinces, un régime où la suzeraineté de l'empereur et celle du pape
-n'étaient plus que fictives, où le saint-siège, jusqu'au XVe siècle,
-se vit sans cesse dépossédé de sa royauté temporelle par la commune de
-Rome, mais où l'église romaine gardait toujours son prestige en tant
-qu'oeuvre maîtresse du génie italien. L'Italie a tourmenté les papes;
-elle les a vus sans remords, pendant trois siècles, fuir, proscrits et
-outragés, sur tous ses chemins; jamais elle n'a consenti à se rallier
-aux antipapes, presque tous Allemands, que lui donnaient les
-empereurs. Au temps des papes d'Avignon, elle a résisté aux séductions
-d'un schisme; au temps du grand schisme, elle a su réserver à ses
-pontifes propres la légitimité apostolique.
-
-Il était naturel, en effet, que le plus grand effort des Italiens fût
-dirigé du côté de l'indépendance religieuse. Ils n'eussent rien gagné
-à se soustraire à l'empire et à la féodalité s'ils s'étaient
-d'ailleurs résignés à la domination du saint-siège. Entre l'église et
-l'Italie s'établit une sorte de concordat tacite où l'indulgence
-réciproque eut la meilleure part. L'église permit aux Italiens de
-passer sans austérité ni tristesse à travers cette vallée de larmes.
-Les papes accordèrent à la Péninsule des libertés ecclésiastiques
-qu'ils eussent refusées à l'étranger; à l'église de Milan, dont
-l'archevêque était une sorte de souverain pontife, l'autonomie
-liturgique; à Venise, un patriarcat presque indépendant de Rome; à la
-Sicile, au midi napolitain, une familiarité étonnante avec la
-communion grecque et l'usage de la langue grecque pour le culte. Les
-meilleurs chrétiens de l'Italie, les moines, les anachorètes élèvent
-sans cesse la voix contre les abus du pontificat romain, que corrompt
-la puissance séculière. Pierre Damien, l'ami de Grégoire VII, déplore
-que l'église ait en main le glaive temporel. On connaît les invectives
-furieuses de Dante contre Rome, l'insolence du moine Jacopone à
-l'égard de Boniface VIII. Mais, en tout ceci, il faut voir la passion
-politique plutôt que l'émotion religieuse. Le christianisme italien
-est une création singulière. Il tient beaucoup de la foi primitive; le
-dogme étroit, la morale rigide, la pratique sévère, la hiérarchie
-gênent fort peu son indépendance: l'inspiration individuelle, la
-communion directe du fidèle avec Dieu, qui forment le fond de la
-religion franciscaine, sont peut-être les plus essentielles
-traditions de l'âme italienne. Une pensée paraît souvent chez leurs
-premiers écrivains, tels que Dante et Francesco da Barberino: c'est
-dans le coeur qu'est la religion vraie. Dante met en purgatoire le roi
-Manfred que l'église a maudit, que Clément IV a fait arracher à sa
-sépulture et jeter,--_a lume spento_, les cierges étant éteints,--au
-bord du Garigliano. Non, s'écrie le fils de Frédéric II, leur
-malédiction ne peut nous damner.
-
- Per lor maledizion si non si perde.
-
-L'Italie n'est pas éloignée de penser que toutes les religions mènent
-au royaume de Dieu. Le voisinage des croyances les plus diverses,
-l'islamisme et la foi grecque, l'avait préservée de l'égoïsme
-religieux. La tolérance la conduisit à une notion libérale de
-l'orthodoxie: le conte des _Trois Anneaux_ était au _Novellino_
-longtemps avant Boccace. C'est pourquoi les Italiens, très libres dans
-l'enceinte de leur église, n'ont jamais songé sérieusement à en
-sortir. Ils n'ont point eu d'hérésie nationale: la _pataria_ lombarde,
-le catharisme oriental, l'affiliation à la secte vaudoise ne furent,
-entre le XIe et le XIIIe siècles, que de courtes tentatives de révolte
-plus sociale encore que religieuse. La doctrine issue des prédictions
-de Joachim, abbé de Flore, parut un instant plus menaçante; elle
-troubla le monde franciscain par l'attente d'une troisième révélation,
-l'Évangile éternel du Saint-Esprit. Le saint-siège traita avec douceur
-ces excès du mysticisme italien; il autorisa la liturgie et le culte
-de Joachim dans les diocèses de Calabre; il condamna Jean de Parme, le
-général des frères mineurs, puis lui offrit le chapeau de cardinal,
-enfin, le béatifia; il laissa pulluler les petites sectes des
-_fraticelles_ et des _spirituels_, qui continuaient le joachimisme; il
-béatifia à son tour Jacopone, le plus bruyant de tous ces sectaires.
-Il était bien entendu, entre l'église et l'Italie, que selon la parole
-empruntée à saint Paul par Joachim, «là où est l'esprit du Seigneur,
-là est la liberté». La conscience libre, dans la cité libre, telle fut
-alors la loi de la civilisation italienne.
-
-Dans le domaine rationnel, l'Italien du moyen âge n'est pas moins
-maître de soi-même. Il pense librement et d'une façon très saine.
-C'est un fait grave que la scolastique ne s'est jamais implantée
-solidement dans la Péninsule. L'Italie a donné à l'école de Paris
-plusieurs de ses plus grands docteurs, Pierre Lombard, saint Thomas,
-saint Bonaventure, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe; ceux d'entre
-eux qui ont repassé les Alpes étonnèrent plutôt qu'ils ne séduisirent
-leurs compatriotes. Saint Thomas professa devant Urbain IV ses
-doctrines «par une méthode singulière et nouvelle», écrit Tolomeo de
-Lucques. La scolastique ne fut docilement acceptée en Italie que par
-les théologiens et les moines. Au XIVe siècle, Pétrarque et Cino da
-Rinuccini, dans son _Paradis des Alberti_, se moquent du _trivium_ et
-du _quadrivium_. Les premiers moralistes, Brunetto Latini et Dante,
-peuvent conserver les divisions et l'apparence logique de l'École: en
-réalité, ils procèdent par expérience dans leurs descriptions de la
-nature et du coeur humain. La science nationale de l'Italie, à
-Bologne, à Rome, à Padoue, n'est point la dialectique, mais le droit
-écrit, c'est-à-dire la raison appliquée aux choses de la vie réelle;
-c'est aussi le péripatétisme de la tradition arabe, mais absolument
-dégagé de la théologie, l'averroïsme, auquel se rattache la rénovation
-des sciences naturelles et de la médecine. Cette grande école, dont
-Padoue fut le centre, a beaucoup inquiété l'église: les peintres
-religieux, tels que Benozzo Gozzoli, montrent volontiers Averroès
-terrassé, véritable Antéchrist, sous les pieds de saint Thomas. Les
-averroïstes ont tenté, dans l'Italie du moyen âge, une reconnaissance
-de l'ordre purement rationnel que Descartes reprendra pour la France.
-Leurs adhérents plus ou moins déclarés allèrent très vite jusqu'au
-terme dernier de l'incrédulité: ils niaient l'immortalité de l'âme et
-l'âme elle-même. Les _bonnes gens_, la _gente volgare_, voyant Guido
-Cavalcanti passer rêveur dans les rues de Florence, prétendaient qu'il
-cherchait des raisons de ne pas croire en Dieu. Déjà, au commencement
-du XIIe siècle, on avait signalé à Florence des _épicuriens_ qui se
-riaient de Dieu et des saints et vivaient selon la chair, dit Villani.
-Comme tous ces libres esprits appartiennent au parti gibelin, il est
-peut-être bon de n'accueillir qu'avec réserve les accusations lancées
-contre eux par les guelfes et les moines. On ne peut sans doute
-mesurer l'étendue de leur scepticisme, mais il faut bien signaler en
-eux ce trait caractéristique de l'homme moderne. Ils ont eu, dans leur
-incrédulité, l'orgueil naturel aux consciences qui dédaignent la foi
-ou les illusions de leur siècle. Dante les condamne, comme hérétiques,
-mais on sent qu'il les admire, car ils sont de sa race. Le plus
-hautain de tous, Farinata degli Uberti, tout droit dans son sépulcre
-embrâsé, le front altier, semble, dit-il, avoir l'enfer en grand
-mépris. Mais n'avons-nous pas déjà perdu de vue le moyen âge
-occidental? Tandis que la France s'arrête dans l'oeuvre de la
-civilisation, l'Italie, ouvrière plus tardive, est toute prête à
-inventer une civilisation nouvelle. Elle tient en ses mains
-l'instrument de tout progrès, l'art de penser clairement; elle sait
-opposer à l'autorité de la tradition la valeur rationnelle et
-l'énergie de l'individu. Elle passe d'une façon presque insensible du
-moyen âge à la renaissance.
-
-
-II
-
-Elle y passe d'abord par une vaste crise politique et sociale qui a
-transformé chez elle la notion de l'état, le caractère du pouvoir, les
-rapports du citoyen avec le gouvernement de sa patrie, les relations
-des différentes parties de l'Italie entre elles, les relations de
-l'Italie avec la chrétienté. Il s'agit de la _tyrannie_, ou du
-principat absolu, qui s'établit avec ensemble sur les débris de
-l'ordre féodal et des communes républicaines. Burckhardt étudie ce
-grand fait avant tous les autres, parce qu'il est non point la seule
-cause, mais la cause initiale de presque tous. La tyrannie, en brisant
-les anciens cadres politiques, n'a pas seulement donné aux Italiens un
-exemple d'action; elle leur a imposé l'action même par la nécessité où
-ils se trouvèrent de respirer et de vivre dans l'atmosphère d'un
-régime nouveau.
-
-Le type premier de l'état moderne remonte à l'empereur Frédéric II.
-Avant lui, les princes normands avaient régné sur l'Italie inférieure
-et la Sicile en modifiant le système féodal, qu'ils changèrent en
-baronnies indépendantes: Frédéric substitue à leur oeuvre une
-remarquable imitation des gouvernements musulmans. Il est, lui, le
-seul baron, le maître absolu; partout où il domine, le droit politique
-des comtes est anéanti, les élections populaires sont défendues; entre
-lui et la multitude des sujets ne subsiste plus une ombre de
-hiérarchie; il gouverne par son bon plaisir, loi suprême qu'exécutent
-sans pitié ses vicaires, tels qu'Ezzelino da Romano; il gouverne en
-dehors de l'église et contre elle; s'il ne fonde pas une religion
-d'état, s'il ne prétend pas à la suprématie religieuse du monde, tout
-au moins est-il le chef véritable des religions diverses qui vivent en
-paix sous son sceptre. Il s'est réservé le pouvoir judiciaire; il
-enveloppe son royaume du réseau d'une administration dont sa
-chancellerie trilingue est le centre, fixe, par le cadastre, l'impôt
-foncier, règle les impôts de consommation, surveille la science, fait
-des universités de Naples et de Salerne une école impériale où toute
-la jeunesse de l'Italie méridionale est obligée d'étudier; il est
-lui-même l'armateur privilégié de l'empire pour tous les ports de la
-Méditerranée, il s'octroie le monopole du sel et des métaux. Son
-égoïsme, ses passions, son génie, où la tolérance se rencontre avec
-la cruauté, sont la règle unique de sa politique. Il brûle les
-hérétiques, tout en réconciliant l'Europe chrétienne avec l'Asie
-musulmane. Il appelle à sa cour les poètes et les médecins grecs ou
-arabes, les troubadours, les rabbins juifs, les géomètres et les
-chanteurs. Ce khalife souabe qui écrit des vers d'amour et s'entoure
-de bourreaux sarrasins est la terreur de l'Occident et de Rome. Mais
-l'Italie, qui bientôt permettra tout à ses maîtres, à la condition
-qu'ils fassent de grandes choses, voit en Frédéric le premier de ses
-princes, _specchio del mondo_, miroir du monde, dit le _Novellino_;
-longtemps après la chute de sa maison, il occupera l'imagination
-populaire et passera dans les songes des Visconti, des Malatesta, des
-Sforza et des Borgia.
-
-La tyrannie italienne a mis plus d'un siècle à trouver son expression
-définitive dans les grandes familles despotiques des derniers Visconti
-et des Sforza de Milan, des Este de Ferrare, des Gonzague de Mantoue,
-des Montefeltri d'Urbin, dans le principat des premiers Médicis, le
-pontificat des papes tels que Pie II ou Paul II. Au XIVe siècle, le
-désordre inouï où est tombée l'Italie, abandonnée par le pape et
-l'empereur, permet aux audacieux de s'imposer violemment soit à leur
-propre cité, soit aux barons de leur voisinage. Les petites
-dominations qui ont commencé par un exploit de brigandage sont alors
-très nombreuses et d'un caractère farouche. La résistance des communes
-ou celle des seigneurs, l'indiscipline de ses fils, de ses bâtards et
-de ses proches qui se rient d'un droit dynastique fondé par le
-guet-apens, maintiennent le maître illégitime dans la méfiance, le
-forcent à régner par l'épouvante. Le tyran s'isole dans son palais où
-aboutissent toutes les forces vives de l'état, la police, les impôts,
-la justice; la garde du tyran est la seule armée nationale; son trésor
-bâtit les églises, dessèche les marais. Son peuple lui appartient au
-même titre que ses meutes de chasse. Jean-Marie Visconti lâchait ses
-dogues sur les bourgeois de Milan, Urbain VI jetait des cardinaux dans
-une citerne pleine de reptiles. Cette tyrannie ne pouvait durer; elle
-s'usa vite par sa violence même. Le XVe siècle nous la montre
-s'améliorant par le progrès de l'esprit politique, par un
-développement plus humain de la personnalité des princes. Les petites
-seigneuries sont absorbées par les plus grandes. Celles qui subsistent
-encore, les Malatesta de Rimini, les Baglioni de Pérouse, les
-Manfreddi de Faenza, semblent désormais de véritables fosses aux lions
-où princes et sujets se dévorent sans merci. Mais, ailleurs, l'ordre a
-commencé. Un nouveau personnage est entré en scène, le condottière,
-qui est parfois un tyran à la solde d'un autre, capitaine d'aventures,
-vénal, brave, dénué de scrupules, mais qui sait commander, rompu à
-toutes les ruses, étonnamment maître de sa passion du moment. Tel fut
-le paysan Jacques Sforza, qui fonda la plus grande des maisons
-italiennes. Il disait à son fils François: «Ne touche jamais à la
-femme d'autrui; ne frappe aucun de tes gens, ou, si cela t'arrive,
-envoie-le bien loin; ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou
-sujet à perdre ses fers...» Le condottière a créé l'armée moderne, où
-la valeur personnelle et l'expérience du général sont un ressort
-d'autant plus puissant que l'invention des armes à feu modifie
-davantage la vieille tactique féodale et contraint le soldat à une
-manoeuvre d'ensemble; il achèvera dans la tyrannie italienne, où il
-s'installe souvent par usurpation, l'état moderne absolu. Ici, la
-fortune de l'état, entourée de puissances rivales, repose à la fois
-sur les ressources militaires et sur l'habileté diplomatique du tyran.
-Et toute la sécurité de celui-ci est dans son propre caractère. Il n'a
-pas, aux yeux des sujets, comme le roi de France ou l'empereur, une
-sorte de prestige mystique; sa race n'est point séculaire; le
-parchemin que lui ont délivré l'empereur ou le pape ne compte point
-pour son peuple; la seule garantie qu'il ait de son pouvoir est la
-façon dont il l'exerce. Et, comme il est le fils de ses oeuvres, il
-groupe naturellement autour de sa personne ceux dont la noblesse est
-tout intellectuelle, les artistes, les savants, les poètes, les
-érudits. Le mécénat devient la parure de la tyrannie italienne. Il en
-est aussi la force, car il console les villes de leurs libertés
-communales perdues, et il enveloppe le prince d'une clientèle dévouée,
-toujours prête pour la louange et qui a toute l'apparence de l'opinion
-publique. Ainsi l'une des plus sûres raisons d'être des princes est la
-part considérable qu'ils ont dans la civilisation de la renaissance.
-
-Les formes de cette souveraineté furent très diverses. Ferrare, Urbin,
-Mantoue, toujours menacées par quelque voisin, le pape, Milan ou
-Venise, se résignèrent à une politique effacée, mais, pour l'élégance
-de la civilisation, elles se tinrent au premier rang. La tyrannie par
-excellence fut le duché de Milan, surtout au temps de Ludovic le More.
-Milan pouvait fermer ou ouvrir à l'étranger les routes des Alpes; elle
-était comme la clé de voûte de la Péninsule: ses maîtres osaient
-aspirer à la couronne d'Italie. Au midi, Naples avec sa famille
-vraiment royale, mais étrangère, les Aragons, sa noblesse héréditaire
-et le tempérament monarchique qu'elle tenait des Normands et des
-Angevins, fut plutôt une royauté au sens européen qu'un principat
-italien. D'ailleurs, elle ne compta guère dans la renaissance: sa
-civilisation, très brillante au XIIe siècle et dans la première moitié
-du XIIIe, vint du dehors; la dynastie espagnole reprit, avec Alphonse
-le Grand, la tradition libérale de Robert d'Anjou; néanmoins, les
-Deux-Siciles furent toujours inférieures, pour la culture de l'esprit,
-même aux petites principautés des Este et des Gonzague.
-
-C'est à Rome que le régime tyrannique apparut de la façon la plus
-originale et la plus complexe. Le saint-siège était, en Italie, la
-plus ancienne image de l'autorité. Mais, depuis plus de deux cents
-ans, son pouvoir s'était lentement modifié sous l'empire de
-circonstances presque fatales. Peu à peu, le pape du moyen âge, le
-pape faible dans Rome, sans cesse violenté par sa noblesse ou son
-peuple, mais très fort en face de la chrétienté, avait fait place à un
-prince ecclésiastique, de plus en plus maître de Rome et de ses états,
-de plus en plus redoutable aux factions féodales, mais qui, chaque
-jour, perdait quelque chose de sa primauté religieuse. Les luttes des
-papes avec Frédéric II, Manfred et les Gibelins, la rébellion
-permanente des fraticelles et des mystiques, Philippe le Bel, l'exil
-d'Avignon, le schisme, l'hérésie hussite, les conciles du XVe siècle,
-précipitèrent la déchéance du pontificat romain. L'église elle-même
-avait dû, à Constance et à Bâle, dépouiller son premier évêque de la
-toute-puissance dogmatique. Les papes voyaient toutes leurs
-entreprises religieuses condamnées d'avance. Eugène IV, Nicolas V
-essayèrent vainement la réconciliation de la chrétienté grecque avec
-Rome. Pie II mourut en bénissant à Ancône les galères qui ne devaient
-point faire voile vers Jérusalem. Mais Sixte IV refusa obstinément aux
-princes chrétiens de prêcher la croisade contre les Turcs, et
-Alexandre VI noua avec Bajazet des relations diplomatiques. La
-papauté, se repliant dans sa puissance territoriale, passa très
-résolument à l'état de tyrannie italienne. Elle eut ses condottières,
-ses ambassadeurs, ses espions, ses sbires, son trésor, ses droits de
-douane, son tarif d'indulgences. Mais sa condition de royauté élective
-lui imposait un rôle difficile dans le concert de la péninsule. Le
-pape, vieux, privé de la garantie dynastique, était condamné à une
-perpétuelle défensive. Les cardinaux des précédentes familles
-pontificales, les nobles romains, les princes italiens enlaçaient de
-mille intrigues le chef de l'église, dont la succession semblait
-toujours ouverte. Le pape, obligé par sa situation temporelle de
-suivre une politique sans cesse changeante, grâce à la mobilité des
-intérêts italiens auxquels elle se mêlait, dut, afin d'être le maître
-dans sa maison, exercer sur le sacré-collège une police terrible,
-écraser dans le sang le parti des Colonna, abattre ce qui restait de
-petits tyrans dans les Romagnes, nouer et dénouer des ligues,
-s'appuyer tour à tour sur Naples, Milan, Venise, Florence, trahir le
-lendemain l'allié de la veille, acheter une infanterie suisse, enfin
-appeler sur la Péninsule l'étranger, la France, l'Espagne ou l'empire.
-Le saint-siège a tourné dans ce cercle depuis la fin du grand schisme
-jusqu'à Clément VII, entraînant dans son tourbillon la politique de
-l'Italie entière. Le seul point auquel ces papes (Jules II excepté)
-s'attachèrent avec constance, fut le népotisme. C'était l'inévitable
-nécessité du principat ecclésiastique. Par leurs neveux ou leurs fils,
-dotés de fiefs considérables et mariés dans les familles princières,
-les pontifes créaient l'apparence d'une dynastie, agrandissaient la
-suzeraineté de l'église du côté de Naples, de Florence, de Venise. Le
-népotisme a bouleversé l'Italie sous Sixte IV, Alexandre VI et Léon X;
-il faillit être mortel à l'église elle-même. Le fils de Sixte IV,
-Pietro Riario, conçut l'idée de prendre la tiare, à titre d'héritier,
-sans élection et du vivant même de son père. César Borgia reprit ce
-projet extraordinaire en vue duquel Alexandre ménageait à son fils
-l'appui de Venise. Qu'il se fût ou non proclamé pape, il mettait la
-main sur le royaume de saint Pierre et le fondait, avec son duché des
-Romagnes, en une souveraineté de l'Italie centrale: «J'avais pensé à
-tout ce qui suivrait la mort du pape et trouvé remède à tout, dit
-César à Machiavel, quelques jours après la fin foudroyante
-d'Alexandre; seulement, j'avais oublié que, lui mort, je pouvais être
-moi-même moribond.»
-
-Burckhardt étudie à part deux cités: Venise, qui demeurait une
-république patricienne, immobile dans sa constitution sociale, et
-Florence, qui, démocratique de génie, goûta de tous les régimes, de la
-tyrannie militaire du duc d'Athènes, de la démagogie incendiaire des
-_ciompi_, de la tyrannie théocratique de Savonarole, du principat
-intermittent des Médicis, de la république bourgeoise de Soderini.
-Venise fut longtemps comme en dehors de l'Italie, tournée vers
-l'Orient, indifférente aux agitations de la Péninsule, où elle
-n'entrait jamais que pour quelques instants, en faisant payer son
-alliance le plus cher possible. Tout son esprit d'invention allait
-vers les régions lointaines où cheminaient ses caravanes. Le moyen âge
-se prolongeait sur les lagunes, maintenu par un gouvernement
-inquisitorial, la dévotion d'état, l'étroite solidarité des citoyens,
-que fortifiait la haine du reste de la Péninsule. Le soupçon
-incessant, la terreur de la délation, pesaient sur toutes les âmes.
-Venise, très ingénieuse de bonne heure pour le calcul des intérêts
-économiques, ne devait s'éveiller que tard à la vie de l'esprit. Sa
-renaissance fut d'arrière-saison, le dernier rayon de l'Italie. Elle
-n'eut pas, antérieurement à Alde Manuce, l'amour désintéressé des
-lettres; elle décourageait les érudits que l'Orient grec lui envoyait;
-Paul II, un Vénitien, traitait d'hérétiques tous les philologues.
-Venise laissa se perdre les manuscrits de Pétrarque et dépérir la
-bibliothèque de Bessarion. Ses premiers poètes datent du XVIe siècle,
-sa peinture originale de la fin du XVe. Sa littérature propre est dans
-_les Relations_ de ses orateurs, qui, par leur art national de
-l'espionnage, ont été peut-être les plus fins diplomates du monde.
-
-Tout autre fut la physionomie de Florence. Ce peuple mobile peut
-renverser dix fois par siècle son gouvernement: on sent qu'il est le
-maître de sa destinée et de ses actes. Machiavel en expose l'histoire
-comme celle d'un être vivant et personnel: «Florence, dit Burckhardt,
-était alors occupée du plus riche développement des individualités,
-tandis que les tyrans n'admettaient pas d'autre individualité que la
-leur et celle de leurs plus proches serviteurs.» Cette vie féconde de
-la conscience à laquelle les tyrans doivent tout ce qu'ils sont, et
-qu'ils communiquent aux artistes et aux écrivains de leur cour,
-Florence l'avait donnée elle-même à tous ses citoyens. Le Florentin ne
-se laisse point opprimer par l'histoire tumultueuse de sa république.
-Il cherche toujours, entre les partis extrêmes, quelque point de
-conciliation. Il veut bien être guelfe, mais à la condition que le
-pape ne touchera point aux libertés florentines. Il étudie
-sérieusement les causes de la prospérité ou du malaise de la cité.
-Avec Dante et Machiavel, il juge les défauts de son génie, la
-légèreté, la jalousie, la calomnie, l'hérédité de la vengeance; avec
-les Villani, Guichardin et Varchi, il recherche et mesure toutes les
-sources de la fortune de Florence, il passe sans effort de la
-statistique à l'économie politique; il aime sa ville; exilé, il la
-pleure, même en la maudissant, et, jusqu'au dernier jour de
-l'indépendance nationale, il la glorifie comme le chef-d'oeuvre de
-l'histoire. Dans une telle cité, le régime politique repose sur
-l'opinion et chancelle au moindre frémissement du sentiment public.
-Florence n'a jamais été plus véritablement elle-même qu'aux jours où
-le crédit seul de Cosme l'Ancien gouvernait les affaires; la seule
-tyrannie qu'elle accepta avec sérénité fut, après la conspiration des
-Pazzi, celle de Laurent le Magnifique. C'est à ces années de la vie
-florentine que s'applique le mieux la dénomination donnée par
-Burckhardt à la première partie de son livre: _l'État considéré comme
-oeuvre d'art_. Vers ce poète et ce sage gravite harmonieusement une
-civilisation où tout un peuple épris de liberté et de beauté a mis son
-âme.
-
-
-III
-
-La renaissance a renouvelé d'abord la condition sociale de l'Italien.
-A l'état moderne répond désormais l'homme moderne, citoyen ou sujet.
-Affranchi des anciennes communautés politiques, il ne compte plus que
-sur soi et l'exemple de ses tyrans et de ses condottières l'engage à y
-compter sans réserve. Il se sent plus isolé qu'autrefois; l'isolement
-même fortifie son caractère. Le traité du _Gouvernement de la famille_
-d'Alberti énumère les devoirs que l'incertitude de la vie publique
-impose au particulier. Mais cette incertitude ne le trouble guère. Il
-fait face à la tyrannie résolûment. Il frappe ses princes avec joie,
-même à l'église, même étant prêtre. Proscrit, il ne se croit pas
-diminué. «Ma patrie, disait Dante, est le monde entier.»--«Celui qui a
-tout appris, dit Ghiberti, n'est étranger nulle part; même sans
-fortune, même sans amis, il est citoyen de toutes les villes; il peut
-dédaigner les vicissitudes du sort.» Être seul contre tous, _uomo
-unico, uomo singolare_, émouvoir par quelque grand acte de vertu ou de
-scélératesse l'imagination de son siècle, tel est le rêve de
-l'italien. L'image de la gloire le tourmente, une branche de laurier
-donnée au Capitole, un tombeau à Santa-Croce, une inscription sur un
-mur d'église. Les damnés de Dante n'ont qu'un souci: la mémoire de
-leur nom chez les vivants. Les régicides vont au supplice le regard
-fixé sur l'immortalité. A vingt-trois ans, Olgiato, l'assassin de
-Galéas-Marie Sforza, «montra à mourir le plus grand coeur, dit
-Machiavel. Comme il allait nu et précédé du bourreau portant le
-couteau, il dit ces paroles en langue latine, car il était lettré:
-_Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti._»
-
-Les coeurs s'ouvrent donc à toutes les passions, les volontés à toutes
-les résolutions; entraînés par la même loi, les esprits recherchent
-avidement toutes les connaissances. L'_uomo universale_, l'homme qui
-sait tout et porte en sa pensée la culture entière de son siècle, non
-point à la manière des compilateurs arides du moyen âge, mais comme un
-artiste toujours prêt à l'invention personnelle, ce virtuose
-intellectuel est encore une création singulière de la renaissance. Au
-XVe siècle, les marchands florentins lisent les auteurs grecs que leur
-dédient les humanistes; le diplomate Collenuccio, qui traduit Plaute
-et imite Lucien, forme un musée d'histoire naturelle, explique la
-géographie des anciens et fait avancer la cosmographie. Brunelleschi
-connaît toutes les sciences relatives à l'architecture; il édifie sa
-coupole sur une donnée mathématique; il est architecte et sculpteur,
-comme plus tard Michel-Ange sera peintre, sculpteur, architecte et
-poète. Le père de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend
-le latin et écrit en vers. Laurent le Magnifique converse avec Pic de
-la Mirandole; il semble que toute l'expérience de l'esprit humain soit
-entrée en Léonard de Vinci. L'architecte Leo Battista Alberti, qui a
-laissé une oeuvre moins splendide que le maître de l'école de Milan,
-n'était pas moins savant; il pratiqua tous les arts, écrivit dans tous
-les genres, en latin et en italien; à vingt-quatre ans, voyant que sa
-mémoire baissait, tandis que ses aptitudes pour les sciences exactes
-demeuraient intactes, il quitta la jurisprudence pour la physique et
-la géométrie. Il se répétait souvent cette fière maxime: «L'homme peut
-tirer de soi-même tout ce qu'il veut.»
-
-Le sentiment que l'Italien a de sa valeur individuelle, le retour
-égoïste qu'il fait sur lui-même, quand il rencontre la personnalité
-d'autrui, provoquent la raillerie «sous la forme triomphante de
-l'esprit». Ceci est encore une nouveauté. Il ne s'agit plus des
-injures qui, au moyen âge, accablaient les vaincus et éclataient même
-dans les querelles des théologiens, ni des défis familiers aux poètes
-provençaux, ni des satires didactiques, dont le _Roman de Renart_ est
-le modèle et qui atteignaient, sous le masque de personnages
-collectifs, certaines classes de la société. La victime de l'ironie
-moderne est l'individu isolé dont le moqueur blesse les prétentions
-personnelles, à qui il lance parfois un mot terrible. Le _Novellino_
-manquait encore d'esprit; il ignorait l'art du contraste spirituel;
-déjà, quelque temps après la rédaction de ce recueil, Dante égalait
-Aristophane pour la verve ironique. Dès lors la raillerie est un
-élément constant de la pensée italienne. Elle passe d'une façon
-continue à travers la haute littérature comme dans le conte populaire.
-Pétrarque se moque des médecins, des philosophes et des sots.
-Sacchetti rappelle les mots piquants échangés à Florence de son temps.
-Vasari raconte toute sorte d'histoires plaisantes, bons tours
-d'ateliers, vives réparties, à propos des artistes du XIVe et du XVe
-siècles. L'_uomo piacevole_, l'homme qui a toujours les rieurs de son
-côté, est un personnage bien vu, que l'on souhaite en tous lieux; le
-Florentin réussit mieux qu'aucun autre dans ce caractère. Vers la fin
-du XVe siècle, le grand maître de l'art était un curé du _contado_ de
-Florence. Le bouffon est d'une espèce inférieure, car il doit se plier
-aux fantaisies de ses patrons; tels, les moines, le cul-de-jatte, et
-les parasites à qui Léon X fait manger des singes et des corbeaux
-rôtis. Ce pape organisa un jour, pour un malheureux que la manie de la
-gloire littéraire possédait, un triomphe grotesque au Capitole; la
-parodie manqua par le refus de l'éléphant sur lequel était monté le
-poète, de passer sur le pont Saint-Ange. Déjà la poésie elle-même
-faisait une grande place à la raillerie des plus augustes souvenirs.
-Laurent de Médicis avait travesti l'Enfer de Dante, Pulci, Boiardo se
-jouèrent plaisamment des traditions chevaleresques. On sent bien que
-l'Arioste s'amuse du moyen âge, tout en gardant aux traditions
-héroïques leur grâce idéale. Mais tout cela était encore inoffensif.
-Les moeurs violentes de la renaissance produisirent le véritable
-pamphlet satirique, trait mortel qui frappe l'ennemi au coeur. Les
-philologues qui se déchiraient l'un l'autre établirent dans Rome, au
-temps de Paul Jove, une officine occulte de médisances, de
-_pasquinade_, contre les gens d'église. L'austère Adrien VI, pape
-étranger, fut une de leurs plus lamentables victimes. La raillerie de
-l'Italien touchait traîtreusement, comme le stylet du spadassin. Elle
-fut, entre les mains de l'Arétin, une des terreurs du XVe siècle.
-
-Burckhardt arrive ici à un point capital de son livre: _la
-Résurrection de l'antiquité_. On comprend pourquoi cette série de
-chapitres n'est point venue plus tôt. Abstraction faite de
-l'antiquité, les forces vives de l'Italie se développaient
-spontanément, la renaissance était assurée dans ses lignes
-principales. Mais la culture antique apporta à l'Italie une condition
-intellectuelle particulière. Elle l'a fait vivre dans la familiarité
-d'une civilisation toute rationnelle, avec la vue constante de modèles
-de beauté; elle a rendu plus rapide et plus harmonieuse l'éducation
-des Italiens. Elle leur montrait de quelle façon, dans un milieu
-social très semblable au leur, affranchis comme eux de toute croyance
-impérieuse, les hommes avaient jadis su penser, raisonner et agir.
-L'expérience que l'Italie poursuivait dans l'ordre nouveau de la
-société politique et les formes nouvelles de l'art, se présentait à
-elle justifiée par l'histoire, la littérature et les ruines du monde
-antique. En réalité, jamais elle n'avait perdu de vue l'antiquité. Les
-vestiges du passé couvraient ses campagnes, étaient debout dans ses
-cités. Les écrivains latins, les Grecs eux-mêmes, dont la langue se
-parlait toujours en Sicile, étaient pour elle autrement intelligibles
-que pour les Français ou les Allemands du moyen âge, non point des
-étrangers, mais des ancêtres. Dante, sans faire aucune violence à sa
-foi chrétienne, leur réserve en dehors des régions dolentes de
-l'enfer, une fraîche retraite où ils vivent en conversant dans une
-paix solennelle. Il remercie Brunetto Latini, qui fut son maître pour
-la lecture des anciens, de lui avoir appris «comme l'homme
-s'éternise». Il appelle toujours langue latine, langue royale, le
-toscan qui devenait l'idiome littéraire de la Péninsule. La grande
-image de Rome, que l'église la première vénérait, semblait unir
-l'Italie moderne à l'Italie virgilienne. «Les pierres des murs de
-Rome, écrit Dante, méritent le respect de tous.» C'est à la vue de
-Rome que Villani sent naître sa vocation d'historien. Pétrarque, Fazio
-degli Uberti, le Pogge ont pour Rome, pour son passé et ses ruines
-grandioses, l'émotion poétique, la tendresse filiale de quelques-uns
-de nos modernes. Un chroniqueur obscur du XVe siècle s'écrie: «Ce que
-Rome a de beau, ce sont les ruines.» Pie II mourant sourit à Bessarion
-qui lui promet un tombeau dans l'enceinte de Rome. La Rome chrétienne,
-consacrée par les souvenirs de saint Pierre et de Grégoire le Grand,
-frappe moins les imaginations que la Rome des Gracques et des
-Scipions: la Rome impériale, à laquelle se rapportent toutes les
-grandes ruines, disparaît presque dans le fantôme glorieux de la
-vieille métropole républicaine. Les tribuns, Crescentius, Arnauld de
-Brescia, Rienzi, les écrivains tels que Pétrarque et Boccace, semblent
-vivre dans la commune de Tite-Live. Pour eux, l'archéologie n'est
-point une simple curiosité d'érudition: elle leur rend les titres de
-la famille italienne. Les papes du XVe siècle encouragèrent ces
-études. Blondus de Forli dédia à Eugène IV sa _Roma instaurata_. De
-Nicolas V à Clément VII, le saint-siège a présidé à cette exhumation
-des oeuvres d'art, comme à la propagation des livres. L'antiquité
-retrouvée est une lumière qui permet aux Italiens de voir plus clair
-dans les détours même les plus tortueux de leur propre conscience. Les
-conspirateurs, les régicides s'inspirent de Salluste; les meurtriers
-du duc de Milan, en 1476, étaient des jeunes gens que la mémoire de
-Catilina et de Brutus avait enflammés; il y avait des humanistes dans
-le complot des Pazzi.
-
-La renaissance italienne est, en effet, éminemment latine, et d'autant
-plus vivante. La dévotion pour les écrivains grecs était certes déjà
-très vive au XIVe siècle. Pétrarque expira, dit-on, le front penché
-sur un manuscrit d'Homère qu'il pouvait à peine épeler. Au siècle
-suivant, l'enthousiasme pour la Grèce classique, encore accru par
-l'émotion qu'éveilla en Occident la chute de Constantinople, toucha
-par moments à la superstition. Les grandes bibliothèques des
-Montefeltri, à Urbin, des Médicis, du Vatican, s'enrichissaient
-méthodiquement de manuscrits grecs. Les princes, les particuliers même
-pensionnaient les réfugiés byzantins, leur donnaient à corriger le
-texte des manuscrits, entretenaient des copistes, des traducteurs, des
-calligraphes, des relieurs, faisaient fouiller les greniers des
-couvents. Florence, Rome, Padoue avaient leurs professeurs publics de
-grec; l'hellénisme, après s'être établi d'abord à Rome, au temps de
-Nicolas V et de Bessarion, se fixait à Florence dans l'académie
-platonicienne des Médicis. Mais l'Italie, poussée par l'instinct
-national, s'attacha toujours plus étroitement à l'antiquité latine.
-_Gravior Romanus homo quam Græcus_, disait le pape Pie II. La
-renaissance demandait à la Grèce des modèles littéraires, des
-doctrines philosophiques; ce qu'elle recherchait dans les écrivains
-romains, c'était l'homme lui-même. La littérature grecque a un
-caractère impersonnel qu'elle doit à son haut idéalisme, à son
-indifférence pour le détail biographique, le trait individuel. Les
-Latins ont vécu et pensé dans une sphère moins sublime; ils ont eu
-plus de curiosité pour leur propre vie morale, un sentiment plus
-intime des choses de l'âme, un goût décidé pour l'observation de
-conscience. Ils aiment à se révéler à autrui, même par l'aveu de leurs
-faiblesses; ils font, pour ainsi dire, déjà des confessions. Leur
-oeuvre fut ainsi plus humaine que celle des Grecs, et c'est à la
-pratique de leurs livres que se rapporte le plus justement la notion
-d'_humanités_. L'Italie se rangea donc à cette tutelle littéraire de
-Rome que Dante, disciple de Virgile, avait reconnue avec une piété
-filiale. Pétrarque fut, par excellence, le lettré italien de la
-renaissance, formé à l'école des Latins; il est aussi le premier en
-date et peut-être le plus grand des humanistes de l'Occident. Quoi
-qu'il écrive, c'est en réalité sur Pétrarque qu'il écrit. Ainsi
-avaient fait jadis Cicéron et Horace. Il mêle à merveille ensemble
-l'enthousiasme et le scepticisme, la poésie et l'ironie; n'oublions
-pas l'égoïsme. Pour les lettrés tels que lui, la fortune de leur
-esprit est l'affaire importante de la vie; mais il leur reste encore
-du loisir pour leur fortune temporelle. Nous les admirons, et nous
-serions des ingrats si nous ne les aimions. Car ils vivent
-familièrement avec nous et ne nous déconcertent point par leur
-grandeur d'âme; ils nous donnent les plaisirs les plus délicats,
-celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes, tout en nous
-parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de leurs rêves, de
-leurs chagrins et de leur santé. De Cicéron à Pétrarque, de Pétrarque
-à Montaigne, ils ont été les dieux domestiques de tous ceux qui
-pensent, qui lisent ou écrivent, et ne désespèrent point de leur
-ressembler par quelque endroit.
-
-Le génie italien n'a point été faussé par l'influence constante des
-lettres latines. Le latin avait toujours été la langue de l'église en
-même temps que celle de la science pour la chrétienté entière; sans
-effort ni raideur pédantesque, il reparut avec toute sa valeur
-littéraire dans la littérature épistolaire qui renaissait sous la
-plume de Pétrarque: au XVe siècle, dans les encycliques et les bulles
-du saint-siège, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra,
-les biographies de Vespasiano Fiorentino, les _Commentaires_ d'Æneas
-Sylvius; enfin, dans une foule d'oeuvres poétiques, dont l'_Africa_
-marqua le début, épopées, bucoliques, élégies, épigrammes. Cicéron,
-Catulle et Virgile revivent dans la littérature néo-latine de
-l'Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s'inspirent
-des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite-Live, des
-réflexions morales de Tacite. L'entrée des comédies de Plaute sur le
-théâtre de Léon X n'étonna personne; à Rome, comme à Naples, à
-Brescia, à Bergame, à Padoue, à Florence, la _Commedia dell'arte_ et
-la farce populaire n'avaient-elles point conservé, dans le jeu de
-l'intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de
-l'Italie latine? Chrémès était l'aïeul de Cassandre, Davus fut l'un
-des maîtres de Polichinelle.
-
-
-IV
-
-Nous venons de considérer l'une des deux faces de la renaissance
-italienne, l'Italien lui-même, étudié d'une manière toute subjective,
-l'homme moderne, affiné par l'antiquité, armé de critique, libre
-d'esprit, dont la volonté propre ou la force inflexible des choses
-limitent seules l'action. Passons maintenant à une série de vues
-parallèles qui achèvent la théorie de Burckhardt, à la rencontre de la
-conscience italienne avec les réalités du dehors, du monde extérieur,
-avec la nature, la société; en d'autres termes, observons l'aspect
-original de la science, de la poésie, de l'art, de la moralité dans
-l'Italie de la renaissance.
-
-En plein moyen âge, les Italiens eurent sur le monde des notions
-supérieures à celles des autres peuples chrétiens. Leur situation
-méditerranéenne, le souvenir de l'_orbis Romanus_, la lecture des
-géographes anciens, les intérêts de leur commerce maritime les
-portèrent à regarder fort loin, à chasser de leur esprit la terreur
-de l'inconnu. Au temps des croisades, ils se préoccupaient beaucoup
-moins du saint tombeau que de leurs comptoirs et de la sûreté de leurs
-caravanes; au XIIIe siècle, Plano Carpini et les trois Polo se
-souciaient fort peu du prêtre Jean, du paradis terrestre ou de la
-porte du purgatoire; ils allaient, pendant des années, du côté du
-soleil levant, cherchant les meilleures routes vers le pays de l'or,
-des épices, des pierres précieuses. Quand Christophe Colomb dit: «_Il
-mondo è poco._ La terre n'est pas si grande qu'on le croit», il
-exprimait un sentiment tout italien. La terre est certes une belle
-demeure, dont l'immensité ne doit pas effrayer l'homme; il peut s'y
-mouvoir à son aise, en pénétrer les détours sans angoisse, l'étudier
-et la décrire comme une oeuvre d'art que Dieu a mise à sa portée.
-Pétrarque qui traça, dit-on, la première carte d'Italie, mentionne les
-choses remarquables qu'il a vues dans ses longs voyages en Europe.
-Æneas Sylvius explique le monde par la cosmographie, la géographie, la
-statistique, il dépeint les paysages, note l'aspect des villes, leurs
-moeurs, leurs métiers, leurs produits. La science de la nature,
-ébauchée naguère par de grands esprits solitaires, Gerbert, Roger
-Bacon, Vincent de Beauvais, entrait dans la sphère intellectuelle de
-toute une race. Les idées astronomiques, qui sont si subtiles dans la
-_Divine Comédie_, étaient certainement comprises de tous les Italiens
-instruits. Les collections de plantes et d'animaux, les jardins
-botaniques, où la plante est cultivée non seulement pour ses vertus
-médicales, mais pour sa beauté, apparurent en Italie au XIVe siècle;
-le goût des bêtes fauves, venues à grands frais d'Asie ou d'Afrique,
-remontait à Frédéric II; il devint un luxe favori des cités, des papes
-et des princes. Les lions de Florence avaient leur chapitre au budget
-de la république. Léonard de Vinci, qui, enfant, amassait des
-scorpions et des lézards, quand il fut grand seigneur, entretint des
-lions et des tigres. Gonzague de Mantoue nourrissait dans ses haras
-des chevaux d'Espagne, d'Irlande, d'Afrique, de Thrace et de Cilicie.
-Le cardinal de Médicis forma même une ménagerie d'hommes barbares,
-Maures, Turcs, nègres, Indiens, qui parlaient plus de vingt langues
-différentes.
-
-On trouve en ceci, à côté de la curiosité scientifique et de l'utilité
-pratique, le sentiment de l'art. Mais la vie profonde de la nature,
-embrassée par une vue d'ensemble, ne touche pas moins l'imagination
-italienne que le détail singulier; le paysage a pour elle, comme la
-plante ou la bête rare, une valeur très haute. Dans son _Cantique au
-soleil_, saint François avait exalté par un même chant d'amour la
-lumière céleste et toutes les choses vivantes. Personne n'a fait
-sentir par des couleurs plus éclatantes que Dante la poésie des
-horizons sans bornes, des abîmes où tourbillonne la tempête, à la
-lueur vermeille des éclairs, de la mer qui tremble sous les feux de
-l'aurore; et quel peintre primitif a imaginé une plus fraîche prairie,
-avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus émaillé de
-fleurs mystiques que la retraite des sages et des poètes païens à
-l'entrée de l'enfer? Pétrarque, Boccace, Æneas Sylvius se répandirent
-en descriptions plus abondantes; ils furent, avant le Poussin et le
-Lorrain, les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumière,
-la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie
-des eaux courantes, la grâce des ruines et des souvenirs
-mythologiques; les premiers poètes aussi du paysage moderne, par
-l'attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse à
-la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les poètes et les
-conteurs, plus préoccupés de l'action humaine, aient eu moins le
-loisir de goûter le monde extérieur; ils laissèrent aux peintres, à
-Raphaël, à Léonard, au Corrège, la séduction azurée des lointains;
-Boiardo et l'Arioste ne tracèrent plus que des premiers plans nets et
-rapides; la renaissance, après avoir fait le tour de la nature,
-s'arrêtait à l'homme, le plus digne objet de sa poésie, de ses
-beaux-arts, des progrès de sa vie sociale.
-
-Il faut encore ici remonter aux maîtres poétiques de l'Italie, à Dante
-et à Pétrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs éclatent dans
-_la Divine Comédie_, mais par des traits d'une brièveté tragique, qui
-peignent à la fois, en trois paroles, l'attitude ou la convulsion du
-damné, le cri qu'il jette, la haine aiguë qui le torture, le deuil
-infini de son coeur. Autant de visions qui passent et fuient comme en
-un crépuscule, mais qu'on n'oubliera plus, parce qu'on a saisi tout
-ensemble le geste terrible de ces fantômes, leur sanglot désespéré, et
-le dernier fond éternel de l'âme humaine. Cette aptitude à exprimer
-l'une par l'autre la figure visible de l'homme et sa physionomie
-morale, rendues l'une et l'autre par le signe le plus individuel,
-reçut, selon Burckhardt, son achèvement de la discipline que Pétrarque
-imposa à l'esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le
-sonnet, régularisé pour toujours dans le nombre de ses vers, la
-disposition de ses parties, l'ordre de ses rimes, obligé de relever et
-d'animer le mouvement de sa seconde partie, devint «une sorte de
-condensateur poétique de la pensée et du sentiment comme n'en possède
-aucun peuple». Étendons la remarque au tercet dantesque, à l'octave
-des poésies épiques ou héroï-comiques. A la structure plastique de la
-forme répondirent, dans la poésie de la renaissance, l'allure vive et
-mesurée de la pensée, qui ne doit pas s'alanguir, la netteté de
-l'émotion, qui n'a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rêve,
-la pureté de la couleur, dont le dessin un peu sec de l'image limite
-l'éclat.
-
-Mais cette perfection même des formes rétrécit le domaine de
-l'invention, qui s'arrête en face des genres dont la forme est, de sa
-nature, indécise. L'Italie, où la vie quotidienne était si dramatique,
-n'a point eu de drame national. Plus d'une raison explique d'ailleurs
-ce phénomène singulier: la persistance des mystères, des farces et de
-la _Commedia dell'arte_, le luxe des décors et des costumes,
-l'importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux
-flambeaux: la scène, trop brillante, était funeste au drame. Le sens
-dramatique ne manque cependant point aux Italiens; _la Fiammetta_,
-_Griselidis_, toute la littérature des _Nouvelles_, ont montré de la
-façon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le
-drame est un récit. Que le récit soit en prose ou en vers, l'écrivain
-demeure toujours le maître de ses personnages; il n'est point obligé
-de s'identifier avec eux, de vivre dans leur coeur; sa main les porte,
-et, s'il est doué d'ironie, il peut s'en jouer librement. Le récit en
-octaves est, avec le sonnet, le poème italien par excellence. On doit,
-pour en goûter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au
-sein de laquelle il a fleuri; il est encore aujourd'hui populaire au
-plus haut degré, au môle de Naples comme parmi les pêcheurs de Venise,
-mais c'est pour la société de cour, pour les familiers des Médicis et
-des Este que Pulci, Boiardo et l'Arioste avaient d'abord écrit. Le
-poème n'est point fait pour être lu des yeux, mais pour être déclamé,
-devant des courtisans et des dames, au cours d'un festin, d'une fête
-princière, parmi les danses, les accords de musique et les
-conversations. La suite lente et savante des caractères, qui
-s'expriment surtout par le dialogue et le monologue, échapperait vite
-à ce monde spirituel et distrait, car il n'a point le loisir de
-méditer sur les causes et les effets des passions; ce qui le charme,
-c'est «le fait vivant», l'action rapide, brusquement suspendue, suivie
-d'une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparaît au bout
-d'un détour capricieux du récit, quand le poète renoue les fils qui
-semblaient brisés et perdus. L'octave sonore, qui finit sur deux
-rimes, sur deux notes semblables, marque d'une mesure précise un geste
-du héros, un accident de l'aventure, un coin de paysage; l'attention
-s'y arrête sans s'y lasser, car elle est aiguillonnée par la rime
-nouvelle de l'octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit
-pour embellir la fête, pour promener les paladins d'un bout de la
-planète à l'autre, ou de la terre à la lune; il a diverti la curiosité
-des auditeurs et la laisse en éveil, avide d'écouter le chant qui
-vient après. C'est encore par l'action plutôt que par le discours
-qu'éclate le pathétique et la passion portée à son comble, comme chez
-Roland, par des merveilles d'extravagance qui bouleversent la nature
-entière. La tendresse, la volupté sont toujours égayées d'un rayon
-d'ironie. Angélique, la vierge altière qui a dédaigné les rois et les
-guerriers chrétiens, se donne à un enfant «aux yeux de jais, aux
-cheveux d'or», à un page sarrasin. Tous les hasards de la vie héroïque
-sont disposés pour la joie moqueuse du poète et de son cercle. Le
-vieux moyen âge est inventé de nouveau pour l'amusement d'un monde
-lettré qui ne prend plus au sérieux que les temps antiques; ses
-prouesses les plus hautes tournent à la comédie. Morgante, d'un coup
-de son battant de cloche, écrase des armées. Le bon sens de Roland a
-passé dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est
-fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d'une façon grandiose. Et
-plus les légendes chevaleresques s'embrouillent dans une plaisante
-confusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions
-rajeunies, grand fleuve de poésie dont les eaux miroitantes
-réfléchissent la terre entière, citées bourdonnantes couronnées de
-campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du
-désert, îles enchantées tout empourprées d'aurore, profondes forêts
-aux clairières lumineuses, embaumées d'aubépine et de verveine.
-
-La littérature historique de l'Italie s'est portée vers l'observation
-pénétrante de l'homme individuel, du grand homme revêtu de gloire,
-étudié non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les
-traits de son caractère intime. Notre moyen âge ne nous avait laissé
-qu'un caractère bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les
-historiens et les biographes italiens, dès le quatorzième siècle, ont
-tracé des portraits d'une grande valeur à la fois pittoresque et
-psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher
-démagogue de Florence, «grand de corps, hardi, effronté et grand
-charlatan», qui persuadait «aux seigneurs élus qu'ils l'étaient grâce
-à lui et promettait des places à beaucoup de citoyens». Voici trois
-figures de Dante plus vigoureuses que la fresque même de Giotto:
-«philosophe hautain et dédaigneux», dit Jean Villani; «d'âme altière
-et dédaigneuse», dit Boccace; «il était, écrit Philippe Villani,
-d'une âme très haute et inflexible et haïssait les lâches.» Ce
-dernier écrivain a composé toute une galerie des hommes les plus
-marquants de Florence, théologiens, juristes, capitaines, astrologues,
-artistes. Jusqu'à Vasari, le portrait historique et la biographie
-privée persisteront chez les Florentins; les grands historiens,
-Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en
-lumière les moeurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont
-été les artisans de l'histoire, des princes dont ils scrutent la
-pensée dans l'intérêt de leur république. Les ambassadeurs vénitiens,
-Æneas Silvius, dans ses _Commentaires_ et son _de Viris illustribus_,
-les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio,
-l'historien de Milan, Paul Jove, dans ses _Vies_ et ses _Éloges_,
-rendront de même la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux
-lignes, Antonio Giustinian explique à la seigneurie de Venise le
-caractère et la légèreté d'Alexandre VI: «Il est trop sensuel dans ses
-appétits et ne peut s'empêcher de dire quelque parole qui trahit
-l'état présent de son esprit.» L'autobiographie, qui débute par la
-_Vita nuova_, aboutit aux _Mémoires_ de Cellini: le premier de ces
-livres est la confession d'une souffrance sans pareille, le second est
-le récit de tout ce qu'un homme a pu oser et de l'enivrement qu'il a
-trouvé dans l'insolence même de sa vie.
-
-Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne
-humaine conforme au génie de la renaissance, analogue à celle des
-poètes et des historiens. Pour eux, l'homme a toute sa valeur en tant
-qu'individu le plus réel et le plus vivant possible. On sait comment
-l'art s'est affranchi,--par l'influence antique, avec Nicolas de Pise,
-par le retour à la nature, avec Giotto,--des formes immobiles de l'art
-byzantin, «de la manière grecque». Mais Nicolas et son école, mais
-Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas
-attachés avec moins d'amour à la nature réelle que tous les maîtres de
-la peinture florentine. Et Florence a fait l'éducation de l'art
-italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptées, vivent,
-respirent, vont parler; ces têtes bourgeoises des bronzes de Ghiberti
-ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravité et leur finesse
-d'expression, d'une race aussi haute que les condottières de
-Donatello, les apôtres de Masaccio. L'idéal descend, comme une lumière
-égale, sur tous ces visages, non point un idéal convenu d'école ou
-d'église, mais une grâce riante ou une noblesse dont l'artiste est
-bien l'inventeur, qualités qu'un critique du XVIe siècle, Firenzuola,
-dans son _Traité de la beauté féminine_, exprime par ces mots, qu'il
-ne réussit pas à bien définir: _leggiadria_, _vaghezza_, _venustà_,
-_aria_. Ajoutons, pour Léonard, Raphaël et le Corrège, pour Donatello
-lui-même, la _morbidezza_. Ce charme, tantôt voluptueux, tantôt
-passionné ou majestueux, parfois maladif ou étrange, est, selon nous,
-dans l'esthétique inconsciente des maîtres italiens, le don essentiel.
-Par lui, l'oeuvre a son plus vif attrait, qu'elle doit non pas à la
-tradition sainte que l'artiste a traitée, à la richesse ou au
-mouvement de la mise en scène, mais à la séduction des figures, des
-regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le
-portrait, la statue équestre, la statue funéraire, rend à la peinture
-religieuse le caractère individuel des personnages et l'interprétation
-libre des sujets. Une vierge de Raphaël diffère autant d'une madone de
-Léonard que d'une madone d'Andrea del Sarto. L'ange de Botticelli, aux
-longs cheveux bouclés, ne se retrouve alors sous le pinceau de
-personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page
-apparaît dans un tableau, non que la légende ou l'édification pieuse
-l'y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beauté de son
-vêtement complètent la vie harmonieuse de l'oeuvre. On peut diviser en
-cinq ou six groupes _la Dispute du saint-sacrement_ ou _l'École
-d'Athènes_, on peut en isoler chacune des figures; ce qui demeurera
-sous nos yeux sera toujours un ouvrage achevé, une personne humaine
-qui, dans son cadre étroit, s'impose à nous par sa valeur propre.
-
-Le rôle éminent de l'individu dans la poésie, l'histoire et l'art
-persiste dans la vie sociale. La société de la renaissance s'est
-formée autour de lui et à son image; elle est le théâtre de sa
-fortune. L'ancienne hiérarchie a disparu de presque toute l'Italie.
-Les communes ont réduit les seigneurs à l'état de citoyens; l'Eglise
-donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrétiens;
-les nobles de Florence, de Venise, de Gênes, s'enrichissent par le
-commerce. Les classes sont nivelées partout, excepté dans le royaume
-de Naples, où la culture intellectuelle sera toujours médiocre. Le
-préjugé de la naissance s'est dissipé. Dante l'abolit dans son
-_Convito_; Pétrarque écrit: _Verus nobilis non nascitur, sed fit_. Les
-humanistes affirment tous que le mérite de l'homme est non dans sa
-race, mais dans son esprit. «La chevalerie est morte», dit Sacchetti.
-L'Arioste le croyait aussi. Ce qui reste de _cavalieri_, de nobles,
-vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mêle intimement
-au peuple. L'Italie princière voit s'élever une noblesse nouvelle:
-lettrés, artistes, courtisans, hommes de guerre, d'esprit ou d'argent.
-Ceux-ci, à leurs qualités personnelles ajoutent une recherche
-d'élégance, une politesse de moeurs sans lesquelles la vie commune
-perdrait de son charme. Une physionomie intéressante se dessine de
-plus en plus: celle de l'homme bien élevé, accompli en toutes choses,
-le _cortigiano_, qui, selon Castiglione, s'inquiète moins du service
-de son prince que de la perfection de sa propre personne, et, à la
-guerre, se bat moins par devoir que pour _l'onore_, pour se faire
-honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan
-florentin; il écrit le latin, est familier avec tous les jeux nobles:
-l'escrime, la danse, l'équitation, la musique, la paume; il sait
-causer, sourire et se taire à propos dans le cercle des dames. Une
-société si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang.
-Les femmes recevaient alors une éducation savante qui ne le cédait
-guère à celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit
-supérieur, relevé par la hauteur de l'âme. Telle fut Vittoria Colonna.
-La renaissance a salué du nom de _virago_ des femmes telles que
-Catarina Sforza, la _prima donna d'Italia_, qui, par l'énergie parfois
-féroce de la passion, ont égalé les plus rudes condottières. Ici, dans
-les salles des palais, sur le gazon des villas, c'est de conversations
-et d'aimables disputes qu'il s'agit. La _donna di palazzo_ peut
-converser sur tout sujet, et le _cortigiano_ peut lui conter toute
-histoire. C'était ainsi déjà au temps du _Décaméron_; Boccace, alors,
-jetait comme un voile léger de périphrases sur ses tableaux les plus
-libres; les conteurs du XVe et du XVIe siècles ont très souvent écarté
-le voile. Mais les jeunes filles étaient au couvent ou dans un
-appartement écarté, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre
-simplement, en ces minutes difficiles, «un air réservé».
-
-Il fallait un décor magnifique pour encadrer l'élégance de cette vie
-polie, un déploiement extérieur et populaire qui montrât dans toute sa
-beauté la civilisation de la renaissance. Le tournoi féodal n'avait
-plus de valeur pour une société où le cavalier remplaçait le
-chevalier; le vieux mystère ecclésiastique tournait à la
-représentation brillante, où la gaîté dominait de plus en plus; les
-saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusetés d'écoliers
-ou d'artisans étaient bonnes pour les pays arriérés en culture, où les
-belles-lettres et les beaux-arts ne formaient point encore l'ornement
-de la vie sociale. Durant près d'un siècle, l'Italie a célébré une
-fête merveilleuse dans laquelle les érudits, les artistes, les
-courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le
-spectacle s'est offert libéralement aux regards de la foule. La
-pantomime, le drame, l'intermède comique, l'allégorie mythologique,
-les scènes tirées des romans de la Table-Ronde, le cortège des chars
-et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et
-les places des grandes cités italiennes. Pie II passa à travers
-Viterbe, le saint sacrement dans les mains, ayant à droite et à gauche
-des tableaux vivants: la Cène, le Combat de saint Michel contre Satan,
-la Résurrection, la Vierge enlevée par les anges. Charles VIII, à
-peine entré en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et
-l'histoire d'Athènes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit
-défiler devant Léonore d'Aragon Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés
-par des panthères, l'éducation d'Achille, des nymphes que
-tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnaît dans
-ces splendeurs l'image de sa royauté; il les présente à son peuple
-comme une leçon pittoresque de politique séduisante pour des âmes
-méridionales et légères. Lorsque César Borgia revint d'Imola et de
-Forli, qu'il avait conquises, le sacré-collège l'attendait à la place
-du Peuple: précédé de l'armée, des pages, des gentilshommes, entouré
-des cardinaux en robes rouges, à cheval, vêtu de velours noir, il
-marcha au milieu d'une foule immense qui applaudissait. Les femmes
-riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant «avec ses
-cheveux blonds». Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna.
-Alexandre, fort ému, se tenait, avec ses prélats, dans la salle du
-trône; à la vue de son fils qui s'avançait, porté vers lui dans les
-bras de l'église, _lacrimavit et risit_, dit l'ambassadeur vénitien:
-il rit et pleura à la fois. C'était de joie seulement et d'orgueil
-qu'il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Médicis, eut, dans ses
-_Poésies carnavalesques_, le sentiment mélancolique d'une fin
-prochaine de la fête et d'un retour de la fortune: «Réjouissez-vous,
-aujourd'hui, dit-il, car demain est un grand mystère.»
-
-
-V
-
-Une civilisation complète, véritable oeuvre d'art, avait ainsi été
-créée par la conscience d'une race affranchie des entraves séculaires
-de l'âme humaine. Mais une multitude d'efforts individuels dirigés
-contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mêmes
-leur mesure. La renaissance, comme tant d'autres révolutions, devait
-périr par l'excès de son propre principe. Les derniers chapitres de
-Burckhardt sur la moralité, la religion et la superstition, font
-comprendre la décadence rapide de l'Italie, mais ne donnent pas assez
-clairement la théorie de cette décadence. Le docte écrivain avait
-fermé définitivement le chapitre d'histoire politique et sociale: ici
-encore, il laisse deviner une conclusion qu'il n'a point exprimée;
-mais sa doctrine est si forte qu'il suffit, pour la compléter, de lui
-demeurer fidèle.
-
-Les destinées de la poésie et de la peinture ont été diverses: la
-première s'est arrêtée brusquement, la seconde, toujours religieuse en
-apparence, et conservée par l'église, a passé par toutes les phases
-d'un lent déclin. C'est l'ironie qui a tué la poésie. L'ironie,
-employée par de grands poètes, avait transformé la matière
-chevaleresque, mais ne l'avait point détruite; le goût des grandes
-choses, le respect littéraire du passé, un sentiment exquis de l'idéal
-avaient sauvé les souvenirs de Charlemagne; Roland et les douze pairs
-pouvaient être fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout à
-coup, du vivant de l'Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo,
-l'_Orlandino_, fit une blessure mortelle à l'épopée héroï-comique.
-Roland et, avec lui, tout le monde des _Reali di Francia_, toutes les
-légendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les
-paladins que l'Europe avait si longtemps vénérés, se battaient, montés
-sur des ânes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus
-Angélique, ne croisait plus le fer contre les païens: il bornait sa
-prouesse à disputer à un prélat glouton, avec mille injures, une
-sacoche de gibier, de charcuterie et de poisson. La satire
-littéraire, dirigée contre l'Arioste, la satire religieuse, qui fait
-penser aux invectives luthériennes d'Ulrich de Hutten, marquent, dans
-l'_Orlandino_, une rupture définitive avec l'art du XVIe siècle. La
-poésie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparaîtra plus tard
-avec le Tasse; mais celui-ci fut le poète convaincu de la
-contre-réformation catholique, et il n'appartient plus à la
-renaissance.
-
-La recherche de l'_effet_ a été funeste à la peinture; elle a
-pareillement nui à la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis
-que, dans la grande école de Venise et le Véronèse, la mise en scène,
-le décor d'architecture, l'ampleur éclatante des costumes, la richesse
-des accessoires, parfois aussi la familiarité de l'invention,
-altéraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de
-peinture, les peintres des écoles de Florence et de Rome gâtaient
-leurs tableaux par le parti-pris d'étonner le regard. On fit longtemps
-encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se
-perdit. Les anciens maîtres avaient toujours subordonné les
-personnages à l'ensemble; chez les élèves de Raphaël et de
-Michel-Ange, plus tard encore, dans l'école de Bologne, la figure
-individuelle, lors même qu'elle n'occupe qu'une place secondaire, se
-détache vivement de l'ensemble, les yeux fixés sur le spectateur,
-afin d'en retenir plus sûrement la curiosité. L'effort des mouvements,
-l'intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des
-draperies, l'abus des moyens pittoresques et bientôt du clair-obscur,
-les fausses grâces et les sourires affectés, tous ces défauts d'une
-peinture qui veut avoir trop d'esprit, rappellent singulièrement la
-poésie de cour, le sonnet maniéré et le fade madrigal où aboutissait
-dans le même temps l'art de Pétrarque.
-
-Le mal était, d'ailleurs, irréparable, car les parties vitales du
-génie italien étaient atteintes. La catastrophe politique du XVIe
-siècle, l'asservissement de la Péninsule, ne rend point à elle seule
-compte du naufrage d'une civilisation et d'une littérature, comme le
-fait, pour la France méridionale, la croisade des Albigeois, car les
-excès et les folies du principat, qui décidèrent de l'Italie,
-n'étaient eux-mêmes que l'effet d'une cause invincible qu'il importe
-de considérer.
-
-Dans un chapitre de ses discours sur Tite-Live, Machiavel dit: «Nous
-autres Italiens avons à l'église et aux prêtres cette première
-obligation d'être sans religion et corrompus; nous en avons une plus
-grande encore qui est la cause de notre ruine,» à savoir l'état de
-division, de discorde et de faiblesse où l'église, depuis le temps des
-Lombards et des Francs, a maintenu, par son égoïsme, l'Italie. Cette
-explication d'une chute que Machiavel prévoyait comme très prochaine,
-est très incomplète, excessive pour l'église, mais elle contient
-cependant les éléments essentiels du problème. Afin de bien élucider
-celui-ci, commençons par observer l'état religieux des Italiens en
-changeant l'ordre des analyses de Burckhardt, qui étudie la moralité
-avant la religion.
-
-Je l'ai dit plus haut: l'Italie avait toujours eu, du consentement
-même de l'église, une grande liberté religieuse. Elle s'était attachée
-à la foi plus qu'aux oeuvres, avait tenu peu de compte de l'austérité
-et de la pénitence. Le prodigieux succès de saint François résulta de
-la façon tout italienne dont le rêveur d'Assise avait compris
-l'originalité du christianisme, une religion faite de tendresse et
-d'enthousiasme plus que d'obéissance et de terreur, une religion
-d'amour, par conséquent livrée à l'imagination personnelle du
-chrétien, très individuelle sans doute, mais non point à la manière du
-protestantisme. Car l'église est toujours là, image visible de Dieu,
-corps de doctrine plutôt que hiérarchie sacerdotale; l'Italie demeure
-volontiers sous le manteau de l'église, à qui elle demande des
-sacrements et des prières, dont jamais elle ne songe à discuter les
-dogmes, précisément parce que ces dogmes la préoccupent assez peu. Un
-tel état ne pouvait durer qu'à deux conditions: la première, que la
-simplicité religieuse et le mysticisme de l'âge franciscain fussent
-toujours dans les consciences; la seconde, que l'église méritât de
-garder, par l'autorité morale, la règle souveraine de la foi. A la fin
-du XVIe siècle encore, la peinture d'un Pérugin ne s'éloigne pas
-beaucoup de l'inspiration naïve d'un Frà Angelico, et, cependant, le
-Pérugin était un chrétien médiocre. Ici donc, les oeuvres d'art ne
-peuvent donner aucune indication sérieuse sur les âmes. A la même
-époque, à entendre Savonarole, il n'y avait plus dix justes dans
-Florence. Cent ans plus tôt, je trouve encore dans les lettres du
-notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus
-candide, sans direction étroite, la pensée constante de Dieu, celle du
-salut, sans aucune angoisse, la charité pour les humbles, l'amour de
-saint François, dont il fait lire les _Fioretti_, le soir, à ses
-«petits garçons». Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est
-d'une souche religieuse plus ancienne que celle de Pétrarque, qui est
-cependant son aîné de près d'un demi-siècle. Mais Pétrarque est un
-lettré, il est homme d'église, il a déjà en lui le demi-scepticisme
-des premiers humanistes, la demi-indifférence d'un chanoine italien
-vivant à la cour d'Avignon. Au XVIe siècle, Gelli écrivait: «Ceux qui
-étudient ne croient plus à rien.» Lentement, d'année en année, la
-culture savante fit baisser la foi dans les âmes. Le paganisme
-littéraire des humanistes du XVe siècle, les railleries déjà
-voltairiennes de Pulci, montrent le progrès du scepticisme chez les
-hommes instruits. La foi individuelle n'avait pu résister à l'action
-de la raison individuelle. Les lettrés, malgré leurs propos impies, ne
-professent point réellement l'athéisme, mais une philosophie vague,
-très tolérante, empreinte de fatalisme, qui se résume en ces paroles
-du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio: «Celui qui se conduit bien
-et qui agit d'après la loi naturelle entrera au ciel, à quelque peuple
-qu'il appartienne.»
-
-L'incrédulité des humanistes trouvait sa justification dans le
-spectacle que donnait l'église, l'excès de ses ambitions temporelles,
-le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du népotisme, la
-cruauté d'un Sixte IV, l'avidité d'un Alexandre VI, la violence d'un
-Jules II; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les
-conteurs ne lui ménageaient guère sur la vie des clercs et des moines
-les plus piquantes révélations. Il comprenait que le charlatanisme
-occupait le sanctuaire, qu'on lui montrait, comme un divertissement de
-foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons, sur ce
-point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous
-avons lu le pieux Salimbene. D'ailleurs, les écrivains qui se jouaient
-le plus librement des choses saintes, n'étaient-ils point eux-mêmes
-gens d'église: Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello?
-Tandis qu'on voyait, au sommet de la hiérarchie, le pape Alexandre
-livrer à sa fille la régence du saint-siège, Savonarole criait à toute
-l'Italie la vie honteuse du clergé séculier. Les moines étalaient
-librement leur grossièreté. Aux funérailles du cardinal
-d'Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, à
-Sant-Agostino, à coups de torches autour du cadavre, qu'il s'agissait
-de dépouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l'Italie, gagnée par
-la libre pensée dont l'église n'était point responsable, s'était
-éloignée de l'évangile, l'église n'avait plus aucun droit pour l'y
-rappeler. Savonarole put provoquer à Florence une explosion de
-fanatisme; on voyait encore çà et là des bandes de flagellants; des
-ermites visionnaires prophétisaient de tous côtés; de Léon X à Paul
-III, se formait à Rome une chapelle de chrétiens lettrés tels que
-Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayèrent de revenir
-au christianisme très pur du XIIIe siècle: ces réveils accidentels de
-la foi montrent mieux encore le vide religieux de la Péninsule. Les
-âmes, désenchantées des vieilles croyances, et qui ne sont point
-mûres pour la négation absolue du surnaturel, se tournent vers la
-superstition, vers l'astrologie et la sorcellerie. Jadis Pétrarque,
-Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient nié l'influence des
-astres sur la vie humaine et s'étaient moqués des astrologues; à la
-fin du XVe siècle et malgré les efforts de Pic de la Mirandole, tout
-le monde, philosophes, humanistes, hommes d'État, les papes eux-mêmes,
-croient aux conjonctions d'étoiles et aux prophéties qui s'en tirent.
-Jules II, Léon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les
-destinées de l'église. Toutes les superstitions classiques, toutes les
-terreurs du moyen âge reparaissent. On croit aux présages puérils, aux
-revenants, aux courses nocturnes de fantômes sans têtes, au chasseur
-noir, à la descente des esprits malins sur la terre, à l'évocation des
-démons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques
-des sorciers; un prêtre sicilien fait voir à Cellini des milliers de
-diables dans le Colisée; Marcello Palingenio s'entretient la nuit,
-dans la campagne de Rome, avec des esprits, _divi_, qui viennent de la
-lune et lui donnent des nouvelles de Clément VII.
-
-Nous pouvons apprécier maintenant l'état moral de l'Italie. Les
-consciences ne reconnaissaient plus de règle supérieure; toute haute
-discipline était abolie, les notions chrétiennes de charité, de
-pudeur, de justice divine, étaient détruites; l'église trahissait la
-cause de Dieu et avait perdu toute autorité apostolique; la
-superstition inclinait les esprits vers le fatalisme païen. D'autre
-part, du spectacle de la vie publique, où primait seul le droit de la
-force ou de la fourberie, les âmes recevaient une perpétuelle leçon
-d'égoïsme et de licence. Il était bien permis à chacun d'être, dans le
-cercle où la fortune l'avait placé, à la fois renard et lion, puisque
-ceux-là seuls étaient heureux et enviés qui atteignaient, par tous les
-moyens, à la plus grande mesure possible de puissance, de richesse et
-de plaisirs. L'individu qui se rit de la loi humaine et se réserve de
-faire sa paix, à la dernière heure, avec la loi divine, est donc libre
-absolument pour la poursuite de son intérêt et de sa passion. Il l'est
-d'autant plus qu'il se sent encouragé par deux préjugés profondément
-italiens. L'un d'eux a été exprimé par le pape Paul III disant de
-Benvenuto: «Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne
-doivent pas être soumis à la loi.» Et l'_uomo unico_ peut invoquer
-encore en faveur de ce rare privilège l'idée que son temps se fait de
-l'honneur. Guichardin écrit dans ses _Aphorismes_: «Celui qui fait
-grand cas de l'honneur réussit en tout, parce qu'il ne craint ni la
-peine, ni le danger, ni la dépense; les actions des hommes qui n'ont
-point pour principe ce puissant mobile sont stériles.» Mais on sait ce
-que l'Italie entendait alors par _onore_. Ce n'est pas plus l'honneur
-vrai que la _virtù_ n'est la vertu. L'_onore_ est le prestige que
-donne l'accomplissement d'une action difficile obtenue d'une façon
-éclatante. Le respect du droit d'autrui, les scrupules de la
-délicatesse morale n'ont rien à y voir. Il n'est pas nécessaire de
-marcher à l'ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. César
-Borgia juge plus sage de l'étrangler à la suite d'un repas cordial. Il
-est imprudent d'agir sur-le-champ, surtout si l'on a un outrage à
-venger. «Ce qui ne se fait point à midi, disait César, peut s'ajourner
-au soir.» La _bella vendetta_ demande, en effet, de la patience, une
-réelle sérénité d'esprit. Le poison subtil et lent, le _venenum
-atterminatum_ qui se dissimule entre les pages d'un missel, dans les
-plis d'un mouchoir, est, pour une affaire d'_onore_, une arme exquise.
-Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour
-quelques ducats, est aussi un artisan précieux de l'honneur d'autrui.
-D'ailleurs, nulle hypocrisie; c'est avec une franchise admirable, une
-bonne foi parfaite que l'Italien, tranquille du côté de l'opinion et
-du remords, assouvit sa passion. Je n'ai rien à dire ici de la
-corruption des moeurs. Je crois d'une bonne critique de se fier, sur
-ce chapitre, aux comédies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles
-de Bandello; on peut, si l'on recherche une preuve historique
-d'apparence plus solide, s'en tenir aux chroniqueurs réunis par
-Muratori, au _Journal_ de Burchard, le chapelain d'Alexandre VI, ou,
-plus simplement encore, aux lettres familières de Machiavel.
-
-Comme l'indifférence ironique éloignait l'Italie des croyances qui
-avaient jadis formé la communauté chrétienne, l'égoïsme transcendant
-la détachait des notions morales qui sont le lien de la communauté
-humaine. La Péninsule était peuplée de virtuoses; elle n'était plus
-une société au sens étroit du mot. Les âmes, possédées par l'intérêt
-personnel, perdaient peu à peu tout enthousiasme, toute douceur et
-tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri
-d'alarme: il comprit que l'Italie était sur le point de payer de sa
-liberté les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de
-donner à Florence une armée nationale. L'idée même de communauté
-nationale était sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui
-conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante
-et Pétrarque. Le temps n'était plus aux ligues des villes contre
-l'ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Français à Fornoue
-fut une tentative princière inutile et rien de plus. Les princes, et
-le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d'écraser leurs
-voisins, allaient désormais appeler sans cesse les barbares. On vit
-alors les conséquences dernières de la tyrannie. La société politique
-du moyen âge s'était soutenue par des institutions qui suppléaient à
-la valeur et au génie de l'individu: la tyrannie avait fait table rase
-de toutes les institutions et mis à la place le prince. Celui-ci
-tombé, qu'une révolution ou une invasion l'ait chassé, il ne reste
-plus rien dans l'état, rien qu'un trône vide où le roi étranger peut
-s'asseoir. L'asservissement d'une province voisine devient chose
-indifférente. L'étranger franchit-il la frontière, entre-t-il en
-Toscane, le Florentin ne s'émeut point encore. Mais que Charles VIII,
-une fois l'hôte de Florence, fasse mine d'imposer à la seigneurie un
-traité inquiétant, Florence criera par la bouche de Capponi: «Sonnez
-vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» C'était trop peu, en
-vérité! Si, quand les premières compagnies du roi très chrétien
-parurent sur les Alpes, toutes les cloches d'Italie s'étaient mises en
-branle, les cloches de Palerme, qui sonnèrent les vêpres tragiques de
-1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de
-l'émeute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de
-Milan, qui fêtèrent la victoire nationale de Legnano, toutes,
-jusqu'au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grondé sur les
-lagunes contre les Turcs, si elles avaient éclaté en un tocsin
-unanime, la première invasion s'arrêtait en Lombardie, celle qui, à
-travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin à toutes les autres.
-L'histoire accomplit donc son oeuvre, avec la logique inflexible qui
-déplace la fortune des peuples et suspend ou détourne le cours des
-civilisations. L'Italie, vassale de l'Espagne et de l'empire, allait
-s'assoupir sous la main de l'église et la garde de l'inquisition,
-tandis que la renaissance entrait en France.
-
-
-
-
- L'HONNÊTETÉ DIPLOMATIQUE DE MACHIAVEL
-
-
-Machiavel était-il un honnête homme? Telle est la question qui
-sollicite sans cesse l'esprit du critique occupé à l'analyse de
-l'écrivain et de l'homme d'État le plus équivoque et le plus séduisant
-de la Renaissance italienne. Il semble en vérité qu'on ne puisse
-écrire froidement, sans colère ou sans admiration, de ce philosophe
-politique qui a tracé, avec une sérénité parfaite, dans ses _Discours_
-sur Tite-Live, la théorie du coup d'État, de la conspiration et de
-l'émeute, et dans le _Prince_, la théorie d'un despotisme dont
-rougirait peut-être tel sultan asiatique du XIXe siècle. Longtemps, on
-le sait, dans l'Italie autrichienne et bourbonnienne, comme dans
-l'Allemagne de Frédéric II, comme aussi en France, le machiavélisme a
-pesé lourdement sur la mémoire de Machiavel: on n'était pas loin de
-penser qu'il avait inventé la traîtrise en matière de gouvernement,
-absolument comme Aristote avait inventé les _quatre causes_ en
-métaphysique. On est revenu maintenant de cet état premier de la
-critique. La balance a commencé de pencher de son côté le jour où l'on
-comprit qu'il avait été l'un des plus grands citoyens de l'Italie,
-qu'il avait écrit, qu'il avait lutté et même pâti pour la paix,
-l'unité morale et la liberté de la Péninsule. La première voix
-autorisée qui s'éleva en France en faveur du secrétaire d'État
-florentin fut celle de M. Franck, dans son livre sur les _Réformateurs
-et Publicistes de l'Europe_ (1864). Notre compatriote signalait un
-acte honorable de la vie de Machiavel, son discours sur la _Réforme de
-l'État de Florence_, composé à la demande de Léon X, et qui concluait
-pour la forme républicaine contre le principat médicéen. «L'occasion
-était belle, dit M. Franck, pour relever sa fortune, en flattant
-l'ambition du Souverain-Pontife.» En Angleterre, lord Macaulay, dans
-son _Essai_ sur Machiavel, démontra que les maximes de cet écrivain
-avaient seulement exprimé, avec une précision et une franchise
-incomparables, les règles mêmes du gouvernement, telles que les
-avaient entendues les hommes d'État de la Renaissance. Ces règles, il
-les flétrit hautement, parce qu'en elles-mêmes elles sont détestables:
-mais l'illustre whig voit bien que de telles doctrines laissent encore
-intactes des parties importantes du caractère de Machiavel. Sans
-doute, celui-ci a présenté à son pays toutes sortes de poisons dont il
-vantait l'excellence: mais l'Italie des derniers Médicis, l'Italie qui
-bientôt verra le sac de Rome, était fort malade, et ce médecin, qui
-l'aima d'un si grand amour, put bien lui proposer des remèdes inouïs,
-héroïques, très propres à la sauver ou à la tuer d'une façon
-foudroyante. Macaulay notait particulièrement l'effort de cet
-ambassadeur, homme de cabinet, de conversation diplomatique, pour
-donner une armée nationale à Florence. Il fallait en finir avec les
-mercenaires qui se battaient mal, étaient des étrangers, et coûtaient
-fort cher: l'historien se fit général, ingénieur, intendant: il étudia
-la stratégie, médita sur l'artillerie, sur la gymnastique, sur l'art
-de fortifier ou d'attaquer une place. Il mourut au milieu des ruines
-non de son oeuvre, mais de ses espérances: mais il avait eu le
-pressentiment de l'avenir, et l'écrivain anglais annonçait
-éloquemment, dès l'année 1827, que le nom de Machiavel se relèverait
-avec éclat le jour où l'Italie connaîtrait la liberté si longtemps
-attendue, «quand un second Procida aura vengé Naples, quand un Rienzi
-plus heureux aura rétabli le _Bon État_ de Rome, quand les rues de
-Florence et de Bologne auront résonné de nouveau de leur vieux cri de
-guerre: _Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!_»--La critique allemande,
-à son tour, a pénétré les problèmes moraux qui se rattachent au nom de
-Machiavel. Gervinus, dans son _Histoire de l'Historiographie
-florentine_ (_Historische Schriften_, Wien, 1871), a cherché, avec
-sagacité, dans les écrits du secrétaire d'État, la clef de son
-caractère. Le moment délicat de la vie de Machiavel est évidemment
-celui de sa disgrâce. Gervinus relève ses lettres suppliantes à
-Vettori. Le malheureux s'efforce de faire entendre aux Médicis son cri
-de détresse: pour ses enfants et pour lui-même, il tend la main, comme
-un mendiant. «Et cependant, écrit l'historien allemand, dans cette
-effroyable situation il était encore d'une si rigoureuse moralité,
-qu'invité à plusieurs reprises par Vettori de venir le rejoindre à
-Rome et de vivre sous son toit, il refusa toujours (p. 120).» Le
-mémoire à Léon X est pareillement signalé par Gervinus, comme il l'a
-été par M. Franck. «Je voudrais que tous ceux qui tiennent Machiavel
-pour un flatteur rampant pussent étudier à fond ce Discours (p. 144).»
-Cependant ce Discours même ne forcerait pas encore la conviction d'un
-esprit prévenu. Il prouve surtout que Machiavel était demeuré
-républicain après la chute de la République. Mais il avait été au
-pouvoir dans l'interrègne des Médicis, et, sous le faible Soderini,
-avait gouverné l'un des États les plus florissants de l'Europe. Il
-regrettait, dira-t-on, le régime qui lui avait donné l'honneur de sa
-vie. Et puis, il est plus facile de se convertir à la liberté que de
-trahir celle-ci pour passer au parti de l'absolutisme. Nous ne parlons
-pas sans doute des âmes médiocres qu'aucune apostasie n'embarrasse.
-Les Médicis étant exécrés par la bourgeoisie, Machiavel dut croire
-d'ailleurs que la restauration ne pouvait durer, à moins que le
-tempérament de la société florentine ne fût d'abord altéré par de
-grandes catastrophes. Ainsi tout concourait à le rendre fidèle à la
-constitution démocratique, les traditions de sa carrière politique,
-ses regrets de ministre tombé, tout son passé, et l'avenir que, du
-fond de sa misère, il attendait encore pour lui-même et pour sa
-patrie.
-
-Nous voudrions faire valoir un document plus décisif, la
-correspondance échangée en 1513 et 1514 entre Machiavel et Vettori.
-Les critiques les plus favorables, M. Villari lui-même, dans son grand
-ouvrage sur _Nicolas Machiavel et son temps_ (Florence, Lemonnier,
-1877-1882), ne se sont point arrêtés à la partie politique de ces
-lettres. Elles nous semblent cependant essentielles pour déterminer la
-physionomie morale d'un personnage à l'égard duquel la postérité s'est
-montrée certainement trop sévère.
-
-Il convient d'abord de rappeler l'une des plus funestes négociations
-de Machiavel, la plus grande et la pire action de toute sa vie, la
-part qu'il prit aux origines lointaines de la _Ligue de Cambrai_. Quel
-qu'ait été son crédit dans les conseils de Jules II, comme il y
-représentait Florence, l'ennemie acharnée de Venise, il est évidemment
-responsable, dans une assez large mesure, de la politique qui fut si
-désastreuse pour l'Italie et pour l'Église. Venise, tournée vers le
-dehors, vers l'Orient, plus libre que Milan, Rome, Florence et Naples,
-avait eu jusque-là une destinée particulière comme son génie. Gênes et
-Pise n'aimaient point en elle une rivale puissante dans la
-Méditerranée. Rome se défiait d'une cité d'esprit fort indépendant,
-très capable de s'entendre amicalement avec l'islamisme, et qui
-jamais, ni dans sa vie intime, ni dans ses beaux-arts, ne se laissa
-charmer par le mysticisme. Florence enfin détestait en elle un État
-dédaigneux de la démocratie, une puissance marchande, industrielle et
-financière qui gênait ses comptoirs et ses banques. On ne tenait pas
-compte du don éminent de Venise, qui pouvait être employé pour le bien
-de toute l'Italie, le grand art de la diplomatie, la science consommée
-de la politique extérieure. Or, c'était là le côté faible de Milan, de
-Florence et de Rome. Le gouvernement d'un Sforza, d'un Alexandre VI,
-d'un Léon X, d'un Savonarole, d'un Soderini ou d'un Médicis y était à
-la fois trop personnel et trop incertain, dépourvu de suite, dominé
-par les caprices du chef de l'État, par les intérêts de l'heure
-présente, par la fatalité du népotisme, les rivalités et les ambitions
-de familles. C'est à Rome surtout qu'éclata cette infirmité de la
-politique italienne. Au temps même de Machiavel, quatre papes, qui
-n'étaient point des hommes médiocres, par une diplomatie indécise et
-brouillonne, à force de nouer et de rompre des alliances
-contradictoires qui ramenaient sans cesse l'étranger au-delà des
-Alpes, poussèrent le Saint-Siège à la catastrophe très logique de
-1527. Seule, dans ce grave désordre des affaires italiennes, Venise
-s'appuyait sur des traditions de gouvernement intérieur et de
-diplomatie assez fermes pour sauvegarder les intérêts non des chefs de
-l'État, mais de l'État lui-même. Elle connaissait à merveille les
-ressorts de la politique européenne. Les _Rittratti_ de Machiavel sur
-les institutions et le caractère de la France et de l'Allemagne sont
-curieux à lire: mais ils témoignent en quelque sorte de notions
-nouvelles, et comme de la découverte d'un nouveau monde par Florence
-et son ambassadeur. Il y avait longtemps que la patrie de Marco Polo
-avait abordé des nations encore plus lointaines, et en avait pénétré
-le génie. Elle pouvait donc rendre les plus grands services à l'Italie
-chaque fois que la paix de celle-ci était de nouveau troublée par les
-prétentions ou les entreprises de l'étranger. Il suffit de relire
-Commines pour apprécier l'action décisive de Venise avant Fornoue.
-Mais l'Italie de la Renaissance ne s'embarrassait point d'un excès de
-gratitude, et Charles VIII avait à peine repassé les Alpes qu'elle
-songea à l'abaissement définitif de Venise.
-
-L'heure sembla propice au moment de l'élection de Jules II qui, par sa
-famille, se rattachait à Gênes. Les Vénitiens, qui convoitaient alors
-Faënza et Rimini, sur les frontières pontificales, donnaient eux-mêmes
-un prétexte plausible aux accusations de leurs ennemis. Jules II
-hésita longtemps, et Machiavel fut quelques jours inquiet des
-incertitudes du vieux pontife. Il mena donc l'intrigue rapidement et
-de main de maître. Le Pape avait été élu le 1er novembre 1503. Le 6,
-Machiavel lui rend hommage, et visite les cardinaux influents. «Je
-leur dis qu'il s'agissait de la liberté de l'Église, non de la
-Toscane, que le Pape deviendrait un simple chapelain des Vénitiens
-s'ils accroissaient encore leur puissance, que c'était à eux à
-défendre le Saint-Siège dont ils pourraient devenir les héritiers.» Le
-cardinal Soderini, qui dînait souvent avec Jules II, aidait
-adroitement l'ambassadeur Florentin. Le 10 novembre, le pape disait à
-Soderini: «Si les Vénitiens veulent s'emparer des possessions
-dépendantes du Saint-Siège, je m'y opposerai de tout mon pouvoir, et
-j'armerai contre eux tous les princes de la chrétienté.» Le 11, il
-répète à Machiavel les mêmes menaces: celui-ci insinue que Florence
-est trop faible pour mettre à elle seule un frein à l'ambition de
-Venise. Le 12, Soderini effraie les cardinaux sur les dangers que
-court leur liberté personnelle. Le 20, Machiavel soumet à Jules II une
-dépêche pressante du gouvernement de Florence. «Il en a paru vivement
-affecté... L'insolence des Vénitiens l'obligeait à convoquer
-sur-le-champ tous les ambassadeurs étrangers[3].»
-
- [3] Cette dépêche est sans doute la pièce datée du 15 novembre
- que vient de publier pour la première fois M. Nitti, dans son
- ouvrage intitulé: _Machiavelli nella vita e nelle dottrine_, t.
- I, p. 253. Les Florentins affirment que l'entreprise des
- Vénitiens sur Faënza _li conduce alla monarchia d'Italia_. Les
- intrigues d'Alexandre VI et de César avaient jeté cette notion de
- _monarchie une_ dans le courant des idées italiennes. Le premier
- volume de M. Nitti, le seul qui soit publié jusqu'aujourd'hui,
- s'arrête à la chute de Machiavel.
-
-Le 24, les affaires sont déjà assez avancées pour qu'il puisse écrire:
-«Tout respire ici la haine contre eux, aussi y a-t-il lieu d'espérer
-que, si l'occasion s'en présente, on leur fera éprouver plus d'une
-humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun.» Soderini ne
-négligeait point d'agir sur l'esprit du cardinal d'Amboise. Le projet
-d'une ligue se précisait, et l'ambassadeur florentin rapporte ces mots
-du pape: «Si les Vénitiens ne renoncent pas à leur entreprise, et ne
-lui restituent pas les places qu'ils lui ont enlevées, il se liguera
-avec le roi de France et l'Empereur, et ne s'occupera que de détruire
-une puissance dont tous les États désirent l'abaissement.» Le 26,
-Machiavel rassure la Seigneurie sur la sincérité des emportements de
-Jules II. «Il me témoigna la plus vive indignation contre les
-Vénitiens.» Le 1er décembre, le pape retombe dans ses incertitudes.
-Mais Soderini dîne avec lui, et le détermine. Le 16, Machiavel offre
-l'alliance de Florence pour rétablir les neveux à Forli et à Imola,
-c'est-à-dire pour commencer les approches contre les terres
-vénitiennes. Il finit ainsi sa dernière dépêche: Le pape tiendra bon,
-car «il ne manque point ici de gens bien disposés à traverser les
-Vénitiens et à dévoiler toutes leurs intrigues».
-
-En moins de six semaines, l'ambassadeur florentin avait gagné Jules à
-la politique de la _Ligue de Cambrai_. Venise fut écrasée au moment
-même où Alde Manuce donnait Platon à la Renaissance. Puis les
-_ultramontains_ déchirèrent l'Italie, où le souverain pontife les
-avait attirés. Quand il poussa son cri: _Fuori i barbari!_ il était
-trop tard. Le Jules II morose du portrait de Raphaël contemple
-évidemment des ruines que ses successeurs ne relèveront pas.
-
-Machiavel, qui rêva toute sa vie l'expulsion des _Barbares_, comprit
-la faute du pape et sa propre erreur. Une occasion singulière s'offrit
-à lui de proposer au Vatican une politique bien différente qui,
-appliquée avec suite, eût été, peut-être, le salut de l'Italie.
-
-Dix années s'étaient écoulées. On était en mars 1513, aux premiers
-jours du pontificat de Léon X. Machiavel qui avait étourdiment
-conspiré contre les Médicis, sortait de prison, encore tout meurtri
-par la torture. Il écrivait le 18 à Vettori, ambassadeur de Florence
-auprès du Saint-Siège: «Il me semble que je vaux mieux que je ne
-l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de
-côté, j'en ressentirai la plus vive satisfaction, et je crois que je
-me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir.
-S'ils croient devoir me refuser cette faveur, je vivrai comme lorsque
-je vins au monde. Je suis né pauvre, et j'ai appris à souffrir bien
-plus qu'à jouir.» Il offrait donc timidement ses services aux Médicis.
-Or la cour de Rome eut tout aussitôt besoin de ses conseils. Il
-s'agissait pour le nouveau pape d'adopter une politique personnelle,
-favorable au Saint-Siège et à sa propre famille. Le duché de Milan,
-gouverné par le faible héritier de Ludovic le More, était toujours le
-point de mire de Louis XII et de Ferdinand le Catholique. Il fallait
-d'abord prendre parti pour l'un de ces deux princes. A ce moment, ils
-conclurent une trève d'une année, pour la frontière seule des
-Pyrénées, réservant les champs de bataille de l'Italie. Grand embarras
-au Vatican. Le roi d'Espagne était-il donc un politique médiocre?
-Quelle intrigue se tramait? Le 9 avril, Vettori écrit à Machiavel.
-L'Espagne, dit-il, l'Empire et la France s'entendent-ils pour partager
-notre malheureuse Italie? Ce n'est pas encore au diplomate, c'est à
-l'ami qu'il s'adresse. Il passe rapidement sur cette affaire, et finit
-par une page de condoléance sur la situation de l'ancien secrétaire
-d'État. Celui-ci répond le 16 avril. De politique, pas un mot: il tend
-doucement l'hameçon, attendant qu'on y morde franchement. Il se peint
-fort ennuyé, très misérable. Peut-être serait-il opportun pour lui de
-_passer au pape_ plutôt qu'à Julien: «J'ai l'intime conviction que,
-que si Sa Sainteté commence une fois à se servir de moi, outre le bien
-que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile à tous
-ceux qui ont de l'amitié pour moi.» Aussi, le 21 avril, Vettori est-il
-plus explicite. A la trève des deux rois, il ajoute une donnée
-nouvelle du problème, le traité conclu entre Venise et la France,
-Venise devant recevoir Brescia, Crême, Bergame et Mantoue. Ceci dit,
-commence une consultation en forme qui durera plusieurs mois. Vettori
-retourne la question sur toutes ses faces. Venise a tout à gagner. Si
-Louis XII lui tient parole, il est possible «qu'elle parvienne à
-recouvrer, outre les États qu'elle a perdus, son honneur et sa
-réputation.» Le roi d'Espagne joue un jeu périlleux. Par la trève sur
-les Pyrénées, il rend au roi de France sa liberté d'action en Italie.
-Le Milanais reconquis, Louis XII ne convoitera-t-il pas le royaume de
-Naples et même la Castille? Ferdinand, d'autre part, peut, lui aussi,
-reporter en Lombardie toutes ses forces: le duc de Milan, les Suisses
-et le pape se joindront à lui, «de sorte que les Français ne
-recueilleront que la honte de cette entreprise.» Faux calcul, se
-réplique à lui-même Vettori. L'armée espagnole ne peut tenir tête aux
-Français renforcés d'un corps d'Allemands. Les populations du
-Milanais, qui ont en haine les Espagnols et les Suisses, se jetteront
-dans les bras des Français. «Il y a, conclut l'ambassadeur, quelque
-chose sous jeu que nous ne savons pas...» Qu'en pense donc Machiavel?
-
-Jusqu'ici Vettori n'a parlé qu'en son propre nom. Mais son
-correspondant a compris que c'est Léon X lui-même qui l'interroge.
-Florence, en effet, n'avait aucun intérêt direct en cette affaire. Un
-pape Médicis pouvait même instituer une politique fausse sans que la
-Toscane fût réellement compromise. La suite de la correspondance nous
-montrera encore plus clairement le Souverain Pontife derrière l'envoyé
-Florentin.
-
-La réponse à la lettre du 21 avril n'est point datée. Machiavel devine
-que le Vatican, qui s'inquiète si fort d'une faute apparente de
-l'Espagne, penche pour le roi catholique. Il va donc pénétrer la
-politique de Ferdinand, et en découvrir les rapports avec la politique
-générale de l'Europe. Il sait qu'il contrariera les vues de Léon X, il
-s'excuse donc d'abord de son _radotage_. Depuis qu'il n'est plus aux
-affaires, il s'est, dit-il, terriblement rouillé. Non, poursuit-il, le
-roi d'Espagne n'est pas un prince habile: il est plutôt rusé et
-heureux. Cette trève, si elle a été conclue sous Jules II, lui a été
-imposée par la force des choses. Abandonné par le pape, mal secondé
-par Henri VIII, avec une armée et des finances en ruines, il se
-trouvait en face d'une France grandissante, fortifiée par l'alliance
-de Venise. Mais s'il avait étendu la trève au Milanais même, et conclu
-une paix complète, ses confédérés, l'empereur et le pape n'y eussent
-point consenti. L'Europe et les princes italiens se seraient émus. Par
-la trève partielle, il inquiète ses alliés. Il brouille de nouveau les
-affaires de l'Italie, et jette la Péninsule à ses ennemis, _comme un
-os à ronger_. Il pense enfin que le Saint-Siège, l'Empire et les
-Suisses sont jaloux de la grandeur de la France et de la renaissance
-de Venise. Il oblige le pape, effrayé des prétentions françaises, à
-s'attacher aveuglément à l'Espagne. Il a donné l'éveil à toute la
-chrétienté contre la France et contre Venise. Même politique
-d'ailleurs, si l'on suppose la trève conclue sous Léon X qui, plus
-résolu que Jules II vieillissant, _joue pour son propre compte_, et
-qu'il importe de ramener au respect de l'Espagne. Ici Machiavel
-s'arrête, il a prouvé à Vettori qu'il s'agit non seulement de prendre
-une attitude en face d'un acte diplomatique isolé et équivoque, mais
-d'organiser un plan de conduite, et de commencer une tradition
-politique capable de soutenir tout un pontificat.
-
-Cette fois Vettori ne répondit pas. Machiavel n'était pas entré dans
-les vues du pape, et celui-ci recherchait moins ses conseils. Le 20
-juin, l'historien renoue lui-même la consultation: «Je me suis mis à
-la place du Saint-Père, et j'ai examiné tout ce que j'aurais à
-craindre, et les expédients que je pourrais employer.» Il se méfierait
-donc de l'Espagne, des Suisses et de toute autre puissance
-prépondérante en Italie, la France exceptée, si le Saint-Siège
-consentait au retour de Louis XII en Lombardie. Il juge que l'Espagne
-redoute le pape soutenu par les Suisses, et prévoit que les nécessités
-du népotisme pourront compromettre la possession du royaume de Naples.
-C'est pourquoi elle s'accommode avec les Français et leur abandonnera
-le Milanais, afin de placer l'étranger, comme une barrière, entre Léon
-X et les Suisses ses alliés. Il faut donc traverser cet arrangement,
-le retourner en faveur du Saint-Siège et le diriger. Le secrétaire
-d'État propose alors _une alliance latine_ entre Rome, la France,
-l'Espagne et Venise, laissant en dehors les Suisses, l'Empereur et
-l'Angleterre. Pour prix de leur concours, il attribue aux Vénitiens
-Vérone, Vicence, Padoue et Trévise, la Lombardie aux Français, à
-l'Espagne, il garantit le Napolitain: «Il n'y aurait, dit-il, de
-blessé par cet arrangement qu'un duc postiche, les Suisses et
-l'Empereur, qui seraient tous laissés sur les bras de la France, de
-sorte que, pour se défendre de leurs attaques, elle serait obligée
-d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos»; mais cette cuirasse
-protégerait en même temps le Souverain-Pontife. De plus, la crainte
-commune de l'Allemagne semble à Machiavel le lien durable de cette
-quadruple alliance. Sa conclusion est qu'aucune autre politique
-n'offre de sécurité.
-
-27 juin. Vettori répond nettement qu'une pareille union est
-impossible. Le 12 juillet, il renouvelle ses objections, et fait un
-pas de plus, et très considérable, en avant. Il dévoile à Machiavel
-les projets de Léon en faveur de sa famille. Il faudra pourvoir
-largement Julien et Laurent, puis reprendre les terres et les villes
-usurpées par Jules II, telles que Parme et Plaisance. C'était toujours
-la politique guerroyante qui avait coûté si cher au Saint-Siège depuis
-Alexandre VI. Vettori en apercevait les dangers. «Je lui ai dit
-plusieurs fois qu'il s'exposait à perdre.» Il a montré au pape que le
-maître définitif du Milanais, Louis XII ou Ferdinand, cherchera dans
-cette reprise de Parme et de Plaisance un prétexte pour se brouiller
-avec le Saint-Siège. «Le pape écoutait mes raisons, mais n'en suivait
-pas moins son idée.» D'ailleurs l'envoyé florentin ignore, ou feint
-d'ignorer quelles provinces seront octroyées aux neveux. Peut-être
-est-ce cette Lombardie où Léon X ne veut pas que rentre la France.
-Vettori prie son ami de lui tracer le dessein d'une paix solide, en
-grand détail, en plusieurs lettres s'il le faut. Les loisirs ne
-manquent pas maintenant aux ambassadeurs auprès du Saint-Siège, car
-les affaires se traitent directement avec le pape, et non plus par
-l'intermédiaire de plusieurs cardinaux.
-
-Ainsi, Machiavel était averti une fois de plus que ses avis allaient
-droit au Souverain-Pontife. Nous ne possédons pas sa réponse: mais la
-réplique de Vettori, datée du 5 août, nous apprend qu'il avait encore
-recommandé la quadruple alliance, que l'on persiste à rejeter. Vettori
-ne croit pas que l'Angleterre, qui a besoin de l'Espagne pour
-contre-balancer la France, permette à Ferdinand de s'unir à Louis XII.
-Il ne consent à abandonner à Venise que Brescia et Bergame. Mais
-surtout il refuse absolument le Milanais à la France. Sur ce point la
-cour de Rome était inflexible.
-
-10 août. Machiavel affirme avec une obstination égale à celle de Léon
-X, qu'il faut céder sur le duché de Milan. La France, avec un vieux
-roi, surveillée de près par l'Angleterre et l'Allemagne, gênée par le
-voisinage des Suisses, deviendra pour l'Italie conciliante et
-pacifique. Si on la mécontente, au lieu de former le rempart de la
-Péninsule contre le reste de l'Europe, elle sera le centre de toutes
-les intrigues contre l'Italie. Quant à l'entente des princes italiens,
-le diplomate de Florence la traite avec un suprême dédain. «Leurs
-troupes, dit-il, ne valent pas un liard,» et les Suisses les battront
-toujours quand il leur plaira.
-
-20 août. Le secrétaire de Léon X déclare à son correspondant que
-décidément il a la vue trouble. La France, dont il vantait l'alliance,
-est en fort mauvais point. 40,000 Anglais assiègent Térouenne, les
-Suisses vont marcher sur la Bourgogne, les Espagnols sont rentrés en
-Lombardie. Le Vatican serait bien mal avisé s'il se souciait davantage
-de Louis XII. Sa résolution est désormais fixée: il se donnera aux
-plus forts, aux Anglais, aux Espagnols et aux Suisses coalisés.
-
-26 août. Machiavel est tout déconcerté. Il mesure le péril où le
-Saint-Siège précipite l'Italie pauvre et avilie, objet de la
-convoitise des princes ultramontains. Il s'écrie, comme le moine des
-vieux temps: _Pax! Pax! et non erit Pax!_ «Non, répond-il, la France
-n'est pas si faible en face de l'Angleterre qui ne parvient pas à
-prendre Térouenne, et qui, fatiguée des longueurs d'un siège d'hiver,
-lâchera prise. Vous vous livrez aux Suisses dont la rapacité nous
-épuisera jusqu'au dernier écu. Vos mercenaires aujourd'hui, ils seront
-vos maîtres demain, et s'établiront les arbitres de l'Italie déchirée
-et corrompue. La France seule peut les mettre à l'ordre. Si la France
-n'y suffit pas, je n'y vois point de ressource, et je commencerai dès
-à présent à pleurer avec vous la servitude de notre patrie et les
-ruines que nous devrons soit au pape Jules II, soit à ceux qui
-n'aident point à nous sauver, si toutefois il en est temps encore.»
-
-La correspondance des deux amis, interrompue, paraît-il, pendant six
-mois, est reprise par Machiavel le 25 février 1514. Cette lettre et la
-réponse de Vettori développent seulement certains points des
-discussions précédentes. L'ancien secrétaire d'État apparaît de plus
-en plus hostile à l'Espagne qu'il considère comme la cause première
-des troubles de la chrétienté. Sa rentrée dans le Milanais
-provoquerait de nouveaux déchirements. Ferdinand ne cédera le duché ni
-au pape ni aux Vénitiens; il ne peut le garder pour lui-même, car sa
-part en Italie est déjà trop forte; s'il le donne à son petit-fils, il
-le livre en même temps à l'empereur. Le roi de France seul peut
-reprendre et garder la Lombardie.
-
-Le 3 décembre 1514, Vettori fit un dernier appel à la sagesse
-diplomatique de Machiavel: «Je désirerais que vous traitassiez cela
-_de manière que je pusse mettre votre lettre sous les yeux du pape. Je
-vous promets de la lui montrer comme étant de vous._» L'ambassadeur
-florentin suppose que le roi de France, aidé des Vénitiens, veut
-reprendre le Milanais contre le gré de l'empereur, de l'Espagne et des
-Suisses. Que devra faire le pape? Que doit-il craindre et espérer de
-l'un et de l'autre côté? Et si les Vénitiens abandonnent le parti
-français pour passer aux autres princes, le Saint-Siège doit-il entrer
-dans cette coalition? La question est des plus nettes. La politique de
-Léon X sera-t-elle espagnole ou franco-vénitienne? Machiavel sait à
-quel auguste personnage son avis sera présenté. Il sait de plus, par
-les informations précédentes, de quel côté penche depuis trop
-longtemps le pape, et quel conseil lui serait le plus agréable. «Je ne
-crois pas, écrit-il d'abord, que depuis vingt ans on ait agité une
-affaire plus grave.» Il passe alors en revue les forces et les
-relations des grandes puissances de l'Europe. L'Angleterre fait sa
-paix avec la France, et ses rancunes la tourneront contre l'Espagne.
-L'Angleterre et la France sont riches, et tiendront longtemps
-campagne. Tous les autres, l'Espagne, l'Empire, le duc de Milan, les
-Suisses, sont pauvres. Une guerre prolongée donnera la victoire aux
-Français. Les Suisses, race de mercenaires, sont peu sûrs: le roi de
-France pourrait les acheter. Le parti de l'Espagne est donc dangereux.
-Le pape aurait à garder, contre les flottes de Venise et de la France,
-des côtes étendues. Si les Suisses sont vainqueurs, ils feront sentir
-au Saint-Siège toute leur insolence. Ils le ruineront en
-contributions. Ferrare, Lucques, les petits États se mettront sous
-leur protectorat, et alors _actum erit de libertate Italiæ_. Toute
-l'Italie deviendra leur vassale. Aucune ligue ne pourra plus se former
-contre eux: ils l'empêcheront toujours en se donnant à quelqu'un des
-souverains de l'Europe. L'Italie tombée paraîtra désormais _sine spe
-redemptionis_. Mais si Léon s'allie à la France, et que celle-ci
-l'emporte, il a toutes chances que le traité soit observé en sa
-faveur. La mauvaise fortune serait encore meilleure avec la France
-qu'avec toute autre nation. Le pape aurait du moins ses terres
-d'Avignon pour s'y réfugier. La France, qui ne tarderait pas à se
-relever d'un échec, le soutiendrait fidèlement. «S'il s'attache au
-parti espagnol, et qu'il succombe, il faut qu'il aille en Suisse pour
-y mourir de faim, ou en Allemagne pour y être un objet de dérision, ou
-en Espagne pour être écorché.»
-
-Resterait un troisième parti à prendre, la neutralité. Mais la
-neutralité est funeste pour un prince dont les États sont placés entre
-deux belligérants plus puissants que lui. Le vaincu le hait, le
-vainqueur le méprise. Il faut traiter sans cesse avec l'un ou l'autre
-adversaire, accorder le passage, des logements et des vivres: on est
-également soupçonné par les deux partis: mille incidents périlleux
-peuvent éclater chaque jour, qui sont pour l'État neutre une cause
-d'angoisses incessantes.
-
-Quant au rapprochement de la France et de l'Espagne, que le pape n'y
-compte point, à moins que, contre toute probabilité, l'Angleterre
-elle-même ne l'ait préparé. Qu'il ne se tourne pas non plus vers
-l'empereur toujours indécis et _qui ne s'est jamais nourri que de
-changements_. En somme, le Saint-Siège ne doit hésiter sur l'alliance
-française que si Venise passait à l'Espagne et à l'Empire. Il faudrait
-alors réfléchir, à cause des difficultés que la République opposerait
-à la descente d'une armée française en Italie. «Mais je ne puis croire
-que les Vénitiens se conduisent ainsi. Je suis convaincu qu'ils ont
-obtenu des Français des conditions bien plus avantageuses que celles
-qu'ils pourraient espérer des ennemis du roi très chrétien; et
-puisqu'ils sont restés fidèles à la fortune de la France, lorsqu'elle
-était expirante, il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils
-l'abandonnent maintenant qu'elle reprend son antique vigueur.» La
-conclusion de Machiavel est que le Saint-Siège doit s'allier à la
-France, et n'embrasser le parti contraire que si Venise elle-même s'y
-attache. Nous sommes loin des conversations de 1503 avec Jules II.
-L'alliance vénitienne semble à Machiavel la dernière ancre de salut de
-la papauté.
-
-Le 20 décembre 1514, l'écrivain florentin fit un appel suprême à la
-prudence de la cour de Rome. «Je ne suis pas, dit-il, l'ami des
-Français. Un pareil soupçon m'affligerait beaucoup; car, dans les
-choses de cette importance, je me suis toujours efforcé de tenir mon
-jugement sain, et de ne point me laisser entraîner par de vaines
-affections. Si j'ai penché du côté de la France, je crois avoir eu
-raison.» Dans cette lettre, il touche pour la dernière fois de sa vie
-aux grandes affaires; et, de même que dans les dépêches antérieures il
-a entrevu les effets déplorables de la politique qui fut vaincue à
-Marignan, il pressent et annonce la catastrophe d'un pontificat à
-venir, la chute inouïe d'un autre pape Médicis, de Clément VII. «N'en
-a-t-on pas vus mis en fuite, exilés, persécutés, _extrema pati_, tout
-comme les princes temporels, et dans un temps encore où l'Église
-exerçait sur le spirituel une autorité bien plus révérée que de nos
-jours?» Mais les princes n'écoutent point volontiers les prophètes de
-malheur, et le pontife d'esprit si léger, qui plaisanta sur la
-révolution religieuse de l'Allemagne, ne s'inquiétait guère, ni pour
-lui-même ni pour ses successeurs, des souvenirs tragiques de Grégoire
-VII et de Boniface VIII.
-
-Quant à Machiavel, il demeura en disgrâce, victime de sa franchise et
-de sa probité diplomatique. Certes, ce malheureux grand homme d'État
-avait été visité par une tentation terrible. Ses intérêts, son
-ambition le poussaient à se faire le complaisant collaborateur de Léon
-X. La tentation dura près de deux années, en un temps où, dînant avec
-ses amis, il ne trouvait dans sa bourse que dix sous, pour payer un
-écot de quatorze. S'il avait persisté à poursuivre Venise, comme aux
-jours de Jules II, il pouvait, sans contredire son passé, écarter du
-même coup le Saint-Siège de l'alliance française. La politique souffre
-de plus faciles accommodements que la science. Quand un savant a
-découvert quelqu'une des lois absolues de la nature, il ne saurait,
-s'il n'est un lâche, la renier ouvertement, pour relever sa fortune.
-Le cri de Galilée, _e pur si muove_, ne perd rien de sa beauté pour
-éclater dans une conscience où la notion du droit public a été trop
-souvent pervertie. Ce dangereux théoricien était homme d'honneur,
-malgré ses doctrines, malgré sa misère et la contagion de son temps.
-La probité du diplomate était demeurée en lui inflexible, comme
-l'amour de la patrie: deux vertus assez belles dans un âge de
-corruption et à l'entrée d'un siècle de servitude.
-
-
-
-
- FRA SALIMBENE
- FRANCISCAIN DU TREIZIÈME SIÈCLE[4]
-
-
-I
-
-Vous me pardonnerez d'avoir invité une compagnie de personnes lettrées
-à l'histoire d'un pauvre religieux du XIIIe siècle. Cette conférence a
-presque l'air d'un entretien sur l'archéologie ou la paléontologie
-sacrée: les frères de Saint-François n'occupent plus en Occident leur
-ancien rôle, qui fut parfois éclatant, et c'est une chose remarquable
-à quel point, depuis quelques années, ils sont devenus rares en
-France, aussi bien qu'en Italie. Celui-ci, très bon chrétien
-d'ailleurs, n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on
-n'a guère brûlé des franciscains qu'à partir du XIVe siècle, lorsque
-la doctrine de la pauvreté absolue eût jeté dans l'hérésie les plus
-exaltés d'entre eux. Ce n'était point un grand clerc; il s'obstine à
-prendre Henri III pour Henri IV et à conduire à Canossa un empereur
-qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. Il nous conte des histoires de
-nourrices: le dragon du mont Canigou, qui sort d'un lac quand on y
-jette des pierres et obscurcit le ciel de l'ombre de ses ailes;
-l'aventure d'un fou que le diable étrangla nuitamment au milieu des
-pains entassés par lui en prévision de la famine. Ce n'était point un
-poète passionné, comme Jacopone de Todi, et très capable de tourmenter
-le pape en langue vulgaire. Salimbene a rédigé sa chronique en latin,
-et je vous assure qu'il est moins bon latiniste que Cicéron. Mais quel
-joli latin! tout plein de barbarismes sans être barbare, souple,
-vivant, tel qu'on le prêchait alors dans l'intérieur des couvents,
-pour l'édification plus dévote que grammaticale des moinillons. On y
-trouve tout le vocabulaire de la plus basse latinité. Le potage s'y
-appelle bonnement _potagium_; on y voit un évêque qui, craignant une
-émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa tour, _quod pelli suæ
-timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il n'envisage l'histoire
-qu'au point de vue des intérêts de son ordre et juge les rois, les
-papes et les républiques selon le bien ou le mal qu'ils font aux
-franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le coeur du monde. Comme
-la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan les plus graves
-événements de son siècle et les plus minces accidents naturels. Nous
-apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut une étonnante
-abondance de puces précoces; en 1285, une mortalité sur les poules:
-une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En 1282, il
-signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent toutes
-leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes de
-Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre.
-Tout petit, il était dans son berceau, lorsqu'un ouragan terrible
-passa sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la
-maison, prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant
-à la grâce de Dieu le futur franciscain. «Aussi, dit-il, je ne l'ai
-jamais beaucoup aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû
-emporter.» Il entra au couvent, malgré ses parents et l'empereur
-Frédéric II auquel le père eut recours. L'empereur ordonna aux frères
-de rendre leur novice; le père vint supplier son fils au nom de sa
-mère; Salimbene répondit tranquillement: «_Qui amat patrem aut matrem
-plus quam me, non est me dignus_». Plus tard, il se réjouissait de
-n'avoir point, lui et son frère, continué le nom et la race
-paternelle. Et cependant, il ne fut qu'un religieux assez calme, d'un
-zèle raisonnable. Il parle des choses liturgiques avec un sans-façon
-qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de lire les psaumes à l'office
-de nuit du dimanche, avant le chant du _Te Deum_. Et c'est bien
-ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, avec les nuits
-courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des puces.» Et il
-ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique beaucoup de choses
-qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les grands couvents où
-«les frères ont des délectations et des consolations plus grandes que
-dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces _consolations_,
-poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs temporelles que Dieu
-prodigue à ceux qui font voeu d'être siens. Vous trouverez, dans la
-chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de saint François,
-tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la gaîté, et
-Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, dignes de
-frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Il en est deux,
-d'une saveur et d'une couleur toute rabelaisienne, que je conte
-volontiers dans l'intimité; mais, ici, _ex cathedra_, entre deux
-lampes, je ne puis vous les dire. Acceptez, en échange, ces quelques
-vers d'une chanson à boire qu'il dut chanter plus d'une fois, sur
-quelque air d'église, aux après-dîner des fêtes carillonnées: «Le vin
-doux, le vin glorieux rend gras et bien dodu, et ouvre le coeur. Le
-vin fort, le vin pur rend l'homme tranquille et chasse le froid. Le
-vin âpre, mord la langue,»
-
- _Intestina cuncta sordet,
- Corrumpendo corpora,
- Vinum vero quod est glaucum,
- Potatorem facit raucum,
- Et frequenter mingere._
-
-Mais tout ceci n'est que le petit côté de Frà Salimbene. Il ne
-serait pas juste de s'y arrêter. Il n'a pas été un saint, soit;
-qui donc, parmi nous, lui jettera la première pierre? Retournez-le
-et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des écrivains
-ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des témoins
-les plus édifiants du XIIIe siècle italien.
-
- [4] Conférence faite au cercle Saint-Simon.
-
-
-II
-
-Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il
-rédigea sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289.
-Enfant, il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit
-s'épanouir, dans leur suavité printanière, les fleurs de la légende
-séraphique. Pendant quarante années il se promena en Italie et en
-France, de couvent en couvent. Il conversa avec les personnages les
-plus grands de son siècle, il vit face à face Frédéric II, _vidi eum,
-et aliquando dilexi_; il connut familièrement Jean de Parme et Hugues
-de Digne. A Sens, il entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco
-Polo, expliquer son livre «sur les Tartares». Il aborda, à Lyon,
-Innocent IV, le pape terrible qui avait juré d'écraser la maison de
-Souabe et de poser son talon sur «ce nid de vipères». Enfin, en 1248,
-à Sens, au moment de la Pentecôte, il a vu saint Louis. Le roi se
-rendait à la croisade, cheminant à pied, en dehors du cortège de sa
-chevalerie, priant et visitant les pauvres, «moine plutôt que soldat»,
-écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en donne est charmant: «_Erat
-autem Rex subtilis et gracilis, macilentus convenienter et longus,
-habens vultum angelicum et faciem gratiosam._» Et quel fin repas il
-fit servir aux mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, le vin du Roi,
-_vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches cuites dans
-du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés d'anguilles, du riz
-au lait d'amandes saupoudré de cynamome, des anguilles assaisonnées
-d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), des tourtes, des
-fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement maigre, mais d'un
-maigre canonical qui permet d'attendre avec résignation le gras du
-lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la Pentecôte, jour
-d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais François avait dit
-dans sa _Règle_: mangez de tous les mets qu'on vous servira:
-_necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le Roi jusqu'au
-Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne qui
-n'était point pavée; saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir dans
-la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei dulcissimi
-et audite verba mea._ Et les petits moines s'assirent en rond autour
-du Roi de France.
-
-Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui
-n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est
-surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile
-Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par
-le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au
-sein même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du
-XIIIe siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du
-christianisme, embrassé par des hommes qui se croyaient sincèrement
-les plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus
-audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de
-Jésus.
-
-Je ne puis vous rappeler que les principaux traits de cette crise
-religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers incidents. En
-réalité, elle existait à l'état latent depuis le premier âge du
-christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé
-entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à
-changer profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était
-proche. Le règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le
-règne temporel du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem
-céleste, le triomphe momentané, puis la chute horrible de
-l'Antechrist, la fin des choses terrestres, toutes ces idées avaient,
-dès l'époque apostolique, préoccupé les consciences nobles. La dure
-expérience de l'histoire, la misère du moyen âge, les scandales de
-l'Eglise romaine les avaient confirmées davantage. Saint Augustin les
-avait reçues de saint Jean; Scot Erigène les reçut de saint Augustin.
-Les hérésiarques scolastiques les possèdent tous, si je puis ainsi
-dire, en puissance. Elles reparaissent, au commencement du XIIIe
-siècle, dans l'école d'Amaury de Chartres, qui ne doit rien
-certainement à Joachim de Flore. Celui-ci, un poète, un visionnaire,
-perdu dans ses montagnes de Calabre, mais habitué, par le contact de
-la chrétienté grecque, à une exégèse très libre, avait rendu à
-l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces vieilles terreurs et ces
-vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de son couvent, un jeune
-homme d'une beauté rayonnante lui était apparu, portant un calice
-qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes et écarta le
-calice. «Oh! Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la coupe,
-aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait assez
-goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia novi et
-veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle de
-l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à
-celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand
-souffle. Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont
-le dernier lui semble près de se lever:
-
-«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la
-sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier
-a été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le
-troisième sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second
-l'action, le troisième sera la contemplation. Le premier a été la
-crainte, le second la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été
-l'âge des esclaves, le second celui des fils, le troisième sera celui
-des amis. Le premier a été l'âge des vieillards, le second celui des
-jeunes gens, le troisième sera celui des enfants. Le premier s'est
-passé à la lueur des étoiles, le second a été l'aurore, le troisième
-sera le plein jour. Le premier a été l'hiver, le second le
-commencement du printemps, le troisième sera l'été. Le premier a porté
-les orties, le second les roses, le troisième portera les lis. Le
-premier a donné l'herbe, le second les épis, le troisième donnera le
-froment. Le premier a donné l'eau, le second le vin, le troisième
-donnera l'huile. Le premier se rapporte à la Septuagésime, le second à
-la Quadragésime, le troisième sera la fête de Pâques. Le premier âge
-se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de toutes choses; le second
-au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le troisième sera l'âge du
-Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: là où est l'Esprit du Seigneur, là
-est la Liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_.»
-
-Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement
-dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et
-de Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le
-rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux
-_spirituales viri_ le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à
-l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande
-évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et,
-dans les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que
-les deux prochaines générations humaines de trente années verraient
-cette crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au
-plus tard elle éclaterait en l'an 1260.
-
-Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI,
-Richard Coeur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de
-l'Antechrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_,
-dans le choeur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les
-Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint
-François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion
-nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour
-1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de
-Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où
-Frédéric II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et
-saint Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient
-clairement annoncés. Autour de Jean de Parme, général des
-Franciscains, se groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un
-d'eux, Gérard de San-Donnino, en son _Liber introductorius ad
-Evangelium Æternum_, résuma toute la doctrine de Joachim. L'Évangile
-Éternel, qui fut, en effet, une doctrine et non un livre, avait été
-jusque-là comme un texte idéal, la Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que
-chaque adepte portait secrètement en son coeur. Le jour où il devint
-un manifeste d'hérésie et un étendard révolutionnaire, l'Église et
-l'Université de Paris s'émurent et s'entendirent pour frapper la
-secte. L'opération fut très simple, tous les sectaires étant, au fond,
-de pieux catholiques. Jean de Parme abdiqua le généralat. Gérard de
-San-Donnino dut s'exiler en Sicile et renoncer aux fonctions
-sacerdotales[5].
-
- [5] Voyez notre Étude sur l'histoire du Joachimisme dans la
- _Revue historique_, mai-juin 1886.
-
-Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice,
-s'était fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de
-Hugues de Digne, le chef de la secte pour la France, un précieux
-commentaire de Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à
-Aix. Après le jugement de condamnation, prononcé en 1255, par
-Alexandre IV, il était encore demeuré fidèle à la doctrine
-mystérieuse. Longtemps après, quand, vieux et désenchanté, il écrit sa
-chronique, il rappelle à dix reprises et très bravement, qu'il a été
-jadis «grand joachimite, _magnus joachita_». Mais après 1260, l'année
-fatale étant écoulée, et l'Église du Fils n'ayant pas cédé la place à
-celle de l'Esprit, il se détacha tout à fait de la secte. Bartolomeo
-de Mantoue lui dit un jour, à propos de Jean de Parme: «Il avait
-suivi les prophéties de véritables fous. Cela me fait bien du chagrin,
-répondit Salimbene, car je l'aimais tendrement. Et Bartolomeo: mais
-toi aussi, tu as été joachimite. C'est vrai, réplique naïvement notre
-moine; mais après la mort de l'empereur Frédéric II et la fin de
-l'année 1260, j'ai tout à fait abandonné cette doctrine, et je suis
-résolu à ne plus croire qu'aux choses que j'aurai vues.»
-
-Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa
-jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés à la révélation
-de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et
-connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde
-singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il
-voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les
-livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de
-Frédéric II, ou plutôt aux recherches des inquisiteurs pontificaux. A
-Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux colloques
-à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des juges,
-des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns de
-Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que
-pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la
-doctrine de Joachim? Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la
-cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A
-Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim,
-l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de
-San-Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se
-découpe facilement en dialogue:
-
-_Salimb._--Si nous disputions de Joachim?
-
-_Gér._--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en
-vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.)
-
-_Salimb._--Dis-moi quand et où naîtra l'Antechrist.
-
-_Gér._--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité
-s'accomplira.
-
-_Salimb._--Tu le connais?
-
-_Gér._--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par
-l'Écriture.
-
-_Salimb._--Quelle Écriture?
-
-_Gér._--La Bible.
-
-_Salimb._--Eh bien! dis tout, car je connais bien la Bible.
-
-_Gér._--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa
-Bible. Ils étudient le 18e chapitre d'Isaïe, que Gérard applique à un
-roi d'Espagne ou de Castille.)
-
-_Salimb._--Et ce roi est l'Antechrist?
-
-_Gér._--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit.
-
-_Salimb._ (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé.
-
-(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la
-prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.)
-
-_Gér._--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de
-mauvaises nouvelles.
-
-(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet:
-l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.)
-
-_Gér._--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence.
-
-Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui
-présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber
-introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient
-frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu.»
-
-L'appréhension de l'Antechrist fut, en dehors même de la société
-joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe
-siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les
-prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur
-Frédéric II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les
-calomnies, toutes les médisances propagées par les moines se
-retrouvent en Salimbene, qui voit dans les malheurs des dernières
-années de l'empereur, le signe très clair de la colère divine. Aussi
-les a-t-il énumérés tous, l'un après l'autre, jusqu'à la mort
-misérable de Frédéric, dans un château de la Pouille. Il invoque,
-comme témoins de la vengeance céleste, tout à tour les Prophètes, les
-Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric, c'est l'ennemi satanique
-de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le fourbe, le libertin,
-_callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_,
-_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _épicureus_;
-poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme
-charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire
-qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial;
-il donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et
-laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de
-l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion.
-
-
-III
-
-La parole de saint Paul et de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini_,
-_ibi libertas_, s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par
-l'attente d'une rénovation religieuse, porta tout d'un coup une
-étonnante floraison de doctrines, de sectes, de miracles et de
-prodiges de toutes sortes. Le premier, saint François, avec la
-puissance d'un créateur, avait rajeuni le christianisme; cette
-fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au temps de Salimbene,
-et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la chrétienté la plus vivante
-qui fût jamais. Et, je le répète, si nous mettons à part les vues
-aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons pas affaire à des
-hérésies. Même les plus scandaleux de ces chrétiens d'Italie se
-croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement,
-joyeusement, leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans
-l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps,
-puis ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec
-une belle humeur trop inquiétante.
-
-Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La
-personne la plus singulière de ce groupe est assurément la soeur de
-Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte
-Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provençal de la
-Bibliothèque, publié, en 1879, par M. l'abbé Aubanés. Elle avait le
-don de guérir ou même de ressusciter les petits enfants. Elle n'était
-pas entrée en religion, mais portait le cordon de saint François, et
-parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille.
-Elle entrait dans toutes les églises des frères mineurs, où elle avait
-des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la
-première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais dit de
-choses fâcheuses[6]», écrit Salimbene. Tête politique, d'ailleurs,
-dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de
-Provence, la respectait; il en avait peut-être un peu peur.
-
- [6] «Elle ne pouvait pas ouïr parler de Dieu, de Notre-Dame, de
- saint François ou des saints et des saintes, qu'elle ne fût prise
- aussitôt d'une extase. Beaucoup de fois, elle était suspendue
- dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait ravie tout
- l'espace d'un jour... Cela fut bien souvent constaté par diverses
- personnes, qui la voyant dans ces ravissements, la poussaient et
- la tiraient fortement, et lui faisaient même beaucoup de mal,
- sans pouvoir parvenir à la faire remuer. Quelquefois elle était
- suspendue en l'air sans s'appuyer à rien, si ce n'est des deux
- gros orteils; et elle était si fort élevée, soutenue en l'air par
- la force de son merveilleux ravissement, qu'il y avait entre elle
- et la terre l'espace d'un pan; de sorte que bien des fois,
- pendant qu'elle demeurait dans cette position, on lui baisait le
- dessous des pieds.» (_La vida de la Benaurada Sancta Doucelina_,
- p. 73.)
-
-Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier, était
-une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en général, à
-la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse
-industrie peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de
-Pâques, les mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles
-qu'il convenait de faire cette année-là, _intromittebant se de
-miraculis faciundis_. Il a connu un Frère Nicolas, à qui le miracle ne
-coûtait pas plus que la récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en
-écumant la soupe conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un
-bréviaire enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre
-s'imprégnait de bouillon _miro modo_. Frà Nicolo, appelé, dit une
-prière sur la soupe, et retira le bréviaire intact et tout neuf.
-Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A
-Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus
-dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au
-hangar: rien n'y fit; c'était une trompette d'Apocalypse. On tint
-chapitre sous la présidence de Jean de Parme, en personne.
-Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère «_propter enormem
-defectum_». On résolut de le rendre à sa mère, pour fraude sur la
-chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Frà Nicolo intervint et
-promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le
-fit passer derrière l'autel et là, il lui tira vivement le nez. Dès
-lors, le novice dormit «_quiete et pacifice_», comme un loir, «_sicut
-ghirus_».
-
-Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont
-pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin,
-processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un
-prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un
-pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs
-églises des fresques en l'honneur de saint Albert «_ut melius
-oblationes a populo obtinerent_». Mais un chanoine doué de flair
-s'approcha de très près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était
-point de sainteté. Il prit la relique: c'était une simple gousse
-d'ail!
-
-Evidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il
-était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en
-communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du
-salut. Et chacun de tirer de son côté, selon son humeur: celui-ci, un
-laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire
-des prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose
-pour lui tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de
-saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de
-bête, une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et
-derrière, et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat
-tuba sua_), il prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une
-foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges.
-Voici les _Saccati_ ou _Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des
-bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de
-Digne, et qui ont pris un costume pareil à celui des franciscains. Ils
-semblent de furieux quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne
-leur laissent que des miettes. Salimbene les méprise. Voici les
-_Apostoli_, des vagabonds, _tota die ociosi_ (_ocieux_), _qui volunt
-vivere de labore et sudore aliorum_. Cette bande va et vient, attirant
-à elle les enfants qu'ils font prêcher, suivie d'une troupe de femmes
-(_mulierculæ_), vêtues de longs manteaux, qui se disent leurs soeurs;
-ils doivent pratiquer le communisme à outrance. Leur chef, Gherardino,
-a des aventures galantes qui révoltent la pudeur de Salimbene. Une
-pieuse veuve, bien digne des honneurs du _Décaméron_, lui a confié sa
-fille avec laquelle il dormit: «_in eodem lecto, ut probaret si
-castitatem servare posset_». L'expérience n'était pas neuve: elle
-remontait à Robert d'Arbrissel, c'est-à-dire à la première croisade.
-Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le
-scandale des _Apostoli_ émut l'évêque de Parme, qui fit emprisonner
-ceux qu'il put prendre. Puis Grégoire X condamna la secte qui refusa
-de se soumettre. Les _Saccati_, plus humbles s'étaient soumis.
-
-Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de
-l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les Flagellants et les
-_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les Flagellants apparurent
-dans l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous,
-petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la
-ceinture, allaient en procession à travers les villes et se
-fouettaient, précédés des évêques et des religieux.» La panique
-mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tête, on se
-confessait, on restituait le bien volé, on se réconciliait avec ses
-ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la
-Toussaint, les énergumènes vinrent de Modène à Reggio, puis ils
-marchèrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point était «réputé
-pire que le diable», on le montrait au doigt, on lui faisait violence.
-Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. Mais le podestat de cette ville,
-Palavicini, refusa l'entrée des portes: il fit dresser des fourches le
-long du Pô à l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun
-ne se présenta. Avec les _Gaudentes_, autre tableau. Ceux-ci ne se
-frappaient point, mais vivaient gaiement en confrérie chevaleresque.
-Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut évêque.
-Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum
-hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne
-contribuaient à aucune oeuvre: monastères, hospices, ponts, églises.
-Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés,
-ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y
-habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans
-la procession des hypocrites aux chapes de plomb doré, et converse
-avec Loderingo, l'un des fondateurs désignés par Salimbene.
-
-Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici
-vagantes_ du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_
-isolés, les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre,
-annoncent déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain. Tel ce
-chanoine Primas, poète assez spirituel, qui parodie les textes
-liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, «grand truand, grand
-mauvais sujet, _magnus trutannus magnus, trufator_». Accusé près de
-son évêque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se
-défendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plaît à
-rapporter tout entière. En voici quelques vers en l'honneur de
-l'ivrognerie:
-
- _Tertio capitulo, memoro tabernam;
- Illam nullo tempore sprevi neque spernam,
- Donec sanctos Angelos venientes cernam
- Cantantes pro mortuis Requiem æternam._
-
- _Poculis accenditur animi lucerna,
- Cor imbutum nectare volat ad superna;_
- _Mihi sapit dulcius vinum de taberna
- Quam quod aqua miscuit præsulis pincerna._
-
- _Meum est propositum in taberna mori,
- Ut sint vina proxima morientis ori.
- Tunc occurrent citius angelorum chori.
- Sit Deus propitius mihi potatori._
-
-
-IV
-
-Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien
-vénérable du passé. Ils n'engendrent point la mélancolie, ce qui est
-bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de sérieuses
-réflexions ou confirment de graves idées historiques. Chacune des
-pages de ce livre montre que la liberté d'invention déployée par les
-Italiens du XIIIe siècle dans l'oeuvre de la Commune, dans
-l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi
-grande, aussi féconde, à la même époque, dans l'ordre des faits
-religieux. La conscience libre dans la cité libre, telle fut alors la
-formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat même de
-saint François et ses résultats immédiats témoignaient déjà, d'une
-façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de l'exquise poésie de la
-légende sortait peut-être un sentiment trop idéal de la réalité
-historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une vapeur
-d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion
-paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec
-candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque
-peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous
-n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas assez une société
-religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en
-contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands
-et les petits recoins, la sacristie, le cloître, le réfectoire et les
-cellules, et de prêter l'oreille aux pieux propos, aux confidences,
-aux joyeusetés des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est
-un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers
-les honneurs de son couvent.
-
-Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument
-nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie
-entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de
-Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté
-et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de
-larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on
-poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses
-genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que
-cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est
-permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa
-Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et
-l'allégresse: «_Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et
-convenienter gratiosos_.» Une telle disposition, favorable déjà à la
-santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'oeuvre
-générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et
-aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne
-de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien
-d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui
-ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme
-celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape
-Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle
-semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: _Beati
-qui rident_. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est
-repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait
-revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la
-rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme.
-
-
-
-
- LE ROMAN
- DE
- DON QUICHOTTE
-
-
-Le _Don Quichotte_ est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le
-plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de
-Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la
-librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors
-tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de
-1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu
-ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa
-grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est
-justement parce que le français de cette époque était comme une
-transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se
-moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On
-sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus
-proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très
-scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si
-spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original.
-L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en
-un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de
-Louis XIII.
-
-Les grandes oeuvres des littératures étrangères, la _Divine Comédie_,
-le _Roland furieux_, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que
-dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon
-chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes
-et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de
-Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après
-avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme
-encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y
-revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour
-les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre
-de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux
-écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du
-devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées
-des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne
-dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à
-l'heure de la mort.
-
-Il y a donc, dans le _Don Quichotte_, comme une philosophie du coeur
-humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples
-civilisés. Mais c'est aussi une oeuvre nationale, qui marque, dans la
-littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute
-critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen
-âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient
-d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons
-mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui
-semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir
-une tragédie et une comédie éternelles.
-
-
-I
-
-L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque
-des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident
-portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte,
-elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans,
-et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches
-provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa
-noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs
-arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les
-doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser
-souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la
-_Huerta_ de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient
-avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares
-croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le
-Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne,
-apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort
-chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis
-plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait
-encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers
-chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait
-pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans
-merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur
-miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les
-chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles
-de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France
-entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la _Cronica general_
-d'Alphonse X et la _Chronica Hispaniæ_ de Rodrigue de Tolède, notre
-Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par
-l'invention castillane. L'_Historia de l'Emperador Carlomagno_
-enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons
-de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les
-Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal,
-enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les
-pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau
-nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés
-faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que
-copiaient l'Angleterre de Richard Coeur-de-Lion, l'Allemagne de
-Barberousse, l'Italie des _Reali di Francia_. En Espagne, comme
-ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende
-carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à
-la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur
-fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux
-sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque _Chanson de Roland_ et
-les oeuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la
-nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la
-passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes
-bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux
-régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles
-seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à
-l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à
-moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif
-d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia
-profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les
-Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur
-curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons:
-des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains,
-des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le
-moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme
-Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient.
-Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour,
-languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente;
-la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la
-mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa
-largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort
-à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se
-multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église
-protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros
-carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le
-cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait
-bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de
-Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court
-le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au
-beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans
-le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne.
-
-Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans
-le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du
-roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour
-goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit
-plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela
-pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à
-se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de
-l'Arioste et les bouffonneries de l'_Orlandino_. Un peu plus tard
-encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les
-Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques
-de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et
-Philippe II, et jusqu'à la veille même du _Don Quichotte_,
-l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature
-éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages
-venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la
-légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules
-César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus,
-Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le
-Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de
-cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe
-siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de
-don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français
-d'origine. Nous avons l'_Amadas_ français qui faisait partie, en 1265,
-des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un
-très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'_Amadis_
-espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé
-«quelques restes écrits à la main en langage picard».
-
-Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette
-littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine,
-l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y
-rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la
-raison y étaient trop violentées. Dans le roman du _Chevalier
-Marsindo_, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un
-pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les
-paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre
-Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de
-_Montésinos_ et le _Fierabras_ brouillent ensemble sans aucun
-discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps
-de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe
-Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au
-moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la
-réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à
-l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise
-d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les
-traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et
-l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités,
-puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature
-antérieure. Mais leurs oeuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux
-lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux
-roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la
-vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés
-de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes
-de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation
-sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en
-savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et
-crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de
-Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des
-romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne.
-
-Alors apparut le manifeste littéraire de la première partie du _Don
-Quichotte_. Dès le premier chapitre, la portée de l'ouvrage se montre
-d'une façon générale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans
-l'_Orlando Furioso_, de divertir le lecteur par des merveilles
-poussées jusqu'à la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du
-malheureux que ces merveilles ont troublé, et, par la trivialité des
-aventures, de tuer le rêve de l'aventurier. Deux épisodes fort
-importants, l'exécution sommaire de la bibliothèque du chevalier et la
-conversation du chanoine et du curé escortant la cage du héros
-enchanté; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation
-dans l'hôtellerie interrompue par le massacre des outres de vin,
-permettent de dégager du roman la critique de Cervantes sur la
-littérature populaire de son pays. A la dernière page du livre,
-l'écrivain fait dire à bon droit à sa propre plume, au moment où il la
-dépose pour toujours: «Les extravagantes histoires de chevalerie,
-frappées à mort par celle de mon _Don Quichotte_, trébuchent déjà et
-vont tomber tout à fait sans aucun doute.» Il pouvait montrer la
-grande foule des romans chevaleresques se heurtant à la tombe de don
-Quichotte et s'écroulant comme une ruine. Mais on jugerait mal
-Cervantes si on lui imputait, à l'égard du moyen âge tout entier, des
-légendes, des poèmes et des récits de jadis, un mépris sans mesure.
-Dans tout conflit entre la foi et les idées du passé et celles de
-l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrême:
-les intelligences très hautes, qui voient la suite et la raison d'être
-des traditions, s'attachent à une pensée plus libérale. Rappelez-vous
-notre Rabelais et son rôle à l'heure même où le génie français
-traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pléiade, par la
-voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux «Jeux floraux de
-Toulouse», c'est-à-dire aux lecteurs de province, les romans de la
-Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu hâtif du
-XVIe siècle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors
-rattacher notre passé gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir.
-Il jeta un pont sur l'abîme qui s'était creusé tout d'un coup
-entre les deux grandes époques de notre histoire intellectuelle.
-Malheureusement, il fut presque le seul à y passer. Il me semble que
-cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes,
-à l'occasion du dénombrement critique des livres de don Quichotte.
-Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une sérieuse attention, il a
-voulu séparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est
-trouvé rare, la faute n'en est ni à Charlemagne ni à Merlin, mais au
-goût particulier d'un gentilhomme de village.
-
-Or, donc, ce matin-là, don Quichotte, vaincu la veille, roué de coups
-par un muletier, dormait à poings fermés dans son lit: il voyait en
-songe les Douze Pairs, la fée Mélusine et le marquis de Mantoue. Le
-curé, le barbier, sa nièce et la gouvernante entrèrent tout doucement
-dans la bibliothèque. Il y avait là plus de cent gros volumes et
-autant de petits, bien reliés, toute la littérature chevaleresque et
-bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point
-l'idéal et n'entendaient rien aux rêves grandioses du cher oncle: ils
-avaient décidé que, les livres ayant gâté la cervelle de don
-Quichotte, il fallait les brûler. La gouvernante courut chercher un
-pot d'eau bénite et un goupillon; le curé sourit de la simplicité de
-cette bonne âme; il ne voulut point qu'on jetât au hasard et sans
-jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il était lettré
-et bon théologien, il épargna les plus distingués et sauva même du feu
-ceux dont les fautes lui parurent vénielles.
-
-Le premier qu'on arrache de son rayon, le père d'une longue postérité,
-_Amadis de Gaule_, docteur et «dogmatiseur d'une si pernicieuse
-secte», le «meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce
-genre», commence la série des élus, «comme premier livre de chevalerie
-qui s'est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur
-origine». Mais ses fils et petits-fils, _Esplandian_, _Amadis de
-Grèce_, descendent lestement par la fenêtre, et, sur leurs talons,
-_Don Olivante de Laura_, le plat _Florismart d'Hyrcanie_, le
-_Chevalier Platir_, le _Chevalier de la Croix_. Mais voici le _Miroir
-de Chevalerie_, c'est-à-dire, à la fois, la bonne tradition française,
-Turpin, Renault de Montauban, et la traduction «du fameux Mathieu
-Boiardo» et aussi de quelques autres poèmes italiens; c'est, par
-conséquent, de l'avis du curé, comme un cousin espagnol du «chrétien
-poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre
-langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il
-parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon coeur». Quant au
-_Miroir_ et à tous ceux qui «se trouveront traitant des choses de
-France», ils seront réservés avec soin, jusqu'à plus ample
-information, excepté, toutefois, le _Bernardo del Carpio_ et le
-_Roncevaux_. Il s'agit ici de deux romans tirés de la _Chronica
-Hispania_ et de la _Chronique_ d'Alphonse X, deux fausses chansons de
-Roland, où Bernard del Carpio, allié des païens, taillait en pièces la
-chevalerie française. _Palmerin d'Oliva_ est condamné aux flammes,
-mais _Palmerin d'Angleterre_ est recueilli avec une rare
-bienveillance. Le curé l'attribue à «un savant roi de Portugal».
-C'était une imitation du vieil _Amadis de Gaule_, modifié en ses
-éditions successives sous différents noms d'auteurs, et remarquable
-par l'art de la composition, la vérité des caractères, le bon goût de
-l'invention. _Don Bélianis_ est donné au barbier, à condition qu'il ne
-le laissera lire à personne, et le curé mettrait volontiers dans sa
-poche _Tiran le Blanc_, «trésor de contentement et mine de
-passe-temps». Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le
-même jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavière, les
-rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et
-Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui
-accorde la main de sa fille Carmesina, près de laquelle le chevalier,
-grâce à la complaisante duègne Placerdemivida, avait déjà passé
-quelques instants agréables. Entre temps il avait fait cadeau à la
-bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Néanmoins, ajoute le
-curé, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le
-merveilleux; «les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs
-lits, font testament avant leur mort.»
-
-Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent
-aussi leur tour, trois groupes d'oeuvres romanesques méritaient, selon
-Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivés: celles
-qui dérivaient directement des sources mêmes de la légende
-chevaleresque, de la _matière de France_ et de la _matière de
-Bretagne_; les romans et poèmes illustres des peuples étrangers, mais
-en leur langue originale, enfin les oeuvres divertissantes à la fois
-par la fantaisie de l'invention et la réalité des moeurs et de la vie.
-Tout le reste fut condamné au feu pour hérésie envers le bon sens, la
-tradition historique et le bon goût. Ils brûlèrent parfaitement et
-bientôt l'odeur inquiétante de l'auto-da-fé se répandit dans le logis.
-Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par coeur toute sa
-bibliothèque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le
-populaire illettré faisait ses délices, ne fussent plus qu'une
-poignée de cendres légères? L'idéal qu'ils portaient en eux était
-entré dans l'âme du héros de la Manche. La servante avait perdu son
-eau bénite et ses _oremus_, et le curé allait s'apercevoir bientôt,
-par la très prochaine escapade du chevalier, qu'on ne guérit pas les
-esprits en brûlant les livres.
-
-
-II
-
-D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le
-remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la
-raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade
-que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne
-l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un
-raisonnement faux. C'est pourquoi le coeur est intact en ses parties
-les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal,
-héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin,
-comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au
-coeur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et
-l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est
-perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à
-sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il
-est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages
-tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond
-des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse,
-se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées
-par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne
-donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts,
-les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du
-sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour
-essayer de la rallumer.
-
-Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le
-personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa
-propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis
-d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y
-unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux
-désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau
-d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et
-les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit
-part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins
-lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre
-et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista,
-dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre
-l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche
-brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années
-de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps
-en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de
-lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course
-haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit
-fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les
-injures d'Avellaneda qui osa continuer le _Don Quichotte_, tel fut
-ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un
-Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la
-vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la
-malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la
-vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce
-et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal
-étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au
-royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine
-pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du _Don Quichotte_,
-le cri tragique du malheureux grand écrivain.
-
-Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du
-chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères
-ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des
-réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par
-un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte
-avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous
-rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs
-plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous
-rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il
-marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages:
-moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de
-flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs,
-muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes,
-relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du
-chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux,
-dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la
-Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la
-nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et
-songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le
-grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il
-écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il
-rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de
-Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de
-don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de
-son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de
-ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment
-chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux,
-reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la
-terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le coeur brisé,
-car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la
-foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle.
-Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant
-de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton
-avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait
-que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la
-justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a
-plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à
-votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu.
-C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous
-nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons,
-nous vous pleurerons éternellement!
-
-
-III
-
-Les lecteurs qui ne sont pas doués du tempérament chevaleresque ont
-parfois un faible pour Sancho Pança, et le préfèrent à don Quichotte
-lui-même. Plus d'un moraliste affirme que Sancho représente le sens
-commun en face de la pure déraison, la prose opposée à la poésie. Sans
-doute, l'écuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et
-une armée en marche; il aime mieux être arrêté sur son chemin par une
-valise pleine d'écus que par une volée de bois vert; enfin, quand il
-se donne le fouet, afin de désenchanter le cher maître, ce n'est point
-le cuir même des Pança, mais l'écorce d'un robuste chêne qu'il frappe
-avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace.
-J'accorde qu'il ne prend pas en général la vie par son côté héroïque,
-très semblable en cela aux gens raisonnables à l'excès: il est
-poltron, égoïste, paresseux, menteur et gourmand. Brave coeur
-toutefois, patient, résigné, fidèle et aimant à la manière d'un vieux
-chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par
-contagion, fou à lier quelquefois, car certaines extravagances de
-l'écuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a
-beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en
-recevoir le contre-coup fâcheux sur les épaules ou ailleurs, il
-s'entête dans sa chimère aussi obstinément que l'hidalgo dans la
-sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin
-d'obtenir l'île qui lui a été promise, il accepte toutes les
-mésaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on
-le berne sur une couverture, qu'on le bâtonne, qu'on lui vole son âne,
-il fera bon visage à la fortune, tout en caressant son propre rêve.
-Et, s'il n'était pas encore plus fou que sensé, le roman de Cervantes
-eût tourné court. D'abord, un écuyer, c'est-à-dire un interlocuteur,
-était nécessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de
-ses longs monologues, don Quichotte fût devenu assez vite ennuyeux.
-Remarquez que la première sortie est bientôt terminée. C'est un lever
-de rideau où le héros n'a presque rien à nous dire. Il s'y montre dans
-toute son originalité maladive; mais l'isolement même où il se meut
-l'oblige à une perpétuelle et monotone divagation. L'attention du
-lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comédie
-ne commence donc que par l'entrée en scène de Sancho. En effet, le
-caractère de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa
-complexité qu'opposé à celui de son compère. Chaque fois que don
-Quichotte bat la campagne, Sancho, tout à coup dégrisé, parle et
-prêche comme l'un des sept Sages, et, quand l'écuyer ne dit ou ne fait
-plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une façon parfaite. La
-démence de l'un se mesure toujours à l'aide du bon sens ou de l'esprit
-de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus
-haut degré. L'un, qui est la dupe naïve de l'autre, lui fait sans
-cesse la morale des pères de famille, et le galant homme qui le
-premier a embrouillé la cervelle de son valet s'efforce de lui
-redresser l'entendement et de lui ennoblir le coeur. Ironie
-excellente, qui n'a rien de forcé, car elle répond aux contradictions
-intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvelé, et
-plus apparent peut-être que réel, de l'ange et de la bête. Seulement,
-comme nous avons la prétention de n'être ni celle-ci ni celui-là, nous
-rions tout aussi volontiers des déconvenues de l'ange que des misères
-de la bête.
-
-Certes Sancho méritait bien de jouer un instant le premier rôle dans
-le drame héroï-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment
-même où le rêve se réalise pour lui qu'il s'en dégoûte à tout jamais,
-comme si le bonheur n'était qu'affaire d'imagination et
-s'évanouissait dès qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant
-sept grands jours chef d'État, président d'une république qui n'était
-que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une
-île et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible,
-ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint
-Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le
-palais même de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des
-fanfares: les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le
-populaire crie vivat sur son passage. Dès le premier jour, un homme
-néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire
-et de manger à sa guise, et voilà l'île en proie au dangereux régime
-d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout
-réformer à la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il
-glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera
-bientôt. Il fait des rondes de nuit qui inquiètent les amoureux:
-entouré de son conseil de cabinet, y compris le maudit médecin, à la
-lueur d'une lanterne, il dévisage de trop près une fillette déguisée
-en page. Cette police excessive mécontente la jeunesse qui passe tout
-entière au parti de l'opposition. Or, la septième nuit de son
-gouvernement, Sancho fut réveillé par le tocsin, les tambours et les
-clameurs de la foule: c'était une révolte, pour ne point dire une
-révolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans à quérir
-très vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses
-gens lui répondent qu'étant gouverneur il commande l'armée et doit
-marcher à l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers
-reliés par une corde, où il se trouve plus empêché qu'une tortue
-couchée sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'île entière
-piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus
-cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses
-serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de
-la sédition, il abdique. Il descend à l'écurie, embrasse en pleurant
-son âne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bâte et
-le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu à ses
-derniers fidèles, prononce quelques paroles profondes sur le néant de
-l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul,
-n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau de
-fromage et une croûte de pain. _Et nunc, reges, intelligite!_
-
-Tel est le livre le plus universellement aimé, le plus européen de
-tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgré ses ennuis. Nos
-pères ont fêté le _Don Quichotte_, vingt ans avant le _Cid_, dans
-cette même traduction qui, longtemps oubliée, reparaît à la lumière.
-On estimera peut-être que la langue en laquelle elle est écrite
-justifiait la réimpression qui nous rend en quelque sorte une
-intéressante relique de la vieille littérature française.
-
-
-
-
- LA FONTAINE
-
-
-I
-
-Il n'est point de bibliothèque d'honnête homme où l'on ne rencontre un
-La Fontaine. Les uns, plus attachés aux naïfs souvenirs d'enfance,
-gardent un vieux fabuliste fané; les autres, amis des histoires de
-plus longue haleine et de leurs portraits en gravure, ont placé, sur
-les rayons d'en haut, que n'atteint point le bras des écoliers, un
-précieux exemplaire des Contes, en deux volumes, dorés sur tranches.
-Mais c'est toujours La Fontaine; conteur ou fabuliste, il est toujours
-bien venu comme un hôte familier. Beaucoup de personnes cultivées le
-placent à côté de Molière, au premier rang de leurs prédilections. Et
-cependant il n'a guère représenté l'esprit de son époque. Il était
-bien plutôt la contradiction même du goût classique. La grande estime
-où nous le tenons est surtout l'oeuvre de la postérité. Ses
-contemporains le regardaient comme un personnage assez étrange, une
-façon de rêveur qui suivait, disait-on, le convoi mortuaire d'une
-fourmi, comme un parent, et qu'on ne voyait point aux antichambres de
-Versailles. Louis XIV ne l'aimait pas et faisait de ses _Fables_
-autant de cas que des _magots_ de Téniers. Boileau, qui l'aimait, eut
-soin de l'oublier dans son _Art poétique_. C'était, dit durement Louis
-Racine, «un homme fort malpropre et fort ennuyeux». On riait beaucoup
-de sa simplicité en toutes choses. N'avait-il pas trouvé éloquentes
-les prophéties de Baruch? N'avait-il pas pleuré courageusement, avec
-les _Nymphes de Vaux_, sur la disgrâce de Fouquet? Pendant vingt ans
-il perdit de vue son fils: il aurait voulu perdre pareillement de vue
-sa femme qui, du reste, ne l'embarrassait guère. Au Temple, dans la
-société libertine des Vendôme, on l'enivrait, on le gorgeait de bonne
-chère. Il mettait ses bas à l'envers et égarait son haut-de-chausses
-après souper. Il vieillit assez tristement, sans famille, au foyer de
-quelques amis; son esprit s'affaiblit; il fut pris d'une grande peur
-de la mort; son amusement était d'assister aux réunions de l'Académie,
-où il allait fidèlement, par le chemin le plus long. Un jour, en
-revenant de la séance, il s'évanouit dans la rue du Chantre. Ce fut sa
-dernière promenade. Deux mois après, on enterrait l'ami des bêtes, le
-dernier des poètes gaulois, l'incomparable écrivain qui avait
-retrouvé, en ce siècle solennel de Port-Royal et de Bossuet, avec
-l'inspiration voluptueuse de la Renaissance italienne, la grâce
-aimable et fine de l'esprit grec. Gaulois, Italien, Attique, tel fut,
-en effet, La Fontaine, au temps où le _Pantagruel_ passait pour une
-oeuvre monstrueuse et incompréhensible, où Boileau ne voyait que
-_clinquant_ dans la poésie du Tasse, où les dieux grecs étaient
-méconnus, où l'art d'Euripide paraissait sur la scène tragique raffiné
-et altéré par la politesse des salons et de la cour. Mais, grâce à la
-naïveté de son génie, ces traits singuliers et si divers se
-rencontrèrent en lui sans artifice ni dissonance, avec une sincérité
-et une liberté pures de toute affectation:
-
- Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
- A qui le bon Platon compara nos merveilles,
- Je suis chose légère et vole à tout sujet:
- Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
-
-Et, dans ce miel d'une saveur si franche, et qu'il faut goûter d'un
-palais délicat, on distingue sans peine la bonne odeur bourgeoise des
-petits jardins champenois, l'âpre senteur des roses du _Décaméron_,
-et le parfum subtil des asphodèles d'Athènes.
-
-
-II
-
-On sait que la Renaissance détacha tout d'un coup les écrivains très
-lettrés du seizième siècle français de la langue, des traditions et du
-goût de notre première littérature: la langue, les idées et le ton des
-contemporains de Ronsard et de Montaigne furent, pour employer le mot
-de du Bellay, _illustres et auliques_. En même temps, la Pléiade
-renvoyait avec dédain «aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de
-Rouen» toute la poésie chevaleresque et satirique du moyen âge. Le
-dix-septième siècle se sentait déjà si loin des origines littéraires
-de la France, qu'au-delà de Villon il n'entrevoyait plus que des
-formes confuses, des oeuvres barbares et un art grossier tout à fait
-indigne de l'attention des beaux esprits. Ceux-ci, renfermés dans la
-culture classique, charmés par la conversation polie, la tragédie et
-l'oraison funèbre, oublient toutes les vieilles choses, l'histoire,
-les mythes et les contes, comme l'idiome et les moeurs de nos pères.
-Versailles, cité toute neuve, vers laquelle l'Europe entière regarde,
-est comme le symbole du goût nouveau: on y jouit d'un si magnifique
-spectacle que personne n'y pense plus guère à Paris, la _grand'ville_
-du roi Henry, à la place Maubert, aux rues tortueuses peuplées de si
-grands souvenirs. Quant à la pauvre province, si vivante chez les
-vieux auteurs, on n'y va plus qu'en exil, on l'abandonne à ses
-dialectes locaux, à ses patois campagnards, à ses légendes héroïques
-et à ses fables de nourrices.
-
-Il y eut du provincial en La Fontaine, dont la muse familière avait
-ses vallons sacrés quelque part entre Reims et Château-Thierry: les
-scènes de ses fables s'encadrent, non point entre les charmilles
-architecturales de Versailles, mais dans les paysages modestes de
-Champagne ou de Brie, dans les rues de village, les carrefours des
-petites villes. Ici, le long des haies, il a rencontré, et peut-être
-attendu, _légère_ et _court vêtue_, la bonne Perrette portant son pot
-au lait; là, dans cet enclos, il a vu passer, au son des trompes, la
-meute du seigneur du village chassant le lièvre, et Monsieur le Baron,
-qui vient de manger les poulets et de lorgner la fille du manant,
-écraser sans pitié chicorée et poireaux, oseille et laitue, orgueil du
-pauvre hère. C'est au bord d'une rivière villageoise, peu profonde, où
-l'eau rit au soleil, que se promène solennellement son héron, et
-_certaine fille un peu trop fière_, qui fait fi des bons partis,
-comme celui-ci des brochets et des carpes, a certainement son logis
-tout près de cette rivière.
-
-Voici, dans son échoppe qui coudoie l'hôtel d'un financier, le
-savetier Grégoire, toujours en belle humeur; sur la place, le
-charlatan et la ménagerie où maître Gille, _singe du pape en son
-vivant_, arrivé de la veille _en trois bateaux_, émerveille la foule.
-Là-haut, sur la colline, en plein midi, dans la poussière crayeuse, au
-fond des ornières, chemine sur quatre roues grinçantes le coche de
-Paris, escorté de ses voyageurs à pied, chantant, jurant ou priant.
-Tout à l'heure, à la lisière de ce bois, les voleurs les
-détrousseront. Sur ce point, une lettre du fabuliste montre, sous la
-fable, une impression personnelle. Il se rendait en Limousin: dans son
-carrosse, «point de moines, mais, en récompense, trois femmes, un
-marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours et qui
-chantait très mal». Le chemin devient détestable: «Tout ce que nous
-étions d'hommes dans le carrosse, nous descendîmes, afin de soulager
-les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que
-des commodités de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs,
-elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et
-particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les
-rencontrer. On dit que ce bois que nous cotoyâmes en fourmille: cela
-n'est pas bien, il mériterait qu'on le brûlât.» Mais dans la vie de
-province, insoucieuse et grasse, une pointe de sensualité chatouille
-et réveille souvent les esprits qu'endormirait mortellement la
-médiocrité monotone des choses. La Fontaine ne touchait point ce
-chapitre avec le chanoine Maucroix: mais, pour sa femme, il n'avait
-pas de ces secrets. C'est pour elle qu'il écrit sincèrement son
-voyage. «Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se
-qualifiait comtesse; elle paraissait jeune et de taille raisonnable,
-témoignait avoir de l'esprit, déguisait son nom, et venait de plaider
-en séparation contre son mari: toutes qualités de bon augure, et j'y
-eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée;
-mais sans elle rien ne me touche.» Suivent alors toutes sortes de
-confidences sur les filles de Châtellerault, de Poitiers et de Bellac,
-et ce naïf aveu de ses rêves d'avenir: «Il y a d'heureuses vieillesses
-à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au
-bout: il n'y en a guère, mais il y en a.» Le contemplateur curieux des
-aspects pittoresques et du ménage de la province, cet amateur des
-petites aventures de l'amour et du hasard ne serait point complet,
-s'il n'était paresseux. «Ce serait, dit-il avec un gros soupir, une
-belle chose que de voyager, s'il ne se fallait point lever si matin.»
-
-On le voit, bien des habitudes d'esprit et de goût rattachent La
-Fontaine à la vieille France: mais ce ne sont encore là que les traits
-extérieurs d'une physionomie morale, et comme les conditions
-préliminaires de ce qu'il y eut en lui de profondément gaulois. C'est
-par les _Fables_ beaucoup plus que par les _Contes_ eux-mêmes que se
-manifeste sa parenté avec nos ancêtres littéraires. Le sel qu'il a
-répandu à poignée dans ses _Contes_ est passablement gaulois, je
-l'avoue; les moines fort éveillés qu'il y a dépeints sortent tout
-gaillards des _Cent nouvelles nouvelles_ et du _Pantagruel_. Mais les
-_Fables_, qu'il feint de traduire d'Esope ou de Phèdre, leurs
-principaux personnages et leur moralité intime nous ramènent bien plus
-près encore des sentiments, des jugements et des rêves du temps jadis.
-Nous y retrouvons, condensée en de merveilleuses réductions, toute la
-littérature des _fabliaux_, et l'oeuvre maîtresse de cette
-littérature, le grand _Roman de Renart_, et cette notion mille fois
-proclamée par la satire française du moyen âge: «Petites gens et
-pauvres gens, qui n'avez pas la force, ni peut-être le coeur, mais qui
-peinez et pâtissez beaucoup tout le long de votre vie chétive,
-bourgeois et manants, artisans et serfs, vous tous que l'on tourmente
-et dont on se raille, vous qui demeurez tapis, l'oeil au guet, au
-fond du sillon, et que l'ombre de vos oreilles effraie quelquefois,
-réjouissez-vous, mes amis, et entendez la _bonne nouvelle_. Vous
-n'êtes ni des héros, ni des ascètes, ni de hauts seigneurs, ni des
-saints. Toutes les grandes forces de ce monde vous manquent: la
-puissance, la sagesse, l'audace, la richesse. Mais vous avez la ruse,
-la patience, la prévoyance et la bonne humeur; vous savez attendre et
-souffrir, vous pliez comme le roseau, sous la tempête; votre égoïsme
-prudent tient en réserve mille artifices subtils pour ne rien
-compromettre, pour dissimuler, mentir au besoin. Votre langue est
-dorée, elle enchante vos maîtres, et vous savez l'art d'accuser le
-voisin s'il est un sot, de faire crier _haro_ sur le baudet, de sauver
-votre peau aux dépens de celle du loup. Vous n'êtes point de fiers
-barons, mais de malins légistes, et vous humez l'huître au nez des
-plaideurs. Dans ce grand combat pour la vie auquel la destinée vous
-oblige, vous êtes incomparables pour éventer les stratagèmes de
-l'ennemi et flairer le chat qui ne souffle mot sous son masque de
-farine. Vous pouvez, il est vrai, perdre votre queue à la bataille,
-mais qu'importe un ornement superflu? Le tout, ici-bas, est d'être
-alerte, avisé, riche en ressources, d'échapper au chasseur; si l'on
-est renard, de croquer les poules; si l'on est loup, pauvre gueux, au
-fond des bois, dans la neige, d'être libre; si l'on est rat, dans un
-bon fromage, de s'y engraisser, mais tout seul; si l'on est âne, avec
-des reliques sur le dos, de respirer largement l'encens et de se
-croire un dieu. Bienheureux les petits, armés de malice et légers de
-scrupules: ils sont, en vérité, plus forts que les grands, que
-l'orgueil aveugle: il n'est pas bien sûr qu'ils entrent tous au
-royaume des cieux, mais, en attendant, ils font leur chemin en ce
-monde, où la primauté revient toujours aux gens d'esprit. Telle est la
-révélation que Renart, le héros de nos pères, manifesta par son
-exemple, et dont Panurge fut le dernier prophète.»
-
-C'est ainsi que la morale du moyen âge et l'éclat de rire gaulois
-passèrent de l'antique fabliau aux fables du bonhomme. Ici, de même
-que dans notre vieille satire, dominent l'ironie et la gaieté. La note
-douloureuse est plus rare, mais elle y résonne parfois, et, dans ce
-malheureux qui chemine, courbé sous son fagot, lentement, le long des
-grands bois en deuil, puis qui tombe au bord du sentier, et repasse
-dans sa pensée les amertumes de la vie:
-
- Point de pain quelquefois, et jamais de repos:
- Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
- Le créancier et la corvée,
-
-apparaît un instant la misère des vieux âges, de tous les temps,
-l'éternelle misère humaine.
-
-
-III
-
-Le _Roman de Renart_, l'épopée de la bête astucieuse qui se dérobe
-lestement à la prise des puissants, la satire piquante du monde
-féodal, n'appartiennent qu'à l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie,
-où la vie fut moins dure et plus noble, les moeurs plus élégantes,
-l'âme plus sereine, eurent de bonne heure un art plus délicat, formé
-de poésie et de volupté. Un sentiment qui a trop souvent manqué à
-notre moyen âge, du moins dans les pays de langue d'_oil_, le culte de
-la femme avait, dès l'origine, donné à l'inspiration littéraire des
-Provençaux et des Italiens une grâce inconnue aux écrivains des
-fabliaux. Boccace, dont la mère était Française et qui recueillit à
-Paris même bon nombre des histoires du _Décaméron_, n'est pas moins
-supérieur à tous nos conteurs par l'enthousiasme et le goût de la
-beauté que par les qualités d'une langue déjà parfaite. Les sept dames
-qui, fuyant la peste de Florence, écoutent, sous les ombrages d'une
-villa de Toscane, le récit de si plaisantes aventures, n'entendent que
-des paroles discrètement choisies, dont le charme couvre d'un voile
-léger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est là:
-l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste
-consommé. Il fut le maître de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste,
-Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre:
-
- Boccace n'est pas le seul qui me fournit:
- Je vais parfois en une autre boutique;
- Il est bien vrai que ce divin esprit
- Plus que pas un me donne de pratique.
-
-Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins réservé que
-ses modèles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de
-ceux-ci; il chante les mêmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est
-encore _maître François_ qui lui bat la mesure de ses _Contes_. Et
-cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle
-méridional. Boileau lui-même a reconnu dans le _Joconde_ de La
-Fontaine, qu'il met au-dessus du récit de l'Arioste, «ce _molle_ et ce
-_facetum_ qu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à
-ses favoris». C'est à l'Italie et à Boccace qu'il dut de peindre une
-fois, parmi tant de récits légers ou licencieux, le véritable amour,
-très profond et très simple. Il s'agit du _Faucon_, où l'auteur du
-quatorzième siècle avait mis l'abnégation touchante de la passion,
-comme il en avait montré, dans son beau roman de _Fiammetta_, les
-fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit
-de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'était ruiné en
-fêtes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout près du
-château de la belle, qu'une pauvre métairie, avec un jardinet qu'il
-cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami,
-compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame
-devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caressé et gâté
-par Frédéric, s'éprit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, déjà
-mourant, demanda l'oiseau à sa mère. Celle-ci, oubliant ses dédains,
-se rend à la métairie où elle s'invite à déjeuner. Hélas! il ne
-restait rien au logis, pas un gâteau, pas un fruit. Frédéric met
-stoïquement à la broche le faucon. Le repas fini, la veuve présente sa
-requête:
-
- Souffrez sans plus que cette triste mère,
- Aimant d'amour la chose la plus chère
- Que jamais femme au monde puisse avoir,
- Son fils unique, son unique espérance,
- S'en vienne au moins acquitter du devoir
- De la nature..........
-
- Hélas! reprit l'amant infortuné,
- L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné!
- L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse.
- Non! reprit-il, plût au ciel vous avoir
- Servi mon coeur, et qu'il eût pris la place
- De ce faucon!
-
-Les personnages chantés par les grands poètes de l'Italie reparaissent
-çà et là dans les vers de La Fontaine: Armide, Angélique, Renaud,
-Alcine; et parfois un cri passionné ou plaintif, ou quelque aveu
-mélancolique rappelle la sentimentalité profonde des méridionaux:
-
- Ah! si mon coeur encor osait se renflammer!
- Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
- Ai-je passé le temps d'aimer?
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
-
-Ou bien encore, telle peinture d'un charme exquis nous donne comme la
-vision d'une fresque aérienne du Corrège, endormie au plafond de
-quelque vieux palais de Parme ou de Mantoue:
-
- Par de calmes vapeurs mollement soutenue,
- La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
- Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.
-
-
-IV
-
-La Fontaine, dit en ses _Mémoires_ Louis Racine, «ne parlait jamais,
-ou ne voulait parler que de Platon». Il en avait annoté les dialogues
-à chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un
-jour, selon le président Bouhier, il louait Platon devant une
-personne qui demanda si c'était un bon raisonneur.--«Oh! vraiment non,
-répondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manière si agréable, il
-fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans être
-enchanté.» C'était donc le poète qu'il aimait en Platon. C'est grand
-dommage qu'au lieu du _Dies iræ_, il n'ait point traduit, en prose,
-seulement le _Banquet_ et le _Phédon_. Bien qu'il ne fût ni
-philosophe, ni platonique, il était de ces écrivains qui, suivant le
-mot de Sainte-Beuve, _ont fait le voyage de Grèce_. On les reconnaît
-toujours, à je ne sais quel tour noble, à je ne sais quelle forme
-délicate de l'imagination, à la pureté de la langue, à la finesse de
-l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les
-bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les
-morts, La Fontaine doit être admis, dans cette compagnie de sages
-aimables, à des entretiens qu'il ne comprend qu'à demi quand parle
-Socrate, mais dont il goûte la grâce quand Aristophane ou Alcibiade a
-repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'élever
-aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est
-par toutes sortes de qualités tempérées, par l'éveil et la sérénité de
-l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'âme assez chaste pour être un
-véritable fidèle de Platon, ni assez héroïque pour entrer dans la
-famille stoïcienne. Il est mieux à sa place sous les oliviers du
-jardin d'Épicure qu'à l'ombre des platanes de l'Académie. C'est un
-épicurien qui a écrit ces vers:
-
- Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresse
- Du plus bel esprit de la Grèce,
- Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi;
- Tu n'y seras point sans emploi.
- J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,
- La ville, la campagne.....
-
-C'est Lucrèce encore qui inspira cette maxime:
-
- La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âge
- On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
- Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;
- Car de combien peut-on retarder le voyage?
-
-Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir à leur sculpture,
-leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans ses _Contes_, que
-ce n'est pas la grande Vénus céleste de Phidias qu'il eût adorée, mais
-une autre beaucoup moins sévère, que l'on voit encore au musée des
-antiques de Naples:
-
- ... C'eût été le temple de la Grèce
- Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.
-
-Il détache donc d'Athénée ou d'Anacréon des bas-reliefs spirituels,
-d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres
-gravées; il prend à Pétrone le sujet grec de la _Matrone d'Ephèse_;
-il interprète d'une façon familière la belle histoire de Psyché. Son
-chef-d'oeuvre, en ce genre, fut l'_Amour mouillé_:
-
- Il pleuvait fort cette nuit:
- Le vent, la pluie et l'orage
- Contre l'enfant faisaient rage.
- Ouvrez, dit-il, je suis nu.
-
-La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de
-nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était
-plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que
-chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole
-de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de
-reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux
-du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa
-tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de
-l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins,
-l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante
-que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans
-ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des
-vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de
-l'Arioste.
-
-
-
-
- LE
- PALAIS PONTIFICAL
- ET LE
- GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE ROME
-
-
-M. Bertolotti et ses confrères de l'_Archivio Storico_ de Rome ont
-fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps
-inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la
-ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans
-les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les
-esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs
-pontificales. Ce n'est point une oeuvre voltairienne ou de polémique
-passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens
-consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifieront pas
-d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des
-derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en
-confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails
-sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non,
-l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome
-ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le
-voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses
-innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques
-des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où
-l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le
-droit.
-
-
-I
-
-_I Papi e le Bestie. Les Papes et les Bêtes rares_, chapitre piquant
-extrait par M. Bertolotti des registres de dépenses du Vatican. Au XVe
-siècle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui
-amusent les loisirs du saint Père. Quand Martin V Colonna voyageait,
-il confiait à deux officiers la garde de son favori: «15 mars 1418.
-Payez un florin d'or à Pietro Stoyss et à Giovanni Holzengot, qui
-portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage.» L'aimable Pie II
-Piccolomini, le lettré délicat, devait apprendre à son perroquet des
-vers latins. «20 avril 1462. Cinq ducats payés par ordre de Sa
-Sainteté à maître Giachetto, gouverneur du Perroquet.» «4 décembre
-1462. Cinq gros, donnés à Gabazzo, pour l'achat d'une étoffe destinée
-à couvrir le Perroquet.» «17 décembre 1462. Trois écus et demi à
-Domenico, de Florence, maître menuisier, pour acheter des planches et
-des clous destinés à réparer la cage des oiseaux, qui est à
-Saint-Pierre.» Ce _Papagallo_ pontifical aurait-il inspiré à Rabelais
-le nom et le mythe du _Papegaut_, qui, tout somnolent dans sa cage,
-«accompagné de deux petits Cardingaux et de six gros et gras
-Evesgaux», fait tomber Panurge «en contemplation véhémente?» «Mais,
-dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin
-qu'oyons son harmonie.»--«Il ne chante, respondit Æditue, qu'à ses
-jours, et ne mange qu'à ses heures.»--«Non fay-je, dit Panurge; mais
-toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.»
-
-Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle
-qui mangeait chaque jour pour deux baïoques de viande. Léon X, pape
-très magnifique, avait des lions et un léopard.
-
-«26 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de
-Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d'or, à savoir six pour les
-dépenses du léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.»
-«2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats
-d'or à l'homme qui a mené les lions de Florence à Rome.» «29 juin
-1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats.» Après les ours, les
-beaux-arts: «Plus, ce 1er juillet, vingt ducats aux élèves de Raphaël
-d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe.» Autres
-comptes relatifs à la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape:
-«17 avril 1517, quatre ducats à celui qui a retrouvé le chien Setino.»
-«15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol.» «7 août 1517,
-quarante ducats à l'oiseleur florentin qui a apporté les ortolans de
-Florence.» «30 mai 1518, au Révérend cardinal d'Ursin, pour envoyer
-prendre des faucons à Candie, deux cents ducats.» «1er juin 1518, à
-l'homme qui a présenté les gerfauts, quarante ducats.» «2 octobre
-1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes.» «13
-octobre 1518, à deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.»
-
-Sous Paul III Farnèse, le terrible pape du portrait de Titien: «26 mai
-1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chèvre qui allaitera
-les faons donnés à Sa Sainteté, un écu cinq baïoques.»
-
-Puis ce sont les autours, les faucons, les éperviers pour la chasse
-aux cailles, les clous dorés pour ferrer Falbetta, mule de
-Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les
-«pêcheurs d'hommes» étaient devenus de grands chasseurs devant
-l'Éternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans
-l'âpre désert de Corneto, la chrétienté chancelait éperdue et la
-tunique sans couture se déchirait lamentablement.
-
-L'Église ne traversait pas alors une période d'ascétisme, et
-Quaresmeprenant n'était point le grand maître de la salle pontificale.
-Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse
-frère Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en
-général les lettrés, et dépensa pour sa table plus qu'aucun pape du
-XVe siècle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par
-mois. Le chapon était son rôt favori; les pauvres bêtes entraient par
-troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: «Pour un chapon gros
-et gras destiné à Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baïoques).»
-Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il
-goûtait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le
-sanglier, les pâtés succulents charmaient son appétit; «trois pâtés
-pour Notre-Seigneur», dit le registre. On achetait pour lui des
-quantités abondantes de vins des différents crus d'Italie; mais il les
-dégustait lui-même avant de conclure le marché. Le 18 octobre 1460, il
-fulmina, lui si doux, l'anathème contre Grégoire d'Hembourg, l'un des
-plus grands esprits de l'Allemagne, précurseur de Luther. La veille,
-il avait dîné d'une poularde à la moutarde et au poivre; le jour de
-l'excommunication,--qui n'était point jour de jeûne,--il avait dîné de
-deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagnés de jambon.
-Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hérésie naissante
-ne lui troublait pas la digestion.
-
-Paul II, pape vénitien, ne dépensait guère que 500 ducats par mois
-pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato
-de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes;
-le chapon semble en disgrâce sous ce pontificat; les alouettes, les
-grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on
-prépare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la
-dépense ne monta qu'à 397 ducats, y compris le festin servi à
-Saint-Jean de Latran, «à tous les seigneurs cardinaux, à tous les
-ambassadeurs et seigneurs nobles qui étaient à la Cour». Ce banquet ne
-coûta que 126 ducats. Ce pape était économe. Il se contentait d'un
-petit vin moscatello qui coûtait sept sous la cruche. Mais il
-tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II.
-
-Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est
-point un raffiné. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et
-poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aidé par les
-bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il
-dépense jusqu'à 900 ducats par mois. A la Noël de 1482, il fait à
-chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gênes, de Milan, de Sienne, de
-Venise et de Naples, le rare présent d'un veau du prix de 10 francs.
-
-Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnèse adolescente
-exaspère les sens, recherche les épices brûlantes: poivre, gingembre,
-cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces
-aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons âcres: sardines, anchois,
-saucisses bien pimentées; pour éteindre l'incendie du gosier
-pontifical, douze ou quinze vins de crus précieux: vins de Corse, de
-Grèce, de Sicile, d'Espagne. La dépense monte en certains mois à
-quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des
-quantités de cire à l'église du Thaumaturge, pour la santé de ses
-chevaux, haquenées et mules; à Noël et à Pâques, il envoyait à chaque
-cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bénits de
-sa main apostolique et des paniers d'oeufs. En 1501, il donna à dîner
-aux cardinaux qui l'avaient assisté dans les fonctions pascales, et
-leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dorée. C'était le temps
-des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des
-pieds à la tête un petit garçon qui parut une merveille, et qui en
-mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre
-mangea des oeufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des
-confitures, des prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. M.
-Bertolotti ajoute: _et cætera_. Sans doute, il ne but pas, ce jour-là,
-de l'eau claire. Et l'on était au mois d'août, si énervant à Rome. La
-fortune, qui le réservait au poison, le préserva de l'indigestion.
-S'il était mort sur sa tourte dorée, frappé d'apoplexie, César qui, le
-lendemain, devait si malheureusement goûter au vin réservé, eût mis
-sur l'Église sa main de condottière impudent, et la chrétienté eût
-assisté à une incomparable aventure. Cependant le peuple romain
-jeûnait bien à son aise, tout le long de l'année, en rêvant au
-paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que
-celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misérables paysans de
-la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu présenter sa
-pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines
-papales et se perdaient du côté du ciel! Mais la supplique suivante,
-adressée en 1607 à Paul V, montre à quel point il était dangereux
-d'étaler cette misère aux yeux du vicaire de Jésus-Christ:
-
- Très bienheureux Père,
-
- Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la
- grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre
- Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans
- penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait
- que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome.
- Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a
- été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État
- ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté.
- Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce
- royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la
- malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il
- supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S.
- Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de
- sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le
- relève de son long exil, ce qui sera une oeuvre de miséricorde; en
- outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour
- la longue et heureuse vie de Votre Sainteté: _Quam Deus..._
-
- (A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à
- Notre-Seigneur.)
-
-Mais Paul V Borghèse édifiait la façade pompeuse de Saint-Pierre, et
-la famine pouvait servir à son architecture. «Pontife sévère, très
-rigoureux et inexorable en fait de justice», écrit un ambassadeur
-vénitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil
-jusqu'au pontificat de Grégoire XV. Une anecdote rapportée par Ranke
-sur ce pape, rappelle la dureté des empereurs romains. Un pauvre
-diable d'écrivain, Piccinardi, avait composé dans sa solitude une
-biographie sur Clément VIII, prédécesseur de Paul, et l'avait comparé
-à Tibère. Puis, il avait caché dans sa maison l'innocent manuscrit.
-Une servante déroba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques
-personnes influentes, des ambassadeurs même, répondaient de
-Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indifférente avec
-laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien
-de Clément VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tête, sans
-jugement.
-
-Cette populace qui meurt de faim et que l'on repaît de spectacles
-sanglants, effraye par sa brutalité farouche les bonnes gens qui
-aiment la paix. La _sassaiola_, la lutte à coups de pierres, rendait
-certains quartiers de Rome extrêmement dangereux. Un dénonciateur,
-prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa
-Béatitude, que les jours de fête, c'est-à-dire tous les dimanches au
-moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partagés en deux camps, au
-lieu d'aller à l'office divin, ou même d'entendre la messe, se battent
-à coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se
-qualifient Espagnols ou Français, habitants des Monti ou du
-Transtévère, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils
-exigent une rançon qu'ils vont ensuite jouer et boire à l'_osteria_,
-mais bien des blessés restent sur le champ de bataille, la tête
-fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont
-rien à y gagner que des pierres évidemment, et ce scandale va
-croissant. Les étrangers en sont indignés et aussi les hérétiques, et
-bientôt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places
-les jours de fête; les églises seront inaccessibles; que Sa Sainteté
-prenne donc la résolution qui paraîtra la plus convenable à son «très
-profond jugement». C'était la Rome de Callot et de Piranesi,
-pittoresque et sauvage. Jusqu'à l'époque de Chateaubriand, le Colisée
-était un repaire où les voleurs faisaient bon ménage avec les chiens
-vagabonds. J'ai souvent observé, jadis, au crépuscule, entre l'arc de
-Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis
-chacun d'une poignée de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement,
-à la faveur des premières ombres, comme des reptiles, dans les trous
-des ruines. Les recherches archéologiques et une police plus régulière
-ont quelque peu dérangé ces carrières d'Amérique. Les gueux reculent
-devant l'ordre de cette ville étrange dont le charme s'évanouit à
-mesure que la civilisation moderne s'y établit. Quelques cailloux
-lancés ça et là par deux ou trois _monelli_ rappellent faiblement la
-_sassaiola_ grandiose du XVIIe siècle. C'était le bon temps pour les
-artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient
-tort.
-
-
-II
-
-Mais voici bien d'autres misères. Les juifs et les musulmans
-étaient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le
-Saint-Siège n'en était pas très sûr et il les mettait sans pitié en
-dehors de la loi civile et de l'humanité. Naguère cependant, en
-Avignon, «les povres juifs, écrivait Froissard, ars et escacés
-(chassés) par tout le monde, excepté en terre d'Eglise, dessous les
-clefs du pape», s'étaient vus protégés contre l'Inquisition par nos
-graves et doux pontifes français. Le Comtat-Venaissin fut, pendant
-soixante ans, pour les fils d'Israël une terre promise trop tôt
-perdue. Les saintes clefs, qui les avaient abrités sur les bords du
-Rhône, leur donneront désormais, à Rome, des coups bien rudes.
-L'histoire de la juiverie romaine est encore à écrire: ce sera un
-triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrétien. Gregorovius,
-en finissant son livre sur _le Ghetto et les Juifs à Rome_, disait:
-«Une histoire du Ghetto romain pourrait éclairer pleinement le
-développement successif du christianisme à Rome, et contribuerait
-singulièrement à compléter l'histoire générale de la civilisation.» Il
-faudrait remonter au temps même de saint Paul, à l'arrivée furtive de
-ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec
-tendresse dans les plus misérables quartiers de la Rome impériale, par
-leurs frères si timides et si rapaces, dont Horace s'était moqué. La
-paix ne dura guère, dans le sein de la famille d'Abraham: une question
-baroque, celle de la circoncision, divisa bientôt la synagogue en deux
-partis irréconciliables. Vers la fin du premier siècle, quand la
-police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs
-des chrétiens, ces deux groupes religieux étaient déjà séparés l'un de
-l'autre par un abîme. Le jour où les chrétiens entrèrent en maîtres
-dans l'État, le vieil Israël dut courber la tête sous un joug
-terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuvé, à
-quel dur servage il fut condamné. M. Bertolotti a publié, dans
-l'_Archivio_ de Rome, quelques textes fort curieux, destinés à être
-comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius.
-Ils se rapportent aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles.
-Si ces documents peuvent consoler là-bas, aux bords du «Danube bleu»,
-_super flumina Babylonis_, la postérité mélancolique de Jacob, je
-n'aurai point perdu mon temps en traduisant les découvertes de M.
-Bertolotti.
-
-
-III
-
-Nous sommes au 23 mars 1573, un an et cinq mois avant la
-Saint-Barthélemy. La Renaissance païenne a gâté le troupeau romain du
-_Pastor æternus_; dans la moitié de l'Europe, la réforme protestante a
-dispersé les brebis. L'Église, au concile de Trente, a fait un immense
-effort pour rétablir sa primauté spirituelle: les livres, la science,
-toutes les libertés de la pensée la tourmentent. Mais dans ce Ghetto
-empesté que noient les brouillards du Tibre, il y a des rabbins, des
-docteurs qui expliquent la Bible, devenue, depuis Luther, la grande
-angoisse de Rome. Il faut à tout prix empêcher que les chrétiens ne
-touchent à cette corruption. Et l'on publie dans la ville l'édit
-suivant:
-
- Le révérendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et
- gouverneur général, camerlingue de cette noble cité et de son
- district, _par ordre exprès de Notre-Seigneur_, fait savoir à toute
- personne quelconque, de tout état, classe et condition, qui n'a
- rien à faire à la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs,
- qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer, _sous
- peine de la pendaison_ (_sotto pena della forca_), à laquelle on
- procédera sans rémission.
-
- Donné au palais de la résidence ordinaire dudit Monseigneur
- révérendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573.
-
- M. VALEN., gouvern.
-
- Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de
- l'enceinte et du quartier fermé (_Seraglio_) des juifs cejourd'hui
- 23 mars 1573.
-
-En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et
-chrétiens, décrète les prohibitions suivantes:
-
-Défense aux hébreux de laisser entrer des étrangers dans leurs
-synagogues, sous peine de 50 écus d'amende;
-
-D'entrer dans les maisons privées des chrétiens, excepté des juges,
-avocats, procureurs, notaires, sous peine de 50 écus, et du fouet pour
-les femmes;
-
-De recevoir des chrétiens après les vingt-quatre heures (à la nuit);
-
-De boire et de manger avec les chrétiens, sinon en voyage;
-
-De vendre de la viande et du pain azyme aux chrétiens;
-
-De faire tuer les bêtes de boucherie par des chrétiens;
-
-D'enseigner aux chrétiens l'hébreu, à chanter, à danser, à faire de la
-musique, ou quelque art que ce soit, ou de recevoir des leçons des
-chrétiens, sous peine de 10 écus pour chacune des deux parties.
-
-S'ils enseignent des enchantements, des superstitions, la divination,
-ils encourront _ipso facto_ la peine du fouet, des galères et autres
-châtiments _arbitraires_.
-
-Défense aux juifs d'exercer la divination, ou de prédire, soit pour le
-passé, soit pour l'avenir, par exemple à l'occasion de vols commis ou
-d'autres choses semblables. Peine: le fouet, les galères et autres
-châtiments légaux, tant pour le devin que pour celui qui l'a consulté.
-
-Défense d'employer des domestiques chrétiens, d'aller aux étuves et
-chez les barbiers des chrétiens; de laver dans le Tibre, sinon le long
-du Ghetto; de se servir de sages-femmes et de nourrices chrétiennes;
-de soigner ou de médicamenter les chrétiens; d'avoir des chrétiens
-pour tuteurs, exécuteurs testamentaires ou curateurs; de prêter de
-l'argent ou d'en promettre aux chrétiens, hommes ou femmes; enfin, de
-jouer avec les chrétiens.
-
-Ils doivent porter bien apparent un signe jaune au chapeau, et les
-femmes ne doivent pas cacher ce signe sous un mouchoir. Il leur est
-interdit de trafiquer des _Agnus Dei_, des reliques, des bréviaires,
-des missels, des ornements d'église. Le soir, à la tombée de la nuit,
-ils sont astreints à rentrer tous au Ghetto, d'où ils ne pourront
-sortir avant le plein jour, sous peine de 50 écus et de trois tournées
-de corde pour les hommes et du fouet pour les femmes.
-
-En 1603, nouveau règlement pour la clôture du Ghetto. Le portier
-commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes à la première
-heure de nuit, de Pâques à la Toussaint, à deux heures, le reste de
-l'année (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes,
-le portier ne les ouvrira, jusqu'à trois heures de nuit en été, et
-jusqu'à cinq en hiver, qu'aux juifs restés dehors pour cause juste et
-nécessaire, et munis d'une police délivrée par un juge ordinaire ou
-toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices
-seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical.
-Au delà du délai légal, le portier ne laissera plus entrer que les
-juifs étrangers arrivant à Rome la nuit; il prendra leurs noms. En
-cas de nécessité, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais
-accompagne au dehors les juifs, après les avoir comptés au départ; il
-les compte de nouveau au retour, et dès le matin il dénonce au notaire
-pontifical les noms et prénoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en
-fraude, par quelque porte particulière ou quelque fenêtre, recevront
-trois tournées de corde. Quiconque, juif ou chrétien, offrira de
-l'argent au portier pour enfreindre le règlement, sera flagellé et
-paiera 10 écus, dont la moitié pour le dénonciateur.
-
-Fouetter les femmes et les enfants, écharper les hommes, c'est bien;
-convertir, par la force ou par la séduction, une race maudite, c'est
-mieux encore. Le petit Mortara n'a été que la fin d'une longue
-tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scènes extraordinaires,
-dont témoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri,
-emprisonné à la suite d'une émeute religieuse: les juifs, voyant un
-jour entraîner à travers leurs rues une jeune fille que les sbires
-menaient en prison «sous prétexte qu'elle voulait se faire
-chrétienne», avaient jeté des pierres de leurs fenêtres à la police
-pontificale; trente d'entre eux avaient été arrêtés, interrogés, puis
-remis en liberté; Sabato seul a été retenu; il se prétend innocent,
-ajoute que l'affaire est très ancienne, et qu'il est chargé de
-famille (1645). Rubino de Cavi réclame son fils Israël, un enfant de
-quinze ans, qui, après avoir été persécuté «pendant six semaines» par
-des chrétiens pour qu'il embrassât la religion catholique, après avoir
-paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour même, fut emmené
-par les sbires, malgré ses cris, aux catéchumènes, puis à la prison;
-la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif fût détenu quarante
-jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le
-délai est expiré, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais
-ceux-ci, des juifs au coeur léger, que le bagne ennuie, écrivent en
-ces termes au pape:
-
- Bienheureux Père,
-
- Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux
- condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites
- galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne,
- ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de
- leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent
- plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre
- que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se
- feront eux aussi chrétiens (1607).
-
-Quatre galériens étaient une maigre aubaine. Ces néophytes en bonnet
-jaune promettaient bien étourdiment la conversion de leurs frères. Je
-suppose qu'à leur retour dans la ville éternelle, ils ne se sont pas
-empressés de prêcher la bonne nouvelle au Ghetto. Évidemment, le
-martyre de saint Étienne ne les a point tentés.
-
-Les juifs détenus pour dettes dans la prison du Saint-Siège n'étaient
-point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclésiastiques, dont
-la charge était de veiller au régime des prisonniers, les laissaient
-mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La
-communauté hébraïque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le
-soin d'entretenir les malheureux, réclama en 1620, au nom du droit
-naturel, afin que l'on donnât aux prisonniers les aliments «que les
-hébreux accordent aux chrétiens et accorderaient aux barbares et aux
-infidèles». Une congrégation fut tenue à propos de cette requête. Neuf
-voix repoussèrent la prière des juifs; trois seulement lui furent
-favorables. Dans un second mémoire du même temps, adressé au pape, la
-synagogue dévoile les fraudes de ses enfants perdus: «ils contractent
-des dettes avec plusieurs marchands, à l'insu l'un de l'autre, puis
-ils revendent les marchandises frauduleusement achetées, et en
-retirent des centaines d'écus; avec cet argent, les uns marient leurs
-filles, paient leurs dettes antérieures, acquièrent leurs droits de
-propriété sur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux dés; les
-autres, s'étant fait une bonne bourse, s'enfuient à Florence, à
-Venise, à Mantoue, à Salonique, à Constantinople; d'autres suspendent
-malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au
-bout d'un mois ou plus de détention, ils ont toute chance d'effacer
-leur dette, leurs créanciers juifs se lassant de subvenir à leur
-nourriture; remis dès lors en liberté, ils recommencent aussitôt à
-duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions
-frauduleuses.» Les créanciers chrétiens, qui goûtaient tout aussi peu
-de contentement à nourrir, dans le Clichy de Rome, ces israélites trop
-habiles, sollicitent la même réforme, «bien que la sainte commission
-ait déclaré maintes fois que les chrétiens ne doivent pas d'aliments
-aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ:
-_Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus._» Mais le
-pape ordonna que l'on fît à l'avenir comme pour le passé, et la
-question demeura en suspens jusqu'au XVIIIe siècle. La communauté du
-Ghetto fut même condamnée, par Clément XI, à nourrir ses
-coreligionnaires enfermés pour crimes.
-
-Il serait intéressant de faire le compte des vexations dont les juifs
-romains furent alors accablés. Les documents édités par M. Bertolotti
-nous en révèlent un certain nombre. Ainsi, il était défendu, d'une
-façon générale, à tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce fût
-aux personnes «inconnues et suspectes». La mesure n'était point
-mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets volés. Mais
-on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de
-bonne foi, avaient trafiqué avec des artisans de leur connaissance,
-nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net,
-avec force injures, de dénoncer leur petite opération au bureau de
-police. En 1622, le Ghetto demande un règlement protecteur, d'autant
-plus «que, en cette année présente, tous les étrangers sont inconnus
-et peuvent être considérés comme suspects».
-
-Si quelque rixe éclatait dans le quartier hébraïque, les sbires, en
-quête de témoins, arrêtaient tout le voisinage, «même à l'occasion de
-toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journée et se
-font au front ou à la tête quelque blessure très légère, sans que
-personne en soit la cause»; on emprisonnait, dans cette occurrence, le
-père, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les
-relâchait «gratis», mais la tête bien lavée. La communauté observe
-«que c'est chose ordinaire aux petits garçons de tomber dans la rue,
-et qu'il serait juste de défendre aux espions et aux sbires de
-capturer qui il leur plaît, mais seulement ceux qui résistent à
-l'invitation de témoigner.»
-
-Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau était une
-occasion d'avanies fréquentes. Les plus timides mettaient volontiers
-le chapeau par dessus le signe. Précaution d'autruche candide qui
-croit se rendre invisible en cachant sa tête sous son aile. Le visage
-du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le délit. Écoutez
-ce placet:
-
- A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le
- gouverneur de Rome.
-
- Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre
- illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à
- l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à
- qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa
- famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte
- qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné
- à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait
- payer un _quattrino_, et puis il est innocent. (Le signe qu'il
- prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec
- une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre
- Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à
- qui de droit sa libération.
-
-Le gouverneur fut touché des prières d'Israël. Il écrivit au bas de la
-requête: _Rescritto; Publice torsus, fiat gratia de pena._ En bon
-français: l'amende est levée et commuée en torture sur la place
-publique (1647).
-
-En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller
-en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la
-tête: châtiment, trois tournées de corde et cent écus d'or d'amende;
-pour les femmes et les mineurs, outre les cent écus, le fouet ou
-l'exil. Songez que cet édit féroce est contemporain de Fénelon et de
-Racine. Ces prélats, fouetteurs de femmes, écrivaient agréablement en
-vers latins; mais ils ne lisaient plus l'Évangile.
-
-Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours créance à Rome dès
-que les juifs en étaient les victimes expiatoires: enfants chrétiens
-assassinés, hosties saintes lapidées, images de la madone outragées.
-Voici un mauvais frère qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlevé
-les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir
-lapidé et brisé le tableau; on arrête d'abord toute une foule et le
-plus d'enfants possible: ceux-ci, mis à la torture, confessent la
-profanation. A les entendre, ils auraient à moitié démoli la niche
-sacrée; la vérité était que rien ne s'était passé; le pape, intercédé,
-fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait porté ses fruits, et
-les pierres dévotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les épaules
-d'Israël. Contre ces réprouvés, toutes les méchancetés semblaient
-bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargés de filles
-et de nièces, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une
-compagnie de marchands de fruits et de poissons prépare un char du
-haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659).
-Salomon de Tivoli a fait arrêter un chrétien masqué en hébreu, et
-portant des ornements sacrés décrits dans la Bible; le chrétien a été
-assez vite relâché; mais Salomon est en prison, trouve le temps long,
-et sollicite sa liberté. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, blessé
-par un chrétien, meurt sur le chemin de l'hôpital. Le père réclame le
-cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent écus de rachat,
-puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'éviter une
-émeute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif était
-assassiné, le cadavre était examiné par le tribunal du gouverneur. Si
-l'autopsie était jugée nécessaire, le prix en était fixé à l'écu et
-cinquante baïoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus
-vingt baïoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix
-vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses
-compères exigent-ils tout à coup six écus. Les juifs, tondus de près,
-crient miséricorde. Le chirurgien répond que le cas était
-extraordinaire. Cependant le gouverneur donne, dans les deux
-circonstances, raison aux plaignants.
-
-Certes, les moeurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est
-ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des bêtes
-de pestilence. Ne croyez pas cependant que le préjugé populaire leur
-concède déjà le droit commun. Il y a quelques années, en pleine nuit,
-un enterrement parti du Ghetto cheminait, à la lueur de quelques
-torches, à travers les rues les plus farouches de la ville; on portait
-le mort hors de la porte Saint-Paul, à ce misérable champ où ceux qui
-furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rêvent
-de la vallée de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des
-buveurs chrétiens sifflèrent l'humble cortège qui hâta le pas, après
-quelques horions échangés entre les deux Lois, et disparut, comme un
-troupeau effarouché, dans cette nuit terrible du désert de Rome. Mais
-au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et
-l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le
-cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus
-rien à dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les «povres juifs»
-ne paient encore longtemps d'assez durs intérêts pour les trente
-deniers touchés par Judas: le traître a coûté cher à sa race.
-
-
-IV
-
-Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient
-indistinctement de Turcs, leur condition était encore plus triste.
-L'esclavage leur était réservé, l'esclavage à la façon antique.
-
-Il s'agit d'abord ici des malheureux capturés en mer, soit par les
-galères pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des
-chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les
-captifs au Roi catholique ou à «la Religion de Malte»; il payait
-argent comptant, ou donnait en échange ceux de ses galériens que
-quelque infirmité rendait impropres à la pénible manoeuvre de la
-chiourme. Cet usage n'était pas, d'ailleurs, particulier au
-Saint-Père: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montré que
-les choses se passaient de même pour la marine française. Mais Louis
-XIV n'était pas obligé de gouverner l'Évangile à la main.
-
-En 1604, un galérien, d'origine calabraise, condamné, en 1595, _pour
-le temps qu'il plairait_ (_a beneplacito_) à Son Excellence Francesco
-Aldobrandino, et livré à l'ordre de Malte, contre un Turc, réclame sa
-liberté. L'Excellence était morte, et son bon plaisir avait disparu;
-mais on avait écrit, par mégarde, sur les registres des chevaliers:
-«Au bon plaisir du gouverneur de Rome», magistrat perpétuel, quel que
-fût son nom; notre homme, grâce à ce détail de comptabilité, pouvait
-attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit
-rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de
-la sentence. Autre mésaventure: le Tibre l'avait emporté dans
-l'inondation de 1598. «La cause de la permutation, écrit ce magistrat,
-fut que la galère de Malte a consigné un Turc par chrétien.» Le
-plaignant ne fut rendu à la liberté qu'en 1608.
-
-Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui
-constate le détail de cette barbare opération: «A Mgr Lorenzo Raggi,
-notre trésorier-général. Nous avons ordonné au prince Nicolo
-Ludovisio, général de nos galères, de les pourvoir de cent esclaves
-turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves,
-d'obéir à la volonté et aux ordres dudit prince, même purement
-verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront acceptés par
-notre Trésor et portés comme bons à son compte après paiement.»
-
-Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de
-l'Église, de recouvrer la liberté: c'était le baptême, moyen garanti
-par des décrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier
-qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils
-pouvaient manoeuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur
-conversion. Je laisse, à la supplique douloureuse qui suit, sa forme
-et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut,
-l'orthographe italienne:
-
- Très bienheureux Père,
-
- Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa
- Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir
- à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour
- sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt
- années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il
- recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en
- grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de
- Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la
- connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir
- la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera
- Dieu pour Sa Sainteté.
-
- _Quam Deus_, etc. (1608).
-
- Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galère
- _Sainte-Catherine_ de Votre Béatitude.
-
-Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans
-résultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son
-banc, à bord de la _Sainte-Catherine_, désespéré et païen.
-
-Cependant, trois documents signés d'Alexandre VII, un demi-siècle plus
-tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galères abandonnaient
-leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles
-à la rame, trop faibles de santé: ils se rachèteront pour le prix
-qu'ils ont coûté; on vendra jusqu'à leurs haillons au profit du trésor
-pontifical; et, de cet argent, écrit le pape à son trésorier-général,
-«nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves,
-soit à Livourne, soit dans le Levant». Cet autre, enlevé dans les mers
-de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrétien,
-mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptême. Alexandre
-VII finit par céder à ses prières; il sera libre, dès qu'il aura
-livré, en échange de sa personne, «_deux_ esclaves turcs, jeunes et de
-bonne santé, très bons pour le service des galères». En 1638, le pape
-est moins âpre pour le remplacement de Romadad, de Jérusalem, et de
-Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande à tous les deux ensemble qu'un
-seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs
-ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont à
-bout de forces. Plutôt que d'attendre leur mort, le Saint-Siège
-faisait réellement une bonne affaire. Le 1er février 1687, Innocent
-XI, le pape humaniste à qui Bossuet écrivait des lettres en latin,
-pèse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de
-vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la
-main qui bénit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront
-pour leur liberté: Ali Grosso, 350 écus; Ameth di Salé, 250; Aggi
-Braim, 250; Fascilino, 120; Ramadà, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime,
-120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Père
-ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne
-brisera leurs chaînes qu'après avoir reçu le dernier baïoque de la
-rançon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et
-j'aime à croire que, ce jour-là, il ne relut point le Sermon sur la
-montagne.
-
-D'où venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicité dans les
-ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de
-particuliers. Mais il est certain que les misérables amassaient sou à
-sou le prix de leur délivrance, comme le prouve un rapport officiel du
-XVIIe siècle:
-
- Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au
- service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur
- liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien
- mauvais pour les galères.
-
- Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre
- des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de
- cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque
- plus manoeuvrer.
-
- Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu
- cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur;
- a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable
- de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent
- cinquante écus. Le placement avait été bon.)
-
- Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane;
- soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la
- manoeuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt
- à payer jusqu'à la fin de mai prochain.
-
- Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de
- services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus.
-
-La note est longue et j'abrège. Celui-ci, venu de la mer Noire, a
-trente ans de services et soixante-cinq ans d'âge; il présente
-timidement 80 écus; cet autre, 30 seulement. Les estropiés, les
-rachitiques, les décrépits n'ont pas un baïoque; ainsi, Iousouf,
-d'Alger, qui a soixante-dix ans d'âge et vingt-sept de services à la
-mer. Voici enfin les _néophytes_ qui demandent le saint baptême, tous
-sexagénaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadis sur
-une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six
-ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnaître qu'il est
-chrétien de naissance, malgré les témoignages des aumôniers et des
-officiers de sa galère.
-
-A la fin du XVIIIe siècle, après les papes spirituels qui ont lu
-Voltaire et plaisanté avec de Brosses, les documents sur l'esclavage
-pontifical sont, dans leur précision administrative, tout aussi
-tristes. Un capitaine de galère a reçu une provision fraîche
-d'esclaves. D'après le rapport de l'officier qui a surveillé
-la mise à la chaîne, et comme le mauvais temps bouleversait
-quelque peu le navire, il a d'abord dénoncé à Rome le chiffre de
-vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-même et n'en
-trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au
-cardinal-secrétaire de l'État et à Son Excellence Mgr le Trésorier
-«de cette équivoque involontaire». Le document est de 1788.
-
-Le 17 décembre 1794, le commandant Clarelli réclame, à propos de
-l'esclave qui lui sert d'_ordonnance_, certaines pièces à la chambre
-apostolique. Il donne en même temps l'état civil et sanitaire de ses
-Turcs:
-
-ESCLAVES PRÉSENTS A CIVITA VECCHIA.
-
- NOMS NOMS
- BARBARESQUES. SUR LA GALÈRE. PATRIE. AGE. SANTÉ.
-
- Papass. Papass.
-
- Acmet. Bufalotto (le Tunis. 45 ans. Bonne.
- petit buffle).
-
- Machmet. Marzocco. Tripoli. 40 ans. Estropié à
- la mer.
-
- Mesaud. Piantaceci. Alger. 45 ans. Bonne.
-
- Machmet. Mezza Luna. Alger. 35 ans. Bonne.
-
- Aamor. Bella camiscia. Alger. 35 ans. Bonne.
-
- Braim. -- Tripoli. 30 ans. Bonne.
-
- Gizenn. -- Alger. 30 ans. Bonne.
-
- Salem. -- Alger. 30 ans. Bonne.
-
- Machmet. Il Gabbiano. Alger. 30 ans. Bonne.
-
- Ali. Nettuno. Tunis. 40 ans. Médiocre.
-
- Aamor. Carbone. Tripoli. 30 ans. Bonne.
-
-Un an plus tard, le même capitaine Clarelli écrit une note sur
-l'inconvénient qu'il y aurait à relâcher Papass et Ali, sans compter
-l'estropié Marzocco, en échange d'un renégat chrétien. Papass, qui a
-longtemps navigué sur les navires pontificaux, est un garçon sérieux;
-il connaît certainement les côtes de l'État ecclésiastique et pourrait
-«servir de lumière aux corsaires». Ali serait moins dangereux; c'est
-une brute, toujours «appesanti par le vin». Si l'on retient le pauvre
-Papass, que l'on rende à sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de
-plus, un fieffé voleur. Le mieux serait de relâcher Gizenn et Salem,
-deux Algériens, qui n'ont point navigué, et dont le premier est au
-service privé de Clarelli. L'estropié serait rendu par dessus le
-marché. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de
-l'île d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les
-cardinaux, les négociants riches et le pape de pourvoir à son rachat.
-Ceci se débattait à la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque très
-vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir
-donné, tout enfant, un baïoque à Papass ou à Mezza Luna. N'était-il
-pas bon que le grand coup de vent de la Révolution française passât
-par là?
-
-
-V
-
-Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service
-de leurs galères ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage privé; le
-droit des particuliers à posséder des êtres humains au même titre
-qu'un boeuf de labour leur paraissait sacré. Ils n'y mettaient
-obstacle que dans le cas où l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un
-lieu d'asile, le Capitole, et témoigner devant les conservateurs, par
-preuves sûres, de sa conversion et de son baptême. Une supplique du
-XVIe siècle, de Jean-Baptiste, originaire de Bône, esclave qui s'est
-enfui de Gênes à Rome, nous fait connaître un malheureux qui, dépourvu
-de certificat de baptême, n'a que le choix entre deux extrémités: être
-rendu à son maître ou mourir de faim. Il écrit au pape pour lui
-exposer sa détresse et lui demander l'aumône. Celui-ci fait passer le
-placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il
-le livre ainsi à la police criminelle qui le rendra à son tour à son
-maître gênois.
-
-Le 24 mai 1608, l'archevêque d'Otrante, Marcello Acquaviva, réclame,
-par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un
-jeune esclave donné à Monseigneur par les Vénitiens et baptisé depuis
-deux ans. Il s'est échappé, dans un voyage où il accompagnait son
-maître et s'est sauvé jusqu'à Rome où il est en prison, par ordre de
-l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Siège
-interroge dans les _Carceri Salvelli_ Teodoro, que l'on qualifie de
-_néophyte_, c'est-à-dire de chrétien, et à qui l'on défère le serment.
-Voici sa déposition:
-
-«Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'étais très petit,
-en Grèce, on m'a livré comme esclave aux Turcs, la Grèce étant forcée
-de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'étais du nombre:
-on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galères de mes
-maîtres, nous avons rencontré les galères des Vénitiens qui nous ont
-pris; ils ont taillé en pièces tous les Turcs, et parce que j'ai dit
-que j'étais Grec de naissance, ils m'ont laissé la vie; quand nous
-sommes passés près des Abruzzes avec les vaisseaux vénitiens, on m'a
-donné comme esclave à Mgr l'archevêque d'Otrante, avec qui je suis
-resté six ans; à la dernière Pâque, il y a deux ans que je me suis
-fait chrétien. Comme j'ai entendu dire à la maison que l'archevêque
-voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu à Rome _où l'on ne
-fait pas de ces choses_; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrêter et
-enfermer ici dans la prison Savelli.» Le magistrat lui demande si
-vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: «Tous les
-serviteurs m'ont assuré que Monseigneur voulait me donner à un de ses
-neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui.» Au procès-verbal
-de l'interrogatoire sont jointes les pièces relatives à l'état civil
-du jeune Grec et l'acte de son baptême, signé par l'archevêque
-lui-même, contre-signé et scellé par le juge royal et les officiers de
-l'Université d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prélat, à qui
-il était permis d'en user à son gré, la violence exceptée, «parce
-qu'il était chrétien».
-
-En 1609, Vincenzo David, Turc, pris à l'âge de six ans par les
-chrétiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats à Naples, au duc della
-Castelluccia, a reçu le baptême, en échange duquel son maître lui
-promettait la liberté. La liberté n'est pas venue, mais le duc a voulu
-revendre l'enfant, qui s'est sauvé jusqu'à Rome. On l'y emprisonna,
-sur la requête de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrétien,
-comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples
-court après son esclave Ali, toujours jusqu'à Rome. «Il supplie,
-écrit-il dans son mémoire, la _souveraine bonté_ de Votre Sainteté,
-d'ordonner qu'il soit emprisonné _ad correctionem_, et puis remis à
-son service.» En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a
-recours à la même bonté souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves
-qu'il avait achetés depuis sept ans et qui l'ont quitté «pour s'en
-retourner à leurs maisons en Turquie, mais l'état mauvais de la mer
-les ayant arrêtés, ils ont été forcés de se réfugier dans l'état
-ecclésiastique». Les pauvres gens eussent été plus avisés s'ils
-s'étaient confiés à une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez
-le pape, ils étaient perdus sans espérance. En effet, _Sanctissimus
-annuit_, le _Très-Saint a consenti_, est-il écrit en marge du
-document. Ils furent donc rendus au docteur.
-
-Je termine ce long martyrologe par les aventures de trois esclaves,
-Jean Baptiste, Salvatore Giacinto et Antonio Maria, trois esclaves
-baptisés, d'après le témoignage même de leurs maîtres, des Gênois, qui
-semblent leur avoir servi de parrains, et leur ont donné leurs propres
-noms, Orero, Savignone et Grimaldi. Le trio «après de longues années
-d'une âpre et très sévère servitude», est parvenu jusqu'à Rome, mais
-avant d'avoir touché à l'asile du Capitole, il a été arrêté par le
-Gouverneur qui a décidé, avec l'approbation du pape, de le renvoyer à
-Gênes. Les suppliants font observer que leur châtiment sera effroyable
-«pour détourner par l'exemple les autres esclaves de la fuite»;
-peut-être même seront-ils mis à mort. Ils sont chrétiens, et offrent à
-leurs maîtres le prix de leur rançon, conformément aux lois
-pontificales. Ils furent néanmoins livrés par l'Église, à la condition
-«qu'on ne les maltraiterait pas et qu'on ne les vendrait pas aux
-galères, sous peine de deux cents écus d'amende». Quelque temps après,
-le pape reçut un mémoire signé de Grimaldi, maître d'Antonio Maria.
-Grimaldi se plaignait de l'insolence des esclaves qui, confiants dans
-la condition imposée par le Saint-Siège, ont d'abord refusé de
-travailler et n'ont cessé de préparer une nouvelle évasion. Il a fallu
-mettre Giacinto en prison, aux _Carbonari_ «où l'on enferme un grand
-nombre de personnes pauvres». Mais le frère du captif, Jean Baptiste,
-l'excitant du dehors à la fuite, sans que son maître Nicolo Orero
-consentît à punir le provocateur, deux patrons sur trois se
-querellèrent, se battirent, et Orero fut tué. Savignone, le meurtrier,
-est en prison, accusé d'homicide, quoique innocent, assure Grimaldi.
-Celui-ci qui, outre Antonio Maria, a _sept_ esclaves dans sa maison,
-craignant que l'esprit de révolte ne soufflât sur ce bétail humain, a
-donc pris la résolution d'envoyer au marché de Cadix le turbulent
-Antonio. Mais le rusé compère, sachant que son maître ne pouvait,
-grâce à la défense du pape, le vendre aux galères, a si bien joué son
-rôle d'esclave indocile et paresseux, que personne n'a consenti à
-l'acheter. Notre Gênois s'est donc vu forcer de recevoir, de nouveau,
-à Gênes, l'incommode personnage, dont l'impertinence, encore excitée
-par celle de Jean Baptiste, n'a plus connu de bornes. On l'a donc jeté
-dans les prisons publiques. Mais il faut en finir et l'honnête
-Grimaldi ne voit, à cet insupportable désordre, qu'un seul remède: que
-le pape lève la défense et l'autorise à vendre, sur place, aux galères
-gênoises, Antonio Maria. La peur, dit-il, fera rentrer l'esclave dans
-l'obéissance. S'il persiste, eh bien! les galères le rendront sage, et
-avec lui tous ces misérables qui n'ont d'autre pensée que de retourner
-dans leur pays, de renier la foi catholique et de revenir à leur
-ancien paganisme. Que Sa Sainteté considère que «refuser cette grâce»,
-serait d'un grand préjudice aujourd'hui et dans l'avenir «à un grand
-nombre d'esclaves»; beaucoup de familles gênoises, nobles ou
-bourgeoises, se servent communément des esclaves «et à Gênes, dans
-cette nation d'une si solide piété, l'esclavage est le bienfait qui
-conduit, _par tous les moyens profitables_, à la foi catholique». Le
-pape daignera considérer la difficulté que ces pieux Gênois éprouvent
-à retenir leurs esclaves, à qui la fuite par mer est si facile; que si
-le Saint-Siège, à l'ombre duquel ils parviennent trop souvent à se
-sauver, ne les rend qu'à cette dure condition de ne point les revendre
-aux galères, les Gênois auront tout avantage à les vendre--à
-bénéfice--le jour même où ils les auront achetés et sans attendre
-qu'ils acceptent le saint baptême «au grand préjudice de leurs âmes».
-
- Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche!
-
-Le pape ne répondit point au mémoire de Grimaldi, qui s'empressa de
-lui en adresser un second. Alexandre VII manda alors le Gouverneur de
-Rome pour conférer de cette affaire. Le 9 octobre 1663, le Saint-Père
-et son conseiller résolurent de charger d'une enquête l'archevêque de
-Gênes. Celui-ci donna son avis le 2 novembre. C'était un archevêque
-esclavagiste; selon lui, Grimaldi n'a jamais maltraité son esclave,
-mais, _con maniere soavi_, avec des procédés d'une douceur suave, l'a
-seulement sollicité de bien servir. Antonio, fort de la certitude où
-il était de n'être point châtié rudement, «a toujours vécu avec
-licence et insolence». Suit l'incident du voyage à Cadix, tout à
-l'honneur du patron. «Les choses étant ainsi, continue le bon évêque,
-et la douceur (_dolcezza_) du digne Giuseppe m'étant bien connue, je
-jugerais convenable que Sa Sainteté permît _bénignement_ au susdit
-maître de revendre son esclave aux galères ou à des particuliers,
-mais, quant à ceux-ci, sous la condition de ne le revendre point à
-leur tour aux galères»; le tout, après un délai raisonnable, qui
-permettra à Antonio Maria de réfléchir et de se résoudre «à servir en
-paix et avec amour son présent maître qui, en ce moment, le tient
-enfermé dans les prisons publiques de cette ville.» La cause était
-entendue. On ne sait ce que décida Alexandre VII. Mais trois pauvres
-esclaves, qui avaient cependant le droit d'invoquer leur baptême et le
-sang du Sauveur versé pour leur salut, durent lui paraître bien légers
-dans les balances de sa justice.
-
-
-VI
-
-Mais les Romains de Rome, ceux qui n'étaient ni Juifs ni Turcs,
-goûtaient-ils, dès cette vie, les joies de la Jérusalem céleste? Un
-livre curieux nous fait pénétrer dans le détail de l'ancien régime
-ecclésiastique des deux derniers siècles. (_La Corte e la Società
-Romana_, par David Silvagni, Rome, 1883.) L'oeuvre de M. Silvagni
-n'est point un pamphlet; c'est une histoire vraie, écrite en grande
-partie d'après les mémoires de l'abbé Benedetti--un abbé laïque et
-marié, dont l'espèce a disparu--qui a raconté les événements grands ou
-petits de la Ville Éternelle, dont il fut le témoin, parfois l'acteur,
-pendant trois quarts de siècle, entre Clément XIII et Grégoire XVI.
-Ajoutez tous les documents singuliers que, depuis douze ans, les
-archivistes italiens découvrent dans les archives publiques ou privées
-de Rome. Cette description de la cour et de la société romaine est
-réellement tracée d'après les sources les plus sûres. Bien des
-chapitres n'y peuvent intéresser que ceux qui connaissent bien Rome,
-et surtout ceux qui l'ont encore vue sous Pie IX. D'autres, tels que
-celui qui concerne Cagliostro, dont l'abbé Benedetti suivait les
-séances de magie et de prophétie, sont pour les amateurs de raretés
-paradoxales; quelques-uns, renfermant la peinture de moeurs
-fastueuses, de cavalcades grandioses à travers Rome, de fêtes
-pontificales ou carnavalesques, divertiront les artistes. J'ai trouvé
-de quoi satisfaire ces diverses classes de lecteurs dans les pièces
-historiques relatives à la justice, ou plutôt _aux justices_,
-c'est-à-dire aux supplices des criminels (_le Giustizie_) auxquels le
-Saint-Père ouvrait d'une main, parfois un peu dure, les portes du
-ciel. On comprendra que le bon larron lui-même eût passé à Rome un
-assez mauvais quart d'heure.
-
-Allons à la place Navone, dont M. Silvagni nous donne une peinture
-animée et piquante comme une gravure de Callot. Il y a vingt ans,
-c'était encore l'un des endroits les plus pittoresques de la ville,
-marché de légumes, de fruits, d'antiquailles, de vieux livres, qui
-grouillait et piaillait autour de la fontaine de l'éléphant
-porte-obélisque. Mais il y a cent ans! Chaque mercredi, on y vendait
-les denrées, le vin à un sou le demi-litre, la viande de choix à
-quatre sous la livre. Le peuple fourmillait autour des étalages,
-jurant que le pape le faisait mourir de faim. Çà et là, sur les têtes
-de la foule s'élevaient les tréteaux des charlatans, des chanteurs de
-complaintes, des arracheurs de dents, des magiciens, des marchands de
-reliques et d'amulettes. Celui-ci glorifiait saint-Dominique de
-Cuculla, guérisseur de morsures de vipères ou de chiens enragés.
-Celui-là chantait pour saint Nicolas de Bari, médecin infaillible en
-toutes les maladies; un autre vendait les _Agnus Dei_ de saint Jacques
-de Compostelle, préservatif sûr contre la peste; un autre, le _mage de
-Sabine_, distribuait des numéros excellents pour la loterie de Rome ou
-celle de Gênes. A un bout de la place, un jésuite, le crucifix à la
-main, se démenait comme un beau diable, invitant le peuple à la
-pénitence. A l'autre bout, sur une estrade, on voyait, ce jour-là,
-trois hommes assis, liés à leur banc, avec un écriteau pendu au cou,
-portant leurs noms, prénoms et la nature de leurs délits. C'était la
-_Berlina_, l'exposition publique, dont le cardinal Antonelli régalait
-encore, en 1856, les Romains sur la place du Peuple. L'un des
-misérables était coupe-bourse, l'autre falsificateur de balances.
-Quand la populace était rassasiée de ce prélude de spectacle
-judiciaire, la trompette sonnait: la foule courait alors à l'échafaud,
-le supplice du chevalet allait commencer. Les trois patients étaient
-garrottés par les sbires dans la posture convenable; puis le valet du
-bourreau levait son nerf de boeuf et cinglait vigoureusement les
-échines. Les patients hurlaient, se tordaient tout sanglants; le
-peuple applaudissait. L'un d'eux, le plus jeune, pâle et chétif,
-devait recevoir cinquante coups, le maximum qui était réservé aux
-voleurs, presque toujours mortel. Le fouet allait donc son train, à la
-grande joie des spectateurs, quand tout à coup le bourreau, maître
-Casella, l'homme le plus redouté de Rome, cria d'une voix de stentor:
-Arrête! Et la trompette sonna. Or, à l'extrémité de la place Navone,
-un grand cortège venait d'apparaître, chevauchant dans la direction de
-Saint-Pierre. C'était l'ambassadeur de la sérénissime République de
-Venise, Alvise Tiepolo, qui allait au conclave complimenter les
-cardinaux de la part du doge Mocenigo. Coureurs, estafiers, piquet de
-chevau-légers, garde-portières en magnifiques livrées, massiers
-portant le bâton revêtu de velours cramoisi et surmonté du lion d'or
-de Saint-Marc; c'était une belle escorte autour du noble carrosse doré
-que traînaient quatre chevaux, et où le secrétaire, ou plutôt l'espion
-de l'ambassadeur, toujours présent aux entrevues diplomatiques, se
-tenait aux côtés de l'Excellence. Par derrière venaient neuf carrosses
-ornés de tous les insignes officiels, en soie jaune brochée d'or ou en
-soie noire, et une longue file de voitures remplies de gentilshommes
-vénitiens ou romains et de prélats; enfin, pour fermer le cortège, une
-autre escouade de cavalerie. Cependant le voleur, levant la tête,
-avait aperçu le pompeux défilé, et, d'une voix mourante, il criait
-grâce! Le peuple, charmé de l'incident, criait grâce! à son tour.
-L'ambassadeur, se tournant vers l'échafaud, fit un signe au bourreau,
-qui s'inclina respectueusement. La grâce était faite en effet. Le
-patient fut détaché, et, sans demander son reste, s'échappa à travers
-la foule qui criait: Vive saint Marc! Ces grâces étaient, d'ailleurs,
-assez fréquentes. Les cardinaux rencontrant un condamné à mort
-pouvaient le délivrer. Un jour, Cencio Storto, mercier de la place
-Sciarra, se balançait déjà au bout de la corde; le bourreau allait lui
-sauter sur les épaules, quand un cardinal vint à passer, qui donna
-l'ordre de couper la corde. Cencio fut sauvé, mais il garda le cou
-légèrement tordu (_Storto_) et un nom de guerre en souvenir de cette
-dangereuse aventure.
-
-
-VII
-
-Jusqu'en 1870, quand un criminel devait subir la peine capitale, on
-placardait dans Rome, au coin des places publiques ou à la porte des
-églises, l'avis suivant: «Indulgence plénière à tous les fidèles qui,
-confessés et communiés, visiteront le très saint-sacrement exposé
-dans l'église des Agonisants pour les condamnés à mort». La première
-fois que M. Silvagni vit le lugubre écriteau, en 1840, il s'agissait
-d'un certain Luigi Scapino, âgé de vingt-sept ans, coupable de vol
-sacrilège. Il avait dérobé un ciboire. Le nom et le crime du
-malheureux étaient indiqués généralement à la suite de l'avis
-d'indulgence. On invitait ainsi les fidèles à prier pour l'âme de
-celui qui allait mourir.
-
-Qu'à Rome le sacrilège fût un crime capital, personne ne s'en
-étonnera. Les _Édits généraux_ (_Bandi generali_) qui formaient la
-législation criminelle au dix-huitième siècle, et qui, renouvelés en
-1815, durèrent jusqu'en 1833, sous Grégoire XVI, sont bien plus
-extraordinaires. J'en traduis quelques extraits. Le secrétaire d'État
-de Benoit XIV punit ainsi le blasphème «du très saint nom de Dieu, ou
-de son Fils unique, notre Rédempteur, ou de sa très-sainte Mère
-toujours vierge, ou de quelque saint ou sainte»: pour le premier
-délit, trois tours de corde en public. (On attachait le patient à la
-corde par dessous les aisselles; on l'élevait à une certaine hauteur à
-l'aide d'une poulie, puis on laissait tout d'un coup se dérouler la
-corde, de façon que l'homme, tombant très vite, ne touchât pas le sol,
-mais fût horriblement détraqué par la secousse). Le second blasphème
-valait le fouet en public, et le troisième cinq ans de galères.
-
-_Violation de la clôture des couvents de femmes_: peine de mort. Si le
-crime a été commis de nuit, peine de mort pour les complices de tous
-les degrés; peine de mort pour quiconque, entré de jour, s'est caché
-de façon à se trouver de nuit dans le monastère; peine de mort
-toujours, même, dit l'édit, _si rien de fâcheux n'est arrivé aux
-religieuses_.
-
-_Baiser donné en public à une dame honnête_: Galères à perpétuité, ou
-même, s'il plaît à Son Eminence, peine de mort et confiscation des
-biens, quand même le coupable ne sera pas arrivé effectivement au
-baiser, mais seulement au geste ou à la tentative d'embrassement.
-
-_Libelles injurieux ou diffamatoires._ C'est la loi pontificale sur la
-presse. Celle-ci n'existait à Rome que sous forme de pamphlets qui
-couraient de mains en mains, ou de petits libelles, imprimés ou
-manuscrits, que l'on affichait furtivement en certains endroits bien
-connus, par exemple à la statue de Pasquin. L'édit punit de mort, de
-confiscation, d'infamie perpétuelle, ou tout au moins des galères, au
-choix de Son Eminence, quiconque aura écrit, affiché, distribué
-quelqu'un de ces pamphlets ou pasquinades, quand bien même «il n'y fût
-dit que la vérité ».
-
-_Outrages et injures sur les portes ou les murailles des maisons._
-Quiconque mettra ou fera mettre des peintures outrageantes, des cornes
-ou autres choses offensantes aux portes ou aux murs d'une maison, même
-habitée par une courtisane publique, sera puni des galères à
-perpétuité, ou même de mort, au choix de Son Eminence.
-
-En 1828, le cardinal Giustiniani remania par l'édit suivant les
-pénalités encourues par les blasphémateurs: Pour le premier blasphème,
-vingt-cinq écus d'or; pour le second, cinquante; pour le troisième,
-cent; en outre, le coupable sera flétri comme infâme. Si c'est un
-homme du peuple et pauvre, la première fois il sera lié à la porte
-d'une église; la seconde, fouetté; la troisième, _il aura la langue
-percée et sera mis aux galères_.
-
-Eh bien, cette abominable loi n'est rien en comparaison de ce dernier
-article: «Les dénonciateurs gagneront, _outre dix années
-d'indulgences_, le tiers de l'amende.» Jusqu'en 1870, j'ai lu bien des
-fois, affichés aux portes de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran,
-les noms des blasphémateurs. Mais Pie IX était doux et ne leur perçait
-plus la langue.
-
-
-VIII
-
-Voici quelques cas particuliers assez intéressants pour l'étude des
-moeurs monacales. En 1693, une soeur de Saint-Dominique fut assassinée
-de nuit par une converse, qui blessa en outre deux autres nonnes
-accourues au secours de la première. La coupable fut étranglée par
-ordre du pape; mais, avant de mourir, elle déclara qu'elle avait
-commis le crime à l'instigation d'une très noble religieuse, une
-Aldobrandini, nièce de Clément VIII. Celle-ci fut mise à mort en
-secret.
-
-Un jeune Ferrarais, amoureux d'une soeur, se fit porter au couvent
-enfermé dans un coffre. La nonne avait la clef. Elle ouvrit:
-l'amoureux était mort étouffé. Grand embarras! Il fallut avertir
-l'abbesse, qui en référa au cardinal vicaire. La nonne fut emmurée,
-c'est-à-dire scellée toute vive dans une muraille du couvent. Elle
-avait dix-huit ans.
-
-En 1648, grande bataille, au monastère féminin de San-Silvestro, pour
-une raison futile. Les bonnes religieuses tirèrent le couteau. L'une
-d'elles, blessée à mort, fut jetée dans un puits. Une autre mourut
-quelques jours plus tard. Le pape envoya au couvent le bourreau, qui
-mit à mort les coupables.
-
-En 1649, un lettré romain, Camillo Zaccagni, qui avait en vain prié le
-gouverneur de Rome de faire sortir de prison un sien neveu, eut
-l'imprudence de dire, dans une boutique de barbier, «que ces prélats
-étaient inhumains, plus durs que des Turcs, et qu'il saurait bien s'en
-venger quand le siège apostolique serait vacant». Zaccagni, dénoncé,
-se vit appliqué la loi Julia, une très vieille loi à laquelle il
-n'avait pas pensé: on lui coupa la tête au pont Saint-Ange, en plein
-hiver, le 4 janvier.
-
-Le dix-septième siècle romain eut ses empoisonneuses, tout comme le
-nôtre. Des dames patriciennes formèrent une société secrète pour se
-débarrasser de leurs maris par l'_acqua tofana_. On n'osa pas couper
-la tête à la duchesse de Ceri; mais on pendit cinq femmes du peuple
-qui avaient distillé l'eau empoisonnée. La Girolama Spana avoua avoir
-tué trente-deux personnes. Quand ce fut le tour de la cinquième, le
-prince de Palestrine qui, en sa qualité de confrère de saint Jean le
-Décapité, remplissait près de l'infortunée la mission de consolateur,
-dit au bourreau de faire vite. Le bourreau répondit insolemment au
-prince d'officier à sa place, et s'en alla. Il fut, par ordre du
-gouverneur de Rome, mené à travers la ville, fouetté et enfermé aux
-galères. Mais la cinquième empoisonneuse n'en fut pas moins pendue.
-
-Parmi les papiers de l'abbé Benedetti se trouvent des cahiers
-consacrés aux plus célèbres «justices» accomplies à Rome depuis
-l'horrible procès des Cenci sous Clément VIII. C'est une belle
-collection, très propre à émouvoir les âmes sensibles. En 1636, un
-neveu de cardinal, Giacinto Centini, avait, avec plusieurs complices,
-envoûté, à l'aide d'une figurine de cire, un compétiteur probable de
-son oncle au pontificat. Le 22 avril, ce neveu trop dévoué, dut
-confesser son crime, à Saint-Pierre, devant vingt mille spectateurs,
-en compagnie de Frà Cherubino et de Frà Bernardino, ses complices.
-Celui-ci, en pleine basilique, nia le fait, et se répandit en injures
-si violentes, qu'il fallut lui enfoncer un bâillon dans la bouche. Les
-autres complices étaient condamnés aux galères, et, parmi eux, un
-augustin. La cérémonie religieuse terminée, on mena les trois associés
-à travers la ville, longuement, jusqu'à la place de Campo di Fiore, où
-était dressé le couperet, véritable guillotine--car à Rome on
-connaissait l'horrible machine--et deux potences entourées de bois et
-de matières combustibles. Centini fut d'abord décapité. Les deux
-capucins étaient dans un état pitoyable, à demi-morts de terreur. On
-les attacha chacun à son gibet, et on mit le feu par dessous, comme on
-avait fait pour Savonarole. C'est ainsi qu'ils expièrent leur figure
-de cire percée d'une épingle.
-
-Mais une «justice» extraordinaire fut celle du 9 juin 1666, sous
-Alexandre VII. Le bourreau, ce jour-là, faisait coup double. Il devait
-pendre Paolo Camillo Nicoli, convaincu d'assassinat sur son beau-père,
-et décapiter Tomasini, un médecin, professeur public, qui, cinq ans
-auparavant, avait poignardé méchamment un confrère, le docteur Egidio
-da Montefiore. Nicoli «mit à se confesser une heure et demie
-d'horloge», donna les signes du plus touchant repentir, essaya de
-toucher le coeur de son compagnon de misère, et mourut avec douceur.
-Mais Tomasini n'entendait pas se laisser égorger comme un mouton.
-Quand ses consolateurs de la confrérie des pénitents, le marquis
-Corsini et le prince de Palestrine lui annoncèrent que l'heure fatale
-était venue, il poussa de grands cris et déclara qu'il voulait être
-damné. Prières, exhortations, litanies, chapelet, rien n'y fit. On lui
-offrit d'appeler un religieux en qui il eût confiance, il refusa. On
-crut qu'il était hérétique; il affirma qu'il croyait à tous les
-articles de foi. Mais il ne voulait point se confesser. Le soir était
-venu. Les consolateurs, pour l'attendrir, se mirent la corde au cou et
-lui baisèrent les pieds. Tomasini se mit la tête au mur, leur tournant
-le dos, très indécemment. On essaya des menaces et de la violence. On
-lui appliqua à la main la flamme d'une chandelle, pour qu'il eût le
-sentiment du feu de l'enfer. Il assura qu'il irait volontiers en
-enfer, où il trouverait grande compagnie. On fit venir le père Orazio,
-homme plein d'onction, qui prêcha, supplia, tempêta, et perdit son
-latin. On changea les consolateurs; les nouveaux venus, «tout frais»,
-renforcés de capucins, n'obtinrent rien. On avertit le gouverneur de
-Rome, qui avertit le pape, afin que le supplice fût ajourné. Après les
-capucins, ce fut le tour des carmes déchaussés. Même succès. Il
-faisait jour. On emmena de force Tomasini à la messe. Il refusa de
-s'agenouiller et s'assit sur un banc. Le prêtre se tourna vers lui,
-tenant l'hostie dans ses mains, avec un discours qui fit pleurer à
-verse (_dirottamente_) toute l'assistance; il mit sa main sur ses yeux
-pour ne point voir. On revint aux menaces; il dit que si on le
-conduisait à l'échafaud, il en conterait de belles sur les cardinaux
-et les prélats. «C'est bon, ma mort ne les fera pas rire.» Un notaire,
-qui était présent, courut au gouverneur, afin de le prévenir de cette
-inquiétante éventualité. Cependant, Monsieur de Rome et tout son monde
-apportaient des nouvelles au procureur pontifical. Il s'agissait, par
-ordre supérieur, de pendre Tomasini, qui ferait évidemment quelque
-difficulté pour s'ajuster sous le couteau de la _manaia_, de le
-voiturer jusqu'au lieu du supplice, car, sans doute, il refuserait
-d'aller à pied, enfin, de le bâillonner proprement, pour qu'il ne
-bavardât pas, chemin faisant, sur les Eminences. Le bourreau devait,
-en cas de suprême résistance, au pied du gibet, étrangler Tomasini,
-puis le pendre.
-
-Tomasini, informé du nouveau programme, répond encore qu'il veut être
-damné, à la grande horreur de toutes les personnes présentes. Entrée
-du bourreau qui, pour l'effrayer, lui met la corde au cou, le bâillon
-dans la bouche et lui coupe les cheveux. Nouvelle messe. Exorcismes.
-Il avait assurément le diable dans le corps: on cherche avec soin si
-quelque sortilège ou maléfice n'était pas dans une couture de ses
-vêtements. Dernière tentative du prince de Palestrine, toujours
-inutile. On se met en route vers la potence. La foule frémissait d'une
-religieuse indignation. Déjà le bourreau posait la main sur Tomasini;
-celui-ci poussa un grand soupir, ôta son bâillon, disant qu'il ne
-convenait pas à un homme tel que lui d'être bâillonné. Les confrères
-de la pénitence, persuadés que Dieu avait enfin touché son coeur,
-s'empressèrent autour de lui, pleurant d'allégresse, et l'emmenèrent à
-l'église. Là, Tomasini abjura ses erreurs et demanda: 1º qu'on le
-reconduisît en prison afin qu'il pût se confesser et communier; 2º
-qu'on fit de ses cheveux coupés une perruque ou qu'on en trouvât une
-de la même teinte, pour qu'il mourût avec cette coiffure; 3º qu'on
-rétablît l'échafaud afin que la sentence première fût exécutée par le
-couperet. A ces conditions, il consentait à finir en bon chrétien.
-
-Un bon moment fut encore perdu à discuter entre sbires et pénitents
-sur l'ultimatum du condamné. On le prêcha pour qu'il renonçât à la
-perruque et se résignât à la potence. Mais Tomasini revint sur ses
-concessions: rien n'était fait; il voulait décidément aller en enfer.
-Les pénitents expédièrent donc une ambassade au gouverneur, pour qu'il
-accordât tout au spirituel professeur. Il s'agissait, disaient-ils, du
-salut d'une âme que Jésus-Christ a rachetée de son sang. Le gouverneur
-consentit au couperet et à la perruque. Tomasini, ayant épuisé toutes
-ses ressources d'imagination, se décida à mourir canoniquement. Il se
-confessa et demanda à tous pardon du scandale qu'il avait causé. On
-lui mit une perruque de la couleur convenable, un col et des
-manchettes blanches, et un bel habit. Il se fit raser; il sortit alors
-de la prison, récitant les psaumes de la Pénitence, suivi d'une foule
-immense. Sur l'échafaud, il ôta tranquillement son manteau, remonta sa
-robe dans la ceinture, embrassa le P. Orazio, mit de bonne grâce sa
-tête sur le billot. Le bourreau fit son office. On porta en procession
-le corps du supplicié à Sainte-Ursule.
-
-J'en demande bien pardon aux lecteurs. Mais il faut finir ces récits
-par quelques scènes abominables. L'histoire a parfois l'aspect
-repoussant d'un amphithéâtre d'anatomie. On est libre de n'y point
-entrer, comme de ne point lire ce chapitre jusqu'au bout:
-
-3 juillet 1703.--Mattia Troiano, valet de chambre d'un prélat du
-palais apostolique, coupable d'assassinat sur son maître, monte sur
-l'échafaud. Il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Le bourreau
-lui ôta le chapeau et la perruque et lui banda les yeux. Il
-s'agenouilla. Le _maître de justice_ lui donna sur la tête un coup
-terrible de massue, qui le jeta à gauche du billot, puis lui enfonça
-le couteau dans la gorge et ouvrit, en descendant, jusqu'à la
-poitrine, puis lui enleva la tête et le coeur, puis les entrailles et
-les graisses qu'il entassa à côté de l'échafaud; les autres morceaux
-furent accrochés à des perches tout autour. Le soir, on porta cette
-boucherie à Saint-Jean le Décapité au milieu de la foule qui gagnait,
-en l'accompagnant, les indulgences. On remarqua que Troiano, en
-sortant de prison, était blanc comme cire, en route, rouge comme du
-feu, puis violacé, puis noir, «effets de la mort qu'il redoutait»,
-écrit le bon chroniqueur. Les prélats avaient loué les fenêtres
-propices à des prix fous, et y avaient placé leurs valets de chambre.
-La tête demeura dans une cage de fer, attachée à la porte _Angelica_,
-et les soeurs du criminel furent bannies de Rome jusqu'à la troisième
-génération.
-
-En 1688, sous Innocent XI, exécution, au Pont-Saint-Ange, de l'abbé
-Rivarola, _coupable de satires et libelles_. En dépit de tous les
-vinaigres et de tous les réconfortants, le pauvre journaliste, à demi
-évanoui, n'était plus présentable debout. Il fallut l'emporter sur la
-civière au milieu de la populace à laquelle les sbires distribuaient
-des coups de bâton pour s'ouvrir un passage. L'abbé fondait entre les
-mains de ses consolateurs; il fut ajusté de travers, et le couperet
-lui entama profondément l'épaule. Le bourreau dut scier le cou avec un
-grand couteau. Le peuple prit des pierres pour lapider le bourreau et
-se rua sur l'échafaud. Les sbires essayèrent de protéger l'exécuteur;
-mais l'un deux, par hasard, frappa de son bâton un soldat de la milice
-pontificale, qui mit la main à son épée. Le sbire leva sa carabine. Le
-peuple se rejeta brusquement en arrière. Ce fut une confusion inouïe:
-tandis que le bargello (préfet de police) se voyait arracher des
-épaules son manteau de soie et s'enfuyait, le soldat outragé par le
-bâton de la police courait vers Saint-Pierre chercher ses camarades
-afin de venger l'insulte; la garnison du Château-Saint-Ange sortait en
-armes pour protéger la garde d'honneur du bourreau; la foule, saisie
-de panique, foulait aux pieds les malheureux qu'elle avait renversés.
-Le tronc décapité de l'abbé saignait toujours sur l'échafaud. Quand
-l'ordre fut rétabli, le bargello revint prendre son manteau de soie en
-lambeaux, les pénitents prirent les restes de Rivarola, et les sbires
-prirent le bourreau; le lendemain on le fouetta publiquement, puis on
-l'exila.
-
-3 février 1720, premier samedi du carnaval, exécution d'un autre abbé,
-un élégant criminel, Gaetano Volpini; il marcha à l'échafaud avec le
-rabat et les manchettes de dentelles, souriant, saluant de la tête et
-de la voix les belles dames, les abbés aimables et les cavaliers qui
-se pressaient aux fenêtres. Il avait vingt-deux ans. Son crime était
-d'avoir écrit à un journal de Vienne quelques indiscrétions sur les
-moeurs intimes de S. S. Clément XI. Plaignez-vous donc de notre
-présente loi sur la presse! J'ajoute que le pamphlet de Volpini ne fut
-jamais publié, mais circula manuscrit dans les salons autrichiens, où
-le nonce en avait pris connaissance.
-
-Le bourreau de Léon XII, Bugatti, mit à mort, par la massue ou la
-guillotine, trois cent trente-neuf personnes. Le 27 janvier 1800, un
-sacrilège, Gennari, fut pendu, écartelé, puis brûlé, sous Pie VII,
-Chiaramonti, amateur éclairé de l'art antique. Par contre, quelques
-confréries avaient alors le privilège souverain de requérir, le jour
-de certaines fêtes, la grâce entière des pires malfaiteurs. Ainsi, en
-1824, la confrérie de Saint-Jérôme allait chercher solennellement un
-assassin, Checco le vacher, aux Carceri-Nuove, le conduisait à la
-messe, le revêtait du costume des confrères et le menait dans Rome en
-procession, couronné de lauriers, tout comme Pétrarque et le Tasse! Il
-n'a manqué à l'heureux vacher que de cheminer, la lyre à la main et le
-front relevé vers les nuages, le long de la voie sacrée!
-
-On m'objectera peut-être cette vérité triste que, partout ailleurs en
-Europe, partout en Italie, la justice avait des façons d'agir aussi
-atroces, aussi lugubres qu'à Rome. Je l'avoue, et en voici la preuve:
-Le 14 mai 1794, le ministre du roi de Naples invite l'archevêque à
-célébrer un _triduum_ d'expiation pour le crime commis par Tommaso
-Amato de Messine. Ce scélérat devait subir tour à tour les supplices
-qui suivent: être traîné, attaché à la queue d'un cheval, avoir la
-langue coupée, puis la main, puis la tête; le cadavre sera brûlé, les
-biens confisqués, le nom déclaré infâme à perpétuité. Or, voici le
-crime d'Amato: trois jours auparavant, il était entré dans l'église
-des Carmes, sur la place du Marché--le marché de Masaniello;--pendant
-la messe il avait jeté en l'air son chapeau, en criant, à plusieurs
-reprises: _Vive Paris! vive la Liberté!_ Le peuple voulait le mettre
-en lambeaux: arrestation, instruction, procès, défense, sentence, tout
-cela s'expédia en _six heures_. Le roi lui fit grâce de la queue de
-cheval. M. Silvagni n'ose pas décrire, d'après les récits du temps, la
-hideuse et obscène boucherie qu'on lui fit endurer. Cela est vrai,
-l'ancien régime ne valait pas mieux à Naples, à Parme, à Modène, qu'à
-Rome. Mêmes moeurs publiques, même régime judiciaire, même
-civilisation, même barbarie. L'Église, engagée, par des nécessités
-séculaires, dans la mêlée des intérêts temporels, avait dû se
-conformer aux conditions sociales de la vieille Europe. L'histoire
-orageuse de la papauté avait voulu que le royaume de Dieu fût de ce
-monde. Le Saint-Siège demeurait encore, en ce siècle, par ses
-institutions et son esprit, comme une image immobile du passé. Qui
-sait si la déchéance politique dont il se plaint si amèrement ne
-semblera pas un jour aux chrétiens que charment les miséricordes de
-l'Évangile, un réel bienfait?
-
-On peut, sans fantaisie paradoxale, imaginer l'Église très grande et
-planant au-dessus des misères inévitables d'une souveraineté
-effective. Et qui sait même si, dans l'histoire troublée de notre
-occident, elle n'est pas appelée à demeurer longtemps encore une force
-politique de premier ordre?
-
-
-
-
- LA VÉRITÉ
- SUR
- UNE FAMILLE TRAGIQUE
- LES CENCI
-
-
-I
-
-Rocca-Petrella est un nid de vautours féodaux, aujourd'hui une ruine
-accrochée aux montagnes désolées de l'ancien État pontifical, vers les
-frontières du royaume de Naples. Ruine vulgaire, d'ailleurs, si un
-souvenir terrible n'y demeurait attaché. Un matin de septembre 1598,
-Francesco Cenci, baron de ce manoir, fut trouvé, dans les branches
-d'un sureau, au fond d'un précipice que dominait la terrasse de sa
-maison, la tête brisée à coups de marteau. C'était un méchant homme,
-immensément riche; ses domaines lui rapportaient plus de 500,000
-francs de rentes. Le fisc criminel du Saint-Siège l'avait, en une
-fois, soulagé paternellement, afin de lui éviter l'ennui du bûcher,
-d'une somme égale à son revenu d'une année, non qu'il fût hérétique,
-mais ses moeurs déplorables lui avaient valu un très honteux procès et
-une amende d'un demi-million. Ce grand seigneur logeait de temps en
-temps dans les cachots du Saint-Père, mais, comme il était très dévoué
-à saint François, son patron, il couchait aussi volontiers chez les
-capucins.
-
-Cette mort fit donc grand bruit à la Cour et à la ville: la victime
-était malfamée et illustre, et le vieux Clément VIII n'était point
-tendre dans sa justice. Cependant, à Rome même, la rumeur publique fut
-lente à soupçonner les véritables assassins: tandis qu'aux environs de
-Rocca-Petrella, on murmurait le mot de parricide, et que la police de
-Naples mettait déjà à prix la tête des deux sicaires, Olimpio et
-Marzio, instruments de la famille Cenci, à Rome, la veuve, les fils et
-la fille de Francesco portaient un deuil apparent, et commandaient,
-pour la Madone del Pianto, une parure d'étoffes précieuses.
-
-Tout à coup, vers le milieu de janvier 1599, à la suite d'une
-dénonciation secrète d'un espion, on arrêta Giacomo, l'aîné des
-enfants, et, quelques semaines plus tard, Béatrice, Bernardo Cenci et
-Lucrezia, seconde femme du baron. Du château Saint-Ange on les
-transféra à la prison de Torre-di-Nona, puis à celle de la
-Corte-Savelli.
-
-Le parricide parut démontré, et la torture ne manqua pas à la
-démonstration.
-
-On sait quelle fut l'issue du procès: Béatrice et sa belle-mère eurent
-la tête coupée; Giacomo fut tenaillé, broyé à coups de massue et
-écartelé; Bernardo fut condamné aux galères. Le sentiment populaire,
-révolté par l'atrocité du supplice, jugea l'expiation excessive.
-L'indignité du père assassiné n'était-elle point une cause de pitié en
-faveur de la famille scélérate? Tous ces beaux domaines, héritage des
-Cenci, n'avaient-ils point tenté l'avarice du pape? Prospero
-Farinaccio, l'un des avocats, avait plaidé la légitime défense de
-Béatrice, écartant ainsi tous les autres meurtriers de l'accusation.
-
-La jeune fille aurait sauvé par un crime son honneur de l'amour infâme
-de Francesco. Rome s'enorgueillit dès lors d'avoir possédé, en un
-siècle corrompu, une Virginie ou une Lucrèce digne des anciens jours.
-On voulut reconnaître son portrait dans la peinture du palais
-Barberini, faussement attribué au Guide, dont les touristes à l'âme
-sensible emportent toujours pieusement les médiocres copies. Les
-relations manuscrites se multiplièrent aux XVIIe et XVIIIe siècles.
-Elles ont toutes un fond commun, qui a servi de matière aux narrateurs
-modernes, et où le portrait de Francesco est poussé terriblement au
-noir. Certains détails singuliers ou dramatiques, certaines paroles
-passent fidèlement de l'une à l'autre de ces chroniques.
-
-J'ai sous les yeux le récit inédit du frère Antoine, de Pérouse, daté
-de 1770. Il est enfoui dans la bibliothèque communale de Todi, en
-Ombrie. M. le comte Leoni a eu la bonne grâce de la transcrire de sa
-main, à mon intention. Ici, les vices et les brutalités de Cenci sont
-éclairés d'une lumière crue. Par excès d'avarice, afin de ne point
-marier et doter Béatrice, il la séquestre au fond d'un appartement, où
-elle languit longtemps, «avec une bonne provision de bastonades». Frà
-Antonio l'accuse sans détour de l'assassinat de ses fils Rocco et
-Cristoforo, aux funérailles desquels il ne voulut pas payer «pour un
-baïoque de cierges». Il dit alors qu'il ne serait content que si les
-siens étaient «_per crepar tutti_». Plusieurs écrivains du siècle
-présent ont probablement connu la chronique du moine ombrien. Quand,
-en effet, la légende eût grandi plus de deux cents ans dans
-l'imagination de la foule, les poètes et les romanciers la
-recueillirent: Shelley, Niccolini, Stendhal, Guerrazzi contèrent ou
-mirent sur le théâtre cette histoire sanglante, altérant les dates,
-inventant ou supprimant des personnages, éclairant sans hésitation, au
-gré de leur fantaisie, les points obscurs, dissimulant les parties
-authentiques du drame véritable. Stendhal imagina l'absolution _in
-articulo mortis_ que le pontife, entendant le canon du Saint-Ange,
-aurait envoyée à la malheureuse fille innocente. Le roman de Guerrazzi
-qui est, en Italie, pour bien des personnes, l'évangile de la vie et
-de la passion de Béatrice, repose sur une idée presque symbolique: le
-père et la fille sont comme l'incarnation du bien et du mal; le vieux
-Cenci une fois tué, le rôle infernal est repris avec aisance par le
-Saint-Père. L'angélique Béatrice succombe dans cette lutte inégale
-contre les deux satans. Francesco étale une méchanceté grandiose dont
-les Césars romains semblaient avoir emporté le secret. Il invite des
-cardinaux à souper et leur montre les sept caveaux où il se promet
-d'ensevelir bientôt, joyeusement, l'un après l'autre, ses sept
-enfants. Il nie Dieu et sa sainte Mère à la face de ces princes de
-l'Église, oubliant le Saint-Office et les merveilles de ses bourreaux.
-Il dit à son spadassin: «Si le soleil était une chandelle, je la
-soufflerais.» De telles paroles, tombant de la bouche d'un baron, même
-très haut, sont ridicules. Ajoutez que dans ce Méphistophélès, il y a
-un Faust. La nuit, penché sous sa lampe, il médite sur l'_Histoire des
-Animaux, d'Aristote_, il annote le livre antique, et soupire, ainsi
-qu'eût fait Claude Frollo: «Je veille, mais en vain. Les mystères de
-la nature ne se laissent point pénétrer. Tourne et tourne mille fois
-sur toi-même: tu ne retrouveras jamais la porte qui t'a fait entrer
-dans la vie!»
-
-Il vient toujours une heure où l'esprit de critique, à l'aide de vieux
-parchemins, met à la raison les légendes séculaires. Au moment même où
-l'on parlait dans Rome de placer au Capitole le buste de Béatrice
-Cenci, vierge et martyre, M. Bertolotti publiait un livre fort
-édifiant (_Francesco Cenci e la sua famiglia_, Studi Storici. Firenze
-1879), composé tout entier d'extraits des archives criminelles, des
-dépositions des témoins, des correspondances diplomatiques, des actes
-notariés, en un mot de tous les documents que l'on avait ignorés
-jusqu'alors. La légende n'était qu'un rêve de poètes. Voici l'histoire
-vraie: elle n'est point belle, et n'a point la grandeur fatale d'un
-drame d'Eschyle: mais elle éclaire d'une façon curieuse la vie
-domestique de la société romaine vers la fin du XVIe siècle, et permet
-de passer en revue l'équipage qui montait alors la barque de saint
-Pierre.
-
-
-II
-
-Francesco Cenci, baron de Rocca-Petrella et autres lieux, naquit en
-1549, d'une façon peu canonique, de monsignore Cristoforo Cenci, clerc
-de la chambre apostolique, chanoine de Saint-Pierre, trésorier général
-de l'État pontifical, et de Béatrice Arias, femme légitime et adultère
-d'un époux complaisant. Monseigneur n'était point prêtre, mais
-seulement pourvu des ordres mineurs. Il reconnut l'enfant, et, au lit
-de mort, Béatrice étant devenue veuve, il épousa la mère avec la
-permission du pape. Cet homme d'Eglise avait fait, dans le maniement
-des fonds sacrés, une fortune énorme, que de bons héritages avaient
-encore grossie. Sixte-Quint, par un _motu proprio_ qui ne coûta que
-25,000 écus (130.000 francs), daigna plus tard passer l'éponge sur les
-malversations de Cristoforo, en faveur de Francesco, institué héritier
-unique par le testament du bon chanoine: celui-ci laissait à la mère
-un douaire et une maison, avec l'espérance, disait-il, «qu'elle
-vivrait honnêtement et chastement». Béatrice s'empressa de marier son
-fils, âgé de quatorze ans, et d'épouser elle-même un troisième mari,
-l'avocat Evangelista Recchia, ancien intendant du clerc apostolique.
-Dans le cours de ce second veuvage, elle n'avait eu qu'un seul petit
-procès, intenté par le précepteur de Francesco, un abbé, à qui elle
-avait volé deux soutanes.
-
-A onze ans, Francesco eut sa première affaire avec la justice. Un
-certain Quintilio di Vitrella se plaignit d'avoir été bâtonné jusqu'au
-sang par le fils de monseigneur et par son abbé: jeu d'enfant que
-Cristoforo paya sans marchander. A douze ans, le jeune homme fut
-émancipé. A la fin de 1563, il épousait Ersilia di Santa-Croce, une
-orpheline qui lui donna douze enfants. On l'accusa d'avoir empoisonné
-sa femme, après vingt et un ans de mariage, mais rien ne prouve le
-crime: il est certain seulement que l'union ne fut pas heureuse. Par
-un testament, en date de 1567, Francesco enlevait à Ersilia la tutelle
-des enfants à naître et le droit d'habiter avec eux.
-
-En 1566, il se brouillait avec ses cousins Cenci, et ceux-ci durent
-s'engager juridiquement à ne point lui dresser d'embûches pendant
-quatre ans. Mais Francesco, qui n'avait rien promis, deux mois plus
-tard, aidé de ses spadassins, attaqua à coups d'épée, la nuit, dans la
-rue, Cesare Cenci déguisé en paysan, et le blessa. Il fut condamné à
-garder, comme prison, la maison de sa mère. L'année d'après, il
-cassait la tête à son muletier Lodovico d'Assisi: celui-ci se
-plaignit, et le baron dut payer cher pour ne point séjourner longtemps
-dans les cachots du pape. En 1572, son valet Pompeo oublie de fermer
-la porte qui mène à l'appartement des femmes; Francesco l'assomme à
-coups de poing et de bâton.
-
-Cette fois, il fut banni pour six mois de l'État pontifical, sous
-peine, s'il rentrait, de 10,000 écus d'amende. Mais il fut gracié très
-vite par l'intercession du cardinal Caraffa.
-
-En 1577, sa servante Maria Milanesi tarde à lui porter une clef qu'il
-demande: il la roue une première fois à coups de manche à balai; le
-soir, nouvelle bastonnade, accompagnée de coups de talon de bottes:
-«Le sang me sortit par la bouche, et il me laissa à terre toute
-défigurée, et ne voulut pas qu'on cherchât un médecin.» Vers le même
-temps, il fut enfermé au Saint-Ange pour blasphème.
-
-En 1586, étant veuf, il renouvela son testament. Cette pièce est fort
-importante. Plusieurs dispositions montrent que Francesco était dévot
-et s'inquiétait de son âme; qu'il était charitable d'une façon
-posthume, et n'oubliait ni les hôpitaux, ni la dot des filles pauvres,
-qu'il songeait à l'avenir de ses filles, Béatrice et Lavinia, à qui il
-assure, en argent et en usufruits, une fortune convenable; mais
-l'article principal vise Giacomo, son fils aîné, qu'il déshérite, ne
-lui laissant que sa légitime et 100 écus d'or. Les quatre autres fils,
-Cristoforo, Rocco, Bernardo et Paolo, sont institués héritiers
-universels.
-
-Cenci prolongea son veuvage neuf années. Il eut alors ses plus beaux
-procès. Il rompait les côtes à Maria Pelli, sa servante et sa
-maîtresse, et disait: «Qu'importe! N'ai-je pas de l'argent pour
-payer?» Néanmoins, il retenait à la malheureuse ses malles, son lit,
-ses nippes, et quarante-trois écus. Il donnait du poing dans l'oeil à
-son intendant Stefano Bellono et lui arrachait la moustache; puis,
-aidé de sa servante, il mettait le pauvre diable en chemise, et
-l'emmenait en carrosse jusqu'à sa maison de Ripetta, où il l'enfermait
-jusqu'à la guérison des blessures. Quand le siège pontifical était
-vacant, il s'entourait, selon l'usage, de la noblesse romaine, de
-bravi armés, montait en voiture avec la bande, et faisait dans les
-rues, à coups d'arquebuse, la police de ses ouvriers. Ses laquais, ses
-palefreniers, les artisans qu'il employait, parurent enfin comme
-plaignants ou comme témoins dans l'affaire qui coûta une si grosse
-amende à ce gentilhomme du temps de Henri III, et fut le cadeau de
-noces qu'il offrit à sa seconde femme, Lucrezia. Cenci nia
-effrontément et dit au juge instructeur: «Je vous en prie,
-élargissez-moi, que je puisse parler au pape, afin qu'on accommode
-tout ceci, à l'aide de trois ou quatre cardinaux.» Il fut élargi, en
-effet, mais tondu de fort près, et peu disposé à payer les dettes que
-ses trois fils avaient gaiement contractées au cours de la triste
-enquête. Nouveau procès que Francesco perdit contre ses enfants. En
-1596, il était encore une fois sous les verrous; mais les archives
-criminelles de Rome ont ici une lacune, et la dernière aventure du
-baron est un mystère.
-
-Bon sang ne peut mentir. Toute la race des Cenci fut digne de ce père.
-Giacomo, l'aîné, semble un parfait mauvais sujet. Il s'était marié
-contre la volonté de Francesco. Les trente écus par mois que celui-ci
-donnait à ses fils ne lui suffisant plus, il volait des deux mains et,
-comme Panurge, avait plus de soixante-trois manières de gagner de
-l'argent. En 1587, il fut contraint de reconnaître, dans un acte
-authentique, par devant notaire, un larcin de trois cent
-quatre-vingt-onze écus, dont quinze étaient destinés à la pension de
-ses soeurs dans un couvent, vingt-deux empruntés à un prêtre, onze dus
-à un cordonnier, trente étaient le produit d'étoffes dérobées à la
-garde-robe paternelle, quatre-vingts escroqués aux vassaux du baron.
-
-En 1594, trente créanciers, dont trois juifs, se font attribuer 16,000
-écus sur les biens de Cenci, pour les dettes de ses trois aînés. A
-cette époque, Francesco intenta un procès à son fils pour
-préméditation de parricide. Un page de Giacomo, trouvé en possession
-d'une arquebuse, avait déclaré que cette arme était destinée au crime.
-Mais il parut que l'arquebuse n'avait pas de roue et que le page était
-un voleur d'un caractère rancunier, qui supportait mal les coups de
-bâton que son maître distribuait, sans compter, à ses gens et à ceux
-de ses amis. Giacomo, avant de monter à l'échafaud, confessa un faux
-de 13,000 écus fabriqués par lui au détriment de son père.
-
-Cristoforo, le second des Cenci, goûta la prison en 1595, on ne sait à
-la suite de quel délit; la même année, il s'était racheté d'une
-plainte pour injures et menaces, intentée contre lui par un juif. Il
-courait les rues, de nuit, avec son spadassin Lucantonio: le maître
-fut une fois blessé à la cuisse, le valet, au bras. En 1597, il paie
-de nouveau les frais d'une agression nocturne. L'année d'après, il fut
-assassiné par Paolo Bruno Corso, amant jaloux dont il courtisait la
-maîtresse, Flaminia, femme d'un pêcheur d'esturgeons. La déposition du
-bravo Octavio Pali est pittoresque. «La nuit était noire. Le seigneur
-Cristoforo me dit d'aller à la petite place de l'île Saint-Barthélemy,
-dans une ruelle, et de faire bonne garde. Je m'assis sur un escalier
-et m'endormis. (Evidemment Octavio a trahi.) Je fus éveillé par un
-bruit de pas précipités et de voix violentes; je me levai et vis deux
-hommes l'épée nue, tout furieux; l'un portait une lanterne et était
-jeune, l'autre avait une longue barbe. Ils m'attaquèrent, et je me
-défendis avec l'épée. Je courus à la Pescaria où je trouvai mon maître
-qui gémissait étendu par terre. Je l'aidai à se relever et, il fit
-quatre pas et dit qu'il n'en pouvait plus. Il se coucha entre deux
-pierres. J'allai à la maison appeler le seigneur Bernardo, son frère,
-qui fit lever le seigneur Giacomo. Nous prîmes une chaise, Cesari et
-moi et allâmes vers le seigneur Cristoforo qui s'était traîné à la
-distance de huit ou dix pas. Le seigneur Giacomo dit qu'il ne fallait
-pas le relever et m'envoya appeler les sbires à Monte-Giordano, où je
-fus arrêté.»
-
-Rocco Cenci avait des fantaisies d'empereur romain. La nuit, il
-sortait en chemise de la maison, avec ses valets armés d'épées et
-lapidait les maisons du voisinage; il poursuivait, l'épée nue, et
-blessait les passants; il fut, pour ce divertissement, condamné à
-5,000 écus d'amende et à un exil de trois ans. Il rentra à Rome
-secrètement, força les portes de l'appartement paternel et fit
-main-basse sur l'argent, les étoffes de soie, un habit de prêtre,
-relique du secrétaire apostolique, son grand-père, quatre coussins,
-un bassin d'argent, quatre chemises du baron, onze mouchoirs, des
-serviettes et des tapisseries. Il avait pour complice, dans cette
-expédition, son cher ami et cousin, monsignor Guerra ou Guerro, dont
-le chapeau de feutre et l'épée furent retrouvés sur les lieux;
-Béatrice, dans sa déposition, dit: «Monsignor Mario Guerra a dû
-l'aider à emporter tout cela, je suis même sûre qu'il est l'inventeur
-de l'entreprise.» Nous retrouverons plus loin ce prélat à la main
-leste. Quant à Rocco, sa carrière fut courte: un certain Amilcare,
-bâtard du comte de Pitigliano, qu'un soir, en compagnie de monseigneur
-déguisé, il avait forcé à courir devant la pointe de son épée, le
-provoqua en duel dans un carrefour: Rocco reçut l'épée dans l'oeil
-droit; il tomba à terre, dit son valet Ulisse di Marco, «et ne parla
-jamais plus».
-
-Bernardo et Paolo, les deux plus jeunes Cenci, entraient à peine dans
-l'adolescence, au moment du crime de Rocca Petrella: ils eurent
-connaissance du projet des assassins et n'y firent aucune objection.
-Les deux filles aînées, Lavinia et Antonina, n'ont laissé aucun
-souvenir mauvais. Le mari de Lavinia, trésorier général de Cenci, fut
-poursuivi pour empoisonnement. Antonina épousa le baron Savelli, veuf
-d'un premier mariage et père de plusieurs petites filles. «C'est une
-bonne pâte, écrivait d'elle sa belle-soeur Sofonisba, tranquille et
-de bonne humeur.» Pendant l'intermède conjugal de Savelli,
-l'excellente et adroite Antonina envoyait aux petites des cadeaux, par
-exemple, des poupées pour 40 baïoques.
-
-Béatrice n'était point «une bonne pâte»; orgueilleuse, irascible,
-tenace, elle supportait impatiemment le joug brutal de son père. Le
-séjour de Rocca-Petrella acheva la perte de cette âme dangereuse. La
-pâle odalisque du palais Barberini, la _bianca creatura di bianco
-vestita_, prépara froidement la ruine tragique de toute sa maison.
-
-
-III
-
-Le baron Francesco, fort ennuyé du séjour de Rome, s'était retiré,
-vers 1595, dans son manoir féodal, bien loin des fâcheux et de la
-police du Saint-Père. Il emmenait avec lui sa seconde femme Lucrezia,
-Béatrice et ses fils Bernardo et Paolo. Ceux-ci s'enfuirent quelque
-temps avant le crime et retournèrent à Rome auprès de leur frère
-Giacomo. La tyrannie du vieux Cenci s'appesantit plus lourdement sur
-les deux femmes isolées. Il les battait pour tuer le temps. Béatrice,
-dans ce morne désert, sentit toutes ses révoltes s'exaspérer. Le
-régisseur du château, Olimpio Calvetti, qui était marié et père de
-famille, lui parut un ami; il devint bientôt son amant. Sur ce point,
-tous les témoignages sont concluants. «Il venait dans nos chambres,
-dit la belle-mère Lucrezia, et se mettait à parler avec madame
-Béatrice, et moi j'allais me coucher et les laissais causer ensemble».
-Toute la maison, les frères, le sicaire Marzio, furent au courant de
-l'intrigue; elle-même, elle la confessa à ses juges, selon une dépêche
-de l'ambassadeur de Modène à son duc. Certaines dispositions très
-voilées du testament de Béatrice, en faveur d'un jeune enfant qu'elle
-ne nomme point, font croire à M. Bertolotti qu'elle était devenue
-mère. Mais ici, je ne vois pas de preuve bien établie. Quelque chose
-d'extraordinaire se fût passé à Rocca-Petrella; Cenci eût commis, à
-l'occasion de cette naissance inattendue, un exploit féroce qu'aucun
-indice ne révèle. Il est seulement certain qu'il ouvrit, mais un peu
-tard, les yeux sur la conduite de sa fille et qu'il chassa Olimpio. On
-imagine la scène terrible de cette journée. Les témoins ont parlé d'un
-nerf de boeuf toujours pendu dans sa chambre à coucher, et dont il
-frappait souvent sa fille; il fit fermer par une barre de fer
-extérieure la porte de l'appartement des deux femmes; à cette porte,
-on pratiqua un volet, muni d'une serrure, par où entrait la
-nourriture; les fenêtres furent murées aux trois quarts et ne
-recevaient plus le jour que par le haut, à la façon des cachots.
-Béatrice se redressa toute frémissante, et la pensée du parricide
-entra dans son esprit.
-
-Ainsi la rébellion légitime de deux femmes outragées, et, d'autre
-part, les plus vils intérêts, les passions les plus fougueuses,
-l'orgueil irrité, la peur, la soif d'une vengeance, l'attrait de l'or,
-réunirent fatalement pour la sanglante entreprise les assassins:
-Béatrice, à qui Cenci a arraché son amant; Giacomo, le faussaire
-déshérité; Lucrezia, la malheureuse qui tremble devant son mari et le
-méprise; Olimpio, qui fera sa fortune en effrayant ses complices;
-enfin Marzio, vassal de la Rocca, un simple bandit, qui, pour une
-poignée d'écus, accomplira l'oeuvre scélérate. Et quel théâtre plus
-propice que ce manoir, dont les bonnes gens n'osaient point approcher
-et qui se penche sur les gorges profondes de la montagne, au sein des
-solitudes solennelles du mont Cassin et d'Anagni!
-
-Le plan du crime fut dressé avec méthode. Nous y trouvons, dès
-l'origine, la volonté et la main de Béatrice et d'Olimpio; Giacomo,
-probablement aussi Lucrezia et les jeunes frères ne furent affiliés
-que plus tard à la conspiration. Olimpio rôdait sans cesse autour de
-la Rocca et s'y glissait de nuit par les fenêtres, aidé sans doute
-des valets qui ne voyaient en lui qu'un amant audacieux. Je suppose
-que Cenci se retirait de bonne heure dans sa tanière, dont il fermait
-les verrous soigneusement. Olimpio pénétrait dans la chambre de
-Béatrice et le lugubre colloque commençait. D'abord, selon Marzio, au
-récit de qui j'emprunte les détails qui suivent, il fut question de
-livrer le baron aux brigands; c'était la mort la plus naturelle du
-monde. Mais Francesco sortait peu et armé jusqu'aux dents. Puis la
-jeune fille eut un entretien avec Marzio et le pria de découvrir un
-assassin digne de confiance parmi ses amis. Mais Olimpio exigeait que
-les trois frères Cenci fussent d'accord avec leur soeur; on séduisit
-sans peine Paolo et Bernardo qui se sauvèrent alors pour ne rien voir.
-Olimpio fit le voyage de Rome et décida Giacomo. A ce moment, on
-paraissait choisir le poison. Giacomo remit au sicaire une racine
-rouge et une fiole remplie d'opium: Béatrice reçut le poison et tenta
-de s'en servir. Mais Cenci, méfiant, faisait goûter par sa fille les
-mets et les boissons de sa table. Dans un conseil tenu avec les deux
-misérables, Béatrice résolut de donner à son père du vin avec de
-l'opium, afin de l'endormir.
-
-«Vous le tuez alors, dit-elle, comme vous voudrez, et puis nous le
-jetterons du haut de la terrasse et nous dirons qu'il est tombé par
-accident.» Elle alluma une chandelle de suif «sans chandelier», la
-remit à Marzio et renvoya les deux hommes. Mais Olimpio laissa Marzio
-seul dans la chambre basse où ils devaient se cacher et remonta chez
-sa maîtresse: Marzio se coucha sur deux tables, enveloppé d'une
-couverture de la chambre de Béatrice. Les assassins demeurèrent toute
-la journée du lendemain dans leur retraite: Béatrice leur apporta à
-manger. Vers le soir, elle revint et dit que son père avait bu du vin
-mêlé d'opium, mais fort peu, parce qu'il l'avait trouvé amer: elle
-avait dû en avaler elle aussi quelques gouttes. Il n'était pas
-possible que le baron s'endormit d'un bon sommeil. Olimpio dit: cette
-nuit, nous déciderons l'affaire. Il remonta chez Béatrice, sortit du
-château, ne rentra que de nuit, et laissa dormir Marzio tout seul,
-comme la veille. Il vint le chercher à l'aube; ils prirent leurs
-engins, un rouleau à faire la pâte, un gourdin et un fort marteau, et
-rejoignirent Béatrice. Tous les trois se dirigèrent vers la chambre de
-Francesco. Mais ils rencontrèrent Lucrezia qui parla bas à Olimpio;
-tous les quatre se rendirent à la cuisine, où Lucrezia, effrayée,
-tenta de faire abandonner le projet. Mais Béatrice déclara qu'il
-fallait que son père fût tué n'importe comment. On attendit donc cette
-fois encore jusqu'à la nuit. Quand tout fut noir dans le château, les
-bravi remontèrent chez Béatrice qui était seule. Tout à coup, Olimpio
-feignit d'avoir une quinte de toux, et se retira, sous le prétexte de
-ne point être entendu; mais, la toux persistant, il dit à Marzio: «Va,
-donne à Madame une excuse, nous ne pouvons rien faire à présent.»
-Marzio s'acquitta de la commission, Béatrice s'emporta contre Olimpio,
-l'accusant de trahison. Olimpio eut un accès de fureur, blasphéma le
-nom de Dieu et dit: «Tu veux que je fasse ce que je ne puis pas faire.
-Si tu veux que j'aille au diable, j'irai!» Et, suivi de Marzio, il
-s'enfuit hors du château. Mais la nuit porte conseil, et, dès le
-matin, nous les retrouvons auprès de Béatrice. Cette fois on n'hésite
-plus. Tout à l'heure Lucrezia ouvrira la porte de la chambre
-conjugale. Le vieux Cenci est bien perdu.
-
-Il fait grand jour au dehors, un matin radieux de septembre. Les
-verrous ont glissé et Lucrezia paraît sur le seuil. Elle pouvait alors
-crier, réveiller son mari: elle regarde, muette, le trio qui entre
-doucement: Olimpio le premier, puis Marzio, puis Béatrice. Olimpio
-connaît la situation du lit: il se jette de tout son poids sur le
-baron et le frappe sur la tête à grands coups de marteau. Béatrice
-s'est élancée vers la fenêtre qu'elle ouvre, afin qu'on voie clair.
-Elle s'y arrête un instant, puis se retire, tandis qu'Olimpio frappe
-sur la poitrine et Marzio sur tout le corps. Francesco n'a poussé
-qu'un seul cri, s'est soulevé à demi, et tombe écrasé, inerte. Les
-femmes rentrent, enlèvent en toute hâte du lit les couvertures et les
-matelas inondés de sang; on habille le corps encore tiède, et
-l'horrible cortège se dirige vers la terrasse qui donne sur le
-précipice. Olimpio ouvre une brèche dans le parapet; la chute de nuit
-paraîtra ainsi vraisemblable. Francesco est lancé dans le vide. Mais
-Marzio réclame son salaire. Béatrice lui remet vingt écus enfermés
-dans un mouchoir blanc. Le pauvre homme, en les comptant à la maison,
-jugea la récompense assez maigre. Il se plaignit à Olimpio. Celui-ci
-lui assura qu'à Rome, Giacomo lui donnerait de l'or. «Mais, depuis, on
-ne m'a plus rien donné.» Ainsi finit la confession de Marzio, que je
-viens de résumer. Les deux bravi s'éloignèrent au plus vite de la
-Rocca. Marzio se jeta dans les montagnes où il se tint caché jusqu'à
-l'hiver, malgré la neige. Le commissaire pontifical réussit à l'y
-arrêter, et ses aveux décidèrent ses complices à s'accuser les uns les
-autres. Il mourut en prison, des suites de la torture. Olimpio fut
-assassiné par des spadassins aux gages de Giacomo. Il s'était d'abord
-caché à Rome, chez un dominicain de ses parents. Cesare, cousin des
-Cenci, vint lui porter deux cents écus de la part de Giacomo, afin
-qu'il allât plus loin. Olimpio partit en compagnie de Camillo Rosati,
-à qui il raconta la scène du crime. Camillo le fit emprisonner
-traîtreusement à Novellara, mais Olimpio parvint à s'évader. Il fut
-rejoint à Teramo par trois anciens valets des Cenci, Marco Tulio
-Bertoli, Cesare et Pacifico da Terani, à qui il proposa de former une
-troupe de brigands dont il devait être la première victime. Les
-bandits tuèrent leur capitaine sur la grande route, lui coupèrent la
-tête et la portèrent au marquis de Celenza, dans les Abruzzes, afin de
-toucher le prix que la police napolitaine avait promis. Un témoignage
-considérable échappait ainsi au tribunal criminel de Rome. Mais
-Olimpio avait semé de toutes parts ses dangereuses confidences, et sa
-mort fut inutile à ses complices. La police du Saint-Siège, qui
-s'était assurée déjà de la famille des Cenci et recherchait ardemment
-toutes les personnes compromises de près ou de loin dans le drame de
-Rocca Petrella, s'inquiéta alors de la brusque disparition de
-monsignor Mario Guerra, le compagnon de fredaines de son cousin Rocco
-Cenci. Elle supposa, et non sans raison, qu'il avait tout au moins
-aidé à la fâcheuse suppression d'Olimpio. Monsignor se cachait à
-Naples, où il vivait assez misérablement, sous le nom de l'abbé
-Scardafa. Une lettre anonyme informa le pape de l'aventure. Clément
-VIII fit arrêter, par l'entremise du nonce, le faux abbé que
-l'autorité napolitaine lui expédia par la voie de mer. «C'est un homme
-roux, plein de chair», dit dans sa déposition le capitaine de la
-felouque qui portait ce mystérieux passager. Monsignor rentra chargé
-de chaînes dans la Ville éternelle. On ne releva contre lui aucun fait
-palpable: mais les tribunaux ecclésiastiques se défiaient de cet homme
-d'Église: on le garda donc en prison six ans, pendant lesquels il
-écrivit mémoire sur mémoire: il fut ensuite relégué à Malte pour trois
-ans; mais on prolongea son exil. Il revint enfin à Rome, et s'occupa
-de toutes sortes de «négociations illicites, de commerce et de trafics
-interdits par les sacrés canons», dit, en 1633, un bref d'Urbain VIII.
-Il était très vieux alors, songeait à se faire ermite, et demandait
-pardon pour les irrégularités de sa vie. Urbain VIII, le pape qui
-frappa Galilée, lui pardonna.
-
-
-IV
-
-Les Cenci se virent perdus par la révélation de leurs sicaires. Chacun
-d'eux, selon la formule du document judiciaire, à peine soulevé dans
-la torture, crie: «Descendez-moi, seigneur!», et dénonce aussitôt ses
-complices. Giacomo charge à la fois Olimpio, qui est mort, et
-Béatrice: «Ma soeur est la cause de la mort de mon père et du malheur
-de ma maison; je tiens d'elle, de Lucrezia, de Bernardo, de Paolo et
-d'Olimpio qu'elle traitait celui-ci avec fureur jusqu'à ce qu'il eût
-consenti à l'assassinat. Moi, je voulais le chasser, même après le
-crime, et Béatrice me disait: Il faut lui faire des caresses, sinon il
-te perdra. Ma belle-mère Lucrezia aussi est coupable, car elle était
-au courant de tout le complot.» Il feint d'avoir été offensé de
-l'intimité de sa soeur avec Olimpio: «Ils avaient toujours quelque
-chose à se dire à l'oreille.» Bernardo confirme le témoignage de son
-frère aîné. Lucrezia accuse Olimpio, Béatrice et Giacomo. Le 7
-septembre elle a une première fois empêché le crime, au nom de la
-madone, dont ce jour était la fête... «la madone aurait fait quelque
-miracle effrayant.»
-
-Au moment même du meurtre, elle ne se doutait de rien; elle rencontra
-les trois assassins armés à la porte de son mari, et se dirigea
-tranquillement vers la chambre de Béatrice. Elle a entendu les coups,
-mais sans comprendre sur qui l'on frappait. Quand elle est revenue, il
-était trop tard. Tandis qu'elle lavait les draps ensanglantés du
-baron, elle pleurait, et Béatrice lui dit: «Sotte bête, pourquoi
-pleures-tu?» Béatrice, «fille virile», écrit l'agent secret du
-grand-duc de Toscane, nie d'abord, puis avoue avec franchise sa part
-de préméditation. «Je dis à Olimpio que je ne voulais pas qu'on fît
-rien sans le consentement de mes frères.» Mais elle dénonce Giacomo et
-sa belle-mère, qui porta à manger aux bravi enfermés deux jours et
-deux nuits dans le château. «Madame Lucrezia aussi m'a conseillé et
-persuadé de faire tuer mon père par Olimpio.» Elle disait: «Cet
-Olimpio a promis de le tuer, et il n'en finira jamais.» «Olimpio, à
-son retour de Rome, m'a dit que Giacomo lui avait bien recommandé,
-quand il tuerait le seigneur Francesco, de l'achever, parce qu'il
-avait sept esprits, comme les chats.»
-
-Je laisse de côté les témoignages secondaires des parents ou des
-domestiques des meurtriers. La cause était entendue. Les efforts de la
-défense devaient être vains. Béatrice elle-même n'avait rien révélé
-d'un attentat commis sur elle par son père. Farinaccio développa sans
-succès cet argument désespéré. Une sentence capitale fut prononcée
-contre les trois principaux accusés: le pape fit grâce de la vie au
-petit Bernardo, _à la condition qu'il assisterait de près au supplice
-des siens_. Le malheureux figura, en effet, sur les deux échafauds.
-Après quelques années de galères, il fut exilé, puis gracié, et vécut
-chétivement à Rome d'une pension que la sainte Rote lui servit sur sa
-part confisquée dans l'héritage paternel. Quant aux enfants de
-Giacomo, ils trouvèrent une fortune entamée par la confiscation,
-ruinée par les désordres de la famille, chargée de dettes et de frais
-judiciaires; il fallut vendre, avec l'autorisation du pape, les biens
-patrimoniaux, qu'achetèrent comptant les Borghèse, les Aldobrandini,
-les Barberini, les Cafarelli.
-
-Ce procès inouï avait profondément ému la société romaine. Les
-journalistes ou chroniqueurs du temps, qu'on appelait _menanti_,
-informent, dans leurs _avvisi_, les lecteurs de la marche de
-l'affaire, puis des chances de plus en plus faibles que les condamnés
-ont d'être grâciés par le pape. En général, ils sont favorables aux
-Cenci. Les avocats assiégeaient l'antichambre de Clément VIII, qui les
-reçut, mais fort mal. Les religieuses de Rome suppliaient le
-Saint-Père d'épargner aux deux femmes la honte de la mort publique.
-Les cardinaux Aldobrandini et Santa-Severina demandaient que Béatrice
-fût enfermée à perpétuité dans un couvent. Il est certain que le pape
-voulut lire le dossier du procès et les plaidoiries; il hésita quelque
-temps, en faveur sans doute de Lucrezia et de la jeune fille.
-Malheureusement, plusieurs crimes analogues effrayèrent, dans cette
-année 1599, le vieux pontife. En juin, Marc Antonio de Massimi, à qui
-jadis l'on avait déjà pardonné l'assassinat de sa belle-mère,
-empoisonna son frère dans un plat de macaroni, après avoir essayé le
-poison sur le cuisinier, qui en était mort. Massimi fut pendu. Une
-femme tuait son mari, le cousait dans un sac, et attachait le sac si
-habilement sur le dos d'un portefaix chargé de jeter le cadavre à
-l'eau, que ce complice, lié, sans le savoir, à son fardeau,
-accompagnait le mort au fond du Tibre. En août, Andrea Capranica
-blessa grièvement son frère, et fut arrêté dans le palais du duc
-Cesarini. Enfin, cinq ou six jours avant le supplice des assassins de
-la Rocca, Paolo Santa-Croce, parent très proche des Cenci, tua sa
-mère, près de Rome, de seize coups de poignard, avec la complicité de
-son frère Onofrio. Clément VIII n'hésita plus, et fit signe à ses
-bourreaux.
-
-Le 11 septembre, à minuit, on avertit les condamnés que l'heure de
-mourir était venue. Ils sortirent de la prison, au matin, pour se
-rendre au pont Saint-Ange: Giacomo, nu jusqu'à la ceinture, sur une
-charrette; Bernardo, en long manteau, et la tête masquée par un
-capuchon, sur une autre charrette; les femmes, vêtues de deuil, à
-pied. Giacomo était intrépide. Bernardo, l'enfant de seize ans,
-sanglotait; Lucrezia semblait une morte qui marche; Béatrice avait
-une incomparable sérénité. Les deux femmes moururent les premières,
-décapitées non par la hache, mais par une véritable guillotine dont le
-dessin a été retrouvé, par M. Bertolotti, aux archives criminelles de
-plusieurs procès du XVIe et du XVIIe siècles, qui sont encore à
-l'_Archivio_ romain. Giacomo, que l'on avait tenaillé, chemin faisant,
-aux deux mamelles, attendait, tout rouge de sang: il fut enfin
-écartelé.
-
-Clément VIII sortit alors du Quirinal et s'achemina vers Saint-Jean
-de Latran, où il dit une messe basse pour le repos des trois âmes
-si criminelles et si malheureuses. Les corps restèrent exposés
-jusqu'à la nuit: les femmes, sur une tribune entourée de torches
-flamboyantes, et les débris affreux de Giacomo étalés sur
-l'échafaud. Quand les premières ombres furent descendues sur Rome,
-la confrérie des Florentins vient prendre Giacomo pour le porter à
-San-Giovanni-Decollato; la confrérie des Stigmates recueillit, sur
-leur lugubre chapelle mortuaire, Lucrezia et Béatrice et les porta à
-San-Francesco. Une foule immense de religieux et de peuple suivait
-avec un grand bourdonnement de prières. Sur la tête livide de la jeune
-fille on avait déposé une couronne de fleurs.
-
-Sept jours plus tard, on apprit à Rome un nouveau parricide. Deux
-frères avaient tué et enterré leur père dans une vigne, où des chiens
-le découvrirent. «Dieu nous aide! s'écrie le chroniqueur, je crois que
-la fin du monde approche!» En même temps, on brûlait vif, à Campo di
-Fiori, un faux capucin convaincu d'hérésie. L'ambassadeur de France
-n'avait pas permis «qu'on fît de pareilles justices devant son palais,
-non qu'il veuille du bien aux hérétiques, comme le disent ses ennemis,
-(c'était l'ambassadeur de Henri IV), mais simplement pour ne pas
-entendre ni voir de telles personnes».
-
-Rome avait assisté, depuis l'entrée de Charles VIII, à beaucoup de
-spectacles extraordinaires; au déclin de ce grand siècle, ouvert par
-Alexandre VI, Jules II et Léon X, la vieille ville sainte n'avait plus
-guère, pour charmer son ennui, que des tragédies de famille et des
-auto-da-fé. L'entraînement généreux de la Renaissance avait cessé
-depuis longtemps, et, sous la dure discipline inaugurée au Concile de
-Trente, la société romaine, indifférente à la culture de l'esprit,
-étrangère à l'élégance des moeurs comme aux libertés de l'âme,
-retournait à la barbarie et à la corruption de l'âge féodal. Ces
-parricides et ces fratricides, les Cenci, les Santa-Croce, les
-Massimi, ne sont point des _popolani_ condamnés par leur condition à
-l'empire des passions brutales: ils sont, par la naissance, placés
-dans les premiers rangs, fort loin de la foule. Quand une société se
-gâte par le haut, la décadence politique, la ruine de la civilisation
-sont irrémédiables.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- AVANT-PROPOS V
-
- La Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire 1
-
- L'honnêteté diplomatique de Machiavel 81
-
- Fra Salimbene, franciscain du treizième siècle 107
-
- Le roman de don Quichotte 133
-
- La Fontaine 159
-
- Le Palais pontifical et le gouvernement intérieur de
- Rome 177
-
- La vérité sur une famille tragique: les Cenci 241
-
-
-VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, 59, RUE DUPLESSIS.
-
-
-
-
-LIBRAIRIE LÉOPOLD CERF
-
-13, RUE DE MÉDICIS, PARIS
-
-
- A. CHUQUET.--=LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION=:
- (Ouvrages honorés du Grand Prix Gobert et du Prix
- Audiffred.)
-
- ---- =La première Invasion prussienne=, 3e édition,
- in-18 3 fr. 50
-
- ---- =Valmy=, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =La Retraite de Brunswick=, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =Jemappes et la Conquête de la Belgique=, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =La Trahison de Dumouriez=, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =L'Expédition de Custine=, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =Mayence=, in-18, carte 3 fr. 50
-
- ---- =Wissembourg=, in-18, carte 3 fr. 50
-
- A. CHUQUET.--=Le Général Chanzy=
- (Ouv. cour. par l'Académie française), 6e édition,
- in-18 3 fr. 50
-
- PETIT DE JULLEVILLE.--=Répertoire du Théâtre
- comique en France au moyen âge=, gr. in-8º, numéroté
- à petit nombre 20 fr.
-
- ---- =Les Comédiens en France au moyen âge= (Ouvrage
- couronné par l'Académie française), in-18 3 fr. 50
-
- ---- =La Comédie et les Moeurs en France au moyen
- âge=, in-18 3 fr. 50
-
- Raoul FRARY.--=Le Péril National=, 7e édition
- (Ouvrage couronné par l'Académie française), in-18 3 fr. 50
-
- ---- =Manuel du Démagogue=, 3e édition, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =La Question du Latin=, 5e édition, in-18 3 fr. 50
-
- M. GUÉRIN.--=La Question du Latin et la Réforme
- profonde de l'Enseignement secondaire=, in-18 3 fr. 50
-
- A. DUPUY.--=L'État et l'Université ou la vraie
- Réforme de l'Enseignement secondaire=, in-18 3 fr. 50
-
- G. HANOTAUX.--=Henri Martin=, sa vie,
- ses oeuvres, son temps, in-18 3 fr. 50
-
- Emile NEUCASTEL.--=Gambetta, sa vie, ses idées
- politiques=, in-18 3 fr. 50
-
- GANNERON.--=L'Amiral Courbet=, d'après les
- papiers de la marine et de la famille (Ouv. cour. par
- l'Académie française), 5e édition, in-18 3 fr. 50
-
- H. JOLY.--=Le Crime=, étude sociale
- (Ouv. cour. par l'Acad. fr.), in-18 3 fr. 50
-
- ---- =La France criminelle=, in-18 3 fr. 50
-
- ---- =Le Combat contre le Crime=, in-18 3 fr. 50
-
- E. GEBHART.--=La Renaissance italienne et la
- Philosophie de l'histoire=, in-18 3 fr. 50
-
- C. BENOIST.--=La politique du roi Charles V=,
- in-18 3 fr. 50
-
- A. LEMARQUIS.--=La Littérature anglaise au XVIIIe
- siècle=, par T. S. Perry, in-18 3 fr. 50
-
- C. FOLEY.--=Guerre de Femmes=, Gens de partout,
- in-18 3 fr. 50
-
- ---- =La Course au Mariage=, Gens de province, in-18 3 fr. 50
-
- E. MOUTON (MÉRINOS).--=Fusil chargé=,
- recit militaire, 3e édit., in-18 3 fr. 50
-
- ---- =Le Devoir de Punir=, introduction générale à
- l'histoire et à la théorie du droit pénal, in-18 3 fr. 50
-
- H. GAIDOZ et P. SÉBILLOT.--=Le Blason
- populaire de la France=, in-18 3 fr. 50
-
- L. DUSSIEUX.--=Lettres intimes de Henri IV=,
- 2e édition, in-18 3 fr. 50
-
- R.-G. LÉVY.--=Le Péril financier=, in-18 3 fr. 50
-
- CHASSANG.--=Remarques sur la Langue Françoise=,
- par Vaugelas, nouv. édit. (ouv. cour. par l'Académie
- française). 2 forts vol. in-8º 15 fr. »»
-
- PIGEONNEAU.--=Histoire du Commerce de la France=,
- 1re partie. Depuis les origines jusqu'à la fin du
- XVe siècle. (Ouvrage honoré d'un prix
- Gobert), in-8º avec carte 7 fr. 50
- 2e Partie. Le seizième siècle--Henri IV--Richelieu,
- in-8º 7 fr. 50
-
- Camille SÉE.--=Lycées et Collèges
- de Jeunes Filles=. 5e éd., in-8º 10 fr.
-
- =L'Ecole Normale= (1810-1883), in-8º 12 fr. »»
-
- Félix FRANK et Adolphe CHENEVIÈRE.--=Lexique
- de la Langue de Bonaventure des Periers=, in-8º 10 fr.
-
- L. FONTAINE.--=Le Théâtre et la Philosophie au
- XVIIIe siècle=, in-8º 5 fr. »»
-
- NICOLAS DE GRADOWSKY.--=La Situation
- légale des Israélites en Russie=, in-18 5 fr. »»
-
- A. DARMESTETER.--=Reliques scientifiques=,
- 2 vol. in-8º 40 fr. »»
-
- ---- =Le Talmud=, in-8º 1 fr. 50
-
- P. SÉBILLOT.--=Contes des provinces de France=,
- in-18 3 fr. 50
-
- LEFEBVRE SAINT-OGAN.--=Essai sur l'influence
- française=, 2e édition, in-18 3 fr. 50
-
- Charles WIENER.--=Chili et Chiliens=, beau vol.
- in-8º jésus 10 fr. »»
-
- L. LEGER.--=La Bulgarie=, in-18 3 fr. 50
-
- L. LEJEUNE.--=Au Mexique=, in-18 3 fr. 50
-
- L'ABBÉ H.-R. CASGRAIN.--=Un Pèlerinage au pays
- d'Évangéline= (Ouv. cour. par l'Acad. franç.). in-18 3 fr. 50
-
- Lieutenant-Colonel HENNEBERT.--=De Paris à Tombouctou
- en huit jours=, in-18 3 fr. 50
-
- MARIO VIVAREZ.--=Le Soudan algérien=. Projet de
- voie ferrée transsaharienne, in-18 3 fr. 50
-
-
-VERSAILLES.--IMPRIMERIE CERF ET Cie, 59, RUE DUPLESSIS.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance Italienne et la
-Philosophie de l'Histoire, by Émile Gebhart
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ITALIENNE ***
-
-***** This file should be named 43196-8.txt or 43196-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/1/9/43196/
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.