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diff --git a/43047-h/43047-h.htm b/43047-h/43047-h.htm
index bf05fdc..b882d11 100644
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+++ b/43047-h/43047-h.htm
@@ -3,7 +3,7 @@
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<title>
The Project Gutenberg's eBook of Mademoiselle de Bressier, by Alfred Delpit
@@ -173,50 +173,12 @@
</style>
</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Mademoiselle de Bressier
-
-Author: Albert Delpit
-
-Release Date: June 27, 2013 [EBook #43047]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE BRESSIER ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43047 ***</div>
<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
+Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p></div>
<p><a id="Page_I"></a></p>
@@ -228,60 +190,60 @@ ALBERT DELPIT</p>
<div class="quote">
<p>.... Une guerre encore plus que<br />
-civile, une cité grande entre les<br />
-cités, tournant d'une main furieuse<br />
+civile, une cité grande entre les<br />
+cités, tournant d'une main furieuse<br />
le fer des siens contre son<br />
c&oelig;ur!</p>
<p class="i2 smcap">(Lucain: <i>La Pharsale</i>).</p>
</div>
-<p class="frontmatter small">DEUXIÈME ÉDITION</p>
+<p class="frontmatter small">DEUXIÈME ÉDITION</p>
<div class="figcenter">
<img src="images/logo.jpg" width="120" height="124" alt="logo" />
</div>
<p class="frontmatter">PARIS<br />
-<span class="small">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</span><br />
+<span class="small">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</span><br />
<span class="xs">28 <i>bis</i>, RUE DE RICHELIEU, 28 <i>bis</i></span><br />
<span class="small">1886</span><br />
-<span class="xs">Tous droits réservés</span></p>
+<span class="xs">Tous droits réservés</span></p>
<p><a id="Page_II"></a></p>
-<p class="p4 center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
+<p class="p4 center">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:</p>
-<p class="center"><em>Cinquante exemplaires</em> numérotés à la presse</p>
+<p class="center"><em>Cinquante exemplaires</em> numérotés à la presse</p>
<table id="list" summary="tirage">
<tr>
<td>20 exemplaires sur papier du Japon</td>
-<td class="tdr">1 à 20</td>
+<td class="tdr">1 à 20</td>
</tr>
<tr>
<td>30 exemplaires sur papier de Hollande</td>
-<td class="tdr">21 à 50</td>
+<td class="tdr">21 à 50</td>
</tr>
</table>
<p><a id="Page_III"></a></p>
-<p class="p4 center"><span class="small">A MON CONFRÈRE ET AMI</span><br />
+<p class="p4 center"><span class="small">A MON CONFRÈRE ET AMI</span><br />
<span class="large">FRANCIS MAGNARD</span></p>
-<p class="left55"><span class="small"><em>Février 1886.</em></span></p>
+<p class="left55"><span class="small"><em>Février 1886.</em></span></p>
<p><a id="Page_IV"></a>
<span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-<p class="part">PREMIÈRE PARTIE</p>
+<p class="part">PREMIÈRE PARTIE</p>
<div class="quote">
<p>..... Une guerre encore plus<br />
-que civile, une cité grande<br />
-entre les cités, tournant d'une<br />
+que civile, une cité grande<br />
+entre les cités, tournant d'une<br />
main furieuse le fer des siens<br />
contre son c&oelig;ur!</p>
@@ -292,261 +254,261 @@ contre son c&oelig;ur!</p>
<span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span></p>
-<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
+<h2>PREMIÈRE PARTIE</h2>
<h3>I</h3>
-<p>Le bataillon défilait lentement le long de la rue
-de Rivoli; en tête, le drapeau rouge, suivi d'une musique
-criarde. Peu de monde aux fenêtres. A peine
-quelques curieux, çà et là, les mains dans les poches,
-regardant ces hommes qui s'en allaient à la
-boucherie. Une petite vendeuse de violettes, adossée
-contre un magasin, ouvrait ses yeux étonnés,
+<p>Le bataillon défilait lentement le long de la rue
+de Rivoli; en tête, le drapeau rouge, suivi d'une musique
+criarde. Peu de monde aux fenêtres. A peine
+quelques curieux, çà et là, les mains dans les poches,
+regardant ces hommes qui s'en allaient à la
+boucherie. Une petite vendeuse de violettes, adossée
+contre un magasin, ouvrait ses yeux étonnés,
pendant qu'un marchand grommelait tout bas
-«contre ces gens qui empêchaient les affaires de
-marcher». De temps en temps passait un officier,
-au visage rouge, aux paupières injectées, engoncé
-dans son uniforme galonné. Il disparaissait vite par
-une rue latérale, poursuivi par des gamins qui
+«contre ces gens qui empêchaient les affaires de
+marcher». De temps en temps passait un officier,
+au visage rouge, aux paupières injectées, engoncé
+dans son uniforme galonné. Il disparaissait vite par
+une rue latérale, poursuivi par des gamins qui
<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-criaient. Les promeneurs, très rares, pressaient le
+criaient. Les promeneurs, très rares, pressaient le
pas, vaguement inquiets. Chez les soldats, rien de
-ce qui relève le moral d'hommes marchant au
+ce qui relève le moral d'hommes marchant au
combat. Tristes, sombres, muets, ils allaient, le
-front baissé, n'osant pas se regarder les uns les autres,
+front baissé, n'osant pas se regarder les uns les autres,
comme si chacun craignait de voir dans les
yeux de son voisin le reflet de ses terreurs lugubres.</p>
-<p>Au loin, on battait la générale. Un roulement
+<p>Au loin, on battait la générale. Un roulement
sourd, adouci par la distance, avec quelque chose
-de funèbre et d'alangui. On eût dit le rappel des
-condamnés. Et c'étaient des condamnés, en effet,
-forcés de défendre une cause perdue. Un voile de
-mélancolie semblait épandu sur la cité, flottant sur
+de funèbre et d'alangui. On eût dit le rappel des
+condamnés. Et c'étaient des condamnés, en effet,
+forcés de défendre une cause perdue. Un voile de
+mélancolie semblait épandu sur la cité, flottant sur
les fronts et les consciences. Tout ce monde portait
le deuil de quelqu'un ou de quelque chose:
-peut-être d'un espoir écroulé.</p>
+peut-être d'un espoir écroulé.</p>
-<p>A quelque distance de l'Hôtel de ville, une centaine
-d'hommes se joignaient au bataillon. Des enragés,
-ceux-là, trompés sans doute par les proclamations
+<p>A quelque distance de l'Hôtel de ville, une centaine
+d'hommes se joignaient au bataillon. Des enragés,
+ceux-là, trompés sans doute par les proclamations
menteuses de la Commune. Il suffisait de voir
-leur mine conquérante, leurs yeux brillants, leurs
-fusils très soignés dont le canon d'acier reluisait au
-soleil. Ils croyaient sérieusement au patriotisme des
+leur mine conquérante, leurs yeux brillants, leurs
+fusils très soignés dont le canon d'acier reluisait au
+soleil. Ils croyaient sérieusement au patriotisme des
braillards de clubs; ils croyaient au courage de
ceux qui les envoyaient se battre, pendant que certains
-chefs restaient à l'abri. Il y avait de tout dans
+chefs restaient à l'abri. Il y avait de tout dans
<span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span>
-cette troupe, décidée à vaincre ou à mourir: des
-exaltés, grisés par la pensée d'un sacrifice sublime;
-des égarés, qu'affolaient encore les souffrances
-physiques et morales du premier siège;
-surtout, cette écume populacière que les révolutions
-rejettent sur le pavé des rues, écume noire,
-pareille à la boue qui surnage à la surface des
-grands fleuves troublés.</p>
-
-<p>Ils se représentaient l'armée de Versailles à moitié
-vaincue. Elle s'évanouirait du jour au lendemain,
-ainsi que les vapeurs grisâtres dissipées par
+cette troupe, décidée à vaincre ou à mourir: des
+exaltés, grisés par la pensée d'un sacrifice sublime;
+des égarés, qu'affolaient encore les souffrances
+physiques et morales du premier siège;
+surtout, cette écume populacière que les révolutions
+rejettent sur le pavé des rues, écume noire,
+pareille à la boue qui surnage à la surface des
+grands fleuves troublés.</p>
+
+<p>Ils se représentaient l'armée de Versailles à moitié
+vaincue. Elle s'évanouirait du jour au lendemain,
+ainsi que les vapeurs grisâtres dissipées par
le premier rayon de soleil. Ils riaient, ils chantaient,
-essayant d'égayer la tristesse de leurs compagnons.
-Mais bientôt, le découragement des autres
-les gagnait, les enveloppait, de même qu'un lumineux
+essayant d'égayer la tristesse de leurs compagnons.
+Mais bientôt, le découragement des autres
+les gagnait, les enveloppait, de même qu'un lumineux
coteau est assombri bien vite par les brouillards
-montant de la vallée.</p>
+montant de la vallée.</p>
-<p>Le bataillon s'arrêta sur la place de la Concorde.
+<p>Le bataillon s'arrêta sur la place de la Concorde.
Elle se couvrait de soldats. Il en venait de droite,
de gauche, par le pont, par le quai, par la rue
-Royale, et l'avenue Gabriel. Là encore, un dédaigneux
+Royale, et l'avenue Gabriel. Là encore, un dédaigneux
abandon. Pas de foule. Les promeneurs ne
-détournaient point la tête. Les bonnes d'enfants ne
+détournaient point la tête. Les bonnes d'enfants ne
s'attardaient plus; elles ne montraient pas aux
-petits curieux la troupe «de ces militaires», moins
+petits curieux la troupe «de ces militaires», moins
placides que les troupiers bonasses.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
Cependant, les hommes mettaient la crosse en
-terre. On commençait l'appel. Les uns et les autres
-s'étiraient, comme déjà lassés par cette première
-étape: puis chacun répondait: «Présent!» ou un
-silence de quelques minutes suivait le nom prononcé.
-Les absences ne pouvaient guère surprendre.
-Après six mois de siège, et deux mois de guerre
+terre. On commençait l'appel. Les uns et les autres
+s'étiraient, comme déjà lassés par cette première
+étape: puis chacun répondait: «Présent!» ou un
+silence de quelques minutes suivait le nom prononcé.
+Les absences ne pouvaient guère surprendre.
+Après six mois de siège, et deux mois de guerre
civile, les vides se faisaient nombreux, par la faim,
-par la fièvre, par la maladie qui décimait les pauvres.
-On ne comptait même plus ceux qui manquaient.
-L'homme prend l'habitude de tout, même
+par la fièvre, par la maladie qui décimait les pauvres.
+On ne comptait même plus ceux qui manquaient.
+L'homme prend l'habitude de tout, même
de la souffrance et du danger.</p>
-<p>Tout à coup, le capitaine d'une compagnie appela:
-«Pierre Rosny!» Et comme personne ne
-répliquait, il ajouta d'un ton surpris:</p>
+<p>Tout à coup, le capitaine d'une compagnie appela:
+«Pierre Rosny!» Et comme personne ne
+répliquait, il ajouta d'un ton surpris:</p>
-<p>&mdash;Comment, Pierre Rosny n'est pas là?</p>
+<p>&mdash;Comment, Pierre Rosny n'est pas là?</p>
<p>Un garde national sortit du rang.</p>
<p>&mdash;Pierre nous rejoindra au Point-du-Jour, citoyen.
Il a une consultation ce matin pour son fils.</p>
-<p>Invoquée pour un autre, cette excuse eût soulevé
+<p>Invoquée pour un autre, cette excuse eût soulevé
les rires et les quolibets. Mais il s'agissait de Rosny.
-Personne ne broncha. C'était un homme convaincu
+Personne ne broncha. C'était un homme convaincu
et brave, ayant fait dix fois ses preuves. Nul ne se
-serait permis de douter de lui. S'il n'était pas venu,
+serait permis de douter de lui. S'il n'était pas venu,
c'est qu'il ne pouvait pas venir. On ne suspectait
-ni la bonne volonté ni le courage de celui-là.
+ni la bonne volonté ni le courage de celui-là.
<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
Pendant une heure, ce fut une suite ininterrompue
de commandements, de contre-ordres,
-d'appels. Des officiers passaient ventre à terre, s'éloignant
-dans la direction de la rue Royale; les cantinières
+d'appels. Des officiers passaient ventre à terre, s'éloignant
+dans la direction de la rue Royale; les cantinières
allaient d'escouade en escouade, offrant un
-petit verre d'eau-de-vie rarement refusé. Mais les
+petit verre d'eau-de-vie rarement refusé. Mais les
conversations se faisaient plus rares. Nulle part, on
ne sentait l'entrain des premiers jours. Une immense
-lassitude, qui touchait presque au dégoût, alanguissait
-les c&oelig;urs et les volontés.</p>
+lassitude, qui touchait presque au dégoût, alanguissait
+les c&oelig;urs et les volontés.</p>
<p>Enfin douze batteries d'artillerie parurent, sortant
-des Tuileries, traînées au grand trot par des chevaux
+des Tuileries, traînées au grand trot par des chevaux
vigoureux. Ce fut un roulement de tonnerre,
-pendant que les canons filaient le long des Champs-Élysées,
-leurs gueules de bronze tournées vers ce
-Paris qu'elles voulaient défendre. Un homme grand,
-sec, habillé d'une longue redingote noire, fit quelques
-pas sur la chaussée, jetant un regard aigu sur
-les bataillons rangés. Il inclinait un peu la tête en
-marchant, comme si elle eût plié sous le poids d'une
-responsabilité trop lourde. L'&oelig;il, fixe et brillant,
-s'illuminait par instants de rapides éclairs. On sentait
-là une volonté qui pensait. Un léger tressaillement
+pendant que les canons filaient le long des Champs-Élysées,
+leurs gueules de bronze tournées vers ce
+Paris qu'elles voulaient défendre. Un homme grand,
+sec, habillé d'une longue redingote noire, fit quelques
+pas sur la chaussée, jetant un regard aigu sur
+les bataillons rangés. Il inclinait un peu la tête en
+marchant, comme si elle eût plié sous le poids d'une
+responsabilité trop lourde. L'&oelig;il, fixe et brillant,
+s'illuminait par instants de rapides éclairs. On sentait
+là une volonté qui pensait. Un léger tressaillement
nerveux secouait le bas du visage. Alors
-les lèvres minces et pâles s'entr'ouvraient, montrant
-des dents très blanches. Cet homme était
+les lèvres minces et pâles s'entr'ouvraient, montrant
+des dents très blanches. Cet homme était
<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-le citoyen Delescluze, délégué à la guerre. Il monta
+le citoyen Delescluze, délégué à la guerre. Il monta
sur un banc et leva la main. Tous les bataillons
-s'ébranlèrent les uns après les autres dans un
+s'ébranlèrent les uns après les autres dans un
ordre remarquable. A force de se battre, ces ouvriers
-devenaient des soldats. Puis, sous la volonté
-puissante de ce révolté, ils sentaient mollir
-les vieilles rébellions toujours prêtes à bondir
-dans leurs âmes. La longue file noire s'engagea
-dans l'avenue des Champs-Élysées où le soleil de
-mai jetait d'éblouissantes nappes de lumière. L'artillerie
-semblait plus menaçante parmi cet appareil
+devenaient des soldats. Puis, sous la volonté
+puissante de ce révolté, ils sentaient mollir
+les vieilles rébellions toujours prêtes à bondir
+dans leurs âmes. La longue file noire s'engagea
+dans l'avenue des Champs-Élysées où le soleil de
+mai jetait d'éblouissantes nappes de lumière. L'artillerie
+semblait plus menaçante parmi cet appareil
guerrier, dans ce gai retour du gai printemps. Le ciel
-bleu riait, la brise tiédie embaumait; les arbres
-exilés au Rond-Point des Champs-Élysées et au
+bleu riait, la brise tiédie embaumait; les arbres
+exilés au Rond-Point des Champs-Élysées et au
Cours-la-Reine, pouvaient se croire encore dans
-la profondeur sombre de la forêt natale. «Mai qui
-fleurit, c&oelig;ur qui rit», dit la chanson. Les c&oelig;urs gémissaient
-cependant, les yeux pleuraient, et là-bas,
+la profondeur sombre de la forêt natale. «Mai qui
+fleurit, c&oelig;ur qui rit», dit la chanson. Les c&oelig;urs gémissaient
+cependant, les yeux pleuraient, et là-bas,
dans la grande ville, saignait l'immense troupeau
des veuves et des orphelins.</p>
-<p>Ce n'était pas fini. La Commune concevait le rêve
+<p>Ce n'était pas fini. La Commune concevait le rêve
tragique de s'ensevelir sous les ruines fumantes de
Paris. Furieusement, elle poussait ces hommes au
-combat; ils croyaient mourir pour une Idée, et ne
-tombaient que pour assouvir l'ambition effrénée de
-quelques-uns. On racontait que ce jour-là l'armée
+combat; ils croyaient mourir pour une Idée, et ne
+tombaient que pour assouvir l'ambition effrénée de
+quelques-uns. On racontait que ce jour-là l'armée
<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
des rebelles tentait une grande sortie: la sortie de
-malheureux poussés par des chimères et se ruant
+malheureux poussés par des chimères et se ruant
vers l'Impossible.</p>
-<p>Les pavés de Paris s'entr'ouvraient pour vomir
-des bataillons. De la Bastille à l'Arc-de-Triomphe,
-montait une foule énorme, remuante, sombre à
-l'&oelig;il. Ondulante et secouée comme un serpent gigantesque,
-elle déroulait ses anneaux d'acier d'où
-sortaient des canons de fusil et des baïonnettes aux
-reflets sinistres. Mais à la Bastille, les bataillons ne
-s'embrigadaient pas comme aux Champs-Élysées.
-Ceux de ce quartier-là formaient l'arrière-garde.
-Ainsi, dans la rue Jean Baussire qui se tord sur elle-même
-pour aller du boulevard Beaumarchais à la
-place, c'étaient des allées et venues sans fin. A la
-porte d'un petit pharmacien, situé vers le milieu de
-la rue à côté d'un hôtel borgne, une longue file
+<p>Les pavés de Paris s'entr'ouvraient pour vomir
+des bataillons. De la Bastille à l'Arc-de-Triomphe,
+montait une foule énorme, remuante, sombre à
+l'&oelig;il. Ondulante et secouée comme un serpent gigantesque,
+elle déroulait ses anneaux d'acier d'où
+sortaient des canons de fusil et des baïonnettes aux
+reflets sinistres. Mais à la Bastille, les bataillons ne
+s'embrigadaient pas comme aux Champs-Élysées.
+Ceux de ce quartier-là formaient l'arrière-garde.
+Ainsi, dans la rue Jean Baussire qui se tord sur elle-même
+pour aller du boulevard Beaumarchais à la
+place, c'étaient des allées et venues sans fin. A la
+porte d'un petit pharmacien, situé vers le milieu de
+la rue à côté d'un hôtel borgne, une longue file
stationnait, impatiente et souffreteuse. On faisait
-queue pour les médicaments, maintenant, comme
-naguère pour le pain et pour la viande. Le pharmacien
-se hâtait et se démenait, ne sachant où donner
-de la tête. Aidé de ses deux élèves, il préparait
-hâtivement les ordonnances, sans intérêt, sans
-pitié pour les malades, qui attendaient de lui la guérison.
+queue pour les médicaments, maintenant, comme
+naguère pour le pain et pour la viande. Le pharmacien
+se hâtait et se démenait, ne sachant où donner
+de la tête. Aidé de ses deux élèves, il préparait
+hâtivement les ordonnances, sans intérêt, sans
+pitié pour les malades, qui attendaient de lui la guérison.
A peine eut-il un geste d'empressement,
quand un garde national entra, disant:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-&mdash;La potion est-elle prête?</p>
+&mdash;La potion est-elle prête?</p>
-<p>&mdash;Voilà, citoyen Rosny.</p>
+<p>&mdash;Voilà, citoyen Rosny.</p>
-<p>Le citoyen Rosny était un homme de quarante
-ans, grand, brun, pâle, d'une figure énergique. Il
-prit délicatement la fiole entre ses mains calleuses,
+<p>Le citoyen Rosny était un homme de quarante
+ans, grand, brun, pâle, d'une figure énergique. Il
+prit délicatement la fiole entre ses mains calleuses,
avec un soin infini, comme s'il craignait de la briser.
Il balbutia un remerciement furtif, puis, sortant
de la pharmacie, traversa rapidement la rue.
Il entra dans une maison triste d'apparence et
noircie par le temps. En guise de porte, une cloison
-disjointe suintant l'humidité. L'étroit escalier conduisait
-à des chambres pauvres occupées par des
+disjointe suintant l'humidité. L'étroit escalier conduisait
+à des chambres pauvres occupées par des
ouvriers vivant au jour le jour. Qui donc parmi
-ces malheureux possédait encore des économies
-après les épreuves de ces mois terribles? Au cinquième
-étage, le citoyen Rosny s'arrêta et frappa
-contre une porte, en disant très bas: «C'est moi,
-Françoise.» La porte s'entre-bâilla et se referma rapidement,
-pendant que Françoise répliquait, également
-à voix basse: «Prends garde. Il ne faut pas
-changer la température.» La chambre était petite,
-mais très propre; les murs nus et reluisants, les
-rideaux éblouissants, les carreaux vierges attestaient
+ces malheureux possédait encore des économies
+après les épreuves de ces mois terribles? Au cinquième
+étage, le citoyen Rosny s'arrêta et frappa
+contre une porte, en disant très bas: «C'est moi,
+Françoise.» La porte s'entre-bâilla et se referma rapidement,
+pendant que Françoise répliquait, également
+à voix basse: «Prends garde. Il ne faut pas
+changer la température.» La chambre était petite,
+mais très propre; les murs nus et reluisants, les
+rideaux éblouissants, les carreaux vierges attestaient
des soins de tous les instants.</p>
<p>&mdash;Comment est Jacques? continua Pierre sur le
-même ton.</p>
+même ton.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
&mdash;Toujours calme.</p>
<p>Et la jeune femme, en disant ces deux mots,
-couvait d'un ardent regard un garçon de seize ans
-qui sommeillait, étendu dans le lit. Les yeux du père
-et de la mère se rencontrèrent dans une commune
-pensée. Françoise embrassa tendrement son mari:</p>
+couvait d'un ardent regard un garçon de seize ans
+qui sommeillait, étendu dans le lit. Les yeux du père
+et de la mère se rencontrèrent dans une commune
+pensée. Françoise embrassa tendrement son mari:</p>
<p>&mdash;Voyons, ne te tourmente pas, reprit-elle. Le
docteur est certain que tout danger a disparu. Tu
-sais bien qu'il amène aujourd'hui son maître, un
-grand savant. Ah! je suis plus inquiète de toi que
+sais bien qu'il amène aujourd'hui son maître, un
+grand savant. Ah! je suis plus inquiète de toi que
de Jacques, va, maintenant!</p>
-<p>Avec une expression de haine farouche, elle étendait
-son poing fermé dans le vide, comme pour en
-menacer des ennemis lointains. Elle était belle
-ainsi, dans l'éclat de ses trente-cinq ans, avec sa
-crinière blonde qui donnait un caractère étrange à
-sa figure d'une pâleur mate. Cette fille du peuple
-avait l'élégance innée. Grande, bien faite, elle semblait
-créée pour le luxe; ses yeux d'un bleu très
-sombre, étincelaient; le front haut, un peu bombé
+<p>Avec une expression de haine farouche, elle étendait
+son poing fermé dans le vide, comme pour en
+menacer des ennemis lointains. Elle était belle
+ainsi, dans l'éclat de ses trente-cinq ans, avec sa
+crinière blonde qui donnait un caractère étrange à
+sa figure d'une pâleur mate. Cette fille du peuple
+avait l'élégance innée. Grande, bien faite, elle semblait
+créée pour le luxe; ses yeux d'un bleu très
+sombre, étincelaient; le front haut, un peu bombé
au-dessus des tempes, prouvait l'intelligence, et le
-regard révélait une énergie vaillante. Pierre Rosny
+regard révélait une énergie vaillante. Pierre Rosny
oubliait l'enfant pour une minute. Maintenant il
contemplait sa femme avec une expression de tendresse
-fière. Françoise réveilla son malade, et lui
-fit boire une gorgée de potion.</p>
+fière. Françoise réveilla son malade, et lui
+fit boire une gorgée de potion.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
&mdash;Comment es-tu, Jacques?</p>
@@ -561,342 +523,342 @@ fit boire une gorgée de potion.</p>
<p>Il ferma de nouveau les yeux, pendant qu'elle le
baisait au front. Puis, bordant avec soin la couverture,
-elle revint auprès de son mari, qu'elle entraîna
+elle revint auprès de son mari, qu'elle entraîna
dans un coin de la chambre.</p>
-<p>&mdash;Tu partiras après la visite du docteur?</p>
+<p>&mdash;Tu partiras après la visite du docteur?</p>
<p>&mdash;Oui, j'ai fait avertir le capitaine que je rejoindrais
le bataillon au Point-du-Jour. Oh! j'ai le
temps.</p>
-<p>Françoise hésitait. Elle reprit:</p>
+<p>Françoise hésitait. Elle reprit:</p>
<p>&mdash;Tu crois que c'est pour aujourd'hui la grande
sortie?</p>
<p>&mdash;Pour aujourd'hui ou pour demain. En tous
-cas, je resterai peut-être deux jours dehors. Il faut
-en finir, tu comprends. Ça ne peut pas durer toujours.
+cas, je resterai peut-être deux jours dehors. Il faut
+en finir, tu comprends. Ça ne peut pas durer toujours.
Et encore, Dieu sait quand je retrouverai du
-travail! Après la guerre, les maçons, les menuisiers
+travail! Après la guerre, les maçons, les menuisiers
auront de l'ouvrage: il y a tant de maisons
-par terre, et tant de ruines à relever! Mais nous
+par terre, et tant de ruines à relever! Mais nous
autres, les compositeurs d'imprimerie! Si c'est la
Commune qui l'emporte: bon. Et puis, il y aura
toujours les trente sous par jour. Mais si ce sont
<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
les autres? Tu sais bien ce qu'on nous raconte. A
Versailles, ils veulent faire la monarchie, et une
-monarchie comme avant 89; c'est-à-dire plus de
-Chambre, plus de libertés, plus de journaux. On cassera
-les presses, et personne n'aura le droit d'être
+monarchie comme avant 89; c'est-à-dire plus de
+Chambre, plus de libertés, plus de journaux. On cassera
+les presses, et personne n'aura le droit d'être
imprimeur. Si on supprime les journaux, on ne
permettra pas les livres non plus. Pense donc!
Une censure comme autrefois! Alors, qu'est-ce que
nous deviendrons, nous autres, les compositeurs?
-Tu vois bien que j'ai raison de me mettre en colère
-et de désespérer.</p>
+Tu vois bien que j'ai raison de me mettre en colère
+et de désespérer.</p>
<p>Cet homme intelligent, presque instruit, qui
-avait beaucoup lu Jean-Jacques, débitait sérieusement
-ces balourdises énormes. Il croyait aux mensonges
+avait beaucoup lu Jean-Jacques, débitait sérieusement
+ces balourdises énormes. Il croyait aux mensonges
des clubs, aux calomnies de quatre ou cinq
-feuilles publiques. Comme tant d'autres fédérés,
+feuilles publiques. Comme tant d'autres fédérés,
il s'imaginait que des bandes de chouans marchaient
-sur Paris. La folie faisait délirer ce cerveau,
-de même que déliraient aussi d'autres cerveaux
-moins solides. Il avait eu des succès dans
-les réunions publiques avec son élocution facile et
-un peu déclamatoire. Ces applaudissements faisaient
+sur Paris. La folie faisait délirer ce cerveau,
+de même que déliraient aussi d'autres cerveaux
+moins solides. Il avait eu des succès dans
+les réunions publiques avec son élocution facile et
+un peu déclamatoire. Ces applaudissements faisaient
de lui un sectaire, un fanatique. Tous ses
amis se jetaient dans le mouvement insurrectionnel,
et il les suivait naturellement.</p>
-<p>&mdash;C'est effrayant, tout ce que tu me dis là. Et
+<p>&mdash;C'est effrayant, tout ce que tu me dis là. Et
<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-tu admets que l'ancien régime pourrait revenir?</p>
+tu admets que l'ancien régime pourrait revenir?</p>
<p>&mdash;Il faut bien le croire, puisqu'on nous l'affirme.
Est-ce que tu t'imagines qu'on se battrait,
-s'il ne fallait pas sauver la Liberté?</p>
+s'il ne fallait pas sauver la Liberté?</p>
-<p>Françoise cachait sa tête pâle entre ses mains.
+<p>Françoise cachait sa tête pâle entre ses mains.
Ses cheveux blonds, mal retenus par le peigne,
-tombaient maintenant sur ses épaules, et la jeune
-femme s'auréolait d'une splendeur fauve. Elle reprit,
+tombaient maintenant sur ses épaules, et la jeune
+femme s'auréolait d'une splendeur fauve. Elle reprit,
haussant la voix, avec un geste brusque:</p>
<p>&mdash;Si ce que tu racontes est vrai, c'est nous qui
serons les vainqueurs. On ne recommence jamais le
-passé. Ce qui est fini est fini. Est-ce qu'une barque
+passé. Ce qui est fini est fini. Est-ce qu'une barque
remonterait le courant de la Seine? Je ne peux pas
-croire aux folies qu'on débite. Supprimer toutes
-les libertés! Comment vivrait le pauvre monde?
-Il y a des moments où je m'imagine qu'on colporte
-ces histoires-là, pour que, vous autres, vous
-ayez du c&oelig;ur à vous battre. Du moment que tu me
-dis que c'est vrai, toi, un honnête homme, c'est
+croire aux folies qu'on débite. Supprimer toutes
+les libertés! Comment vivrait le pauvre monde?
+Il y a des moments où je m'imagine qu'on colporte
+ces histoires-là, pour que, vous autres, vous
+ayez du c&oelig;ur à vous battre. Du moment que tu me
+dis que c'est vrai, toi, un honnête homme, c'est
bien, je te crois. Alors, c'est moi qui ai raison.
Nous l'emporterons. Et nous l'emporterons, parce
que nous avons pour nous le bon droit et le bon
sens.</p>
-<p>&mdash;Ma brave Françoise!</p>
+<p>&mdash;Ma brave Françoise!</p>
-<p>&mdash;Et puis, nous ne pouvons pas avoir donné pour
+<p>&mdash;Et puis, nous ne pouvons pas avoir donné pour
rien nos larmes et notre sang! Ah! ce que j'ai peur,
<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-vois-tu! Tu vas retourner là-bas... Et si tu ne revenais
+vois-tu! Tu vas retourner là-bas... Et si tu ne revenais
pas?</p>
<p>Dans un mouvement de passion, elle se jetait
-dans les bras de Pierre, collant ses lèvres à celles
+dans les bras de Pierre, collant ses lèvres à celles
de son mari. Elle l'aimait tant! Ils se rencontraient
un jour, dans un square, ils causaient ensemble
pendant une heure, et se plaisaient tout de suite.
-Lui, vingt-deux ans; elle, seize. La liaison s'ébauchait
-rapidement. Vers le milieu de la journée, il
-disait «mademoiselle Françoise»; et elle l'appelait
-«monsieur Pierre». Ils se racontaient leur histoire
+Lui, vingt-deux ans; elle, seize. La liaison s'ébauchait
+rapidement. Vers le milieu de la journée, il
+disait «mademoiselle Françoise»; et elle l'appelait
+«monsieur Pierre». Ils se racontaient leur histoire
commune, avec la confiance touchante et sublime
-des êtres bons.</p>
+des êtres bons.</p>
-<p>Lui, travaillait dans une imprimerie. Un bon métier:
+<p>Lui, travaillait dans une imprimerie. Un bon métier:
il gagnait huit francs par jour. Mais, par exemple,
-il ne fallait pas bouder à la besogne. Son patron
-l'estimait; il espérait bien être un jour metteur
+il ne fallait pas bouder à la besogne. Son patron
+l'estimait; il espérait bien être un jour metteur
en pages dans un journal. Oh! alors, il deviendrait
-riche, il aurait vite des économies. Cette bambine
+riche, il aurait vite des économies. Cette bambine
de seize ans se montrait ravie d'en apprendre si
-long. Ce qui touche à l'imprimerie comme ce qui
-touche au théâtre, intéresse toujours les êtres intelligents.
-L'un et l'autre ne servent-ils pas à grandir
-et à exalter la pensée humaine?</p>
+long. Ce qui touche à l'imprimerie comme ce qui
+touche au théâtre, intéresse toujours les êtres intelligents.
+L'un et l'autre ne servent-ils pas à grandir
+et à exalter la pensée humaine?</p>
-<p>A son tour, Françoise parlait d'elle. Elle était
-dans un atelier de couture, appartenant aux célèbres
+<p>A son tour, Françoise parlait d'elle. Elle était
+dans un atelier de couture, appartenant aux célèbres
<span class="pagenum"><a id="Page_16"> 16</a></span>
-demoiselles Standisch. De même que Pierre,
-elle donnait des détails amusants, racontant les
-niches que se faisaient les ouvrières, les bavardages
-de celle-ci, les amours de celle-là. Pierre
-s'égayait:</p>
+demoiselles Standisch. De même que Pierre,
+elle donnait des détails amusants, racontant les
+niches que se faisaient les ouvrières, les bavardages
+de celle-ci, les amours de celle-là. Pierre
+s'égayait:</p>
<p>&mdash;Est-ce que vous avez aussi des amoureux,
-mademoiselle Françoise?</p>
+mademoiselle Françoise?</p>
-<p>&mdash;Moi? jamais! répliquait la jeune fille, en le
+<p>&mdash;Moi? jamais! répliquait la jeune fille, en le
regardant bien en face, de ses yeux purs et tranquilles.
Mon parti est pris. Je veux me marier, aimer
mon mari, avoir un enfant. Voyez-vous, monsieur
-Pierre, il y a celles qui sont honnêtes et celles
+Pierre, il y a celles qui sont honnêtes et celles
qui ne le sont point. On ne peut pas se montrer
coquette et rester sage. On ne joue pas avec l'amour
-d'un honnête homme. Si on l'aime, il faut le
-lui dire, et si on le lui dit, il faut l'épouser.</p>
+d'un honnête homme. Si on l'aime, il faut le
+lui dire, et si on le lui dit, il faut l'épouser.</p>
-<p>Les jeunes gens se quittaient, charmés l'un de
+<p>Les jeunes gens se quittaient, charmés l'un de
l'autre. Ils se revoyaient le dimanche suivant; et,
-peu à peu, Pierre apprenait à estimer Françoise, à
+peu à peu, Pierre apprenait à estimer Françoise, à
l'aimer davantage. Le compositeur jugeait bien vite
-son caractère. Elle était absolument droite, foncièrement
-loyale; en revanche, violente et passionnée.
-Elle haïssait «les bourgeois»: ce qu'elle appelait
-les «gens qui se sont seulement donné la peine
-de naître»! Pourquoi cette exaltation absurde chez
-une créature honnête qui jugeait sainement les
+son caractère. Elle était absolument droite, foncièrement
+loyale; en revanche, violente et passionnée.
+Elle haïssait «les bourgeois»: ce qu'elle appelait
+les «gens qui se sont seulement donné la peine
+de naître»! Pourquoi cette exaltation absurde chez
+une créature honnête qui jugeait sainement les
<span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span>
-choses? Sans doute le reflet d'une éducation première,
-l'enseignement d'une mère envieuse et jalouse.
-Peu importait ce mauvais grain, jeté par
-hasard dans une si bonne terre. Tant de qualités
-faisaient oublier ce défaut-là! Courageuse, active,
+choses? Sans doute le reflet d'une éducation première,
+l'enseignement d'une mère envieuse et jalouse.
+Peu importait ce mauvais grain, jeté par
+hasard dans une si bonne terre. Tant de qualités
+faisaient oublier ce défaut-là! Courageuse, active,
ne reculant jamais devant la fatigue, et disant
-d'une certaine façon: «Cela est bien» ou «Cela
-est mal», qui faisait comprendre tout de suite que
+d'une certaine façon: «Cela est bien» ou «Cela
+est mal», qui faisait comprendre tout de suite que
cette enfant de seize ans irait droit dans la vie,
-sans dévier jamais du chemin du devoir et de l'honneur.
-Deux mois après, ils s'épousaient. Neuf mois,
-jour pour jour, après le mariage, Jacques venait
-au monde. Et dès lors, ils vivaient tous les trois,
-heureux et fiers. Après dix-sept ans de labeurs et
-de soins, le ménage économisait enfin quelque argent.
-En mai 1870, il possédait 4,000 francs à la
-caisse d'épargne. Dans le quartier,&mdash;ils demeuraient
+sans dévier jamais du chemin du devoir et de l'honneur.
+Deux mois après, ils s'épousaient. Neuf mois,
+jour pour jour, après le mariage, Jacques venait
+au monde. Et dès lors, ils vivaient tous les trois,
+heureux et fiers. Après dix-sept ans de labeurs et
+de soins, le ménage économisait enfin quelque argent.
+En mai 1870, il possédait 4,000 francs à la
+caisse d'épargne. Dans le quartier,&mdash;ils demeuraient
alors rue Saint-Antoine,&mdash;tout le monde aimait
ces braves gens, si beaux, si bons, si travailleurs.
-Puis la guerre éclatait, et Jacques devenait
+Puis la guerre éclatait, et Jacques devenait
garde national. Il entrait dans les bataillons de
marche, car il voulait se battre. Et il se battait bien,
-aux avant-postes, du côté du fort de Montrouge.
-Mais plus de travail, plus de gain. On commençait
-de manger les économies; le bon temps était passé,
+aux avant-postes, du côté du fort de Montrouge.
+Mais plus de travail, plus de gain. On commençait
+de manger les économies; le bon temps était passé,
et le malheur allait venir.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-Assise auprès du lit, Françoise évoquait tous ces
+Assise auprès du lit, Françoise évoquait tous ces
souvenirs, et des larmes coulaient de ses yeux. Vrai,
depuis quelques mois, elle payait bien son bonheur
-passé. Au 18 mars, voilà que Pierre se jetait dans
+passé. Au 18 mars, voilà que Pierre se jetait dans
la Commune! Elle n'osait pas le retenir, croyant
-qu'il faisait ce qu'il devait faire. Alors recommençaient
-les éternelles angoisses. Les deux seuls êtres
-qu'elle aimât, toujours en péril!</p>
+qu'il faisait ce qu'il devait faire. Alors recommençaient
+les éternelles angoisses. Les deux seuls êtres
+qu'elle aimât, toujours en péril!</p>
<p>Cependant, Jacques se rendormait. Le mari et la
-femme se rapprochaient de la fenêtre et causaient
-encore, mais à voix très basse pour ne pas éveiller
+femme se rapprochaient de la fenêtre et causaient
+encore, mais à voix très basse pour ne pas éveiller
l'enfant. Pierre dit pour la seconde fois:</p>
-<p>&mdash;Vrai, tu n'es plus inquiète de Jacques?</p>
+<p>&mdash;Vrai, tu n'es plus inquiète de Jacques?</p>
<p>&mdash;Non. Malheureusement, les forces sont lentes
-à revenir.</p>
+à revenir.</p>
-<p>A dix heures seulement, le docteur parut, accompagné
-d'un autre homme de haute taille, à l'&oelig;il
-vif, au front puissant. C'était le docteur Grandier,
-médecin en chef des hôpitaux, un savant
+<p>A dix heures seulement, le docteur parut, accompagné
+d'un autre homme de haute taille, à l'&oelig;il
+vif, au front puissant. C'était le docteur Grandier,
+médecin en chef des hôpitaux, un savant
illustre; mieux qu'un homme illustre: un homme
-très bon. Il salua respectueusement Françoise et
-hocha la tête, mécontent, en voyant la vareuse
+très bon. Il salua respectueusement Françoise et
+hocha la tête, mécontent, en voyant la vareuse
de garde national sur le dos de Pierre. Enfin, se
-tournant vers son jeune collègue, un de ses anciens
+tournant vers son jeune collègue, un de ses anciens
internes:</p>
<p>&mdash;Alors, vous me disiez, Borel?...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-&mdash;Je vous disais, mon cher maître, que ce jeune
-garçon revient de loin. Une balle dans le corps,
-rien que ça!</p>
+&mdash;Je vous disais, mon cher maître, que ce jeune
+garçon revient de loin. Une balle dans le corps,
+rien que ça!</p>
<p>&mdash;Une balle... par accident?</p>
-<p>&mdash;Non pas, s'il vous plaît, mon cher maître! Un
-joli lingot de plomb, en pleine poitrine, à Montretout.</p>
+<p>&mdash;Non pas, s'il vous plaît, mon cher maître! Un
+joli lingot de plomb, en pleine poitrine, à Montretout.</p>
-<p>M. Grandier restait stupéfait. Il regardait Pierre
-et Françoise comme s'il les prenait pour des fous.</p>
+<p>M. Grandier restait stupéfait. Il regardait Pierre
+et Françoise comme s'il les prenait pour des fous.</p>
<p>&mdash;C'est votre fils, n'est-ce pas, Madame? Vous
-êtes assez jolie et assez jeune pour que je vous
+êtes assez jolie et assez jeune pour que je vous
adresse cette question.</p>
-<p>&mdash;Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, rougissant un
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, rougissant un
peu.</p>
-<p>&mdash;Mais c'est un bambin! quel âge a-t-il?</p>
+<p>&mdash;Mais c'est un bambin! quel âge a-t-il?</p>
<p>&mdash;Seize ans et demi.</p>
-<p>&mdash;Et vous le laissez s'engager? Vous êtes bons
-tous les deux à mettre à Charenton!</p>
+<p>&mdash;Et vous le laissez s'engager? Vous êtes bons
+tous les deux à mettre à Charenton!</p>
-<p>&mdash;Oh! il est parti malgré moi, répliqua Françoise,
-en ébauchant un vague sourire de fierté. Son père,
-mon mari que vous voyez là, se battait aux avant-postes,
-pendant le premier siège. Moi, je restais
+<p>&mdash;Oh! il est parti malgré moi, répliqua Françoise,
+en ébauchant un vague sourire de fierté. Son père,
+mon mari que vous voyez là, se battait aux avant-postes,
+pendant le premier siège. Moi, je restais
seule avec Jacques. L'enfant devenait triste. Il ne
-se plaisait même plus à pétrir de la terre glaise. Car
-c'est un artiste, Monsieur! Il usait ses journées à
-regarder les troupes défiler, et il fermait les poings
+se plaisait même plus à pétrir de la terre glaise. Car
+c'est un artiste, Monsieur! Il usait ses journées à
+regarder les troupes défiler, et il fermait les poings
<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: «C'est
-honteux de penser que je suis ici à ne rien faire,
-quand les autres se battent!» Je demeurais tout
+d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: «C'est
+honteux de penser que je suis ici à ne rien faire,
+quand les autres se battent!» Je demeurais tout
interdite, toute frissonnante. Pensez donc! je tremblais
-déjà pour mon mari. Est-ce que j'allais encore
-trembler pour mon fils? «Mais tu es trop
-petit, Jacques. Il n'y a pas un seul bataillon où
-on voudrait de toi!» Il m'a répondu, en hochant
-la tête: «Alors, pourquoi père me racontait-il
+déjà pour mon mari. Est-ce que j'allais encore
+trembler pour mon fils? «Mais tu es trop
+petit, Jacques. Il n'y a pas un seul bataillon où
+on voudrait de toi!» Il m'a répondu, en hochant
+la tête: «Alors, pourquoi père me racontait-il
autrefois de si belles histoires? Celle de Bara,
-tambour à quatorze ans; celle des volontaires de
-seize ans, qui s'enrôlaient pour courir à la frontière?»
-Je ne savais trop que répliquer. On a tort de
-mettre certaines idées dans le cerveau des enfants.
+tambour à quatorze ans; celle des volontaires de
+seize ans, qui s'enrôlaient pour courir à la frontière?»
+Je ne savais trop que répliquer. On a tort de
+mettre certaines idées dans le cerveau des enfants.
Pendant huit jours encore, Jacques restait songeur,
tout triste. Il rentrait tard, le soir. Un matin, il m'a
-dit: «Écoute, maman, je voudrais t'obéir, mais il
+dit: «Écoute, maman, je voudrais t'obéir, mais il
n'y a plus moyen. Bersier... tu sais, Bersier, le
-graveur qui m'a appris à dessiner? eh bien, il est
+graveur qui m'a appris à dessiner? eh bien, il est
sergent dans les francs-tireurs. Il m'a fait inscrire
-dans sa compagnie. Je partirai tantôt. Pardonne-moi,
-maman! mais je n'y tenais plus!» Et il me
-sautait au cou, m'embrassant, me câlinant. Moi,
-j'étais bien malheureuse, mais aussi toute fière!
+dans sa compagnie. Je partirai tantôt. Pardonne-moi,
+maman! mais je n'y tenais plus!» Et il me
+sautait au cou, m'embrassant, me câlinant. Moi,
+j'étais bien malheureuse, mais aussi toute fière!
Oh! je peux dire cela, Jacques dort, il ne m'entend
-pas. Il y a une âme de héros et d'artiste dans
+pas. Il y a une âme de héros et d'artiste dans
<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-cet enfant. J'ai souri; et j'ai répondu: «Va te
-battre, puisque tu y tiens tant que ça!» Mais après
-son départ, je me suis mise à sangloter; je maudissais
+cet enfant. J'ai souri; et j'ai répondu: «Va te
+battre, puisque tu y tiens tant que ça!» Mais après
+son départ, je me suis mise à sangloter; je maudissais
le sort. Ah! que je souffrais, quand la nuit
-tombait toute noire, toute glacée! Je pensais à mon
-pauvre petit, déjà intelligent, fier et hardi comme
-un homme. Quinze jours après, on se battait à
+tombait toute noire, toute glacée! Je pensais à mon
+pauvre petit, déjà intelligent, fier et hardi comme
+un homme. Quinze jours après, on se battait à
Montretout. Jacques sautait le premier dans le jardin
-de M. Gounod, où se cachaient six cents Badois.
-Et il tombait, la poitrine traversée. Voilà notre histoire,
+de M. Gounod, où se cachaient six cents Badois.
+Et il tombait, la poitrine traversée. Voilà notre histoire,
Monsieur.</p>
-<p>Françoise parlait simplement, avec une émotion
-concentrée, mais profonde. Elle jetait sur Jacques
-un long regard chargé d'amour. Le petit héros dormait
-toujours, et son sommeil souriait. Peut-être
-rêvait-il fièrement aux belles actions accomplies.
-M. Grandier détournait la tête. Il ne voulait pas
+<p>Françoise parlait simplement, avec une émotion
+concentrée, mais profonde. Elle jetait sur Jacques
+un long regard chargé d'amour. Le petit héros dormait
+toujours, et son sommeil souriait. Peut-être
+rêvait-il fièrement aux belles actions accomplies.
+M. Grandier détournait la tête. Il ne voulait pas
laisser voir les larmes qui roulaient dans ses yeux.
Rien ne remue un homme de c&oelig;ur comme la rencontre
-soudaine d'un caractère. Les êtres supérieurs
-ont plaisir à rencontrer la supériorité chez les
+soudaine d'un caractère. Les êtres supérieurs
+ont plaisir à rencontrer la supériorité chez les
autres.</p>
<p>&mdash;Voulez-vous me donner la main, Monsieur?
dit-il en se tournant vers Pierre Rosny. L'homme
-et la femme qui ont mis au monde et qui ont élevé
-cet enfant-là sont de braves gens.</p>
+et la femme qui ont mis au monde et qui ont élevé
+cet enfant-là sont de braves gens.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-&mdash;Vous nous le guérirez, n'est-ce pas, docteur?
-s'écria Pierre dans un élan de reconnaissance.</p>
+&mdash;Vous nous le guérirez, n'est-ce pas, docteur?
+s'écria Pierre dans un élan de reconnaissance.</p>
<p>M. Grandier souriait maintenant.</p>
-<p>&mdash;Laissez-moi le voir d'abord, que diable! répliqua-t-il
-avec sa bonhomie charmante. Bien sûr,
-on le guérira. Il n'y a pas déjà tant de Français
-comme votre petit! D'ailleurs, Borel s'y connaît.
-S'il répond de son malade, c'est que tout va bien.</p>
+<p>&mdash;Laissez-moi le voir d'abord, que diable! répliqua-t-il
+avec sa bonhomie charmante. Bien sûr,
+on le guérira. Il n'y a pas déjà tant de Français
+comme votre petit! D'ailleurs, Borel s'y connaît.
+S'il répond de son malade, c'est que tout va bien.</p>
-<p>L'illustre médecin s'asseyait près du lit, et réveillait
-Jacques doucement. Le blessé ouvrait les yeux
-et regardait avec confiance la figure du savant où
-rayonnait la bonté.</p>
+<p>L'illustre médecin s'asseyait près du lit, et réveillait
+Jacques doucement. Le blessé ouvrait les yeux
+et regardait avec confiance la figure du savant où
+rayonnait la bonté.</p>
-<p>&mdash;C'est le maître du docteur, Jacques.</p>
+<p>&mdash;C'est le maître du docteur, Jacques.</p>
-<p>&mdash;Bonjour, monsieur Borel, dit le jeune garçon
-en tendant la main au médecin, devenu son ami.</p>
+<p>&mdash;Bonjour, monsieur Borel, dit le jeune garçon
+en tendant la main au médecin, devenu son ami.</p>
<p>Puis, il reportait les yeux sur M. Grandier qui
-l'étudiait maintenant avec son regard pénétrant de
+l'étudiait maintenant avec son regard pénétrant de
psychologue. Il avait les cheveux blonds de sa
-mère; et, comme elle aussi, des yeux d'un bleu
-sombre, fiers, passionnés et résolus. Il tenait entièrement
-de Françoise. On eût dit que l'âme de
-cette femme était entrée dans le corps de cet enfant.
-Le visage, pâli par la souffrance, par les
-longues semaines passées au lit, s'amincissait au
-menton, accusant une finesse énergique. Les lèvres
-se dessinaient très nettement: signe de volonté et
+mère; et, comme elle aussi, des yeux d'un bleu
+sombre, fiers, passionnés et résolus. Il tenait entièrement
+de Françoise. On eût dit que l'âme de
+cette femme était entrée dans le corps de cet enfant.
+Le visage, pâli par la souffrance, par les
+longues semaines passées au lit, s'amincissait au
+menton, accusant une finesse énergique. Les lèvres
+se dessinaient très nettement: signe de volonté et
<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
de courage. Quant au front, il apparaissait large
et puissant sous les cheveux blonds.</p>
-<p>&mdash;Borel a raison, pensait M. Grandier. Il y a là un
+<p>&mdash;Borel a raison, pensait M. Grandier. Il y a là un
homme.</p>
<p>Il continua, reprenant son sourire bienveillant:</p>
@@ -905,117 +867,117 @@ homme.</p>
plaie.</p>
<p>&mdash;Merci, Monsieur. Si vous saviez comme M. Borel
-a été bon pour moi!</p>
+a été bon pour moi!</p>
-<p>&mdash;Allons, Jacques, tais-toi! répliqua celui-ci.</p>
+<p>&mdash;Allons, Jacques, tais-toi! répliqua celui-ci.</p>
-<p>&mdash;Non, je ne me tairai pas! Vous avez été bon,
-très bon. Sans vous, je serais mort dix fois. Je suis
-heureux de le dire et de le répéter. Je serai heureux
+<p>&mdash;Non, je ne me tairai pas! Vous avez été bon,
+très bon. Sans vous, je serais mort dix fois. Je suis
+heureux de le dire et de le répéter. Je serai heureux
de m'en souvenir, surtout.</p>
-<p>Au regard ardent et concentré qu'il jetait sur
+<p>Au regard ardent et concentré qu'il jetait sur
M. Borel, on voyait que Jacques saurait tout se rappeler,
en effet: le bien comme le mal.</p>
-<p>&mdash;Certainement, il a raison de n'être pas ingrat!
-s'écria M. Grandier. Voyons, il faut que j'inspecte
-tout ça. Borel, racontez-moi l'histoire.</p>
+<p>&mdash;Certainement, il a raison de n'être pas ingrat!
+s'écria M. Grandier. Voyons, il faut que j'inspecte
+tout ça. Borel, racontez-moi l'histoire.</p>
-<p>&mdash;Voici, mon cher maître. La balle est entrée à
-gauche du sternum, entre la cinquième et la sixième
-côte. Elle a traversé le médiastin antérieur. Elle est
-ressortie à droite de la colonne vertébrale, entre
-la quatrième et la cinquième côte.</p>
+<p>&mdash;Voici, mon cher maître. La balle est entrée à
+gauche du sternum, entre la cinquième et la sixième
+côte. Elle a traversé le médiastin antérieur. Elle est
+ressortie à droite de la colonne vertébrale, entre
+la quatrième et la cinquième côte.</p>
<p>&mdash;Pristi! la belle blessure!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
Pour une minute, la science l'emportait sur la
-pitié. Jacques se mit à rire.</p>
+pitié. Jacques se mit à rire.</p>
<p>&mdash;Votre phrase m'amuse, Monsieur. Ah! le Badois
-qui me visait a bien tiré!</p>
+qui me visait a bien tiré!</p>
<p>&mdash;Il est charmant, ce petit. Continuez, Borel, je
-vous écoute.</p>
-
-<p>&mdash;Naturellement, dans les premiers temps, fièvre
-intense, jusqu'à ce que la suppuration ait été bien
-établie. Pour l'aider j'avais introduit un drain sur
-le devant et à la partie postérieure. La fièvre a duré
-jusqu'au 5 ou 6 février. La suppuration, assez faible
-au début et de nature douteuse, se modifia. La cicatrisation
+vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, dans les premiers temps, fièvre
+intense, jusqu'à ce que la suppuration ait été bien
+établie. Pour l'aider j'avais introduit un drain sur
+le devant et à la partie postérieure. La fièvre a duré
+jusqu'au 5 ou 6 février. La suppuration, assez faible
+au début et de nature douteuse, se modifia. La cicatrisation
du fond de la blessure s'effectuait normalement.
-La plaie du dos guérit la première, vers le
-20 février. Celle de la poitrine suppura jusqu'au
-commencement de mars. Quelques jours après, je
-remarquai des symptômes d'irritation pleurétique
-que j'attribuai au traumatisme. J'ai dû combattre
-cette affection qui menaçait de tourner à la tuberculose.
-C'est pourquoi j'ai gardé Jacques au lit si
-longtemps. Aujourd'hui, je voudrais qu'il se levât,
-qu'il allât à la campagne, pour respirer de l'air et
-du soleil. Vous seul déciderez. Enfin, je désirais
+La plaie du dos guérit la première, vers le
+20 février. Celle de la poitrine suppura jusqu'au
+commencement de mars. Quelques jours après, je
+remarquai des symptômes d'irritation pleurétique
+que j'attribuai au traumatisme. J'ai dû combattre
+cette affection qui menaçait de tourner à la tuberculose.
+C'est pourquoi j'ai gardé Jacques au lit si
+longtemps. Aujourd'hui, je voudrais qu'il se levât,
+qu'il allât à la campagne, pour respirer de l'air et
+du soleil. Vous seul déciderez. Enfin, je désirais
surtout que vous connussiez mon ami Jacques.</p>
-<p>M. Grandier écoutait attentivement. Il examinait
-le blessé avec soin.</p>
+<p>M. Grandier écoutait attentivement. Il examinait
+le blessé avec soin.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
&mdash;Mon avis est bien simple, mon cher Borel. Vous
-avez soigné ce garçon-là comme si vous étiez Hippocrate
-lui-même. Votre ami Jacques est devenu
+avez soigné ce garçon-là comme si vous étiez Hippocrate
+lui-même. Votre ami Jacques est devenu
aussi le mien. La semaine prochaine, il pourra commencer
-à se lever; un tout petit peu d'abord, pour
-s'habituer à l'air, à l'exercice. Dans quinze jours,
-je l'emmènerai à la campagne. Vous voulez bien
+à se lever; un tout petit peu d'abord, pour
+s'habituer à l'air, à l'exercice. Dans quinze jours,
+je l'emmènerai à la campagne. Vous voulez bien
me confier votre fils, monsieur Rosny? Et vous aussi,
Madame?</p>
-<p>Pierre, dans sa reconnaissance, eût embrassé cet
+<p>Pierre, dans sa reconnaissance, eût embrassé cet
homme, qui faisait tant de bien avec si peu de
-phrases. Françoise ne disait rien: elle pleurait.
+phrases. Françoise ne disait rien: elle pleurait.
Jacques et M. Borel se regardaient en souriant; et
-M. Grandier sentait son c&oelig;ur battre délicieusement
-en présence de la joie qu'il apportait dans cet humble
-logis d'ouvriers. Rien n'est plus grand que le génie
-uni à la bonté.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant, poursuivit M. Grandier, après
-avoir vu la plaie du blessé, je veux voir les essais
-de l'artiste. Car il paraît que vous êtes ambitieux,
-mon garçon. Il ne vous suffit pas d'imiter le jeune
+M. Grandier sentait son c&oelig;ur battre délicieusement
+en présence de la joie qu'il apportait dans cet humble
+logis d'ouvriers. Rien n'est plus grand que le génie
+uni à la bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, poursuivit M. Grandier, après
+avoir vu la plaie du blessé, je veux voir les essais
+de l'artiste. Car il paraît que vous êtes ambitieux,
+mon garçon. Il ne vous suffit pas d'imiter le jeune
Bara: vous voulez aussi recommencer Michel-Ange!</p>
<p>&mdash;Oh! Monsieur! murmura Jacques, souriant de
plaisir.</p>
-<p>M. Grandier suivait Françoise, qui le conduisait
+<p>M. Grandier suivait Françoise, qui le conduisait
<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-dans une petite pièce, attenante à la chambre à
-coucher. Jacques s'en servait en guise d'atelier. Là,
-gisaient sur le carreau rouge des blocs de glaise séchés,
-des bas-reliefs non finis, des médaillons commencés:
-ébauches presque informes, mais pleines
-de vie et de mouvement. L'illustre médecin s'étonnait
-à présent devant les essais de l'artiste, comme
-tout à l'heure devant l'héroïsme de l'enfant. Le savant
-sentait en cette argile grossière les beautés mystérieuses
+dans une petite pièce, attenante à la chambre à
+coucher. Jacques s'en servait en guise d'atelier. Là,
+gisaient sur le carreau rouge des blocs de glaise séchés,
+des bas-reliefs non finis, des médaillons commencés:
+ébauches presque informes, mais pleines
+de vie et de mouvement. L'illustre médecin s'étonnait
+à présent devant les essais de l'artiste, comme
+tout à l'heure devant l'héroïsme de l'enfant. Le savant
+sentait en cette argile grossière les beautés mystérieuses
du marbre qui palpiterait un jour sous la
-main d'un ouvrier sublime. Il voyait étinceler la
-flamme du génie; cette flamme inconnue qui brille
-doucement, avant que le labeur, l'étude, la réflexion
-la fassent rayonner dans tout son éclat.</p>
+main d'un ouvrier sublime. Il voyait étinceler la
+flamme du génie; cette flamme inconnue qui brille
+doucement, avant que le labeur, l'étude, la réflexion
+la fassent rayonner dans tout son éclat.</p>
<p>&mdash;Travaillez, mon ami, dit-il en rentrant dans la
chambre, travaillez, et vous serez un grand artiste;
je vous le promets. Embrassez-moi!</p>
<p>Jacques souriait plus ouvertement. Son visage
-blanc s'illuminait. Il lui était doux qu'on louât son
-courage: plus doux encore qu'on louât ses &oelig;uvres.
-Après l'avoir embrassé, M. Grandier ajouta:</p>
+blanc s'illuminait. Il lui était doux qu'on louât son
+courage: plus doux encore qu'on louât ses &oelig;uvres.
+Après l'avoir embrassé, M. Grandier ajouta:</p>
<p>&mdash;Je viendrai vous revoir. Mais, auparavant, vous
aurez eu de mes nouvelles.</p>
@@ -1024,45 +986,45 @@ aurez eu de mes nouvelles.</p>
<p>&mdash;C'est mon secret! Au revoir, monsieur Rosny;
<span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-Madame, je vous présente mes respects. Vous sortez
+Madame, je vous présente mes respects. Vous sortez
avec moi, Borel: j'ai besoin de vous parler.</p>
-<p>Et arrivés sur le palier humide:</p>
+<p>Et arrivés sur le palier humide:</p>
-<p>&mdash;Ce Rosny est un brave homme. Empêchez-le
+<p>&mdash;Ce Rosny est un brave homme. Empêchez-le
donc de se compromettre davantage dans la Commune.
Vous devez avoir de l'influence sur lui?</p>
-<p>&mdash;Aucune. Je ne pourrais pas plus empêcher le
-père de se battre contre nos amis de Versailles,
-qu'on n'a pu empêcher le fils de se battre contre
-nos ennemis les Allemands. Une famille d'entêtés!</p>
+<p>&mdash;Aucune. Je ne pourrais pas plus empêcher le
+père de se battre contre nos amis de Versailles,
+qu'on n'a pu empêcher le fils de se battre contre
+nos ennemis les Allemands. Une famille d'entêtés!</p>
<p>&mdash;Ce petit Jacques est adorable...</p>
-<p>&mdash;N'est-ce pas? Aussi j'ai pensé que vous en
-parleriez au Président... Pardon, à votre grand
+<p>&mdash;N'est-ce pas? Aussi j'ai pensé que vous en
+parleriez au Président... Pardon, à votre grand
ami.</p>
-<p>&mdash;Je songeais à cela, tout à l'heure. Justement,
-je dîne à Versailles ce soir. Je raconterai l'histoire,
-et je réponds du succès. Au revoir, mon cher Borel.
-Je vous remercie de m'avoir amené ici.</p>
+<p>&mdash;Je songeais à cela, tout à l'heure. Justement,
+je dîne à Versailles ce soir. Je raconterai l'histoire,
+et je réponds du succès. Au revoir, mon cher Borel.
+Je vous remercie de m'avoir amené ici.</p>
-<p>&mdash;Au revoir, mon cher maître.</p>
+<p>&mdash;Au revoir, mon cher maître.</p>
-<p>L'illustre médecin descendait l'escalier, tout rêveur.
-Il pensait à ces caprices du destin qui va chercher
+<p>L'illustre médecin descendait l'escalier, tout rêveur.
+Il pensait à ces caprices du destin qui va chercher
un fils d'ouvrier, dans un quartier obscur, pour
-faire peut-être de lui un glorieux artiste. Cependant,
+faire peut-être de lui un glorieux artiste. Cependant,
M. Borel rentrait dans la chambre.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, vous êtes contents tous les trois?</p>
+<p>&mdash;Eh bien, vous êtes contents tous les trois?</p>
-<p>&mdash;Oh! oui, bien contents, s'écria Jacques.</p>
+<p>&mdash;Oh! oui, bien contents, s'écria Jacques.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-Françoise serrait silencieusement la main du
+Françoise serrait silencieusement la main du
docteur.</p>
<p>&mdash;Alors, je peux m'en aller tranquille? demanda
@@ -1072,87 +1034,87 @@ Pierre.</p>
<p>&mdash;Docteur...</p>
-<p>Le médecin haussait les épaules.</p>
+<p>Le médecin haussait les épaules.</p>
-<p>&mdash;Mon maître me disait tout à l'heure de vous
+<p>&mdash;Mon maître me disait tout à l'heure de vous
faire de la morale. A quoi bon? On ne fait pas de
-la morale aux mulets! Je vous ai déjà répété vingt
-fois la même antienne. C'est enrageant de voir un
+la morale aux mulets! Je vous ai déjà répété vingt
+fois la même antienne. C'est enrageant de voir un
brave homme tel que vous risquer sa peau dans cette
aventure sanglante. J'ai mon franc parler, moi, vous
-savez! Comme si vous ne feriez pas mieux de lâcher
-tous ces gens-là... Il vous en cuira, Rosny, c'est
-moi qui vous le prédis. Si vous échappez à la bataille,
-vous n'échapperez pas à la défaite. Et ce
-sera terrible, allez! Oh! je parle dans le désert, je
-sais bien. Je vous connais tous les trois: vous écoutez
+savez! Comme si vous ne feriez pas mieux de lâcher
+tous ces gens-là... Il vous en cuira, Rosny, c'est
+moi qui vous le prédis. Si vous échappez à la bataille,
+vous n'échapperez pas à la défaite. Et ce
+sera terrible, allez! Oh! je parle dans le désert, je
+sais bien. Je vous connais tous les trois: vous écoutez
poliment les conseils qu'on vous donne, et vous
-n'en faites qu'à votre tête.</p>
+n'en faites qu'à votre tête.</p>
<p>&mdash;Mais le devoir, docteur...</p>
<p>&mdash;Le devoir, c'est de travailler pour votre femme,
-et de soigner votre enfant. Il ne m'écoute plus. Ah!
-l'entêté! A demain, mon ami Jacques.</p>
+et de soigner votre enfant. Il ne m'écoute plus. Ah!
+l'entêté! A demain, mon ami Jacques.</p>
<p>&mdash;A demain, monsieur Borel.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-Pierre accompagna le médecin sur le palier. Il
-rentrait bientôt. Le mari et la femme se retrouvaient
-seuls. Françoise restait toute songeuse. Les
-paroles du docteur sonnaient lugubrement à son
-oreille. Elle prit un livre sur la cheminée et le tendit
-à Jacques.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, mon chéri. C'est le livre que M<sup>lle</sup> Aurélie
-a apporté pour toi, pendant que tu dormais.
+Pierre accompagna le médecin sur le palier. Il
+rentrait bientôt. Le mari et la femme se retrouvaient
+seuls. Françoise restait toute songeuse. Les
+paroles du docteur sonnaient lugubrement à son
+oreille. Elle prit un livre sur la cheminée et le tendit
+à Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon chéri. C'est le livre que M<sup>lle</sup> Aurélie
+a apporté pour toi, pendant que tu dormais.
Je vais cinq minutes dans ma chambre avec ton
-père.</p>
+père.</p>
<p>&mdash;Merci, maman.</p>
-<p>Et quand Françoise eut emmené son mari dans
-la pièce voisine.</p>
+<p>Et quand Françoise eut emmené son mari dans
+la pièce voisine.</p>
-<p>&mdash;M. Borel a peut-être raison, dit-elle de sa
-voix brève et nerveuse. Pourquoi retournes-tu te
+<p>&mdash;M. Borel a peut-être raison, dit-elle de sa
+voix brève et nerveuse. Pourquoi retournes-tu te
battre?</p>
-<p>&mdash;Françoise...</p>
+<p>&mdash;Françoise...</p>
-<p>&mdash;Oh! je n'essaierai pas de t'en empêcher. Tu
-prétends que c'est ton devoir. Et tu sais, je suis
+<p>&mdash;Oh! je n'essaierai pas de t'en empêcher. Tu
+prétends que c'est ton devoir. Et tu sais, je suis
une vaillante. Toutes ces craintes du docteur,
-il y a longtemps que je les partage. Si ce n'était
+il y a longtemps que je les partage. Si ce n'était
encore que les balles et les obus, eh bien, on leur
-échappe. Mais après!...</p>
+échappe. Mais après!...</p>
-<p>Elle frissonnait. L'énergie de son regard s'éteignait
-lentement sous l'effort d'une pensée cachée.</p>
+<p>Elle frissonnait. L'énergie de son regard s'éteignait
+lentement sous l'effort d'une pensée cachée.</p>
<p>&mdash;Calme-toi, mon amie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
&mdash;Oh! je suis calme. Mais il a raison, vois-tu.
-Chez eux comme chez nous, on est féroce. Ce n'est
-plus la guerre, tout ça. Il paraît qu'à Versailles on
+Chez eux comme chez nous, on est féroce. Ce n'est
+plus la guerre, tout ça. Il paraît qu'à Versailles on
tue les prisonniers. Et nous en faisons autant. Oh!
pas toi! Tu es bon, toi; c'est tout naturel, puisque
tu es brave. Mais si on te fusillait!</p>
-<p>Pierre la prenait dans ses bras et l'étreignait
+<p>Pierre la prenait dans ses bras et l'étreignait
longuement. Maintenant, il riait, pour chasser les
-idées funèbres qui hantaient le cerveau de Françoise.</p>
+idées funèbres qui hantaient le cerveau de Françoise.</p>
-<p>&mdash;Où diable as-tu donc la tête! reprit-il gaiement.
+<p>&mdash;Où diable as-tu donc la tête! reprit-il gaiement.
Voyons, voyons, est-ce que tu vas t'effrayer
comme une femmelette? D'abord, on ne tue pas
-les prisonniers. Ainsi, ce n'est pas la peine de t'épouvanter,
+les prisonniers. Ainsi, ce n'est pas la peine de t'épouvanter,
comme cela, sans raison. C'est appeler
la mauvaise chance que de tant la redouter.
-Est-ce que je n'ai pas eu du bonheur, jusqu'à présent?
-J'ai échappé à tout! Pourquoi n'en serait-il
+Est-ce que je n'ai pas eu du bonheur, jusqu'à présent?
+J'ai échappé à tout! Pourquoi n'en serait-il
pas toujours ainsi? Nous retrouverons le bon
temps, va, et notre vie heureuse d'autrefois. On ne
me tuera pas, on ne me fusillera pas. Au contraire,
@@ -1160,7 +1122,7 @@ je reviendrai bien vivant, et nous irons nous installer
tous les trois dans un grand quartier, plein de
soleil.</p>
-<p>D'habitude, quand Pierre lui parlait ainsi, Françoise
+<p>D'habitude, quand Pierre lui parlait ainsi, Françoise
retrouvait sa confiance. Cette fois, elle restait
sombre.</p>
@@ -1173,610 +1135,610 @@ sombre.</p>
<p>&mdash;Je n'ai pas de courage, aujourd'hui. Je ne
sais pas pourquoi... Mais je frissonne en te voyant
-partir. C'est absurde. On ne devrait pas être comme
-ça. Embrasse-moi, mon ami, et va-t'en. Ton bataillon
-est en marche déjà. Plus tu attendras, plus
-tu auras de chemin à faire pour le rejoindre.</p>
+partir. C'est absurde. On ne devrait pas être comme
+ça. Embrasse-moi, mon ami, et va-t'en. Ton bataillon
+est en marche déjà. Plus tu attendras, plus
+tu auras de chemin à faire pour le rejoindre.</p>
<p>Cependant Pierre prenait son fusil dans un coin,
-il attachait son sabre, il inspectait sa musette. Françoise
-redevenait énergique pour sourire au moment
-des adieux à cet homme qu'elle adorait.</p>
+il attachait son sabre, il inspectait sa musette. Françoise
+redevenait énergique pour sourire au moment
+des adieux à cet homme qu'elle adorait.</p>
<p>&mdash;As-tu bien tout ce qu'il te faut? demanda-t-elle.
Montre-moi ta gourde. Bon: elle est pleine. Emporte
-le gros châle brun: les nuits sont encore
-fraîches. Allons, va, Pierre; ne t'expose pas trop.
+le gros châle brun: les nuits sont encore
+fraîches. Allons, va, Pierre; ne t'expose pas trop.
Va... va...</p>
<p>&mdash;Quel c&oelig;ur tu as!</p>
-<p>&mdash;Le c&oelig;ur que tu m'as fait. Il est facile à une
-femme d'être une bonne compagne et une bonne
-mère, quand elle aime et quand elle est aimée.</p>
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur que tu m'as fait. Il est facile à une
+femme d'être une bonne compagne et une bonne
+mère, quand elle aime et quand elle est aimée.</p>
-<p>Ils rentraient dans la chambre du petit blessé.
-Jacques s'était rendormi. Au moment de franchir
-la porte, l'ouvrier s'arrêtait une dernière fois. Il
+<p>Ils rentraient dans la chambre du petit blessé.
+Jacques s'était rendormi. Au moment de franchir
+la porte, l'ouvrier s'arrêtait une dernière fois. Il
embrassait encore, ardemment, tendrement, cette
<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-superbe et vaillante créature qui lui donnait tous
-les trésors de son c&oelig;ur et de sa beauté. Puis,
-tourné vers le lit, il envoyait un baiser à Jacques,
+superbe et vaillante créature qui lui donnait tous
+les trésors de son c&oelig;ur et de sa beauté. Puis,
+tourné vers le lit, il envoyait un baiser à Jacques,
n'osant pas s'approcher de son fils, craignant de
troubler son sommeil.</p>
-<p>&mdash;Embrasse-le aussi, dit tout bas Françoise
+<p>&mdash;Embrasse-le aussi, dit tout bas Françoise
attendrie. Il est si faible le pauvre petit! Ce n'est
-pas ton baiser qui l'éveillera...</p>
+pas ton baiser qui l'éveillera...</p>
<p>Alors, cet homme rude et brave marchait sur la
pointe des pieds, se faisant petit, discret, pour son
-cher malade. Jacques dormait, comme à l'arrivée
-du docteur Borel et de M. Grandier, souriant à
-quelque songe délicieux, avec le calme bien-être
-des convalescents. Son fin visage, légèrement
-ombré par ses cheveux blonds, disparaissait à demi
+cher malade. Jacques dormait, comme à l'arrivée
+du docteur Borel et de M. Grandier, souriant à
+quelque songe délicieux, avec le calme bien-être
+des convalescents. Son fin visage, légèrement
+ombré par ses cheveux blonds, disparaissait à demi
dans les blancheurs de l'oreiller. Pierre contemplait
sa femme et son fils: les deux seules tendresses
de sa vie. Il les quittait pour ne les revoir
-jamais, peut-être. Et maintenant, les sinistres pressentiments
-de Françoise l'envahissaient, hantant
-son cerveau, troublant son esprit. Il se répétait
+jamais, peut-être. Et maintenant, les sinistres pressentiments
+de Françoise l'envahissaient, hantant
+son cerveau, troublant son esprit. Il se répétait
tout bas les sages conseils de M. Borel. S'il se
-trompait, après tout? Si son devoir ne lui commandait
+trompait, après tout? Si son devoir ne lui commandait
pas d'aller se battre? Si les gens de Paris
avaient tort, et raison ceux de Versailles? Toutes
-les hésitations qui torturent le c&oelig;ur d'un honnête
+les hésitations qui torturent le c&oelig;ur d'un honnête
<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-homme remuaient en lui. Où était le devoir? Dans
+homme remuaient en lui. Où était le devoir? Dans
sa famille, ou sur le champ de bataille? Il chassait
-vite ces idées. Est-ce qu'il ne le connaissait pas, son
+vite ces idées. Est-ce qu'il ne le connaissait pas, son
devoir? Et depuis quand reculait-il au moment de
-l'accomplir? Il ne pouvait pas être dans l'erreur,
+l'accomplir? Il ne pouvait pas être dans l'erreur,
depuis tant de semaines que sa conscience l'approuvait.</p>
<p>Doucement, il se penchait vers l'oreiller, et embrassait
-Jacques sur le front. Puis, s'éloignant du
-lit, sur la pointe des pieds, il faisait signe à Françoise
+Jacques sur le front. Puis, s'éloignant du
+lit, sur la pointe des pieds, il faisait signe à Françoise
de le suivre.</p>
<p>&mdash;S'il m'arrivait malheur, murmura-t-il d'une
-voix altérée, jure-moi que tu en ferais un homme.</p>
+voix altérée, jure-moi que tu en ferais un homme.</p>
<p>&mdash;Ah! je te le jure!</p>
-<p>Et comme s'il craignait de ne pouvoir résister à
-la lâcheté de sa tendresse, Pierre se précipita au
+<p>Et comme s'il craignait de ne pouvoir résister à
+la lâcheté de sa tendresse, Pierre se précipita au
dehors.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span></p>
<h3>II</h3>
-<p>Au bout de deux heures, Jacques s'éveilla.</p>
+<p>Au bout de deux heures, Jacques s'éveilla.</p>
-<p>&mdash;Père est parti, maman?</p>
+<p>&mdash;Père est parti, maman?</p>
-<p>&mdash;Oui, mon chéri.</p>
+<p>&mdash;Oui, mon chéri.</p>
<p>&mdash;Moi qui voulais lui dire adieu!</p>
-<p>&mdash;Il t'a embrassé pendant que tu dormais.</p>
+<p>&mdash;Il t'a embrassé pendant que tu dormais.</p>
-<p>Françoise regardait son fils, laissant glisser son
-ouvrage sur ses genoux. Certes, la santé lui reviendrait
-bien vite. Mais quelle pâleur sur ses joues!
+<p>Françoise regardait son fils, laissant glisser son
+ouvrage sur ses genoux. Certes, la santé lui reviendrait
+bien vite. Mais quelle pâleur sur ses joues!
comme il souriait tristement, lui toujours si gai!</p>
<p>&mdash;Ne parle pas trop, reprit-elle. Tu ferais mieux
-de lire. Veux-tu que je te donne le livre de M<sup>lle</sup> Aurélie?</p>
+de lire. Veux-tu que je te donne le livre de M<sup>lle</sup> Aurélie?</p>
-<p>&mdash;Merci, maman. J'aimerais mieux Aurélie que
+<p>&mdash;Merci, maman. J'aimerais mieux Aurélie que
son livre. Elle est si amusante!</p>
-<p>&mdash;Je vais la chercher, répliqua Françoise, heureuse
+<p>&mdash;Je vais la chercher, répliqua Françoise, heureuse
de satisfaire le caprice de son fils.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-M<sup>lle</sup> Aurélie Brigaut, une brunisseuse, demeurait
-porte à porte. Rousse, assez galante, jolie fille, très
-gaie, elle riait toujours, peut-être pour montrer ses
-dents blanches. Aurélie aimait bien M<sup>me</sup> Rosny,
+M<sup>lle</sup> Aurélie Brigaut, une brunisseuse, demeurait
+porte à porte. Rousse, assez galante, jolie fille, très
+gaie, elle riait toujours, peut-être pour montrer ses
+dents blanches. Aurélie aimait bien M<sup>me</sup> Rosny,
mais elle raffolait de Jacques.</p>
<p>&mdash;Ah! s'il avait cinq ou six ans de plus! disait-elle
parfois en soupirant.</p>
-<p>Elle n'affectait pas de pruderie méchante, pas de
+<p>Elle n'affectait pas de pruderie méchante, pas de
vertu poseuse. Bonne enfant, elle choisissait ses
-amours par caprice, et non par intérêt. Ces amours-là
-changeaient souvent: voilà tout. Elle arriva bien
-vite auprès du gentil malade.</p>
+amours par caprice, et non par intérêt. Ces amours-là
+changeaient souvent: voilà tout. Elle arriva bien
+vite auprès du gentil malade.</p>
<p>&mdash;M<sup>me</sup> Rosny m'a dit que vous me demandiez?
-Voilà qui est bien. C'est une bonne idée. Savez-vous
-ce que j'ai fait? J'ai envoyé votre mère se promener.
-Elle ne voulait pas; elle se défendait. Je n'ai
+Voilà qui est bien. C'est une bonne idée. Savez-vous
+ce que j'ai fait? J'ai envoyé votre mère se promener.
+Elle ne voulait pas; elle se défendait. Je n'ai
pas entendu raison. Elle a besoin de prendre un
-peu l'air, cette femme. Pourquoi resterait-elle là,
-puisque je suis auprès de vous? Il est joli comme
+peu l'air, cette femme. Pourquoi resterait-elle là,
+puisque je suis auprès de vous? Il est joli comme
tout, dans son lit blanc, avec ses yeux... Oh! quels
yeux!..</p>
-<p>Elle riait et c'étaient des fusées de gaieté frissonnante,
+<p>Elle riait et c'étaient des fusées de gaieté frissonnante,
qui ragaillardissaient Jacques et lui faisaient
du bien.</p>
<p>&mdash;Racontez-moi les histoires du quartier, mademoiselle
-Aurélie, disait-il.</p>
+Aurélie, disait-il.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-Les <em>potins</em> commençaient à n'en plus finir. Les
-histoires de celui-ci ou de celle-là: surtout les
+Les <em>potins</em> commençaient à n'en plus finir. Les
+histoires de celui-ci ou de celle-là: surtout les
amours de la petite modiste, qui faisait la vertueuse.
-M<sup>lle</sup> Aurélie ne pouvait pas la souffrir, cette
-petite modiste! Une pimbêche! Si elle voulait raconter
+M<sup>lle</sup> Aurélie ne pouvait pas la souffrir, cette
+petite modiste! Une pimbêche! Si elle voulait raconter
tout ce qu'elle savait... Mais il ne faut pas
-être mauvaise. Tout en ne voulant pas être mauvaise,
-la brunisseuse s'en donnait à c&oelig;ur joie et
+être mauvaise. Tout en ne voulant pas être mauvaise,
+la brunisseuse s'en donnait à c&oelig;ur joie et
mordait tant qu'elle pouvait. Quand on a de si
belles dents!... Jacques riait. Elle s'amusait de le
voir rire, ce pauvre petit si brave, et qui revenait
de si loin. A son tour, il lui racontait l'aventure du
matin, la visite de M. Grandier. Jacques avouait
-à son amie sa joie et son orgueil. Le fameux savant
-prédisait qu'il serait un grand artiste. Et il
+à son amie sa joie et son orgueil. Le fameux savant
+prédisait qu'il serait un grand artiste. Et il
ajoutait avec une flamme dans les yeux:</p>
-<p>&mdash;Voyez-vous ça! un grand artiste, moi!</p>
+<p>&mdash;Voyez-vous ça! un grand artiste, moi!</p>
-<p>Aurélie prenait une mine coquette.</p>
+<p>Aurélie prenait une mine coquette.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que vous ferez quand vous serez
-célèbre, Jacques?</p>
+célèbre, Jacques?</p>
-<p>L'enfant restait une minute rêveur, les yeux perdus
+<p>L'enfant restait une minute rêveur, les yeux perdus
dans le vide.</p>
-<p>&mdash;De belles &oelig;uvres, mademoiselle Aurélie! Je
-serai si heureux que ma pauvre maman soit fière
+<p>&mdash;De belles &oelig;uvres, mademoiselle Aurélie! Je
+serai si heureux que ma pauvre maman soit fière
de moi! Oh! je travaillerai... Pas un ne travaillera
comme moi. Je sais bien que la vie est dure, quand
<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
on est artiste et qu'on n'a pas le sou. N'importe, rien
-ne me découragera. J'ai écouté souvent ce que
-racontait Bersier le graveur, mon premier maître.
-C'est lui qui m'a appris à dessiner. Voilà son opinion,
-à Bersier: Dans la vie on fait ce qu'on veut.
-Les savants ont inventé un tas de machines: la vapeur,
-l'électricité. Il paraît que la volonté, c'est plus
-fort que tout ça! Jugez un peu si elle me manquera!
-C'est si beau, de voir son rêve prendre vie; de regarder
-un bloc de glaise et de se dire: «Je tirerai
-peut-être de cette terre informe une statue
-immortelle!»</p>
-
-<p>La gaieté de ses seize ans reprenait le dessus; il
+ne me découragera. J'ai écouté souvent ce que
+racontait Bersier le graveur, mon premier maître.
+C'est lui qui m'a appris à dessiner. Voilà son opinion,
+à Bersier: Dans la vie on fait ce qu'on veut.
+Les savants ont inventé un tas de machines: la vapeur,
+l'électricité. Il paraît que la volonté, c'est plus
+fort que tout ça! Jugez un peu si elle me manquera!
+C'est si beau, de voir son rêve prendre vie; de regarder
+un bloc de glaise et de se dire: «Je tirerai
+peut-être de cette terre informe une statue
+immortelle!»</p>
+
+<p>La gaieté de ses seize ans reprenait le dessus; il
ajoutait avec son rire argentin de gamin de Paris:</p>
-<p>&mdash;Non! ce serait trop drôle! Immortel, moi!
+<p>&mdash;Non! ce serait trop drôle! Immortel, moi!
Moi, fils de Pierre Rosny, ouvrier compositeur,
-et de madame son épouse, modiste... C'est Michel-Ange
-qui ferait une tête!</p>
+et de madame son épouse, modiste... C'est Michel-Ange
+qui ferait une tête!</p>
<p>Ils continuaient de rire, de plaisanter tous les
deux, inventant de ces mots comme en inventent
-seuls les très jeunes gens, pour qui la vie est longue,
-et l'espérance féconde. Décidément, M<sup>lle</sup> Aurélie le
-trouvait charmant, ce garçonnet, vif, gai, spirituel,
-en qui brillait tout à coup, par une échappée rapide,
-la flamme divine et inextinguible du génie. Elle
-aussi, comme le grand médecin, sentait dans ce
+seuls les très jeunes gens, pour qui la vie est longue,
+et l'espérance féconde. Décidément, M<sup>lle</sup> Aurélie le
+trouvait charmant, ce garçonnet, vif, gai, spirituel,
+en qui brillait tout à coup, par une échappée rapide,
+la flamme divine et inextinguible du génie. Elle
+aussi, comme le grand médecin, sentait dans ce
<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
fils d'artisan quelque chose de rare et de particulier.
Dans son affection pour Jacques il entrait un
peu de respect et beaucoup de tendresse.</p>
-<p>Quelques minutes avant le dîner, Françoise revint,
-nerveuse, inquiète. Elle passa la soirée à travailler
-près de Jacques. Le malade s'endormit de
-bonne heure, gaiement bercé par ses rêves. Le
+<p>Quelques minutes avant le dîner, Françoise revint,
+nerveuse, inquiète. Elle passa la soirée à travailler
+près de Jacques. Le malade s'endormit de
+bonne heure, gaiement bercé par ses rêves. Le
lendemain, toujours pas de nouvelles de Pierre.
-M<sup>me</sup> Rosny ne s'inquiétait pas encore. Son mari ne
-lui disait-il pas avant de partir qu'il resterait peut-être
+M<sup>me</sup> Rosny ne s'inquiétait pas encore. Son mari ne
+lui disait-il pas avant de partir qu'il resterait peut-être
deux jours absent?</p>
-<p>Vers trois heures, un valet de chambre se présentait:
+<p>Vers trois heures, un valet de chambre se présentait:
un domestique de bonne maison ayant
-grande allure et qui produisait un étrange effet
+grande allure et qui produisait un étrange effet
dans cet obscur logis de pauvres. Il laissait deux
grandes enveloppes. L'une au nom de M<sup>me</sup> Rosny,
l'autre assez lourde au nom de Jacques.</p>
-<p>&mdash;Y a-t-il une réponse?</p>
+<p>&mdash;Y a-t-il une réponse?</p>
<p>&mdash;Non, Madame.</p>
<p>Et comme elle insistait, demandant ce que cela
-signifiait, il répondait en homme dont la leçon est
+signifiait, il répondait en homme dont la leçon est
faite:</p>
-<p>&mdash;Non, non; il n'y a pas de réponse.</p>
+<p>&mdash;Non, non; il n'y a pas de réponse.</p>
-<p>La lettre adressée à Françoise renfermait trois billets
-de mille francs. Elle était courte, mais d'une
-adorable simplicité.</p>
+<p>La lettre adressée à Françoise renfermait trois billets
+de mille francs. Elle était courte, mais d'une
+adorable simplicité.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></p>
<div class="blockquote">
-<p class="left5">«Madame,</p>
+<p class="left5">«Madame,</p>
-<p>«Je suis le fils d'un serrurier. Au début de ma
-carrière, je tombai gravement malade. Mes espoirs,
-toute ma vie peut-être allaient sombrer. Un savant
-illustre vint me voir un jour; et, généreusement,
-il me prêta trois mille francs, déposés sur
-ma cheminée sans que je m'en fusse aperçu. Il
-faut transmettre aux autres ce qu'on a reçu soi-même.
+<p>«Je suis le fils d'un serrurier. Au début de ma
+carrière, je tombai gravement malade. Mes espoirs,
+toute ma vie peut-être allaient sombrer. Un savant
+illustre vint me voir un jour; et, généreusement,
+il me prêta trois mille francs, déposés sur
+ma cheminée sans que je m'en fusse aperçu. Il
+faut transmettre aux autres ce qu'on a reçu soi-même.
Permettez-moi de faire pour Jacques ce
qu'on a fait pour moi. Ne me remerciez point.
Quand Jacques sera grand, il me rendra les trois
-mille francs, en les donnant à quelqu'un qui en
+mille francs, en les donnant à quelqu'un qui en
aura besoin.</p>
-<p class="right">«Votre respectueux serviteur,</p>
-<p class="right">«Docteur <span class="smcap">Grandier</span>.»</p>
+<p class="right">«Votre respectueux serviteur,</p>
+<p class="right">«Docteur <span class="smcap">Grandier</span>.»</p>
-<p>«P.S. Dans cinq jours, je viendrai prendre votre
+<p>«P.S. Dans cinq jours, je viendrai prendre votre
fils et l'enverrai dans une de mes fermes, en Picardie.
-La campagne achèvera de le remettre.»</p>
+La campagne achèvera de le remettre.»</p>
</div>
<p>M<sup>me</sup> Rosny laissa glisser la lettre et les trois billets
de banque. Des larmes coulaient de ses yeux.
-Larmes de reconnaissance, d'émotion, de stupeur.
-Une aumône, cet argent! Non, l'homme qui faisait
+Larmes de reconnaissance, d'émotion, de stupeur.
+Une aumône, cet argent! Non, l'homme qui faisait
<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-cela, si simplement, était un grand esprit et un
+cela, si simplement, était un grand esprit et un
grand c&oelig;ur. Il aidait, non pas seulement des ouvriers
-à demi ruinés par le siège; mais un artiste
-menacé dans son avenir. Sa pensée allait plus haut
-et plus loin que le secours d'un instant, accordé à
-de pauvres gens douloureusement gênés par une
-suite de mois malheureux. Ces malheurs-là, en
-somme, pesaient sur tout le monde. Pierre et Françoise
+à demi ruinés par le siège; mais un artiste
+menacé dans son avenir. Sa pensée allait plus haut
+et plus loin que le secours d'un instant, accordé à
+de pauvres gens douloureusement gênés par une
+suite de mois malheureux. Ces malheurs-là, en
+somme, pesaient sur tout le monde. Pierre et Françoise
se tireraient d'affaire comme les autres.
-M. Grandier songeait, dans sa délicatesse, que Jacques
-touchait à cette heure décisive où pas un retard
+M. Grandier songeait, dans sa délicatesse, que Jacques
+touchait à cette heure décisive où pas un retard
ne doit entraver le labeur de l'artiste naissant.
Lui, le grand savant d'aujourd'hui, il tendait sa main
-généreuse au grand sculpteur futur.</p>
+généreuse au grand sculpteur futur.</p>
<p>&mdash;Ah! il y a de braves gens! il y a de braves
-gens! s'écriait Françoise, essuyant ses larmes.</p>
+gens! s'écriait Françoise, essuyant ses larmes.</p>
<p>La voix de son fils qui l'appelait de la chambre
-voisine, la tira de son trouble. Il criait: «Maman!
-maman!» Un instant elle eut peur. Elle se précipita
+voisine, la tira de son trouble. Il criait: «Maman!
+maman!» Un instant elle eut peur. Elle se précipita
vers le lit de Jacques.</p>
<p>&mdash;Dieu! qu'est-ce que tu as?</p>
-<p>Le garçonnet avait le visage illuminé. Ses yeux
+<p>Le garçonnet avait le visage illuminé. Ses yeux
bleu sombre flambaient de joie.</p>
<p>&mdash;Regarde! disait-il, regarde!</p>
<p>Et sa main tremblante levait en l'air une belle
-médaille militaire toute neuve, suspendue au ruban
+médaille militaire toute neuve, suspendue au ruban
<span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-jaune liseré de vert. Un brevet, émané de la
-chancellerie de la Légion d'honneur, conférait cette
-distinction «à Jacques Rosny pour services exceptionnels».
-C'était <em>la nouvelle</em> promise par M. Grandier.
-Comme il le disait au docteur Borel, il dînait
-la veille au soir chez son «grand ami». Et encore
-tout chaud de sa visite du matin, il racontait l'héroïsme
-de Jacques comme soldat, son tempérament
-d'artiste comme sculpteur. Le «grand ami» de
-M. Grandier pouvait avoir bien des défauts, mais
-son c&oelig;ur de bon Français vibrait toujours au patriotisme.
+jaune liseré de vert. Un brevet, émané de la
+chancellerie de la Légion d'honneur, conférait cette
+distinction «à Jacques Rosny pour services exceptionnels».
+C'était <em>la nouvelle</em> promise par M. Grandier.
+Comme il le disait au docteur Borel, il dînait
+la veille au soir chez son «grand ami». Et encore
+tout chaud de sa visite du matin, il racontait l'héroïsme
+de Jacques comme soldat, son tempérament
+d'artiste comme sculpteur. Le «grand ami» de
+M. Grandier pouvait avoir bien des défauts, mais
+son c&oelig;ur de bon Français vibrait toujours au patriotisme.
Cet enfant de seize ans, qui partait comme
soldat, parce que le jeune Bara et les volontaires de
-92 en avaient fait autant, l'émut profondément,
-comme un fait divers héroïque. Il possédait cette
-qualité rare de faire tout de suite ce qu'il voulait
-faire; la réflexion ne venait pas refroidir le premier
+92 en avaient fait autant, l'émut profondément,
+comme un fait divers héroïque. Il possédait cette
+qualité rare de faire tout de suite ce qu'il voulait
+faire; la réflexion ne venait pas refroidir le premier
mouvement qui est toujours le bon. Vite, il appelait
-un de ses secrétaires, et l'envoyait à la chancellerie
-de la Légion d'honneur. On rédigeait le
-brevet séance tenante. Et c'est ainsi que Jacques
-Rosny, à seize ans, recevait la médaille militaire,
-comme jadis, à quatorze, le jeune Durand dans la
-tranchée de Sébastopol. Peut-être aussi le malicieux
-vieillard riait-il un peu derrière ses lunettes,
-et trouvait-il plaisant de conférer une distinction
+un de ses secrétaires, et l'envoyait à la chancellerie
+de la Légion d'honneur. On rédigeait le
+brevet séance tenante. Et c'est ainsi que Jacques
+Rosny, à seize ans, recevait la médaille militaire,
+comme jadis, à quatorze, le jeune Durand dans la
+tranchée de Sébastopol. Peut-être aussi le malicieux
+vieillard riait-il un peu derrière ses lunettes,
+et trouvait-il plaisant de conférer une distinction
<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-au fils d'un communard qui se battait dans l'armée
-de Delescluze! On appela M<sup>lle</sup> Aurélie, qui embrassa
+au fils d'un communard qui se battait dans l'armée
+de Delescluze! On appela M<sup>lle</sup> Aurélie, qui embrassa
Jacques tant qu'elle pouvait, ainsi que les voisins,
tout heureux et tout fiers. Seul, Pierre ne
-jouissait pas de cette joie, et cette pensée gâtait le
-bonheur de Françoise. Elle se disait, anxieuse:
-«Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Avant de s'en
-aller, M<sup>lle</sup> Aurélie voulut se donner un plaisir. Elle
+jouissait pas de cette joie, et cette pensée gâtait le
+bonheur de Françoise. Elle se disait, anxieuse:
+«Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Avant de s'en
+aller, M<sup>lle</sup> Aurélie voulut se donner un plaisir. Elle
attacha le ruban jaune et vert sur la poitrine de
-l'enfant, et s'écria dans un éclat de rire:</p>
+l'enfant, et s'écria dans un éclat de rire:</p>
-<p>&mdash;Puisqu'il n'a pas d'uniforme, je l'ai cousu à sa
+<p>&mdash;Puisqu'il n'a pas d'uniforme, je l'ai cousu à sa
chemise!</p>
<p>L'absence de Pierre se prolongeait. Le lendemain,
-dès l'aube, Françoise descendait pour aller
+dès l'aube, Françoise descendait pour aller
aux nouvelles. Elle revenait, au bout d'une heure,
-complètement épouvantée. Le bruit se répandait à
+complètement épouvantée. Le bruit se répandait à
travers Paris que les gens de la Commune avaient
-essuyé une grosse défaite. Elle n'y tenait plus. Elle
-voulait savoir. Son inquiétude lancinante la ressaisissait.
+essuyé une grosse défaite. Elle n'y tenait plus. Elle
+voulait savoir. Son inquiétude lancinante la ressaisissait.
Elle courut chez sa voisine.</p>
<p>&mdash;Je compte sur vous, n'est-ce pas, mademoiselle
-Aurélie?</p>
+Aurélie?</p>
<p>&mdash;Mais oui, madame Rosny, vous le savez
bien.</p>
<p>&mdash;Tant que je resterai dans le doute, voyez-vous,
-je ne vivrai pas. Pierre s'est battu, bien sûr.
+je ne vivrai pas. Pierre s'est battu, bien sûr.
<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-S'il y a un malheur, j'aime autant le connaître tout
-de suite. Je serai peut-être longtemps, très longtemps
+S'il y a un malheur, j'aime autant le connaître tout
+de suite. Je serai peut-être longtemps, très longtemps
absente. Vous me promettez de ne pas quitter
Jacques?</p>
<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
-<p>&mdash;Je veux dire... Vous ferez... comme si c'était
+<p>&mdash;Je veux dire... Vous ferez... comme si c'était
moi?</p>
<p>&mdash;Soyez donc tranquille, madame Rosny. Est-elle
-naïve de se tourmenter comme ça... et pour un
+naïve de se tourmenter comme ça... et pour un
homme encore!</p>
<p>&mdash;Merci, merci...</p>
-<p>Françoise serrait fiévreusement les mains de sa
-voisine. Elle s'enveloppait d'un châle, et sortait. La
-jeune femme allait droit devant elle, ne s'arrêtant
+<p>Françoise serrait fiévreusement les mains de sa
+voisine. Elle s'enveloppait d'un châle, et sortait. La
+jeune femme allait droit devant elle, ne s'arrêtant
que pour demander des nouvelles aux uns ou aux
-autres, espérant toujours qu'on savait quelque chose
-de nouveau. Elle traversait ainsi tout Paris. La matinée
-s'avançait. Vers la Madeleine, elle voyait
-passer des bataillons de fédérés aux mines hâves,
-aux vêtements déchirés. Ceux-là venaient de la bataille,
+autres, espérant toujours qu'on savait quelque chose
+de nouveau. Elle traversait ainsi tout Paris. La matinée
+s'avançait. Vers la Madeleine, elle voyait
+passer des bataillons de fédérés aux mines hâves,
+aux vêtements déchirés. Ceux-là venaient de la bataille,
sans doute. Alors, elle regardait avidement
-le numéro cousu sur le collet des tuniques. Et, stupide,
-elle restait debout sur la chaussée, contemplant
-ces hommes échappés à la boucherie, se demandant
+le numéro cousu sur le collet des tuniques. Et, stupide,
+elle restait debout sur la chaussée, contemplant
+ces hommes échappés à la boucherie, se demandant
si Pierre aurait eu ce bonheur, si elle
le reverrait. Elle faisait quelques pas encore, et
<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
arrivait place de la Concorde. Aller plus loin? Et
-si, pendant ce temps-là, son mari revenait par un
-autre côté? Elle tournait et retournait ses idées
-dans son cerveau, quand une escouade à demi débandée
-passa devant elle. Françoise se dressa,
+si, pendant ce temps-là, son mari revenait par un
+autre côté? Elle tournait et retournait ses idées
+dans son cerveau, quand une escouade à demi débandée
+passa devant elle. Françoise se dressa,
comme mue par un ressort. Elle ne se trompait
-pas. C'étaient bien des hommes appartenant au
-bataillon de son mari. Elle reconnaissait le numéro.
-Une vingtaine de fédérés tout au plus, qui
-défilaient, noirs de poudre, exténués de fatigue. Un
-lieutenant, légèrement blessé, les conduisait. Françoise
-courut à lui.</p>
+pas. C'étaient bien des hommes appartenant au
+bataillon de son mari. Elle reconnaissait le numéro.
+Une vingtaine de fédérés tout au plus, qui
+défilaient, noirs de poudre, exténués de fatigue. Un
+lieutenant, légèrement blessé, les conduisait. Françoise
+courut à lui.</p>
<p>&mdash;Est-ce que tout le bataillon va rentrer, citoyen?
dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Le bataillon? Voilà ce qu'il en reste!</p>
+<p>&mdash;Le bataillon? Voilà ce qu'il en reste!</p>
<p>Et d'un geste farouche, il montrait le troupeau
-en guenilles qui le suivait. Françoise faillit tomber
-à la renverse. Elle devint si pâle que l'officier comprit
+en guenilles qui le suivait. Françoise faillit tomber
+à la renverse. Elle devint si pâle que l'officier comprit
ou devina quelque chose.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que votre homme en <em>était</em>? lui demanda-t-il.</p>
+<p>&mdash;Est-ce que votre homme en <em>était</em>? lui demanda-t-il.</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
<p>&mdash;Diable! comment <em>s'appelait-il</em>?</p>
-<p>&mdash;Pierre Rosny, balbutia Françoise, épouvantée
-d'entendre ainsi parler de son mari au passé.</p>
+<p>&mdash;Pierre Rosny, balbutia Françoise, épouvantée
+d'entendre ainsi parler de son mari au passé.</p>
-<p>&mdash;Pierre Rosny? Connais pas. Écoutez. Si vous
+<p>&mdash;Pierre Rosny? Connais pas. Écoutez. Si vous
<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
voulez avoir des nouvelles, le plus simple est de
-pousser jusqu'à Sèvres. Votre homme est, ou tué,
-ou blessé, ou prisonnier. Pas de milieu. Car le bataillon
-a rudement <em>écopé</em> aujourd'hui!</p>
-
-<p>Le lieutenant s'éloignait, suivi de ses soldats
-vaincus. Et Françoise demeurait immobile, sans
-voix, sans haleine. Elle était sur le point de tomber.
-Elle s'appuya contre un arbre. Elle regardait s'éloigner,
-traînant le pied, suant, soufflant, les fédérés
-qui revenaient du combat suprême. Il lui semblait
+pousser jusqu'à Sèvres. Votre homme est, ou tué,
+ou blessé, ou prisonnier. Pas de milieu. Car le bataillon
+a rudement <em>écopé</em> aujourd'hui!</p>
+
+<p>Le lieutenant s'éloignait, suivi de ses soldats
+vaincus. Et Françoise demeurait immobile, sans
+voix, sans haleine. Elle était sur le point de tomber.
+Elle s'appuya contre un arbre. Elle regardait s'éloigner,
+traînant le pied, suant, soufflant, les fédérés
+qui revenaient du combat suprême. Il lui semblait
que chacun d'eux emportait avec lui un morceau
-de celui qu'elle adorait. Pierre! Pierre, tué, blessé
-ou prisonnier! Elle n'hésitait pas. Il fallait partir.
-De l'énergie? On en trouve toujours quand on
+de celui qu'elle adorait. Pierre! Pierre, tué, blessé
+ou prisonnier! Elle n'hésitait pas. Il fallait partir.
+De l'énergie? On en trouve toujours quand on
veut!</p>
-<p>Elle allait à la recherche de son mari. Sans doute,
+<p>Elle allait à la recherche de son mari. Sans doute,
elle claquait des dents, elle frissonnait, et les forces
-lui faisaient défaut. Mais elle ne tomberait pas. Elle
-ne voulait pas, non, elle ne voulait pas! Inutile à
-présent de s'inquiéter de Jacques, hors de danger,
-et surveillé par Aurélie. Elle marchait vite. En chemin,
-elle s'arrêtait à peine dix minutes, pour manger
-un peu. Et elle recommençait sans se lasser,
-sans se décourager. Le temps coulait. Il était à
-peu près six heures du soir; et à huit, il ferait nuit.
-L'étape était longue; et cependant Françoise ne
+lui faisaient défaut. Mais elle ne tomberait pas. Elle
+ne voulait pas, non, elle ne voulait pas! Inutile à
+présent de s'inquiéter de Jacques, hors de danger,
+et surveillé par Aurélie. Elle marchait vite. En chemin,
+elle s'arrêtait à peine dix minutes, pour manger
+un peu. Et elle recommençait sans se lasser,
+sans se décourager. Le temps coulait. Il était à
+peu près six heures du soir; et à huit, il ferait nuit.
+L'étape était longue; et cependant Françoise ne
<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
sentait pas la fatigue. Une surexcitation nerveuse,
-très intense, la soutenait. Les paroles du lieutenant
-dansaient dans son cerveau affolé.</p>
-
-<p>Tué, Pierre? Impossible! la vie n'est pas toujours
-cruelle. Elle a quelquefois des sourires. Après tant
-de mois de dures épreuves, le destin lui devait bien
-un peu de bonne chance. Non, Pierre n'était pas tué.
-Blessé, seulement... Toute blessure n'est pas mortelle.
-Est-ce que Jacques n'avait pas guéri d'une
-balle au travers du corps? Mais l'espérance est envahissante,
-et à mesure qu'elle marchait, Françoise
-construisait dans sa pensée le roman de sa vie future.
-Après avoir souhaité beaucoup, elle souhaitait
-encore davantage. Elle se refusait à admettre même
-que Pierre pût être blessé! Lui, l'élu de son c&oelig;ur,
+très intense, la soutenait. Les paroles du lieutenant
+dansaient dans son cerveau affolé.</p>
+
+<p>Tué, Pierre? Impossible! la vie n'est pas toujours
+cruelle. Elle a quelquefois des sourires. Après tant
+de mois de dures épreuves, le destin lui devait bien
+un peu de bonne chance. Non, Pierre n'était pas tué.
+Blessé, seulement... Toute blessure n'est pas mortelle.
+Est-ce que Jacques n'avait pas guéri d'une
+balle au travers du corps? Mais l'espérance est envahissante,
+et à mesure qu'elle marchait, Françoise
+construisait dans sa pensée le roman de sa vie future.
+Après avoir souhaité beaucoup, elle souhaitait
+encore davantage. Elle se refusait à admettre même
+que Pierre pût être blessé! Lui, l'élu de son c&oelig;ur,
son mari, son amant, avec une balle dans la poitrine,
avec une jambe ou un bras de moins? Jamais!
-S'il ne revenait pas, c'est qu'il était prisonnier! On
+S'il ne revenait pas, c'est qu'il était prisonnier! On
racontait dans Paris que les soldats de Versailles
tuaient les prisonniers? Un mensonge! Elle ne voulait
plus y croire. D'ailleurs, Pierre disait le contraire.
-N'importe; c'est affreux tout de même que
-d'être captif, enfermé dans une geôle sombre, farouche,
-puante. Maintenant, elle n'admettait même
-plus la dernière hypothèse, la plus favorable. Ni tué,
-ni blessé, ni prisonnier. Pierre avait, sans doute,
+N'importe; c'est affreux tout de même que
+d'être captif, enfermé dans une geôle sombre, farouche,
+puante. Maintenant, elle n'admettait même
+plus la dernière hypothèse, la plus favorable. Ni tué,
+ni blessé, ni prisonnier. Pierre avait, sans doute,
<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-échappé au désastre. Il ne rentrait pas parce qu'il
+échappé au désastre. Il ne rentrait pas parce qu'il
ne pouvait pas rentrer. Il se cachait dans les bois
-de Sèvres ou de Ville-d'Avray.</p>
+de Sèvres ou de Ville-d'Avray.</p>
-<p>Elle arrivait à la Seine. Un cri d'horreur sortit de
-ses lèvres.</p>
+<p>Elle arrivait à la Seine. Un cri d'horreur sortit de
+ses lèvres.</p>
<p>Oh! la guerre civile, hideux chaos, &oelig;uvre d'une
-colère maudite! Des soldats de ligne, des gardes nationaux,
-des chasseurs à pied, des artilleurs apparaissaient
-pêle-mêle sur la berge, sur les talus, sur
-la route, le visage convulsé, les bras en croix ou
-repliés le long du corps, couchés sur le dos ou étalés
-sur le ventre, lugubrement et fraternellement étendus
-les uns à côté des autres. Pourquoi s'étaient-ils
-entre-tués, ces êtres humains que la mort réunissait
-ainsi dans le repos du même sommeil? La vie
-en avait fait des ennemis: et leurs cadavres réconciliés
-se touchaient sans dégoût et sans haine. Des
+colère maudite! Des soldats de ligne, des gardes nationaux,
+des chasseurs à pied, des artilleurs apparaissaient
+pêle-mêle sur la berge, sur les talus, sur
+la route, le visage convulsé, les bras en croix ou
+repliés le long du corps, couchés sur le dos ou étalés
+sur le ventre, lugubrement et fraternellement étendus
+les uns à côté des autres. Pourquoi s'étaient-ils
+entre-tués, ces êtres humains que la mort réunissait
+ainsi dans le repos du même sommeil? La vie
+en avait fait des ennemis: et leurs cadavres réconciliés
+se touchaient sans dégoût et sans haine. Des
chevaux du train d'artillerie gisaient dans la boue,
les jambes raides, dessinant leur charpente maigre
-sous la peau collée. A droite et à gauche, des mares
-de sang en plaques noirâtres; partout la mort, hideuse,
-saisissante, brutale. Çà et là, des fusils abandonnés,
-des sabres tordus, des cartouchières crevées,
-des képis boueux. D'un côté, la Seine, qui
-coulait brune, mélancolique, indifférente, poussant
+sous la peau collée. A droite et à gauche, des mares
+de sang en plaques noirâtres; partout la mort, hideuse,
+saisissante, brutale. Çà et là, des fusils abandonnés,
+des sabres tordus, des cartouchières crevées,
+des képis boueux. D'un côté, la Seine, qui
+coulait brune, mélancolique, indifférente, poussant
un vagissement monotone; de l'autre, les maisons
<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-éventrées par les obus, dépouillées de leur toiture,
-vides, béantes. Dans les murs, des meurtrières ouvraient
+éventrées par les obus, dépouillées de leur toiture,
+vides, béantes. Dans les murs, des meurtrières ouvraient
leurs gueules sinistres. On voyait encore des
-hommes penchés aux fenêtres, immobiles, semblables
-à des statues. Une balle les avait atteints à leur
-poste de combat, et ils restaient appuyés à la muraille
-qui soutenait leurs corps glacés.</p>
+hommes penchés aux fenêtres, immobiles, semblables
+à des statues. Une balle les avait atteints à leur
+poste de combat, et ils restaient appuyés à la muraille
+qui soutenait leurs corps glacés.</p>
-<p>La nuit commençait à s'épandre, jetant son voile
-indigné sur toutes ces hideurs. Et Françoise errait
+<p>La nuit commençait à s'épandre, jetant son voile
+indigné sur toutes ces hideurs. Et Françoise errait
au milieu de ce carnage, seule, livide, les yeux remplis
-d'épouvante, contemplant pour la première fois
+d'épouvante, contemplant pour la première fois
l'infamie des guerres civiles.</p>
-<p>Non, jusqu'à ce jour, elle ne la comprenait pas!
+<p>Non, jusqu'à ce jour, elle ne la comprenait pas!
La robuste fille du peuple, nourrie dans la haine des
riches, croyait qu'on avait le droit de prendre le fusil
-pour livrer la grande bataille du pauvre et du déshérité.
-Cette pensée n'évoquait pour elle que l'histoire
-légendaire des rouges barricades de Juillet ou
-de Février. Elle entendait dans sa mémoire les cris
+pour livrer la grande bataille du pauvre et du déshérité.
+Cette pensée n'évoquait pour elle que l'histoire
+légendaire des rouges barricades de Juillet ou
+de Février. Elle entendait dans sa mémoire les cris
des glorieux va-nu-pieds en blouse, renversant le
-trône de Charles X; et le tocsin des églises, sonnant
+trône de Charles X; et le tocsin des églises, sonnant
le retour du drapeau tricolore; et les refrains de
-Béranger, qui chantaient encore à son oreille le
+Béranger, qui chantaient encore à son oreille le
triomphe des vainqueurs. Tout cela restait pour elle,
-jusqu'à présent, comme une épopée vague, ou des
-figurants de théâtre représentent les combattants,
+jusqu'à présent, comme une épopée vague, ou des
+figurants de théâtre représentent les combattants,
<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-et où tout se termine au cinquième acte par une
-apothéose!</p>
+et où tout se termine au cinquième acte par une
+apothéose!</p>
<p>Elle la voyait maintenant, la guerre civile, et elle
-frissonnait de terreur! C'était ça. C'étaient ces cadavres
-d'hommes et de bêtes, ces désastres, ces
-ruines, ces abandons, ces catastrophes. Collée
-contre un mur, elle sentait confusément des idées
-nouvelles germer dans son cerveau. Toute son espérance
-d'épouse s'écroulait épouvantablement.
+frissonnait de terreur! C'était ça. C'étaient ces cadavres
+d'hommes et de bêtes, ces désastres, ces
+ruines, ces abandons, ces catastrophes. Collée
+contre un mur, elle sentait confusément des idées
+nouvelles germer dans son cerveau. Toute son espérance
+d'épouse s'écroulait épouvantablement.
Elle demandait une seule chose, maintenant: que
-Pierre eût échappé à ce massacre!</p>
+Pierre eût échappé à ce massacre!</p>
-<p>Vivant! vivant! qu'il fût vivant! Infirme ou captif,
-ou les jambes coupées, mais vivant! Qu'elle pût
-encore baiser son front, baiser ses lèvres, entendre
-sa voix, sourire à son regard! Elle fuyait dans la
+<p>Vivant! vivant! qu'il fût vivant! Infirme ou captif,
+ou les jambes coupées, mais vivant! Qu'elle pût
+encore baiser son front, baiser ses lèvres, entendre
+sa voix, sourire à son regard! Elle fuyait dans la
nuit, emportant avec elle, dans sa course, le ressouvenir
-du hideux spectacle, frissonnant à la pensée
-qu'elle reconnaîtrait peut-être son Pierre au milieu
-de ces tas de chair humaine. Vivant! qu'il fût vivant!
+du hideux spectacle, frissonnant à la pensée
+qu'elle reconnaîtrait peut-être son Pierre au milieu
+de ces tas de chair humaine. Vivant! qu'il fût vivant!
Elle ne souhaitait plus que cela! Comme
-le c&oelig;ur est ambitieux, mon Dieu! et se forge d'insensés
-désirs! L'obscurité grandissante l'empêchait
+le c&oelig;ur est ambitieux, mon Dieu! et se forge d'insensés
+désirs! L'obscurité grandissante l'empêchait
de poursuivre sa lugubre recherche. Elle arrivait
sur un pont. Et elle n'osait pas s'arracher au sinistre
champ de bataille. Il lui semblait que quelque
-chose d'elle-même restait là-bas, parmi ces corps
+chose d'elle-même restait là-bas, parmi ces corps
<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-couchés. La malheureuse! Toute sa croyance s'émiettait.
+couchés. La malheureuse! Toute sa croyance s'émiettait.
Elle continuait sa route pour faire son devoir
-jusqu'au bout; parce qu'elle devait compte à
-son fils de la tâche accomplie. Mais il lui semblait
-impossible que Pierre fût sorti vivant de cette effroyable
+jusqu'au bout; parce qu'elle devait compte à
+son fils de la tâche accomplie. Mais il lui semblait
+impossible que Pierre fût sorti vivant de cette effroyable
boucherie!</p>
-<p>A l'entrée du pont, une petite maison de garde,
+<p>A l'entrée du pont, une petite maison de garde,
vide. Elle s'affala contre la porte. Machinalement,
-elle croisa les mains, et pria. La prière naïve, éplorée
-et sincère de l'enfant du peuple, qui ne croit pas que
+elle croisa les mains, et pria. La prière naïve, éplorée
+et sincère de l'enfant du peuple, qui ne croit pas que
tout est fini quand c'est fini, et qui demande quelque
-chose de meilleur à quelqu'un de plus grand.</p>
+chose de meilleur à quelqu'un de plus grand.</p>
-<p>Enfin, pour la dixième fois, elle reprit courage.
-Toujours poursuivie par son désir d'avoir des nouvelles,
+<p>Enfin, pour la dixième fois, elle reprit courage.
+Toujours poursuivie par son désir d'avoir des nouvelles,
elle traversa le pont. Tout le monde n'avait
-pas fui ce pays dévasté. Chez certains êtres, la
+pas fui ce pays dévasté. Chez certains êtres, la
crainte du pillage domine la crainte de la mort.
-Deux ou trois maisons étaient encore occupées.
-Un brave homme, un de ces propriétaires tenaces
+Deux ou trois maisons étaient encore occupées.
+Un brave homme, un de ces propriétaires tenaces
qui aiment leurs murailles mieux que leur chair,
-restait immobile à la croisée. Une lumière brillait
-derrière lui dans la chambre, et sa figure triste apparaissait
-dans l'encadrement gris de la fenêtre.
-Soudain, il aperçut cette femme qui venait à lui.</p>
+restait immobile à la croisée. Une lumière brillait
+derrière lui dans la chambre, et sa figure triste apparaissait
+dans l'encadrement gris de la fenêtre.
+Soudain, il aperçut cette femme qui venait à lui.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que vous savez où a eu lieu la bataille?
+<p>&mdash;Est-ce que vous savez où a eu lieu la bataille?
demanda-t-elle.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span>
-L'homme, étendant la main, fit un grand geste
-découragé dans l'espace.</p>
+L'homme, étendant la main, fit un grand geste
+découragé dans l'espace.</p>
-<p>&mdash;Par ici, et par là, tenez! Ce matin, quand j'ai
+<p>&mdash;Par ici, et par là, tenez! Ce matin, quand j'ai
vu arriver les soldats, je suis reparti pour Versailles.
Seigneur Dieu! je ne croyais pas retrouver
ma maison debout! Est-ce que vous cherchez quelqu'un?</p>
@@ -1788,282 +1750,282 @@ ma maison debout! Est-ce que vous cherchez quelqu'un?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
<p>&mdash;Je ne sais pas grand'chose. Cependant, un officier
-de ligne m'a raconté que les Parisiens perdaient
-relativement peu de monde. Il paraît qu'on
+de ligne m'a raconté que les Parisiens perdaient
+relativement peu de monde. Il paraît qu'on
a fait beaucoup, mais beaucoup de prisonniers. A
-votre place, moi, j'irais à Versailles. Là-bas, vous
-êtes sûre de recueillir un renseignement sûr.</p>
+votre place, moi, j'irais à Versailles. Là-bas, vous
+êtes sûre de recueillir un renseignement sûr.</p>
<p>&mdash;Merci, Monsieur.</p>
<p>La malheureuse reprenait sa route, cette route
interminable, ce chemin de croix qui n'en finissait
-plus. Pouvait-elle faire autre chose? Non. Blessé ou
-prisonnier, Pierre serait à Versailles. Mais elle se
-traînait maintenant comme un oiseau dont l'aile
-est fracassée. La foi ne la soutenait plus. Une
+plus. Pouvait-elle faire autre chose? Non. Blessé ou
+prisonnier, Pierre serait à Versailles. Mais elle se
+traînait maintenant comme un oiseau dont l'aile
+est fracassée. La foi ne la soutenait plus. Une
courbature morale aggravait sa lassitude physique.
Il lui fallut trois heures pour achever le
voyage. Et quel voyage, mon Dieu! pour une
<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-femme harassée, n'ayant plus de jambes, n'ayant
-plus d'énergie. Elle s'arrêtait, défaillante; elle
-soufflait un peu, puis elle recommençait. Ça ne
+femme harassée, n'ayant plus de jambes, n'ayant
+plus d'énergie. Elle s'arrêtait, défaillante; elle
+soufflait un peu, puis elle recommençait. Ça ne
finirait donc jamais? Elle n'arriverait donc pas? Eh
-bien, non. Le découragement ne triompherait pas
-de sa volonté. Il fallait qu'elle touchât à son but,
-dût-elle en mourir. Elle le devait à son mari et
-à son fils, ces deux êtres qu'elle adorait. Comment!
+bien, non. Le découragement ne triompherait pas
+de sa volonté. Il fallait qu'elle touchât à son but,
+dût-elle en mourir. Elle le devait à son mari et
+à son fils, ces deux êtres qu'elle adorait. Comment!
elle disait souvent qu'elle donnerait sa vie pour
eux, et elle faiblirait dans l'accomplissement de
-sa tâche sacrée? Elle tendit ses nerfs dans un effort
-suprême; et tout ce qu'il y a de force de résistance
-chez une créature humaine, se réveilla
+sa tâche sacrée? Elle tendit ses nerfs dans un effort
+suprême; et tout ce qu'il y a de force de résistance
+chez une créature humaine, se réveilla
chez cette femme robuste.</p>
<p>Versailles, en mai 1871, offrait aux psychologues
-un spectacle étrange et pittoresque. Le conte de la
+un spectacle étrange et pittoresque. Le conte de la
<cite>Belle au bois dormant</cite> se transportait subitement
-dans la réalité cruelle. La cité de Louis XIV s'éveillait
-tout à coup de son sommeil séculaire et se déguisait
-en cité contemporaine. Les députés, les
+dans la réalité cruelle. La cité de Louis XIV s'éveillait
+tout à coup de son sommeil séculaire et se déguisait
+en cité contemporaine. Les députés, les
curieux, les diplomates, les journalistes, les patriotes
-et les indifférents, s'y précipitaient les uns après
-les autres. Ceux-ci pour voir, ceux-là pour savoir,
+et les indifférents, s'y précipitaient les uns après
+les autres. Ceux-ci pour voir, ceux-là pour savoir,
quelques-uns pour recevoir. Un Coblentz en miniature.
-Mais un Coblentz où la raison dominait, parce
+Mais un Coblentz où la raison dominait, parce
que tout le monde s'y mettait d'accord pour sauver
<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-le pays menacé. La ville paisible prenait les allures
+le pays menacé. La ville paisible prenait les allures
d'un petit Paris. On se couchait tard; on rencontrait
-par les rues des promeneurs peu pressés de regagner
-l'étroit et incommode logis où l'affluence des réfugiés
-les entassait. Dans les cafés, ouverts très tard,
+par les rues des promeneurs peu pressés de regagner
+l'étroit et incommode logis où l'affluence des réfugiés
+les entassait. Dans les cafés, ouverts très tard,
regorgeant de monde, on bavardait, on maudissait
la guerre civile; et les bruits les plus invraisemblables
-trouvaient toujours des crédules prêts à les
+trouvaient toujours des crédules prêts à les
accepter.</p>
-<p>Françoise allait à travers les rues, à travers les
-places publiques, à travers les avenues, regardant,
-écoutant, ne comprenant pas ce qu'on disait. Elle
-s'arrêtait devant les cafés, espérant entendre un
-mot, un seul, qui fixerait son destin. La créature
+<p>Françoise allait à travers les rues, à travers les
+places publiques, à travers les avenues, regardant,
+écoutant, ne comprenant pas ce qu'on disait. Elle
+s'arrêtait devant les cafés, espérant entendre un
+mot, un seul, qui fixerait son destin. La créature
humaine est ainsi. Elle s'imagine toujours que ses
-petites douleurs occupent la grande foule égoïste.
-Qui donc, parmi tout ce monde, pouvait penser à
+petites douleurs occupent la grande foule égoïste.
+Qui donc, parmi tout ce monde, pouvait penser à
Pierre Rosny, garde national obscur, perdu dans la
-tourbe des armées parisiennes? Françoise n'y songeait
+tourbe des armées parisiennes? Françoise n'y songeait
pas. Il lui semblait que tous ces gens qui parlaient
-devaient parler de Pierre; que les lèvres remuaient
+devaient parler de Pierre; que les lèvres remuaient
pour prononcer le nom de Pierre. Elle
n'osait aborder personne; elle s'accotait contre un
mur, l'&oelig;il fixe, attendant tout d'un hasard, maintenant.
Cependant, l'heure fuyait, les promeneurs
-se faisaient plus rares; les cafés se fermaient lentement,
+se faisaient plus rares; les cafés se fermaient lentement,
<span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-les uns après les autres. Françoise reprit le
+les uns après les autres. Françoise reprit le
chemin de la place d'Armes, et machinalement elle
se laissa tomber sur un des bancs de l'avenue. La
-nuit l'enveloppait; une nuit très calme. L'ombre
-dissimulait cette malheureuse créature; et lentement,
-un sommeil profond s'emparait d'elle. La tête
-à demi couverte par son châle, elle dormait, de ce
-sommeil lourd de la bête épuisée chez qui l'esprit
-est vaincu par la chair. Elle dormait, réparant ses
-forces, sans rêver, ne sentant pas le froid qui la gagnait.
+nuit l'enveloppait; une nuit très calme. L'ombre
+dissimulait cette malheureuse créature; et lentement,
+un sommeil profond s'emparait d'elle. La tête
+à demi couverte par son châle, elle dormait, de ce
+sommeil lourd de la bête épuisée chez qui l'esprit
+est vaincu par la chair. Elle dormait, réparant ses
+forces, sans rêver, ne sentant pas le froid qui la gagnait.
Quelques heures de repos: heureusement,
quelques heures d'oubli! Jusqu'au petit matin, elle
-resta là, immobile. Brusquement elle ouvrit les yeux,
-ne sachant pas où elle se trouvait; le souvenir aussi
-s'éveillait, le souvenir lancinant, atroce. Peu à peu,
-la vie recommença, graduellement renouvelée; des
-troupes de soldats passaient, des maraîchers des environs
-arrivaient, conduisant leurs voitures cahotées.
-Françoise se leva, toute transie, et fit quelques
-pas pour dégourdir ses jambes glacées. Elle toussait;
-sa poitrine prise l'oppressait. Elle s'arrêta tout
-à coup devant la Préfecture. Un soldat sommeillait
-à demi au fond de sa guérite. Un fils de paysan,
-blond, avec des taches de rousseur. Il rêvait au pays,
-sans doute, à la ferme paternelle, aux bois paisiblement
-endormis dans le silence de la plaine; peut-être
+resta là, immobile. Brusquement elle ouvrit les yeux,
+ne sachant pas où elle se trouvait; le souvenir aussi
+s'éveillait, le souvenir lancinant, atroce. Peu à peu,
+la vie recommença, graduellement renouvelée; des
+troupes de soldats passaient, des maraîchers des environs
+arrivaient, conduisant leurs voitures cahotées.
+Françoise se leva, toute transie, et fit quelques
+pas pour dégourdir ses jambes glacées. Elle toussait;
+sa poitrine prise l'oppressait. Elle s'arrêta tout
+à coup devant la Préfecture. Un soldat sommeillait
+à demi au fond de sa guérite. Un fils de paysan,
+blond, avec des taches de rousseur. Il rêvait au pays,
+sans doute, à la ferme paternelle, aux bois paisiblement
+endormis dans le silence de la plaine; peut-être
<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-à quelque belle fille qu'il avait aimée jadis.
-Françoise lui mit la main sur le bras. Il fit un mouvement
-brusque dans sa capote à longs poils.</p>
+à quelque belle fille qu'il avait aimée jadis.
+Françoise lui mit la main sur le bras. Il fit un mouvement
+brusque dans sa capote à longs poils.</p>
<p>&mdash;Hein? quoi? que voulez-vous?</p>
<p>&mdash;Je vous... je vous demande pardon, balbutia-t-elle.</p>
-<p>Par bonheur, elle tombait sur un brave garçon.</p>
+<p>Par bonheur, elle tombait sur un brave garçon.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez, ma bonne dame?
-répliqua-t-il, en baissant un peu son capuchon.</p>
+répliqua-t-il, en baissant un peu son capuchon.</p>
-<p>&mdash;Je voulais vous prier de... de m'indiquer où
+<p>&mdash;Je voulais vous prier de... de m'indiquer où
est la prison?</p>
-<p>L'officier du poste s'avançait et lui donnait tous
-les renseignements nécessaires. On ne permettait
+<p>L'officier du poste s'avançait et lui donnait tous
+les renseignements nécessaires. On ne permettait
pas aux factionnaires de parler sous les armes.
-Elle trouverait la prison un peu plus loin, à droite,
+Elle trouverait la prison un peu plus loin, à droite,
en suivant l'avenue. Pas moyen de se tromper: un
-grand bâtiment gris avec des fenêtres grillées. Et
-comme un artilleur passait, traînant la jambe, l'officier
+grand bâtiment gris avec des fenêtres grillées. Et
+comme un artilleur passait, traînant la jambe, l'officier
lui cria:</p>
-<p>&mdash;Eh! là-bas! conduisez donc la bourgeoise à
-la prison. Ça ne vous dérangera pas beaucoup: elle
+<p>&mdash;Eh! là-bas! conduisez donc la bourgeoise à
+la prison. Ça ne vous dérangera pas beaucoup: elle
ne sait pas, cette femme.</p>
<p>A une heure aussi matinale, les fonctionnaires
-sont rarement levés. Comme le concierge lui
-disait cela d'une voix un peu grognon, Françoise
-répliqua humblement qu'elle attendrait. Du reste,
+sont rarement levés. Comme le concierge lui
+disait cela d'une voix un peu grognon, Françoise
+répliqua humblement qu'elle attendrait. Du reste,
<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-on n'était pas sûr: on allait voir. Le directeur de la
+on n'était pas sûr: on allait voir. Le directeur de la
prison, ancien officier, homme correct, n'avait pas
-trop de ses journées pour accomplir sa tâche.
-Chaque jour, on lui envoyait des fournées de prisonniers.
-Son activité suffisait à peine à la besogne.
-Il était levé et reçut Françoise tout de suite. Il
-jeta sur la jeune femme un regard rapide, ému
-malgré lui par ce visage pâle, par ces yeux pleins
+trop de ses journées pour accomplir sa tâche.
+Chaque jour, on lui envoyait des fournées de prisonniers.
+Son activité suffisait à peine à la besogne.
+Il était levé et reçut Françoise tout de suite. Il
+jeta sur la jeune femme un regard rapide, ému
+malgré lui par ce visage pâle, par ces yeux pleins
de terreur.</p>
-<p>&mdash;Vous désirez, Madame?...</p>
+<p>&mdash;Vous désirez, Madame?...</p>
<p>D'une voix tremblante, elle dit tout. Elle cherchait
-son mari: tué, blessé ou prisonnier. Elle répétait
-toujours ces trois mots terribles. Tué? elle commençait
-à croire que non. Prisonnier? elle allait le savoir.
+son mari: tué, blessé ou prisonnier. Elle répétait
+toujours ces trois mots terribles. Tué? elle commençait
+à croire que non. Prisonnier? elle allait le savoir.
Elle raconta son histoire navrante, et comment
-il ne devait pas être là depuis plus de deux jours.</p>
+il ne devait pas être là depuis plus de deux jours.</p>
<p>&mdash;Quel est le nom de votre mari, Madame?</p>
<p>&mdash;Pierre Rosny.</p>
-<p>Le directeur prit un gros livre relié, à couverture
+<p>Le directeur prit un gros livre relié, à couverture
verte, et parcourut les pages.</p>
-<p>&mdash;Il n'est pas ici, Madame. Il est peut-être «au
-hangar».</p>
+<p>&mdash;Il n'est pas ici, Madame. Il est peut-être «au
+hangar».</p>
<p>Elle ne comprenait pas. Le directeur lui expliqua
-que la prison était pleine, plus que pleine. Il en
+que la prison était pleine, plus que pleine. Il en
venait tant, de ces gardes nationaux, qu'on saisissait
-à chaque rencontre! Ne sachant où les mettre,
+à chaque rencontre! Ne sachant où les mettre,
<span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
depuis quelques jours, on les parquait dans un
-immense hangar, tout près de la prison. Il allait
-la faire conduire afin qu'elle ne s'égarât pas. Françoise
-remerciait vaguement, étonnée de trouver
-tant d'obligeance et de bonté chez ces hommes
-qu'à Paris on leur dépeignait comme des bourreaux.
+immense hangar, tout près de la prison. Il allait
+la faire conduire afin qu'elle ne s'égarât pas. Françoise
+remerciait vaguement, étonnée de trouver
+tant d'obligeance et de bonté chez ces hommes
+qu'à Paris on leur dépeignait comme des bourreaux.
De nouveau, elle se retrouvait dehors, avec le gardien
-chargé de la guider. Encore marcher, encore
-traîner ses pas errants! Si, du moins, tant de fatigues
+chargé de la guider. Encore marcher, encore
+traîner ses pas errants! Si, du moins, tant de fatigues
aboutissaient, si elle devait sauver Pierre!
-Elle longeait les murs de la prison, d'où sortaient
+Elle longeait les murs de la prison, d'où sortaient
des plaintes vagues comme de longs soupirs. Elle
-s'éloignait à regret de cette geôle sombre: elle
-eût été si heureuse maintenant que Pierre fût enfermé
-là dedans! Après une course de dix minutes,
+s'éloignait à regret de cette geôle sombre: elle
+eût été si heureuse maintenant que Pierre fût enfermé
+là dedans! Après une course de dix minutes,
le gardien lui dit:</p>
-<p>&mdash;Voilà, Madame.</p>
+<p>&mdash;Voilà, Madame.</p>
<p>Et faisant un salut vague, il la laissa toute seule.
-Elle s'arrêtait devant une espèce de cantonnement,
-entouré d'un gros détachement de chasseurs à pied
-qui restaient là, le fusil armé, pendant que les officiers
+Elle s'arrêtait devant une espèce de cantonnement,
+entouré d'un gros détachement de chasseurs à pied
+qui restaient là, le fusil armé, pendant que les officiers
veillaient, le revolver au poing. La prison
trop pleine ne pouvait plus loger tous les captifs,
-et on les enfermait là comme des bêtes fauves. Il
-fallait reconnaître Pierre dans cette foule. Il faisait
-jour, à présent. Un jour gris, brouillé, dont les lueurs
+et on les enfermait là comme des bêtes fauves. Il
+fallait reconnaître Pierre dans cette foule. Il faisait
+jour, à présent. Un jour gris, brouillé, dont les lueurs
<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-troubles éclairaient mal. Elle cherchait, elle regardait.</p>
+troubles éclairaient mal. Elle cherchait, elle regardait.</p>
-<p>Il y en avait de tous les âges: des enfants, des
-hommes faits, des vieillards; tous hâves, harassés
-par la bataille, épuisés aussi par l'angoisse qui les
-tenaillait. Quelques-uns, blessés légèrement, gisaient
+<p>Il y en avait de tous les âges: des enfants, des
+hommes faits, des vieillards; tous hâves, harassés
+par la bataille, épuisés aussi par l'angoisse qui les
+tenaillait. Quelques-uns, blessés légèrement, gisaient
dans un coin, sous un toit rapidement construit,
-que soutenaient des poutres équarries à la
-hâte; les autres demeuraient immobiles, ne bougeant
+que soutenaient des poutres équarries à la
+hâte; les autres demeuraient immobiles, ne bougeant
pas, comme s'ils craignaient les mauvais
traitements ou les coups. Presque tous semblaient
-se méfier de leurs gardiens. C'est qu'une légende
-terrible se colportait dans Paris; une légende calomniatrice
+se méfier de leurs gardiens. C'est qu'une légende
+terrible se colportait dans Paris; une légende calomniatrice
qui accusait les soldats et les officiers
-de violences et de cruautés. Les gens de l'Hôtel de
+de violences et de cruautés. Les gens de l'Hôtel de
ville voulaient mettre le feu au ventre de leurs
hommes. La plupart de ces ambitieux, devenus soudain
-tribuns du peuple, assuraient qu'à Versailles,
+tribuns du peuple, assuraient qu'à Versailles,
on ne faisait pas de prisonniers. On tuait tout; si par
-hasard on gardait quelques vaincus, c'était pour les
+hasard on gardait quelques vaincus, c'était pour les
torturer. Quelques journaux ignobles de la capitale
-inventaient d'infâmes histoires sur les traitements
-réservés à ces captifs. Quand, plus tard, l'historien,
-calme, réunissant les documents de ce temps-là,
+inventaient d'infâmes histoires sur les traitements
+réservés à ces captifs. Quand, plus tard, l'historien,
+calme, réunissant les documents de ce temps-là,
voudra peser les crimes des uns et des autres, il
se demandera si les mensonges de ceux qui gouvernaient
<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-n'excusent pas à demi la folie de ceux qui
+n'excusent pas à demi la folie de ceux qui
se laissaient conduire.</p>
<p>Aussi, parmi tous ces prisonniers, quelques-uns
aimaient mieux en finir tout de suite. Deux ou trois
-des plus enragés rêvaient une tentative d'évasion,
-ou une insulte brutale à leur gardien; enfin, quelque
-chose qui amenât un dénouement rapide. Françoise
-les contemplait, épouvantée. Pierre, retenu
-là ou ailleurs, endurait toutes ces misères. Elle lisait
-tant de souffrance sur les visages décharnés
+des plus enragés rêvaient une tentative d'évasion,
+ou une insulte brutale à leur gardien; enfin, quelque
+chose qui amenât un dénouement rapide. Françoise
+les contemplait, épouvantée. Pierre, retenu
+là ou ailleurs, endurait toutes ces misères. Elle lisait
+tant de souffrance sur les visages décharnés
de ces malheureux! Lui aussi avait faim, avait soif;
-lui aussi gisait étendu sur la terre, le visage convulsé.
-Elle ne pouvait pas détourner ses yeux hagards
-du hideux spectacle étalé devant elle! Malgré
-son angoisse, elle les examinait un à un, cherchant
-à reconnaître celui qu'elle adorait. Un officier de
-chasseurs s'approcha de Françoise, lui demandant
-poliment ce qu'elle désirait. Elle répliqua qu'elle
+lui aussi gisait étendu sur la terre, le visage convulsé.
+Elle ne pouvait pas détourner ses yeux hagards
+du hideux spectacle étalé devant elle! Malgré
+son angoisse, elle les examinait un à un, cherchant
+à reconnaître celui qu'elle adorait. Un officier de
+chasseurs s'approcha de Françoise, lui demandant
+poliment ce qu'elle désirait. Elle répliqua qu'elle
croyait son mari prisonnier; le directeur de la prison,
-après l'avoir reçue, l'avait fait conduire «au
-hangar», pour qu'elle pût s'informer. L'officier dit
-que c'était fort simple. Il possédait la liste de tous
-ceux qui se trouvaient là. Il la conduisit dans un
-petit bureau placé dans la maison voisine. Nombreuses,
-ces pages où s'entassaient les noms de
+après l'avoir reçue, l'avait fait conduire «au
+hangar», pour qu'elle pût s'informer. L'officier dit
+que c'était fort simple. Il possédait la liste de tous
+ceux qui se trouvaient là. Il la conduisit dans un
+petit bureau placé dans la maison voisine. Nombreuses,
+ces pages où s'entassaient les noms de
tous ces captifs. Celui de Pierre Rosny ne s'y lisait
<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-point. L'officier, un adolescent, se sentait ému. Il
-s'intéressait malgré lui à cette pauvre femme.</p>
+point. L'officier, un adolescent, se sentait ému. Il
+s'intéressait malgré lui à cette pauvre femme.</p>
<p>&mdash;C'est votre mari que vous cherchez?</p>
<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
-<p>&mdash;Vous ne l'avez pas trouvé à la prison; il n'est
-pas ici non plus. Vous pouvez espérer encore.</p>
+<p>&mdash;Vous ne l'avez pas trouvé à la prison; il n'est
+pas ici non plus. Vous pouvez espérer encore.</p>
-<p>Espérer! Elle en était lasse. La vue de tous ces
+<p>Espérer! Elle en était lasse. La vue de tous ces
hommes, dont le visage suait la douleur, l'angoissait.
-Elle restait comme clouée sur le sol. Tout à
-coup, un jeune homme se leva, un garçon d'une
-vingtaine d'années. C'était un des blessés. Une
-baïonnette avait troué son épaule, et l'on voyait
-une large tache rouge à travers la toile qui enveloppait
+Elle restait comme clouée sur le sol. Tout à
+coup, un jeune homme se leva, un garçon d'une
+vingtaine d'années. C'était un des blessés. Une
+baïonnette avait troué son épaule, et l'on voyait
+une large tache rouge à travers la toile qui enveloppait
la plaie. Il paraissait souffrir beaucoup. Le
-visage blanc, les lèvres tuméfiées, les yeux brûlés
-de fièvre, il promenait sur les soldats ses regards
-chargés de haine. Soudain, il s'appuya contre une
-poutre et, faisant un geste de défi, il se mit à chanter
-un hymne féroce, au refrain hideux, qui suintait
+visage blanc, les lèvres tuméfiées, les yeux brûlés
+de fièvre, il promenait sur les soldats ses regards
+chargés de haine. Soudain, il s'appuya contre une
+poutre et, faisant un geste de défi, il se mit à chanter
+un hymne féroce, au refrain hideux, qui suintait
la haine et le sang:</p>
<div class="poetry-container">
@@ -2071,305 +2033,305 @@ la haine et le sang:</p>
<div class="line">La Commune, dans les batailles,</div>
<div class="line">O drapeau rouge de Paris,</div>
<div class="line">Rit des crapules de Versailles,</div>
-<div class="line">Enveloppée entre tes plis!</div>
+<div class="line">Enveloppée entre tes plis!</div>
<div class="line">Que le feu flambe ou le sang coule,</div>
-<div class="line">Qu'importe à qui n'a feu ni lieu?</div>
-<div class="line">Vive la Commune! qui soûle</div>
+<div class="line">Qu'importe à qui n'a feu ni lieu?</div>
+<div class="line">Vive la Commune! qui soûle</div>
<div class="line">Ses braves b... de vin bleu!</div>
</div></div></div>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
Tous les prisonniers avaient tressailli. Un long
murmure frissonnait dans les groupes. Un sergent
-se détacha de l'escouade, et s'approchant du chanteur:</p>
+se détacha de l'escouade, et s'approchant du chanteur:</p>
<p>&mdash;Te tairas-tu, blanc-bec?</p>
-<p>Le «blanc-bec» sourit: il souffrait trop; il voulait
-que son martyre eût une fin. Alors, haussant la
+<p>Le «blanc-bec» sourit: il souffrait trop; il voulait
+que son martyre eût une fin. Alors, haussant la
voix, avec un accent plus farouche encore:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
-<div class="line">Ta couleur, ô rouge bannière,</div>
+<div class="line">Ta couleur, ô rouge bannière,</div>
<div class="line">C'est la couleur du sang vermeil!</div>
-<div class="line">C'est celle du feu, quand t'éclaire</div>
+<div class="line">C'est celle du feu, quand t'éclaire</div>
<div class="line">Un rayon d'or du grand soleil!</div>
-<div class="line">Quand le maudit Badinguet croûle,</div>
+<div class="line">Quand le maudit Badinguet croûle,</div>
<div class="line">Quand tout passe, roi, pape ou Dieu,</div>
-<div class="line">Vive la Commune qui soûle</div>
+<div class="line">Vive la Commune qui soûle</div>
<div class="line">Ses braves b... de vin bleu!</div>
</div></div></div>
-<p>Tous les prisonniers étaient debout. Cette <cite>Marseillaise</cite>
+<p>Tous les prisonniers étaient debout. Cette <cite>Marseillaise</cite>
de la populace les enflammait. Le sergent
-prit le jeune homme par l'épaule et le secoua
-si violemment que le blessé jeta un cri de douleur.</p>
+prit le jeune homme par l'épaule et le secoua
+si violemment que le blessé jeta un cri de douleur.</p>
-<p>&mdash;Tu joues un jeu à te faire casser la gueule!
+<p>&mdash;Tu joues un jeu à te faire casser la gueule!
cria-t-il.</p>
-<p>De nouveau le captif ne répliqua rien. Ses yeux
-hautains regardèrent encore le groupe remuant de
-ses compagnons de misère. On lisait sa pensée sur
-son visage résolu. Il ferait tout pour exaspérer ses
+<p>De nouveau le captif ne répliqua rien. Ses yeux
+hautains regardèrent encore le groupe remuant de
+ses compagnons de misère. On lisait sa pensée sur
+son visage résolu. Il ferait tout pour exaspérer ses
<span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-gardiens. D'une voix ardente, où vibraient la rage
-et la fureur, il commença le troisième couplet:</p>
+gardiens. D'une voix ardente, où vibraient la rage
+et la fureur, il commença le troisième couplet:</p>
<div class="poetry-container">
<div class="poetry"><div class="stanza">
<div class="line">Autour de toi, drapeau-symbole,</div>
<div class="line">Nous irons tous au cabaret,</div>
-<div class="line">Danser bientôt</div>
+<div class="line">Danser bientôt</div>
<div class="line"> la carmagnole</div>
-<div class="line">Sur la carcasse à Foutriquet!</div>
-<div class="line">Malgré Vinoy, malgré la foule</div>
+<div class="line">Sur la carcasse à Foutriquet!</div>
+<div class="line">Malgré Vinoy, malgré la foule</div>
<div class="line">Des roussins qu'il faut f..... au feu,</div>
-<div class="line">Vive la Commune qui soûle</div>
+<div class="line">Vive la Commune qui soûle</div>
<div class="line">Ses braves b... de vin bleu!</div>
</div></div></div>
-<p>Ce ne fut pas long. Le sous-officier fit signe à
+<p>Ce ne fut pas long. Le sous-officier fit signe à
deux chasseurs et vint droit au jeune homme. On
allait l'empoigner et le jeter au cachot. Il ne bougeait
plus, et regardait son ennemi en face, d'un
-air qui voulait dire: «Enfin!» Il recula de deux
+air qui voulait dire: «Enfin!» Il recula de deux
pas, et violemment, il souffleta le sergent. Celui-ci
tira son revolver et fit feu. Le jeune homme roula
-sur le sol, la cervelle éparse. Un long cri sortit de
-la foule des prisonniers, pendant que Françoise
-s'enfuyait, affolée.</p>
-
-<p>Ah! elle comprenait maintenant que tout était
-bien fini pour Pierre! Lui aussi ne résisterait pas
-à cet âpre besoin de défier ses ennemis; lui aussi
-leur jetterait à la face un dernier anathème dans un
+sur le sol, la cervelle éparse. Un long cri sortit de
+la foule des prisonniers, pendant que Françoise
+s'enfuyait, affolée.</p>
+
+<p>Ah! elle comprenait maintenant que tout était
+bien fini pour Pierre! Lui aussi ne résisterait pas
+à cet âpre besoin de défier ses ennemis; lui aussi
+leur jetterait à la face un dernier anathème dans un
cri de rage; lui aussi meurtrirait son gardien pour
-en être frappé; lui aussi roulerait sur le sol, la
-tête fracassée!</p>
+en être frappé; lui aussi roulerait sur le sol, la
+tête fracassée!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-Françoise courait maintenant sur la route de
+Françoise courait maintenant sur la route de
Paris, fuyant droit devant elle, n'osant pas regarder
-en arrière, comme si un infernal démon l'eût poursuivie.
-Il lui semblait que les pâles légions du Désespoir
-chevauchaient à son côté, et qu'elle ne pourrait
-leur échapper jamais, jamais! Elle ne s'arrêta
-que lorsque ses forces furent à bout. Alors, elle
-s'assit sur le rebord du chemin, la poitrine oppressée,
+en arrière, comme si un infernal démon l'eût poursuivie.
+Il lui semblait que les pâles légions du Désespoir
+chevauchaient à son côté, et qu'elle ne pourrait
+leur échapper jamais, jamais! Elle ne s'arrêta
+que lorsque ses forces furent à bout. Alors, elle
+s'assit sur le rebord du chemin, la poitrine oppressée,
n'y voyant plus clair. Un voile de sang descendait
devant ses yeux.</p>
-<p>L'impérieux besoin de la mort dominait cette
-malheureuse. La mort! Elle n'avait même pas le
-droit de l'espérer. Elle se rappelait son Jacques,
-blessé, malade, qui l'attendait, qui ne pouvait point
-se passer d'elle; elle se rappelait cette parole suprême
-de Pierre Rosny: «S'il m'arrivait malheur,
-jure-moi que tu en ferais un homme!» Non, elle
+<p>L'impérieux besoin de la mort dominait cette
+malheureuse. La mort! Elle n'avait même pas le
+droit de l'espérer. Elle se rappelait son Jacques,
+blessé, malade, qui l'attendait, qui ne pouvait point
+se passer d'elle; elle se rappelait cette parole suprême
+de Pierre Rosny: «S'il m'arrivait malheur,
+jure-moi que tu en ferais un homme!» Non, elle
ne pouvait pas, elle ne devait pas mourir. Son devoir
-la condamnait à vivre. Si Pierre était tué, en effet,
-il fallait qu'elle accomplît le suprême désir de son
-mari. Il fallait qu'elle vécût pour lutter, pour travailler,
+la condamnait à vivre. Si Pierre était tué, en effet,
+il fallait qu'elle accomplît le suprême désir de son
+mari. Il fallait qu'elle vécût pour lutter, pour travailler,
pour faire du fils de l'ouvrier un artiste
-illustre. La mère se retrouvait vaillante et soutenait
-l'épouse désespérée. Sans cela, elle se serait
-couchée le long du fossé, pour attendre la mort.
+illustre. La mère se retrouvait vaillante et soutenait
+l'épouse désespérée. Sans cela, elle se serait
+couchée le long du fossé, pour attendre la mort.
Mais ainsi que le marin qui, au milieu d'une nuit
<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-d'orage va devant lui les yeux fixés sur les étoiles,
-elle voyait reluire aussi son étoile, là-bas, bien
+d'orage va devant lui les yeux fixés sur les étoiles,
+elle voyait reluire aussi son étoile, là-bas, bien
loin: un enfant qui dormait dans son lit tout blanc.
Elle voulut se mettre debout: elle ne pouvait pas.
Ses jambes ne la soutenaient plus. Une grande
-maison, un château, se dressait devant elle. Elle
+maison, un château, se dressait devant elle. Elle
y demanderait un secours, un morceau de pain.
-Elle essaya de traverser la route. Mais tout à fait
-épuisée, elle roula dans un saut de loup qui longeait
+Elle essaya de traverser la route. Mais tout à fait
+épuisée, elle roula dans un saut de loup qui longeait
un parc immense.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span></p>
<h3>III</h3>
-<p>Les murs blancs du château que Françoise avait
-aperçu, avant de fermer les yeux, jaillissaient maintenant
-dans les gaietés frissonnantes et mouillées
-du réveil. Une matinée délicieuse commençait; une
-exquise matinée de printemps pleine de parfums et
+<p>Les murs blancs du château que Françoise avait
+aperçu, avant de fermer les yeux, jaillissaient maintenant
+dans les gaietés frissonnantes et mouillées
+du réveil. Une matinée délicieuse commençait; une
+exquise matinée de printemps pleine de parfums et
de chants d'oiseaux. Le soleil rieur et familier illuminait
-les allées et les taillis du parc. A la cime des
-arbres flottait encore un léger brouillard qui ressemblait
-à une gaze très fine, étendue sur les feuilles
+les allées et les taillis du parc. A la cime des
+arbres flottait encore un léger brouillard qui ressemblait
+à une gaze très fine, étendue sur les feuilles
vertes.</p>
-<p>&mdash;Ah! le beau temps, dit une voix claire. Dépêche-toi,
+<p>&mdash;Ah! le beau temps, dit une voix claire. Dépêche-toi,
Faustine. Mon Dieu! comme tu es paresseuse!</p>
<p>&mdash;Un peu de patience, Nelly.</p>
-<p>Un superbe lévrier russe, au poil d'argent, aux
+<p>Un superbe lévrier russe, au poil d'argent, aux
<span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span>
yeux pleins de flammes, franchit d'un bond le large
perron de pierre et se coucha aux pieds de Nelly
qui se penchait pour le caresser.</p>
-<p>&mdash;Ta maîtresse est en retard, Odin, reprit la jeune
-fille. Enfin, la voilà!</p>
+<p>&mdash;Ta maîtresse est en retard, Odin, reprit la jeune
+fille. Enfin, la voilà!</p>
-<p>Odin tournait sa tête fine vers le château; quittant
+<p>Odin tournait sa tête fine vers le château; quittant
Nelly, il courut vers la nouvelle venue, bondissant
-autour d'elle, cherchant à deviner sa volonté, s'élançant
-au milieu des allées et s'arrêtant bientôt
-comme s'il craignait de n'être pas suivi. Les jeunes
-filles s'embrassèrent tendrement. Toutes deux
-étaient brunes, à peu près du même âge. Faustine
-de Bressier avait dix-sept ans: c'était l'aînée. Tout
-Paris a connu son père, le général de Bressier, le
-héros de Solférino, nimbé d'une gloire nouvelle,
-après sa campagne dans l'armée de Chanzy. Resté
+autour d'elle, cherchant à deviner sa volonté, s'élançant
+au milieu des allées et s'arrêtant bientôt
+comme s'il craignait de n'être pas suivi. Les jeunes
+filles s'embrassèrent tendrement. Toutes deux
+étaient brunes, à peu près du même âge. Faustine
+de Bressier avait dix-sept ans: c'était l'aînée. Tout
+Paris a connu son père, le général de Bressier, le
+héros de Solférino, nimbé d'une gloire nouvelle,
+après sa campagne dans l'armée de Chanzy. Resté
veuf de bonne heure avec deux enfants, un fils et
une fille, il recueillait dans sa maison une parente
-éloignée, riche et de bonne naissance. Nelly Forestier
-et Faustine, les deux inséparables, avaient
+éloignée, riche et de bonne naissance. Nelly Forestier
+et Faustine, les deux inséparables, avaient
grandi ensemble, s'aimant comme des s&oelig;urs, de
-cette fraternité d'élection souvent plus durable et
-plus sûre que la fraternité selon la nature. On subit
-ses parents; le c&oelig;ur choisit ses alliés. Nelly et Faustine
+cette fraternité d'élection souvent plus durable et
+plus sûre que la fraternité selon la nature. On subit
+ses parents; le c&oelig;ur choisit ses alliés. Nelly et Faustine
entraient dans la vie, unies par ces liens solides
que nouent les souvenirs d'une enfance commune.
<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-Elles se chérissaient d'une tendresse égale,
-mais différemment exprimée.</p>
+Elles se chérissaient d'une tendresse égale,
+mais différemment exprimée.</p>
<p>Nelly, volontaire, toujours gaie, avec des emportements
-et des jalousies d'enfant gâtée; Faustine
-sérieuse, d'une gravité douce et réfléchie; la première,
+et des jalousies d'enfant gâtée; Faustine
+sérieuse, d'une gravité douce et réfléchie; la première,
nerveuse et ardente d'allures, la seconde,
-calme en apparence, mais froidement passionnée,
-avec des éclairs de mysticisme. Elles étaient également
-belles, et leurs beautés mêmes ne se ressemblaient
+calme en apparence, mais froidement passionnée,
+avec des éclairs de mysticisme. Elles étaient également
+belles, et leurs beautés mêmes ne se ressemblaient
pas. Nelly, souple et fine comme un
cheval de race, impatiente du joug, rappelait par
-ses yeux noirs et sa peau orangée les femmes
+ses yeux noirs et sa peau orangée les femmes
arabes de Fromentin. Petite, bien prise dans sa
taille fine, aux ondulations souples, elle trahissait
-vite la Méridionale exubérante et vive. Faustine était
+vite la Méridionale exubérante et vive. Faustine était
la femme du Nord. Mince et gracieuse, avec son regard
-énergique, elle semblait mieux faite pour conduire
-sa destinée que pour la subir. Son visage,
-d'une pâleur nacrée, allongé comme un camée antique,
-s'illuminait par instants à la lueur chaude
-de ses yeux pers. Ces deux jeunes filles se complétaient
-l'une par l'autre. Accoutumées à penser
-ensemble, liées surtout par ces affinités secrètes
-que créaient leurs natures dissemblables, elles considéraient
-la vie comme une étape qu'elles franchiraient
+énergique, elle semblait mieux faite pour conduire
+sa destinée que pour la subir. Son visage,
+d'une pâleur nacrée, allongé comme un camée antique,
+s'illuminait par instants à la lueur chaude
+de ses yeux pers. Ces deux jeunes filles se complétaient
+l'une par l'autre. Accoutumées à penser
+ensemble, liées surtout par ces affinités secrètes
+que créaient leurs natures dissemblables, elles considéraient
+la vie comme une étape qu'elles franchiraient
sans jamais se quitter.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-&mdash;Décidément, tu n'es pas plus gaie ce matin
-qu'hier soir! s'écria Nelly après un silence.</p>
+&mdash;Décidément, tu n'es pas plus gaie ce matin
+qu'hier soir! s'écria Nelly après un silence.</p>
-<p>&mdash;Comment veux-tu que je sois gaie? répliqua
+<p>&mdash;Comment veux-tu que je sois gaie? répliqua
doucement Faustine. Depuis deux jours, je n'ai pas
-eu de nouvelles de mon père et de mon frère. La
-division du général est à Courbevoie; il ne peut pas
+eu de nouvelles de mon père et de mon frère. La
+division du général est à Courbevoie; il ne peut pas
quitter son commandement, et je trouve naturel
-qu'il ne vienne pas. Mais Étienne est sous Versailles,
-son régiment n'a pas donné tous ces jours-ci. Vraiment,
+qu'il ne vienne pas. Mais Étienne est sous Versailles,
+son régiment n'a pas donné tous ces jours-ci. Vraiment,
en un temps de galop, il pouvait bien pousser
jusqu'ici.</p>
-<p>Nelly haussa les épaules et se mettant à rire:</p>
+<p>Nelly haussa les épaules et se mettant à rire:</p>
<p>&mdash;Tu es incroyable! Alors tu t'imagines qu'un
-beau capitaine de hussards comme Étienne se dérangera
+beau capitaine de hussards comme Étienne se dérangera
pour voir deux petites filles... Eh bien,
qu'est-ce que tu as, Odin?</p>
-<p>Le chien s'arrêtait court, l'oreille droite; puis il
-bondissait, pour s'arrêter bientôt, et japper bruyamment.
-L'allée où se promenaient les deux amies
-tournait sur elle-même et s'enfonçait sous de larges
-platanes, dans l'épaisseur du parc. Odin s'y précipita,
-tête baissée, comme s'il eût cherché à retrouver
+<p>Le chien s'arrêtait court, l'oreille droite; puis il
+bondissait, pour s'arrêter bientôt, et japper bruyamment.
+L'allée où se promenaient les deux amies
+tournait sur elle-même et s'enfonçait sous de larges
+platanes, dans l'épaisseur du parc. Odin s'y précipita,
+tête baissée, comme s'il eût cherché à retrouver
une piste.</p>
<p>&mdash;Regarde-le donc, reprit Nelly.</p>
-<p>Mais Faustine suivait son rêve intérieur, songeant
-à ses chers absents, peu soucieuse de s'occuper du
+<p>Mais Faustine suivait son rêve intérieur, songeant
+à ses chers absents, peu soucieuse de s'occuper du
<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-lévrier russe. Ils ne finiraient donc jamais, ces longs
-jours d'inquiétude et d'angoisses? Pendant quatre
-mois elle avait tremblé chaque jour pour son père,
-qui se battait sur la Loire, pour son frère prisonnier
-à Hambourg. Elle les revoyait enfin, sains et
-saufs, après l'armistice, et voilà que recommençait
-la même vie d'épouvantes quotidiennes! La guerre
-civile, après la guerre étrangère, renouvelait les
-tourments passés.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, as-tu trouvé le sujet de ton tableau?
+lévrier russe. Ils ne finiraient donc jamais, ces longs
+jours d'inquiétude et d'angoisses? Pendant quatre
+mois elle avait tremblé chaque jour pour son père,
+qui se battait sur la Loire, pour son frère prisonnier
+à Hambourg. Elle les revoyait enfin, sains et
+saufs, après l'armistice, et voilà que recommençait
+la même vie d'épouvantes quotidiennes! La guerre
+civile, après la guerre étrangère, renouvelait les
+tourments passés.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, as-tu trouvé le sujet de ton tableau?
demanda Nelly.</p>
-<p>Faustine eut un geste de lassitude découragée.</p>
+<p>Faustine eut un geste de lassitude découragée.</p>
<p>&mdash;A quoi bon? murmura-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Comment! à quoi bon? Je ne l'entends pas
-ainsi. Voilà cinq jours que tu n'as travaillé. Je ne
-veux pas que ta paresse continue. Tu te mettras à
+<p>&mdash;Comment! à quoi bon? Je ne l'entends pas
+ainsi. Voilà cinq jours que tu n'as travaillé. Je ne
+veux pas que ta paresse continue. Tu te mettras à
la besogne aujourd'hui. Oh! fais cela pour moi,
ma petite Faustine!</p>
-<p>Au lieu de répondre à son amie, la jeune fille
-s'arrêta brusquement.</p>
+<p>Au lieu de répondre à son amie, la jeune fille
+s'arrêta brusquement.</p>
-<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Nelly étonnée.</p>
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Nelly étonnée.</p>
<p>&mdash;N'as-tu pas entendu?</p>
<p>&mdash;Quoi?</p>
-<p>&mdash;Un gémissement. Peut-être me suis-je trompée.
+<p>&mdash;Un gémissement. Peut-être me suis-je trompée.
Et cependant, il me semblait... Non, je ne
m'abusais pas. Vois Odin.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-En effet, le chien se tenait immobile, la tête
-en avant, comme s'il fût tombé subitement en
-arrêt.</p>
+En effet, le chien se tenait immobile, la tête
+en avant, comme s'il fût tombé subitement en
+arrêt.</p>
<p>&mdash;Il y a quelque chose, reprit Faustine. Cherche,
Odin, cherche!</p>
-<p>Le chien gratta le sol, hésitant: puis il enfila
-un petit sentier qui s'enfonçait dans l'épaisseur
-verte des taillis. Sa maîtresse le suivait; et Nelly
-venait la dernière, riant et se dépitant contre les
-branches qui s'accrochaient à sa jupe ou se faisaient
+<p>Le chien gratta le sol, hésitant: puis il enfila
+un petit sentier qui s'enfonçait dans l'épaisseur
+verte des taillis. Sa maîtresse le suivait; et Nelly
+venait la dernière, riant et se dépitant contre les
+branches qui s'accrochaient à sa jupe ou se faisaient
enrouler par ses cheveux.</p>
-<p>&mdash;Tu es folle, mon amie! Quelle idée de te
-prêter aux caprices de cette bête! Tu vois bien que
-ce sentier-là ne mène nulle part, et qu'il aboutit à
-l'un des sauts de loup qui entourent le château.</p>
+<p>&mdash;Tu es folle, mon amie! Quelle idée de te
+prêter aux caprices de cette bête! Tu vois bien que
+ce sentier-là ne mène nulle part, et qu'il aboutit à
+l'un des sauts de loup qui entourent le château.</p>
-<p>Au bout de cinq minutes, Odin s'arrêta devant le
-fossé qui fermait le parc. De nouveau il cherchait,
-il quêtait, le poil hérissé. Enfin, brusquement, il
-se jeta dans le fossé, poussant un aboiement prolongé.
+<p>Au bout de cinq minutes, Odin s'arrêta devant le
+fossé qui fermait le parc. De nouveau il cherchait,
+il quêtait, le poil hérissé. Enfin, brusquement, il
+se jeta dans le fossé, poussant un aboiement prolongé.
Les deux jeunes filles eurent un cri d'effroi:
-elles venaient d'apercevoir le corps de Françoise
-qui gisait inanimé entre les hautes herbes. Mais
-Faustine ne s'épeurait pas longtemps.</p>
+elles venaient d'apercevoir le corps de Françoise
+qui gisait inanimé entre les hautes herbes. Mais
+Faustine ne s'épeurait pas longtemps.</p>
-<p>&mdash;La maison de garde est à côté, dit-elle. Va
-chercher Marius, ma bonne Nelly. Il nous aidera à
-transporter cette pauvre femme au château.</p>
+<p>&mdash;La maison de garde est à côté, dit-elle. Va
+chercher Marius, ma bonne Nelly. Il nous aidera à
+transporter cette pauvre femme au château.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
&mdash;Comment tu... tu vas rester... seule? balbutia
@@ -2378,524 +2340,524 @@ Nelly.</p>
<p>&mdash;Tu es une enfant. De quoi veux-tu que j'aie
peur?</p>
-<p>Nelly s'éloignait, tournant timidement la tête
-comme si elle eût craint de perdre son amie des
-yeux; et Faustine, descendant le long du fossé,
-s'approchait de Françoise qui demeurait immobile.</p>
+<p>Nelly s'éloignait, tournant timidement la tête
+comme si elle eût craint de perdre son amie des
+yeux; et Faustine, descendant le long du fossé,
+s'approchait de Françoise qui demeurait immobile.</p>
-<p>&mdash;Elle est bien pâle! murmura-t-elle.</p>
+<p>&mdash;Elle est bien pâle! murmura-t-elle.</p>
<p>Elle prit la main de l'inconnue: le pouls battait
-à peine. Doucement, Faustine essayait de soulever
-la tête de la malade, et l'appuyait sur ses genoux.
-Françoise soupira profondément, ouvrit un moment
-les yeux, et les referma comme aveuglée par
-ce grand soleil qui succédait pour elle aux noires
+à peine. Doucement, Faustine essayait de soulever
+la tête de la malade, et l'appuyait sur ses genoux.
+Françoise soupira profondément, ouvrit un moment
+les yeux, et les referma comme aveuglée par
+ce grand soleil qui succédait pour elle aux noires
terreurs de la nuit. Que faire? La jeune fille attendait
avec angoisse le retour de Nelly. Pourvu qu'elle
-eût rencontré Marius! A elles deux, elles n'exécuteraient
-qu'une médiocre besogne, et l'on ne pouvait
-pas laisser là, abandonnée et sans secours, cette
-malheureuse créature, vaincue sans doute par le
-besoin et la fatigue. Nelly avait trouvé Marius. Ce
-solide gaillard souleva Françoise dans ses bras,
+eût rencontré Marius! A elles deux, elles n'exécuteraient
+qu'une médiocre besogne, et l'on ne pouvait
+pas laisser là, abandonnée et sans secours, cette
+malheureuse créature, vaincue sans doute par le
+besoin et la fatigue. Nelly avait trouvé Marius. Ce
+solide gaillard souleva Françoise dans ses bras,
sans effort, et comme Faustine lui demandait s'il
-désirait qu'on l'aidât, il répondit par un sourire
+désirait qu'on l'aidât, il répondit par un sourire
<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-orgueilleux. Dix minutes après, la femme de Pierre
-revenait à elle, étendue sur une chaise longue dans
-le salon du château. Elle ne souffrait pas, elle ne
-se plaignait pas. Ses yeux étonnés regardaient autour
+orgueilleux. Dix minutes après, la femme de Pierre
+revenait à elle, étendue sur une chaise longue dans
+le salon du château. Elle ne souffrait pas, elle ne
+se plaignait pas. Ses yeux étonnés regardaient autour
d'elle. Lentement, son cerveau affaibli reconstruisait
-les événements qui s'étaient succédé depuis
+les événements qui s'étaient succédé depuis
deux jours. Elle revoyait la chambre de la rue Jean-Baussire,
-où Jacques restait seul; puis son départ
-lugubre et ce rude chemin de croix jusqu'à Versailles;
-enfin son retour, quand épuisée, n'en pouvant
-plus, elle regagnait Paris désespérée. Et avec
+où Jacques restait seul; puis son départ
+lugubre et ce rude chemin de croix jusqu'à Versailles;
+enfin son retour, quand épuisée, n'en pouvant
+plus, elle regagnait Paris désespérée. Et avec
le souvenir, renaissait aussi la souffrance. Pierre!
que devenait Pierre! Non, elle ne voulait pas s'oublier
-chez les êtres généreux qui la recueillaient. Il
-fallait qu'elle remplît son devoir jusqu'au bout.</p>
+chez les êtres généreux qui la recueillaient. Il
+fallait qu'elle remplît son devoir jusqu'au bout.</p>
<p>&mdash;Comment vous sentez-vous, Madame? lui demanda
doucement Faustine, qui se penchait vers
-elle, épiant le retour de la vie sur ce visage blême.</p>
+elle, épiant le retour de la vie sur ce visage blême.</p>
<p>&mdash;Mieux... je vous remercie, Mademoiselle. Vous
-êtes bonne. Tenez, voyez, je peux me remettre en
+êtes bonne. Tenez, voyez, je peux me remettre en
route...</p>
<p>&mdash;Vous voulez?...</p>
<p>&mdash;Il le faut.</p>
-<p>Elle essayait de se tenir debout: mais son énergie
+<p>Elle essayait de se tenir debout: mais son énergie
la trahissait. Est-ce que la fatigue serait plus
-forte que sa volonté?</p>
+forte que sa volonté?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-&mdash;Pourquoi repartir déjà? reprit M<sup>lle</sup> de Bressier.
+&mdash;Pourquoi repartir déjà? reprit M<sup>lle</sup> de Bressier.
Attendez au moins que vos forces soient revenues.
-Craignez-vous que votre absence prolongée
-n'inquiète quelqu'un des vôtres? Il m'est aisé
-d'écrire pour donner de vos nouvelles.</p>
+Craignez-vous que votre absence prolongée
+n'inquiète quelqu'un des vôtres? Il m'est aisé
+d'écrire pour donner de vos nouvelles.</p>
<p>&mdash;Je vous remercie, Mademoiselle. Mais mon
fils est malade. Il est seul. C'est moi qui le soigne.
-J'ai hâte d'être auprès de lui, vous comprenez.</p>
+J'ai hâte d'être auprès de lui, vous comprenez.</p>
<p>&mdash;Une maladie... grave? ajouta la jeune fille,
-après une courte hésitation, comme si elle craignait
+après une courte hésitation, comme si elle craignait
d'aviver une douleur qu'elle sentait profonde.</p>
<p>&mdash;Une blessure.</p>
-<p>&mdash;Sérieuse?</p>
+<p>&mdash;Sérieuse?</p>
-<p>&mdash;Oui. Il l'a reçue à Montretout. Oh! c'est un
-brave enfant... A seize ans, il s'est engagé comme
+<p>&mdash;Oui. Il l'a reçue à Montretout. Oh! c'est un
+brave enfant... A seize ans, il s'est engagé comme
les autres.</p>
-<p>&mdash;Voilà qui vous fera du bien, Madame, s'écria
+<p>&mdash;Voilà qui vous fera du bien, Madame, s'écria
Nelly gaiement.</p>
-<p>Elle rentrait dans le salon, précédant le valet de
+<p>Elle rentrait dans le salon, précédant le valet de
chambre qui apportait une petite table toute servie.
-Françoise, confuse de tant de soins, essayait de se
-débattre et de refuser. Avec sa brusquerie d'enfant
-gâtée, Nelly la força d'obéir. Elle but lentement
-quelques gorgées de vin, et mangea non sans appétit:
-les couleurs remontaient à son visage pâle, et
-ses yeux brillaient d'un éclat plus vif. Mais aux
+Françoise, confuse de tant de soins, essayait de se
+débattre et de refuser. Avec sa brusquerie d'enfant
+gâtée, Nelly la força d'obéir. Elle but lentement
+quelques gorgées de vin, et mangea non sans appétit:
+les couleurs remontaient à son visage pâle, et
+ses yeux brillaient d'un éclat plus vif. Mais aux
<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-lèvres douloureusement contractées, au pli qui se
+lèvres douloureusement contractées, au pli qui se
creusait sur son front blanc, les amies comprenaient
-que l'étrangère taisait son secret. Ce n'était
+que l'étrangère taisait son secret. Ce n'était
pas seulement une pauvre femme atteinte d'un mal
-physique, mais une victime torturée par une souffrance
-cachée. Françoise était mise simplement,
-avec l'élégance innée des Parisiennes qui, en dépit
+physique, mais une victime torturée par une souffrance
+cachée. Françoise était mise simplement,
+avec l'élégance innée des Parisiennes qui, en dépit
du rang qu'elles occupent, ont toujours plus de
finesse et de distinction que les autres femmes.
-Assises auprès d'elle, Nelly et Faustine s'ingéniaient
-à la servir. Rien de plus gracieux que ce groupe:
-l'ouvrière soutenue et consolée par ces deux fraîches
-et charmantes créatures. M<sup>me</sup> Rosny se sentait
-profondément touchée, surprise surtout. Elle avait
-été élevée dans la haine de cette bourgeoisie qui
-venait à son aide, à l'heure la plus douloureuse de
-sa vie. N'était-ce pas contre ces mêmes classes
+Assises auprès d'elle, Nelly et Faustine s'ingéniaient
+à la servir. Rien de plus gracieux que ce groupe:
+l'ouvrière soutenue et consolée par ces deux fraîches
+et charmantes créatures. M<sup>me</sup> Rosny se sentait
+profondément touchée, surprise surtout. Elle avait
+été élevée dans la haine de cette bourgeoisie qui
+venait à son aide, à l'heure la plus douloureuse de
+sa vie. N'était-ce pas contre ces mêmes classes
riches et heureuses que la Commune, en qui elle
-croyait, s'insurgeait désespérément?</p>
+croyait, s'insurgeait désespérément?</p>
<p>&mdash;Maintenant que vous avez repris des forces,
continua Faustine, je vous permets de poursuivre
-votre route. Seulement, vous ne vous en irez pas à
-pied. Oh! ne vous défendez pas! Vous êtes obligée
-de nous obéir. Si moi j'étais assez faible pour
-vous céder, voici mon amie Nelly dont vous n'auriez
-pas aisément raison. Je vais faire appeler Marius.
+votre route. Seulement, vous ne vous en irez pas à
+pied. Oh! ne vous défendez pas! Vous êtes obligée
+de nous obéir. Si moi j'étais assez faible pour
+vous céder, voici mon amie Nelly dont vous n'auriez
+pas aisément raison. Je vais faire appeler Marius.
<span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
Il nous conseillera. D'ailleurs, puisque vous
-avez hâte de retourner auprès de votre fils, le plus
+avez hâte de retourner auprès de votre fils, le plus
simple est encore qu'on vous reconduise en voiture.</p>
-<p>L'argument était juste, et Françoise ne répliqua
-rien. Marius entrait. Il se mit à rire, en voyant
-Françoise.</p>
+<p>L'argument était juste, et Françoise ne répliqua
+rien. Marius entrait. Il se mit à rire, en voyant
+Françoise.</p>
<p>&mdash;Oh! oh! dit-il, vous avez meilleure mine que
-lorsque je vous ai ramassée sur la route!</p>
+lorsque je vous ai ramassée sur la route!</p>
-<p>C'était un vieux soldat qui avait servi jadis sous le
-général, en Afrique; son temps achevé, il était entré
+<p>C'était un vieux soldat qui avait servi jadis sous le
+général, en Afrique; son temps achevé, il était entré
comme garde chez son ancien chef. M<sup>lle</sup> de Bressier
-lui expliqua que sa protégée voulait retourner
-à Paris, et qu'elle comptait sur lui pour l'escorter.
+lui expliqua que sa protégée voulait retourner
+à Paris, et qu'elle comptait sur lui pour l'escorter.
Mais comment gagner la ville, en voiture, au milieu
-des troupes qui sillonnaient la plaine, sous la perpétuelle
+des troupes qui sillonnaient la plaine, sous la perpétuelle
menace des feux convergents des forts?
-Marius eut tôt fait de prendre un parti. S'en aller
-directement par Sèvres et Bellevue: impossible.
-On se heurterait à mille difficultés toujours renaissantes.
-Il conseillait d'aller à Saint-Denis, par Versailles
-et la forêt de Saint-Germain. La voiture
-franchirait la Seine au pont de Poissy, rétabli
+Marius eut tôt fait de prendre un parti. S'en aller
+directement par Sèvres et Bellevue: impossible.
+On se heurterait à mille difficultés toujours renaissantes.
+Il conseillait d'aller à Saint-Denis, par Versailles
+et la forêt de Saint-Germain. La voiture
+franchirait la Seine au pont de Poissy, rétabli
depuis huit jours. Comme les Prussiens occupaient
les zones du nord et de l'est, on arriverait jusqu'aux
-fortifications sans être inquiété.</p>
+fortifications sans être inquiété.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-Un quart d'heure après, un <em>duc</em> bien attelé attendait
-devant le perron du château. Les choses marchaient
-si vite depuis que Françoise avait recouvré
+Un quart d'heure après, un <em>duc</em> bien attelé attendait
+devant le perron du château. Les choses marchaient
+si vite depuis que Françoise avait recouvré
sa connaissance qu'elle en demeurait encore interdite.
-Comme les êtres délicats, elle se sentait
-gênée pour exprimer sa gratitude. Depuis deux
+Comme les êtres délicats, elle se sentait
+gênée pour exprimer sa gratitude. Depuis deux
heures, elle vivait dans un ordre de sentiments
-inconnu, dans un monde presque entièrement nouveau.
-Elle ne pouvait se faire à l'idée qu'elle, une
-ouvrière, une révoltée, recevait un pareil accueil
+inconnu, dans un monde presque entièrement nouveau.
+Elle ne pouvait se faire à l'idée qu'elle, une
+ouvrière, une révoltée, recevait un pareil accueil
chez ces belles et riches jeunes filles. Cependant,
-elle allait partir, et c'est à peine si elle avait dit
-combien elle se sentait profondément touchée. Elle
+elle allait partir, et c'est à peine si elle avait dit
+combien elle se sentait profondément touchée. Elle
se tenait debout, au milieu du salon, regardant
-l'une après l'autre ces jolies fées qui lui apparaissaient
-dans sa détresse comme deux anges consolateurs:
+l'une après l'autre ces jolies fées qui lui apparaissaient
+dans sa détresse comme deux anges consolateurs:
Faustine, douce, calme et souriante, Nelly,
-toute gaie avec ses yeux où luisait la joie.</p>
+toute gaie avec ses yeux où luisait la joie.</p>
<p>&mdash;Je ne sais que vous dire... Mon Dieu! comme
-vous êtes bonnes! Qui sait ce que je serais devenue
+vous êtes bonnes! Qui sait ce que je serais devenue
sans vous? Et mon pauvre enfant ne m'aurait jamais
-revue peut-être. Pourtant, il a plus besoin
+revue peut-être. Pourtant, il a plus besoin
que jamais de...</p>
-<p>Elle s'arrêta. La pensée de Pierre lui revenait,
-cruelle, remplissant son cerveau d'idées funèbres.
-Un sanglot s'étouffait dans sa gorge: elle chancela.
+<p>Elle s'arrêta. La pensée de Pierre lui revenait,
+cruelle, remplissant son cerveau d'idées funèbres.
+Un sanglot s'étouffait dans sa gorge: elle chancela.
<span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span>
-Comme Faustine s'élançait pour la soutenir, elle
-l'arrêta d'un geste doux:</p>
+Comme Faustine s'élançait pour la soutenir, elle
+l'arrêta d'un geste doux:</p>
-<p>&mdash;Non, merci, ce n'est rien. Un éblouissement:
-il est passé déjà.</p>
+<p>&mdash;Non, merci, ce n'est rien. Un éblouissement:
+il est passé déjà.</p>
<p>Elle essayait de sourire; mais des larmes brillaient
dans ses yeux. De nouveau elle les regardait
-l'une après l'autre.</p>
+l'une après l'autre.</p>
<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous embrasser?
-dit-elle avec une nuance de timidité.</p>
+dit-elle avec une nuance de timidité.</p>
<p>&mdash;Comment donc! mais c'est moi qui vais commencer,
-s'écria Nelly.</p>
+s'écria Nelly.</p>
-<p>Françoise serrait les mains de M<sup>lle</sup> de Bressier,
-elle la contemplait, comme si elle eût voulu graver
-à jamais dans sa mémoire le visage charmant de
+<p>Françoise serrait les mains de M<sup>lle</sup> de Bressier,
+elle la contemplait, comme si elle eût voulu graver
+à jamais dans sa mémoire le visage charmant de
la jeune fille.</p>
<p>&mdash;Soyez heureuse, dit-elle enfin. Adieu, Mademoiselle.</p>
-<p>Elle dégageait ses mains que Faustine retenait
+<p>Elle dégageait ses mains que Faustine retenait
dans les siennes.</p>
<p>&mdash;Alors, nous allons nous quitter, et je ne
saurai pas votre nom? demanda-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Qu'importe, si je n'oublie jamais le vôtre?
-répliqua doucement l'ouvrière. Je suis celle qui
-passait et que vous avez sauvée. Merci et adieu!</p>
+<p>&mdash;Qu'importe, si je n'oublie jamais le vôtre?
+répliqua doucement l'ouvrière. Je suis celle qui
+passait et que vous avez sauvée. Merci et adieu!</p>
-<p>&mdash;Étrange femme! murmura la jeune fille, pendant
-que le <em>duc</em> filait dans l'allée du parc.</p>
+<p>&mdash;Étrange femme! murmura la jeune fille, pendant
+que le <em>duc</em> filait dans l'allée du parc.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-Marius conduisait lui-même. Il n'entendait pas
-qu'il arrivât un accident à la protégée de sa maîtresse.
+Marius conduisait lui-même. Il n'entendait pas
+qu'il arrivât un accident à la protégée de sa maîtresse.
Pendant le trajet, assez long, sans cesse
interrompu par des convois militaires, par des
-troupes de soldats qui rejoignaient leurs régiments,
-Marius parlait du général, de son fils, de sa fille.
-Françoise écoutait curieusement l'éloge de cette
-belle créature à qui elle devait tant. D'ordinaire,
-rien n'est plus doux que d'entendre admirer ceux-là
+troupes de soldats qui rejoignaient leurs régiments,
+Marius parlait du général, de son fils, de sa fille.
+Françoise écoutait curieusement l'éloge de cette
+belle créature à qui elle devait tant. D'ordinaire,
+rien n'est plus doux que d'entendre admirer ceux-là
qui nous ont fait du bien. Dans son c&oelig;ur, la reconnaissance
-se heurtait à sa haine contre les
-bourgeois. Quand Marius la déposa, au delà de
-Saint-Denis, à quelque cent mètres des fortifications,
-Françoise savait de Faustine et des siens
-tout ce que le soldat savait lui-même. Un sentiment
+se heurtait à sa haine contre les
+bourgeois. Quand Marius la déposa, au delà de
+Saint-Denis, à quelque cent mètres des fortifications,
+Françoise savait de Faustine et des siens
+tout ce que le soldat savait lui-même. Un sentiment
nouveau remuait dans son c&oelig;ur. Elle revoyait en
-pensée l'allure noble et fière, les yeux pers de la
-jeune fille, et elle se demandait avec étonnement
+pensée l'allure noble et fière, les yeux pers de la
+jeune fille, et elle se demandait avec étonnement
si, maintenant, il n'y avait pas en ce monde un
-être de plus qu'elle aimait.</p>
+être de plus qu'elle aimait.</p>
<p>Comme elle franchissait le poste de gardes nationaux
-qui campait dans la première avenue,
-Françoise s'entendit appeler par son nom. Surprise,
-elle tourna la tête, et subitement devint
-toute pâle. Elle reconnaissait le lieutenant légèrement
-blessé, qui faisait partie du bataillon de Pierre.</p>
+qui campait dans la première avenue,
+Françoise s'entendit appeler par son nom. Surprise,
+elle tourna la tête, et subitement devint
+toute pâle. Elle reconnaissait le lieutenant légèrement
+blessé, qui faisait partie du bataillon de Pierre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
&mdash;Bonne nouvelle! citoyenne! votre mari est
vivant...</p>
-<p>Elle eut un cri déchirant, se sentant défaillir.
-Après avoir réagi contre l'excès de la douleur,
-est-ce qu'elle ne saurait pas réagir contre l'excès
+<p>Elle eut un cri déchirant, se sentant défaillir.
+Après avoir réagi contre l'excès de la douleur,
+est-ce qu'elle ne saurait pas réagir contre l'excès
de la joie?</p>
<p>&mdash;Vivant! vivant!</p>
-<p>&mdash;Oh! je me suis beaucoup reproché de vous
-avoir tourmentée hier... Mais je ne savais pas...
-Un brave garçon est arrivé ce matin apportant des
-nouvelles sûres. Cent hommes du bataillon ont pu
-s'échapper. Ils sont cachés dans les bois au delà
-de nos avant-postes. On enverra deux régiments
-pour les dégager.</p>
+<p>&mdash;Oh! je me suis beaucoup reproché de vous
+avoir tourmentée hier... Mais je ne savais pas...
+Un brave garçon est arrivé ce matin apportant des
+nouvelles sûres. Cent hommes du bataillon ont pu
+s'échapper. Ils sont cachés dans les bois au delà
+de nos avant-postes. On enverra deux régiments
+pour les dégager.</p>
-<p>Mais Françoise n'entendait plus, ne voyait plus.
-Elle ne savait qu'une chose: Pierre était sauvé!
+<p>Mais Françoise n'entendait plus, ne voyait plus.
+Elle ne savait qu'une chose: Pierre était sauvé!
Elle le reverrait; il y aurait encore du bonheur
pour eux! Dans son ivresse elle restait debout, dans
-l'avenue, appuyée contre un arbre. Comme un soleil,
-cette radieuse jeune fille venait peut-être de lui
+l'avenue, appuyée contre un arbre. Comme un soleil,
+cette radieuse jeune fille venait peut-être de lui
porter bonheur.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span></p>
<h3>IV</h3>
-<p>Le château de Chavry, qui appartient au général
-de Bressier, date du premier Empire. Il a été bâti,
-en 1803 par le fameux Ledret, sur l'ordre de Napoléon,
-qui en fit don à sa s&oelig;ur Pauline, lorsqu'elle
-épousa le prince Borghèse. Cette énorme propriété
-porte bien la marque de son époque: un corps de
-bâtiment assez lourd, au milieu, et flanqué de deux
-ailes trop légères. Tout d'abord, le regard est désagréablement
-heurté par le manque d'harmonie de
+<p>Le château de Chavry, qui appartient au général
+de Bressier, date du premier Empire. Il a été bâti,
+en 1803 par le fameux Ledret, sur l'ordre de Napoléon,
+qui en fit don à sa s&oelig;ur Pauline, lorsqu'elle
+épousa le prince Borghèse. Cette énorme propriété
+porte bien la marque de son époque: un corps de
+bâtiment assez lourd, au milieu, et flanqué de deux
+ailes trop légères. Tout d'abord, le regard est désagréablement
+heurté par le manque d'harmonie de
l'ensemble. Le plan primitif existe encore dans les
-cartons du cadastre de Versailles. D'abord, le château
-s'élevait au milieu d'un jardin anglais médiocrement
-dessiné, où le mauvais goût d'un jardinier
-amoureux d'Ossian avait semé quelques ruines
-et une demi-douzaine de cavernes. C'était d'un
+cartons du cadastre de Versailles. D'abord, le château
+s'élevait au milieu d'un jardin anglais médiocrement
+dessiné, où le mauvais goût d'un jardinier
+amoureux d'Ossian avait semé quelques ruines
+et une demi-douzaine de cavernes. C'était d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-ridicule achevé. Heureusement, au début de la
-Restauration, la propriété passa entre les mains
+ridicule achevé. Heureusement, au début de la
+Restauration, la propriété passa entre les mains
d'un homme d'esprit, M. de La Robertie, qui s'empressa
-de détruire les cavernes et les ruines. Épris
+de détruire les cavernes et les ruines. Épris
d'arboriculture, il essaya de corriger la laideur
-des bâtiments en les entourant d'un parc qui leur
-prêterait un aspect plus grave. M. de La Robertie
-mourut très vieux, après le coup d'État. Les arbres
-avaient poussé, et toujours surveillé par un maître
+des bâtiments en les entourant d'un parc qui leur
+prêterait un aspect plus grave. M. de La Robertie
+mourut très vieux, après le coup d'État. Les arbres
+avaient poussé, et toujours surveillé par un maître
habile, le parc devenait grandiose. On retrouvait
-bien encore, çà et là, les traces de l'ancien jardin
-anglais; mais la beauté des allées silencieuses et
+bien encore, çà et là, les traces de l'ancien jardin
+anglais; mais la beauté des allées silencieuses et
profondes ravissait le promeneur qui croyait errer
-dans une forêt. Des arbres énormes, tantôt espacés
-comme les chevaliers d'un conte héroïque qui
-restent immobiles et la lance en arrêt, tantôt serrés
-et rapprochés par l'insouciant caprice de la nature.
+dans une forêt. Des arbres énormes, tantôt espacés
+comme les chevaliers d'un conte héroïque qui
+restent immobiles et la lance en arrêt, tantôt serrés
+et rapprochés par l'insouciant caprice de la nature.
Un bois de platanes conduisait sur un plateau
-étroit, d'où les yeux ravis contemplaient un
-paysage merveilleux. Toute la plaine rieuse où la
-Seine se plie et se replie sur elle-même. Au fond,
-à droite, Paris couché dans les vapeurs grises de
-l'horizon. Et, nonchalamment posés, les villages
-coquets qui montent en étages jusqu'à Saint-Cloud.</p>
-
-<p>Au début de la guerre civile le général voulait
-que sa fille retournât en Auvergne où elle s'était
+étroit, d'où les yeux ravis contemplaient un
+paysage merveilleux. Toute la plaine rieuse où la
+Seine se plie et se replie sur elle-même. Au fond,
+à droite, Paris couché dans les vapeurs grises de
+l'horizon. Et, nonchalamment posés, les villages
+coquets qui montent en étages jusqu'à Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Au début de la guerre civile le général voulait
+que sa fille retournât en Auvergne où elle s'était
<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-déjà réfugiée pendant l'Invasion. Elle s'y refusait
+déjà réfugiée pendant l'Invasion. Elle s'y refusait
nettement. M. de Bressier n'insistait pas. Il savait
-que, situé sous la protection du Mont-Valérien,
+que, situé sous la protection du Mont-Valérien,
Chavry resterait en dehors des mouvements militaires
-et ne serait jamais menacé. Depuis la mort
-de sa mère, qu'elle avait à peine connue, Faustine
-habitait ce château; d'abord seule, plus tard avec
-Nelly. Toutes deux s'y plaisaient plus qu'à Paris,
-dans l'hôtel de la rue de Lille, occupé seulement
-pendant les rares congés du chef de la famille.
-Elles recevaient là une éducation solide, dirigée
+et ne serait jamais menacé. Depuis la mort
+de sa mère, qu'elle avait à peine connue, Faustine
+habitait ce château; d'abord seule, plus tard avec
+Nelly. Toutes deux s'y plaisaient plus qu'à Paris,
+dans l'hôtel de la rue de Lille, occupé seulement
+pendant les rares congés du chef de la famille.
+Elles recevaient là une éducation solide, dirigée
par une institutrice de premier ordre, M<sup>lle</sup> Vaudois.
-La semence idéale germa différemment dans ces
+La semence idéale germa différemment dans ces
terres dissemblables. Nelly, paresseuse et indolente,
-travaillait parce que c'était le seul moyen de
+travaillait parce que c'était le seul moyen de
pouvoir s'amuser ensuite; Faustine, au contraire,
-aimait l'étude par goût, pour elle-même, pour les
-joies qu'elle en tirait. De très bonne heure, on fut
-frappé, autour d'elle, de son aptitude à saisir la
-plastique des êtres et des choses. Son goût pour le
-dessin se révéla, tout de suite, d'instinct, et se
-développa si rapidement que le général voulut
-qu'à dix ans elle eût un maître sérieux. Par une
+aimait l'étude par goût, pour elle-même, pour les
+joies qu'elle en tirait. De très bonne heure, on fut
+frappé, autour d'elle, de son aptitude à saisir la
+plastique des êtres et des choses. Son goût pour le
+dessin se révéla, tout de suite, d'instinct, et se
+développa si rapidement que le général voulut
+qu'à dix ans elle eût un maître sérieux. Par une
heureuse fortune, on lui recommanda un ancien
-prix de Rome, d'une grande habileté de main, d'une
+prix de Rome, d'une grande habileté de main, d'une
instruction solide, et chez lequel l'enseignement
<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-de l'École n'avait pu tuer l'originalité première.
-Quoiqu'il fût absolument dénué d'imagination, Joseph
-Cayron aurait fait sa trouée comme les autres,
-s'il n'eût été paralysé par une timidité invincible.
-L'artiste qui doute souvent de lui-même est
+de l'École n'avait pu tuer l'originalité première.
+Quoiqu'il fût absolument dénué d'imagination, Joseph
+Cayron aurait fait sa trouée comme les autres,
+s'il n'eût été paralysé par une timidité invincible.
+L'artiste qui doute souvent de lui-même est
fort; l'artiste qui ne croit jamais en lui est perdu.
-Il est voué à l'infécondité. Joseph Cayron était de
-ceux-là. Il admirait tellement son art qu'il en avait
-peur. Peut-être aussi manquait-il de cette vaillance
-d'esprit qui permet à un homme de n'apercevoir
+Il est voué à l'infécondité. Joseph Cayron était de
+ceux-là. Il admirait tellement son art qu'il en avait
+peur. Peut-être aussi manquait-il de cette vaillance
+d'esprit qui permet à un homme de n'apercevoir
les obstacles que pour s'efforcer de les vaincre.
-Le peintre vit tant de médiocrités hissées sur le
-pavois, tant de vrais talents foulés aux pieds, qu'à
-sa timidité naturelle se joignit bien vite un incurable
+Le peintre vit tant de médiocrités hissées sur le
+pavois, tant de vrais talents foulés aux pieds, qu'à
+sa timidité naturelle se joignit bien vite un incurable
scepticisme.</p>
-<p>S'il ne pouvait créer des &oelig;uvres personnelles, il
+<p>S'il ne pouvait créer des &oelig;uvres personnelles, il
restait du moins un merveilleux initiateur aux
&oelig;uvres des autres. Faustine crut en lui. Elle accepta
-docilement ses conseils impérieux. Car cet homme
-craintif n'admettait pas qu'on discutât l'<span class="smcap">Art</span>. Il
-prononçait ce mot d'une voix légèrement emphatique,
-en clignant à demi le regard, comme un
-dévot qui parle de la Sainte Vierge. Pendant quatre
-ans, il ne permit pas à son élève de peindre. Il
-voulait la rompre à la gymnastique du dessin, lui
-donner une grande sûreté de main. Ensuite on verrait.
+docilement ses conseils impérieux. Car cet homme
+craintif n'admettait pas qu'on discutât l'<span class="smcap">Art</span>. Il
+prononçait ce mot d'une voix légèrement emphatique,
+en clignant à demi le regard, comme un
+dévot qui parle de la Sainte Vierge. Pendant quatre
+ans, il ne permit pas à son élève de peindre. Il
+voulait la rompre à la gymnastique du dessin, lui
+donner une grande sûreté de main. Ensuite on verrait.
<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-Jamais le général n'éprouva une plus grande
-stupeur que le jour où Joseph Cayron lui démontra
-que Faustine devait étudier l'anatomie. L'anatomie!
-une enfant de seize ans! Est-ce que ce peintre raté
-devenait fou? Mais le peintre raté mit une telle
-ardeur dans son insistance que M. de Bressier céda.
+Jamais le général n'éprouva une plus grande
+stupeur que le jour où Joseph Cayron lui démontra
+que Faustine devait étudier l'anatomie. L'anatomie!
+une enfant de seize ans! Est-ce que ce peintre raté
+devenait fou? Mais le peintre raté mit une telle
+ardeur dans son insistance que M. de Bressier céda.
Avec mauvaise humeur, par exemple. Pendant trois
-jours, il dit, comme se parlant à lui-même: «L'anatomie!
-l'anatomie!» Et il affectait de n'appeler
+jours, il dit, comme se parlant à lui-même: «L'anatomie!
+l'anatomie!» Et il affectait de n'appeler
sa fille que M<sup>lle</sup> Carabin.</p>
-<p>Cette instruction solide développa rapidement les
-dons naturels de Faustine. Elle était trop intelligente
+<p>Cette instruction solide développa rapidement les
+dons naturels de Faustine. Elle était trop intelligente
pour ne pas savoir que le talent n'existe pas
-sans la maturité. Elle voulait travailler longtemps,
+sans la maturité. Elle voulait travailler longtemps,
travailler beaucoup, avant que personne, en dehors
-des siens, se doutât de ses goûts et de sa vocation.
-Elle était artiste dans le grand sens de ce mot sublime,
-c'est-à-dire rebelle par nature aux sensations
-banales. Certes elle eût mieux aimé crever ses toiles
-et jeter ses brosses par la fenêtre que de rester un
+des siens, se doutât de ses goûts et de sa vocation.
+Elle était artiste dans le grand sens de ce mot sublime,
+c'est-à-dire rebelle par nature aux sensations
+banales. Certes elle eût mieux aimé crever ses toiles
+et jeter ses brosses par la fenêtre que de rester un
amateur.</p>
-<p>Son atelier se dressait à deux cents mètres du
-château, le long de la route, en plein air. Le jour
-y arrivait par de larges baies vitrées; un écran
+<p>Son atelier se dressait à deux cents mètres du
+château, le long de la route, en plein air. Le jour
+y arrivait par de larges baies vitrées; un écran
de soie verte cachait le plafond, tendu sur un
-châssis, et permettait de distribuer à volonté la lumière.
+châssis, et permettait de distribuer à volonté la lumière.
<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
Jamais on ne se serait cru dans un atelier
-de jeune fille. Des boiseries sombres, appliquées
-contre les murailles, donnaient un aspect sévère à
-cette pièce vaste qui semblait être le cabinet de travail
+de jeune fille. Des boiseries sombres, appliquées
+contre les murailles, donnaient un aspect sévère à
+cette pièce vaste qui semblait être le cabinet de travail
d'un philosophe. On n'y trouvait aucune de
ces fantaisies gracieuses que le caprice de quelques
-peintres célèbres ont mises à la mode. Des
-bibelots de grand prix, et d'un goût exquis; mais
-pas de japonaiseries grêles, pas de peluches chatoyantes
-ni de porcelaines délicates. Rien de ce
-désordre affecté qui rassemble avec soin les objets
-les plus disparates, et colle un violon <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle à
-côté d'un cheval en carton, caparaçonné d'étoffes
+peintres célèbres ont mises à la mode. Des
+bibelots de grand prix, et d'un goût exquis; mais
+pas de japonaiseries grêles, pas de peluches chatoyantes
+ni de porcelaines délicates. Rien de ce
+désordre affecté qui rassemble avec soin les objets
+les plus disparates, et colle un violon <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle à
+côté d'un cheval en carton, caparaçonné d'étoffes
voyantes. En revanche, cinq ou six toiles rares. Un
-Hobbema d'une incomparable fraîcheur, près d'études
-signées des noms les plus retentissants de
-l'école moderne; la première esquisse que Delacroix
-ait faite de l'<cite>Entrée des Croisés</cite>; plus loin, de
+Hobbema d'une incomparable fraîcheur, près d'études
+signées des noms les plus retentissants de
+l'école moderne; la première esquisse que Delacroix
+ait faite de l'<cite>Entrée des Croisés</cite>; plus loin, de
gracieuses terres cuites, un merveilleux groupe
-en marbre d'Antonin Mercié, une aiguière d'argent
+en marbre d'Antonin Mercié, une aiguière d'argent
de Froment-Meurice. Et, dans le fond de l'atelier,
-occupant la moitié d'un immense panneau,
-une merveille découverte par Faustine, deux mois
-avant la guerre, au fond d'un palais génois: un
+occupant la moitié d'un immense panneau,
+une merveille découverte par Faustine, deux mois
+avant la guerre, au fond d'un palais génois: un
tableau du Titien.</p>
-<p>Quand il fallut fuir devant l'invasion, c'était l'unique
+<p>Quand il fallut fuir devant l'invasion, c'était l'unique
<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-trésor que M<sup>lle</sup> de Bressier eût emporté avec
-elle. La toile miraculeuse, soigneusement roulée,
-resta cachée en Auvergne, comme un de ces mystérieux
+trésor que M<sup>lle</sup> de Bressier eût emporté avec
+elle. La toile miraculeuse, soigneusement roulée,
+resta cachée en Auvergne, comme un de ces mystérieux
coffrets que surveillent des nains jaloux. Un
-sujet d'une grande simplicité. Une femme rousse,
-au visage altier, joue avec une bague d'émeraudes
+sujet d'une grande simplicité. Une femme rousse,
+au visage altier, joue avec une bague d'émeraudes
qu'elle regarde fixement de ses yeux noirs; elle
-est vêtue d'une robe de satin marron brodée de
-jais. Pas un bijou: pas même un collier. Une rose
+est vêtue d'une robe de satin marron brodée de
+jais. Pas un bijou: pas même un collier. Une rose
rouge saigne dans la splendeur fauve de sa chevelure.
Jamais le vieux Titien ne modela des chairs
-plus fermes; jamais il ne trouva des tons plus satinés
+plus fermes; jamais il ne trouva des tons plus satinés
et plus fulgurants. Faustine appelait cette
-toile: la Dame à la bague. Le général, plus pratique,
-prétendait que sa fille aimait tant son tableau
-parce qu'elle s'y retrouvait, de brune changée en
-rousse. Et en réalité, par un hasard curieux, l'héroïne
+toile: la Dame à la bague. Le général, plus pratique,
+prétendait que sa fille aimait tant son tableau
+parce qu'elle s'y retrouvait, de brune changée en
+rousse. Et en réalité, par un hasard curieux, l'héroïne
du Titien et Faustine se ressemblaient,
comme une femme de vingt-cinq ans peut ressembler
-à une jeune fille de dix-sept.</p>
+à une jeune fille de dix-sept.</p>
-<p>M<sup>lle</sup> de Bressier passait là le meilleur de ses journées.
-Quand elle voulait se délasser, elle ouvrait
+<p>M<sup>lle</sup> de Bressier passait là le meilleur de ses journées.
+Quand elle voulait se délasser, elle ouvrait
son piano, et Nelly sortait de sa paresse pour l'accompagner.
-Quelques heures après le départ de
-Françoise, les deux amies se trouvaient dans l'atelier
-comme d'habitude. Nelly, allongée sur une pile
+Quelques heures après le départ de
+Françoise, les deux amies se trouvaient dans l'atelier
+comme d'habitude. Nelly, allongée sur une pile
<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
de coussins, regardait M<sup>lle</sup> de Bressier, debout devant
une toile blanche. Elle esquissait au charbon
-la scène du matin. Un coin de parc; Odin immobile
-et le poil hérissé au milieu des grandes herbes;
-et les jeunes filles, avec une allure craintive, avançant
-curieusement la tête pour mieux voir la
-pauvre femme étendue toute raide dans le fossé.</p>
+la scène du matin. Un coin de parc; Odin immobile
+et le poil hérissé au milieu des grandes herbes;
+et les jeunes filles, avec une allure craintive, avançant
+curieusement la tête pour mieux voir la
+pauvre femme étendue toute raide dans le fossé.</p>
<p>&mdash;J'avais bien raison, en te conseillant de te
-remettre au travail, s'écria gaîment Nelly. Seulement
+remettre au travail, s'écria gaîment Nelly. Seulement
je ne me doutais pas que tu trouverais un
drame dans ta propre maison. Maintenant que
-nous sommes seules, échangeons un peu nos confidences.
-T'es-tu demandé par suite de quelles circonstances
-l'inconnue s'est évanouie à la porte du
-château?</p>
+nous sommes seules, échangeons un peu nos confidences.
+T'es-tu demandé par suite de quelles circonstances
+l'inconnue s'est évanouie à la porte du
+château?</p>
<p>&mdash;Mon Dieu, non.</p>
-<p>&mdash;Tu n'es pas curieuse. Moi j'ai deviné.</p>
+<p>&mdash;Tu n'es pas curieuse. Moi j'ai deviné.</p>
-<p>&mdash;Oh! tu inventes très facilement, dit Faustine
+<p>&mdash;Oh! tu inventes très facilement, dit Faustine
avec un sourire.</p>
-<p>&mdash;Méchante! Je suis sûre qu'elle a un amoureux
-dans l'armée de Versailles. Elle est jolie, sais-tu?
-Quel âge peut-elle bien avoir? Trente-cinq ans,
+<p>&mdash;Méchante! Je suis sûre qu'elle a un amoureux
+dans l'armée de Versailles. Elle est jolie, sais-tu?
+Quel âge peut-elle bien avoir? Trente-cinq ans,
puisque son fils en a seize... Bravo! Faustine. En
deux traits tu as rendu l'expression douloureuse
du visage.</p>
-<p>Faustine n'écoutait plus son amie. Le démon du
+<p>Faustine n'écoutait plus son amie. Le démon du
<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-travail la possédait tout entière. Sous ses doigts
-agiles, la scène prenait une intensité particulière.
+travail la possédait tout entière. Sous ses doigts
+agiles, la scène prenait une intensité particulière.
Elle avait vu le drame, et elle le rendait dans toute
-sa simplicité poignante. Soudain, un bruit de voix
-éclata dans le parc. Curieuse, Nelly courut à la baie
-vitrée, et jeta un cri.</p>
+sa simplicité poignante. Soudain, un bruit de voix
+éclata dans le parc. Curieuse, Nelly courut à la baie
+vitrée, et jeta un cri.</p>
<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda M<sup>lle</sup> de Bressier
-avec une nuance d'inquiétude.</p>
+avec une nuance d'inquiétude.</p>
-<p>&mdash;Monsieur ton frère qui daigne nous rendre visite.</p>
+<p>&mdash;Monsieur ton frère qui daigne nous rendre visite.</p>
-<p>&mdash;Étienne!</p>
+<p>&mdash;Étienne!</p>
-<p>&mdash;Lui-même.</p>
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
-<p>Un véritable officier, dans toute son élégance
-guerrière. De haute taille, mais bien pris dans ses
-formes athlétiques, Étienne de Bressier avait vingt-quatre
-ans. Il ressemblait à sa mère qu'on citait
-naguère pour sa beauté rayonnante et douce. Les
-cheveux très blonds, coupés en brosse, découvraient
-un front noble et plein de pensées. Le
+<p>Un véritable officier, dans toute son élégance
+guerrière. De haute taille, mais bien pris dans ses
+formes athlétiques, Étienne de Bressier avait vingt-quatre
+ans. Il ressemblait à sa mère qu'on citait
+naguère pour sa beauté rayonnante et douce. Les
+cheveux très blonds, coupés en brosse, découvraient
+un front noble et plein de pensées. Le
jeune homme portait une moustache fine et
soyeuse qui laissait voir un sourire charmant.
-C'était vraiment un beau soldat, à l'allure crâne
-et décidée, qui regardait bien en face, de ses yeux
+C'était vraiment un beau soldat, à l'allure crâne
+et décidée, qui regardait bien en face, de ses yeux
gris et pleins de flammes.</p>
<p>&mdash;Oui, c'est moi, mes chers enfants! Embrasse-moi
@@ -2910,181 +2872,181 @@ faisant la moue.</p>
Grondeuse. Vous me boudez, parce que je ne suis
pas venu ces jours-ci. Comme les meilleurs sentiments
sont travestis! Tu n'as pas de nouvelles du
-général, n'est-il pas vrai, Faustine?</p>
+général, n'est-il pas vrai, Faustine?</p>
-<p>&mdash;Non. Cela m'inquiète.</p>
+<p>&mdash;Non. Cela m'inquiète.</p>
<p>&mdash;Eh! bien, je t'en apporte!</p>
-<p>Le visage de la jeune fille s'éclaira de nouveau.
-Elle n'était plus la même depuis l'arrivée de son
-frère. L'expression grave de sa physionomie disparaissait.
+<p>Le visage de la jeune fille s'éclaira de nouveau.
+Elle n'était plus la même depuis l'arrivée de son
+frère. L'expression grave de sa physionomie disparaissait.
Une joie profonde luisait dans ses grands
-yeux pers, qu'elle fixait sur son frère avec une adoration
-concentrée. Elle le trouvait beau; elle le
-savait intelligent et bon. Son père, son frère et
+yeux pers, qu'elle fixait sur son frère avec une adoration
+concentrée. Elle le trouvait beau; elle le
+savait intelligent et bon. Son père, son frère et
Nelly se partageaient toutes les tendresses de son
c&oelig;ur.</p>
<p>&mdash;Oui, oui, vous m'accusiez toutes les deux,
continua le capitaine. Les absents ont toujours tort.
-On les blâme, sans savoir. On dit: «Ils pourraient
-venir, et ils ne viennent pas.» D'abord, j'ai un service
-très dur. Les généraux manquent d'aides de
+On les blâme, sans savoir. On dit: «Ils pourraient
+venir, et ils ne viennent pas.» D'abord, j'ai un service
+très dur. Les généraux manquent d'aides de
camp. C'est nous autres, officiers de cavalerie,
-qui les remplaçons. Ensuite, dès que j'ai eu un
-moment de liberté, j'ai couru au pont de Courbevoie.
+qui les remplaçons. Ensuite, dès que j'ai eu un
+moment de liberté, j'ai couru au pont de Courbevoie.
<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-Oui! vous commencez à comprendre, mademoiselle
-Faustine! Je voulais voir le général, et
-apporter ici des nouvelles toutes fraîches. En superbe
-santé, le général! Je crois, ma parole, que ça
+Oui! vous commencez à comprendre, mademoiselle
+Faustine! Je voulais voir le général, et
+apporter ici des nouvelles toutes fraîches. En superbe
+santé, le général! Je crois, ma parole, que ça
le rajeunit de faire campagne.</p>
<p>&mdash;Il ne t'a rien dit pour moi? pour Nelly?</p>
-<p>&mdash;Comment donc! Mon père est un trop parfait
+<p>&mdash;Comment donc! Mon père est un trop parfait
galant homme pour ne pas envoyer un souvenir
-à deux jolies filles telles que vous, Mesdemoiselles.
+à deux jolies filles telles que vous, Mesdemoiselles.
Et je vais avoir l'honneur de vous le
remettre...</p>
-<p>Moitié sérieux, moitié riant, il s'approcha des
-deux amies. Ensuite, les réunissant entre ses bras,
+<p>Moitié sérieux, moitié riant, il s'approcha des
+deux amies. Ensuite, les réunissant entre ses bras,
il les baisa l'une au front, l'autre sur les joues,
-malgré leurs éclats de rire. Maintenant il examinait
-la grande toile blanche, où Faustine esquissait
-la scène du matin.</p>
+malgré leurs éclats de rire. Maintenant il examinait
+la grande toile blanche, où Faustine esquissait
+la scène du matin.</p>
-<p>&mdash;Très bien, mon amie! Voilà qui est dramatique
+<p>&mdash;Très bien, mon amie! Voilà qui est dramatique
et vivant! Mais c'est le parc... Oui, c'est l'aile
-droite du château, dans le fond...</p>
+droite du château, dans le fond...</p>
<p>Il fallut raconter au capitaine toute l'histoire.
-Nelly, d'un ton très larmoyant, expliqua son idée.
+Nelly, d'un ton très larmoyant, expliqua son idée.
Elle construisait tout un roman! Une pauvre femme,
-éprise d'un brillant officier de l'armée de Versailles,
+éprise d'un brillant officier de l'armée de Versailles,
bravait le danger et la fatigue pour aller
-voir celui qu'elle aimait. Étienne accueillit cette
+voir celui qu'elle aimait. Étienne accueillit cette
<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-hypothèse par un joyeux éclat de rire. Et comme
+hypothèse par un joyeux éclat de rire. Et comme
les jeunes filles lui demandaient la cause de son
-hilarité, il leur expliqua que, seule, une héroïne
+hilarité, il leur expliqua que, seule, une héroïne
de la Commune pouvait risquer une telle aventure.
Le raisonnement du capitaine ne manquait
-pas de vraisemblance. Évidemment, l'inconnue
-espérait trouver à Versailles son fiancé, son mari
-ou son amant. L'objection d'Étienne détruisait de
-fond en comble le petit roman inventé par Nelly.
+pas de vraisemblance. Évidemment, l'inconnue
+espérait trouver à Versailles son fiancé, son mari
+ou son amant. L'objection d'Étienne détruisait de
+fond en comble le petit roman inventé par Nelly.
La jeune fille le sacrifia sans aucun amour-propre!
-L'arrivée de Marius, qui revenait de sa course aux
+L'arrivée de Marius, qui revenait de sa course aux
environs de Paris, acheva de la convaincre. Ne
-laissait-il pas la jeune femme à quelques mètres des
+laissait-il pas la jeune femme à quelques mètres des
fortifications? Il avait vu les gardes nationaux s'approcher
d'elle, et entendu le lieutenant de la compagnie
lui parler.</p>
-<p>Qu'importait à Faustine? Elle ne regrettait rien
-de sa bonne action. La charité ne connaît point
-d'opinion politique. Et puis, elle était si heureuse
-de sentir Étienne auprès d'elle, d'avoir des nouvelles
-de son père! La journée s'achevait gaiement!
-Le capitaine se plaisait dans cette atmosphère familiale,
+<p>Qu'importait à Faustine? Elle ne regrettait rien
+de sa bonne action. La charité ne connaît point
+d'opinion politique. Et puis, elle était si heureuse
+de sentir Étienne auprès d'elle, d'avoir des nouvelles
+de son père! La journée s'achevait gaiement!
+Le capitaine se plaisait dans cette atmosphère familiale,
entre ces deux tendresses vigilantes, qui lui
rappelaient les meilleures et les plus heureuses
-années de sa vie.</p>
+années de sa vie.</p>
<p>Vers le soir, il ordonna de seller son cheval.
<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-Marius hochait la tête. Il commençait une longue
-histoire pour détourner le jeune homme de partir
-à la nuit close. Étienne s'étonnait, riant, demandant
-au vieux soldat d'où lui venait cette prudence
-inaccoutumée. Marius ne voulait pas répondre
+Marius hochait la tête. Il commençait une longue
+histoire pour détourner le jeune homme de partir
+à la nuit close. Étienne s'étonnait, riant, demandant
+au vieux soldat d'où lui venait cette prudence
+inaccoutumée. Marius ne voulait pas répondre
d'abord. Il connaissait le capitaine et son amour
-des périlleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient,
+des périlleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient,
elles aussi: mais pour le seul plaisir de
-conserver plus longtemps auprès d'elles celui
-qu'elles considéraient toutes les deux comme un
-frère.</p>
+conserver plus longtemps auprès d'elles celui
+qu'elles considéraient toutes les deux comme un
+frère.</p>
-<p>&mdash;Voyons, Marius, dit Étienne. Tu as un motif
-pour m'empêcher de rentrer ce soir à l'État-major?</p>
+<p>&mdash;Voyons, Marius, dit Étienne. Tu as un motif
+pour m'empêcher de rentrer ce soir à l'État-major?</p>
<p>&mdash;Eh bien, oui, mon capitaine.</p>
<p>&mdash;Un motif... grave!</p>
-<p>&mdash;Très grave.</p>
+<p>&mdash;Très grave.</p>
<p>&mdash;Lequel? Parle.</p>
-<p>Bon gré, mal gré, il fallut que Marius s'exécutât.
+<p>Bon gré, mal gré, il fallut que Marius s'exécutât.
Il avait recueilli quelques mots de la causerie
-échangée entre le lieutenant et Françoise. Une
+échangée entre le lieutenant et Françoise. Une
centaine de gardes nationaux occupaient les bois,
-cachés dans les environs. Pour regagner Versailles,
-le jeune officier passerait forcément au milieu de
-ces guérillas attentives; ce serait s'exposer inutilement
-et par vaine bravade. Étienne se mit à
+cachés dans les environs. Pour regagner Versailles,
+le jeune officier passerait forcément au milieu de
+ces guérillas attentives; ce serait s'exposer inutilement
+et par vaine bravade. Étienne se mit à
rire.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
&mdash;Tu es fou, mon pauvre Marius. Alors, moi,
-un officier français, je reculerais devant une poignée
-de pantouflards? Ces gens-là ne sont point des soldats.
+un officier français, je reculerais devant une poignée
+de pantouflards? Ces gens-là ne sont point des soldats.
Ils n'ont de courage que pour fusiller les
-prisonniers. Mon chemin traverse les bois où ils
-se cachent; j'y passerai coûte que coûte. Et malheur
-à ceux que je rencontrerai!</p>
+prisonniers. Mon chemin traverse les bois où ils
+se cachent; j'y passerai coûte que coûte. Et malheur
+à ceux que je rencontrerai!</p>
-<p>Faustine était brave. Son frère le savait. La fille,
+<p>Faustine était brave. Son frère le savait. La fille,
la s&oelig;ur d'hommes qui risquent tous les jours leur
vie, s'accoutume insensiblement au danger. Elle a
-de bonne heure appris à le regarder en face. Cependant
+de bonne heure appris à le regarder en face. Cependant
son c&oelig;ur se serra. Les craintes de Marius la
-pénétraient. Elle s'effrayait à l'idée qu'Étienne franchirait
+pénétraient. Elle s'effrayait à l'idée qu'Étienne franchirait
seul, sans escorte, la nuit, ces grands bois
-sombres, qui se dressaient à l'horizon comme de
-mystérieux géants.</p>
+sombres, qui se dressaient à l'horizon comme de
+mystérieux géants.</p>
<p>&mdash;Pourquoi ne restes-tu pas avec nous? dit-elle,
d'une voix suppliante. Tu m'as dit que ton devoir
ne te rappelait pas. Reste... je t'en prie!</p>
<p>&mdash;Mais, mon amie, on peut se battre demain: ce
-serait beau si j'étais absent! Puis, ne sens-tu pas
-que les craintes de Marius m'ont mis en goût?
+serait beau si j'étais absent! Puis, ne sens-tu pas
+que les craintes de Marius m'ont mis en goût?
Morbleu! j'ai l'espoir de sabrer une douzaine de
communards, et je reculerais? Allons donc! Regarde,
-&OElig;dipe piaffe de joie. Je n'ai qu'à sauter en
-selle. En un temps de galop j'arriverai à Versailles!</p>
+&OElig;dipe piaffe de joie. Je n'ai qu'à sauter en
+selle. En un temps de galop j'arriverai à Versailles!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
Faustine n'insista plus. Elle connaissait la bravoure
-de son frère; cette bravoure aventureuse et
-légendaire qui l'entraînait toujours au plus épais
-du danger. Il était si vaillant et si beau, ce hardi
-jeune homme, souriant au péril offert, comme au
+de son frère; cette bravoure aventureuse et
+légendaire qui l'entraînait toujours au plus épais
+du danger. Il était si vaillant et si beau, ce hardi
+jeune homme, souriant au péril offert, comme au
rendez-vous d'une jolie femme! Nelly essaya de
-joindre ses prières à celles de son amie. Mais quand
+joindre ses prières à celles de son amie. Mais quand
le capitaine voulait la condamner au silence, il la
-traitait de petite fille; dépitée, elle se taisait, s'enfermant
-dans sa dignité blessée.</p>
+traitait de petite fille; dépitée, elle se taisait, s'enfermant
+dans sa dignité blessée.</p>
<p>&OElig;dipe, un vigoureux cheval anglais, avait fait
-toute la campagne du second siège. Faustine essaya
-de se rassurer, en voyant la vie de son frère confiée
-à l'ardent animal. Seul, Marius continuait à
-hocher la tête, avec mécontentement. Il grommelait
-entre ses dents, à la grande gaieté d'Étienne,
+toute la campagne du second siège. Faustine essaya
+de se rassurer, en voyant la vie de son frère confiée
+à l'ardent animal. Seul, Marius continuait à
+hocher la tête, avec mécontentement. Il grommelait
+entre ses dents, à la grande gaieté d'Étienne,
qui se moquait de ses enfantines frayeurs.</p>
-<p>&mdash;Mesdemoiselles, je vous salue! s'écria le capitaine.</p>
+<p>&mdash;Mesdemoiselles, je vous salue! s'écria le capitaine.</p>
-<p>Il partit au petit galop de chasse, à travers les
-allées du parc. Faustine le regardait, les sourcils
-froncés, cherchant vainement à chasser l'inquiétude
+<p>Il partit au petit galop de chasse, à travers les
+allées du parc. Faustine le regardait, les sourcils
+froncés, cherchant vainement à chasser l'inquiétude
qui la poignait.</p>
<p>&mdash;Que crains-tu? lui demanda Nelly, en passant
@@ -3093,185 +3055,185 @@ ses bras autour du cou de son amie.</p>
<p>&mdash;Je ne sais pas...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-&mdash;Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as à grommeler
-d'un air mécontent?</p>
+&mdash;Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as à grommeler
+d'un air mécontent?</p>
<p>&mdash;Je dis... je dis que la guerre est une mauvaise
-bête. Quand on la griffe pour s'amuser, elle
+bête. Quand on la griffe pour s'amuser, elle
se venge.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span></p>
<h3>V</h3>
-<p>&OElig;dipe filait grand train. Étienne ne songeait
-déjà plus aux prédictions de Marius. Comme les
-êtres créés pour l'action, il avait l'insouciance autant
-que le mépris de la mort. Il aurait dit volontiers
-avec Shakespeare: «Le danger et moi sommes
-deux lions nés le même jour: seulement je suis
-l'aîné!» Le péril n'exige en somme qu'une accoutumance
-de la pensée: l'esprit s'y fait aussi aisément
-que le corps à l'inclémence du ciel.</p>
+<p>&OElig;dipe filait grand train. Étienne ne songeait
+déjà plus aux prédictions de Marius. Comme les
+êtres créés pour l'action, il avait l'insouciance autant
+que le mépris de la mort. Il aurait dit volontiers
+avec Shakespeare: «Le danger et moi sommes
+deux lions nés le même jour: seulement je suis
+l'aîné!» Le péril n'exige en somme qu'une accoutumance
+de la pensée: l'esprit s'y fait aussi aisément
+que le corps à l'inclémence du ciel.</p>
<p>La nuit tombait rapidement. Des nuages, gris
comme des plaques d'ardoise, couraient en frissonnant
sur le ciel. Pas une voiture, pas un promeneur.
-A droite et à gauche les maisons blanches et
+A droite et à gauche les maisons blanches et
les villas coquettes. Chavry n'avait pas trop souffert
pendant la guerre. Le commandant prussien
<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-qui l'occupait, connaissait de réputation le général
+qui l'occupait, connaissait de réputation le général
de Bressier. Depuis la Commune, les formidables
-batteries de Versailles protégeaient le château
+batteries de Versailles protégeaient le château
contre le canon de Paris.</p>
-<p>Une centaine de gardes nationaux cachés dans
-les bois! En vérité, Marius devenait fou. Et le capitaine
-riait en lui-même de la naïveté du vieux
-soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crédule aux
-histoires invraisemblables, habitué aux Bédouins
-agiles tapis dans l'ombre des buissons traîtres. Les
-communards, fugitifs et vaincus, traqués par les
-soldats de ligne, ne pensaient guère à s'embusquer
-si près de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai,
-après tout? Il passerait sur le ventre de ces gens-là.
-Étienne éprouvait contre eux ce sentiment de
+<p>Une centaine de gardes nationaux cachés dans
+les bois! En vérité, Marius devenait fou. Et le capitaine
+riait en lui-même de la naïveté du vieux
+soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crédule aux
+histoires invraisemblables, habitué aux Bédouins
+agiles tapis dans l'ombre des buissons traîtres. Les
+communards, fugitifs et vaincus, traqués par les
+soldats de ligne, ne pensaient guère à s'embusquer
+si près de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai,
+après tout? Il passerait sur le ventre de ces gens-là.
+Étienne éprouvait contre eux ce sentiment de
rage qui dominait dans tous les c&oelig;urs patriotes.
-Échappé à grand'peine de son bagne allemand,
-encore humilié des désastres de l'armée, il voulait
-male-mort à ces hommes qui dressaient leur drapeau
-sanglant en face du drapeau français. Les
-souffrances intimes de la défaite agissaient sur lui
-comme agit la douleur d'une mère aimée sur un fils
-tendre. Cet étendard tricolore qui avait frissonné
-dans tant de victoires, lui devenait plus cher après
+Échappé à grand'peine de son bagne allemand,
+encore humilié des désastres de l'armée, il voulait
+male-mort à ces hommes qui dressaient leur drapeau
+sanglant en face du drapeau français. Les
+souffrances intimes de la défaite agissaient sur lui
+comme agit la douleur d'une mère aimée sur un fils
+tendre. Cet étendard tricolore qui avait frissonné
+dans tant de victoires, lui devenait plus cher après
leurs communes souffrances.</p>
-<p>La grande route le conduisait droit à Versailles.
+<p>La grande route le conduisait droit à Versailles.
<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
Il suffisait de laisser galoper &OElig;dipe qui ne risquait
-pas de s'égarer. Mais en coupant à travers bois, le
+pas de s'égarer. Mais en coupant à travers bois, le
capitaine gagnait une demi-heure. D'ailleurs, il
lui tardait de voir si l'embuscade promise se dresserait
devant lui. La masse bleue et noire des taillis
-s'étendait à ses côtés dans une immobilité frissonnante.
-Bientôt Étienne poussa son cheval à
-travers champs, et prenant un petit sentier, caché
-par les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres.
-Un grand silence l'enveloppait: le silence de l'obscurité
+s'étendait à ses côtés dans une immobilité frissonnante.
+Bientôt Étienne poussa son cheval à
+travers champs, et prenant un petit sentier, caché
+par les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres.
+Un grand silence l'enveloppait: le silence de l'obscurité
et de la solitude. A ce moment, le vent
-chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit,
-et la lune monta très lentement sur l'horizon. De
+chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit,
+et la lune monta très lentement sur l'horizon. De
minces filets d'or glissaient entre les branches avec
des reflets tremblants.</p>
-<p>Le cheval, non excité par son cavalier, allait au
-pas. Étienne ne pensait plus à ces invisibles ennemis.
+<p>Le cheval, non excité par son cavalier, allait au
+pas. Étienne ne pensait plus à ces invisibles ennemis.
Il revoyait en souvenir Nelly et Faustine, ces
-deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec
-d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il
+deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec
+d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il
tira son revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il
-pressa le flanc d'&OElig;dipe, qui bondit sous l'éperon
-et s'élança. Pendant une minute, le cheval garda
-le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme
-se dressait au milieu du sentier, le fusil à la main,
-la baïonnette en avant. Le capitaine visa et fit feu.
+pressa le flanc d'&OElig;dipe, qui bondit sous l'éperon
+et s'élança. Pendant une minute, le cheval garda
+le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme
+se dressait au milieu du sentier, le fusil à la main,
+la baïonnette en avant. Le capitaine visa et fit feu.
<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-L'homme, non atteint, se jeta de côté; mais le cheval
+L'homme, non atteint, se jeta de côté; mais le cheval
se cabra violemment avec un hennissement
-aigu. Le jeune homme sentit sa monture se dérober
-sous lui. Il lâcha les rênes et se laissa glisser.
+aigu. Le jeune homme sentit sa monture se dérober
+sous lui. Il lâcha les rênes et se laissa glisser.
On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout,
un revolver dans chaque main.</p>
-<p>Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté
+<p>Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté
du bois, des hommes se ruaient furieusement sur
-l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait après
+l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait après
lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses
-jambes, ses poignets étaient serrés, tenaillés et
-comme vissés en des écrous de chair. Une attaque
+jambes, ses poignets étaient serrés, tenaillés et
+comme vissés en des écrous de chair. Une attaque
silencieuse, brutale, comme un coup de massue
-asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté,
-entraîné à travers les arbres, avant même
-d'avoir compris d'où venait ce rude assaut.</p>
-
-<p>De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue
-de plusieurs kilomètres. Le capitaine connaissait
-tous ces fourrés, tous ces taillis où il jouait dans
-son enfance, où, plus tard, il se promenait à cheval.
-Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour
+asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté,
+entraîné à travers les arbres, avant même
+d'avoir compris d'où venait ce rude assaut.</p>
+
+<p>De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue
+de plusieurs kilomètres. Le capitaine connaissait
+tous ces fourrés, tous ces taillis où il jouait dans
+son enfance, où, plus tard, il se promenait à cheval.
+Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour
se rendre compte du chemin suivi par ses ennemis.
Mais la nuit l'enveloppait. Un rideau humain
-se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques
-mots échangés à voix basse. De temps en
-temps, un juron étouffé, lorsqu'un de ses agresseurs
+se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques
+mots échangés à voix basse. De temps en
+temps, un juron étouffé, lorsqu'un de ses agresseurs
<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-buttait contre une pierre ou s'accrochait à
-une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une
-voix dit: «Nous sommes bien ici...»</p>
+buttait contre une pierre ou s'accrochait à
+une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une
+voix dit: «Nous sommes bien ici...»</p>
-<p>Entre des arbres épais s'étalait une clairière
-étroite, mais très exactement fermée. Alors seulement
-se dénouèrent les liens attachés aux membres
+<p>Entre des arbres épais s'étalait une clairière
+étroite, mais très exactement fermée. Alors seulement
+se dénouèrent les liens attachés aux membres
du jeune homme. D'un bond il se trouva sur
pied, mais sans armes. Autour de lui, une vingtaine
-de gardes nationaux hâves, déguenillés, vaguement
-estompés par le reflet jaunâtre d'un feu
-de broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des
+de gardes nationaux hâves, déguenillés, vaguement
+estompés par le reflet jaunâtre d'un feu
+de broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des
faces abruties d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie,
-et regardaient, indifférents, en fumant de courtes
-pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui
-effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer
-inconnu, c'était le silence lourd qui pesait sur
-eux. Ils étaient soixante, à peu près. Et depuis la
-grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois,
-comme des bêtes fauves. On leur avait distribué
+et regardaient, indifférents, en fumant de courtes
+pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui
+effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer
+inconnu, c'était le silence lourd qui pesait sur
+eux. Ils étaient soixante, à peu près. Et depuis la
+grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois,
+comme des bêtes fauves. On leur avait distribué
quarante-huit heures de vivres avant de quitter
Paris. Mais la plupart, depuis le matin, les autres,
depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande.</p>
-<p>Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était
-perdu. Jamais on ne lui ferait grâce. Sans doute,
-la plupart de ces fédérés, qui, l'avant-veille, se battaient
-encore et rudement, avaient des âmes de soldats.
+<p>Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était
+perdu. Jamais on ne lui ferait grâce. Sans doute,
+la plupart de ces fédérés, qui, l'avant-veille, se battaient
+encore et rudement, avaient des âmes de soldats.
<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait
-plus qu'à bien mourir. Pas une chance de salut.
-L'armée de Versailles ignorait que cette bande
-campât si près d'elle. Les feux rares, le silence
+plus qu'à bien mourir. Pas une chance de salut.
+L'armée de Versailles ignorait que cette bande
+campât si près d'elle. Les feux rares, le silence
relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence
que de crainte.</p>
<p>L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major,
-sortit d'un groupe et s'avança vers le capitaine:</p>
+sortit d'un groupe et s'avança vers le capitaine:</p>
-<p>&mdash;Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes
+<p>&mdash;Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes
pris. C'est moi le chef ici: n'oubliez pas mes paroles.
-N'essayez pas de vous enfuir. Vous êtes soigneusement
-gardé. On va délibérer sur votre sort.</p>
+N'essayez pas de vous enfuir. Vous êtes soigneusement
+gardé. On va délibérer sur votre sort.</p>
-<p>&mdash;C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle
sauce on me mangera? riposta l'officier avec un
sourire gouailleur.</p>
-<p>Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne
+<p>Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne
l'examina avec plus d'attention. Un grand gaillard,
-à la figure tannée, violente. Ses yeux noirs
-brillaient. Une nature implacable, mais non féroce.</p>
+à la figure tannée, violente. Ses yeux noirs
+brillaient. Une nature implacable, mais non féroce.</p>
<p>&mdash;On va vous juger, reprit-il. Vous autres, vous
-massacrez nos frères, vous égorgez même les
-femmes! Ah! on nous a raconté les jolies horreurs
+massacrez nos frères, vous égorgez même les
+femmes! Ah! on nous a raconté les jolies horreurs
des Versaillais! Si nous vous tuons, ce ne sera que
juste. &OElig;il pour &oelig;il, dent pour dent. Si nous ne
<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-vous tuons pas, ce sera pour vous échanger. Mettez-vous
+vous tuons pas, ce sera pour vous échanger. Mettez-vous
dans ce coin, et ne bougez pas.</p>
-<p>Étienne demeurait très calme. Ses lèvres souriaient.
-Il s'étira légèrement, comme un homme
-fatigué, et d'un ton railleur:</p>
+<p>Étienne demeurait très calme. Ses lèvres souriaient.
+Il s'étira légèrement, comme un homme
+fatigué, et d'un ton railleur:</p>
<p>&mdash;Ne craignez rien... citoyen! Je tombe de sommeil.
Je vous assure qu'au lieu de prendre la
@@ -3279,165 +3241,165 @@ fuite, je vais dormir tant que je pourrai!</p>
<p>Le courage frappe toujours les hommes. Il leur
impose une sorte de respect fait de crainte et de
-surprise. Cependant la réponse d'Étienne souleva
-un murmure de colère. Son accent exprimait tant
-de raillerie que ces gens se sentaient bravés dans
+surprise. Cependant la réponse d'Étienne souleva
+un murmure de colère. Son accent exprimait tant
+de raillerie que ces gens se sentaient bravés dans
leur force.</p>
-<p>&mdash;Pas d'échange! dit un voyou verdâtre et scrofuleux,
-aux lèvres plissées, aux yeux ternes. C'est
+<p>&mdash;Pas d'échange! dit un voyou verdâtre et scrofuleux,
+aux lèvres plissées, aux yeux ternes. C'est
des blagues! Qu'on nous le donne pour nous amuser...
-On s'embête trop ici!</p>
+On s'embête trop ici!</p>
<p>&mdash;Silence, Cadet! ordonna le sous-officier, le
-sourcil froncé. C'est moi qui commande.</p>
+sourcil froncé. C'est moi qui commande.</p>
<p>&mdash;Il n'y a plus de chef! Il n'y a plus de chef!
-hurlèrent cinq ou six énergumènes.</p>
+hurlèrent cinq ou six énergumènes.</p>
-<p>L'un d'eux s'avançait déjà pour mettre la main
-sur Étienne. Mais le sergent-major se jeta devant
-l'officier, et d'une main rude écarta les assaillants.</p>
+<p>L'un d'eux s'avançait déjà pour mettre la main
+sur Étienne. Mais le sergent-major se jeta devant
+l'officier, et d'une main rude écarta les assaillants.</p>
-<p>&mdash;Tu as raison, citoyen, dit une voix mâle. Un
+<p>&mdash;Tu as raison, citoyen, dit une voix mâle. Un
<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-prisonnier est sacré. Et si les Versaillais sont des
+prisonnier est sacré. Et si les Versaillais sont des
assassins, ce n'est pas une raison pour que nous
soyons des bandits!</p>
<p>&mdash;Ah! c'est toi, Pierre Rosny? Tant mieux. A
-nous deux, nous leur ferons entendre raison, peut-être.</p>
+nous deux, nous leur ferons entendre raison, peut-être.</p>
-<p>Le mari de Françoise se tenait les bras croisés,
-immobile et résolu, à côté du sergent-major.
+<p>Le mari de Françoise se tenait les bras croisés,
+immobile et résolu, à côté du sergent-major.
Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des vaincus.
-Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient
-levés. Une curiosité avide flambait dans leurs yeux.
-Une querelle? Voilà qui distrairait pendant une demi-heure.
+Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient
+levés. Une curiosité avide flambait dans leurs yeux.
+Une querelle? Voilà qui distrairait pendant une demi-heure.
Et puis ce prisonnier les excitait comme
-une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt,
+une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt,
ils n'auraient plus d'autre ressource que de se livrer
-à la clémence du vainqueur. Et ils la connaissaient
-bien, cette clémence des guerres civiles!
-C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés,
-des hommes nés du mauvais côté de la barricade,
+à la clémence du vainqueur. Et ils la connaissaient
+bien, cette clémence des guerres civiles!
+C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés,
+des hommes nés du mauvais côté de la barricade,
les descendants des furieux combattants de Juin
-broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient
-au fond de leur c&oelig;ur, comme une légende
-haineuse, l'histoire de ces funèbres journées. Et
-peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte venait-elle
+broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient
+au fond de leur c&oelig;ur, comme une légende
+haineuse, l'histoire de ces funèbres journées. Et
+peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte venait-elle
de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine
-des sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles
+des sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles
<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-et les indomptés. Les uns toujours prêts à respecter
-la loi; les autres toujours disposés à l'avilir.
-Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la poésie
-grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème
-des luttes fratricides qui ont déchiré et déchireront
-éternellement les flancs maternels de l'humanité.
-Fils de Caïn, les disciples des Gracques
-qui ensanglantaient le Forum pour défendre les
-lois agraires; fils de Caïn, ces débauchés et ces
-énervés qui, pendant le vote des sections romaines,
-couraient à travers les tribus en criant: «Vive
-Catilina consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre,
+et les indomptés. Les uns toujours prêts à respecter
+la loi; les autres toujours disposés à l'avilir.
+Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la poésie
+grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème
+des luttes fratricides qui ont déchiré et déchireront
+éternellement les flancs maternels de l'humanité.
+Fils de Caïn, les disciples des Gracques
+qui ensanglantaient le Forum pour défendre les
+lois agraires; fils de Caïn, ces débauchés et ces
+énervés qui, pendant le vote des sections romaines,
+couraient à travers les tribus en criant: «Vive
+Catilina consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre,
les sectaires de Marat, les amis de Bab&oelig;uf,
-les insurgés de Juin, et maintenant ces défenseurs
+les insurgés de Juin, et maintenant ces défenseurs
de la Commune agonisante.</p>
-<p>La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient
+<p>La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient
donc entre leurs mains un de ces ennemis
-qu'ils exécraient! Certes, laissés à eux-mêmes, ils
-auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs
-âmes troublées. Mais ils entendaient depuis deux
-mois d'infâmes calomnies. On leur racontait qu'à
-Versailles les prisonniers subissaient d'ingénieuses
+qu'ils exécraient! Certes, laissés à eux-mêmes, ils
+auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs
+âmes troublées. Mais ils entendaient depuis deux
+mois d'infâmes calomnies. On leur racontait qu'à
+Versailles les prisonniers subissaient d'ingénieuses
tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse,
-on les affamait, on les laissait pourrir de misère
-et de saleté. Quant aux blessés, on les achevait.
-Faits indéniables et avérés. Chacun se rappelait encore
+on les affamait, on les laissait pourrir de misère
+et de saleté. Quant aux blessés, on les achevait.
+Faits indéniables et avérés. Chacun se rappelait encore
<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-la fable inventée par un misérable: cette
+la fable inventée par un misérable: cette
femme en cheveux jaunes, trempant le bout de son
ombrelle rose dans la plaie saignante d'un captif.</p>
<p>Cependant l'attitude ferme du sergent-major et
-de Pierre Rosny imposa pour un instant silence à
+de Pierre Rosny imposa pour un instant silence à
toutes ces haines. On aimait l'ouvrier compositeur.
-On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété
-commandaient la déférence.</p>
+On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété
+commandaient la déférence.</p>
-<p>&mdash;Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons
-beaucoup des nôtres qui sont prisonniers, là-bas.
-Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger contre
-dix ou vingt de nos amis peut-être.</p>
+<p>&mdash;Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons
+beaucoup des nôtres qui sont prisonniers, là-bas.
+Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger contre
+dix ou vingt de nos amis peut-être.</p>
<p>Il y eut des murmures et quelques ricanements.</p>
<p>&mdash;Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni
-mère, ni épouse, ni enfants! Nous sommes pauvres,
+mère, ni épouse, ni enfants! Nous sommes pauvres,
nous autres! Nos familles vivent du travail de nos
-mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim.
+mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim.
Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue
aussi des femmes et des petits; tous ceux que la
-misère va saisir et dévorer!</p>
+misère va saisir et dévorer!</p>
-<p>&mdash;Ça, c'est vrai, grommela un garde national
-d'une voix pâteuse.</p>
+<p>&mdash;Ça, c'est vrai, grommela un garde national
+d'une voix pâteuse.</p>
-<p>C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux
-blancs, qui fumait une pipe de bois à calotte de
+<p>C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux
+blancs, qui fumait une pipe de bois à calotte de
cuivre, en roulant des yeux humides. Il s'appelait
<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie,
+Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie,
il buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours
des sentiments tendres. On l'aimait assez. Il
faisait rire.</p>
<p>&mdash;La concilia... concilia... tion! je ne connais
-que ça, citoyens. Nous serons bien a... nous serons
-bien avancés quand nous aurons tué le capi... le
+que ça, citoyens. Nous serons bien a... nous serons
+bien avancés quand nous aurons tué le capi... le
capi... le capi...</p>
<p>&mdash;Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce
-Grand-Sec! Il mange la moitié de ses mots!</p>
+Grand-Sec! Il mange la moitié de ses mots!</p>
-<p>Etienne semblait absolument étranger à la scène
+<p>Etienne semblait absolument étranger à la scène
dramatique qui se jouait. Avec son insouciance du
-danger et son mépris de la mort, il observait curieusement
+danger et son mépris de la mort, il observait curieusement
ces bizarres types d'hommes qui se
pressaient autour de lui. L'intervention du voyou
qui achevait la phrase de l'ivrogne le fit sourire,
-pendant qu'une gaieté nerveuse secouait toute la
-bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de
+pendant qu'une gaieté nerveuse secouait toute la
+bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de
le doubler. S'approchant de l'officier il le regarda
-sous le nez, avec le geste blagueur et débraillé des
-gamins de Paris. Mais Étienne se tourna vers le
+sous le nez, avec le geste blagueur et débraillé des
+gamins de Paris. Mais Étienne se tourna vers le
sous-officier:</p>
-<p>&mdash;Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi
+<p>&mdash;Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi
de votre camarade! Vous avez le droit
-de me fusiller, non pas de m'exhiber ce gaillard-là.
-Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte!</p>
+de me fusiller, non pas de m'exhiber ce gaillard-là.
+Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
La comparaison faisait une image si frappante
-que tout le monde éclata de rire. L'&oelig;il terne de
-Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang, grinçant des
+que tout le monde éclata de rire. L'&oelig;il terne de
+Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang, grinçant des
dents, grommelant une menace.</p>
-<p>Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation
+<p>Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation
l'emportait, comme disait l'ivrogne. Les paroles
de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi bon tuer
le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop
-heureux de l'échanger contre une vingtaine de
-communards. Le sergent-major fit un signe à
-Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un
-bras, et le conduisit à l'écart, en dehors de la clairière.
-Un grand chêne s'élevait au milieu des jeunes
-arbustes, un de ces rois de la forêt qui dressait
-superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le
-sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des
+heureux de l'échanger contre une vingtaine de
+communards. Le sergent-major fit un signe à
+Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un
+bras, et le conduisit à l'écart, en dehors de la clairière.
+Un grand chêne s'élevait au milieu des jeunes
+arbustes, un de ces rois de la forêt qui dressait
+superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le
+sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des
gardes nationaux. Pendant qu'il s'entendrait avec
ses compagnons, deux ou trois d'entre eux surveilleraient
le prisonnier.</p>
@@ -3447,426 +3409,426 @@ le prisonnier.</p>
<p>Il regardait le capitaine:</p>
<p>&mdash;Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur
-que vous ne chercherez pas à vous enfuir.</p>
+que vous ne chercherez pas à vous enfuir.</p>
-<p>Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait
-à Étienne. Mais Pierre Rosny était le seul qui
-l'eût défendu. Puis, le jeune homme avait observé
+<p>Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait
+à Étienne. Mais Pierre Rosny était le seul qui
+l'eût défendu. Puis, le jeune homme avait observé
<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
la physionomie ouverte et franche du mari de
-Françoise.</p>
+Françoise.</p>
<p>&mdash;Je vous donne ma parole, dit-il simplement.</p>
-<p>&mdash;C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier.</p>
+<p>&mdash;C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier.</p>
-<p>Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés
-à s'entendre. Ils parlaient très haut maintenant,
-comme si toute espèce de prudence les abandonnait.
+<p>Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés
+à s'entendre. Ils parlaient très haut maintenant,
+comme si toute espèce de prudence les abandonnait.
L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient
-de brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine
-seulement souhaitaient sincèrement l'échange. Les
-autres rêvaient une exécution lente, une de ces tortures
-subtiles et raffinées dont, peut-être, quelques-uns
-s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La
+de brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine
+seulement souhaitaient sincèrement l'échange. Les
+autres rêvaient une exécution lente, une de ces tortures
+subtiles et raffinées dont, peut-être, quelques-uns
+s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La
discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine
demeurait calme et souriant, comme si, en
-cette minute suprême, ce n'eût pas été sa vie qui se
-décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne
-des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans
-son manteau, la tête appuyée sur son bras replié,
-il s'endormit profondément. La nuit était complète.
-La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de
+cette minute suprême, ce n'eût pas été sa vie qui se
+décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne
+des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans
+son manteau, la tête appuyée sur son bras replié,
+il s'endormit profondément. La nuit était complète.
+La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de
nuages noirs. A peine quelques points lumineux
-épars dans la clairière. Et ces hommes, si près de
-la mort, recommençaient à discuter la mort d'une
-créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes
+épars dans la clairière. Et ces hommes, si près de
+la mort, recommençaient à discuter la mort d'une
+créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes
nationaux moins prudents que les autres, ou plus
<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-insouciants, préparaient un feu de branches sèches
-pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la flamme
-jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de
-lumière vive sur les ombres immobiles de la forêt.
-Sur ce fond rouge, les arbres se détachaient avec
-des arêtes précises. L'extrémité de la clairière semblait
-être un large décor où s'agitaient les figurants
+insouciants, préparaient un feu de branches sèches
+pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la flamme
+jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de
+lumière vive sur les ombres immobiles de la forêt.
+Sur ce fond rouge, les arbres se détachaient avec
+des arêtes précises. L'extrémité de la clairière semblait
+être un large décor où s'agitaient les figurants
d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des
-flammes frappait les faisceaux de fusils, et des éclairs
-grisâtres jaillissaient. Au milieu de ce tableau
-étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts
-à lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent.
-Le vent se calmait. A peine une légère
+flammes frappait les faisceaux de fusils, et des éclairs
+grisâtres jaillissaient. Au milieu de ce tableau
+étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts
+à lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent.
+Le vent se calmait. A peine une légère
brise soufflait-elle par instant, comme un vague
-soupir de la nature troublée dans son sommeil.
-Seul, Étienne, les yeux fermés, envolé en un songe
-aérien, restait immobile et indifférent, pendant que
-la rage des uns et la diplomatie des autres décidaient
+soupir de la nature troublée dans son sommeil.
+Seul, Étienne, les yeux fermés, envolé en un songe
+aérien, restait immobile et indifférent, pendant que
+la rage des uns et la diplomatie des autres décidaient
si ce sommeil d'une heure se continuerait
-pendant l'éternité.</p>
+pendant l'éternité.</p>
-<p>Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté
-s'obstinait. Résolu, hautain, il se jetait énergiquement
+<p>Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté
+s'obstinait. Résolu, hautain, il se jetait énergiquement
au milieu des plus farouches. Et avec l'allure
-un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par
-la lecture de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix
+un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par
+la lecture de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix
chaude et vibrante:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-&mdash;Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous
-n'êtes qu'un tas d'égoïstes, si vous méprisez mes
-paroles. Il n'est même plus question d'échanger le
-prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce
-que vous croyez que nous pouvons aisément nous
+&mdash;Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous
+n'êtes qu'un tas d'égoïstes, si vous méprisez mes
+paroles. Il n'est même plus question d'échanger le
+prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce
+que vous croyez que nous pouvons aisément nous
tirer d'ici? Hier, on ne savait pas que nous nous
-sommes réfugiés dans ce bois. On le saura demain.
-Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne
+sommes réfugiés dans ce bois. On le saura demain.
+Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne
sommes pas sans vivres? Croyez-moi! le plus simple
est de garder le capitaine vivant. Nous pourrons
-dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous ne
+dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous ne
sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des
-vôtres: nous l'avons épargné.»</p>
+vôtres: nous l'avons épargné.»</p>
-<p>On ne répondait pas. A peine un murmure vague,
-prouvant que les paroles de cet honnête homme entraient
+<p>On ne répondait pas. A peine un murmure vague,
+prouvant que les paroles de cet honnête homme entraient
comme des coins dans ces cerveaux obscurs.</p>
<p>&mdash;Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez
-que nous avons levé le drapeau de la fraternité
-universelle! On n'a déjà commis que trop de crimes
-parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une
+que nous avons levé le drapeau de la fraternité
+universelle! On n'a déjà commis que trop de crimes
+parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une
honte nouvelle. Quand on combat pour le droit
et la justice, il faut pouvoir porter le front haut,
-et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on défend.
-Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48.
-Ce ne sont pas les soldats de Marceau et de Kléber
-qui auraient massacré un prisonnier sans défense.
+et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on défend.
+Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48.
+Ce ne sont pas les soldats de Marceau et de Kléber
+qui auraient massacré un prisonnier sans défense.
<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-Lorsque les hussards de la République prenaient
-un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le
+Lorsque les hussards de la République prenaient
+un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le
passer par les armes!</p>
-<p>&mdash;Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major.
-Après tout, camarades, vous m'avez choisi pour
-chef. Et dans la passe où nous sommes, il n'y a
+<p>&mdash;Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major.
+Après tout, camarades, vous m'avez choisi pour
+chef. Et dans la passe où nous sommes, il n'y a
que la discipline qui puisse nous sauver.</p>
<p>Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait
-que l'un d'eux s'en allât aux avant-postes des
+que l'un d'eux s'en allât aux avant-postes des
Versaillais. Il dirait qu'une soixantaine de Parisiens
-échappés à la bataille, proposaient de se
+échappés à la bataille, proposaient de se
livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait
-la vie sauve. En échange, ils rendraient un capitaine
+la vie sauve. En échange, ils rendraient un capitaine
de hussards qu'ils tenaient prisonnier. Par exemple,
-on devait se hâter et profiter de la nuit pour exécuter
-ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices
+on devait se hâter et profiter de la nuit pour exécuter
+ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices
qui couvraient la plaine, le messager arriverait facilement
aux avant-postes.</p>
-<p>L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains.
-Dès les premiers mots prononcés par leur
-chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur offrait
-le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant,
-refusaient d'échanger le capitaine contre une
-vingtaine des leurs, se réjouissaient de sauver leur
-vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny approuvait
+<p>L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains.
+Dès les premiers mots prononcés par leur
+chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur offrait
+le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant,
+refusaient d'échanger le capitaine contre une
+vingtaine des leurs, se réjouissaient de sauver leur
+vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny approuvait
chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne
<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages
-se portèrent presque tous sur le mari de
-Françoise. Mais celui-ci ne voulait pas. Il connaissait
-la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un instant
-apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il
-voulait être là pour apporter au sergent-major l'aide
-de sa parole et l'autorité de son influence.</p>
-
-<p>On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme,
-jeté dans la Commune autant par la misère que par
+se portèrent presque tous sur le mari de
+Françoise. Mais celui-ci ne voulait pas. Il connaissait
+la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un instant
+apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il
+voulait être là pour apporter au sergent-major l'aide
+de sa parole et l'autorité de son influence.</p>
+
+<p>On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme,
+jeté dans la Commune autant par la misère que par
la peur. On lui indiqua le chemin qu'il suivrait, la
-conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux avant-postes
-versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là,
+conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux avant-postes
+versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là,
il raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas
-révéler l'asile de ses camarades, avant d'avoir obtenu
+révéler l'asile de ses camarades, avant d'avoir obtenu
la parole de l'officier qui commanderait.</p>
-<p>Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût
-bien étonné deux ans auparavant, en lui prédisant
-qu'il serait un jour mêlé à des événements dramatiques.
-Faible de caractère et de nature bonasse,
-il aimait avant tout la tranquillité. Pendant
-le premier siège, il endossait la vareuse du
+<p>Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût
+bien étonné deux ans auparavant, en lui prédisant
+qu'il serait un jour mêlé à des événements dramatiques.
+Faible de caractère et de nature bonasse,
+il aimait avant tout la tranquillité. Pendant
+le premier siège, il endossait la vareuse du
garde national, comme tout le monde. Son service
aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans
doute, les affaires ne marchaient plus. Mais trente
sous par jour consolent de bien des choses. Lorsque
-la Commune éclata, il aurait pris volontiers la
+la Commune éclata, il aurait pris volontiers la
<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience
-ne l'obligeait pas à se prononcer entre les partis.
-Que lui importait que Paris fût vainqueur, ou que
-Versailles triomphât? Il caressait la douce ambition
-de continuer à toucher trente sous tous les
-soirs. Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier
-ébéniste, pourvu que cette haute paie fût
-soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient
-à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens
-de rester neutres! Il fallait être pour eux ou contre
+paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience
+ne l'obligeait pas à se prononcer entre les partis.
+Que lui importait que Paris fût vainqueur, ou que
+Versailles triomphât? Il caressait la douce ambition
+de continuer à toucher trente sous tous les
+soirs. Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier
+ébéniste, pourvu que cette haute paie fût
+soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient
+à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens
+de rester neutres! Il fallait être pour eux ou contre
eux. Contre eux, on allait en prison; pour eux, on
allait dans un bataillon. C'est ainsi que Joseph
-Larcher se retrouva garde national. Bien malgré
-lui! Malheureusement, cette fois, l'enrôlement
-devenait sérieux. Il ne s'agissait plus de se promener
+Larcher se retrouva garde national. Bien malgré
+lui! Malheureusement, cette fois, l'enrôlement
+devenait sérieux. Il ne s'agissait plus de se promener
sur les remparts pour guetter dans l'ombre
un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service
-d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa
-peau. Joseph Larcher commençait à trouver que,
-décidément, le métier se gâtait. Et pas moyen de
-reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient.
-Ces grands diables, improvisés capitaines
+d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa
+peau. Joseph Larcher commençait à trouver que,
+décidément, le métier se gâtait. Et pas moyen de
+reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient.
+Ces grands diables, improvisés capitaines
ou colonels, qui portaient des galons depuis le poignet
-jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus sévères
-que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les
-gueux de la veille pour être durs au pauvre monde.</p>
+jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus sévères
+que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les
+gueux de la veille pour être durs au pauvre monde.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
On ne pouvait donc pas choisir un meilleur messager.
-Oh! certes, celui-là dépenserait toute son éloquence
-à convaincre les Versaillais! Il remercia ses
-compagnons de la confiance qu'ils lui témoignaient,
+Oh! certes, celui-là dépenserait toute son éloquence
+à convaincre les Versaillais! Il remercia ses
+compagnons de la confiance qu'ils lui témoignaient,
et partit. Il se guidait comme il pouvait au milieu
des arbres qui assombrissaient encore son chemin
-dans la nuit toute noire. Il dépensa vingt minutes
-à peu près pour gagner la lisière du bois.
-Quand il déboucha dans la plaine, un grand silence
+dans la nuit toute noire. Il dépensa vingt minutes
+à peu près pour gagner la lisière du bois.
+Quand il déboucha dans la plaine, un grand silence
l'enveloppait; ce silence effrayant des nuits de
-guerre, lorsque toute ombre est périlleuse et semble
-cacher une embûche traîtresse. Joseph allait
-à travers champs, un peu effrayé, se demandant
-comment il s'y prendrait pour reconnaître son
-chemin. Tout à coup, un ruban jaune apparut, coupant
-en deux le champ tout gris. C'était la grande
+guerre, lorsque toute ombre est périlleuse et semble
+cacher une embûche traîtresse. Joseph allait
+à travers champs, un peu effrayé, se demandant
+comment il s'y prendrait pour reconnaître son
+chemin. Tout à coup, un ruban jaune apparut, coupant
+en deux le champ tout gris. C'était la grande
route. Joseph tourna sur la gauche. Il irait droit
-devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât quelqu'un
-qui pût le renseigner. Il marchait assez vite, ayant
-le désir d'arriver aux avant-postes avant qu'une
-blancheur aurorale ne veloutât les nuées sombres.
-Çà et là se dressaient les maisons endormies; et
-bien loin, à l'horizon, des feux épars, comme ceux
+devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât quelqu'un
+qui pût le renseigner. Il marchait assez vite, ayant
+le désir d'arriver aux avant-postes avant qu'une
+blancheur aurorale ne veloutât les nuées sombres.
+Çà et là se dressaient les maisons endormies; et
+bien loin, à l'horizon, des feux épars, comme ceux
d'un bivac attentif. Soudain un immense feu s'allumait
-au sommet du Mont-Valérien. Alors, une
-nappe de lumière très douce s'épandait sur la
+au sommet du Mont-Valérien. Alors, une
+nappe de lumière très douce s'épandait sur la
<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-plaine, du côté de Paris. Les maisons, les arbres,
-les forts, se découpaient sur l'ombre avec des arêtes
-précises, fantastiquement grandis par ces lueurs
-fulgurantes. Puis, le Mont-Valérien interrompait
-brusquement les courants de lumière électrique. Et
+plaine, du côté de Paris. Les maisons, les arbres,
+les forts, se découpaient sur l'ombre avec des arêtes
+précises, fantastiquement grandis par ces lueurs
+fulgurantes. Puis, le Mont-Valérien interrompait
+brusquement les courants de lumière électrique. Et
tout retombait dans l'ombre, comme si la plaine se
-fût abîmée au fond d'un précipice entr'ouvert.</p>
+fût abîmée au fond d'un précipice entr'ouvert.</p>
<p>Joseph Larcher marchait depuis une heure, lorsqu'une
-teinte rose courut sur le ciel. La nature, à
-peine éveillée, eut un large soupir et les nuages
-se crespelèrent de blancheurs molles. Le garde
+teinte rose courut sur le ciel. La nature, à
+peine éveillée, eut un large soupir et les nuages
+se crespelèrent de blancheurs molles. Le garde
national frissonna. Le jour venait, et il n'avait
-point accompli sa tâche. Il hâta le pas. Déjà il croyait
-toucher à son but, quand une voix brusque cria:</p>
+point accompli sa tâche. Il hâta le pas. Déjà il croyait
+toucher à son but, quand une voix brusque cria:</p>
-<p>&mdash;Halte là, qui vive!</p>
+<p>&mdash;Halte là, qui vive!</p>
-<p>Joseph s'arrêta court.</p>
+<p>Joseph s'arrêta court.</p>
<p>&mdash;Ami! hurla-t-il de toute la force de ses poumons.</p>
<p>Sans doute, la sentinelle ne croyait pas beaucoup
-aux amis qui errent la nuit à travers les chemins.
-Elle répondit brutalement par un coup de fusil.
-Le pauvre ouvrier ébéniste avait une balle dans le
-gras de l'épaule. Envahi par une terreur folle, il prit
-la fuite, ainsi qu'un lièvre qui a reçu quelques
-grains de plomb. Derrière lui, des rumeurs s'éveillaient;
-puis ce fut une autre volée de coups de fusil.
+aux amis qui errent la nuit à travers les chemins.
+Elle répondit brutalement par un coup de fusil.
+Le pauvre ouvrier ébéniste avait une balle dans le
+gras de l'épaule. Envahi par une terreur folle, il prit
+la fuite, ainsi qu'un lièvre qui a reçu quelques
+grains de plomb. Derrière lui, des rumeurs s'éveillaient;
+puis ce fut une autre volée de coups de fusil.
<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
Cette fois, pas une balle ne l'atteignit. Il courait
-toujours, quittant la grande route, se jetant à
+toujours, quittant la grande route, se jetant à
travers champs, buttant contre les pierres, s'accrochant
aux buissons, et refaisant avec une surprenante
-vélocité tout le chemin déjà parcouru.</p>
+vélocité tout le chemin déjà parcouru.</p>
<p>Cependant, les gardes nationaux attendaient patiemment
le retour du messager. Les arguments
-de Pierre leur paraissaient très logiques. Évidemment,
-on serait trop heureux d'échanger la
+de Pierre leur paraissaient très logiques. Évidemment,
+on serait trop heureux d'échanger la
vie de quelques pauvres diables contre celle d'un
capitaine de hussards. De temps en temps, l'un
-d'eux s'en allait vers le grand chêne, pour voir si
+d'eux s'en allait vers le grand chêne, pour voir si
le prisonnier ne bougeait pas. Il devenait d'autant
-plus cher, que leur vie dépendait de la sienne.
-Mais Étienne dormait toujours, enveloppé dans son
-manteau, avec la tranquillité du courage et de la
-jeunesse. Le jour commençait à se lever, quand
-Pierre Rosny s'approcha de lui, et l'éveilla en lui
-mettant la main sur l'épaule. M. de Bressier ouvrit
-les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait à
+plus cher, que leur vie dépendait de la sienne.
+Mais Étienne dormait toujours, enveloppé dans son
+manteau, avec la tranquillité du courage et de la
+jeunesse. Le jour commençait à se lever, quand
+Pierre Rosny s'approcha de lui, et l'éveilla en lui
+mettant la main sur l'épaule. M. de Bressier ouvrit
+les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait à
son sommeil pour le passer par les armes.</p>
<p>&mdash;Est-ce que le moment est venu? dit-il, en souriant.
Alors je vous demanderai de m'accorder une
-minute de répit. J'ai une envie folle de fumer une
+minute de répit. J'ai une envie folle de fumer une
cigarette.</p>
-<p>&mdash;Il n'est pas question de vous tuer, répliqua
+<p>&mdash;Il n'est pas question de vous tuer, répliqua
<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-Pierre doucement. J'espère même que, dans quelques
+Pierre doucement. J'espère même que, dans quelques
heures, vous serez libre.</p>
-<p>&mdash;Hé! mais, je vous reconnais, reprit Étienne,
-c'est vous qui me défendiez si crânement cette nuit!
-Merci! et à charge de revanche, si l'occasion se présente.
+<p>&mdash;Hé! mais, je vous reconnais, reprit Étienne,
+c'est vous qui me défendiez si crânement cette nuit!
+Merci! et à charge de revanche, si l'occasion se présente.
En attendant, donnez-moi la main.</p>
<p>En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine
au courant de la situation. Il lui expliqua comment
-il décidait ses compagnons à ne pas commettre
+il décidait ses compagnons à ne pas commettre
un meurtre inutile.</p>
-<p>&mdash;Je vous ai réveillé pour que vous puissiez
+<p>&mdash;Je vous ai réveillé pour que vous puissiez
manger un morceau de pain avant que le jour soit
venu. Il nous en reste si peu que les camarades seraient
jaloux s'ils me voyaient vous en donner.</p>
-<p>Comme Étienne ébauchait un geste de refus,
+<p>Comme Étienne ébauchait un geste de refus,
Pierre ajouta:</p>
<p>&mdash;Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule
provision qui me reste. Je partage avec vous: c'est
-mon droit. Voilà tout.</p>
+mon droit. Voilà tout.</p>
-<p>&mdash;J'accepte, répliqua simplement le jeune
-homme. Mais, décidément, camarade, vous êtes un
-brave garçon! Je crois que si nous nous tirons d'affaire
+<p>&mdash;J'accepte, répliqua simplement le jeune
+homme. Mais, décidément, camarade, vous êtes un
+brave garçon! Je crois que si nous nous tirons d'affaire
tous les deux, vous serez mon ami.</p>
-<p>&mdash;Je le suis déjà, dit Pierre.</p>
+<p>&mdash;Je le suis déjà, dit Pierre.</p>
<p>&mdash;Pourquoi?</p>
-<p>&mdash;Parce que vous êtes en danger.</p>
+<p>&mdash;Parce que vous êtes en danger.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_118"> 118</a></span>
-Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna
-de M. de Bressier. Étienne restait confondu. Comment
+Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna
+de M. de Bressier. Étienne restait confondu. Comment
tant de noblesse pouvait-elle s'allier avec tant
d'erreur? Pourquoi ce brave c&oelig;ur battait-il sous
-la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un
+la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un
soldat? Depuis le commencement de la guerre civile,
-Étienne n'avait guère pris le temps de réfléchir aux
-causes qui la déterminaient. Revenu de Hambourg
-sans avoir connu les terribles misères du siège, il
-ignorait que la folie couvait déjà dans bien des
-cerveaux troublés. Il ignorait que dans cette immense
-armée de la révolte qui se signalait, dès les
+Étienne n'avait guère pris le temps de réfléchir aux
+causes qui la déterminaient. Revenu de Hambourg
+sans avoir connu les terribles misères du siège, il
+ignorait que la folie couvait déjà dans bien des
+cerveaux troublés. Il ignorait que dans cette immense
+armée de la révolte qui se signalait, dès les
premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des
-généraux sans défense, qui arrêtait un prince du
-sang, qui saisissait le glorieux soldat de l'armée de
+généraux sans défense, qui arrêtait un prince du
+sang, qui saisissait le glorieux soldat de l'armée de
la Loire, qui emprisonnait des femmes, des enfants
-et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme
+et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme
aux acclamations des Allemands, joyeux de
-voir le bronze d'Austerlitz traîné dans la boue; il
+voir le bronze d'Austerlitz traîné dans la boue; il
ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y avait
-autant d'égarés que de criminels!</p>
+autant d'égarés que de criminels!</p>
-<p>Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne
+<p>Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne
dont les branches lui servaient d'abri. Si les efforts
-de Pierre Rosny échouaient, si décidément la fureur
-l'emportait sur la clémence, le jeune homme
-voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans
+de Pierre Rosny échouaient, si décidément la fureur
+l'emportait sur la clémence, le jeune homme
+voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans
<span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span>
-son souvenir les courtes années vécues. Il revoyait
-son père, le vieux soldat blanchi au service du pays;
+son souvenir les courtes années vécues. Il revoyait
+son père, le vieux soldat blanchi au service du pays;
sa jolie s&oelig;ur, qu'il laisserait toute seule. Les fautes
-commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais
-Dieu lui pardonnerait le mal en échange du bien.
-Étienne était un croyant, s'il ne pratiquait guère.
-Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la suprême
-miséricorde. Il se reposait avec confiance
-entre ses mains. Après tout, si ces bandits l'assassinaient,
+commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais
+Dieu lui pardonnerait le mal en échange du bien.
+Étienne était un croyant, s'il ne pratiquait guère.
+Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la suprême
+miséricorde. Il se reposait avec confiance
+entre ses mains. Après tout, si ces bandits l'assassinaient,
il succomberait en brave pour le service
de la France.</p>
-<p>Le capitaine gardait bien nette et bien précise
-dans son âme l'idée d'une autre existence, où les
-bonnes actions sont payées au centuple. Ses fautes
-et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence
-de l'expiation suprême. Haut le c&oelig;ur! il pourrait
-paraître en toute sûreté devant Dieu, puisqu'il
+<p>Le capitaine gardait bien nette et bien précise
+dans son âme l'idée d'une autre existence, où les
+bonnes actions sont payées au centuple. Ses fautes
+et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence
+de l'expiation suprême. Haut le c&oelig;ur! il pourrait
+paraître en toute sûreté devant Dieu, puisqu'il
serait mort pour son pays.</p>
-<p>Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait
+<p>Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait
fort calme. Il fumait tranquillement une excellente
-cigarette, suivant un rêve lointain, dans les
-flocons légers de la fumée blanche. Par un contraste
-bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie
+cigarette, suivant un rêve lointain, dans les
+flocons légers de la fumée blanche. Par un contraste
+bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie
fille qui soupait avec lui quelques jours auparavant
-à Versailles. Ayant obtenu quelques heures de congé,
+à Versailles. Ayant obtenu quelques heures de congé,
il se promenait dans les rues de la ville. Soudain,
<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des
-Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive,
-presque célèbre déjà, aux cheveux blonds comme
-de l'ambre. Une assez grande intimité avait existé
+Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive,
+presque célèbre déjà, aux cheveux blonds comme
+de l'ambre. Une assez grande intimité avait existé
entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement interrompue
-par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait
-tout à coup, séduisante et gaie comme jadis! Elle
+par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait
+tout à coup, séduisante et gaie comme jadis! Elle
lui sautait au cou, et ils allaient ensemble au cabaret.
En le quittant, elle lui disait:</p>
-<p>&mdash;Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas,
+<p>&mdash;Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas,
mon capitaine?</p>
<p>&mdash;Oui, ma petite Blanche!</p>
-<p>&mdash;Bien sûr?</p>
+<p>&mdash;Bien sûr?</p>
-<p>&mdash;Bien sûr.</p>
+<p>&mdash;Bien sûr.</p>
-<p>Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres
-encore chatouillées par la moustache du beau garçon.
+<p>Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres
+encore chatouillées par la moustache du beau garçon.
Non, elle ne le reverrait pas, la petite Blanche!
Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas embrasser
-son joli museau, barbouillé de poudre de
-riz. Dans ce décor brutal, au milieu de ces hommes
-à l'aspect farouche, quand la mort le guettait déjà,
-lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son
-père, à sa s&oelig;ur et à Dieu, voilà que, par un caprice
-bizarre du cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse
-effrontée et mutine de la petite Blanche!</p>
+son joli museau, barbouillé de poudre de
+riz. Dans ce décor brutal, au milieu de ces hommes
+à l'aspect farouche, quand la mort le guettait déjà,
+lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son
+père, à sa s&oelig;ur et à Dieu, voilà que, par un caprice
+bizarre du cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse
+effrontée et mutine de la petite Blanche!</p>
-<p>&mdash;Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant.</p>
+<p>&mdash;Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir
+Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir
ses jambes. Un instinct lui disait que Pierre
-Rosny se trompait, qu'il n'échapperait pas à cette
-embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt.
-Malgré son courage, un regret vague de la
-vie s'éveillait dans ce c&oelig;ur aventureux de soldat.
-Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi
-bon avoir traversé tant de belles batailles, pour
+Rosny se trompait, qu'il n'échapperait pas à cette
+embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt.
+Malgré son courage, un regret vague de la
+vie s'éveillait dans ce c&oelig;ur aventureux de soldat.
+Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi
+bon avoir traversé tant de belles batailles, pour
tomber clandestinement, sans gloire, au fond d'un
bois?</p>
-<p>Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées.
-L'une des sentinelles placées en faction accourait
-tout effarée. A l'horizon, on voyait remuer une
+<p>Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées.
+L'une des sentinelles placées en faction accourait
+tout effarée. A l'horizon, on voyait remuer une
troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction
allaient ces hommes? L'alarme grandissait parmi
les gardes nationaux. Quelques-uns, une dizaine,
-furent envoyés en reconnaissance. Il s'agissait de
-savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger.
+furent envoyés en reconnaissance. Il s'agissait de
+savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger.
Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou
bien, au contraire, suivaient-ils la grande route, pour
se rapprocher de Versailles? En un clin d'&oelig;il, chacun
-fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria:</p>
+fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria:</p>
<p>&mdash;Eh bien, et le prisonnier? Qu'est-ce qu'on va
en faire?</p>
@@ -3876,21 +3838,21 @@ dit une voix.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
Quelques furieux voulaient en finir tout de suite.
-Mais Pierre Rosny se jetait déjà devant Étienne,
-bien décidé à le protéger jusqu'au bout. Une fois
-encore, le sergent-major usa de toute son autorité
-pour apaiser la fureur de ces enragés. Malgré leurs
-huées féroces, il leur expliquait que, plus on les
-menaçait, plus la vie du capitaine leur devenait
-utile. Elle était leur sauvegarde et leur protection.</p>
+Mais Pierre Rosny se jetait déjà devant Étienne,
+bien décidé à le protéger jusqu'au bout. Une fois
+encore, le sergent-major usa de toute son autorité
+pour apaiser la fureur de ces enragés. Malgré leurs
+huées féroces, il leur expliquait que, plus on les
+menaçait, plus la vie du capitaine leur devenait
+utile. Elle était leur sauvegarde et leur protection.</p>
<p>M. de Bressier, toujours calme, voyait grandir le
-péril, sans que le sourire disparût de ses lèvres. Il
-mit la main sur l'épaule de Pierre, qui se tenait
+péril, sans que le sourire disparût de ses lèvres. Il
+mit la main sur l'épaule de Pierre, qui se tenait
debout devant lui.</p>
-<p>&mdash;Hé! bien, camarade, voilà nos affaires qui se
-gâtent!</p>
+<p>&mdash;Hé! bien, camarade, voilà nos affaires qui se
+gâtent!</p>
<p>Pierre serrait les poings avec rage.</p>
@@ -3898,15 +3860,15 @@ gâtent!</p>
ne vous laisserai pas assassiner!</p>
<p>&mdash;Avant tout, reprit le jeune homme, je vous
-défends de vous compromettre pour moi.</p>
+défends de vous compromettre pour moi.</p>
-<p>&mdash;Hé! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si
-vous étiez à ma place?</p>
+<p>&mdash;Hé! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si
+vous étiez à ma place?</p>
<p>Le capitaine alluma une autre cigarette, et s'appuya
de nouveau contre un arbre. Maintenant,
il faisait grand jour. Le ciel riait, tout bleu, et
-des clartés se glissaient joyeusement à travers les
+des clartés se glissaient joyeusement à travers les
branches.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
@@ -3914,86 +3876,86 @@ branches.</p>
beau soleil! pensa-t-il.</p>
<p>Une course furieuse, le bruit tumultueux d'une
-poignée d'hommes qui se sauvent, éclatèrent tout
-à coup. Les fédérés envoyés en reconnaissance
-revenaient tout pâles, l'air effaré. Ils criaient:
-«Nous sommes trahis! nous sommes trahis!» L'un
-d'eux, moins affolé que les autres, raconta qu'une
+poignée d'hommes qui se sauvent, éclatèrent tout
+à coup. Les fédérés envoyés en reconnaissance
+revenaient tout pâles, l'air effaré. Ils criaient:
+«Nous sommes trahis! nous sommes trahis!» L'un
+d'eux, moins affolé que les autres, raconta qu'une
centaine de soldats de ligne marchaient droit sur
-le bois. Impossible d'échapper. Avant une heure
-peut-être, ils seraient cernés, et fusillés. Alors, la
+le bois. Impossible d'échapper. Avant une heure
+peut-être, ils seraient cernés, et fusillés. Alors, la
rage des fugitifs se tourna contre le capitaine.</p>
-<p>&mdash;A mort! à mort! à mort! criaient des voix
+<p>&mdash;A mort! à mort! à mort! criaient des voix
rauques.</p>
<p>&mdash;Oui. Mais qu'on le fasse souffrir avant! ajouta
Cadet.</p>
<p>&mdash;Allons, je crois que le moment est venu, murmura
-Étienne.</p>
+Étienne.</p>
-<p>Il serra une dernière fois la main de Pierre.</p>
+<p>Il serra une dernière fois la main de Pierre.</p>
<p>&mdash;Merci, camarade, dit-il. Et Dieu vous garde!</p>
-<p>Il fit le signe de la croix; puis, souriant, résigné,
+<p>Il fit le signe de la croix; puis, souriant, résigné,
hautain, il se croisa les bras et attendit.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span></p>
<h3>VI</h3>
-<p>Étienne avait quitté le château, la veille. Le lendemain
-de son départ, dès l'aube, les canons des
-forts éclataient dans l'étendue, comme des dogues
-furieux qui se seraient répondu aux deux extrémités
-de l'horizon. M<sup>lle</sup> de Bressier sentit renaître ses
-frayeurs. Chaque jour elle espérait que le dernier
-coup serait porté à l'insurrection, et chaque jour
-l'effort suprême se brisait contre une résistance
-désespérée. L'armée de Versailles n'avançait que
-lentement, pas à pas, obligée de conquérir par de
+<p>Étienne avait quitté le château, la veille. Le lendemain
+de son départ, dès l'aube, les canons des
+forts éclataient dans l'étendue, comme des dogues
+furieux qui se seraient répondu aux deux extrémités
+de l'horizon. M<sup>lle</sup> de Bressier sentit renaître ses
+frayeurs. Chaque jour elle espérait que le dernier
+coup serait porté à l'insurrection, et chaque jour
+l'effort suprême se brisait contre une résistance
+désespérée. L'armée de Versailles n'avançait que
+lentement, pas à pas, obligée de conquérir par de
sanglants sacrifices chacune de ses positions nouvelles.
-Ces atroces histoires colportées dans les
-deux camps, cette légende du massacre des prisonniers
+Ces atroces histoires colportées dans les
+deux camps, cette légende du massacre des prisonniers
terrifiaient les femmes, les amantes et les
-s&oelig;urs. Faustine tremblait comme tremblait Françoise.
+s&oelig;urs. Faustine tremblait comme tremblait Françoise.
<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
Chacune d'elles maudissait la hideur des
guerres civiles, dont les haines se montraient plus
-farouches que le choc enragé de deux peuples ennemis.</p>
+farouches que le choc enragé de deux peuples ennemis.</p>
<p>M<sup>lle</sup> de Bressier restait immobile et pensive dans
-l'atelier. Près d'elle, Nelly feuilletait un album.
-Mais les jeunes filles étaient bien loin de là, envolées
+l'atelier. Près d'elle, Nelly feuilletait un album.
+Mais les jeunes filles étaient bien loin de là, envolées
en leurs cruelles songeries. Nelly devinait
-le découragement profond de son amie. Faustine
-eût essayé en vain, comme la veille, de distraire
+le découragement profond de son amie. Faustine
+eût essayé en vain, comme la veille, de distraire
son amer souci par le travail. Elle n'entendait que
la voix puissante du canon. Encore de nouveaux
-combats, encore du sang versé, encore des angoisses
+combats, encore du sang versé, encore des angoisses
mortelles!</p>
-<p>La matinée s'écoula, lente et douloureuse. Après
-le déjeuner, Marius alla aux nouvelles. A Chavry,
+<p>La matinée s'écoula, lente et douloureuse. Après
+le déjeuner, Marius alla aux nouvelles. A Chavry,
en dehors du mouvement des troupes, on ne savait
-rien de précis. Mieux valait que le soldat poussât
-jusqu'à Versailles. Faustine s'épeurait sans pouvoir
-raisonner son inquiétude. Étienne ne l'avait-elle
-pas rassurée sur le général? Mais la tranquillité
+rien de précis. Mieux valait que le soldat poussât
+jusqu'à Versailles. Faustine s'épeurait sans pouvoir
+raisonner son inquiétude. Étienne ne l'avait-elle
+pas rassurée sur le général? Mais la tranquillité
de la veille devient toujours le souci poignant
-du lendemain. Espérant calmer l'irritation de ses
+du lendemain. Espérant calmer l'irritation de ses
nerfs, elle se remit au travail.</p>
<p>&mdash;Veux-tu que je te fasse la lecture? demanda
Nelly.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-&mdash;Oui, ma chérie.</p>
+&mdash;Oui, ma chérie.</p>
<p>&mdash;Ne crains rien. Je choisirai quelque chose de
-gai, ou du moins de pas triste. Car, vrai, le château
+gai, ou du moins de pas triste. Car, vrai, le château
est lugubre aujourd'hui.</p>
<p>Et, comme une larme brillait dans les yeux de
@@ -4001,56 +3963,56 @@ son amie, Nelly courut vers elle, lui faisant un
collier de ses bras.</p>
<p>&mdash;Pardonne-moi. Je plaisante. Cependant je
-n'en ai guère envie. Tu as du chagrin, ma pauvre
-petite. Pourquoi? Que tu sois tourmentée, c'est tout
+n'en ai guère envie. Tu as du chagrin, ma pauvre
+petite. Pourquoi? Que tu sois tourmentée, c'est tout
naturel. Mais je ne t'ai jamais vue ainsi depuis
le commencement de cette affreuse guerre!</p>
<p>&mdash;Tu as raison; c'est absurde. D'habitude, je
suis plus vaillante. Aujourd'hui, je ne peux pas.
-J'ai le c&oelig;ur serré dans un étau. Je ne voudrais
+J'ai le c&oelig;ur serré dans un étau. Je ne voudrais
point parler de pressentiments, parce que c'est
ridicule. Une grande fille telle que moi n'a pas le
droit de se conduire comme une enfant. Cependant,
-c'est le seul mot qui soit vrai. J'éprouve une
+c'est le seul mot qui soit vrai. J'éprouve une
angoisse inexplicable. Il me semble que tous les
-malheurs vont fondre sur moi et sur les êtres que
+malheurs vont fondre sur moi et sur les êtres que
j'aime!</p>
-<p>&mdash;Si ton cousin, M. Henry de Guessaint était là,
+<p>&mdash;Si ton cousin, M. Henry de Guessaint était là,
il t'expliquerait que le pressentiment n'existe pas.
-Une simple dépression du c&oelig;ur, qui occasionne
-des troubles cardiaques, voilà tout! Méthodique,
+Une simple dépression du c&oelig;ur, qui occasionne
+des troubles cardiaques, voilà tout! Méthodique,
<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-Guessaint! Bon garçon, mais méthodique. Encore
-un qui ne mourra pas d'un excès d'idéal!</p>
+Guessaint! Bon garçon, mais méthodique. Encore
+un qui ne mourra pas d'un excès d'idéal!</p>
<p>&mdash;N'en dis pas de mal: c'est un homme excellent.</p>
-<p>&mdash;Il ne lui manquerait plus que ça! Ma chère,
-un géographe est tenu d'être un homme excellent.
+<p>&mdash;Il ne lui manquerait plus que ça! Ma chère,
+un géographe est tenu d'être un homme excellent.
Cela fait partie de la profession.</p>
<p>&mdash;Tu es folle!</p>
<p>&mdash;Certes! Mais ma folie est plus lucide que ta
-raison. Si bien que je me suis aperçue que Guessaint
-était amoureux de toi. Ah! tu as souri; bravo!
+raison. Si bien que je me suis aperçue que Guessaint
+était amoureux de toi. Ah! tu as souri; bravo!
c'est ce que je voulais. Tu sais que tu as un sourire
-adorable? Pauvre garçon! quand tu es là, il
+adorable? Pauvre garçon! quand tu es là, il
ne te perd pas des yeux. Il te mange!</p>
<p>De nouveau, Faustine souriait malicieusement,
-comme si la passion de son cousin l'égayait beaucoup.</p>
+comme si la passion de son cousin l'égayait beaucoup.</p>
-<p>&mdash;Chacun a sa manière d'exprimer son amour,
-continua Nelly toujours sur le même ton de gaieté
+<p>&mdash;Chacun a sa manière d'exprimer son amour,
+continua Nelly toujours sur le même ton de gaieté
finement railleuse. Te rappelles-tu comme nous
avons ri en lisant ce roman de M<sup>me</sup> Cottin que
M<sup>lle</sup> Vaudois nous vantait si fort? Pauvre M<sup>lle</sup> Vaudois!
-il me tarde que ses vacances soient terminées
-et qu'elle revienne à Chavry! Est-ce qu'elle ne t'a
-pas écrit ces jours-ci?</p>
+il me tarde que ses vacances soient terminées
+et qu'elle revienne à Chavry! Est-ce qu'elle ne t'a
+pas écrit ces jours-ci?</p>
<p>Faustine eut un geste d'impatience.</p>
@@ -4058,138 +4020,138 @@ pas écrit ces jours-ci?</p>
&mdash;Tu es insupportable, Nelly! Parlons-nous de
M<sup>lle</sup> Vaudois, ou parlons-nous de mon cousin?</p>
-<p>L'espiègle Nelly éclata de rire.</p>
+<p>L'espiègle Nelly éclata de rire.</p>
-<p>&mdash;Oh! oh! M. de Guessaint serait bien flatté,
-s'il savait à quel point il te préoccupe! Comment,
-tu te fâches, parce que j'ai le malheur de m'inquiéter
+<p>&mdash;Oh! oh! M. de Guessaint serait bien flatté,
+s'il savait à quel point il te préoccupe! Comment,
+tu te fâches, parce que j'ai le malheur de m'inquiéter
de M<sup>lle</sup> Vaudois, de la respectable M<sup>lle</sup> Vaudois?</p>
-<p>&mdash;Puisque tu ne veux pas être sérieuse, c'est
+<p>&mdash;Puisque tu ne veux pas être sérieuse, c'est
moi qui le serai, continua Faustine qui reprenait
-son sourire malicieux. Certes, je me suis aperçue
+son sourire malicieux. Certes, je me suis aperçue
que mon cousin me... comment dirais-je? me trouvait
-à son goût. Tu te souviens que nous avons
-souvent plaisanté ses mines déconfites et ses allures
-bizarres. Mais, si j'avais douté, j'aurais eu du
+à son goût. Tu te souviens que nous avons
+souvent plaisanté ses mines déconfites et ses allures
+bizarres. Mais, si j'avais douté, j'aurais eu du
moins une preuve il y a un mois.</p>
<p>Nelly frappa ses deux mains l'une contre l'autre:</p>
-<p>&mdash;Et tu ne m'as point raconté cela?</p>
+<p>&mdash;Et tu ne m'as point raconté cela?</p>
<p>&mdash;Parce que... parce que tu te moques toujours
-de moi. Quand le général est venu passer quelques
-heures ici, à la fin d'avril, il m'a prise à part, et
+de moi. Quand le général est venu passer quelques
+heures ici, à la fin d'avril, il m'a prise à part, et
m'a dit que M. de Guessaint me demandait en
mariage. Il ajouta que cette union lui plaisait. Il
-pouvait mourir; à son âge, on n'a pas le droit de
+pouvait mourir; à son âge, on n'a pas le droit de
compter sur le lendemain, et, plus que tout autre,
-un soldat est toujours menacé. M. de Guessaint est
+un soldat est toujours menacé. M. de Guessaint est
<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-mon cousin. Tu sais que mon père adorait ma
-tante, sa s&oelig;ur aînée. La fortune d'Henry est égale
-à la mienne. Toutes raisons pour faire un excellent
+mon cousin. Tu sais que mon père adorait ma
+tante, sa s&oelig;ur aînée. La fortune d'Henry est égale
+à la mienne. Toutes raisons pour faire un excellent
mariage de convenance.</p>
-<p>Nelly piétinait avec colère.</p>
+<p>Nelly piétinait avec colère.</p>
-<p>&mdash;Et tu n'as pas répondu à ton père que M. de
-Guessaint était plus vieux à vingt-huit ans qu'un
-homme de cinquante! que, si bien épris qu'il fût,
-il aimerait toutes les femmes, excepté la sienne!</p>
+<p>&mdash;Et tu n'as pas répondu à ton père que M. de
+Guessaint était plus vieux à vingt-huit ans qu'un
+homme de cinquante! que, si bien épris qu'il fût,
+il aimerait toutes les femmes, excepté la sienne!</p>
-<p>&mdash;A quoi bon? Le général me laissait parfaitement
-libre. Je lui ai dit que je ne pensais pas à
+<p>&mdash;A quoi bon? Le général me laissait parfaitement
+libre. Je lui ai dit que je ne pensais pas à
me marier; tant qu'il me serait permis de vivre
-auprès de lui, je ne me résignerais pas à quitter sa
-maison pour celle d'un étranger. Comme il n'a pas
-insisté...</p>
+auprès de lui, je ne me résignerais pas à quitter sa
+maison pour celle d'un étranger. Comme il n'a pas
+insisté...</p>
-<p>&mdash;Je voudrais bien voir qu'il eût insisté! M. de
-Guessaint n'est pas un mari possible.. Un géographe...
+<p>&mdash;Je voudrais bien voir qu'il eût insisté! M. de
+Guessaint n'est pas un mari possible.. Un géographe...
Je te demande un peu! Et, tu sais? comme
-je dois ne jamais te quitter, il est nécessaire que
-ton futur époux me plaise autant qu'à toi-même.
+je dois ne jamais te quitter, il est nécessaire que
+ton futur époux me plaise autant qu'à toi-même.
Autrement...</p>
<p>&mdash;Tu refuserais ton consentement?</p>
<p>&mdash;Mais oui.</p>
-<p>Et avec cette vivacité moqueuse qui est au fond
-de toute jeune fille, elle se mit à singer M. de Guessaint,
-galant et cérémonieux derrière son binocle
+<p>Et avec cette vivacité moqueuse qui est au fond
+de toute jeune fille, elle se mit à singer M. de Guessaint,
+galant et cérémonieux derrière son binocle
<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-d'écaille. Faustine ne pouvait s'empêcher de rire,
+d'écaille. Faustine ne pouvait s'empêcher de rire,
et Nelly ne demandait pas autre chose. Elle voulait
distraire son amie. Maintenant M<sup>lle</sup> de Bressier
-chassait les idées tristes qui la hantaient.</p>
+chassait les idées tristes qui la hantaient.</p>
-<p>&mdash;Décidément, s'écria brusquement Nelly, tu
-ressembles d'une manière étrange à la femme qu'a
+<p>&mdash;Décidément, s'écria brusquement Nelly, tu
+ressembles d'une manière étrange à la femme qu'a
peinte le Titien.</p>
<p>Faustine levait les yeux vers la toile du vieux
-maître, qui se dressait comme dans une gloire
+maître, qui se dressait comme dans une gloire
au fond de l'atelier. Elle faisait un geste, quand
M<sup>lle</sup> Forestier ajouta vivement:</p>
<p>&mdash;Non, non, ne bouge pas! Reste comme tu es
-là. Ah! la ressemblance est vivante! Le soleil joue
+là. Ah! la ressemblance est vivante! Le soleil joue
dans tes cheveux noirs et leur donne un reflet fauve,
-comme à ceux de notre héroïne. Tu l'as surnommée
-«la Dame à la Bague». A l'avenir, j'ai bien envie
+comme à ceux de notre héroïne. Tu l'as surnommée
+«la Dame à la Bague». A l'avenir, j'ai bien envie
de t'appeler ainsi.</p>
<p>&mdash;Folle!</p>
<p>&mdash;Eh! oui, folle! Je reprends. T'es-tu jamais
-demandé ce que pouvait bien avoir été la vie de
-«la Dame à la Bague»? Tu es trop artiste pour ne
-pas sentir ainsi que moi que cette femme a existé.
-Ce n'est pas une créature idéale; c'est un être humain
-qui a vécu, qui a aimé, qui a souffert.</p>
+demandé ce que pouvait bien avoir été la vie de
+«la Dame à la Bague»? Tu es trop artiste pour ne
+pas sentir ainsi que moi que cette femme a existé.
+Ce n'est pas une créature idéale; c'est un être humain
+qui a vécu, qui a aimé, qui a souffert.</p>
-<p>Faustine écoutait avec une attention étrange.
+<p>Faustine écoutait avec une attention étrange.
Sans doute, pour elle, les divagations apparentes de
<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-Nelly prenaient corps et devenaient une réalité.
-Elle restait immobile, les sourcils froncés, les
-lèvres entr'ouvertes.</p>
+Nelly prenaient corps et devenaient une réalité.
+Elle restait immobile, les sourcils froncés, les
+lèvres entr'ouvertes.</p>
<p>&mdash;Continue, dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Oh! oui, j'ai souvent rêvé devant cette toile
+<p>&mdash;Oh! oui, j'ai souvent rêvé devant cette toile
merveilleuse! Regarde ces yeux profonds et superbes,
-dont l'éclat est pareil à celui d'un diamant
-noir! Elle joue distraitement avec la bague d'émeraude
-qui roule entre ses doigts effilés. On dirait
+dont l'éclat est pareil à celui d'un diamant
+noir! Elle joue distraitement avec la bague d'émeraude
+qui roule entre ses doigts effilés. On dirait
que nul souci ne l'effleure. Mais il y a une ride
-creusée sur ce front blanc. Les sourcils légèrement
-rapprochés trahissent une douleur.</p>
+creusée sur ce front blanc. Les sourcils légèrement
+rapprochés trahissent une douleur.</p>
-<p>&mdash;Ah! tu as pensé cela? s'écria Faustine. Je
+<p>&mdash;Ah! tu as pensé cela? s'écria Faustine. Je
suis coupable d'une folie bien plus grande que la
-tienne, moi que tu trouves si sage et si sérieuse.
+tienne, moi que tu trouves si sage et si sérieuse.
J'ai reconstruit dans mon imagination toute l'existence
-de «la Dame à la Bague». Bien plus. Je me
-suis mis en tête une superstition bizarre. C'est que
-mon existence serait pareille à la sienne. Comme
+de «la Dame à la Bague». Bien plus. Je me
+suis mis en tête une superstition bizarre. C'est que
+mon existence serait pareille à la sienne. Comme
elle, j'aimerai et je souffrirai.</p>
-<p>Nelly éclata de rire.</p>
+<p>Nelly éclata de rire.</p>
-<p>&mdash;Permets-moi de te dire que, pour une «jeune
-fille pondérée», ainsi que t'appelle avec orgueil
-le général, tu es tout à fait extraordinaire. Certes,
+<p>&mdash;Permets-moi de te dire que, pour une «jeune
+fille pondérée», ainsi que t'appelle avec orgueil
+le général, tu es tout à fait extraordinaire. Certes,
ta folie est plus grande que la mienne. Moi, je
-n'ébauche qu'un rêve; toi, tu bâtis une réalité.
+n'ébauche qu'un rêve; toi, tu bâtis une réalité.
<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-Ta réalité doit avoir une histoire. Raconte-la-moi.</p>
+Ta réalité doit avoir une histoire. Raconte-la-moi.</p>
<p>Faustine songeait. Elle se perdait dans les profondeurs
-de son rêve mystique.</p>
+de son rêve mystique.</p>
<p>&mdash;Je suis convaincue, reprit-elle, (et Dieu sait s'il
faut que je sois folle pour te faire cet aveu!) que
@@ -4199,35 +4161,35 @@ mon existence aura quelque rapport avec la sienne.</p>
<p>&mdash;J'en connais dix lignes.</p>
-<p>&mdash;Où les as-tu lues?</p>
+<p>&mdash;Où les as-tu lues?</p>
-<p>&mdash;Dans un livre de Ridolfi, intitulé: <cite>Maraviglie
-dell'arte</cite>. Elles disent simplement ceci: «En 1557,
+<p>&mdash;Dans un livre de Ridolfi, intitulé: <cite>Maraviglie
+dell'arte</cite>. Elles disent simplement ceci: «En 1557,
le Titien suspendit ses travaux pour aller pleurer
-loin de Venise la perte de son ami l'Arétin. Il s'arrêta
-quelque temps chez Adrien da Ponte, à Spilemberg.
-Il fit le portrait de la nièce de son hôte,
+loin de Venise la perte de son ami l'Arétin. Il s'arrêta
+quelque temps chez Adrien da Ponte, à Spilemberg.
+Il fit le portrait de la nièce de son hôte,
Vittoria Orsini. Il la peignit en robe sombre, jouant
-avec une bague d'émeraude. Vittoria Orsini se tua
-d'un coup de poignard, parce qu'elle était séparée
-de l'homme qu'elle aimait.»</p>
+avec une bague d'émeraude. Vittoria Orsini se tua
+d'un coup de poignard, parce qu'elle était séparée
+de l'homme qu'elle aimait.»</p>
<p>Cette fois, Nelly fut prise d'un fou rire.</p>
-<p>&mdash;Non, vrai! s'écria-t-elle, je suis ravie que tu
-aies de pareilles idées, toi mademoiselle la jeune
-fille sérieuse! Je conseille au général de ne plus
-donner ta sagesse en exemple à ma fantaisie. Sous
-prétexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai
-une réputation déplorable!</p>
+<p>&mdash;Non, vrai! s'écria-t-elle, je suis ravie que tu
+aies de pareilles idées, toi mademoiselle la jeune
+fille sérieuse! Je conseille au général de ne plus
+donner ta sagesse en exemple à ma fantaisie. Sous
+prétexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai
+une réputation déplorable!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-Nelly riait toujours, ne pouvant pas s'arrêter, si
+Nelly riait toujours, ne pouvant pas s'arrêter, si
bien que son rire gagna Faustine.</p>
<p>&mdash;Quel beau drame pour un auteur dramatique
-de l'avenir! continua M<sup>lle</sup> Forestier. «Faustine de
-Bressier se tuant de désespoir!»</p>
+de l'avenir! continua M<sup>lle</sup> Forestier. «Faustine de
+Bressier se tuant de désespoir!»</p>
<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
@@ -4236,32 +4198,32 @@ Bressier se tuant de désespoir!»</p>
<p>&mdash;Le suicide vaut mieux que la honte! On n'a
plus le droit de vivre quand l'honneur est mort!</p>
-<p>La journée passait, et les angoisses de Faustine
-s'envolaient. La gaieté de Nelly agissait toujours
-sur elle. Le général le savait. Aussi se réjouissait-il
-de l'intimité de ces jeunes filles. Naturellement
+<p>La journée passait, et les angoisses de Faustine
+s'envolaient. La gaieté de Nelly agissait toujours
+sur elle. Le général le savait. Aussi se réjouissait-il
+de l'intimité de ces jeunes filles. Naturellement
grave, M<sup>lle</sup> de Bressier se perdait un peu trop en
-des pensées sérieuses. Il était bon qu'elle eût à
-côté d'elle un être expansif et rieur. Puis, si le
-général désirait autrefois que les deux amies vécussent
-ensemble, c'est qu'il prévoyait que bien des
+des pensées sérieuses. Il était bon qu'elle eût à
+côté d'elle un être expansif et rieur. Puis, si le
+général désirait autrefois que les deux amies vécussent
+ensemble, c'est qu'il prévoyait que bien des
tristesses assombriraient l'existence de son enfant.
-La mort pouvait le prendre à l'improviste. Lui
-surtout, menacé par les périls toujours nouveaux
-du métier militaire. Étienne resterait, sans doute.
-Mais un officier n'est pas son maître. Il est exposé
+La mort pouvait le prendre à l'improviste. Lui
+surtout, menacé par les périls toujours nouveaux
+du métier militaire. Étienne resterait, sans doute.
+Mais un officier n'est pas son maître. Il est exposé
aux hasardeux changements des garnisons. Aussi
-voulait-il que sa fille se mariât jeune. Il désirait
-en effet, qu'elle épousât M. de Guessaint. Répugnant
+voulait-il que sa fille se mariât jeune. Il désirait
+en effet, qu'elle épousât M. de Guessaint. Répugnant
<span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-à la contraindre, il se consolait à la pensée
+à la contraindre, il se consolait à la pensée
que Nelly serait pour elle une tendresse toujours
-présente et toujours active.</p>
+présente et toujours active.</p>
-<p>La nuit tombait. Déjà le parc s'emplissait d'ombres
+<p>La nuit tombait. Déjà le parc s'emplissait d'ombres
grises, quand Marius entra.</p>
-<p>&mdash;Hé bien! quelles nouvelles, mon ami? s'écria
+<p>&mdash;Hé bien! quelles nouvelles, mon ami? s'écria
M<sup>lle</sup> de Bressier en l'apercevant.</p>
<p>&mdash;Bonnes nouvelles, Mademoiselle.</p>
@@ -4270,72 +4232,72 @@ M<sup>lle</sup> de Bressier en l'apercevant.</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que tu as vu Étienne?</p>
+<p>&mdash;Est-ce que tu as vu Étienne?</p>
<p>Il y eut un silence. Marius poussa un soupir. Il
-répondit:</p>
+répondit:</p>
-<p>&mdash;Je n'ai pas trouvé le capitaine, Mademoiselle.
-Il était reparti pour son régiment.</p>
+<p>&mdash;Je n'ai pas trouvé le capitaine, Mademoiselle.
+Il était reparti pour son régiment.</p>
-<p>&mdash;On ne t'a rien dit de mon père?</p>
+<p>&mdash;On ne t'a rien dit de mon père?</p>
<p>&mdash;Rien. Seulement, comme on s'est battu tout
-cet après-midi du côté de Courbevoie, où il commande,
-bien sûr, vous aurez une lettre demain.</p>
+cet après-midi du côté de Courbevoie, où il commande,
+bien sûr, vous aurez une lettre demain.</p>
<p>Il sortit de l'atelier, comme si les questions l'embarrassaient.
-De vrai, Marius tremblait d'inquiétude.
+De vrai, Marius tremblait d'inquiétude.
A Versailles, personne ne pouvait lui parler
-d'Étienne. On savait que la veille, au matin, il
-demandait un congé de quelques heures, pour
-aller voir sa s&oelig;ur à Chavry. Il n'était pas revenu.
+d'Étienne. On savait que la veille, au matin, il
+demandait un congé de quelques heures, pour
+aller voir sa s&oelig;ur à Chavry. Il n'était pas revenu.
Vainement, le vieux soldat affirmait que son
<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-jeune maître avait quitté le château vers le soir.
+jeune maître avait quitté le château vers le soir.
Il racontait ses craintes, au sujet des communards
-réfugiés dans les bois de Chavry. On se moquait
+réfugiés dans les bois de Chavry. On se moquait
un peu de lui. Comment admettre, en effet, que
-des gardes nationaux fussent campés si près de
-leurs ennemis? Il ne fallait pas s'inquiéter du capitaine.
-En quittant le château, il était allé auprès
-de son père, voilà tout. Marius trouvait cette explication
+des gardes nationaux fussent campés si près de
+leurs ennemis? Il ne fallait pas s'inquiéter du capitaine.
+En quittant le château, il était allé auprès
+de son père, voilà tout. Marius trouvait cette explication
assez logique. Et cependant, une angoisse
-sourde le poignait. Pourquoi Étienne ne disait-il
-rien à sa s&oelig;ur de sa visite au général? On ne se
-rend pas aisément de Chavry au pont de Courbevoie,
+sourde le poignait. Pourquoi Étienne ne disait-il
+rien à sa s&oelig;ur de sa visite au général? On ne se
+rend pas aisément de Chavry au pont de Courbevoie,
en temps de guerre, quand les routes sont
-encombrées par les troupes, et le matériel d'artillerie.
-Le fidèle serviteur se rappelait que son maître
-riait beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitué
-aux ruses des Kabyles, parlait de ces hommes cachés
+encombrées par les troupes, et le matériel d'artillerie.
+Le fidèle serviteur se rappelait que son maître
+riait beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitué
+aux ruses des Kabyles, parlait de ces hommes cachés
dans les environs. Marius se tourmentait, et il
n'aurait pas pu dire la cause de ce tourment. Avant
tout, il voulait le garder pour lui seul. A quoi bon
troubler Mademoiselle? Sans doute, un malheur
-est bien vite arrivé. Il serait toujours temps de l'avertir.
-La prévenir trop tôt, ce serait la faire souffrir
+est bien vite arrivé. Il serait toujours temps de l'avertir.
+La prévenir trop tôt, ce serait la faire souffrir
inutilement, s'il se trompait; avancer sa souffrance
de quelques heures, s'il ne se trompait pas.</p>
-<p>Les deux amies dînèrent gaiement, en face l'une
+<p>Les deux amies dînèrent gaiement, en face l'une
<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-de l'autre. Couché près d'elles, Odin les surveillait
-gravement. Rien ne restait plus des inquiétudes du
-matin. Nelly continuait à plaisanter Faustine, à
-propos de ses divagations sur «la Dame à la
-bague». Elle ne l'appelait plus que Vittoria Orsini.
+de l'autre. Couché près d'elles, Odin les surveillait
+gravement. Rien ne restait plus des inquiétudes du
+matin. Nelly continuait à plaisanter Faustine, à
+propos de ses divagations sur «la Dame à la
+bague». Elle ne l'appelait plus que Vittoria Orsini.
Et elle ajoutait sur un ton de regret comique:</p>
<p>&mdash;Quel dommage que tu n'aies pas les cheveux
rouges!</p>
-<p>Faustine répliquait que des cheveux noirs suffisaient
-parfaitement à son bonheur. Après le dîner,
+<p>Faustine répliquait que des cheveux noirs suffisaient
+parfaitement à son bonheur. Après le dîner,
M<sup>lle</sup> de Bressier s'assit au piano.</p>
-<p>&mdash;Tu ne veux pas jouer à quatre mains? demanda-t-elle
-à Nelly.</p>
+<p>&mdash;Tu ne veux pas jouer à quatre mains? demanda-t-elle
+à Nelly.</p>
<p>&mdash;Ma foi, non. Je suis dans une veine de paresse,
ce soir.</p>
@@ -4344,427 +4306,427 @@ ce soir.</p>
toute seule.</p>
<p>&mdash;C'est cela; un peu de Beethoven, je te prie. Ou
-plutôt, prends la partition de <cite>Lohengrin</cite>, et joue-moi
-le prélude du <cite>Chevalier du Cygne</cite>.</p>
+plutôt, prends la partition de <cite>Lohengrin</cite>, et joue-moi
+le prélude du <cite>Chevalier du Cygne</cite>.</p>
<p>Elles se perdaient toutes les deux dans cette exquise
-mélodie, quand elles furent rappelées à la
-réalité par le bruit d'une voiture qui roulait dans
-les allées du parc.</p>
+mélodie, quand elles furent rappelées à la
+réalité par le bruit d'une voiture qui roulait dans
+les allées du parc.</p>
-<p>&mdash;Une visite, à cette heure-ci? s'écria M<sup>lle</sup> de
+<p>&mdash;Une visite, à cette heure-ci? s'écria M<sup>lle</sup> de
Bressier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-&mdash;C'est peut-être M<sup>lle</sup> Vaudois que ses vacances
+&mdash;C'est peut-être M<sup>lle</sup> Vaudois que ses vacances
ennuyaient!</p>
-<p>On entendit la voiture s'arrêter devant le perron
-du château. Quelques minutes s'écoulèrent. Faustine
+<p>On entendit la voiture s'arrêter devant le perron
+du château. Quelques minutes s'écoulèrent. Faustine
restait immobile, assise devant le piano, comme
-si elle écoutait sa pensée lui parler tout bas. Un
+si elle écoutait sa pensée lui parler tout bas. Un
valet de chambre parut, soulevant la draperie
lourde.</p>
<p>&mdash;M. de Guessaint demande si Mademoiselle
peut le recevoir. Il attend dans le petit salon.</p>
-<p>&mdash;Faites-le entrer ici, répliqua M<sup>lle</sup> de Bressier.</p>
+<p>&mdash;Faites-le entrer ici, répliqua M<sup>lle</sup> de Bressier.</p>
-<p>&mdash;Est-ce qu'il vient ébaucher une déclaration?
-s'écria Nelly.</p>
+<p>&mdash;Est-ce qu'il vient ébaucher une déclaration?
+s'écria Nelly.</p>
<p>Henry de Guessaint avait trente ans. Fils d'un magistrat,
-président de chambre à la cour de Paris, il
-restait orphelin de bonne heure, confié aux soins
-d'une mère dévote. Cette femme pieuse et timorée
-considérait le collège comme une abominable invention.
-L'enfant ne quitta pas l'hôtel familial. Il y
-fut élevé dans le respect de Dieu et la crainte des
-exercices corporels. Sa mère lui permit à grand'peine
-l'équitation, et grâce aux vigoureuses remontrances
+président de chambre à la cour de Paris, il
+restait orphelin de bonne heure, confié aux soins
+d'une mère dévote. Cette femme pieuse et timorée
+considérait le collège comme une abominable invention.
+L'enfant ne quitta pas l'hôtel familial. Il y
+fut élevé dans le respect de Dieu et la crainte des
+exercices corporels. Sa mère lui permit à grand'peine
+l'équitation, et grâce aux vigoureuses remontrances
de son oncle M. de Bressier. En revanche,
il eut le droit de lire tant qu'il voudrait.
Et quels livres!</p>
-<p>Vers douze ans, à l'âge où les vocations se trahissent,
+<p>Vers douze ans, à l'âge où les vocations se trahissent,
<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-Henry s'éprit d'un goût très vif pour la
-géographie. Comment? Pourquoi? On ne sut jamais.
-Il se passionnait pour les récits de voyages.
-Et même, il ne cachait pas son mépris pour les inventions
-de quelques romanciers à la mode, qui
+Henry s'éprit d'un goût très vif pour la
+géographie. Comment? Pourquoi? On ne sut jamais.
+Il se passionnait pour les récits de voyages.
+Et même, il ne cachait pas son mépris pour les inventions
+de quelques romanciers à la mode, qui
conduisent leurs lecteurs dans des pays fantaisistes.
-Il était bien de son siècle. Il n'aimait que la
-réalité. Il aimait aussi les femmes! A seize ans, il
-prouvait ce goût irrésistible à l'une des domestiques
-de sa mère.</p>
+Il était bien de son siècle. Il n'aimait que la
+réalité. Il aimait aussi les femmes! A seize ans, il
+prouvait ce goût irrésistible à l'une des domestiques
+de sa mère.</p>
<p>La mort de M<sup>me</sup> de Guessaint le laissa de bonne
-heure maître de lui-même. Une grande fortune, un
+heure maître de lui-même. Une grande fortune, un
nom honorable, une bonne position dans le monde:
-il n'en faut pas davantage pour être heureux. M. de
-Guessaint vivait à Paris comme les jeunes gens de
-son âge. Les plaisirs ne lui manquaient pas, autant
-ceux qui s'achètent que ceux qui se donnent. Il prenait
+il n'en faut pas davantage pour être heureux. M. de
+Guessaint vivait à Paris comme les jeunes gens de
+son âge. Les plaisirs ne lui manquaient pas, autant
+ceux qui s'achètent que ceux qui se donnent. Il prenait
les uns et les autres, et surtout des femmes.
-Mais ses amis s'étonnaient qu'il ne fixât jamais son
+Mais ses amis s'étonnaient qu'il ne fixât jamais son
choix sur une seule. Il aimait le sexe plus qu'il n'aimait
-la personne. Il ne plaisait guère, du reste, à
-ses maîtresses d'une ou de plusieurs nuits. L'une
-d'elles disait: «J'ai vu bien des êtres sensuels dans
-ma vie. Jamais un seul qui fût comparable à Guessaint.
-Ce n'est pas un homme passionné. C'est un
-satyre.» Ce ne sont pas là des propos bien graves,
+la personne. Il ne plaisait guère, du reste, à
+ses maîtresses d'une ou de plusieurs nuits. L'une
+d'elles disait: «J'ai vu bien des êtres sensuels dans
+ma vie. Jamais un seul qui fût comparable à Guessaint.
+Ce n'est pas un homme passionné. C'est un
+satyre.» Ce ne sont pas là des propos bien graves,
<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-dits par une femme quittée. Les amis d'Henry de
+dits par une femme quittée. Les amis d'Henry de
Guessaint ne lui reprochaient pas ses galanteries,
les trouvant excusables. Ils lui reprochaient sa plus
-grande qualité: le côté aventureux de son caractère.
-Comme c'est ridicule d'aimer la géographie!</p>
+grande qualité: le côté aventureux de son caractère.
+Comme c'est ridicule d'aimer la géographie!</p>
-<p>Car les goûts de l'enfant devenaient de la passion
+<p>Car les goûts de l'enfant devenaient de la passion
chez le jeune homme. Henry se faisait recevoir
-à la Société de géographie, à la Société des études
+à la Société de géographie, à la Société des études
coloniales et maritimes, dans trois ou quatre autres
-sociétés, aussi spéciales que savantes. Tout garçon
+sociétés, aussi spéciales que savantes. Tout garçon
de vingt ans est plus ou moins amoureux de sa
-maîtresse. Les maîtresses de M. de Guessaint étaient
-de toute sorte. En réalité, il ne restait fidèle qu'à
-une seule: la Géographie. Ni beau ni laid, ni gras
-ni maigre, ni pâle ni coloré, Henry entrait dans la
-catégorie de ces gens qu'on estime toujours, mais
-qu'on ne remarque jamais. Il demeurait inaperçu.
+maîtresse. Les maîtresses de M. de Guessaint étaient
+de toute sorte. En réalité, il ne restait fidèle qu'à
+une seule: la Géographie. Ni beau ni laid, ni gras
+ni maigre, ni pâle ni coloré, Henry entrait dans la
+catégorie de ces gens qu'on estime toujours, mais
+qu'on ne remarque jamais. Il demeurait inaperçu.
S'il ouvrait la bouche, il ne disait pas un mot spirituel.
-Il est vrai qu'il prononçait rarement une sottise.
-Avec ses cheveux châtains, son front bas, ses
-lèvres sensuelles, ses yeux gros, bleus et myopes,
-sa figure douce et renflée vers la mâchoire, il ressemblait
-assez bien à un mouton. Cependant, les
-tempes, un peu bombées, accusaient de la volonté.
-C'était bien toujours un mouton, mais un mouton
-entêté. Au demeurant, assez généreux de nature,
+Il est vrai qu'il prononçait rarement une sottise.
+Avec ses cheveux châtains, son front bas, ses
+lèvres sensuelles, ses yeux gros, bleus et myopes,
+sa figure douce et renflée vers la mâchoire, il ressemblait
+assez bien à un mouton. Cependant, les
+tempes, un peu bombées, accusaient de la volonté.
+C'était bien toujours un mouton, mais un mouton
+entêté. Au demeurant, assez généreux de nature,
<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-brave comme doit l'être un homme, avec un vif
-penchant pour les aventures. Encore le goût de la
-géographie qui se décelait dans cette partie de son
-caractère. Il avouait franchement qu'il rêvait la
-gloire des illustres voyageurs. Caillié, Burke, et
-Livingstone lui semblaient être les plus grands
-hommes de l'humanité. Et quand son oncle le général
+brave comme doit l'être un homme, avec un vif
+penchant pour les aventures. Encore le goût de la
+géographie qui se décelait dans cette partie de son
+caractère. Il avouait franchement qu'il rêvait la
+gloire des illustres voyageurs. Caillié, Burke, et
+Livingstone lui semblaient être les plus grands
+hommes de l'humanité. Et quand son oncle le général
lui disait en plaisantant:</p>
<p>&mdash;Eh bien, quel voyage comptes-tu faire? Par
-quelle découverte rendras-tu ton nom fameux?
-As-tu un plan? Une idée? Raconte-moi tes projets.</p>
+quelle découverte rendras-tu ton nom fameux?
+As-tu un plan? Une idée? Raconte-moi tes projets.</p>
-<p>Il répliquait avec gravité:</p>
+<p>Il répliquait avec gravité:</p>
-<p>&mdash;Parfaitement. J'ai un voyage tout arrêté dans
-ma tête. Un voyage qui aura les plus grands résultats
+<p>&mdash;Parfaitement. J'ai un voyage tout arrêté dans
+ma tête. Un voyage qui aura les plus grands résultats
au point de vue financier et humanitaire.</p>
-<p>&mdash;Ah! bah! mon neveu! Explique-moi ça;
+<p>&mdash;Ah! bah! mon neveu! Explique-moi ça;
voyons.</p>
-<p>&mdash;Savez-vous combien de voyageurs sont allés
-jusqu'à Tombouctou?</p>
+<p>&mdash;Savez-vous combien de voyageurs sont allés
+jusqu'à Tombouctou?</p>
<p>&mdash;Que diable! pourquoi veux-tu que je le sache?</p>
<p>&mdash;Mon oncle, il y en a cinq.</p>
-<p>&mdash;Et tu voudrais être le sixième, gourmand?</p>
+<p>&mdash;Et tu voudrais être le sixième, gourmand?</p>
<p>&mdash;Vous l'avez dit.</p>
<p>&mdash;Comment t'y prendras-tu? Car je suppose que
-c'est un voyage très difficile, puisque cinq hommes
+c'est un voyage très difficile, puisque cinq hommes
seulement ont pu l'accomplir?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
&mdash;Si difficile, qu'il me faudra dix ans pour le
-préparer. Je commencerai d'abord par apprendre
+préparer. Je commencerai d'abord par apprendre
l'arabe et cinq ou six dialectes africains; je resterai
-un an à l'extrémité sud de l'Algérie, pour m'acclimater
-au soleil et aux sables; je m'habituerai à ne
+un an à l'extrémité sud de l'Algérie, pour m'acclimater
+au soleil et aux sables; je m'habituerai à ne
monter que sur des chameaux; je ne mangerai que
des dattes; je resterai le plus longtemps possible
-sans boire; et enfin je me ferai mahométan.</p>
+sans boire; et enfin je me ferai mahométan.</p>
-<p>&mdash;Mahométan! Pour avoir un harem? Tu aimes
+<p>&mdash;Mahométan! Pour avoir un harem? Tu aimes
tant les femmes! Et tu t'imagines que je te
donnerai ma fille?</p>
-<p>&mdash;Oh! mon oncle, je serais si heureux d'épouser
-Faustine, que, pour elle, je renoncerais à la
-gloire d'aller à Tombouctou.</p>
-
-<p>Cette alliance devait-elle se conclure ou échouer?
-Pendant huit ans, M. de Guessaint prépara son
-voyage. Quand il arrêtait un projet, rien ne l'en
-pouvait détourner. Sa volonté native devenait de
-l'entêtement. Il apprit l'arabe et les dialectes touaregs;
-il vécut trois mois à Coléah avec deux juives
-et six mois à Khartoum avec plusieurs Soudaniennes.
-Il poussa même jusqu'aux tentes chrétiennes
-du négus Jean, où les négresses d'Éthiopie durent
-trouver de leur goût cet Européen blond. Comme,
+<p>&mdash;Oh! mon oncle, je serais si heureux d'épouser
+Faustine, que, pour elle, je renoncerais à la
+gloire d'aller à Tombouctou.</p>
+
+<p>Cette alliance devait-elle se conclure ou échouer?
+Pendant huit ans, M. de Guessaint prépara son
+voyage. Quand il arrêtait un projet, rien ne l'en
+pouvait détourner. Sa volonté native devenait de
+l'entêtement. Il apprit l'arabe et les dialectes touaregs;
+il vécut trois mois à Coléah avec deux juives
+et six mois à Khartoum avec plusieurs Soudaniennes.
+Il poussa même jusqu'aux tentes chrétiennes
+du négus Jean, où les négresses d'Éthiopie durent
+trouver de leur goût cet Européen blond. Comme,
un jour, sa cousine le plaisantait au retour d'une
de ses courses lointaines:</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-&mdash;Ne riez pas, dit-il, vous êtes la seule créature
+&mdash;Ne riez pas, dit-il, vous êtes la seule créature
capable de me faire oublier Tombouctou.</p>
-<p>&mdash;Grand merci du madrigal! répliqua Faustine.</p>
+<p>&mdash;Grand merci du madrigal! répliqua Faustine.</p>
<p>&mdash;Mais c'est un vrai compliment! Vous ne connaissez
pas Tombouctou. C'est la ville du sable, la
-cité du rêve, la Babylone du désert. Un fleuve,
-large comme une mer, baigne ses murailles inviolées,
+cité du rêve, la Babylone du désert. Un fleuve,
+large comme une mer, baigne ses murailles inviolées,
et les longues caravanes de chameaux n'y
-conduisent jamais un seul chrétien. Elle se dresse
-toute seule entre l'immensité du ciel et l'immensité
-du Sahara. C'est vers elle que montent les désirs
+conduisent jamais un seul chrétien. Elle se dresse
+toute seule entre l'immensité du ciel et l'immensité
+du Sahara. C'est vers elle que montent les désirs
et les ambitions de tous les peuples d'Afrique.
-Et le Touareg farouche aussi bien que le Nomâ bestial
+Et le Touareg farouche aussi bien que le Nomâ bestial
prononcent le nom de Tombouctou avec le
-même recueillement religieux avec lequel un Grec
-d'autrefois disait «Delphes» ou «Olympie»!</p>
+même recueillement religieux avec lequel un Grec
+d'autrefois disait «Delphes» ou «Olympie»!</p>
-<p>&mdash;Mais vous êtes un poète, mon cousin! s'écriait
-Faustine. C'est une qualité que je ne vous connaissais
+<p>&mdash;Mais vous êtes un poète, mon cousin! s'écriait
+Faustine. C'est une qualité que je ne vous connaissais
pas!</p>
<p>M. de Guessaint laissait dire, et continuait de penser
-à Tombouctou. Combien d'autres ont fait des
-rêves moins intelligents et plus fous que celui-là?</p>
+à Tombouctou. Combien d'autres ont fait des
+rêves moins intelligents et plus fous que celui-là?</p>
-<p>Il attendait dans le petit salon du château de
-Chavry que le valet de chambre lui apportât une
-réponse. Assis dans un fauteuil, la tête penchée,
-Henry réfléchissait. Il était fort pâle. Par instants,
+<p>Il attendait dans le petit salon du château de
+Chavry que le valet de chambre lui apportât une
+réponse. Assis dans un fauteuil, la tête penchée,
+Henry réfléchissait. Il était fort pâle. Par instants,
<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-il poussait un soupir comme s'il éprouvait une
+il poussait un soupir comme s'il éprouvait une
cruelle souffrance qu'il essayait en vain de cacher.</p>
<p>&mdash;Mademoiselle va recevoir Monsieur, dit le domestique
-en reparaissant. Si Monsieur veut déposer
+en reparaissant. Si Monsieur veut déposer
son pardessus, je vais avoir l'honneur de le conduire.</p>
-<p>M. de Guessaint eut une hésitation. Il semblait
-gêné de se présenter devant Faustine. Puis, tout à
-coup, prenant une résolution brusque.</p>
+<p>M. de Guessaint eut une hésitation. Il semblait
+gêné de se présenter devant Faustine. Puis, tout à
+coup, prenant une résolution brusque.</p>
-<p>&mdash;C'est bien, éclairez-moi. Je vous suis.</p>
+<p>&mdash;C'est bien, éclairez-moi. Je vous suis.</p>
<p>&mdash;Bonsoir, mon cousin, dit Faustine en le
voyant entrer. Comme vous venez tard!</p>
<p>&mdash;Oui, je viens tard, en effet. C'est que...</p>
-<p>Il s'arrêta. Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
+<p>Il s'arrêta. Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
Faustine recula.</p>
-<p>&mdash;Que vous êtes pâle! Est-ce que?... Dieu!...
-Mon père!...</p>
+<p>&mdash;Que vous êtes pâle! Est-ce que?... Dieu!...
+Mon père!...</p>
-<p>Et elle attendait, livide, angoissée, les lèvres
+<p>Et elle attendait, livide, angoissée, les lèvres
entr'ouvertes.</p>
<p>&mdash;Oui... murmura-t-il, n'ayant ni la force d'en
raconter davantage, ni le courage de s'expliquer.</p>
<p>Faustine comprenait! Elle comprenait, et elle
-restait immobile, secouée de frissons convulsifs,
-l'&oelig;il fixe. Son père, mort! Voilà ce que signifiait
-la présence de son cousin et son inexplicable silence.
-C'était comme un coup de massue que le
+restait immobile, secouée de frissons convulsifs,
+l'&oelig;il fixe. Son père, mort! Voilà ce que signifiait
+la présence de son cousin et son inexplicable silence.
+C'était comme un coup de massue que le
<span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-destin lui assénait sur la tête. Elle étouffait. Et
+destin lui assénait sur la tête. Elle étouffait. Et
elle ne faisait pas un geste, elle ne versait pas une
-larme, elle ne jetait pas un cri. Son immobilité
-épouvantait.</p>
+larme, elle ne jetait pas un cri. Son immobilité
+épouvantait.</p>
-<p>&mdash;Faustine! Faustine! s'écria Nelly en la serrant
+<p>&mdash;Faustine! Faustine! s'écria Nelly en la serrant
dans ses bras, en la pressant sur son c&oelig;ur, en
la couvrant de baisers.</p>
-<p>M<sup>lle</sup> de Bressier ne répondait rien. Son front, ses
-joues, ses lèvres, ses mains se glaçaient. La vie se
-retirait de cette malheureuse créature, soudainement
+<p>M<sup>lle</sup> de Bressier ne répondait rien. Son front, ses
+joues, ses lèvres, ses mains se glaçaient. La vie se
+retirait de cette malheureuse créature, soudainement
meurtrie en plein c&oelig;ur. Nelly la poussait doucement
vers un fauteuil. Faustine se laissait faire.
-Elle s'asseyait docilement. Mais elle continuait à
+Elle s'asseyait docilement. Mais elle continuait à
garder un silence effrayant et farouche. A peine un
-léger tremblement des lèvres, comme si elle se parlait
-tout bas à elle-même. M. de Guessaint et Nelly
-s'épeuraient devant cette douleur concentrée, qui
-ne se répandait ni par des larmes ni par des cris.
+léger tremblement des lèvres, comme si elle se parlait
+tout bas à elle-même. M. de Guessaint et Nelly
+s'épeuraient devant cette douleur concentrée, qui
+ne se répandait ni par des larmes ni par des cris.
M<sup>lle</sup> Forestier s'agenouillait devant son amie, et
baisait ses mains qu'elle mouillait de pleurs.</p>
<p>&mdash;Faustine! je t'en prie, je t'en supplie, parle-moi,
-réponds-moi! Tu ne me vois donc pas? Tu ne
-m'entends donc pas? Je suis à tes genoux, moi,
+réponds-moi! Tu ne me vois donc pas? Tu ne
+m'entends donc pas? Je suis à tes genoux, moi,
Nelly, ta meilleure amie, ta s&oelig;ur... O mon Dieu!
est-ce qu'elle va rester comme cela?</p>
<p>Faustine baissa les yeux, ces yeux effroyablement
<span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
fixes. Elle voyait Nelly maintenant. Elle la regardait.
-Elle dit à voix haute:</p>
+Elle dit à voix haute:</p>
-<p>&mdash;Alors, mon père est mort...</p>
+<p>&mdash;Alors, mon père est mort...</p>
-<p>Et, brusquement, elle éclata en sanglots.</p>
+<p>Et, brusquement, elle éclata en sanglots.</p>
-<p>&mdash;Ah! s'écria Nelly, Dieu merci! elle pleure.</p>
+<p>&mdash;Ah! s'écria Nelly, Dieu merci! elle pleure.</p>
<p>Elle pleurait, oh! elle pleurait toutes les larmes
-de son corps! Nelly l'avait étendue sur la chaise
-longue; et là, Faustine sanglotait, s'abandonnant
-à son désespoir, disant d'une voix entrecoupée:
-«Papa... mon pauvre papa!...» Toute la soirée,
-elle resta ainsi, brisée, vaincue. Nelly et M. de
+de son corps! Nelly l'avait étendue sur la chaise
+longue; et là, Faustine sanglotait, s'abandonnant
+à son désespoir, disant d'une voix entrecoupée:
+«Papa... mon pauvre papa!...» Toute la soirée,
+elle resta ainsi, brisée, vaincue. Nelly et M. de
Guessaint se taisaient. Eux aussi aimaient tendrement
-le général de Bressier; eux aussi souffraient
+le général de Bressier; eux aussi souffraient
de cette mort brusque et cruelle. Mais leur douleur
-ne trouvait pas une plainte en présence du
+ne trouvait pas une plainte en présence du
navrement de la fille. Faustine avait une nature
-énergique et forte. Le malheur pouvait la courber
-d'abord sous sa main d'acier. Elle réagissait bientôt,
-prête à lutter contre le destin féroce. Tout à coup,
+énergique et forte. Le malheur pouvait la courber
+d'abord sous sa main d'acier. Elle réagissait bientôt,
+prête à lutter contre le destin féroce. Tout à coup,
elle essuya ses larmes, et regardant M. de Guessaint
en face:</p>
-<p>&mdash;Je désire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque
-mon père a été tué à l'ennemi, je veux savoir comment.</p>
+<p>&mdash;Je désire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque
+mon père a été tué à l'ennemi, je veux savoir comment.</p>
-<p>Vainement, M. de Guessaint se défendait. Pourquoi
-donner à Faustine cette émotion inutile?
+<p>Vainement, M. de Guessaint se défendait. Pourquoi
+donner à Faustine cette émotion inutile?
<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-Chaque mot prononcé aviverait la torture de la
-jeune fille. Chaque détail recueilli évoquerait pour
-elle de sinistres visions. Mais il y avait de l'héroïsme
-dans cette fière créature. Toute une race de soldats
-revivait en elle. Son âme vaillante ne connaissait
+Chaque mot prononcé aviverait la torture de la
+jeune fille. Chaque détail recueilli évoquerait pour
+elle de sinistres visions. Mais il y avait de l'héroïsme
+dans cette fière créature. Toute une race de soldats
+revivait en elle. Son âme vaillante ne connaissait
pas les ridicules terreurs. Si, un instant, elle pliait
-écrasée, elle se redressait bientôt, plus énergique
-et plus hautaine. Elle l'adorait, ce père, qu'une mort
-tragique lui ravissait. Il l'avait élevée, elle, privée
-de sa mère dès le berceau. Il lui suffisait de fermer
-les yeux pour revoir l'énergique soldat, penché sur
+écrasée, elle se redressait bientôt, plus énergique
+et plus hautaine. Elle l'adorait, ce père, qu'une mort
+tragique lui ravissait. Il l'avait élevée, elle, privée
+de sa mère dès le berceau. Il lui suffisait de fermer
+les yeux pour revoir l'énergique soldat, penché sur
son petit lit, et la couvrant de son regard tendre.
-C'est de lui qu'elle tenait ces premières phrases que
+C'est de lui qu'elle tenait ces premières phrases que
balbutie une bouche enfantine. C'est de lui qu'elle
-apprenait toutes les légendes héroïques de l'armée
+apprenait toutes les légendes héroïques de l'armée
africaine. Elle se souvenait du commandant de
-Bressier, alors à la tête d'un bataillon du 1<sup>er</sup> zouaves,
+Bressier, alors à la tête d'un bataillon du 1<sup>er</sup> zouaves,
et revenant de Constantine. Il racontait ses campagnes
-à la petite fille étonnée, ravie et stupéfaite; et
-les razzias bruyantes, et la fuite désordonnée des
+à la petite fille étonnée, ravie et stupéfaite; et
+les razzias bruyantes, et la fuite désordonnée des
Arabes au burnous blanc; et les villages qui fumaient;
-et la cantinière qu'on appelait «Mademoiselle
-maman»; et le désert jaune où rôdaient les
-lions roux sous le soleil cuivré. Ou bien, devenu
-colonel, il disait la triomphale entrée dans les rues
-de Milan, alors que, par les fenêtres pavoisées de
+et la cantinière qu'on appelait «Mademoiselle
+maman»; et le désert jaune où rôdaient les
+lions roux sous le soleil cuivré. Ou bien, devenu
+colonel, il disait la triomphale entrée dans les rues
+de Milan, alors que, par les fenêtres pavoisées de
<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
drapeaux, pleuvaient des bouquets, des applaudissements
et des sourires. Et puis encore, cette
-course à travers la Chine, qui tenait à la fois de
-l'épopée et du rêve, quand, avec une poignée de six
+course à travers la Chine, qui tenait à la fois de
+l'épopée et du rêve, quand, avec une poignée de six
mille pioupious, on attaquait un empire de quatre
cent millions d'hommes; le pont de Palikao, lorsque
-s'y engouffraient les Tartares aux yeux bridés, agitant
-leurs bannières en losange, où grimaçaient de
-noirs démons; et l'incendie du Palais d'Été, et l'entrée
-dans Pékin, qui apparaissait subitement dans
-une ceinture de murs crénelés, avec ses toits de
-tuiles vernissées, ses palais jaunes, ses mandarins
-coiffés d'une plume de paon, racontant à cette armée
-héroïque les secrets de l'Asie mystérieuse!</p>
+s'y engouffraient les Tartares aux yeux bridés, agitant
+leurs bannières en losange, où grimaçaient de
+noirs démons; et l'incendie du Palais d'Été, et l'entrée
+dans Pékin, qui apparaissait subitement dans
+une ceinture de murs crénelés, avec ses toits de
+tuiles vernissées, ses palais jaunes, ses mandarins
+coiffés d'une plume de paon, racontant à cette armée
+héroïque les secrets de l'Asie mystérieuse!</p>
<p>Mort, l'homme qui accomplissait tant d'actions
hardies ou sublimes, qui ne marchandait au pays
-ni son temps, ni sa santé, ni sa vie. Mort comme il
-rêvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu
+ni son temps, ni sa santé, ni sa vie. Mort comme il
+rêvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu
des balles qui sifflaient, au milieu des obus qui
-éclaboussaient le sol de chair humaine, dans l'enivrement
-de la lutte et du devoir rempli. Hélas! non
-point en face de l'étranger! En se battant contre des
-Français, drapeau tricolore contre drapeau rouge,
-enfants de la même famille se ruant les uns contre
+éclaboussaient le sol de chair humaine, dans l'enivrement
+de la lutte et du devoir rempli. Hélas! non
+point en face de l'étranger! En se battant contre des
+Français, drapeau tricolore contre drapeau rouge,
+enfants de la même famille se ruant les uns contre
les autres. Eh bien, elle ne voulait rien ignorer.
-C'était son devoir, à elle, de se faire conter la fin
+C'était son devoir, à elle, de se faire conter la fin
<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-de ce héros. Elle savait comment son père avait
-vécu: elle voulait savoir comment son père était
+de ce héros. Elle savait comment son père avait
+vécu: elle voulait savoir comment son père était
mort!</p>
-<p>Il fallut donc que M. de Guessaint parlât. Il arrivait
+<p>Il fallut donc que M. de Guessaint parlât. Il arrivait
droit de Versailles. Deux heures auparavant,
-l'aide de camp même du général lui avait raconté la
-catastrophe. Vers trois heures de l'après-midi, le
-commandant du corps d'armée donnait l'ordre de
-faire avancer la réserve. L'artillerie des communards
-fauchait des rangs entiers. Les troupes hésitaient.
-Déjà un bataillon reculait en désordre, quand
-le général lança son cheval au galop et cria: «En
-avant! en avant!»&mdash;Il disparaissait un moment
-dans la fumée. Bientôt on le revoyait debout, près
-de son cheval éventré par un éclat d'obus. Il courait
-pendant quelques mètres entraînant ceux-là mêmes
-qui voulaient fuir, fascinés à présent par le courage
-de leur chef. Tout à coup, il buttait contre une
-pierre et tombait raide. Une balle lui avait troué le
-c&oelig;ur. Son officier d'ordonnance, aidé de deux soldats
-d'infanterie de marine, se hâtait d'emporter
-le corps, au milieu des coups de fusil. Voilà tout.
-L'histoire était simple et grande comme la vie même
+l'aide de camp même du général lui avait raconté la
+catastrophe. Vers trois heures de l'après-midi, le
+commandant du corps d'armée donnait l'ordre de
+faire avancer la réserve. L'artillerie des communards
+fauchait des rangs entiers. Les troupes hésitaient.
+Déjà un bataillon reculait en désordre, quand
+le général lança son cheval au galop et cria: «En
+avant! en avant!»&mdash;Il disparaissait un moment
+dans la fumée. Bientôt on le revoyait debout, près
+de son cheval éventré par un éclat d'obus. Il courait
+pendant quelques mètres entraînant ceux-là mêmes
+qui voulaient fuir, fascinés à présent par le courage
+de leur chef. Tout à coup, il buttait contre une
+pierre et tombait raide. Une balle lui avait troué le
+c&oelig;ur. Son officier d'ordonnance, aidé de deux soldats
+d'infanterie de marine, se hâtait d'emporter
+le corps, au milieu des coups de fusil. Voilà tout.
+L'histoire était simple et grande comme la vie même
de ce soldat.</p>
<p>M. de Guessaint attendait les ordres de sa cousine.
-On ne pouvait pas déposer les restes du général
+On ne pouvait pas déposer les restes du général
<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-dans le caveau de famille, au Père-Lachaise. Où
-voulait-elle qu'ils fussent transportés? Faustine réfléchissait.
-Elle consultait le mort pour connaître
-sa volonté.</p>
-
-<p>&mdash;Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles,
-dit-elle. Mais mon père a souvent exprimé son horreur
-pour ces pompes brillantes, où l'émotion disparaît
-sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles
+dans le caveau de famille, au Père-Lachaise. Où
+voulait-elle qu'ils fussent transportés? Faustine réfléchissait.
+Elle consultait le mort pour connaître
+sa volonté.</p>
+
+<p>&mdash;Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles,
+dit-elle. Mais mon père a souvent exprimé son horreur
+pour ces pompes brillantes, où l'émotion disparaît
+sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles
n'est plus une ville. C'est une grande
-hôtellerie où tout le monde a pris rendez-vous. Je
-désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père. Il
-y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on
+hôtellerie où tout le monde a pris rendez-vous. Je
+désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père. Il
+y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on
dira la messe et que nous prierons pour lui.</p>
-<p>Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette
-funèbre cérémonie éveillerait chez Faustine. Elle
-voulait qu'elle renonçât à cette idée. Mais la jeune
-fille se révoltait:</p>
+<p>Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette
+funèbre cérémonie éveillerait chez Faustine. Elle
+voulait qu'elle renonçât à cette idée. Mais la jeune
+fille se révoltait:</p>
-<p>&mdash;Je fais ce que mon père ordonnerait qu'on fît
-s'il pouvait nous dicter ses volontés.</p>
+<p>&mdash;Je fais ce que mon père ordonnerait qu'on fît
+s'il pouvait nous dicter ses volontés.</p>
-<p>M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu'à
-obéir à sa cousine. Faustine était la maîtresse.</p>
+<p>M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu'à
+obéir à sa cousine. Faustine était la maîtresse.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que vous couchez au château? demanda-t-elle
+<p>&mdash;Est-ce que vous couchez au château? demanda-t-elle
au jeune homme.</p>
-<p>&mdash;Non, ma cousine. Il faut que je retourne à
-Versailles et que je transmette votre décision au
+<p>&mdash;Non, ma cousine. Il faut que je retourne à
+Versailles et que je transmette votre décision au
commandant de la place.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
&mdash;Merci, mon cousin. Je n'oublierai pas que
-vous avez été de moitié dans la plus grande douleur
+vous avez été de moitié dans la plus grande douleur
de ma vie.</p>
<p>Elle lui serra la main, et M. de Guessaint sortit.</p>
@@ -4772,42 +4734,42 @@ de ma vie.</p>
<p>&mdash;Si tu savais combien je suis malheureuse, murmura
Faustine en glissant dans les bras de Nelly.</p>
-<p>De nouveau, elle fondait en larmes, et son désespoir
+<p>De nouveau, elle fondait en larmes, et son désespoir
la ressaisissait, plus intense et plus violent
-au souvenir de ce père qu'elle adorait. Elle se
-coucha pour complaire à son amie. Mais pas un
-instant elle ne put fermer l'&oelig;il. Pauvre Étienne!
+au souvenir de ce père qu'elle adorait. Elle se
+coucha pour complaire à son amie. Mais pas un
+instant elle ne put fermer l'&oelig;il. Pauvre Étienne!
comme il serait malheureux, lui aussi. Faustine se
-retournait dans son lit, fiévreuse, répétant: «Papa!
-oh! mon pauvre papa!» Elle ne s'endormit qu'au
-matin, brisée, de ce sommeil lourd qui est moins
-le repos que l'anéantissement. Lorsqu'elle s'éveilla,
-la matinée s'avançait déjà. La jeune fille ne voyait
+retournait dans son lit, fiévreuse, répétant: «Papa!
+oh! mon pauvre papa!» Elle ne s'endormit qu'au
+matin, brisée, de ce sommeil lourd qui est moins
+le repos que l'anéantissement. Lorsqu'elle s'éveilla,
+la matinée s'avançait déjà. La jeune fille ne voyait
ni le clair soleil qui se jouait entre les branches,
-ni les gaietés rieuses du printemps. Elle n'entendait
+ni les gaietés rieuses du printemps. Elle n'entendait
pas les cris vifs des oiseaux qui voletaient en se
-poursuivant d'arbre en arbre. Une seule pensée la
-tenait. Son père, qu'elle chérissait de toutes les
-forces de son être, elle ne le verrait plus jamais
+poursuivant d'arbre en arbre. Une seule pensée la
+tenait. Son père, qu'elle chérissait de toutes les
+forces de son être, elle ne le verrait plus jamais
jamais! Sa femme de chambre lui dit que M<sup>lle</sup> Nelly
-était venue plusieurs fois prendre de ses nouvelles,
+était venue plusieurs fois prendre de ses nouvelles,
et qu'elle l'attendait dans l'atelier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-&mdash;Priez M<sup>lle</sup> Forestier de m'excuser, répliqua
+&mdash;Priez M<sup>lle</sup> Forestier de m'excuser, répliqua
Faustine, je la rejoindrai dans un instant.</p>
<p>Et elle descendit dans le cabinet de travail du
-général. M. de Bressier aimait à se réfugier dans
-cette pièce large, aux tentures sombres, où se
-trouvaient réunis quelques-uns des plus chers souvenirs
-de sa vie aventureuse. A côté d'armes arabes,
-autrichiennes et chinoises, entre les panoplies guerrières,
-étaient accrochés les portraits de ses enfants
+général. M. de Bressier aimait à se réfugier dans
+cette pièce large, aux tentures sombres, où se
+trouvaient réunis quelques-uns des plus chers souvenirs
+de sa vie aventureuse. A côté d'armes arabes,
+autrichiennes et chinoises, entre les panoplies guerrières,
+étaient accrochés les portraits de ses enfants
et de sa femme. Au fond de la chambre se dressait
-un bureau, acheté par lui à la vente du maréchal
+un bureau, acheté par lui à la vente du maréchal
Bugeaud. Au commencement de la guerre, il disait
-à Faustine:</p>
+à Faustine:</p>
<p>&mdash;Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de
ce bureau, je garde l'autre. Si je suis... hum!...
@@ -4815,571 +4777,571 @@ s'il m'arrive malheur, je veux que tu puisses ouvrir
ce meuble. Tu y trouveras mon testament.</p>
<p>Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant
-ses larmes, Faustine venait exécuter les ordres de
-son père. Tout était dans un ordre parfait. Quelques
-cartons, remplis de papiers mis à leur place,
-bien étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez
-grande, où luisait un cachet de cire rouge aux
-armes du général. On lisait ces trois mots: «Pour
-mes enfants.»</p>
-
-<p>La jeune fille hésita un instant avant de briser
+ses larmes, Faustine venait exécuter les ordres de
+son père. Tout était dans un ordre parfait. Quelques
+cartons, remplis de papiers mis à leur place,
+bien étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez
+grande, où luisait un cachet de cire rouge aux
+armes du général. On lisait ces trois mots: «Pour
+mes enfants.»</p>
+
+<p>La jeune fille hésita un instant avant de briser
<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-le scel. Ce papier ne lui appartenait pas, à elle
-seulement, mais aussi à Étienne. Elle réfléchit que
+le scel. Ce papier ne lui appartenait pas, à elle
+seulement, mais aussi à Étienne. Elle réfléchit que
M. de Bressier, dans son testament, ordonnait
-peut-être comment devait avoir lieu son service
-funèbre. Son devoir lui commandait d'en prendre
-connaissance avant l'arrivée de son frère. Puis, une
-telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre
+peut-être comment devait avoir lieu son service
+funèbre. Son devoir lui commandait d'en prendre
+connaissance avant l'arrivée de son frère. Puis, une
+telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre
eux tout restait commun. A l'avance, elle savait
-qu'il l'approuverait. Elle déchira l'enveloppe et elle
-lut. M. de Bressier désirait, en effet, que son enterrement
-fût très simple. Autant que possible, il
-souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus
-à un général de division, grand officier de la Légion
+qu'il l'approuverait. Elle déchira l'enveloppe et elle
+lut. M. de Bressier désirait, en effet, que son enterrement
+fût très simple. Autant que possible, il
+souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus
+à un général de division, grand officier de la Légion
d'honneur. Que les plus chers parmi ses compagnons
-d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on
-ne prononçât aucun discours; qu'on dît seulement
-une messe basse: voilà tout ce que demandait cet
-homme de bien. Les prières de ceux qu'il aimait
-lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle.</p>
-
-<p>Suivaient quelques lignes spécialement adressées
-à Faustine. Le général ne donnait aucun ordre à sa
-fille. Pourtant, il la priait d'épouser M. de Guessaint,
+d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on
+ne prononçât aucun discours; qu'on dît seulement
+une messe basse: voilà tout ce que demandait cet
+homme de bien. Les prières de ceux qu'il aimait
+lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle.</p>
+
+<p>Suivaient quelques lignes spécialement adressées
+à Faustine. Le général ne donnait aucun ordre à sa
+fille. Pourtant, il la priait d'épouser M. de Guessaint,
le fils de sa s&oelig;ur. Elle avait dix-sept ans. Le
-métier des armes ne permettait pas à son frère de
-rester longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari.
-Et ce mari, son père voulait le connaître à l'avance.
+métier des armes ne permettait pas à son frère de
+rester longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari.
+Et ce mari, son père voulait le connaître à l'avance.
<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
Faustine laissa tomber le papier sur la table du
-bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses
-mains. Puis, à voix haute, comme si elle parlait à
-un être invisible, mais toujours présent, qui pouvait
+bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses
+mains. Puis, à voix haute, comme si elle parlait à
+un être invisible, mais toujours présent, qui pouvait
l'entendre et l'approuver:</p>
-<p>&mdash;Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai
+<p>&mdash;Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai
madame de Guessaint.</p>
-<p>Elle reprit le testament. Il était assez long. Le
-général n'oubliait personne; aucun de ceux qu'il
-chérissait. Par exemple, il léguait douze cents
-francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire
-et médaillé, qui habitait près de Pornic,
+<p>Elle reprit le testament. Il était assez long. Le
+général n'oubliait personne; aucun de ceux qu'il
+chérissait. Par exemple, il léguait douze cents
+francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire
+et médaillé, qui habitait près de Pornic,
sur une des terres de M. de Bressier. Ce sous-officier
-avait été blessé naguère à côté de lui, en
-lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs,
+avait été blessé naguère à côté de lui, en
+lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs,
assurant l'existence des plus pauvres. Chacun de
ses amis recevait un souvenir. Et dans le choix
-même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté
-vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle
-formait naturellement deux portions égales distribuées
+même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté
+vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle
+formait naturellement deux portions égales distribuées
entre son fils et sa fille. Le testament se terminait
-par deux lignes adressées à Étienne. Deux
-lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père
-disait au fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi
+par deux lignes adressées à Étienne. Deux
+lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père
+disait au fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi
comme je me suis conduit. Aime la France comme
-je l'ai aimée!»</p>
+je l'ai aimée!»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span></p>
<h3>VII</h3>
-<p>&mdash;Je vous demande pardon de vous déranger,
-Mademoiselle. Il y a au salon des amis de mon général.
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de vous déranger,
+Mademoiselle. Il y a au salon des amis de mon général.
Ils arrivent de Versailles, conduits par M. de
Guessaint.</p>
-<p>Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait
-à rêver dans le cabinet de travail de son père.</p>
+<p>Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait
+à rêver dans le cabinet de travail de son père.</p>
<p>&mdash;Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma
chambre, et je descends.</p>
-<p>Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à
-ses souvenirs, elle aurait été frappée par l'allure
-étrange de Marius. Ses dents claquaient. Une pâleur
-verte rendait presque méconnaissable son visage
-énergique. Par instants, il s'appuyait contre un
+<p>Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à
+ses souvenirs, elle aurait été frappée par l'allure
+étrange de Marius. Ses dents claquaient. Une pâleur
+verte rendait presque méconnaissable son visage
+énergique. Par instants, il s'appuyait contre un
meuble, comme s'il allait tomber. C'est que maintenant
<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-il connaissait toute l'étendue du désastre
-qui frappait la famille de Bressier: ce désastre
+il connaissait toute l'étendue du désastre
+qui frappait la famille de Bressier: ce désastre
que Faustine ignorait encore. La veille, Marius
-trouvait déjà bien étrange l'absence prolongée
-d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui apparaissait
+trouvait déjà bien étrange l'absence prolongée
+d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui apparaissait
grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai,
bon enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le
-service et docile à ses chefs. Comment admettre
+service et docile à ses chefs. Comment admettre
qu'un pareil officier, ayant quelques heures de
-congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son
-père au pont de Courbevoie? Invraisemblable. Le
-général dirait tout de suite à son fils: «Tu as une
-permission?» Non, Étienne courait un danger.</p>
+congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son
+père au pont de Courbevoie? Invraisemblable. Le
+général dirait tout de suite à son fils: «Tu as une
+permission?» Non, Étienne courait un danger.</p>
<p>Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait
-la même idée dans son cerveau, hanté
-par des terreurs folles. Au matin, il courait à Versailles
-sans rien dire à personne. Coûte que coûte,
-il voulait savoir la vérité. Il allait la connaître dans
-toute son horreur. Couché de bonne heure, la veille,
-avant l'arrivée de M. de Guessaint, le matin, il partait
-avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne
-demeurait pas dans le château même. Il occupait
-ce petit pavillon de garde où Nelly et Faustine
-l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait dans le
-fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait
-donc la mort de son général. Il l'apprit en arrivant
+la même idée dans son cerveau, hanté
+par des terreurs folles. Au matin, il courait à Versailles
+sans rien dire à personne. Coûte que coûte,
+il voulait savoir la vérité. Il allait la connaître dans
+toute son horreur. Couché de bonne heure, la veille,
+avant l'arrivée de M. de Guessaint, le matin, il partait
+avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne
+demeurait pas dans le château même. Il occupait
+ce petit pavillon de garde où Nelly et Faustine
+l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait dans le
+fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait
+donc la mort de son général. Il l'apprit en arrivant
<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-à l'état-major de la place. Le concierge, ancien
-sergent, vint droit à Marius.</p>
+à l'état-major de la place. Le concierge, ancien
+sergent, vint droit à Marius.</p>
<p>&mdash;Ah! comme je vous plains, mon camarade!</p>
<p>&mdash;Quoi? qu'est-ce qu'il y a?</p>
-<p>&mdash;Vous ne savez donc pas? Votre maître?...</p>
+<p>&mdash;Vous ne savez donc pas? Votre maître?...</p>
<p>&mdash;Le capitaine?</p>
-<p>&mdash;Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!</p>
+<p>&mdash;Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!</p>
<p>Marius s'abattit comme un b&oelig;uf qu'on assomme.
-Six heures du matin sonnaient à peine. Déjà, la
+Six heures du matin sonnaient à peine. Déjà, la
cour s'emplissait d'officiers, d'estafettes, de soldats
qui allaient et venaient; tout le mouvement d'une
ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et
qu'on se bat tous les jours, et que toutes les nuits
-le danger recommence. On savait déjà l'affreux
-malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi; le
-capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent
+le danger recommence. On savait déjà l'affreux
+malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi; le
+capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent
transporta Marius dans sa loge, et lui prodigua
-ses soins pour le rappeler à lui. Au bout d'un quart
+ses soins pour le rappeler à lui. Au bout d'un quart
d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui racontait
-l'aventure tragique. La mort du père, d'abord,
-glorieusement frappé d'une balle en pleine poitrine,
-quand il menait au feu ses soldats hésitants et
-troublés. La mort du fils ensuite, cette fin hideuse,
+l'aventure tragique. La mort du père, d'abord,
+glorieusement frappé d'une balle en pleine poitrine,
+quand il menait au feu ses soldats hésitants et
+troublés. La mort du fils ensuite, cette fin hideuse,
dans un guet-apens.</p>
-<p>Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à
-coup, au moment où le soleil se levait, une ombre
+<p>Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à
+coup, au moment où le soleil se levait, une ombre
<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-marcher vers elle. Le factionnaire criait: «Qui
-vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu
+marcher vers elle. Le factionnaire criait: «Qui
+vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu
prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes.
-On le saisissait bientôt. L'inconnu disait s'appeler
+On le saisissait bientôt. L'inconnu disait s'appeler
Joseph Larcher. Il faisait partie des troupes
-de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire
-assez étrange. D'après lui, une soixantaine
-de gardes nationaux se cachaient dans les bois, à
-quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un
+de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire
+assez étrange. D'après lui, une soixantaine
+de gardes nationaux se cachaient dans les bois, à
+quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un
capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait
-de la part de ses camarades offrir un marché. Les
-communards respecteraient l'officier; en échange,
+de la part de ses camarades offrir un marché. Les
+communards respecteraient l'officier; en échange,
on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux
-entremêlait son récit d'interjections comiques, de
-phrases entrecoupées, qui trahissaient une terreur
-bestiale. Non, il n'était pas un méchant homme,
-mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu rester
+entremêlait son récit d'interjections comiques, de
+phrases entrecoupées, qui trahissaient une terreur
+bestiale. Non, il n'était pas un méchant homme,
+mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu rester
tranquille. Impossible. Avec ces bavards de
-l'Hôtel de ville, il fallait marcher droit. On pouvait
+l'Hôtel de ville, il fallait marcher droit. On pouvait
le croire sur parole. Ses compagnons et lui ne
-demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait
+demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait
bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif
vivant.</p>
-<p>Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait
-attentivement le récit embrouillé et confus du
-garde national. Évidemment, cet homme ne mentait
+<p>Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait
+attentivement le récit embrouillé et confus du
+garde national. Évidemment, cet homme ne mentait
<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance
-vers le bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à
+vers le bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à
l'officier sa parole d'honneur que ses compagnons
-auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste n'y pensait
-guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne.
-C'est ainsi qu'une compagnie de ligne s'était mise
-en marche pour délivrer Étienne. Que se passait-il
+auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste n'y pensait
+guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne.
+C'est ainsi qu'une compagnie de ligne s'était mise
+en marche pour délivrer Étienne. Que se passait-il
ensuite? On ne savait pas. On supposait que quelques
-soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les
+soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les
premiers sur les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de
-peur, se croyant trahis, avaient tué leur prisonnier,
-après l'avoir accablé de coups et criblé d'outrages!
-Quand le capitaine du détachement de ligne fut
-maître du bois, il trouva le corps d'Étienne de
-Bressier percé de balles, déjà tuméfié. Le visage
+peur, se croyant trahis, avaient tué leur prisonnier,
+après l'avoir accablé de coups et criblé d'outrages!
+Quand le capitaine du détachement de ligne fut
+maître du bois, il trouva le corps d'Étienne de
+Bressier percé de balles, déjà tuméfié. Le visage
noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une
-expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats
-massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la
-main. C'est à peine si quelques gardes nationaux
-s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme
-une volée de perdreaux.</p>
-
-<p>Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius
-s'était mis à pleurer. Peu à peu, ses larmes
-s'arrêtèrent. Il serrait les poings avec rage, ou levait
-les bras, dans une indicible colère, comme pour
-menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché
+expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats
+massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la
+main. C'est à peine si quelques gardes nationaux
+s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme
+une volée de perdreaux.</p>
+
+<p>Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius
+s'était mis à pleurer. Peu à peu, ses larmes
+s'arrêtèrent. Il serrait les poings avec rage, ou levait
+les bras, dans une indicible colère, comme pour
+menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché
<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-par la conscription à sa terre bourguignonne; ce
-fils des anciens serfs, dont le cerveau étroit ne concevait
-aucune des idées de son temps; ce simple
-soldat, devenu sous-officier après tant d'années de
-bonne conduite, après tant d'actes de bravoure;
+par la conscription à sa terre bourguignonne; ce
+fils des anciens serfs, dont le cerveau étroit ne concevait
+aucune des idées de son temps; ce simple
+soldat, devenu sous-officier après tant d'années de
+bonne conduite, après tant d'actes de bravoure;
cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce moment
-une impression bien étrange pour un être tel que
-lui. Il voyait à jamais éteint ce nom de Bressier
-qui, à ses yeux, s'auréolait d'une gloire lumineuse.</p>
+une impression bien étrange pour un être tel que
+lui. Il voyait à jamais éteint ce nom de Bressier
+qui, à ses yeux, s'auréolait d'une gloire lumineuse.</p>
-<p>Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions
+<p>Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions
de M<sup>lle</sup> de Bressier. On savait que le service
-du général aurait lieu au château de Chavry.
+du général aurait lieu au château de Chavry.
Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient
-à Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient
+à Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient
y assister. Restait une question grave pour laquelle
le commandant de la place, M. de Rentz, dut prendre
-l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les
-deux services en même temps? Ou convenait-il de
-cacher à Faustine pendant quelques jours encore
-la mort de son frère aîné? M. de Guessaint n'hésita
-pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune fille,
-désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus
-concentré. Lui apprendre qu'Étienne venait de
-succomber, lui aussi, ce serait la briser: peut-être
+l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les
+deux services en même temps? Ou convenait-il de
+cacher à Faustine pendant quelques jours encore
+la mort de son frère aîné? M. de Guessaint n'hésita
+pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune fille,
+désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus
+concentré. Lui apprendre qu'Étienne venait de
+succomber, lui aussi, ce serait la briser: peut-être
la tuer.</p>
<p>&mdash;Que faire, alors? demanda M. de Rentz. M<sup>lle</sup> de
<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-Bressier s'étonnera de l'absence de son frère, en un
+Bressier s'étonnera de l'absence de son frère, en un
pareil moment.</p>
-<p>&mdash;Nous mentirons, mon général. Et vous m'y
+<p>&mdash;Nous mentirons, mon général. Et vous m'y
aiderez.</p>
<p>&mdash;Volontiers. Comment?</p>
-<p>&mdash;Vous comptez venir au château pour la
+<p>&mdash;Vous comptez venir au château pour la
messe?</p>
-<p>&mdash;Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je
+<p>&mdash;Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je
sais que mon pauvre camarade n'aimait pas les
enterrements officiels. Mais je veux au moins que
des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon
de ligne et un escadron d'artillerie sont en
-route pour Chavry. Le corps sera transporté sur
-un affût de canon.</p>
+route pour Chavry. Le corps sera transporté sur
+un affût de canon.</p>
-<p>&mdash;Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous
-avez donné hier une mission au capitaine de Bressier?
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous
+avez donné hier une mission au capitaine de Bressier?
Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu le temps
-de le rappeler par télégraphe.</p>
+de le rappeler par télégraphe.</p>
<p>&mdash;Parfaitement.</p>
-<p>&mdash;De cette façon, elle restera dans l'ignorance,
+<p>&mdash;De cette façon, elle restera dans l'ignorance,
au moins pendant une semaine. Je l'habituerai peu
-à peu à ce malheur. Et quand il me sera permis de
-le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour
+à peu à ce malheur. Et quand il me sera permis de
+le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour
souffrir encore.</p>
<p>&mdash;Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-&mdash;Non, mon général. Les êtres très malheureux
-sont toujours très crédules.</p>
-
-<p>Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de
-Bressier. Chacun connut bientôt ce que décidaient
-le général de Rentz et M. de Guessaint. Faustine
-ignorait et devait ignorer la mort de son frère.
-Quand Marius dit à la jeune fille que plusieurs
+&mdash;Non, mon général. Les êtres très malheureux
+sont toujours très crédules.</p>
+
+<p>Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de
+Bressier. Chacun connut bientôt ce que décidaient
+le général de Rentz et M. de Guessaint. Faustine
+ignorait et devait ignorer la mort de son frère.
+Quand Marius dit à la jeune fille que plusieurs
personnes arrivaient, les jardins et le parc s'emplissaient
-déjà. Non seulement, les troupes commandées
+déjà. Non seulement, les troupes commandées
occupaient la place qu'on leur assignait; mais
encore des officiers, des sous-officiers et des soldats
-ayant tous servi sous les ordres du général. Les uniformes
-variés, aux couleurs violentes, se découpaient
+ayant tous servi sous les ordres du général. Les uniformes
+variés, aux couleurs violentes, se découpaient
nettement sur la verdure criarde des arbres
-et des pelouses. Les lignards, placés sur trois
-rangs, occupaient les deux côtés de la grande allée
+et des pelouses. Les lignards, placés sur trois
+rangs, occupaient les deux côtés de la grande allée
qui partait de la grille. Les officiers des autres
-armes, des généraux, des colonels se massaient à
-la droite et à la gauche du château. M. de Guessaint,
-ayant Nelly à son côté, recevait sur le perron. Tout
-à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche
-sous le long voile noir qui encadrait sa pâleur. On
+armes, des généraux, des colonels se massaient à
+la droite et à la gauche du château. M. de Guessaint,
+ayant Nelly à son côté, recevait sur le perron. Tout
+à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche
+sous le long voile noir qui encadrait sa pâleur. On
lisait tant de douleur sur ce fier visage, tant de
-souffrance dans ces yeux éclatants qui ne pouvaient
-plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut
-dans la foule. Tout le monde se découvrit. On
+souffrance dans ces yeux éclatants qui ne pouvaient
+plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut
+dans la foule. Tout le monde se découvrit. On
<span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-saluait la fille et la s&oelig;ur de deux soldats tombés
+saluait la fille et la s&oelig;ur de deux soldats tombés
pour la patrie.</p>
<p>Brusquement, on entendit sur la route un ordre
-donné d'une voix brève. Ce fut un piétinement de
+donné d'une voix brève. Ce fut un piétinement de
chevaux, le bruit sourd de caissons qui roulent et
un canon entra par la grille, lentement, portant
-sur son affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore.
-Derrière, des artilleurs à cheval traînant
+sur son affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore.
+Derrière, des artilleurs à cheval traînant
d'autres canons qui tournaient vers la campagne
-leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le
-général qui commandait leva son épée. Alors, les
-clairons sonnèrent, les tambours battirent aux
-champs. Et celui qui était mort en soldat eut des
-funérailles de soldat.</p>
+leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le
+général qui commandait leva son épée. Alors, les
+clairons sonnèrent, les tambours battirent aux
+champs. Et celui qui était mort en soldat eut des
+funérailles de soldat.</p>
-<p>La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient
+<p>La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient
point devenir importuns. Tout le monde sentait
-que Faustine désirait demeurer seule. Les généraux,
-les officiers vinrent saluer, les uns après
+que Faustine désirait demeurer seule. Les généraux,
+les officiers vinrent saluer, les uns après
les autres, la fille de leur compagnon d'armes. Une
douleur sourde pesait sur ces fronts. Le mensonge
-pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait
-toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré
-lui en racontant que, la veille, il avait envoyé
-le capitaine de Bressier à Niort pour une remonte
+pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait
+toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré
+lui en racontant que, la veille, il avait envoyé
+le capitaine de Bressier à Niort pour une remonte
de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline,
de ce malheur nouveau qui la frappait.
<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
Tout le monde gardait bien le secret: mais tout le
-monde se sentait cruellement impressionné.</p>
+monde se sentait cruellement impressionné.</p>
-<p>Vers deux heures, le château redevenait solitaire.
+<p>Vers deux heures, le château redevenait solitaire.
Faustine pria M. de Guessaint de l'accompagner
-dans l'atelier. Et, comme Nelly s'éloignait, son
+dans l'atelier. Et, comme Nelly s'éloignait, son
amie lui dit:</p>
-<p>&mdash;Je désire que tu restes. En l'absence de mon
-frère, c'est toi qui représentes toute ma famille.
+<p>&mdash;Je désire que tu restes. En l'absence de mon
+frère, c'est toi qui représentes toute ma famille.
N'es-tu pas ma s&oelig;ur?</p>
-<p>Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, M<sup>lle</sup> de
-Bressier lut à son cousin le testament du général.</p>
+<p>Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, M<sup>lle</sup> de
+Bressier lut à son cousin le testament du général.</p>
-<p>&mdash;J'ai désiré que vous prissiez connaissance des
-dernières volontés de mon père. J'ajoute que je suis
-décidée à les respecter. Je mentirais en vous disant
-que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à
-vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous
+<p>&mdash;J'ai désiré que vous prissiez connaissance des
+dernières volontés de mon père. J'ajoute que je suis
+décidée à les respecter. Je mentirais en vous disant
+que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à
+vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous
estimait. C'est assez pour que j'aie un sentiment
-pareil au sien. Il désirait que vous fussiez mon mari;
-sa volonté soit faite.</p>
+pareil au sien. Il désirait que vous fussiez mon mari;
+sa volonté soit faite.</p>
<p>&mdash;Ma cousine..., balbutia Henry.</p>
<p>Faustine lui tendit la main.</p>
-<p>&mdash;Je vous promets d'être pour vous une femme
-fidèle. Au revoir, mon cousin. Je vous prie de me
+<p>&mdash;Je vous promets d'être pour vous une femme
+fidèle. Au revoir, mon cousin. Je vous prie de me
laisser seule aujourd'hui. A l'avenir, chaque fois
qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours
chez vous.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance
-d'une manière éloquente. En réalité, il
-ne trouvait pas un mot. L'excès de son bonheur
-l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine
+d'une manière éloquente. En réalité, il
+ne trouvait pas un mot. L'excès de son bonheur
+l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine
avant de partir, il sortit.</p>
-<p>&mdash;Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda
+<p>&mdash;Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda
Nelly.</p>
-<p>&mdash;Mon père le voulait, murmura M<sup>lle</sup> de Bressier.</p>
+<p>&mdash;Mon père le voulait, murmura M<sup>lle</sup> de Bressier.</p>
<p>Nelly poussa un soupir significatif.</p>
-<p>&mdash;Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame
-de Guessaint. Ah! ce n'est pas ce que je rêvais pour
+<p>&mdash;Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame
+de Guessaint. Ah! ce n'est pas ce que je rêvais pour
toi!</p>
-<p>&mdash;Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit
+<p>&mdash;Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit
lentement Faustine.</p>
<p>Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses
yeux.</p>
-<p>&mdash;Ne jamais quitter mon père, ne point me marier,
-vivre auprès de cet héroïque et fier soldat...
-Étienne est destiné à s'en aller toujours au loin. Il
-n'aurait pu être comme moi, pour le général, un
-compagnon toujours présent. Tu ne nous aurais pas
-abandonnés, Nelly. Ta gaieté si franche et si jeune
-eût été le sourire de notre maison. Et mon père
-eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque
+<p>&mdash;Ne jamais quitter mon père, ne point me marier,
+vivre auprès de cet héroïque et fier soldat...
+Étienne est destiné à s'en aller toujours au loin. Il
+n'aurait pu être comme moi, pour le général, un
+compagnon toujours présent. Tu ne nous aurais pas
+abandonnés, Nelly. Ta gaieté si franche et si jeune
+eût été le sourire de notre maison. Et mon père
+eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque
sa fille...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
Nelly se jeta dans les bras de son amie:</p>
-<p>&mdash;Tu pleures encore, ma pauvre chérie.</p>
+<p>&mdash;Tu pleures encore, ma pauvre chérie.</p>
-<p>&mdash;Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que
+<p>&mdash;Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que
j'ai perdu!</p>
<p>&mdash;Veux-tu me faire une promesse?</p>
<p>&mdash;Laquelle?</p>
-<p>&mdash;C'est qu'il en sera désormais comme si ton
-père vivait toujours. Tu vas avoir un mari. Pour
-lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra nous séparer.
-Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi
-que tu refuseras? Voilà bien des années que
-nous sommes comme deux s&oelig;urs. Je désirerais que
-l'avenir fût pareil au passé.</p>
+<p>&mdash;C'est qu'il en sera désormais comme si ton
+père vivait toujours. Tu vas avoir un mari. Pour
+lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra nous séparer.
+Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi
+que tu refuseras? Voilà bien des années que
+nous sommes comme deux s&oelig;urs. Je désirerais que
+l'avenir fût pareil au passé.</p>
<p>Faustine prit les mains de Nelly et la regarda
tendrement.</p>
-<p>&mdash;C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je
-respecterai celle-là, comme j'ai respecté toutes les
+<p>&mdash;C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je
+respecterai celle-là, comme j'ai respecté toutes les
autres. Que je sois riche ou pauvre, je ne t'abandonnerai
pas. Ma maison sera toujours la tienne.
-S&oelig;urs nous avons été, s&oelig;urs nous resterons.</p>
+S&oelig;urs nous avons été, s&oelig;urs nous resterons.</p>
-<p>&mdash;Tu me rends bien heureuse, ma chérie!</p>
+<p>&mdash;Tu me rends bien heureuse, ma chérie!</p>
-<p>&mdash;Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me
+<p>&mdash;Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me
quitter! Tu as seize ans; tu es jolie, tu es riche. Tu
-aimeras et tu seras aimée. Alors, fatalement, le
+aimeras et tu seras aimée. Alors, fatalement, le
destin brisera le lien qui nous unit.</p>
<p>Le visage de Nelly devint grave.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
&mdash;Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai
-jamais. J'ai l'air de ne pas beaucoup réfléchir. Au
-fond, je suis très sérieuse. Je suis orpheline. Ma
+jamais. J'ai l'air de ne pas beaucoup réfléchir. Au
+fond, je suis très sérieuse. Je suis orpheline. Ma
famille se compose d'une seule personne: toi.
-Pourquoi voudrais-je m'en créer une autre? Je sais
-bien qu'à dix-sept ans, il est un peu étrange de dire
+Pourquoi voudrais-je m'en créer une autre? Je sais
+bien qu'à dix-sept ans, il est un peu étrange de dire
ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais toutes
les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre
-âge. La douleur nous a mûries. Nous avons subi des
-épreuves que les autres jeunes filles ignorent toujours.
-Toi, tu n'oublieras pas cette journée-ci. Elle
-t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés.
+âge. La douleur nous a mûries. Nous avons subi des
+épreuves que les autres jeunes filles ignorent toujours.
+Toi, tu n'oublieras pas cette journée-ci. Elle
+t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés.
Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens
de me promettre que je serai toujours ta s&oelig;ur,
-et qu'on ne nous séparera jamais.</p>
+et qu'on ne nous séparera jamais.</p>
-<p>De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A
-cette heure terrible de sa vie, Faustine défaillante
-se ranimait en sentant près d'elle l'ardente et sincère
-affection de Nelly. Quand on a perdu un être
-aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans
+<p>De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A
+cette heure terrible de sa vie, Faustine défaillante
+se ranimait en sentant près d'elle l'ardente et sincère
+affection de Nelly. Quand on a perdu un être
+aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans
le c&oelig;ur, et que rien ne le comblera jamais. Mais
-la nature, éternellement jeune, a quelquefois pitié
-des souffrances qu'elle impose. A côté d'une tendresse
-disparue, elle fait renaître une tendresse
+la nature, éternellement jeune, a quelquefois pitié
+des souffrances qu'elle impose. A côté d'une tendresse
+disparue, elle fait renaître une tendresse
nouvelle.</p>
<p>&mdash;Puisque nous sommes s&oelig;urs, reprit Nelly,
<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-permets-moi d'être l'aînée de temps en temps. Tu
+permets-moi d'être l'aînée de temps en temps. Tu
as besoin d'air et de soleil. Prends mon bras, et
viens avec moi dans le parc.</p>
<p>&mdash;Je t'en prie...</p>
-<p>&mdash;Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à
+<p>&mdash;Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à
ne rien entendre. Si tu restes dans l'atelier, ou si
tu remontes dans ta chambre, tu vas t'absorber
-dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.</p>
+dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.</p>
<p>&mdash;Tu veux...</p>
<p>&mdash;Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux
-que tu sortes avec moi. Vois Odin: il rôde autour
+que tu sortes avec moi. Vois Odin: il rôde autour
de l'atelier avec des airs pitoyables. Il croit que
nous l'oublions.</p>
-<p>L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil
-se cachait derrière les nuages. Une teinte un peu
-grise s'épandait sur les arbres et les allées. Un
-temps délicieux pour une course à travers le parc.
-Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à
-son amie. Mais elle aurait voulu s'étendre et pleurer
-à son aise. C'est ce que Nelly ne voulait pas,
-sachant qu'une douleur violente a besoin d'être
-violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine
+<p>L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil
+se cachait derrière les nuages. Une teinte un peu
+grise s'épandait sur les arbres et les allées. Un
+temps délicieux pour une course à travers le parc.
+Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à
+son amie. Mais elle aurait voulu s'étendre et pleurer
+à son aise. C'est ce que Nelly ne voulait pas,
+sachant qu'une douleur violente a besoin d'être
+violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine
par sa causerie toujours vive, toujours alerte.
-Les jeunes filles s'enfonçaient dans les taillis sombres,
-suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient
-les uns à travers les autres, précédées par
+Les jeunes filles s'enfonçaient dans les taillis sombres,
+suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient
+les uns à travers les autres, précédées par
<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-Odin qui bondissait auprès d'elles. Nelly revenait
-à son idée fixe.</p>
+Odin qui bondissait auprès d'elles. Nelly revenait
+à son idée fixe.</p>
<p>&mdash;Te marier! Sans doute je voulais que tu te
-mariasses. Mais je rêvais pour toi un prince Charmant.
-Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune fille. Ne
-rougis pas, c'est complètement inutile! Je me
-disais que tu épouserais un beau jeune homme,
+mariasses. Mais je rêvais pour toi un prince Charmant.
+Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune fille. Ne
+rougis pas, c'est complètement inutile! Je me
+disais que tu épouserais un beau jeune homme,
follement amoureux...</p>
<p>&mdash;Nelly!</p>
-<p>&mdash;Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a
-décidé autrement? Tout ce qu'il a fait est bien fait.
+<p>&mdash;Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a
+décidé autrement? Tout ce qu'il a fait est bien fait.
Car ne t'imagine point que je ne sente pas, moi
-aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au
-monde; et si je possède une amie telle que toi,
+aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au
+monde; et si je possède une amie telle que toi,
c'est qu'il m'a ouvert sa maison comme il m'ouvrait
ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est
-faite pour moitié de reconnaissance. Je te parle du
+faite pour moitié de reconnaissance. Je te parle du
prince Charmant? C'est que je te voudrais tous
-les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour t'épargner
+les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour t'épargner
une larme?</p>
-<p>&mdash;Ma chérie...</p>
+<p>&mdash;Ma chérie...</p>
<p>Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment
-charmantes, ces deux fines créatures. En les
-faisant presque pareilles l'une à l'autre, la nature
-semblait avoir voulu rapprocher deux beautés
+charmantes, ces deux fines créatures. En les
+faisant presque pareilles l'une à l'autre, la nature
+semblait avoir voulu rapprocher deux beautés
exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis
<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-une demi-heure, quand celle-ci dit tout à coup:</p>
+une demi-heure, quand celle-ci dit tout à coup:</p>
-<p>&mdash;Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas
-égarées? Ce parc est si grand que j'ai toujours
+<p>&mdash;Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas
+égarées? Ce parc est si grand que j'ai toujours
peur de me perdre.</p>
-<p>&mdash;Non, répliqua M<sup>lle</sup> de Bressier. On ne peut
+<p>&mdash;Non, répliqua M<sup>lle</sup> de Bressier. On ne peut
pas se perdre avec Odin. Vois: le saut de loup est
-à quelques pas. Il suffit de le suivre pour arriver à
+à quelques pas. Il suffit de le suivre pour arriver à
la grille.</p>
<p>Elles prenaient un nouveau sentier, quand le
-lévrier russe jeta un aboiement prolongé. Un
-homme paraissait sur la route. Il sortait du fossé,
+lévrier russe jeta un aboiement prolongé. Un
+homme paraissait sur la route. Il sortait du fossé,
en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir
-debout, il regardait à droite et à gauche, épiant d'un
-air inquiet. A la distance où elles se trouvaient,
+debout, il regardait à droite et à gauche, épiant d'un
+air inquiet. A la distance où elles se trouvaient,
les jeunes filles le voyaient mal. Cependant, leur
premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait
-être un vagabond peu désireux de rencontrer
+être un vagabond peu désireux de rencontrer
quelqu'un.</p>
-<p>&mdash;A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.</p>
+<p>&mdash;A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.</p>
-<p>Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.</p>
+<p>Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.</p>
-<p>&mdash;Heureusement, le saut de loup nous protège,
-murmura Nelly. Car voilà un individu qui ne promet
+<p>&mdash;Heureusement, le saut de loup nous protège,
+murmura Nelly. Car voilà un individu qui ne promet
rien de bon.</p>
-<p>En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte,
-et l'homme les aperçut. Il se tenait debout au milieu
-de la route, les bras croisés, avec un air de découragement
+<p>En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte,
+et l'homme les aperçut. Il se tenait debout au milieu
+de la route, les bras croisés, avec un air de découragement
<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-profond. Tout à coup, il eut un geste
-brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine.
-Et, franchissant la grille, il vint droit à
+profond. Tout à coup, il eut un geste
+brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine.
+Et, franchissant la grille, il vint droit à
Faustine.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span></p>
@@ -5387,83 +5349,83 @@ Faustine.</p>
<h3>VIII</h3>
<p>Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne,
-Pierre s'était défendu avec rage. La lutte n'avait pas
-été longue. Au bout d'une demi-heure, un silence
-lourd planait sur le bois lugubre changé en cimetière.
+Pierre s'était défendu avec rage. La lutte n'avait pas
+été longue. Au bout d'une demi-heure, un silence
+lourd planait sur le bois lugubre changé en cimetière.
Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir,
-et parmi eux, le mari de Françoise. Les autres
+et parmi eux, le mari de Françoise. Les autres
ne les poursuivaient pas. Avant tout, ils voulaient
retrouver le prisonnier encore vivant.</p>
-<p>Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché
-derrière un arbre, accroupi sur le sol. Lorsque
-l'ombre descendit sur la plaine, il avança la tête,
-regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être
-suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour
-avoir sauvé sa vie, il ne se trouvait pas hors de
-péril. Que faire? Où aller? Impossible de rentrer
+<p>Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché
+derrière un arbre, accroupi sur le sol. Lorsque
+l'ombre descendit sur la plaine, il avança la tête,
+regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être
+suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour
+avoir sauvé sa vie, il ne se trouvait pas hors de
+péril. Que faire? Où aller? Impossible de rentrer
<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance
-qui le séparait des remparts, il rencontrerait
-fatalement les troupes des assiégeants. Rebrousser
-chemin et remonter du côté de Versailles?
+qui le séparait des remparts, il rencontrerait
+fatalement les troupes des assiégeants. Rebrousser
+chemin et remonter du côté de Versailles?
Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse
-de garde national. Le galérien qui fuyait naguère
-le bagne ignoble de Toulon, était toujours trahi
-par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à
-la porte du paysan, le paysan le chassait à coups
+de garde national. Le galérien qui fuyait naguère
+le bagne ignoble de Toulon, était toujours trahi
+par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à
+la porte du paysan, le paysan le chassait à coups
de fourche. S'il demandait asile au berger nomade,
-le berger lâchait son chien. Pas de délivrance tant
-que le galérien évadé portait sur son dos la casaque
-maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa
-peau. De même pour Pierre. On haïssait les communards.
-Il ôta sa vareuse et la jeta dans un buisson
-avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore
+le berger lâchait son chien. Pas de délivrance tant
+que le galérien évadé portait sur son dos la casaque
+maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa
+peau. De même pour Pierre. On haïssait les communards.
+Il ôta sa vareuse et la jeta dans un buisson
+avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore
la bande rouge cousue au pantalon noir:
-mais à quelques pas, elle ressemblait à la culotte
+mais à quelques pas, elle ressemblait à la culotte
d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait sombre. Il lui
-restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait
+restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait
manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce
-pain qu'il avait partagé avec le malheureux Étienne,
-il ne savait où le prendre maintenant. Demander
-l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait
-aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il
-lui disait: «Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant
+pain qu'il avait partagé avec le malheureux Étienne,
+il ne savait où le prendre maintenant. Demander
+l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait
+aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il
+lui disait: «Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant
<span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-pas rôder toute la nuit comme une bête fauve traquée
-par les chiens. Il ne savait seulement pas où
+pas rôder toute la nuit comme une bête fauve traquée
+par les chiens. Il ne savait seulement pas où
il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la
-gauche s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas
-gracieuses, coquettement posées des deux côtés
+gauche s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas
+gracieuses, coquettement posées des deux côtés
de la route. Pierre frissonnait. Il devait ressembler
-à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis
+à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis
par la poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux
-emmêlés. Cet homme nu-tête, sale, farouche, ferait
+emmêlés. Cet homme nu-tête, sale, farouche, ferait
peur. Il se hasardait cependant et poussait devant
-lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le
-pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère,
-il était venu se promener là, un dimanche,
-avec Françoise. Il voyait encore son petit Jacques,
+lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le
+pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère,
+il était venu se promener là, un dimanche,
+avec Françoise. Il voyait encore son petit Jacques,
riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans
-les blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots.
-Comme c'était loin, ce bon temps-là! Tout
-à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se dressait vers
+les blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots.
+Comme c'était loin, ce bon temps-là! Tout
+à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se dressait vers
la droite, d'apparence cossue, avec un bon air tranquille:
-une maison de bourgeois parisiens, très
+une maison de bourgeois parisiens, très
calme. La lune qui se levait dans le ciel paisible,
jetait sa lueur blanche sur ce coin de paysage banal
et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une
fillette assise sur un perron; elle jouait avec un
chien. Elle tenait un morceau de sucre dans la
-main et levait les doigts très haut. Le chien sautait
+main et levait les doigts très haut. Le chien sautait
<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle l'éloignait,
+et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle l'éloignait,
et le chien poussait des aboiements plaintifs.
Une jolie mignonne n'ayant pas plus de douze ans,
un peu grasse, avec des cheveux blonds qui tombaient
-épais et bouclés sur son front et sur ses
+épais et bouclés sur son front et sur ses
joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et
-s'avança vers la petite fille. En l'apercevant, elle se
+s'avança vers la petite fille. En l'apercevant, elle se
leva, et resta debout toute droite. Deux fois, elle
balbutia:</p>
@@ -5471,48 +5433,48 @@ balbutia:</p>
<p>Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le
chien en profitait pour manger le morceau de sucre.
-Pierre dit très vite, d'une voix qu'il s'efforçait de
+Pierre dit très vite, d'une voix qu'il s'efforçait de
rendre fort douce:</p>
<p>&mdash;Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle...
-je ne suis pas méchant... Je n'ai pas mangé
+je ne suis pas méchant... Je n'ai pas mangé
depuis hier. Donnez-moi un morceau de pain et un
verre d'eau.</p>
-<p>Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression
+<p>Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression
de crainte et de souffrance, que l'enfant
-se sentait toute remuée. Elle le regardait, de ses
-grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait
-subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de
+se sentait toute remuée. Elle le regardait, de ses
+grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait
+subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de
rire.</p>
-<p>&mdash;Vous avez de la chance tout de même! Maman
-et ma tante sont allées se promener. La bonne cause
+<p>&mdash;Vous avez de la chance tout de même! Maman
+et ma tante sont allées se promener. La bonne cause
<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
avec le jardinier.... Et je ne sais pas pourquoi,
quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais
-attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu
+attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu
que maman ne rentre pas, mon Dieu! Elle ne dirait
pas grand'chose; mais c'est ma tante qui crierait!</p>
-<p>Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre
-une chose défendue par sa tante, l'enfant
+<p>Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre
+une chose défendue par sa tante, l'enfant
disparut dans la maison. Elle revint au bout de cinq
-minutes chargée de comestibles. Du pain, de la
+minutes chargée de comestibles. Du pain, de la
viande, une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras
pliaient sous ce fardeau.</p>
-<p>&mdash;Jamais vous ne pourrez emporter tout ça!
-s'écria-t-elle. Attendez, je vais vous donner une
+<p>&mdash;Jamais vous ne pourrez emporter tout ça!
+s'écria-t-elle. Attendez, je vais vous donner une
serviette.</p>
<p>Elle posait ses provisions sur le perron, et le
chien gourmand les flairait. Pierre la trouvait ravissante,
cette enfant. Il aurait voulu causer avec
-elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante
-dont parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles
-crieraient en apercevant cet affreux bohémien dans
-leur maison. A la hâte, il mit quelques provisions
+elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante
+dont parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles
+crieraient en apercevant cet affreux bohémien dans
+leur maison. A la hâte, il mit quelques provisions
dans la serviette que la petite rapportait et fit soigneusement
un n&oelig;ud solide.</p>
@@ -5525,132 +5487,132 @@ dit-il.</p>
&mdash;Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais
bien vous embrasser, mais je suis si noir!...</p>
-<p>Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première
-fois depuis son départ de Paris, depuis qu'il quittait
-sa femme et son fils, une lueur de gaieté flambait
+<p>Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première
+fois depuis son départ de Paris, depuis qu'il quittait
+sa femme et son fils, une lueur de gaieté flambait
dans ses yeux tristes. La petite riait toujours.</p>
-<p>&mdash;C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir!
-Embrassez-moi tout de même! Et ne m'oubliez pas.
+<p>&mdash;C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir!
+Embrassez-moi tout de même! Et ne m'oubliez pas.
C'est promis! Gabrielle... Mais on m'appelle Gab!
Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir.
-Et ma tante serait dans une colère!...</p>
+Et ma tante serait dans une colère!...</p>
-<p>Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au
-pied d'un arbre, en plein champ, il dévora les
-vivres que la charité d'une fillette lui donnait.
+<p>Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au
+pied d'un arbre, en plein champ, il dévora les
+vivres que la charité d'une fillette lui donnait.
Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant
-craintive au lieu d'un petit être courageux et
-bon, on le saisissait, on le conduisait à Versailles,
-on le jetait dans les cachots où gisaient les fédérés
-captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni Françoise.
+craintive au lieu d'un petit être courageux et
+bon, on le saisissait, on le conduisait à Versailles,
+on le jetait dans les cachots où gisaient les fédérés
+captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni Françoise.
Il fallait maintenant trouver un abri pour la
nuit. Rien de plus simple. Il suffisait de se jeter
-dans un bouquet de bois. Quand les arbres dressèrent
-au-dessus de sa tête leurs branches lourdes,
-le malheureux fut envahi par un profond bien-être.
-L'espérance lui revenait. Une bonne fée semblait
+dans un bouquet de bois. Quand les arbres dressèrent
+au-dessus de sa tête leurs branches lourdes,
+le malheureux fut envahi par un profond bien-être.
+L'espérance lui revenait. Une bonne fée semblait
<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-le protéger. Il échappait à tant de périls! La bataille,
+le protéger. Il échappait à tant de périls! La bataille,
d'abord, et cette halte sinistre dans le bois;
-puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne
+puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne
attaquaient; enfin, ce cher petit ange qui surgissait
-tout à coup pour lui venir en aide lorsqu'il
-allait désespérer. Il murmurait son nom avec un
+tout à coup pour lui venir en aide lorsqu'il
+allait désespérer. Il murmurait son nom avec un
attendrissement particulier, et il revoyait le visage
de cette jolie Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement
-de ses cheveux blonds. Un calme délicieux
-le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà
-par les premières caresses du sommeil. Enfin, il
-s'endormit profondément. Au-dessus de lui, souriait
-le grand ciel troué d'étoiles.</p>
+de ses cheveux blonds. Un calme délicieux
+le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà
+par les premières caresses du sommeil. Enfin, il
+s'endormit profondément. Au-dessus de lui, souriait
+le grand ciel troué d'étoiles.</p>
-<p>Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur
+<p>Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur
la route. Ses angoisses renaissaient avec le jour.
-Peu importait qu'on le prît pour un vagabond.
-Mais la bande rouge de son pantalon révélait à
-tout le monde un fédéré fugitif. Il resta dans son
-abri pendant de longues heures. Il avait ménagé
-ses provisions, la veille; il put déjeuner assez solidement.
-En ce moment, l'horloge d'une église
+Peu importait qu'on le prît pour un vagabond.
+Mais la bande rouge de son pantalon révélait à
+tout le monde un fédéré fugitif. Il resta dans son
+abri pendant de longues heures. Il avait ménagé
+ses provisions, la veille; il put déjeuner assez solidement.
+En ce moment, l'horloge d'une église
lointaine sonna douze fois. De nouveau Pierre
-agitait ce problème: «Que faire?» Quand l'espérance
-est entrée dans un c&oelig;ur, elle y reste obstinément.
+agitait ce problème: «Que faire?» Quand l'espérance
+est entrée dans un c&oelig;ur, elle y reste obstinément.
Le souvenir de Gab le consolait et le soutenait.
-Après tout, il y a des êtres bons et généreux,
+Après tout, il y a des êtres bons et généreux,
<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-qui aident le pauvre monde. Il trouverait peut-être
+qui aident le pauvre monde. Il trouverait peut-être
un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait
-pas à s'embaucher comme garçon d'écurie, dans
-une ferme? Il se serait bien hasardé sur la route,
-mais des soldats défilaient fréquemment par petites
-troupes. Il préférait attendre que le soir revînt.
-L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin,
+pas à s'embaucher comme garçon d'écurie, dans
+une ferme? Il se serait bien hasardé sur la route,
+mais des soldats défilaient fréquemment par petites
+troupes. Il préférait attendre que le soir revînt.
+L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin,
vers cinq heures, il se risqua. Un champ de betteraves
-s'étalait devant lui. Il suivit un des sillons, et
+s'étalait devant lui. Il suivit un des sillons, et
gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la traversa
et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait
-toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue,
-décidé à tout faire pour sauver sa vie, cette vie nécessaire
-aux deux êtres qu'il aimait passionnément.
+toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue,
+décidé à tout faire pour sauver sa vie, cette vie nécessaire
+aux deux êtres qu'il aimait passionnément.
Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier,
-quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats
-de ligne venaient droit à lui. Le plus simple
-eût été de continuer son chemin, sans témoigner
-aucune crainte, et de passer tranquillement à côté
+quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats
+de ligne venaient droit à lui. Le plus simple
+eût été de continuer son chemin, sans témoigner
+aucune crainte, et de passer tranquillement à côté
de ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures,
-Pierre était hanté par des visions funèbres. Tout ce
-qui portait un pantalon rouge lui causait une épouvante
-nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre
-qui détale devant les chiens. Les soldats, d'abord
-étonnés, en voyant cet homme qui se sauvait à leur
-approche, sans raison ni motifs, coururent après
+Pierre était hanté par des visions funèbres. Tout ce
+qui portait un pantalon rouge lui causait une épouvante
+nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre
+qui détale devant les chiens. Les soldats, d'abord
+étonnés, en voyant cet homme qui se sauvait à leur
+approche, sans raison ni motifs, coururent après
<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-lui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur
-donnait des ailes au fugitif. Bientôt, il prit
-une avance considérable. Il franchissait les halliers;
+lui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur
+donnait des ailes au fugitif. Bientôt, il prit
+une avance considérable. Il franchissait les halliers;
il sautait par-dessus les buissons; il enjambait
-les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route.
-Devant lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres,
-protégé par un large saut de loup. Il le suivit
+les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route.
+Devant lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres,
+protégé par un large saut de loup. Il le suivit
pendant quelques minutes et arriva devant
-une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il
+une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il
n'en pouvait plus. Ses dents claquaient. Il voyait
trouble; ses tempes battaient avec force, et son
-c&oelig;ur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors il
-se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit
-que la pitié de ces jeunes filles pouvait seule le
-sauver encore. Et il alla droit vers elles, décidé à
-tout leur dire, à implorer leur secours, songeant
-que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient
-moins cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée
-contre son amie, un peu rassurée par la présence
+c&oelig;ur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors il
+se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit
+que la pitié de ces jeunes filles pouvait seule le
+sauver encore. Et il alla droit vers elles, décidé à
+tout leur dire, à implorer leur secours, songeant
+que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient
+moins cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée
+contre son amie, un peu rassurée par la présence
d'Odin, qui montrait les dents. Faustine
-attendait le vagabond, le front haut, très calme.</p>
+attendait le vagabond, le front haut, très calme.</p>
<p>&mdash;Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle
-d'une voix brève.</p>
+d'une voix brève.</p>
<p>&mdash;Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu,
sauvez-moi.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous?</p>
+<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
&mdash;Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous
-dirai tout. Je suis un honnête homme. J'ai une
+dirai tout. Je suis un honnête homme. J'ai une
femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les tuera du
-même coup.</p>
+même coup.</p>
<p>Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait
-sa pitié, qui implorait sa protection. Ses yeux
-étaient doux, clairs, loyaux; elle songea qu'étant
-malheureuse elle devait tendre la main à tous les
+sa pitié, qui implorait sa protection. Ses yeux
+étaient doux, clairs, loyaux; elle songea qu'étant
+malheureuse elle devait tendre la main à tous les
malheureux.</p>
<p>&mdash;Entrez, dit-elle simplement.</p>
-<p>Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle
+<p>Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle
ferma la grille et conduisit le fugitif dans un bosquet.</p>
<p>&mdash;Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous
@@ -5658,88 +5620,88 @@ n'en pouvez plus. Asseyez-vous sur ce banc et
reposez-vous.</p>
<p>Pierre joignait les mains, il la contemplait comme
-s'il eût adoré une madone.</p>
+s'il eût adoré une madone.</p>
<p>&mdash;Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il.</p>
-<p>&mdash;Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous
-me direz tout à l'heure ce que vous voudrez me
+<p>&mdash;Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous
+me direz tout à l'heure ce que vous voudrez me
dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de savoir qui
-vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez.
-On vous poursuit, je vous donne asile. Voilà tout.</p>
+vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez.
+On vous poursuit, je vous donne asile. Voilà tout.</p>
-<p>Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière
+<p>Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière
Faustine. Elle se rassurait maintenant; et, curieusement,
<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
elle se rapprochait de Pierre Rosny.</p>
-<p>&mdash;Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est
+<p>&mdash;Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est
pas un voleur!</p>
-<p>Pierre pâlit.</p>
+<p>Pierre pâlit.</p>
<p>&mdash;Un voleur, moi!</p>
-<p>&mdash;Va au château, continua Faustine, et dis à
+<p>&mdash;Va au château, continua Faustine, et dis à
Marius de venir.</p>
<p>&mdash;Comment! tu veux rester seule, avec...
avec...?</p>
<p>Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle
-le désignait d'un geste gêné, assez comique.</p>
+le désignait d'un geste gêné, assez comique.</p>
-<p>&mdash;Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit M<sup>lle</sup> de
-Bressier, très doucement, mais avec l'imperceptible
-nuance d'autorité qu'elle mettait dans ses paroles
-quand elle voulait être obéie.</p>
+<p>&mdash;Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit M<sup>lle</sup> de
+Bressier, très doucement, mais avec l'imperceptible
+nuance d'autorité qu'elle mettait dans ses paroles
+quand elle voulait être obéie.</p>
-<p>Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la
-tête pour voir ce qui se passait. On l'eût profondément
-étonnée en lui apprenant que ce fugitif, ce
-vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la
+<p>Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la
+tête pour voir ce qui se passait. On l'eût profondément
+étonnée en lui apprenant que ce fugitif, ce
+vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la
jeune femme qu'elle trouvait trois jours auparavant
-gisant dans le saut de loup. La vie a de ces coïncidences
+gisant dans le saut de loup. La vie a de ces coïncidences
bizarres: par quel caprice du sort la femme
-et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer
-l'un après l'autre dans le même endroit?</p>
+et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer
+l'un après l'autre dans le même endroit?</p>
-<p>Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu
-tout lui dire, lui prouver que sa charité ne sauvait
+<p>Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu
+tout lui dire, lui prouver que sa charité ne sauvait
<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-pas un être indigne. Mais la jeune fille ne lui permettait
+pas un être indigne. Mais la jeune fille ne lui permettait
pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise
-de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait,
+de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait,
en ce jour qui comptait comme le plus malheureux
de tous ses jours. Elle se trouvait en cet
-état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à
+état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à
quelqu'un. Si un oiseau, battu par la pluie et
-chassé par le vent était venu frapper contre ses
-vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le
-fugitif ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme
-qui heurtait à sa porte et lui criait pitié?</p>
+chassé par le vent était venu frapper contre ses
+vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le
+fugitif ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme
+qui heurtait à sa porte et lui criait pitié?</p>
<p>Une seule question se posait devant son esprit,
pendant que Pierre assis sur le banc, reprenait lentement
-des forces. D'où venait cet inconnu? Pourquoi
+des forces. D'où venait cet inconnu? Pourquoi
le poursuivait-on?</p>
-<p>Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était
-un garde national, un prisonnier qui s'évadait,
-sans doute. Elle le reconnaissait à cette large bande
+<p>Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était
+un garde national, un prisonnier qui s'évadait,
+sans doute. Elle le reconnaissait à cette large bande
rouge du pantalon noir. Eh bien, soit! Elle, la fille
-d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle recevrait
-ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait
-asile. Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait
-pas jadis qu'il recueillait souvent sous sa tente algérienne
+d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle recevrait
+ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait
+asile. Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait
+pas jadis qu'il recueillait souvent sous sa tente algérienne
les Arabes fugitifs? Le hasard la mettait en
-face d'un de ces hommes dont la révolte venait de
-tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers
+face d'un de ces hommes dont la révolte venait de
+tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers
<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-une mémoire respectée en couvrant l'inconnu
+une mémoire respectée en couvrant l'inconnu
de sa protection.</p>
-<p>Nelly reparaissait déjà, mais seule.</p>
+<p>Nelly reparaissait déjà, mais seule.</p>
<p>&mdash;Et Marius? demanda Faustine.</p>
@@ -5747,277 +5709,277 @@ de sa protection.</p>
<p>&mdash;Alors, nous nous passerons de lui.</p>
-<p>&mdash;Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua
-Nelly, tout à fait rassurée maintenant.</p>
+<p>&mdash;Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua
+Nelly, tout à fait rassurée maintenant.</p>
-<p>&mdash;Monsieur que tu vois là est un garde national
-de l'armée de Paris, continua Faustine.</p>
+<p>&mdash;Monsieur que tu vois là est un garde national
+de l'armée de Paris, continua Faustine.</p>
<p>&mdash;Un communard!</p>
<p>&mdash;Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile
-à deviner. Il s'agit de le sauver.</p>
+à deviner. Il s'agit de le sauver.</p>
<p>Pierre se leva.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle,
-dit-il avec gravité.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle,
+dit-il avec gravité.</p>
-<p>&mdash;Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne
+<p>&mdash;Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne
sont pas les miennes, et, sans doute, vos actions ne
m'inspireraient que de l'horreur. Mais je ne veux
-pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme
+pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme
ait vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez
point. Ce que je fais n'est pas pour vous.
-C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre de nobles
-actions: je désire que, lui mort, sa mémoire
-protège encore ses ennemis. Votre visage et vos
+C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre de nobles
+actions: je désire que, lui mort, sa mémoire
+protège encore ses ennemis. Votre visage et vos
mains sont noires de poudre. Lavez-les dans ce bassin,
<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez dans
+là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez dans
ma maison, un de mes domestiques pourrait vous
-voir et les commérages sont à craindre. Faites vite.
-Nous n'avons pas de temps à perdre.</p>
+voir et les commérages sont à craindre. Faites vite.
+Nous n'avons pas de temps à perdre.</p>
-<p>Faustine parlait avec une autorité douce, mais
-ferme. Pierre salua et obéit. Un bassin était creusé
+<p>Faustine parlait avec une autorité douce, mais
+ferme. Pierre salua et obéit. Un bassin était creusé
dans l'encadrement des massifs. Le fugitif y effacerait
-aisément les stigmates noirâtres qui le dénonçaient
-à tout le monde. Pendant ce temps,
-Faustine revenue dans l'allée avec Nelly, exposait
-son plan à M<sup>lle</sup> Forestier. Nelly se chargerait de
-détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine,
-monterait dans l'appartement d'Étienne, où
+aisément les stigmates noirâtres qui le dénonçaient
+à tout le monde. Pendant ce temps,
+Faustine revenue dans l'allée avec Nelly, exposait
+son plan à M<sup>lle</sup> Forestier. Nelly se chargerait de
+détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine,
+monterait dans l'appartement d'Étienne, où
se trouvait la garde-robe du jeune homme. Elle y
prendrait un costume qu'elle donnerait au garde national.
-Quand il aurait changé de vêtements, on ne
-pourrait plus reconnaître le fédéré sous le veston
+Quand il aurait changé de vêtements, on ne
+pourrait plus reconnaître le fédéré sous le veston
bourgeois. Quelques billets de cent francs lui permettraient
-de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il
-ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La
+de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il
+ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La
bonne action serait accomplie. Elle serait quitte
-envers sa conscience, quitte envers la mémoire de
-son père.</p>
+envers sa conscience, quitte envers la mémoire de
+son père.</p>
-<p>&mdash;Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont
-tué le général! dit Nelly.</p>
+<p>&mdash;Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont
+tué le général! dit Nelly.</p>
-<p>&mdash;Ils l'ont tué sur le champ de bataille.</p>
+<p>&mdash;Ils l'ont tué sur le champ de bataille.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
&mdash;Mais sans eux...</p>
<p>&mdash;Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est
-vrai. Que veux-tu? j'ai été élevée dans ces idées-là.
-Un vaincu est sacré.</p>
+vrai. Que veux-tu? j'ai été élevée dans ces idées-là.
+Un vaincu est sacré.</p>
-<p>A ce moment des cris éclatèrent sur la route.</p>
+<p>A ce moment des cris éclatèrent sur la route.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la
-tête.</p>
+tête.</p>
-<p>&mdash;Je vois des chasseurs à pied, des pantalons
-rouges, répliqua Nelly; ils sont guidés par un capitaine.
-Tiens! ils viennent du côté de la grille...
+<p>&mdash;Je vois des chasseurs à pied, des pantalons
+rouges, répliqua Nelly; ils sont guidés par un capitaine.
+Tiens! ils viennent du côté de la grille...
Regarde donc, Faustine.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span></p>
<h3>IX</h3>
-<p>Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de
+<p>Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de
ceux qui le rencontrent est de lui courir sus. Pur
-instinct de la créature humaine. Un lièvre qui détale
-à travers champs entraîne après lui une meute
-de paysans avides; le chat qui galope, tête basse
-à travers les rues, est poursuivi par trente gamins
+instinct de la créature humaine. Un lièvre qui détale
+à travers champs entraîne après lui une meute
+de paysans avides; le chat qui galope, tête basse
+à travers les rues, est poursuivi par trente gamins
hurlant et piaillant. Les premiers soldats qui virent
-Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de
-le prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée,
-faite au hasard. Puis, ces premiers soldats en rencontrèrent
+Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de
+le prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée,
+faite au hasard. Puis, ces premiers soldats en rencontrèrent
d'autres; et alors, la battue s'organisa.
-Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre.
-Quel était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul
-ne le savait. Mais une légende se créa tout de suite:
+Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre.
+Quel était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul
+ne le savait. Mais une légende se créa tout de suite:
ils se racontaient les uns aux autres l'histoire d'un
<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-communard évadé la veille des prisons de Versailles.
+communard évadé la veille des prisons de Versailles.
C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se
-rendait au Mont-Valérien, se mêla de la poursuite.
-Mais Pierre courait vite. Bientôt on le perdit de
-vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre qu'il
-eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le
-long de la route. Brusquement, on l'aperçut bien
+rendait au Mont-Valérien, se mêla de la poursuite.
+Mais Pierre courait vite. Bientôt on le perdit de
+vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre qu'il
+eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le
+long de la route. Brusquement, on l'aperçut bien
loin au milieu d'un champ. Il s'agissait de couper
-la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas, ainsi
+la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas, ainsi
qu'un point noir sur la route grise. Brusquement,
-il disparut, comme si, tout à coup, il s'enfonçait
-dans un abîme.</p>
+il disparut, comme si, tout à coup, il s'enfonçait
+dans un abîme.</p>
-<p>&mdash;Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier.</p>
+<p>&mdash;Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier.</p>
-<p>Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans.
-Il adorait son métier. Maigre, bien pris dans sa petite
-taille, blond, avec des yeux gris où luisait une
-énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr, parmi
-les meilleurs de sa promotion. Au début de la
+<p>Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans.
+Il adorait son métier. Maigre, bien pris dans sa petite
+taille, blond, avec des yeux gris où luisait une
+énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr, parmi
+les meilleurs de sa promotion. Au début de la
guerre, il partait plein d'enthousiasme, comme tant
d'autres. Au bout de quelques semaines, il voyait
qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers casse-cou
-qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite
+qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite
de bien risquer leur vie. L'avenir appartenait aux
travailleurs. Louis Maubert ne perdit pas de temps.
-Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il se
-mit à la besogne. Courageusement, il recommença
+Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il se
+mit à la besogne. Courageusement, il recommença
<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
son instruction militaire. Revenu, comme tant
-d'autres, pour arracher Paris à la révolte, il ne dérageait
+d'autres, pour arracher Paris à la révolte, il ne dérageait
pas, selon sa violente expression.</p>
<p>&mdash;Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais
-comprend-on ça! Une guerre civile, en présence de
-l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme, quand
-l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils
-sont criminels, mais ils sont bêtes! Ah! je plains
+comprend-on ça! Une guerre civile, en présence de
+l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme, quand
+l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils
+sont criminels, mais ils sont bêtes! Ah! je plains
ceux qui me tomberont sous la main! Je les fusille
-comme des chiens enragés!</p>
+comme des chiens enragés!</p>
<p>Et il guerroyait comme un furieux depuis le
commencement d'avril. Son bataillon appartenait
-à la division Bressier, et le général le citait souvent
+à la division Bressier, et le général le citait souvent
comme un bon officier, plein d'avenir.</p>
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils ont donc à courir comme ça?
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils ont donc à courir comme ça?
dit Louis Maubert en voyant les pantalons rouges
qui poursuivaient Pierre.</p>
-<p>&mdash;Un communard échappé! mon capitaine.</p>
+<p>&mdash;Un communard échappé! mon capitaine.</p>
<p>&mdash;Ah! bien, j'en suis!</p>
<p>Et il interrompit net la marche de ses hommes,
-leur ordonnant d'aider leurs compagnons à saisir
+leur ordonnant d'aider leurs compagnons à saisir
le fugitif. Quand Pierre disparut, il resta interdit,
tout penaud.</p>
-<p>Que le fédéré fût entré dans une maison, c'était
-impossible. A gauche, s'étendaient des champs, ras
-et pelés, où tout être vivant, homme et bête, eût
+<p>Que le fédéré fût entré dans une maison, c'était
+impossible. A gauche, s'étendaient des champs, ras
+et pelés, où tout être vivant, homme et bête, eût
<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-été vite aperçu. A droite, s'étalaient les massifs
-profonds du parc de Chavry. De temps à autre, par
-une avenue, on apercevait le château qui se dressait
+été vite aperçu. A droite, s'étalaient les massifs
+profonds du parc de Chavry. De temps à autre, par
+une avenue, on apercevait le château qui se dressait
au loin, au milieu des arbres.</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pas là, pourtant, qu'il s'est caché, dit
+<p>&mdash;Ce n'est pas là, pourtant, qu'il s'est caché, dit
tout haut le capitaine. Enfin, nous verrons bien.</p>
-<p>Accompagné de ses hommes, il suivait le saut de
+<p>Accompagné de ses hommes, il suivait le saut de
loup depuis un quart d'heure environ, quand la
-grille apparut. L'allée tournait sur elle-même. Le
-capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Après tout,
-on entrerait tout de même. Le propriétaire du
-château excuserait cette invasion un peu brusque.
+grille apparut. L'allée tournait sur elle-même. Le
+capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Après tout,
+on entrerait tout de même. Le propriétaire du
+château excuserait cette invasion un peu brusque.
En temps de guerre tout est permis. D'une voix
-brève, le capitaine commanda:</p>
+brève, le capitaine commanda:</p>
<p>&mdash;Ouvrez la grille!</p>
<p>Faustine entendait. Elle fit quelques pas, et l'officier
-l'aperçut. M. Maubert s'avança vers elle, le
-képi à la main.</p>
+l'aperçut. M. Maubert s'avança vers elle, le
+képi à la main.</p>
<p>&mdash;Excusez-moi, Mademoiselle, j'ignorais que
-vous fussiez là.</p>
+vous fussiez là.</p>
<p>&mdash;Je vous excuse, Monsieur.</p>
-<p>&mdash;Nous cherchons un fédéré qui s'est évadé des
+<p>&mdash;Nous cherchons un fédéré qui s'est évadé des
prisons de Versailles. On le suppose, du moins.</p>
-<p>&mdash;Et vous croyez qu'il s'est caché dans mon parc?</p>
+<p>&mdash;Et vous croyez qu'il s'est caché dans mon parc?</p>
<p>&mdash;Je le crois, oui, Mademoiselle. Voulez-vous
me permettre d'entrer avec mes hommes?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
&mdash;Je vous permets d'entrer monsieur, mais seul.
-Je suis la fille du général de Bressier. Un officier
-français sera toujours le bienvenu chez moi.</p>
+Je suis la fille du général de Bressier. Un officier
+français sera toujours le bienvenu chez moi.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes mademoiselle de Bressier? Oh!
+<p>&mdash;Vous êtes mademoiselle de Bressier? Oh!
comme je vous plains!</p>
<p>Ce fut dit avec une telle expression, que Faustine
-se sentit remuée. Elle ouvrit la petite porte ouvragée,
-à côté de la grille, et M. Maubert pénétra dans l'allée.</p>
+se sentit remuée. Elle ouvrit la petite porte ouvragée,
+à côté de la grille, et M. Maubert pénétra dans l'allée.</p>
-<p>&mdash;Vous connaissiez mon père, Monsieur?</p>
+<p>&mdash;Vous connaissiez mon père, Monsieur?</p>
<p>&mdash;J'avais l'honneur de servir sous ses ordres,
Mademoiselle.</p>
<p>D'un mouvement instinctif, plein de noblesse et
-de gracieuseté, Faustine lui tendit la main. Ce
-jeune homme connaissait son père! Il cessait d'être
+de gracieuseté, Faustine lui tendit la main. Ce
+jeune homme connaissait son père! Il cessait d'être
un inconnu et devenait presque un ami.</p>
<p>&mdash;Si vous saviez combien je vous plains, combien
tous nos camarades auraient voulu vous
-exprimer leur respectueuse pitié! Certes, la mort
-du général a été un rude coup pour vous. Mais
-enfin, il est tombé face à l'ennemi, sur le champ
+exprimer leur respectueuse pitié! Certes, la mort
+du général a été un rude coup pour vous. Mais
+enfin, il est tombé face à l'ennemi, sur le champ
de bataille, en ramenant ses soldats au feu. Il est
-mort, comme c'est notre rêve à tous de mourir!
-Tandis qu'Étienne...</p>
+mort, comme c'est notre rêve à tous de mourir!
+Tandis qu'Étienne...</p>
<p>Faustine ne disait pas un mot. Elle restait droite,
-privée de souffle, comme si le sang affluait brusquement
-à son c&oelig;ur.</p>
+privée de souffle, comme si le sang affluait brusquement
+à son c&oelig;ur.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-&mdash;J'étais le camarade de votre frère, reprit le
-capitaine. Nous sommes de la même promotion, à
-Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel être
-charmant, généreux et bon!</p>
+&mdash;J'étais le camarade de votre frère, reprit le
+capitaine. Nous sommes de la même promotion, à
+Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel être
+charmant, généreux et bon!</p>
-<p>&mdash;Étienne est mort! balbutia Faustine.</p>
+<p>&mdash;Étienne est mort! balbutia Faustine.</p>
-<p>Elle restait là, toujours immobile, écoutant cet
-étranger qui lui révélait l'épouvantable mystère.
-Elle écoutait, blanche, secouée de frissons, se
+<p>Elle restait là, toujours immobile, écoutant cet
+étranger qui lui révélait l'épouvantable mystère.
+Elle écoutait, blanche, secouée de frissons, se
demandant ce qu'elle allait apprendre, et pourquoi
-tout le monde s'ingéniait à lui mentir.</p>
+tout le monde s'ingéniait à lui mentir.</p>
-<p>&mdash;Pauvre Étienne! Nous sommes revenus ensemble
-de captivité. Ah! il ne croyait pas que la
-mort fût si proche de lui. Oui, je me rappelle maintenant...
+<p>&mdash;Pauvre Étienne! Nous sommes revenus ensemble
+de captivité. Ah! il ne croyait pas que la
+mort fût si proche de lui. Oui, je me rappelle maintenant...
Il me parlait de sa s&oelig;ur, sa petite s&oelig;ur
-qu'il adorait, qu'il aurait tant de plaisir à revoir.
-Et il a fallu qu'on l'assassinât lâchement, lui si
+qu'il adorait, qu'il aurait tant de plaisir à revoir.
+Et il a fallu qu'on l'assassinât lâchement, lui si
brave, lui qui ne reculait jamais!</p>
-<p>&mdash;Étienne est mort! murmura-t-elle pour la
+<p>&mdash;Étienne est mort! murmura-t-elle pour la
seconde fois.</p>
<p>Il n'y avait pas une larme dans ses yeux. Une
-colère farouche la saisissait. Son frère après son
-père! Ah! c'était trop! Elle éprouvait un atroce
-besoin de se venger, de se venger de ces êtres maudits
+colère farouche la saisissait. Son frère après son
+père! Ah! c'était trop! Elle éprouvait un atroce
+besoin de se venger, de se venger de ces êtres maudits
qui lui arrachaient tous ceux qu'elle aimait!</p>
<p>&mdash;J'aurais voulu que vous entendissiez ce qu'on
-a dit d'Étienne, Mademoiselle, lorsqu'on nous a
+a dit d'Étienne, Mademoiselle, lorsqu'on nous a
<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-raconté son horrible fin. Les officiers de mon bataillon
-n'ont poussé qu'un cri. Ah! on les massacrait,
+raconté son horrible fin. Les officiers de mon bataillon
+n'ont poussé qu'un cri. Ah! on les massacrait,
les capitaines de hussards qui se sont battus
contre les Allemands! Eh bien, on traiterait comme
des chiens tous les communards qu'on prendrait.
-Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-là! C'est de la
-barbarie, de la férocité. Aussi, je plains ceux qu'on
+Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-là! C'est de la
+barbarie, de la férocité. Aussi, je plains ceux qu'on
a fait prisonniers, depuis l'aventure du bois. Il
-n'en est pas resté grand'chose! Mais je vous demande
+n'en est pas resté grand'chose! Mais je vous demande
pardon. Je renouvelle toutes vos douleurs
avec mes paroles.</p>
@@ -6034,8 +5996,8 @@ capitaine Maubert frissonna.</p>
<p>&mdash;Mademoiselle...</p>
<p>&mdash;Non! je ne sais rien! On me cachait la mort
-de mon frère; on me prenait pour une femmelette,
-sans doute! Étienne est mort! Où? Quand? Comment?
+de mon frère; on me prenait pour une femmelette,
+sans doute! Étienne est mort! Où? Quand? Comment?
Dites-moi tout!</p>
<p>&mdash;Mademoiselle...</p>
@@ -6043,126 +6005,126 @@ Dites-moi tout!</p>
<p>&mdash;Vous voyez bien que je ne suis pas une femme
comme les autres, moi! Je ne pousse pas des cris
<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-et je ne me trouve pas mal. Je veux connaître la
-vérité tout entière! tout entière, vous entendez?
-J'ai donné au pays mon père et mon frère; j'ai
+et je ne me trouve pas mal. Je veux connaître la
+vérité tout entière! tout entière, vous entendez?
+J'ai donné au pays mon père et mon frère; j'ai
bien le droit d'exiger qu'on ne me cache rien! Vous
-me dites qu'Étienne est mort? Je l'ignorais. Je veux
-savoir comment on me l'a tué. Parlez! mais parlez
+me dites qu'Étienne est mort? Je l'ignorais. Je veux
+savoir comment on me l'a tué. Parlez! mais parlez
donc!</p>
<p>Une douleur vengeresse transfigurait son visage.
-Nelly, accourue dès les premiers mots, était
-tombée à genoux, sur le sable, au coin de l'allée.
+Nelly, accourue dès les premiers mots, était
+tombée à genoux, sur le sable, au coin de l'allée.
Elle sanglotait. Au contraire, pas une larme ne coulait
sur la figure livide de Faustine. De courts frissons
-la secouaient. Mais elle restait droite, la tête
-haute, avec une allure de colère implacable. Le
-capitaine Maubert regrettait d'avoir parlé. Cette superbe
-créature l'épouvantait, avec sa souffrance
-furieuse, faite de passion et de délire. En dehors
+la secouaient. Mais elle restait droite, la tête
+haute, avec une allure de colère implacable. Le
+capitaine Maubert regrettait d'avoir parlé. Cette superbe
+créature l'épouvantait, avec sa souffrance
+furieuse, faite de passion et de délire. En dehors
de la grille, les soldats entendaient; et ils se parlaient
-bas, échangeant des commentaires exaspérés.
-Pas un qui, en cet instant, ne se fût fait tuer
-pour cette noble fille, dont le père et le frère succombaient
-presque à la même heure. Le capitaine
-Maubert dit tout ce qu'il savait. Après la grande
-bataille livrée par les fédérés, une soixantaine de
+bas, échangeant des commentaires exaspérés.
+Pas un qui, en cet instant, ne se fût fait tuer
+pour cette noble fille, dont le père et le frère succombaient
+presque à la même heure. Le capitaine
+Maubert dit tout ce qu'il savait. Après la grande
+bataille livrée par les fédérés, une soixantaine de
fugitifs se cachaient dans les bois. Le capitaine de
-Bressier tombait entre leurs mains. Et après avoir
+Bressier tombait entre leurs mains. Et après avoir
<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-cerné les gardes nationaux, après s'être rendu
-maître du poste qu'ils occupaient, on trouvait
-Étienne mort, le corps troué de balles. Mais quel
-martyre, grand Dieu! avait dû subir le malheureux.
-Le corps était tout noir, meurtri de coups de
+cerné les gardes nationaux, après s'être rendu
+maître du poste qu'ils occupaient, on trouvait
+Étienne mort, le corps troué de balles. Mais quel
+martyre, grand Dieu! avait dû subir le malheureux.
+Le corps était tout noir, meurtri de coups de
crosse...</p>
<p>&mdash;Assez! assez... balbutia Faustine.</p>
<p>Elle ne pouvait pas en entendre davantage. Elle
-défaillait. Un instant, elle cacha sa figure pâle
-entre ses mains; malgré elle, sa pensée surexcitée
-évoquait un épouvantable spectacle. Elle voyait
-Étienne livré aux mains de ces hommes; elle voyait
-ces êtres, furieux de leur mort prochaine, se ruant
+défaillait. Un instant, elle cacha sa figure pâle
+entre ses mains; malgré elle, sa pensée surexcitée
+évoquait un épouvantable spectacle. Elle voyait
+Étienne livré aux mains de ces hommes; elle voyait
+ces êtres, furieux de leur mort prochaine, se ruant
sur lui, labourant son corps de coups de crosse, lui
-crachant au visage. Son frère, si bon, si noble, si
-généreux, abandonné à des brutes qui s'exerçaient
-à le torturer! Et elle recueillait chez elle un de ces
-bandits! Et, grisée par des idées absurdement chevaleresques,
-elle donnait asile à l'un de ces meurtriers!
-Sa douleur délirait. Elle ne savait plus ce
+crachant au visage. Son frère, si bon, si noble, si
+généreux, abandonné à des brutes qui s'exerçaient
+à le torturer! Et elle recueillait chez elle un de ces
+bandits! Et, grisée par des idées absurdement chevaleresques,
+elle donnait asile à l'un de ces meurtriers!
+Sa douleur délirait. Elle ne savait plus ce
qu'elle disait; elle ne savait plus ce qu'elle faisait.
-Violemment, elle alla droit à la grille, et l'ouvrit
+Violemment, elle alla droit à la grille, et l'ouvrit
toute grande.</p>
<p>&mdash;Entrez! dit-elle. Celui que vous cherchez est
ici!</p>
-<p>Les soldats se ruèrent dans l'allée. Déjà, quelques-uns
+<p>Les soldats se ruèrent dans l'allée. Déjà, quelques-uns
<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
se jetaient dans les massifs, pour fouiller
-à droite et à gauche, lorsque Pierre Rosny parut. Il
-était fort pâle; mais calme et résolu. En le voyant,
-Faustine oublia sa colère. Elle ne comprit qu'une
-chose: c'est qu'elle livrait à la mort une créature
+à droite et à gauche, lorsque Pierre Rosny parut. Il
+était fort pâle; mais calme et résolu. En le voyant,
+Faustine oublia sa colère. Elle ne comprit qu'une
+chose: c'est qu'elle livrait à la mort une créature
humaine. Elle fit un mouvement pour se jeter devant
-lui. Mais Pierre étendit la main.</p>
+lui. Mais Pierre étendit la main.</p>
<p>&mdash;J'ai entendu, Mademoiselle. Je vous pardonne.
Seulement, vous vous trompez. J'ai tout fait pour
-protéger votre frère. Je suis un soldat, non pas un
+protéger votre frère. Je suis un soldat, non pas un
assassin.</p>
<p>Cet homme ne mentait pas. Il suffisait de le regarder,
-de l'entendre. Il avait tout fait pour protéger
-Étienne! Faustine s'élança vers le capitaine.</p>
+de l'entendre. Il avait tout fait pour protéger
+Étienne! Faustine s'élança vers le capitaine.</p>
<p>&mdash;Ah! sauvez-le! cria-t-elle.</p>
-<p>Trop tard. Impossible maintenant de maîtriser
-les soldats exaspérés. Ils tenaient enfin cet enragé
+<p>Trop tard. Impossible maintenant de maîtriser
+les soldats exaspérés. Ils tenaient enfin cet enragé
qui les harassait depuis si longtemps. Et puis, cet
homme faisait partie de ceux qui se cachaient dans
-le bois. Lui-même l'avouait. Avant même que
-Louis Maubert eût donné un ordre, on saisissait
-Pierre Rosny; on le traînait sur la route.</p>
+le bois. Lui-même l'avouait. Avant même que
+Louis Maubert eût donné un ordre, on saisissait
+Pierre Rosny; on le traînait sur la route.</p>
<p>&mdash;Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le! disait Faustine
en se tordant les mains.</p>
-<p>Louis Maubert se précipita. Serrées l'une contre
+<p>Louis Maubert se précipita. Serrées l'une contre
l'autre, les jeunes filles attendaient, muettes, n'osant
<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
pas prononcer un mot. Non, cet homme ne
-mentait pas. On lisait sur son visage de l'énergie
-et de la volonté. Ne disait-il pas qu'il avait protégé
-Étienne? Elles attendaient. La discipline serait-elle
+mentait pas. On lisait sur son visage de l'énergie
+et de la volonté. Ne disait-il pas qu'il avait protégé
+Étienne? Elles attendaient. La discipline serait-elle
plus forte que la fureur? Le capitaine dompterait-il
-la colère de ses soldats? A cette époque, les rages
+la colère de ses soldats? A cette époque, les rages
s'entre-croisaient mortellement. Dans les deux
-camps, on se haïssait. Et Faustine, qui pleurait
-son père, qui pleurait son frère; Faustine, si cruellement
-frappée depuis trois jours, eût tout fait
-pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout à
-coup, une fusillade éclata, crépitante et sinistre.</p>
+camps, on se haïssait. Et Faustine, qui pleurait
+son père, qui pleurait son frère; Faustine, si cruellement
+frappée depuis trois jours, eût tout fait
+pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout à
+coup, une fusillade éclata, crépitante et sinistre.</p>
-<p>&mdash;Ah! malheureuse!... s'écria la jeune fille.</p>
+<p>&mdash;Ah! malheureuse!... s'écria la jeune fille.</p>
<p>Et elle tomba raide.</p>
-<p class="p2 center small">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
+<p class="p2 center small">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span></p>
-<p class="part">DEUXIÈME PARTIE</p>
+<p class="part">DEUXIÈME PARTIE</p>
<p><a id="Page_198"></a>
<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span></p>
-<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
+<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2>
<h3>I</h3>
@@ -6171,21 +6133,21 @@ coup, une fusillade éclata, crépitante et sinistre.</p>
<p>&mdash;Non, Madame.</p>
<p>&mdash;Vous l'avertirez que j'attends ici. Si elle le
-désire, je monterai.</p>
+désire, je monterai.</p>
-<p>Le valet de chambre s'éloigna; et Nelly s'assit
-dans un grand fauteuil bas, le voile à demi relevé,
-plus jolie encore à vingt-sept ans qu'autrefois, à
-dix-sept. Elle regardait vaguement, à droite et
-à gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient
+<p>Le valet de chambre s'éloigna; et Nelly s'assit
+dans un grand fauteuil bas, le voile à demi relevé,
+plus jolie encore à vingt-sept ans qu'autrefois, à
+dix-sept. Elle regardait vaguement, à droite et
+à gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient
la silencieuse solitude du salon. M. et
-M<sup>me</sup> de Guessaint habitaient à Paris un vaste hôtel,
-dans l'avenue Kléber. Au rez-de-chaussée, les
-salons, la salle à manger, où se retrouvaient les
+M<sup>me</sup> de Guessaint habitaient à Paris un vaste hôtel,
+dans l'avenue Kléber. Au rez-de-chaussée, les
+salons, la salle à manger, où se retrouvaient les
<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-goûts rares d'une artiste telle que Faustine; au
+goûts rares d'une artiste telle que Faustine; au
premier, les appartements; et plus haut, l'atelier
-que la jeune femme s'était fait installer, en souvenir
+que la jeune femme s'était fait installer, en souvenir
de l'atelier de Chavry.</p>
<p>Le valet de chambre reparut.</p>
@@ -6198,13 +6160,13 @@ madame Percier de vouloir bien monter.</p>
<p>&mdash;C'est une bonne surprise. Je devais aller te
prendre et je ne t'attendais pas.</p>
-<p>&mdash;Tu ne serais venue qu'à trois heures, et je me
-sentais tout agacée. Pense donc! M. Percier, daignant
-se rappeler que ma fête tombait demain,
+<p>&mdash;Tu ne serais venue qu'à trois heures, et je me
+sentais tout agacée. Pense donc! M. Percier, daignant
+se rappeler que ma fête tombait demain,
20 mars 1881!... Il voulait me donner un bracelet.</p>
-<p>&mdash;Il n'a pas dû insister beaucoup, répliqua
-Faustine en souriant. Il n'aura pas osé. Je t'assure
+<p>&mdash;Il n'a pas dû insister beaucoup, répliqua
+Faustine en souriant. Il n'aura pas osé. Je t'assure
que tu intimides ton mari! Alors, il est parti pour
la Bourse?</p>
@@ -6216,8 +6178,8 @@ la Bourse?</p>
<p>&mdash;Pauvre homme!</p>
-<p>&mdash;Ne le plains pas. L'emploi est tout trouvé. Il
-le donnera à M<sup>lle</sup> Aurélie.</p>
+<p>&mdash;Ne le plains pas. L'emploi est tout trouvé. Il
+le donnera à M<sup>lle</sup> Aurélie.</p>
<p>&mdash;Jalouse!</p>
@@ -6226,88 +6188,88 @@ le donnera à M<sup>lle</sup> Aurélie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
&mdash;Tu mens!</p>
-<p>&mdash;Nullement. J'ai une véritable reconnaissance
+<p>&mdash;Nullement. J'ai une véritable reconnaissance
pour cette jeune personne. Elle fait justement...
toutes les choses qui m'ennuient.</p>
<p>&mdash;Qui t'ennuient... aujourd'hui!</p>
-<p>&mdash;Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant
+<p>&mdash;Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant
un peu. Je ne suis M<sup>me</sup> Percier... que le jour,
moi. Or, mon mari part le matin pour son bureau,
-à huit heures et demie. On est un agent de change
-sérieux ou on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne
-pas pénétrer dans ma chambre. A onze heures et
-quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment
-des intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête!
-Il mange sa côtelette, il me parle du cours
+à huit heures et demie. On est un agent de change
+sérieux ou on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne
+pas pénétrer dans ma chambre. A onze heures et
+quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment
+des intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête!
+Il mange sa côtelette, il me parle du cours
probable de la Bourse, et il m'offre un bracelet,
comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir
-à sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous
-dînons en ville, ou je passe la soirée avec toi. A minuit,
-il se rend... au cercle, à ce qu'il prétend. Un
-cercle... à cheveux rouges! présidé par M<sup>lle</sup> Aurélie,
-du Gymnase. Voilà comme nous entendons le
-ménage, nous autres; comment vivent un mari et
-une femme, en l'an de grâce 1881. De l'argent à
-remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et
+à sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous
+dînons en ville, ou je passe la soirée avec toi. A minuit,
+il se rend... au cercle, à ce qu'il prétend. Un
+cercle... à cheveux rouges! présidé par M<sup>lle</sup> Aurélie,
+du Gymnase. Voilà comme nous entendons le
+ménage, nous autres; comment vivent un mari et
+une femme, en l'an de grâce 1881. De l'argent à
+remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et
refait des fortunes en vingt-quatre heures; des
-courses, des visites, des conversations bêtes; un tas
+courses, des visites, des conversations bêtes; un tas
<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-de banalités qu'on ne pense pas, et un tas de
-pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là
+de banalités qu'on ne pense pas, et un tas de
+pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là
dedans une minute de tendresse, une apparence
-d'intimité, ou une lueur d'amour!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint écoutait son amie, en la regardant
-de ses grands yeux calmes. C'était bien toujours
-la Faustine d'autrefois. Dix années écoulées
-depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse,
-de sa beauté, du charme exquis de tout son
-être. Mais la créature morale avait changé. Dans
+d'intimité, ou une lueur d'amour!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint écoutait son amie, en la regardant
+de ses grands yeux calmes. C'était bien toujours
+la Faustine d'autrefois. Dix années écoulées
+depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse,
+de sa beauté, du charme exquis de tout son
+être. Mais la créature morale avait changé. Dans
son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans
ses tristesses subites, on sentait quelque chose de
-brisé. Son mari et elle ne se quittaient pas; on
+brisé. Son mari et elle ne se quittaient pas; on
les voyait toujours ensemble; et cependant, on remarquait
-entre eux une étrange froideur. Faustine
-avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer,
-pour obéir au général; six mois après son mariage,
+entre eux une étrange froideur. Faustine
+avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer,
+pour obéir au général; six mois après son mariage,
elle ne l'estimait plus. Que se passait-il donc? Personne
-ne le savait, excepté Nelly. Quels vices
+ne le savait, excepté Nelly. Quels vices
cachait cet homme, sous ses allures de mouton
-entêté? D'ailleurs, elle vivait peu à Paris pendant
-ces dix ans. D'abord, un long séjour en Algérie,
-puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie.
-Toujours accompagnés de Nelly, M. et M<sup>me</sup> de
+entêté? D'ailleurs, elle vivait peu à Paris pendant
+ces dix ans. D'abord, un long séjour en Algérie,
+puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie.
+Toujours accompagnés de Nelly, M. et M<sup>me</sup> de
Guessaint visitaient les pays lointains dont on
-rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la cité
+rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la cité
<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-guerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris,
-et passaient l'été, l'automne et l'hiver en France,
+guerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris,
+et passaient l'été, l'automne et l'hiver en France,
au bord de la mer. Faustine ne voulait plus retourner
-à Chavry, qui lui rappelait des jours si douloureux.
+à Chavry, qui lui rappelait des jours si douloureux.
Puis, ils repartaient encore tous les trois.
-Cette fois, ils commençaient par Vienne, pour finir
-par Jérusalem. Le Danube, le Bosphore, l'Asie Mineure,
-la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes
-femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine
-laissait faire. Vivre ici ou là, que lui importait?
-L'espérance même du bonheur n'existait plus
-pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à
-ses lourds ennuis dans ces absences éternelles,
+Cette fois, ils commençaient par Vienne, pour finir
+par Jérusalem. Le Danube, le Bosphore, l'Asie Mineure,
+la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes
+femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine
+laissait faire. Vivre ici ou là, que lui importait?
+L'espérance même du bonheur n'existait plus
+pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à
+ses lourds ennuis dans ces absences éternelles,
dans ces fatigues suivies de repos, dans ces paysages
-inconnus, toujours variés, qui se déroulaient
-devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement,
-M. de Guessaint, plus géographe que jamais,
-toujours préoccupé de découvertes, de conversations
+inconnus, toujours variés, qui se déroulaient
+devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement,
+M. de Guessaint, plus géographe que jamais,
+toujours préoccupé de découvertes, de conversations
avec d'illustres voyageurs, s'installait enfin
-à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il
+à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il
ouvrait ses salons, il recevait beaucoup, sans que
Faustine et lui fussent vraiment mari et femme.</p>
<p>Un jour,&mdash;il y avait deux ans de cela,&mdash;Nelly,
-toujours si gaie, était entrée chez son amie, la
-mine sérieuse.</p>
+toujours si gaie, était entrée chez son amie, la
+mine sérieuse.</p>
<p>&mdash;Mon Dieu, qu'est-ce que tu as?</p>
@@ -6316,167 +6278,167 @@ mine sérieuse.</p>
<p>&mdash;Lequel?</p>
-<p>&mdash;Qui me conseilles-tu d'épouser?</p>
+<p>&mdash;Qui me conseilles-tu d'épouser?</p>
-<p>Faustine restait stupéfaite.</p>
+<p>Faustine restait stupéfaite.</p>
<p>&mdash;Tu veux te marier? Toi!</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
<p>M<sup>me</sup> de Guessaint ne comprenait pas. Se marier,
-Nelly! Elle qui, huit ans plus tôt, dans les allées
-du parc de Chavry, lui disait: «Je veux rester fille;»
+Nelly! Elle qui, huit ans plus tôt, dans les allées
+du parc de Chavry, lui disait: «Je veux rester fille;»
elle, qui pendant ces longues courses aventureuses,
faites contre son plaisir, ne les quittait pas
un instant; elle qui raillait si finement les hommes
pratiques, amoureux de sa dot, ou les hommes
-sincères, amoureux de sa personne! Faustine dit
+sincères, amoureux de sa personne! Faustine dit
une seconde fois:</p>
<p>&mdash;Te marier, toi!</p>
-<p>Et avec un accent désolé:</p>
+<p>Et avec un accent désolé:</p>
<p>&mdash;Tu ne m'aimes donc plus, Nelly? Toi, ma confidente
et ma s&oelig;ur, tu veux me quitter? Tu connais
-mon existence vide, mes secrets dégoûts, le désenchantement
-de tout mon être. Tu connais tout cela
+mon existence vide, mes secrets dégoûts, le désenchantement
+de tout mon être. Tu connais tout cela
et tu m'abandonnes!</p>
-<p>Nelly, prise de désespoir, fondait en larmes. Elle
+<p>Nelly, prise de désespoir, fondait en larmes. Elle
serrait son amie dans ses bras.</p>
<p>&mdash;Je t'aime comme toujours! Plus que jamais,
-peut-être. Mais je désire me marier.</p>
+peut-être. Mais je désire me marier.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-M<sup>me</sup> de Guessaint restait un instant la lèvre
-entr'ouverte, le sourcil froncé; et, nettement:</p>
+M<sup>me</sup> de Guessaint restait un instant la lèvre
+entr'ouverte, le sourcil froncé; et, nettement:</p>
<p>&mdash;Il y a eu quelque chose entre mon mari et
toi?</p>
<p>&mdash;Non!</p>
-<p>&mdash;Il a osé...</p>
+<p>&mdash;Il a osé...</p>
<p>&mdash;Non! non, je te le jure!</p>
<p>&mdash;Ah! c'est que je le connais, M. de Guessaint!</p>
-<p>Nelly répliquait doucement:</p>
+<p>Nelly répliquait doucement:</p>
<p>&mdash;Moi aussi, je sais les amertumes de ton existence,
-les dégoûts qui t'ont prise après les premiers
+les dégoûts qui t'ont prise après les premiers
mois de ton mariage, et comment vous vous
-êtes séparés d'un commun accord.</p>
+êtes séparés d'un commun accord.</p>
<p>&mdash;Tu te maries, parce que M. de Guessaint a
-essayé?...</p>
+essayé?...</p>
<p>&mdash;Non! encore une fois, je te le jure!</p>
<p>&mdash;Alors, je ne comprends plus.</p>
<p>&mdash;C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation
-très fausse dans le monde. Un quart d'institutrice,
-un quart de dame de compagnie, et une moitié
+très fausse dans le monde. Un quart d'institutrice,
+un quart de dame de compagnie, et une moitié
de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de
-tout cela, autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes
-filles, à Chavry. Hélas! les rêves... La vie a tôt fait
-de les effeuiller brutalement. Voilà longtemps que je
-réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon t'affliger?</p>
+tout cela, autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes
+filles, à Chavry. Hélas! les rêves... La vie a tôt fait
+de les effeuiller brutalement. Voilà longtemps que je
+réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon t'affliger?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_206"> 206</a></span>
Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible.
-Elle se heurtait à une volonté inébranlable.
-La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse:</p>
+Elle se heurtait à une volonté inébranlable.
+La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse:</p>
<p>&mdash;Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais
-bien épouser. Il y a M. de Lustry: trente ans,
-fortune médiocre, visage passable, intelligence
-nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur...
-pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier,
+bien épouser. Il y a M. de Lustry: trente ans,
+fortune médiocre, visage passable, intelligence
+nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur...
+pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier,
agent de change; visage bon enfant, intelligence
-fine, excellent garçon, homme d'esprit.</p>
+fine, excellent garçon, homme d'esprit.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là?</p>
+<p>&mdash;Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là?</p>
<p>&mdash;Parce que ces messieurs sont les seuls qui
-aient formulé une demande en mariage.</p>
+aient formulé une demande en mariage.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai
+<p>&mdash;Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai
plus tard.</p>
<p>Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de
Guessaint et de Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs
-voyages, elle avait bien remarqué que M<sup>lle</sup> Forestier
-haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine
+voyages, elle avait bien remarqué que M<sup>lle</sup> Forestier
+haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine
contre le mari venait de la tendresse pour la
-femme. Mais pourquoi, après quelques mois de séjour
-à Paris, Nelly prenait-elle brusquement cette
-résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines,
+femme. Mais pourquoi, après quelques mois de séjour
+à Paris, Nelly prenait-elle brusquement cette
+résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines,
M<sup>me</sup> de Guessaint poursuivit son investigation patiente,
-et ne découvrait rien. Elle pensa qu'après
+et ne découvrait rien. Elle pensa qu'après
<span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span>
-tout, Nelly avait peut-être raison. Les rêves qu'une
+tout, Nelly avait peut-être raison. Les rêves qu'une
jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie.
-Un peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole.</p>
+Un peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole.</p>
<p>Devant les insistances de M<sup>lle</sup> Forestier il fallait
-prendre un parti. Faustine, après avoir étudié avec
-soin les trois prétendus, se décida pour M. Percier.
-Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait
-ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux
-de Nelly; trop timide peut-être. Le mariage
-se fit. M. Percier, très épris, entourait sa jeune
-femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait
+prendre un parti. Faustine, après avoir étudié avec
+soin les trois prétendus, se décida pour M. Percier.
+Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait
+ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux
+de Nelly; trop timide peut-être. Le mariage
+se fit. M. Percier, très épris, entourait sa jeune
+femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait
avec une raillerie tendre. Pendant dix-huit
-mois, le ménage sembla fort heureux. Tout à
+mois, le ménage sembla fort heureux. Tout à
coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais
-chez lui; galant avec toutes les femmes, excepté
-avec la sienne. Bientôt cependant, le monde remarqua
-une grande différence entre les deux
+chez lui; galant avec toutes les femmes, excepté
+avec la sienne. Bientôt cependant, le monde remarqua
+une grande différence entre les deux
hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au
-géographe passionné. Tantôt celle-ci, tantôt celle-là.
+géographe passionné. Tantôt celle-ci, tantôt celle-là.
Toutes les femmes lui paraissaient bonnes. Une
fille de chambre bien accorte et une cocotte bien
-en chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine
+en chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine
compromise, les grandes dames douteuses et les
-petites dames certaines, il allait de l'une à l'autre
-avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité.
+petites dames certaines, il allait de l'une à l'autre
+avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité.
L'agent de change, au contraire, mettait de
<span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-l'ordre dans son désordre. Son choix se fixait bientôt.
-Et maintenant, tout Paris le désignait comme
-l'heureux possesseur de M<sup>lle</sup> Aurélie Brigaut, du
+l'ordre dans son désordre. Son choix se fixait bientôt.
+Et maintenant, tout Paris le désignait comme
+l'heureux possesseur de M<sup>lle</sup> Aurélie Brigaut, du
Gymnase.</p>
-<p>Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves,
-les désirs et les illusions de ces deux charmantes
-créatures. Faustine était mal mariée; Nelly semblait
-l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance
-vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait
-que rarement avec son amie: peut-être parce
-qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine,
-elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne
-vibre plus. Excepté Nelly, il n'existait pas un être
-qu'elle aimât profondément. Difficile dans ses
-amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant
-un grand respect à tous, une craintive sympathie
-à quelques-uns. On connaissait son talent de
-peintre. Si elle eût daigné exposer, elle fût rapidement
-devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit
-soulevé autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait
-mieux rêver ses &oelig;uvres que les créer. Les
-désillusions de l'existence éteignaient lentement la
-divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme.
-Elle donnait ses tableaux à ses amis, à ses connaissances.
-Quelques peintres, des critiques délicats,
-s'étonnaient qu'une femme douée d'un si haut
+<p>Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves,
+les désirs et les illusions de ces deux charmantes
+créatures. Faustine était mal mariée; Nelly semblait
+l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance
+vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait
+que rarement avec son amie: peut-être parce
+qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine,
+elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne
+vibre plus. Excepté Nelly, il n'existait pas un être
+qu'elle aimât profondément. Difficile dans ses
+amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant
+un grand respect à tous, une craintive sympathie
+à quelques-uns. On connaissait son talent de
+peintre. Si elle eût daigné exposer, elle fût rapidement
+devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit
+soulevé autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait
+mieux rêver ses &oelig;uvres que les créer. Les
+désillusions de l'existence éteignaient lentement la
+divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme.
+Elle donnait ses tableaux à ses amis, à ses connaissances.
+Quelques peintres, des critiques délicats,
+s'étonnaient qu'une femme douée d'un si haut
<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-talent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste
+talent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste
lui disait un jour:</p>
<p>&mdash;Je sais que vous n'aimez pas les compliments,
@@ -6485,122 +6447,122 @@ vous en adresser un. Mais quel dommage que vous
soyez si modeste, ou si... orgueilleuse!</p>
<p>&mdash;Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil,
-Monsieur. C'est de l'indifférence. J'ai des idées particulières
-peut-être, mais très nettes. A chacun son
-métier. Il est naturel que les hommes poursuivent
+Monsieur. C'est de l'indifférence. J'ai des idées particulières
+peut-être, mais très nettes. A chacun son
+métier. Il est naturel que les hommes poursuivent
la gloire. Les femmes ne doivent chercher que
l'oubli; j'entends l'oubli du monde. Le bruit n'est
pas fait pour elles.</p>
-<p>&mdash;Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être
+<p>&mdash;Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être
heureuse.</p>
<p>&mdash;Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui
-possèdent le repos. Le repos, c'est déjà la moitié
+possèdent le repos. Le repos, c'est déjà la moitié
du bonheur.</p>
-<p>Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne
-livrant ses pensées intimes qu'à Nelly. Femme du
-monde parfaite, dédaigneuse des succès brillants,
-glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de
-chagrin peut-être, sans les idées vagues de mysticisme
+<p>Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne
+livrant ses pensées intimes qu'à Nelly. Femme du
+monde parfaite, dédaigneuse des succès brillants,
+glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de
+chagrin peut-être, sans les idées vagues de mysticisme
qui la soutenaient. Aussi, connaissant les
-ranc&oelig;urs des existences brisées, elle se jurait de
-tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle ne
+ranc&oelig;urs des existences brisées, elle se jurait de
+tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle ne
<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
s'expliquait pas cette brouille survenue entre
M. Percier et sa femme. Elle les surveillait l'un et
l'autre, faisant son profit des confidences de son
-amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté l'histoire
+amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté l'histoire
du bracelet, Faustine voulut en avoir le c&oelig;ur
net.</p>
-<p>&mdash;Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas,
+<p>&mdash;Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas,
Nelly?</p>
<p>&mdash;Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a
-prévenue que des affaires sérieuses... oh! très sérieuses,
-le priveraient peut-être de l'honneur... Tu
-sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de
-change débauché?</p>
+prévenue que des affaires sérieuses... oh! très sérieuses,
+le priveraient peut-être de l'honneur... Tu
+sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de
+change débauché?</p>
<p>Faustine souriait.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change
-débauché, que je compte absolument sur lui. Tu
+<p>&mdash;Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change
+débauché, que je compte absolument sur lui. Tu
m'entends? Je lui ordonne de venir.</p>
-<p>&mdash;Oh! il t'obéira, va!</p>
+<p>&mdash;Oh! il t'obéira, va!</p>
<p>Nelly retira son chapeau, et, passant son bras
autour de la taille de son amie, elle ajouta:</p>
<p>&mdash;Nous devions sortir, n'est-ce pas? Eh bien,
fais-moi un plaisir: ne sortons pas. Montons dans
-l'atelier, et passons notre après-midi à bavarder
-comme à Chavry.</p>
+l'atelier, et passons notre après-midi à bavarder
+comme à Chavry.</p>
<p>&mdash;Je veux bien.</p>
-<p>Cette vaste pièce rappelait l'atelier du château.
+<p>Cette vaste pièce rappelait l'atelier du château.
<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-Depuis qu'elle avait pris en aversion la propriété
+Depuis qu'elle avait pris en aversion la propriété
familiale, Faustine voulait au moins voir autour
d'elle ce qui restait des souvenirs immobiles d'autrefois.
Les objets d'art, les meubles sombres, les
-statues, les tableaux, les portraits d'Étienne et du
-général, se retrouvaient là, moins bien éclairés
+statues, les tableaux, les portraits d'Étienne et du
+général, se retrouvaient là, moins bien éclairés
dans la lueur grise de Paris. En entrant, Nelly fit
-une révérence ironique à la «Dame à la bague».</p>
+une révérence ironique à la «Dame à la bague».</p>
<p>&mdash;Vittoria Orsini, je te salue! dit-elle avec son
-rire espiègle.</p>
+rire espiègle.</p>
<p>&mdash;Pauvre Vittoria Orsini!</p>
-<p>&mdash;Te rappelles-tu les folies que tu me débitais?
-Ton histoire ne ressemble guère à celle de la «Dame
-à la bague»! Tu ne mourras jamais d'amour, ma
-pauvre chérie. Voyons, fais-moi une confidence.</p>
+<p>&mdash;Te rappelles-tu les folies que tu me débitais?
+Ton histoire ne ressemble guère à celle de la «Dame
+à la bague»! Tu ne mourras jamais d'amour, ma
+pauvre chérie. Voyons, fais-moi une confidence.</p>
<p>&mdash;Quelle confidence?</p>
-<p>Elle s'asseyaient l'une à côté de l'autre, dans un
+<p>Elle s'asseyaient l'une à côté de l'autre, dans un
coin sombre de l'atelier, sur le divan large.</p>
-<p>&mdash;Toi qui passes à travers la vie, calme et dédaigneuse,
-n'as-tu jamais rencontré un homme qui
-t'ait frappée?</p>
+<p>&mdash;Toi qui passes à travers la vie, calme et dédaigneuse,
+n'as-tu jamais rencontré un homme qui
+t'ait frappée?</p>
-<p>&mdash;Frappée?</p>
+<p>&mdash;Frappée?</p>
-<p>&mdash;Oui; par sa beauté, par son intelligence, par
+<p>&mdash;Oui; par sa beauté, par son intelligence, par
son esprit; enfin, qui ait produit sur toi cette impression
-indécise qui pourrait peut-être devenir de
+indécise qui pourrait peut-être devenir de
l'amour?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
M<sup>me</sup> de Guessaint ne souriait plus. Comme d'habitude,
-quand une pensée l'occupait, elle restait
-immobile, droite, les sourcils froncés.</p>
+quand une pensée l'occupait, elle restait
+immobile, droite, les sourcils froncés.</p>
<p>&mdash;Tu veux que je sois bien franche? dit-elle en
regardant son amie.</p>
<p>&mdash;Ne l'es-tu pas toujours avec moi?</p>
-<p>&mdash;Certes. Mais tu désires que je te fasse l'aveu
-que, souvent, on n'ose pas se faire à soi-même?</p>
+<p>&mdash;Certes. Mais tu désires que je te fasse l'aveu
+que, souvent, on n'ose pas se faire à soi-même?</p>
<p>&mdash;Mon Dieu, Faustine, que tu m'intrigues!</p>
-<p>&mdash;Crois-tu au «coup de foudre»?</p>
+<p>&mdash;Crois-tu au «coup de foudre»?</p>
-<p>&mdash;Celui de Stendhal? L'impression immédiate
-et profonde produite par la créature qu'on aimera?
+<p>&mdash;Celui de Stendhal? L'impression immédiate
+et profonde produite par la créature qu'on aimera?
Oui, j'y crois.</p>
-<p>&mdash;Eh bien, j'ai failli l'éprouver.</p>
+<p>&mdash;Eh bien, j'ai failli l'éprouver.</p>
<p>M<sup>me</sup> Percier jeta un cri.</p>
@@ -6608,119 +6570,119 @@ Oui, j'y crois.</p>
<p>&mdash;Oui, moi.</p>
-<p>&mdash;Je ne rêve pas? C'est bien ma Faustine qui
-parle? Tu pourrais être amoureuse, toi, ma chère
+<p>&mdash;Je ne rêve pas? C'est bien ma Faustine qui
+parle? Tu pourrais être amoureuse, toi, ma chère
statue?</p>
-<p>Le sourire de M<sup>me</sup> de Guessaint devenait très
+<p>Le sourire de M<sup>me</sup> de Guessaint devenait très
doux.</p>
<p>&mdash;Il suffit de rencontrer Pygmalion, et la statue
-devient femme, murmura-t-elle.... Écoute mon histoire.
+devient femme, murmura-t-elle.... Écoute mon histoire.
Elle n'est pas longue. Tu te rappelles notre
-séjour à Rome, en 1878? Quelles journées enchanteresses
+séjour à Rome, en 1878? Quelles journées enchanteresses
<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
pour nous deux! Un peu fatigantes, par
-exemple. Pendant la dernière quinzaine, un après-midi,
-j'entrai toute seule pour rêver à mon aise
+exemple. Pendant la dernière quinzaine, un après-midi,
+j'entrai toute seule pour rêver à mon aise
dans la chapelle du petit couvent de San Onofrio,
sur le Janicule, au-dessus de la porte San Spirito,
-au delà du Tibre. Ma prière faite, j'allai droit à cette
-Vierge de Léonard de Vinci, que je voulais étudier,
-tu te rappelles? Deux jeunes gens arrivèrent presque
-aussitôt et s'assirent près de moi, sans me voir:
+au delà du Tibre. Ma prière faite, j'allai droit à cette
+Vierge de Léonard de Vinci, que je voulais étudier,
+tu te rappelles? Deux jeunes gens arrivèrent presque
+aussitôt et s'assirent près de moi, sans me voir:
l'ombre m'enveloppait. L'un, brun; l'autre, blond.
-Le brun dit: «Tiens! mon cher, voilà le baptistère
-que tu devrais dessiner.» Le blond regarda
-et répliqua d'un air indifférent: «Peut-être. Je
-n'aime pas beaucoup cet art italien du dix-huitième
-siècle. A cette époque-là, vois-tu, le génie est mort.
-Pauvre Italie! Quel peuple, sans la papauté!» Le
-brun riait: «Allons, tais-toi, démagogue!» Le
-blond riait tout haut maintenant, et d'une manière
-que je trouvais même fort indécente. «Ni démagogue
+Le brun dit: «Tiens! mon cher, voilà le baptistère
+que tu devrais dessiner.» Le blond regarda
+et répliqua d'un air indifférent: «Peut-être. Je
+n'aime pas beaucoup cet art italien du dix-huitième
+siècle. A cette époque-là, vois-tu, le génie est mort.
+Pauvre Italie! Quel peuple, sans la papauté!» Le
+brun riait: «Allons, tais-toi, démagogue!» Le
+blond riait tout haut maintenant, et d'une manière
+que je trouvais même fort indécente. «Ni démagogue
ni autre chose, tu sais bien. Rien qu'artiste!
-Je me moque pas mal de la politique!»... (Et il
-se servait d'une expression plus énergique que
-celle-là, ma bonne Nelly!) «Non, il y a ici autre
-chose qui me plaît. Veux-tu venir avec moi?»</p>
+Je me moque pas mal de la politique!»... (Et il
+se servait d'une expression plus énergique que
+celle-là, ma bonne Nelly!) «Non, il y a ici autre
+chose qui me plaît. Veux-tu venir avec moi?»</p>
-<p>«&mdash;Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un
+<p>«&mdash;Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un
quart d'heure. Tu sais que j'ai rendez-vous avec ma
<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-petite Transtévérine.» Le blond riait encore. Décidément,
-il paraissait très gai. «Embrasse-la de ma
-part. Si elle a une amie jolie, très jolie, conseille-lui
-de l'amener. Depuis le départ de ma danseuse,
-j'ai le c&oelig;ur libre.»</p>
+petite Transtévérine.» Le blond riait encore. Décidément,
+il paraissait très gai. «Embrasse-la de ma
+part. Si elle a une amie jolie, très jolie, conseille-lui
+de l'amener. Depuis le départ de ma danseuse,
+j'ai le c&oelig;ur libre.»</p>
<p>&mdash;Il disait cela dans une chapelle?</p>
-<p>&mdash;Un vrai parpaillot, ma chère! Ils s'en allèrent
-au bout de dix minutes. Moi, quelque temps après,
+<p>&mdash;Un vrai parpaillot, ma chère! Ils s'en allèrent
+au bout de dix minutes. Moi, quelque temps après,
j'entrai dans le promenoir du couvent, pour respirer
un peu de soleil. Tu sais comme il est joli,
ce promenoir. Qu'est-ce que je vois, devant une
-délicieuse statuette? Mon jeune homme blond. Il
-dessinait appuyé contre une colonne. Au bruit de
-mes pas, il tourna la tête et me salua. Ensuite il
+délicieuse statuette? Mon jeune homme blond. Il
+dessinait appuyé contre une colonne. Au bruit de
+mes pas, il tourna la tête et me salua. Ensuite il
me regarda assez fixement et fit un geste pour s'en
-aller. Il fermait son calepin et partait déjà, quand
-je lui dis: «Ne vous dérangez pas, Monsieur.»
-En m'entendant parler français, sa gaieté revint:
-«Vous êtes Parisienne, Madame? Moi aussi! J'ai
-vu cela tout de suite à votre accent. Nous autres
-Parisiens, nous nous reconnaîtrions au Congo!»</p>
+aller. Il fermait son calepin et partait déjà, quand
+je lui dis: «Ne vous dérangez pas, Monsieur.»
+En m'entendant parler français, sa gaieté revint:
+«Vous êtes Parisienne, Madame? Moi aussi! J'ai
+vu cela tout de suite à votre accent. Nous autres
+Parisiens, nous nous reconnaîtrions au Congo!»</p>
-<p>&mdash;Et tu permettais à ce monsieur, assez mal élevé
-en somme, de te parler sans t'être présenté?</p>
+<p>&mdash;Et tu permettais à ce monsieur, assez mal élevé
+en somme, de te parler sans t'être présenté?</p>
<p>&mdash;Oh! en voyage... Et puis... (M<sup>me</sup> de Guessaint
rougit) je ne sais quel charme me retenait dans
-l'allée de ce promenoir. Très beau, mon inconnu.
+l'allée de ce promenoir. Très beau, mon inconnu.
<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
Un grand blond, de vingt ou vingt-deux ans, avec
-des yeux bleus étincelants et un front superbe.</p>
+des yeux bleus étincelants et un front superbe.</p>
<p>&mdash;Faustine, tu m'abasourdis.</p>
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint souriait toujours, mais une pensée
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint souriait toujours, mais une pensée
illuminait maintenant son sourire.</p>
-<p>&mdash;Tu seras bien plus stupéfaite encore dans cinq
-minutes. Figure-toi que je suis restée une demi-heure
-avec mon artiste. Car c'était un artiste, un
-élève de l'École de Rome, un grand prix de sculpture.
-Et une gaieté, ma chère! Il riait de tout,
+<p>&mdash;Tu seras bien plus stupéfaite encore dans cinq
+minutes. Figure-toi que je suis restée une demi-heure
+avec mon artiste. Car c'était un artiste, un
+élève de l'École de Rome, un grand prix de sculpture.
+Et une gaieté, ma chère! Il riait de tout,
d'un bon rire loyal et franc. Il faisait des mots qui
-m'égayaient malgré moi. Car tu penses bien que je
-ne disais pas grand'chose: j'écoutais. Il me racontait
+m'égayaient malgré moi. Car tu penses bien que je
+ne disais pas grand'chose: j'écoutais. Il me racontait
que, depuis deux ans, il ne bougeait pas de
-Rome. Il la connaissait bien, sa Ville Éternelle! Sur
-le bout du doigt. Les églises, les salons, les chefs-d'&oelig;uvre,
+Rome. Il la connaissait bien, sa Ville Éternelle! Sur
+le bout du doigt. Les églises, les salons, les chefs-d'&oelig;uvre,
les racontars du Quirinal et les histoires du
Vatican, les amours de la grande dame et celles de
-l'actrice, il disait tout avec une verve endiablée. Je
+l'actrice, il disait tout avec une verve endiablée. Je
le trouvais charmant. Et en m'en allant, je me faisais
tout bas un aveu: c'est qu'il serait facile d'aimer
-un être jeune, loyal et enthousiaste comme
-celui-là!</p>
+un être jeune, loyal et enthousiaste comme
+celui-là!</p>
-<p>Nelly riait aux éclats.</p>
+<p>Nelly riait aux éclats.</p>
-<p>&mdash;Tu ne lui as pas demandé son nom?</p>
+<p>&mdash;Tu ne lui as pas demandé son nom?</p>
-<p>&mdash;Il ne m'a pas demandé le mien.</p>
+<p>&mdash;Il ne m'a pas demandé le mien.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-&mdash;Il n'aurait plus manqué que ça! Et tu ne l'as
+&mdash;Il n'aurait plus manqué que ça! Et tu ne l'as
pas revu?</p>
<p>&mdash;Jamais.</p>
<p>&mdash;Tu te rappelles bien son visage?</p>
-<p>&mdash;Très nettement. Je le reconnaîtrais tout de
+<p>&mdash;Très nettement. Je le reconnaîtrais tout de
suite.</p>
<p>Nelly riait toujours.</p>
@@ -6729,114 +6691,114 @@ suite.</p>
revoyais!</p>
<p>&mdash;Tu crois que je?... Tu te trompes, va, j'en ai
-bien fini avec l'amour. On peut avoir une rêverie,
+bien fini avec l'amour. On peut avoir une rêverie,
un trouble d'une heure. Mais plus!...</p>
<p>Nelly soupira:</p>
-<p>&mdash;Ce n'est pourtant pas désagréable, l'amour!</p>
+<p>&mdash;Ce n'est pourtant pas désagréable, l'amour!</p>
-<p>Faustine ne souriait plus. Elle fronçait les sourcils.</p>
+<p>Faustine ne souriait plus. Elle fronçait les sourcils.</p>
<p>&mdash;L'amour? ah! ne m'en parle pas, tiens!
Certes, je n'aimais pas M. de Guessaint quand je
-l'ai épousé. Mais je l'estimais. Il s'associait, dans
-ma pensée, à la mort de mon père, à la mort de
-ce pauvre Étienne. Quel désenchantement! Tu la
+l'ai épousé. Mais je l'estimais. Il s'associait, dans
+ma pensée, à la mort de mon père, à la mort de
+ce pauvre Étienne. Quel désenchantement! Tu la
connais, cette nuit de noces... Le c&oelig;ur s'indigne,
-toutes les pudeurs se révoltent!... On se dit:
-«C'est donc ça l'amour?» Enfin on se résigne. Et
-quelques semaines après, on trouve celui qui est
+toutes les pudeurs se révoltent!... On se dit:
+«C'est donc ça l'amour?» Enfin on se résigne. Et
+quelques semaines après, on trouve celui qui est
votre mari caressant une femme de chambre; et
-après la femme de chambre, une actrice; et après
+après la femme de chambre, une actrice; et après
<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
l'actrice, une fille... Pouah!... Ils ne comprennent
rien, les hommes! Ils ne comprennent pas que ce
qu'ils appellent l'amour n'est admissible qu'avec
-l'absolue fidélité. Serrer dans ses bras un être sali
-par une autre, et qui vous apporte des lèvres où sont
-à peine essuyés des baisers suspects... Ah! c'est
+l'absolue fidélité. Serrer dans ses bras un être sali
+par une autre, et qui vous apporte des lèvres où sont
+à peine essuyés des baisers suspects... Ah! c'est
ignoble!</p>
<p>&mdash;Le fait est que M. de Guessaint...</p>
-<p>&mdash;Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompée!
-Je ne l'aimais pas. Quand on connaît la trahison,
-on n'est plus la femme de son mari, voilà tout. Je
-le hais, parce qu'il m'a arraché toutes mes illusions,
-et jusqu'à l'estime que j'avais pour lui. Il
-m'a montré l'amour comme une sorte d'accouplement
-bestial, où le c&oelig;ur n'entre pour rien. Quand
-je l'ai vu promener ses caresses de l'une à l'autre,
-le dégoût m'a prise. Je me suis dit que tous les
-hommes ressemblaient peut-être à celui-là.</p>
+<p>&mdash;Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompée!
+Je ne l'aimais pas. Quand on connaît la trahison,
+on n'est plus la femme de son mari, voilà tout. Je
+le hais, parce qu'il m'a arraché toutes mes illusions,
+et jusqu'à l'estime que j'avais pour lui. Il
+m'a montré l'amour comme une sorte d'accouplement
+bestial, où le c&oelig;ur n'entre pour rien. Quand
+je l'ai vu promener ses caresses de l'une à l'autre,
+le dégoût m'a prise. Je me suis dit que tous les
+hommes ressemblaient peut-être à celui-là.</p>
<p>Nelly se taisait, connaissant les tristesses de son
-amie. Lorsque Faustine cédait à ses dégoûts, tout
+amie. Lorsque Faustine cédait à ses dégoûts, tout
doucement, elle changeait la conversation, guidant
-peu à peu la pauvre femme vers des pensées
-nouvelles. Cependant, la journée s'écoulait. Soudain
+peu à peu la pauvre femme vers des pensées
+nouvelles. Cependant, la journée s'écoulait. Soudain
Nelly dit vivement:</p>
-<p>&mdash;Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouvé
-pour un moment nos chères intimités disparues.
+<p>&mdash;Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouvé
+pour un moment nos chères intimités disparues.
<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
Si nous prenions l'air, maintenant? Veux-tu que
nous allions faire un tour au Bois?</p>
-<p>&mdash;Volontiers. Mais tu m'amèneras ton mari ce
+<p>&mdash;Volontiers. Mais tu m'amèneras ton mari ce
soir?</p>
-<p>&mdash;Tu y tiens donc beaucoup? s'écria M<sup>me</sup> Percier
+<p>&mdash;Tu y tiens donc beaucoup? s'écria M<sup>me</sup> Percier
d'un ton moqueur.</p>
<p>&mdash;Beaucoup.</p>
-<p>&mdash;Pauvre homme! Il sera flatté à la fois et intimidé.
+<p>&mdash;Pauvre homme! Il sera flatté à la fois et intimidé.
Enfin, nous verrons.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span></p>
<h3>II</h3>
-<p>&mdash;C'est admir<em>â</em>ble! admir<em>â</em>ble!</p>
+<p>&mdash;C'est admir<em>â</em>ble! admir<em>â</em>ble!</p>
<p>&mdash;Vraiment, Merson?</p>
<p>&mdash;Vous verrez!</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda
-Nelly. Une nouvelle? Il doit être bien informé.</p>
+Nelly. Une nouvelle? Il doit être bien informé.</p>
-<p>C'était la spécialité de ce mondain aimable, très
-<em>potinier</em> mais pas du tout méchant; spirituel, quoiqu'il
-cherchât son esprit; alerte, quoiqu'il fût un
-peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et
-quand une fois le monde a collé cette étiquette sur
+<p>C'était la spécialité de ce mondain aimable, très
+<em>potinier</em> mais pas du tout méchant; spirituel, quoiqu'il
+cherchât son esprit; alerte, quoiqu'il fût un
+peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et
+quand une fois le monde a collé cette étiquette sur
le dos d'un homme, personne n'oserait plus l'enlever.
M. de Merson connaissait toutes les nouvelles,
-tous les <em>potins</em>; ce qui est vrai, et même ce qui ne
-l'est pas; les jours de grande séance, il entrait le
-premier à la Chambre; et les soirs de grande première,
+tous les <em>potins</em>; ce qui est vrai, et même ce qui ne
+l'est pas; les jours de grande séance, il entrait le
+premier à la Chambre; et les soirs de grande première,
<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-il sortait le dernier de l'Opéra. M<sup>lle</sup> X... avait-elle
-rompu avec le duc? On demandait à Merson.
-La première du Gymnase serait-elle retardée? On
-demandait encore à Merson. Le favori pour la course
-de demain, l'étoile inconnue de l'Opéra-Comique,
-le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui serait
-célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là
-appartenait à Merson. On achevait le dîner dans
-l'hôtel de l'avenue Kléber: un de ces dîners parisiens
-où l'esprit va, vient, vif et brillant, effleurant
+il sortait le dernier de l'Opéra. M<sup>lle</sup> X... avait-elle
+rompu avec le duc? On demandait à Merson.
+La première du Gymnase serait-elle retardée? On
+demandait encore à Merson. Le favori pour la course
+de demain, l'étoile inconnue de l'Opéra-Comique,
+le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui serait
+célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là
+appartenait à Merson. On achevait le dîner dans
+l'hôtel de l'avenue Kléber: un de ces dîners parisiens
+où l'esprit va, vient, vif et brillant, effleurant
tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale
d'hier et l'aventure de demain, l'anecdote finement
-contée et le livre à la mode. Naturellement, Merson,
-apportait une primeur; et il répétait, légèrement
-renversé sur sa chaise, en appuyant sur
+contée et le livre à la mode. Naturellement, Merson,
+apportait une primeur; et il répétait, légèrement
+renversé sur sa chaise, en appuyant sur
l'<em>a</em>:</p>
-<p>&mdash;C'est admir<em>â</em>ble!</p>
+<p>&mdash;C'est admir<em>â</em>ble!</p>
<p>&mdash;Quoi donc? demanda M. de Guessaint.</p>
@@ -6844,11 +6806,11 @@ l'<em>a</em>:</p>
ce matin, dans son atelier.</p>
<p>En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur
-Grandier, placé à la droite de Faustine, tourna
-vivement la tête.</p>
+Grandier, placé à la droite de Faustine, tourna
+vivement la tête.</p>
-<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en
-suis bien heureux. Jacques est un des êtres que
+<p>&mdash;N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en
+suis bien heureux. Jacques est un des êtres que
j'aime le plus au monde.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
@@ -6856,91 +6818,91 @@ j'aime le plus au monde.</p>
docteur? lui demanda M<sup>me</sup> de Guessaint.</p>
<p>&mdash;Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai
-soigné quand il a été blessé pendant la guerre.</p>
+soigné quand il a été blessé pendant la guerre.</p>
<p>&mdash;A seize ans! dit Faustine.</p>
-<p>&mdash;A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous
-ce qu'il m'a répondu, quand je le grondais
-de s'être engagé si jeune? «Le jeune Bara avait
-quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.»</p>
+<p>&mdash;A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous
+ce qu'il m'a répondu, quand je le grondais
+de s'être engagé si jeune? «Le jeune Bara avait
+quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.»</p>
<p>&mdash;Mais c'est superbe! reprit M<sup>me</sup> de Guessaint,
les yeux brillants.</p>
-<p>Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune
-héroïsme.</p>
+<p>Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune
+héroïsme.</p>
-<p>On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers,
-on se donne le plaisir égoïste d'écouter
+<p>On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers,
+on se donne le plaisir égoïste d'écouter
les autres; et le docteur parlait bien, avec une chaleur
-pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait
+pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait
un peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il
-continua, au milieu de l'attention générale:</p>
+continua, au milieu de l'attention générale:</p>
-<p>&mdash;Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt
-et un ans, célèbre à vingt-trois, par l'envoi au
-Salon de sa fameuse <cite>Dalila</cite>; décoré à vingt-quatre
+<p>&mdash;Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt
+et un ans, célèbre à vingt-trois, par l'envoi au
+Salon de sa fameuse <cite>Dalila</cite>; décoré à vingt-quatre
pour sa <cite>Statue de Bayard</cite>, il travaillait depuis deux
-ans à cette &oelig;uvre nouvelle dont parle Merson.
-Vous verrez, vous verrez! Son <cite>Vercingétorix vaincu</cite>
-aura un succès fou! Avec Paul Dubois, Chapu,
+ans à cette &oelig;uvre nouvelle dont parle Merson.
+Vous verrez, vous verrez! Son <cite>Vercingétorix vaincu</cite>
+aura un succès fou! Avec Paul Dubois, Chapu,
<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera
-l'un des maîtres de la sculpture contemporaine.
+Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera
+l'un des maîtres de la sculpture contemporaine.
J'en suis bien heureux, car je l'aime de tout mon
c&oelig;ur.</p>
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint fit un léger signe à son mari;
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint fit un léger signe à son mari;
on se leva pour passer au salon.</p>
<p>&mdash;Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle
en prenant le bras de M. Grandier. Vous savez,
-j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne connais
+j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne connais
aucune des &oelig;uvres de Jacques Rosny.</p>
<p>&mdash;Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant!
-Un mélange de gaieté et d'enthousiasme,
-une exaltation de poète, avec les paradoxes amusants
+Un mélange de gaieté et d'enthousiasme,
+une exaltation de poète, avec les paradoxes amusants
d'un gamin de Paris!</p>
-<p>Faustine écoutait, intéressée comme toujours
+<p>Faustine écoutait, intéressée comme toujours
par l'art et par les artistes.</p>
<p>&mdash;Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son
-envoi du Salon de cette année?</p>
+envoi du Salon de cette année?</p>
<p>&mdash;Absolument.</p>
-<p>&mdash;Vous devriez aller voir cela, chère madame,
+<p>&mdash;Vous devriez aller voir cela, chère madame,
dit Merson en s'approchant. Un grand peintre
-comme vous ne doit pas rester indifférente aux
+comme vous ne doit pas rester indifférente aux
chefs-d'&oelig;uvre.</p>
-<p>&mdash;Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités.</p>
+<p>&mdash;Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités.</p>
<p>&mdash;Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier.
-Une idée: venez avec moi visiter l'atelier de
+Une idée: venez avec moi visiter l'atelier de
<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
Jacques Rosny. Vous ne serez pas la seule. C'est
-une faveur très recherchée.</p>
+une faveur très recherchée.</p>
<p>&mdash;N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais
pas du tout.</p>
-<p>&mdash;Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs
-amis, chère madame. Il sera enchanté d'avoir
+<p>&mdash;Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs
+amis, chère madame. Il sera enchanté d'avoir
l'honneur de vous recevoir.</p>
<p>&mdash;Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse
-de M. Grandier! s'écria Nelly. Je t'accompagnerai;
+de M. Grandier! s'écria Nelly. Je t'accompagnerai;
et cela me fera tant de plaisir!</p>
-<p>&mdash;Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous
-remercie, mon bon docteur: vous êtes aimable et
+<p>&mdash;Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous
+remercie, mon bon docteur: vous êtes aimable et
charmant comme toujours. Mais je ne veux pas que
-vous vous dérangiez. M<sup>me</sup> Percier et moi nous passerons
-vous prendre après demain, à trois heures.
+vous vous dérangiez. M<sup>me</sup> Percier et moi nous passerons
+vous prendre après demain, à trois heures.
Cela vous convient-il?</p>
<p>&mdash;Parfaitement.</p>
@@ -6948,129 +6910,129 @@ Cela vous convient-il?</p>
<p>&mdash;Est-ce que vous accompagnez votre femme,
Guessaint?</p>
-<p>Le maître de maison tourna la tête en s'entendant
+<p>Le maître de maison tourna la tête en s'entendant
appeler.</p>
-<p>&mdash;Non; je ne suis pas libre. Une séance à la
-Société de géographie.</p>
+<p>&mdash;Non; je ne suis pas libre. Une séance à la
+Société de géographie.</p>
-<p>&mdash;Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis
-quelque temps. Est-ce que vous songeriez à quelque
+<p>&mdash;Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis
+quelque temps. Est-ce que vous songeriez à quelque
beau voyage?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-&mdash;Peut-être.</p>
+&mdash;Peut-être.</p>
<p>Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha
-de M. Percier, très muet jusque-là, et qui
-causait dans un coin, à voix basse.</p>
+de M. Percier, très muet jusque-là, et qui
+causait dans un coin, à voix basse.</p>
-<p>&mdash;Je vous enlève, dit-elle en souriant.</p>
+<p>&mdash;Je vous enlève, dit-elle en souriant.</p>
<p>&mdash;Madame...</p>
<p>Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir.
-Là, le faisant asseoir à côté d'elle:</p>
+Là, le faisant asseoir à côté d'elle:</p>
<p>&mdash;Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde
-un tête-à-tête.</p>
+un tête-à-tête.</p>
-<p>L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir
-beaucoup à cette faveur. Félix Percier, à trente
-ans, en paraissait vingt-cinq. Ses cheveux châtains,
-ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint rosé,
+<p>L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir
+beaucoup à cette faveur. Félix Percier, à trente
+ans, en paraissait vingt-cinq. Ses cheveux châtains,
+ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint rosé,
lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille
-moyenne, assez élégant de manières, il ne lui manquait
+moyenne, assez élégant de manières, il ne lui manquait
que du courage pour avoir de l'esprit. Mais
-pour être spirituel, il faut parler, et Félix n'osait
-pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille
-bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé
-de bonne heure à son père, agent de change fort
-estimé. Habile en affaires, très travailleur, d'une probité
-rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa fortune
-première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier;
-et, transporté d'amour, il avait triomphé
-de sa timidité pour enlever cette jolie fille d'assaut,
+pour être spirituel, il faut parler, et Félix n'osait
+pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille
+bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé
+de bonne heure à son père, agent de change fort
+estimé. Habile en affaires, très travailleur, d'une probité
+rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa fortune
+première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier;
+et, transporté d'amour, il avait triomphé
+de sa timidité pour enlever cette jolie fille d'assaut,
<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
comme une place forte. Depuis quelques mois, on
-s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux
-changer brusquement d'existence. Il délaissait sa
-maison et s'affichait presque avec une maîtresse
-avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et c'est ce
+s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux
+changer brusquement d'existence. Il délaissait sa
+maison et s'affichait presque avec une maîtresse
+avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et c'est ce
que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce
drame intime bien des petits secrets que n'osait
pas lui confier Nelly. Quand elle arriva dans le boudoir,
au bras de l'agent de change, la jeune femme
eut un sourire. M. Percier semblait affreusement
-gêné.</p>
+gêné.</p>
<p>&mdash;Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme
vous a dit que je vous ordonnais de venir ce soir?
-Sans cela, vous l'auriez abandonnée, n'est-ce pas?</p>
+Sans cela, vous l'auriez abandonnée, n'est-ce pas?</p>
<p>&mdash;Madame...</p>
<p>&mdash;Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous
-êtes un excellent garçon, et je sais que vous aimez
+êtes un excellent garçon, et je sais que vous aimez
Nelly. Aussi je ne comprends pas votre conduite.
Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre
femme?</p>
-<p>A cette question imprévue et un peu comique,
+<p>A cette question imprévue et un peu comique,
le visage de l'agent de change trahit un embarras
-excessif. Il se levait déjà, ne sachant que dire;
-M<sup>me</sup> de Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau.</p>
+excessif. Il se levait déjà, ne sachant que dire;
+M<sup>me</sup> de Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau.</p>
-<p>&mdash;Non, non, vous me répondrez. Je veux en
+<p>&mdash;Non, non, vous me répondrez. Je veux en
<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
avoir le c&oelig;ur net. D'abord, aux premiers bruits
-vagues de votre... trahison, j'ai hoché la tête. Je
-n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie;
-rien ne m'autorisait à m'occuper de son existence
-intime. Aujourd'hui, c'est différent. Je sens bien
-que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or, on
-ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez.</p>
-
-<p>Félix, très rouge, courbait la tête comme un
+vagues de votre... trahison, j'ai hoché la tête. Je
+n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie;
+rien ne m'autorisait à m'occuper de son existence
+intime. Aujourd'hui, c'est différent. Je sens bien
+que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or, on
+ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez.</p>
+
+<p>Félix, très rouge, courbait la tête comme un
coupable.</p>
<p>&mdash;Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors,
pourquoi la trompez-vous? Je veux que Nelly soit
-heureuse. Vous êtes un honnête homme; elle est
-une honnête femme. Vous tenez tous les deux
-votre bonheur à portée de la main. D'où vient que
-vous désertez votre maison, et qu'on vous voit dans
+heureuse. Vous êtes un honnête homme; elle est
+une honnête femme. Vous tenez tous les deux
+votre bonheur à portée de la main. D'où vient que
+vous désertez votre maison, et qu'on vous voit dans
une baignoire, au Vaudeville, avec M<sup>lle</sup> Aur...</p>
<p>&mdash;Madame! je vous en supplie!...</p>
<p>&mdash;Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous
-demande une confidence complète. Je ne vous
+demande une confidence complète. Je ne vous
cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne.
-Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement
-liées, ont la pudeur craintive de certains aveux.
-Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je parle.
-Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais
-être timide avec les gens qui vous témoignent de
+Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement
+liées, ont la pudeur craintive de certains aveux.
+Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je parle.
+Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais
+être timide avec les gens qui vous témoignent de
la sympathie. Vous ne pouvez rien me raconter
<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
ce soir, je le pense bien. Mais venez me voir...
-Ah! vous êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh
-bien, venez me voir dimanche prochain, après
-votre déjeuner. C'est une amie qui vous parle:
-Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous?</p>
+Ah! vous êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh
+bien, venez me voir dimanche prochain, après
+votre déjeuner. C'est une amie qui vous parle:
+Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous?</p>
-<p>Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait
+<p>Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait
tout le monde. L'embarras de M. Percier se
-fondait peu à peu. Il eut un élan de gratitude envers
+fondait peu à peu. Il eut un élan de gratitude envers
cette charmante femme, et lui tendit la main.</p>
-<p>&mdash;Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la
-bonté. Je viendrai, et je vous raconterai tout; seulement,
-c'est... c'est assez difficile à dire.</p>
+<p>&mdash;Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la
+bonté. Je viendrai, et je vous raconterai tout; seulement,
+c'est... c'est assez difficile à dire.</p>
-<p>&mdash;Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous
-verrez que tout est facile à dire, quand on dit tout
+<p>&mdash;Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous
+verrez que tout est facile à dire, quand on dit tout
franchement. Maintenant, redonnez-moi votre bras
et reconduisez-moi au salon.</p>
@@ -7083,433 +7045,433 @@ et reconduisez-moi au salon.</p>
<p>&mdash;Est-ce qu'il t'a fait ses confidences?</p>
<p>Les yeux de la jeune femme brillaient de malice
-et de curiosité. Elle devait savoir à quoi s'en tenir.
-Peut-être comprenait-elle vaguement la cause du
-succès remporté par M<sup>lle</sup> Aurélie sur le c&oelig;ur de son
-mari. Il se cachait là-dessous un petit mystère sur
+et de curiosité. Elle devait savoir à quoi s'en tenir.
+Peut-être comprenait-elle vaguement la cause du
+succès remporté par M<sup>lle</sup> Aurélie sur le c&oelig;ur de son
+mari. Il se cachait là-dessous un petit mystère sur
<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
lequel elle ne s'expliquait pas volontiers. Faustine
la regardait avec une tendresse infinie; et ses yeux
-voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse,
-toi, du moins, je veux que tu le sois.»</p>
+voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse,
+toi, du moins, je veux que tu le sois.»</p>
<p>On se retira de bonne heure. Chacun savait que
-Faustine aimait la solitude. De coutume, elle échangeait
+Faustine aimait la solitude. De coutume, elle échangeait
un salut assez froid avec Henri; puis le mari
-et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de souhaiter
-le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta.</p>
+et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de souhaiter
+le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta.</p>
<p>&mdash;Je voudrais causer quelques minutes avec
-vous, ma chère amie, dit-il.</p>
+vous, ma chère amie, dit-il.</p>
-<p>&mdash;Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement.</p>
+<p>&mdash;Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement.</p>
-<p>Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur
-sa main, dans l'attitude d'une femme qui écoute.</p>
+<p>Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur
+sa main, dans l'attitude d'une femme qui écoute.</p>
-<p>&mdash;Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je
-suis sur le point de faire un grand voyage. Voilà
-plusieurs semaines déjà que je caresse cette idée.
+<p>&mdash;Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je
+suis sur le point de faire un grand voyage. Voilà
+plusieurs semaines déjà que je caresse cette idée.
J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes
-projets ne vous intéressent guère. Puis, maintenant
-que votre amie Nelly est mariée, j'ai supposé qu'il
+projets ne vous intéressent guère. Puis, maintenant
+que votre amie Nelly est mariée, j'ai supposé qu'il
ne vous conviendrait pas de m'accompagner.</p>
-<p>&mdash;En effet. Mais vous êtes absolument libre,
+<p>&mdash;En effet. Mais vous êtes absolument libre,
mon cher Henry. Je vous prie de ne pas vous occuper
-de moi. Vous avez le désir de voyager à nouveau:
+de moi. Vous avez le désir de voyager à nouveau:
faites.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
&mdash;D'autant que j'aurais craint la fatigue pour
-vous. Ce sera plutôt une expédition scientifique
+vous. Ce sera plutôt une expédition scientifique
qu'un voyage. Le ministre de la marine organise
une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande
-de la Société de géographie. Cette mission est
-commandée par un officier de très grand mérite, le
+de la Société de géographie. Cette mission est
+commandée par un officier de très grand mérite, le
colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous
partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore
une fois, je vous prie de m'excuser si je ne
-vous en ai point parlé plus tôt. Mais je n'ai pris
-une décision que cet après-midi.</p>
+vous en ai point parlé plus tôt. Mais je n'ai pris
+une décision que cet après-midi.</p>
-<p>&mdash;Je vous répète encore, mon cher Henry, que
-vous êtes parfaitement libre. Ma vie continuera en
-votre absence comme si vous étiez présent. C'est
-tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir.</p>
+<p>&mdash;Je vous répète encore, mon cher Henry, que
+vous êtes parfaitement libre. Ma vie continuera en
+votre absence comme si vous étiez présent. C'est
+tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir.</p>
<p>&mdash;Bonsoir.</p>
<p>M<sup>me</sup> de Guessaint remontait chez elle, seule
comme toujours. Que lui importait que son mari
-fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces
-femmes si nombreuses dans la société contemporaine,
+fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces
+femmes si nombreuses dans la société contemporaine,
qui, n'ayant pas d'enfants, sont veuves avant
le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre les vulgaires
-dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses
-d'une vie manquée.</p>
+dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses
+d'une vie manquée.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span></p>
<h3>III</h3>
-<p>Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis
-dix ans. Ses magnifiques cheveux blonds étaient
-devenus gris. Son visage pâle et aminci semblait
+<p>Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis
+dix ans. Ses magnifiques cheveux blonds étaient
+devenus gris. Son visage pâle et aminci semblait
rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient
toutes les souffrances subies. Le corps seul gardait
la svelte jeunesse d'autrefois. Les gestes brusques,
-l'allure résolue, révélaient une créature qui a beaucoup
-lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle
+l'allure résolue, révélaient une créature qui a beaucoup
+lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle
habitait avec son fils un petit appartement rue
-Lambert. L'atelier de l'artiste se trouvait à dix
-minutes de là, bien éclairé, en plein soleil, au milieu
+Lambert. L'atelier de l'artiste se trouvait à dix
+minutes de là, bien éclairé, en plein soleil, au milieu
du square des Batignolles. A huit heures du matin,
-Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le
-poêle et mettait tout en ordre. Quand son fils venait,
-elle se retirait discrètement, pour ne plus le revoir
+Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le
+poêle et mettait tout en ordre. Quand son fils venait,
+elle se retirait discrètement, pour ne plus le revoir
<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-qu'après la journée finie. Il ne lui restait au monde
-que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un
-amour maternel passionné, jaloux, farouche. Bien
-rudes, les premières années après la mort de Pierre.
-Françoise était revenue dans son atelier de couture;
-elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant
-ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Inflexible,
-elle marchait à son but. Elle ne voulait pas
-que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste
+qu'après la journée finie. Il ne lui restait au monde
+que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un
+amour maternel passionné, jaloux, farouche. Bien
+rudes, les premières années après la mort de Pierre.
+Françoise était revenue dans son atelier de couture;
+elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant
+ses jours et ses nuits dans un labeur acharné. Inflexible,
+elle marchait à son but. Elle ne voulait pas
+que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste
brillait dans le c&oelig;ur et le cerveau de cet enfant:
-elle se révoltait à l'idée que la dureté de la vie
-matérielle l'éteindrait. Il lui fallait une revanche,
-à cette femme: une revanche contre les riches et
+elle se révoltait à l'idée que la dureté de la vie
+matérielle l'éteindrait. Il lui fallait une revanche,
+à cette femme: une revanche contre les riches et
les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques;
elle le poussait au travail, comme le capitaine
-pousse un jeune soldat à l'assaut. Jacques, passionné
+pousse un jeune soldat à l'assaut. Jacques, passionné
pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas
-besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans
-l'atelier d'Antonin Mercié, ensuite à l'École des
-beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, l'admiration
-de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable
+besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans
+l'atelier d'Antonin Mercié, ensuite à l'École des
+beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, l'admiration
+de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable
qui triomphe de tout. Le soir, quand il
-se retrouvait avec sa mère, elle lui forgeait lentement
-une cuirasse bien trempée pour le combat
+se retrouvait avec sa mère, elle lui forgeait lentement
+une cuirasse bien trempée pour le combat
de la vie.</p>
-<p>Pendant les cinq années qui précédèrent son
+<p>Pendant les cinq années qui précédèrent son
<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-prix de Rome, Jacques ne quitta pas Françoise,
-redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses
-pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord
-la mort tragique de son père. Cette mort, elle
+prix de Rome, Jacques ne quitta pas Françoise,
+redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses
+pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord
+la mort tragique de son père. Cette mort, elle
l'avait apprise par hasard, en lisant un entrefilet de
journal. Quelques lignes d'une concision brutale,
-entrées dans le cerveau de Françoise comme des
-pointes rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert,
-du 3<sup>e</sup> bataillon de chasseurs à pied, a ramassé,
-sur la route de Chavry, un communard nommé
-Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat
-d'un capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés,
-l'ont fusillé sur place.» Pendant cinq ans,
-tous les jours, M<sup>me</sup> Rosny racontait à son fils sa
+entrées dans le cerveau de Françoise comme des
+pointes rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert,
+du 3<sup>e</sup> bataillon de chasseurs à pied, a ramassé,
+sur la route de Chavry, un communard nommé
+Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat
+d'un capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés,
+l'ont fusillé sur place.» Pendant cinq ans,
+tous les jours, M<sup>me</sup> Rosny racontait à son fils sa
haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les
-riches, les aristocrates! Jacques adorait sa mère;
-et de son père fusillé il gardait un souvenir tendre,
-où entraient un grand respect et une profonde
-pitié. On ne subit pas impunément l'influence
-d'une mère qu'on adore. Lentement, les idées de
-Françoise devenaient celles de l'artiste. Mais elle
-lui recommandait toujours de les tenir enfermées
+riches, les aristocrates! Jacques adorait sa mère;
+et de son père fusillé il gardait un souvenir tendre,
+où entraient un grand respect et une profonde
+pitié. On ne subit pas impunément l'influence
+d'une mère qu'on adore. Lentement, les idées de
+Françoise devenaient celles de l'artiste. Mais elle
+lui recommandait toujours de les tenir enfermées
dans son c&oelig;ur.</p>
<p>&mdash;A quoi bon crier tout haut ce que tu penses?
disait-elle. Les vaincus de la Semaine Sanglante
-agonisent à Nouméa ou pourrissent dans la terre
+agonisent à Nouméa ou pourrissent dans la terre
<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-glacée. On nous redoute et on nous hait. La société
-ignore que ton père est une de ses victimes. On
+glacée. On nous redoute et on nous hait. La société
+ignore que ton père est une de ses victimes. On
ne doit pas le savoir avant le jour de ton triomphe.
-On te forcerait peut-être à quitter l'École. Les
-membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient
+On te forcerait peut-être à quitter l'École. Les
+membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient
d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais
souviens-toi.</p>
<p>Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le
-courage de se séparer de lui. Pendant deux ans,
-elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le succès
+courage de se séparer de lui. Pendant deux ans,
+elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le succès
vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier.
-Dès ses premiers envois, Jacques s'était trouvé
-célèbre. Il gagnait de l'argent; et un peu d'aisance
-égayait la maison; bien peu, car les sculpteurs
-restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise
-avait quitté son atelier de couture. Elle ne
-voulait pas qu'on rabaissât le fils par le métier de
-la mère. Mais elle s'était faite la surveillante, la
+Dès ses premiers envois, Jacques s'était trouvé
+célèbre. Il gagnait de l'argent; et un peu d'aisance
+égayait la maison; bien peu, car les sculpteurs
+restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise
+avait quitté son atelier de couture. Elle ne
+voulait pas qu'on rabaissât le fils par le métier de
+la mère. Mais elle s'était faite la surveillante, la
femme de charge, la servante de son enfant. Elle
seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses
-actes. Et lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques
-se retrouva à Paris, ils avaient repris ensemble la
-vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les mêmes
-plaisirs, les mêmes pensées.</p>
+actes. Et lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques
+se retrouva à Paris, ils avaient repris ensemble la
+vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les mêmes
+plaisirs, les mêmes pensées.</p>
<p>Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage
-énergique et beau, par sa gaieté spirituelle et enthousiaste.
+énergique et beau, par sa gaieté spirituelle et enthousiaste.
<span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
Il travaillait dur, mais il s'amusait
ferme. Personne ne savait comme lui animer une
-promenade dans les bois, ou une course à Bougival,
-un souper chez le père Lathuile, ou un déjeuner
+promenade dans les bois, ou une course à Bougival,
+un souper chez le père Lathuile, ou un déjeuner
dans une guinguette des environs de Paris.
-Le jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser
-d'amoureuses déclarations aux princesses et aux
+Le jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser
+d'amoureuses déclarations aux princesses et aux
marquises. D'ailleurs Jacques s'en souciait peu. Il
-ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices
-que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes.
-Françoise désirait que son fils eût des plaisirs.
-Elle savait qu'à vingt-six ans, plus un artiste s'amuse
+ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices
+que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes.
+Françoise désirait que son fils eût des plaisirs.
+Elle savait qu'à vingt-six ans, plus un artiste s'amuse
et mieux il travaille. Avant tout, elle ne voulait
-pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa
-vie. Qu'importait à M<sup>me</sup> Rosny que son fils choisît
-pour maîtresse un modèle, une modiste sans ambition
-ou une petite actrice du théâtre des Batignolles?
-Ce qu'elle redoutait, c'était <em>la</em> maîtresse,
+pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa
+vie. Qu'importait à M<sup>me</sup> Rosny que son fils choisît
+pour maîtresse un modèle, une modiste sans ambition
+ou une petite actrice du théâtre des Batignolles?
+Ce qu'elle redoutait, c'était <em>la</em> maîtresse,
celle qui s'implanterait dans le c&oelig;ur de Jacques,
-et lui prendrait sa place, à elle.</p>
-
-<p>Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le
-détournait d'accepter ces invitations qu'on adresse
-toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce qu'il ferait
-au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui travaillent,
-Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait
-aisément des conseils qui s'accordaient avec son
+et lui prendrait sa place, à elle.</p>
+
+<p>Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le
+détournait d'accepter ces invitations qu'on adresse
+toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce qu'il ferait
+au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui travaillent,
+Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait
+aisément des conseils qui s'accordaient avec son
<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-humeur. La mère et le fils conservaient cependant
+humeur. La mère et le fils conservaient cependant
quelques amis de leur existence d'autrefois.
M. Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques
-lors de ses débuts; puis Aurélie Brigaut, leur
+lors de ses débuts; puis Aurélie Brigaut, leur
voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci avait fait
-comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle
-en était sortie avec un premier prix; le Gymnase
-l'avait engagée; et, pour elle aussi, la vie s'annonçait
-plus clémente. Quant au docteur Borel, il était
-mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement
+comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle
+en était sortie avec un premier prix; le Gymnase
+l'avait engagée; et, pour elle aussi, la vie s'annonçait
+plus clémente. Quant au docteur Borel, il était
+mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement
le secret de M<sup>me</sup> Rosny. Nul ne savait que,
-dix ans plus tôt, son mari était tombé sous les
-balles des soldats, fusillé comme insurgé.</p>
-
-<p>Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant,
-trouva son atelier en ordre; un atelier énorme,
-qui s'ouvrait au rez-de-chaussée sur une large
-cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas
-aux statuaires ces élégances raffinées qui séduisent
+dix ans plus tôt, son mari était tombé sous les
+balles des soldats, fusillé comme insurgé.</p>
+
+<p>Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant,
+trouva son atelier en ordre; un atelier énorme,
+qui s'ouvrait au rez-de-chaussée sur une large
+cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas
+aux statuaires ces élégances raffinées qui séduisent
chez le peintre. Pas un seul bibelot; quelques
-toiles rapportées de Rome; un grand mannequin,
-tordant ses membres disloqués, grimaçait contre
-le mur; à côté, l'original de la <cite>Dalila</cite>, se dressant
+toiles rapportées de Rome; un grand mannequin,
+tordant ses membres disloqués, grimaçait contre
+le mur; à côté, l'original de la <cite>Dalila</cite>, se dressant
contre un immense paravent en reps vert. Deux
-vieilles tapisseries masquaient la nudité des murs.
+vieilles tapisseries masquaient la nudité des murs.
Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que
-séparaient des arceaux en ogive; une longue galerie
+séparaient des arceaux en ogive; une longue galerie
<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-en bois vert, où l'on arrivait par un petit
-escalier, touchait presque à la voûte. Le sculpteur
-s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une &oelig;uvre; il
-y campait ses modèles quand il voulait obtenir
+en bois vert, où l'on arrivait par un petit
+escalier, touchait presque à la voûte. Le sculpteur
+s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une &oelig;uvre; il
+y campait ses modèles quand il voulait obtenir
certains effets. Partout dans l'atelier, on voyait les
-premières ébauches du <cite>Vercingétorix</cite>. D'abord une
-esquisse peinte:&mdash;Jacques tenait ce procédé de
-son illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté
-lui-même aux statuaires grecs;&mdash;puis une
+premières ébauches du <cite>Vercingétorix</cite>. D'abord une
+esquisse peinte:&mdash;Jacques tenait ce procédé de
+son illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté
+lui-même aux statuaires grecs;&mdash;puis une
quinzaine d'esquisses en terre glaise et deux ou
trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment.
-C'est après des mois, et des mois de labeur,
-quand il est arrivé à la forme définitive, qu'il
-monte en grand l'esquisse modelée par son génie.</p>
-
-<p>Sous les linges humides, se dressait le <cite>Vercingétorix
-vaincu</cite>, caché sous une immense cage en
-caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans, un
-élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé
-par Françoise. Il tournait soigneusement une petite
+C'est après des mois, et des mois de labeur,
+quand il est arrivé à la forme définitive, qu'il
+monte en grand l'esquisse modelée par son génie.</p>
+
+<p>Sous les linges humides, se dressait le <cite>Vercingétorix
+vaincu</cite>, caché sous une immense cage en
+caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans, un
+élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé
+par Françoise. Il tournait soigneusement une petite
poulie; la cage de caoutchouc blanc s'enlevait lentement
-au plafond, et le <cite>Vercingétorix</cite> apparaissait
-comme dans une gloire, éclairé par les rayons du
-soleil. L'élève aspirait de l'eau avec une petite
-pompe dans un seau italien en cuivre rouge ciselé,
-et inondait la terre glaise du groupe énorme.
+au plafond, et le <cite>Vercingétorix</cite> apparaissait
+comme dans une gloire, éclairé par les rayons du
+soleil. L'élève aspirait de l'eau avec une petite
+pompe dans un seau italien en cuivre rouge ciselé,
+et inondait la terre glaise du groupe énorme.
Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleur
<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
viendrait, quand l'original serait bien fini, pour
-traduire la terre glaise en plâtre.</p>
-
-<p>Françoise contemplait l'&oelig;uvre de son fils. C'était
-bien toujours la femme énergique et passionnée
-d'autrefois. L'amour de l'épouse se continuait dans
-l'amour de la mère. Ces deux sentiments se ressemblaient
-par un même égoïsme de tendresse, par
-une égale jalousie. Françoise rêvait une existence
+traduire la terre glaise en plâtre.</p>
+
+<p>Françoise contemplait l'&oelig;uvre de son fils. C'était
+bien toujours la femme énergique et passionnée
+d'autrefois. L'amour de l'épouse se continuait dans
+l'amour de la mère. Ces deux sentiments se ressemblaient
+par un même égoïsme de tendresse, par
+une égale jalousie. Françoise rêvait une existence
absolument commune. Jacques aurait toutes les
gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne saurait
-que derrière l'artiste brillant se cachait une
-femme obscure. Qu'il se mariât? Cette pensée ne
-lui entrait même point dans le cerveau. Son fils lui
-appartenait, comme elle appartenait à son fils.
-Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours
-plus forts. Elle ne trouvait même pas que ces
-projets fussent égoïstes. Ils lui semblaient tout
-simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence
-des épreuves subies en commun.</p>
-
-<p>Elle admirait ce <cite>Vercingétorix</cite> avec toute l'exaltation
+que derrière l'artiste brillant se cachait une
+femme obscure. Qu'il se mariât? Cette pensée ne
+lui entrait même point dans le cerveau. Son fils lui
+appartenait, comme elle appartenait à son fils.
+Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours
+plus forts. Elle ne trouvait même pas que ces
+projets fussent égoïstes. Ils lui semblaient tout
+simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence
+des épreuves subies en commun.</p>
+
+<p>Elle admirait ce <cite>Vercingétorix</cite> avec toute l'exaltation
de son orgueil. Sa finesse de femme intelligente
-percevait vaguement les beautés de cette &oelig;uvre
+percevait vaguement les beautés de cette &oelig;uvre
robuste. Plusieurs fois, depuis quelques jours, des
-équipages s'arrêtaient devant le rez-de-chaussée.
+équipages s'arrêtaient devant le rez-de-chaussée.
De belles dames descendaient, ayant obtenu la faveur
-de connaître, avant le public, le succès futur
+de connaître, avant le public, le succès futur
<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-du Salon. Françoise jouissait à l'avance de ce triomphe
-qui dépasserait tous ceux que Jacques avait
-remportés jusque-là. Sa revanche commençait; elle
-l'aurait complète, le jour où elle pourrait crier la
-vérité; le jour où son fils, comblé d'honneurs
-officiels, écraserait de sa gloire cette société qui
-avait fusillé son père.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es vaillante, maman, s'écria Jacques en
+du Salon. Françoise jouissait à l'avance de ce triomphe
+qui dépasserait tous ceux que Jacques avait
+remportés jusque-là. Sa revanche commençait; elle
+l'aurait complète, le jour où elle pourrait crier la
+vérité; le jour où son fils, comblé d'honneurs
+officiels, écraserait de sa gloire cette société qui
+avait fusillé son père.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es vaillante, maman, s'écria Jacques en
entrant. Tu es partie de bonne heure, ce matin.
-Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas levé.</p>
+Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas levé.</p>
-<p>&mdash;Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Récolte!</p>
+<p>&mdash;Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Récolte!</p>
<p>Jacques sourit.</p>
-<p>&mdash;Oui, je crois que le succès se présente bien.
-Moi, je suis assez content de <cite>Vercingétorix</cite>. Va,
-maman, nous irons respirer à la campagne, cet
-été. Je te conduirai en bateau; nous ferons des
-parties sur l'herbe, à nous deux. Si tu savais comme
+<p>&mdash;Oui, je crois que le succès se présente bien.
+Moi, je suis assez content de <cite>Vercingétorix</cite>. Va,
+maman, nous irons respirer à la campagne, cet
+été. Je te conduirai en bateau; nous ferons des
+parties sur l'herbe, à nous deux. Si tu savais comme
j'ai envie de quitter Paris, de rester deux mois sans
-rien faire, de courir les bois comme une bête
-échappée. Oh! les bêtes! je les envie. Ça ne pense
+rien faire, de courir les bois comme une bête
+échappée. Oh! les bêtes! je les envie. Ça ne pense
pas. Mais sois donc un peu gaie!</p>
-<p>&mdash;Je suis gaie, mon enfant... ou plutôt, je suis
+<p>&mdash;Je suis gaie, mon enfant... ou plutôt, je suis
heureuse. Si tu ne vois pas mon bonheur, c'est qu'il
est en dedans.</p>
-<p>Jacques s'installa devant un buste presque terminé.
+<p>Jacques s'installa devant un buste presque terminé.
<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
Celui d'une princesse romaine, M<sup>me</sup> V..., qui
lui montrait jadis beaucoup de sympathie pendant
-son séjour à la Villa Médicis. Lors d'un voyage à
-Paris, elle lui avait demandé la faveur de poser dans
+son séjour à la Villa Médicis. Lors d'un voyage à
+Paris, elle lui avait demandé la faveur de poser dans
son atelier. Elle savait que Jacques disait toujours:
-«Faire un buste, c'est perdre son temps!» Mais
+«Faire un buste, c'est perdre son temps!» Mais
l'artiste gardait trop bon souvenir de l'accueil ancien,
-pour ne pas satisfaire au désir de la jeune
-femme. Françoise jeta les yeux autour d'elle. Rien
-ne manquait; tout se trouvait à sa place; elle pouvait
+pour ne pas satisfaire au désir de la jeune
+femme. Françoise jeta les yeux autour d'elle. Rien
+ne manquait; tout se trouvait à sa place; elle pouvait
partir. Elle embrassa Jacques et sortit.</p>
<p>Le sculpteur travaillait depuis une heure, quand
il entendit frapper trois coups au dehors. Presque
-aussitôt, la porte s'ouvrit bruyamment, et une jolie
-femme entra. Il n'aimait pas être ennuyé pendant
-les heures de besogne. Il allait se fâcher,
-quand il reconnut Aurélie. La comédienne et le
+aussitôt, la porte s'ouvrit bruyamment, et une jolie
+femme entra. Il n'aimait pas être ennuyé pendant
+les heures de besogne. Il allait se fâcher,
+quand il reconnut Aurélie. La comédienne et le
sculpteur se voyaient peu. Sans doute, Jacques aimait
beaucoup sa petite amie, l'ancienne brunisseuse,
-et Aurélie eût volontiers éprouvé un violent
-caprice pour ce beau garçon si séduisant, auquel la
+et Aurélie eût volontiers éprouvé un violent
+caprice pour ce beau garçon si séduisant, auquel la
rattachaient les souvenirs de leur adolescence. Mais,
-jusqu'à ce moment, Jacques n'avait pas semblé s'apercevoir
-qu'elle fût une femme, et même ravissante.</p>
+jusqu'à ce moment, Jacques n'avait pas semblé s'apercevoir
+qu'elle fût une femme, et même ravissante.</p>
-<p>&mdash;Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amène de
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amène de
si bonne heure? dit-il.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-&mdash;Je ne veux pas vous déranger. Continuez à
-travailler. Je vais m'asseoir à côté de vous, et je
-vous dirai ce que j'ai à vous dire. Qu'est-ce que vous
+&mdash;Je ne veux pas vous déranger. Continuez à
+travailler. Je vais m'asseoir à côté de vous, et je
+vous dirai ce que j'ai à vous dire. Qu'est-ce que vous
faites ce soir?</p>
-<p>&mdash;Ce soir? Je dîne avec ma mère.</p>
+<p>&mdash;Ce soir? Je dîne avec ma mère.</p>
-<p>&mdash;Et après?</p>
+<p>&mdash;Et après?</p>
-<p>&mdash;Après? Je ne sais pas.</p>
+<p>&mdash;Après? Je ne sais pas.</p>
<p>Vous n'irez pas voir mam'zelle... mam'zelle?
-J'ai oublié son nom. Cette jolie fille, avec qui je
-vous ai vu au théâtre, l'autre jour?</p>
+J'ai oublié son nom. Cette jolie fille, avec qui je
+vous ai vu au théâtre, l'autre jour?</p>
-<p>Jacques éclata de rire.</p>
+<p>Jacques éclata de rire.</p>
-<p>&mdash;Oh! elle m'a planté là, ma chère; et d'une manière
-si gentille que ça m'égaie quand j'y pense. Moi,
-je la trouvais charmante. Nous étions ensemble depuis
-cinq ou six mois: je ne pensais pas à la quitter.
+<p>&mdash;Oh! elle m'a planté là, ma chère; et d'une manière
+si gentille que ça m'égaie quand j'y pense. Moi,
+je la trouvais charmante. Nous étions ensemble depuis
+cinq ou six mois: je ne pensais pas à la quitter.
Si amusante, cette petite Alice! Il y a trois jours,
-elle arrive ici un matin, comme vous, ma chère.
-Son air grave m'étonne. Je l'interroge; elle fond
-en larmes. Je m'étonne bien plus encore; elle
-s'écrie: «Je suis amoureuse de toi!» J'essaie de
+elle arrive ici un matin, comme vous, ma chère.
+Son air grave m'étonne. Je l'interroge; elle fond
+en larmes. Je m'étonne bien plus encore; elle
+s'écrie: «Je suis amoureuse de toi!» J'essaie de
lui prouver que c'est un bonheur, puisque je suis
-son amant. Elle me répond: «Mon patron veut me
-meubler un appartement!» Je ne comprenais plus
+son amant. Elle me répond: «Mon patron veut me
+meubler un appartement!» Je ne comprenais plus
du tout. Enfin, ses larmes tarissent. Elle me raconte
que son patron, un gros rouge, lui a fait des propositions
-déshonnêtes, mais avantageuses. Il exigeait
+déshonnêtes, mais avantageuses. Il exigeait
<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-en retour une absolue fidélité. Aussi se voyait-elle
-forcée de choisir entre son amour et son intérêt.
+en retour une absolue fidélité. Aussi se voyait-elle
+forcée de choisir entre son amour et son intérêt.
Alors elle venait me demander conseil! Je trouvai
-cela si drôle que je fus pris d'un fou rire. En voyant
-ma gaieté, la sienne revint; elle se mit à rire aussi.
-Je lui dis: «Alice, jamais un tailleur de pierres ne
-vaudra un appartement richement meublé. Exauce
-les v&oelig;ux de ton patron, et sois fidèle à cet homme,
-puisqu'il a la faiblesse de tenir à ces choses-là.»
-Elle n'a pas trop résisté. Ce n'est pas très flatteur
-pour mon amour-propre, mais je suis forcé d'en faire
-l'aveu. Le soir, je l'ai menée chez le père Lathuile,
-et ne l'ai quittée que le lendemain matin. Voilà
+cela si drôle que je fus pris d'un fou rire. En voyant
+ma gaieté, la sienne revint; elle se mit à rire aussi.
+Je lui dis: «Alice, jamais un tailleur de pierres ne
+vaudra un appartement richement meublé. Exauce
+les v&oelig;ux de ton patron, et sois fidèle à cet homme,
+puisqu'il a la faiblesse de tenir à ces choses-là.»
+Elle n'a pas trop résisté. Ce n'est pas très flatteur
+pour mon amour-propre, mais je suis forcé d'en faire
+l'aveu. Le soir, je l'ai menée chez le père Lathuile,
+et ne l'ai quittée que le lendemain matin. Voilà
comment une modiste est devenue patronne, et
comment un sculpteur est devenu... veuf.</p>
-<p>Aurélie riait à son tour.</p>
+<p>Aurélie riait à son tour.</p>
-<p>&mdash;Si vous n'avez pas plus de chagrin que ça,
-Jacques, c'est que vous n'étiez pas bien amoureux!</p>
+<p>&mdash;Si vous n'avez pas plus de chagrin que ça,
+Jacques, c'est que vous n'étiez pas bien amoureux!</p>
<p>Le jeune homme alluma une cigarette:</p>
-<p>&mdash;Voulez-vous une confidence, Aurélie? Je n'ai
-jamais été amoureux. Toute jolie fille me plaît, mais
+<p>&mdash;Voulez-vous une confidence, Aurélie? Je n'ai
+jamais été amoureux. Toute jolie fille me plaît, mais
toute jolie fille en vaut une autre. Celle-ci ou
-celle-là, que m'importe? Pour être amoureux, il faut
-n'avoir rien à faire. Moi, je n'ai pas le temps!</p>
+celle-là, que m'importe? Pour être amoureux, il faut
+n'avoir rien à faire. Moi, je n'ai pas le temps!</p>
-<p>Aurélie semblait un peu dépitée. Les femmes
+<p>Aurélie semblait un peu dépitée. Les femmes
n'aiment pas entendre nier leur pouvoir. Elle regardait
<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
Jacques avec un peu de tendresse et beaucoup
de malice.</p>
<p>&mdash;Je ne vous connais pas d'hier, reprit-elle:
-vous êtes très gai, mais très ardent. Le jour où vous
+vous êtes très gai, mais très ardent. Le jour où vous
serez pris, vous...</p>
-<p>Il haussait les épaules.</p>
+<p>Il haussait les épaules.</p>
<p>&mdash;Ah! je suis bien tranquille, allez. Mais pourquoi
-me demandiez-vous si j'étais libre ce soir?</p>
+me demandiez-vous si j'étais libre ce soir?</p>
-<p>&mdash;Voilà: je ne joue pas; je n'ai rien à faire. Vous
-seriez bien gentil de m'emmener dîner. Le directeur
-de la Renaissance m'a envoyé une loge pour
-son théâtre. Ça nous ferait une bonne soirée. Qu'en
+<p>&mdash;Voilà: je ne joue pas; je n'ai rien à faire. Vous
+seriez bien gentil de m'emmener dîner. Le directeur
+de la Renaissance m'a envoyé une loge pour
+son théâtre. Ça nous ferait une bonne soirée. Qu'en
dites-vous?</p>
<p>&mdash;Je dis que cela me va.</p>
@@ -7519,232 +7481,232 @@ prendre?</p>
<p>&mdash;A sept heures.</p>
-<p>&mdash;Merci, Jacques. Vous êtes gentil comme les
+<p>&mdash;Merci, Jacques. Vous êtes gentil comme les
amours. A ce soir. Je ne veux pas vous importuner
-davantage. Nous avons tous les deux à travailler.
-Moi, je répète jusqu'à cinq heures.</p>
+davantage. Nous avons tous les deux à travailler.
+Moi, je répète jusqu'à cinq heures.</p>
<p>Elle s'en allait, avec un sourire malicieux, comme
-si elle caressait une arrière-pensée. Ah! il était...
-veuf, le beau Jacques? La rupture tombait à merveille.
-Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu'à
-ce jour, il se trouvait toujours engagé dans un
+si elle caressait une arrière-pensée. Ah! il était...
+veuf, le beau Jacques? La rupture tombait à merveille.
+Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu'à
+ce jour, il se trouvait toujours engagé dans un
<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
un lien quelconque. Il redevenait libre? tant mieux.
-L'artiste ne cherchait pas si loin. Il aimait Aurélie
-d'une bonne amitié bien franche, et jamais il ne
-lui serait entré dans l'idée de lui faire la cour. Elle
-évoquait pour lui tous les souvenirs tristes et doux
-de son enfance; mais elle n'éveillait ni son désir
-ni sa curiosité. Il travailla toute la journée, n'interrompant
+L'artiste ne cherchait pas si loin. Il aimait Aurélie
+d'une bonne amitié bien franche, et jamais il ne
+lui serait entré dans l'idée de lui faire la cour. Elle
+évoquait pour lui tous les souvenirs tristes et doux
+de son enfance; mais elle n'éveillait ni son désir
+ni sa curiosité. Il travailla toute la journée, n'interrompant
sa besogne que pour recevoir quatre ou
cinq personnes, auxquelles il avait permis de voir
-le <cite>Vercingétorix</cite>. Vers le soir, son élève lui remit un
+le <cite>Vercingétorix</cite>. Vers le soir, son élève lui remit un
mot du docteur Grandier, l'avertissant qu'il viendrait
le lendemain avec deux dames de ses amies.
La lettre lui fit plaisir. Il adorait l'illustre savant.
-A six heures, content de sa journée, il s'en alla
-d'un pas léger rue Lambert dire à sa mère qu'il ne
-dînerait pas avec elle. Il savait qu'elle se réjouissait
+A six heures, content de sa journée, il s'en alla
+d'un pas léger rue Lambert dire à sa mère qu'il ne
+dînerait pas avec elle. Il savait qu'elle se réjouissait
toujours, quand il prenait une distraction.</p>
-<p>&mdash;C'est gentil, une partie fine à nous deux,
-s'écria Aurélie, en entrant dans le cabinet particulier
-où Jacques la conduisait.</p>
+<p>&mdash;C'est gentil, une partie fine à nous deux,
+s'écria Aurélie, en entrant dans le cabinet particulier
+où Jacques la conduisait.</p>
-<p>Elle portait une toilette délicieuse: jamais elle
-n'avait été plus jolie. Ses cheveux roux, superbement
-tordus sur la nuque, jetaient des tons ambrés
-sur son visage pâle, éclairé par ses yeux
-gris, spirituels et vifs. Au théâtre, elle jouait les
+<p>Elle portait une toilette délicieuse: jamais elle
+n'avait été plus jolie. Ses cheveux roux, superbement
+tordus sur la nuque, jetaient des tons ambrés
+sur son visage pâle, éclairé par ses yeux
+gris, spirituels et vifs. Au théâtre, elle jouait les
coquettes avec une verve mordante. L'habitude
<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-aidant, elle continuait le rôle dans la vie réelle.
+aidant, elle continuait le rôle dans la vie réelle.
Ses reparties vives, quelquefois impertinentes et
-acérées, lui avaient acquis très vite la réputation
-d'une femme d'esprit. Ce soir-là, plus en verve que
-jamais, elle désirait que son esprit brillât sous
-toutes ses facettes, comme un diamant bien taillé.
+acérées, lui avaient acquis très vite la réputation
+d'une femme d'esprit. Ce soir-là, plus en verve que
+jamais, elle désirait que son esprit brillât sous
+toutes ses facettes, comme un diamant bien taillé.
Jacques s'amusait franchement. Jeunes et bien
-portants tous les deux, ils s'égayaient ainsi que des
-gamins faisant l'école buissonnière. Le dîner fini,
-assis l'un près de l'autre, sur le banal canapé de
-velours rouge, ils se sentaient bercés par la jouissance
-d'une digestion agréable. Tout à coup, Aurélie
+portants tous les deux, ils s'égayaient ainsi que des
+gamins faisant l'école buissonnière. Le dîner fini,
+assis l'un près de l'autre, sur le banal canapé de
+velours rouge, ils se sentaient bercés par la jouissance
+d'une digestion agréable. Tout à coup, Aurélie
se leva.</p>
-<p>&mdash;Et le théâtre? Nous allions l'oublier!</p>
+<p>&mdash;Et le théâtre? Nous allions l'oublier!</p>
-<p>Il est probable que, malgré son succès, l'opérette
-à la mode n'amusait pas Aurélie; peut-être aussi
-voulait-elle en jouer une autre dans l'intimité, une
-opérette à deux avec couplets alternés. Au bout
-d'une demi-heure, elle dit tout bas à son ami:</p>
+<p>Il est probable que, malgré son succès, l'opérette
+à la mode n'amusait pas Aurélie; peut-être aussi
+voulait-elle en jouer une autre dans l'intimité, une
+opérette à deux avec couplets alternés. Au bout
+d'une demi-heure, elle dit tout bas à son ami:</p>
-<p>&mdash;Cette pièce est insipide. Nous gâtons notre
-soirée. Venez-vous prendre une tasse de thé chez
+<p>&mdash;Cette pièce est insipide. Nous gâtons notre
+soirée. Venez-vous prendre une tasse de thé chez
moi?</p>
<p>&mdash;Volontiers.</p>
-<p>La comédienne habitait rue des Pyramides.
-Avec beaucoup de goût et un peu d'argent, il est
-facile de s'organiser un nid délicieux.</p>
+<p>La comédienne habitait rue des Pyramides.
+Avec beaucoup de goût et un peu d'argent, il est
+facile de s'organiser un nid délicieux.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
&mdash;C'est bien joli chez vous, dit Jacques; j'y viens
toujours avec plaisir.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes un impertinent, répliqua-t-elle.
+<p>&mdash;Vous êtes un impertinent, répliqua-t-elle.
Vous venez pour le logis, et non pour la locataire.
-Bon! voilà que Rosalie n'a pas allumé le feu dans
-le salon. Passons dans mon boudoir: là, au moins,
+Bon! voilà que Rosalie n'a pas allumé le feu dans
+le salon. Passons dans mon boudoir: là, au moins,
nous pourrons nous chauffer. Je vous laisse une
minute. Vous m'excusez?</p>
-<p>Aurélie connaissait les hommes; elle estimait
-que pour être un grand artiste, Jacques n'en ressemblait
-pas moins à ses confrères en bêtise. Un
-quart d'heure après, elle apparaissait, troublante
+<p>Aurélie connaissait les hommes; elle estimait
+que pour être un grand artiste, Jacques n'en ressemblait
+pas moins à ses confrères en bêtise. Un
+quart d'heure après, elle apparaissait, troublante
et capiteuse, comme une jolie fille qui veut damner
-un saint. La chasteté du sculpteur ne lui méritant
-pas encore son inscription au calendrier, elle espérait
-bien lui tourner complètement la tête. Il jeta
+un saint. La chasteté du sculpteur ne lui méritant
+pas encore son inscription au calendrier, elle espérait
+bien lui tourner complètement la tête. Il jeta
un cri en l'apercevant.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes adorable ainsi, dit-il.</p>
+<p>&mdash;Vous êtes adorable ainsi, dit-il.</p>
-<p>Elle avait quitté sa robe, et vêtu un peignoir blanc
+<p>Elle avait quitté sa robe, et vêtu un peignoir blanc
garni de dentelles qui dessinait gracieusement la
taille souple.</p>
-<p>&mdash;Vous voyez, je m'assieds là, à côté de vous,
+<p>&mdash;Vous voyez, je m'assieds là, à côté de vous,
reprit-elle.</p>
-<p>Et elle se rapprochait de Jacques, grisé lentement
-par le parfum pénétrant de cette exquise créature.</p>
+<p>Et elle se rapprochait de Jacques, grisé lentement
+par le parfum pénétrant de cette exquise créature.</p>
-<p>&mdash;Rien ne vaut une bonne tasse de thé au coin
+<p>&mdash;Rien ne vaut une bonne tasse de thé au coin
<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-du feu. Ah! mon ami, quelles charmantes soirées
+du feu. Ah! mon ami, quelles charmantes soirées
nous avons perdues! C'est dommage que deux
anciens camarades comme nous ne se voient pas
plus souvent.</p>
-<p>&mdash;Mais je ne demande qu'à vous voir davantage!</p>
+<p>&mdash;Mais je ne demande qu'à vous voir davantage!</p>
<p>&mdash;Vraiment?</p>
-<p>Elle secouait gracieusement la tête d'un air
-coquet: brusquement, son peigne d'écaille roula,
-et les cheveux roux coulèrent à flots sur son visage
+<p>Elle secouait gracieusement la tête d'un air
+coquet: brusquement, son peigne d'écaille roula,
+et les cheveux roux coulèrent à flots sur son visage
et sur son corps. Elle eut un petit cri d'effroi.</p>
<p>&mdash;Jacques, sauvez-moi, je vais me noyer!</p>
<p>Elle se tenait debout, superbe sous les flots de
cette magnifique chevelure qui l'enveloppait d'un
-vêtement doux aux reflets ambrés et soyeux.</p>
+vêtement doux aux reflets ambrés et soyeux.</p>
-<p>&mdash;Dieu! que vous êtes belle! dit-il.</p>
+<p>&mdash;Dieu! que vous êtes belle! dit-il.</p>
<p>&mdash;Ramassez le peigne, et relevez mes cheveux...</p>
<p>Elle s'agenouillait sur le fauteuil, penchant en
-arrière sa tête fine. Jacques baignait ses mains
-avec délice dans ces flots dorés qui dégageaient une
-odeur troublante. Aurélie, la taille bien cambrée,
-faisait saillir, dans son mouvement léonin, les
+arrière sa tête fine. Jacques baignait ses mains
+avec délice dans ces flots dorés qui dégageaient une
+odeur troublante. Aurélie, la taille bien cambrée,
+faisait saillir, dans son mouvement léonin, les
splendeurs de sa gorge. Jacques se penchait vers
-elle. La jeune femme le regardait, les lèvres entr'ouvertes.
+elle. La jeune femme le regardait, les lèvres entr'ouvertes.
Il tendit les siennes dans un sourire.</p>
<p>&mdash;Ah! j'ai une envie folle de toi! murmura-t-elle
en se laissant glisser dans ses bras...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-Il était bien étonné, le lendemain matin, quand,
-léger et fredonnant, il retournait aux Batignolles.
-Sa maîtresse! Aurélie, sa camarade d'autrefois! Il
+Il était bien étonné, le lendemain matin, quand,
+léger et fredonnant, il retournait aux Batignolles.
+Sa maîtresse! Aurélie, sa camarade d'autrefois! Il
emportait de cette nuit d'amour un souvenir aigu.
-Tour à tour rieuse et passionnée, la comédienne
-avait tout fait pour séduire et fixer ce beau garçon
-volage. Elle lui confiait un de ces aveux délicats
+Tour à tour rieuse et passionnée, la comédienne
+avait tout fait pour séduire et fixer ce beau garçon
+volage. Elle lui confiait un de ces aveux délicats
qui charment toujours un homme, lui disant qu'elle
croyait bien l'aimer depuis longtemps. Et elle ne
mentait pas, la coquette! Lui, songeait que cela
-était possible, après tout. Pour la première fois,
-il gardait une pensée émue en sortant des bras
-d'une femme. Elle ressemblait si peu à toutes celles
-qu'il avait rencontrées jusque-là! On n'a guère le
-temps d'aimer, à la Villa Médicis, quand on travaille
+était possible, après tout. Pour la première fois,
+il gardait une pensée émue en sortant des bras
+d'une femme. Elle ressemblait si peu à toutes celles
+qu'il avait rencontrées jusque-là! On n'a guère le
+temps d'aimer, à la Villa Médicis, quand on travaille
beaucoup et qu'on ne va pas dans le monde. Les
-Transtévérines massives, avec leurs allures de bêtes
-paisibles, n'avaient jamais été pour lui que des machines
-à plaisir. De retour à Paris, ses caprices changeants
-ne pouvaient guère l'attacher aux maîtresses
-qu'il prenait pour quelques semaines. Voilà que,
+Transtévérines massives, avec leurs allures de bêtes
+paisibles, n'avaient jamais été pour lui que des machines
+à plaisir. De retour à Paris, ses caprices changeants
+ne pouvaient guère l'attacher aux maîtresses
+qu'il prenait pour quelques semaines. Voilà que,
maintenant, il connaissait une vraie femme, sensuelle
-et gaie, avec des goûts délicats et un c&oelig;ur
-dévoué. Pourquoi ne l'aimerait-il pas, après tout?
+et gaie, avec des goûts délicats et un c&oelig;ur
+dévoué. Pourquoi ne l'aimerait-il pas, après tout?
L'amour! un bien grand mot et qui lui faisait peur.
-Que ce dût être de l'amour ou un caprice plus sérieux
+Que ce dût être de l'amour ou un caprice plus sérieux
<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-que les autres, il n'en était pas moins secrètement
-attendri. Il se disait pourtant, avec cet impérieux
-besoin de psychologie qu'éprouve tout
-homme intelligent quand il possède une femme
+que les autres, il n'en était pas moins secrètement
+attendri. Il se disait pourtant, avec cet impérieux
+besoin de psychologie qu'éprouve tout
+homme intelligent quand il possède une femme
nouvelle, que l'amour vrai ne commence pas ainsi
-par un caprice des sens subitement éveillés. Il lui
-semblait que, même après cette nuit d'amour,
-Aurélie restait pour lui la camarade d'autrefois.
+par un caprice des sens subitement éveillés. Il lui
+semblait que, même après cette nuit d'amour,
+Aurélie restait pour lui la camarade d'autrefois.
Sans doute, des liens plus intimes se nouaient
entre eux. Mais le sentiment de son c&oelig;ur demeurait
-le même... Bah! pourquoi discuter avec son
-plaisir? Il se rappelait, non sans de secrètes voluptés,
-la fine tête d'Aurélie, ses yeux brillants, son
+le même... Bah! pourquoi discuter avec son
+plaisir? Il se rappelait, non sans de secrètes voluptés,
+la fine tête d'Aurélie, ses yeux brillants, son
corps souple et bien fait. Il lui devait des heures
-délicieuses et qu'il n'oublierait pas de sitôt.</p>
+délicieuses et qu'il n'oublierait pas de sitôt.</p>
-<p>Sa mère l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de
+<p>Sa mère l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de
ne jamais s'apercevoir de son absence lorsqu'il disparaissait
-pendant une nuit. Cette tolérance peu
-morale entrait dans les calculs de Françoise.
+pendant une nuit. Cette tolérance peu
+morale entrait dans les calculs de Françoise.
Jacques ne s'expliquait point, en pareil cas. Leurs
-vies communes se liaient trop étroitement pour
-qu'il pût lui cacher ce qu'elle aurait dû ne point
+vies communes se liaient trop étroitement pour
+qu'il pût lui cacher ce qu'elle aurait dû ne point
savoir; du moins, l'un et l'autre ne faisaient aucune
-allusion à des sujets qu'il ne leur convenait pas
-d'aborder. Françoise tenait un journal à la main:</p>
+allusion à des sujets qu'il ne leur convenait pas
+d'aborder. Françoise tenait un journal à la main:</p>
<p>&mdash;Lis, mon enfant.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-Jacques dépliait rapidement la feuille. Un critique
-d'art célèbre parlait du <cite>Vercingétorix</cite> en termes
-enthousiastes. Il n'hésitait pas à placer Jacques
-Rosny au même rang que les plus grands sculpteurs.
+Jacques dépliait rapidement la feuille. Un critique
+d'art célèbre parlait du <cite>Vercingétorix</cite> en termes
+enthousiastes. Il n'hésitait pas à placer Jacques
+Rosny au même rang que les plus grands sculpteurs.
Puis, il parlait du courage du jeune homme,
-de sa belle conduite pendant la guerre, de l'âpre
-énergie qu'il mettait au travail.</p>
+de sa belle conduite pendant la guerre, de l'âpre
+énergie qu'il mettait au travail.</p>
<p>&mdash;Tu es content, dit-elle, les yeux remplis de
joie.</p>
-<p>&mdash;Si je suis content! C'est plus que je ne mérite.</p>
+<p>&mdash;Si je suis content! C'est plus que je ne mérite.</p>
<p>&mdash;Ne dis pas cela. Je veux que tu sois le premier...
tu entends? le premier!</p>
-<p>En prononçant ces deux mots, elle se transfigurait.
+<p>En prononçant ces deux mots, elle se transfigurait.
Oui, il serait le premier dans son art, le
-fils du fusillé, le descendant des ouvriers misérables.
+fils du fusillé, le descendant des ouvriers misérables.
Il serait le premier, et le monde s'inclinerait
-devant la force de son génie, et il serait
-illustre, riche, envié, et les plus belles, les plus
+devant la force de son génie, et il serait
+illustre, riche, envié, et les plus belles, les plus
puissants lui souriraient, et ce serait sa revanche,
-à elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence
-et son obscurité.</p>
+à elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence
+et son obscurité.</p>
<p>&mdash;Est-ce que tu attends du monde aujourd'hui,
mon enfant?</p>
@@ -7752,171 +7714,171 @@ mon enfant?</p>
<p>&mdash;Oui. Notre ami, le docteur Grandier. Il doit
venir me voir avec deux dames de ses amies.</p>
-<p>&mdash;Tu dînes avec moi, ce soir?</p>
+<p>&mdash;Tu dînes avec moi, ce soir?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
&mdash;Certainement. Mais je t'en prie, ne restons
-pas à la maison. Les murs m'étoufferaient. Il me
-semble que j'ai un trop-plein de vie qui déborde.
-Veux-tu que je te mène au théâtre?</p>
+pas à la maison. Les murs m'étoufferaient. Il me
+semble que j'ai un trop-plein de vie qui déborde.
+Veux-tu que je te mène au théâtre?</p>
-<p>&mdash;Du moment que je passe ma soirée avec toi,
-je suis contente. Allons, embrasse-moi, et à ce
+<p>&mdash;Du moment que je passe ma soirée avec toi,
+je suis contente. Allons, embrasse-moi, et à ce
soir.</p>
<p>Elle le serrait dans ses bras, ravie, heureuse,
-triomphante. Jacques se remit à la tâche quotidienne.
-Il travaillait avec ardeur, entièrement
-possédé par son &oelig;uvre, sans être distrait une minute
-par le souvenir d'Aurélie. Le joli visage de
-l'actrice ne venait pas même danser devant ses
-yeux. Toute la matinée s'écoula ainsi. Après un
-déjeuner rapide, il reprit sa besogne un instant
+triomphante. Jacques se remit à la tâche quotidienne.
+Il travaillait avec ardeur, entièrement
+possédé par son &oelig;uvre, sans être distrait une minute
+par le souvenir d'Aurélie. Le joli visage de
+l'actrice ne venait pas même danser devant ses
+yeux. Toute la matinée s'écoula ainsi. Après un
+déjeuner rapide, il reprit sa besogne un instant
interrompue, ne se rendant pas compte de la fuite
-des heures. Seule, l'arrivée de M. Grandier le
-rappela à la réalité. Nelly en toilette tapageuse,
+des heures. Seule, l'arrivée de M. Grandier le
+rappela à la réalité. Nelly en toilette tapageuse,
montrant son joli visage, et M<sup>me</sup> de Guessaint en
-toilette sombre, la figure un peu voilée, accompagnaient
+toilette sombre, la figure un peu voilée, accompagnaient
l'illustre savant.</p>
-<p>&mdash;Chère madame, dit le docteur, en se tournant
-vers Faustine, permettez-moi de vous présenter
+<p>&mdash;Chère madame, dit le docteur, en se tournant
+vers Faustine, permettez-moi de vous présenter
Jacques Rosny. Je vous ai dit que je l'aimais comme
un enfant.</p>
<p>Faustine eut un mouvement brusque, et se sentit
<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-vaguement troublée. Elle reconnaissait le sculpteur
-rencontré par elle deux ans plus tôt, dans le
-promenoir de San Onofrio, à Rome. Elle se ressaisit
+vaguement troublée. Elle reconnaissait le sculpteur
+rencontré par elle deux ans plus tôt, dans le
+promenoir de San Onofrio, à Rome. Elle se ressaisit
bien vite, et leva son voile, afin que l'artiste
-pût commodément la voir. Se souviendrait-il aussi
+pût commodément la voir. Se souviendrait-il aussi
de cette causerie d'une demi-heure? Elle le regardait
de ses beaux yeux fiers et tranquilles.
-Jacques rougit légèrement, et, s'inclinant devant
+Jacques rougit légèrement, et, s'inclinant devant
elle.</p>
-<p>&mdash;Je suis heureux de vous être présenté, Madame.
-Vous m'avez oublié, sans doute. C'est tout
+<p>&mdash;Je suis heureux de vous être présenté, Madame.
+Vous m'avez oublié, sans doute. C'est tout
naturel.</p>
<p>Faustine interrompit le jeune homme pour s'approcher
-du <cite>Vercingétorix</cite>. Elle contemplait le
-chef-d'&oelig;uvre avec une profonde émotion d'artiste.
-Le Gaulois, chargé de chaînes, les membres tordus
-sous les âpres morsures du fer, relevait la tête en
+du <cite>Vercingétorix</cite>. Elle contemplait le
+chef-d'&oelig;uvre avec une profonde émotion d'artiste.
+Le Gaulois, chargé de chaînes, les membres tordus
+sous les âpres morsures du fer, relevait la tête en
un mouvement d'orgueil hautain. Dans ses yeux
-on lisait une pensée immuable. Derrière Rome
+on lisait une pensée immuable. Derrière Rome
triomphante, il voyait la Gaule future, victorieuse
-à son tour, et prenant sa revanche des hontes passées.
+à son tour, et prenant sa revanche des hontes passées.
Autour de lui, gisaient un guerrier mort, un
-enfant massacré; une femme, les seins nus, le
-c&oelig;ur percé d'un poignard, se renversait entourant
-de ses bras les genoux du patriote enchaîné. Faustine
-admirait. La pensée du sculpteur jaillissait,
+enfant massacré; une femme, les seins nus, le
+c&oelig;ur percé d'un poignard, se renversait entourant
+de ses bras les genoux du patriote enchaîné. Faustine
+admirait. La pensée du sculpteur jaillissait,
<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-lumineuse et sublime. La jeune femme éprouvait
+lumineuse et sublime. La jeune femme éprouvait
ce frisson du Beau qui est la plus grande jouissance
-de l'artiste. Dans un élan d'enthousiasme, elle tendit
-la main à Jacques.</p>
+de l'artiste. Dans un élan d'enthousiasme, elle tendit
+la main à Jacques.</p>
<p>&mdash;C'est beau, dit-elle.</p>
<p>De coutume, on l'accablait de compliments, et
-de flatteries banales dont il se sentait gêné plutôt
-que réjoui. Ces deux mots, prononcés d'une voix
-émue, lui allèrent droit au c&oelig;ur. Il retrouvait, devant
-M<sup>me</sup> de Guessaint, cette espèce d'embarras
-qu'il avait éprouvé jadis dans le promenoir du couvent.
-Cette belle créature, au visage pâle et fier,
-aux yeux éclatants, qui marchait avec l'aisance
-calme et superbe d'une déesse, lui inspirait une
+de flatteries banales dont il se sentait gêné plutôt
+que réjoui. Ces deux mots, prononcés d'une voix
+émue, lui allèrent droit au c&oelig;ur. Il retrouvait, devant
+M<sup>me</sup> de Guessaint, cette espèce d'embarras
+qu'il avait éprouvé jadis dans le promenoir du couvent.
+Cette belle créature, au visage pâle et fier,
+aux yeux éclatants, qui marchait avec l'aisance
+calme et superbe d'une déesse, lui inspirait une
crainte vague.</p>
-<p>&mdash;Oh! le beau buste! s'écria tout à coup Nelly.</p>
+<p>&mdash;Oh! le beau buste! s'écria tout à coup Nelly.</p>
<p>Et elle appelait l'attention de M<sup>me</sup> de Guessaint
-sur le buste de la princesse V..., d'une élégance
+sur le buste de la princesse V..., d'une élégance
souple et gracieuse. A son tour, M<sup>me</sup> Percier exprima
toute son admiration au jeune homme. Elle lui
-expliqua que son amie se montrait fort réservée,
+expliqua que son amie se montrait fort réservée,
d'habitude, devant les &oelig;uvres d'art. Un suffrage
-comme le sien valait bien des éloges. Elle lui apprit
-que, malgré sa modestie, Faustine était peintre et
+comme le sien valait bien des éloges. Elle lui apprit
+que, malgré sa modestie, Faustine était peintre et
capable de le comprendre. M<sup>me</sup> de Guessaint causa
peinture avec Jacques, et tous deux se sentirent
<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-rapprochés par des impressions communes. Jacques
-l'écoutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait
-pas compte. Les idées de la jeune femme lui
+rapprochés par des impressions communes. Jacques
+l'écoutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait
+pas compte. Les idées de la jeune femme lui
plaisaient; mais aussi cette voix harmonieuse qui
-le charmait d'une façon singulière.</p>
+le charmait d'une façon singulière.</p>
<p>&mdash;Maintenant que nous nous connaissons, monsieur,
-j'espère que vous me ferez le plaisir de venir
+j'espère que vous me ferez le plaisir de venir
chez moi. Je serai toujours heureuse de vous recevoir.</p>
<p>D'habitude, le sculpteur laissait tomber ces invitations
qu'on lui adressait. Il acceptait celle-ci,
-avec l'intention réelle d'y donner suite. Pourquoi
-désirait-il revoir M<sup>me</sup> de Guessaint? Il ne s'en rendait
+avec l'intention réelle d'y donner suite. Pourquoi
+désirait-il revoir M<sup>me</sup> de Guessaint? Il ne s'en rendait
pas bien compte. Mais quand elle fut partie,
quand il se retrouva seul dans l'atelier, il se promit
-d'aller chez elle. Chose étrange! il venait de
+d'aller chez elle. Chose étrange! il venait de
passer une nuit amoureuse, pleine de sensations
-subtiles, avec une jolie créature qu'il connaissait depuis
-longtemps, et voilà qu'il pensait obstinément à
+subtiles, avec une jolie créature qu'il connaissait depuis
+longtemps, et voilà qu'il pensait obstinément à
une autre femme, qu'il n'avait vue que deux fois
en deux ans, et pendant quelques minutes. A
vingt-six ans, on subit ses sentiments sans les analyser.
-Jacques songeait à Faustine, sans comprendre
-l'étrangeté de cette songerie. Quelque chose comme
-une obsession très douce s'emparait de son esprit.
-Il se rappelait surtout la manière divine dont elle
+Jacques songeait à Faustine, sans comprendre
+l'étrangeté de cette songerie. Quelque chose comme
+une obsession très douce s'emparait de son esprit.
+Il se rappelait surtout la manière divine dont elle
<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-marchait, ces mouvements d'impératrice romaine,
+marchait, ces mouvements d'impératrice romaine,
gracieuse et noble.</p>
-<p>Deux heures plus tard, on frappait doucement à
-sa porte; absorbé, moins par son travail que par
-sa préoccupation intime, il n'entendait pas l'appel
+<p>Deux heures plus tard, on frappait doucement à
+sa porte; absorbé, moins par son travail que par
+sa préoccupation intime, il n'entendait pas l'appel
du visiteur nouveau, lorsque M<sup>me</sup> Percier se trouva
-tout à coup devant lui.</p>
+tout à coup devant lui.</p>
-<p>&mdash;Vous êtes étonné de me revoir? dit-elle en
+<p>&mdash;Vous êtes étonné de me revoir? dit-elle en
riant.</p>
<p>&mdash;Mais, Madame...</p>
-<p>&mdash;Voici ce qui m'amène. M<sup>me</sup> de Guessaint, avec
-qui je suis venue tantôt, est ma s&oelig;ur plutôt que mon
+<p>&mdash;Voici ce qui m'amène. M<sup>me</sup> de Guessaint, avec
+qui je suis venue tantôt, est ma s&oelig;ur plutôt que mon
amie. Or je n'ai ni son portrait ni son buste! Oui,
oui, je comprends votre mouvement. Je sais que
vous n'aimez pas faire de bustes; le docteur me l'a
-dit. Je vous prie en grâce de consentir à une exception
+dit. Je vous prie en grâce de consentir à une exception
en ma faveur.</p>
<p>&mdash;Mais je ne refuse pas, j'accepte.</p>
<p>&mdash;Vous acceptez? comme cela, tout de suite,
-sans vous faire prier? Vous êtes charmant.</p>
+sans vous faire prier? Vous êtes charmant.</p>
-<p>En effet, pour toute autre, Jacques eût refusé. Il
+<p>En effet, pour toute autre, Jacques eût refusé. Il
s'agissait de Faustine; il consentait, et avec un plaisir
-qui l'étonnait un peu.</p>
+qui l'étonnait un peu.</p>
<p>&mdash;Alors, je vais vous demander une autre faveur,
-répliqua Nelly. Vous voulez bien?</p>
+répliqua Nelly. Vous voulez bien?</p>
<p>Jacques la trouvait charmante: elle parlait si gentiment,
<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-et tant de gaieté sonnait dans son rire
+et tant de gaieté sonnait dans son rire
jeune!</p>
<p>&mdash;Je vais vous expliquer mon affaire, reprit-elle.
-Je suis très riche... oh! mais, très riche. Malheureusement,
-je suis aussi très dépensière. Il y a des
-mois où j'ai beaucoup d'argent; d'autres où je suis
+Je suis très riche... oh! mais, très riche. Malheureusement,
+je suis aussi très dépensière. Il y a des
+mois où j'ai beaucoup d'argent; d'autres où je suis
pauvre comme Job. Eh bien, rendez-moi un grand
service. Acceptez ceci.</p>
@@ -7927,160 +7889,160 @@ main.</p>
<p>&mdash;Oh! Madame!...</p>
<p>&mdash;Puisque je vous dis que vous me rendez service!
-Vous ne voulez pas être mon banquier? Il
+Vous ne voulez pas être mon banquier? Il
faudra bien que je le paie, ce buste, que vous consentez
-si aimablement à faire. Que vous importe si
+si aimablement à faire. Que vous importe si
c'est tout de suite?</p>
<p>Elle bavarda pendant une heure; et le jeune
-homme l'écouta, très attentif, parce qu'elle lui
+homme l'écouta, très attentif, parce qu'elle lui
parlait de M<sup>me</sup> de Guessaint. Nelly lui dit quelle
-artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait
-la flamme géniale qui brûlait en elle. Peu à
+artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait
+la flamme géniale qui brûlait en elle. Peu à
peu, l'ombre emplissait l'atelier, et les causeurs
-ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma
-une lampe, et le bavardage recommença. Le
-temps coulait si vite que M<sup>me</sup> Rosny, inquiète de
+ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma
+une lampe, et le bavardage recommença. Le
+temps coulait si vite que M<sup>me</sup> Rosny, inquiète de
<span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
ne pas voir rentrer son fils, vint le chercher tout
-à coup.</p>
+à coup.</p>
-<p>&mdash;Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé.</p>
+<p>&mdash;Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé.</p>
-<p>Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait
-des yeux cette étrangère qu'elle trouvait auprès de
-son fils, dans une conversation intime, à une heure
-si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit
-congé, après avoir remercié le sculpteur et salué
-M<sup>me</sup> Rosny. Dès que M<sup>me</sup> Percier fut partie, Françoise
-interrogea son fils. Quelle était cette inconnue?
+<p>Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait
+des yeux cette étrangère qu'elle trouvait auprès de
+son fils, dans une conversation intime, à une heure
+si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit
+congé, après avoir remercié le sculpteur et salué
+M<sup>me</sup> Rosny. Dès que M<sup>me</sup> Percier fut partie, Françoise
+interrogea son fils. Quelle était cette inconnue?
Une femme du grand monde, sans doute?
Du grand monde! Elle disait ces trois mots avec
amertume. Sa jalousie ne s'y trompait pas une minute.
-Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit
+Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit
gaiement:</p>
<p>&mdash;Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander
de faire le buste d'une de ses amies. Toutes deux
-sont fort liées avec M. Grandier. Regarde donc,
-mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise
-agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance,
+sont fort liées avec M. Grandier. Regarde donc,
+mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise
+agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance,
mais elle paie cher.</p>
-<p>Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance
-se dissipait peu à peu. Elle avait cru d'abord
-à quelque mondaine amoureuse; et les caprices
+<p>Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance
+se dissipait peu à peu. Elle avait cru d'abord
+à quelque mondaine amoureuse; et les caprices
de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, au
<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-contraire, d'un travail, d'un travail bien payé: rien
+contraire, d'un travail, d'un travail bien payé: rien
de mieux.</p>
-<p>&mdash;Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous
-faisons une partie fine à nous deux!...</p>
+<p>&mdash;Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous
+faisons une partie fine à nous deux!...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span></p>
<h3>IV</h3>
-<p>Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna
-son amie à l'atelier du square des Batignolles.
-A la troisième, Faustine arriva seule. Il en
-fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent
-pour le jeune homme des journées pleines d'enchantement.
-Faustine se sentait vivement attirée
+<p>Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna
+son amie à l'atelier du square des Batignolles.
+A la troisième, Faustine arriva seule. Il en
+fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent
+pour le jeune homme des journées pleines d'enchantement.
+Faustine se sentait vivement attirée
par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait
-tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome,
-deux ans auparavant. M<sup>me</sup> de Guessaint, trop fière
+tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome,
+deux ans auparavant. M<sup>me</sup> de Guessaint, trop fière
pour craindre le danger et d'ailleurs trop pure pour le
-connaître, se laissait aller doucement à la sympathie
+connaître, se laissait aller doucement à la sympathie
que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques
travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles,
-dévorant des yeux le beau visage qui posait devant
-lui, elle parlait avec le même abandon que si elle
+dévorant des yeux le beau visage qui posait devant
+lui, elle parlait avec le même abandon que si elle
<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours le
-même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions
-s'étaient réunies dans cette jeune femme,
+eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours le
+même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions
+s'étaient réunies dans cette jeune femme,
pour un homme tel que Jacques. M<sup>me</sup> de Guessaint
-paraissait tout connaître: elle gardait de ses
-voyages une fraîcheur de souvenirs, une variété
-d'expressions, une poésie de langage qui emportaient
+paraissait tout connaître: elle gardait de ses
+voyages une fraîcheur de souvenirs, une variété
+d'expressions, une poésie de langage qui emportaient
l'artiste dans un monde nouveau. Elle
disait les paysages sans fin de la Syrie, les plaines
-où jaillissent les cactus énormes, et les arbustes
-gris, secouant la poussière de leurs feuilles fanées;
-et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement
-incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien
+où jaillissent les cactus énormes, et les arbustes
+gris, secouant la poussière de leurs feuilles fanées;
+et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement
+incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien
et la sensation subtile de l'artiste; et les terrasses
-du temple de Salomon, que flanquent des tours crénelées
-sous le bleu profond du ciel; et l'émotion
+du temple de Salomon, que flanquent des tours crénelées
+sous le bleu profond du ciel; et l'émotion
subite quand, du sommet de la citadelle de Sion,
-l'&oelig;il descend sur la sombre vallée de Josaphat.
+l'&oelig;il descend sur la sombre vallée de Josaphat.
Brusquement, elle quittait la Syrie pour l'Europe;
-elle racontait Madrid et ses élégances raffinées; la
+elle racontait Madrid et ses élégances raffinées; la
verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir,
-couchée au milieu de ses palmiers et de ses
-aloès. Puis la mosquée de Cordoue, avec ses mille
-colonnes de porphyre; et la cathédrale de Séville,
-où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve,
-cet immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de
+couchée au milieu de ses palmiers et de ses
+aloès. Puis la mosquée de Cordoue, avec ses mille
+colonnes de porphyre; et la cathédrale de Séville,
+où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve,
+cet immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de
<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-Paris danserait à l'aise; et la Giralda, le jour du
-samedi saint, quand toutes les cloches partent à la
-fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel
-éternellement pur.</p>
+Paris danserait à l'aise; et la Giralda, le jour du
+samedi saint, quand toutes les cloches partent à la
+fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel
+éternellement pur.</p>
-<p>Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes
+<p>Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes
seuls savent parler aux artistes. Le jeune homme
comprenait toutes les descriptions de Faustine,
-heureuse elle-même de se sentir comprise. Une
-irrésistible sympathie les avait d'abord attirés
-l'un vers l'autre. Maintenant, cet homme de génie
+heureuse elle-même de se sentir comprise. Une
+irrésistible sympathie les avait d'abord attirés
+l'un vers l'autre. Maintenant, cet homme de génie
et cette femme rare, connaissaient l'union de
leurs intelligences, avant l'union de leurs c&oelig;urs.
Jacques savait peu de chose en dehors de son
-art. Il ignorait le monde, où il ne mettait jamais
+art. Il ignorait le monde, où il ne mettait jamais
les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences;
il ne savait pas qu'on ne pardonne jamais aux
-hommes, même supérieurs, de se passer des
-autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là
-fermés.</p>
+hommes, même supérieurs, de se passer des
+autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là
+fermés.</p>
<p>&mdash;Vous me dites que vous n'aimez pas le monde,
Monsieur. N'importe: il faut y aller. Si puissant
-que soit votre esprit, il ne possède, en somme,
-comme celui de toute créature humaine, qu'un
-nombre limité d'idées. Nous avons besoin, les uns
-et les autres, d'échanger nos pensées, de nous renouveler
-nous-mêmes en renouvelant ceux qui
+que soit votre esprit, il ne possède, en somme,
+comme celui de toute créature humaine, qu'un
+nombre limité d'idées. Nous avons besoin, les uns
+et les autres, d'échanger nos pensées, de nous renouveler
+nous-mêmes en renouvelant ceux qui
<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
nous entourent. Vous me pardonnez de vous faire
un peu de morale?</p>
<p>&mdash;Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame.
-J'ai toujours vécu comme un sauvage, replié sur
-moi-même, absorbé dans mon travail. Vous m'initiez
-à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais
-qu'un artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées
-de ma mère. Elle se trompait, n'en sachant guère
-plus que moi. Vous, dont l'esprit est ouvert à tout,
+J'ai toujours vécu comme un sauvage, replié sur
+moi-même, absorbé dans mon travail. Vous m'initiez
+à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais
+qu'un artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées
+de ma mère. Elle se trompait, n'en sachant guère
+plus que moi. Vous, dont l'esprit est ouvert à tout,
vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon
-Dieu, qu'en un temps où les femmes sont si futiles,
+Dieu, qu'en un temps où les femmes sont si futiles,
il s'en rencontre une telle que vous!</p>
-<p>&mdash;Prenez garde! votre phrase ressemble à un
+<p>&mdash;Prenez garde! votre phrase ressemble à un
compliment. N'oubliez jamais en me parlant que je
-hais la banalité. Alors, je vous ai réconcilié avec le
-monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi,
-et j'en serai charmée.</p>
+hais la banalité. Alors, je vous ai réconcilié avec le
+monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi,
+et j'en serai charmée.</p>
<p>Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand,
-un après-midi, la causerie effleura la politique.
-Jacques lui parlait d'un bas-relief dont l'idée le
-passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution,
+un après-midi, la causerie effleura la politique.
+Jacques lui parlait d'un bas-relief dont l'idée le
+passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution,
faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires
-de 92, et les belles fureurs de ces années sanglantes
-et guerrières.</p>
+de 92, et les belles fureurs de ces années sanglantes
+et guerrières.</p>
<p>&mdash;Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut
pour qu'on l'abaisse au niveau de la politique.</p>
@@ -8089,373 +8051,373 @@ pour qu'on l'abaisse au niveau de la politique.</p>
&mdash;Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de
l'histoire.</p>
-<p>&mdash;Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la
+<p>&mdash;Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la
Commune aussi serait de l'histoire. Cependant, il
-ne vous viendrait pas à l'idée de couler en bronze
-les massacreurs et les bandits de cette époque-là.</p>
+ne vous viendrait pas à l'idée de couler en bronze
+les massacreurs et les bandits de cette époque-là.</p>
<p>Jacques dit d'une voix brusque:</p>
<p>&mdash;Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs
-malheureux d'une idée fausse, voilà tout.</p>
+malheureux d'une idée fausse, voilà tout.</p>
-<p>Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.</p>
+<p>Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.</p>
<p>&mdash;Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien
-de ma vie. Mon père a été tué par une balle des
-fédérés, et les fédérés ont fusillé mon frère!</p>
+de ma vie. Mon père a été tué par une balle des
+fédérés, et les fédérés ont fusillé mon frère!</p>
<p>&mdash;Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles
-ont fusillé mon père!</p>
+ont fusillé mon père!</p>
-<p>Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient
-en ces deux êtres. Leurs idées contraires
+<p>Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient
+en ces deux êtres. Leurs idées contraires
se choquaient violemment. Le choc pouvait faire
-jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.</p>
+jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.</p>
-<p>&mdash;Votre père et votre frère ont été tués, reprit
-Jacques d'une voix très douce. Comme vous avez
-dû être malheureuse!</p>
+<p>&mdash;Votre père et votre frère ont été tués, reprit
+Jacques d'une voix très douce. Comme vous avez
+dû être malheureuse!</p>
-<p>&mdash;Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement
-émue, comme vous avez dû être malheureux!</p>
+<p>&mdash;Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement
+émue, comme vous avez dû être malheureux!</p>
<p>Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme
<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-pour abjurer les haines d'autrefois. Ce jour-là,
+pour abjurer les haines d'autrefois. Ce jour-là,
Jacques ne travailla pas davantage. L'un et l'autre
-parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine
-disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque
+parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine
+disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque
au pays, son patriotisme, sa fin sublime
-de héros; elle évoquait le souvenir d'Étienne, le
-soldat aventureux, au caractère généreux et fier.
-Lui, de son côté, racontait les années dures de
+de héros; elle évoquait le souvenir d'Étienne, le
+soldat aventureux, au caractère généreux et fier.
+Lui, de son côté, racontait les années dures de
l'ouvrier, les souffrances de Pierre Rosny, sa mort
-tragique au coin d'un fossé; si bien que son fils et
-sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil,
-ne goûtaient même pas la triste joie de prier
+tragique au coin d'un fossé; si bien que son fils et
+sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil,
+ne goûtaient même pas la triste joie de prier
sur sa tombe. De nouveau, les deux jeunes gens se
-sentaient unis par cette communauté de douleurs
-semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait
-séparé deux âmes vulgaires rapprochait ces deux
-âmes supérieures. Oubliant que leurs pères étaient
-morts dans des rangs opposés, ils abjuraient les
-fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur
+sentaient unis par cette communauté de douleurs
+semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait
+séparé deux âmes vulgaires rapprochait ces deux
+âmes supérieures. Oubliant que leurs pères étaient
+morts dans des rangs opposés, ils abjuraient les
+fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur
qui faisait de pareils orphelins.</p>
<p>Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne
-parlèrent plus du passé douloureux. La jeune
+parlèrent plus du passé douloureux. La jeune
femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son enfance.
Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat,
-pendant la guerre; comment il tombait à Montretout,
-la poitrine trouée par une balle; l'histoire de
+pendant la guerre; comment il tombait à Montretout,
+la poitrine trouée par une balle; l'histoire de
<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-cette médaille militaire obtenue par M. Grandier,
-puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques
+cette médaille militaire obtenue par M. Grandier,
+puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques
ne voulut rien cacher. Il dit toute son histoire,
-avec un abandon plein de gaieté, riant de la misère
+avec un abandon plein de gaieté, riant de la misère
d'autrefois, lorsque l'argent manquait et que
-le travail acharné de sa mère suffisait seul à les
+le travail acharné de sa mère suffisait seul à les
faire vivre. M<sup>me</sup> de Guessaint questionna curieusement
-Jacques Rosny sur Françoise. Mais celui-ci
-s'enferma dans une sorte de craintive discrétion.
-Il sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux
+Jacques Rosny sur Françoise. Mais celui-ci
+s'enferma dans une sorte de craintive discrétion.
+Il sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux
femmes! Faustine cependant insista pour que
-l'artiste donnât suite à son projet de sortir, d'aller
-dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait
-sur lui, pour qu'il persistât dans cette claustration.
-A présent, il cherchait des défaites, il s'efforçait
-de réfuter ses arguments; mais elle sentait
-bien qu'elle prenait lentement une influence considérable
+l'artiste donnât suite à son projet de sortir, d'aller
+dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait
+sur lui, pour qu'il persistât dans cette claustration.
+A présent, il cherchait des défaites, il s'efforçait
+de réfuter ses arguments; mais elle sentait
+bien qu'elle prenait lentement une influence considérable
sur cet esprit.</p>
-<p>A la fin de la première semaine, une phrase de
-Jacques la fit réfléchir. Ils discutaient une question
+<p>A la fin de la première semaine, une phrase de
+Jacques la fit réfléchir. Ils discutaient une question
assez importante de l'art contemporain: le modernisme.
M<sup>me</sup> de Guessaint lui conseillait de suivre le
-courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité
+courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité
emporte loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au
-contraire, entraîné par sa nature ardente, voulait
-allier beaucoup de vérité avec un peu de romantisme.
+contraire, entraîné par sa nature ardente, voulait
+allier beaucoup de vérité avec un peu de romantisme.
<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
Elle combattait cette opinion qu'elle estimait
fausse.</p>
<p>&mdash;Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme
vous doit trouver la formule nouvelle. Cette formule
-est la même pour le sculpteur que pour le
-peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le
-romantisme échevelé des uns, ni dans le réalisme
-exagéré des autres. C'est la modernité qui triomphera.
-Il faut être l'homme de son temps.</p>
+est la même pour le sculpteur que pour le
+peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le
+romantisme échevelé des uns, ni dans le réalisme
+exagéré des autres. C'est la modernité qui triomphera.
+Il faut être l'homme de son temps.</p>
-<p>On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant,
+<p>On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant,
en lui disant qu'une femme du monde lui
-donnerait des conseils d'esthétique; bien plus,
+donnerait des conseils d'esthétique; bien plus,
qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand
Faustine partait, il ne rentrait pas rue Lambert,
comme il faisait d'habitude. Il se couchait sur son
-canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait profondément.
+canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait profondément.
L'image de cette femme le hantait. Elle
-ne parlait plus, qu'il l'écoutait encore. La douceur
-de sa voix musicale chantait à son oreille des paroles
-cadencées. De temps en temps, il levait les
-yeux sur le <cite>Vercingétorix</cite> et baissait la tête, confus,
-surpris, presque mécontent. Lui aussi portait des
-chaînes, comme le guerrier vaincu. Il aimait Faustine.
+ne parlait plus, qu'il l'écoutait encore. La douceur
+de sa voix musicale chantait à son oreille des paroles
+cadencées. De temps en temps, il levait les
+yeux sur le <cite>Vercingétorix</cite> et baissait la tête, confus,
+surpris, presque mécontent. Lui aussi portait des
+chaînes, comme le guerrier vaincu. Il aimait Faustine.
C'est donc cela, l'amour, une possession violente,
-une conquête de toutes les pensées? Comme
-c'était venu vite! Alors, il se débattait, cherchant
+une conquête de toutes les pensées? Comme
+c'était venu vite! Alors, il se débattait, cherchant
<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-à se prouver qu'il se trompait. L'amour? Allons
+à se prouver qu'il se trompait. L'amour? Allons
donc! Un caprice comme les autres, d'une nature
-différente peut-être, parce que Faustine était une
-femme d'un ordre supérieur. Pour la première
-fois, il cherchait à lire dans son c&oelig;ur, à bien analyser
+différente peut-être, parce que Faustine était une
+femme d'un ordre supérieur. Pour la première
+fois, il cherchait à lire dans son c&oelig;ur, à bien analyser
ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il
-aimée? Et il se répondait tout bas qu'il l'aimait
-parce qu'elle ne ressemblait à aucune autre créature.
+aimée? Et il se répondait tout bas qu'il l'aimait
+parce qu'elle ne ressemblait à aucune autre créature.
Cette intelligence si haute l'exaltait, cette
-voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son
-&oelig;il exercé de sculpteur devinait les splendeurs de
-ce corps harmonieux et souple; et toutes ces pensées
-le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent,
-Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle
-le trouvait seul, dans l'ombre, enfoncé en de cruelles
+voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son
+&oelig;il exercé de sculpteur devinait les splendeurs de
+ce corps harmonieux et souple; et toutes ces pensées
+le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent,
+Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle
+le trouvait seul, dans l'ombre, enfoncé en de cruelles
songeries. Elle l'emmenait avec elle; et le jeune
-homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait,
-et il ne répondait que par des mots vagues. Il
-invoquait son travail, l'inquiétude du prochain
+homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait,
+et il ne répondait que par des mots vagues. Il
+invoquait son travail, l'inquiétude du prochain
Salon. M<sup>me</sup> Rosny ne le croyait pas. Son travail?
-Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un
-triomphe paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne
-lui disait plus la vérité. Alors, que se passait-il?
+Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un
+triomphe paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne
+lui disait plus la vérité. Alors, que se passait-il?
Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas. Ce fut
-Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne
+Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne
venait peu chez M<sup>me</sup> Rosny. Batignolles est loin
<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-de la rue des Pyramides; et une femme austère
-comme Françoise effarouchait la comédienne coquette.
-Cependant, une semaine environ après son
+de la rue des Pyramides; et une femme austère
+comme Françoise effarouchait la comédienne coquette.
+Cependant, une semaine environ après son
aventure avec Jacques, elle arriva rue Lambert.
-Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement,
-dans un élan de passion, elle s'était donnée au
-jeune homme, Aurélie n'avait plus revu son amant
+Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement,
+dans un élan de passion, elle s'était donnée au
+jeune homme, Aurélie n'avait plus revu son amant
de quelques heures. Le lendemain, le surlendemain,
elle l'avait attendu vainement, un peu surprise
-d'abord, très dépitée ensuite. Comment! il
-ne revenait pas? il ne lui écrivait pas?</p>
+d'abord, très dépitée ensuite. Comment! il
+ne revenait pas? il ne lui écrivait pas?</p>
-<p>Les femmes ont une vanité excessive, mais autant
-de finesse que de vanité. Dans les choses de l'amour
+<p>Les femmes ont une vanité excessive, mais autant
+de finesse que de vanité. Dans les choses de l'amour
qui lui sont personnelles, la plus sotte sait toujours
-bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une minute.
+bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une minute.
Une rivale s'emparait brusquement de Jacques,
-l'arrachait à la séduction tendrement et savamment
-préparée. Le silence de l'artiste ne s'expliquait pas
-autrement. Mais quelle rivale? Évidemment,
-Jacques ne la connaissait pas avant cette soirée
-où il était tombé dans ses bras. Sans doute une de
-ces aventures imprévues et soudaines qui bouleversent
+l'arrachait à la séduction tendrement et savamment
+préparée. Le silence de l'artiste ne s'expliquait pas
+autrement. Mais quelle rivale? Évidemment,
+Jacques ne la connaissait pas avant cette soirée
+où il était tombé dans ses bras. Sans doute une de
+ces aventures imprévues et soudaines qui bouleversent
la vie d'un homme.</p>
<p>&mdash;Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps
-que je ne vous ai vue! s'écria-t-elle en entrant chez
+que je ne vous ai vue! s'écria-t-elle en entrant chez
M<sup>me</sup> Rosny. Comment va Jacques?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
&mdash;Jacques va bien, je vous remercie.</p>
-<p>Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie
-de regarder la mine soucieuse de Françoise.
-Alors elle bavarda, parla de son théâtre, de ses
-rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint
-au sculpteur par un détour habile. Que faisait-il? A
+<p>Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie
+de regarder la mine soucieuse de Françoise.
+Alors elle bavarda, parla de son théâtre, de ses
+rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint
+au sculpteur par un détour habile. Que faisait-il? A
quoi travaillait-il? Distraitement, M<sup>me</sup> Rosny raconta
l'histoire des dix mille francs, la visite de cette
-femme élégante et jolie qui commandait le buste
-d'une de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques
+femme élégante et jolie qui commandait le buste
+d'une de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques
aimait l'une ou l'autre; ou la dame au buste, ou celle
qui le faisait faire. Elle savait d'avance qu'elle aurait
-en M<sup>me</sup> Rosny une alliée inconsciente.</p>
+en M<sup>me</sup> Rosny une alliée inconsciente.</p>
-<p>&mdash;Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes
+<p>&mdash;Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes
mondaines, dit-elle en riant. Prenez garde,
elles vous l'arracheront! Vous ne les connaissez pas.
Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse
-les comédiennes de coquetterie! Quelle erreur!
+les comédiennes de coquetterie! Quelle erreur!
Les femmes du monde s'entendent bien mieux
-que nous à enjôler un homme. D'autant plus que,
-malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en
-amour qu'un garçonnet de dix-huit. Il a toujours
-travaillé; il ne connaît pas les roueries et les séductions
-de ces belles dames, qui gâchent le temps d'un
-artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment
+que nous à enjôler un homme. D'autant plus que,
+malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en
+amour qu'un garçonnet de dix-huit. Il a toujours
+travaillé; il ne connaît pas les roueries et les séductions
+de ces belles dames, qui gâchent le temps d'un
+artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment
plus.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-La comédienne savait exactement la portée de
+La comédienne savait exactement la portée de
ses paroles. Il n'en fallait pas davantage pour exciter
-la jalousie de M<sup>me</sup> Rosny, pour que celle-ci surveillât
-son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper à la
-porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle
-réception lui réservait le bel infidèle. Elle le
-trouva, comme le trouvait toujours sa mère après
-le départ de Faustine, seul, inactif, sombre.</p>
+la jalousie de M<sup>me</sup> Rosny, pour que celle-ci surveillât
+son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper à la
+porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle
+réception lui réservait le bel infidèle. Elle le
+trouva, comme le trouvait toujours sa mère après
+le départ de Faustine, seul, inactif, sombre.</p>
<p>&mdash;C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne
-veniez pas, je suis venue. Je vous demande à dîner
+veniez pas, je suis venue. Je vous demande à dîner
comme l'autre soir: voulez-vous?</p>
<p>Jacques eut un geste violent en l'apercevant.</p>
-<p>&mdash;Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes
+<p>&mdash;Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes
vraiment bien gentille de vous souvenir encore d'un
-imbécile tel que moi! Vous me demandez à dîner?
-Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos
+imbécile tel que moi! Vous me demandez à dîner?
+Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos
genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous
-êtes adorable. Nous dînons ensemble; ensuite vous
+êtes adorable. Nous dînons ensemble; ensuite vous
m'emmenez chez vous, et nous passons une bonne
-soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras
-une tasse de thé, veux-tu?</p>
+soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras
+une tasse de thé, veux-tu?</p>
-<p>Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre;
-mais sa gaieté et sa tendresse trahissaient une
-intense nervosité. Ses yeux brillaient d'un feu
+<p>Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre;
+mais sa gaieté et sa tendresse trahissaient une
+intense nervosité. Ses yeux brillaient d'un feu
sombre. Il parlait avec une amertume et une
-violence qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien,
+violence qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien,
<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-tout à coup, il devenait triste et taciturne. Elle
-l'étudiait avec son intuition du c&oelig;ur humain, avec
-son flair de femme un peu jalouse et très coquette.
-Elle éveillait les sens de son amant: rien de plus.
-Le c&oelig;ur et la pensée n'étaient pas avec elle. Il lui
-témoignait la passion physique qu'éprouve toujours
+tout à coup, il devenait triste et taciturne. Elle
+l'étudiait avec son intuition du c&oelig;ur humain, avec
+son flair de femme un peu jalouse et très coquette.
+Elle éveillait les sens de son amant: rien de plus.
+Le c&oelig;ur et la pensée n'étaient pas avec elle. Il lui
+témoignait la passion physique qu'éprouve toujours
un jeune homme pour une jolie femme; mais le
-rêve, l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à
-une autre. Quelle était cette autre?</p>
+rêve, l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à
+une autre. Quelle était cette autre?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span></p>
<h3>V</h3>
-<p>Faustine se sentait violemment aimée. Une femme
+<p>Faustine se sentait violemment aimée. Une femme
ne se trompe jamais aux sentiments qu'elle inspire.
-Elle perçoit nettement les troubles qu'elle fait
-naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, M<sup>me</sup> de
-Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère
+Elle perçoit nettement les troubles qu'elle fait
+naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, M<sup>me</sup> de
+Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère
et loyale, elle s'interrogeait avec angoisse, se demandant
-si elle n'était pas bien près d'aimer, elle
-aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la séduisait
-par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur,
-par sa gaieté: surtout par cette flamme de
-génie qui l'illuminait. Devant Faustine se posait
-la redoutable question qui a épouvanté tant d'honnêtes
-femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si
-j'aime?» On espère toujours ruser avec son c&oelig;ur.
-Pour une créature telle que Faustine, pure comme
+si elle n'était pas bien près d'aimer, elle
+aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la séduisait
+par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur,
+par sa gaieté: surtout par cette flamme de
+génie qui l'illuminait. Devant Faustine se posait
+la redoutable question qui a épouvanté tant d'honnêtes
+femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si
+j'aime?» On espère toujours ruser avec son c&oelig;ur.
+Pour une créature telle que Faustine, pure comme
<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-la neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère
-est un mot vide de sens. La pensée du mensonge
-n'entrait pas dans cette âme. Bien plus,
-l'hypothèse d'une chute ne se présentait même pas
-à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit
+la neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère
+est un mot vide de sens. La pensée du mensonge
+n'entrait pas dans cette âme. Bien plus,
+l'hypothèse d'une chute ne se présentait même pas
+à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit
d'artiste, elle croyait que Jacques l'aimait d'un
-amour passionné, mais platonique. Très fine, elle
+amour passionné, mais platonique. Très fine, elle
sentait bien qu'elle en imposait au jeune homme.
-Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait
-pas se cacher à elle-même, c'est la jouissance
+Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait
+pas se cacher à elle-même, c'est la jouissance
profonde que lui causaient ces rendez-vous quotidiens.
Elle partait de l'atelier avec du bonheur plein
-son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque
-expansive, elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait
-plus. Le soir, qu'elle restât chez elle ou qu'elle
-allât dans le monde, elle revivait par le souvenir
-toute la délicieuse journée.</p>
+son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque
+expansive, elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait
+plus. Le soir, qu'elle restât chez elle ou qu'elle
+allât dans le monde, elle revivait par le souvenir
+toute la délicieuse journée.</p>
-<p>Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis
+<p>Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis
quelques jours, elle voyait peu M. de Guessaint,
-absorbé par les préparatifs de son voyage dans le
+absorbé par les préparatifs de son voyage dans le
Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir,
-elle rêvait à la semaine qui venait de s'écouler.
+elle rêvait à la semaine qui venait de s'écouler.
Comment avait-il pu suffire de quelques jours
-pour la changer si profondément? Elle aimerait,
-elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre
-la séduction irrésistible qu'elle subissait. Non
+pour la changer si profondément? Elle aimerait,
+elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre
+la séduction irrésistible qu'elle subissait. Non
<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-pas qu'elle eût honte en se disant qu'elle pouvait
-faillir. Mais elle se révoltait contre cette prise de
-possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si
-fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable?
-Ce qui l'étonnait le plus, c'est qu'elle ne luttait pas,
-qu'elle ne désirait même pas lutter. Elle en revenait
-toujours à la même conclusion. Elle aimait Jacques,
-ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni
-les lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine
-disait quelquefois que l'honneur était la propreté
-de l'âme. Il lui paraissait impossible que son
-âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures
+pas qu'elle eût honte en se disant qu'elle pouvait
+faillir. Mais elle se révoltait contre cette prise de
+possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si
+fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable?
+Ce qui l'étonnait le plus, c'est qu'elle ne luttait pas,
+qu'elle ne désirait même pas lutter. Elle en revenait
+toujours à la même conclusion. Elle aimait Jacques,
+ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni
+les lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine
+disait quelquefois que l'honneur était la propreté
+de l'âme. Il lui paraissait impossible que son
+âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures
humaines ne l'atteindraient jamais. Elle ne
-se rendait pas compte que des idées pareilles
-sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent
+se rendait pas compte que des idées pareilles
+sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent
d'avoir peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait
-pas. Elle se laissait glisser à son amour
-avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des Glaciers,
-dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine
+pas. Elle se laissait glisser à son amour
+avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des Glaciers,
+dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine
des hautes montagnes, et son empire durera aussi
-longtemps que sa virginité; insouciante et légère,
-elle court sur les hautes cimes, riant des abîmes
-entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée;
+longtemps que sa virginité; insouciante et légère,
+elle court sur les hautes cimes, riant des abîmes
+entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée;
elle se croit aussi vaillante que jadis; mais sa force
la trahit, le vertige la prend, et elle roule dans les
-précipices sans fond.</p>
+précipices sans fond.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
La femme de chambre qui entrait dans le boudoir,
-tira Faustine de sa rêverie.</p>
+tira Faustine de sa rêverie.</p>
<p>&mdash;M. Percier demande si Madame peut le recevoir?
dit-elle.</p>
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint restait un peu étonnée. Que lui
-voulait-il? Tout à coup, elle sourit, se rappelant sa
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint restait un peu étonnée. Que lui
+voulait-il? Tout à coup, elle sourit, se rappelant sa
conversation avec le mari de Nelly.</p>
-<p>&mdash;Faites entrer, répliqua-t-elle.</p>
+<p>&mdash;Faites entrer, répliqua-t-elle.</p>
<p>Une lueur de malice flambait dans les yeux de
Faustine. Le pauvre homme! Il venait se confesser
-avec une docilité de collégien! Elle s'amusait à l'avance
-des terreurs de sa timidité effarouchée. Très
-effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant
+avec une docilité de collégien! Elle s'amusait à l'avance
+des terreurs de sa timidité effarouchée. Très
+effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant
comment aborder l'entretien, il parla maladroitement
de choses inutiles. Mais Faustine le rappela
-vite à la question.</p>
+vite à la question.</p>
<p>&mdash;Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous me
-considérez comme une amie, comme une amie
-vraie? J'aime très tendrement votre femme. Je veux
+considérez comme une amie, comme une amie
+vraie? J'aime très tendrement votre femme. Je veux
qu'elle soit heureuse. Je crois qu'il y a entre vous
plus qu'un malentendu. Mais en tout cas, ce n'est
-pas bien grave. Donc, répondez-moi franchement.
+pas bien grave. Donc, répondez-moi franchement.
Vous aimez Nelly?</p>
-<p>&mdash;Oui, murmura Félix.</p>
+<p>&mdash;Oui, murmura Félix.</p>
<p>&mdash;Beaucoup?</p>
-<p>&mdash;Passionnément.</p>
+<p>&mdash;Passionnément.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
Il dit ce mot avec une ardeur que Faustine ne
-lui connaissait pas. Elle le regarda fort étonnée.</p>
+lui connaissait pas. Elle le regarda fort étonnée.</p>
<p>&mdash;Alors, reprit-elle, je ne comprends pas du
-tout. Comment, vous aimez passionnément votre
+tout. Comment, vous aimez passionnément votre
femme, et vous la trompez! C'est absolument inexplicable!</p>
<p>&mdash;Ce n'est pas inexplicable... mais c'est bien difficile
-à expliquer.</p>
+à expliquer.</p>
<p>&mdash;Si difficile!</p>
@@ -8465,75 +8427,75 @@ vous verrai pas; et il me semble que... Oui! si je
ne vous vois pas, j'aurai plus de courage.</p>
<p>Alors, tout en se promenant de long en large,
-même en tournant un peu le dos à Faustine, ce qui
-produisait un effet assez comique, Félix raconta
-l'histoire délicate de ses relations conjugales. Très
-délicate, en effet! Il avait un grand malheur, le
-pauvre homme. Il était... fort sensuel. Il adorait
-Nelly, et il s'efforçait de lui prouver le plus souvent
-possible qu'il la considérait comme la plus
-séduisante des créatures. Cruellement, la jeune
-femme semblait prendre plaisir à refuser ses témoignages
-répétés d'une tendresse naturelle. Elle
-coquetait avec son seigneur et maître; puis, elle
-s'enfermait obstinément dans sa chambre fermée
+même en tournant un peu le dos à Faustine, ce qui
+produisait un effet assez comique, Félix raconta
+l'histoire délicate de ses relations conjugales. Très
+délicate, en effet! Il avait un grand malheur, le
+pauvre homme. Il était... fort sensuel. Il adorait
+Nelly, et il s'efforçait de lui prouver le plus souvent
+possible qu'il la considérait comme la plus
+séduisante des créatures. Cruellement, la jeune
+femme semblait prendre plaisir à refuser ses témoignages
+répétés d'une tendresse naturelle. Elle
+coquetait avec son seigneur et maître; puis, elle
+s'enfermait obstinément dans sa chambre fermée
<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
au verrou, et ne consentait que bien rarement
-à s'humaniser un peu. Cette sévérité barbare surprenait
-un peu Félix. Était-ce coquetterie, ou
-désir de dominer souverainement, ou simple caprice
-transformé en entêtement par l'orgueil?
-Mais, depuis quelques mois, changeant tout à
-coup, elle déclarait son intention d'être désormais
-seulement la s&oelig;ur de son époux. Félix essayait de
+à s'humaniser un peu. Cette sévérité barbare surprenait
+un peu Félix. Était-ce coquetterie, ou
+désir de dominer souverainement, ou simple caprice
+transformé en entêtement par l'orgueil?
+Mais, depuis quelques mois, changeant tout à
+coup, elle déclarait son intention d'être désormais
+seulement la s&oelig;ur de son époux. Félix essayait de
la ramener, de la convaincre que le mariage a des
-fins à la fois plus agréables et plus hautes; rien n'y
-faisait. Nelly s'obstinait dans sa résolution glaciale.
+fins à la fois plus agréables et plus hautes; rien n'y
+faisait. Nelly s'obstinait dans sa résolution glaciale.
Le malheureux agent de change se disait
-alors que le mieux serait peut-être d'éveiller la jalousie
+alors que le mieux serait peut-être d'éveiller la jalousie
de sa capricieuse compagne. C'est pourquoi
-il adressait à M<sup>lle</sup> Aurélie des v&oelig;ux coupables, mais
-exaucés. Au lieu de cacher cette liaison, il s'efforçait
-de la faire connaître, voulant que Nelly n'ignorât
+il adressait à M<sup>lle</sup> Aurélie des v&oelig;ux coupables, mais
+exaucés. Au lieu de cacher cette liaison, il s'efforçait
+de la faire connaître, voulant que Nelly n'ignorât
pas ces amours illicites.</p>
-<p>Faustine riait aux éclats. Ce mari, infidèle par
+<p>Faustine riait aux éclats. Ce mari, infidèle par
amour, et cette femme amoureuse, glaciale par
coquetterie, l'amusaient comme deux personnages
-de comédie. Décidément, rien ne menaçait le bonheur
-de son amie. Un simple malentendu séparait
-les jeunes époux. Elle riait toujours, et ses rires
+de comédie. Décidément, rien ne menaçait le bonheur
+de son amie. Un simple malentendu séparait
+les jeunes époux. Elle riait toujours, et ses rires
intimidaient de plus en plus M. Percier; il s'imaginait
qu'elle se moquait de lui.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
&mdash;Je ne me moque pas de vous du tout, cher monsieur.
-Mais avouez que la situation est très comique.</p>
+Mais avouez que la situation est très comique.</p>
<p>&mdash;Je ne trouve pas, murmura-t-il.</p>
<p>Elle le vit si malheureux qu'elle s'empressa de
le rassurer. Elle lui promit que son bonheur conjugal
-renaîtrait bientôt. Elle ferait de la morale à
-Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilité
+renaîtrait bientôt. Elle ferait de la morale à
+Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilité
de brebis la capricieuse humeur de la jeune
femme. Elle ne lui demandait que huit jours. Et,
-avant huit jours, Nelly, repentante et corrigée, ôterait
-de sa porte le verrou fâcheux, cause première
-de tous ces désastres.</p>
+avant huit jours, Nelly, repentante et corrigée, ôterait
+de sa porte le verrou fâcheux, cause première
+de tous ces désastres.</p>
-<p>M. Percier, très consolé, s'éloignait à peine, lorsque
-M. de Guessaint se présenta chez sa femme.</p>
+<p>M. Percier, très consolé, s'éloignait à peine, lorsque
+M. de Guessaint se présenta chez sa femme.</p>
-<p>&mdash;Je ne vous dérange pas, ma chère amie? dit-il
-avec sa politesse accoutumée.</p>
+<p>&mdash;Je ne vous dérange pas, ma chère amie? dit-il
+avec sa politesse accoutumée.</p>
<p>&mdash;Vous avez besoin de me parler?</p>
<p>&mdash;Oui. Je voulais vous annoncer une nouvelle
-qui vient de me surprendre. J'ai reçu tout à l'heure
-une lettre du ministère de la marine. Nous partons
-pour Oran beaucoup plus tôt que je ne croyais, dans
+qui vient de me surprendre. J'ai reçu tout à l'heure
+une lettre du ministère de la marine. Nous partons
+pour Oran beaucoup plus tôt que je ne croyais, dans
quatre ou cinq jours.</p>
<p>&mdash;Je vous souhaite un heureux voyage, mon
@@ -8544,80 +8506,80 @@ tour au Bois?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
&mdash;Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie
-de la journée. Je vais aller jusqu'à la Muette, en
+de la journée. Je vais aller jusqu'à la Muette, en
marchant.</p>
-<p>Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir
-sa fièvre, et aussi d'user la longue journée. Il
-lui tardait d'arriver au lendemain, à cette heure
-charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour
+<p>Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir
+sa fièvre, et aussi d'user la longue journée. Il
+lui tardait d'arriver au lendemain, à cette heure
+charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour
l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences
-qui lui paraissaient si comiques, exerçaient sur elle
+qui lui paraissaient si comiques, exerçaient sur elle
une influence physiologique. Elle en rougissait, elle
-si pure et si chaste; mais elle enviait les délicates
-jouissances des amours permises. Ah! si elle était
-libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir
+si pure et si chaste; mais elle enviait les délicates
+jouissances des amours permises. Ah! si elle était
+libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir
la femme de Jacques! L'amour chemine dans un
-c&oelig;ur neuf avec une rapidité surprenante. A présent,
-elle ne discutait plus avec elle-même. Elle s'avouait
+c&oelig;ur neuf avec une rapidité surprenante. A présent,
+elle ne discutait plus avec elle-même. Elle s'avouait
son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait
-naître aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle;
-elle se croyait également sûre de l'artiste. Il n'oserait
-jamais révéler sa passion. L'osât-il, elle cacherait
+naître aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle;
+elle se croyait également sûre de l'artiste. Il n'oserait
+jamais révéler sa passion. L'osât-il, elle cacherait
la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait
-à se bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait?
+à se bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait?
Soit. L'amour pour elle ne serait jamais qu'un sentiment
-sublime qui réchaufferait doucement son
-c&oelig;ur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse,
+sublime qui réchaufferait doucement son
+c&oelig;ur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse,
oh! bien heureuse! La vie lui apparaissait sous des
<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-couleurs nouvelles. Le soir, elle avait du monde à
-dîner, et elle étonna ses amis par sa gaieté et sa
-verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la
-regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose
-subite. La fière Faustine, s'humanisant tout à
-coup, semblait descendre des hauteurs où elle avait
+couleurs nouvelles. Le soir, elle avait du monde à
+dîner, et elle étonna ses amis par sa gaieté et sa
+verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la
+regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose
+subite. La fière Faustine, s'humanisant tout à
+coup, semblait descendre des hauteurs où elle avait
coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant
-briller son esprit supérieur, jetant des reparties
+briller son esprit supérieur, jetant des reparties
vives, des mots alertes qui contrastaient avec sa
-réserve accoutumée. Rentrée dans son appartement,
-elle compta les heures qui la séparaient de
+réserve accoutumée. Rentrée dans son appartement,
+elle compta les heures qui la séparaient de
sa visite habituelle au square des Batignolles.</p>
-<p>Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier,
-les sourcils froncés, l'&oelig;il sombre. Tout lui
+<p>Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier,
+les sourcils froncés, l'&oelig;il sombre. Tout lui
pesait; il n'avait pu dormir; il n'avait pas vu Faustine
-depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente
-le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne
-se sentait plus la force de résister. Il renvoya son
-élève, qu'il gardait d'habitude jusqu'à l'apparition
-de M<sup>me</sup> de Guessaint; il s'occupa lui-même des
-mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une
-lassitude immense l'accabla, il s'étendit sur le
-canapé, enfonçant dans les coussins sa tête brûlante,
-hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier.
+depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente
+le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne
+se sentait plus la force de résister. Il renvoya son
+élève, qu'il gardait d'habitude jusqu'à l'apparition
+de M<sup>me</sup> de Guessaint; il s'occupa lui-même des
+mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une
+lassitude immense l'accabla, il s'étendit sur le
+canapé, enfonçant dans les coussins sa tête brûlante,
+hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier.
Faustine parut enfin, et Jacques, domptant
-la révolte de ses nerfs, s'efforça de paraître calme.</p>
+la révolte de ses nerfs, s'efforça de paraître calme.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-&mdash;Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle
-en s'asseyant à sa place accoutumée.</p>
+&mdash;Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle
+en s'asseyant à sa place accoutumée.</p>
<p>&mdash;Mais... mais oui, Madame.</p>
-<p>&mdash;J'espère que vous me ferez le plaisir de venir
-dîner chez moi. M. de Guessaint entreprend un long
-voyage, et je désire, avant son départ, vous recevoir
+<p>&mdash;J'espère que vous me ferez le plaisir de venir
+dîner chez moi. M. de Guessaint entreprend un long
+voyage, et je désire, avant son départ, vous recevoir
dans ma maison.</p>
-<p>Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son
+<p>Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son
visage paisible et fier, ne trahissait son trouble profond.
-Mais ce nom de M. de Guessaint suffit à
+Mais ce nom de M. de Guessaint suffit à
exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait
pas les rapports du mari et de la femme.</p>
<p>&mdash;Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il
-d'une voix un peu sèche. Mais décidément, je ne
+d'une voix un peu sèche. Mais décidément, je ne
me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que je
reste chez moi.</p>
@@ -8626,12 +8588,12 @@ que vous aviez tort, reprit-elle avec un sourire.</p>
<p>&mdash;Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre
raisonnement serait juste. Mais les pauvres diables
-tels que nous, sont soumis à de terribles nécessités.
+tels que nous, sont soumis à de terribles nécessités.
Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et
-couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la
+couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la
vie que nous menons. Le sculpteur est avec son
-&oelig;uvre comme la mère avec son enfant. Tant que
-l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas des
+&oelig;uvre comme la mère avec son enfant. Tant que
+l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas des
<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
yeux; tant que notre &oelig;uvre n'est pas finie, nous ne
pouvons pas l'abandonner.</p>
@@ -8650,81 +8612,81 @@ moi? reprit-elle souriante.</p>
<p>&mdash;Parce que je vous aime!</p>
-<p>Faustine se leva toute pâle. Un léger frisson courait
+<p>Faustine se leva toute pâle. Un léger frisson courait
le long de son corps.</p>
-<p>&mdash;Comment vous êtes-vous despotiquement emparée
-de tout mon être? Je ne sais pas. C'est un
-poison lent qui s'est glissé dans mes veines. Est-ce
-que j'ai aimé, moi, avant de vous connaître! Aucune
+<p>&mdash;Comment vous êtes-vous despotiquement emparée
+de tout mon être? Je ne sais pas. C'est un
+poison lent qui s'est glissé dans mes veines. Est-ce
+que j'ai aimé, moi, avant de vous connaître! Aucune
femme ne m'a jamais fait ressentir ce que
-j'éprouve. Je regardais l'amour comme un plaisir,
-comme un passe-temps. Vous êtes venue, et voilà
+j'éprouve. Je regardais l'amour comme un plaisir,
+comme un passe-temps. Vous êtes venue, et voilà
que je ne peux plus vivre sans vous! Qu'est-ce que
vous voulez que je devienne? Je suis tout seul; je
-n'ai que ma mère. Si vous ne m'aimez pas, je suis
-perdu. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau. Ne
-riez pas! Je ne suis pas un de vos jeunes gens élégants
-qui font la cour à une femme par plaisir ou
-par dés&oelig;uvrement. Je vous aime... Si vous ne m'aimez
+n'ai que ma mère. Si vous ne m'aimez pas, je suis
+perdu. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau. Ne
+riez pas! Je ne suis pas un de vos jeunes gens élégants
+qui font la cour à une femme par plaisir ou
+par dés&oelig;uvrement. Je vous aime... Si vous ne m'aimez
<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
pas aujourd'hui, vous m'aimerez un jour... Et
puis... je ne sais plus ce que je dis... Je vous en
-supplie, ayez pitié de moi...</p>
+supplie, ayez pitié de moi...</p>
-<p>Faustine s'était laissée retomber sur le fauteuil,
-violemment secouée par ces paroles ardentes, qui
-l'épouvantaient et la ravissaient à la fois. Les premiers
-mots de Jacques lui avaient fait peur; voilà
-maintenant qu'il demandait grâce, qu'il s'humiliait,
+<p>Faustine s'était laissée retomber sur le fauteuil,
+violemment secouée par ces paroles ardentes, qui
+l'épouvantaient et la ravissaient à la fois. Les premiers
+mots de Jacques lui avaient fait peur; voilà
+maintenant qu'il demandait grâce, qu'il s'humiliait,
que des larmes coulaient de ses yeux.</p>
<p>&mdash;Pardonnez-moi, je suis un enfant. Je vous dis
-des absurdités... Je vous aime, je vous aime, je vous
+des absurdités... Je vous aime, je vous aime, je vous
aime...</p>
-<p>Elle le regardait très doucement, sans fierté ni
-colère, avec une pitié et une tendresse infinies. Elle
+<p>Elle le regardait très doucement, sans fierté ni
+colère, avec une pitié et une tendresse infinies. Elle
le voyait souffrir, et elle l'aimait! Eh! bien, non,
elle saurait cacher son redoutable secret; il ne se
-douterait pas du trouble profond où il la jetait.</p>
+douterait pas du trouble profond où il la jetait.</p>
-<p>&mdash;Oui, vous êtes fou, répliqua-t-elle de sa voix
+<p>&mdash;Oui, vous êtes fou, répliqua-t-elle de sa voix
harmonieuse comme une musique. Vous me dites
que vous m'aimez, je vous crois. Vous ne songez pas
-que je ne suis point libre, que je suis mariée...
-mal mariée peut-être, mais esclave de mon serment.
+que je ne suis point libre, que je suis mariée...
+mal mariée peut-être, mais esclave de mon serment.
Une femme telle que moi ne descend pas jusqu'au
mensonge. Elle a honte de la trahison, non pour
les autres, mais pour sa conscience.</p>
-<p>Jacques cachait sa tête entre ses mains tremblantes,
+<p>Jacques cachait sa tête entre ses mains tremblantes,
<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-et, de plus en plus troublée, Faustine
-s'efforçait de cacher son émotion. Elle ne s'apercevait
+et, de plus en plus troublée, Faustine
+s'efforçait de cacher son émotion. Elle ne s'apercevait
pas que les quelques paroles qu'elle venait
de prononcer contenaient un aveu indirect. Il lui
-disait: «Je vous aime...» et au lieu de répondre:
-«Je ne vous aime pas», elle se contentait de
-cette défaite banale: «Je ne suis pas libre.» Mais
+disait: «Je vous aime...» et au lieu de répondre:
+«Je ne vous aime pas», elle se contentait de
+cette défaite banale: «Je ne suis pas libre.» Mais
le jeune homme ne sentait rien, ne voyait rien.</p>
<p>Il reprit d'une voix sourde:</p>
-<p>&mdash;Je n'ai jamais aimé avant de vous connaître.
+<p>&mdash;Je n'ai jamais aimé avant de vous connaître.
L'amour? j'en avais peur, sentant bien que le jour
-où je me donnerais à une femme, je me livrerais
+où je me donnerais à une femme, je me livrerais
tout entier. Mais il me semblait impossible qu'il en
-existât une seule méritant cet abandon de tout
-mon être. La première fois que je vous ai vue,
-vous m'avez intimidé. Intimidé, moi qui n'ai jamais
-reculé devant rien! Je vous ai retrouvée, et
-j'ai retrouvé aussi mon impression première.
+existât une seule méritant cet abandon de tout
+mon être. La première fois que je vous ai vue,
+vous m'avez intimidé. Intimidé, moi qui n'ai jamais
+reculé devant rien! Je vous ai retrouvée, et
+j'ai retrouvé aussi mon impression première.
Puis, vous veniez ici tous les jours et je ne sais
-quel charme m'enveloppait, que je subissais malgré
-moi, dont je ne pouvais pas me défendre. Tout
-est adorable en vous. Vous êtes belle; vous êtes la
-créature la plus intelligente que j'aie jamais rencontrée;
+quel charme m'enveloppait, que je subissais malgré
+moi, dont je ne pouvais pas me défendre. Tout
+est adorable en vous. Vous êtes belle; vous êtes la
+créature la plus intelligente que j'aie jamais rencontrée;
non seulement vos paroles me ravissent,
mais encore la voix divine qui les prononce. Je vous
aime, oh! je vous aime follement.</p>
@@ -8732,105 +8694,105 @@ aime, oh! je vous aime follement.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
Il s'agenouillait devant elle maintenant; il entourait
la taille de la jeune femme de ses mains
-brûlantes. Elle le repoussa, se relevant dans un
-mouvement rapide; elle se jeta en arrière, murmurant
-d'une voix étouffée:</p>
+brûlantes. Elle le repoussa, se relevant dans un
+mouvement rapide; elle se jeta en arrière, murmurant
+d'une voix étouffée:</p>
<p>&mdash;Adieu, Monsieur.</p>
<p>La douceur subite du jeune homme l'effrayait.
-Faustine marchait déjà vers la porte, quand Jacques
-se précipita devant elle.</p>
+Faustine marchait déjà vers la porte, quand Jacques
+se précipita devant elle.</p>
<p>&mdash;Non, vous ne partirez pas! Si vous partiez,
-vous ne reviendriez plus. Mais répondez-moi donc!
-Vous restez là, immobile et glacée, et vous ne me
-dites rien, à moi qui souffre et qui désespère! Je vous
-aime! Rien ne me coûtera pour me faire aimer de
+vous ne reviendriez plus. Mais répondez-moi donc!
+Vous restez là, immobile et glacée, et vous ne me
+dites rien, à moi qui souffre et qui désespère! Je vous
+aime! Rien ne me coûtera pour me faire aimer de
vous! Si vous me fuyez, je vous poursuivrai avec
-toute la rage de mon désespoir. Vous me trouverez
+toute la rage de mon désespoir. Vous me trouverez
partout sur votre chemin. Mais pourquoi me fuiriez
vous? Il est impossible que vous ne m'aimiez pas
un jour. Une passion telle que la mienne saura bien
faire fondre le manteau de glace dont vous vous
couvrez. Je vous aime, je vous adore!</p>
-<p>Il la saisissait dans ses bras; il la serrait étroitement
+<p>Il la saisissait dans ses bras; il la serrait étroitement
contre sa poitrine; il couvrait de baisers son
front, ses yeux, ses joues. Toujours muette, les dents
-serrées, elle luttait nerveusement contre la violence
-de cette passion qui la pénétrait. Les baisers de
+serrées, elle luttait nerveusement contre la violence
+de cette passion qui la pénétrait. Les baisers de
<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-Jacques lui produisaient l'effet d'une brûlure. Faustine
-défaillait maintenant. Elle tomba sur le canapé.</p>
+Jacques lui produisaient l'effet d'une brûlure. Faustine
+défaillait maintenant. Elle tomba sur le canapé.</p>
<p>&mdash;Je sens que vous m'aimez, continuait-il de sa
voix ardente. Quelque chose me crie que vous
-m'aviez deviné, que vous partagez ma folie...</p>
+m'aviez deviné, que vous partagez ma folie...</p>
-<p>Elle se taisait toujours, renversée en arrière; il
+<p>Elle se taisait toujours, renversée en arrière; il
la prenait dans ses bras, et elle s'en arrachait violemment;
il la ressaisissait, la couvrant encore de
-caresses. Et de nouveau, elle se débattait, honteuse
+caresses. Et de nouveau, elle se débattait, honteuse
de se sentir presque vaincue et de ne pas demeurer
-maîtresse d'elle-même. Elle parvint à le repousser,
-à redevenir libre; elle courut au fond de l'atelier.</p>
+maîtresse d'elle-même. Elle parvint à le repousser,
+à redevenir libre; elle courut au fond de l'atelier.</p>
<p>&mdash;N'approchez plus, dit-elle, ou je crie, ou j'appelle.
La force contre une femme! Vous! Vous que
-je croyais supérieur aux autres! Vous me reprochez
-de me taire: je vais vous répondre. Seulement, quand
-je vous aurai répondu, vous resterez où vous êtes,
-sans faire un mouvement, sans venir à moi.</p>
+je croyais supérieur aux autres! Vous me reprochez
+de me taire: je vais vous répondre. Seulement, quand
+je vous aurai répondu, vous resterez où vous êtes,
+sans faire un mouvement, sans venir à moi.</p>
<p>Il la regardait toujours; et l'influence qu'elle
-exerçait sur lui calmait lentement sa passion physique.</p>
+exerçait sur lui calmait lentement sa passion physique.</p>
-<p>&mdash;Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obéir,
+<p>&mdash;Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obéir,
continua Faustine.</p>
-<p>&mdash;Je vous obéirai.</p>
+<p>&mdash;Je vous obéirai.</p>
<p>&mdash;Je veux votre parole.</p>
<p>&mdash;Je vous la donne.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-Elle hésitait, sentant bien toute la gravité des
+Elle hésitait, sentant bien toute la gravité des
mots qu'elle allait prononcer. Mais cette vaillante
-créature ne reculait jamais.</p>
+créature ne reculait jamais.</p>
<p>&mdash;Jacques, dit-elle, je vous aime.</p>
<p>Il jeta un grand cri.</p>
<p>&mdash;Rappelez-vous votre promesse! Je vous aime,
-et je ne peux pas être à vous. Le mensonge me répugne
-et la trahison me révolte. Si je vous appartenais,
+et je ne peux pas être à vous. Le mensonge me répugne
+et la trahison me révolte. Si je vous appartenais,
je ne pourrais plus vivre.</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez que je devienne?
-murmura-t-il d'une voix brisée par les sanglots.</p>
+murmura-t-il d'une voix brisée par les sanglots.</p>
-<p>A son tour, il tombait assis, épuisé, vaincu;
+<p>A son tour, il tombait assis, épuisé, vaincu;
M<sup>me</sup> de Guessaint s'approcha de lui, et doucement,
avec une tendresse exquise:</p>
-<p>&mdash;Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens à vous maintenant.
+<p>&mdash;Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens à vous maintenant.
Vous souffrez, vous pleurez, mon pauvre
ami? Est-ce que vous croyez que je ne souffre
-pas, moi aussi? Je m'étais juré que vous ne connaîtriez
+pas, moi aussi? Je m'étais juré que vous ne connaîtriez
jamais mon amour pour vous. Je me confie
-à votre honneur et j'en appelle à votre loyauté.
-Je vous aime. Vous êtes le premier qui m'ait donné
-l'émotion irrésistible que je ressens. Si nous ne
-pouvons pas être l'un à l'autre, il nous reste au
-moins un bonheur suprême, celui de nous aimer
+à votre honneur et j'en appelle à votre loyauté.
+Je vous aime. Vous êtes le premier qui m'ait donné
+l'émotion irrésistible que je ressens. Si nous ne
+pouvons pas être l'un à l'autre, il nous reste au
+moins un bonheur suprême, celui de nous aimer
sans honte, puisque nous serons sans reproche.
Est-ce que je ne vous livre pas ce qu'il y a de
<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-meilleur en moi? Est-ce que vous ne possédez pas
-ma tendresse, mon c&oelig;ur, ma pensée? Adieu,
+meilleur en moi? Est-ce que vous ne possédez pas
+ma tendresse, mon c&oelig;ur, ma pensée? Adieu,
Jacques. Regardez-moi bien en face. Je veux savoir
si vous m'avez comprise.</p>
@@ -8842,145 +8804,145 @@ si vous m'avez comprise.</p>
<p>&mdash;Je vous le promets. Adieu.</p>
-<p>Il voulut s'élancer, la retenir; elle lui échappa...
+<p>Il voulut s'élancer, la retenir; elle lui échappa...
et s'enfuit.</p>
-<p>Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle?
+<p>Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle?
Oui. Elle l'avait promis; et puis, elle l'aimait.
Elle l'aimait! Alors pourquoi se refusait-elle? Mais
-il ne se sentait pas la force de discuter avec lui-même.
-Cette violente scène le laissait brisé. Malgré
+il ne se sentait pas la force de discuter avec lui-même.
+Cette violente scène le laissait brisé. Malgré
l'aveu de Faustine, il souffrait cruellement, devinant
-bien qu'un abîme le séparait de cette femme.
+bien qu'un abîme le séparait de cette femme.
Il la connaissait maintenant; elle pouvait l'aimer,
-mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées
+mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées
contradictoires se heurtaient en lui. Il ne
-gardait même pas l'espérance vague de la fléchir,
-d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à la passion folle
-qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine ne
-s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère
-louche qui ment et qui se cache. Quel que fût son
-amour, elle résisterait vaillamment, dût-elle le fuir.
+gardait même pas l'espérance vague de la fléchir,
+d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à la passion folle
+qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine ne
+s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère
+louche qui ment et qui se cache. Quel que fût son
+amour, elle résisterait vaillamment, dût-elle le fuir.
<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-Le fuir? Il eut un cri de colère. Il essaya de se calmer,
+Le fuir? Il eut un cri de colère. Il essaya de se calmer,
en se rappelant la promesse de Faustine: elle
-ne pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de
-revenir. Étendu sur le canapé, son souvenir évoquait
-toutes les séductions divines de la jeune
-femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait
-de se passer. Faustine lui avait avoué son amour; et
-pourtant, il restait triste, découragé, abattu. Au
-lieu d'espérer, au lieu de se dire que, fort de cet
-aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait
+ne pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de
+revenir. Étendu sur le canapé, son souvenir évoquait
+toutes les séductions divines de la jeune
+femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait
+de se passer. Faustine lui avait avoué son amour; et
+pourtant, il restait triste, découragé, abattu. Au
+lieu d'espérer, au lieu de se dire que, fort de cet
+aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait
de nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les
-heures s'envolaient; et il demeurait ainsi, angoissé,
-déchiré par ces incertitudes cruelles, ne sachant que
-croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie
+heures s'envolaient; et il demeurait ainsi, angoissé,
+déchiré par ces incertitudes cruelles, ne sachant que
+croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie
pour finir sa torture. La nuit tombait quand sa
-mère arriva dans l'atelier. Comme les jours précédents,
+mère arriva dans l'atelier. Comme les jours précédents,
elle le trouvait sombre, farouche.</p>
<p>&mdash;Tu ne viens pas, mon enfant?</p>
<p>&mdash;Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir.
-Je ne veux pas dîner.</p>
+Je ne veux pas dîner.</p>
<p>Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une
-autre réponse. Jacques voulait rester là, où il venait
-de la voir, où son souvenir flottait impalpable
-et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec ses
-pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse
-amertume. Françoise le contemplait, muette, les
+autre réponse. Jacques voulait rester là, où il venait
+de la voir, où son souvenir flottait impalpable
+et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec ses
+pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse
+amertume. Françoise le contemplait, muette, les
<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-bras croisés. Elle se rappelait les paroles d'Aurélie.
-Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques
-était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait
-souffrir? Et elle regardait les traits tirés de
-son fils, sa pâleur, sa tristesse mortelle.</p>
+bras croisés. Elle se rappelait les paroles d'Aurélie.
+Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques
+était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait
+souffrir? Et elle regardait les traits tirés de
+son fils, sa pâleur, sa tristesse mortelle.</p>
<p>&mdash;Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle
doucement.</p>
-<p>&mdash;Non, mère, permets-moi de rester ici et, je
-t'en prie, pardonne-moi. Je n'ai de goût à rien. Cela
-me fait du bien d'être seul.</p>
+<p>&mdash;Non, mère, permets-moi de rester ici et, je
+t'en prie, pardonne-moi. Je n'ai de goût à rien. Cela
+me fait du bien d'être seul.</p>
-<p>Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus
-d'elle maintenant! Françoise alluma une lampe;
+<p>Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus
+d'elle maintenant! Françoise alluma une lampe;
puis, promenant les yeux autour d'elle, elle chercha,
-regardant, épiant, comme le soldat flairant
+regardant, épiant, comme le soldat flairant
l'ennemi qui guette une embuscade tendue. Elle
-voyait clair; Aurélie avait dessillé ses yeux; Jacques
-aimait follement, éperdument, désespérément. Elle
-aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé
-par la lueur rougeâtre de la lampe, et soudain elle
-comprit. C'était cette femme que son enfant aimait,
+voyait clair; Aurélie avait dessillé ses yeux; Jacques
+aimait follement, éperdument, désespérément. Elle
+aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé
+par la lueur rougeâtre de la lampe, et soudain elle
+comprit. C'était cette femme que son enfant aimait,
cette femme qui venait tous les jours, qui causait
avec lui, qui s'enfermait avec lui. M<sup>me</sup> Rosny eut un
-geste de colère violente. Elle avait donc en vain
-surveillé depuis tant d'années l'existence de son
-fils, en vain elle l'avait fortifié contre les séductions
-de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sans
+geste de colère violente. Elle avait donc en vain
+surveillé depuis tant d'années l'existence de son
+fils, en vain elle l'avait fortifié contre les séductions
+de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sans
<span class="pagenum"><a id="Page_290"> 290</a></span>
-c&oelig;ur détruisît d'un seul coup toute son &oelig;uvre, torturât
-son enfant, lui arrachât la récompense de
-tant de sacrifices! Elle voulait la connaître, cette
-étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques
+c&oelig;ur détruisît d'un seul coup toute son &oelig;uvre, torturât
+son enfant, lui arrachât la récompense de
+tant de sacrifices! Elle voulait la connaître, cette
+étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques
ne l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant
-quelque temps, elle serait patiente. Ensuite, après
-le Salon, elle l'emmènerait loin de Paris. Et quand
-elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait
-l'empire qu'elle exerçait autrefois.</p>
+quelque temps, elle serait patiente. Ensuite, après
+le Salon, elle l'emmènerait loin de Paris. Et quand
+elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait
+l'empire qu'elle exerçait autrefois.</p>
<p>&mdash;Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne
heure?</p>
-<p>&mdash;Oui, mère.</p>
+<p>&mdash;Oui, mère.</p>
-<p>&mdash;Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras
+<p>&mdash;Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras
point. Je m'endors tout de suite, tu sais.</p>
-<p>Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait
-vaguement que Jacques chercherait à s'étourdir, à
-oublier, qu'il se jetterait dans le plaisir, qu'il s'éprendrait
-d'une autre peut-être. Sans rien ajouter,
+<p>Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait
+vaguement que Jacques chercherait à s'étourdir, à
+oublier, qu'il se jetterait dans le plaisir, qu'il s'éprendrait
+d'une autre peut-être. Sans rien ajouter,
elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait
-à présent. Le jeune homme égrenait une à une
-toutes les pensées anciennes; sa fièvre les exagérait.
-Il se butait toujours à la même idée. Faustine l'aimait:
+à présent. Le jeune homme égrenait une à une
+toutes les pensées anciennes; sa fièvre les exagérait.
+Il se butait toujours à la même idée. Faustine l'aimait:
pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se
rend pas compte des terribles combats qu'une
-femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses hésitations,
-ses craintes lui échappent, parce qu'il n'a
+femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses hésitations,
+ses craintes lui échappent, parce qu'il n'a
<span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span>
-pas la même façon de sentir ni d'éprouver. Une
-femme telle que Faustine, en se donnant à l'homme
-qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa tendresse
-qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour
+pas la même façon de sentir ni d'éprouver. Une
+femme telle que Faustine, en se donnant à l'homme
+qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa tendresse
+qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour
elle, mais pour <em>lui</em>. Celle qui n'a jamais failli ressent
-une révolte instinctive de tout son être. Connaissant
-mieux la vie, Jacques aurait compté sur le hasard,
+une révolte instinctive de tout son être. Connaissant
+mieux la vie, Jacques aurait compté sur le hasard,
sur le temps, sur les circonstances. Il se serait dit
que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un
-jour toutes les conséquences de son amour. Pour
-une créature pareille, le danger n'était pas en elle,
-mais en lui. Elle saurait bien résister à la passion
-qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait.
+jour toutes les conséquences de son amour. Pour
+une créature pareille, le danger n'était pas en elle,
+mais en lui. Elle saurait bien résister à la passion
+qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait.
Forte contre sa souffrance, elle serait faible contre
-la souffrance qu'elle faisait naître. Trop exalté
-pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le jeune
-homme se débattait éperdument contre son désespoir.
+la souffrance qu'elle faisait naître. Trop exalté
+pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le jeune
+homme se débattait éperdument contre son désespoir.
Elle avait promis de revenir? Son c&oelig;ur lui criait
qu'elle ne reviendrait pas. Afin de calmer ses terreurs,
-il résolut de la voir, de se présenter chez
+il résolut de la voir, de se présenter chez
elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau
cette promesse dont il doutait. Dans le
-square, il s'arrêta une minute. L'air vif du soir lui
-faisait du bien. Il marchait par les rues, espérant
+square, il s'arrêta une minute. L'air vif du soir lui
+faisait du bien. Il marchait par les rues, espérant
que la fatigue d'une course rapide calmerait son
-exaltation. Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, il
+exaltation. Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, il
<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-eut une minute d'hésitation. Si elle refusait de le
+eut une minute d'hésitation. Si elle refusait de le
recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte s'ouvrit.</p>
<p>&mdash;Est-ce que M<sup>me</sup> de Guessaint est chez elle?
@@ -8989,44 +8951,44 @@ demanda Jacques.</p>
<p>&mdash;Non, Monsieur; Madame vient de partir en
voyage.</p>
-<p>Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable!
+<p>Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable!
Coquette et menteuse comme toutes les
autres! Elle lui jurait de revenir et elle s'enfuyait,
-pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la
-passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de
-l'avenue, ne faisant pas même attention aux passants
+pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la
+passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de
+l'avenue, ne faisant pas même attention aux passants
qui regardaient avec stupeur ce jeune homme
-élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout
-à coup, il eut un mouvement de rage et reprit le chemin
-de l'atelier. Il la maudissait, il la méprisait, il
-l'exécrait. Partie? où allait-elle? Elle avait donné
+élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout
+à coup, il eut un mouvement de rage et reprit le chemin
+de l'atelier. Il la maudissait, il la méprisait, il
+l'exécrait. Partie? où allait-elle? Elle avait donné
des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle
-cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite.
+cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite.
Eh bien, soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier!
Quand il rentra dans son atelier, des rayons de
-lune filtraient à travers les fenêtres ogivales de la
-voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des
-arêtes indécises vaguement baignées dans les pâleurs
-de la lumière blanche. Jacques restait hébété devant
+lune filtraient à travers les fenêtres ogivales de la
+voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des
+arêtes indécises vaguement baignées dans les pâleurs
+de la lumière blanche. Jacques restait hébété devant
<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-ce souvenir matériel de son amour. Il souffrait maintenant
-par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait modelé
+ce souvenir matériel de son amour. Il souffrait maintenant
+par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait modelé
une &oelig;uvre incomparable. Et Faustine absente,
-Faustine dont il bannissait le souvenir, réapparaissait
+Faustine dont il bannissait le souvenir, réapparaissait
vivante et palpable devant ses yeux. Il chassait
-loin de lui cette idée ravissante et maudite: et voilà
+loin de lui cette idée ravissante et maudite: et voilà
que son &oelig;uvre se dressait implacable, souriante,
-pour l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir.
-Dans un accès de colère folle, il se jeta sur le
-buste, enfonçant dans l'argile ses mains frémissantes;
+pour l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir.
+Dans un accès de colère folle, il se jeta sur le
+buste, enfonçant dans l'argile ses mains frémissantes;
avec rage il arrachait la glaise lambeaux par
-lambeaux, espérant arracher ainsi de son c&oelig;ur la
-pensée qui l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine
-afin de tuer son souvenir. Il voulait déchiqueter son
-&oelig;uvre et la détruire, croyant amoindrir sa souffrance
-s'il rendait au néant la figure divine qu'il en
-avait tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit
-en larmes et se mit à sangloter comme un enfant.</p>
+lambeaux, espérant arracher ainsi de son c&oelig;ur la
+pensée qui l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine
+afin de tuer son souvenir. Il voulait déchiqueter son
+&oelig;uvre et la détruire, croyant amoindrir sa souffrance
+s'il rendait au néant la figure divine qu'il en
+avait tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit
+en larmes et se mit à sangloter comme un enfant.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span></p>
@@ -9034,24 +8996,24 @@ en larmes et se mit à sangloter comme un enfant.</p>
<p>Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous
la brise d'avril. Un beau soleil clair jetait des lueurs
-blanches sur les taillis dénudés. Quelques fenêtres
-ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps,
+blanches sur les taillis dénudés. Quelques fenêtres
+ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps,
donnaient un peu de vie aux grandes murailles
tristes. Dans le salon, assises devant le feu, Nelly et
-Faustine causaient avec la douce intimité d'autrefois.</p>
+Faustine causaient avec la douce intimité d'autrefois.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce
-que je ne comprends pas. Tu es arrivée: tu m'as
-fait préparer une petite malle. Je suis partie sans
-même savoir où j'allais! Tu me recommandes de
-taire à tout le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi
-ce mystère qui rappelle ceux de la Sainte-Vehme?</p>
+<p>&mdash;Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce
+que je ne comprends pas. Tu es arrivée: tu m'as
+fait préparer une petite malle. Je suis partie sans
+même savoir où j'allais! Tu me recommandes de
+taire à tout le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi
+ce mystère qui rappelle ceux de la Sainte-Vehme?</p>
<p>&mdash;Curieuse!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-&mdash;On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais
-plus depuis quelque temps. Sûrement, il
+&mdash;On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais
+plus depuis quelque temps. Sûrement, il
y a dans ta vie quelque chose que j'ignore. Autrefois,
tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne
m'aimes plus.</p>
@@ -9059,34 +9021,34 @@ m'aimes plus.</p>
<p>Faustine jeta sur son amie un long regard
plein de tendresse.</p>
-<p>&mdash;Je ne t'aime plus? Tu verras tout à l'heure. Il
-faut que nous soyons très franches l'une et l'autre.
+<p>&mdash;Je ne t'aime plus? Tu verras tout à l'heure. Il
+faut que nous soyons très franches l'une et l'autre.
Confidence pour confidence!</p>
<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc? demanda Nelly dont les yeux
brillaient.</p>
<p>&mdash;Sois patiente. Tu me demandes pourquoi je
-t'ai enlevée? Te rappelles-tu l'histoire que je t'ai
+t'ai enlevée? Te rappelles-tu l'histoire que je t'ai
dite un jour? Ma rencontre avec un jeune artiste
dans le promenoir de San Onofrio? Je t'avouais
que, pendant une demi-heure, il m'avait tenue sous
-le charme; et toi, méchante, tu me répondais en
-riant: «Que je serais donc contente si tu le revoyais!»</p>
+le charme; et toi, méchante, tu me répondais en
+riant: «Que je serais donc contente si tu le revoyais!»</p>
<p>&mdash;Oui, je me rappelle.</p>
<p>&mdash;Eh bien, je l'ai revu.</p>
<p>&mdash;L'inconnu? le bel artiste? le Pygmalion qui
-doit animer Galatée? reprenait Nelly en riant; et
-quel est ce mystérieux personnage? Est-ce que je le
+doit animer Galatée? reprenait Nelly en riant; et
+quel est ce mystérieux personnage? Est-ce que je le
connais?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
&mdash;Oui. C'est Jacques Rosny.</p>
-<p>&mdash;Celui à qui j'ai commandé ton buste?</p>
+<p>&mdash;Celui à qui j'ai commandé ton buste?</p>
<p>&mdash;Oui.</p>
@@ -9094,41 +9056,41 @@ connais?</p>
<p>&mdash;Je l'aime, dit Faustine en la regardant de ses
grands yeux tranquilles. Je le lui ai dit. C'est pour
-cela que je suis partie. Je veux être son inspiratrice,
+cela que je suis partie. Je veux être son inspiratrice,
son amie, mais rien de plus. J'ai eu peur de
lui et de moi. Je me suis enfuie; et pour ne pas
-fuir seule, je t'ai enlevée.</p>
-
-<p>Alors elle racontait à son amie l'histoire de la
-passion soudaine qui, brusquement, s'était emparée
-de tout son être, cette semaine délicieuse
-dans l'atelier du sculpteur, et les brûlants aveux
-de Jacques, et comment elle se sentait profondément
-troublée par l'invasion de cet amour irrésistible.
-Elle aimait Jacques, mais elle se méfiait de
-lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se méfiait d'elle-même
-aussi. Nelly écoutait son amie avec une
-attention sérieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est bien l'amour. Et tu espères pouvoir
-dompter sa passion et la tienne, rester maîtresse
-de ta volonté, endiguer un sentiment d'autant plus
-vif qu'il naît chez deux créatures qui l'éprouvent
-pour la première fois? Car, si je comprends
+fuir seule, je t'ai enlevée.</p>
+
+<p>Alors elle racontait à son amie l'histoire de la
+passion soudaine qui, brusquement, s'était emparée
+de tout son être, cette semaine délicieuse
+dans l'atelier du sculpteur, et les brûlants aveux
+de Jacques, et comment elle se sentait profondément
+troublée par l'invasion de cet amour irrésistible.
+Elle aimait Jacques, mais elle se méfiait de
+lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se méfiait d'elle-même
+aussi. Nelly écoutait son amie avec une
+attention sérieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien l'amour. Et tu espères pouvoir
+dompter sa passion et la tienne, rester maîtresse
+de ta volonté, endiguer un sentiment d'autant plus
+vif qu'il naît chez deux créatures qui l'éprouvent
+pour la première fois? Car, si je comprends
bien ce que tu me racontes, Jacques Rosny
<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-non plus n'a jamais aimé avant de te connaître.</p>
+non plus n'a jamais aimé avant de te connaître.</p>
-<p>&mdash;Non seulement je l'espère, mais je le veux.
-Pourquoi ai-je fui, sinon pour m'arracher à la séduction?
+<p>&mdash;Non seulement je l'espère, mais je le veux.
+Pourquoi ai-je fui, sinon pour m'arracher à la séduction?
Je ne le reverrai plus que chez moi. Si ce
n'est pas assez, si je me sens trop faible, je recommencerai
mes voyages. Je veux aimer, je ne veux
pas avilir mon amour.</p>
-<p>&mdash;Et s'il découvre que tu es à Chavry?</p>
+<p>&mdash;Et s'il découvre que tu es à Chavry?</p>
-<p>&mdash;Excepté toi, personne ne connaît ma retraite.
+<p>&mdash;Excepté toi, personne ne connaît ma retraite.
Puis, tu oublies Marius, Marius qui se ferait tuer
pour moi. Je lui ai dit que personne ne devait
franchir l'enceinte de la grille. Personne ne la
@@ -9136,123 +9098,123 @@ franchira.</p>
<p>&mdash;Et ton mari?</p>
-<p>&mdash;M. de Guessaint part après-demain pour Oran.
-Il s'inquiète bien plus de son voyage que de sa
+<p>&mdash;M. de Guessaint part après-demain pour Oran.
+Il s'inquiète bien plus de son voyage que de sa
femme.</p>
-<p>&mdash;Et... et Félix?</p>
+<p>&mdash;Et... et Félix?</p>
-<p>Un frisson de gaieté courait sur les lèvres moqueuses
+<p>Un frisson de gaieté courait sur les lèvres moqueuses
de Nelly. Faustine souriait.</p>
-<p>&mdash;Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai causé
+<p>&mdash;Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai causé
longuement avec lui?</p>
<p>&mdash;Qu'est-ce que t'a dit cet homme coupable?</p>
-<p>&mdash;Il m'a dit... il m'a prouvé que le plus coupable
-des deux, c'est peut-être toi. Il y a une certaine
-histoire de verrou qui ne me paraît pas bien
+<p>&mdash;Il m'a dit... il m'a prouvé que le plus coupable
+des deux, c'est peut-être toi. Il y a une certaine
+histoire de verrou qui ne me paraît pas bien
<span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
nette. Comment! ton mari est amoureux de toi, et
-tu fais la coquette avec lui? Tu t'ingénies à le faire
-souffrir par des raffinements de cruauté! Mais je
+tu fais la coquette avec lui? Tu t'ingénies à le faire
+souffrir par des raffinements de cruauté! Mais je
lui ai promis de te convertir, et comme nous resterons
ici au moins un bon mois, j'aurai le temps
de te faire de la morale.</p>
-<p>Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tête
+<p>Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tête
entre ses mains.</p>
<p>&mdash;Allons nous promener dans le parc, reprit
M<sup>me</sup> de Guessaint. Je ne te demande rien aujourd'hui.
Revivons pour quelque temps nos charmantes
-journées d'autrefois.</p>
+journées d'autrefois.</p>
<p>Faustine savait bien qu'on pouvait compter sur
-Marius. Personne, même dans le pays, ne connut
-sa présence au château. Les deux jeunes femmes
-ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinière,
-ramenée de Versailles par le vieux soldat,
-demeurait également invisible. C'est lui qui renouvelait
+Marius. Personne, même dans le pays, ne connut
+sa présence au château. Les deux jeunes femmes
+ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinière,
+ramenée de Versailles par le vieux soldat,
+demeurait également invisible. C'est lui qui renouvelait
les provisions, qui faisait les courses, qui
-s'en allait chercher à la poste restante les lettres de
-ses maîtresses. Le temps fuyait rapidement. Nelly
-et Faustine, séparées par le monde, retrouvaient
-pour la première fois leur existence de s&oelig;urs.
+s'en allait chercher à la poste restante les lettres de
+ses maîtresses. Le temps fuyait rapidement. Nelly
+et Faustine, séparées par le monde, retrouvaient
+pour la première fois leur existence de s&oelig;urs.
M<sup>me</sup> de Guessaint jouissait de son repos dans toute
-la plénitude de son esprit. La solitude lui plaisait.
-Il lui semblait qu'elle venait d'échapper à un
+la plénitude de son esprit. La solitude lui plaisait.
+Il lui semblait qu'elle venait d'échapper à un
<span class="pagenum"><a id="Page_299"> 299</a></span>
grand danger. Certes, elle se disait que Jacques
-devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumât
-à l'aimer seulement avec son c&oelig;ur. Elle riait, elle
-rêvait à travers les allées, ravie de ces premières
-journées de printemps. Peut-être attendait-elle instinctivement
+devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumât
+à l'aimer seulement avec son c&oelig;ur. Elle riait, elle
+rêvait à travers les allées, ravie de ces premières
+journées de printemps. Peut-être attendait-elle instinctivement
une lettre de son ami, lorsque Marius
apportait le courrier. Nelly, au contraire, se montrait
-nerveuse, agacée. Qu'est-ce que faisait son
-mari? Lui, non plus, n'écrivait pas. Elle disait à
-Faustine, non sans un dépit très visible: «Si cette
-M<sup>lle</sup> Aurélie allait prendre de l'influence sur lui cependant?»
-M<sup>me</sup> de Guessaint haussait les épaules et
-se moquait d'elle. Trois semaines s'écoulaient ainsi,
-trois semaines délicieuses, pendant lesquelles l'ennui
+nerveuse, agacée. Qu'est-ce que faisait son
+mari? Lui, non plus, n'écrivait pas. Elle disait à
+Faustine, non sans un dépit très visible: «Si cette
+M<sup>lle</sup> Aurélie allait prendre de l'influence sur lui cependant?»
+M<sup>me</sup> de Guessaint haussait les épaules et
+se moquait d'elle. Trois semaines s'écoulaient ainsi,
+trois semaines délicieuses, pendant lesquelles l'ennui
ne se glissait pas une minute entre elles. Mais
-l'amour de Faustine grandissait démesurément.
-Ne voyant plus Jacques, vivant repliée sur elle-même,
-la jeune femme se laissait aller sans défense
-au charme divin qui la pénétrait et, vingt fois le
-jour, elle se demandait: «Que fait-il? que devient-il?»</p>
+l'amour de Faustine grandissait démesurément.
+Ne voyant plus Jacques, vivant repliée sur elle-même,
+la jeune femme se laissait aller sans défense
+au charme divin qui la pénétrait et, vingt fois le
+jour, elle se demandait: «Que fait-il? que devient-il?»</p>
-<p>Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit à rire
+<p>Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit à rire
gaiement.</p>
<p>&mdash;Qu'as-tu donc? demanda Faustine.</p>
-<p>&mdash;On parle de quelqu'un qui vous intéresse,
-Madame. Le temps passe si vite que nous ne réfléchissons
+<p>&mdash;On parle de quelqu'un qui vous intéresse,
+Madame. Le temps passe si vite que nous ne réfléchissons
<span class="pagenum"><a id="Page_300"> 300</a></span>
-pas aux dates. C'était hier le 1<sup>er</sup> mai.
-Les journaux ne tarissent pas en éloges sur ton
+pas aux dates. C'était hier le 1<sup>er</sup> mai.
+Les journaux ne tarissent pas en éloges sur ton
sculpteur. Tiens, lis.</p>
<p>M<sup>me</sup> de Guessaint prit d'une main un peu tremblante
les feuilles que lui tendait son amie. Le
-<cite>Vercingétorix vaincu</cite> remportait un triomphe. D'une
-commune voix, on décernait au jeune artiste la
-médaille d'honneur de sculpture; tous les critiques
-se trouvaient d'accord. Faustine jouissait délicieusement
+<cite>Vercingétorix vaincu</cite> remportait un triomphe. D'une
+commune voix, on décernait au jeune artiste la
+médaille d'honneur de sculpture; tous les critiques
+se trouvaient d'accord. Faustine jouissait délicieusement
des bravos lointains qu'elle entendait au
fond de sa paisible solitude. Elle lisait et relisait
-ces lignes, où l'on célébrait celui qu'elle aimait.
-Elle trouvait un bonheur infini à se dire qu'elle
-régnait dans ce c&oelig;ur neuf et ardent.</p>
+ces lignes, où l'on célébrait celui qu'elle aimait.
+Elle trouvait un bonheur infini à se dire qu'elle
+régnait dans ce c&oelig;ur neuf et ardent.</p>
-<p>&mdash;Ton amour pour ce tailleur de pierre éclate
-sur ton visage, s'écria Nelly avec un éclat de rire.
-Te rappelles-tu le temps où je t'appelais Vittoria
-Orsini? Tu es aussi amoureuse que la «Dame à la
-Bague», ma pauvre chère.</p>
+<p>&mdash;Ton amour pour ce tailleur de pierre éclate
+sur ton visage, s'écria Nelly avec un éclat de rire.
+Te rappelles-tu le temps où je t'appelais Vittoria
+Orsini? Tu es aussi amoureuse que la «Dame à la
+Bague», ma pauvre chère.</p>
<p>Une ombre glissa sur le front blanc de la jeune
femme.</p>
<p>&mdash;Elle est morte d'amour, murmura-t-elle.</p>
-<p>&mdash;Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle! Au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, elle se serait consolée.
+<p>&mdash;Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle! Au <span class="smcap">XIX</span><sup>e</sup>, elle se serait consolée.
D'ailleurs, je ne te cacherai pas, que l'amour...
-platonique, tel que tu le comprends, me paraît impossible.
+platonique, tel que tu le comprends, me paraît impossible.
Tu aimes, tu seras vaincue. Mais, laissons
<span class="pagenum"><a id="Page_301"> 301</a></span>
-ce sujet,» et, en disant ces mots, Nelly reprenait le
+ce sujet,» et, en disant ces mots, Nelly reprenait le
journal et tournait machinalement la page, quand
soudain elle jeta un cri.</p>
<p>&mdash;Qu'as-tu donc?</p>
-<p>M<sup>me</sup> Percier ne répondait pas; elle lisait, immobile,
-stupéfaite.</p>
+<p>M<sup>me</sup> Percier ne répondait pas; elle lisait, immobile,
+stupéfaite.</p>
<p>&mdash;Mais parle-moi donc, Nelly! Donne-moi ce
journal.</p>
@@ -9263,18 +9225,18 @@ Ton mari...</p>
<p>&mdash;Eh bien, quoi? mon mari?</p>
<p>Le journal contenait ces quelques lignes dans les
-dépêches de <cite>l'Agence Havas</cite>. «On télégraphie d'Oran
+dépêches de <cite>l'Agence Havas</cite>. «On télégraphie d'Oran
une triste nouvelle. Une mission scientifique,
choisie par le ministre de la marine et des colonies,
partait, il y a quelques jours, pour le Sud-Oranais.
-M. de Guessaint, membre fort distingué de la Société
-de géographie, a soudainement disparu. Tout
-fait supposer qu'il a été assassiné. Le procureur de
-la République a ouvert une enquête.» Faustine lisait.
+M. de Guessaint, membre fort distingué de la Société
+de géographie, a soudainement disparu. Tout
+fait supposer qu'il a été assassiné. Le procureur de
+la République a ouvert une enquête.» Faustine lisait.
Mort, son mari? Impossible! Le journal mentait.
S'il disait vrai pourtant?</p>
-<p>&mdash;Comme tu es pâle, ma pauvre chérie, dit Nelly
+<p>&mdash;Comme tu es pâle, ma pauvre chérie, dit Nelly
en lui prenant la main.</p>
<p>&mdash;La mort est une terrible chose. Elle efface le
@@ -9282,149 +9244,149 @@ mal et ressuscite le bien.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_302"> 302</a></span>
&mdash;Vas-tu donc le regretter maintenant, toi qui
-es malheureuse depuis tant d'années!</p>
+es malheureuse depuis tant d'années!</p>
<p>&mdash;Tais-toi. Quand Dieu frappe, il faut prier pour
ceux qu'il touche.</p>
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint se sentait fort impressionnée.
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint se sentait fort impressionnée.
Elle remonta chez elle de bonne heure, laissant
Nelly seule dans le salon. M<sup>me</sup> Percier ne pratiquait
-pas si généreusement la charité chrétienne. Sans
-hésiter, elle appela Marius et lui remit une dépêche,
-en le priant de la porter le soir même au
-bureau le plus voisin. Elle demandait au préfet d'Oran
-de confirmer ou de démentir la nouvelle donnée
+pas si généreusement la charité chrétienne. Sans
+hésiter, elle appela Marius et lui remit une dépêche,
+en le priant de la porter le soir même au
+bureau le plus voisin. Elle demandait au préfet d'Oran
+de confirmer ou de démentir la nouvelle donnée
par l'<cite>Agence Havas</cite>. Elle ne s'expliquait pas cette
-fin tragique. M. de Guessaint avait-il été assassiné
+fin tragique. M. de Guessaint avait-il été assassiné
en effet? Au nom de Faustine, son amie intime, elle
-priait qu'on envoyât des détails exacts et complets.
+priait qu'on envoyât des détails exacts et complets.
Lorsque Marius fut parti, elle voulut rejoindre son
-amie. Mais celle-ci désirait rester seule; seule avec
-ses pensées et ses réflexions. Certes, Henry avait
-commis bien des fautes. Il l'avait trompée, il avait
-avili sa chasteté de jeune fille et sa pudeur de jeune
-femme. Mais cette brusque fin la troublait étrangement.
-Elle voyait cet homme tombant assassiné loin
+amie. Mais celle-ci désirait rester seule; seule avec
+ses pensées et ses réflexions. Certes, Henry avait
+commis bien des fautes. Il l'avait trompée, il avait
+avili sa chasteté de jeune fille et sa pudeur de jeune
+femme. Mais cette brusque fin la troublait étrangement.
+Elle voyait cet homme tombant assassiné loin
de sa famille, loin de ses amis, loin de son pays.
-Une créature délicate, même en perdant un mari
+Une créature délicate, même en perdant un mari
qu'elle n'estime pas, souffre dans ses souvenirs si
<span class="pagenum"><a id="Page_303"> 303</a></span>
-elle ne souffre pas dans son c&oelig;ur. C'était le seul
-être à qui elle eût appartenu; celui à qui elle donnait
-jadis tous les trésors de sa jeunesse et de sa
-beauté. Elle portait son nom, et ce château de Chavry
-où elle se trouvait lui rappelait de chers et cruels
-souvenirs. C'est Henry qui lui annonçait naguère
-la mort du général. Pendant la nuit, une très pénible
-impression l'obséda. Nelly la trouva pâle le
-lendemain matin, avec les traits tirés et les yeux
-tristes. M<sup>me</sup> Percier frappa du pied avec colère.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fâcher.
+elle ne souffre pas dans son c&oelig;ur. C'était le seul
+être à qui elle eût appartenu; celui à qui elle donnait
+jadis tous les trésors de sa jeunesse et de sa
+beauté. Elle portait son nom, et ce château de Chavry
+où elle se trouvait lui rappelait de chers et cruels
+souvenirs. C'est Henry qui lui annonçait naguère
+la mort du général. Pendant la nuit, une très pénible
+impression l'obséda. Nelly la trouva pâle le
+lendemain matin, avec les traits tirés et les yeux
+tristes. M<sup>me</sup> Percier frappa du pied avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fâcher.
Je dis toujours ce que je pense.</p>
-<p>&mdash;Ne parle pas légèrement d'un événement terrible,
-ma chérie. Ma vie se trouve si brusquement
-changée que je suis bouleversée.</p>
+<p>&mdash;Ne parle pas légèrement d'un événement terrible,
+ma chérie. Ma vie se trouve si brusquement
+changée que je suis bouleversée.</p>
-<p>Nelly paraissait fort énervée. Elles se promenaient
-toutes les deux dans les allées du parc, vers
-la grille. Marius apparut derrière la petite porte
-ouvragée, tenant un papier bleu à la main.</p>
+<p>Nelly paraissait fort énervée. Elles se promenaient
+toutes les deux dans les allées du parc, vers
+la grille. Marius apparut derrière la petite porte
+ouvragée, tenant un papier bleu à la main.</p>
-<p>&mdash;C'est la réponse que j'attendais, s'écria
+<p>&mdash;C'est la réponse que j'attendais, s'écria
M<sup>me</sup> Percier.</p>
-<p>&mdash;Quelle réponse?</p>
+<p>&mdash;Quelle réponse?</p>
<p>&mdash;Tu vas voir.</p>
-<p>Net et concis, le télégramme du préfet d'Oran ne
+<p>Net et concis, le télégramme du préfet d'Oran ne
laissait aucun doute. Il disait seulement que le
-procureur de la République croyait être sur la
+procureur de la République croyait être sur la
<span class="pagenum"><a id="Page_304"> 304</a></span>
-trace du meurtrier; de plus, il annonçait une lettre
-contenant des détails plus complets.</p>
+trace du meurtrier; de plus, il annonçait une lettre
+contenant des détails plus complets.</p>
-<p>&mdash;Je puis parler maintenant, s'écria Nelly. Ah!
-tu plains ton mari, et, avec tes idées chevaleresques,
-que je trouve absurdes, tu hésites à profiter de ton
-bonheur! Écoute.</p>
+<p>&mdash;Je puis parler maintenant, s'écria Nelly. Ah!
+tu plains ton mari, et, avec tes idées chevaleresques,
+que je trouve absurdes, tu hésites à profiter de ton
+bonheur! Écoute.</p>
-<p>Faustine pâlissait un peu, comme si elle s'effrayait
+<p>Faustine pâlissait un peu, comme si elle s'effrayait
de ce qu'elle allait entendre.</p>
-<p>&mdash;Je vais te révéler un secret que je t'ai obstinément
-caché. Tu t'étonnais naguère de mon entêtement
-étrange à me marier? C'est à cause de M. de
-Guessaint que j'ai quitté ta maison. Pardonne-moi
+<p>&mdash;Je vais te révéler un secret que je t'ai obstinément
+caché. Tu t'étonnais naguère de mon entêtement
+étrange à me marier? C'est à cause de M. de
+Guessaint que j'ai quitté ta maison. Pardonne-moi
de te dire tout cela: mais je ne veux pas qu'il reste
un seul regret dans ton c&oelig;ur, un seul! Je ne pouvais
-plus vivre à côté de ton mari. Incessamment,
-j'avais à me défendre de ses entreprises amoureuses.
+plus vivre à côté de ton mari. Incessamment,
+j'avais à me défendre de ses entreprises amoureuses.
Quand il se trouvait seul avec moi, il cherchait
-à me surprendre, à me saisir dans ses bras...
-Oui, tu m'as fait jurer naguère qu'il n'entrait pour
-rien dans ma décision subite... Est-ce que je pouvais
-t'avouer la vérité? Est-ce que ma tendre affection
+à me surprendre, à me saisir dans ses bras...
+Oui, tu m'as fait jurer naguère qu'il n'entrait pour
+rien dans ma décision subite... Est-ce que je pouvais
+t'avouer la vérité? Est-ce que ma tendre affection
pour toi ne me commandait pas le silence? Et
tu le plains aujourd'hui! Cet homme te manquait de
respect jusque dans ta propre maison, en oubliant
-que j'étais ta s&oelig;ur; je me suis mariée pour le fuir.
-Tu t'imagines bien que les charmes et la beauté de
+que j'étais ta s&oelig;ur; je me suis mariée pour le fuir.
+Tu t'imagines bien que les charmes et la beauté de
<span class="pagenum"><a id="Page_305"> 305</a></span>
-Félix ne m'éblouissaient pas. Ce pauvre Félix!...
+Félix ne m'éblouissaient pas. Ce pauvre Félix!...
ce n'est pas que je regrette maintenant... surtout
maintenant... mais passons. Tu sais tout. Le destin
t'a faite libre. A toi de juger si tu voudras user
-de cette liberté, ou si tu aimeras mieux pleurer un
+de cette liberté, ou si tu aimeras mieux pleurer un
mari indigne!</p>
<p>Faustine sentait une amertume profonde monter
-à ses lèvres. La veille, sous le coup d'une émotion
-sincère, elle pardonnait à M. de Guessaint
+à ses lèvres. La veille, sous le coup d'une émotion
+sincère, elle pardonnait à M. de Guessaint
toutes ses trahisons. Mais ce que lui apprenait Nelly
-la meurtrissait dans la plus chère tendresse de sa
-vie. Elle plaignait cet homme; elle éprouvait une
-vague pitié pour lui. Eh bien, non! Désormais il serait
+la meurtrissait dans la plus chère tendresse de sa
+vie. Elle plaignait cet homme; elle éprouvait une
+vague pitié pour lui. Eh bien, non! Désormais il serait
deux fois mort pour elle, car il ne laisserait
-pas une trace dans son souvenir. Elle se révoltait à
-la pensée qu'il n'avait pas même respecté sa meilleure
+pas une trace dans son souvenir. Elle se révoltait à
+la pensée qu'il n'avait pas même respecté sa meilleure
amie, la compagne de son enfance, sa s&oelig;ur.
Elle prit la jeune femme entre ses bras.</p>
-<p>&mdash;Tu ne m'as rien dit naguère, ma pauvre Nelly;
+<p>&mdash;Tu ne m'as rien dit naguère, ma pauvre Nelly;
tu as eu raison et je t'en remercie. Tant que M. de
Guessaint vivait, mieux valait que j'ignorasse tout.
Sachant ce que tu viens de m'apprendre, je ne serais
-pas restée une minute de plus dans sa maison.
-J'ai dit autrefois à mon mari, ici même: «Je jure
-que je serai pour vous une épouse fidèle.» J'ai
-tenu mon serment. La mort m'en a déliée...</p>
+pas restée une minute de plus dans sa maison.
+J'ai dit autrefois à mon mari, ici même: «Je jure
+que je serai pour vous une épouse fidèle.» J'ai
+tenu mon serment. La mort m'en a déliée...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_306"> 306</a></span></p>
<h3>VII</h3>
<p>Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait
-dans le désespoir et l'inertie. Françoise l'interrogeait;
+dans le désespoir et l'inertie. Françoise l'interrogeait;
il gardait un silence farouche. Elle voyait
-dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus.
-Il avait fallu qu'un de ses amis surveillât le <cite>Vercingétorix</cite>,
-et s'entendît avec un mouleur pour que
-le plâtre fut prêt au jour fixé. Un soir, M<sup>me</sup> Rosny
-regardait son fils, étendu sur une chaise longue,
+dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus.
+Il avait fallu qu'un de ses amis surveillât le <cite>Vercingétorix</cite>,
+et s'entendît avec un mouleur pour que
+le plâtre fut prêt au jour fixé. Un soir, M<sup>me</sup> Rosny
+regardait son fils, étendu sur une chaise longue,
dans le petit appartement de la rue Lambert. Les
-yeux de Jacques se perdaient dans le vide, sa pensée
-s'envolait au loin, cherchant obstinément une
-vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce
-dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une
-inspiration désespérée.</p>
+yeux de Jacques se perdaient dans le vide, sa pensée
+s'envolait au loin, cherchant obstinément une
+vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce
+dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une
+inspiration désespérée.</p>
<p>&mdash;Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tu
<span class="pagenum"><a id="Page_307"> 307</a></span>
-es célèbre, et l'on te salue à l'égal d'un maître.
+es célèbre, et l'on te salue à l'égal d'un maître.
Les craintes que j'avais pu concevoir autrefois pour
ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de
parler tout haut, de penser tout haut, libres de
@@ -9432,128 +9394,128 @@ nous venger.</p>
<p>&mdash;Nous venger!</p>
-<p>&mdash;De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu?</p>
+<p>&mdash;De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu?</p>
<p>&mdash;Si je me le rappelle! murmura le jeune homme.
Je le vois encore dans la vieille maison de la rue
-Jean-Baussire, quand il est parti, hélas! pour ne
+Jean-Baussire, quand il est parti, hélas! pour ne
plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure.
-Il m'a embrassé pendant que je dormais...</p>
+Il m'a embrassé pendant que je dormais...</p>
<p>&mdash;Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger?</p>
-<p>&mdash;Comment? Nous ne savons même pas où il repose.
-Il a été victime des haineuses fatalités de la
+<p>&mdash;Comment? Nous ne savons même pas où il repose.
+Il a été victime des haineuses fatalités de la
guerre civile. Qui puis-je accuser de sa mort, sinon
le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont
-tombées dans les deux partis! L'oubli s'est fait,
-ma mère. Bien criminels ceux qui voudraient se
+tombées dans les deux partis! L'oubli s'est fait,
+ma mère. Bien criminels ceux qui voudraient se
souvenir!</p>
-<p>Françoise eut un geste violent. Est-ce que son
+<p>Françoise eut un geste violent. Est-ce que son
fils abjurerait jusqu'aux farouches rancunes qu'elle
-avait coulées dans son âme?</p>
+avait coulées dans son âme?</p>
<p>&mdash;Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupable
<span class="pagenum"><a id="Page_308"> 308</a></span>
-de la mort de ton père. Celui qui l'a arrêté,
-celui qui l'a fait passer par les armes. Tu as oublié
+de la mort de ton père. Celui qui l'a arrêté,
+celui qui l'a fait passer par les armes. Tu as oublié
son nom? Je peux te le rappeler.</p>
-<p>Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les
-reliques du passé; et Jacques relisait les lignes sinistres:
-«Avant-hier le capitaine Maubert, du 3<sup>e</sup> bataillon
-de chasseurs à pied...»</p>
+<p>Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les
+reliques du passé; et Jacques relisait les lignes sinistres:
+«Avant-hier le capitaine Maubert, du 3<sup>e</sup> bataillon
+de chasseurs à pied...»</p>
<p>&mdash;Tu venais d'entrer dans l'atelier d'Antonin
-Mercié, ton maître. Pendant les longues journées,
-je tournais et retournais la même idée dans ma
-tête. Comment retrouver cet officier, le joindre, le
-punir? Une fois, j'arrivais à me procurer l'<cite>Annuaire
-de l'Armée</cite>, et j'y trouvais inscrits trois capitaines
+Mercié, ton maître. Pendant les longues journées,
+je tournais et retournais la même idée dans ma
+tête. Comment retrouver cet officier, le joindre, le
+punir? Une fois, j'arrivais à me procurer l'<cite>Annuaire
+de l'Armée</cite>, et j'y trouvais inscrits trois capitaines
du nom de Maubert. Pas un ne servait dans les
-chasseurs à pied. Je me perdais dans un dédale. Et
-il fallait être prudente; cacher notre passé, pour
-ne pas nuire à ton avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six
-ans; tu es riche, puisque tu as du succès; tu
-est fort, puisque tu es célèbre. Cherche! cherche
-cet officier qui a fusillé Pierre Rosny!</p>
-
-<p>Jacques écoutait, en penchant la tête, les paroles
-ardentes de Françoise. Il songeait; soudain il releva
-le front après un silence, et dit lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Ma mère, l'action que tu me conseilles n'est
+chasseurs à pied. Je me perdais dans un dédale. Et
+il fallait être prudente; cacher notre passé, pour
+ne pas nuire à ton avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six
+ans; tu es riche, puisque tu as du succès; tu
+est fort, puisque tu es célèbre. Cherche! cherche
+cet officier qui a fusillé Pierre Rosny!</p>
+
+<p>Jacques écoutait, en penchant la tête, les paroles
+ardentes de Françoise. Il songeait; soudain il releva
+le front après un silence, et dit lentement:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, l'action que tu me conseilles n'est
pas digne de moi; et j'ajoute, sans manquer au
tendre respect que je te dois, qu'elle n'est pas digne
<span class="pagenum"><a id="Page_309"> 309</a></span>
de toi non plus. Les souffrances d'autrefois ont
-conservé la haine dans ton c&oelig;ur; elle ne s'est pas
-fondue avec le temps, qui efface tout et qui répare
+conservé la haine dans ton c&oelig;ur; elle ne s'est pas
+fondue avec le temps, qui efface tout et qui répare
tout. Moi, quand un peuple entier oublie, je n'ai
-pas le droit de me souvenir. Ce père que j'ai tant
-aimé, s'il pouvait me donner un ordre, me défendrait
+pas le droit de me souvenir. Ce père que j'ai tant
+aimé, s'il pouvait me donner un ordre, me défendrait
la vengeance. C'est un sentiment fait de violence
-et de colère, excusable dans l'emportement
+et de colère, excusable dans l'emportement
de la lutte, criminel quand l'apaisement s'est fait.
-Tu m'en veux de ne pas t'entendre et de méconnaître
-tes leçons? C'est que j'ai bien réfléchi depuis
+Tu m'en veux de ne pas t'entendre et de méconnaître
+tes leçons? C'est que j'ai bien réfléchi depuis
trois semaines que je souffre cruellement. Une
grande douleur vient de me meurtrir et je crois que
-l'épreuve m'a rendu meilleur. Je n'ai de haine
-contre personne. Il me semble que je me suis renouvelé
-et purifié.</p>
+l'épreuve m'a rendu meilleur. Je n'ai de haine
+contre personne. Il me semble que je me suis renouvelé
+et purifié.</p>
-<p>&mdash;Tu as oublié ton père, murmura-t-elle d'une
+<p>&mdash;Tu as oublié ton père, murmura-t-elle d'une
voix sourde.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi m'accuses-tu? Ma mère chérie,
+<p>&mdash;Pourquoi m'accuses-tu? Ma mère chérie,
n'es-tu pas bien injuste? Est-ce que je ne me rappelle
-pas ta bonté, ta tendresse, ton dévouement? Puisque
+pas ta bonté, ta tendresse, ton dévouement? Puisque
je ne suis pas ingrat envers toi, comment pourrais-je
-l'être envers une mémoire bien-aimée? Si je me
+l'être envers une mémoire bien-aimée? Si je me
trouvais en face de cet officier dont tu parles, la
-colère filiale m'emporterait peut-être. Mais le chercher,
-mais le suivre pas à pas, comme un chasseur
+colère filiale m'emporterait peut-être. Mais le chercher,
+mais le suivre pas à pas, comme un chasseur
<span class="pagenum"><a id="Page_310"> 310</a></span>
-qui guette sa proie? Je te le répète: voilà qui serait
+qui guette sa proie? Je te le répète: voilà qui serait
indigne de nous deux!</p>
<p>&mdash;Tu viens de me dire que tu souffrais beaucoup?
Eh bien, fais au moins ce que je vais te demander.
-Secoue cette douleur qui t'obsède, au lieu de rester
-replié sur toi-même, au lieu de vivre dans la solitude
-où tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques,
-accorde-moi ma prière, tâche de te distraire, de
-t'étourdir, et de te consoler si tu peux!</p>
+Secoue cette douleur qui t'obsède, au lieu de rester
+replié sur toi-même, au lieu de vivre dans la solitude
+où tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques,
+accorde-moi ma prière, tâche de te distraire, de
+t'étourdir, et de te consoler si tu peux!</p>
-<p>Il l'embrassa très tendrement.</p>
+<p>Il l'embrassa très tendrement.</p>
-<p>&mdash;Il m'est très doux de t'obéir, dit-il.</p>
+<p>&mdash;Il m'est très doux de t'obéir, dit-il.</p>
-<p>Et en effet, à partir de ce jour, il changeait d'existence,
-autant pour contenter sa mère que pour
-user l'ardeur de sa nature exubérante. Il revoyait
+<p>Et en effet, à partir de ce jour, il changeait d'existence,
+autant pour contenter sa mère que pour
+user l'ardeur de sa nature exubérante. Il revoyait
ses amis; il cherchait le plaisir et les distractions;
-et Aurélie pardonnait de nouveau à ce volage qui
+et Aurélie pardonnait de nouveau à ce volage qui
lui revenait.</p>
-<p>La rusée comédienne avait un but. Elle voulait
-connaître le nom de cette femme du monde qui
-lui volait le c&oelig;ur du beau garçon. Un hasard la servait
-à souhait. M. Percier prenait assez bien son
+<p>La rusée comédienne avait un but. Elle voulait
+connaître le nom de cette femme du monde qui
+lui volait le c&oelig;ur du beau garçon. Un hasard la servait
+à souhait. M. Percier prenait assez bien son
parti de l'absence de sa femme. Il savait que Faustine
enlevait Nelly pour la gronder; et M<sup>me</sup> de
Guessaint avait promis de lui ramener sa capricieuse
-compagne corrigée de son indocilité. Se
-trouvant seul à Paris, s'ennuyant un peu, il honorait
+compagne corrigée de son indocilité. Se
+trouvant seul à Paris, s'ennuyant un peu, il honorait
<span class="pagenum"><a id="Page_311"> 311</a></span>
-très souvent Aurélie de sa présence. C'est ainsi
-que la jolie fille apprenait le nom de la mystérieuse
-inconnue. Elle faisait bavarder Félix, naïf comme
-la plupart des hommes chez qui la bonté est plus
-forte que la méfiance. Il lui racontait un jour que
-le grand sculpteur Jacques Rosny exécutait le buste
+très souvent Aurélie de sa présence. C'est ainsi
+que la jolie fille apprenait le nom de la mystérieuse
+inconnue. Elle faisait bavarder Félix, naïf comme
+la plupart des hommes chez qui la bonté est plus
+forte que la méfiance. Il lui racontait un jour que
+le grand sculpteur Jacques Rosny exécutait le buste
d'une dame de ses amies, M<sup>me</sup> de Guessaint. Elle se
le rappelait, ce buste. Elle l'avait vu dans l'atelier.
Il est vrai que depuis quelques semaines, Jacques
@@ -9562,326 +9524,326 @@ peu jalouse, elle rapprochait de ce petit fait la profonde
tristesse de l'artiste. Il souffrait, sans doute,
de ne plus voir cette belle dame qui venait poser
dans son atelier. Pour achever de se convaincre,
-elle prononça un jour le nom de Faustine devant
+elle prononça un jour le nom de Faustine devant
Jacques. Le jeune homme fit un mouvement violent,
-la regardant avec des yeux indignés; elle
-avait deviné juste. Sans doute, il considérait comme
+la regardant avec des yeux indignés; elle
+avait deviné juste. Sans doute, il considérait comme
une profanation d'entendre parler de son idole par
-M<sup>lle</sup> Aurélie Brigaut, ancienne brunisseuse et simple
-cabotine. Aurélie, connaissant le nom de M<sup>me</sup> de
-Guessaint, s'empressa de l'apprendre à Françoise.
-La comédienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'alliée
-plus sûre que cette mère jalouse.</p>
-
-<p>Les hommes ne ressemblent guère aux héros
-de romans; n'étant pas des créatures idéales, ils
+M<sup>lle</sup> Aurélie Brigaut, ancienne brunisseuse et simple
+cabotine. Aurélie, connaissant le nom de M<sup>me</sup> de
+Guessaint, s'empressa de l'apprendre à Françoise.
+La comédienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'alliée
+plus sûre que cette mère jalouse.</p>
+
+<p>Les hommes ne ressemblent guère aux héros
+de romans; n'étant pas des créatures idéales, ils
<span class="pagenum"><a id="Page_312"> 312</a></span>
subissent toutes les faiblesses de la vie. Jacques,
-qui aimait profondément Faustine, ne croyait pas
+qui aimait profondément Faustine, ne croyait pas
avilir cet amour en acceptant les avances de la
-belle Aurélie. Et puis, décidément, sa mère disait
-vrai. Il voulait s'étourdir, il voulait oublier. Oublier!
-Il savait bien que c'était impossible. Le souvenir
-cruel et délicieux de Faustine le poursuivait partout.
-Dans ces plaisirs où il se jetait éperdument, le visage
+belle Aurélie. Et puis, décidément, sa mère disait
+vrai. Il voulait s'étourdir, il voulait oublier. Oublier!
+Il savait bien que c'était impossible. Le souvenir
+cruel et délicieux de Faustine le poursuivait partout.
+Dans ces plaisirs où il se jetait éperdument, le visage
hautain et doux de la jeune femme hantait son
-esprit; au milieu du souper où des amis l'entraînaient,
-le fantôme de la bien-aimée lui apparaissait
-tout à coup. Il eût été plus digne d'elle de chercher
-à se consoler en s'enfermant dans le travail,
+esprit; au milieu du souper où des amis l'entraînaient,
+le fantôme de la bien-aimée lui apparaissait
+tout à coup. Il eût été plus digne d'elle de chercher
+à se consoler en s'enfermant dans le travail,
mais il n'en avait pas la force. Et cependant, ses
meilleures heures, il les vivait tout seul, dans l'atelier,
-à se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois!
-un mois le séparait de ce temps-là. Et depuis,
-il lui semblait avoir vécu toute une existence.
-L'ouverture du Salon arriva. Le <cite>Vercingétorix vaincu</cite>
+à se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois!
+un mois le séparait de ce temps-là. Et depuis,
+il lui semblait avoir vécu toute une existence.
+L'ouverture du Salon arriva. Le <cite>Vercingétorix vaincu</cite>
se dressait, superbe, au milieu du grand jardin de
-la sculpture. Tout de suite, les éloges enthousiastes
-de la presse, les félicitations des camarades et des
+la sculpture. Tout de suite, les éloges enthousiastes
+de la presse, les félicitations des camarades et des
amis, apprirent au jeune homme son nouveau triomphe.
A peine eut-il un peu de joie de cette gloire
-qui donnait à son nom un lustre plus grand. A
+qui donnait à son nom un lustre plus grand. A
quoi bon la gloire quand on n'a pas l'amour? A
<span class="pagenum"><a id="Page_313"> 313</a></span>
-quoi bon le succès quand on n'a pas le bonheur?</p>
-
-<p>Un soir, vers cinq heures, il revenait à son atelier.
-Il n'y entrait jamais sans que l'image très douce de
-l'absente ne lui apparût. Quelle obsession chérie et
-redoutée! Il la voyait partout; sur le fauteuil où
-elle se plaçait, dans la porte où s'encadrait naguère
-son fin profil de camée. L'atelier semblait énorme,
-maintenant que le groupe en terre glaise n'était plus
-là. Jacques s'étendit sur le canapé, rêvant comme
-toujours à la disparue, et l'appelant comme toujours.
-Pourquoi ne revenait-elle point? A présent,
-il lui aurait obéi sans discuter. Pour la revoir, il
-eût accepté toutes les conditions qu'elle lui imposait
-jadis. Soudain, il entendit un bruit léger, la
-porte s'ouvrit, et une forme féminine se dessina
-entre les deux tentures qui masquaient l'entrée. Il
+quoi bon le succès quand on n'a pas le bonheur?</p>
+
+<p>Un soir, vers cinq heures, il revenait à son atelier.
+Il n'y entrait jamais sans que l'image très douce de
+l'absente ne lui apparût. Quelle obsession chérie et
+redoutée! Il la voyait partout; sur le fauteuil où
+elle se plaçait, dans la porte où s'encadrait naguère
+son fin profil de camée. L'atelier semblait énorme,
+maintenant que le groupe en terre glaise n'était plus
+là. Jacques s'étendit sur le canapé, rêvant comme
+toujours à la disparue, et l'appelant comme toujours.
+Pourquoi ne revenait-elle point? A présent,
+il lui aurait obéi sans discuter. Pour la revoir, il
+eût accepté toutes les conditions qu'elle lui imposait
+jadis. Soudain, il entendit un bruit léger, la
+porte s'ouvrit, et une forme féminine se dessina
+entre les deux tentures qui masquaient l'entrée. Il
se leva, le c&oelig;ur battant... Elle! il la reconnaissait!
Elle, chez lui, quand il la croyait perdue pour toujours,
quand il croyait l'appeler vainement, quand
-l'espoir même ne le soutenait plus dans ses défaillances!
-Faustine s'avançait, souriante, calme, heureuse.
-Il restait immobile, s'imaginant qu'il rêvait,
+l'espoir même ne le soutenait plus dans ses défaillances!
+Faustine s'avançait, souriante, calme, heureuse.
+Il restait immobile, s'imaginant qu'il rêvait,
qu'il devenait fou. Elle le regardait avec ses beaux
-yeux où brillait une tendresse infinie.</p>
+yeux où brillait une tendresse infinie.</p>
<p>&mdash;Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je vous ai
-dit que je vous aimais. Je ne voulais pas être votre
+dit que je vous aimais. Je ne voulais pas être votre
<span class="pagenum"><a id="Page_314"> 314</a></span>
-maîtresse: voulez-vous de moi pour votre femme?</p>
+maîtresse: voulez-vous de moi pour votre femme?</p>
<p>Il jeta un grand cri.</p>
<p>&mdash;Faustine!</p>
-<p>Et il tombait à genoux devant cette noble créature,
+<p>Et il tombait à genoux devant cette noble créature,
prenant ses mains, les couvrant de baisers,
-les couvrant de larmes, riant et pleurant à la fois.</p>
+les couvrant de larmes, riant et pleurant à la fois.</p>
-<p>&mdash;Grand enfant, qui a cru que le bonheur était
-si loin, et le voilà tout près!</p>
+<p>&mdash;Grand enfant, qui a cru que le bonheur était
+si loin, et le voilà tout près!</p>
-<p>Il l'entraînait vers le canapé; elle s'asseyait; et
-il se mettait encore à ses genoux; et il la contemplait
+<p>Il l'entraînait vers le canapé; elle s'asseyait; et
+il se mettait encore à ses genoux; et il la contemplait
avec un respect profond et une profonde adoration.</p>
-<p>&mdash;Moi, votre mari! Mais c'est un rêve! Mais il
-est impossible qu'un pareil bonheur me soit réservé!
-Ne pas vous quitter, vivre à côté de vous,
-auprès de vous, vous entendre toujours et vous voir
-toujours! Avez-vous bien pensé à cela? Vous êtes
-donc libre? Que s'est-il passé? Vous me dites que
+<p>&mdash;Moi, votre mari! Mais c'est un rêve! Mais il
+est impossible qu'un pareil bonheur me soit réservé!
+Ne pas vous quitter, vivre à côté de vous,
+auprès de vous, vous entendre toujours et vous voir
+toujours! Avez-vous bien pensé à cela? Vous êtes
+donc libre? Que s'est-il passé? Vous me dites que
vous serez ma femme. Ma femme! Je m'interroge
et je me demande si je suis bien digne de
vous!</p>
-<p>Cette juvénile explosion de bonheur la ravissait.
-Alors, elle lui disait tout: le départ de M. de Guessaint,
+<p>Cette juvénile explosion de bonheur la ravissait.
+Alors, elle lui disait tout: le départ de M. de Guessaint,
sa fin tragique, et comment elle devenait
veuve. A mesure qu'elle parlait, une ombre envahissait
le visage de Jacques. Il s'attristait un peu, et
<span class="pagenum"><a id="Page_315"> 315</a></span>
-elle devinait bien vite les pensées de son ami.</p>
+elle devinait bien vite les pensées de son ami.</p>
<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle un peu
-inquiète.</p>
+inquiète.</p>
-<p>&mdash;Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aimée?
-Vous ne trouverez pas que je me laisse aller à des
-pensées bien vulgaires dans le grand bonheur qui
+<p>&mdash;Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aimée?
+Vous ne trouverez pas que je me laisse aller à des
+pensées bien vulgaires dans le grand bonheur qui
m'arrive? Si je vous disais que je regrette... mon
-Dieu, c'est bien naïf... je regrette que vous soyez
-riche, que vous soyez une femme enviée et adulée.
-Je voudrais vous épouser pour vous, rien que pour
-vous, pour votre beauté qui me ravit, pour votre
+Dieu, c'est bien naïf... je regrette que vous soyez
+riche, que vous soyez une femme enviée et adulée.
+Je voudrais vous épouser pour vous, rien que pour
+vous, pour votre beauté qui me ravit, pour votre
intelligence que j'admire, pour ce charme divin
qui est en vous.</p>
<p>Faustine souriait, heureuse des paroles de Jacques.
-Elle goûtait le bonheur dans toute sa plénitude.</p>
+Elle goûtait le bonheur dans toute sa plénitude.</p>
<p>&mdash;Si vous saviez ce que j'ai souffert quand vous
-êtes partie! Je ne pouvais plus travailler. Il me
-serait impossible d'être encore un artiste si vous
+êtes partie! Je ne pouvais plus travailler. Il me
+serait impossible d'être encore un artiste si vous
ne m'aimiez pas. J'ai besoin de vous comme on a
besoin du soleil. Je vous adore!</p>
<p>Ils faisaient des projets d'avenir, tranquilles et
-confiants, se jetant à corps perdu dans la sublime
-espérance qui les berçait. Que leur manquait-il
-pour être heureux? Il ne voyait pas un nuage dans
+confiants, se jetant à corps perdu dans la sublime
+espérance qui les berçait. Que leur manquait-il
+pour être heureux? Il ne voyait pas un nuage dans
leur ciel. La main dans la main, ils se parlaient
<span class="pagenum"><a id="Page_316"> 316</a></span>
-presque à voix basse. Elle voulait savoir ce qu'il
-avait fait depuis son départ, et il avouait tout, avec
-sa loyale franchise. Il disait son désespoir, sa colère,
+presque à voix basse. Elle voulait savoir ce qu'il
+avait fait depuis son départ, et il avouait tout, avec
+sa loyale franchise. Il disait son désespoir, sa colère,
sa jalousie; il racontait comment, dans sa rage, il
-avait détruit ce buste radieux où Faustine revivait,
-hautaine, et souriante. Il ne cachait même pas ses
-désordres, les plaisirs qu'il cherchait pour s'étourdir
+avait détruit ce buste radieux où Faustine revivait,
+hautaine, et souriante. Il ne cachait même pas ses
+désordres, les plaisirs qu'il cherchait pour s'étourdir
et oublier.</p>
<p>&mdash;Ah! les hommes, les hommes! murmura la
jeune femme avec un soupir. Ainsi, vous m'aimez,
-vous m'aimez passionnément, je le crois. Et d'autres
+vous m'aimez passionnément, je le crois. Et d'autres
femmes pouvaient exister pour vous!</p>
-<p>&mdash;C'est le passé. Pardonnez-le-moi. Le passé,
+<p>&mdash;C'est le passé. Pardonnez-le-moi. Le passé,
quel qu'il soit, laisse toujours de l'amertume aux
-lèvres. Ah! chère, quel radieux bonheur je vous
+lèvres. Ah! chère, quel radieux bonheur je vous
dois!</p>
-<p>Et de nouveau, ils reprenaient les projets caressés,
-arrangeant leur existence, préparant leur
-avenir. Comme elle serait fière de porter le nom
-de cet homme célèbre! Comme il serait fier d'être
+<p>Et de nouveau, ils reprenaient les projets caressés,
+arrangeant leur existence, préparant leur
+avenir. Comme elle serait fière de porter le nom
+de cet homme célèbre! Comme il serait fier d'être
le mari d'une pareille femme! Puis, ils reparlaient
-de leur amour plutôt comme deux amants
-que comme deux fiancés. Car c'étaient bien des
+de leur amour plutôt comme deux amants
+que comme deux fiancés. Car c'étaient bien des
amants qui s'uniraient par des liens indissolubles.
-Certains de l'immortelle durée de leur tendresse,
+Certains de l'immortelle durée de leur tendresse,
ils voulaient se serrer l'un contre l'autre pour traverser
<span class="pagenum"><a id="Page_317"> 317</a></span>
-la vie. Le jour baissait, et ils échangeaient
+la vie. Le jour baissait, et ils échangeaient
encore leurs douces confidences.</p>
<p>&mdash;Il faut que je parte, dit-elle.</p>
-<p>&mdash;Déjà!</p>
+<p>&mdash;Déjà!</p>
<p>&mdash;Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de
rester? Venez chez moi, ce soir.</p>
<p>Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle
-se dégageait, souriante:</p>
+se dégageait, souriante:</p>
<p>&mdash;Il faut que je sois en pleine confiance avec
-vous, Jacques. Une fiancée n'est pas une maîtresse.
-Ne manquez pas de respect à celle qui sera votre
+vous, Jacques. Une fiancée n'est pas une maîtresse.
+Ne manquez pas de respect à celle qui sera votre
femme.</p>
-<p>Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du
-bonheur qu'elle laissait derrière elle. Le c&oelig;ur de
-Jacques débordait de joie. Jamais son esprit surexcité
-n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir
-le mari de Faustine lui semblait de ces espérances
-auxquelles on a peine à croire. Une seule inquiétude
-le tenait. Il allait annoncer à sa mère son
+<p>Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du
+bonheur qu'elle laissait derrière elle. Le c&oelig;ur de
+Jacques débordait de joie. Jamais son esprit surexcité
+n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir
+le mari de Faustine lui semblait de ces espérances
+auxquelles on a peine à croire. Une seule inquiétude
+le tenait. Il allait annoncer à sa mère son
mariage avec M<sup>me</sup> de Guessaint. Que dirait-elle,
-avec ses idées violentes, avec sa haine contre «les
-classes riches», comme elle continuait à les appeler?
-Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais
+avec ses idées violentes, avec sa haine contre «les
+classes riches», comme elle continuait à les appeler?
+Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais
il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter
-contre une mère qu'il adorait, qui, depuis tant
-d'années, se montrait dévouée, courageuse, âpre
+contre une mère qu'il adorait, qui, depuis tant
+d'années, se montrait dévouée, courageuse, âpre
<span class="pagenum"><a id="Page_318"> 318</a></span>
-au travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui,
-par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir.
-La convaincre? il ne l'espérait pas. Elle
-consentirait, pour ne pas désespérer son fils; mais
-sa conscience protesterait. Qui sait même si, tout
+au travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui,
+par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir.
+La convaincre? il ne l'espérait pas. Elle
+consentirait, pour ne pas désespérer son fils; mais
+sa conscience protesterait. Qui sait même si, tout
d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus
-forte? Il savait bien quels étaient ses rêves: ne
+forte? Il savait bien quels étaient ses rêves: ne
jamais quitter Jacques et remplacer par sa tendresse
vigilante toutes les autres tendresses humaines.
-Il agitait toutes ces pensées en revenant rue
-Lambert. Avec la netteté de décision des natures
+Il agitait toutes ces pensées en revenant rue
+Lambert. Avec la netteté de décision des natures
franches, il voulait ne pas attendre et avouer tout de
-suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas ignorer. En
-apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite.
+suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas ignorer. En
+apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite.
Elle ne reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux
depuis tant de jours. Ses yeux riaient; une
joie profonde illuminait son visage.</p>
-<p>&mdash;Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande
-la permission d'épouser celle que j'ai choisie,
-et qui me choisit elle-même entre tous.</p>
+<p>&mdash;Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande
+la permission d'épouser celle que j'ai choisie,
+et qui me choisit elle-même entre tous.</p>
-<p>Avant même qu'elle pût répondre, rapidement,
+<p>Avant même qu'elle pût répondre, rapidement,
en quelques mots, il lui racontait ce roman d'amour,
-jeune et frais comme un poème d'avril. Françoise,
-immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant
+jeune et frais comme un poème d'avril. Françoise,
+immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant
de ses yeux fixes.</p>
<p>&mdash;Alors, tu veux me quitter?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_319"> 319</a></span>
-&mdash;Mère...</p>
+&mdash;Mère...</p>
<p>&mdash;Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu
-donc que ta femme voudra vivre avec ta mère? Ah!
+donc que ta femme voudra vivre avec ta mère? Ah!
les enfants! Sacrifiez-vous donc pour eux! Donnez-leur
-tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je
-n'ai plus que toi. Ton père est mort fusillé et dort
-je ne sais où, comme une bête abandonnée. Je me
+tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je
+n'ai plus que toi. Ton père est mort fusillé et dort
+je ne sais où, comme une bête abandonnée. Je me
disais que tu me resterais; je jouissais de ta gloire
-et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit
+et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit
de rencontrer une femme que tu ne connaissais pas
-il y a trois mois, pour abandonner ta mère qui t'a
-aimé toute ta vie!</p>
+il y a trois mois, pour abandonner ta mère qui t'a
+aimé toute ta vie!</p>
-<p>Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait
+<p>Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait
humble, tout enfant.</p>
<p>&mdash;T'abandonner? tu ne le penses pas. Je le voudrais,
que je ne le pourrais pas. Il y a entre nous
deux plus que ces liens de nature qui unissent une
-mère à son fils; il y a les souffrances endurées en
-commun, les larmes que nous avons versées, les
-espérances que nous avons conçues; il y a mon
-père qu'on a volé à notre tendresse!</p>
+mère à son fils; il y a les souffrances endurées en
+commun, les larmes que nous avons versées, les
+espérances que nous avons conçues; il y a mon
+père qu'on a volé à notre tendresse!</p>
<p>De nouveau il l'embrassait, comme s'il voulait
-lui prouver, à cette heure où elle doutait de lui, que
+lui prouver, à cette heure où elle doutait de lui, que
sa tendresse filiale vivait toujours plus ardente et
plus respectueuse que jamais.</p>
<p>&mdash;Tu me dis que ma femme ne voudra pas vivre
<span class="pagenum"><a id="Page_320"> 320</a></span>
-avec ma mère? C'est que tu ne connais pas Faustine.
+avec ma mère? C'est que tu ne connais pas Faustine.
Elle t'aimera, puisqu'elle m'aime. Pourquoi
-donc seriez-vous séparées? Est-ce qu'une affection
-commune ne vous réunit pas?</p>
+donc seriez-vous séparées? Est-ce qu'une affection
+commune ne vous réunit pas?</p>
-<p>Françoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas
-confesser que, sans l'avoir vue, elle haïssait cette
-étrangère. Sa jalousie grandissait à son insu. Elle
-ne pardonnait pas à la femme qui venait bouleverser
-sa vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstiné.</p>
+<p>Françoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas
+confesser que, sans l'avoir vue, elle haïssait cette
+étrangère. Sa jalousie grandissait à son insu. Elle
+ne pardonnait pas à la femme qui venait bouleverser
+sa vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstiné.</p>
-<p>&mdash;Pourquoi ne me réponds-tu rien? Je me montre
-tendre et soumis; je ne peux donc pas t'avoir blessée?
+<p>&mdash;Pourquoi ne me réponds-tu rien? Je me montre
+tendre et soumis; je ne peux donc pas t'avoir blessée?
Il est impossible que tu juges mal Faustine,
puisque tu ne la connais pas. Si c'est un mariage
-en lui-même que tu blâmes, attends au moins quelques
-jours. Étudie celle que j'aime, observe son
-caractère: il est impossible que tu ne sois pas séduite
-par sa franchise et sa loyauté.</p>
-
-<p>Françoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avoué
-ainsi que, par égoïsme, elle détruisait le bonheur
-de son fils. Soit, elle la verrait, cette femme, et peut-être
+en lui-même que tu blâmes, attends au moins quelques
+jours. Étudie celle que j'aime, observe son
+caractère: il est impossible que tu ne sois pas séduite
+par sa franchise et sa loyauté.</p>
+
+<p>Françoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avoué
+ainsi que, par égoïsme, elle détruisait le bonheur
+de son fils. Soit, elle la verrait, cette femme, et peut-être
alors lui serait-il permis de parler.</p>
<p>&mdash;M<sup>me</sup> de Guessaint m'attend ce soir, reprit-il.
-Pourquoi ne m'accompagnerais-tu pas? Je présente
-ma fiancée à ma mère: rien de plus naturel.</p>
+Pourquoi ne m'accompagnerais-tu pas? Je présente
+ma fiancée à ma mère: rien de plus naturel.</p>
<p>&mdash;C'est bien, dit-elle. Je t'accompagnerai.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_321"> 321</a></span>
Faustine attendait dans son atelier avec Nelly.</p>
-<p>&mdash;Alors ton mari ne sait rien encore de tes résolutions?
+<p>&mdash;Alors ton mari ne sait rien encore de tes résolutions?
demandait M<sup>me</sup> de Guessaint en riant.</p>
-<p>&mdash;Rien; je me suis montrée d'une dignité... oh!
-d'une dignité!... En me voyant arriver, le pauvre
-homme est devenu tout pâle. Bon Félix! je voulais
-lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis restée
-dans une réserve amicale pleine de tenue. Je
-lui ai dit: «Je crois que nous avons à causer. Je
-vais dîner avec Faustine, et je rentrerai de bonne
-heure. Je vous défends de sortir: attendez-moi.»</p>
+<p>&mdash;Rien; je me suis montrée d'une dignité... oh!
+d'une dignité!... En me voyant arriver, le pauvre
+homme est devenu tout pâle. Bon Félix! je voulais
+lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis restée
+dans une réserve amicale pleine de tenue. Je
+lui ai dit: «Je crois que nous avons à causer. Je
+vais dîner avec Faustine, et je rentrerai de bonne
+heure. Je vous défends de sortir: attendez-moi.»</p>
<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu feras en... en rentrant de
bonne heure?</p>
-<p>Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tête et dit
+<p>Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tête et dit
tout bas:</p>
-<p>&mdash;J'ôterai le verrou...</p>
+<p>&mdash;J'ôterai le verrou...</p>
-<p>Cette fois, M<sup>me</sup> de Guessaint riait aux éclats.</p>
+<p>Cette fois, M<sup>me</sup> de Guessaint riait aux éclats.</p>
<p>&mdash;Dame! reprit Nelly, puisque les hommes sont
-comme ça! Puisque si... puisque... enfin, je m'entends!</p>
+comme ça! Puisque si... puisque... enfin, je m'entends!</p>
-<p>M<sup>me</sup> Percier détourna la conversation.</p>
+<p>M<sup>me</sup> Percier détourna la conversation.</p>
<p>&mdash;Alors, il va venir, le beau sculpteur? Mon Dieu,
que j'ai donc envie de vous voir tous les deux en
@@ -9890,359 +9852,359 @@ pas longtemps. Je m'en irai au bout d'un
quart d'heure.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_322"> 322</a></span>
-Faustine rougissait à son tour; et, à son tour aussi,
+Faustine rougissait à son tour; et, à son tour aussi,
Nelly riait, heureuse de sa petite revanche. Presque
-aussitôt on annonçait à M<sup>me</sup> de Guessaint la visite
-de Jacques Rosny et de sa mère.</p>
+aussitôt on annonçait à M<sup>me</sup> de Guessaint la visite
+de Jacques Rosny et de sa mère.</p>
-<p>&mdash;Sa mère? murmura-t-elle étonnée. C'est vrai.
+<p>&mdash;Sa mère? murmura-t-elle étonnée. C'est vrai.
Il lui a tout dit, et elle a voulu me voir.</p>
-<p>Faustine ne pouvait pas reconnaître Françoise.
-Tant d'années s'étaient écoulées depuis le jour où
-elle avait recueilli la pauvre créature! Tant d'événements,
-terribles ou douloureux, avaient troublé sa
+<p>Faustine ne pouvait pas reconnaître Françoise.
+Tant d'années s'étaient écoulées depuis le jour où
+elle avait recueilli la pauvre créature! Tant d'événements,
+terribles ou douloureux, avaient troublé sa
vie! Puis, cette femme de quarante-cinq ans, aux
-cheveux gris, au visage pâle, allongé et durci par la
-souffrance, ne ressemblait guère à la Françoise d'autrefois,
-superbe dans l'épanouissement de sa beauté
+cheveux gris, au visage pâle, allongé et durci par la
+souffrance, ne ressemblait guère à la Françoise d'autrefois,
+superbe dans l'épanouissement de sa beauté
blonde. Au contraire, M<sup>me</sup> de Guessaint n'avait pas
-changé. C'était bien toujours la jeune fille du château
-de Chavry, mûrie peut-être par l'existence,
-mais toujours jeune et radieuse. Françoise n'hésita
+changé. C'était bien toujours la jeune fille du château
+de Chavry, mûrie peut-être par l'existence,
+mais toujours jeune et radieuse. Françoise n'hésita
pas une minute. En entrant dans l'atelier, elle fixa
-ses yeux ardents sur cette rivale, et dès le premier
-regard elle resta toute saisie. Elle revoyait après
-tant d'années celle qui, naguère, lui venait en aide;
-celle qui se montrait bonne et généreuse lorsque
-le destin la désespérait. Elle ne pouvait pas douter.
-Dans le fond de la pièce était accroché le tableau,
+ses yeux ardents sur cette rivale, et dès le premier
+regard elle resta toute saisie. Elle revoyait après
+tant d'années celle qui, naguère, lui venait en aide;
+celle qui se montrait bonne et généreuse lorsque
+le destin la désespérait. Elle ne pouvait pas douter.
+Dans le fond de la pièce était accroché le tableau,
peint par Faustine, ce tableau que M<sup>lle</sup> de
<span class="pagenum"><a id="Page_323"> 323</a></span>
-Bressier esquissait, le jour même où le malheureux
-Étienne arrivait à Chavry pour la dernière fois. Ce
-souvenir ancien amollissait les duretés de Françoise.
-Elle apercevait, dans la pénombre du passé, ce
+Bressier esquissait, le jour même où le malheureux
+Étienne arrivait à Chavry pour la dernière fois. Ce
+souvenir ancien amollissait les duretés de Françoise.
+Elle apercevait, dans la pénombre du passé, ce
grand salon et ces deux belles jeunes filles si douces
-et si prévenantes. Sa jalousie maternelle se fondait
-brusquement à la chaleur de sa gratitude.</p>
+et si prévenantes. Sa jalousie maternelle se fondait
+brusquement à la chaleur de sa gratitude.</p>
<p>&mdash;Vous! c'est vous! Oui, vous ne me reconnaissez
-pas: c'est que je ne suis plus moi-même. Rappelez-vous
-la pauvre malheureuse qui s'évanouissait,
-il y a dix ans, à votre porte. Vous l'avez
-recueillie, vous l'avez sauvée. Comme je vous ai bénie,
-sans savoir où vous étiez! Et c'est vous qui êtes
-aimée par mon fils! C'est vous qui l'aimez! Comme
+pas: c'est que je ne suis plus moi-même. Rappelez-vous
+la pauvre malheureuse qui s'évanouissait,
+il y a dix ans, à votre porte. Vous l'avez
+recueillie, vous l'avez sauvée. Comme je vous ai bénie,
+sans savoir où vous étiez! Et c'est vous qui êtes
+aimée par mon fils! C'est vous qui l'aimez! Comme
je suis heureuse! C'est pour son bonheur et le mien
-qu'il vous a rencontrée! Il aurait pu s'éprendre
-d'une coquette, d'une créature légère, incapable de
-le comprendre. Et c'est vous! Moi qui étais jalouse!
+qu'il vous a rencontrée! Il aurait pu s'éprendre
+d'une coquette, d'une créature légère, incapable de
+le comprendre. Et c'est vous! Moi qui étais jalouse!
Les desseins de Dieu sont infinis. J'aurai le bonheur
-d'aimer comme ma fille celle qui épousera mon fils!</p>
+d'aimer comme ma fille celle qui épousera mon fils!</p>
-<p>Jacques écoutait, stupéfait, ne comprenant pas.
-Il fallut que Faustine et sa mère lui racontassent
-tout ce qu'il ignorait. Françoise expliquait à
+<p>Jacques écoutait, stupéfait, ne comprenant pas.
+Il fallut que Faustine et sa mère lui racontassent
+tout ce qu'il ignorait. Françoise expliquait à
M<sup>me</sup> de Guessaint quelle terreur lui inspirait le
mariage de son fils. Elle avait craint que cette
-épouse lui arrachât le c&oelig;ur de son enfant. Maintenant,
+épouse lui arrachât le c&oelig;ur de son enfant. Maintenant,
<span class="pagenum"><a id="Page_324"> 324</a></span>
elle ne redoutait plus rien. Elle ne se lassait
pas de regarder Faustine. Oui, Jacques avait
-bien choisi. Comme la vie se montrait douce et clémente,
-qui les réunissait ainsi dans une communauté
-d'amour! Et M<sup>me</sup> de Guessaint, à son tour,
-achevait d'apaiser les dernières jalousies de la mère.
+bien choisi. Comme la vie se montrait douce et clémente,
+qui les réunissait ainsi dans une communauté
+d'amour! Et M<sup>me</sup> de Guessaint, à son tour,
+achevait d'apaiser les dernières jalousies de la mère.
Non, ils ne se quitteraient pas, ils vivraient ensemble,
toujours, toujours...</p>
-<p>Toujours! Un bien grand mot, et que les lèvres
+<p>Toujours! Un bien grand mot, et que les lèvres
humaines ne devraient prononcer jamais.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_325"> 325</a></span></p>
<h3>VIII</h3>
-<p>Depuis un mois, le procureur de la République
-d'Oran poursuivait son enquête. Comment M. de
-Guessaint avait-il été assassiné la veille du départ
+<p>Depuis un mois, le procureur de la République
+d'Oran poursuivait son enquête. Comment M. de
+Guessaint avait-il été assassiné la veille du départ
de la mission scientifique? Tout le monde l'ignorait.
-Un mystère étrange enveloppait ce drame, et
-les dépositions du colonel Maubert et de ses
-compagnons ne l'éclaircissaient pas. Le colonel
+Un mystère étrange enveloppait ce drame, et
+les dépositions du colonel Maubert et de ses
+compagnons ne l'éclaircissaient pas. Le colonel
croyait savoir qu'un soir, vers dix heures, M. de
-Guessaint était entré dans la maison d'une Mauresque,
-célèbre par sa beauté. Cette fille, nommée
+Guessaint était entré dans la maison d'une Mauresque,
+célèbre par sa beauté. Cette fille, nommée
Yelma, accueillait volontiers les voyageurs qu'elle
-supposait généreux et riches. On lui connaissait
+supposait généreux et riches. On lui connaissait
pourtant un amant en titre, un riche Tunisien,
-Enoussi, établi à Oran depuis une quinzaine d'années.
-L'enquête établissait que M. de Guessaint avait
+Enoussi, établi à Oran depuis une quinzaine d'années.
+L'enquête établissait que M. de Guessaint avait
<span class="pagenum"><a id="Page_326"> 326</a></span>
-quitté la maison de la Mauresque à une heure du
+quitté la maison de la Mauresque à une heure du
matin. Depuis, on ne l'avait pas revu. Le lendemain
seulement, ses compagnons de voyage s'apercevaient
-de son absence. Tout le monde croyait à un
-crime; comment le prouver? Interrogés séparément
+de son absence. Tout le monde croyait à un
+crime; comment le prouver? Interrogés séparément
par le magistrat, Yelma et le sieur Enoussi
-répondaient très nettement. La première disait
-qu'entré chez elle à dix heures, M. de Guessaint la
-quittait un peu après minuit. Enoussi, de son côté,
-prouvait qu'il avait passé la soirée au théâtre, avec
+répondaient très nettement. La première disait
+qu'entré chez elle à dix heures, M. de Guessaint la
+quittait un peu après minuit. Enoussi, de son côté,
+prouvait qu'il avait passé la soirée au théâtre, avec
un marchand de ses amis et un sous-lieutenant
de la garnison. Les servantes de la Mauresque confirmaient
-la déposition de leur maîtresse. Les
-soupçons qui effleuraient un instant le Tunisien
-tombaient d'eux-mêmes devant un indiscutable
-alibi. Cette affaire mystérieuse passionnait un moment
-la presse algérienne, et le bruit en retentissait
-jusqu'à Paris. Tout le monde connaissait Faustine
+la déposition de leur maîtresse. Les
+soupçons qui effleuraient un instant le Tunisien
+tombaient d'eux-mêmes devant un indiscutable
+alibi. Cette affaire mystérieuse passionnait un moment
+la presse algérienne, et le bruit en retentissait
+jusqu'à Paris. Tout le monde connaissait Faustine
et son mari; on les estimait, ils tenaient dans
-la société une place importante: mille raisons
-pour qu'on s'occupât de cette étrange disparition.
-Qu'il y eût eu crime, personne n'en doutait.
-Alors! quel était le criminel? C'est ce qu'on ne découvrait
+la société une place importante: mille raisons
+pour qu'on s'occupât de cette étrange disparition.
+Qu'il y eût eu crime, personne n'en doutait.
+Alors! quel était le criminel? C'est ce qu'on ne découvrait
pas.</p>
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint vivait retirée, à Louveciennes,
-dans une propriété appartenant à Nelly. Elle ne
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint vivait retirée, à Louveciennes,
+dans une propriété appartenant à Nelly. Elle ne
<span class="pagenum"><a id="Page_327"> 327</a></span>
-voyait personne, excepté Jacques, sa mère et
+voyait personne, excepté Jacques, sa mère et
le docteur Grandier. M. Percier et sa femme l'entouraient
-de prévenances. Pour lui complaire,
+de prévenances. Pour lui complaire,
ils ne recevaient aucune visite. Jacques venait
-tous les jours, ayant soin de se protéger contre
-les indiscrets. La villa de Nelly se dressait à
-l'entrée des bois de Marly, sur la route de Saint-Germain
-à Versailles. Le sculpteur ne prenait pas
+tous les jours, ayant soin de se protéger contre
+les indiscrets. La villa de Nelly se dressait à
+l'entrée des bois de Marly, sur la route de Saint-Germain
+à Versailles. Le sculpteur ne prenait pas
le chemin de fer; on aurait pu le rencontrer. Il
-arrivait en coupé et franchissait la grille qui se
-refermait derrière lui. La certitude d'un bonheur
-prochain calmait les fièvres et les désirs du jeune
+arrivait en coupé et franchissait la grille qui se
+refermait derrière lui. La certitude d'un bonheur
+prochain calmait les fièvres et les désirs du jeune
homme. Qu'importe d'attendre quelques mois,
quand on a devant soi toute la vie?</p>
<p>Cependant, la jeune femme suivait avec ardeur
-l'enquête commencée. Par ordre du procureur de
-la République, le greffier du parquet d'Oran la tenait
-au courant d'une manière fort exacte. Les
-recherches hésitaient, tâtonnant à droite et à
+l'enquête commencée. Par ordre du procureur de
+la République, le greffier du parquet d'Oran la tenait
+au courant d'une manière fort exacte. Les
+recherches hésitaient, tâtonnant à droite et à
gauche. On croyait, cependant, que M. de Guessaint
-était tombé victime de la cupidité de deux Arabes.
-D'importants témoignages établissaient que deux
-hommes d'allures suspectes rôdaient, le soir du
-crime, à peu de distance de la maison habitée par
+était tombé victime de la cupidité de deux Arabes.
+D'importants témoignages établissaient que deux
+hommes d'allures suspectes rôdaient, le soir du
+crime, à peu de distance de la maison habitée par
la Mauresque. Des agents de police, venus de Paris,
-se lançaient comme de fins limiers sur la trace de
+se lançaient comme de fins limiers sur la trace de
<span class="pagenum"><a id="Page_328"> 328</a></span>
-ces hommes. Puis, tout s'évanouissait; et il fallait
-partir à nouveau sur une autre piste.</p>
+ces hommes. Puis, tout s'évanouissait; et il fallait
+partir à nouveau sur une autre piste.</p>
-<p>Cependant le temps s'écoulait. Vers la fin d'août,
-trois mois après la disparition de M. de Guessaint,
+<p>Cependant le temps s'écoulait. Vers la fin d'août,
+trois mois après la disparition de M. de Guessaint,
Faustine invita M. et M<sup>me</sup> Percier, Jacques et sa
-mère, à passer la moitié de septembre dans une
-propriété qu'elle possédait en Bretagne. Le général
-avait hérité jadis une grande villa d'un de ses oncles,
-armateur à Nantes. A trois kilomètres de Pornic,
-un petit village de pêcheurs s'accroche aux falaises,
-penchées sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf.
-La Birochère est une de ces plages au sable
-fin, que l'invasion parisienne n'a pas encore déshonorées.
-M. de Bressier ayant un peu délaissé sa villa
-bretonne, avait installé dans un des pavillons de
-garde, ce sous-officier auquel, plus tard, il devait léguer
-une rente dans son testament. Devenue maîtresse
+mère, à passer la moitié de septembre dans une
+propriété qu'elle possédait en Bretagne. Le général
+avait hérité jadis une grande villa d'un de ses oncles,
+armateur à Nantes. A trois kilomètres de Pornic,
+un petit village de pêcheurs s'accroche aux falaises,
+penchées sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf.
+La Birochère est une de ces plages au sable
+fin, que l'invasion parisienne n'a pas encore déshonorées.
+M. de Bressier ayant un peu délaissé sa villa
+bretonne, avait installé dans un des pavillons de
+garde, ce sous-officier auquel, plus tard, il devait léguer
+une rente dans son testament. Devenue maîtresse
de sa fortune, Faustine prit, au contraire,
l'habitude d'y passer quelques semaines tous les
-ans. Elle se réjouissait d'y recevoir Jacques dans
-une intimité plus grande encore qu'à Louveciennes.
-Elle partit la première, suivie de près par ses amis.</p>
+ans. Elle se réjouissait d'y recevoir Jacques dans
+une intimité plus grande encore qu'à Louveciennes.
+Elle partit la première, suivie de près par ses amis.</p>
<p>Au lieu de quinze jours, la petite colonie fit un
-séjour de deux mois. Les deux fiancés partaient le
-matin pour de longues promenades à travers les
-roches. La grande mer leur envoyait ses âcres senteurs
+séjour de deux mois. Les deux fiancés partaient le
+matin pour de longues promenades à travers les
+roches. La grande mer leur envoyait ses âcres senteurs
<span class="pagenum"><a id="Page_329"> 329</a></span>
-salines, ou bien, ils s'enfonçaient à travers
+salines, ou bien, ils s'enfonçaient à travers
la campagne, et leur imagination d'artistes trouvait
-un charme infini à ces excursions nouvelles.
-Autour de La Birochère, de vieux chênes, des hêtres
-chevelus couvrent la terre féconde de bois
-sombres et bleus. La forêt se dessine capricieusement,
-enroulée autour du golfe et découpant au
+un charme infini à ces excursions nouvelles.
+Autour de La Birochère, de vieux chênes, des hêtres
+chevelus couvrent la terre féconde de bois
+sombres et bleus. La forêt se dessine capricieusement,
+enroulée autour du golfe et découpant au
hasard des criques ses fantastiques dessins; une
-vraie forêt de la vieille Bretagne, où sous les ramures
-frissonnantes le rêve attendri cherche encore
-une Velléda blonde. Pas de routes tracées dans la
+vraie forêt de la vieille Bretagne, où sous les ramures
+frissonnantes le rêve attendri cherche encore
+une Velléda blonde. Pas de routes tracées dans la
profondeur muette des bois silencieux. Quelques
-sentiers qui s'entre-croisent, des lacets jaunâtres à
-demi cachés sous la mousse, et, de temps à autre,
-d'énormes blocs de pierre grise, qu'on croirait jetés
+sentiers qui s'entre-croisent, des lacets jaunâtres à
+demi cachés sous la mousse, et, de temps à autre,
+d'énormes blocs de pierre grise, qu'on croirait jetés
au milieu des arbres par les efforts magiques d'un
-géant enchanteur. Les jeunes gens éprouvaient une
-jouissance exquise à se perdre au milieu de ces
-luxuriants dédales. Tout près d'eux, la mer grondait
+géant enchanteur. Les jeunes gens éprouvaient une
+jouissance exquise à se perdre au milieu de ces
+luxuriants dédales. Tout près d'eux, la mer grondait
comme un lion au repos; au-dessus de leurs
-têtes, le grand ciel ardoisé de Bretagne; et partout
-un calme infini à peine troublé par la respiration
+têtes, le grand ciel ardoisé de Bretagne; et partout
+un calme infini à peine troublé par la respiration
profonde de la nature.</p>
<p>&mdash;Et le travail? disait de temps en temps Faustine
avec un sourire de reproche.</p>
-<p>Françoise défendait son fils; elle voulait qu'il se
+<p>Françoise défendait son fils; elle voulait qu'il se
<span class="pagenum"><a id="Page_330"> 330</a></span>
-reposât. Après tant d'années de labeur, il pouvait
-bien goûter quelques semaines d'oisiveté utile. Le
+reposât. Après tant d'années de labeur, il pouvait
+bien goûter quelques semaines d'oisiveté utile. Le
cerveau a besoin de se renouveler. Octobre s'achevait,
-le temps devenait plus âpre, et personne ne
-pensait encore à regagner Paris. Félix et Nelly ne
-se plaignaient pas d'être abandonnés par les deux
-fiancés. Leurs amours conjugales, en plein renouveau,
-n'en étaient pas moins charmantes pour être
+le temps devenait plus âpre, et personne ne
+pensait encore à regagner Paris. Félix et Nelly ne
+se plaignaient pas d'être abandonnés par les deux
+fiancés. Leurs amours conjugales, en plein renouveau,
+n'en étaient pas moins charmantes pour être
plus positives. Nelly tenait parole. Elle assassinait
-son mari de tendresses; elle l'étouffait de baisers;
-le bon Félix n'en gémissait pas. Plus de verrou moqueur
-à la porte de la jolie femme! Elle disait: «Je
-veux mon mari!» ou bien: «J'emmène mon mari!»
-d'une façon qui montrait que sa tyrannie d'enfant
-gâtée ne désarmait pas. Elle continuait à gouverner
-son époux; seulement, au lieu de le glacer par sa
+son mari de tendresses; elle l'étouffait de baisers;
+le bon Félix n'en gémissait pas. Plus de verrou moqueur
+à la porte de la jolie femme! Elle disait: «Je
+veux mon mari!» ou bien: «J'emmène mon mari!»
+d'une façon qui montrait que sa tyrannie d'enfant
+gâtée ne désarmait pas. Elle continuait à gouverner
+son époux; seulement, au lieu de le glacer par sa
froideur, elle l'accablait de son amour.</p>
<p>&mdash;Tu ne peux donc pas rester dans un juste
milieu raisonnable? lui demandait Faustine en
riant.</p>
-<p>&mdash;Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chère, l'excès
-ne me déplaît pas... en cette matière-là, bien entendu.
-Les demoiselles Aurélie peuvent faire ce
-qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles à présent!</p>
+<p>&mdash;Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chère, l'excès
+ne me déplaît pas... en cette matière-là, bien entendu.
+Les demoiselles Aurélie peuvent faire ce
+qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles à présent!</p>
-<p>Entre ce couple d'amoureux, Françoise menait sa
+<p>Entre ce couple d'amoureux, Françoise menait sa
<span class="pagenum"><a id="Page_331"> 331</a></span>
vie patiente et calme. Elle observait beaucoup Faustine,
-et chaque jour elle la chérissait davantage. Cette
+et chaque jour elle la chérissait davantage. Cette
jeune femme d'apparence froide, et qui se livrait tout
-entière quand elle s'était donnée, cette nature profondément
+entière quand elle s'était donnée, cette nature profondément
tendre et qui cachait sa tendresse aux
-seuls indifférents, plaisait à la fille du peuple ardente
-et passionnée. Elle aimait surtout Faustine
+seuls indifférents, plaisait à la fille du peuple ardente
+et passionnée. Elle aimait surtout Faustine
d'aimer son fils. Les servantes d'un dieu comprennent
toujours celles qui partagent leur culte. Ce
-furent donc deux mois de bonheur plein, de tranquillité
+furent donc deux mois de bonheur plein, de tranquillité
paisible.</p>
<p>Le notaire de M<sup>me</sup> de Guessaint eut seul le pouvoir
-de troubler cette quiétude. Il avertissait sa
-cliente que son retour à Paris devenait nécessaire,
-car il désirait lui parler de choses importantes; il
+de troubler cette quiétude. Il avertissait sa
+cliente que son retour à Paris devenait nécessaire,
+car il désirait lui parler de choses importantes; il
s'agissait de la succession de son mari. Faustine
-prévint ses hôtes qu'on partirait quelques jours
-plus tard. Elle s'en allait de Bretagne plus éprise
-que jamais. Après deux mois d'existence commune,
-elle n'éprouvait aucune désillusion. Chez Jacques
-l'homme valait l'artiste. Sa franchise et sa loyauté
-séduisaient la jeune femme autant que sa haute
-intelligence; et Jacques, lui, pour la première fois
+prévint ses hôtes qu'on partirait quelques jours
+plus tard. Elle s'en allait de Bretagne plus éprise
+que jamais. Après deux mois d'existence commune,
+elle n'éprouvait aucune désillusion. Chez Jacques
+l'homme valait l'artiste. Sa franchise et sa loyauté
+séduisaient la jeune femme autant que sa haute
+intelligence; et Jacques, lui, pour la première fois
de sa vie, connaissait enfin l'amour dans ce qu'il a
-de plus élevé et de plus complet.</p>
+de plus élevé et de plus complet.</p>
<p>&mdash;Nous reviendrons ici, n'est-ce pas? dit-il. J'ai
<span class="pagenum"><a id="Page_332"> 332</a></span>
-vécu sur ce coin de plage les jours les plus heureux
+vécu sur ce coin de plage les jours les plus heureux
de mon existence. Je croyais impossible de n'aimer
-une femme qu'avec mon c&oelig;ur; vous m'avez montré
+une femme qu'avec mon c&oelig;ur; vous m'avez montré
que ce qu'il y a de vraiment divin, c'est l'union de
-deux âmes.</p>
+deux âmes.</p>
<p>Heureux et calme, il attendait son bonheur sans
-impatience. Cinq mois passés déjà! Cinq mois encore,
-et la bien-aimée lui appartiendrait. A vingt-six
+impatience. Cinq mois passés déjà! Cinq mois encore,
+et la bien-aimée lui appartiendrait. A vingt-six
ans, l'existence s'ouvre si large et si belle que
-les impatiences fiévreuses s'apaisent bien vite, quand
+les impatiences fiévreuses s'apaisent bien vite, quand
on a la certitude d'un bonheur prochain.</p>
-<p>M<sup>e</sup> Denizot, notaire à Paris, se présentait chez
-Faustine le lendemain même de son arrivée.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai su que vous aviez quitté Paris après le
-malheur qui vous a frappée, Madame. D'ailleurs,
-je n'avais pas lieu de vous importuner. J'étais le
-notaire de M. de Guessaint, je suis le vôtre, et je
-connais à fond les affaires qui vous intéressent.
-Vous étiez mariés sous le régime de la communauté;
-en cas de décès, le survivant devait hériter.
-Ne voyant pas la nécessité de pourvoir à l'administration
-des biens de votre époux, présumé
-absent, je vous ai laissée tout entière à votre douleur.</p>
-
-<p>Les affaires d'intérêt ne préoccupaient guère
+<p>M<sup>e</sup> Denizot, notaire à Paris, se présentait chez
+Faustine le lendemain même de son arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai su que vous aviez quitté Paris après le
+malheur qui vous a frappée, Madame. D'ailleurs,
+je n'avais pas lieu de vous importuner. J'étais le
+notaire de M. de Guessaint, je suis le vôtre, et je
+connais à fond les affaires qui vous intéressent.
+Vous étiez mariés sous le régime de la communauté;
+en cas de décès, le survivant devait hériter.
+Ne voyant pas la nécessité de pourvoir à l'administration
+des biens de votre époux, présumé
+absent, je vous ai laissée tout entière à votre douleur.</p>
+
+<p>Les affaires d'intérêt ne préoccupaient guère
Faustine. Deux mots seulement la frappaient dans
<span class="pagenum"><a id="Page_333"> 333</a></span>
-la phrase de l'officier ministériel. Pourquoi disait-il
-en parlant de son mari «présumé absent»? M<sup>e</sup> Denizot
-lui donna tout de suite l'explication nécessaire.</p>
+la phrase de l'officier ministériel. Pourquoi disait-il
+en parlant de son mari «présumé absent»? M<sup>e</sup> Denizot
+lui donna tout de suite l'explication nécessaire.</p>
<p>&mdash;La situation est bien nette, Madame. L'article
15 du Code civil ne permet aucun doute. Lorsqu'une
-personne aura cessé de paraître au lieu de
-son domicile ou de sa résidence, et que depuis quatre
+personne aura cessé de paraître au lieu de
+son domicile ou de sa résidence, et que depuis quatre
ans on n'en aura point de nouvelles, les parties
-intéressées pourront se pourvoir devant le tribunal
-de première instance, afin que l'absence soit déclarée.</p>
+intéressées pourront se pourvoir devant le tribunal
+de première instance, afin que l'absence soit déclarée.</p>
<p>Faustine ne voyait toujours qu'une question d'affaire,
-débattue par un homme d'affaires.</p>
+débattue par un homme d'affaires.</p>
-<p>&mdash;Cependant, maître Denizot, mon mari est déjà
+<p>&mdash;Cependant, maître Denizot, mon mari est déjà
mort depuis cinq mois.</p>
<p>&mdash;Vous commettez une petite erreur, Madame.
-M. de Guessaint n'est pas considéré comme mort,
+M. de Guessaint n'est pas considéré comme mort,
mais comme <em>disparu</em>.</p>
-<p>&mdash;Je ne comprends pas bien la différence.</p>
+<p>&mdash;Je ne comprends pas bien la différence.</p>
<p>&mdash;Elle est capitale, cependant. Dans le premier
cas, vous entreriez tout de suite en possession de
-son héritage; dans le second, vous êtes forcée de
+son héritage; dans le second, vous êtes forcée de
l'attendre.</p>
<p>&mdash;Cela n'a pas beaucoup d'importance pour moi.
Que je sois plus ou moins riche, qu'importe? Si je
<span class="pagenum"><a id="Page_334"> 334</a></span>
-viens à me remarier, mon second mari m'épousera
+viens à me remarier, mon second mari m'épousera
pour moi, non pour ma fortune.</p>
<p>M<sup>e</sup> Denizot, vieux notaire, blanchi dans le respect
du Code, ne connaissait qu'une chose: <span class="smcap">LA LOI</span>. Quand
-on commettait devant lui une hérésie de jurisprudence,
-il bondissait comme si on eût attaqué une
-maîtresse adorée. En écoutant M<sup>me</sup> de Guessaint, il
-se contenta de témoigner une stupéfaction profonde.
-Il lui semblait impossible qu'une créature
-humaine pût être aussi ignorante des lois de son
-pays. Il crut avoir mal entendu et répliqua:</p>
+on commettait devant lui une hérésie de jurisprudence,
+il bondissait comme si on eût attaqué une
+maîtresse adorée. En écoutant M<sup>me</sup> de Guessaint, il
+se contenta de témoigner une stupéfaction profonde.
+Il lui semblait impossible qu'une créature
+humaine pût être aussi ignorante des lois de son
+pays. Il crut avoir mal entendu et répliqua:</p>
<p>&mdash;Je ne comprends pas bien ce que vous me
dites, Madame.</p>
<p>&mdash;C'est pourtant bien clair. Vous m'apprenez
-que je n'hériterai la fortune de mon mari qu'au
-bout d'un certain temps. Je ne récrimine pas et ne
-m'étonne pas. La question est pour moi sans importance.
+que je n'hériterai la fortune de mon mari qu'au
+bout d'un certain temps. Je ne récrimine pas et ne
+m'étonne pas. La question est pour moi sans importance.
Puisque je suis veuve...</p>
<p>Cette fois, M<sup>e</sup> Denizot sauta sur son fauteuil.</p>
-<p>&mdash;Mais vous n'êtes pas veuve, Madame!</p>
+<p>&mdash;Mais vous n'êtes pas veuve, Madame!</p>
-<p>Brusquement, Faustine devint toute pâle. Elle
-marchait à tâtons dans une impasse. Il lui semblait
-qu'elle se heurterait bientôt à un obstacle terrible.</p>
+<p>Brusquement, Faustine devint toute pâle. Elle
+marchait à tâtons dans une impasse. Il lui semblait
+qu'elle se heurterait bientôt à un obstacle terrible.</p>
<p>&mdash;Vous dites? Je ne suis pas veuve, je ne suis
pas libre?</p>
@@ -10254,428 +10216,428 @@ pas libre?</p>
<p>&mdash;Non, non, mille fois non!</p>
-<p>Faustine défaillait. Qu'était-ce donc que cette loi
-qui lui réservait subitement une si cruelle surprise?
+<p>Faustine défaillait. Qu'était-ce donc que cette loi
+qui lui réservait subitement une si cruelle surprise?
M<sup>e</sup> Denizot ne voyait pas le trouble profond
-où il jetait sa cliente. Emballé par sa passion de
+où il jetait sa cliente. Emballé par sa passion de
jurisconsulte, il reprit avec ardeur:</p>
-<p>&mdash;Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais
-lu le Code, le seul livre sérieux qu'on ait écrit!
-«Article 147: On ne peut contracter un second
+<p>&mdash;Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais
+lu le Code, le seul livre sérieux qu'on ait écrit!
+«Article 147: On ne peut contracter un second
mariage avant la dissolution du premier.&mdash;Article
47: Le mariage ne se dissout que par la
-mort.»</p>
+mort.»</p>
<p>&mdash;M. de Guessaint n'est donc pas mort?</p>
<p>&mdash;Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu
-seulement, et ce n'est pas la même chose. On n'a
-pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas retrouvé
-son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre
-mari, il faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant
-affirmer <em>à quelle heure</em>, et dans <em>quelles circonstances</em>,
-il a été tué. Bien plus, l'officier de l'état civil
-est spécialement chargé de s'assurer du décès; et il
-est censé devoir le constater toujours personnellement
+seulement, et ce n'est pas la même chose. On n'a
+pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas retrouvé
+son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre
+mari, il faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant
+affirmer <em>à quelle heure</em>, et dans <em>quelles circonstances</em>,
+il a été tué. Bien plus, l'officier de l'état civil
+est spécialement chargé de s'assurer du décès; et il
+est censé devoir le constater toujours personnellement
<em>de visu</em>. Vous ne connaissez donc pas l'article
77?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_336"> 336</a></span>
Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son
nez, comme si le notaire s'indignait qu'une femme
-du monde, élégante et jolie, ne connût pas l'article
-77! Faustine comprenait que la lutte recommençait
-pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement,
+du monde, élégante et jolie, ne connût pas l'article
+77! Faustine comprenait que la lutte recommençait
+pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement,
comme toujours. Il fallait se battre
encore? Eh bien, elle se battrait.</p>
<p>&mdash;Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur.
Mais je comprends tout de suite ce qui est
-intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me paraît
-impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait
+intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me paraît
+impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait
de vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser
-l'acte de décès d'un homme ou d'une femme
-dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant,
-quand un soldat est tué sur le champ de bataille,
-quand un voyageur disparaît dans un naufrage, ils
-ne peuvent pas être considérés comme vivants.
-L'absence de constatations entraînerait toutes sortes
-de difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards
+l'acte de décès d'un homme ou d'une femme
+dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant,
+quand un soldat est tué sur le champ de bataille,
+quand un voyageur disparaît dans un naufrage, ils
+ne peuvent pas être considérés comme vivants.
+L'absence de constatations entraînerait toutes sortes
+de difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards
douloureux.</p>
-<p>&mdash;La loi a tout prévu, Madame, dit gravement
-M<sup>e</sup> Denizot, comme s'il n'admettait pas qu'on touchât
-à l'inviolabilité du Code.</p>
+<p>&mdash;La loi a tout prévu, Madame, dit gravement
+M<sup>e</sup> Denizot, comme s'il n'admettait pas qu'on touchât
+à l'inviolabilité du Code.</p>
<p>&mdash;Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble!</p>
-<p>&mdash;La jurisprudence a dû apporter un tempérament
+<p>&mdash;La jurisprudence a dû apporter un tempérament
<span class="pagenum"><a id="Page_337"> 337</a></span>
raisonnable aux exigences de la loi. Certes, il
est des personnes auxquelles la tenue des registres
-de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer.
+de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer.
On admet donc que les tribunaux ont le droit de
-constater un décès par jugement.</p>
+constater un décès par jugement.</p>
<p>&mdash;Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien
simple.</p>
<p>&mdash;Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a
-décidé qu'en cas d'<em>incendie</em> ou de <em>naufrage</em>, la preuve
-ressortait suffisamment des témoignages, attestant
-qu'une personne a été <em>vue</em> enveloppée par les
-flammes, ou qu'elle a été <em>vue</em> engloutie par les flots.
+décidé qu'en cas d'<em>incendie</em> ou de <em>naufrage</em>, la preuve
+ressortait suffisamment des témoignages, attestant
+qu'une personne a été <em>vue</em> enveloppée par les
+flammes, ou qu'elle a été <em>vue</em> engloutie par les flots.
Mais jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais,
-en cas de disparition ou même d'absence proprement
-dite, on n'a pu suppléer à la constatation
-du décès. Quelques fortes que soient les présomptions,
+en cas de disparition ou même d'absence proprement
+dite, on n'a pu suppléer à la constatation
+du décès. Quelques fortes que soient les présomptions,
les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se
-sont toujours refusés à prononcer la dissolution d'un
+sont toujours refusés à prononcer la dissolution d'un
mariage.</p>
-<p>Faustine restait écrasée par la netteté de ces
-paroles. Elle remercia M<sup>e</sup> Denizot d'un signe de tête.
+<p>Faustine restait écrasée par la netteté de ces
+paroles. Elle remercia M<sup>e</sup> Denizot d'un signe de tête.
Elle ne pouvait pas prononcer une parole. Le notaire
-se retira, enchanté de lui-même, et charmé
-d'avoir donné une consultation de droit à une aussi
+se retira, enchanté de lui-même, et charmé
+d'avoir donné une consultation de droit à une aussi
jolie cliente.</p>
<p>La malheureuse! Tout croulait autour d'elle: le
<span class="pagenum"><a id="Page_338"> 338</a></span>
-passé, le présent et l'avenir. Jamais elle ne serait
-la femme de Jacques; le bonheur rêvé depuis cinq
+passé, le présent et l'avenir. Jamais elle ne serait
+la femme de Jacques; le bonheur rêvé depuis cinq
mois s'envolait pour ne plus revenir. Elle restait
-stupide, les yeux fixes, le corps à demi incliné, ne
-voyant plus clair dans son destin, doutant même
+stupide, les yeux fixes, le corps à demi incliné, ne
+voyant plus clair dans son destin, doutant même
de la justice de Dieu. Que faire? Elle se croyait
-libre, elle ne l'était pas; elle se croyait heureuse,
-et voilà que le malheur la ressaisissait à nouveau
-entre ses griffes pour la déchirer plus cruellement.
-Cette créature vaillante, toujours prête pour la
-lutte, voyait que même la lutte devenait impossible.
-On ne se bat pas contre des chimères, on ne
-résiste pas à l'impossible, on ne se jette pas tête
-baissée contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle
-en revenait toujours à ces deux mots qui flambaient
-devant elle comme une lueur d'incendie: «Que
-faire?» Mais, surtout, comment apprendre à Jacques
-le désastre qui les frappait? Survivrait-il à ce coup
-imprévu? Généreuse et chevaleresque comme
+libre, elle ne l'était pas; elle se croyait heureuse,
+et voilà que le malheur la ressaisissait à nouveau
+entre ses griffes pour la déchirer plus cruellement.
+Cette créature vaillante, toujours prête pour la
+lutte, voyait que même la lutte devenait impossible.
+On ne se bat pas contre des chimères, on ne
+résiste pas à l'impossible, on ne se jette pas tête
+baissée contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle
+en revenait toujours à ces deux mots qui flambaient
+devant elle comme une lueur d'incendie: «Que
+faire?» Mais, surtout, comment apprendre à Jacques
+le désastre qui les frappait? Survivrait-il à ce coup
+imprévu? Généreuse et chevaleresque comme
toujours, elle plaignait Jacques plus encore
-qu'elle-même. Elle se savait moins nerveuse et
-plus résistante que lui contre les découragements
-et les dégoûts de la vie. S'il allait se tuer?
-Pour la première fois, depuis que la pensée s'était
-éveillée en elle, Faustine hésitait. Son devoir lui
+qu'elle-même. Elle se savait moins nerveuse et
+plus résistante que lui contre les découragements
+et les dégoûts de la vie. S'il allait se tuer?
+Pour la première fois, depuis que la pensée s'était
+éveillée en elle, Faustine hésitait. Son devoir lui
paraissait trouble. Et de nouveau, un immense
<span class="pagenum"><a id="Page_339"> 339</a></span>
-désespoir l'envahissait; de nouveau, elle s'interrogeait,
-se demandant pour la troisième fois: «Que
-faire?»</p>
+désespoir l'envahissait; de nouveau, elle s'interrogeait,
+se demandant pour la troisième fois: «Que
+faire?»</p>
-<p>Son c&oelig;ur trouvait une réponse que sa conscience
+<p>Son c&oelig;ur trouvait une réponse que sa conscience
n'approuvait pas.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_340"> 340</a></span></p>
<h3>IX</h3>
-<p>En apprenant la vérité, Jacques courba la tête. Ses
-colères, ses violences, ses ardeurs d'autrefois avaient
-disparu. L'amour qu'il éprouvait pour Faustine subissait
-de trop fréquentes secousses. Sa nature, plus
-nerveuse que forte, ne pouvait plus résister. Étendu
-sur le canapé, dans son atelier, il usait ses journées
-dans un abattement vague, d'où la pensée restait
+<p>En apprenant la vérité, Jacques courba la tête. Ses
+colères, ses violences, ses ardeurs d'autrefois avaient
+disparu. L'amour qu'il éprouvait pour Faustine subissait
+de trop fréquentes secousses. Sa nature, plus
+nerveuse que forte, ne pouvait plus résister. Étendu
+sur le canapé, dans son atelier, il usait ses journées
+dans un abattement vague, d'où la pensée restait
absente. Il fumait des cigarettes, il causait avec
ceux de ses amis qui venaient le voir, mais ce jeune
-homme, naguère si plein de vie, semblait maintenant
-frappé à mort. Il devenait très doux, ne s'irritait
-de rien, comme si rien ne méritait plus qu'il
-s'en occupât. Le soir, il allait chez M<sup>me</sup> de Guessaint.
+homme, naguère si plein de vie, semblait maintenant
+frappé à mort. Il devenait très doux, ne s'irritait
+de rien, comme si rien ne méritait plus qu'il
+s'en occupât. Le soir, il allait chez M<sup>me</sup> de Guessaint.
Mais l'un et l'autre avaient l'air, maintenant,
-de se craindre et de s'éviter. Françoise, seule, ne
-désespérait pas. Cette loi qu'on lui opposait lui
+de se craindre et de s'éviter. Françoise, seule, ne
+désespérait pas. Cette loi qu'on lui opposait lui
<span class="pagenum"><a id="Page_341"> 341</a></span>
paraissait absurde. Elle n'admettait pas qu'on ne
-pût prouver la mort d'un homme tué. Voyant dépérir
-son fils, elle s'exaspérait, mais elle ne se
+pût prouver la mort d'un homme tué. Voyant dépérir
+son fils, elle s'exaspérait, mais elle ne se
lassait pas. La femme du peuple se retrouvait tout
-à coup avec ses confiances irraisonnées et ses crédulités
-naïves. M<sup>me</sup> Rosny comptait sur un hasard,
-sur quelque chose d'inattendu. Est-ce que l'imprévu,
-à deux reprises différentes, n'avait pas
-changé brusquement l'existence de Jacques et de
-Faustine? Mais Jacques, lui, ne croyait plus à rien,
-et M<sup>me</sup> de Guessaint épiait avec angoisse sur son
+à coup avec ses confiances irraisonnées et ses crédulités
+naïves. M<sup>me</sup> Rosny comptait sur un hasard,
+sur quelque chose d'inattendu. Est-ce que l'imprévu,
+à deux reprises différentes, n'avait pas
+changé brusquement l'existence de Jacques et de
+Faustine? Mais Jacques, lui, ne croyait plus à rien,
+et M<sup>me</sup> de Guessaint épiait avec angoisse sur son
visage la marche de sa douleur.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que vous n'êtes pas inquiet de lui?
+<p>&mdash;Est-ce que vous n'êtes pas inquiet de lui?
demandait-elle un jour au docteur Grandier.</p>
-<p>&mdash;Très inquiet. Tous ces chocs successifs ont
-ébranlé le système nerveux. Autrefois, cela s'appelait
-fièvre de langueur ou consomption; aujourd'hui
-cela s'appelle anémie cérébrale; le résultat est le
-même.</p>
+<p>&mdash;Très inquiet. Tous ces chocs successifs ont
+ébranlé le système nerveux. Autrefois, cela s'appelait
+fièvre de langueur ou consomption; aujourd'hui
+cela s'appelle anémie cérébrale; le résultat est le
+même.</p>
-<p>Il s'épuisait d'amour et de désespoir: elle le sentait
+<p>Il s'épuisait d'amour et de désespoir: elle le sentait
bien. La jeunesse pourrait-elle triompher
d'une maladie purement morale? Viendrait-il une
-heure où l'excitation du travail et l'ivresse du succès
-réveilleraient dans ce c&oelig;ur la force et le
-désir de vivre? Faustine discutait tout cela en elle-même.
+heure où l'excitation du travail et l'ivresse du succès
+réveilleraient dans ce c&oelig;ur la force et le
+désir de vivre? Faustine discutait tout cela en elle-même.
Elle se rappelait l'aventure de Nelly et de
<span class="pagenum"><a id="Page_342"> 342</a></span>
son mari; et de nouveau, cette histoire humaine et
-comique exerçait sur elle une influence physiologique.
-Certaines pensées blessaient la délicatesse
+comique exerçait sur elle une influence physiologique.
+Certaines pensées blessaient la délicatesse
de son esprit. Mais elle comprenait bien que les
-hommes ne sont point faits pour les sentiments élégiaques
-et les aspirations éthérées. Jacques la chérissait
-profondément, mais il la désirait ardemment.
-Faustine aimait, et elle tenait à son amour. C'était
-le seul bonheur qui lui restât dans la vie, la seule
-espérance qui illuminât encore son horizon. Et
-toujours elle en revenait dans ses hésitations à
-l'exemple de M. Percier, ce mari amoureux et infidèle
-parce qu'il était amoureux. La femme peut
-éprouver un amour platonique. C'est sa grande
-supériorité sur l'homme, qui lui est inférieur dans
-l'ordre des sentiments élevés. Elle pousse jusqu'à
-l'exaltation l'héroïsme du sacrifice, elle se grise
-avec son abnégation pour se donner une force factice,
+hommes ne sont point faits pour les sentiments élégiaques
+et les aspirations éthérées. Jacques la chérissait
+profondément, mais il la désirait ardemment.
+Faustine aimait, et elle tenait à son amour. C'était
+le seul bonheur qui lui restât dans la vie, la seule
+espérance qui illuminât encore son horizon. Et
+toujours elle en revenait dans ses hésitations à
+l'exemple de M. Percier, ce mari amoureux et infidèle
+parce qu'il était amoureux. La femme peut
+éprouver un amour platonique. C'est sa grande
+supériorité sur l'homme, qui lui est inférieur dans
+l'ordre des sentiments élevés. Elle pousse jusqu'à
+l'exaltation l'héroïsme du sacrifice, elle se grise
+avec son abnégation pour se donner une force factice,
qui lui permet d'atteindre jusqu'au sublime.
-Mais lorsqu'elle possède un esprit vaillant, une intelligence
+Mais lorsqu'elle possède un esprit vaillant, une intelligence
lucide, elle voit tout de suite le but vers
lequel il faut marcher.</p>
-<p>Un après-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis
-la destruction de leurs espérances, c'était la
-première fois qu'elle y venait. Jacques se leva brusquement
-lorsqu'il l'aperçut.</p>
+<p>Un après-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis
+la destruction de leurs espérances, c'était la
+première fois qu'elle y venait. Jacques se leva brusquement
+lorsqu'il l'aperçut.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_343"> 343</a></span>
&mdash;Mon amie, est-ce que je ne ferais pas mieux
-de partir bien loin? Tout me lasse et me décourage.
-Je sens que je suis très près de la mort, et je n'ai
-pas même la force de l'attendre. Je vous invoque
-une dernière fois. Vous qui êtes ma bonne fée, il
+de partir bien loin? Tout me lasse et me décourage.
+Je sens que je suis très près de la mort, et je n'ai
+pas même la force de l'attendre. Je vous invoque
+une dernière fois. Vous qui êtes ma bonne fée, il
est impossible que vous ne soyez pas mon ange
consolateur, il est impossible que vous ne refassiez
-pas du bonheur avec notre malheur à tous les deux!</p>
+pas du bonheur avec notre malheur à tous les deux!</p>
-<p>Elle le regardait de ses yeux clairs où brillait une
-tendre loyauté; et, très doucement:</p>
+<p>Elle le regardait de ses yeux clairs où brillait une
+tendre loyauté; et, très doucement:</p>
-<p>&mdash;Quand j'ai vu que je ne pouvais pas être votre
-femme, je me suis demandé ce que je devais faire.
+<p>&mdash;Quand j'ai vu que je ne pouvais pas être votre
+femme, je me suis demandé ce que je devais faire.
Mon c&oelig;ur et ma conscience ne se trouvaient pas
d'accord. Mais il ne s'agit plus de moi, aujourd'hui.
Ce n'est pas pour moi que je vous aime, c'est pour
-vous. Être votre bonne fée, vous toucher de ma
+vous. Être votre bonne fée, vous toucher de ma
baguette? O cher, retenez bien mes paroles. Je ne
-tiens à la vie que pour rendre la vôtre heureuse. Il y
-a une différence entre nous deux. Vous m'aimez
-passionnément: moi, je vous aime tendrement.
-Le ressort de la volonté s'est brisé chez vous. Vous
-vous abandonnez au désespoir et vous ne cherchez
-même plus à lutter. Vous croyez me connaître?
-Est-ce que l'homme connaît jamais celle dont il est
-aimé? Vous savez que j'ai des idées absolues sur les
+tiens à la vie que pour rendre la vôtre heureuse. Il y
+a une différence entre nous deux. Vous m'aimez
+passionnément: moi, je vous aime tendrement.
+Le ressort de la volonté s'est brisé chez vous. Vous
+vous abandonnez au désespoir et vous ne cherchez
+même plus à lutter. Vous croyez me connaître?
+Est-ce que l'homme connaît jamais celle dont il est
+aimé? Vous savez que j'ai des idées absolues sur les
devoirs de la femme en ce bas monde. Je n'admets
<span class="pagenum"><a id="Page_344"> 344</a></span>
pas les compromissions vulgaires, le mensonge me
-révolte, et j'ai le dégoût de ces amours qui se cachent
-comme si elles avaient honte d'elles-mêmes.
-Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas être
-mon mari, vous ne m'avez plus rien demandé. Vous
+révolte, et j'ai le dégoût de ces amours qui se cachent
+comme si elles avaient honte d'elles-mêmes.
+Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas être
+mon mari, vous ne m'avez plus rien demandé. Vous
n'ignoriez pas que j'eusse trop souffert de m'avilir
-à mes propres yeux et de déchoir dans l'estime que
-j'ai de moi-même. J'ai bien songé à tout cela. Maintenant,
+à mes propres yeux et de déchoir dans l'estime que
+j'ai de moi-même. J'ai bien songé à tout cela. Maintenant,
je vois nettement mon devoir. Je vous aime,
-vous m'aimez; Jacques, ne désespérez plus, et fiez-vous
-à moi!</p>
+vous m'aimez; Jacques, ne désespérez plus, et fiez-vous
+à moi!</p>
<p>&mdash;Faustine!...</p>
<p>Il croyait comprendre ces paroles tendres et un
-peu mystérieuses. Il voulait la saisir entre ses bras,
-la couvrir de baisers. Elle se défendait doucement,
-mais avec fermeté.</p>
+peu mystérieuses. Il voulait la saisir entre ses bras,
+la couvrir de baisers. Elle se défendait doucement,
+mais avec fermeté.</p>
-<p>&mdash;Je vous ai dit de vous fier à moi, murmura-t-elle.
+<p>&mdash;Je vous ai dit de vous fier à moi, murmura-t-elle.
Je partirai de Paris demain. Vous serez trois
jours sans lettre. Attendez trois jours.</p>
<p>Il voulut l'interroger; elle lui mit gentiment la
-main sur les lèvres, sans répondre un seul mot.
+main sur les lèvres, sans répondre un seul mot.
Pauvre Faustine! Pendant bien des jours et bien
-des nuits, sa chasteté avait lutté contre son amour.
-Se donner à Jacques, tomber de son piédestal, rouler
+des nuits, sa chasteté avait lutté contre son amour.
+Se donner à Jacques, tomber de son piédestal, rouler
dans la chute vulgaire et banale! Elle aimait. Elle
-se savait follement aimée. Elle sentait que Jacques
+se savait follement aimée. Elle sentait que Jacques
<span class="pagenum"><a id="Page_345"> 345</a></span>
-ne résisterait pas sans doute à ces coups répétés du
-destin. Qu'était-elle? Une femme ignorée, bien peu
+ne résisterait pas sans doute à ces coups répétés du
+destin. Qu'était-elle? Une femme ignorée, bien peu
de chose, quand il s'agissait de l'existence, de l'avenir,
-du génie d'un grand artiste. Sa tendresse
-plaidait tout bas pour elle-même et pour lui. Pourquoi
-refuserait-elle de faire leur bonheur à tous les
+du génie d'un grand artiste. Sa tendresse
+plaidait tout bas pour elle-même et pour lui. Pourquoi
+refuserait-elle de faire leur bonheur à tous les
deux? Quel serment la liait encore? Qui trahissait-elle?
-Elle ne devait plus rien qu'à sa conscience, et
-sa conscience pure ne la défendait même plus. Du
+Elle ne devait plus rien qu'à sa conscience, et
+sa conscience pure ne la défendait même plus. Du
moins, ne voulait-elle pas tomber vulgairement.
-Puisqu'elle se donnait, elle se donnerait honnêtement,
-comme une honnête femme qui cède à sa réflexion
-et à sa volonté, et non pas à l'entraînement
+Puisqu'elle se donnait, elle se donnerait honnêtement,
+comme une honnête femme qui cède à sa réflexion
+et à sa volonté, et non pas à l'entraînement
fougueux d'une passion.</p>
<p>En effet, elle partit le lendemain avec Marius, et
-alla droit à La Birochère. Décembre commençait.
+alla droit à La Birochère. Décembre commençait.
Le vent soufflait du large, et la mer tumultueuse
-brisait contre les hautes falaises ses efforts désespérés.
-La forêt, noire à présent, étalait dans la plaine
-rase ses arbres dénudés. Le ciel roulait des nuages
-gris, où se détachait, comme un semis de taches
-blanches, le vol capricieux des goélands et des
+brisait contre les hautes falaises ses efforts désespérés.
+La forêt, noire à présent, étalait dans la plaine
+rase ses arbres dénudés. Le ciel roulait des nuages
+gris, où se détachait, comme un semis de taches
+blanches, le vol capricieux des goélands et des
mouettes. Dans le triste encadrement de l'hiver,
-Faustine retrouvait ces mêmes paysages qu'elle
-parcourait toute joyeuse pendant les jours cléments
+Faustine retrouvait ces mêmes paysages qu'elle
+parcourait toute joyeuse pendant les jours cléments
de l'automne. Le vieux sous-officier qui habitait la
<span class="pagenum"><a id="Page_346"> 346</a></span>
-maison de garde fut très étonné en revoyant M<sup>me</sup> de
+maison de garde fut très étonné en revoyant M<sup>me</sup> de
Guessaint. Elle savait que la famille de ce brave
-homme était en Normandie. Elle lui expliqua que,
-pour des raisons particulières, elle désirait rester
-seule avec Marius à La Birochère, et lui remettant
+homme était en Normandie. Elle lui expliqua que,
+pour des raisons particulières, elle désirait rester
+seule avec Marius à La Birochère, et lui remettant
deux mille francs, elle le pria de retourner chez lui
-pour six semaines. Il partit le soir même, ravi de
-cette aubaine, enchanté de distraire ses ennuis par
+pour six semaines. Il partit le soir même, ravi de
+cette aubaine, enchanté de distraire ses ennuis par
un voyage. A sa place, Marius s'installa dans la
maison de garde. Faustine savait que, pour ce vieux
-serviteur, tout ce qu'elle faisait était bien fait. Elle
-lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny à
-La Birochère, sans que personne soupçonnât leur
-présence. Pas un citadin ne s'attardait si tard sur
-cette plage ignorée. Pornic lui-même, à cette époque
-de l'année, perdait ses derniers hôtes. Qu'importait
-aux rares pêcheurs du petit village de voir
-M<sup>me</sup> de Guessaint seule ou avec un étranger? Pour
-plus de sûreté, Faustine n'avait pas amené sa
+serviteur, tout ce qu'elle faisait était bien fait. Elle
+lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny à
+La Birochère, sans que personne soupçonnât leur
+présence. Pas un citadin ne s'attardait si tard sur
+cette plage ignorée. Pornic lui-même, à cette époque
+de l'année, perdait ses derniers hôtes. Qu'importait
+aux rares pêcheurs du petit village de voir
+M<sup>me</sup> de Guessaint seule ou avec un étranger? Pour
+plus de sûreté, Faustine n'avait pas amené sa
femme de chambre de Paris. Elle ferait venir deux
Nantaises: Marius s'occuperait des provisions avec
elles.</p>
-<p>Quand tous les préparatifs furent terminés, elle
-écrivit à Jacques ces quelques mots: «Partez pour
-La Birochère dès que vous recevrez cette lettre.
-Vous arriverez à dix heures du soir, et vous trouverez
+<p>Quand tous les préparatifs furent terminés, elle
+écrivit à Jacques ces quelques mots: «Partez pour
+La Birochère dès que vous recevrez cette lettre.
+Vous arriverez à dix heures du soir, et vous trouverez
<span class="pagenum"><a id="Page_347"> 347</a></span>
-Marius à la gare.» En lisant ces lignes, Jacques
-pâlit. Il reconnaissait la délicatesse profonde de
-son amie. C'est là-bas qu'elle voulait se donner à
-lui, au milieu des mille témoins de leur bonheur
+Marius à la gare.» En lisant ces lignes, Jacques
+pâlit. Il reconnaissait la délicatesse profonde de
+son amie. C'est là-bas qu'elle voulait se donner à
+lui, au milieu des mille témoins de leur bonheur
naissant. A vingt-six ans, le corps a des ressorts
inattendus. Il retrouva d'un seul coup toute sa foi,
-toute son énergie, toute sa volonté. Elle l'attendait!
-Il répétait ces trois mots avec un ravissement
+toute son énergie, toute sa volonté. Elle l'attendait!
+Il répétait ces trois mots avec un ravissement
infini. Elle allait donc lui appartenir, celle qu'il
-aimait et qu'il désirait passionnément. Le train
-qui l'emportait lui semblait trop lent au gré de
+aimait et qu'il désirait passionnément. Le train
+qui l'emportait lui semblait trop lent au gré de
son impatience nerveuse. Elle l'attendait! Il aurait
voulu crier son bonheur. Il se sentait comme
-angoissé par l'ivresse de son espérance. Il fermait
+angoissé par l'ivresse de son espérance. Il fermait
les yeux, et dans une vision rapide, il l'apercevait,
-cette belle créature, se laissant glisser
-entre ses bras, troublée et rougissante. Elle l'attendait!...</p>
-
-<p>Faustine n'avait rien à lui expliquer. Il devinait
-tout. Elle voulait lui appartenir comme une épouse
-qui se donne, non comme une maîtresse qui se
-livre. Un feu brillant éclairait la chambre nuptiale
-de ces deux fiancés de l'amour. Quand il pénétra
-dans la grande pièce, claire et parfumée, Jacques
+cette belle créature, se laissant glisser
+entre ses bras, troublée et rougissante. Elle l'attendait!...</p>
+
+<p>Faustine n'avait rien à lui expliquer. Il devinait
+tout. Elle voulait lui appartenir comme une épouse
+qui se donne, non comme une maîtresse qui se
+livre. Un feu brillant éclairait la chambre nuptiale
+de ces deux fiancés de l'amour. Quand il pénétra
+dans la grande pièce, claire et parfumée, Jacques
vit Faustine devant lui, le regardant sans crainte,
-mais avec une émotion profonde, et ce fut sa vie
+mais avec une émotion profonde, et ce fut sa vie
<span class="pagenum"><a id="Page_348"> 348</a></span>
-tout entière qu'elle donna dans le premier baiser
-de sa chasteté vaincue.</p>
+tout entière qu'elle donna dans le premier baiser
+de sa chasteté vaincue.</p>
<hr class="c15" />
-<p>Pendant un mois, ils vécurent ainsi, enchantés
+<p>Pendant un mois, ils vécurent ainsi, enchantés
et ravis, oubliant le monde, oubliant les autres
-créatures. Il n'y eut pas une ombre à leur bonheur,
+créatures. Il n'y eut pas une ombre à leur bonheur,
et pas une tache dans leur ciel. Le plus souvent,
-ils restaient enfermés toute la journée, jamais
+ils restaient enfermés toute la journée, jamais
las de se contempler l'un l'autre, ni de se redire
-ces mille paroles naïves que des amoureux se répètent
-à l'infini. Quelquefois, bien protégés contre
-l'inclémence du froid, ils partaient à pied, riant de
-la bise glaciale; ou, quand le soleil de décembre
-luisait dans le ciel bleu pâle, ils s'enfonçaient au
-milieu des arbres sans feuilles de leur chère forêt
-déserte. La nature s'était plu à créer ces deux êtres
+ces mille paroles naïves que des amoureux se répètent
+à l'infini. Quelquefois, bien protégés contre
+l'inclémence du froid, ils partaient à pied, riant de
+la bise glaciale; ou, quand le soleil de décembre
+luisait dans le ciel bleu pâle, ils s'enfonçaient au
+milieu des arbres sans feuilles de leur chère forêt
+déserte. La nature s'était plu à créer ces deux êtres
exactement l'un pour l'autre. Il y avait entre eux
-un accord harmonieux: ils vibraient à l'unisson.
-Leur c&oelig;ur et leur intelligence se complétaient si
-bien que Faustine devinait les pensées de Jacques
-avant qu'il eût parlé, et que Jacques comprenait
-Faustine sans qu'elle lui eût rien dit. Jamais un
+un accord harmonieux: ils vibraient à l'unisson.
+Leur c&oelig;ur et leur intelligence se complétaient si
+bien que Faustine devinait les pensées de Jacques
+avant qu'il eût parlé, et que Jacques comprenait
+Faustine sans qu'elle lui eût rien dit. Jamais un
homme et une femme ne se sentirent aussi absolument
faits pour la vie intime du mariage. Ces
<span class="pagenum"><a id="Page_349"> 349</a></span>
-amants méritaient d'être des époux pour qui la
-chaîne est légère et que la mort seule peut séparer.
-Ils se plaisaient à oublier qu'ils ne pouvaient pas
-même s'épouser; qu'un obstacle insurmontable se
-dressait entre eux, pareil à ces murs de bronze que
-les génies malfaisants des contes de fées font surgir
-devant les trésors fantastiques. Ils oubliaient tout;
-et les êtres qu'ils avaient aimés jusque-là, et la vie
-extérieure, et le monde qui demande toujours
+amants méritaient d'être des époux pour qui la
+chaîne est légère et que la mort seule peut séparer.
+Ils se plaisaient à oublier qu'ils ne pouvaient pas
+même s'épouser; qu'un obstacle insurmontable se
+dressait entre eux, pareil à ces murs de bronze que
+les génies malfaisants des contes de fées font surgir
+devant les trésors fantastiques. Ils oubliaient tout;
+et les êtres qu'ils avaient aimés jusque-là, et la vie
+extérieure, et le monde qui demande toujours
compte aux heureux d'un bonheur qu'il n'a point
permis...</p>
-<p>Une lettre de Nelly vint éveiller Faustine et lui
-rappeler qu'elle n'était pas seule au monde. Très
-délicatement, la jeune femme disait à son amie
-qu'on commençait à s'étonner un peu de son départ
-imprévu. Une ou deux personnes rapprochaient ce
-départ de l'absence de Jacques. Il fallait craindre
-que la méchanceté ne s'emparât de ces propos,
+<p>Une lettre de Nelly vint éveiller Faustine et lui
+rappeler qu'elle n'était pas seule au monde. Très
+délicatement, la jeune femme disait à son amie
+qu'on commençait à s'étonner un peu de son départ
+imprévu. Une ou deux personnes rapprochaient ce
+départ de l'absence de Jacques. Il fallait craindre
+que la méchanceté ne s'emparât de ces propos,
vaguement malveillants. M<sup>me</sup> Percier donnait une
autre raison qui achevait de persuader Faustine. La
-mission scientifique dirigée par le colonel Maubert
-était arrivée à Marseille. Or M<sup>me</sup> de Guessaint ne
-désespérait pas encore d'établir, par un acte officiel,
-le décès de son mari. Selon M<sup>e</sup> Denizot, il
-fallait des témoignages, des dépositions précises; il
+mission scientifique dirigée par le colonel Maubert
+était arrivée à Marseille. Or M<sup>me</sup> de Guessaint ne
+désespérait pas encore d'établir, par un acte officiel,
+le décès de son mari. Selon M<sup>e</sup> Denizot, il
+fallait des témoignages, des dépositions précises; il
importait donc d'interroger le colonel et ses compagnons
<span class="pagenum"><a id="Page_350"> 350</a></span>
de route. Ils rentraient en France deux mois
-et demi après leur départ. Ce retour rapide, causé
-peut-être par un échec, devait laisser aux voyageurs
-des impressions très fraîches de ce drame encore
-récent.</p>
+et demi après leur départ. Ce retour rapide, causé
+peut-être par un échec, devait laisser aux voyageurs
+des impressions très fraîches de ce drame encore
+récent.</p>
-<p>&mdash;Hélas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un
-soir à Jacques.</p>
+<p>&mdash;Hélas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un
+soir à Jacques.</p>
<p>&mdash;Nous partons!</p>
<p>&mdash;Il le faut.</p>
-<p>&mdash;Nous étions si heureux ici, murmura-t-il en
+<p>&mdash;Nous étions si heureux ici, murmura-t-il en
soupirant.</p>
<p>&mdash;Ingrat! Est-ce que je ne souffre pas de m'en
-aller, d'abandonner la chère retraite où nous venons
-de vivre des jours délicieux? Lisez ce que
-m'écrit Nelly. Nous avons peut-être à lutter encore;
-cette fois, ce sera pour conquérir le même bonheur,
+aller, d'abandonner la chère retraite où nous venons
+de vivre des jours délicieux? Lisez ce que
+m'écrit Nelly. Nous avons peut-être à lutter encore;
+cette fois, ce sera pour conquérir le même bonheur,
mais alors sans limite, sans obstacle, et tel que nul
n'y pourra toucher!</p>
@@ -10684,288 +10646,288 @@ n'y pourra toucher!</p>
<h3>X</h3>
<p>Louis Maubert, au lendemain de la Commune,
-avait quitté son bataillon de chasseurs à pied, pour
+avait quitté son bataillon de chasseurs à pied, pour
entrer dans l'infanterie de marine, comme tant
-d'autres officiers qui espéraient un avancement
-plus rapide, et l'événement ne trahissait pas sa confiance.
-Pendant dix ans, il faisait un très rude métier
-au Sénégal, à la Guyane, et en Cochinchine.
-On ne vit pas impunément et pendant tant d'années
-sous le dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq
+d'autres officiers qui espéraient un avancement
+plus rapide, et l'événement ne trahissait pas sa confiance.
+Pendant dix ans, il faisait un très rude métier
+au Sénégal, à la Guyane, et en Cochinchine.
+On ne vit pas impunément et pendant tant d'années
+sous le dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq
ans, le colonel Maubert paraissait en avoir
quarante. Chauve maintenant, bruni par le soleil
-dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité
-que rien ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant
-jeune homme d'autrefois. Désirant envoyer une
+dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité
+que rien ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant
+jeune homme d'autrefois. Désirant envoyer une
mission dans le Sud-Oranais, le ministre de la marine
<span class="pagenum"><a id="Page_352"> 352</a></span>
ne pouvait pas mieux choisir que cet officier
-intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement
+intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement
du voyage, le colonel Maubert s'apercevait
-qu'il était mal outillé pour l'entreprendre. Sans
-fausse honte, il revenait directement à Paris, pour
-expliquer les causes de son insuccès relatif. Un
-matin, il reçut une lettre dont la signature le fit
+qu'il était mal outillé pour l'entreprendre. Sans
+fausse honte, il revenait directement à Paris, pour
+expliquer les causes de son insuccès relatif. Un
+matin, il reçut une lettre dont la signature le fit
tressaillir. M<sup>me</sup> de Guessaint le priait de vouloir
bien passer chez elle.</p>
-<p>On l'avait interrogé au ministère sur cette mort
-restée mystérieuse. Il disait son opinion très nettement.
-M. de Guessaint, géographe instruit, voyageur
-expérimenté, aimait un peu trop les femmes.
-Il s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran,
+<p>On l'avait interrogé au ministère sur cette mort
+restée mystérieuse. Il disait son opinion très nettement.
+M. de Guessaint, géographe instruit, voyageur
+expérimenté, aimait un peu trop les femmes.
+Il s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran,
de la belle Yelma, une Mauresque aux formes opulentes,
-au teint mat, aux yeux allongés, et, malgré
-la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui
+au teint mat, aux yeux allongés, et, malgré
+la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui
rendre visite en plein jour. Le soir, il retournait
-chez elle, et dès lors on ne le revoyait plus. Le colonel
-ne pouvait pas prouver que le sieur Enoussi fût le
+chez elle, et dès lors on ne le revoyait plus. Le colonel
+ne pouvait pas prouver que le sieur Enoussi fût le
coupable; mais il restait convaincu que des hommes
-payés par le Tunisien avaient assassiné son trop
-galant compagnon. Dans ces pays restés arabes,
-malgré la domination française, il est toujours facile
+payés par le Tunisien avaient assassiné son trop
+galant compagnon. Dans ces pays restés arabes,
+malgré la domination française, il est toujours facile
de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais
-très méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup,
+très méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup,
<span class="pagenum"><a id="Page_353"> 353</a></span>
en pleine nuit, quand il sort d'une maison suspecte,
et de le tuer d'un coup de couteau. La mer est une
-complice à qui l'on peut se fier. On attache une
+complice à qui l'on peut se fier. On attache une
lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans
les flots, et ils ne trahissent pas le secret qu'on leur
donne en garde. Le procureur d'Oran partageait un
peu l'opinion du colonel Maubert. Mais il lui paraissait
impossible d'entamer une instruction sans avoir
-une preuve certaine. Il est commode d'arrêter un
-Français, de l'emprisonner, et de l'intimider par des
-menaces. Avec les Arabes, ces procédés européens
-échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme
+une preuve certaine. Il est commode d'arrêter un
+Français, de l'emprisonner, et de l'intimider par des
+menaces. Avec les Arabes, ces procédés européens
+échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme
calme. Leur nature flegmatique ne se trahit
jamais. Puis, l'arrestation du sieur Enoussi, marchand
-riche et bien posé, opérée sans motif apparent,
-eût soulevé trop de colères. «L'affaire Guessaint»,
-comme on disait à Oran, allait donc grossir
-le nombre des crimes mystérieux que la justice
-connaît sans pouvoir les punir.</p>
+riche et bien posé, opérée sans motif apparent,
+eût soulevé trop de colères. «L'affaire Guessaint»,
+comme on disait à Oran, allait donc grossir
+le nombre des crimes mystérieux que la justice
+connaît sans pouvoir les punir.</p>
<p>La lettre de M<sup>me</sup> de Guessaint embarrassait le colonel.
-Que dirait-il à la veuve de son compagnon?
-Irait-il lui raconter que son mari avait succombé à sa
-passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque?
+Que dirait-il à la veuve de son compagnon?
+Irait-il lui raconter que son mari avait succombé à sa
+passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque?
Son ami, M. de Merson, le rassura bien
vite.</p>
-<p>&mdash;Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirme
+<p>&mdash;Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirme
<span class="pagenum"><a id="Page_354"> 354</a></span>
-que vous ne désolerez pas outre mesure cette jolie
-veuve. Elle n'ignorait pas les m&oelig;urs légèrement
+que vous ne désolerez pas outre mesure cette jolie
+veuve. Elle n'ignorait pas les m&oelig;urs légèrement
musulmanes de son mari; et... bien entre nous,
tout ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence
-à la pleurante Arthémise, veuve de Mausole.</p>
+à la pleurante Arthémise, veuve de Mausole.</p>
<p>&mdash;Le fait est que Guessaint...</p>
-<p>&mdash;Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire
-vous interroger pour avoir la preuve du décès
+<p>&mdash;Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire
+vous interroger pour avoir la preuve du décès
de son mari. Car enfin, elle se trouve dans une situation
embarrassante, la pauvre femme. Elle est
-veuve... sans l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas
-se remarier! Dites-lui donc tout sans hésiter. Si
-vous pouvez l'aider à établir nettement sa situation
+veuve... sans l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas
+se remarier! Dites-lui donc tout sans hésiter. Si
+vous pouvez l'aider à établir nettement sa situation
devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service!</p>
-<p>Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel
-n'hésita pas. Il répondit à M<sup>me</sup> de Guessaint qu'il
-se mettait complètement à ses ordres, et qu'il aurait
+<p>Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel
+n'hésita pas. Il répondit à M<sup>me</sup> de Guessaint qu'il
+se mettait complètement à ses ordres, et qu'il aurait
l'honneur de se rendre chez elle le surlendemain,
-à deux heures de l'après-midi.</p>
-
-<p>Prévenue de cette visite, M<sup>me</sup> Rosny témoigna le
-désir d'y assister. Un changement étrange se faisait
-chez Françoise. Elle n'ignorait pas pourquoi
-son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait.
-Il allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui
-s'adoraient, et que la vie cruelle séparait brusquement,
+à deux heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Prévenue de cette visite, M<sup>me</sup> Rosny témoigna le
+désir d'y assister. Un changement étrange se faisait
+chez Françoise. Elle n'ignorait pas pourquoi
+son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait.
+Il allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui
+s'adoraient, et que la vie cruelle séparait brusquement,
<span class="pagenum"><a id="Page_355"> 355</a></span>
devaient fatalement tomber dans les bras l'un
-de l'autre. M<sup>me</sup> Rosny se réjouissait d'un mariage
+de l'autre. M<sup>me</sup> Rosny se réjouissait d'un mariage
entre Jacques et M<sup>me</sup> de Guessaint. Elle savait Faustine
-bonne, tendre, dévouée; elle savait que jamais
-elle n'aurait pu rencontrer une bru mieux disposée
-pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune
-fille d'autrefois étouffait complètement la rancune
+bonne, tendre, dévouée; elle savait que jamais
+elle n'aurait pu rencontrer une bru mieux disposée
+pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune
+fille d'autrefois étouffait complètement la rancune
de ses jalousies maternelles. Puis, d'autres raisons,
plus vulgaires, plaidaient en faveur de ce mariage,
-dans ce c&oelig;ur exclusif et passionné. Au point de vue
-des sentiments, Faustine représentait pour elle la
-belle-fille idéale. Au point de vue de l'ambition,
-elle n'eût jamais rêvé pour son fils un mariage aussi
-éclatant. L'immense fortune de M<sup>me</sup> de Guessaint,
+dans ce c&oelig;ur exclusif et passionné. Au point de vue
+des sentiments, Faustine représentait pour elle la
+belle-fille idéale. Au point de vue de l'ambition,
+elle n'eût jamais rêvé pour son fils un mariage aussi
+éclatant. L'immense fortune de M<sup>me</sup> de Guessaint,
sa haute situation dans le monde, ses alliances de
-famille aplanissaient d'un coup bien des difficultés
-dans la vie de l'artiste. Il se trouvait soudain rapproché
-de ce but où elle voulait le conduire par
-des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle
-revanche éclatante elle prenait subitement contre
+famille aplanissaient d'un coup bien des difficultés
+dans la vie de l'artiste. Il se trouvait soudain rapproché
+de ce but où elle voulait le conduire par
+des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle
+revanche éclatante elle prenait subitement contre
les riches et les heureux de ce monde! Le fils du
-communard fusillé comme un chien au coin d'une
-route, épousait la fille d'un général de division,
-d'un homme apparenté aux plus nobles familles:
-c'était pour elle une jouissance intime et profonde.
-Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se dérobait.
+communard fusillé comme un chien au coin d'une
+route, épousait la fille d'un général de division,
+d'un homme apparenté aux plus nobles familles:
+c'était pour elle une jouissance intime et profonde.
+Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se dérobait.
<span class="pagenum"><a id="Page_356"> 356</a></span>
Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours
-redouté: <em>la</em> maîtresse; maîtresse d'autant plus
-à craindre qu'elle possédait plus de puissance séductrice.
-La mère ne pouvait plus entrer dans la vie
-des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son
-gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y
+redouté: <em>la</em> maîtresse; maîtresse d'autant plus
+à craindre qu'elle possédait plus de puissance séductrice.
+La mère ne pouvait plus entrer dans la vie
+des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son
+gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y
parvenir, elle ne reculerait devant aucun effort.
-Bien que M<sup>e</sup> Denizot affirmât qu'on s'adresserait en
-vain aux magistrats, elle poussait Faustine à introduire
+Bien que M<sup>e</sup> Denizot affirmât qu'on s'adresserait en
+vain aux magistrats, elle poussait Faustine à introduire
une instance devant le tribunal de la Seine.
Pour soutenir cette instance, il fallait au moins des
-témoignages; le colonel Maubert était là pour en
+témoignages; le colonel Maubert était là pour en
apporter. Ce nom de Maubert rappelait sinistrement
-à Françoise le capitaine de chasseurs à pied
-qui, naguère, avait fait passer par les armes le malheureux
+à Françoise le capitaine de chasseurs à pied
+qui, naguère, avait fait passer par les armes le malheureux
Pierre Rosny. Pouvait-elle supposer que
-ce fût le même? Autrefois, en consultant l'<cite>Annuaire</cite>,
-elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert.
+ce fût le même? Autrefois, en consultant l'<cite>Annuaire</cite>,
+elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert.
Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant
-avec un de ses camarades, fût entré dans
-l'infanterie de marine dès le mois d'octobre 1871.</p>
+avec un de ses camarades, fût entré dans
+l'infanterie de marine dès le mois d'octobre 1871.</p>
-<p>Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir
-d'assister à l'entretien de Faustine et du colonel.
-Elle voulait écouter avec soin tout ce que dirait le
-chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle voulait
+<p>Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir
+d'assister à l'entretien de Faustine et du colonel.
+Elle voulait écouter avec soin tout ce que dirait le
+chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle voulait
recueillir ses moindres paroles, et voir si de
<span class="pagenum"><a id="Page_357"> 357</a></span>
-tout cela ne jaillirait pas une preuve qui pût
+tout cela ne jaillirait pas une preuve qui pût
convaincre les juges. A deux heures, elle arrivait
chez M<sup>me</sup> de Guessaint. Celle-ci attendait dans son
-atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être
-éclaircir sa destinée.</p>
+atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être
+éclaircir sa destinée.</p>
<p>&mdash;Je vous remercie de m'avoir permis de venir,
-dit-elle à Faustine. C'est notre bonheur à tous qui
-est en jeu. J'ai laissé Jacques très troublé, très
-ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir
+dit-elle à Faustine. C'est notre bonheur à tous qui
+est en jeu. J'ai laissé Jacques très troublé, très
+ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir
ce que vous aurez appris.</p>
-<p>&mdash;Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme.
-L'espérance est bien tenace dans le c&oelig;ur humain;
-le colonel nous révélera peut-être quelque chose;
+<p>&mdash;Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme.
+L'espérance est bien tenace dans le c&oelig;ur humain;
+le colonel nous révélera peut-être quelque chose;
et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats
ignorent?</p>
-<p>En entendant résonner le timbre de la porte
-d'entrée, après celui de la pendule, les deux femmes
-se regardèrent très émues. Le sort allait prononcer.
-Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière,
+<p>En entendant résonner le timbre de la porte
+d'entrée, après celui de la pendule, les deux femmes
+se regardèrent très émues. Le sort allait prononcer.
+Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière,
guettait l'apparition de l'officier, avec une
-curiosité anxieuse; Faustine, plus maîtresse d'elle-même,
+curiosité anxieuse; Faustine, plus maîtresse d'elle-même,
restait assise au fond de l'atelier, un peu
-dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le
+dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le
colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la
main.</p>
-<p>&mdash;Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur,
+<p>&mdash;Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur,
<span class="pagenum"><a id="Page_358"> 358</a></span>
et je vous remercie d'avoir bien voulu passer
chez moi.</p>
-<p>M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué
-Françoise et M<sup>me</sup> de Guessaint; mais il voyait mal
+<p>M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué
+Françoise et M<sup>me</sup> de Guessaint; mais il voyait mal
la jeune femme.</p>
<p>&mdash;Je ne fais que remplir mon devoir, Madame.
-M. de Guessaint est tombé victime d'un crime,
-hélas! impuni, et je serais heureux si, en joignant
-mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance
-de ce lâche assassinat.</p>
+M. de Guessaint est tombé victime d'un crime,
+hélas! impuni, et je serais heureux si, en joignant
+mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance
+de ce lâche assassinat.</p>
<p>Se rappelant les conseils de M. de Merson, il
-n'hésita pas à reconstruire le drame dans toute sa
-réalité cruelle. Il atténua certains détails, n'insistant
-pas trop sur le rôle de la belle Mauresque,
-mais il dit comment la réflexion confirmait les
-hypothèses de la première heure et pourquoi il
-soupçonnait le sieur Enoussi de s'être débarrassé
-d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait et
-son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on
-a longtemps vécu en Orient, l'imagination garde un
+n'hésita pas à reconstruire le drame dans toute sa
+réalité cruelle. Il atténua certains détails, n'insistant
+pas trop sur le rôle de la belle Mauresque,
+mais il dit comment la réflexion confirmait les
+hypothèses de la première heure et pourquoi il
+soupçonnait le sieur Enoussi de s'être débarrassé
+d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait et
+son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on
+a longtemps vécu en Orient, l'imagination garde un
reflet des grands soleils lumineux. M. Maubert
s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup
-étudié. Il décrivait d'une manière colorée
-cette ruelle d'Oran où, d'après lui, le guet-apens se
-dressait, habilement préparé; la boutique du marchand
-d'eau fraîche et de dattes vertes, avec ses
+étudié. Il décrivait d'une manière colorée
+cette ruelle d'Oran où, d'après lui, le guet-apens se
+dressait, habilement préparé; la boutique du marchand
+d'eau fraîche et de dattes vertes, avec ses
<span class="pagenum"><a id="Page_359"> 359</a></span>
embrasures louches et complices des coupe-jarrets;
-un peu plus loin, la jetée et la mer toute grise
-dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la victime.</p>
+un peu plus loin, la jetée et la mer toute grise
+dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la victime.</p>
<p>&mdash;Alors vous croyez, colonel, que les coupables
-seraient ces deux Arabes qu'on a vus rôder entre la
-maison de la Mauresque et l'hôtel où vous étiez descendus?</p>
+seraient ces deux Arabes qu'on a vus rôder entre la
+maison de la Mauresque et l'hôtel où vous étiez descendus?</p>
<p>&mdash;J'en suis presque certain, Madame.</p>
-<p>&mdash;On a recherché ces hommes?</p>
+<p>&mdash;On a recherché ces hommes?</p>
<p>&mdash;Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais
-tout à coup elles se sont effacées. Les Arabes
+tout à coup elles se sont effacées. Les Arabes
trouvent toujours dix complices pour un. Ils savent
qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus
-grande joie, c'est de tromper la justice française,
+grande joie, c'est de tromper la justice française,
qui leur inspire autant de haine que de terreur.</p>
<p>&mdash;Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents
-de police qu'on a envoyés de Paris?</p>
+de police qu'on a envoyés de Paris?</p>
<p>&mdash;Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes
-intelligents, je les ai vus à l'&oelig;uvre; ils ont fait et
-ils font encore tout ce qu'il faut pour réussir. Car
-je leur rends cet hommage, rien n'a pu les décourager.</p>
+intelligents, je les ai vus à l'&oelig;uvre; ils ont fait et
+ils font encore tout ce qu'il faut pour réussir. Car
+je leur rends cet hommage, rien n'a pu les décourager.</p>
-<p>Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur
-apprenait rien de nouveau. Elle espérait toujours
+<p>Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur
+apprenait rien de nouveau. Elle espérait toujours
qu'une phrase, un mot jetterait une lueur dans
<span class="pagenum"><a id="Page_360"> 360</a></span>
ce drame sombre. M. Maubert regardait un peu
distraitement autour de lui, comme un homme qui
-aime les belles choses et que les objets d'art intéressent.
-Tout à coup, il dit, avec une sorte d'étonnement,
+aime les belles choses et que les objets d'art intéressent.
+Tout à coup, il dit, avec une sorte d'étonnement,
en remarquant l'un des deux portraits
peints par Faustine:</p>
-<p>&mdash;Mais je ne me trompe pas: c'est le général de
+<p>&mdash;Mais je ne me trompe pas: c'est le général de
Bressier?</p>
-<p>&mdash;Mon père, Monsieur.</p>
+<p>&mdash;Mon père, Monsieur.</p>
-<p>L'officier fit un mouvement très brusque et
-s'avança vers Faustine qui s'était levée. Elle se
-trouvait maintenant en pleine lumière. Il la voyait
+<p>L'officier fit un mouvement très brusque et
+s'avança vers Faustine qui s'était levée. Elle se
+trouvait maintenant en pleine lumière. Il la voyait
distinctement.</p>
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître
tout de suite.</p>
<p>&mdash;Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de
-vous voir, colonel... Vous avez prononcé le nom de
-mon père; et tous ceux qui disent ce nom-là me
-causent une émotion dont je ne peux pas me défendre.</p>
+vous voir, colonel... Vous avez prononcé le nom de
+mon père; et tous ceux qui disent ce nom-là me
+causent une émotion dont je ne peux pas me défendre.</p>
-<p>&mdash;Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans,
+<p>&mdash;Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans,
Madame, et dans des circonstances presque aussi
tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par une
-étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de
-vous qu'un messager de malheur. La première fois
-que je suis entré dans votre maison, c'était pour
+étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de
+vous qu'un messager de malheur. La première fois
+que je suis entré dans votre maison, c'était pour
<span class="pagenum"><a id="Page_361"> 361</a></span>
-vous annoncer la mort de votre frère; la seconde
+vous annoncer la mort de votre frère; la seconde
fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.</p>
<p>Faustine jeta un cri.</p>
@@ -10974,122 +10936,122 @@ fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.</p>
<p>&mdash;Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait
rien, tout d'abord. C'est que l'infanterie de
-marine a tôt fait de nous défigurer, nous autres.
-Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal
-comme dans les forêts profondes de la Guyane,
-je me suis rappelé l'aventure sinistre du mois
+marine a tôt fait de nous défigurer, nous autres.
+Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal
+comme dans les forêts profondes de la Guyane,
+je me suis rappelé l'aventure sinistre du mois
de mai 71. Comment se nommait le malheureux
-qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il
-m'en est tant passé par les mains, pendant la semaine
+qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il
+m'en est tant passé par les mains, pendant la semaine
qui a suivi! Mais je revois encore cette grille
-fermée, et moi, vous racontant le martyre du malheureux
-Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce
-garde national, sortant du taillis où il s'était jeté,
-et nous disant d'un air résolu: «Je suis un soldat,
-non pas un assassin!»... Quelle chose atroce que
+fermée, et moi, vous racontant le martyre du malheureux
+Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce
+garde national, sortant du taillis où il s'était jeté,
+et nous disant d'un air résolu: «Je suis un soldat,
+non pas un assassin!»... Quelle chose atroce que
la guerre civile!</p>
-<p>Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle
-aussi s'abandonnait à ses souvenirs comme l'officier,
+<p>Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle
+aussi s'abandonnait à ses souvenirs comme l'officier,
et tous deux oubliaient M<sup>me</sup> Rosny, qui les
-regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se
-disant tout bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari!
-c'est lui, c'est lui!...» Les lignes révélatrices imprimées
+regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se
+disant tout bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari!
+c'est lui, c'est lui!...» Les lignes révélatrices imprimées
<span class="pagenum"><a id="Page_362"> 362</a></span>
-naguère dans le journal, ressortaient devant
-ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert,
-du 3<sup>e</sup> bataillon de chasseurs à pied...» Non! elle
-se trompait, c'était impossible! Trois officiers du
-même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là
-plutôt qu'un autre? La vérité lui apparaissait
+naguère dans le journal, ressortaient devant
+ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert,
+du 3<sup>e</sup> bataillon de chasseurs à pied...» Non! elle
+se trompait, c'était impossible! Trois officiers du
+même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là
+plutôt qu'un autre? La vérité lui apparaissait
flamboyante, et elle refusait d'y croire. De sa main
-crispée, elle serrait son c&oelig;ur qui sautait dans sa
-poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait.
-D'une voix étranglée, elle dit:</p>
+crispée, elle serrait son c&oelig;ur qui sautait dans sa
+poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait.
+D'une voix étranglée, elle dit:</p>
-<p>&mdash;Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur?</p>
+<p>&mdash;Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur?</p>
<p>&mdash;Oui, Madame: capitaine au 3<sup>e</sup> bataillon de chasseurs
-à pied.</p>
+à pied.</p>
<p>&mdash;De chasseurs...</p>
-<p>&mdash;Nous poursuivions un communard, réfugié
+<p>&mdash;Nous poursuivions un communard, réfugié
dans les bois avec une soixantaine de ses compagnons.
-M<sup>me</sup> de Guessaint lui avait donné asile dans
-son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle
-nous l'a livré, et mes soldats l'ont passé par les
+M<sup>me</sup> de Guessaint lui avait donné asile dans
+son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle
+nous l'a livré, et mes soldats l'ont passé par les
armes.</p>
-<p>Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un
-fauteuil, foudroyée. Après dix ans, elle se trouvait
+<p>Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un
+fauteuil, foudroyée. Après dix ans, elle se trouvait
en face de l'homme qui avait fait fusiller Pierre.
-Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait
-livré à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'était
+Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait
+livré à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'était
<span class="pagenum"><a id="Page_363"> 363</a></span>
-la maîtresse de son fils! Jacques aimait la
-meurtrière de son père; sans un hasard, il fût devenu
-son mari; les fatalités de la vie réunissaient
-dans l'amour deux êtres séparés par la haine!</p>
+la maîtresse de son fils! Jacques aimait la
+meurtrière de son père; sans un hasard, il fût devenu
+son mari; les fatalités de la vie réunissaient
+dans l'amour deux êtres séparés par la haine!</p>
-<p>Faustine et le colonel échangeaient encore quelques
+<p>Faustine et le colonel échangeaient encore quelques
mots. M<sup>me</sup> de Guessaint se levait pour reconduire
l'officier.</p>
<p>&mdash;J'ai fait ce portrait que vous venez de voir,
-avant sa mort, dit-elle. Je désire vous en montrer
-un autre que j'ai peint il y a quelques années. Prenez
+avant sa mort, dit-elle. Je désire vous en montrer
+un autre que j'ai peint il y a quelques années. Prenez
la peine de descendre dans mon boudoir. Vous
m'excuserez, Madame?</p>
-<p>&mdash;Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait
-la tête pour cacher sa pâleur.</p>
+<p>&mdash;Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait
+la tête pour cacher sa pâleur.</p>
-<p>Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses
+<p>Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses
s'entre-choquaient dans son cerveau. Que faire? Les
amours de Jacques et de Faustine lui apparaissaient
monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer
-le c&oelig;ur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans
-toutes les épouvantes de la terreur et de l'anéantissement!
-Et cependant, elle ne pouvait pas hésiter.
-Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son
-corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter
-tout à coup entre cet amant et cette maîtresse. Les
-os blanchis du fusillé criaient vengeance, et elle
-entendait ce cri de colère, et toutes ses rages d'épouse
+le c&oelig;ur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans
+toutes les épouvantes de la terreur et de l'anéantissement!
+Et cependant, elle ne pouvait pas hésiter.
+Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son
+corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter
+tout à coup entre cet amant et cette maîtresse. Les
+os blanchis du fusillé criaient vengeance, et elle
+entendait ce cri de colère, et toutes ses rages d'épouse
<span class="pagenum"><a id="Page_364"> 364</a></span>
-meurtrie se réveillaient dans un élan de passion
+meurtrie se réveillaient dans un élan de passion
violente. Comme Jacques souffrirait! Non,
-l'homme n'est pas mort quand il est mort. Au delà
-des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable
+l'homme n'est pas mort quand il est mort. Au delà
+des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable
souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la
-fusillade au coin d'une route, ni dix années qui
-s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux êtres, ni
-l'apaisement qui se fait dans les âmes!</p>
+fusillade au coin d'une route, ni dix années qui
+s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux êtres, ni
+l'apaisement qui se fait dans les âmes!</p>
<p>Jacques entra dans l'atelier.</p>
-<p>&mdash;Est-ce que M<sup>me</sup> de Guessaint n'est pas là?
+<p>&mdash;Est-ce que M<sup>me</sup> de Guessaint n'est pas là?
dit-il d'une voix claire.</p>
-<p>&mdash;Lui! balbutia Françoise.</p>
+<p>&mdash;Lui! balbutia Françoise.</p>
-<p>&mdash;Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?...
-Tu es toute pâle... Est-ce que tu es souffrante?</p>
+<p>&mdash;Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?...
+Tu es toute pâle... Est-ce que tu es souffrante?</p>
<p>&mdash;Mon enfant...</p>
-<p>Les mots s'étranglaient dans sa gorge.</p>
+<p>Les mots s'étranglaient dans sa gorge.</p>
<p>&mdash;Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent...
Qu'est-ce qui se passe?... Il y a un malheur
dans cette maison! Dieu! Faustine?...</p>
-<p>Françoise le contemplait avec des yeux pleins de
-larmes. Elle souffrait à l'avance de la cruelle douleur
+<p>Françoise le contemplait avec des yeux pleins de
+larmes. Elle souffrait à l'avance de la cruelle douleur
qu'elle allait lui causer.</p>
-<p>&mdash;Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler...
+<p>&mdash;Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler...
Mais jure-moi que tu seras calme, que tu seras
courageux...</p>
@@ -11102,347 +11064,347 @@ Dieu, parle!</p>
<p>&mdash;Si je l'aime!</p>
-<p>&mdash;Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir
+<p>&mdash;Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir
pas vivre sans elle, par exemple?</p>
-<p>Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré:</p>
+<p>Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré:</p>
<p>&mdash;Faustine est morte!</p>
-<p>&mdash;Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir.
+<p>&mdash;Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir.
Mais avant que tu la voies, il faut que je te dise...
Oh! mon Dieu, je ne sais pas comment te dire...
-Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un
+Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un
officier, le colonel Maubert.</p>
<p>&mdash;Maubert!</p>
<p>&mdash;Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois,
-a fusillé ton père! Demande à Faustine.
-Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est
+a fusillé ton père! Demande à Faustine.
+Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est
mort.</p>
<p>&mdash;Comment le sait-elle?</p>
-<p>Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences
+<p>Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences
faisaient frissonner le jeune homme. Il pressentait
-un malheur qu'il ne comprenait pas. Françoise
+un malheur qu'il ne comprenait pas. Françoise
lisait une telle douleur sur son visage qu'elle
n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle
ne pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine
entra. Jacques courut vers elle.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_366"> 366</a></span>
-&mdash;Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut
+&mdash;Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut
rien me dire.</p>
-<p>Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et
+<p>Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et
cette ardeur chez Jacques, pourquoi la regardait-il
-avec des yeux égarés?</p>
+avec des yeux égarés?</p>
<p>&mdash;Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?...</p>
-<p>&mdash;Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous
-disiez tout à l'heure au colonel Maubert, reprit
-Françoise d'une voix sourde.</p>
+<p>&mdash;Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous
+disiez tout à l'heure au colonel Maubert, reprit
+Françoise d'une voix sourde.</p>
<p>&mdash;Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma
-mère vous demande! s'écria le jeune homme.</p>
+mère vous demande! s'écria le jeune homme.</p>
-<p>M<sup>me</sup> de Guessaint les contemplait tour à tour l'un
+<p>M<sup>me</sup> de Guessaint les contemplait tour à tour l'un
et l'autre, ne devinant pas le drame sombre qui
-l'enlaçait, surprise de voir Françoise pâle et menaçante,
+l'enlaçait, surprise de voir Françoise pâle et menaçante,
de voir Jacques tremblant et livide.</p>
<p>&mdash;Ce que je disais au colonel Maubert? Il me
-rappelait la mort de mon pauvre frère.</p>
+rappelait la mort de mon pauvre frère.</p>
<p>&mdash;Oui, c'est bien cela...</p>
<p>&mdash;C'est bien cela? Mais comment cet affreux
souvenir peut-il vous jeter dans un trouble si profond?</p>
-<p>Jacques regardait toujours Françoise. La volonté
-de sa mère pesait sur lui. Elle lui dictait ces paroles
-brûlantes, ces questions hachées. Puis ce nom
-de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il ne
+<p>Jacques regardait toujours Françoise. La volonté
+de sa mère pesait sur lui. Elle lui dictait ces paroles
+brûlantes, ces questions hachées. Puis ce nom
+de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il ne
<span class="pagenum"><a id="Page_367"> 367</a></span>
-savait pas ce que M<sup>me</sup> de Guessaint venait faire là
-dedans: c'était quelque mystère épouvantable où
-allaient s'abîmer, comme en un précipice, son
-amour et sa félicité.</p>
+savait pas ce que M<sup>me</sup> de Guessaint venait faire là
+dedans: c'était quelque mystère épouvantable où
+allaient s'abîmer, comme en un précipice, son
+amour et sa félicité.</p>
-<p>&mdash;Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière.
+<p>&mdash;Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière.
Qu'est-ce que vous disiez au colonel? Je veux savoir,
je dois savoir!</p>
-<p>&mdash;Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel!
-Toute cette histoire, que je croyais oubliée depuis
-dix ans, ressort, vivante et lugubre, des voiles ténébreux
-du passé. Je la revois, la journée maudite...
-Un garde national est entré chez moi; des soldats de
+<p>&mdash;Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel!
+Toute cette histoire, que je croyais oubliée depuis
+dix ans, ressort, vivante et lugubre, des voiles ténébreux
+du passé. Je la revois, la journée maudite...
+Un garde national est entré chez moi; des soldats de
ligne le poursuivaient, et il me demandait asile. Que
-de fois, dans mes rêves, m'est apparu son spectre
-pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce malheureux.
-Et cependant mon père avait été tué la veille.
+de fois, dans mes rêves, m'est apparu son spectre
+pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce malheureux.
+Et cependant mon père avait été tué la veille.
Mais je suis une fille de soldat, pour qui les vaincus
-sont sacrés. Je voulais le sauver, je voulais arracher
-cette victime promise à la mort après tant d'autres
-victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison
+sont sacrés. Je voulais le sauver, je voulais arracher
+cette victime promise à la mort après tant d'autres
+victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison
devenait pour lui un asile inviolable. Puis le
capitaine Maubert arrive. Et j'apprends qu'un nouveau
deuil me frappe en plein c&oelig;ur!</p>
-<p>&mdash;Après... après... balbutia le malheureux.</p>
+<p>&mdash;Après... après... balbutia le malheureux.</p>
-<p>&mdash;Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si
-fier! Entraîné dans un bois, par une bande de gardes
+<p>&mdash;Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si
+fier! Entraîné dans un bois, par une bande de gardes
<span class="pagenum"><a id="Page_368"> 368</a></span>
-nationaux; et massacré, martyrisé... C'est atroce!...</p>
+nationaux; et massacré, martyrisé... C'est atroce!...</p>
-<p>&mdash;Après... après... dit encore une fois Jacques
-d'une voix étranglée.</p>
+<p>&mdash;Après... après... dit encore une fois Jacques
+d'une voix étranglée.</p>
-<p>&mdash;Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue
+<p>&mdash;Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue
folle; j'ai ouvert la grille toute grande. J'ai
-livré cet homme que j'avais reçu comme mon hôte:
-il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me
-suis jamais pardonné à moi-même. Mon excuse,
+livré cet homme que j'avais reçu comme mon hôte:
+il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me
+suis jamais pardonné à moi-même. Mon excuse,
c'est que ma raison ne m'appartenait plus, c'est que
-je voyais le malheureux Étienne déchiré par ses
-bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu
+je voyais le malheureux Étienne déchiré par ses
+bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu
peuvent l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte
-pas. Je l'ai livré, vous dis-je! on l'a emmené, on
-l'a fusillé... Mais pourquoi me demandez-vous tout
-cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante?
-Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?...</p>
+pas. Je l'ai livré, vous dis-je! on l'a emmené, on
+l'a fusillé... Mais pourquoi me demandez-vous tout
+cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante?
+Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?...</p>
-<p>Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine
-les contemplait avec épouvante; une lueur entrait
+<p>Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine
+les contemplait avec épouvante; une lueur entrait
lentement dans son cerveau; elle se rappelait la
terrible confidence de son amant; elle poussa un
-grand cri, un cri furieux et désespéré.</p>
+grand cri, un cri furieux et désespéré.</p>
-<p>&mdash;Dieu!... Votre père!...</p>
+<p>&mdash;Dieu!... Votre père!...</p>
-<p>&mdash;C'était lui.</p>
+<p>&mdash;C'était lui.</p>
-<p>Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux.
-Jacques la regardait avec des yeux d'halluciné;
-il était égaré, stupide, fou. Son cerveau
+<p>Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux.
+Jacques la regardait avec des yeux d'halluciné;
+il était égaré, stupide, fou. Son cerveau
<span class="pagenum"><a id="Page_369"> 369</a></span>
-éclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne
+éclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne
pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces
-grands gestes d'homme détraqué qui se sent rouler
-à l'abîme, et, s'enfuit, épouvanté. Faustine sanglotait;
-son bonheur s'effondrait tout à coup, et il lui
-semblait qu'on frappait sur son c&oelig;ur à coups répétés.
-Seule, Françoise demeurait immobile. Toute
-la colère et toute la haine amassées dans son âme se
-réveillaient dans un coup de fureur. Elle oubliait
-celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée,
-elle oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté
-par son désespoir, comme une feuille morte
-par un vent de tempête; elle ne voyait plus que le
-fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance,
-et elle écrasait Faustine de ses regards
+grands gestes d'homme détraqué qui se sent rouler
+à l'abîme, et, s'enfuit, épouvanté. Faustine sanglotait;
+son bonheur s'effondrait tout à coup, et il lui
+semblait qu'on frappait sur son c&oelig;ur à coups répétés.
+Seule, Françoise demeurait immobile. Toute
+la colère et toute la haine amassées dans son âme se
+réveillaient dans un coup de fureur. Elle oubliait
+celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée,
+elle oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté
+par son désespoir, comme une feuille morte
+par un vent de tempête; elle ne voyait plus que le
+fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance,
+et elle écrasait Faustine de ses regards
implacables et lourds.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_370"> 370</a></span></p>
<h3>XI</h3>
-<p>Faustine avait tué son père! Ces mots terribles
-sautaient dans sa tête, et le malheureux s'enfuyait,
+<p>Faustine avait tué son père! Ces mots terribles
+sautaient dans sa tête, et le malheureux s'enfuyait,
comme poursuivi par un spectre. Les promeneurs,
-étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme
-élégant, qui prenait sa course à travers l'avenue,
-le visage pâle, les yeux injectés de sang, le corps
-secoué de frissons. En peu d'instants, il arriva
-sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber
-sur un banc, ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu.
-Faustine avait tué son père!... Son père? Il se rappelait
+étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme
+élégant, qui prenait sa course à travers l'avenue,
+le visage pâle, les yeux injectés de sang, le corps
+secoué de frissons. En peu d'instants, il arriva
+sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber
+sur un banc, ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu.
+Faustine avait tué son père!... Son père? Il se rappelait
la petite chambre de la rue Jean-Baussire,
et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui
partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas
-revenir. Pauvre père! combien de fois, avec son ardente
-passion, Françoise lui avait raconté le courage,
+revenir. Pauvre père! combien de fois, avec son ardente
+passion, Françoise lui avait raconté le courage,
<span class="pagenum"><a id="Page_371"> 371</a></span>
-la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs de
-sa première enfance lui montraient un homme au
+la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs de
+sa première enfance lui montraient un homme au
visage intelligent et doux, qui lui parlait d'une voix
rieuse, en l'emmenant dans ses promenades. Pierre
-marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques,
+marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques,
trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans
les squares ou sur les boulevards; quelquefois,
-Françoise les accompagnait. Et elle disait avec un
-sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu fatigueras
-le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains
-se fondaient en un seul sentiment, où la tendresse
-se mêlait à la pitié. La vie prenait Jacques et l'emportait
-dans un élan impétueux; loin d'oublier ce
-père, sinistrement disparu, il se représentait souvent
+Françoise les accompagnait. Et elle disait avec un
+sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu fatigueras
+le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains
+se fondaient en un seul sentiment, où la tendresse
+se mêlait à la pitié. La vie prenait Jacques et l'emportait
+dans un élan impétueux; loin d'oublier ce
+père, sinistrement disparu, il se représentait souvent
le tableau de cette mort affreuse. Un coin de
-route, au bord d'un fossé, sous le soleil de mai
+route, au bord d'un fossé, sous le soleil de mai
riant dans le ciel bleu; un garde national, debout,
-les bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard
-à ces rayons dorés; et des soldats, armant
+les bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard
+à ces rayons dorés; et des soldats, armant
leurs fusils au commandement sec d'un officier.
-On mettait le condamné en joue, et douze balles
-trouaient son corps. Un sergent s'approchait et lâchait
-le coup de grâce dans l'oreille. On creusait
-une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de terre
-comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient;
-et tout le monde reprenait sa vie accoutumée; et
+On mettait le condamné en joue, et douze balles
+trouaient son corps. Un sergent s'approchait et lâchait
+le coup de grâce dans l'oreille. On creusait
+une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de terre
+comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient;
+et tout le monde reprenait sa vie accoutumée; et
<span class="pagenum"><a id="Page_372"> 372</a></span>
-personne ne venait prier sur la tombe du fusillé,
-personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne
-savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait
-à la poussière confuse de l'humanité.</p>
+personne ne venait prier sur la tombe du fusillé,
+personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne
+savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait
+à la poussière confuse de l'humanité.</p>
-<p>Faustine avait tué son père!... Jacques repassait
-un à un tous les jours vécus depuis sa rencontre
+<p>Faustine avait tué son père!... Jacques repassait
+un à un tous les jours vécus depuis sa rencontre
avec elle. Il la revoyait entrant dans l'atelier
avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant
-devant lui, racontant ses voyages, décrivant les
-pays inconnus où la pensée s'envole sur les ailes
-du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait dans
-son c&oelig;ur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse
+devant lui, racontant ses voyages, décrivant les
+pays inconnus où la pensée s'envole sur les ailes
+du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait dans
+son c&oelig;ur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse
loyale de la jeune femme. Puis les heures d'accablement
et de doute, lorsque, craignant de succomber,
elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure inoubliable
-et divine où elle tombait entre ses bras
-frémissants, là-bas, à La Birochère, dans la grande
-chambre claire et parfumée. Oh! le mois d'amour
-exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus
-tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée!
-Il faudrait donc renoncer à cette créature
+et divine où elle tombait entre ses bras
+frémissants, là-bas, à La Birochère, dans la grande
+chambre claire et parfumée. Oh! le mois d'amour
+exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus
+tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée!
+Il faudrait donc renoncer à cette créature
unique, ne plus voir ce visage hautain et doux, cette
-démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc
+démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc
ne plus entendre cette voix musicale! Il faudrait
donc ne plus serrer dans ses bras ce corps aux
-beautés sculpturales!</p>
+beautés sculpturales!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_373"> 373</a></span>
-La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait
-l'infortuné; sa fièvre intense ne sentait pas les morsures
-aiguës du froid; l'exaltation de son cerveau
-croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient
-une à une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient
-les maisons de Paris, vaguement éclairées, comme
-des ombres très brunes pointillées de taches d'or.
-La Seine coulait entre les quais, paisible et mélancolique,
+La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait
+l'infortuné; sa fièvre intense ne sentait pas les morsures
+aiguës du froid; l'exaltation de son cerveau
+croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient
+une à une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient
+les maisons de Paris, vaguement éclairées, comme
+des ombres très brunes pointillées de taches d'or.
+La Seine coulait entre les quais, paisible et mélancolique,
avec des tons d'ardoise plus clairs sur le
-terrain très sombre de ce décor nocturne. Un vent
-froid commençait de souffler, grinçant dans les
-arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages
-se poursuivaient éperdument, noirs comme de
-l'encre, avec des formes bizarres, semblables à des
-démons échevelés. Jacques regardait devant lui
-et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort
-de son père qui le séparait de Faustine: mais la
-haine de deux races, créées pour se détruire et
-s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une
-évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère
-avait coulées dans son c&oelig;ur. Quelle folie de penser
+terrain très sombre de ce décor nocturne. Un vent
+froid commençait de souffler, grinçant dans les
+arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages
+se poursuivaient éperdument, noirs comme de
+l'encre, avec des formes bizarres, semblables à des
+démons échevelés. Jacques regardait devant lui
+et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort
+de son père qui le séparait de Faustine: mais la
+haine de deux races, créées pour se détruire et
+s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une
+évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère
+avait coulées dans son c&oelig;ur. Quelle folie de penser
que lui, fils d'ouvriers, issu de toute une longue
-lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier
-à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une
-longue lignée d'heureux et de favorisés! Est-ce
-qu'un abîme ne les séparait pas? Est-ce que l'habitude,
+lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier
+à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une
+longue lignée d'heureux et de favorisés! Est-ce
+qu'un abîme ne les séparait pas? Est-ce que l'habitude,
<span class="pagenum"><a id="Page_374"> 374</a></span>
-le préjugé, la tradition ne creusaient pas
+le préjugé, la tradition ne creusaient pas
un gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait?
-Un hasard les réunissait un instant; mais l'inéluctable
-fatalité s'abattait sur eux et les divisait
-pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait
-s'étendre, il apercevait une lutte implacable
+Un hasard les réunissait un instant; mais l'inéluctable
+fatalité s'abattait sur eux et les divisait
+pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait
+s'étendre, il apercevait une lutte implacable
entre leurs deux races fratricides! Cet homme de
-génie subissait malgré lui le délire fiévreux de sa
-folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau,
+génie subissait malgré lui le délire fiévreux de sa
+folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau,
il revoyait toutes les haines, tous les tumultes,
-toutes les ruines, enfantés par les guerres civiles!</p>
+toutes les ruines, enfantés par les guerres civiles!</p>
-<p>Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres
-qui s'aimaient avaient été, eux aussi, désolés et
-broyés par ces combats qui exterminent et déshonorent
-les enfants d'une même patrie! Que de déchirements
+<p>Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres
+qui s'aimaient avaient été, eux aussi, désolés et
+broyés par ces combats qui exterminent et déshonorent
+les enfants d'une même patrie! Que de déchirements
ils avaient vus, les flots noirs de ce fleuve
-qui coulait à ses pieds! Et les Jacques, avec leur
-drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux, les
+qui coulait à ses pieds! Et les Jacques, avec leur
+drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux, les
maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant
de cadavres que les eaux ne roulaient plus vers
-la mer; et les Maillotins, conduits par les arbalétriers
-vêtus de buffle gris, qui dressaient les
-échafauds sur les places publiques et piquaient
-des têtes coupées aux angles des maisons et des
-palais; et la rouge nuit de la Saint-Barthélemy;
-et les journées hideuses de la Terreur; et ces
+la mer; et les Maillotins, conduits par les arbalétriers
+vêtus de buffle gris, qui dressaient les
+échafauds sur les places publiques et piquaient
+des têtes coupées aux angles des maisons et des
+palais; et la rouge nuit de la Saint-Barthélemy;
+et les journées hideuses de la Terreur; et ces
<span class="pagenum"><a id="Page_375"> 375</a></span>
coups de piques, ces massacres, ces exterminations,
-qui faisaient couler tant de sang à travers les rues,
-qu'on pouvait croire la grande famille française
-épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle
+qui faisaient couler tant de sang à travers les rues,
+qu'on pouvait croire la grande famille française
+épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle
restait debout cependant, cette nation immortelle
-et féconde! Elle restait debout, parce que l'apaisement
-succédait à la guerre, et que de la haine naissait
-l'amour, comme du fumier hideux naît un lis
-immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient
+et féconde! Elle restait debout, parce que l'apaisement
+succédait à la guerre, et que de la haine naissait
+l'amour, comme du fumier hideux naît un lis
+immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient
et s'unissaient dans un fraternel baiser.
Pourquoi Jacques Rosny ne ferait-il donc pas ce
-que les autres avaient fait? Le général de Bressier
-tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre
-Rosny tombait frappé par les soldats de Versailles.
-Leurs enfants, éclairés jadis par les sanglants incendies,
-oubliaient tout ce passé abominable; une
-divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine
-avait tué son père!...</p>
-
-<p>Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré
-une femme, malgré le destin et la fatalité. Non,
+que les autres avaient fait? Le général de Bressier
+tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre
+Rosny tombait frappé par les soldats de Versailles.
+Leurs enfants, éclairés jadis par les sanglants incendies,
+oubliaient tout ce passé abominable; une
+divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine
+avait tué son père!...</p>
+
+<p>Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré
+une femme, malgré le destin et la fatalité. Non,
il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne pouvait pas
-vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait
+vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait
se jeter entre eux, combattre sa passion, plus forte
-que sa volonté? Eh bien, soit, il combattrait contre
-sa mère. Assez longtemps il l'avait écoutée docilement,
-suivant ses conseils, ne résistant jamais.
+que sa volonté? Eh bien, soit, il combattrait contre
+sa mère. Assez longtemps il l'avait écoutée docilement,
+suivant ses conseils, ne résistant jamais.
<span class="pagenum"><a id="Page_376"> 376</a></span>
-Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie
-puissante qui, jusqu'à ce jour, avait dominé son existence.
+Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie
+puissante qui, jusqu'à ce jour, avait dominé son existence.
Cette lutte, il ne la craignait pas; il l'affronterait
-sans hésiter et à l'instant même. Il savait bien
-que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le
+sans hésiter et à l'instant même. Il savait bien
+que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le
choc serait violent. Il rentra chez lui, encore sous
-le coup des pensées tumultueuses qu'il venait de
-remuer. Françoise, très pâle, se dressa en voyant
+le coup des pensées tumultueuses qu'il venait de
+remuer. Françoise, très pâle, se dressa en voyant
son fils.</p>
-<p>&mdash;Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux!
-Je me représente ta douleur et je souffre
+<p>&mdash;Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux!
+Je me représente ta douleur et je souffre
avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine et tu es
-séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne
+séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne
peux plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir,
voyager? Tu ne peux pourtant pas rester, malade
-et désespéré, à retourner le fer dans ta blessure.
+et désespéré, à retourner le fer dans ta blessure.
Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine
-de sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie.
+de sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie.
Tu n'as pas le droit de renoncer, pour un peu d'amour
-perdu, à tant de gloires promises. Tu aimes Faustine...
+perdu, à tant de gloires promises. Tu aimes Faustine...
Mon Dieu, tu oublieras, on oublie toujours,
va!</p>
-<p>Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se
+<p>Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se
tut, il releva le front.</p>
-<p>&mdash;Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne
+<p>&mdash;Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne
veux pas oublier! Je l'adore; toute ma vie, toute mon
<span class="pagenum"><a id="Page_377"> 377</a></span>
-espérance, tout mon bonheur sont dans cet amour-là!
+espérance, tout mon bonheur sont dans cet amour-là!
Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!... C'est
-impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin
+impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin
d'un mur!</p>
-<p>Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait
+<p>Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait
dans ses yeux.</p>
<p>&mdash;Alors tu choisiras: elle ou moi!</p>
@@ -11450,35 +11412,35 @@ dans ses yeux.</p>
<p>Jacques se croisa les bras.</p>
<p>&mdash;Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil
-défi! Il y a entre nous des liens que ni ta volonté ni
-la mienne ne pourraient dénouer. Tu n'es pas seulement
-la mère de mon corps, tu es aussi la mère de
-mon âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté;
-sans toi, je n'eusse été qu'un ouvrier. Tu ne
-peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as mis!
+défi! Il y a entre nous des liens que ni ta volonté ni
+la mienne ne pourraient dénouer. Tu n'es pas seulement
+la mère de mon corps, tu es aussi la mère de
+mon âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté;
+sans toi, je n'eusse été qu'un ouvrier. Tu ne
+peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as mis!
Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus
-quand je t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand
+quand je t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand
tu me parles!</p>
<p>&mdash;Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je
dis! Je suis folle. Tu sais combien je t'adore, mon enfant!
-Mais ton amour est un sacrilège. Elle a tué
-ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a jeté cet
-homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis.
+Mais ton amour est un sacrilège. Elle a tué
+ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a jeté cet
+homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis.
Brise ton c&oelig;ur, s'il le faut; mais fais ton devoir.
Tu vois, je ne menace plus, je supplie... Jacques,
-rappelle-toi ton père, si bon, si tendre...</p>
+rappelle-toi ton père, si bon, si tendre...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_378"> 378</a></span>
&mdash;J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix
sourde.</p>
-<p>&mdash;Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé
-entre vous. Rien ne peut faire que le passé n'existe
+<p>&mdash;Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé
+entre vous. Rien ne peut faire que le passé n'existe
pas. Tu crois que tu peux l'aimer sans remords!
Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une
obsession de toutes les heures, de toutes les minutes,
-qui ne te laisserait ni trêve ni repos!</p>
+qui ne te laisserait ni trêve ni repos!</p>
<p>&mdash;Je l'aime! dit-il encore.</p>
@@ -11486,32 +11448,32 @@ qui ne te laisserait ni trêve ni repos!</p>
la vie! Coupable? non, je veux bien, elle n'est pas
coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle faisait en
ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui poursuivaient
-ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue
-sur vous. Mais le devoir te condamne à la subir!</p>
+ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue
+sur vous. Mais le devoir te condamne à la subir!</p>
<p>&mdash;Je l'aime, je l'aime...</p>
<p>&mdash;Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues
-toutes les idées que je t'ai enseignées si longtemps?
+toutes les idées que je t'ai enseignées si longtemps?
Bel amour que celui de l'ouvrier pour la
fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton
-père qui vous sépare, c'est l'immortelle exécration
-de deux races! Elle était en haut, tu étais en bas!
-Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es, c'est toi
-qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que
-tu peux avoir dans le c&oelig;ur ne pèsera jamais autant
-que les amas de haines jetés entre vous deux!</p>
+père qui vous sépare, c'est l'immortelle exécration
+de deux races! Elle était en haut, tu étais en bas!
+Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es, c'est toi
+qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que
+tu peux avoir dans le c&oelig;ur ne pèsera jamais autant
+que les amas de haines jetés entre vous deux!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_379"> 379</a></span>
-Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et
-résolu. Il dit d'une voix très douce:</p>
+Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et
+résolu. Il dit d'une voix très douce:</p>
-<p>&mdash;Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes
-lorsque tu parles ainsi. Toutes tes idées sont sorties
+<p>&mdash;Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes
+lorsque tu parles ainsi. Toutes tes idées sont sorties
de mon c&oelig;ur et de mon cerveau, car mon sentiment
-les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as
-dit que je devais haïr et je ne me sens capable que
-d'aimer. Faustine a tué mon père; je lui pardonne.</p>
+les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as
+dit que je devais haïr et je ne me sens capable que
+d'aimer. Faustine a tué mon père; je lui pardonne.</p>
<p>&mdash;Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!</p>
@@ -11520,221 +11482,221 @@ elle.</p>
<p>&mdash;Ah! je te mau...</p>
-<p>Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait
+<p>Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait
plus. Il voulait revoir Faustine. Sa passion
-exaspérée par tant d'assauts contraires, le poussait
-auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté tendait
-vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait,
-Faustine n'était pas coupable. La fatalité
+exaspérée par tant d'assauts contraires, le poussait
+auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté tendait
+vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait,
+Faustine n'était pas coupable. La fatalité
seule avait conduit Pierre Rosny chez M<sup>lle</sup> de Bressier.
-Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée d'abord de
-le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté
+Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée d'abord de
+le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté
raisonnante. Elle subissait le contre-coup des
-terribles douleurs qui la surexcitaient. Le général
-tué, Étienne massacré... Que d'excuses pour la
+terribles douleurs qui la surexcitaient. Le général
+tué, Étienne massacré... Que d'excuses pour la
malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans
elle. Il fallait voir les choses en face, logiquement et
<span class="pagenum"><a id="Page_380"> 380</a></span>
-froidement. Il avait déliré, là-bas, sur ce banc du
-Trocadéro, et l'égarement de son esprit l'empêchait
-de saisir nettement la réalité des choses. Faustine
-n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent
-être malheureux parce que leurs pères ont commis
-telle ou telle action? Pierre Rosny? Seize ans s'étaient
-écoulés depuis que le malheureux tombait victime
-d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de
-la vie d'une créature humaine. Bien des événements
-se succédaient depuis ce temps-là. Les fils des victimes,
+froidement. Il avait déliré, là-bas, sur ce banc du
+Trocadéro, et l'égarement de son esprit l'empêchait
+de saisir nettement la réalité des choses. Faustine
+n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent
+être malheureux parce que leurs pères ont commis
+telle ou telle action? Pierre Rosny? Seize ans s'étaient
+écoulés depuis que le malheureux tombait victime
+d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de
+la vie d'une créature humaine. Bien des événements
+se succédaient depuis ce temps-là. Les fils des victimes,
dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux
-du sang répandu. Faustine n'était pas coupable...
+du sang répandu. Faustine n'était pas coupable...
Coupable de quoi, d'ailleurs? Il l'aimait,
il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne savait pas,
-il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait
+il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait
tout avec sa passion violente, avec ses convictions
-premières, fortifiées par la souffrance. Lui,
+premières, fortifiées par la souffrance. Lui,
Jacques, avait vingt-six ans. Il vivait dans un
-temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois
-s'effaçaient dans un scepticisme indifférent.
+temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois
+s'effaçaient dans un scepticisme indifférent.
Pourquoi ne profiterait-il pas des tendances de son
-époque? Ses contemporains ne fatiguaient pas leur
-esprit à discuter leurs sentiments. Quand on aime,
-on aime. Rien ne peut empêcher une passion de
+époque? Ses contemporains ne fatiguaient pas leur
+esprit à discuter leurs sentiments. Quand on aime,
+on aime. Rien ne peut empêcher une passion de
vivre et d'exister dans un c&oelig;ur; ce c&oelig;ur, il faudrait
-l'arracher, pour en arracher en même temps la
+l'arracher, pour en arracher en même temps la
<span class="pagenum"><a id="Page_381"> 381</a></span>
femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous
-les sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient
-pas son amour d'être, de remuer en lui, de le
-posséder tout entier, âme, c&oelig;ur et cerveau. Et puis
-à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était
+les sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient
+pas son amour d'être, de remuer en lui, de le
+posséder tout entier, âme, c&oelig;ur et cerveau. Et puis
+à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était
pas coupable.</p>
-<p>Le malheureux décomposait un à un tous les arguments
+<p>Le malheureux décomposait un à un tous les arguments
vainqueurs qu'il s'opposait deux heures
-auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne sentait pas
-que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait
+auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne sentait pas
+que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait
plus, puisque ses raisonnements psychologiques se
-heurtaient et se détruisaient les uns les autres. Auparavant,
-il était en proie à un délire exalté, maintenant
-il subissait un délire calme. Et il allait, conduit
+heurtaient et se détruisaient les uns les autres. Auparavant,
+il était en proie à un délire exalté, maintenant
+il subissait un délire calme. Et il allait, conduit
par sa passion ardente, quand il se croyait
-guidé par sa volonté réfléchie.</p>
+guidé par sa volonté réfléchie.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_382"> 382</a></span></p>
<h3>XII</h3>
-<p>Après la terrible découverte, Faustine subissait
-une crise de désespoir aigu. Mais moins nerveuse
-que Jacques, plus habituée à souffrir, elle réagissait
-bien vite et regardait la situation face à face.
-Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait
+<p>Après la terrible découverte, Faustine subissait
+une crise de désespoir aigu. Mais moins nerveuse
+que Jacques, plus habituée à souffrir, elle réagissait
+bien vite et regardait la situation face à face.
+Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait
bien; il l'aimait, et la lutte entre son amour et
son devoir serait violente. Lequel des deux sentiments
-l'emporterait dans cette âme d'artiste, impressionnable
+l'emporterait dans cette âme d'artiste, impressionnable
et mobile, capable de prendre une
-résolution extrême, mais incapable de maîtriser sa
+résolution extrême, mais incapable de maîtriser sa
passion? Jacques voudrait la quitter, la fuir; mais
-le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un
-pour l'autre les rapprocherait inévitablement. De
-même que la fatalité de la haine les séparait, la fatalité
+le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un
+pour l'autre les rapprocherait inévitablement. De
+même que la fatalité de la haine les séparait, la fatalité
de l'amour les rejetterait dans les bras l'un
de l'autre.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_383"> 383</a></span>
-Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait.
+Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait.
Elle adorait ce jeune homme d'une nature si
loyale et si droite, et elle sentait bien qu'en quelques
semaines, il avait pris possession de sa vie
-tout entière. Et puis son honnêteté de femme se
-rebellait à l'idée de tomber au rang des créatures
-qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas à ses illusions
-brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments
-à ce drame violent où le destin la jetait tout à coup:
-ou elle vivrait, aimée par Jacques; ou, abandonnée
-par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué Pierre
-Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père
-et son frère, à elle? Est-ce que ces deux êtres
-n'étaient pas quittes l'un envers l'autre? Est-ce que
-jadis ils n'avaient point souffert des mêmes haines
-entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés,
-eux, les innocents, porteraient le poids des déchirements
-passés! Non, ce serait injuste! Et la raison
+tout entière. Et puis son honnêteté de femme se
+rebellait à l'idée de tomber au rang des créatures
+qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas à ses illusions
+brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments
+à ce drame violent où le destin la jetait tout à coup:
+ou elle vivrait, aimée par Jacques; ou, abandonnée
+par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué Pierre
+Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père
+et son frère, à elle? Est-ce que ces deux êtres
+n'étaient pas quittes l'un envers l'autre? Est-ce que
+jadis ils n'avaient point souffert des mêmes haines
+entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés,
+eux, les innocents, porteraient le poids des déchirements
+passés! Non, ce serait injuste! Et la raison
de Faustine, d'accord avec sa passion, repoussait
-loin d'elle cette iniquité!</p>
+loin d'elle cette iniquité!</p>
<p>Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques
-s'était enfui, éperdu, à la découverte du terrible secret;
-quand la réflexion l'aurait apaisé, il reviendrait
-vers elle. Elle se berçait de cette illusion que
+s'était enfui, éperdu, à la découverte du terrible secret;
+quand la réflexion l'aurait apaisé, il reviendrait
+vers elle. Elle se berçait de cette illusion que
dans le c&oelig;ur du jeune homme l'amour serait plus
-fort que tout. Si cependant, entraîné par Françoise,
+fort que tout. Si cependant, entraîné par Françoise,
<span class="pagenum"><a id="Page_384"> 384</a></span>
-par ses idées premières, par son éducation, il s'efforçait
+par ses idées premières, par son éducation, il s'efforçait
de la fuir toujours? Eh bien, alors, elle mourrait.
Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien
que l'affection de Nelly, trop peu de chose pour
remplir un c&oelig;ur comme le sien. Si Jacques l'abandonnait,
-elle aurait tour à tour perdu tous ceux
+elle aurait tour à tour perdu tous ceux
qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait
-subitement, et ses idées mystiques lui revenaient
-peu à peu. Comme c'est doux de mourir,
+subitement, et ses idées mystiques lui revenaient
+peu à peu. Comme c'est doux de mourir,
quand l'existence ne laisse plus concevoir aucune
-espérance, de quitter ce monde où les meilleurs
-sont les plus durement châtiés, ce monde qui ne
-donne pas une consolation dans les désespoirs humains!
-Elle ne considérait pas le suicide comme un
+espérance, de quitter ce monde où les meilleurs
+sont les plus durement châtiés, ce monde qui ne
+donne pas une consolation dans les désespoirs humains!
+Elle ne considérait pas le suicide comme un
crime. Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient
-l'héroïne du Titien, qui, rêveuse, les sourcils froncés,
-jouait avec la bague d'émeraude. Elle lui ressemblait,
-à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin
+l'héroïne du Titien, qui, rêveuse, les sourcils froncés,
+jouait avec la bague d'émeraude. Elle lui ressemblait,
+à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin
d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme
-Nelly la plaisantait naguère, quand elle disait que
-son existence serait pareille à celle de la «Dame à
-la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui,
-enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle
+Nelly la plaisantait naguère, quand elle disait que
+son existence serait pareille à celle de la «Dame à
+la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui,
+enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle
sur la table. Pendant quelques minutes, elle resta
-rêveuse, lisant la devise gravée sur la lame en lettres
-rouges, capricieusement dessinées: «<i lang="es" xml:lang="es">Si esto bibona</i>
+rêveuse, lisant la devise gravée sur la lame en lettres
+rouges, capricieusement dessinées: «<i lang="es" xml:lang="es">Si esto bibona</i>
<span class="pagenum"><a id="Page_385"> 385</a></span>
-<i lang="es" xml:lang="es">te rica, per un guen olo botica</i>...&mdash;Si cette vipère
-te pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.»
+<i lang="es" xml:lang="es">te rica, per un guen olo botica</i>...&mdash;Si cette vipère
+te pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.»
Il faut bien peu de chose pour s'endormir du
grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa poitrine
-cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa
+cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa
violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses
-mains. Elle était folle. Il l'aimait. Il allait revenir.
+mains. Elle était folle. Il l'aimait. Il allait revenir.
Elle le reverrait. Est-ce qu'ils pouvaient vivre l'un
-sans l'autre? Pourquoi penser à la mort, quand
+sans l'autre? Pourquoi penser à la mort, quand
tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant,
-malgré elle, malgré les illusions dont
-elle cherchait à se bercer, Faustine regardait toujours
+malgré elle, malgré les illusions dont
+elle cherchait à se bercer, Faustine regardait toujours
le tableau du Titien. Il lui semblait que les
-yeux de Vittoria Orsini se détournaient vers elle,
-pour lui sourire et lui parler: «Viens, disaient-ils, la
+yeux de Vittoria Orsini se détournaient vers elle,
+pour lui sourire et lui parler: «Viens, disaient-ils, la
mort est douce, quand la vie fait souffrir; viens me
-retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on oublie
-les douleurs terrestres dans l'éternité du
-rêve...» La jeune femme eut un geste brusque.
-Elle se leva et dit à voix basse, comme irritée contre
-elle-même:</p>
+retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on oublie
+les douleurs terrestres dans l'éternité du
+rêve...» La jeune femme eut un geste brusque.
+Elle se leva et dit à voix basse, comme irritée contre
+elle-même:</p>
-<p>&mdash;C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus
+<p>&mdash;C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus
forte que ma folie!...</p>
<p>Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain,
-elle s'arrêta en jetant un cri: la porte s'ouvrait, et
-Jacques lui apparaissait tout pâle, entre les tentures
+elle s'arrêta en jetant un cri: la porte s'ouvrait, et
+Jacques lui apparaissait tout pâle, entre les tentures
<span class="pagenum"><a id="Page_386"> 386</a></span>
-sombres, venant à elle à l'heure où elle se
-désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait
-au désespoir.</p>
+sombres, venant à elle à l'heure où elle se
+désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait
+au désespoir.</p>
<p>&mdash;Jacques!</p>
-<p>&mdash;Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer
-à toi, de te perdre, de ne plus te voir, je ne
+<p>&mdash;Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer
+à toi, de te perdre, de ne plus te voir, je ne
peux pas, je ne peux pas!</p>
-<p>Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait
-devant elle, appuyant sa tête sur les genoux
-de la jeune femme. Elle le regardait, transfigurée.</p>
+<p>Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait
+devant elle, appuyant sa tête sur les genoux
+de la jeune femme. Elle le regardait, transfigurée.</p>
<p>&mdash;Oh! mon Jacques! Et je croyais que nous
-étions séparés pour toujours!</p>
+étions séparés pour toujours!</p>
<p>&mdash;Pour toujours, est-ce que cela est possible,
-mon Dieu! Mais nous sommes créés l'un pour l'autre;
-mais nous nous sommes donnés librement dans
-un échange consenti de nos amours. Sans le destin
-qui ne l'a pas voulu, j'aurais été ton mari. La
-liaison qui nous unit n'est pas un caprice léger
-auquel s'abandonnent deux êtres incertains de leur
-tendresse. Tu es à moi et je t'appartiens. Même
+mon Dieu! Mais nous sommes créés l'un pour l'autre;
+mais nous nous sommes donnés librement dans
+un échange consenti de nos amours. Sans le destin
+qui ne l'a pas voulu, j'aurais été ton mari. La
+liaison qui nous unit n'est pas un caprice léger
+auquel s'abandonnent deux êtres incertains de leur
+tendresse. Tu es à moi et je t'appartiens. Même
quand nous nous quittons, nous sommes toujours
ensemble, car tu me gardes et je t'emporte!</p>
-<p>Un divin bonheur se lisait sur les traits charmés
+<p>Un divin bonheur se lisait sur les traits charmés
de Faustine. Et quelques instants auparavant, elle
-doutait encore de cet être jeune, ardent et sincère!
+doutait encore de cet être jeune, ardent et sincère!
<span class="pagenum"><a id="Page_387"> 387</a></span>
-Radieuse, elle laissait tomber sa tête sur l'épaule
+Radieuse, elle laissait tomber sa tête sur l'épaule
de Jacques.</p>
<p>&mdash;Si tu veux, nous nous en irons bien loin, si
-loin que nul ne pourra troubler le rêve sans fin où
+loin que nul ne pourra troubler le rêve sans fin où
nous nous envolerons tous les deux. Qu'avons-nous
-besoin de ce monde où tout n'est que mensonge?
-Je me suis donnée à toi librement: il m'est
+besoin de ce monde où tout n'est que mensonge?
+Je me suis donnée à toi librement: il m'est
impossible de me reprendre... Je t'aime...</p>
<p>&mdash;Je t'aime...</p>
-<p>Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'éloignant
-d'elle avec un mouvement nerveux, il dit très bas:</p>
+<p>Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'éloignant
+d'elle avec un mouvement nerveux, il dit très bas:</p>
-<p>&mdash;Est-ce que tu te rappelles mon père? Te souviens-tu
-de ce jour où il est entré chez toi?</p>
+<p>&mdash;Est-ce que tu te rappelles mon père? Te souviens-tu
+de ce jour où il est entré chez toi?</p>
<p>&mdash;Jacques!</p>
@@ -11742,53 +11704,53 @@ de ce jour où il est entré chez toi?</p>
<p>Elle l'attira violemment vers elle.</p>
-<p>&mdash;Ne pense qu'à notre amour, au bonheur qui
-nous attend. Quand je me suis arrêtée à Palerme,
-jadis, avant de te connaître, je me disais qu'on
-serait bien là, au bord de la mer perpétuellement
+<p>&mdash;Ne pense qu'à notre amour, au bonheur qui
+nous attend. Quand je me suis arrêtée à Palerme,
+jadis, avant de te connaître, je me disais qu'on
+serait bien là, au bord de la mer perpétuellement
bleue. Nous irons, veux-tu?</p>
-<p>&mdash;Oui, partons, reprit-il d'une voix fiévreuse.
+<p>&mdash;Oui, partons, reprit-il d'une voix fiévreuse.
Tu as raison. Il n'y a que notre amour au monde.
Tout le reste ne vaut pas la peine de vivre! Nous
-sommes jeunes, l'avenir est à nous... Tu es si
+sommes jeunes, l'avenir est à nous... Tu es si
belle!</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_388"> 388</a></span>
-Il tenait la tête de Faustine entre ses deux mains
+Il tenait la tête de Faustine entre ses deux mains
et la couvrait de baisers fous. La jeune femme le
-regardait, vaguement inquiète. Elle sentait remuer
-dans les yeux de Jacques une pensée maladive qui
-le possédait.</p>
+regardait, vaguement inquiète. Elle sentait remuer
+dans les yeux de Jacques une pensée maladive qui
+le possédait.</p>
-<p>&mdash;Ah! je t'adore! s'écria-t-il violemment, comme
-pour obliger son amour à vaincre sa volonté.</p>
+<p>&mdash;Ah! je t'adore! s'écria-t-il violemment, comme
+pour obliger son amour à vaincre sa volonté.</p>
-<p>Leurs lèvres allaient s'unir. Brusquement, il
-s'éloigna d'elle, et lentement:</p>
+<p>Leurs lèvres allaient s'unir. Brusquement, il
+s'éloigna d'elle, et lentement:</p>
<p>&mdash;Sais-tu <em>s'il</em> a beaucoup souffert? Est-ce qu'on
-<em>l'a</em> fusillé tout de suite?</p>
+<em>l'a</em> fusillé tout de suite?</p>
<p>&mdash;Ah! malheureux! repousse ce souvenir maudit!
-Par pitié pour nous deux, livre-toi tout entier
-à l'amour qui nous possède! Le passé est le passé!
+Par pitié pour nous deux, livre-toi tout entier
+à l'amour qui nous possède! Le passé est le passé!
Pourquoi veux-tu le revivre, puisque tu ne peux
-pas le détruire! Je suis entre tes bras. Le présent
+pas le détruire! Je suis entre tes bras. Le présent
nous appartient. Et cette heure divine, personne
ne viendra nous l'arracher!</p>
<p>&mdash;Tu as raison, je suis fou. Ah! ma Faustine,
-sauve-moi de moi-même... L'infini est dans tes
-yeux. Nous serons heureux là-bas, où tu veux me
+sauve-moi de moi-même... L'infini est dans tes
+yeux. Nous serons heureux là-bas, où tu veux me
conduire. Je t'adore... Oui, serre-moi bien sur
ta poitrine. Je sens qu'on va m'arracher de tes
bras. Mais tu ne veux point, n'est-il pas vrai? Je
t'adore...</p>
-<p>Il l'étreignait avec passion. Puis, comme lassé
+<p>Il l'étreignait avec passion. Puis, comme lassé
<span class="pagenum"><a id="Page_389"> 389</a></span>
-par un effort impuissant, ses bras retombèrent
+par un effort impuissant, ses bras retombèrent
inertes. Un pli se creusait sur son front.</p>
<p>&mdash;Ah! c'est affreux, Faustine! Je ne peux pas, je
@@ -11796,70 +11758,70 @@ ne peux pas! Il y a <em>quelqu'un</em> entre nous deux! Et
quand je te serre sur mon c&oelig;ur, il me semble que
je suis loin de toi!</p>
-<p>Elle voulait le ressaisir, le dominer à nouveau;
-il était debout maintenant, et des sanglots le secouaient.</p>
+<p>Elle voulait le ressaisir, le dominer à nouveau;
+il était debout maintenant, et des sanglots le secouaient.</p>
-<p>&mdash;C'est épouvantable! dit-il désespérément. Je
+<p>&mdash;C'est épouvantable! dit-il désespérément. Je
sais que je t'aime et je crois que je ne t'aime plus!
-Je te désire avec toutes les forces de mon être, et
-je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possèdes
-mon c&oelig;ur, et mon instinct te repousse! Protège-moi,
+Je te désire avec toutes les forces de mon être, et
+je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possèdes
+mon c&oelig;ur, et mon instinct te repousse! Protège-moi,
sauve-moi! <em>Il faut</em> que je t'aime! Je me prosterne
-à tes genoux. Délivre-moi de cette obsession
-qui m'épouvante. Éloigne ce spectre qui se dresse
+à tes genoux. Délivre-moi de cette obsession
+qui m'épouvante. Éloigne ce spectre qui se dresse
devant mes yeux, quand je veux te saisir et t'enlacer...
Tu vois, j'ouvre les bras, pour bien te sentir
sur mon c&oelig;ur, pour bien me prouver que tu m'appartiens
-et que nous ne serons séparés jamais, jamais...</p>
+et que nous ne serons séparés jamais, jamais...</p>
-<p>Il disait cela et il s'éloignait d'elle; il ouvrait les
-bras pour la prendre, et il marchait à reculons pour
+<p>Il disait cela et il s'éloignait d'elle; il ouvrait les
+bras pour la prendre, et il marchait à reculons pour
la fuir. Faustine ne luttait plus. Elle se tenait debout,
-la tête inclinée, le suivant de ses yeux fixes,
+la tête inclinée, le suivant de ses yeux fixes,
<span class="pagenum"><a id="Page_390"> 390</a></span>
-emplis de douleur et d'effroi. Elle était sans force
-contre cet implacable souvenir qui obsédait le cerveau
+emplis de douleur et d'effroi. Elle était sans force
+contre cet implacable souvenir qui obsédait le cerveau
du malheureux. Elle ne pouvait plus rien, rien.
-Le délire de Jacques revenait, ce délire aigu qui
-l'avait secoué quelques heures auparavant.</p>
+Le délire de Jacques revenait, ce délire aigu qui
+l'avait secoué quelques heures auparavant.</p>
<p>&mdash;Non, non. C'est impossible. Je t'aime et je te
-déteste, je te désire et je te fuis! Je ne peux pas
+déteste, je te désire et je te fuis! Je ne peux pas
vivre sans toi et je ne peux pas vivre avec toi! Qu'est-ce
que nous allons devenir, mon Dieu? Si tu savais
comme je souffre! Tu ne me dis rien aussi, tu ne
-me défends pas contre moi-même... Tu ne vois donc
-pas qu'il y a un abîme qu'on a creusé entre nous,
+me défends pas contre moi-même... Tu ne vois donc
+pas qu'il y a un abîme qu'on a creusé entre nous,
et que je n'ai plus la force de le franchir pour courir
-à toi!</p>
+à toi!</p>
<p>&mdash;Adieu, dit-elle d'une voix sourde.</p>
<p>&mdash;Faustine!</p>
-<p>&mdash;Va-t'en! Si j'ai perdu ton père, tu as immolé
+<p>&mdash;Va-t'en! Si j'ai perdu ton père, tu as immolé
mon bonheur. Nous sommes quittes! J'oubliais les
-miens tombés dans la tourmente, pour t'aimer, toi,
-le fils de ceux qui les ont massacrés! Chez moi,
-l'amour avait tué le souvenir; et chez toi, c'est le
-souvenir qui a tué l'amour. Va-t'en!</p>
+miens tombés dans la tourmente, pour t'aimer, toi,
+le fils de ceux qui les ont massacrés! Chez moi,
+l'amour avait tué le souvenir; et chez toi, c'est le
+souvenir qui a tué l'amour. Va-t'en!</p>
<p>&mdash;Faustine!...</p>
-<p>Il voulut s'élancer vers elle, mais elle le chassa
+<p>Il voulut s'élancer vers elle, mais elle le chassa
d'un geste tragique et souverain. Il s'en allait, toujours
-à reculons, la regardant, ébloui par les yeux
+à reculons, la regardant, ébloui par les yeux
<span class="pagenum"><a id="Page_391"> 391</a></span>
-de la jeune femme, ces yeux pers où brillaient la
-colère et le désespoir.</p>
+de la jeune femme, ces yeux pers où brillaient la
+colère et le désespoir.</p>
-<p>Elle était seule maintenant, très calme en apparence.
-Elle s'étendit sur la chaise longue, les bras
-croisés; et désespérément elle se rejeta dans la
-pensée de la mort. Fini, fini, c'était fini! Il ne l'aimerait
+<p>Elle était seule maintenant, très calme en apparence.
+Elle s'étendit sur la chaise longue, les bras
+croisés; et désespérément elle se rejeta dans la
+pensée de la mort. Fini, fini, c'était fini! Il ne l'aimerait
plus. Fini! Elle n'avait plus rien dans la vie!
-Qu'est-ce qui l'attachait encore à l'existence? Froidement,
-subissant l'impulsion de sa volonté réfléchie,
+Qu'est-ce qui l'attachait encore à l'existence? Froidement,
+subissant l'impulsion de sa volonté réfléchie,
elle prit le couteau sur la table, et se frappa
en pleine poitrine.</p>
@@ -11867,676 +11829,300 @@ en pleine poitrine.</p>
<h3>XIII</h3>
-<p>Penché sur le lit où était couchée M<sup>me</sup> de Guessaint,
+<p>Penché sur le lit où était couchée M<sup>me</sup> de Guessaint,
le docteur Grandier l'examinait avec attention.
-Derrière lui, Nelly attendait. Elle savait déjà
+Derrière lui, Nelly attendait. Elle savait déjà
que son amie ne courait aucun danger.</p>
<p>&mdash;Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant.</p>
-<p>Il ordonna tout bas à la femme de chambre de
+<p>Il ordonna tout bas à la femme de chambre de
s'asseoir et de garder le plus profond silence. Puis,
-faisant signe à M<sup>me</sup> Percier de le suivre, il l'emmena
-dans le boudoir attenant à la chambre à coucher.
+faisant signe à M<sup>me</sup> Percier de le suivre, il l'emmena
+dans le boudoir attenant à la chambre à coucher.
Quand ils furent seuls, Nelly eut une crise
de larmes.</p>
<p>&mdash;Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier,
-ça vous fera du bien.</p>
+ça vous fera du bien.</p>
-<p>&mdash;Vous ne voulez donc me donner aucun détail?</p>
+<p>&mdash;Vous ne voulez donc me donner aucun détail?</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_393"> 393</a></span>
-&mdash;Je vous donnerai tous les détails que vous
-désirerez.</p>
+&mdash;Je vous donnerai tous les détails que vous
+désirerez.</p>
<p>&mdash;Enfin!</p>
<p>Et la jolie femme essuyait avec sa petite main
les pleurs qui brillaient dans ses yeux.</p>
-<p>&mdash;Asseyez-vous là, chère madame, et causons.
-Quelle est la vérité? C'est que M<sup>me</sup> de Guessaint
-s'est poignardée. Supposez un instant qu'au lieu
-d'entrer chez votre amie dix minutes après le...
-après l'accident, la femme de chambre vous ait
-précédée? Cette fille aurait poussé les hauts cris;
-elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois ou
-quatre gazettes bien informées auraient publié un
-<cite>écho de Paris</cite> très perfide. Au contraire, une bonne
+<p>&mdash;Asseyez-vous là, chère madame, et causons.
+Quelle est la vérité? C'est que M<sup>me</sup> de Guessaint
+s'est poignardée. Supposez un instant qu'au lieu
+d'entrer chez votre amie dix minutes après le...
+après l'accident, la femme de chambre vous ait
+précédée? Cette fille aurait poussé les hauts cris;
+elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois ou
+quatre gazettes bien informées auraient publié un
+<cite>écho de Paris</cite> très perfide. Au contraire, une bonne
chance veut que vous arriviez chez M<sup>me</sup> de Guessaint.
Vous la croyez morte, vous arrachez de la
plaie ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez
-chercher tout de suite. Voilà le drame reconstitué
-dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?</p>
+chercher tout de suite. Voilà le drame reconstitué
+dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?</p>
-<p>&mdash;Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa
+<p>&mdash;Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa
vie!</p>
-<p>&mdash;Je vous ai déjà dit que dans trois semaines
+<p>&mdash;Je vous ai déjà dit que dans trois semaines
elle serait sur pied.</p>
<p>&mdash;Trois semaines?</p>
<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est
-manquée, voilà tout. Cela se voit très souvent.</p>
+manquée, voilà tout. Cela se voit très souvent.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_394"> 394</a></span>
-&mdash;Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses
+&mdash;Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses
les plus effroyables avec un calme d'anatomiste.</p>
<p>Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit
la main de Nelly avec cette exquise galanterie des
-vieillards chez qui le c&oelig;ur est resté jeune.</p>
+vieillards chez qui le c&oelig;ur est resté jeune.</p>
-<p>&mdash;Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien
-j'aime Faustine. Elle était malade depuis quelque
+<p>&mdash;Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien
+j'aime Faustine. Elle était malade depuis quelque
temps; malade moralement. Vous et moi sommes
ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons,
et ni l'un ni l'autre nous ne voudrions effleurer
-certains sujets. M<sup>me</sup> de Guessaint a éprouvé
-une commotion violente. Le dénouement s'est produit,
-et un dénouement heureux, puisqu'elle ne
+certains sujets. M<sup>me</sup> de Guessaint a éprouvé
+une commotion violente. Le dénouement s'est produit,
+et un dénouement heureux, puisqu'elle ne
court aucun danger, puisque personne dans sa
maison ne se doute de rien. Tout le monde croit
-à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant
+à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant
la femme de chambre, c'est que le mot suicide
-ne doit pas être prononcé.</p>
+ne doit pas être prononcé.</p>
<p>&mdash;Se tuer! Faustine!</p>
-<p>&mdash;Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette
-femme du monde, élégante, fine et distinguée, se
+<p>&mdash;Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette
+femme du monde, élégante, fine et distinguée, se
plantant un couteau dans la poitrine, comme une
-héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame,
+héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame,
ce sont des faits qui se produisent tous les
jours. La petite modiste et la grande dame sentent
-de même et vont droit à la même conclusion.
+de même et vont droit à la même conclusion.
<span class="pagenum"><a id="Page_395"> 395</a></span>
-Le suicide est un acte désespéré conçu par la
-raison, mais exécuté par la folie, pas autre chose.</p>
+Le suicide est un acte désespéré conçu par la
+raison, mais exécuté par la folie, pas autre chose.</p>
<p>&mdash;Par la raison, docteur!</p>
-<p>&mdash;Certainement. Dans une extrême souffrance,
-il est naturel de prendre une résolution extrême.</p>
+<p>&mdash;Certainement. Dans une extrême souffrance,
+il est naturel de prendre une résolution extrême.</p>
<p>&mdash;Mais comment est-elle encore vivante? Vous
-avez examiné la lame de ce couteau. Elle est aiguë
-et tranchante. Vous avez remarqué que le coup
-avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine
-s'est frappée au sein gauche. Non seulement
-cette arme dangereuse n'a point touché le c&oelig;ur,
-mais encore vous me dites que Faustine sera guérie
+avez examiné la lame de ce couteau. Elle est aiguë
+et tranchante. Vous avez remarqué que le coup
+avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine
+s'est frappée au sein gauche. Non seulement
+cette arme dangereuse n'a point touché le c&oelig;ur,
+mais encore vous me dites que Faustine sera guérie
dans trois semaines?</p>
-<p>&mdash;C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée
-à travers l'épaisseur du sein; le manche l'a
-arrêtée. La pointe a heurté la sixième côte, où
-elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau
-de la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie
-était peu considérable. C'est qu'aucune artère
-n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait par
-nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait
-déjà. Il m'a été facile de constater que la
-plaie ne pénétrait pas jusqu'aux poumons. Je lui ai
-fait un pansement occlusif; de la ouate phéniquée
+<p>&mdash;C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée
+à travers l'épaisseur du sein; le manche l'a
+arrêtée. La pointe a heurté la sixième côte, où
+elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau
+de la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie
+était peu considérable. C'est qu'aucune artère
+n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait par
+nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait
+déjà. Il m'a été facile de constater que la
+plaie ne pénétrait pas jusqu'aux poumons. Je lui ai
+fait un pansement occlusif; de la ouate phéniquée
recouverte d'une bande en <em>huit-de-chiffre</em>, et tout a
-été dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné
+été dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné
<span class="pagenum"><a id="Page_396"> 396</a></span>
-une potion de chloral pour l'endormir. Déjà demain,
+une potion de chloral pour l'endormir. Déjà demain,
elle sera plus calme.</p>
-<p>&mdash;N'importe. Je vais passer la nuit auprès
+<p>&mdash;N'importe. Je vais passer la nuit auprès
d'elle.</p>
-<p>&mdash;C'est complètement inutile. Faites-vous dresser
+<p>&mdash;C'est complètement inutile. Faites-vous dresser
un lit dans le boudoir, si vous voulez; mais ne
-veillez pas. Adieu, chère madame, et n'oubliez pas
+veillez pas. Adieu, chère madame, et n'oubliez pas
qu'<em>avant tout</em>, (il appuyait sur ces deux mots), il faut
-que notre amie reste très calme.</p>
+que notre amie reste très calme.</p>
<p>La convalescence de M<sup>me</sup> de Guessaint suivit un
-cours très régulier. Pourquoi avait-elle voulu se
-tuer? M<sup>me</sup> Percier pouvait le soupçonner; il ne lui
+cours très régulier. Pourquoi avait-elle voulu se
+tuer? M<sup>me</sup> Percier pouvait le soupçonner; il ne lui
convenait pas de provoquer sur un pareil sujet
une confidence qu'on ne lui faisait point. Avant
-tout, elle désirait que son amie ignorât la très grave
-maladie qui menaçait la vie de Jacques Rosny.
-Quatre jours après le suicide manqué de Faustine,
+tout, elle désirait que son amie ignorât la très grave
+maladie qui menaçait la vie de Jacques Rosny.
+Quatre jours après le suicide manqué de Faustine,
la jeune femme avait lu dans un journal que
-le sculpteur était atteint d'une fièvre cérébrale.
-On racontait, dans un écho de Paris très circonstancié,
-que l'auteur du <cite>Vercingétorix</cite> allait peut-être
-mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir
+le sculpteur était atteint d'une fièvre cérébrale.
+On racontait, dans un écho de Paris très circonstancié,
+que l'auteur du <cite>Vercingétorix</cite> allait peut-être
+mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir
de Faustine et la maladie de Jacques pour
deviner qu'un drame violent se jouait entre ces
-deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie,
-elle l'étudiait. Pas un mot ne trahissait la vérité.
+deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie,
+elle l'étudiait. Pas un mot ne trahissait la vérité.
<span class="pagenum"><a id="Page_397"> 397</a></span>
M<sup>me</sup> de Guessaint, toujours hautaine, mais triste et
-résignée, parlait de tout, excepté de son accès de
-désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je
-ferai telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre,
-je me lèverai.» Elle ne prononçait pas le mot de
-«blessure», comme si elle avait honte de cet accès
+résignée, parlait de tout, excepté de son accès de
+désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je
+ferai telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre,
+je me lèverai.» Elle ne prononçait pas le mot de
+«blessure», comme si elle avait honte de cet accès
de folie.</p>
-<p>Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un,
-dans son esprit, tous les événements qui s'étaient
-succédé depuis six mois. Il s'opérait un travail psychologique
-très curieux chez cette fine créature. Il
-lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait
-seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se
+<p>Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un,
+dans son esprit, tous les événements qui s'étaient
+succédé depuis six mois. Il s'opérait un travail psychologique
+très curieux chez cette fine créature. Il
+lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait
+seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se
comprenait pas; car lorsqu'elle regardait en elle
-même, il lui semblait découvrir une autre femme
-qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à
-Jacques comme on pense à un être qui est très loin
+même, il lui semblait découvrir une autre femme
+qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à
+Jacques comme on pense à un être qui est très loin
de vous, qu'on n'a pas vu depuis longtemps, et
-dont le souvenir est à la fois cruel et délicieux. A
-la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait
+dont le souvenir est à la fois cruel et délicieux. A
+la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait
le visage de l'artiste, son front large et intelligent,
-ses yeux bleu sombre où flambait l'éclatante flamme
-du génie. Comme elle l'avait aimé! Et de ce véritable
-amour qui venait de la pensée réfléchie, d'une
-tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire
-délire des sens. Elle s'était donnée à lui, violant
+ses yeux bleu sombre où flambait l'éclatante flamme
+du génie. Comme elle l'avait aimé! Et de ce véritable
+amour qui venait de la pensée réfléchie, d'une
+tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire
+délire des sens. Elle s'était donnée à lui, violant
<span class="pagenum"><a id="Page_398"> 398</a></span>
toutes ses pudeurs de femme hautaine et pure;
-elle s'était donnée à lui, et voilà que, maintenant,
-il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc
+elle s'était donnée à lui, et voilà que, maintenant,
+il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc
cela, l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau
-qui ne laissait après elle qu'une douloureuse
-amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle l'avait
-adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien
-qu'une tendresse émue, faite de désenchantement
-et de regret, car elle était une honnête femme, créée
+qui ne laissait après elle qu'une douloureuse
+amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle l'avait
+adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien
+qu'une tendresse émue, faite de désenchantement
+et de regret, car elle était une honnête femme, créée
pour les amours permises qui ont le droit de se montrer
-en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive
-répulsion pour le demi-jour banal des tendresses
-défendues. Elle s'analysait parfaitement; elle avait
+en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive
+répulsion pour le demi-jour banal des tendresses
+défendues. Elle s'analysait parfaitement; elle avait
voulu se tuer, non parce qu'elle perdait l'amour de
-Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et souillée,
-et que rien désormais ne pouvait laver la tache
-de sa chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique
-n'était que la dernière convulsion de son amour:
-et il lui semblait que sa passion d'autrefois s'échappait
+Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et souillée,
+et que rien désormais ne pouvait laver la tache
+de sa chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique
+n'était que la dernière convulsion de son amour:
+et il lui semblait que sa passion d'autrefois s'échappait
lentement de son c&oelig;ur comme le sang qui
-coulait goutte à goutte de sa blessure!</p>
+coulait goutte à goutte de sa blessure!</p>
<hr class="c15" />
<p>Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative
-de suicide. Après la scène violente où il criait à la
-jeune femme son adieu désespéré, il rentrait chez
-lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté, fiévreux;
+de suicide. Après la scène violente où il criait à la
+jeune femme son adieu désespéré, il rentrait chez
+lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté, fiévreux;
<span class="pagenum"><a id="Page_399"> 399</a></span>
-et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait.
-La vaillante créature était prête à lutter,
+et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait.
+La vaillante créature était prête à lutter,
comme toujours. Pas un instant elle ne voulut le
-quitter, le disputant à la mort qui s'accrochait après
+quitter, le disputant à la mort qui s'accrochait après
lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours naturel,
-sans complications. Dès le début, le jeune homme
-fut pris d'un délire acharné, furieux. Il se dressait
+sans complications. Dès le début, le jeune homme
+fut pris d'un délire acharné, furieux. Il se dressait
sur son lit, comme pour chasser au loin une
-image obsédante; il s'écriait, en tordant ses mains:
-«Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime
-plus... je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans
-les divagations de son cerveau affolé. Vers la fin de
+image obsédante; il s'écriait, en tordant ses mains:
+«Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime
+plus... je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans
+les divagations de son cerveau affolé. Vers la fin de
la seconde quinzaine, il se produisit une sorte d'accalmie;
mais Jacques ne retrouva toujours pas sa
-raison. Elle ne revint que le dix-neuvième jour;
-et, dès lors, ce ne fut plus qu'une affaire de temps.
-Peu à peu, les forces reparurent, et la convalescence
-s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse
-est si puissante, elle possède tant de forces!
-Sitôt qu'il put sortir, le docteur Grandier l'envoya à
+raison. Elle ne revint que le dix-neuvième jour;
+et, dès lors, ce ne fut plus qu'une affaire de temps.
+Peu à peu, les forces reparurent, et la convalescence
+s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse
+est si puissante, elle possède tant de forces!
+Sitôt qu'il put sortir, le docteur Grandier l'envoya à
la campagne. Il n'avait pas besoin de l'interroger.
-L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en
-tenir sur son état d'âme.</p>
+L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en
+tenir sur son état d'âme.</p>
-<p>Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge
-n'a point rendus égoïstes, il pouvait prononcer sur
-Jacques et sur Faustine un diagnostic très exact. Il
+<p>Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge
+n'a point rendus égoïstes, il pouvait prononcer sur
+Jacques et sur Faustine un diagnostic très exact. Il
<span class="pagenum"><a id="Page_400"> 400</a></span>
connaissait la maladie passionnelle de ces deux
-êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés
-d'une fièvre typhoïde. Chez l'un et chez l'autre,
-l'amour était mort, tué de la même façon, et par
-des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés
-dans un drame violent, avaient dépensé dans la
-lutte toutes leurs forces nerveuses. Lancés contre
-un obstacle invincible, ils s'y étaient brisés, et retombaient
+êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés
+d'une fièvre typhoïde. Chez l'un et chez l'autre,
+l'amour était mort, tué de la même façon, et par
+des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés
+dans un drame violent, avaient dépensé dans la
+lutte toutes leurs forces nerveuses. Lancés contre
+un obstacle invincible, ils s'y étaient brisés, et retombaient
meurtris et sanglants. Alors, chez le
-jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction
-commençait: tous les deux cessaient d'aimer
-parce que tous les deux avaient épuisé la somme de
-résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert
-l'un et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans
-leurs tendresses partagées n'était plus en proportion
+jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction
+commençait: tous les deux cessaient d'aimer
+parce que tous les deux avaient épuisé la somme de
+résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert
+l'un et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans
+leurs tendresses partagées n'était plus en proportion
exacte avec la douleur qu'elles leur faisaient
-éprouver.</p>
+éprouver.</p>
-<p>Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir
-mourir, recommencèrent peu à peu leur existence
-d'autrefois avec la même sérénité. Ils se revirent
-pour la première fois chez M. Grandier. Le savant
-réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement,
+<p>Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir
+mourir, recommencèrent peu à peu leur existence
+d'autrefois avec la même sérénité. Ils se revirent
+pour la première fois chez M. Grandier. Le savant
+réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement,
Jacques se trouva en face de Faustine. Ils devinrent
-fort pâles; après un court silence, il alla droit vers
+fort pâles; après un court silence, il alla droit vers
la jeune femme et lui tendit la main. Elle le regardait
-de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.</p>
+de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="Page_401"> 401</a></span>
&mdash;Toujours amis? murmura-t-elle.</p>
<p>&mdash;Toujours!</p>
-<p>Et ils parlèrent de choses indifférentes.</p>
+<p>Et ils parlèrent de choses indifférentes.</p>
<p>M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait
finement.</p>
-<p>&mdash;Heureusement que la sixième côte est bien
-placée! murmura-t-il.</p>
+<p>&mdash;Heureusement que la sixième côte est bien
+placée! murmura-t-il.</p>
<p>Il y eut un court silence.</p>
-<p>&mdash;Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que
+<p>&mdash;Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que
vous faites pour le prochain Salon?</p>
-<p>&mdash;Une <em>Phèdre</em>, docteur!</p>
+<p>&mdash;Une <em>Phèdre</em>, docteur!</p>
-<p>&mdash;«Une Phèdre mourant d'amour?» Cela
-manque de réalité, mon ami. On ne meurt d'amour
+<p>&mdash;«Une Phèdre mourant d'amour?» Cela
+manque de réalité, mon ami. On ne meurt d'amour
que dans les romans...</p>
<p>Il aurait pu ajouter que ce n'est aussi que dans
-les romans que les dénouements existent. Dans la
+les romans que les dénouements existent. Dans la
vie, rien ne finit, parce que tout recommence.</p>
<p class="p2 left5"><span class="smcap">Benfeld (Alsace).</span> Avril-novembre 1885.</p>
<hr class="c15" />
-<p class="p2 center small">Paris.&mdash;Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.&mdash;18634.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE BRESSIER ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
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-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
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