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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: La Renaissance Italienne et la Philosophie de l'Histoire - -Author: Émile Gebhart - -Release Date: July 11, 2013 [EBook #43196] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ITALIENNE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. Les mots et phrases imprimés en gras dans -le texte d'origine sont marqués =ainsi=. - - - - - ÉTUDES MÉRIDIONALES - LA - RENAISSANCE ITALIENNE - - - - - VERSAILLES - CERF ET FILS, IMPRIMEURS - 59, RUE DUPLESSIS, 59 - - - - - ÉTUDES MÉRIDIONALES - LA - RENAISSANCE ITALIENNE - ET - LA PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE - - MACHIAVEL--FRA SALIMBENE - LE ROMAN DE DON QUICHOTTE--LA FONTAINE - LE PALAIS PONTIFICAL--LES CENCI - - PAR - - ÉMILE GEBHART - - PROFESSEUR A LA SORBONNE - - [Illustration: logo] - - PARIS - - LIBRAIRIE LÉOPOLD CERF - - 13, RUE DE MÉDICIS, 13 - - 1887 - - - - -AVANT-PROPOS - - -Les lecteurs qui voudront bien feuilleter ce recueil, selon l'ancienne -méthode, en commençant par les premières pages, comprendront pourquoi -deux figures aussi peu semblables l'une à l'autre, Machiavel et Frà -Salimbene, s'y rencontrent tout d'abord, à la suite de la théorie de -Burckhardt sur la «Civilisation de la Renaissance en Italie». Le trait -dominant, pour ne pas dire la cause principale de la Renaissance -italienne étant la personnalité individuelle développée parfois à -l'excès, mais d'autant plus forte que les circonstances extérieures -semblaient plus propres à l'opprimer ou à l'altérer, on verra comment -le grand historien, aux heures les plus tristes de sa vie, est demeuré -obstinément attaché à la vérité politique qu'il avait embrassée pour -le bien de l'Italie, et comment l'inflexible conscience du diplomate a -sauvé en lui l'honnêteté de l'homme que la ruine de sa fortune pouvait -pousser à se démentir et à mentir. L'admirable liberté d'esprit qui -est à l'origine de ce développement de la personnalité préexistait à -la Renaissance; elle rend compte du mouvement religieux de la -Péninsule dès le XIIIe siècle, car c'est dans la chrétienté italienne -plus encore que dans la commune italienne qu'elle s'est surtout -manifestée au moyen âge; le bon frère Salimbene, un joyeux -représentant de la seconde génération franciscaine, exprime cet état -original de l'esprit de sa race d'une façon si vive, qu'il est -véritablement comme un précurseur de la Renaissance; je n'ai donc -point hésité à le présenter de nouveau, dans la familiarité de son -personnage, tel que je l'ai produit, il y a quelques années, devant un -cercle intime d'amis indulgents. - -Les morceaux historiques qui sont à la fin du volume sont comme une -application des conséquences morales et sociales de la Renaissance, -que j'ai tenté de déduire des vues philosophiques de Burckhardt. -L'esprit d'individualité, qui fut longtemps la vie de la civilisation -italienne, n'avait point adouci les moeurs, soit publiques, soit -privées. Le tyran italien du XVe siècle, dont la valeur personnelle -fut portée au suprême degré, garda toute la brutalité féodale, -aggravée encore par la méfiance, la peur incessante, la pratique de la -fourberie, l'insolence d'un pouvoir sans contrôle. La Renaissance -s'arrêta en même temps que tomba la liberté; il n'y eut plus de -tyrans, quand les provinces autonomes disparurent; mais il resta une -société habituée à la violence, à la dureté des moeurs domestiques, au -jeu des passions dépourvues de tout scrupule. La famille des Cenci -n'est pas belle à voir de près; mais le tableau en est restitué -d'après des textes sûrs, notamment d'après les pièces de l'horrible -procès, et je demande d'avance pardon pour cette tragique réalité aux -personnes sensibles qui aimaient tendrement Béatrice Cenci. Quant au -chapitre où les juifs, les musulmans esclaves et les bonnes gens de -Rome apparaissent dans la vérité lamentable de leur condition, du XVIe -au XVIIIe siècle, je n'ai fait qu'y traduire, sans y ajouter un seul -trait, les documents qui abondent sur ce curieux sujet, à -l'_Archivio_ de la province de Rome, au _Fanfulla della domenica_, à -la _Rassegna Settimanale_, dans l'ouvrage de M. Silvagni, _La Corte e -la società romana_, qui est écrit en partie d'après les mémoires de -l'abbé Benedetti. - -Restent deux études, l'une sur Cervantes et le Don Quichotte, l'autre -sur notre La Fontaine. Cervantes et La Fontaine ne s'expliquent -complètement que par le génie de la Renaissance, telle que l'Italie -l'avait entendue. L'ironie transcendante de Cervantes procède de -l'ironie de Pulci et de l'Arioste, qu'elle dépasse, il est vrai, par -l'invention symbolique et l'âpreté du réalisme espagnol. Cervantes -s'est dégagé, comme l'avaient fait l'Arioste et tous les poètes -chevaleresques de l'Italie, de la fascination du moyen âge héroïque; -mais, dans toutes les digressions critiques de son roman, il montre à -quel point il est toujours attaché à l'inspiration poétique des vieux -siècles. J'en dirai autant de La Fontaine. Il était facile d'indiquer -la filiation qui l'unit à Boccace et à l'Arioste, et comment il fut -aussi un Attique et un libre platonicien; mais c'est surtout dans ce -qu'il a gardé de notre moyen âge gaulois, que le fabuliste paraît le -continuateur des Italiens. Sans doute, ce ne sont point les grands -souvenirs des chansons de Geste qui revivent en lui; mais nos pères -avaient chanté un héros qui ne fut ni chevalier de Charlemagne ni -compagnon de la Table Ronde, Renart, dont la légende avait été la -contrepartie ironique de l'épopée glorieuse, la satire du monde -féodal. La Fontaine reprend Renart comme l'Arioste a repris Roland, il -l'invente à nouveau, il s'en divertit, il le transforme en le plaçant -au point juste de l'esprit de critique et du goût littéraire de son -siècle. La conciliation du passé et du présent fut non seulement dans -la littérature, mais encore dans les arts du dessin, la tradition -constante de la Renaissance; c'est en vertu de ce trait d'originalité -que Cervantes et La Fontaine sont entrés dans ce petit volume. - - Paris, 7 février 1887. - - - - - LA - RENAISSANCE ITALIENNE - ET LA - PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE - - - - -LA THÉORIE DE JACOB BURCKHARDT[1] - - -Le titre du grand ouvrage de Jacob Burckhardt,--_Die Cultur der -Renaissance in Italien_,--ne me semble pas rendu rigoureusement par -ces mots: _la Civilisation en Italie au temps de la renaissance_. Un -récent traducteur du _Cicerone_ de Burckhardt écrit simplement, dans -sa préface: _la Culture de la renaissance_. Il demeure ainsi beaucoup -plus fidèle à la pensée de l'auteur, qui répète souvent: «En Italie, -la _culture_ que révélaient les oeuvres de la parole écrite a précédé -_l'art_, qui est une partie considérable de la civilisation. Dans le -Nord, au contraire, par exemple dans les Flandres, l'art apparaît -longtemps avant la _culture_, les portraits de l'école de Van Eyck -avant les descriptions des écrivains moralistes.» Mais il faut -s'entendre sur cette expression, la _culture_, et ne point l'appliquer -seulement au mouvement intellectuel de l'Italie vers l'antiquité et le -paganisme littéraire. Le retour aux anciens s'appelle lui-même, en -Allemagne et en France, _l'humanisme_. Burckhardt donne à l'humanisme, -dans sa théorie de la renaissance, la place qui lui convient, mais il -ne le considère que comme l'effet ou le signe de la _culture_, de même -que l'état social, les moeurs, la religion, la poésie, les arts. Le -plus sûr moyen d'entendre ce titre est encore de lire le livre même, -mais comme il mérite d'être lu. Ici, la curiosité d'un esprit cultivé -ne suffirait point. L'étonnante diversité des questions traitées par -Burckhardt peut faire d'abord illusion sur l'objet de l'ouvrage. A -travers les six divisions qui le constituent, jetez au hasard les yeux -sur quelques chapitres: _la Tyrannie au XVe siècle, la Papauté et ses -Dangers, l'État italien et l'Individu, Rome, la Ville des ruines, -Découverte de la beauté et de la campagne, les Fêtes_, vous vous -croyez en présence d'une série de tableaux historiques et d'analyses -morales. En réalité, c'est une explication scientifique, un problème -de psychologie historique que Burckhardt expose et résout. Il faut, -pour ne point s'égarer dans la multiplicité des points de vue ou se -laisser distraire par le charme d'une érudition immense, se rappeler à -chaque page que l'on étudie un chapitre capital de la philosophie de -l'histoire et s'orienter sans cesse sur la doctrine de l'auteur. On -aperçoit vite ce qu'il s'est proposé de mettre en lumière. Il n'écrit -ni l'histoire générale de la renaissance, ni celle de la littérature, -ni celle des arts; quant à celle-ci, il l'a entreprise dans un autre -livre, dont une partie seulement, la classification et la description -des monuments de l'architecture italienne, a paru[2]. Il dégage de -l'observation des faits la cause qui les a produits, la direction et -les caractères qu'elle leur a imposés; il nous fait saisir la loi d'un -développement intellectuel, ou, si l'on veut, d'une civilisation qui a -duré près de trois siècles et a renouvelé la civilisation de toute -l'Europe. C'est à l'âme italienne qu'il demande le secret de la -renaissance, et, par le mot de _culture_, il a voulu exprimer l'état -intime de la conscience d'un peuple. Pour lui, tous les grands faits -de cette histoire: la politique, l'érudition, l'art, la morale, le -plaisir, la religion, la superstition, manifestent l'action de -quelques forces vives, l'indépendance de l'esprit, le jeu constant du -sens critique, l'élan de la passion, l'énergie de l'orgueil. Mais ces -forces, bien coordonnées, forment une harmonie où les convoitises du -coeur acceptent la discipline de l'esprit, où les violences de -l'instinct concourent à la maîtrise de la raison. Jamais l'homme n'a -été plus libre en face du monde extérieur, de la société, de l'église; -jamais il ne s'est possédé plus pleinement lui-même. Les Italiens ont -appelé _virtù_ cet achèvement de la personnalité. La _virtù_ n'a, il -est vrai, rien de commun avec la vertu. Les _virtuoses_ mènent le -choeur de cette civilisation. Pour Burckhardt, le réveil de l'âme -personnelle, le sentiment que l'individu a repris de sa valeur propre, -sont non seulement le trait distinctif de la renaissance italienne, -mais la cause profonde de cette renaissance. - - [1] _La Civilisation en Italie au temps de la Renaissance_, par - Jacob Burckhardt, traduction de M. Schmitt. Paris, 1885; Plon et - Nourrit. - - [2] Cet ouvrage a deux titres: _Geschichte der Renaissance in - Italien_, et _Geschichte der neueren Baukunst_; Stuttgart, 1878. - Il répond à un projet d'histoire complète de la renaissance, que - faisaient attendre les lacunes volontaires de _la Culture_ - relativement aux lettres et aux arts de l'Italie. J'essaierai - ici, très discrètement, de suppléer au silence ou aux indications - trop sommaires du maître sur ces points. - -Il fallait indiquer tout d'abord l'idée supérieure qui vivifie -l'oeuvre de l'illustre professeur de Bâle. Le livre est de premier -ordre: il est comme le bréviaire historique de quiconque écrit ou -parle sur la civilisation italienne durant la période que limitent, -d'une part, le temps de Pétrarque, de l'autre, le concile de Trente. -Toutefois, pour le bien posséder, on doit y revenir souvent et se -former à la logique et à la méthode du maître. On doit aussi, par la -réflexion, élucider plusieurs questions graves que Burckhardt -considère comme résolues déjà, et sur lesquelles il n'a donné que de -trop rapides aperçus. Les différents groupes de faits qui lui servent -à établir sa théorie sont très riches en exemples pour le XVe siècle -et le premier quart du XVIe, plus clairsemés pour le XIVe et les -années qui suivent Léon X, très rares pour le XIIIe et l'âge de -décadence contemporain du concile de Trente. Ainsi, les points -d'attache de la renaissance, soit avec le moyen âge, soit avec le -milieu du XVIe siècle, sont à peine visibles. Les personnes auxquelles -la _culture_ du moyen âge n'est point familière seront déconcertées -par l'apparition un peu brusque du génie nouveau de l'Italie; elles ne -saisiront que d'une façon confuse l'originalité de cette révolution -intellectuelle et verront peut-être en elle une création spontanée de -l'histoire, absolument indépendante du passé italien. Puis, parvenu à -la dernière division, qui montre l'affaiblissement de la foi -religieuse et de la morale dans la Péninsule, le lecteur cherchera -sans doute la conclusion de l'ouvrage entier; il se demandera si la -fin des vieilles croyances n'a point une relation étroite avec le -dépérissement général de la civilisation, avec la ruine politique de -l'Italie. Il pourra même se poser une question que je ne crois point -paradoxale: ce développement magnifique de l'individualité qui fut, -pour la renaissance, le principe même de la vie, n'a-t-il pas été, par -ses propres excès, la loi mortelle du déclin? Il est donc utile -d'éclairer à ses deux extrémités le livre de Burckhardt, afin d'en -montrer plus sûrement l'ordonnance et le détail. - - -I - -Le moyen âge, qui fut si violemment troublé par l'explosion fréquente -de la passion individuelle, a tenté un effort singulier pour -discipliner les âmes. Quelques notions très hautes, quelques -institutions très fortes, le prestige de certaines traditions, -l'ascendant mystique de l'autorité ont, à partir de l'époque -carolingienne, organisé la société et réglé les intérêts et les -consciences. L'idée de chrétienté fut la première et la plus générale -de ces notions; puis vint la théorie, à la fois religieuse et -politique, de l'empire et de la papauté; puis le régime féodal, -groupant les faibles autour des forts et les unissant entre eux par le -serment de fidélité et le devoir de la protection, fonda la hiérarchie -sociale; puis les communes créèrent l'indépendance des cités ordonnées -en corporations. Au sein de l'église, le monachisme réunit les plus -purs parmi les chrétiens sous une loi plus austère de renoncement et -d'obéissance. Enfin, la scolastique établit dans la science la tutelle -de la théologie et fit concourir les esprits, même les plus fiers, à -une oeuvre commune de dialectique. En tout ceci, le moyen âge a mis à -la fois son profond idéalisme, le sentiment qu'il avait des droits de -Dieu sur l'humanité, la pitié que lui inspirait l'homme isolé, perdu -dans sa faiblesse, l'angoisse que lui donnait le rêve des âmes -solitaires. Dans ces moules rigoureux de la vie sociale ou religieuse, -dans cette enceinte étroite de l'école sur laquelle veille l'église, -la raison de l'individu, comme sa volonté, est enchaînée. Quelque -mouvement qu'il fasse, il rencontre un maître: le pape, l'empereur, le -comte, l'évêque, le texte des livres saints, la charte de sa commune; -il se sent d'autant plus fragile que, sous ces formes visibles de -l'autorité, il aperçoit la puissance de Dieu. Dieu est le suzerain -universel. Le siège idéal de sa royauté est à Rome, sur le tombeau des -apôtres, dans la ville sainte vers laquelle l'Occident gravite; là -commandent les deux vicaires infaillibles de Dieu: le pape, dont le -droit remonte à Jésus-Christ; l'empereur, qui descend de César. Tout -désordre politique est donc un attentat contre la paix de la -chrétienté: _Recordemini Dei et vestræ christianitatis_, écrit Charles -le Chauve aux barons révoltés d'Aquitaine. Plus tard, même quand -l'empire parut représenter d'une façon moins grande la notion de -chrétienté, la primauté de Dieu domina toujours le pacte social. Le -roi, les comtes, les évêques décrètent toujours au nom de la sainte -Trinité. Mais la communauté parfaite, selon le coeur du moyen âge, est -encore le monachisme, qui maintient l'homme dans la vision perpétuelle -des choses divines. «Que le moine, écrit au XIe siècle Arnoulf de -Beauvais, soit, comme Melchisédech, sans père, sans mère et sans -parents. Qu'il n'appelle sur la terre ni son père ni sa mère. Qu'il se -regarde comme seul et Dieu comme son père. _Amen._» - -On le voit, le trait original de cet âge est la soumission absolue de -la conscience personnelle à une discipline inflexible. L'individu -disparaît dans le cadre politique que l'église et le dogme de la -monarchie oecuménique ont établi pour le repos du monde et -l'exaltation du royaume de Dieu. Il disparaît dans l'ordre féodal, où -le suzerain est vassal d'un seigneur plus grand, où le sujet est -serf, attaché de sa personne à la terre de son maître. L'oeuvre -collective de la croisade appartient bien au temps où l'intérêt des -particuliers, comme celui des plus grands royaumes, s'effaçait devant -l'intérêt supérieur de la chrétienté. La révolution sociale des cités -fut aussi une oeuvre collective où l'individu acceptait le joug -parfois très lourd de la loi communale. En France, ces petites -républiques furent vite absorbées par la royauté. En Italie, quand -elles se furent dévorées les unes les autres, elles firent sortir de -leurs ruines le régime nouveau de la tyrannie: mais la tyrannie du -XIVe siècle est déjà un des premiers signes de la renaissance. La -scolastique a duré plus longtemps que l'empire universel, la féodalité -et les communes, et c'est d'elle peut-être que les âmes ont reçu, dans -les pays où elle a dominé, la plus forte empreinte. Elle avait été, en -un certain sens, à ses débuts, une tentative de liberté, et la -première opposition de l'esprit de critique à l'autorité. Mais elle -perdit tout, dès le principe, par l'excès de sa méthode. Elle crut que -l'interprétation est le fondement de la philosophie, que l'art de -raisonner est la science même, et qu'un syllogisme régulier est -l'instrument unique de la certitude. Elle mit donc dans la logique la -philosophie tout entière. Et, comme elle avait déterminé la méthode, -elle fixa les problèmes qu'elle jugeait les plus propres au jeu de -l'_a priori_, proclama Aristote le maître par excellence, fit passer -tout le cortège des sciences expérimentales sous la règle du faux -péripatétisme des Arabes. L'école était condamnée au régime mortel de -l'abstraction. L'église, toujours inquiète pour le dogme de la -Trinité, la ramena sans cesse à l'idéalisme de Scot Erigène et de -Guillaume de Champeaux. Les plus grands docteurs, Abélard, Pierre -Lombard, Albert le Grand furent impuissants à rendre à la scolastique -le sentiment de la réalité et de la vie, l'art de l'analyse, la -liberté de l'expérience. Au commencement du XIVe siècle, Okam montra -la vanité de la sagesse gothique; il rappela, par une évolution -dernière, la doctrine au point où Abélard l'avait placée, à cette -simple notion que les idées ne sont pas des êtres. L'école avait vécu, -mais la routine scolastique, la superstition du syllogisme, abritées -par l'Université de Paris comme en une forteresse, persistèrent -jusqu'au jour où la France de Rabelais et de Ramus accueillit la -tradition platonicienne de Florence et le rationalisme de l'Italie. - -Le concert de trois pays, l'Italie, l'Allemagne, la France du nord et -celle du midi, a formé la civilisation du moyen âge. Tous les trois -ont accepté le régime féodal. L'Italie a créé la primauté spirituelle -du saint-siège, l'Allemagne, la suzeraineté suprême de l'empire. -L'Italie et la France ont fondé des communes. C'est à la France -qu'appartient en propre la scolastique. Toutes les nations envoyaient -à la montagne de Sainte-Geneviève leurs maîtres et leurs écoliers. On -peut dire, d'une façon générale, que, dans ces trois contrées, les -crises les plus graves ont marqué toute tentative pour élargir ou -briser les liens rigides du moyen âge. Qu'un docteur, Abélard, essaie -d'asseoir la science sur la raison; qu'une province, le Languedoc, se -détache du christianisme; qu'un pape, Grégoire VII, veuille arracher -son église à l'étreinte de l'empire; qu'un empereur, Frédéric II, -s'attaque à l'action politique de l'église; qu'un tribun, Arnault de -Brescia, entreprenne de réduire le pape à n'être dans Rome que le -premier des évêques, toutes ces révoltes provoquent sur-le-champ un -éclat terrible. Quiconque ose toucher à quelque partie de l'édifice -sacré est un brigand, un apostat, un hérétique, une figure de -l'Antéchrist. Presque toujours, c'est d'un concile que part le coup de -foudre qui le terrasse. Presque tous ces martyrs peuvent, à leur -dernière heure, répéter les paroles de Grégoire VII expirant, car ils -ont cherché la justice et ils meurent pour la liberté. - -Ainsi, au moyen âge, la tradition a primé l'invention personnelle. La -vie morale tout entière s'est trouvée atteinte par cette rigueur de -discipline dont l'effet s'est fait sentir dans les ouvrages de -l'esprit. La France, dont le moyen âge s'est prolongé jusqu'au XVIe -siècle, a vu, dès le XIVe, le déclin de son génie: sa civilisation -antérieure, si pleine de promesses, a tout à coup langui, comme -frappée d'un mal secret. Cependant, dès le XIIe siècle, l'Italie avait -rejeté peu à peu de ses épaules la chape pesante du passé, et déjà une -aurore de renaissance l'éclairait, quand le crépuscule des vieux âges -semblait s'épaissir de plus en plus sur la France. Ici, nous touchons -le point essentiel de la question préliminaire à la théorie de -Burckhardt sur la renaissance. - -On sait que les créations originales de la France du nord, entre le -XIe et le XIIIe siècles, la chanson du geste, le roman chevaleresque -et l'architecture ogivale, ont fait, dans toute la chrétienté, une -fortune prodigieuse. C'est de nos trouvères que le monde civilisé a -reçu Charlemagne et les héros de la Table-Ronde. La poésie lyrique des -Provençaux eut à peu près un pareil rayonnement dans toute l'Europe -latine. Nos troubadours ont promené leur lyre en Sicile, en Toscane, -en Catalogne, en Portugal. L'Italie laisse entrevoir, dans ses plus -anciennes oeuvres lyriques, l'influence provençale. Vers l'an 1200, -la première littérature de la Péninsule, dans la région du Pô et de -l'Adige, est réellement franco-italienne. Le troubadour lombard -Sordello écrivit en langue d'oïl. Jusqu'au XVe siècle, l'Italie a -traduit, refondu, compilé les _romanzi franceschi_ que Dante lisait; -elle mélangeait les _matières_ de France et de Bretagne en des livres -populaires qui inspireront plus tard Pulci et l'Arioste. Un si -étonnant succès peut s'expliquer par plusieurs causes. La figure de -Charlemagne était toujours le plus auguste souvenir de l'histoire. -L'empereur avait accompli trois choses qui le rendaient sacré pour le -moyen âge: il avait fondé la justice, élevé l'église et repoussé les -païens. Il avait ranimé l'image de l'empire romain; il faisait -trembler la terre sous les pas de son cheval. Avec Charlemagne -commence vraiment la chrétienté. Derrière lui marchaient ses pairs, -Roland, Turpin, Renauld, transfigurés par la gloire de Charles et qui -se prêtaient encore mieux que lui aux fantaisies de l'imagination -poétique. La réalité historique des personnages de la Table-Ronde -était bien plus indécise: mais le moyen âge retrouvait en eux tous ses -rêves et toutes ses larmes, l'amour mystique, le culte de la femme, le -sentiment résigné de la vie, la voix maternelle de la nature et des -fées, la vision du Paradis terrestre. Artus, Merlin, Lancelot, -Perceval, Tristan, chevaliers, prophètes et justiciers, berçaient -d'espérance les peuples courbés sous l'oppression féodale, les croisés -allant à la terre-sainte, les âmes délicates que le charme d'un amour -plus fort que la mort consolait des misères du siècle. Aux poètes de -notre Midi, l'Europe demandait les mêmes émotions, des chants d'amour -et des cris de guerre. La France eut encore le temps, avant l'heure de -son déclin, de donner à plusieurs de nos voisins la vieille épopée -moqueuse de _Renart_, c'est-à-dire la parodie du monde féodal, la -revanche des vilains contre les seigneurs, des coeurs médiocres contre -les preux, des laïques contre l'église. - -La littérature française des hauts siècles exprimait à merveille ce -que tout l'Occident pensait, regrettait ou souhaitait. Mais cette -littérature, avec sa grâce d'adolescence, n'avait rien encore qui pût -déconcerter les nations pour lesquelles, dans l'ordre de la -civilisation, la France semblait une soeur aînée. Elle était d'une -candeur exquise, très intelligible à des esprits jeunes. Elle put, -sans peine, devenir populaire à l'étranger. Plus parfaite, elle fût -demeurée plus étroitement nationale. Sa naïveté même l'a faite -européenne. Il serait injuste de lui reprocher comme un défaut ce -trait de caractère, car il était de son âge. La conscience de nos -vieux poètes est une fleur encore à demi-close; les dons de la -maturité morale, les retours de la réflexion, la curiosité des -mystères du coeur, l'art d'inventer, à l'aide de ses émotions -personnelles, la passion d'autrui, l'art, plus difficile, de créer le -récit en vue de l'émotion d'autrui, et de toucher le lecteur par les -nuances de la composition, n'était point à la portée des trouvères. -C'est l'imagination impersonnelle du moyen âge qui vit en eux. Ils -rendent à leur siècle et au monde les légendes d'amour ou de batailles -qui peuplaient la mémoire des foules. Leur expérience est bien courte -encore et ils se soucient peu de dégager l'histoire des traditions -confuses qui viennent à eux. M. Pio Raina, dans son livre sur les -_Origines de l'épopée française_, vient de montrer que les souvenirs -de l'époque mérovingienne se retrouvent dans nos chansons de geste -carolingiennes. Prenez maintenant les troubadours. Leur forme est très -variée, savante même; leur inspiration est toute juvénile: sensualité -timide, tendresse spirituelle plutôt que touchante, larmes vite -essuyées, colères d'enfant aussitôt dissipées ou qui s'émoussent en se -portant à la fois contre tous ceux que hait le poète, tel est le génie -des Provençaux. Ils chantent la passion comme les poètes du moyen âge -occidental, français ou allemands, chantent la nature; ceux-ci -s'intéressent aux fleurs, à la bruyère, au rayon de soleil; il n'y a -chez eux qu'un premier plan et pas de lointain: ils peignent avec -d'éclatantes couleurs l'objet qui est sous leurs yeux, la sensation -fugitive qui les aiguillonne; personne ne sait encore voir et ne peut -mesurer les dernières profondeurs de la nature ou du coeur humain. - -Était-il réservé à la France du nord de produire un Dante ou un -Arioste, à la France méridionale d'avoir un Guido Cavalcanti ou un -Pétrarque? La croisade des Albigeois n'a pas laissé à notre Midi le -loisir de donner tous ses fruits; une civilisation noble, brusquement -disparue, a emporté le secret de son propre avenir. La littérature -d'oïl a poursuivi sans trouble le cours de sa destinée. Aux XIIe et -XIIIe siècles, la France lisait et paraissait comprendre les écrivains -latins; la culture classique aidait lentement aux progrès de la -conscience littéraire. Toutefois, au temps de saint Louis, quand déjà -la nationalité française se reconnaissait clairement, tout effort pour -créer une littérature réfléchie était encore prématuré. Comparez la -débilité gracieuse de l'esprit de Joinville à la santé intellectuelle -de son contemporain italien Marco Polo. Déjà, cependant, la veine -chevaleresque s'épuisait: les compilateurs refondaient, abrégeaient, -traduisaient en prose ou grossissaient démesurément les anciens -ouvrages. La bibliothèque de don Quichotte était commencée. -Impuissants à rajeunir la tradition littéraire, les écrivains en -cherchèrent une nouvelle. On vit alors à quel point trois siècles de -scolastique avaient usé les ressorts de l'esprit français. Comme on ne -savait plus raisonner sur des choses réelles, on ne fut plus capable -de créer des figures vivantes. L'École, après avoir arrêté la science, -dessécha la poésie. On entra dans l'âge des abstractions et des -chimères versifiées. Charlemagne, Roland, Merlin, ne sont plus que de -purs accidents, des _quiddités_ littéraires que l'on rejette; -désormais, les universaux seuls ont le droit de se mouvoir et de -parler, je ne dis pas d'agir: les vices et les vertus, les espèces et -les genres qui peuplaient déjà la première partie du _Roman de la -Rose_, sont rejoints, dans la seconde, par les deux hautes -quintessences, _Raison_ et _Nature_, que n'embarrassent point des -dissertations de trois mille vers. La prédication subtile envahit tout -le champ poétique. L'allégorie théologique se glisse dans le _Roman de -Renart_ et en éteint la gaîté. Le symbolisme enveloppe d'un brouillard -cette littérature doctorale; seules, les formes toutes bourgeoises, -moqueuses, le fabliau, le mystère, le conte, la sottie, se -maintiennent en joie. Mais que nous sommes loin de la _Chanson de -Roland_! - -L'art français, par excellence, l'architecture ogivale, dépérit du -même mal que la poésie. Longtemps elle avait gardé les traditions -graves du roman, les solides piliers, les grandes lignes, les -proportions qui rassurent l'oeil. Elle respectait alors les lois de la -matière. Mais voici qu'elle se passionne pour la légèreté jusqu'à la -folie. Elle exagère les hauteurs et les vides, raréfie la pierre, -réduit les murs au dernier degré de maigreur, se joue des piliers et -des voûtes comme si ces masses n'étaient que des formes géométriques; -la pesanteur et l'équilibre, la loi ne compte plus pour elle. Il -s'agit d'élever dans la nue le rêve ciselé des flèches et des tours; -le détail, raffiné à outrance, multiplié en triangles aigus, afin de -supporter l'ensemble aérien, monte toujours et absorbe non seulement -les lignes horizontales, mais toutes les grandes lignes. La -cathédrale, maintenue contre toute vraisemblance, étagée par mille -contreforts, véritable sophisme de pierre, fait penser aux syllogismes -de l'école, où le raisonnement, privé de raison dans les prémisses, -vacille et s'affaisserait s'il n'était soutenu par le sophisme voisin. -Cet art tourmenté et malade tuait les autres arts: l'austère statue du -XIIe siècle n'aurait plus de place pour se tenir debout; la statuette -délicate du XIIIe est réduite au rôle de broderie; la sculpture finit -par l'imagerie, la laideur se mêle au pathétique dans les _Ecce Homo_ -et les _Christ de douleur_; la Madone, l'Enfant ont perdu toute -noblesse; l'Enfant n'est plus «que le fils d'un bourgeois qu'on -amuse»; la gargouille impudente, la fleur bizarre, le diablotin -grotesque, altèrent de plus en plus la figure mystique de l'église; la -peinture sur verre se corrompt par la recherche du détail et -l'ambition de l'effet. - -L'expérience historique du moyen âge a donc été complète pour la -France. Notre civilisation n'a point su prolonger ou rajeunir son -originalité. La _culture_ première de l'Occident a produit chez nous -ses dernières conséquences. L'Italie, rebelle de bonne heure à cette -culture, a fait manquer chez elle l'expérience. Son moyen âge portait -les germes les plus féconds de sa renaissance. - -Toujours elle eut dans le concert de la chrétienté, une physionomie -très particulière. Envahie tour à tour par les Goths, les Lombards, -les Arabes, les Normands, dominée par les Byzantins, les Francs, les -Hohenstaufen, les Angevins, elle ne prit de ses maîtres que ce qui lui -plut et arrangea à son gré sa civilisation, sa vie publique et sa foi. -De l'histoire de Rome elle n'avait voulu conserver que des traditions -de liberté, entretenues par la persistance de ses corporations -d'artisans, et une image idéale qui lui servait de modèle pour bien -juger le régime de la double monarchie universelle et l'ordre féodal. -Elle porta plus légèrement que personne ce triple joug, parce qu'elle -rencontra vite l'art d'opposer l'un à l'autre et d'affaiblir l'un par -l'autre les deux souverains de l'Occident, l'empereur et le pape. Elle -sut empêcher, par la résistance de l'église, l'absolue primauté de -l'empire; elle arrêta sans cesse, par l'appui qu'elle prêtait aux -empereurs et les prétentions obstinées de la commune de Rome, les -progrès de la primauté temporelle de l'église; elle employa très -habilement tantôt le pape, tantôt l'empereur, à l'affaiblissement des -comtes et à la protection des républiques municipales. Quand elle se -fut délivrée du despotisme des seigneurs, il se trouva qu'elle avait -du même coup diminué le saint-siège et l'empire en détruisant la -hiérarchie qui les soutenait; elle avait les mains plus libres du côté -de l'un et de l'autre; tous les deux devaient désormais composer avec -une Italie communale, tantôt gibeline et tantôt guelfe qui, par ses -ligues militaires, savait manifester les vues d'une politique vraiment -nationale. Elle eut alors une histoire plus tragique qu'aucun autre -peuple, parce qu'à Rome était le noeud de tous les problèmes qui -agitaient la chrétienté, mais, au fond, cette histoire est tout à fait -consciente. En dehors des Deux-Siciles qui subissaient toujours -quelque domination étrangère, l'Italie a cherché un ordre social -nouveau, fondé sur l'autonomie des villes, et bientôt sur celle des -provinces, un régime où la suzeraineté de l'empereur et celle du pape -n'étaient plus que fictives, où le saint-siège, jusqu'au XVe siècle, -se vit sans cesse dépossédé de sa royauté temporelle par la commune de -Rome, mais où l'église romaine gardait toujours son prestige en tant -qu'oeuvre maîtresse du génie italien. L'Italie a tourmenté les papes; -elle les a vus sans remords, pendant trois siècles, fuir, proscrits et -outragés, sur tous ses chemins; jamais elle n'a consenti à se rallier -aux antipapes, presque tous Allemands, que lui donnaient les -empereurs. Au temps des papes d'Avignon, elle a résisté aux séductions -d'un schisme; au temps du grand schisme, elle a su réserver à ses -pontifes propres la légitimité apostolique. - -Il était naturel, en effet, que le plus grand effort des Italiens fût -dirigé du côté de l'indépendance religieuse. Ils n'eussent rien gagné -à se soustraire à l'empire et à la féodalité s'ils s'étaient -d'ailleurs résignés à la domination du saint-siège. Entre l'église et -l'Italie s'établit une sorte de concordat tacite où l'indulgence -réciproque eut la meilleure part. L'église permit aux Italiens de -passer sans austérité ni tristesse à travers cette vallée de larmes. -Les papes accordèrent à la Péninsule des libertés ecclésiastiques -qu'ils eussent refusées à l'étranger; à l'église de Milan, dont -l'archevêque était une sorte de souverain pontife, l'autonomie -liturgique; à Venise, un patriarcat presque indépendant de Rome; à la -Sicile, au midi napolitain, une familiarité étonnante avec la -communion grecque et l'usage de la langue grecque pour le culte. Les -meilleurs chrétiens de l'Italie, les moines, les anachorètes élèvent -sans cesse la voix contre les abus du pontificat romain, que corrompt -la puissance séculière. Pierre Damien, l'ami de Grégoire VII, déplore -que l'église ait en main le glaive temporel. On connaît les invectives -furieuses de Dante contre Rome, l'insolence du moine Jacopone à -l'égard de Boniface VIII. Mais, en tout ceci, il faut voir la passion -politique plutôt que l'émotion religieuse. Le christianisme italien -est une création singulière. Il tient beaucoup de la foi primitive; le -dogme étroit, la morale rigide, la pratique sévère, la hiérarchie -gênent fort peu son indépendance: l'inspiration individuelle, la -communion directe du fidèle avec Dieu, qui forment le fond de la -religion franciscaine, sont peut-être les plus essentielles -traditions de l'âme italienne. Une pensée paraît souvent chez leurs -premiers écrivains, tels que Dante et Francesco da Barberino: c'est -dans le coeur qu'est la religion vraie. Dante met en purgatoire le roi -Manfred que l'église a maudit, que Clément IV a fait arracher à sa -sépulture et jeter,--_a lume spento_, les cierges étant éteints,--au -bord du Garigliano. Non, s'écrie le fils de Frédéric II, leur -malédiction ne peut nous damner. - - Per lor maledizion si non si perde. - -L'Italie n'est pas éloignée de penser que toutes les religions mènent -au royaume de Dieu. Le voisinage des croyances les plus diverses, -l'islamisme et la foi grecque, l'avait préservée de l'égoïsme -religieux. La tolérance la conduisit à une notion libérale de -l'orthodoxie: le conte des _Trois Anneaux_ était au _Novellino_ -longtemps avant Boccace. C'est pourquoi les Italiens, très libres dans -l'enceinte de leur église, n'ont jamais songé sérieusement à en -sortir. Ils n'ont point eu d'hérésie nationale: la _pataria_ lombarde, -le catharisme oriental, l'affiliation à la secte vaudoise ne furent, -entre le XIe et le XIIIe siècles, que de courtes tentatives de révolte -plus sociale encore que religieuse. La doctrine issue des prédictions -de Joachim, abbé de Flore, parut un instant plus menaçante; elle -troubla le monde franciscain par l'attente d'une troisième révélation, -l'Évangile éternel du Saint-Esprit. Le saint-siège traita avec douceur -ces excès du mysticisme italien; il autorisa la liturgie et le culte -de Joachim dans les diocèses de Calabre; il condamna Jean de Parme, le -général des frères mineurs, puis lui offrit le chapeau de cardinal, -enfin, le béatifia; il laissa pulluler les petites sectes des -_fraticelles_ et des _spirituels_, qui continuaient le joachimisme; il -béatifia à son tour Jacopone, le plus bruyant de tous ces sectaires. -Il était bien entendu, entre l'église et l'Italie, que selon la parole -empruntée à saint Paul par Joachim, «là où est l'esprit du Seigneur, -là est la liberté». La conscience libre, dans la cité libre, telle fut -alors la loi de la civilisation italienne. - -Dans le domaine rationnel, l'Italien du moyen âge n'est pas moins -maître de soi-même. Il pense librement et d'une façon très saine. -C'est un fait grave que la scolastique ne s'est jamais implantée -solidement dans la Péninsule. L'Italie a donné à l'école de Paris -plusieurs de ses plus grands docteurs, Pierre Lombard, saint Thomas, -saint Bonaventure, Gilles de Rome, Jacques de Viterbe; ceux d'entre -eux qui ont repassé les Alpes étonnèrent plutôt qu'ils ne séduisirent -leurs compatriotes. Saint Thomas professa devant Urbain IV ses -doctrines «par une méthode singulière et nouvelle», écrit Tolomeo de -Lucques. La scolastique ne fut docilement acceptée en Italie que par -les théologiens et les moines. Au XIVe siècle, Pétrarque et Cino da -Rinuccini, dans son _Paradis des Alberti_, se moquent du _trivium_ et -du _quadrivium_. Les premiers moralistes, Brunetto Latini et Dante, -peuvent conserver les divisions et l'apparence logique de l'École: en -réalité, ils procèdent par expérience dans leurs descriptions de la -nature et du coeur humain. La science nationale de l'Italie, à -Bologne, à Rome, à Padoue, n'est point la dialectique, mais le droit -écrit, c'est-à-dire la raison appliquée aux choses de la vie réelle; -c'est aussi le péripatétisme de la tradition arabe, mais absolument -dégagé de la théologie, l'averroïsme, auquel se rattache la rénovation -des sciences naturelles et de la médecine. Cette grande école, dont -Padoue fut le centre, a beaucoup inquiété l'église: les peintres -religieux, tels que Benozzo Gozzoli, montrent volontiers Averroès -terrassé, véritable Antéchrist, sous les pieds de saint Thomas. Les -averroïstes ont tenté, dans l'Italie du moyen âge, une reconnaissance -de l'ordre purement rationnel que Descartes reprendra pour la France. -Leurs adhérents plus ou moins déclarés allèrent très vite jusqu'au -terme dernier de l'incrédulité: ils niaient l'immortalité de l'âme et -l'âme elle-même. Les _bonnes gens_, la _gente volgare_, voyant Guido -Cavalcanti passer rêveur dans les rues de Florence, prétendaient qu'il -cherchait des raisons de ne pas croire en Dieu. Déjà, au commencement -du XIIe siècle, on avait signalé à Florence des _épicuriens_ qui se -riaient de Dieu et des saints et vivaient selon la chair, dit Villani. -Comme tous ces libres esprits appartiennent au parti gibelin, il est -peut-être bon de n'accueillir qu'avec réserve les accusations lancées -contre eux par les guelfes et les moines. On ne peut sans doute -mesurer l'étendue de leur scepticisme, mais il faut bien signaler en -eux ce trait caractéristique de l'homme moderne. Ils ont eu, dans leur -incrédulité, l'orgueil naturel aux consciences qui dédaignent la foi -ou les illusions de leur siècle. Dante les condamne, comme hérétiques, -mais on sent qu'il les admire, car ils sont de sa race. Le plus -hautain de tous, Farinata degli Uberti, tout droit dans son sépulcre -embrâsé, le front altier, semble, dit-il, avoir l'enfer en grand -mépris. Mais n'avons-nous pas déjà perdu de vue le moyen âge -occidental? Tandis que la France s'arrête dans l'oeuvre de la -civilisation, l'Italie, ouvrière plus tardive, est toute prête à -inventer une civilisation nouvelle. Elle tient en ses mains -l'instrument de tout progrès, l'art de penser clairement; elle sait -opposer à l'autorité de la tradition la valeur rationnelle et -l'énergie de l'individu. Elle passe d'une façon presque insensible du -moyen âge à la renaissance. - - -II - -Elle y passe d'abord par une vaste crise politique et sociale qui a -transformé chez elle la notion de l'état, le caractère du pouvoir, les -rapports du citoyen avec le gouvernement de sa patrie, les relations -des différentes parties de l'Italie entre elles, les relations de -l'Italie avec la chrétienté. Il s'agit de la _tyrannie_, ou du -principat absolu, qui s'établit avec ensemble sur les débris de -l'ordre féodal et des communes républicaines. Burckhardt étudie ce -grand fait avant tous les autres, parce qu'il est non point la seule -cause, mais la cause initiale de presque tous. La tyrannie, en brisant -les anciens cadres politiques, n'a pas seulement donné aux Italiens un -exemple d'action; elle leur a imposé l'action même par la nécessité où -ils se trouvèrent de respirer et de vivre dans l'atmosphère d'un -régime nouveau. - -Le type premier de l'état moderne remonte à l'empereur Frédéric II. -Avant lui, les princes normands avaient régné sur l'Italie inférieure -et la Sicile en modifiant le système féodal, qu'ils changèrent en -baronnies indépendantes: Frédéric substitue à leur oeuvre une -remarquable imitation des gouvernements musulmans. Il est, lui, le -seul baron, le maître absolu; partout où il domine, le droit politique -des comtes est anéanti, les élections populaires sont défendues; entre -lui et la multitude des sujets ne subsiste plus une ombre de -hiérarchie; il gouverne par son bon plaisir, loi suprême qu'exécutent -sans pitié ses vicaires, tels qu'Ezzelino da Romano; il gouverne en -dehors de l'église et contre elle; s'il ne fonde pas une religion -d'état, s'il ne prétend pas à la suprématie religieuse du monde, tout -au moins est-il le chef véritable des religions diverses qui vivent en -paix sous son sceptre. Il s'est réservé le pouvoir judiciaire; il -enveloppe son royaume du réseau d'une administration dont sa -chancellerie trilingue est le centre, fixe, par le cadastre, l'impôt -foncier, règle les impôts de consommation, surveille la science, fait -des universités de Naples et de Salerne une école impériale où toute -la jeunesse de l'Italie méridionale est obligée d'étudier; il est -lui-même l'armateur privilégié de l'empire pour tous les ports de la -Méditerranée, il s'octroie le monopole du sel et des métaux. Son -égoïsme, ses passions, son génie, où la tolérance se rencontre avec -la cruauté, sont la règle unique de sa politique. Il brûle les -hérétiques, tout en réconciliant l'Europe chrétienne avec l'Asie -musulmane. Il appelle à sa cour les poètes et les médecins grecs ou -arabes, les troubadours, les rabbins juifs, les géomètres et les -chanteurs. Ce khalife souabe qui écrit des vers d'amour et s'entoure -de bourreaux sarrasins est la terreur de l'Occident et de Rome. Mais -l'Italie, qui bientôt permettra tout à ses maîtres, à la condition -qu'ils fassent de grandes choses, voit en Frédéric le premier de ses -princes, _specchio del mondo_, miroir du monde, dit le _Novellino_; -longtemps après la chute de sa maison, il occupera l'imagination -populaire et passera dans les songes des Visconti, des Malatesta, des -Sforza et des Borgia. - -La tyrannie italienne a mis plus d'un siècle à trouver son expression -définitive dans les grandes familles despotiques des derniers Visconti -et des Sforza de Milan, des Este de Ferrare, des Gonzague de Mantoue, -des Montefeltri d'Urbin, dans le principat des premiers Médicis, le -pontificat des papes tels que Pie II ou Paul II. Au XIVe siècle, le -désordre inouï où est tombée l'Italie, abandonnée par le pape et -l'empereur, permet aux audacieux de s'imposer violemment soit à leur -propre cité, soit aux barons de leur voisinage. Les petites -dominations qui ont commencé par un exploit de brigandage sont alors -très nombreuses et d'un caractère farouche. La résistance des communes -ou celle des seigneurs, l'indiscipline de ses fils, de ses bâtards et -de ses proches qui se rient d'un droit dynastique fondé par le -guet-apens, maintiennent le maître illégitime dans la méfiance, le -forcent à régner par l'épouvante. Le tyran s'isole dans son palais où -aboutissent toutes les forces vives de l'état, la police, les impôts, -la justice; la garde du tyran est la seule armée nationale; son trésor -bâtit les églises, dessèche les marais. Son peuple lui appartient au -même titre que ses meutes de chasse. Jean-Marie Visconti lâchait ses -dogues sur les bourgeois de Milan, Urbain VI jetait des cardinaux dans -une citerne pleine de reptiles. Cette tyrannie ne pouvait durer; elle -s'usa vite par sa violence même. Le XVe siècle nous la montre -s'améliorant par le progrès de l'esprit politique, par un -développement plus humain de la personnalité des princes. Les petites -seigneuries sont absorbées par les plus grandes. Celles qui subsistent -encore, les Malatesta de Rimini, les Baglioni de Pérouse, les -Manfreddi de Faenza, semblent désormais de véritables fosses aux lions -où princes et sujets se dévorent sans merci. Mais, ailleurs, l'ordre a -commencé. Un nouveau personnage est entré en scène, le condottière, -qui est parfois un tyran à la solde d'un autre, capitaine d'aventures, -vénal, brave, dénué de scrupules, mais qui sait commander, rompu à -toutes les ruses, étonnamment maître de sa passion du moment. Tel fut -le paysan Jacques Sforza, qui fonda la plus grande des maisons -italiennes. Il disait à son fils François: «Ne touche jamais à la -femme d'autrui; ne frappe aucun de tes gens, ou, si cela t'arrive, -envoie-le bien loin; ne monte jamais un cheval ayant la bouche dure ou -sujet à perdre ses fers...» Le condottière a créé l'armée moderne, où -la valeur personnelle et l'expérience du général sont un ressort -d'autant plus puissant que l'invention des armes à feu modifie -davantage la vieille tactique féodale et contraint le soldat à une -manoeuvre d'ensemble; il achèvera dans la tyrannie italienne, où il -s'installe souvent par usurpation, l'état moderne absolu. Ici, la -fortune de l'état, entourée de puissances rivales, repose à la fois -sur les ressources militaires et sur l'habileté diplomatique du tyran. -Et toute la sécurité de celui-ci est dans son propre caractère. Il n'a -pas, aux yeux des sujets, comme le roi de France ou l'empereur, une -sorte de prestige mystique; sa race n'est point séculaire; le -parchemin que lui ont délivré l'empereur ou le pape ne compte point -pour son peuple; la seule garantie qu'il ait de son pouvoir est la -façon dont il l'exerce. Et, comme il est le fils de ses oeuvres, il -groupe naturellement autour de sa personne ceux dont la noblesse est -tout intellectuelle, les artistes, les savants, les poètes, les -érudits. Le mécénat devient la parure de la tyrannie italienne. Il en -est aussi la force, car il console les villes de leurs libertés -communales perdues, et il enveloppe le prince d'une clientèle dévouée, -toujours prête pour la louange et qui a toute l'apparence de l'opinion -publique. Ainsi l'une des plus sûres raisons d'être des princes est la -part considérable qu'ils ont dans la civilisation de la renaissance. - -Les formes de cette souveraineté furent très diverses. Ferrare, Urbin, -Mantoue, toujours menacées par quelque voisin, le pape, Milan ou -Venise, se résignèrent à une politique effacée, mais, pour l'élégance -de la civilisation, elles se tinrent au premier rang. La tyrannie par -excellence fut le duché de Milan, surtout au temps de Ludovic le More. -Milan pouvait fermer ou ouvrir à l'étranger les routes des Alpes; elle -était comme la clé de voûte de la Péninsule: ses maîtres osaient -aspirer à la couronne d'Italie. Au midi, Naples avec sa famille -vraiment royale, mais étrangère, les Aragons, sa noblesse héréditaire -et le tempérament monarchique qu'elle tenait des Normands et des -Angevins, fut plutôt une royauté au sens européen qu'un principat -italien. D'ailleurs, elle ne compta guère dans la renaissance: sa -civilisation, très brillante au XIIe siècle et dans la première moitié -du XIIIe, vint du dehors; la dynastie espagnole reprit, avec Alphonse -le Grand, la tradition libérale de Robert d'Anjou; néanmoins, les -Deux-Siciles furent toujours inférieures, pour la culture de l'esprit, -même aux petites principautés des Este et des Gonzague. - -C'est à Rome que le régime tyrannique apparut de la façon la plus -originale et la plus complexe. Le saint-siège était, en Italie, la -plus ancienne image de l'autorité. Mais, depuis plus de deux cents -ans, son pouvoir s'était lentement modifié sous l'empire de -circonstances presque fatales. Peu à peu, le pape du moyen âge, le -pape faible dans Rome, sans cesse violenté par sa noblesse ou son -peuple, mais très fort en face de la chrétienté, avait fait place à un -prince ecclésiastique, de plus en plus maître de Rome et de ses états, -de plus en plus redoutable aux factions féodales, mais qui, chaque -jour, perdait quelque chose de sa primauté religieuse. Les luttes des -papes avec Frédéric II, Manfred et les Gibelins, la rébellion -permanente des fraticelles et des mystiques, Philippe le Bel, l'exil -d'Avignon, le schisme, l'hérésie hussite, les conciles du XVe siècle, -précipitèrent la déchéance du pontificat romain. L'église elle-même -avait dû, à Constance et à Bâle, dépouiller son premier évêque de la -toute-puissance dogmatique. Les papes voyaient toutes leurs -entreprises religieuses condamnées d'avance. Eugène IV, Nicolas V -essayèrent vainement la réconciliation de la chrétienté grecque avec -Rome. Pie II mourut en bénissant à Ancône les galères qui ne devaient -point faire voile vers Jérusalem. Mais Sixte IV refusa obstinément aux -princes chrétiens de prêcher la croisade contre les Turcs, et -Alexandre VI noua avec Bajazet des relations diplomatiques. La -papauté, se repliant dans sa puissance territoriale, passa très -résolument à l'état de tyrannie italienne. Elle eut ses condottières, -ses ambassadeurs, ses espions, ses sbires, son trésor, ses droits de -douane, son tarif d'indulgences. Mais sa condition de royauté élective -lui imposait un rôle difficile dans le concert de la péninsule. Le -pape, vieux, privé de la garantie dynastique, était condamné à une -perpétuelle défensive. Les cardinaux des précédentes familles -pontificales, les nobles romains, les princes italiens enlaçaient de -mille intrigues le chef de l'église, dont la succession semblait -toujours ouverte. Le pape, obligé par sa situation temporelle de -suivre une politique sans cesse changeante, grâce à la mobilité des -intérêts italiens auxquels elle se mêlait, dut, afin d'être le maître -dans sa maison, exercer sur le sacré-collège une police terrible, -écraser dans le sang le parti des Colonna, abattre ce qui restait de -petits tyrans dans les Romagnes, nouer et dénouer des ligues, -s'appuyer tour à tour sur Naples, Milan, Venise, Florence, trahir le -lendemain l'allié de la veille, acheter une infanterie suisse, enfin -appeler sur la Péninsule l'étranger, la France, l'Espagne ou l'empire. -Le saint-siège a tourné dans ce cercle depuis la fin du grand schisme -jusqu'à Clément VII, entraînant dans son tourbillon la politique de -l'Italie entière. Le seul point auquel ces papes (Jules II excepté) -s'attachèrent avec constance, fut le népotisme. C'était l'inévitable -nécessité du principat ecclésiastique. Par leurs neveux ou leurs fils, -dotés de fiefs considérables et mariés dans les familles princières, -les pontifes créaient l'apparence d'une dynastie, agrandissaient la -suzeraineté de l'église du côté de Naples, de Florence, de Venise. Le -népotisme a bouleversé l'Italie sous Sixte IV, Alexandre VI et Léon X; -il faillit être mortel à l'église elle-même. Le fils de Sixte IV, -Pietro Riario, conçut l'idée de prendre la tiare, à titre d'héritier, -sans élection et du vivant même de son père. César Borgia reprit ce -projet extraordinaire en vue duquel Alexandre ménageait à son fils -l'appui de Venise. Qu'il se fût ou non proclamé pape, il mettait la -main sur le royaume de saint Pierre et le fondait, avec son duché des -Romagnes, en une souveraineté de l'Italie centrale: «J'avais pensé à -tout ce qui suivrait la mort du pape et trouvé remède à tout, dit -César à Machiavel, quelques jours après la fin foudroyante -d'Alexandre; seulement, j'avais oublié que, lui mort, je pouvais être -moi-même moribond.» - -Burckhardt étudie à part deux cités: Venise, qui demeurait une -république patricienne, immobile dans sa constitution sociale, et -Florence, qui, démocratique de génie, goûta de tous les régimes, de la -tyrannie militaire du duc d'Athènes, de la démagogie incendiaire des -_ciompi_, de la tyrannie théocratique de Savonarole, du principat -intermittent des Médicis, de la république bourgeoise de Soderini. -Venise fut longtemps comme en dehors de l'Italie, tournée vers -l'Orient, indifférente aux agitations de la Péninsule, où elle -n'entrait jamais que pour quelques instants, en faisant payer son -alliance le plus cher possible. Tout son esprit d'invention allait -vers les régions lointaines où cheminaient ses caravanes. Le moyen âge -se prolongeait sur les lagunes, maintenu par un gouvernement -inquisitorial, la dévotion d'état, l'étroite solidarité des citoyens, -que fortifiait la haine du reste de la Péninsule. Le soupçon -incessant, la terreur de la délation, pesaient sur toutes les âmes. -Venise, très ingénieuse de bonne heure pour le calcul des intérêts -économiques, ne devait s'éveiller que tard à la vie de l'esprit. Sa -renaissance fut d'arrière-saison, le dernier rayon de l'Italie. Elle -n'eut pas, antérieurement à Alde Manuce, l'amour désintéressé des -lettres; elle décourageait les érudits que l'Orient grec lui envoyait; -Paul II, un Vénitien, traitait d'hérétiques tous les philologues. -Venise laissa se perdre les manuscrits de Pétrarque et dépérir la -bibliothèque de Bessarion. Ses premiers poètes datent du XVIe siècle, -sa peinture originale de la fin du XVe. Sa littérature propre est dans -_les Relations_ de ses orateurs, qui, par leur art national de -l'espionnage, ont été peut-être les plus fins diplomates du monde. - -Tout autre fut la physionomie de Florence. Ce peuple mobile peut -renverser dix fois par siècle son gouvernement: on sent qu'il est le -maître de sa destinée et de ses actes. Machiavel en expose l'histoire -comme celle d'un être vivant et personnel: «Florence, dit Burckhardt, -était alors occupée du plus riche développement des individualités, -tandis que les tyrans n'admettaient pas d'autre individualité que la -leur et celle de leurs plus proches serviteurs.» Cette vie féconde de -la conscience à laquelle les tyrans doivent tout ce qu'ils sont, et -qu'ils communiquent aux artistes et aux écrivains de leur cour, -Florence l'avait donnée elle-même à tous ses citoyens. Le Florentin ne -se laisse point opprimer par l'histoire tumultueuse de sa république. -Il cherche toujours, entre les partis extrêmes, quelque point de -conciliation. Il veut bien être guelfe, mais à la condition que le -pape ne touchera point aux libertés florentines. Il étudie -sérieusement les causes de la prospérité ou du malaise de la cité. -Avec Dante et Machiavel, il juge les défauts de son génie, la -légèreté, la jalousie, la calomnie, l'hérédité de la vengeance; avec -les Villani, Guichardin et Varchi, il recherche et mesure toutes les -sources de la fortune de Florence, il passe sans effort de la -statistique à l'économie politique; il aime sa ville; exilé, il la -pleure, même en la maudissant, et, jusqu'au dernier jour de -l'indépendance nationale, il la glorifie comme le chef-d'oeuvre de -l'histoire. Dans une telle cité, le régime politique repose sur -l'opinion et chancelle au moindre frémissement du sentiment public. -Florence n'a jamais été plus véritablement elle-même qu'aux jours où -le crédit seul de Cosme l'Ancien gouvernait les affaires; la seule -tyrannie qu'elle accepta avec sérénité fut, après la conspiration des -Pazzi, celle de Laurent le Magnifique. C'est à ces années de la vie -florentine que s'applique le mieux la dénomination donnée par -Burckhardt à la première partie de son livre: _l'État considéré comme -oeuvre d'art_. Vers ce poète et ce sage gravite harmonieusement une -civilisation où tout un peuple épris de liberté et de beauté a mis son -âme. - - -III - -La renaissance a renouvelé d'abord la condition sociale de l'Italien. -A l'état moderne répond désormais l'homme moderne, citoyen ou sujet. -Affranchi des anciennes communautés politiques, il ne compte plus que -sur soi et l'exemple de ses tyrans et de ses condottières l'engage à y -compter sans réserve. Il se sent plus isolé qu'autrefois; l'isolement -même fortifie son caractère. Le traité du _Gouvernement de la famille_ -d'Alberti énumère les devoirs que l'incertitude de la vie publique -impose au particulier. Mais cette incertitude ne le trouble guère. Il -fait face à la tyrannie résolûment. Il frappe ses princes avec joie, -même à l'église, même étant prêtre. Proscrit, il ne se croit pas -diminué. «Ma patrie, disait Dante, est le monde entier.»--«Celui qui a -tout appris, dit Ghiberti, n'est étranger nulle part; même sans -fortune, même sans amis, il est citoyen de toutes les villes; il peut -dédaigner les vicissitudes du sort.» Être seul contre tous, _uomo -unico, uomo singolare_, émouvoir par quelque grand acte de vertu ou de -scélératesse l'imagination de son siècle, tel est le rêve de -l'italien. L'image de la gloire le tourmente, une branche de laurier -donnée au Capitole, un tombeau à Santa-Croce, une inscription sur un -mur d'église. Les damnés de Dante n'ont qu'un souci: la mémoire de -leur nom chez les vivants. Les régicides vont au supplice le regard -fixé sur l'immortalité. A vingt-trois ans, Olgiato, l'assassin de -Galéas-Marie Sforza, «montra à mourir le plus grand coeur, dit -Machiavel. Comme il allait nu et précédé du bourreau portant le -couteau, il dit ces paroles en langue latine, car il était lettré: -_Mors acerba, fama perpetua, stabit vetus memoria facti._» - -Les coeurs s'ouvrent donc à toutes les passions, les volontés à toutes -les résolutions; entraînés par la même loi, les esprits recherchent -avidement toutes les connaissances. L'_uomo universale_, l'homme qui -sait tout et porte en sa pensée la culture entière de son siècle, non -point à la manière des compilateurs arides du moyen âge, mais comme un -artiste toujours prêt à l'invention personnelle, ce virtuose -intellectuel est encore une création singulière de la renaissance. Au -XVe siècle, les marchands florentins lisent les auteurs grecs que leur -dédient les humanistes; le diplomate Collenuccio, qui traduit Plaute -et imite Lucien, forme un musée d'histoire naturelle, explique la -géographie des anciens et fait avancer la cosmographie. Brunelleschi -connaît toutes les sciences relatives à l'architecture; il édifie sa -coupole sur une donnée mathématique; il est architecte et sculpteur, -comme plus tard Michel-Ange sera peintre, sculpteur, architecte et -poète. Le père de Cellini, architecte, musicien, dessinateur, entend -le latin et écrit en vers. Laurent le Magnifique converse avec Pic de -la Mirandole; il semble que toute l'expérience de l'esprit humain soit -entrée en Léonard de Vinci. L'architecte Leo Battista Alberti, qui a -laissé une oeuvre moins splendide que le maître de l'école de Milan, -n'était pas moins savant; il pratiqua tous les arts, écrivit dans tous -les genres, en latin et en italien; à vingt-quatre ans, voyant que sa -mémoire baissait, tandis que ses aptitudes pour les sciences exactes -demeuraient intactes, il quitta la jurisprudence pour la physique et -la géométrie. Il se répétait souvent cette fière maxime: «L'homme peut -tirer de soi-même tout ce qu'il veut.» - -Le sentiment que l'Italien a de sa valeur individuelle, le retour -égoïste qu'il fait sur lui-même, quand il rencontre la personnalité -d'autrui, provoquent la raillerie «sous la forme triomphante de -l'esprit». Ceci est encore une nouveauté. Il ne s'agit plus des -injures qui, au moyen âge, accablaient les vaincus et éclataient même -dans les querelles des théologiens, ni des défis familiers aux poètes -provençaux, ni des satires didactiques, dont le _Roman de Renart_ est -le modèle et qui atteignaient, sous le masque de personnages -collectifs, certaines classes de la société. La victime de l'ironie -moderne est l'individu isolé dont le moqueur blesse les prétentions -personnelles, à qui il lance parfois un mot terrible. Le _Novellino_ -manquait encore d'esprit; il ignorait l'art du contraste spirituel; -déjà, quelque temps après la rédaction de ce recueil, Dante égalait -Aristophane pour la verve ironique. Dès lors la raillerie est un -élément constant de la pensée italienne. Elle passe d'une façon -continue à travers la haute littérature comme dans le conte populaire. -Pétrarque se moque des médecins, des philosophes et des sots. -Sacchetti rappelle les mots piquants échangés à Florence de son temps. -Vasari raconte toute sorte d'histoires plaisantes, bons tours -d'ateliers, vives réparties, à propos des artistes du XIVe et du XVe -siècles. L'_uomo piacevole_, l'homme qui a toujours les rieurs de son -côté, est un personnage bien vu, que l'on souhaite en tous lieux; le -Florentin réussit mieux qu'aucun autre dans ce caractère. Vers la fin -du XVe siècle, le grand maître de l'art était un curé du _contado_ de -Florence. Le bouffon est d'une espèce inférieure, car il doit se plier -aux fantaisies de ses patrons; tels, les moines, le cul-de-jatte, et -les parasites à qui Léon X fait manger des singes et des corbeaux -rôtis. Ce pape organisa un jour, pour un malheureux que la manie de la -gloire littéraire possédait, un triomphe grotesque au Capitole; la -parodie manqua par le refus de l'éléphant sur lequel était monté le -poète, de passer sur le pont Saint-Ange. Déjà la poésie elle-même -faisait une grande place à la raillerie des plus augustes souvenirs. -Laurent de Médicis avait travesti l'Enfer de Dante, Pulci, Boiardo se -jouèrent plaisamment des traditions chevaleresques. On sent bien que -l'Arioste s'amuse du moyen âge, tout en gardant aux traditions -héroïques leur grâce idéale. Mais tout cela était encore inoffensif. -Les moeurs violentes de la renaissance produisirent le véritable -pamphlet satirique, trait mortel qui frappe l'ennemi au coeur. Les -philologues qui se déchiraient l'un l'autre établirent dans Rome, au -temps de Paul Jove, une officine occulte de médisances, de -_pasquinade_, contre les gens d'église. L'austère Adrien VI, pape -étranger, fut une de leurs plus lamentables victimes. La raillerie de -l'Italien touchait traîtreusement, comme le stylet du spadassin. Elle -fut, entre les mains de l'Arétin, une des terreurs du XVe siècle. - -Burckhardt arrive ici à un point capital de son livre: _la -Résurrection de l'antiquité_. On comprend pourquoi cette série de -chapitres n'est point venue plus tôt. Abstraction faite de -l'antiquité, les forces vives de l'Italie se développaient -spontanément, la renaissance était assurée dans ses lignes -principales. Mais la culture antique apporta à l'Italie une condition -intellectuelle particulière. Elle l'a fait vivre dans la familiarité -d'une civilisation toute rationnelle, avec la vue constante de modèles -de beauté; elle a rendu plus rapide et plus harmonieuse l'éducation -des Italiens. Elle leur montrait de quelle façon, dans un milieu -social très semblable au leur, affranchis comme eux de toute croyance -impérieuse, les hommes avaient jadis su penser, raisonner et agir. -L'expérience que l'Italie poursuivait dans l'ordre nouveau de la -société politique et les formes nouvelles de l'art, se présentait à -elle justifiée par l'histoire, la littérature et les ruines du monde -antique. En réalité, jamais elle n'avait perdu de vue l'antiquité. Les -vestiges du passé couvraient ses campagnes, étaient debout dans ses -cités. Les écrivains latins, les Grecs eux-mêmes, dont la langue se -parlait toujours en Sicile, étaient pour elle autrement intelligibles -que pour les Français ou les Allemands du moyen âge, non point des -étrangers, mais des ancêtres. Dante, sans faire aucune violence à sa -foi chrétienne, leur réserve en dehors des régions dolentes de -l'enfer, une fraîche retraite où ils vivent en conversant dans une -paix solennelle. Il remercie Brunetto Latini, qui fut son maître pour -la lecture des anciens, de lui avoir appris «comme l'homme -s'éternise». Il appelle toujours langue latine, langue royale, le -toscan qui devenait l'idiome littéraire de la Péninsule. La grande -image de Rome, que l'église la première vénérait, semblait unir -l'Italie moderne à l'Italie virgilienne. «Les pierres des murs de -Rome, écrit Dante, méritent le respect de tous.» C'est à la vue de -Rome que Villani sent naître sa vocation d'historien. Pétrarque, Fazio -degli Uberti, le Pogge ont pour Rome, pour son passé et ses ruines -grandioses, l'émotion poétique, la tendresse filiale de quelques-uns -de nos modernes. Un chroniqueur obscur du XVe siècle s'écrie: «Ce que -Rome a de beau, ce sont les ruines.» Pie II mourant sourit à Bessarion -qui lui promet un tombeau dans l'enceinte de Rome. La Rome chrétienne, -consacrée par les souvenirs de saint Pierre et de Grégoire le Grand, -frappe moins les imaginations que la Rome des Gracques et des -Scipions: la Rome impériale, à laquelle se rapportent toutes les -grandes ruines, disparaît presque dans le fantôme glorieux de la -vieille métropole républicaine. Les tribuns, Crescentius, Arnauld de -Brescia, Rienzi, les écrivains tels que Pétrarque et Boccace, semblent -vivre dans la commune de Tite-Live. Pour eux, l'archéologie n'est -point une simple curiosité d'érudition: elle leur rend les titres de -la famille italienne. Les papes du XVe siècle encouragèrent ces -études. Blondus de Forli dédia à Eugène IV sa _Roma instaurata_. De -Nicolas V à Clément VII, le saint-siège a présidé à cette exhumation -des oeuvres d'art, comme à la propagation des livres. L'antiquité -retrouvée est une lumière qui permet aux Italiens de voir plus clair -dans les détours même les plus tortueux de leur propre conscience. Les -conspirateurs, les régicides s'inspirent de Salluste; les meurtriers -du duc de Milan, en 1476, étaient des jeunes gens que la mémoire de -Catilina et de Brutus avait enflammés; il y avait des humanistes dans -le complot des Pazzi. - -La renaissance italienne est, en effet, éminemment latine, et d'autant -plus vivante. La dévotion pour les écrivains grecs était certes déjà -très vive au XIVe siècle. Pétrarque expira, dit-on, le front penché -sur un manuscrit d'Homère qu'il pouvait à peine épeler. Au siècle -suivant, l'enthousiasme pour la Grèce classique, encore accru par -l'émotion qu'éveilla en Occident la chute de Constantinople, toucha -par moments à la superstition. Les grandes bibliothèques des -Montefeltri, à Urbin, des Médicis, du Vatican, s'enrichissaient -méthodiquement de manuscrits grecs. Les princes, les particuliers même -pensionnaient les réfugiés byzantins, leur donnaient à corriger le -texte des manuscrits, entretenaient des copistes, des traducteurs, des -calligraphes, des relieurs, faisaient fouiller les greniers des -couvents. Florence, Rome, Padoue avaient leurs professeurs publics de -grec; l'hellénisme, après s'être établi d'abord à Rome, au temps de -Nicolas V et de Bessarion, se fixait à Florence dans l'académie -platonicienne des Médicis. Mais l'Italie, poussée par l'instinct -national, s'attacha toujours plus étroitement à l'antiquité latine. -_Gravior Romanus homo quam Græcus_, disait le pape Pie II. La -renaissance demandait à la Grèce des modèles littéraires, des -doctrines philosophiques; ce qu'elle recherchait dans les écrivains -romains, c'était l'homme lui-même. La littérature grecque a un -caractère impersonnel qu'elle doit à son haut idéalisme, à son -indifférence pour le détail biographique, le trait individuel. Les -Latins ont vécu et pensé dans une sphère moins sublime; ils ont eu -plus de curiosité pour leur propre vie morale, un sentiment plus -intime des choses de l'âme, un goût décidé pour l'observation de -conscience. Ils aiment à se révéler à autrui, même par l'aveu de leurs -faiblesses; ils font, pour ainsi dire, déjà des confessions. Leur -oeuvre fut ainsi plus humaine que celle des Grecs, et c'est à la -pratique de leurs livres que se rapporte le plus justement la notion -d'_humanités_. L'Italie se rangea donc à cette tutelle littéraire de -Rome que Dante, disciple de Virgile, avait reconnue avec une piété -filiale. Pétrarque fut, par excellence, le lettré italien de la -renaissance, formé à l'école des Latins; il est aussi le premier en -date et peut-être le plus grand des humanistes de l'Occident. Quoi -qu'il écrive, c'est en réalité sur Pétrarque qu'il écrit. Ainsi -avaient fait jadis Cicéron et Horace. Il mêle à merveille ensemble -l'enthousiasme et le scepticisme, la poésie et l'ironie; n'oublions -pas l'égoïsme. Pour les lettrés tels que lui, la fortune de leur -esprit est l'affaire importante de la vie; mais il leur reste encore -du loisir pour leur fortune temporelle. Nous les admirons, et nous -serions des ingrats si nous ne les aimions. Car ils vivent -familièrement avec nous et ne nous déconcertent point par leur -grandeur d'âme; ils nous donnent les plaisirs les plus délicats, -celui-ci, entre autres, de nous entretenir de nous-mêmes, tout en nous -parlant sans cesse de leur gloire, de leurs amours, de leurs rêves, de -leurs chagrins et de leur santé. De Cicéron à Pétrarque, de Pétrarque -à Montaigne, ils ont été les dieux domestiques de tous ceux qui -pensent, qui lisent ou écrivent, et ne désespèrent point de leur -ressembler par quelque endroit. - -Le génie italien n'a point été faussé par l'influence constante des -lettres latines. Le latin avait toujours été la langue de l'église en -même temps que celle de la science pour la chrétienté entière; sans -effort ni raideur pédantesque, il reparut avec toute sa valeur -littéraire dans la littérature épistolaire qui renaissait sous la -plume de Pétrarque: au XVe siècle, dans les encycliques et les bulles -du saint-siège, les chroniques de Platina et de Jacques de Volterra, -les biographies de Vespasiano Fiorentino, les _Commentaires_ d'Æneas -Sylvius; enfin, dans une foule d'oeuvres poétiques, dont l'_Africa_ -marqua le début, épopées, bucoliques, élégies, épigrammes. Cicéron, -Catulle et Virgile revivent dans la littérature néo-latine de -l'Italie. Les grands historiens, Machiavel, Guichardin, s'inspirent -des descriptions et des harangues de Salluste et de Tite-Live, des -réflexions morales de Tacite. L'entrée des comédies de Plaute sur le -théâtre de Léon X n'étonna personne; à Rome, comme à Naples, à -Brescia, à Bergame, à Padoue, à Florence, la _Commedia dell'arte_ et -la farce populaire n'avaient-elles point conservé, dans le jeu de -l'intrigue et le masque des personnages, les traditions dramatiques de -l'Italie latine? Chrémès était l'aïeul de Cassandre, Davus fut l'un -des maîtres de Polichinelle. - - -IV - -Nous venons de considérer l'une des deux faces de la renaissance -italienne, l'Italien lui-même, étudié d'une manière toute subjective, -l'homme moderne, affiné par l'antiquité, armé de critique, libre -d'esprit, dont la volonté propre ou la force inflexible des choses -limitent seules l'action. Passons maintenant à une série de vues -parallèles qui achèvent la théorie de Burckhardt, à la rencontre de la -conscience italienne avec les réalités du dehors, du monde extérieur, -avec la nature, la société; en d'autres termes, observons l'aspect -original de la science, de la poésie, de l'art, de la moralité dans -l'Italie de la renaissance. - -En plein moyen âge, les Italiens eurent sur le monde des notions -supérieures à celles des autres peuples chrétiens. Leur situation -méditerranéenne, le souvenir de l'_orbis Romanus_, la lecture des -géographes anciens, les intérêts de leur commerce maritime les -portèrent à regarder fort loin, à chasser de leur esprit la terreur -de l'inconnu. Au temps des croisades, ils se préoccupaient beaucoup -moins du saint tombeau que de leurs comptoirs et de la sûreté de leurs -caravanes; au XIIIe siècle, Plano Carpini et les trois Polo se -souciaient fort peu du prêtre Jean, du paradis terrestre ou de la -porte du purgatoire; ils allaient, pendant des années, du côté du -soleil levant, cherchant les meilleures routes vers le pays de l'or, -des épices, des pierres précieuses. Quand Christophe Colomb dit: «_Il -mondo è poco._ La terre n'est pas si grande qu'on le croit», il -exprimait un sentiment tout italien. La terre est certes une belle -demeure, dont l'immensité ne doit pas effrayer l'homme; il peut s'y -mouvoir à son aise, en pénétrer les détours sans angoisse, l'étudier -et la décrire comme une oeuvre d'art que Dieu a mise à sa portée. -Pétrarque qui traça, dit-on, la première carte d'Italie, mentionne les -choses remarquables qu'il a vues dans ses longs voyages en Europe. -Æneas Sylvius explique le monde par la cosmographie, la géographie, la -statistique, il dépeint les paysages, note l'aspect des villes, leurs -moeurs, leurs métiers, leurs produits. La science de la nature, -ébauchée naguère par de grands esprits solitaires, Gerbert, Roger -Bacon, Vincent de Beauvais, entrait dans la sphère intellectuelle de -toute une race. Les idées astronomiques, qui sont si subtiles dans la -_Divine Comédie_, étaient certainement comprises de tous les Italiens -instruits. Les collections de plantes et d'animaux, les jardins -botaniques, où la plante est cultivée non seulement pour ses vertus -médicales, mais pour sa beauté, apparurent en Italie au XIVe siècle; -le goût des bêtes fauves, venues à grands frais d'Asie ou d'Afrique, -remontait à Frédéric II; il devint un luxe favori des cités, des papes -et des princes. Les lions de Florence avaient leur chapitre au budget -de la république. Léonard de Vinci, qui, enfant, amassait des -scorpions et des lézards, quand il fut grand seigneur, entretint des -lions et des tigres. Gonzague de Mantoue nourrissait dans ses haras -des chevaux d'Espagne, d'Irlande, d'Afrique, de Thrace et de Cilicie. -Le cardinal de Médicis forma même une ménagerie d'hommes barbares, -Maures, Turcs, nègres, Indiens, qui parlaient plus de vingt langues -différentes. - -On trouve en ceci, à côté de la curiosité scientifique et de l'utilité -pratique, le sentiment de l'art. Mais la vie profonde de la nature, -embrassée par une vue d'ensemble, ne touche pas moins l'imagination -italienne que le détail singulier; le paysage a pour elle, comme la -plante ou la bête rare, une valeur très haute. Dans son _Cantique au -soleil_, saint François avait exalté par un même chant d'amour la -lumière céleste et toutes les choses vivantes. Personne n'a fait -sentir par des couleurs plus éclatantes que Dante la poésie des -horizons sans bornes, des abîmes où tourbillonne la tempête, à la -lueur vermeille des éclairs, de la mer qui tremble sous les feux de -l'aurore; et quel peintre primitif a imaginé une plus fraîche prairie, -avec ses grands arbres et son ruisseau, un tableau plus émaillé de -fleurs mystiques que la retraite des sages et des poètes païens à -l'entrée de l'enfer? Pétrarque, Boccace, Æneas Sylvius se répandirent -en descriptions plus abondantes; ils furent, avant le Poussin et le -Lorrain, les inventeurs du paysage classique, avec sa riche lumière, -la construction large de ses horizons, la noblesse des arbres, la vie -des eaux courantes, la grâce des ruines et des souvenirs -mythologiques; les premiers poètes aussi du paysage moderne, par -l'attrait attendri ou finement sensuel qui les rappelle sans cesse à -la jouissance de la nature. Plus tard, il semble que les poètes et les -conteurs, plus préoccupés de l'action humaine, aient eu moins le -loisir de goûter le monde extérieur; ils laissèrent aux peintres, à -Raphaël, à Léonard, au Corrège, la séduction azurée des lointains; -Boiardo et l'Arioste ne tracèrent plus que des premiers plans nets et -rapides; la renaissance, après avoir fait le tour de la nature, -s'arrêtait à l'homme, le plus digne objet de sa poésie, de ses -beaux-arts, des progrès de sa vie sociale. - -Il faut encore ici remonter aux maîtres poétiques de l'Italie, à Dante -et à Pétrarque. Toutes les passions, toutes les douleurs éclatent dans -_la Divine Comédie_, mais par des traits d'une brièveté tragique, qui -peignent à la fois, en trois paroles, l'attitude ou la convulsion du -damné, le cri qu'il jette, la haine aiguë qui le torture, le deuil -infini de son coeur. Autant de visions qui passent et fuient comme en -un crépuscule, mais qu'on n'oubliera plus, parce qu'on a saisi tout -ensemble le geste terrible de ces fantômes, leur sanglot désespéré, et -le dernier fond éternel de l'âme humaine. Cette aptitude à exprimer -l'une par l'autre la figure visible de l'homme et sa physionomie -morale, rendues l'une et l'autre par le signe le plus individuel, -reçut, selon Burckhardt, son achèvement de la discipline que Pétrarque -imposa à l'esprit italien par les lois rigoureuses du sonnet. Le -sonnet, régularisé pour toujours dans le nombre de ses vers, la -disposition de ses parties, l'ordre de ses rimes, obligé de relever et -d'animer le mouvement de sa seconde partie, devint «une sorte de -condensateur poétique de la pensée et du sentiment comme n'en possède -aucun peuple». Étendons la remarque au tercet dantesque, à l'octave -des poésies épiques ou héroï-comiques. A la structure plastique de la -forme répondirent, dans la poésie de la renaissance, l'allure vive et -mesurée de la pensée, qui ne doit pas s'alanguir, la netteté de -l'émotion, qui n'a pas le temps de se fondre dans la mollesse du rêve, -la pureté de la couleur, dont le dessin un peu sec de l'image limite -l'éclat. - -Mais cette perfection même des formes rétrécit le domaine de -l'invention, qui s'arrête en face des genres dont la forme est, de sa -nature, indécise. L'Italie, où la vie quotidienne était si dramatique, -n'a point eu de drame national. Plus d'une raison explique d'ailleurs -ce phénomène singulier: la persistance des mystères, des farces et de -la _Commedia dell'arte_, le luxe des décors et des costumes, -l'importance excessive des ballets, des pantomimes, des danses aux -flambeaux: la scène, trop brillante, était funeste au drame. Le sens -dramatique ne manque cependant point aux Italiens; _la Fiammetta_, -_Griselidis_, toute la littérature des _Nouvelles_, ont montré de la -façon la plus touchante les plus douloureuses passions. Mais ici le -drame est un récit. Que le récit soit en prose ou en vers, l'écrivain -demeure toujours le maître de ses personnages; il n'est point obligé -de s'identifier avec eux, de vivre dans leur coeur; sa main les porte, -et, s'il est doué d'ironie, il peut s'en jouer librement. Le récit en -octaves est, avec le sonnet, le poème italien par excellence. On doit, -pour en goûter toute la saveur, ne point oublier la civilisation au -sein de laquelle il a fleuri; il est encore aujourd'hui populaire au -plus haut degré, au môle de Naples comme parmi les pêcheurs de Venise, -mais c'est pour la société de cour, pour les familiers des Médicis et -des Este que Pulci, Boiardo et l'Arioste avaient d'abord écrit. Le -poème n'est point fait pour être lu des yeux, mais pour être déclamé, -devant des courtisans et des dames, au cours d'un festin, d'une fête -princière, parmi les danses, les accords de musique et les -conversations. La suite lente et savante des caractères, qui -s'expriment surtout par le dialogue et le monologue, échapperait vite -à ce monde spirituel et distrait, car il n'a point le loisir de -méditer sur les causes et les effets des passions; ce qui le charme, -c'est «le fait vivant», l'action rapide, brusquement suspendue, suivie -d'une autre action plus prodigieuse encore, et qui reparaît au bout -d'un détour capricieux du récit, quand le poète renoue les fils qui -semblaient brisés et perdus. L'octave sonore, qui finit sur deux -rimes, sur deux notes semblables, marque d'une mesure précise un geste -du héros, un accident de l'aventure, un coin de paysage; l'attention -s'y arrête sans s'y lasser, car elle est aiguillonnée par la rime -nouvelle de l'octave qui suit. Un chant, qui dure une heure, suffit -pour embellir la fête, pour promener les paladins d'un bout de la -planète à l'autre, ou de la terre à la lune; il a diverti la curiosité -des auditeurs et la laisse en éveil, avide d'écouter le chant qui -vient après. C'est encore par l'action plutôt que par le discours -qu'éclate le pathétique et la passion portée à son comble, comme chez -Roland, par des merveilles d'extravagance qui bouleversent la nature -entière. La tendresse, la volupté sont toujours égayées d'un rayon -d'ironie. Angélique, la vierge altière qui a dédaigné les rois et les -guerriers chrétiens, se donne à un enfant «aux yeux de jais, aux -cheveux d'or», à un page sarrasin. Tous les hasards de la vie héroïque -sont disposés pour la joie moqueuse du poète et de son cercle. Le -vieux moyen âge est inventé de nouveau pour l'amusement d'un monde -lettré qui ne prend plus au sérieux que les temps antiques; ses -prouesses les plus hautes tournent à la comédie. Morgante, d'un coup -de son battant de cloche, écrase des armées. Le bon sens de Roland a -passé dans une fiole de cristal aux mains de saint Jean. Mais plus est -fou le neveu de Charlemagne, plus il vit d'une façon grandiose. Et -plus les légendes chevaleresques s'embrouillent dans une plaisante -confusion, plus magnifique est le spectacle de ces traditions -rajeunies, grand fleuve de poésie dont les eaux miroitantes -réfléchissent la terre entière, citées bourdonnantes couronnées de -campaniles ou de minarets, champs de bataille, plaines mornes du -désert, îles enchantées tout empourprées d'aurore, profondes forêts -aux clairières lumineuses, embaumées d'aubépine et de verveine. - -La littérature historique de l'Italie s'est portée vers l'observation -pénétrante de l'homme individuel, du grand homme revêtu de gloire, -étudié non seulement dans les actes de sa vie politique, mais dans les -traits de son caractère intime. Notre moyen âge ne nous avait laissé -qu'un caractère bien individuel, le saint Louis de Joinville. Les -historiens et les biographes italiens, dès le quatorzième siècle, ont -tracé des portraits d'une grande valeur à la fois pittoresque et -psychologique. Voyez, en Dino Compagni, Dino Pecora, le boucher -démagogue de Florence, «grand de corps, hardi, effronté et grand -charlatan», qui persuadait «aux seigneurs élus qu'ils l'étaient grâce -à lui et promettait des places à beaucoup de citoyens». Voici trois -figures de Dante plus vigoureuses que la fresque même de Giotto: -«philosophe hautain et dédaigneux», dit Jean Villani; «d'âme altière -et dédaigneuse», dit Boccace; «il était, écrit Philippe Villani, -d'une âme très haute et inflexible et haïssait les lâches.» Ce -dernier écrivain a composé toute une galerie des hommes les plus -marquants de Florence, théologiens, juristes, capitaines, astrologues, -artistes. Jusqu'à Vasari, le portrait historique et la biographie -privée persisteront chez les Florentins; les grands historiens, -Machiavel, Guichardin, Varchi, les ambassadeurs mettront toujours en -lumière les moeurs, les passions, les faiblesses des hommes qui ont -été les artisans de l'histoire, des princes dont ils scrutent la -pensée dans l'intérêt de leur république. Les ambassadeurs vénitiens, -Æneas Silvius, dans ses _Commentaires_ et son _de Viris illustribus_, -les biographes des papes, tels que Jacques de Volterra, Corio, -l'historien de Milan, Paul Jove, dans ses _Vies_ et ses _Éloges_, -rendront de même la physionomie mobile de leurs contemporains. En deux -lignes, Antonio Giustinian explique à la seigneurie de Venise le -caractère et la légèreté d'Alexandre VI: «Il est trop sensuel dans ses -appétits et ne peut s'empêcher de dire quelque parole qui trahit -l'état présent de son esprit.» L'autobiographie, qui débute par la -_Vita nuova_, aboutit aux _Mémoires_ de Cellini: le premier de ces -livres est la confession d'une souffrance sans pareille, le second est -le récit de tout ce qu'un homme a pu oser et de l'enivrement qu'il a -trouvé dans l'insolence même de sa vie. - -Les peintres et les sculpteurs eurent une conception de la personne -humaine conforme au génie de la renaissance, analogue à celle des -poètes et des historiens. Pour eux, l'homme a toute sa valeur en tant -qu'individu le plus réel et le plus vivant possible. On sait comment -l'art s'est affranchi,--par l'influence antique, avec Nicolas de Pise, -par le retour à la nature, avec Giotto,--des formes immobiles de l'art -byzantin, «de la manière grecque». Mais Nicolas et son école, mais -Orcagna, Donatello, Ghiberti, Luca della Robbia ne se sont pas -attachés avec moins d'amour à la nature réelle que tous les maîtres de -la peinture florentine. Et Florence a fait l'éducation de l'art -italien tout entier. Ces figures, peintes ou sculptées, vivent, -respirent, vont parler; ces têtes bourgeoises des bronzes de Ghiberti -ou des fresques de Ghirlandajo sont, par leur gravité et leur finesse -d'expression, d'une race aussi haute que les condottières de -Donatello, les apôtres de Masaccio. L'idéal descend, comme une lumière -égale, sur tous ces visages, non point un idéal convenu d'école ou -d'église, mais une grâce riante ou une noblesse dont l'artiste est -bien l'inventeur, qualités qu'un critique du XVIe siècle, Firenzuola, -dans son _Traité de la beauté féminine_, exprime par ces mots, qu'il -ne réussit pas à bien définir: _leggiadria_, _vaghezza_, _venustà_, -_aria_. Ajoutons, pour Léonard, Raphaël et le Corrège, pour Donatello -lui-même, la _morbidezza_. Ce charme, tantôt voluptueux, tantôt -passionné ou majestueux, parfois maladif ou étrange, est, selon nous, -dans l'esthétique inconsciente des maîtres italiens, le don essentiel. -Par lui, l'oeuvre a son plus vif attrait, qu'elle doit non pas à la -tradition sainte que l'artiste a traitée, à la richesse ou au -mouvement de la mise en scène, mais à la séduction des figures, des -regards et des attitudes. La renaissance, qui excelle dans le -portrait, la statue équestre, la statue funéraire, rend à la peinture -religieuse le caractère individuel des personnages et l'interprétation -libre des sujets. Une vierge de Raphaël diffère autant d'une madone de -Léonard que d'une madone d'Andrea del Sarto. L'ange de Botticelli, aux -longs cheveux bouclés, ne se retrouve alors sous le pinceau de -personne. Un ange, un saint, un docteur, un capitaine, un page -apparaît dans un tableau, non que la légende ou l'édification pieuse -l'y appelle, mais parce que son visage, son geste, la beauté de son -vêtement complètent la vie harmonieuse de l'oeuvre. On peut diviser en -cinq ou six groupes _la Dispute du saint-sacrement_ ou _l'École -d'Athènes_, on peut en isoler chacune des figures; ce qui demeurera -sous nos yeux sera toujours un ouvrage achevé, une personne humaine -qui, dans son cadre étroit, s'impose à nous par sa valeur propre. - -Le rôle éminent de l'individu dans la poésie, l'histoire et l'art -persiste dans la vie sociale. La société de la renaissance s'est -formée autour de lui et à son image; elle est le théâtre de sa -fortune. L'ancienne hiérarchie a disparu de presque toute l'Italie. -Les communes ont réduit les seigneurs à l'état de citoyens; l'Eglise -donne des mitres et parfois la tiare aux plus humbles des chrétiens; -les nobles de Florence, de Venise, de Gênes, s'enrichissent par le -commerce. Les classes sont nivelées partout, excepté dans le royaume -de Naples, où la culture intellectuelle sera toujours médiocre. Le -préjugé de la naissance s'est dissipé. Dante l'abolit dans son -_Convito_; Pétrarque écrit: _Verus nobilis non nascitur, sed fit_. Les -humanistes affirment tous que le mérite de l'homme est non dans sa -race, mais dans son esprit. «La chevalerie est morte», dit Sacchetti. -L'Arioste le croyait aussi. Ce qui reste de _cavalieri_, de nobles, -vit dans les villes, entre dans les magistratures, se mêle intimement -au peuple. L'Italie princière voit s'élever une noblesse nouvelle: -lettrés, artistes, courtisans, hommes de guerre, d'esprit ou d'argent. -Ceux-ci, à leurs qualités personnelles ajoutent une recherche -d'élégance, une politesse de moeurs sans lesquelles la vie commune -perdrait de son charme. Une physionomie intéressante se dessine de -plus en plus: celle de l'homme bien élevé, accompli en toutes choses, -le _cortigiano_, qui, selon Castiglione, s'inquiète moins du service -de son prince que de la perfection de sa propre personne, et, à la -guerre, se bat moins par devoir que pour _l'onore_, pour se faire -honneur. Ce virtuose parle une langue choisie, le pur toscan -florentin; il écrit le latin, est familier avec tous les jeux nobles: -l'escrime, la danse, l'équitation, la musique, la paume; il sait -causer, sourire et se taire à propos dans le cercle des dames. Une -société si polie devait, en effet, donner aux femmes le premier rang. -Les femmes recevaient alors une éducation savante qui ne le cédait -guère à celle des jeunes gens. Elles eurent souvent un esprit -supérieur, relevé par la hauteur de l'âme. Telle fut Vittoria Colonna. -La renaissance a salué du nom de _virago_ des femmes telles que -Catarina Sforza, la _prima donna d'Italia_, qui, par l'énergie parfois -féroce de la passion, ont égalé les plus rudes condottières. Ici, dans -les salles des palais, sur le gazon des villas, c'est de conversations -et d'aimables disputes qu'il s'agit. La _donna di palazzo_ peut -converser sur tout sujet, et le _cortigiano_ peut lui conter toute -histoire. C'était ainsi déjà au temps du _Décaméron_; Boccace, alors, -jetait comme un voile léger de périphrases sur ses tableaux les plus -libres; les conteurs du XVe et du XVIe siècles ont très souvent écarté -le voile. Mais les jeunes filles étaient au couvent ou dans un -appartement écarté, et les dames, dit Castiglione, devaient prendre -simplement, en ces minutes difficiles, «un air réservé». - -Il fallait un décor magnifique pour encadrer l'élégance de cette vie -polie, un déploiement extérieur et populaire qui montrât dans toute sa -beauté la civilisation de la renaissance. Le tournoi féodal n'avait -plus de valeur pour une société où le cavalier remplaçait le -chevalier; le vieux mystère ecclésiastique tournait à la -représentation brillante, où la gaîté dominait de plus en plus; les -saturnales bourgeoises, les messes des fous, les joyeusetés d'écoliers -ou d'artisans étaient bonnes pour les pays arriérés en culture, où les -belles-lettres et les beaux-arts ne formaient point encore l'ornement -de la vie sociale. Durant près d'un siècle, l'Italie a célébré une -fête merveilleuse dans laquelle les érudits, les artistes, les -courtisans, les princes, les papes ont mis tout leur esprit et dont le -spectacle s'est offert libéralement aux regards de la foule. La -pantomime, le drame, l'intermède comique, l'allégorie mythologique, -les scènes tirées des romans de la Table-Ronde, le cortège des chars -et des cavaliers, les fantaisies du carnaval occupaient les rues et -les places des grandes cités italiennes. Pie II passa à travers -Viterbe, le saint sacrement dans les mains, ayant à droite et à gauche -des tableaux vivants: la Cène, le Combat de saint Michel contre Satan, -la Résurrection, la Vierge enlevée par les anges. Charles VIII, à -peine entré en Italie, vit jouer les aventures de Lancelot du Lac et -l'histoire d'Athènes. Le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, fit -défiler devant Léonore d'Aragon Orphée, Bacchus et Ariadne, traînés -par des panthères, l'éducation d'Achille, des nymphes que -tourmentaient des centaures. Le tyran de la renaissance reconnaît dans -ces splendeurs l'image de sa royauté; il les présente à son peuple -comme une leçon pittoresque de politique séduisante pour des âmes -méridionales et légères. Lorsque César Borgia revint d'Imola et de -Forli, qu'il avait conquises, le sacré-collège l'attendait à la place -du Peuple: précédé de l'armée, des pages, des gentilshommes, entouré -des cardinaux en robes rouges, à cheval, vêtu de velours noir, il -marcha au milieu d'une foule immense qui applaudissait. Les femmes -riaient en voyant passer le fils du pape, si charmant «avec ses -cheveux blonds». Quand il arriva au Saint-Ange, le canon tonna. -Alexandre, fort ému, se tenait, avec ses prélats, dans la salle du -trône; à la vue de son fils qui s'avançait, porté vers lui dans les -bras de l'église, _lacrimavit et risit_, dit l'ambassadeur vénitien: -il rit et pleura à la fois. C'était de joie seulement et d'orgueil -qu'il pleurait. Un seul homme alors, Laurent de Médicis, eut, dans ses -_Poésies carnavalesques_, le sentiment mélancolique d'une fin -prochaine de la fête et d'un retour de la fortune: «Réjouissez-vous, -aujourd'hui, dit-il, car demain est un grand mystère.» - - -V - -Une civilisation complète, véritable oeuvre d'art, avait ainsi été -créée par la conscience d'une race affranchie des entraves séculaires -de l'âme humaine. Mais une multitude d'efforts individuels dirigés -contre un ensemble de traditions trouvent difficilement en eux-mêmes -leur mesure. La renaissance, comme tant d'autres révolutions, devait -périr par l'excès de son propre principe. Les derniers chapitres de -Burckhardt sur la moralité, la religion et la superstition, font -comprendre la décadence rapide de l'Italie, mais ne donnent pas assez -clairement la théorie de cette décadence. Le docte écrivain avait -fermé définitivement le chapitre d'histoire politique et sociale: ici -encore, il laisse deviner une conclusion qu'il n'a point exprimée; -mais sa doctrine est si forte qu'il suffit, pour la compléter, de lui -demeurer fidèle. - -Les destinées de la poésie et de la peinture ont été diverses: la -première s'est arrêtée brusquement, la seconde, toujours religieuse en -apparence, et conservée par l'église, a passé par toutes les phases -d'un lent déclin. C'est l'ironie qui a tué la poésie. L'ironie, -employée par de grands poètes, avait transformé la matière -chevaleresque, mais ne l'avait point détruite; le goût des grandes -choses, le respect littéraire du passé, un sentiment exquis de l'idéal -avaient sauvé les souvenirs de Charlemagne; Roland et les douze pairs -pouvaient être fous, ils ne furent jamais petits ni ridicules. Tout à -coup, du vivant de l'Arioste, en 1526, la parodie de Teofilo Folengo, -l'_Orlandino_, fit une blessure mortelle à l'épopée héroï-comique. -Roland et, avec lui, tout le monde des _Reali di Francia_, toutes les -légendes de la Table-Ronde finissaient dans la caricature. Les -paladins que l'Europe avait si longtemps vénérés, se battaient, montés -sur des ânes, en un tournoi de village. Roland ne cherchait plus -Angélique, ne croisait plus le fer contre les païens: il bornait sa -prouesse à disputer à un prélat glouton, avec mille injures, une -sacoche de gibier, de charcuterie et de poisson. La satire -littéraire, dirigée contre l'Arioste, la satire religieuse, qui fait -penser aux invectives luthériennes d'Ulrich de Hutten, marquent, dans -l'_Orlandino_, une rupture définitive avec l'art du XVIe siècle. La -poésie tournait au pamphlet. La haute inspiration reparaîtra plus tard -avec le Tasse; mais celui-ci fut le poète convaincu de la -contre-réformation catholique, et il n'appartient plus à la -renaissance. - -La recherche de l'_effet_ a été funeste à la peinture; elle a -pareillement nui à la statuaire des successeurs de Michel-Ange. Tandis -que, dans la grande école de Venise et le Véronèse, la mise en scène, -le décor d'architecture, l'ampleur éclatante des costumes, la richesse -des accessoires, parfois aussi la familiarité de l'invention, -altéraient de plus en plus la valeur religieuse des ouvrages de -peinture, les peintres des écoles de Florence et de Rome gâtaient -leurs tableaux par le parti-pris d'étonner le regard. On fit longtemps -encore de beaux portraits, mais le secret des grandes compositions se -perdit. Les anciens maîtres avaient toujours subordonné les -personnages à l'ensemble; chez les élèves de Raphaël et de -Michel-Ange, plus tard encore, dans l'école de Bologne, la figure -individuelle, lors même qu'elle n'occupe qu'une place secondaire, se -détache vivement de l'ensemble, les yeux fixés sur le spectateur, -afin d'en retenir plus sûrement la curiosité. L'effort des mouvements, -l'intention dramatique des gestes que prolonge le jeu trop savant des -draperies, l'abus des moyens pittoresques et bientôt du clair-obscur, -les fausses grâces et les sourires affectés, tous ces défauts d'une -peinture qui veut avoir trop d'esprit, rappellent singulièrement la -poésie de cour, le sonnet maniéré et le fade madrigal où aboutissait -dans le même temps l'art de Pétrarque. - -Le mal était, d'ailleurs, irréparable, car les parties vitales du -génie italien étaient atteintes. La catastrophe politique du XVIe -siècle, l'asservissement de la Péninsule, ne rend point à elle seule -compte du naufrage d'une civilisation et d'une littérature, comme le -fait, pour la France méridionale, la croisade des Albigeois, car les -excès et les folies du principat, qui décidèrent de l'Italie, -n'étaient eux-mêmes que l'effet d'une cause invincible qu'il importe -de considérer. - -Dans un chapitre de ses discours sur Tite-Live, Machiavel dit: «Nous -autres Italiens avons à l'église et aux prêtres cette première -obligation d'être sans religion et corrompus; nous en avons une plus -grande encore qui est la cause de notre ruine,» à savoir l'état de -division, de discorde et de faiblesse où l'église, depuis le temps des -Lombards et des Francs, a maintenu, par son égoïsme, l'Italie. Cette -explication d'une chute que Machiavel prévoyait comme très prochaine, -est très incomplète, excessive pour l'église, mais elle contient -cependant les éléments essentiels du problème. Afin de bien élucider -celui-ci, commençons par observer l'état religieux des Italiens en -changeant l'ordre des analyses de Burckhardt, qui étudie la moralité -avant la religion. - -Je l'ai dit plus haut: l'Italie avait toujours eu, du consentement -même de l'église, une grande liberté religieuse. Elle s'était attachée -à la foi plus qu'aux oeuvres, avait tenu peu de compte de l'austérité -et de la pénitence. Le prodigieux succès de saint François résulta de -la façon tout italienne dont le rêveur d'Assise avait compris -l'originalité du christianisme, une religion faite de tendresse et -d'enthousiasme plus que d'obéissance et de terreur, une religion -d'amour, par conséquent livrée à l'imagination personnelle du -chrétien, très individuelle sans doute, mais non point à la manière du -protestantisme. Car l'église est toujours là, image visible de Dieu, -corps de doctrine plutôt que hiérarchie sacerdotale; l'Italie demeure -volontiers sous le manteau de l'église, à qui elle demande des -sacrements et des prières, dont jamais elle ne songe à discuter les -dogmes, précisément parce que ces dogmes la préoccupent assez peu. Un -tel état ne pouvait durer qu'à deux conditions: la première, que la -simplicité religieuse et le mysticisme de l'âge franciscain fussent -toujours dans les consciences; la seconde, que l'église méritât de -garder, par l'autorité morale, la règle souveraine de la foi. A la fin -du XVIe siècle encore, la peinture d'un Pérugin ne s'éloigne pas -beaucoup de l'inspiration naïve d'un Frà Angelico, et, cependant, le -Pérugin était un chrétien médiocre. Ici donc, les oeuvres d'art ne -peuvent donner aucune indication sérieuse sur les âmes. A la même -époque, à entendre Savonarole, il n'y avait plus dix justes dans -Florence. Cent ans plus tôt, je trouve encore dans les lettres du -notaire ser Lapo Mazzei le christianisme le plus grave et le plus -candide, sans direction étroite, la pensée constante de Dieu, celle du -salut, sans aucune angoisse, la charité pour les humbles, l'amour de -saint François, dont il fait lire les _Fioretti_, le soir, à ses -«petits garçons». Cet excellent homme, vieux bourgeois florentin, est -d'une souche religieuse plus ancienne que celle de Pétrarque, qui est -cependant son aîné de près d'un demi-siècle. Mais Pétrarque est un -lettré, il est homme d'église, il a déjà en lui le demi-scepticisme -des premiers humanistes, la demi-indifférence d'un chanoine italien -vivant à la cour d'Avignon. Au XVIe siècle, Gelli écrivait: «Ceux qui -étudient ne croient plus à rien.» Lentement, d'année en année, la -culture savante fit baisser la foi dans les âmes. Le paganisme -littéraire des humanistes du XVe siècle, les railleries déjà -voltairiennes de Pulci, montrent le progrès du scepticisme chez les -hommes instruits. La foi individuelle n'avait pu résister à l'action -de la raison individuelle. Les lettrés, malgré leurs propos impies, ne -professent point réellement l'athéisme, mais une philosophie vague, -très tolérante, empreinte de fatalisme, qui se résume en ces paroles -du professeur de Sixte IV, Galeotto Marzio: «Celui qui se conduit bien -et qui agit d'après la loi naturelle entrera au ciel, à quelque peuple -qu'il appartienne.» - -L'incrédulité des humanistes trouvait sa justification dans le -spectacle que donnait l'église, l'excès de ses ambitions temporelles, -le trafic de la tiare, le scandale de la simonie et du népotisme, la -cruauté d'un Sixte IV, l'avidité d'un Alexandre VI, la violence d'un -Jules II; quant au peuple, il voyait ou devinait le reste et les -conteurs ne lui ménageaient guère sur la vie des clercs et des moines -les plus piquantes révélations. Il comprenait que le charlatanisme -occupait le sanctuaire, qu'on lui montrait, comme un divertissement de -foire, de faux miracles et de faux exorcismes. Nous pouvons, sur ce -point, en croire les nouvelles de Boccace et de Massuccio, quand nous -avons lu le pieux Salimbene. D'ailleurs, les écrivains qui se jouaient -le plus librement des choses saintes, n'étaient-ils point eux-mêmes -gens d'église: Boccace, le Pogge, Berni, Teofilo Folengo, Bandello? -Tandis qu'on voyait, au sommet de la hiérarchie, le pape Alexandre -livrer à sa fille la régence du saint-siège, Savonarole criait à toute -l'Italie la vie honteuse du clergé séculier. Les moines étalaient -librement leur grossièreté. Aux funérailles du cardinal -d'Estouteville, sous Sixte IV, mineurs et augustins se battirent, à -Sant-Agostino, à coups de torches autour du cadavre, qu'il s'agissait -de dépouiller de son anneau et de sa chasuble. Si l'Italie, gagnée par -la libre pensée dont l'église n'était point responsable, s'était -éloignée de l'évangile, l'église n'avait plus aucun droit pour l'y -rappeler. Savonarole put provoquer à Florence une explosion de -fanatisme; on voyait encore çà et là des bandes de flagellants; des -ermites visionnaires prophétisaient de tous côtés; de Léon X à Paul -III, se formait à Rome une chapelle de chrétiens lettrés tels que -Bembo, Sadolet, Vittoria Colonna, Contarini, qui essayèrent de revenir -au christianisme très pur du XIIIe siècle: ces réveils accidentels de -la foi montrent mieux encore le vide religieux de la Péninsule. Les -âmes, désenchantées des vieilles croyances, et qui ne sont point -mûres pour la négation absolue du surnaturel, se tournent vers la -superstition, vers l'astrologie et la sorcellerie. Jadis Pétrarque, -Jean et Matthieu Villani, Sacchetti, avaient nié l'influence des -astres sur la vie humaine et s'étaient moqués des astrologues; à la -fin du XVe siècle et malgré les efforts de Pic de la Mirandole, tout -le monde, philosophes, humanistes, hommes d'État, les papes eux-mêmes, -croient aux conjonctions d'étoiles et aux prophéties qui s'en tirent. -Jules II, Léon X, Paul III, font lire dans les profondeurs du ciel les -destinées de l'église. Toutes les superstitions classiques, toutes les -terreurs du moyen âge reparaissent. On croit aux présages puérils, aux -revenants, aux courses nocturnes de fantômes sans têtes, au chasseur -noir, à la descente des esprits malins sur la terre, à l'évocation des -démons. Des dominicains allemands apportent, en Italie, les pratiques -des sorciers; un prêtre sicilien fait voir à Cellini des milliers de -diables dans le Colisée; Marcello Palingenio s'entretient la nuit, -dans la campagne de Rome, avec des esprits, _divi_, qui viennent de la -lune et lui donnent des nouvelles de Clément VII. - -Nous pouvons apprécier maintenant l'état moral de l'Italie. Les -consciences ne reconnaissaient plus de règle supérieure; toute haute -discipline était abolie, les notions chrétiennes de charité, de -pudeur, de justice divine, étaient détruites; l'église trahissait la -cause de Dieu et avait perdu toute autorité apostolique; la -superstition inclinait les esprits vers le fatalisme païen. D'autre -part, du spectacle de la vie publique, où primait seul le droit de la -force ou de la fourberie, les âmes recevaient une perpétuelle leçon -d'égoïsme et de licence. Il était bien permis à chacun d'être, dans le -cercle où la fortune l'avait placé, à la fois renard et lion, puisque -ceux-là seuls étaient heureux et enviés qui atteignaient, par tous les -moyens, à la plus grande mesure possible de puissance, de richesse et -de plaisirs. L'individu qui se rit de la loi humaine et se réserve de -faire sa paix, à la dernière heure, avec la loi divine, est donc libre -absolument pour la poursuite de son intérêt et de sa passion. Il l'est -d'autant plus qu'il se sent encouragé par deux préjugés profondément -italiens. L'un d'eux a été exprimé par le pape Paul III disant de -Benvenuto: «Les hommes uniques dans leur art, comme Cellini, ne -doivent pas être soumis à la loi.» Et l'_uomo unico_ peut invoquer -encore en faveur de ce rare privilège l'idée que son temps se fait de -l'honneur. Guichardin écrit dans ses _Aphorismes_: «Celui qui fait -grand cas de l'honneur réussit en tout, parce qu'il ne craint ni la -peine, ni le danger, ni la dépense; les actions des hommes qui n'ont -point pour principe ce puissant mobile sont stériles.» Mais on sait ce -que l'Italie entendait alors par _onore_. Ce n'est pas plus l'honneur -vrai que la _virtù_ n'est la vertu. L'_onore_ est le prestige que -donne l'accomplissement d'une action difficile obtenue d'une façon -éclatante. Le respect du droit d'autrui, les scrupules de la -délicatesse morale n'ont rien à y voir. Il n'est pas nécessaire de -marcher à l'ennemi au grand jour et de le combattre loyalement. César -Borgia juge plus sage de l'étrangler à la suite d'un repas cordial. Il -est imprudent d'agir sur-le-champ, surtout si l'on a un outrage à -venger. «Ce qui ne se fait point à midi, disait César, peut s'ajourner -au soir.» La _bella vendetta_ demande, en effet, de la patience, une -réelle sérénité d'esprit. Le poison subtil et lent, le _venenum -atterminatum_ qui se dissimule entre les pages d'un missel, dans les -plis d'un mouchoir, est, pour une affaire d'_onore_, une arme exquise. -Enfin, le bravo, le spadassin qui vend son coup de poignard pour -quelques ducats, est aussi un artisan précieux de l'honneur d'autrui. -D'ailleurs, nulle hypocrisie; c'est avec une franchise admirable, une -bonne foi parfaite que l'Italien, tranquille du côté de l'opinion et -du remords, assouvit sa passion. Je n'ai rien à dire ici de la -corruption des moeurs. Je crois d'une bonne critique de se fier, sur -ce chapitre, aux comédies de Machiavel et de Bibbiena, aux nouvelles -de Bandello; on peut, si l'on recherche une preuve historique -d'apparence plus solide, s'en tenir aux chroniqueurs réunis par -Muratori, au _Journal_ de Burchard, le chapelain d'Alexandre VI, ou, -plus simplement encore, aux lettres familières de Machiavel. - -Comme l'indifférence ironique éloignait l'Italie des croyances qui -avaient jadis formé la communauté chrétienne, l'égoïsme transcendant -la détachait des notions morales qui sont le lien de la communauté -humaine. La Péninsule était peuplée de virtuoses; elle n'était plus -une société au sens étroit du mot. Les âmes, possédées par l'intérêt -personnel, perdaient peu à peu tout enthousiasme, toute douceur et -tout amour. Un jour, le plus grand des Florentins jeta un cri -d'alarme: il comprit que l'Italie était sur le point de payer de sa -liberté les complaisances de sa morale. Il essaya, mais trop tard, de -donner à Florence une armée nationale. L'idée même de communauté -nationale était sortie des esprits. Machiavel est le dernier qui -conserve la notion de patrie italienne, si claire autrefois chez Dante -et Pétrarque. Le temps n'était plus aux ligues des villes contre -l'ennemi commun. La ligue qui avait attendu les Français à Fornoue -fut une tentative princière inutile et rien de plus. Les princes, et -le pape plus souvent que les autres, dans leur fureur d'écraser leurs -voisins, allaient désormais appeler sans cesse les barbares. On vit -alors les conséquences dernières de la tyrannie. La société politique -du moyen âge s'était soutenue par des institutions qui suppléaient à -la valeur et au génie de l'individu: la tyrannie avait fait table rase -de toutes les institutions et mis à la place le prince. Celui-ci -tombé, qu'une révolution ou une invasion l'ait chassé, il ne reste -plus rien dans l'état, rien qu'un trône vide où le roi étranger peut -s'asseoir. L'asservissement d'une province voisine devient chose -indifférente. L'étranger franchit-il la frontière, entre-t-il en -Toscane, le Florentin ne s'émeut point encore. Mais que Charles VIII, -une fois l'hôte de Florence, fasse mine d'imposer à la seigneurie un -traité inquiétant, Florence criera par la bouche de Capponi: «Sonnez -vos trompettes, nous sonnerons nos cloches.» C'était trop peu, en -vérité! Si, quand les premières compagnies du roi très chrétien -parurent sur les Alpes, toutes les cloches d'Italie s'étaient mises en -branle, les cloches de Palerme, qui sonnèrent les vêpres tragiques de -1282, la cloche du Capitole, qui donna si souvent le signal de -l'émeute communale contre le pape et les empereurs, les cloches de -Milan, qui fêtèrent la victoire nationale de Legnano, toutes, -jusqu'au bourdon de Saint-Marc, qui avait tant de fois grondé sur les -lagunes contre les Turcs, si elles avaient éclaté en un tocsin -unanime, la première invasion s'arrêtait en Lombardie, celle qui, à -travers Florence, Rome et Naples, fraya le chemin à toutes les autres. -L'histoire accomplit donc son oeuvre, avec la logique inflexible qui -déplace la fortune des peuples et suspend ou détourne le cours des -civilisations. L'Italie, vassale de l'Espagne et de l'empire, allait -s'assoupir sous la main de l'église et la garde de l'inquisition, -tandis que la renaissance entrait en France. - - - - - L'HONNÊTETÉ DIPLOMATIQUE DE MACHIAVEL - - -Machiavel était-il un honnête homme? Telle est la question qui -sollicite sans cesse l'esprit du critique occupé à l'analyse de -l'écrivain et de l'homme d'État le plus équivoque et le plus séduisant -de la Renaissance italienne. Il semble en vérité qu'on ne puisse -écrire froidement, sans colère ou sans admiration, de ce philosophe -politique qui a tracé, avec une sérénité parfaite, dans ses _Discours_ -sur Tite-Live, la théorie du coup d'État, de la conspiration et de -l'émeute, et dans le _Prince_, la théorie d'un despotisme dont -rougirait peut-être tel sultan asiatique du XIXe siècle. Longtemps, on -le sait, dans l'Italie autrichienne et bourbonnienne, comme dans -l'Allemagne de Frédéric II, comme aussi en France, le machiavélisme a -pesé lourdement sur la mémoire de Machiavel: on n'était pas loin de -penser qu'il avait inventé la traîtrise en matière de gouvernement, -absolument comme Aristote avait inventé les _quatre causes_ en -métaphysique. On est revenu maintenant de cet état premier de la -critique. La balance a commencé de pencher de son côté le jour où l'on -comprit qu'il avait été l'un des plus grands citoyens de l'Italie, -qu'il avait écrit, qu'il avait lutté et même pâti pour la paix, -l'unité morale et la liberté de la Péninsule. La première voix -autorisée qui s'éleva en France en faveur du secrétaire d'État -florentin fut celle de M. Franck, dans son livre sur les _Réformateurs -et Publicistes de l'Europe_ (1864). Notre compatriote signalait un -acte honorable de la vie de Machiavel, son discours sur la _Réforme de -l'État de Florence_, composé à la demande de Léon X, et qui concluait -pour la forme républicaine contre le principat médicéen. «L'occasion -était belle, dit M. Franck, pour relever sa fortune, en flattant -l'ambition du Souverain-Pontife.» En Angleterre, lord Macaulay, dans -son _Essai_ sur Machiavel, démontra que les maximes de cet écrivain -avaient seulement exprimé, avec une précision et une franchise -incomparables, les règles mêmes du gouvernement, telles que les -avaient entendues les hommes d'État de la Renaissance. Ces règles, il -les flétrit hautement, parce qu'en elles-mêmes elles sont détestables: -mais l'illustre whig voit bien que de telles doctrines laissent encore -intactes des parties importantes du caractère de Machiavel. Sans -doute, celui-ci a présenté à son pays toutes sortes de poisons dont il -vantait l'excellence: mais l'Italie des derniers Médicis, l'Italie qui -bientôt verra le sac de Rome, était fort malade, et ce médecin, qui -l'aima d'un si grand amour, put bien lui proposer des remèdes inouïs, -héroïques, très propres à la sauver ou à la tuer d'une façon -foudroyante. Macaulay notait particulièrement l'effort de cet -ambassadeur, homme de cabinet, de conversation diplomatique, pour -donner une armée nationale à Florence. Il fallait en finir avec les -mercenaires qui se battaient mal, étaient des étrangers, et coûtaient -fort cher: l'historien se fit général, ingénieur, intendant: il étudia -la stratégie, médita sur l'artillerie, sur la gymnastique, sur l'art -de fortifier ou d'attaquer une place. Il mourut au milieu des ruines -non de son oeuvre, mais de ses espérances: mais il avait eu le -pressentiment de l'avenir, et l'écrivain anglais annonçait -éloquemment, dès l'année 1827, que le nom de Machiavel se relèverait -avec éclat le jour où l'Italie connaîtrait la liberté si longtemps -attendue, «quand un second Procida aura vengé Naples, quand un Rienzi -plus heureux aura rétabli le _Bon État_ de Rome, quand les rues de -Florence et de Bologne auront résonné de nouveau de leur vieux cri de -guerre: _Popolo, Popolo, muoiano i tiranni!_»--La critique allemande, -à son tour, a pénétré les problèmes moraux qui se rattachent au nom de -Machiavel. Gervinus, dans son _Histoire de l'Historiographie -florentine_ (_Historische Schriften_, Wien, 1871), a cherché, avec -sagacité, dans les écrits du secrétaire d'État, la clef de son -caractère. Le moment délicat de la vie de Machiavel est évidemment -celui de sa disgrâce. Gervinus relève ses lettres suppliantes à -Vettori. Le malheureux s'efforce de faire entendre aux Médicis son cri -de détresse: pour ses enfants et pour lui-même, il tend la main, comme -un mendiant. «Et cependant, écrit l'historien allemand, dans cette -effroyable situation il était encore d'une si rigoureuse moralité, -qu'invité à plusieurs reprises par Vettori de venir le rejoindre à -Rome et de vivre sous son toit, il refusa toujours (p. 120).» Le -mémoire à Léon X est pareillement signalé par Gervinus, comme il l'a -été par M. Franck. «Je voudrais que tous ceux qui tiennent Machiavel -pour un flatteur rampant pussent étudier à fond ce Discours (p. 144).» -Cependant ce Discours même ne forcerait pas encore la conviction d'un -esprit prévenu. Il prouve surtout que Machiavel était demeuré -républicain après la chute de la République. Mais il avait été au -pouvoir dans l'interrègne des Médicis, et, sous le faible Soderini, -avait gouverné l'un des États les plus florissants de l'Europe. Il -regrettait, dira-t-on, le régime qui lui avait donné l'honneur de sa -vie. Et puis, il est plus facile de se convertir à la liberté que de -trahir celle-ci pour passer au parti de l'absolutisme. Nous ne parlons -pas sans doute des âmes médiocres qu'aucune apostasie n'embarrasse. -Les Médicis étant exécrés par la bourgeoisie, Machiavel dut croire -d'ailleurs que la restauration ne pouvait durer, à moins que le -tempérament de la société florentine ne fût d'abord altéré par de -grandes catastrophes. Ainsi tout concourait à le rendre fidèle à la -constitution démocratique, les traditions de sa carrière politique, -ses regrets de ministre tombé, tout son passé, et l'avenir que, du -fond de sa misère, il attendait encore pour lui-même et pour sa -patrie. - -Nous voudrions faire valoir un document plus décisif, la -correspondance échangée en 1513 et 1514 entre Machiavel et Vettori. -Les critiques les plus favorables, M. Villari lui-même, dans son grand -ouvrage sur _Nicolas Machiavel et son temps_ (Florence, Lemonnier, -1877-1882), ne se sont point arrêtés à la partie politique de ces -lettres. Elles nous semblent cependant essentielles pour déterminer la -physionomie morale d'un personnage à l'égard duquel la postérité s'est -montrée certainement trop sévère. - -Il convient d'abord de rappeler l'une des plus funestes négociations -de Machiavel, la plus grande et la pire action de toute sa vie, la -part qu'il prit aux origines lointaines de la _Ligue de Cambrai_. Quel -qu'ait été son crédit dans les conseils de Jules II, comme il y -représentait Florence, l'ennemie acharnée de Venise, il est évidemment -responsable, dans une assez large mesure, de la politique qui fut si -désastreuse pour l'Italie et pour l'Église. Venise, tournée vers le -dehors, vers l'Orient, plus libre que Milan, Rome, Florence et Naples, -avait eu jusque-là une destinée particulière comme son génie. Gênes et -Pise n'aimaient point en elle une rivale puissante dans la -Méditerranée. Rome se défiait d'une cité d'esprit fort indépendant, -très capable de s'entendre amicalement avec l'islamisme, et qui -jamais, ni dans sa vie intime, ni dans ses beaux-arts, ne se laissa -charmer par le mysticisme. Florence enfin détestait en elle un État -dédaigneux de la démocratie, une puissance marchande, industrielle et -financière qui gênait ses comptoirs et ses banques. On ne tenait pas -compte du don éminent de Venise, qui pouvait être employé pour le bien -de toute l'Italie, le grand art de la diplomatie, la science consommée -de la politique extérieure. Or, c'était là le côté faible de Milan, de -Florence et de Rome. Le gouvernement d'un Sforza, d'un Alexandre VI, -d'un Léon X, d'un Savonarole, d'un Soderini ou d'un Médicis y était à -la fois trop personnel et trop incertain, dépourvu de suite, dominé -par les caprices du chef de l'État, par les intérêts de l'heure -présente, par la fatalité du népotisme, les rivalités et les ambitions -de familles. C'est à Rome surtout qu'éclata cette infirmité de la -politique italienne. Au temps même de Machiavel, quatre papes, qui -n'étaient point des hommes médiocres, par une diplomatie indécise et -brouillonne, à force de nouer et de rompre des alliances -contradictoires qui ramenaient sans cesse l'étranger au-delà des -Alpes, poussèrent le Saint-Siège à la catastrophe très logique de -1527. Seule, dans ce grave désordre des affaires italiennes, Venise -s'appuyait sur des traditions de gouvernement intérieur et de -diplomatie assez fermes pour sauvegarder les intérêts non des chefs de -l'État, mais de l'État lui-même. Elle connaissait à merveille les -ressorts de la politique européenne. Les _Rittratti_ de Machiavel sur -les institutions et le caractère de la France et de l'Allemagne sont -curieux à lire: mais ils témoignent en quelque sorte de notions -nouvelles, et comme de la découverte d'un nouveau monde par Florence -et son ambassadeur. Il y avait longtemps que la patrie de Marco Polo -avait abordé des nations encore plus lointaines, et en avait pénétré -le génie. Elle pouvait donc rendre les plus grands services à l'Italie -chaque fois que la paix de celle-ci était de nouveau troublée par les -prétentions ou les entreprises de l'étranger. Il suffit de relire -Commines pour apprécier l'action décisive de Venise avant Fornoue. -Mais l'Italie de la Renaissance ne s'embarrassait point d'un excès de -gratitude, et Charles VIII avait à peine repassé les Alpes qu'elle -songea à l'abaissement définitif de Venise. - -L'heure sembla propice au moment de l'élection de Jules II qui, par sa -famille, se rattachait à Gênes. Les Vénitiens, qui convoitaient alors -Faënza et Rimini, sur les frontières pontificales, donnaient eux-mêmes -un prétexte plausible aux accusations de leurs ennemis. Jules II -hésita longtemps, et Machiavel fut quelques jours inquiet des -incertitudes du vieux pontife. Il mena donc l'intrigue rapidement et -de main de maître. Le Pape avait été élu le 1er novembre 1503. Le 6, -Machiavel lui rend hommage, et visite les cardinaux influents. «Je -leur dis qu'il s'agissait de la liberté de l'Église, non de la -Toscane, que le Pape deviendrait un simple chapelain des Vénitiens -s'ils accroissaient encore leur puissance, que c'était à eux à -défendre le Saint-Siège dont ils pourraient devenir les héritiers.» Le -cardinal Soderini, qui dînait souvent avec Jules II, aidait -adroitement l'ambassadeur Florentin. Le 10 novembre, le pape disait à -Soderini: «Si les Vénitiens veulent s'emparer des possessions -dépendantes du Saint-Siège, je m'y opposerai de tout mon pouvoir, et -j'armerai contre eux tous les princes de la chrétienté.» Le 11, il -répète à Machiavel les mêmes menaces: celui-ci insinue que Florence -est trop faible pour mettre à elle seule un frein à l'ambition de -Venise. Le 12, Soderini effraie les cardinaux sur les dangers que -court leur liberté personnelle. Le 20, Machiavel soumet à Jules II une -dépêche pressante du gouvernement de Florence. «Il en a paru vivement -affecté... L'insolence des Vénitiens l'obligeait à convoquer -sur-le-champ tous les ambassadeurs étrangers[3].» - - [3] Cette dépêche est sans doute la pièce datée du 15 novembre - que vient de publier pour la première fois M. Nitti, dans son - ouvrage intitulé: _Machiavelli nella vita e nelle dottrine_, t. - I, p. 253. Les Florentins affirment que l'entreprise des - Vénitiens sur Faënza _li conduce alla monarchia d'Italia_. Les - intrigues d'Alexandre VI et de César avaient jeté cette notion de - _monarchie une_ dans le courant des idées italiennes. Le premier - volume de M. Nitti, le seul qui soit publié jusqu'aujourd'hui, - s'arrête à la chute de Machiavel. - -Le 24, les affaires sont déjà assez avancées pour qu'il puisse écrire: -«Tout respire ici la haine contre eux, aussi y a-t-il lieu d'espérer -que, si l'occasion s'en présente, on leur fera éprouver plus d'une -humiliation. Ils sont l'objet des plaintes de chacun.» Soderini ne -négligeait point d'agir sur l'esprit du cardinal d'Amboise. Le projet -d'une ligue se précisait, et l'ambassadeur florentin rapporte ces mots -du pape: «Si les Vénitiens ne renoncent pas à leur entreprise, et ne -lui restituent pas les places qu'ils lui ont enlevées, il se liguera -avec le roi de France et l'Empereur, et ne s'occupera que de détruire -une puissance dont tous les États désirent l'abaissement.» Le 26, -Machiavel rassure la Seigneurie sur la sincérité des emportements de -Jules II. «Il me témoigna la plus vive indignation contre les -Vénitiens.» Le 1er décembre, le pape retombe dans ses incertitudes. -Mais Soderini dîne avec lui, et le détermine. Le 16, Machiavel offre -l'alliance de Florence pour rétablir les neveux à Forli et à Imola, -c'est-à-dire pour commencer les approches contre les terres -vénitiennes. Il finit ainsi sa dernière dépêche: Le pape tiendra bon, -car «il ne manque point ici de gens bien disposés à traverser les -Vénitiens et à dévoiler toutes leurs intrigues». - -En moins de six semaines, l'ambassadeur florentin avait gagné Jules à -la politique de la _Ligue de Cambrai_. Venise fut écrasée au moment -même où Alde Manuce donnait Platon à la Renaissance. Puis les -_ultramontains_ déchirèrent l'Italie, où le souverain pontife les -avait attirés. Quand il poussa son cri: _Fuori i barbari!_ il était -trop tard. Le Jules II morose du portrait de Raphaël contemple -évidemment des ruines que ses successeurs ne relèveront pas. - -Machiavel, qui rêva toute sa vie l'expulsion des _Barbares_, comprit -la faute du pape et sa propre erreur. Une occasion singulière s'offrit -à lui de proposer au Vatican une politique bien différente qui, -appliquée avec suite, eût été, peut-être, le salut de l'Italie. - -Dix années s'étaient écoulées. On était en mars 1513, aux premiers -jours du pontificat de Léon X. Machiavel qui avait étourdiment -conspiré contre les Médicis, sortait de prison, encore tout meurtri -par la torture. Il écrivait le 18 à Vettori, ambassadeur de Florence -auprès du Saint-Siège: «Il me semble que je vaux mieux que je ne -l'aurais cru. Si nos nouveaux maîtres ne veulent point me laisser de -côté, j'en ressentirai la plus vive satisfaction, et je crois que je -me conduirai de manière à leur donner l'occasion de s'en applaudir. -S'ils croient devoir me refuser cette faveur, je vivrai comme lorsque -je vins au monde. Je suis né pauvre, et j'ai appris à souffrir bien -plus qu'à jouir.» Il offrait donc timidement ses services aux Médicis. -Or la cour de Rome eut tout aussitôt besoin de ses conseils. Il -s'agissait pour le nouveau pape d'adopter une politique personnelle, -favorable au Saint-Siège et à sa propre famille. Le duché de Milan, -gouverné par le faible héritier de Ludovic le More, était toujours le -point de mire de Louis XII et de Ferdinand le Catholique. Il fallait -d'abord prendre parti pour l'un de ces deux princes. A ce moment, ils -conclurent une trève d'une année, pour la frontière seule des -Pyrénées, réservant les champs de bataille de l'Italie. Grand embarras -au Vatican. Le roi d'Espagne était-il donc un politique médiocre? -Quelle intrigue se tramait? Le 9 avril, Vettori écrit à Machiavel. -L'Espagne, dit-il, l'Empire et la France s'entendent-ils pour partager -notre malheureuse Italie? Ce n'est pas encore au diplomate, c'est à -l'ami qu'il s'adresse. Il passe rapidement sur cette affaire, et finit -par une page de condoléance sur la situation de l'ancien secrétaire -d'État. Celui-ci répond le 16 avril. De politique, pas un mot: il tend -doucement l'hameçon, attendant qu'on y morde franchement. Il se peint -fort ennuyé, très misérable. Peut-être serait-il opportun pour lui de -_passer au pape_ plutôt qu'à Julien: «J'ai l'intime conviction que, -que si Sa Sainteté commence une fois à se servir de moi, outre le bien -que j'y trouverai, je pourrai faire honneur et me rendre utile à tous -ceux qui ont de l'amitié pour moi.» Aussi, le 21 avril, Vettori est-il -plus explicite. A la trève des deux rois, il ajoute une donnée -nouvelle du problème, le traité conclu entre Venise et la France, -Venise devant recevoir Brescia, Crême, Bergame et Mantoue. Ceci dit, -commence une consultation en forme qui durera plusieurs mois. Vettori -retourne la question sur toutes ses faces. Venise a tout à gagner. Si -Louis XII lui tient parole, il est possible «qu'elle parvienne à -recouvrer, outre les États qu'elle a perdus, son honneur et sa -réputation.» Le roi d'Espagne joue un jeu périlleux. Par la trève sur -les Pyrénées, il rend au roi de France sa liberté d'action en Italie. -Le Milanais reconquis, Louis XII ne convoitera-t-il pas le royaume de -Naples et même la Castille? Ferdinand, d'autre part, peut, lui aussi, -reporter en Lombardie toutes ses forces: le duc de Milan, les Suisses -et le pape se joindront à lui, «de sorte que les Français ne -recueilleront que la honte de cette entreprise.» Faux calcul, se -réplique à lui-même Vettori. L'armée espagnole ne peut tenir tête aux -Français renforcés d'un corps d'Allemands. Les populations du -Milanais, qui ont en haine les Espagnols et les Suisses, se jetteront -dans les bras des Français. «Il y a, conclut l'ambassadeur, quelque -chose sous jeu que nous ne savons pas...» Qu'en pense donc Machiavel? - -Jusqu'ici Vettori n'a parlé qu'en son propre nom. Mais son -correspondant a compris que c'est Léon X lui-même qui l'interroge. -Florence, en effet, n'avait aucun intérêt direct en cette affaire. Un -pape Médicis pouvait même instituer une politique fausse sans que la -Toscane fût réellement compromise. La suite de la correspondance nous -montrera encore plus clairement le Souverain Pontife derrière l'envoyé -Florentin. - -La réponse à la lettre du 21 avril n'est point datée. Machiavel devine -que le Vatican, qui s'inquiète si fort d'une faute apparente de -l'Espagne, penche pour le roi catholique. Il va donc pénétrer la -politique de Ferdinand, et en découvrir les rapports avec la politique -générale de l'Europe. Il sait qu'il contrariera les vues de Léon X, il -s'excuse donc d'abord de son _radotage_. Depuis qu'il n'est plus aux -affaires, il s'est, dit-il, terriblement rouillé. Non, poursuit-il, le -roi d'Espagne n'est pas un prince habile: il est plutôt rusé et -heureux. Cette trève, si elle a été conclue sous Jules II, lui a été -imposée par la force des choses. Abandonné par le pape, mal secondé -par Henri VIII, avec une armée et des finances en ruines, il se -trouvait en face d'une France grandissante, fortifiée par l'alliance -de Venise. Mais s'il avait étendu la trève au Milanais même, et conclu -une paix complète, ses confédérés, l'empereur et le pape n'y eussent -point consenti. L'Europe et les princes italiens se seraient émus. Par -la trève partielle, il inquiète ses alliés. Il brouille de nouveau les -affaires de l'Italie, et jette la Péninsule à ses ennemis, _comme un -os à ronger_. Il pense enfin que le Saint-Siège, l'Empire et les -Suisses sont jaloux de la grandeur de la France et de la renaissance -de Venise. Il oblige le pape, effrayé des prétentions françaises, à -s'attacher aveuglément à l'Espagne. Il a donné l'éveil à toute la -chrétienté contre la France et contre Venise. Même politique -d'ailleurs, si l'on suppose la trève conclue sous Léon X qui, plus -résolu que Jules II vieillissant, _joue pour son propre compte_, et -qu'il importe de ramener au respect de l'Espagne. Ici Machiavel -s'arrête, il a prouvé à Vettori qu'il s'agit non seulement de prendre -une attitude en face d'un acte diplomatique isolé et équivoque, mais -d'organiser un plan de conduite, et de commencer une tradition -politique capable de soutenir tout un pontificat. - -Cette fois Vettori ne répondit pas. Machiavel n'était pas entré dans -les vues du pape, et celui-ci recherchait moins ses conseils. Le 20 -juin, l'historien renoue lui-même la consultation: «Je me suis mis à -la place du Saint-Père, et j'ai examiné tout ce que j'aurais à -craindre, et les expédients que je pourrais employer.» Il se méfierait -donc de l'Espagne, des Suisses et de toute autre puissance -prépondérante en Italie, la France exceptée, si le Saint-Siège -consentait au retour de Louis XII en Lombardie. Il juge que l'Espagne -redoute le pape soutenu par les Suisses, et prévoit que les nécessités -du népotisme pourront compromettre la possession du royaume de Naples. -C'est pourquoi elle s'accommode avec les Français et leur abandonnera -le Milanais, afin de placer l'étranger, comme une barrière, entre Léon -X et les Suisses ses alliés. Il faut donc traverser cet arrangement, -le retourner en faveur du Saint-Siège et le diriger. Le secrétaire -d'État propose alors _une alliance latine_ entre Rome, la France, -l'Espagne et Venise, laissant en dehors les Suisses, l'Empereur et -l'Angleterre. Pour prix de leur concours, il attribue aux Vénitiens -Vérone, Vicence, Padoue et Trévise, la Lombardie aux Français, à -l'Espagne, il garantit le Napolitain: «Il n'y aurait, dit-il, de -blessé par cet arrangement qu'un duc postiche, les Suisses et -l'Empereur, qui seraient tous laissés sur les bras de la France, de -sorte que, pour se défendre de leurs attaques, elle serait obligée -d'avoir sans cesse la cuirasse sur le dos»; mais cette cuirasse -protégerait en même temps le Souverain-Pontife. De plus, la crainte -commune de l'Allemagne semble à Machiavel le lien durable de cette -quadruple alliance. Sa conclusion est qu'aucune autre politique -n'offre de sécurité. - -27 juin. Vettori répond nettement qu'une pareille union est -impossible. Le 12 juillet, il renouvelle ses objections, et fait un -pas de plus, et très considérable, en avant. Il dévoile à Machiavel -les projets de Léon en faveur de sa famille. Il faudra pourvoir -largement Julien et Laurent, puis reprendre les terres et les villes -usurpées par Jules II, telles que Parme et Plaisance. C'était toujours -la politique guerroyante qui avait coûté si cher au Saint-Siège depuis -Alexandre VI. Vettori en apercevait les dangers. «Je lui ai dit -plusieurs fois qu'il s'exposait à perdre.» Il a montré au pape que le -maître définitif du Milanais, Louis XII ou Ferdinand, cherchera dans -cette reprise de Parme et de Plaisance un prétexte pour se brouiller -avec le Saint-Siège. «Le pape écoutait mes raisons, mais n'en suivait -pas moins son idée.» D'ailleurs l'envoyé florentin ignore, ou feint -d'ignorer quelles provinces seront octroyées aux neveux. Peut-être -est-ce cette Lombardie où Léon X ne veut pas que rentre la France. -Vettori prie son ami de lui tracer le dessein d'une paix solide, en -grand détail, en plusieurs lettres s'il le faut. Les loisirs ne -manquent pas maintenant aux ambassadeurs auprès du Saint-Siège, car -les affaires se traitent directement avec le pape, et non plus par -l'intermédiaire de plusieurs cardinaux. - -Ainsi, Machiavel était averti une fois de plus que ses avis allaient -droit au Souverain-Pontife. Nous ne possédons pas sa réponse: mais la -réplique de Vettori, datée du 5 août, nous apprend qu'il avait encore -recommandé la quadruple alliance, que l'on persiste à rejeter. Vettori -ne croit pas que l'Angleterre, qui a besoin de l'Espagne pour -contre-balancer la France, permette à Ferdinand de s'unir à Louis XII. -Il ne consent à abandonner à Venise que Brescia et Bergame. Mais -surtout il refuse absolument le Milanais à la France. Sur ce point la -cour de Rome était inflexible. - -10 août. Machiavel affirme avec une obstination égale à celle de Léon -X, qu'il faut céder sur le duché de Milan. La France, avec un vieux -roi, surveillée de près par l'Angleterre et l'Allemagne, gênée par le -voisinage des Suisses, deviendra pour l'Italie conciliante et -pacifique. Si on la mécontente, au lieu de former le rempart de la -Péninsule contre le reste de l'Europe, elle sera le centre de toutes -les intrigues contre l'Italie. Quant à l'entente des princes italiens, -le diplomate de Florence la traite avec un suprême dédain. «Leurs -troupes, dit-il, ne valent pas un liard,» et les Suisses les battront -toujours quand il leur plaira. - -20 août. Le secrétaire de Léon X déclare à son correspondant que -décidément il a la vue trouble. La France, dont il vantait l'alliance, -est en fort mauvais point. 40,000 Anglais assiègent Térouenne, les -Suisses vont marcher sur la Bourgogne, les Espagnols sont rentrés en -Lombardie. Le Vatican serait bien mal avisé s'il se souciait davantage -de Louis XII. Sa résolution est désormais fixée: il se donnera aux -plus forts, aux Anglais, aux Espagnols et aux Suisses coalisés. - -26 août. Machiavel est tout déconcerté. Il mesure le péril où le -Saint-Siège précipite l'Italie pauvre et avilie, objet de la -convoitise des princes ultramontains. Il s'écrie, comme le moine des -vieux temps: _Pax! Pax! et non erit Pax!_ «Non, répond-il, la France -n'est pas si faible en face de l'Angleterre qui ne parvient pas à -prendre Térouenne, et qui, fatiguée des longueurs d'un siège d'hiver, -lâchera prise. Vous vous livrez aux Suisses dont la rapacité nous -épuisera jusqu'au dernier écu. Vos mercenaires aujourd'hui, ils seront -vos maîtres demain, et s'établiront les arbitres de l'Italie déchirée -et corrompue. La France seule peut les mettre à l'ordre. Si la France -n'y suffit pas, je n'y vois point de ressource, et je commencerai dès -à présent à pleurer avec vous la servitude de notre patrie et les -ruines que nous devrons soit au pape Jules II, soit à ceux qui -n'aident point à nous sauver, si toutefois il en est temps encore.» - -La correspondance des deux amis, interrompue, paraît-il, pendant six -mois, est reprise par Machiavel le 25 février 1514. Cette lettre et la -réponse de Vettori développent seulement certains points des -discussions précédentes. L'ancien secrétaire d'État apparaît de plus -en plus hostile à l'Espagne qu'il considère comme la cause première -des troubles de la chrétienté. Sa rentrée dans le Milanais -provoquerait de nouveaux déchirements. Ferdinand ne cédera le duché ni -au pape ni aux Vénitiens; il ne peut le garder pour lui-même, car sa -part en Italie est déjà trop forte; s'il le donne à son petit-fils, il -le livre en même temps à l'empereur. Le roi de France seul peut -reprendre et garder la Lombardie. - -Le 3 décembre 1514, Vettori fit un dernier appel à la sagesse -diplomatique de Machiavel: «Je désirerais que vous traitassiez cela -_de manière que je pusse mettre votre lettre sous les yeux du pape. Je -vous promets de la lui montrer comme étant de vous._» L'ambassadeur -florentin suppose que le roi de France, aidé des Vénitiens, veut -reprendre le Milanais contre le gré de l'empereur, de l'Espagne et des -Suisses. Que devra faire le pape? Que doit-il craindre et espérer de -l'un et de l'autre côté? Et si les Vénitiens abandonnent le parti -français pour passer aux autres princes, le Saint-Siège doit-il entrer -dans cette coalition? La question est des plus nettes. La politique de -Léon X sera-t-elle espagnole ou franco-vénitienne? Machiavel sait à -quel auguste personnage son avis sera présenté. Il sait de plus, par -les informations précédentes, de quel côté penche depuis trop -longtemps le pape, et quel conseil lui serait le plus agréable. «Je ne -crois pas, écrit-il d'abord, que depuis vingt ans on ait agité une -affaire plus grave.» Il passe alors en revue les forces et les -relations des grandes puissances de l'Europe. L'Angleterre fait sa -paix avec la France, et ses rancunes la tourneront contre l'Espagne. -L'Angleterre et la France sont riches, et tiendront longtemps -campagne. Tous les autres, l'Espagne, l'Empire, le duc de Milan, les -Suisses, sont pauvres. Une guerre prolongée donnera la victoire aux -Français. Les Suisses, race de mercenaires, sont peu sûrs: le roi de -France pourrait les acheter. Le parti de l'Espagne est donc dangereux. -Le pape aurait à garder, contre les flottes de Venise et de la France, -des côtes étendues. Si les Suisses sont vainqueurs, ils feront sentir -au Saint-Siège toute leur insolence. Ils le ruineront en -contributions. Ferrare, Lucques, les petits États se mettront sous -leur protectorat, et alors _actum erit de libertate Italiæ_. Toute -l'Italie deviendra leur vassale. Aucune ligue ne pourra plus se former -contre eux: ils l'empêcheront toujours en se donnant à quelqu'un des -souverains de l'Europe. L'Italie tombée paraîtra désormais _sine spe -redemptionis_. Mais si Léon s'allie à la France, et que celle-ci -l'emporte, il a toutes chances que le traité soit observé en sa -faveur. La mauvaise fortune serait encore meilleure avec la France -qu'avec toute autre nation. Le pape aurait du moins ses terres -d'Avignon pour s'y réfugier. La France, qui ne tarderait pas à se -relever d'un échec, le soutiendrait fidèlement. «S'il s'attache au -parti espagnol, et qu'il succombe, il faut qu'il aille en Suisse pour -y mourir de faim, ou en Allemagne pour y être un objet de dérision, ou -en Espagne pour être écorché.» - -Resterait un troisième parti à prendre, la neutralité. Mais la -neutralité est funeste pour un prince dont les États sont placés entre -deux belligérants plus puissants que lui. Le vaincu le hait, le -vainqueur le méprise. Il faut traiter sans cesse avec l'un ou l'autre -adversaire, accorder le passage, des logements et des vivres: on est -également soupçonné par les deux partis: mille incidents périlleux -peuvent éclater chaque jour, qui sont pour l'État neutre une cause -d'angoisses incessantes. - -Quant au rapprochement de la France et de l'Espagne, que le pape n'y -compte point, à moins que, contre toute probabilité, l'Angleterre -elle-même ne l'ait préparé. Qu'il ne se tourne pas non plus vers -l'empereur toujours indécis et _qui ne s'est jamais nourri que de -changements_. En somme, le Saint-Siège ne doit hésiter sur l'alliance -française que si Venise passait à l'Espagne et à l'Empire. Il faudrait -alors réfléchir, à cause des difficultés que la République opposerait -à la descente d'une armée française en Italie. «Mais je ne puis croire -que les Vénitiens se conduisent ainsi. Je suis convaincu qu'ils ont -obtenu des Français des conditions bien plus avantageuses que celles -qu'ils pourraient espérer des ennemis du roi très chrétien; et -puisqu'ils sont restés fidèles à la fortune de la France, lorsqu'elle -était expirante, il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils -l'abandonnent maintenant qu'elle reprend son antique vigueur.» La -conclusion de Machiavel est que le Saint-Siège doit s'allier à la -France, et n'embrasser le parti contraire que si Venise elle-même s'y -attache. Nous sommes loin des conversations de 1503 avec Jules II. -L'alliance vénitienne semble à Machiavel la dernière ancre de salut de -la papauté. - -Le 20 décembre 1514, l'écrivain florentin fit un appel suprême à la -prudence de la cour de Rome. «Je ne suis pas, dit-il, l'ami des -Français. Un pareil soupçon m'affligerait beaucoup; car, dans les -choses de cette importance, je me suis toujours efforcé de tenir mon -jugement sain, et de ne point me laisser entraîner par de vaines -affections. Si j'ai penché du côté de la France, je crois avoir eu -raison.» Dans cette lettre, il touche pour la dernière fois de sa vie -aux grandes affaires; et, de même que dans les dépêches antérieures il -a entrevu les effets déplorables de la politique qui fut vaincue à -Marignan, il pressent et annonce la catastrophe d'un pontificat à -venir, la chute inouïe d'un autre pape Médicis, de Clément VII. «N'en -a-t-on pas vus mis en fuite, exilés, persécutés, _extrema pati_, tout -comme les princes temporels, et dans un temps encore où l'Église -exerçait sur le spirituel une autorité bien plus révérée que de nos -jours?» Mais les princes n'écoutent point volontiers les prophètes de -malheur, et le pontife d'esprit si léger, qui plaisanta sur la -révolution religieuse de l'Allemagne, ne s'inquiétait guère, ni pour -lui-même ni pour ses successeurs, des souvenirs tragiques de Grégoire -VII et de Boniface VIII. - -Quant à Machiavel, il demeura en disgrâce, victime de sa franchise et -de sa probité diplomatique. Certes, ce malheureux grand homme d'État -avait été visité par une tentation terrible. Ses intérêts, son -ambition le poussaient à se faire le complaisant collaborateur de Léon -X. La tentation dura près de deux années, en un temps où, dînant avec -ses amis, il ne trouvait dans sa bourse que dix sous, pour payer un -écot de quatorze. S'il avait persisté à poursuivre Venise, comme aux -jours de Jules II, il pouvait, sans contredire son passé, écarter du -même coup le Saint-Siège de l'alliance française. La politique souffre -de plus faciles accommodements que la science. Quand un savant a -découvert quelqu'une des lois absolues de la nature, il ne saurait, -s'il n'est un lâche, la renier ouvertement, pour relever sa fortune. -Le cri de Galilée, _e pur si muove_, ne perd rien de sa beauté pour -éclater dans une conscience où la notion du droit public a été trop -souvent pervertie. Ce dangereux théoricien était homme d'honneur, -malgré ses doctrines, malgré sa misère et la contagion de son temps. -La probité du diplomate était demeurée en lui inflexible, comme -l'amour de la patrie: deux vertus assez belles dans un âge de -corruption et à l'entrée d'un siècle de servitude. - - - - - FRA SALIMBENE - FRANCISCAIN DU TREIZIÈME SIÈCLE[4] - - -I - -Vous me pardonnerez d'avoir invité une compagnie de personnes lettrées -à l'histoire d'un pauvre religieux du XIIIe siècle. Cette conférence a -presque l'air d'un entretien sur l'archéologie ou la paléontologie -sacrée: les frères de Saint-François n'occupent plus en Occident leur -ancien rôle, qui fut parfois éclatant, et c'est une chose remarquable -à quel point, depuis quelques années, ils sont devenus rares en -France, aussi bien qu'en Italie. Celui-ci, très bon chrétien -d'ailleurs, n'a pas été canonisé; il n'a pas été brûlé non plus; on -n'a guère brûlé des franciscains qu'à partir du XIVe siècle, lorsque -la doctrine de la pauvreté absolue eût jeté dans l'hérésie les plus -exaltés d'entre eux. Ce n'était point un grand clerc; il s'obstine à -prendre Henri III pour Henri IV et à conduire à Canossa un empereur -qui n'eût jamais consenti à s'y rendre. Il nous conte des histoires de -nourrices: le dragon du mont Canigou, qui sort d'un lac quand on y -jette des pierres et obscurcit le ciel de l'ombre de ses ailes; -l'aventure d'un fou que le diable étrangla nuitamment au milieu des -pains entassés par lui en prévision de la famine. Ce n'était point un -poète passionné, comme Jacopone de Todi, et très capable de tourmenter -le pape en langue vulgaire. Salimbene a rédigé sa chronique en latin, -et je vous assure qu'il est moins bon latiniste que Cicéron. Mais quel -joli latin! tout plein de barbarismes sans être barbare, souple, -vivant, tel qu'on le prêchait alors dans l'intérieur des couvents, -pour l'édification plus dévote que grammaticale des moinillons. On y -trouve tout le vocabulaire de la plus basse latinité. Le potage s'y -appelle bonnement _potagium_; on y voit un évêque qui, craignant une -émeute de ses ouailles, s'enferme dans sa tour, _quod pelli suæ -timebat_. La critique de Salimbene est nulle. Il n'envisage l'histoire -qu'au point de vue des intérêts de son ordre et juge les rois, les -papes et les républiques selon le bien ou le mal qu'ils font aux -franciscains. Pour lui la maison d'Assise est le coeur du monde. Comme -la plupart des vieux chroniqueurs, il met au même plan les plus graves -événements de son siècle et les plus minces accidents naturels. Nous -apprenons par lui qu'en 1285, au mois de mars, il y eut une étonnante -abondance de puces précoces; en 1285, une mortalité sur les poules: -une femme de Crémone en perdit 48 dans son poulailler. En 1282, il -signale un tel excès de chenilles que les arbres en perdirent toutes -leurs feuilles; mais, pour la même année, les Vêpres sanglantes de -Sicile ne lui prennent que trois lignes. L'âme, en lui, fut médiocre. -Tout petit, il était dans son berceau, lorsqu'un ouragan terrible -passa sur Parme; sa mère, craignant que le baptistère ne tombât sur la -maison, prit dans ses bras ses deux fillettes et se sauva, abandonnant -à la grâce de Dieu le futur franciscain. «Aussi, dit-il, je ne l'ai -jamais beaucoup aimée, car c'est moi, le garçon, qu'elle aurait dû -emporter.» Il entra au couvent, malgré ses parents et l'empereur -Frédéric II auquel le père eut recours. L'empereur ordonna aux frères -de rendre leur novice; le père vint supplier son fils au nom de sa -mère; Salimbene répondit tranquillement: «_Qui amat patrem aut matrem -plus quam me, non est me dignus_». Plus tard, il se réjouissait de -n'avoir point, lui et son frère, continué le nom et la race -paternelle. Et cependant, il ne fut qu'un religieux assez calme, d'un -zèle raisonnable. Il parle des choses liturgiques avec un sans-façon -qui étonne. «C'est bien long, dit-il, de lire les psaumes à l'office -de nuit du dimanche, avant le chant du _Te Deum_. Et c'est bien -ennuyeux, autant en été qu'en hiver; car, en été, avec les nuits -courtes et la grande chaleur, on est trop tourmenté des puces.» Et il -ajoute: «Il y a encore dans l'office ecclésiastique beaucoup de choses -qui pourraient être changées en mieux.» Il aime les grands couvents où -«les frères ont des délectations et des consolations plus grandes que -dans les petits». Il ne fait pas mystère de ces _consolations_, -poissons, gibier, poulardes et tourtes, douceurs temporelles que Dieu -prodigue à ceux qui font voeu d'être siens. Vous trouverez, dans la -chronique, quatre ou cinq dîners de petits frères de saint François, -tous très succulents. Une pieuse gourmandise porte à la gaîté, et -Salimbene est un joyeux compère: les histoires de couvent, dignes de -frère Jean des Entommeures, abondent dans son livre. Il en est deux, -d'une saveur et d'une couleur toute rabelaisienne, que je conte -volontiers dans l'intimité; mais, ici, _ex cathedra_, entre deux -lampes, je ne puis vous les dire. Acceptez, en échange, ces quelques -vers d'une chanson à boire qu'il dut chanter plus d'une fois, sur -quelque air d'église, aux après-dîner des fêtes carillonnées: «Le vin -doux, le vin glorieux rend gras et bien dodu, et ouvre le coeur. Le -vin fort, le vin pur rend l'homme tranquille et chasse le froid. Le -vin âpre, mord la langue,» - - _Intestina cuncta sordet, - Corrumpendo corpora, - Vinum vero quod est glaucum, - Potatorem facit raucum, - Et frequenter mingere._ - -Mais tout ceci n'est que le petit côté de Frà Salimbene. Il ne -serait pas juste de s'y arrêter. Il n'a pas été un saint, soit; -qui donc, parmi nous, lui jettera la première pierre? Retournez-le -et vous apercevrez l'un des écrivains--je dis des écrivains -ecclésiastiques--les plus précieux du moyen âge, l'un des témoins -les plus édifiants du XIIIe siècle italien. - - [4] Conférence faite au cercle Saint-Simon. - - -II - -Il était né à Parme en 1221. A dix-sept ans, il prit l'habit. Il -rédigea sa chronique entre 1283 et 1288. Il mourut sans doute en 1289. -Enfant, il eût pu contempler saint François d'Assise; il vit -s'épanouir, dans leur suavité printanière, les fleurs de la légende -séraphique. Pendant quarante années il se promena en Italie et en -France, de couvent en couvent. Il conversa avec les personnages les -plus grands de son siècle, il vit face à face Frédéric II, _vidi eum, -et aliquando dilexi_; il connut familièrement Jean de Parme et Hugues -de Digne. A Sens, il entendit Plano Carpi, le précurseur de Marco -Polo, expliquer son livre «sur les Tartares». Il aborda, à Lyon, -Innocent IV, le pape terrible qui avait juré d'écraser la maison de -Souabe et de poser son talon sur «ce nid de vipères». Enfin, en 1248, -à Sens, au moment de la Pentecôte, il a vu saint Louis. Le roi se -rendait à la croisade, cheminant à pied, en dehors du cortège de sa -chevalerie, priant et visitant les pauvres, «moine plutôt que soldat», -écrit Salimbene. Le portrait qu'il nous en donne est charmant: «_Erat -autem Rex subtilis et gracilis, macilentus convenienter et longus, -habens vultum angelicum et faciem gratiosam._» Et quel fin repas il -fit servir aux mineurs de Sens! D'abord, le vin noble, le vin du Roi, -_vinum præcipuum_; puis, des cerises, des fèves fraîches cuites dans -du lait, des poissons, des écrevisses, des pâtés d'anguilles, du riz -au lait d'amandes saupoudré de cynamome, des anguilles assaisonnées -d'une sauce excellente (_cum optimo salsamento_), des tourtes, des -fruits. Remarquez que le menu est rigoureusement maigre, mais d'un -maigre canonical qui permet d'attendre avec résignation le gras du -lendemain. C'était, peut-être, la Vigile de la Pentecôte, jour -d'abstinence, jour de lentilles et de racines; mais François avait dit -dans sa _Règle_: mangez de tous les mets qu'on vous servira: -_necessitas non habet legem_. Salimbene accompagna le Roi jusqu'au -Rhône. Un matin, il entra avec lui dans une église de campagne qui -n'était point pavée; saint Louis, par humilité, voulut s'asseoir dans -la poussière, et dit aux frères: _Venite ad me, fratres mei dulcissimi -et audite verba mea._ Et les petits moines s'assirent en rond autour -du Roi de France. - -Certes voilà, pour un obscur religieux, une vie et des souvenirs qui -n'ont rien de vulgaire. Mais la singularité originale de Salimbene est -surtout dans sa vocation au Joachimisme, à la religion de l'Évangile -Éternel. Comme beaucoup d'âmes excellentes, il se laissa entraîner par -le mouvement de mysticisme qui, à côté du franciscanisme pur, et au -sein même de l'institut de saint François, agita, vers le milieu du -XIIIe siècle, l'Italie, et effraya l'Église; contradiction curieuse du -christianisme, embrassé par des hommes qui se croyaient sincèrement -les plus réguliers des chrétiens et qui se préparaient, par la plus -audacieuse des hérésies, à la réalisation des promesses suprêmes de -Jésus. - -Je ne puis vous rappeler que les principaux traits de cette crise -religieuse dont le XVIe siècle a vu les derniers incidents. En -réalité, elle existait à l'état latent depuis le premier âge du -christianisme. L'évangile de saint Jean et l'Apocalypse avaient laissé -entendre que la situation religieuse du monde ne tarderait pas à -changer profondément, et qu'une ère meilleure et définitive était -proche. Le règne futur du Saint-Esprit, du Paraclet, précédé par le -règne temporel du Christ pendant mille ans, la venue de la Jérusalem -céleste, le triomphe momentané, puis la chute horrible de -l'Antechrist, la fin des choses terrestres, toutes ces idées avaient, -dès l'époque apostolique, préoccupé les consciences nobles. La dure -expérience de l'histoire, la misère du moyen âge, les scandales de -l'Eglise romaine les avaient confirmées davantage. Saint Augustin les -avait reçues de saint Jean; Scot Erigène les reçut de saint Augustin. -Les hérésiarques scolastiques les possèdent tous, si je puis ainsi -dire, en puissance. Elles reparaissent, au commencement du XIIIe -siècle, dans l'école d'Amaury de Chartres, qui ne doit rien -certainement à Joachim de Flore. Celui-ci, un poète, un visionnaire, -perdu dans ses montagnes de Calabre, mais habitué, par le contact de -la chrétienté grecque, à une exégèse très libre, avait rendu à -l'Italie, vers la fin du XIIe siècle, ces vieilles terreurs et ces -vieilles espérances. Un jour, dans le jardin de son couvent, un jeune -homme d'une beauté rayonnante lui était apparu, portant un calice -qu'il tendit à Joachim. Celui-ci but quelques gouttes et écarta le -calice. «Oh! Joachim, dit l'ange, si tu avais bu toute la coupe, -aucune science ne t'échapperait!» Mais l'abbé de Flore avait assez -goûté de la liqueur mystique pour annoncer, dans sa _Concordia novi et -veteris Testamenti_, une troisième révélation religieuse, celle de -l'Esprit, supérieure à celle du Fils, comme celle-ci l'avait été à -celle du Père. Il faut citer tout ce passage où court un grand -souffle. Joachim caractérise les trois âges religieux du monde, dont -le dernier lui semble près de se lever: - -«Le premier a été celui de la connaissance, le second celui de la -sagesse, le troisième sera celui de la pleine intelligence. Le premier -a été l'obéissance servile, le second la servitude filiale, le -troisième sera la liberté. Le premier a été l'épreuve, le second -l'action, le troisième sera la contemplation. Le premier a été la -crainte, le second la foi, le troisième sera l'amour. Le premier a été -l'âge des esclaves, le second celui des fils, le troisième sera celui -des amis. Le premier a été l'âge des vieillards, le second celui des -jeunes gens, le troisième sera celui des enfants. Le premier s'est -passé à la lueur des étoiles, le second a été l'aurore, le troisième -sera le plein jour. Le premier a été l'hiver, le second le -commencement du printemps, le troisième sera l'été. Le premier a porté -les orties, le second les roses, le troisième portera les lis. Le -premier a donné l'herbe, le second les épis, le troisième donnera le -froment. Le premier a donné l'eau, le second le vin, le troisième -donnera l'huile. Le premier se rapporte à la Septuagésime, le second à -la Quadragésime, le troisième sera la fête de Pâques. Le premier âge -se rapporte donc au Père, qui est l'auteur de toutes choses; le second -au Fils, qui a daigné revêtir notre limon; le troisième sera l'âge du -Saint-Esprit, dont l'apôtre dit: là où est l'Esprit du Seigneur, là -est la Liberté, _ubi Spiritus Domini, ibi Libertas_.» - -Mais c'est bien sur cette terre et dès cette vie et non plus seulement -dans la Jérusalem paradisiaque de l'Apocalypse, de saint Augustin et -de Scot Erigène, que devait se manifester la révélation joachimite. Le -rêveur de Flore y réservait aux moines, aux contemplatifs, aux -_spirituales viri_ le ministère dévolu jusqu'alors aux clercs, à -l'Église séculière. De quelles catastrophes serait précédée la grande -évolution religieuse? Joachim pressentait des années tragiques, et, -dans les derniers jours du XIIe siècle, il calculait en tremblant que -les deux prochaines générations humaines de trente années verraient -cette crise extraordinaire, que peut-être elle allait commencer, qu'au -plus tard elle éclaterait en l'an 1260. - -Il mourut avec le renom d'un prophète, en odeur de sainteté. Henri VI, -Richard Coeur-de-Lion, l'avaient consulté sur la venue de -l'Antechrist. L'Église le béatifia, et Dante l'a mis en son _Paradis_, -dans le choeur des mystiques. Mais ses visions lui survécurent. Les -Franciscains, dans les vingt années qui suivirent la mort de saint -François, s'attachèrent à lui comme au précurseur de la religion -nouvelle dont l'enfant d'Assise aurait été le Messie. On annonça, pour -1260, la fin de l'Église de Rome. On ajouta aux ouvrages vrais de -Joachim toutes sortes de livres apocryphes et de prophéties où -Frédéric II et sa descendance, le pape Innocent IV, saint François et -saint Dominique et le vêtement même des ordres mendiants étaient -clairement annoncés. Autour de Jean de Parme, général des -Franciscains, se groupaient les plus ardents apôtres joachimites. L'un -d'eux, Gérard de San-Donnino, en son _Liber introductorius ad -Evangelium Æternum_, résuma toute la doctrine de Joachim. L'Évangile -Éternel, qui fut, en effet, une doctrine et non un livre, avait été -jusque-là comme un texte idéal, la Bonne Nouvelle du Saint-Esprit, que -chaque adepte portait secrètement en son coeur. Le jour où il devint -un manifeste d'hérésie et un étendard révolutionnaire, l'Église et -l'Université de Paris s'émurent et s'entendirent pour frapper la -secte. L'opération fut très simple, tous les sectaires étant, au fond, -de pieux catholiques. Jean de Parme abdiqua le généralat. Gérard de -San-Donnino dut s'exiler en Sicile et renoncer aux fonctions -sacerdotales[5]. - - [5] Voyez notre Étude sur l'histoire du Joachimisme dans la - _Revue historique_, mai-juin 1886. - -Tout ceci se passait entre 1250 et 1255. Salimbene, tout novice, -s'était fait joachimite, comme les autres. A Hyères, il avait reçu de -Hugues de Digne, le chef de la secte pour la France, un précieux -commentaire de Joachim sur les quatre évangélistes, et l'avait copié à -Aix. Après le jugement de condamnation, prononcé en 1255, par -Alexandre IV, il était encore demeuré fidèle à la doctrine -mystérieuse. Longtemps après, quand, vieux et désenchanté, il écrit sa -chronique, il rappelle à dix reprises et très bravement, qu'il a été -jadis «grand joachimite, _magnus joachita_». Mais après 1260, l'année -fatale étant écoulée, et l'Église du Fils n'ayant pas cédé la place à -celle de l'Esprit, il se détacha tout à fait de la secte. Bartolomeo -de Mantoue lui dit un jour, à propos de Jean de Parme: «Il avait -suivi les prophéties de véritables fous. Cela me fait bien du chagrin, -répondit Salimbene, car je l'aimais tendrement. Et Bartolomeo: mais -toi aussi, tu as été joachimite. C'est vrai, réplique naïvement notre -moine; mais après la mort de l'empereur Frédéric II et la fin de -l'année 1260, j'ai tout à fait abandonné cette doctrine, et je suis -résolu à ne plus croire qu'aux choses que j'aurai vues.» - -Cependant, il garda toujours une tendresse pour les rêves de sa -jeunesse. Son orgueil fut d'avoir été l'un des initiés à la révélation -de l'Évangile Éternel, et il aime à nous conter tout ce qu'il a vu et -connu de ce grand mystère. Par lui nous pénétrons dans ce monde -singulier qui eut toujours l'allure d'une société secrète. A Pise, il -voit apporter furtivement, par un vieil abbé de l'ordre de Flore, les -livres de Joachim, que l'on voulait soustraire aux violences de -Frédéric II, ou plutôt aux recherches des inquisiteurs pontificaux. A -Hyères, il assiste, dans la chambre de Hugues de Digne, aux colloques -à voix basse des joachimites: il y avait là des notaires, des juges, -des médecins, _et alii litterati_. Des franciscains venus les uns de -Naples, les autres de Paris, s'interrogeaient anxieusement. «Que -pensez-vous, disait l'un, Jean de Naples, à Pierre de Pouille, de la -doctrine de Joachim? Je m'en soucie, disait l'autre, comme de la -cinquième roue d'un carrosse, _quantum de quinta rota plaustri_.» A -Provins, il se fait expliquer un livre apocryphe de Joachim, -l'_Expositio super Jeremiam_. A Modène, il rencontre Gérard de -San-Donnino revenant de Paris. Leur entretien est curieux, et se -découpe facilement en dialogue: - -_Salimb._--Si nous disputions de Joachim? - -_Gér._--Disputer, non, mais causons, et dans un lieu secret. (Ils s'en -vont derrière le dortoir et s'assoient à l'ombre d'une treille.) - -_Salimb._--Dis-moi quand et où naîtra l'Antechrist. - -_Gér._--Il est déjà né et grand, et bientôt le mystère d'iniquité -s'accomplira. - -_Salimb._--Tu le connais? - -_Gér._--Je ne l'ai pas vu en face, mais je le connais bien par -l'Écriture. - -_Salimb._--Quelle Écriture? - -_Gér._--La Bible. - -_Salimb._--Eh bien! dis tout, car je connais bien la Bible. - -_Gér._--Non, il nous faut une Bible. (Salimbene court chercher sa -Bible. Ils étudient le 18e chapitre d'Isaïe, que Gérard applique à un -roi d'Espagne ou de Castille.) - -_Salimb._--Et ce roi est l'Antechrist? - -_Gér._--Tout à fait. Les docteurs et les saints l'ont tous prédit. - -_Salimb._ (riant).--J'espère que tu verras que tu t'es trompé. - -(En ce moment les frères, avec des séculiers, apparaissent dans la -prairie, la mine allongée, causant avec des signes de tristesse.) - -_Gér._--Va, et écoute ce qu'ils disent. On dirait qu'ils ont reçu de -mauvaises nouvelles. - -(Salimbene court, interroge et revient. Mauvaises nouvelles, en effet: -l'archevêque de Ravenne a été fait prisonnier par Ezzelino de Padoue.) - -_Gér._--Tu vois bien, voilà le mystère qui commence. - -Longtemps après, _post annos multos_, au couvent d'Imola, on lui -présenta un livre de son ami Gérard, peut-être le _Liber -introductorius_. Mais Gérard avait été condamné, ses écrits étaient -frappés d'infamie. Salimbene eut peur et dit: «Jetez-le au feu.» - -L'appréhension de l'Antechrist fut, en dehors même de la société -joachimite, un sentiment essentiel de la religion italienne au XIIIe -siècle. On s'en inquiétait déjà au temps de Grégoire VII. Les -prédictions de Joachim attirèrent l'attention des mystiques sur -Frédéric II: évidemment, le monstre, c'était lui. Toutes les -calomnies, toutes les médisances propagées par les moines se -retrouvent en Salimbene, qui voit dans les malheurs des dernières -années de l'empereur, le signe très clair de la colère divine. Aussi -les a-t-il énumérés tous, l'un après l'autre, jusqu'à la mort -misérable de Frédéric, dans un château de la Pouille. Il invoque, -comme témoins de la vengeance céleste, tout à tour les Prophètes, les -Sibylles, Merlin, l'abbé Joachim. Frédéric, c'est l'ennemi satanique -de l'Église et de Dieu, l'impie, l'athée, le fourbe, le libertin, -_callidus_, _versutus_, _avarus_, _luxuriosus_, _malitiosus_, -_iracundus_, _jocundus_, _delitiosus_, _industriosus_, _épicureus_; -poète cependant, spirituel, séduisant, _pulcher homo_. Cet homme -charmant était d'ailleurs féroce: il fit couper le pouce à un notaire -qui, dans un acte, avait écrit de travers une lettre du nom impérial; -il donna à deux malheureux un excellent repas, puis fit courir l'un et -laissa s'endormir l'autre; on les ouvrit alors, sous les yeux de -l'empereur, curieux d'étudier le problème de la digestion. - - -III - -La parole de saint Paul et de Joachim de Flore: _ubi Spiritus Domini_, -_ibi libertas_, s'était réalisée à la lettre. L'Italie, animée par -l'attente d'une rénovation religieuse, porta tout d'un coup une -étonnante floraison de doctrines, de sectes, de miracles et de -prodiges de toutes sortes. Le premier, saint François, avec la -puissance d'un créateur, avait rajeuni le christianisme; cette -fécondité d'invention ne s'était pas ralentie au temps de Salimbene, -et, par lui, nous pouvons pénétrer dans la chrétienté la plus vivante -qui fût jamais. Et, je le répète, si nous mettons à part les vues -aventureuses du joachimisme, ici, nous n'avons pas affaire à des -hérésies. Même les plus scandaleux de ces chrétiens d'Italie se -croient en règle avec le bon Dieu. Ils édifient librement, -joyeusement, leurs petites chapelles, leurs communions bizarres dans -l'enceinte de la grande Église, qui les laisse faire quelque temps, -puis ramène vivement à la ligne droite ceux qui s'en éloignent avec -une belle humeur trop inquiétante. - -Le groupe de Jean de Parme semble au complet dans la _Chronique_. La -personne la plus singulière de ce groupe est assurément la soeur de -Hugues de Digne--_unius de majoribus clericis de mundo_--sainte -Douceline, dont la vie est dans un manuscrit provençal de la -Bibliothèque, publié, en 1879, par M. l'abbé Aubanés. Elle avait le -don de guérir ou même de ressusciter les petits enfants. Elle n'était -pas entrée en religion, mais portait le cordon de saint François, et -parcourait la Provence, suivie de quatre-vingts dames de Marseille. -Elle entrait dans toutes les églises des frères mineurs, où elle avait -des extases. Elle y demeurait facilement, les bras en l'air, depuis la -première messe du matin jusqu'aux complies. «On n'en a jamais dit de -choses fâcheuses[6]», écrit Salimbene. Tête politique, d'ailleurs, -dans le genre de sainte Catherine de Sienne. Charles d'Anjou, comte de -Provence, la respectait; il en avait peut-être un peu peur. - - [6] «Elle ne pouvait pas ouïr parler de Dieu, de Notre-Dame, de - saint François ou des saints et des saintes, qu'elle ne fût prise - aussitôt d'une extase. Beaucoup de fois, elle était suspendue - dans une si haute contemplation, qu'elle demeurait ravie tout - l'espace d'un jour... Cela fut bien souvent constaté par diverses - personnes, qui la voyant dans ces ravissements, la poussaient et - la tiraient fortement, et lui faisaient même beaucoup de mal, - sans pouvoir parvenir à la faire remuer. Quelquefois elle était - suspendue en l'air sans s'appuyer à rien, si ce n'est des deux - gros orteils; et elle était si fort élevée, soutenue en l'air par - la force de son merveilleux ravissement, qu'il y avait entre elle - et la terre l'espace d'un pan; de sorte que bien des fois, - pendant qu'elle demeurait dans cette position, on lui baisait le - dessous des pieds.» (_La vida de la Benaurada Sancta Doucelina_, - p. 73.) - -Dans ce monde étrange, le miracle, le petit miracle familier, était -une douce habitude. Les miracles de Salimbene tournent, en général, à -la gloire des Franciscains. Il ne dissimule point qu'une pieuse -industrie peut y aider. En 1238, dit-il, à Parme, vers le temps de -Pâques, les mineurs et les prêcheurs s'entendirent sur les miracles -qu'il convenait de faire cette année-là, _intromittebant se de -miraculis faciundis_. Il a connu un Frère Nicolas, à qui le miracle ne -coûtait pas plus que la récitation du _Pater_. Un moinillon, tout en -écumant la soupe conventuelle, avait laissé tomber dans le chaudron un -bréviaire enluminé, qu'on venait de lui prêter. Le saint livre -s'imprégnait de bouillon _miro modo_. Frà Nicolo, appelé, dit une -prière sur la soupe, et retira le bréviaire intact et tout neuf. -Salimbene ne nous apprend point si la soupe en fut plus grasse. A -Bologne, un novice ronflait si fort que personne ne pouvait plus -dormir au couvent. On l'exila du dortoir au grenier, du grenier au -hangar: rien n'y fit; c'était une trompette d'Apocalypse. On tint -chapitre sous la présidence de Jean de Parme, en personne. -Quelques-uns demandèrent l'expulsion du petit frère «_propter enormem -defectum_». On résolut de le rendre à sa mère, pour fraude sur la -chose livrée, _eo quod ordinem decepisset_. Frà Nicolo intervint et -promit un miracle. Le lendemain, l'enfant servit sa messe; puis, il le -fit passer derrière l'autel et là, il lui tira vivement le nez. Dès -lors, le novice dormit «_quiete et pacifice_», comme un loir, «_sicut -ghirus_». - -Mais aussi, que de faux miracles de la part des reliques qui ne sont -pas franciscaines! La ville de Parme vit entrer un matin, -processionnellement et suivie d'une foule de dévots, la châsse d'un -prétendu saint Albert de Crémone. La relique--le petit doigt d'un -pied--fit merveille. Les curés de paroisses commandaient pour leurs -églises des fresques en l'honneur de saint Albert «_ut melius -oblationes a populo obtinerent_». Mais un chanoine doué de flair -s'approcha de très près de la châsse, et sentit une odeur qui n'était -point de sainteté. Il prit la relique: c'était une simple gousse -d'ail! - -Evidemment, la notion d'orthodoxie était alors très particulière. Il -était entendu que les fidèles, individuellement, ou formés en -communautés libres, pouvaient chercher où il leur plairait la voie du -salut. Et chacun de tirer de son côté, selon son humeur: celui-ci, un -laïque de Parme, s'enferme en un couvent de cisterciens pour écrire -des prophéties; cet autre, un ami des mineurs, fonde quelque chose -pour lui tout seul (_sibi ipsi vivebat_). C'est le Don Quichotte de -saint Jean-Baptiste: longue barbe, cape arménienne, tunique de peau de -bête, une sorte de chasuble sur les épaules avec la croix devant et -derrière, et tenant une trompette de cuivre (_terribiliter reboabat -tuba sua_), il prêche dans les églises et sur les places, suivi d'une -foule d'enfants qui portent des branches d'arbres et des cierges. -Voici les _Saccati_ ou _Boscarioli_, hommes vêtus de sacs, hommes des -bois. C'est une secte de faux mineurs sortie du groupe de Hugues de -Digne, et qui ont pris un costume pareil à celui des franciscains. Ils -semblent de furieux quêteurs, plus alertes que les vrais, et qui ne -leur laissent que des miettes. Salimbene les méprise. Voici les -_Apostoli_, des vagabonds, _tota die ociosi_ (_ocieux_), _qui volunt -vivere de labore et sudore aliorum_. Cette bande va et vient, attirant -à elle les enfants qu'ils font prêcher, suivie d'une troupe de femmes -(_mulierculæ_), vêtues de longs manteaux, qui se disent leurs soeurs; -ils doivent pratiquer le communisme à outrance. Leur chef, Gherardino, -a des aventures galantes qui révoltent la pudeur de Salimbene. Une -pieuse veuve, bien digne des honneurs du _Décaméron_, lui a confié sa -fille avec laquelle il dormit: «_in eodem lecto, ut probaret si -castitatem servare posset_». L'expérience n'était pas neuve: elle -remontait à Robert d'Arbrissel, c'est-à-dire à la première croisade. -Mais Gherardino la jugeait curieuse et la renouvela souvent. Le -scandale des _Apostoli_ émut l'évêque de Parme, qui fit emprisonner -ceux qu'il put prendre. Puis Grégoire X condamna la secte qui refusa -de se soumettre. Les _Saccati_, plus humbles s'étaient soumis. - -Deux sociétés religieuses, orthodoxes, mais très différentes l'une de -l'autre, ont attiré l'attention de Salimbene: les Flagellants et les -_Gaudentes_, ou les _joyeux compères_. Les Flagellants apparurent -dans l'Italie du Nord en 1260, l'année fatale des joachimites: «Tous, -petits et grands, nobles, soldats, gens du peuple, nus jusqu'à la -ceinture, allaient en procession à travers les villes et se -fouettaient, précédés des évêques et des religieux.» La panique -mystique fit de grands ravages: tout le monde perdait la tête, on se -confessait, on restituait le bien volé, on se réconciliait avec ses -ennemis. La fin de toutes choses semblait prochaine. Le jour de la -Toussaint, les énergumènes vinrent de Modène à Reggio, puis ils -marchèrent sur Parme. Celui qui ne se fouettait point était «réputé -pire que le diable», on le montrait au doigt, on lui faisait violence. -Ils se dirigèrent enfin sur Crémone. Mais le podestat de cette ville, -Palavicini, refusa l'entrée des portes: il fit dresser des fourches le -long du Pô à l'usage des flagellants qui essaieraient de passer: aucun -ne se présenta. Avec les _Gaudentes_, autre tableau. Ceux-ci ne se -frappaient point, mais vivaient gaiement en confrérie chevaleresque. -Ils avaient été inventés par Bartolomeo de Vicence, qui fut évêque. -Petite confrérie, d'ailleurs. Ils mangent leurs richesses «_cum -hystrionibus_», écrit Salimbene. Ils ne faisaient point l'aumône, ne -contribuaient à aucune oeuvre: monastères, hospices, ponts, églises. -Ils enlevaient par rapine le plus qu'ils pouvaient. Une fois ruinés, -ils avaient l'audace de demander au pape de leur assigner, pour y -habiter, les plus riches couvents d'Italie. Dante les rencontre dans -la procession des hypocrites aux chapes de plomb doré, et converse -avec Loderingo, l'un des fondateurs désignés par Salimbene. - -Ces chrétiens aimables continuaient la tradition des _clerici -vagantes_ du XIIe siècle. Et même, à côté d'eux, certains _Gaudentes_ -isolés, les plus avisés sans doute, et les plus voluptueux de l'ordre, -annoncent déjà les prélats peu édifiants du XVIe siècle romain. Tel ce -chanoine Primas, poète assez spirituel, qui parodie les textes -liturgiques, compose une apocalypse bouffonne, «grand truand, grand -mauvais sujet, _magnus trutannus magnus, trufator_». Accusé près de -son évêque de trois vices capitaux: la luxure, le jeu et le vin, il se -défendit par une confession grotesque que notre chroniqueur se plaît à -rapporter tout entière. En voici quelques vers en l'honneur de -l'ivrognerie: - - _Tertio capitulo, memoro tabernam; - Illam nullo tempore sprevi neque spernam, - Donec sanctos Angelos venientes cernam - Cantantes pro mortuis Requiem æternam._ - - _Poculis accenditur animi lucerna, - Cor imbutum nectare volat ad superna;_ - _Mihi sapit dulcius vinum de taberna - Quam quod aqua miscuit præsulis pincerna._ - - _Meum est propositum in taberna mori, - Ut sint vina proxima morientis ori. - Tunc occurrent citius angelorum chori. - Sit Deus propitius mihi potatori._ - - -IV - -Vous le voyez, Salimbene et sa chronique sont une relique bien -vénérable du passé. Ils n'engendrent point la mélancolie, ce qui est -bon; mais, ce qui vaut mieux encore, ils inspirent de sérieuses -réflexions ou confirment de graves idées historiques. Chacune des -pages de ce livre montre que la liberté d'invention déployée par les -Italiens du XIIIe siècle dans l'oeuvre de la Commune, dans -l'organisation des franchises politiques et sociales, fut tout aussi -grande, aussi féconde, à la même époque, dans l'ordre des faits -religieux. La conscience libre dans la cité libre, telle fut alors la -formule de la civilisation italienne. Certes, l'apostolat même de -saint François et ses résultats immédiats témoignaient déjà, d'une -façon éclatante, de cette vérité. Mais ici, de l'exquise poésie de la -légende sortait peut-être un sentiment trop idéal de la réalité -historique. L'odeur suave des _Fioretti_, telle qu'une vapeur -d'encens, nous trouble les sens et nous donne une illusion -paradisiaque. Le moinillon de Parme, si familier, qui raconte avec -candeur tout ce qu'il a entendu, tout ce qu'il a vu, dissipe quelque -peu l'enchantement et nous apprend que, dans l'ordre séraphique, tous -n'étaient pas des séraphins. On ne connaît pas assez une société -religieuse si l'on n'en visite que les sanctuaires, si l'on n'en -contemple que les fondateurs; il importe aussi de fouiller les grands -et les petits recoins, la sacristie, le cloître, le réfectoire et les -cellules, et de prêter l'oreille aux pieux propos, aux confidences, -aux joyeusetés des plus humbles moines. Pour cet office, Salimbene est -un guide incomparable; on ne fait pas de meilleure grâce aux étrangers -les honneurs de son couvent. - -Ce livre a un mérite encore: il confirme une vue qui est absolument -nécessaire si l'on veut bien comprendre le génie religieux de l'Italie -entre les temps de Joachim et de saint François et le concile de -Trente. Dans cette vieille religion italienne, fondée sur la liberté -et vivifiée par l'amour, une notion a manqué, celle de la Vallée de -larmes, l'idée que cette vie est un pèlerinage douloureux, que l'on -poursuit en pleurant, où il convient de déchirer ses mains et ses -genoux à toutes les ronces du sentier. Ils crurent, au contraire, que -cette vie est bonne, que la nature est bienfaisante, que la joie est -permise, que le plaisir n'est pas défendu. Saint François, dans sa -Règle, prescrit comme vertus excellentes la bonne humeur et -l'allégresse: «_Ostendant se gaudentes in Domino, hilares, et -convenienter gratiosos_.» Une telle disposition, favorable déjà à la -santé morale du fidèle, est en outre une grande force pour l'oeuvre -générale de la civilisation. Elle attache le chrétien aux réalités et -aux charmes de la vie, lui fait aimer la cité terrestre, le détourne -de l'isolement mystique. Il ne faut pas juger du christianisme italien -d'après des visionnaires lugubres, tels que Dante et Savonarole, qui -ont été des exceptions. L'Italie vraie, celle de Frà Angelico comme -celle de Pétrarque, l'Italie de sainte Catherine de Sienne, du pape -Pie II, de Raphaël, a vécu de sérénité, a fui la tristesse. Elle -semble avoir ajouté une béatitude au Sermon sur la montagne: _Beati -qui rident_. Mais le jour où l'Église menacée, chancelante, s'est -repliée sur elle-même, s'est défendue pour ne point périr et a fait -revenir impérieusement la chrétienté à la discipline austère et à la -rigueur dogmatique, ce jour-là l'Italie a perdu la moitié de son âme. - - - - - LE ROMAN - DE - DON QUICHOTTE - - -Le _Don Quichotte_ est peut-être, de tous les ouvrages étrangers, le -plus populaire parmi nous. Il l'a été dès la fin de la vie de -Cervantes. La première partie de la traduction, rééditée par la -librairie Jouaust, est de 1614. Le grand écrivain languissait alors -tristement dans une petite ferme, près de Madrid. La seconde est de -1618, deux années après sa mort. La France du XVIIe siècle a donc lu -ce texte qui rappelle singulièrement par sa souplesse sinueuse, sa -grâce naïve et son tour latin, la langue de Descartes. Et c'est -justement parce que le français de cette époque était comme une -transposition fidèle de la langue latine, que notre traduction se -moule avec une étonnante facilité sur le castillan de Cervantes. On -sait que, de tous les idiomes romans, l'espagnol est demeuré le plus -proche de la source latine. Je ne crois pas que ni la version, très -scrupuleuse mais un peu dure, de M. Viardot, ni celle de M. Biart, si -spirituelle et d'allure si française, serrent d'aussi près l'original. -L'ouvrage espagnol nous est ainsi rendu avec une bonne foi exquise, en -un texte où l'on croirait lire quelque roman d'aventure du temps de -Louis XIII. - -Les grandes oeuvres des littératures étrangères, la _Divine Comédie_, -le _Roland furieux_, les drames de Shakespeare, n'entrent guère que -dans les bibliothèques des purs lettrés. Mais l'histoire du bon -chevalier de la Manche fait la joie de tous les lecteurs, des jeunes -et des vieux, des simples et des doctes. Plus encore que les romans de -Walter Scott, elle est le livre de la quinzième année; puis, après -avoir égayé les plus belles heures de l'adolescence, elle charme -encore la maturité et l'automne de la vie; il est toujours doux d'y -revenir, d'y ranimer la flamme de l'enthousiasme, d'y chercher, pour -les mécomptes de l'espérance, de riantes consolations. C'est un livre -de chevet, comme Horace, comme Montaigne, plus cher même que ces deux -écrivains aux âmes généreuses. Car enfin, il donne le spectacle du -devoir, même chimérique, embrassé et accompli, à travers les risées -des sages, jusqu'au sacrifice; le tableau d'un rêve sublime que ne -dissipent point les leçons de la réalité, et qui ne s'évanouit qu'à -l'heure de la mort. - -Il y a donc, dans le _Don Quichotte_, comme une philosophie du coeur -humain qui fait de ce roman le patrimoine de tous les peuples -civilisés. Mais c'est aussi une oeuvre nationale, qui marque, dans la -littérature espagnole, une date plus importante, un pamphlet de haute -critique, écrit à l'heure où l'Espagne, tardivement sortie du moyen -âge, se livrait enfin à la Renaissance, à l'Italie. Il convient -d'abord d'élucider ce point d'histoire littéraire; nous estimerons -mieux ensuite ce que Cervantes a su ajouter au roman satirique qui -semblait seulement conçu pour l'intérêt de l'heure présente, à savoir -une tragédie et une comédie éternelles. - - -I - -L'Espagne avait été, au moyen âge, la plus naturellement chevaleresque -des nations chrétiennes. Tandis que les autres peuples de l'Occident -portaient la croix en Terre Sainte, sur le Bosphore, ou en Égypte, -elle poursuivait sur son propre sol une croisade de sept cents ans, -et, délaissée du reste de l'Europe, privée de ses plus riches -provinces, luttait contre une race fanatique et savante, fière de sa -noblesse religieuse et de sa civilisation raffinée. Les docteurs -arabes de Tolède et de Cordoue, les continuateurs d'Averroès, dont les -doctrines troublaient toute la chrétienté, devaient mépriser -souverainement ces bandes de montagnards qui se ruaient sur la -_Huerta_ de Valence, brûlaient les bois de citronniers et dérangeaient -avec brutalité les commentateurs d'Aristote. Mais ces barbares -croyaient que le Ciel combattait pour leur cause. Saint Jacques le -Tueur de Maures, qui avait apporté l'Évangile à l'Espagne, -apparaissait souvent à la tête de leur cavalerie, et la mort -chevauchait à la droite de l'apôtre. Le Cid Campéador, mort depuis -plusieurs jours, soutenu par ses compagnons sur son coursier, gagnait -encore une bataille. Saint Jacques et le Cid furent les premiers -chevaliers populaires de l'Espagne. Mais leur légende ne rassasiait -pas l'imagination de ce peuple qui se débattait dans une guerre sans -merci. Ils se souvinrent de Charlemagne, le roi des Francs, l'Empereur -miraculeux, «à la barbe fleurie», vieux de deux cents ans, dont les -chevaliers avaient accompli, aux défilés des Pyrénées, des merveilles -de bravoure. Par la brèche de Roncevaux, les épopées de France -entrèrent en Espagne. Au XIIIe siècle, dans la _Cronica general_ -d'Alphonse X et la _Chronica Hispaniæ_ de Rodrigue de Tolède, notre -Roland reparaissait, avec sa grande histoire retouchée, altérée par -l'invention castillane. L'_Historia de l'Emperador Carlomagno_ -enchantait les esprits au même titre que le roman du Cid. Les chansons -de geste françaises, et le cycle d'Artus, le magicien Merlin, les -Douze Pairs, l'archevêque Turpin, Lancelot, le saint Graal, -enrichirent à l'envi la littérature chevaleresque de l'Espagne: les -pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle apportaient sous leur manteau -nos récits épiques et les fables de la Table-Ronde, que les croisés -faisaient connaître à la même heure en Orient et à Athènes, et que -copiaient l'Angleterre de Richard Coeur-de-Lion, l'Allemagne de -Barberousse, l'Italie des _Reali di Francia_. En Espagne, comme -ailleurs, les premières chansons françaises, remplies par la légende -carolingienne, d'une trame si simple, et qui laissaient peu de place à -la peinture des passions tendres, durent partager de bonne heure leur -fortune avec le roman d'aventures, le roman fantastique et amoureux -sorti du mythe de la Table-Ronde. L'héroïque _Chanson de Roland_ et -les oeuvres de la même famille parurent vite monotones en face de la -nouvelle tradition romanesque, d'origine bretonne, plus favorable à la -passion, à la volupté et au rêve. Cette race délicate des Celtes -bretons qui, sur les bords d'une mer mélancolique, aspirait aux -régions lointaines, indéfinies, aux terres idéales, accessibles -seulement aux saints, aux enchanteurs et aux preux, avait donné à -l'Europe mille touchantes imaginations, que l'Europe n'entendit qu'à -moitié, où elle chercha peu à peu un divertissement plutôt qu'un motif -d'édification et d'enthousiasme, et que bientôt elle modifia -profondément. Les Français du Nord, d'esprit si alerte, les -Provençaux, les Italiens, les Espagnols, afin de contenter leur -curiosité enfantine, demandèrent beaucoup à ces vieux contes bretons: -des miracles, des coups d'épée, des tournois, des géants et des nains, -des sorciers et des fées, surtout des scènes d'amour. L'amour, pour le -moyen âge, était presque une vertu cardinale. Quelques-uns, comme -Amadis, en pâtissaient longuement, en silence, puis en mouraient. -Tristan et la blonde Iseult, brûlés par un philtre d'amour, -languissaient et mouraient. Mais vivre était aussi chose excellente; -la jouissance et la joie avaient leurs bons moments après la -mysticité. La veine sensuelle des fabliaux, la veine gauloise passa -largement à travers les romans d'aventures. On finit par s'amuser fort -à la cour du roi Artus. Des vivacités dignes du Décaméron se -multipliaient dans les histoires chevaleresques. En vain l'Église -protestait et recommandait l'austère chanson de geste: les héros -carolingiens eux-mêmes, Roland par exemple, entraient gaiement dans le -cycle de la féerie et de la galanterie. Et la galanterie l'emportait -bientôt sur la pure chevalerie. Roland, peu soucieux du péril de -Charlemagne et de la détresse de Paris qu'assiègent les païens, court -le monde, cherchant sa maîtresse; mais Angélique s'était abandonnée au -beau Médor, le page sarrasin. La poésie des vieux âges se fondait dans -le songe voluptueux qui berça la Renaissance italienne. - -Revenons à l'Espagne. Ce fut seulement à la fin du XVe siècle et dans -le cours du XVIe que s'épanouit chez elle la plus riche floraison du -roman chevaleresque. Jusque-là, elle avait eu trop peu de loisir pour -goûter les plaisirs de l'imagination: elle avait imité et traduit -plutôt qu'inventé. Mais, les Arabes une fois chassés, elle renouvela -pour elle-même la fête poétique dont les autres nations commençaient à -se lasser et qui allait finir en Italie par la grâce ironique de -l'Arioste et les bouffonneries de l'_Orlandino_. Un peu plus tard -encore, la veine romanesque est si complètement épuisée chez les -Italiens que le Tasse revient sans hésiter aux traditions historiques -de la croisade. Mais, en Espagne, entre Ferdinand le Catholique et -Philippe II, et jusqu'à la veille même du _Don Quichotte_, -l'invention chevaleresque est dans son plein. Toute une littérature -éclate au soleil, médiocrement nationale, presque tous les personnages -venant du dehors et de loin, la fée Mélusine, le prophète Merlin, la -légende du saint Graal; puis Josué, David, Hector, Alexandre, Jules -César, confondus dans les mêmes chroniques, pêle-même avec Artus, -Charlemagne et Godefroy de Bouillon, Vespasien, Du Guesclin, Robert le -Diable, Lancelot du Lac, Flore et Blanchefleur; enfin, se détachant de -cette foule, les deux lignées, prolongées jusqu'à la fin du XVIe -siècle, d'Amadis de Gaule et de son frère Florestan, d'une part, de -don Palmérin d'Oliva, de l'autre. Mais Amadis était Français -d'origine. Nous avons l'_Amadas_ français qui faisait partie, en 1265, -des livres d'un chanoine de Langres et qui développait peut-être un -très vieux roman maintenant perdu: le traducteur de l'_Amadis_ -espagnol, Herberay des Essarts, prétend qu'il en avait trouvé -«quelques restes écrits à la main en langage picard». - -Malheureusement, plus d'un grain d'extravagance se mêlait à cette -littérature chevaleresque. Les antiquités juive, grecque et romaine, -l'Orient, l'Occident, Jérusalem, Constantinople et Rome s'y -rapprochaient par trop naïvement; l'histoire, la géographie, la -raison y étaient trop violentées. Dans le roman du _Chevalier -Marsindo_, on voyait le chevalier de l'Épine défier, à la tête d'un -pont, près de Constantinople, en l'honneur de sa maîtresse, tous les -paladins de Grèce et de mille autres lieux, démonter et vaincre -Garfir, roi de Thessalie, et Pirio, roi d'Argos. Les romans de -_Montésinos_ et le _Fierabras_ brouillent ensemble sans aucun -discernement, plusieurs chansons françaises, tout cela, dans un temps -de critique, de raisonnement et de politique, le temps de Christophe -Colomb et de Charles-Quint. Ces excès d'invention avaient convenu au -moyen âge, qui vécut de merveilleux, et, sans cesse déçu par la -réalité, se consola par le miracle. Mais la Renaissance, qui rendit à -l'Europe le sens de la critique, fut funeste aux légendes. Tout éprise -d'antiquité classique et de paganisme, elle ne retint plus les -traditions chevaleresques que pour s'en égayer: Pulci, Boiardo et -l'Arioste accumulèrent, avec un esprit infini, d'amusantes absurdités, -puisées à pleines mains, de droite de gauche, dans la littérature -antérieure. Mais leurs oeuvres élégantes ne s'adressaient qu'aux -lecteurs délicats; en Espagne, elles ne pouvaient supplanter le vieux -roman. Les nobles castillans, qui avaient reçu en Lombardie et dans la -vice-royauté de Naples la culture italienne, et les premiers lettrés -de la Renaissance espagnole qui se formaient à l'école des humanistes -de l'Occident, accueillirent avec ardeur cette interprétation -sceptique des fables chevaleresques. Mais le peuple ne pouvait en -savourer l'ironie. C'est ainsi qu'entre les lecteurs ignorants et -crédules des contes de nourrices et les beaux esprits de Madrid et de -Salamanque se posa, au temps de Philippe II, comme une question des -romantiques et des classiques, du moyen âge et du goût moderne. - -Alors apparut le manifeste littéraire de la première partie du _Don -Quichotte_. Dès le premier chapitre, la portée de l'ouvrage se montre -d'une façon générale. Il ne s'agit plus seulement ici, comme dans -l'_Orlando Furioso_, de divertir le lecteur par des merveilles -poussées jusqu'à la folie, mais de faire toucher du doigt la folie du -malheureux que ces merveilles ont troublé, et, par la trivialité des -aventures, de tuer le rêve de l'aventurier. Deux épisodes fort -importants, l'exécution sommaire de la bibliothèque du chevalier et la -conversation du chanoine et du curé escortant la cage du héros -enchanté; plus loin enfin, dans la seconde partie, la conversation -dans l'hôtellerie interrompue par le massacre des outres de vin, -permettent de dégager du roman la critique de Cervantes sur la -littérature populaire de son pays. A la dernière page du livre, -l'écrivain fait dire à bon droit à sa propre plume, au moment où il la -dépose pour toujours: «Les extravagantes histoires de chevalerie, -frappées à mort par celle de mon _Don Quichotte_, trébuchent déjà et -vont tomber tout à fait sans aucun doute.» Il pouvait montrer la -grande foule des romans chevaleresques se heurtant à la tombe de don -Quichotte et s'écroulant comme une ruine. Mais on jugerait mal -Cervantes si on lui imputait, à l'égard du moyen âge tout entier, des -légendes, des poèmes et des récits de jadis, un mépris sans mesure. -Dans tout conflit entre la foi et les idées du passé et celles de -l'avenir, les esprits de second ordre prennent seuls un parti extrême: -les intelligences très hautes, qui voient la suite et la raison d'être -des traditions, s'attachent à une pensée plus libérale. Rappelez-vous -notre Rabelais et son rôle à l'heure même où le génie français -traversa la crise de la Renaissance. Vers 1550, la Pléiade, par la -voix de Joachim du Bellay, renverra superbement aux «Jeux floraux de -Toulouse», c'est-à-dire aux lecteurs de province, les romans de la -Table-Ronde. Mais, dans ce renouvellement profond et un peu hâtif du -XVIe siècle, par son livre et par sa langue, Rabelais osait alors -rattacher notre passé gaulois aux temps qui venaient de s'ouvrir. -Il jeta un pont sur l'abîme qui s'était creusé tout d'un coup -entre les deux grandes époques de notre histoire intellectuelle. -Malheureusement, il fut presque le seul à y passer. Il me semble que -cette tentative de conciliation fut reprise en Espagne par Cervantes, -à l'occasion du dénombrement critique des livres de don Quichotte. -Dans ce chapitre, qu'il faut lire avec une sérieuse attention, il a -voulu séparer le bon grain de l'ivraie. Et, si le bon grain s'est -trouvé rare, la faute n'en est ni à Charlemagne ni à Merlin, mais au -goût particulier d'un gentilhomme de village. - -Or, donc, ce matin-là, don Quichotte, vaincu la veille, roué de coups -par un muletier, dormait à poings fermés dans son lit: il voyait en -songe les Douze Pairs, la fée Mélusine et le marquis de Mantoue. Le -curé, le barbier, sa nièce et la gouvernante entrèrent tout doucement -dans la bibliothèque. Il y avait là plus de cent gros volumes et -autant de petits, bien reliés, toute la littérature chevaleresque et -bucolique de l'Espagne. Ces quatre personnages n'aimaient point -l'idéal et n'entendaient rien aux rêves grandioses du cher oncle: ils -avaient décidé que, les livres ayant gâté la cervelle de don -Quichotte, il fallait les brûler. La gouvernante courut chercher un -pot d'eau bénite et un goupillon; le curé sourit de la simplicité de -cette bonne âme; il ne voulut point qu'on jetât au hasard et sans -jugement les coupables dans la basse-cour, et, comme il était lettré -et bon théologien, il épargna les plus distingués et sauva même du feu -ceux dont les fautes lui parurent vénielles. - -Le premier qu'on arrache de son rayon, le père d'une longue postérité, -_Amadis de Gaule_, docteur et «dogmatiseur d'une si pernicieuse -secte», le «meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce -genre», commence la série des élus, «comme premier livre de chevalerie -qui s'est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur -origine». Mais ses fils et petits-fils, _Esplandian_, _Amadis de -Grèce_, descendent lestement par la fenêtre, et, sur leurs talons, -_Don Olivante de Laura_, le plat _Florismart d'Hyrcanie_, le -_Chevalier Platir_, le _Chevalier de la Croix_. Mais voici le _Miroir -de Chevalerie_, c'est-à-dire, à la fois, la bonne tradition française, -Turpin, Renault de Montauban, et la traduction «du fameux Mathieu -Boiardo» et aussi de quelques autres poèmes italiens; c'est, par -conséquent, de l'avis du curé, comme un cousin espagnol du «chrétien -poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici et qu'il parle une autre -langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect; mais, s'il -parle son idiome, je l'embrasserai de tout mon coeur». Quant au -_Miroir_ et à tous ceux qui «se trouveront traitant des choses de -France», ils seront réservés avec soin, jusqu'à plus ample -information, excepté, toutefois, le _Bernardo del Carpio_ et le -_Roncevaux_. Il s'agit ici de deux romans tirés de la _Chronica -Hispania_ et de la _Chronique_ d'Alphonse X, deux fausses chansons de -Roland, où Bernard del Carpio, allié des païens, taillait en pièces la -chevalerie française. _Palmerin d'Oliva_ est condamné aux flammes, -mais _Palmerin d'Angleterre_ est recueilli avec une rare -bienveillance. Le curé l'attribue à «un savant roi de Portugal». -C'était une imitation du vieil _Amadis de Gaule_, modifié en ses -éditions successives sous différents noms d'auteurs, et remarquable -par l'art de la composition, la vérité des caractères, le bon goût de -l'invention. _Don Bélianis_ est donné au barbier, à condition qu'il ne -le laissera lire à personne, et le curé mettrait volontiers dans sa -poche _Tiran le Blanc_, «trésor de contentement et mine de -passe-temps». Les aventures en sont aussi amusantes qu'absurdes. Le -même jour, Tiran bat en duel les ducs de Bourgogne et de Bavière, les -rois de Pologne et de Frise: il prend Rhodes au sultan du Caire et -Constantinople au Grand-Turc; l'empereur grec reconnaissant lui -accorde la main de sa fille Carmesina, près de laquelle le chevalier, -grâce à la complaisante duègne Placerdemivida, avait déjà passé -quelques instants agréables. Entre temps il avait fait cadeau à la -bonne dame d'un royaume quelque part en Afrique. Néanmoins, ajoute le -curé, dans ce roman la vraisemblance se concilie encore avec le -merveilleux; «les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs -lits, font testament avant leur mort.» - -Ainsi, pour ne rien dire des bucoliques et des bergeries, qui eurent -aussi leur tour, trois groupes d'oeuvres romanesques méritaient, selon -Cervantes, de demeurer entre les mains des lecteurs cultivés: celles -qui dérivaient directement des sources mêmes de la légende -chevaleresque, de la _matière de France_ et de la _matière de -Bretagne_; les romans et poèmes illustres des peuples étrangers, mais -en leur langue originale, enfin les oeuvres divertissantes à la fois -par la fantaisie de l'invention et la réalité des moeurs et de la vie. -Tout le reste fut condamné au feu pour hérésie envers le bon sens, la -tradition historique et le bon goût. Ils brûlèrent parfaitement et -bientôt l'odeur inquiétante de l'auto-da-fé se répandit dans le logis. -Mais don Quichotte demeura fou, car il savait par coeur toute sa -bibliothèque. Que lui importait que ces romans ridicules, dont le -populaire illettré faisait ses délices, ne fussent plus qu'une -poignée de cendres légères? L'idéal qu'ils portaient en eux était -entré dans l'âme du héros de la Manche. La servante avait perdu son -eau bénite et ses _oremus_, et le curé allait s'apercevoir bientôt, -par la très prochaine escapade du chevalier, qu'on ne guérit pas les -esprits en brûlant les livres. - - -II - -D'ailleurs, des livres nouveaux, des idées nouvelles n'étaient pas le -remède propre de la folie de don Quichotte. En lui, ce n'est pas la -raison même qui est atteinte le plus profondément. Elle n'est malade -que par contre-coup. Ni le sophisme, ni l'ironie, ni le mensonge ne -l'ont gâtée. Jamais il n'a essayé de justifier une action vile par un -raisonnement faux. C'est pourquoi le coeur est intact en ses parties -les meilleures. Le chevalier est demeuré bon, courtois, loyal, -héroïque. Sa conscience était droite, sa parole fut, jusqu'à la fin, -comme son épée, d'un vrai gentilhomme. Et cependant, c'est bien au -coeur qu'est le siège du mal. C'est par l'excès de l'enthousiasme et -l'essor immodéré des passions généreuses que don Quichotte s'est -perdu. Quelques siècles plus tôt, au temps des preux, il eût paru à -sa place, parmi les pairs de Roland, sous la bannière du Cid; mais il -est venu trop tard, en un âge vieilli, paladin suranné que les sages -tournent en dérision. Si les empereurs légendaires qui dorment au fond -des cavernes, sur les hautes montagnes, si Charlemagne et Barberousse, -se redressant tout à coup, descendaient, avec leurs armures rongées -par la rouille, dans les plaines et dans les villes, ils ne -donneraient pas un spectacle plus étrange. Quand les dieux sont morts, -les gens avisés soufflent gaiement sur la dernière lampe du -sanctuaire, et il faut avoir l'âme bien enfantine et bien grande pour -essayer de la rallumer. - -Tel avait été, pour son malheur, Michel Cervantes, et, dans le -personnage de don Quichotte, il a mis le sentiment mélancolique de sa -propre vie. Son roman, commencé dans une prison, terminé dans un logis -d'aventure, a le charme triste d'une confession: un lien douloureux y -unit les rêves et les déboires du héros aux espérances et aux -désillusions de l'auteur. Cervantes traîna toute sa vie le fardeau -d'une longue misère. Aucune des choses qu'il entreprit ne réussit, et -les entreprises de l'Espagne ou de la chrétienté auxquelles il prit -part allègrement tournèrent pour lui d'une façon plus ou moins -lamentable. Véritable chevalier errant, il servit son pays sur terre -et sur mer en Italie, à Tunis, en Portugal, aux Açores; il assista, -dans les eaux de Lépante, au suprême effort de l'Europe contre -l'islamisme. Deux coups de feu dans la poitrine, la main gauche -brisée, sept mois de fièvre dans les hôpitaux de Sicile, quatre années -de captivité aux bagnes d'Alger, des procès, un peu de prison de temps -en temps, la pauvreté toujours, la demi-domesticité de l'homme de -lettres attaché à la clientèle des grands personnages, la course -haletante du poète dramatique en quête d'un théâtre et du petit -fonctionnaire au service du fisc; enfin l'effronté plagiat et les -injures d'Avellaneda qui osa continuer le _Don Quichotte_, tel fut -ici-bas le lot de Cervantes. Certes, il eût eu le droit d'imaginer un -Hamlet espagnol dont l'histoire eût témoigné d'une façon amère de la -vanité du génie, du courage et de la bonté, toujours trahis par la -malice des hommes, l'insolence de la fortune et la médiocrité de la -vie. Mais il y avait, dans cette âme méridionale, trop de bonne grâce -et de douceur, et peut-être aussi cette idée qu'après tout, l'idéal -étant une joie très noble, les fous ont dès ce monde une part au -royaume de Dieu. C'est pourquoi il faut avoir l'oreille assez fine -pour reconnaître, à travers le franc éclat de rire du _Don Quichotte_, -le cri tragique du malheureux grand écrivain. - -Ici, en effet, domine la comédie, parce que la passion touchante du -chevalier pour l'héroïsme ne se peut manifester que par des chimères -ou des actes ridicules. Il plane à une telle hauteur au-dessus des -réalités de la vie qu'il ne les aperçoit plus, sinon transfigurées par -un mirage éblouissant. S'il aborde de front les choses, il s'y heurte -avec une telle maladresse que, du choc, il tombe piteusement, et nous -rions de la culbute; s'il se mêle à la vie des autres hommes, à leurs -plaisirs ou à leurs peines, c'est toujours à contre-temps, et nous -rions encore. Lui seul est profondément sérieux et convaincu. Il -marche, avec une allure magnifique, le front perdu dans les nuages: -moulins à vent et moulins à foulons, troupeaux de moutons ou de -flagellants, hôtelleries campagnardes, châteaux de grands seigneurs, -muletiers égrillards, vénérables duègnes, espiègles caméristes, -relaveuses de vaisselle, renouvellent ou exaspèrent l'idée fixe du -chevalier: au violent soleil d'Espagne, dans le désert poussiéreux, -dans la campagne blanche et morne, au fond des gorges horribles de la -Sierra Moréna, il passe tout droit, avec la sérénité d'un poète: la -nuit, toujours debout et chargé de ses vieilles armes, il veille et -songe encore, et, tandis que Sancho ronfle entre Rossinante et le -grison immobiles, pensif et tout pâle sous un rayon de lune, il -écoute comme en extase le bruissement infini de la nature. S'il -rencontre sur sa route les amours violentes ou les passions naïves de -Cardénio et de Lucinde, de don Fernand et de Dorothée, de Claire et de -don Louis, l'émotion qu'il en reçoit rallume encore les fantaisies de -son cerveau. Il ne s'éveille qu'à la suite de la plus humiliante de -ses aventures: battu en combat singulier, condamné par son serment -chevaleresque à une longue inaction, il ouvre enfin les yeux, -reconnaît sa folie et retombe d'une chute si lourde du ciel sur la -terre que ce jour est le dernier de sa vie. Il meurt le coeur brisé, -car il a perdu tout à coup les deux plus grandes forces de l'âme, la -foi et l'amour. Il n'a pas le courage de recommencer une vie nouvelle. -Il ne saurait survivre aux glorieux fantômes qui l'ont consolé de tant -de misères. Tant qu'il a cru en eux, il a accueilli les coups de bâton -avec la résignation d'un amant ou d'un martyr; maintenant qu'il sait -que peiner et lutter pour le relèvement du droit et l'exaltation de la -justice, c'est ferrailler contre de simples moulins à vent, il n'a -plus qu'à faire sa dernière sortie du côté de l'autre monde. Paix à -votre mémoire, chevalier de la Triste-Figure! Vous avez été vaincu. -C'est la destinée des grandes âmes et des grandes causes. Mais vous -nous avez bien amusés, et, pour le bon sang que nous vous devons, -nous vous pleurerons éternellement! - - -III - -Les lecteurs qui ne sont pas doués du tempérament chevaleresque ont -parfois un faible pour Sancho Pança, et le préfèrent à don Quichotte -lui-même. Plus d'un moraliste affirme que Sancho représente le sens -commun en face de la pure déraison, la prose opposée à la poésie. Sans -doute, l'écuyer distingue clairement entre un troupeau de moutons et -une armée en marche; il aime mieux être arrêté sur son chemin par une -valise pleine d'écus que par une volée de bois vert; enfin, quand il -se donne le fouet, afin de désenchanter le cher maître, ce n'est point -le cuir même des Pança, mais l'écorce d'un robuste chêne qu'il frappe -avec l'entrain d'un franc casuiste, compatriote de saint Ignace. -J'accorde qu'il ne prend pas en général la vie par son côté héroïque, -très semblable en cela aux gens raisonnables à l'excès: il est -poltron, égoïste, paresseux, menteur et gourmand. Brave coeur -toutefois, patient, résigné, fidèle et aimant à la manière d'un vieux -chien de berger. Mais, avouons-le, il est fou, lui aussi, par -contagion, fou à lier quelquefois, car certaines extravagances de -l'écuyer ne sont pas moins fortes que celles de son seigneur. Il a -beau voir et toucher chaque jour les folies de don Quichotte et en -recevoir le contre-coup fâcheux sur les épaules ou ailleurs, il -s'entête dans sa chimère aussi obstinément que l'hidalgo dans la -sienne. Ce rustre a la maladie des grandeurs; par ambition, afin -d'obtenir l'île qui lui a été promise, il accepte toutes les -mésaventures, comme fait don Quichotte, par amour de la gloire; qu'on -le berne sur une couverture, qu'on le bâtonne, qu'on lui vole son âne, -il fera bon visage à la fortune, tout en caressant son propre rêve. -Et, s'il n'était pas encore plus fou que sensé, le roman de Cervantes -eût tourné court. D'abord, un écuyer, c'est-à-dire un interlocuteur, -était nécessaire au chevalier. Seul, et s'abandonnant au lyrisme de -ses longs monologues, don Quichotte fût devenu assez vite ennuyeux. -Remarquez que la première sortie est bientôt terminée. C'est un lever -de rideau où le héros n'a presque rien à nous dire. Il s'y montre dans -toute son originalité maladive; mais l'isolement même où il se meut -l'oblige à une perpétuelle et monotone divagation. L'attention du -lecteur serait lasse au bout de quelques chapitres. La vraie comédie -ne commence donc que par l'entrée en scène de Sancho. En effet, le -caractère de chacun des deux personnages n'a toute sa valeur et sa -complexité qu'opposé à celui de son compère. Chaque fois que don -Quichotte bat la campagne, Sancho, tout à coup dégrisé, parle et -prêche comme l'un des sept Sages, et, quand l'écuyer ne dit ou ne fait -plus que des sottises, le chevalier raisonne d'une façon parfaite. La -démence de l'un se mesure toujours à l'aide du bon sens ou de l'esprit -de l'autre. C'est pourquoi ces deux visionnaires sont comiques au plus -haut degré. L'un, qui est la dupe naïve de l'autre, lui fait sans -cesse la morale des pères de famille, et le galant homme qui le -premier a embrouillé la cervelle de son valet s'efforce de lui -redresser l'entendement et de lui ennoblir le coeur. Ironie -excellente, qui n'a rien de forcé, car elle répond aux contradictions -intimes de la vie humaine; conflit toujours et partout renouvelé, et -plus apparent peut-être que réel, de l'ange et de la bête. Seulement, -comme nous avons la prétention de n'être ni celle-ci ni celui-là, nous -rions tout aussi volontiers des déconvenues de l'ange que des misères -de la bête. - -Certes Sancho méritait bien de jouer un instant le premier rôle dans -le drame héroï-comique de Cervantes. Chose curieuse! c'est au moment -même où le rêve se réalise pour lui qu'il s'en dégoûte à tout jamais, -comme si le bonheur n'était qu'affaire d'imagination et -s'évanouissait dès qu'on croit en jouir. On sait qu'il fut pendant -sept grands jours chef d'État, président d'une république qui n'était -que provisoire, une petite ville de terre ferme qu'il prenait pour une -île et où il fut abreuvé d'amertumes. Il y fit tout le bien possible, -ne pendit personne, rendit la justice aussi paternellement que saint -Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans le -palais même de sa seigneurie. Il entre dans sa capitale au son des -fanfares: les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le -populaire crie vivat sur son passage. Dès le premier jour, un homme -néfaste, son médecin, empoisonne toutes ses joies, l'empêche de boire -et de manger à sa guise, et voilà l'île en proie au dangereux régime -d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit: il veut tout -réformer à la fois, il promulgue des statuts et des pragmatiques, il -glisse sur la pente du pouvoir personnel. Évidemment, il tombera -bientôt. Il fait des rondes de nuit qui inquiètent les amoureux: -entouré de son conseil de cabinet, y compris le maudit médecin, à la -lueur d'une lanterne, il dévisage de trop près une fillette déguisée -en page. Cette police excessive mécontente la jeunesse qui passe tout -entière au parti de l'opposition. Or, la septième nuit de son -gouvernement, Sancho fut réveillé par le tocsin, les tambours et les -clameurs de la foule: c'était une révolte, pour ne point dire une -révolution. On lui crie aux armes. Il invite ses partisans à quérir -très vite don Quichotte, pour qui les armes n'ont pas de secret. Ses -gens lui répondent qu'étant gouverneur il commande l'armée et doit -marcher à l'ennemi. On l'incruste donc entre deux gros boucliers -reliés par une corde, où il se trouve plus empêché qu'une tortue -couchée sur le dos. Il tombe et passe une nuit horrible: l'île entière -piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus -cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses -serviteurs, puis, tranquillement, magnanimement, quoique vainqueur de -la sédition, il abdique. Il descend à l'écurie, embrasse en pleurant -son âne, le cher grison des heureux et des mauvais jours, le bâte et -le bride de ses propres mains, monte en selle, dit adieu à ses -derniers fidèles, prononce quelques paroles profondes sur le néant de -l'ambition et de la puissance, puis s'en va au petit pas, tout seul, -n'emportant de ses grandeurs qu'une poignée d'orge, un morceau de -fromage et une croûte de pain. _Et nunc, reges, intelligite!_ - -Tel est le livre le plus universellement aimé, le plus européen de -tous les romans, que Cervantes a pu inventer, malgré ses ennuis. Nos -pères ont fêté le _Don Quichotte_, vingt ans avant le _Cid_, dans -cette même traduction qui, longtemps oubliée, reparaît à la lumière. -On estimera peut-être que la langue en laquelle elle est écrite -justifiait la réimpression qui nous rend en quelque sorte une -intéressante relique de la vieille littérature française. - - - - - LA FONTAINE - - -I - -Il n'est point de bibliothèque d'honnête homme où l'on ne rencontre un -La Fontaine. Les uns, plus attachés aux naïfs souvenirs d'enfance, -gardent un vieux fabuliste fané; les autres, amis des histoires de -plus longue haleine et de leurs portraits en gravure, ont placé, sur -les rayons d'en haut, que n'atteint point le bras des écoliers, un -précieux exemplaire des Contes, en deux volumes, dorés sur tranches. -Mais c'est toujours La Fontaine; conteur ou fabuliste, il est toujours -bien venu comme un hôte familier. Beaucoup de personnes cultivées le -placent à côté de Molière, au premier rang de leurs prédilections. Et -cependant il n'a guère représenté l'esprit de son époque. Il était -bien plutôt la contradiction même du goût classique. La grande estime -où nous le tenons est surtout l'oeuvre de la postérité. Ses -contemporains le regardaient comme un personnage assez étrange, une -façon de rêveur qui suivait, disait-on, le convoi mortuaire d'une -fourmi, comme un parent, et qu'on ne voyait point aux antichambres de -Versailles. Louis XIV ne l'aimait pas et faisait de ses _Fables_ -autant de cas que des _magots_ de Téniers. Boileau, qui l'aimait, eut -soin de l'oublier dans son _Art poétique_. C'était, dit durement Louis -Racine, «un homme fort malpropre et fort ennuyeux». On riait beaucoup -de sa simplicité en toutes choses. N'avait-il pas trouvé éloquentes -les prophéties de Baruch? N'avait-il pas pleuré courageusement, avec -les _Nymphes de Vaux_, sur la disgrâce de Fouquet? Pendant vingt ans -il perdit de vue son fils: il aurait voulu perdre pareillement de vue -sa femme qui, du reste, ne l'embarrassait guère. Au Temple, dans la -société libertine des Vendôme, on l'enivrait, on le gorgeait de bonne -chère. Il mettait ses bas à l'envers et égarait son haut-de-chausses -après souper. Il vieillit assez tristement, sans famille, au foyer de -quelques amis; son esprit s'affaiblit; il fut pris d'une grande peur -de la mort; son amusement était d'assister aux réunions de l'Académie, -où il allait fidèlement, par le chemin le plus long. Un jour, en -revenant de la séance, il s'évanouit dans la rue du Chantre. Ce fut sa -dernière promenade. Deux mois après, on enterrait l'ami des bêtes, le -dernier des poètes gaulois, l'incomparable écrivain qui avait -retrouvé, en ce siècle solennel de Port-Royal et de Bossuet, avec -l'inspiration voluptueuse de la Renaissance italienne, la grâce -aimable et fine de l'esprit grec. Gaulois, Italien, Attique, tel fut, -en effet, La Fontaine, au temps où le _Pantagruel_ passait pour une -oeuvre monstrueuse et incompréhensible, où Boileau ne voyait que -_clinquant_ dans la poésie du Tasse, où les dieux grecs étaient -méconnus, où l'art d'Euripide paraissait sur la scène tragique raffiné -et altéré par la politesse des salons et de la cour. Mais, grâce à la -naïveté de son génie, ces traits singuliers et si divers se -rencontrèrent en lui sans artifice ni dissonance, avec une sincérité -et une liberté pures de toute affectation: - - Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles - A qui le bon Platon compara nos merveilles, - Je suis chose légère et vole à tout sujet: - Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet. - -Et, dans ce miel d'une saveur si franche, et qu'il faut goûter d'un -palais délicat, on distingue sans peine la bonne odeur bourgeoise des -petits jardins champenois, l'âpre senteur des roses du _Décaméron_, -et le parfum subtil des asphodèles d'Athènes. - - -II - -On sait que la Renaissance détacha tout d'un coup les écrivains très -lettrés du seizième siècle français de la langue, des traditions et du -goût de notre première littérature: la langue, les idées et le ton des -contemporains de Ronsard et de Montaigne furent, pour employer le mot -de du Bellay, _illustres et auliques_. En même temps, la Pléiade -renvoyait avec dédain «aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de -Rouen» toute la poésie chevaleresque et satirique du moyen âge. Le -dix-septième siècle se sentait déjà si loin des origines littéraires -de la France, qu'au-delà de Villon il n'entrevoyait plus que des -formes confuses, des oeuvres barbares et un art grossier tout à fait -indigne de l'attention des beaux esprits. Ceux-ci, renfermés dans la -culture classique, charmés par la conversation polie, la tragédie et -l'oraison funèbre, oublient toutes les vieilles choses, l'histoire, -les mythes et les contes, comme l'idiome et les moeurs de nos pères. -Versailles, cité toute neuve, vers laquelle l'Europe entière regarde, -est comme le symbole du goût nouveau: on y jouit d'un si magnifique -spectacle que personne n'y pense plus guère à Paris, la _grand'ville_ -du roi Henry, à la place Maubert, aux rues tortueuses peuplées de si -grands souvenirs. Quant à la pauvre province, si vivante chez les -vieux auteurs, on n'y va plus qu'en exil, on l'abandonne à ses -dialectes locaux, à ses patois campagnards, à ses légendes héroïques -et à ses fables de nourrices. - -Il y eut du provincial en La Fontaine, dont la muse familière avait -ses vallons sacrés quelque part entre Reims et Château-Thierry: les -scènes de ses fables s'encadrent, non point entre les charmilles -architecturales de Versailles, mais dans les paysages modestes de -Champagne ou de Brie, dans les rues de village, les carrefours des -petites villes. Ici, le long des haies, il a rencontré, et peut-être -attendu, _légère_ et _court vêtue_, la bonne Perrette portant son pot -au lait; là, dans cet enclos, il a vu passer, au son des trompes, la -meute du seigneur du village chassant le lièvre, et Monsieur le Baron, -qui vient de manger les poulets et de lorgner la fille du manant, -écraser sans pitié chicorée et poireaux, oseille et laitue, orgueil du -pauvre hère. C'est au bord d'une rivière villageoise, peu profonde, où -l'eau rit au soleil, que se promène solennellement son héron, et -_certaine fille un peu trop fière_, qui fait fi des bons partis, -comme celui-ci des brochets et des carpes, a certainement son logis -tout près de cette rivière. - -Voici, dans son échoppe qui coudoie l'hôtel d'un financier, le -savetier Grégoire, toujours en belle humeur; sur la place, le -charlatan et la ménagerie où maître Gille, _singe du pape en son -vivant_, arrivé de la veille _en trois bateaux_, émerveille la foule. -Là-haut, sur la colline, en plein midi, dans la poussière crayeuse, au -fond des ornières, chemine sur quatre roues grinçantes le coche de -Paris, escorté de ses voyageurs à pied, chantant, jurant ou priant. -Tout à l'heure, à la lisière de ce bois, les voleurs les -détrousseront. Sur ce point, une lettre du fabuliste montre, sous la -fable, une impression personnelle. Il se rendait en Limousin: dans son -carrosse, «point de moines, mais, en récompense, trois femmes, un -marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours et qui -chantait très mal». Le chemin devient détestable: «Tout ce que nous -étions d'hommes dans le carrosse, nous descendîmes, afin de soulager -les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que -des commodités de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs, -elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et -particulièrement pour moi, qui crains naturellement de les -rencontrer. On dit que ce bois que nous cotoyâmes en fourmille: cela -n'est pas bien, il mériterait qu'on le brûlât.» Mais dans la vie de -province, insoucieuse et grasse, une pointe de sensualité chatouille -et réveille souvent les esprits qu'endormirait mortellement la -médiocrité monotone des choses. La Fontaine ne touchait point ce -chapitre avec le chanoine Maucroix: mais, pour sa femme, il n'avait -pas de ces secrets. C'est pour elle qu'il écrit sincèrement son -voyage. «Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se -qualifiait comtesse; elle paraissait jeune et de taille raisonnable, -témoignait avoir de l'esprit, déguisait son nom, et venait de plaider -en séparation contre son mari: toutes qualités de bon augure, et j'y -eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée; -mais sans elle rien ne me touche.» Suivent alors toutes sortes de -confidences sur les filles de Châtellerault, de Poitiers et de Bellac, -et ce naïf aveu de ses rêves d'avenir: «Il y a d'heureuses vieillesses -à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au -bout: il n'y en a guère, mais il y en a.» Le contemplateur curieux des -aspects pittoresques et du ménage de la province, cet amateur des -petites aventures de l'amour et du hasard ne serait point complet, -s'il n'était paresseux. «Ce serait, dit-il avec un gros soupir, une -belle chose que de voyager, s'il ne se fallait point lever si matin.» - -On le voit, bien des habitudes d'esprit et de goût rattachent La -Fontaine à la vieille France: mais ce ne sont encore là que les traits -extérieurs d'une physionomie morale, et comme les conditions -préliminaires de ce qu'il y eut en lui de profondément gaulois. C'est -par les _Fables_ beaucoup plus que par les _Contes_ eux-mêmes que se -manifeste sa parenté avec nos ancêtres littéraires. Le sel qu'il a -répandu à poignée dans ses _Contes_ est passablement gaulois, je -l'avoue; les moines fort éveillés qu'il y a dépeints sortent tout -gaillards des _Cent nouvelles nouvelles_ et du _Pantagruel_. Mais les -_Fables_, qu'il feint de traduire d'Esope ou de Phèdre, leurs -principaux personnages et leur moralité intime nous ramènent bien plus -près encore des sentiments, des jugements et des rêves du temps jadis. -Nous y retrouvons, condensée en de merveilleuses réductions, toute la -littérature des _fabliaux_, et l'oeuvre maîtresse de cette -littérature, le grand _Roman de Renart_, et cette notion mille fois -proclamée par la satire française du moyen âge: «Petites gens et -pauvres gens, qui n'avez pas la force, ni peut-être le coeur, mais qui -peinez et pâtissez beaucoup tout le long de votre vie chétive, -bourgeois et manants, artisans et serfs, vous tous que l'on tourmente -et dont on se raille, vous qui demeurez tapis, l'oeil au guet, au -fond du sillon, et que l'ombre de vos oreilles effraie quelquefois, -réjouissez-vous, mes amis, et entendez la _bonne nouvelle_. Vous -n'êtes ni des héros, ni des ascètes, ni de hauts seigneurs, ni des -saints. Toutes les grandes forces de ce monde vous manquent: la -puissance, la sagesse, l'audace, la richesse. Mais vous avez la ruse, -la patience, la prévoyance et la bonne humeur; vous savez attendre et -souffrir, vous pliez comme le roseau, sous la tempête; votre égoïsme -prudent tient en réserve mille artifices subtils pour ne rien -compromettre, pour dissimuler, mentir au besoin. Votre langue est -dorée, elle enchante vos maîtres, et vous savez l'art d'accuser le -voisin s'il est un sot, de faire crier _haro_ sur le baudet, de sauver -votre peau aux dépens de celle du loup. Vous n'êtes point de fiers -barons, mais de malins légistes, et vous humez l'huître au nez des -plaideurs. Dans ce grand combat pour la vie auquel la destinée vous -oblige, vous êtes incomparables pour éventer les stratagèmes de -l'ennemi et flairer le chat qui ne souffle mot sous son masque de -farine. Vous pouvez, il est vrai, perdre votre queue à la bataille, -mais qu'importe un ornement superflu? Le tout, ici-bas, est d'être -alerte, avisé, riche en ressources, d'échapper au chasseur; si l'on -est renard, de croquer les poules; si l'on est loup, pauvre gueux, au -fond des bois, dans la neige, d'être libre; si l'on est rat, dans un -bon fromage, de s'y engraisser, mais tout seul; si l'on est âne, avec -des reliques sur le dos, de respirer largement l'encens et de se -croire un dieu. Bienheureux les petits, armés de malice et légers de -scrupules: ils sont, en vérité, plus forts que les grands, que -l'orgueil aveugle: il n'est pas bien sûr qu'ils entrent tous au -royaume des cieux, mais, en attendant, ils font leur chemin en ce -monde, où la primauté revient toujours aux gens d'esprit. Telle est la -révélation que Renart, le héros de nos pères, manifesta par son -exemple, et dont Panurge fut le dernier prophète.» - -C'est ainsi que la morale du moyen âge et l'éclat de rire gaulois -passèrent de l'antique fabliau aux fables du bonhomme. Ici, de même -que dans notre vieille satire, dominent l'ironie et la gaieté. La note -douloureuse est plus rare, mais elle y résonne parfois, et, dans ce -malheureux qui chemine, courbé sous son fagot, lentement, le long des -grands bois en deuil, puis qui tombe au bord du sentier, et repasse -dans sa pensée les amertumes de la vie: - - Point de pain quelquefois, et jamais de repos: - Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts, - Le créancier et la corvée, - -apparaît un instant la misère des vieux âges, de tous les temps, -l'éternelle misère humaine. - - -III - -Le _Roman de Renart_, l'épopée de la bête astucieuse qui se dérobe -lestement à la prise des puissants, la satire piquante du monde -féodal, n'appartiennent qu'à l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie, -où la vie fut moins dure et plus noble, les moeurs plus élégantes, -l'âme plus sereine, eurent de bonne heure un art plus délicat, formé -de poésie et de volupté. Un sentiment qui a trop souvent manqué à -notre moyen âge, du moins dans les pays de langue d'_oil_, le culte de -la femme avait, dès l'origine, donné à l'inspiration littéraire des -Provençaux et des Italiens une grâce inconnue aux écrivains des -fabliaux. Boccace, dont la mère était Française et qui recueillit à -Paris même bon nombre des histoires du _Décaméron_, n'est pas moins -supérieur à tous nos conteurs par l'enthousiasme et le goût de la -beauté que par les qualités d'une langue déjà parfaite. Les sept dames -qui, fuyant la peste de Florence, écoutent, sous les ombrages d'une -villa de Toscane, le récit de si plaisantes aventures, n'entendent que -des paroles discrètement choisies, dont le charme couvre d'un voile -léger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est là: -l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste -consommé. Il fut le maître de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste, -Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre: - - Boccace n'est pas le seul qui me fournit: - Je vais parfois en une autre boutique; - Il est bien vrai que ce divin esprit - Plus que pas un me donne de pratique. - -Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins réservé que -ses modèles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de -ceux-ci; il chante les mêmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est -encore _maître François_ qui lui bat la mesure de ses _Contes_. Et -cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle -méridional. Boileau lui-même a reconnu dans le _Joconde_ de La -Fontaine, qu'il met au-dessus du récit de l'Arioste, «ce _molle_ et ce -_facetum_ qu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à -ses favoris». C'est à l'Italie et à Boccace qu'il dut de peindre une -fois, parmi tant de récits légers ou licencieux, le véritable amour, -très profond et très simple. Il s'agit du _Faucon_, où l'auteur du -quatorzième siècle avait mis l'abnégation touchante de la passion, -comme il en avait montré, dans son beau roman de _Fiammetta_, les -fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit -de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'était ruiné en -fêtes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout près du -château de la belle, qu'une pauvre métairie, avec un jardinet qu'il -cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami, -compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame -devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caressé et gâté -par Frédéric, s'éprit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, déjà -mourant, demanda l'oiseau à sa mère. Celle-ci, oubliant ses dédains, -se rend à la métairie où elle s'invite à déjeuner. Hélas! il ne -restait rien au logis, pas un gâteau, pas un fruit. Frédéric met -stoïquement à la broche le faucon. Le repas fini, la veuve présente sa -requête: - - Souffrez sans plus que cette triste mère, - Aimant d'amour la chose la plus chère - Que jamais femme au monde puisse avoir, - Son fils unique, son unique espérance, - S'en vienne au moins acquitter du devoir - De la nature.......... - - Hélas! reprit l'amant infortuné, - L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné! - L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse. - Non! reprit-il, plût au ciel vous avoir - Servi mon coeur, et qu'il eût pris la place - De ce faucon! - -Les personnages chantés par les grands poètes de l'Italie reparaissent -çà et là dans les vers de La Fontaine: Armide, Angélique, Renaud, -Alcine; et parfois un cri passionné ou plaintif, ou quelque aveu -mélancolique rappelle la sentimentalité profonde des méridionaux: - - Ah! si mon coeur encor osait se renflammer! - Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? - Ai-je passé le temps d'aimer? - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - Aimez, aimez, tout le reste n'est rien. - -Ou bien encore, telle peinture d'un charme exquis nous donne comme la -vision d'une fresque aérienne du Corrège, endormie au plafond de -quelque vieux palais de Parme ou de Mantoue: - - Par de calmes vapeurs mollement soutenue, - La tête sur son bras, et son bras sur la nue, - Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas. - - -IV - -La Fontaine, dit en ses _Mémoires_ Louis Racine, «ne parlait jamais, -ou ne voulait parler que de Platon». Il en avait annoté les dialogues -à chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un -jour, selon le président Bouhier, il louait Platon devant une -personne qui demanda si c'était un bon raisonneur.--«Oh! vraiment non, -répondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manière si agréable, il -fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans être -enchanté.» C'était donc le poète qu'il aimait en Platon. C'est grand -dommage qu'au lieu du _Dies iræ_, il n'ait point traduit, en prose, -seulement le _Banquet_ et le _Phédon_. Bien qu'il ne fût ni -philosophe, ni platonique, il était de ces écrivains qui, suivant le -mot de Sainte-Beuve, _ont fait le voyage de Grèce_. On les reconnaît -toujours, à je ne sais quel tour noble, à je ne sais quelle forme -délicate de l'imagination, à la pureté de la langue, à la finesse de -l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les -bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les -morts, La Fontaine doit être admis, dans cette compagnie de sages -aimables, à des entretiens qu'il ne comprend qu'à demi quand parle -Socrate, mais dont il goûte la grâce quand Aristophane ou Alcibiade a -repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'élever -aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est -par toutes sortes de qualités tempérées, par l'éveil et la sérénité de -l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'âme assez chaste pour être un -véritable fidèle de Platon, ni assez héroïque pour entrer dans la -famille stoïcienne. Il est mieux à sa place sous les oliviers du -jardin d'Épicure qu'à l'ombre des platanes de l'Académie. C'est un -épicurien qui a écrit ces vers: - - Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresse - Du plus bel esprit de la Grèce, - Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi; - Tu n'y seras point sans emploi. - J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique, - La ville, la campagne..... - -C'est Lucrèce encore qui inspira cette maxime: - - La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âge - On sortît de la vie ainsi que d'un banquet, - Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet; - Car de combien peut-on retarder le voyage? - -Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir à leur sculpture, -leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans ses _Contes_, que -ce n'est pas la grande Vénus céleste de Phidias qu'il eût adorée, mais -une autre beaucoup moins sévère, que l'on voit encore au musée des -antiques de Naples: - - ... C'eût été le temple de la Grèce - Pour qui j'eusse eu plus de dévotion. - -Il détache donc d'Athénée ou d'Anacréon des bas-reliefs spirituels, -d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres -gravées; il prend à Pétrone le sujet grec de la _Matrone d'Ephèse_; -il interprète d'une façon familière la belle histoire de Psyché. Son -chef-d'oeuvre, en ce genre, fut l'_Amour mouillé_: - - Il pleuvait fort cette nuit: - Le vent, la pluie et l'orage - Contre l'enfant faisaient rage. - Ouvrez, dit-il, je suis nu. - -La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de -nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était -plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que -chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole -de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de -reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux -du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa -tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de -l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins, -l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante -que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans -ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des -vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de -l'Arioste. - - - - - LE - PALAIS PONTIFICAL - ET LE - GOUVERNEMENT INTÉRIEUR DE ROME - - -M. Bertolotti et ses confrères de l'_Archivio Storico_ de Rome ont -fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps -inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la -ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans -les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les -esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs -pontificales. Ce n'est point une oeuvre voltairienne ou de polémique -passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens -consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifieront pas -d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des -derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en -confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails -sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non, -l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome -ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le -voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses -innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques -des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où -l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le -droit. - - -I - -_I Papi e le Bestie. Les Papes et les Bêtes rares_, chapitre piquant -extrait par M. Bertolotti des registres de dépenses du Vatican. Au XVe -siècle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui -amusent les loisirs du saint Père. Quand Martin V Colonna voyageait, -il confiait à deux officiers la garde de son favori: «15 mars 1418. -Payez un florin d'or à Pietro Stoyss et à Giovanni Holzengot, qui -portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage.» L'aimable Pie II -Piccolomini, le lettré délicat, devait apprendre à son perroquet des -vers latins. «20 avril 1462. Cinq ducats payés par ordre de Sa -Sainteté à maître Giachetto, gouverneur du Perroquet.» «4 décembre -1462. Cinq gros, donnés à Gabazzo, pour l'achat d'une étoffe destinée -à couvrir le Perroquet.» «17 décembre 1462. Trois écus et demi à -Domenico, de Florence, maître menuisier, pour acheter des planches et -des clous destinés à réparer la cage des oiseaux, qui est à -Saint-Pierre.» Ce _Papagallo_ pontifical aurait-il inspiré à Rabelais -le nom et le mythe du _Papegaut_, qui, tout somnolent dans sa cage, -«accompagné de deux petits Cardingaux et de six gros et gras -Evesgaux», fait tomber Panurge «en contemplation véhémente?» «Mais, -dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin -qu'oyons son harmonie.»--«Il ne chante, respondit Æditue, qu'à ses -jours, et ne mange qu'à ses heures.»--«Non fay-je, dit Panurge; mais -toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.» - -Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle -qui mangeait chaque jour pour deux baïoques de viande. Léon X, pape -très magnifique, avait des lions et un léopard. - -«26 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de -Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d'or, à savoir six pour les -dépenses du léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.» -«2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats -d'or à l'homme qui a mené les lions de Florence à Rome.» «29 juin -1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats.» Après les ours, les -beaux-arts: «Plus, ce 1er juillet, vingt ducats aux élèves de Raphaël -d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe.» Autres -comptes relatifs à la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape: -«17 avril 1517, quatre ducats à celui qui a retrouvé le chien Setino.» -«15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol.» «7 août 1517, -quarante ducats à l'oiseleur florentin qui a apporté les ortolans de -Florence.» «30 mai 1518, au Révérend cardinal d'Ursin, pour envoyer -prendre des faucons à Candie, deux cents ducats.» «1er juin 1518, à -l'homme qui a présenté les gerfauts, quarante ducats.» «2 octobre -1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes.» «13 -octobre 1518, à deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.» - -Sous Paul III Farnèse, le terrible pape du portrait de Titien: «26 mai -1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chèvre qui allaitera -les faons donnés à Sa Sainteté, un écu cinq baïoques.» - -Puis ce sont les autours, les faucons, les éperviers pour la chasse -aux cailles, les clous dorés pour ferrer Falbetta, mule de -Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les -«pêcheurs d'hommes» étaient devenus de grands chasseurs devant -l'Éternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans -l'âpre désert de Corneto, la chrétienté chancelait éperdue et la -tunique sans couture se déchirait lamentablement. - -L'Église ne traversait pas alors une période d'ascétisme, et -Quaresmeprenant n'était point le grand maître de la salle pontificale. -Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse -frère Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en -général les lettrés, et dépensa pour sa table plus qu'aucun pape du -XVe siècle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par -mois. Le chapon était son rôt favori; les pauvres bêtes entraient par -troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: «Pour un chapon gros -et gras destiné à Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baïoques).» -Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il -goûtait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le -sanglier, les pâtés succulents charmaient son appétit; «trois pâtés -pour Notre-Seigneur», dit le registre. On achetait pour lui des -quantités abondantes de vins des différents crus d'Italie; mais il les -dégustait lui-même avant de conclure le marché. Le 18 octobre 1460, il -fulmina, lui si doux, l'anathème contre Grégoire d'Hembourg, l'un des -plus grands esprits de l'Allemagne, précurseur de Luther. La veille, -il avait dîné d'une poularde à la moutarde et au poivre; le jour de -l'excommunication,--qui n'était point jour de jeûne,--il avait dîné de -deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagnés de jambon. -Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hérésie naissante -ne lui troublait pas la digestion. - -Paul II, pape vénitien, ne dépensait guère que 500 ducats par mois -pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato -de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes; -le chapon semble en disgrâce sous ce pontificat; les alouettes, les -grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on -prépare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la -dépense ne monta qu'à 397 ducats, y compris le festin servi à -Saint-Jean de Latran, «à tous les seigneurs cardinaux, à tous les -ambassadeurs et seigneurs nobles qui étaient à la Cour». Ce banquet ne -coûta que 126 ducats. Ce pape était économe. Il se contentait d'un -petit vin moscatello qui coûtait sept sous la cruche. Mais il -tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II. - -Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est -point un raffiné. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et -poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aidé par les -bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il -dépense jusqu'à 900 ducats par mois. A la Noël de 1482, il fait à -chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gênes, de Milan, de Sienne, de -Venise et de Naples, le rare présent d'un veau du prix de 10 francs. - -Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnèse adolescente -exaspère les sens, recherche les épices brûlantes: poivre, gingembre, -cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces -aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons âcres: sardines, anchois, -saucisses bien pimentées; pour éteindre l'incendie du gosier -pontifical, douze ou quinze vins de crus précieux: vins de Corse, de -Grèce, de Sicile, d'Espagne. La dépense monte en certains mois à -quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des -quantités de cire à l'église du Thaumaturge, pour la santé de ses -chevaux, haquenées et mules; à Noël et à Pâques, il envoyait à chaque -cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bénits de -sa main apostolique et des paniers d'oeufs. En 1501, il donna à dîner -aux cardinaux qui l'avaient assisté dans les fonctions pascales, et -leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dorée. C'était le temps -des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des -pieds à la tête un petit garçon qui parut une merveille, et qui en -mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre -mangea des oeufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des -confitures, des prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. M. -Bertolotti ajoute: _et cætera_. Sans doute, il ne but pas, ce jour-là, -de l'eau claire. Et l'on était au mois d'août, si énervant à Rome. La -fortune, qui le réservait au poison, le préserva de l'indigestion. -S'il était mort sur sa tourte dorée, frappé d'apoplexie, César qui, le -lendemain, devait si malheureusement goûter au vin réservé, eût mis -sur l'Église sa main de condottière impudent, et la chrétienté eût -assisté à une incomparable aventure. Cependant le peuple romain -jeûnait bien à son aise, tout le long de l'année, en rêvant au -paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que -celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misérables paysans de -la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu présenter sa -pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines -papales et se perdaient du côté du ciel! Mais la supplique suivante, -adressée en 1607 à Paul V, montre à quel point il était dangereux -d'étaler cette misère aux yeux du vicaire de Jésus-Christ: - - Très bienheureux Père, - - Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la - grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre - Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans - penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait - que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome. - Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a - été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État - ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté. - Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce - royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la - malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il - supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S. - Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de - sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le - relève de son long exil, ce qui sera une oeuvre de miséricorde; en - outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour - la longue et heureuse vie de Votre Sainteté: _Quam Deus..._ - - (A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à - Notre-Seigneur.) - -Mais Paul V Borghèse édifiait la façade pompeuse de Saint-Pierre, et -la famine pouvait servir à son architecture. «Pontife sévère, très -rigoureux et inexorable en fait de justice», écrit un ambassadeur -vénitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil -jusqu'au pontificat de Grégoire XV. Une anecdote rapportée par Ranke -sur ce pape, rappelle la dureté des empereurs romains. Un pauvre -diable d'écrivain, Piccinardi, avait composé dans sa solitude une -biographie sur Clément VIII, prédécesseur de Paul, et l'avait comparé -à Tibère. Puis, il avait caché dans sa maison l'innocent manuscrit. -Une servante déroba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques -personnes influentes, des ambassadeurs même, répondaient de -Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indifférente avec -laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien -de Clément VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tête, sans -jugement. - -Cette populace qui meurt de faim et que l'on repaît de spectacles -sanglants, effraye par sa brutalité farouche les bonnes gens qui -aiment la paix. La _sassaiola_, la lutte à coups de pierres, rendait -certains quartiers de Rome extrêmement dangereux. Un dénonciateur, -prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa -Béatitude, que les jours de fête, c'est-à-dire tous les dimanches au -moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partagés en deux camps, au -lieu d'aller à l'office divin, ou même d'entendre la messe, se battent -à coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se -qualifient Espagnols ou Français, habitants des Monti ou du -Transtévère, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils -exigent une rançon qu'ils vont ensuite jouer et boire à l'_osteria_, -mais bien des blessés restent sur le champ de bataille, la tête -fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont -rien à y gagner que des pierres évidemment, et ce scandale va -croissant. Les étrangers en sont indignés et aussi les hérétiques, et -bientôt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places -les jours de fête; les églises seront inaccessibles; que Sa Sainteté -prenne donc la résolution qui paraîtra la plus convenable à son «très -profond jugement». C'était la Rome de Callot et de Piranesi, -pittoresque et sauvage. Jusqu'à l'époque de Chateaubriand, le Colisée -était un repaire où les voleurs faisaient bon ménage avec les chiens -vagabonds. J'ai souvent observé, jadis, au crépuscule, entre l'arc de -Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis -chacun d'une poignée de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement, -à la faveur des premières ombres, comme des reptiles, dans les trous -des ruines. Les recherches archéologiques et une police plus régulière -ont quelque peu dérangé ces carrières d'Amérique. Les gueux reculent -devant l'ordre de cette ville étrange dont le charme s'évanouit à -mesure que la civilisation moderne s'y établit. Quelques cailloux -lancés ça et là par deux ou trois _monelli_ rappellent faiblement la -_sassaiola_ grandiose du XVIIe siècle. C'était le bon temps pour les -artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient -tort. - - -II - -Mais voici bien d'autres misères. Les juifs et les musulmans -étaient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le -Saint-Siège n'en était pas très sûr et il les mettait sans pitié en -dehors de la loi civile et de l'humanité. Naguère cependant, en -Avignon, «les povres juifs, écrivait Froissard, ars et escacés -(chassés) par tout le monde, excepté en terre d'Eglise, dessous les -clefs du pape», s'étaient vus protégés contre l'Inquisition par nos -graves et doux pontifes français. Le Comtat-Venaissin fut, pendant -soixante ans, pour les fils d'Israël une terre promise trop tôt -perdue. Les saintes clefs, qui les avaient abrités sur les bords du -Rhône, leur donneront désormais, à Rome, des coups bien rudes. -L'histoire de la juiverie romaine est encore à écrire: ce sera un -triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrétien. Gregorovius, -en finissant son livre sur _le Ghetto et les Juifs à Rome_, disait: -«Une histoire du Ghetto romain pourrait éclairer pleinement le -développement successif du christianisme à Rome, et contribuerait -singulièrement à compléter l'histoire générale de la civilisation.» Il -faudrait remonter au temps même de saint Paul, à l'arrivée furtive de -ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec -tendresse dans les plus misérables quartiers de la Rome impériale, par -leurs frères si timides et si rapaces, dont Horace s'était moqué. La -paix ne dura guère, dans le sein de la famille d'Abraham: une question -baroque, celle de la circoncision, divisa bientôt la synagogue en deux -partis irréconciliables. Vers la fin du premier siècle, quand la -police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs -des chrétiens, ces deux groupes religieux étaient déjà séparés l'un de -l'autre par un abîme. Le jour où les chrétiens entrèrent en maîtres -dans l'État, le vieil Israël dut courber la tête sous un joug -terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuvé, à -quel dur servage il fut condamné. M. Bertolotti a publié, dans -l'_Archivio_ de Rome, quelques textes fort curieux, destinés à être -comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius. -Ils se rapportent aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. -Si ces documents peuvent consoler là-bas, aux bords du «Danube bleu», -_super flumina Babylonis_, la postérité mélancolique de Jacob, je -n'aurai point perdu mon temps en traduisant les découvertes de M. -Bertolotti. - - -III - -Nous sommes au 23 mars 1573, un an et cinq mois avant la -Saint-Barthélemy. La Renaissance païenne a gâté le troupeau romain du -_Pastor æternus_; dans la moitié de l'Europe, la réforme protestante a -dispersé les brebis. L'Église, au concile de Trente, a fait un immense -effort pour rétablir sa primauté spirituelle: les livres, la science, -toutes les libertés de la pensée la tourmentent. Mais dans ce Ghetto -empesté que noient les brouillards du Tibre, il y a des rabbins, des -docteurs qui expliquent la Bible, devenue, depuis Luther, la grande -angoisse de Rome. Il faut à tout prix empêcher que les chrétiens ne -touchent à cette corruption. Et l'on publie dans la ville l'édit -suivant: - - Le révérendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et - gouverneur général, camerlingue de cette noble cité et de son - district, _par ordre exprès de Notre-Seigneur_, fait savoir à toute - personne quelconque, de tout état, classe et condition, qui n'a - rien à faire à la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs, - qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer, _sous - peine de la pendaison_ (_sotto pena della forca_), à laquelle on - procédera sans rémission. - - Donné au palais de la résidence ordinaire dudit Monseigneur - révérendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573. - - M. VALEN., gouvern. - - Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de - l'enceinte et du quartier fermé (_Seraglio_) des juifs cejourd'hui - 23 mars 1573. - -En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et -chrétiens, décrète les prohibitions suivantes: - -Défense aux hébreux de laisser entrer des étrangers dans leurs -synagogues, sous peine de 50 écus d'amende; - -D'entrer dans les maisons privées des chrétiens, excepté des juges, -avocats, procureurs, notaires, sous peine de 50 écus, et du fouet pour -les femmes; - -De recevoir des chrétiens après les vingt-quatre heures (à la nuit); - -De boire et de manger avec les chrétiens, sinon en voyage; - -De vendre de la viande et du pain azyme aux chrétiens; - -De faire tuer les bêtes de boucherie par des chrétiens; - -D'enseigner aux chrétiens l'hébreu, à chanter, à danser, à faire de la -musique, ou quelque art que ce soit, ou de recevoir des leçons des -chrétiens, sous peine de 10 écus pour chacune des deux parties. - -S'ils enseignent des enchantements, des superstitions, la divination, -ils encourront _ipso facto_ la peine du fouet, des galères et autres -châtiments _arbitraires_. - -Défense aux juifs d'exercer la divination, ou de prédire, soit pour le -passé, soit pour l'avenir, par exemple à l'occasion de vols commis ou -d'autres choses semblables. Peine: le fouet, les galères et autres -châtiments légaux, tant pour le devin que pour celui qui l'a consulté. - -Défense d'employer des domestiques chrétiens, d'aller aux étuves et -chez les barbiers des chrétiens; de laver dans le Tibre, sinon le long -du Ghetto; de se servir de sages-femmes et de nourrices chrétiennes; -de soigner ou de médicamenter les chrétiens; d'avoir des chrétiens -pour tuteurs, exécuteurs testamentaires ou curateurs; de prêter de -l'argent ou d'en promettre aux chrétiens, hommes ou femmes; enfin, de -jouer avec les chrétiens. - -Ils doivent porter bien apparent un signe jaune au chapeau, et les -femmes ne doivent pas cacher ce signe sous un mouchoir. Il leur est -interdit de trafiquer des _Agnus Dei_, des reliques, des bréviaires, -des missels, des ornements d'église. Le soir, à la tombée de la nuit, -ils sont astreints à rentrer tous au Ghetto, d'où ils ne pourront -sortir avant le plein jour, sous peine de 50 écus et de trois tournées -de corde pour les hommes et du fouet pour les femmes. - -En 1603, nouveau règlement pour la clôture du Ghetto. Le portier -commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes à la première -heure de nuit, de Pâques à la Toussaint, à deux heures, le reste de -l'année (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes, -le portier ne les ouvrira, jusqu'à trois heures de nuit en été, et -jusqu'à cinq en hiver, qu'aux juifs restés dehors pour cause juste et -nécessaire, et munis d'une police délivrée par un juge ordinaire ou -toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices -seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical. -Au delà du délai légal, le portier ne laissera plus entrer que les -juifs étrangers arrivant à Rome la nuit; il prendra leurs noms. En -cas de nécessité, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais -accompagne au dehors les juifs, après les avoir comptés au départ; il -les compte de nouveau au retour, et dès le matin il dénonce au notaire -pontifical les noms et prénoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en -fraude, par quelque porte particulière ou quelque fenêtre, recevront -trois tournées de corde. Quiconque, juif ou chrétien, offrira de -l'argent au portier pour enfreindre le règlement, sera flagellé et -paiera 10 écus, dont la moitié pour le dénonciateur. - -Fouetter les femmes et les enfants, écharper les hommes, c'est bien; -convertir, par la force ou par la séduction, une race maudite, c'est -mieux encore. Le petit Mortara n'a été que la fin d'une longue -tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scènes extraordinaires, -dont témoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri, -emprisonné à la suite d'une émeute religieuse: les juifs, voyant un -jour entraîner à travers leurs rues une jeune fille que les sbires -menaient en prison «sous prétexte qu'elle voulait se faire -chrétienne», avaient jeté des pierres de leurs fenêtres à la police -pontificale; trente d'entre eux avaient été arrêtés, interrogés, puis -remis en liberté; Sabato seul a été retenu; il se prétend innocent, -ajoute que l'affaire est très ancienne, et qu'il est chargé de -famille (1645). Rubino de Cavi réclame son fils Israël, un enfant de -quinze ans, qui, après avoir été persécuté «pendant six semaines» par -des chrétiens pour qu'il embrassât la religion catholique, après avoir -paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour même, fut emmené -par les sbires, malgré ses cris, aux catéchumènes, puis à la prison; -la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif fût détenu quarante -jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le -délai est expiré, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais -ceux-ci, des juifs au coeur léger, que le bagne ennuie, écrivent en -ces termes au pape: - - Bienheureux Père, - - Dans les galères de Votre Béatitude se trouvent quatre hébreux - condamnés pour différents délits à ramer à temps sur lesdites - galères; tous les quatre ils se sont convertis à la foi chrétienne, - ils supplient votre Sainteté de daigner leur enlever une année de - leur condamnation sur deux, afin que, par cette grâce, ils puissent - plus tôt et avec plus de ferveur servir Notre-Seigneur Dieu; outre - que beaucoup d'hébreux, voyant s'accomplir une telle grâce, se - feront eux aussi chrétiens (1607). - -Quatre galériens étaient une maigre aubaine. Ces néophytes en bonnet -jaune promettaient bien étourdiment la conversion de leurs frères. Je -suppose qu'à leur retour dans la ville éternelle, ils ne se sont pas -empressés de prêcher la bonne nouvelle au Ghetto. Évidemment, le -martyre de saint Étienne ne les a point tentés. - -Les juifs détenus pour dettes dans la prison du Saint-Siège n'étaient -point sur un lit de roses. Certains dignitaires ecclésiastiques, dont -la charge était de veiller au régime des prisonniers, les laissaient -mourir de faim; d'autres, plus humains, les nourrissaient. La -communauté hébraïque sur laquelle retombait, dans le premier cas, le -soin d'entretenir les malheureux, réclama en 1620, au nom du droit -naturel, afin que l'on donnât aux prisonniers les aliments «que les -hébreux accordent aux chrétiens et accorderaient aux barbares et aux -infidèles». Une congrégation fut tenue à propos de cette requête. Neuf -voix repoussèrent la prière des juifs; trois seulement lui furent -favorables. Dans un second mémoire du même temps, adressé au pape, la -synagogue dévoile les fraudes de ses enfants perdus: «ils contractent -des dettes avec plusieurs marchands, à l'insu l'un de l'autre, puis -ils revendent les marchandises frauduleusement achetées, et en -retirent des centaines d'écus; avec cet argent, les uns marient leurs -filles, paient leurs dettes antérieures, acquièrent leurs droits de -propriété sur leurs maisons, jouent aux cartes ou aux dés; les -autres, s'étant fait une bonne bourse, s'enfuient à Florence, à -Venise, à Mantoue, à Salonique, à Constantinople; d'autres suspendent -malicieusement leurs petits paiements et se font mettre en prison; au -bout d'un mois ou plus de détention, ils ont toute chance d'effacer -leur dette, leurs créanciers juifs se lassant de subvenir à leur -nourriture; remis dès lors en liberté, ils recommencent aussitôt à -duper de nouveaux marchands qui ignorent leurs intentions -frauduleuses.» Les créanciers chrétiens, qui goûtaient tout aussi peu -de contentement à nourrir, dans le Clichy de Rome, ces israélites trop -habiles, sollicitent la même réforme, «bien que la sainte commission -ait déclaré maintes fois que les chrétiens ne doivent pas d'aliments -aux juifs prisonniers, selon la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ: -_Non est bonum sumere panem filiorum et mittere canibus._» Mais le -pape ordonna que l'on fît à l'avenir comme pour le passé, et la -question demeura en suspens jusqu'au XVIIIe siècle. La communauté du -Ghetto fut même condamnée, par Clément XI, à nourrir ses -coreligionnaires enfermés pour crimes. - -Il serait intéressant de faire le compte des vexations dont les juifs -romains furent alors accablés. Les documents édités par M. Bertolotti -nous en révèlent un certain nombre. Ainsi, il était défendu, d'une -façon générale, à tout habitant de la ville, d'acheter quoi que ce fût -aux personnes «inconnues et suspectes». La mesure n'était point -mauvaise: elle entravait la vente clandestine des objets volés. Mais -on en profitait pour mettre en prison les acheteurs juifs qui, de -bonne foi, avaient trafiqué avec des artisans de leur connaissance, -nullement suspects, mais voleurs dans le fond, et qui refusaient net, -avec force injures, de dénoncer leur petite opération au bureau de -police. En 1622, le Ghetto demande un règlement protecteur, d'autant -plus «que, en cette année présente, tous les étrangers sont inconnus -et peuvent être considérés comme suspects». - -Si quelque rixe éclatait dans le quartier hébraïque, les sbires, en -quête de témoins, arrêtaient tout le voisinage, «même à l'occasion de -toute petite chute des enfants, qui tombent toute la journée et se -font au front ou à la tête quelque blessure très légère, sans que -personne en soit la cause»; on emprisonnait, dans cette occurrence, le -père, les voisins et les voisines, puis on les interrogeait et on les -relâchait «gratis», mais la tête bien lavée. La communauté observe -«que c'est chose ordinaire aux petits garçons de tomber dans la rue, -et qu'il serait juste de défendre aux espions et aux sbires de -capturer qui il leur plaît, mais seulement ceux qui résistent à -l'invitation de témoigner.» - -Le signe distinctif que les juifs devaient porter au chapeau était une -occasion d'avanies fréquentes. Les plus timides mettaient volontiers -le chapeau par dessus le signe. Précaution d'autruche candide qui -croit se rendre invisible en cachant sa tête sous son aile. Le visage -du fils d'Abraham et son allure fuyante trahissaient le délit. Écoutez -ce placet: - - A l'illustrissime et révérendissime seigneur Monseigneur le - gouverneur de Rome. - - Israël de Bologne, hébreu, très dévoué plaignant de votre - illustrissime Seigneurie, expose humblement que ces jours passés, à - l'Ave Maria, il revenait des Pères de Saint-Barthélemy-en-l'Ile, à - qui il avait porté un peu de foin pour gagner le pain de sa - famille; rencontré par la police, il fut emprisonné sous prétexte - qu'il n'avait pas le signe habituel. Le dit plaignant fut condamné - à cinquante écus d'amende; mais il est si pauvre qu'il ne pourrait - payer un _quattrino_, et puis il est innocent. (Le signe qu'il - prétend avoir porté en ce moment était sans doute dissimulé avec - une dangereuse habileté.) Il a recours à la droite justice de Votre - Seigneurie illustrissime, la suppliant qu'elle daigne ordonner à - qui de droit sa libération. - -Le gouverneur fut touché des prières d'Israël. Il écrivit au bas de la -requête: _Rescritto; Publice torsus, fiat gratia de pena._ En bon -français: l'amende est levée et commuée en torture sur la place -publique (1647). - -En 1671, le cardinal-vicaire interdit aux juifs et aux juives d'aller -en voiture, et renouvelle l'ordonnance relative au signe jaune sur la -tête: châtiment, trois tournées de corde et cent écus d'or d'amende; -pour les femmes et les mineurs, outre les cent écus, le fouet ou -l'exil. Songez que cet édit féroce est contemporain de Fénelon et de -Racine. Ces prélats, fouetteurs de femmes, écrivaient agréablement en -vers latins; mais ils ne lisaient plus l'Évangile. - -Les bruits les plus absurdes trouvaient toujours créance à Rome dès -que les juifs en étaient les victimes expiatoires: enfants chrétiens -assassinés, hosties saintes lapidées, images de la madone outragées. -Voici un mauvais frère qui accuse les gens du Ghetto d'avoir enlevé -les fleurs entourant la vierge de quelque coin de rue, et d'avoir -lapidé et brisé le tableau; on arrête d'abord toute une foule et le -plus d'enfants possible: ceux-ci, mis à la torture, confessent la -profanation. A les entendre, ils auraient à moitié démoli la niche -sacrée; la vérité était que rien ne s'était passé; le pape, intercédé, -fit justice de la calomnie; mais l'avanie avait porté ses fruits, et -les pierres dévotes pleuvaient dans les rues de Rome sur les épaules -d'Israël. Contre ces réprouvés, toutes les méchancetés semblaient -bonnes. Vitale de Segni et sa femme Troher, qui sont chargés de filles -et de nièces, avertissent le gouverneur qu'au prochain carnaval une -compagnie de marchands de fruits et de poissons prépare un char du -haut duquel on criera des infamies contre la pauvre famille (1659). -Salomon de Tivoli a fait arrêter un chrétien masqué en hébreu, et -portant des ornements sacrés décrits dans la Bible; le chrétien a été -assez vite relâché; mais Salomon est en prison, trouve le temps long, -et sollicite sa liberté. Elle lui fut rendue (1780). Un juif, blessé -par un chrétien, meurt sur le chemin de l'hôpital. Le père réclame le -cadavre, mais le prieur de la Consolation exige cent écus de rachat, -puis traite pour cinquante, que la synagogue paya afin d'éviter une -émeute. Le pape fit restituer l'argent (1783). Quand un juif était -assassiné, le cadavre était examiné par le tribunal du gouverneur. Si -l'autopsie était jugée nécessaire, le prix en était fixé à l'écu et -cinquante baïoques pour le chirurgien, son aide et le notaire, plus -vingt baïoques pour les sbires; en tout, moins de neuf francs, prix -vraiment fort doux. Aussi, en 1784 et 1786, le chirurgien et ses -compères exigent-ils tout à coup six écus. Les juifs, tondus de près, -crient miséricorde. Le chirurgien répond que le cas était -extraordinaire. Cependant le gouverneur donne, dans les deux -circonstances, raison aux plaignants. - -Certes, les moeurs sont aujourd'hui bien adoucies; le Ghetto est -ouvert, et les juifs ne sont plus poursuivis dans Rome comme des bêtes -de pestilence. Ne croyez pas cependant que le préjugé populaire leur -concède déjà le droit commun. Il y a quelques années, en pleine nuit, -un enterrement parti du Ghetto cheminait, à la lueur de quelques -torches, à travers les rues les plus farouches de la ville; on portait -le mort hors de la porte Saint-Paul, à ce misérable champ où ceux qui -furent le peuple de Dieu attendent le grand jour de justice et rêvent -de la vallée de Josaphat. Au coin de la place Bocca della Verita, des -buveurs chrétiens sifflèrent l'humble cortège qui hâta le pas, après -quelques horions échangés entre les deux Lois, et disparut, comme un -troupeau effarouché, dans cette nuit terrible du désert de Rome. Mais -au retour l'affaire fut plus vive: on se battit solidement, et -l'ancien Testament allongea quelques bons coups au nouveau. Le -cardinal-vicaire, le saint Office et la sainte Rote n'avaient plus -rien à dire sur l'aventure. Mais je crains bien que les «povres juifs» -ne paient encore longtemps d'assez durs intérêts pour les trente -deniers touchés par Judas: le traître a coûté cher à sa race. - - -IV - -Quant aux musulmans, que les vieux documents qualifient -indistinctement de Turcs, leur condition était encore plus triste. -L'esclavage leur était réservé, l'esclavage à la façon antique. - -Il s'agit d'abord ici des malheureux capturés en mer, soit par les -galères pontificales, soit par les flottes de l'Espagne ou des -chevaliers de Malte. Le pape, afin d'armer ses navires, achetait les -captifs au Roi catholique ou à «la Religion de Malte»; il payait -argent comptant, ou donnait en échange ceux de ses galériens que -quelque infirmité rendait impropres à la pénible manoeuvre de la -chiourme. Cet usage n'était pas, d'ailleurs, particulier au -Saint-Père: la correspondance de Louis XIV et de Louvois a montré que -les choses se passaient de même pour la marine française. Mais Louis -XIV n'était pas obligé de gouverner l'Évangile à la main. - -En 1604, un galérien, d'origine calabraise, condamné, en 1595, _pour -le temps qu'il plairait_ (_a beneplacito_) à Son Excellence Francesco -Aldobrandino, et livré à l'ordre de Malte, contre un Turc, réclame sa -liberté. L'Excellence était morte, et son bon plaisir avait disparu; -mais on avait écrit, par mégarde, sur les registres des chevaliers: -«Au bon plaisir du gouverneur de Rome», magistrat perpétuel, quel que -fût son nom; notre homme, grâce à ce détail de comptabilité, pouvait -attendre dans les fers jusqu'au jugement dernier. Le gouverneur fit -rechercher le registre pontifical pour y trouver le texte premier de -la sentence. Autre mésaventure: le Tibre l'avait emporté dans -l'inondation de 1598. «La cause de la permutation, écrit ce magistrat, -fut que la galère de Malte a consigné un Turc par chrétien.» Le -plaignant ne fut rendu à la liberté qu'en 1608. - -Voici un billet autographe d'Innocent X, du 8 juillet 1645, qui -constate le détail de cette barbare opération: «A Mgr Lorenzo Raggi, -notre trésorier-général. Nous avons ordonné au prince Nicolo -Ludovisio, général de nos galères, de les pourvoir de cent esclaves -turcs. Nous vous adjoignons, pour les frais d'achat de ces esclaves, -d'obéir à la volonté et aux ordres dudit prince, même purement -verbaux, et de faire un ou plusieurs mandats qui seront acceptés par -notre Trésor et portés comme bons à son compte après paiement.» - -Il y avait bien un moyen, pour ces Turcs qui ramaient sur la barque de -l'Église, de recouvrer la liberté: c'était le baptême, moyen garanti -par des décrets de Paul III et de Pie V. Mais ils avaient beau crier -qu'ils voulaient embrasser la religion catholique; tant qu'ils -pouvaient manoeuvrer sous le fouet de leurs chefs, on se riait de leur -conversion. Je laisse, à la supplique douloureuse qui suit, sa forme -et sa ponctuation enfantines; le lecteur en imaginera, s'il le peut, -l'orthographe italienne: - - Très bienheureux Père, - - Amor de Viman, d'Anatolie, esclave déjà depuis vingt ans de Sa - Sainteté, il y a longtemps qu'il désire se faire chrétien et venir - à la très fidèle (Église). Et en elle persévérer et mourir pour - sauver son âme. Et pour cela étant vieux. Et infirme. Et vingt - années de souffrances sur la galère. Qu'il n'en peut plus. Il - recourt à Votre Sainteté. Et pour l'amour de Dieu. Il la supplie en - grâce d'ordonner précisément qu'il soit conduit aux catéchumènes de - Rome. Afin qu'il y soit enseigné. Et instruit parvenir à la - connaissance de tout ce qui est nécessaire pour vivre. Et recevoir - la Très Sainte foi qui sera cause de son salut, et puis il priera - Dieu pour Sa Sainteté. - - _Quam Deus_, etc. (1608). - - Amor Viman, d'Anatolie, esclave depuis vingt ans sur la galère - _Sainte-Catherine_ de Votre Béatitude. - -Le pape fit passer la demande au Gouverneur, mais elle demeura sans -résultat. Amor, l'esclave de Smyrne ou de l'Archipel, mourut sur son -banc, à bord de la _Sainte-Catherine_, désespéré et païen. - -Cependant, trois documents signés d'Alexandre VII, un demi-siècle plus -tard, nous apprennent que, de loin en loin, les galères abandonnaient -leur proie, mais dans quelles conditions! Ceux-ci sont trop inhabiles -à la rame, trop faibles de santé: ils se rachèteront pour le prix -qu'ils ont coûté; on vendra jusqu'à leurs haillons au profit du trésor -pontifical; et, de cet argent, écrit le pape à son trésorier-général, -«nous voulons et ordonnons que vous fassiez acheter d'autres esclaves, -soit à Livourne, soit dans le Levant». Cet autre, enlevé dans les mers -de Candie, affirme, depuis treize ans de chiourme, qu'il est chrétien, -mais il ne peut donner la preuve certaine de son baptême. Alexandre -VII finit par céder à ses prières; il sera libre, dès qu'il aura -livré, en échange de sa personne, «_deux_ esclaves turcs, jeunes et de -bonne santé, très bons pour le service des galères». En 1638, le pape -est moins âpre pour le remplacement de Romadad, de Jérusalem, et de -Sciaba, de Nauplie; il ne leur demande à tous les deux ensemble qu'un -seul esclave, jeune et habile marin. Il est vrai que les deux Turcs -ont l'un, soixante-dix, l'autre soixante-quinze ans et qu'ils sont à -bout de forces. Plutôt que d'attendre leur mort, le Saint-Siège -faisait réellement une bonne affaire. Le 1er février 1687, Innocent -XI, le pape humaniste à qui Bossuet écrivait des lettres en latin, -pèse d'un seul coup, dans les saintes balances, comme un tas de -vieilles ferrailles, tous les esclaves caduques ou infirmes, et, de la -main qui bénit la ville et le monde, marque le prix qu'ils paieront -pour leur liberté: Ali Grosso, 350 écus; Ameth di Salé, 250; Aggi -Braim, 250; Fascilino, 120; Ramadà, 300; Aggi Regeppe, 225; Asaime, -120; Mustafa, 120; Ameth Constantino, 170; Salemme, 120. Le Saint-Père -ajoute que des gens si malades sont bien encombrants; toutefois, on ne -brisera leurs chaînes qu'après avoir reçu le dernier baïoque de la -rançon de chacun. Il dut toucher ainsi environ douze mille francs, et -j'aime à croire que, ce jour-là, il ne relut point le Sermon sur la -montagne. - -D'où venait donc l'argent du rachat? d'une longue mendicité dans les -ports pontificaux ou italiens, de travaux pour le compte de -particuliers. Mais il est certain que les misérables amassaient sou à -sou le prix de leur délivrance, comme le prouve un rapport officiel du -XVIIe siècle: - - Note sur les esclaves des galères de Notre-Seigneur, impropres au - service de mer; plusieurs offrent une somme d'argent pour leur - liberté; ils ont été reconnus par le médecin et le chirurgien - mauvais pour les galères. - - Salem d'Ali, d'Alexandrie, esclave sur la galère capitane, souffre - des yeux; treize ans de service sur les galères; âgé de - cinquante-cinq ans; il offre deux cents écus; il ne peut presque - plus manoeuvrer. - - Ali di Mustapha, de Constantinople, esclave sur la capitane, vendu - cinquante écus par les galères de Malte à celles de Notre-Seigneur; - a servi dix ans; souffre de rhumatismes et de sciatique; incapable - de servir; il offre trois cents écus. (C'était un gain de deux cent - cinquante écus. Le placement avait été bon.) - - Ibrahim d'Amur, de Constantinople, esclave sur la capitane; - soixante ans environ; douze ans de services; impropre à la - manoeuvre, il offre deux cents écus. Un marchand de Venise est prêt - à payer jusqu'à la fin de mai prochain. - - Mahmoud d'Abdi, esclave sur la capitane, vingt-deux ans de - services, âgé de soixante ans; mauvais rameur, offre cent écus. - -La note est longue et j'abrège. Celui-ci, venu de la mer Noire, a -trente ans de services et soixante-cinq ans d'âge; il présente -timidement 80 écus; cet autre, 30 seulement. Les estropiés, les -rachitiques, les décrépits n'ont pas un baïoque; ainsi, Iousouf, -d'Alger, qui a soixante-dix ans d'âge et vingt-sept de services à la -mer. Voici enfin les _néophytes_ qui demandent le saint baptême, tous -sexagénaires; l'un d'eux, Giorgio Greco, de Salonique, pris jadis sur -une barque grecque, crie merci; il rame pour le pape depuis trente-six -ans; et depuis trente-six ans on ne veut pas reconnaître qu'il est -chrétien de naissance, malgré les témoignages des aumôniers et des -officiers de sa galère. - -A la fin du XVIIIe siècle, après les papes spirituels qui ont lu -Voltaire et plaisanté avec de Brosses, les documents sur l'esclavage -pontifical sont, dans leur précision administrative, tout aussi -tristes. Un capitaine de galère a reçu une provision fraîche -d'esclaves. D'après le rapport de l'officier qui a surveillé -la mise à la chaîne, et comme le mauvais temps bouleversait -quelque peu le navire, il a d'abord dénoncé à Rome le chiffre de -vingt-sept nouveaux-venus. Le lendemain, il compte lui-même et n'en -trouve que vingt-six. Il s'empresse alors de demander pardon au -cardinal-secrétaire de l'État et à Son Excellence Mgr le Trésorier -«de cette équivoque involontaire». Le document est de 1788. - -Le 17 décembre 1794, le commandant Clarelli réclame, à propos de -l'esclave qui lui sert d'_ordonnance_, certaines pièces à la chambre -apostolique. Il donne en même temps l'état civil et sanitaire de ses -Turcs: - -ESCLAVES PRÉSENTS A CIVITA VECCHIA. - - NOMS NOMS - BARBARESQUES. SUR LA GALÈRE. PATRIE. AGE. SANTÉ. - - Papass. Papass. - - Acmet. Bufalotto (le Tunis. 45 ans. Bonne. - petit buffle). - - Machmet. Marzocco. Tripoli. 40 ans. Estropié à - la mer. - - Mesaud. Piantaceci. Alger. 45 ans. Bonne. - - Machmet. Mezza Luna. Alger. 35 ans. Bonne. - - Aamor. Bella camiscia. Alger. 35 ans. Bonne. - - Braim. -- Tripoli. 30 ans. Bonne. - - Gizenn. -- Alger. 30 ans. Bonne. - - Salem. -- Alger. 30 ans. Bonne. - - Machmet. Il Gabbiano. Alger. 30 ans. Bonne. - - Ali. Nettuno. Tunis. 40 ans. Médiocre. - - Aamor. Carbone. Tripoli. 30 ans. Bonne. - -Un an plus tard, le même capitaine Clarelli écrit une note sur -l'inconvénient qu'il y aurait à relâcher Papass et Ali, sans compter -l'estropié Marzocco, en échange d'un renégat chrétien. Papass, qui a -longtemps navigué sur les navires pontificaux, est un garçon sérieux; -il connaît certainement les côtes de l'État ecclésiastique et pourrait -«servir de lumière aux corsaires». Ali serait moins dangereux; c'est -une brute, toujours «appesanti par le vin». Si l'on retient le pauvre -Papass, que l'on rende à sa place Mezza Luna, un butor aussi, et, de -plus, un fieffé voleur. Le mieux serait de relâcher Gizenn et Salem, -deux Algériens, qui n'ont point navigué, et dont le premier est au -service privé de Clarelli. L'estropié serait rendu par dessus le -marché. Il s'agissait de tirer des griffes barbaresques un Italien de -l'île d'Elbe, Giovanni Nuti, qui, depuis quatre ans, suppliait les -cardinaux, les négociants riches et le pape de pourvoir à son rachat. -Ceci se débattait à la fin de 1795. Il y a vingt ans, quelque très -vieux bourgeois de Civita-Vecchia pouvait encore se souvenir d'avoir -donné, tout enfant, un baïoque à Papass ou à Mezza Luna. N'était-il -pas bon que le grand coup de vent de la Révolution française passât -par là? - - -V - -Les papes qui jugeaient utile d'acheter des esclaves pour le service -de leurs galères ne pouvaient trouver mauvais l'esclavage privé; le -droit des particuliers à posséder des êtres humains au même titre -qu'un boeuf de labour leur paraissait sacré. Ils n'y mettaient -obstacle que dans le cas où l'esclave fugitif pouvait gagner, comme un -lieu d'asile, le Capitole, et témoigner devant les conservateurs, par -preuves sûres, de sa conversion et de son baptême. Une supplique du -XVIe siècle, de Jean-Baptiste, originaire de Bône, esclave qui s'est -enfui de Gênes à Rome, nous fait connaître un malheureux qui, dépourvu -de certificat de baptême, n'a que le choix entre deux extrémités: être -rendu à son maître ou mourir de faim. Il écrit au pape pour lui -exposer sa détresse et lui demander l'aumône. Celui-ci fait passer le -placet au Gouverneur de Rome et non aux conservateurs du Capitole; il -le livre ainsi à la police criminelle qui le rendra à son tour à son -maître gênois. - -Le 24 mai 1608, l'archevêque d'Otrante, Marcello Acquaviva, réclame, -par son agent Polidoro Baldassino, aux magistrats pontificaux, un -jeune esclave donné à Monseigneur par les Vénitiens et baptisé depuis -deux ans. Il s'est échappé, dans un voyage où il accompagnait son -maître et s'est sauvé jusqu'à Rome où il est en prison, par ordre de -l'illustrissime Gouverneur. Le 26 mai, la police du Saint-Siège -interroge dans les _Carceri Salvelli_ Teodoro, que l'on qualifie de -_néophyte_, c'est-à-dire de chrétien, et à qui l'on défère le serment. -Voici sa déposition: - -«Je suis prisonnier ici depuis trois jours. Quand j'étais très petit, -en Grèce, on m'a livré comme esclave aux Turcs, la Grèce étant forcée -de payer un tribut de ses enfants au Grand-Turc. J'étais du nombre: -on m'a fait Turc et musulman. Comme j'allais sur les galères de mes -maîtres, nous avons rencontré les galères des Vénitiens qui nous ont -pris; ils ont taillé en pièces tous les Turcs, et parce que j'ai dit -que j'étais Grec de naissance, ils m'ont laissé la vie; quand nous -sommes passés près des Abruzzes avec les vaisseaux vénitiens, on m'a -donné comme esclave à Mgr l'archevêque d'Otrante, avec qui je suis -resté six ans; à la dernière Pâque, il y a deux ans que je me suis -fait chrétien. Comme j'ai entendu dire à la maison que l'archevêque -voulait me vendre, je me suis enfui et je suis venu à Rome _où l'on ne -fait pas de ces choses_; Monseigneur l'a su, il m'a fait arrêter et -enfermer ici dans la prison Savelli.» Le magistrat lui demande si -vraiment Monseigneur avait l'intention de le vendre: «Tous les -serviteurs m'ont assuré que Monseigneur voulait me donner à un de ses -neveux en me vendant, et pour cela je me suis enfui.» Au procès-verbal -de l'interrogatoire sont jointes les pièces relatives à l'état civil -du jeune Grec et l'acte de son baptême, signé par l'archevêque -lui-même, contre-signé et scellé par le juge royal et les officiers de -l'Université d'Otrante. Et cependant Rome le rendit au prélat, à qui -il était permis d'en user à son gré, la violence exceptée, «parce -qu'il était chrétien». - -En 1609, Vincenzo David, Turc, pris à l'âge de six ans par les -chrétiens, en Hongrie, puis vendu cent ducats à Naples, au duc della -Castelluccia, a reçu le baptême, en échange duquel son maître lui -promettait la liberté. La liberté n'est pas venue, mais le duc a voulu -revendre l'enfant, qui s'est sauvé jusqu'à Rome. On l'y emprisonna, -sur la requête de Castelluccia, et on le vendit, quoique chrétien, -comme le jeune Grec d'Otrante. En 1668, un conseiller royal de Naples -court après son esclave Ali, toujours jusqu'à Rome. «Il supplie, -écrit-il dans son mémoire, la _souveraine bonté_ de Votre Sainteté, -d'ordonner qu'il soit emprisonné _ad correctionem_, et puis remis à -son service.» En 1670, le docteur Antonio Bolino, Napolitain, a -recours à la même bonté souveraine; celui-ci a perdu deux esclaves -qu'il avait achetés depuis sept ans et qui l'ont quitté «pour s'en -retourner à leurs maisons en Turquie, mais l'état mauvais de la mer -les ayant arrêtés, ils ont été forcés de se réfugier dans l'état -ecclésiastique». Les pauvres gens eussent été plus avisés s'ils -s'étaient confiés à une mer furieuse, sur une planche; fugitifs chez -le pape, ils étaient perdus sans espérance. En effet, _Sanctissimus -annuit_, le _Très-Saint a consenti_, est-il écrit en marge du -document. Ils furent donc rendus au docteur. - -Je termine ce long martyrologe par les aventures de trois esclaves, -Jean Baptiste, Salvatore Giacinto et Antonio Maria, trois esclaves -baptisés, d'après le témoignage même de leurs maîtres, des Gênois, qui -semblent leur avoir servi de parrains, et leur ont donné leurs propres -noms, Orero, Savignone et Grimaldi. Le trio «après de longues années -d'une âpre et très sévère servitude», est parvenu jusqu'à Rome, mais -avant d'avoir touché à l'asile du Capitole, il a été arrêté par le -Gouverneur qui a décidé, avec l'approbation du pape, de le renvoyer à -Gênes. Les suppliants font observer que leur châtiment sera effroyable -«pour détourner par l'exemple les autres esclaves de la fuite»; -peut-être même seront-ils mis à mort. Ils sont chrétiens, et offrent à -leurs maîtres le prix de leur rançon, conformément aux lois -pontificales. Ils furent néanmoins livrés par l'Église, à la condition -«qu'on ne les maltraiterait pas et qu'on ne les vendrait pas aux -galères, sous peine de deux cents écus d'amende». Quelque temps après, -le pape reçut un mémoire signé de Grimaldi, maître d'Antonio Maria. -Grimaldi se plaignait de l'insolence des esclaves qui, confiants dans -la condition imposée par le Saint-Siège, ont d'abord refusé de -travailler et n'ont cessé de préparer une nouvelle évasion. Il a fallu -mettre Giacinto en prison, aux _Carbonari_ «où l'on enferme un grand -nombre de personnes pauvres». Mais le frère du captif, Jean Baptiste, -l'excitant du dehors à la fuite, sans que son maître Nicolo Orero -consentît à punir le provocateur, deux patrons sur trois se -querellèrent, se battirent, et Orero fut tué. Savignone, le meurtrier, -est en prison, accusé d'homicide, quoique innocent, assure Grimaldi. -Celui-ci qui, outre Antonio Maria, a _sept_ esclaves dans sa maison, -craignant que l'esprit de révolte ne soufflât sur ce bétail humain, a -donc pris la résolution d'envoyer au marché de Cadix le turbulent -Antonio. Mais le rusé compère, sachant que son maître ne pouvait, -grâce à la défense du pape, le vendre aux galères, a si bien joué son -rôle d'esclave indocile et paresseux, que personne n'a consenti à -l'acheter. Notre Gênois s'est donc vu forcer de recevoir, de nouveau, -à Gênes, l'incommode personnage, dont l'impertinence, encore excitée -par celle de Jean Baptiste, n'a plus connu de bornes. On l'a donc jeté -dans les prisons publiques. Mais il faut en finir et l'honnête -Grimaldi ne voit, à cet insupportable désordre, qu'un seul remède: que -le pape lève la défense et l'autorise à vendre, sur place, aux galères -gênoises, Antonio Maria. La peur, dit-il, fera rentrer l'esclave dans -l'obéissance. S'il persiste, eh bien! les galères le rendront sage, et -avec lui tous ces misérables qui n'ont d'autre pensée que de retourner -dans leur pays, de renier la foi catholique et de revenir à leur -ancien paganisme. Que Sa Sainteté considère que «refuser cette grâce», -serait d'un grand préjudice aujourd'hui et dans l'avenir «à un grand -nombre d'esclaves»; beaucoup de familles gênoises, nobles ou -bourgeoises, se servent communément des esclaves «et à Gênes, dans -cette nation d'une si solide piété, l'esclavage est le bienfait qui -conduit, _par tous les moyens profitables_, à la foi catholique». Le -pape daignera considérer la difficulté que ces pieux Gênois éprouvent -à retenir leurs esclaves, à qui la fuite par mer est si facile; que si -le Saint-Siège, à l'ombre duquel ils parviennent trop souvent à se -sauver, ne les rend qu'à cette dure condition de ne point les revendre -aux galères, les Gênois auront tout avantage à les vendre--à -bénéfice--le jour même où ils les auront achetés et sans attendre -qu'ils acceptent le saint baptême «au grand préjudice de leurs âmes». - - Et l'intérêt du ciel est tout ce qui me touche! - -Le pape ne répondit point au mémoire de Grimaldi, qui s'empressa de -lui en adresser un second. Alexandre VII manda alors le Gouverneur de -Rome pour conférer de cette affaire. Le 9 octobre 1663, le Saint-Père -et son conseiller résolurent de charger d'une enquête l'archevêque de -Gênes. Celui-ci donna son avis le 2 novembre. C'était un archevêque -esclavagiste; selon lui, Grimaldi n'a jamais maltraité son esclave, -mais, _con maniere soavi_, avec des procédés d'une douceur suave, l'a -seulement sollicité de bien servir. Antonio, fort de la certitude où -il était de n'être point châtié rudement, «a toujours vécu avec -licence et insolence». Suit l'incident du voyage à Cadix, tout à -l'honneur du patron. «Les choses étant ainsi, continue le bon évêque, -et la douceur (_dolcezza_) du digne Giuseppe m'étant bien connue, je -jugerais convenable que Sa Sainteté permît _bénignement_ au susdit -maître de revendre son esclave aux galères ou à des particuliers, -mais, quant à ceux-ci, sous la condition de ne le revendre point à -leur tour aux galères»; le tout, après un délai raisonnable, qui -permettra à Antonio Maria de réfléchir et de se résoudre «à servir en -paix et avec amour son présent maître qui, en ce moment, le tient -enfermé dans les prisons publiques de cette ville.» La cause était -entendue. On ne sait ce que décida Alexandre VII. Mais trois pauvres -esclaves, qui avaient cependant le droit d'invoquer leur baptême et le -sang du Sauveur versé pour leur salut, durent lui paraître bien légers -dans les balances de sa justice. - - -VI - -Mais les Romains de Rome, ceux qui n'étaient ni Juifs ni Turcs, -goûtaient-ils, dès cette vie, les joies de la Jérusalem céleste? Un -livre curieux nous fait pénétrer dans le détail de l'ancien régime -ecclésiastique des deux derniers siècles. (_La Corte e la Società -Romana_, par David Silvagni, Rome, 1883.) L'oeuvre de M. Silvagni -n'est point un pamphlet; c'est une histoire vraie, écrite en grande -partie d'après les mémoires de l'abbé Benedetti--un abbé laïque et -marié, dont l'espèce a disparu--qui a raconté les événements grands ou -petits de la Ville Éternelle, dont il fut le témoin, parfois l'acteur, -pendant trois quarts de siècle, entre Clément XIII et Grégoire XVI. -Ajoutez tous les documents singuliers que, depuis douze ans, les -archivistes italiens découvrent dans les archives publiques ou privées -de Rome. Cette description de la cour et de la société romaine est -réellement tracée d'après les sources les plus sûres. Bien des -chapitres n'y peuvent intéresser que ceux qui connaissent bien Rome, -et surtout ceux qui l'ont encore vue sous Pie IX. D'autres, tels que -celui qui concerne Cagliostro, dont l'abbé Benedetti suivait les -séances de magie et de prophétie, sont pour les amateurs de raretés -paradoxales; quelques-uns, renfermant la peinture de moeurs -fastueuses, de cavalcades grandioses à travers Rome, de fêtes -pontificales ou carnavalesques, divertiront les artistes. J'ai trouvé -de quoi satisfaire ces diverses classes de lecteurs dans les pièces -historiques relatives à la justice, ou plutôt _aux justices_, -c'est-à-dire aux supplices des criminels (_le Giustizie_) auxquels le -Saint-Père ouvrait d'une main, parfois un peu dure, les portes du -ciel. On comprendra que le bon larron lui-même eût passé à Rome un -assez mauvais quart d'heure. - -Allons à la place Navone, dont M. Silvagni nous donne une peinture -animée et piquante comme une gravure de Callot. Il y a vingt ans, -c'était encore l'un des endroits les plus pittoresques de la ville, -marché de légumes, de fruits, d'antiquailles, de vieux livres, qui -grouillait et piaillait autour de la fontaine de l'éléphant -porte-obélisque. Mais il y a cent ans! Chaque mercredi, on y vendait -les denrées, le vin à un sou le demi-litre, la viande de choix à -quatre sous la livre. Le peuple fourmillait autour des étalages, -jurant que le pape le faisait mourir de faim. Çà et là, sur les têtes -de la foule s'élevaient les tréteaux des charlatans, des chanteurs de -complaintes, des arracheurs de dents, des magiciens, des marchands de -reliques et d'amulettes. Celui-ci glorifiait saint-Dominique de -Cuculla, guérisseur de morsures de vipères ou de chiens enragés. -Celui-là chantait pour saint Nicolas de Bari, médecin infaillible en -toutes les maladies; un autre vendait les _Agnus Dei_ de saint Jacques -de Compostelle, préservatif sûr contre la peste; un autre, le _mage de -Sabine_, distribuait des numéros excellents pour la loterie de Rome ou -celle de Gênes. A un bout de la place, un jésuite, le crucifix à la -main, se démenait comme un beau diable, invitant le peuple à la -pénitence. A l'autre bout, sur une estrade, on voyait, ce jour-là, -trois hommes assis, liés à leur banc, avec un écriteau pendu au cou, -portant leurs noms, prénoms et la nature de leurs délits. C'était la -_Berlina_, l'exposition publique, dont le cardinal Antonelli régalait -encore, en 1856, les Romains sur la place du Peuple. L'un des -misérables était coupe-bourse, l'autre falsificateur de balances. -Quand la populace était rassasiée de ce prélude de spectacle -judiciaire, la trompette sonnait: la foule courait alors à l'échafaud, -le supplice du chevalet allait commencer. Les trois patients étaient -garrottés par les sbires dans la posture convenable; puis le valet du -bourreau levait son nerf de boeuf et cinglait vigoureusement les -échines. Les patients hurlaient, se tordaient tout sanglants; le -peuple applaudissait. L'un d'eux, le plus jeune, pâle et chétif, -devait recevoir cinquante coups, le maximum qui était réservé aux -voleurs, presque toujours mortel. Le fouet allait donc son train, à la -grande joie des spectateurs, quand tout à coup le bourreau, maître -Casella, l'homme le plus redouté de Rome, cria d'une voix de stentor: -Arrête! Et la trompette sonna. Or, à l'extrémité de la place Navone, -un grand cortège venait d'apparaître, chevauchant dans la direction de -Saint-Pierre. C'était l'ambassadeur de la sérénissime République de -Venise, Alvise Tiepolo, qui allait au conclave complimenter les -cardinaux de la part du doge Mocenigo. Coureurs, estafiers, piquet de -chevau-légers, garde-portières en magnifiques livrées, massiers -portant le bâton revêtu de velours cramoisi et surmonté du lion d'or -de Saint-Marc; c'était une belle escorte autour du noble carrosse doré -que traînaient quatre chevaux, et où le secrétaire, ou plutôt l'espion -de l'ambassadeur, toujours présent aux entrevues diplomatiques, se -tenait aux côtés de l'Excellence. Par derrière venaient neuf carrosses -ornés de tous les insignes officiels, en soie jaune brochée d'or ou en -soie noire, et une longue file de voitures remplies de gentilshommes -vénitiens ou romains et de prélats; enfin, pour fermer le cortège, une -autre escouade de cavalerie. Cependant le voleur, levant la tête, -avait aperçu le pompeux défilé, et, d'une voix mourante, il criait -grâce! Le peuple, charmé de l'incident, criait grâce! à son tour. -L'ambassadeur, se tournant vers l'échafaud, fit un signe au bourreau, -qui s'inclina respectueusement. La grâce était faite en effet. Le -patient fut détaché, et, sans demander son reste, s'échappa à travers -la foule qui criait: Vive saint Marc! Ces grâces étaient, d'ailleurs, -assez fréquentes. Les cardinaux rencontrant un condamné à mort -pouvaient le délivrer. Un jour, Cencio Storto, mercier de la place -Sciarra, se balançait déjà au bout de la corde; le bourreau allait lui -sauter sur les épaules, quand un cardinal vint à passer, qui donna -l'ordre de couper la corde. Cencio fut sauvé, mais il garda le cou -légèrement tordu (_Storto_) et un nom de guerre en souvenir de cette -dangereuse aventure. - - -VII - -Jusqu'en 1870, quand un criminel devait subir la peine capitale, on -placardait dans Rome, au coin des places publiques ou à la porte des -églises, l'avis suivant: «Indulgence plénière à tous les fidèles qui, -confessés et communiés, visiteront le très saint-sacrement exposé -dans l'église des Agonisants pour les condamnés à mort». La première -fois que M. Silvagni vit le lugubre écriteau, en 1840, il s'agissait -d'un certain Luigi Scapino, âgé de vingt-sept ans, coupable de vol -sacrilège. Il avait dérobé un ciboire. Le nom et le crime du -malheureux étaient indiqués généralement à la suite de l'avis -d'indulgence. On invitait ainsi les fidèles à prier pour l'âme de -celui qui allait mourir. - -Qu'à Rome le sacrilège fût un crime capital, personne ne s'en -étonnera. Les _Édits généraux_ (_Bandi generali_) qui formaient la -législation criminelle au dix-huitième siècle, et qui, renouvelés en -1815, durèrent jusqu'en 1833, sous Grégoire XVI, sont bien plus -extraordinaires. J'en traduis quelques extraits. Le secrétaire d'État -de Benoit XIV punit ainsi le blasphème «du très saint nom de Dieu, ou -de son Fils unique, notre Rédempteur, ou de sa très-sainte Mère -toujours vierge, ou de quelque saint ou sainte»: pour le premier -délit, trois tours de corde en public. (On attachait le patient à la -corde par dessous les aisselles; on l'élevait à une certaine hauteur à -l'aide d'une poulie, puis on laissait tout d'un coup se dérouler la -corde, de façon que l'homme, tombant très vite, ne touchât pas le sol, -mais fût horriblement détraqué par la secousse). Le second blasphème -valait le fouet en public, et le troisième cinq ans de galères. - -_Violation de la clôture des couvents de femmes_: peine de mort. Si le -crime a été commis de nuit, peine de mort pour les complices de tous -les degrés; peine de mort pour quiconque, entré de jour, s'est caché -de façon à se trouver de nuit dans le monastère; peine de mort -toujours, même, dit l'édit, _si rien de fâcheux n'est arrivé aux -religieuses_. - -_Baiser donné en public à une dame honnête_: Galères à perpétuité, ou -même, s'il plaît à Son Eminence, peine de mort et confiscation des -biens, quand même le coupable ne sera pas arrivé effectivement au -baiser, mais seulement au geste ou à la tentative d'embrassement. - -_Libelles injurieux ou diffamatoires._ C'est la loi pontificale sur la -presse. Celle-ci n'existait à Rome que sous forme de pamphlets qui -couraient de mains en mains, ou de petits libelles, imprimés ou -manuscrits, que l'on affichait furtivement en certains endroits bien -connus, par exemple à la statue de Pasquin. L'édit punit de mort, de -confiscation, d'infamie perpétuelle, ou tout au moins des galères, au -choix de Son Eminence, quiconque aura écrit, affiché, distribué -quelqu'un de ces pamphlets ou pasquinades, quand bien même «il n'y fût -dit que la vérité ». - -_Outrages et injures sur les portes ou les murailles des maisons._ -Quiconque mettra ou fera mettre des peintures outrageantes, des cornes -ou autres choses offensantes aux portes ou aux murs d'une maison, même -habitée par une courtisane publique, sera puni des galères à -perpétuité, ou même de mort, au choix de Son Eminence. - -En 1828, le cardinal Giustiniani remania par l'édit suivant les -pénalités encourues par les blasphémateurs: Pour le premier blasphème, -vingt-cinq écus d'or; pour le second, cinquante; pour le troisième, -cent; en outre, le coupable sera flétri comme infâme. Si c'est un -homme du peuple et pauvre, la première fois il sera lié à la porte -d'une église; la seconde, fouetté; la troisième, _il aura la langue -percée et sera mis aux galères_. - -Eh bien, cette abominable loi n'est rien en comparaison de ce dernier -article: «Les dénonciateurs gagneront, _outre dix années -d'indulgences_, le tiers de l'amende.» Jusqu'en 1870, j'ai lu bien des -fois, affichés aux portes de Saint-Pierre ou de Saint-Jean-de-Latran, -les noms des blasphémateurs. Mais Pie IX était doux et ne leur perçait -plus la langue. - - -VIII - -Voici quelques cas particuliers assez intéressants pour l'étude des -moeurs monacales. En 1693, une soeur de Saint-Dominique fut assassinée -de nuit par une converse, qui blessa en outre deux autres nonnes -accourues au secours de la première. La coupable fut étranglée par -ordre du pape; mais, avant de mourir, elle déclara qu'elle avait -commis le crime à l'instigation d'une très noble religieuse, une -Aldobrandini, nièce de Clément VIII. Celle-ci fut mise à mort en -secret. - -Un jeune Ferrarais, amoureux d'une soeur, se fit porter au couvent -enfermé dans un coffre. La nonne avait la clef. Elle ouvrit: -l'amoureux était mort étouffé. Grand embarras! Il fallut avertir -l'abbesse, qui en référa au cardinal vicaire. La nonne fut emmurée, -c'est-à-dire scellée toute vive dans une muraille du couvent. Elle -avait dix-huit ans. - -En 1648, grande bataille, au monastère féminin de San-Silvestro, pour -une raison futile. Les bonnes religieuses tirèrent le couteau. L'une -d'elles, blessée à mort, fut jetée dans un puits. Une autre mourut -quelques jours plus tard. Le pape envoya au couvent le bourreau, qui -mit à mort les coupables. - -En 1649, un lettré romain, Camillo Zaccagni, qui avait en vain prié le -gouverneur de Rome de faire sortir de prison un sien neveu, eut -l'imprudence de dire, dans une boutique de barbier, «que ces prélats -étaient inhumains, plus durs que des Turcs, et qu'il saurait bien s'en -venger quand le siège apostolique serait vacant». Zaccagni, dénoncé, -se vit appliqué la loi Julia, une très vieille loi à laquelle il -n'avait pas pensé: on lui coupa la tête au pont Saint-Ange, en plein -hiver, le 4 janvier. - -Le dix-septième siècle romain eut ses empoisonneuses, tout comme le -nôtre. Des dames patriciennes formèrent une société secrète pour se -débarrasser de leurs maris par l'_acqua tofana_. On n'osa pas couper -la tête à la duchesse de Ceri; mais on pendit cinq femmes du peuple -qui avaient distillé l'eau empoisonnée. La Girolama Spana avoua avoir -tué trente-deux personnes. Quand ce fut le tour de la cinquième, le -prince de Palestrine qui, en sa qualité de confrère de saint Jean le -Décapité, remplissait près de l'infortunée la mission de consolateur, -dit au bourreau de faire vite. Le bourreau répondit insolemment au -prince d'officier à sa place, et s'en alla. Il fut, par ordre du -gouverneur de Rome, mené à travers la ville, fouetté et enfermé aux -galères. Mais la cinquième empoisonneuse n'en fut pas moins pendue. - -Parmi les papiers de l'abbé Benedetti se trouvent des cahiers -consacrés aux plus célèbres «justices» accomplies à Rome depuis -l'horrible procès des Cenci sous Clément VIII. C'est une belle -collection, très propre à émouvoir les âmes sensibles. En 1636, un -neveu de cardinal, Giacinto Centini, avait, avec plusieurs complices, -envoûté, à l'aide d'une figurine de cire, un compétiteur probable de -son oncle au pontificat. Le 22 avril, ce neveu trop dévoué, dut -confesser son crime, à Saint-Pierre, devant vingt mille spectateurs, -en compagnie de Frà Cherubino et de Frà Bernardino, ses complices. -Celui-ci, en pleine basilique, nia le fait, et se répandit en injures -si violentes, qu'il fallut lui enfoncer un bâillon dans la bouche. Les -autres complices étaient condamnés aux galères, et, parmi eux, un -augustin. La cérémonie religieuse terminée, on mena les trois associés -à travers la ville, longuement, jusqu'à la place de Campo di Fiore, où -était dressé le couperet, véritable guillotine--car à Rome on -connaissait l'horrible machine--et deux potences entourées de bois et -de matières combustibles. Centini fut d'abord décapité. Les deux -capucins étaient dans un état pitoyable, à demi-morts de terreur. On -les attacha chacun à son gibet, et on mit le feu par dessous, comme on -avait fait pour Savonarole. C'est ainsi qu'ils expièrent leur figure -de cire percée d'une épingle. - -Mais une «justice» extraordinaire fut celle du 9 juin 1666, sous -Alexandre VII. Le bourreau, ce jour-là, faisait coup double. Il devait -pendre Paolo Camillo Nicoli, convaincu d'assassinat sur son beau-père, -et décapiter Tomasini, un médecin, professeur public, qui, cinq ans -auparavant, avait poignardé méchamment un confrère, le docteur Egidio -da Montefiore. Nicoli «mit à se confesser une heure et demie -d'horloge», donna les signes du plus touchant repentir, essaya de -toucher le coeur de son compagnon de misère, et mourut avec douceur. -Mais Tomasini n'entendait pas se laisser égorger comme un mouton. -Quand ses consolateurs de la confrérie des pénitents, le marquis -Corsini et le prince de Palestrine lui annoncèrent que l'heure fatale -était venue, il poussa de grands cris et déclara qu'il voulait être -damné. Prières, exhortations, litanies, chapelet, rien n'y fit. On lui -offrit d'appeler un religieux en qui il eût confiance, il refusa. On -crut qu'il était hérétique; il affirma qu'il croyait à tous les -articles de foi. Mais il ne voulait point se confesser. Le soir était -venu. Les consolateurs, pour l'attendrir, se mirent la corde au cou et -lui baisèrent les pieds. Tomasini se mit la tête au mur, leur tournant -le dos, très indécemment. On essaya des menaces et de la violence. On -lui appliqua à la main la flamme d'une chandelle, pour qu'il eût le -sentiment du feu de l'enfer. Il assura qu'il irait volontiers en -enfer, où il trouverait grande compagnie. On fit venir le père Orazio, -homme plein d'onction, qui prêcha, supplia, tempêta, et perdit son -latin. On changea les consolateurs; les nouveaux venus, «tout frais», -renforcés de capucins, n'obtinrent rien. On avertit le gouverneur de -Rome, qui avertit le pape, afin que le supplice fût ajourné. Après les -capucins, ce fut le tour des carmes déchaussés. Même succès. Il -faisait jour. On emmena de force Tomasini à la messe. Il refusa de -s'agenouiller et s'assit sur un banc. Le prêtre se tourna vers lui, -tenant l'hostie dans ses mains, avec un discours qui fit pleurer à -verse (_dirottamente_) toute l'assistance; il mit sa main sur ses yeux -pour ne point voir. On revint aux menaces; il dit que si on le -conduisait à l'échafaud, il en conterait de belles sur les cardinaux -et les prélats. «C'est bon, ma mort ne les fera pas rire.» Un notaire, -qui était présent, courut au gouverneur, afin de le prévenir de cette -inquiétante éventualité. Cependant, Monsieur de Rome et tout son monde -apportaient des nouvelles au procureur pontifical. Il s'agissait, par -ordre supérieur, de pendre Tomasini, qui ferait évidemment quelque -difficulté pour s'ajuster sous le couteau de la _manaia_, de le -voiturer jusqu'au lieu du supplice, car, sans doute, il refuserait -d'aller à pied, enfin, de le bâillonner proprement, pour qu'il ne -bavardât pas, chemin faisant, sur les Eminences. Le bourreau devait, -en cas de suprême résistance, au pied du gibet, étrangler Tomasini, -puis le pendre. - -Tomasini, informé du nouveau programme, répond encore qu'il veut être -damné, à la grande horreur de toutes les personnes présentes. Entrée -du bourreau qui, pour l'effrayer, lui met la corde au cou, le bâillon -dans la bouche et lui coupe les cheveux. Nouvelle messe. Exorcismes. -Il avait assurément le diable dans le corps: on cherche avec soin si -quelque sortilège ou maléfice n'était pas dans une couture de ses -vêtements. Dernière tentative du prince de Palestrine, toujours -inutile. On se met en route vers la potence. La foule frémissait d'une -religieuse indignation. Déjà le bourreau posait la main sur Tomasini; -celui-ci poussa un grand soupir, ôta son bâillon, disant qu'il ne -convenait pas à un homme tel que lui d'être bâillonné. Les confrères -de la pénitence, persuadés que Dieu avait enfin touché son coeur, -s'empressèrent autour de lui, pleurant d'allégresse, et l'emmenèrent à -l'église. Là, Tomasini abjura ses erreurs et demanda: 1º qu'on le -reconduisît en prison afin qu'il pût se confesser et communier; 2º -qu'on fit de ses cheveux coupés une perruque ou qu'on en trouvât une -de la même teinte, pour qu'il mourût avec cette coiffure; 3º qu'on -rétablît l'échafaud afin que la sentence première fût exécutée par le -couperet. A ces conditions, il consentait à finir en bon chrétien. - -Un bon moment fut encore perdu à discuter entre sbires et pénitents -sur l'ultimatum du condamné. On le prêcha pour qu'il renonçât à la -perruque et se résignât à la potence. Mais Tomasini revint sur ses -concessions: rien n'était fait; il voulait décidément aller en enfer. -Les pénitents expédièrent donc une ambassade au gouverneur, pour qu'il -accordât tout au spirituel professeur. Il s'agissait, disaient-ils, du -salut d'une âme que Jésus-Christ a rachetée de son sang. Le gouverneur -consentit au couperet et à la perruque. Tomasini, ayant épuisé toutes -ses ressources d'imagination, se décida à mourir canoniquement. Il se -confessa et demanda à tous pardon du scandale qu'il avait causé. On -lui mit une perruque de la couleur convenable, un col et des -manchettes blanches, et un bel habit. Il se fit raser; il sortit alors -de la prison, récitant les psaumes de la Pénitence, suivi d'une foule -immense. Sur l'échafaud, il ôta tranquillement son manteau, remonta sa -robe dans la ceinture, embrassa le P. Orazio, mit de bonne grâce sa -tête sur le billot. Le bourreau fit son office. On porta en procession -le corps du supplicié à Sainte-Ursule. - -J'en demande bien pardon aux lecteurs. Mais il faut finir ces récits -par quelques scènes abominables. L'histoire a parfois l'aspect -repoussant d'un amphithéâtre d'anatomie. On est libre de n'y point -entrer, comme de ne point lire ce chapitre jusqu'au bout: - -3 juillet 1703.--Mattia Troiano, valet de chambre d'un prélat du -palais apostolique, coupable d'assassinat sur son maître, monte sur -l'échafaud. Il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Le bourreau -lui ôta le chapeau et la perruque et lui banda les yeux. Il -s'agenouilla. Le _maître de justice_ lui donna sur la tête un coup -terrible de massue, qui le jeta à gauche du billot, puis lui enfonça -le couteau dans la gorge et ouvrit, en descendant, jusqu'à la -poitrine, puis lui enleva la tête et le coeur, puis les entrailles et -les graisses qu'il entassa à côté de l'échafaud; les autres morceaux -furent accrochés à des perches tout autour. Le soir, on porta cette -boucherie à Saint-Jean le Décapité au milieu de la foule qui gagnait, -en l'accompagnant, les indulgences. On remarqua que Troiano, en -sortant de prison, était blanc comme cire, en route, rouge comme du -feu, puis violacé, puis noir, «effets de la mort qu'il redoutait», -écrit le bon chroniqueur. Les prélats avaient loué les fenêtres -propices à des prix fous, et y avaient placé leurs valets de chambre. -La tête demeura dans une cage de fer, attachée à la porte _Angelica_, -et les soeurs du criminel furent bannies de Rome jusqu'à la troisième -génération. - -En 1688, sous Innocent XI, exécution, au Pont-Saint-Ange, de l'abbé -Rivarola, _coupable de satires et libelles_. En dépit de tous les -vinaigres et de tous les réconfortants, le pauvre journaliste, à demi -évanoui, n'était plus présentable debout. Il fallut l'emporter sur la -civière au milieu de la populace à laquelle les sbires distribuaient -des coups de bâton pour s'ouvrir un passage. L'abbé fondait entre les -mains de ses consolateurs; il fut ajusté de travers, et le couperet -lui entama profondément l'épaule. Le bourreau dut scier le cou avec un -grand couteau. Le peuple prit des pierres pour lapider le bourreau et -se rua sur l'échafaud. Les sbires essayèrent de protéger l'exécuteur; -mais l'un deux, par hasard, frappa de son bâton un soldat de la milice -pontificale, qui mit la main à son épée. Le sbire leva sa carabine. Le -peuple se rejeta brusquement en arrière. Ce fut une confusion inouïe: -tandis que le bargello (préfet de police) se voyait arracher des -épaules son manteau de soie et s'enfuyait, le soldat outragé par le -bâton de la police courait vers Saint-Pierre chercher ses camarades -afin de venger l'insulte; la garnison du Château-Saint-Ange sortait en -armes pour protéger la garde d'honneur du bourreau; la foule, saisie -de panique, foulait aux pieds les malheureux qu'elle avait renversés. -Le tronc décapité de l'abbé saignait toujours sur l'échafaud. Quand -l'ordre fut rétabli, le bargello revint prendre son manteau de soie en -lambeaux, les pénitents prirent les restes de Rivarola, et les sbires -prirent le bourreau; le lendemain on le fouetta publiquement, puis on -l'exila. - -3 février 1720, premier samedi du carnaval, exécution d'un autre abbé, -un élégant criminel, Gaetano Volpini; il marcha à l'échafaud avec le -rabat et les manchettes de dentelles, souriant, saluant de la tête et -de la voix les belles dames, les abbés aimables et les cavaliers qui -se pressaient aux fenêtres. Il avait vingt-deux ans. Son crime était -d'avoir écrit à un journal de Vienne quelques indiscrétions sur les -moeurs intimes de S. S. Clément XI. Plaignez-vous donc de notre -présente loi sur la presse! J'ajoute que le pamphlet de Volpini ne fut -jamais publié, mais circula manuscrit dans les salons autrichiens, où -le nonce en avait pris connaissance. - -Le bourreau de Léon XII, Bugatti, mit à mort, par la massue ou la -guillotine, trois cent trente-neuf personnes. Le 27 janvier 1800, un -sacrilège, Gennari, fut pendu, écartelé, puis brûlé, sous Pie VII, -Chiaramonti, amateur éclairé de l'art antique. Par contre, quelques -confréries avaient alors le privilège souverain de requérir, le jour -de certaines fêtes, la grâce entière des pires malfaiteurs. Ainsi, en -1824, la confrérie de Saint-Jérôme allait chercher solennellement un -assassin, Checco le vacher, aux Carceri-Nuove, le conduisait à la -messe, le revêtait du costume des confrères et le menait dans Rome en -procession, couronné de lauriers, tout comme Pétrarque et le Tasse! Il -n'a manqué à l'heureux vacher que de cheminer, la lyre à la main et le -front relevé vers les nuages, le long de la voie sacrée! - -On m'objectera peut-être cette vérité triste que, partout ailleurs en -Europe, partout en Italie, la justice avait des façons d'agir aussi -atroces, aussi lugubres qu'à Rome. Je l'avoue, et en voici la preuve: -Le 14 mai 1794, le ministre du roi de Naples invite l'archevêque à -célébrer un _triduum_ d'expiation pour le crime commis par Tommaso -Amato de Messine. Ce scélérat devait subir tour à tour les supplices -qui suivent: être traîné, attaché à la queue d'un cheval, avoir la -langue coupée, puis la main, puis la tête; le cadavre sera brûlé, les -biens confisqués, le nom déclaré infâme à perpétuité. Or, voici le -crime d'Amato: trois jours auparavant, il était entré dans l'église -des Carmes, sur la place du Marché--le marché de Masaniello;--pendant -la messe il avait jeté en l'air son chapeau, en criant, à plusieurs -reprises: _Vive Paris! vive la Liberté!_ Le peuple voulait le mettre -en lambeaux: arrestation, instruction, procès, défense, sentence, tout -cela s'expédia en _six heures_. Le roi lui fit grâce de la queue de -cheval. M. Silvagni n'ose pas décrire, d'après les récits du temps, la -hideuse et obscène boucherie qu'on lui fit endurer. Cela est vrai, -l'ancien régime ne valait pas mieux à Naples, à Parme, à Modène, qu'à -Rome. Mêmes moeurs publiques, même régime judiciaire, même -civilisation, même barbarie. L'Église, engagée, par des nécessités -séculaires, dans la mêlée des intérêts temporels, avait dû se -conformer aux conditions sociales de la vieille Europe. L'histoire -orageuse de la papauté avait voulu que le royaume de Dieu fût de ce -monde. Le Saint-Siège demeurait encore, en ce siècle, par ses -institutions et son esprit, comme une image immobile du passé. Qui -sait si la déchéance politique dont il se plaint si amèrement ne -semblera pas un jour aux chrétiens que charment les miséricordes de -l'Évangile, un réel bienfait? - -On peut, sans fantaisie paradoxale, imaginer l'Église très grande et -planant au-dessus des misères inévitables d'une souveraineté -effective. Et qui sait même si, dans l'histoire troublée de notre -occident, elle n'est pas appelée à demeurer longtemps encore une force -politique de premier ordre? - - - - - LA VÉRITÉ - SUR - UNE FAMILLE TRAGIQUE - LES CENCI - - -I - -Rocca-Petrella est un nid de vautours féodaux, aujourd'hui une ruine -accrochée aux montagnes désolées de l'ancien État pontifical, vers les -frontières du royaume de Naples. Ruine vulgaire, d'ailleurs, si un -souvenir terrible n'y demeurait attaché. Un matin de septembre 1598, -Francesco Cenci, baron de ce manoir, fut trouvé, dans les branches -d'un sureau, au fond d'un précipice que dominait la terrasse de sa -maison, la tête brisée à coups de marteau. C'était un méchant homme, -immensément riche; ses domaines lui rapportaient plus de 500,000 -francs de rentes. Le fisc criminel du Saint-Siège l'avait, en une -fois, soulagé paternellement, afin de lui éviter l'ennui du bûcher, -d'une somme égale à son revenu d'une année, non qu'il fût hérétique, -mais ses moeurs déplorables lui avaient valu un très honteux procès et -une amende d'un demi-million. Ce grand seigneur logeait de temps en -temps dans les cachots du Saint-Père, mais, comme il était très dévoué -à saint François, son patron, il couchait aussi volontiers chez les -capucins. - -Cette mort fit donc grand bruit à la Cour et à la ville: la victime -était malfamée et illustre, et le vieux Clément VIII n'était point -tendre dans sa justice. Cependant, à Rome même, la rumeur publique fut -lente à soupçonner les véritables assassins: tandis qu'aux environs de -Rocca-Petrella, on murmurait le mot de parricide, et que la police de -Naples mettait déjà à prix la tête des deux sicaires, Olimpio et -Marzio, instruments de la famille Cenci, à Rome, la veuve, les fils et -la fille de Francesco portaient un deuil apparent, et commandaient, -pour la Madone del Pianto, une parure d'étoffes précieuses. - -Tout à coup, vers le milieu de janvier 1599, à la suite d'une -dénonciation secrète d'un espion, on arrêta Giacomo, l'aîné des -enfants, et, quelques semaines plus tard, Béatrice, Bernardo Cenci et -Lucrezia, seconde femme du baron. Du château Saint-Ange on les -transféra à la prison de Torre-di-Nona, puis à celle de la -Corte-Savelli. - -Le parricide parut démontré, et la torture ne manqua pas à la -démonstration. - -On sait quelle fut l'issue du procès: Béatrice et sa belle-mère eurent -la tête coupée; Giacomo fut tenaillé, broyé à coups de massue et -écartelé; Bernardo fut condamné aux galères. Le sentiment populaire, -révolté par l'atrocité du supplice, jugea l'expiation excessive. -L'indignité du père assassiné n'était-elle point une cause de pitié en -faveur de la famille scélérate? Tous ces beaux domaines, héritage des -Cenci, n'avaient-ils point tenté l'avarice du pape? Prospero -Farinaccio, l'un des avocats, avait plaidé la légitime défense de -Béatrice, écartant ainsi tous les autres meurtriers de l'accusation. - -La jeune fille aurait sauvé par un crime son honneur de l'amour infâme -de Francesco. Rome s'enorgueillit dès lors d'avoir possédé, en un -siècle corrompu, une Virginie ou une Lucrèce digne des anciens jours. -On voulut reconnaître son portrait dans la peinture du palais -Barberini, faussement attribué au Guide, dont les touristes à l'âme -sensible emportent toujours pieusement les médiocres copies. Les -relations manuscrites se multiplièrent aux XVIIe et XVIIIe siècles. -Elles ont toutes un fond commun, qui a servi de matière aux narrateurs -modernes, et où le portrait de Francesco est poussé terriblement au -noir. Certains détails singuliers ou dramatiques, certaines paroles -passent fidèlement de l'une à l'autre de ces chroniques. - -J'ai sous les yeux le récit inédit du frère Antoine, de Pérouse, daté -de 1770. Il est enfoui dans la bibliothèque communale de Todi, en -Ombrie. M. le comte Leoni a eu la bonne grâce de la transcrire de sa -main, à mon intention. Ici, les vices et les brutalités de Cenci sont -éclairés d'une lumière crue. Par excès d'avarice, afin de ne point -marier et doter Béatrice, il la séquestre au fond d'un appartement, où -elle languit longtemps, «avec une bonne provision de bastonades». Frà -Antonio l'accuse sans détour de l'assassinat de ses fils Rocco et -Cristoforo, aux funérailles desquels il ne voulut pas payer «pour un -baïoque de cierges». Il dit alors qu'il ne serait content que si les -siens étaient «_per crepar tutti_». Plusieurs écrivains du siècle -présent ont probablement connu la chronique du moine ombrien. Quand, -en effet, la légende eût grandi plus de deux cents ans dans -l'imagination de la foule, les poètes et les romanciers la -recueillirent: Shelley, Niccolini, Stendhal, Guerrazzi contèrent ou -mirent sur le théâtre cette histoire sanglante, altérant les dates, -inventant ou supprimant des personnages, éclairant sans hésitation, au -gré de leur fantaisie, les points obscurs, dissimulant les parties -authentiques du drame véritable. Stendhal imagina l'absolution _in -articulo mortis_ que le pontife, entendant le canon du Saint-Ange, -aurait envoyée à la malheureuse fille innocente. Le roman de Guerrazzi -qui est, en Italie, pour bien des personnes, l'évangile de la vie et -de la passion de Béatrice, repose sur une idée presque symbolique: le -père et la fille sont comme l'incarnation du bien et du mal; le vieux -Cenci une fois tué, le rôle infernal est repris avec aisance par le -Saint-Père. L'angélique Béatrice succombe dans cette lutte inégale -contre les deux satans. Francesco étale une méchanceté grandiose dont -les Césars romains semblaient avoir emporté le secret. Il invite des -cardinaux à souper et leur montre les sept caveaux où il se promet -d'ensevelir bientôt, joyeusement, l'un après l'autre, ses sept -enfants. Il nie Dieu et sa sainte Mère à la face de ces princes de -l'Église, oubliant le Saint-Office et les merveilles de ses bourreaux. -Il dit à son spadassin: «Si le soleil était une chandelle, je la -soufflerais.» De telles paroles, tombant de la bouche d'un baron, même -très haut, sont ridicules. Ajoutez que dans ce Méphistophélès, il y a -un Faust. La nuit, penché sous sa lampe, il médite sur l'_Histoire des -Animaux, d'Aristote_, il annote le livre antique, et soupire, ainsi -qu'eût fait Claude Frollo: «Je veille, mais en vain. Les mystères de -la nature ne se laissent point pénétrer. Tourne et tourne mille fois -sur toi-même: tu ne retrouveras jamais la porte qui t'a fait entrer -dans la vie!» - -Il vient toujours une heure où l'esprit de critique, à l'aide de vieux -parchemins, met à la raison les légendes séculaires. Au moment même où -l'on parlait dans Rome de placer au Capitole le buste de Béatrice -Cenci, vierge et martyre, M. Bertolotti publiait un livre fort -édifiant (_Francesco Cenci e la sua famiglia_, Studi Storici. Firenze -1879), composé tout entier d'extraits des archives criminelles, des -dépositions des témoins, des correspondances diplomatiques, des actes -notariés, en un mot de tous les documents que l'on avait ignorés -jusqu'alors. La légende n'était qu'un rêve de poètes. Voici l'histoire -vraie: elle n'est point belle, et n'a point la grandeur fatale d'un -drame d'Eschyle: mais elle éclaire d'une façon curieuse la vie -domestique de la société romaine vers la fin du XVIe siècle, et permet -de passer en revue l'équipage qui montait alors la barque de saint -Pierre. - - -II - -Francesco Cenci, baron de Rocca-Petrella et autres lieux, naquit en -1549, d'une façon peu canonique, de monsignore Cristoforo Cenci, clerc -de la chambre apostolique, chanoine de Saint-Pierre, trésorier général -de l'État pontifical, et de Béatrice Arias, femme légitime et adultère -d'un époux complaisant. Monseigneur n'était point prêtre, mais -seulement pourvu des ordres mineurs. Il reconnut l'enfant, et, au lit -de mort, Béatrice étant devenue veuve, il épousa la mère avec la -permission du pape. Cet homme d'Eglise avait fait, dans le maniement -des fonds sacrés, une fortune énorme, que de bons héritages avaient -encore grossie. Sixte-Quint, par un _motu proprio_ qui ne coûta que -25,000 écus (130.000 francs), daigna plus tard passer l'éponge sur les -malversations de Cristoforo, en faveur de Francesco, institué héritier -unique par le testament du bon chanoine: celui-ci laissait à la mère -un douaire et une maison, avec l'espérance, disait-il, «qu'elle -vivrait honnêtement et chastement». Béatrice s'empressa de marier son -fils, âgé de quatorze ans, et d'épouser elle-même un troisième mari, -l'avocat Evangelista Recchia, ancien intendant du clerc apostolique. -Dans le cours de ce second veuvage, elle n'avait eu qu'un seul petit -procès, intenté par le précepteur de Francesco, un abbé, à qui elle -avait volé deux soutanes. - -A onze ans, Francesco eut sa première affaire avec la justice. Un -certain Quintilio di Vitrella se plaignit d'avoir été bâtonné jusqu'au -sang par le fils de monseigneur et par son abbé: jeu d'enfant que -Cristoforo paya sans marchander. A douze ans, le jeune homme fut -émancipé. A la fin de 1563, il épousait Ersilia di Santa-Croce, une -orpheline qui lui donna douze enfants. On l'accusa d'avoir empoisonné -sa femme, après vingt et un ans de mariage, mais rien ne prouve le -crime: il est certain seulement que l'union ne fut pas heureuse. Par -un testament, en date de 1567, Francesco enlevait à Ersilia la tutelle -des enfants à naître et le droit d'habiter avec eux. - -En 1566, il se brouillait avec ses cousins Cenci, et ceux-ci durent -s'engager juridiquement à ne point lui dresser d'embûches pendant -quatre ans. Mais Francesco, qui n'avait rien promis, deux mois plus -tard, aidé de ses spadassins, attaqua à coups d'épée, la nuit, dans la -rue, Cesare Cenci déguisé en paysan, et le blessa. Il fut condamné à -garder, comme prison, la maison de sa mère. L'année d'après, il -cassait la tête à son muletier Lodovico d'Assisi: celui-ci se -plaignit, et le baron dut payer cher pour ne point séjourner longtemps -dans les cachots du pape. En 1572, son valet Pompeo oublie de fermer -la porte qui mène à l'appartement des femmes; Francesco l'assomme à -coups de poing et de bâton. - -Cette fois, il fut banni pour six mois de l'État pontifical, sous -peine, s'il rentrait, de 10,000 écus d'amende. Mais il fut gracié très -vite par l'intercession du cardinal Caraffa. - -En 1577, sa servante Maria Milanesi tarde à lui porter une clef qu'il -demande: il la roue une première fois à coups de manche à balai; le -soir, nouvelle bastonnade, accompagnée de coups de talon de bottes: -«Le sang me sortit par la bouche, et il me laissa à terre toute -défigurée, et ne voulut pas qu'on cherchât un médecin.» Vers le même -temps, il fut enfermé au Saint-Ange pour blasphème. - -En 1586, étant veuf, il renouvela son testament. Cette pièce est fort -importante. Plusieurs dispositions montrent que Francesco était dévot -et s'inquiétait de son âme; qu'il était charitable d'une façon -posthume, et n'oubliait ni les hôpitaux, ni la dot des filles pauvres, -qu'il songeait à l'avenir de ses filles, Béatrice et Lavinia, à qui il -assure, en argent et en usufruits, une fortune convenable; mais -l'article principal vise Giacomo, son fils aîné, qu'il déshérite, ne -lui laissant que sa légitime et 100 écus d'or. Les quatre autres fils, -Cristoforo, Rocco, Bernardo et Paolo, sont institués héritiers -universels. - -Cenci prolongea son veuvage neuf années. Il eut alors ses plus beaux -procès. Il rompait les côtes à Maria Pelli, sa servante et sa -maîtresse, et disait: «Qu'importe! N'ai-je pas de l'argent pour -payer?» Néanmoins, il retenait à la malheureuse ses malles, son lit, -ses nippes, et quarante-trois écus. Il donnait du poing dans l'oeil à -son intendant Stefano Bellono et lui arrachait la moustache; puis, -aidé de sa servante, il mettait le pauvre diable en chemise, et -l'emmenait en carrosse jusqu'à sa maison de Ripetta, où il l'enfermait -jusqu'à la guérison des blessures. Quand le siège pontifical était -vacant, il s'entourait, selon l'usage, de la noblesse romaine, de -bravi armés, montait en voiture avec la bande, et faisait dans les -rues, à coups d'arquebuse, la police de ses ouvriers. Ses laquais, ses -palefreniers, les artisans qu'il employait, parurent enfin comme -plaignants ou comme témoins dans l'affaire qui coûta une si grosse -amende à ce gentilhomme du temps de Henri III, et fut le cadeau de -noces qu'il offrit à sa seconde femme, Lucrezia. Cenci nia -effrontément et dit au juge instructeur: «Je vous en prie, -élargissez-moi, que je puisse parler au pape, afin qu'on accommode -tout ceci, à l'aide de trois ou quatre cardinaux.» Il fut élargi, en -effet, mais tondu de fort près, et peu disposé à payer les dettes que -ses trois fils avaient gaiement contractées au cours de la triste -enquête. Nouveau procès que Francesco perdit contre ses enfants. En -1596, il était encore une fois sous les verrous; mais les archives -criminelles de Rome ont ici une lacune, et la dernière aventure du -baron est un mystère. - -Bon sang ne peut mentir. Toute la race des Cenci fut digne de ce père. -Giacomo, l'aîné, semble un parfait mauvais sujet. Il s'était marié -contre la volonté de Francesco. Les trente écus par mois que celui-ci -donnait à ses fils ne lui suffisant plus, il volait des deux mains et, -comme Panurge, avait plus de soixante-trois manières de gagner de -l'argent. En 1587, il fut contraint de reconnaître, dans un acte -authentique, par devant notaire, un larcin de trois cent -quatre-vingt-onze écus, dont quinze étaient destinés à la pension de -ses soeurs dans un couvent, vingt-deux empruntés à un prêtre, onze dus -à un cordonnier, trente étaient le produit d'étoffes dérobées à la -garde-robe paternelle, quatre-vingts escroqués aux vassaux du baron. - -En 1594, trente créanciers, dont trois juifs, se font attribuer 16,000 -écus sur les biens de Cenci, pour les dettes de ses trois aînés. A -cette époque, Francesco intenta un procès à son fils pour -préméditation de parricide. Un page de Giacomo, trouvé en possession -d'une arquebuse, avait déclaré que cette arme était destinée au crime. -Mais il parut que l'arquebuse n'avait pas de roue et que le page était -un voleur d'un caractère rancunier, qui supportait mal les coups de -bâton que son maître distribuait, sans compter, à ses gens et à ceux -de ses amis. Giacomo, avant de monter à l'échafaud, confessa un faux -de 13,000 écus fabriqués par lui au détriment de son père. - -Cristoforo, le second des Cenci, goûta la prison en 1595, on ne sait à -la suite de quel délit; la même année, il s'était racheté d'une -plainte pour injures et menaces, intentée contre lui par un juif. Il -courait les rues, de nuit, avec son spadassin Lucantonio: le maître -fut une fois blessé à la cuisse, le valet, au bras. En 1597, il paie -de nouveau les frais d'une agression nocturne. L'année d'après, il fut -assassiné par Paolo Bruno Corso, amant jaloux dont il courtisait la -maîtresse, Flaminia, femme d'un pêcheur d'esturgeons. La déposition du -bravo Octavio Pali est pittoresque. «La nuit était noire. Le seigneur -Cristoforo me dit d'aller à la petite place de l'île Saint-Barthélemy, -dans une ruelle, et de faire bonne garde. Je m'assis sur un escalier -et m'endormis. (Evidemment Octavio a trahi.) Je fus éveillé par un -bruit de pas précipités et de voix violentes; je me levai et vis deux -hommes l'épée nue, tout furieux; l'un portait une lanterne et était -jeune, l'autre avait une longue barbe. Ils m'attaquèrent, et je me -défendis avec l'épée. Je courus à la Pescaria où je trouvai mon maître -qui gémissait étendu par terre. Je l'aidai à se relever et, il fit -quatre pas et dit qu'il n'en pouvait plus. Il se coucha entre deux -pierres. J'allai à la maison appeler le seigneur Bernardo, son frère, -qui fit lever le seigneur Giacomo. Nous prîmes une chaise, Cesari et -moi et allâmes vers le seigneur Cristoforo qui s'était traîné à la -distance de huit ou dix pas. Le seigneur Giacomo dit qu'il ne fallait -pas le relever et m'envoya appeler les sbires à Monte-Giordano, où je -fus arrêté.» - -Rocco Cenci avait des fantaisies d'empereur romain. La nuit, il -sortait en chemise de la maison, avec ses valets armés d'épées et -lapidait les maisons du voisinage; il poursuivait, l'épée nue, et -blessait les passants; il fut, pour ce divertissement, condamné à -5,000 écus d'amende et à un exil de trois ans. Il rentra à Rome -secrètement, força les portes de l'appartement paternel et fit -main-basse sur l'argent, les étoffes de soie, un habit de prêtre, -relique du secrétaire apostolique, son grand-père, quatre coussins, -un bassin d'argent, quatre chemises du baron, onze mouchoirs, des -serviettes et des tapisseries. Il avait pour complice, dans cette -expédition, son cher ami et cousin, monsignor Guerra ou Guerro, dont -le chapeau de feutre et l'épée furent retrouvés sur les lieux; -Béatrice, dans sa déposition, dit: «Monsignor Mario Guerra a dû -l'aider à emporter tout cela, je suis même sûre qu'il est l'inventeur -de l'entreprise.» Nous retrouverons plus loin ce prélat à la main -leste. Quant à Rocco, sa carrière fut courte: un certain Amilcare, -bâtard du comte de Pitigliano, qu'un soir, en compagnie de monseigneur -déguisé, il avait forcé à courir devant la pointe de son épée, le -provoqua en duel dans un carrefour: Rocco reçut l'épée dans l'oeil -droit; il tomba à terre, dit son valet Ulisse di Marco, «et ne parla -jamais plus». - -Bernardo et Paolo, les deux plus jeunes Cenci, entraient à peine dans -l'adolescence, au moment du crime de Rocca Petrella: ils eurent -connaissance du projet des assassins et n'y firent aucune objection. -Les deux filles aînées, Lavinia et Antonina, n'ont laissé aucun -souvenir mauvais. Le mari de Lavinia, trésorier général de Cenci, fut -poursuivi pour empoisonnement. Antonina épousa le baron Savelli, veuf -d'un premier mariage et père de plusieurs petites filles. «C'est une -bonne pâte, écrivait d'elle sa belle-soeur Sofonisba, tranquille et -de bonne humeur.» Pendant l'intermède conjugal de Savelli, -l'excellente et adroite Antonina envoyait aux petites des cadeaux, par -exemple, des poupées pour 40 baïoques. - -Béatrice n'était point «une bonne pâte»; orgueilleuse, irascible, -tenace, elle supportait impatiemment le joug brutal de son père. Le -séjour de Rocca-Petrella acheva la perte de cette âme dangereuse. La -pâle odalisque du palais Barberini, la _bianca creatura di bianco -vestita_, prépara froidement la ruine tragique de toute sa maison. - - -III - -Le baron Francesco, fort ennuyé du séjour de Rome, s'était retiré, -vers 1595, dans son manoir féodal, bien loin des fâcheux et de la -police du Saint-Père. Il emmenait avec lui sa seconde femme Lucrezia, -Béatrice et ses fils Bernardo et Paolo. Ceux-ci s'enfuirent quelque -temps avant le crime et retournèrent à Rome auprès de leur frère -Giacomo. La tyrannie du vieux Cenci s'appesantit plus lourdement sur -les deux femmes isolées. Il les battait pour tuer le temps. Béatrice, -dans ce morne désert, sentit toutes ses révoltes s'exaspérer. Le -régisseur du château, Olimpio Calvetti, qui était marié et père de -famille, lui parut un ami; il devint bientôt son amant. Sur ce point, -tous les témoignages sont concluants. «Il venait dans nos chambres, -dit la belle-mère Lucrezia, et se mettait à parler avec madame -Béatrice, et moi j'allais me coucher et les laissais causer ensemble». -Toute la maison, les frères, le sicaire Marzio, furent au courant de -l'intrigue; elle-même, elle la confessa à ses juges, selon une dépêche -de l'ambassadeur de Modène à son duc. Certaines dispositions très -voilées du testament de Béatrice, en faveur d'un jeune enfant qu'elle -ne nomme point, font croire à M. Bertolotti qu'elle était devenue -mère. Mais ici, je ne vois pas de preuve bien établie. Quelque chose -d'extraordinaire se fût passé à Rocca-Petrella; Cenci eût commis, à -l'occasion de cette naissance inattendue, un exploit féroce qu'aucun -indice ne révèle. Il est seulement certain qu'il ouvrit, mais un peu -tard, les yeux sur la conduite de sa fille et qu'il chassa Olimpio. On -imagine la scène terrible de cette journée. Les témoins ont parlé d'un -nerf de boeuf toujours pendu dans sa chambre à coucher, et dont il -frappait souvent sa fille; il fit fermer par une barre de fer -extérieure la porte de l'appartement des deux femmes; à cette porte, -on pratiqua un volet, muni d'une serrure, par où entrait la -nourriture; les fenêtres furent murées aux trois quarts et ne -recevaient plus le jour que par le haut, à la façon des cachots. -Béatrice se redressa toute frémissante, et la pensée du parricide -entra dans son esprit. - -Ainsi la rébellion légitime de deux femmes outragées, et, d'autre -part, les plus vils intérêts, les passions les plus fougueuses, -l'orgueil irrité, la peur, la soif d'une vengeance, l'attrait de l'or, -réunirent fatalement pour la sanglante entreprise les assassins: -Béatrice, à qui Cenci a arraché son amant; Giacomo, le faussaire -déshérité; Lucrezia, la malheureuse qui tremble devant son mari et le -méprise; Olimpio, qui fera sa fortune en effrayant ses complices; -enfin Marzio, vassal de la Rocca, un simple bandit, qui, pour une -poignée d'écus, accomplira l'oeuvre scélérate. Et quel théâtre plus -propice que ce manoir, dont les bonnes gens n'osaient point approcher -et qui se penche sur les gorges profondes de la montagne, au sein des -solitudes solennelles du mont Cassin et d'Anagni! - -Le plan du crime fut dressé avec méthode. Nous y trouvons, dès -l'origine, la volonté et la main de Béatrice et d'Olimpio; Giacomo, -probablement aussi Lucrezia et les jeunes frères ne furent affiliés -que plus tard à la conspiration. Olimpio rôdait sans cesse autour de -la Rocca et s'y glissait de nuit par les fenêtres, aidé sans doute -des valets qui ne voyaient en lui qu'un amant audacieux. Je suppose -que Cenci se retirait de bonne heure dans sa tanière, dont il fermait -les verrous soigneusement. Olimpio pénétrait dans la chambre de -Béatrice et le lugubre colloque commençait. D'abord, selon Marzio, au -récit de qui j'emprunte les détails qui suivent, il fut question de -livrer le baron aux brigands; c'était la mort la plus naturelle du -monde. Mais Francesco sortait peu et armé jusqu'aux dents. Puis la -jeune fille eut un entretien avec Marzio et le pria de découvrir un -assassin digne de confiance parmi ses amis. Mais Olimpio exigeait que -les trois frères Cenci fussent d'accord avec leur soeur; on séduisit -sans peine Paolo et Bernardo qui se sauvèrent alors pour ne rien voir. -Olimpio fit le voyage de Rome et décida Giacomo. A ce moment, on -paraissait choisir le poison. Giacomo remit au sicaire une racine -rouge et une fiole remplie d'opium: Béatrice reçut le poison et tenta -de s'en servir. Mais Cenci, méfiant, faisait goûter par sa fille les -mets et les boissons de sa table. Dans un conseil tenu avec les deux -misérables, Béatrice résolut de donner à son père du vin avec de -l'opium, afin de l'endormir. - -«Vous le tuez alors, dit-elle, comme vous voudrez, et puis nous le -jetterons du haut de la terrasse et nous dirons qu'il est tombé par -accident.» Elle alluma une chandelle de suif «sans chandelier», la -remit à Marzio et renvoya les deux hommes. Mais Olimpio laissa Marzio -seul dans la chambre basse où ils devaient se cacher et remonta chez -sa maîtresse: Marzio se coucha sur deux tables, enveloppé d'une -couverture de la chambre de Béatrice. Les assassins demeurèrent toute -la journée du lendemain dans leur retraite: Béatrice leur apporta à -manger. Vers le soir, elle revint et dit que son père avait bu du vin -mêlé d'opium, mais fort peu, parce qu'il l'avait trouvé amer: elle -avait dû en avaler elle aussi quelques gouttes. Il n'était pas -possible que le baron s'endormit d'un bon sommeil. Olimpio dit: cette -nuit, nous déciderons l'affaire. Il remonta chez Béatrice, sortit du -château, ne rentra que de nuit, et laissa dormir Marzio tout seul, -comme la veille. Il vint le chercher à l'aube; ils prirent leurs -engins, un rouleau à faire la pâte, un gourdin et un fort marteau, et -rejoignirent Béatrice. Tous les trois se dirigèrent vers la chambre de -Francesco. Mais ils rencontrèrent Lucrezia qui parla bas à Olimpio; -tous les quatre se rendirent à la cuisine, où Lucrezia, effrayée, -tenta de faire abandonner le projet. Mais Béatrice déclara qu'il -fallait que son père fût tué n'importe comment. On attendit donc cette -fois encore jusqu'à la nuit. Quand tout fut noir dans le château, les -bravi remontèrent chez Béatrice qui était seule. Tout à coup, Olimpio -feignit d'avoir une quinte de toux, et se retira, sous le prétexte de -ne point être entendu; mais, la toux persistant, il dit à Marzio: «Va, -donne à Madame une excuse, nous ne pouvons rien faire à présent.» -Marzio s'acquitta de la commission, Béatrice s'emporta contre Olimpio, -l'accusant de trahison. Olimpio eut un accès de fureur, blasphéma le -nom de Dieu et dit: «Tu veux que je fasse ce que je ne puis pas faire. -Si tu veux que j'aille au diable, j'irai!» Et, suivi de Marzio, il -s'enfuit hors du château. Mais la nuit porte conseil, et, dès le -matin, nous les retrouvons auprès de Béatrice. Cette fois on n'hésite -plus. Tout à l'heure Lucrezia ouvrira la porte de la chambre -conjugale. Le vieux Cenci est bien perdu. - -Il fait grand jour au dehors, un matin radieux de septembre. Les -verrous ont glissé et Lucrezia paraît sur le seuil. Elle pouvait alors -crier, réveiller son mari: elle regarde, muette, le trio qui entre -doucement: Olimpio le premier, puis Marzio, puis Béatrice. Olimpio -connaît la situation du lit: il se jette de tout son poids sur le -baron et le frappe sur la tête à grands coups de marteau. Béatrice -s'est élancée vers la fenêtre qu'elle ouvre, afin qu'on voie clair. -Elle s'y arrête un instant, puis se retire, tandis qu'Olimpio frappe -sur la poitrine et Marzio sur tout le corps. Francesco n'a poussé -qu'un seul cri, s'est soulevé à demi, et tombe écrasé, inerte. Les -femmes rentrent, enlèvent en toute hâte du lit les couvertures et les -matelas inondés de sang; on habille le corps encore tiède, et -l'horrible cortège se dirige vers la terrasse qui donne sur le -précipice. Olimpio ouvre une brèche dans le parapet; la chute de nuit -paraîtra ainsi vraisemblable. Francesco est lancé dans le vide. Mais -Marzio réclame son salaire. Béatrice lui remet vingt écus enfermés -dans un mouchoir blanc. Le pauvre homme, en les comptant à la maison, -jugea la récompense assez maigre. Il se plaignit à Olimpio. Celui-ci -lui assura qu'à Rome, Giacomo lui donnerait de l'or. «Mais, depuis, on -ne m'a plus rien donné.» Ainsi finit la confession de Marzio, que je -viens de résumer. Les deux bravi s'éloignèrent au plus vite de la -Rocca. Marzio se jeta dans les montagnes où il se tint caché jusqu'à -l'hiver, malgré la neige. Le commissaire pontifical réussit à l'y -arrêter, et ses aveux décidèrent ses complices à s'accuser les uns les -autres. Il mourut en prison, des suites de la torture. Olimpio fut -assassiné par des spadassins aux gages de Giacomo. Il s'était d'abord -caché à Rome, chez un dominicain de ses parents. Cesare, cousin des -Cenci, vint lui porter deux cents écus de la part de Giacomo, afin -qu'il allât plus loin. Olimpio partit en compagnie de Camillo Rosati, -à qui il raconta la scène du crime. Camillo le fit emprisonner -traîtreusement à Novellara, mais Olimpio parvint à s'évader. Il fut -rejoint à Teramo par trois anciens valets des Cenci, Marco Tulio -Bertoli, Cesare et Pacifico da Terani, à qui il proposa de former une -troupe de brigands dont il devait être la première victime. Les -bandits tuèrent leur capitaine sur la grande route, lui coupèrent la -tête et la portèrent au marquis de Celenza, dans les Abruzzes, afin de -toucher le prix que la police napolitaine avait promis. Un témoignage -considérable échappait ainsi au tribunal criminel de Rome. Mais -Olimpio avait semé de toutes parts ses dangereuses confidences, et sa -mort fut inutile à ses complices. La police du Saint-Siège, qui -s'était assurée déjà de la famille des Cenci et recherchait ardemment -toutes les personnes compromises de près ou de loin dans le drame de -Rocca Petrella, s'inquiéta alors de la brusque disparition de -monsignor Mario Guerra, le compagnon de fredaines de son cousin Rocco -Cenci. Elle supposa, et non sans raison, qu'il avait tout au moins -aidé à la fâcheuse suppression d'Olimpio. Monsignor se cachait à -Naples, où il vivait assez misérablement, sous le nom de l'abbé -Scardafa. Une lettre anonyme informa le pape de l'aventure. Clément -VIII fit arrêter, par l'entremise du nonce, le faux abbé que -l'autorité napolitaine lui expédia par la voie de mer. «C'est un homme -roux, plein de chair», dit dans sa déposition le capitaine de la -felouque qui portait ce mystérieux passager. Monsignor rentra chargé -de chaînes dans la Ville éternelle. On ne releva contre lui aucun fait -palpable: mais les tribunaux ecclésiastiques se défiaient de cet homme -d'Église: on le garda donc en prison six ans, pendant lesquels il -écrivit mémoire sur mémoire: il fut ensuite relégué à Malte pour trois -ans; mais on prolongea son exil. Il revint enfin à Rome, et s'occupa -de toutes sortes de «négociations illicites, de commerce et de trafics -interdits par les sacrés canons», dit, en 1633, un bref d'Urbain VIII. -Il était très vieux alors, songeait à se faire ermite, et demandait -pardon pour les irrégularités de sa vie. Urbain VIII, le pape qui -frappa Galilée, lui pardonna. - - -IV - -Les Cenci se virent perdus par la révélation de leurs sicaires. Chacun -d'eux, selon la formule du document judiciaire, à peine soulevé dans -la torture, crie: «Descendez-moi, seigneur!», et dénonce aussitôt ses -complices. Giacomo charge à la fois Olimpio, qui est mort, et -Béatrice: «Ma soeur est la cause de la mort de mon père et du malheur -de ma maison; je tiens d'elle, de Lucrezia, de Bernardo, de Paolo et -d'Olimpio qu'elle traitait celui-ci avec fureur jusqu'à ce qu'il eût -consenti à l'assassinat. Moi, je voulais le chasser, même après le -crime, et Béatrice me disait: Il faut lui faire des caresses, sinon il -te perdra. Ma belle-mère Lucrezia aussi est coupable, car elle était -au courant de tout le complot.» Il feint d'avoir été offensé de -l'intimité de sa soeur avec Olimpio: «Ils avaient toujours quelque -chose à se dire à l'oreille.» Bernardo confirme le témoignage de son -frère aîné. Lucrezia accuse Olimpio, Béatrice et Giacomo. Le 7 -septembre elle a une première fois empêché le crime, au nom de la -madone, dont ce jour était la fête... «la madone aurait fait quelque -miracle effrayant.» - -Au moment même du meurtre, elle ne se doutait de rien; elle rencontra -les trois assassins armés à la porte de son mari, et se dirigea -tranquillement vers la chambre de Béatrice. Elle a entendu les coups, -mais sans comprendre sur qui l'on frappait. Quand elle est revenue, il -était trop tard. Tandis qu'elle lavait les draps ensanglantés du -baron, elle pleurait, et Béatrice lui dit: «Sotte bête, pourquoi -pleures-tu?» Béatrice, «fille virile», écrit l'agent secret du -grand-duc de Toscane, nie d'abord, puis avoue avec franchise sa part -de préméditation. «Je dis à Olimpio que je ne voulais pas qu'on fît -rien sans le consentement de mes frères.» Mais elle dénonce Giacomo et -sa belle-mère, qui porta à manger aux bravi enfermés deux jours et -deux nuits dans le château. «Madame Lucrezia aussi m'a conseillé et -persuadé de faire tuer mon père par Olimpio.» Elle disait: «Cet -Olimpio a promis de le tuer, et il n'en finira jamais.» «Olimpio, à -son retour de Rome, m'a dit que Giacomo lui avait bien recommandé, -quand il tuerait le seigneur Francesco, de l'achever, parce qu'il -avait sept esprits, comme les chats.» - -Je laisse de côté les témoignages secondaires des parents ou des -domestiques des meurtriers. La cause était entendue. Les efforts de la -défense devaient être vains. Béatrice elle-même n'avait rien révélé -d'un attentat commis sur elle par son père. Farinaccio développa sans -succès cet argument désespéré. Une sentence capitale fut prononcée -contre les trois principaux accusés: le pape fit grâce de la vie au -petit Bernardo, _à la condition qu'il assisterait de près au supplice -des siens_. Le malheureux figura, en effet, sur les deux échafauds. -Après quelques années de galères, il fut exilé, puis gracié, et vécut -chétivement à Rome d'une pension que la sainte Rote lui servit sur sa -part confisquée dans l'héritage paternel. Quant aux enfants de -Giacomo, ils trouvèrent une fortune entamée par la confiscation, -ruinée par les désordres de la famille, chargée de dettes et de frais -judiciaires; il fallut vendre, avec l'autorisation du pape, les biens -patrimoniaux, qu'achetèrent comptant les Borghèse, les Aldobrandini, -les Barberini, les Cafarelli. - -Ce procès inouï avait profondément ému la société romaine. Les -journalistes ou chroniqueurs du temps, qu'on appelait _menanti_, -informent, dans leurs _avvisi_, les lecteurs de la marche de -l'affaire, puis des chances de plus en plus faibles que les condamnés -ont d'être grâciés par le pape. En général, ils sont favorables aux -Cenci. Les avocats assiégeaient l'antichambre de Clément VIII, qui les -reçut, mais fort mal. Les religieuses de Rome suppliaient le -Saint-Père d'épargner aux deux femmes la honte de la mort publique. -Les cardinaux Aldobrandini et Santa-Severina demandaient que Béatrice -fût enfermée à perpétuité dans un couvent. Il est certain que le pape -voulut lire le dossier du procès et les plaidoiries; il hésita quelque -temps, en faveur sans doute de Lucrezia et de la jeune fille. -Malheureusement, plusieurs crimes analogues effrayèrent, dans cette -année 1599, le vieux pontife. En juin, Marc Antonio de Massimi, à qui -jadis l'on avait déjà pardonné l'assassinat de sa belle-mère, -empoisonna son frère dans un plat de macaroni, après avoir essayé le -poison sur le cuisinier, qui en était mort. Massimi fut pendu. Une -femme tuait son mari, le cousait dans un sac, et attachait le sac si -habilement sur le dos d'un portefaix chargé de jeter le cadavre à -l'eau, que ce complice, lié, sans le savoir, à son fardeau, -accompagnait le mort au fond du Tibre. En août, Andrea Capranica -blessa grièvement son frère, et fut arrêté dans le palais du duc -Cesarini. Enfin, cinq ou six jours avant le supplice des assassins de -la Rocca, Paolo Santa-Croce, parent très proche des Cenci, tua sa -mère, près de Rome, de seize coups de poignard, avec la complicité de -son frère Onofrio. Clément VIII n'hésita plus, et fit signe à ses -bourreaux. - -Le 11 septembre, à minuit, on avertit les condamnés que l'heure de -mourir était venue. Ils sortirent de la prison, au matin, pour se -rendre au pont Saint-Ange: Giacomo, nu jusqu'à la ceinture, sur une -charrette; Bernardo, en long manteau, et la tête masquée par un -capuchon, sur une autre charrette; les femmes, vêtues de deuil, à -pied. Giacomo était intrépide. Bernardo, l'enfant de seize ans, -sanglotait; Lucrezia semblait une morte qui marche; Béatrice avait -une incomparable sérénité. Les deux femmes moururent les premières, -décapitées non par la hache, mais par une véritable guillotine dont le -dessin a été retrouvé, par M. Bertolotti, aux archives criminelles de -plusieurs procès du XVIe et du XVIIe siècles, qui sont encore à -l'_Archivio_ romain. Giacomo, que l'on avait tenaillé, chemin faisant, -aux deux mamelles, attendait, tout rouge de sang: il fut enfin -écartelé. - -Clément VIII sortit alors du Quirinal et s'achemina vers Saint-Jean -de Latran, où il dit une messe basse pour le repos des trois âmes -si criminelles et si malheureuses. Les corps restèrent exposés -jusqu'à la nuit: les femmes, sur une tribune entourée de torches -flamboyantes, et les débris affreux de Giacomo étalés sur -l'échafaud. Quand les premières ombres furent descendues sur Rome, -la confrérie des Florentins vient prendre Giacomo pour le porter à -San-Giovanni-Decollato; la confrérie des Stigmates recueillit, sur -leur lugubre chapelle mortuaire, Lucrezia et Béatrice et les porta à -San-Francesco. Une foule immense de religieux et de peuple suivait -avec un grand bourdonnement de prières. Sur la tête livide de la jeune -fille on avait déposé une couronne de fleurs. - -Sept jours plus tard, on apprit à Rome un nouveau parricide. Deux -frères avaient tué et enterré leur père dans une vigne, où des chiens -le découvrirent. «Dieu nous aide! s'écrie le chroniqueur, je crois que -la fin du monde approche!» En même temps, on brûlait vif, à Campo di -Fiori, un faux capucin convaincu d'hérésie. L'ambassadeur de France -n'avait pas permis «qu'on fît de pareilles justices devant son palais, -non qu'il veuille du bien aux hérétiques, comme le disent ses ennemis, -(c'était l'ambassadeur de Henri IV), mais simplement pour ne pas -entendre ni voir de telles personnes». - -Rome avait assisté, depuis l'entrée de Charles VIII, à beaucoup de -spectacles extraordinaires; au déclin de ce grand siècle, ouvert par -Alexandre VI, Jules II et Léon X, la vieille ville sainte n'avait plus -guère, pour charmer son ennui, que des tragédies de famille et des -auto-da-fé. L'entraînement généreux de la Renaissance avait cessé -depuis longtemps, et, sous la dure discipline inaugurée au Concile de -Trente, la société romaine, indifférente à la culture de l'esprit, -étrangère à l'élégance des moeurs comme aux libertés de l'âme, -retournait à la barbarie et à la corruption de l'âge féodal. Ces -parricides et ces fratricides, les Cenci, les Santa-Croce, les -Massimi, ne sont point des _popolani_ condamnés par leur condition à -l'empire des passions brutales: ils sont, par la naissance, placés -dans les premiers rangs, fort loin de la foule. Quand une société se -gâte par le haut, la décadence politique, la ruine de la civilisation -sont irrémédiables. - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - AVANT-PROPOS V - - La Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire 1 - - L'honnêteté diplomatique de Machiavel 81 - - Fra Salimbene, franciscain du treizième siècle 107 - - Le roman de don Quichotte 133 - - La Fontaine 159 - - Le Palais pontifical et le gouvernement intérieur de - Rome 177 - - La vérité sur une famille tragique: les Cenci 241 - - -VERSAILLES, IMPRIMERIE CERF ET FILS, 59, RUE DUPLESSIS. - - - - -LIBRAIRIE LÉOPOLD CERF - -13, RUE DE MÉDICIS, PARIS - - - A. CHUQUET.--=LES GUERRES DE LA RÉVOLUTION=: - (Ouvrages honorés du Grand Prix Gobert et du Prix - Audiffred.) - - ---- =La première Invasion prussienne=, 3e édition, - in-18 3 fr. 50 - - ---- =Valmy=, in-18 3 fr. 50 - - ---- =La Retraite de Brunswick=, in-18 3 fr. 50 - - ---- =Jemappes et la Conquête de la Belgique=, in-18 3 fr. 50 - - ---- =La Trahison de Dumouriez=, in-18 3 fr. 50 - - ---- =L'Expédition de Custine=, in-18 3 fr. 50 - - ---- =Mayence=, in-18, carte 3 fr. 50 - - ---- =Wissembourg=, in-18, carte 3 fr. 50 - - A. CHUQUET.--=Le Général Chanzy= - (Ouv. cour. par l'Académie française), 6e édition, - in-18 3 fr. 50 - - PETIT DE JULLEVILLE.--=Répertoire du Théâtre - comique en France au moyen âge=, gr. in-8º, numéroté - à petit nombre 20 fr. - - ---- =Les Comédiens en France au moyen âge= (Ouvrage - couronné par l'Académie française), in-18 3 fr. 50 - - ---- =La Comédie et les Moeurs en France au moyen - âge=, in-18 3 fr. 50 - - Raoul FRARY.--=Le Péril National=, 7e édition - (Ouvrage couronné par l'Académie française), in-18 3 fr. 50 - - ---- =Manuel du Démagogue=, 3e édition, in-18 3 fr. 50 - - ---- =La Question du Latin=, 5e édition, in-18 3 fr. 50 - - M. GUÉRIN.--=La Question du Latin et la Réforme - profonde de l'Enseignement secondaire=, in-18 3 fr. 50 - - A. DUPUY.--=L'État et l'Université ou la vraie - Réforme de l'Enseignement secondaire=, in-18 3 fr. 50 - - G. HANOTAUX.--=Henri Martin=, sa vie, - ses oeuvres, son temps, in-18 3 fr. 50 - - Emile NEUCASTEL.--=Gambetta, sa vie, ses idées - politiques=, in-18 3 fr. 50 - - GANNERON.--=L'Amiral Courbet=, d'après les - papiers de la marine et de la famille (Ouv. cour. par - l'Académie française), 5e édition, in-18 3 fr. 50 - - H. JOLY.--=Le Crime=, étude sociale - (Ouv. cour. par l'Acad. fr.), in-18 3 fr. 50 - - ---- =La France criminelle=, in-18 3 fr. 50 - - ---- =Le Combat contre le Crime=, in-18 3 fr. 50 - - E. GEBHART.--=La Renaissance italienne et la - Philosophie de l'histoire=, in-18 3 fr. 50 - - C. BENOIST.--=La politique du roi Charles V=, - in-18 3 fr. 50 - - A. LEMARQUIS.--=La Littérature anglaise au XVIIIe - siècle=, par T. S. Perry, in-18 3 fr. 50 - - C. FOLEY.--=Guerre de Femmes=, Gens de partout, - in-18 3 fr. 50 - - ---- =La Course au Mariage=, Gens de province, in-18 3 fr. 50 - - E. MOUTON (MÉRINOS).--=Fusil chargé=, - recit militaire, 3e édit., in-18 3 fr. 50 - - ---- =Le Devoir de Punir=, introduction générale à - l'histoire et à la théorie du droit pénal, in-18 3 fr. 50 - - H. GAIDOZ et P. SÉBILLOT.--=Le Blason - populaire de la France=, in-18 3 fr. 50 - - L. DUSSIEUX.--=Lettres intimes de Henri IV=, - 2e édition, in-18 3 fr. 50 - - R.-G. LÉVY.--=Le Péril financier=, in-18 3 fr. 50 - - CHASSANG.--=Remarques sur la Langue Françoise=, - par Vaugelas, nouv. édit. (ouv. cour. par l'Académie - française). 2 forts vol. in-8º 15 fr. »» - - PIGEONNEAU.--=Histoire du Commerce de la France=, - 1re partie. Depuis les origines jusqu'à la fin du - XVe siècle. (Ouvrage honoré d'un prix - Gobert), in-8º avec carte 7 fr. 50 - 2e Partie. Le seizième siècle--Henri IV--Richelieu, - in-8º 7 fr. 50 - - Camille SÉE.--=Lycées et Collèges - de Jeunes Filles=. 5e éd., in-8º 10 fr. - - =L'Ecole Normale= (1810-1883), in-8º 12 fr. »» - - Félix FRANK et Adolphe CHENEVIÈRE.--=Lexique - de la Langue de Bonaventure des Periers=, in-8º 10 fr. - - L. FONTAINE.--=Le Théâtre et la Philosophie au - XVIIIe siècle=, in-8º 5 fr. »» - - NICOLAS DE GRADOWSKY.--=La Situation - légale des Israélites en Russie=, in-18 5 fr. »» - - A. DARMESTETER.--=Reliques scientifiques=, - 2 vol. in-8º 40 fr. »» - - ---- =Le Talmud=, in-8º 1 fr. 50 - - P. SÉBILLOT.--=Contes des provinces de France=, - in-18 3 fr. 50 - - LEFEBVRE SAINT-OGAN.--=Essai sur l'influence - française=, 2e édition, in-18 3 fr. 50 - - Charles WIENER.--=Chili et Chiliens=, beau vol. - in-8º jésus 10 fr. »» - - L. LEGER.--=La Bulgarie=, in-18 3 fr. 50 - - L. LEJEUNE.--=Au Mexique=, in-18 3 fr. 50 - - L'ABBÉ H.-R. CASGRAIN.--=Un Pèlerinage au pays - d'Évangéline= (Ouv. cour. par l'Acad. franç.). in-18 3 fr. 50 - - Lieutenant-Colonel HENNEBERT.--=De Paris à Tombouctou - en huit jours=, in-18 3 fr. 50 - - MARIO VIVAREZ.--=Le Soudan algérien=. Projet de - voie ferrée transsaharienne, in-18 3 fr. 50 - - -VERSAILLES.--IMPRIMERIE CERF ET Cie, 59, RUE DUPLESSIS. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La Renaissance Italienne et la -Philosophie de l'Histoire, by Émile Gebhart - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA RENAISSANCE ITALIENNE *** - -***** This file should be named 43196-8.txt or 43196-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/1/9/43196/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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