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-The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Mademoiselle de Bressier
-
-Author: Albert Delpit
-
-Release Date: June 27, 2013 [EBook #43047]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE BRESSIER ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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-
-
- Mademoiselle
- de Bressier
-
- PAR
- ALBERT DELPIT
-
- .... Une guerre encore plus que
- civile, une cité grande entre les
- cités, tournant d'une main furieuse
- le fer des siens contre son
- coeur!
-
- (LUCAIN: _La Pharsale_).
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- [Illustration]
-
- PARIS
-
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
- 1886
-
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-
-_Cinquante exemplaires_ numérotés à la presse
-
- 20 exemplaires sur papier du Japon 1 à 20
- 30 exemplaires sur papier de Hollande 21 à 50
-
-
-
-
- A MON CONFRÈRE ET AMI
-
- FRANCIS MAGNARD
-
- _Février 1886._
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
- ..... Une guerre encore plus
- que civile, une cité grande
- entre les cités, tournant d'une
- main furieuse le fer des siens
- contre son coeur!
-
-
- (LUCAIN: _La Pharsale_.)
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
-Le bataillon défilait lentement le long de la rue de Rivoli; en tête,
-le drapeau rouge, suivi d'une musique criarde. Peu de monde aux
-fenêtres. A peine quelques curieux, çà et là, les mains dans les
-poches, regardant ces hommes qui s'en allaient à la boucherie. Une
-petite vendeuse de violettes, adossée contre un magasin, ouvrait ses
-yeux étonnés, pendant qu'un marchand grommelait tout bas «contre ces
-gens qui empêchaient les affaires de marcher». De temps en temps
-passait un officier, au visage rouge, aux paupières injectées, engoncé
-dans son uniforme galonné. Il disparaissait vite par une rue latérale,
-poursuivi par des gamins qui criaient. Les promeneurs, très rares,
-pressaient le pas, vaguement inquiets. Chez les soldats, rien de ce
-qui relève le moral d'hommes marchant au combat. Tristes, sombres,
-muets, ils allaient, le front baissé, n'osant pas se regarder les uns
-les autres, comme si chacun craignait de voir dans les yeux de son
-voisin le reflet de ses terreurs lugubres.
-
-Au loin, on battait la générale. Un roulement sourd, adouci par la
-distance, avec quelque chose de funèbre et d'alangui. On eût dit le
-rappel des condamnés. Et c'étaient des condamnés, en effet, forcés de
-défendre une cause perdue. Un voile de mélancolie semblait épandu sur
-la cité, flottant sur les fronts et les consciences. Tout ce monde
-portait le deuil de quelqu'un ou de quelque chose: peut-être d'un
-espoir écroulé.
-
-A quelque distance de l'Hôtel de ville, une centaine d'hommes se
-joignaient au bataillon. Des enragés, ceux-là, trompés sans doute par
-les proclamations menteuses de la Commune. Il suffisait de voir leur
-mine conquérante, leurs yeux brillants, leurs fusils très soignés dont
-le canon d'acier reluisait au soleil. Ils croyaient sérieusement au
-patriotisme des braillards de clubs; ils croyaient au courage de ceux
-qui les envoyaient se battre, pendant que certains chefs restaient à
-l'abri. Il y avait de tout dans cette troupe, décidée à vaincre ou à
-mourir: des exaltés, grisés par la pensée d'un sacrifice sublime; des
-égarés, qu'affolaient encore les souffrances physiques et morales du
-premier siège; surtout, cette écume populacière que les révolutions
-rejettent sur le pavé des rues, écume noire, pareille à la boue qui
-surnage à la surface des grands fleuves troublés.
-
-Ils se représentaient l'armée de Versailles à moitié vaincue. Elle
-s'évanouirait du jour au lendemain, ainsi que les vapeurs grisâtres
-dissipées par le premier rayon de soleil. Ils riaient, ils chantaient,
-essayant d'égayer la tristesse de leurs compagnons. Mais bientôt, le
-découragement des autres les gagnait, les enveloppait, de même qu'un
-lumineux coteau est assombri bien vite par les brouillards montant de
-la vallée.
-
-Le bataillon s'arrêta sur la place de la Concorde. Elle se couvrait de
-soldats. Il en venait de droite, de gauche, par le pont, par le quai,
-par la rue Royale, et l'avenue Gabriel. Là encore, un dédaigneux
-abandon. Pas de foule. Les promeneurs ne détournaient point la tête.
-Les bonnes d'enfants ne s'attardaient plus; elles ne montraient pas
-aux petits curieux la troupe «de ces militaires», moins placides que
-les troupiers bonasses.
-
-Cependant, les hommes mettaient la crosse en terre. On commençait
-l'appel. Les uns et les autres s'étiraient, comme déjà lassés par
-cette première étape: puis chacun répondait: «Présent!» ou un silence
-de quelques minutes suivait le nom prononcé. Les absences ne pouvaient
-guère surprendre. Après six mois de siège, et deux mois de guerre
-civile, les vides se faisaient nombreux, par la faim, par la fièvre,
-par la maladie qui décimait les pauvres. On ne comptait même plus ceux
-qui manquaient. L'homme prend l'habitude de tout, même de la
-souffrance et du danger.
-
-Tout à coup, le capitaine d'une compagnie appela: «Pierre Rosny!» Et
-comme personne ne répliquait, il ajouta d'un ton surpris:
-
---Comment, Pierre Rosny n'est pas là?
-
-Un garde national sortit du rang.
-
---Pierre nous rejoindra au Point-du-Jour, citoyen. Il a une
-consultation ce matin pour son fils.
-
-Invoquée pour un autre, cette excuse eût soulevé les rires et les
-quolibets. Mais il s'agissait de Rosny. Personne ne broncha. C'était
-un homme convaincu et brave, ayant fait dix fois ses preuves. Nul ne
-se serait permis de douter de lui. S'il n'était pas venu, c'est qu'il
-ne pouvait pas venir. On ne suspectait ni la bonne volonté ni le
-courage de celui-là. Pendant une heure, ce fut une suite
-ininterrompue de commandements, de contre-ordres, d'appels. Des
-officiers passaient ventre à terre, s'éloignant dans la direction de
-la rue Royale; les cantinières allaient d'escouade en escouade,
-offrant un petit verre d'eau-de-vie rarement refusé. Mais les
-conversations se faisaient plus rares. Nulle part, on ne sentait
-l'entrain des premiers jours. Une immense lassitude, qui touchait
-presque au dégoût, alanguissait les coeurs et les volontés.
-
-Enfin douze batteries d'artillerie parurent, sortant des Tuileries,
-traînées au grand trot par des chevaux vigoureux. Ce fut un roulement
-de tonnerre, pendant que les canons filaient le long des
-Champs-Élysées, leurs gueules de bronze tournées vers ce Paris
-qu'elles voulaient défendre. Un homme grand, sec, habillé d'une longue
-redingote noire, fit quelques pas sur la chaussée, jetant un regard
-aigu sur les bataillons rangés. Il inclinait un peu la tête en
-marchant, comme si elle eût plié sous le poids d'une responsabilité
-trop lourde. L'oeil, fixe et brillant, s'illuminait par instants de
-rapides éclairs. On sentait là une volonté qui pensait. Un léger
-tressaillement nerveux secouait le bas du visage. Alors les lèvres
-minces et pâles s'entr'ouvraient, montrant des dents très blanches.
-Cet homme était le citoyen Delescluze, délégué à la guerre. Il monta
-sur un banc et leva la main. Tous les bataillons s'ébranlèrent les uns
-après les autres dans un ordre remarquable. A force de se battre, ces
-ouvriers devenaient des soldats. Puis, sous la volonté puissante de ce
-révolté, ils sentaient mollir les vieilles rébellions toujours prêtes
-à bondir dans leurs âmes. La longue file noire s'engagea dans l'avenue
-des Champs-Élysées où le soleil de mai jetait d'éblouissantes nappes
-de lumière. L'artillerie semblait plus menaçante parmi cet appareil
-guerrier, dans ce gai retour du gai printemps. Le ciel bleu riait, la
-brise tiédie embaumait; les arbres exilés au Rond-Point des
-Champs-Élysées et au Cours-la-Reine, pouvaient se croire encore dans
-la profondeur sombre de la forêt natale. «Mai qui fleurit, coeur qui
-rit», dit la chanson. Les coeurs gémissaient cependant, les yeux
-pleuraient, et là-bas, dans la grande ville, saignait l'immense
-troupeau des veuves et des orphelins.
-
-Ce n'était pas fini. La Commune concevait le rêve tragique de
-s'ensevelir sous les ruines fumantes de Paris. Furieusement, elle
-poussait ces hommes au combat; ils croyaient mourir pour une Idée, et
-ne tombaient que pour assouvir l'ambition effrénée de quelques-uns. On
-racontait que ce jour-là l'armée des rebelles tentait une grande
-sortie: la sortie de malheureux poussés par des chimères et se ruant
-vers l'Impossible.
-
-Les pavés de Paris s'entr'ouvraient pour vomir des bataillons. De la
-Bastille à l'Arc-de-Triomphe, montait une foule énorme, remuante,
-sombre à l'oeil. Ondulante et secouée comme un serpent gigantesque,
-elle déroulait ses anneaux d'acier d'où sortaient des canons de fusil
-et des baïonnettes aux reflets sinistres. Mais à la Bastille, les
-bataillons ne s'embrigadaient pas comme aux Champs-Élysées. Ceux de ce
-quartier-là formaient l'arrière-garde. Ainsi, dans la rue Jean
-Baussire qui se tord sur elle-même pour aller du boulevard
-Beaumarchais à la place, c'étaient des allées et venues sans fin. A la
-porte d'un petit pharmacien, situé vers le milieu de la rue à côté
-d'un hôtel borgne, une longue file stationnait, impatiente et
-souffreteuse. On faisait queue pour les médicaments, maintenant, comme
-naguère pour le pain et pour la viande. Le pharmacien se hâtait et se
-démenait, ne sachant où donner de la tête. Aidé de ses deux élèves, il
-préparait hâtivement les ordonnances, sans intérêt, sans pitié pour
-les malades, qui attendaient de lui la guérison. A peine eut-il un
-geste d'empressement, quand un garde national entra, disant:
-
---La potion est-elle prête?
-
---Voilà, citoyen Rosny.
-
-Le citoyen Rosny était un homme de quarante ans, grand, brun, pâle,
-d'une figure énergique. Il prit délicatement la fiole entre ses mains
-calleuses, avec un soin infini, comme s'il craignait de la briser. Il
-balbutia un remerciement furtif, puis, sortant de la pharmacie,
-traversa rapidement la rue. Il entra dans une maison triste
-d'apparence et noircie par le temps. En guise de porte, une cloison
-disjointe suintant l'humidité. L'étroit escalier conduisait à des
-chambres pauvres occupées par des ouvriers vivant au jour le jour. Qui
-donc parmi ces malheureux possédait encore des économies après les
-épreuves de ces mois terribles? Au cinquième étage, le citoyen Rosny
-s'arrêta et frappa contre une porte, en disant très bas: «C'est moi,
-Françoise.» La porte s'entre-bâilla et se referma rapidement, pendant
-que Françoise répliquait, également à voix basse: «Prends garde. Il ne
-faut pas changer la température.» La chambre était petite, mais très
-propre; les murs nus et reluisants, les rideaux éblouissants, les
-carreaux vierges attestaient des soins de tous les instants.
-
---Comment est Jacques? continua Pierre sur le même ton.
-
---Toujours calme.
-
-Et la jeune femme, en disant ces deux mots, couvait d'un ardent regard
-un garçon de seize ans qui sommeillait, étendu dans le lit. Les yeux
-du père et de la mère se rencontrèrent dans une commune pensée.
-Françoise embrassa tendrement son mari:
-
---Voyons, ne te tourmente pas, reprit-elle. Le docteur est certain que
-tout danger a disparu. Tu sais bien qu'il amène aujourd'hui son
-maître, un grand savant. Ah! je suis plus inquiète de toi que de
-Jacques, va, maintenant!
-
-Avec une expression de haine farouche, elle étendait son poing fermé
-dans le vide, comme pour en menacer des ennemis lointains. Elle était
-belle ainsi, dans l'éclat de ses trente-cinq ans, avec sa crinière
-blonde qui donnait un caractère étrange à sa figure d'une pâleur mate.
-Cette fille du peuple avait l'élégance innée. Grande, bien faite, elle
-semblait créée pour le luxe; ses yeux d'un bleu très sombre,
-étincelaient; le front haut, un peu bombé au-dessus des tempes,
-prouvait l'intelligence, et le regard révélait une énergie vaillante.
-Pierre Rosny oubliait l'enfant pour une minute. Maintenant il
-contemplait sa femme avec une expression de tendresse fière. Françoise
-réveilla son malade, et lui fit boire une gorgée de potion.
-
---Comment es-tu, Jacques?
-
---Bien, maman. Merci.
-
---As-tu encore sommeil?
-
-L'enfant sourit:
-
---J'ai toujours sommeil, murmura-t-il.
-
-Il ferma de nouveau les yeux, pendant qu'elle le baisait au front.
-Puis, bordant avec soin la couverture, elle revint auprès de son mari,
-qu'elle entraîna dans un coin de la chambre.
-
---Tu partiras après la visite du docteur?
-
---Oui, j'ai fait avertir le capitaine que je rejoindrais le bataillon
-au Point-du-Jour. Oh! j'ai le temps.
-
-Françoise hésitait. Elle reprit:
-
---Tu crois que c'est pour aujourd'hui la grande sortie?
-
---Pour aujourd'hui ou pour demain. En tous cas, je resterai peut-être
-deux jours dehors. Il faut en finir, tu comprends. Ça ne peut pas
-durer toujours. Et encore, Dieu sait quand je retrouverai du travail!
-Après la guerre, les maçons, les menuisiers auront de l'ouvrage: il y
-a tant de maisons par terre, et tant de ruines à relever! Mais nous
-autres, les compositeurs d'imprimerie! Si c'est la Commune qui
-l'emporte: bon. Et puis, il y aura toujours les trente sous par jour.
-Mais si ce sont les autres? Tu sais bien ce qu'on nous raconte. A
-Versailles, ils veulent faire la monarchie, et une monarchie comme
-avant 89; c'est-à-dire plus de Chambre, plus de libertés, plus de
-journaux. On cassera les presses, et personne n'aura le droit d'être
-imprimeur. Si on supprime les journaux, on ne permettra pas les livres
-non plus. Pense donc! Une censure comme autrefois! Alors, qu'est-ce
-que nous deviendrons, nous autres, les compositeurs? Tu vois bien que
-j'ai raison de me mettre en colère et de désespérer.
-
-Cet homme intelligent, presque instruit, qui avait beaucoup lu
-Jean-Jacques, débitait sérieusement ces balourdises énormes. Il
-croyait aux mensonges des clubs, aux calomnies de quatre ou cinq
-feuilles publiques. Comme tant d'autres fédérés, il s'imaginait que
-des bandes de chouans marchaient sur Paris. La folie faisait délirer
-ce cerveau, de même que déliraient aussi d'autres cerveaux moins
-solides. Il avait eu des succès dans les réunions publiques avec son
-élocution facile et un peu déclamatoire. Ces applaudissements
-faisaient de lui un sectaire, un fanatique. Tous ses amis se jetaient
-dans le mouvement insurrectionnel, et il les suivait naturellement.
-
---C'est effrayant, tout ce que tu me dis là. Et tu admets que
-l'ancien régime pourrait revenir?
-
---Il faut bien le croire, puisqu'on nous l'affirme. Est-ce que tu
-t'imagines qu'on se battrait, s'il ne fallait pas sauver la Liberté?
-
-Françoise cachait sa tête pâle entre ses mains. Ses cheveux blonds,
-mal retenus par le peigne, tombaient maintenant sur ses épaules, et la
-jeune femme s'auréolait d'une splendeur fauve. Elle reprit, haussant
-la voix, avec un geste brusque:
-
---Si ce que tu racontes est vrai, c'est nous qui serons les
-vainqueurs. On ne recommence jamais le passé. Ce qui est fini est
-fini. Est-ce qu'une barque remonterait le courant de la Seine? Je ne
-peux pas croire aux folies qu'on débite. Supprimer toutes les
-libertés! Comment vivrait le pauvre monde? Il y a des moments où je
-m'imagine qu'on colporte ces histoires-là, pour que, vous autres, vous
-ayez du coeur à vous battre. Du moment que tu me dis que c'est vrai,
-toi, un honnête homme, c'est bien, je te crois. Alors, c'est moi qui
-ai raison. Nous l'emporterons. Et nous l'emporterons, parce que nous
-avons pour nous le bon droit et le bon sens.
-
---Ma brave Françoise!
-
---Et puis, nous ne pouvons pas avoir donné pour rien nos larmes et
-notre sang! Ah! ce que j'ai peur, vois-tu! Tu vas retourner là-bas...
-Et si tu ne revenais pas?
-
-Dans un mouvement de passion, elle se jetait dans les bras de Pierre,
-collant ses lèvres à celles de son mari. Elle l'aimait tant! Ils se
-rencontraient un jour, dans un square, ils causaient ensemble pendant
-une heure, et se plaisaient tout de suite. Lui, vingt-deux ans; elle,
-seize. La liaison s'ébauchait rapidement. Vers le milieu de la
-journée, il disait «mademoiselle Françoise»; et elle l'appelait
-«monsieur Pierre». Ils se racontaient leur histoire commune, avec la
-confiance touchante et sublime des êtres bons.
-
-Lui, travaillait dans une imprimerie. Un bon métier: il gagnait huit
-francs par jour. Mais, par exemple, il ne fallait pas bouder à la
-besogne. Son patron l'estimait; il espérait bien être un jour metteur
-en pages dans un journal. Oh! alors, il deviendrait riche, il aurait
-vite des économies. Cette bambine de seize ans se montrait ravie d'en
-apprendre si long. Ce qui touche à l'imprimerie comme ce qui touche au
-théâtre, intéresse toujours les êtres intelligents. L'un et l'autre ne
-servent-ils pas à grandir et à exalter la pensée humaine?
-
-A son tour, Françoise parlait d'elle. Elle était dans un atelier de
-couture, appartenant aux célèbres demoiselles Standisch. De même que
-Pierre, elle donnait des détails amusants, racontant les niches que se
-faisaient les ouvrières, les bavardages de celle-ci, les amours de
-celle-là. Pierre s'égayait:
-
---Est-ce que vous avez aussi des amoureux, mademoiselle Françoise?
-
---Moi? jamais! répliquait la jeune fille, en le regardant bien en
-face, de ses yeux purs et tranquilles. Mon parti est pris. Je veux me
-marier, aimer mon mari, avoir un enfant. Voyez-vous, monsieur Pierre,
-il y a celles qui sont honnêtes et celles qui ne le sont point. On ne
-peut pas se montrer coquette et rester sage. On ne joue pas avec
-l'amour d'un honnête homme. Si on l'aime, il faut le lui dire, et si
-on le lui dit, il faut l'épouser.
-
-Les jeunes gens se quittaient, charmés l'un de l'autre. Ils se
-revoyaient le dimanche suivant; et, peu à peu, Pierre apprenait à
-estimer Françoise, à l'aimer davantage. Le compositeur jugeait bien
-vite son caractère. Elle était absolument droite, foncièrement loyale;
-en revanche, violente et passionnée. Elle haïssait «les bourgeois»: ce
-qu'elle appelait les «gens qui se sont seulement donné la peine de
-naître»! Pourquoi cette exaltation absurde chez une créature honnête
-qui jugeait sainement les choses? Sans doute le reflet d'une
-éducation première, l'enseignement d'une mère envieuse et jalouse. Peu
-importait ce mauvais grain, jeté par hasard dans une si bonne terre.
-Tant de qualités faisaient oublier ce défaut-là! Courageuse, active,
-ne reculant jamais devant la fatigue, et disant d'une certaine façon:
-«Cela est bien» ou «Cela est mal», qui faisait comprendre tout de
-suite que cette enfant de seize ans irait droit dans la vie, sans
-dévier jamais du chemin du devoir et de l'honneur. Deux mois après,
-ils s'épousaient. Neuf mois, jour pour jour, après le mariage, Jacques
-venait au monde. Et dès lors, ils vivaient tous les trois, heureux et
-fiers. Après dix-sept ans de labeurs et de soins, le ménage
-économisait enfin quelque argent. En mai 1870, il possédait 4,000
-francs à la caisse d'épargne. Dans le quartier,--ils demeuraient alors
-rue Saint-Antoine,--tout le monde aimait ces braves gens, si beaux, si
-bons, si travailleurs. Puis la guerre éclatait, et Jacques devenait
-garde national. Il entrait dans les bataillons de marche, car il
-voulait se battre. Et il se battait bien, aux avant-postes, du côté du
-fort de Montrouge. Mais plus de travail, plus de gain. On commençait
-de manger les économies; le bon temps était passé, et le malheur
-allait venir.
-
-Assise auprès du lit, Françoise évoquait tous ces souvenirs, et des
-larmes coulaient de ses yeux. Vrai, depuis quelques mois, elle payait
-bien son bonheur passé. Au 18 mars, voilà que Pierre se jetait dans la
-Commune! Elle n'osait pas le retenir, croyant qu'il faisait ce qu'il
-devait faire. Alors recommençaient les éternelles angoisses. Les deux
-seuls êtres qu'elle aimât, toujours en péril!
-
-Cependant, Jacques se rendormait. Le mari et la femme se rapprochaient
-de la fenêtre et causaient encore, mais à voix très basse pour ne pas
-éveiller l'enfant. Pierre dit pour la seconde fois:
-
---Vrai, tu n'es plus inquiète de Jacques?
-
---Non. Malheureusement, les forces sont lentes à revenir.
-
-A dix heures seulement, le docteur parut, accompagné d'un autre homme
-de haute taille, à l'oeil vif, au front puissant. C'était le docteur
-Grandier, médecin en chef des hôpitaux, un savant illustre; mieux
-qu'un homme illustre: un homme très bon. Il salua respectueusement
-Françoise et hocha la tête, mécontent, en voyant la vareuse de garde
-national sur le dos de Pierre. Enfin, se tournant vers son jeune
-collègue, un de ses anciens internes:
-
---Alors, vous me disiez, Borel?...
-
---Je vous disais, mon cher maître, que ce jeune garçon revient de
-loin. Une balle dans le corps, rien que ça!
-
---Une balle... par accident?
-
---Non pas, s'il vous plaît, mon cher maître! Un joli lingot de plomb,
-en pleine poitrine, à Montretout.
-
-M. Grandier restait stupéfait. Il regardait Pierre et Françoise comme
-s'il les prenait pour des fous.
-
---C'est votre fils, n'est-ce pas, Madame? Vous êtes assez jolie et
-assez jeune pour que je vous adresse cette question.
-
---Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, rougissant un peu.
-
---Mais c'est un bambin! quel âge a-t-il?
-
---Seize ans et demi.
-
---Et vous le laissez s'engager? Vous êtes bons tous les deux à mettre
-à Charenton!
-
---Oh! il est parti malgré moi, répliqua Françoise, en ébauchant un
-vague sourire de fierté. Son père, mon mari que vous voyez là, se
-battait aux avant-postes, pendant le premier siège. Moi, je restais
-seule avec Jacques. L'enfant devenait triste. Il ne se plaisait même
-plus à pétrir de la terre glaise. Car c'est un artiste, Monsieur! Il
-usait ses journées à regarder les troupes défiler, et il fermait les
-poings d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: «C'est honteux de
-penser que je suis ici à ne rien faire, quand les autres se battent!»
-Je demeurais tout interdite, toute frissonnante. Pensez donc! je
-tremblais déjà pour mon mari. Est-ce que j'allais encore trembler pour
-mon fils? «Mais tu es trop petit, Jacques. Il n'y a pas un seul
-bataillon où on voudrait de toi!» Il m'a répondu, en hochant la tête:
-«Alors, pourquoi père me racontait-il autrefois de si belles
-histoires? Celle de Bara, tambour à quatorze ans; celle des
-volontaires de seize ans, qui s'enrôlaient pour courir à la
-frontière?» Je ne savais trop que répliquer. On a tort de mettre
-certaines idées dans le cerveau des enfants. Pendant huit jours
-encore, Jacques restait songeur, tout triste. Il rentrait tard, le
-soir. Un matin, il m'a dit: «Écoute, maman, je voudrais t'obéir, mais
-il n'y a plus moyen. Bersier... tu sais, Bersier, le graveur qui m'a
-appris à dessiner? eh bien, il est sergent dans les francs-tireurs. Il
-m'a fait inscrire dans sa compagnie. Je partirai tantôt. Pardonne-moi,
-maman! mais je n'y tenais plus!» Et il me sautait au cou,
-m'embrassant, me câlinant. Moi, j'étais bien malheureuse, mais aussi
-toute fière! Oh! je peux dire cela, Jacques dort, il ne m'entend pas.
-Il y a une âme de héros et d'artiste dans cet enfant. J'ai souri; et
-j'ai répondu: «Va te battre, puisque tu y tiens tant que ça!» Mais
-après son départ, je me suis mise à sangloter; je maudissais le sort.
-Ah! que je souffrais, quand la nuit tombait toute noire, toute glacée!
-Je pensais à mon pauvre petit, déjà intelligent, fier et hardi comme
-un homme. Quinze jours après, on se battait à Montretout. Jacques
-sautait le premier dans le jardin de M. Gounod, où se cachaient six
-cents Badois. Et il tombait, la poitrine traversée. Voilà notre
-histoire, Monsieur.
-
-Françoise parlait simplement, avec une émotion concentrée, mais
-profonde. Elle jetait sur Jacques un long regard chargé d'amour. Le
-petit héros dormait toujours, et son sommeil souriait. Peut-être
-rêvait-il fièrement aux belles actions accomplies. M. Grandier
-détournait la tête. Il ne voulait pas laisser voir les larmes qui
-roulaient dans ses yeux. Rien ne remue un homme de coeur comme la
-rencontre soudaine d'un caractère. Les êtres supérieurs ont plaisir à
-rencontrer la supériorité chez les autres.
-
---Voulez-vous me donner la main, Monsieur? dit-il en se tournant vers
-Pierre Rosny. L'homme et la femme qui ont mis au monde et qui ont
-élevé cet enfant-là sont de braves gens.
-
---Vous nous le guérirez, n'est-ce pas, docteur? s'écria Pierre dans un
-élan de reconnaissance.
-
-M. Grandier souriait maintenant.
-
---Laissez-moi le voir d'abord, que diable! répliqua-t-il avec sa
-bonhomie charmante. Bien sûr, on le guérira. Il n'y a pas déjà tant de
-Français comme votre petit! D'ailleurs, Borel s'y connaît. S'il répond
-de son malade, c'est que tout va bien.
-
-L'illustre médecin s'asseyait près du lit, et réveillait Jacques
-doucement. Le blessé ouvrait les yeux et regardait avec confiance la
-figure du savant où rayonnait la bonté.
-
---C'est le maître du docteur, Jacques.
-
---Bonjour, monsieur Borel, dit le jeune garçon en tendant la main au
-médecin, devenu son ami.
-
-Puis, il reportait les yeux sur M. Grandier qui l'étudiait maintenant
-avec son regard pénétrant de psychologue. Il avait les cheveux blonds
-de sa mère; et, comme elle aussi, des yeux d'un bleu sombre, fiers,
-passionnés et résolus. Il tenait entièrement de Françoise. On eût dit
-que l'âme de cette femme était entrée dans le corps de cet enfant. Le
-visage, pâli par la souffrance, par les longues semaines passées au
-lit, s'amincissait au menton, accusant une finesse énergique. Les
-lèvres se dessinaient très nettement: signe de volonté et de courage.
-Quant au front, il apparaissait large et puissant sous les cheveux
-blonds.
-
---Borel a raison, pensait M. Grandier. Il y a là un homme.
-
-Il continua, reprenant son sourire bienveillant:
-
---Mon cher enfant, je vais examiner votre plaie.
-
---Merci, Monsieur. Si vous saviez comme M. Borel a été bon pour moi!
-
---Allons, Jacques, tais-toi! répliqua celui-ci.
-
---Non, je ne me tairai pas! Vous avez été bon, très bon. Sans vous, je
-serais mort dix fois. Je suis heureux de le dire et de le répéter. Je
-serai heureux de m'en souvenir, surtout.
-
-Au regard ardent et concentré qu'il jetait sur M. Borel, on voyait que
-Jacques saurait tout se rappeler, en effet: le bien comme le mal.
-
---Certainement, il a raison de n'être pas ingrat! s'écria M. Grandier.
-Voyons, il faut que j'inspecte tout ça. Borel, racontez-moi
-l'histoire.
-
---Voici, mon cher maître. La balle est entrée à gauche du sternum,
-entre la cinquième et la sixième côte. Elle a traversé le médiastin
-antérieur. Elle est ressortie à droite de la colonne vertébrale, entre
-la quatrième et la cinquième côte.
-
---Pristi! la belle blessure!
-
-Pour une minute, la science l'emportait sur la pitié. Jacques se mit à
-rire.
-
---Votre phrase m'amuse, Monsieur. Ah! le Badois qui me visait a bien
-tiré!
-
---Il est charmant, ce petit. Continuez, Borel, je vous écoute.
-
---Naturellement, dans les premiers temps, fièvre intense, jusqu'à ce
-que la suppuration ait été bien établie. Pour l'aider j'avais
-introduit un drain sur le devant et à la partie postérieure. La fièvre
-a duré jusqu'au 5 ou 6 février. La suppuration, assez faible au début
-et de nature douteuse, se modifia. La cicatrisation du fond de la
-blessure s'effectuait normalement. La plaie du dos guérit la première,
-vers le 20 février. Celle de la poitrine suppura jusqu'au commencement
-de mars. Quelques jours après, je remarquai des symptômes d'irritation
-pleurétique que j'attribuai au traumatisme. J'ai dû combattre cette
-affection qui menaçait de tourner à la tuberculose. C'est pourquoi
-j'ai gardé Jacques au lit si longtemps. Aujourd'hui, je voudrais qu'il
-se levât, qu'il allât à la campagne, pour respirer de l'air et du
-soleil. Vous seul déciderez. Enfin, je désirais surtout que vous
-connussiez mon ami Jacques.
-
-M. Grandier écoutait attentivement. Il examinait le blessé avec soin.
-
---Mon avis est bien simple, mon cher Borel. Vous avez soigné ce
-garçon-là comme si vous étiez Hippocrate lui-même. Votre ami Jacques
-est devenu aussi le mien. La semaine prochaine, il pourra commencer à
-se lever; un tout petit peu d'abord, pour s'habituer à l'air, à
-l'exercice. Dans quinze jours, je l'emmènerai à la campagne. Vous
-voulez bien me confier votre fils, monsieur Rosny? Et vous aussi,
-Madame?
-
-Pierre, dans sa reconnaissance, eût embrassé cet homme, qui faisait
-tant de bien avec si peu de phrases. Françoise ne disait rien: elle
-pleurait. Jacques et M. Borel se regardaient en souriant; et M.
-Grandier sentait son coeur battre délicieusement en présence de la
-joie qu'il apportait dans cet humble logis d'ouvriers. Rien n'est plus
-grand que le génie uni à la bonté.
-
---Maintenant, poursuivit M. Grandier, après avoir vu la plaie du
-blessé, je veux voir les essais de l'artiste. Car il paraît que vous
-êtes ambitieux, mon garçon. Il ne vous suffit pas d'imiter le jeune
-Bara: vous voulez aussi recommencer Michel-Ange!
-
---Oh! Monsieur! murmura Jacques, souriant de plaisir.
-
-M. Grandier suivait Françoise, qui le conduisait dans une petite
-pièce, attenante à la chambre à coucher. Jacques s'en servait en guise
-d'atelier. Là, gisaient sur le carreau rouge des blocs de glaise
-séchés, des bas-reliefs non finis, des médaillons commencés: ébauches
-presque informes, mais pleines de vie et de mouvement. L'illustre
-médecin s'étonnait à présent devant les essais de l'artiste, comme
-tout à l'heure devant l'héroïsme de l'enfant. Le savant sentait en
-cette argile grossière les beautés mystérieuses du marbre qui
-palpiterait un jour sous la main d'un ouvrier sublime. Il voyait
-étinceler la flamme du génie; cette flamme inconnue qui brille
-doucement, avant que le labeur, l'étude, la réflexion la fassent
-rayonner dans tout son éclat.
-
---Travaillez, mon ami, dit-il en rentrant dans la chambre, travaillez,
-et vous serez un grand artiste; je vous le promets. Embrassez-moi!
-
-Jacques souriait plus ouvertement. Son visage blanc s'illuminait. Il
-lui était doux qu'on louât son courage: plus doux encore qu'on louât
-ses oeuvres. Après l'avoir embrassé, M. Grandier ajouta:
-
---Je viendrai vous revoir. Mais, auparavant, vous aurez eu de mes
-nouvelles.
-
---Quelles nouvelles? demandait Jacques, curieux.
-
---C'est mon secret! Au revoir, monsieur Rosny; Madame, je vous
-présente mes respects. Vous sortez avec moi, Borel: j'ai besoin de
-vous parler.
-
-Et arrivés sur le palier humide:
-
---Ce Rosny est un brave homme. Empêchez-le donc de se compromettre
-davantage dans la Commune. Vous devez avoir de l'influence sur lui?
-
---Aucune. Je ne pourrais pas plus empêcher le père de se battre contre
-nos amis de Versailles, qu'on n'a pu empêcher le fils de se battre
-contre nos ennemis les Allemands. Une famille d'entêtés!
-
---Ce petit Jacques est adorable...
-
---N'est-ce pas? Aussi j'ai pensé que vous en parleriez au Président...
-Pardon, à votre grand ami.
-
---Je songeais à cela, tout à l'heure. Justement, je dîne à Versailles
-ce soir. Je raconterai l'histoire, et je réponds du succès. Au revoir,
-mon cher Borel. Je vous remercie de m'avoir amené ici.
-
---Au revoir, mon cher maître.
-
-L'illustre médecin descendait l'escalier, tout rêveur. Il pensait à
-ces caprices du destin qui va chercher un fils d'ouvrier, dans un
-quartier obscur, pour faire peut-être de lui un glorieux artiste.
-Cependant, M. Borel rentrait dans la chambre.
-
---Eh bien, vous êtes contents tous les trois?
-
---Oh! oui, bien contents, s'écria Jacques.
-
-Françoise serrait silencieusement la main du docteur.
-
---Alors, je peux m'en aller tranquille? demanda Pierre.
-
---Que le diable vous emporte!
-
---Docteur...
-
-Le médecin haussait les épaules.
-
---Mon maître me disait tout à l'heure de vous faire de la morale. A
-quoi bon? On ne fait pas de la morale aux mulets! Je vous ai déjà
-répété vingt fois la même antienne. C'est enrageant de voir un brave
-homme tel que vous risquer sa peau dans cette aventure sanglante. J'ai
-mon franc parler, moi, vous savez! Comme si vous ne feriez pas mieux
-de lâcher tous ces gens-là... Il vous en cuira, Rosny, c'est moi qui
-vous le prédis. Si vous échappez à la bataille, vous n'échapperez pas
-à la défaite. Et ce sera terrible, allez! Oh! je parle dans le désert,
-je sais bien. Je vous connais tous les trois: vous écoutez poliment
-les conseils qu'on vous donne, et vous n'en faites qu'à votre tête.
-
---Mais le devoir, docteur...
-
---Le devoir, c'est de travailler pour votre femme, et de soigner votre
-enfant. Il ne m'écoute plus. Ah! l'entêté! A demain, mon ami Jacques.
-
---A demain, monsieur Borel.
-
-Pierre accompagna le médecin sur le palier. Il rentrait bientôt. Le
-mari et la femme se retrouvaient seuls. Françoise restait toute
-songeuse. Les paroles du docteur sonnaient lugubrement à son oreille.
-Elle prit un livre sur la cheminée et le tendit à Jacques.
-
---Tiens, mon chéri. C'est le livre que Mlle Aurélie a apporté pour
-toi, pendant que tu dormais. Je vais cinq minutes dans ma chambre avec
-ton père.
-
---Merci, maman.
-
-Et quand Françoise eut emmené son mari dans la pièce voisine.
-
---M. Borel a peut-être raison, dit-elle de sa voix brève et nerveuse.
-Pourquoi retournes-tu te battre?
-
---Françoise...
-
---Oh! je n'essaierai pas de t'en empêcher. Tu prétends que c'est ton
-devoir. Et tu sais, je suis une vaillante. Toutes ces craintes du
-docteur, il y a longtemps que je les partage. Si ce n'était encore que
-les balles et les obus, eh bien, on leur échappe. Mais après!...
-
-Elle frissonnait. L'énergie de son regard s'éteignait lentement sous
-l'effort d'une pensée cachée.
-
---Calme-toi, mon amie.
-
---Oh! je suis calme. Mais il a raison, vois-tu. Chez eux comme chez
-nous, on est féroce. Ce n'est plus la guerre, tout ça. Il paraît qu'à
-Versailles on tue les prisonniers. Et nous en faisons autant. Oh! pas
-toi! Tu es bon, toi; c'est tout naturel, puisque tu es brave. Mais si
-on te fusillait!
-
-Pierre la prenait dans ses bras et l'étreignait longuement.
-Maintenant, il riait, pour chasser les idées funèbres qui hantaient le
-cerveau de Françoise.
-
---Où diable as-tu donc la tête! reprit-il gaiement. Voyons, voyons,
-est-ce que tu vas t'effrayer comme une femmelette? D'abord, on ne tue
-pas les prisonniers. Ainsi, ce n'est pas la peine de t'épouvanter,
-comme cela, sans raison. C'est appeler la mauvaise chance que de tant
-la redouter. Est-ce que je n'ai pas eu du bonheur, jusqu'à présent?
-J'ai échappé à tout! Pourquoi n'en serait-il pas toujours ainsi? Nous
-retrouverons le bon temps, va, et notre vie heureuse d'autrefois. On
-ne me tuera pas, on ne me fusillera pas. Au contraire, je reviendrai
-bien vivant, et nous irons nous installer tous les trois dans un grand
-quartier, plein de soleil.
-
-D'habitude, quand Pierre lui parlait ainsi, Françoise retrouvait sa
-confiance. Cette fois, elle restait sombre.
-
---Qu'est-ce que tu as, voyons? dit-il tendrement.
-
---J'ai... j'ai peur.
-
---Toi, si courageuse de coutume?
-
---Je n'ai pas de courage, aujourd'hui. Je ne sais pas pourquoi... Mais
-je frissonne en te voyant partir. C'est absurde. On ne devrait pas
-être comme ça. Embrasse-moi, mon ami, et va-t'en. Ton bataillon est en
-marche déjà. Plus tu attendras, plus tu auras de chemin à faire pour
-le rejoindre.
-
-Cependant Pierre prenait son fusil dans un coin, il attachait son
-sabre, il inspectait sa musette. Françoise redevenait énergique pour
-sourire au moment des adieux à cet homme qu'elle adorait.
-
---As-tu bien tout ce qu'il te faut? demanda-t-elle. Montre-moi ta
-gourde. Bon: elle est pleine. Emporte le gros châle brun: les nuits
-sont encore fraîches. Allons, va, Pierre; ne t'expose pas trop. Va...
-va...
-
---Quel coeur tu as!
-
---Le coeur que tu m'as fait. Il est facile à une femme d'être une
-bonne compagne et une bonne mère, quand elle aime et quand elle est
-aimée.
-
-Ils rentraient dans la chambre du petit blessé. Jacques s'était
-rendormi. Au moment de franchir la porte, l'ouvrier s'arrêtait une
-dernière fois. Il embrassait encore, ardemment, tendrement, cette
-superbe et vaillante créature qui lui donnait tous les trésors de son
-coeur et de sa beauté. Puis, tourné vers le lit, il envoyait un baiser
-à Jacques, n'osant pas s'approcher de son fils, craignant de troubler
-son sommeil.
-
---Embrasse-le aussi, dit tout bas Françoise attendrie. Il est si
-faible le pauvre petit! Ce n'est pas ton baiser qui l'éveillera...
-
-Alors, cet homme rude et brave marchait sur la pointe des pieds, se
-faisant petit, discret, pour son cher malade. Jacques dormait, comme à
-l'arrivée du docteur Borel et de M. Grandier, souriant à quelque songe
-délicieux, avec le calme bien-être des convalescents. Son fin visage,
-légèrement ombré par ses cheveux blonds, disparaissait à demi dans les
-blancheurs de l'oreiller. Pierre contemplait sa femme et son fils: les
-deux seules tendresses de sa vie. Il les quittait pour ne les revoir
-jamais, peut-être. Et maintenant, les sinistres pressentiments de
-Françoise l'envahissaient, hantant son cerveau, troublant son esprit.
-Il se répétait tout bas les sages conseils de M. Borel. S'il se
-trompait, après tout? Si son devoir ne lui commandait pas d'aller se
-battre? Si les gens de Paris avaient tort, et raison ceux de
-Versailles? Toutes les hésitations qui torturent le coeur d'un honnête
-homme remuaient en lui. Où était le devoir? Dans sa famille, ou sur
-le champ de bataille? Il chassait vite ces idées. Est-ce qu'il ne le
-connaissait pas, son devoir? Et depuis quand reculait-il au moment de
-l'accomplir? Il ne pouvait pas être dans l'erreur, depuis tant de
-semaines que sa conscience l'approuvait.
-
-Doucement, il se penchait vers l'oreiller, et embrassait Jacques sur
-le front. Puis, s'éloignant du lit, sur la pointe des pieds, il
-faisait signe à Françoise de le suivre.
-
---S'il m'arrivait malheur, murmura-t-il d'une voix altérée, jure-moi
-que tu en ferais un homme.
-
---Ah! je te le jure!
-
-Et comme s'il craignait de ne pouvoir résister à la lâcheté de sa
-tendresse, Pierre se précipita au dehors.
-
-
-
-
-II
-
-
-Au bout de deux heures, Jacques s'éveilla.
-
---Père est parti, maman?
-
---Oui, mon chéri.
-
---Moi qui voulais lui dire adieu!
-
---Il t'a embrassé pendant que tu dormais.
-
-Françoise regardait son fils, laissant glisser son ouvrage sur ses
-genoux. Certes, la santé lui reviendrait bien vite. Mais quelle pâleur
-sur ses joues! comme il souriait tristement, lui toujours si gai!
-
---Ne parle pas trop, reprit-elle. Tu ferais mieux de lire. Veux-tu que
-je te donne le livre de Mlle Aurélie?
-
---Merci, maman. J'aimerais mieux Aurélie que son livre. Elle est si
-amusante!
-
---Je vais la chercher, répliqua Françoise, heureuse de satisfaire le
-caprice de son fils.
-
-Mlle Aurélie Brigaut, une brunisseuse, demeurait porte à porte.
-Rousse, assez galante, jolie fille, très gaie, elle riait toujours,
-peut-être pour montrer ses dents blanches. Aurélie aimait bien Mme
-Rosny, mais elle raffolait de Jacques.
-
---Ah! s'il avait cinq ou six ans de plus! disait-elle parfois en
-soupirant.
-
-Elle n'affectait pas de pruderie méchante, pas de vertu poseuse. Bonne
-enfant, elle choisissait ses amours par caprice, et non par intérêt.
-Ces amours-là changeaient souvent: voilà tout. Elle arriva bien vite
-auprès du gentil malade.
-
---Mme Rosny m'a dit que vous me demandiez? Voilà qui est bien. C'est
-une bonne idée. Savez-vous ce que j'ai fait? J'ai envoyé votre mère se
-promener. Elle ne voulait pas; elle se défendait. Je n'ai pas entendu
-raison. Elle a besoin de prendre un peu l'air, cette femme. Pourquoi
-resterait-elle là, puisque je suis auprès de vous? Il est joli comme
-tout, dans son lit blanc, avec ses yeux... Oh! quels yeux!..
-
-Elle riait et c'étaient des fusées de gaieté frissonnante, qui
-ragaillardissaient Jacques et lui faisaient du bien.
-
---Racontez-moi les histoires du quartier, mademoiselle Aurélie,
-disait-il.
-
-Les _potins_ commençaient à n'en plus finir. Les histoires de celui-ci
-ou de celle-là: surtout les amours de la petite modiste, qui faisait
-la vertueuse. Mlle Aurélie ne pouvait pas la souffrir, cette petite
-modiste! Une pimbêche! Si elle voulait raconter tout ce qu'elle
-savait... Mais il ne faut pas être mauvaise. Tout en ne voulant pas
-être mauvaise, la brunisseuse s'en donnait à coeur joie et mordait
-tant qu'elle pouvait. Quand on a de si belles dents!... Jacques riait.
-Elle s'amusait de le voir rire, ce pauvre petit si brave, et qui
-revenait de si loin. A son tour, il lui racontait l'aventure du matin,
-la visite de M. Grandier. Jacques avouait à son amie sa joie et son
-orgueil. Le fameux savant prédisait qu'il serait un grand artiste. Et
-il ajoutait avec une flamme dans les yeux:
-
---Voyez-vous ça! un grand artiste, moi!
-
-Aurélie prenait une mine coquette.
-
---Qu'est-ce que vous ferez quand vous serez célèbre, Jacques?
-
-L'enfant restait une minute rêveur, les yeux perdus dans le vide.
-
---De belles oeuvres, mademoiselle Aurélie! Je serai si heureux que ma
-pauvre maman soit fière de moi! Oh! je travaillerai... Pas un ne
-travaillera comme moi. Je sais bien que la vie est dure, quand on est
-artiste et qu'on n'a pas le sou. N'importe, rien ne me découragera.
-J'ai écouté souvent ce que racontait Bersier le graveur, mon premier
-maître. C'est lui qui m'a appris à dessiner. Voilà son opinion, à
-Bersier: Dans la vie on fait ce qu'on veut. Les savants ont inventé un
-tas de machines: la vapeur, l'électricité. Il paraît que la volonté,
-c'est plus fort que tout ça! Jugez un peu si elle me manquera! C'est
-si beau, de voir son rêve prendre vie; de regarder un bloc de glaise
-et de se dire: «Je tirerai peut-être de cette terre informe une statue
-immortelle!»
-
-La gaieté de ses seize ans reprenait le dessus; il ajoutait avec son
-rire argentin de gamin de Paris:
-
---Non! ce serait trop drôle! Immortel, moi! Moi, fils de Pierre Rosny,
-ouvrier compositeur, et de madame son épouse, modiste... C'est
-Michel-Ange qui ferait une tête!
-
-Ils continuaient de rire, de plaisanter tous les deux, inventant de
-ces mots comme en inventent seuls les très jeunes gens, pour qui la
-vie est longue, et l'espérance féconde. Décidément, Mlle Aurélie le
-trouvait charmant, ce garçonnet, vif, gai, spirituel, en qui brillait
-tout à coup, par une échappée rapide, la flamme divine et
-inextinguible du génie. Elle aussi, comme le grand médecin, sentait
-dans ce fils d'artisan quelque chose de rare et de particulier. Dans
-son affection pour Jacques il entrait un peu de respect et beaucoup de
-tendresse.
-
-Quelques minutes avant le dîner, Françoise revint, nerveuse, inquiète.
-Elle passa la soirée à travailler près de Jacques. Le malade
-s'endormit de bonne heure, gaiement bercé par ses rêves. Le lendemain,
-toujours pas de nouvelles de Pierre. Mme Rosny ne s'inquiétait pas
-encore. Son mari ne lui disait-il pas avant de partir qu'il resterait
-peut-être deux jours absent?
-
-Vers trois heures, un valet de chambre se présentait: un domestique de
-bonne maison ayant grande allure et qui produisait un étrange effet
-dans cet obscur logis de pauvres. Il laissait deux grandes enveloppes.
-L'une au nom de Mme Rosny, l'autre assez lourde au nom de Jacques.
-
---Y a-t-il une réponse?
-
---Non, Madame.
-
-Et comme elle insistait, demandant ce que cela signifiait, il
-répondait en homme dont la leçon est faite:
-
---Non, non; il n'y a pas de réponse.
-
-La lettre adressée à Françoise renfermait trois billets de mille
-francs. Elle était courte, mais d'une adorable simplicité.
-
- «Madame,
-
- «Je suis le fils d'un serrurier. Au début de ma carrière, je tombai
- gravement malade. Mes espoirs, toute ma vie peut-être allaient
- sombrer. Un savant illustre vint me voir un jour; et,
- généreusement, il me prêta trois mille francs, déposés sur ma
- cheminée sans que je m'en fusse aperçu. Il faut transmettre aux
- autres ce qu'on a reçu soi-même. Permettez-moi de faire pour
- Jacques ce qu'on a fait pour moi. Ne me remerciez point. Quand
- Jacques sera grand, il me rendra les trois mille francs, en les
- donnant à quelqu'un qui en aura besoin.
-
- «Votre respectueux serviteur,
-
- «Docteur GRANDIER.»
-
- «P.S. Dans cinq jours, je viendrai prendre votre fils et l'enverrai
- dans une de mes fermes, en Picardie. La campagne achèvera de le
- remettre.»
-
-Mme Rosny laissa glisser la lettre et les trois billets de banque. Des
-larmes coulaient de ses yeux. Larmes de reconnaissance, d'émotion, de
-stupeur. Une aumône, cet argent! Non, l'homme qui faisait cela, si
-simplement, était un grand esprit et un grand coeur. Il aidait, non
-pas seulement des ouvriers à demi ruinés par le siège; mais un artiste
-menacé dans son avenir. Sa pensée allait plus haut et plus loin que le
-secours d'un instant, accordé à de pauvres gens douloureusement gênés
-par une suite de mois malheureux. Ces malheurs-là, en somme, pesaient
-sur tout le monde. Pierre et Françoise se tireraient d'affaire comme
-les autres. M. Grandier songeait, dans sa délicatesse, que Jacques
-touchait à cette heure décisive où pas un retard ne doit entraver le
-labeur de l'artiste naissant. Lui, le grand savant d'aujourd'hui, il
-tendait sa main généreuse au grand sculpteur futur.
-
---Ah! il y a de braves gens! il y a de braves gens! s'écriait
-Françoise, essuyant ses larmes.
-
-La voix de son fils qui l'appelait de la chambre voisine, la tira de
-son trouble. Il criait: «Maman! maman!» Un instant elle eut peur. Elle
-se précipita vers le lit de Jacques.
-
---Dieu! qu'est-ce que tu as?
-
-Le garçonnet avait le visage illuminé. Ses yeux bleu sombre flambaient
-de joie.
-
---Regarde! disait-il, regarde!
-
-Et sa main tremblante levait en l'air une belle médaille militaire
-toute neuve, suspendue au ruban jaune liseré de vert. Un brevet,
-émané de la chancellerie de la Légion d'honneur, conférait cette
-distinction «à Jacques Rosny pour services exceptionnels». C'était _la
-nouvelle_ promise par M. Grandier. Comme il le disait au docteur
-Borel, il dînait la veille au soir chez son «grand ami». Et encore
-tout chaud de sa visite du matin, il racontait l'héroïsme de Jacques
-comme soldat, son tempérament d'artiste comme sculpteur. Le «grand
-ami» de M. Grandier pouvait avoir bien des défauts, mais son coeur de
-bon Français vibrait toujours au patriotisme. Cet enfant de seize ans,
-qui partait comme soldat, parce que le jeune Bara et les volontaires
-de 92 en avaient fait autant, l'émut profondément, comme un fait
-divers héroïque. Il possédait cette qualité rare de faire tout de
-suite ce qu'il voulait faire; la réflexion ne venait pas refroidir le
-premier mouvement qui est toujours le bon. Vite, il appelait un de ses
-secrétaires, et l'envoyait à la chancellerie de la Légion d'honneur.
-On rédigeait le brevet séance tenante. Et c'est ainsi que Jacques
-Rosny, à seize ans, recevait la médaille militaire, comme jadis, à
-quatorze, le jeune Durand dans la tranchée de Sébastopol. Peut-être
-aussi le malicieux vieillard riait-il un peu derrière ses lunettes, et
-trouvait-il plaisant de conférer une distinction au fils d'un
-communard qui se battait dans l'armée de Delescluze! On appela Mlle
-Aurélie, qui embrassa Jacques tant qu'elle pouvait, ainsi que les
-voisins, tout heureux et tout fiers. Seul, Pierre ne jouissait pas de
-cette joie, et cette pensée gâtait le bonheur de Françoise. Elle se
-disait, anxieuse: «Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Avant de s'en
-aller, Mlle Aurélie voulut se donner un plaisir. Elle attacha le ruban
-jaune et vert sur la poitrine de l'enfant, et s'écria dans un éclat de
-rire:
-
---Puisqu'il n'a pas d'uniforme, je l'ai cousu à sa chemise!
-
-L'absence de Pierre se prolongeait. Le lendemain, dès l'aube,
-Françoise descendait pour aller aux nouvelles. Elle revenait, au bout
-d'une heure, complètement épouvantée. Le bruit se répandait à travers
-Paris que les gens de la Commune avaient essuyé une grosse défaite.
-Elle n'y tenait plus. Elle voulait savoir. Son inquiétude lancinante
-la ressaisissait. Elle courut chez sa voisine.
-
---Je compte sur vous, n'est-ce pas, mademoiselle Aurélie?
-
---Mais oui, madame Rosny, vous le savez bien.
-
---Tant que je resterai dans le doute, voyez-vous, je ne vivrai pas.
-Pierre s'est battu, bien sûr. S'il y a un malheur, j'aime autant le
-connaître tout de suite. Je serai peut-être longtemps, très longtemps
-absente. Vous me promettez de ne pas quitter Jacques?
-
---Je vous le promets.
-
---Je veux dire... Vous ferez... comme si c'était moi?
-
---Soyez donc tranquille, madame Rosny. Est-elle naïve de se tourmenter
-comme ça... et pour un homme encore!
-
---Merci, merci...
-
-Françoise serrait fiévreusement les mains de sa voisine. Elle
-s'enveloppait d'un châle, et sortait. La jeune femme allait droit
-devant elle, ne s'arrêtant que pour demander des nouvelles aux uns ou
-aux autres, espérant toujours qu'on savait quelque chose de nouveau.
-Elle traversait ainsi tout Paris. La matinée s'avançait. Vers la
-Madeleine, elle voyait passer des bataillons de fédérés aux mines
-hâves, aux vêtements déchirés. Ceux-là venaient de la bataille, sans
-doute. Alors, elle regardait avidement le numéro cousu sur le collet
-des tuniques. Et, stupide, elle restait debout sur la chaussée,
-contemplant ces hommes échappés à la boucherie, se demandant si Pierre
-aurait eu ce bonheur, si elle le reverrait. Elle faisait quelques pas
-encore, et arrivait place de la Concorde. Aller plus loin? Et si,
-pendant ce temps-là, son mari revenait par un autre côté? Elle
-tournait et retournait ses idées dans son cerveau, quand une escouade
-à demi débandée passa devant elle. Françoise se dressa, comme mue par
-un ressort. Elle ne se trompait pas. C'étaient bien des hommes
-appartenant au bataillon de son mari. Elle reconnaissait le numéro.
-Une vingtaine de fédérés tout au plus, qui défilaient, noirs de
-poudre, exténués de fatigue. Un lieutenant, légèrement blessé, les
-conduisait. Françoise courut à lui.
-
---Est-ce que tout le bataillon va rentrer, citoyen? dit-elle.
-
---Le bataillon? Voilà ce qu'il en reste!
-
-Et d'un geste farouche, il montrait le troupeau en guenilles qui le
-suivait. Françoise faillit tomber à la renverse. Elle devint si pâle
-que l'officier comprit ou devina quelque chose.
-
---Est-ce que votre homme en _était_? lui demanda-t-il.
-
---Oui.
-
---Diable! comment _s'appelait-il_?
-
---Pierre Rosny, balbutia Françoise, épouvantée d'entendre ainsi parler
-de son mari au passé.
-
---Pierre Rosny? Connais pas. Écoutez. Si vous voulez avoir des
-nouvelles, le plus simple est de pousser jusqu'à Sèvres. Votre homme
-est, ou tué, ou blessé, ou prisonnier. Pas de milieu. Car le bataillon
-a rudement _écopé_ aujourd'hui!
-
-Le lieutenant s'éloignait, suivi de ses soldats vaincus. Et Françoise
-demeurait immobile, sans voix, sans haleine. Elle était sur le point
-de tomber. Elle s'appuya contre un arbre. Elle regardait s'éloigner,
-traînant le pied, suant, soufflant, les fédérés qui revenaient du
-combat suprême. Il lui semblait que chacun d'eux emportait avec lui un
-morceau de celui qu'elle adorait. Pierre! Pierre, tué, blessé ou
-prisonnier! Elle n'hésitait pas. Il fallait partir. De l'énergie? On
-en trouve toujours quand on veut!
-
-Elle allait à la recherche de son mari. Sans doute, elle claquait des
-dents, elle frissonnait, et les forces lui faisaient défaut. Mais elle
-ne tomberait pas. Elle ne voulait pas, non, elle ne voulait pas!
-Inutile à présent de s'inquiéter de Jacques, hors de danger, et
-surveillé par Aurélie. Elle marchait vite. En chemin, elle s'arrêtait
-à peine dix minutes, pour manger un peu. Et elle recommençait sans se
-lasser, sans se décourager. Le temps coulait. Il était à peu près six
-heures du soir; et à huit, il ferait nuit. L'étape était longue; et
-cependant Françoise ne sentait pas la fatigue. Une surexcitation
-nerveuse, très intense, la soutenait. Les paroles du lieutenant
-dansaient dans son cerveau affolé.
-
-Tué, Pierre? Impossible! la vie n'est pas toujours cruelle. Elle a
-quelquefois des sourires. Après tant de mois de dures épreuves, le
-destin lui devait bien un peu de bonne chance. Non, Pierre n'était pas
-tué. Blessé, seulement... Toute blessure n'est pas mortelle. Est-ce
-que Jacques n'avait pas guéri d'une balle au travers du corps? Mais
-l'espérance est envahissante, et à mesure qu'elle marchait, Françoise
-construisait dans sa pensée le roman de sa vie future. Après avoir
-souhaité beaucoup, elle souhaitait encore davantage. Elle se refusait
-à admettre même que Pierre pût être blessé! Lui, l'élu de son coeur,
-son mari, son amant, avec une balle dans la poitrine, avec une jambe
-ou un bras de moins? Jamais! S'il ne revenait pas, c'est qu'il était
-prisonnier! On racontait dans Paris que les soldats de Versailles
-tuaient les prisonniers? Un mensonge! Elle ne voulait plus y croire.
-D'ailleurs, Pierre disait le contraire. N'importe; c'est affreux tout
-de même que d'être captif, enfermé dans une geôle sombre, farouche,
-puante. Maintenant, elle n'admettait même plus la dernière hypothèse,
-la plus favorable. Ni tué, ni blessé, ni prisonnier. Pierre avait,
-sans doute, échappé au désastre. Il ne rentrait pas parce qu'il ne
-pouvait pas rentrer. Il se cachait dans les bois de Sèvres ou de
-Ville-d'Avray.
-
-Elle arrivait à la Seine. Un cri d'horreur sortit de ses lèvres.
-
-Oh! la guerre civile, hideux chaos, oeuvre d'une colère maudite! Des
-soldats de ligne, des gardes nationaux, des chasseurs à pied, des
-artilleurs apparaissaient pêle-mêle sur la berge, sur les talus, sur
-la route, le visage convulsé, les bras en croix ou repliés le long du
-corps, couchés sur le dos ou étalés sur le ventre, lugubrement et
-fraternellement étendus les uns à côté des autres. Pourquoi
-s'étaient-ils entre-tués, ces êtres humains que la mort réunissait
-ainsi dans le repos du même sommeil? La vie en avait fait des ennemis:
-et leurs cadavres réconciliés se touchaient sans dégoût et sans haine.
-Des chevaux du train d'artillerie gisaient dans la boue, les jambes
-raides, dessinant leur charpente maigre sous la peau collée. A droite
-et à gauche, des mares de sang en plaques noirâtres; partout la mort,
-hideuse, saisissante, brutale. Çà et là, des fusils abandonnés, des
-sabres tordus, des cartouchières crevées, des képis boueux. D'un côté,
-la Seine, qui coulait brune, mélancolique, indifférente, poussant un
-vagissement monotone; de l'autre, les maisons éventrées par les obus,
-dépouillées de leur toiture, vides, béantes. Dans les murs, des
-meurtrières ouvraient leurs gueules sinistres. On voyait encore des
-hommes penchés aux fenêtres, immobiles, semblables à des statues. Une
-balle les avait atteints à leur poste de combat, et ils restaient
-appuyés à la muraille qui soutenait leurs corps glacés.
-
-La nuit commençait à s'épandre, jetant son voile indigné sur toutes
-ces hideurs. Et Françoise errait au milieu de ce carnage, seule,
-livide, les yeux remplis d'épouvante, contemplant pour la première
-fois l'infamie des guerres civiles.
-
-Non, jusqu'à ce jour, elle ne la comprenait pas! La robuste fille du
-peuple, nourrie dans la haine des riches, croyait qu'on avait le droit
-de prendre le fusil pour livrer la grande bataille du pauvre et du
-déshérité. Cette pensée n'évoquait pour elle que l'histoire légendaire
-des rouges barricades de Juillet ou de Février. Elle entendait dans sa
-mémoire les cris des glorieux va-nu-pieds en blouse, renversant le
-trône de Charles X; et le tocsin des églises, sonnant le retour du
-drapeau tricolore; et les refrains de Béranger, qui chantaient encore
-à son oreille le triomphe des vainqueurs. Tout cela restait pour elle,
-jusqu'à présent, comme une épopée vague, ou des figurants de théâtre
-représentent les combattants, et où tout se termine au cinquième acte
-par une apothéose!
-
-Elle la voyait maintenant, la guerre civile, et elle frissonnait de
-terreur! C'était ça. C'étaient ces cadavres d'hommes et de bêtes, ces
-désastres, ces ruines, ces abandons, ces catastrophes. Collée contre
-un mur, elle sentait confusément des idées nouvelles germer dans son
-cerveau. Toute son espérance d'épouse s'écroulait épouvantablement.
-Elle demandait une seule chose, maintenant: que Pierre eût échappé à
-ce massacre!
-
-Vivant! vivant! qu'il fût vivant! Infirme ou captif, ou les jambes
-coupées, mais vivant! Qu'elle pût encore baiser son front, baiser ses
-lèvres, entendre sa voix, sourire à son regard! Elle fuyait dans la
-nuit, emportant avec elle, dans sa course, le ressouvenir du hideux
-spectacle, frissonnant à la pensée qu'elle reconnaîtrait peut-être son
-Pierre au milieu de ces tas de chair humaine. Vivant! qu'il fût
-vivant! Elle ne souhaitait plus que cela! Comme le coeur est
-ambitieux, mon Dieu! et se forge d'insensés désirs! L'obscurité
-grandissante l'empêchait de poursuivre sa lugubre recherche. Elle
-arrivait sur un pont. Et elle n'osait pas s'arracher au sinistre champ
-de bataille. Il lui semblait que quelque chose d'elle-même restait
-là-bas, parmi ces corps couchés. La malheureuse! Toute sa croyance
-s'émiettait. Elle continuait sa route pour faire son devoir jusqu'au
-bout; parce qu'elle devait compte à son fils de la tâche accomplie.
-Mais il lui semblait impossible que Pierre fût sorti vivant de cette
-effroyable boucherie!
-
-A l'entrée du pont, une petite maison de garde, vide. Elle s'affala
-contre la porte. Machinalement, elle croisa les mains, et pria. La
-prière naïve, éplorée et sincère de l'enfant du peuple, qui ne croit
-pas que tout est fini quand c'est fini, et qui demande quelque chose
-de meilleur à quelqu'un de plus grand.
-
-Enfin, pour la dixième fois, elle reprit courage. Toujours poursuivie
-par son désir d'avoir des nouvelles, elle traversa le pont. Tout le
-monde n'avait pas fui ce pays dévasté. Chez certains êtres, la crainte
-du pillage domine la crainte de la mort. Deux ou trois maisons étaient
-encore occupées. Un brave homme, un de ces propriétaires tenaces qui
-aiment leurs murailles mieux que leur chair, restait immobile à la
-croisée. Une lumière brillait derrière lui dans la chambre, et sa
-figure triste apparaissait dans l'encadrement gris de la fenêtre.
-Soudain, il aperçut cette femme qui venait à lui.
-
---Est-ce que vous savez où a eu lieu la bataille? demanda-t-elle.
-
-L'homme, étendant la main, fit un grand geste découragé dans l'espace.
-
---Par ici, et par là, tenez! Ce matin, quand j'ai vu arriver les
-soldats, je suis reparti pour Versailles. Seigneur Dieu! je ne croyais
-pas retrouver ma maison debout! Est-ce que vous cherchez quelqu'un?
-
---Mon mari, balbutia-t-elle.
-
---Il est de la Commune?
-
---Oui.
-
---Je ne sais pas grand'chose. Cependant, un officier de ligne m'a
-raconté que les Parisiens perdaient relativement peu de monde. Il
-paraît qu'on a fait beaucoup, mais beaucoup de prisonniers. A votre
-place, moi, j'irais à Versailles. Là-bas, vous êtes sûre de recueillir
-un renseignement sûr.
-
---Merci, Monsieur.
-
-La malheureuse reprenait sa route, cette route interminable, ce chemin
-de croix qui n'en finissait plus. Pouvait-elle faire autre chose? Non.
-Blessé ou prisonnier, Pierre serait à Versailles. Mais elle se
-traînait maintenant comme un oiseau dont l'aile est fracassée. La foi
-ne la soutenait plus. Une courbature morale aggravait sa lassitude
-physique. Il lui fallut trois heures pour achever le voyage. Et quel
-voyage, mon Dieu! pour une femme harassée, n'ayant plus de jambes,
-n'ayant plus d'énergie. Elle s'arrêtait, défaillante; elle soufflait
-un peu, puis elle recommençait. Ça ne finirait donc jamais? Elle
-n'arriverait donc pas? Eh bien, non. Le découragement ne triompherait
-pas de sa volonté. Il fallait qu'elle touchât à son but, dût-elle en
-mourir. Elle le devait à son mari et à son fils, ces deux êtres
-qu'elle adorait. Comment! elle disait souvent qu'elle donnerait sa vie
-pour eux, et elle faiblirait dans l'accomplissement de sa tâche
-sacrée? Elle tendit ses nerfs dans un effort suprême; et tout ce qu'il
-y a de force de résistance chez une créature humaine, se réveilla chez
-cette femme robuste.
-
-Versailles, en mai 1871, offrait aux psychologues un spectacle étrange
-et pittoresque. Le conte de la _Belle au bois dormant_ se transportait
-subitement dans la réalité cruelle. La cité de Louis XIV s'éveillait
-tout à coup de son sommeil séculaire et se déguisait en cité
-contemporaine. Les députés, les curieux, les diplomates, les
-journalistes, les patriotes et les indifférents, s'y précipitaient les
-uns après les autres. Ceux-ci pour voir, ceux-là pour savoir,
-quelques-uns pour recevoir. Un Coblentz en miniature. Mais un Coblentz
-où la raison dominait, parce que tout le monde s'y mettait d'accord
-pour sauver le pays menacé. La ville paisible prenait les allures
-d'un petit Paris. On se couchait tard; on rencontrait par les rues des
-promeneurs peu pressés de regagner l'étroit et incommode logis où
-l'affluence des réfugiés les entassait. Dans les cafés, ouverts très
-tard, regorgeant de monde, on bavardait, on maudissait la guerre
-civile; et les bruits les plus invraisemblables trouvaient toujours
-des crédules prêts à les accepter.
-
-Françoise allait à travers les rues, à travers les places publiques, à
-travers les avenues, regardant, écoutant, ne comprenant pas ce qu'on
-disait. Elle s'arrêtait devant les cafés, espérant entendre un mot, un
-seul, qui fixerait son destin. La créature humaine est ainsi. Elle
-s'imagine toujours que ses petites douleurs occupent la grande foule
-égoïste. Qui donc, parmi tout ce monde, pouvait penser à Pierre Rosny,
-garde national obscur, perdu dans la tourbe des armées parisiennes?
-Françoise n'y songeait pas. Il lui semblait que tous ces gens qui
-parlaient devaient parler de Pierre; que les lèvres remuaient pour
-prononcer le nom de Pierre. Elle n'osait aborder personne; elle
-s'accotait contre un mur, l'oeil fixe, attendant tout d'un hasard,
-maintenant. Cependant, l'heure fuyait, les promeneurs se faisaient
-plus rares; les cafés se fermaient lentement, les uns après les
-autres. Françoise reprit le chemin de la place d'Armes, et
-machinalement elle se laissa tomber sur un des bancs de l'avenue. La
-nuit l'enveloppait; une nuit très calme. L'ombre dissimulait cette
-malheureuse créature; et lentement, un sommeil profond s'emparait
-d'elle. La tête à demi couverte par son châle, elle dormait, de ce
-sommeil lourd de la bête épuisée chez qui l'esprit est vaincu par la
-chair. Elle dormait, réparant ses forces, sans rêver, ne sentant pas
-le froid qui la gagnait. Quelques heures de repos: heureusement,
-quelques heures d'oubli! Jusqu'au petit matin, elle resta là,
-immobile. Brusquement elle ouvrit les yeux, ne sachant pas où elle se
-trouvait; le souvenir aussi s'éveillait, le souvenir lancinant,
-atroce. Peu à peu, la vie recommença, graduellement renouvelée; des
-troupes de soldats passaient, des maraîchers des environs arrivaient,
-conduisant leurs voitures cahotées. Françoise se leva, toute transie,
-et fit quelques pas pour dégourdir ses jambes glacées. Elle toussait;
-sa poitrine prise l'oppressait. Elle s'arrêta tout à coup devant la
-Préfecture. Un soldat sommeillait à demi au fond de sa guérite. Un
-fils de paysan, blond, avec des taches de rousseur. Il rêvait au pays,
-sans doute, à la ferme paternelle, aux bois paisiblement endormis dans
-le silence de la plaine; peut-être à quelque belle fille qu'il avait
-aimée jadis. Françoise lui mit la main sur le bras. Il fit un
-mouvement brusque dans sa capote à longs poils.
-
---Hein? quoi? que voulez-vous?
-
---Je vous... je vous demande pardon, balbutia-t-elle.
-
-Par bonheur, elle tombait sur un brave garçon.
-
---Qu'est-ce que vous voulez, ma bonne dame? répliqua-t-il, en baissant
-un peu son capuchon.
-
---Je voulais vous prier de... de m'indiquer où est la prison?
-
-L'officier du poste s'avançait et lui donnait tous les renseignements
-nécessaires. On ne permettait pas aux factionnaires de parler sous les
-armes. Elle trouverait la prison un peu plus loin, à droite, en
-suivant l'avenue. Pas moyen de se tromper: un grand bâtiment gris avec
-des fenêtres grillées. Et comme un artilleur passait, traînant la
-jambe, l'officier lui cria:
-
---Eh! là-bas! conduisez donc la bourgeoise à la prison. Ça ne vous
-dérangera pas beaucoup: elle ne sait pas, cette femme.
-
-A une heure aussi matinale, les fonctionnaires sont rarement levés.
-Comme le concierge lui disait cela d'une voix un peu grognon,
-Françoise répliqua humblement qu'elle attendrait. Du reste, on
-n'était pas sûr: on allait voir. Le directeur de la prison, ancien
-officier, homme correct, n'avait pas trop de ses journées pour
-accomplir sa tâche. Chaque jour, on lui envoyait des fournées de
-prisonniers. Son activité suffisait à peine à la besogne. Il était
-levé et reçut Françoise tout de suite. Il jeta sur la jeune femme un
-regard rapide, ému malgré lui par ce visage pâle, par ces yeux pleins
-de terreur.
-
---Vous désirez, Madame?...
-
-D'une voix tremblante, elle dit tout. Elle cherchait son mari: tué,
-blessé ou prisonnier. Elle répétait toujours ces trois mots terribles.
-Tué? elle commençait à croire que non. Prisonnier? elle allait le
-savoir. Elle raconta son histoire navrante, et comment il ne devait
-pas être là depuis plus de deux jours.
-
---Quel est le nom de votre mari, Madame?
-
---Pierre Rosny.
-
-Le directeur prit un gros livre relié, à couverture verte, et
-parcourut les pages.
-
---Il n'est pas ici, Madame. Il est peut-être «au hangar».
-
-Elle ne comprenait pas. Le directeur lui expliqua que la prison était
-pleine, plus que pleine. Il en venait tant, de ces gardes nationaux,
-qu'on saisissait à chaque rencontre! Ne sachant où les mettre, depuis
-quelques jours, on les parquait dans un immense hangar, tout près de
-la prison. Il allait la faire conduire afin qu'elle ne s'égarât pas.
-Françoise remerciait vaguement, étonnée de trouver tant d'obligeance
-et de bonté chez ces hommes qu'à Paris on leur dépeignait comme des
-bourreaux. De nouveau, elle se retrouvait dehors, avec le gardien
-chargé de la guider. Encore marcher, encore traîner ses pas errants!
-Si, du moins, tant de fatigues aboutissaient, si elle devait sauver
-Pierre! Elle longeait les murs de la prison, d'où sortaient des
-plaintes vagues comme de longs soupirs. Elle s'éloignait à regret de
-cette geôle sombre: elle eût été si heureuse maintenant que Pierre fût
-enfermé là dedans! Après une course de dix minutes, le gardien lui
-dit:
-
---Voilà, Madame.
-
-Et faisant un salut vague, il la laissa toute seule. Elle s'arrêtait
-devant une espèce de cantonnement, entouré d'un gros détachement de
-chasseurs à pied qui restaient là, le fusil armé, pendant que les
-officiers veillaient, le revolver au poing. La prison trop pleine ne
-pouvait plus loger tous les captifs, et on les enfermait là comme des
-bêtes fauves. Il fallait reconnaître Pierre dans cette foule. Il
-faisait jour, à présent. Un jour gris, brouillé, dont les lueurs
-troubles éclairaient mal. Elle cherchait, elle regardait.
-
-Il y en avait de tous les âges: des enfants, des hommes faits, des
-vieillards; tous hâves, harassés par la bataille, épuisés aussi par
-l'angoisse qui les tenaillait. Quelques-uns, blessés légèrement,
-gisaient dans un coin, sous un toit rapidement construit, que
-soutenaient des poutres équarries à la hâte; les autres demeuraient
-immobiles, ne bougeant pas, comme s'ils craignaient les mauvais
-traitements ou les coups. Presque tous semblaient se méfier de leurs
-gardiens. C'est qu'une légende terrible se colportait dans Paris; une
-légende calomniatrice qui accusait les soldats et les officiers de
-violences et de cruautés. Les gens de l'Hôtel de ville voulaient
-mettre le feu au ventre de leurs hommes. La plupart de ces ambitieux,
-devenus soudain tribuns du peuple, assuraient qu'à Versailles, on ne
-faisait pas de prisonniers. On tuait tout; si par hasard on gardait
-quelques vaincus, c'était pour les torturer. Quelques journaux
-ignobles de la capitale inventaient d'infâmes histoires sur les
-traitements réservés à ces captifs. Quand, plus tard, l'historien,
-calme, réunissant les documents de ce temps-là, voudra peser les
-crimes des uns et des autres, il se demandera si les mensonges de ceux
-qui gouvernaient n'excusent pas à demi la folie de ceux qui se
-laissaient conduire.
-
-Aussi, parmi tous ces prisonniers, quelques-uns aimaient mieux en
-finir tout de suite. Deux ou trois des plus enragés rêvaient une
-tentative d'évasion, ou une insulte brutale à leur gardien; enfin,
-quelque chose qui amenât un dénouement rapide. Françoise les
-contemplait, épouvantée. Pierre, retenu là ou ailleurs, endurait
-toutes ces misères. Elle lisait tant de souffrance sur les visages
-décharnés de ces malheureux! Lui aussi avait faim, avait soif; lui
-aussi gisait étendu sur la terre, le visage convulsé. Elle ne pouvait
-pas détourner ses yeux hagards du hideux spectacle étalé devant elle!
-Malgré son angoisse, elle les examinait un à un, cherchant à
-reconnaître celui qu'elle adorait. Un officier de chasseurs s'approcha
-de Françoise, lui demandant poliment ce qu'elle désirait. Elle
-répliqua qu'elle croyait son mari prisonnier; le directeur de la
-prison, après l'avoir reçue, l'avait fait conduire «au hangar», pour
-qu'elle pût s'informer. L'officier dit que c'était fort simple. Il
-possédait la liste de tous ceux qui se trouvaient là. Il la conduisit
-dans un petit bureau placé dans la maison voisine. Nombreuses, ces
-pages où s'entassaient les noms de tous ces captifs. Celui de Pierre
-Rosny ne s'y lisait point. L'officier, un adolescent, se sentait ému.
-Il s'intéressait malgré lui à cette pauvre femme.
-
---C'est votre mari que vous cherchez?
-
---Oui, Monsieur.
-
---Vous ne l'avez pas trouvé à la prison; il n'est pas ici non plus.
-Vous pouvez espérer encore.
-
-Espérer! Elle en était lasse. La vue de tous ces hommes, dont le
-visage suait la douleur, l'angoissait. Elle restait comme clouée sur
-le sol. Tout à coup, un jeune homme se leva, un garçon d'une vingtaine
-d'années. C'était un des blessés. Une baïonnette avait troué son
-épaule, et l'on voyait une large tache rouge à travers la toile qui
-enveloppait la plaie. Il paraissait souffrir beaucoup. Le visage
-blanc, les lèvres tuméfiées, les yeux brûlés de fièvre, il promenait
-sur les soldats ses regards chargés de haine. Soudain, il s'appuya
-contre une poutre et, faisant un geste de défi, il se mit à chanter un
-hymne féroce, au refrain hideux, qui suintait la haine et le sang:
-
- La Commune, dans les batailles,
- O drapeau rouge de Paris,
- Rit des crapules de Versailles,
- Enveloppée entre tes plis!
- Que le feu flambe ou le sang coule,
- Qu'importe à qui n'a feu ni lieu?
- Vive la Commune! qui soûle
- Ses braves b... de vin bleu!
-
-Tous les prisonniers avaient tressailli. Un long murmure frissonnait
-dans les groupes. Un sergent se détacha de l'escouade, et s'approchant
-du chanteur:
-
---Te tairas-tu, blanc-bec?
-
-Le «blanc-bec» sourit: il souffrait trop; il voulait que son martyre
-eût une fin. Alors, haussant la voix, avec un accent plus farouche
-encore:
-
- Ta couleur, ô rouge bannière,
- C'est la couleur du sang vermeil!
- C'est celle du feu, quand t'éclaire
- Un rayon d'or du grand soleil!
- Quand le maudit Badinguet croûle,
- Quand tout passe, roi, pape ou Dieu,
- Vive la Commune qui soûle
- Ses braves b... de vin bleu!
-
-Tous les prisonniers étaient debout. Cette _Marseillaise_ de la
-populace les enflammait. Le sergent prit le jeune homme par l'épaule
-et le secoua si violemment que le blessé jeta un cri de douleur.
-
---Tu joues un jeu à te faire casser la gueule! cria-t-il.
-
-De nouveau le captif ne répliqua rien. Ses yeux hautains regardèrent
-encore le groupe remuant de ses compagnons de misère. On lisait sa
-pensée sur son visage résolu. Il ferait tout pour exaspérer ses
-gardiens. D'une voix ardente, où vibraient la rage et la fureur, il
-commença le troisième couplet:
-
- Autour de toi, drapeau-symbole,
- Nous irons tous au cabaret,
- Danser bientôt la carmagnole
- Sur la carcasse à Foutriquet!
- Malgré Vinoy, malgré la foule
- Des roussins qu'il faut f..... au feu,
- Vive la Commune qui soûle
- Ses braves b... de vin bleu!
-
-Ce ne fut pas long. Le sous-officier fit signe à deux chasseurs et
-vint droit au jeune homme. On allait l'empoigner et le jeter au
-cachot. Il ne bougeait plus, et regardait son ennemi en face, d'un air
-qui voulait dire: «Enfin!» Il recula de deux pas, et violemment, il
-souffleta le sergent. Celui-ci tira son revolver et fit feu. Le jeune
-homme roula sur le sol, la cervelle éparse. Un long cri sortit de la
-foule des prisonniers, pendant que Françoise s'enfuyait, affolée.
-
-Ah! elle comprenait maintenant que tout était bien fini pour Pierre!
-Lui aussi ne résisterait pas à cet âpre besoin de défier ses ennemis;
-lui aussi leur jetterait à la face un dernier anathème dans un cri de
-rage; lui aussi meurtrirait son gardien pour en être frappé; lui aussi
-roulerait sur le sol, la tête fracassée!
-
-Françoise courait maintenant sur la route de Paris, fuyant droit
-devant elle, n'osant pas regarder en arrière, comme si un infernal
-démon l'eût poursuivie. Il lui semblait que les pâles légions du
-Désespoir chevauchaient à son côté, et qu'elle ne pourrait leur
-échapper jamais, jamais! Elle ne s'arrêta que lorsque ses forces
-furent à bout. Alors, elle s'assit sur le rebord du chemin, la
-poitrine oppressée, n'y voyant plus clair. Un voile de sang descendait
-devant ses yeux.
-
-L'impérieux besoin de la mort dominait cette malheureuse. La mort!
-Elle n'avait même pas le droit de l'espérer. Elle se rappelait son
-Jacques, blessé, malade, qui l'attendait, qui ne pouvait point se
-passer d'elle; elle se rappelait cette parole suprême de Pierre Rosny:
-«S'il m'arrivait malheur, jure-moi que tu en ferais un homme!» Non,
-elle ne pouvait pas, elle ne devait pas mourir. Son devoir la
-condamnait à vivre. Si Pierre était tué, en effet, il fallait qu'elle
-accomplît le suprême désir de son mari. Il fallait qu'elle vécût pour
-lutter, pour travailler, pour faire du fils de l'ouvrier un artiste
-illustre. La mère se retrouvait vaillante et soutenait l'épouse
-désespérée. Sans cela, elle se serait couchée le long du fossé, pour
-attendre la mort. Mais ainsi que le marin qui, au milieu d'une nuit
-d'orage va devant lui les yeux fixés sur les étoiles, elle voyait
-reluire aussi son étoile, là-bas, bien loin: un enfant qui dormait
-dans son lit tout blanc. Elle voulut se mettre debout: elle ne pouvait
-pas. Ses jambes ne la soutenaient plus. Une grande maison, un château,
-se dressait devant elle. Elle y demanderait un secours, un morceau de
-pain. Elle essaya de traverser la route. Mais tout à fait épuisée,
-elle roula dans un saut de loup qui longeait un parc immense.
-
-
-
-
-III
-
-
-Les murs blancs du château que Françoise avait aperçu, avant de fermer
-les yeux, jaillissaient maintenant dans les gaietés frissonnantes et
-mouillées du réveil. Une matinée délicieuse commençait; une exquise
-matinée de printemps pleine de parfums et de chants d'oiseaux. Le
-soleil rieur et familier illuminait les allées et les taillis du parc.
-A la cime des arbres flottait encore un léger brouillard qui
-ressemblait à une gaze très fine, étendue sur les feuilles vertes.
-
---Ah! le beau temps, dit une voix claire. Dépêche-toi, Faustine. Mon
-Dieu! comme tu es paresseuse!
-
---Un peu de patience, Nelly.
-
-Un superbe lévrier russe, au poil d'argent, aux yeux pleins de
-flammes, franchit d'un bond le large perron de pierre et se coucha aux
-pieds de Nelly qui se penchait pour le caresser.
-
---Ta maîtresse est en retard, Odin, reprit la jeune fille. Enfin, la
-voilà!
-
-Odin tournait sa tête fine vers le château; quittant Nelly, il courut
-vers la nouvelle venue, bondissant autour d'elle, cherchant à deviner
-sa volonté, s'élançant au milieu des allées et s'arrêtant bientôt
-comme s'il craignait de n'être pas suivi. Les jeunes filles
-s'embrassèrent tendrement. Toutes deux étaient brunes, à peu près du
-même âge. Faustine de Bressier avait dix-sept ans: c'était l'aînée.
-Tout Paris a connu son père, le général de Bressier, le héros de
-Solférino, nimbé d'une gloire nouvelle, après sa campagne dans l'armée
-de Chanzy. Resté veuf de bonne heure avec deux enfants, un fils et une
-fille, il recueillait dans sa maison une parente éloignée, riche et de
-bonne naissance. Nelly Forestier et Faustine, les deux inséparables,
-avaient grandi ensemble, s'aimant comme des soeurs, de cette
-fraternité d'élection souvent plus durable et plus sûre que la
-fraternité selon la nature. On subit ses parents; le coeur choisit ses
-alliés. Nelly et Faustine entraient dans la vie, unies par ces liens
-solides que nouent les souvenirs d'une enfance commune. Elles se
-chérissaient d'une tendresse égale, mais différemment exprimée.
-
-Nelly, volontaire, toujours gaie, avec des emportements et des
-jalousies d'enfant gâtée; Faustine sérieuse, d'une gravité douce et
-réfléchie; la première, nerveuse et ardente d'allures, la seconde,
-calme en apparence, mais froidement passionnée, avec des éclairs de
-mysticisme. Elles étaient également belles, et leurs beautés mêmes ne
-se ressemblaient pas. Nelly, souple et fine comme un cheval de race,
-impatiente du joug, rappelait par ses yeux noirs et sa peau orangée
-les femmes arabes de Fromentin. Petite, bien prise dans sa taille
-fine, aux ondulations souples, elle trahissait vite la Méridionale
-exubérante et vive. Faustine était la femme du Nord. Mince et
-gracieuse, avec son regard énergique, elle semblait mieux faite pour
-conduire sa destinée que pour la subir. Son visage, d'une pâleur
-nacrée, allongé comme un camée antique, s'illuminait par instants à la
-lueur chaude de ses yeux pers. Ces deux jeunes filles se complétaient
-l'une par l'autre. Accoutumées à penser ensemble, liées surtout par
-ces affinités secrètes que créaient leurs natures dissemblables, elles
-considéraient la vie comme une étape qu'elles franchiraient sans
-jamais se quitter.
-
---Décidément, tu n'es pas plus gaie ce matin qu'hier soir! s'écria
-Nelly après un silence.
-
---Comment veux-tu que je sois gaie? répliqua doucement Faustine.
-Depuis deux jours, je n'ai pas eu de nouvelles de mon père et de mon
-frère. La division du général est à Courbevoie; il ne peut pas quitter
-son commandement, et je trouve naturel qu'il ne vienne pas. Mais
-Étienne est sous Versailles, son régiment n'a pas donné tous ces
-jours-ci. Vraiment, en un temps de galop, il pouvait bien pousser
-jusqu'ici.
-
-Nelly haussa les épaules et se mettant à rire:
-
---Tu es incroyable! Alors tu t'imagines qu'un beau capitaine de
-hussards comme Étienne se dérangera pour voir deux petites filles...
-Eh bien, qu'est-ce que tu as, Odin?
-
-Le chien s'arrêtait court, l'oreille droite; puis il bondissait, pour
-s'arrêter bientôt, et japper bruyamment. L'allée où se promenaient les
-deux amies tournait sur elle-même et s'enfonçait sous de larges
-platanes, dans l'épaisseur du parc. Odin s'y précipita, tête baissée,
-comme s'il eût cherché à retrouver une piste.
-
---Regarde-le donc, reprit Nelly.
-
-Mais Faustine suivait son rêve intérieur, songeant à ses chers
-absents, peu soucieuse de s'occuper du lévrier russe. Ils ne
-finiraient donc jamais, ces longs jours d'inquiétude et d'angoisses?
-Pendant quatre mois elle avait tremblé chaque jour pour son père, qui
-se battait sur la Loire, pour son frère prisonnier à Hambourg. Elle
-les revoyait enfin, sains et saufs, après l'armistice, et voilà que
-recommençait la même vie d'épouvantes quotidiennes! La guerre civile,
-après la guerre étrangère, renouvelait les tourments passés.
-
---A propos, as-tu trouvé le sujet de ton tableau? demanda Nelly.
-
-Faustine eut un geste de lassitude découragée.
-
---A quoi bon? murmura-t-elle.
-
---Comment! à quoi bon? Je ne l'entends pas ainsi. Voilà cinq jours que
-tu n'as travaillé. Je ne veux pas que ta paresse continue. Tu te
-mettras à la besogne aujourd'hui. Oh! fais cela pour moi, ma petite
-Faustine!
-
-Au lieu de répondre à son amie, la jeune fille s'arrêta brusquement.
-
---Qu'as-tu donc? demanda Nelly étonnée.
-
---N'as-tu pas entendu?
-
---Quoi?
-
---Un gémissement. Peut-être me suis-je trompée. Et cependant, il me
-semblait... Non, je ne m'abusais pas. Vois Odin.
-
-En effet, le chien se tenait immobile, la tête en avant, comme s'il
-fût tombé subitement en arrêt.
-
---Il y a quelque chose, reprit Faustine. Cherche, Odin, cherche!
-
-Le chien gratta le sol, hésitant: puis il enfila un petit sentier qui
-s'enfonçait dans l'épaisseur verte des taillis. Sa maîtresse le
-suivait; et Nelly venait la dernière, riant et se dépitant contre les
-branches qui s'accrochaient à sa jupe ou se faisaient enrouler par ses
-cheveux.
-
---Tu es folle, mon amie! Quelle idée de te prêter aux caprices de
-cette bête! Tu vois bien que ce sentier-là ne mène nulle part, et
-qu'il aboutit à l'un des sauts de loup qui entourent le château.
-
-Au bout de cinq minutes, Odin s'arrêta devant le fossé qui fermait le
-parc. De nouveau il cherchait, il quêtait, le poil hérissé. Enfin,
-brusquement, il se jeta dans le fossé, poussant un aboiement prolongé.
-Les deux jeunes filles eurent un cri d'effroi: elles venaient
-d'apercevoir le corps de Françoise qui gisait inanimé entre les hautes
-herbes. Mais Faustine ne s'épeurait pas longtemps.
-
---La maison de garde est à côté, dit-elle. Va chercher Marius, ma
-bonne Nelly. Il nous aidera à transporter cette pauvre femme au
-château.
-
---Comment tu... tu vas rester... seule? balbutia Nelly.
-
---Tu es une enfant. De quoi veux-tu que j'aie peur?
-
-Nelly s'éloignait, tournant timidement la tête comme si elle eût
-craint de perdre son amie des yeux; et Faustine, descendant le long du
-fossé, s'approchait de Françoise qui demeurait immobile.
-
---Elle est bien pâle! murmura-t-elle.
-
-Elle prit la main de l'inconnue: le pouls battait à peine. Doucement,
-Faustine essayait de soulever la tête de la malade, et l'appuyait sur
-ses genoux. Françoise soupira profondément, ouvrit un moment les yeux,
-et les referma comme aveuglée par ce grand soleil qui succédait pour
-elle aux noires terreurs de la nuit. Que faire? La jeune fille
-attendait avec angoisse le retour de Nelly. Pourvu qu'elle eût
-rencontré Marius! A elles deux, elles n'exécuteraient qu'une médiocre
-besogne, et l'on ne pouvait pas laisser là, abandonnée et sans
-secours, cette malheureuse créature, vaincue sans doute par le besoin
-et la fatigue. Nelly avait trouvé Marius. Ce solide gaillard souleva
-Françoise dans ses bras, sans effort, et comme Faustine lui demandait
-s'il désirait qu'on l'aidât, il répondit par un sourire orgueilleux.
-Dix minutes après, la femme de Pierre revenait à elle, étendue sur une
-chaise longue dans le salon du château. Elle ne souffrait pas, elle ne
-se plaignait pas. Ses yeux étonnés regardaient autour d'elle.
-Lentement, son cerveau affaibli reconstruisait les événements qui
-s'étaient succédé depuis deux jours. Elle revoyait la chambre de la
-rue Jean-Baussire, où Jacques restait seul; puis son départ lugubre et
-ce rude chemin de croix jusqu'à Versailles; enfin son retour, quand
-épuisée, n'en pouvant plus, elle regagnait Paris désespérée. Et avec
-le souvenir, renaissait aussi la souffrance. Pierre! que devenait
-Pierre! Non, elle ne voulait pas s'oublier chez les êtres généreux qui
-la recueillaient. Il fallait qu'elle remplît son devoir jusqu'au bout.
-
---Comment vous sentez-vous, Madame? lui demanda doucement Faustine,
-qui se penchait vers elle, épiant le retour de la vie sur ce visage
-blême.
-
---Mieux... je vous remercie, Mademoiselle. Vous êtes bonne. Tenez,
-voyez, je peux me remettre en route...
-
---Vous voulez?...
-
---Il le faut.
-
-Elle essayait de se tenir debout: mais son énergie la trahissait.
-Est-ce que la fatigue serait plus forte que sa volonté?
-
---Pourquoi repartir déjà? reprit Mlle de Bressier. Attendez au moins
-que vos forces soient revenues. Craignez-vous que votre absence
-prolongée n'inquiète quelqu'un des vôtres? Il m'est aisé d'écrire pour
-donner de vos nouvelles.
-
---Je vous remercie, Mademoiselle. Mais mon fils est malade. Il est
-seul. C'est moi qui le soigne. J'ai hâte d'être auprès de lui, vous
-comprenez.
-
---Une maladie... grave? ajouta la jeune fille, après une courte
-hésitation, comme si elle craignait d'aviver une douleur qu'elle
-sentait profonde.
-
---Une blessure.
-
---Sérieuse?
-
---Oui. Il l'a reçue à Montretout. Oh! c'est un brave enfant... A seize
-ans, il s'est engagé comme les autres.
-
---Voilà qui vous fera du bien, Madame, s'écria Nelly gaiement.
-
-Elle rentrait dans le salon, précédant le valet de chambre qui
-apportait une petite table toute servie. Françoise, confuse de tant de
-soins, essayait de se débattre et de refuser. Avec sa brusquerie
-d'enfant gâtée, Nelly la força d'obéir. Elle but lentement quelques
-gorgées de vin, et mangea non sans appétit: les couleurs remontaient à
-son visage pâle, et ses yeux brillaient d'un éclat plus vif. Mais aux
-lèvres douloureusement contractées, au pli qui se creusait sur son
-front blanc, les amies comprenaient que l'étrangère taisait son
-secret. Ce n'était pas seulement une pauvre femme atteinte d'un mal
-physique, mais une victime torturée par une souffrance cachée.
-Françoise était mise simplement, avec l'élégance innée des Parisiennes
-qui, en dépit du rang qu'elles occupent, ont toujours plus de finesse
-et de distinction que les autres femmes. Assises auprès d'elle, Nelly
-et Faustine s'ingéniaient à la servir. Rien de plus gracieux que ce
-groupe: l'ouvrière soutenue et consolée par ces deux fraîches et
-charmantes créatures. Mme Rosny se sentait profondément touchée,
-surprise surtout. Elle avait été élevée dans la haine de cette
-bourgeoisie qui venait à son aide, à l'heure la plus douloureuse de sa
-vie. N'était-ce pas contre ces mêmes classes riches et heureuses que
-la Commune, en qui elle croyait, s'insurgeait désespérément?
-
---Maintenant que vous avez repris des forces, continua Faustine, je
-vous permets de poursuivre votre route. Seulement, vous ne vous en
-irez pas à pied. Oh! ne vous défendez pas! Vous êtes obligée de nous
-obéir. Si moi j'étais assez faible pour vous céder, voici mon amie
-Nelly dont vous n'auriez pas aisément raison. Je vais faire appeler
-Marius. Il nous conseillera. D'ailleurs, puisque vous avez hâte de
-retourner auprès de votre fils, le plus simple est encore qu'on vous
-reconduise en voiture.
-
-L'argument était juste, et Françoise ne répliqua rien. Marius entrait.
-Il se mit à rire, en voyant Françoise.
-
---Oh! oh! dit-il, vous avez meilleure mine que lorsque je vous ai
-ramassée sur la route!
-
-C'était un vieux soldat qui avait servi jadis sous le général, en
-Afrique; son temps achevé, il était entré comme garde chez son ancien
-chef. Mlle de Bressier lui expliqua que sa protégée voulait retourner
-à Paris, et qu'elle comptait sur lui pour l'escorter. Mais comment
-gagner la ville, en voiture, au milieu des troupes qui sillonnaient la
-plaine, sous la perpétuelle menace des feux convergents des forts?
-Marius eut tôt fait de prendre un parti. S'en aller directement par
-Sèvres et Bellevue: impossible. On se heurterait à mille difficultés
-toujours renaissantes. Il conseillait d'aller à Saint-Denis, par
-Versailles et la forêt de Saint-Germain. La voiture franchirait la
-Seine au pont de Poissy, rétabli depuis huit jours. Comme les
-Prussiens occupaient les zones du nord et de l'est, on arriverait
-jusqu'aux fortifications sans être inquiété.
-
-Un quart d'heure après, un _duc_ bien attelé attendait devant le
-perron du château. Les choses marchaient si vite depuis que Françoise
-avait recouvré sa connaissance qu'elle en demeurait encore interdite.
-Comme les êtres délicats, elle se sentait gênée pour exprimer sa
-gratitude. Depuis deux heures, elle vivait dans un ordre de sentiments
-inconnu, dans un monde presque entièrement nouveau. Elle ne pouvait se
-faire à l'idée qu'elle, une ouvrière, une révoltée, recevait un pareil
-accueil chez ces belles et riches jeunes filles. Cependant, elle
-allait partir, et c'est à peine si elle avait dit combien elle se
-sentait profondément touchée. Elle se tenait debout, au milieu du
-salon, regardant l'une après l'autre ces jolies fées qui lui
-apparaissaient dans sa détresse comme deux anges consolateurs:
-Faustine, douce, calme et souriante, Nelly, toute gaie avec ses yeux
-où luisait la joie.
-
---Je ne sais que vous dire... Mon Dieu! comme vous êtes bonnes! Qui
-sait ce que je serais devenue sans vous? Et mon pauvre enfant ne
-m'aurait jamais revue peut-être. Pourtant, il a plus besoin que jamais
-de...
-
-Elle s'arrêta. La pensée de Pierre lui revenait, cruelle, remplissant
-son cerveau d'idées funèbres. Un sanglot s'étouffait dans sa gorge:
-elle chancela. Comme Faustine s'élançait pour la soutenir, elle
-l'arrêta d'un geste doux:
-
---Non, merci, ce n'est rien. Un éblouissement: il est passé déjà.
-
-Elle essayait de sourire; mais des larmes brillaient dans ses yeux. De
-nouveau elle les regardait l'une après l'autre.
-
---Voulez-vous me permettre de vous embrasser? dit-elle avec une nuance
-de timidité.
-
---Comment donc! mais c'est moi qui vais commencer, s'écria Nelly.
-
-Françoise serrait les mains de Mlle de Bressier, elle la contemplait,
-comme si elle eût voulu graver à jamais dans sa mémoire le visage
-charmant de la jeune fille.
-
---Soyez heureuse, dit-elle enfin. Adieu, Mademoiselle.
-
-Elle dégageait ses mains que Faustine retenait dans les siennes.
-
---Alors, nous allons nous quitter, et je ne saurai pas votre nom?
-demanda-t-elle.
-
---Qu'importe, si je n'oublie jamais le vôtre? répliqua doucement
-l'ouvrière. Je suis celle qui passait et que vous avez sauvée. Merci
-et adieu!
-
---Étrange femme! murmura la jeune fille, pendant que le _duc_ filait
-dans l'allée du parc.
-
-Marius conduisait lui-même. Il n'entendait pas qu'il arrivât un
-accident à la protégée de sa maîtresse. Pendant le trajet, assez long,
-sans cesse interrompu par des convois militaires, par des troupes de
-soldats qui rejoignaient leurs régiments, Marius parlait du général,
-de son fils, de sa fille. Françoise écoutait curieusement l'éloge de
-cette belle créature à qui elle devait tant. D'ordinaire, rien n'est
-plus doux que d'entendre admirer ceux-là qui nous ont fait du bien.
-Dans son coeur, la reconnaissance se heurtait à sa haine contre les
-bourgeois. Quand Marius la déposa, au delà de Saint-Denis, à quelque
-cent mètres des fortifications, Françoise savait de Faustine et des
-siens tout ce que le soldat savait lui-même. Un sentiment nouveau
-remuait dans son coeur. Elle revoyait en pensée l'allure noble et
-fière, les yeux pers de la jeune fille, et elle se demandait avec
-étonnement si, maintenant, il n'y avait pas en ce monde un être de
-plus qu'elle aimait.
-
-Comme elle franchissait le poste de gardes nationaux qui campait dans
-la première avenue, Françoise s'entendit appeler par son nom.
-Surprise, elle tourna la tête, et subitement devint toute pâle. Elle
-reconnaissait le lieutenant légèrement blessé, qui faisait partie du
-bataillon de Pierre.
-
---Bonne nouvelle! citoyenne! votre mari est vivant...
-
-Elle eut un cri déchirant, se sentant défaillir. Après avoir réagi
-contre l'excès de la douleur, est-ce qu'elle ne saurait pas réagir
-contre l'excès de la joie?
-
---Vivant! vivant!
-
---Oh! je me suis beaucoup reproché de vous avoir tourmentée hier...
-Mais je ne savais pas... Un brave garçon est arrivé ce matin apportant
-des nouvelles sûres. Cent hommes du bataillon ont pu s'échapper. Ils
-sont cachés dans les bois au delà de nos avant-postes. On enverra deux
-régiments pour les dégager.
-
-Mais Françoise n'entendait plus, ne voyait plus. Elle ne savait qu'une
-chose: Pierre était sauvé! Elle le reverrait; il y aurait encore du
-bonheur pour eux! Dans son ivresse elle restait debout, dans l'avenue,
-appuyée contre un arbre. Comme un soleil, cette radieuse jeune fille
-venait peut-être de lui porter bonheur.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Le château de Chavry, qui appartient au général de Bressier, date du
-premier Empire. Il a été bâti, en 1803 par le fameux Ledret, sur
-l'ordre de Napoléon, qui en fit don à sa soeur Pauline, lorsqu'elle
-épousa le prince Borghèse. Cette énorme propriété porte bien la marque
-de son époque: un corps de bâtiment assez lourd, au milieu, et flanqué
-de deux ailes trop légères. Tout d'abord, le regard est
-désagréablement heurté par le manque d'harmonie de l'ensemble. Le plan
-primitif existe encore dans les cartons du cadastre de Versailles.
-D'abord, le château s'élevait au milieu d'un jardin anglais
-médiocrement dessiné, où le mauvais goût d'un jardinier amoureux
-d'Ossian avait semé quelques ruines et une demi-douzaine de cavernes.
-C'était d'un ridicule achevé. Heureusement, au début de la
-Restauration, la propriété passa entre les mains d'un homme d'esprit,
-M. de La Robertie, qui s'empressa de détruire les cavernes et les
-ruines. Épris d'arboriculture, il essaya de corriger la laideur des
-bâtiments en les entourant d'un parc qui leur prêterait un aspect plus
-grave. M. de La Robertie mourut très vieux, après le coup d'État. Les
-arbres avaient poussé, et toujours surveillé par un maître habile, le
-parc devenait grandiose. On retrouvait bien encore, çà et là, les
-traces de l'ancien jardin anglais; mais la beauté des allées
-silencieuses et profondes ravissait le promeneur qui croyait errer
-dans une forêt. Des arbres énormes, tantôt espacés comme les
-chevaliers d'un conte héroïque qui restent immobiles et la lance en
-arrêt, tantôt serrés et rapprochés par l'insouciant caprice de la
-nature. Un bois de platanes conduisait sur un plateau étroit, d'où les
-yeux ravis contemplaient un paysage merveilleux. Toute la plaine
-rieuse où la Seine se plie et se replie sur elle-même. Au fond, à
-droite, Paris couché dans les vapeurs grises de l'horizon. Et,
-nonchalamment posés, les villages coquets qui montent en étages
-jusqu'à Saint-Cloud.
-
-Au début de la guerre civile le général voulait que sa fille retournât
-en Auvergne où elle s'était déjà réfugiée pendant l'Invasion. Elle
-s'y refusait nettement. M. de Bressier n'insistait pas. Il savait que,
-situé sous la protection du Mont-Valérien, Chavry resterait en dehors
-des mouvements militaires et ne serait jamais menacé. Depuis la mort
-de sa mère, qu'elle avait à peine connue, Faustine habitait ce
-château; d'abord seule, plus tard avec Nelly. Toutes deux s'y
-plaisaient plus qu'à Paris, dans l'hôtel de la rue de Lille, occupé
-seulement pendant les rares congés du chef de la famille. Elles
-recevaient là une éducation solide, dirigée par une institutrice de
-premier ordre, Mlle Vaudois. La semence idéale germa différemment dans
-ces terres dissemblables. Nelly, paresseuse et indolente, travaillait
-parce que c'était le seul moyen de pouvoir s'amuser ensuite; Faustine,
-au contraire, aimait l'étude par goût, pour elle-même, pour les joies
-qu'elle en tirait. De très bonne heure, on fut frappé, autour d'elle,
-de son aptitude à saisir la plastique des êtres et des choses. Son
-goût pour le dessin se révéla, tout de suite, d'instinct, et se
-développa si rapidement que le général voulut qu'à dix ans elle eût un
-maître sérieux. Par une heureuse fortune, on lui recommanda un ancien
-prix de Rome, d'une grande habileté de main, d'une instruction solide,
-et chez lequel l'enseignement de l'École n'avait pu tuer
-l'originalité première. Quoiqu'il fût absolument dénué d'imagination,
-Joseph Cayron aurait fait sa trouée comme les autres, s'il n'eût été
-paralysé par une timidité invincible. L'artiste qui doute souvent de
-lui-même est fort; l'artiste qui ne croit jamais en lui est perdu. Il
-est voué à l'infécondité. Joseph Cayron était de ceux-là. Il admirait
-tellement son art qu'il en avait peur. Peut-être aussi manquait-il de
-cette vaillance d'esprit qui permet à un homme de n'apercevoir les
-obstacles que pour s'efforcer de les vaincre. Le peintre vit tant de
-médiocrités hissées sur le pavois, tant de vrais talents foulés aux
-pieds, qu'à sa timidité naturelle se joignit bien vite un incurable
-scepticisme.
-
-S'il ne pouvait créer des oeuvres personnelles, il restait du moins un
-merveilleux initiateur aux oeuvres des autres. Faustine crut en lui.
-Elle accepta docilement ses conseils impérieux. Car cet homme craintif
-n'admettait pas qu'on discutât l'ART. Il prononçait ce mot d'une voix
-légèrement emphatique, en clignant à demi le regard, comme un dévot
-qui parle de la Sainte Vierge. Pendant quatre ans, il ne permit pas à
-son élève de peindre. Il voulait la rompre à la gymnastique du dessin,
-lui donner une grande sûreté de main. Ensuite on verrait. Jamais le
-général n'éprouva une plus grande stupeur que le jour où Joseph Cayron
-lui démontra que Faustine devait étudier l'anatomie. L'anatomie! une
-enfant de seize ans! Est-ce que ce peintre raté devenait fou? Mais le
-peintre raté mit une telle ardeur dans son insistance que M. de
-Bressier céda. Avec mauvaise humeur, par exemple. Pendant trois jours,
-il dit, comme se parlant à lui-même: «L'anatomie! l'anatomie!» Et il
-affectait de n'appeler sa fille que Mlle Carabin.
-
-Cette instruction solide développa rapidement les dons naturels de
-Faustine. Elle était trop intelligente pour ne pas savoir que le
-talent n'existe pas sans la maturité. Elle voulait travailler
-longtemps, travailler beaucoup, avant que personne, en dehors des
-siens, se doutât de ses goûts et de sa vocation. Elle était artiste
-dans le grand sens de ce mot sublime, c'est-à-dire rebelle par nature
-aux sensations banales. Certes elle eût mieux aimé crever ses toiles
-et jeter ses brosses par la fenêtre que de rester un amateur.
-
-Son atelier se dressait à deux cents mètres du château, le long de la
-route, en plein air. Le jour y arrivait par de larges baies vitrées;
-un écran de soie verte cachait le plafond, tendu sur un châssis, et
-permettait de distribuer à volonté la lumière. Jamais on ne se serait
-cru dans un atelier de jeune fille. Des boiseries sombres, appliquées
-contre les murailles, donnaient un aspect sévère à cette pièce vaste
-qui semblait être le cabinet de travail d'un philosophe. On n'y
-trouvait aucune de ces fantaisies gracieuses que le caprice de
-quelques peintres célèbres ont mises à la mode. Des bibelots de grand
-prix, et d'un goût exquis; mais pas de japonaiseries grêles, pas de
-peluches chatoyantes ni de porcelaines délicates. Rien de ce désordre
-affecté qui rassemble avec soin les objets les plus disparates, et
-colle un violon XVIe siècle à côté d'un cheval en carton, caparaçonné
-d'étoffes voyantes. En revanche, cinq ou six toiles rares. Un Hobbema
-d'une incomparable fraîcheur, près d'études signées des noms les plus
-retentissants de l'école moderne; la première esquisse que Delacroix
-ait faite de l'_Entrée des Croisés_; plus loin, de gracieuses terres
-cuites, un merveilleux groupe en marbre d'Antonin Mercié, une aiguière
-d'argent de Froment-Meurice. Et, dans le fond de l'atelier, occupant
-la moitié d'un immense panneau, une merveille découverte par Faustine,
-deux mois avant la guerre, au fond d'un palais génois: un tableau du
-Titien.
-
-Quand il fallut fuir devant l'invasion, c'était l'unique trésor que
-Mlle de Bressier eût emporté avec elle. La toile miraculeuse,
-soigneusement roulée, resta cachée en Auvergne, comme un de ces
-mystérieux coffrets que surveillent des nains jaloux. Un sujet d'une
-grande simplicité. Une femme rousse, au visage altier, joue avec une
-bague d'émeraudes qu'elle regarde fixement de ses yeux noirs; elle est
-vêtue d'une robe de satin marron brodée de jais. Pas un bijou: pas
-même un collier. Une rose rouge saigne dans la splendeur fauve de sa
-chevelure. Jamais le vieux Titien ne modela des chairs plus fermes;
-jamais il ne trouva des tons plus satinés et plus fulgurants. Faustine
-appelait cette toile: la Dame à la bague. Le général, plus pratique,
-prétendait que sa fille aimait tant son tableau parce qu'elle s'y
-retrouvait, de brune changée en rousse. Et en réalité, par un hasard
-curieux, l'héroïne du Titien et Faustine se ressemblaient, comme une
-femme de vingt-cinq ans peut ressembler à une jeune fille de dix-sept.
-
-Mlle de Bressier passait là le meilleur de ses journées. Quand elle
-voulait se délasser, elle ouvrait son piano, et Nelly sortait de sa
-paresse pour l'accompagner. Quelques heures après le départ de
-Françoise, les deux amies se trouvaient dans l'atelier comme
-d'habitude. Nelly, allongée sur une pile de coussins, regardait Mlle
-de Bressier, debout devant une toile blanche. Elle esquissait au
-charbon la scène du matin. Un coin de parc; Odin immobile et le poil
-hérissé au milieu des grandes herbes; et les jeunes filles, avec une
-allure craintive, avançant curieusement la tête pour mieux voir la
-pauvre femme étendue toute raide dans le fossé.
-
---J'avais bien raison, en te conseillant de te remettre au travail,
-s'écria gaîment Nelly. Seulement je ne me doutais pas que tu
-trouverais un drame dans ta propre maison. Maintenant que nous sommes
-seules, échangeons un peu nos confidences. T'es-tu demandé par suite
-de quelles circonstances l'inconnue s'est évanouie à la porte du
-château?
-
---Mon Dieu, non.
-
---Tu n'es pas curieuse. Moi j'ai deviné.
-
---Oh! tu inventes très facilement, dit Faustine avec un sourire.
-
---Méchante! Je suis sûre qu'elle a un amoureux dans l'armée de
-Versailles. Elle est jolie, sais-tu? Quel âge peut-elle bien avoir?
-Trente-cinq ans, puisque son fils en a seize... Bravo! Faustine. En
-deux traits tu as rendu l'expression douloureuse du visage.
-
-Faustine n'écoutait plus son amie. Le démon du travail la possédait
-tout entière. Sous ses doigts agiles, la scène prenait une intensité
-particulière. Elle avait vu le drame, et elle le rendait dans toute sa
-simplicité poignante. Soudain, un bruit de voix éclata dans le parc.
-Curieuse, Nelly courut à la baie vitrée, et jeta un cri.
-
---Qu'y a-t-il donc? demanda Mlle de Bressier avec une nuance
-d'inquiétude.
-
---Monsieur ton frère qui daigne nous rendre visite.
-
---Étienne!
-
---Lui-même.
-
-Un véritable officier, dans toute son élégance guerrière. De haute
-taille, mais bien pris dans ses formes athlétiques, Étienne de
-Bressier avait vingt-quatre ans. Il ressemblait à sa mère qu'on citait
-naguère pour sa beauté rayonnante et douce. Les cheveux très blonds,
-coupés en brosse, découvraient un front noble et plein de pensées. Le
-jeune homme portait une moustache fine et soyeuse qui laissait voir un
-sourire charmant. C'était vraiment un beau soldat, à l'allure crâne et
-décidée, qui regardait bien en face, de ses yeux gris et pleins de
-flammes.
-
---Oui, c'est moi, mes chers enfants! Embrasse-moi encore, Faustine, et
-toi aussi, Nelly. Mon Dieu, que je suis content de vous voir!
-
---On ne s'en douterait pas, murmura Nelly en faisant la moue.
-
---Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Grondeuse. Vous me
-boudez, parce que je ne suis pas venu ces jours-ci. Comme les
-meilleurs sentiments sont travestis! Tu n'as pas de nouvelles du
-général, n'est-il pas vrai, Faustine?
-
---Non. Cela m'inquiète.
-
---Eh! bien, je t'en apporte!
-
-Le visage de la jeune fille s'éclaira de nouveau. Elle n'était plus la
-même depuis l'arrivée de son frère. L'expression grave de sa
-physionomie disparaissait. Une joie profonde luisait dans ses grands
-yeux pers, qu'elle fixait sur son frère avec une adoration concentrée.
-Elle le trouvait beau; elle le savait intelligent et bon. Son père,
-son frère et Nelly se partageaient toutes les tendresses de son coeur.
-
---Oui, oui, vous m'accusiez toutes les deux, continua le capitaine.
-Les absents ont toujours tort. On les blâme, sans savoir. On dit: «Ils
-pourraient venir, et ils ne viennent pas.» D'abord, j'ai un service
-très dur. Les généraux manquent d'aides de camp. C'est nous autres,
-officiers de cavalerie, qui les remplaçons. Ensuite, dès que j'ai eu
-un moment de liberté, j'ai couru au pont de Courbevoie. Oui! vous
-commencez à comprendre, mademoiselle Faustine! Je voulais voir le
-général, et apporter ici des nouvelles toutes fraîches. En superbe
-santé, le général! Je crois, ma parole, que ça le rajeunit de faire
-campagne.
-
---Il ne t'a rien dit pour moi? pour Nelly?
-
---Comment donc! Mon père est un trop parfait galant homme pour ne pas
-envoyer un souvenir à deux jolies filles telles que vous,
-Mesdemoiselles. Et je vais avoir l'honneur de vous le remettre...
-
-Moitié sérieux, moitié riant, il s'approcha des deux amies. Ensuite,
-les réunissant entre ses bras, il les baisa l'une au front, l'autre
-sur les joues, malgré leurs éclats de rire. Maintenant il examinait la
-grande toile blanche, où Faustine esquissait la scène du matin.
-
---Très bien, mon amie! Voilà qui est dramatique et vivant! Mais c'est
-le parc... Oui, c'est l'aile droite du château, dans le fond...
-
-Il fallut raconter au capitaine toute l'histoire. Nelly, d'un ton très
-larmoyant, expliqua son idée. Elle construisait tout un roman! Une
-pauvre femme, éprise d'un brillant officier de l'armée de Versailles,
-bravait le danger et la fatigue pour aller voir celui qu'elle aimait.
-Étienne accueillit cette hypothèse par un joyeux éclat de rire. Et
-comme les jeunes filles lui demandaient la cause de son hilarité, il
-leur expliqua que, seule, une héroïne de la Commune pouvait risquer
-une telle aventure. Le raisonnement du capitaine ne manquait pas de
-vraisemblance. Évidemment, l'inconnue espérait trouver à Versailles
-son fiancé, son mari ou son amant. L'objection d'Étienne détruisait de
-fond en comble le petit roman inventé par Nelly. La jeune fille le
-sacrifia sans aucun amour-propre! L'arrivée de Marius, qui revenait de
-sa course aux environs de Paris, acheva de la convaincre. Ne
-laissait-il pas la jeune femme à quelques mètres des fortifications?
-Il avait vu les gardes nationaux s'approcher d'elle, et entendu le
-lieutenant de la compagnie lui parler.
-
-Qu'importait à Faustine? Elle ne regrettait rien de sa bonne action.
-La charité ne connaît point d'opinion politique. Et puis, elle était
-si heureuse de sentir Étienne auprès d'elle, d'avoir des nouvelles de
-son père! La journée s'achevait gaiement! Le capitaine se plaisait
-dans cette atmosphère familiale, entre ces deux tendresses vigilantes,
-qui lui rappelaient les meilleures et les plus heureuses années de sa
-vie.
-
-Vers le soir, il ordonna de seller son cheval. Marius hochait la
-tête. Il commençait une longue histoire pour détourner le jeune homme
-de partir à la nuit close. Étienne s'étonnait, riant, demandant au
-vieux soldat d'où lui venait cette prudence inaccoutumée. Marius ne
-voulait pas répondre d'abord. Il connaissait le capitaine et son amour
-des périlleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient, elles aussi:
-mais pour le seul plaisir de conserver plus longtemps auprès d'elles
-celui qu'elles considéraient toutes les deux comme un frère.
-
---Voyons, Marius, dit Étienne. Tu as un motif pour m'empêcher de
-rentrer ce soir à l'État-major?
-
---Eh bien, oui, mon capitaine.
-
---Un motif... grave!
-
---Très grave.
-
---Lequel? Parle.
-
-Bon gré, mal gré, il fallut que Marius s'exécutât. Il avait recueilli
-quelques mots de la causerie échangée entre le lieutenant et
-Françoise. Une centaine de gardes nationaux occupaient les bois,
-cachés dans les environs. Pour regagner Versailles, le jeune officier
-passerait forcément au milieu de ces guérillas attentives; ce serait
-s'exposer inutilement et par vaine bravade. Étienne se mit à rire.
-
---Tu es fou, mon pauvre Marius. Alors, moi, un officier français, je
-reculerais devant une poignée de pantouflards? Ces gens-là ne sont
-point des soldats. Ils n'ont de courage que pour fusiller les
-prisonniers. Mon chemin traverse les bois où ils se cachent; j'y
-passerai coûte que coûte. Et malheur à ceux que je rencontrerai!
-
-Faustine était brave. Son frère le savait. La fille, la soeur d'hommes
-qui risquent tous les jours leur vie, s'accoutume insensiblement au
-danger. Elle a de bonne heure appris à le regarder en face. Cependant
-son coeur se serra. Les craintes de Marius la pénétraient. Elle
-s'effrayait à l'idée qu'Étienne franchirait seul, sans escorte, la
-nuit, ces grands bois sombres, qui se dressaient à l'horizon comme de
-mystérieux géants.
-
---Pourquoi ne restes-tu pas avec nous? dit-elle, d'une voix
-suppliante. Tu m'as dit que ton devoir ne te rappelait pas. Reste...
-je t'en prie!
-
---Mais, mon amie, on peut se battre demain: ce serait beau si j'étais
-absent! Puis, ne sens-tu pas que les craintes de Marius m'ont mis en
-goût? Morbleu! j'ai l'espoir de sabrer une douzaine de communards, et
-je reculerais? Allons donc! Regarde, OEdipe piaffe de joie. Je n'ai
-qu'à sauter en selle. En un temps de galop j'arriverai à Versailles!
-
-Faustine n'insista plus. Elle connaissait la bravoure de son frère;
-cette bravoure aventureuse et légendaire qui l'entraînait toujours au
-plus épais du danger. Il était si vaillant et si beau, ce hardi jeune
-homme, souriant au péril offert, comme au rendez-vous d'une jolie
-femme! Nelly essaya de joindre ses prières à celles de son amie. Mais
-quand le capitaine voulait la condamner au silence, il la traitait de
-petite fille; dépitée, elle se taisait, s'enfermant dans sa dignité
-blessée.
-
-OEdipe, un vigoureux cheval anglais, avait fait toute la campagne du
-second siège. Faustine essaya de se rassurer, en voyant la vie de son
-frère confiée à l'ardent animal. Seul, Marius continuait à hocher la
-tête, avec mécontentement. Il grommelait entre ses dents, à la grande
-gaieté d'Étienne, qui se moquait de ses enfantines frayeurs.
-
---Mesdemoiselles, je vous salue! s'écria le capitaine.
-
-Il partit au petit galop de chasse, à travers les allées du parc.
-Faustine le regardait, les sourcils froncés, cherchant vainement à
-chasser l'inquiétude qui la poignait.
-
---Que crains-tu? lui demanda Nelly, en passant ses bras autour du cou
-de son amie.
-
---Je ne sais pas...
-
---Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as à grommeler d'un air mécontent?
-
---Je dis... je dis que la guerre est une mauvaise bête. Quand on la
-griffe pour s'amuser, elle se venge.
-
-
-
-
-V
-
-
-OEdipe filait grand train. Étienne ne songeait déjà plus aux
-prédictions de Marius. Comme les êtres créés pour l'action, il avait
-l'insouciance autant que le mépris de la mort. Il aurait dit
-volontiers avec Shakespeare: «Le danger et moi sommes deux lions nés
-le même jour: seulement je suis l'aîné!» Le péril n'exige en somme
-qu'une accoutumance de la pensée: l'esprit s'y fait aussi aisément que
-le corps à l'inclémence du ciel.
-
-La nuit tombait rapidement. Des nuages, gris comme des plaques
-d'ardoise, couraient en frissonnant sur le ciel. Pas une voiture, pas
-un promeneur. A droite et à gauche les maisons blanches et les villas
-coquettes. Chavry n'avait pas trop souffert pendant la guerre. Le
-commandant prussien qui l'occupait, connaissait de réputation le
-général de Bressier. Depuis la Commune, les formidables batteries de
-Versailles protégeaient le château contre le canon de Paris.
-
-Une centaine de gardes nationaux cachés dans les bois! En vérité,
-Marius devenait fou. Et le capitaine riait en lui-même de la naïveté
-du vieux soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crédule aux
-histoires invraisemblables, habitué aux Bédouins agiles tapis dans
-l'ombre des buissons traîtres. Les communards, fugitifs et vaincus,
-traqués par les soldats de ligne, ne pensaient guère à s'embusquer si
-près de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai, après tout? Il
-passerait sur le ventre de ces gens-là. Étienne éprouvait contre eux
-ce sentiment de rage qui dominait dans tous les coeurs patriotes.
-Échappé à grand'peine de son bagne allemand, encore humilié des
-désastres de l'armée, il voulait male-mort à ces hommes qui dressaient
-leur drapeau sanglant en face du drapeau français. Les souffrances
-intimes de la défaite agissaient sur lui comme agit la douleur d'une
-mère aimée sur un fils tendre. Cet étendard tricolore qui avait
-frissonné dans tant de victoires, lui devenait plus cher après leurs
-communes souffrances.
-
-La grande route le conduisait droit à Versailles. Il suffisait de
-laisser galoper OEdipe qui ne risquait pas de s'égarer. Mais en
-coupant à travers bois, le capitaine gagnait une demi-heure.
-D'ailleurs, il lui tardait de voir si l'embuscade promise se
-dresserait devant lui. La masse bleue et noire des taillis s'étendait
-à ses côtés dans une immobilité frissonnante. Bientôt Étienne poussa
-son cheval à travers champs, et prenant un petit sentier, caché par
-les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres. Un grand silence
-l'enveloppait: le silence de l'obscurité et de la solitude. A ce
-moment, le vent chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit, et
-la lune monta très lentement sur l'horizon. De minces filets d'or
-glissaient entre les branches avec des reflets tremblants.
-
-Le cheval, non excité par son cavalier, allait au pas. Étienne ne
-pensait plus à ces invisibles ennemis. Il revoyait en souvenir Nelly
-et Faustine, ces deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec
-d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il tira son
-revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il pressa le flanc d'OEdipe,
-qui bondit sous l'éperon et s'élança. Pendant une minute, le cheval
-garda le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme se dressait au
-milieu du sentier, le fusil à la main, la baïonnette en avant. Le
-capitaine visa et fit feu. L'homme, non atteint, se jeta de côté;
-mais le cheval se cabra violemment avec un hennissement aigu. Le jeune
-homme sentit sa monture se dérober sous lui. Il lâcha les rênes et se
-laissa glisser. On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout,
-un revolver dans chaque main.
-
-Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté du bois, des hommes se
-ruaient furieusement sur l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait
-après lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses jambes, ses
-poignets étaient serrés, tenaillés et comme vissés en des écrous de
-chair. Une attaque silencieuse, brutale, comme un coup de massue
-asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté, entraîné à
-travers les arbres, avant même d'avoir compris d'où venait ce rude
-assaut.
-
-De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue de plusieurs
-kilomètres. Le capitaine connaissait tous ces fourrés, tous ces
-taillis où il jouait dans son enfance, où, plus tard, il se promenait
-à cheval. Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour se rendre
-compte du chemin suivi par ses ennemis. Mais la nuit l'enveloppait. Un
-rideau humain se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques
-mots échangés à voix basse. De temps en temps, un juron étouffé,
-lorsqu'un de ses agresseurs buttait contre une pierre ou s'accrochait
-à une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une voix dit: «Nous
-sommes bien ici...»
-
-Entre des arbres épais s'étalait une clairière étroite, mais très
-exactement fermée. Alors seulement se dénouèrent les liens attachés
-aux membres du jeune homme. D'un bond il se trouva sur pied, mais sans
-armes. Autour de lui, une vingtaine de gardes nationaux hâves,
-déguenillés, vaguement estompés par le reflet jaunâtre d'un feu de
-broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des faces abruties
-d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie, et regardaient, indifférents, en
-fumant de courtes pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui
-effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer inconnu, c'était
-le silence lourd qui pesait sur eux. Ils étaient soixante, à peu près.
-Et depuis la grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois,
-comme des bêtes fauves. On leur avait distribué quarante-huit heures
-de vivres avant de quitter Paris. Mais la plupart, depuis le matin,
-les autres, depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande.
-
-Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était perdu. Jamais on ne
-lui ferait grâce. Sans doute, la plupart de ces fédérés, qui,
-l'avant-veille, se battaient encore et rudement, avaient des âmes de
-soldats. Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait plus qu'à
-bien mourir. Pas une chance de salut. L'armée de Versailles ignorait
-que cette bande campât si près d'elle. Les feux rares, le silence
-relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence que de crainte.
-
-L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major, sortit d'un
-groupe et s'avança vers le capitaine:
-
---Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes pris. C'est moi le chef
-ici: n'oubliez pas mes paroles. N'essayez pas de vous enfuir. Vous
-êtes soigneusement gardé. On va délibérer sur votre sort.
-
---C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle sauce on me mangera?
-riposta l'officier avec un sourire gouailleur.
-
-Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne l'examina avec plus
-d'attention. Un grand gaillard, à la figure tannée, violente. Ses yeux
-noirs brillaient. Une nature implacable, mais non féroce.
-
---On va vous juger, reprit-il. Vous autres, vous massacrez nos frères,
-vous égorgez même les femmes! Ah! on nous a raconté les jolies
-horreurs des Versaillais! Si nous vous tuons, ce ne sera que juste.
-OEil pour oeil, dent pour dent. Si nous ne vous tuons pas, ce sera
-pour vous échanger. Mettez-vous dans ce coin, et ne bougez pas.
-
-Étienne demeurait très calme. Ses lèvres souriaient. Il s'étira
-légèrement, comme un homme fatigué, et d'un ton railleur:
-
---Ne craignez rien... citoyen! Je tombe de sommeil. Je vous assure
-qu'au lieu de prendre la fuite, je vais dormir tant que je pourrai!
-
-Le courage frappe toujours les hommes. Il leur impose une sorte de
-respect fait de crainte et de surprise. Cependant la réponse d'Étienne
-souleva un murmure de colère. Son accent exprimait tant de raillerie
-que ces gens se sentaient bravés dans leur force.
-
---Pas d'échange! dit un voyou verdâtre et scrofuleux, aux lèvres
-plissées, aux yeux ternes. C'est des blagues! Qu'on nous le donne pour
-nous amuser... On s'embête trop ici!
-
---Silence, Cadet! ordonna le sous-officier, le sourcil froncé. C'est
-moi qui commande.
-
---Il n'y a plus de chef! Il n'y a plus de chef! hurlèrent cinq ou six
-énergumènes.
-
-L'un d'eux s'avançait déjà pour mettre la main sur Étienne. Mais le
-sergent-major se jeta devant l'officier, et d'une main rude écarta les
-assaillants.
-
---Tu as raison, citoyen, dit une voix mâle. Un prisonnier est sacré.
-Et si les Versaillais sont des assassins, ce n'est pas une raison pour
-que nous soyons des bandits!
-
---Ah! c'est toi, Pierre Rosny? Tant mieux. A nous deux, nous leur
-ferons entendre raison, peut-être.
-
-Le mari de Françoise se tenait les bras croisés, immobile et résolu, à
-côté du sergent-major. Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des
-vaincus. Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient levés. Une
-curiosité avide flambait dans leurs yeux. Une querelle? Voilà qui
-distrairait pendant une demi-heure. Et puis ce prisonnier les excitait
-comme une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt, ils n'auraient
-plus d'autre ressource que de se livrer à la clémence du vainqueur. Et
-ils la connaissaient bien, cette clémence des guerres civiles!
-C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés, des hommes nés du
-mauvais côté de la barricade, les descendants des furieux combattants
-de Juin broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient au
-fond de leur coeur, comme une légende haineuse, l'histoire de ces
-funèbres journées. Et peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte
-venait-elle de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine des
-sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles et les indomptés.
-Les uns toujours prêts à respecter la loi; les autres toujours
-disposés à l'avilir. Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la
-poésie grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème des luttes
-fratricides qui ont déchiré et déchireront éternellement les flancs
-maternels de l'humanité. Fils de Caïn, les disciples des Gracques qui
-ensanglantaient le Forum pour défendre les lois agraires; fils de
-Caïn, ces débauchés et ces énervés qui, pendant le vote des sections
-romaines, couraient à travers les tribus en criant: «Vive Catilina
-consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre, les sectaires de
-Marat, les amis de Baboeuf, les insurgés de Juin, et maintenant ces
-défenseurs de la Commune agonisante.
-
-La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient donc entre
-leurs mains un de ces ennemis qu'ils exécraient! Certes, laissés à
-eux-mêmes, ils auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs âmes
-troublées. Mais ils entendaient depuis deux mois d'infâmes calomnies.
-On leur racontait qu'à Versailles les prisonniers subissaient
-d'ingénieuses tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse,
-on les affamait, on les laissait pourrir de misère et de saleté. Quant
-aux blessés, on les achevait. Faits indéniables et avérés. Chacun se
-rappelait encore la fable inventée par un misérable: cette femme en
-cheveux jaunes, trempant le bout de son ombrelle rose dans la plaie
-saignante d'un captif.
-
-Cependant l'attitude ferme du sergent-major et de Pierre Rosny imposa
-pour un instant silence à toutes ces haines. On aimait l'ouvrier
-compositeur. On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété
-commandaient la déférence.
-
---Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons beaucoup des nôtres qui
-sont prisonniers, là-bas. Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger
-contre dix ou vingt de nos amis peut-être.
-
-Il y eut des murmures et quelques ricanements.
-
---Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni mère, ni épouse, ni
-enfants! Nous sommes pauvres, nous autres! Nos familles vivent du
-travail de nos mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim.
-Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue aussi des femmes et
-des petits; tous ceux que la misère va saisir et dévorer!
-
---Ça, c'est vrai, grommela un garde national d'une voix pâteuse.
-
-C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, qui fumait une
-pipe de bois à calotte de cuivre, en roulant des yeux humides. Il
-s'appelait Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie, il
-buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours des sentiments
-tendres. On l'aimait assez. Il faisait rire.
-
---La concilia... concilia... tion! je ne connais que ça, citoyens.
-Nous serons bien a... nous serons bien avancés quand nous aurons tué
-le capi... le capi... le capi...
-
---Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce Grand-Sec! Il mange la
-moitié de ses mots!
-
-Etienne semblait absolument étranger à la scène dramatique qui se
-jouait. Avec son insouciance du danger et son mépris de la mort, il
-observait curieusement ces bizarres types d'hommes qui se pressaient
-autour de lui. L'intervention du voyou qui achevait la phrase de
-l'ivrogne le fit sourire, pendant qu'une gaieté nerveuse secouait
-toute la bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de le
-doubler. S'approchant de l'officier il le regarda sous le nez, avec le
-geste blagueur et débraillé des gamins de Paris. Mais Étienne se
-tourna vers le sous-officier:
-
---Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi de votre
-camarade! Vous avez le droit de me fusiller, non pas de m'exhiber ce
-gaillard-là. Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte!
-
-La comparaison faisait une image si frappante que tout le monde éclata
-de rire. L'oeil terne de Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang,
-grinçant des dents, grommelant une menace.
-
-Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation l'emportait, comme
-disait l'ivrogne. Les paroles de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi
-bon tuer le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop heureux
-de l'échanger contre une vingtaine de communards. Le sergent-major fit
-un signe à Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un bras, et le
-conduisit à l'écart, en dehors de la clairière. Un grand chêne
-s'élevait au milieu des jeunes arbustes, un de ces rois de la forêt
-qui dressait superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le
-sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des gardes nationaux.
-Pendant qu'il s'entendrait avec ses compagnons, deux ou trois d'entre
-eux surveilleraient le prisonnier.
-
---Inutile, dit Pierre Rosny.
-
-Il regardait le capitaine:
-
---Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur que vous ne
-chercherez pas à vous enfuir.
-
-Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait à Étienne. Mais
-Pierre Rosny était le seul qui l'eût défendu. Puis, le jeune homme
-avait observé la physionomie ouverte et franche du mari de Françoise.
-
---Je vous donne ma parole, dit-il simplement.
-
---C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier.
-
-Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés à s'entendre. Ils
-parlaient très haut maintenant, comme si toute espèce de prudence les
-abandonnait. L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient de
-brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine seulement
-souhaitaient sincèrement l'échange. Les autres rêvaient une exécution
-lente, une de ces tortures subtiles et raffinées dont, peut-être,
-quelques-uns s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La
-discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine demeurait
-calme et souriant, comme si, en cette minute suprême, ce n'eût pas été
-sa vie qui se décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne
-des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans son manteau, la tête
-appuyée sur son bras replié, il s'endormit profondément. La nuit était
-complète. La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de nuages
-noirs. A peine quelques points lumineux épars dans la clairière. Et
-ces hommes, si près de la mort, recommençaient à discuter la mort
-d'une créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes nationaux
-moins prudents que les autres, ou plus insouciants, préparaient un
-feu de branches sèches pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la
-flamme jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de lumière
-vive sur les ombres immobiles de la forêt. Sur ce fond rouge, les
-arbres se détachaient avec des arêtes précises. L'extrémité de la
-clairière semblait être un large décor où s'agitaient les figurants
-d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des flammes frappait les
-faisceaux de fusils, et des éclairs grisâtres jaillissaient. Au milieu
-de ce tableau étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts à
-lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent. Le vent se
-calmait. A peine une légère brise soufflait-elle par instant, comme un
-vague soupir de la nature troublée dans son sommeil. Seul, Étienne,
-les yeux fermés, envolé en un songe aérien, restait immobile et
-indifférent, pendant que la rage des uns et la diplomatie des autres
-décidaient si ce sommeil d'une heure se continuerait pendant
-l'éternité.
-
-Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté s'obstinait. Résolu,
-hautain, il se jetait énergiquement au milieu des plus farouches. Et
-avec l'allure un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par la lecture
-de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix chaude et vibrante:
-
---Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous n'êtes qu'un tas
-d'égoïstes, si vous méprisez mes paroles. Il n'est même plus question
-d'échanger le prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce que
-vous croyez que nous pouvons aisément nous tirer d'ici? Hier, on ne
-savait pas que nous nous sommes réfugiés dans ce bois. On le saura
-demain. Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne sommes pas
-sans vivres? Croyez-moi! le plus simple est de garder le capitaine
-vivant. Nous pourrons dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous
-ne sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des vôtres: nous
-l'avons épargné.»
-
-On ne répondait pas. A peine un murmure vague, prouvant que les
-paroles de cet honnête homme entraient comme des coins dans ces
-cerveaux obscurs.
-
---Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez que nous avons
-levé le drapeau de la fraternité universelle! On n'a déjà commis que
-trop de crimes parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une honte
-nouvelle. Quand on combat pour le droit et la justice, il faut pouvoir
-porter le front haut, et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on
-défend. Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48. Ce ne sont pas
-les soldats de Marceau et de Kléber qui auraient massacré un
-prisonnier sans défense. Lorsque les hussards de la République
-prenaient un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le passer par
-les armes!
-
---Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major. Après tout,
-camarades, vous m'avez choisi pour chef. Et dans la passe où nous
-sommes, il n'y a que la discipline qui puisse nous sauver.
-
-Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait que l'un d'eux
-s'en allât aux avant-postes des Versaillais. Il dirait qu'une
-soixantaine de Parisiens échappés à la bataille, proposaient de se
-livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait la vie sauve. En
-échange, ils rendraient un capitaine de hussards qu'ils tenaient
-prisonnier. Par exemple, on devait se hâter et profiter de la nuit
-pour exécuter ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices qui
-couvraient la plaine, le messager arriverait facilement aux
-avant-postes.
-
-L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains. Dès les premiers
-mots prononcés par leur chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur
-offrait le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant,
-refusaient d'échanger le capitaine contre une vingtaine des leurs, se
-réjouissaient de sauver leur vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny
-approuvait chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne
-s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages se
-portèrent presque tous sur le mari de Françoise. Mais celui-ci ne
-voulait pas. Il connaissait la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un
-instant apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il voulait être
-là pour apporter au sergent-major l'aide de sa parole et l'autorité de
-son influence.
-
-On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme, jeté dans la
-Commune autant par la misère que par la peur. On lui indiqua le chemin
-qu'il suivrait, la conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux
-avant-postes versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là, il
-raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas révéler l'asile de ses
-camarades, avant d'avoir obtenu la parole de l'officier qui
-commanderait.
-
-Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût bien étonné deux ans
-auparavant, en lui prédisant qu'il serait un jour mêlé à des
-événements dramatiques. Faible de caractère et de nature bonasse, il
-aimait avant tout la tranquillité. Pendant le premier siège, il
-endossait la vareuse du garde national, comme tout le monde. Son
-service aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans doute, les
-affaires ne marchaient plus. Mais trente sous par jour consolent de
-bien des choses. Lorsque la Commune éclata, il aurait pris volontiers
-la paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience ne
-l'obligeait pas à se prononcer entre les partis. Que lui importait que
-Paris fût vainqueur, ou que Versailles triomphât? Il caressait la
-douce ambition de continuer à toucher trente sous tous les soirs.
-Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier ébéniste, pourvu que
-cette haute paie fût soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient
-à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens de rester
-neutres! Il fallait être pour eux ou contre eux. Contre eux, on allait
-en prison; pour eux, on allait dans un bataillon. C'est ainsi que
-Joseph Larcher se retrouva garde national. Bien malgré lui!
-Malheureusement, cette fois, l'enrôlement devenait sérieux. Il ne
-s'agissait plus de se promener sur les remparts pour guetter dans
-l'ombre un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service
-d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa peau. Joseph Larcher
-commençait à trouver que, décidément, le métier se gâtait. Et pas
-moyen de reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient. Ces
-grands diables, improvisés capitaines ou colonels, qui portaient des
-galons depuis le poignet jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus
-sévères que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les gueux de la
-veille pour être durs au pauvre monde.
-
-On ne pouvait donc pas choisir un meilleur messager. Oh! certes,
-celui-là dépenserait toute son éloquence à convaincre les Versaillais!
-Il remercia ses compagnons de la confiance qu'ils lui témoignaient, et
-partit. Il se guidait comme il pouvait au milieu des arbres qui
-assombrissaient encore son chemin dans la nuit toute noire. Il dépensa
-vingt minutes à peu près pour gagner la lisière du bois. Quand il
-déboucha dans la plaine, un grand silence l'enveloppait; ce silence
-effrayant des nuits de guerre, lorsque toute ombre est périlleuse et
-semble cacher une embûche traîtresse. Joseph allait à travers champs,
-un peu effrayé, se demandant comment il s'y prendrait pour reconnaître
-son chemin. Tout à coup, un ruban jaune apparut, coupant en deux le
-champ tout gris. C'était la grande route. Joseph tourna sur la gauche.
-Il irait droit devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât quelqu'un qui
-pût le renseigner. Il marchait assez vite, ayant le désir d'arriver
-aux avant-postes avant qu'une blancheur aurorale ne veloutât les nuées
-sombres. Çà et là se dressaient les maisons endormies; et bien loin, à
-l'horizon, des feux épars, comme ceux d'un bivac attentif. Soudain un
-immense feu s'allumait au sommet du Mont-Valérien. Alors, une nappe de
-lumière très douce s'épandait sur la plaine, du côté de Paris. Les
-maisons, les arbres, les forts, se découpaient sur l'ombre avec des
-arêtes précises, fantastiquement grandis par ces lueurs fulgurantes.
-Puis, le Mont-Valérien interrompait brusquement les courants de
-lumière électrique. Et tout retombait dans l'ombre, comme si la plaine
-se fût abîmée au fond d'un précipice entr'ouvert.
-
-Joseph Larcher marchait depuis une heure, lorsqu'une teinte rose
-courut sur le ciel. La nature, à peine éveillée, eut un large soupir
-et les nuages se crespelèrent de blancheurs molles. Le garde national
-frissonna. Le jour venait, et il n'avait point accompli sa tâche. Il
-hâta le pas. Déjà il croyait toucher à son but, quand une voix brusque
-cria:
-
---Halte là, qui vive!
-
-Joseph s'arrêta court.
-
---Ami! hurla-t-il de toute la force de ses poumons.
-
-Sans doute, la sentinelle ne croyait pas beaucoup aux amis qui errent
-la nuit à travers les chemins. Elle répondit brutalement par un coup
-de fusil. Le pauvre ouvrier ébéniste avait une balle dans le gras de
-l'épaule. Envahi par une terreur folle, il prit la fuite, ainsi qu'un
-lièvre qui a reçu quelques grains de plomb. Derrière lui, des rumeurs
-s'éveillaient; puis ce fut une autre volée de coups de fusil. Cette
-fois, pas une balle ne l'atteignit. Il courait toujours, quittant la
-grande route, se jetant à travers champs, buttant contre les pierres,
-s'accrochant aux buissons, et refaisant avec une surprenante vélocité
-tout le chemin déjà parcouru.
-
-Cependant, les gardes nationaux attendaient patiemment le retour du
-messager. Les arguments de Pierre leur paraissaient très logiques.
-Évidemment, on serait trop heureux d'échanger la vie de quelques
-pauvres diables contre celle d'un capitaine de hussards. De temps en
-temps, l'un d'eux s'en allait vers le grand chêne, pour voir si le
-prisonnier ne bougeait pas. Il devenait d'autant plus cher, que leur
-vie dépendait de la sienne. Mais Étienne dormait toujours, enveloppé
-dans son manteau, avec la tranquillité du courage et de la jeunesse.
-Le jour commençait à se lever, quand Pierre Rosny s'approcha de lui,
-et l'éveilla en lui mettant la main sur l'épaule. M. de Bressier
-ouvrit les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait à son sommeil
-pour le passer par les armes.
-
---Est-ce que le moment est venu? dit-il, en souriant. Alors je vous
-demanderai de m'accorder une minute de répit. J'ai une envie folle de
-fumer une cigarette.
-
---Il n'est pas question de vous tuer, répliqua Pierre doucement.
-J'espère même que, dans quelques heures, vous serez libre.
-
---Hé! mais, je vous reconnais, reprit Étienne, c'est vous qui me
-défendiez si crânement cette nuit! Merci! et à charge de revanche, si
-l'occasion se présente. En attendant, donnez-moi la main.
-
-En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine au courant de la
-situation. Il lui expliqua comment il décidait ses compagnons à ne pas
-commettre un meurtre inutile.
-
---Je vous ai réveillé pour que vous puissiez manger un morceau de pain
-avant que le jour soit venu. Il nous en reste si peu que les camarades
-seraient jaloux s'ils me voyaient vous en donner.
-
-Comme Étienne ébauchait un geste de refus, Pierre ajouta:
-
---Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule provision qui me
-reste. Je partage avec vous: c'est mon droit. Voilà tout.
-
---J'accepte, répliqua simplement le jeune homme. Mais, décidément,
-camarade, vous êtes un brave garçon! Je crois que si nous nous tirons
-d'affaire tous les deux, vous serez mon ami.
-
---Je le suis déjà, dit Pierre.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que vous êtes en danger.
-
-Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna de M. de
-Bressier. Étienne restait confondu. Comment tant de noblesse
-pouvait-elle s'allier avec tant d'erreur? Pourquoi ce brave coeur
-battait-il sous la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un
-soldat? Depuis le commencement de la guerre civile, Étienne n'avait
-guère pris le temps de réfléchir aux causes qui la déterminaient.
-Revenu de Hambourg sans avoir connu les terribles misères du siège, il
-ignorait que la folie couvait déjà dans bien des cerveaux troublés. Il
-ignorait que dans cette immense armée de la révolte qui se signalait,
-dès les premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des généraux
-sans défense, qui arrêtait un prince du sang, qui saisissait le
-glorieux soldat de l'armée de la Loire, qui emprisonnait des femmes,
-des enfants et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme aux
-acclamations des Allemands, joyeux de voir le bronze d'Austerlitz
-traîné dans la boue; il ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y
-avait autant d'égarés que de criminels!
-
-Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne dont les branches
-lui servaient d'abri. Si les efforts de Pierre Rosny échouaient, si
-décidément la fureur l'emportait sur la clémence, le jeune homme
-voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans son souvenir
-les courtes années vécues. Il revoyait son père, le vieux soldat
-blanchi au service du pays; sa jolie soeur, qu'il laisserait toute
-seule. Les fautes commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais Dieu
-lui pardonnerait le mal en échange du bien. Étienne était un croyant,
-s'il ne pratiquait guère. Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la
-suprême miséricorde. Il se reposait avec confiance entre ses mains.
-Après tout, si ces bandits l'assassinaient, il succomberait en brave
-pour le service de la France.
-
-Le capitaine gardait bien nette et bien précise dans son âme l'idée
-d'une autre existence, où les bonnes actions sont payées au centuple.
-Ses fautes et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence de
-l'expiation suprême. Haut le coeur! il pourrait paraître en toute
-sûreté devant Dieu, puisqu'il serait mort pour son pays.
-
-Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait fort calme. Il
-fumait tranquillement une excellente cigarette, suivant un rêve
-lointain, dans les flocons légers de la fumée blanche. Par un
-contraste bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie fille qui
-soupait avec lui quelques jours auparavant à Versailles. Ayant obtenu
-quelques heures de congé, il se promenait dans les rues de la ville.
-Soudain, au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des
-Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive, presque célèbre
-déjà, aux cheveux blonds comme de l'ambre. Une assez grande intimité
-avait existé entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement
-interrompue par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait tout à coup,
-séduisante et gaie comme jadis! Elle lui sautait au cou, et ils
-allaient ensemble au cabaret. En le quittant, elle lui disait:
-
---Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas, mon capitaine?
-
---Oui, ma petite Blanche!
-
---Bien sûr?
-
---Bien sûr.
-
-Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres encore chatouillées
-par la moustache du beau garçon. Non, elle ne le reverrait pas, la
-petite Blanche! Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas
-embrasser son joli museau, barbouillé de poudre de riz. Dans ce décor
-brutal, au milieu de ces hommes à l'aspect farouche, quand la mort le
-guettait déjà, lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son
-père, à sa soeur et à Dieu, voilà que, par un caprice bizarre du
-cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse effrontée et mutine de
-la petite Blanche!
-
---Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant.
-
-Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir ses jambes. Un
-instinct lui disait que Pierre Rosny se trompait, qu'il n'échapperait
-pas à cette embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt. Malgré
-son courage, un regret vague de la vie s'éveillait dans ce coeur
-aventureux de soldat. Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi
-bon avoir traversé tant de belles batailles, pour tomber
-clandestinement, sans gloire, au fond d'un bois?
-
-Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées. L'une des sentinelles
-placées en faction accourait tout effarée. A l'horizon, on voyait
-remuer une troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction allaient
-ces hommes? L'alarme grandissait parmi les gardes nationaux.
-Quelques-uns, une dizaine, furent envoyés en reconnaissance. Il
-s'agissait de savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger.
-Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou bien, au contraire,
-suivaient-ils la grande route, pour se rapprocher de Versailles? En un
-clin d'oeil, chacun fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria:
-
---Eh bien, et le prisonnier? Qu'est-ce qu'on va en faire?
-
---Si on nous tire dessus, son compte est bon! dit une voix.
-
-Quelques furieux voulaient en finir tout de suite. Mais Pierre Rosny
-se jetait déjà devant Étienne, bien décidé à le protéger jusqu'au
-bout. Une fois encore, le sergent-major usa de toute son autorité pour
-apaiser la fureur de ces enragés. Malgré leurs huées féroces, il leur
-expliquait que, plus on les menaçait, plus la vie du capitaine leur
-devenait utile. Elle était leur sauvegarde et leur protection.
-
-M. de Bressier, toujours calme, voyait grandir le péril, sans que le
-sourire disparût de ses lèvres. Il mit la main sur l'épaule de Pierre,
-qui se tenait debout devant lui.
-
---Hé! bien, camarade, voilà nos affaires qui se gâtent!
-
-Pierre serrait les poings avec rage.
-
---Ah! pardieu, ils feront ce qu'ils voudront: je ne vous laisserai pas
-assassiner!
-
---Avant tout, reprit le jeune homme, je vous défends de vous
-compromettre pour moi.
-
---Hé! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si vous étiez à ma place?
-
-Le capitaine alluma une autre cigarette, et s'appuya de nouveau contre
-un arbre. Maintenant, il faisait grand jour. Le ciel riait, tout bleu,
-et des clartés se glissaient joyeusement à travers les branches.
-
---Ce serait bien ennuyeux de mourir par un si beau soleil! pensa-t-il.
-
-Une course furieuse, le bruit tumultueux d'une poignée d'hommes qui se
-sauvent, éclatèrent tout à coup. Les fédérés envoyés en reconnaissance
-revenaient tout pâles, l'air effaré. Ils criaient: «Nous sommes
-trahis! nous sommes trahis!» L'un d'eux, moins affolé que les autres,
-raconta qu'une centaine de soldats de ligne marchaient droit sur le
-bois. Impossible d'échapper. Avant une heure peut-être, ils seraient
-cernés, et fusillés. Alors, la rage des fugitifs se tourna contre le
-capitaine.
-
---A mort! à mort! à mort! criaient des voix rauques.
-
---Oui. Mais qu'on le fasse souffrir avant! ajouta Cadet.
-
---Allons, je crois que le moment est venu, murmura Étienne.
-
-Il serra une dernière fois la main de Pierre.
-
---Merci, camarade, dit-il. Et Dieu vous garde!
-
-Il fit le signe de la croix; puis, souriant, résigné, hautain, il se
-croisa les bras et attendit.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Étienne avait quitté le château, la veille. Le lendemain de son
-départ, dès l'aube, les canons des forts éclataient dans l'étendue,
-comme des dogues furieux qui se seraient répondu aux deux extrémités
-de l'horizon. Mlle de Bressier sentit renaître ses frayeurs. Chaque
-jour elle espérait que le dernier coup serait porté à l'insurrection,
-et chaque jour l'effort suprême se brisait contre une résistance
-désespérée. L'armée de Versailles n'avançait que lentement, pas à pas,
-obligée de conquérir par de sanglants sacrifices chacune de ses
-positions nouvelles. Ces atroces histoires colportées dans les deux
-camps, cette légende du massacre des prisonniers terrifiaient les
-femmes, les amantes et les soeurs. Faustine tremblait comme tremblait
-Françoise. Chacune d'elles maudissait la hideur des guerres civiles,
-dont les haines se montraient plus farouches que le choc enragé de
-deux peuples ennemis.
-
-Mlle de Bressier restait immobile et pensive dans l'atelier. Près
-d'elle, Nelly feuilletait un album. Mais les jeunes filles étaient
-bien loin de là, envolées en leurs cruelles songeries. Nelly devinait
-le découragement profond de son amie. Faustine eût essayé en vain,
-comme la veille, de distraire son amer souci par le travail. Elle
-n'entendait que la voix puissante du canon. Encore de nouveaux
-combats, encore du sang versé, encore des angoisses mortelles!
-
-La matinée s'écoula, lente et douloureuse. Après le déjeuner, Marius
-alla aux nouvelles. A Chavry, en dehors du mouvement des troupes, on
-ne savait rien de précis. Mieux valait que le soldat poussât jusqu'à
-Versailles. Faustine s'épeurait sans pouvoir raisonner son inquiétude.
-Étienne ne l'avait-elle pas rassurée sur le général? Mais la
-tranquillité de la veille devient toujours le souci poignant du
-lendemain. Espérant calmer l'irritation de ses nerfs, elle se remit au
-travail.
-
---Veux-tu que je te fasse la lecture? demanda Nelly.
-
---Oui, ma chérie.
-
---Ne crains rien. Je choisirai quelque chose de gai, ou du moins de
-pas triste. Car, vrai, le château est lugubre aujourd'hui.
-
-Et, comme une larme brillait dans les yeux de son amie, Nelly courut
-vers elle, lui faisant un collier de ses bras.
-
---Pardonne-moi. Je plaisante. Cependant je n'en ai guère envie. Tu as
-du chagrin, ma pauvre petite. Pourquoi? Que tu sois tourmentée, c'est
-tout naturel. Mais je ne t'ai jamais vue ainsi depuis le commencement
-de cette affreuse guerre!
-
---Tu as raison; c'est absurde. D'habitude, je suis plus vaillante.
-Aujourd'hui, je ne peux pas. J'ai le coeur serré dans un étau. Je ne
-voudrais point parler de pressentiments, parce que c'est ridicule. Une
-grande fille telle que moi n'a pas le droit de se conduire comme une
-enfant. Cependant, c'est le seul mot qui soit vrai. J'éprouve une
-angoisse inexplicable. Il me semble que tous les malheurs vont fondre
-sur moi et sur les êtres que j'aime!
-
---Si ton cousin, M. Henry de Guessaint était là, il t'expliquerait que
-le pressentiment n'existe pas. Une simple dépression du coeur, qui
-occasionne des troubles cardiaques, voilà tout! Méthodique,
-Guessaint! Bon garçon, mais méthodique. Encore un qui ne mourra pas
-d'un excès d'idéal!
-
---N'en dis pas de mal: c'est un homme excellent.
-
---Il ne lui manquerait plus que ça! Ma chère, un géographe est tenu
-d'être un homme excellent. Cela fait partie de la profession.
-
---Tu es folle!
-
---Certes! Mais ma folie est plus lucide que ta raison. Si bien que je
-me suis aperçue que Guessaint était amoureux de toi. Ah! tu as souri;
-bravo! c'est ce que je voulais. Tu sais que tu as un sourire adorable?
-Pauvre garçon! quand tu es là, il ne te perd pas des yeux. Il te
-mange!
-
-De nouveau, Faustine souriait malicieusement, comme si la passion de
-son cousin l'égayait beaucoup.
-
---Chacun a sa manière d'exprimer son amour, continua Nelly toujours
-sur le même ton de gaieté finement railleuse. Te rappelles-tu comme
-nous avons ri en lisant ce roman de Mme Cottin que Mlle Vaudois nous
-vantait si fort? Pauvre Mlle Vaudois! il me tarde que ses vacances
-soient terminées et qu'elle revienne à Chavry! Est-ce qu'elle ne t'a
-pas écrit ces jours-ci?
-
-Faustine eut un geste d'impatience.
-
---Tu es insupportable, Nelly! Parlons-nous de Mlle Vaudois, ou
-parlons-nous de mon cousin?
-
-L'espiègle Nelly éclata de rire.
-
---Oh! oh! M. de Guessaint serait bien flatté, s'il savait à quel point
-il te préoccupe! Comment, tu te fâches, parce que j'ai le malheur de
-m'inquiéter de Mlle Vaudois, de la respectable Mlle Vaudois?
-
---Puisque tu ne veux pas être sérieuse, c'est moi qui le serai,
-continua Faustine qui reprenait son sourire malicieux. Certes, je me
-suis aperçue que mon cousin me... comment dirais-je? me trouvait à son
-goût. Tu te souviens que nous avons souvent plaisanté ses mines
-déconfites et ses allures bizarres. Mais, si j'avais douté, j'aurais
-eu du moins une preuve il y a un mois.
-
-Nelly frappa ses deux mains l'une contre l'autre:
-
---Et tu ne m'as point raconté cela?
-
---Parce que... parce que tu te moques toujours de moi. Quand le
-général est venu passer quelques heures ici, à la fin d'avril, il m'a
-prise à part, et m'a dit que M. de Guessaint me demandait en mariage.
-Il ajouta que cette union lui plaisait. Il pouvait mourir; à son âge,
-on n'a pas le droit de compter sur le lendemain, et, plus que tout
-autre, un soldat est toujours menacé. M. de Guessaint est mon cousin.
-Tu sais que mon père adorait ma tante, sa soeur aînée. La fortune
-d'Henry est égale à la mienne. Toutes raisons pour faire un excellent
-mariage de convenance.
-
-Nelly piétinait avec colère.
-
---Et tu n'as pas répondu à ton père que M. de Guessaint était plus
-vieux à vingt-huit ans qu'un homme de cinquante! que, si bien épris
-qu'il fût, il aimerait toutes les femmes, excepté la sienne!
-
---A quoi bon? Le général me laissait parfaitement libre. Je lui ai dit
-que je ne pensais pas à me marier; tant qu'il me serait permis de
-vivre auprès de lui, je ne me résignerais pas à quitter sa maison pour
-celle d'un étranger. Comme il n'a pas insisté...
-
---Je voudrais bien voir qu'il eût insisté! M. de Guessaint n'est pas
-un mari possible.. Un géographe... Je te demande un peu! Et, tu sais?
-comme je dois ne jamais te quitter, il est nécessaire que ton futur
-époux me plaise autant qu'à toi-même. Autrement...
-
---Tu refuserais ton consentement?
-
---Mais oui.
-
-Et avec cette vivacité moqueuse qui est au fond de toute jeune fille,
-elle se mit à singer M. de Guessaint, galant et cérémonieux derrière
-son binocle d'écaille. Faustine ne pouvait s'empêcher de rire, et
-Nelly ne demandait pas autre chose. Elle voulait distraire son amie.
-Maintenant Mlle de Bressier chassait les idées tristes qui la
-hantaient.
-
---Décidément, s'écria brusquement Nelly, tu ressembles d'une manière
-étrange à la femme qu'a peinte le Titien.
-
-Faustine levait les yeux vers la toile du vieux maître, qui se
-dressait comme dans une gloire au fond de l'atelier. Elle faisait un
-geste, quand Mlle Forestier ajouta vivement:
-
---Non, non, ne bouge pas! Reste comme tu es là. Ah! la ressemblance
-est vivante! Le soleil joue dans tes cheveux noirs et leur donne un
-reflet fauve, comme à ceux de notre héroïne. Tu l'as surnommée «la
-Dame à la Bague». A l'avenir, j'ai bien envie de t'appeler ainsi.
-
---Folle!
-
---Eh! oui, folle! Je reprends. T'es-tu jamais demandé ce que pouvait
-bien avoir été la vie de «la Dame à la Bague»? Tu es trop artiste pour
-ne pas sentir ainsi que moi que cette femme a existé. Ce n'est pas une
-créature idéale; c'est un être humain qui a vécu, qui a aimé, qui a
-souffert.
-
-Faustine écoutait avec une attention étrange. Sans doute, pour elle,
-les divagations apparentes de Nelly prenaient corps et devenaient une
-réalité. Elle restait immobile, les sourcils froncés, les lèvres
-entr'ouvertes.
-
---Continue, dit-elle.
-
---Oh! oui, j'ai souvent rêvé devant cette toile merveilleuse! Regarde
-ces yeux profonds et superbes, dont l'éclat est pareil à celui d'un
-diamant noir! Elle joue distraitement avec la bague d'émeraude qui
-roule entre ses doigts effilés. On dirait que nul souci ne l'effleure.
-Mais il y a une ride creusée sur ce front blanc. Les sourcils
-légèrement rapprochés trahissent une douleur.
-
---Ah! tu as pensé cela? s'écria Faustine. Je suis coupable d'une folie
-bien plus grande que la tienne, moi que tu trouves si sage et si
-sérieuse. J'ai reconstruit dans mon imagination toute l'existence de
-«la Dame à la Bague». Bien plus. Je me suis mis en tête une
-superstition bizarre. C'est que mon existence serait pareille à la
-sienne. Comme elle, j'aimerai et je souffrirai.
-
-Nelly éclata de rire.
-
---Permets-moi de te dire que, pour une «jeune fille pondérée», ainsi
-que t'appelle avec orgueil le général, tu es tout à fait
-extraordinaire. Certes, ta folie est plus grande que la mienne. Moi,
-je n'ébauche qu'un rêve; toi, tu bâtis une réalité. Ta réalité doit
-avoir une histoire. Raconte-la-moi.
-
-Faustine songeait. Elle se perdait dans les profondeurs de son rêve
-mystique.
-
---Je suis convaincue, reprit-elle, (et Dieu sait s'il faut que je sois
-folle pour te faire cet aveu!) que mon existence aura quelque rapport
-avec la sienne.
-
---Tu la connais donc, cette existence?
-
---J'en connais dix lignes.
-
---Où les as-tu lues?
-
---Dans un livre de Ridolfi, intitulé: _Maraviglie dell'arte_. Elles
-disent simplement ceci: «En 1557, le Titien suspendit ses travaux pour
-aller pleurer loin de Venise la perte de son ami l'Arétin. Il s'arrêta
-quelque temps chez Adrien da Ponte, à Spilemberg. Il fit le portrait
-de la nièce de son hôte, Vittoria Orsini. Il la peignit en robe
-sombre, jouant avec une bague d'émeraude. Vittoria Orsini se tua d'un
-coup de poignard, parce qu'elle était séparée de l'homme qu'elle
-aimait.»
-
-Cette fois, Nelly fut prise d'un fou rire.
-
---Non, vrai! s'écria-t-elle, je suis ravie que tu aies de pareilles
-idées, toi mademoiselle la jeune fille sérieuse! Je conseille au
-général de ne plus donner ta sagesse en exemple à ma fantaisie. Sous
-prétexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai une réputation
-déplorable!
-
-Nelly riait toujours, ne pouvant pas s'arrêter, si bien que son rire
-gagna Faustine.
-
---Quel beau drame pour un auteur dramatique de l'avenir! continua Mlle
-Forestier. «Faustine de Bressier se tuant de désespoir!»
-
---Pourquoi pas?
-
---Alors, tu excuses le suicide?
-
---Le suicide vaut mieux que la honte! On n'a plus le droit de vivre
-quand l'honneur est mort!
-
-La journée passait, et les angoisses de Faustine s'envolaient. La
-gaieté de Nelly agissait toujours sur elle. Le général le savait.
-Aussi se réjouissait-il de l'intimité de ces jeunes filles.
-Naturellement grave, Mlle de Bressier se perdait un peu trop en des
-pensées sérieuses. Il était bon qu'elle eût à côté d'elle un être
-expansif et rieur. Puis, si le général désirait autrefois que les deux
-amies vécussent ensemble, c'est qu'il prévoyait que bien des
-tristesses assombriraient l'existence de son enfant. La mort pouvait
-le prendre à l'improviste. Lui surtout, menacé par les périls toujours
-nouveaux du métier militaire. Étienne resterait, sans doute. Mais un
-officier n'est pas son maître. Il est exposé aux hasardeux changements
-des garnisons. Aussi voulait-il que sa fille se mariât jeune. Il
-désirait en effet, qu'elle épousât M. de Guessaint. Répugnant à la
-contraindre, il se consolait à la pensée que Nelly serait pour elle
-une tendresse toujours présente et toujours active.
-
-La nuit tombait. Déjà le parc s'emplissait d'ombres grises, quand
-Marius entra.
-
---Hé bien! quelles nouvelles, mon ami? s'écria Mlle de Bressier en
-l'apercevant.
-
---Bonnes nouvelles, Mademoiselle.
-
---Tu viens de Versailles?
-
---Oui.
-
---Est-ce que tu as vu Étienne?
-
-Il y eut un silence. Marius poussa un soupir. Il répondit:
-
---Je n'ai pas trouvé le capitaine, Mademoiselle. Il était reparti pour
-son régiment.
-
---On ne t'a rien dit de mon père?
-
---Rien. Seulement, comme on s'est battu tout cet après-midi du côté de
-Courbevoie, où il commande, bien sûr, vous aurez une lettre demain.
-
-Il sortit de l'atelier, comme si les questions l'embarrassaient. De
-vrai, Marius tremblait d'inquiétude. A Versailles, personne ne pouvait
-lui parler d'Étienne. On savait que la veille, au matin, il demandait
-un congé de quelques heures, pour aller voir sa soeur à Chavry. Il
-n'était pas revenu. Vainement, le vieux soldat affirmait que son
-jeune maître avait quitté le château vers le soir. Il racontait ses
-craintes, au sujet des communards réfugiés dans les bois de Chavry. On
-se moquait un peu de lui. Comment admettre, en effet, que des gardes
-nationaux fussent campés si près de leurs ennemis? Il ne fallait pas
-s'inquiéter du capitaine. En quittant le château, il était allé auprès
-de son père, voilà tout. Marius trouvait cette explication assez
-logique. Et cependant, une angoisse sourde le poignait. Pourquoi
-Étienne ne disait-il rien à sa soeur de sa visite au général? On ne se
-rend pas aisément de Chavry au pont de Courbevoie, en temps de guerre,
-quand les routes sont encombrées par les troupes, et le matériel
-d'artillerie. Le fidèle serviteur se rappelait que son maître riait
-beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitué aux ruses des Kabyles,
-parlait de ces hommes cachés dans les environs. Marius se tourmentait,
-et il n'aurait pas pu dire la cause de ce tourment. Avant tout, il
-voulait le garder pour lui seul. A quoi bon troubler Mademoiselle?
-Sans doute, un malheur est bien vite arrivé. Il serait toujours temps
-de l'avertir. La prévenir trop tôt, ce serait la faire souffrir
-inutilement, s'il se trompait; avancer sa souffrance de quelques
-heures, s'il ne se trompait pas.
-
-Les deux amies dînèrent gaiement, en face l'une de l'autre. Couché
-près d'elles, Odin les surveillait gravement. Rien ne restait plus des
-inquiétudes du matin. Nelly continuait à plaisanter Faustine, à propos
-de ses divagations sur «la Dame à la bague». Elle ne l'appelait plus
-que Vittoria Orsini. Et elle ajoutait sur un ton de regret comique:
-
---Quel dommage que tu n'aies pas les cheveux rouges!
-
-Faustine répliquait que des cheveux noirs suffisaient parfaitement à
-son bonheur. Après le dîner, Mlle de Bressier s'assit au piano.
-
---Tu ne veux pas jouer à quatre mains? demanda-t-elle à Nelly.
-
---Ma foi, non. Je suis dans une veine de paresse, ce soir.
-
---Eh bien, je vais faire de la musique pour toi toute seule.
-
---C'est cela; un peu de Beethoven, je te prie. Ou plutôt, prends la
-partition de _Lohengrin_, et joue-moi le prélude du _Chevalier du
-Cygne_.
-
-Elles se perdaient toutes les deux dans cette exquise mélodie, quand
-elles furent rappelées à la réalité par le bruit d'une voiture qui
-roulait dans les allées du parc.
-
---Une visite, à cette heure-ci? s'écria Mlle de Bressier.
-
---C'est peut-être Mlle Vaudois que ses vacances ennuyaient!
-
-On entendit la voiture s'arrêter devant le perron du château. Quelques
-minutes s'écoulèrent. Faustine restait immobile, assise devant le
-piano, comme si elle écoutait sa pensée lui parler tout bas. Un valet
-de chambre parut, soulevant la draperie lourde.
-
---M. de Guessaint demande si Mademoiselle peut le recevoir. Il attend
-dans le petit salon.
-
---Faites-le entrer ici, répliqua Mlle de Bressier.
-
---Est-ce qu'il vient ébaucher une déclaration? s'écria Nelly.
-
-Henry de Guessaint avait trente ans. Fils d'un magistrat, président de
-chambre à la cour de Paris, il restait orphelin de bonne heure, confié
-aux soins d'une mère dévote. Cette femme pieuse et timorée considérait
-le collège comme une abominable invention. L'enfant ne quitta pas
-l'hôtel familial. Il y fut élevé dans le respect de Dieu et la crainte
-des exercices corporels. Sa mère lui permit à grand'peine
-l'équitation, et grâce aux vigoureuses remontrances de son oncle M. de
-Bressier. En revanche, il eut le droit de lire tant qu'il voudrait. Et
-quels livres!
-
-Vers douze ans, à l'âge où les vocations se trahissent, Henry s'éprit
-d'un goût très vif pour la géographie. Comment? Pourquoi? On ne sut
-jamais. Il se passionnait pour les récits de voyages. Et même, il ne
-cachait pas son mépris pour les inventions de quelques romanciers à la
-mode, qui conduisent leurs lecteurs dans des pays fantaisistes. Il
-était bien de son siècle. Il n'aimait que la réalité. Il aimait aussi
-les femmes! A seize ans, il prouvait ce goût irrésistible à l'une des
-domestiques de sa mère.
-
-La mort de Mme de Guessaint le laissa de bonne heure maître de
-lui-même. Une grande fortune, un nom honorable, une bonne position
-dans le monde: il n'en faut pas davantage pour être heureux. M. de
-Guessaint vivait à Paris comme les jeunes gens de son âge. Les
-plaisirs ne lui manquaient pas, autant ceux qui s'achètent que ceux
-qui se donnent. Il prenait les uns et les autres, et surtout des
-femmes. Mais ses amis s'étonnaient qu'il ne fixât jamais son choix sur
-une seule. Il aimait le sexe plus qu'il n'aimait la personne. Il ne
-plaisait guère, du reste, à ses maîtresses d'une ou de plusieurs
-nuits. L'une d'elles disait: «J'ai vu bien des êtres sensuels dans ma
-vie. Jamais un seul qui fût comparable à Guessaint. Ce n'est pas un
-homme passionné. C'est un satyre.» Ce ne sont pas là des propos bien
-graves, dits par une femme quittée. Les amis d'Henry de Guessaint ne
-lui reprochaient pas ses galanteries, les trouvant excusables. Ils lui
-reprochaient sa plus grande qualité: le côté aventureux de son
-caractère. Comme c'est ridicule d'aimer la géographie!
-
-Car les goûts de l'enfant devenaient de la passion chez le jeune
-homme. Henry se faisait recevoir à la Société de géographie, à la
-Société des études coloniales et maritimes, dans trois ou quatre
-autres sociétés, aussi spéciales que savantes. Tout garçon de vingt
-ans est plus ou moins amoureux de sa maîtresse. Les maîtresses de M.
-de Guessaint étaient de toute sorte. En réalité, il ne restait fidèle
-qu'à une seule: la Géographie. Ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni
-pâle ni coloré, Henry entrait dans la catégorie de ces gens qu'on
-estime toujours, mais qu'on ne remarque jamais. Il demeurait inaperçu.
-S'il ouvrait la bouche, il ne disait pas un mot spirituel. Il est vrai
-qu'il prononçait rarement une sottise. Avec ses cheveux châtains, son
-front bas, ses lèvres sensuelles, ses yeux gros, bleus et myopes, sa
-figure douce et renflée vers la mâchoire, il ressemblait assez bien à
-un mouton. Cependant, les tempes, un peu bombées, accusaient de la
-volonté. C'était bien toujours un mouton, mais un mouton entêté. Au
-demeurant, assez généreux de nature, brave comme doit l'être un
-homme, avec un vif penchant pour les aventures. Encore le goût de la
-géographie qui se décelait dans cette partie de son caractère. Il
-avouait franchement qu'il rêvait la gloire des illustres voyageurs.
-Caillié, Burke, et Livingstone lui semblaient être les plus grands
-hommes de l'humanité. Et quand son oncle le général lui disait en
-plaisantant:
-
---Eh bien, quel voyage comptes-tu faire? Par quelle découverte
-rendras-tu ton nom fameux? As-tu un plan? Une idée? Raconte-moi tes
-projets.
-
-Il répliquait avec gravité:
-
---Parfaitement. J'ai un voyage tout arrêté dans ma tête. Un voyage qui
-aura les plus grands résultats au point de vue financier et
-humanitaire.
-
---Ah! bah! mon neveu! Explique-moi ça; voyons.
-
---Savez-vous combien de voyageurs sont allés jusqu'à Tombouctou?
-
---Que diable! pourquoi veux-tu que je le sache?
-
---Mon oncle, il y en a cinq.
-
---Et tu voudrais être le sixième, gourmand?
-
---Vous l'avez dit.
-
---Comment t'y prendras-tu? Car je suppose que c'est un voyage très
-difficile, puisque cinq hommes seulement ont pu l'accomplir?
-
---Si difficile, qu'il me faudra dix ans pour le préparer. Je
-commencerai d'abord par apprendre l'arabe et cinq ou six dialectes
-africains; je resterai un an à l'extrémité sud de l'Algérie, pour
-m'acclimater au soleil et aux sables; je m'habituerai à ne monter que
-sur des chameaux; je ne mangerai que des dattes; je resterai le plus
-longtemps possible sans boire; et enfin je me ferai mahométan.
-
---Mahométan! Pour avoir un harem? Tu aimes tant les femmes! Et tu
-t'imagines que je te donnerai ma fille?
-
---Oh! mon oncle, je serais si heureux d'épouser Faustine, que, pour
-elle, je renoncerais à la gloire d'aller à Tombouctou.
-
-Cette alliance devait-elle se conclure ou échouer? Pendant huit ans,
-M. de Guessaint prépara son voyage. Quand il arrêtait un projet, rien
-ne l'en pouvait détourner. Sa volonté native devenait de l'entêtement.
-Il apprit l'arabe et les dialectes touaregs; il vécut trois mois à
-Coléah avec deux juives et six mois à Khartoum avec plusieurs
-Soudaniennes. Il poussa même jusqu'aux tentes chrétiennes du négus
-Jean, où les négresses d'Éthiopie durent trouver de leur goût cet
-Européen blond. Comme, un jour, sa cousine le plaisantait au retour
-d'une de ses courses lointaines:
-
---Ne riez pas, dit-il, vous êtes la seule créature capable de me faire
-oublier Tombouctou.
-
---Grand merci du madrigal! répliqua Faustine.
-
---Mais c'est un vrai compliment! Vous ne connaissez pas Tombouctou.
-C'est la ville du sable, la cité du rêve, la Babylone du désert. Un
-fleuve, large comme une mer, baigne ses murailles inviolées, et les
-longues caravanes de chameaux n'y conduisent jamais un seul chrétien.
-Elle se dresse toute seule entre l'immensité du ciel et l'immensité du
-Sahara. C'est vers elle que montent les désirs et les ambitions de
-tous les peuples d'Afrique. Et le Touareg farouche aussi bien que le
-Nomâ bestial prononcent le nom de Tombouctou avec le même
-recueillement religieux avec lequel un Grec d'autrefois disait
-«Delphes» ou «Olympie»!
-
---Mais vous êtes un poète, mon cousin! s'écriait Faustine. C'est une
-qualité que je ne vous connaissais pas!
-
-M. de Guessaint laissait dire, et continuait de penser à Tombouctou.
-Combien d'autres ont fait des rêves moins intelligents et plus fous
-que celui-là?
-
-Il attendait dans le petit salon du château de Chavry que le valet de
-chambre lui apportât une réponse. Assis dans un fauteuil, la tête
-penchée, Henry réfléchissait. Il était fort pâle. Par instants, il
-poussait un soupir comme s'il éprouvait une cruelle souffrance qu'il
-essayait en vain de cacher.
-
---Mademoiselle va recevoir Monsieur, dit le domestique en
-reparaissant. Si Monsieur veut déposer son pardessus, je vais avoir
-l'honneur de le conduire.
-
-M. de Guessaint eut une hésitation. Il semblait gêné de se présenter
-devant Faustine. Puis, tout à coup, prenant une résolution brusque.
-
---C'est bien, éclairez-moi. Je vous suis.
-
---Bonsoir, mon cousin, dit Faustine en le voyant entrer. Comme vous
-venez tard!
-
---Oui, je viens tard, en effet. C'est que...
-
-Il s'arrêta. Les mots s'étranglaient dans sa gorge. Faustine recula.
-
---Que vous êtes pâle! Est-ce que?... Dieu!... Mon père!...
-
-Et elle attendait, livide, angoissée, les lèvres entr'ouvertes.
-
---Oui... murmura-t-il, n'ayant ni la force d'en raconter davantage, ni
-le courage de s'expliquer.
-
-Faustine comprenait! Elle comprenait, et elle restait immobile,
-secouée de frissons convulsifs, l'oeil fixe. Son père, mort! Voilà ce
-que signifiait la présence de son cousin et son inexplicable silence.
-C'était comme un coup de massue que le destin lui assénait sur la
-tête. Elle étouffait. Et elle ne faisait pas un geste, elle ne versait
-pas une larme, elle ne jetait pas un cri. Son immobilité épouvantait.
-
---Faustine! Faustine! s'écria Nelly en la serrant dans ses bras, en la
-pressant sur son coeur, en la couvrant de baisers.
-
-Mlle de Bressier ne répondait rien. Son front, ses joues, ses lèvres,
-ses mains se glaçaient. La vie se retirait de cette malheureuse
-créature, soudainement meurtrie en plein coeur. Nelly la poussait
-doucement vers un fauteuil. Faustine se laissait faire. Elle
-s'asseyait docilement. Mais elle continuait à garder un silence
-effrayant et farouche. A peine un léger tremblement des lèvres, comme
-si elle se parlait tout bas à elle-même. M. de Guessaint et Nelly
-s'épeuraient devant cette douleur concentrée, qui ne se répandait ni
-par des larmes ni par des cris. Mlle Forestier s'agenouillait devant
-son amie, et baisait ses mains qu'elle mouillait de pleurs.
-
---Faustine! je t'en prie, je t'en supplie, parle-moi, réponds-moi! Tu
-ne me vois donc pas? Tu ne m'entends donc pas? Je suis à tes genoux,
-moi, Nelly, ta meilleure amie, ta soeur... O mon Dieu! est-ce qu'elle
-va rester comme cela?
-
-Faustine baissa les yeux, ces yeux effroyablement fixes. Elle voyait
-Nelly maintenant. Elle la regardait. Elle dit à voix haute:
-
---Alors, mon père est mort...
-
-Et, brusquement, elle éclata en sanglots.
-
---Ah! s'écria Nelly, Dieu merci! elle pleure.
-
-Elle pleurait, oh! elle pleurait toutes les larmes de son corps! Nelly
-l'avait étendue sur la chaise longue; et là, Faustine sanglotait,
-s'abandonnant à son désespoir, disant d'une voix entrecoupée: «Papa...
-mon pauvre papa!...» Toute la soirée, elle resta ainsi, brisée,
-vaincue. Nelly et M. de Guessaint se taisaient. Eux aussi aimaient
-tendrement le général de Bressier; eux aussi souffraient de cette mort
-brusque et cruelle. Mais leur douleur ne trouvait pas une plainte en
-présence du navrement de la fille. Faustine avait une nature énergique
-et forte. Le malheur pouvait la courber d'abord sous sa main d'acier.
-Elle réagissait bientôt, prête à lutter contre le destin féroce. Tout
-à coup, elle essuya ses larmes, et regardant M. de Guessaint en face:
-
---Je désire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque mon père a été tué à
-l'ennemi, je veux savoir comment.
-
-Vainement, M. de Guessaint se défendait. Pourquoi donner à Faustine
-cette émotion inutile? Chaque mot prononcé aviverait la torture de la
-jeune fille. Chaque détail recueilli évoquerait pour elle de sinistres
-visions. Mais il y avait de l'héroïsme dans cette fière créature.
-Toute une race de soldats revivait en elle. Son âme vaillante ne
-connaissait pas les ridicules terreurs. Si, un instant, elle pliait
-écrasée, elle se redressait bientôt, plus énergique et plus hautaine.
-Elle l'adorait, ce père, qu'une mort tragique lui ravissait. Il
-l'avait élevée, elle, privée de sa mère dès le berceau. Il lui
-suffisait de fermer les yeux pour revoir l'énergique soldat, penché
-sur son petit lit, et la couvrant de son regard tendre. C'est de lui
-qu'elle tenait ces premières phrases que balbutie une bouche
-enfantine. C'est de lui qu'elle apprenait toutes les légendes
-héroïques de l'armée africaine. Elle se souvenait du commandant de
-Bressier, alors à la tête d'un bataillon du 1er zouaves, et revenant
-de Constantine. Il racontait ses campagnes à la petite fille étonnée,
-ravie et stupéfaite; et les razzias bruyantes, et la fuite désordonnée
-des Arabes au burnous blanc; et les villages qui fumaient; et la
-cantinière qu'on appelait «Mademoiselle maman»; et le désert jaune où
-rôdaient les lions roux sous le soleil cuivré. Ou bien, devenu
-colonel, il disait la triomphale entrée dans les rues de Milan, alors
-que, par les fenêtres pavoisées de drapeaux, pleuvaient des bouquets,
-des applaudissements et des sourires. Et puis encore, cette course à
-travers la Chine, qui tenait à la fois de l'épopée et du rêve, quand,
-avec une poignée de six mille pioupious, on attaquait un empire de
-quatre cent millions d'hommes; le pont de Palikao, lorsque s'y
-engouffraient les Tartares aux yeux bridés, agitant leurs bannières en
-losange, où grimaçaient de noirs démons; et l'incendie du Palais
-d'Été, et l'entrée dans Pékin, qui apparaissait subitement dans une
-ceinture de murs crénelés, avec ses toits de tuiles vernissées, ses
-palais jaunes, ses mandarins coiffés d'une plume de paon, racontant à
-cette armée héroïque les secrets de l'Asie mystérieuse!
-
-Mort, l'homme qui accomplissait tant d'actions hardies ou sublimes,
-qui ne marchandait au pays ni son temps, ni sa santé, ni sa vie. Mort
-comme il rêvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu des
-balles qui sifflaient, au milieu des obus qui éclaboussaient le sol de
-chair humaine, dans l'enivrement de la lutte et du devoir rempli.
-Hélas! non point en face de l'étranger! En se battant contre des
-Français, drapeau tricolore contre drapeau rouge, enfants de la même
-famille se ruant les uns contre les autres. Eh bien, elle ne voulait
-rien ignorer. C'était son devoir, à elle, de se faire conter la fin
-de ce héros. Elle savait comment son père avait vécu: elle voulait
-savoir comment son père était mort!
-
-Il fallut donc que M. de Guessaint parlât. Il arrivait droit de
-Versailles. Deux heures auparavant, l'aide de camp même du général lui
-avait raconté la catastrophe. Vers trois heures de l'après-midi, le
-commandant du corps d'armée donnait l'ordre de faire avancer la
-réserve. L'artillerie des communards fauchait des rangs entiers. Les
-troupes hésitaient. Déjà un bataillon reculait en désordre, quand le
-général lança son cheval au galop et cria: «En avant! en avant!»--Il
-disparaissait un moment dans la fumée. Bientôt on le revoyait debout,
-près de son cheval éventré par un éclat d'obus. Il courait pendant
-quelques mètres entraînant ceux-là mêmes qui voulaient fuir, fascinés
-à présent par le courage de leur chef. Tout à coup, il buttait contre
-une pierre et tombait raide. Une balle lui avait troué le coeur. Son
-officier d'ordonnance, aidé de deux soldats d'infanterie de marine, se
-hâtait d'emporter le corps, au milieu des coups de fusil. Voilà tout.
-L'histoire était simple et grande comme la vie même de ce soldat.
-
-M. de Guessaint attendait les ordres de sa cousine. On ne pouvait pas
-déposer les restes du général dans le caveau de famille, au
-Père-Lachaise. Où voulait-elle qu'ils fussent transportés? Faustine
-réfléchissait. Elle consultait le mort pour connaître sa volonté.
-
---Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles, dit-elle. Mais
-mon père a souvent exprimé son horreur pour ces pompes brillantes, où
-l'émotion disparaît sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles
-n'est plus une ville. C'est une grande hôtellerie où tout le monde a
-pris rendez-vous. Je désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père.
-Il y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on dira la messe et
-que nous prierons pour lui.
-
-Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette funèbre cérémonie
-éveillerait chez Faustine. Elle voulait qu'elle renonçât à cette idée.
-Mais la jeune fille se révoltait:
-
---Je fais ce que mon père ordonnerait qu'on fît s'il pouvait nous
-dicter ses volontés.
-
-M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu'à obéir à sa cousine.
-Faustine était la maîtresse.
-
---Est-ce que vous couchez au château? demanda-t-elle au jeune homme.
-
---Non, ma cousine. Il faut que je retourne à Versailles et que je
-transmette votre décision au commandant de la place.
-
---Merci, mon cousin. Je n'oublierai pas que vous avez été de moitié
-dans la plus grande douleur de ma vie.
-
-Elle lui serra la main, et M. de Guessaint sortit.
-
---Si tu savais combien je suis malheureuse, murmura Faustine en
-glissant dans les bras de Nelly.
-
-De nouveau, elle fondait en larmes, et son désespoir la ressaisissait,
-plus intense et plus violent au souvenir de ce père qu'elle adorait.
-Elle se coucha pour complaire à son amie. Mais pas un instant elle ne
-put fermer l'oeil. Pauvre Étienne! comme il serait malheureux, lui
-aussi. Faustine se retournait dans son lit, fiévreuse, répétant:
-«Papa! oh! mon pauvre papa!» Elle ne s'endormit qu'au matin, brisée,
-de ce sommeil lourd qui est moins le repos que l'anéantissement.
-Lorsqu'elle s'éveilla, la matinée s'avançait déjà. La jeune fille ne
-voyait ni le clair soleil qui se jouait entre les branches, ni les
-gaietés rieuses du printemps. Elle n'entendait pas les cris vifs des
-oiseaux qui voletaient en se poursuivant d'arbre en arbre. Une seule
-pensée la tenait. Son père, qu'elle chérissait de toutes les forces de
-son être, elle ne le verrait plus jamais jamais! Sa femme de chambre
-lui dit que Mlle Nelly était venue plusieurs fois prendre de ses
-nouvelles, et qu'elle l'attendait dans l'atelier.
-
---Priez Mlle Forestier de m'excuser, répliqua Faustine, je la
-rejoindrai dans un instant.
-
-Et elle descendit dans le cabinet de travail du général. M. de
-Bressier aimait à se réfugier dans cette pièce large, aux tentures
-sombres, où se trouvaient réunis quelques-uns des plus chers souvenirs
-de sa vie aventureuse. A côté d'armes arabes, autrichiennes et
-chinoises, entre les panoplies guerrières, étaient accrochés les
-portraits de ses enfants et de sa femme. Au fond de la chambre se
-dressait un bureau, acheté par lui à la vente du maréchal Bugeaud. Au
-commencement de la guerre, il disait à Faustine:
-
---Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de ce bureau, je garde
-l'autre. Si je suis... hum!... s'il m'arrive malheur, je veux que tu
-puisses ouvrir ce meuble. Tu y trouveras mon testament.
-
-Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant ses larmes, Faustine
-venait exécuter les ordres de son père. Tout était dans un ordre
-parfait. Quelques cartons, remplis de papiers mis à leur place, bien
-étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez grande, où luisait un
-cachet de cire rouge aux armes du général. On lisait ces trois mots:
-«Pour mes enfants.»
-
-La jeune fille hésita un instant avant de briser le scel. Ce papier
-ne lui appartenait pas, à elle seulement, mais aussi à Étienne. Elle
-réfléchit que M. de Bressier, dans son testament, ordonnait peut-être
-comment devait avoir lieu son service funèbre. Son devoir lui
-commandait d'en prendre connaissance avant l'arrivée de son frère.
-Puis, une telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre eux
-tout restait commun. A l'avance, elle savait qu'il l'approuverait.
-Elle déchira l'enveloppe et elle lut. M. de Bressier désirait, en
-effet, que son enterrement fût très simple. Autant que possible, il
-souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus à un général de
-division, grand officier de la Légion d'honneur. Que les plus chers
-parmi ses compagnons d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on ne
-prononçât aucun discours; qu'on dît seulement une messe basse: voilà
-tout ce que demandait cet homme de bien. Les prières de ceux qu'il
-aimait lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle.
-
-Suivaient quelques lignes spécialement adressées à Faustine. Le
-général ne donnait aucun ordre à sa fille. Pourtant, il la priait
-d'épouser M. de Guessaint, le fils de sa soeur. Elle avait dix-sept
-ans. Le métier des armes ne permettait pas à son frère de rester
-longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari. Et ce mari, son père
-voulait le connaître à l'avance. Faustine laissa tomber le papier sur
-la table du bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses mains.
-Puis, à voix haute, comme si elle parlait à un être invisible, mais
-toujours présent, qui pouvait l'entendre et l'approuver:
-
---Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai madame de
-Guessaint.
-
-Elle reprit le testament. Il était assez long. Le général n'oubliait
-personne; aucun de ceux qu'il chérissait. Par exemple, il léguait
-douze cents francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire et
-médaillé, qui habitait près de Pornic, sur une des terres de M. de
-Bressier. Ce sous-officier avait été blessé naguère à côté de lui, en
-lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs, assurant
-l'existence des plus pauvres. Chacun de ses amis recevait un souvenir.
-Et dans le choix même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté
-vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle formait
-naturellement deux portions égales distribuées entre son fils et sa
-fille. Le testament se terminait par deux lignes adressées à Étienne.
-Deux lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père disait au
-fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi comme je me suis conduit.
-Aime la France comme je l'ai aimée!»
-
-
-
-
-VII
-
-
---Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au
-salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits
-par M. de Guessaint.
-
-Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le
-cabinet de travail de son père.
-
---Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends.
-
-Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à ses souvenirs, elle
-aurait été frappée par l'allure étrange de Marius. Ses dents
-claquaient. Une pâleur verte rendait presque méconnaissable son visage
-énergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il
-allait tomber. C'est que maintenant il connaissait toute l'étendue du
-désastre qui frappait la famille de Bressier: ce désastre que Faustine
-ignorait encore. La veille, Marius trouvait déjà bien étrange
-l'absence prolongée d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui
-apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon
-enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile à ses
-chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures
-de congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son père au pont de
-Courbevoie? Invraisemblable. Le général dirait tout de suite à son
-fils: «Tu as une permission?» Non, Étienne courait un danger.
-
-Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la même idée
-dans son cerveau, hanté par des terreurs folles. Au matin, il courait
-à Versailles sans rien dire à personne. Coûte que coûte, il voulait
-savoir la vérité. Il allait la connaître dans toute son horreur.
-Couché de bonne heure, la veille, avant l'arrivée de M. de Guessaint,
-le matin, il partait avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne
-demeurait pas dans le château même. Il occupait ce petit pavillon de
-garde où Nelly et Faustine l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait
-dans le fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait donc la
-mort de son général. Il l'apprit en arrivant à l'état-major de la
-place. Le concierge, ancien sergent, vint droit à Marius.
-
---Ah! comme je vous plains, mon camarade!
-
---Quoi? qu'est-ce qu'il y a?
-
---Vous ne savez donc pas? Votre maître?...
-
---Le capitaine?
-
---Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux!
-
-Marius s'abattit comme un boeuf qu'on assomme. Six heures du matin
-sonnaient à peine. Déjà, la cour s'emplissait d'officiers,
-d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement
-d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat
-tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On
-savait déjà l'affreux malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi;
-le capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent transporta
-Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler à lui.
-Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui
-racontait l'aventure tragique. La mort du père, d'abord, glorieusement
-frappé d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses
-soldats hésitants et troublés. La mort du fils ensuite, cette fin
-hideuse, dans un guet-apens.
-
-Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à coup, au moment où le
-soleil se levait, une ombre marcher vers elle. Le factionnaire
-criait: «Qui vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu
-prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait
-bientôt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie
-des troupes de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire assez
-étrange. D'après lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient
-dans les bois, à quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un
-capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses
-camarades offrir un marché. Les communards respecteraient l'officier;
-en échange, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux
-entremêlait son récit d'interjections comiques, de phrases
-entrecoupées, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'était
-pas un méchant homme, mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu
-rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Hôtel de ville,
-il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses
-compagnons et lui ne demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait
-bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant.
-
-Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le
-récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne
-mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le
-bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole
-d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste
-n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi
-qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer
-Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que
-quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur
-les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis,
-avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé
-d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du
-bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà
-tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une
-expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent
-tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes
-nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée
-de perdreaux.
-
-Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à
-pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings
-avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour
-menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché par la conscription à
-sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau
-étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat,
-devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant
-d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce
-moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait
-à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une
-gloire lumineuse.
-
-Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mlle de
-Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château
-de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à
-Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait
-une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de
-Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les
-deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine
-pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de
-Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune
-fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré.
-Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la
-briser: peut-être la tuer.
-
---Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'étonnera
-de l'absence de son frère, en un pareil moment.
-
---Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez.
-
---Volontiers. Comment?
-
---Vous comptez venir au château pour la messe?
-
---Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre
-camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au
-moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon
-de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le
-corps sera transporté sur un affût de canon.
-
---Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une
-mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu
-le temps de le rappeler par télégraphe.
-
---Parfaitement.
-
---De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une
-semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera
-permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir
-encore.
-
---Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable?
-
---Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très
-crédules.
-
-Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut
-bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint.
-Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius
-dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins
-et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées
-occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers,
-des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du
-général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient
-nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les
-lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la
-grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes,
-des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du
-château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le
-perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le
-long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur
-ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne
-pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule.
-Tout le monde se découvrit. On saluait la fille et la soeur de deux
-soldats tombés pour la patrie.
-
-Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève.
-Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui
-roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son
-affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des
-artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la
-campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui
-commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours
-battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des
-funérailles de soldat.
-
-La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir
-importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule.
-Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres,
-la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces
-fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait
-toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant
-que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour
-une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline,
-de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le
-secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné.
-
-Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de
-Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly
-s'éloignait, son amie lui dit:
-
---Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui
-représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma soeur?
-
-Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mlle de Bressier lut à son
-cousin le testament du général.
-
---J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de
-mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais
-en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à
-vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez
-pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous
-fussiez mon mari; sa volonté soit faite.
-
---Ma cousine..., balbutia Henry.
-
-Faustine lui tendit la main.
-
---Je vous promets d'être pour vous une femme fidèle. Au revoir, mon
-cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir,
-chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours
-chez vous.
-
-M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manière
-éloquente. En réalité, il ne trouvait pas un mot. L'excès de son
-bonheur l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine avant de
-partir, il sortit.
-
---Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda Nelly.
-
---Mon père le voulait, murmura Mlle de Bressier.
-
-Nelly poussa un soupir significatif.
-
---Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce
-n'est pas ce que je rêvais pour toi!
-
---Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit lentement Faustine.
-
-Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux.
-
---Ne jamais quitter mon père, ne point me marier, vivre auprès de cet
-héroïque et fier soldat... Étienne est destiné à s'en aller toujours
-au loin. Il n'aurait pu être comme moi, pour le général, un compagnon
-toujours présent. Tu ne nous aurais pas abandonnés, Nelly. Ta gaieté
-si franche et si jeune eût été le sourire de notre maison. Et mon père
-eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille...
-
-Nelly se jeta dans les bras de son amie:
-
---Tu pleures encore, ma pauvre chérie.
-
---Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu!
-
---Veux-tu me faire une promesse?
-
---Laquelle?
-
---C'est qu'il en sera désormais comme si ton père vivait toujours. Tu
-vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra
-nous séparer. Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi que tu
-refuseras? Voilà bien des années que nous sommes comme deux soeurs. Je
-désirerais que l'avenir fût pareil au passé.
-
-Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement.
-
---C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je respecterai celle-là,
-comme j'ai respecté toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je
-ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Soeurs nous
-avons été, soeurs nous resterons.
-
---Tu me rends bien heureuse, ma chérie!
-
---Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize
-ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors,
-fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit.
-
-Le visage de Nelly devint grave.
-
---Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne
-pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis
-orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi
-voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il
-est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais
-toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La
-douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres
-jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette
-journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés.
-Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je
-serai toujours ta soeur, et qu'on ne nous séparera jamais.
-
-De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de
-sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle
-l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être
-aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le coeur, et que
-rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a
-quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une
-tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle.
-
---Puisque nous sommes soeurs, reprit Nelly, permets-moi d'être
-l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon
-bras, et viens avec moi dans le parc.
-
---Je t'en prie...
-
---Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si
-tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas
-t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras.
-
---Tu veux...
-
---Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec
-moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables.
-Il croit que nous l'oublions.
-
-L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les
-nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les
-allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc.
-Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle
-aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne
-voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être
-violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie
-toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans
-les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient
-les uns à travers les autres, précédées par Odin qui bondissait
-auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe.
-
---Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rêvais
-pour toi un prince Charmant. Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune
-fille. Ne rougis pas, c'est complètement inutile! Je me disais que tu
-épouserais un beau jeune homme, follement amoureux...
-
---Nelly!
-
---Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a décidé autrement? Tout ce
-qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente
-pas, moi aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au monde; et
-si je possède une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison
-comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite
-pour moitié de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est
-que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour
-t'épargner une larme?
-
---Ma chérie...
-
-Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces
-deux fines créatures. En les faisant presque pareilles l'une à
-l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beautés
-exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis une demi-heure, quand
-celle-ci dit tout à coup:
-
---Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas égarées? Ce parc est si grand
-que j'ai toujours peur de me perdre.
-
---Non, répliqua Mlle de Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin.
-Vois: le saut de loup est à quelques pas. Il suffit de le suivre pour
-arriver à la grille.
-
-Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lévrier russe jeta un
-aboiement prolongé. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du
-fossé, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il
-regardait à droite et à gauche, épiant d'un air inquiet. A la distance
-où elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant,
-leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait être un
-vagabond peu désireux de rencontrer quelqu'un.
-
---A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève.
-
-Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse.
-
---Heureusement, le saut de loup nous protège, murmura Nelly. Car voilà
-un individu qui ne promet rien de bon.
-
-En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte, et l'homme les
-aperçut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croisés,
-avec un air de découragement profond. Tout à coup, il eut un geste
-brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine. Et, franchissant
-la grille, il vint droit à Faustine.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'était
-défendu avec rage. La lutte n'avait pas été longue. Au bout d'une
-demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre changé en
-cimetière. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi
-eux, le mari de Françoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant
-tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant.
-
-Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché derrière un arbre,
-accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il
-avança la tête, regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être
-suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour avoir sauvé sa vie,
-il ne se trouvait pas hors de péril. Que faire? Où aller? Impossible
-de rentrer dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui
-le séparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des
-assiégeants. Rebrousser chemin et remonter du côté de Versailles?
-Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national.
-Le galérien qui fuyait naguère le bagne ignoble de Toulon, était
-toujours trahi par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à la
-porte du paysan, le paysan le chassait à coups de fourche. S'il
-demandait asile au berger nomade, le berger lâchait son chien. Pas de
-délivrance tant que le galérien évadé portait sur son dos la casaque
-maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa peau. De même pour
-Pierre. On haïssait les communards. Il ôta sa vareuse et la jeta dans
-un buisson avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore la
-bande rouge cousue au pantalon noir: mais à quelques pas, elle
-ressemblait à la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait
-sombre. Il lui restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait
-manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait
-partagé avec le malheureux Étienne, il ne savait où le prendre
-maintenant. Demander l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait
-aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il lui disait:
-«Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant pas rôder toute la nuit comme
-une bête fauve traquée par les chiens. Il ne savait seulement pas où
-il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche
-s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas gracieuses, coquettement
-posées des deux côtés de la route. Pierre frissonnait. Il devait
-ressembler à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la
-poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmêlés. Cet homme
-nu-tête, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et
-poussait devant lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le
-pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère, il était venu
-se promener là, un dimanche, avec Françoise. Il voyait encore son
-petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les
-blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'était
-loin, ce bon temps-là! Tout à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se
-dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air
-tranquille: une maison de bourgeois parisiens, très calme. La lune qui
-se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin
-de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une
-fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait
-un morceau de sucre dans la main et levait les doigts très haut. Le
-chien sautait et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle
-l'éloignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie
-mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des
-cheveux blonds qui tombaient épais et bouclés sur son front et sur ses
-joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avança vers la
-petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute
-droite. Deux fois, elle balbutia:
-
---Monsieur... Monsieur...
-
-Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le chien en profitait
-pour manger le morceau de sucre. Pierre dit très vite, d'une voix
-qu'il s'efforçait de rendre fort douce:
-
---Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle... je ne suis pas
-méchant... Je n'ai pas mangé depuis hier. Donnez-moi un morceau de
-pain et un verre d'eau.
-
-Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression de crainte
-et de souffrance, que l'enfant se sentait toute remuée. Elle le
-regardait, de ses grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait
-subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de rire.
-
---Vous avez de la chance tout de même! Maman et ma tante sont allées
-se promener. La bonne cause avec le jardinier.... Et je ne sais pas
-pourquoi, quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais
-attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu que maman ne rentre
-pas, mon Dieu! Elle ne dirait pas grand'chose; mais c'est ma tante qui
-crierait!
-
-Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre une chose
-défendue par sa tante, l'enfant disparut dans la maison. Elle revint
-au bout de cinq minutes chargée de comestibles. Du pain, de la viande,
-une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras pliaient sous ce
-fardeau.
-
---Jamais vous ne pourrez emporter tout ça! s'écria-t-elle. Attendez,
-je vais vous donner une serviette.
-
-Elle posait ses provisions sur le perron, et le chien gourmand les
-flairait. Pierre la trouvait ravissante, cette enfant. Il aurait voulu
-causer avec elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante dont
-parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles crieraient en
-apercevant cet affreux bohémien dans leur maison. A la hâte, il mit
-quelques provisions dans la serviette que la petite rapportait et fit
-soigneusement un noeud solide.
-
---Comment vous nommez-vous, mon enfant? dit-il.
-
---Gabrielle; mais on m'appelle Gab!
-
---Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais bien vous embrasser,
-mais je suis si noir!...
-
-Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première fois depuis son
-départ de Paris, depuis qu'il quittait sa femme et son fils, une lueur
-de gaieté flambait dans ses yeux tristes. La petite riait toujours.
-
---C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir! Embrassez-moi tout de
-même! Et ne m'oubliez pas. C'est promis! Gabrielle... Mais on
-m'appelle Gab! Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir. Et ma
-tante serait dans une colère!...
-
-Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au pied d'un arbre, en
-plein champ, il dévora les vivres que la charité d'une fillette lui
-donnait. Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant
-craintive au lieu d'un petit être courageux et bon, on le saisissait,
-on le conduisait à Versailles, on le jetait dans les cachots où
-gisaient les fédérés captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni
-Françoise. Il fallait maintenant trouver un abri pour la nuit. Rien de
-plus simple. Il suffisait de se jeter dans un bouquet de bois. Quand
-les arbres dressèrent au-dessus de sa tête leurs branches lourdes, le
-malheureux fut envahi par un profond bien-être. L'espérance lui
-revenait. Une bonne fée semblait le protéger. Il échappait à tant de
-périls! La bataille, d'abord, et cette halte sinistre dans le bois;
-puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne attaquaient;
-enfin, ce cher petit ange qui surgissait tout à coup pour lui venir en
-aide lorsqu'il allait désespérer. Il murmurait son nom avec un
-attendrissement particulier, et il revoyait le visage de cette jolie
-Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement de ses cheveux blonds.
-Un calme délicieux le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà par les
-premières caresses du sommeil. Enfin, il s'endormit profondément.
-Au-dessus de lui, souriait le grand ciel troué d'étoiles.
-
-Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur la route. Ses
-angoisses renaissaient avec le jour. Peu importait qu'on le prît pour
-un vagabond. Mais la bande rouge de son pantalon révélait à tout le
-monde un fédéré fugitif. Il resta dans son abri pendant de longues
-heures. Il avait ménagé ses provisions, la veille; il put déjeuner
-assez solidement. En ce moment, l'horloge d'une église lointaine sonna
-douze fois. De nouveau Pierre agitait ce problème: «Que faire?» Quand
-l'espérance est entrée dans un coeur, elle y reste obstinément. Le
-souvenir de Gab le consolait et le soutenait. Après tout, il y a des
-êtres bons et généreux, qui aident le pauvre monde. Il trouverait
-peut-être un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait pas à
-s'embaucher comme garçon d'écurie, dans une ferme? Il se serait bien
-hasardé sur la route, mais des soldats défilaient fréquemment par
-petites troupes. Il préférait attendre que le soir revînt.
-L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin, vers cinq heures,
-il se risqua. Un champ de betteraves s'étalait devant lui. Il suivit
-un des sillons, et gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la
-traversa et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait
-toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue, décidé à tout faire pour
-sauver sa vie, cette vie nécessaire aux deux êtres qu'il aimait
-passionnément. Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier,
-quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats de ligne
-venaient droit à lui. Le plus simple eût été de continuer son chemin,
-sans témoigner aucune crainte, et de passer tranquillement à côté de
-ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures, Pierre était hanté par
-des visions funèbres. Tout ce qui portait un pantalon rouge lui
-causait une épouvante nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre qui
-détale devant les chiens. Les soldats, d'abord étonnés, en voyant cet
-homme qui se sauvait à leur approche, sans raison ni motifs, coururent
-après lui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur donnait
-des ailes au fugitif. Bientôt, il prit une avance considérable. Il
-franchissait les halliers; il sautait par-dessus les buissons; il
-enjambait les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route. Devant
-lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres, protégé par un large
-saut de loup. Il le suivit pendant quelques minutes et arriva devant
-une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il n'en pouvait
-plus. Ses dents claquaient. Il voyait trouble; ses tempes battaient
-avec force, et son coeur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors
-il se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit que la
-pitié de ces jeunes filles pouvait seule le sauver encore. Et il alla
-droit vers elles, décidé à tout leur dire, à implorer leur secours,
-songeant que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient moins
-cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée contre son amie, un
-peu rassurée par la présence d'Odin, qui montrait les dents. Faustine
-attendait le vagabond, le front haut, très calme.
-
---Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle d'une voix brève.
-
---Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu, sauvez-moi.
-
---Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous?
-
---Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous dirai tout. Je suis un
-honnête homme. J'ai une femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les
-tuera du même coup.
-
-Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait sa pitié, qui implorait
-sa protection. Ses yeux étaient doux, clairs, loyaux; elle songea
-qu'étant malheureuse elle devait tendre la main à tous les malheureux.
-
---Entrez, dit-elle simplement.
-
-Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle ferma la grille et
-conduisit le fugitif dans un bosquet.
-
---Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous n'en pouvez plus.
-Asseyez-vous sur ce banc et reposez-vous.
-
-Pierre joignait les mains, il la contemplait comme s'il eût adoré une
-madone.
-
---Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il.
-
---Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous me direz tout à
-l'heure ce que vous voudrez me dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de
-savoir qui vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez. On vous
-poursuit, je vous donne asile. Voilà tout.
-
-Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière Faustine. Elle se
-rassurait maintenant; et, curieusement, elle se rapprochait de Pierre
-Rosny.
-
---Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est pas un voleur!
-
-Pierre pâlit.
-
---Un voleur, moi!
-
---Va au château, continua Faustine, et dis à Marius de venir.
-
---Comment! tu veux rester seule, avec... avec...?
-
-Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle le désignait d'un geste
-gêné, assez comique.
-
---Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit Mlle de Bressier, très
-doucement, mais avec l'imperceptible nuance d'autorité qu'elle mettait
-dans ses paroles quand elle voulait être obéie.
-
-Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour voir ce qui
-se passait. On l'eût profondément étonnée en lui apprenant que ce
-fugitif, ce vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la jeune
-femme qu'elle trouvait trois jours auparavant gisant dans le saut de
-loup. La vie a de ces coïncidences bizarres: par quel caprice du sort
-la femme et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer l'un
-après l'autre dans le même endroit?
-
-Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu tout lui dire, lui
-prouver que sa charité ne sauvait pas un être indigne. Mais la jeune
-fille ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise
-de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait, en ce jour qui
-comptait comme le plus malheureux de tous ses jours. Elle se trouvait
-en cet état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à quelqu'un. Si
-un oiseau, battu par la pluie et chassé par le vent était venu frapper
-contre ses vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le fugitif
-ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme qui heurtait à sa porte et
-lui criait pitié?
-
-Une seule question se posait devant son esprit, pendant que Pierre
-assis sur le banc, reprenait lentement des forces. D'où venait cet
-inconnu? Pourquoi le poursuivait-on?
-
-Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était un garde
-national, un prisonnier qui s'évadait, sans doute. Elle le
-reconnaissait à cette large bande rouge du pantalon noir. Eh bien,
-soit! Elle, la fille d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle
-recevrait ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait asile.
-Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait pas jadis qu'il
-recueillait souvent sous sa tente algérienne les Arabes fugitifs? Le
-hasard la mettait en face d'un de ces hommes dont la révolte venait de
-tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers une
-mémoire respectée en couvrant l'inconnu de sa protection.
-
-Nelly reparaissait déjà, mais seule.
-
---Et Marius? demanda Faustine.
-
---Impossible de le trouver.
-
---Alors, nous nous passerons de lui.
-
---Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua Nelly, tout à fait
-rassurée maintenant.
-
---Monsieur que tu vois là est un garde national de l'armée de Paris,
-continua Faustine.
-
---Un communard!
-
---Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile à deviner. Il
-s'agit de le sauver.
-
-Pierre se leva.
-
---Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle, dit-il avec gravité.
-
---Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne sont pas les miennes,
-et, sans doute, vos actions ne m'inspireraient que de l'horreur. Mais
-je ne veux pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme ait
-vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez point. Ce que je
-fais n'est pas pour vous. C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre
-de nobles actions: je désire que, lui mort, sa mémoire protège encore
-ses ennemis. Votre visage et vos mains sont noires de poudre.
-Lavez-les dans ce bassin, là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez
-dans ma maison, un de mes domestiques pourrait vous voir et les
-commérages sont à craindre. Faites vite. Nous n'avons pas de temps à
-perdre.
-
-Faustine parlait avec une autorité douce, mais ferme. Pierre salua et
-obéit. Un bassin était creusé dans l'encadrement des massifs. Le
-fugitif y effacerait aisément les stigmates noirâtres qui le
-dénonçaient à tout le monde. Pendant ce temps, Faustine revenue dans
-l'allée avec Nelly, exposait son plan à Mlle Forestier. Nelly se
-chargerait de détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine,
-monterait dans l'appartement d'Étienne, où se trouvait la garde-robe
-du jeune homme. Elle y prendrait un costume qu'elle donnerait au garde
-national. Quand il aurait changé de vêtements, on ne pourrait plus
-reconnaître le fédéré sous le veston bourgeois. Quelques billets de
-cent francs lui permettraient de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il
-ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La bonne action serait
-accomplie. Elle serait quitte envers sa conscience, quitte envers la
-mémoire de son père.
-
---Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont tué le général! dit
-Nelly.
-
---Ils l'ont tué sur le champ de bataille.
-
---Mais sans eux...
-
---Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est vrai. Que veux-tu? j'ai
-été élevée dans ces idées-là. Un vaincu est sacré.
-
-A ce moment des cris éclatèrent sur la route.
-
---Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tête.
-
---Je vois des chasseurs à pied, des pantalons rouges, répliqua Nelly;
-ils sont guidés par un capitaine. Tiens! ils viennent du côté de la
-grille... Regarde donc, Faustine.
-
-
-
-
-IX
-
-
-Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de ceux qui le rencontrent
-est de lui courir sus. Pur instinct de la créature humaine. Un lièvre
-qui détale à travers champs entraîne après lui une meute de paysans
-avides; le chat qui galope, tête basse à travers les rues, est
-poursuivi par trente gamins hurlant et piaillant. Les premiers soldats
-qui virent Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de le
-prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée, faite au hasard. Puis,
-ces premiers soldats en rencontrèrent d'autres; et alors, la battue
-s'organisa. Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre. Quel
-était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul ne le savait. Mais une
-légende se créa tout de suite: ils se racontaient les uns aux autres
-l'histoire d'un communard évadé la veille des prisons de Versailles.
-C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se rendait au
-Mont-Valérien, se mêla de la poursuite. Mais Pierre courait vite.
-Bientôt on le perdit de vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre
-qu'il eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le long de la
-route. Brusquement, on l'aperçut bien loin au milieu d'un champ. Il
-s'agissait de couper la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas,
-ainsi qu'un point noir sur la route grise. Brusquement, il disparut,
-comme si, tout à coup, il s'enfonçait dans un abîme.
-
---Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier.
-
-Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans. Il adorait son
-métier. Maigre, bien pris dans sa petite taille, blond, avec des yeux
-gris où luisait une énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr,
-parmi les meilleurs de sa promotion. Au début de la guerre, il partait
-plein d'enthousiasme, comme tant d'autres. Au bout de quelques
-semaines, il voyait qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers
-casse-cou qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite de bien
-risquer leur vie. L'avenir appartenait aux travailleurs. Louis Maubert
-ne perdit pas de temps. Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il
-se mit à la besogne. Courageusement, il recommença son instruction
-militaire. Revenu, comme tant d'autres, pour arracher Paris à la
-révolte, il ne dérageait pas, selon sa violente expression.
-
---Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais comprend-on ça! Une
-guerre civile, en présence de l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme,
-quand l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils sont criminels,
-mais ils sont bêtes! Ah! je plains ceux qui me tomberont sous la main!
-Je les fusille comme des chiens enragés!
-
-Et il guerroyait comme un furieux depuis le commencement d'avril. Son
-bataillon appartenait à la division Bressier, et le général le citait
-souvent comme un bon officier, plein d'avenir.
-
---Qu'est-ce qu'ils ont donc à courir comme ça? dit Louis Maubert en
-voyant les pantalons rouges qui poursuivaient Pierre.
-
---Un communard échappé! mon capitaine.
-
---Ah! bien, j'en suis!
-
-Et il interrompit net la marche de ses hommes, leur ordonnant d'aider
-leurs compagnons à saisir le fugitif. Quand Pierre disparut, il resta
-interdit, tout penaud.
-
-Que le fédéré fût entré dans une maison, c'était impossible. A gauche,
-s'étendaient des champs, ras et pelés, où tout être vivant, homme et
-bête, eût été vite aperçu. A droite, s'étalaient les massifs profonds
-du parc de Chavry. De temps à autre, par une avenue, on apercevait le
-château qui se dressait au loin, au milieu des arbres.
-
---Ce n'est pas là, pourtant, qu'il s'est caché, dit tout haut le
-capitaine. Enfin, nous verrons bien.
-
-Accompagné de ses hommes, il suivait le saut de loup depuis un quart
-d'heure environ, quand la grille apparut. L'allée tournait sur
-elle-même. Le capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Après tout,
-on entrerait tout de même. Le propriétaire du château excuserait cette
-invasion un peu brusque. En temps de guerre tout est permis. D'une
-voix brève, le capitaine commanda:
-
---Ouvrez la grille!
-
-Faustine entendait. Elle fit quelques pas, et l'officier l'aperçut. M.
-Maubert s'avança vers elle, le képi à la main.
-
---Excusez-moi, Mademoiselle, j'ignorais que vous fussiez là.
-
---Je vous excuse, Monsieur.
-
---Nous cherchons un fédéré qui s'est évadé des prisons de Versailles.
-On le suppose, du moins.
-
---Et vous croyez qu'il s'est caché dans mon parc?
-
---Je le crois, oui, Mademoiselle. Voulez-vous me permettre d'entrer
-avec mes hommes?
-
---Je vous permets d'entrer monsieur, mais seul. Je suis la fille du
-général de Bressier. Un officier français sera toujours le bienvenu
-chez moi.
-
---Vous êtes mademoiselle de Bressier? Oh! comme je vous plains!
-
-Ce fut dit avec une telle expression, que Faustine se sentit remuée.
-Elle ouvrit la petite porte ouvragée, à côté de la grille, et M.
-Maubert pénétra dans l'allée.
-
---Vous connaissiez mon père, Monsieur?
-
---J'avais l'honneur de servir sous ses ordres, Mademoiselle.
-
-D'un mouvement instinctif, plein de noblesse et de gracieuseté,
-Faustine lui tendit la main. Ce jeune homme connaissait son père! Il
-cessait d'être un inconnu et devenait presque un ami.
-
---Si vous saviez combien je vous plains, combien tous nos camarades
-auraient voulu vous exprimer leur respectueuse pitié! Certes, la mort
-du général a été un rude coup pour vous. Mais enfin, il est tombé face
-à l'ennemi, sur le champ de bataille, en ramenant ses soldats au feu.
-Il est mort, comme c'est notre rêve à tous de mourir! Tandis
-qu'Étienne...
-
-Faustine ne disait pas un mot. Elle restait droite, privée de souffle,
-comme si le sang affluait brusquement à son coeur.
-
---J'étais le camarade de votre frère, reprit le capitaine. Nous sommes
-de la même promotion, à Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel
-être charmant, généreux et bon!
-
---Étienne est mort! balbutia Faustine.
-
-Elle restait là, toujours immobile, écoutant cet étranger qui lui
-révélait l'épouvantable mystère. Elle écoutait, blanche, secouée de
-frissons, se demandant ce qu'elle allait apprendre, et pourquoi tout
-le monde s'ingéniait à lui mentir.
-
---Pauvre Étienne! Nous sommes revenus ensemble de captivité. Ah! il ne
-croyait pas que la mort fût si proche de lui. Oui, je me rappelle
-maintenant... Il me parlait de sa soeur, sa petite soeur qu'il
-adorait, qu'il aurait tant de plaisir à revoir. Et il a fallu qu'on
-l'assassinât lâchement, lui si brave, lui qui ne reculait jamais!
-
---Étienne est mort! murmura-t-elle pour la seconde fois.
-
-Il n'y avait pas une larme dans ses yeux. Une colère farouche la
-saisissait. Son frère après son père! Ah! c'était trop! Elle éprouvait
-un atroce besoin de se venger, de se venger de ces êtres maudits qui
-lui arrachaient tous ceux qu'elle aimait!
-
---J'aurais voulu que vous entendissiez ce qu'on a dit d'Étienne,
-Mademoiselle, lorsqu'on nous a raconté son horrible fin. Les
-officiers de mon bataillon n'ont poussé qu'un cri. Ah! on les
-massacrait, les capitaines de hussards qui se sont battus contre les
-Allemands! Eh bien, on traiterait comme des chiens tous les communards
-qu'on prendrait. Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-là! C'est de la
-barbarie, de la férocité. Aussi, je plains ceux qu'on a fait
-prisonniers, depuis l'aventure du bois. Il n'en est pas resté
-grand'chose! Mais je vous demande pardon. Je renouvelle toutes vos
-douleurs avec mes paroles.
-
-Faustine lui saisit les poignets de ses petites mains nerveuses,
-devenues flexibles et dures comme de l'acier.
-
---Mais vous ne voyez donc pas que je ne sais rien!
-
-Une telle flamme luisait dans ses yeux que le capitaine Maubert
-frissonna.
-
---Mademoiselle...
-
---Non! je ne sais rien! On me cachait la mort de mon frère; on me
-prenait pour une femmelette, sans doute! Étienne est mort! Où? Quand?
-Comment? Dites-moi tout!
-
---Mademoiselle...
-
---Vous voyez bien que je ne suis pas une femme comme les autres, moi!
-Je ne pousse pas des cris et je ne me trouve pas mal. Je veux
-connaître la vérité tout entière! tout entière, vous entendez? J'ai
-donné au pays mon père et mon frère; j'ai bien le droit d'exiger qu'on
-ne me cache rien! Vous me dites qu'Étienne est mort? Je l'ignorais. Je
-veux savoir comment on me l'a tué. Parlez! mais parlez donc!
-
-Une douleur vengeresse transfigurait son visage. Nelly, accourue dès
-les premiers mots, était tombée à genoux, sur le sable, au coin de
-l'allée. Elle sanglotait. Au contraire, pas une larme ne coulait sur
-la figure livide de Faustine. De courts frissons la secouaient. Mais
-elle restait droite, la tête haute, avec une allure de colère
-implacable. Le capitaine Maubert regrettait d'avoir parlé. Cette
-superbe créature l'épouvantait, avec sa souffrance furieuse, faite de
-passion et de délire. En dehors de la grille, les soldats entendaient;
-et ils se parlaient bas, échangeant des commentaires exaspérés. Pas un
-qui, en cet instant, ne se fût fait tuer pour cette noble fille, dont
-le père et le frère succombaient presque à la même heure. Le capitaine
-Maubert dit tout ce qu'il savait. Après la grande bataille livrée par
-les fédérés, une soixantaine de fugitifs se cachaient dans les bois.
-Le capitaine de Bressier tombait entre leurs mains. Et après avoir
-cerné les gardes nationaux, après s'être rendu maître du poste qu'ils
-occupaient, on trouvait Étienne mort, le corps troué de balles. Mais
-quel martyre, grand Dieu! avait dû subir le malheureux. Le corps était
-tout noir, meurtri de coups de crosse...
-
---Assez! assez... balbutia Faustine.
-
-Elle ne pouvait pas en entendre davantage. Elle défaillait. Un
-instant, elle cacha sa figure pâle entre ses mains; malgré elle, sa
-pensée surexcitée évoquait un épouvantable spectacle. Elle voyait
-Étienne livré aux mains de ces hommes; elle voyait ces êtres, furieux
-de leur mort prochaine, se ruant sur lui, labourant son corps de coups
-de crosse, lui crachant au visage. Son frère, si bon, si noble, si
-généreux, abandonné à des brutes qui s'exerçaient à le torturer! Et
-elle recueillait chez elle un de ces bandits! Et, grisée par des idées
-absurdement chevaleresques, elle donnait asile à l'un de ces
-meurtriers! Sa douleur délirait. Elle ne savait plus ce qu'elle
-disait; elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Violemment, elle alla
-droit à la grille, et l'ouvrit toute grande.
-
---Entrez! dit-elle. Celui que vous cherchez est ici!
-
-Les soldats se ruèrent dans l'allée. Déjà, quelques-uns se jetaient
-dans les massifs, pour fouiller à droite et à gauche, lorsque Pierre
-Rosny parut. Il était fort pâle; mais calme et résolu. En le voyant,
-Faustine oublia sa colère. Elle ne comprit qu'une chose: c'est qu'elle
-livrait à la mort une créature humaine. Elle fit un mouvement pour se
-jeter devant lui. Mais Pierre étendit la main.
-
---J'ai entendu, Mademoiselle. Je vous pardonne. Seulement, vous vous
-trompez. J'ai tout fait pour protéger votre frère. Je suis un soldat,
-non pas un assassin.
-
-Cet homme ne mentait pas. Il suffisait de le regarder, de l'entendre.
-Il avait tout fait pour protéger Étienne! Faustine s'élança vers le
-capitaine.
-
---Ah! sauvez-le! cria-t-elle.
-
-Trop tard. Impossible maintenant de maîtriser les soldats exaspérés.
-Ils tenaient enfin cet enragé qui les harassait depuis si longtemps.
-Et puis, cet homme faisait partie de ceux qui se cachaient dans le
-bois. Lui-même l'avouait. Avant même que Louis Maubert eût donné un
-ordre, on saisissait Pierre Rosny; on le traînait sur la route.
-
---Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le! disait Faustine en se tordant les
-mains.
-
-Louis Maubert se précipita. Serrées l'une contre l'autre, les jeunes
-filles attendaient, muettes, n'osant pas prononcer un mot. Non, cet
-homme ne mentait pas. On lisait sur son visage de l'énergie et de la
-volonté. Ne disait-il pas qu'il avait protégé Étienne? Elles
-attendaient. La discipline serait-elle plus forte que la fureur? Le
-capitaine dompterait-il la colère de ses soldats? A cette époque, les
-rages s'entre-croisaient mortellement. Dans les deux camps, on se
-haïssait. Et Faustine, qui pleurait son père, qui pleurait son frère;
-Faustine, si cruellement frappée depuis trois jours, eût tout fait
-pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout à coup, une fusillade
-éclata, crépitante et sinistre.
-
---Ah! malheureuse!... s'écria la jeune fille.
-
-Et elle tomba raide.
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-
-
-I
-
-
---Madame n'est pas encore sortie? dit-elle.
-
---Non, Madame.
-
---Vous l'avertirez que j'attends ici. Si elle le désire, je monterai.
-
-Le valet de chambre s'éloigna; et Nelly s'assit dans un grand fauteuil
-bas, le voile à demi relevé, plus jolie encore à vingt-sept ans
-qu'autrefois, à dix-sept. Elle regardait vaguement, à droite et à
-gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient la silencieuse
-solitude du salon. M. et Mme de Guessaint habitaient à Paris un vaste
-hôtel, dans l'avenue Kléber. Au rez-de-chaussée, les salons, la salle
-à manger, où se retrouvaient les goûts rares d'une artiste telle que
-Faustine; au premier, les appartements; et plus haut, l'atelier que la
-jeune femme s'était fait installer, en souvenir de l'atelier de
-Chavry.
-
-Le valet de chambre reparut.
-
---Madame est encore dans son boudoir. Elle prie madame Percier de
-vouloir bien monter.
-
-Faustine eut un cri de joie en voyant son amie.
-
---C'est une bonne surprise. Je devais aller te prendre et je ne
-t'attendais pas.
-
---Tu ne serais venue qu'à trois heures, et je me sentais tout agacée.
-Pense donc! M. Percier, daignant se rappeler que ma fête tombait
-demain, 20 mars 1881!... Il voulait me donner un bracelet.
-
---Il n'a pas dû insister beaucoup, répliqua Faustine en souriant. Il
-n'aura pas osé. Je t'assure que tu intimides ton mari! Alors, il est
-parti pour la Bourse?
-
---Oui.
-
---En emportant le bracelet?
-
---Oui.
-
---Pauvre homme!
-
---Ne le plains pas. L'emploi est tout trouvé. Il le donnera à Mlle
-Aurélie.
-
---Jalouse!
-
---Jalouse? non pas.
-
---Tu mens!
-
---Nullement. J'ai une véritable reconnaissance pour cette jeune
-personne. Elle fait justement... toutes les choses qui m'ennuient.
-
---Qui t'ennuient... aujourd'hui!
-
---Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant un peu. Je ne suis
-Mme Percier... que le jour, moi. Or, mon mari part le matin pour son
-bureau, à huit heures et demie. On est un agent de change sérieux ou
-on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne pas pénétrer dans ma chambre.
-A onze heures et quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment des
-intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête! Il mange sa
-côtelette, il me parle du cours probable de la Bourse, et il m'offre
-un bracelet, comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir à
-sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous dînons en ville, ou je
-passe la soirée avec toi. A minuit, il se rend... au cercle, à ce
-qu'il prétend. Un cercle... à cheveux rouges! présidé par Mlle
-Aurélie, du Gymnase. Voilà comme nous entendons le ménage, nous
-autres; comment vivent un mari et une femme, en l'an de grâce 1881. De
-l'argent à remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et refait des
-fortunes en vingt-quatre heures; des courses, des visites, des
-conversations bêtes; un tas de banalités qu'on ne pense pas, et un
-tas de pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là dedans une
-minute de tendresse, une apparence d'intimité, ou une lueur d'amour!
-
-Mme de Guessaint écoutait son amie, en la regardant de ses grands yeux
-calmes. C'était bien toujours la Faustine d'autrefois. Dix années
-écoulées depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse, de
-sa beauté, du charme exquis de tout son être. Mais la créature morale
-avait changé. Dans son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans
-ses tristesses subites, on sentait quelque chose de brisé. Son mari et
-elle ne se quittaient pas; on les voyait toujours ensemble; et
-cependant, on remarquait entre eux une étrange froideur. Faustine
-avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer, pour obéir au
-général; six mois après son mariage, elle ne l'estimait plus. Que se
-passait-il donc? Personne ne le savait, excepté Nelly. Quels vices
-cachait cet homme, sous ses allures de mouton entêté? D'ailleurs, elle
-vivait peu à Paris pendant ces dix ans. D'abord, un long séjour en
-Algérie, puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie. Toujours
-accompagnés de Nelly, M. et Mme de Guessaint visitaient les pays
-lointains dont on rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la cité
-guerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris, et passaient
-l'été, l'automne et l'hiver en France, au bord de la mer. Faustine ne
-voulait plus retourner à Chavry, qui lui rappelait des jours si
-douloureux. Puis, ils repartaient encore tous les trois. Cette fois,
-ils commençaient par Vienne, pour finir par Jérusalem. Le Danube, le
-Bosphore, l'Asie Mineure, la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes
-femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine laissait faire. Vivre
-ici ou là, que lui importait? L'espérance même du bonheur n'existait
-plus pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à ses lourds
-ennuis dans ces absences éternelles, dans ces fatigues suivies de
-repos, dans ces paysages inconnus, toujours variés, qui se déroulaient
-devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement, M. de
-Guessaint, plus géographe que jamais, toujours préoccupé de
-découvertes, de conversations avec d'illustres voyageurs, s'installait
-enfin à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il ouvrait ses
-salons, il recevait beaucoup, sans que Faustine et lui fussent
-vraiment mari et femme.
-
-Un jour,--il y avait deux ans de cela,--Nelly, toujours si gaie, était
-entrée chez son amie, la mine sérieuse.
-
---Mon Dieu, qu'est-ce que tu as?
-
---Je viens te demander un avis.
-
---Lequel?
-
---Qui me conseilles-tu d'épouser?
-
-Faustine restait stupéfaite.
-
---Tu veux te marier? Toi!
-
---Oui.
-
-Mme de Guessaint ne comprenait pas. Se marier, Nelly! Elle qui, huit
-ans plus tôt, dans les allées du parc de Chavry, lui disait: «Je veux
-rester fille;» elle, qui pendant ces longues courses aventureuses,
-faites contre son plaisir, ne les quittait pas un instant; elle qui
-raillait si finement les hommes pratiques, amoureux de sa dot, ou les
-hommes sincères, amoureux de sa personne! Faustine dit une seconde
-fois:
-
---Te marier, toi!
-
-Et avec un accent désolé:
-
---Tu ne m'aimes donc plus, Nelly? Toi, ma confidente et ma soeur, tu
-veux me quitter? Tu connais mon existence vide, mes secrets dégoûts,
-le désenchantement de tout mon être. Tu connais tout cela et tu
-m'abandonnes!
-
-Nelly, prise de désespoir, fondait en larmes. Elle serrait son amie
-dans ses bras.
-
---Je t'aime comme toujours! Plus que jamais, peut-être. Mais je désire
-me marier.
-
-Mme de Guessaint restait un instant la lèvre entr'ouverte, le sourcil
-froncé; et, nettement:
-
---Il y a eu quelque chose entre mon mari et toi?
-
---Non!
-
---Il a osé...
-
---Non! non, je te le jure!
-
---Ah! c'est que je le connais, M. de Guessaint!
-
-Nelly répliquait doucement:
-
---Moi aussi, je sais les amertumes de ton existence, les dégoûts qui
-t'ont prise après les premiers mois de ton mariage, et comment vous
-vous êtes séparés d'un commun accord.
-
---Tu te maries, parce que M. de Guessaint a essayé?...
-
---Non! encore une fois, je te le jure!
-
---Alors, je ne comprends plus.
-
---C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation très fausse dans le
-monde. Un quart d'institutrice, un quart de dame de compagnie, et une
-moitié de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de tout cela,
-autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes filles, à Chavry. Hélas! les
-rêves... La vie a tôt fait de les effeuiller brutalement. Voilà
-longtemps que je réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon
-t'affliger?
-
-Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible. Elle se heurtait à
-une volonté inébranlable. La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse:
-
---Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais bien épouser. Il y a
-M. de Lustry: trente ans, fortune médiocre, visage passable,
-intelligence nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur...
-pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier, agent de
-change; visage bon enfant, intelligence fine, excellent garçon, homme
-d'esprit.
-
---Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là?
-
---Parce que ces messieurs sont les seuls qui aient formulé une demande
-en mariage.
-
---Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai plus tard.
-
-Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de Guessaint et de
-Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs voyages, elle avait bien remarqué
-que Mlle Forestier haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine
-contre le mari venait de la tendresse pour la femme. Mais pourquoi,
-après quelques mois de séjour à Paris, Nelly prenait-elle brusquement
-cette résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines, Mme de
-Guessaint poursuivit son investigation patiente, et ne découvrait
-rien. Elle pensa qu'après tout, Nelly avait peut-être raison. Les
-rêves qu'une jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie. Un
-peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole.
-
-Devant les insistances de Mlle Forestier il fallait prendre un parti.
-Faustine, après avoir étudié avec soin les trois prétendus, se décida
-pour M. Percier. Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait
-ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux de Nelly; trop
-timide peut-être. Le mariage se fit. M. Percier, très épris, entourait
-sa jeune femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait avec
-une raillerie tendre. Pendant dix-huit mois, le ménage sembla fort
-heureux. Tout à coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais chez
-lui; galant avec toutes les femmes, excepté avec la sienne. Bientôt
-cependant, le monde remarqua une grande différence entre les deux
-hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au géographe passionné.
-Tantôt celle-ci, tantôt celle-là. Toutes les femmes lui paraissaient
-bonnes. Une fille de chambre bien accorte et une cocotte bien en
-chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine compromise, les
-grandes dames douteuses et les petites dames certaines, il allait de
-l'une à l'autre avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité.
-L'agent de change, au contraire, mettait de l'ordre dans son
-désordre. Son choix se fixait bientôt. Et maintenant, tout Paris le
-désignait comme l'heureux possesseur de Mlle Aurélie Brigaut, du
-Gymnase.
-
-Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves, les désirs et les
-illusions de ces deux charmantes créatures. Faustine était mal mariée;
-Nelly semblait l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance
-vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait que rarement avec son amie:
-peut-être parce qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine,
-elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne vibre plus.
-Excepté Nelly, il n'existait pas un être qu'elle aimât profondément.
-Difficile dans ses amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant
-un grand respect à tous, une craintive sympathie à quelques-uns. On
-connaissait son talent de peintre. Si elle eût daigné exposer, elle
-fût rapidement devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit soulevé
-autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait mieux rêver ses oeuvres que
-les créer. Les désillusions de l'existence éteignaient lentement la
-divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme. Elle donnait ses
-tableaux à ses amis, à ses connaissances. Quelques peintres, des
-critiques délicats, s'étonnaient qu'une femme douée d'un si haut
-talent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste lui disait
-un jour:
-
---Je sais que vous n'aimez pas les compliments, Madame. Je ne me
-permettrais pas de vous en adresser un. Mais quel dommage que vous
-soyez si modeste, ou si... orgueilleuse!
-
---Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil, Monsieur. C'est de
-l'indifférence. J'ai des idées particulières peut-être, mais très
-nettes. A chacun son métier. Il est naturel que les hommes poursuivent
-la gloire. Les femmes ne doivent chercher que l'oubli; j'entends
-l'oubli du monde. Le bruit n'est pas fait pour elles.
-
---Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être heureuse.
-
---Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui possèdent le repos. Le
-repos, c'est déjà la moitié du bonheur.
-
-Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne livrant ses pensées
-intimes qu'à Nelly. Femme du monde parfaite, dédaigneuse des succès
-brillants, glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de chagrin
-peut-être, sans les idées vagues de mysticisme qui la soutenaient.
-Aussi, connaissant les rancoeurs des existences brisées, elle se
-jurait de tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle ne
-s'expliquait pas cette brouille survenue entre M. Percier et sa
-femme. Elle les surveillait l'un et l'autre, faisant son profit des
-confidences de son amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté
-l'histoire du bracelet, Faustine voulut en avoir le coeur net.
-
---Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas, Nelly?
-
---Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a prévenue que des affaires
-sérieuses... oh! très sérieuses, le priveraient peut-être de
-l'honneur... Tu sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de
-change débauché?
-
-Faustine souriait.
-
---Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change débauché, que je compte
-absolument sur lui. Tu m'entends? Je lui ordonne de venir.
-
---Oh! il t'obéira, va!
-
-Nelly retira son chapeau, et, passant son bras autour de la taille de
-son amie, elle ajouta:
-
---Nous devions sortir, n'est-ce pas? Eh bien, fais-moi un plaisir: ne
-sortons pas. Montons dans l'atelier, et passons notre après-midi à
-bavarder comme à Chavry.
-
---Je veux bien.
-
-Cette vaste pièce rappelait l'atelier du château. Depuis qu'elle
-avait pris en aversion la propriété familiale, Faustine voulait au
-moins voir autour d'elle ce qui restait des souvenirs immobiles
-d'autrefois. Les objets d'art, les meubles sombres, les statues, les
-tableaux, les portraits d'Étienne et du général, se retrouvaient là,
-moins bien éclairés dans la lueur grise de Paris. En entrant, Nelly
-fit une révérence ironique à la «Dame à la bague».
-
---Vittoria Orsini, je te salue! dit-elle avec son rire espiègle.
-
---Pauvre Vittoria Orsini!
-
---Te rappelles-tu les folies que tu me débitais? Ton histoire ne
-ressemble guère à celle de la «Dame à la bague»! Tu ne mourras jamais
-d'amour, ma pauvre chérie. Voyons, fais-moi une confidence.
-
---Quelle confidence?
-
-Elle s'asseyaient l'une à côté de l'autre, dans un coin sombre de
-l'atelier, sur le divan large.
-
---Toi qui passes à travers la vie, calme et dédaigneuse, n'as-tu
-jamais rencontré un homme qui t'ait frappée?
-
---Frappée?
-
---Oui; par sa beauté, par son intelligence, par son esprit; enfin, qui
-ait produit sur toi cette impression indécise qui pourrait peut-être
-devenir de l'amour?
-
-Mme de Guessaint ne souriait plus. Comme d'habitude, quand une pensée
-l'occupait, elle restait immobile, droite, les sourcils froncés.
-
---Tu veux que je sois bien franche? dit-elle en regardant son amie.
-
---Ne l'es-tu pas toujours avec moi?
-
---Certes. Mais tu désires que je te fasse l'aveu que, souvent, on
-n'ose pas se faire à soi-même?
-
---Mon Dieu, Faustine, que tu m'intrigues!
-
---Crois-tu au «coup de foudre»?
-
---Celui de Stendhal? L'impression immédiate et profonde produite par
-la créature qu'on aimera? Oui, j'y crois.
-
---Eh bien, j'ai failli l'éprouver.
-
-Mme Percier jeta un cri.
-
---Toi!
-
---Oui, moi.
-
---Je ne rêve pas? C'est bien ma Faustine qui parle? Tu pourrais être
-amoureuse, toi, ma chère statue?
-
-Le sourire de Mme de Guessaint devenait très doux.
-
---Il suffit de rencontrer Pygmalion, et la statue devient femme,
-murmura-t-elle.... Écoute mon histoire. Elle n'est pas longue. Tu te
-rappelles notre séjour à Rome, en 1878? Quelles journées
-enchanteresses pour nous deux! Un peu fatigantes, par exemple.
-Pendant la dernière quinzaine, un après-midi, j'entrai toute seule
-pour rêver à mon aise dans la chapelle du petit couvent de San
-Onofrio, sur le Janicule, au-dessus de la porte San Spirito, au delà
-du Tibre. Ma prière faite, j'allai droit à cette Vierge de Léonard de
-Vinci, que je voulais étudier, tu te rappelles? Deux jeunes gens
-arrivèrent presque aussitôt et s'assirent près de moi, sans me voir:
-l'ombre m'enveloppait. L'un, brun; l'autre, blond. Le brun dit:
-«Tiens! mon cher, voilà le baptistère que tu devrais dessiner.» Le
-blond regarda et répliqua d'un air indifférent: «Peut-être. Je n'aime
-pas beaucoup cet art italien du dix-huitième siècle. A cette
-époque-là, vois-tu, le génie est mort. Pauvre Italie! Quel peuple,
-sans la papauté!» Le brun riait: «Allons, tais-toi, démagogue!» Le
-blond riait tout haut maintenant, et d'une manière que je trouvais
-même fort indécente. «Ni démagogue ni autre chose, tu sais bien. Rien
-qu'artiste! Je me moque pas mal de la politique!»... (Et il se servait
-d'une expression plus énergique que celle-là, ma bonne Nelly!) «Non,
-il y a ici autre chose qui me plaît. Veux-tu venir avec moi?»
-
-«--Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un quart d'heure. Tu
-sais que j'ai rendez-vous avec ma petite Transtévérine.» Le blond
-riait encore. Décidément, il paraissait très gai. «Embrasse-la de ma
-part. Si elle a une amie jolie, très jolie, conseille-lui de l'amener.
-Depuis le départ de ma danseuse, j'ai le coeur libre.»
-
---Il disait cela dans une chapelle?
-
---Un vrai parpaillot, ma chère! Ils s'en allèrent au bout de dix
-minutes. Moi, quelque temps après, j'entrai dans le promenoir du
-couvent, pour respirer un peu de soleil. Tu sais comme il est joli, ce
-promenoir. Qu'est-ce que je vois, devant une délicieuse statuette? Mon
-jeune homme blond. Il dessinait appuyé contre une colonne. Au bruit de
-mes pas, il tourna la tête et me salua. Ensuite il me regarda assez
-fixement et fit un geste pour s'en aller. Il fermait son calepin et
-partait déjà, quand je lui dis: «Ne vous dérangez pas, Monsieur.» En
-m'entendant parler français, sa gaieté revint: «Vous êtes Parisienne,
-Madame? Moi aussi! J'ai vu cela tout de suite à votre accent. Nous
-autres Parisiens, nous nous reconnaîtrions au Congo!»
-
---Et tu permettais à ce monsieur, assez mal élevé en somme, de te
-parler sans t'être présenté?
-
---Oh! en voyage... Et puis... (Mme de Guessaint rougit) je ne sais
-quel charme me retenait dans l'allée de ce promenoir. Très beau, mon
-inconnu. Un grand blond, de vingt ou vingt-deux ans, avec des yeux
-bleus étincelants et un front superbe.
-
---Faustine, tu m'abasourdis.
-
-Mme de Guessaint souriait toujours, mais une pensée illuminait
-maintenant son sourire.
-
---Tu seras bien plus stupéfaite encore dans cinq minutes. Figure-toi
-que je suis restée une demi-heure avec mon artiste. Car c'était un
-artiste, un élève de l'École de Rome, un grand prix de sculpture. Et
-une gaieté, ma chère! Il riait de tout, d'un bon rire loyal et franc.
-Il faisait des mots qui m'égayaient malgré moi. Car tu penses bien que
-je ne disais pas grand'chose: j'écoutais. Il me racontait que, depuis
-deux ans, il ne bougeait pas de Rome. Il la connaissait bien, sa Ville
-Éternelle! Sur le bout du doigt. Les églises, les salons, les
-chefs-d'oeuvre, les racontars du Quirinal et les histoires du Vatican,
-les amours de la grande dame et celles de l'actrice, il disait tout
-avec une verve endiablée. Je le trouvais charmant. Et en m'en allant,
-je me faisais tout bas un aveu: c'est qu'il serait facile d'aimer un
-être jeune, loyal et enthousiaste comme celui-là!
-
-Nelly riait aux éclats.
-
---Tu ne lui as pas demandé son nom?
-
---Il ne m'a pas demandé le mien.
-
---Il n'aurait plus manqué que ça! Et tu ne l'as pas revu?
-
---Jamais.
-
---Tu te rappelles bien son visage?
-
---Très nettement. Je le reconnaîtrais tout de suite.
-
-Nelly riait toujours.
-
---Mon Dieu, que je serais donc contente si tu le revoyais!
-
---Tu crois que je?... Tu te trompes, va, j'en ai bien fini avec
-l'amour. On peut avoir une rêverie, un trouble d'une heure. Mais
-plus!...
-
-Nelly soupira:
-
---Ce n'est pourtant pas désagréable, l'amour!
-
-Faustine ne souriait plus. Elle fronçait les sourcils.
-
---L'amour? ah! ne m'en parle pas, tiens! Certes, je n'aimais pas M. de
-Guessaint quand je l'ai épousé. Mais je l'estimais. Il s'associait,
-dans ma pensée, à la mort de mon père, à la mort de ce pauvre Étienne.
-Quel désenchantement! Tu la connais, cette nuit de noces... Le coeur
-s'indigne, toutes les pudeurs se révoltent!... On se dit: «C'est donc
-ça l'amour?» Enfin on se résigne. Et quelques semaines après, on
-trouve celui qui est votre mari caressant une femme de chambre; et
-après la femme de chambre, une actrice; et après l'actrice, une
-fille... Pouah!... Ils ne comprennent rien, les hommes! Ils ne
-comprennent pas que ce qu'ils appellent l'amour n'est admissible
-qu'avec l'absolue fidélité. Serrer dans ses bras un être sali par une
-autre, et qui vous apporte des lèvres où sont à peine essuyés des
-baisers suspects... Ah! c'est ignoble!
-
---Le fait est que M. de Guessaint...
-
---Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompée! Je ne l'aimais pas.
-Quand on connaît la trahison, on n'est plus la femme de son mari,
-voilà tout. Je le hais, parce qu'il m'a arraché toutes mes illusions,
-et jusqu'à l'estime que j'avais pour lui. Il m'a montré l'amour comme
-une sorte d'accouplement bestial, où le coeur n'entre pour rien. Quand
-je l'ai vu promener ses caresses de l'une à l'autre, le dégoût m'a
-prise. Je me suis dit que tous les hommes ressemblaient peut-être à
-celui-là.
-
-Nelly se taisait, connaissant les tristesses de son amie. Lorsque
-Faustine cédait à ses dégoûts, tout doucement, elle changeait la
-conversation, guidant peu à peu la pauvre femme vers des pensées
-nouvelles. Cependant, la journée s'écoulait. Soudain Nelly dit
-vivement:
-
---Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouvé pour un moment nos
-chères intimités disparues. Si nous prenions l'air, maintenant?
-Veux-tu que nous allions faire un tour au Bois?
-
---Volontiers. Mais tu m'amèneras ton mari ce soir?
-
---Tu y tiens donc beaucoup? s'écria Mme Percier d'un ton moqueur.
-
---Beaucoup.
-
---Pauvre homme! Il sera flatté à la fois et intimidé. Enfin, nous
-verrons.
-
-
-
-
-II
-
-
---C'est admir_â_ble! admir_â_ble!
-
---Vraiment, Merson?
-
---Vous verrez!
-
---Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda Nelly. Une nouvelle? Il doit
-être bien informé.
-
-C'était la spécialité de ce mondain aimable, très _potinier_ mais pas
-du tout méchant; spirituel, quoiqu'il cherchât son esprit; alerte,
-quoiqu'il fût un peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et
-quand une fois le monde a collé cette étiquette sur le dos d'un homme,
-personne n'oserait plus l'enlever. M. de Merson connaissait toutes les
-nouvelles, tous les _potins_; ce qui est vrai, et même ce qui ne l'est
-pas; les jours de grande séance, il entrait le premier à la Chambre;
-et les soirs de grande première, il sortait le dernier de l'Opéra.
-Mlle X... avait-elle rompu avec le duc? On demandait à Merson. La
-première du Gymnase serait-elle retardée? On demandait encore à
-Merson. Le favori pour la course de demain, l'étoile inconnue de
-l'Opéra-Comique, le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui
-serait célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là appartenait à
-Merson. On achevait le dîner dans l'hôtel de l'avenue Kléber: un de
-ces dîners parisiens où l'esprit va, vient, vif et brillant,
-effleurant tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale d'hier
-et l'aventure de demain, l'anecdote finement contée et le livre à la
-mode. Naturellement, Merson, apportait une primeur; et il répétait,
-légèrement renversé sur sa chaise, en appuyant sur l'_a_:
-
---C'est admir_â_ble!
-
---Quoi donc? demanda M. de Guessaint.
-
---L'envoi de Jacques Rosny au Salon. Je l'ai vu ce matin, dans son
-atelier.
-
-En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur Grandier, placé à la
-droite de Faustine, tourna vivement la tête.
-
---N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en suis bien heureux.
-Jacques est un des êtres que j'aime le plus au monde.
-
---Vous le connaissez donc beaucoup, mon cher docteur? lui demanda Mme
-de Guessaint.
-
---Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai soigné quand il a
-été blessé pendant la guerre.
-
---A seize ans! dit Faustine.
-
---A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous ce qu'il m'a
-répondu, quand je le grondais de s'être engagé si jeune? «Le jeune
-Bara avait quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.»
-
---Mais c'est superbe! reprit Mme de Guessaint, les yeux brillants.
-
-Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune héroïsme.
-
-On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers, on se donne le
-plaisir égoïste d'écouter les autres; et le docteur parlait bien, avec
-une chaleur pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait un
-peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il continua, au milieu de
-l'attention générale:
-
---Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt et un ans, célèbre à
-vingt-trois, par l'envoi au Salon de sa fameuse _Dalila_; décoré à
-vingt-quatre pour sa _Statue de Bayard_, il travaillait depuis deux
-ans à cette oeuvre nouvelle dont parle Merson. Vous verrez, vous
-verrez! Son _Vercingétorix vaincu_ aura un succès fou! Avec Paul
-Dubois, Chapu, Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera
-l'un des maîtres de la sculpture contemporaine. J'en suis bien
-heureux, car je l'aime de tout mon coeur.
-
-Mme de Guessaint fit un léger signe à son mari; on se leva pour passer
-au salon.
-
---Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle en prenant le bras
-de M. Grandier. Vous savez, j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne
-connais aucune des oeuvres de Jacques Rosny.
-
---Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant! Un mélange de gaieté
-et d'enthousiasme, une exaltation de poète, avec les paradoxes
-amusants d'un gamin de Paris!
-
-Faustine écoutait, intéressée comme toujours par l'art et par les
-artistes.
-
---Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son envoi du Salon de cette
-année?
-
---Absolument.
-
---Vous devriez aller voir cela, chère madame, dit Merson en
-s'approchant. Un grand peintre comme vous ne doit pas rester
-indifférente aux chefs-d'oeuvre.
-
---Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités.
-
---Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier. Une idée: venez avec
-moi visiter l'atelier de Jacques Rosny. Vous ne serez pas la seule.
-C'est une faveur très recherchée.
-
---N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais pas du tout.
-
---Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs amis, chère madame.
-Il sera enchanté d'avoir l'honneur de vous recevoir.
-
---Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse de M. Grandier!
-s'écria Nelly. Je t'accompagnerai; et cela me fera tant de plaisir!
-
---Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous remercie, mon bon
-docteur: vous êtes aimable et charmant comme toujours. Mais je ne veux
-pas que vous vous dérangiez. Mme Percier et moi nous passerons vous
-prendre après demain, à trois heures. Cela vous convient-il?
-
---Parfaitement.
-
---Est-ce que vous accompagnez votre femme, Guessaint?
-
-Le maître de maison tourna la tête en s'entendant appeler.
-
---Non; je ne suis pas libre. Une séance à la Société de géographie.
-
---Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis quelque temps. Est-ce que
-vous songeriez à quelque beau voyage?
-
---Peut-être.
-
-Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha de M. Percier,
-très muet jusque-là, et qui causait dans un coin, à voix basse.
-
---Je vous enlève, dit-elle en souriant.
-
---Madame...
-
-Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir. Là, le faisant
-asseoir à côté d'elle:
-
---Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde un tête-à-tête.
-
-L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir beaucoup à cette
-faveur. Félix Percier, à trente ans, en paraissait vingt-cinq. Ses
-cheveux châtains, ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint
-rosé, lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille moyenne,
-assez élégant de manières, il ne lui manquait que du courage pour
-avoir de l'esprit. Mais pour être spirituel, il faut parler, et Félix
-n'osait pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille
-bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé de bonne heure à son
-père, agent de change fort estimé. Habile en affaires, très
-travailleur, d'une probité rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa
-fortune première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier; et,
-transporté d'amour, il avait triomphé de sa timidité pour enlever
-cette jolie fille d'assaut, comme une place forte. Depuis quelques
-mois, on s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux changer
-brusquement d'existence. Il délaissait sa maison et s'affichait
-presque avec une maîtresse avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et
-c'est ce que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce drame
-intime bien des petits secrets que n'osait pas lui confier Nelly.
-Quand elle arriva dans le boudoir, au bras de l'agent de change, la
-jeune femme eut un sourire. M. Percier semblait affreusement gêné.
-
---Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme vous a dit que je vous
-ordonnais de venir ce soir? Sans cela, vous l'auriez abandonnée,
-n'est-ce pas?
-
---Madame...
-
---Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous êtes un excellent garçon,
-et je sais que vous aimez Nelly. Aussi je ne comprends pas votre
-conduite. Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre femme?
-
-A cette question imprévue et un peu comique, le visage de l'agent de
-change trahit un embarras excessif. Il se levait déjà, ne sachant que
-dire; Mme de Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau.
-
---Non, non, vous me répondrez. Je veux en avoir le coeur net.
-D'abord, aux premiers bruits vagues de votre... trahison, j'ai hoché
-la tête. Je n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie; rien ne
-m'autorisait à m'occuper de son existence intime. Aujourd'hui, c'est
-différent. Je sens bien que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or,
-on ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez.
-
-Félix, très rouge, courbait la tête comme un coupable.
-
---Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors, pourquoi la
-trompez-vous? Je veux que Nelly soit heureuse. Vous êtes un honnête
-homme; elle est une honnête femme. Vous tenez tous les deux votre
-bonheur à portée de la main. D'où vient que vous désertez votre
-maison, et qu'on vous voit dans une baignoire, au Vaudeville, avec
-Mlle Aur...
-
---Madame! je vous en supplie!...
-
---Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous demande une confidence
-complète. Je ne vous cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne.
-Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement liées, ont la pudeur
-craintive de certains aveux. Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que
-je parle. Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais être timide
-avec les gens qui vous témoignent de la sympathie. Vous ne pouvez rien
-me raconter ce soir, je le pense bien. Mais venez me voir... Ah! vous
-êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh bien, venez me voir
-dimanche prochain, après votre déjeuner. C'est une amie qui vous
-parle: Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous?
-
-Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait tout le monde.
-L'embarras de M. Percier se fondait peu à peu. Il eut un élan de
-gratitude envers cette charmante femme, et lui tendit la main.
-
---Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la bonté. Je viendrai, et je
-vous raconterai tout; seulement, c'est... c'est assez difficile à
-dire.
-
---Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous verrez que tout est
-facile à dire, quand on dit tout franchement. Maintenant, redonnez-moi
-votre bras et reconduisez-moi au salon.
-
-Nelly s'approcha curieusement de Faustine.
-
---Tu viens de causer avec mon mari?
-
---Oui.
-
---Est-ce qu'il t'a fait ses confidences?
-
-Les yeux de la jeune femme brillaient de malice et de curiosité. Elle
-devait savoir à quoi s'en tenir. Peut-être comprenait-elle vaguement
-la cause du succès remporté par Mlle Aurélie sur le coeur de son mari.
-Il se cachait là-dessous un petit mystère sur lequel elle ne
-s'expliquait pas volontiers. Faustine la regardait avec une tendresse
-infinie; et ses yeux voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse,
-toi, du moins, je veux que tu le sois.»
-
-On se retira de bonne heure. Chacun savait que Faustine aimait la
-solitude. De coutume, elle échangeait un salut assez froid avec Henri;
-puis le mari et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de
-souhaiter le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta.
-
---Je voudrais causer quelques minutes avec vous, ma chère amie,
-dit-il.
-
---Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement.
-
-Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur sa main, dans
-l'attitude d'une femme qui écoute.
-
---Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je suis sur le point de
-faire un grand voyage. Voilà plusieurs semaines déjà que je caresse
-cette idée. J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes projets
-ne vous intéressent guère. Puis, maintenant que votre amie Nelly est
-mariée, j'ai supposé qu'il ne vous conviendrait pas de m'accompagner.
-
---En effet. Mais vous êtes absolument libre, mon cher Henry. Je vous
-prie de ne pas vous occuper de moi. Vous avez le désir de voyager à
-nouveau: faites.
-
---D'autant que j'aurais craint la fatigue pour vous. Ce sera plutôt
-une expédition scientifique qu'un voyage. Le ministre de la marine
-organise une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande de la Société
-de géographie. Cette mission est commandée par un officier de très
-grand mérite, le colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous
-partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore une fois, je
-vous prie de m'excuser si je ne vous en ai point parlé plus tôt. Mais
-je n'ai pris une décision que cet après-midi.
-
---Je vous répète encore, mon cher Henry, que vous êtes parfaitement
-libre. Ma vie continuera en votre absence comme si vous étiez présent.
-C'est tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir.
-
---Bonsoir.
-
-Mme de Guessaint remontait chez elle, seule comme toujours. Que lui
-importait que son mari fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces
-femmes si nombreuses dans la société contemporaine, qui, n'ayant pas
-d'enfants, sont veuves avant le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre
-les vulgaires dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses
-d'une vie manquée.
-
-
-
-
-III
-
-
-Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis dix ans. Ses magnifiques
-cheveux blonds étaient devenus gris. Son visage pâle et aminci
-semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les
-souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse
-d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure résolue, révélaient une
-créature qui a beaucoup lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle
-habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de
-l'artiste se trouvait à dix minutes de là, bien éclairé, en plein
-soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin,
-Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le poêle et mettait tout
-en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrètement, pour
-ne plus le revoir qu'après la journée finie. Il ne lui restait au
-monde que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel
-passionné, jaloux, farouche. Bien rudes, les premières années après la
-mort de Pierre. Françoise était revenue dans son atelier de couture;
-elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses
-nuits dans un labeur acharné. Inflexible, elle marchait à son but.
-Elle ne voulait pas que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste
-brillait dans le coeur et le cerveau de cet enfant: elle se révoltait
-à l'idée que la dureté de la vie matérielle l'éteindrait. Il lui
-fallait une revanche, à cette femme: une revanche contre les riches et
-les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait
-au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat à l'assaut.
-Jacques, passionné pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas
-besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin
-Mercié, ensuite à l'École des beaux-arts; et l'estime de ses maîtres,
-l'admiration de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable
-qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mère,
-elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempée pour le combat
-de la vie.
-
-Pendant les cinq années qui précédèrent son prix de Rome, Jacques ne
-quitta pas Françoise, redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses
-pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord la mort
-tragique de son père. Cette mort, elle l'avait apprise par hasard, en
-lisant un entrefilet de journal. Quelques lignes d'une concision
-brutale, entrées dans le cerveau de Françoise comme des pointes
-rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de
-chasseurs à pied, a ramassé, sur la route de Chavry, un communard
-nommé Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat d'un
-capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés, l'ont fusillé sur
-place.» Pendant cinq ans, tous les jours, Mme Rosny racontait à son
-fils sa haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les riches, les
-aristocrates! Jacques adorait sa mère; et de son père fusillé il
-gardait un souvenir tendre, où entraient un grand respect et une
-profonde pitié. On ne subit pas impunément l'influence d'une mère
-qu'on adore. Lentement, les idées de Françoise devenaient celles de
-l'artiste. Mais elle lui recommandait toujours de les tenir enfermées
-dans son coeur.
-
---A quoi bon crier tout haut ce que tu penses? disait-elle. Les
-vaincus de la Semaine Sanglante agonisent à Nouméa ou pourrissent dans
-la terre glacée. On nous redoute et on nous hait. La société ignore
-que ton père est une de ses victimes. On ne doit pas le savoir avant
-le jour de ton triomphe. On te forcerait peut-être à quitter l'École.
-Les membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient
-d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais souviens-toi.
-
-Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le courage de se séparer de
-lui. Pendant deux ans, elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le
-succès vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier. Dès ses
-premiers envois, Jacques s'était trouvé célèbre. Il gagnait de
-l'argent; et un peu d'aisance égayait la maison; bien peu, car les
-sculpteurs restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise avait
-quitté son atelier de couture. Elle ne voulait pas qu'on rabaissât le
-fils par le métier de la mère. Mais elle s'était faite la
-surveillante, la femme de charge, la servante de son enfant. Elle
-seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses actes. Et
-lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques se retrouva à Paris, ils
-avaient repris ensemble la vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les
-mêmes plaisirs, les mêmes pensées.
-
-Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage énergique et beau,
-par sa gaieté spirituelle et enthousiaste. Il travaillait dur, mais
-il s'amusait ferme. Personne ne savait comme lui animer une promenade
-dans les bois, ou une course à Bougival, un souper chez le père
-Lathuile, ou un déjeuner dans une guinguette des environs de Paris. Le
-jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser d'amoureuses
-déclarations aux princesses et aux marquises. D'ailleurs Jacques s'en
-souciait peu. Il ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices
-que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes. Françoise
-désirait que son fils eût des plaisirs. Elle savait qu'à vingt-six
-ans, plus un artiste s'amuse et mieux il travaille. Avant tout, elle
-ne voulait pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa vie.
-Qu'importait à Mme Rosny que son fils choisît pour maîtresse un
-modèle, une modiste sans ambition ou une petite actrice du théâtre des
-Batignolles? Ce qu'elle redoutait, c'était _la_ maîtresse, celle qui
-s'implanterait dans le coeur de Jacques, et lui prendrait sa place, à
-elle.
-
-Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le détournait d'accepter
-ces invitations qu'on adresse toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce
-qu'il ferait au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui
-travaillent, Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait aisément des
-conseils qui s'accordaient avec son humeur. La mère et le fils
-conservaient cependant quelques amis de leur existence d'autrefois. M.
-Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques lors de ses débuts;
-puis Aurélie Brigaut, leur voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci
-avait fait comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle en était
-sortie avec un premier prix; le Gymnase l'avait engagée; et, pour elle
-aussi, la vie s'annonçait plus clémente. Quant au docteur Borel, il
-était mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement le secret de
-Mme Rosny. Nul ne savait que, dix ans plus tôt, son mari était tombé
-sous les balles des soldats, fusillé comme insurgé.
-
-Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant, trouva son
-atelier en ordre; un atelier énorme, qui s'ouvrait au rez-de-chaussée
-sur une large cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas aux
-statuaires ces élégances raffinées qui séduisent chez le peintre. Pas
-un seul bibelot; quelques toiles rapportées de Rome; un grand
-mannequin, tordant ses membres disloqués, grimaçait contre le mur; à
-côté, l'original de la _Dalila_, se dressant contre un immense
-paravent en reps vert. Deux vieilles tapisseries masquaient la nudité
-des murs. Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que
-séparaient des arceaux en ogive; une longue galerie en bois vert, où
-l'on arrivait par un petit escalier, touchait presque à la voûte. Le
-sculpteur s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une oeuvre; il y campait
-ses modèles quand il voulait obtenir certains effets. Partout dans
-l'atelier, on voyait les premières ébauches du _Vercingétorix_.
-D'abord une esquisse peinte:--Jacques tenait ce procédé de son
-illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté lui-même aux
-statuaires grecs;--puis une quinzaine d'esquisses en terre glaise et
-deux ou trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment.
-C'est après des mois, et des mois de labeur, quand il est arrivé à la
-forme définitive, qu'il monte en grand l'esquisse modelée par son
-génie.
-
-Sous les linges humides, se dressait le _Vercingétorix vaincu_, caché
-sous une immense cage en caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans,
-un élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé par Françoise.
-Il tournait soigneusement une petite poulie; la cage de caoutchouc
-blanc s'enlevait lentement au plafond, et le _Vercingétorix_
-apparaissait comme dans une gloire, éclairé par les rayons du soleil.
-L'élève aspirait de l'eau avec une petite pompe dans un seau italien
-en cuivre rouge ciselé, et inondait la terre glaise du groupe énorme.
-Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleur viendrait, quand
-l'original serait bien fini, pour traduire la terre glaise en plâtre.
-
-Françoise contemplait l'oeuvre de son fils. C'était bien toujours la
-femme énergique et passionnée d'autrefois. L'amour de l'épouse se
-continuait dans l'amour de la mère. Ces deux sentiments se
-ressemblaient par un même égoïsme de tendresse, par une égale
-jalousie. Françoise rêvait une existence absolument commune. Jacques
-aurait toutes les gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne
-saurait que derrière l'artiste brillant se cachait une femme obscure.
-Qu'il se mariât? Cette pensée ne lui entrait même point dans le
-cerveau. Son fils lui appartenait, comme elle appartenait à son fils.
-Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours plus forts. Elle
-ne trouvait même pas que ces projets fussent égoïstes. Ils lui
-semblaient tout simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence
-des épreuves subies en commun.
-
-Elle admirait ce _Vercingétorix_ avec toute l'exaltation de son
-orgueil. Sa finesse de femme intelligente percevait vaguement les
-beautés de cette oeuvre robuste. Plusieurs fois, depuis quelques
-jours, des équipages s'arrêtaient devant le rez-de-chaussée. De belles
-dames descendaient, ayant obtenu la faveur de connaître, avant le
-public, le succès futur du Salon. Françoise jouissait à l'avance de
-ce triomphe qui dépasserait tous ceux que Jacques avait remportés
-jusque-là. Sa revanche commençait; elle l'aurait complète, le jour où
-elle pourrait crier la vérité; le jour où son fils, comblé d'honneurs
-officiels, écraserait de sa gloire cette société qui avait fusillé son
-père.
-
---Tu es vaillante, maman, s'écria Jacques en entrant. Tu es partie de
-bonne heure, ce matin. Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas
-levé.
-
---Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Récolte!
-
-Jacques sourit.
-
---Oui, je crois que le succès se présente bien. Moi, je suis assez
-content de _Vercingétorix_. Va, maman, nous irons respirer à la
-campagne, cet été. Je te conduirai en bateau; nous ferons des parties
-sur l'herbe, à nous deux. Si tu savais comme j'ai envie de quitter
-Paris, de rester deux mois sans rien faire, de courir les bois comme
-une bête échappée. Oh! les bêtes! je les envie. Ça ne pense pas. Mais
-sois donc un peu gaie!
-
---Je suis gaie, mon enfant... ou plutôt, je suis heureuse. Si tu ne
-vois pas mon bonheur, c'est qu'il est en dedans.
-
-Jacques s'installa devant un buste presque terminé. Celui d'une
-princesse romaine, Mme V..., qui lui montrait jadis beaucoup de
-sympathie pendant son séjour à la Villa Médicis. Lors d'un voyage à
-Paris, elle lui avait demandé la faveur de poser dans son atelier.
-Elle savait que Jacques disait toujours: «Faire un buste, c'est perdre
-son temps!» Mais l'artiste gardait trop bon souvenir de l'accueil
-ancien, pour ne pas satisfaire au désir de la jeune femme. Françoise
-jeta les yeux autour d'elle. Rien ne manquait; tout se trouvait à sa
-place; elle pouvait partir. Elle embrassa Jacques et sortit.
-
-Le sculpteur travaillait depuis une heure, quand il entendit frapper
-trois coups au dehors. Presque aussitôt, la porte s'ouvrit bruyamment,
-et une jolie femme entra. Il n'aimait pas être ennuyé pendant les
-heures de besogne. Il allait se fâcher, quand il reconnut Aurélie. La
-comédienne et le sculpteur se voyaient peu. Sans doute, Jacques aimait
-beaucoup sa petite amie, l'ancienne brunisseuse, et Aurélie eût
-volontiers éprouvé un violent caprice pour ce beau garçon si
-séduisant, auquel la rattachaient les souvenirs de leur adolescence.
-Mais, jusqu'à ce moment, Jacques n'avait pas semblé s'apercevoir
-qu'elle fût une femme, et même ravissante.
-
---Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amène de si bonne heure? dit-il.
-
---Je ne veux pas vous déranger. Continuez à travailler. Je vais
-m'asseoir à côté de vous, et je vous dirai ce que j'ai à vous dire.
-Qu'est-ce que vous faites ce soir?
-
---Ce soir? Je dîne avec ma mère.
-
---Et après?
-
---Après? Je ne sais pas.
-
-Vous n'irez pas voir mam'zelle... mam'zelle? J'ai oublié son nom.
-Cette jolie fille, avec qui je vous ai vu au théâtre, l'autre jour?
-
-Jacques éclata de rire.
-
---Oh! elle m'a planté là, ma chère; et d'une manière si gentille que
-ça m'égaie quand j'y pense. Moi, je la trouvais charmante. Nous étions
-ensemble depuis cinq ou six mois: je ne pensais pas à la quitter. Si
-amusante, cette petite Alice! Il y a trois jours, elle arrive ici un
-matin, comme vous, ma chère. Son air grave m'étonne. Je l'interroge;
-elle fond en larmes. Je m'étonne bien plus encore; elle s'écrie: «Je
-suis amoureuse de toi!» J'essaie de lui prouver que c'est un bonheur,
-puisque je suis son amant. Elle me répond: «Mon patron veut me meubler
-un appartement!» Je ne comprenais plus du tout. Enfin, ses larmes
-tarissent. Elle me raconte que son patron, un gros rouge, lui a fait
-des propositions déshonnêtes, mais avantageuses. Il exigeait en
-retour une absolue fidélité. Aussi se voyait-elle forcée de choisir
-entre son amour et son intérêt. Alors elle venait me demander conseil!
-Je trouvai cela si drôle que je fus pris d'un fou rire. En voyant ma
-gaieté, la sienne revint; elle se mit à rire aussi. Je lui dis:
-«Alice, jamais un tailleur de pierres ne vaudra un appartement
-richement meublé. Exauce les voeux de ton patron, et sois fidèle à cet
-homme, puisqu'il a la faiblesse de tenir à ces choses-là.» Elle n'a
-pas trop résisté. Ce n'est pas très flatteur pour mon amour-propre,
-mais je suis forcé d'en faire l'aveu. Le soir, je l'ai menée chez le
-père Lathuile, et ne l'ai quittée que le lendemain matin. Voilà
-comment une modiste est devenue patronne, et comment un sculpteur est
-devenu... veuf.
-
-Aurélie riait à son tour.
-
---Si vous n'avez pas plus de chagrin que ça, Jacques, c'est que vous
-n'étiez pas bien amoureux!
-
-Le jeune homme alluma une cigarette:
-
---Voulez-vous une confidence, Aurélie? Je n'ai jamais été amoureux.
-Toute jolie fille me plaît, mais toute jolie fille en vaut une autre.
-Celle-ci ou celle-là, que m'importe? Pour être amoureux, il faut
-n'avoir rien à faire. Moi, je n'ai pas le temps!
-
-Aurélie semblait un peu dépitée. Les femmes n'aiment pas entendre nier
-leur pouvoir. Elle regardait Jacques avec un peu de tendresse et
-beaucoup de malice.
-
---Je ne vous connais pas d'hier, reprit-elle: vous êtes très gai, mais
-très ardent. Le jour où vous serez pris, vous...
-
-Il haussait les épaules.
-
---Ah! je suis bien tranquille, allez. Mais pourquoi me demandiez-vous
-si j'étais libre ce soir?
-
---Voilà: je ne joue pas; je n'ai rien à faire. Vous seriez bien gentil
-de m'emmener dîner. Le directeur de la Renaissance m'a envoyé une loge
-pour son théâtre. Ça nous ferait une bonne soirée. Qu'en dites-vous?
-
---Je dis que cela me va.
-
---Alors, c'est convenu. Vous passerez me prendre?
-
---A sept heures.
-
---Merci, Jacques. Vous êtes gentil comme les amours. A ce soir. Je ne
-veux pas vous importuner davantage. Nous avons tous les deux à
-travailler. Moi, je répète jusqu'à cinq heures.
-
-Elle s'en allait, avec un sourire malicieux, comme si elle caressait
-une arrière-pensée. Ah! il était... veuf, le beau Jacques? La rupture
-tombait à merveille. Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu'à ce
-jour, il se trouvait toujours engagé dans un un lien quelconque. Il
-redevenait libre? tant mieux. L'artiste ne cherchait pas si loin. Il
-aimait Aurélie d'une bonne amitié bien franche, et jamais il ne lui
-serait entré dans l'idée de lui faire la cour. Elle évoquait pour lui
-tous les souvenirs tristes et doux de son enfance; mais elle
-n'éveillait ni son désir ni sa curiosité. Il travailla toute la
-journée, n'interrompant sa besogne que pour recevoir quatre ou cinq
-personnes, auxquelles il avait permis de voir le _Vercingétorix_. Vers
-le soir, son élève lui remit un mot du docteur Grandier, l'avertissant
-qu'il viendrait le lendemain avec deux dames de ses amies. La lettre
-lui fit plaisir. Il adorait l'illustre savant. A six heures, content
-de sa journée, il s'en alla d'un pas léger rue Lambert dire à sa mère
-qu'il ne dînerait pas avec elle. Il savait qu'elle se réjouissait
-toujours, quand il prenait une distraction.
-
---C'est gentil, une partie fine à nous deux, s'écria Aurélie, en
-entrant dans le cabinet particulier où Jacques la conduisait.
-
-Elle portait une toilette délicieuse: jamais elle n'avait été plus
-jolie. Ses cheveux roux, superbement tordus sur la nuque, jetaient des
-tons ambrés sur son visage pâle, éclairé par ses yeux gris, spirituels
-et vifs. Au théâtre, elle jouait les coquettes avec une verve
-mordante. L'habitude aidant, elle continuait le rôle dans la vie
-réelle. Ses reparties vives, quelquefois impertinentes et acérées, lui
-avaient acquis très vite la réputation d'une femme d'esprit. Ce
-soir-là, plus en verve que jamais, elle désirait que son esprit
-brillât sous toutes ses facettes, comme un diamant bien taillé.
-Jacques s'amusait franchement. Jeunes et bien portants tous les deux,
-ils s'égayaient ainsi que des gamins faisant l'école buissonnière. Le
-dîner fini, assis l'un près de l'autre, sur le banal canapé de velours
-rouge, ils se sentaient bercés par la jouissance d'une digestion
-agréable. Tout à coup, Aurélie se leva.
-
---Et le théâtre? Nous allions l'oublier!
-
-Il est probable que, malgré son succès, l'opérette à la mode n'amusait
-pas Aurélie; peut-être aussi voulait-elle en jouer une autre dans
-l'intimité, une opérette à deux avec couplets alternés. Au bout d'une
-demi-heure, elle dit tout bas à son ami:
-
---Cette pièce est insipide. Nous gâtons notre soirée. Venez-vous
-prendre une tasse de thé chez moi?
-
---Volontiers.
-
-La comédienne habitait rue des Pyramides. Avec beaucoup de goût et un
-peu d'argent, il est facile de s'organiser un nid délicieux.
-
---C'est bien joli chez vous, dit Jacques; j'y viens toujours avec
-plaisir.
-
---Vous êtes un impertinent, répliqua-t-elle. Vous venez pour le logis,
-et non pour la locataire. Bon! voilà que Rosalie n'a pas allumé le feu
-dans le salon. Passons dans mon boudoir: là, au moins, nous pourrons
-nous chauffer. Je vous laisse une minute. Vous m'excusez?
-
-Aurélie connaissait les hommes; elle estimait que pour être un grand
-artiste, Jacques n'en ressemblait pas moins à ses confrères en bêtise.
-Un quart d'heure après, elle apparaissait, troublante et capiteuse,
-comme une jolie fille qui veut damner un saint. La chasteté du
-sculpteur ne lui méritant pas encore son inscription au calendrier,
-elle espérait bien lui tourner complètement la tête. Il jeta un cri en
-l'apercevant.
-
---Vous êtes adorable ainsi, dit-il.
-
-Elle avait quitté sa robe, et vêtu un peignoir blanc garni de
-dentelles qui dessinait gracieusement la taille souple.
-
---Vous voyez, je m'assieds là, à côté de vous, reprit-elle.
-
-Et elle se rapprochait de Jacques, grisé lentement par le parfum
-pénétrant de cette exquise créature.
-
---Rien ne vaut une bonne tasse de thé au coin du feu. Ah! mon ami,
-quelles charmantes soirées nous avons perdues! C'est dommage que deux
-anciens camarades comme nous ne se voient pas plus souvent.
-
---Mais je ne demande qu'à vous voir davantage!
-
---Vraiment?
-
-Elle secouait gracieusement la tête d'un air coquet: brusquement, son
-peigne d'écaille roula, et les cheveux roux coulèrent à flots sur son
-visage et sur son corps. Elle eut un petit cri d'effroi.
-
---Jacques, sauvez-moi, je vais me noyer!
-
-Elle se tenait debout, superbe sous les flots de cette magnifique
-chevelure qui l'enveloppait d'un vêtement doux aux reflets ambrés et
-soyeux.
-
---Dieu! que vous êtes belle! dit-il.
-
---Ramassez le peigne, et relevez mes cheveux...
-
-Elle s'agenouillait sur le fauteuil, penchant en arrière sa tête fine.
-Jacques baignait ses mains avec délice dans ces flots dorés qui
-dégageaient une odeur troublante. Aurélie, la taille bien cambrée,
-faisait saillir, dans son mouvement léonin, les splendeurs de sa
-gorge. Jacques se penchait vers elle. La jeune femme le regardait, les
-lèvres entr'ouvertes. Il tendit les siennes dans un sourire.
-
---Ah! j'ai une envie folle de toi! murmura-t-elle en se laissant
-glisser dans ses bras...
-
-Il était bien étonné, le lendemain matin, quand, léger et fredonnant,
-il retournait aux Batignolles. Sa maîtresse! Aurélie, sa camarade
-d'autrefois! Il emportait de cette nuit d'amour un souvenir aigu. Tour
-à tour rieuse et passionnée, la comédienne avait tout fait pour
-séduire et fixer ce beau garçon volage. Elle lui confiait un de ces
-aveux délicats qui charment toujours un homme, lui disant qu'elle
-croyait bien l'aimer depuis longtemps. Et elle ne mentait pas, la
-coquette! Lui, songeait que cela était possible, après tout. Pour la
-première fois, il gardait une pensée émue en sortant des bras d'une
-femme. Elle ressemblait si peu à toutes celles qu'il avait rencontrées
-jusque-là! On n'a guère le temps d'aimer, à la Villa Médicis, quand on
-travaille beaucoup et qu'on ne va pas dans le monde. Les
-Transtévérines massives, avec leurs allures de bêtes paisibles,
-n'avaient jamais été pour lui que des machines à plaisir. De retour à
-Paris, ses caprices changeants ne pouvaient guère l'attacher aux
-maîtresses qu'il prenait pour quelques semaines. Voilà que,
-maintenant, il connaissait une vraie femme, sensuelle et gaie, avec
-des goûts délicats et un coeur dévoué. Pourquoi ne l'aimerait-il pas,
-après tout? L'amour! un bien grand mot et qui lui faisait peur. Que ce
-dût être de l'amour ou un caprice plus sérieux que les autres, il
-n'en était pas moins secrètement attendri. Il se disait pourtant, avec
-cet impérieux besoin de psychologie qu'éprouve tout homme intelligent
-quand il possède une femme nouvelle, que l'amour vrai ne commence pas
-ainsi par un caprice des sens subitement éveillés. Il lui semblait
-que, même après cette nuit d'amour, Aurélie restait pour lui la
-camarade d'autrefois. Sans doute, des liens plus intimes se nouaient
-entre eux. Mais le sentiment de son coeur demeurait le même... Bah!
-pourquoi discuter avec son plaisir? Il se rappelait, non sans de
-secrètes voluptés, la fine tête d'Aurélie, ses yeux brillants, son
-corps souple et bien fait. Il lui devait des heures délicieuses et
-qu'il n'oublierait pas de sitôt.
-
-Sa mère l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de ne jamais
-s'apercevoir de son absence lorsqu'il disparaissait pendant une nuit.
-Cette tolérance peu morale entrait dans les calculs de Françoise.
-Jacques ne s'expliquait point, en pareil cas. Leurs vies communes se
-liaient trop étroitement pour qu'il pût lui cacher ce qu'elle aurait
-dû ne point savoir; du moins, l'un et l'autre ne faisaient aucune
-allusion à des sujets qu'il ne leur convenait pas d'aborder. Françoise
-tenait un journal à la main:
-
---Lis, mon enfant.
-
-Jacques dépliait rapidement la feuille. Un critique d'art célèbre
-parlait du _Vercingétorix_ en termes enthousiastes. Il n'hésitait pas
-à placer Jacques Rosny au même rang que les plus grands sculpteurs.
-Puis, il parlait du courage du jeune homme, de sa belle conduite
-pendant la guerre, de l'âpre énergie qu'il mettait au travail.
-
---Tu es content, dit-elle, les yeux remplis de joie.
-
---Si je suis content! C'est plus que je ne mérite.
-
---Ne dis pas cela. Je veux que tu sois le premier... tu entends? le
-premier!
-
-En prononçant ces deux mots, elle se transfigurait. Oui, il serait le
-premier dans son art, le fils du fusillé, le descendant des ouvriers
-misérables. Il serait le premier, et le monde s'inclinerait devant la
-force de son génie, et il serait illustre, riche, envié, et les plus
-belles, les plus puissants lui souriraient, et ce serait sa revanche,
-à elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence et son
-obscurité.
-
---Est-ce que tu attends du monde aujourd'hui, mon enfant?
-
---Oui. Notre ami, le docteur Grandier. Il doit venir me voir avec deux
-dames de ses amies.
-
---Tu dînes avec moi, ce soir?
-
---Certainement. Mais je t'en prie, ne restons pas à la maison. Les
-murs m'étoufferaient. Il me semble que j'ai un trop-plein de vie qui
-déborde. Veux-tu que je te mène au théâtre?
-
---Du moment que je passe ma soirée avec toi, je suis contente. Allons,
-embrasse-moi, et à ce soir.
-
-Elle le serrait dans ses bras, ravie, heureuse, triomphante. Jacques
-se remit à la tâche quotidienne. Il travaillait avec ardeur,
-entièrement possédé par son oeuvre, sans être distrait une minute par
-le souvenir d'Aurélie. Le joli visage de l'actrice ne venait pas même
-danser devant ses yeux. Toute la matinée s'écoula ainsi. Après un
-déjeuner rapide, il reprit sa besogne un instant interrompue, ne se
-rendant pas compte de la fuite des heures. Seule, l'arrivée de M.
-Grandier le rappela à la réalité. Nelly en toilette tapageuse,
-montrant son joli visage, et Mme de Guessaint en toilette sombre, la
-figure un peu voilée, accompagnaient l'illustre savant.
-
---Chère madame, dit le docteur, en se tournant vers Faustine,
-permettez-moi de vous présenter Jacques Rosny. Je vous ai dit que je
-l'aimais comme un enfant.
-
-Faustine eut un mouvement brusque, et se sentit vaguement troublée.
-Elle reconnaissait le sculpteur rencontré par elle deux ans plus tôt,
-dans le promenoir de San Onofrio, à Rome. Elle se ressaisit bien vite,
-et leva son voile, afin que l'artiste pût commodément la voir. Se
-souviendrait-il aussi de cette causerie d'une demi-heure? Elle le
-regardait de ses beaux yeux fiers et tranquilles. Jacques rougit
-légèrement, et, s'inclinant devant elle.
-
---Je suis heureux de vous être présenté, Madame. Vous m'avez oublié,
-sans doute. C'est tout naturel.
-
-Faustine interrompit le jeune homme pour s'approcher du
-_Vercingétorix_. Elle contemplait le chef-d'oeuvre avec une profonde
-émotion d'artiste. Le Gaulois, chargé de chaînes, les membres tordus
-sous les âpres morsures du fer, relevait la tête en un mouvement
-d'orgueil hautain. Dans ses yeux on lisait une pensée immuable.
-Derrière Rome triomphante, il voyait la Gaule future, victorieuse à
-son tour, et prenant sa revanche des hontes passées. Autour de lui,
-gisaient un guerrier mort, un enfant massacré; une femme, les seins
-nus, le coeur percé d'un poignard, se renversait entourant de ses bras
-les genoux du patriote enchaîné. Faustine admirait. La pensée du
-sculpteur jaillissait, lumineuse et sublime. La jeune femme éprouvait
-ce frisson du Beau qui est la plus grande jouissance de l'artiste.
-Dans un élan d'enthousiasme, elle tendit la main à Jacques.
-
---C'est beau, dit-elle.
-
-De coutume, on l'accablait de compliments, et de flatteries banales
-dont il se sentait gêné plutôt que réjoui. Ces deux mots, prononcés
-d'une voix émue, lui allèrent droit au coeur. Il retrouvait, devant
-Mme de Guessaint, cette espèce d'embarras qu'il avait éprouvé jadis
-dans le promenoir du couvent. Cette belle créature, au visage pâle et
-fier, aux yeux éclatants, qui marchait avec l'aisance calme et superbe
-d'une déesse, lui inspirait une crainte vague.
-
---Oh! le beau buste! s'écria tout à coup Nelly.
-
-Et elle appelait l'attention de Mme de Guessaint sur le buste de la
-princesse V..., d'une élégance souple et gracieuse. A son tour, Mme
-Percier exprima toute son admiration au jeune homme. Elle lui expliqua
-que son amie se montrait fort réservée, d'habitude, devant les oeuvres
-d'art. Un suffrage comme le sien valait bien des éloges. Elle lui
-apprit que, malgré sa modestie, Faustine était peintre et capable de
-le comprendre. Mme de Guessaint causa peinture avec Jacques, et tous
-deux se sentirent rapprochés par des impressions communes. Jacques
-l'écoutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait pas compte.
-Les idées de la jeune femme lui plaisaient; mais aussi cette voix
-harmonieuse qui le charmait d'une façon singulière.
-
---Maintenant que nous nous connaissons, monsieur, j'espère que vous me
-ferez le plaisir de venir chez moi. Je serai toujours heureuse de vous
-recevoir.
-
-D'habitude, le sculpteur laissait tomber ces invitations qu'on lui
-adressait. Il acceptait celle-ci, avec l'intention réelle d'y donner
-suite. Pourquoi désirait-il revoir Mme de Guessaint? Il ne s'en
-rendait pas bien compte. Mais quand elle fut partie, quand il se
-retrouva seul dans l'atelier, il se promit d'aller chez elle. Chose
-étrange! il venait de passer une nuit amoureuse, pleine de sensations
-subtiles, avec une jolie créature qu'il connaissait depuis longtemps,
-et voilà qu'il pensait obstinément à une autre femme, qu'il n'avait
-vue que deux fois en deux ans, et pendant quelques minutes. A
-vingt-six ans, on subit ses sentiments sans les analyser. Jacques
-songeait à Faustine, sans comprendre l'étrangeté de cette songerie.
-Quelque chose comme une obsession très douce s'emparait de son esprit.
-Il se rappelait surtout la manière divine dont elle marchait, ces
-mouvements d'impératrice romaine, gracieuse et noble.
-
-Deux heures plus tard, on frappait doucement à sa porte; absorbé,
-moins par son travail que par sa préoccupation intime, il n'entendait
-pas l'appel du visiteur nouveau, lorsque Mme Percier se trouva tout à
-coup devant lui.
-
---Vous êtes étonné de me revoir? dit-elle en riant.
-
---Mais, Madame...
-
---Voici ce qui m'amène. Mme de Guessaint, avec qui je suis venue
-tantôt, est ma soeur plutôt que mon amie. Or je n'ai ni son portrait
-ni son buste! Oui, oui, je comprends votre mouvement. Je sais que vous
-n'aimez pas faire de bustes; le docteur me l'a dit. Je vous prie en
-grâce de consentir à une exception en ma faveur.
-
---Mais je ne refuse pas, j'accepte.
-
---Vous acceptez? comme cela, tout de suite, sans vous faire prier?
-Vous êtes charmant.
-
-En effet, pour toute autre, Jacques eût refusé. Il s'agissait de
-Faustine; il consentait, et avec un plaisir qui l'étonnait un peu.
-
---Alors, je vais vous demander une autre faveur, répliqua Nelly. Vous
-voulez bien?
-
-Jacques la trouvait charmante: elle parlait si gentiment, et tant de
-gaieté sonnait dans son rire jeune!
-
---Je vais vous expliquer mon affaire, reprit-elle. Je suis très
-riche... oh! mais, très riche. Malheureusement, je suis aussi très
-dépensière. Il y a des mois où j'ai beaucoup d'argent; d'autres où je
-suis pauvre comme Job. Eh bien, rendez-moi un grand service. Acceptez
-ceci.
-
-Elle lui tendait un portefeuille, en maroquin du Levant, sans chiffre.
-Le jeune homme recula la main.
-
---Oh! Madame!...
-
---Puisque je vous dis que vous me rendez service! Vous ne voulez pas
-être mon banquier? Il faudra bien que je le paie, ce buste, que vous
-consentez si aimablement à faire. Que vous importe si c'est tout de
-suite?
-
-Elle bavarda pendant une heure; et le jeune homme l'écouta, très
-attentif, parce qu'elle lui parlait de Mme de Guessaint. Nelly lui dit
-quelle artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait la flamme
-géniale qui brûlait en elle. Peu à peu, l'ombre emplissait l'atelier,
-et les causeurs ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma une
-lampe, et le bavardage recommença. Le temps coulait si vite que Mme
-Rosny, inquiète de ne pas voir rentrer son fils, vint le chercher
-tout à coup.
-
---Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé.
-
-Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait des yeux cette
-étrangère qu'elle trouvait auprès de son fils, dans une conversation
-intime, à une heure si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit
-congé, après avoir remercié le sculpteur et salué Mme Rosny. Dès que
-Mme Percier fut partie, Françoise interrogea son fils. Quelle était
-cette inconnue? Une femme du grand monde, sans doute? Du grand monde!
-Elle disait ces trois mots avec amertume. Sa jalousie ne s'y trompait
-pas une minute. Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit
-gaiement:
-
---Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander de faire le buste
-d'une de ses amies. Toutes deux sont fort liées avec M. Grandier.
-Regarde donc, mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise
-agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance, mais elle paie cher.
-
-Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance se dissipait peu
-à peu. Elle avait cru d'abord à quelque mondaine amoureuse; et les
-caprices de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, au contraire,
-d'un travail, d'un travail bien payé: rien de mieux.
-
---Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous faisons une partie fine
-à nous deux!...
-
-
-
-
-IV
-
-
-Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna son amie à
-l'atelier du square des Batignolles. A la troisième, Faustine arriva
-seule. Il en fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent pour le
-jeune homme des journées pleines d'enchantement. Faustine se sentait
-vivement attirée par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait
-tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome, deux ans
-auparavant. Mme de Guessaint, trop fière pour craindre le danger et
-d'ailleurs trop pure pour le connaître, se laissait aller doucement à
-la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques
-travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dévorant des
-yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le même
-abandon que si elle eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours
-le même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions s'étaient
-réunies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mme de
-Guessaint paraissait tout connaître: elle gardait de ses voyages une
-fraîcheur de souvenirs, une variété d'expressions, une poésie de
-langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait
-les paysages sans fin de la Syrie, les plaines où jaillissent les
-cactus énormes, et les arbustes gris, secouant la poussière de leurs
-feuilles fanées; et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement
-incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien et la
-sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon,
-que flanquent des tours crénelées sous le bleu profond du ciel; et
-l'émotion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'oeil
-descend sur la sombre vallée de Josaphat. Brusquement, elle quittait
-la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses élégances
-raffinées; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir,
-couchée au milieu de ses palmiers et de ses aloès. Puis la mosquée de
-Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathédrale de
-Séville, où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve, cet
-immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de Paris danserait à l'aise;
-et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches
-partent à la fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel
-éternellement pur.
-
-Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler
-aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de
-Faustine, heureuse elle-même de se sentir comprise. Une irrésistible
-sympathie les avait d'abord attirés l'un vers l'autre. Maintenant, cet
-homme de génie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs
-intelligences, avant l'union de leurs coeurs. Jacques savait peu de
-chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, où il ne mettait
-jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait
-pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, même supérieurs, de se passer
-des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là fermés.
-
---Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il
-faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possède, en
-somme, comme celui de toute créature humaine, qu'un nombre limité
-d'idées. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'échanger nos
-pensées, de nous renouveler nous-mêmes en renouvelant ceux qui nous
-entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale?
-
---Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vécu
-comme un sauvage, replié sur moi-même, absorbé dans mon travail. Vous
-m'initiez à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais qu'un
-artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées de ma mère. Elle se
-trompait, n'en sachant guère plus que moi. Vous, dont l'esprit est
-ouvert à tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu,
-qu'en un temps où les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une
-telle que vous!
-
---Prenez garde! votre phrase ressemble à un compliment. N'oubliez
-jamais en me parlant que je hais la banalité. Alors, je vous ai
-réconcilié avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi, et
-j'en serai charmée.
-
-Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un après-midi, la
-causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief
-dont l'idée le passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution,
-faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les
-belles fureurs de ces années sanglantes et guerrières.
-
---Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse
-au niveau de la politique.
-
---Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire.
-
---Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la Commune aussi serait
-de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas à l'idée de couler
-en bronze les massacreurs et les bandits de cette époque-là.
-
-Jacques dit d'une voix brusque:
-
---Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une idée
-fausse, voilà tout.
-
-Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante.
-
---Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon père a
-été tué par une balle des fédérés, et les fédérés ont fusillé mon
-frère!
-
---Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusillé mon
-père!
-
-Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient en ces deux
-êtres. Leurs idées contraires se choquaient violemment. Le choc
-pouvait faire jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés.
-
---Votre père et votre frère ont été tués, reprit Jacques d'une voix
-très douce. Comme vous avez dû être malheureuse!
-
---Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement émue, comme
-vous avez dû être malheureux!
-
-Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme pour abjurer les
-haines d'autrefois. Ce jour-là, Jacques ne travailla pas davantage.
-L'un et l'autre parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine
-disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque au pays,
-son patriotisme, sa fin sublime de héros; elle évoquait le souvenir
-d'Étienne, le soldat aventureux, au caractère généreux et fier. Lui,
-de son côté, racontait les années dures de l'ouvrier, les souffrances
-de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un fossé; si bien que son
-fils et sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil, ne
-goûtaient même pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau,
-les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communauté de
-douleurs semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait séparé
-deux âmes vulgaires rapprochait ces deux âmes supérieures. Oubliant
-que leurs pères étaient morts dans des rangs opposés, ils abjuraient
-les fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur qui faisait de
-pareils orphelins.
-
-Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlèrent plus du passé
-douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son
-enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la
-guerre; comment il tombait à Montretout, la poitrine trouée par une
-balle; l'histoire de cette médaille militaire obtenue par M.
-Grandier, puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques ne
-voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein
-de gaieté, riant de la misère d'autrefois, lorsque l'argent manquait
-et que le travail acharné de sa mère suffisait seul à les faire vivre.
-Mme de Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Françoise.
-Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrétion. Il
-sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux femmes! Faustine
-cependant insista pour que l'artiste donnât suite à son projet de
-sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait sur
-lui, pour qu'il persistât dans cette claustration. A présent, il
-cherchait des défaites, il s'efforçait de réfuter ses arguments; mais
-elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considérable
-sur cet esprit.
-
-A la fin de la première semaine, une phrase de Jacques la fit
-réfléchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art
-contemporain: le modernisme. Mme de Guessaint lui conseillait de
-suivre le courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité emporte
-loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entraîné par sa
-nature ardente, voulait allier beaucoup de vérité avec un peu de
-romantisme. Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse.
-
---Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la
-formule nouvelle. Cette formule est la même pour le sculpteur que pour
-le peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le romantisme
-échevelé des uns, ni dans le réalisme exagéré des autres. C'est la
-modernité qui triomphera. Il faut être l'homme de son temps.
-
-On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant, en lui disant
-qu'une femme du monde lui donnerait des conseils d'esthétique; bien
-plus, qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand Faustine
-partait, il ne rentrait pas rue Lambert, comme il faisait d'habitude.
-Il se couchait sur son canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait
-profondément. L'image de cette femme le hantait. Elle ne parlait plus,
-qu'il l'écoutait encore. La douceur de sa voix musicale chantait à son
-oreille des paroles cadencées. De temps en temps, il levait les yeux
-sur le _Vercingétorix_ et baissait la tête, confus, surpris, presque
-mécontent. Lui aussi portait des chaînes, comme le guerrier vaincu. Il
-aimait Faustine. C'est donc cela, l'amour, une possession violente,
-une conquête de toutes les pensées? Comme c'était venu vite! Alors, il
-se débattait, cherchant à se prouver qu'il se trompait. L'amour?
-Allons donc! Un caprice comme les autres, d'une nature différente
-peut-être, parce que Faustine était une femme d'un ordre supérieur.
-Pour la première fois, il cherchait à lire dans son coeur, à bien
-analyser ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il aimée? Et il se
-répondait tout bas qu'il l'aimait parce qu'elle ne ressemblait à
-aucune autre créature. Cette intelligence si haute l'exaltait, cette
-voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son oeil exercé de
-sculpteur devinait les splendeurs de ce corps harmonieux et souple; et
-toutes ces pensées le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent,
-Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle le trouvait seul, dans
-l'ombre, enfoncé en de cruelles songeries. Elle l'emmenait avec elle;
-et le jeune homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait, et il ne
-répondait que par des mots vagues. Il invoquait son travail,
-l'inquiétude du prochain Salon. Mme Rosny ne le croyait pas. Son
-travail? Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un triomphe
-paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne lui disait plus la vérité.
-Alors, que se passait-il? Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas.
-Ce fut Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne venait peu
-chez Mme Rosny. Batignolles est loin de la rue des Pyramides; et une
-femme austère comme Françoise effarouchait la comédienne coquette.
-Cependant, une semaine environ après son aventure avec Jacques, elle
-arriva rue Lambert. Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement,
-dans un élan de passion, elle s'était donnée au jeune homme, Aurélie
-n'avait plus revu son amant de quelques heures. Le lendemain, le
-surlendemain, elle l'avait attendu vainement, un peu surprise d'abord,
-très dépitée ensuite. Comment! il ne revenait pas? il ne lui écrivait
-pas?
-
-Les femmes ont une vanité excessive, mais autant de finesse que de
-vanité. Dans les choses de l'amour qui lui sont personnelles, la plus
-sotte sait toujours bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une
-minute. Une rivale s'emparait brusquement de Jacques, l'arrachait à la
-séduction tendrement et savamment préparée. Le silence de l'artiste ne
-s'expliquait pas autrement. Mais quelle rivale? Évidemment, Jacques ne
-la connaissait pas avant cette soirée où il était tombé dans ses bras.
-Sans doute une de ces aventures imprévues et soudaines qui
-bouleversent la vie d'un homme.
-
---Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue!
-s'écria-t-elle en entrant chez Mme Rosny. Comment va Jacques?
-
---Jacques va bien, je vous remercie.
-
-Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie de regarder la
-mine soucieuse de Françoise. Alors elle bavarda, parla de son théâtre,
-de ses rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint au sculpteur
-par un détour habile. Que faisait-il? A quoi travaillait-il?
-Distraitement, Mme Rosny raconta l'histoire des dix mille francs, la
-visite de cette femme élégante et jolie qui commandait le buste d'une
-de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques aimait l'une ou l'autre; ou
-la dame au buste, ou celle qui le faisait faire. Elle savait d'avance
-qu'elle aurait en Mme Rosny une alliée inconsciente.
-
---Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes mondaines,
-dit-elle en riant. Prenez garde, elles vous l'arracheront! Vous ne les
-connaissez pas. Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse les
-comédiennes de coquetterie! Quelle erreur! Les femmes du monde
-s'entendent bien mieux que nous à enjôler un homme. D'autant plus que,
-malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en amour qu'un
-garçonnet de dix-huit. Il a toujours travaillé; il ne connaît pas les
-roueries et les séductions de ces belles dames, qui gâchent le temps
-d'un artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment plus.
-
-La comédienne savait exactement la portée de ses paroles. Il n'en
-fallait pas davantage pour exciter la jalousie de Mme Rosny, pour que
-celle-ci surveillât son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper
-à la porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle réception lui
-réservait le bel infidèle. Elle le trouva, comme le trouvait toujours
-sa mère après le départ de Faustine, seul, inactif, sombre.
-
---C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne veniez pas, je suis
-venue. Je vous demande à dîner comme l'autre soir: voulez-vous?
-
-Jacques eut un geste violent en l'apercevant.
-
---Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes vraiment bien
-gentille de vous souvenir encore d'un imbécile tel que moi! Vous me
-demandez à dîner? Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos
-genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous êtes adorable. Nous
-dînons ensemble; ensuite vous m'emmenez chez vous, et nous passons une
-bonne soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras une tasse
-de thé, veux-tu?
-
-Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaieté et
-sa tendresse trahissaient une intense nervosité. Ses yeux brillaient
-d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence
-qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien, tout à coup, il devenait
-triste et taciturne. Elle l'étudiait avec son intuition du coeur
-humain, avec son flair de femme un peu jalouse et très coquette. Elle
-éveillait les sens de son amant: rien de plus. Le coeur et la pensée
-n'étaient pas avec elle. Il lui témoignait la passion physique
-qu'éprouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rêve,
-l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à une autre. Quelle était
-cette autre?
-
-
-
-
-V
-
-
-Faustine se sentait violemment aimée. Une femme ne se trompe jamais
-aux sentiments qu'elle inspire. Elle perçoit nettement les troubles
-qu'elle fait naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, Mme de
-Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère et loyale, elle
-s'interrogeait avec angoisse, se demandant si elle n'était pas bien
-près d'aimer, elle aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la
-séduisait par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur, par sa
-gaieté: surtout par cette flamme de génie qui l'illuminait. Devant
-Faustine se posait la redoutable question qui a épouvanté tant
-d'honnêtes femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si j'aime?» On espère
-toujours ruser avec son coeur. Pour une créature telle que Faustine,
-pure comme la neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère
-est un mot vide de sens. La pensée du mensonge n'entrait pas dans
-cette âme. Bien plus, l'hypothèse d'une chute ne se présentait même
-pas à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit d'artiste,
-elle croyait que Jacques l'aimait d'un amour passionné, mais
-platonique. Très fine, elle sentait bien qu'elle en imposait au jeune
-homme. Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait pas se
-cacher à elle-même, c'est la jouissance profonde que lui causaient ces
-rendez-vous quotidiens. Elle partait de l'atelier avec du bonheur
-plein son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque expansive,
-elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait plus. Le soir, qu'elle
-restât chez elle ou qu'elle allât dans le monde, elle revivait par le
-souvenir toute la délicieuse journée.
-
-Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis quelques jours, elle
-voyait peu M. de Guessaint, absorbé par les préparatifs de son voyage
-dans le Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir, elle
-rêvait à la semaine qui venait de s'écouler. Comment avait-il pu
-suffire de quelques jours pour la changer si profondément? Elle
-aimerait, elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre la
-séduction irrésistible qu'elle subissait. Non pas qu'elle eût honte
-en se disant qu'elle pouvait faillir. Mais elle se révoltait contre
-cette prise de possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si
-fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable? Ce qui l'étonnait
-le plus, c'est qu'elle ne luttait pas, qu'elle ne désirait même pas
-lutter. Elle en revenait toujours à la même conclusion. Elle aimait
-Jacques, ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni les
-lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine disait quelquefois
-que l'honneur était la propreté de l'âme. Il lui paraissait impossible
-que son âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures humaines
-ne l'atteindraient jamais. Elle ne se rendait pas compte que des idées
-pareilles sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent d'avoir
-peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait pas. Elle se laissait
-glisser à son amour avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des
-Glaciers, dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine des hautes
-montagnes, et son empire durera aussi longtemps que sa virginité;
-insouciante et légère, elle court sur les hautes cimes, riant des
-abîmes entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée; elle se
-croit aussi vaillante que jadis; mais sa force la trahit, le vertige
-la prend, et elle roule dans les précipices sans fond.
-
-La femme de chambre qui entrait dans le boudoir, tira Faustine de sa
-rêverie.
-
---M. Percier demande si Madame peut le recevoir? dit-elle.
-
-Mme de Guessaint restait un peu étonnée. Que lui voulait-il? Tout à
-coup, elle sourit, se rappelant sa conversation avec le mari de Nelly.
-
---Faites entrer, répliqua-t-elle.
-
-Une lueur de malice flambait dans les yeux de Faustine. Le pauvre
-homme! Il venait se confesser avec une docilité de collégien! Elle
-s'amusait à l'avance des terreurs de sa timidité effarouchée. Très
-effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant comment aborder
-l'entretien, il parla maladroitement de choses inutiles. Mais Faustine
-le rappela vite à la question.
-
---Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous me considérez comme une
-amie, comme une amie vraie? J'aime très tendrement votre femme. Je
-veux qu'elle soit heureuse. Je crois qu'il y a entre vous plus qu'un
-malentendu. Mais en tout cas, ce n'est pas bien grave. Donc,
-répondez-moi franchement. Vous aimez Nelly?
-
---Oui, murmura Félix.
-
---Beaucoup?
-
---Passionnément.
-
-Il dit ce mot avec une ardeur que Faustine ne lui connaissait pas.
-Elle le regarda fort étonnée.
-
---Alors, reprit-elle, je ne comprends pas du tout. Comment, vous aimez
-passionnément votre femme, et vous la trompez! C'est absolument
-inexplicable!
-
---Ce n'est pas inexplicable... mais c'est bien difficile à expliquer.
-
---Si difficile!
-
---Oh! Madame... Vous allez voir! Est-ce que vous me permettez de
-marcher? Si je marche, je ne vous verrai pas; et il me semble que...
-Oui! si je ne vous vois pas, j'aurai plus de courage.
-
-Alors, tout en se promenant de long en large, même en tournant un peu
-le dos à Faustine, ce qui produisait un effet assez comique, Félix
-raconta l'histoire délicate de ses relations conjugales. Très
-délicate, en effet! Il avait un grand malheur, le pauvre homme. Il
-était... fort sensuel. Il adorait Nelly, et il s'efforçait de lui
-prouver le plus souvent possible qu'il la considérait comme la plus
-séduisante des créatures. Cruellement, la jeune femme semblait prendre
-plaisir à refuser ses témoignages répétés d'une tendresse naturelle.
-Elle coquetait avec son seigneur et maître; puis, elle s'enfermait
-obstinément dans sa chambre fermée au verrou, et ne consentait que
-bien rarement à s'humaniser un peu. Cette sévérité barbare surprenait
-un peu Félix. Était-ce coquetterie, ou désir de dominer
-souverainement, ou simple caprice transformé en entêtement par
-l'orgueil? Mais, depuis quelques mois, changeant tout à coup, elle
-déclarait son intention d'être désormais seulement la soeur de son
-époux. Félix essayait de la ramener, de la convaincre que le mariage a
-des fins à la fois plus agréables et plus hautes; rien n'y faisait.
-Nelly s'obstinait dans sa résolution glaciale. Le malheureux agent de
-change se disait alors que le mieux serait peut-être d'éveiller la
-jalousie de sa capricieuse compagne. C'est pourquoi il adressait à
-Mlle Aurélie des voeux coupables, mais exaucés. Au lieu de cacher
-cette liaison, il s'efforçait de la faire connaître, voulant que Nelly
-n'ignorât pas ces amours illicites.
-
-Faustine riait aux éclats. Ce mari, infidèle par amour, et cette femme
-amoureuse, glaciale par coquetterie, l'amusaient comme deux
-personnages de comédie. Décidément, rien ne menaçait le bonheur de son
-amie. Un simple malentendu séparait les jeunes époux. Elle riait
-toujours, et ses rires intimidaient de plus en plus M. Percier; il
-s'imaginait qu'elle se moquait de lui.
-
---Je ne me moque pas de vous du tout, cher monsieur. Mais avouez que
-la situation est très comique.
-
---Je ne trouve pas, murmura-t-il.
-
-Elle le vit si malheureux qu'elle s'empressa de le rassurer. Elle lui
-promit que son bonheur conjugal renaîtrait bientôt. Elle ferait de la
-morale à Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilité de
-brebis la capricieuse humeur de la jeune femme. Elle ne lui demandait
-que huit jours. Et, avant huit jours, Nelly, repentante et corrigée,
-ôterait de sa porte le verrou fâcheux, cause première de tous ces
-désastres.
-
-M. Percier, très consolé, s'éloignait à peine, lorsque M. de Guessaint
-se présenta chez sa femme.
-
---Je ne vous dérange pas, ma chère amie? dit-il avec sa politesse
-accoutumée.
-
---Vous avez besoin de me parler?
-
---Oui. Je voulais vous annoncer une nouvelle qui vient de me
-surprendre. J'ai reçu tout à l'heure une lettre du ministère de la
-marine. Nous partons pour Oran beaucoup plus tôt que je ne croyais,
-dans quatre ou cinq jours.
-
---Je vous souhaite un heureux voyage, mon cher Henry.
-
---Merci. On attelle; vous ne voulez pas faire un tour au Bois?
-
---Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie de la journée. Je
-vais aller jusqu'à la Muette, en marchant.
-
-Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir sa fièvre, et
-aussi d'user la longue journée. Il lui tardait d'arriver au lendemain,
-à cette heure charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour
-l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences qui lui
-paraissaient si comiques, exerçaient sur elle une influence
-physiologique. Elle en rougissait, elle si pure et si chaste; mais
-elle enviait les délicates jouissances des amours permises. Ah! si
-elle était libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir la
-femme de Jacques! L'amour chemine dans un coeur neuf avec une rapidité
-surprenante. A présent, elle ne discutait plus avec elle-même. Elle
-s'avouait son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait naître
-aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle; elle se croyait également
-sûre de l'artiste. Il n'oserait jamais révéler sa passion. L'osât-il,
-elle cacherait la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait à se
-bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait? Soit. L'amour pour
-elle ne serait jamais qu'un sentiment sublime qui réchaufferait
-doucement son coeur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse, oh!
-bien heureuse! La vie lui apparaissait sous des couleurs nouvelles.
-Le soir, elle avait du monde à dîner, et elle étonna ses amis par sa
-gaieté et sa verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la
-regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose subite. La fière
-Faustine, s'humanisant tout à coup, semblait descendre des hauteurs où
-elle avait coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant
-briller son esprit supérieur, jetant des reparties vives, des mots
-alertes qui contrastaient avec sa réserve accoutumée. Rentrée dans son
-appartement, elle compta les heures qui la séparaient de sa visite
-habituelle au square des Batignolles.
-
-Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier, les sourcils
-froncés, l'oeil sombre. Tout lui pesait; il n'avait pu dormir; il
-n'avait pas vu Faustine depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente
-le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne se sentait plus
-la force de résister. Il renvoya son élève, qu'il gardait d'habitude
-jusqu'à l'apparition de Mme de Guessaint; il s'occupa lui-même des
-mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une lassitude immense
-l'accabla, il s'étendit sur le canapé, enfonçant dans les coussins sa
-tête brûlante, hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier. Faustine
-parut enfin, et Jacques, domptant la révolte de ses nerfs, s'efforça
-de paraître calme.
-
---Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle en s'asseyant à sa
-place accoutumée.
-
---Mais... mais oui, Madame.
-
---J'espère que vous me ferez le plaisir de venir dîner chez moi. M. de
-Guessaint entreprend un long voyage, et je désire, avant son départ,
-vous recevoir dans ma maison.
-
-Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son visage paisible et
-fier, ne trahissait son trouble profond. Mais ce nom de M. de
-Guessaint suffit à exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait
-pas les rapports du mari et de la femme.
-
---Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il d'une voix un peu sèche.
-Mais décidément, je ne me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que
-je reste chez moi.
-
---Cependant, je croyais vous avoir convaincu que vous aviez tort,
-reprit-elle avec un sourire.
-
---Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre raisonnement serait
-juste. Mais les pauvres diables tels que nous, sont soumis à de
-terribles nécessités. Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et
-couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la vie que nous menons.
-Le sculpteur est avec son oeuvre comme la mère avec son enfant. Tant
-que l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas des yeux; tant
-que notre oeuvre n'est pas finie, nous ne pouvons pas l'abandonner.
-
-Faustine feignit de ne pas sentir la rudesse de son accent.
-
---Alors, Monsieur, vous refusez de venir chez moi? reprit-elle
-souriante.
-
---Oui, Madame.
-
---Pourquoi?
-
-Il eut un geste violent:
-
---Parce que je vous aime!
-
-Faustine se leva toute pâle. Un léger frisson courait le long de son
-corps.
-
---Comment vous êtes-vous despotiquement emparée de tout mon être? Je
-ne sais pas. C'est un poison lent qui s'est glissé dans mes veines.
-Est-ce que j'ai aimé, moi, avant de vous connaître! Aucune femme ne
-m'a jamais fait ressentir ce que j'éprouve. Je regardais l'amour comme
-un plaisir, comme un passe-temps. Vous êtes venue, et voilà que je ne
-peux plus vivre sans vous! Qu'est-ce que vous voulez que je devienne?
-Je suis tout seul; je n'ai que ma mère. Si vous ne m'aimez pas, je
-suis perdu. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau. Ne riez pas! Je
-ne suis pas un de vos jeunes gens élégants qui font la cour à une
-femme par plaisir ou par désoeuvrement. Je vous aime... Si vous ne
-m'aimez pas aujourd'hui, vous m'aimerez un jour... Et puis... je ne
-sais plus ce que je dis... Je vous en supplie, ayez pitié de moi...
-
-Faustine s'était laissée retomber sur le fauteuil, violemment secouée
-par ces paroles ardentes, qui l'épouvantaient et la ravissaient à la
-fois. Les premiers mots de Jacques lui avaient fait peur; voilà
-maintenant qu'il demandait grâce, qu'il s'humiliait, que des larmes
-coulaient de ses yeux.
-
---Pardonnez-moi, je suis un enfant. Je vous dis des absurdités... Je
-vous aime, je vous aime, je vous aime...
-
-Elle le regardait très doucement, sans fierté ni colère, avec une
-pitié et une tendresse infinies. Elle le voyait souffrir, et elle
-l'aimait! Eh! bien, non, elle saurait cacher son redoutable secret; il
-ne se douterait pas du trouble profond où il la jetait.
-
---Oui, vous êtes fou, répliqua-t-elle de sa voix harmonieuse comme une
-musique. Vous me dites que vous m'aimez, je vous crois. Vous ne songez
-pas que je ne suis point libre, que je suis mariée... mal mariée
-peut-être, mais esclave de mon serment. Une femme telle que moi ne
-descend pas jusqu'au mensonge. Elle a honte de la trahison, non pour
-les autres, mais pour sa conscience.
-
-Jacques cachait sa tête entre ses mains tremblantes, et, de plus en
-plus troublée, Faustine s'efforçait de cacher son émotion. Elle ne
-s'apercevait pas que les quelques paroles qu'elle venait de prononcer
-contenaient un aveu indirect. Il lui disait: «Je vous aime...» et au
-lieu de répondre: «Je ne vous aime pas», elle se contentait de cette
-défaite banale: «Je ne suis pas libre.» Mais le jeune homme ne sentait
-rien, ne voyait rien.
-
-Il reprit d'une voix sourde:
-
---Je n'ai jamais aimé avant de vous connaître. L'amour? j'en avais
-peur, sentant bien que le jour où je me donnerais à une femme, je me
-livrerais tout entier. Mais il me semblait impossible qu'il en existât
-une seule méritant cet abandon de tout mon être. La première fois que
-je vous ai vue, vous m'avez intimidé. Intimidé, moi qui n'ai jamais
-reculé devant rien! Je vous ai retrouvée, et j'ai retrouvé aussi mon
-impression première. Puis, vous veniez ici tous les jours et je ne
-sais quel charme m'enveloppait, que je subissais malgré moi, dont je
-ne pouvais pas me défendre. Tout est adorable en vous. Vous êtes
-belle; vous êtes la créature la plus intelligente que j'aie jamais
-rencontrée; non seulement vos paroles me ravissent, mais encore la
-voix divine qui les prononce. Je vous aime, oh! je vous aime
-follement.
-
-Il s'agenouillait devant elle maintenant; il entourait la taille de la
-jeune femme de ses mains brûlantes. Elle le repoussa, se relevant dans
-un mouvement rapide; elle se jeta en arrière, murmurant d'une voix
-étouffée:
-
---Adieu, Monsieur.
-
-La douceur subite du jeune homme l'effrayait. Faustine marchait déjà
-vers la porte, quand Jacques se précipita devant elle.
-
---Non, vous ne partirez pas! Si vous partiez, vous ne reviendriez
-plus. Mais répondez-moi donc! Vous restez là, immobile et glacée, et
-vous ne me dites rien, à moi qui souffre et qui désespère! Je vous
-aime! Rien ne me coûtera pour me faire aimer de vous! Si vous me
-fuyez, je vous poursuivrai avec toute la rage de mon désespoir. Vous
-me trouverez partout sur votre chemin. Mais pourquoi me fuiriez vous?
-Il est impossible que vous ne m'aimiez pas un jour. Une passion telle
-que la mienne saura bien faire fondre le manteau de glace dont vous
-vous couvrez. Je vous aime, je vous adore!
-
-Il la saisissait dans ses bras; il la serrait étroitement contre sa
-poitrine; il couvrait de baisers son front, ses yeux, ses joues.
-Toujours muette, les dents serrées, elle luttait nerveusement contre
-la violence de cette passion qui la pénétrait. Les baisers de Jacques
-lui produisaient l'effet d'une brûlure. Faustine défaillait
-maintenant. Elle tomba sur le canapé.
-
---Je sens que vous m'aimez, continuait-il de sa voix ardente. Quelque
-chose me crie que vous m'aviez deviné, que vous partagez ma folie...
-
-Elle se taisait toujours, renversée en arrière; il la prenait dans ses
-bras, et elle s'en arrachait violemment; il la ressaisissait, la
-couvrant encore de caresses. Et de nouveau, elle se débattait,
-honteuse de se sentir presque vaincue et de ne pas demeurer maîtresse
-d'elle-même. Elle parvint à le repousser, à redevenir libre; elle
-courut au fond de l'atelier.
-
---N'approchez plus, dit-elle, ou je crie, ou j'appelle. La force
-contre une femme! Vous! Vous que je croyais supérieur aux autres! Vous
-me reprochez de me taire: je vais vous répondre. Seulement, quand je
-vous aurai répondu, vous resterez où vous êtes, sans faire un
-mouvement, sans venir à moi.
-
-Il la regardait toujours; et l'influence qu'elle exerçait sur lui
-calmait lentement sa passion physique.
-
---Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obéir, continua Faustine.
-
---Je vous obéirai.
-
---Je veux votre parole.
-
---Je vous la donne.
-
-Elle hésitait, sentant bien toute la gravité des mots qu'elle allait
-prononcer. Mais cette vaillante créature ne reculait jamais.
-
---Jacques, dit-elle, je vous aime.
-
-Il jeta un grand cri.
-
---Rappelez-vous votre promesse! Je vous aime, et je ne peux pas être à
-vous. Le mensonge me répugne et la trahison me révolte. Si je vous
-appartenais, je ne pourrais plus vivre.
-
---Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? murmura-t-il d'une voix
-brisée par les sanglots.
-
-A son tour, il tombait assis, épuisé, vaincu; Mme de Guessaint
-s'approcha de lui, et doucement, avec une tendresse exquise:
-
---Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens à vous maintenant. Vous
-souffrez, vous pleurez, mon pauvre ami? Est-ce que vous croyez que je
-ne souffre pas, moi aussi? Je m'étais juré que vous ne connaîtriez
-jamais mon amour pour vous. Je me confie à votre honneur et j'en
-appelle à votre loyauté. Je vous aime. Vous êtes le premier qui m'ait
-donné l'émotion irrésistible que je ressens. Si nous ne pouvons pas
-être l'un à l'autre, il nous reste au moins un bonheur suprême, celui
-de nous aimer sans honte, puisque nous serons sans reproche. Est-ce
-que je ne vous livre pas ce qu'il y a de meilleur en moi? Est-ce que
-vous ne possédez pas ma tendresse, mon coeur, ma pensée? Adieu,
-Jacques. Regardez-moi bien en face. Je veux savoir si vous m'avez
-comprise.
-
---Vous partez...
-
---Oui. Je vous supplie de me laisser partir.
-
---Vous reviendrez?...
-
---Je vous le promets. Adieu.
-
-Il voulut s'élancer, la retenir; elle lui échappa... et s'enfuit.
-
-Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle? Oui. Elle l'avait
-promis; et puis, elle l'aimait. Elle l'aimait! Alors pourquoi se
-refusait-elle? Mais il ne se sentait pas la force de discuter avec
-lui-même. Cette violente scène le laissait brisé. Malgré l'aveu de
-Faustine, il souffrait cruellement, devinant bien qu'un abîme le
-séparait de cette femme. Il la connaissait maintenant; elle pouvait
-l'aimer, mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées
-contradictoires se heurtaient en lui. Il ne gardait même pas
-l'espérance vague de la fléchir, d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à
-la passion folle qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine
-ne s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère louche qui
-ment et qui se cache. Quel que fût son amour, elle résisterait
-vaillamment, dût-elle le fuir. Le fuir? Il eut un cri de colère. Il
-essaya de se calmer, en se rappelant la promesse de Faustine: elle ne
-pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de revenir. Étendu sur le
-canapé, son souvenir évoquait toutes les séductions divines de la
-jeune femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait de se
-passer. Faustine lui avait avoué son amour; et pourtant, il restait
-triste, découragé, abattu. Au lieu d'espérer, au lieu de se dire que,
-fort de cet aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait de
-nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les heures s'envolaient; et
-il demeurait ainsi, angoissé, déchiré par ces incertitudes cruelles,
-ne sachant que croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie pour
-finir sa torture. La nuit tombait quand sa mère arriva dans l'atelier.
-Comme les jours précédents, elle le trouvait sombre, farouche.
-
---Tu ne viens pas, mon enfant?
-
---Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir. Je ne veux pas
-dîner.
-
-Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une autre réponse.
-Jacques voulait rester là, où il venait de la voir, où son souvenir
-flottait impalpable et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec
-ses pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse amertume.
-Françoise le contemplait, muette, les bras croisés. Elle se rappelait
-les paroles d'Aurélie. Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques
-était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait souffrir? Et elle
-regardait les traits tirés de son fils, sa pâleur, sa tristesse
-mortelle.
-
---Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle doucement.
-
---Non, mère, permets-moi de rester ici et, je t'en prie, pardonne-moi.
-Je n'ai de goût à rien. Cela me fait du bien d'être seul.
-
-Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus d'elle maintenant!
-Françoise alluma une lampe; puis, promenant les yeux autour d'elle,
-elle chercha, regardant, épiant, comme le soldat flairant l'ennemi qui
-guette une embuscade tendue. Elle voyait clair; Aurélie avait dessillé
-ses yeux; Jacques aimait follement, éperdument, désespérément. Elle
-aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé par la lueur rougeâtre
-de la lampe, et soudain elle comprit. C'était cette femme que son
-enfant aimait, cette femme qui venait tous les jours, qui causait avec
-lui, qui s'enfermait avec lui. Mme Rosny eut un geste de colère
-violente. Elle avait donc en vain surveillé depuis tant d'années
-l'existence de son fils, en vain elle l'avait fortifié contre les
-séductions de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sans coeur
-détruisît d'un seul coup toute son oeuvre, torturât son enfant, lui
-arrachât la récompense de tant de sacrifices! Elle voulait la
-connaître, cette étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques ne
-l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant quelque temps, elle
-serait patiente. Ensuite, après le Salon, elle l'emmènerait loin de
-Paris. Et quand elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait
-l'empire qu'elle exerçait autrefois.
-
---Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne heure?
-
---Oui, mère.
-
---Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras point. Je m'endors tout
-de suite, tu sais.
-
-Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait vaguement que Jacques
-chercherait à s'étourdir, à oublier, qu'il se jetterait dans le
-plaisir, qu'il s'éprendrait d'une autre peut-être. Sans rien ajouter,
-elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait à présent.
-Le jeune homme égrenait une à une toutes les pensées anciennes; sa
-fièvre les exagérait. Il se butait toujours à la même idée. Faustine
-l'aimait: pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se rend pas compte des
-terribles combats qu'une femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses
-hésitations, ses craintes lui échappent, parce qu'il n'a pas la même
-façon de sentir ni d'éprouver. Une femme telle que Faustine, en se
-donnant à l'homme qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa
-tendresse qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour elle, mais
-pour _lui_. Celle qui n'a jamais failli ressent une révolte
-instinctive de tout son être. Connaissant mieux la vie, Jacques aurait
-compté sur le hasard, sur le temps, sur les circonstances. Il se
-serait dit que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un jour
-toutes les conséquences de son amour. Pour une créature pareille, le
-danger n'était pas en elle, mais en lui. Elle saurait bien résister à
-la passion qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait. Forte
-contre sa souffrance, elle serait faible contre la souffrance qu'elle
-faisait naître. Trop exalté pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le
-jeune homme se débattait éperdument contre son désespoir. Elle avait
-promis de revenir? Son coeur lui criait qu'elle ne reviendrait pas.
-Afin de calmer ses terreurs, il résolut de la voir, de se présenter
-chez elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau cette
-promesse dont il doutait. Dans le square, il s'arrêta une minute.
-L'air vif du soir lui faisait du bien. Il marchait par les rues,
-espérant que la fatigue d'une course rapide calmerait son exaltation.
-Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, il eut une minute d'hésitation. Si
-elle refusait de le recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte
-s'ouvrit.
-
---Est-ce que Mme de Guessaint est chez elle? demanda Jacques.
-
---Non, Monsieur; Madame vient de partir en voyage.
-
-Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable! Coquette et
-menteuse comme toutes les autres! Elle lui jurait de revenir et elle
-s'enfuyait, pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la
-passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de l'avenue, ne faisant
-pas même attention aux passants qui regardaient avec stupeur ce jeune
-homme élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout à coup, il
-eut un mouvement de rage et reprit le chemin de l'atelier. Il la
-maudissait, il la méprisait, il l'exécrait. Partie? où allait-elle?
-Elle avait donné des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle
-cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite. Eh bien,
-soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier! Quand il rentra dans son
-atelier, des rayons de lune filtraient à travers les fenêtres ogivales
-de la voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des arêtes
-indécises vaguement baignées dans les pâleurs de la lumière blanche.
-Jacques restait hébété devant ce souvenir matériel de son amour. Il
-souffrait maintenant par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait
-modelé une oeuvre incomparable. Et Faustine absente, Faustine dont il
-bannissait le souvenir, réapparaissait vivante et palpable devant ses
-yeux. Il chassait loin de lui cette idée ravissante et maudite: et
-voilà que son oeuvre se dressait implacable, souriante, pour
-l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir. Dans un accès de
-colère folle, il se jeta sur le buste, enfonçant dans l'argile ses
-mains frémissantes; avec rage il arrachait la glaise lambeaux par
-lambeaux, espérant arracher ainsi de son coeur la pensée qui
-l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine afin de tuer son souvenir. Il
-voulait déchiqueter son oeuvre et la détruire, croyant amoindrir sa
-souffrance s'il rendait au néant la figure divine qu'il en avait
-tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit en larmes et se mit
-à sangloter comme un enfant.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous la brise d'avril. Un
-beau soleil clair jetait des lueurs blanches sur les taillis dénudés.
-Quelques fenêtres ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps,
-donnaient un peu de vie aux grandes murailles tristes. Dans le salon,
-assises devant le feu, Nelly et Faustine causaient avec la douce
-intimité d'autrefois.
-
---Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce que je ne comprends
-pas. Tu es arrivée: tu m'as fait préparer une petite malle. Je suis
-partie sans même savoir où j'allais! Tu me recommandes de taire à tout
-le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi ce mystère qui rappelle
-ceux de la Sainte-Vehme?
-
---Curieuse!
-
---On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais plus depuis
-quelque temps. Sûrement, il y a dans ta vie quelque chose que
-j'ignore. Autrefois, tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne
-m'aimes plus.
-
-Faustine jeta sur son amie un long regard plein de tendresse.
-
---Je ne t'aime plus? Tu verras tout à l'heure. Il faut que nous soyons
-très franches l'une et l'autre. Confidence pour confidence!
-
---Qu'y a-t-il donc? demanda Nelly dont les yeux brillaient.
-
---Sois patiente. Tu me demandes pourquoi je t'ai enlevée? Te
-rappelles-tu l'histoire que je t'ai dite un jour? Ma rencontre avec un
-jeune artiste dans le promenoir de San Onofrio? Je t'avouais que,
-pendant une demi-heure, il m'avait tenue sous le charme; et toi,
-méchante, tu me répondais en riant: «Que je serais donc contente si tu
-le revoyais!»
-
---Oui, je me rappelle.
-
---Eh bien, je l'ai revu.
-
---L'inconnu? le bel artiste? le Pygmalion qui doit animer Galatée?
-reprenait Nelly en riant; et quel est ce mystérieux personnage? Est-ce
-que je le connais?
-
---Oui. C'est Jacques Rosny.
-
---Celui à qui j'ai commandé ton buste?
-
---Oui.
-
---Et tu l'aimes?
-
---Je l'aime, dit Faustine en la regardant de ses grands yeux
-tranquilles. Je le lui ai dit. C'est pour cela que je suis partie. Je
-veux être son inspiratrice, son amie, mais rien de plus. J'ai eu peur
-de lui et de moi. Je me suis enfuie; et pour ne pas fuir seule, je
-t'ai enlevée.
-
-Alors elle racontait à son amie l'histoire de la passion soudaine qui,
-brusquement, s'était emparée de tout son être, cette semaine
-délicieuse dans l'atelier du sculpteur, et les brûlants aveux de
-Jacques, et comment elle se sentait profondément troublée par
-l'invasion de cet amour irrésistible. Elle aimait Jacques, mais elle
-se méfiait de lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se méfiait
-d'elle-même aussi. Nelly écoutait son amie avec une attention
-sérieuse.
-
---Oui, c'est bien l'amour. Et tu espères pouvoir dompter sa passion et
-la tienne, rester maîtresse de ta volonté, endiguer un sentiment
-d'autant plus vif qu'il naît chez deux créatures qui l'éprouvent pour
-la première fois? Car, si je comprends bien ce que tu me racontes,
-Jacques Rosny non plus n'a jamais aimé avant de te connaître.
-
---Non seulement je l'espère, mais je le veux. Pourquoi ai-je fui,
-sinon pour m'arracher à la séduction? Je ne le reverrai plus que chez
-moi. Si ce n'est pas assez, si je me sens trop faible, je
-recommencerai mes voyages. Je veux aimer, je ne veux pas avilir mon
-amour.
-
---Et s'il découvre que tu es à Chavry?
-
---Excepté toi, personne ne connaît ma retraite. Puis, tu oublies
-Marius, Marius qui se ferait tuer pour moi. Je lui ai dit que personne
-ne devait franchir l'enceinte de la grille. Personne ne la franchira.
-
---Et ton mari?
-
---M. de Guessaint part après-demain pour Oran. Il s'inquiète bien plus
-de son voyage que de sa femme.
-
---Et... et Félix?
-
-Un frisson de gaieté courait sur les lèvres moqueuses de Nelly.
-Faustine souriait.
-
---Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai causé longuement avec lui?
-
---Qu'est-ce que t'a dit cet homme coupable?
-
---Il m'a dit... il m'a prouvé que le plus coupable des deux, c'est
-peut-être toi. Il y a une certaine histoire de verrou qui ne me paraît
-pas bien nette. Comment! ton mari est amoureux de toi, et tu fais la
-coquette avec lui? Tu t'ingénies à le faire souffrir par des
-raffinements de cruauté! Mais je lui ai promis de te convertir, et
-comme nous resterons ici au moins un bon mois, j'aurai le temps de te
-faire de la morale.
-
-Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tête entre ses mains.
-
---Allons nous promener dans le parc, reprit Mme de Guessaint. Je ne te
-demande rien aujourd'hui. Revivons pour quelque temps nos charmantes
-journées d'autrefois.
-
-Faustine savait bien qu'on pouvait compter sur Marius. Personne, même
-dans le pays, ne connut sa présence au château. Les deux jeunes femmes
-ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinière, ramenée de
-Versailles par le vieux soldat, demeurait également invisible. C'est
-lui qui renouvelait les provisions, qui faisait les courses, qui s'en
-allait chercher à la poste restante les lettres de ses maîtresses. Le
-temps fuyait rapidement. Nelly et Faustine, séparées par le monde,
-retrouvaient pour la première fois leur existence de soeurs. Mme de
-Guessaint jouissait de son repos dans toute la plénitude de son
-esprit. La solitude lui plaisait. Il lui semblait qu'elle venait
-d'échapper à un grand danger. Certes, elle se disait que Jacques
-devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumât à l'aimer
-seulement avec son coeur. Elle riait, elle rêvait à travers les
-allées, ravie de ces premières journées de printemps. Peut-être
-attendait-elle instinctivement une lettre de son ami, lorsque Marius
-apportait le courrier. Nelly, au contraire, se montrait nerveuse,
-agacée. Qu'est-ce que faisait son mari? Lui, non plus, n'écrivait pas.
-Elle disait à Faustine, non sans un dépit très visible: «Si cette Mlle
-Aurélie allait prendre de l'influence sur lui cependant?» Mme de
-Guessaint haussait les épaules et se moquait d'elle. Trois semaines
-s'écoulaient ainsi, trois semaines délicieuses, pendant lesquelles
-l'ennui ne se glissait pas une minute entre elles. Mais l'amour de
-Faustine grandissait démesurément. Ne voyant plus Jacques, vivant
-repliée sur elle-même, la jeune femme se laissait aller sans défense
-au charme divin qui la pénétrait et, vingt fois le jour, elle se
-demandait: «Que fait-il? que devient-il?»
-
-Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit à rire gaiement.
-
---Qu'as-tu donc? demanda Faustine.
-
---On parle de quelqu'un qui vous intéresse, Madame. Le temps passe si
-vite que nous ne réfléchissons pas aux dates. C'était hier le 1er
-mai. Les journaux ne tarissent pas en éloges sur ton sculpteur. Tiens,
-lis.
-
-Mme de Guessaint prit d'une main un peu tremblante les feuilles que
-lui tendait son amie. Le _Vercingétorix vaincu_ remportait un
-triomphe. D'une commune voix, on décernait au jeune artiste la
-médaille d'honneur de sculpture; tous les critiques se trouvaient
-d'accord. Faustine jouissait délicieusement des bravos lointains
-qu'elle entendait au fond de sa paisible solitude. Elle lisait et
-relisait ces lignes, où l'on célébrait celui qu'elle aimait. Elle
-trouvait un bonheur infini à se dire qu'elle régnait dans ce coeur
-neuf et ardent.
-
---Ton amour pour ce tailleur de pierre éclate sur ton visage, s'écria
-Nelly avec un éclat de rire. Te rappelles-tu le temps où je t'appelais
-Vittoria Orsini? Tu es aussi amoureuse que la «Dame à la Bague», ma
-pauvre chère.
-
-Une ombre glissa sur le front blanc de la jeune femme.
-
---Elle est morte d'amour, murmura-t-elle.
-
---Au XVIe siècle! Au XIXe, elle se serait consolée. D'ailleurs, je ne
-te cacherai pas, que l'amour... platonique, tel que tu le comprends,
-me paraît impossible. Tu aimes, tu seras vaincue. Mais, laissons ce
-sujet,» et, en disant ces mots, Nelly reprenait le journal et
-tournait machinalement la page, quand soudain elle jeta un cri.
-
---Qu'as-tu donc?
-
-Mme Percier ne répondait pas; elle lisait, immobile, stupéfaite.
-
---Mais parle-moi donc, Nelly! Donne-moi ce journal.
-
---Non, non. Je te lirai... j'aime mieux te lire... Ton mari...
-
---Eh bien, quoi? mon mari?
-
-Le journal contenait ces quelques lignes dans les dépêches de
-_l'Agence Havas_. «On télégraphie d'Oran une triste nouvelle. Une
-mission scientifique, choisie par le ministre de la marine et des
-colonies, partait, il y a quelques jours, pour le Sud-Oranais. M. de
-Guessaint, membre fort distingué de la Société de géographie, a
-soudainement disparu. Tout fait supposer qu'il a été assassiné. Le
-procureur de la République a ouvert une enquête.» Faustine lisait.
-Mort, son mari? Impossible! Le journal mentait. S'il disait vrai
-pourtant?
-
---Comme tu es pâle, ma pauvre chérie, dit Nelly en lui prenant la
-main.
-
---La mort est une terrible chose. Elle efface le mal et ressuscite le
-bien.
-
---Vas-tu donc le regretter maintenant, toi qui es malheureuse depuis
-tant d'années!
-
---Tais-toi. Quand Dieu frappe, il faut prier pour ceux qu'il touche.
-
-Mme de Guessaint se sentait fort impressionnée. Elle remonta chez elle
-de bonne heure, laissant Nelly seule dans le salon. Mme Percier ne
-pratiquait pas si généreusement la charité chrétienne. Sans hésiter,
-elle appela Marius et lui remit une dépêche, en le priant de la porter
-le soir même au bureau le plus voisin. Elle demandait au préfet d'Oran
-de confirmer ou de démentir la nouvelle donnée par l'_Agence Havas_.
-Elle ne s'expliquait pas cette fin tragique. M. de Guessaint avait-il
-été assassiné en effet? Au nom de Faustine, son amie intime, elle
-priait qu'on envoyât des détails exacts et complets. Lorsque Marius
-fut parti, elle voulut rejoindre son amie. Mais celle-ci désirait
-rester seule; seule avec ses pensées et ses réflexions. Certes, Henry
-avait commis bien des fautes. Il l'avait trompée, il avait avili sa
-chasteté de jeune fille et sa pudeur de jeune femme. Mais cette
-brusque fin la troublait étrangement. Elle voyait cet homme tombant
-assassiné loin de sa famille, loin de ses amis, loin de son pays. Une
-créature délicate, même en perdant un mari qu'elle n'estime pas,
-souffre dans ses souvenirs si elle ne souffre pas dans son coeur.
-C'était le seul être à qui elle eût appartenu; celui à qui elle
-donnait jadis tous les trésors de sa jeunesse et de sa beauté. Elle
-portait son nom, et ce château de Chavry où elle se trouvait lui
-rappelait de chers et cruels souvenirs. C'est Henry qui lui annonçait
-naguère la mort du général. Pendant la nuit, une très pénible
-impression l'obséda. Nelly la trouva pâle le lendemain matin, avec les
-traits tirés et les yeux tristes. Mme Percier frappa du pied avec
-colère.
-
---Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fâcher. Je dis toujours ce
-que je pense.
-
---Ne parle pas légèrement d'un événement terrible, ma chérie. Ma vie
-se trouve si brusquement changée que je suis bouleversée.
-
-Nelly paraissait fort énervée. Elles se promenaient toutes les deux
-dans les allées du parc, vers la grille. Marius apparut derrière la
-petite porte ouvragée, tenant un papier bleu à la main.
-
---C'est la réponse que j'attendais, s'écria Mme Percier.
-
---Quelle réponse?
-
---Tu vas voir.
-
-Net et concis, le télégramme du préfet d'Oran ne laissait aucun doute.
-Il disait seulement que le procureur de la République croyait être sur
-la trace du meurtrier; de plus, il annonçait une lettre contenant des
-détails plus complets.
-
---Je puis parler maintenant, s'écria Nelly. Ah! tu plains ton mari,
-et, avec tes idées chevaleresques, que je trouve absurdes, tu hésites
-à profiter de ton bonheur! Écoute.
-
-Faustine pâlissait un peu, comme si elle s'effrayait de ce qu'elle
-allait entendre.
-
---Je vais te révéler un secret que je t'ai obstinément caché. Tu
-t'étonnais naguère de mon entêtement étrange à me marier? C'est à
-cause de M. de Guessaint que j'ai quitté ta maison. Pardonne-moi de te
-dire tout cela: mais je ne veux pas qu'il reste un seul regret dans
-ton coeur, un seul! Je ne pouvais plus vivre à côté de ton mari.
-Incessamment, j'avais à me défendre de ses entreprises amoureuses.
-Quand il se trouvait seul avec moi, il cherchait à me surprendre, à me
-saisir dans ses bras... Oui, tu m'as fait jurer naguère qu'il
-n'entrait pour rien dans ma décision subite... Est-ce que je pouvais
-t'avouer la vérité? Est-ce que ma tendre affection pour toi ne me
-commandait pas le silence? Et tu le plains aujourd'hui! Cet homme te
-manquait de respect jusque dans ta propre maison, en oubliant que
-j'étais ta soeur; je me suis mariée pour le fuir. Tu t'imagines bien
-que les charmes et la beauté de Félix ne m'éblouissaient pas. Ce
-pauvre Félix!... ce n'est pas que je regrette maintenant... surtout
-maintenant... mais passons. Tu sais tout. Le destin t'a faite libre. A
-toi de juger si tu voudras user de cette liberté, ou si tu aimeras
-mieux pleurer un mari indigne!
-
-Faustine sentait une amertume profonde monter à ses lèvres. La veille,
-sous le coup d'une émotion sincère, elle pardonnait à M. de Guessaint
-toutes ses trahisons. Mais ce que lui apprenait Nelly la meurtrissait
-dans la plus chère tendresse de sa vie. Elle plaignait cet homme; elle
-éprouvait une vague pitié pour lui. Eh bien, non! Désormais il serait
-deux fois mort pour elle, car il ne laisserait pas une trace dans son
-souvenir. Elle se révoltait à la pensée qu'il n'avait pas même
-respecté sa meilleure amie, la compagne de son enfance, sa soeur. Elle
-prit la jeune femme entre ses bras.
-
---Tu ne m'as rien dit naguère, ma pauvre Nelly; tu as eu raison et je
-t'en remercie. Tant que M. de Guessaint vivait, mieux valait que
-j'ignorasse tout. Sachant ce que tu viens de m'apprendre, je ne serais
-pas restée une minute de plus dans sa maison. J'ai dit autrefois à mon
-mari, ici même: «Je jure que je serai pour vous une épouse fidèle.»
-J'ai tenu mon serment. La mort m'en a déliée...
-
-
-
-
-VII
-
-
-Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait dans le désespoir et
-l'inertie. Françoise l'interrogeait; il gardait un silence farouche.
-Elle voyait dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus. Il
-avait fallu qu'un de ses amis surveillât le _Vercingétorix_, et
-s'entendît avec un mouleur pour que le plâtre fut prêt au jour fixé.
-Un soir, Mme Rosny regardait son fils, étendu sur une chaise longue,
-dans le petit appartement de la rue Lambert. Les yeux de Jacques se
-perdaient dans le vide, sa pensée s'envolait au loin, cherchant
-obstinément une vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce
-dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une inspiration désespérée.
-
---Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tu es célèbre, et l'on
-te salue à l'égal d'un maître. Les craintes que j'avais pu concevoir
-autrefois pour ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de
-parler tout haut, de penser tout haut, libres de nous venger.
-
---Nous venger!
-
---De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu?
-
---Si je me le rappelle! murmura le jeune homme. Je le vois encore dans
-la vieille maison de la rue Jean-Baussire, quand il est parti, hélas!
-pour ne plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure. Il m'a
-embrassé pendant que je dormais...
-
---Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger?
-
---Comment? Nous ne savons même pas où il repose. Il a été victime des
-haineuses fatalités de la guerre civile. Qui puis-je accuser de sa
-mort, sinon le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont tombées
-dans les deux partis! L'oubli s'est fait, ma mère. Bien criminels ceux
-qui voudraient se souvenir!
-
-Françoise eut un geste violent. Est-ce que son fils abjurerait
-jusqu'aux farouches rancunes qu'elle avait coulées dans son âme?
-
---Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupable de la mort de
-ton père. Celui qui l'a arrêté, celui qui l'a fait passer par les
-armes. Tu as oublié son nom? Je peux te le rappeler.
-
-Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les reliques du passé;
-et Jacques relisait les lignes sinistres: «Avant-hier le capitaine
-Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied...»
-
---Tu venais d'entrer dans l'atelier d'Antonin Mercié, ton maître.
-Pendant les longues journées, je tournais et retournais la même idée
-dans ma tête. Comment retrouver cet officier, le joindre, le punir?
-Une fois, j'arrivais à me procurer l'_Annuaire de l'Armée_, et j'y
-trouvais inscrits trois capitaines du nom de Maubert. Pas un ne
-servait dans les chasseurs à pied. Je me perdais dans un dédale. Et il
-fallait être prudente; cacher notre passé, pour ne pas nuire à ton
-avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six ans; tu es riche, puisque tu as
-du succès; tu est fort, puisque tu es célèbre. Cherche! cherche cet
-officier qui a fusillé Pierre Rosny!
-
-Jacques écoutait, en penchant la tête, les paroles ardentes de
-Françoise. Il songeait; soudain il releva le front après un silence,
-et dit lentement:
-
---Ma mère, l'action que tu me conseilles n'est pas digne de moi; et
-j'ajoute, sans manquer au tendre respect que je te dois, qu'elle n'est
-pas digne de toi non plus. Les souffrances d'autrefois ont conservé
-la haine dans ton coeur; elle ne s'est pas fondue avec le temps, qui
-efface tout et qui répare tout. Moi, quand un peuple entier oublie, je
-n'ai pas le droit de me souvenir. Ce père que j'ai tant aimé, s'il
-pouvait me donner un ordre, me défendrait la vengeance. C'est un
-sentiment fait de violence et de colère, excusable dans l'emportement
-de la lutte, criminel quand l'apaisement s'est fait. Tu m'en veux de
-ne pas t'entendre et de méconnaître tes leçons? C'est que j'ai bien
-réfléchi depuis trois semaines que je souffre cruellement. Une grande
-douleur vient de me meurtrir et je crois que l'épreuve m'a rendu
-meilleur. Je n'ai de haine contre personne. Il me semble que je me
-suis renouvelé et purifié.
-
---Tu as oublié ton père, murmura-t-elle d'une voix sourde.
-
---Pourquoi m'accuses-tu? Ma mère chérie, n'es-tu pas bien injuste?
-Est-ce que je ne me rappelle pas ta bonté, ta tendresse, ton
-dévouement? Puisque je ne suis pas ingrat envers toi, comment
-pourrais-je l'être envers une mémoire bien-aimée? Si je me trouvais en
-face de cet officier dont tu parles, la colère filiale m'emporterait
-peut-être. Mais le chercher, mais le suivre pas à pas, comme un
-chasseur qui guette sa proie? Je te le répète: voilà qui serait
-indigne de nous deux!
-
---Tu viens de me dire que tu souffrais beaucoup? Eh bien, fais au
-moins ce que je vais te demander. Secoue cette douleur qui t'obsède,
-au lieu de rester replié sur toi-même, au lieu de vivre dans la
-solitude où tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques, accorde-moi
-ma prière, tâche de te distraire, de t'étourdir, et de te consoler si
-tu peux!
-
-Il l'embrassa très tendrement.
-
---Il m'est très doux de t'obéir, dit-il.
-
-Et en effet, à partir de ce jour, il changeait d'existence, autant
-pour contenter sa mère que pour user l'ardeur de sa nature exubérante.
-Il revoyait ses amis; il cherchait le plaisir et les distractions; et
-Aurélie pardonnait de nouveau à ce volage qui lui revenait.
-
-La rusée comédienne avait un but. Elle voulait connaître le nom de
-cette femme du monde qui lui volait le coeur du beau garçon. Un hasard
-la servait à souhait. M. Percier prenait assez bien son parti de
-l'absence de sa femme. Il savait que Faustine enlevait Nelly pour la
-gronder; et Mme de Guessaint avait promis de lui ramener sa
-capricieuse compagne corrigée de son indocilité. Se trouvant seul à
-Paris, s'ennuyant un peu, il honorait très souvent Aurélie de sa
-présence. C'est ainsi que la jolie fille apprenait le nom de la
-mystérieuse inconnue. Elle faisait bavarder Félix, naïf comme la
-plupart des hommes chez qui la bonté est plus forte que la méfiance.
-Il lui racontait un jour que le grand sculpteur Jacques Rosny
-exécutait le buste d'une dame de ses amies, Mme de Guessaint. Elle se
-le rappelait, ce buste. Elle l'avait vu dans l'atelier. Il est vrai
-que depuis quelques semaines, Jacques n'y travaillait plus. Avec son
-flair de coquette un peu jalouse, elle rapprochait de ce petit fait la
-profonde tristesse de l'artiste. Il souffrait, sans doute, de ne plus
-voir cette belle dame qui venait poser dans son atelier. Pour achever
-de se convaincre, elle prononça un jour le nom de Faustine devant
-Jacques. Le jeune homme fit un mouvement violent, la regardant avec
-des yeux indignés; elle avait deviné juste. Sans doute, il considérait
-comme une profanation d'entendre parler de son idole par Mlle Aurélie
-Brigaut, ancienne brunisseuse et simple cabotine. Aurélie, connaissant
-le nom de Mme de Guessaint, s'empressa de l'apprendre à Françoise. La
-comédienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'alliée plus sûre que
-cette mère jalouse.
-
-Les hommes ne ressemblent guère aux héros de romans; n'étant pas des
-créatures idéales, ils subissent toutes les faiblesses de la vie.
-Jacques, qui aimait profondément Faustine, ne croyait pas avilir cet
-amour en acceptant les avances de la belle Aurélie. Et puis,
-décidément, sa mère disait vrai. Il voulait s'étourdir, il voulait
-oublier. Oublier! Il savait bien que c'était impossible. Le souvenir
-cruel et délicieux de Faustine le poursuivait partout. Dans ces
-plaisirs où il se jetait éperdument, le visage hautain et doux de la
-jeune femme hantait son esprit; au milieu du souper où des amis
-l'entraînaient, le fantôme de la bien-aimée lui apparaissait tout à
-coup. Il eût été plus digne d'elle de chercher à se consoler en
-s'enfermant dans le travail, mais il n'en avait pas la force. Et
-cependant, ses meilleures heures, il les vivait tout seul, dans
-l'atelier, à se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois! un
-mois le séparait de ce temps-là. Et depuis, il lui semblait avoir vécu
-toute une existence. L'ouverture du Salon arriva. Le _Vercingétorix
-vaincu_ se dressait, superbe, au milieu du grand jardin de la
-sculpture. Tout de suite, les éloges enthousiastes de la presse, les
-félicitations des camarades et des amis, apprirent au jeune homme son
-nouveau triomphe. A peine eut-il un peu de joie de cette gloire qui
-donnait à son nom un lustre plus grand. A quoi bon la gloire quand on
-n'a pas l'amour? A quoi bon le succès quand on n'a pas le bonheur?
-
-Un soir, vers cinq heures, il revenait à son atelier. Il n'y entrait
-jamais sans que l'image très douce de l'absente ne lui apparût. Quelle
-obsession chérie et redoutée! Il la voyait partout; sur le fauteuil où
-elle se plaçait, dans la porte où s'encadrait naguère son fin profil
-de camée. L'atelier semblait énorme, maintenant que le groupe en terre
-glaise n'était plus là. Jacques s'étendit sur le canapé, rêvant comme
-toujours à la disparue, et l'appelant comme toujours. Pourquoi ne
-revenait-elle point? A présent, il lui aurait obéi sans discuter. Pour
-la revoir, il eût accepté toutes les conditions qu'elle lui imposait
-jadis. Soudain, il entendit un bruit léger, la porte s'ouvrit, et une
-forme féminine se dessina entre les deux tentures qui masquaient
-l'entrée. Il se leva, le coeur battant... Elle! il la reconnaissait!
-Elle, chez lui, quand il la croyait perdue pour toujours, quand il
-croyait l'appeler vainement, quand l'espoir même ne le soutenait plus
-dans ses défaillances! Faustine s'avançait, souriante, calme,
-heureuse. Il restait immobile, s'imaginant qu'il rêvait, qu'il
-devenait fou. Elle le regardait avec ses beaux yeux où brillait une
-tendresse infinie.
-
---Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je vous ai dit que je vous
-aimais. Je ne voulais pas être votre maîtresse: voulez-vous de moi
-pour votre femme?
-
-Il jeta un grand cri.
-
---Faustine!
-
-Et il tombait à genoux devant cette noble créature, prenant ses mains,
-les couvrant de baisers, les couvrant de larmes, riant et pleurant à
-la fois.
-
---Grand enfant, qui a cru que le bonheur était si loin, et le voilà
-tout près!
-
-Il l'entraînait vers le canapé; elle s'asseyait; et il se mettait
-encore à ses genoux; et il la contemplait avec un respect profond et
-une profonde adoration.
-
---Moi, votre mari! Mais c'est un rêve! Mais il est impossible qu'un
-pareil bonheur me soit réservé! Ne pas vous quitter, vivre à côté de
-vous, auprès de vous, vous entendre toujours et vous voir toujours!
-Avez-vous bien pensé à cela? Vous êtes donc libre? Que s'est-il passé?
-Vous me dites que vous serez ma femme. Ma femme! Je m'interroge et je
-me demande si je suis bien digne de vous!
-
-Cette juvénile explosion de bonheur la ravissait. Alors, elle lui
-disait tout: le départ de M. de Guessaint, sa fin tragique, et comment
-elle devenait veuve. A mesure qu'elle parlait, une ombre envahissait
-le visage de Jacques. Il s'attristait un peu, et elle devinait bien
-vite les pensées de son ami.
-
---Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle un peu inquiète.
-
---Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aimée? Vous ne trouverez pas que
-je me laisse aller à des pensées bien vulgaires dans le grand bonheur
-qui m'arrive? Si je vous disais que je regrette... mon Dieu, c'est
-bien naïf... je regrette que vous soyez riche, que vous soyez une
-femme enviée et adulée. Je voudrais vous épouser pour vous, rien que
-pour vous, pour votre beauté qui me ravit, pour votre intelligence que
-j'admire, pour ce charme divin qui est en vous.
-
-Faustine souriait, heureuse des paroles de Jacques. Elle goûtait le
-bonheur dans toute sa plénitude.
-
---Si vous saviez ce que j'ai souffert quand vous êtes partie! Je ne
-pouvais plus travailler. Il me serait impossible d'être encore un
-artiste si vous ne m'aimiez pas. J'ai besoin de vous comme on a besoin
-du soleil. Je vous adore!
-
-Ils faisaient des projets d'avenir, tranquilles et confiants, se
-jetant à corps perdu dans la sublime espérance qui les berçait. Que
-leur manquait-il pour être heureux? Il ne voyait pas un nuage dans
-leur ciel. La main dans la main, ils se parlaient presque à voix
-basse. Elle voulait savoir ce qu'il avait fait depuis son départ, et
-il avouait tout, avec sa loyale franchise. Il disait son désespoir, sa
-colère, sa jalousie; il racontait comment, dans sa rage, il avait
-détruit ce buste radieux où Faustine revivait, hautaine, et souriante.
-Il ne cachait même pas ses désordres, les plaisirs qu'il cherchait
-pour s'étourdir et oublier.
-
---Ah! les hommes, les hommes! murmura la jeune femme avec un soupir.
-Ainsi, vous m'aimez, vous m'aimez passionnément, je le crois. Et
-d'autres femmes pouvaient exister pour vous!
-
---C'est le passé. Pardonnez-le-moi. Le passé, quel qu'il soit, laisse
-toujours de l'amertume aux lèvres. Ah! chère, quel radieux bonheur je
-vous dois!
-
-Et de nouveau, ils reprenaient les projets caressés, arrangeant leur
-existence, préparant leur avenir. Comme elle serait fière de porter le
-nom de cet homme célèbre! Comme il serait fier d'être le mari d'une
-pareille femme! Puis, ils reparlaient de leur amour plutôt comme deux
-amants que comme deux fiancés. Car c'étaient bien des amants qui
-s'uniraient par des liens indissolubles. Certains de l'immortelle
-durée de leur tendresse, ils voulaient se serrer l'un contre l'autre
-pour traverser la vie. Le jour baissait, et ils échangeaient encore
-leurs douces confidences.
-
---Il faut que je parte, dit-elle.
-
---Déjà!
-
---Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de rester? Venez chez moi,
-ce soir.
-
-Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle se dégageait,
-souriante:
-
---Il faut que je sois en pleine confiance avec vous, Jacques. Une
-fiancée n'est pas une maîtresse. Ne manquez pas de respect à celle qui
-sera votre femme.
-
-Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du bonheur qu'elle
-laissait derrière elle. Le coeur de Jacques débordait de joie. Jamais
-son esprit surexcité n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir le
-mari de Faustine lui semblait de ces espérances auxquelles on a peine
-à croire. Une seule inquiétude le tenait. Il allait annoncer à sa mère
-son mariage avec Mme de Guessaint. Que dirait-elle, avec ses idées
-violentes, avec sa haine contre «les classes riches», comme elle
-continuait à les appeler? Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais
-il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter contre une mère
-qu'il adorait, qui, depuis tant d'années, se montrait dévouée,
-courageuse, âpre au travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui,
-par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir. La
-convaincre? il ne l'espérait pas. Elle consentirait, pour ne pas
-désespérer son fils; mais sa conscience protesterait. Qui sait même
-si, tout d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus forte?
-Il savait bien quels étaient ses rêves: ne jamais quitter Jacques et
-remplacer par sa tendresse vigilante toutes les autres tendresses
-humaines. Il agitait toutes ces pensées en revenant rue Lambert. Avec
-la netteté de décision des natures franches, il voulait ne pas
-attendre et avouer tout de suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas
-ignorer. En apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite. Elle ne
-reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux depuis tant de jours.
-Ses yeux riaient; une joie profonde illuminait son visage.
-
---Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande la permission
-d'épouser celle que j'ai choisie, et qui me choisit elle-même entre
-tous.
-
-Avant même qu'elle pût répondre, rapidement, en quelques mots, il lui
-racontait ce roman d'amour, jeune et frais comme un poème d'avril.
-Françoise, immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant de ses
-yeux fixes.
-
---Alors, tu veux me quitter?
-
---Mère...
-
---Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu donc que ta femme
-voudra vivre avec ta mère? Ah! les enfants! Sacrifiez-vous donc pour
-eux! Donnez-leur tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je n'ai plus
-que toi. Ton père est mort fusillé et dort je ne sais où, comme une
-bête abandonnée. Je me disais que tu me resterais; je jouissais de ta
-gloire et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit de rencontrer
-une femme que tu ne connaissais pas il y a trois mois, pour abandonner
-ta mère qui t'a aimé toute ta vie!
-
-Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait humble, tout enfant.
-
---T'abandonner? tu ne le penses pas. Je le voudrais, que je ne le
-pourrais pas. Il y a entre nous deux plus que ces liens de nature qui
-unissent une mère à son fils; il y a les souffrances endurées en
-commun, les larmes que nous avons versées, les espérances que nous
-avons conçues; il y a mon père qu'on a volé à notre tendresse!
-
-De nouveau il l'embrassait, comme s'il voulait lui prouver, à cette
-heure où elle doutait de lui, que sa tendresse filiale vivait toujours
-plus ardente et plus respectueuse que jamais.
-
---Tu me dis que ma femme ne voudra pas vivre avec ma mère? C'est que
-tu ne connais pas Faustine. Elle t'aimera, puisqu'elle m'aime.
-Pourquoi donc seriez-vous séparées? Est-ce qu'une affection commune ne
-vous réunit pas?
-
-Françoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas confesser que, sans
-l'avoir vue, elle haïssait cette étrangère. Sa jalousie grandissait à
-son insu. Elle ne pardonnait pas à la femme qui venait bouleverser sa
-vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstiné.
-
---Pourquoi ne me réponds-tu rien? Je me montre tendre et soumis; je ne
-peux donc pas t'avoir blessée? Il est impossible que tu juges mal
-Faustine, puisque tu ne la connais pas. Si c'est un mariage en
-lui-même que tu blâmes, attends au moins quelques jours. Étudie celle
-que j'aime, observe son caractère: il est impossible que tu ne sois
-pas séduite par sa franchise et sa loyauté.
-
-Françoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avoué ainsi que, par
-égoïsme, elle détruisait le bonheur de son fils. Soit, elle la
-verrait, cette femme, et peut-être alors lui serait-il permis de
-parler.
-
---Mme de Guessaint m'attend ce soir, reprit-il. Pourquoi ne
-m'accompagnerais-tu pas? Je présente ma fiancée à ma mère: rien de
-plus naturel.
-
---C'est bien, dit-elle. Je t'accompagnerai.
-
-Faustine attendait dans son atelier avec Nelly.
-
---Alors ton mari ne sait rien encore de tes résolutions? demandait Mme
-de Guessaint en riant.
-
---Rien; je me suis montrée d'une dignité... oh! d'une dignité!... En
-me voyant arriver, le pauvre homme est devenu tout pâle. Bon Félix! je
-voulais lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis restée dans une
-réserve amicale pleine de tenue. Je lui ai dit: «Je crois que nous
-avons à causer. Je vais dîner avec Faustine, et je rentrerai de bonne
-heure. Je vous défends de sortir: attendez-moi.»
-
---Et qu'est-ce que tu feras en... en rentrant de bonne heure?
-
-Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tête et dit tout bas:
-
---J'ôterai le verrou...
-
-Cette fois, Mme de Guessaint riait aux éclats.
-
---Dame! reprit Nelly, puisque les hommes sont comme ça! Puisque si...
-puisque... enfin, je m'entends!
-
-Mme Percier détourna la conversation.
-
---Alors, il va venir, le beau sculpteur? Mon Dieu, que j'ai donc envie
-de vous voir tous les deux en face l'un de l'autre! Sois tranquille,
-je ne vous ennuierai pas longtemps. Je m'en irai au bout d'un quart
-d'heure.
-
-Faustine rougissait à son tour; et, à son tour aussi, Nelly riait,
-heureuse de sa petite revanche. Presque aussitôt on annonçait à Mme de
-Guessaint la visite de Jacques Rosny et de sa mère.
-
---Sa mère? murmura-t-elle étonnée. C'est vrai. Il lui a tout dit, et
-elle a voulu me voir.
-
-Faustine ne pouvait pas reconnaître Françoise. Tant d'années s'étaient
-écoulées depuis le jour où elle avait recueilli la pauvre créature!
-Tant d'événements, terribles ou douloureux, avaient troublé sa vie!
-Puis, cette femme de quarante-cinq ans, aux cheveux gris, au visage
-pâle, allongé et durci par la souffrance, ne ressemblait guère à la
-Françoise d'autrefois, superbe dans l'épanouissement de sa beauté
-blonde. Au contraire, Mme de Guessaint n'avait pas changé. C'était
-bien toujours la jeune fille du château de Chavry, mûrie peut-être par
-l'existence, mais toujours jeune et radieuse. Françoise n'hésita pas
-une minute. En entrant dans l'atelier, elle fixa ses yeux ardents sur
-cette rivale, et dès le premier regard elle resta toute saisie. Elle
-revoyait après tant d'années celle qui, naguère, lui venait en aide;
-celle qui se montrait bonne et généreuse lorsque le destin la
-désespérait. Elle ne pouvait pas douter. Dans le fond de la pièce
-était accroché le tableau, peint par Faustine, ce tableau que Mlle de
-Bressier esquissait, le jour même où le malheureux Étienne arrivait à
-Chavry pour la dernière fois. Ce souvenir ancien amollissait les
-duretés de Françoise. Elle apercevait, dans la pénombre du passé, ce
-grand salon et ces deux belles jeunes filles si douces et si
-prévenantes. Sa jalousie maternelle se fondait brusquement à la
-chaleur de sa gratitude.
-
---Vous! c'est vous! Oui, vous ne me reconnaissez pas: c'est que je ne
-suis plus moi-même. Rappelez-vous la pauvre malheureuse qui
-s'évanouissait, il y a dix ans, à votre porte. Vous l'avez recueillie,
-vous l'avez sauvée. Comme je vous ai bénie, sans savoir où vous étiez!
-Et c'est vous qui êtes aimée par mon fils! C'est vous qui l'aimez!
-Comme je suis heureuse! C'est pour son bonheur et le mien qu'il vous a
-rencontrée! Il aurait pu s'éprendre d'une coquette, d'une créature
-légère, incapable de le comprendre. Et c'est vous! Moi qui étais
-jalouse! Les desseins de Dieu sont infinis. J'aurai le bonheur d'aimer
-comme ma fille celle qui épousera mon fils!
-
-Jacques écoutait, stupéfait, ne comprenant pas. Il fallut que Faustine
-et sa mère lui racontassent tout ce qu'il ignorait. Françoise
-expliquait à Mme de Guessaint quelle terreur lui inspirait le mariage
-de son fils. Elle avait craint que cette épouse lui arrachât le coeur
-de son enfant. Maintenant, elle ne redoutait plus rien. Elle ne se
-lassait pas de regarder Faustine. Oui, Jacques avait bien choisi.
-Comme la vie se montrait douce et clémente, qui les réunissait ainsi
-dans une communauté d'amour! Et Mme de Guessaint, à son tour, achevait
-d'apaiser les dernières jalousies de la mère. Non, ils ne se
-quitteraient pas, ils vivraient ensemble, toujours, toujours...
-
-Toujours! Un bien grand mot, et que les lèvres humaines ne devraient
-prononcer jamais.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Depuis un mois, le procureur de la République d'Oran poursuivait son
-enquête. Comment M. de Guessaint avait-il été assassiné la veille du
-départ de la mission scientifique? Tout le monde l'ignorait. Un
-mystère étrange enveloppait ce drame, et les dépositions du colonel
-Maubert et de ses compagnons ne l'éclaircissaient pas. Le colonel
-croyait savoir qu'un soir, vers dix heures, M. de Guessaint était
-entré dans la maison d'une Mauresque, célèbre par sa beauté. Cette
-fille, nommée Yelma, accueillait volontiers les voyageurs qu'elle
-supposait généreux et riches. On lui connaissait pourtant un amant en
-titre, un riche Tunisien, Enoussi, établi à Oran depuis une quinzaine
-d'années. L'enquête établissait que M. de Guessaint avait quitté la
-maison de la Mauresque à une heure du matin. Depuis, on ne l'avait pas
-revu. Le lendemain seulement, ses compagnons de voyage s'apercevaient
-de son absence. Tout le monde croyait à un crime; comment le prouver?
-Interrogés séparément par le magistrat, Yelma et le sieur Enoussi
-répondaient très nettement. La première disait qu'entré chez elle à
-dix heures, M. de Guessaint la quittait un peu après minuit. Enoussi,
-de son côté, prouvait qu'il avait passé la soirée au théâtre, avec un
-marchand de ses amis et un sous-lieutenant de la garnison. Les
-servantes de la Mauresque confirmaient la déposition de leur
-maîtresse. Les soupçons qui effleuraient un instant le Tunisien
-tombaient d'eux-mêmes devant un indiscutable alibi. Cette affaire
-mystérieuse passionnait un moment la presse algérienne, et le bruit en
-retentissait jusqu'à Paris. Tout le monde connaissait Faustine et son
-mari; on les estimait, ils tenaient dans la société une place
-importante: mille raisons pour qu'on s'occupât de cette étrange
-disparition. Qu'il y eût eu crime, personne n'en doutait. Alors! quel
-était le criminel? C'est ce qu'on ne découvrait pas.
-
-Mme de Guessaint vivait retirée, à Louveciennes, dans une propriété
-appartenant à Nelly. Elle ne voyait personne, excepté Jacques, sa
-mère et le docteur Grandier. M. Percier et sa femme l'entouraient de
-prévenances. Pour lui complaire, ils ne recevaient aucune visite.
-Jacques venait tous les jours, ayant soin de se protéger contre les
-indiscrets. La villa de Nelly se dressait à l'entrée des bois de
-Marly, sur la route de Saint-Germain à Versailles. Le sculpteur ne
-prenait pas le chemin de fer; on aurait pu le rencontrer. Il arrivait
-en coupé et franchissait la grille qui se refermait derrière lui. La
-certitude d'un bonheur prochain calmait les fièvres et les désirs du
-jeune homme. Qu'importe d'attendre quelques mois, quand on a devant
-soi toute la vie?
-
-Cependant, la jeune femme suivait avec ardeur l'enquête commencée. Par
-ordre du procureur de la République, le greffier du parquet d'Oran la
-tenait au courant d'une manière fort exacte. Les recherches
-hésitaient, tâtonnant à droite et à gauche. On croyait, cependant, que
-M. de Guessaint était tombé victime de la cupidité de deux Arabes.
-D'importants témoignages établissaient que deux hommes d'allures
-suspectes rôdaient, le soir du crime, à peu de distance de la maison
-habitée par la Mauresque. Des agents de police, venus de Paris, se
-lançaient comme de fins limiers sur la trace de ces hommes. Puis,
-tout s'évanouissait; et il fallait partir à nouveau sur une autre
-piste.
-
-Cependant le temps s'écoulait. Vers la fin d'août, trois mois après la
-disparition de M. de Guessaint, Faustine invita M. et Mme Percier,
-Jacques et sa mère, à passer la moitié de septembre dans une propriété
-qu'elle possédait en Bretagne. Le général avait hérité jadis une
-grande villa d'un de ses oncles, armateur à Nantes. A trois kilomètres
-de Pornic, un petit village de pêcheurs s'accroche aux falaises,
-penchées sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf. La Birochère
-est une de ces plages au sable fin, que l'invasion parisienne n'a pas
-encore déshonorées. M. de Bressier ayant un peu délaissé sa villa
-bretonne, avait installé dans un des pavillons de garde, ce
-sous-officier auquel, plus tard, il devait léguer une rente dans son
-testament. Devenue maîtresse de sa fortune, Faustine prit, au
-contraire, l'habitude d'y passer quelques semaines tous les ans. Elle
-se réjouissait d'y recevoir Jacques dans une intimité plus grande
-encore qu'à Louveciennes. Elle partit la première, suivie de près par
-ses amis.
-
-Au lieu de quinze jours, la petite colonie fit un séjour de deux mois.
-Les deux fiancés partaient le matin pour de longues promenades à
-travers les roches. La grande mer leur envoyait ses âcres senteurs
-salines, ou bien, ils s'enfonçaient à travers la campagne, et leur
-imagination d'artistes trouvait un charme infini à ces excursions
-nouvelles. Autour de La Birochère, de vieux chênes, des hêtres
-chevelus couvrent la terre féconde de bois sombres et bleus. La forêt
-se dessine capricieusement, enroulée autour du golfe et découpant au
-hasard des criques ses fantastiques dessins; une vraie forêt de la
-vieille Bretagne, où sous les ramures frissonnantes le rêve attendri
-cherche encore une Velléda blonde. Pas de routes tracées dans la
-profondeur muette des bois silencieux. Quelques sentiers qui
-s'entre-croisent, des lacets jaunâtres à demi cachés sous la mousse,
-et, de temps à autre, d'énormes blocs de pierre grise, qu'on croirait
-jetés au milieu des arbres par les efforts magiques d'un géant
-enchanteur. Les jeunes gens éprouvaient une jouissance exquise à se
-perdre au milieu de ces luxuriants dédales. Tout près d'eux, la mer
-grondait comme un lion au repos; au-dessus de leurs têtes, le grand
-ciel ardoisé de Bretagne; et partout un calme infini à peine troublé
-par la respiration profonde de la nature.
-
---Et le travail? disait de temps en temps Faustine avec un sourire de
-reproche.
-
-Françoise défendait son fils; elle voulait qu'il se reposât. Après
-tant d'années de labeur, il pouvait bien goûter quelques semaines
-d'oisiveté utile. Le cerveau a besoin de se renouveler. Octobre
-s'achevait, le temps devenait plus âpre, et personne ne pensait encore
-à regagner Paris. Félix et Nelly ne se plaignaient pas d'être
-abandonnés par les deux fiancés. Leurs amours conjugales, en plein
-renouveau, n'en étaient pas moins charmantes pour être plus positives.
-Nelly tenait parole. Elle assassinait son mari de tendresses; elle
-l'étouffait de baisers; le bon Félix n'en gémissait pas. Plus de
-verrou moqueur à la porte de la jolie femme! Elle disait: «Je veux mon
-mari!» ou bien: «J'emmène mon mari!» d'une façon qui montrait que sa
-tyrannie d'enfant gâtée ne désarmait pas. Elle continuait à gouverner
-son époux; seulement, au lieu de le glacer par sa froideur, elle
-l'accablait de son amour.
-
---Tu ne peux donc pas rester dans un juste milieu raisonnable? lui
-demandait Faustine en riant.
-
---Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chère, l'excès ne me déplaît
-pas... en cette matière-là, bien entendu. Les demoiselles Aurélie
-peuvent faire ce qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles à
-présent!
-
-Entre ce couple d'amoureux, Françoise menait sa vie patiente et
-calme. Elle observait beaucoup Faustine, et chaque jour elle la
-chérissait davantage. Cette jeune femme d'apparence froide, et qui se
-livrait tout entière quand elle s'était donnée, cette nature
-profondément tendre et qui cachait sa tendresse aux seuls
-indifférents, plaisait à la fille du peuple ardente et passionnée.
-Elle aimait surtout Faustine d'aimer son fils. Les servantes d'un dieu
-comprennent toujours celles qui partagent leur culte. Ce furent donc
-deux mois de bonheur plein, de tranquillité paisible.
-
-Le notaire de Mme de Guessaint eut seul le pouvoir de troubler cette
-quiétude. Il avertissait sa cliente que son retour à Paris devenait
-nécessaire, car il désirait lui parler de choses importantes; il
-s'agissait de la succession de son mari. Faustine prévint ses hôtes
-qu'on partirait quelques jours plus tard. Elle s'en allait de Bretagne
-plus éprise que jamais. Après deux mois d'existence commune, elle
-n'éprouvait aucune désillusion. Chez Jacques l'homme valait l'artiste.
-Sa franchise et sa loyauté séduisaient la jeune femme autant que sa
-haute intelligence; et Jacques, lui, pour la première fois de sa vie,
-connaissait enfin l'amour dans ce qu'il a de plus élevé et de plus
-complet.
-
---Nous reviendrons ici, n'est-ce pas? dit-il. J'ai vécu sur ce coin
-de plage les jours les plus heureux de mon existence. Je croyais
-impossible de n'aimer une femme qu'avec mon coeur; vous m'avez montré
-que ce qu'il y a de vraiment divin, c'est l'union de deux âmes.
-
-Heureux et calme, il attendait son bonheur sans impatience. Cinq mois
-passés déjà! Cinq mois encore, et la bien-aimée lui appartiendrait. A
-vingt-six ans, l'existence s'ouvre si large et si belle que les
-impatiences fiévreuses s'apaisent bien vite, quand on a la certitude
-d'un bonheur prochain.
-
-Me Denizot, notaire à Paris, se présentait chez Faustine le lendemain
-même de son arrivée.
-
---J'ai su que vous aviez quitté Paris après le malheur qui vous a
-frappée, Madame. D'ailleurs, je n'avais pas lieu de vous importuner.
-J'étais le notaire de M. de Guessaint, je suis le vôtre, et je connais
-à fond les affaires qui vous intéressent. Vous étiez mariés sous le
-régime de la communauté; en cas de décès, le survivant devait hériter.
-Ne voyant pas la nécessité de pourvoir à l'administration des biens de
-votre époux, présumé absent, je vous ai laissée tout entière à votre
-douleur.
-
-Les affaires d'intérêt ne préoccupaient guère Faustine. Deux mots
-seulement la frappaient dans la phrase de l'officier ministériel.
-Pourquoi disait-il en parlant de son mari «présumé absent»? Me Denizot
-lui donna tout de suite l'explication nécessaire.
-
---La situation est bien nette, Madame. L'article 15 du Code civil ne
-permet aucun doute. Lorsqu'une personne aura cessé de paraître au lieu
-de son domicile ou de sa résidence, et que depuis quatre ans on n'en
-aura point de nouvelles, les parties intéressées pourront se pourvoir
-devant le tribunal de première instance, afin que l'absence soit
-déclarée.
-
-Faustine ne voyait toujours qu'une question d'affaire, débattue par un
-homme d'affaires.
-
---Cependant, maître Denizot, mon mari est déjà mort depuis cinq mois.
-
---Vous commettez une petite erreur, Madame. M. de Guessaint n'est pas
-considéré comme mort, mais comme _disparu_.
-
---Je ne comprends pas bien la différence.
-
---Elle est capitale, cependant. Dans le premier cas, vous entreriez
-tout de suite en possession de son héritage; dans le second, vous êtes
-forcée de l'attendre.
-
---Cela n'a pas beaucoup d'importance pour moi. Que je sois plus ou
-moins riche, qu'importe? Si je viens à me remarier, mon second mari
-m'épousera pour moi, non pour ma fortune.
-
-Me Denizot, vieux notaire, blanchi dans le respect du Code, ne
-connaissait qu'une chose: LA LOI. Quand on commettait devant lui une
-hérésie de jurisprudence, il bondissait comme si on eût attaqué une
-maîtresse adorée. En écoutant Mme de Guessaint, il se contenta de
-témoigner une stupéfaction profonde. Il lui semblait impossible qu'une
-créature humaine pût être aussi ignorante des lois de son pays. Il
-crut avoir mal entendu et répliqua:
-
---Je ne comprends pas bien ce que vous me dites, Madame.
-
---C'est pourtant bien clair. Vous m'apprenez que je n'hériterai la
-fortune de mon mari qu'au bout d'un certain temps. Je ne récrimine pas
-et ne m'étonne pas. La question est pour moi sans importance. Puisque
-je suis veuve...
-
-Cette fois, Me Denizot sauta sur son fauteuil.
-
---Mais vous n'êtes pas veuve, Madame!
-
-Brusquement, Faustine devint toute pâle. Elle marchait à tâtons dans
-une impasse. Il lui semblait qu'elle se heurterait bientôt à un
-obstacle terrible.
-
---Vous dites? Je ne suis pas veuve, je ne suis pas libre?
-
---Mais non, Madame, mais non!
-
---Je ne peux pas me remarier si cela me convient?
-
---Non, non, mille fois non!
-
-Faustine défaillait. Qu'était-ce donc que cette loi qui lui réservait
-subitement une si cruelle surprise? Me Denizot ne voyait pas le
-trouble profond où il jetait sa cliente. Emballé par sa passion de
-jurisconsulte, il reprit avec ardeur:
-
---Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais lu le Code, le seul
-livre sérieux qu'on ait écrit! «Article 147: On ne peut contracter un
-second mariage avant la dissolution du premier.--Article 47: Le
-mariage ne se dissout que par la mort.»
-
---M. de Guessaint n'est donc pas mort?
-
---Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu seulement, et ce n'est
-pas la même chose. On n'a pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas
-retrouvé son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre mari, il
-faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant affirmer _à quelle
-heure_, et dans _quelles circonstances_, il a été tué. Bien plus,
-l'officier de l'état civil est spécialement chargé de s'assurer du
-décès; et il est censé devoir le constater toujours personnellement
-_de visu_. Vous ne connaissez donc pas l'article 77?
-
-Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son nez, comme si le
-notaire s'indignait qu'une femme du monde, élégante et jolie, ne
-connût pas l'article 77! Faustine comprenait que la lutte recommençait
-pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement, comme
-toujours. Il fallait se battre encore? Eh bien, elle se battrait.
-
---Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur. Mais je comprends
-tout de suite ce qui est intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me
-paraît impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait de
-vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser l'acte de décès d'un
-homme ou d'une femme dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant,
-quand un soldat est tué sur le champ de bataille, quand un voyageur
-disparaît dans un naufrage, ils ne peuvent pas être considérés comme
-vivants. L'absence de constatations entraînerait toutes sortes de
-difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards douloureux.
-
---La loi a tout prévu, Madame, dit gravement Me Denizot, comme s'il
-n'admettait pas qu'on touchât à l'inviolabilité du Code.
-
---Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble!
-
---La jurisprudence a dû apporter un tempérament raisonnable aux
-exigences de la loi. Certes, il est des personnes auxquelles la tenue
-des registres de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer. On
-admet donc que les tribunaux ont le droit de constater un décès par
-jugement.
-
---Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien simple.
-
---Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a décidé qu'en cas
-d'_incendie_ ou de _naufrage_, la preuve ressortait suffisamment des
-témoignages, attestant qu'une personne a été _vue_ enveloppée par les
-flammes, ou qu'elle a été _vue_ engloutie par les flots. Mais
-jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais, en cas de
-disparition ou même d'absence proprement dite, on n'a pu suppléer à la
-constatation du décès. Quelques fortes que soient les présomptions,
-les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se sont toujours refusés à
-prononcer la dissolution d'un mariage.
-
-Faustine restait écrasée par la netteté de ces paroles. Elle remercia
-Me Denizot d'un signe de tête. Elle ne pouvait pas prononcer une
-parole. Le notaire se retira, enchanté de lui-même, et charmé d'avoir
-donné une consultation de droit à une aussi jolie cliente.
-
-La malheureuse! Tout croulait autour d'elle: le passé, le présent et
-l'avenir. Jamais elle ne serait la femme de Jacques; le bonheur rêvé
-depuis cinq mois s'envolait pour ne plus revenir. Elle restait
-stupide, les yeux fixes, le corps à demi incliné, ne voyant plus clair
-dans son destin, doutant même de la justice de Dieu. Que faire? Elle
-se croyait libre, elle ne l'était pas; elle se croyait heureuse, et
-voilà que le malheur la ressaisissait à nouveau entre ses griffes pour
-la déchirer plus cruellement. Cette créature vaillante, toujours prête
-pour la lutte, voyait que même la lutte devenait impossible. On ne se
-bat pas contre des chimères, on ne résiste pas à l'impossible, on ne
-se jette pas tête baissée contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle en
-revenait toujours à ces deux mots qui flambaient devant elle comme une
-lueur d'incendie: «Que faire?» Mais, surtout, comment apprendre à
-Jacques le désastre qui les frappait? Survivrait-il à ce coup imprévu?
-Généreuse et chevaleresque comme toujours, elle plaignait Jacques plus
-encore qu'elle-même. Elle se savait moins nerveuse et plus résistante
-que lui contre les découragements et les dégoûts de la vie. S'il
-allait se tuer? Pour la première fois, depuis que la pensée s'était
-éveillée en elle, Faustine hésitait. Son devoir lui paraissait
-trouble. Et de nouveau, un immense désespoir l'envahissait; de
-nouveau, elle s'interrogeait, se demandant pour la troisième fois:
-«Que faire?»
-
-Son coeur trouvait une réponse que sa conscience n'approuvait pas.
-
-
-
-
-IX
-
-
-En apprenant la vérité, Jacques courba la tête. Ses colères, ses
-violences, ses ardeurs d'autrefois avaient disparu. L'amour qu'il
-éprouvait pour Faustine subissait de trop fréquentes secousses. Sa
-nature, plus nerveuse que forte, ne pouvait plus résister. Étendu sur
-le canapé, dans son atelier, il usait ses journées dans un abattement
-vague, d'où la pensée restait absente. Il fumait des cigarettes, il
-causait avec ceux de ses amis qui venaient le voir, mais ce jeune
-homme, naguère si plein de vie, semblait maintenant frappé à mort. Il
-devenait très doux, ne s'irritait de rien, comme si rien ne méritait
-plus qu'il s'en occupât. Le soir, il allait chez Mme de Guessaint.
-Mais l'un et l'autre avaient l'air, maintenant, de se craindre et de
-s'éviter. Françoise, seule, ne désespérait pas. Cette loi qu'on lui
-opposait lui paraissait absurde. Elle n'admettait pas qu'on ne pût
-prouver la mort d'un homme tué. Voyant dépérir son fils, elle
-s'exaspérait, mais elle ne se lassait pas. La femme du peuple se
-retrouvait tout à coup avec ses confiances irraisonnées et ses
-crédulités naïves. Mme Rosny comptait sur un hasard, sur quelque chose
-d'inattendu. Est-ce que l'imprévu, à deux reprises différentes,
-n'avait pas changé brusquement l'existence de Jacques et de Faustine?
-Mais Jacques, lui, ne croyait plus à rien, et Mme de Guessaint épiait
-avec angoisse sur son visage la marche de sa douleur.
-
---Est-ce que vous n'êtes pas inquiet de lui? demandait-elle un jour au
-docteur Grandier.
-
---Très inquiet. Tous ces chocs successifs ont ébranlé le système
-nerveux. Autrefois, cela s'appelait fièvre de langueur ou consomption;
-aujourd'hui cela s'appelle anémie cérébrale; le résultat est le même.
-
-Il s'épuisait d'amour et de désespoir: elle le sentait bien. La
-jeunesse pourrait-elle triompher d'une maladie purement morale?
-Viendrait-il une heure où l'excitation du travail et l'ivresse du
-succès réveilleraient dans ce coeur la force et le désir de vivre?
-Faustine discutait tout cela en elle-même. Elle se rappelait
-l'aventure de Nelly et de son mari; et de nouveau, cette histoire
-humaine et comique exerçait sur elle une influence physiologique.
-Certaines pensées blessaient la délicatesse de son esprit. Mais elle
-comprenait bien que les hommes ne sont point faits pour les sentiments
-élégiaques et les aspirations éthérées. Jacques la chérissait
-profondément, mais il la désirait ardemment. Faustine aimait, et elle
-tenait à son amour. C'était le seul bonheur qui lui restât dans la
-vie, la seule espérance qui illuminât encore son horizon. Et toujours
-elle en revenait dans ses hésitations à l'exemple de M. Percier, ce
-mari amoureux et infidèle parce qu'il était amoureux. La femme peut
-éprouver un amour platonique. C'est sa grande supériorité sur l'homme,
-qui lui est inférieur dans l'ordre des sentiments élevés. Elle pousse
-jusqu'à l'exaltation l'héroïsme du sacrifice, elle se grise avec son
-abnégation pour se donner une force factice, qui lui permet
-d'atteindre jusqu'au sublime. Mais lorsqu'elle possède un esprit
-vaillant, une intelligence lucide, elle voit tout de suite le but vers
-lequel il faut marcher.
-
-Un après-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis la destruction
-de leurs espérances, c'était la première fois qu'elle y venait.
-Jacques se leva brusquement lorsqu'il l'aperçut.
-
---Mon amie, est-ce que je ne ferais pas mieux de partir bien loin?
-Tout me lasse et me décourage. Je sens que je suis très près de la
-mort, et je n'ai pas même la force de l'attendre. Je vous invoque une
-dernière fois. Vous qui êtes ma bonne fée, il est impossible que vous
-ne soyez pas mon ange consolateur, il est impossible que vous ne
-refassiez pas du bonheur avec notre malheur à tous les deux!
-
-Elle le regardait de ses yeux clairs où brillait une tendre loyauté;
-et, très doucement:
-
---Quand j'ai vu que je ne pouvais pas être votre femme, je me suis
-demandé ce que je devais faire. Mon coeur et ma conscience ne se
-trouvaient pas d'accord. Mais il ne s'agit plus de moi, aujourd'hui.
-Ce n'est pas pour moi que je vous aime, c'est pour vous. Être votre
-bonne fée, vous toucher de ma baguette? O cher, retenez bien mes
-paroles. Je ne tiens à la vie que pour rendre la vôtre heureuse. Il y
-a une différence entre nous deux. Vous m'aimez passionnément: moi, je
-vous aime tendrement. Le ressort de la volonté s'est brisé chez vous.
-Vous vous abandonnez au désespoir et vous ne cherchez même plus à
-lutter. Vous croyez me connaître? Est-ce que l'homme connaît jamais
-celle dont il est aimé? Vous savez que j'ai des idées absolues sur les
-devoirs de la femme en ce bas monde. Je n'admets pas les
-compromissions vulgaires, le mensonge me révolte, et j'ai le dégoût de
-ces amours qui se cachent comme si elles avaient honte d'elles-mêmes.
-Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas être mon mari, vous ne
-m'avez plus rien demandé. Vous n'ignoriez pas que j'eusse trop
-souffert de m'avilir à mes propres yeux et de déchoir dans l'estime
-que j'ai de moi-même. J'ai bien songé à tout cela. Maintenant, je vois
-nettement mon devoir. Je vous aime, vous m'aimez; Jacques, ne
-désespérez plus, et fiez-vous à moi!
-
---Faustine!...
-
-Il croyait comprendre ces paroles tendres et un peu mystérieuses. Il
-voulait la saisir entre ses bras, la couvrir de baisers. Elle se
-défendait doucement, mais avec fermeté.
-
---Je vous ai dit de vous fier à moi, murmura-t-elle. Je partirai de
-Paris demain. Vous serez trois jours sans lettre. Attendez trois
-jours.
-
-Il voulut l'interroger; elle lui mit gentiment la main sur les lèvres,
-sans répondre un seul mot. Pauvre Faustine! Pendant bien des jours et
-bien des nuits, sa chasteté avait lutté contre son amour. Se donner à
-Jacques, tomber de son piédestal, rouler dans la chute vulgaire et
-banale! Elle aimait. Elle se savait follement aimée. Elle sentait que
-Jacques ne résisterait pas sans doute à ces coups répétés du destin.
-Qu'était-elle? Une femme ignorée, bien peu de chose, quand il
-s'agissait de l'existence, de l'avenir, du génie d'un grand artiste.
-Sa tendresse plaidait tout bas pour elle-même et pour lui. Pourquoi
-refuserait-elle de faire leur bonheur à tous les deux? Quel serment la
-liait encore? Qui trahissait-elle? Elle ne devait plus rien qu'à sa
-conscience, et sa conscience pure ne la défendait même plus. Du moins,
-ne voulait-elle pas tomber vulgairement. Puisqu'elle se donnait, elle
-se donnerait honnêtement, comme une honnête femme qui cède à sa
-réflexion et à sa volonté, et non pas à l'entraînement fougueux d'une
-passion.
-
-En effet, elle partit le lendemain avec Marius, et alla droit à La
-Birochère. Décembre commençait. Le vent soufflait du large, et la mer
-tumultueuse brisait contre les hautes falaises ses efforts désespérés.
-La forêt, noire à présent, étalait dans la plaine rase ses arbres
-dénudés. Le ciel roulait des nuages gris, où se détachait, comme un
-semis de taches blanches, le vol capricieux des goélands et des
-mouettes. Dans le triste encadrement de l'hiver, Faustine retrouvait
-ces mêmes paysages qu'elle parcourait toute joyeuse pendant les jours
-cléments de l'automne. Le vieux sous-officier qui habitait la maison
-de garde fut très étonné en revoyant Mme de Guessaint. Elle savait que
-la famille de ce brave homme était en Normandie. Elle lui expliqua
-que, pour des raisons particulières, elle désirait rester seule avec
-Marius à La Birochère, et lui remettant deux mille francs, elle le
-pria de retourner chez lui pour six semaines. Il partit le soir même,
-ravi de cette aubaine, enchanté de distraire ses ennuis par un voyage.
-A sa place, Marius s'installa dans la maison de garde. Faustine savait
-que, pour ce vieux serviteur, tout ce qu'elle faisait était bien fait.
-Elle lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny à La Birochère,
-sans que personne soupçonnât leur présence. Pas un citadin ne
-s'attardait si tard sur cette plage ignorée. Pornic lui-même, à cette
-époque de l'année, perdait ses derniers hôtes. Qu'importait aux rares
-pêcheurs du petit village de voir Mme de Guessaint seule ou avec un
-étranger? Pour plus de sûreté, Faustine n'avait pas amené sa femme de
-chambre de Paris. Elle ferait venir deux Nantaises: Marius
-s'occuperait des provisions avec elles.
-
-Quand tous les préparatifs furent terminés, elle écrivit à Jacques ces
-quelques mots: «Partez pour La Birochère dès que vous recevrez cette
-lettre. Vous arriverez à dix heures du soir, et vous trouverez Marius
-à la gare.» En lisant ces lignes, Jacques pâlit. Il reconnaissait la
-délicatesse profonde de son amie. C'est là-bas qu'elle voulait se
-donner à lui, au milieu des mille témoins de leur bonheur naissant. A
-vingt-six ans, le corps a des ressorts inattendus. Il retrouva d'un
-seul coup toute sa foi, toute son énergie, toute sa volonté. Elle
-l'attendait! Il répétait ces trois mots avec un ravissement infini.
-Elle allait donc lui appartenir, celle qu'il aimait et qu'il désirait
-passionnément. Le train qui l'emportait lui semblait trop lent au gré
-de son impatience nerveuse. Elle l'attendait! Il aurait voulu crier
-son bonheur. Il se sentait comme angoissé par l'ivresse de son
-espérance. Il fermait les yeux, et dans une vision rapide, il
-l'apercevait, cette belle créature, se laissant glisser entre ses
-bras, troublée et rougissante. Elle l'attendait!...
-
-Faustine n'avait rien à lui expliquer. Il devinait tout. Elle voulait
-lui appartenir comme une épouse qui se donne, non comme une maîtresse
-qui se livre. Un feu brillant éclairait la chambre nuptiale de ces
-deux fiancés de l'amour. Quand il pénétra dans la grande pièce, claire
-et parfumée, Jacques vit Faustine devant lui, le regardant sans
-crainte, mais avec une émotion profonde, et ce fut sa vie tout
-entière qu'elle donna dans le premier baiser de sa chasteté vaincue.
-
- * * * * *
-
-Pendant un mois, ils vécurent ainsi, enchantés et ravis, oubliant le
-monde, oubliant les autres créatures. Il n'y eut pas une ombre à leur
-bonheur, et pas une tache dans leur ciel. Le plus souvent, ils
-restaient enfermés toute la journée, jamais las de se contempler l'un
-l'autre, ni de se redire ces mille paroles naïves que des amoureux se
-répètent à l'infini. Quelquefois, bien protégés contre l'inclémence du
-froid, ils partaient à pied, riant de la bise glaciale; ou, quand le
-soleil de décembre luisait dans le ciel bleu pâle, ils s'enfonçaient
-au milieu des arbres sans feuilles de leur chère forêt déserte. La
-nature s'était plu à créer ces deux êtres exactement l'un pour
-l'autre. Il y avait entre eux un accord harmonieux: ils vibraient à
-l'unisson. Leur coeur et leur intelligence se complétaient si bien que
-Faustine devinait les pensées de Jacques avant qu'il eût parlé, et que
-Jacques comprenait Faustine sans qu'elle lui eût rien dit. Jamais un
-homme et une femme ne se sentirent aussi absolument faits pour la vie
-intime du mariage. Ces amants méritaient d'être des époux pour qui la
-chaîne est légère et que la mort seule peut séparer. Ils se plaisaient
-à oublier qu'ils ne pouvaient pas même s'épouser; qu'un obstacle
-insurmontable se dressait entre eux, pareil à ces murs de bronze que
-les génies malfaisants des contes de fées font surgir devant les
-trésors fantastiques. Ils oubliaient tout; et les êtres qu'ils avaient
-aimés jusque-là, et la vie extérieure, et le monde qui demande
-toujours compte aux heureux d'un bonheur qu'il n'a point permis...
-
-Une lettre de Nelly vint éveiller Faustine et lui rappeler qu'elle
-n'était pas seule au monde. Très délicatement, la jeune femme disait à
-son amie qu'on commençait à s'étonner un peu de son départ imprévu.
-Une ou deux personnes rapprochaient ce départ de l'absence de Jacques.
-Il fallait craindre que la méchanceté ne s'emparât de ces propos,
-vaguement malveillants. Mme Percier donnait une autre raison qui
-achevait de persuader Faustine. La mission scientifique dirigée par le
-colonel Maubert était arrivée à Marseille. Or Mme de Guessaint ne
-désespérait pas encore d'établir, par un acte officiel, le décès de
-son mari. Selon Me Denizot, il fallait des témoignages, des
-dépositions précises; il importait donc d'interroger le colonel et ses
-compagnons de route. Ils rentraient en France deux mois et demi après
-leur départ. Ce retour rapide, causé peut-être par un échec, devait
-laisser aux voyageurs des impressions très fraîches de ce drame encore
-récent.
-
---Hélas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un soir à Jacques.
-
---Nous partons!
-
---Il le faut.
-
---Nous étions si heureux ici, murmura-t-il en soupirant.
-
---Ingrat! Est-ce que je ne souffre pas de m'en aller, d'abandonner la
-chère retraite où nous venons de vivre des jours délicieux? Lisez ce
-que m'écrit Nelly. Nous avons peut-être à lutter encore; cette fois,
-ce sera pour conquérir le même bonheur, mais alors sans limite, sans
-obstacle, et tel que nul n'y pourra toucher!
-
-
-
-
-X
-
-
-Louis Maubert, au lendemain de la Commune, avait quitté son bataillon
-de chasseurs à pied, pour entrer dans l'infanterie de marine, comme
-tant d'autres officiers qui espéraient un avancement plus rapide, et
-l'événement ne trahissait pas sa confiance. Pendant dix ans, il
-faisait un très rude métier au Sénégal, à la Guyane, et en
-Cochinchine. On ne vit pas impunément et pendant tant d'années sous le
-dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq ans, le colonel
-Maubert paraissait en avoir quarante. Chauve maintenant, bruni par le
-soleil dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité que rien
-ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant jeune homme
-d'autrefois. Désirant envoyer une mission dans le Sud-Oranais, le
-ministre de la marine ne pouvait pas mieux choisir que cet officier
-intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement du voyage,
-le colonel Maubert s'apercevait qu'il était mal outillé pour
-l'entreprendre. Sans fausse honte, il revenait directement à Paris,
-pour expliquer les causes de son insuccès relatif. Un matin, il reçut
-une lettre dont la signature le fit tressaillir. Mme de Guessaint le
-priait de vouloir bien passer chez elle.
-
-On l'avait interrogé au ministère sur cette mort restée mystérieuse.
-Il disait son opinion très nettement. M. de Guessaint, géographe
-instruit, voyageur expérimenté, aimait un peu trop les femmes. Il
-s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran, de la belle Yelma,
-une Mauresque aux formes opulentes, au teint mat, aux yeux allongés,
-et, malgré la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui rendre
-visite en plein jour. Le soir, il retournait chez elle, et dès lors on
-ne le revoyait plus. Le colonel ne pouvait pas prouver que le sieur
-Enoussi fût le coupable; mais il restait convaincu que des hommes
-payés par le Tunisien avaient assassiné son trop galant compagnon.
-Dans ces pays restés arabes, malgré la domination française, il est
-toujours facile de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais très
-méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup, en pleine nuit,
-quand il sort d'une maison suspecte, et de le tuer d'un coup de
-couteau. La mer est une complice à qui l'on peut se fier. On attache
-une lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans les flots, et
-ils ne trahissent pas le secret qu'on leur donne en garde. Le
-procureur d'Oran partageait un peu l'opinion du colonel Maubert. Mais
-il lui paraissait impossible d'entamer une instruction sans avoir une
-preuve certaine. Il est commode d'arrêter un Français, de
-l'emprisonner, et de l'intimider par des menaces. Avec les Arabes, ces
-procédés européens échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme
-calme. Leur nature flegmatique ne se trahit jamais. Puis,
-l'arrestation du sieur Enoussi, marchand riche et bien posé, opérée
-sans motif apparent, eût soulevé trop de colères. «L'affaire
-Guessaint», comme on disait à Oran, allait donc grossir le nombre des
-crimes mystérieux que la justice connaît sans pouvoir les punir.
-
-La lettre de Mme de Guessaint embarrassait le colonel. Que dirait-il à
-la veuve de son compagnon? Irait-il lui raconter que son mari avait
-succombé à sa passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque?
-Son ami, M. de Merson, le rassura bien vite.
-
---Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirme que vous ne désolerez
-pas outre mesure cette jolie veuve. Elle n'ignorait pas les moeurs
-légèrement musulmanes de son mari; et... bien entre nous, tout
-ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence à la pleurante
-Arthémise, veuve de Mausole.
-
---Le fait est que Guessaint...
-
---Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire vous interroger pour
-avoir la preuve du décès de son mari. Car enfin, elle se trouve dans
-une situation embarrassante, la pauvre femme. Elle est veuve... sans
-l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas se remarier! Dites-lui donc
-tout sans hésiter. Si vous pouvez l'aider à établir nettement sa
-situation devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service!
-
-Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel n'hésita pas. Il
-répondit à Mme de Guessaint qu'il se mettait complètement à ses
-ordres, et qu'il aurait l'honneur de se rendre chez elle le
-surlendemain, à deux heures de l'après-midi.
-
-Prévenue de cette visite, Mme Rosny témoigna le désir d'y assister. Un
-changement étrange se faisait chez Françoise. Elle n'ignorait pas
-pourquoi son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait. Il
-allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui s'adoraient, et que la
-vie cruelle séparait brusquement, devaient fatalement tomber dans les
-bras l'un de l'autre. Mme Rosny se réjouissait d'un mariage entre
-Jacques et Mme de Guessaint. Elle savait Faustine bonne, tendre,
-dévouée; elle savait que jamais elle n'aurait pu rencontrer une bru
-mieux disposée pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune
-fille d'autrefois étouffait complètement la rancune de ses jalousies
-maternelles. Puis, d'autres raisons, plus vulgaires, plaidaient en
-faveur de ce mariage, dans ce coeur exclusif et passionné. Au point de
-vue des sentiments, Faustine représentait pour elle la belle-fille
-idéale. Au point de vue de l'ambition, elle n'eût jamais rêvé pour son
-fils un mariage aussi éclatant. L'immense fortune de Mme de Guessaint,
-sa haute situation dans le monde, ses alliances de famille
-aplanissaient d'un coup bien des difficultés dans la vie de l'artiste.
-Il se trouvait soudain rapproché de ce but où elle voulait le conduire
-par des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle revanche
-éclatante elle prenait subitement contre les riches et les heureux de
-ce monde! Le fils du communard fusillé comme un chien au coin d'une
-route, épousait la fille d'un général de division, d'un homme
-apparenté aux plus nobles familles: c'était pour elle une jouissance
-intime et profonde. Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se
-dérobait. Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours
-redouté: _la_ maîtresse; maîtresse d'autant plus à craindre qu'elle
-possédait plus de puissance séductrice. La mère ne pouvait plus entrer
-dans la vie des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son
-gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y parvenir, elle
-ne reculerait devant aucun effort. Bien que Me Denizot affirmât qu'on
-s'adresserait en vain aux magistrats, elle poussait Faustine à
-introduire une instance devant le tribunal de la Seine. Pour soutenir
-cette instance, il fallait au moins des témoignages; le colonel
-Maubert était là pour en apporter. Ce nom de Maubert rappelait
-sinistrement à Françoise le capitaine de chasseurs à pied qui,
-naguère, avait fait passer par les armes le malheureux Pierre Rosny.
-Pouvait-elle supposer que ce fût le même? Autrefois, en consultant
-l'_Annuaire_, elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert.
-Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant avec un de
-ses camarades, fût entré dans l'infanterie de marine dès le mois
-d'octobre 1871.
-
-Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir d'assister à
-l'entretien de Faustine et du colonel. Elle voulait écouter avec soin
-tout ce que dirait le chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle
-voulait recueillir ses moindres paroles, et voir si de tout cela ne
-jaillirait pas une preuve qui pût convaincre les juges. A deux heures,
-elle arrivait chez Mme de Guessaint. Celle-ci attendait dans son
-atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être éclaircir sa
-destinée.
-
---Je vous remercie de m'avoir permis de venir, dit-elle à Faustine.
-C'est notre bonheur à tous qui est en jeu. J'ai laissé Jacques très
-troublé, très ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir ce que
-vous aurez appris.
-
---Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme. L'espérance est bien
-tenace dans le coeur humain; le colonel nous révélera peut-être
-quelque chose; et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats
-ignorent?
-
-En entendant résonner le timbre de la porte d'entrée, après celui de
-la pendule, les deux femmes se regardèrent très émues. Le sort allait
-prononcer. Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière,
-guettait l'apparition de l'officier, avec une curiosité anxieuse;
-Faustine, plus maîtresse d'elle-même, restait assise au fond de
-l'atelier, un peu dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le
-colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la main.
-
---Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur, et je vous
-remercie d'avoir bien voulu passer chez moi.
-
-M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué Françoise et Mme de
-Guessaint; mais il voyait mal la jeune femme.
-
---Je ne fais que remplir mon devoir, Madame. M. de Guessaint est tombé
-victime d'un crime, hélas! impuni, et je serais heureux si, en
-joignant mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance de
-ce lâche assassinat.
-
-Se rappelant les conseils de M. de Merson, il n'hésita pas à
-reconstruire le drame dans toute sa réalité cruelle. Il atténua
-certains détails, n'insistant pas trop sur le rôle de la belle
-Mauresque, mais il dit comment la réflexion confirmait les hypothèses
-de la première heure et pourquoi il soupçonnait le sieur Enoussi de
-s'être débarrassé d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait
-et son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on a longtemps vécu
-en Orient, l'imagination garde un reflet des grands soleils lumineux.
-M. Maubert s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup étudié.
-Il décrivait d'une manière colorée cette ruelle d'Oran où, d'après
-lui, le guet-apens se dressait, habilement préparé; la boutique du
-marchand d'eau fraîche et de dattes vertes, avec ses embrasures
-louches et complices des coupe-jarrets; un peu plus loin, la jetée et
-la mer toute grise dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la
-victime.
-
---Alors vous croyez, colonel, que les coupables seraient ces deux
-Arabes qu'on a vus rôder entre la maison de la Mauresque et l'hôtel où
-vous étiez descendus?
-
---J'en suis presque certain, Madame.
-
---On a recherché ces hommes?
-
---Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais tout à coup elles se
-sont effacées. Les Arabes trouvent toujours dix complices pour un. Ils
-savent qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus grande joie,
-c'est de tromper la justice française, qui leur inspire autant de
-haine que de terreur.
-
---Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents de police qu'on a
-envoyés de Paris?
-
---Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes intelligents, je les ai
-vus à l'oeuvre; ils ont fait et ils font encore tout ce qu'il faut
-pour réussir. Car je leur rends cet hommage, rien n'a pu les
-décourager.
-
-Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur apprenait rien de
-nouveau. Elle espérait toujours qu'une phrase, un mot jetterait une
-lueur dans ce drame sombre. M. Maubert regardait un peu distraitement
-autour de lui, comme un homme qui aime les belles choses et que les
-objets d'art intéressent. Tout à coup, il dit, avec une sorte
-d'étonnement, en remarquant l'un des deux portraits peints par
-Faustine:
-
---Mais je ne me trompe pas: c'est le général de Bressier?
-
---Mon père, Monsieur.
-
-L'officier fit un mouvement très brusque et s'avança vers Faustine qui
-s'était levée. Elle se trouvait maintenant en pleine lumière. Il la
-voyait distinctement.
-
---Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître tout de suite.
-
---Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de vous voir, colonel...
-Vous avez prononcé le nom de mon père; et tous ceux qui disent ce
-nom-là me causent une émotion dont je ne peux pas me défendre.
-
---Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, Madame, et dans des
-circonstances presque aussi tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par
-une étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de vous qu'un
-messager de malheur. La première fois que je suis entré dans votre
-maison, c'était pour vous annoncer la mort de votre frère; la seconde
-fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari.
-
-Faustine jeta un cri.
-
---Je me souviens!
-
---Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait rien, tout
-d'abord. C'est que l'infanterie de marine a tôt fait de nous
-défigurer, nous autres. Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal
-comme dans les forêts profondes de la Guyane, je me suis rappelé
-l'aventure sinistre du mois de mai 71. Comment se nommait le
-malheureux qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il m'en est
-tant passé par les mains, pendant la semaine qui a suivi! Mais je
-revois encore cette grille fermée, et moi, vous racontant le martyre
-du malheureux Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce garde
-national, sortant du taillis où il s'était jeté, et nous disant d'un
-air résolu: «Je suis un soldat, non pas un assassin!»... Quelle chose
-atroce que la guerre civile!
-
-Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle aussi s'abandonnait à
-ses souvenirs comme l'officier, et tous deux oubliaient Mme Rosny, qui
-les regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se disant tout
-bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari! c'est lui, c'est lui!...» Les
-lignes révélatrices imprimées naguère dans le journal, ressortaient
-devant ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de
-chasseurs à pied...» Non! elle se trompait, c'était impossible! Trois
-officiers du même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là plutôt
-qu'un autre? La vérité lui apparaissait flamboyante, et elle refusait
-d'y croire. De sa main crispée, elle serrait son coeur qui sautait
-dans sa poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait.
-D'une voix étranglée, elle dit:
-
---Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur?
-
---Oui, Madame: capitaine au 3e bataillon de chasseurs à pied.
-
---De chasseurs...
-
---Nous poursuivions un communard, réfugié dans les bois avec une
-soixantaine de ses compagnons. Mme de Guessaint lui avait donné asile
-dans son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle nous l'a
-livré, et mes soldats l'ont passé par les armes.
-
-Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un fauteuil, foudroyée.
-Après dix ans, elle se trouvait en face de l'homme qui avait fait
-fusiller Pierre. Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait livré
-à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'était la maîtresse de son
-fils! Jacques aimait la meurtrière de son père; sans un hasard, il fût
-devenu son mari; les fatalités de la vie réunissaient dans l'amour
-deux êtres séparés par la haine!
-
-Faustine et le colonel échangeaient encore quelques mots. Mme de
-Guessaint se levait pour reconduire l'officier.
-
---J'ai fait ce portrait que vous venez de voir, avant sa mort,
-dit-elle. Je désire vous en montrer un autre que j'ai peint il y a
-quelques années. Prenez la peine de descendre dans mon boudoir. Vous
-m'excuserez, Madame?
-
---Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait la tête pour cacher
-sa pâleur.
-
-Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses s'entre-choquaient
-dans son cerveau. Que faire? Les amours de Jacques et de Faustine lui
-apparaissaient monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer le
-coeur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans toutes les
-épouvantes de la terreur et de l'anéantissement! Et cependant, elle ne
-pouvait pas hésiter. Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son
-corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter tout à coup entre
-cet amant et cette maîtresse. Les os blanchis du fusillé criaient
-vengeance, et elle entendait ce cri de colère, et toutes ses rages
-d'épouse meurtrie se réveillaient dans un élan de passion violente.
-Comme Jacques souffrirait! Non, l'homme n'est pas mort quand il est
-mort. Au delà des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable
-souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la fusillade au coin
-d'une route, ni dix années qui s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux
-êtres, ni l'apaisement qui se fait dans les âmes!
-
-Jacques entra dans l'atelier.
-
---Est-ce que Mme de Guessaint n'est pas là? dit-il d'une voix claire.
-
---Lui! balbutia Françoise.
-
---Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?... Tu es toute pâle...
-Est-ce que tu es souffrante?
-
---Mon enfant...
-
-Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
-
---Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent... Qu'est-ce qui
-se passe?... Il y a un malheur dans cette maison! Dieu! Faustine?...
-
-Françoise le contemplait avec des yeux pleins de larmes. Elle
-souffrait à l'avance de la cruelle douleur qu'elle allait lui causer.
-
---Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler... Mais jure-moi que tu
-seras calme, que tu seras courageux...
-
---Tu ne vois donc pas que tu me terrifies! Voyons, je suis fort, je
-suis un homme. Pour l'amour de Dieu, parle!
-
---Tu aimes Faustine?
-
---Si je l'aime!
-
---Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir pas vivre sans
-elle, par exemple?
-
-Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré:
-
---Faustine est morte!
-
---Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir. Mais avant que tu
-la voies, il faut que je te dise... Oh! mon Dieu, je ne sais pas
-comment te dire... Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un
-officier, le colonel Maubert.
-
---Maubert!
-
---Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois, a fusillé ton père!
-Demande à Faustine. Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est
-mort.
-
---Comment le sait-elle?
-
-Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences faisaient
-frissonner le jeune homme. Il pressentait un malheur qu'il ne
-comprenait pas. Françoise lisait une telle douleur sur son visage
-qu'elle n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle ne
-pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine entra. Jacques
-courut vers elle.
-
---Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut rien me dire.
-
-Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et cette ardeur chez
-Jacques, pourquoi la regardait-il avec des yeux égarés?
-
---Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?...
-
---Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous disiez tout à l'heure
-au colonel Maubert, reprit Françoise d'une voix sourde.
-
---Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma mère vous demande!
-s'écria le jeune homme.
-
-Mme de Guessaint les contemplait tour à tour l'un et l'autre, ne
-devinant pas le drame sombre qui l'enlaçait, surprise de voir
-Françoise pâle et menaçante, de voir Jacques tremblant et livide.
-
---Ce que je disais au colonel Maubert? Il me rappelait la mort de mon
-pauvre frère.
-
---Oui, c'est bien cela...
-
---C'est bien cela? Mais comment cet affreux souvenir peut-il vous
-jeter dans un trouble si profond?
-
-Jacques regardait toujours Françoise. La volonté de sa mère pesait sur
-lui. Elle lui dictait ces paroles brûlantes, ces questions hachées.
-Puis ce nom de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il ne
-savait pas ce que Mme de Guessaint venait faire là dedans: c'était
-quelque mystère épouvantable où allaient s'abîmer, comme en un
-précipice, son amour et sa félicité.
-
---Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière. Qu'est-ce que vous
-disiez au colonel? Je veux savoir, je dois savoir!
-
---Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel! Toute cette histoire,
-que je croyais oubliée depuis dix ans, ressort, vivante et lugubre,
-des voiles ténébreux du passé. Je la revois, la journée maudite... Un
-garde national est entré chez moi; des soldats de ligne le
-poursuivaient, et il me demandait asile. Que de fois, dans mes rêves,
-m'est apparu son spectre pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce
-malheureux. Et cependant mon père avait été tué la veille. Mais je
-suis une fille de soldat, pour qui les vaincus sont sacrés. Je voulais
-le sauver, je voulais arracher cette victime promise à la mort après
-tant d'autres victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison
-devenait pour lui un asile inviolable. Puis le capitaine Maubert
-arrive. Et j'apprends qu'un nouveau deuil me frappe en plein coeur!
-
---Après... après... balbutia le malheureux.
-
---Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si fier! Entraîné dans un
-bois, par une bande de gardes nationaux; et massacré, martyrisé...
-C'est atroce!...
-
---Après... après... dit encore une fois Jacques d'une voix étranglée.
-
---Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue folle; j'ai
-ouvert la grille toute grande. J'ai livré cet homme que j'avais reçu
-comme mon hôte: il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me suis
-jamais pardonné à moi-même. Mon excuse, c'est que ma raison ne
-m'appartenait plus, c'est que je voyais le malheureux Étienne déchiré
-par ses bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu peuvent
-l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte pas. Je l'ai livré, vous
-dis-je! on l'a emmené, on l'a fusillé... Mais pourquoi me
-demandez-vous tout cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante?
-Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?...
-
-Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine les contemplait
-avec épouvante; une lueur entrait lentement dans son cerveau; elle se
-rappelait la terrible confidence de son amant; elle poussa un grand
-cri, un cri furieux et désespéré.
-
---Dieu!... Votre père!...
-
---C'était lui.
-
-Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux. Jacques la
-regardait avec des yeux d'halluciné; il était égaré, stupide, fou. Son
-cerveau éclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne
-pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces grands gestes
-d'homme détraqué qui se sent rouler à l'abîme, et, s'enfuit,
-épouvanté. Faustine sanglotait; son bonheur s'effondrait tout à coup,
-et il lui semblait qu'on frappait sur son coeur à coups répétés.
-Seule, Françoise demeurait immobile. Toute la colère et toute la haine
-amassées dans son âme se réveillaient dans un coup de fureur. Elle
-oubliait celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée, elle
-oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté par son désespoir,
-comme une feuille morte par un vent de tempête; elle ne voyait plus
-que le fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance, et elle
-écrasait Faustine de ses regards implacables et lourds.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Faustine avait tué son père! Ces mots terribles sautaient dans sa
-tête, et le malheureux s'enfuyait, comme poursuivi par un spectre. Les
-promeneurs, étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme élégant,
-qui prenait sa course à travers l'avenue, le visage pâle, les yeux
-injectés de sang, le corps secoué de frissons. En peu d'instants, il
-arriva sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber sur un banc,
-ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu. Faustine avait tué son
-père!... Son père? Il se rappelait la petite chambre de la rue
-Jean-Baussire, et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui
-partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas revenir. Pauvre
-père! combien de fois, avec son ardente passion, Françoise lui avait
-raconté le courage, la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs
-de sa première enfance lui montraient un homme au visage intelligent
-et doux, qui lui parlait d'une voix rieuse, en l'emmenant dans ses
-promenades. Pierre marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques,
-trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans les squares ou
-sur les boulevards; quelquefois, Françoise les accompagnait. Et elle
-disait avec un sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu
-fatigueras le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains se fondaient
-en un seul sentiment, où la tendresse se mêlait à la pitié. La vie
-prenait Jacques et l'emportait dans un élan impétueux; loin d'oublier
-ce père, sinistrement disparu, il se représentait souvent le tableau
-de cette mort affreuse. Un coin de route, au bord d'un fossé, sous le
-soleil de mai riant dans le ciel bleu; un garde national, debout, les
-bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard à ces rayons
-dorés; et des soldats, armant leurs fusils au commandement sec d'un
-officier. On mettait le condamné en joue, et douze balles trouaient
-son corps. Un sergent s'approchait et lâchait le coup de grâce dans
-l'oreille. On creusait une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de
-terre comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient; et tout le
-monde reprenait sa vie accoutumée; et personne ne venait prier sur la
-tombe du fusillé, personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne
-savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait à la poussière
-confuse de l'humanité.
-
-Faustine avait tué son père!... Jacques repassait un à un tous les
-jours vécus depuis sa rencontre avec elle. Il la revoyait entrant dans
-l'atelier avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant devant lui,
-racontant ses voyages, décrivant les pays inconnus où la pensée
-s'envole sur les ailes du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait
-dans son coeur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse loyale de
-la jeune femme. Puis les heures d'accablement et de doute, lorsque,
-craignant de succomber, elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure
-inoubliable et divine où elle tombait entre ses bras frémissants,
-là-bas, à La Birochère, dans la grande chambre claire et parfumée. Oh!
-le mois d'amour exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus
-tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée! Il faudrait
-donc renoncer à cette créature unique, ne plus voir ce visage hautain
-et doux, cette démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc ne
-plus entendre cette voix musicale! Il faudrait donc ne plus serrer
-dans ses bras ce corps aux beautés sculpturales!
-
-La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait l'infortuné; sa fièvre
-intense ne sentait pas les morsures aiguës du froid; l'exaltation de
-son cerveau croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient une à
-une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient les maisons de Paris,
-vaguement éclairées, comme des ombres très brunes pointillées de
-taches d'or. La Seine coulait entre les quais, paisible et
-mélancolique, avec des tons d'ardoise plus clairs sur le terrain très
-sombre de ce décor nocturne. Un vent froid commençait de souffler,
-grinçant dans les arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages
-se poursuivaient éperdument, noirs comme de l'encre, avec des formes
-bizarres, semblables à des démons échevelés. Jacques regardait devant
-lui et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort de son père qui
-le séparait de Faustine: mais la haine de deux races, créées pour se
-détruire et s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une
-évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère avait coulées dans
-son coeur. Quelle folie de penser que lui, fils d'ouvriers, issu de
-toute une longue lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier
-à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une longue lignée
-d'heureux et de favorisés! Est-ce qu'un abîme ne les séparait pas?
-Est-ce que l'habitude, le préjugé, la tradition ne creusaient pas un
-gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait? Un hasard les
-réunissait un instant; mais l'inéluctable fatalité s'abattait sur eux
-et les divisait pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait
-s'étendre, il apercevait une lutte implacable entre leurs deux races
-fratricides! Cet homme de génie subissait malgré lui le délire
-fiévreux de sa folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau,
-il revoyait toutes les haines, tous les tumultes, toutes les ruines,
-enfantés par les guerres civiles!
-
-Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres qui s'aimaient avaient
-été, eux aussi, désolés et broyés par ces combats qui exterminent et
-déshonorent les enfants d'une même patrie! Que de déchirements ils
-avaient vus, les flots noirs de ce fleuve qui coulait à ses pieds! Et
-les Jacques, avec leur drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux,
-les maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant de cadavres
-que les eaux ne roulaient plus vers la mer; et les Maillotins,
-conduits par les arbalétriers vêtus de buffle gris, qui dressaient les
-échafauds sur les places publiques et piquaient des têtes coupées aux
-angles des maisons et des palais; et la rouge nuit de la
-Saint-Barthélemy; et les journées hideuses de la Terreur; et ces
-coups de piques, ces massacres, ces exterminations, qui faisaient
-couler tant de sang à travers les rues, qu'on pouvait croire la grande
-famille française épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle
-restait debout cependant, cette nation immortelle et féconde! Elle
-restait debout, parce que l'apaisement succédait à la guerre, et que
-de la haine naissait l'amour, comme du fumier hideux naît un lis
-immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient et
-s'unissaient dans un fraternel baiser. Pourquoi Jacques Rosny ne
-ferait-il donc pas ce que les autres avaient fait? Le général de
-Bressier tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre Rosny
-tombait frappé par les soldats de Versailles. Leurs enfants, éclairés
-jadis par les sanglants incendies, oubliaient tout ce passé
-abominable; une divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine
-avait tué son père!...
-
-Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré une femme, malgré
-le destin et la fatalité. Non, il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne
-pouvait pas vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait se jeter
-entre eux, combattre sa passion, plus forte que sa volonté? Eh bien,
-soit, il combattrait contre sa mère. Assez longtemps il l'avait
-écoutée docilement, suivant ses conseils, ne résistant jamais.
-Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie puissante qui,
-jusqu'à ce jour, avait dominé son existence. Cette lutte, il ne la
-craignait pas; il l'affronterait sans hésiter et à l'instant même. Il
-savait bien que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le choc
-serait violent. Il rentra chez lui, encore sous le coup des pensées
-tumultueuses qu'il venait de remuer. Françoise, très pâle, se dressa
-en voyant son fils.
-
---Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux! Je me représente
-ta douleur et je souffre avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine
-et tu es séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne peux
-plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir, voyager? Tu ne peux
-pourtant pas rester, malade et désespéré, à retourner le fer dans ta
-blessure. Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine de
-sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie. Tu n'as pas le
-droit de renoncer, pour un peu d'amour perdu, à tant de gloires
-promises. Tu aimes Faustine... Mon Dieu, tu oublieras, on oublie
-toujours, va!
-
-Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se tut, il releva le
-front.
-
---Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne veux pas oublier! Je
-l'adore; toute ma vie, toute mon espérance, tout mon bonheur sont
-dans cet amour-là! Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!...
-C'est impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin d'un mur!
-
-Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait dans ses yeux.
-
---Alors tu choisiras: elle ou moi!
-
-Jacques se croisa les bras.
-
---Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil défi! Il y a entre nous
-des liens que ni ta volonté ni la mienne ne pourraient dénouer. Tu
-n'es pas seulement la mère de mon corps, tu es aussi la mère de mon
-âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté; sans toi, je n'eusse
-été qu'un ouvrier. Tu ne peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as
-mis! Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus quand je
-t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand tu me parles!
-
---Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je dis! Je suis folle.
-Tu sais combien je t'adore, mon enfant! Mais ton amour est un
-sacrilège. Elle a tué ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a
-jeté cet homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis. Brise ton
-coeur, s'il le faut; mais fais ton devoir. Tu vois, je ne menace plus,
-je supplie... Jacques, rappelle-toi ton père, si bon, si tendre...
-
---J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix sourde.
-
---Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé entre vous. Rien ne
-peut faire que le passé n'existe pas. Tu crois que tu peux l'aimer
-sans remords! Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une
-obsession de toutes les heures, de toutes les minutes, qui ne te
-laisserait ni trêve ni repos!
-
---Je l'aime! dit-il encore.
-
---Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non,
-je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle
-faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui
-poursuivaient ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue sur vous.
-Mais le devoir te condamne à la subir!
-
---Je l'aime, je l'aime...
-
---Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les idées que
-je t'ai enseignées si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour
-la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton père qui vous
-sépare, c'est l'immortelle exécration de deux races! Elle était en
-haut, tu étais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es,
-c'est toi qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux
-avoir dans le coeur ne pèsera jamais autant que les amas de haines
-jetés entre vous deux!
-
-Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et résolu. Il dit
-d'une voix très douce:
-
---Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes lorsque tu parles
-ainsi. Toutes tes idées sont sorties de mon coeur et de mon cerveau,
-car mon sentiment les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as dit
-que je devais haïr et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a
-tué mon père; je lui pardonne.
-
---Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes!
-
---Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle.
-
---Ah! je te mau...
-
-Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait plus. Il
-voulait revoir Faustine. Sa passion exaspérée par tant d'assauts
-contraires, le poussait auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté
-tendait vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait,
-Faustine n'était pas coupable. La fatalité seule avait conduit Pierre
-Rosny chez Mlle de Bressier. Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée
-d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté
-raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui
-la surexcitaient. Le général tué, Étienne massacré... Que d'excuses
-pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il
-fallait voir les choses en face, logiquement et froidement. Il avait
-déliré, là-bas, sur ce banc du Trocadéro, et l'égarement de son esprit
-l'empêchait de saisir nettement la réalité des choses. Faustine
-n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent être malheureux
-parce que leurs pères ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny?
-Seize ans s'étaient écoulés depuis que le malheureux tombait victime
-d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de la vie d'une créature
-humaine. Bien des événements se succédaient depuis ce temps-là. Les
-fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux
-du sang répandu. Faustine n'était pas coupable... Coupable de quoi,
-d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne
-savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait
-tout avec sa passion violente, avec ses convictions premières,
-fortifiées par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il
-vivait dans un temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois
-s'effaçaient dans un scepticisme indifférent. Pourquoi ne
-profiterait-il pas des tendances de son époque? Ses contemporains ne
-fatiguaient pas leur esprit à discuter leurs sentiments. Quand on
-aime, on aime. Rien ne peut empêcher une passion de vivre et d'exister
-dans un coeur; ce coeur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en
-même temps la femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les
-sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient pas son amour
-d'être, de remuer en lui, de le posséder tout entier, âme, coeur et
-cerveau. Et puis à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était
-pas coupable.
-
-Le malheureux décomposait un à un tous les arguments vainqueurs qu'il
-s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne
-sentait pas que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait
-plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se
-détruisaient les uns les autres. Auparavant, il était en proie à un
-délire exalté, maintenant il subissait un délire calme. Et il allait,
-conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guidé par sa
-volonté réfléchie.
-
-
-
-
-XII
-
-
-Après la terrible découverte, Faustine subissait une crise de
-désespoir aigu. Mais moins nerveuse que Jacques, plus habituée à
-souffrir, elle réagissait bien vite et regardait la situation face à
-face. Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait bien; il
-l'aimait, et la lutte entre son amour et son devoir serait violente.
-Lequel des deux sentiments l'emporterait dans cette âme d'artiste,
-impressionnable et mobile, capable de prendre une résolution extrême,
-mais incapable de maîtriser sa passion? Jacques voudrait la quitter,
-la fuir; mais le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un pour
-l'autre les rapprocherait inévitablement. De même que la fatalité de
-la haine les séparait, la fatalité de l'amour les rejetterait dans les
-bras l'un de l'autre.
-
-Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait. Elle adorait ce
-jeune homme d'une nature si loyale et si droite, et elle sentait bien
-qu'en quelques semaines, il avait pris possession de sa vie tout
-entière. Et puis son honnêteté de femme se rebellait à l'idée de
-tomber au rang des créatures qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas
-à ses illusions brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments à ce drame
-violent où le destin la jetait tout à coup: ou elle vivrait, aimée par
-Jacques; ou, abandonnée par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué
-Pierre Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père et son frère,
-à elle? Est-ce que ces deux êtres n'étaient pas quittes l'un envers
-l'autre? Est-ce que jadis ils n'avaient point souffert des mêmes
-haines entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés, eux, les
-innocents, porteraient le poids des déchirements passés! Non, ce
-serait injuste! Et la raison de Faustine, d'accord avec sa passion,
-repoussait loin d'elle cette iniquité!
-
-Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques s'était enfui,
-éperdu, à la découverte du terrible secret; quand la réflexion
-l'aurait apaisé, il reviendrait vers elle. Elle se berçait de cette
-illusion que dans le coeur du jeune homme l'amour serait plus fort que
-tout. Si cependant, entraîné par Françoise, par ses idées premières,
-par son éducation, il s'efforçait de la fuir toujours? Eh bien, alors,
-elle mourrait. Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien que
-l'affection de Nelly, trop peu de chose pour remplir un coeur comme le
-sien. Si Jacques l'abandonnait, elle aurait tour à tour perdu tous
-ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait
-subitement, et ses idées mystiques lui revenaient peu à peu. Comme
-c'est doux de mourir, quand l'existence ne laisse plus concevoir
-aucune espérance, de quitter ce monde où les meilleurs sont les plus
-durement châtiés, ce monde qui ne donne pas une consolation dans les
-désespoirs humains! Elle ne considérait pas le suicide comme un crime.
-Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient l'héroïne du Titien, qui,
-rêveuse, les sourcils froncés, jouait avec la bague d'émeraude. Elle
-lui ressemblait, à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin
-d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme Nelly la plaisantait
-naguère, quand elle disait que son existence serait pareille à celle
-de la «Dame à la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui,
-enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle sur la table.
-Pendant quelques minutes, elle resta rêveuse, lisant la devise gravée
-sur la lame en lettres rouges, capricieusement dessinées: «_Si esto
-bibona te rica, per un quen te olo botica_...--Si cette vipère te
-pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.» Il faut bien peu de
-chose pour s'endormir du grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa
-poitrine cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa
-violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses mains. Elle était
-folle. Il l'aimait. Il allait revenir. Elle le reverrait. Est-ce
-qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre? Pourquoi penser à la mort,
-quand tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant, malgré
-elle, malgré les illusions dont elle cherchait à se bercer, Faustine
-regardait toujours le tableau du Titien. Il lui semblait que les yeux
-de Vittoria Orsini se détournaient vers elle, pour lui sourire et lui
-parler: «Viens, disaient-ils, la mort est douce, quand la vie fait
-souffrir; viens me retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on
-oublie les douleurs terrestres dans l'éternité du rêve...» La jeune
-femme eut un geste brusque. Elle se leva et dit à voix basse, comme
-irritée contre elle-même:
-
---C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus forte que ma
-folie!...
-
-Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain, elle s'arrêta en jetant
-un cri: la porte s'ouvrait, et Jacques lui apparaissait tout pâle,
-entre les tentures sombres, venant à elle à l'heure où elle se
-désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait au
-désespoir.
-
---Jacques!
-
---Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer à toi, de te
-perdre, de ne plus te voir, je ne peux pas, je ne peux pas!
-
-Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait devant
-elle, appuyant sa tête sur les genoux de la jeune femme. Elle le
-regardait, transfigurée.
-
---Oh! mon Jacques! Et je croyais que nous étions séparés pour
-toujours!
-
---Pour toujours, est-ce que cela est possible, mon Dieu! Mais nous
-sommes créés l'un pour l'autre; mais nous nous sommes donnés librement
-dans un échange consenti de nos amours. Sans le destin qui ne l'a pas
-voulu, j'aurais été ton mari. La liaison qui nous unit n'est pas un
-caprice léger auquel s'abandonnent deux êtres incertains de leur
-tendresse. Tu es à moi et je t'appartiens. Même quand nous nous
-quittons, nous sommes toujours ensemble, car tu me gardes et je
-t'emporte!
-
-Un divin bonheur se lisait sur les traits charmés de Faustine. Et
-quelques instants auparavant, elle doutait encore de cet être jeune,
-ardent et sincère! Radieuse, elle laissait tomber sa tête sur
-l'épaule de Jacques.
-
---Si tu veux, nous nous en irons bien loin, si loin que nul ne pourra
-troubler le rêve sans fin où nous nous envolerons tous les deux.
-Qu'avons-nous besoin de ce monde où tout n'est que mensonge? Je me
-suis donnée à toi librement: il m'est impossible de me reprendre... Je
-t'aime...
-
---Je t'aime...
-
-Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'éloignant d'elle avec un
-mouvement nerveux, il dit très bas:
-
---Est-ce que tu te rappelles mon père? Te souviens-tu de ce jour où il
-est entré chez toi?
-
---Jacques!
-
---Je _lui_ ressemble, n'est-ce pas?
-
-Elle l'attira violemment vers elle.
-
---Ne pense qu'à notre amour, au bonheur qui nous attend. Quand je me
-suis arrêtée à Palerme, jadis, avant de te connaître, je me disais
-qu'on serait bien là, au bord de la mer perpétuellement bleue. Nous
-irons, veux-tu?
-
---Oui, partons, reprit-il d'une voix fiévreuse. Tu as raison. Il n'y a
-que notre amour au monde. Tout le reste ne vaut pas la peine de vivre!
-Nous sommes jeunes, l'avenir est à nous... Tu es si belle!
-
-Il tenait la tête de Faustine entre ses deux mains et la couvrait de
-baisers fous. La jeune femme le regardait, vaguement inquiète. Elle
-sentait remuer dans les yeux de Jacques une pensée maladive qui le
-possédait.
-
---Ah! je t'adore! s'écria-t-il violemment, comme pour obliger son
-amour à vaincre sa volonté.
-
-Leurs lèvres allaient s'unir. Brusquement, il s'éloigna d'elle, et
-lentement:
-
---Sais-tu _s'il_ a beaucoup souffert? Est-ce qu'on _l'a_ fusillé tout
-de suite?
-
---Ah! malheureux! repousse ce souvenir maudit! Par pitié pour nous
-deux, livre-toi tout entier à l'amour qui nous possède! Le passé est
-le passé! Pourquoi veux-tu le revivre, puisque tu ne peux pas le
-détruire! Je suis entre tes bras. Le présent nous appartient. Et cette
-heure divine, personne ne viendra nous l'arracher!
-
---Tu as raison, je suis fou. Ah! ma Faustine, sauve-moi de moi-même...
-L'infini est dans tes yeux. Nous serons heureux là-bas, où tu veux me
-conduire. Je t'adore... Oui, serre-moi bien sur ta poitrine. Je sens
-qu'on va m'arracher de tes bras. Mais tu ne veux point, n'est-il pas
-vrai? Je t'adore...
-
-Il l'étreignait avec passion. Puis, comme lassé par un effort
-impuissant, ses bras retombèrent inertes. Un pli se creusait sur son
-front.
-
---Ah! c'est affreux, Faustine! Je ne peux pas, je ne peux pas! Il y a
-_quelqu'un_ entre nous deux! Et quand je te serre sur mon coeur, il me
-semble que je suis loin de toi!
-
-Elle voulait le ressaisir, le dominer à nouveau; il était debout
-maintenant, et des sanglots le secouaient.
-
---C'est épouvantable! dit-il désespérément. Je sais que je t'aime et
-je crois que je ne t'aime plus! Je te désire avec toutes les forces de
-mon être, et je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possèdes mon
-coeur, et mon instinct te repousse! Protège-moi, sauve-moi! _Il faut_
-que je t'aime! Je me prosterne à tes genoux. Délivre-moi de cette
-obsession qui m'épouvante. Éloigne ce spectre qui se dresse devant mes
-yeux, quand je veux te saisir et t'enlacer... Tu vois, j'ouvre les
-bras, pour bien te sentir sur mon coeur, pour bien me prouver que tu
-m'appartiens et que nous ne serons séparés jamais, jamais...
-
-Il disait cela et il s'éloignait d'elle; il ouvrait les bras pour la
-prendre, et il marchait à reculons pour la fuir. Faustine ne luttait
-plus. Elle se tenait debout, la tête inclinée, le suivant de ses yeux
-fixes, emplis de douleur et d'effroi. Elle était sans force contre
-cet implacable souvenir qui obsédait le cerveau du malheureux. Elle ne
-pouvait plus rien, rien. Le délire de Jacques revenait, ce délire aigu
-qui l'avait secoué quelques heures auparavant.
-
---Non, non. C'est impossible. Je t'aime et je te déteste, je te désire
-et je te fuis! Je ne peux pas vivre sans toi et je ne peux pas vivre
-avec toi! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu? Si tu savais
-comme je souffre! Tu ne me dis rien aussi, tu ne me défends pas contre
-moi-même... Tu ne vois donc pas qu'il y a un abîme qu'on a creusé
-entre nous, et que je n'ai plus la force de le franchir pour courir à
-toi!
-
---Adieu, dit-elle d'une voix sourde.
-
---Faustine!
-
---Va-t'en! Si j'ai perdu ton père, tu as immolé mon bonheur. Nous
-sommes quittes! J'oubliais les miens tombés dans la tourmente, pour
-t'aimer, toi, le fils de ceux qui les ont massacrés! Chez moi, l'amour
-avait tué le souvenir; et chez toi, c'est le souvenir qui a tué
-l'amour. Va-t'en!
-
---Faustine!...
-
-Il voulut s'élancer vers elle, mais elle le chassa d'un geste tragique
-et souverain. Il s'en allait, toujours à reculons, la regardant,
-ébloui par les yeux de la jeune femme, ces yeux pers où brillaient la
-colère et le désespoir.
-
-Elle était seule maintenant, très calme en apparence. Elle s'étendit
-sur la chaise longue, les bras croisés; et désespérément elle se
-rejeta dans la pensée de la mort. Fini, fini, c'était fini! Il ne
-l'aimerait plus. Fini! Elle n'avait plus rien dans la vie! Qu'est-ce
-qui l'attachait encore à l'existence? Froidement, subissant
-l'impulsion de sa volonté réfléchie, elle prit le couteau sur la
-table, et se frappa en pleine poitrine.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Penché sur le lit où était couchée Mme de Guessaint, le docteur
-Grandier l'examinait avec attention. Derrière lui, Nelly attendait.
-Elle savait déjà que son amie ne courait aucun danger.
-
---Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant.
-
-Il ordonna tout bas à la femme de chambre de s'asseoir et de garder le
-plus profond silence. Puis, faisant signe à Mme Percier de le suivre,
-il l'emmena dans le boudoir attenant à la chambre à coucher. Quand ils
-furent seuls, Nelly eut une crise de larmes.
-
---Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier, ça vous fera du
-bien.
-
---Vous ne voulez donc me donner aucun détail?
-
---Je vous donnerai tous les détails que vous désirerez.
-
---Enfin!
-
-Et la jolie femme essuyait avec sa petite main les pleurs qui
-brillaient dans ses yeux.
-
---Asseyez-vous là, chère madame, et causons. Quelle est la vérité?
-C'est que Mme de Guessaint s'est poignardée. Supposez un instant qu'au
-lieu d'entrer chez votre amie dix minutes après le... après
-l'accident, la femme de chambre vous ait précédée? Cette fille aurait
-poussé les hauts cris; elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois
-ou quatre gazettes bien informées auraient publié un _écho de Paris_
-très perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez
-chez Mme de Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie
-ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite.
-Voilà le drame reconstitué dans tous ses détails, n'est-il pas vrai?
-
---Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa vie!
-
---Je vous ai déjà dit que dans trois semaines elle serait sur pied.
-
---Trois semaines?
-
---Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manquée, voilà tout.
-Cela se voit très souvent.
-
---Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses les plus effroyables
-avec un calme d'anatomiste.
-
-Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec
-cette exquise galanterie des vieillards chez qui le coeur est resté
-jeune.
-
---Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle
-était malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi
-sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un
-ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mme de
-Guessaint a éprouvé une commotion violente. Le dénouement s'est
-produit, et un dénouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger,
-puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde
-croit à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant la femme
-de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas être prononcé.
-
---Se tuer! Faustine!
-
---Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, élégante,
-fine et distinguée, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une
-héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame, ce sont des faits
-qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame
-sentent de même et vont droit à la même conclusion. Le suicide est un
-acte désespéré conçu par la raison, mais exécuté par la folie, pas
-autre chose.
-
---Par la raison, docteur!
-
---Certainement. Dans une extrême souffrance, il est naturel de prendre
-une résolution extrême.
-
---Mais comment est-elle encore vivante? Vous avez examiné la lame de
-ce couteau. Elle est aiguë et tranchante. Vous avez remarqué que le
-coup avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine s'est
-frappée au sein gauche. Non seulement cette arme dangereuse n'a point
-touché le coeur, mais encore vous me dites que Faustine sera guérie
-dans trois semaines?
-
---C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée à travers
-l'épaisseur du sein; le manche l'a arrêtée. La pointe a heurté la
-sixième côte, où elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau de
-la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie était peu considérable.
-C'est qu'aucune artère n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait
-par nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait
-déjà. Il m'a été facile de constater que la plaie ne pénétrait pas
-jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate
-phéniquée recouverte d'une bande en _huit-de-chiffre_, et tout a été
-dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné une potion de chloral
-pour l'endormir. Déjà demain, elle sera plus calme.
-
---N'importe. Je vais passer la nuit auprès d'elle.
-
---C'est complètement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le
-boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chère madame, et
-n'oubliez pas qu'_avant tout_, (il appuyait sur ces deux mots), il
-faut que notre amie reste très calme.
-
-La convalescence de Mme de Guessaint suivit un cours très régulier.
-Pourquoi avait-elle voulu se tuer? Mme Percier pouvait le soupçonner;
-il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une
-confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle désirait que
-son amie ignorât la très grave maladie qui menaçait la vie de Jacques
-Rosny. Quatre jours après le suicide manqué de Faustine, la jeune
-femme avait lu dans un journal que le sculpteur était atteint d'une
-fièvre cérébrale. On racontait, dans un écho de Paris très
-circonstancié, que l'auteur du _Vercingétorix_ allait peut-être
-mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir de Faustine et
-la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre
-ces deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'étudiait.
-Pas un mot ne trahissait la vérité. Mme de Guessaint, toujours
-hautaine, mais triste et résignée, parlait de tout, excepté de son
-accès de désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je ferai
-telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre, je me lèverai.» Elle ne
-prononçait pas le mot de «blessure», comme si elle avait honte de cet
-accès de folie.
-
-Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un, dans son esprit,
-tous les événements qui s'étaient succédé depuis six mois. Il
-s'opérait un travail psychologique très curieux chez cette fine
-créature. Il lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait
-seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se comprenait pas; car
-lorsqu'elle regardait en elle même, il lui semblait découvrir une
-autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à Jacques
-comme on pense à un être qui est très loin de vous, qu'on n'a pas vu
-depuis longtemps, et dont le souvenir est à la fois cruel et
-délicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait le
-visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu
-sombre où flambait l'éclatante flamme du génie. Comme elle l'avait
-aimé! Et de ce véritable amour qui venait de la pensée réfléchie,
-d'une tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire délire
-des sens. Elle s'était donnée à lui, violant toutes ses pudeurs de
-femme hautaine et pure; elle s'était donnée à lui, et voilà que,
-maintenant, il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc cela,
-l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait après
-elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle
-l'avait adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien qu'une
-tendresse émue, faite de désenchantement et de regret, car elle était
-une honnête femme, créée pour les amours permises qui ont le droit de
-se montrer en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive
-répulsion pour le demi-jour banal des tendresses défendues. Elle
-s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle
-perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et
-souillée, et que rien désormais ne pouvait laver la tache de sa
-chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique n'était que la dernière
-convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois
-s'échappait lentement de son coeur comme le sang qui coulait goutte à
-goutte de sa blessure!
-
- * * * * *
-
-Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Après la
-scène violente où il criait à la jeune femme son adieu désespéré, il
-rentrait chez lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté,
-fiévreux; et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait. La
-vaillante créature était prête à lutter, comme toujours. Pas un
-instant elle ne voulut le quitter, le disputant à la mort qui
-s'accrochait après lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours
-naturel, sans complications. Dès le début, le jeune homme fut pris
-d'un délire acharné, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour
-chasser au loin une image obsédante; il s'écriait, en tordant ses
-mains: «Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus...
-je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans les divagations de son
-cerveau affolé. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit
-une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison.
-Elle ne revint que le dix-neuvième jour; et, dès lors, ce ne fut plus
-qu'une affaire de temps. Peu à peu, les forces reparurent, et la
-convalescence s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse est si
-puissante, elle possède tant de forces! Sitôt qu'il put sortir, le
-docteur Grandier l'envoya à la campagne. Il n'avait pas besoin de
-l'interroger. L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en tenir
-sur son état d'âme.
-
-Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus
-égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un
-diagnostic très exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces
-deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre
-typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la
-même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés
-dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs
-forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y
-étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le
-jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous
-les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la
-somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un
-et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses
-partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles
-leur faisaient éprouver.
-
-Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir,
-recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même
-sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le
-savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se
-trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court
-silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle
-le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme.
-
---Toujours amis? murmura-t-elle.
-
---Toujours!
-
-Et ils parlèrent de choses indifférentes.
-
-M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait finement.
-
---Heureusement que la sixième côte est bien placée! murmura-t-il.
-
-Il y eut un court silence.
-
---Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que vous faites pour le
-prochain Salon?
-
---Une _Phèdre_, docteur!
-
---«Une Phèdre mourant d'amour?» Cela manque de réalité, mon ami. On ne
-meurt d'amour que dans les romans...
-
-Il aurait pu ajouter que ce n'est aussi que dans les romans que les
-dénouements existent. Dans la vie, rien ne finit, parce que tout
-recommence.
-
- BENFELD (ALSACE). Avril-novembre 1885.
-
-
- Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--18634.
-
-
-
-
-
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-
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