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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Mademoiselle de Bressier - -Author: Albert Delpit - -Release Date: June 27, 2013 [EBook #43047] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE BRESSIER *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - Mademoiselle - de Bressier - - PAR - ALBERT DELPIT - - .... Une guerre encore plus que - civile, une cité grande entre les - cités, tournant d'une main furieuse - le fer des siens contre son - coeur! - - (LUCAIN: _La Pharsale_). - - DEUXIÈME ÉDITION - - [Illustration] - - PARIS - - PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR - 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ - 1886 - - Tous droits réservés - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - - -_Cinquante exemplaires_ numérotés à la presse - - 20 exemplaires sur papier du Japon 1 à 20 - 30 exemplaires sur papier de Hollande 21 à 50 - - - - - A MON CONFRÈRE ET AMI - - FRANCIS MAGNARD - - _Février 1886._ - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - ..... Une guerre encore plus - que civile, une cité grande - entre les cités, tournant d'une - main furieuse le fer des siens - contre son coeur! - - - (LUCAIN: _La Pharsale_.) - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - - - -I - - -Le bataillon défilait lentement le long de la rue de Rivoli; en tête, -le drapeau rouge, suivi d'une musique criarde. Peu de monde aux -fenêtres. A peine quelques curieux, çà et là, les mains dans les -poches, regardant ces hommes qui s'en allaient à la boucherie. Une -petite vendeuse de violettes, adossée contre un magasin, ouvrait ses -yeux étonnés, pendant qu'un marchand grommelait tout bas «contre ces -gens qui empêchaient les affaires de marcher». De temps en temps -passait un officier, au visage rouge, aux paupières injectées, engoncé -dans son uniforme galonné. Il disparaissait vite par une rue latérale, -poursuivi par des gamins qui criaient. Les promeneurs, très rares, -pressaient le pas, vaguement inquiets. Chez les soldats, rien de ce -qui relève le moral d'hommes marchant au combat. Tristes, sombres, -muets, ils allaient, le front baissé, n'osant pas se regarder les uns -les autres, comme si chacun craignait de voir dans les yeux de son -voisin le reflet de ses terreurs lugubres. - -Au loin, on battait la générale. Un roulement sourd, adouci par la -distance, avec quelque chose de funèbre et d'alangui. On eût dit le -rappel des condamnés. Et c'étaient des condamnés, en effet, forcés de -défendre une cause perdue. Un voile de mélancolie semblait épandu sur -la cité, flottant sur les fronts et les consciences. Tout ce monde -portait le deuil de quelqu'un ou de quelque chose: peut-être d'un -espoir écroulé. - -A quelque distance de l'Hôtel de ville, une centaine d'hommes se -joignaient au bataillon. Des enragés, ceux-là, trompés sans doute par -les proclamations menteuses de la Commune. Il suffisait de voir leur -mine conquérante, leurs yeux brillants, leurs fusils très soignés dont -le canon d'acier reluisait au soleil. Ils croyaient sérieusement au -patriotisme des braillards de clubs; ils croyaient au courage de ceux -qui les envoyaient se battre, pendant que certains chefs restaient à -l'abri. Il y avait de tout dans cette troupe, décidée à vaincre ou à -mourir: des exaltés, grisés par la pensée d'un sacrifice sublime; des -égarés, qu'affolaient encore les souffrances physiques et morales du -premier siège; surtout, cette écume populacière que les révolutions -rejettent sur le pavé des rues, écume noire, pareille à la boue qui -surnage à la surface des grands fleuves troublés. - -Ils se représentaient l'armée de Versailles à moitié vaincue. Elle -s'évanouirait du jour au lendemain, ainsi que les vapeurs grisâtres -dissipées par le premier rayon de soleil. Ils riaient, ils chantaient, -essayant d'égayer la tristesse de leurs compagnons. Mais bientôt, le -découragement des autres les gagnait, les enveloppait, de même qu'un -lumineux coteau est assombri bien vite par les brouillards montant de -la vallée. - -Le bataillon s'arrêta sur la place de la Concorde. Elle se couvrait de -soldats. Il en venait de droite, de gauche, par le pont, par le quai, -par la rue Royale, et l'avenue Gabriel. Là encore, un dédaigneux -abandon. Pas de foule. Les promeneurs ne détournaient point la tête. -Les bonnes d'enfants ne s'attardaient plus; elles ne montraient pas -aux petits curieux la troupe «de ces militaires», moins placides que -les troupiers bonasses. - -Cependant, les hommes mettaient la crosse en terre. On commençait -l'appel. Les uns et les autres s'étiraient, comme déjà lassés par -cette première étape: puis chacun répondait: «Présent!» ou un silence -de quelques minutes suivait le nom prononcé. Les absences ne pouvaient -guère surprendre. Après six mois de siège, et deux mois de guerre -civile, les vides se faisaient nombreux, par la faim, par la fièvre, -par la maladie qui décimait les pauvres. On ne comptait même plus ceux -qui manquaient. L'homme prend l'habitude de tout, même de la -souffrance et du danger. - -Tout à coup, le capitaine d'une compagnie appela: «Pierre Rosny!» Et -comme personne ne répliquait, il ajouta d'un ton surpris: - ---Comment, Pierre Rosny n'est pas là? - -Un garde national sortit du rang. - ---Pierre nous rejoindra au Point-du-Jour, citoyen. Il a une -consultation ce matin pour son fils. - -Invoquée pour un autre, cette excuse eût soulevé les rires et les -quolibets. Mais il s'agissait de Rosny. Personne ne broncha. C'était -un homme convaincu et brave, ayant fait dix fois ses preuves. Nul ne -se serait permis de douter de lui. S'il n'était pas venu, c'est qu'il -ne pouvait pas venir. On ne suspectait ni la bonne volonté ni le -courage de celui-là. Pendant une heure, ce fut une suite -ininterrompue de commandements, de contre-ordres, d'appels. Des -officiers passaient ventre à terre, s'éloignant dans la direction de -la rue Royale; les cantinières allaient d'escouade en escouade, -offrant un petit verre d'eau-de-vie rarement refusé. Mais les -conversations se faisaient plus rares. Nulle part, on ne sentait -l'entrain des premiers jours. Une immense lassitude, qui touchait -presque au dégoût, alanguissait les coeurs et les volontés. - -Enfin douze batteries d'artillerie parurent, sortant des Tuileries, -traînées au grand trot par des chevaux vigoureux. Ce fut un roulement -de tonnerre, pendant que les canons filaient le long des -Champs-Élysées, leurs gueules de bronze tournées vers ce Paris -qu'elles voulaient défendre. Un homme grand, sec, habillé d'une longue -redingote noire, fit quelques pas sur la chaussée, jetant un regard -aigu sur les bataillons rangés. Il inclinait un peu la tête en -marchant, comme si elle eût plié sous le poids d'une responsabilité -trop lourde. L'oeil, fixe et brillant, s'illuminait par instants de -rapides éclairs. On sentait là une volonté qui pensait. Un léger -tressaillement nerveux secouait le bas du visage. Alors les lèvres -minces et pâles s'entr'ouvraient, montrant des dents très blanches. -Cet homme était le citoyen Delescluze, délégué à la guerre. Il monta -sur un banc et leva la main. Tous les bataillons s'ébranlèrent les uns -après les autres dans un ordre remarquable. A force de se battre, ces -ouvriers devenaient des soldats. Puis, sous la volonté puissante de ce -révolté, ils sentaient mollir les vieilles rébellions toujours prêtes -à bondir dans leurs âmes. La longue file noire s'engagea dans l'avenue -des Champs-Élysées où le soleil de mai jetait d'éblouissantes nappes -de lumière. L'artillerie semblait plus menaçante parmi cet appareil -guerrier, dans ce gai retour du gai printemps. Le ciel bleu riait, la -brise tiédie embaumait; les arbres exilés au Rond-Point des -Champs-Élysées et au Cours-la-Reine, pouvaient se croire encore dans -la profondeur sombre de la forêt natale. «Mai qui fleurit, coeur qui -rit», dit la chanson. Les coeurs gémissaient cependant, les yeux -pleuraient, et là-bas, dans la grande ville, saignait l'immense -troupeau des veuves et des orphelins. - -Ce n'était pas fini. La Commune concevait le rêve tragique de -s'ensevelir sous les ruines fumantes de Paris. Furieusement, elle -poussait ces hommes au combat; ils croyaient mourir pour une Idée, et -ne tombaient que pour assouvir l'ambition effrénée de quelques-uns. On -racontait que ce jour-là l'armée des rebelles tentait une grande -sortie: la sortie de malheureux poussés par des chimères et se ruant -vers l'Impossible. - -Les pavés de Paris s'entr'ouvraient pour vomir des bataillons. De la -Bastille à l'Arc-de-Triomphe, montait une foule énorme, remuante, -sombre à l'oeil. Ondulante et secouée comme un serpent gigantesque, -elle déroulait ses anneaux d'acier d'où sortaient des canons de fusil -et des baïonnettes aux reflets sinistres. Mais à la Bastille, les -bataillons ne s'embrigadaient pas comme aux Champs-Élysées. Ceux de ce -quartier-là formaient l'arrière-garde. Ainsi, dans la rue Jean -Baussire qui se tord sur elle-même pour aller du boulevard -Beaumarchais à la place, c'étaient des allées et venues sans fin. A la -porte d'un petit pharmacien, situé vers le milieu de la rue à côté -d'un hôtel borgne, une longue file stationnait, impatiente et -souffreteuse. On faisait queue pour les médicaments, maintenant, comme -naguère pour le pain et pour la viande. Le pharmacien se hâtait et se -démenait, ne sachant où donner de la tête. Aidé de ses deux élèves, il -préparait hâtivement les ordonnances, sans intérêt, sans pitié pour -les malades, qui attendaient de lui la guérison. A peine eut-il un -geste d'empressement, quand un garde national entra, disant: - ---La potion est-elle prête? - ---Voilà, citoyen Rosny. - -Le citoyen Rosny était un homme de quarante ans, grand, brun, pâle, -d'une figure énergique. Il prit délicatement la fiole entre ses mains -calleuses, avec un soin infini, comme s'il craignait de la briser. Il -balbutia un remerciement furtif, puis, sortant de la pharmacie, -traversa rapidement la rue. Il entra dans une maison triste -d'apparence et noircie par le temps. En guise de porte, une cloison -disjointe suintant l'humidité. L'étroit escalier conduisait à des -chambres pauvres occupées par des ouvriers vivant au jour le jour. Qui -donc parmi ces malheureux possédait encore des économies après les -épreuves de ces mois terribles? Au cinquième étage, le citoyen Rosny -s'arrêta et frappa contre une porte, en disant très bas: «C'est moi, -Françoise.» La porte s'entre-bâilla et se referma rapidement, pendant -que Françoise répliquait, également à voix basse: «Prends garde. Il ne -faut pas changer la température.» La chambre était petite, mais très -propre; les murs nus et reluisants, les rideaux éblouissants, les -carreaux vierges attestaient des soins de tous les instants. - ---Comment est Jacques? continua Pierre sur le même ton. - ---Toujours calme. - -Et la jeune femme, en disant ces deux mots, couvait d'un ardent regard -un garçon de seize ans qui sommeillait, étendu dans le lit. Les yeux -du père et de la mère se rencontrèrent dans une commune pensée. -Françoise embrassa tendrement son mari: - ---Voyons, ne te tourmente pas, reprit-elle. Le docteur est certain que -tout danger a disparu. Tu sais bien qu'il amène aujourd'hui son -maître, un grand savant. Ah! je suis plus inquiète de toi que de -Jacques, va, maintenant! - -Avec une expression de haine farouche, elle étendait son poing fermé -dans le vide, comme pour en menacer des ennemis lointains. Elle était -belle ainsi, dans l'éclat de ses trente-cinq ans, avec sa crinière -blonde qui donnait un caractère étrange à sa figure d'une pâleur mate. -Cette fille du peuple avait l'élégance innée. Grande, bien faite, elle -semblait créée pour le luxe; ses yeux d'un bleu très sombre, -étincelaient; le front haut, un peu bombé au-dessus des tempes, -prouvait l'intelligence, et le regard révélait une énergie vaillante. -Pierre Rosny oubliait l'enfant pour une minute. Maintenant il -contemplait sa femme avec une expression de tendresse fière. Françoise -réveilla son malade, et lui fit boire une gorgée de potion. - ---Comment es-tu, Jacques? - ---Bien, maman. Merci. - ---As-tu encore sommeil? - -L'enfant sourit: - ---J'ai toujours sommeil, murmura-t-il. - -Il ferma de nouveau les yeux, pendant qu'elle le baisait au front. -Puis, bordant avec soin la couverture, elle revint auprès de son mari, -qu'elle entraîna dans un coin de la chambre. - ---Tu partiras après la visite du docteur? - ---Oui, j'ai fait avertir le capitaine que je rejoindrais le bataillon -au Point-du-Jour. Oh! j'ai le temps. - -Françoise hésitait. Elle reprit: - ---Tu crois que c'est pour aujourd'hui la grande sortie? - ---Pour aujourd'hui ou pour demain. En tous cas, je resterai peut-être -deux jours dehors. Il faut en finir, tu comprends. Ça ne peut pas -durer toujours. Et encore, Dieu sait quand je retrouverai du travail! -Après la guerre, les maçons, les menuisiers auront de l'ouvrage: il y -a tant de maisons par terre, et tant de ruines à relever! Mais nous -autres, les compositeurs d'imprimerie! Si c'est la Commune qui -l'emporte: bon. Et puis, il y aura toujours les trente sous par jour. -Mais si ce sont les autres? Tu sais bien ce qu'on nous raconte. A -Versailles, ils veulent faire la monarchie, et une monarchie comme -avant 89; c'est-à-dire plus de Chambre, plus de libertés, plus de -journaux. On cassera les presses, et personne n'aura le droit d'être -imprimeur. Si on supprime les journaux, on ne permettra pas les livres -non plus. Pense donc! Une censure comme autrefois! Alors, qu'est-ce -que nous deviendrons, nous autres, les compositeurs? Tu vois bien que -j'ai raison de me mettre en colère et de désespérer. - -Cet homme intelligent, presque instruit, qui avait beaucoup lu -Jean-Jacques, débitait sérieusement ces balourdises énormes. Il -croyait aux mensonges des clubs, aux calomnies de quatre ou cinq -feuilles publiques. Comme tant d'autres fédérés, il s'imaginait que -des bandes de chouans marchaient sur Paris. La folie faisait délirer -ce cerveau, de même que déliraient aussi d'autres cerveaux moins -solides. Il avait eu des succès dans les réunions publiques avec son -élocution facile et un peu déclamatoire. Ces applaudissements -faisaient de lui un sectaire, un fanatique. Tous ses amis se jetaient -dans le mouvement insurrectionnel, et il les suivait naturellement. - ---C'est effrayant, tout ce que tu me dis là. Et tu admets que -l'ancien régime pourrait revenir? - ---Il faut bien le croire, puisqu'on nous l'affirme. Est-ce que tu -t'imagines qu'on se battrait, s'il ne fallait pas sauver la Liberté? - -Françoise cachait sa tête pâle entre ses mains. Ses cheveux blonds, -mal retenus par le peigne, tombaient maintenant sur ses épaules, et la -jeune femme s'auréolait d'une splendeur fauve. Elle reprit, haussant -la voix, avec un geste brusque: - ---Si ce que tu racontes est vrai, c'est nous qui serons les -vainqueurs. On ne recommence jamais le passé. Ce qui est fini est -fini. Est-ce qu'une barque remonterait le courant de la Seine? Je ne -peux pas croire aux folies qu'on débite. Supprimer toutes les -libertés! Comment vivrait le pauvre monde? Il y a des moments où je -m'imagine qu'on colporte ces histoires-là, pour que, vous autres, vous -ayez du coeur à vous battre. Du moment que tu me dis que c'est vrai, -toi, un honnête homme, c'est bien, je te crois. Alors, c'est moi qui -ai raison. Nous l'emporterons. Et nous l'emporterons, parce que nous -avons pour nous le bon droit et le bon sens. - ---Ma brave Françoise! - ---Et puis, nous ne pouvons pas avoir donné pour rien nos larmes et -notre sang! Ah! ce que j'ai peur, vois-tu! Tu vas retourner là-bas... -Et si tu ne revenais pas? - -Dans un mouvement de passion, elle se jetait dans les bras de Pierre, -collant ses lèvres à celles de son mari. Elle l'aimait tant! Ils se -rencontraient un jour, dans un square, ils causaient ensemble pendant -une heure, et se plaisaient tout de suite. Lui, vingt-deux ans; elle, -seize. La liaison s'ébauchait rapidement. Vers le milieu de la -journée, il disait «mademoiselle Françoise»; et elle l'appelait -«monsieur Pierre». Ils se racontaient leur histoire commune, avec la -confiance touchante et sublime des êtres bons. - -Lui, travaillait dans une imprimerie. Un bon métier: il gagnait huit -francs par jour. Mais, par exemple, il ne fallait pas bouder à la -besogne. Son patron l'estimait; il espérait bien être un jour metteur -en pages dans un journal. Oh! alors, il deviendrait riche, il aurait -vite des économies. Cette bambine de seize ans se montrait ravie d'en -apprendre si long. Ce qui touche à l'imprimerie comme ce qui touche au -théâtre, intéresse toujours les êtres intelligents. L'un et l'autre ne -servent-ils pas à grandir et à exalter la pensée humaine? - -A son tour, Françoise parlait d'elle. Elle était dans un atelier de -couture, appartenant aux célèbres demoiselles Standisch. De même que -Pierre, elle donnait des détails amusants, racontant les niches que se -faisaient les ouvrières, les bavardages de celle-ci, les amours de -celle-là. Pierre s'égayait: - ---Est-ce que vous avez aussi des amoureux, mademoiselle Françoise? - ---Moi? jamais! répliquait la jeune fille, en le regardant bien en -face, de ses yeux purs et tranquilles. Mon parti est pris. Je veux me -marier, aimer mon mari, avoir un enfant. Voyez-vous, monsieur Pierre, -il y a celles qui sont honnêtes et celles qui ne le sont point. On ne -peut pas se montrer coquette et rester sage. On ne joue pas avec -l'amour d'un honnête homme. Si on l'aime, il faut le lui dire, et si -on le lui dit, il faut l'épouser. - -Les jeunes gens se quittaient, charmés l'un de l'autre. Ils se -revoyaient le dimanche suivant; et, peu à peu, Pierre apprenait à -estimer Françoise, à l'aimer davantage. Le compositeur jugeait bien -vite son caractère. Elle était absolument droite, foncièrement loyale; -en revanche, violente et passionnée. Elle haïssait «les bourgeois»: ce -qu'elle appelait les «gens qui se sont seulement donné la peine de -naître»! Pourquoi cette exaltation absurde chez une créature honnête -qui jugeait sainement les choses? Sans doute le reflet d'une -éducation première, l'enseignement d'une mère envieuse et jalouse. Peu -importait ce mauvais grain, jeté par hasard dans une si bonne terre. -Tant de qualités faisaient oublier ce défaut-là! Courageuse, active, -ne reculant jamais devant la fatigue, et disant d'une certaine façon: -«Cela est bien» ou «Cela est mal», qui faisait comprendre tout de -suite que cette enfant de seize ans irait droit dans la vie, sans -dévier jamais du chemin du devoir et de l'honneur. Deux mois après, -ils s'épousaient. Neuf mois, jour pour jour, après le mariage, Jacques -venait au monde. Et dès lors, ils vivaient tous les trois, heureux et -fiers. Après dix-sept ans de labeurs et de soins, le ménage -économisait enfin quelque argent. En mai 1870, il possédait 4,000 -francs à la caisse d'épargne. Dans le quartier,--ils demeuraient alors -rue Saint-Antoine,--tout le monde aimait ces braves gens, si beaux, si -bons, si travailleurs. Puis la guerre éclatait, et Jacques devenait -garde national. Il entrait dans les bataillons de marche, car il -voulait se battre. Et il se battait bien, aux avant-postes, du côté du -fort de Montrouge. Mais plus de travail, plus de gain. On commençait -de manger les économies; le bon temps était passé, et le malheur -allait venir. - -Assise auprès du lit, Françoise évoquait tous ces souvenirs, et des -larmes coulaient de ses yeux. Vrai, depuis quelques mois, elle payait -bien son bonheur passé. Au 18 mars, voilà que Pierre se jetait dans la -Commune! Elle n'osait pas le retenir, croyant qu'il faisait ce qu'il -devait faire. Alors recommençaient les éternelles angoisses. Les deux -seuls êtres qu'elle aimât, toujours en péril! - -Cependant, Jacques se rendormait. Le mari et la femme se rapprochaient -de la fenêtre et causaient encore, mais à voix très basse pour ne pas -éveiller l'enfant. Pierre dit pour la seconde fois: - ---Vrai, tu n'es plus inquiète de Jacques? - ---Non. Malheureusement, les forces sont lentes à revenir. - -A dix heures seulement, le docteur parut, accompagné d'un autre homme -de haute taille, à l'oeil vif, au front puissant. C'était le docteur -Grandier, médecin en chef des hôpitaux, un savant illustre; mieux -qu'un homme illustre: un homme très bon. Il salua respectueusement -Françoise et hocha la tête, mécontent, en voyant la vareuse de garde -national sur le dos de Pierre. Enfin, se tournant vers son jeune -collègue, un de ses anciens internes: - ---Alors, vous me disiez, Borel?... - ---Je vous disais, mon cher maître, que ce jeune garçon revient de -loin. Une balle dans le corps, rien que ça! - ---Une balle... par accident? - ---Non pas, s'il vous plaît, mon cher maître! Un joli lingot de plomb, -en pleine poitrine, à Montretout. - -M. Grandier restait stupéfait. Il regardait Pierre et Françoise comme -s'il les prenait pour des fous. - ---C'est votre fils, n'est-ce pas, Madame? Vous êtes assez jolie et -assez jeune pour que je vous adresse cette question. - ---Oui, Monsieur, répliqua-t-elle, rougissant un peu. - ---Mais c'est un bambin! quel âge a-t-il? - ---Seize ans et demi. - ---Et vous le laissez s'engager? Vous êtes bons tous les deux à mettre -à Charenton! - ---Oh! il est parti malgré moi, répliqua Françoise, en ébauchant un -vague sourire de fierté. Son père, mon mari que vous voyez là, se -battait aux avant-postes, pendant le premier siège. Moi, je restais -seule avec Jacques. L'enfant devenait triste. Il ne se plaisait même -plus à pétrir de la terre glaise. Car c'est un artiste, Monsieur! Il -usait ses journées à regarder les troupes défiler, et il fermait les -poings d'un air sombre. Un matin, il m'a dit: «C'est honteux de -penser que je suis ici à ne rien faire, quand les autres se battent!» -Je demeurais tout interdite, toute frissonnante. Pensez donc! je -tremblais déjà pour mon mari. Est-ce que j'allais encore trembler pour -mon fils? «Mais tu es trop petit, Jacques. Il n'y a pas un seul -bataillon où on voudrait de toi!» Il m'a répondu, en hochant la tête: -«Alors, pourquoi père me racontait-il autrefois de si belles -histoires? Celle de Bara, tambour à quatorze ans; celle des -volontaires de seize ans, qui s'enrôlaient pour courir à la -frontière?» Je ne savais trop que répliquer. On a tort de mettre -certaines idées dans le cerveau des enfants. Pendant huit jours -encore, Jacques restait songeur, tout triste. Il rentrait tard, le -soir. Un matin, il m'a dit: «Écoute, maman, je voudrais t'obéir, mais -il n'y a plus moyen. Bersier... tu sais, Bersier, le graveur qui m'a -appris à dessiner? eh bien, il est sergent dans les francs-tireurs. Il -m'a fait inscrire dans sa compagnie. Je partirai tantôt. Pardonne-moi, -maman! mais je n'y tenais plus!» Et il me sautait au cou, -m'embrassant, me câlinant. Moi, j'étais bien malheureuse, mais aussi -toute fière! Oh! je peux dire cela, Jacques dort, il ne m'entend pas. -Il y a une âme de héros et d'artiste dans cet enfant. J'ai souri; et -j'ai répondu: «Va te battre, puisque tu y tiens tant que ça!» Mais -après son départ, je me suis mise à sangloter; je maudissais le sort. -Ah! que je souffrais, quand la nuit tombait toute noire, toute glacée! -Je pensais à mon pauvre petit, déjà intelligent, fier et hardi comme -un homme. Quinze jours après, on se battait à Montretout. Jacques -sautait le premier dans le jardin de M. Gounod, où se cachaient six -cents Badois. Et il tombait, la poitrine traversée. Voilà notre -histoire, Monsieur. - -Françoise parlait simplement, avec une émotion concentrée, mais -profonde. Elle jetait sur Jacques un long regard chargé d'amour. Le -petit héros dormait toujours, et son sommeil souriait. Peut-être -rêvait-il fièrement aux belles actions accomplies. M. Grandier -détournait la tête. Il ne voulait pas laisser voir les larmes qui -roulaient dans ses yeux. Rien ne remue un homme de coeur comme la -rencontre soudaine d'un caractère. Les êtres supérieurs ont plaisir à -rencontrer la supériorité chez les autres. - ---Voulez-vous me donner la main, Monsieur? dit-il en se tournant vers -Pierre Rosny. L'homme et la femme qui ont mis au monde et qui ont -élevé cet enfant-là sont de braves gens. - ---Vous nous le guérirez, n'est-ce pas, docteur? s'écria Pierre dans un -élan de reconnaissance. - -M. Grandier souriait maintenant. - ---Laissez-moi le voir d'abord, que diable! répliqua-t-il avec sa -bonhomie charmante. Bien sûr, on le guérira. Il n'y a pas déjà tant de -Français comme votre petit! D'ailleurs, Borel s'y connaît. S'il répond -de son malade, c'est que tout va bien. - -L'illustre médecin s'asseyait près du lit, et réveillait Jacques -doucement. Le blessé ouvrait les yeux et regardait avec confiance la -figure du savant où rayonnait la bonté. - ---C'est le maître du docteur, Jacques. - ---Bonjour, monsieur Borel, dit le jeune garçon en tendant la main au -médecin, devenu son ami. - -Puis, il reportait les yeux sur M. Grandier qui l'étudiait maintenant -avec son regard pénétrant de psychologue. Il avait les cheveux blonds -de sa mère; et, comme elle aussi, des yeux d'un bleu sombre, fiers, -passionnés et résolus. Il tenait entièrement de Françoise. On eût dit -que l'âme de cette femme était entrée dans le corps de cet enfant. Le -visage, pâli par la souffrance, par les longues semaines passées au -lit, s'amincissait au menton, accusant une finesse énergique. Les -lèvres se dessinaient très nettement: signe de volonté et de courage. -Quant au front, il apparaissait large et puissant sous les cheveux -blonds. - ---Borel a raison, pensait M. Grandier. Il y a là un homme. - -Il continua, reprenant son sourire bienveillant: - ---Mon cher enfant, je vais examiner votre plaie. - ---Merci, Monsieur. Si vous saviez comme M. Borel a été bon pour moi! - ---Allons, Jacques, tais-toi! répliqua celui-ci. - ---Non, je ne me tairai pas! Vous avez été bon, très bon. Sans vous, je -serais mort dix fois. Je suis heureux de le dire et de le répéter. Je -serai heureux de m'en souvenir, surtout. - -Au regard ardent et concentré qu'il jetait sur M. Borel, on voyait que -Jacques saurait tout se rappeler, en effet: le bien comme le mal. - ---Certainement, il a raison de n'être pas ingrat! s'écria M. Grandier. -Voyons, il faut que j'inspecte tout ça. Borel, racontez-moi -l'histoire. - ---Voici, mon cher maître. La balle est entrée à gauche du sternum, -entre la cinquième et la sixième côte. Elle a traversé le médiastin -antérieur. Elle est ressortie à droite de la colonne vertébrale, entre -la quatrième et la cinquième côte. - ---Pristi! la belle blessure! - -Pour une minute, la science l'emportait sur la pitié. Jacques se mit à -rire. - ---Votre phrase m'amuse, Monsieur. Ah! le Badois qui me visait a bien -tiré! - ---Il est charmant, ce petit. Continuez, Borel, je vous écoute. - ---Naturellement, dans les premiers temps, fièvre intense, jusqu'à ce -que la suppuration ait été bien établie. Pour l'aider j'avais -introduit un drain sur le devant et à la partie postérieure. La fièvre -a duré jusqu'au 5 ou 6 février. La suppuration, assez faible au début -et de nature douteuse, se modifia. La cicatrisation du fond de la -blessure s'effectuait normalement. La plaie du dos guérit la première, -vers le 20 février. Celle de la poitrine suppura jusqu'au commencement -de mars. Quelques jours après, je remarquai des symptômes d'irritation -pleurétique que j'attribuai au traumatisme. J'ai dû combattre cette -affection qui menaçait de tourner à la tuberculose. C'est pourquoi -j'ai gardé Jacques au lit si longtemps. Aujourd'hui, je voudrais qu'il -se levât, qu'il allât à la campagne, pour respirer de l'air et du -soleil. Vous seul déciderez. Enfin, je désirais surtout que vous -connussiez mon ami Jacques. - -M. Grandier écoutait attentivement. Il examinait le blessé avec soin. - ---Mon avis est bien simple, mon cher Borel. Vous avez soigné ce -garçon-là comme si vous étiez Hippocrate lui-même. Votre ami Jacques -est devenu aussi le mien. La semaine prochaine, il pourra commencer à -se lever; un tout petit peu d'abord, pour s'habituer à l'air, à -l'exercice. Dans quinze jours, je l'emmènerai à la campagne. Vous -voulez bien me confier votre fils, monsieur Rosny? Et vous aussi, -Madame? - -Pierre, dans sa reconnaissance, eût embrassé cet homme, qui faisait -tant de bien avec si peu de phrases. Françoise ne disait rien: elle -pleurait. Jacques et M. Borel se regardaient en souriant; et M. -Grandier sentait son coeur battre délicieusement en présence de la -joie qu'il apportait dans cet humble logis d'ouvriers. Rien n'est plus -grand que le génie uni à la bonté. - ---Maintenant, poursuivit M. Grandier, après avoir vu la plaie du -blessé, je veux voir les essais de l'artiste. Car il paraît que vous -êtes ambitieux, mon garçon. Il ne vous suffit pas d'imiter le jeune -Bara: vous voulez aussi recommencer Michel-Ange! - ---Oh! Monsieur! murmura Jacques, souriant de plaisir. - -M. Grandier suivait Françoise, qui le conduisait dans une petite -pièce, attenante à la chambre à coucher. Jacques s'en servait en guise -d'atelier. Là, gisaient sur le carreau rouge des blocs de glaise -séchés, des bas-reliefs non finis, des médaillons commencés: ébauches -presque informes, mais pleines de vie et de mouvement. L'illustre -médecin s'étonnait à présent devant les essais de l'artiste, comme -tout à l'heure devant l'héroïsme de l'enfant. Le savant sentait en -cette argile grossière les beautés mystérieuses du marbre qui -palpiterait un jour sous la main d'un ouvrier sublime. Il voyait -étinceler la flamme du génie; cette flamme inconnue qui brille -doucement, avant que le labeur, l'étude, la réflexion la fassent -rayonner dans tout son éclat. - ---Travaillez, mon ami, dit-il en rentrant dans la chambre, travaillez, -et vous serez un grand artiste; je vous le promets. Embrassez-moi! - -Jacques souriait plus ouvertement. Son visage blanc s'illuminait. Il -lui était doux qu'on louât son courage: plus doux encore qu'on louât -ses oeuvres. Après l'avoir embrassé, M. Grandier ajouta: - ---Je viendrai vous revoir. Mais, auparavant, vous aurez eu de mes -nouvelles. - ---Quelles nouvelles? demandait Jacques, curieux. - ---C'est mon secret! Au revoir, monsieur Rosny; Madame, je vous -présente mes respects. Vous sortez avec moi, Borel: j'ai besoin de -vous parler. - -Et arrivés sur le palier humide: - ---Ce Rosny est un brave homme. Empêchez-le donc de se compromettre -davantage dans la Commune. Vous devez avoir de l'influence sur lui? - ---Aucune. Je ne pourrais pas plus empêcher le père de se battre contre -nos amis de Versailles, qu'on n'a pu empêcher le fils de se battre -contre nos ennemis les Allemands. Une famille d'entêtés! - ---Ce petit Jacques est adorable... - ---N'est-ce pas? Aussi j'ai pensé que vous en parleriez au Président... -Pardon, à votre grand ami. - ---Je songeais à cela, tout à l'heure. Justement, je dîne à Versailles -ce soir. Je raconterai l'histoire, et je réponds du succès. Au revoir, -mon cher Borel. Je vous remercie de m'avoir amené ici. - ---Au revoir, mon cher maître. - -L'illustre médecin descendait l'escalier, tout rêveur. Il pensait à -ces caprices du destin qui va chercher un fils d'ouvrier, dans un -quartier obscur, pour faire peut-être de lui un glorieux artiste. -Cependant, M. Borel rentrait dans la chambre. - ---Eh bien, vous êtes contents tous les trois? - ---Oh! oui, bien contents, s'écria Jacques. - -Françoise serrait silencieusement la main du docteur. - ---Alors, je peux m'en aller tranquille? demanda Pierre. - ---Que le diable vous emporte! - ---Docteur... - -Le médecin haussait les épaules. - ---Mon maître me disait tout à l'heure de vous faire de la morale. A -quoi bon? On ne fait pas de la morale aux mulets! Je vous ai déjà -répété vingt fois la même antienne. C'est enrageant de voir un brave -homme tel que vous risquer sa peau dans cette aventure sanglante. J'ai -mon franc parler, moi, vous savez! Comme si vous ne feriez pas mieux -de lâcher tous ces gens-là... Il vous en cuira, Rosny, c'est moi qui -vous le prédis. Si vous échappez à la bataille, vous n'échapperez pas -à la défaite. Et ce sera terrible, allez! Oh! je parle dans le désert, -je sais bien. Je vous connais tous les trois: vous écoutez poliment -les conseils qu'on vous donne, et vous n'en faites qu'à votre tête. - ---Mais le devoir, docteur... - ---Le devoir, c'est de travailler pour votre femme, et de soigner votre -enfant. Il ne m'écoute plus. Ah! l'entêté! A demain, mon ami Jacques. - ---A demain, monsieur Borel. - -Pierre accompagna le médecin sur le palier. Il rentrait bientôt. Le -mari et la femme se retrouvaient seuls. Françoise restait toute -songeuse. Les paroles du docteur sonnaient lugubrement à son oreille. -Elle prit un livre sur la cheminée et le tendit à Jacques. - ---Tiens, mon chéri. C'est le livre que Mlle Aurélie a apporté pour -toi, pendant que tu dormais. Je vais cinq minutes dans ma chambre avec -ton père. - ---Merci, maman. - -Et quand Françoise eut emmené son mari dans la pièce voisine. - ---M. Borel a peut-être raison, dit-elle de sa voix brève et nerveuse. -Pourquoi retournes-tu te battre? - ---Françoise... - ---Oh! je n'essaierai pas de t'en empêcher. Tu prétends que c'est ton -devoir. Et tu sais, je suis une vaillante. Toutes ces craintes du -docteur, il y a longtemps que je les partage. Si ce n'était encore que -les balles et les obus, eh bien, on leur échappe. Mais après!... - -Elle frissonnait. L'énergie de son regard s'éteignait lentement sous -l'effort d'une pensée cachée. - ---Calme-toi, mon amie. - ---Oh! je suis calme. Mais il a raison, vois-tu. Chez eux comme chez -nous, on est féroce. Ce n'est plus la guerre, tout ça. Il paraît qu'à -Versailles on tue les prisonniers. Et nous en faisons autant. Oh! pas -toi! Tu es bon, toi; c'est tout naturel, puisque tu es brave. Mais si -on te fusillait! - -Pierre la prenait dans ses bras et l'étreignait longuement. -Maintenant, il riait, pour chasser les idées funèbres qui hantaient le -cerveau de Françoise. - ---Où diable as-tu donc la tête! reprit-il gaiement. Voyons, voyons, -est-ce que tu vas t'effrayer comme une femmelette? D'abord, on ne tue -pas les prisonniers. Ainsi, ce n'est pas la peine de t'épouvanter, -comme cela, sans raison. C'est appeler la mauvaise chance que de tant -la redouter. Est-ce que je n'ai pas eu du bonheur, jusqu'à présent? -J'ai échappé à tout! Pourquoi n'en serait-il pas toujours ainsi? Nous -retrouverons le bon temps, va, et notre vie heureuse d'autrefois. On -ne me tuera pas, on ne me fusillera pas. Au contraire, je reviendrai -bien vivant, et nous irons nous installer tous les trois dans un grand -quartier, plein de soleil. - -D'habitude, quand Pierre lui parlait ainsi, Françoise retrouvait sa -confiance. Cette fois, elle restait sombre. - ---Qu'est-ce que tu as, voyons? dit-il tendrement. - ---J'ai... j'ai peur. - ---Toi, si courageuse de coutume? - ---Je n'ai pas de courage, aujourd'hui. Je ne sais pas pourquoi... Mais -je frissonne en te voyant partir. C'est absurde. On ne devrait pas -être comme ça. Embrasse-moi, mon ami, et va-t'en. Ton bataillon est en -marche déjà. Plus tu attendras, plus tu auras de chemin à faire pour -le rejoindre. - -Cependant Pierre prenait son fusil dans un coin, il attachait son -sabre, il inspectait sa musette. Françoise redevenait énergique pour -sourire au moment des adieux à cet homme qu'elle adorait. - ---As-tu bien tout ce qu'il te faut? demanda-t-elle. Montre-moi ta -gourde. Bon: elle est pleine. Emporte le gros châle brun: les nuits -sont encore fraîches. Allons, va, Pierre; ne t'expose pas trop. Va... -va... - ---Quel coeur tu as! - ---Le coeur que tu m'as fait. Il est facile à une femme d'être une -bonne compagne et une bonne mère, quand elle aime et quand elle est -aimée. - -Ils rentraient dans la chambre du petit blessé. Jacques s'était -rendormi. Au moment de franchir la porte, l'ouvrier s'arrêtait une -dernière fois. Il embrassait encore, ardemment, tendrement, cette -superbe et vaillante créature qui lui donnait tous les trésors de son -coeur et de sa beauté. Puis, tourné vers le lit, il envoyait un baiser -à Jacques, n'osant pas s'approcher de son fils, craignant de troubler -son sommeil. - ---Embrasse-le aussi, dit tout bas Françoise attendrie. Il est si -faible le pauvre petit! Ce n'est pas ton baiser qui l'éveillera... - -Alors, cet homme rude et brave marchait sur la pointe des pieds, se -faisant petit, discret, pour son cher malade. Jacques dormait, comme à -l'arrivée du docteur Borel et de M. Grandier, souriant à quelque songe -délicieux, avec le calme bien-être des convalescents. Son fin visage, -légèrement ombré par ses cheveux blonds, disparaissait à demi dans les -blancheurs de l'oreiller. Pierre contemplait sa femme et son fils: les -deux seules tendresses de sa vie. Il les quittait pour ne les revoir -jamais, peut-être. Et maintenant, les sinistres pressentiments de -Françoise l'envahissaient, hantant son cerveau, troublant son esprit. -Il se répétait tout bas les sages conseils de M. Borel. S'il se -trompait, après tout? Si son devoir ne lui commandait pas d'aller se -battre? Si les gens de Paris avaient tort, et raison ceux de -Versailles? Toutes les hésitations qui torturent le coeur d'un honnête -homme remuaient en lui. Où était le devoir? Dans sa famille, ou sur -le champ de bataille? Il chassait vite ces idées. Est-ce qu'il ne le -connaissait pas, son devoir? Et depuis quand reculait-il au moment de -l'accomplir? Il ne pouvait pas être dans l'erreur, depuis tant de -semaines que sa conscience l'approuvait. - -Doucement, il se penchait vers l'oreiller, et embrassait Jacques sur -le front. Puis, s'éloignant du lit, sur la pointe des pieds, il -faisait signe à Françoise de le suivre. - ---S'il m'arrivait malheur, murmura-t-il d'une voix altérée, jure-moi -que tu en ferais un homme. - ---Ah! je te le jure! - -Et comme s'il craignait de ne pouvoir résister à la lâcheté de sa -tendresse, Pierre se précipita au dehors. - - - - -II - - -Au bout de deux heures, Jacques s'éveilla. - ---Père est parti, maman? - ---Oui, mon chéri. - ---Moi qui voulais lui dire adieu! - ---Il t'a embrassé pendant que tu dormais. - -Françoise regardait son fils, laissant glisser son ouvrage sur ses -genoux. Certes, la santé lui reviendrait bien vite. Mais quelle pâleur -sur ses joues! comme il souriait tristement, lui toujours si gai! - ---Ne parle pas trop, reprit-elle. Tu ferais mieux de lire. Veux-tu que -je te donne le livre de Mlle Aurélie? - ---Merci, maman. J'aimerais mieux Aurélie que son livre. Elle est si -amusante! - ---Je vais la chercher, répliqua Françoise, heureuse de satisfaire le -caprice de son fils. - -Mlle Aurélie Brigaut, une brunisseuse, demeurait porte à porte. -Rousse, assez galante, jolie fille, très gaie, elle riait toujours, -peut-être pour montrer ses dents blanches. Aurélie aimait bien Mme -Rosny, mais elle raffolait de Jacques. - ---Ah! s'il avait cinq ou six ans de plus! disait-elle parfois en -soupirant. - -Elle n'affectait pas de pruderie méchante, pas de vertu poseuse. Bonne -enfant, elle choisissait ses amours par caprice, et non par intérêt. -Ces amours-là changeaient souvent: voilà tout. Elle arriva bien vite -auprès du gentil malade. - ---Mme Rosny m'a dit que vous me demandiez? Voilà qui est bien. C'est -une bonne idée. Savez-vous ce que j'ai fait? J'ai envoyé votre mère se -promener. Elle ne voulait pas; elle se défendait. Je n'ai pas entendu -raison. Elle a besoin de prendre un peu l'air, cette femme. Pourquoi -resterait-elle là, puisque je suis auprès de vous? Il est joli comme -tout, dans son lit blanc, avec ses yeux... Oh! quels yeux!.. - -Elle riait et c'étaient des fusées de gaieté frissonnante, qui -ragaillardissaient Jacques et lui faisaient du bien. - ---Racontez-moi les histoires du quartier, mademoiselle Aurélie, -disait-il. - -Les _potins_ commençaient à n'en plus finir. Les histoires de celui-ci -ou de celle-là: surtout les amours de la petite modiste, qui faisait -la vertueuse. Mlle Aurélie ne pouvait pas la souffrir, cette petite -modiste! Une pimbêche! Si elle voulait raconter tout ce qu'elle -savait... Mais il ne faut pas être mauvaise. Tout en ne voulant pas -être mauvaise, la brunisseuse s'en donnait à coeur joie et mordait -tant qu'elle pouvait. Quand on a de si belles dents!... Jacques riait. -Elle s'amusait de le voir rire, ce pauvre petit si brave, et qui -revenait de si loin. A son tour, il lui racontait l'aventure du matin, -la visite de M. Grandier. Jacques avouait à son amie sa joie et son -orgueil. Le fameux savant prédisait qu'il serait un grand artiste. Et -il ajoutait avec une flamme dans les yeux: - ---Voyez-vous ça! un grand artiste, moi! - -Aurélie prenait une mine coquette. - ---Qu'est-ce que vous ferez quand vous serez célèbre, Jacques? - -L'enfant restait une minute rêveur, les yeux perdus dans le vide. - ---De belles oeuvres, mademoiselle Aurélie! Je serai si heureux que ma -pauvre maman soit fière de moi! Oh! je travaillerai... Pas un ne -travaillera comme moi. Je sais bien que la vie est dure, quand on est -artiste et qu'on n'a pas le sou. N'importe, rien ne me découragera. -J'ai écouté souvent ce que racontait Bersier le graveur, mon premier -maître. C'est lui qui m'a appris à dessiner. Voilà son opinion, à -Bersier: Dans la vie on fait ce qu'on veut. Les savants ont inventé un -tas de machines: la vapeur, l'électricité. Il paraît que la volonté, -c'est plus fort que tout ça! Jugez un peu si elle me manquera! C'est -si beau, de voir son rêve prendre vie; de regarder un bloc de glaise -et de se dire: «Je tirerai peut-être de cette terre informe une statue -immortelle!» - -La gaieté de ses seize ans reprenait le dessus; il ajoutait avec son -rire argentin de gamin de Paris: - ---Non! ce serait trop drôle! Immortel, moi! Moi, fils de Pierre Rosny, -ouvrier compositeur, et de madame son épouse, modiste... C'est -Michel-Ange qui ferait une tête! - -Ils continuaient de rire, de plaisanter tous les deux, inventant de -ces mots comme en inventent seuls les très jeunes gens, pour qui la -vie est longue, et l'espérance féconde. Décidément, Mlle Aurélie le -trouvait charmant, ce garçonnet, vif, gai, spirituel, en qui brillait -tout à coup, par une échappée rapide, la flamme divine et -inextinguible du génie. Elle aussi, comme le grand médecin, sentait -dans ce fils d'artisan quelque chose de rare et de particulier. Dans -son affection pour Jacques il entrait un peu de respect et beaucoup de -tendresse. - -Quelques minutes avant le dîner, Françoise revint, nerveuse, inquiète. -Elle passa la soirée à travailler près de Jacques. Le malade -s'endormit de bonne heure, gaiement bercé par ses rêves. Le lendemain, -toujours pas de nouvelles de Pierre. Mme Rosny ne s'inquiétait pas -encore. Son mari ne lui disait-il pas avant de partir qu'il resterait -peut-être deux jours absent? - -Vers trois heures, un valet de chambre se présentait: un domestique de -bonne maison ayant grande allure et qui produisait un étrange effet -dans cet obscur logis de pauvres. Il laissait deux grandes enveloppes. -L'une au nom de Mme Rosny, l'autre assez lourde au nom de Jacques. - ---Y a-t-il une réponse? - ---Non, Madame. - -Et comme elle insistait, demandant ce que cela signifiait, il -répondait en homme dont la leçon est faite: - ---Non, non; il n'y a pas de réponse. - -La lettre adressée à Françoise renfermait trois billets de mille -francs. Elle était courte, mais d'une adorable simplicité. - - «Madame, - - «Je suis le fils d'un serrurier. Au début de ma carrière, je tombai - gravement malade. Mes espoirs, toute ma vie peut-être allaient - sombrer. Un savant illustre vint me voir un jour; et, - généreusement, il me prêta trois mille francs, déposés sur ma - cheminée sans que je m'en fusse aperçu. Il faut transmettre aux - autres ce qu'on a reçu soi-même. Permettez-moi de faire pour - Jacques ce qu'on a fait pour moi. Ne me remerciez point. Quand - Jacques sera grand, il me rendra les trois mille francs, en les - donnant à quelqu'un qui en aura besoin. - - «Votre respectueux serviteur, - - «Docteur GRANDIER.» - - «P.S. Dans cinq jours, je viendrai prendre votre fils et l'enverrai - dans une de mes fermes, en Picardie. La campagne achèvera de le - remettre.» - -Mme Rosny laissa glisser la lettre et les trois billets de banque. Des -larmes coulaient de ses yeux. Larmes de reconnaissance, d'émotion, de -stupeur. Une aumône, cet argent! Non, l'homme qui faisait cela, si -simplement, était un grand esprit et un grand coeur. Il aidait, non -pas seulement des ouvriers à demi ruinés par le siège; mais un artiste -menacé dans son avenir. Sa pensée allait plus haut et plus loin que le -secours d'un instant, accordé à de pauvres gens douloureusement gênés -par une suite de mois malheureux. Ces malheurs-là, en somme, pesaient -sur tout le monde. Pierre et Françoise se tireraient d'affaire comme -les autres. M. Grandier songeait, dans sa délicatesse, que Jacques -touchait à cette heure décisive où pas un retard ne doit entraver le -labeur de l'artiste naissant. Lui, le grand savant d'aujourd'hui, il -tendait sa main généreuse au grand sculpteur futur. - ---Ah! il y a de braves gens! il y a de braves gens! s'écriait -Françoise, essuyant ses larmes. - -La voix de son fils qui l'appelait de la chambre voisine, la tira de -son trouble. Il criait: «Maman! maman!» Un instant elle eut peur. Elle -se précipita vers le lit de Jacques. - ---Dieu! qu'est-ce que tu as? - -Le garçonnet avait le visage illuminé. Ses yeux bleu sombre flambaient -de joie. - ---Regarde! disait-il, regarde! - -Et sa main tremblante levait en l'air une belle médaille militaire -toute neuve, suspendue au ruban jaune liseré de vert. Un brevet, -émané de la chancellerie de la Légion d'honneur, conférait cette -distinction «à Jacques Rosny pour services exceptionnels». C'était _la -nouvelle_ promise par M. Grandier. Comme il le disait au docteur -Borel, il dînait la veille au soir chez son «grand ami». Et encore -tout chaud de sa visite du matin, il racontait l'héroïsme de Jacques -comme soldat, son tempérament d'artiste comme sculpteur. Le «grand -ami» de M. Grandier pouvait avoir bien des défauts, mais son coeur de -bon Français vibrait toujours au patriotisme. Cet enfant de seize ans, -qui partait comme soldat, parce que le jeune Bara et les volontaires -de 92 en avaient fait autant, l'émut profondément, comme un fait -divers héroïque. Il possédait cette qualité rare de faire tout de -suite ce qu'il voulait faire; la réflexion ne venait pas refroidir le -premier mouvement qui est toujours le bon. Vite, il appelait un de ses -secrétaires, et l'envoyait à la chancellerie de la Légion d'honneur. -On rédigeait le brevet séance tenante. Et c'est ainsi que Jacques -Rosny, à seize ans, recevait la médaille militaire, comme jadis, à -quatorze, le jeune Durand dans la tranchée de Sébastopol. Peut-être -aussi le malicieux vieillard riait-il un peu derrière ses lunettes, et -trouvait-il plaisant de conférer une distinction au fils d'un -communard qui se battait dans l'armée de Delescluze! On appela Mlle -Aurélie, qui embrassa Jacques tant qu'elle pouvait, ainsi que les -voisins, tout heureux et tout fiers. Seul, Pierre ne jouissait pas de -cette joie, et cette pensée gâtait le bonheur de Françoise. Elle se -disait, anxieuse: «Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Avant de s'en -aller, Mlle Aurélie voulut se donner un plaisir. Elle attacha le ruban -jaune et vert sur la poitrine de l'enfant, et s'écria dans un éclat de -rire: - ---Puisqu'il n'a pas d'uniforme, je l'ai cousu à sa chemise! - -L'absence de Pierre se prolongeait. Le lendemain, dès l'aube, -Françoise descendait pour aller aux nouvelles. Elle revenait, au bout -d'une heure, complètement épouvantée. Le bruit se répandait à travers -Paris que les gens de la Commune avaient essuyé une grosse défaite. -Elle n'y tenait plus. Elle voulait savoir. Son inquiétude lancinante -la ressaisissait. Elle courut chez sa voisine. - ---Je compte sur vous, n'est-ce pas, mademoiselle Aurélie? - ---Mais oui, madame Rosny, vous le savez bien. - ---Tant que je resterai dans le doute, voyez-vous, je ne vivrai pas. -Pierre s'est battu, bien sûr. S'il y a un malheur, j'aime autant le -connaître tout de suite. Je serai peut-être longtemps, très longtemps -absente. Vous me promettez de ne pas quitter Jacques? - ---Je vous le promets. - ---Je veux dire... Vous ferez... comme si c'était moi? - ---Soyez donc tranquille, madame Rosny. Est-elle naïve de se tourmenter -comme ça... et pour un homme encore! - ---Merci, merci... - -Françoise serrait fiévreusement les mains de sa voisine. Elle -s'enveloppait d'un châle, et sortait. La jeune femme allait droit -devant elle, ne s'arrêtant que pour demander des nouvelles aux uns ou -aux autres, espérant toujours qu'on savait quelque chose de nouveau. -Elle traversait ainsi tout Paris. La matinée s'avançait. Vers la -Madeleine, elle voyait passer des bataillons de fédérés aux mines -hâves, aux vêtements déchirés. Ceux-là venaient de la bataille, sans -doute. Alors, elle regardait avidement le numéro cousu sur le collet -des tuniques. Et, stupide, elle restait debout sur la chaussée, -contemplant ces hommes échappés à la boucherie, se demandant si Pierre -aurait eu ce bonheur, si elle le reverrait. Elle faisait quelques pas -encore, et arrivait place de la Concorde. Aller plus loin? Et si, -pendant ce temps-là, son mari revenait par un autre côté? Elle -tournait et retournait ses idées dans son cerveau, quand une escouade -à demi débandée passa devant elle. Françoise se dressa, comme mue par -un ressort. Elle ne se trompait pas. C'étaient bien des hommes -appartenant au bataillon de son mari. Elle reconnaissait le numéro. -Une vingtaine de fédérés tout au plus, qui défilaient, noirs de -poudre, exténués de fatigue. Un lieutenant, légèrement blessé, les -conduisait. Françoise courut à lui. - ---Est-ce que tout le bataillon va rentrer, citoyen? dit-elle. - ---Le bataillon? Voilà ce qu'il en reste! - -Et d'un geste farouche, il montrait le troupeau en guenilles qui le -suivait. Françoise faillit tomber à la renverse. Elle devint si pâle -que l'officier comprit ou devina quelque chose. - ---Est-ce que votre homme en _était_? lui demanda-t-il. - ---Oui. - ---Diable! comment _s'appelait-il_? - ---Pierre Rosny, balbutia Françoise, épouvantée d'entendre ainsi parler -de son mari au passé. - ---Pierre Rosny? Connais pas. Écoutez. Si vous voulez avoir des -nouvelles, le plus simple est de pousser jusqu'à Sèvres. Votre homme -est, ou tué, ou blessé, ou prisonnier. Pas de milieu. Car le bataillon -a rudement _écopé_ aujourd'hui! - -Le lieutenant s'éloignait, suivi de ses soldats vaincus. Et Françoise -demeurait immobile, sans voix, sans haleine. Elle était sur le point -de tomber. Elle s'appuya contre un arbre. Elle regardait s'éloigner, -traînant le pied, suant, soufflant, les fédérés qui revenaient du -combat suprême. Il lui semblait que chacun d'eux emportait avec lui un -morceau de celui qu'elle adorait. Pierre! Pierre, tué, blessé ou -prisonnier! Elle n'hésitait pas. Il fallait partir. De l'énergie? On -en trouve toujours quand on veut! - -Elle allait à la recherche de son mari. Sans doute, elle claquait des -dents, elle frissonnait, et les forces lui faisaient défaut. Mais elle -ne tomberait pas. Elle ne voulait pas, non, elle ne voulait pas! -Inutile à présent de s'inquiéter de Jacques, hors de danger, et -surveillé par Aurélie. Elle marchait vite. En chemin, elle s'arrêtait -à peine dix minutes, pour manger un peu. Et elle recommençait sans se -lasser, sans se décourager. Le temps coulait. Il était à peu près six -heures du soir; et à huit, il ferait nuit. L'étape était longue; et -cependant Françoise ne sentait pas la fatigue. Une surexcitation -nerveuse, très intense, la soutenait. Les paroles du lieutenant -dansaient dans son cerveau affolé. - -Tué, Pierre? Impossible! la vie n'est pas toujours cruelle. Elle a -quelquefois des sourires. Après tant de mois de dures épreuves, le -destin lui devait bien un peu de bonne chance. Non, Pierre n'était pas -tué. Blessé, seulement... Toute blessure n'est pas mortelle. Est-ce -que Jacques n'avait pas guéri d'une balle au travers du corps? Mais -l'espérance est envahissante, et à mesure qu'elle marchait, Françoise -construisait dans sa pensée le roman de sa vie future. Après avoir -souhaité beaucoup, elle souhaitait encore davantage. Elle se refusait -à admettre même que Pierre pût être blessé! Lui, l'élu de son coeur, -son mari, son amant, avec une balle dans la poitrine, avec une jambe -ou un bras de moins? Jamais! S'il ne revenait pas, c'est qu'il était -prisonnier! On racontait dans Paris que les soldats de Versailles -tuaient les prisonniers? Un mensonge! Elle ne voulait plus y croire. -D'ailleurs, Pierre disait le contraire. N'importe; c'est affreux tout -de même que d'être captif, enfermé dans une geôle sombre, farouche, -puante. Maintenant, elle n'admettait même plus la dernière hypothèse, -la plus favorable. Ni tué, ni blessé, ni prisonnier. Pierre avait, -sans doute, échappé au désastre. Il ne rentrait pas parce qu'il ne -pouvait pas rentrer. Il se cachait dans les bois de Sèvres ou de -Ville-d'Avray. - -Elle arrivait à la Seine. Un cri d'horreur sortit de ses lèvres. - -Oh! la guerre civile, hideux chaos, oeuvre d'une colère maudite! Des -soldats de ligne, des gardes nationaux, des chasseurs à pied, des -artilleurs apparaissaient pêle-mêle sur la berge, sur les talus, sur -la route, le visage convulsé, les bras en croix ou repliés le long du -corps, couchés sur le dos ou étalés sur le ventre, lugubrement et -fraternellement étendus les uns à côté des autres. Pourquoi -s'étaient-ils entre-tués, ces êtres humains que la mort réunissait -ainsi dans le repos du même sommeil? La vie en avait fait des ennemis: -et leurs cadavres réconciliés se touchaient sans dégoût et sans haine. -Des chevaux du train d'artillerie gisaient dans la boue, les jambes -raides, dessinant leur charpente maigre sous la peau collée. A droite -et à gauche, des mares de sang en plaques noirâtres; partout la mort, -hideuse, saisissante, brutale. Çà et là, des fusils abandonnés, des -sabres tordus, des cartouchières crevées, des képis boueux. D'un côté, -la Seine, qui coulait brune, mélancolique, indifférente, poussant un -vagissement monotone; de l'autre, les maisons éventrées par les obus, -dépouillées de leur toiture, vides, béantes. Dans les murs, des -meurtrières ouvraient leurs gueules sinistres. On voyait encore des -hommes penchés aux fenêtres, immobiles, semblables à des statues. Une -balle les avait atteints à leur poste de combat, et ils restaient -appuyés à la muraille qui soutenait leurs corps glacés. - -La nuit commençait à s'épandre, jetant son voile indigné sur toutes -ces hideurs. Et Françoise errait au milieu de ce carnage, seule, -livide, les yeux remplis d'épouvante, contemplant pour la première -fois l'infamie des guerres civiles. - -Non, jusqu'à ce jour, elle ne la comprenait pas! La robuste fille du -peuple, nourrie dans la haine des riches, croyait qu'on avait le droit -de prendre le fusil pour livrer la grande bataille du pauvre et du -déshérité. Cette pensée n'évoquait pour elle que l'histoire légendaire -des rouges barricades de Juillet ou de Février. Elle entendait dans sa -mémoire les cris des glorieux va-nu-pieds en blouse, renversant le -trône de Charles X; et le tocsin des églises, sonnant le retour du -drapeau tricolore; et les refrains de Béranger, qui chantaient encore -à son oreille le triomphe des vainqueurs. Tout cela restait pour elle, -jusqu'à présent, comme une épopée vague, ou des figurants de théâtre -représentent les combattants, et où tout se termine au cinquième acte -par une apothéose! - -Elle la voyait maintenant, la guerre civile, et elle frissonnait de -terreur! C'était ça. C'étaient ces cadavres d'hommes et de bêtes, ces -désastres, ces ruines, ces abandons, ces catastrophes. Collée contre -un mur, elle sentait confusément des idées nouvelles germer dans son -cerveau. Toute son espérance d'épouse s'écroulait épouvantablement. -Elle demandait une seule chose, maintenant: que Pierre eût échappé à -ce massacre! - -Vivant! vivant! qu'il fût vivant! Infirme ou captif, ou les jambes -coupées, mais vivant! Qu'elle pût encore baiser son front, baiser ses -lèvres, entendre sa voix, sourire à son regard! Elle fuyait dans la -nuit, emportant avec elle, dans sa course, le ressouvenir du hideux -spectacle, frissonnant à la pensée qu'elle reconnaîtrait peut-être son -Pierre au milieu de ces tas de chair humaine. Vivant! qu'il fût -vivant! Elle ne souhaitait plus que cela! Comme le coeur est -ambitieux, mon Dieu! et se forge d'insensés désirs! L'obscurité -grandissante l'empêchait de poursuivre sa lugubre recherche. Elle -arrivait sur un pont. Et elle n'osait pas s'arracher au sinistre champ -de bataille. Il lui semblait que quelque chose d'elle-même restait -là-bas, parmi ces corps couchés. La malheureuse! Toute sa croyance -s'émiettait. Elle continuait sa route pour faire son devoir jusqu'au -bout; parce qu'elle devait compte à son fils de la tâche accomplie. -Mais il lui semblait impossible que Pierre fût sorti vivant de cette -effroyable boucherie! - -A l'entrée du pont, une petite maison de garde, vide. Elle s'affala -contre la porte. Machinalement, elle croisa les mains, et pria. La -prière naïve, éplorée et sincère de l'enfant du peuple, qui ne croit -pas que tout est fini quand c'est fini, et qui demande quelque chose -de meilleur à quelqu'un de plus grand. - -Enfin, pour la dixième fois, elle reprit courage. Toujours poursuivie -par son désir d'avoir des nouvelles, elle traversa le pont. Tout le -monde n'avait pas fui ce pays dévasté. Chez certains êtres, la crainte -du pillage domine la crainte de la mort. Deux ou trois maisons étaient -encore occupées. Un brave homme, un de ces propriétaires tenaces qui -aiment leurs murailles mieux que leur chair, restait immobile à la -croisée. Une lumière brillait derrière lui dans la chambre, et sa -figure triste apparaissait dans l'encadrement gris de la fenêtre. -Soudain, il aperçut cette femme qui venait à lui. - ---Est-ce que vous savez où a eu lieu la bataille? demanda-t-elle. - -L'homme, étendant la main, fit un grand geste découragé dans l'espace. - ---Par ici, et par là, tenez! Ce matin, quand j'ai vu arriver les -soldats, je suis reparti pour Versailles. Seigneur Dieu! je ne croyais -pas retrouver ma maison debout! Est-ce que vous cherchez quelqu'un? - ---Mon mari, balbutia-t-elle. - ---Il est de la Commune? - ---Oui. - ---Je ne sais pas grand'chose. Cependant, un officier de ligne m'a -raconté que les Parisiens perdaient relativement peu de monde. Il -paraît qu'on a fait beaucoup, mais beaucoup de prisonniers. A votre -place, moi, j'irais à Versailles. Là-bas, vous êtes sûre de recueillir -un renseignement sûr. - ---Merci, Monsieur. - -La malheureuse reprenait sa route, cette route interminable, ce chemin -de croix qui n'en finissait plus. Pouvait-elle faire autre chose? Non. -Blessé ou prisonnier, Pierre serait à Versailles. Mais elle se -traînait maintenant comme un oiseau dont l'aile est fracassée. La foi -ne la soutenait plus. Une courbature morale aggravait sa lassitude -physique. Il lui fallut trois heures pour achever le voyage. Et quel -voyage, mon Dieu! pour une femme harassée, n'ayant plus de jambes, -n'ayant plus d'énergie. Elle s'arrêtait, défaillante; elle soufflait -un peu, puis elle recommençait. Ça ne finirait donc jamais? Elle -n'arriverait donc pas? Eh bien, non. Le découragement ne triompherait -pas de sa volonté. Il fallait qu'elle touchât à son but, dût-elle en -mourir. Elle le devait à son mari et à son fils, ces deux êtres -qu'elle adorait. Comment! elle disait souvent qu'elle donnerait sa vie -pour eux, et elle faiblirait dans l'accomplissement de sa tâche -sacrée? Elle tendit ses nerfs dans un effort suprême; et tout ce qu'il -y a de force de résistance chez une créature humaine, se réveilla chez -cette femme robuste. - -Versailles, en mai 1871, offrait aux psychologues un spectacle étrange -et pittoresque. Le conte de la _Belle au bois dormant_ se transportait -subitement dans la réalité cruelle. La cité de Louis XIV s'éveillait -tout à coup de son sommeil séculaire et se déguisait en cité -contemporaine. Les députés, les curieux, les diplomates, les -journalistes, les patriotes et les indifférents, s'y précipitaient les -uns après les autres. Ceux-ci pour voir, ceux-là pour savoir, -quelques-uns pour recevoir. Un Coblentz en miniature. Mais un Coblentz -où la raison dominait, parce que tout le monde s'y mettait d'accord -pour sauver le pays menacé. La ville paisible prenait les allures -d'un petit Paris. On se couchait tard; on rencontrait par les rues des -promeneurs peu pressés de regagner l'étroit et incommode logis où -l'affluence des réfugiés les entassait. Dans les cafés, ouverts très -tard, regorgeant de monde, on bavardait, on maudissait la guerre -civile; et les bruits les plus invraisemblables trouvaient toujours -des crédules prêts à les accepter. - -Françoise allait à travers les rues, à travers les places publiques, à -travers les avenues, regardant, écoutant, ne comprenant pas ce qu'on -disait. Elle s'arrêtait devant les cafés, espérant entendre un mot, un -seul, qui fixerait son destin. La créature humaine est ainsi. Elle -s'imagine toujours que ses petites douleurs occupent la grande foule -égoïste. Qui donc, parmi tout ce monde, pouvait penser à Pierre Rosny, -garde national obscur, perdu dans la tourbe des armées parisiennes? -Françoise n'y songeait pas. Il lui semblait que tous ces gens qui -parlaient devaient parler de Pierre; que les lèvres remuaient pour -prononcer le nom de Pierre. Elle n'osait aborder personne; elle -s'accotait contre un mur, l'oeil fixe, attendant tout d'un hasard, -maintenant. Cependant, l'heure fuyait, les promeneurs se faisaient -plus rares; les cafés se fermaient lentement, les uns après les -autres. Françoise reprit le chemin de la place d'Armes, et -machinalement elle se laissa tomber sur un des bancs de l'avenue. La -nuit l'enveloppait; une nuit très calme. L'ombre dissimulait cette -malheureuse créature; et lentement, un sommeil profond s'emparait -d'elle. La tête à demi couverte par son châle, elle dormait, de ce -sommeil lourd de la bête épuisée chez qui l'esprit est vaincu par la -chair. Elle dormait, réparant ses forces, sans rêver, ne sentant pas -le froid qui la gagnait. Quelques heures de repos: heureusement, -quelques heures d'oubli! Jusqu'au petit matin, elle resta là, -immobile. Brusquement elle ouvrit les yeux, ne sachant pas où elle se -trouvait; le souvenir aussi s'éveillait, le souvenir lancinant, -atroce. Peu à peu, la vie recommença, graduellement renouvelée; des -troupes de soldats passaient, des maraîchers des environs arrivaient, -conduisant leurs voitures cahotées. Françoise se leva, toute transie, -et fit quelques pas pour dégourdir ses jambes glacées. Elle toussait; -sa poitrine prise l'oppressait. Elle s'arrêta tout à coup devant la -Préfecture. Un soldat sommeillait à demi au fond de sa guérite. Un -fils de paysan, blond, avec des taches de rousseur. Il rêvait au pays, -sans doute, à la ferme paternelle, aux bois paisiblement endormis dans -le silence de la plaine; peut-être à quelque belle fille qu'il avait -aimée jadis. Françoise lui mit la main sur le bras. Il fit un -mouvement brusque dans sa capote à longs poils. - ---Hein? quoi? que voulez-vous? - ---Je vous... je vous demande pardon, balbutia-t-elle. - -Par bonheur, elle tombait sur un brave garçon. - ---Qu'est-ce que vous voulez, ma bonne dame? répliqua-t-il, en baissant -un peu son capuchon. - ---Je voulais vous prier de... de m'indiquer où est la prison? - -L'officier du poste s'avançait et lui donnait tous les renseignements -nécessaires. On ne permettait pas aux factionnaires de parler sous les -armes. Elle trouverait la prison un peu plus loin, à droite, en -suivant l'avenue. Pas moyen de se tromper: un grand bâtiment gris avec -des fenêtres grillées. Et comme un artilleur passait, traînant la -jambe, l'officier lui cria: - ---Eh! là-bas! conduisez donc la bourgeoise à la prison. Ça ne vous -dérangera pas beaucoup: elle ne sait pas, cette femme. - -A une heure aussi matinale, les fonctionnaires sont rarement levés. -Comme le concierge lui disait cela d'une voix un peu grognon, -Françoise répliqua humblement qu'elle attendrait. Du reste, on -n'était pas sûr: on allait voir. Le directeur de la prison, ancien -officier, homme correct, n'avait pas trop de ses journées pour -accomplir sa tâche. Chaque jour, on lui envoyait des fournées de -prisonniers. Son activité suffisait à peine à la besogne. Il était -levé et reçut Françoise tout de suite. Il jeta sur la jeune femme un -regard rapide, ému malgré lui par ce visage pâle, par ces yeux pleins -de terreur. - ---Vous désirez, Madame?... - -D'une voix tremblante, elle dit tout. Elle cherchait son mari: tué, -blessé ou prisonnier. Elle répétait toujours ces trois mots terribles. -Tué? elle commençait à croire que non. Prisonnier? elle allait le -savoir. Elle raconta son histoire navrante, et comment il ne devait -pas être là depuis plus de deux jours. - ---Quel est le nom de votre mari, Madame? - ---Pierre Rosny. - -Le directeur prit un gros livre relié, à couverture verte, et -parcourut les pages. - ---Il n'est pas ici, Madame. Il est peut-être «au hangar». - -Elle ne comprenait pas. Le directeur lui expliqua que la prison était -pleine, plus que pleine. Il en venait tant, de ces gardes nationaux, -qu'on saisissait à chaque rencontre! Ne sachant où les mettre, depuis -quelques jours, on les parquait dans un immense hangar, tout près de -la prison. Il allait la faire conduire afin qu'elle ne s'égarât pas. -Françoise remerciait vaguement, étonnée de trouver tant d'obligeance -et de bonté chez ces hommes qu'à Paris on leur dépeignait comme des -bourreaux. De nouveau, elle se retrouvait dehors, avec le gardien -chargé de la guider. Encore marcher, encore traîner ses pas errants! -Si, du moins, tant de fatigues aboutissaient, si elle devait sauver -Pierre! Elle longeait les murs de la prison, d'où sortaient des -plaintes vagues comme de longs soupirs. Elle s'éloignait à regret de -cette geôle sombre: elle eût été si heureuse maintenant que Pierre fût -enfermé là dedans! Après une course de dix minutes, le gardien lui -dit: - ---Voilà, Madame. - -Et faisant un salut vague, il la laissa toute seule. Elle s'arrêtait -devant une espèce de cantonnement, entouré d'un gros détachement de -chasseurs à pied qui restaient là, le fusil armé, pendant que les -officiers veillaient, le revolver au poing. La prison trop pleine ne -pouvait plus loger tous les captifs, et on les enfermait là comme des -bêtes fauves. Il fallait reconnaître Pierre dans cette foule. Il -faisait jour, à présent. Un jour gris, brouillé, dont les lueurs -troubles éclairaient mal. Elle cherchait, elle regardait. - -Il y en avait de tous les âges: des enfants, des hommes faits, des -vieillards; tous hâves, harassés par la bataille, épuisés aussi par -l'angoisse qui les tenaillait. Quelques-uns, blessés légèrement, -gisaient dans un coin, sous un toit rapidement construit, que -soutenaient des poutres équarries à la hâte; les autres demeuraient -immobiles, ne bougeant pas, comme s'ils craignaient les mauvais -traitements ou les coups. Presque tous semblaient se méfier de leurs -gardiens. C'est qu'une légende terrible se colportait dans Paris; une -légende calomniatrice qui accusait les soldats et les officiers de -violences et de cruautés. Les gens de l'Hôtel de ville voulaient -mettre le feu au ventre de leurs hommes. La plupart de ces ambitieux, -devenus soudain tribuns du peuple, assuraient qu'à Versailles, on ne -faisait pas de prisonniers. On tuait tout; si par hasard on gardait -quelques vaincus, c'était pour les torturer. Quelques journaux -ignobles de la capitale inventaient d'infâmes histoires sur les -traitements réservés à ces captifs. Quand, plus tard, l'historien, -calme, réunissant les documents de ce temps-là, voudra peser les -crimes des uns et des autres, il se demandera si les mensonges de ceux -qui gouvernaient n'excusent pas à demi la folie de ceux qui se -laissaient conduire. - -Aussi, parmi tous ces prisonniers, quelques-uns aimaient mieux en -finir tout de suite. Deux ou trois des plus enragés rêvaient une -tentative d'évasion, ou une insulte brutale à leur gardien; enfin, -quelque chose qui amenât un dénouement rapide. Françoise les -contemplait, épouvantée. Pierre, retenu là ou ailleurs, endurait -toutes ces misères. Elle lisait tant de souffrance sur les visages -décharnés de ces malheureux! Lui aussi avait faim, avait soif; lui -aussi gisait étendu sur la terre, le visage convulsé. Elle ne pouvait -pas détourner ses yeux hagards du hideux spectacle étalé devant elle! -Malgré son angoisse, elle les examinait un à un, cherchant à -reconnaître celui qu'elle adorait. Un officier de chasseurs s'approcha -de Françoise, lui demandant poliment ce qu'elle désirait. Elle -répliqua qu'elle croyait son mari prisonnier; le directeur de la -prison, après l'avoir reçue, l'avait fait conduire «au hangar», pour -qu'elle pût s'informer. L'officier dit que c'était fort simple. Il -possédait la liste de tous ceux qui se trouvaient là. Il la conduisit -dans un petit bureau placé dans la maison voisine. Nombreuses, ces -pages où s'entassaient les noms de tous ces captifs. Celui de Pierre -Rosny ne s'y lisait point. L'officier, un adolescent, se sentait ému. -Il s'intéressait malgré lui à cette pauvre femme. - ---C'est votre mari que vous cherchez? - ---Oui, Monsieur. - ---Vous ne l'avez pas trouvé à la prison; il n'est pas ici non plus. -Vous pouvez espérer encore. - -Espérer! Elle en était lasse. La vue de tous ces hommes, dont le -visage suait la douleur, l'angoissait. Elle restait comme clouée sur -le sol. Tout à coup, un jeune homme se leva, un garçon d'une vingtaine -d'années. C'était un des blessés. Une baïonnette avait troué son -épaule, et l'on voyait une large tache rouge à travers la toile qui -enveloppait la plaie. Il paraissait souffrir beaucoup. Le visage -blanc, les lèvres tuméfiées, les yeux brûlés de fièvre, il promenait -sur les soldats ses regards chargés de haine. Soudain, il s'appuya -contre une poutre et, faisant un geste de défi, il se mit à chanter un -hymne féroce, au refrain hideux, qui suintait la haine et le sang: - - La Commune, dans les batailles, - O drapeau rouge de Paris, - Rit des crapules de Versailles, - Enveloppée entre tes plis! - Que le feu flambe ou le sang coule, - Qu'importe à qui n'a feu ni lieu? - Vive la Commune! qui soûle - Ses braves b... de vin bleu! - -Tous les prisonniers avaient tressailli. Un long murmure frissonnait -dans les groupes. Un sergent se détacha de l'escouade, et s'approchant -du chanteur: - ---Te tairas-tu, blanc-bec? - -Le «blanc-bec» sourit: il souffrait trop; il voulait que son martyre -eût une fin. Alors, haussant la voix, avec un accent plus farouche -encore: - - Ta couleur, ô rouge bannière, - C'est la couleur du sang vermeil! - C'est celle du feu, quand t'éclaire - Un rayon d'or du grand soleil! - Quand le maudit Badinguet croûle, - Quand tout passe, roi, pape ou Dieu, - Vive la Commune qui soûle - Ses braves b... de vin bleu! - -Tous les prisonniers étaient debout. Cette _Marseillaise_ de la -populace les enflammait. Le sergent prit le jeune homme par l'épaule -et le secoua si violemment que le blessé jeta un cri de douleur. - ---Tu joues un jeu à te faire casser la gueule! cria-t-il. - -De nouveau le captif ne répliqua rien. Ses yeux hautains regardèrent -encore le groupe remuant de ses compagnons de misère. On lisait sa -pensée sur son visage résolu. Il ferait tout pour exaspérer ses -gardiens. D'une voix ardente, où vibraient la rage et la fureur, il -commença le troisième couplet: - - Autour de toi, drapeau-symbole, - Nous irons tous au cabaret, - Danser bientôt la carmagnole - Sur la carcasse à Foutriquet! - Malgré Vinoy, malgré la foule - Des roussins qu'il faut f..... au feu, - Vive la Commune qui soûle - Ses braves b... de vin bleu! - -Ce ne fut pas long. Le sous-officier fit signe à deux chasseurs et -vint droit au jeune homme. On allait l'empoigner et le jeter au -cachot. Il ne bougeait plus, et regardait son ennemi en face, d'un air -qui voulait dire: «Enfin!» Il recula de deux pas, et violemment, il -souffleta le sergent. Celui-ci tira son revolver et fit feu. Le jeune -homme roula sur le sol, la cervelle éparse. Un long cri sortit de la -foule des prisonniers, pendant que Françoise s'enfuyait, affolée. - -Ah! elle comprenait maintenant que tout était bien fini pour Pierre! -Lui aussi ne résisterait pas à cet âpre besoin de défier ses ennemis; -lui aussi leur jetterait à la face un dernier anathème dans un cri de -rage; lui aussi meurtrirait son gardien pour en être frappé; lui aussi -roulerait sur le sol, la tête fracassée! - -Françoise courait maintenant sur la route de Paris, fuyant droit -devant elle, n'osant pas regarder en arrière, comme si un infernal -démon l'eût poursuivie. Il lui semblait que les pâles légions du -Désespoir chevauchaient à son côté, et qu'elle ne pourrait leur -échapper jamais, jamais! Elle ne s'arrêta que lorsque ses forces -furent à bout. Alors, elle s'assit sur le rebord du chemin, la -poitrine oppressée, n'y voyant plus clair. Un voile de sang descendait -devant ses yeux. - -L'impérieux besoin de la mort dominait cette malheureuse. La mort! -Elle n'avait même pas le droit de l'espérer. Elle se rappelait son -Jacques, blessé, malade, qui l'attendait, qui ne pouvait point se -passer d'elle; elle se rappelait cette parole suprême de Pierre Rosny: -«S'il m'arrivait malheur, jure-moi que tu en ferais un homme!» Non, -elle ne pouvait pas, elle ne devait pas mourir. Son devoir la -condamnait à vivre. Si Pierre était tué, en effet, il fallait qu'elle -accomplît le suprême désir de son mari. Il fallait qu'elle vécût pour -lutter, pour travailler, pour faire du fils de l'ouvrier un artiste -illustre. La mère se retrouvait vaillante et soutenait l'épouse -désespérée. Sans cela, elle se serait couchée le long du fossé, pour -attendre la mort. Mais ainsi que le marin qui, au milieu d'une nuit -d'orage va devant lui les yeux fixés sur les étoiles, elle voyait -reluire aussi son étoile, là-bas, bien loin: un enfant qui dormait -dans son lit tout blanc. Elle voulut se mettre debout: elle ne pouvait -pas. Ses jambes ne la soutenaient plus. Une grande maison, un château, -se dressait devant elle. Elle y demanderait un secours, un morceau de -pain. Elle essaya de traverser la route. Mais tout à fait épuisée, -elle roula dans un saut de loup qui longeait un parc immense. - - - - -III - - -Les murs blancs du château que Françoise avait aperçu, avant de fermer -les yeux, jaillissaient maintenant dans les gaietés frissonnantes et -mouillées du réveil. Une matinée délicieuse commençait; une exquise -matinée de printemps pleine de parfums et de chants d'oiseaux. Le -soleil rieur et familier illuminait les allées et les taillis du parc. -A la cime des arbres flottait encore un léger brouillard qui -ressemblait à une gaze très fine, étendue sur les feuilles vertes. - ---Ah! le beau temps, dit une voix claire. Dépêche-toi, Faustine. Mon -Dieu! comme tu es paresseuse! - ---Un peu de patience, Nelly. - -Un superbe lévrier russe, au poil d'argent, aux yeux pleins de -flammes, franchit d'un bond le large perron de pierre et se coucha aux -pieds de Nelly qui se penchait pour le caresser. - ---Ta maîtresse est en retard, Odin, reprit la jeune fille. Enfin, la -voilà! - -Odin tournait sa tête fine vers le château; quittant Nelly, il courut -vers la nouvelle venue, bondissant autour d'elle, cherchant à deviner -sa volonté, s'élançant au milieu des allées et s'arrêtant bientôt -comme s'il craignait de n'être pas suivi. Les jeunes filles -s'embrassèrent tendrement. Toutes deux étaient brunes, à peu près du -même âge. Faustine de Bressier avait dix-sept ans: c'était l'aînée. -Tout Paris a connu son père, le général de Bressier, le héros de -Solférino, nimbé d'une gloire nouvelle, après sa campagne dans l'armée -de Chanzy. Resté veuf de bonne heure avec deux enfants, un fils et une -fille, il recueillait dans sa maison une parente éloignée, riche et de -bonne naissance. Nelly Forestier et Faustine, les deux inséparables, -avaient grandi ensemble, s'aimant comme des soeurs, de cette -fraternité d'élection souvent plus durable et plus sûre que la -fraternité selon la nature. On subit ses parents; le coeur choisit ses -alliés. Nelly et Faustine entraient dans la vie, unies par ces liens -solides que nouent les souvenirs d'une enfance commune. Elles se -chérissaient d'une tendresse égale, mais différemment exprimée. - -Nelly, volontaire, toujours gaie, avec des emportements et des -jalousies d'enfant gâtée; Faustine sérieuse, d'une gravité douce et -réfléchie; la première, nerveuse et ardente d'allures, la seconde, -calme en apparence, mais froidement passionnée, avec des éclairs de -mysticisme. Elles étaient également belles, et leurs beautés mêmes ne -se ressemblaient pas. Nelly, souple et fine comme un cheval de race, -impatiente du joug, rappelait par ses yeux noirs et sa peau orangée -les femmes arabes de Fromentin. Petite, bien prise dans sa taille -fine, aux ondulations souples, elle trahissait vite la Méridionale -exubérante et vive. Faustine était la femme du Nord. Mince et -gracieuse, avec son regard énergique, elle semblait mieux faite pour -conduire sa destinée que pour la subir. Son visage, d'une pâleur -nacrée, allongé comme un camée antique, s'illuminait par instants à la -lueur chaude de ses yeux pers. Ces deux jeunes filles se complétaient -l'une par l'autre. Accoutumées à penser ensemble, liées surtout par -ces affinités secrètes que créaient leurs natures dissemblables, elles -considéraient la vie comme une étape qu'elles franchiraient sans -jamais se quitter. - ---Décidément, tu n'es pas plus gaie ce matin qu'hier soir! s'écria -Nelly après un silence. - ---Comment veux-tu que je sois gaie? répliqua doucement Faustine. -Depuis deux jours, je n'ai pas eu de nouvelles de mon père et de mon -frère. La division du général est à Courbevoie; il ne peut pas quitter -son commandement, et je trouve naturel qu'il ne vienne pas. Mais -Étienne est sous Versailles, son régiment n'a pas donné tous ces -jours-ci. Vraiment, en un temps de galop, il pouvait bien pousser -jusqu'ici. - -Nelly haussa les épaules et se mettant à rire: - ---Tu es incroyable! Alors tu t'imagines qu'un beau capitaine de -hussards comme Étienne se dérangera pour voir deux petites filles... -Eh bien, qu'est-ce que tu as, Odin? - -Le chien s'arrêtait court, l'oreille droite; puis il bondissait, pour -s'arrêter bientôt, et japper bruyamment. L'allée où se promenaient les -deux amies tournait sur elle-même et s'enfonçait sous de larges -platanes, dans l'épaisseur du parc. Odin s'y précipita, tête baissée, -comme s'il eût cherché à retrouver une piste. - ---Regarde-le donc, reprit Nelly. - -Mais Faustine suivait son rêve intérieur, songeant à ses chers -absents, peu soucieuse de s'occuper du lévrier russe. Ils ne -finiraient donc jamais, ces longs jours d'inquiétude et d'angoisses? -Pendant quatre mois elle avait tremblé chaque jour pour son père, qui -se battait sur la Loire, pour son frère prisonnier à Hambourg. Elle -les revoyait enfin, sains et saufs, après l'armistice, et voilà que -recommençait la même vie d'épouvantes quotidiennes! La guerre civile, -après la guerre étrangère, renouvelait les tourments passés. - ---A propos, as-tu trouvé le sujet de ton tableau? demanda Nelly. - -Faustine eut un geste de lassitude découragée. - ---A quoi bon? murmura-t-elle. - ---Comment! à quoi bon? Je ne l'entends pas ainsi. Voilà cinq jours que -tu n'as travaillé. Je ne veux pas que ta paresse continue. Tu te -mettras à la besogne aujourd'hui. Oh! fais cela pour moi, ma petite -Faustine! - -Au lieu de répondre à son amie, la jeune fille s'arrêta brusquement. - ---Qu'as-tu donc? demanda Nelly étonnée. - ---N'as-tu pas entendu? - ---Quoi? - ---Un gémissement. Peut-être me suis-je trompée. Et cependant, il me -semblait... Non, je ne m'abusais pas. Vois Odin. - -En effet, le chien se tenait immobile, la tête en avant, comme s'il -fût tombé subitement en arrêt. - ---Il y a quelque chose, reprit Faustine. Cherche, Odin, cherche! - -Le chien gratta le sol, hésitant: puis il enfila un petit sentier qui -s'enfonçait dans l'épaisseur verte des taillis. Sa maîtresse le -suivait; et Nelly venait la dernière, riant et se dépitant contre les -branches qui s'accrochaient à sa jupe ou se faisaient enrouler par ses -cheveux. - ---Tu es folle, mon amie! Quelle idée de te prêter aux caprices de -cette bête! Tu vois bien que ce sentier-là ne mène nulle part, et -qu'il aboutit à l'un des sauts de loup qui entourent le château. - -Au bout de cinq minutes, Odin s'arrêta devant le fossé qui fermait le -parc. De nouveau il cherchait, il quêtait, le poil hérissé. Enfin, -brusquement, il se jeta dans le fossé, poussant un aboiement prolongé. -Les deux jeunes filles eurent un cri d'effroi: elles venaient -d'apercevoir le corps de Françoise qui gisait inanimé entre les hautes -herbes. Mais Faustine ne s'épeurait pas longtemps. - ---La maison de garde est à côté, dit-elle. Va chercher Marius, ma -bonne Nelly. Il nous aidera à transporter cette pauvre femme au -château. - ---Comment tu... tu vas rester... seule? balbutia Nelly. - ---Tu es une enfant. De quoi veux-tu que j'aie peur? - -Nelly s'éloignait, tournant timidement la tête comme si elle eût -craint de perdre son amie des yeux; et Faustine, descendant le long du -fossé, s'approchait de Françoise qui demeurait immobile. - ---Elle est bien pâle! murmura-t-elle. - -Elle prit la main de l'inconnue: le pouls battait à peine. Doucement, -Faustine essayait de soulever la tête de la malade, et l'appuyait sur -ses genoux. Françoise soupira profondément, ouvrit un moment les yeux, -et les referma comme aveuglée par ce grand soleil qui succédait pour -elle aux noires terreurs de la nuit. Que faire? La jeune fille -attendait avec angoisse le retour de Nelly. Pourvu qu'elle eût -rencontré Marius! A elles deux, elles n'exécuteraient qu'une médiocre -besogne, et l'on ne pouvait pas laisser là, abandonnée et sans -secours, cette malheureuse créature, vaincue sans doute par le besoin -et la fatigue. Nelly avait trouvé Marius. Ce solide gaillard souleva -Françoise dans ses bras, sans effort, et comme Faustine lui demandait -s'il désirait qu'on l'aidât, il répondit par un sourire orgueilleux. -Dix minutes après, la femme de Pierre revenait à elle, étendue sur une -chaise longue dans le salon du château. Elle ne souffrait pas, elle ne -se plaignait pas. Ses yeux étonnés regardaient autour d'elle. -Lentement, son cerveau affaibli reconstruisait les événements qui -s'étaient succédé depuis deux jours. Elle revoyait la chambre de la -rue Jean-Baussire, où Jacques restait seul; puis son départ lugubre et -ce rude chemin de croix jusqu'à Versailles; enfin son retour, quand -épuisée, n'en pouvant plus, elle regagnait Paris désespérée. Et avec -le souvenir, renaissait aussi la souffrance. Pierre! que devenait -Pierre! Non, elle ne voulait pas s'oublier chez les êtres généreux qui -la recueillaient. Il fallait qu'elle remplît son devoir jusqu'au bout. - ---Comment vous sentez-vous, Madame? lui demanda doucement Faustine, -qui se penchait vers elle, épiant le retour de la vie sur ce visage -blême. - ---Mieux... je vous remercie, Mademoiselle. Vous êtes bonne. Tenez, -voyez, je peux me remettre en route... - ---Vous voulez?... - ---Il le faut. - -Elle essayait de se tenir debout: mais son énergie la trahissait. -Est-ce que la fatigue serait plus forte que sa volonté? - ---Pourquoi repartir déjà? reprit Mlle de Bressier. Attendez au moins -que vos forces soient revenues. Craignez-vous que votre absence -prolongée n'inquiète quelqu'un des vôtres? Il m'est aisé d'écrire pour -donner de vos nouvelles. - ---Je vous remercie, Mademoiselle. Mais mon fils est malade. Il est -seul. C'est moi qui le soigne. J'ai hâte d'être auprès de lui, vous -comprenez. - ---Une maladie... grave? ajouta la jeune fille, après une courte -hésitation, comme si elle craignait d'aviver une douleur qu'elle -sentait profonde. - ---Une blessure. - ---Sérieuse? - ---Oui. Il l'a reçue à Montretout. Oh! c'est un brave enfant... A seize -ans, il s'est engagé comme les autres. - ---Voilà qui vous fera du bien, Madame, s'écria Nelly gaiement. - -Elle rentrait dans le salon, précédant le valet de chambre qui -apportait une petite table toute servie. Françoise, confuse de tant de -soins, essayait de se débattre et de refuser. Avec sa brusquerie -d'enfant gâtée, Nelly la força d'obéir. Elle but lentement quelques -gorgées de vin, et mangea non sans appétit: les couleurs remontaient à -son visage pâle, et ses yeux brillaient d'un éclat plus vif. Mais aux -lèvres douloureusement contractées, au pli qui se creusait sur son -front blanc, les amies comprenaient que l'étrangère taisait son -secret. Ce n'était pas seulement une pauvre femme atteinte d'un mal -physique, mais une victime torturée par une souffrance cachée. -Françoise était mise simplement, avec l'élégance innée des Parisiennes -qui, en dépit du rang qu'elles occupent, ont toujours plus de finesse -et de distinction que les autres femmes. Assises auprès d'elle, Nelly -et Faustine s'ingéniaient à la servir. Rien de plus gracieux que ce -groupe: l'ouvrière soutenue et consolée par ces deux fraîches et -charmantes créatures. Mme Rosny se sentait profondément touchée, -surprise surtout. Elle avait été élevée dans la haine de cette -bourgeoisie qui venait à son aide, à l'heure la plus douloureuse de sa -vie. N'était-ce pas contre ces mêmes classes riches et heureuses que -la Commune, en qui elle croyait, s'insurgeait désespérément? - ---Maintenant que vous avez repris des forces, continua Faustine, je -vous permets de poursuivre votre route. Seulement, vous ne vous en -irez pas à pied. Oh! ne vous défendez pas! Vous êtes obligée de nous -obéir. Si moi j'étais assez faible pour vous céder, voici mon amie -Nelly dont vous n'auriez pas aisément raison. Je vais faire appeler -Marius. Il nous conseillera. D'ailleurs, puisque vous avez hâte de -retourner auprès de votre fils, le plus simple est encore qu'on vous -reconduise en voiture. - -L'argument était juste, et Françoise ne répliqua rien. Marius entrait. -Il se mit à rire, en voyant Françoise. - ---Oh! oh! dit-il, vous avez meilleure mine que lorsque je vous ai -ramassée sur la route! - -C'était un vieux soldat qui avait servi jadis sous le général, en -Afrique; son temps achevé, il était entré comme garde chez son ancien -chef. Mlle de Bressier lui expliqua que sa protégée voulait retourner -à Paris, et qu'elle comptait sur lui pour l'escorter. Mais comment -gagner la ville, en voiture, au milieu des troupes qui sillonnaient la -plaine, sous la perpétuelle menace des feux convergents des forts? -Marius eut tôt fait de prendre un parti. S'en aller directement par -Sèvres et Bellevue: impossible. On se heurterait à mille difficultés -toujours renaissantes. Il conseillait d'aller à Saint-Denis, par -Versailles et la forêt de Saint-Germain. La voiture franchirait la -Seine au pont de Poissy, rétabli depuis huit jours. Comme les -Prussiens occupaient les zones du nord et de l'est, on arriverait -jusqu'aux fortifications sans être inquiété. - -Un quart d'heure après, un _duc_ bien attelé attendait devant le -perron du château. Les choses marchaient si vite depuis que Françoise -avait recouvré sa connaissance qu'elle en demeurait encore interdite. -Comme les êtres délicats, elle se sentait gênée pour exprimer sa -gratitude. Depuis deux heures, elle vivait dans un ordre de sentiments -inconnu, dans un monde presque entièrement nouveau. Elle ne pouvait se -faire à l'idée qu'elle, une ouvrière, une révoltée, recevait un pareil -accueil chez ces belles et riches jeunes filles. Cependant, elle -allait partir, et c'est à peine si elle avait dit combien elle se -sentait profondément touchée. Elle se tenait debout, au milieu du -salon, regardant l'une après l'autre ces jolies fées qui lui -apparaissaient dans sa détresse comme deux anges consolateurs: -Faustine, douce, calme et souriante, Nelly, toute gaie avec ses yeux -où luisait la joie. - ---Je ne sais que vous dire... Mon Dieu! comme vous êtes bonnes! Qui -sait ce que je serais devenue sans vous? Et mon pauvre enfant ne -m'aurait jamais revue peut-être. Pourtant, il a plus besoin que jamais -de... - -Elle s'arrêta. La pensée de Pierre lui revenait, cruelle, remplissant -son cerveau d'idées funèbres. Un sanglot s'étouffait dans sa gorge: -elle chancela. Comme Faustine s'élançait pour la soutenir, elle -l'arrêta d'un geste doux: - ---Non, merci, ce n'est rien. Un éblouissement: il est passé déjà. - -Elle essayait de sourire; mais des larmes brillaient dans ses yeux. De -nouveau elle les regardait l'une après l'autre. - ---Voulez-vous me permettre de vous embrasser? dit-elle avec une nuance -de timidité. - ---Comment donc! mais c'est moi qui vais commencer, s'écria Nelly. - -Françoise serrait les mains de Mlle de Bressier, elle la contemplait, -comme si elle eût voulu graver à jamais dans sa mémoire le visage -charmant de la jeune fille. - ---Soyez heureuse, dit-elle enfin. Adieu, Mademoiselle. - -Elle dégageait ses mains que Faustine retenait dans les siennes. - ---Alors, nous allons nous quitter, et je ne saurai pas votre nom? -demanda-t-elle. - ---Qu'importe, si je n'oublie jamais le vôtre? répliqua doucement -l'ouvrière. Je suis celle qui passait et que vous avez sauvée. Merci -et adieu! - ---Étrange femme! murmura la jeune fille, pendant que le _duc_ filait -dans l'allée du parc. - -Marius conduisait lui-même. Il n'entendait pas qu'il arrivât un -accident à la protégée de sa maîtresse. Pendant le trajet, assez long, -sans cesse interrompu par des convois militaires, par des troupes de -soldats qui rejoignaient leurs régiments, Marius parlait du général, -de son fils, de sa fille. Françoise écoutait curieusement l'éloge de -cette belle créature à qui elle devait tant. D'ordinaire, rien n'est -plus doux que d'entendre admirer ceux-là qui nous ont fait du bien. -Dans son coeur, la reconnaissance se heurtait à sa haine contre les -bourgeois. Quand Marius la déposa, au delà de Saint-Denis, à quelque -cent mètres des fortifications, Françoise savait de Faustine et des -siens tout ce que le soldat savait lui-même. Un sentiment nouveau -remuait dans son coeur. Elle revoyait en pensée l'allure noble et -fière, les yeux pers de la jeune fille, et elle se demandait avec -étonnement si, maintenant, il n'y avait pas en ce monde un être de -plus qu'elle aimait. - -Comme elle franchissait le poste de gardes nationaux qui campait dans -la première avenue, Françoise s'entendit appeler par son nom. -Surprise, elle tourna la tête, et subitement devint toute pâle. Elle -reconnaissait le lieutenant légèrement blessé, qui faisait partie du -bataillon de Pierre. - ---Bonne nouvelle! citoyenne! votre mari est vivant... - -Elle eut un cri déchirant, se sentant défaillir. Après avoir réagi -contre l'excès de la douleur, est-ce qu'elle ne saurait pas réagir -contre l'excès de la joie? - ---Vivant! vivant! - ---Oh! je me suis beaucoup reproché de vous avoir tourmentée hier... -Mais je ne savais pas... Un brave garçon est arrivé ce matin apportant -des nouvelles sûres. Cent hommes du bataillon ont pu s'échapper. Ils -sont cachés dans les bois au delà de nos avant-postes. On enverra deux -régiments pour les dégager. - -Mais Françoise n'entendait plus, ne voyait plus. Elle ne savait qu'une -chose: Pierre était sauvé! Elle le reverrait; il y aurait encore du -bonheur pour eux! Dans son ivresse elle restait debout, dans l'avenue, -appuyée contre un arbre. Comme un soleil, cette radieuse jeune fille -venait peut-être de lui porter bonheur. - - - - -IV - - -Le château de Chavry, qui appartient au général de Bressier, date du -premier Empire. Il a été bâti, en 1803 par le fameux Ledret, sur -l'ordre de Napoléon, qui en fit don à sa soeur Pauline, lorsqu'elle -épousa le prince Borghèse. Cette énorme propriété porte bien la marque -de son époque: un corps de bâtiment assez lourd, au milieu, et flanqué -de deux ailes trop légères. Tout d'abord, le regard est -désagréablement heurté par le manque d'harmonie de l'ensemble. Le plan -primitif existe encore dans les cartons du cadastre de Versailles. -D'abord, le château s'élevait au milieu d'un jardin anglais -médiocrement dessiné, où le mauvais goût d'un jardinier amoureux -d'Ossian avait semé quelques ruines et une demi-douzaine de cavernes. -C'était d'un ridicule achevé. Heureusement, au début de la -Restauration, la propriété passa entre les mains d'un homme d'esprit, -M. de La Robertie, qui s'empressa de détruire les cavernes et les -ruines. Épris d'arboriculture, il essaya de corriger la laideur des -bâtiments en les entourant d'un parc qui leur prêterait un aspect plus -grave. M. de La Robertie mourut très vieux, après le coup d'État. Les -arbres avaient poussé, et toujours surveillé par un maître habile, le -parc devenait grandiose. On retrouvait bien encore, çà et là, les -traces de l'ancien jardin anglais; mais la beauté des allées -silencieuses et profondes ravissait le promeneur qui croyait errer -dans une forêt. Des arbres énormes, tantôt espacés comme les -chevaliers d'un conte héroïque qui restent immobiles et la lance en -arrêt, tantôt serrés et rapprochés par l'insouciant caprice de la -nature. Un bois de platanes conduisait sur un plateau étroit, d'où les -yeux ravis contemplaient un paysage merveilleux. Toute la plaine -rieuse où la Seine se plie et se replie sur elle-même. Au fond, à -droite, Paris couché dans les vapeurs grises de l'horizon. Et, -nonchalamment posés, les villages coquets qui montent en étages -jusqu'à Saint-Cloud. - -Au début de la guerre civile le général voulait que sa fille retournât -en Auvergne où elle s'était déjà réfugiée pendant l'Invasion. Elle -s'y refusait nettement. M. de Bressier n'insistait pas. Il savait que, -situé sous la protection du Mont-Valérien, Chavry resterait en dehors -des mouvements militaires et ne serait jamais menacé. Depuis la mort -de sa mère, qu'elle avait à peine connue, Faustine habitait ce -château; d'abord seule, plus tard avec Nelly. Toutes deux s'y -plaisaient plus qu'à Paris, dans l'hôtel de la rue de Lille, occupé -seulement pendant les rares congés du chef de la famille. Elles -recevaient là une éducation solide, dirigée par une institutrice de -premier ordre, Mlle Vaudois. La semence idéale germa différemment dans -ces terres dissemblables. Nelly, paresseuse et indolente, travaillait -parce que c'était le seul moyen de pouvoir s'amuser ensuite; Faustine, -au contraire, aimait l'étude par goût, pour elle-même, pour les joies -qu'elle en tirait. De très bonne heure, on fut frappé, autour d'elle, -de son aptitude à saisir la plastique des êtres et des choses. Son -goût pour le dessin se révéla, tout de suite, d'instinct, et se -développa si rapidement que le général voulut qu'à dix ans elle eût un -maître sérieux. Par une heureuse fortune, on lui recommanda un ancien -prix de Rome, d'une grande habileté de main, d'une instruction solide, -et chez lequel l'enseignement de l'École n'avait pu tuer -l'originalité première. Quoiqu'il fût absolument dénué d'imagination, -Joseph Cayron aurait fait sa trouée comme les autres, s'il n'eût été -paralysé par une timidité invincible. L'artiste qui doute souvent de -lui-même est fort; l'artiste qui ne croit jamais en lui est perdu. Il -est voué à l'infécondité. Joseph Cayron était de ceux-là. Il admirait -tellement son art qu'il en avait peur. Peut-être aussi manquait-il de -cette vaillance d'esprit qui permet à un homme de n'apercevoir les -obstacles que pour s'efforcer de les vaincre. Le peintre vit tant de -médiocrités hissées sur le pavois, tant de vrais talents foulés aux -pieds, qu'à sa timidité naturelle se joignit bien vite un incurable -scepticisme. - -S'il ne pouvait créer des oeuvres personnelles, il restait du moins un -merveilleux initiateur aux oeuvres des autres. Faustine crut en lui. -Elle accepta docilement ses conseils impérieux. Car cet homme craintif -n'admettait pas qu'on discutât l'ART. Il prononçait ce mot d'une voix -légèrement emphatique, en clignant à demi le regard, comme un dévot -qui parle de la Sainte Vierge. Pendant quatre ans, il ne permit pas à -son élève de peindre. Il voulait la rompre à la gymnastique du dessin, -lui donner une grande sûreté de main. Ensuite on verrait. Jamais le -général n'éprouva une plus grande stupeur que le jour où Joseph Cayron -lui démontra que Faustine devait étudier l'anatomie. L'anatomie! une -enfant de seize ans! Est-ce que ce peintre raté devenait fou? Mais le -peintre raté mit une telle ardeur dans son insistance que M. de -Bressier céda. Avec mauvaise humeur, par exemple. Pendant trois jours, -il dit, comme se parlant à lui-même: «L'anatomie! l'anatomie!» Et il -affectait de n'appeler sa fille que Mlle Carabin. - -Cette instruction solide développa rapidement les dons naturels de -Faustine. Elle était trop intelligente pour ne pas savoir que le -talent n'existe pas sans la maturité. Elle voulait travailler -longtemps, travailler beaucoup, avant que personne, en dehors des -siens, se doutât de ses goûts et de sa vocation. Elle était artiste -dans le grand sens de ce mot sublime, c'est-à-dire rebelle par nature -aux sensations banales. Certes elle eût mieux aimé crever ses toiles -et jeter ses brosses par la fenêtre que de rester un amateur. - -Son atelier se dressait à deux cents mètres du château, le long de la -route, en plein air. Le jour y arrivait par de larges baies vitrées; -un écran de soie verte cachait le plafond, tendu sur un châssis, et -permettait de distribuer à volonté la lumière. Jamais on ne se serait -cru dans un atelier de jeune fille. Des boiseries sombres, appliquées -contre les murailles, donnaient un aspect sévère à cette pièce vaste -qui semblait être le cabinet de travail d'un philosophe. On n'y -trouvait aucune de ces fantaisies gracieuses que le caprice de -quelques peintres célèbres ont mises à la mode. Des bibelots de grand -prix, et d'un goût exquis; mais pas de japonaiseries grêles, pas de -peluches chatoyantes ni de porcelaines délicates. Rien de ce désordre -affecté qui rassemble avec soin les objets les plus disparates, et -colle un violon XVIe siècle à côté d'un cheval en carton, caparaçonné -d'étoffes voyantes. En revanche, cinq ou six toiles rares. Un Hobbema -d'une incomparable fraîcheur, près d'études signées des noms les plus -retentissants de l'école moderne; la première esquisse que Delacroix -ait faite de l'_Entrée des Croisés_; plus loin, de gracieuses terres -cuites, un merveilleux groupe en marbre d'Antonin Mercié, une aiguière -d'argent de Froment-Meurice. Et, dans le fond de l'atelier, occupant -la moitié d'un immense panneau, une merveille découverte par Faustine, -deux mois avant la guerre, au fond d'un palais génois: un tableau du -Titien. - -Quand il fallut fuir devant l'invasion, c'était l'unique trésor que -Mlle de Bressier eût emporté avec elle. La toile miraculeuse, -soigneusement roulée, resta cachée en Auvergne, comme un de ces -mystérieux coffrets que surveillent des nains jaloux. Un sujet d'une -grande simplicité. Une femme rousse, au visage altier, joue avec une -bague d'émeraudes qu'elle regarde fixement de ses yeux noirs; elle est -vêtue d'une robe de satin marron brodée de jais. Pas un bijou: pas -même un collier. Une rose rouge saigne dans la splendeur fauve de sa -chevelure. Jamais le vieux Titien ne modela des chairs plus fermes; -jamais il ne trouva des tons plus satinés et plus fulgurants. Faustine -appelait cette toile: la Dame à la bague. Le général, plus pratique, -prétendait que sa fille aimait tant son tableau parce qu'elle s'y -retrouvait, de brune changée en rousse. Et en réalité, par un hasard -curieux, l'héroïne du Titien et Faustine se ressemblaient, comme une -femme de vingt-cinq ans peut ressembler à une jeune fille de dix-sept. - -Mlle de Bressier passait là le meilleur de ses journées. Quand elle -voulait se délasser, elle ouvrait son piano, et Nelly sortait de sa -paresse pour l'accompagner. Quelques heures après le départ de -Françoise, les deux amies se trouvaient dans l'atelier comme -d'habitude. Nelly, allongée sur une pile de coussins, regardait Mlle -de Bressier, debout devant une toile blanche. Elle esquissait au -charbon la scène du matin. Un coin de parc; Odin immobile et le poil -hérissé au milieu des grandes herbes; et les jeunes filles, avec une -allure craintive, avançant curieusement la tête pour mieux voir la -pauvre femme étendue toute raide dans le fossé. - ---J'avais bien raison, en te conseillant de te remettre au travail, -s'écria gaîment Nelly. Seulement je ne me doutais pas que tu -trouverais un drame dans ta propre maison. Maintenant que nous sommes -seules, échangeons un peu nos confidences. T'es-tu demandé par suite -de quelles circonstances l'inconnue s'est évanouie à la porte du -château? - ---Mon Dieu, non. - ---Tu n'es pas curieuse. Moi j'ai deviné. - ---Oh! tu inventes très facilement, dit Faustine avec un sourire. - ---Méchante! Je suis sûre qu'elle a un amoureux dans l'armée de -Versailles. Elle est jolie, sais-tu? Quel âge peut-elle bien avoir? -Trente-cinq ans, puisque son fils en a seize... Bravo! Faustine. En -deux traits tu as rendu l'expression douloureuse du visage. - -Faustine n'écoutait plus son amie. Le démon du travail la possédait -tout entière. Sous ses doigts agiles, la scène prenait une intensité -particulière. Elle avait vu le drame, et elle le rendait dans toute sa -simplicité poignante. Soudain, un bruit de voix éclata dans le parc. -Curieuse, Nelly courut à la baie vitrée, et jeta un cri. - ---Qu'y a-t-il donc? demanda Mlle de Bressier avec une nuance -d'inquiétude. - ---Monsieur ton frère qui daigne nous rendre visite. - ---Étienne! - ---Lui-même. - -Un véritable officier, dans toute son élégance guerrière. De haute -taille, mais bien pris dans ses formes athlétiques, Étienne de -Bressier avait vingt-quatre ans. Il ressemblait à sa mère qu'on citait -naguère pour sa beauté rayonnante et douce. Les cheveux très blonds, -coupés en brosse, découvraient un front noble et plein de pensées. Le -jeune homme portait une moustache fine et soyeuse qui laissait voir un -sourire charmant. C'était vraiment un beau soldat, à l'allure crâne et -décidée, qui regardait bien en face, de ses yeux gris et pleins de -flammes. - ---Oui, c'est moi, mes chers enfants! Embrasse-moi encore, Faustine, et -toi aussi, Nelly. Mon Dieu, que je suis content de vous voir! - ---On ne s'en douterait pas, murmura Nelly en faisant la moue. - ---Je sais ce que vous voulez dire, mademoiselle Grondeuse. Vous me -boudez, parce que je ne suis pas venu ces jours-ci. Comme les -meilleurs sentiments sont travestis! Tu n'as pas de nouvelles du -général, n'est-il pas vrai, Faustine? - ---Non. Cela m'inquiète. - ---Eh! bien, je t'en apporte! - -Le visage de la jeune fille s'éclaira de nouveau. Elle n'était plus la -même depuis l'arrivée de son frère. L'expression grave de sa -physionomie disparaissait. Une joie profonde luisait dans ses grands -yeux pers, qu'elle fixait sur son frère avec une adoration concentrée. -Elle le trouvait beau; elle le savait intelligent et bon. Son père, -son frère et Nelly se partageaient toutes les tendresses de son coeur. - ---Oui, oui, vous m'accusiez toutes les deux, continua le capitaine. -Les absents ont toujours tort. On les blâme, sans savoir. On dit: «Ils -pourraient venir, et ils ne viennent pas.» D'abord, j'ai un service -très dur. Les généraux manquent d'aides de camp. C'est nous autres, -officiers de cavalerie, qui les remplaçons. Ensuite, dès que j'ai eu -un moment de liberté, j'ai couru au pont de Courbevoie. Oui! vous -commencez à comprendre, mademoiselle Faustine! Je voulais voir le -général, et apporter ici des nouvelles toutes fraîches. En superbe -santé, le général! Je crois, ma parole, que ça le rajeunit de faire -campagne. - ---Il ne t'a rien dit pour moi? pour Nelly? - ---Comment donc! Mon père est un trop parfait galant homme pour ne pas -envoyer un souvenir à deux jolies filles telles que vous, -Mesdemoiselles. Et je vais avoir l'honneur de vous le remettre... - -Moitié sérieux, moitié riant, il s'approcha des deux amies. Ensuite, -les réunissant entre ses bras, il les baisa l'une au front, l'autre -sur les joues, malgré leurs éclats de rire. Maintenant il examinait la -grande toile blanche, où Faustine esquissait la scène du matin. - ---Très bien, mon amie! Voilà qui est dramatique et vivant! Mais c'est -le parc... Oui, c'est l'aile droite du château, dans le fond... - -Il fallut raconter au capitaine toute l'histoire. Nelly, d'un ton très -larmoyant, expliqua son idée. Elle construisait tout un roman! Une -pauvre femme, éprise d'un brillant officier de l'armée de Versailles, -bravait le danger et la fatigue pour aller voir celui qu'elle aimait. -Étienne accueillit cette hypothèse par un joyeux éclat de rire. Et -comme les jeunes filles lui demandaient la cause de son hilarité, il -leur expliqua que, seule, une héroïne de la Commune pouvait risquer -une telle aventure. Le raisonnement du capitaine ne manquait pas de -vraisemblance. Évidemment, l'inconnue espérait trouver à Versailles -son fiancé, son mari ou son amant. L'objection d'Étienne détruisait de -fond en comble le petit roman inventé par Nelly. La jeune fille le -sacrifia sans aucun amour-propre! L'arrivée de Marius, qui revenait de -sa course aux environs de Paris, acheva de la convaincre. Ne -laissait-il pas la jeune femme à quelques mètres des fortifications? -Il avait vu les gardes nationaux s'approcher d'elle, et entendu le -lieutenant de la compagnie lui parler. - -Qu'importait à Faustine? Elle ne regrettait rien de sa bonne action. -La charité ne connaît point d'opinion politique. Et puis, elle était -si heureuse de sentir Étienne auprès d'elle, d'avoir des nouvelles de -son père! La journée s'achevait gaiement! Le capitaine se plaisait -dans cette atmosphère familiale, entre ces deux tendresses vigilantes, -qui lui rappelaient les meilleures et les plus heureuses années de sa -vie. - -Vers le soir, il ordonna de seller son cheval. Marius hochait la -tête. Il commençait une longue histoire pour détourner le jeune homme -de partir à la nuit close. Étienne s'étonnait, riant, demandant au -vieux soldat d'où lui venait cette prudence inaccoutumée. Marius ne -voulait pas répondre d'abord. Il connaissait le capitaine et son amour -des périlleuses aventures. Nelly et Faustine insistaient, elles aussi: -mais pour le seul plaisir de conserver plus longtemps auprès d'elles -celui qu'elles considéraient toutes les deux comme un frère. - ---Voyons, Marius, dit Étienne. Tu as un motif pour m'empêcher de -rentrer ce soir à l'État-major? - ---Eh bien, oui, mon capitaine. - ---Un motif... grave! - ---Très grave. - ---Lequel? Parle. - -Bon gré, mal gré, il fallut que Marius s'exécutât. Il avait recueilli -quelques mots de la causerie échangée entre le lieutenant et -Françoise. Une centaine de gardes nationaux occupaient les bois, -cachés dans les environs. Pour regagner Versailles, le jeune officier -passerait forcément au milieu de ces guérillas attentives; ce serait -s'exposer inutilement et par vaine bravade. Étienne se mit à rire. - ---Tu es fou, mon pauvre Marius. Alors, moi, un officier français, je -reculerais devant une poignée de pantouflards? Ces gens-là ne sont -point des soldats. Ils n'ont de courage que pour fusiller les -prisonniers. Mon chemin traverse les bois où ils se cachent; j'y -passerai coûte que coûte. Et malheur à ceux que je rencontrerai! - -Faustine était brave. Son frère le savait. La fille, la soeur d'hommes -qui risquent tous les jours leur vie, s'accoutume insensiblement au -danger. Elle a de bonne heure appris à le regarder en face. Cependant -son coeur se serra. Les craintes de Marius la pénétraient. Elle -s'effrayait à l'idée qu'Étienne franchirait seul, sans escorte, la -nuit, ces grands bois sombres, qui se dressaient à l'horizon comme de -mystérieux géants. - ---Pourquoi ne restes-tu pas avec nous? dit-elle, d'une voix -suppliante. Tu m'as dit que ton devoir ne te rappelait pas. Reste... -je t'en prie! - ---Mais, mon amie, on peut se battre demain: ce serait beau si j'étais -absent! Puis, ne sens-tu pas que les craintes de Marius m'ont mis en -goût? Morbleu! j'ai l'espoir de sabrer une douzaine de communards, et -je reculerais? Allons donc! Regarde, OEdipe piaffe de joie. Je n'ai -qu'à sauter en selle. En un temps de galop j'arriverai à Versailles! - -Faustine n'insista plus. Elle connaissait la bravoure de son frère; -cette bravoure aventureuse et légendaire qui l'entraînait toujours au -plus épais du danger. Il était si vaillant et si beau, ce hardi jeune -homme, souriant au péril offert, comme au rendez-vous d'une jolie -femme! Nelly essaya de joindre ses prières à celles de son amie. Mais -quand le capitaine voulait la condamner au silence, il la traitait de -petite fille; dépitée, elle se taisait, s'enfermant dans sa dignité -blessée. - -OEdipe, un vigoureux cheval anglais, avait fait toute la campagne du -second siège. Faustine essaya de se rassurer, en voyant la vie de son -frère confiée à l'ardent animal. Seul, Marius continuait à hocher la -tête, avec mécontentement. Il grommelait entre ses dents, à la grande -gaieté d'Étienne, qui se moquait de ses enfantines frayeurs. - ---Mesdemoiselles, je vous salue! s'écria le capitaine. - -Il partit au petit galop de chasse, à travers les allées du parc. -Faustine le regardait, les sourcils froncés, cherchant vainement à -chasser l'inquiétude qui la poignait. - ---Que crains-tu? lui demanda Nelly, en passant ses bras autour du cou -de son amie. - ---Je ne sais pas... - ---Et toi, Marius? Qu'est-ce que tu as à grommeler d'un air mécontent? - ---Je dis... je dis que la guerre est une mauvaise bête. Quand on la -griffe pour s'amuser, elle se venge. - - - - -V - - -OEdipe filait grand train. Étienne ne songeait déjà plus aux -prédictions de Marius. Comme les êtres créés pour l'action, il avait -l'insouciance autant que le mépris de la mort. Il aurait dit -volontiers avec Shakespeare: «Le danger et moi sommes deux lions nés -le même jour: seulement je suis l'aîné!» Le péril n'exige en somme -qu'une accoutumance de la pensée: l'esprit s'y fait aussi aisément que -le corps à l'inclémence du ciel. - -La nuit tombait rapidement. Des nuages, gris comme des plaques -d'ardoise, couraient en frissonnant sur le ciel. Pas une voiture, pas -un promeneur. A droite et à gauche les maisons blanches et les villas -coquettes. Chavry n'avait pas trop souffert pendant la guerre. Le -commandant prussien qui l'occupait, connaissait de réputation le -général de Bressier. Depuis la Commune, les formidables batteries de -Versailles protégeaient le château contre le canon de Paris. - -Une centaine de gardes nationaux cachés dans les bois! En vérité, -Marius devenait fou. Et le capitaine riait en lui-même de la naïveté -du vieux soldat. Il retrouvait l'Africain toujours crédule aux -histoires invraisemblables, habitué aux Bédouins agiles tapis dans -l'ombre des buissons traîtres. Les communards, fugitifs et vaincus, -traqués par les soldats de ligne, ne pensaient guère à s'embusquer si -près de leurs ennemis. Et quand ce serait vrai, après tout? Il -passerait sur le ventre de ces gens-là. Étienne éprouvait contre eux -ce sentiment de rage qui dominait dans tous les coeurs patriotes. -Échappé à grand'peine de son bagne allemand, encore humilié des -désastres de l'armée, il voulait male-mort à ces hommes qui dressaient -leur drapeau sanglant en face du drapeau français. Les souffrances -intimes de la défaite agissaient sur lui comme agit la douleur d'une -mère aimée sur un fils tendre. Cet étendard tricolore qui avait -frissonné dans tant de victoires, lui devenait plus cher après leurs -communes souffrances. - -La grande route le conduisait droit à Versailles. Il suffisait de -laisser galoper OEdipe qui ne risquait pas de s'égarer. Mais en -coupant à travers bois, le capitaine gagnait une demi-heure. -D'ailleurs, il lui tardait de voir si l'embuscade promise se -dresserait devant lui. La masse bleue et noire des taillis s'étendait -à ses côtés dans une immobilité frissonnante. Bientôt Étienne poussa -son cheval à travers champs, et prenant un petit sentier, caché par -les herbes vivaces, s'enfonça parmi les arbres. Un grand silence -l'enveloppait: le silence de l'obscurité et de la solitude. A ce -moment, le vent chassa les nuages, déchirant le rideau de la nuit, et -la lune monta très lentement sur l'horizon. De minces filets d'or -glissaient entre les branches avec des reflets tremblants. - -Le cheval, non excité par son cavalier, allait au pas. Étienne ne -pensait plus à ces invisibles ennemis. Il revoyait en souvenir Nelly -et Faustine, ces deux délicieuses créatures. Soudain, le bruit sec -d'une branche cassée le fit tressaillir. D'instinct, il tira son -revolver de la fonte: rien ne bougeait. Il pressa le flanc d'OEdipe, -qui bondit sous l'éperon et s'élança. Pendant une minute, le cheval -garda le galop, puis il s'arrêta brusquement. Un homme se dressait au -milieu du sentier, le fusil à la main, la baïonnette en avant. Le -capitaine visa et fit feu. L'homme, non atteint, se jeta de côté; -mais le cheval se cabra violemment avec un hennissement aigu. Le jeune -homme sentit sa monture se dérober sous lui. Il lâcha les rênes et se -laissa glisser. On pouvait venir maintenant, on le trouverait debout, -un revolver dans chaque main. - -Ce ne fut même pas une lutte. De chaque côté du bois, des hommes se -ruaient furieusement sur l'officier. Une grappe d'ennemis se pendait -après lui, paralysant ses efforts violents. Ses pieds, ses jambes, ses -poignets étaient serrés, tenaillés et comme vissés en des écrous de -chair. Une attaque silencieuse, brutale, comme un coup de massue -asséné dans l'ombre. Étienne était bâillonné, ligoté, entraîné à -travers les arbres, avant même d'avoir compris d'où venait ce rude -assaut. - -De ce côté, les bois de Chavry ont une étendue de plusieurs -kilomètres. Le capitaine connaissait tous ces fourrés, tous ces -taillis où il jouait dans son enfance, où, plus tard, il se promenait -à cheval. Il tâchait de regarder à droite et à gauche pour se rendre -compte du chemin suivi par ses ennemis. Mais la nuit l'enveloppait. Un -rideau humain se dressait à ses côtés. Il entendait à peine quelques -mots échangés à voix basse. De temps en temps, un juron étouffé, -lorsqu'un de ses agresseurs buttait contre une pierre ou s'accrochait -à une branche. Enfin brusquement on s'arrêta. Une voix dit: «Nous -sommes bien ici...» - -Entre des arbres épais s'étalait une clairière étroite, mais très -exactement fermée. Alors seulement se dénouèrent les liens attachés -aux membres du jeune homme. D'un bond il se trouva sur pied, mais sans -armes. Autour de lui, une vingtaine de gardes nationaux hâves, -déguenillés, vaguement estompés par le reflet jaunâtre d'un feu de -broussailles. D'autres vautrés à terre, avec des faces abruties -d'ivrognes, cuvaient leur eau-de-vie, et regardaient, indifférents, en -fumant de courtes pipes. Çà et là, des fusils en faisceaux. Ce qui -effrayait le plus chez ces démons évoqués d'un enfer inconnu, c'était -le silence lourd qui pesait sur eux. Ils étaient soixante, à peu près. -Et depuis la grande défaite, ils restaient là, tapis dans ces bois, -comme des bêtes fauves. On leur avait distribué quarante-huit heures -de vivres avant de quitter Paris. Mais la plupart, depuis le matin, -les autres, depuis la veille, manquaient de biscuit et de viande. - -Étienne comprit tout d'un seul regard. Il était perdu. Jamais on ne -lui ferait grâce. Sans doute, la plupart de ces fédérés, qui, -l'avant-veille, se battaient encore et rudement, avaient des âmes de -soldats. Mais la haine l'emporterait. Il ne lui restait plus qu'à -bien mourir. Pas une chance de salut. L'armée de Versailles ignorait -que cette bande campât si près d'elle. Les feux rares, le silence -relatif qui se gardait, prouvaient autant de prudence que de crainte. - -L'un d'eux, qui portait les galons de sergent-major, sortit d'un -groupe et s'avança vers le capitaine: - ---Écoutez, citoyen. Vous voyez que vous êtes pris. C'est moi le chef -ici: n'oubliez pas mes paroles. N'essayez pas de vous enfuir. Vous -êtes soigneusement gardé. On va délibérer sur votre sort. - ---C'est-à-dire que vous allez discuter à quelle sauce on me mangera? -riposta l'officier avec un sourire gouailleur. - -Le sergent-major eut un geste brusque; Étienne l'examina avec plus -d'attention. Un grand gaillard, à la figure tannée, violente. Ses yeux -noirs brillaient. Une nature implacable, mais non féroce. - ---On va vous juger, reprit-il. Vous autres, vous massacrez nos frères, -vous égorgez même les femmes! Ah! on nous a raconté les jolies -horreurs des Versaillais! Si nous vous tuons, ce ne sera que juste. -OEil pour oeil, dent pour dent. Si nous ne vous tuons pas, ce sera -pour vous échanger. Mettez-vous dans ce coin, et ne bougez pas. - -Étienne demeurait très calme. Ses lèvres souriaient. Il s'étira -légèrement, comme un homme fatigué, et d'un ton railleur: - ---Ne craignez rien... citoyen! Je tombe de sommeil. Je vous assure -qu'au lieu de prendre la fuite, je vais dormir tant que je pourrai! - -Le courage frappe toujours les hommes. Il leur impose une sorte de -respect fait de crainte et de surprise. Cependant la réponse d'Étienne -souleva un murmure de colère. Son accent exprimait tant de raillerie -que ces gens se sentaient bravés dans leur force. - ---Pas d'échange! dit un voyou verdâtre et scrofuleux, aux lèvres -plissées, aux yeux ternes. C'est des blagues! Qu'on nous le donne pour -nous amuser... On s'embête trop ici! - ---Silence, Cadet! ordonna le sous-officier, le sourcil froncé. C'est -moi qui commande. - ---Il n'y a plus de chef! Il n'y a plus de chef! hurlèrent cinq ou six -énergumènes. - -L'un d'eux s'avançait déjà pour mettre la main sur Étienne. Mais le -sergent-major se jeta devant l'officier, et d'une main rude écarta les -assaillants. - ---Tu as raison, citoyen, dit une voix mâle. Un prisonnier est sacré. -Et si les Versaillais sont des assassins, ce n'est pas une raison pour -que nous soyons des bandits! - ---Ah! c'est toi, Pierre Rosny? Tant mieux. A nous deux, nous leur -ferons entendre raison, peut-être. - -Le mari de Françoise se tenait les bras croisés, immobile et résolu, à -côté du sergent-major. Autour d'eux, remuait le groupe sinistre des -vaincus. Ceux qui dormaient ou qui rêvaient s'étaient levés. Une -curiosité avide flambait dans leurs yeux. Une querelle? Voilà qui -distrairait pendant une demi-heure. Et puis ce prisonnier les excitait -comme une promesse. Non, ils souffraient trop! Bientôt, ils n'auraient -plus d'autre ressource que de se livrer à la clémence du vainqueur. Et -ils la connaissaient bien, cette clémence des guerres civiles! -C'étaient tous ou presque tous des fils d'insurgés, des hommes nés du -mauvais côté de la barricade, les descendants des furieux combattants -de Juin broyés par les mains de fer de Cavaignac. Ils gardaient au -fond de leur coeur, comme une légende haineuse, l'histoire de ces -funèbres journées. Et peut-être, dans ces âmes rebelles, la révolte -venait-elle de plus loin et de plus haut. Depuis l'origine des -sociétés, un abîme s'est creusé entre les dociles et les indomptés. -Les uns toujours prêts à respecter la loi; les autres toujours -disposés à l'avilir. Abel et Caïn n'existent pas seulement dans la -poésie grandiose de la Bible. Ils sont le double emblème des luttes -fratricides qui ont déchiré et déchireront éternellement les flancs -maternels de l'humanité. Fils de Caïn, les disciples des Gracques qui -ensanglantaient le Forum pour défendre les lois agraires; fils de -Caïn, ces débauchés et ces énervés qui, pendant le vote des sections -romaines, couraient à travers les tribus en criant: «Vive Catilina -consul!» Fils de Caïn, les bandits de Septembre, les sectaires de -Marat, les amis de Baboeuf, les insurgés de Juin, et maintenant ces -défenseurs de la Commune agonisante. - -La haine et la curiosité remuaient en eux. Ils tenaient donc entre -leurs mains un de ces ennemis qu'ils exécraient! Certes, laissés à -eux-mêmes, ils auraient senti quelque pitié se glisser dans leurs âmes -troublées. Mais ils entendaient depuis deux mois d'infâmes calomnies. -On leur racontait qu'à Versailles les prisonniers subissaient -d'ingénieuses tortures. On les enfermait dans des culs de basse-fosse, -on les affamait, on les laissait pourrir de misère et de saleté. Quant -aux blessés, on les achevait. Faits indéniables et avérés. Chacun se -rappelait encore la fable inventée par un misérable: cette femme en -cheveux jaunes, trempant le bout de son ombrelle rose dans la plaie -saignante d'un captif. - -Cependant l'attitude ferme du sergent-major et de Pierre Rosny imposa -pour un instant silence à toutes ces haines. On aimait l'ouvrier -compositeur. On le respectait surtout. Sa bravoure, sa sobriété -commandaient la déférence. - ---Écoutez, citoyens, reprit Pierre. Nous avons beaucoup des nôtres qui -sont prisonniers, là-bas. Voici un capitaine. Nous pouvons l'échanger -contre dix ou vingt de nos amis peut-être. - -Il y eut des murmures et quelques ricanements. - ---Ceux qui ne sont pas de mon avis n'ont ni mère, ni épouse, ni -enfants! Nous sommes pauvres, nous autres! Nos familles vivent du -travail de nos mains. Sans ce travail, elles crèveraient de faim. -Lorsqu'on tue un ouvrier dans le combat, on tue aussi des femmes et -des petits; tous ceux que la misère va saisir et dévorer! - ---Ça, c'est vrai, grommela un garde national d'une voix pâteuse. - -C'était un homme de cinquante ans, aux cheveux blancs, qui fumait une -pipe de bois à calotte de cuivre, en roulant des yeux humides. Il -s'appelait Granset, surnommé Grand-Sec. Amateur d'eau-de-vie, il -buvait ferme, et l'ivresse lui inspirait toujours des sentiments -tendres. On l'aimait assez. Il faisait rire. - ---La concilia... concilia... tion! je ne connais que ça, citoyens. -Nous serons bien a... nous serons bien avancés quand nous aurons tué -le capi... le capi... le capi... - ---Taine! acheva Cadet. Est-il gourmand, ce Grand-Sec! Il mange la -moitié de ses mots! - -Etienne semblait absolument étranger à la scène dramatique qui se -jouait. Avec son insouciance du danger et son mépris de la mort, il -observait curieusement ces bizarres types d'hommes qui se pressaient -autour de lui. L'intervention du voyou qui achevait la phrase de -l'ivrogne le fit sourire, pendant qu'une gaieté nerveuse secouait -toute la bande. Cadet fut grisé par son succès; il essaya de le -doubler. S'approchant de l'officier il le regarda sous le nez, avec le -geste blagueur et débraillé des gamins de Paris. Mais Étienne se -tourna vers le sous-officier: - ---Eh! sergent, puisque vous êtes le chef, débarrassez-moi de votre -camarade! Vous avez le droit de me fusiller, non pas de m'exhiber ce -gaillard-là. Il est trop laid... Il ressemble à une punaise verte! - -La comparaison faisait une image si frappante que tout le monde éclata -de rire. L'oeil terne de Cadet s'alluma. Il rentra dans le rang, -grinçant des dents, grommelant une menace. - -Jusqu'à ce moment la concilia... la conciliation l'emportait, comme -disait l'ivrogne. Les paroles de Pierre Rosny frappaient juste. A quoi -bon tuer le prisonnier? Les gens de Versailles seraient trop heureux -de l'échanger contre une vingtaine de communards. Le sergent-major fit -un signe à Pierre Rosny. Chacun d'eux prit Étienne par un bras, et le -conduisit à l'écart, en dehors de la clairière. Un grand chêne -s'élevait au milieu des jeunes arbustes, un de ces rois de la forêt -qui dressait superbement vers le ciel sa tête orgueilleuse. Le -sous-officier voulait éloigner Étienne du groupe des gardes nationaux. -Pendant qu'il s'entendrait avec ses compagnons, deux ou trois d'entre -eux surveilleraient le prisonnier. - ---Inutile, dit Pierre Rosny. - -Il regardait le capitaine: - ---Citoyen, je vous demande votre parole d'honneur que vous ne -chercherez pas à vous enfuir. - -Donner sa parole à ces gens-là! Cette idée répugnait à Étienne. Mais -Pierre Rosny était le seul qui l'eût défendu. Puis, le jeune homme -avait observé la physionomie ouverte et franche du mari de Françoise. - ---Je vous donne ma parole, dit-il simplement. - ---C'est bien; je vous remercie, répliqua l'ouvrier. - -Les gardes nationaux ne semblaient guère disposés à s'entendre. Ils -parlaient très haut maintenant, comme si toute espèce de prudence les -abandonnait. L'eau-de-vie, l'angoisse, l'insomnie achevaient de -brouiller leurs idées déjà confuses. Une trentaine seulement -souhaitaient sincèrement l'échange. Les autres rêvaient une exécution -lente, une de ces tortures subtiles et raffinées dont, peut-être, -quelques-uns s'étaient déjà donné le régal rue des Rosiers. La -discussion prenait une allure violente. Seul, le capitaine demeurait -calme et souriant, comme si, en cette minute suprême, ce n'eût pas été -sa vie qui se décidât. Avec soin, il débarrassait le tronc du chêne -des herbes et des brindilles. Puis enveloppé dans son manteau, la tête -appuyée sur son bras replié, il s'endormit profondément. La nuit était -complète. La lune se cachait déjà dans le ciel couvert de nuages -noirs. A peine quelques points lumineux épars dans la clairière. Et -ces hommes, si près de la mort, recommençaient à discuter la mort -d'une créature humaine. Plus loin, une dizaine de gardes nationaux -moins prudents que les autres, ou plus insouciants, préparaient un -feu de branches sèches pour chasser l'humidité de la nuit. Bientôt la -flamme jaillissait joyeuse et colorée, étalant une nappe de lumière -vive sur les ombres immobiles de la forêt. Sur ce fond rouge, les -arbres se détachaient avec des arêtes précises. L'extrémité de la -clairière semblait être un large décor où s'agitaient les figurants -d'un drame nocturne. Par instants, le reflet des flammes frappait les -faisceaux de fusils, et des éclairs grisâtres jaillissaient. Au milieu -de ce tableau étrange, s'agitait la passion de ces hommes, prêts à -lutter entre eux pour se disputer la vie d'un innocent. Le vent se -calmait. A peine une légère brise soufflait-elle par instant, comme un -vague soupir de la nature troublée dans son sommeil. Seul, Étienne, -les yeux fermés, envolé en un songe aérien, restait immobile et -indifférent, pendant que la rage des uns et la diplomatie des autres -décidaient si ce sommeil d'une heure se continuerait pendant -l'éternité. - -Pierre Rosny voulait le sauver. Son honnêteté s'obstinait. Résolu, -hautain, il se jetait énergiquement au milieu des plus farouches. Et -avec l'allure un peu déclamatoire d'un ouvrier nourri par la lecture -de Jean-Jacques, il s'écriait d'une voix chaude et vibrante: - ---Je dis qu'il n'est pas permis d'hésiter! Vous n'êtes qu'un tas -d'égoïstes, si vous méprisez mes paroles. Il n'est même plus question -d'échanger le prisonnier contre une vingtaine des nôtres. Est-ce que -vous croyez que nous pouvons aisément nous tirer d'ici? Hier, on ne -savait pas que nous nous sommes réfugiés dans ce bois. On le saura -demain. Si même on devait l'ignorer, est-ce que nous ne sommes pas -sans vivres? Croyez-moi! le plus simple est de garder le capitaine -vivant. Nous pourrons dire aux Versaillais: «Vous voyez bien que nous -ne sommes pas des assassins! Nous tenions l'un des vôtres: nous -l'avons épargné.» - -On ne répondait pas. A peine un murmure vague, prouvant que les -paroles de cet honnête homme entraient comme des coins dans ces -cerveaux obscurs. - ---Et puis, de quel droit le tueriez-vous? Vous oubliez que nous avons -levé le drapeau de la fraternité universelle! On n'a déjà commis que -trop de crimes parmi nous. Aux hontes passées n'ajoutons pas une honte -nouvelle. Quand on combat pour le droit et la justice, il faut pouvoir -porter le front haut, et ne pas démériter de la cause sacrée qu'on -défend. Vous êtes les fils des hommes de 93 et de 48. Ce ne sont pas -les soldats de Marceau et de Kléber qui auraient massacré un -prisonnier sans défense. Lorsque les hussards de la République -prenaient un Vendéen, ils aimaient mieux le lâcher que le passer par -les armes! - ---Voilà qui est décidé, s'écria le sergent-major. Après tout, -camarades, vous m'avez choisi pour chef. Et dans la passe où nous -sommes, il n'y a que la discipline qui puisse nous sauver. - -Nerveusement, il leur expliqua son projet. Il fallait que l'un d'eux -s'en allât aux avant-postes des Versaillais. Il dirait qu'une -soixantaine de Parisiens échappés à la bataille, proposaient de se -livrer, sous la seule condition qu'on leur laisserait la vie sauve. En -échange, ils rendraient un capitaine de hussards qu'ils tenaient -prisonnier. Par exemple, on devait se hâter et profiter de la nuit -pour exécuter ce plan sauveur. Grâce aux ombres protectrices qui -couvraient la plaine, le messager arriverait facilement aux -avant-postes. - -L'égoïsme est le plus vivant des sentiments humains. Dès les premiers -mots prononcés par leur chef, tous ces êtres comprirent qu'on leur -offrait le salut. Ceux-là mêmes qui, deux heures auparavant, -refusaient d'échanger le capitaine contre une vingtaine des leurs, se -réjouissaient de sauver leur vie en rançon de la sienne. Pierre Rosny -approuvait chaleureusement le projet du sergent-major. Il ne -s'agissait plus que de choisir le messager. Les suffrages se -portèrent presque tous sur le mari de Françoise. Mais celui-ci ne -voulait pas. Il connaissait la mobilité d'esprit de ses compagnons. Un -instant apaisés, ils pouvaient redevenir furieux. Et il voulait être -là pour apporter au sergent-major l'aide de sa parole et l'autorité de -son influence. - -On choisit un ouvrier ébéniste, assez brave homme, jeté dans la -Commune autant par la misère que par la peur. On lui indiqua le chemin -qu'il suivrait, la conduite qu'il devrait tenir. Arrivé aux -avant-postes versaillais, il demanderait à parler au chef. Et là, il -raconterait tout. Mais il aurait soin de ne pas révéler l'asile de ses -camarades, avant d'avoir obtenu la parole de l'officier qui -commanderait. - -Cet ouvrier s'appelait Joseph Larcher. On l'eût bien étonné deux ans -auparavant, en lui prédisant qu'il serait un jour mêlé à des -événements dramatiques. Faible de caractère et de nature bonasse, il -aimait avant tout la tranquillité. Pendant le premier siège, il -endossait la vareuse du garde national, comme tout le monde. Son -service aux remparts ne le fatiguait pas beaucoup. Sans doute, les -affaires ne marchaient plus. Mais trente sous par jour consolent de -bien des choses. Lorsque la Commune éclata, il aurait pris volontiers -la paisible résolution de rester chez lui. Sa conscience ne -l'obligeait pas à se prononcer entre les partis. Que lui importait que -Paris fût vainqueur, ou que Versailles triomphât? Il caressait la -douce ambition de continuer à toucher trente sous tous les soirs. -Volontiers, il eût renoncé à son métier d'ouvrier ébéniste, pourvu que -cette haute paie fût soldée toujours. Mais les égoïstes qui siégeaient -à l'Hôtel de ville ne permettaient pas aux Parisiens de rester -neutres! Il fallait être pour eux ou contre eux. Contre eux, on allait -en prison; pour eux, on allait dans un bataillon. C'est ainsi que -Joseph Larcher se retrouva garde national. Bien malgré lui! -Malheureusement, cette fois, l'enrôlement devenait sérieux. Il ne -s'agissait plus de se promener sur les remparts pour guetter dans -l'ombre un ennemi toujours invisible. Il fallait faire le service -d'avant-postes, exécuter des sorties, risquer sa peau. Joseph Larcher -commençait à trouver que, décidément, le métier se gâtait. Et pas -moyen de reculer! A la moindre incartade, les chefs se fâchaient. Ces -grands diables, improvisés capitaines ou colonels, qui portaient des -galons depuis le poignet jusqu'à l'épaule, se montraient bien plus -sévères que les vrais chefs de l'armée. Il n'y a que les gueux de la -veille pour être durs au pauvre monde. - -On ne pouvait donc pas choisir un meilleur messager. Oh! certes, -celui-là dépenserait toute son éloquence à convaincre les Versaillais! -Il remercia ses compagnons de la confiance qu'ils lui témoignaient, et -partit. Il se guidait comme il pouvait au milieu des arbres qui -assombrissaient encore son chemin dans la nuit toute noire. Il dépensa -vingt minutes à peu près pour gagner la lisière du bois. Quand il -déboucha dans la plaine, un grand silence l'enveloppait; ce silence -effrayant des nuits de guerre, lorsque toute ombre est périlleuse et -semble cacher une embûche traîtresse. Joseph allait à travers champs, -un peu effrayé, se demandant comment il s'y prendrait pour reconnaître -son chemin. Tout à coup, un ruban jaune apparut, coupant en deux le -champ tout gris. C'était la grande route. Joseph tourna sur la gauche. -Il irait droit devant lui jusqu'à ce qu'il rencontrât quelqu'un qui -pût le renseigner. Il marchait assez vite, ayant le désir d'arriver -aux avant-postes avant qu'une blancheur aurorale ne veloutât les nuées -sombres. Çà et là se dressaient les maisons endormies; et bien loin, à -l'horizon, des feux épars, comme ceux d'un bivac attentif. Soudain un -immense feu s'allumait au sommet du Mont-Valérien. Alors, une nappe de -lumière très douce s'épandait sur la plaine, du côté de Paris. Les -maisons, les arbres, les forts, se découpaient sur l'ombre avec des -arêtes précises, fantastiquement grandis par ces lueurs fulgurantes. -Puis, le Mont-Valérien interrompait brusquement les courants de -lumière électrique. Et tout retombait dans l'ombre, comme si la plaine -se fût abîmée au fond d'un précipice entr'ouvert. - -Joseph Larcher marchait depuis une heure, lorsqu'une teinte rose -courut sur le ciel. La nature, à peine éveillée, eut un large soupir -et les nuages se crespelèrent de blancheurs molles. Le garde national -frissonna. Le jour venait, et il n'avait point accompli sa tâche. Il -hâta le pas. Déjà il croyait toucher à son but, quand une voix brusque -cria: - ---Halte là, qui vive! - -Joseph s'arrêta court. - ---Ami! hurla-t-il de toute la force de ses poumons. - -Sans doute, la sentinelle ne croyait pas beaucoup aux amis qui errent -la nuit à travers les chemins. Elle répondit brutalement par un coup -de fusil. Le pauvre ouvrier ébéniste avait une balle dans le gras de -l'épaule. Envahi par une terreur folle, il prit la fuite, ainsi qu'un -lièvre qui a reçu quelques grains de plomb. Derrière lui, des rumeurs -s'éveillaient; puis ce fut une autre volée de coups de fusil. Cette -fois, pas une balle ne l'atteignit. Il courait toujours, quittant la -grande route, se jetant à travers champs, buttant contre les pierres, -s'accrochant aux buissons, et refaisant avec une surprenante vélocité -tout le chemin déjà parcouru. - -Cependant, les gardes nationaux attendaient patiemment le retour du -messager. Les arguments de Pierre leur paraissaient très logiques. -Évidemment, on serait trop heureux d'échanger la vie de quelques -pauvres diables contre celle d'un capitaine de hussards. De temps en -temps, l'un d'eux s'en allait vers le grand chêne, pour voir si le -prisonnier ne bougeait pas. Il devenait d'autant plus cher, que leur -vie dépendait de la sienne. Mais Étienne dormait toujours, enveloppé -dans son manteau, avec la tranquillité du courage et de la jeunesse. -Le jour commençait à se lever, quand Pierre Rosny s'approcha de lui, -et l'éveilla en lui mettant la main sur l'épaule. M. de Bressier -ouvrit les yeux et se leva. Il croyait qu'on l'arrachait à son sommeil -pour le passer par les armes. - ---Est-ce que le moment est venu? dit-il, en souriant. Alors je vous -demanderai de m'accorder une minute de répit. J'ai une envie folle de -fumer une cigarette. - ---Il n'est pas question de vous tuer, répliqua Pierre doucement. -J'espère même que, dans quelques heures, vous serez libre. - ---Hé! mais, je vous reconnais, reprit Étienne, c'est vous qui me -défendiez si crânement cette nuit! Merci! et à charge de revanche, si -l'occasion se présente. En attendant, donnez-moi la main. - -En quelques mots, Pierre Rosny mit le capitaine au courant de la -situation. Il lui expliqua comment il décidait ses compagnons à ne pas -commettre un meurtre inutile. - ---Je vous ai réveillé pour que vous puissiez manger un morceau de pain -avant que le jour soit venu. Il nous en reste si peu que les camarades -seraient jaloux s'ils me voyaient vous en donner. - -Comme Étienne ébauchait un geste de refus, Pierre ajouta: - ---Oh! n'ayez aucun scrupule. Ce pain est la seule provision qui me -reste. Je partage avec vous: c'est mon droit. Voilà tout. - ---J'accepte, répliqua simplement le jeune homme. Mais, décidément, -camarade, vous êtes un brave garçon! Je crois que si nous nous tirons -d'affaire tous les deux, vous serez mon ami. - ---Je le suis déjà, dit Pierre. - ---Pourquoi? - ---Parce que vous êtes en danger. - -Et après un léger salut de la tête, Pierre s'éloigna de M. de -Bressier. Étienne restait confondu. Comment tant de noblesse -pouvait-elle s'allier avec tant d'erreur? Pourquoi ce brave coeur -battait-il sous la vareuse d'un révolté, non pas sous l'uniforme d'un -soldat? Depuis le commencement de la guerre civile, Étienne n'avait -guère pris le temps de réfléchir aux causes qui la déterminaient. -Revenu de Hambourg sans avoir connu les terribles misères du siège, il -ignorait que la folie couvait déjà dans bien des cerveaux troublés. Il -ignorait que dans cette immense armée de la révolte qui se signalait, -dès les premiers jours, par deux crimes, qui fusillait des généraux -sans défense, qui arrêtait un prince du sang, qui saisissait le -glorieux soldat de l'armée de la Loire, qui emprisonnait des femmes, -des enfants et des prêtres, qui déboulonnait la colonne Vendôme aux -acclamations des Allemands, joyeux de voir le bronze d'Austerlitz -traîné dans la boue; il ignorait que, dans cette tourbe sans nom, il y -avait autant d'égarés que de criminels! - -Le capitaine restait pensif, appuyé contre le chêne dont les branches -lui servaient d'abri. Si les efforts de Pierre Rosny échouaient, si -décidément la fureur l'emportait sur la clémence, le jeune homme -voulait se tenir prêt pour la mort. Il repassait dans son souvenir -les courtes années vécues. Il revoyait son père, le vieux soldat -blanchi au service du pays; sa jolie soeur, qu'il laisserait toute -seule. Les fautes commises? Certes elles étaient nombreuses. Mais Dieu -lui pardonnerait le mal en échange du bien. Étienne était un croyant, -s'il ne pratiquait guère. Il incarnait en Dieu la bonté suprême et la -suprême miséricorde. Il se reposait avec confiance entre ses mains. -Après tout, si ces bandits l'assassinaient, il succomberait en brave -pour le service de la France. - -Le capitaine gardait bien nette et bien précise dans son âme l'idée -d'une autre existence, où les bonnes actions sont payées au centuple. -Ses fautes et ses péchés lui apparaissaient très légers en présence de -l'expiation suprême. Haut le coeur! il pourrait paraître en toute -sûreté devant Dieu, puisqu'il serait mort pour son pays. - -Sa conscience étant apaisée, M. de Bressier se sentait fort calme. Il -fumait tranquillement une excellente cigarette, suivant un rêve -lointain, dans les flocons légers de la fumée blanche. Par un -contraste bizarre, sa pensée évoquait obstinément une jolie fille qui -soupait avec lui quelques jours auparavant à Versailles. Ayant obtenu -quelques heures de congé, il se promenait dans les rues de la ville. -Soudain, au coin d'une avenue, il rencontrait une actrice des -Variétés: une charmante femme, spirituelle et vive, presque célèbre -déjà, aux cheveux blonds comme de l'ambre. Une assez grande intimité -avait existé entre eux vers la fin de l'Empire, brusquement -interrompue par la guerre. Et voilà qu'il la retrouvait tout à coup, -séduisante et gaie comme jadis! Elle lui sautait au cou, et ils -allaient ensemble au cabaret. En le quittant, elle lui disait: - ---Tu reviendras me voir bientôt, n'est-ce pas, mon capitaine? - ---Oui, ma petite Blanche! - ---Bien sûr? - ---Bien sûr. - -Elle le quittait, rieuse et toute gaie, les lèvres encore chatouillées -par la moustache du beau garçon. Non, elle ne le reverrait pas, la -petite Blanche! Elle pouvait l'attendre. Il ne reviendrait pas -embrasser son joli museau, barbouillé de poudre de riz. Dans ce décor -brutal, au milieu de ces hommes à l'aspect farouche, quand la mort le -guettait déjà, lui, captif et sans armes, après avoir pensé à son -père, à sa soeur et à Dieu, voilà que, par un caprice bizarre du -cerveau, il songeait tout à coup à la frimousse effrontée et mutine de -la petite Blanche! - ---Je suis trop bête, murmura-t-il en souriant. - -Et il se leva, afin de marcher un peu pour dégourdir ses jambes. Un -instinct lui disait que Pierre Rosny se trompait, qu'il n'échapperait -pas à cette embuscade, que sa dernière heure sonnerait bientôt. Malgré -son courage, un regret vague de la vie s'éveillait dans ce coeur -aventureux de soldat. Mourir! Il était bien jeune pour mourir! A quoi -bon avoir traversé tant de belles batailles, pour tomber -clandestinement, sans gloire, au fond d'un bois? - -Un tumulte l'arracha brusquement à ses pensées. L'une des sentinelles -placées en faction accourait tout effarée. A l'horizon, on voyait -remuer une troupe nombreuse de soldats. Dans quelle direction allaient -ces hommes? L'alarme grandissait parmi les gardes nationaux. -Quelques-uns, une dizaine, furent envoyés en reconnaissance. Il -s'agissait de savoir si, réellement, les fugitifs couraient un danger. -Les soldats marchaient-ils vers le bois? Ou bien, au contraire, -suivaient-ils la grande route, pour se rapprocher de Versailles? En un -clin d'oeil, chacun fut armé et en défense. L'immonde Cadet cria: - ---Eh bien, et le prisonnier? Qu'est-ce qu'on va en faire? - ---Si on nous tire dessus, son compte est bon! dit une voix. - -Quelques furieux voulaient en finir tout de suite. Mais Pierre Rosny -se jetait déjà devant Étienne, bien décidé à le protéger jusqu'au -bout. Une fois encore, le sergent-major usa de toute son autorité pour -apaiser la fureur de ces enragés. Malgré leurs huées féroces, il leur -expliquait que, plus on les menaçait, plus la vie du capitaine leur -devenait utile. Elle était leur sauvegarde et leur protection. - -M. de Bressier, toujours calme, voyait grandir le péril, sans que le -sourire disparût de ses lèvres. Il mit la main sur l'épaule de Pierre, -qui se tenait debout devant lui. - ---Hé! bien, camarade, voilà nos affaires qui se gâtent! - -Pierre serrait les poings avec rage. - ---Ah! pardieu, ils feront ce qu'ils voudront: je ne vous laisserai pas -assassiner! - ---Avant tout, reprit le jeune homme, je vous défends de vous -compromettre pour moi. - ---Hé! Monsieur, n'en feriez-vous pas autant, si vous étiez à ma place? - -Le capitaine alluma une autre cigarette, et s'appuya de nouveau contre -un arbre. Maintenant, il faisait grand jour. Le ciel riait, tout bleu, -et des clartés se glissaient joyeusement à travers les branches. - ---Ce serait bien ennuyeux de mourir par un si beau soleil! pensa-t-il. - -Une course furieuse, le bruit tumultueux d'une poignée d'hommes qui se -sauvent, éclatèrent tout à coup. Les fédérés envoyés en reconnaissance -revenaient tout pâles, l'air effaré. Ils criaient: «Nous sommes -trahis! nous sommes trahis!» L'un d'eux, moins affolé que les autres, -raconta qu'une centaine de soldats de ligne marchaient droit sur le -bois. Impossible d'échapper. Avant une heure peut-être, ils seraient -cernés, et fusillés. Alors, la rage des fugitifs se tourna contre le -capitaine. - ---A mort! à mort! à mort! criaient des voix rauques. - ---Oui. Mais qu'on le fasse souffrir avant! ajouta Cadet. - ---Allons, je crois que le moment est venu, murmura Étienne. - -Il serra une dernière fois la main de Pierre. - ---Merci, camarade, dit-il. Et Dieu vous garde! - -Il fit le signe de la croix; puis, souriant, résigné, hautain, il se -croisa les bras et attendit. - - - - -VI - - -Étienne avait quitté le château, la veille. Le lendemain de son -départ, dès l'aube, les canons des forts éclataient dans l'étendue, -comme des dogues furieux qui se seraient répondu aux deux extrémités -de l'horizon. Mlle de Bressier sentit renaître ses frayeurs. Chaque -jour elle espérait que le dernier coup serait porté à l'insurrection, -et chaque jour l'effort suprême se brisait contre une résistance -désespérée. L'armée de Versailles n'avançait que lentement, pas à pas, -obligée de conquérir par de sanglants sacrifices chacune de ses -positions nouvelles. Ces atroces histoires colportées dans les deux -camps, cette légende du massacre des prisonniers terrifiaient les -femmes, les amantes et les soeurs. Faustine tremblait comme tremblait -Françoise. Chacune d'elles maudissait la hideur des guerres civiles, -dont les haines se montraient plus farouches que le choc enragé de -deux peuples ennemis. - -Mlle de Bressier restait immobile et pensive dans l'atelier. Près -d'elle, Nelly feuilletait un album. Mais les jeunes filles étaient -bien loin de là, envolées en leurs cruelles songeries. Nelly devinait -le découragement profond de son amie. Faustine eût essayé en vain, -comme la veille, de distraire son amer souci par le travail. Elle -n'entendait que la voix puissante du canon. Encore de nouveaux -combats, encore du sang versé, encore des angoisses mortelles! - -La matinée s'écoula, lente et douloureuse. Après le déjeuner, Marius -alla aux nouvelles. A Chavry, en dehors du mouvement des troupes, on -ne savait rien de précis. Mieux valait que le soldat poussât jusqu'à -Versailles. Faustine s'épeurait sans pouvoir raisonner son inquiétude. -Étienne ne l'avait-elle pas rassurée sur le général? Mais la -tranquillité de la veille devient toujours le souci poignant du -lendemain. Espérant calmer l'irritation de ses nerfs, elle se remit au -travail. - ---Veux-tu que je te fasse la lecture? demanda Nelly. - ---Oui, ma chérie. - ---Ne crains rien. Je choisirai quelque chose de gai, ou du moins de -pas triste. Car, vrai, le château est lugubre aujourd'hui. - -Et, comme une larme brillait dans les yeux de son amie, Nelly courut -vers elle, lui faisant un collier de ses bras. - ---Pardonne-moi. Je plaisante. Cependant je n'en ai guère envie. Tu as -du chagrin, ma pauvre petite. Pourquoi? Que tu sois tourmentée, c'est -tout naturel. Mais je ne t'ai jamais vue ainsi depuis le commencement -de cette affreuse guerre! - ---Tu as raison; c'est absurde. D'habitude, je suis plus vaillante. -Aujourd'hui, je ne peux pas. J'ai le coeur serré dans un étau. Je ne -voudrais point parler de pressentiments, parce que c'est ridicule. Une -grande fille telle que moi n'a pas le droit de se conduire comme une -enfant. Cependant, c'est le seul mot qui soit vrai. J'éprouve une -angoisse inexplicable. Il me semble que tous les malheurs vont fondre -sur moi et sur les êtres que j'aime! - ---Si ton cousin, M. Henry de Guessaint était là, il t'expliquerait que -le pressentiment n'existe pas. Une simple dépression du coeur, qui -occasionne des troubles cardiaques, voilà tout! Méthodique, -Guessaint! Bon garçon, mais méthodique. Encore un qui ne mourra pas -d'un excès d'idéal! - ---N'en dis pas de mal: c'est un homme excellent. - ---Il ne lui manquerait plus que ça! Ma chère, un géographe est tenu -d'être un homme excellent. Cela fait partie de la profession. - ---Tu es folle! - ---Certes! Mais ma folie est plus lucide que ta raison. Si bien que je -me suis aperçue que Guessaint était amoureux de toi. Ah! tu as souri; -bravo! c'est ce que je voulais. Tu sais que tu as un sourire adorable? -Pauvre garçon! quand tu es là, il ne te perd pas des yeux. Il te -mange! - -De nouveau, Faustine souriait malicieusement, comme si la passion de -son cousin l'égayait beaucoup. - ---Chacun a sa manière d'exprimer son amour, continua Nelly toujours -sur le même ton de gaieté finement railleuse. Te rappelles-tu comme -nous avons ri en lisant ce roman de Mme Cottin que Mlle Vaudois nous -vantait si fort? Pauvre Mlle Vaudois! il me tarde que ses vacances -soient terminées et qu'elle revienne à Chavry! Est-ce qu'elle ne t'a -pas écrit ces jours-ci? - -Faustine eut un geste d'impatience. - ---Tu es insupportable, Nelly! Parlons-nous de Mlle Vaudois, ou -parlons-nous de mon cousin? - -L'espiègle Nelly éclata de rire. - ---Oh! oh! M. de Guessaint serait bien flatté, s'il savait à quel point -il te préoccupe! Comment, tu te fâches, parce que j'ai le malheur de -m'inquiéter de Mlle Vaudois, de la respectable Mlle Vaudois? - ---Puisque tu ne veux pas être sérieuse, c'est moi qui le serai, -continua Faustine qui reprenait son sourire malicieux. Certes, je me -suis aperçue que mon cousin me... comment dirais-je? me trouvait à son -goût. Tu te souviens que nous avons souvent plaisanté ses mines -déconfites et ses allures bizarres. Mais, si j'avais douté, j'aurais -eu du moins une preuve il y a un mois. - -Nelly frappa ses deux mains l'une contre l'autre: - ---Et tu ne m'as point raconté cela? - ---Parce que... parce que tu te moques toujours de moi. Quand le -général est venu passer quelques heures ici, à la fin d'avril, il m'a -prise à part, et m'a dit que M. de Guessaint me demandait en mariage. -Il ajouta que cette union lui plaisait. Il pouvait mourir; à son âge, -on n'a pas le droit de compter sur le lendemain, et, plus que tout -autre, un soldat est toujours menacé. M. de Guessaint est mon cousin. -Tu sais que mon père adorait ma tante, sa soeur aînée. La fortune -d'Henry est égale à la mienne. Toutes raisons pour faire un excellent -mariage de convenance. - -Nelly piétinait avec colère. - ---Et tu n'as pas répondu à ton père que M. de Guessaint était plus -vieux à vingt-huit ans qu'un homme de cinquante! que, si bien épris -qu'il fût, il aimerait toutes les femmes, excepté la sienne! - ---A quoi bon? Le général me laissait parfaitement libre. Je lui ai dit -que je ne pensais pas à me marier; tant qu'il me serait permis de -vivre auprès de lui, je ne me résignerais pas à quitter sa maison pour -celle d'un étranger. Comme il n'a pas insisté... - ---Je voudrais bien voir qu'il eût insisté! M. de Guessaint n'est pas -un mari possible.. Un géographe... Je te demande un peu! Et, tu sais? -comme je dois ne jamais te quitter, il est nécessaire que ton futur -époux me plaise autant qu'à toi-même. Autrement... - ---Tu refuserais ton consentement? - ---Mais oui. - -Et avec cette vivacité moqueuse qui est au fond de toute jeune fille, -elle se mit à singer M. de Guessaint, galant et cérémonieux derrière -son binocle d'écaille. Faustine ne pouvait s'empêcher de rire, et -Nelly ne demandait pas autre chose. Elle voulait distraire son amie. -Maintenant Mlle de Bressier chassait les idées tristes qui la -hantaient. - ---Décidément, s'écria brusquement Nelly, tu ressembles d'une manière -étrange à la femme qu'a peinte le Titien. - -Faustine levait les yeux vers la toile du vieux maître, qui se -dressait comme dans une gloire au fond de l'atelier. Elle faisait un -geste, quand Mlle Forestier ajouta vivement: - ---Non, non, ne bouge pas! Reste comme tu es là. Ah! la ressemblance -est vivante! Le soleil joue dans tes cheveux noirs et leur donne un -reflet fauve, comme à ceux de notre héroïne. Tu l'as surnommée «la -Dame à la Bague». A l'avenir, j'ai bien envie de t'appeler ainsi. - ---Folle! - ---Eh! oui, folle! Je reprends. T'es-tu jamais demandé ce que pouvait -bien avoir été la vie de «la Dame à la Bague»? Tu es trop artiste pour -ne pas sentir ainsi que moi que cette femme a existé. Ce n'est pas une -créature idéale; c'est un être humain qui a vécu, qui a aimé, qui a -souffert. - -Faustine écoutait avec une attention étrange. Sans doute, pour elle, -les divagations apparentes de Nelly prenaient corps et devenaient une -réalité. Elle restait immobile, les sourcils froncés, les lèvres -entr'ouvertes. - ---Continue, dit-elle. - ---Oh! oui, j'ai souvent rêvé devant cette toile merveilleuse! Regarde -ces yeux profonds et superbes, dont l'éclat est pareil à celui d'un -diamant noir! Elle joue distraitement avec la bague d'émeraude qui -roule entre ses doigts effilés. On dirait que nul souci ne l'effleure. -Mais il y a une ride creusée sur ce front blanc. Les sourcils -légèrement rapprochés trahissent une douleur. - ---Ah! tu as pensé cela? s'écria Faustine. Je suis coupable d'une folie -bien plus grande que la tienne, moi que tu trouves si sage et si -sérieuse. J'ai reconstruit dans mon imagination toute l'existence de -«la Dame à la Bague». Bien plus. Je me suis mis en tête une -superstition bizarre. C'est que mon existence serait pareille à la -sienne. Comme elle, j'aimerai et je souffrirai. - -Nelly éclata de rire. - ---Permets-moi de te dire que, pour une «jeune fille pondérée», ainsi -que t'appelle avec orgueil le général, tu es tout à fait -extraordinaire. Certes, ta folie est plus grande que la mienne. Moi, -je n'ébauche qu'un rêve; toi, tu bâtis une réalité. Ta réalité doit -avoir une histoire. Raconte-la-moi. - -Faustine songeait. Elle se perdait dans les profondeurs de son rêve -mystique. - ---Je suis convaincue, reprit-elle, (et Dieu sait s'il faut que je sois -folle pour te faire cet aveu!) que mon existence aura quelque rapport -avec la sienne. - ---Tu la connais donc, cette existence? - ---J'en connais dix lignes. - ---Où les as-tu lues? - ---Dans un livre de Ridolfi, intitulé: _Maraviglie dell'arte_. Elles -disent simplement ceci: «En 1557, le Titien suspendit ses travaux pour -aller pleurer loin de Venise la perte de son ami l'Arétin. Il s'arrêta -quelque temps chez Adrien da Ponte, à Spilemberg. Il fit le portrait -de la nièce de son hôte, Vittoria Orsini. Il la peignit en robe -sombre, jouant avec une bague d'émeraude. Vittoria Orsini se tua d'un -coup de poignard, parce qu'elle était séparée de l'homme qu'elle -aimait.» - -Cette fois, Nelly fut prise d'un fou rire. - ---Non, vrai! s'écria-t-elle, je suis ravie que tu aies de pareilles -idées, toi mademoiselle la jeune fille sérieuse! Je conseille au -général de ne plus donner ta sagesse en exemple à ma fantaisie. Sous -prétexte que tu es grave et que je suis gaie, j'ai une réputation -déplorable! - -Nelly riait toujours, ne pouvant pas s'arrêter, si bien que son rire -gagna Faustine. - ---Quel beau drame pour un auteur dramatique de l'avenir! continua Mlle -Forestier. «Faustine de Bressier se tuant de désespoir!» - ---Pourquoi pas? - ---Alors, tu excuses le suicide? - ---Le suicide vaut mieux que la honte! On n'a plus le droit de vivre -quand l'honneur est mort! - -La journée passait, et les angoisses de Faustine s'envolaient. La -gaieté de Nelly agissait toujours sur elle. Le général le savait. -Aussi se réjouissait-il de l'intimité de ces jeunes filles. -Naturellement grave, Mlle de Bressier se perdait un peu trop en des -pensées sérieuses. Il était bon qu'elle eût à côté d'elle un être -expansif et rieur. Puis, si le général désirait autrefois que les deux -amies vécussent ensemble, c'est qu'il prévoyait que bien des -tristesses assombriraient l'existence de son enfant. La mort pouvait -le prendre à l'improviste. Lui surtout, menacé par les périls toujours -nouveaux du métier militaire. Étienne resterait, sans doute. Mais un -officier n'est pas son maître. Il est exposé aux hasardeux changements -des garnisons. Aussi voulait-il que sa fille se mariât jeune. Il -désirait en effet, qu'elle épousât M. de Guessaint. Répugnant à la -contraindre, il se consolait à la pensée que Nelly serait pour elle -une tendresse toujours présente et toujours active. - -La nuit tombait. Déjà le parc s'emplissait d'ombres grises, quand -Marius entra. - ---Hé bien! quelles nouvelles, mon ami? s'écria Mlle de Bressier en -l'apercevant. - ---Bonnes nouvelles, Mademoiselle. - ---Tu viens de Versailles? - ---Oui. - ---Est-ce que tu as vu Étienne? - -Il y eut un silence. Marius poussa un soupir. Il répondit: - ---Je n'ai pas trouvé le capitaine, Mademoiselle. Il était reparti pour -son régiment. - ---On ne t'a rien dit de mon père? - ---Rien. Seulement, comme on s'est battu tout cet après-midi du côté de -Courbevoie, où il commande, bien sûr, vous aurez une lettre demain. - -Il sortit de l'atelier, comme si les questions l'embarrassaient. De -vrai, Marius tremblait d'inquiétude. A Versailles, personne ne pouvait -lui parler d'Étienne. On savait que la veille, au matin, il demandait -un congé de quelques heures, pour aller voir sa soeur à Chavry. Il -n'était pas revenu. Vainement, le vieux soldat affirmait que son -jeune maître avait quitté le château vers le soir. Il racontait ses -craintes, au sujet des communards réfugiés dans les bois de Chavry. On -se moquait un peu de lui. Comment admettre, en effet, que des gardes -nationaux fussent campés si près de leurs ennemis? Il ne fallait pas -s'inquiéter du capitaine. En quittant le château, il était allé auprès -de son père, voilà tout. Marius trouvait cette explication assez -logique. Et cependant, une angoisse sourde le poignait. Pourquoi -Étienne ne disait-il rien à sa soeur de sa visite au général? On ne se -rend pas aisément de Chavry au pont de Courbevoie, en temps de guerre, -quand les routes sont encombrées par les troupes, et le matériel -d'artillerie. Le fidèle serviteur se rappelait que son maître riait -beaucoup, lorsque lui, vieil Africain, habitué aux ruses des Kabyles, -parlait de ces hommes cachés dans les environs. Marius se tourmentait, -et il n'aurait pas pu dire la cause de ce tourment. Avant tout, il -voulait le garder pour lui seul. A quoi bon troubler Mademoiselle? -Sans doute, un malheur est bien vite arrivé. Il serait toujours temps -de l'avertir. La prévenir trop tôt, ce serait la faire souffrir -inutilement, s'il se trompait; avancer sa souffrance de quelques -heures, s'il ne se trompait pas. - -Les deux amies dînèrent gaiement, en face l'une de l'autre. Couché -près d'elles, Odin les surveillait gravement. Rien ne restait plus des -inquiétudes du matin. Nelly continuait à plaisanter Faustine, à propos -de ses divagations sur «la Dame à la bague». Elle ne l'appelait plus -que Vittoria Orsini. Et elle ajoutait sur un ton de regret comique: - ---Quel dommage que tu n'aies pas les cheveux rouges! - -Faustine répliquait que des cheveux noirs suffisaient parfaitement à -son bonheur. Après le dîner, Mlle de Bressier s'assit au piano. - ---Tu ne veux pas jouer à quatre mains? demanda-t-elle à Nelly. - ---Ma foi, non. Je suis dans une veine de paresse, ce soir. - ---Eh bien, je vais faire de la musique pour toi toute seule. - ---C'est cela; un peu de Beethoven, je te prie. Ou plutôt, prends la -partition de _Lohengrin_, et joue-moi le prélude du _Chevalier du -Cygne_. - -Elles se perdaient toutes les deux dans cette exquise mélodie, quand -elles furent rappelées à la réalité par le bruit d'une voiture qui -roulait dans les allées du parc. - ---Une visite, à cette heure-ci? s'écria Mlle de Bressier. - ---C'est peut-être Mlle Vaudois que ses vacances ennuyaient! - -On entendit la voiture s'arrêter devant le perron du château. Quelques -minutes s'écoulèrent. Faustine restait immobile, assise devant le -piano, comme si elle écoutait sa pensée lui parler tout bas. Un valet -de chambre parut, soulevant la draperie lourde. - ---M. de Guessaint demande si Mademoiselle peut le recevoir. Il attend -dans le petit salon. - ---Faites-le entrer ici, répliqua Mlle de Bressier. - ---Est-ce qu'il vient ébaucher une déclaration? s'écria Nelly. - -Henry de Guessaint avait trente ans. Fils d'un magistrat, président de -chambre à la cour de Paris, il restait orphelin de bonne heure, confié -aux soins d'une mère dévote. Cette femme pieuse et timorée considérait -le collège comme une abominable invention. L'enfant ne quitta pas -l'hôtel familial. Il y fut élevé dans le respect de Dieu et la crainte -des exercices corporels. Sa mère lui permit à grand'peine -l'équitation, et grâce aux vigoureuses remontrances de son oncle M. de -Bressier. En revanche, il eut le droit de lire tant qu'il voudrait. Et -quels livres! - -Vers douze ans, à l'âge où les vocations se trahissent, Henry s'éprit -d'un goût très vif pour la géographie. Comment? Pourquoi? On ne sut -jamais. Il se passionnait pour les récits de voyages. Et même, il ne -cachait pas son mépris pour les inventions de quelques romanciers à la -mode, qui conduisent leurs lecteurs dans des pays fantaisistes. Il -était bien de son siècle. Il n'aimait que la réalité. Il aimait aussi -les femmes! A seize ans, il prouvait ce goût irrésistible à l'une des -domestiques de sa mère. - -La mort de Mme de Guessaint le laissa de bonne heure maître de -lui-même. Une grande fortune, un nom honorable, une bonne position -dans le monde: il n'en faut pas davantage pour être heureux. M. de -Guessaint vivait à Paris comme les jeunes gens de son âge. Les -plaisirs ne lui manquaient pas, autant ceux qui s'achètent que ceux -qui se donnent. Il prenait les uns et les autres, et surtout des -femmes. Mais ses amis s'étonnaient qu'il ne fixât jamais son choix sur -une seule. Il aimait le sexe plus qu'il n'aimait la personne. Il ne -plaisait guère, du reste, à ses maîtresses d'une ou de plusieurs -nuits. L'une d'elles disait: «J'ai vu bien des êtres sensuels dans ma -vie. Jamais un seul qui fût comparable à Guessaint. Ce n'est pas un -homme passionné. C'est un satyre.» Ce ne sont pas là des propos bien -graves, dits par une femme quittée. Les amis d'Henry de Guessaint ne -lui reprochaient pas ses galanteries, les trouvant excusables. Ils lui -reprochaient sa plus grande qualité: le côté aventureux de son -caractère. Comme c'est ridicule d'aimer la géographie! - -Car les goûts de l'enfant devenaient de la passion chez le jeune -homme. Henry se faisait recevoir à la Société de géographie, à la -Société des études coloniales et maritimes, dans trois ou quatre -autres sociétés, aussi spéciales que savantes. Tout garçon de vingt -ans est plus ou moins amoureux de sa maîtresse. Les maîtresses de M. -de Guessaint étaient de toute sorte. En réalité, il ne restait fidèle -qu'à une seule: la Géographie. Ni beau ni laid, ni gras ni maigre, ni -pâle ni coloré, Henry entrait dans la catégorie de ces gens qu'on -estime toujours, mais qu'on ne remarque jamais. Il demeurait inaperçu. -S'il ouvrait la bouche, il ne disait pas un mot spirituel. Il est vrai -qu'il prononçait rarement une sottise. Avec ses cheveux châtains, son -front bas, ses lèvres sensuelles, ses yeux gros, bleus et myopes, sa -figure douce et renflée vers la mâchoire, il ressemblait assez bien à -un mouton. Cependant, les tempes, un peu bombées, accusaient de la -volonté. C'était bien toujours un mouton, mais un mouton entêté. Au -demeurant, assez généreux de nature, brave comme doit l'être un -homme, avec un vif penchant pour les aventures. Encore le goût de la -géographie qui se décelait dans cette partie de son caractère. Il -avouait franchement qu'il rêvait la gloire des illustres voyageurs. -Caillié, Burke, et Livingstone lui semblaient être les plus grands -hommes de l'humanité. Et quand son oncle le général lui disait en -plaisantant: - ---Eh bien, quel voyage comptes-tu faire? Par quelle découverte -rendras-tu ton nom fameux? As-tu un plan? Une idée? Raconte-moi tes -projets. - -Il répliquait avec gravité: - ---Parfaitement. J'ai un voyage tout arrêté dans ma tête. Un voyage qui -aura les plus grands résultats au point de vue financier et -humanitaire. - ---Ah! bah! mon neveu! Explique-moi ça; voyons. - ---Savez-vous combien de voyageurs sont allés jusqu'à Tombouctou? - ---Que diable! pourquoi veux-tu que je le sache? - ---Mon oncle, il y en a cinq. - ---Et tu voudrais être le sixième, gourmand? - ---Vous l'avez dit. - ---Comment t'y prendras-tu? Car je suppose que c'est un voyage très -difficile, puisque cinq hommes seulement ont pu l'accomplir? - ---Si difficile, qu'il me faudra dix ans pour le préparer. Je -commencerai d'abord par apprendre l'arabe et cinq ou six dialectes -africains; je resterai un an à l'extrémité sud de l'Algérie, pour -m'acclimater au soleil et aux sables; je m'habituerai à ne monter que -sur des chameaux; je ne mangerai que des dattes; je resterai le plus -longtemps possible sans boire; et enfin je me ferai mahométan. - ---Mahométan! Pour avoir un harem? Tu aimes tant les femmes! Et tu -t'imagines que je te donnerai ma fille? - ---Oh! mon oncle, je serais si heureux d'épouser Faustine, que, pour -elle, je renoncerais à la gloire d'aller à Tombouctou. - -Cette alliance devait-elle se conclure ou échouer? Pendant huit ans, -M. de Guessaint prépara son voyage. Quand il arrêtait un projet, rien -ne l'en pouvait détourner. Sa volonté native devenait de l'entêtement. -Il apprit l'arabe et les dialectes touaregs; il vécut trois mois à -Coléah avec deux juives et six mois à Khartoum avec plusieurs -Soudaniennes. Il poussa même jusqu'aux tentes chrétiennes du négus -Jean, où les négresses d'Éthiopie durent trouver de leur goût cet -Européen blond. Comme, un jour, sa cousine le plaisantait au retour -d'une de ses courses lointaines: - ---Ne riez pas, dit-il, vous êtes la seule créature capable de me faire -oublier Tombouctou. - ---Grand merci du madrigal! répliqua Faustine. - ---Mais c'est un vrai compliment! Vous ne connaissez pas Tombouctou. -C'est la ville du sable, la cité du rêve, la Babylone du désert. Un -fleuve, large comme une mer, baigne ses murailles inviolées, et les -longues caravanes de chameaux n'y conduisent jamais un seul chrétien. -Elle se dresse toute seule entre l'immensité du ciel et l'immensité du -Sahara. C'est vers elle que montent les désirs et les ambitions de -tous les peuples d'Afrique. Et le Touareg farouche aussi bien que le -Nomâ bestial prononcent le nom de Tombouctou avec le même -recueillement religieux avec lequel un Grec d'autrefois disait -«Delphes» ou «Olympie»! - ---Mais vous êtes un poète, mon cousin! s'écriait Faustine. C'est une -qualité que je ne vous connaissais pas! - -M. de Guessaint laissait dire, et continuait de penser à Tombouctou. -Combien d'autres ont fait des rêves moins intelligents et plus fous -que celui-là? - -Il attendait dans le petit salon du château de Chavry que le valet de -chambre lui apportât une réponse. Assis dans un fauteuil, la tête -penchée, Henry réfléchissait. Il était fort pâle. Par instants, il -poussait un soupir comme s'il éprouvait une cruelle souffrance qu'il -essayait en vain de cacher. - ---Mademoiselle va recevoir Monsieur, dit le domestique en -reparaissant. Si Monsieur veut déposer son pardessus, je vais avoir -l'honneur de le conduire. - -M. de Guessaint eut une hésitation. Il semblait gêné de se présenter -devant Faustine. Puis, tout à coup, prenant une résolution brusque. - ---C'est bien, éclairez-moi. Je vous suis. - ---Bonsoir, mon cousin, dit Faustine en le voyant entrer. Comme vous -venez tard! - ---Oui, je viens tard, en effet. C'est que... - -Il s'arrêta. Les mots s'étranglaient dans sa gorge. Faustine recula. - ---Que vous êtes pâle! Est-ce que?... Dieu!... Mon père!... - -Et elle attendait, livide, angoissée, les lèvres entr'ouvertes. - ---Oui... murmura-t-il, n'ayant ni la force d'en raconter davantage, ni -le courage de s'expliquer. - -Faustine comprenait! Elle comprenait, et elle restait immobile, -secouée de frissons convulsifs, l'oeil fixe. Son père, mort! Voilà ce -que signifiait la présence de son cousin et son inexplicable silence. -C'était comme un coup de massue que le destin lui assénait sur la -tête. Elle étouffait. Et elle ne faisait pas un geste, elle ne versait -pas une larme, elle ne jetait pas un cri. Son immobilité épouvantait. - ---Faustine! Faustine! s'écria Nelly en la serrant dans ses bras, en la -pressant sur son coeur, en la couvrant de baisers. - -Mlle de Bressier ne répondait rien. Son front, ses joues, ses lèvres, -ses mains se glaçaient. La vie se retirait de cette malheureuse -créature, soudainement meurtrie en plein coeur. Nelly la poussait -doucement vers un fauteuil. Faustine se laissait faire. Elle -s'asseyait docilement. Mais elle continuait à garder un silence -effrayant et farouche. A peine un léger tremblement des lèvres, comme -si elle se parlait tout bas à elle-même. M. de Guessaint et Nelly -s'épeuraient devant cette douleur concentrée, qui ne se répandait ni -par des larmes ni par des cris. Mlle Forestier s'agenouillait devant -son amie, et baisait ses mains qu'elle mouillait de pleurs. - ---Faustine! je t'en prie, je t'en supplie, parle-moi, réponds-moi! Tu -ne me vois donc pas? Tu ne m'entends donc pas? Je suis à tes genoux, -moi, Nelly, ta meilleure amie, ta soeur... O mon Dieu! est-ce qu'elle -va rester comme cela? - -Faustine baissa les yeux, ces yeux effroyablement fixes. Elle voyait -Nelly maintenant. Elle la regardait. Elle dit à voix haute: - ---Alors, mon père est mort... - -Et, brusquement, elle éclata en sanglots. - ---Ah! s'écria Nelly, Dieu merci! elle pleure. - -Elle pleurait, oh! elle pleurait toutes les larmes de son corps! Nelly -l'avait étendue sur la chaise longue; et là, Faustine sanglotait, -s'abandonnant à son désespoir, disant d'une voix entrecoupée: «Papa... -mon pauvre papa!...» Toute la soirée, elle resta ainsi, brisée, -vaincue. Nelly et M. de Guessaint se taisaient. Eux aussi aimaient -tendrement le général de Bressier; eux aussi souffraient de cette mort -brusque et cruelle. Mais leur douleur ne trouvait pas une plainte en -présence du navrement de la fille. Faustine avait une nature énergique -et forte. Le malheur pouvait la courber d'abord sous sa main d'acier. -Elle réagissait bientôt, prête à lutter contre le destin féroce. Tout -à coup, elle essuya ses larmes, et regardant M. de Guessaint en face: - ---Je désire ne rien ignorer, dit-elle. Puisque mon père a été tué à -l'ennemi, je veux savoir comment. - -Vainement, M. de Guessaint se défendait. Pourquoi donner à Faustine -cette émotion inutile? Chaque mot prononcé aviverait la torture de la -jeune fille. Chaque détail recueilli évoquerait pour elle de sinistres -visions. Mais il y avait de l'héroïsme dans cette fière créature. -Toute une race de soldats revivait en elle. Son âme vaillante ne -connaissait pas les ridicules terreurs. Si, un instant, elle pliait -écrasée, elle se redressait bientôt, plus énergique et plus hautaine. -Elle l'adorait, ce père, qu'une mort tragique lui ravissait. Il -l'avait élevée, elle, privée de sa mère dès le berceau. Il lui -suffisait de fermer les yeux pour revoir l'énergique soldat, penché -sur son petit lit, et la couvrant de son regard tendre. C'est de lui -qu'elle tenait ces premières phrases que balbutie une bouche -enfantine. C'est de lui qu'elle apprenait toutes les légendes -héroïques de l'armée africaine. Elle se souvenait du commandant de -Bressier, alors à la tête d'un bataillon du 1er zouaves, et revenant -de Constantine. Il racontait ses campagnes à la petite fille étonnée, -ravie et stupéfaite; et les razzias bruyantes, et la fuite désordonnée -des Arabes au burnous blanc; et les villages qui fumaient; et la -cantinière qu'on appelait «Mademoiselle maman»; et le désert jaune où -rôdaient les lions roux sous le soleil cuivré. Ou bien, devenu -colonel, il disait la triomphale entrée dans les rues de Milan, alors -que, par les fenêtres pavoisées de drapeaux, pleuvaient des bouquets, -des applaudissements et des sourires. Et puis encore, cette course à -travers la Chine, qui tenait à la fois de l'épopée et du rêve, quand, -avec une poignée de six mille pioupious, on attaquait un empire de -quatre cent millions d'hommes; le pont de Palikao, lorsque s'y -engouffraient les Tartares aux yeux bridés, agitant leurs bannières en -losange, où grimaçaient de noirs démons; et l'incendie du Palais -d'Été, et l'entrée dans Pékin, qui apparaissait subitement dans une -ceinture de murs crénelés, avec ses toits de tuiles vernissées, ses -palais jaunes, ses mandarins coiffés d'une plume de paon, racontant à -cette armée héroïque les secrets de l'Asie mystérieuse! - -Mort, l'homme qui accomplissait tant d'actions hardies ou sublimes, -qui ne marchandait au pays ni son temps, ni sa santé, ni sa vie. Mort -comme il rêvait de mourir: sur un champ de bataille. Au milieu des -balles qui sifflaient, au milieu des obus qui éclaboussaient le sol de -chair humaine, dans l'enivrement de la lutte et du devoir rempli. -Hélas! non point en face de l'étranger! En se battant contre des -Français, drapeau tricolore contre drapeau rouge, enfants de la même -famille se ruant les uns contre les autres. Eh bien, elle ne voulait -rien ignorer. C'était son devoir, à elle, de se faire conter la fin -de ce héros. Elle savait comment son père avait vécu: elle voulait -savoir comment son père était mort! - -Il fallut donc que M. de Guessaint parlât. Il arrivait droit de -Versailles. Deux heures auparavant, l'aide de camp même du général lui -avait raconté la catastrophe. Vers trois heures de l'après-midi, le -commandant du corps d'armée donnait l'ordre de faire avancer la -réserve. L'artillerie des communards fauchait des rangs entiers. Les -troupes hésitaient. Déjà un bataillon reculait en désordre, quand le -général lança son cheval au galop et cria: «En avant! en avant!»--Il -disparaissait un moment dans la fumée. Bientôt on le revoyait debout, -près de son cheval éventré par un éclat d'obus. Il courait pendant -quelques mètres entraînant ceux-là mêmes qui voulaient fuir, fascinés -à présent par le courage de leur chef. Tout à coup, il buttait contre -une pierre et tombait raide. Une balle lui avait troué le coeur. Son -officier d'ordonnance, aidé de deux soldats d'infanterie de marine, se -hâtait d'emporter le corps, au milieu des coups de fusil. Voilà tout. -L'histoire était simple et grande comme la vie même de ce soldat. - -M. de Guessaint attendait les ordres de sa cousine. On ne pouvait pas -déposer les restes du général dans le caveau de famille, au -Père-Lachaise. Où voulait-elle qu'ils fussent transportés? Faustine -réfléchissait. Elle consultait le mort pour connaître sa volonté. - ---Le service officiel devrait avoir lieu à Versailles, dit-elle. Mais -mon père a souvent exprimé son horreur pour ces pompes brillantes, où -l'émotion disparaît sous la banalité. Et puis, aujourd'hui, Versailles -n'est plus une ville. C'est une grande hôtellerie où tout le monde a -pris rendez-vous. Je désire qu'on apporte ici le cercueil de mon père. -Il y a une chapelle dans le château. C'est là qu'on dira la messe et -que nous prierons pour lui. - -Nelly s'effrayait des émotions nouvelles que cette funèbre cérémonie -éveillerait chez Faustine. Elle voulait qu'elle renonçât à cette idée. -Mais la jeune fille se révoltait: - ---Je fais ce que mon père ordonnerait qu'on fît s'il pouvait nous -dicter ses volontés. - -M. de Guessaint s'inclina. Il ne lui restait qu'à obéir à sa cousine. -Faustine était la maîtresse. - ---Est-ce que vous couchez au château? demanda-t-elle au jeune homme. - ---Non, ma cousine. Il faut que je retourne à Versailles et que je -transmette votre décision au commandant de la place. - ---Merci, mon cousin. Je n'oublierai pas que vous avez été de moitié -dans la plus grande douleur de ma vie. - -Elle lui serra la main, et M. de Guessaint sortit. - ---Si tu savais combien je suis malheureuse, murmura Faustine en -glissant dans les bras de Nelly. - -De nouveau, elle fondait en larmes, et son désespoir la ressaisissait, -plus intense et plus violent au souvenir de ce père qu'elle adorait. -Elle se coucha pour complaire à son amie. Mais pas un instant elle ne -put fermer l'oeil. Pauvre Étienne! comme il serait malheureux, lui -aussi. Faustine se retournait dans son lit, fiévreuse, répétant: -«Papa! oh! mon pauvre papa!» Elle ne s'endormit qu'au matin, brisée, -de ce sommeil lourd qui est moins le repos que l'anéantissement. -Lorsqu'elle s'éveilla, la matinée s'avançait déjà. La jeune fille ne -voyait ni le clair soleil qui se jouait entre les branches, ni les -gaietés rieuses du printemps. Elle n'entendait pas les cris vifs des -oiseaux qui voletaient en se poursuivant d'arbre en arbre. Une seule -pensée la tenait. Son père, qu'elle chérissait de toutes les forces de -son être, elle ne le verrait plus jamais jamais! Sa femme de chambre -lui dit que Mlle Nelly était venue plusieurs fois prendre de ses -nouvelles, et qu'elle l'attendait dans l'atelier. - ---Priez Mlle Forestier de m'excuser, répliqua Faustine, je la -rejoindrai dans un instant. - -Et elle descendit dans le cabinet de travail du général. M. de -Bressier aimait à se réfugier dans cette pièce large, aux tentures -sombres, où se trouvaient réunis quelques-uns des plus chers souvenirs -de sa vie aventureuse. A côté d'armes arabes, autrichiennes et -chinoises, entre les panoplies guerrières, étaient accrochés les -portraits de ses enfants et de sa femme. Au fond de la chambre se -dressait un bureau, acheté par lui à la vente du maréchal Bugeaud. Au -commencement de la guerre, il disait à Faustine: - ---Tiens, mon enfant, prends l'une des clefs de ce bureau, je garde -l'autre. Si je suis... hum!... s'il m'arrive malheur, je veux que tu -puisses ouvrir ce meuble. Tu y trouveras mon testament. - -Et vaillante, domptant sa souffrance, refoulant ses larmes, Faustine -venait exécuter les ordres de son père. Tout était dans un ordre -parfait. Quelques cartons, remplis de papiers mis à leur place, bien -étiquetés. Dans un tiroir, une enveloppe assez grande, où luisait un -cachet de cire rouge aux armes du général. On lisait ces trois mots: -«Pour mes enfants.» - -La jeune fille hésita un instant avant de briser le scel. Ce papier -ne lui appartenait pas, à elle seulement, mais aussi à Étienne. Elle -réfléchit que M. de Bressier, dans son testament, ordonnait peut-être -comment devait avoir lieu son service funèbre. Son devoir lui -commandait d'en prendre connaissance avant l'arrivée de son frère. -Puis, une telle tendresse unissait Étienne et Faustine, qu'entre eux -tout restait commun. A l'avance, elle savait qu'il l'approuverait. -Elle déchira l'enveloppe et elle lut. M. de Bressier désirait, en -effet, que son enterrement fût très simple. Autant que possible, il -souhaitait qu'on ne lui rendît pas les devoirs dus à un général de -division, grand officier de la Légion d'honneur. Que les plus chers -parmi ses compagnons d'armes assistassent à ses obsèques; qu'on ne -prononçât aucun discours; qu'on dît seulement une messe basse: voilà -tout ce que demandait cet homme de bien. Les prières de ceux qu'il -aimait lui suffisaient, pour saluer sa dépouille mortelle. - -Suivaient quelques lignes spécialement adressées à Faustine. Le -général ne donnait aucun ordre à sa fille. Pourtant, il la priait -d'épouser M. de Guessaint, le fils de sa soeur. Elle avait dix-sept -ans. Le métier des armes ne permettait pas à son frère de rester -longtemps auprès d'elle. Il lui fallait un mari. Et ce mari, son père -voulait le connaître à l'avance. Faustine laissa tomber le papier sur -la table du bureau; elle cacha une minute sa tête entre ses mains. -Puis, à voix haute, comme si elle parlait à un être invisible, mais -toujours présent, qui pouvait l'entendre et l'approuver: - ---Père, dit-elle, dans trois mois, je m'appellerai madame de -Guessaint. - -Elle reprit le testament. Il était assez long. Le général n'oubliait -personne; aucun de ceux qu'il chérissait. Par exemple, il léguait -douze cents francs de rente à un vieux sous-officier, légionnaire et -médaillé, qui habitait près de Pornic, sur une des terres de M. de -Bressier. Ce sous-officier avait été blessé naguère à côté de lui, en -lui sauvant la vie. Il pensait même à ses serviteurs, assurant -l'existence des plus pauvres. Chacun de ses amis recevait un souvenir. -Et dans le choix même de ces souvenirs, on retrouvait la bonté -vigilante du vieux soldat. Quant à sa fortune, elle formait -naturellement deux portions égales distribuées entre son fils et sa -fille. Le testament se terminait par deux lignes adressées à Étienne. -Deux lignes pleines de noblesse et de fierté, où le père disait au -fils: «Fais ce que j'ai fait. Conduis-toi comme je me suis conduit. -Aime la France comme je l'ai aimée!» - - - - -VII - - ---Je vous demande pardon de vous déranger, Mademoiselle. Il y a au -salon des amis de mon général. Ils arrivent de Versailles, conduits -par M. de Guessaint. - -Marius venait avertir sa maîtresse, qui s'oubliait à rêver dans le -cabinet de travail de son père. - ---Merci, mon ami. Je vais un instant dans ma chambre, et je descends. - -Si Faustine n'eût pas appartenu tout entière à ses souvenirs, elle -aurait été frappée par l'allure étrange de Marius. Ses dents -claquaient. Une pâleur verte rendait presque méconnaissable son visage -énergique. Par instants, il s'appuyait contre un meuble, comme s'il -allait tomber. C'est que maintenant il connaissait toute l'étendue du -désastre qui frappait la famille de Bressier: ce désastre que Faustine -ignorait encore. La veille, Marius trouvait déjà bien étrange -l'absence prolongée d'Étienne. En y réfléchissant, elle lui -apparaissait grosse de menaces. Il connaissait le capitaine; gai, bon -enfant: mais, avant tout, ponctuel dans le service et docile à ses -chefs. Comment admettre qu'un pareil officier, ayant quelques heures -de congé, s'en accordât le double? Pour aller voir son père au pont de -Courbevoie? Invraisemblable. Le général dirait tout de suite à son -fils: «Tu as une permission?» Non, Étienne courait un danger. - -Pendant toute la nuit, le soldat tournait et retournait la même idée -dans son cerveau, hanté par des terreurs folles. Au matin, il courait -à Versailles sans rien dire à personne. Coûte que coûte, il voulait -savoir la vérité. Il allait la connaître dans toute son horreur. -Couché de bonne heure, la veille, avant l'arrivée de M. de Guessaint, -le matin, il partait avant que personne fût levé. D'ailleurs, il ne -demeurait pas dans le château même. Il occupait ce petit pavillon de -garde où Nelly et Faustine l'avaient trouvé, lorsque Françoise gisait -dans le fossé, évanouie. En quittant le château, il ignorait donc la -mort de son général. Il l'apprit en arrivant à l'état-major de la -place. Le concierge, ancien sergent, vint droit à Marius. - ---Ah! comme je vous plains, mon camarade! - ---Quoi? qu'est-ce qu'il y a? - ---Vous ne savez donc pas? Votre maître?... - ---Le capitaine? - ---Hélas! tous les deux, mon pauvre vieux! - -Marius s'abattit comme un boeuf qu'on assomme. Six heures du matin -sonnaient à peine. Déjà, la cour s'emplissait d'officiers, -d'estafettes, de soldats qui allaient et venaient; tout le mouvement -d'une ville de guerre, quand l'ennemi est aux portes et qu'on se bat -tous les jours, et que toutes les nuits le danger recommence. On -savait déjà l'affreux malheur. Le général de Bressier tué à l'ennemi; -le capitaine de Bressier fusillé dans un bois. Le sergent transporta -Marius dans sa loge, et lui prodigua ses soins pour le rappeler à lui. -Au bout d'un quart d'heure, Marius ouvrait les yeux et on lui -racontait l'aventure tragique. La mort du père, d'abord, glorieusement -frappé d'une balle en pleine poitrine, quand il menait au feu ses -soldats hésitants et troublés. La mort du fils ensuite, cette fin -hideuse, dans un guet-apens. - -Une sentinelle, aux avant-postes, voyait tout à coup, au moment où le -soleil se levait, une ombre marcher vers elle. Le factionnaire -criait: «Qui vive!», puis il lâchait son coup de fusil. L'inconnu -prenait la fuite, poursuivi par une dizaine d'hommes. On le saisissait -bientôt. L'inconnu disait s'appeler Joseph Larcher. Il faisait partie -des troupes de la Commune. Interrogé, il racontait une histoire assez -étrange. D'après lui, une soixantaine de gardes nationaux se cachaient -dans les bois, à quelque distance de là. Ils tenaient prisonnier un -capitaine de hussards. Lui, Joseph Larcher, venait de la part de ses -camarades offrir un marché. Les communards respecteraient l'officier; -en échange, on leur promettrait la vie sauve. Le malheureux -entremêlait son récit d'interjections comiques, de phrases -entrecoupées, qui trahissaient une terreur bestiale. Non, il n'était -pas un méchant homme, mais un ouvrier ébéniste! Il aurait bien voulu -rester tranquille. Impossible. Avec ces bavards de l'Hôtel de ville, -il fallait marcher droit. On pouvait le croire sur parole. Ses -compagnons et lui ne demandaient qu'à ne pas être fusillés. On pouvait -bien ne pas les tuer, puisqu'ils rendaient leur captif vivant. - -Le capitaine qui commandait la grand'garde écoutait attentivement le -récit embrouillé et confus du garde national. Évidemment, cet homme ne -mentait pas. En tout cas, on pousserait une reconnaissance vers le -bois indiqué par Joseph Larcher. Demander à l'officier sa parole -d'honneur que ses compagnons auraient la vie sauve? L'ouvrier ébéniste -n'y pensait guère. Il ne songeait qu'à protéger la sienne. C'est ainsi -qu'une compagnie de ligne s'était mise en marche pour délivrer -Étienne. Que se passait-il ensuite? On ne savait pas. On supposait que -quelques soldats, oubliant la consigne, avaient tiré les premiers sur -les gardes nationaux. Ceux-ci, pris de peur, se croyant trahis, -avaient tué leur prisonnier, après l'avoir accablé de coups et criblé -d'outrages! Quand le capitaine du détachement de ligne fut maître du -bois, il trouva le corps d'Étienne de Bressier percé de balles, déjà -tuméfié. Le visage noir, meurtri par des coups de crosse, gardait une -expression de colère farouche. Exaspérés, les soldats massacrèrent -tout ce qui leur tomba sous la main. C'est à peine si quelques gardes -nationaux s'échappèrent, fuyant à droite et à gauche comme une volée -de perdreaux. - -Dès les premiers mots de ce récit lugubre, Marius s'était mis à -pleurer. Peu à peu, ses larmes s'arrêtèrent. Il serrait les poings -avec rage, ou levait les bras, dans une indicible colère, comme pour -menacer un ennemi lointain. Ce paysan, arraché par la conscription à -sa terre bourguignonne; ce fils des anciens serfs, dont le cerveau -étroit ne concevait aucune des idées de son temps; ce simple soldat, -devenu sous-officier après tant d'années de bonne conduite, après tant -d'actes de bravoure; cet enfant du peuple, enfin, subissait en ce -moment une impression bien étrange pour un être tel que lui. Il voyait -à jamais éteint ce nom de Bressier qui, à ses yeux, s'auréolait d'une -gloire lumineuse. - -Cependant, on connaissait à l'état-major les intentions de Mlle de -Bressier. On savait que le service du général aurait lieu au château -de Chavry. Ceux de ses compagnons d'armes qui se trouvaient à -Versailles, quelques-uns de ses amis, comptaient y assister. Restait -une question grave pour laquelle le commandant de la place, M. de -Rentz, dut prendre l'avis de M. de Guessaint. Fallait-il célébrer les -deux services en même temps? Ou convenait-il de cacher à Faustine -pendant quelques jours encore la mort de son frère aîné? M. de -Guessaint n'hésita pas. Il se rappelait le désespoir de la jeune -fille, désespoir d'autant plus violent qu'il restait plus concentré. -Lui apprendre qu'Étienne venait de succomber, lui aussi, ce serait la -briser: peut-être la tuer. - ---Que faire, alors? demanda M. de Rentz. Mlle de Bressier s'étonnera -de l'absence de son frère, en un pareil moment. - ---Nous mentirons, mon général. Et vous m'y aiderez. - ---Volontiers. Comment? - ---Vous comptez venir au château pour la messe? - ---Certainement. J'ai déjà donné les ordres. Je sais que mon pauvre -camarade n'aimait pas les enterrements officiels. Mais je veux au -moins que des soldats saluent le cercueil de ce soldat. Un bataillon -de ligne et un escadron d'artillerie sont en route pour Chavry. Le -corps sera transporté sur un affût de canon. - ---Ne pouvez-vous pas dire à ma cousine que vous avez donné hier une -mission au capitaine de Bressier? Je lui expliquerai qu'on n'a pas eu -le temps de le rappeler par télégraphe. - ---Parfaitement. - ---De cette façon, elle restera dans l'ignorance, au moins pendant une -semaine. Je l'habituerai peu à peu à ce malheur. Et quand il me sera -permis de le lui révéler, c'est qu'elle sera assez forte pour souffrir -encore. - ---Ne trouvera-t-elle pas cette fable bien invraisemblable? - ---Non, mon général. Les êtres très malheureux sont toujours très -crédules. - -Dans l'armée, on aimait beaucoup la famille de Bressier. Chacun connut -bientôt ce que décidaient le général de Rentz et M. de Guessaint. -Faustine ignorait et devait ignorer la mort de son frère. Quand Marius -dit à la jeune fille que plusieurs personnes arrivaient, les jardins -et le parc s'emplissaient déjà. Non seulement, les troupes commandées -occupaient la place qu'on leur assignait; mais encore des officiers, -des sous-officiers et des soldats ayant tous servi sous les ordres du -général. Les uniformes variés, aux couleurs violentes, se découpaient -nettement sur la verdure criarde des arbres et des pelouses. Les -lignards, placés sur trois rangs, occupaient les deux côtés de la -grande allée qui partait de la grille. Les officiers des autres armes, -des généraux, des colonels se massaient à la droite et à la gauche du -château. M. de Guessaint, ayant Nelly à son côté, recevait sur le -perron. Tout à coup, Faustine de Bressier parut, toute blanche sous le -long voile noir qui encadrait sa pâleur. On lisait tant de douleur sur -ce fier visage, tant de souffrance dans ces yeux éclatants qui ne -pouvaient plus pleurer, qu'un murmure d'émotion courut dans la foule. -Tout le monde se découvrit. On saluait la fille et la soeur de deux -soldats tombés pour la patrie. - -Brusquement, on entendit sur la route un ordre donné d'une voix brève. -Ce fut un piétinement de chevaux, le bruit sourd de caissons qui -roulent et un canon entra par la grille, lentement, portant sur son -affût un cercueil voilé par le drapeau tricolore. Derrière, des -artilleurs à cheval traînant d'autres canons qui tournaient vers la -campagne leurs gueules de bronze, ce jour-là muettes. Le général qui -commandait leva son épée. Alors, les clairons sonnèrent, les tambours -battirent aux champs. Et celui qui était mort en soldat eut des -funérailles de soldat. - -La messe fut très courte. Les assistants ne voulaient point devenir -importuns. Tout le monde sentait que Faustine désirait demeurer seule. -Les généraux, les officiers vinrent saluer, les uns après les autres, -la fille de leur compagnon d'armes. Une douleur sourde pesait sur ces -fronts. Le mensonge pieux qu'on faisait à la jeune fille assombrissait -toutes les consciences. M. de Rentz rougissait malgré lui en racontant -que, la veille, il avait envoyé le capitaine de Bressier à Niort pour -une remonte de chevaux. On souffrait, pour la malheureuse orpheline, -de ce malheur nouveau qui la frappait. Tout le monde gardait bien le -secret: mais tout le monde se sentait cruellement impressionné. - -Vers deux heures, le château redevenait solitaire. Faustine pria M. de -Guessaint de l'accompagner dans l'atelier. Et, comme Nelly -s'éloignait, son amie lui dit: - ---Je désire que tu restes. En l'absence de mon frère, c'est toi qui -représentes toute ma famille. N'es-tu pas ma soeur? - -Et lorsqu'ils furent réunis tous les trois, Mlle de Bressier lut à son -cousin le testament du général. - ---J'ai désiré que vous prissiez connaissance des dernières volontés de -mon père. J'ajoute que je suis décidée à les respecter. Je mentirais -en vous disant que je vous aime, Henry. Mais je suis toute prête à -vous aimer: je m'ignore moi-même. Mon père vous estimait. C'est assez -pour que j'aie un sentiment pareil au sien. Il désirait que vous -fussiez mon mari; sa volonté soit faite. - ---Ma cousine..., balbutia Henry. - -Faustine lui tendit la main. - ---Je vous promets d'être pour vous une femme fidèle. Au revoir, mon -cousin. Je vous prie de me laisser seule aujourd'hui. A l'avenir, -chaque fois qu'il vous plaira de venir chez moi, vous serez toujours -chez vous. - -M. de Guessaint aurait voulu exprimer sa reconnaissance d'une manière -éloquente. En réalité, il ne trouvait pas un mot. L'excès de son -bonheur l'étranglait; et, ne sachant que dire à Faustine avant de -partir, il sortit. - ---Alors, mon amie, tu es bien résolue? demanda Nelly. - ---Mon père le voulait, murmura Mlle de Bressier. - -Nelly poussa un soupir significatif. - ---Voilà qui est décidé. Tu t'appelleras madame de Guessaint. Ah! ce -n'est pas ce que je rêvais pour toi! - ---Moi aussi, j'espérais une autre existence, dit lentement Faustine. - -Elle essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux. - ---Ne jamais quitter mon père, ne point me marier, vivre auprès de cet -héroïque et fier soldat... Étienne est destiné à s'en aller toujours -au loin. Il n'aurait pu être comme moi, pour le général, un compagnon -toujours présent. Tu ne nous aurais pas abandonnés, Nelly. Ta gaieté -si franche et si jeune eût été le sourire de notre maison. Et mon père -eût vieilli avec nous deux: moi, sa fille; toi, presque sa fille... - -Nelly se jeta dans les bras de son amie: - ---Tu pleures encore, ma pauvre chérie. - ---Hélas! je ne pleurerai jamais assez celui que j'ai perdu! - ---Veux-tu me faire une promesse? - ---Laquelle? - ---C'est qu'il en sera désormais comme si ton père vivait toujours. Tu -vas avoir un mari. Pour lui, je ne serai qu'une étrangère. Il voudra -nous séparer. Les hommes ont des idées si bizarres! Jure-moi que tu -refuseras? Voilà bien des années que nous sommes comme deux soeurs. Je -désirerais que l'avenir fût pareil au passé. - -Faustine prit les mains de Nelly et la regarda tendrement. - ---C'était la volonté de mon père, dit-elle. Je respecterai celle-là, -comme j'ai respecté toutes les autres. Que je sois riche ou pauvre, je -ne t'abandonnerai pas. Ma maison sera toujours la tienne. Soeurs nous -avons été, soeurs nous resterons. - ---Tu me rends bien heureuse, ma chérie! - ---Qui sait? Ce sera toi peut-être qui voudras me quitter! Tu as seize -ans; tu es jolie, tu es riche. Tu aimeras et tu seras aimée. Alors, -fatalement, le destin brisera le lien qui nous unit. - -Le visage de Nelly devint grave. - ---Tu te trompes, Faustine. Je ne me marierai jamais. J'ai l'air de ne -pas beaucoup réfléchir. Au fond, je suis très sérieuse. Je suis -orpheline. Ma famille se compose d'une seule personne: toi. Pourquoi -voudrais-je m'en créer une autre? Je sais bien qu'à dix-sept ans, il -est un peu étrange de dire ce qu'on fera ou ce qu'on ne fera pas. Mais -toutes les deux, vois-tu, nous sommes au-dessus de notre âge. La -douleur nous a mûries. Nous avons subi des épreuves que les autres -jeunes filles ignorent toujours. Toi, tu n'oublieras pas cette -journée-ci. Elle t'enlève l'un des deux êtres que tu as le plus aimés. -Moi non plus, je ne l'oublierai pas: tu viens de me promettre que je -serai toujours ta soeur, et qu'on ne nous séparera jamais. - -De nouveau, elles s'embrassèrent longuement. A cette heure terrible de -sa vie, Faustine défaillante se ranimait en sentant près d'elle -l'ardente et sincère affection de Nelly. Quand on a perdu un être -aimé, il semble qu'un grand vide s'est creusé dans le coeur, et que -rien ne le comblera jamais. Mais la nature, éternellement jeune, a -quelquefois pitié des souffrances qu'elle impose. A côté d'une -tendresse disparue, elle fait renaître une tendresse nouvelle. - ---Puisque nous sommes soeurs, reprit Nelly, permets-moi d'être -l'aînée de temps en temps. Tu as besoin d'air et de soleil. Prends mon -bras, et viens avec moi dans le parc. - ---Je t'en prie... - ---Ne prie pas. C'est inutile. Je suis décidée à ne rien entendre. Si -tu restes dans l'atelier, ou si tu remontes dans ta chambre, tu vas -t'absorber dans tes rêveries; et tu souffriras, tu pleureras. - ---Tu veux... - ---Je veux que tu prennes de l'exercice; je veux que tu sortes avec -moi. Vois Odin: il rôde autour de l'atelier avec des airs pitoyables. -Il croit que nous l'oublions. - -L'après-midi était extrêmement doux. Le soleil se cachait derrière les -nuages. Une teinte un peu grise s'épandait sur les arbres et les -allées. Un temps délicieux pour une course à travers le parc. -Qu'importait le temps à Faustine? Elle obéissait à son amie. Mais elle -aurait voulu s'étendre et pleurer à son aise. C'est ce que Nelly ne -voulait pas, sachant qu'une douleur violente a besoin d'être -violemment secouée. Elle espérait distraire Faustine par sa causerie -toujours vive, toujours alerte. Les jeunes filles s'enfonçaient dans -les taillis sombres, suivant les sentiers sinueux qui s'enchevêtraient -les uns à travers les autres, précédées par Odin qui bondissait -auprès d'elles. Nelly revenait à son idée fixe. - ---Te marier! Sans doute je voulais que tu te mariasses. Mais je rêvais -pour toi un prince Charmant. Tu es à mes yeux l'idéal de la jeune -fille. Ne rougis pas, c'est complètement inutile! Je me disais que tu -épouserais un beau jeune homme, follement amoureux... - ---Nelly! - ---Ne me gronde pas. Ton pauvre père en a décidé autrement? Tout ce -qu'il a fait est bien fait. Car ne t'imagine point que je ne sente -pas, moi aussi, l'immensité de cette perte. Je suis seule au monde; et -si je possède une amie telle que toi, c'est qu'il m'a ouvert sa maison -comme il m'ouvrait ses bras. Aussi, ma tendresse pour toi est faite -pour moitié de reconnaissance. Je te parle du prince Charmant? C'est -que je te voudrais tous les bonheurs. Que ne donnerais-je pas pour -t'épargner une larme? - ---Ma chérie... - -Elles allaient, se tenant par la taille, et vraiment charmantes, ces -deux fines créatures. En les faisant presque pareilles l'une à -l'autre, la nature semblait avoir voulu rapprocher deux beautés -exquises. Faustine et Nelly marchaient depuis une demi-heure, quand -celle-ci dit tout à coup: - ---Es-tu sûre que nous ne nous sommes pas égarées? Ce parc est si grand -que j'ai toujours peur de me perdre. - ---Non, répliqua Mlle de Bressier. On ne peut pas se perdre avec Odin. -Vois: le saut de loup est à quelques pas. Il suffit de le suivre pour -arriver à la grille. - -Elles prenaient un nouveau sentier, quand le lévrier russe jeta un -aboiement prolongé. Un homme paraissait sur la route. Il sortait du -fossé, en se hissant avec les mains. Au lieu de se tenir debout, il -regardait à droite et à gauche, épiant d'un air inquiet. A la distance -où elles se trouvaient, les jeunes filles le voyaient mal. Cependant, -leur premier sentiment fut de la peur. Cet homme semblait être un -vagabond peu désireux de rencontrer quelqu'un. - ---A moi, Odin! dit Faustine d'une voix brève. - -Le lévrier bondit auprès de sa maîtresse. - ---Heureusement, le saut de loup nous protège, murmura Nelly. Car voilà -un individu qui ne promet rien de bon. - -En ce moment, elles arrivaient à la grille ouverte, et l'homme les -aperçut. Il se tenait debout au milieu de la route, les bras croisés, -avec un air de découragement profond. Tout à coup, il eut un geste -brusque, comme s'il prenait une résolution soudaine. Et, franchissant -la grille, il vint droit à Faustine. - - - - -VIII - - -Pendant l'attaque furieuse des soldats de ligne, Pierre s'était -défendu avec rage. La lutte n'avait pas été longue. Au bout d'une -demi-heure, un silence lourd planait sur le bois lugubre changé en -cimetière. Quelques hommes seulement avaient pu s'enfuir, et parmi -eux, le mari de Françoise. Les autres ne les poursuivaient pas. Avant -tout, ils voulaient retrouver le prisonnier encore vivant. - -Pendant tout l'après-midi, Pierre resta caché derrière un arbre, -accroupi sur le sol. Lorsque l'ombre descendit sur la plaine, il -avança la tête, regardant, épiant, guettant. Personne. Pas un être -suspect dans les voiles gris du crépuscule. Pour avoir sauvé sa vie, -il ne se trouvait pas hors de péril. Que faire? Où aller? Impossible -de rentrer dans Paris. S'il entreprenait de franchir la distance qui -le séparait des remparts, il rencontrerait fatalement les troupes des -assiégeants. Rebrousser chemin et remonter du côté de Versailles? -Impossible encore. Il portait sur le dos sa vareuse de garde national. -Le galérien qui fuyait naguère le bagne ignoble de Toulon, était -toujours trahi par son hideux uniforme de forçat. S'il frappait à la -porte du paysan, le paysan le chassait à coups de fourche. S'il -demandait asile au berger nomade, le berger lâchait son chien. Pas de -délivrance tant que le galérien évadé portait sur son dos la casaque -maudite. Le bagne lointain se collait encore à sa peau. De même pour -Pierre. On haïssait les communards. Il ôta sa vareuse et la jeta dans -un buisson avec son képi. Certes, on pouvait reconnaître encore la -bande rouge cousue au pantalon noir: mais à quelques pas, elle -ressemblait à la culotte d'un artilleur. D'ailleurs, il faisait -sombre. Il lui restait toute la nuit pour réfléchir. S'il pouvait -manger au moins, s'il pouvait boire! Son pain, ce pain qu'il avait -partagé avec le malheureux Étienne, il ne savait où le prendre -maintenant. Demander l'aumône? Dans ce costume? Folie! Il se livrerait -aussi sûrement que si, rencontrant un soldat, il lui disait: -«Arrête-moi!» Il ne pouvait cependant pas rôder toute la nuit comme -une bête fauve traquée par les chiens. Il ne savait seulement pas où -il se trouvait. Il fallait s'orienter d'abord. Sur la gauche -s'étendait un gros bourg. Çà et là des villas gracieuses, coquettement -posées des deux côtés de la route. Pierre frissonnait. Il devait -ressembler à un vagabond, avec son visage et ses mains noircis par la -poudre, avec sa mine hagarde et ses cheveux emmêlés. Cet homme -nu-tête, sale, farouche, ferait peur. Il se hasardait cependant et -poussait devant lui. Au bout de cinq cents mètres, il reconnut le -pays. Il était à Sèvres. Amertume du souvenir! Naguère, il était venu -se promener là, un dimanche, avec Françoise. Il voyait encore son -petit Jacques, riant de son bon rire d'enfant et se glissant dans les -blés pour y cueillir des bleuets et des coquelicots. Comme c'était -loin, ce bon temps-là! Tout à coup, Pierre s'arrêta. Une maison se -dressait vers la droite, d'apparence cossue, avec un bon air -tranquille: une maison de bourgeois parisiens, très calme. La lune qui -se levait dans le ciel paisible, jetait sa lueur blanche sur ce coin -de paysage banal et doux. Par la grille ouverte, Pierre voyait une -fillette assise sur un perron; elle jouait avec un chien. Elle tenait -un morceau de sucre dans la main et levait les doigts très haut. Le -chien sautait et l'enfant riait; elle baissait le sucre, elle -l'éloignait, et le chien poussait des aboiements plaintifs. Une jolie -mignonne n'ayant pas plus de douze ans, un peu grasse, avec des -cheveux blonds qui tombaient épais et bouclés sur son front et sur ses -joues. Brusquement, Pierre, franchit la grille et s'avança vers la -petite fille. En l'apercevant, elle se leva, et resta debout toute -droite. Deux fois, elle balbutia: - ---Monsieur... Monsieur... - -Dans sa peur, elle laissait retomber sa main. Le chien en profitait -pour manger le morceau de sucre. Pierre dit très vite, d'une voix -qu'il s'efforçait de rendre fort douce: - ---Mademoiselle... ne craignez rien... Mademoiselle... je ne suis pas -méchant... Je n'ai pas mangé depuis hier. Donnez-moi un morceau de -pain et un verre d'eau. - -Il parlait d'un ton si étrange, avec une telle expression de crainte -et de souffrance, que l'enfant se sentait toute remuée. Elle le -regardait, de ses grands yeux étonnés. Elle se demandait d'où sortait -subitement ce vagabond. Soudain, elle éclata de rire. - ---Vous avez de la chance tout de même! Maman et ma tante sont allées -se promener. La bonne cause avec le jardinier.... Et je ne sais pas -pourquoi, quand elle cause avec le jardinier, elle ne fait jamais -attention à rien. Attendez là une minute. Pourvu que maman ne rentre -pas, mon Dieu! Elle ne dirait pas grand'chose; mais c'est ma tante qui -crierait! - -Et toujours riant, enchantée sans doute de commettre une chose -défendue par sa tante, l'enfant disparut dans la maison. Elle revint -au bout de cinq minutes chargée de comestibles. Du pain, de la viande, -une bouteille de vin! Ses pauvres petits bras pliaient sous ce -fardeau. - ---Jamais vous ne pourrez emporter tout ça! s'écria-t-elle. Attendez, -je vais vous donner une serviette. - -Elle posait ses provisions sur le perron, et le chien gourmand les -flairait. Pierre la trouvait ravissante, cette enfant. Il aurait voulu -causer avec elle, la remercier. Mais cette mère et cette tante dont -parlait la petite l'épouvantaient. Certes, elles crieraient en -apercevant cet affreux bohémien dans leur maison. A la hâte, il mit -quelques provisions dans la serviette que la petite rapportait et fit -soigneusement un noeud solide. - ---Comment vous nommez-vous, mon enfant? dit-il. - ---Gabrielle; mais on m'appelle Gab! - ---Je ne vous oublierai jamais, allez! Je voudrais bien vous embrasser, -mais je suis si noir!... - -Pierre souriait en parlant ainsi. Pour la première fois depuis son -départ de Paris, depuis qu'il quittait sa femme et son fils, une lueur -de gaieté flambait dans ses yeux tristes. La petite riait toujours. - ---C'est ça qui m'est égal que vous soyez noir! Embrassez-moi tout de -même! Et ne m'oubliez pas. C'est promis! Gabrielle... Mais on -m'appelle Gab! Sauvez-vous vite. Maman et ma tante vont revenir. Et ma -tante serait dans une colère!... - -Jamais Pierre ne fit un repas si délicieux. Au pied d'un arbre, en -plein champ, il dévora les vivres que la charité d'une fillette lui -donnait. Quelle chance il avait eue! S'il rencontrait une enfant -craintive au lieu d'un petit être courageux et bon, on le saisissait, -on le conduisait à Versailles, on le jetait dans les cachots où -gisaient les fédérés captifs. Et il ne revoyait jamais ni Jacques ni -Françoise. Il fallait maintenant trouver un abri pour la nuit. Rien de -plus simple. Il suffisait de se jeter dans un bouquet de bois. Quand -les arbres dressèrent au-dessus de sa tête leurs branches lourdes, le -malheureux fut envahi par un profond bien-être. L'espérance lui -revenait. Une bonne fée semblait le protéger. Il échappait à tant de -périls! La bataille, d'abord, et cette halte sinistre dans le bois; -puis le combat enragé, lorsque les soldats de ligne attaquaient; -enfin, ce cher petit ange qui surgissait tout à coup pour lui venir en -aide lorsqu'il allait désespérer. Il murmurait son nom avec un -attendrissement particulier, et il revoyait le visage de cette jolie -Gab, gracieuse et mignonne, dans l'encadrement de ses cheveux blonds. -Un calme délicieux le gagnait. Il fermait les yeux, bercé déjà par les -premières caresses du sommeil. Enfin, il s'endormit profondément. -Au-dessus de lui, souriait le grand ciel troué d'étoiles. - -Quand il s'éveilla, des maraîchers passaient sur la route. Ses -angoisses renaissaient avec le jour. Peu importait qu'on le prît pour -un vagabond. Mais la bande rouge de son pantalon révélait à tout le -monde un fédéré fugitif. Il resta dans son abri pendant de longues -heures. Il avait ménagé ses provisions, la veille; il put déjeuner -assez solidement. En ce moment, l'horloge d'une église lointaine sonna -douze fois. De nouveau Pierre agitait ce problème: «Que faire?» Quand -l'espérance est entrée dans un coeur, elle y reste obstinément. Le -souvenir de Gab le consolait et le soutenait. Après tout, il y a des -êtres bons et généreux, qui aident le pauvre monde. Il trouverait -peut-être un asile dans une maison. Qui sait s'il n'arriverait pas à -s'embaucher comme garçon d'écurie, dans une ferme? Il se serait bien -hasardé sur la route, mais des soldats défilaient fréquemment par -petites troupes. Il préférait attendre que le soir revînt. -L'après-midi s'écoula; il demeura immobile. Enfin, vers cinq heures, -il se risqua. Un champ de betteraves s'étalait devant lui. Il suivit -un des sillons, et gagna la route qu'il apercevait de loin. Il la -traversa et entra dans le champ voisin. Il marchait, il marchait -toujours, sans se lasser, rompu à la fatigue, décidé à tout faire pour -sauver sa vie, cette vie nécessaire aux deux êtres qu'il aimait -passionnément. Depuis un quart d'heure il suivait un petit sentier, -quand il s'arrêta brusquement. Une dizaine de soldats de ligne -venaient droit à lui. Le plus simple eût été de continuer son chemin, -sans témoigner aucune crainte, et de passer tranquillement à côté de -ces hommes. Mais, depuis vingt-quatre heures, Pierre était hanté par -des visions funèbres. Tout ce qui portait un pantalon rouge lui -causait une épouvante nerveuse. Il prit la fuite, comme un lièvre qui -détale devant les chiens. Les soldats, d'abord étonnés, en voyant cet -homme qui se sauvait à leur approche, sans raison ni motifs, coururent -après lui, criant: «Arrêtez-le! arrêtez-le!» Mais la terreur donnait -des ailes au fugitif. Bientôt, il prit une avance considérable. Il -franchissait les halliers; il sautait par-dessus les buissons; il -enjambait les fossés. Enfin, il arriva sur une autre route. Devant -lui, un parc énorme, aux profondeurs sombres, protégé par un large -saut de loup. Il le suivit pendant quelques minutes et arriva devant -une grille. Soudain il aperçut Faustine et Nelly. Il n'en pouvait -plus. Ses dents claquaient. Il voyait trouble; ses tempes battaient -avec force, et son coeur l'étouffait, sautant dans sa poitrine. Alors -il se croisa les bras, anxieux, hésitant. Puis il réfléchit que la -pitié de ces jeunes filles pouvait seule le sauver encore. Et il alla -droit vers elles, décidé à tout leur dire, à implorer leur secours, -songeant que des femmes, jeunes comme celles-là, seraient moins -cruelles que le destin. Nelly tremblait, serrée contre son amie, un -peu rassurée par la présence d'Odin, qui montrait les dents. Faustine -attendait le vagabond, le front haut, très calme. - ---Que voulez-vous? Que demandez-vous? dit-elle d'une voix brève. - ---Mademoiselle... Mademoiselle... je suis perdu, sauvez-moi. - ---Pourquoi êtes-vous perdu? Qui êtes-vous? - ---Oh! laissez-moi entrer... Cachez-moi. Je vous dirai tout. Je suis un -honnête homme. J'ai une femme, j'ai un fils. Si on me tue, on les -tuera du même coup. - -Faustine contemplait cet inconnu qui invoquait sa pitié, qui implorait -sa protection. Ses yeux étaient doux, clairs, loyaux; elle songea -qu'étant malheureuse elle devait tendre la main à tous les malheureux. - ---Entrez, dit-elle simplement. - -Puis, lorsque Pierre eut pénétré dans l'allée, elle ferma la grille et -conduisit le fugitif dans un bosquet. - ---Vous avez couru longtemps, reprit-elle; vous n'en pouvez plus. -Asseyez-vous sur ce banc et reposez-vous. - -Pierre joignait les mains, il la contemplait comme s'il eût adoré une -madone. - ---Mademoiselle... ah! Mademoiselle..., murmura-t-il. - ---Ne parlez pas, vous êtes trop essoufflé. Vous me direz tout à -l'heure ce que vous voudrez me dire. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de -savoir qui vous êtes, ce que vous avez fait, d'où vous venez. On vous -poursuit, je vous donne asile. Voilà tout. - -Nelly, d'abord effarouchée, se tenait derrière Faustine. Elle se -rassurait maintenant; et, curieusement, elle se rapprochait de Pierre -Rosny. - ---Tu as raison, dit-elle avec vivacité, ce n'est pas un voleur! - -Pierre pâlit. - ---Un voleur, moi! - ---Va au château, continua Faustine, et dis à Marius de venir. - ---Comment! tu veux rester seule, avec... avec...? - -Et ne sachant de quel nom appeler Pierre, elle le désignait d'un geste -gêné, assez comique. - ---Fais ce que je t'ai demandé, poursuivit Mlle de Bressier, très -doucement, mais avec l'imperceptible nuance d'autorité qu'elle mettait -dans ses paroles quand elle voulait être obéie. - -Nelly s'éloigna, tournant de temps en temps la tête pour voir ce qui -se passait. On l'eût profondément étonnée en lui apprenant que ce -fugitif, ce vagabond, cet être dépenaillé, était le mari de la jeune -femme qu'elle trouvait trois jours auparavant gisant dans le saut de -loup. La vie a de ces coïncidences bizarres: par quel caprice du sort -la femme et le mari venaient-ils, en si peu de temps, échouer l'un -après l'autre dans le même endroit? - -Pierre regardait toujours Faustine. Il eût voulu tout lui dire, lui -prouver que sa charité ne sauvait pas un être indigne. Mais la jeune -fille ne lui permettait pas d'ouvrir la bouche. Elle se sentait prise -de pitié pour ce malheureux que le destin lui envoyait, en ce jour qui -comptait comme le plus malheureux de tous ses jours. Elle se trouvait -en cet état d'âme où l'on a le besoin de faire du bien à quelqu'un. Si -un oiseau, battu par la pluie et chassé par le vent était venu frapper -contre ses vitres, elle eût ouvert sa fenêtre et recueilli le fugitif -ailé. Pourquoi repousserait-elle cet homme qui heurtait à sa porte et -lui criait pitié? - -Une seule question se posait devant son esprit, pendant que Pierre -assis sur le banc, reprenait lentement des forces. D'où venait cet -inconnu? Pourquoi le poursuivait-on? - -Elle l'examina plus attentivement et comprit. C'était un garde -national, un prisonnier qui s'évadait, sans doute. Elle le -reconnaissait à cette large bande rouge du pantalon noir. Eh bien, -soit! Elle, la fille d'un homme tué par la balle d'un fédéré, elle -recevrait ce fédéré; elle le protégerait; elle lui donnerait asile. -Est-ce que ce père tant aimé ne lui racontait pas jadis qu'il -recueillait souvent sous sa tente algérienne les Arabes fugitifs? Le -hasard la mettait en face d'un de ces hommes dont la révolte venait de -tuer l'être qu'elle adorait? Elle paierait sa dette envers une -mémoire respectée en couvrant l'inconnu de sa protection. - -Nelly reparaissait déjà, mais seule. - ---Et Marius? demanda Faustine. - ---Impossible de le trouver. - ---Alors, nous nous passerons de lui. - ---Passons-nous de Marius, je le veux bien, répliqua Nelly, tout à fait -rassurée maintenant. - ---Monsieur que tu vois là est un garde national de l'armée de Paris, -continua Faustine. - ---Un communard! - ---Il ne me l'a pas dit. Ce n'est pas bien difficile à deviner. Il -s'agit de le sauver. - -Pierre se leva. - ---Vous êtes bonne comme Dieu, Mademoiselle, dit-il avec gravité. - ---Je ne veux rien savoir, Monsieur. Vos idées ne sont pas les miennes, -et, sans doute, vos actions ne m'inspireraient que de l'horreur. Mais -je ne veux pas que le jour où j'ai enterré mon père, un homme ait -vainement tendu la main vers moi. Ne me remerciez point. Ce que je -fais n'est pas pour vous. C'est pour lui. Il a usé sa vie à commettre -de nobles actions: je désire que, lui mort, sa mémoire protège encore -ses ennemis. Votre visage et vos mains sont noires de poudre. -Lavez-les dans ce bassin, là-bas, sous ces arbres. Si vous entriez -dans ma maison, un de mes domestiques pourrait vous voir et les -commérages sont à craindre. Faites vite. Nous n'avons pas de temps à -perdre. - -Faustine parlait avec une autorité douce, mais ferme. Pierre salua et -obéit. Un bassin était creusé dans l'encadrement des massifs. Le -fugitif y effacerait aisément les stigmates noirâtres qui le -dénonçaient à tout le monde. Pendant ce temps, Faustine revenue dans -l'allée avec Nelly, exposait son plan à Mlle Forestier. Nelly se -chargerait de détourner l'attention des domestiques. Elle, Faustine, -monterait dans l'appartement d'Étienne, où se trouvait la garde-robe -du jeune homme. Elle y prendrait un costume qu'elle donnerait au garde -national. Quand il aurait changé de vêtements, on ne pourrait plus -reconnaître le fédéré sous le veston bourgeois. Quelques billets de -cent francs lui permettraient de s'enfuir aisément. Que deviendrait-il -ensuite? Faustine n'avait pas à se le demander. La bonne action serait -accomplie. Elle serait quitte envers sa conscience, quitte envers la -mémoire de son père. - ---Ainsi, tu sauves un de ces misérables qui ont tué le général! dit -Nelly. - ---Ils l'ont tué sur le champ de bataille. - ---Mais sans eux... - ---Sans eux, je ne serais pas orpheline; c'est vrai. Que veux-tu? j'ai -été élevée dans ces idées-là. Un vaincu est sacré. - -A ce moment des cris éclatèrent sur la route. - ---Qu'est-ce donc? dit Faustine en tournant la tête. - ---Je vois des chasseurs à pied, des pantalons rouges, répliqua Nelly; -ils sont guidés par un capitaine. Tiens! ils viennent du côté de la -grille... Regarde donc, Faustine. - - - - -IX - - -Lorsqu'un homme se sauve, l'idée première de ceux qui le rencontrent -est de lui courir sus. Pur instinct de la créature humaine. Un lièvre -qui détale à travers champs entraîne après lui une meute de paysans -avides; le chat qui galope, tête basse à travers les rues, est -poursuivi par trente gamins hurlant et piaillant. Les premiers soldats -qui virent Pierre Rosny, avec ses allures de fou, essayèrent de le -prendre. Ce fut d'abord une chasse mal réglée, faite au hasard. Puis, -ces premiers soldats en rencontrèrent d'autres; et alors, la battue -s'organisa. Les lignards mettaient de l'ordre dans ce désordre. Quel -était cet homme qui fuyait en plein jour? Nul ne le savait. Mais une -légende se créa tout de suite: ils se racontaient les uns aux autres -l'histoire d'un communard évadé la veille des prisons de Versailles. -C'est ainsi qu'un capitaine de chasseurs, qui se rendait au -Mont-Valérien, se mêla de la poursuite. Mais Pierre courait vite. -Bientôt on le perdit de vue. Où se cachait-il? On ne pouvait admettre -qu'il eût trouvé un asile dans une des maisons bâties le long de la -route. Brusquement, on l'aperçut bien loin au milieu d'un champ. Il -s'agissait de couper la retraite au fugitif, qui se dressait là-bas, -ainsi qu'un point noir sur la route grise. Brusquement, il disparut, -comme si, tout à coup, il s'enfonçait dans un abîme. - ---Ah çà! qu'est-il devenu? murmura l'officier. - -Le capitaine Maubert avait à peine vingt-cinq ans. Il adorait son -métier. Maigre, bien pris dans sa petite taille, blond, avec des yeux -gris où luisait une énergie intelligente, il comptait, à Saint-Cyr, -parmi les meilleurs de sa promotion. Au début de la guerre, il partait -plein d'enthousiasme, comme tant d'autres. Au bout de quelques -semaines, il voyait qu'il fallait en rabattre. Assez d'officiers -casse-cou qui ne savent rien, et possèdent l'unique mérite de bien -risquer leur vie. L'avenir appartenait aux travailleurs. Louis Maubert -ne perdit pas de temps. Là-bas, à Memel, où on l'envoya prisonnier, il -se mit à la besogne. Courageusement, il recommença son instruction -militaire. Revenu, comme tant d'autres, pour arracher Paris à la -révolte, il ne dérageait pas, selon sa violente expression. - ---Quelles brutes! disait-il quelquefois. Non, mais comprend-on ça! Une -guerre civile, en présence de l'ennemi! Renverser la colonne Vendôme, -quand l'Allemand est à Saint-Denis! Non seulement ils sont criminels, -mais ils sont bêtes! Ah! je plains ceux qui me tomberont sous la main! -Je les fusille comme des chiens enragés! - -Et il guerroyait comme un furieux depuis le commencement d'avril. Son -bataillon appartenait à la division Bressier, et le général le citait -souvent comme un bon officier, plein d'avenir. - ---Qu'est-ce qu'ils ont donc à courir comme ça? dit Louis Maubert en -voyant les pantalons rouges qui poursuivaient Pierre. - ---Un communard échappé! mon capitaine. - ---Ah! bien, j'en suis! - -Et il interrompit net la marche de ses hommes, leur ordonnant d'aider -leurs compagnons à saisir le fugitif. Quand Pierre disparut, il resta -interdit, tout penaud. - -Que le fédéré fût entré dans une maison, c'était impossible. A gauche, -s'étendaient des champs, ras et pelés, où tout être vivant, homme et -bête, eût été vite aperçu. A droite, s'étalaient les massifs profonds -du parc de Chavry. De temps à autre, par une avenue, on apercevait le -château qui se dressait au loin, au milieu des arbres. - ---Ce n'est pas là, pourtant, qu'il s'est caché, dit tout haut le -capitaine. Enfin, nous verrons bien. - -Accompagné de ses hommes, il suivait le saut de loup depuis un quart -d'heure environ, quand la grille apparut. L'allée tournait sur -elle-même. Le capitaine ne voyait pas les jeunes filles. Après tout, -on entrerait tout de même. Le propriétaire du château excuserait cette -invasion un peu brusque. En temps de guerre tout est permis. D'une -voix brève, le capitaine commanda: - ---Ouvrez la grille! - -Faustine entendait. Elle fit quelques pas, et l'officier l'aperçut. M. -Maubert s'avança vers elle, le képi à la main. - ---Excusez-moi, Mademoiselle, j'ignorais que vous fussiez là. - ---Je vous excuse, Monsieur. - ---Nous cherchons un fédéré qui s'est évadé des prisons de Versailles. -On le suppose, du moins. - ---Et vous croyez qu'il s'est caché dans mon parc? - ---Je le crois, oui, Mademoiselle. Voulez-vous me permettre d'entrer -avec mes hommes? - ---Je vous permets d'entrer monsieur, mais seul. Je suis la fille du -général de Bressier. Un officier français sera toujours le bienvenu -chez moi. - ---Vous êtes mademoiselle de Bressier? Oh! comme je vous plains! - -Ce fut dit avec une telle expression, que Faustine se sentit remuée. -Elle ouvrit la petite porte ouvragée, à côté de la grille, et M. -Maubert pénétra dans l'allée. - ---Vous connaissiez mon père, Monsieur? - ---J'avais l'honneur de servir sous ses ordres, Mademoiselle. - -D'un mouvement instinctif, plein de noblesse et de gracieuseté, -Faustine lui tendit la main. Ce jeune homme connaissait son père! Il -cessait d'être un inconnu et devenait presque un ami. - ---Si vous saviez combien je vous plains, combien tous nos camarades -auraient voulu vous exprimer leur respectueuse pitié! Certes, la mort -du général a été un rude coup pour vous. Mais enfin, il est tombé face -à l'ennemi, sur le champ de bataille, en ramenant ses soldats au feu. -Il est mort, comme c'est notre rêve à tous de mourir! Tandis -qu'Étienne... - -Faustine ne disait pas un mot. Elle restait droite, privée de souffle, -comme si le sang affluait brusquement à son coeur. - ---J'étais le camarade de votre frère, reprit le capitaine. Nous sommes -de la même promotion, à Saint-Cyr. Et quelle brillante nature! Quel -être charmant, généreux et bon! - ---Étienne est mort! balbutia Faustine. - -Elle restait là, toujours immobile, écoutant cet étranger qui lui -révélait l'épouvantable mystère. Elle écoutait, blanche, secouée de -frissons, se demandant ce qu'elle allait apprendre, et pourquoi tout -le monde s'ingéniait à lui mentir. - ---Pauvre Étienne! Nous sommes revenus ensemble de captivité. Ah! il ne -croyait pas que la mort fût si proche de lui. Oui, je me rappelle -maintenant... Il me parlait de sa soeur, sa petite soeur qu'il -adorait, qu'il aurait tant de plaisir à revoir. Et il a fallu qu'on -l'assassinât lâchement, lui si brave, lui qui ne reculait jamais! - ---Étienne est mort! murmura-t-elle pour la seconde fois. - -Il n'y avait pas une larme dans ses yeux. Une colère farouche la -saisissait. Son frère après son père! Ah! c'était trop! Elle éprouvait -un atroce besoin de se venger, de se venger de ces êtres maudits qui -lui arrachaient tous ceux qu'elle aimait! - ---J'aurais voulu que vous entendissiez ce qu'on a dit d'Étienne, -Mademoiselle, lorsqu'on nous a raconté son horrible fin. Les -officiers de mon bataillon n'ont poussé qu'un cri. Ah! on les -massacrait, les capitaines de hussards qui se sont battus contre les -Allemands! Eh bien, on traiterait comme des chiens tous les communards -qu'on prendrait. Ce n'est plus la guerre, ces horreurs-là! C'est de la -barbarie, de la férocité. Aussi, je plains ceux qu'on a fait -prisonniers, depuis l'aventure du bois. Il n'en est pas resté -grand'chose! Mais je vous demande pardon. Je renouvelle toutes vos -douleurs avec mes paroles. - -Faustine lui saisit les poignets de ses petites mains nerveuses, -devenues flexibles et dures comme de l'acier. - ---Mais vous ne voyez donc pas que je ne sais rien! - -Une telle flamme luisait dans ses yeux que le capitaine Maubert -frissonna. - ---Mademoiselle... - ---Non! je ne sais rien! On me cachait la mort de mon frère; on me -prenait pour une femmelette, sans doute! Étienne est mort! Où? Quand? -Comment? Dites-moi tout! - ---Mademoiselle... - ---Vous voyez bien que je ne suis pas une femme comme les autres, moi! -Je ne pousse pas des cris et je ne me trouve pas mal. Je veux -connaître la vérité tout entière! tout entière, vous entendez? J'ai -donné au pays mon père et mon frère; j'ai bien le droit d'exiger qu'on -ne me cache rien! Vous me dites qu'Étienne est mort? Je l'ignorais. Je -veux savoir comment on me l'a tué. Parlez! mais parlez donc! - -Une douleur vengeresse transfigurait son visage. Nelly, accourue dès -les premiers mots, était tombée à genoux, sur le sable, au coin de -l'allée. Elle sanglotait. Au contraire, pas une larme ne coulait sur -la figure livide de Faustine. De courts frissons la secouaient. Mais -elle restait droite, la tête haute, avec une allure de colère -implacable. Le capitaine Maubert regrettait d'avoir parlé. Cette -superbe créature l'épouvantait, avec sa souffrance furieuse, faite de -passion et de délire. En dehors de la grille, les soldats entendaient; -et ils se parlaient bas, échangeant des commentaires exaspérés. Pas un -qui, en cet instant, ne se fût fait tuer pour cette noble fille, dont -le père et le frère succombaient presque à la même heure. Le capitaine -Maubert dit tout ce qu'il savait. Après la grande bataille livrée par -les fédérés, une soixantaine de fugitifs se cachaient dans les bois. -Le capitaine de Bressier tombait entre leurs mains. Et après avoir -cerné les gardes nationaux, après s'être rendu maître du poste qu'ils -occupaient, on trouvait Étienne mort, le corps troué de balles. Mais -quel martyre, grand Dieu! avait dû subir le malheureux. Le corps était -tout noir, meurtri de coups de crosse... - ---Assez! assez... balbutia Faustine. - -Elle ne pouvait pas en entendre davantage. Elle défaillait. Un -instant, elle cacha sa figure pâle entre ses mains; malgré elle, sa -pensée surexcitée évoquait un épouvantable spectacle. Elle voyait -Étienne livré aux mains de ces hommes; elle voyait ces êtres, furieux -de leur mort prochaine, se ruant sur lui, labourant son corps de coups -de crosse, lui crachant au visage. Son frère, si bon, si noble, si -généreux, abandonné à des brutes qui s'exerçaient à le torturer! Et -elle recueillait chez elle un de ces bandits! Et, grisée par des idées -absurdement chevaleresques, elle donnait asile à l'un de ces -meurtriers! Sa douleur délirait. Elle ne savait plus ce qu'elle -disait; elle ne savait plus ce qu'elle faisait. Violemment, elle alla -droit à la grille, et l'ouvrit toute grande. - ---Entrez! dit-elle. Celui que vous cherchez est ici! - -Les soldats se ruèrent dans l'allée. Déjà, quelques-uns se jetaient -dans les massifs, pour fouiller à droite et à gauche, lorsque Pierre -Rosny parut. Il était fort pâle; mais calme et résolu. En le voyant, -Faustine oublia sa colère. Elle ne comprit qu'une chose: c'est qu'elle -livrait à la mort une créature humaine. Elle fit un mouvement pour se -jeter devant lui. Mais Pierre étendit la main. - ---J'ai entendu, Mademoiselle. Je vous pardonne. Seulement, vous vous -trompez. J'ai tout fait pour protéger votre frère. Je suis un soldat, -non pas un assassin. - -Cet homme ne mentait pas. Il suffisait de le regarder, de l'entendre. -Il avait tout fait pour protéger Étienne! Faustine s'élança vers le -capitaine. - ---Ah! sauvez-le! cria-t-elle. - -Trop tard. Impossible maintenant de maîtriser les soldats exaspérés. -Ils tenaient enfin cet enragé qui les harassait depuis si longtemps. -Et puis, cet homme faisait partie de ceux qui se cachaient dans le -bois. Lui-même l'avouait. Avant même que Louis Maubert eût donné un -ordre, on saisissait Pierre Rosny; on le traînait sur la route. - ---Sauvez-le! sauvez-le! sauvez-le! disait Faustine en se tordant les -mains. - -Louis Maubert se précipita. Serrées l'une contre l'autre, les jeunes -filles attendaient, muettes, n'osant pas prononcer un mot. Non, cet -homme ne mentait pas. On lisait sur son visage de l'énergie et de la -volonté. Ne disait-il pas qu'il avait protégé Étienne? Elles -attendaient. La discipline serait-elle plus forte que la fureur? Le -capitaine dompterait-il la colère de ses soldats? A cette époque, les -rages s'entre-croisaient mortellement. Dans les deux camps, on se -haïssait. Et Faustine, qui pleurait son père, qui pleurait son frère; -Faustine, si cruellement frappée depuis trois jours, eût tout fait -pour sauver celui qu'elle venait de livrer. Tout à coup, une fusillade -éclata, crépitante et sinistre. - ---Ah! malheureuse!... s'écria la jeune fille. - -Et elle tomba raide. - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - - - -I - - ---Madame n'est pas encore sortie? dit-elle. - ---Non, Madame. - ---Vous l'avertirez que j'attends ici. Si elle le désire, je monterai. - -Le valet de chambre s'éloigna; et Nelly s'assit dans un grand fauteuil -bas, le voile à demi relevé, plus jolie encore à vingt-sept ans -qu'autrefois, à dix-sept. Elle regardait vaguement, à droite et à -gauche, les meubles et les tableaux qui peuplaient la silencieuse -solitude du salon. M. et Mme de Guessaint habitaient à Paris un vaste -hôtel, dans l'avenue Kléber. Au rez-de-chaussée, les salons, la salle -à manger, où se retrouvaient les goûts rares d'une artiste telle que -Faustine; au premier, les appartements; et plus haut, l'atelier que la -jeune femme s'était fait installer, en souvenir de l'atelier de -Chavry. - -Le valet de chambre reparut. - ---Madame est encore dans son boudoir. Elle prie madame Percier de -vouloir bien monter. - -Faustine eut un cri de joie en voyant son amie. - ---C'est une bonne surprise. Je devais aller te prendre et je ne -t'attendais pas. - ---Tu ne serais venue qu'à trois heures, et je me sentais tout agacée. -Pense donc! M. Percier, daignant se rappeler que ma fête tombait -demain, 20 mars 1881!... Il voulait me donner un bracelet. - ---Il n'a pas dû insister beaucoup, répliqua Faustine en souriant. Il -n'aura pas osé. Je t'assure que tu intimides ton mari! Alors, il est -parti pour la Bourse? - ---Oui. - ---En emportant le bracelet? - ---Oui. - ---Pauvre homme! - ---Ne le plains pas. L'emploi est tout trouvé. Il le donnera à Mlle -Aurélie. - ---Jalouse! - ---Jalouse? non pas. - ---Tu mens! - ---Nullement. J'ai une véritable reconnaissance pour cette jeune -personne. Elle fait justement... toutes les choses qui m'ennuient. - ---Qui t'ennuient... aujourd'hui! - ---Aujourd'hui, soit, répliqua-t-elle, en rougissant un peu. Je ne suis -Mme Percier... que le jour, moi. Or, mon mari part le matin pour son -bureau, à huit heures et demie. On est un agent de change sérieux ou -on ne l'est pas. Il a le bon goût de ne pas pénétrer dans ma chambre. -A onze heures et quart, il rentre pour déjeuner. C'est le moment des -intimités tendres. Trente minutes de tête-à-tête! Il mange sa -côtelette, il me parle du cours probable de la Bourse, et il m'offre -un bracelet, comme aujourd'hui. Je ne le revois plus que le soir à -sept heures. Nous allons au théâtre, ou nous dînons en ville, ou je -passe la soirée avec toi. A minuit, il se rend... au cercle, à ce -qu'il prétend. Un cercle... à cheveux rouges! présidé par Mlle -Aurélie, du Gymnase. Voilà comme nous entendons le ménage, nous -autres; comment vivent un mari et une femme, en l'an de grâce 1881. De -l'argent à remuer à la pelle; l'Union Générale qui fait et refait des -fortunes en vingt-quatre heures; des courses, des visites, des -conversations bêtes; un tas de banalités qu'on ne pense pas, et un -tas de pensées qui sont banales: tu ne trouveras pas là dedans une -minute de tendresse, une apparence d'intimité, ou une lueur d'amour! - -Mme de Guessaint écoutait son amie, en la regardant de ses grands yeux -calmes. C'était bien toujours la Faustine d'autrefois. Dix années -écoulées depuis son mariage n'avaient rien enlevé de sa jeunesse, de -sa beauté, du charme exquis de tout son être. Mais la créature morale -avait changé. Dans son regard, dans ses gestes, dans ses paroles, dans -ses tristesses subites, on sentait quelque chose de brisé. Son mari et -elle ne se quittaient pas; on les voyait toujours ensemble; et -cependant, on remarquait entre eux une étrange froideur. Faustine -avait épousé jadis M. de Guessaint, sans l'aimer, pour obéir au -général; six mois après son mariage, elle ne l'estimait plus. Que se -passait-il donc? Personne ne le savait, excepté Nelly. Quels vices -cachait cet homme, sous ses allures de mouton entêté? D'ailleurs, elle -vivait peu à Paris pendant ces dix ans. D'abord, un long séjour en -Algérie, puis, de fatigants voyages, en Égypte, et en Asie. Toujours -accompagnés de Nelly, M. et Mme de Guessaint visitaient les pays -lointains dont on rêve: le Caire, Thèbes, Memphis, Khartoum, la cité -guerrière, en plein Soudan. Ils revenaient à Paris, et passaient -l'été, l'automne et l'hiver en France, au bord de la mer. Faustine ne -voulait plus retourner à Chavry, qui lui rappelait des jours si -douloureux. Puis, ils repartaient encore tous les trois. Cette fois, -ils commençaient par Vienne, pour finir par Jérusalem. Le Danube, le -Bosphore, l'Asie Mineure, la Syrie révélaient tour à tour aux jeunes -femmes leur poésie et leurs mystères. Faustine laissait faire. Vivre -ici ou là, que lui importait? L'espérance même du bonheur n'existait -plus pour elle. Peut-être trouvait-elle une distraction à ses lourds -ennuis dans ces absences éternelles, dans ces fatigues suivies de -repos, dans ces paysages inconnus, toujours variés, qui se déroulaient -devant elle. Huit ans s'écoulaient ainsi. Brusquement, M. de -Guessaint, plus géographe que jamais, toujours préoccupé de -découvertes, de conversations avec d'illustres voyageurs, s'installait -enfin à Paris; il achetait l'hôtel de l'avenue Kléber; il ouvrait ses -salons, il recevait beaucoup, sans que Faustine et lui fussent -vraiment mari et femme. - -Un jour,--il y avait deux ans de cela,--Nelly, toujours si gaie, était -entrée chez son amie, la mine sérieuse. - ---Mon Dieu, qu'est-ce que tu as? - ---Je viens te demander un avis. - ---Lequel? - ---Qui me conseilles-tu d'épouser? - -Faustine restait stupéfaite. - ---Tu veux te marier? Toi! - ---Oui. - -Mme de Guessaint ne comprenait pas. Se marier, Nelly! Elle qui, huit -ans plus tôt, dans les allées du parc de Chavry, lui disait: «Je veux -rester fille;» elle, qui pendant ces longues courses aventureuses, -faites contre son plaisir, ne les quittait pas un instant; elle qui -raillait si finement les hommes pratiques, amoureux de sa dot, ou les -hommes sincères, amoureux de sa personne! Faustine dit une seconde -fois: - ---Te marier, toi! - -Et avec un accent désolé: - ---Tu ne m'aimes donc plus, Nelly? Toi, ma confidente et ma soeur, tu -veux me quitter? Tu connais mon existence vide, mes secrets dégoûts, -le désenchantement de tout mon être. Tu connais tout cela et tu -m'abandonnes! - -Nelly, prise de désespoir, fondait en larmes. Elle serrait son amie -dans ses bras. - ---Je t'aime comme toujours! Plus que jamais, peut-être. Mais je désire -me marier. - -Mme de Guessaint restait un instant la lèvre entr'ouverte, le sourcil -froncé; et, nettement: - ---Il y a eu quelque chose entre mon mari et toi? - ---Non! - ---Il a osé... - ---Non! non, je te le jure! - ---Ah! c'est que je le connais, M. de Guessaint! - -Nelly répliquait doucement: - ---Moi aussi, je sais les amertumes de ton existence, les dégoûts qui -t'ont prise après les premiers mois de ton mariage, et comment vous -vous êtes séparés d'un commun accord. - ---Tu te maries, parce que M. de Guessaint a essayé?... - ---Non! encore une fois, je te le jure! - ---Alors, je ne comprends plus. - ---C'est bien simple, mon amie. J'ai une situation très fausse dans le -monde. Un quart d'institutrice, un quart de dame de compagnie, et une -moitié de vieille fille! Je ne me rendais pas compte de tout cela, -autrefois. Ah! nos beaux rêves de jeunes filles, à Chavry. Hélas! les -rêves... La vie a tôt fait de les effeuiller brutalement. Voilà -longtemps que je réfléchis. Je ne te disais rien. A quoi bon -t'affliger? - -Faustine essaya de convaincre son amie. Impossible. Elle se heurtait à -une volonté inébranlable. La jeune fille reprit avec sa gaieté rieuse: - ---Voyons! cherchons un peu celui que je pourrais bien épouser. Il y a -M. de Lustry: trente ans, fortune médiocre, visage passable, -intelligence nulle. M. Harman: fortune considérable, laideur... -pareille à la fortune, intelligence passable. M. Percier, agent de -change; visage bon enfant, intelligence fine, excellent garçon, homme -d'esprit. - ---Pourquoi ne me cites-tu que ces trois noms-là? - ---Parce que ces messieurs sont les seuls qui aient formulé une demande -en mariage. - ---Eh bien, laisse-moi réfléchir. Je te répondrai plus tard. - -Alors elle observa, curieuse, les allures de M. de Guessaint et de -Nelly. Jusqu'alors, pendant leurs voyages, elle avait bien remarqué -que Mlle Forestier haïssait Henry. Elle avait cru que cette haine -contre le mari venait de la tendresse pour la femme. Mais pourquoi, -après quelques mois de séjour à Paris, Nelly prenait-elle brusquement -cette résolution inattendue? Pendant plusieurs semaines, Mme de -Guessaint poursuivit son investigation patiente, et ne découvrait -rien. Elle pensa qu'après tout, Nelly avait peut-être raison. Les -rêves qu'une jeune fille caresse ne se continuent pas dans la vie. Un -peu de fumée: la brise vient, et ce peu s'envole. - -Devant les insistances de Mlle Forestier il fallait prendre un parti. -Faustine, après avoir étudié avec soin les trois prétendus, se décida -pour M. Percier. Elle connaissait bien ses défauts, mais elle estimait -ses qualités. Un homme bon, sûr, loyal, très amoureux de Nelly; trop -timide peut-être. Le mariage se fit. M. Percier, très épris, entourait -sa jeune femme de prévenances et d'adorations qu'elle recevait avec -une raillerie tendre. Pendant dix-huit mois, le ménage sembla fort -heureux. Tout à coup, M. Percier imita M. de Guessaint. Jamais chez -lui; galant avec toutes les femmes, excepté avec la sienne. Bientôt -cependant, le monde remarqua une grande différence entre les deux -hommes. On ne connaissait pas de liaison fixe au géographe passionné. -Tantôt celle-ci, tantôt celle-là. Toutes les femmes lui paraissaient -bonnes. Une fille de chambre bien accorte et une cocotte bien en -chair, l'actrice de petit théâtre et la mondaine compromise, les -grandes dames douteuses et les petites dames certaines, il allait de -l'une à l'autre avec un égal sans-gêne et une inconsciente immoralité. -L'agent de change, au contraire, mettait de l'ordre dans son -désordre. Son choix se fixait bientôt. Et maintenant, tout Paris le -désignait comme l'heureux possesseur de Mlle Aurélie Brigaut, du -Gymnase. - -Ainsi se dispersaient à tous les vents les rêves, les désirs et les -illusions de ces deux charmantes créatures. Faustine était mal mariée; -Nelly semblait l'être. Mais celle-ci gardait encore une espérance -vague et inavouée. Elle ne s'en expliquait que rarement avec son amie: -peut-être parce qu'elle lisait difficilement en elle-même. Faustine, -elle, était la créature brisée chez laquelle rien ne vibre plus. -Excepté Nelly, il n'existait pas un être qu'elle aimât profondément. -Difficile dans ses amitiés, elle passait à travers le monde, inspirant -un grand respect à tous, une craintive sympathie à quelques-uns. On -connaissait son talent de peintre. Si elle eût daigné exposer, elle -fût rapidement devenue célèbre. Mais elle craignait le bruit soulevé -autour de son nom. D'ailleurs, elle aimait mieux rêver ses oeuvres que -les créer. Les désillusions de l'existence éteignaient lentement la -divine flamme d'artiste qui brûlait dans son âme. Elle donnait ses -tableaux à ses amis, à ses connaissances. Quelques peintres, des -critiques délicats, s'étonnaient qu'une femme douée d'un si haut -talent, affectât de le dissimuler. Un illustre paysagiste lui disait -un jour: - ---Je sais que vous n'aimez pas les compliments, Madame. Je ne me -permettrais pas de vous en adresser un. Mais quel dommage que vous -soyez si modeste, ou si... orgueilleuse! - ---Ce n'est ni de la modestie ni de l'orgueil, Monsieur. C'est de -l'indifférence. J'ai des idées particulières peut-être, mais très -nettes. A chacun son métier. Il est naturel que les hommes poursuivent -la gloire. Les femmes ne doivent chercher que l'oubli; j'entends -l'oubli du monde. Le bruit n'est pas fait pour elles. - ---Avec de pareilles idées, vous ne devez pas être heureuse. - ---Bah! qui est heureux? Il faut envier ceux qui possèdent le repos. Le -repos, c'est déjà la moitié du bonheur. - -Elle vivait ainsi, plutôt résignée que triste, ne livrant ses pensées -intimes qu'à Nelly. Femme du monde parfaite, dédaigneuse des succès -brillants, glacée par sa maison froide, elle eût dépéri de chagrin -peut-être, sans les idées vagues de mysticisme qui la soutenaient. -Aussi, connaissant les rancoeurs des existences brisées, elle se -jurait de tout faire pour que Nelly fût heureuse. Elle ne -s'expliquait pas cette brouille survenue entre M. Percier et sa -femme. Elle les surveillait l'un et l'autre, faisant son profit des -confidences de son amie. Ce jour-là, quand celle-ci lui eut conté -l'histoire du bracelet, Faustine voulut en avoir le coeur net. - ---Tu dînes à la maison ce soir, n'est-ce pas, Nelly? - ---Oui, mais probablement seule. Mon mari m'a prévenue que des affaires -sérieuses... oh! très sérieuses, le priveraient peut-être de -l'honneur... Tu sais que tu lui fais une peur bleue, à cet agent de -change débauché? - -Faustine souriait. - ---Eh bien, tu lui diras, à cet agent de change débauché, que je compte -absolument sur lui. Tu m'entends? Je lui ordonne de venir. - ---Oh! il t'obéira, va! - -Nelly retira son chapeau, et, passant son bras autour de la taille de -son amie, elle ajouta: - ---Nous devions sortir, n'est-ce pas? Eh bien, fais-moi un plaisir: ne -sortons pas. Montons dans l'atelier, et passons notre après-midi à -bavarder comme à Chavry. - ---Je veux bien. - -Cette vaste pièce rappelait l'atelier du château. Depuis qu'elle -avait pris en aversion la propriété familiale, Faustine voulait au -moins voir autour d'elle ce qui restait des souvenirs immobiles -d'autrefois. Les objets d'art, les meubles sombres, les statues, les -tableaux, les portraits d'Étienne et du général, se retrouvaient là, -moins bien éclairés dans la lueur grise de Paris. En entrant, Nelly -fit une révérence ironique à la «Dame à la bague». - ---Vittoria Orsini, je te salue! dit-elle avec son rire espiègle. - ---Pauvre Vittoria Orsini! - ---Te rappelles-tu les folies que tu me débitais? Ton histoire ne -ressemble guère à celle de la «Dame à la bague»! Tu ne mourras jamais -d'amour, ma pauvre chérie. Voyons, fais-moi une confidence. - ---Quelle confidence? - -Elle s'asseyaient l'une à côté de l'autre, dans un coin sombre de -l'atelier, sur le divan large. - ---Toi qui passes à travers la vie, calme et dédaigneuse, n'as-tu -jamais rencontré un homme qui t'ait frappée? - ---Frappée? - ---Oui; par sa beauté, par son intelligence, par son esprit; enfin, qui -ait produit sur toi cette impression indécise qui pourrait peut-être -devenir de l'amour? - -Mme de Guessaint ne souriait plus. Comme d'habitude, quand une pensée -l'occupait, elle restait immobile, droite, les sourcils froncés. - ---Tu veux que je sois bien franche? dit-elle en regardant son amie. - ---Ne l'es-tu pas toujours avec moi? - ---Certes. Mais tu désires que je te fasse l'aveu que, souvent, on -n'ose pas se faire à soi-même? - ---Mon Dieu, Faustine, que tu m'intrigues! - ---Crois-tu au «coup de foudre»? - ---Celui de Stendhal? L'impression immédiate et profonde produite par -la créature qu'on aimera? Oui, j'y crois. - ---Eh bien, j'ai failli l'éprouver. - -Mme Percier jeta un cri. - ---Toi! - ---Oui, moi. - ---Je ne rêve pas? C'est bien ma Faustine qui parle? Tu pourrais être -amoureuse, toi, ma chère statue? - -Le sourire de Mme de Guessaint devenait très doux. - ---Il suffit de rencontrer Pygmalion, et la statue devient femme, -murmura-t-elle.... Écoute mon histoire. Elle n'est pas longue. Tu te -rappelles notre séjour à Rome, en 1878? Quelles journées -enchanteresses pour nous deux! Un peu fatigantes, par exemple. -Pendant la dernière quinzaine, un après-midi, j'entrai toute seule -pour rêver à mon aise dans la chapelle du petit couvent de San -Onofrio, sur le Janicule, au-dessus de la porte San Spirito, au delà -du Tibre. Ma prière faite, j'allai droit à cette Vierge de Léonard de -Vinci, que je voulais étudier, tu te rappelles? Deux jeunes gens -arrivèrent presque aussitôt et s'assirent près de moi, sans me voir: -l'ombre m'enveloppait. L'un, brun; l'autre, blond. Le brun dit: -«Tiens! mon cher, voilà le baptistère que tu devrais dessiner.» Le -blond regarda et répliqua d'un air indifférent: «Peut-être. Je n'aime -pas beaucoup cet art italien du dix-huitième siècle. A cette -époque-là, vois-tu, le génie est mort. Pauvre Italie! Quel peuple, -sans la papauté!» Le brun riait: «Allons, tais-toi, démagogue!» Le -blond riait tout haut maintenant, et d'une manière que je trouvais -même fort indécente. «Ni démagogue ni autre chose, tu sais bien. Rien -qu'artiste! Je me moque pas mal de la politique!»... (Et il se servait -d'une expression plus énergique que celle-là, ma bonne Nelly!) «Non, -il y a ici autre chose qui me plaît. Veux-tu venir avec moi?» - -«--Je t'ai dit que je ne pouvais te donner qu'un quart d'heure. Tu -sais que j'ai rendez-vous avec ma petite Transtévérine.» Le blond -riait encore. Décidément, il paraissait très gai. «Embrasse-la de ma -part. Si elle a une amie jolie, très jolie, conseille-lui de l'amener. -Depuis le départ de ma danseuse, j'ai le coeur libre.» - ---Il disait cela dans une chapelle? - ---Un vrai parpaillot, ma chère! Ils s'en allèrent au bout de dix -minutes. Moi, quelque temps après, j'entrai dans le promenoir du -couvent, pour respirer un peu de soleil. Tu sais comme il est joli, ce -promenoir. Qu'est-ce que je vois, devant une délicieuse statuette? Mon -jeune homme blond. Il dessinait appuyé contre une colonne. Au bruit de -mes pas, il tourna la tête et me salua. Ensuite il me regarda assez -fixement et fit un geste pour s'en aller. Il fermait son calepin et -partait déjà, quand je lui dis: «Ne vous dérangez pas, Monsieur.» En -m'entendant parler français, sa gaieté revint: «Vous êtes Parisienne, -Madame? Moi aussi! J'ai vu cela tout de suite à votre accent. Nous -autres Parisiens, nous nous reconnaîtrions au Congo!» - ---Et tu permettais à ce monsieur, assez mal élevé en somme, de te -parler sans t'être présenté? - ---Oh! en voyage... Et puis... (Mme de Guessaint rougit) je ne sais -quel charme me retenait dans l'allée de ce promenoir. Très beau, mon -inconnu. Un grand blond, de vingt ou vingt-deux ans, avec des yeux -bleus étincelants et un front superbe. - ---Faustine, tu m'abasourdis. - -Mme de Guessaint souriait toujours, mais une pensée illuminait -maintenant son sourire. - ---Tu seras bien plus stupéfaite encore dans cinq minutes. Figure-toi -que je suis restée une demi-heure avec mon artiste. Car c'était un -artiste, un élève de l'École de Rome, un grand prix de sculpture. Et -une gaieté, ma chère! Il riait de tout, d'un bon rire loyal et franc. -Il faisait des mots qui m'égayaient malgré moi. Car tu penses bien que -je ne disais pas grand'chose: j'écoutais. Il me racontait que, depuis -deux ans, il ne bougeait pas de Rome. Il la connaissait bien, sa Ville -Éternelle! Sur le bout du doigt. Les églises, les salons, les -chefs-d'oeuvre, les racontars du Quirinal et les histoires du Vatican, -les amours de la grande dame et celles de l'actrice, il disait tout -avec une verve endiablée. Je le trouvais charmant. Et en m'en allant, -je me faisais tout bas un aveu: c'est qu'il serait facile d'aimer un -être jeune, loyal et enthousiaste comme celui-là! - -Nelly riait aux éclats. - ---Tu ne lui as pas demandé son nom? - ---Il ne m'a pas demandé le mien. - ---Il n'aurait plus manqué que ça! Et tu ne l'as pas revu? - ---Jamais. - ---Tu te rappelles bien son visage? - ---Très nettement. Je le reconnaîtrais tout de suite. - -Nelly riait toujours. - ---Mon Dieu, que je serais donc contente si tu le revoyais! - ---Tu crois que je?... Tu te trompes, va, j'en ai bien fini avec -l'amour. On peut avoir une rêverie, un trouble d'une heure. Mais -plus!... - -Nelly soupira: - ---Ce n'est pourtant pas désagréable, l'amour! - -Faustine ne souriait plus. Elle fronçait les sourcils. - ---L'amour? ah! ne m'en parle pas, tiens! Certes, je n'aimais pas M. de -Guessaint quand je l'ai épousé. Mais je l'estimais. Il s'associait, -dans ma pensée, à la mort de mon père, à la mort de ce pauvre Étienne. -Quel désenchantement! Tu la connais, cette nuit de noces... Le coeur -s'indigne, toutes les pudeurs se révoltent!... On se dit: «C'est donc -ça l'amour?» Enfin on se résigne. Et quelques semaines après, on -trouve celui qui est votre mari caressant une femme de chambre; et -après la femme de chambre, une actrice; et après l'actrice, une -fille... Pouah!... Ils ne comprennent rien, les hommes! Ils ne -comprennent pas que ce qu'ils appellent l'amour n'est admissible -qu'avec l'absolue fidélité. Serrer dans ses bras un être sali par une -autre, et qui vous apporte des lèvres où sont à peine essuyés des -baisers suspects... Ah! c'est ignoble! - ---Le fait est que M. de Guessaint... - ---Je le hais, tiens... Non pas de m'avoir trompée! Je ne l'aimais pas. -Quand on connaît la trahison, on n'est plus la femme de son mari, -voilà tout. Je le hais, parce qu'il m'a arraché toutes mes illusions, -et jusqu'à l'estime que j'avais pour lui. Il m'a montré l'amour comme -une sorte d'accouplement bestial, où le coeur n'entre pour rien. Quand -je l'ai vu promener ses caresses de l'une à l'autre, le dégoût m'a -prise. Je me suis dit que tous les hommes ressemblaient peut-être à -celui-là. - -Nelly se taisait, connaissant les tristesses de son amie. Lorsque -Faustine cédait à ses dégoûts, tout doucement, elle changeait la -conversation, guidant peu à peu la pauvre femme vers des pensées -nouvelles. Cependant, la journée s'écoulait. Soudain Nelly dit -vivement: - ---Quelles bonnes heures je te dois! J'ai retrouvé pour un moment nos -chères intimités disparues. Si nous prenions l'air, maintenant? -Veux-tu que nous allions faire un tour au Bois? - ---Volontiers. Mais tu m'amèneras ton mari ce soir? - ---Tu y tiens donc beaucoup? s'écria Mme Percier d'un ton moqueur. - ---Beaucoup. - ---Pauvre homme! Il sera flatté à la fois et intimidé. Enfin, nous -verrons. - - - - -II - - ---C'est admir_â_ble! admir_â_ble! - ---Vraiment, Merson? - ---Vous verrez! - ---Qu'est-ce que dit M. de Merson? demanda Nelly. Une nouvelle? Il doit -être bien informé. - -C'était la spécialité de ce mondain aimable, très _potinier_ mais pas -du tout méchant; spirituel, quoiqu'il cherchât son esprit; alerte, -quoiqu'il fût un peu gras. A Paris, chacun porte une étiquette, et -quand une fois le monde a collé cette étiquette sur le dos d'un homme, -personne n'oserait plus l'enlever. M. de Merson connaissait toutes les -nouvelles, tous les _potins_; ce qui est vrai, et même ce qui ne l'est -pas; les jours de grande séance, il entrait le premier à la Chambre; -et les soirs de grande première, il sortait le dernier de l'Opéra. -Mlle X... avait-elle rompu avec le duc? On demandait à Merson. La -première du Gymnase serait-elle retardée? On demandait encore à -Merson. Le favori pour la course de demain, l'étoile inconnue de -l'Opéra-Comique, le poète qu'on répétait à l'Odéon, le peintre qui -serait célèbre la semaine prochaine: tout ce monde-là appartenait à -Merson. On achevait le dîner dans l'hôtel de l'avenue Kléber: un de -ces dîners parisiens où l'esprit va, vient, vif et brillant, -effleurant tous les sujets sans en creuser un seul, le scandale d'hier -et l'aventure de demain, l'anecdote finement contée et le livre à la -mode. Naturellement, Merson, apportait une primeur; et il répétait, -légèrement renversé sur sa chaise, en appuyant sur l'_a_: - ---C'est admir_â_ble! - ---Quoi donc? demanda M. de Guessaint. - ---L'envoi de Jacques Rosny au Salon. Je l'ai vu ce matin, dans son -atelier. - -En entendant parler de Jacques Rosny, le docteur Grandier, placé à la -droite de Faustine, tourna vivement la tête. - ---N'est-ce pas que c'est beau? s'écria-t-il; j'en suis bien heureux. -Jacques est un des êtres que j'aime le plus au monde. - ---Vous le connaissez donc beaucoup, mon cher docteur? lui demanda Mme -de Guessaint. - ---Depuis dix ans: Jacques en avait seize. Je l'ai soigné quand il a -été blessé pendant la guerre. - ---A seize ans! dit Faustine. - ---A seize ans. Blessé et médaillé militaire. Savez-vous ce qu'il m'a -répondu, quand je le grondais de s'être engagé si jeune? «Le jeune -Bara avait quatorze ans. Je pouvais bien faire comme lui.» - ---Mais c'est superbe! reprit Mme de Guessaint, les yeux brillants. - -Cette fille de soldat tressaillait au récit d'un jeune héroïsme. - -On arrivait à ce moment d'un bon dîner où, volontiers, on se donne le -plaisir égoïste d'écouter les autres; et le docteur parlait bien, avec -une chaleur pittoresque: son scepticisme de savant la tiédissait un -peu, mais pas plus qu'il ne convenait. Il continua, au milieu de -l'attention générale: - ---Il a peiné dur, allez! Prix de Rome à vingt et un ans, célèbre à -vingt-trois, par l'envoi au Salon de sa fameuse _Dalila_; décoré à -vingt-quatre pour sa _Statue de Bayard_, il travaillait depuis deux -ans à cette oeuvre nouvelle dont parle Merson. Vous verrez, vous -verrez! Son _Vercingétorix vaincu_ aura un succès fou! Avec Paul -Dubois, Chapu, Antonin Mercié et deux ou trois autres, Jacques sera -l'un des maîtres de la sculpture contemporaine. J'en suis bien -heureux, car je l'aime de tout mon coeur. - -Mme de Guessaint fit un léger signe à son mari; on se leva pour passer -au salon. - ---Alors, c'est vraiment un grand artiste? dit-elle en prenant le bras -de M. Grandier. Vous savez, j'ai voyagé pendant longtemps. Je ne -connais aucune des oeuvres de Jacques Rosny. - ---Un grand artiste, oui. Et quel homme charmant! Un mélange de gaieté -et d'enthousiasme, une exaltation de poète, avec les paradoxes -amusants d'un gamin de Paris! - -Faustine écoutait, intéressée comme toujours par l'art et par les -artistes. - ---Vous partagez l'avis de M. de Merson sur son envoi du Salon de cette -année? - ---Absolument. - ---Vous devriez aller voir cela, chère madame, dit Merson en -s'approchant. Un grand peintre comme vous ne doit pas rester -indifférente aux chefs-d'oeuvre. - ---Taisez-vous. Je n'aime pas les banalités. - ---Merson dit vrai, reprit le docteur Grandier. Une idée: venez avec -moi visiter l'atelier de Jacques Rosny. Vous ne serez pas la seule. -C'est une faveur très recherchée. - ---N'est-ce pas un peu indiscret? Je ne le connais pas du tout. - ---Je vous répète que je suis l'un de ses meilleurs amis, chère madame. -Il sera enchanté d'avoir l'honneur de vous recevoir. - ---Je t'en prie, Faustine, accepte l'offre gracieuse de M. Grandier! -s'écria Nelly. Je t'accompagnerai; et cela me fera tant de plaisir! - ---Eh bien, c'est convenu, ma chérie. Je vous remercie, mon bon -docteur: vous êtes aimable et charmant comme toujours. Mais je ne veux -pas que vous vous dérangiez. Mme Percier et moi nous passerons vous -prendre après demain, à trois heures. Cela vous convient-il? - ---Parfaitement. - ---Est-ce que vous accompagnez votre femme, Guessaint? - -Le maître de maison tourna la tête en s'entendant appeler. - ---Non; je ne suis pas libre. Une séance à la Société de géographie. - ---Naturellement! Vous êtes préoccupé depuis quelque temps. Est-ce que -vous songeriez à quelque beau voyage? - ---Peut-être. - -Pendant que le whist s'organisait, Faustine s'approcha de M. Percier, -très muet jusque-là, et qui causait dans un coin, à voix basse. - ---Je vous enlève, dit-elle en souriant. - ---Madame... - -Elle prit son bras et l'emmena dans son boudoir. Là, le faisant -asseoir à côté d'elle: - ---Vous le voyez, cher monsieur, je vous accorde un tête-à-tête. - -L'infidèle époux de Nelly ne semblait pas tenir beaucoup à cette -faveur. Félix Percier, à trente ans, en paraissait vingt-cinq. Ses -cheveux châtains, ses yeux clairs, intelligents et doux, son teint -rosé, lui donnaient l'air d'un tout jeune homme. De taille moyenne, -assez élégant de manières, il ne lui manquait que du courage pour -avoir de l'esprit. Mais pour être spirituel, il faut parler, et Félix -n'osait pas. Une timidité nerveuse le paralysait. D'une famille -bourgeoise, honorable et riche, il avait succédé de bonne heure à son -père, agent de change fort estimé. Habile en affaires, très -travailleur, d'une probité rigoureuse, il avait augmenté bien vite sa -fortune première. Un jour, il s'était épris de Nelly Forestier; et, -transporté d'amour, il avait triomphé de sa timidité pour enlever -cette jolie fille d'assaut, comme une place forte. Depuis quelques -mois, on s'étonnait de voir ce garçon honnête et laborieux changer -brusquement d'existence. Il délaissait sa maison et s'affichait -presque avec une maîtresse avouée. Pourquoi? On ne le savait pas: et -c'est ce que Faustine voulait savoir. Elle devinait dans ce drame -intime bien des petits secrets que n'osait pas lui confier Nelly. -Quand elle arriva dans le boudoir, au bras de l'agent de change, la -jeune femme eut un sourire. M. Percier semblait affreusement gêné. - ---Maintenant, causons, reprit-elle. Votre femme vous a dit que je vous -ordonnais de venir ce soir? Sans cela, vous l'auriez abandonnée, -n'est-ce pas? - ---Madame... - ---Ne mentez pas. Je vous connais bien. Vous êtes un excellent garçon, -et je sais que vous aimez Nelly. Aussi je ne comprends pas votre -conduite. Monsieur Percier, pourquoi trompez-vous votre femme? - -A cette question imprévue et un peu comique, le visage de l'agent de -change trahit un embarras excessif. Il se levait déjà, ne sachant que -dire; Mme de Guessaint le contraignit à s'asseoir de nouveau. - ---Non, non, vous me répondrez. Je veux en avoir le coeur net. -D'abord, aux premiers bruits vagues de votre... trahison, j'ai hoché -la tête. Je n'y croyais pas. Nelly était toujours aussi gaie; rien ne -m'autorisait à m'occuper de son existence intime. Aujourd'hui, c'est -différent. Je sens bien que, sous sa gaieté, votre femme souffre. Or, -on ne m'ôtera pas de l'idée que vous l'aimez. - -Félix, très rouge, courbait la tête comme un coupable. - ---Oui, c'est ma conviction, reprit-elle. Alors, pourquoi la -trompez-vous? Je veux que Nelly soit heureuse. Vous êtes un honnête -homme; elle est une honnête femme. Vous tenez tous les deux votre -bonheur à portée de la main. D'où vient que vous désertez votre -maison, et qu'on vous voit dans une baignoire, au Vaudeville, avec -Mlle Aur... - ---Madame! je vous en supplie!... - ---Est-ce que je ne suis pas votre amie? Je vous demande une confidence -complète. Je ne vous cache pas que Nelly ne m'a point fait la sienne. -Les femmes, même lorsqu'elles sont intimement liées, ont la pudeur -craintive de certains aveux. Croyez-moi, c'est dans votre intérêt que -je parle. Vous êtes intimidé? Sachez qu'on ne doit jamais être timide -avec les gens qui vous témoignent de la sympathie. Vous ne pouvez rien -me raconter ce soir, je le pense bien. Mais venez me voir... Ah! vous -êtes pris toute la journée, c'est vrai. Eh bien, venez me voir -dimanche prochain, après votre déjeuner. C'est une amie qui vous -parle: Vous me répondrez comme à une amie... voulez-vous? - -Faustine parlait avec sa gravité douce qui séduisait tout le monde. -L'embarras de M. Percier se fondait peu à peu. Il eut un élan de -gratitude envers cette charmante femme, et lui tendit la main. - ---Merci, Madame. Vous êtes bonne comme la bonté. Je viendrai, et je -vous raconterai tout; seulement, c'est... c'est assez difficile à -dire. - ---Voilà que vous vous troublez à l'avance! Vous verrez que tout est -facile à dire, quand on dit tout franchement. Maintenant, redonnez-moi -votre bras et reconduisez-moi au salon. - -Nelly s'approcha curieusement de Faustine. - ---Tu viens de causer avec mon mari? - ---Oui. - ---Est-ce qu'il t'a fait ses confidences? - -Les yeux de la jeune femme brillaient de malice et de curiosité. Elle -devait savoir à quoi s'en tenir. Peut-être comprenait-elle vaguement -la cause du succès remporté par Mlle Aurélie sur le coeur de son mari. -Il se cachait là-dessous un petit mystère sur lequel elle ne -s'expliquait pas volontiers. Faustine la regardait avec une tendresse -infinie; et ses yeux voulaient dire: «Si moi je ne suis pas heureuse, -toi, du moins, je veux que tu le sois.» - -On se retira de bonne heure. Chacun savait que Faustine aimait la -solitude. De coutume, elle échangeait un salut assez froid avec Henri; -puis le mari et la femme se séparaient. Ce soir-là, au lieu de -souhaiter le bonsoir à Faustine, M. de Guessaint resta. - ---Je voudrais causer quelques minutes avec vous, ma chère amie, -dit-il. - ---Je suis à vos ordres, répliqua-t-elle froidement. - -Elle s'assit au coin du feu, la joue appuyée sur sa main, dans -l'attitude d'une femme qui écoute. - ---Ma chère amie, continua M. de Guessaint, je suis sur le point de -faire un grand voyage. Voilà plusieurs semaines déjà que je caresse -cette idée. J'aurais pu vous en parler. Mais je sais que mes projets -ne vous intéressent guère. Puis, maintenant que votre amie Nelly est -mariée, j'ai supposé qu'il ne vous conviendrait pas de m'accompagner. - ---En effet. Mais vous êtes absolument libre, mon cher Henry. Je vous -prie de ne pas vous occuper de moi. Vous avez le désir de voyager à -nouveau: faites. - ---D'autant que j'aurais craint la fatigue pour vous. Ce sera plutôt -une expédition scientifique qu'un voyage. Le ministre de la marine -organise une mission dans le Sud-Oranais, sur la demande de la Société -de géographie. Cette mission est commandée par un officier de très -grand mérite, le colonel Maubert, de l'infanterie de marine. Nous -partirons, je crois, dans une dizaine de jours. Encore une fois, je -vous prie de m'excuser si je ne vous en ai point parlé plus tôt. Mais -je n'ai pris une décision que cet après-midi. - ---Je vous répète encore, mon cher Henry, que vous êtes parfaitement -libre. Ma vie continuera en votre absence comme si vous étiez présent. -C'est tout ce que vous aviez à me dire? Alors, bonsoir. - ---Bonsoir. - -Mme de Guessaint remontait chez elle, seule comme toujours. Que lui -importait que son mari fût à Paris ou en voyage? Elle était une de ces -femmes si nombreuses dans la société contemporaine, qui, n'ayant pas -d'enfants, sont veuves avant le veuvage. Elles n'ont le choix qu'entre -les vulgaires dégoûts de l'adultère, et les incurables tristesses -d'une vie manquée. - - - - -III - - -Françoise Rosny avait beaucoup changé depuis dix ans. Ses magnifiques -cheveux blonds étaient devenus gris. Son visage pâle et aminci -semblait rigide; ses yeux bleus, au regard dur, disaient toutes les -souffrances subies. Le corps seul gardait la svelte jeunesse -d'autrefois. Les gestes brusques, l'allure résolue, révélaient une -créature qui a beaucoup lutté et qui ne pardonne pas à la vie. Elle -habitait avec son fils un petit appartement rue Lambert. L'atelier de -l'artiste se trouvait à dix minutes de là, bien éclairé, en plein -soleil, au milieu du square des Batignolles. A huit heures du matin, -Françoise arrivait; elle allumait le feu dans le poêle et mettait tout -en ordre. Quand son fils venait, elle se retirait discrètement, pour -ne plus le revoir qu'après la journée finie. Il ne lui restait au -monde que ce seul être à aimer. Et elle l'aimait d'un amour maternel -passionné, jaloux, farouche. Bien rudes, les premières années après la -mort de Pierre. Françoise était revenue dans son atelier de couture; -elle n'épargnait ni son temps ni ses peines, usant ses jours et ses -nuits dans un labeur acharné. Inflexible, elle marchait à son but. -Elle ne voulait pas que Jacques fût un ouvrier. Une flamme d'artiste -brillait dans le coeur et le cerveau de cet enfant: elle se révoltait -à l'idée que la dureté de la vie matérielle l'éteindrait. Il lui -fallait une revanche, à cette femme: une revanche contre les riches et -les heureux de ce monde. Elle encourageait Jacques; elle le poussait -au travail, comme le capitaine pousse un jeune soldat à l'assaut. -Jacques, passionné pour son art, laborieux d'instinct, n'avait pas -besoin d'être encouragé. Il entrait d'abord dans l'atelier d'Antonin -Mercié, ensuite à l'École des beaux-arts; et l'estime de ses maîtres, -l'admiration de ses camarades lui donnaient cette énergie indomptable -qui triomphe de tout. Le soir, quand il se retrouvait avec sa mère, -elle lui forgeait lentement une cuirasse bien trempée pour le combat -de la vie. - -Pendant les cinq années qui précédèrent son prix de Rome, Jacques ne -quitta pas Françoise, redevenue ouvrière. La mère coulait toutes ses -pensées dans l'âme de son fils. Elle lui disait d'abord la mort -tragique de son père. Cette mort, elle l'avait apprise par hasard, en -lisant un entrefilet de journal. Quelques lignes d'une concision -brutale, entrées dans le cerveau de Françoise comme des pointes -rougies: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de -chasseurs à pied, a ramassé, sur la route de Chavry, un communard -nommé Pierre Rosny. Cet homme avait trempé dans l'assassinat d'un -capitaine de l'armée. Les soldats, exaspérés, l'ont fusillé sur -place.» Pendant cinq ans, tous les jours, Mme Rosny racontait à son -fils sa haine toujours vivante. Ah! les bourgeois, les riches, les -aristocrates! Jacques adorait sa mère; et de son père fusillé il -gardait un souvenir tendre, où entraient un grand respect et une -profonde pitié. On ne subit pas impunément l'influence d'une mère -qu'on adore. Lentement, les idées de Françoise devenaient celles de -l'artiste. Mais elle lui recommandait toujours de les tenir enfermées -dans son coeur. - ---A quoi bon crier tout haut ce que tu penses? disait-elle. Les -vaincus de la Semaine Sanglante agonisent à Nouméa ou pourrissent dans -la terre glacée. On nous redoute et on nous hait. La société ignore -que ton père est une de ses victimes. On ne doit pas le savoir avant -le jour de ton triomphe. On te forcerait peut-être à quitter l'École. -Les membres de l'Institut sont des bourgeois. Ils t'empêcheraient -d'avoir le grand prix. Tais-toi, mais souviens-toi. - -Quand Jacques partit pour Rome, elle eut le courage de se séparer de -lui. Pendant deux ans, elle ne lui permit pas de rentrer à Paris. Le -succès vint tout de suite, comme le racontait M. Grandier. Dès ses -premiers envois, Jacques s'était trouvé célèbre. Il gagnait de -l'argent; et un peu d'aisance égayait la maison; bien peu, car les -sculpteurs restent toujours pauvres. Alors seulement, Françoise avait -quitté son atelier de couture. Elle ne voulait pas qu'on rabaissât le -fils par le métier de la mère. Mais elle s'était faite la -surveillante, la femme de charge, la servante de son enfant. Elle -seule s'occupait de sa vie, elle seule dirigeait ses actes. Et -lorsque, sorti de la Villa Médicis, Jacques se retrouva à Paris, ils -avaient repris ensemble la vie d'autrefois, ayant les mêmes goûts, les -mêmes plaisirs, les mêmes pensées. - -Le jeune homme rappelait l'enfant par son visage énergique et beau, -par sa gaieté spirituelle et enthousiaste. Il travaillait dur, mais -il s'amusait ferme. Personne ne savait comme lui animer une promenade -dans les bois, ou une course à Bougival, un souper chez le père -Lathuile, ou un déjeuner dans une guinguette des environs de Paris. Le -jeune artiste n'a guère l'occasion d'adresser d'amoureuses -déclarations aux princesses et aux marquises. D'ailleurs Jacques s'en -souciait peu. Il ne demandait à celles qu'il honorait de ses caprices -que d'être de jolies créatures, gaies et bien portantes. Françoise -désirait que son fils eût des plaisirs. Elle savait qu'à vingt-six -ans, plus un artiste s'amuse et mieux il travaille. Avant tout, elle -ne voulait pas que l'amour, l'amour vrai, vînt distraire sa vie. -Qu'importait à Mme Rosny que son fils choisît pour maîtresse un -modèle, une modiste sans ambition ou une petite actrice du théâtre des -Batignolles? Ce qu'elle redoutait, c'était _la_ maîtresse, celle qui -s'implanterait dans le coeur de Jacques, et lui prendrait sa place, à -elle. - -Elle l'empêchait d'aller dans le monde, elle le détournait d'accepter -ces invitations qu'on adresse toujours aux gens célèbres. Qu'est-ce -qu'il ferait au milieu de ces gens-là? Comme tous ceux qui -travaillent, Jacques ne tenait pas à sortir. Il suivait aisément des -conseils qui s'accordaient avec son humeur. La mère et le fils -conservaient cependant quelques amis de leur existence d'autrefois. M. -Grandier, d'abord, devenu le protecteur de Jacques lors de ses débuts; -puis Aurélie Brigaut, leur voisine de la rue Jean-Baussire. Celle-ci -avait fait comme bien d'autres. Entrée au Conservatoire, elle en était -sortie avec un premier prix; le Gymnase l'avait engagée; et, pour elle -aussi, la vie s'annonçait plus clémente. Quant au docteur Borel, il -était mort en 1874. Tous les deux gardaient discrètement le secret de -Mme Rosny. Nul ne savait que, dix ans plus tôt, son mari était tombé -sous les balles des soldats, fusillé comme insurgé. - -Ce matin-là, comme d'habitude, Jacques, en arrivant, trouva son -atelier en ordre; un atelier énorme, qui s'ouvrait au rez-de-chaussée -sur une large cour. La terre glaise, le plâtre, ne permettent pas aux -statuaires ces élégances raffinées qui séduisent chez le peintre. Pas -un seul bibelot; quelques toiles rapportées de Rome; un grand -mannequin, tordant ses membres disloqués, grimaçait contre le mur; à -côté, l'original de la _Dalila_, se dressant contre un immense -paravent en reps vert. Deux vieilles tapisseries masquaient la nudité -des murs. Le jour venait d'en haut, par de larges vitres que -séparaient des arceaux en ogive; une longue galerie en bois vert, où -l'on arrivait par un petit escalier, touchait presque à la voûte. Le -sculpteur s'y plaçait pour juger l'ensemble d'une oeuvre; il y campait -ses modèles quand il voulait obtenir certains effets. Partout dans -l'atelier, on voyait les premières ébauches du _Vercingétorix_. -D'abord une esquisse peinte:--Jacques tenait ce procédé de son -illustre maître, Antonin Mercié, qui l'avait emprunté lui-même aux -statuaires grecs;--puis une quinzaine d'esquisses en terre glaise et -deux ou trois autres en cire. Le sculpteur travaille incessamment. -C'est après des mois, et des mois de labeur, quand il est arrivé à la -forme définitive, qu'il monte en grand l'esquisse modelée par son -génie. - -Sous les linges humides, se dressait le _Vercingétorix vaincu_, caché -sous une immense cage en caoutchouc blanc. Un garçonnet de seize ans, -un élève de Jacques, grimpait sur la galerie, surveillé par Françoise. -Il tournait soigneusement une petite poulie; la cage de caoutchouc -blanc s'enlevait lentement au plafond, et le _Vercingétorix_ -apparaissait comme dans une gloire, éclairé par les rayons du soleil. -L'élève aspirait de l'eau avec une petite pompe dans un seau italien -en cuivre rouge ciselé, et inondait la terre glaise du groupe énorme. -Quinze jours seulement avant le Salon, le mouleur viendrait, quand -l'original serait bien fini, pour traduire la terre glaise en plâtre. - -Françoise contemplait l'oeuvre de son fils. C'était bien toujours la -femme énergique et passionnée d'autrefois. L'amour de l'épouse se -continuait dans l'amour de la mère. Ces deux sentiments se -ressemblaient par un même égoïsme de tendresse, par une égale -jalousie. Françoise rêvait une existence absolument commune. Jacques -aurait toutes les gloires, elle aurait toutes les fatigues; nul ne -saurait que derrière l'artiste brillant se cachait une femme obscure. -Qu'il se mariât? Cette pensée ne lui entrait même point dans le -cerveau. Son fils lui appartenait, comme elle appartenait à son fils. -Dans sa pensée, rien ne dénouerait ces liens toujours plus forts. Elle -ne trouvait même pas que ces projets fussent égoïstes. Ils lui -semblaient tout simples, d'un ordre naturel, et comme la conséquence -des épreuves subies en commun. - -Elle admirait ce _Vercingétorix_ avec toute l'exaltation de son -orgueil. Sa finesse de femme intelligente percevait vaguement les -beautés de cette oeuvre robuste. Plusieurs fois, depuis quelques -jours, des équipages s'arrêtaient devant le rez-de-chaussée. De belles -dames descendaient, ayant obtenu la faveur de connaître, avant le -public, le succès futur du Salon. Françoise jouissait à l'avance de -ce triomphe qui dépasserait tous ceux que Jacques avait remportés -jusque-là. Sa revanche commençait; elle l'aurait complète, le jour où -elle pourrait crier la vérité; le jour où son fils, comblé d'honneurs -officiels, écraserait de sa gloire cette société qui avait fusillé son -père. - ---Tu es vaillante, maman, s'écria Jacques en entrant. Tu es partie de -bonne heure, ce matin. Moi, j'ai fait le paresseux, je ne me suis pas -levé. - ---Tu peux te reposer. Ton labeur est fini. Récolte! - -Jacques sourit. - ---Oui, je crois que le succès se présente bien. Moi, je suis assez -content de _Vercingétorix_. Va, maman, nous irons respirer à la -campagne, cet été. Je te conduirai en bateau; nous ferons des parties -sur l'herbe, à nous deux. Si tu savais comme j'ai envie de quitter -Paris, de rester deux mois sans rien faire, de courir les bois comme -une bête échappée. Oh! les bêtes! je les envie. Ça ne pense pas. Mais -sois donc un peu gaie! - ---Je suis gaie, mon enfant... ou plutôt, je suis heureuse. Si tu ne -vois pas mon bonheur, c'est qu'il est en dedans. - -Jacques s'installa devant un buste presque terminé. Celui d'une -princesse romaine, Mme V..., qui lui montrait jadis beaucoup de -sympathie pendant son séjour à la Villa Médicis. Lors d'un voyage à -Paris, elle lui avait demandé la faveur de poser dans son atelier. -Elle savait que Jacques disait toujours: «Faire un buste, c'est perdre -son temps!» Mais l'artiste gardait trop bon souvenir de l'accueil -ancien, pour ne pas satisfaire au désir de la jeune femme. Françoise -jeta les yeux autour d'elle. Rien ne manquait; tout se trouvait à sa -place; elle pouvait partir. Elle embrassa Jacques et sortit. - -Le sculpteur travaillait depuis une heure, quand il entendit frapper -trois coups au dehors. Presque aussitôt, la porte s'ouvrit bruyamment, -et une jolie femme entra. Il n'aimait pas être ennuyé pendant les -heures de besogne. Il allait se fâcher, quand il reconnut Aurélie. La -comédienne et le sculpteur se voyaient peu. Sans doute, Jacques aimait -beaucoup sa petite amie, l'ancienne brunisseuse, et Aurélie eût -volontiers éprouvé un violent caprice pour ce beau garçon si -séduisant, auquel la rattachaient les souvenirs de leur adolescence. -Mais, jusqu'à ce moment, Jacques n'avait pas semblé s'apercevoir -qu'elle fût une femme, et même ravissante. - ---Eh! mon Dieu, qu'est-ce qui vous amène de si bonne heure? dit-il. - ---Je ne veux pas vous déranger. Continuez à travailler. Je vais -m'asseoir à côté de vous, et je vous dirai ce que j'ai à vous dire. -Qu'est-ce que vous faites ce soir? - ---Ce soir? Je dîne avec ma mère. - ---Et après? - ---Après? Je ne sais pas. - -Vous n'irez pas voir mam'zelle... mam'zelle? J'ai oublié son nom. -Cette jolie fille, avec qui je vous ai vu au théâtre, l'autre jour? - -Jacques éclata de rire. - ---Oh! elle m'a planté là, ma chère; et d'une manière si gentille que -ça m'égaie quand j'y pense. Moi, je la trouvais charmante. Nous étions -ensemble depuis cinq ou six mois: je ne pensais pas à la quitter. Si -amusante, cette petite Alice! Il y a trois jours, elle arrive ici un -matin, comme vous, ma chère. Son air grave m'étonne. Je l'interroge; -elle fond en larmes. Je m'étonne bien plus encore; elle s'écrie: «Je -suis amoureuse de toi!» J'essaie de lui prouver que c'est un bonheur, -puisque je suis son amant. Elle me répond: «Mon patron veut me meubler -un appartement!» Je ne comprenais plus du tout. Enfin, ses larmes -tarissent. Elle me raconte que son patron, un gros rouge, lui a fait -des propositions déshonnêtes, mais avantageuses. Il exigeait en -retour une absolue fidélité. Aussi se voyait-elle forcée de choisir -entre son amour et son intérêt. Alors elle venait me demander conseil! -Je trouvai cela si drôle que je fus pris d'un fou rire. En voyant ma -gaieté, la sienne revint; elle se mit à rire aussi. Je lui dis: -«Alice, jamais un tailleur de pierres ne vaudra un appartement -richement meublé. Exauce les voeux de ton patron, et sois fidèle à cet -homme, puisqu'il a la faiblesse de tenir à ces choses-là.» Elle n'a -pas trop résisté. Ce n'est pas très flatteur pour mon amour-propre, -mais je suis forcé d'en faire l'aveu. Le soir, je l'ai menée chez le -père Lathuile, et ne l'ai quittée que le lendemain matin. Voilà -comment une modiste est devenue patronne, et comment un sculpteur est -devenu... veuf. - -Aurélie riait à son tour. - ---Si vous n'avez pas plus de chagrin que ça, Jacques, c'est que vous -n'étiez pas bien amoureux! - -Le jeune homme alluma une cigarette: - ---Voulez-vous une confidence, Aurélie? Je n'ai jamais été amoureux. -Toute jolie fille me plaît, mais toute jolie fille en vaut une autre. -Celle-ci ou celle-là, que m'importe? Pour être amoureux, il faut -n'avoir rien à faire. Moi, je n'ai pas le temps! - -Aurélie semblait un peu dépitée. Les femmes n'aiment pas entendre nier -leur pouvoir. Elle regardait Jacques avec un peu de tendresse et -beaucoup de malice. - ---Je ne vous connais pas d'hier, reprit-elle: vous êtes très gai, mais -très ardent. Le jour où vous serez pris, vous... - -Il haussait les épaules. - ---Ah! je suis bien tranquille, allez. Mais pourquoi me demandiez-vous -si j'étais libre ce soir? - ---Voilà: je ne joue pas; je n'ai rien à faire. Vous seriez bien gentil -de m'emmener dîner. Le directeur de la Renaissance m'a envoyé une loge -pour son théâtre. Ça nous ferait une bonne soirée. Qu'en dites-vous? - ---Je dis que cela me va. - ---Alors, c'est convenu. Vous passerez me prendre? - ---A sept heures. - ---Merci, Jacques. Vous êtes gentil comme les amours. A ce soir. Je ne -veux pas vous importuner davantage. Nous avons tous les deux à -travailler. Moi, je répète jusqu'à cinq heures. - -Elle s'en allait, avec un sourire malicieux, comme si elle caressait -une arrière-pensée. Ah! il était... veuf, le beau Jacques? La rupture -tombait à merveille. Le jeune homme l'intimidait un peu. Jusqu'à ce -jour, il se trouvait toujours engagé dans un un lien quelconque. Il -redevenait libre? tant mieux. L'artiste ne cherchait pas si loin. Il -aimait Aurélie d'une bonne amitié bien franche, et jamais il ne lui -serait entré dans l'idée de lui faire la cour. Elle évoquait pour lui -tous les souvenirs tristes et doux de son enfance; mais elle -n'éveillait ni son désir ni sa curiosité. Il travailla toute la -journée, n'interrompant sa besogne que pour recevoir quatre ou cinq -personnes, auxquelles il avait permis de voir le _Vercingétorix_. Vers -le soir, son élève lui remit un mot du docteur Grandier, l'avertissant -qu'il viendrait le lendemain avec deux dames de ses amies. La lettre -lui fit plaisir. Il adorait l'illustre savant. A six heures, content -de sa journée, il s'en alla d'un pas léger rue Lambert dire à sa mère -qu'il ne dînerait pas avec elle. Il savait qu'elle se réjouissait -toujours, quand il prenait une distraction. - ---C'est gentil, une partie fine à nous deux, s'écria Aurélie, en -entrant dans le cabinet particulier où Jacques la conduisait. - -Elle portait une toilette délicieuse: jamais elle n'avait été plus -jolie. Ses cheveux roux, superbement tordus sur la nuque, jetaient des -tons ambrés sur son visage pâle, éclairé par ses yeux gris, spirituels -et vifs. Au théâtre, elle jouait les coquettes avec une verve -mordante. L'habitude aidant, elle continuait le rôle dans la vie -réelle. Ses reparties vives, quelquefois impertinentes et acérées, lui -avaient acquis très vite la réputation d'une femme d'esprit. Ce -soir-là, plus en verve que jamais, elle désirait que son esprit -brillât sous toutes ses facettes, comme un diamant bien taillé. -Jacques s'amusait franchement. Jeunes et bien portants tous les deux, -ils s'égayaient ainsi que des gamins faisant l'école buissonnière. Le -dîner fini, assis l'un près de l'autre, sur le banal canapé de velours -rouge, ils se sentaient bercés par la jouissance d'une digestion -agréable. Tout à coup, Aurélie se leva. - ---Et le théâtre? Nous allions l'oublier! - -Il est probable que, malgré son succès, l'opérette à la mode n'amusait -pas Aurélie; peut-être aussi voulait-elle en jouer une autre dans -l'intimité, une opérette à deux avec couplets alternés. Au bout d'une -demi-heure, elle dit tout bas à son ami: - ---Cette pièce est insipide. Nous gâtons notre soirée. Venez-vous -prendre une tasse de thé chez moi? - ---Volontiers. - -La comédienne habitait rue des Pyramides. Avec beaucoup de goût et un -peu d'argent, il est facile de s'organiser un nid délicieux. - ---C'est bien joli chez vous, dit Jacques; j'y viens toujours avec -plaisir. - ---Vous êtes un impertinent, répliqua-t-elle. Vous venez pour le logis, -et non pour la locataire. Bon! voilà que Rosalie n'a pas allumé le feu -dans le salon. Passons dans mon boudoir: là, au moins, nous pourrons -nous chauffer. Je vous laisse une minute. Vous m'excusez? - -Aurélie connaissait les hommes; elle estimait que pour être un grand -artiste, Jacques n'en ressemblait pas moins à ses confrères en bêtise. -Un quart d'heure après, elle apparaissait, troublante et capiteuse, -comme une jolie fille qui veut damner un saint. La chasteté du -sculpteur ne lui méritant pas encore son inscription au calendrier, -elle espérait bien lui tourner complètement la tête. Il jeta un cri en -l'apercevant. - ---Vous êtes adorable ainsi, dit-il. - -Elle avait quitté sa robe, et vêtu un peignoir blanc garni de -dentelles qui dessinait gracieusement la taille souple. - ---Vous voyez, je m'assieds là, à côté de vous, reprit-elle. - -Et elle se rapprochait de Jacques, grisé lentement par le parfum -pénétrant de cette exquise créature. - ---Rien ne vaut une bonne tasse de thé au coin du feu. Ah! mon ami, -quelles charmantes soirées nous avons perdues! C'est dommage que deux -anciens camarades comme nous ne se voient pas plus souvent. - ---Mais je ne demande qu'à vous voir davantage! - ---Vraiment? - -Elle secouait gracieusement la tête d'un air coquet: brusquement, son -peigne d'écaille roula, et les cheveux roux coulèrent à flots sur son -visage et sur son corps. Elle eut un petit cri d'effroi. - ---Jacques, sauvez-moi, je vais me noyer! - -Elle se tenait debout, superbe sous les flots de cette magnifique -chevelure qui l'enveloppait d'un vêtement doux aux reflets ambrés et -soyeux. - ---Dieu! que vous êtes belle! dit-il. - ---Ramassez le peigne, et relevez mes cheveux... - -Elle s'agenouillait sur le fauteuil, penchant en arrière sa tête fine. -Jacques baignait ses mains avec délice dans ces flots dorés qui -dégageaient une odeur troublante. Aurélie, la taille bien cambrée, -faisait saillir, dans son mouvement léonin, les splendeurs de sa -gorge. Jacques se penchait vers elle. La jeune femme le regardait, les -lèvres entr'ouvertes. Il tendit les siennes dans un sourire. - ---Ah! j'ai une envie folle de toi! murmura-t-elle en se laissant -glisser dans ses bras... - -Il était bien étonné, le lendemain matin, quand, léger et fredonnant, -il retournait aux Batignolles. Sa maîtresse! Aurélie, sa camarade -d'autrefois! Il emportait de cette nuit d'amour un souvenir aigu. Tour -à tour rieuse et passionnée, la comédienne avait tout fait pour -séduire et fixer ce beau garçon volage. Elle lui confiait un de ces -aveux délicats qui charment toujours un homme, lui disant qu'elle -croyait bien l'aimer depuis longtemps. Et elle ne mentait pas, la -coquette! Lui, songeait que cela était possible, après tout. Pour la -première fois, il gardait une pensée émue en sortant des bras d'une -femme. Elle ressemblait si peu à toutes celles qu'il avait rencontrées -jusque-là! On n'a guère le temps d'aimer, à la Villa Médicis, quand on -travaille beaucoup et qu'on ne va pas dans le monde. Les -Transtévérines massives, avec leurs allures de bêtes paisibles, -n'avaient jamais été pour lui que des machines à plaisir. De retour à -Paris, ses caprices changeants ne pouvaient guère l'attacher aux -maîtresses qu'il prenait pour quelques semaines. Voilà que, -maintenant, il connaissait une vraie femme, sensuelle et gaie, avec -des goûts délicats et un coeur dévoué. Pourquoi ne l'aimerait-il pas, -après tout? L'amour! un bien grand mot et qui lui faisait peur. Que ce -dût être de l'amour ou un caprice plus sérieux que les autres, il -n'en était pas moins secrètement attendri. Il se disait pourtant, avec -cet impérieux besoin de psychologie qu'éprouve tout homme intelligent -quand il possède une femme nouvelle, que l'amour vrai ne commence pas -ainsi par un caprice des sens subitement éveillés. Il lui semblait -que, même après cette nuit d'amour, Aurélie restait pour lui la -camarade d'autrefois. Sans doute, des liens plus intimes se nouaient -entre eux. Mais le sentiment de son coeur demeurait le même... Bah! -pourquoi discuter avec son plaisir? Il se rappelait, non sans de -secrètes voluptés, la fine tête d'Aurélie, ses yeux brillants, son -corps souple et bien fait. Il lui devait des heures délicieuses et -qu'il n'oublierait pas de sitôt. - -Sa mère l'attendait dans l'atelier. Elle feignait de ne jamais -s'apercevoir de son absence lorsqu'il disparaissait pendant une nuit. -Cette tolérance peu morale entrait dans les calculs de Françoise. -Jacques ne s'expliquait point, en pareil cas. Leurs vies communes se -liaient trop étroitement pour qu'il pût lui cacher ce qu'elle aurait -dû ne point savoir; du moins, l'un et l'autre ne faisaient aucune -allusion à des sujets qu'il ne leur convenait pas d'aborder. Françoise -tenait un journal à la main: - ---Lis, mon enfant. - -Jacques dépliait rapidement la feuille. Un critique d'art célèbre -parlait du _Vercingétorix_ en termes enthousiastes. Il n'hésitait pas -à placer Jacques Rosny au même rang que les plus grands sculpteurs. -Puis, il parlait du courage du jeune homme, de sa belle conduite -pendant la guerre, de l'âpre énergie qu'il mettait au travail. - ---Tu es content, dit-elle, les yeux remplis de joie. - ---Si je suis content! C'est plus que je ne mérite. - ---Ne dis pas cela. Je veux que tu sois le premier... tu entends? le -premier! - -En prononçant ces deux mots, elle se transfigurait. Oui, il serait le -premier dans son art, le fils du fusillé, le descendant des ouvriers -misérables. Il serait le premier, et le monde s'inclinerait devant la -force de son génie, et il serait illustre, riche, envié, et les plus -belles, les plus puissants lui souriraient, et ce serait sa revanche, -à elle, qui en jouirait toute seule, dans son silence et son -obscurité. - ---Est-ce que tu attends du monde aujourd'hui, mon enfant? - ---Oui. Notre ami, le docteur Grandier. Il doit venir me voir avec deux -dames de ses amies. - ---Tu dînes avec moi, ce soir? - ---Certainement. Mais je t'en prie, ne restons pas à la maison. Les -murs m'étoufferaient. Il me semble que j'ai un trop-plein de vie qui -déborde. Veux-tu que je te mène au théâtre? - ---Du moment que je passe ma soirée avec toi, je suis contente. Allons, -embrasse-moi, et à ce soir. - -Elle le serrait dans ses bras, ravie, heureuse, triomphante. Jacques -se remit à la tâche quotidienne. Il travaillait avec ardeur, -entièrement possédé par son oeuvre, sans être distrait une minute par -le souvenir d'Aurélie. Le joli visage de l'actrice ne venait pas même -danser devant ses yeux. Toute la matinée s'écoula ainsi. Après un -déjeuner rapide, il reprit sa besogne un instant interrompue, ne se -rendant pas compte de la fuite des heures. Seule, l'arrivée de M. -Grandier le rappela à la réalité. Nelly en toilette tapageuse, -montrant son joli visage, et Mme de Guessaint en toilette sombre, la -figure un peu voilée, accompagnaient l'illustre savant. - ---Chère madame, dit le docteur, en se tournant vers Faustine, -permettez-moi de vous présenter Jacques Rosny. Je vous ai dit que je -l'aimais comme un enfant. - -Faustine eut un mouvement brusque, et se sentit vaguement troublée. -Elle reconnaissait le sculpteur rencontré par elle deux ans plus tôt, -dans le promenoir de San Onofrio, à Rome. Elle se ressaisit bien vite, -et leva son voile, afin que l'artiste pût commodément la voir. Se -souviendrait-il aussi de cette causerie d'une demi-heure? Elle le -regardait de ses beaux yeux fiers et tranquilles. Jacques rougit -légèrement, et, s'inclinant devant elle. - ---Je suis heureux de vous être présenté, Madame. Vous m'avez oublié, -sans doute. C'est tout naturel. - -Faustine interrompit le jeune homme pour s'approcher du -_Vercingétorix_. Elle contemplait le chef-d'oeuvre avec une profonde -émotion d'artiste. Le Gaulois, chargé de chaînes, les membres tordus -sous les âpres morsures du fer, relevait la tête en un mouvement -d'orgueil hautain. Dans ses yeux on lisait une pensée immuable. -Derrière Rome triomphante, il voyait la Gaule future, victorieuse à -son tour, et prenant sa revanche des hontes passées. Autour de lui, -gisaient un guerrier mort, un enfant massacré; une femme, les seins -nus, le coeur percé d'un poignard, se renversait entourant de ses bras -les genoux du patriote enchaîné. Faustine admirait. La pensée du -sculpteur jaillissait, lumineuse et sublime. La jeune femme éprouvait -ce frisson du Beau qui est la plus grande jouissance de l'artiste. -Dans un élan d'enthousiasme, elle tendit la main à Jacques. - ---C'est beau, dit-elle. - -De coutume, on l'accablait de compliments, et de flatteries banales -dont il se sentait gêné plutôt que réjoui. Ces deux mots, prononcés -d'une voix émue, lui allèrent droit au coeur. Il retrouvait, devant -Mme de Guessaint, cette espèce d'embarras qu'il avait éprouvé jadis -dans le promenoir du couvent. Cette belle créature, au visage pâle et -fier, aux yeux éclatants, qui marchait avec l'aisance calme et superbe -d'une déesse, lui inspirait une crainte vague. - ---Oh! le beau buste! s'écria tout à coup Nelly. - -Et elle appelait l'attention de Mme de Guessaint sur le buste de la -princesse V..., d'une élégance souple et gracieuse. A son tour, Mme -Percier exprima toute son admiration au jeune homme. Elle lui expliqua -que son amie se montrait fort réservée, d'habitude, devant les oeuvres -d'art. Un suffrage comme le sien valait bien des éloges. Elle lui -apprit que, malgré sa modestie, Faustine était peintre et capable de -le comprendre. Mme de Guessaint causa peinture avec Jacques, et tous -deux se sentirent rapprochés par des impressions communes. Jacques -l'écoutait parler avec un plaisir dont il ne se rendait pas compte. -Les idées de la jeune femme lui plaisaient; mais aussi cette voix -harmonieuse qui le charmait d'une façon singulière. - ---Maintenant que nous nous connaissons, monsieur, j'espère que vous me -ferez le plaisir de venir chez moi. Je serai toujours heureuse de vous -recevoir. - -D'habitude, le sculpteur laissait tomber ces invitations qu'on lui -adressait. Il acceptait celle-ci, avec l'intention réelle d'y donner -suite. Pourquoi désirait-il revoir Mme de Guessaint? Il ne s'en -rendait pas bien compte. Mais quand elle fut partie, quand il se -retrouva seul dans l'atelier, il se promit d'aller chez elle. Chose -étrange! il venait de passer une nuit amoureuse, pleine de sensations -subtiles, avec une jolie créature qu'il connaissait depuis longtemps, -et voilà qu'il pensait obstinément à une autre femme, qu'il n'avait -vue que deux fois en deux ans, et pendant quelques minutes. A -vingt-six ans, on subit ses sentiments sans les analyser. Jacques -songeait à Faustine, sans comprendre l'étrangeté de cette songerie. -Quelque chose comme une obsession très douce s'emparait de son esprit. -Il se rappelait surtout la manière divine dont elle marchait, ces -mouvements d'impératrice romaine, gracieuse et noble. - -Deux heures plus tard, on frappait doucement à sa porte; absorbé, -moins par son travail que par sa préoccupation intime, il n'entendait -pas l'appel du visiteur nouveau, lorsque Mme Percier se trouva tout à -coup devant lui. - ---Vous êtes étonné de me revoir? dit-elle en riant. - ---Mais, Madame... - ---Voici ce qui m'amène. Mme de Guessaint, avec qui je suis venue -tantôt, est ma soeur plutôt que mon amie. Or je n'ai ni son portrait -ni son buste! Oui, oui, je comprends votre mouvement. Je sais que vous -n'aimez pas faire de bustes; le docteur me l'a dit. Je vous prie en -grâce de consentir à une exception en ma faveur. - ---Mais je ne refuse pas, j'accepte. - ---Vous acceptez? comme cela, tout de suite, sans vous faire prier? -Vous êtes charmant. - -En effet, pour toute autre, Jacques eût refusé. Il s'agissait de -Faustine; il consentait, et avec un plaisir qui l'étonnait un peu. - ---Alors, je vais vous demander une autre faveur, répliqua Nelly. Vous -voulez bien? - -Jacques la trouvait charmante: elle parlait si gentiment, et tant de -gaieté sonnait dans son rire jeune! - ---Je vais vous expliquer mon affaire, reprit-elle. Je suis très -riche... oh! mais, très riche. Malheureusement, je suis aussi très -dépensière. Il y a des mois où j'ai beaucoup d'argent; d'autres où je -suis pauvre comme Job. Eh bien, rendez-moi un grand service. Acceptez -ceci. - -Elle lui tendait un portefeuille, en maroquin du Levant, sans chiffre. -Le jeune homme recula la main. - ---Oh! Madame!... - ---Puisque je vous dis que vous me rendez service! Vous ne voulez pas -être mon banquier? Il faudra bien que je le paie, ce buste, que vous -consentez si aimablement à faire. Que vous importe si c'est tout de -suite? - -Elle bavarda pendant une heure; et le jeune homme l'écouta, très -attentif, parce qu'elle lui parlait de Mme de Guessaint. Nelly lui dit -quelle artiste était Faustine, et pourquoi le monde ignorait la flamme -géniale qui brûlait en elle. Peu à peu, l'ombre emplissait l'atelier, -et les causeurs ne s'en apercevaient pas. Bientôt, Jacques alluma une -lampe, et le bavardage recommença. Le temps coulait si vite que Mme -Rosny, inquiète de ne pas voir rentrer son fils, vint le chercher -tout à coup. - ---Ma mère, Madame, dit Jacques un peu embarrassé. - -Françoise, à demi cachée dans l'ombre, dévorait des yeux cette -étrangère qu'elle trouvait auprès de son fils, dans une conversation -intime, à une heure si avancée de la journée. Nelly s'excusa et prit -congé, après avoir remercié le sculpteur et salué Mme Rosny. Dès que -Mme Percier fut partie, Françoise interrogea son fils. Quelle était -cette inconnue? Une femme du grand monde, sans doute? Du grand monde! -Elle disait ces trois mots avec amertume. Sa jalousie ne s'y trompait -pas une minute. Jacques aperçut le petit portefeuille, et dit -gaiement: - ---Je ne sais pas son nom. Elle venait me demander de faire le buste -d'une de ses amies. Toutes deux sont fort liées avec M. Grandier. -Regarde donc, mère! Dix mille francs! Ma foi, c'est une surprise -agréable. Cette dame a le tort de payer d'avance, mais elle paie cher. - -Joyeusement, il embrassait sa mère, dont la méfiance se dissipait peu -à peu. Elle avait cru d'abord à quelque mondaine amoureuse; et les -caprices de mondaine lui faisaient peur. Il s'agissait, au contraire, -d'un travail, d'un travail bien payé: rien de mieux. - ---Je te mène au cabaret, maman. Ce soir, nous faisons une partie fine -à nous deux!... - - - - -IV - - -Pendant les deux premières séances, Nelly accompagna son amie à -l'atelier du square des Batignolles. A la troisième, Faustine arriva -seule. Il en fut ainsi désormais. Et, dès lors, commencèrent pour le -jeune homme des journées pleines d'enchantement. Faustine se sentait -vivement attirée par cette nature expansive et jeune. Elle retrouvait -tout entière l'impression qu'elle avait subie à Rome, deux ans -auparavant. Mme de Guessaint, trop fière pour craindre le danger et -d'ailleurs trop pure pour le connaître, se laissait aller doucement à -la sympathie que lui inspirait l'artiste. Pendant que Jacques -travaillait avec sa fougue et sa passion habituelles, dévorant des -yeux le beau visage qui posait devant lui, elle parlait avec le même -abandon que si elle eût été en face de Nelly. Lui, trouvait toujours -le même charme à cette voix délicieuse. Mille séductions s'étaient -réunies dans cette jeune femme, pour un homme tel que Jacques. Mme de -Guessaint paraissait tout connaître: elle gardait de ses voyages une -fraîcheur de souvenirs, une variété d'expressions, une poésie de -langage qui emportaient l'artiste dans un monde nouveau. Elle disait -les paysages sans fin de la Syrie, les plaines où jaillissent les -cactus énormes, et les arbustes gris, secouant la poussière de leurs -feuilles fanées; et Jérusalem, debout sur son plateau légèrement -incliné, éveillant à la fois la religiosité du chrétien et la -sensation subtile de l'artiste; et les terrasses du temple de Salomon, -que flanquent des tours crénelées sous le bleu profond du ciel; et -l'émotion subite quand, du sommet de la citadelle de Sion, l'oeil -descend sur la sombre vallée de Josaphat. Brusquement, elle quittait -la Syrie pour l'Europe; elle racontait Madrid et ses élégances -raffinées; la verte Andalousie qui rit le long du jaune Guadalquivir, -couchée au milieu de ses palmiers et de ses aloès. Puis la mosquée de -Cordoue, avec ses mille colonnes de porphyre; et la cathédrale de -Séville, où l'âme s'endort dans la molle plénitude du rêve, cet -immense vaisseau de pierre où Notre-Dame de Paris danserait à l'aise; -et la Giralda, le jour du samedi saint, quand toutes les cloches -partent à la fois, lançant leur carillon de bronze vers le ciel -éternellement pur. - -Jacques l'écoutait avec ravissement. Les artistes seuls savent parler -aux artistes. Le jeune homme comprenait toutes les descriptions de -Faustine, heureuse elle-même de se sentir comprise. Une irrésistible -sympathie les avait d'abord attirés l'un vers l'autre. Maintenant, cet -homme de génie et cette femme rare, connaissaient l'union de leurs -intelligences, avant l'union de leurs coeurs. Jacques savait peu de -chose en dehors de son art. Il ignorait le monde, où il ne mettait -jamais les pieds; il ignorait la vie, avec ses exigences; il ne savait -pas qu'on ne pardonne jamais aux hommes, même supérieurs, de se passer -des autres. Faustine lui ouvrait des horizons jusque-là fermés. - ---Vous me dites que vous n'aimez pas le monde, Monsieur. N'importe: il -faut y aller. Si puissant que soit votre esprit, il ne possède, en -somme, comme celui de toute créature humaine, qu'un nombre limité -d'idées. Nous avons besoin, les uns et les autres, d'échanger nos -pensées, de nous renouveler nous-mêmes en renouvelant ceux qui nous -entourent. Vous me pardonnez de vous faire un peu de morale? - ---Je vous ai une reconnaissance infinie, Madame. J'ai toujours vécu -comme un sauvage, replié sur moi-même, absorbé dans mon travail. Vous -m'initiez à des vérités que je ne soupçonnais pas. Je croyais qu'un -artiste doit fuir le monde. Ce sont les idées de ma mère. Elle se -trompait, n'en sachant guère plus que moi. Vous, dont l'esprit est -ouvert à tout, vous me montrez mon erreur. Est-il possible, mon Dieu, -qu'en un temps où les femmes sont si futiles, il s'en rencontre une -telle que vous! - ---Prenez garde! votre phrase ressemble à un compliment. N'oubliez -jamais en me parlant que je hais la banalité. Alors, je vous ai -réconcilié avec le monde? Eh! bien, vous ferez vos débuts chez moi, et -j'en serai charmée. - -Faustine posait depuis cinq ou six jours, quand, un après-midi, la -causerie effleura la politique. Jacques lui parlait d'un bas-relief -dont l'idée le passionnait. Il voulait synthétiser la Révolution, -faire crier au marbre l'enthousiasme des volontaires de 92, et les -belles fureurs de ces années sanglantes et guerrières. - ---Vous avez tort, Monsieur. L'art est trop haut pour qu'on l'abaisse -au niveau de la politique. - ---Ce n'est pas de la politique, Madame, c'est de l'histoire. - ---Vous oubliez les échafauds... A ce compte, la Commune aussi serait -de l'histoire. Cependant, il ne vous viendrait pas à l'idée de couler -en bronze les massacreurs et les bandits de cette époque-là. - -Jacques dit d'une voix brusque: - ---Ni massacreurs ni bandits, Madame. Serviteurs malheureux d'une idée -fausse, voilà tout. - -Faustine se leva toute droite, impérieuse et frissonnante. - ---Je vous excuse, Monsieur. Vous ne savez rien de ma vie. Mon père a -été tué par une balle des fédérés, et les fédérés ont fusillé mon -frère! - ---Sang pour sang, Madame! Les soldats de Versailles ont fusillé mon -père! - -Les haines forcenées de la guerre civile se réveillaient en ces deux -êtres. Leurs idées contraires se choquaient violemment. Le choc -pouvait faire jaillir deux colères: il n'éveilla que deux pitiés. - ---Votre père et votre frère ont été tués, reprit Jacques d'une voix -très douce. Comme vous avez dû être malheureuse! - ---Votre père a été fusillé, répliqua-t-elle extrêmement émue, comme -vous avez dû être malheureux! - -Et d'instinct, ils se tendirent la main, comme pour abjurer les -haines d'autrefois. Ce jour-là, Jacques ne travailla pas davantage. -L'un et l'autre parlèrent de ceux qu'ils avaient aimés. Faustine -disait la belle vie du général, son dévouement chevaleresque au pays, -son patriotisme, sa fin sublime de héros; elle évoquait le souvenir -d'Étienne, le soldat aventureux, au caractère généreux et fier. Lui, -de son côté, racontait les années dures de l'ouvrier, les souffrances -de Pierre Rosny, sa mort tragique au coin d'un fossé; si bien que son -fils et sa veuve, ignorant où il dormait son dernier sommeil, ne -goûtaient même pas la triste joie de prier sur sa tombe. De nouveau, -les deux jeunes gens se sentaient unis par cette communauté de -douleurs semblables, nées de destins contraires. Ce qui aurait séparé -deux âmes vulgaires rapprochait ces deux âmes supérieures. Oubliant -que leurs pères étaient morts dans des rangs opposés, ils abjuraient -les fureurs infécondes, pour pleurer le même malheur qui faisait de -pareils orphelins. - -Le lendemain, quand Faustine revint, ils ne parlèrent plus du passé -douloureux. La jeune femme, cette fois, interrogea l'artiste sur son -enfance. Elle lui fit raconter sa courte vie de soldat, pendant la -guerre; comment il tombait à Montretout, la poitrine trouée par une -balle; l'histoire de cette médaille militaire obtenue par M. -Grandier, puis, les années de Rome, à la Villa Médicis. Jacques ne -voulut rien cacher. Il dit toute son histoire, avec un abandon plein -de gaieté, riant de la misère d'autrefois, lorsque l'argent manquait -et que le travail acharné de sa mère suffisait seul à les faire vivre. -Mme de Guessaint questionna curieusement Jacques Rosny sur Françoise. -Mais celui-ci s'enferma dans une sorte de craintive discrétion. Il -sentait si bien l'abîme creusé entre ces deux femmes! Faustine -cependant insista pour que l'artiste donnât suite à son projet de -sortir, d'aller dans le monde. Elle devinait qu'une volonté pesait sur -lui, pour qu'il persistât dans cette claustration. A présent, il -cherchait des défaites, il s'efforçait de réfuter ses arguments; mais -elle sentait bien qu'elle prenait lentement une influence considérable -sur cet esprit. - -A la fin de la première semaine, une phrase de Jacques la fit -réfléchir. Ils discutaient une question assez importante de l'art -contemporain: le modernisme. Mme de Guessaint lui conseillait de -suivre le courant de son siècle, qu'un âpre besoin de vérité emporte -loin de la fantaisie capricieuse. Lui, au contraire, entraîné par sa -nature ardente, voulait allier beaucoup de vérité avec un peu de -romantisme. Elle combattait cette opinion qu'elle estimait fausse. - ---Croyez-moi, Monsieur. Un grand artiste comme vous doit trouver la -formule nouvelle. Cette formule est la même pour le sculpteur que pour -le peintre et le poète. On ne la découvrira ni dans le romantisme -échevelé des uns, ni dans le réalisme exagéré des autres. C'est la -modernité qui triomphera. Il faut être l'homme de son temps. - -On eût bien fait rire Jacques quinze jours auparavant, en lui disant -qu'une femme du monde lui donnerait des conseils d'esthétique; bien -plus, qu'il les suivrait et en tiendrait compte. Quand Faustine -partait, il ne rentrait pas rue Lambert, comme il faisait d'habitude. -Il se couchait sur son canapé, et, bercé par un souvenir, il rêvait -profondément. L'image de cette femme le hantait. Elle ne parlait plus, -qu'il l'écoutait encore. La douceur de sa voix musicale chantait à son -oreille des paroles cadencées. De temps en temps, il levait les yeux -sur le _Vercingétorix_ et baissait la tête, confus, surpris, presque -mécontent. Lui aussi portait des chaînes, comme le guerrier vaincu. Il -aimait Faustine. C'est donc cela, l'amour, une possession violente, -une conquête de toutes les pensées? Comme c'était venu vite! Alors, il -se débattait, cherchant à se prouver qu'il se trompait. L'amour? -Allons donc! Un caprice comme les autres, d'une nature différente -peut-être, parce que Faustine était une femme d'un ordre supérieur. -Pour la première fois, il cherchait à lire dans son coeur, à bien -analyser ses propres sentiments. Pourquoi l'aurait-il aimée? Et il se -répondait tout bas qu'il l'aimait parce qu'elle ne ressemblait à -aucune autre créature. Cette intelligence si haute l'exaltait, cette -voix, cette démarche, ce sourire le ravissaient, son oeil exercé de -sculpteur devinait les splendeurs de ce corps harmonieux et souple; et -toutes ces pensées le grisaient, l'affolaient. Chaque soir, à présent, -Françoise venait le chercher à l'atelier. Elle le trouvait seul, dans -l'ombre, enfoncé en de cruelles songeries. Elle l'emmenait avec elle; -et le jeune homme gardait sa mélancolie. Elle l'interrogeait, et il ne -répondait que par des mots vagues. Il invoquait son travail, -l'inquiétude du prochain Salon. Mme Rosny ne le croyait pas. Son -travail? Il était fini. L'inquiétude du prochain Salon? Un triomphe -paraissait assuré. Jacques mentait. Il ne lui disait plus la vérité. -Alors, que se passait-il? Elle voulait savoir et elle ne trouvait pas. -Ce fut Aurélie qui lui fit tout comprendre. La comédienne venait peu -chez Mme Rosny. Batignolles est loin de la rue des Pyramides; et une -femme austère comme Françoise effarouchait la comédienne coquette. -Cependant, une semaine environ après son aventure avec Jacques, elle -arriva rue Lambert. Depuis cette nuit délicieuse où, très sincèrement, -dans un élan de passion, elle s'était donnée au jeune homme, Aurélie -n'avait plus revu son amant de quelques heures. Le lendemain, le -surlendemain, elle l'avait attendu vainement, un peu surprise d'abord, -très dépitée ensuite. Comment! il ne revenait pas? il ne lui écrivait -pas? - -Les femmes ont une vanité excessive, mais autant de finesse que de -vanité. Dans les choses de l'amour qui lui sont personnelles, la plus -sotte sait toujours bien y voir clair. Aurélie n'hésita pas une -minute. Une rivale s'emparait brusquement de Jacques, l'arrachait à la -séduction tendrement et savamment préparée. Le silence de l'artiste ne -s'expliquait pas autrement. Mais quelle rivale? Évidemment, Jacques ne -la connaissait pas avant cette soirée où il était tombé dans ses bras. -Sans doute une de ces aventures imprévues et soudaines qui -bouleversent la vie d'un homme. - ---Bonjour, Madame. Comme il y a longtemps que je ne vous ai vue! -s'écria-t-elle en entrant chez Mme Rosny. Comment va Jacques? - ---Jacques va bien, je vous remercie. - -Non, Jacques n'allait pas bien. Il suffisait à Aurélie de regarder la -mine soucieuse de Françoise. Alors elle bavarda, parla de son théâtre, -de ses rôles, de ses petites ambitions. Puis, elle revint au sculpteur -par un détour habile. Que faisait-il? A quoi travaillait-il? -Distraitement, Mme Rosny raconta l'histoire des dix mille francs, la -visite de cette femme élégante et jolie qui commandait le buste d'une -de ses amies. Aurélie était fixée. Jacques aimait l'une ou l'autre; ou -la dame au buste, ou celle qui le faisait faire. Elle savait d'avance -qu'elle aurait en Mme Rosny une alliée inconsciente. - ---Jacques va devenir amoureux d'une de ces élégantes mondaines, -dit-elle en riant. Prenez garde, elles vous l'arracheront! Vous ne les -connaissez pas. Elles vont bien quand elles s'y mettent! On accuse les -comédiennes de coquetterie! Quelle erreur! Les femmes du monde -s'entendent bien mieux que nous à enjôler un homme. D'autant plus que, -malgré ses vingt-six ans, il est presque aussi naïf en amour qu'un -garçonnet de dix-huit. Il a toujours travaillé; il ne connaît pas les -roueries et les séductions de ces belles dames, qui gâchent le temps -d'un artiste, et le plantent là quand elles ne l'aiment plus. - -La comédienne savait exactement la portée de ses paroles. Il n'en -fallait pas davantage pour exciter la jalousie de Mme Rosny, pour que -celle-ci surveillât son fils. Aurélie prit congé et s'en alla frapper -à la porte de l'atelier, très curieuse de savoir quelle réception lui -réservait le bel infidèle. Elle le trouva, comme le trouvait toujours -sa mère après le départ de Faustine, seul, inactif, sombre. - ---C'est moi, dit-elle en entrant. Puisque vous ne veniez pas, je suis -venue. Je vous demande à dîner comme l'autre soir: voulez-vous? - -Jacques eut un geste violent en l'apercevant. - ---Ma foi, je suis absurde! s'écria-t-il, et vous êtes vraiment bien -gentille de vous souvenir encore d'un imbécile tel que moi! Vous me -demandez à dîner? Bravo! asseyez-vous là; je veux me mettre à vos -genoux, implorer mon pardon, vous dire que vous êtes adorable. Nous -dînons ensemble; ensuite vous m'emmenez chez vous, et nous passons une -bonne soirée... comme l'autre soir; et... et tu m'offriras une tasse -de thé, veux-tu? - -Toute la soirée, il se montra fort gai, fort tendre; mais sa gaieté et -sa tendresse trahissaient une intense nervosité. Ses yeux brillaient -d'un feu sombre. Il parlait avec une amertume et une violence -qu'Aurélie ne lui connaissait pas, ou bien, tout à coup, il devenait -triste et taciturne. Elle l'étudiait avec son intuition du coeur -humain, avec son flair de femme un peu jalouse et très coquette. Elle -éveillait les sens de son amant: rien de plus. Le coeur et la pensée -n'étaient pas avec elle. Il lui témoignait la passion physique -qu'éprouve toujours un jeune homme pour une jolie femme; mais le rêve, -l'infini, l'au-delà de l'amour appartenaient à une autre. Quelle était -cette autre? - - - - -V - - -Faustine se sentait violemment aimée. Une femme ne se trompe jamais -aux sentiments qu'elle inspire. Elle perçoit nettement les troubles -qu'elle fait naître, les émotions qu'elle éveille. Coquette, Mme de -Guessaint aurait joué le jeu des coquettes. Sincère et loyale, elle -s'interrogeait avec angoisse, se demandant si elle n'était pas bien -près d'aimer, elle aussi; si elle n'aimait pas déjà. Jacques la -séduisait par sa nature primesautière et jeune, par son ardeur, par sa -gaieté: surtout par cette flamme de génie qui l'illuminait. Devant -Faustine se posait la redoutable question qui a épouvanté tant -d'honnêtes femmes! «Je suis aimée. Que ferai-je, si j'aime?» On espère -toujours ruser avec son coeur. Pour une créature telle que Faustine, -pure comme la neige inviolée, d'une loyauté inflexible, l'adultère -est un mot vide de sens. La pensée du mensonge n'entrait pas dans -cette âme. Bien plus, l'hypothèse d'une chute ne se présentait même -pas à son esprit. Avec la naïveté poétique de son esprit d'artiste, -elle croyait que Jacques l'aimait d'un amour passionné, mais -platonique. Très fine, elle sentait bien qu'elle en imposait au jeune -homme. Oserait-il même risquer un aveu? Ce qu'elle ne pouvait pas se -cacher à elle-même, c'est la jouissance profonde que lui causaient ces -rendez-vous quotidiens. Elle partait de l'atelier avec du bonheur -plein son âme. Elle devenait gaie, elle riait, et, presque expansive, -elle étonnait Nelly qui ne la reconnaissait plus. Le soir, qu'elle -restât chez elle ou qu'elle allât dans le monde, elle revivait par le -souvenir toute la délicieuse journée. - -Ce dimanche-là, elle avait déjeuné seule. Depuis quelques jours, elle -voyait peu M. de Guessaint, absorbé par les préparatifs de son voyage -dans le Sud-Oranais. Assise au coin du feu, dans son boudoir, elle -rêvait à la semaine qui venait de s'écouler. Comment avait-il pu -suffire de quelques jours pour la changer si profondément? Elle -aimerait, elle? Impossible. Par instants, elle se débattait contre la -séduction irrésistible qu'elle subissait. Non pas qu'elle eût honte -en se disant qu'elle pouvait faillir. Mais elle se révoltait contre -cette prise de possession d'elle-même. Comment, elle, si libre, si -fière, cédait-elle ainsi à une inclination coupable? Ce qui l'étonnait -le plus, c'est qu'elle ne luttait pas, qu'elle ne désirait même pas -lutter. Elle en revenait toujours à la même conclusion. Elle aimait -Jacques, ou elle l'aimerait. Mais son amour ne connaîtrait ni les -lâches abandons ni les honteuses défaites. Faustine disait quelquefois -que l'honneur était la propreté de l'âme. Il lui paraissait impossible -que son âme ne fût pas nette comme son corps. Les souillures humaines -ne l'atteindraient jamais. Elle ne se rendait pas compte que des idées -pareilles sont d'autant plus périlleuses qu'elles empêchent d'avoir -peur du danger. Le danger? elle ne le redoutait pas. Elle se laissait -glisser à son amour avec une témérité hautaine. Telle, la Fée des -Glaciers, dans la légende suédoise: Odin l'a faite reine des hautes -montagnes, et son empire durera aussi longtemps que sa virginité; -insouciante et légère, elle court sur les hautes cimes, riant des -abîmes entr'ouverts. Un jour elle aime et elle est aimée; elle se -croit aussi vaillante que jadis; mais sa force la trahit, le vertige -la prend, et elle roule dans les précipices sans fond. - -La femme de chambre qui entrait dans le boudoir, tira Faustine de sa -rêverie. - ---M. Percier demande si Madame peut le recevoir? dit-elle. - -Mme de Guessaint restait un peu étonnée. Que lui voulait-il? Tout à -coup, elle sourit, se rappelant sa conversation avec le mari de Nelly. - ---Faites entrer, répliqua-t-elle. - -Une lueur de malice flambait dans les yeux de Faustine. Le pauvre -homme! Il venait se confesser avec une docilité de collégien! Elle -s'amusait à l'avance des terreurs de sa timidité effarouchée. Très -effarouché, en effet, M. Percier. Rouge, ne sachant comment aborder -l'entretien, il parla maladroitement de choses inutiles. Mais Faustine -le rappela vite à la question. - ---Il est bien convenu, n'est-ce pas, que vous me considérez comme une -amie, comme une amie vraie? J'aime très tendrement votre femme. Je -veux qu'elle soit heureuse. Je crois qu'il y a entre vous plus qu'un -malentendu. Mais en tout cas, ce n'est pas bien grave. Donc, -répondez-moi franchement. Vous aimez Nelly? - ---Oui, murmura Félix. - ---Beaucoup? - ---Passionnément. - -Il dit ce mot avec une ardeur que Faustine ne lui connaissait pas. -Elle le regarda fort étonnée. - ---Alors, reprit-elle, je ne comprends pas du tout. Comment, vous aimez -passionnément votre femme, et vous la trompez! C'est absolument -inexplicable! - ---Ce n'est pas inexplicable... mais c'est bien difficile à expliquer. - ---Si difficile! - ---Oh! Madame... Vous allez voir! Est-ce que vous me permettez de -marcher? Si je marche, je ne vous verrai pas; et il me semble que... -Oui! si je ne vous vois pas, j'aurai plus de courage. - -Alors, tout en se promenant de long en large, même en tournant un peu -le dos à Faustine, ce qui produisait un effet assez comique, Félix -raconta l'histoire délicate de ses relations conjugales. Très -délicate, en effet! Il avait un grand malheur, le pauvre homme. Il -était... fort sensuel. Il adorait Nelly, et il s'efforçait de lui -prouver le plus souvent possible qu'il la considérait comme la plus -séduisante des créatures. Cruellement, la jeune femme semblait prendre -plaisir à refuser ses témoignages répétés d'une tendresse naturelle. -Elle coquetait avec son seigneur et maître; puis, elle s'enfermait -obstinément dans sa chambre fermée au verrou, et ne consentait que -bien rarement à s'humaniser un peu. Cette sévérité barbare surprenait -un peu Félix. Était-ce coquetterie, ou désir de dominer -souverainement, ou simple caprice transformé en entêtement par -l'orgueil? Mais, depuis quelques mois, changeant tout à coup, elle -déclarait son intention d'être désormais seulement la soeur de son -époux. Félix essayait de la ramener, de la convaincre que le mariage a -des fins à la fois plus agréables et plus hautes; rien n'y faisait. -Nelly s'obstinait dans sa résolution glaciale. Le malheureux agent de -change se disait alors que le mieux serait peut-être d'éveiller la -jalousie de sa capricieuse compagne. C'est pourquoi il adressait à -Mlle Aurélie des voeux coupables, mais exaucés. Au lieu de cacher -cette liaison, il s'efforçait de la faire connaître, voulant que Nelly -n'ignorât pas ces amours illicites. - -Faustine riait aux éclats. Ce mari, infidèle par amour, et cette femme -amoureuse, glaciale par coquetterie, l'amusaient comme deux -personnages de comédie. Décidément, rien ne menaçait le bonheur de son -amie. Un simple malentendu séparait les jeunes époux. Elle riait -toujours, et ses rires intimidaient de plus en plus M. Percier; il -s'imaginait qu'elle se moquait de lui. - ---Je ne me moque pas de vous du tout, cher monsieur. Mais avouez que -la situation est très comique. - ---Je ne trouve pas, murmura-t-il. - -Elle le vit si malheureux qu'elle s'empressa de le rassurer. Elle lui -promit que son bonheur conjugal renaîtrait bientôt. Elle ferait de la -morale à Nelly; et elle se chargeait de changer en une docilité de -brebis la capricieuse humeur de la jeune femme. Elle ne lui demandait -que huit jours. Et, avant huit jours, Nelly, repentante et corrigée, -ôterait de sa porte le verrou fâcheux, cause première de tous ces -désastres. - -M. Percier, très consolé, s'éloignait à peine, lorsque M. de Guessaint -se présenta chez sa femme. - ---Je ne vous dérange pas, ma chère amie? dit-il avec sa politesse -accoutumée. - ---Vous avez besoin de me parler? - ---Oui. Je voulais vous annoncer une nouvelle qui vient de me -surprendre. J'ai reçu tout à l'heure une lettre du ministère de la -marine. Nous partons pour Oran beaucoup plus tôt que je ne croyais, -dans quatre ou cinq jours. - ---Je vous souhaite un heureux voyage, mon cher Henry. - ---Merci. On attelle; vous ne voulez pas faire un tour au Bois? - ---Merci. Le temps est beau. Je ne suis pas sortie de la journée. Je -vais aller jusqu'à la Muette, en marchant. - -Elle éprouvait le besoin de se dépenser, de rafraîchir sa fièvre, et -aussi d'user la longue journée. Il lui tardait d'arriver au lendemain, -à cette heure charmante où, toute joyeuse, elle partirait pour -l'atelier. Les aveux de M. Percier, ces confidences qui lui -paraissaient si comiques, exerçaient sur elle une influence -physiologique. Elle en rougissait, elle si pure et si chaste; mais -elle enviait les délicates jouissances des amours permises. Ah! si -elle était libre, comme elle serait heureuse et fière de devenir la -femme de Jacques! L'amour chemine dans un coeur neuf avec une rapidité -surprenante. A présent, elle ne discutait plus avec elle-même. Elle -s'avouait son amour; mais, en se l'avouant, elle ne sentait naître -aucune crainte. Elle se croyait sûre d'elle; elle se croyait également -sûre de l'artiste. Il n'oserait jamais révéler sa passion. L'osât-il, -elle cacherait la sienne et il ne saurait rien. Elle continuait à se -bercer dans sa sécurité périlleuse. Elle aimait? Soit. L'amour pour -elle ne serait jamais qu'un sentiment sublime qui réchaufferait -doucement son coeur et ne le consumerait pas. Elle était heureuse, oh! -bien heureuse! La vie lui apparaissait sous des couleurs nouvelles. -Le soir, elle avait du monde à dîner, et elle étonna ses amis par sa -gaieté et sa verve joyeuse. Nelly, de plus en plus étonnée, la -regardait, ne comprenant rien à cette métamorphose subite. La fière -Faustine, s'humanisant tout à coup, semblait descendre des hauteurs où -elle avait coutume de planer. Elle causait avec entrain, laissant -briller son esprit supérieur, jetant des reparties vives, des mots -alertes qui contrastaient avec sa réserve accoutumée. Rentrée dans son -appartement, elle compta les heures qui la séparaient de sa visite -habituelle au square des Batignolles. - -Dès huit heures du matin, Jacques arrivait à l'atelier, les sourcils -froncés, l'oeil sombre. Tout lui pesait; il n'avait pu dormir; il -n'avait pas vu Faustine depuis l'avant-veille et une fièvre impatiente -le brûlait. L'ardeur de sa nature l'emportait; il ne se sentait plus -la force de résister. Il renvoya son élève, qu'il gardait d'habitude -jusqu'à l'apparition de Mme de Guessaint; il s'occupa lui-même des -mille détails de sa besogne accoutumée. Bientôt une lassitude immense -l'accabla, il s'étendit sur le canapé, enfonçant dans les coussins sa -tête brûlante, hâtant les heures, ne parvenant pas à oublier. Faustine -parut enfin, et Jacques, domptant la révolte de ses nerfs, s'efforça -de paraître calme. - ---Êtes-vous libre demain soir, Monsieur? dit-elle en s'asseyant à sa -place accoutumée. - ---Mais... mais oui, Madame. - ---J'espère que vous me ferez le plaisir de venir dîner chez moi. M. de -Guessaint entreprend un long voyage, et je désire, avant son départ, -vous recevoir dans ma maison. - -Elle aussi paraissait très calme, et rien, sur son visage paisible et -fier, ne trahissait son trouble profond. Mais ce nom de M. de -Guessaint suffit à exciter l'irritation de Jacques, qui ne connaissait -pas les rapports du mari et de la femme. - ---Vous voudrez bien m'excuser, Madame, dit-il d'une voix un peu sèche. -Mais décidément, je ne me sens pas fait pour le monde. Mieux vaut que -je reste chez moi. - ---Cependant, je croyais vous avoir convaincu que vous aviez tort, -reprit-elle avec un sourire. - ---Pour tout autre artiste qu'un sculpteur, votre raisonnement serait -juste. Mais les pauvres diables tels que nous, sont soumis à de -terribles nécessités. Ce que vous me voyez faire souvent, me lever et -couvrir d'eau mon ébauche, c'est l'emblème de la vie que nous menons. -Le sculpteur est avec son oeuvre comme la mère avec son enfant. Tant -que l'enfant n'a pas grandi, la mère ne le perd pas des yeux; tant -que notre oeuvre n'est pas finie, nous ne pouvons pas l'abandonner. - -Faustine feignit de ne pas sentir la rudesse de son accent. - ---Alors, Monsieur, vous refusez de venir chez moi? reprit-elle -souriante. - ---Oui, Madame. - ---Pourquoi? - -Il eut un geste violent: - ---Parce que je vous aime! - -Faustine se leva toute pâle. Un léger frisson courait le long de son -corps. - ---Comment vous êtes-vous despotiquement emparée de tout mon être? Je -ne sais pas. C'est un poison lent qui s'est glissé dans mes veines. -Est-ce que j'ai aimé, moi, avant de vous connaître! Aucune femme ne -m'a jamais fait ressentir ce que j'éprouve. Je regardais l'amour comme -un plaisir, comme un passe-temps. Vous êtes venue, et voilà que je ne -peux plus vivre sans vous! Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? -Je suis tout seul; je n'ai que ma mère. Si vous ne m'aimez pas, je -suis perdu. Il ne me reste plus qu'à me jeter à l'eau. Ne riez pas! Je -ne suis pas un de vos jeunes gens élégants qui font la cour à une -femme par plaisir ou par désoeuvrement. Je vous aime... Si vous ne -m'aimez pas aujourd'hui, vous m'aimerez un jour... Et puis... je ne -sais plus ce que je dis... Je vous en supplie, ayez pitié de moi... - -Faustine s'était laissée retomber sur le fauteuil, violemment secouée -par ces paroles ardentes, qui l'épouvantaient et la ravissaient à la -fois. Les premiers mots de Jacques lui avaient fait peur; voilà -maintenant qu'il demandait grâce, qu'il s'humiliait, que des larmes -coulaient de ses yeux. - ---Pardonnez-moi, je suis un enfant. Je vous dis des absurdités... Je -vous aime, je vous aime, je vous aime... - -Elle le regardait très doucement, sans fierté ni colère, avec une -pitié et une tendresse infinies. Elle le voyait souffrir, et elle -l'aimait! Eh! bien, non, elle saurait cacher son redoutable secret; il -ne se douterait pas du trouble profond où il la jetait. - ---Oui, vous êtes fou, répliqua-t-elle de sa voix harmonieuse comme une -musique. Vous me dites que vous m'aimez, je vous crois. Vous ne songez -pas que je ne suis point libre, que je suis mariée... mal mariée -peut-être, mais esclave de mon serment. Une femme telle que moi ne -descend pas jusqu'au mensonge. Elle a honte de la trahison, non pour -les autres, mais pour sa conscience. - -Jacques cachait sa tête entre ses mains tremblantes, et, de plus en -plus troublée, Faustine s'efforçait de cacher son émotion. Elle ne -s'apercevait pas que les quelques paroles qu'elle venait de prononcer -contenaient un aveu indirect. Il lui disait: «Je vous aime...» et au -lieu de répondre: «Je ne vous aime pas», elle se contentait de cette -défaite banale: «Je ne suis pas libre.» Mais le jeune homme ne sentait -rien, ne voyait rien. - -Il reprit d'une voix sourde: - ---Je n'ai jamais aimé avant de vous connaître. L'amour? j'en avais -peur, sentant bien que le jour où je me donnerais à une femme, je me -livrerais tout entier. Mais il me semblait impossible qu'il en existât -une seule méritant cet abandon de tout mon être. La première fois que -je vous ai vue, vous m'avez intimidé. Intimidé, moi qui n'ai jamais -reculé devant rien! Je vous ai retrouvée, et j'ai retrouvé aussi mon -impression première. Puis, vous veniez ici tous les jours et je ne -sais quel charme m'enveloppait, que je subissais malgré moi, dont je -ne pouvais pas me défendre. Tout est adorable en vous. Vous êtes -belle; vous êtes la créature la plus intelligente que j'aie jamais -rencontrée; non seulement vos paroles me ravissent, mais encore la -voix divine qui les prononce. Je vous aime, oh! je vous aime -follement. - -Il s'agenouillait devant elle maintenant; il entourait la taille de la -jeune femme de ses mains brûlantes. Elle le repoussa, se relevant dans -un mouvement rapide; elle se jeta en arrière, murmurant d'une voix -étouffée: - ---Adieu, Monsieur. - -La douceur subite du jeune homme l'effrayait. Faustine marchait déjà -vers la porte, quand Jacques se précipita devant elle. - ---Non, vous ne partirez pas! Si vous partiez, vous ne reviendriez -plus. Mais répondez-moi donc! Vous restez là, immobile et glacée, et -vous ne me dites rien, à moi qui souffre et qui désespère! Je vous -aime! Rien ne me coûtera pour me faire aimer de vous! Si vous me -fuyez, je vous poursuivrai avec toute la rage de mon désespoir. Vous -me trouverez partout sur votre chemin. Mais pourquoi me fuiriez vous? -Il est impossible que vous ne m'aimiez pas un jour. Une passion telle -que la mienne saura bien faire fondre le manteau de glace dont vous -vous couvrez. Je vous aime, je vous adore! - -Il la saisissait dans ses bras; il la serrait étroitement contre sa -poitrine; il couvrait de baisers son front, ses yeux, ses joues. -Toujours muette, les dents serrées, elle luttait nerveusement contre -la violence de cette passion qui la pénétrait. Les baisers de Jacques -lui produisaient l'effet d'une brûlure. Faustine défaillait -maintenant. Elle tomba sur le canapé. - ---Je sens que vous m'aimez, continuait-il de sa voix ardente. Quelque -chose me crie que vous m'aviez deviné, que vous partagez ma folie... - -Elle se taisait toujours, renversée en arrière; il la prenait dans ses -bras, et elle s'en arrachait violemment; il la ressaisissait, la -couvrant encore de caresses. Et de nouveau, elle se débattait, -honteuse de se sentir presque vaincue et de ne pas demeurer maîtresse -d'elle-même. Elle parvint à le repousser, à redevenir libre; elle -courut au fond de l'atelier. - ---N'approchez plus, dit-elle, ou je crie, ou j'appelle. La force -contre une femme! Vous! Vous que je croyais supérieur aux autres! Vous -me reprochez de me taire: je vais vous répondre. Seulement, quand je -vous aurai répondu, vous resterez où vous êtes, sans faire un -mouvement, sans venir à moi. - -Il la regardait toujours; et l'influence qu'elle exerçait sur lui -calmait lentement sa passion physique. - ---Donnez-moi votre parole d'honneur de m'obéir, continua Faustine. - ---Je vous obéirai. - ---Je veux votre parole. - ---Je vous la donne. - -Elle hésitait, sentant bien toute la gravité des mots qu'elle allait -prononcer. Mais cette vaillante créature ne reculait jamais. - ---Jacques, dit-elle, je vous aime. - -Il jeta un grand cri. - ---Rappelez-vous votre promesse! Je vous aime, et je ne peux pas être à -vous. Le mensonge me répugne et la trahison me révolte. Si je vous -appartenais, je ne pourrais plus vivre. - ---Qu'est-ce que vous voulez que je devienne? murmura-t-il d'une voix -brisée par les sanglots. - -A son tour, il tombait assis, épuisé, vaincu; Mme de Guessaint -s'approcha de lui, et doucement, avec une tendresse exquise: - ---Voyez, dit-elle, c'est moi qui viens à vous maintenant. Vous -souffrez, vous pleurez, mon pauvre ami? Est-ce que vous croyez que je -ne souffre pas, moi aussi? Je m'étais juré que vous ne connaîtriez -jamais mon amour pour vous. Je me confie à votre honneur et j'en -appelle à votre loyauté. Je vous aime. Vous êtes le premier qui m'ait -donné l'émotion irrésistible que je ressens. Si nous ne pouvons pas -être l'un à l'autre, il nous reste au moins un bonheur suprême, celui -de nous aimer sans honte, puisque nous serons sans reproche. Est-ce -que je ne vous livre pas ce qu'il y a de meilleur en moi? Est-ce que -vous ne possédez pas ma tendresse, mon coeur, ma pensée? Adieu, -Jacques. Regardez-moi bien en face. Je veux savoir si vous m'avez -comprise. - ---Vous partez... - ---Oui. Je vous supplie de me laisser partir. - ---Vous reviendrez?... - ---Je vous le promets. Adieu. - -Il voulut s'élancer, la retenir; elle lui échappa... et s'enfuit. - -Jacques demeurait écrasé. Partie! Reviendrait-elle? Oui. Elle l'avait -promis; et puis, elle l'aimait. Elle l'aimait! Alors pourquoi se -refusait-elle? Mais il ne se sentait pas la force de discuter avec -lui-même. Cette violente scène le laissait brisé. Malgré l'aveu de -Faustine, il souffrait cruellement, devinant bien qu'un abîme le -séparait de cette femme. Il la connaissait maintenant; elle pouvait -l'aimer, mais elle ne lui appartiendrait jamais. Mille pensées -contradictoires se heurtaient en lui. Il ne gardait même pas -l'espérance vague de la fléchir, d'obtenir de sa pitié qu'elle cédât à -la passion folle qui l'envahissait. Cette créature fière et hautaine -ne s'abaisserait jamais à la chute banale, à l'adultère louche qui -ment et qui se cache. Quel que fût son amour, elle résisterait -vaillamment, dût-elle le fuir. Le fuir? Il eut un cri de colère. Il -essaya de se calmer, en se rappelant la promesse de Faustine: elle ne -pensait pas à fuir, puisqu'elle avait promis de revenir. Étendu sur le -canapé, son souvenir évoquait toutes les séductions divines de la -jeune femme. Il cherchait à voir clair dans ce qui venait de se -passer. Faustine lui avait avoué son amour; et pourtant, il restait -triste, découragé, abattu. Au lieu d'espérer, au lieu de se dire que, -fort de cet aveu, il triompherait de ses résistances, il subissait de -nouveau une lourde et cruelle lassitude. Les heures s'envolaient; et -il demeurait ainsi, angoissé, déchiré par ces incertitudes cruelles, -ne sachant que croire, ne sachant que faire, prêt à donner sa vie pour -finir sa torture. La nuit tombait quand sa mère arriva dans l'atelier. -Comme les jours précédents, elle le trouvait sombre, farouche. - ---Tu ne viens pas, mon enfant? - ---Pardonne-moi, dit-il, je n'ai pas faim ce soir. Je ne veux pas -dîner. - -Elle insistait, anxieuse, sans pouvoir obtenir une autre réponse. -Jacques voulait rester là, où il venait de la voir, où son souvenir -flottait impalpable et parfumé; il voulait demeurer seul, seul avec -ses pensées dont il buvait, jusqu'à la lie, la douloureuse amertume. -Françoise le contemplait, muette, les bras croisés. Elle se rappelait -les paroles d'Aurélie. Est-ce que la comédienne avait raison? Jacques -était-il donc amoureux d'une coquette qui le faisait souffrir? Et elle -regardait les traits tirés de son fils, sa pâleur, sa tristesse -mortelle. - ---Tu ne m'accompagnes pas, mon enfant? reprit-elle doucement. - ---Non, mère, permets-moi de rester ici et, je t'en prie, pardonne-moi. -Je n'ai de goût à rien. Cela me fait du bien d'être seul. - -Seul! voilà que Jacques ne voulait même plus d'elle maintenant! -Françoise alluma une lampe; puis, promenant les yeux autour d'elle, -elle chercha, regardant, épiant, comme le soldat flairant l'ennemi qui -guette une embuscade tendue. Elle voyait clair; Aurélie avait dessillé -ses yeux; Jacques aimait follement, éperdument, désespérément. Elle -aperçut le buste de Faustine, vaguement éclairé par la lueur rougeâtre -de la lampe, et soudain elle comprit. C'était cette femme que son -enfant aimait, cette femme qui venait tous les jours, qui causait avec -lui, qui s'enfermait avec lui. Mme Rosny eut un geste de colère -violente. Elle avait donc en vain surveillé depuis tant d'années -l'existence de son fils, en vain elle l'avait fortifié contre les -séductions de ce monde exécré. Il fallait qu'une créature sans coeur -détruisît d'un seul coup toute son oeuvre, torturât son enfant, lui -arrachât la récompense de tant de sacrifices! Elle voulait la -connaître, cette étrangère maudite qui bouleversait sa vie, Jacques ne -l'accompagnerait pas? Eh bien, soit: pendant quelque temps, elle -serait patiente. Ensuite, après le Salon, elle l'emmènerait loin de -Paris. Et quand elle l'aurait à elle toute seule, elle reprendrait -l'empire qu'elle exerçait autrefois. - ---Alors, je te laisse. Rentreras-tu de bonne heure? - ---Oui, mère. - ---Rentre tard, si tu veux. Tu ne me dérangeras point. Je m'endors tout -de suite, tu sais. - -Non, elle ne s'endormait pas. Mais elle espérait vaguement que Jacques -chercherait à s'étourdir, à oublier, qu'il se jetterait dans le -plaisir, qu'il s'éprendrait d'une autre peut-être. Sans rien ajouter, -elle sortit de l'atelier, puisque la solitude lui plaisait à présent. -Le jeune homme égrenait une à une toutes les pensées anciennes; sa -fièvre les exagérait. Il se butait toujours à la même idée. Faustine -l'aimait: pourquoi se refusait-elle? L'homme ne se rend pas compte des -terribles combats qu'une femme se livre à elle-même. Ses pudeurs, ses -hésitations, ses craintes lui échappent, parce qu'il n'a pas la même -façon de sentir ni d'éprouver. Une femme telle que Faustine, en se -donnant à l'homme qu'elle aime, cède moins à l'entraînement de sa -tendresse qu'à l'appel de sa pitié. Elle se livre non pour elle, mais -pour _lui_. Celle qui n'a jamais failli ressent une révolte -instinctive de tout son être. Connaissant mieux la vie, Jacques aurait -compté sur le hasard, sur le temps, sur les circonstances. Il se -serait dit que Faustine, puisqu'elle l'aimait, accepterait un jour -toutes les conséquences de son amour. Pour une créature pareille, le -danger n'était pas en elle, mais en lui. Elle saurait bien résister à -la passion qu'elle éprouvait, non pas à celle qu'elle inspirait. Forte -contre sa souffrance, elle serait faible contre la souffrance qu'elle -faisait naître. Trop exalté pour réfléchir, trop naïf pour espérer, le -jeune homme se débattait éperdument contre son désespoir. Elle avait -promis de revenir? Son coeur lui criait qu'elle ne reviendrait pas. -Afin de calmer ses terreurs, il résolut de la voir, de se présenter -chez elle; Faustine le recevrait, il lui arracherait de nouveau cette -promesse dont il doutait. Dans le square, il s'arrêta une minute. -L'air vif du soir lui faisait du bien. Il marchait par les rues, -espérant que la fatigue d'une course rapide calmerait son exaltation. -Devant l'hôtel de l'avenue Kléber, il eut une minute d'hésitation. Si -elle refusait de le recevoir? Elle n'oserait pas. Il sonna. La porte -s'ouvrit. - ---Est-ce que Mme de Guessaint est chez elle? demanda Jacques. - ---Non, Monsieur; Madame vient de partir en voyage. - -Il ne répliqua rien et sortit. Partie! ah! la misérable! Coquette et -menteuse comme toutes les autres! Elle lui jurait de revenir et elle -s'enfuyait, pour le faire souffrir, pour exalter jusqu'au délire la -passion qui le brûlait. Il tomba sur un banc de l'avenue, ne faisant -pas même attention aux passants qui regardaient avec stupeur ce jeune -homme élégant, nu-tête, échoué là comme un ivrogne. Tout à coup, il -eut un mouvement de rage et reprit le chemin de l'atelier. Il la -maudissait, il la méprisait, il l'exécrait. Partie? où allait-elle? -Elle avait donné des ordres, sans doute, on ne le lui dirait pas; elle -cachait peut-être à tout le monde l'endroit de sa retraite. Eh bien, -soit; il l'oublierait. Il voulait l'oublier! Quand il rentra dans son -atelier, des rayons de lune filtraient à travers les fenêtres ogivales -de la voûte. Le buste de Faustine se dégageait avec des arêtes -indécises vaguement baignées dans les pâleurs de la lumière blanche. -Jacques restait hébété devant ce souvenir matériel de son amour. Il -souffrait maintenant par sa faute à lui. Son génie d'artiste avait -modelé une oeuvre incomparable. Et Faustine absente, Faustine dont il -bannissait le souvenir, réapparaissait vivante et palpable devant ses -yeux. Il chassait loin de lui cette idée ravissante et maudite: et -voilà que son oeuvre se dressait implacable, souriante, pour -l'empêcher d'oublier, pour le forcer de se souvenir. Dans un accès de -colère folle, il se jeta sur le buste, enfonçant dans l'argile ses -mains frémissantes; avec rage il arrachait la glaise lambeaux par -lambeaux, espérant arracher ainsi de son coeur la pensée qui -l'obsédait. Il tuait l'image de Faustine afin de tuer son souvenir. Il -voulait déchiqueter son oeuvre et la détruire, croyant amoindrir sa -souffrance s'il rendait au néant la figure divine qu'il en avait -tirée. Enfin, épuisé, n'en pouvant plus, il fondit en larmes et se mit -à sangloter comme un enfant. - - - - -VI - - -Les arbres du parc de Chavry frissonnaient sous la brise d'avril. Un -beau soleil clair jetait des lueurs blanches sur les taillis dénudés. -Quelques fenêtres ouvertes, dans cette maison déserte si longtemps, -donnaient un peu de vie aux grandes murailles tristes. Dans le salon, -assises devant le feu, Nelly et Faustine causaient avec la douce -intimité d'autrefois. - ---Pourquoi m'as-tu enlevée hier soir? Voilà ce que je ne comprends -pas. Tu es arrivée: tu m'as fait préparer une petite malle. Je suis -partie sans même savoir où j'allais! Tu me recommandes de taire à tout -le monde le lieu de notre retraite. Pourquoi ce mystère qui rappelle -ceux de la Sainte-Vehme? - ---Curieuse! - ---On le serait à moins. D'ailleurs, je ne te reconnais plus depuis -quelque temps. Sûrement, il y a dans ta vie quelque chose que -j'ignore. Autrefois, tu m'aurais tout dit. Mais aujourd'hui, tu ne -m'aimes plus. - -Faustine jeta sur son amie un long regard plein de tendresse. - ---Je ne t'aime plus? Tu verras tout à l'heure. Il faut que nous soyons -très franches l'une et l'autre. Confidence pour confidence! - ---Qu'y a-t-il donc? demanda Nelly dont les yeux brillaient. - ---Sois patiente. Tu me demandes pourquoi je t'ai enlevée? Te -rappelles-tu l'histoire que je t'ai dite un jour? Ma rencontre avec un -jeune artiste dans le promenoir de San Onofrio? Je t'avouais que, -pendant une demi-heure, il m'avait tenue sous le charme; et toi, -méchante, tu me répondais en riant: «Que je serais donc contente si tu -le revoyais!» - ---Oui, je me rappelle. - ---Eh bien, je l'ai revu. - ---L'inconnu? le bel artiste? le Pygmalion qui doit animer Galatée? -reprenait Nelly en riant; et quel est ce mystérieux personnage? Est-ce -que je le connais? - ---Oui. C'est Jacques Rosny. - ---Celui à qui j'ai commandé ton buste? - ---Oui. - ---Et tu l'aimes? - ---Je l'aime, dit Faustine en la regardant de ses grands yeux -tranquilles. Je le lui ai dit. C'est pour cela que je suis partie. Je -veux être son inspiratrice, son amie, mais rien de plus. J'ai eu peur -de lui et de moi. Je me suis enfuie; et pour ne pas fuir seule, je -t'ai enlevée. - -Alors elle racontait à son amie l'histoire de la passion soudaine qui, -brusquement, s'était emparée de tout son être, cette semaine -délicieuse dans l'atelier du sculpteur, et les brûlants aveux de -Jacques, et comment elle se sentait profondément troublée par -l'invasion de cet amour irrésistible. Elle aimait Jacques, mais elle -se méfiait de lui. Elle n'osait pas ajouter qu'elle se méfiait -d'elle-même aussi. Nelly écoutait son amie avec une attention -sérieuse. - ---Oui, c'est bien l'amour. Et tu espères pouvoir dompter sa passion et -la tienne, rester maîtresse de ta volonté, endiguer un sentiment -d'autant plus vif qu'il naît chez deux créatures qui l'éprouvent pour -la première fois? Car, si je comprends bien ce que tu me racontes, -Jacques Rosny non plus n'a jamais aimé avant de te connaître. - ---Non seulement je l'espère, mais je le veux. Pourquoi ai-je fui, -sinon pour m'arracher à la séduction? Je ne le reverrai plus que chez -moi. Si ce n'est pas assez, si je me sens trop faible, je -recommencerai mes voyages. Je veux aimer, je ne veux pas avilir mon -amour. - ---Et s'il découvre que tu es à Chavry? - ---Excepté toi, personne ne connaît ma retraite. Puis, tu oublies -Marius, Marius qui se ferait tuer pour moi. Je lui ai dit que personne -ne devait franchir l'enceinte de la grille. Personne ne la franchira. - ---Et ton mari? - ---M. de Guessaint part après-demain pour Oran. Il s'inquiète bien plus -de son voyage que de sa femme. - ---Et... et Félix? - -Un frisson de gaieté courait sur les lèvres moqueuses de Nelly. -Faustine souriait. - ---Parlons-en de ton mari! Sais-tu que j'ai causé longuement avec lui? - ---Qu'est-ce que t'a dit cet homme coupable? - ---Il m'a dit... il m'a prouvé que le plus coupable des deux, c'est -peut-être toi. Il y a une certaine histoire de verrou qui ne me paraît -pas bien nette. Comment! ton mari est amoureux de toi, et tu fais la -coquette avec lui? Tu t'ingénies à le faire souffrir par des -raffinements de cruauté! Mais je lui ai promis de te convertir, et -comme nous resterons ici au moins un bon mois, j'aurai le temps de te -faire de la morale. - -Nelly, toute rougissante, cachait sa jolie tête entre ses mains. - ---Allons nous promener dans le parc, reprit Mme de Guessaint. Je ne te -demande rien aujourd'hui. Revivons pour quelque temps nos charmantes -journées d'autrefois. - -Faustine savait bien qu'on pouvait compter sur Marius. Personne, même -dans le pays, ne connut sa présence au château. Les deux jeunes femmes -ne sortaient pas de l'enceinte du parc. Une cuisinière, ramenée de -Versailles par le vieux soldat, demeurait également invisible. C'est -lui qui renouvelait les provisions, qui faisait les courses, qui s'en -allait chercher à la poste restante les lettres de ses maîtresses. Le -temps fuyait rapidement. Nelly et Faustine, séparées par le monde, -retrouvaient pour la première fois leur existence de soeurs. Mme de -Guessaint jouissait de son repos dans toute la plénitude de son -esprit. La solitude lui plaisait. Il lui semblait qu'elle venait -d'échapper à un grand danger. Certes, elle se disait que Jacques -devait souffrir. Mais elle voulait qu'il s'accoutumât à l'aimer -seulement avec son coeur. Elle riait, elle rêvait à travers les -allées, ravie de ces premières journées de printemps. Peut-être -attendait-elle instinctivement une lettre de son ami, lorsque Marius -apportait le courrier. Nelly, au contraire, se montrait nerveuse, -agacée. Qu'est-ce que faisait son mari? Lui, non plus, n'écrivait pas. -Elle disait à Faustine, non sans un dépit très visible: «Si cette Mlle -Aurélie allait prendre de l'influence sur lui cependant?» Mme de -Guessaint haussait les épaules et se moquait d'elle. Trois semaines -s'écoulaient ainsi, trois semaines délicieuses, pendant lesquelles -l'ennui ne se glissait pas une minute entre elles. Mais l'amour de -Faustine grandissait démesurément. Ne voyant plus Jacques, vivant -repliée sur elle-même, la jeune femme se laissait aller sans défense -au charme divin qui la pénétrait et, vingt fois le jour, elle se -demandait: «Que fait-il? que devient-il?» - -Un soir, Nelly qui lisait le journal, se mit à rire gaiement. - ---Qu'as-tu donc? demanda Faustine. - ---On parle de quelqu'un qui vous intéresse, Madame. Le temps passe si -vite que nous ne réfléchissons pas aux dates. C'était hier le 1er -mai. Les journaux ne tarissent pas en éloges sur ton sculpteur. Tiens, -lis. - -Mme de Guessaint prit d'une main un peu tremblante les feuilles que -lui tendait son amie. Le _Vercingétorix vaincu_ remportait un -triomphe. D'une commune voix, on décernait au jeune artiste la -médaille d'honneur de sculpture; tous les critiques se trouvaient -d'accord. Faustine jouissait délicieusement des bravos lointains -qu'elle entendait au fond de sa paisible solitude. Elle lisait et -relisait ces lignes, où l'on célébrait celui qu'elle aimait. Elle -trouvait un bonheur infini à se dire qu'elle régnait dans ce coeur -neuf et ardent. - ---Ton amour pour ce tailleur de pierre éclate sur ton visage, s'écria -Nelly avec un éclat de rire. Te rappelles-tu le temps où je t'appelais -Vittoria Orsini? Tu es aussi amoureuse que la «Dame à la Bague», ma -pauvre chère. - -Une ombre glissa sur le front blanc de la jeune femme. - ---Elle est morte d'amour, murmura-t-elle. - ---Au XVIe siècle! Au XIXe, elle se serait consolée. D'ailleurs, je ne -te cacherai pas, que l'amour... platonique, tel que tu le comprends, -me paraît impossible. Tu aimes, tu seras vaincue. Mais, laissons ce -sujet,» et, en disant ces mots, Nelly reprenait le journal et -tournait machinalement la page, quand soudain elle jeta un cri. - ---Qu'as-tu donc? - -Mme Percier ne répondait pas; elle lisait, immobile, stupéfaite. - ---Mais parle-moi donc, Nelly! Donne-moi ce journal. - ---Non, non. Je te lirai... j'aime mieux te lire... Ton mari... - ---Eh bien, quoi? mon mari? - -Le journal contenait ces quelques lignes dans les dépêches de -_l'Agence Havas_. «On télégraphie d'Oran une triste nouvelle. Une -mission scientifique, choisie par le ministre de la marine et des -colonies, partait, il y a quelques jours, pour le Sud-Oranais. M. de -Guessaint, membre fort distingué de la Société de géographie, a -soudainement disparu. Tout fait supposer qu'il a été assassiné. Le -procureur de la République a ouvert une enquête.» Faustine lisait. -Mort, son mari? Impossible! Le journal mentait. S'il disait vrai -pourtant? - ---Comme tu es pâle, ma pauvre chérie, dit Nelly en lui prenant la -main. - ---La mort est une terrible chose. Elle efface le mal et ressuscite le -bien. - ---Vas-tu donc le regretter maintenant, toi qui es malheureuse depuis -tant d'années! - ---Tais-toi. Quand Dieu frappe, il faut prier pour ceux qu'il touche. - -Mme de Guessaint se sentait fort impressionnée. Elle remonta chez elle -de bonne heure, laissant Nelly seule dans le salon. Mme Percier ne -pratiquait pas si généreusement la charité chrétienne. Sans hésiter, -elle appela Marius et lui remit une dépêche, en le priant de la porter -le soir même au bureau le plus voisin. Elle demandait au préfet d'Oran -de confirmer ou de démentir la nouvelle donnée par l'_Agence Havas_. -Elle ne s'expliquait pas cette fin tragique. M. de Guessaint avait-il -été assassiné en effet? Au nom de Faustine, son amie intime, elle -priait qu'on envoyât des détails exacts et complets. Lorsque Marius -fut parti, elle voulut rejoindre son amie. Mais celle-ci désirait -rester seule; seule avec ses pensées et ses réflexions. Certes, Henry -avait commis bien des fautes. Il l'avait trompée, il avait avili sa -chasteté de jeune fille et sa pudeur de jeune femme. Mais cette -brusque fin la troublait étrangement. Elle voyait cet homme tombant -assassiné loin de sa famille, loin de ses amis, loin de son pays. Une -créature délicate, même en perdant un mari qu'elle n'estime pas, -souffre dans ses souvenirs si elle ne souffre pas dans son coeur. -C'était le seul être à qui elle eût appartenu; celui à qui elle -donnait jadis tous les trésors de sa jeunesse et de sa beauté. Elle -portait son nom, et ce château de Chavry où elle se trouvait lui -rappelait de chers et cruels souvenirs. C'est Henry qui lui annonçait -naguère la mort du général. Pendant la nuit, une très pénible -impression l'obséda. Nelly la trouva pâle le lendemain matin, avec les -traits tirés et les yeux tristes. Mme Percier frappa du pied avec -colère. - ---Tu n'es pas raisonnable! Oh! tu peux te fâcher. Je dis toujours ce -que je pense. - ---Ne parle pas légèrement d'un événement terrible, ma chérie. Ma vie -se trouve si brusquement changée que je suis bouleversée. - -Nelly paraissait fort énervée. Elles se promenaient toutes les deux -dans les allées du parc, vers la grille. Marius apparut derrière la -petite porte ouvragée, tenant un papier bleu à la main. - ---C'est la réponse que j'attendais, s'écria Mme Percier. - ---Quelle réponse? - ---Tu vas voir. - -Net et concis, le télégramme du préfet d'Oran ne laissait aucun doute. -Il disait seulement que le procureur de la République croyait être sur -la trace du meurtrier; de plus, il annonçait une lettre contenant des -détails plus complets. - ---Je puis parler maintenant, s'écria Nelly. Ah! tu plains ton mari, -et, avec tes idées chevaleresques, que je trouve absurdes, tu hésites -à profiter de ton bonheur! Écoute. - -Faustine pâlissait un peu, comme si elle s'effrayait de ce qu'elle -allait entendre. - ---Je vais te révéler un secret que je t'ai obstinément caché. Tu -t'étonnais naguère de mon entêtement étrange à me marier? C'est à -cause de M. de Guessaint que j'ai quitté ta maison. Pardonne-moi de te -dire tout cela: mais je ne veux pas qu'il reste un seul regret dans -ton coeur, un seul! Je ne pouvais plus vivre à côté de ton mari. -Incessamment, j'avais à me défendre de ses entreprises amoureuses. -Quand il se trouvait seul avec moi, il cherchait à me surprendre, à me -saisir dans ses bras... Oui, tu m'as fait jurer naguère qu'il -n'entrait pour rien dans ma décision subite... Est-ce que je pouvais -t'avouer la vérité? Est-ce que ma tendre affection pour toi ne me -commandait pas le silence? Et tu le plains aujourd'hui! Cet homme te -manquait de respect jusque dans ta propre maison, en oubliant que -j'étais ta soeur; je me suis mariée pour le fuir. Tu t'imagines bien -que les charmes et la beauté de Félix ne m'éblouissaient pas. Ce -pauvre Félix!... ce n'est pas que je regrette maintenant... surtout -maintenant... mais passons. Tu sais tout. Le destin t'a faite libre. A -toi de juger si tu voudras user de cette liberté, ou si tu aimeras -mieux pleurer un mari indigne! - -Faustine sentait une amertume profonde monter à ses lèvres. La veille, -sous le coup d'une émotion sincère, elle pardonnait à M. de Guessaint -toutes ses trahisons. Mais ce que lui apprenait Nelly la meurtrissait -dans la plus chère tendresse de sa vie. Elle plaignait cet homme; elle -éprouvait une vague pitié pour lui. Eh bien, non! Désormais il serait -deux fois mort pour elle, car il ne laisserait pas une trace dans son -souvenir. Elle se révoltait à la pensée qu'il n'avait pas même -respecté sa meilleure amie, la compagne de son enfance, sa soeur. Elle -prit la jeune femme entre ses bras. - ---Tu ne m'as rien dit naguère, ma pauvre Nelly; tu as eu raison et je -t'en remercie. Tant que M. de Guessaint vivait, mieux valait que -j'ignorasse tout. Sachant ce que tu viens de m'apprendre, je ne serais -pas restée une minute de plus dans sa maison. J'ai dit autrefois à mon -mari, ici même: «Je jure que je serai pour vous une épouse fidèle.» -J'ai tenu mon serment. La mort m'en a déliée... - - - - -VII - - -Depuis la fuite de Faustine, Jacques s'enfermait dans le désespoir et -l'inertie. Françoise l'interrogeait; il gardait un silence farouche. -Elle voyait dépérir l'être qu'elle adorait. Il ne travaillait plus. Il -avait fallu qu'un de ses amis surveillât le _Vercingétorix_, et -s'entendît avec un mouleur pour que le plâtre fut prêt au jour fixé. -Un soir, Mme Rosny regardait son fils, étendu sur une chaise longue, -dans le petit appartement de la rue Lambert. Les yeux de Jacques se -perdaient dans le vide, sa pensée s'envolait au loin, cherchant -obstinément une vision adorée. Comment secouer cette torpeur, ce -dégoût des autres et de lui-même? Elle eut une inspiration désespérée. - ---Jacques, dit-elle, tu touches au triomphe. Tu es célèbre, et l'on -te salue à l'égal d'un maître. Les craintes que j'avais pu concevoir -autrefois pour ton avenir n'existent plus. Nous sommes libres de -parler tout haut, de penser tout haut, libres de nous venger. - ---Nous venger! - ---De ceux qui ont tué ton père. Te le rappelles-tu? - ---Si je me le rappelle! murmura le jeune homme. Je le vois encore dans -la vieille maison de la rue Jean-Baussire, quand il est parti, hélas! -pour ne plus revenir. Je me remettais lentement de ma blessure. Il m'a -embrassé pendant que je dormais... - ---Tu ne t'es jamais dit que tu pouvais le venger? - ---Comment? Nous ne savons même pas où il repose. Il a été victime des -haineuses fatalités de la guerre civile. Qui puis-je accuser de sa -mort, sinon le destin qui nous l'a pris? Tant de victimes sont tombées -dans les deux partis! L'oubli s'est fait, ma mère. Bien criminels ceux -qui voudraient se souvenir! - -Françoise eut un geste violent. Est-ce que son fils abjurerait -jusqu'aux farouches rancunes qu'elle avait coulées dans son âme? - ---Tu te trompes, reprit-elle, quelqu'un est coupable de la mort de -ton père. Celui qui l'a arrêté, celui qui l'a fait passer par les -armes. Tu as oublié son nom? Je peux te le rappeler. - -Elle ouvrait l'armoire où elle cachait toutes les reliques du passé; -et Jacques relisait les lignes sinistres: «Avant-hier le capitaine -Maubert, du 3e bataillon de chasseurs à pied...» - ---Tu venais d'entrer dans l'atelier d'Antonin Mercié, ton maître. -Pendant les longues journées, je tournais et retournais la même idée -dans ma tête. Comment retrouver cet officier, le joindre, le punir? -Une fois, j'arrivais à me procurer l'_Annuaire de l'Armée_, et j'y -trouvais inscrits trois capitaines du nom de Maubert. Pas un ne -servait dans les chasseurs à pied. Je me perdais dans un dédale. Et il -fallait être prudente; cacher notre passé, pour ne pas nuire à ton -avenir. Aujourd'hui, tu as vingt-six ans; tu es riche, puisque tu as -du succès; tu est fort, puisque tu es célèbre. Cherche! cherche cet -officier qui a fusillé Pierre Rosny! - -Jacques écoutait, en penchant la tête, les paroles ardentes de -Françoise. Il songeait; soudain il releva le front après un silence, -et dit lentement: - ---Ma mère, l'action que tu me conseilles n'est pas digne de moi; et -j'ajoute, sans manquer au tendre respect que je te dois, qu'elle n'est -pas digne de toi non plus. Les souffrances d'autrefois ont conservé -la haine dans ton coeur; elle ne s'est pas fondue avec le temps, qui -efface tout et qui répare tout. Moi, quand un peuple entier oublie, je -n'ai pas le droit de me souvenir. Ce père que j'ai tant aimé, s'il -pouvait me donner un ordre, me défendrait la vengeance. C'est un -sentiment fait de violence et de colère, excusable dans l'emportement -de la lutte, criminel quand l'apaisement s'est fait. Tu m'en veux de -ne pas t'entendre et de méconnaître tes leçons? C'est que j'ai bien -réfléchi depuis trois semaines que je souffre cruellement. Une grande -douleur vient de me meurtrir et je crois que l'épreuve m'a rendu -meilleur. Je n'ai de haine contre personne. Il me semble que je me -suis renouvelé et purifié. - ---Tu as oublié ton père, murmura-t-elle d'une voix sourde. - ---Pourquoi m'accuses-tu? Ma mère chérie, n'es-tu pas bien injuste? -Est-ce que je ne me rappelle pas ta bonté, ta tendresse, ton -dévouement? Puisque je ne suis pas ingrat envers toi, comment -pourrais-je l'être envers une mémoire bien-aimée? Si je me trouvais en -face de cet officier dont tu parles, la colère filiale m'emporterait -peut-être. Mais le chercher, mais le suivre pas à pas, comme un -chasseur qui guette sa proie? Je te le répète: voilà qui serait -indigne de nous deux! - ---Tu viens de me dire que tu souffrais beaucoup? Eh bien, fais au -moins ce que je vais te demander. Secoue cette douleur qui t'obsède, -au lieu de rester replié sur toi-même, au lieu de vivre dans la -solitude où tu t'enfermes. Je t'en supplie, mon Jacques, accorde-moi -ma prière, tâche de te distraire, de t'étourdir, et de te consoler si -tu peux! - -Il l'embrassa très tendrement. - ---Il m'est très doux de t'obéir, dit-il. - -Et en effet, à partir de ce jour, il changeait d'existence, autant -pour contenter sa mère que pour user l'ardeur de sa nature exubérante. -Il revoyait ses amis; il cherchait le plaisir et les distractions; et -Aurélie pardonnait de nouveau à ce volage qui lui revenait. - -La rusée comédienne avait un but. Elle voulait connaître le nom de -cette femme du monde qui lui volait le coeur du beau garçon. Un hasard -la servait à souhait. M. Percier prenait assez bien son parti de -l'absence de sa femme. Il savait que Faustine enlevait Nelly pour la -gronder; et Mme de Guessaint avait promis de lui ramener sa -capricieuse compagne corrigée de son indocilité. Se trouvant seul à -Paris, s'ennuyant un peu, il honorait très souvent Aurélie de sa -présence. C'est ainsi que la jolie fille apprenait le nom de la -mystérieuse inconnue. Elle faisait bavarder Félix, naïf comme la -plupart des hommes chez qui la bonté est plus forte que la méfiance. -Il lui racontait un jour que le grand sculpteur Jacques Rosny -exécutait le buste d'une dame de ses amies, Mme de Guessaint. Elle se -le rappelait, ce buste. Elle l'avait vu dans l'atelier. Il est vrai -que depuis quelques semaines, Jacques n'y travaillait plus. Avec son -flair de coquette un peu jalouse, elle rapprochait de ce petit fait la -profonde tristesse de l'artiste. Il souffrait, sans doute, de ne plus -voir cette belle dame qui venait poser dans son atelier. Pour achever -de se convaincre, elle prononça un jour le nom de Faustine devant -Jacques. Le jeune homme fit un mouvement violent, la regardant avec -des yeux indignés; elle avait deviné juste. Sans doute, il considérait -comme une profanation d'entendre parler de son idole par Mlle Aurélie -Brigaut, ancienne brunisseuse et simple cabotine. Aurélie, connaissant -le nom de Mme de Guessaint, s'empressa de l'apprendre à Françoise. La -comédienne savait bien qu'elle n'aurait pas d'alliée plus sûre que -cette mère jalouse. - -Les hommes ne ressemblent guère aux héros de romans; n'étant pas des -créatures idéales, ils subissent toutes les faiblesses de la vie. -Jacques, qui aimait profondément Faustine, ne croyait pas avilir cet -amour en acceptant les avances de la belle Aurélie. Et puis, -décidément, sa mère disait vrai. Il voulait s'étourdir, il voulait -oublier. Oublier! Il savait bien que c'était impossible. Le souvenir -cruel et délicieux de Faustine le poursuivait partout. Dans ces -plaisirs où il se jetait éperdument, le visage hautain et doux de la -jeune femme hantait son esprit; au milieu du souper où des amis -l'entraînaient, le fantôme de la bien-aimée lui apparaissait tout à -coup. Il eût été plus digne d'elle de chercher à se consoler en -s'enfermant dans le travail, mais il n'en avait pas la force. Et -cependant, ses meilleures heures, il les vivait tout seul, dans -l'atelier, à se rappeler les jours exquis d'autrefois. Autrefois! un -mois le séparait de ce temps-là. Et depuis, il lui semblait avoir vécu -toute une existence. L'ouverture du Salon arriva. Le _Vercingétorix -vaincu_ se dressait, superbe, au milieu du grand jardin de la -sculpture. Tout de suite, les éloges enthousiastes de la presse, les -félicitations des camarades et des amis, apprirent au jeune homme son -nouveau triomphe. A peine eut-il un peu de joie de cette gloire qui -donnait à son nom un lustre plus grand. A quoi bon la gloire quand on -n'a pas l'amour? A quoi bon le succès quand on n'a pas le bonheur? - -Un soir, vers cinq heures, il revenait à son atelier. Il n'y entrait -jamais sans que l'image très douce de l'absente ne lui apparût. Quelle -obsession chérie et redoutée! Il la voyait partout; sur le fauteuil où -elle se plaçait, dans la porte où s'encadrait naguère son fin profil -de camée. L'atelier semblait énorme, maintenant que le groupe en terre -glaise n'était plus là. Jacques s'étendit sur le canapé, rêvant comme -toujours à la disparue, et l'appelant comme toujours. Pourquoi ne -revenait-elle point? A présent, il lui aurait obéi sans discuter. Pour -la revoir, il eût accepté toutes les conditions qu'elle lui imposait -jadis. Soudain, il entendit un bruit léger, la porte s'ouvrit, et une -forme féminine se dessina entre les deux tentures qui masquaient -l'entrée. Il se leva, le coeur battant... Elle! il la reconnaissait! -Elle, chez lui, quand il la croyait perdue pour toujours, quand il -croyait l'appeler vainement, quand l'espoir même ne le soutenait plus -dans ses défaillances! Faustine s'avançait, souriante, calme, -heureuse. Il restait immobile, s'imaginant qu'il rêvait, qu'il -devenait fou. Elle le regardait avec ses beaux yeux où brillait une -tendresse infinie. - ---Vous m'avez dit que vous m'aimiez, je vous ai dit que je vous -aimais. Je ne voulais pas être votre maîtresse: voulez-vous de moi -pour votre femme? - -Il jeta un grand cri. - ---Faustine! - -Et il tombait à genoux devant cette noble créature, prenant ses mains, -les couvrant de baisers, les couvrant de larmes, riant et pleurant à -la fois. - ---Grand enfant, qui a cru que le bonheur était si loin, et le voilà -tout près! - -Il l'entraînait vers le canapé; elle s'asseyait; et il se mettait -encore à ses genoux; et il la contemplait avec un respect profond et -une profonde adoration. - ---Moi, votre mari! Mais c'est un rêve! Mais il est impossible qu'un -pareil bonheur me soit réservé! Ne pas vous quitter, vivre à côté de -vous, auprès de vous, vous entendre toujours et vous voir toujours! -Avez-vous bien pensé à cela? Vous êtes donc libre? Que s'est-il passé? -Vous me dites que vous serez ma femme. Ma femme! Je m'interroge et je -me demande si je suis bien digne de vous! - -Cette juvénile explosion de bonheur la ravissait. Alors, elle lui -disait tout: le départ de M. de Guessaint, sa fin tragique, et comment -elle devenait veuve. A mesure qu'elle parlait, une ombre envahissait -le visage de Jacques. Il s'attristait un peu, et elle devinait bien -vite les pensées de son ami. - ---Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle un peu inquiète. - ---Vous ne m'en voudrez pas, ma bien-aimée? Vous ne trouverez pas que -je me laisse aller à des pensées bien vulgaires dans le grand bonheur -qui m'arrive? Si je vous disais que je regrette... mon Dieu, c'est -bien naïf... je regrette que vous soyez riche, que vous soyez une -femme enviée et adulée. Je voudrais vous épouser pour vous, rien que -pour vous, pour votre beauté qui me ravit, pour votre intelligence que -j'admire, pour ce charme divin qui est en vous. - -Faustine souriait, heureuse des paroles de Jacques. Elle goûtait le -bonheur dans toute sa plénitude. - ---Si vous saviez ce que j'ai souffert quand vous êtes partie! Je ne -pouvais plus travailler. Il me serait impossible d'être encore un -artiste si vous ne m'aimiez pas. J'ai besoin de vous comme on a besoin -du soleil. Je vous adore! - -Ils faisaient des projets d'avenir, tranquilles et confiants, se -jetant à corps perdu dans la sublime espérance qui les berçait. Que -leur manquait-il pour être heureux? Il ne voyait pas un nuage dans -leur ciel. La main dans la main, ils se parlaient presque à voix -basse. Elle voulait savoir ce qu'il avait fait depuis son départ, et -il avouait tout, avec sa loyale franchise. Il disait son désespoir, sa -colère, sa jalousie; il racontait comment, dans sa rage, il avait -détruit ce buste radieux où Faustine revivait, hautaine, et souriante. -Il ne cachait même pas ses désordres, les plaisirs qu'il cherchait -pour s'étourdir et oublier. - ---Ah! les hommes, les hommes! murmura la jeune femme avec un soupir. -Ainsi, vous m'aimez, vous m'aimez passionnément, je le crois. Et -d'autres femmes pouvaient exister pour vous! - ---C'est le passé. Pardonnez-le-moi. Le passé, quel qu'il soit, laisse -toujours de l'amertume aux lèvres. Ah! chère, quel radieux bonheur je -vous dois! - -Et de nouveau, ils reprenaient les projets caressés, arrangeant leur -existence, préparant leur avenir. Comme elle serait fière de porter le -nom de cet homme célèbre! Comme il serait fier d'être le mari d'une -pareille femme! Puis, ils reparlaient de leur amour plutôt comme deux -amants que comme deux fiancés. Car c'étaient bien des amants qui -s'uniraient par des liens indissolubles. Certains de l'immortelle -durée de leur tendresse, ils voulaient se serrer l'un contre l'autre -pour traverser la vie. Le jour baissait, et ils échangeaient encore -leurs douces confidences. - ---Il faut que je parte, dit-elle. - ---Déjà! - ---Croyez-vous que je ne serais pas heureuse de rester? Venez chez moi, -ce soir. - -Il voulait la serrer encore entre ses bras. Elle se dégageait, -souriante: - ---Il faut que je sois en pleine confiance avec vous, Jacques. Une -fiancée n'est pas une maîtresse. Ne manquez pas de respect à celle qui -sera votre femme. - -Elle s'éloignait, heureuse de son bonheur et du bonheur qu'elle -laissait derrière elle. Le coeur de Jacques débordait de joie. Jamais -son esprit surexcité n'eût osé concevoir un pareil destin. Devenir le -mari de Faustine lui semblait de ces espérances auxquelles on a peine -à croire. Une seule inquiétude le tenait. Il allait annoncer à sa mère -son mariage avec Mme de Guessaint. Que dirait-elle, avec ses idées -violentes, avec sa haine contre «les classes riches», comme elle -continuait à les appeler? Il ne doutait point qu'elle ne cédât. Mais -il y aurait lutte. Et il souffrait toujours de lutter contre une mère -qu'il adorait, qui, depuis tant d'années, se montrait dévouée, -courageuse, âpre au travail. A qui devait-il ses succès? A celle qui, -par son héroïque labeur, lui permettait de les conquérir. La -convaincre? il ne l'espérait pas. Elle consentirait, pour ne pas -désespérer son fils; mais sa conscience protesterait. Qui sait même -si, tout d'abord, la jalousie maternelle ne serait pas la plus forte? -Il savait bien quels étaient ses rêves: ne jamais quitter Jacques et -remplacer par sa tendresse vigilante toutes les autres tendresses -humaines. Il agitait toutes ces pensées en revenant rue Lambert. Avec -la netteté de décision des natures franches, il voulait ne pas -attendre et avouer tout de suite à sa mère ce qu'elle ne devait pas -ignorer. En apercevant Jacques, Françoise demeura stupéfaite. Elle ne -reconnaissait plus son fils, sombre et soucieux depuis tant de jours. -Ses yeux riaient; une joie profonde illuminait son visage. - ---Mère, dit-il, j'aime; je suis aimé. Je te demande la permission -d'épouser celle que j'ai choisie, et qui me choisit elle-même entre -tous. - -Avant même qu'elle pût répondre, rapidement, en quelques mots, il lui -racontait ce roman d'amour, jeune et frais comme un poème d'avril. -Françoise, immobile, muette, écoutait Jacques, le regardant de ses -yeux fixes. - ---Alors, tu veux me quitter? - ---Mère... - ---Tu me quittes, puisque tu te maries! Crois-tu donc que ta femme -voudra vivre avec ta mère? Ah! les enfants! Sacrifiez-vous donc pour -eux! Donnez-leur tout! Voilà comme ils vous récompensent. Je n'ai plus -que toi. Ton père est mort fusillé et dort je ne sais où, comme une -bête abandonnée. Je me disais que tu me resterais; je jouissais de ta -gloire et mon égoïsme consolait ma douleur. Il te suffit de rencontrer -une femme que tu ne connaissais pas il y a trois mois, pour abandonner -ta mère qui t'a aimé toute ta vie! - -Il se mettait à genoux devant elle; il se faisait humble, tout enfant. - ---T'abandonner? tu ne le penses pas. Je le voudrais, que je ne le -pourrais pas. Il y a entre nous deux plus que ces liens de nature qui -unissent une mère à son fils; il y a les souffrances endurées en -commun, les larmes que nous avons versées, les espérances que nous -avons conçues; il y a mon père qu'on a volé à notre tendresse! - -De nouveau il l'embrassait, comme s'il voulait lui prouver, à cette -heure où elle doutait de lui, que sa tendresse filiale vivait toujours -plus ardente et plus respectueuse que jamais. - ---Tu me dis que ma femme ne voudra pas vivre avec ma mère? C'est que -tu ne connais pas Faustine. Elle t'aimera, puisqu'elle m'aime. -Pourquoi donc seriez-vous séparées? Est-ce qu'une affection commune ne -vous réunit pas? - -Françoise se taisait toujours. Elle ne voulait pas confesser que, sans -l'avoir vue, elle haïssait cette étrangère. Sa jalousie grandissait à -son insu. Elle ne pardonnait pas à la femme qui venait bouleverser sa -vie. Jacques s'effrayait de ce silence obstiné. - ---Pourquoi ne me réponds-tu rien? Je me montre tendre et soumis; je ne -peux donc pas t'avoir blessée? Il est impossible que tu juges mal -Faustine, puisque tu ne la connais pas. Si c'est un mariage en -lui-même que tu blâmes, attends au moins quelques jours. Étudie celle -que j'aime, observe son caractère: il est impossible que tu ne sois -pas séduite par sa franchise et sa loyauté. - -Françoise ne pouvait pas refuser. Elle aurait avoué ainsi que, par -égoïsme, elle détruisait le bonheur de son fils. Soit, elle la -verrait, cette femme, et peut-être alors lui serait-il permis de -parler. - ---Mme de Guessaint m'attend ce soir, reprit-il. Pourquoi ne -m'accompagnerais-tu pas? Je présente ma fiancée à ma mère: rien de -plus naturel. - ---C'est bien, dit-elle. Je t'accompagnerai. - -Faustine attendait dans son atelier avec Nelly. - ---Alors ton mari ne sait rien encore de tes résolutions? demandait Mme -de Guessaint en riant. - ---Rien; je me suis montrée d'une dignité... oh! d'une dignité!... En -me voyant arriver, le pauvre homme est devenu tout pâle. Bon Félix! je -voulais lui sauter au cou. Mais, heureusement, je suis restée dans une -réserve amicale pleine de tenue. Je lui ai dit: «Je crois que nous -avons à causer. Je vais dîner avec Faustine, et je rentrerai de bonne -heure. Je vous défends de sortir: attendez-moi.» - ---Et qu'est-ce que tu feras en... en rentrant de bonne heure? - -Nelly rougissait un peu. Elle baissa la tête et dit tout bas: - ---J'ôterai le verrou... - -Cette fois, Mme de Guessaint riait aux éclats. - ---Dame! reprit Nelly, puisque les hommes sont comme ça! Puisque si... -puisque... enfin, je m'entends! - -Mme Percier détourna la conversation. - ---Alors, il va venir, le beau sculpteur? Mon Dieu, que j'ai donc envie -de vous voir tous les deux en face l'un de l'autre! Sois tranquille, -je ne vous ennuierai pas longtemps. Je m'en irai au bout d'un quart -d'heure. - -Faustine rougissait à son tour; et, à son tour aussi, Nelly riait, -heureuse de sa petite revanche. Presque aussitôt on annonçait à Mme de -Guessaint la visite de Jacques Rosny et de sa mère. - ---Sa mère? murmura-t-elle étonnée. C'est vrai. Il lui a tout dit, et -elle a voulu me voir. - -Faustine ne pouvait pas reconnaître Françoise. Tant d'années s'étaient -écoulées depuis le jour où elle avait recueilli la pauvre créature! -Tant d'événements, terribles ou douloureux, avaient troublé sa vie! -Puis, cette femme de quarante-cinq ans, aux cheveux gris, au visage -pâle, allongé et durci par la souffrance, ne ressemblait guère à la -Françoise d'autrefois, superbe dans l'épanouissement de sa beauté -blonde. Au contraire, Mme de Guessaint n'avait pas changé. C'était -bien toujours la jeune fille du château de Chavry, mûrie peut-être par -l'existence, mais toujours jeune et radieuse. Françoise n'hésita pas -une minute. En entrant dans l'atelier, elle fixa ses yeux ardents sur -cette rivale, et dès le premier regard elle resta toute saisie. Elle -revoyait après tant d'années celle qui, naguère, lui venait en aide; -celle qui se montrait bonne et généreuse lorsque le destin la -désespérait. Elle ne pouvait pas douter. Dans le fond de la pièce -était accroché le tableau, peint par Faustine, ce tableau que Mlle de -Bressier esquissait, le jour même où le malheureux Étienne arrivait à -Chavry pour la dernière fois. Ce souvenir ancien amollissait les -duretés de Françoise. Elle apercevait, dans la pénombre du passé, ce -grand salon et ces deux belles jeunes filles si douces et si -prévenantes. Sa jalousie maternelle se fondait brusquement à la -chaleur de sa gratitude. - ---Vous! c'est vous! Oui, vous ne me reconnaissez pas: c'est que je ne -suis plus moi-même. Rappelez-vous la pauvre malheureuse qui -s'évanouissait, il y a dix ans, à votre porte. Vous l'avez recueillie, -vous l'avez sauvée. Comme je vous ai bénie, sans savoir où vous étiez! -Et c'est vous qui êtes aimée par mon fils! C'est vous qui l'aimez! -Comme je suis heureuse! C'est pour son bonheur et le mien qu'il vous a -rencontrée! Il aurait pu s'éprendre d'une coquette, d'une créature -légère, incapable de le comprendre. Et c'est vous! Moi qui étais -jalouse! Les desseins de Dieu sont infinis. J'aurai le bonheur d'aimer -comme ma fille celle qui épousera mon fils! - -Jacques écoutait, stupéfait, ne comprenant pas. Il fallut que Faustine -et sa mère lui racontassent tout ce qu'il ignorait. Françoise -expliquait à Mme de Guessaint quelle terreur lui inspirait le mariage -de son fils. Elle avait craint que cette épouse lui arrachât le coeur -de son enfant. Maintenant, elle ne redoutait plus rien. Elle ne se -lassait pas de regarder Faustine. Oui, Jacques avait bien choisi. -Comme la vie se montrait douce et clémente, qui les réunissait ainsi -dans une communauté d'amour! Et Mme de Guessaint, à son tour, achevait -d'apaiser les dernières jalousies de la mère. Non, ils ne se -quitteraient pas, ils vivraient ensemble, toujours, toujours... - -Toujours! Un bien grand mot, et que les lèvres humaines ne devraient -prononcer jamais. - - - - -VIII - - -Depuis un mois, le procureur de la République d'Oran poursuivait son -enquête. Comment M. de Guessaint avait-il été assassiné la veille du -départ de la mission scientifique? Tout le monde l'ignorait. Un -mystère étrange enveloppait ce drame, et les dépositions du colonel -Maubert et de ses compagnons ne l'éclaircissaient pas. Le colonel -croyait savoir qu'un soir, vers dix heures, M. de Guessaint était -entré dans la maison d'une Mauresque, célèbre par sa beauté. Cette -fille, nommée Yelma, accueillait volontiers les voyageurs qu'elle -supposait généreux et riches. On lui connaissait pourtant un amant en -titre, un riche Tunisien, Enoussi, établi à Oran depuis une quinzaine -d'années. L'enquête établissait que M. de Guessaint avait quitté la -maison de la Mauresque à une heure du matin. Depuis, on ne l'avait pas -revu. Le lendemain seulement, ses compagnons de voyage s'apercevaient -de son absence. Tout le monde croyait à un crime; comment le prouver? -Interrogés séparément par le magistrat, Yelma et le sieur Enoussi -répondaient très nettement. La première disait qu'entré chez elle à -dix heures, M. de Guessaint la quittait un peu après minuit. Enoussi, -de son côté, prouvait qu'il avait passé la soirée au théâtre, avec un -marchand de ses amis et un sous-lieutenant de la garnison. Les -servantes de la Mauresque confirmaient la déposition de leur -maîtresse. Les soupçons qui effleuraient un instant le Tunisien -tombaient d'eux-mêmes devant un indiscutable alibi. Cette affaire -mystérieuse passionnait un moment la presse algérienne, et le bruit en -retentissait jusqu'à Paris. Tout le monde connaissait Faustine et son -mari; on les estimait, ils tenaient dans la société une place -importante: mille raisons pour qu'on s'occupât de cette étrange -disparition. Qu'il y eût eu crime, personne n'en doutait. Alors! quel -était le criminel? C'est ce qu'on ne découvrait pas. - -Mme de Guessaint vivait retirée, à Louveciennes, dans une propriété -appartenant à Nelly. Elle ne voyait personne, excepté Jacques, sa -mère et le docteur Grandier. M. Percier et sa femme l'entouraient de -prévenances. Pour lui complaire, ils ne recevaient aucune visite. -Jacques venait tous les jours, ayant soin de se protéger contre les -indiscrets. La villa de Nelly se dressait à l'entrée des bois de -Marly, sur la route de Saint-Germain à Versailles. Le sculpteur ne -prenait pas le chemin de fer; on aurait pu le rencontrer. Il arrivait -en coupé et franchissait la grille qui se refermait derrière lui. La -certitude d'un bonheur prochain calmait les fièvres et les désirs du -jeune homme. Qu'importe d'attendre quelques mois, quand on a devant -soi toute la vie? - -Cependant, la jeune femme suivait avec ardeur l'enquête commencée. Par -ordre du procureur de la République, le greffier du parquet d'Oran la -tenait au courant d'une manière fort exacte. Les recherches -hésitaient, tâtonnant à droite et à gauche. On croyait, cependant, que -M. de Guessaint était tombé victime de la cupidité de deux Arabes. -D'importants témoignages établissaient que deux hommes d'allures -suspectes rôdaient, le soir du crime, à peu de distance de la maison -habitée par la Mauresque. Des agents de police, venus de Paris, se -lançaient comme de fins limiers sur la trace de ces hommes. Puis, -tout s'évanouissait; et il fallait partir à nouveau sur une autre -piste. - -Cependant le temps s'écoulait. Vers la fin d'août, trois mois après la -disparition de M. de Guessaint, Faustine invita M. et Mme Percier, -Jacques et sa mère, à passer la moitié de septembre dans une propriété -qu'elle possédait en Bretagne. Le général avait hérité jadis une -grande villa d'un de ses oncles, armateur à Nantes. A trois kilomètres -de Pornic, un petit village de pêcheurs s'accroche aux falaises, -penchées sur les vagues grises de la baie de Bourgneuf. La Birochère -est une de ces plages au sable fin, que l'invasion parisienne n'a pas -encore déshonorées. M. de Bressier ayant un peu délaissé sa villa -bretonne, avait installé dans un des pavillons de garde, ce -sous-officier auquel, plus tard, il devait léguer une rente dans son -testament. Devenue maîtresse de sa fortune, Faustine prit, au -contraire, l'habitude d'y passer quelques semaines tous les ans. Elle -se réjouissait d'y recevoir Jacques dans une intimité plus grande -encore qu'à Louveciennes. Elle partit la première, suivie de près par -ses amis. - -Au lieu de quinze jours, la petite colonie fit un séjour de deux mois. -Les deux fiancés partaient le matin pour de longues promenades à -travers les roches. La grande mer leur envoyait ses âcres senteurs -salines, ou bien, ils s'enfonçaient à travers la campagne, et leur -imagination d'artistes trouvait un charme infini à ces excursions -nouvelles. Autour de La Birochère, de vieux chênes, des hêtres -chevelus couvrent la terre féconde de bois sombres et bleus. La forêt -se dessine capricieusement, enroulée autour du golfe et découpant au -hasard des criques ses fantastiques dessins; une vraie forêt de la -vieille Bretagne, où sous les ramures frissonnantes le rêve attendri -cherche encore une Velléda blonde. Pas de routes tracées dans la -profondeur muette des bois silencieux. Quelques sentiers qui -s'entre-croisent, des lacets jaunâtres à demi cachés sous la mousse, -et, de temps à autre, d'énormes blocs de pierre grise, qu'on croirait -jetés au milieu des arbres par les efforts magiques d'un géant -enchanteur. Les jeunes gens éprouvaient une jouissance exquise à se -perdre au milieu de ces luxuriants dédales. Tout près d'eux, la mer -grondait comme un lion au repos; au-dessus de leurs têtes, le grand -ciel ardoisé de Bretagne; et partout un calme infini à peine troublé -par la respiration profonde de la nature. - ---Et le travail? disait de temps en temps Faustine avec un sourire de -reproche. - -Françoise défendait son fils; elle voulait qu'il se reposât. Après -tant d'années de labeur, il pouvait bien goûter quelques semaines -d'oisiveté utile. Le cerveau a besoin de se renouveler. Octobre -s'achevait, le temps devenait plus âpre, et personne ne pensait encore -à regagner Paris. Félix et Nelly ne se plaignaient pas d'être -abandonnés par les deux fiancés. Leurs amours conjugales, en plein -renouveau, n'en étaient pas moins charmantes pour être plus positives. -Nelly tenait parole. Elle assassinait son mari de tendresses; elle -l'étouffait de baisers; le bon Félix n'en gémissait pas. Plus de -verrou moqueur à la porte de la jolie femme! Elle disait: «Je veux mon -mari!» ou bien: «J'emmène mon mari!» d'une façon qui montrait que sa -tyrannie d'enfant gâtée ne désarmait pas. Elle continuait à gouverner -son époux; seulement, au lieu de le glacer par sa froideur, elle -l'accablait de son amour. - ---Tu ne peux donc pas rester dans un juste milieu raisonnable? lui -demandait Faustine en riant. - ---Je voudrais t'y voir! Et puis, ma chère, l'excès ne me déplaît -pas... en cette matière-là, bien entendu. Les demoiselles Aurélie -peuvent faire ce qu'elles voudront; je suis plus forte qu'elles à -présent! - -Entre ce couple d'amoureux, Françoise menait sa vie patiente et -calme. Elle observait beaucoup Faustine, et chaque jour elle la -chérissait davantage. Cette jeune femme d'apparence froide, et qui se -livrait tout entière quand elle s'était donnée, cette nature -profondément tendre et qui cachait sa tendresse aux seuls -indifférents, plaisait à la fille du peuple ardente et passionnée. -Elle aimait surtout Faustine d'aimer son fils. Les servantes d'un dieu -comprennent toujours celles qui partagent leur culte. Ce furent donc -deux mois de bonheur plein, de tranquillité paisible. - -Le notaire de Mme de Guessaint eut seul le pouvoir de troubler cette -quiétude. Il avertissait sa cliente que son retour à Paris devenait -nécessaire, car il désirait lui parler de choses importantes; il -s'agissait de la succession de son mari. Faustine prévint ses hôtes -qu'on partirait quelques jours plus tard. Elle s'en allait de Bretagne -plus éprise que jamais. Après deux mois d'existence commune, elle -n'éprouvait aucune désillusion. Chez Jacques l'homme valait l'artiste. -Sa franchise et sa loyauté séduisaient la jeune femme autant que sa -haute intelligence; et Jacques, lui, pour la première fois de sa vie, -connaissait enfin l'amour dans ce qu'il a de plus élevé et de plus -complet. - ---Nous reviendrons ici, n'est-ce pas? dit-il. J'ai vécu sur ce coin -de plage les jours les plus heureux de mon existence. Je croyais -impossible de n'aimer une femme qu'avec mon coeur; vous m'avez montré -que ce qu'il y a de vraiment divin, c'est l'union de deux âmes. - -Heureux et calme, il attendait son bonheur sans impatience. Cinq mois -passés déjà! Cinq mois encore, et la bien-aimée lui appartiendrait. A -vingt-six ans, l'existence s'ouvre si large et si belle que les -impatiences fiévreuses s'apaisent bien vite, quand on a la certitude -d'un bonheur prochain. - -Me Denizot, notaire à Paris, se présentait chez Faustine le lendemain -même de son arrivée. - ---J'ai su que vous aviez quitté Paris après le malheur qui vous a -frappée, Madame. D'ailleurs, je n'avais pas lieu de vous importuner. -J'étais le notaire de M. de Guessaint, je suis le vôtre, et je connais -à fond les affaires qui vous intéressent. Vous étiez mariés sous le -régime de la communauté; en cas de décès, le survivant devait hériter. -Ne voyant pas la nécessité de pourvoir à l'administration des biens de -votre époux, présumé absent, je vous ai laissée tout entière à votre -douleur. - -Les affaires d'intérêt ne préoccupaient guère Faustine. Deux mots -seulement la frappaient dans la phrase de l'officier ministériel. -Pourquoi disait-il en parlant de son mari «présumé absent»? Me Denizot -lui donna tout de suite l'explication nécessaire. - ---La situation est bien nette, Madame. L'article 15 du Code civil ne -permet aucun doute. Lorsqu'une personne aura cessé de paraître au lieu -de son domicile ou de sa résidence, et que depuis quatre ans on n'en -aura point de nouvelles, les parties intéressées pourront se pourvoir -devant le tribunal de première instance, afin que l'absence soit -déclarée. - -Faustine ne voyait toujours qu'une question d'affaire, débattue par un -homme d'affaires. - ---Cependant, maître Denizot, mon mari est déjà mort depuis cinq mois. - ---Vous commettez une petite erreur, Madame. M. de Guessaint n'est pas -considéré comme mort, mais comme _disparu_. - ---Je ne comprends pas bien la différence. - ---Elle est capitale, cependant. Dans le premier cas, vous entreriez -tout de suite en possession de son héritage; dans le second, vous êtes -forcée de l'attendre. - ---Cela n'a pas beaucoup d'importance pour moi. Que je sois plus ou -moins riche, qu'importe? Si je viens à me remarier, mon second mari -m'épousera pour moi, non pour ma fortune. - -Me Denizot, vieux notaire, blanchi dans le respect du Code, ne -connaissait qu'une chose: LA LOI. Quand on commettait devant lui une -hérésie de jurisprudence, il bondissait comme si on eût attaqué une -maîtresse adorée. En écoutant Mme de Guessaint, il se contenta de -témoigner une stupéfaction profonde. Il lui semblait impossible qu'une -créature humaine pût être aussi ignorante des lois de son pays. Il -crut avoir mal entendu et répliqua: - ---Je ne comprends pas bien ce que vous me dites, Madame. - ---C'est pourtant bien clair. Vous m'apprenez que je n'hériterai la -fortune de mon mari qu'au bout d'un certain temps. Je ne récrimine pas -et ne m'étonne pas. La question est pour moi sans importance. Puisque -je suis veuve... - -Cette fois, Me Denizot sauta sur son fauteuil. - ---Mais vous n'êtes pas veuve, Madame! - -Brusquement, Faustine devint toute pâle. Elle marchait à tâtons dans -une impasse. Il lui semblait qu'elle se heurterait bientôt à un -obstacle terrible. - ---Vous dites? Je ne suis pas veuve, je ne suis pas libre? - ---Mais non, Madame, mais non! - ---Je ne peux pas me remarier si cela me convient? - ---Non, non, mille fois non! - -Faustine défaillait. Qu'était-ce donc que cette loi qui lui réservait -subitement une si cruelle surprise? Me Denizot ne voyait pas le -trouble profond où il jetait sa cliente. Emballé par sa passion de -jurisconsulte, il reprit avec ardeur: - ---Voilà bien les gens du monde! Ils n'ont jamais lu le Code, le seul -livre sérieux qu'on ait écrit! «Article 147: On ne peut contracter un -second mariage avant la dissolution du premier.--Article 47: Le -mariage ne se dissout que par la mort.» - ---M. de Guessaint n'est donc pas mort? - ---Mais non, Madame, il n'est pas mort; disparu seulement, et ce n'est -pas la même chose. On n'a pas pu constater sa mort, puisqu'on n'a pas -retrouvé son cadavre. Pour rédiger l'acte de décès de votre mari, il -faudrait qu'on rencontrât des témoins pouvant affirmer _à quelle -heure_, et dans _quelles circonstances_, il a été tué. Bien plus, -l'officier de l'état civil est spécialement chargé de s'assurer du -décès; et il est censé devoir le constater toujours personnellement -_de visu_. Vous ne connaissez donc pas l'article 77? - -Et les lunettes de M. Denizot sautaient sur son nez, comme si le -notaire s'indignait qu'une femme du monde, élégante et jolie, ne -connût pas l'article 77! Faustine comprenait que la lutte recommençait -pour elle. La fière créature s'y jetait courageusement, comme -toujours. Il fallait se battre encore? Eh bien, elle se battrait. - ---Certainement, je ne connais pas le Code, monsieur. Mais je comprends -tout de suite ce qui est intelligent ou ce qui ne l'est pas. Or, il me -paraît impossible que le Code édicte une sottise. Il résulterait de -vos paroles qu'on ne pourrait jamais dresser l'acte de décès d'un -homme ou d'une femme dont le corps ne serait pas retrouvé. Cependant, -quand un soldat est tué sur le champ de bataille, quand un voyageur -disparaît dans un naufrage, ils ne peuvent pas être considérés comme -vivants. L'absence de constatations entraînerait toutes sortes de -difficultés. La loi doit avoir prévu ces hasards douloureux. - ---La loi a tout prévu, Madame, dit gravement Me Denizot, comme s'il -n'admettait pas qu'on touchât à l'inviolabilité du Code. - ---Eh bien, ce cas est le mien, ce me semble! - ---La jurisprudence a dû apporter un tempérament raisonnable aux -exigences de la loi. Certes, il est des personnes auxquelles la tenue -des registres de l'état civil ne peut raisonnablement s'appliquer. On -admet donc que les tribunaux ont le droit de constater un décès par -jugement. - ---Je m'adresserai aux tribunaux, c'est bien simple. - ---Pardon, pardon, Madame. La jurisprudence a décidé qu'en cas -d'_incendie_ ou de _naufrage_, la preuve ressortait suffisamment des -témoignages, attestant qu'une personne a été _vue_ enveloppée par les -flammes, ou qu'elle a été _vue_ engloutie par les flots. Mais -jamais... vous m'entendez bien, Madame?... jamais, en cas de -disparition ou même d'absence proprement dite, on n'a pu suppléer à la -constatation du décès. Quelques fortes que soient les présomptions, -les tribunaux, en dehors de ces deux cas, se sont toujours refusés à -prononcer la dissolution d'un mariage. - -Faustine restait écrasée par la netteté de ces paroles. Elle remercia -Me Denizot d'un signe de tête. Elle ne pouvait pas prononcer une -parole. Le notaire se retira, enchanté de lui-même, et charmé d'avoir -donné une consultation de droit à une aussi jolie cliente. - -La malheureuse! Tout croulait autour d'elle: le passé, le présent et -l'avenir. Jamais elle ne serait la femme de Jacques; le bonheur rêvé -depuis cinq mois s'envolait pour ne plus revenir. Elle restait -stupide, les yeux fixes, le corps à demi incliné, ne voyant plus clair -dans son destin, doutant même de la justice de Dieu. Que faire? Elle -se croyait libre, elle ne l'était pas; elle se croyait heureuse, et -voilà que le malheur la ressaisissait à nouveau entre ses griffes pour -la déchirer plus cruellement. Cette créature vaillante, toujours prête -pour la lutte, voyait que même la lutte devenait impossible. On ne se -bat pas contre des chimères, on ne résiste pas à l'impossible, on ne -se jette pas tête baissée contre un mur qu'on n'enfoncera pas. Elle en -revenait toujours à ces deux mots qui flambaient devant elle comme une -lueur d'incendie: «Que faire?» Mais, surtout, comment apprendre à -Jacques le désastre qui les frappait? Survivrait-il à ce coup imprévu? -Généreuse et chevaleresque comme toujours, elle plaignait Jacques plus -encore qu'elle-même. Elle se savait moins nerveuse et plus résistante -que lui contre les découragements et les dégoûts de la vie. S'il -allait se tuer? Pour la première fois, depuis que la pensée s'était -éveillée en elle, Faustine hésitait. Son devoir lui paraissait -trouble. Et de nouveau, un immense désespoir l'envahissait; de -nouveau, elle s'interrogeait, se demandant pour la troisième fois: -«Que faire?» - -Son coeur trouvait une réponse que sa conscience n'approuvait pas. - - - - -IX - - -En apprenant la vérité, Jacques courba la tête. Ses colères, ses -violences, ses ardeurs d'autrefois avaient disparu. L'amour qu'il -éprouvait pour Faustine subissait de trop fréquentes secousses. Sa -nature, plus nerveuse que forte, ne pouvait plus résister. Étendu sur -le canapé, dans son atelier, il usait ses journées dans un abattement -vague, d'où la pensée restait absente. Il fumait des cigarettes, il -causait avec ceux de ses amis qui venaient le voir, mais ce jeune -homme, naguère si plein de vie, semblait maintenant frappé à mort. Il -devenait très doux, ne s'irritait de rien, comme si rien ne méritait -plus qu'il s'en occupât. Le soir, il allait chez Mme de Guessaint. -Mais l'un et l'autre avaient l'air, maintenant, de se craindre et de -s'éviter. Françoise, seule, ne désespérait pas. Cette loi qu'on lui -opposait lui paraissait absurde. Elle n'admettait pas qu'on ne pût -prouver la mort d'un homme tué. Voyant dépérir son fils, elle -s'exaspérait, mais elle ne se lassait pas. La femme du peuple se -retrouvait tout à coup avec ses confiances irraisonnées et ses -crédulités naïves. Mme Rosny comptait sur un hasard, sur quelque chose -d'inattendu. Est-ce que l'imprévu, à deux reprises différentes, -n'avait pas changé brusquement l'existence de Jacques et de Faustine? -Mais Jacques, lui, ne croyait plus à rien, et Mme de Guessaint épiait -avec angoisse sur son visage la marche de sa douleur. - ---Est-ce que vous n'êtes pas inquiet de lui? demandait-elle un jour au -docteur Grandier. - ---Très inquiet. Tous ces chocs successifs ont ébranlé le système -nerveux. Autrefois, cela s'appelait fièvre de langueur ou consomption; -aujourd'hui cela s'appelle anémie cérébrale; le résultat est le même. - -Il s'épuisait d'amour et de désespoir: elle le sentait bien. La -jeunesse pourrait-elle triompher d'une maladie purement morale? -Viendrait-il une heure où l'excitation du travail et l'ivresse du -succès réveilleraient dans ce coeur la force et le désir de vivre? -Faustine discutait tout cela en elle-même. Elle se rappelait -l'aventure de Nelly et de son mari; et de nouveau, cette histoire -humaine et comique exerçait sur elle une influence physiologique. -Certaines pensées blessaient la délicatesse de son esprit. Mais elle -comprenait bien que les hommes ne sont point faits pour les sentiments -élégiaques et les aspirations éthérées. Jacques la chérissait -profondément, mais il la désirait ardemment. Faustine aimait, et elle -tenait à son amour. C'était le seul bonheur qui lui restât dans la -vie, la seule espérance qui illuminât encore son horizon. Et toujours -elle en revenait dans ses hésitations à l'exemple de M. Percier, ce -mari amoureux et infidèle parce qu'il était amoureux. La femme peut -éprouver un amour platonique. C'est sa grande supériorité sur l'homme, -qui lui est inférieur dans l'ordre des sentiments élevés. Elle pousse -jusqu'à l'exaltation l'héroïsme du sacrifice, elle se grise avec son -abnégation pour se donner une force factice, qui lui permet -d'atteindre jusqu'au sublime. Mais lorsqu'elle possède un esprit -vaillant, une intelligence lucide, elle voit tout de suite le but vers -lequel il faut marcher. - -Un après-midi, Faustine arriva dans l'atelier. Depuis la destruction -de leurs espérances, c'était la première fois qu'elle y venait. -Jacques se leva brusquement lorsqu'il l'aperçut. - ---Mon amie, est-ce que je ne ferais pas mieux de partir bien loin? -Tout me lasse et me décourage. Je sens que je suis très près de la -mort, et je n'ai pas même la force de l'attendre. Je vous invoque une -dernière fois. Vous qui êtes ma bonne fée, il est impossible que vous -ne soyez pas mon ange consolateur, il est impossible que vous ne -refassiez pas du bonheur avec notre malheur à tous les deux! - -Elle le regardait de ses yeux clairs où brillait une tendre loyauté; -et, très doucement: - ---Quand j'ai vu que je ne pouvais pas être votre femme, je me suis -demandé ce que je devais faire. Mon coeur et ma conscience ne se -trouvaient pas d'accord. Mais il ne s'agit plus de moi, aujourd'hui. -Ce n'est pas pour moi que je vous aime, c'est pour vous. Être votre -bonne fée, vous toucher de ma baguette? O cher, retenez bien mes -paroles. Je ne tiens à la vie que pour rendre la vôtre heureuse. Il y -a une différence entre nous deux. Vous m'aimez passionnément: moi, je -vous aime tendrement. Le ressort de la volonté s'est brisé chez vous. -Vous vous abandonnez au désespoir et vous ne cherchez même plus à -lutter. Vous croyez me connaître? Est-ce que l'homme connaît jamais -celle dont il est aimé? Vous savez que j'ai des idées absolues sur les -devoirs de la femme en ce bas monde. Je n'admets pas les -compromissions vulgaires, le mensonge me révolte, et j'ai le dégoût de -ces amours qui se cachent comme si elles avaient honte d'elles-mêmes. -Lorsque vous avez vu que vous ne pouviez pas être mon mari, vous ne -m'avez plus rien demandé. Vous n'ignoriez pas que j'eusse trop -souffert de m'avilir à mes propres yeux et de déchoir dans l'estime -que j'ai de moi-même. J'ai bien songé à tout cela. Maintenant, je vois -nettement mon devoir. Je vous aime, vous m'aimez; Jacques, ne -désespérez plus, et fiez-vous à moi! - ---Faustine!... - -Il croyait comprendre ces paroles tendres et un peu mystérieuses. Il -voulait la saisir entre ses bras, la couvrir de baisers. Elle se -défendait doucement, mais avec fermeté. - ---Je vous ai dit de vous fier à moi, murmura-t-elle. Je partirai de -Paris demain. Vous serez trois jours sans lettre. Attendez trois -jours. - -Il voulut l'interroger; elle lui mit gentiment la main sur les lèvres, -sans répondre un seul mot. Pauvre Faustine! Pendant bien des jours et -bien des nuits, sa chasteté avait lutté contre son amour. Se donner à -Jacques, tomber de son piédestal, rouler dans la chute vulgaire et -banale! Elle aimait. Elle se savait follement aimée. Elle sentait que -Jacques ne résisterait pas sans doute à ces coups répétés du destin. -Qu'était-elle? Une femme ignorée, bien peu de chose, quand il -s'agissait de l'existence, de l'avenir, du génie d'un grand artiste. -Sa tendresse plaidait tout bas pour elle-même et pour lui. Pourquoi -refuserait-elle de faire leur bonheur à tous les deux? Quel serment la -liait encore? Qui trahissait-elle? Elle ne devait plus rien qu'à sa -conscience, et sa conscience pure ne la défendait même plus. Du moins, -ne voulait-elle pas tomber vulgairement. Puisqu'elle se donnait, elle -se donnerait honnêtement, comme une honnête femme qui cède à sa -réflexion et à sa volonté, et non pas à l'entraînement fougueux d'une -passion. - -En effet, elle partit le lendemain avec Marius, et alla droit à La -Birochère. Décembre commençait. Le vent soufflait du large, et la mer -tumultueuse brisait contre les hautes falaises ses efforts désespérés. -La forêt, noire à présent, étalait dans la plaine rase ses arbres -dénudés. Le ciel roulait des nuages gris, où se détachait, comme un -semis de taches blanches, le vol capricieux des goélands et des -mouettes. Dans le triste encadrement de l'hiver, Faustine retrouvait -ces mêmes paysages qu'elle parcourait toute joyeuse pendant les jours -cléments de l'automne. Le vieux sous-officier qui habitait la maison -de garde fut très étonné en revoyant Mme de Guessaint. Elle savait que -la famille de ce brave homme était en Normandie. Elle lui expliqua -que, pour des raisons particulières, elle désirait rester seule avec -Marius à La Birochère, et lui remettant deux mille francs, elle le -pria de retourner chez lui pour six semaines. Il partit le soir même, -ravi de cette aubaine, enchanté de distraire ses ennuis par un voyage. -A sa place, Marius s'installa dans la maison de garde. Faustine savait -que, pour ce vieux serviteur, tout ce qu'elle faisait était bien fait. -Elle lui dit qu'elle voulait rester avec Jacques Rosny à La Birochère, -sans que personne soupçonnât leur présence. Pas un citadin ne -s'attardait si tard sur cette plage ignorée. Pornic lui-même, à cette -époque de l'année, perdait ses derniers hôtes. Qu'importait aux rares -pêcheurs du petit village de voir Mme de Guessaint seule ou avec un -étranger? Pour plus de sûreté, Faustine n'avait pas amené sa femme de -chambre de Paris. Elle ferait venir deux Nantaises: Marius -s'occuperait des provisions avec elles. - -Quand tous les préparatifs furent terminés, elle écrivit à Jacques ces -quelques mots: «Partez pour La Birochère dès que vous recevrez cette -lettre. Vous arriverez à dix heures du soir, et vous trouverez Marius -à la gare.» En lisant ces lignes, Jacques pâlit. Il reconnaissait la -délicatesse profonde de son amie. C'est là-bas qu'elle voulait se -donner à lui, au milieu des mille témoins de leur bonheur naissant. A -vingt-six ans, le corps a des ressorts inattendus. Il retrouva d'un -seul coup toute sa foi, toute son énergie, toute sa volonté. Elle -l'attendait! Il répétait ces trois mots avec un ravissement infini. -Elle allait donc lui appartenir, celle qu'il aimait et qu'il désirait -passionnément. Le train qui l'emportait lui semblait trop lent au gré -de son impatience nerveuse. Elle l'attendait! Il aurait voulu crier -son bonheur. Il se sentait comme angoissé par l'ivresse de son -espérance. Il fermait les yeux, et dans une vision rapide, il -l'apercevait, cette belle créature, se laissant glisser entre ses -bras, troublée et rougissante. Elle l'attendait!... - -Faustine n'avait rien à lui expliquer. Il devinait tout. Elle voulait -lui appartenir comme une épouse qui se donne, non comme une maîtresse -qui se livre. Un feu brillant éclairait la chambre nuptiale de ces -deux fiancés de l'amour. Quand il pénétra dans la grande pièce, claire -et parfumée, Jacques vit Faustine devant lui, le regardant sans -crainte, mais avec une émotion profonde, et ce fut sa vie tout -entière qu'elle donna dans le premier baiser de sa chasteté vaincue. - - * * * * * - -Pendant un mois, ils vécurent ainsi, enchantés et ravis, oubliant le -monde, oubliant les autres créatures. Il n'y eut pas une ombre à leur -bonheur, et pas une tache dans leur ciel. Le plus souvent, ils -restaient enfermés toute la journée, jamais las de se contempler l'un -l'autre, ni de se redire ces mille paroles naïves que des amoureux se -répètent à l'infini. Quelquefois, bien protégés contre l'inclémence du -froid, ils partaient à pied, riant de la bise glaciale; ou, quand le -soleil de décembre luisait dans le ciel bleu pâle, ils s'enfonçaient -au milieu des arbres sans feuilles de leur chère forêt déserte. La -nature s'était plu à créer ces deux êtres exactement l'un pour -l'autre. Il y avait entre eux un accord harmonieux: ils vibraient à -l'unisson. Leur coeur et leur intelligence se complétaient si bien que -Faustine devinait les pensées de Jacques avant qu'il eût parlé, et que -Jacques comprenait Faustine sans qu'elle lui eût rien dit. Jamais un -homme et une femme ne se sentirent aussi absolument faits pour la vie -intime du mariage. Ces amants méritaient d'être des époux pour qui la -chaîne est légère et que la mort seule peut séparer. Ils se plaisaient -à oublier qu'ils ne pouvaient pas même s'épouser; qu'un obstacle -insurmontable se dressait entre eux, pareil à ces murs de bronze que -les génies malfaisants des contes de fées font surgir devant les -trésors fantastiques. Ils oubliaient tout; et les êtres qu'ils avaient -aimés jusque-là, et la vie extérieure, et le monde qui demande -toujours compte aux heureux d'un bonheur qu'il n'a point permis... - -Une lettre de Nelly vint éveiller Faustine et lui rappeler qu'elle -n'était pas seule au monde. Très délicatement, la jeune femme disait à -son amie qu'on commençait à s'étonner un peu de son départ imprévu. -Une ou deux personnes rapprochaient ce départ de l'absence de Jacques. -Il fallait craindre que la méchanceté ne s'emparât de ces propos, -vaguement malveillants. Mme Percier donnait une autre raison qui -achevait de persuader Faustine. La mission scientifique dirigée par le -colonel Maubert était arrivée à Marseille. Or Mme de Guessaint ne -désespérait pas encore d'établir, par un acte officiel, le décès de -son mari. Selon Me Denizot, il fallait des témoignages, des -dépositions précises; il importait donc d'interroger le colonel et ses -compagnons de route. Ils rentraient en France deux mois et demi après -leur départ. Ce retour rapide, causé peut-être par un échec, devait -laisser aux voyageurs des impressions très fraîches de ce drame encore -récent. - ---Hélas! mon ami, tout a une fin, dit-elle un soir à Jacques. - ---Nous partons! - ---Il le faut. - ---Nous étions si heureux ici, murmura-t-il en soupirant. - ---Ingrat! Est-ce que je ne souffre pas de m'en aller, d'abandonner la -chère retraite où nous venons de vivre des jours délicieux? Lisez ce -que m'écrit Nelly. Nous avons peut-être à lutter encore; cette fois, -ce sera pour conquérir le même bonheur, mais alors sans limite, sans -obstacle, et tel que nul n'y pourra toucher! - - - - -X - - -Louis Maubert, au lendemain de la Commune, avait quitté son bataillon -de chasseurs à pied, pour entrer dans l'infanterie de marine, comme -tant d'autres officiers qui espéraient un avancement plus rapide, et -l'événement ne trahissait pas sa confiance. Pendant dix ans, il -faisait un très rude métier au Sénégal, à la Guyane, et en -Cochinchine. On ne vit pas impunément et pendant tant d'années sous le -dur et brûlant climat des colonies. A trente-cinq ans, le colonel -Maubert paraissait en avoir quarante. Chauve maintenant, bruni par le -soleil dévorant, très amaigri par la fièvre et son activité que rien -ne lassait, il ne ressemblait guère au brillant jeune homme -d'autrefois. Désirant envoyer une mission dans le Sud-Oranais, le -ministre de la marine ne pouvait pas mieux choisir que cet officier -intelligent, résolu et ambitieux. Mais dès le commencement du voyage, -le colonel Maubert s'apercevait qu'il était mal outillé pour -l'entreprendre. Sans fausse honte, il revenait directement à Paris, -pour expliquer les causes de son insuccès relatif. Un matin, il reçut -une lettre dont la signature le fit tressaillir. Mme de Guessaint le -priait de vouloir bien passer chez elle. - -On l'avait interrogé au ministère sur cette mort restée mystérieuse. -Il disait son opinion très nettement. M. de Guessaint, géographe -instruit, voyageur expérimenté, aimait un peu trop les femmes. Il -s'éprenait tout à coup, dès leur arrivée à Oran, de la belle Yelma, -une Mauresque aux formes opulentes, au teint mat, aux yeux allongés, -et, malgré la colère de son protecteur, il n'hésitait pas à lui rendre -visite en plein jour. Le soir, il retournait chez elle, et dès lors on -ne le revoyait plus. Le colonel ne pouvait pas prouver que le sieur -Enoussi fût le coupable; mais il restait convaincu que des hommes -payés par le Tunisien avaient assassiné son trop galant compagnon. -Dans ces pays restés arabes, malgré la domination française, il est -toujours facile de commettre un crime. Un Parisien n'est jamais très -méfiant. Il est aisé de l'assaillir tout à coup, en pleine nuit, -quand il sort d'une maison suspecte, et de le tuer d'un coup de -couteau. La mer est une complice à qui l'on peut se fier. On attache -une lourde pierre au cou du cadavre, on le jette dans les flots, et -ils ne trahissent pas le secret qu'on leur donne en garde. Le -procureur d'Oran partageait un peu l'opinion du colonel Maubert. Mais -il lui paraissait impossible d'entamer une instruction sans avoir une -preuve certaine. Il est commode d'arrêter un Français, de -l'emprisonner, et de l'intimider par des menaces. Avec les Arabes, ces -procédés européens échouent toujours. Ils s'enferment dans un mutisme -calme. Leur nature flegmatique ne se trahit jamais. Puis, -l'arrestation du sieur Enoussi, marchand riche et bien posé, opérée -sans motif apparent, eût soulevé trop de colères. «L'affaire -Guessaint», comme on disait à Oran, allait donc grossir le nombre des -crimes mystérieux que la justice connaît sans pouvoir les punir. - -La lettre de Mme de Guessaint embarrassait le colonel. Que dirait-il à -la veuve de son compagnon? Irait-il lui raconter que son mari avait -succombé à sa passion exagérée pour la beauté grasse d'une Mauresque? -Son ami, M. de Merson, le rassura bien vite. - ---Vous n'avez pas à vous gêner, je vous affirme que vous ne désolerez -pas outre mesure cette jolie veuve. Elle n'ignorait pas les moeurs -légèrement musulmanes de son mari; et... bien entre nous, tout -ceci!... je ne crois pas qu'elle fasse concurrence à la pleurante -Arthémise, veuve de Mausole. - ---Le fait est que Guessaint... - ---Je crois même pouvoir vous dire qu'elle désire vous interroger pour -avoir la preuve du décès de son mari. Car enfin, elle se trouve dans -une situation embarrassante, la pauvre femme. Elle est veuve... sans -l'être. C'est-à-dire qu'elle ne peut pas se remarier! Dites-lui donc -tout sans hésiter. Si vous pouvez l'aider à établir nettement sa -situation devant les tribunaux, vous lui rendrez un fier service! - -Mis à l'aise par cette petite confidence, le colonel n'hésita pas. Il -répondit à Mme de Guessaint qu'il se mettait complètement à ses -ordres, et qu'il aurait l'honneur de se rendre chez elle le -surlendemain, à deux heures de l'après-midi. - -Prévenue de cette visite, Mme Rosny témoigna le désir d'y assister. Un -changement étrange se faisait chez Françoise. Elle n'ignorait pas -pourquoi son fils l'avait quittée sans dire où il se rendait. Il -allait retrouver Faustine. Ces deux êtres qui s'adoraient, et que la -vie cruelle séparait brusquement, devaient fatalement tomber dans les -bras l'un de l'autre. Mme Rosny se réjouissait d'un mariage entre -Jacques et Mme de Guessaint. Elle savait Faustine bonne, tendre, -dévouée; elle savait que jamais elle n'aurait pu rencontrer une bru -mieux disposée pour sa belle-mère. Le souvenir de la radieuse jeune -fille d'autrefois étouffait complètement la rancune de ses jalousies -maternelles. Puis, d'autres raisons, plus vulgaires, plaidaient en -faveur de ce mariage, dans ce coeur exclusif et passionné. Au point de -vue des sentiments, Faustine représentait pour elle la belle-fille -idéale. Au point de vue de l'ambition, elle n'eût jamais rêvé pour son -fils un mariage aussi éclatant. L'immense fortune de Mme de Guessaint, -sa haute situation dans le monde, ses alliances de famille -aplanissaient d'un coup bien des difficultés dans la vie de l'artiste. -Il se trouvait soudain rapproché de ce but où elle voulait le conduire -par des chemins plus détournés et moins sûrs. Quelle revanche -éclatante elle prenait subitement contre les riches et les heureux de -ce monde! Le fils du communard fusillé comme un chien au coin d'une -route, épousait la fille d'un général de division, d'un homme -apparenté aux plus nobles familles: c'était pour elle une jouissance -intime et profonde. Et puis tout à coup, l'objet de son ambition se -dérobait. Faustine devenait pour elle ce qu'elle avait toujours -redouté: _la_ maîtresse; maîtresse d'autant plus à craindre qu'elle -possédait plus de puissance séductrice. La mère ne pouvait plus entrer -dans la vie des deux jeunes gens, la surveiller, la conduire à son -gré. Il fallait donc que ce mariage se fît; et, pour y parvenir, elle -ne reculerait devant aucun effort. Bien que Me Denizot affirmât qu'on -s'adresserait en vain aux magistrats, elle poussait Faustine à -introduire une instance devant le tribunal de la Seine. Pour soutenir -cette instance, il fallait au moins des témoignages; le colonel -Maubert était là pour en apporter. Ce nom de Maubert rappelait -sinistrement à Françoise le capitaine de chasseurs à pied qui, -naguère, avait fait passer par les armes le malheureux Pierre Rosny. -Pouvait-elle supposer que ce fût le même? Autrefois, en consultant -l'_Annuaire_, elle trouvait dans l'armée, trois capitaines Maubert. -Elle n'imaginait pas que l'officier de chasseurs, permutant avec un de -ses camarades, fût entré dans l'infanterie de marine dès le mois -d'octobre 1871. - -Son ambition maternelle lui inspirait donc le désir d'assister à -l'entretien de Faustine et du colonel. Elle voulait écouter avec soin -tout ce que dirait le chef de l'expédition dans le Sud-Oranais; elle -voulait recueillir ses moindres paroles, et voir si de tout cela ne -jaillirait pas une preuve qui pût convaincre les juges. A deux heures, -elle arrivait chez Mme de Guessaint. Celle-ci attendait dans son -atelier, préoccupée par cette visite qui allait peut-être éclaircir sa -destinée. - ---Je vous remercie de m'avoir permis de venir, dit-elle à Faustine. -C'est notre bonheur à tous qui est en jeu. J'ai laissé Jacques très -troublé, très ému. Il nous rejoindra tout à l'heure pour savoir ce que -vous aurez appris. - ---Que vous dirai-je? répliqua la jeune femme. L'espérance est bien -tenace dans le coeur humain; le colonel nous révélera peut-être -quelque chose; et cependant, comment saurait-il ce que les magistrats -ignorent? - -En entendant résonner le timbre de la porte d'entrée, après celui de -la pendule, les deux femmes se regardèrent très émues. Le sort allait -prononcer. Françoise, un peu à l'écart, mais en pleine lumière, -guettait l'apparition de l'officier, avec une curiosité anxieuse; -Faustine, plus maîtresse d'elle-même, restait assise au fond de -l'atelier, un peu dans l'ombre. Elle se leva légèrement, lorsque le -colonel entra, et lui indiqua un fauteuil de la main. - ---Je vous sais gré de votre empressement, Monsieur, et je vous -remercie d'avoir bien voulu passer chez moi. - -M. Maubert s'inclina. En entrant, il avait salué Françoise et Mme de -Guessaint; mais il voyait mal la jeune femme. - ---Je ne fais que remplir mon devoir, Madame. M. de Guessaint est tombé -victime d'un crime, hélas! impuni, et je serais heureux si, en -joignant mes efforts aux vôtres, je vous aidais à tirer vengeance de -ce lâche assassinat. - -Se rappelant les conseils de M. de Merson, il n'hésita pas à -reconstruire le drame dans toute sa réalité cruelle. Il atténua -certains détails, n'insistant pas trop sur le rôle de la belle -Mauresque, mais il dit comment la réflexion confirmait les hypothèses -de la première heure et pourquoi il soupçonnait le sieur Enoussi de -s'être débarrassé d'un rival gênant. Peu à peu, l'officier s'animait -et son récit devenait pittoresque et coloré. Quand on a longtemps vécu -en Orient, l'imagination garde un reflet des grands soleils lumineux. -M. Maubert s'exprimait en homme qui a beaucoup vu et beaucoup étudié. -Il décrivait d'une manière colorée cette ruelle d'Oran où, d'après -lui, le guet-apens se dressait, habilement préparé; la boutique du -marchand d'eau fraîche et de dattes vertes, avec ses embrasures -louches et complices des coupe-jarrets; un peu plus loin, la jetée et -la mer toute grise dans la nuit, prête à recevoir le cadavre de la -victime. - ---Alors vous croyez, colonel, que les coupables seraient ces deux -Arabes qu'on a vus rôder entre la maison de la Mauresque et l'hôtel où -vous étiez descendus? - ---J'en suis presque certain, Madame. - ---On a recherché ces hommes? - ---Oui. On a suivi patiemment leurs traces, mais tout à coup elles se -sont effacées. Les Arabes trouvent toujours dix complices pour un. Ils -savent qu'ils ont besoin les uns des autres, et leur plus grande joie, -c'est de tromper la justice française, qui leur inspire autant de -haine que de terreur. - ---Savez-vous quelle est l'opinion de ces agents de police qu'on a -envoyés de Paris? - ---Ils pensent comme moi. Ce sont des hommes intelligents, je les ai -vus à l'oeuvre; ils ont fait et ils font encore tout ce qu'il faut -pour réussir. Car je leur rends cet hommage, rien n'a pu les -décourager. - -Françoise écoutait avidement. Le colonel ne leur apprenait rien de -nouveau. Elle espérait toujours qu'une phrase, un mot jetterait une -lueur dans ce drame sombre. M. Maubert regardait un peu distraitement -autour de lui, comme un homme qui aime les belles choses et que les -objets d'art intéressent. Tout à coup, il dit, avec une sorte -d'étonnement, en remarquant l'un des deux portraits peints par -Faustine: - ---Mais je ne me trompe pas: c'est le général de Bressier? - ---Mon père, Monsieur. - -L'officier fit un mouvement très brusque et s'avança vers Faustine qui -s'était levée. Elle se trouvait maintenant en pleine lumière. Il la -voyait distinctement. - ---Pardonnez-moi, Madame, j'aurais dû vous reconnaître tout de suite. - ---Je ne me rappelais pas avoir eu le plaisir de vous voir, colonel... -Vous avez prononcé le nom de mon père; et tous ceux qui disent ce -nom-là me causent une émotion dont je ne peux pas me défendre. - ---Nous nous sommes rencontrés il y a dix ans, Madame, et dans des -circonstances presque aussi tristes qu'aujourd'hui. On dirait que, par -une étrange fatalité, je suis destiné à n'être auprès de vous qu'un -messager de malheur. La première fois que je suis entré dans votre -maison, c'était pour vous annoncer la mort de votre frère; la seconde -fois, c'est pour vous parler de la mort de votre mari. - -Faustine jeta un cri. - ---Je me souviens! - ---Vous vous souvenez?... Mon visage ne vous rappelait rien, tout -d'abord. C'est que l'infanterie de marine a tôt fait de nous -défigurer, nous autres. Mais partout, sous le ciel dévorant du Sénégal -comme dans les forêts profondes de la Guyane, je me suis rappelé -l'aventure sinistre du mois de mai 71. Comment se nommait le -malheureux qui vous avait demandé asile? Je ne sais plus. Il m'en est -tant passé par les mains, pendant la semaine qui a suivi! Mais je -revois encore cette grille fermée, et moi, vous racontant le martyre -du malheureux Étienne, à vous qui ne saviez rien, et ce garde -national, sortant du taillis où il s'était jeté, et nous disant d'un -air résolu: «Je suis un soldat, non pas un assassin!»... Quelle chose -atroce que la guerre civile! - -Faustine cachait sa tête entre ses mains. Elle aussi s'abandonnait à -ses souvenirs comme l'officier, et tous deux oubliaient Mme Rosny, qui -les regardait, toute pâle, collée à la muraille, et se disant tout -bas: «C'est lui qui a fusillé mon mari! c'est lui, c'est lui!...» Les -lignes révélatrices imprimées naguère dans le journal, ressortaient -devant ses yeux: «Avant-hier, le capitaine Maubert, du 3e bataillon de -chasseurs à pied...» Non! elle se trompait, c'était impossible! Trois -officiers du même nom servaient dans l'armée: pourquoi celui-là plutôt -qu'un autre? La vérité lui apparaissait flamboyante, et elle refusait -d'y croire. De sa main crispée, elle serrait son coeur qui sautait -dans sa poitrine, elle voulait déguiser l'angoisse qui l'étouffait. -D'une voix étranglée, elle dit: - ---Vous étiez dans l'armée de Versailles, Monsieur? - ---Oui, Madame: capitaine au 3e bataillon de chasseurs à pied. - ---De chasseurs... - ---Nous poursuivions un communard, réfugié dans les bois avec une -soixantaine de ses compagnons. Mme de Guessaint lui avait donné asile -dans son parc. Exaspérée par la mort de son frère, elle nous l'a -livré, et mes soldats l'ont passé par les armes. - -Françoise ne répliqua rien. Elle tomba sur un fauteuil, foudroyée. -Après dix ans, elle se trouvait en face de l'homme qui avait fait -fusiller Pierre. Bien plus! elle découvrait qu'une femme l'avait livré -à la rage de ses ennemis, et cette femme, c'était la maîtresse de son -fils! Jacques aimait la meurtrière de son père; sans un hasard, il fût -devenu son mari; les fatalités de la vie réunissaient dans l'amour -deux êtres séparés par la haine! - -Faustine et le colonel échangeaient encore quelques mots. Mme de -Guessaint se levait pour reconduire l'officier. - ---J'ai fait ce portrait que vous venez de voir, avant sa mort, -dit-elle. Je désire vous en montrer un autre que j'ai peint il y a -quelques années. Prenez la peine de descendre dans mon boudoir. Vous -m'excuserez, Madame? - ---Oui... oui... balbutia Françoise qui détournait la tête pour cacher -sa pâleur. - -Seule, elle était seule! Cent idées tumultueuses s'entre-choquaient -dans son cerveau. Que faire? Les amours de Jacques et de Faustine lui -apparaissaient monstrueuses comme un inceste. Elle allait broyer le -coeur de son fils, désespérer sa vie, le jeter dans toutes les -épouvantes de la terreur et de l'anéantissement! Et cependant, elle ne -pouvait pas hésiter. Du fond de la tombe inconnue où pourrissait son -corps abandonné, Pierre Rosny sortait pour se jeter tout à coup entre -cet amant et cette maîtresse. Les os blanchis du fusillé criaient -vengeance, et elle entendait ce cri de colère, et toutes ses rages -d'épouse meurtrie se réveillaient dans un élan de passion violente. -Comme Jacques souffrirait! Non, l'homme n'est pas mort quand il est -mort. Au delà des cercueils fermés, plane encore l'insaisissable -souvenir, le souvenir que rien ne peut tuer: ni la fusillade au coin -d'une route, ni dix années qui s'écoulent, ni l'amour qui réunit deux -êtres, ni l'apaisement qui se fait dans les âmes! - -Jacques entra dans l'atelier. - ---Est-ce que Mme de Guessaint n'est pas là? dit-il d'une voix claire. - ---Lui! balbutia Françoise. - ---Tu es seule, mère?... Qu'est-ce que tu as?... Tu es toute pâle... -Est-ce que tu es souffrante? - ---Mon enfant... - -Les mots s'étranglaient dans sa gorge. - ---Tu me fais peur! Tu es livide, tes mains tremblent... Qu'est-ce qui -se passe?... Il y a un malheur dans cette maison! Dieu! Faustine?... - -Françoise le contemplait avec des yeux pleins de larmes. Elle -souffrait à l'avance de la cruelle douleur qu'elle allait lui causer. - ---Mon enfant, écoute-moi... J'ai à te parler... Mais jure-moi que tu -seras calme, que tu seras courageux... - ---Tu ne vois donc pas que tu me terrifies! Voyons, je suis fort, je -suis un homme. Pour l'amour de Dieu, parle! - ---Tu aimes Faustine? - ---Si je l'aime! - ---Je veux dire: Est-ce que tu l'aimes... à ne pouvoir pas vivre sans -elle, par exemple? - -Jacques défaillait. Il jeta un cri désespéré: - ---Faustine est morte! - ---Non. Elle est là. Elle va venir. Tu vas la voir. Mais avant que tu -la voies, il faut que je te dise... Oh! mon Dieu, je ne sais pas -comment te dire... Écoute. Il y avait là un homme tout à l'heure, un -officier, le colonel Maubert. - ---Maubert! - ---Tu trembles? Oui, c'est lui qui, autrefois, a fusillé ton père! -Demande à Faustine. Elle te racontera de quelle façon Pierre Rosny est -mort. - ---Comment le sait-elle? - -Ces aveux contenus, ces hésitations, ces réticences faisaient -frissonner le jeune homme. Il pressentait un malheur qu'il ne -comprenait pas. Françoise lisait une telle douleur sur son visage -qu'elle n'osait point parler. Elle n'osait point parler et elle ne -pouvait pas se taire! La porte s'ouvrit, et Faustine entra. Jacques -courut vers elle. - ---Par grâce, racontez-moi tout! Ma mère ne veut rien me dire. - -Elle restait stupéfaite. Pourquoi cette fièvre et cette ardeur chez -Jacques, pourquoi la regardait-il avec des yeux égarés? - ---Vous raconter?... Je ne sais pas... Que signifie?... - ---Je vous prie de raconter à Jacques ce que vous disiez tout à l'heure -au colonel Maubert, reprit Françoise d'une voix sourde. - ---Je vous en supplie, Faustine, faites ce que ma mère vous demande! -s'écria le jeune homme. - -Mme de Guessaint les contemplait tour à tour l'un et l'autre, ne -devinant pas le drame sombre qui l'enlaçait, surprise de voir -Françoise pâle et menaçante, de voir Jacques tremblant et livide. - ---Ce que je disais au colonel Maubert? Il me rappelait la mort de mon -pauvre frère. - ---Oui, c'est bien cela... - ---C'est bien cela? Mais comment cet affreux souvenir peut-il vous -jeter dans un trouble si profond? - -Jacques regardait toujours Françoise. La volonté de sa mère pesait sur -lui. Elle lui dictait ces paroles brûlantes, ces questions hachées. -Puis ce nom de Maubert éveillait en lui tout le passé atroce. Il ne -savait pas ce que Mme de Guessaint venait faire là dedans: c'était -quelque mystère épouvantable où allaient s'abîmer, comme en un -précipice, son amour et sa félicité. - ---Je vous en conjure, reprit-il, écoutez ma prière. Qu'est-ce que vous -disiez au colonel? Je veux savoir, je dois savoir! - ---Je lui disais... Ah! tenez, vous êtes cruel! Toute cette histoire, -que je croyais oubliée depuis dix ans, ressort, vivante et lugubre, -des voiles ténébreux du passé. Je la revois, la journée maudite... Un -garde national est entré chez moi; des soldats de ligne le -poursuivaient, et il me demandait asile. Que de fois, dans mes rêves, -m'est apparu son spectre pâle, frémissant et doux! J'ai accueilli ce -malheureux. Et cependant mon père avait été tué la veille. Mais je -suis une fille de soldat, pour qui les vaincus sont sacrés. Je voulais -le sauver, je voulais arracher cette victime promise à la mort après -tant d'autres victimes! J'avais fermé la grille du parc et ma maison -devenait pour lui un asile inviolable. Puis le capitaine Maubert -arrive. Et j'apprends qu'un nouveau deuil me frappe en plein coeur! - ---Après... après... balbutia le malheureux. - ---Mon pauvre Étienne, si bon, si généreux, si fier! Entraîné dans un -bois, par une bande de gardes nationaux; et massacré, martyrisé... -C'est atroce!... - ---Après... après... dit encore une fois Jacques d'une voix étranglée. - ---Après? j'ai perdu la tête, j'ai déliré, je suis devenue folle; j'ai -ouvert la grille toute grande. J'ai livré cet homme que j'avais reçu -comme mon hôte: il m'a dit: «Je vous pardonne...» Mais je ne me suis -jamais pardonné à moi-même. Mon excuse, c'est que ma raison ne -m'appartenait plus, c'est que je voyais le malheureux Étienne déchiré -par ses bourreaux! Cette excuse-là, les hommes et Dieu peuvent -l'accepter, mais ma conscience ne l'accepte pas. Je l'ai livré, vous -dis-je! on l'a emmené, on l'a fusillé... Mais pourquoi me -demandez-vous tout cela? Pourquoi votre mère est-elle menaçante? -Pourquoi vous, Jacques, êtes-vous frissonnant?... - -Françoise et son fils courbaient la tête; Faustine les contemplait -avec épouvante; une lueur entrait lentement dans son cerveau; elle se -rappelait la terrible confidence de son amant; elle poussa un grand -cri, un cri furieux et désespéré. - ---Dieu!... Votre père!... - ---C'était lui. - -Elle resta brisée, anéantie, et tomba sur les genoux. Jacques la -regardait avec des yeux d'halluciné; il était égaré, stupide, fou. Son -cerveau éclatait; une dernière fois, il essaya de parler; il ne -pouvait plus. Alors, il fit un grand geste, un de ces grands gestes -d'homme détraqué qui se sent rouler à l'abîme, et, s'enfuit, -épouvanté. Faustine sanglotait; son bonheur s'effondrait tout à coup, -et il lui semblait qu'on frappait sur son coeur à coups répétés. -Seule, Françoise demeurait immobile. Toute la colère et toute la haine -amassées dans son âme se réveillaient dans un coup de fureur. Elle -oubliait celle qui pleurait à ses genoux sa vie désemparée, elle -oubliait son fils qui venait de se sauver, emporté par son désespoir, -comme une feuille morte par un vent de tempête; elle ne voyait plus -que le fantôme du fusillé qui lui commandait la vengeance, et elle -écrasait Faustine de ses regards implacables et lourds. - - - - -XI - - -Faustine avait tué son père! Ces mots terribles sautaient dans sa -tête, et le malheureux s'enfuyait, comme poursuivi par un spectre. Les -promeneurs, étonnés, examinaient avec stupeur ce jeune homme élégant, -qui prenait sa course à travers l'avenue, le visage pâle, les yeux -injectés de sang, le corps secoué de frissons. En peu d'instants, il -arriva sur les hauteurs du Trocadéro; il se laissa tomber sur un banc, -ne sentant pas le froid, épuisé, vaincu. Faustine avait tué son -père!... Son père? Il se rappelait la petite chambre de la rue -Jean-Baussire, et la visite du docteur Grandier, et Pierre Rosny qui -partait pour la grande bataille, dont il ne devait pas revenir. Pauvre -père! combien de fois, avec son ardente passion, Françoise lui avait -raconté le courage, la volonté, l'énergie de l'ouvrier! Les souvenirs -de sa première enfance lui montraient un homme au visage intelligent -et doux, qui lui parlait d'une voix rieuse, en l'emmenant dans ses -promenades. Pierre marchait à grandes enjambées, et lui, Jacques, -trottait pour mieux le suivre. Ils s'en allaient dans les squares ou -sur les boulevards; quelquefois, Françoise les accompagnait. Et elle -disait avec un sourire: «Ne vas donc pas si vite, Pierre: tu -fatigueras le petit.» Plus tard, ses souvenirs lointains se fondaient -en un seul sentiment, où la tendresse se mêlait à la pitié. La vie -prenait Jacques et l'emportait dans un élan impétueux; loin d'oublier -ce père, sinistrement disparu, il se représentait souvent le tableau -de cette mort affreuse. Un coin de route, au bord d'un fossé, sous le -soleil de mai riant dans le ciel bleu; un garde national, debout, les -bras liés derrière le dos, jetant un dernier regard à ces rayons -dorés; et des soldats, armant leurs fusils au commandement sec d'un -officier. On mettait le condamné en joue, et douze balles trouaient -son corps. Un sergent s'approchait et lâchait le coup de grâce dans -l'oreille. On creusait une fosse à la hâte, n'importe où; un peu de -terre comblait le trou béant, et les soldats s'en allaient; et tout le -monde reprenait sa vie accoutumée; et personne ne venait prier sur la -tombe du fusillé, personne, pas même son fils et sa veuve, qui ne -savaient point où la poussière de l'ouvrier se mêlait à la poussière -confuse de l'humanité. - -Faustine avait tué son père!... Jacques repassait un à un tous les -jours vécus depuis sa rencontre avec elle. Il la revoyait entrant dans -l'atelier avec le docteur et Nelly; il la revoyait posant devant lui, -racontant ses voyages, décrivant les pays inconnus où la pensée -s'envole sur les ailes du rêve. Il se rappelait l'amour qui germait -dans son coeur, à lui, et son aveu enfiévré, et la réponse loyale de -la jeune femme. Puis les heures d'accablement et de doute, lorsque, -craignant de succomber, elle s'enfuyait au loin. Enfin, l'heure -inoubliable et divine où elle tombait entre ses bras frémissants, -là-bas, à La Birochère, dans la grande chambre claire et parfumée. Oh! -le mois d'amour exquis et passionné! Quelle femme pouvait être plus -tendre et plus loyale, plus intelligente et plus dévouée! Il faudrait -donc renoncer à cette créature unique, ne plus voir ce visage hautain -et doux, cette démarche harmonieuse et souple! Il faudrait donc ne -plus entendre cette voix musicale! Il faudrait donc ne plus serrer -dans ses bras ce corps aux beautés sculpturales! - -La nuit était venue. L'ombre grise enveloppait l'infortuné; sa fièvre -intense ne sentait pas les morsures aiguës du froid; l'exaltation de -son cerveau croissait à mesure que toutes ces pensées revenaient une à -une dans son esprit. Devant lui, s'étageaient les maisons de Paris, -vaguement éclairées, comme des ombres très brunes pointillées de -taches d'or. La Seine coulait entre les quais, paisible et -mélancolique, avec des tons d'ardoise plus clairs sur le terrain très -sombre de ce décor nocturne. Un vent froid commençait de souffler, -grinçant dans les arbres maigres, et sur le ciel brouillé, des nuages -se poursuivaient éperdument, noirs comme de l'encre, avec des formes -bizarres, semblables à des démons échevelés. Jacques regardait devant -lui et autour de lui. Ce n'était pas seulement la mort de son père qui -le séparait de Faustine: mais la haine de deux races, créées pour se -détruire et s'exécrer. Sa pensée d'artiste ressuscitait dans une -évocation gigantesque, toutes les idées que sa mère avait coulées dans -son coeur. Quelle folie de penser que lui, fils d'ouvriers, issu de -toute une longue lignée de pauvres et de déshérités, pourrait s'allier -à la fille des riches et des aristocrates, sortie d'une longue lignée -d'heureux et de favorisés! Est-ce qu'un abîme ne les séparait pas? -Est-ce que l'habitude, le préjugé, la tradition ne creusaient pas un -gouffre entre lui et cette femme qu'il adorait? Un hasard les -réunissait un instant; mais l'inéluctable fatalité s'abattait sur eux -et les divisait pour toujours. Aussi loin que sa pensée pouvait -s'étendre, il apercevait une lutte implacable entre leurs deux races -fratricides! Cet homme de génie subissait malgré lui le délire -fiévreux de sa folie passagère. Le désespoir exaspérait son cerveau, -il revoyait toutes les haines, tous les tumultes, toutes les ruines, -enfantés par les guerres civiles! - -Faustine avait tué son père!... Ah! que d'êtres qui s'aimaient avaient -été, eux aussi, désolés et broyés par ces combats qui exterminent et -déshonorent les enfants d'une même patrie! Que de déchirements ils -avaient vus, les flots noirs de ce fleuve qui coulait à ses pieds! Et -les Jacques, avec leur drapeau rouge et bleu, brûlant les châteaux, -les maisons, les forteresses, jetant dans la Seine tant de cadavres -que les eaux ne roulaient plus vers la mer; et les Maillotins, -conduits par les arbalétriers vêtus de buffle gris, qui dressaient les -échafauds sur les places publiques et piquaient des têtes coupées aux -angles des maisons et des palais; et la rouge nuit de la -Saint-Barthélemy; et les journées hideuses de la Terreur; et ces -coups de piques, ces massacres, ces exterminations, qui faisaient -couler tant de sang à travers les rues, qu'on pouvait croire la grande -famille française épuisée à jamais par ces effroyables saignées! Elle -restait debout cependant, cette nation immortelle et féconde! Elle -restait debout, parce que l'apaisement succédait à la guerre, et que -de la haine naissait l'amour, comme du fumier hideux naît un lis -immaculé. Oui, l'amour!... car les ennemis se rapprochaient et -s'unissaient dans un fraternel baiser. Pourquoi Jacques Rosny ne -ferait-il donc pas ce que les autres avaient fait? Le général de -Bressier tombait frappé par les révoltés de Paris; Pierre Rosny -tombait frappé par les soldats de Versailles. Leurs enfants, éclairés -jadis par les sanglants incendies, oubliaient tout ce passé -abominable; une divine tendresse les liait l'un à l'autre. Et Faustine -avait tué son père!... - -Il ne serait ni le premier ni le seul qui eût adoré une femme, malgré -le destin et la fatalité. Non, il ne pouvait pas l'oublier! Non, il ne -pouvait pas vivre sans elle! Sa mère? Ah! oui, sa mère allait se jeter -entre eux, combattre sa passion, plus forte que sa volonté? Eh bien, -soit, il combattrait contre sa mère. Assez longtemps il l'avait -écoutée docilement, suivant ses conseils, ne résistant jamais. -Aujourd'hui, il s'insurgeait contre cette énergie puissante qui, -jusqu'à ce jour, avait dominé son existence. Cette lutte, il ne la -craignait pas; il l'affronterait sans hésiter et à l'instant même. Il -savait bien que Françoise l'attendait, et qu'entre eux deux le choc -serait violent. Il rentra chez lui, encore sous le coup des pensées -tumultueuses qu'il venait de remuer. Françoise, très pâle, se dressa -en voyant son fils. - ---Mon pauvre enfant, comme tu dois être malheureux! Je me représente -ta douleur et je souffre avec toi, autant que toi. Tu aimes Faustine -et tu es séparé d'elle. Tu lui as donné toute ta vie, et tu ne peux -plus la revoir. Que vas-tu faire? Veux-tu partir, voyager? Tu ne peux -pourtant pas rester, malade et désespéré, à retourner le fer dans ta -blessure. Tu es jeune; la vie s'ouvre pour toi radieuse et pleine de -sourires. Tu es célèbre, on t'admire et on t'envie. Tu n'as pas le -droit de renoncer, pour un peu d'amour perdu, à tant de gloires -promises. Tu aimes Faustine... Mon Dieu, tu oublieras, on oublie -toujours, va! - -Il écoutait, les yeux baissés. Quand Françoise se tut, il releva le -front. - ---Non, ma mère; non je n'oublierai pas et je ne veux pas oublier! Je -l'adore; toute ma vie, toute mon espérance, tout mon bonheur sont -dans cet amour-là! Et je la fuirais, et je ne la reverrais plus!... -C'est impossible. Mieux vaudrait me casser la tête au coin d'un mur! - -Elle recula, transfigurée par la colère qui éclatait dans ses yeux. - ---Alors tu choisiras: elle ou moi! - -Jacques se croisa les bras. - ---Tu n'as pas le droit de me jeter un pareil défi! Il y a entre nous -des liens que ni ta volonté ni la mienne ne pourraient dénouer. Tu -n'es pas seulement la mère de mon corps, tu es aussi la mère de mon -âme. Tu m'as soufflé mon courage et ma volonté; sans toi, je n'eusse -été qu'un ouvrier. Tu ne peux pas ôter de mon être tout ce que tu y as -mis! Ta menace ne m'atteint pas, car je n'y crois pas plus quand je -t'écoute, que tu n'y crois toi-même quand tu me parles! - ---Oui, Jacques, oui,... je ne sais pas ce que je dis! Je suis folle. -Tu sais combien je t'adore, mon enfant! Mais ton amour est un -sacrilège. Elle a tué ton père; elle l'a livré, elle l'a trahi. Elle a -jeté cet homme sans défense à l'acharnement de ses ennemis. Brise ton -coeur, s'il le faut; mais fais ton devoir. Tu vois, je ne menace plus, -je supplie... Jacques, rappelle-toi ton père, si bon, si tendre... - ---J'aime Faustine... je l'adore! dit-il d'une voix sourde. - ---Tu n'en as plus le droit! L'abîme s'est creusé entre vous. Rien ne -peut faire que le passé n'existe pas. Tu crois que tu peux l'aimer -sans remords! Tu ne sais pas ce que c'est que le remords! Une -obsession de toutes les heures, de toutes les minutes, qui ne te -laisserait ni trêve ni repos! - ---Je l'aime! dit-il encore. - ---Tu l'aimes? Il y a bien d'autres amours dans la vie! Coupable? non, -je veux bien, elle n'est pas coupable. Elle ne savait plus ce qu'elle -faisait en ouvrant sa grille toute grande aux soldats qui -poursuivaient ton père. C'est la fatalité qui s'est abattue sur vous. -Mais le devoir te condamne à la subir! - ---Je l'aime, je l'aime... - ---Ah! tu n'es pas digne de moi! Que sont devenues toutes les idées que -je t'ai enseignées si longtemps? Bel amour que celui de l'ouvrier pour -la fille noble! Ce n'est pas seulement la mort de ton père qui vous -sépare, c'est l'immortelle exécration de deux races! Elle était en -haut, tu étais en bas! Ce n'est pas elle qui est descendue où tu es, -c'est toi qui es monté où elle se trouve! Et tout l'amour que tu peux -avoir dans le coeur ne pèsera jamais autant que les amas de haines -jetés entre vous deux! - -Il écoutait ces phrases furieuses d'un air calme et résolu. Il dit -d'une voix très douce: - ---Oh! ma mère! c'est toi-même que tu condamnes lorsque tu parles -ainsi. Toutes tes idées sont sorties de mon coeur et de mon cerveau, -car mon sentiment les condamne et ma raison les réprouve. Tu m'as dit -que je devais haïr et je ne me sens capable que d'aimer. Faustine a -tué mon père; je lui pardonne. - ---Tu lui pardonnes parce que tu l'aimes! - ---Et c'est parce que je l'aime que je cours vers elle. - ---Ah! je te mau... - -Elle n'acheva pas sa malédiction. Jacques ne l'entendait plus. Il -voulait revoir Faustine. Sa passion exaspérée par tant d'assauts -contraires, le poussait auprès d'elle. La revoir! Toute sa volonté -tendait vers ce but unique. Sa mère elle-même le reconnaissait, -Faustine n'était pas coupable. La fatalité seule avait conduit Pierre -Rosny chez Mlle de Bressier. Est-ce qu'elle ne s'était pas efforcée -d'abord de le sauver? En le livrant, elle n'obéissait pas à sa volonté -raisonnante. Elle subissait le contre-coup des terribles douleurs qui -la surexcitaient. Le général tué, Étienne massacré... Que d'excuses -pour la malheureuse! Et puis, il ne pouvait pas vivre sans elle. Il -fallait voir les choses en face, logiquement et froidement. Il avait -déliré, là-bas, sur ce banc du Trocadéro, et l'égarement de son esprit -l'empêchait de saisir nettement la réalité des choses. Faustine -n'était pas coupable. Est-ce que les enfants doivent être malheureux -parce que leurs pères ont commis telle ou telle action? Pierre Rosny? -Seize ans s'étaient écoulés depuis que le malheureux tombait victime -d'une erreur sanglante. Seize ans! la moitié de la vie d'une créature -humaine. Bien des événements se succédaient depuis ce temps-là. Les -fils des victimes, dans l'un et l'autre parti, grandissaient, oublieux -du sang répandu. Faustine n'était pas coupable... Coupable de quoi, -d'ailleurs? Il l'aimait, il ne pouvait pas vivre sans l'aimer; il ne -savait pas, il ne voulait pas savoir autre chose. Françoise jugeait -tout avec sa passion violente, avec ses convictions premières, -fortifiées par la souffrance. Lui, Jacques, avait vingt-six ans. Il -vivait dans un temps nouveau, où les dissentiments d'autrefois -s'effaçaient dans un scepticisme indifférent. Pourquoi ne -profiterait-il pas des tendances de son époque? Ses contemporains ne -fatiguaient pas leur esprit à discuter leurs sentiments. Quand on -aime, on aime. Rien ne peut empêcher une passion de vivre et d'exister -dans un coeur; ce coeur, il faudrait l'arracher, pour en arracher en -même temps la femme qui le remplit. Tous les raisonnements, tous les -sophismes, toutes les dissertations n'empêcheraient pas son amour -d'être, de remuer en lui, de le posséder tout entier, âme, coeur et -cerveau. Et puis à quoi bon discuter si longtemps? Faustine n'était -pas coupable. - -Le malheureux décomposait un à un tous les arguments vainqueurs qu'il -s'opposait deux heures auparavant. Il croyait s'étudier, et il ne -sentait pas que, depuis la terrible découverte, il ne se possédait -plus, puisque ses raisonnements psychologiques se heurtaient et se -détruisaient les uns les autres. Auparavant, il était en proie à un -délire exalté, maintenant il subissait un délire calme. Et il allait, -conduit par sa passion ardente, quand il se croyait guidé par sa -volonté réfléchie. - - - - -XII - - -Après la terrible découverte, Faustine subissait une crise de -désespoir aigu. Mais moins nerveuse que Jacques, plus habituée à -souffrir, elle réagissait bien vite et regardait la situation face à -face. Que ferait-il? Que déciderait-il? Elle le connaissait bien; il -l'aimait, et la lutte entre son amour et son devoir serait violente. -Lequel des deux sentiments l'emporterait dans cette âme d'artiste, -impressionnable et mobile, capable de prendre une résolution extrême, -mais incapable de maîtriser sa passion? Jacques voudrait la quitter, -la fuir; mais le sentiment d'adoration qu'ils éprouvaient l'un pour -l'autre les rapprocherait inévitablement. De même que la fatalité de -la haine les séparait, la fatalité de l'amour les rejetterait dans les -bras l'un de l'autre. - -Le perdre! Cette pensée la torturait et la révoltait. Elle adorait ce -jeune homme d'une nature si loyale et si droite, et elle sentait bien -qu'en quelques semaines, il avait pris possession de sa vie tout -entière. Et puis son honnêteté de femme se rebellait à l'idée de -tomber au rang des créatures qu'on abandonne. Elle ne résisterait pas -à ses illusions brisées. Elle ne voyait que deux dénoûments à ce drame -violent où le destin la jetait tout à coup: ou elle vivrait, aimée par -Jacques; ou, abandonnée par Jacques, elle mourrait. Elle avait tué -Pierre Rosny? Est-ce qu'on ne lui avait pas tué son père et son frère, -à elle? Est-ce que ces deux êtres n'étaient pas quittes l'un envers -l'autre? Est-ce que jadis ils n'avaient point souffert des mêmes -haines entre-choquées furieusement? Et après dix ans écoulés, eux, les -innocents, porteraient le poids des déchirements passés! Non, ce -serait injuste! Et la raison de Faustine, d'accord avec sa passion, -repoussait loin d'elle cette iniquité! - -Mais pourquoi se tourmentait-elle ainsi? Jacques s'était enfui, -éperdu, à la découverte du terrible secret; quand la réflexion -l'aurait apaisé, il reviendrait vers elle. Elle se berçait de cette -illusion que dans le coeur du jeune homme l'amour serait plus fort que -tout. Si cependant, entraîné par Françoise, par ses idées premières, -par son éducation, il s'efforçait de la fuir toujours? Eh bien, alors, -elle mourrait. Il ne lui restait plus rien dans la vie; plus rien que -l'affection de Nelly, trop peu de chose pour remplir un coeur comme le -sien. Si Jacques l'abandonnait, elle aurait tour à tour perdu tous -ceux qu'elle aimait et qui l'aimaient. Son horizon se fermait -subitement, et ses idées mystiques lui revenaient peu à peu. Comme -c'est doux de mourir, quand l'existence ne laisse plus concevoir -aucune espérance, de quitter ce monde où les meilleurs sont les plus -durement châtiés, ce monde qui ne donne pas une consolation dans les -désespoirs humains! Elle ne considérait pas le suicide comme un crime. -Se tuer? pourquoi pas? Ses yeux regardaient l'héroïne du Titien, qui, -rêveuse, les sourcils froncés, jouait avec la bague d'émeraude. Elle -lui ressemblait, à cette pauvre Vittoria Orsini qui, dans un chagrin -d'amour, se frappait d'un coup de poignard. Comme Nelly la plaisantait -naguère, quand elle disait que son existence serait pareille à celle -de la «Dame à la Bague»! Faustine prit un couteau espagnol qui, -enfoncé dans sa gaine ciselée, reposait à côté d'elle sur la table. -Pendant quelques minutes, elle resta rêveuse, lisant la devise gravée -sur la lame en lettres rouges, capricieusement dessinées: «_Si esto -bibona te rica, per un quen te olo botica_...--Si cette vipère te -pique, ne cherche pas un onguent pour te guérir.» Il faut bien peu de -chose pour s'endormir du grand sommeil! Elle enfoncerait dans sa -poitrine cette lame aiguë, et tout serait fini. Elle repoussa -violemment le couteau, et cacha ses yeux avec ses mains. Elle était -folle. Il l'aimait. Il allait revenir. Elle le reverrait. Est-ce -qu'ils pouvaient vivre l'un sans l'autre? Pourquoi penser à la mort, -quand tant de bonheur l'attendait dans la vie? Et cependant, malgré -elle, malgré les illusions dont elle cherchait à se bercer, Faustine -regardait toujours le tableau du Titien. Il lui semblait que les yeux -de Vittoria Orsini se détournaient vers elle, pour lui sourire et lui -parler: «Viens, disaient-ils, la mort est douce, quand la vie fait -souffrir; viens me retrouver à travers les espaces sans fin, où l'on -oublie les douleurs terrestres dans l'éternité du rêve...» La jeune -femme eut un geste brusque. Elle se leva et dit à voix basse, comme -irritée contre elle-même: - ---C'est insensé! Il faut que ma raison soit plus forte que ma -folie!... - -Elle fit quelques pas dans l'atelier. Soudain, elle s'arrêta en jetant -un cri: la porte s'ouvrait, et Jacques lui apparaissait tout pâle, -entre les tentures sombres, venant à elle à l'heure où elle se -désolait, comme elle allait à lui, jadis, quand il s'abandonnait au -désespoir. - ---Jacques! - ---Oui, c'est moi! Je t'adore. J'ai essayé de renoncer à toi, de te -perdre, de ne plus te voir, je ne peux pas, je ne peux pas! - -Il l'entraînait vers la chaise longue, et il s'agenouillait devant -elle, appuyant sa tête sur les genoux de la jeune femme. Elle le -regardait, transfigurée. - ---Oh! mon Jacques! Et je croyais que nous étions séparés pour -toujours! - ---Pour toujours, est-ce que cela est possible, mon Dieu! Mais nous -sommes créés l'un pour l'autre; mais nous nous sommes donnés librement -dans un échange consenti de nos amours. Sans le destin qui ne l'a pas -voulu, j'aurais été ton mari. La liaison qui nous unit n'est pas un -caprice léger auquel s'abandonnent deux êtres incertains de leur -tendresse. Tu es à moi et je t'appartiens. Même quand nous nous -quittons, nous sommes toujours ensemble, car tu me gardes et je -t'emporte! - -Un divin bonheur se lisait sur les traits charmés de Faustine. Et -quelques instants auparavant, elle doutait encore de cet être jeune, -ardent et sincère! Radieuse, elle laissait tomber sa tête sur -l'épaule de Jacques. - ---Si tu veux, nous nous en irons bien loin, si loin que nul ne pourra -troubler le rêve sans fin où nous nous envolerons tous les deux. -Qu'avons-nous besoin de ce monde où tout n'est que mensonge? Je me -suis donnée à toi librement: il m'est impossible de me reprendre... Je -t'aime... - ---Je t'aime... - -Il la saisit dans ses bras. Soudain, s'éloignant d'elle avec un -mouvement nerveux, il dit très bas: - ---Est-ce que tu te rappelles mon père? Te souviens-tu de ce jour où il -est entré chez toi? - ---Jacques! - ---Je _lui_ ressemble, n'est-ce pas? - -Elle l'attira violemment vers elle. - ---Ne pense qu'à notre amour, au bonheur qui nous attend. Quand je me -suis arrêtée à Palerme, jadis, avant de te connaître, je me disais -qu'on serait bien là, au bord de la mer perpétuellement bleue. Nous -irons, veux-tu? - ---Oui, partons, reprit-il d'une voix fiévreuse. Tu as raison. Il n'y a -que notre amour au monde. Tout le reste ne vaut pas la peine de vivre! -Nous sommes jeunes, l'avenir est à nous... Tu es si belle! - -Il tenait la tête de Faustine entre ses deux mains et la couvrait de -baisers fous. La jeune femme le regardait, vaguement inquiète. Elle -sentait remuer dans les yeux de Jacques une pensée maladive qui le -possédait. - ---Ah! je t'adore! s'écria-t-il violemment, comme pour obliger son -amour à vaincre sa volonté. - -Leurs lèvres allaient s'unir. Brusquement, il s'éloigna d'elle, et -lentement: - ---Sais-tu _s'il_ a beaucoup souffert? Est-ce qu'on _l'a_ fusillé tout -de suite? - ---Ah! malheureux! repousse ce souvenir maudit! Par pitié pour nous -deux, livre-toi tout entier à l'amour qui nous possède! Le passé est -le passé! Pourquoi veux-tu le revivre, puisque tu ne peux pas le -détruire! Je suis entre tes bras. Le présent nous appartient. Et cette -heure divine, personne ne viendra nous l'arracher! - ---Tu as raison, je suis fou. Ah! ma Faustine, sauve-moi de moi-même... -L'infini est dans tes yeux. Nous serons heureux là-bas, où tu veux me -conduire. Je t'adore... Oui, serre-moi bien sur ta poitrine. Je sens -qu'on va m'arracher de tes bras. Mais tu ne veux point, n'est-il pas -vrai? Je t'adore... - -Il l'étreignait avec passion. Puis, comme lassé par un effort -impuissant, ses bras retombèrent inertes. Un pli se creusait sur son -front. - ---Ah! c'est affreux, Faustine! Je ne peux pas, je ne peux pas! Il y a -_quelqu'un_ entre nous deux! Et quand je te serre sur mon coeur, il me -semble que je suis loin de toi! - -Elle voulait le ressaisir, le dominer à nouveau; il était debout -maintenant, et des sanglots le secouaient. - ---C'est épouvantable! dit-il désespérément. Je sais que je t'aime et -je crois que je ne t'aime plus! Je te désire avec toutes les forces de -mon être, et je m'imagine que tu me fais horreur! Tu possèdes mon -coeur, et mon instinct te repousse! Protège-moi, sauve-moi! _Il faut_ -que je t'aime! Je me prosterne à tes genoux. Délivre-moi de cette -obsession qui m'épouvante. Éloigne ce spectre qui se dresse devant mes -yeux, quand je veux te saisir et t'enlacer... Tu vois, j'ouvre les -bras, pour bien te sentir sur mon coeur, pour bien me prouver que tu -m'appartiens et que nous ne serons séparés jamais, jamais... - -Il disait cela et il s'éloignait d'elle; il ouvrait les bras pour la -prendre, et il marchait à reculons pour la fuir. Faustine ne luttait -plus. Elle se tenait debout, la tête inclinée, le suivant de ses yeux -fixes, emplis de douleur et d'effroi. Elle était sans force contre -cet implacable souvenir qui obsédait le cerveau du malheureux. Elle ne -pouvait plus rien, rien. Le délire de Jacques revenait, ce délire aigu -qui l'avait secoué quelques heures auparavant. - ---Non, non. C'est impossible. Je t'aime et je te déteste, je te désire -et je te fuis! Je ne peux pas vivre sans toi et je ne peux pas vivre -avec toi! Qu'est-ce que nous allons devenir, mon Dieu? Si tu savais -comme je souffre! Tu ne me dis rien aussi, tu ne me défends pas contre -moi-même... Tu ne vois donc pas qu'il y a un abîme qu'on a creusé -entre nous, et que je n'ai plus la force de le franchir pour courir à -toi! - ---Adieu, dit-elle d'une voix sourde. - ---Faustine! - ---Va-t'en! Si j'ai perdu ton père, tu as immolé mon bonheur. Nous -sommes quittes! J'oubliais les miens tombés dans la tourmente, pour -t'aimer, toi, le fils de ceux qui les ont massacrés! Chez moi, l'amour -avait tué le souvenir; et chez toi, c'est le souvenir qui a tué -l'amour. Va-t'en! - ---Faustine!... - -Il voulut s'élancer vers elle, mais elle le chassa d'un geste tragique -et souverain. Il s'en allait, toujours à reculons, la regardant, -ébloui par les yeux de la jeune femme, ces yeux pers où brillaient la -colère et le désespoir. - -Elle était seule maintenant, très calme en apparence. Elle s'étendit -sur la chaise longue, les bras croisés; et désespérément elle se -rejeta dans la pensée de la mort. Fini, fini, c'était fini! Il ne -l'aimerait plus. Fini! Elle n'avait plus rien dans la vie! Qu'est-ce -qui l'attachait encore à l'existence? Froidement, subissant -l'impulsion de sa volonté réfléchie, elle prit le couteau sur la -table, et se frappa en pleine poitrine. - - - - -XIII - - -Penché sur le lit où était couchée Mme de Guessaint, le docteur -Grandier l'examinait avec attention. Derrière lui, Nelly attendait. -Elle savait déjà que son amie ne courait aucun danger. - ---Chut! dit tout bas le docteur, elle dort maintenant. - -Il ordonna tout bas à la femme de chambre de s'asseoir et de garder le -plus profond silence. Puis, faisant signe à Mme Percier de le suivre, -il l'emmena dans le boudoir attenant à la chambre à coucher. Quand ils -furent seuls, Nelly eut une crise de larmes. - ---Pleurez, pleurez, dit tranquillement M. Grandier, ça vous fera du -bien. - ---Vous ne voulez donc me donner aucun détail? - ---Je vous donnerai tous les détails que vous désirerez. - ---Enfin! - -Et la jolie femme essuyait avec sa petite main les pleurs qui -brillaient dans ses yeux. - ---Asseyez-vous là, chère madame, et causons. Quelle est la vérité? -C'est que Mme de Guessaint s'est poignardée. Supposez un instant qu'au -lieu d'entrer chez votre amie dix minutes après le... après -l'accident, la femme de chambre vous ait précédée? Cette fille aurait -poussé les hauts cris; elle eût ameuté tout l'hôtel, et demain, trois -ou quatre gazettes bien informées auraient publié un _écho de Paris_ -très perfide. Au contraire, une bonne chance veut que vous arriviez -chez Mme de Guessaint. Vous la croyez morte, vous arrachez de la plaie -ce petit couteau espagnol, et vous m'envoyez chercher tout de suite. -Voilà le drame reconstitué dans tous ses détails, n'est-il pas vrai? - ---Mais la santé de Faustine, docteur? Mais sa vie! - ---Je vous ai déjà dit que dans trois semaines elle serait sur pied. - ---Trois semaines? - ---Mon Dieu, oui. Elle a voulu se tuer; elle s'est manquée, voilà tout. -Cela se voit très souvent. - ---Vous êtes exaspérant! Vous discutez les choses les plus effroyables -avec un calme d'anatomiste. - -Le docteur Grandier souriait doucement. Il prit la main de Nelly avec -cette exquise galanterie des vieillards chez qui le coeur est resté -jeune. - ---Ma chère enfant, reprit-il, vous savez combien j'aime Faustine. Elle -était malade depuis quelque temps; malade moralement. Vous et moi -sommes ses meilleurs amis. Nous savons ce que nous savons, et ni l'un -ni l'autre nous ne voudrions effleurer certains sujets. Mme de -Guessaint a éprouvé une commotion violente. Le dénouement s'est -produit, et un dénouement heureux, puisqu'elle ne court aucun danger, -puisque personne dans sa maison ne se doute de rien. Tout le monde -croit à un accident. Si je me taisais tout à l'heure devant la femme -de chambre, c'est que le mot suicide ne doit pas être prononcé. - ---Se tuer! Faustine! - ---Hé oui! vous n'y comprenez rien. Cette femme du monde, élégante, -fine et distinguée, se plantant un couteau dans la poitrine, comme une -héroïne de drame au cinquième acte!... Chère madame, ce sont des faits -qui se produisent tous les jours. La petite modiste et la grande dame -sentent de même et vont droit à la même conclusion. Le suicide est un -acte désespéré conçu par la raison, mais exécuté par la folie, pas -autre chose. - ---Par la raison, docteur! - ---Certainement. Dans une extrême souffrance, il est naturel de prendre -une résolution extrême. - ---Mais comment est-elle encore vivante? Vous avez examiné la lame de -ce couteau. Elle est aiguë et tranchante. Vous avez remarqué que le -coup avait été appliqué avec une grande vigueur. Faustine s'est -frappée au sein gauche. Non seulement cette arme dangereuse n'a point -touché le coeur, mais encore vous me dites que Faustine sera guérie -dans trois semaines? - ---C'est bien simple, allez. La lame s'est enfoncée à travers -l'épaisseur du sein; le manche l'a arrêtée. La pointe a heurté la -sixième côte, où elle a dévié. Quand vous avez arraché le couteau de -la plaie, vous avez remarqué que l'hémorragie était peu considérable. -C'est qu'aucune artère n'était coupée; l'écoulement sanguin se faisait -par nappe. Lorsque je suis arrivé, la respiration se rétablissait -déjà. Il m'a été facile de constater que la plaie ne pénétrait pas -jusqu'aux poumons. Je lui ai fait un pansement occlusif; de la ouate -phéniquée recouverte d'une bande en _huit-de-chiffre_, et tout a été -dit. C'est l'enfance de l'art. Je lui ai donné une potion de chloral -pour l'endormir. Déjà demain, elle sera plus calme. - ---N'importe. Je vais passer la nuit auprès d'elle. - ---C'est complètement inutile. Faites-vous dresser un lit dans le -boudoir, si vous voulez; mais ne veillez pas. Adieu, chère madame, et -n'oubliez pas qu'_avant tout_, (il appuyait sur ces deux mots), il -faut que notre amie reste très calme. - -La convalescence de Mme de Guessaint suivit un cours très régulier. -Pourquoi avait-elle voulu se tuer? Mme Percier pouvait le soupçonner; -il ne lui convenait pas de provoquer sur un pareil sujet une -confidence qu'on ne lui faisait point. Avant tout, elle désirait que -son amie ignorât la très grave maladie qui menaçait la vie de Jacques -Rosny. Quatre jours après le suicide manqué de Faustine, la jeune -femme avait lu dans un journal que le sculpteur était atteint d'une -fièvre cérébrale. On racontait, dans un écho de Paris très -circonstancié, que l'auteur du _Vercingétorix_ allait peut-être -mourir. Il suffisait à Nelly de rapprocher le désespoir de Faustine et -la maladie de Jacques pour deviner qu'un drame violent se jouait entre -ces deux êtres. Mais lequel? Elle observait son amie, elle l'étudiait. -Pas un mot ne trahissait la vérité. Mme de Guessaint, toujours -hautaine, mais triste et résignée, parlait de tout, excepté de son -accès de désespoir. Elle disait: «Quand je serai guérie, je ferai -telle chose; quand je n'aurai plus la fièvre, je me lèverai.» Elle ne -prononçait pas le mot de «blessure», comme si elle avait honte de cet -accès de folie. - -Une nuit, ne dormant pas, elle repassait un à un, dans son esprit, -tous les événements qui s'étaient succédé depuis six mois. Il -s'opérait un travail psychologique très curieux chez cette fine -créature. Il lui semblait qu'ayant été fort malade, elle commençait -seulement à guérir. Elle s'étudiait et ne se comprenait pas; car -lorsqu'elle regardait en elle même, il lui semblait découvrir une -autre femme qu'elle ne connaissait plus. Faustine pensait à Jacques -comme on pense à un être qui est très loin de vous, qu'on n'a pas vu -depuis longtemps, et dont le souvenir est à la fois cruel et -délicieux. A la lueur tremblante de la veilleuse, elle évoquait le -visage de l'artiste, son front large et intelligent, ses yeux bleu -sombre où flambait l'éclatante flamme du génie. Comme elle l'avait -aimé! Et de ce véritable amour qui venait de la pensée réfléchie, -d'une tendresse librement échangée, et non pas d'un vulgaire délire -des sens. Elle s'était donnée à lui, violant toutes ses pudeurs de -femme hautaine et pure; elle s'était donnée à lui, et voilà que, -maintenant, il lui apparaissait comme un étranger! C'était donc cela, -l'amour! Une surexcitation nerveuse du cerveau qui ne laissait après -elle qu'une douloureuse amertume! Elle l'avait adoré pourtant! Elle -l'avait adoré, et rien ne restait de ce délire passager, rien qu'une -tendresse émue, faite de désenchantement et de regret, car elle était -une honnête femme, créée pour les amours permises qui ont le droit de -se montrer en plein soleil, et elle éprouvait une instinctive -répulsion pour le demi-jour banal des tendresses défendues. Elle -s'analysait parfaitement; elle avait voulu se tuer, non parce qu'elle -perdait l'amour de Jacques, mais parce qu'elle se sentait avilie et -souillée, et que rien désormais ne pouvait laver la tache de sa -chasteté perdue. Ce suicide mélodramatique n'était que la dernière -convulsion de son amour: et il lui semblait que sa passion d'autrefois -s'échappait lentement de son coeur comme le sang qui coulait goutte à -goutte de sa blessure! - - * * * * * - -Jacques Rosny ne connut jamais cette tentative de suicide. Après la -scène violente où il criait à la jeune femme son adieu désespéré, il -rentrait chez lui comme un fou. Françoise le trouvait exalté, -fiévreux; et, le lendemain, une fièvre cérébrale se déclarait. La -vaillante créature était prête à lutter, comme toujours. Pas un -instant elle ne voulut le quitter, le disputant à la mort qui -s'accrochait après lui. La maladie suivit d'ailleurs son cours -naturel, sans complications. Dès le début, le jeune homme fut pris -d'un délire acharné, furieux. Il se dressait sur son lit, comme pour -chasser au loin une image obsédante; il s'écriait, en tordant ses -mains: «Elle est là... Je ne veux pas la voir... Je ne l'aime plus... -je ne l'aime plus!» Et puis il retombait dans les divagations de son -cerveau affolé. Vers la fin de la seconde quinzaine, il se produisit -une sorte d'accalmie; mais Jacques ne retrouva toujours pas sa raison. -Elle ne revint que le dix-neuvième jour; et, dès lors, ce ne fut plus -qu'une affaire de temps. Peu à peu, les forces reparurent, et la -convalescence s'opéra d'une façon très naturelle; la jeunesse est si -puissante, elle possède tant de forces! Sitôt qu'il put sortir, le -docteur Grandier l'envoya à la campagne. Il n'avait pas besoin de -l'interroger. L'illustre médecin savait parfaitement à quoi s'en tenir -sur son état d'âme. - -Avec la finesse attendrie des vieillards que l'âge n'a point rendus -égoïstes, il pouvait prononcer sur Jacques et sur Faustine un -diagnostic très exact. Il connaissait la maladie passionnelle de ces -deux êtres aussi exactement qu'il eût noté les degrés d'une fièvre -typhoïde. Chez l'un et chez l'autre, l'amour était mort, tué de la -même façon, et par des causes identiques. Faustine et Jacques, jetés -dans un drame violent, avaient dépensé dans la lutte toutes leurs -forces nerveuses. Lancés contre un obstacle invincible, ils s'y -étaient brisés, et retombaient meurtris et sanglants. Alors, chez le -jeune homme comme chez la jeune femme, la réaction commençait: tous -les deux cessaient d'aimer parce que tous les deux avaient épuisé la -somme de résistance qu'ils possédaient. Ils avaient trop souffert l'un -et l'autre; le bonheur qu'ils goûtaient dans leurs tendresses -partagées n'était plus en proportion exacte avec la douleur qu'elles -leur faisaient éprouver. - -Ces deux êtres, qui s'étaient adorés jusqu'à vouloir mourir, -recommencèrent peu à peu leur existence d'autrefois avec la même -sérénité. Ils se revirent pour la première fois chez M. Grandier. Le -savant réunissait quelques amis à dîner; et, brusquement, Jacques se -trouva en face de Faustine. Ils devinrent fort pâles; après un court -silence, il alla droit vers la jeune femme et lui tendit la main. Elle -le regardait de ses yeux doux et fiers, où luisait une pensée calme. - ---Toujours amis? murmura-t-elle. - ---Toujours! - -Et ils parlèrent de choses indifférentes. - -M. Grandier ne les perdait pas de vue. Il souriait finement. - ---Heureusement que la sixième côte est bien placée! murmura-t-il. - -Il y eut un court silence. - ---Jacques, reprit-il à haute voix, qu'est-ce que vous faites pour le -prochain Salon? - ---Une _Phèdre_, docteur! - ---«Une Phèdre mourant d'amour?» Cela manque de réalité, mon ami. On ne -meurt d'amour que dans les romans... - -Il aurait pu ajouter que ce n'est aussi que dans les romans que les -dénouements existent. Dans la vie, rien ne finit, parce que tout -recommence. - - BENFELD (ALSACE). Avril-novembre 1885. - - - Paris.--Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères.--18634. - - - - - -End of Project Gutenberg's Mademoiselle de Bressier, by Albert Delpit - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE BRESSIER *** - -***** This file should be named 43047-8.txt or 43047-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/0/4/43047/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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