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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - - - - -Title: La pêcheuse d'âmes - - -Author: Leopold von Sacher-Masoch - - - -Release Date: June 21, 2013 [eBook #43004] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - - -***START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÊCHEUSE D'ÂMES*** - - -Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La pêcheuse d'âmes (Die Seelenfängerin)(1889) - - -Produced by Daniel FROMONT - - -LA PECHEUSE D'AMES - - -Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. - - - -SACHER-MASOCH - - - -LA -PECHEUSE D'AMES - - - -ROMAN TRADUIT DE L'ALLEMAND -AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR - -PAR -L.-C. COLOMB - - -PARIS -LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE -79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 -1889 -Droits de propriété réservés. - - - -LA PECHEUSE D'AMES - - -I - -LA PREDICTION - -Devant mon esprit se dévoile tout ce qui sera. -ESCHYLE. - - -Un cri sauvage et désespéré comme celui d'un tigre blessé retentit -dans le silence et le calme du soir. Les chevaux s'arrêtèrent, sans -que le cocher tirât sur les rênes; et, pendant qu'il se signait, un -jeune officier se levait dans la légère calèche et regardait tout ému -dans la direction d'où était venu ce cri épouvantable. - -"Qu'est-ce? - -- On dirait qu'un homme a crié au secours, répondit le cocher. - -- Où? - -- Si j'ai bien entendu, cela venait de l'eau." - -L'officier sauta hors de la calèche et s'élança vers la rivière, à -travers les chaumes et les épaisses broussailles. Encore un cri, un -dernier, étouffé, cette fois, un cri de détresse, suppliant; puis -l'eau fit entendre un sifflement, comme si l'on y avait jeté une -pierre brûlante. - -"Il y a quelqu'un qui se noie," pensa l'officier. Il prit son -revolver, courut à en perdre haleine vers la rive à travers la prairie -et les roseaux. Dans le demi-jour qui suivait le coucher du soleil, -l'eau avait des reflets blafards; les flots roulaient avec des teintes -de plomb fondu entre les berges peu élevées. Rien de suspect, ni dans -le petit bois où était maintenant l'officier, ni dans l'eau qui -murmurait, ni sur le tertre couvert de gazon qui s'élevait en face. - -Le jeune homme songeait à s'en retourner, lorsque sur l'autre rive -apparut quelques chose de blanc, puis une forme humaine, puis une -deuxième. - -"Qui va là?" cria-t-il. - -Pas de réponse. - -"Halte!" - -La blanche apparition s'éloigna en flottant en l'air, et en même temps -les buissons semblèrent s'animer. - -"Halte! ou je tire!" cria de nouveau l'officier. - -Comme les vagues figures prenaient la fuite, il fit feu deux fois avec -son revolver. L'éclair et la détonation traversèrent solennellement -les sombres profondeurs du bois, puis tout redevint silencieux. Les -étranges fantômes s'étaient évanouis. - -Le jeune officier revint mécontent à sa voiture. - -"L'avez-vous touché, herr lieutenant? demanda le cocher. - -- Malheureusement, je suis arrivé trop tard. Les gueux ont échappé. - -- Qui sait si c'en étaient? dit le cocher. Il se passe des choses peu -rassurantes dans ce pays-ci. - -- Quoi donc?" - -Le cocher regarda avec inquiétude autour de lui. "Ce qu'il y a de -mieux, c'est de n´en pas parler. Remontez plutôt en voiture, herr -Zésim. Madame votre mère vous attend, et il se fait tard." - -Le jeune officier remonta dans la calèche, et les chevaux repartirent -à toute vitesse, traversant les flaques d'eau qui rejaillissaient et -les fondrières dans lesquelles il semblait que la voiture allait -s'abîmer. - -Après une longue absence, Zésim Jadewski revenait dans son -pays. Jusqu'alors il avait été garnison à Moscou, à Pétersbourg, et -même pendant quelque temps dans le Caucase. A peine eut-il foulé avec -son régiment le sol sacré de l'antique Kiew, l'ancienne ville des -czars, qu'il demanda un congé; et maintenant il se rendait en toute -hâte chez sa mère, qui possédait un domaine dans le voisinage. - -Le soleil avait presque disparu derrière la forêt lointaine. Il n'y -avait plus que les cimes des arbres où flottât encore légère teinte -rouge. Plaines, collines, bois, hameaux, châteaux s'apercevaient -maintenant à travers le voile gris transparent du crépuscule du -soir. Les bêtes fauves regagnaient leurs tanières, et dans les -broussailles qui bordaient les pâturages se montraient des flammes -errantes, feux follets ou yeux brillants de quelque loup, en quête -d'une proie. - -Dans leur course rapide, ils franchirent un marais, passèrent sur un -pont en ruine, traversèrent un petit bois de hêtres, et arrivèrent -enfin au village de Koniatyn. De tous les côtés s'élevait une fumée -bleuâtre: ici elle sortait d'une cheminée de pierre; là elle se -frayait un passage à travers un toit de chaume noirci. Une vapeur -légère flottait autour des cabanes basses; elle s'élevait des haies et -des vergers. Par les portes ouvertes on voyait la lueur rouge des -âtres; les chiens aboyaient avec fureur. Auprès du puits se tenaient -des jeunes filles avec de longues tresses et les pieds nus, qui -remplissaient leurs seaux de bois. - -Il faisait maintenant tout à fait sombre. Zésim se pencha hors de la -voiture pour découvrir la maison paternelle. Elle était là; là -s'étendait son toit entre les hauts peupliers, et à l'une des petites -fenêtres brillait une lumière. Le jeune officier sentit un -attendrissement de bonheur dans son âme. Déjà le vieux chien de chasse -aveugle de son défunt père le saluait avec un gémissement de joie. La -porte s'ouvrit; la calèche entra dans la cour; il était dans ses -foyers. - -Sa bonne et douce mère descendit les marches du perron. Il se jeta -dans ses bras; elle le regarda, le toucha pour s'assurer que c'était -bien lui, le cher enfant, le fils dont elle avait si longtemps -privée. Puis elle traça le signe de la croix sur son front et lui -donna un baiser. - -"Ah! comme tu as été longtemps loin de moi! dit d'une voix tout émue -la vieille dame, comme tu es grand! comme tu es fort! comme l'uniforme -te va bien! Dieu soit loué! ils ne t'ont pas tué dans le Caucase!" - -Mme Jadewska le conduisit dans la maison. Toute la troupe des vieux -serviteurs arriva pour voir le jeune maître et la saluer, mais aucune -main de le toucha et ne le servit que celle de sa mère. Elle lui ôta -son bonnet et son épée; elle lui apporta le souper; elle lui remplit -son verre d'un généreux vin de Hongrie, s'assit près de la fenêtre -entre ses fleurs et sa volière, et se mit à le contempler, -silencieuse et heureuse. - -C'est qu'aussi Zésim était bien fait pour réjouir le coeur d'une -mère. De bonne taille, élancé, avec des muscles d'acier, un beau et -noble visage, qu'encadrait une courte barbe blonde, et om brillaient -deux grands yeux bleus enthousiastes, il représentait la nature -humaine dans ce qu'elle a d'aimable. - -"Combien de temps restes-tu? lui demanda tout d'abord sa mère? - -- Deux semaines, mère chérie, mais Kiew est près; je reviendrai -bientôt. - -- A Noël? - -- Plus tôt, aussi souvent que je le pourrai." - -Il regarda autour de lui, et une émotion silencieuse s'empara de son -coeur. Tout était comme il l'avait laissé, quand il était parti, encore -adolescent. Chacune des vieilles armoires, des vieilles tables, des -vieilles chaises était toujours à la même place. Le sopha avait -toujours son étoffe à fleurs, qu'il connaissait si bien. L'antique -horloge faisait toujours entendre son majestueux tic-tac. Sur le poêle -se tenait encore la Diane de plâtre, avec son carquois et son arc; et -sur la commode étaient les flacons avec les fruits confits dont il -aimait tant à se régaler. - -"Qu'est de venue Dragomira?" demanda tout à coup Zésim. - -Mme Jadewska haussa les épaules. - -"Elle n'a pourtant pas quitté le bon chemin? - -- C'est selon colle tu l'entends. Elles sont devenues dévotes, elle et -sa mère. Tu ne reconnaîtras pas ta joyeuse compagne d'autrefois. On -n'entendu plus chez elles qu'oraisons et psaumes de la pénitence. - -- Il faut que j'y aille, aujourd'hui même. - -- Pourquoi tant te presser? - -- Je ne sais, je me réjouis de revoir Dragomira. N'était-elle pas -autrefois ma petite femme, quand nous bâtissions des maisonnettes -avec des bottes de paille et des branches. - -- Je ne t'en empêche pas, tu peux y aller, mais tu ne trouveras pas ce -que tu cherches. - -- Combien y a-t-il d'ici à Bojary? Un quart de lieue? - -- Oui, à peu près." - -Zésim se leva, prit son bonnet, chargea son fusil de chasse, qui était -pendu à un clou, le mit sur son épaule, embrassa sa mère et partit. - -La route passait par les champs dont les blés étaient coupés et par -une prairie où les bergers avaient allumé un grand feu autour duquel -ils s'étaient installés pendant que les chevaux paissaient, les jambes -de devant entravées. Le croissant de la lune apparaissait au-dessus de -la forêt. On entendait de temps en temps les clochettes des chevaux, -les airs mélancoliques du chalumeau et le murmure lointain de la -rivière. - -Quand Zésim fut près du château de Bojary, le coeur lui battit avec -force et l'image de sa petite amie d'enfance se dressa vivante devant -lui. Il était arrivé à la porte: il frappa. Les aboiements d'un chien -lui répondirent; du reste, tout demeura silencieux. Les sombres -peupliers bruissaient d'une façon sinistre. La maison et la cour -étaient plongées dans la plus profonde obscurité. Aucune fumée ne -sortait des cheminées; aucune fenêtre n'était éclairée. - -Zésim frappa de nouveau. Enfin des pas lents et traînants -s'approchèrent. - -"Qui est là? - -- Mme Maloutine est-elle à la maison? - -- Non. - -- Et Mlle Maloutine? - -- Non plus." - -Zésim haussa les épaules, et, de fort mauvaise humeur, se mit en route -pour revenir chez lui. - -Cette fois, il prit par la forêt. La lumière argentée du croissant de -la lune lui montrait le chemin, entre les trous noirs, les arbres -tombés et les épaisses broussailles. Tout à coup, une lueur rouge -illumina le sentier, et, au milieu des noisetiers et des buissons de -ronces, des étincelles jaillirent, à travers la nuit, vers le ciel -majestueux. Il tourna à gauche et se trouva bientôt en face d'un feu -clair qui flambait. Des coups de sifflet retentirent, de sombres -figures surgirent de différents côtés. - -Zésim abaissa son fusil: - -"Qui va là? - -- Des bohémiens, monsieur;" répondit une voix humble, et, du fourré, -sortit un gaillard basané et velu qui s'inclina respectueusement. - -Zésim s'approcha du feu, autour duquel était établi un fantastique -campement de bohémiens. Des tentes étaient dressées, de petits -chariots les entouraient, les chevaux piaffaient; des hommes à la peau -brune étaient étendus sur leurs manteaux et dormaient; d'autres -dépouillaient de sa peau un agneau qu'ils avaient certainement -volé. Une jeune mère berçait son nourrisson, des enfants nus couraient -çà et là, des chiens aboyaient et montraient les dents. Deux femmes -surveillaient les chaudrons qui ronflaient sur les flammes. - -Pendant que Zésim, encore étonné, contemplait cet étrange tableau, il -vit s'avancer une jeune et jolie femme, aux yeux brillants, à la -chevelure noire et flottante, au corps élancé, de la teinte de -l'ébène. Elle avait une robe rouge collante, et, par-dessus, un -vêtement blanc, court et sans manches, en peau d'agneau. Elle était à -cheval sur un ours apprivoisé, et elle salua Zésim d'un air à la fois -fier et moqueur. - -Cette étonnante créature semblait être la reine de la bande. - -"Que cherches-tu chez nous, bel étranger? dit-elle en sautant à bas du -dos velu de sa sauvage monture. Si tu veux me faire un cadeau, je te -prédirai l'avenir, car je vois tout ce qui a été, tout ce qui est, et -tout ce qui sera." - -Zésim lui donna en riant une pièce d'argent. Elle la regarda, la mit -dans son sein, et prit ensuite la main du jeune homme. - -"Du bonheur, beaucoup de bonheur, murmura-t-elle en secouant la tête, -mais tout cela est bien loin. De grands dangers te menacent, et de -puissants obstacles s'entassent autour de toi. Tu triompheras de tout, -si tu es sage, fidèle et courageux. Deux femmes se tiennent sur le -chemin de ta vie; tu les aimeras toutes deux, et toutes deux te -donneront leur coeur. Pourtant, il en est une dont tu dois te garder: -elle menacera ta vie, et si tu n'es pas prévoyant, elle t'apportera la -mort. Mais un ange veille sur toi et te montrera le chemin du salut. - -- Que vois-tu encore? - -- Tout le reste est obscur, confus; mais ta ligne de vie est croisée; -prends garde!" - -En ce moment on entendit comme une plainte mystérieuse flottant à -travers les cimes des arbres. - -"Qu'est-ce? - -- Ferme tes oreilles et tes yeux, dit la bohémienne, il n'est pas bon -d'être dans le voisinage, quand ils passent. - -- De qui parles-tu? - -- Entends-tu le psaume de la pénitence? Ce sont les dévots pèlerins de -cette secte que l'on nomme les Dispensateurs du ciel. Il y a une -odeur de sang dans l'air. Prends garde!" - -Zésim partit brusquement et de dirigea en hâte à travers les fourrés -vers la rivière dont les flots scintillaient entre les troncs -noirs. Des coups de rame retentissaient, et un chant triste à déchirer -le coeur traversait lentement la nuit éclairée par la douce lueur de la -lune. Une grande barque apparut, des hommes et des femmes y étaient -assis par couples, la tête penchée et se frappant la poitrine avec le -poing. Une torche brûlait avec une lumière terne à l'avant du bateau; -la poix fumeuse dégouttait dans l'eau, pendant que la flamme rougeâtre -éclairait une haute croix de bois dressée au milieu de la -barque. Alors - Zésim crut rêver - le Sauveur attaché à la croix -ouvrit ses yeux épuisés de fatigue, et de ses blessures tomba goutte à -goutte un sang chaud sur les pénitents. - - -II - -MERE ET FILLE - -Le monde est un miroir qui montre à chacun son propre visage. -THACKERAY. - - -Le lendemain, à midi, Zésim renouvela sa visite à Bojary. Cette fois -encore la porte resta fermée; seulement la voix plaignarde de la -veille au soir se fit encore entendre et déclara à l'officier qui -frappait et refrappait que les maîtres étaient partis. - -"Ouvre toujours, cria Zésim. - -- Je ne dois laisser entrer personne. - -- C'est ce que nous allons bien voir." - -Zésim s'élança sur le mur et sauta de l'autre côté. Au milieu de la -cour se tenait une vieille bonne femme, en costume de paysanne, qui le -regarda avec épouvante. - -"Vous êtes donc un brigand? balbutia-t-elle. - -- Je suis officier de l'empereur, comme tu vois, répondit gaiement -Zésim, et en outre un vieil ami de Mme Maloutine. Est-elle dans la -maison?" - -La vieille haussa les épaules. Zésim, sans s'occuper d'elle plus -longtemps, monta rapidement les marches de pierre couvertes de mousse. - -Sur le seuil de la porte une grande et majestueuse personne vint à sa -rencontre. - -"Madame Maloutine? - -- C'est moi. - -- Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Jadewski." - -Un sourire fugitif glissa sur le visage immobile et dur de la -maîtresse de Bojary. - -"Soyez le bien-venu, dit-elle, en lui tendant une main qu'il baisa à -deux reprises, Dragomira sera heureuse de vous voir. Vous êtes changé, -mais bien à votre avantage. - -- Les apparences sont trompeuses, répondit Zésim, pendant que Mme -Maloutine le conduisait à sa chambre de réception, - je crois bien -que je suis toujours l'ancien garnement qui pillait vos pommiers et -qui dérobait vos épis de maïs." - -La chambre où ils entrèrent était remplie d'une singulière odeur qui -faisait penser à la fois à une église et à une pharmacie. La -température était celle d'une cave; depuis longtemps sans doute les -fenêtres n'avaient pas été ouvertes; les meubles et le lustre cachés -dans des enveloppes de toile grise avaient l'air de porter le deuil -avec un sac et des cendres. Evidemment dans cette maison on ne -recevait pas de visites. Mme Maloutine ne faisait pas non plus -supposer qu'on reçût. C'était une dame imposante, d'une grande beauté, -qui n'avait pas plus de quarante-cinq ans, mais dont les cheveux -étaient déjà tout blancs. Avec son visage sévère, au teint délicat, et -ses grands yeux sombres au regard jeune et vif, elle avait plutôt -l'air d'une de ces amazones poudrées et à paniers du temps de -Catherine que d'une vieille femme. - -La porte s'ouvrit et une grande jeune fille d'un charme tout à fait -singulier, presque glacial, entra dans la chambre. - -"Dragomira! - -- C'est vous!" - -Elle sourit et tendit la main comme sa mère; puis s'assit près de la -fenêtre et regarda dehors, sans s'occuper davantage du visiteur. Zésim -put la considérer à son aise. Dragomira pendant son absence s'était -épanouie dans toute la splendeur d'une virginale beauté. Sa taille -haute et élancée dénotait une force souple et élastique; et l'élégance -vraiment royale des lignes de son corps s'harmonisait d'une façon -étrange avec sa robe grise et plate comme celle d'une nonne. Ses -cheveux blond-doré, d'une rare abondance, étaient simplement séparés -sur son front blanc et pur et rattachés sur son cou de marbre par un -grand noeud tout uni. Elle n'avait ni ruban, ni fleur, ni bijou -d'aucune espèce. - -"D'après ce que je vois, vous vivez toutes seules, dit Zésim. - -- Oui, répondit la mère. - -- Mais Dragomira... est-ce qu'elle s'arrange de cette solitude? - -- Je pense comme ma mère, répondit la belle jeune fille, et elle -attacha ses grands yeux bleus froids sur Zésim. - -- Nous savons comment vivent messieurs les officiers, continua la -mère; vous qui êtes toujours entraînés dans le brillant tourbillon -du grand monde, vous devez trouver notre existence étrange, pour ne -pas dire ridicule. Mais nous sommes heureuses ainsi. Le mal remplit -le monde. On a assez à combattre pour se défendre contre le -tentateur, quand on vit dans la solitude. Au dehors, parmi les -hommes, là où mille bras nous saisissent, où mille voix chantent le -chant des sirènes, il est presque impossible de ne pas succomber. - -- Oh! je vous jure que c'est tout à fait charmant à Kiew, reprit -Zésim. - -- Vous êtes maintenant à Kiew? demanda Dragomira, devenue tout à coup -attentive. - -- Oui, je suis à Kiew. - -- Et quand y retournez-vous? - -- Dans deux semaines, je pense." - -Dragomira regarda sa mère, puis Zésim, et enfin le sol. - -Une pensée tenace l'occupait et s'emparait d'elle de plus en plus. Ses -traits demeuraient immobiles et inanimés comme auparavant, mais ses -énergiques sourcils se contractaient, et ses lèvres rouges laissaient -un peu voir ses dents. - -"Pourquoi ne me dites-vous plus tu? demanda Zésim en se levant pour -s'approcher de sa compagne d'enfance. M'avez-vous donc si complètement -oublié? Ne vous souvenez-vous plus des bons tours que nous jouions -ensemble? Vous suis-je devenue étranger à ce point? - -- Non, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi." - -Il lui prit la main; elle était froide et lisse, et lui échappa en -glissant comme un serpent. - -"Que vous ai-je fait, Dragomira? Regardez-moi donc. - -- Je ne suis plus la même. - -- Si... pour moi. - -- Comme vous voudrez." - -Dragomira regarda devant elle, dans le vide. - -Zésim éprouvait une sensation singulière. Son coeur était ému par -l'ancienne inclination de son enfance; ses sens étaient de plus en -plus charmés par cette énigmatique beauté, et, en même temps, il ne -pouvait se défendre d'une sorte d'effroi devant ces deux femmes. - -La mère et la fille étaient également étranges et inquiétantes. - -Il revint bientôt et eut la chance de trouver la jeune fille -seule. Comme il traversait la cour en se dirigeant vers la maison, -Dragomira, qui était venue à la fenêtre, le regarda. Il remarqua en -elle un mouvement d'impatience et en même temps de dédain. - -"Ah! vous voilà déjà de retour! dit-elle avec une indifférence -blessante. - -- Je ne perds pas si facilement courage, répliqua Zésim, autrement -pourquoi serais-je soldat? - -- Mais je suis seule et ne puis vous recevoir. - -- Seule? Tant mieux. Quant aux règles sévères de l'étiquette, vous -pouvez bien les enfreindre pour moi. - -- Entrez donc," dit Dragomira après une courte hésitation. - -Zésim traversa le vestibule. Au mur était suspendu un grand crucifix -devant lequel brûlait une petite lampe. Il passa ensuite dans le -corridor, plein de l'odeur de l'encens. Dragomira se tenait sur le -seuil de sa chambre; elle lui tendit la main. - -"En vérité, je suis bien enfant, dit-elle, qu'ai-je à craindre de -vous? - -- Voilà que vous parlez raisonnablement, reprit le jeune officier en -souriant, et puisque vous avez fait le premier pas, je fais le -second et je vous prie de m'appeler comme autrefois, quand vous -étiez ma petite femme dans la tranquille petite maison de gerbes -dorées. - -- Oui, je le veux bien, à condition que vous promettiez de ne pas me -faire la cour. - -- Je vous en donne ma parole, répondit Zésim, mais ce que je ne peux -pas vous promettre, Dragomira, c'est de forcer mon coeur à se taire; -il parle beaucoup trop haut. Rappelez-vous les vers de Pouschkine: - -Mon coeur aimant encore brûle et palpite, - -Parce qu'il lui est impossible de ne pas t'aimer. - -- Je ne peux pas te défendre de sentir quelque chose pour moi, dit la -belle jeune fille avec calme, mais je ne puis répondre à tes -sentiments. Jamais je n'aimerai, jamais je n'appartiendrai à un -homme. - -- Veux-tu devenir la fiancée du ciel? - -- Il est plus méritoire de combattre dans le monde que derrière les -murs, là où il n'y a pas de tentation. - -- Je crois que tu me traites avec défiance, parce que je suis soldat. - -- Point du tout: la guerre est bonne; grâce à elle beaucoup d'hommes à -la fois gagnent le paradis, soit parce qu'ils souffrent cruellement, -soit parce qu'ils meurent sur le champ de bataille." - -Zésim la regarda tout surpris. Elle s'était assise près de la fenêtre -grillée, ses belles mains modestement jointes sur ses genoux. En ce -moment, elle lui semblait une prisonnière, dans cette chambre blanchie -à la chaux, dont tout l'ameublement consistait en un lit à baldaquin, -une armoire, une table et deux chaises. Le seul ornement était une -image du Sauveur couronnée de fleurs desséchées; une discipline y -était suspendue. - -Qu'est-ce que cela voulait dire? Cette jeune fille autrefois si gaie, -si aimable, poussait-elle l'austérité jusqu'au délire religieux? -Etait-elle son propre bourreau. - -De plus en plus il se sentait devant une énigme qui lui serrait le -coeur. - -Une autre fois encore il la trouva seule. Elle était dans le jardin et -avait une robe blanche tout unie, qui la rendait encore plus -charmante. Elle fit un brusque mouvement d'effroi, quand il apparut -devant elle à l'improviste, et elle rougit. C'était le premier signe -de vie, d'émotion humaine qu'elle donnât. - -"Je te suis donc bien désagréable, dit-il, que tu tressailles à mon -aspect? - -- Que t'imagines-tu là? répondit-elle avec calme, il n'y a rien qui -pourrait m'effrayer; pourquoi aurais-je précisément peur de toi? Je -t'aime autant que je le peux et que je le dois, et je sais que je -n'ai rien à craindre de toi. Tu aurais plutôt des motifs d'éviter ma -rencontre. - -- Tu as raison. - -- Oh! pas dans le sens où tu le prends. - -- Dans quel sens alors?" - -Dragomira arracha une branche de rosier et passa rapidement les épines -sur son bras blanc. Des lignes rouges apparurent et une goutte de sang -tomba à terre. - -"Que fais-tu là? demanda Zésim. - -- Ce qui me fait du bien, répondit Dragomira. - -- Aimes-tu donc à te martyriser? - -- Comme tous ceux qui cherchent le ciel et méprisent la terre. - -- Crois-tu que Dieu t'a créée pour le martyre? Je crois que c'est bien -plutôt pour donner la félicité et pour en jouir. - -- C'est ainsi, répondit-elle, que parle l'homme dont l'esprit est -emprisonné dans les lourdes et épaisses vapeurs de la terre. La -femme est plus pure et plus sage que lui; aussi est-elle moins -l'esclave du péché. - -- Si tu es un ange, répliqua Zésim avec un sourire qui la déconcerta -un peu, alors sois le mien; conduis-moi sur ces pures hauteurs où tu -résides. - -- Ne le souhaite pas, la route qui y mène est pénible et douloureuse." - -Elle attacha pour la première fois sur lui un regard de compassion et -presque de prière. Puis elle eut comme un frisson soudain et elle lui -saisit la main. - -"Va-t'en, maintenant, va-t'en. On me cherche." - -Elle le salua encore d'un mouvement de tête et le quitta rapidement. - -Pendant qu'elle s'éloignait et que sa taille élancée disparaissait -avec un doux balancement entre les buissons de groseilliers et les -arbres du verger, un sinistre et menaçant personnage se montrait à la -porte du jardin. C'était un homme grand et fort, d'environ quarante -ans, à la chevelure blonde et bouclée, à la barbe blonde, vêtu d'une -longue robe noire à plis. Sur ses traits se lisait la conscience -froide et impitoyable d'une puissance illimitée. - -"Est-ce un prêtre ou un démon? se demanda Zésim, et qu'est-ce que tout -cela signifie?" - - -III - -DRAGOMIRA - -Une douleur puissante est attachée à la vie. MAHABHARATA. - - -On était aux premiers jours de septembre. Les riches campagnes de la -Petite-Russie étalaient toute la splendeur d'une végétation -luxuriante. Le ciel sans nuage ressemblait à une immense pierre -précieuse; l'air vermeil était calme et embaumé; le soleil étendait -sur tout comme un réseau étincelant. Le feuillage prenait les couleurs -de l'automne, et les gazons avaient des teintes d'or mat. Les branches -des arbres fruitiers se courbaient jusqu'à terre, jonchant le sol de -leurs fruits. Dans les jardins, les reines-marguerites et les dahlias -aux nuances variées faisaient penser aux éclatantes broderies de -l'Orient, et, au-dessus des haies vives, se dressaient les tournesols -au coeur noir. Les troupeaux de moutons erraient dans les chaumes, et -tout en haut, dans les airs, volaient des bandes de grues et de -cigognes. Autour des gracieux villages on sentait l'âcre parfum du -thym et de l'absinthe; le bruit rythmé des fléaux tombant sur l'aire -retentissait, et, dans chacune des auberges situées sur la route, se -faisait entendre le grincement du violon et la voix des joyeux -chanteurs. Zésim était sorti avec son fusil et son chien canard -anglais, pour tirer des bécasses, ces fugitifs feux-follets, qui se -moquent si volontiers du chasseur. Quand il eut rempli sa carnassière, -il s'assit pour se reposer sur l'herbe touffue de la berge, et écouta -l'antique et mystérieux langage des éléments, le murmure des roseaux -et des arbres, la plainte des eaux, toutes ces voix enfin qui semblent -parler à travers les airs. Devant lui, les flots brillants jetaient -des flocons d'une écume scintillante; l'on entendait au loin le cri -mélancolique de quelque oiseau. - -Tout à coup un bruit de rames retentit; sur un petit bateau arrivait -Dragomira, vêtue d'une longue robe blanche, comme une fée. Elle -avançait à travers le jardin enchanté d'algues, de lis d'eau et de -nénuphars, qui venait jusqu'à la rive. Quand elle aperçut Zésim, elle -resta d'abord interdite, puis elle approcha et lui tendit la main. - -"Tu chasses ici? - -- Oui, j'ai brûlé un peu de poudre, répondit Zésim, et maintenant je -me repose en rêvant à toi. Veux-tu me prendre, ange charmant? - -- Pourquoi pas? Mais je ne suis pas un ange." - -Elle aborda. Il sauta dans la barque et saisit les rames, après avoir -appuyé son fusil et solidement attaché son chien à ses pieds. - -"Le monde est pourtant bien beau! dit-il, pendant qu'ils descendaient -lentement la rivière; la nature est une grande cathédrale où toutes -les prières sont leur place et où chacun se sent porté au -recueillement. - -- C'est là ton idée, dit Dragomira, et au premier coup d'oeil il semble -qu'il en soit ainsi; la terre nous paraît un immense et magnifique -autel, d'où ne montent vers le ciel que de suave parfums. Mais quand -nous y voyons mieux, nous découvrons bientôt que ce sont nos propres -pensées, nos sentiments, nos fantaisies que nous introduisons dans -la nature pour la poétiser, et que tout cet univers n'est qu'une -gigantesque pierre de sacrifice sur laquelle les créatures souffrent -et versent leur sang pour la gloire de Dieu. - -- Quel épouvantable tableau! - -- Moi aussi, Zésim, je me suis réjouie de la vie et j'ai regardé dans -l'avenir comme dans un pays merveilleux; mais j'ai vu un jour que -j'avais été aveugle. Quand on m'a ôté le voile de devant les yeux et -que j'ai pu voir les choses comme elles sont, je me suis senti au -coeur une pitié profonde et un silencieux effroi pour -moi-même. C'était comme si le soleil s'éteignait, comme si la terre -et mon coeur s'engourdissaient dans la torpeur d'une glace -éternelle. Tu es heureux, tu peux encore être gai; pour moi, il n'y -a plus ni joie ni espérance. Je ne puis plus m'abuser sur la valeur -de la vie; je sais que l'existence est une sorte de pénitence, un -purgatoire qui purifie; elle n'est pas un bonheur, mais plutôt un -perpétuel martyre. - -- En vérité, ce sont là des rêveries de l'Inde, reprit Zésim, de plus -en plus surpris, elles sont parvenues avec les caravanes jusqu'au -coeur de la Russie, et se retrouvent modifiées chez différentes -sectes de l'Eglise russe. Appartiens-tu décidément à l'une d'elles? - -- Non; quelle idée! s'écria Dragomira, en essayant de sourire. De quoi -t'avises-tu de me croire capable? On n'a qu'à ouvrir les yeux pour -découvrir ce que je viens de te faire voir." - -Ils débarquèrent et continuèrent leur route à pied à travers les -prairies et les bois. Au bout de quelque temps, ils trouvèrent une -fourmilière qui s'élevait comme un château fort. Il en sortait de -longues rangées de petits travailleurs noirs qui se répandaient sur -l'étroit sentier, pendant que d'autres revenaient chargés d'oeufs. - -"Vois cette petite merveille, dit Zésim en s'arrêtant; comme -l'organisation de cette petite république est sage et bonne! C'est un -vrai Lilliput sorti du pays fabuleux des contes et parvenu à la -réalité. Ne crois-tu pas que ces petits êtres laborieux et prudents -sont heureux? - -- Non, dit Dragomira, car ils ont parmi eux des maîtres et des -esclaves comme nous, et même ils ne peuvent vivre qu'en faisant -souffrir et mourir d'autres êtres. Vois, cette limace qui se -tortille avec les plus affreuses contractions, tes républicaines -l'ont tuée; non, elle vit encore, et ils la dévorent toute vive. Et -leur pitoyable bonheur? Un coup de pied peut le détruire." - -Elle s'avança d'un pas rapide vers la fourmilière en pleine -activité. Il n'y avait chez elle ni colère, ni désir fiévreux et -diabolique d'être cruelle, et elle ensevelit sous des ruines la petite -cité tout entière, écrasant et broyant du pied des milliers de -créatures. - -Zésim baissa la tête et garda le silence. Ils continuèrent à -marcher. Elle aussi resta muette jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés à -un petit bois, où elle découvrit un nid de rouge-gorge dans un arbre -creux. - -"Qu'il est joli, dit-elle, n'est-ce pas? Une idylle! Mais regarde -cette charmante petite bête, qui revient à tire d'ailes pour nourrir -ses petits! Qu'a-t-elle dans le bec? Quelque insecte qui se tord -douloureusement. Crois-tu que cet insecte soit bien heureux?" - -Ils avancèrent encore, Ils avaient à peine fait une centaine de pas -qu'un autour s'abattit du haut des airs sur le pauvre petit oiseau -sans inquiétude et l'emporta dans ses serres. - -Dragomira montra du doigt le ravisseur sans dire un mot. Zésim le visa -et tira. Au moment où la fumée se dissipait, l'autour mourant tombait -à terre, les aimes étendues, et près de lui gisait le rouge-gorge -palpitant. - -"Et toi, s'écria Dragomira avec un rire effrayant, que viens-tu de -faire, homme, toi, le maître et l'honneur de la création? Tu as tué -comme les autres! Ce n'est partout que souffrance, sang versé, mort et -anéantissement!" - -Ils arrivèrent à Bojary, sans s'être dit un mot de plus. A la porte, -Zésim, étrangement ému, prit congé de sa compagne, et pendant qu'il -regagnait la propriété de sa mère, à travers la brume du crépuscule du -soir, des pensées troublantes voltigeaient autour de lui, comme de -sombres chauves-souris. Le lendemain, dans l'après-midi, attiré comme -par une force magique, il revint chez Mme Maloutine, et pour la -première fois il trouva la porte ouverte. Une voiture, recouverte -d'une bâche de toile et attelée de trois cheveux maigres, était dans -la cour. Un petit juif en caftan noir était assis sur le banc, devant -le fournil, au soleil, et comptait rapidement sur ses doigts crochus. - -Zésim fit le tour de la maison en se glissant et regarda par la -fenêtre ouverte dans la petite salle de réception. Il ne fut pas peu -surpris de voir Dragomira devant la glace, Dragomira richement parée -comme une jeune sultane, dans tout l'éclat de sa beauté. - -Une jupe à traîne, en soie d'un bleu mat, enveloppait sa personne, aux -lignes d'une distinction royale, et laissait voir ses petits pieds -chaussés de pantoufles rouges, brodées d'or. Une jaquette en velours -cramoisi, digne d'une princesse et toute garnie de zibeline dorée, -s'ajustait élégamment avec son cou orné de perles d'ambre jaune, avec -ses bras magnifiques chargés de bracelets d'or, avec ses hanches -élancées comme celles d'une amazone. - -Ses cheveux blond doré, rassemblés en larges noeuds entrelacés de -rangées de perles, faisaient comme un diadème sur cette tête -admirable. - -"Ah! comme tu es belle!" s'écria Zésim. Dragomira eut peur, rougit, -puis pâlit, et jeta sur lui un long regard de reproche. - -"Tu fais donc de la toilette quelquefois, continua-t-il, il n'y a que -pour moi que tu n'en fais pas. - -- J'essayais seulement quelque chose, dit Dragomira qui avait -rapidement reconquis son calme, tu vois là-dedans le tailleur juif -qui attend. Ce n'est pas autre chose que cela. - -- Oui, mais tu ne t'es pas fait faire cette magnifique toilette pour -la donner à manger aux mites dans cette armoire. - -- Es-tu curieux! - -- Je ne suis qu'étonné, Dragomira; cette magnificence et ce luxe me -semblent en contradiction avec le masque de sainte que tu portes. - -- Je te montre mon vrai visage, répliqua Dragomira avec un douloureux -- sourire. Mais le costume d'une despote ou d'une conquérante ne va -- pas avec ce visage. - -- On pare aussi la victime, répondit doucement Dragomira , et la -prêtresse déploie également une pompe royale quand elle brandit le -couteau du sacrifice. - -- Laquelle es-tu des deux? - -- Peut-être l'une et l'autre. - -- Pour loi, tu es seulement la bien-aimée de mes charmants rêves de -jeunesse, la plus adorable femme qui respire ici-bas; il n'y a que -les déesses de marbre des Grecs, les figures idéales de Titien et de -Véronèse qui pourraient être tes rivales!" - -Entraîné par un mouvement subit de passion, le jeune officier sauta -dans le salon par la fenêtre, entoura Dragomira de ses bras et lui -donna un baiser. - -Ce qu'il y eut de remarquable, c'est qu'elle ne montra ni colère, ni -dédain; elle ne le repoussa même pas, et se borna à attacher sur lui -un regard calme et glacial. - -"Je t'avertis, Zésim, dit-elle d'une voix tranquille, presque douce, -reste loin de moi. Je ne crois pas que tu m'aimes, car un feu qu'on ne -nourrit pas doit s'éteindre; mais si tu m'aimes, à plus forte raison -éloigne-toi. Si je veux, tu m'appartiendras; je le sais mieux que -toi-même et je pourrais te pétrir comme une cire molle, mais je ne le -veux pas. - -- Pourquoi ne le veux-tu pas? C'est toi, précisément toi, qui as été -créée pour moi, aussi dois-tu devenir ma femme." - -Dragomira secoua la tête. - -"Tu en aimes un autre? - -- Non. - -- Alors je ne puis te comprendre. - -- Ne souhaite pas de pénétrer dans les ténèbres de mon âme, -répondit-elle, je te le répète, reste loin de moi, dans ton propre -intérêt. J'ai encore pitié de toi et de la gaîté de ta jeunesse, -peut-être parce que mon coeur est encore libre, parce que je ne -m'intéresse que peu à toi. Mais si tu réussissais à gagner enfin mon -amour, alors tu serais perdu, Zésim. Fuis-moi, pendant qu'il est -encore temps. - -- Et quand il sera trop tard? - -- Alors ce sera ta destinée, et je l'accomplirai. - -- Tu me donnes donc de l'espoir." - -Dragomira s'était assise dans l'un des petits fauteuils et semblait -plongée dans des réflexions profondes. - -"Je suis courageux, continua Zésim, la peur ne me fera reculer devant -rien. Pour te conquérir, pour te conduire dans la maison comme -maîtresse, j'accepte le combat avec l'enfer tout entier. - -- Oui, mais pas avec le ciel, Zésim. Il y a des puissances -mystérieuses, plus fortes que nous. Le chemin que je suis conduit à -la lumière à travers des tourments et des douleurs, à travers des -souffrances indicibles, à travers des ténèbres pleines -d'angoisse. Ne désire pas marcher sur cette route, même à côté de -moi. Ah! si je pouvais seulement parler!... Mais je n'en ai pas le -droit, mes lèvres sont fermées. - -- Dis-moi seulement que tu m'aimes. - -- Non, je ne t'aime pas, et tu peux remercier Dieu de ce que je ne -t'aime pas." - - -IV - -LA MISSION - -On dirait que dans le livre du ciel les plus beaux passages, les plus -saintes légendes de paix et d'amour qu'enseignent les religions, ont -été biffés de raies noires par les mains des hommes. ANASTASIUS GRUN. - - -Pendant que Zésim, triste et l'esprit tourmenté par les impressions -les plus contradictoires, reprenait le chemin de sa demeure, le soir -était venu, l'épaisse brume d'automne s'était levée, et, comme une mer -aux vagues silencieuses, s'était répandue sur la vaste plaine. - -Dragomira, les bras croisés sur la poitrine, se tenait à la fenêtre et -regardait fixement dans la cour come dans une chaudière de sorcières -bouillonnante, d'où se seraient élancés des fantômes nocturnes -enveloppés de linceuls traînants, des démons aux gigantesques ailes de -chauve-souris, ou des gnomes à barbe grise. Tout à coup, de l'épais -brouillard sortit un paysan petit-russien, d'une taille de géant, avec -une chevelure blonde touffue comme celle d'un Samson. Il s'inclina -profondément devant elle. - -"C'est toi, Doliva? demanda Dragomira en se penchant à la fenêtre. - -- Oui, c'est moi, dit le géant à voix basse, le prêtre m'envoie, il -attend la noble demoiselle. - -- Maintenant, sur-le-champ? - -- Oui, sur-le-champ." - -Dragomira fit signe de la tête et disparut. Elle changea de vêtements -à la hâte et descendit dans la cour, où Doliva tenait prêt le cheval -qu'il avait sellé pour elle pendant ce temps-là. En un clin d'oeil, -elle s'assit sur l'animal fougueux, et franchissant la porte au galop, -le lança droit à travers les champs de chaume, les prairies, les bois, -en lui faisant sauter les ruisseaux et les fossés. On eût dit qu'une -troupe de cavaliers fantastiques l'accompagnait dans sa course -furieuse. Devant elle, dans le ciel, semblait se dresser une tête -gigantesque avec une longue barbe grise qui descendait jusqu'à terre -en ondoyant. - -Sans se soucier des obstacles de la route, ni des formes menaçantes -qui sortaient du brouillard, elle poussait toujours en avant son -cheval, sous les pieds duquel tremblait maintenant le pont de -bois. Enfin, rapide comme la tempête, elle arriva à Okosim. - -L'ancien château des starostes polonais était bâti sur une colline -rocheuse qui s'élevait brusquement de l'autre côté du Dnieper, comme -si le feu d'un volcan l'avait fait jaillir de la plaine et de la -forêt. Il fallait s'en approcher pour apercevoir ses tours rondes, -couvertes de plaques de métal, qui maintenant dépassaient à peine les -cimes des chênes et des hêtres séculaires. Une muraille d'une grande -élévation entourait les bâtiments isolés; elle se dressait -immédiatement sur le haut de la pente qui descendait à pic. De cette -façon, on ne pouvait parvenir à Okosim que par un côté: il fallait -d'abord gravir l'étroit sentier qui serpentait à travers les rochers -et les arbres, franchir ensuite le pont jeté comme dans les airs -au-dessus d'un précipice, enfin passer la porte aux lourds battants de -fer. - -Dragomira heurta d'une certaine façon à cette porte. On lui ouvrit et -elle pénétra dans l'étroite et sombre cour du château. - -Un grand vieillard à la longue blanche, portant un costume bleu sombre -de cosaque, prit son cheval. Elle entra dans le vaste bâtiment, aux -pierres noircies par les années, qui se trouvait à sa droite, suivit -un long corridor voûté, faiblement éclairé et frappa à une petite -porte recouverte de fer. - -"Qui est là? demanda une belle voix grave et douce. - -- C'est moi. - -- Entre." - -Dragomira ouvrit la porte et la ferma immédiatement derrière -elle. Elle se trouvait maintenant dans une salle médiocrement grande -qui produisait l'impression d'un cachot. L'unique fenêtre était fermée -en bas par des planches et en haut par une grille. Les parois étaient -grises et sans aucun ornement. A l'une d'elles était suspendu un -crucifix colossal; le clou qui traversait les pieds du Sauveur -retenait une discipline. En face, sur le sol même, était une couche de -paille, et près de la couche, un morceau de pain noir et une cruche -d'eau. - -Dans une niche, une petite lampe à la lumière rouge était -allumée. Près de la fenêtre se trouvait une table grossièrement -façonnée: le "Nouveau-Testament", dans la langue originale, y était -ouvert. Des deux côtés du Sauveur crucifié brûlaient deux cierges. - -Sur la chaise, devant l'Evangile, la tête appuyée sur la main gauche, -était assis ce même homme dont l'apparition avait si étrangement -troublé Zésim dans le jardin de Bojary. Sa taille puissante était -enveloppée d'une ample robe noire dont les plis lourds lui -descendaient jusqu'aux pieds. Sa barbe touffue et son abondante -chevelure tombant en boucles ondoyantes sur ses épaules encadraient en -le faisant ressortir un visage qui n'était pas du tout en rapport avec -les objets environnants. Il n'avait ni la pâleur de l'ascète, ni la -rougeur bouffie du prêtre. C'était une figure distinguée, au teint -délicat, aux traits nobles, dont les grands yeux bleus avaient un -regard à la fois doux et impérieux; les lèvres pleines et rouges -avaient un éclat presque sensuel. C'était la tête d'un lion, d'un -dominateur, d'un despote. - -Dragomira s'était agenouillée devant le personnage mystérieux et, les -bras croisés sur la poitrine, comme une esclave, sa belle tête -humblement inclinée, elle attendait ses ordres en silence. - -"Je t'ai appelée, dit-il avec une majesté calme attestant qu'il était -habitué à rencontrer une obéissance absolue, parce que j'ai une -nouvelle mission à te confier; cette fois, c'est pour Kiew. - -- Tu m'y as déjà préparée, apôtre! - -- Quand peux-tu partir? - -- Tout de suite, si tu l'ordonnes. - -- Alors, tiens-toi prête à partir dans trois jours. Les instructions -nécessaires sont déjà parvenues à Kiew. - -- Ne me reconnaîtra-t-on pas? - -- Cette fois, tu paraîtras sous ton vrai nom. C'est une grande et -importante mission qui t'est confiée. Je sais que tu as capable de -l'accomplir comme personne; aussi t'avons-nous choisie. Je comte sur -ta prudence, la force de ton coeur, ta volonté inflexible et la -puissance de ta foi. Tu nous en as donné des preuves -suffisantes. Mais es-tu digne d'entreprendre cette sainte mission? -Te sens-tu en ce moment assez pure et innocente pour exercer ta -haute fonction? - -- Non, apôtre. - -- Quel péché pèse sur ta conscience?" - -Dragomira se prosterna jusqu'à terre; ses lèvres touchaient presque -les pieds de l'apôtre. Elle garda le silence. - -"Tu aimes? - -- Non, apôtre. - -- Tu sens qu'il y a quelque chose qui s'émeut dans ton coeur pour cet -homme, ton compagnon de jeunesse?" - -Dragomira releva la tête et le regarda calme et sans crainte dans les -yeux. - -"Non, dit-elle, non, je ne l'aime pas; mais son amour m'a effleurée, -comme un rayon de soleil effleure la terre glacée par l'hiver. Il y a -eu des instants où des doutes se sont élevés en moi, où mon âme a été -doucement traversée par des aspirations vers le bonheur de la femme, -de la mère. - -- Et il espère t'obtenir? - -- Oui, quoique je l'aie repoussé. - -- Ne lui ôte pas l'espérance, dit l'apôtre, il demeure à Kiew et doit -bientôt y retourner; tu peux avoir besoin d'un protecteur dans cette -ville. Il ne serait pas bon de l'offenser; d'ami, il pourrait -devenir ennemi, et certes ennemi dangereux. Sois prudente, -Dragomira. - -- Je le serai. - -- Mets-toi en route avec lui; il pourrait être utile que l'on te vît -arriver dans sa compagnie; et, à Kiew, montre-toi souvent aussi avec -lui dans la rue. - -- Je t'obéirai en tout. - -- Cet officier peut en outre nous rendre des services dans le cercle -où tu dois agir à Kiew. Ta mission est cette fois d'une importance -toute particulière. Connais-tu le comte Boguslav Soltyk? - -- Non. - -- Mais tu as entendu parler de lui? - -- Oui; on avertit toutes les jeunes filles et toutes les jeunes femmes -de se défier de lui. - -- On a raison. C'est un grand pécheur. Non seulement il est chargé du -poids de ses milliers d'iniquités, mais il a entraîné une foule -d'autres malheureux à leur perte, et il se joue criminellement des -hommes et de leur bonheur. Tu es choisie pour te mettre en travers -de sa route, pour apporter une fin à ses vices et pour sauver son -âme de la damnation éternelle. Il ne te sera pas facile de résister -à la séduction de cet homme; il est beau, son esprit est élevé, il -possède toutes les qualités chevaleresques. Courageux jusqu'à la -témérité, il ne recule devant aucun danger. Avec tout cela, il est -sans conscience et se moque de tout sentiment humain." - -L'apôtre prit quelques papiers cachetés, qui étaient devant lui et les -donna à Dragomira. - -"Voici tout ce que tu as besoin de savoir sur lui et sur ta mission; -conserve ces papiers avec soin; ne les ouvre qu'à Kiew, et quand tu -les auras lus, brûle-les. Tout est pesé, prévu, calculé. Tu trouveras -des serviteurs et des auxiliaires sûrs. Ils t'obéiront aveuglément et -te fourniront toute l'assistance dont tu auras besoin. S'il survenait -malgré cela quelque chose d'inattendu, ou si tu te sentais n'importe -quels doutes, envoie immédiatement vers moi et attends de nouvelles -instructions. - -- J'agirai exactement d'après tes prescriptions, apôtre; tu seras -content de moi. - -- Tu es plus qu'un instrument aveugle, reprit celui-ci, le ciel t'a -comblée des plus riches dons et tu as une tête froide et sage. Si tu -trouves à Kiew occasion d'agir encore dans un autre sens, n'hésite -pas, suis ton inspiration. Tu trouveras ce qui est juste; agis -toujours selon les commandements de Dieu et de notre sainte -doctrine; tu ne pourras pas te tromper. Tu mèneras là-bas une tout -autre existence qu'ici; tu ne vivras plus comme une pénitente dans -le désert, mais comme une grande dame d'un monde distingué et -brillant. Toues les portes s'ouvriront pour toi; tu pourras te créer -un grand nombre de nouvelles relations et étendre ton filet sur -toute la ville. Théâtres, concerts, cavalcades, bals, courses en -traîneau te viendront en aide. On te fera la cour, on te demandera -ta main. J'attache les plus grandes espérances à ce voyage et à ton -séjour là-bas. En dehors de Jadewski, as-tu encore des amis à Kiew? - -- Je ne connais moi-même personne, mais je rechercherai un ami de mon -défunt père, si tu le veux, le commissaire de police Bedrosseff. - -- Relation importante, qui peut nous être d'une grande utilité." - -L'apôtre s'enfonça dans ses pensées. - -"As-tu encore quelque chose à me dire? demanda Dragomira au bout de -quelques instants. - -- Non, tu sais tout. Va avec Dieu. - -- Et quelle pénitence m'imposes-tu? Je veux partir pure pour ma -mission, le coeur et la conscience libres. - -- Tu as raison; viens donc." - -Il se leva et marcha devant elle à travers le corridor et la cour -sombre du château. Tous les deux entrèrent dans la chapelle, dont les -murs portaient encore les traces d'anciennes peintures. De la voûte, -soutenue par des piliers massifs, pendait une petite lampe qui jetait, -à travers l'obscurité, une lueur incertaine. En face de l'entrée se -dressait un autel de pierre, de grandeur ordinaire, au-dessus duquel -était suspendu le Sauveur crucifié avec sa couronne d'épines et ses -plaies sanglantes. Une ombre épaisse était répandue sur la -mélancolique image; sur le visage seul tombait une mystérieuse clarté. - -"C'est ici que tu dois éveiller dans ton coeur le repentir et -l'affliction, dit l'apôtre, humilie-toi devant lui qui est notre -maître et notre juge à tous, et attends-moi." - -Il disparut et Dragomira resta seule. Elle se jeta à genoux devant -l'autel et s'étendit ensuite sue les dalles du sol, les bras allongés -en croix, le visage contre terre. Elle resta longtemps ainsi et pria -en répandant des larmes brûlantes. - -Par intervalles, dans le silence de la nuit, des plaintes douloureuses -comme celles des damnés dans les enfers s'élevaient en se mêlant à un -chant de psaumes faible comme un murmure et d'une tristesse infinie. - -Quand ces plaintes et ce chant qui la faisaient frissonner -s'interrompaient, elle entendait le grincement mélancolique de la -vieille girouette sur la tour et le cri du hibou dans la forêt. - -Enfin, des pas s'approchèrent. Dragomira se redressa. Devant elle -était l'apôtre, une discipline à la main. Elle resta devant lui, à -genoux, humble et soumise comme la pénitente devant le maître. - -Le Sauveur crucifié laissait tomber sur elle un regard de compassion, -et sur son front déchiré par les épines et sur ses lèvres à la douce -expression, il sembla que passait un mélancolique sourire. - - -V - -LE FEU FOLLET - -Il dirigea ses pas vers de fausses routes, suivant les images du -bonheur mensonger. DANTE. - - -Ce fut une grande surprise à Koniatyn, lorsque le lendemain, dans -l'après-midi, une voiture entra dans la cour et que de cette voiture -descendirent Mme Maloutine et sa fille. - -"Qu'est-ce que cela signifie? murmura Mme Jadewska; il y a des années -qu'elles ne sont pas venues chez moi." - -Elle s'enveloppa rapidement dans un châle de Turquie et se hâta -d'aller saluer ses hôtes. Zésim, qui la suivait de près, ne fut pas -médiocrement étonné lorsque Dragomira lui tendit la main avec un -aimable sourire et lui fit un petit signe de tête familier. Que -s'était-il passé? La belle jeune fille avait changé de peau comme un -serpent; le sombre costume de la nonne avait disparu. Elle portait une -robe blanche comme la neige, serrée à la taille par une ceinture bleu -clair, et ses magnifiques cheveux blonds lui tombaient en longues -tresses sur le dos. Son regard était gai, et sur ses lèvres rouges -s'épanouissait toute la joie innocente de la jeunesse. - -"Faites donc dételer, chère amie, dit Mme Jadewska; on ne laisse pas -repartir tout de suite des hôtes si rares. Restez à souper avec nous, -je vous en prie." - -Madame Maloutine regarda Dragomira, qui lui répondit par un petit -signe. Elle accepta alors l'invitation et donna à son cocher les -ordres nécessaires. - -Lorsqu'on eut pris le café, Dragomira demanda au jeune officier de -venir au jardin avec elle; et quand ils eurent descendu les marches, -elle lui prit le bras et s'y appuya familièrement . - -"Qu'as-tu donc? demanda-t-il avec un ton d'aimable badinage, comme tu -es gracieuse aujourd'hui! Il y a quelque chose là-dessous. - -- Dis-toi bien, mon ami, répliqua Dragomira, que quand les femmes sont -aimables, c'est qu'elles ont toujours besoin de quelque chose. - -- Alors, que veux-tu? - -- Tu le sauras plus tard." - -Ils passèrent à travers les treilles et les corbeilles de fleurs. Les -papillons voltigeaient et les abeilles bourdonnaient. Ils allèrent -s'asseoir auprès du petit bassin, sur le banc de bois. Dragomira avait -cueilli des reines-marguerites et des dahlias avec les dernières -roses. Elle en tressa une couronne qu'elle se mit sur la tête, et des -guirlandes dont elle entoura sa taille élancée. Zésim l'admirait avec -une joie muette. - -"Voilà comme tu me plais, s'écria-t-elle en lui tendant les deux -mains, si tu étais toujours aussi gentil et aussi calme, je t'aimerais -beaucoup plus. - -- C'est toujours le même ordre: Ne m'aime pas. - -- Oui, c'est cela, ne m'aime pas; aie seulement de l'affection pour -moi, continua-t-elle, reste mon ami. Je voudrais bien me confier à -toi, mais j'ai peur de ton ardeur impétueuse. - -- Avoue-moi donc que tu en aimes un autre, et je ne me plaindrai plus. - -- Je n'ai pas d'aveu de ce genre à te faire. Crois-moi, - elle le -regarda, et son regard sincère et loyal n'avait aucune -arrière-pensée, - si je pouvais aimer un homme, je ne donnerais mon -coeur à personne qu'à toi. - -- Ce sont de belles paroles! - -- Voici ma main, Zésim. Je te jure que je ne serai jamais la femme -d'un autre. Si je me marie, ce ne sera qu'avec toi. Es-tu satisfait? - -- Oui. - -- Mais je ne me marierai jamais. - -- Exaltation de jeune fille! - -- Tu peux essayer de m'amener à d'autres pensées, dit-elle en -souriant, je te le permets, mais je suis, comme cette dame, qui est -là-bas... de pierre." - -Elle désignait la statue de la reine de Amazones qui, court-vêtue, une -peau de bête sur les épaules et la lance à la main, était placée dans -un bosquet, comme dans une niche. - -"Et quel service puis-je te rendre? - -- J'ai une prière à te faire. - -- Pourquoi pas un ordre à me donner? - -- Parce que je veux que tu sois mon ami et non mon esclave. - -- Alors? - -- Je dois partir après-demain pour Kiew; veux-tu m'accompagner? - -- Tu parais avoir le dessein de me rendre aujourd'hui tout à fait -heureux. - -- Alors, tu viendras avec moi? - -- Certainement! Et combien de temps penses-tu rester là-bas? - -- Peut-être jusqu'au printemps. - -- C'est ravissant! - -- J'ai à mettre en ordre d'importantes affaires de famille, qui me -retiendront là-bas quelques mois au moins. - -- As-tu un logement? - -- Je demeurerai chez une vieille tante, qui a une petite maison. Je -serai bien gardée; mais c'est justement à cause de cela que j'aurai -encore besoin de la protection d'un homme. Veux-tu être mon -chevalier? - -- Tu me le demandes? s'écria Zésim. Oh! comme tout à coup le monde me -paraît beau! Comme l'avenir est riant! Je me réjouis comme un enfant -de ces intimes soirées d'hiver passées avec toi devant la cheminée. - -- Tu seras content de moi, dit Dragomira, mais promets-moi de ne pas -troubler le repos de mon âme. - -- Je m'efforcerai d'être aussi froid que toit. - -- Je ne suis pas froide; et toi, tu ne dois pas être froid, pas plus -que tu ne dois être ardent. Une douce chaleur, voilà la plus -agréable température." - -Au souper, Dragomira leva son verre et but à Zésim! à l'avenir! Quand -vint le moment du départ, Dragomira demanda sa jaquette de fourrure, -qui était restée dans la calèche; Zésim la lui apporta et l'aida à -s'en revêtir. Puis il mit la mère et la fille en voiture et recommanda -au cocher d'être bien prudent. - -"Alors, à après-demain, dit Dragomira, dans l'après-midi; je viendrai -te prendre. - -- Si tu veux." - -Elle sortit encore une fois de la manche d'épaisse fourrure parfumée -sa petite main blanche et tiède et la lui tendit; et quand il l'eut -serrée avec tendresse, elle lui dit en souriant: - -"Tu peux aussi la baiser, je ne m'y oppose pas." - -Zésim la pressa contre ses lèvres avec feu, mais elle lui échappa -soudain, et les roues se mirent en mouvement. - -"Bonne nuit!" - -Les chevaux noirs s'ébrouèrent, le long fouet claqua; tout partit -comme un oiseau qui s'envole. - -Zésim consacra le lendemain à sa mère. Le soir, il fit ses -paquets. C'était, encore une fois, la dernière nuit passée sous le -toit de ses parents, puis il fallait se séparer; mais, aujourd'hui, -son coeur n'était pas trop oppressé, un gracieux fantôme flottait -devant lui et il le suivait volontiers. Au point du jour, il était -éveillé. Il sortit dans le jardin. Là, à la même place où il s'était -assis la veille avec Dragomira, il trouva sa mère, dont les yeux -étaient rouges d'avoir pleuré. Il s'assit à côté d'elle, et ils -demeurèrent longtemps silencieux, la main dans la main, appuyés l'un -contre l'autre. - -"Promets-moi, Zésim... - -- Quoi, ma mère? - -- D'être prudent avec Dragomira. - -- Sans compter qu'elle ne veut pas entendre parler d'amour. - -- C'est ce qu'on dit, et je veux bien le croire; mais une voix -intérieure, qui ne m'a jamais trompée, me dit aussi qu'elle vise un -but avec toi et que quelque danger te menace de sa part. - -- S'il n'y a pas autre chose, dit Zésim, je te promets bien d'être sur -les gardes." - -Juste à deux heures de l'après-midi, Dragomira arrivait devant la -maison. Sa voiture de voyage était remplie de malles, de cartons et de -petites boîtes. Elle descendit pour baiser la main de madame -Jadewska. Zésim prit encore une fois congé de sa mère, qui se -suspendait à son cou en pleurant amèrement; puis ils montèrent en -voiture, le cocher saisit les rênes, et le jeune et beau couple -s'élança dans le monde. - -La route traversait de vastes plaines, longeait des chaînes de -collines brisées, des forêts aux teintes bleuâtres, d'immenses -prairies couvertes de troupeaux de chevaux et de moutons, passait -devant des églises aux coupoles brillantes et des villages au gracieux -aspect. Pendant qu'ils se dirigeaient vers le Nord, des bandes -d'oiseaux de passage, des oies sauvages, des hirondelles, des cailles, -volaient vers le Sud. De temps en temps, une légère brise apportait -les notes plaintives d'un chalumeau ou la douce mélodie d'un lied -populaire petit-russien. - -Zésim parlait, et Dragomira l'écoutait; il la servait, et elle -acceptait ses services avec calme; toutes ces prévenances rendaient le -voyage charmant. - -Une seule fois elle lui adressa une question; elle était relative au -comte Soltyk. - -Zésim ne le connaissait pas; il avait seulement entendu parler de -lui. On l'avait dépeint, au Casino des officiers, comme une espèce de -Monte-Cristo et d'Hamlet. - -Le soir venait; dans le lointain resplendissaient les tours et les -couples dorées de Kiew. - -Le ciel, tout rouge, semblait enflammé, et la terre paraissait inondée -de feu: c'était comme si l'on avait passé à travers une mer de -sang. Puis les flammes s'éteignirent; les nuages se frangèrent d'or du -côté du couchant; l'obscurité se répandit, et la brume s'éleva sur les -prairies. Le crépuscule étendit son épais voile sombre, la première -étoile apparut à l'Orient. Il faisait nuit; le cocher alluma ses -lanternes. Ils passèrent par une forêt touffue. - -De temps en temps les arbres s'interrompaient. Dans les intervalles on -apercevait un pays marécageux avec de grands roseaux et des lys -blancs. Tout à coup, sur un des côtés de la route, dans les buissons, -apparut une flamme longue et mince: elle s'inclinait et faisait des -mouvements étranges. - -"Un feu follet," dit Zésim. - -Dragomira posa son bras sur celui de son compagnon et le regarda bien -en face. - -"C'est mon portrait, dit-elle, moi aussi je suis un feu follet; ne me -suis pas; et surtout si je te fais signe. Tu pourrais tomber dans un -marais et te noyer. - -- Tu tiens d'étranges discours. Es-tu donc une de ces sirènes qui nous -entraînent à la mort? - -- Il y a aussi des créatures saintes qui tuent." - -Ils arrivèrent tard à Kiew. La nuit couvrait déjà les hauteurs et les -plaines, les rues et les maisons de la ville étaient resplendissantes -de lumières. - -Le cocher tourna du côté de Podal, ce quartier qui s'avance au bord du -Dnieper et qui est situé sur la pente de ces hauteurs où s'élève la -vieille ville proprement dite. La voiture passa par un certain nombre -de rues dont les magasins étaient brillamment illuminés et les -trottoirs remplis d'une foule animée. Elle entra dans une rue -silencieuse, sombre et étroite, et ensuite dans une ruelle à peine -éclairée par une lanterne à la lueur douteuse. Le cocher arrêta devant -une maison de mince apparence, qui n'avait qu'un étage. Les fenêtres -étaient hermétiquement fermées, la muraille revêtue d'un enduit de -couleur sombre; le tout avait un aspect lugubre. - -Les deux jeunes gens descendirent, et Zésim sonna. Il se passa un -certain temps avant qu'une faible lumière se montrât au premier; puis -on ouvrit une fenêtre, une vieille femme regarda dehors et se -retira. On entendit alors des pas lourds, la porte s'ouvrit, et un -petit serviteur maigre avec une chevelure et une barbe blanches sortit -de la maison, une lanterne à la main. Il plia le genou devant -Dragomira et baisa le bord de sa robe, puis il se mit à décharger les -bagages. - -"Pour aujourd'hui, je te dis adieu, dit Dragomira en s'adressant à -Zésim, je suis fatiguée et je désire être seule. Le cocher te conduira -chez toi. Demain matin, je t'attends pour le thé." Elle lui tendit une -main qu'il baisa respectueusement. Puis il remonta sans la voiture et -partit, pendant que Dragomira, conduite par le petit vieux, montait -l'escalier. - -En haut, elle trouva une vieille dame simplement habillée. Elle avait -un visage rose, presque jeune, des yeux bleus malins et des cheveux -blancs qui sortaient en abondance d'un bonnet de couleur sombre. Elle -s'inclina profondément devant Dragomira et lui baisa humblement le -coude. - -"Cirilla? - -- Pour vous servir, ma jeune maîtresse. - -- Tu es au courant de tout? - -- Oui. - -- Pour le monde, tu es désormais ma tante. - -- A vos ordres, et pour tout le reste votre esclave." - -Elle conduisit Dragomira à travers plusieurs salles meublées avec un -luxe sérieux, jusqu'à une petite chambre où se trouvait un lit à -baldaquin. - -"C'est ici que vous reposerez, maîtresse. - -- Bien." - -Cirilla aida Dragomira à changer de vêtements, et celle-ci, bien à -l'aise dans une casaque de fourrure, vint s'asseoir à la table de -thé. Cirilla, debout devant elle et les mains croisées sur la -poitrine, ne pouvait se rassasier de la regarder. - -"Que vous êtes belle! disait-elle en soupirant, et si jeune!" - -Puis elle partit en secouant tristement la tête. Dragomira ferma la -porte au verrou, prit les papiers que l'apôtre lui avait remis, brisa -le cachet et les lut. Quand elle eut fini, elle les jeta un à un dans -la cheminée et ne les quitta pas du regard, jusqu'à ce que les flammes -eussent tout dévoré. - - -VI - -LA VESTALE - -La nature, c'est le péché. FAUST (2e partie). - - -Dragomira se leva le lendemain de bonne heure et écrivit d'abord une -lettre à sa mère, puis un billet de deux lignes au commissaire de -police Bedrosseff, l'ami de son père. Cela fait, elle sonna; Cirilla -apparut, lui baisa la main et apporta le déjeuner. Quelques minutes -plus tard arriva aussi le vieux serviteur qui avait déchargé les -bagages. Il avait une livrée. Ses yeux rusés erraient sans cesse tout -autour de la chambre. - -"Comment te nommes-tu? - -- Barichar, pour vous servir. - -- Occupe-toi de faire parvenir cette lettre au commissaire de police, -dit Dragomira en lui tendant le billet parfumé. - -- Ce sera fait, maîtresse." - -Barichar se glissa vers la porte, sans faire de bruit, le dos un peu -voûté comme un chat. - -"Je dois encore vous faire observer, dit-il en s'arrêtant, que pour -tout le monde je suis sourd et muet, ma noble demoiselle." - -Dragomira lui répondit par un signe de tête. Quand Barichar se fut -éloigné, elle prit son café, et s'habilla ensuite avec l'aide de -Cirilla. - -"Tu m'accompagneras, dit-elle, debout devant la glace. - -- Dès que vous le désirerez. - -- As-tu les vêtements nécessaires pour avoir l'air d'être ma tante? - -- Tout a été prévu." - -Quelques minutes plus tard, les deux femmes quittaient la -maison. Cirilla conduisait, et Dragomira faisait bien attention à -tout, afin de s'orienter le plus tôt possible dans cette ville qui lui -était inconnue. - -"Où est le cabaret rouge? demanda Dragomira à voix basse. - -- Je vais vous faire passer devant; nous y sommes dans un instant," -répondit la vieille. - -Cirilla tourne dans une rue sombre, sale, peuplée surtout de juifs, et -se dirigea du côté du Dnieper. C'est là qu'était le cabaret. On ne -voyait que son toit rouge et bas derrière un mur élevé, dans lequel -était pratiquée une porte de couleur noirâtre. Cirilla fit un signe à -Dragomira. Celle-ci nota soigneusement dans sa mémoire l'endroit et -tous ses alentours, puis elle continua sa route pour gagner le vieux -Kiew, bâti sur la hauteur. Là, elle se fit indiquer un élégant magasin -d'objets d'art, examina ce qui était en montre, et ordonna d'entrer à -la vieille qui ressortit bientôt avec une grande enveloppe contenant -une photographie. - -Après une courte excursion dans les rues les plus animées, Dragomira -revint à la maison avec sa compagne. Elle ôta son manteau et son -chapeau, s'installa dans un coin du sopha et tira la photographie de -l'enveloppe. - -Elle représentait le comte Soltyk. - -Dragomira considéra l'image avec attention. Elle étudiait l'homme qui -était l'objet de sa mission, comme un agent de police étudie le -portrait du malfaiteur qu'il est chargé de poursuivre. - -Le comte, vêtu d'une robe de chambre de fourrure, était assis dans un -fauteuil et tenait à la main une longue pipe turque. C'était certes un -bel homme, séduisant et intéressant. Sur son visage de marbre se -lisait une grande énergie; dans ses yeux brillaient l'esprit et la -passion. - -L'image était sur la table, lorsque Bedrosseff apparut. C'était un -petit homme vif, approchant de la quarantaine, avec des cheveux -clairsemés, une petite moustache blonde, un front large, des pommettes -accentuées et un nez tuberculeux. Il baisa la main de Dragomira, la -conduisit à la fenêtre pour mieux la voir, et entra dans une -véritables extase. - -"Non, s'écria-t-il, ce n'est pas possible... Etes-vous devenue grande et -belle! Je peux à peine croire que ce soit la mignonne petite Mira que -je faisais autrefois sauter sur mes genoux, qui me prenait pour son -cheval et m'attelait à sa petite voiture de bois. Que je suis donc -charmé de vous voir ici! - -- C'est bien plutôt à moi d'être heureuse de trouver ici un si bon, un -si ancien ami, reprit Dragomira en souriant. - -- J'accepte "l'ami", s'écria Bedrosseff avec son rire bruyant et -jovial, mais je me défends très humblement de "l'ancien". Suis-je -donc déjà gris ou délabré? On peut, ce me semble, m'appeler un homme -à la fleur de l'âge. - -- Sans doute, sans doute. - -- Oui, mademoiselle, sur ce point-là je ne fais pas de concessions; -comme ami de monsieur votre père, je réclame le droit de vous -protéger de toute façon; mais je ne consacre mes services à la belle -Dragomira qu'à la condition de pouvoir aussi lui faire un peu la -cour. - -- Je vous prends au mot, dit Dragomira en lui saisissant les mains, et -je vous déclare mon cavalier." - -Bedrosseff s'inclina. - -"J'espère que vous serez satisfaite de moi, et maintenant j'attends -vos ordres. - -- Avant tout, asseyez-vous et bavardons." - -Elle l'attira près d'elle sur le sopha; et Bedrosseff s'empara de ses -mains qu'il ne lâcha plus. - -"Vraiment, je vous envie, dit Dragomira. - -- Et pourquoi donc? - -- Parce que dans votre position vous possédez quelque chose qui nous -est malheureusement inaccessible à nous autres enfants des hommes. - -- Et c'est?... - -- Une bonne part de l'omniscience. - -- Bah! notre connaissance des hommes et des choses ne s'étend pas si -loin que cela; d'ordinaire la chance nous aide, et notre meilleur -allié est le hasard. - -- Mais vous savez bien que les filles d'Eve sont curieuses!... Et -vous, que d'événements cachés, que de secrets vous sont dévoilés! -Que de coeurs dont vous deveniez les énigmes! Vous tendez vos filets -de rue à rue, de maison à maison, comme la toile d'une araignée -gigantesque. - -- C'est vrai jusqu'à un certain point. - -- Ah! que je serais heureuse de pouvoir un peu pénétrer dans ces -mystères? - -- Pourquoi pas? Cela peut se faire. De temps en temps, la police s'est -servie d'alliés; et les femmes ont, je peux bien le dire, un talent -supérieur pour exercer nos fonctions. Leur instinct, leurs -pressentiments font souvent plus que toute la logique et tous les -calculs du monde. - -- Alors prenez-moi comme agent. - -- Avec plaisir, s'écria Bedrosseff en riant, et il lui baisa de -nouveau la main. - -- Aujourd'hui, j'aimerais bien, pour ma part, mettre un peu votre -omniscience à contribution? - -- Ordonnez." - -Dragomira tint en l'air le portrait de Soltyk. - -"Qui est-ce? - -- Le comte Soltyk, dit Bedrosseff immédiatement. Comment avez-vous sa -photographie? Le connaissez-vous? - -- Non, je me promenais dans la ville, et je l'ai achetée parce qu'elle -m'a plu. - -- Vous n'êtes pas la première jeune dame qui se laisse éblouir par ce -sultan, continua le commissaire de police; mais je vous en prie, -restez-en à cet enthousiasme pour son image et gardez-vous bien de -faire la connaissance de l'homme. - -- Je ne m'enthousiasme pas pour le comte, je m'intéresse seulement à -lui. - -- Cela même est dangereux. Soltyk est une nature à la Néron, un -despote, un don Juan, un être animé du plus brutal égoïsme, sans -coeur, sans égard pour rien ni personne, sans pitié. - -- Vous nous donnez là une étonnante mesure de sa moralité. - -- Je lui ai déjà arraché plus d'une victime, et j'ai l'oeil sur -lui. Vous ne devez pas faire sa connaissance, ce serait votre perte. - -- Oh! j'ai beaucoup de sang-froid; il ne me prendra pas dans ses -filets. - -- Alors vous seriez la première femme qui lui aurait résisté." - -Dragomira dîna avec Bedrosseff dans un des premiers hôtels; elle -jugeait bon de se faire voir avec lui. Après le dîner il prit une -voiture et lui fit voir la ville. Quand il commença à faire sombre, -Dragomira était rentrée à la maison, et elle attendait Zésim qui ne -tarda pas à venir. Cirilla joua le rôle de la tante et prépara le thé, -quand Zésim lui eut été présenté. Le samovar chantait en bouillonnant, -les jeunes gens étaient assis devant la cheminée et -causaient. Dragomira était gaie et naturelle comme elle ne l'avait -jamais été. Zésim lui en fit la remarque. - -"Tout le mérite t'en revient, dit-elle, dès que tu es raisonnable, je -me sens rassurée, et la bonne humeur revient d'elle-même. - -- C'est donc déraisonnable de t'aimer? - -- Oui, c'est même plus que cela. - -- C'est dangereux?" - -Elle fit signe que oui, de la tête. - -"Je ne peux pas tout t'expliquer, mais mon amour ne t'apporterait -aucun bonheur, pas du moins dans le sens où tu l'entends. - -- Tu veux donc finir ta vie comme une vestale?" - -Dragomira sourit tristement. - -"J'ai dit adieu à tout ce qui fait soupirer le coeur d'une jeune fille, -et je crois que j'ai eu raison. La terre me semble une vallée de -douleurs, la vie un voyage malheureux et lamentable à travers cette -vallée, la nature une grande séductrice qui attire nos âmes à elle -pour les perdre. Le démon, qui jadis, sous la forme du serpent, tenta -les premiers hommes dans le paradis, chante maintenant son chant de -sirène dans le murmure des bois verdoyants, dans le chuchotement des -flots argentés, dans la musique flatteuse du zéphyr et les plaintes -mélodieuses du rossignol. Il nous gouverne nous-mêmes sans que nous en -ayons conscience; il cherche à nous persuader par la grâce des paroles -humaines; à nous troubler par les caresses des lèvres en fleur de la -femme, par le regard loyal de l'ami, par le regard angélique des yeux -de l'enfant. Partout les pièges sont tendus; nous sommes enveloppés de -filets, et c'est à peine si nous pressentons où commence le péché. - -- Alors, selon toi, il vaut mieux renoncer à tout ce qui fait -l'ornement de la vie? - -- Oui. - -- C'est bien triste. - -- Je me sens calme et satisfaite ainsi. Voilà pourquoi je veux bien -t'aimer si tu consens à être mon ami, mon frère; mais jamais un -homme ne m'entraînera avec lui dans le tourbillon de ce monde -coupable." - -En ce moment on sonna à la porte de la rue; peu après on frappa -doucement à la porte de la chambre. Cirilla se leva et sortit. Elle -trouva dans le corridor une femme habillée de drap gris. La faible -lueur de la lampe, accrochée au mur, lui permit de distinguer un -visage rond, plein, aux traits accentués, et deux yeux noirs où -brillait tout l'éclat fascinateur des regards orientaux. Les deux -femmes se parlèrent à voix basse quelques instants, puis l'étrangère -partit et Cirilla rentra dans la chambre. - -Zésim se leva un moment pour allumer sa cigarette à la lampe. La -vieille murmura alors à l'oreille de Dragomira: - -"C'était la juive, la propriétaire du cabaret rouge. - -- Que voulait-elle? - -- Elle a fait une capture et voulait savoir si elle peut compter sur -vous, dit Cirilla mystérieusement. - -- Pourquoi ne le fait-elle pas elle-même? - -- Le courage lui manque. - -- Alors je prendrai la chose sur moi. - -- Dieu vous en récompensera, maîtresse. - -- Et quand aura-t-on besoin de moi? - -- Nous le saurons quand il sera temps." - - -VII - -ANITTA - -Le premier regard attache les âmes parentes avec des liens de diamant. -SHAKESPEARE. - - -Zésim n'avait été jusqu'alors occupé que de Dragomira. Il se souvint -tout à coup d'une lettre que sa mère lui avait confiée pour Mme -Oginska, une de ses amies de jeunesse, qui demeurait à Kiew. La -famille Oginski était une des plus anciennes et des plus considérables -de la noblesse du pays; elle était riche, cultivée, aimable et -irréprochable à tous égards. - -Zésim se rendit au petit palais bâti dans le vieux Kiew, donna sa -carte au laquais et fut immédiatement introduit dans un magnifique -salon orné de tableaux anciens, de tapisseries des Gobelins et -d'armes. M. Oginski vint au devant de lui. C'était un homme de taille -moyenne, d'environ cinquante ans, le type incontestable du magnat -polonais, élancé, un peu brun, vif et affable. - -Quand ces messieurs eurent allumé un cigare et causé quelque temps, -Mme Oginska vint les retrouver. C'était une petite dame, très -corpulente, de quarante ans, qui soupirait sans interruption; on ne -savait pas trop si c'était à propos de la dépravation du monde moderne -et de l'embonpoint à la Rubens qui la fatiguait. Zésim lui présenta sa -lettre. Mme Oginska la lut avec une certaine émotion et lui adressa -ensuite quelques questions sur sa mère et sur lui-même. - -"Cela se trouve bien que vous soyez venu juste en ce moment, dit Mme -Oginska; notre fille Anitta arrive de sa pension de Varsovie. J'espère -que vous serez bons amis: votre mère et moi nous n'étions qu'un coeur -et qu'une âme." - -Zésim s'inclina sans dire un mot. La perspective de jouer le rôle de -grande poupée vivante pour une jeune fille qui venait à peine de -quitter ses souliers d'enfant, ne lui inspira dans le premier moment -qu'un très médiocre enthousiasme. Il ne devant pas tarder à changer -complètement d'avis. - -La porte qui donnait sur le jardin s'ouvrir tout à coup, et une petite -brunette potelée, en robe rose, un volant dans une main, une raquette -dans l'autre, entra légère comme un oiseau, jeta un regard rapide et -interrogateur sur le jeune officier, et s'en alla quelque peu -interdite derrière la chaise de sa mère. - -"Ma fille Anitta, dit Mme Oginska, et le fils de ma chère Jadewska, -Zésim Jadewski. J'espère que vous vous entendrez et que vous vous -aimerez un peu." - -Anitta fit une révérence et tendit la main à Zésim, qui la porta -respectueusement à ses lèvres. La jeune fille resta alors debout -devant lui, rougissante et le regard fixé à terre. Zésim, charmé, la -dévorait des yeux. C'était la plus ravissante créature qu'il eût -rencontrée jusqu'à ce jour. Sa jolie taille, ses formes à peine -épanouies, son cou blanc et élancé, son visage rond et frais, sa -petite bouche rouge et mutine, son délicieux petit nez retroussé, ses -cheveux noirs allant et venant sur son dos en deux épaisses nattes, -ses yeux noirs à la fois espiègles et bons, tout dans sa personne -respirait la grâce et le charme irrésistible de la jeune fille qui est -presque encore une enfant. - -Et quand elle leva sur lui ses aimables yeux noirs, il fut décidé dans -le livre du destin que ces deux jeunes coeurs tendres et purs -s'appartiendraient l'un à l'autre à tout jamais. - -"Venez donc avec moi dans le jardin, dit-elle, - sa voix résonnait -comme une joyeuse chanson d'alouette - je veux vous montrer mes -fleurs, mes pigeons et mes chats, et mon Kutzig. Tu permets, maman? - -- Certainement; amusez-vous, mes grands enfants; les déceptions, la -tristesse, la douleur, viennent bien assez tôt." - -Anitta passa devant, et Zésim descendit les marches derrière elle. Au -bas de l'escalier elle lui prit naïvement le bras. - -"Jusqu'à présent, dit-elle avec le plus ingénu sourire, j'ai toujours -eu peur des officiers, mais vous, vous ne me faites pas peur du tout. - -- C'est qu'aussi vous n'avez rien à craindre, mademoiselle; avec un -seul de vos regards, vous feriez tomber toute une armée à vos pieds. - -- Ne me défiez pas, sinon je commence toute de suite la bataille." - -Ils se dirigèrent, en passant par des parterres de fleurs artistement -dessinés, vers les bâtiments de derrière où se trouvaient l'écurie et -le grenier à foin. A une place bien dégagée s'élevait le colombier. Un -couple de beaux pigeons blancs y étaient perchés, tout brillants dans -la lumière du soleil et roucoulant amoureusement. Quand ils virent -approcher leur jeune maîtresse, ce fut comme s'ils avaient donné un -ordre à tous les autres. De toutes parts arrivèrent soudain des -pigeons blancs qui se posèrent sur les épaules et les mains d'Anitta -et voltigèrent à ses pieds. Elle alla promptement chercher une petite -corbeille remplie de graines et les jeta à pleines mains au milieu de -la bande qui roucoulait et battait des ailes. - -"Maintenant, nous allons faire visite à Mitzka et à sa famille, -dit-elle en souriant, mais pour cela il faut monter dans le grenier à -foin. Passez devant et tendez-moi la main." - -Zésim déboucla aussitôt son épée et l'appuya contre le mur, puis monta -à l'échelle. Anita le suivait, sa petite main flexible tenant -solidement la main du jeune homme. Une fois arrivés en haut, ils -furent reçus par Mitzka, une grande chatte tachetée qui dressait la -queue et miaulait de la façon la plus tendre. - -Elle leur présenta ses petits; ils étaient sept qui accoururent en -bondissant hors de leur foin. - -Anitta prit un des petits chats sur son bras, le baisa et le caressa -doucement de la main. - -"Comme ils sont mignons et aimables! C'est moi qui leur apporte tous -les jours à manger, et ils me connaissent maintenant. Dès qu'ils -entendent le froufrou de ma robe, ils arrivent." - -Quand ils furent descendus, Anitta prit tout à coup l'épée de Zésim et -s'écria, en lançant au jeune homme un regard malicieux: - -"Vous êtes mon prisonnier!" - -Puis elle s'enfuit, à travers les bosquets, dans les fourrés du parc. - -"Prenez-moi, dit-elle, ou vous n'aurez jamais plus votre épée." - -Zésim la poursuivit, et ce fut une joyeuse et charmante chasse à -travers les broussailles et les branches, autour des vieux arbres -moussus, par-dessus les plates-bandes et les gazons, jusqu'à ce que la -robe d'Anitta s'accrochât aux épines d'un rosier. - -Le jeune officier la rejoignit alors d'un bond et entoura d'un bras -victorieux sa taille élégante. - -Elle riait de tout son coeur, et, dans cet instant d'abandon, elle -semblait encore plus jolie et plus séduisante, car en elle tout était -noble et distingué; et, plus elle se laissait aller, plus se -révélaient les charmes de son adorable nature. - -Elle s'assit sur le banc le plus rapproché, et c'était un délicieux -spectacle que de la voir reprendre haleine; ses petites mains tenaient -toujours l'épée bien serrée et ses yeux d'enfant souriaient gaiement à -Zésim. - -"Vous ne m'auriez pas attrapée, dit-elle enfin, sans ce vilain -rosier." - -Il y avait à côté une petite prairie, dorée par les rayons du soleil, -dans laquelle paissait un poney noir. - -"Voilà mon Kutzig, dit la jeune fille. Papa me l'a acheté à des -écuyers de cirque, parce que je l'avais pris en affection; il me suit -comme un petit chien, et il sait faire de tours de toute espèce." - -Elle poussa un cri, et le joli animal vint en effet immédiatement -devant elle et lui flaira amicalement la main. - -"Attends, mon ami, il faut montrer tes talents, dit Anitta en lui -tapant sur le cou et en cueillant une baguette. Viens!" - -Elle se dirigea vers la haie la plus proche et se mit à animer le -petit cheval. - -"En avant! montre ce que tu sais, hopp!" - -Le poney obéit avec un véritable plaisir et sauta à plusieurs reprises -par-dessus la haie. Puis Anitta lui jeta son mouchoir qu'il rapporta -exactement, enfin elle le fit s'agenouiller au commandement devant -elle. Elle lui donna comme récompense deux morceaux de sucre de sa -jolie main. - -"Il est bien dressé, dit Zésim en souriant, mais il n'y a pas grand -mérite à obéir à une si charmante maîtresse; qui donc n'aimerait pas à -se mettre sous ses ordres? - -- Pas de compliments, sinon je vous punis. - -- Je vous en prie! - -- C'est bon, je vous prends au mot, s'écria Anitta avec un petit ton -délicieusement hautain, nous allons voir si vous êtes aussi docile -que mon Kutzig, et si vous obéissez aussi bien. - -- J'attends votre commandement. - -- Allons, en avant! sautez!" - -Zésim prit son élan, et d'un bond souple et gracieux franchit la haie. - -"Encore, hopp!" - -Nouveau bond, nouveau succès. Anitta riait et battait des mains avec -une joie d'enfant. - -"Maintenant, le mouchoir. Apporte!" - -Zésim l'apporta. - -"Et maintenant..." - -Anitta s'arrêta et rougit. - -"J'attends le commandement. - -- Eh bien! à genoux!" - -Il obéit avec plaisir. - -"Mais maintenant, je demande aussi du sucre". - -Le rire enchanteur de la jeune fille retentit de nouveau dans le -jardin silencieux, et sa jolie voix au timbre argentin trouva un écho -mélodieux dans les cimes des arbres d'où lui répondirent les pinsons -et les mésanges. - -"Voilà! dit Anitta;" - -Et elle poussa avec ses doigts roses un morceau de sucre dans la -bouche de Zésim. Elle releva alors le jeune homme qui était toujours à -genoux devant elle, et lui demanda s'il était fâché. - -"Pourquoi donc? - -- Je suis si mal élevée! Mais vous verrez bientôt que je n'ai pas de -mauvaises intentions et que, malgré tous les tours que je vous joue, -je suis bonne au fond. - -- Est-ce vrai aussi? - -- Sans doute; pourquoi ne le serait-ce pas?" - -Il avait pris sa main et la baisait. Elle la lui retira enfin et lui -tendit son épée. - -"Maintenant, allez-vous-en, Zésim, j'ai aujourd'hui une leçon de -piano. Mais revenez bientôt dans l'après-midi; s'il fait beau, pour -qu'on puisse jouer dans le jardin. Demain, peut-être. - -- Je reviendrai, je suis heureux que vous me le permettiez." - -Ce jour-là, dans l'après-midi, Oginski reçut une autre visite, tout -aussi inattendue, celle du père jésuite Glinski. - -C'était un de ces prêtres polonais qui réunissent dans une seule -personne l'homme du monde distingué, l'ardent patriote et le zélé -serviteur de l'Eglise. Il jouissait d'une grande considération comme -prédicateur et comme ancien précepteur du comte Soltyk. C'était en -effet le seul homme qui eût quelque influence sur le comte, et il -jouait le rôle d'une sorte d'intendant chez ce puissant et riche -magnat. - -Son extérieur était beaucoup plus d'un diplomate que d'un -théologien. Sa taille bien prise, pas trop grande, sa belle tête, son -visage distingué, encadré de cheveux bruns, ses yeux calmes et -intelligents, qui vous pénétraient jusqu'au fond de l'âme, ses -manières élégantes, son langage choisi, tout en lui indiquait qu'il se -sentait plus chez lui sur le parquet glissant et silencieux des palais -que sur les dalles retentissantes des églises, et qu'il s'entendait -mieux à faire le confident et le conseiller dans un boudoir que dans -son confessionnal vermoulu. - -"Je vous croyais encore à Chomtschin, dit Oginski au jésuite qui -entrait. - -- Nous sommes revenus hier, répondit le P. Glinski, le comte -commençait à s'ennuyer; c'est alors le moment de lever le camp. - -- Saviez-vous, mon très révérend père, qu'Anitta est de retour. - -- En vérité? La chère enfant! Ce doit être à présent une grande jeune -fille? Où est-elle cachée? Puis-je la voir? - -- Elle est dans le jardin avec ses amies; je vais la faire appeler. - -- Non, non, je veux aller moi-même la chercher." - -Le jésuite prit sans tarder son chapeau aux larges bords retroussés et -descendit en hâte l'escalier de pierre qui conduisait au jardin. Il -trouva Anitta et une demi-douzaine d'autres jeunes filles, toutes -fraîches, jolies et de joyeuse humeur, qui jouaient au volant sur la -prairie. - -Dès qu'Anitta le reconnut, elle courut à lui et lui sauta au cou. - -"A quoi pensez-vous, mademoiselle? vous n'êtes plus une enfant, lui -dit le jésuite un peu embarrassé, pendant que son oeil expérimenté -examinait cette charmante personne avec une véritable satisfaction. - -- Enfant ou non, s'écria Anitta, je vous aime toujours bien, père -Glinski, et il n'y a pas à dire, vous allez jouer avec nous à -colin-maillard. - -- Je... Mais cela ne va pas à... - -- Vous allez voir comme cela ira bien;" - -La troupe pétulante entoura le père jésuite malgré sa résistance. Une -des jeunes dames s'empara de son chapeau, une autre de sa canne, une -troisième donna son mouchoir, une quatrième se plaça devant lui, pour -bien s'assurer qu'il ne pouvait pas y voir, et Anitta lui banda les -yeux. Le Père était au milieu de la prairie, et toutes ces jolies -filles sautaient autour de lui et l'agaçaient en poussant des éclats -de rire folâtres. Plus il mettait d'ardeur à en saisir une, plus la -gaieté augmentait. Enfin, au lieu d'Anitta qu'il croyait attraper, il -serra dans bras... qui? le poney! On le força à monter dessus, et il fut -promené en triomphe à travers le jardin par les jeunes filles qui -l'escortaient en poussant des cris de jubilation. - - -VIII - -LE CABARET ROUGE - -Le jour du jugement est proche. KRASINSKI. - - -Dragomira était déjà éveillée depuis longtemps, quand Cirilla entra -dans la chambre sur la pointe des pieds. Sa chevelure éparse autour de -sa tête et de ses épaules semblait une crinière d'or ondoyante; elle -était étendue au milieu des blancs oreillers, et elle se souleva sur -son bras gauche lorsqu'elle aperçut la vieille. - -"Je ne sais pas, dit-elle, je suis fatiguée aujourd'hui; ce que je -voudrais par-dessus tout, ce serait de rester couchée et de rêver. - -- Rien ne vous en empêche pour le moment, ma belle maîtresse, répondit -Cirilla, seulement il s'agira plus tard d'être dispos et d'avoir bon -courage... C'est la juive qui était là. - -- Que voulait-elle? - -- On a besoin de vous aujourd'hui au cabaret rouge. - -- Ce soir? - -- Oui, ce soir, à dix heures. - -- C'est bien." - -Dragomira continua de rêver. A midi, Zésim vint et ne fut pas -reçu. Après le dîner, Dragomira sortit avec Cirilla. - -Elle alla examiner de nouveau la situation du cabaret mystérieux, et -se fit ensuite montrer la maison du marchand Sergitsch, à qui la -vieille porta un billet de sa maîtresse. - -Barichar vint un peu après, avec une grande valise qu'il remit au -marchand. - -Le soir, Dragomira sortit de chez elle, soigneusement enveloppée et -voilée, et se rendit chez Sergitsch. Elle trouva tout fermé. Pourtant, -dès qu'elle sonna, un jeune garçon vit lui ouvrir la porte et la -conduisit silencieusement au premier étage, dans une petite chambre de -derrière, dont les fenêtres étaient bouchées avec d'épais volets de -bois. Sergitsch était là et l'attendait. Il reçut Dragomira d'un air -de soumission, la pria de s'asseoir sur le divan et resta lui-même -respectueusement debout devant elle. - -"Vous savez de quoi il s'agit? dit Dragomira. - -- Je suis au courant de tout et j'attends vos ordres. Je vous prie de -me considérer comme votre serviteur, ma noble demoiselle. - -- Peut-on concevoir quelque soupçon, si l'on me voit venir dans votre -maison ou en sortir? - -- Pas le moins du monde, répondit Sergitsch, je suis le président de -la confrérie du Coeur de Jésus. Il vient beaucoup de monde chez moi, -surtout des femmes. - -- Mes affaires sont-elles ici? - -- Oui, certainement." - -Il apporta la valise. - -"Alors, je vous prie de me laisser seule." - -Quand Dragomira quitta la maison du marchand, un quart d'heure plus -tard, comme un papillon qui a secoué la poussière diaprée de ses -ailes, elle avait dépouillé tout son extérieur féminin et s'était -transformée en un beau jeune homme élancé. Elle avait des bottes -noires à talons hauts, dans lesquelles entrait un large pantalon de -drap bleu foncé, à plis épais et bouffants. Sa longue redingote, -ajustée, de même étoffe, à brandebourgs noirs, était bordée et doublée -de fourrure brun-foncé. Les cheveux blonds étaient habilement ramassés -sous un bonnet rond également de fourrure brune. Elle avait sur les -épaules un long manteau de couleur sombre. Elle avait pris un poignard -et un revolver qu'elle avait chargé avant de partir. - -Elle trouva la rue devant le cabaret vide et peu éclairée. La porte -qui se trouvait dans le mur s'ouvrir dès qu'elle la poussa. - -Elle traversa la cour, et arrivée devant le seuil de la maison, fit -entendre le signal convenu, un bref coup de sifflet. Aussitôt la -cabaretière Bassi Rachelles sortit furtivement et s'approcha de -Dragomira, un doigt sur la lèvre supérieure. - -"Il est là, dit-elle tout bas. - -- Le sieur Pikturno. - -- Oui, désirez-vous lui parler? - -- C'est mon devoir de faire un essai avant de le sacrifier. - -- Entrez donc, reprit Bassi, mais cela n'aboutira à rien. Il faut le -mener à la boucherie comme un boeuf, et c'est mon affaire plus que la -vôtre. Il est tellement amouraché de moi que je peux tenter avec lui -tout ce que je veux." - -Après d'être entendue avec Dragomira, elle rentra dans la maison en se -glissant, et la belle jeune fille s'approcha de la fenêtre pour -regarder dans l'intérieur qui était éclairé. - -C'était une grande salle, aux murailles noircies. Cà et là étaient -suspendues quelques gravures. Le comptoir barrait la porte qui -conduisait dans la chambre d'habitation. Des deux côtés étaient des -tables et des bancs. Dans un coin, près du poêle, était assis un jeune -homme d'une vingtaine d'années, qui avait l'air de sommeiller. C'était -Juri, comme l'avait fit la Juive, un des membres de leur association, -et certes, un des plus farouches et des plus déterminés. Devant le -comptoir, dans un vieux fauteuil dont l'étoupe s'échappait de tous les -côtés, était étendu un jeune homme de haute taille, solidement -conformé. Sur son visage rond et encadré de cheveux noirs bouclés se -lisait une certaine timidité et une indifférence apathique. Ses yeux -ronds et noirs regardaient fixement la belle juive aux formes -opulentes, qui était assise auprès de lui, sur le bras du fauteuil, et -lui abandonnait avec un astucieux sourire ses mains blanches et -charnues. - -C'était Wlastimil Pikturno, fils d'un riche propriétaire polonais, et -étudiant à l'Université de Kiew. - -Dragomira entra sans se presser dans la maison, puis dans la salle de -débit. Bassi quitta Pikturno et vint avec empressement à sa rencontre. - -"Bonsoir, mon cher monsieur, dit-elle à voix haute, que faut-il vous -servir? Une bouteille de vin ou un cognac? - -- Oui, un cognac," répondit Dragomira. - -Et elle s'assit à la table la plus proche. Quand Bassi eut apporté le -cognac, Pikturno lui fit signe de venir près de lui. - -"Qui est-ce? demanda-t-il. - -- Je le voix pour la première fois. - -- Tu mens? C'est un nouvel adorateur. - -- Quelle absurdité! - -- Comment s'appelle-t-il? - -- Est-ce que je sais? Demandez-le-lui à lui-même. - -- Vous faites probablement aussi vos études à Kiew, monsieur, dit -Pikturno en allongeant ses membres de géant. - -- Non, je ne suis ici qu'en passant. - -- Vous allez sans doute à Odessa. - -- Oui, à Odessa." - -Il y eut un moment de silence. La juive faisait semblant de s'occuper -de son comptoir et elle quitta la salle en emportant des verres et des -bouteilles vides. - -"Une femme superbe! - -- La juive? - -- Oui. - -- Je suis complètement indifférent à l'égard des femmes, dit -Dragomira, elles m'ennuient. - -- Ah! oui, vous êtes un homme de la nouvelle école. La femme n'est -plus pour nous un sphinx qui nous propose des énigmes mortelles, -mais un animal d'une organisation plus basse que la nôtre. - -- Prenez garde, il y a aussi des bêtes féroces qui nous déchirent tout -aussi joliment que le sphinx. - -- Possible, mais quand on est jeune, on ne s'inquiète pas beaucoup des -conséquences terribles que peuvent avoir nos passions; on vit, on -jouit, on tue le temps. - -- Si cela valait seulement la peine de vivre! - -- Trentowski! * [* Le Schopenhauer polonais.] - -- Je ne l'ai jamais lu. - -- Pourquoi donc méprisez-vous la vie, vous, à votre âge? - -- Parce que j'en ai reconnu l'inanité, répondit Dragomira. Est-ce -autre chose qu'un pèlerinage? Ne sommes-nos pas ici-bas comme dans -un Purgatoire? Nommez-moi une jouissance, une joie, si petite -qu'elle soit, qu'il ne faille pas acheter au prix de la sueur, des -larmes, du sang des autres? Partout, dans la nature, je ne vois que -vol, brigandage, esclavage, assassinat, et voilà pourquoi j'ai -horreur d'elle et de ses dons. Nous n'avons qu'une sagesse et elle -s'appelle renoncement. - -- Bah! vous devriez vous faire moine! s'écria Pikturno avec un gros -rire; vous avez du talent, mais ce n'est pas ici l'endroit pour -faire des sermons. Hé! Bassi! une bouteille de vin! Quant à moi, -vous ne me convertirez pas." - -La juive apporta la bouteille, la déboucha et versa. - -"Encore un verre pour monsieur. Puis-je vous offrir?... - -- J'accepte, si vous acceptez à votre tour. - -- Convenu!" - -Dragomira trinqua avec Pikturno. - -"Vous êtes peut-être bien étudiant en médecine, avec vos idées -atrabilaires sur la vie?" dit Pikturno. - -Et il alluma un cigare. - -"Non... philosophe. - -- Un Socrate imberbe! il faut aussi, ce me semble, posséder une -Xantippe pour devenir un vrai sage. - -- Ne raillez pas, dit Dragomira d'un ton grave, en attachant sur lui -le regard glacial de ses yeux bleus; les calamités, la détresse, les -convulsions des martyrs, les malédictions de ceux qu'on trompe, les -larmes de ceux qu'on abandonne, toutes ces misères qui couvrent -l'immense tapis bariolé de la terre ne se laissent pas chasser par -des railleries. Plongez d'abord une fois votre regard dans le -système de ce monde et ensuite en vous-même, et vos frissonnerez -d'horreur. - -- Mais je ne veux pas frissonner d'horreur, s'écria Pikturno à voix -haute, je veux être gai. Admettons que vous ayez raison, nous n'en -devrions que nous efforcer davantage d'oublier et de chercher où on -oublie. Dans les coupes écumantes et sur les lèvres rouges. Vive la -joie! Trinquons! - -- Non. - -- A quoi voulez-vous donc trinquer? - -- A celle qui nous apporte la délivrance er la liberté, dit Dragomira -en levant son verre: "A la mort!" - -- Folie!" dit Pikturno en posant son verre avec bruit sur la table, -pendant que Dragomira vidait le sien lentement comme un calice -consacré. - -En ce moment, le cabaret fut envahi par une bande d'ouvriers de -fabrique ivres, qui remplirent toute la salle de la fumée de leur -mauvais tabac et de leur odeur d'eau-de-vie. - -Dragomira tendit la main à Pikturno. - -"Vous partez? lui dit-il. - -- Oui, je n'aime pas cette sorte de compagnie. - -- Alors, au revoir!" - -Dans la cour, Dragomira trouva la juive: - -"Eh bien! qu'en pensez-vous? Vous ai-je dit la vérité? Je le connais -mieux que vous. Il n'y a pas moyen de la convertir. - -- Je veux pourtant lui parler encore une fois. - -- Pour quoi faire? dit la juive en sifflant comme un serpent, nous -perdrons notre temps tout simplement, et à la fin il nous échappera -encore. Aujourd'hui, il est fou de moi et veut m'épouser. Demain, -s'il découvre qu'il n'a rien à espérer, ou si une autre lui plaît -davantage, il s'envolera. Croyez-moi, si vous êtes décidée, il faut -que cela se fasse maintenant, maintenant ou jamais. - -- Aujourd'hui?" demanda rapidement Dragomira. - -Un léger frisson lui parcourut tous les membres. - -"Non, pas aujourd'hui et pas ici; mais au prochain jour. Aurez-vous le -courage de traverser la forêt à cheval, quand il fera nuit noire? - -- Je n'ai peur de rien, quand il y a une âme à sauver. - -- Alors, au prochain jour. - -- Où? - -- Vous le saurez par Cirilla. - -- C'est bien, répondit Dragomira, livre-le-moi, et je le sacrifierai." - -La juive fit signe que oui de la tête, avec un sourire étrange. Si les -tigres pouvaient sourire, c'est ainsi qu'ils souriraient. Dragomira -s'avança avec précaution dans la rue; il n'y avait personne aux -environs. Elle s'enveloppa dans son manteau, et regagna en toute hâte -la maison du marchand Sergitsch. Là elle se métamorphosa rapidement en -élégante dame à la mode, et repartit, s'en allant à travers la lumière -éclatante du gaz. - -Elle n'avait fait que quelques pas, lorsqu'un beau jeune homme, qui -venait sur le trottoir en sens opposé, la regarda fixement. Captivé -par l'aspect de cette femme à la taille haute et distinguée, il se mit -à la suivre. - -Elle s'en aperçut et s'inquiéta. Pour lui échapper, elle se détourna -de sa route, gagna la partie la plus animée du vieux Kiew et accéléra -sa marche. Elle espérait pouvoir se dérober dans la foule; mais elle -se trompait, elle l'avait toujours sur ses talons. Elle s'arrêta -devant un magasin de tabac pour le laisser passer. Il vint se poster -près d'elle et la regarda de côté. Elle répondit à son regard par un -regard froid et menaçant. Elle comptait là-dessus pour l'intimider, -mais elle comptait mal. - -"Si belle et si impitoyable! lui murmura le jeune homme, une déesse -d'amour en glace!" - -Dragomira ne fit pas attention à ces paroles et continua son -chemin. Mais cette fois elle allait beaucoup plus lentement et se -sentait rassurée: elle savait que la poursuite ne s'adressait qu'à sa -beauté, et comme elle était assez brave pour se défendre contre une -armée d'adorateurs indiscrets, elle se dit qu'elle n'avait rien à -craindre et reprit la direction de Podal. - -Le jeune homme la suivit jusqu'à sa maison et, quand elle sonna, -attendit respectueusement à une certaine distance qu'on lui eût ouvert -la porte et qu'elle eût disparu. - -Quand elle fut arrivée au premier étage, Dragomira défendit à la -vieille d'apporter de la lumière et s'avança avec précaution à la -fenêtre. Le galant enthousiaste était encore dans la rue, comme s'il -soupirait toujours après sa divinité. Dragomira haussa dédaigneusement -les épaules. - -"Va, rêve, murmura-t-elle, rêve doucement; le réveil n'en sera que -plus terrible." - - -IX - -LE COMTE SOLTYK - -Plus un homme est haut, plus il est sous l'influence des démons. -GOETHE. - - -Le doux soleil d'une sereine et froide journée d'octobre éclairait le -somptueux palais du comte Soltyk. C'était une étrange et fantastique -construction, devenue un petit monde à travers le cours des -années. Les styles et les matériaux les plus divers s'y trouvaient -mélangés et confondus; sur des murs cyclopéens se dressait un château -de vieux voïvode polonais, et un hermitage baroque, rococo, était -accolé à un splendide édifice byzantin. - -Dans une vaste salle ornée de statues et de tableaux, un grand nombre -de personnes des conditions les plus diverses attendaient le moment où -le comte voudrait bien les recevoir. C'était à cette heure-là, en -effet, qu'il donnait audience, comme un monarque. Tous le craignaient; -ils venaient cependant mendier sa protection et cherchaient à savoir, -par le vieux valet de chambre, si le comte se trouvait bien disposé. - -Il était assis dans son cabinet de travail et parcourait les lettres -qui venaient d'arriver. Il offrait l'image d'un jeune sultan, beau et -despote. Sa tête, encadrée d'une chevelure noire et d'une barbe coupée -court, faisait penser aux plus belles oeuvres des artistes grecs. Son -visage au teint blanc était délicatement coloré. Ses yeux sombres -avaient une expression d'ardeur et d'orgueil, de force et d'audace; -leur mystérieux regard semblait à la fois épier et menacer. Sa taille -élancée ne dépassait que de peu la moyenne; mais ce corps, avec ses -muscles de gladiateur romain d'une beauté divine, avait les -proportions irréprochables d'un Bacchus grec. Il était chaussé de -bottes de maroquin rouge, avait une longue robe de chambre de satin -jaune doublée et bordée de fourrure, et portait un fez sur la tête. - -Il jeta ses lettres de côté et sonna. Aussitôt apparut un jeune -cosaque qui apportait le café sur un plateau d'argent. Le pauvre -diable tremblait de peur devant le froid regard de tigre de son -maître; et, dans sa peur mortelle de ne commettre aucune bévue, il -laissa tomber la tasse de porcelaine ancienne, ornée du portrait de -Stanislas Auguste. Elle se brisa avec bruit. Un instant il resta -immobile, comme paralysé. Puis il se précipita à genoux devant le -comte. - -"Pardon! Excellence, pardon! Je ne l'ai pas fait exprès!" dit-il, en -levant des mains suppliantes. - -Le comte le regarda. - -"Ne savais-tu pas que cette tasse me vient de a grand'mère? - -- Pitié, seigneur! dit le cosaque en gémissant. - -- Une autre fois, fais un peu plus attention, murmura le comte; et -maintenant, décampe, fils de chien!" - -Un vigoureux coup de pied suivit ces paroles, puis le malheureux se -leva rapidement et disparut. - -Quand le vieux valet de chambre lui eut apporté une autre tasse et -allumé son tchibouck, il demanda quels gens étaient là. - -"Quelques juifs, le régisseur de Chomtschin, Brodezki, le joueur de -violon, quelques paysans... - -- Fais-les entrer dans l'ordre où ils sont venus; seulement, si le -commissaire de police arrivait, introduis-le tout de suite." - -Le comte n'eut pas à attendre. La porte était à peine entr'ouverte que -quatre juifs se précipitèrent dans le cabinet et s'avancèrent avec -force révérences, à la façon de magots chinois. - -"Que voulez-vous? demanda le comte en souriant. - -- Je suis Wolf Leiser Rosenstrauch; avec la permission du gracieux -seigneur comte, voici mon beau-père; voici mon beau-frère; et voilà -mon frère. Il y a encore ma belle-mère, ma soeur et ma femme avec mes -sept enfants, tous vivants. - -- Et que demandez-vous? - -- La faveur de tenir le cabaret sur le domaine de Popaka, du gracieux -seigneur comte, et alors j'ose... - -- C'est bon, je te connais, Wolf Rosenstrauch; tu es un homme rangé; -tu auras ton cabaret. - -- Que Dieu vous bénisse, seigneur comte, vous et vos enfants et vos -petits-enfants... - -- Attends un peu, sinon tu n'auras pas le cabaret. - -- Que devons-nous faire, Excellence? - -- Vous allez à l'instant me danser ici un quadrille. - -- Miséricorde! danser sans musique!" - -Le comte sonna et donna l'ordre de faire venir le cocher avec son -violon. Quand il fut arrivé et qu'il eut accordé son pauvre -instrument, il se mit à râcler dessus quelque chose qui ressemblait à -une contredanse; et les quatre juifs, dans leurs longs caftans, -commencèrent à danser et à sauter çà et là comme des cabris, pendant -que le comte repaissait ses yeux de ce spectacle extravagant, et de -temps en temps éclatait de rire avec la joie bruyante d'un enfant. - -Quand les juifs furent partis, non sans s'être encore confondus en -remerciements enthousiastes, le régisseur de Chomtschin entra. Il -était pâle et embarrassé, car c'était le comte qui l'avait mandé, et -cela ne présageait rien de bon. - -"J'en apprends de belles sur votre compte, dit Soltyk en s'enfonçant -avec une tranquillité nonchalante dans la molle fourrure de sa robe de -chambre. Voilà que vous jouez déjà au maître dans mon château. Qui -vous a ordonné de renvoyer le concierge? - -- C'était un ivrogne, seigneur comte, et alors je croyais... - -- Vous n'avez pas à croire, mais à obéir. Je ne me rappelle pas non -plus vous avoir commandé de faire bâtir une nouvelle grange. - -- L'ancienne avait brûlé, seigneur comte. - -- Vous auriez dû m'en informer. Vous avez aussi fait abattre cent -chênes... - -- Les chênes... je croyais... c'est qu'ils nous ont été bien payés. - -- Je vois que vous n'avez plus ce qu'il faut pour être un serviteur, -conclut Soltyk, et par conséquent je vous renvoie. - -- Pour l'amour de Dieu, seigneur comte, dit le régisseur d'une voix -suppliante, ne me jetez pas tout de suite dans la rue avec ma femme -et mon enfant! - -- C'est décidé. Allez-vous-en! - -- Je n'aurai plus qu'à me brûler la cervelle; seigneur comte, ayez -pitié de moi; punissez-moi, mais ne m'ôtez pas mon pain. - -- Vous punir? Et comment? dit Soltyk. Que je fasse un exemple, et -j'aurai immédiatement les juges sur le dos. - -- Je ne me plaindrai pas, je me soumets à tout; seulement gardez-moi à -votre service, seigneur comte." - -Soltyk sourit. - -"Vous vous promenez aussi en voiture à quatre chevaux, d'après ce que -l'on me dit, et votre femme se fait venir des voitures et des chapeaux -de Paris. Comment tout cela peut-il se faire, sans que je sois volé? -Pour vous punir et en même temps vous réapprendre l'humilité, je vais -faire de vous mon chien de garde." - -Soltyk sonna. - -"Le monsieur que voici, dit-il au valet de chambre, va se rendre à la -cabane du chien et prendre as chaîne. On ne le lâchera qu'à la tombée -de la nuit." - -Puis, se tournant vers le régisseur: - -"Vous avez bien une montre? - -- Pour vous servir. - -- Eh bien! toutes les dix minutes, vous aboierez, et fort! Est-ce -compris? - -- Parfaitement, seigneur comte." - -Soltyk le congédia d'un signe de tête et le malheureux régisseur, -presque anéanti de confusion et de honte, se glissa humblement du côté -de la porte. - -En cet instant, le commissaire de police Bedrosseff arriva et fut -aussitôt introduit. - -Le comte se leva et lui tendit la main. - -"Quelles nouvelles? - -- Tout va bien, mais cela a coûté cher." - -Le comte respira. C'était une fort mauvaise affaire dans laquelle -l'avait entraîné son tempérament de Néron, et Bedrosseff pouvait bien -lui apparaître comme un ange sauveur. Le curé d'une paroisse située -sur un des domaines du comte s'était refusé à enterrer un suicidé dans -le cimetière. Soltyk avait alors juré de le faire enterrer lui-même, -et il était homme à tenir son serment. Par son ordre, la pauvre curé -fut saisi et mis dans une bière; le couvercle fut cloué, la bière -descendue dans la fosse et recouverte d'une mince couche de -terre. D'ailleurs, cette bouffonnerie barbare n'était pas allée plus -loin; le comte avait fait retirer bien vite de la fosse et de la bière -le malheureux enterré vivant. Mais il avait été saisi d'une fièvre -chaude et il était mort au bout de quelques jours des suites de cette -affreuse plaisanterie. Bedrosseff avait heureusement étouffé cette -fatale affaire, et le grand seigneur l'avait richement récompensé de -ses bons offices. - -Le comte écouta encore les plaintes de quelques paysans, administra -sans façon un soufflet au jeune violoniste Brodezki, qu'il faisait -instruire à ses frais et qui avait fait quelques dettes à -l'étourderie; puis l'audience fut finie. Alors, comme tous les autres -jours, vint son ancien précepteur, le père jésuite Glinski. Il aimait -toujours à causer avec le comte et parfois aussi jouait une partie -d'échecs ou de tric-trac. Le Père était le seul homme qui possédât -quelque influence sur Soltyk, peut-être parce qu'il ne le laissait -jamais voir. - -"Bonjour, mon révérend père, dit le comte en saluant le jésuite; qu'y -a-t-il de nouveau? - -- Ce qu'il y a de plus nouveau, c'est qu'Anitta Oginski est revenue -chez ses parents." - -Le comte haussa les épaules avec un air de dédain très marqué. - -"Mon cher comte, vous jugez trop vite, continua Glinski, cette Anitta, -qui sautille maintenant dans le palais Oginski, joyeuse comme un rayon -de soleil, vous ne la connaissez pas, mais pas du tout. C'est une -créature qui semble être sortie tout d'un coup d'une fleur ou tombée -d'une étoile; elle est accomplie à tous égards. Voyez la jeune fille; -vous me contredirez après. - -- Après tout, c'st possible. Elle promettait de devenir jolie. - -- C'est aujourd'hui la plus belle personne de notre noblesse, dit -Glinski, et elle est si brillamment douée du côté de l'esprit et du -coeur, que, si j'étais le comte Soltyk, c'est elle et non pas une -autre qui serait ma femme. - -- Vous voulez me marier? - -- Je ne m'en cache pas, répondit le jésuite, vous le savez, mon cher -comte, et je sais tout aussi bien que vous ne suivrez jamais mon -conseil, et n'en ferez qu'à votre tête. Mais je n'en désire pas -moins vous voir prendre femme, et cesser définitivement cette -existence sauvage. - -- Et pourquoi? - -- Pourquoi? dit le jésuite, parce que je vous aime, et parce que j'ai -comme un pressentiment que tout cela finira mal. - -- Croyez-vous qu'une telle perspective me fasse peur? dit Soltyk en -redressant sa tête avec un inimitable mouvement d'orgueil, pendant -que sa splendide fourrure craquetait tout autour de lui: je ne veux -pas vieillir, et ne je veux pas finir comme tous ces individus à la -douzaine. Ce que j'aimerais au-dessus de tout, ce serait de monter -au ciel dans un océan de flammes, comme Sardanapale. La vie n'a de -valeur que quand on la méprise, quand on montre le poing au monde et -qu'on foule les hommes sous les pieds. Et combien dure toute cette -comédie? Est-ce encore la peine de vivre, quand le pouls s'affaiblit -et que les cheveux blanchissent? Merci bien pour ces jours ridicules -de grand-père, pour toute cette félicité bourgeoise! J'aurais dû -naître sur un trône, voir le monde à mes pieds, régner que des -millions d'esclaves, prêts sur un signe de moi à lever la main ou à -courir à la mort. J'aurais alors accompli de grandes choses, dignes -peut-être de l'immortalité; tandis que je suis emprisonné dans un -cercle qui m'étouffe, dans une vie qui m'ennuie. Je me fais l'effet -d'un lion qui rêve de bondir à travers les déserts, et qui est -enfermé dans une cage, où il a tout juste la place de s'étendre. - -- Il y a encore bien assez de bonnes choses et de grandes choses à -faire, répondit le jésuite au bout d'un instant, et puis vous avez -des devoirs. Votre nom doit-il disparaître, votre famille doit-elle -s'éteindre avec vous?" - -Soltyk s'absorba dans ses réflexions. - -"Une femme n'est pas en état de remplir ma vie, dit-il enfin, c'est -une fleur que je cueille et que je jette ensuite et voilà tout... Mais -je verrai Anitta; pourquoi pas? Je ne risque rien. - -- Assurément, vous avez tout à fait raison, dit doucement le jésuite -qui avait peine à ne pas sourire, mais ne faisons-nous pas une -partie d'échecs? - -- Si fait, jouons." - - -X - -LE LOUP - -La rose n'est jamais si belle que quand elle ouvre ses boutons. -WALTER SCOTT. - - -C'était une fraîche après-midi; mais il y avait un beau soleil et le -temps était agréable. Zésim était venu faire visite aux Oginski. Quand -il eut ôté son manteau, on le conduisit au jardin où Anitta et ses -jeunes amies jouaient aux grâces sur la grande prairie. - -Dès que les jeunes dames aperçurent le charmant officier, chacune -d'elles eut immédiatement quelque chose à arranger à sa -toilette. Anitta seule n'eut pas l'air d'y songer. Elle vint -rapidement et sans aucune coquetterie à la rencontre de Zésim, et lui -tendit la main. Ses joues étaient aussi roses que ses yeux étaient -brillants; sa jaquette de velours bleu, doublée et bordée de skung, -craquait aux coutures à chaque mouvement de ce corps vif et agile: on -eût dit une rose qui va rompre les murs de as prison parfumée. - -"Quelle chance de vous avoir! dit-elle, nous allons courir comme il -faut." - -Elle le présenta à ses amies, qui, de leur côté, firent leur plus -belle révérence. Il y avait là Henryka Monkony, une sylphide élancée, -aux épaisses nattes blondes et aux yeux bleus enthousiastes; Kathinka -Kalatschenkoff, grande, fière, avec un impertinent petit nez, des -cheveux noirs et le regard d'une gazelle; enfin Livia Dorgwilla, une -blondine potelée, avec un profil d'une finesse ravissante. - -"Jouez-vous aux grâces avec nous? demanda Livia lentement, comme si -les mots étaient trop lourds pour as langue. - -- Non, nous jouerons au loup, dit Anitta, c'est plus amusant." - -Les cercles furent immédiatement accrochés aux branches de l'arbre le -plus proche et les baguettes jetées sur le gazon. - -"Qui est-ce qui fera le loup? Demanda Henryka. - -- M. Jadewski, naturellement, répondit Anita. - -- Et vous, mesdemoiselles? demanda-t-il en débouclant son épée. - -- Nous sommes les chiens, et nous chassons le loup. - -- Et qu'arrive-t-il quand le loup est pris? - -- Nous avons le droit de faire de lui ce que nous voulons, s'écria -Anitta, vous avez dix minutes pour vous cacher, et puis la chasse -commence. Vous pouvez employer toutes les ruses pour vous échapper; -mais vous ne devez pas sortir du jardin." - -Zésim s'inclina, et les jeunes filles regagnèrent la maison en -voltigeant comme une troupe de papillons. L'officier eut vite trouvé -une superbe cachette. Devant la serre était un grand tas de -paillassons empilés. Un de ces paillassons formait une espèce de -petite tente. Zésim s'y cacha, de manière pourtant à surveiller le -jardin. Ce n'était qu'un jeu; cependant, il se sentit saisi d'une -émotion particulière au moment où un rire éclatant lui annonça que les -dix minutes étaient écoulées, et que les jeunes filles sortaient de la -maison. Les robes claires et les jaquettes aux vives couleurs se -mirent à courir çà et là, derrière les espaliers et les haies, et, -quand il se vit cerné de tous côtés, le coeur commença à lui battre -bien fort. - -Là-bas, la personne élancée, habillée de velours violet avec de la -fourrure brune, qui se dirigeait vers le bassin, c'était certainement -Henryka; Kathinka, dont la casaque rouge foncé était bordée de -petit-gris argenté, se glissait comme un chat à travers les bosquets; -et ce qui brillait tout à fait au loin comme de la neige nouvellement -tombée, c'était l'hermine de la jaquette de velours vert portée par -Livia. Et Anitta? Elle s'était d'abord montrée à l'entrée de la grande -allée, puis elle avait disparu et on ne l'apercevait plus nulle part. - -Kathinka approcha, toujours doucement et avec précaution, regarda tout -autour d'elle, pais passa sans le découvrir. Zésim respira; un -meurtrier échappant à ceux qui le poursuivent, n'est pas plus soulagé -qu'il ne le fut au moment où la robe s'éloignait en flottant au milieu -des dahlias. Henryka s'arrêta quelque temps indécise auprès du bassin -et se dirigea ensuite vers le fourré du bois. Ces deux ennemies -n'étaient plus à craindre; mais la jaquette d'hermine s'approcha, -s'approcha encore, lentement, à son aise, et par cela même d'autant -plus menaçante. Une fois arrivée, Livia ne s'en alla pas tout de -suite; elle semblait bien décidée à faire une inspection -consciencieuse. Aussi Zésim se préparait-il à être découvert et, -cherchant une direction qui fût libre, calculait-il ses chances de -fuite. - -En attendant, la jeune fille avec son visage paisible et ses grands -yeux tranquilles commençait à fureter partout devant la serre. Elle -faisait son affaire sans se gêner; elle monta tout simplement sur les -paillassons. Elle parvint à celui qui abritait Zésim, sentit qu'il ne -cédait pas au pied comme les autres et essaya de le soulever. - -"Vous êtes là!" dit-elle, sans s'animer le moins du monde. - -Et quand Zésim bondit tout à coup hors de sa cachette et prit la fuite -en franchissant la haie la plus proche, elle le regarda en souriant -et ne songea pas à le poursuivre même de très loin. Cependant, -Henryka vint à sa rencontre sur la prairie, et, comme il se tournait -du côté du parc, Kathinka sortit à l'improviste du bosquet de -sapins. Alors commença une chasse acharnée et joyeuse. Zésim se -sauvait à travers les troncs rougeâtres des sapins et des pins, par -dessus les haies et les plates-bandes, au milieu des buissons et des -vertes clôtures; les jeunes filles le poursuivaient, les jupes -flottaient, les nattes voltigeaient. Elles l'avaient déjà poussé -dans un coin et le serraient de près, lorsque, comme un vrai loup, -il s'élança brusquement à travers les broussailles et les arbustes, -brisant les branches sur son passage, et se trouva de nouveau en -liberté. Elles se mirent à sa poursuite en poussant de grands cris, -mais elles le perdirent bientôt de vue dans le fourré; et il put se -croire sauvé. Il s'arrêta dans la partie la plus sauvage du parc, -reprit haleine, et, à la faveur d'un épais rideau de sapins, chercha -à gagner le sentier dont il apercevait le sable blanc. Mais au -moment où il s'avançait, deux bras souples l'entourèrent et une -jolie voix riante, dans toute la joie du triomphe, s'écria: "Pris!" - -Zésim regarda le ravissant visage d'enfant d'Anitta, qui était -maintenant si près de lui, avec ses tresses flottantes; ses lèvres -rouges, et ses bons yeux brillants. Il s'oublia lui-même, vaincu par -un charme plus fort que lui, pressa sur son coeur la douce et -frémissante créature, et posa ses lèvres de feu sur celles de la jeune -fille. Elle ne se défendit pas; elle était à lui; elle se laissait -aller de toute son âme à son premier rêve printanier d'amour, et elle -ne retira ses bras que lorsque l'hermine apparut derrière les sapins, -et que Livia se montra, écartant lentement les branches. - -"J'ai pris le loup!" lui cria Anitta. - -Henryka et Kathinka arrivaient en même temps. - -"Alors il t'appartient, s'écria la dernière, qu'en vas-tu faire? - -- Il me servira aujourd'hui toute la soirée. - -- Oh! ce n'est pas une punition, dit galamment Zésim. - -- Attendez un peu, je vais bientôt vous tourmenter, reprit Anitta; et -elle le regarda, comme si elle voulait lui sauter au cou. - -- Oui, mais le froid vient, et nous avons bien chaud, dit Livia. - -- Eh bien! nous allons jouer dans la chambre." - -Ils regagnaient tous ensemble la maison, quand vinrent à leur -rencontre deux jeunes messieurs, Sessawine et Bellarew. - -Ils appartenaient à des familles nobles, amies des Oginski. Le premier -était grand, blond, avait une véritable crinière de lion et portait -toute sa barbe. Le second avait un visage délicat, sans caractère, un -regard fatigué, une chevelure foncée, avec une raie, une barbe bien -soignée, taillée court et frisée. Il semblait avoir de la peine à -traîner son corps d'apparence pourtant vigoureuse. - -Les jeunes gens échangèrent leurs noms et quelques paroles de -politesse, puis tous entrèrent dans le grand salon où était le -piano. Un domestique tira les rideaux et apporta deux lampes qui -donnaient une lueur suffisante, mais pas trop éclatante. On causa un -peu, les jeunes gens firent la cour aux jeunes filles, les jeunes -filles coquetèrent, et enfin on décida de jouer à quelque chose. - -"Deviner au piano!" propose Henryka. - -Le projet fut agréé. Livia s'assit devant le clavier te se mit à -jouer. - -"Qui est-ce qui va dehors le premier? demanda-t-elle. - -- M. Jadewski, s'écria Anitta en souriant, je vous l'ordonne, est-ce -entendu? - -- J'obéis." - -Pendant que Zésim attendait dans la chambre à côté, les autres -délibéraient sur ce qu'on allait lui donner à faire. - -"Il devra prendre rune rose du bouquet qui est là-bas, dit Kathinka; -et la porter à Anitta. - -- Il devra ensuite se mettre à genoux devant moi, ajouta celle-ci. - -- Oui, dit Henryka, et puis te baiser la main. - -- Parfait! monsieur Jadewski, vous pouvez venir." - -Zésim rentra et regarda autour de lui. - -Livia jouait une douce mélodie, qui résonna plus fort quand il -approcha de la table, et qui éclata en un accord énergique quand il -prit la rose. Il promena de nouveau ses regards sur l'assistance et -s'approcha rapidement d'Anitta. Nouvel accord parfait, joyeux et -retentissant, quand il se mit à genoux devant elle et lui présenta la -rose. Il réfléchit ensuite de nouveau, mais pas trop longtemps, et -posa ses lèvres sur les doigts de la jeune fille. - -Livia joua une marche triomphale, et tous applaudirent. - -"Vous avez entendu? s'écria Anitta. - -- Oh! c'était facile à deviner, répondit Zésim; il suffit d'être -debout devant vous, mademoiselle, le genou fléchit de lui-même." - -Anitta rougit. C'était à Kathinka de deviner. Zésim profita de -l'occasion pour s'asseoir à côté d'Anitta. - -"Etes-vous fâchée contre moi?" demanda-t-il doucement. - -Elle secoua la tête. - -"Alors donnez-moi un signe, un gage de pardon." - -Anitta lui tendit la rose. - -Zésim se taisait; mais il respirait l'air qui la touchait; il voyait -la molle fourrure se soulever et s'abaisser avec les battements -précipités de sa poitrine, ses lèvres frémir doucement, sa main jouer -machinalement avec les tresses qui, de ses épaules, retombaient sur -son sein. Enfin, elle le regarda, une seule fois, mais ce regard lui -disait tout, plus qu'il n'eût osé espérer. - -Après le souper, on fit avancer les voitures, et les jeunes dames se -séparèrent en se donnant les plus tendres baisers. Les messieurs -partirent en même temps. Anitta tendit sa main à Zésim, et pressa -celle du jeune homme, doucement, bien doucement, mais ce fut comme un -torrent de félicité entre ces deux coeurs. - -Sessawine et Bellarew emmenèrent l'officier et le conduisirent dans un -café du voisinage, sous prétexte de boire n'importe quoi; en réalité, -leur idée était de bavarder sur les dames et de les critiquer, comme -c'est la mode. - -"A vrai dire, commença Bellarew, cette petite cérémonie était fort -ennuyeuse; il n'y a de vraie société que là où il y a des -femmes. C'est alors que l'esprit étincelle et jaillit de tous côtés, -et que l'amour décoche trait sur trait. - -- Alors Kathinka devrait vous plaire, répliqua Sessawine, elle a -incontestablement l'air d'une jeune femme. - -- Oui, mais elle est par trop... élancée. - -- A ce point de vue-là, Livia a des formes avantageuses. - -- Les blondines sont toujours plus sculpturales que les brunettes. - -- Sculpturales? Quel mot! Où cherchez-vous ces expressions-là?" - -Bellarew haussa les épaules. - -"A propos, messieurs, entendons-nous pour l'avenir afin qu'il n'y ait -pas de duel, s'écria Sessawine: à laquelle voulez-vous faire la cour, -monsieur Jadewski?" - -Zésim sourit. - -"Je vous laisse le choix. - -- Alors, Bellarew, c'est bien Livia dont vous faites la reine de votre -coeur? - -- A vrai dire, il n'y a qu'Henryka qui m'intéresse. - -- Quoi? Ce grand lis silencieux? - -- Il ne faut pas regarder au nombre des paroles, dit Bellarew, mais -elle a un attrait particulier, je dirais presque mélancolique. Avec -votre manière de voir, on pourrait trouver qu'elle penche vers le -romanesque. Je crois qu'elle sera un jour ou l'autre très -malheureuse, et c'est intéressant. - -- Henryka, soit! s'écria Sessawine; moi, je me décide pour Livia, -quoique dans le fond ce soit une tout autre dame que j'aimerais pour -reine et maîtresse. - -- Anitta? - -- Non, une dame que j'ai découverte récemment. Elle demeure ici, dans -une maison tout à fait retirée, avec une vieille tante." - -Zésim prêta l'oreille. - -"Est-ce que la connais? demanda Bellarew. - -- Non, c'est une demoiselle Maloutine, répondit Sessawine, je -donnerais beaucoup pour lui être présenté. - -- Vraiment? demanda Zésim en souriant. - -- Vous la connaissez? - -- Sans doute, nous avons grandi ensemble. - -- Et..., je vous demande pardon..., cette demoiselle est peut-être déjà -fiancée? - -- Non, - -- Mais vous, vous lui faites la cour? - -- Pas du tout, dit Zésim, et même je ne demande pas mieux que de vous -présenter à elle. - -- En vérité? Oh! je vous remercie, monsieur Jadewski. Vous me rendez -extraordinairement heureux. - -- Qui sait? Dragomira - c'est le nom de Mlle Maloutine - est une -espèce de sphinx, et les femmes qui nous proposent des énigmes sont -toujours dangereuses. - -- Moi, j'aime le danger." - -Il y eut un moment de silence, puis Bellarew dit avec un bâillement: - -"Anitta s'est développée d'une façon surprenante, n'est-ce pas? - -- Oui, surprenante, dit Sessawine en approuvant, mais aucune de ces -jeunes dames n'est à comparer avec Mlle Maloutine, pas plus que les -beautés mignonnes des peintres de genre hollandais avec une déesse -du Titien." - - -XI - -ANGE OU DEMON? - -Quand les diables veulent faire commettre les pires péchés, ils -attirent d'abord par des apparences innocentes. SHAKESPEARE - - -Dragomira s'était trouvée bien seule dans les derniers temps. Elle -n'avait fait aucun pas vers son but, et l'inactivité à laquelle elle -était provisoirement condamnée lui rendait d'autant plus sensible le -manque de connaissances et de relations. Un soir elle était assise -dans son petit salon, auprès de la cheminée, se chauffait les pieds et -songeait. - -De pensée en pensée, elle était arrivée à une espèce d'émotion assez -agréable, lorsqu'elle entendit sonner. On ouvrit la porte de la -rue. Peut-être était-ce la juive qui venait; on avait besoin de son -bras. - -Cirilla se glissa dans chambre, et l'avertit qu'il y avait là un -monsieur qui désirait parler à Dragomira. - -"Qui est-ce? - -- Je ne le connais pas, répondit la vieille, pourtant c'est un des -nôtres. Il m'a donné le signe; c'est le prêtre qui l'envoie. - -- Introduis-le donc." - -Quelques instants plus tard entrait un homme fait pour imposer à toute -femme, sauf à celle qui était là. Lui et Dragomira restèrent quelque -temps debout et muets l'un devant l'autre, les yeux dans les yeux, se -considérant réciproquement avec une sorte de curiosité et -d'admiration. La belle jeune fille reprit sa première place et indiqua -à l'étranger une chaise qu'il ne prit pas. Il se contenta d'appuyer -une main sur le dossier, et remit une lettre à Dragomira. Cette lettre -venait de l'apôtre et contenait ce qui suit: - -"Je t'envoie Karow, qui nous a déjà rendu de grands services; il se -mettra à ta disposition. Tu peux te confier à lui sans réserve." - -Dragomira parcourut de nouveau du regard le jeune homme qui se tenait -debout devant elle avec la modestie de la force et du courage. De -moyenne grandeur, taillé en athlète, dans la fleur de la beauté et de -la santé, il avait de hautes bottes, un pantalon collant et une courte -tunique de velours qui le faisaient paraître encore plus à son -avantage. Son visage, bien dessiné, était légèrement bruni; son nez, -fin, était un peu retroussé; il avait la bouche bien accentuée, les -cheveux foncés, et des yeux bleus dont le regard vous pénétrait avec -une sorte de puissance diabolique. Une autre aurait frissonné sous le -calme rayon de ces yeux ou se serait sentie subjuguée pour -toujours. Dragomira se dit: "Enfin! voilà donc un homme, un associé, -comme il m'en faut un." - -"Vous demeurerez maintenant à Kiew? dit-elle. - -- Oui, mademoiselle, et je vous prie de me donner vos ordres pour quoi -que ce soit. - -- Je vous remercie. Et... vous êtes...? - -- Je suis dompteur, attaché à la ménagerie Grokoff, qui est arrivée -hier dans cette ville. - -- Ah! ça se trouve bien? Et quels animaux avez-vous dressés? - -- Je crois que je les dompterais tous. J'ai ici pour le moment un -lion, deux lionnes, une tigresse, un léopard, deux panthères et un -ours. - -- Puis-je les voir une fois? - -- Certainement. - -- Mais il faudrait que ce fût dans un moment où il n'y a personne. - -- Le soir, alors, quand la représentation est finie et la ménagerie -fermée. - -- Je vous préviendrai par écrit." - -Karow s'inclina silencieusement. - -Un hasard singulier voulut que, le soir même où Dragomira avait -annoncé sa visite à la ménagerie, Sessawine vint la voir. Il avait -dans l'intervalle fait la connaissance de la jeune fille. Elle lui -tendit la main et le pria de l'excuser pour quelques instants. - -"J'ai deux mots à écrire au compteur Karow, dit-elle, il m'attend ce -soir à la ménagerie. - -- Puis-je vous demander pourquoi? - -- Pour me faire voir ses bêtes. - -- C'est très intéressant, dit Sessawine, je vous prie de ne pas vous -gêner du tout pour moi. Je serais au contraire très heureux de -pouvoir vous accompagner. - -- Bien, alors prenons le thé ensemble; nous irons ensuite voir les -bêtes." - -Cirilla vint pour tenir compagnie aux jeunes gens. Elle jouait son -rôle de vieille tante vénérable avec beaucoup d'habileté, et avait -tout à fait bon air dans sa robe de soie et sa jaquette de -fourrure. Barichar prépara la table et apporta le samovar. Pendant que -Dragomira faisait le thé, Sessawine lui donnait des détails sur la -société de Kiew et exprimait ses vifs regrets que Dragomira n'en fît -pas partie. - -"Je n'ai pas le sens du monde comme les autres jeunes filles de notre -temps, dit-elle, et je me fais une idée très sérieuse de la vie. - -- M. Jadewski m'a parlé de cela; il vous appelait une philosophe." - -Dragomira sourit. - -"C'est ce que je suis le moins; je suis plutôt une personne d'un coeur -pieux et je cherche à vivre conformément aux commandements de Dieu. Je -considère cette existence comme un temps d'expiation. - -- Pouvez-vous, créée comme vous l'êtes pour le triomphe et la joie, -pouvez-vous nourrir d'aussi sombres pensées? - -- Tout homme voit le monde avec ses yeux; probablement, les miens sont -faits de manière à voir partout la désolation. - -- Voilà pourquoi vous devriez sortir de chez vous, vous distraire. - -- Je ne dis pas non, répondit Dragomira, mais qui me présentera? Ma -tante est toujours souffrante et, depuis bien des années déjà, vit -tout à fait retirée. - -- Vous n'avez qu'à apparaître et l'on vous accueillera à bras -ouverts. En attendant, si vous voulez bien me le permettre, je -parlerai de vous à Mme Oginska; elle se hâtera de vous conquérir -pour son cercle. - -- Ce serait un honneur pour moi d'être reçue chez elle. - -- Nous ferons tout pour vous rendre votre séjour à Kiew aussi agréable -que possible, dit Sessawine; vous devriez aussi faire la -connaissance de Soltyk; c'est un homme dangereux, mais intéressant. - -- J'ai entendu beaucoup parler de lui. - -- On vous en a dit beaucoup de mal? - -- Oui, beaucoup de mal. - -- Et pourtant, vous précisément, ce me semble, vous sympathiseriez -avec Soltyk. Si différents que vous soyez tous les deux, vous avez -un trait commun de caractère, l'orgueil et le mépris du monde. - -- Je ne suis pas orgueilleuse. - -- Pourtant... - -- Oh! vous ne vous doutez pas combien je puis être humble. - -- Devant Dieu, peut-être. - -- Devant les hommes aussi, quand ils vivent et agissent selon l'esprit -de Dieu. - -- Vous croyez donc sérieusement que l'on peut forcer la destinée par -le sacrifice, le renoncement, les bonnes oeuvres? - -- Non, je ne le crois pas; on peut seulement obtenir la grâce de Dieu -et la vie éternelle. Tant que dure notre pèlerinage sur cette terre, -nous devons accomplir la destinée pour laquelle nous sommes faits. - -- Vous êtes fataliste. - -- Oui et non. Je ne crois pas que rien arrive sans la volonté de Dieu. - -- Alors le sang qui coule à torrents n'est versé que parce que c'est -la volonté de Dieu. - -- Oui. - -- Vous ne pouvez penser cela sérieusement. - -- Je veux vous le prouver et entrer aujourd'hui même au milieu des -animaux féroces, quoique je ne sache pas comment on les dompte. Je -suis sûre qu'ils ne me déchireront que si ma destinée est d'être -déchirée. - -- Ce serait défier Dieu." - -Cette fois Dragomira ne répondit pas, et la conversation prit un autre -tour. Quand il fut temps de partir, Sessawine s'empressa d'envelopper -Dragomira dans son vêtement de fourrure. Il lui prit ensuite le bras -pour la conduire, à travers les rues éclairées et animées, sur le -champ de foire. C'est là que se trouvait la célèbre ménagerie dans une -vaste construction en bois. La représentation était finie. Il ne -restait plus que quelques rares flâneurs et gamins arrêtés devant -l'entrée, admirant les tableaux suspendis comme enseignes. Un nègre -habillé de rouge conduisit Dragomira et Sessawine dans l'intérieur, et -Karow vint avec empressement à leur rencontre pour leur donner, avec -beaucoup d'amabilité, toutes les explications nécessaires. Quand on -eut vu tous les animaux, Dragomira revint à la cage des lions. - -"Les fières, les magnifiques bêtes! dit-elle. Avec quoi vous -protégez-vous contre leur férocité, monsieur Karow? Avec quoi les -maîtrisez-vous? - -- Avec le regard et la voix, répondit Karow; si vous le désirez, je -vais vous donner une petite représentation de mon savoir faire. - -- Non, je vous remercie, répondit Dragomira d'une voix calme, pendant -qu'elle dévorait des yeux les superbes animaux, mais permettez-moi -d'entrer dans la cage. - -- Quelle idée! dit Karow, vous ne savez pas manier les bêtes, et, à -coup sûr, vous seriez mise en pièces. - -- Je voudrais pourtant essayer. - -- Mais vous plaisantez, mademoiselle, dit Sessawine. - -- Non, c'est tout ce qu'il y a de plus sérieux. - -- Je vous en conjure... continua Sessawine, ce serait affreux si, bien -malgré moi, j'étais l'occasion de... - -- Je voudrais voir, interrompit Dragomira, si Dieu ne m'a pas -réellement réservée pour quelque grande tâche, ou si je ne suis plus -qu'une feuille inutile de l'arbre de la vie. - -- On ne doit pas faire des essais de cette sorte, dit Karow, en -regardant fixement Dragomira, ce ne serait pas du courage, mais de -la démence. - -- Moi, je dirais que c'est de la confiance en Dieu, répliqua -Dragomira. - -- Si Dieu veut vous faire mourir, il n'a pas besoin de ces lions. - -- Peut-être, murmura Dragomira. Une force mystérieuse me pousse à -entrer dans cette cage. Qu'est-ce? Ou ma destinée est de finir -maintenant, ou Dieu me donnera un signe, et accomplira un miracle en -moi. Laissez-moi entrer, Karow. - -- Non, je ne le peux pas. - -- Vous ne le pouvez pas? même si je le veux, même si je l'ordonne? - -- Voulez-vous donc absolument mourir? dit Karow d'une voix basse et -oppressée. - -- Je vous ordonne de m'ouvrir la cage. - -- Soit, donc! venez, nous allons entrer ensemble. - -- Non, dit Dragomira, moi seule." - -Karow la regarda. Un rude combat se livrait dans son âme. - -"Pour l'amour de Dieu, dit Sessawine en la suppliant, n'allez pas plus -loin! Quelle bizarre fantaisie! Vous nous torturez le coeur. Venez, -quittons ce lieu. - -- Je veux entrer dans la cage, répéta encore une fois Dragomira, -comprenez-vous bien? toute seule. Donnez-moi votre cravache, et puis -ouvrez! - -- Non, non, vous ne devez pas ouvrir, monsieur Karow!" s'écria -Sessawine; mais ses paroles n'eurent aucun effet. - -En cet instant, Karow était complètement sous l'influence de -Dragomira. Elle l'immobilisait et le dirigeait, avec son regard, comme -bon lui semblait. Elle tendit la main et il lui donna la -cravache. Elle posa le pied sur l'escalier menant à la galerie de bois -qui régnait derrière les cages, et il lui présenta la main et la -conduisit; elle lui fit signe d'ouvrir la porte de la cage, et il -l'ouvrit. Mais, à peine était-elle entrée, que, se plaçant derrière -elle, il tira un revolver de chaque poche de sa tunique de velours, -et, son regard dominateur fixé sur les bêtes, il resta là, prêt à -faire feu au moindre danger. - -Sessawine, muet et pâle, semblait cloué devant la cage par la -contemplation de cette belle jeune fille, audacieuse jusqu'à la -folie. Elle s'était avancée, fière et calme, au milieu des bêtes -assoupies. - -"Debout! cria-t-elle, en poussant le lion avec son pied. En avant! -Déchirez-moi en morceaux!" - -Alors elle se mit à fouailler de sa cravache les trois animaux, le -lion et les lionnes. La cravache sifflait en fendant l'air. Les bêtes -reculèrent d'abord et grondèrent, en montrant les dents; puis le lion -se mit à battre le sol de sa queue et se prépara à bondir. - -"Allons! viens donc!" s'écria Dragomira. - -Karow était prêt à agir; mais, au moment où le lion s'élançait sur -Dragomira, elle se plaça entre la bête et l'homme, si bien qu'il ne -pouvait plus faire feu. Cependant, elle avait jeté au loin la cravache -et se tenait debout, les bras étendus, comme une martyre chrétienne -dans l'arène. - -"Je suis dans la main de Dieu!" s'écria-t-elle. - -Le lion s'arrêta soudain devant elle, leva la tête, la regarda -longtemps et se coucha ensuite paisiblement à ses pieds. - -Karow ouvrit alors en toute hâte et tire Dragomira hors de la -cage. Elle lui sourit. - -"Je vous admire, dit le dompteur. - -- C'était effrayant, mais beau, dit Sessawine; cependant, ne tenez pas -le ciel une seconde fois. - -- Je voulais avoir un signe, dit Dragomira tranquillement, maintenant -je suis satisfaite; je sais que Dieu a encore besoin de moi. Quand -mon heure sonnera, il m'appellera à lui; pas plus tôt." - -Elle tendit la main à Karow. - -"Je vous remercie; ne soyez pas fâché contre moi. - -- Ah! cela a été l'heure la plus affreuse de ma vie, répondit-il, je -ne l'oublierai jamais. - -- Eh bien, demanda Dragomira en prenant le bras de Sessawine, -croyez-vous maintenant que rien n'arrive sans avoir été décidé -auparavant? - -- Si vous aviez seulement l'intention de faire un prosélyte, -répondit-il, vous avez entièrement réussi." - - -XII - -FLECHE D'AMOUR - -Le monde entier ne vaut point vos appas. VOLTAIRE (la Pucelle). - - -Zésim revenait du champ de manoeuvre, un peu fatigué et mécontent, et -passait avec l'indifférence d'un aveugle le long des brillants -magasins, des élégantes, dont les robes l'effleuraient. Tout à coup, -une voix claire et charmante retentit de l'autre côté de la rue; le -jeune officier s'arrêta, et Anitta, suivie de sa vieille femme de -chambre, vint à lui d'un pas rapide et joyeux. - -"Que je suis heureuse de vous rencontrer! dit-elle, en lui tendant sa -petite main, nous allons aujourd'hui à l'Opéra; vous y viendrez aussi, -n'est-ce pas? - -- Pour sûr, du moment que je sais que vous y serez. - -- Et vous viendrez nous voir dans notre loge? - -- Puisque vous le permettez. - -- Oh! certainement." - -Zésim fit mine de prendre congé de la jeune fille. - -"Avez-vous du service? demanda Anitta. Pourquoi partez-vous si vite? -Accompagnez-moi au moins jusqu'à la promenade. - -- Avec plaisir." - -Ils marchaient l'un à côté de l'autre et causaient sans souci et -familièrement. Au milieu de la promenade, là où les bosquets touffus -faisaient une espèce d'abri contre les regards curieux, Anita -s'arrêta. - -"Maintenant, vous pouvez vous en aller, mais n'oubliez pas de vous -trouver, à sept heures auprès de l'escalier; j'ai une si jolie -toilette!" - -- Zésim lui prit la main, repoussa un peu son manteau, et lui baisa le -bras entre le gant et la manche. - -"M'aimez-vous? demanda tout bas Anitta. - -- De tout mon coeur. - -- Moi aussi, je vous aime bien." - -Elle le regarda d'un regard enchanteur, lui dit adieu d'un charmant -petit signe de tête et partit. Zésim la suivit des yeux et soupira; ce -n'était pas la tristesse, mais l'émotion du bonheur qui le faisait -soupirer. - -Le soir, Zésim se tenait, le coeur palpitant dans le vestibule du -théâtre, au bas de l'escalier recouvert de tapis. Les élégants -chevaliers et les dames en riche toilette défilaient devant lui. Mais -aucune de ces beautés n'obtenait de lui plus qu'un coup d'oeil fugitif -et indifférent. Cependant, en passant devant le bel officier, l'une -redressait fièrement les épaules et la tête, l'autre riait d'un rire -forcé, une troisième lui lançait des regards provocants; toutes le -remarquaient et cherchaient à en être remarquées. - -Enfin arriva celle qu'il attendait. Elle était avec sa mère. Sa -toilette était, en effet, très jolie: elle avait une robe de satin -rose, à traîne courte, un manteau de théâtre de soie blanche brochée, -garni de renard blanc, une rose blanche au corsage, une autre dans les -cheveux. Il ne pouvait y avoir rien de plus ravissant que ce contraste -de l'hiver et du printemps. Anitta sourit et fit un signe de tête à -Zésim en passant devant lui de son pas léger. - -Cependant le comte Soltyk était assis dans sa loge, déjà énervé et -ennuyé. Il avait envoyé des fleurs à la prima donna, mais dans le fond -elle lui était aussi indifférente que les dames appuyées au balcon de -velours, qui braquaient leurs lorgnettes sur lui. Mme Oginska et sa -fille entrèrent dans le loge qui était en face de celle du comte. Le -regard de Soltyk effleura la mère; il la reconnut; et comme pour le -moment il n'avait rien de mieux à faire, il regarda fixement la fille. - -Anitta resta debout un instant conter le balcon, sans plus se douter -de l'attention du comte que si elle avait été une marchandise vivante -dans un marché d'esclaves. Le comte s'était soudain animé; ses joues -se colorèrent, ses lèvres frémirent. Ses yeux ardents dévoraient cette -charmante créature, à la grâce presque enfantine, et s'arrêtèrent -longtemps sur ce visage si pur et si délicieux. On joua l'ouverture, -le choeur chanta et la prima donna fit son entrée. C'est en vain -qu'elle essaya, elle si capricieuse et si hautaine d'ordinaire, -d'attirer l'attention du comte; il n'avait d'yeux que pour la loge -d'en face. Des sensations qu'il n'avait jamais connues jusqu'alors -envahissaient son coeur malgré lui, son sang bouillonnait, et son -imagination commençait à travailler violemment. Il était habitué à -obtenir immédiatement tout ce qui lui plaisait. Cette fois, les -circonstances faisaient que l'objet de ses désirs était séparé de lui -par un mur infranchissable; c'était un attrait de plus. Et ce qui -l'excitait presque encore davantage, c'est que la jeune fille n'avait -pas même l'air de se douter de sa présence. Lui! le comte Soltyk, le -possesseur de tant de millions, le magnat, le conquérant, l'Adonis, il -n'était certes pas facile de ne pas le remarquer; et cependant, voilà -que cette chose incroyable, impossible, se faisait. - -Soltyk, en proie à une vive agitation, perdit tout empire sur lui-même -lorsque après le second acte Zésim apparut dans la loge des Oginski, -prit place derrière Anitta, et que celle-ci, tournant le dos à la -scène et au comte, engagea une conversation vive et familière avec le -jeune officier. Soltyk descendit dans les coulisses, déclara à la -prima donna qu'il trouvait sa toilette abominable, puis il alla au -buffet, avala d'un seul trait un verre de punch brûlant et demanda sa -voiture. - -Le jésuite était dans son cabinet de travail tout rempli de -livres. Plongé dans un in-folio; il consultait différents Pères de -l'Eglise à propos d'une grave question, lorsque la porte s'ouvrit -brusquement. Le comte Soltyk entra, jeta sur un meuble son vêtement de -fourrure, et, sans dire un mot, se mit à aller et venir à grands pas -dans l'étroit espace qui restait au milieu de la pièce. - -"Est-ce que l'opéra est déjà fini? demanda le P. Glinski étonné. - -- Non. - -- Qu'est-ce qu'il y a donc? vous avez l'air agité." - -Le comte attendit longtemps sans répondre et continua sa -promenade. Enfin il s'arrêta devant le jésuite, et le regardant bien -en face: - -"Je l'ai vue, murmura-t-il. - -- Qui? - -- Anitta. - -- Ah!... Et c'st ce qui vous déterminé à quitter le théâtre? - -- Oui, répondit le comte, j'ai horreur, comme vous savez, de toutes -les sensations vagues, de tous les états équivoques. Et maintenant -je ne peux pas m'empêcher de me demander en vain à moi-même ce qui -m'est arrivé, ce qui m'émeut et ce que je veux. - -- C'est pourtant bien simple. - -- Qu'en pensez-vous? - -- Vous êtes amoureux. - -- Moi?..." - -Soltyk le regarda fixement. - -"Vous pourriez bien avoir raison. Comme je n'ai jamais encore été -amoureux, je ne peux pas en juger. Mais c'est bien possible. Je suis -agacé, mécontent, inquiet; je me fais l'effet d'un enfant maussade. - -- Dieu soit loué! vous êtes amoureux. - -- Je commence moi-même à le croire, parce que, sans motif aucun, je me -sens une haine ardente contre le jeune officier qui était assis à -côté d'elle, et avec qui elle causait d'une si aimable façon. - -- Jadewski? Ah! quant à celui-là, vous n'avez pas besoin de vous en -inquiéter; il ne tire pas à conséquence. - -- Je ne m'en inquiète pas non plus, répondit Soltyk; s'il me gêne, je -m'en débarrasse tout bonnement en lui brûlant la cervelle, et son -compte est réglé. Mais, elle, la jeune fille, Anitta? si elle -l'aime? - -- Il n'y a pas encore bien longtemps qu'elle aimait ses poupées; en ce -moment, elle aime ses amies. Ce coeur est jusqu'à nouvel ordre une -feuille blanche et sans tache. Heureux celui qui y écrira le -premier! - -- Je veux faire sa connaissance, dit brusquement Soltyk. - -- Cela ne vous sera pas difficile, cher comte, on vous recevra à bras -ouverts. - -- Mais c'est que depuis longtemps j'ai singulièrement négligé les -Oginski. - -- Vous n'en serez que mieux accueilli. - -- Advienne que pourra, s'écria Soltyk, il faut que je fasse la -conquête d'Anitta. A quoi me servent mon nom, mon rang, ma richesse -sans cet ange? C'est la première fois que je peux penser à donner ma -main à une jeune fille sans avoir envie de rire de moi-même. - -- Si vous amenez cette charmante créature comme reine et maîtresse -dans votre maison, tout le monde vous enviera," dit le jésuite. - -Soltyk s'assit sur une chaise et respira profondément. - -"Que pourrais-je bien faire maintenant? Je suis incapable de dormir. - -- Prenez un peu d'eau gazeuse." - -Soltyk se mit à rire, puis sonna et ordonna de seller son cheval -arabe. Quelques minutes plus tard, il s'élançait à travers la nuit -claire et froide. Cependant le jésuite restait assis devant ses Pères -de l'Eglise et souriait comme un homme heureux, en prenant avec -délices une prise de son excellent tabac d'Espagne. - -Le lendemain, dans la matinée, il vint en cachette chez M. Oginski, -et, fort content de lui-même, il annonça la visite de Soltyk. Anitta -ne fut pas peu surprise lorsque sa mère, après le dîner, fit une -inspection méticuleuse de sa toilette, et la baisa ensuite au front -avec une expression d'orgueil. - -Quand l'équipage du comte arriva devant la porte, la chère jeune fille -était dans le jardin avec Livia et ne se doutait de rien. Soltyk vint -accompagné du jésuite. Après qu'on eut échangé quelques mots de -politesse, il demanda où était Anitta. - -"Elle joue sur la prairie avec une amie, dit Mme Oginska, c'est encore -une enfant, monsieur le comte. - -- Nous pourrions bien faire une petite promenade, proposa le -P. Glinski. - -- Certainement." - -Le comte aida Mme Oginska à mettre sa mantille et lui offrit le bras -pour descendre l'escalier. - -"Ne vous attendez pas à des merveilles, lui chuchota-t-elle, on sait -combien vous êtes difficile. - -- J'ai vu mademoiselle votre fille au théâtre, répondit Soltyk, et -j'ai été ravi de voir à la fois tant de beauté, de noblesse et de -pureté. - -- Vous êtes trop indulgent." - -Le P. Glinski marchait en avant, et quand les jeunes filles -l'aperçurent, elles accoururent à sa rencontre. - -"Vous allez jouer au loup avec nous! dit Anitta. - -- Une autre fois, mon enfant, répondit le père, aujourd'hui le comte -Soltyk est venu; il désire vous être présenté." - -Déjà Mme Oginska et le comte approchaient. - -"Voici ma fille, dit-elle avec des yeux rayonnants; le comte Soltyk -désire faire ta connaissance... mais quel air tu as, avec les cheveux -ébouriffés et les joues rouges comme celles d'une paysanne!" - -Anitta se tenait debout, la tête baissée, devant Soltyk; elle -respirait avec une certaine gêne sous la fourrure de sa kazabaïka, et -ses mains serraient fortement le cerceau avec lequel elle venait de -jouer. - -"Je suis bien heureux de faire votre connaissance," dit le comte. - -Anitta jeta un regard craintif du côté de sa mère. Celle-ci avait pris -la bras de Glinski et proposait au comte de faire la visite du -jardin. Soltyk était tout disposé et il suivit avec les deux jeunes -filles la maîtresse de maison qui avait pris les devants. - -"On ne vous a pas encore vue jusqu'à présent, mademoiselle, dit Soltyk -reprenant la parole; vous semblez fuir nos réunions. - -- J'étais hier au théâtre, pour la première fois, répondit Anitta, -c'était très joli, n'est-ce pas? J'irai probablement aussi à un bal. - -- Ce serait uns injustice de la part de vos parents que de vous -dérober à nous, continua Soltyk. - -- Anitta est encore si jeune! dit la mère en se mêlant à la -conversation, elle a bien le temps de faire connaissance avec le -grand monde. Mais j'espère que maintenant vos visites seront moins -rares, monsieur le comte. - -- Certainement. J'apprécie à sa valeur tout l'honneur de votre aimable -permission. - -- Ce que vous pouvez faire de mieux, dit le jésuite en s'adressant à -Anitta, c'est de proclamer mon cher comte votre Maître de -plaisir. Personne n'approche de lui pour arranger des fêtes. - -- Vraiment? - -- Je me mets entièrement à votre disposition, mademoiselle." - -Après avoir parcouru le jardin, ils regagnèrent tous ensemble la -maison. M. Oginski était encore absent, en vertu d'une combinaison de -sa femme, pour que le comte ne fût pas forcé de causer avec lui. Mme -Oginska proposa une partie de dominos au jésuite, et pria Livia de se -mettre au piano. Soltyk resta ainsi seul avec Anitta dans un coin à -moitié sombre. Il fit des efforts inutiles pour l'amener à parler; à -côté de lui elle se sentait gênée et intimidée, et ne fut vraiment à -son aise qu'au moment où il partit. - -"Elle est merveilleusement jolie, dit Soltyk, lorsqu'il se retrouva -dans la voiture à côté du jésuite, mais elle est encore -remarquablement timide, pour ne pas dire peureuse. - -Elle a entendu trop parler de vous, mais cela ne peut que vous être -utile; les hommes que les femmes aiment le plus facilement sont ceux -dont on leur dit de se méfier." - -"Eh bien! que dis-tu de Soltyk? demanda Mme Oginska à sa fille quand -elles se trouvèrent seules. - -- C'est un bel homme." - -Mme Oginska la menaça du doigt en souriant. - -"Non, maman, non, reprit Anitta, cela n'empêche pas que je ne pourrais -jamais l'aimer; il a quelque chose qui me fait peur. - -- Cela se passera, mon enfant. - -- Jamais, maman, jamais!" - - -XIII - -L'INFIRMIERE - -C'est de l'enfer que me vient cette pensée. SILVIO PELLIGO. - - -Dragomira venait de s'éveiller, lorsque Sergitsch arriva avec un -message important. - -"Il faut partir sur-le-champ, noble demoiselle, dit-il, c'est une -affaire des plus sérieuses; l'apôtre ne veut la confier qu'à vous, -parce qu'il vous sait prudente et résolue. Vous vous rendrez -aujourd'hui à Mischkoff, en qualité d'infirmière de notre confrérie, -auprès de Mme Samaky. C'est une veuve d'un certain âge, qui vit -seule. Elle a une fièvre typhoïde. Avez-vous peur de la contagion? - -- Non, je ne crains rien. Je sais maintenant que le ciel a besoin de -moi, et je suis partout dans la main de Dieu. - -- Alors, venez. - -- Laissez-moi seulement deux minutes pour m'habiller." - -Sergitsch sortit de la chambre, et, en quelques instants, Dragomira -fut prête à partir. Après avoir donné différentes instructions à -Cirilla, elle quitta la maison avec Sergitsch et se rendit chez lui -pour prendre la robe et le mouchoir de tête d'une infirmière. Elle -était étrangement belle dans ce costume de religieuse; son visage -surtout, ordinairement austère, avait la douce expression d'une figure -de madone. Quand Sergitsch l'eut enveloppée dans une grande fourrure -de renard qu'il tenait toute prête, il lui remit une lettre cachetée -qu'elle ne devait pas ouvrir avant d'être à destination, et la fit -monter dans une voiture qui attendait et que conduisait le paysan -Doliwa, un de ses affidés. Puis Dragomira quitta Kiew. La route, -boueuse et sans fin, traversait un pays désert où il n'y avait rien à -voir que des bandes de corneilles et des saules rabougris. - -Dragomira arriva à midi, se chauffa un peu, ouvrir la lettre de -l'apôtre, la lut deux fois avec la plus grande attention et la mit -ensuite dans le poêle. Quand elle fut bien sûre qu'il n'en restait pas -trace, elle entra tout doucement dans la chambre de la malade. - -C'était une grande salle, où l'on ne voyait pas très clair, à cause -des rideaux de couleur sombre qui étaient fermés. Il y régnait une -odeur lourde et engourdissante. - -Dragomira commença par tirer les rideaux et ouvrir la fenêtre. - -"Le médecin l'a bien dit, murmura la vieille femme qui était auprès du -lit, mais nous n'avons pas osé." - -La malade ouvrit les yeux, s'appuya sur le bras gauche et regarda -Dragomira avec étonnement. C'était une femme d'environ quarante ans, -maigre, aux joues creuses; sa chevelure embrouillée avait des reflets -rouges, et ses grands yeux gris hallucinés semblaient percer la jeune -fille qui se tenait tranquillement devant elle. - -"Qui êtes-vous? demanda-t-elle. - -- L'infirmière de Kiew. - -- C'est bon. J'en suis bien aise. Et comment vous nommez-vous? - -- Soeur Warwara. - -- Ah! ce feu!... - -- C'est la fièvre, dit Dragomira, mais vous allez vous trouver plus à -votre aise, maintenant que j'ai ouvert la fenêtre. - -- Je vous remercie; la lumière fait du bien; j'étais comme dans un -tombeau. On ne m'enterrera pourtant pas vivante? J'ai le temps de -mourir. Faut-il donc que je meure? - -- J'espère qu'avec l'aide de Dieu nous triompherons de la maladie, -répondit Dragomira. - -- Oui, vous, c'est Dieu qui vous a envoyée, murmura Mme Samaky; vous -avez l'air de son ange." - -Elle saisit la main de Dragomira et la baisa, puis elle retomba sur -ses oreillers et tourna son visage du côté de la muraille. - -Dragomira renvoya la vieille et s'installa auprès du lit. Elle n'avait -pour le moment qu'une seule chose devant les yeux, faire son devoir; -et elle ne se refusait à aucune besogne, les soins les plus infimes ne -lui répugnaient pas; chaque jour, vers le soir, le médecin venait, et -tout ce qu'il prescrivait, Dragomira l'exécutait avec conscience et -zèle. Elle ne s'écartait ni jour ni nuit du lit de la malade; elle ne -s'absentait même pas un moment pour prendre sa nourriture; elle -restait là, toujours calme, patiente et de bonne humeur.* - -C'était la troisième nuit. Mme Samaky, qui depuis bien des heures -était en proie au délire de la fièvre, revint tout à coup à elle, -regarda autour d'elle avec de grands yeux étonnés, et saisit la main -de Dragomira. - -"Cela va mal pour moi, murmura-t-elle, dites-moi la vérité. - -- Jusqu'à présent le médecin est satisfait de la marche de la maladie. - -- Oui... mais il serait peut-être bon tout de même de faire venir un -prêtre. - -- Si vous le désirez. - -- Je n'ai pas non plus fait encore de testament. L'homme doit toujours -être prêt, il ne sait pas quand Dieu l'appellera. - -- Si vous le voulez, je suis à votre disposition pour écrire ce que -vous me dicterez. - -- Nous avons encore le temps, ne croyez-vous pas? - -- Certainement. - -- Je voudrais bien ne pas mourir." - -Dragomira sourit. - -"Pourquoi souriez-vous? - -- Parce que je ne comprends pas comment on peut craindre la mort. Je -comprends aussi peu l'amour de la vie qui possède la plupart des -hommes. Je donnerais volontiers la mienne pour la vôtre. - -- Parce que vous êtes un ange. - -- Non, mais parce que j'estime bien plus l'éternité que les quelques -jours de la vie d'ici-bas. Tout pas que nous faisons sur cette terre -peut nous conduire à notre perte, car partout sont tendus les lacets -invisibles du péché. - -- C'est vrai; ce n'est que trop vrai. - -- Seule la pénitence peut nous obtenir le pardon; seule la mort peut -nous apporter l'expiation. - -- Pourtant vous... Comment, si jeune!... si belle!... vous désirez -mourir? - -- Oui, j'aspire à la mort, répondit Dragomira, mais non pas à une mort -survenue par hasard; j'aimerais à sacrifier volontairement ma vie, -comme les saints martyrs. - -- Vous croyez que nous pouvons ainsi sauver notre âme? - -- La victime qui tombe avec joie devant l'autel apaise le juge -éternel. - -- Vous pouvez bien avoir raison." - -Le jour commençait à poindre; Mme Samaky, après avoir sommeillé -quelque temps, s'éveilla, prit sa potion et regarda Dragomira d'un oeil -scrutateur. "Je veux un prêtre, murmura-t-elle. - -- Tout de suite? - -- Tout de suite." - -Dragomira envoya chercher un prêtre. - -La malade se confessa et reçut la communion. - -Quand le prêtre l'eut quittée, elle se trouva bien et causa gaîment -avec Dragomira. - -"Conseillez-moi, dit-elle enfin, qui dois-je faire mon héritier? je -n'ai plus que des parents éloignés qui se sont assez mal conduits -envers moi. Ne vaudrait-il pas mieux laisser mon bien à n'importe -quelle institution pieuse? - -- Sans aucun doute, répondit Dragomira, c'est Dieu qui vous a inspiré -cette pensée. Faites un testament en faveur de notre confrérie: elle -donne à manger à ceux qui ont faim, elle habille ceux qui sont nus, -elle soigne ceux qui sont malades. Ce sont des milliers de bienfaits -dont votre générosité sera la source jusque dans l'avenir le plus -reculé. - -- Oui, c'est ma volonté; prenez du papier et de l'encre." - -Dragomira fit ce que la malade demandait, et celle-ci se mit à -dicter. Quand le testament fut terminé et que Dragomira l'eut relu, -Mme Samaky le signa. "Mettez-le là dans le bureau, dit-elle, ou plutôt -non, il vaut mieux que vous le gardiez; c'est sur vous qu'il sera le -plus en sécurité. On ne peut pas savoir, il y a de méchantes gens. Ma -famille a pour sûr un espion ici." - -Vers le soir, l'apôtre apparut soudain à la fenêtre ouverte et fit un -signe à Dragomira. La malade ne pouvait pas le voir; la tête du lit -était tournée du côté de la fenêtre; de plus un paravent se trouvait -entre la fenêtre et le lit. - -"Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-elle, lorsque Dragomira se leva. - -- Rien, je vais seulement chercher un peu de glace." - -Elle attendit que la malade se fût rendormie, et se glissa vers la -fenêtre sur la pointe des pieds. - -"Comment va-t-elle? - -- Bien. - -- Alors elle ne mourra pas? - -- Le médecin a bon espoir de la sauver. - -- A-t-elle fait le testament? - -- Oui. - -- En faveur de la confrérie? - -- Oui." - -L'apôtre inclina légèrement la tête. Au bout de quelques instants il -regarda Dragomira de ses yeux bleus, puissants et interrogateurs. - -"Ta tâche n'est pas encore accomplie. - -- Je le sais, je resterai ici jusqu'à ce qu'elle soit sauvée. - -- C'est son âme qu'il importe de sauver. Ne t'a-t-elle fait aucune -confidence? - -- Non. - -- Il faut mettre tout en oeuvre pour lui arracher le secret qu'elle -cache si soigneusement. Elle a un lourd péché sur la conscience; -sonde-la, mais sois prudente. Les malades sont toujours défiants. - -- Et quand elle aura avoué? - -- Alors, cherche à la convertir. - -- Je ferai tous mes efforts, mais si je ne réussissais pas? - -- Alors, vois comment tu pourras sauver son âme. - -- Tu peux avoir pleine confiance en moi. - -- Je le sais, c'est pour cela que je t'ai choisie. Dieu t'a destinée à -une grande oeuvre. Sois seulement courageuse et inflexible. - -- Tant que Dieu m'assistera, rien ne m'arrêtera. - -- Adieu." - -L'apôtre la bénit et disparut dans l'obscurité des arbres et des -buissons qui entouraient la maison de ce côté-là. - -Le jour tombait. Au dehors, la brume flottait mystérieusement, et -l'épais crépuscule qui remplissait la chambre prenait des formes -étranges; la malade s'agita. - -"Vois-tu... là? s'écria-t-elle tout à coup, en se dressant sur son séant -et en étendant son bras décharné. - -- Oui... je vois, dit tranquillement Dragomira. - -- Est-ce que tes cheveux ne se dressent pas sur ta tête? s'écria Mme -Samaky; que veut-il? il me parle... - -- Il demande satisfaction. - -- Il a raison, car je l'ai fait mourir. J'étais égoïste, dure, sans -coeur. N'y a-t-il aucune expiation? Dieu ne peut-il pas être -miséricordieux?" - -La malade se tordait les mains et regardait Dragomira avec des yeux -suppliants. - -"Il y a une expiation. - -- Laquelle? - -- La mort. - -- Si Dieu le veut, je mourrai. - -- Il faut mettre fin vous-même à votre vie, vous offrir comme victime -sur l'autel du Seigneur. - -- Moi?... moi-même?... Non, non! je ne veux pas mourir." - -La malade retomba dans son délie et se roula sur son lit en gémissant -et en frissonnant. Dragomira avait allumé la petite lampe et lui avait -mis son abat-jour. Elle jetait une lumière indécise dans la chambre et -faisait de grands cercles brillants au plafond. Les spectres -s'évanouirent; la lune se montra, et devant sa sainte clarté -disparurent aussi les nuages qui, comme une vapeur d'enfer, avaient -rempli la maison de fantômes. La malade se calma. - -Minuit approchait quand la vieille servante entra sans bruit et -avertit Dragomira qu'un monsieur de Kiew était là et désirait lui -parler. - -Dragomira passa dans la chambre à côté et trouva Sergitsch. - -"Nous ferons mieux de sortir dans le jardin, dit-il à voix basse et en -regardant avec inquiétude autour de lui, j'ai de nouvelles -instructions à vous communiquer." - -Dragomira passa devant. Ils s'avancèrent ente les buissons des -groseilliers tout dénudés et arrivèrent à la tonnelle où pendaient -encore quelques feuilles jaunes. Dragomira appuya son bras à un piquet -et regarda Sergitsch avec une sorte d'inquiétude. - -"Avez-vous les testament? - -- Oui. - -- Donnez-le-moi; voici l'ordre de l'apôtre." - -Dragomira lut le billet que Sergitsch lui avait présenté, tira le -testament de son corsage et le lui remit. - -"A-t-elle avoué? - -- Non, mais dans son délire elle a parlé d'un homme dont elle -s'imputait la mort. - -- C'était son mari; son sang retombe sur elle. - -- J'essayerai de la sauver. - -- Elle vous promettra tout tant qu'elle sera malade; une fois guérie, -elle recommencera son ancienne vie de péchés. - -- Que faut-il donc faire? - -- Voici une médecine pour son âme." - -Sergitsch tire d'une poche avec précaution une petite fiole contenant -une liqueur brune et la donna à Dragomira. - -"Qu'ai-je à faire? - -- Il faut qu'elle meure. - -- Quand? - -- Cette nuit. Etes-vous décidée? - -- Que la volonté de Dieu soit faite." - - -XIV - -JEUNE AMOUR - -L'amour ne s'informe pas du rang des pères; toutes les créatures -humaines sont égales dans son pays. HOUWALD. - - -Le plan trouvé par Mme Oginska faisait honneur à son habileté de -mère. Quand le comte Soltyk arriva, à la tombée de la nuit, Oginski -était au Casino, et les dames étaient assises dans la serre avec leur -ouvrage. - -Mme Oginska faisait les honneurs de chez elle, lorsque la vieille -femme de chambre apparut et l'avertit qu'il y avait là quelqu'un qui -demandait instamment à lui parler. Mme Oginska pria Soltyk de -l'excuser, et sortit avec un grand bruit de jupes. - -Le comte et Anitta se trouvaient seuls. En ce moment elle était bien -heureuse d'avoir son métier à broder entre elle et lui comme une -barrière contre ses regards ardents et ses paroles -flatteuses. D'ailleurs tout semblait venir en aide à Soltyk: la -pittoresque luxuriance des plantes exotiques qui garnissaient toute la -serre et formaient autour d'eux une sorte de temple verdoyant et -fleuri, le murmure mélodieux du petit jet d'eau, la douce et -mystérieuse lueur de la lampe à globe rouge suspendue à la voûte, et -le parfum pénétrant qui remplissait l'air et qui excitait et -engourdissait à la fois les sens, comme ces poisons qu'on respire sous -l'ombrage d'un arbre vénéneux. - -S'il y avait un endroit pour éveiller la passion endormie ou pour -séduire l'innocence ignorante, c'était bien celui-là. Le comte se -penchait sur les fleurs fantastiques qui naissaient sous les doigts de -fée d'Anitta et tenait la pauvre jeune fille comme fascinée par ses -yeux sombres, dont elle commençait malgré elle à ressentir la fatale -puissance. Elle avait peur de lui; il lui inspirait une sorte de -haine; et, pourtant, il l'attirait et s'emparait de son imagination -d'enfant. - -"Vous avez quelque chose contre moi, Anitta, dit Soltyk à voix basse; -vous me fuyez, vous évitez mon regard. - -- Non, certainement non; comment ferais-je, d'ailleurs? - -- Vous ne voulez pas entendre que vous êtes belle, que vous êtes -adorable, du moins quand c'est moi qui le dis. - -- Vous êtes le premier qui me parle ainsi, répondit Anitta avec -timidité et douceur (le sang lui était monté aux joues et elle -pressait secrètement sa main contre son coeur); je ne suis pas -habituée à de pareils compliments, comme les autres dames; je les -prends au sérieux et je me sens toute confuse. - -- Pour moi aussi c'est sérieux, jamais je ne me permettrais de badiner -avec vous. - -- Je suis nouvelle pour vous, monsieur le comte, voilà tout. Dans deux -jours vous penserez à autre chose. - -- Jamais, Anitta, jamais! vous m'avez fait une impression profonde, -ineffaçable. Vous êtes la première jeune fille avec qui je trouve -qu'il vaille la peine de causer. Vous m'avez complètement converti, -et vous n'avez qu'à vouloir pour me mettre dans vos fers ou -m'atteler à votre char de victoire. - -- Je ne suis pas coquette. - -- Ce n'est pas ce que je voulais dire, il y a des chaînes qui sont -sacrées..." - -Anitta eut peur. La conversation prenait un tout auquel elle n'était -pas préparée le moins du monde. Il lui était pénible d'éconduire -Soltyk; et se donner à lui, non, elle ne le pouvait pas; elle sentait -qu'elle n'était plus libre, que son coeur appartenait à un -autre. D'ailleurs, quand il n'en eût pas été ainsi, elle n'aurait -jamais pu aimer Soltyk, et la pensée de lui appartenir sans amour -faisait horreur à sa délicatesse comme un péché. - -Ce n'était pas une jeune fille à se laisser donner par ses parents. - -"Vous ne me dites rien, Anitta, reprit le comte. - -- Que puis-je vous dire? Je suis si inexpérimentée, si sotte -peut-être." - -Par bonheur pour elle, sa mère revint. Le comte se mordit les -lèvres. Pour cette fois, l'occasion était perdue. - -Il resta pour le thé, mais Oginski était revenu du Casino, et -l'engagea dans une ennuyeuse conversation politique et économique. A -un moment, il put adresser la parole à Anitta; elle ne lui répondit -qu'en hésitant et par monosyllabes. Mme Oginska vit un nuage de -mécontentement sur le front de Soltyk. Aussi, quand le comte fut parti -et qu'Anitta fut rentrée chez elle pour se coucher, elle vint -doucement dans la chambre de la sa fille, s'assit sur le bord du lit -et se mit à la questionner. - -"Heureuse enfant! dit-elle tout bas, en baisant sa fille sur le front; -à peine entrée dans le monde, quelle conquête! - -- Qui veux-tu dire, maman? - -- Qui? Soltyk. Quel autre pourrait-ce être? Tu ne penses pas, je -suppose, au jeune officier?" - -Anitta rougit. - -"Quelle idée! - -- Ce serait de la folie de gâter une si belle partie, continua Mme -Oginska. Le comte est le plus brillant prétendant que tu puisses -trouver. Il t'a peut-être déjà parlé de ses intentions? - -- Oui. - -- Et toi... qu'es-tu dit? - -- Rien." - -Mme Oginska frappa ses mains l'une contre l'autre. - -"Ah! petite fille! qu'as-tu donc dans la tête? Ta poupée? - -- Jamais je n'aimerai Soltyk. - -- Mon enfant, on se marie pour avoir une position dans le monde et non -pas pour faire plaisir à son coeur. Une fois comtesse Soltyk, tu peux -jouer un rôle, mener un grand train de vie. Ne rejette pas si -légèrement ton bonheur; sois raisonnable." - -Anitta garda le silence. Mme Oginska lui caressa les cheveux sur le -front et lui donna un baiser sur son innocente bouche d'enfant. - -"Oui, raisonnable, Anitta; pour aujourd'hui, bonne nuit. - -- Bonne nuit, maman." - -Quand Anitta se leva le lendemain, elle était beaucoup plus avisée, -mais aussi plus résolue. Elle s'enferma dans sa chambre, jeta quelques -lignes sur une feuille de papier rose, mit le cher petit billet dans -la poche de sa kazabaïka, descendit tout doucement l'escalier, -traversa la cour et gagna les bâtiments de derrière. - -C'est là que se trouvait celui qu'elle cherchait, dans une grande -chambre toute tapissée d'image de sainteté et de batailles. Il cirait -une paire de grandes bottes. C'était Tarass, le vieux cosaque qui -l'avait portée sur ses bras quand elle était encore dans ses langes, -et qui l'avait balancée sur ses genoux, au temps où, avec ses cheveux -flottants, elle voltigeait dans toute la maison. - -Le grand homme maigre, à la chevelure grise et à la moustache -ébouriffée, sourit aussitôt qu'il l'aperçut, et ses traits, -habituellement sévères et durs comme le bronze, prirent une expression -touchante d'amour et de dévouement. - -"Tarass, veux-tu me rendre un service? dit la petite enchanteresse. - -- Tous les services. - -- Même contre la volonté de mes parents? - -- Même contre leur volonté. - -- Alors, je t'en prie, porte-moi tout ce suite cette lettre au -lieutenant Jadewski, et, s'il peut venir dans l'après-midi, -attends-le à la porte et ne le conduis pas dans la maison, mais -amène-le-moi tout de suite dans le jardin. - -- Savez-vous quelque chose, mademoiselle, dit Tarass d'un air fin, -c'est que je le ferai plutôt entrer tout de suite par la petite -porte; il arrivera dans le parc sans même être aperçu. - -- Oui, fais cela, mon cher, mon gentil petit Tarass. - -- Pour vous, je me battrais avec le monde entier, s'il le fallait," -répondit le vieux cosaque. - -Le ciel favorisa Anitta cette après-midi-là. Il était clair, sans -nuages, et le soleil remplissait de sa chaude lumière d'or le jardin -où Anitta s'était adroitement esquivée. La charmante enfant se tenait -cachée dans le fourré comme une biche craintive. A travers les -branches dépouillées des chênes, des hêtres et des bouleaux, à travers -le sombre petit bois de sapins et les troncs entourés de lierre, elle -regardait la petite porte au bout du parc. Enfin, elle aperçut les -brillantes couleurs d'un uniforme, et Zésim s'avança. - -Anitta courut à sa rencontre et lui saisit les mains. Ses yeux -brillaient d'une joie céleste. - -"Ne me jugez pas trop vite; vous vous tromperiez, dit-elle, j'avais -besoin de vous parler pour différentes raisons. - -- Je vous remercie, mademoiselle, répondit Zésim, vous me rendez bien -heureux, et je me demande seulement en quoi je mérite tante de -bonté. - -- Il n'y a pas là de mérite, je crois, dit Anitta, cela vient de -soi-même, ou pas du tout." - -Ils se dirigèrent vers un banc en bois de bouleau qu'on apercevait -sous l'ombrage sombre des sapins, et le fit asseoir auprès d'elle. - -"Ecoutez, murmura-t-elle avec une gravité d'enfant, le comte Soltyk me -fait la cour, oui, oui, très sérieusement, si incroyable que cela -paraisse. - -- Je ne le comprends que trop bien. - -- Il veut m'épouser et mes parents favorisent son idée. - -- Et vous? - -- Jamais je ne lui donnerai ma main, jamais! - -- Oh! ma chère, ma bonne Anitta. - -- Suis-je donc bonne? M'aimez-vous réellement? - -- Vous en doutez? Ne savez-vous pas encore lire dans mon âme? Et si -vous ne le savez pas, la voix de votre propre coeur ne vous dit-elle -pas ce qui brûle et frémit dans mes regards! Je croyais que tout le -monde devait savoir que je vous aime et combien je vous aime. - -- Vous m'aimez!" - -Anitta le regarda avec ravissement. - -"Est-ce bien vrai? Cela peut-il être vrai? - -- Me croyez-vous capable de mentir?" murmura Zésim; il se mit à genoux -devant l'adorable créature et il plongea son regard dans ses yeux -d'une irrésistible douceur, qui brillaient comme un ciel de -printemps. - -"Ah! Zésim, c'est peut-être mal, car mes parents ne le veulent pas; -mais je ne peux pas faire autrement, mon coeur vous appartient. C'est -avec vous que je dois vivre, avec vous et non avec un autre; je vous -jure un éternel amour, une éternelle fidélité. - -- Une éternelle fidélité!" répéta le jeune homme. - -Elle l'entoura de ses bras dans un mouvement de débordante et chaste -tendresse; il l'attira à lui et leurs lèvres se confondirent. Ce fut -un moment si doux, si pur! Toutes les joies de cette vie et de -l'éternité inondèrent ces deux jeunes coeurs, unis dans un rêve -délicieux. - -Anitta se dégagea doucement des bras de Zésim. - -"Nous n'avons que peu d'instants à nous, dit-elle, ainsi ne perdons -pas de temps. Vous allez peut-être me trouver folle, et rire de ce que -je me mêle de vous donner des conseils, mais si vous trouvez que c'est -sérieux, si vous voulez m'obtenir, il faut que vous agissiez -promptement. - -- Que dois-je faire? - -- Il faut prévenir le comte. Allez tout simplement trouver mon père, -et demandez-lui ma main! - -- Je le ferai, dès que j'aurai parlé à ma mère. - -- Avez-vous besoin de son consentement? - -- Non, Anitta; mais il y a différentes choses à arranger, et je veux -pouvoir dire à votre père quel avenir je pourrai offrir à sa fille. - -- Vous avez raison, s'écria Anitta en riant, je n'y ai pas pensé; je -croyais que nous pourrions nous bâtir une demeure dans les branches -verdoyantes d'un arbre, comme les chanteurs de la forêt, et vivre -des graines que répand la main généreuse de Dieu pour nourrir ses -créatures. Mais ne tardez pas, chaque jour, chaque heure peut amener -un nouveau danger." - -Un sifflement aigu avertit le jeune couple. C'était Tarass qui donnait -ce signal à Anitta. - -"Il faut partir, lui dit-elle en se levant c'est certainement une -visite." - -Zésim la serra encore une fois contre sa poitrine, lui donna un long -baiser où il mit toute son âme, puis partit rapidement, tandis qu'elle -revenait en toute hâte à la maison. C'était le jésuite que Tarass -avait annoncé. Anitta le rencontra à moitié chemin. - -"Quoi! seule! dit-il. J'ai peur de vous avoir troublée dans vos doux -rêves. Puis-je vous demander de qui vous étiez occupée? - -- Je ne sais pas c que vous voulez dire, père Glinski. - -- Mon cher comte est plein de votre pensée, dit le jésuite, il ne -parle plus que de l'ange qui lui est apparu; et, en effet, vous êtes -entrée dans sa vie comme un envoyé du ciel. Vous tenez dans vos -mains une grande destinée. Vous seule êtes capable de faire de cet -homme sauvage et sans frein, qui est doué dans le fond des meilleurs -et des plus brillantes qualités, une créature humaine qui donne de -la joie à Dieu et à nous tous et qui remplisse le monde de ses -nobles actions et de ses bonnes oeuvres. - -- Vous vous trompez, mon révérend père, répliqua Anitta avec calme et -loyauté, votre comte a besoin d'une main ferme qui le fasse obéir, -la mienne est faible et complaisante. Je ne le rendrais pas heureux -non plus. Quant à moi, si je vivais avec lui, je serais aussi -malheureuse qu'une créature humaine peut l'être. - -- Parce que vous en aimez un autre?* - -- Non, mais parce que je ne l'aime pas. - -- Vous l'aimerez. - -- Jamais. - -- Il n'est pas un coeur dont il ne soit devenu le maître. - -- Il ne pourrait qu'empoisonner et broyer le mien. - -- Vous prenez la chose trop au tragique, dit le jésuite en -plaisantant. - -- Je la prends simplement au sérieux, répondit Anitta, parce qu'il -s'agit là de tout le bonheur de ma vie. Je ne joue pas avec mon -coeur, et malheur à qui voudrait se risquer à jouer avec lui!" - - -XV - -LA MEDECINE DES BORGIA - -N'attends pas de pitié de moi. CALDERON - - -Quand Sergitsch eut quitté Dragomira, elle se jeta à genoux dans le -jardin, sous la voûte du ciel libre, et elle pria; puis elle se releva -et revint vers la maison, bien décidée à exécuter l'ordre qu'elle -avait reçu. Quand elle rentra dans la chambre de la malade, ses joues -colorées par le froid semblaient brûlantes; sur ses traits sévères se -lisait toute l'énergie d'un fanatisme impitoyable, et ses yeux -d'ordinaire si froids brillaient d'un éclat étrange. - -Elle dit à la vieille d'aller se reposer, ferma la fenêtre, tira les -rideaux et s'assit auprès du lit de la malade. - -"Madame Samaky, dit-elle. - -- Oui... qu'est-ce qu'il y a?... Ah! c'est vous. Où étiez-vous donc? - -- Le médecin était là. - -- Ah! qu'est-ce qu'il a dit? - -- Il a apporté une nouvelle médecine. - -- A quoi bon? Il ne peut rien faire pour moi. - -- Vous voulez dire qu'il ne peut pas vous enlever le péché qui -oppresse et torture votre conscience. - -- Que sais-tu à ce sujet, jeune fille? murmura la malade en serrant le -poignet de Dragomira. Etait-il là? L'as-tu vu?... Non, il n'apparaît -qu'à moi, quand je suis seule. - -- Lui? Celui qui a reçu la mort de vos mains? - -- Je le vois bien, tu sais tout. Oui, c'était moi... Je l'ai tué, et -maintenant il me fait mourir en me chuchotant à l'oreille des -histoires effrayantes que je ne veux pas entendre, en s'élevant de -la terre jusqu'au ciel comme une fumée qui grandit toujours. Il se -tient là debout... un géant... il a le soleil sur le devant de la -poitrine... non... ce n'est pas le soleil, c'est une blessure d'où -jaillit son sang tout chaud... partout du sang... une mer de sang... elle -monte... j'étouffe." Elle parlait en élevant la voix; enfin, elle -cacha son visage avec épouvante contre l'épaule de Dragomira. - -"Réconciliez-vous avec Dieu, pendant qu'il en est encore temps. - -- Que faut-il faire? Ma vie entière n'a été que prière, sacrifice, -pénitence! - -- Il faut vous sacrifier vous-même. - -- Moi? - -- Sang pour sang; donnez votre vie en expiation. - -- Non, non! je ne peux pas! s'écria Mme Samaky. Je ne veux pas -mourir!" - -- Dragomira la regarda longtemps, puis se leva tranquillement, prit le -petit flacon, en versa le contenu dans un verre et se pencha sur la -malade. - -"Voici la médecine." - -Mme Samaky se redressa, regarda avec défiance d'abord la liqueur, -ensuite Dragomira. Elle eut comme un pressentiment mystérieux. - -"Quel est votre dessein? demanda-t-elle avec inquiétude. Pourquoi -dois-je boire? Qu'est-ce qu'il y a dans ce verre? - -- La médecine. - -- Non, c'est du poison! - -- Etes-vous folle? - -- Jeune fille, qui t'a donné cette médecine? Tu veux me tuer! - -- Allons, prenez-la. - -- Non, je ne veux pas. - -- Il le faut. - -- Il le faut?" - -Elle se mit à rire d'un rire horrible. - -"Qui me forcera? - -- Moi!" - -Dragomira se jeta avec une sorte de fureur farouche sur Mme -Samaky. Celle-ci se défendit en désespérée. Ce fut une lutte sauvage -et silencieuse. Enfin Dragomira réussit à serrer étroitement les deux -bras de la malade et à poser un genou sur sa poitrine. Elle lui tenait -maintenant la tête immobile comme avec un crampon de fer. Elle lui -ouvrit la bouche, y versa la liqueur brune, puis la lui ferma -rapidement avec le drap. - -Quelques instants s'écoulèrent et l'agonie commença. - -Dragomira lâcha sa victime. La malheureuse cria au secours; mais -personne ne l'entendit. - -"Voici celle qui doit te sauver, dit Dragomira fièrement et comme -inspirée; c'est moi, pauvre pécheresse, qui t'ouvre le chemin du -ciel." - -Un dernier râlement, et ce fut tout; Mme Samaky n'était plus. - -Dragomira s'agenouilla auprès du lit et se mit à prier à haute voix: - -"Seigneur, sois miséricordieux pour sa pauvre âme; remets-lui sa -faute, et aie pitié de tous ceux qui errent et pèchent sur cette -terre." - -Au bout de quelques instants, Dragomira ouvrit la fenêtre et alla dans -le jardin pour enterrer au plus épais des broussailles le mystérieux -flacon et le verre où était resté un peu de résidu. Au moment où elle -revenait vers la maison, une forme sombre se détacha de la muraille. - -"Qui est là? demanda Dragomira. - -- Moi, Sergitsch. - -- C'est fait. - -- Elle est morte? - -- Oui. - -- Est-celle morte volontairement? - -- Non, elle s'est défendue. - -- Espérons que Dieu aura pitié d'elle et acceptera votre action comme -une expiation de ses péchés. - -- Maintenant, je vais m'en aller, dit Dragomira, je n'ai plus rein à -faire ici. - -- Non, vous devez rester, il faut veiller la morte jusqu'à ce que je -revienne. - -- Alors, je reste." - -Sergitsch s'éloigna et Dragomira rentra dans la maison. Elle ferma la -porte de la chambre où gisait la morte, prit la clef, s'étendit sur un -divan dans l'antichambre, se couvrit de son manteau et -s'endormit. Elle reposa paisiblement, immobile elle-même comme une -morte, avec l'innocent sourire d'un enfant, jusqu'au matin, jusqu'au -moment où le soleil apparut, clair et chaud. Alors une voiture arriva, -et Sergitsch en descendit. - -Il venait afin de prendre possession de la maison et du bien au nom de -la confrérie dont il était président. Peu de temps après lui -arrivèrent quatre des frères avec un cercueil. Le danger de la -contagion fournit un prétexte commode pour éloigner toute autre -personne. Dragomira mit la morte dans la bière qui fut aussitôt -fermée. Sergitsch se rendit ensuite chez le directeur de la localité -et chez le prêtre. Grâce à son éloquence sonnante, Sergitsch, "eu -égard au caractère de la maladie qui avait emporté Mme Samaky", obtint -l'autorisation de l'enterrer le soir même. - -Quand tout fut terminé, Sergitsch revint à la maison de la morte et -rentra dans sa chambre avec Dragomira. - -"Je vous prie de rester encore ici, noble demoiselle, dit-il. Vous -aurez encore à faire dans le voisinage, peut-être cette nuit même. - -- De quoi s'agit-il? - -- Vous avez vu le jeune gentilhomme que la juive a pris dans ses -filets? - -- Pikturno? - -- Oui, cette nuit-ci ou la nuit prochaine, il aura un rendez-vous dans -le cabaret qui se trouve sur la route, à moitié chemin de Kiew. - -- Serons-nous là en sûreté? - -- Tout à fait en sûreté. - -- J'attendrai donc ici votre message. - -- Parfaitement. La maison nous appartient désormais, continua-t-il, -vous êtes ici la maîtresse; je vais signifier aux gens de service -qu'ils sont à vos ordres et qu'ils doivent vous obéir en tout. - -- Mais je ne peux pourtant pas dans ce costume?... - -- On y a pensé. Vous devez continuer ici à jouer votre rôle; mais dans -le cabaret de là-bas, vous trouverez tout ce dont vous avez besoin -pour changer d'habillement. - -- Bien. - -- Je vous laisse maintenant. L'apôtre sera content de vous. Que le -ciel vous bénisse!" dit Sergitsch en terminant; puis il remonta en -voiture et partit. - -Dragomira resta seule dans cette maison silencieuse, solitaire, -sinistre. Les gens de service étaient réunis dans le fournil qui se -trouvait de l'autre côté de la cour. De temps en temps le vent -apportait un murmure de prières et de chants funèbres. Au dehors il -faisait noir; quelques rares étoiles se montraient dans le ciel -couvert d'épais nuages blanchâtres. Puis, quelques légers flocons -tombèrent sur le sol, et tout d'un coup la neige se mit à -tourbillonner autour de la maison et du jardin. - -Dragomira allait et venait, les bras croisés sur sa poitrine. Elle -était disposée à quelque chose de méchant, de cruel. Au moindre bruit -qui se faisait entendre, elle espérait voir arriver le messager qui -devait l'appeler au cabaret. Elle aspirait au mouvement, à l'action, -au combat; la solitude et l'isolement lui devenaient insupportables. - -A plusieurs reprises, elle crut entendre la bruyante et lourde -respiration, le râle de la malade; puis sur le mur apparaissait une -ombre qui semblait la menacer. - -Elle finit par sortir dans la cour, appela le vieux cocher et demanda -un cheval. Le vieillard, tout courbé par l'âge, la regarda avec -étonnement. Il n'avait évidemment pas idée d'une infirmière allant à -cheval, et encore allant à cheval par un si mauvais temps et à une -pareille heure. Cependant, comme Dragomira réitérait son ordre, il -obéit. - -Elle attacha solidement sa chevelure, enroula un mouchoir blanc autour -de sa tête et mit son vêtement de fourrure. Quand elle sortit, une -cravache à la main, le cocher amenait déjà le cheval. Elle sauta en -selle et fit ouvrir la porte. Le cheval, jeune et ardent, qui était -resté longtemps à l'écurie, se montrait indocile et reculait -effarouché, chaque fois qu'elle tentait de sortir. Cette résistance -semblait lui plaire; elle était justement en humeur de lutter et de -briser cette singulière résistance. Elle l'excita de la voix, fit -siffler sa cravache, et finit par si bien le dompter, qu'il céda à sa -volonté et en quelques légers bonds l'emporta à travers la tempête et -la nuit. - -Elle galopait maintenant sur la grand'route, dans une neige profonde, -au milieu des flocons qui tourbillonnaient, poussés contre elle par le -vent. La lutte sauvage des éléments lui faisait du bien et calmait -l'excitation de ses sens. Elle était encore poursuivie par de pâles et -plaintifs fantômes qui flottaient çà et là sur les sombres prairies, -des deux côtés de la route, ou qui l'attendaient en la guettant sur la -lisière du bois de bouleaux. - -Devant elle, comme une noire muraille, se dressa la forêt de -sapins. Elle s'y élança, sans avoir peur ni de l'obscurité qui régnait -sous les arbres secoués par la tempête, ni des voix qui retentissaient -dans les airs, sortaient des profondeurs de la forêt et parfois -semblaient monter de l'abîme. Elle ne connaissait pas la crainte. On -eût dit bien plutôt que son courage impassible se rendait peu à peu -maître de la nature déchaînée. Les hurlements du vent se perdirent -dans le lointain; la neige cessa de tourbillonner; à peine en -tombait-il maintenant quelques flocons; l'armée des étoiles étincela -dans le ciel clair et paisible. - -Cependant, de nouveaux ennemis approchaient. Dans les fourrés -apparaissaient des lueurs errantes; des yeux brillaient, une bande de -loups s'élança. - -Dragomira sentit son cheval trembler sous elle, mais elle resta -calme. Elle s'avança avec sang-froid en suivant le milieu de la route -et prit son revolver. - -Déjà le premier loup sautait par-dessus le fossé. - -Un éclair, une détonation... il roula dans la neige aux pieds de -Dragomira. Elle cravacha vivement son cheval et partit au galop. Il -s'écoula quelque temps avant que les loups ne la poursuivissent; elle -les vit dans le lointain accourir comme des chiens qui se réunissent -pour chasser une noble bête. Elle avait déjà laissé derrière elle la -forêt de sapins, et, faisant un long détour, elle traversait les -plaines couvertes de neige pour revenir à Myschkow. - -Les loups s'approchèrent de nouveau et firent entendre leurs rauques -hurlements derrière les sabots de son cheval; de nouveau elle fit feu -de son revolver, une fois, deux fois, et prit de l'avance. Enfin, elle -aperçut devant elle le toit de la maison couverte de neige, dont la -blancheur apparaissait à travers les sombres peupliers dépouillés. - -Les hurlements ne s'entendaient plus, les effrayantes formes -s'évanouirent. - -Cheval et écuyère reprenaient haleine. Dragomira laissait maintenant -le superbe animal aller au pas, et lui tapait doucement sur le cou -pour le caresser. La porte était encore ouverte. Elle entra dans la -cour et sauta à terre. A son appel, le vieux cocher arriva et prit le -cheval. - -Quand Dragomira pénétra dans la maison, elle brillait comme un -chérubin: la gelée avait saupoudré ses cheveux, son vêtement et sa -fourrure de diamants étincelants qui, dans la chaude atmosphère de la -chambre, se changèrent en gouttes d'argent et tombèrent lentement à -terre. Maintenant elle se sentait bien; elle jeta sa cravache sur un -meuble et se débarrassa de ses vêtements humides. Fatiguée et -échauffée par sa course, elle s'étendit sur le divan. Les fantômes -s'étaient évanouis. La maison solitaire avait pris quelque chose de -paisible et de familier. - -Dragomira n'était là que depuis peu de temps, lorsqu'on frappa -doucement à la fenêtre. - -Elle se leva et ouvrit si rapidement que les vitres en tremblèrent. - -"Qui est là? - -- Moi, noble demoiselle." - -La juive était dehors et souriant d'un méchant sourire. - -"Nous avons besoin de bous, murmura-t-elle, ma voiture est là, sur la -route; préparez-vous." - -XVI - -UNE AME SAUVEE - -Verser le sang toujours et toujours, voilà ta gloire. ALFIERI. - - -Deux minutes plus tard, Dragomira sortait de la maison et traversait -la cour avec Bassi. Sur la route était arrêtée une petite voiture -juive, recouverte d'une bâche de toile; Juri conduisait. Les deux -femmes montèrent sans dire un mot, et le misérable équipage se mit en -route. - -La tourmente de neige avait tout à fait cessé. Quelques étoiles -brillaient au ciel; cependant il faisait noir; on n'avançait que -lentement et avec précaution. Les roues grinçaient dans la neige; les -chevaux soufflaient. - -"Ne concevra-t-il pas de soupçons? demanda enfin Dragomira. - -- Il est tout à fait fasciné, répondit Bassi en raillant, il ne nous -échappera pas, et pourquoi se défierait-il? - -- Parce que tu lui as donné rendez-vous bien loin de chez toi. - -- Je lui ai dit que c'était à cause de mon mari, et il faut bien qu'il -le croie." - -Il était tard lorsque la voiture s'arrêta devant le cabaret et que les -deux femmes descendirent. A quelque cent pas de la grand'route se -dressait la maison, assez vaste, couverte de chaume et entourée d'une -haie élevée. Des chiens aboyaient, devant le porte se balançait -tristement l'arbuste desséché qui servait d'enseigne au cabaret. Le -terrain avoisinant était plat et désert; mais à une certaine distance -s'élevaient des collines plantées de pins. La juive poussa la porte et -fit traverser à Dragomira la grande salle remplie de la fumée du tabac -et de l'odeur de l'eau-de-vie; un vieux juif y disait sa prière. Elle -la conduisit dans une jolie chambre propre, où il y avait un lit, une -glace pendue à la muraille et un coffre contenant les vêtements -envoyés par Sergitsch. - -Bassi alluma une bougie et laissa seule Dragomira qui changea -rapidement de costume. Elle n'était pas encore prête, qu'elle entendit -le pas d'un cheval et bientôt après la voix de Pikturno qui -retentissait dans la salle du cabaret. Bassi entra en se glissant par -la porte entr'ouverte, et fit signe à Dragomira en mettant en même -temps un doigt sur ses lèvres. - -"Il est là, murmura-t-elle, je le conduis dans la chambre voisine; -vous pourrez voir tout ce qui se passera par une petite fente de la -porte, mais n'oubliez pas d'éteindre d'abord la bougie." - -Dragomira répondit par un signe de tête, et la juive se -retira. Dragomira acheva sa toilette, jeta un regard dans la glace et -chargea son revolver. - -L'infirmière était devenue une belle et audacieuse amazone, - -On entendit des pas dans la chambre à côté, puis la voix du jeune -gentilhomme, et de petits rires étouffés. Dragomira éteignit sa -bougie, s'approcha de la porte sur la pointe des pieds et appliqua son -oeil à la fente. - -Elle voyait d'un coup d'oeil la petite salle presque tout -entière. Cette salle avait deux issues, l'une conduisant dans la -chambre où elle se trouvait elle-même, l'autre dans la grande salle du -cabaret. La fenêtre donnait sur la cour, et avait son épais rideau -vert tiré. Au milieu de la paroi que Dragomira voyait en face d'elle, -était un vieux divan recouvert d'une étoffe rouge et d'où le crin -sortait en différentes places. D'un côté du divan se trouvait une -armoire sur laquelle étaient rangés différents flacons de fruits -confits; et de l'autre une commode portant une petite pendule et -quelques figurines de porcelaine. Près de la fenêtre, il y avait -encore une chaise, c'était tout. - -Bassi Rachelles, les mains dans les poches de sa jaquette de fourrure, -allait et venait avec un sourire moqueur sur ses lèvres charnues, -pendant que Pikturno, à cheval sur la chaise, la regardait d'un air -étonné. - -"Vous n'allez pas vous figurer au moins que je suis amoureuse de vous, -dit la juive. Vous m'avez demandé un rendez-vous; j'ai bon coeur et je -vous l'ai donné, mais cela ne tire pas à conséquence, pas du tout. - -- J'aurais cru que vous aviez un peu d'inclination pour moi, balbutia -Pikturno avec timidité. - -- De l'inclination? - Bassi s'arrêta devant lui et le regarda -effrontément en plein visage. - Pas la moindre! - -- Si vous n'aviez que cela à me dire, reprit Pikturno, vous n'aviez -vraiment pas besoin de me donner rendez-vous ici; les occasions ne -vous manquaient pas à Kiew. - -- Eh! savez-vous, s'écria Bassi en posant sa main sur sa hanche, dans -quelle intention je vous ai fait venir ici? - -- Vous avez des caprices aujourd'hui, à ce qu'il semble, ma chère -Bassi," dit Pikturno. - -Il se leva et chercha à la prendre par la taille, mais elle lui -échappa avec l'élasticité d'un serpent. - -"Ne me touchez pas! s'écria-t-elle; et elle le repoussa. - -- Je vois qu'il vaut mieux que je m'en aille. - -- Allez-vous-en, essayez." - -Bassi se dirigea vers la fenêtre et lui tourna le dos. - -"Bassi!" - -Elle ne bougea pas. - -"Etes-vous fâchée contre moi? Qu'avez-vous donc? là, au fond?" - -En ce moment on frappa doucement à la fenêtre. La juive ouvrit -rapidement le rideau et frappa aux vitres de la même façon. - -"Qu'est-ce que cela signifie? demanda Pikturno. - -- Rien, répondit Bassi, qui alla au divan et s'assit. Venez près de -moi." - -Pikturno obéit volontiers et la séduisante créature lui abandonna -maintenant ses mains sans aucune résistance. - -"Ce ne sont donc que des caprices? - -- C'est peut-être une ruse. - -- Pour quoi faire? - -- Pour vous prendre. - -- Moi? Ne suis-je pas depuis longtemps en votre pouvoir, belle Bassi? - -- Sans doute, dit-elle en raillant, mais il ne suffit pas que l'oiseau -arrive dans le filet; il faut encore fermer ce filet, et c'est ce -que je veux faire. - -- Comment?" - -Elle le regarda d'une manière étrange, avec une expression de langueur -et de ruse tout à la fois. Il recommençait à l'entourer de ses bras; -alors, rapide comme l'éclair, elle tira un lacet de sa large manche, -le lui jeta autour du cou et se releva d'un bond. - -"Au nom du ciel!... s'écria Pikturno, vous m'étranglez!" - -Au même instant, les complices de la juive, Juri, Tabisch et Dschika, -se précipitèrent dans la chambre; et avant que le malheureux eût -compris de quoi il s'agissait, ils l'avaient renversé par terre, lui -avaient lié les mains et les jambes, et lui avaient introduit un -bâillon dans la bouche. - -Pikturno tourna vers Bassi des yeux suppliants; elle lui répondit par -un regard de froid mépris. Il fut enfermé dans un grand sac, puis jeté -et solidement attaché sur le dos d'un cheval qui partit d'un trot -rapide. Quand le bruit des pas se fut éloigné, Bassi ouvrit la porte. - -"Etes-vous prête, noble demoiselle? demanda-t-elle. - -- Oui. - -- Avez-vous vu comme j'ai bien fait mon affaire? Faites de même à -présent. - -- Tu le verras bien. - -- Moi, non, reprit Bassi en secouant la tête, je ne peux pas voir de -sang. Juri attend avec les chevaux; il vous montrera la route." - -Dragomira mit rapidement ses gants de cheval et sortit, la cravache -sous le bras. Juri s'inclina respectueusement devant elle et baisa le -bord de sa robe. Tous deux sautèrent en selle et prirent la direction -du bois. - -Là, sur une colline dominant tout le pays, les compagnons de la juive -attendaient dans un fourré avec leur victime. Ils avaient attaché -Pikturno debout à un grand sapin, qui se dressait au milieu d'une -petite clairière, et allumé un feu de broutilles autour duquel ils -étaient silencieusement étendus. - -Quand Dragomira arriva et sauta à bas de son cheval, Pikturno la -regarda avec un profond étonnement. Ses traits lui étaient connus, -mais son costume le trompait. Elle avait encore de hautes bottes -d'hommes, mais elle portait aussi une robe de couleur sombre, une -courte jaquette de fourrure et un bonnet de cosaque. - -"Sommes-nous ici en sûreté? demanda-t-elle. - -- Tout à fait en sûreté, répondit Tabisch, un vieillard à taille de -géant. - -- Je dois faire encore une tentative pour le convertir, dit -Dragomira. Mettez-vous en sentinelles. Nous allons lui ôter le -bâillon; il faut que nous soyons en sûreté et qu'on ne l'entende pas -dans le cas où il pourrait appeler au secours. Un coup de sifflet -nous avertira que tout est en ordre et que nous pouvons nous mettre -à l'oeuvre. Dschika restera avec moi." - -Les hommes s'éloignèrent. Dragomira s'était assise sur un tronc -d'arbre abattu et Dschika attisait le feu. Elle était habillée en -paysanne, avait de grosses bottes d'homme, une robe brune qui lui -tombait à peine aux chevilles et une courte casaque en peau de mouton; -autour de ses cheveux roux était enroulé un mouchoir jaune à fleurs; -sa taille de moyenne grandeur donnait à la fois l'idée de la force et -de l'agilité; son visage hâlé, aux traits massifs et sévères, avait -tout autour de la bouche charnue une expression de fierté et de -dédain. - -Au bout de quelques instants, on entendit les coups de sifflet. - -"Nous pouvons commencer, dit Dschika avec un sourire diabolique. - -- Ote-lui le bâillon, ordonna Dragomira. - -- Que signifie cette comédie? demanda Pikturno, une bien mauvaise -farce! Je me croyais d'abord tombé dans les mains de brigands, mais -maintenant, je vous reconnais, j'ai bu avec vous dans le cabaret -rouge. - -- Parfaitement. - -- Qu'est-ce que ces vêtements? Est-ce l'autre fois que vous étiez -déguisée, ou bien est-ce maintenant? - -- Je suis une jeune fille. - -- Alors, pourquoi cette froide plaisanterie? Nous allons tous ensemble -attraper un bon rhume de cerveau. - -- Il ne s'agit pas de plaisanterie, reprit Dragomira, s'avançant -devant lui; vous êtes dans les mains d'hommes compatissants qui -veulent servir Dieu et sauver votre âme en consacrant à la mort ce -qu'il y a de terrestre en vous. - -- Etes-vous folle? - -- Vous aller mourir, continua Dragomira, personne ne peut vous -arracher à nous; nous tenons solidement notre victime. Mais vous -avez encore la ressource de vous repentir de vos péchés et de mourir -volontairement. - -- Volontairement? Mais non; j'aime la vie, s'écria Pikturno, allez -vous promener avec votre extravagante philosophie; détachez-moi, ou -j'appelle au secours. - -- Personne ne vous entendra. - -- Au secours! Au secours! cria Pikturno." - -Sa voix se perdait peu à peu dans la nuit. - -"Allons, décidez-vous, dit Dragomira en braquant sur lui son revolver. - -- Je ne veux pas, je ne veux pas mourir! disait le malheureux en -gémissant et en cherchant à briser les cordes qui le retenaient. - -- Confessez-vous. - -- Je ne veux pas. - -- Priez. - -- Non, non! - -- Alors, je vous sacrifie au nom de Dieu Père, Fils et -Saint-Esprit. Amen." - -Dragomira visa et fit feu. La belle se logea dans le bras droit. Le -sang se mit à couler lentement sur la neige. - -"Repentez-vous de vos péchés, il est encore temps. - -- Au secours! au secours!" - -La deuxième balle entra dans l'épaule gauche, Pikturno essaya de se -mettre à genoux. - -"Grâce! disait-il en gémissant, pitié! - -- C'est en Dieu qu'est la pitié," reprit Dragomira tranquillement. - -Et elle continua à tirer sur Pikturno avec autant de sang-froid que si -elle eût visé un but. Un troisième coup le frappa à la cuisse; un -quatrième au ventre; la dernière balle lui entra dans la poitrine. - -"Achevez-moi, disait-il d'une voix suppliante, tuez-moi. - -- Priez." - -Le malheureux fit une courte prière. Il y eut un éclair suivi d'une -détonation, sa tête s'inclina sur sa poitrine, il était mort. - -Dschika appuya son oreille contre le coeur de Pikturno. "Il ne vit -plus", murmura-t-elle. Puis elle introduisit un doigt dans sa bouche -et poussa un sifflement aigu pour rappeler les hommes. Pendant qu'ils -creusaient une fosse sous le sapin, Dragomira sauta sur son cheval et -reprit la route de Kiew. - -Elle dormit le lendemain jusqu'à midi, et elle était assise devant sa -table de toilette, occupée à se coiffer, lorsque le commissaire de -police Bedrosseff, qu'il fut impossible d'arrêter, se précipita dans -la chambre. - -"Savez-vous, s'écria-t-il, l'aventure mystérieuse qui tient toute la -ville en agitation? - -- Non. - -- Un jeune gentilhomme, Pikturno, a disparu depuis hier, il a été -probablement assassiné. Il doit avoir eu une intrigue avec la juive -du cabaret Rouge; aussi ai-je fait faire une visite domiciliaire -chez cette femme; malheureusement elle n'a donné aucun résultat. - -- Naturellement. - -- Comment? savez-vous quelque chose? - -- Ne vous disais-je pas que vous devriez me prendre pour agent? - -- Avez-vous découvert quelque chose qui puisse nous mettre sur la -piste? - -- Je vous donnerai seulement le conseil, cher monsieur Bedrosseff, de -ne pas chercher cette piste, car il y a de hauts et puissants -personnages mêlés à l'affaire. - -- Vraiment? - -- Il s'agit d'un duel à l'américaine. - -- Avec qui? - -- On prétend que c'est avec le comte Soltyk. Pikturno a tiré au sort -la balle noire, et il est parti pour l'étranger afin de se brûler la -cervelle. - -- Dans ce cas, ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas pousser -l'affaire plus loin." - - -XVII - -UN BEAU REVE - -Rien ne fait la joie de l'enfer comme de séparer les coeurs. -AUFFENBERG. - - -Anitta était à son piano et jouait un nocturne de Chopin, lorsque -Henryka passa d'abord la tête à travers la portière et entra ensuite -rapidement. Anitta interrompit son morceau et sauta au cou de son -amie. Elles s'embrassèrent et se tinrent tendrement enlacées. - -"Est-ce vrai? demanda Henryka, peut-on t'adresser des souhaits de -bonheur? - -- A moi? et pourquoi? - -- Pour tes fiançailles. - -- Avec qui?" Anitta avait un peu rougi. - -"Pourquoi t'en défendre? toute la ville en parle, tout le monde -t'envie. - -- Mais, Henryka, je ne sais pas ce que tu veux dire. - -- Oh!... tu vas devenir comtesse Soltyk. Ce n'est plus un secret. - -- Ah! grand Dieu!... Cela ne peut cependant pas se faire sans mon -consentement, dit Anitta d'un ton sérieux, je ne suis pas une poupée -qu'on donne sans plus de cérémonies. - -- On raconte pourtant que Soltyk t'aurait demandée en mariage. - -- Le ciel m'en préserve! - -- Anitta, tu n'es pas raisonnable; c'est le plus beau des hommes et le -plus riche des magnats. - -- C'est possible, mais je ne l'aime pas, et je ne l'aimerai jamais. - -- Quelles idées surannées, ma chérie! continua Henryka. Est-ce -qu'aujourd'hui l'on consulte son coeur en pareille matière? On -examine quel effet l'on fera; on se demande si le mari nous -procurera une grande situation dans la société; s'il est en position -de nous entourer de luxe, de satisfaire nos goûts de toilette, de -contenter nos fantaisies. Pour le reste, les choses suivent -tranquillement leur chemin. Une grande dame ne s'ennuiera jamais; -et, si elle est jeune et jolie comme toi, elle peut rassembler toute -une cour autour d'elle." - -Anitta considérait son amie, en passant d'un étonnement à un autre. - -"Henryka, lui dit-elle, je ne te reconnais plus. Qu'as-tu fait de ton -idéal, de ton enthousiasme? - -- Oh! c'est bon quand il s'agit d'art et d'amour, mais pas de mariage. - -- Le mariage me semble justement quelque chose de si sérieux, de si -saint!... - -- Ne va donc pas faire rire de toi, interrompit Henryka, applique un -peu ton oreille à la porte, quand des femmes mariées sont ensemble -et parlent franchement; c'est alors que tu entendras des choses, ah! -des choses!... - -- C'est possible, dit Anitta presque tristement; je veux bien paraître -ridicule et démodée, mais je veux agir et vivre d'après mes -sentiments." - -Pendant que les deux jeunes filles s'entretenaient dans le salon, le -jésuite était entré avec un fin et significatif sourire dans le -boudoir de Mme Oginska, qui lui tendit cordialement les deux mains. - -"Quelles nouvelles apportez-vous, mon révérend père, dit-elle, vous -semblez tout heureux? - -- Je le suis en effet, répondit le P. Glinski, le voeu le plus cher de -mon coeur va s'accomplir: le comte s'est décidé à se marier. - -- En vérité? Et sur qui son choix est-il tombé? - -- Vous me le demandez? Sur notre enfant bien-aimée, sur notre Anitta. - -- C'est un grand honneur pour nous. - -- Je les regarde tous les deux comme mes enfants, continua le jésuite, -le comte et votre fille, et cette union était depuis des années ma -pensée de prédilection. Anitta est simple, bonne; elle le conduira, -sans qu'il s'en aperçoive; elle dirigera son énergie sauvage dans -des voies où il puisse travailler et où il travaillera au bonheur de -l'humanité et surtout de sa patrie. - -- Espérons-le. - -- Le comte viendra aujourd'hui pour vous demander la main de votre -fille. Soyez prudente. Anitta a sa tête à elle; son opiniâtreté -pourrait tout gâter au dernier moment. Le comte n'a pas besoin de se -douter que je suis venu ici et que j'ai annoncé sa visite. - -- Certes non; mais Anitta, vous croyez vraiment que?... - -- Dans notre jeune fille il y a plus de choses cachées que nous n'en -imaginons à nous tous. J'en ai le pressentiment, dit la Père, faites -bien attention; nous pourrions être pris au dépourvu. - -- Elle se soumettra, répondit Mme Oginska, même si elle n'aime pas -Soltyk. Mais pourquoi ne l'aimerait-elle pas? - -- Parce qu'elle en aime probablement un autre. - -- Non, c'est impossible. - -- Plaise à Dieu que je me trompe! - -- Vous ne voulez cependant pas dire, père Glinski, que mon Anitta -pourrait favoriser le jeune officier, le fils de ma chère amie -Jadewska? - -- Pourquoi pas? - -- En mettant les choses au pis, ce ne serait qu'une fantaisie de jeune -fille, sans conséquence. Je connais cela; mais le monde est le -monde, et aucune jeune fille n'a encore épousé son idéal. - -- Espérons le mieux, noble amie, mais attendons-nous toujours au pire; -c'est la vraie, la seule philosophie. N'oubliez jamais que -l'extraordinaire est beaucoup plus habituel que le naturel et le -régulier, car c'est justement ce dernier qui est le vrai idéal. - -- Dois-je prévenir Anitta? demanda Mme Oginska après une petite pause. - -- Non; à quoi pensez-vous? - -- Ne sera-ce pas pire, si la jeune enfant apprend à l'improviste -qu'elle est fiancée? - -- Qui songe à cela? Remettez-vous-en pour tout au comte; il a une -certaine expérience en ces matières, et, croyez-moi, s'il n'obtient -pas Anitta lui-même, nous réussirons encore moins." - -Le P. Glinski baisa avec un doucereux sourire la main de Mme Oginska -et partit silencieusement et mystérieusement comme il était venu. Une -fois dehors, il se glissa le long des maisons pour ne pas être aperçu -d'Anitta, et ne se sentit en sûreté qu'après avoir tourné dans une rue -voisine et populeuse, où il se perdit dans la foule. - -A midi sonnant, l'équipage du comte Soltyk s'arrêtait devant le palais -des Oginski. Après avoir déposé sa précieuse pelisse de zibeline dans -l'antichambre, le comte, en toilette parisienne des plus élégantes, -entra dans le salon, où M. Oginski vint à sa rencontre. Quelques -instants plus tard, Mme Oginska arrivait avec un grand froufrou de -jupes. On s'assit, on échangea quelques formules de politesse; puis il -y eut un moment de silence pénible dans le magnifique salon, tout -rempli d'un parfum distingué. On n'entendait que le tic-tac monotone -de l'antique horloge enfermée dans son énorme gaine de bois et la -chanson des flammes qui dansaient dans la cheminée à l'italienne. - -"Je suis venu vous voir aujourd'hui pour une affaire sérieuse et -importante, dit enfin le comte, sérieuse surtout pour moi, puisque le -bonheur de ma vie est en jeu. J'aime votre fille et je viens vous -demander sa main. - -- Je sens tout l'honneur que vous me faites, répondit Oginski en -s'inclinant, une alliance entre nos deux familles dépasse mes -espérances les plus ambitieuses, et je ne pouvais pas m'attendre... - -- Pardonnez-moi, M. Oginski, l'honneur est tout pour moi. - -- Je vous en prie... mon cher, mon bien cher comte, je suis vraiment -confus... - -- A quoi bon tant de paroles? dit Mme Oginska en interrompant son -mari, il suffit, nous sommes heureux de vous donner notre Anitta." - -Soltyk s'inclina respectueusement, prit la main de Mme Oginska et la -baisa. - -"Mais où en êtes-vous avec notre fille? reprit Oginski, je pense que -vous vous êtes quelque peu entendus? - -- Au contraire, répondit le comte, je n'ai encore fait aucune espèce -d'aveu à Mlle Anitta, et je désire que pour le moment, la chose -reste entre nous. - -- Ce sera comme vous le désirez. - -- J'ai votre consentement; tout le reste ira de soi-même; accordez-moi -seulement la permission de me rapprocher de Mlle Anitta. - -- C'est trop juste, dit Mme Oginska, il vous faut avoir l'occasion de -vous déclarer; remettez-vous-en à moi pour cela, monsieur le -comte. Je suis heureuse de voir que vous voulez conquérir vous-même -le coeur de ma fille; elle est un peu entêtée, et elle aimera mieux -résister que se soumettre à notre volonté. - -- N'ayez pas d'inquiétude, dit Soltyk en souriant, je ne montrerai que -l'ardent adorateur et je cacherai avec soin le prétendant favorisé -par les parents. Cela me sera facile, car j'aime Anitta avec une -passion dont vous ne me croyez peut-être pas du tout capable. - -- Oh! par exemple! Pourquoi pas? dit Mme Oginska. - -- On me juge souvent bien à faux. - -- Des envieux, mon cher comte! Qui en aurait, sinon vous, que toutes -les femmes adorent, que la nature a comblé de ses dons? - -- Je vous en prie... - -- Mais moi, j'ai toujours pris votre défense. - -- Vous êtes trop bonne!" - -La portière s'agita avec un léger bruit; Anitta apparut et disparut -immédiatement. - -"C'était elle, la petite friponne, murmura Mme Oginska. - -- Je vous le demande encore une fois; que Mlle Anitta ne se doute pas -de notre intelligence, dit Soltyk en prenant son chapeau - -- Elle n'en saura rien; nous sommes tout à fait de votre avis." - -Sur l'escalier, le comte rencontra Zésim. Il lui adressa un regard -bref et hostile que le jeune officier soutint fièrement. Pendant qu'il -suspendait son manteau dans l'antichambre, Anitta arriva en toute -hâte. - -"Je crois que vous venez trop tard, lui dit-elle tout bas; si je ne me -trompe pas complètement, Soltyk vient de demander ma main." - -Zésim haussa les épaules avec toute la présomption de la jeunesse. - -"Il ne nous est pas permis de nous laisser intimider, Anitta, dit-il; -moi je ne faiblirai jamais, par conséquent tout est en votre main. Du -moment que vous opposez votre volonté à celle de vos parents, nous -n'avons rien à craindre. Soltyk, tel que je le connais, est trop -orgueilleux pour essayer de vous obtenir, s'il sait que votre coeur -appartient à un autre, et non à lui. - -- Je ne sais pas, répondit Anitta, je ne pressens rien de bon, mais -vous pouvez compter sur moi; quelles que soient les circonstances, -je resterai courageuse et inébranlable." - -Ils se serrèrent les mains, puis elle disparut aussi rapidement -qu'elle était venue; et Zésim entra dans le salon, où il fut reçu par -Mme Oginska. - -"Vous étiez et vous êtes encore une fidèle amie de ma mère, dit-il -tout d'abord, et vous m'avez donné bien des preuves de bonté; -cependant le courage me manque presque pour vous exposer ce que j'ai -dans le coeur." - -Mme Oginska commença à devenir nerveuse. - -"Parlez, M. Jadewski, s'il dépend de moi de..." - -Ce qu'elle eût désiré par dessus tout, c'eût été de s'échapper -immédiatement du salon. - -"J'aime Anitta, et elle répond à mes sentiments. - -- En vérité? La chère enfant! Mais vous ne pensez pas à prendre au -sérieux ce petit... arrangement? - -- Si, madame, car je suis venu pour vous demander à vous et monsieur -votre mari la main de votre fille. - -- Mais... mon cher Zésim (Mme Oginska commençait à rire nerveusement), -on ne peut cependant pas marier ensemble deux enfants. Votre demande -me fait plaisir, car elle me prouve que vous n'êtes pas un de ces -jeunes viveurs qui ont des amourettes derrière le dos des parents, -et que vous agissez en cela comme un homme honnête et loyal. Mais -abandonnez cette idée. Qu'est-ce que ces beaux sentiments -romantiques? Nous avons tous passé par là... Un beau rêve, rien de -plus. Pour le mariage, il faut tout autre chose. D'ailleurs, Anitta -est déjà fiancée. - -- Fiancée? sans qu'elle le sache? - -- C'est-à-dire que c'est comme si elle l'était, reprit Mme Oginska -quelque peu troublée; le comte Soltyk nous l'a demandée et nous -avons donné notre consentement. Anitta regimbera peut-être un peu -d'abord, mais elle finira bien par dire oui. C'est un très brillant -mariage. - -- Et le coeur? Et le bonheur de votre fille? - -- Elle sera heureuse. - -- Non, elle ne le sera pas, reprit Zésim avec énergie; mais -pardonnez-moi, je n'ai pas besoin de m'animer, Anitta ne consentira -jamais à cette alliance. - -- Nous verrons, dit Mme Oginska froidement, mais dans aucun cas nous -ne prêterons les mains à un mariage qui ne serait qu'une comédie -avec un dénouement tragique; et nous comptons bien - je parle à -l'officier, à l'homme d'honneur - que vous cesserez de rechercher -Anitta. Puis-je espérer qu'à l'avenir - il m'est bien pénible de -vous dire cela - vous vous abstiendrez de venir chez nous? - -- A cet égard, vous n'avez qu'à commander, répondit Zésim en se -levant, mais je ne renoncerai jamais à Anitta." - -Il s'inclina et sortit, nullement découragé, mais plein d'amertume. - -Anitta l'attendait sur l'escalier. - -"Vite! dit-elle tout émue, on vous a repoussé? - -- Oui. - -- Mes parents veulent me marier à Soltyk? - -- Oui, et l'on compte sur votre condescendance. - -- Bien, on compte à tort, s'écria Anitta en relevant sa petite tête -d'un air de défi; on peut nous séparer pour le moment, mais jamais -on ne pourra me forcer à appartenir à un autre. Ayez confiance en -moi, Zésim, comme j'ai confiance en vous. Ne vous laissez pas -troubler par rien; on répandra toutes sortes de bruits, on tramera -des intrigues, ne vous en occupez pas; tant que vous croirez en moi, -il n'y aura rien de perdu. - -- Aurez-vous assez de force, Anitta?..." - -Elle sourit. - -"On ne me connaît pas encore; attendez seulement un peu... Je suis plus -forte que vous ne le croyez tous. - -- Mais je ne dois plus mettre les pieds dans votre maison. - -- Nous nous verrons et nous nous parlerons tout de même. - -- Où? - -- Quant à cela, c'est mon affaire; pour le moment restez calme; je -vous donnerai des nouvelles le plus tôt possible." - -Zésim la regarda longtemps en silence. - -"Qu'avez-vous? demanda-t-elle un peu surprise. - -- Pourrez-vous résister à toutes les séductions du luxe et de la -splendeur? - -- Quelle pauvre opinion vous avez de moi! répondit Anitta, avec la -sainte et candide conviction de l'enfant, qu'est-ce que le monde -tout entier pour moi sans vous? Non, Zésim, je ne me laisserai ni -aveugler, ni séduire, simplement parce que je vous aime. - -- Vous m'aimez donc réellement?" - -Pour réponse, Anitta se mit à rire, pas fort, tout bas et tout -doucement; mais ce rire était comme une charmante promesse qui valait -tous les serments de la terre. Puis elle prit vaillamment la tête du -grand et bel officier et l'embrassa. - - -XVIII - -LES ROSES SE FANENT - -Ravir le bonheur est facile, le rendre est difficile. HERCER. - - -Deux jours se passèrent sans qu'Anitta donnât signe de vie à Zésim. le -deuxième soir, enveloppé dans son manteau, le jeune officier vint dans -la rue où était la palais Oginski et regarda les fenêtres -d'Anitta. Aucune lumière. Peut-être était-elle à l'Opéra. Une voiture -de louage passait. Il siffle le cocher, monta te se fit conduire au -théâtre. - -"Où en est-on? demanda-t-il à un des buralistes. - -- Le convive de pierre vient d'entrer en scène." - -On jouait Don Juan. - -Zésim se promena de long en large dans le vestibule de l'escalier et -attendit la bien-aimée. Il s'écoula encore quelques minutes qui lui -parurent bien pénibles; puis des applaudissements éclatèrent, et en -même temps les portes s'ouvrirent. Le public sortit en foule. Sur -toutes les marches descendaient lentement des dames élégantes avec -leurs cavaliers. De toutes parts ce n'étaient que causeries et rires. - -Enfin il aperçut Anitta. Elle marchait en avant avec le comte. Ses -parents suivaient. Zésim se dissimula derrière un pilier, de façon à -ne pas être vu de la jeune fille, et observa ses mouvements et sa -physionomie avec une attention douloureuse. Il pouvait être -satisfait. Anitta si vive, si gaie d'habitude, avait l'air d'une -statue; rien ne remuait en elle; sur son visage se lisait une froide -indifférence, pendant que le comte se donnait toutes les peines du -monde pour lui arracher un sourire et la dévorait de son regard de -flamme. Zésim vit aussi Soltyk aider la mère à monter en voiture, et -la fille refuser son aide. Il respira, et, tranquillisé, entra dans le -café le plus proche pour parcourir les journaux du soir; puis il -reprit le chemin de sa maison. - -Le lendemain au retour de l'exercice, il trouva une lettre d'Anitta -que Tarass avait apportée pendant son absence. Il la baisa, ouvrir -l'enveloppe et lut ce qui suit: - -"Venez ce soir pour la bénédiction à l'église catholique, et -attendez-moi à gauche de la grande porte, près du premier -confessionnal. Votre fidèle Anitta." - -Quand Zésim vint le soir à l'église, on commençait à allumer les -cierges à l'autel. Il se posta près de la chaire derrière une -colonne. De là, il pouvait embrasser d'un coup d'oeil toute -l'église. Dans sa situation présente, c'était déjà pour lui un bonheur -indicible que de voir, même de loin, la bien-aimée. Un instant avant -que le prêtre sortît de la sacristie, elle apparut accompagnée de -Tarass. Elle s'avança d'un pas lent et modeste à travers les rangées -de fidèles jusqu'au premier banc, où elle s'assit. Après avoir posé -devant elle son livre de prières, elle leva instinctivement les yeux -et aperçut Zésim. Il la salua d'une légère inclinaison de la tête et -elle lui répondit par un sourire plein de bonté et de tendresse. - -Le service divin commença. Les fidèles agenouillés chantaient, -accompagnés par l'orgue, ce chant admirable de la bénédiction qui, -comme une révélation consolante, pénètre dans les coeurs tourmentés et -endoloris des hommes. La voix d'Anitta s'élevait au dessus des autres, -comme le chant de l'alouette s'élève au dessus des bruits de la -campagne au printemps. Ses yeux attachés à la voûte semblaient -apercevoir les étoiles éternelles, et, dans un sentiment de naïve -reconnaissance, chercher Dieu qui a créé le monde, le printemps, la -jeunesse et l'amour. Jamais Zésim n'avait été si pieux. La bien-aimée, -telle un ange, emportait la prière du jeune homme avec la sienne -jusqu'au ciel. - -Quand les chants et l'orgue eurent cessé et que le prêtre eut quitté -l'autel, la foule sortit lentement de la maison de Dieu. Zésim suivit -le flot et arriva heureusement au confessionnal où il devait attendre -Anitta. Elle restait toujours agenouillée et plongée dans la -prière. Ce ne fut que quand le sacristain en robe rouge et en blanc -surplis vint éteindre les cierges qu'elle se leva, fit un signe de -croix et se dirigea, sans se presser, vers l'endroit où elle espérait -trouver le bien-aimé. - -Zésim fit deux pas à sa rencontre; ils se serrèrent les mains et se -regardèrent; puis il releva la manche de la jeune fille et lui baisa -le bras. - -"J'ai bien des choses à vous dire, commença-t-elle. - -- Avant tout, je dois vous demander pardon, dit Zésim, pour avoir -douté de vous un instant. - -- Et aujourd'hui, pensez-vous autrement? - -- Oui, je vous ai vue hier au théâtre, avec Soltyk." - -Anita rougit. - -"Zésim, cela ne me plaît pas, dit-elle, vous me surveillez... -pourquoi?... Vous me connaissez donc bien peu? - -- Oh! ce n'était pas de la défiance, c'était le désir ardent de vous -voir. - -- C'est possible, mais cela me fait de la peine. Vous ne le referez -plus, n'est-ce pas? Vous me le promettez. - -- Je vous en donne ma parole." - -Elle le fit asseoir auprès d'elle, sur le dernier banc de -l'église. Sous la haute voûte régnait maintenant une obscurité -mystérieuse. Seule, une petite lampe rouge était allumée dans une nef -latérale, aux pieds de la Mère des douleurs. - -"Zésim, dit-elle à voix basse, en lui tenant les mains, j'ai beaucoup -souffert ces jours-ci. Jamais je n'en aimerai un autre: jamais je n'en -suivrai un autre à l'autel; mais je n'ai aucune espérance de vous -appartenir un jour. On ne me forcera pas à devenir la femme du comte -Soltyk, mais on me menace de me déshériter et de me maudire, si je -deviens la vôtre. Voilà, mon bien-aimé, ce qui me tourmente et -m'afflige. Je donnerais toutes les richesses de cette terre pour vous; -mais, avec la malédiction de mes parents, je ne pourrais jamais être -heureuse, même auprès de vous. - -- Anitta, ne vous laissez pas intimider par des menaces qu'on ne -mettra jamais à exécution, répondit Zésim tout ému; nous ne vivons -plus à l'époque de ces Starostes tout puissants qui enfermaient -entre quatre murs leurs femmes infidèles et emprisonnaient dans un -couvent leurs filles désobéissantes. Aujourd'hui, ces choses-là ne -se voient plus qu'au théâtre. On ne maudit pas sa fille unique parce -qu'elle suit le penchant de son coeur. - -- Vous ne connaissez pas mes parents; ils sont bien plus de l'ancien -temps que vous ne croyez. - -- Je vois qu'on vous a découragée. - -- Non, mon bien-aimé, certainement non. Que dois-je faire? -Conseillez-moi. Je suis prête à tout ce qui ne sera pas contre mon -honneur." - -Zésim la regarda longuement. - -"Alors? - -- Il n'y a qu'un moyen. - -- Lequel? - -- C'est un moyen très décisif. - -- Dites-le donc. Suis-je une enfant? - -- Fuyez avec moi. - -- C'est impossible, Zésim, à quoi pensez-vous? - -- Je ne vois pas d'autres moyens de salut que la fuite et un mariage -secret. - -- Oh! Zésim! A quoi me servira la bénédiction du prêtre, si la -malédiction de mes parents pèse sur moi? - -- Ce ne sont que des mots, Anitta; on connaît votre caractère d'enfant -et l'on cherche à vous effrayer. - -- Non, Zésim, non, je ne puis pas, ne me condamnez pas. Je vous aime -plus que tout; mais après vous, j'aime et je respecte mes -parents. Je ne peux pas les affliger, non, je ne le peux pas. - -- Vous manquez de courage; tout ce qui est contre l'usage vous fait -peur, répliqua Zésim. Pour l'amour de Dieu, fermez donc les yeux et -abandonnez-vous à ma conduite. - -- Non, je ne peux pas être si égoïste! - -- Oh! justement, l'amour désintéressé et dévoué consiste à s'arracher -à tout ce qui vous est cher pour suivre le bien-aimé! - -- Non, Zésim, c'est de l'égoïsme de ne songer qu'à son propre bonheur -et de sacrifier celui des autres. - -- Anitta, vous ne voulez pas partir parce que vous ne m'aimez pas. - -- Zésim! - -- Ce n'est qu'un caprice pour vous, un beau rêve, comme disait votre -mère; au premier obstacle sérieux, vous avez peur et vous reculez. - -- Si vous m'aimez réellement, répondit Anitta presque suppliante, -prenez patience. - -- Je vous aime, s'écria Zésim en se levant, et je vous prouverai avec -quelle ardeur je vous aime. Si vous pouvez supporter d'être séparée -de moi, moi je ne puis survivre à votre perte et je n'y survivrai -pas. Il vaut mieux en finir et se fermer volontairement les yeux que -d'être condamné à voir comment les flammes s'éteignent et comment -les roses se flétrissent. - -- Non! A quoi pensez-vous? murmura Anitta. Voulez-vous me punir de mon -amour? Sera-ce la récompense de ma fidélité? - -- Je n'ai plus d'espoir, dit Zésim en soupirant; à quoi bon vivre? - -- Est-ce que je ne vous appartiens plus? - -- Non, vous appartenez à vos préjugés, Anitta, aux idées de nourrice -et aux opinions de gouvernante qu'on vous a inoculées. - -- Quelles affreuses paroles me dites-vous là? - -- Dans ce monde barbare on ne marche pas sur des fleurs, répondit -Zésim; nous sommes brutalement attaqués; il faut nous mettre en -défense sans avoir d'égards pour rien ni pour personne: autrement -nous périrons. - -- Mieux vaut périr, dit Anitta tristement, que de faire mal. - -- Bien, alors, mourez avec moi." - -Zésim attira la pauvre jeune fille sur son coeur palpitant et la -regarda en face avec des yeux ardents de fièvre. - -"Pourquoi ne mourrais-je pas avec vous? répondit-elle d'une voix -sérieuse et douce, si toute espérance était perdue? Mais tout peut -encore tourner à bien. - -- Le courage vous manque même pour cela!" - -Zésim riait amèrement. - -"Je ne sais pas, murmura Anitta, vous êtes si étrange aujourd'hui. Je -ne vous reconnais plus du tout. - -- Je suis étrange parce que j'ai pris au sérieux ce qui n'était qu'un -jeu, n'est-ce pas? - -- Je ne me suis pas jouée de vous. - -- Certes non, répondit-il, vous croyez m'aimer, et en ce moment vous -êtes encore décidée à me rester fidèle. Mais demain peut-être -aurez-vous d'autres sentiments, et après-demain vous serez perdue -pour moi. Puis-je demeurer calme quand on foule au pied mon idéal, -quand on me ravit pour toujours la foi, l'espérance? Puis-je -continuer à vivre sans amour, sans confiance, sans dieux? Non, j'ai -horreur des nuages et des ténèbres, j'ai besoin d'un ciel pur et -serein, et si on me l'obscurcit, j'aime mieux mourir. Une balle me -donnera la liberté. Je ne suis pas fait pour être esclave. Une -existence dans laquelle je traînerai éternellement les chaînes du -doute me paraît sans valeur aucune. - -- Zésim... vous n'avez pas le droit de vous tuer!... s'écria Anitta en -l'étreignant avec angoisse; si je suis si peu de chose pour vous, -souvenez-vous au moins de votre mère. C'est le délire qui parle par -votre bouche. - -- Je suis très calme, vous le voyez bien. - -- Donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne vous tuerez pas, dit -Anitta suppliante. - -- Vous venez là comme un souverain qui me fait grâce de la peine de -mort et qui m'accorde la faveur des travaux forcés à -perpétuité. Est-ce la pitié? - -- Non, ce n'est pas de la pitié, dit Anitta; je vous aime te je veux -sauver votre vie pour moi, car elle m'appartient. - Elle le serra -dans ses bras et lui donna un baiser. - Ah! je voudrais seulement -gagner du temps! Mon coeur me dit qu'un amour fidèle doit -triompher. Nous serons encore heureux, Zésim, si vous voulez avoir -confiance en moi." - -Zésim secoua la tête. - -"Avant tout, votre parole d'honneur! - -- Voici ma main. - -- Vous ne vous tuerez pas! - -- Non!" - -Il sourit amèrement. - -"Et vous croirez en moi? - -- Oui, en vous; mais je me défie du temps. C'est une puissance -redoutable qui détruit tout. Vous ne la connaissez pas encore. Elle -tue d'une manière lente mais irrésistible les sentiments, les -désirs, les projets, les passions, les souvenirs en les -pétrifiant. Voir devenir indifférent un être que l'on aime est bien -plus douloureux que d'être trahi par lui dans l'enivrement du -bonheur. Je n'espère plus rien; aussi je vous rends votre liberté. - -- Vous ne m'aimez plus, dit Anitta en se levant brusquement, voilà la -vérité! - -- Je vous aime d'un amour indicible, répondit Zésim, mais je ne peux -pas, je ne veux pas voir comment, par de petits et misérables -moyens, on détournera peu à peu votre coeur de moi, sans que vous -vous en aperceviez et le sachiez. Et le jour viendra où vous-même -vous trouverez de bon ton de sourire de cette folie de jeunesse. - -- Oh! combien vous me connaissez peu! - -- Prouvez-moi que je me trompe, continua Zésim; moi, je vous aimerai -toujours. Montrez-vous forte; conservez-moi votre amour et votre -fidélité. Qui vous en empêche, même sans vous enchaîner par des -serments? Ce que je ne veux pas, c'est que vous me trahissiez; aussi -ne doit-il y avoir entre nous aucun lien, ni promesse, ni foi -jurée. Vous êtes libre, et je le suis. Nous n'avons plus aucune -obligation l'un envers l'autre, et tout engagement cesse entre -nous. Puis nous verrons que ce l'avenir apportera. - -- Ah! Zésim, vous êtes dur pour moi; je ne l'ai pas mérité." - -Elle retomba sur le banc, et couvrit son visage de ses mains. Des -larmes brûlantes coulaient sur ses joues. - -"Je ne puis m'empêcher de penser ainsi; condamnez-moi, mais je ne puis -m'en empêcher!" s'écria Zésim. - -Il lui serra la main et se leva avec effort pour partir. - -"Vous m'abandonnez? Vous pouvez m'abandonner? - -- Fuyez avec moi, Anitta. - -- Non, je ne le peux pas. - -- Alors, adieu!" - -Il s'éloigna rapidement, et elle resta dans l'église sombre, seule -avec ses larmes et la souffrance de son jeune coeur. - - -XIX - -DANS LE FILET - -Je place maintenant ma destinée entre tes mains. POUSCHKINE. - - -Dragomira fut instruite par Sessawine de la catastrophe qui avait -anéanti l'amour de Zésim dans son printemps. Il lui raconta l'histoire -comme une nouveauté piquante dont parlait toute la ville et ne -s'aperçut pas le moins du monde de l'effet que ses paroles -produisaient sur la mystérieuse jeune fille. - -Cette belle créature, qui paraissait froide et qui savait si bien se -dominer, perdit, pour quelques instants, tout empire sur -elle-même. Elle poussa d'abord un léger cri, qu'il prit pour -l'expression de son étonnement, tandis que dans ce cri vibraient toute -la douleur et toute la révolte désespérée d'une âme à la torture; puis -elle devint toute blanche; ses lèvres mêmes pâlirent, et la seconde -d'après, cette pâleur de mort disparut sous une rougeur -enflammée. Elle se leva brusquement et se mit à aller et venir, en -proie à une vive émotion. - -"Racontez-moi donc, murmura-t-elle, racontez-moi tout ce que vous -savez. Les parents l'ont éconduit, et elle... elle aussi?... et elle se -marie avec le comte Soltyk? Avez-vous bien compris? - -- Oui, certainement," répondit Sessawine sans s'étonner le moins du -monde des façons de Dragomira. - -Il y a des hommes qui ont des yeux pour ne point voir. - -"Elle a joué et badiné avec lui, voilà tout, et le pauvre lieutenant a -cru que c'était sérieux. - -- Et elle pend le comte? - -- Pourquoi ne le prendrait-elle pas?" - -Dragomira s'était remise; elle avait reconquis son visage calme de -tous les jours, ses couleurs délicates et son regard froid. - -"Qu'ai-je donc? se demanda-t-elle à elle-même en allant se rasseoir -dans le coin du divan, pendant que Sessawine continuait son -récit. C'est comme si j'avais la fièvre; mon coeur se serre -convulsivement. Pourquoi tout cela? Parce que je sais Zésim -malheureux? Non. Parce qu'il a pu se passer si vite de moi, parce -qu'il a donné son coeur à une autre? Serais-je jalouse? Je l'aime -donc?" - -Un frisson lui courut partout le corps à cette pensée. Cependant, -lorsque Sessawine l'eut quittée, elle se mit son secrétaire, jeta -quelques lignes sur le papier et les envoya à Zésim. - -Il arriva sur le champ. Chose curieuse, lorsqu'elle entendit le -cliquetis de son épée, elle courut à son miroir et arrangea vite ses -cheveux. - -On frappa; il entra le coeur serré et l'esprit troublé; elle vint au -devant de lui et lui tendit les deux mains avec une gaieté et une -cordialité qu'elle n'avait jamais eues jusqu'à présent. - -"Savez-vous qu'il y a bien longtemps que vous n'êtes venu? dit-elle. - -- En effet, je me sens coupable à votre égard. - -- Je voulais être fâchée contre vous, mais quand je vous ai vu entrer, -tout a été pardonné et oublié. - -- Je vous remercie bien." - -Elle s'assit de nouveau sur le divan, et il prit un fauteuil près -d'elle. Tous les deux se taisaient. Ils regardaient tristement et -fixement dans le vide, et elle étudiait avec un intérêt douloureux son -visage pâli et ridé par le chagrin. - -"Qu'avez-vous? dit-elle enfin, en lui posant une main sur -l'épaule. Vous n'êtes plus joyeux de vivre comme vous l'étiez." - -Zésim la regarda sérieusement. - -"Vous avez raison, répondit-il d'une voix qui tremblait, la vie est -vraiment une laide chose, et ce qu'il y a de mieux, c'est de mettre -fin aussi vite que possible à cette triste bouffonnerie. - -- On vous a affligé? - -- Non, pas du tout. - -- On vous a affligé, offense, trahi; je sais tout." - -Zésim haussa les épaules en souriant amèrement. - -"Aimez-vous réellement cette jeune fille? continua Dragomira, je ne -sais pas, mais elle me semble bornée, enfant et assez peu spirituelle, -bref, insignifiante. - -- Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas là-dessus. - -- Vous avez raison, et cela vous fait honneur de ne vouloir rien dire -de défavorable au sujet d'une dame pour laquelle vous avez un -sentiment; mais sa conduite à votre égard, sa conduite seule suffit -pour le ma faire condamner." - -Zésim garda le silence. - -Dragomira le regarda et lui tendit la main. - -"Je vous comprends, Zésim, et je vous promets de ne plus vous dire un -mot de cette affaire; mais ne vous abandonnez pas ainsi, arrachez -courageusement le trait de votre blessure, et elle guérira, elle -guérira plus vite que vous ne le pensez et ne l'espérez. Je veux -essayer de vous consoler. Il y eut un temps où vous restiez volontiers -près de moi. - -- Vous me confondez." - -Zésim saisit les mains de Dragomira et les baisa. - -"Nous recommencerons à être bons amis comme autrefois. - -- Que vous me rendez heureux, Dragomira! Vous ne vous doutez pas -combien tous ces jours-ci j'ai aspiré après vous! - -- En vérité?" - -Elle se pencha vers lui, les joues rougissantes et les yeux brillants. - -"Sans cela, serais-je venu si vite? - -- Je vous crois, Zésim; aussi je veux vous voir maintenant plus -souvent chez moi; je veux vous voir tous les jours, chaque -soir. Viendrez-vous? - -- Si je puis, certainement. Vous me faites beaucoup de bien, -Dragomira, avec votre regard affectueux, avec vos bonnes paroles. Il -mes emble que je suis un esclave dont on brise les fers. - -- Oui, je veux vous rendre libre, s'écria la belle jeune fille, tout à -fait libre." - -Zésim la considéra avec un certain étonnement. - -"Si vous le voulez, dit-il au bout d'un instant, vous réussirez; car -je crois que vous pouvez tout ce que vous voulez sérieusement." - -Après le départ de Zésim, Dragomira resta ballottée par une tempête de -pensées et de sentiments. Elle était étendue sur son divan, comme une -Madeleine repentante, la tête dans ses mains, et elle méditait -profondément. Elle était assez courageuse pour ne pas se mentir à -elle-même. Ce secret dont elle ne s'était peut-être pas doutée jusqu'à -ce jour, se dressait maintenant en pleine lumière devant son âme; et -elle se l'avouait à elle-même tranquillement, et avec une amère et -douloureuse abnégation. - -Elle aimait Zésim. - -Elle ne pouvait plus en douter; elle l'aimait, et cet amour n'était -pas une passion ardente, un jeu riant et radieux, un enthousiasme de -l'imagination; cet amour l'avait envahie silencieusement et -irrésistiblement; il ne faisait plus qu'un avec elle; elle était dans -chaque goutte de son sang, dans chaque frémissement de ses nerfs, dans -chacun des sombres et mystérieux replis de son âme; cet amour, dans -cette étrange jeune fille, n'était ni une aspiration, ni un désir, -mais une fatalité plus forte qu'elle-même, plus forte que sa volonté -de fer qui pourtant ne fléchissait devant rien. Elle l'aimait; -pourquoi se défendait-elle contre cet amour? Pourquoi avait-elle -autrefois tenu Zésim loin d'elle, lorsque son propre coeur à elle, -débordant de tendresse, palpitait de joie et d'espérance? Pourquoi? -Pourquoi maintenant se sentait-elle frissonner à la pensée de l'aimer -et d'être aimée de lui? - -Parce que cet amour pouvait être aussi pour lui une fatalité; parce -que, comme ces fiancées mises au tombeau avant le jour du mariage, qui -viennent à minuit danser des rondes fantastiques, elle devait donner -la mort dans un baiser. - -Elle se sentait de la pitié pour lui. En avait-elle le droit? Non, -certes non. Ou elle croyait à l'enseignement de ses prêtres, ou elle -n'y croyait pas. Si elle y croyait, c'était son devoir de sauver l'âme -de Zésim, même quand il lui eût été indifférent, à plus forte raison, -puisqu'elle l'aimait. Etait-ce de l'amour que de laisser son âme se -perdre, que de mettre en danger son bonheur éternel pour quelques -vaines et folles joies terrestres? Mais pouvait-elle l'aimer? - -Oui, elle le pouvait. Il ne lui était pas défendu de donner à un homme -son coeur et sa main. La vie en elle-même est un péché qui ne peut -s'expier que dans les tourments. Que cette vie s'écoule dans un désert -ou dans un harem, elle n'en est pas moins un malheur et l'expiation -reste la même. Elle l'aimerait et se réjouirait d'être aimée; elle -irait avec lui devant l'autel; elle deviendrait sa femme et puis... elle -apaiserait Dieu avec lui par un sacrifice aussi sanglant et aussi -saint que ceux d'Abraham et de Jephté. - -Le lendemain matin, Zésim envoya à Dragomira un bouquet de camélias -blanc et de violettes. Elle fut heureuse de ce présent, comme un -enfant, porta le bouquet à ses lèvres à plusieurs reprises et le plaça -elle-même dan un vase. - -Zésim était dans un état d'esprit qui le surprenait lui-même et -l'effrayait. Il aimait Anitta, il était désolé de la perdre, et en -même temps il sentait que Dragomira l'enveloppait d'un filet magique -et l'attirait à elle avec une force irrésistible. - -Nous ne sommes jamais plus disposés à tomber dans un piège enchanté -que quand nous aimons, et que nous sommes séparés de l'objet de notre -amour. Tel se trouvait Zésim au milieu du vertige du monde, seul avec -ses sentiments, ses rêves, ses ardents désirs, ses brûlantes -aspirations. L'être charmant à qui il aurait voulu confier les plus -secrètes et les meilleurs émotions de son âme lui semblait disparu -pour toujours; personne n'était là pour entendre ses serments, ses -paroles passionnées; personne, pour partager sa douleur; personne, -pour dissiper ses doutes. - -C'est en ce moment que du nuage qui l'enveloppait il voyait sortir de -nouveau la belle et sévère figure de sa compagne d'adolescence, et il -se laissait aller, presque sans en avoir conscience, avec une nouvelle -ardeur, un nouvel enthousiasme, à cette séduisante et trompeuse -impression. - -Il n'y a donc pas lieu de s'étonner s'il vint le soir beaucoup plus -tôt qu'on ne l'attendait, ce qui l'obligea de se contenter pendant -quelques moments de la société de Cirilla, qui jouait avec beaucoup -d'habileté son rôle de bonne et brave tante. Dragomira était encore à -sa toilette, elle qui d'habitude dédaignait toute espèce de parure et -affectait un mise d'une simplicité et d'une humilité -monastiques. Lorsqu'enfin elle entra un froid et fier sourire sur les -lèvres, Zésim se demanda ce qui lui était arrivé. Il lui semblait -qu'il n'avait jamais encore vu Dragomira et qu'il l'apercevait pour la -première fois, tellement elle lui apparaissait changée. La religieuse, -la pénitente était devenue une dame du monde, richement et -coquettement habillée comme si elle partait pour faire des -conquêtes. D'un seul coup d'oeil il lui découvrit cent nouveaux -attraits. Elle lui paraissait plus grande, d'une taille plus pleine et -plus majestueuse avec la longue robe de soie traînante et la kazabaïka -de velours rouge garnie de zibeline, qui, pour la première fois, -faisait ressortir aux yeux émerveillés du jeune homme ce beau cou et -ces épaules de marbre. Combien était joli ce petit pied chaussé de -pantoufles turques brodées d'or! Combien était splendide dans son -abondance superbe cette chevelure blonde, retenue et non serrée par un -ruban rouge, et pourtant un camélia blanc au milieu de ses flots d'or. - -Elle tendit la main à Zésim et le fit asseoir près de la -cheminée. Cirilla allait et venait pour préparer le thé et laissait -continuellement les deux jeunes gens seuls ensemble, sans avoir l'air -d'y mettre aucune intention. Dragomira employait chacun de ces -moments-là à envelopper Zésim de nouveaux lacs enchantés. Elle voyait -l'effet qu'elle produisait sur lui et elle l'augmentait encore par ses -paroles et ses regards. Elle voulait plaire, ravir, conquérir, et elle -y réussissait complètement. C'était comme si elle avait été emportée -avec Zésim vers l'Océan, sur une petite barque sans voile ni rames; -mais aucun des deux ne demandait où ils étaient entraînés. - -On prit le thé; on se raconta gaiement et sans y attacher, du reste, -aucune importance, les nouvelles de la ville; puis Cirilla sortit de -la chambre. - -La tête de Zésim était remplie des idées les plus contradictoires et -son coeur était agité par les sentiments les plus étranges. Il se mit à -marcher à grands pas dans la chambre. La pâleur et la rougeur se -succédaient sur ses joues, que les émotions et les chagrins des -dernières semaines avaient profondément creusées. - -Enfin Dragomira se leva lentement. Elle vint se mettre devant lui, et, -le regardant fixement de ses yeux bleus, lui posa ses mains sur les -épaules; - -"Pauvre ami!" dit-elle doucement. - -Il baissa la tête et garda le silence. - -"Vous êtes malheureux, continua Dragomira, vous vous consumez dans le -chagrin. Ah! si je pouvais faire quelque chose pour adoucir votre -peine! - -- Vous pouvez tout faire, reprit-il les yeux toujours baissés, tout. - -- Faut-il parler à Anitta? - -- Non, pour l'amour de Dieu! non!" - -Il leva vers le froid et beau visage de la jeune fille ses yeux -désespérés et humides de larmes. - -Que puis-je faire alors?" - -Il baissa de nouveau la tête; alors, Dragomira posa sa petite main sur -son épaule et lui effleura le front de ses lèvres. Ce ne fut qu'un -léger souffle qui alla d'elle à lui, mais il suffit pour déchaîner la -passion que son coeur ne pouvait plus maîtriser. - -"Dragomira!" murmura-t-il. Et il l'attira à lui. Mais elle se dégagea -rapidement de ses bras et recula d'un pas. - -"Non! s'écria-t-elle; non! non!" - -Mais bientôt, avec une décision soudaine, infernale, elle l'entoura -elle-même de ses bras et lui donna un baiser. - -"Maintenant, partez! ordonna-t-elle en s'écartant de lui avec un -mouvement de pudeur et de confusion virginales; partez! -n'entendez-vous pas? Je le veux." - -Zésim demeura un moment immobile et étonné; puis il obéit, sortit -rapidement de la chambre et descendit l'escalier. Quand il fut dans la -rue, le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait se fit entendre, et -Dragomira apparut, se penchant vers lui. - -"Bonne nuit! lui cria-t-il. - -- Au revoir!" répondit-elle, en lui jetant le camélia blanc qu'elle -avait rapidement enlevé de ses cheveux. - -PASTORALE - -Le livre le plus merveilleux des livres est le livre de l'amour. -GOETHE. - - -Depuis des semaines, le comte Soltyk se trouvait dans un état -absolument nouveau pour lui et qui surexcitait au plus haut point tous -les instincts de sa nature. Un jour lui paraissait d'ailleurs s'enfuir -comme une seconde, et les événements d'une année se renfermer dans les -vingt-quatre heures d'une journée. Il lui semblait faire un de ces -rêves où l'on s'égare dans une contrée qu'on n'a jamais vue, dans un -édifice inconnu et mystérieux dont on sent la voûte peser sur sa tête; -on cherche avec une indicible angoisse à sortir par des ouvertures qui -deviennent de plus en plus étroites; on monte un escalier dont les -marches sont de plus en plus hautes et raides, et une fois parvenu en -haut, on se précipite dans les airs pour fendre l'espace sans ailes. - -Jamais, jusqu'à ce jour, il ne lui était arrivé de voir une femme le -dédaigner ou lui résister: toutes semblaient attendre un signe de lui, -avec un doux sourire, comme des odalisques; et peut-être était-ce pour -cela qu'aucune n'avait réussi à le conquérir ou à l'enchaîner. Et, -maintenant il avait rencontré une jeune fille qui ne s'occupait -nullement de lui, dont la pensée le tourmentait et le bouleversait. Il -allait et venait comme si les Furies l'eussent poursuivi; tel qu'une -bête fauve traquée par les chiens, il sortait précipitamment de son -palais pour se rendre au club, du club il allait au café, du café sur -la promenade et de la promenade chez quelque brillante dame à la mode; -enfin épuisé et mécontent, il finissait toujours par revenir à -l'endroit qu'il ne pouvait fuir malgré tous ses efforts, c'est-à-dire -à la porte du petit palais Oginski. - -Il était toujours occupé d'Anitta et rien que d'elle, tout en ne la -voulant pas, tout en raillant et maudissant sa faiblesse. Plus d'une -fois il jeta à terre le bouquet que le jardinier apportait pour elle -et le foula aux pieds. Et c'est justement à cause de cela qu'Anitta -recevait tous les jours les fleurs les plus magnifiques avec sa carte; -à cause de cela que tous les jours elle le voyait passer en voiture ou -à cheval devant ses fenêtres; à cause de cela qu'elle le rencontrait -toujours sur son chemin. Dès qu'elle mettait le pied dans la rue, il -était déjà là devant elle, apparaissant à l'improviste et semblant -sortir de terre comme un être surnaturel. Faisait-elle une emplette? -Il restait comme un laquais devant la porte du magasin, pour lui -porter ses paquets. Allait-elle sur la promenade? Il était à son -côté. Montait-elle en traîneau? Il galopait à côté d'elle. Au théâtre, -il l'attendait au bas de l'escalier, la conduisait à sa loge, lui -ôtait son manteau, et se contentait ensuite de la contempler de loin, -jusqu'à ce que la représentation fût terminée. Alors, il apparaissait -de nouveau pour l'aider à s'envelopper et à monter en voiture. Ces -hommages se renouvelaient dans les concerts et les soirées. Ce qui -n'empêchait pas le comte de faire chaque après-midi sa visite au -palais Oginski. - -Tout le monde parlait de son choix, de sa passion et, en général, on -enviait à Anitta cette brillante conquête. Elle seule ne se montrait -nullement ravie; au contraire, quand elle était dans la compagnie de -Soltyk, elle tenait sa tête baissée, et s'il lui arrivait de lever ses -beaux yeux si expressifs, ce n'était certainement pas pour répondre -aux regards enflammés du comte. Elle restait toujours polie, -cérémonieuse, sérieuse et laconique. - -Toutes les représentations de ses parents, tous les discours les plus -persuasifs de ses amies échouaient contre cette volonté silencieuse et -simple, mais inébranlable. Les jours succédaient aux jours, les -semaines aux semaines, et Soltyk n'avait pas avancé d'un pas. - -Le jésuite voyait cela avec inquiétude et déplaisir. Il connaissait -Anitta depuis le berceau; il l'avait toujours traitée avec une sorte -d'amour paternel; il croyait être sûr de ses inclinations, et, grâce à -son caractère sacré, il se figurait posséder sur elle une autorité -plus haute et plus efficace que ses parents eux-mêmes. Il résolut de -faire valoir cette autorité au bon moment, et l'occasion s'en présenta -plus tôt qu'il n'eût osé l'espérer. - -Le P. Glinski vint vers midi chez Oginski, et ne trouva à la maison -qu'Anitta. Elle accourut à sa rencontre, le salua affectueusement, lui -baisa la main; puis elle se remit à son métier, et reprit sa broderie -interrompue. Le jésuite s'était placé derrière elle et regardait -par-dessus son épaule la broderie à moitié faite. - -"Un travail symbolique, dit-il avec un fin sourire. - -- Comment cela? demanda Anitta sans changer de position. - -- Est-ce que ce ne sera pas une pantoufle? - -- Sans doute. - -- Eh bien! tu te familiarises déjà en imagination avec l'attribut à -venir de ta puissance, mon enfant. Que mon cher comte sera heureux -sous ce joug charmant! - -- Votre cher comte?..." murmura Anitta. - -Et elle se tourna vers le jésuite d'un air résolu: - -"...Je ne pense nullement à lui imposer mon joug. - -- Ah! oui, je connais ce jeu mêlé de réserve virginale et de -coquetterie féminine; je le connais mieux que tu ne crois. C'est -amusant... pour un temps... puis cela devient ennuyeux et insupportable. - -- Si je pouvais arriver à devenir insupportable au comte, répliqua -Anitta avec un léger sourire, je me traînerais sur les genoux à -Ezenstochau (1) [(1) Pèlerinage célèbre en Pologne.]. - -- Ne plaisante pas. - -- C'est très sérieux. - -- As-tu toujours ce lieutenant dans la tête? - -- Dans le coeur, Père Glinski, certainement. - -- Folie! - -- C'est possible; mais voilà pourquoi je ne serai jamais la comtesse -Soltyk." - -Le jésuite se rapprocha encore d'Anitta, lui prit les mains et la -regarda affectueusement dans les yeux. Pour lui aussi c'était -sérieux. Ce n'était pas un intrigant; il voulait le bonheur du comte -et de la jeune fille; il les considérait et les aimait tous les deux -comme ses enfants. - -"Anitta, dit-il, la vie n'est pas un amusement, mais une lutte -terrible dans laquelle nous avons des devoirs sacrés à accomplir. Nous -ne devons pas obéir à nos goûts et à nos désirs passagers, mais nous -devons agir selon notre raison et notre conscience. - -- Eh bien! justement, ma raison et ma conscience m'ordonnent de -choisir un mari que j'aime, car ce n'est qu'à ce mari-là que je -pourrai faire les sacrifices que le mariage impose à une femme; ce -n'est qu'avec lui que je pourrai remplir les devoirs que j'ai envers -Dieu et envers les hommes." - -Le P. Glinski se trouva désarmé pour un instant, mais pour un instant -seulement. - -"Soit, mon enfant, dit-il, mais est-ce que le comte Soltyk n'est pas -digne de ton amour? Y a-t-il une jeune fille qui le regarde avec des -yeux indifférents? Certes, c'est un conquérant; tous les coeurs battent -plus fort quand il apparaît, et cet homme, que toutes voudraient -enchaîner, est à tes pieds, et tu serais la première, la seule qui ne -pourrait pas l'aimer? Non, je ne te crois pas, personne ne te -croira. Ce sont là des imaginations d'enfant, c'est un caprice -blâmable; blâmable parce qu'il chagrine tes parents, aussi bien que -moi, ton second père, et doublement blâmable parce que tu sacrifies -ton propre bonheur à une fantaisie." - -Le jésuite continua à parler sur ce ton. Elle semblait se soumettre -sans combat. Penchée sur son métier, elle ne répondait pas une -syllabe, ne faisait pas un mouvement; rien ne protestait ni dans son -air, ni dans son regard. Mais lorsqu'à la fin le père lui chuchota à -l'oreille: "N'est-ce pas? tu y vois clair maintenant, et tu ne vas pas -résister plus longtemps et refuser de dire oui au comte?" Anitta lui -lança un regard rapide et malicieux et se contenta de secouer la tête. - -Le jésuite partit en soupirant, avec moins d'espoir qu'il n'en avait -lorsqu'il était venu. Il se garda bien de parler au comte de sa -tentative manquée auprès de la petite mutine; seulement lorsqu'il le -vit dans l'après-midi faire soigneusement sa toilette pour sa visite -habituelle chez les Oginski, il haussa les épaules avec compassion -comme s'il voulait dire: Puisque je n'ai pas réussi , tu ne réussiras -pas mieux, malgré ta jolie moustache noire. - -Et cependant le hasard sembla favoriser le comte. - -Quand il arriva chez Oginski, il trouva Anitta tout en larmes. - -"Qu'avez-vous? demanda-t-il avec un empressement et une émotion dont -la sincérité ne pouvait être mise en doute, au nom du ciel, -calmez-vous, mademoiselle! - -"Anitta pleure la perte de son favori, monsieur le comte, répondit Mme -Oginska, elle a trouvé son serin mort dans la cage, subitement, sans -qu'il ait été malade." - -Anitta tenait le petit cadavre allongé dans sa main rose, et elle le -montra au comte, sans pouvoir dire un mot, à cause de son chagrin. - -"Pauvre petite bête! dit-il; mais il n'est pas impossible de le -remplacer." - -Anita secoua la tête. - -"Nous trouverons bien quelque chose qui vous console, continua Soltyk, -même quand il faudrait dépouille tous les pays pour vous arracher un -sourire, mademoiselle. Ah! Je vous en prie, ne pleurez pas. Je -mettrais le monde entier ou ma tête à vos pieds, pour vous rendre la -gaîté." - -Il prit congé en toute hâte et Anitta resta seule avec son petit -favori mort et son chagrin. - -Lorsque le comte revint et s'approcha d'Anitta, un sourire heureux, -presque enfantin, se jouait sur ses lèvres orgueilleuses, et ses yeux -sombres brillaient d'un éclat triomphant. Il présenta le bras à la -jeune fille, qui avait encore des larmes à ses longs cils soyeux, et, -sans dire un mot, la conduisit dans la serre. Là se trouvaient une -demi-douzaine des serviteurs du comte; chacun d'eux tenait un sac, et, -quand le comte, comme un sultan, frappa dans ses mains, tous les sacs -furent grands ouverts. De tous côtés, avec des gazouillements sonores, -des serins d'un jaune éclatant s'échappèrent, se mirent à voltiger -autour des deux jeunes gens, et allèrent se percher sur les feuilles -et les branches flexibles des palmiers, des orchidées, des lianes, des -orangers et des citronniers, remplissant l'air de leurs sifflements -joyeux et de leurs chants. - -Anitta resta toute surprise un moment; puis un doux sourire apparut -sur son visage; elle essuya ses yeux et tendit la main au comte pour -le remercier. Les serviteurs, sur un signe du maître, s'étaient -promptement éloignés. - -"Je vous ai apporté, dit le comte en riant, tous les serins que j'ai -pu découvrir dans Kiew. Peut-être, dans la quantité, en trouverez-vous -un qui soit digne de devenir votre favori." - -Anitta ouvrit sa bouche vermeille; elle voulut parler, mais la parole -expira sur ses lèvres devant le regard enflammé du comte, et elle se -détourna, intimidée et confuse, pour aller sous la voûte verdoyante et -sombre des plantes exotiques à travers lesquelles voltigeaient, en -folâtrant, les petits oiseaux jaunes comme de l'or. Un d'entre eux, -qui avait une huppe noire et les ailes nuancées de noir, voleta autour -de la tête d'Anitta et se posa sur son épaule. Elle lui présenta le -doigt; l'oiseau s'y percha avec confiance, et, comme elle l'approchait -tendrement de ses lèvres; il se mit à chanter. - -"Il est tout triomphant de la faveur qu'il a obtenue, dit Soltyk. O -combien j'envie à cette petite bête son heureux sort!" - -Anitta n'osait pas regarder le comte. Elle éprouvait une sorte -d'anxiété; elle se sentait déjà à moitié en son pouvoir, et se -défendait contre le charme qui s'emparait d'elle. - -"Vous êtes bonne, continua le comte en saisissant les mains d'Anitta, -vous avez un coeur pour tous, excepté pour moi. Pourquoi faut-il que je -reste comme l'ange déchu à la porte du paradis? Pourquoi n'avez-vous -pour moi aucune aimable parole, aucun regard affectueux. - -- J'ai de l'affection pour vous, reprit Anitta, en baissant sa jolie -tête, mais ne me demandez pas de l'amour, je ne peux pas vous en -donner. - -- Etrange jeune fille! - -- Pourquoi ne voulez-vous pas être mon ami? - -- Je serai tout ce que vous voudrez, chère Anitta, dit Soltyk, il -n'est rien en ce monde qui ne puisse s'obtenir par une volonté -énergique; rien qui ne se laisse gagner par un dévouement fidèle; -pourquoi n'en serait-il pas de même de l'amour, de votre amour, -Anitta? - -- Je ne sais pas, répondit-elle doucement, quoique avec une grande -fermeté, mais je ne crois pas que l'amour puisse être gagné ni par -des qualités supérieures, ni par des actions ou des -sacrifices. L'amour nous est donné ou refusé, sans plus de motif -dans un cas que dans l'autre. Il y a des puissances supérieures -auxquelles nous sommes soumis sans pouvoir les approfondir. - -- Alors vous ne me donnez aucune espérance?" - -Anita resta muette. Le comte lui fit un profond salut et la quitta -lentement; arrivé à la porte, il la regarda encore une fois. Elle lui -tournait le dos et baisait son petit favori. Soltyk partit en poussant -un soupir. Il s'était enfin déclaré, et elle l'avait repoussé. En -pareil cas il eût haï ne autre femme; elle, il l'aimait encore plus; -mais toute sa fierté, tout son orgueil farouche se cabrait à la pensée -qu'un autre pourrait la posséder. Il était résolu à tuer quiconque se -risquerait à lever le regard sur elle, et il était homme à exécuter -cette résolution. - - -XXI - -EFFET A DISTANCE - -De même que la tête de Méduse, cela le tient immobile, d'une façon -toute puissante. MICKIEWICZ. - - -Il y avait soirée de jeu au palais Oginski, et comme d'habitude -quelques amis intimes seulement étaient invités. Tous étaient réunis -dans le petit salon blanc et or, dont les rideaux d'un rouge mat et -les meubles en style du premier Empire avaient quelque chose de -pompeux et de guindé. - -Le milieu de la salle, agréablement chauffée, était occupé par un -billard autour duquel les jeunes dames et les jeunes messieurs -causaient et riaient, tout en déployant leur adresse et leur -grâce. Dans un coin, près de la cheminée, était une table de jeu; le -whist habituel était installé; les joueurs étaient M. et Mme Oginski, -le jésuite et un vieux conseiller d'Etat semblable à une momie de roi -égyptien introduite dans un frac. Dans un autre coin silencieux, deux -messieurs jouaient aux échecs, deux personnages assez décrépits, -anciens cavaliers du temps du czar Nicolas. - -Le comte Soltyk paraissait rêver; seulement l'objet de son rêve était -vivant devant lui. Il ne voyait ni n'entendait rien de ce qui se -passait autour de lui; ses yeux ne quittaient pas Anitta, ses oreilles -buvaient toute parole, tout son qui venait de ses lèvres. Elle ne -pouvait ni prendre une attitude, ni faire un mouvement qu'il -n'observât, soit que, la queue légèrement appuyée à l'épaule et la -main droite sur la hanche, elle suivît des yeux les billes qui -couraient; soit que, sa blanche main posée sur le tapis vert, elle se -penchât sur la bande pour essayer un nouveau coup; soit que, passant -un bras autour de la taille d'Henryka, elle appuyât sa jolie tête sur -l'épaule de son amie. La moindre remarque qu'elle fît, sa respiration, -le frou-frou de sa légère robe de soie suffisaient pour le mettre dans -une sorte d'extase. - -Enfin il sortit de son rêve. Une bille était sautée hors du -billard. Anitta et Bellarew coururent tous les deux pour la -rattraper. Il y eut un temps d'arrêt dans la partie. Henryka, par pur -badinage et nullement par curiosité, se pencha vers Sessawine -au-dessus du billard et le questionna d'un ton espiègle. - -"Avec qui donc étiez-vous dernièrement à la promenade? - -- Avec un monsieur? demanda Sessawine. - -- Non, avec une dame. - -- Avec ma tante? - -- Oh! non! Avec une jeune et très jolie personne. Vous faites semblant -de ne pas vous en souvenir, mais on vous a vu, vous avez beau le -nier, cela ne vous sert à rien. - -- Oui, Henryka m'en a parlé, dit Anitta avec malice; il paraît que -vous avez des connaissances très intéressantes que vous nous cachez, -monsieur Sessawine. - -- Ah! je vois qui vous voulez dire, dit Sessawine, qui avait été un -peu embarrassé; cette jeune dame, c'est Mlle Dragomira Maloutine. - -- Une actrice? - -- Au contraire, une dame de la meilleure famille. Sa mère est veuve et -vit sur son domaine. Mlle Maloutine est depuis peu à Kiew, chez une -vieille tante malade, à qui elle se consacre exclusivement. - -- Et est-elle réellement si belle? demanda Anitta, Henryka me la -décrivait comme une figure de roman. - -- Mlle Maloutine ne me fait pas penser à une héroïne de roman, reprit -Sessawine qui s'animait peu à peu, mais à une héroïne de -tragédie. Elle a une grandeur calme, simple, je pourrais dire -classique. - -- Ah! vous piquez ma curiosité, dit Anitta, connaissez-vous cette -merveille, cher comte? - -- Non. - -- Vous connaissez pourtant toutes les jolies femmes." - -Le comte haussa les épaules en souriant. - -"Dragomira est la créature la plus remarquable que j'aie rencontrée -jusqu'à présent, continua Sessawine, souvent elle me fait l'effet de -s'être échappée d'un conte ou d'une ancienne chronique. - -- Alors elle n'a pas grand'chose de moderne, dit Henryka. - -- Je vous demande pardon; c'est tout à fait la fille de notre temps, -qui pèse les étoiles au trébuchet, comme le juif les ducats. - -- Quant à cela, je ne comprends pas du tout, dit Anitta. - -- Vous devriez faire la connaissance de Dragomira, reprit Sessawine, -elle m'a fait assister à une scène... Rien que d'y penser j'en ai -encore le frisson. - -- Quelle scène? demanda Henryka. - -- Oh! racontez-nous-la! dit Anitta. - -- De qui est-il question? demanda Mme Oginska, devenue attentive comme -les autres. - -- D'une intéressante jeune dame que Sessawine connaît depuis peu. - -- Une étudiante, sans doute. - -- Non, une demoiselle noble, qui vit très retirée chez sa tante, Mlle -Maloutine. - -- La fille du colonel Maloutine? - -- Oui, je crois. - -- C'est une très bonne famille. Et quel roman y a-t-il avec la jeune -fille? - -- Il n'y a pas eu de roman, noble dame, répondit Sessawine, mais une -aventure comme on en voit dans les légendes des saints. - -- Alors dépêchez-vous donc de la raconter, dirent les jeunes dames du -ton le plus pressant." - -Sessawine décrivit simplement, sans exagération ni embellissement, la -scène de la cage aux lions, telle qu'elle s'était gravée pour toujours -dans sa mémoire. A plusieurs reprises, il fut interrompu par des cris -d'étonnement, d'admiration; le comte Soltyk fut seul à ne donner aucun -signe d'intérêt à ce récit. Assis à l'écart, les mains jointes, la -tête penchée devant lui, le regard attaché au sol, il semblait à cent -lieues de là, tandis qu'en réalité, il était très attentif, et -écoutait à en perdre la respiration. Quand Sessawine eut fini il ne -fit pas la moindre remarque, il ne dit pas un seul mot; mais de tous -ceux qui avaient écouté avec un enthousiasme mêle de frisson, aucun -n'avait éprouvé une impression qui pût seulement approcher de la -sienne. - -"C'est tout bonnement de l'enthousiasme pour cette belle Dragomira, -dit Henryka à Sessawine pour le taquiner. - -- Je ne m'en défends pas, répondit-il, mais je n'ai aucun motif de -rougir de mon enthousiasme. Il est impossible de rester indifférent -en présence de Dragomira. Jadewski lui aussi est enthousiaste de -cette jeune fille." - -Anita tressaillit et se détourna, elle se sentait rougir. - -"Il faudra que nous fassions la connaissance de ce phénomène, s'écria -Henryka. - -- Moi aussi, dit Anitta, je serais bien curieuse de la voir. - -- Ce n'est pas difficile, dit Oginski en se mêlant à la conversation, -une jeune fille de bonne famille, irréprochable à tous égards...on lui -envoie simplement une invitation. - -- Mlle Maloutine est très sauvage, répondit Sessawine, mais si vous le -désirez, je la préviendrai. - -- Pourquoi tant de cérémonies? dit Mme Oginska. J'irai lui faire une -visite avec Anitta, et je suis bien sûre de conquérir cette -princesse de contes de fées pour notre cercle. - -- Sans aucun doute, dit Sessawine, si vous y allez vous-même, Mlle -Maloutine se tiendra pour très honorée." - -Les jeunes dames et les messieurs retournèrent au billard, et la -partie de whist fut reprise; mais la société ne retrouva plus sa -tranquillité. On eût dit qu'i y avait là un hôte non invité, qu'on ne -pouvait ni voir ni entendre, mais dont on sentait la présence, et qui -vous observait et vous épiait. Une étrangère et hautaine figure se -tenait près du billard, suivait à table les aimables jeunes couples et -s'asseyait à côté d'eux comme une ombre menaçante. - -Le comte Soltyk surtout subissait ce charme sinistre. Ce n'était pas -la première fois qu'il faisait la curieuse expérience de l'effet que -des créatures humaines peuvent produire à distance l'une sur l'autre; -il avait déjà remarqué combien souvent on est touché et captivé par -des personnes qu'on ne connaît que par ouï-dire, et dont on est séparé -par le temps et par l'espace. Il connaissait ce magnétisme; il avait -déjà maintes fois subi sa toute-puissance; même des personnes qui -appartenaient à l'histoire, qui avaient vécu bien des siècles -auparavant, avaient exercé sur lui ce pouvoir magique du fond de la -tombe où elles n'étaient plus que poussière. Ainsi, une fois, il était -devenu amoureux à en mourir de la reine Sémiramis. En ce moment, il -était sous l'influence de Dragomira, qu'il n'avait jamais vue et qui -n'avait peut-être jamais entendu parler de lui. - -Ou bien s'occupait-elle de lui, sans qu'il s'en doutât, et le -forçait-elle à enfermer ses pensées dans le cercle qu'elle traçait -autour de lui. - -Oui, elle le dominait; oui, elle l'entourait d'un filet magique, et, -dans le lointain, sa figure semblait sortir d'un nuage d'argent, -encore indécise et confuse, mais d'autant plus attrayante dans ce -vague mystérieux. - -Le rire sonore d'Anitta l'arracha de son rêve. Il la regarda tout -surpris et se mit à sourire. - -"Ce n'est, en vérité, qu'une délicieuse enfant, et rien de plus, -pensa-t-il; ce qui convient autour d'elle, ce ne sont pas des lions, -mais des serins." - -Deux jours après, Sessawine arrivait précipitamment chez Dragomira. - -"Les dames Oginski veulent absolument faire votre connaissance, -s'écria-t-il, elles me suivent. - -- Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Dragomira, sans être surprise -le moins du monde. - -- J'ai parlé de vous avec enthousiasme, et ce que j'ai dit a piqué -leur curiosité." - -Dragomira le menaça du doigt. - -"Je vous en supplie, ne faites pas voir que leur visite ne vous -surprend pas, dit Sessawine, et puis faites-vous bien prier, -n'acceptez pas trop sans façons leur invitation. Ce n'est qu'à cette -condition que vous jouerez dans cette maison-là le rôle qui vous -appartient. - -- Je suivrai votre conseil. - -- Ah! encore une chose... - -- Je dois me faire belle, pour ne pas être trop au-dessous de votre -dithyrambe, n'est-ce pas? - -- Vous avez deviné... c'est pourtant bien inutile, car vous êtes -toujours belle. - -- Alors adieu." - -Il lui baisa la main et partit en toute hâte. - -Dragomira resta un moment immobile au milieu de la chambre. Le premier -pas vers le but était fait; elle avait une occasion merveilleuse de -pénétrer dans cde monde que le comte Soltyk fréquentait, de le -rencontrer, de lui passer le lacet autour du cou. Tout le reste -dépendait d'elle, et elle ne manquerait pas à sa tâche. - -Elle fit rapidement sa toilette, arrangea ses cheveux et se regarda -ensuite dans la glace, sans coquetterie et sans orgueil, sérieuse -comme un artiste qui contemple son oeuvre, ou comme le soldat qui -examine son arme avant la bataille. - -L'instant d'après, Barichar annonçait Mme Oginska et sa -fille. Dragomira vint au devant d'elles avec un air de satisfaction -modeste. - -"Je suis très agréablement surprise de votre visite, dit-elle, je ne -puis comprendre ce qui me vaut cet honneur." - -Elle invita les dames à prendre place sur le sopha et s'assit -elle-même à côté d'Anitta. - -"Nous avons appris sur vous, ma chère demoiselle, tant de belles -choses, si extraordinaires, dit Mme Oginska, que nous n'avons pu -résister plus longtemps au désir de faire votre connaissance. Et je le -vois bien, cette fois, la renommée n'a rien exagéré. Que vous êtes -belle, mon enfant! C'est une vraie joie de vous regarder; et quelle -intelligence, quel courage intrépide dans votre regard! Je n'ai pas de -peine à croire que les lions vous obéissent; vous êtes vous-même une -lionne. Oh! que votre mère doit être heureuse et fière!" - -Pendant que sa mère parlait, Anitta dévorait des yeux -Dragomira. Celle-ci, au contraire, n'eut pas besoin de regarder -longtemps Anitta. D'un seul coup d'oeil elle avait saisi la grandeur et -la puissance inconscientes de cette jeune fille su simple; d'un seul -coup d'oeil elle avait mesuré le danger quelle pourrait faire courir à -ses plans. Elle savait en ce moment qu'il lui serait difficile -d'arracher le comte Soltyk à cette enfant, mais elle se disait en même -temps que la lutte pour conquérir Zésim serait une lutte à mort, et -elle ne s'était pas sans inquiétude sur l'issue du combat. - -Ce ne fut qu'au moment du départ, lorsqu'elles se tendirent la main, -qu'elles se regardèrent toutes les deux bien en face, d'un oeil ferme -et interrogateur, comme si elles eussent voulu se sonder l'une -l'autre. Puis elles sourirent et s'embrassèrent. - -Quand le comte vint le soir chez Oginski, sa première question fut: - -"Eh bien! comment est-elle? - -- Etrange et intéressante au-delà de toute expression, répondit Mme -Oginska. - -- Elle est surtout réellement belle," dit Anitta. - -Soltyk sourit ironiquement. - -"Oh! vous n'avez pas besoin de vous moquer, continua Anitta, j'ai -pensé à vous tout le temps que je regardais Dragomira. Quel couple -magnifique vous feriez!" - -Mme Oginska lança à sa fille un regard de reproche, pendant que Soltyk -continuait à sourire. - -"Je ne sais pas, continua Anitta avec son sans-gêne d'enfant, mais -j'ai idée que Dragomira est faite pour vous, et que vous aurez un -roman avec elle. - -- Vous avez entendu qu'elle n'est propre qu'à être une héroïne de -tragédie. - -- Eh bien! soit, une tragédie." - - -XXII - -LE REGARD DU TIGRE - -Il est un désert sans bornes, désolé, nu, sans source, sans rose; -seule, la Pyramide s'y dresse comme un dieu, mais il est solitaire, -morne, gris et sans vie. ANASTASIUS GRUN. - - -Le comte Soltyk revenait du théâtre. Anitta avait assisté à l'Opéra -avec sa mère, dans la loge qui était en face de lui. Il avait rendu -visite à ces dames pendant l'entracte et les avait aidées à monter en -voiture après la représentation. Puis il avait renvoyé son cocher et -marchait à pied au milieu de la foule qui sortait du théâtre et se -répandait dans différentes directions. Il était agité, inquiet; il -éprouvait le besoin de se fatiguer et de s'exposer au froid pour se -calmer. Quand il fut arrivé près de son palais, il rebroussa chemin et -prit une rue de côté par où il descendit dans le quartier sombre et -resserré situé le long du fleuve. - -Il se trouva bientôt dans un fouillis de maisons étroites où il devint -impossible de s'orienter, et il erra à tout hasard dans ce dédale de -ruelles obscures éclairées seulement par quelques misérables -lanternes. Il pressentait qu'il allait lui arriver une aventure; -peut-être la cherchait-il; en tout cas, cet homme aux muscles et aux -nerfs d'acier n'avait pas la moindre peur. Du reste, l'aventure ne se -fit pas attendre longtemps. - -Le silence de la nuit fut tout à coup interrompu par des jurons -étouffés et de grossiers éclats de rire que dominait une sonore et -fière voix de femme. Le comte se dirigea rapidement du côté du -bruit. A la lueur tremblante d'une lanterne brisée, il vit dans un -angle de la rue une femme de haute taille, entourée d'une bande de -jeunes gens contre qui elle se défendait courageusement par ses -paroles et par son attitude. - -Au moment où Soltyk précipitait ses pas pour porter secours à la -femme attaquée, celle-ci, d'un coup violent, étendit par terre un de -ses agresseurs; et, pendant que les autres reculaient effrayés, elle -dirigea sur eux un revolver. - -"Celui qui approche, je le tue comme un chien," cria-t-elle d'une voix -qui ne laissait rien à désirer en fait d'énergie. - -Soltyk continua néanmoins à s'avancer vers elle et ôta son chapeau. - -"Permettez-moi, mademoiselle, de vous offrir mes services. Vous avez -besoin de secours à ce qu'il me semble. - -- J'ai appris à me défendre moi-même, répondit-elle, pendant que ses -grands yeux qui brillaient à travers son voile s'attachaient sur le -comte avec un intérêt particulier. Toutefois j'accepte volontiers -votre assistance. Donnez-moi le bras." - -Cependant l'homme qui avait été renversé s'était relevé, et ses -camarades revenaient à la charge contre la jeune femme et le comte. - -"Voilà pourquoi elle faisait la bégueule, cria l'un de la bande, il -paraît que notre coeur est déjà donné! - -- Ou que le chevalier que nous avons trouvé tout à coup nous plaît -mieux! ajouta un autre. - -- Au moins nous aurons là quelqu'un qui pourra nous rendre des -comptes, s'écria un troisième. - -- Vous rendre des comptes? s'écria Soltyk, vous êtes bien heureux -qu'on ne vous en demande pas. Au large, ou gare à mon poing! - -- Allons-y!" - -Le comte n'attendit pas un deuxième défi; il brandit sa canne, et -après une mêlée de quelques instants, la route fut dégagée. Un des -assaillants se blottissait dans la neige; un autre, dont le front -saignait, s'appuyait à la maison. Les autres s'étaient enfuis -épouvantés. - -Soltyk offrit son bras à l'inconnue, et l'accompagna dans la direction -qu'elle lui indiqua. Cette personne de haute taille, qui marchait à -côté de lui avec une majesté pleine d'aisance, lui faisait une -impression particulière, qui le surprenait et le charmait à la -fois. Jamais, jusqu'à présent, il n'avait vu une femme réunir tant de -véritable dignité, tant d'indépendance, tant d'assurance. De temps en -temps il jetait un furtif et rapide regard sur son profil élégant et -sur la riche chevelure blonde qui, de son petit bonnet d'astrakan, -tombait jusque sur ses épaules. - -A un moment, le regard calme de la jeune femme rencontra le sien; il -éprouva une sensation tout à fait nouvelle pour lui; pour la première -fois, une femme ne faisait naître en lui ni idée de passion, ni idée -de plaisir; il lui semblait que c'était une compagne qu'il avait tout -à coup rencontrée dans la tempête de la vie et dont il ne voulait plus -se séparer. - -A un coin de rue, l'étrangère s'arrêta, quitta le bras du comte, et -lui tendit la main en le remerciant. - -"N'avez-vous pas besoin de moi? demanda le comte d'un ton discret, -pendant que ses yeux priaient avec éloquence. - -- Je demeure tout près d'ici; je n'ai plus que quelques pas à faire; -je puis m'en aller seule. - -- Du moment que vous l'ordonnez, je n'ai qu'à me séparer de vous, -répondit Soltyk; je vous avoue pourtant que je suis consterné à -l'idée de ne plus vous revoir. - -- Vous me reverrez. - -- Puis-je vous demander?... - -- Non, non, dit l'étrangère d'une voix nette et décidée, pour -aujourd'hui contentez-vous de savoir que je suis une jeune fille -d'honnête famille, qui, revenant de visiter une amie malade, a été -attaquée par une bande de rôdeurs de nuit, et qui n'est pas indigne -de votre protection, comte Soltyk. - -- Vous me connaissez? - -- Oui, que cela vous suffise. Vous entendrez bientôt parler de moi. Au -revoir." - -Soltyk ôta son chapeau, et elle disparut après lui avoir adressé un -salut d'une distinction suprême. Il regarda du côté où elle était -partie et se frappa le front. - -"Etais-je donc aveugle? murmura-t-il, c'est elle, ce ne peut être -qu'elle, l'étrange et audacieuse jeune fille dont Sessawine nous a -parlé. Des femmes de ce genre ne sont pas nombreuses; c'est la -première que j'aie rencontrée. Est-ce pour mon bonheur ou pour mon -malheur?" - -Il revint lentement chez lui et resta longtemps assis dans sa chambre -à coucher, auprès de son feu qui s'éteignait peu à peu, et plongé dans -d'étranges rêveries. - -Le lendemain matin, il s'éveilla avec la pensée qu'il allait la -revoir, et cette pensée l'accompagna au manège, au club, au dîner, et -dans l'après-midi chez Oginski. - -Quand il entra dans le salon, Dragomira y était. - -La maîtresse de la maison les présenta l'un à l'autre, mais c'était -précisément à ce moment du jour que les Polonais appellent l'heure -grise, et où l'on aime à se trouver réunis et à causer sans -lumière. Dans le petit salon régnait un crépuscule argenté; les lourds -et sombres rideaux augmentaient encore l'obscurité. Le comte -s'efforçait, mais en vain, de pénétrer avec ses yeux d'aigle le voile -qui enveloppait Dragomira tout en laissant deviner de charmantes -choses. Dragomira, d'ailleurs, était assise à côté d'Anitta, à une -certaine distance de lui. Il ne parvint à distinguer que les contours -de sa personne; mais en revanche, il entendait, de temps en temps, sa -belle voix fière et musicale, et il l'écoutait comme dans un rêve. Il -lui semblait retrouver le vague souvenir d'un ancien conte du temps de -son enfance. Avait-il déjà entendu cette voix ou était-il le jouet -d'une illusion? - -Il respira quand le vieux valet de chambre entra doucement et posa la -grande lampe sur la table. Le comte voyait maintenant parfaitement la -belle jeune fille. - -Dragomira avait une robe de velours noir sans ornement et garnie de -dentelles blanches au bout des manches et autour du cou. Sa chevelure -d'or, aux souples ondulations, simplement partagée par devant, était -rassemblée par derrière en un gros noeud. La distinction paisible et la -noble simplicité de cette toilette rendaient encore plus attrayante la -tête déjà si remarquable de cette étrange jeune fille. Elle causait -avec Anitta, et on la voyait presque de dos. Une seule fois, elle -tourna lentement la tête vers le comte et le regarda de ses grands -yeux bleus interrogateurs. - -Le jésuite observait avec une inquiétude croissante l'effet que -l'étrangère produisait sur Soltyk, et il vit avec contrariété le comte -saisir la première occasion de s'approcher d'elle. - -"Vous avez tenu parole, dit-il à voix basse. - -- Je profite de votre présence, monsieur le comte, pour vous remercier -de nouveau, répondit Dragomira, et elle lui tendit la main. - -- Oh! combien je suis heureux de vous revoir!" murmura Soltyk. - -Le P. Glinski s'approcha. - -"Ecoutez, cher comte, dit-il, une épouvantable histoire qui est vraie -et que je viens d'apprendre. Cet atroce événement s'est passé dans le -pays de Kamieniec Podolski. On a trouvé là, dans un bois, une jeune -femme à moitié carbonisée sur les restes d'un bûcher. - -- Oh! c'est affreux! Et qui est-ce qui a commis cette horreur? -s'écria-t-on de tous côtés. - -- On soupçonne ces gens qu'on appelle les "dispensateurs du ciel" ou -"paradisiaques" d'y avoir mis la main. - -- Cette abominable secte? murmura Sessawine. - -- Que savez-vous des doctrines et du culte de ces modernes assassins? -demanda Mme Oginska. - -- Peu de choses, mais un peu plus peut-être qu'on n'en sait -d'habitude, dit le jésuite. - -- Oh! racontez-le donc, dit Anitta. - -- Racontez tout ce que vous savez, tout! s'écria Henryka. - -- Ce n'est pas beaucoup, comme je vous l'ai dit. Cette secte, mieux -que toute autre, s'entend à envelopper des ténèbres du mystère les -horreurs qu'elle commet au nom d'un Dieu qui n'a aucun rapport ni -avec elle ni avec les misérables qui la composent. Jamais jusqu'à -présent la police, malgré sa vigilance, n'est parvenue à livrer aux -tribunaux un seul membre de cette association sanguinaire. - -- Peut-être tout cela n'est-il qu'un conte, dit Soltyk. - -- Non, on ne peut pas douter de l'existence de ces malfaiteurs; tous -les jours on en a des preuves, reprit le P. Glinski; leurs articles -de foi et leurs actes font penser aux étrangleurs de l'Inde. Comme -ceux-ci, ils voient dans l'existence une expiation, un supplice qui -nous est infligé pour nos péchés antérieurs, et ils croient que -ceux-là seuls vont à Dieu et obtiennent la félicité éternelle qui -terminent cette existence par une mort accompagnée de -souffrances. Ceux qui subissent volontairement des pénitences -cruelles et qui dans leur exaltation se soumettent aux tortures sans -nom du martyre s'acquièrent des mérites particuliers. Cependant les -âmes sauvées de cette façon ne suffisent pas aux dispensateurs du -ciel. Il est une oeuvre particulièrement méritoire à leurs yeux: -c'est de s'emparer soit par ruse, soit par force, de ceux qui ne se -laissent pas convertir à leur exécrable doctrine, et de les livrer -au couteau de leurs prêtres; sinon, ils leur donnent la mort là où -ils en trouvent l'occasion. Aussi les dispensateurs du ciel font-ils -une chasse perpétuelle aux âmes, pour avoir de nouvelles -victimes. Dès qu'ils en ont pris une, ils l'entraînent dans une de -leurs tanières cachées, et là, ils lui infligent une pénitence et -des souffrances variées selon la mesure de ses péchés. Enfin arrive -le jour où la victime est immolée solennellement par le prêtre, -devant l'autel, en présence du crucifix. - -- Tout cela semble incroyable, dit Sessawine. - -- Soyez sûr que je m'en tiens à la stricte vérité, répondit le -jésuite, et ce n'est pas tout, j'ai bien plus étrange que cela à -vous raconter. De même que dans la plupart des sectes russes, la -femme, chez les dispensateurs du ciel, est considérée comme un être -plus pur, plus haut, meilleur que l'homme, et elle joue le principal -rôle. Il y a trois types de femmes dans cette secte, la Pénitente, -qui cherche à regagner le ciel par le renoncement et les souffrances -volontaires; la Pêcheuse d'âmes, qui attire les victimes dans le -filet, et la Sacrificatrice, qui se consacre au culte sanglant et -qui immole au nom de Dieu ceux qui ont été voués à la mort. De ces -trois espèces de femmes, la Pêcheuse d'âmes est la plus intéressante -et la plus dangereuse; car elle vit au milieu de nous sans que nous -nous doutions de sa mission, attendu que son ténébreux fanatisme se -cache sous le masque d'une élégante dame du monde." - -A ces dernières paroles, Anitta, cédant à un mouvement instinctif de -peur, regarda involontairement Dragomira. Celle-ci, qui jusqu'alors -était restée calme et n'avait nullement paru s'intéresser à ce qui se -disait, leva lentement ses grands yeux bleus et dirigea sur le -P. Glinski un regard qui fit frissonner Anitta. C'était le regard -froid et sanguinaire d'un tigre. - -Personne ne l'avait remarqué, personne excepté Anitta. Dragomira -reprit alors son visage indifférent, impassible, où l'on cherchait en -vain à lire; mais Anitta ne pouvait plus oublier cet unique regard, -et, sans être en état de se rendre compte de son impression, elle -pensa à Zésim avec une angoisse profonde et un douloureux -pressentiment. - - -XXIII - -OU ALLONS-NOUS? - -O femme, comment te comprendre? PAN THADDOEUS. - - -"Enfin!" s'écria Zésim, en entrant un soir chez Dragomira, qu'il -trouva chez elle. Il jeta son bonnet sur un meuble, s'agenouilla -devant elle, tel qu'il était, en manteau et l'épée au côté, et couvrit -ses froides mains de baisers brûlants. "Ah! qu'il y a longtemps que je -ne t'ai vue! Peux-tu bien avoir le courage de me faire tant souffrir? -Où étais-tu? Quels nouveaux amis as-tu trouvés qui te soient plus -chers que moi?" - -Dragomira sourit: - -"Je crois qu'il y a bien un jour que nous ne nous sommes vus. - -- Trois jours, Dragomira! - -- Tu exagères. - -- Trois jours, qui m'ont paru trois années, une éternité! - -- J'avais une malade à soigner, répondit-elle, et de plus j'avais à -rendre la visite que m'avaient faite Mme Oginska et sa fille. - -- Tu les connais donc? Tu vas chez elles? Qu'est-ce que cela signifie? -Qu'est-ce qu'elles te veulent? - -- Rien, mon ami, et je ne suis pas non plus femme à me prêter à -n'importe quoi. Doutes-tu de mon indépendance, de l'énergie de ma -volonté? - -- Pas le moins du monde, répondit Zésim, mais je me sens inquiet, je -ne sais pas pourquoi. Tu as dû rencontrer Soltyk, là-bas? - -- Sans doute. - -- Et quelle impression t'a-t-il produite? - -- A moi? pas la moindre; mais relève-toi; ma tante ou toute autre -personne peut venir; il ne faut pas qu'on te voie ainsi?" - -Zésim se releva, ôta son manteau, déboucla son épée et s'assit en face -de Dragomira. - -"Comme tu es belle!" murmurait-il. - -En effet, un charme indescriptible émanait de toute la personne de -Dragomira comme d'un paysage de printemps, où tout vit et va -fleurir. Et elle avait bien aussi le printemps en elle; elle aimait -pour la première fois, elle éprouvait ce sentiment tout nouveau pour -elle, cette angoisse mystérieuse, ce vague désir qui rend si -douloureusement heureux et prépare de si chères souffrances. - -Le parfum lourd et engourdissant dont la chambre était remplie, la -lumière indécise qui l'éclairait doucement contribuaient encore à -troubler Zésim. La lueur verte de la lampe posée sur la table se -mêlait aux reflets rouges du feu de la cheminée et colorait de nuances -magiques et charmantes les riches coussins du divan, les rideaux et -les tapis dont les fleurs fantastiques semblaient se -dresser. Dragomira avait une longue robe blanche et une ceinture -bleue; un ruban de même couleur retenait sur ses épaules ses chevaux -blonds, à moitié dénoués. - -A la pointe de ses pantoufles turques de velours bleu brillait un -croissant qui avait été brodé par quelque esclave du harem. - -"M'aimes-tu encore? demanda Zésim, après l'avoir longuement contemplée -en silence. - -- Oui, répondit-elle d'une voix qui venait du fond de l'âme et qui -bannissait tout doute, je t'aime, je n'aime que toi, tu es le -premier homme que j'aime, et tu seras le dernier. - -- Oh! merci! murmura Zésim en lui baisant les mains; je puis donc -espérer qu'un jour tu m'appartiendras, que tu me donneras ta main. - -- Oui... un jour... mais pas si tôt, reprit-elle. - -- A quoi songes-tu? - -- Nous nous aimons, c'est un bonheur, mais c'est aussi un danger, dit -Dragomira; pour se marier il faut plus que de l'amour, il faut être -sur que l'on sera d'accord, que l'on pourra vivre ensemble. - -- Tu as raison. - -- Nous ne pouvons pas nous laisser entraîner les yeux fermés par nos -sentiments, nos désirs, sans nous demander: où arriverons-nous à la -fin? - -- Où? Oui, cette question, la vie ne cesse de nous la poser sans -jamais y répondre, dit Zésim; l'existence tout entière se résume en -dernier lieu à se demander avec anxiété: "Où allons-nous?" Et la -réponse définitive qui nous est faite quand nos yeux se sont fermés -et que nous ne pouvons plus entendre la voix qui nous délivrerait de -nos incertitudes, c'est... la tombe. Faut-il attendre si longtemps, -Dragomira? - -- Non, non, certes non." - -Elle avait peur. Elle frissonnait encore lorsque Zésim l'entoura de -son bras et l'attira à lui. - -"Ne me touche pas, murmura-t-elle avec un nouvel effroi, je t'en -prie." - -Il la quitta et la considéra avec une surprise presque enfantine; il -cherchait à lire dans ses yeux, mais en vain; il y avait comme un -voile épais devant l'âme de Dragomira; il ne la comprenait pas; il se -mettait l'esprit à la torture pour la deviner et n'y réussissait pas -le moins du monde. - -"J'ai un projet pour demain, dit-elle au bout de quelques moments de -silence, veux-tu m'accompagner? - -- Oui, certes, et où vas-tu? - -- A Myschkow, à cheval. - -- Par ce froid? - -- Pourquoi pas? - -- Comme tu voudras." - -Cirilla entra et prépara le thé. On parla de choses indifférentes, du -théâtre, de la politique, de la ménagerie et des étudiants de -l'Université. Lorsque Zésim prit congé de Dragomira et qu'elle le -reconduisit jusqu'à l'escalier, deux yeux se dirigèrent sur lui à -travers l'obscurité, sans qu'il le remarquât, deux yeux qui épiaient -et brillaient comme ceux d'un loup. Quand il se fut éloigné, la juive -sortit de l'ombre où elle était cachée et suivit Dragomira dans sa -chambre. - -"Tu l'as vu?" demanda Dragomira. - -Bassi fit signe que oui. - -"Le reconnaîtrais-tu? - -- Je le pense; un homme tel que lui ne s'oublie pas si facilement. - -- Ecoute donc ce que je vais te dire, continua Dragomira. Je veux être -instruite de tous les pas de cet homme, de tous, tu comprends bien! -Tu l'observeras et tu le feras surveiller par tes gens. - -- A tes ordres. - -- Du reste, rien de nouveau? - -- Si; dans le cas où vous verriez l'apôtre à Myschkow, dites-lui que -le commissaire de police Bedrosseff est venu dans le cabaret et m'a -fait subir un interrogatoire. - -- A propos de quoi? - -- Pour savoir si Pikturno venait chez moi, et s'il ne s'y était pas -rencontré avec une dame étrangère. - -- Et qu'as-u dit? - -- Que j'avais très bien connu Pikturno et qu'il était devenu amoureux -de moi à en perdre la tête; que, quant aux dames, il n'en venait pas -généralement chez moi. - -- Bien, mais c'est un avis d'être encore plus prudent à l'avenir. - -- Je n'y manquerai pas, répondit Bassi, ma tête est en jeu aussi bien -que la tienne. Bonne nuit. - -- Bonne nuit." - -Le lendemain, dans la matinée, à l'heure convenue, Zésim arrivait à -cheval avec son domestique devant la maison de Dragomira. Une fenêtre -s'ouvrit, un joli visage de jeune fille se pencha en souriant et -disparut aussitôt. Quelques minutes après, Dragomira apparaissait en -amazone de drap bleu. Elle avait sur sa robe une jaquette courte de -même étoffe, garnie de fourrure noire. Elle était coiffée d'un bonnet -rond en fourrure, d'où tombait un voile; elle avait des gants à revers -et tenait une cravache. Elle regarda gaiement Zésim et lui tendit la -main. - -"Quelle belle journée! - -- Oui, mais froide. - -- Nous nous réchaufferons à cheval." - -Barichar amena le cheval de Dragomira. Zésim descendit pour aider la -jeune fille à se mettre en selle. Elle posa légèrement le pied dans sa -main, et s'élança avec un mouvement de reine sur le dos du fier et -ardent animal. Zésim l'imita et ils se mirent en route par les rues -populeuses de la ville. Les deux jeune gens n'échangeaient que de -rares paroles. Dragomira regardait curieusement autour d'elle; tout -semblait lui faire plaisir, les brillants magasins, les gens en -toilette, les paysans ivres et les juifs, à qui leurs noirs caftans -donnaient l'air de corneilles sautillant dans la neige. - -Quand ils furent en pleine campagne, Dragomira leva fièrement la tête -et monta à Zésim avec une sorte de joie sauvage la vaste plaine de -neige qui s'étendait devant leurs yeux et dont l'éclat éblouissant -semblait formé du scintillement de millions de petites étoiles. Ils -commencèrent alors à trotter, traversant les villages et les petits -bois, longeant les grandes forêts au feuillage sombre, ainsi que le -fleuve qui, semblable à un immense serpent aux écailles étincelantes, -promenaient ses replis entre les saules rabougris, les tertres -disséminés çà et là et les moulins solitaires. - -Au loin, une brume grise se massait, et l'on voyait flotter des nuages -blancs frangés par le soleil d'un or éblouissant. - -Des corneilles fendaient les airs en bandes silencieuses ou se -perchaient sur les arbres dépouillés de la route, guettant quelque -proie. - -Derrière les nuages brillait un disque rouge comme celui de la pleine -lune, quand elle commence à apparaître au bord de l'horizon. - -Dragomira et Zésim rencontrèrent un traîneau où se trouvait une -paysanne. C'était un pauvre équipage, avec ses trois chevaux maigres -et le jeune garçon qui les conduisait; mais la paysanne étendue sur la -paille, avec sa tête brune de Romaine et sa peau de mouton aux -broderies de couleurs variées, avait quelque chose d'une souveraine. - -"C'est remarquable combien les femmes russes ont grand air, dit Zésim. - -- Je dirais plutôt qu'elles ont une grande énergie, répondit -Dragomira; la femme russe, au premier coup d'oeil, fait l'effet d'une -odalisque; dans le fond, c'est toujours l'amazone scythe, qui ne -connaît ni la crainte, ni la fatigue, non plus que la pitié, s'il le -faut." - -Quand ils arrivèrent à Myschkow ils remirent leurs chevaux au pas. - -"Je reste ici jusqu'à ce soir, dit Dragomira; veux-tu m'attendre à -l'auberge, jusqu'à ce que j'aie besoin de toi? - -- A tes ordres." - -Ils approchaient de l'ancien manoir. Dragomira arrêta tout à coup son -cheval. - -"Retourne maintenant sur tes pas, murmura-t-elle, laisse-moi seule." - -Zésim aperçut dans le cour un homme vêtu d'une longe pelisse sombre, -qui ressemblait à un rabbin. Il connaissait cet homme, c'était le même -qui, une fois déjà, dans le jardin de Dragomira, lui avait produit une -impression étrange, presque sinistre. - -"Quel est cet homme qui t'attend? demanda-t-il. - -- C'est un prêtre, répondit Dragomira, ne m'en demande pas plus; -attends-moi à l'auberge. Adieu." - -Pendant que Zésim se rendait à l'auberge, Dragomira descendait de -cheval devant la porte de l'ancien manoir. Un vieillard vêtu comme un -paysan l'attendait et prit son cheval. Elle entra dans le cour et -s'approcha de l'apôtre. - -"Tu as commandé, dit-elle, me voici. - -- Je t'ai appelée pour que tu me fasses ton rapport, répondit le -prêtre, entrons dans la maison, viens." - -Il passa le premier, et elle le suivit, avec une soumission -silencieuse. - -La chambre où ils se trouvaient maintenant était vaste et -confortable. Les meubles étaient restés à la place qu'ils avaient du -temps de l'ancien propriétaire. Une lampe avec un abat-jour rouge, -posée sur une table ente les deux fenêtres, n'éclairait que les objets -les plus rapprochés, mais d'une lumière vive et nette. Dans le reste -de la salle régnait une demi-obscurité mystérieuse. - -L'apôtre s'était assis dans un fauteuil placé près d'une grande -cheminée hollandaise. Son beau visage, légèrement coloré, se détachait -avec une sorte de clarté sur le fond sombre des tentures; la pelisse -noire qui dessinait mollement sa taille majestueuse ajoutait encore à -cet effet. Ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A sa main -brillait un anneau où était enchâssée une pierre rouge comme une -goutte de sang. - -Dragomira se tint debout devant lui et fit son rapport. Il écoutait -avec calme et attention, et quand elle eut fini, il témoigna sa -satisfaction par un signe de tête. - -"Je ne comptais pas sur un si prompt résultat, dit-il; aussi -devons-nous prendre les plus grandes précautions. N'as-tu pas encore -une demande à me faire? - -- Tu le devines, répondit Dragomira. Qu'est-ce qui pourrait échapper à -ton regard? Tu vois jusqu'au fond de toute âme humaine. - -- Tu veux te confesser à moi?" - -Dragomira ne répondit rien, mais elle tomba à genoux et se mit à -pleurer silencieusement. - - -XXIV - -LA CONFESSION - -Une puissance suprême a été accordée à la beauté; captivé par elle, -l'homme abandonne la terre. SPENZER. - - -"Parle, qu'as-tu sur le coeur? demanda la prêtre avec indulgence, en -posant sa main sur la tête de Dragomira. - -- Je suis une grande pécheresse. - -- Peut-être te trompes-tu. Nous ne pouvons rien contre la volonté de -Dieu. Qu'est-ce qui t'afflige? Qu'est-ce qui te tourmente, jeune -fille? Dis-le. - -- J'aime!" - -Cet aveu sortit comme un souffle des lèvres de Dragomira. La tête -inclinée, les mains croisées sur la poitrine, elle était là, -prosternée comme une criminelle qui attend sa condamnation à mort. - -"Je le savais, répondit l'apôtre avec douceur, à un moment où tu ne -t'en doutais pas toi-même. - -- Ma faute est grande, murmura Dragomira; j'en ai pleinement -conscience; juge-moi, châtie-moi; je le mérite, et j'expirerai mon -péché de ma vie si tu l'ordonnes. - -- Comment juger, quand il n'y a rien qui réclame le juge? répondit -l'apôtre. Comment punir, quand il n'y a pas de mauvaise action? La -volonté de Dieu arrive toujours et partout, et nous devons nous y -soumettre. Il serait téméraire de vouloir pénétrer ses desseins. Tu -n'as pas cherché cet amour comme une joie, un plaisir; il est venu -sur toi, malgré toi, comme une fatalité. Tu as lutté contre lui, et -il te prépare maintenant de la douleur et de l'angoisse. Un pareil -amour peut-il être coupable? C'est Dieu qui te l'a donné; nous -sommes incapables de connaître quelles voies veut suivre sa -sagesse. Notre affaire, c'est d'obéir à ses décrets. Tu n'as pas -péché, Dragomira, je t'absous. - -- Je puis donc l'aimer? demanda Dragomira. - -- Oui. - -- Mais cela ne lui suffit pas, continua-t-elle; il veut que je lui -donne ma main. Il me presse, il me tourmente; jusqu'à présent je -l'ai tenu éloigné de moi par toutes sortes de motifs. Que dois-je -faire s'il me demande une réponse définitive? - -- Il n'y a aucune loi de notre sainte croyance qui t'interdise de -devenir sa femme. - -- Ne parle pas ainsi, réponds-moi, dit Dragomira d'un ton suppliant, -décide. Dois-je céder à sa prière, oui ou non? Je ne ferai jamais -rien sans ton approbation. - -- Fais ce que ton coeur te pousse à faire; deviens sa femme, mais sauve -son âme et la tienne, quand il sera temps. - -- C'est ma volonté. - -- Et remplis tes devoirs comme auparavant. - -- Jamais je ne serai infidèle à notre doctrine, répondit Dragomira; -jamais je ne manquerai à tes commandements, jamais à la mission qui -m'est échue. - -- Mais comment entends-tu concilier tes devoirs avec ceux que tu auras -envers ton époux? - -- En étant loyale envers lui. - -- Veux-tu le convertir à notre croyance? - -- J'espère y réussir - -- En attendant garde ton secret fidèlement, comme tu l'as fait -jusqu'ici. - -- Je l'ai juré, dit Dragomira, et je teindrai mon serment. S'il -m'aime, il doit se fier à moi sans réserve; il doit se laisser -conduire par moi comme un aveugle. S'il ne veut pas m'accorder sa -confiance pleine et entière, alors qu'il me quitte pendant qu'il en -est encore temps; il vaut mieux que nos routes se séparent pour -toujours. - -- Oui, dit l'apôtre, je le vois, tu es animée de l'esprit de vérité et -tu ne t'égareras pas. Dieu t'a bénie et t'a choisie pour une grande -tâche. Tu obtiendras par là les joies éternelles du paradis et la -communion des saints. Relève-toi." - -Dragomira se releva. - -"Il y a longtemps que je n'ai assisté au service divin, dit-elle au -bout de quelques instants; quand pourrai-je de nouveau prier et faire -pénitence avec nos frères et nos soeurs? - -- J'y ai pensé, répondit l'apôtre, et je t'ai appelée un jour où nous -implorons le pardon de nos péchés et où nous chantons les louanges -de Dieu. Apprête-toi. On t'appellera quand le moment sera venu." - -Dragomira quitta la salle et trouva dans le vestibule une vieille -femme affable qui la conduisit dans une petite chambre et l'engagea à -se mettre à son aise. Quelques instants après elle reparut, apportant -de quoi manger et boire, ainsi que le vêtement avec lequel Dragomira -devait venir devant l'autel. - -Quand le jour commença à tomber, on entendit des claquements de fouets -et des bruits de grelots. De sombres figures traversaient rapidement -la cour; on marchait sans bruit dans les corridors de la maison, Enfin -la vieille femme revint annoncer que tout était prêt. - -Dragomira la suivit et entra dans une petite salle où se trouvaient -une trentaine d'hommes et de femmes réunis, à genoux et en prière. Le -milieu de la paroi principale était occupé par un autel tout simple, -au-dessus duquel se dressait le crucifix. - -Dragomira resta près de l'entrée, prosternée dans l'attitude du plus -profond recueillement, jusqu'à ce que l'apôtre, accompagné de deux -beaux jeunes garçons, apparût et montât les marches de l'autel. - -Il se tourna alors vers la petite communauté et, dans un langage -austère et majestueux, exhorta les fidèles à se repentir, à s'affliger -et à faire pénitence. Tous les assistants avaient de longues robes -grises serrées par des ceintures de corde. Le prêtre se retourna vers -l'autel et commença à chanter un des psaumes de la pénitence; tous -l'accompagnèrent à haute voix. Quelques-uns se frappaient la poitrine -avec le poing, d'autres touchaient le plancher avec leur front. Enfin -un vieillard d'une vigoureuse structure se leva pour aller s'étendre -en forme de croix devant l'autel. - -"Vous, mes frères et mes soeurs, s'écria-t-il, et toi, prêtre du -Seigneur, aidez-moi à expier mes péchés, sauvez mon âme de Satan, -sauvez mon âme de la perdition éternelle!" - -Tous les autres se levèrent aussitôt pendant que l'apôtre descendait -les marches de l'autel. Les deux jeunes garçons dépouillèrent les -épaules du pénitent; le prêtre lui mit le pied sur le cou et marcha -trois fois sur lui en disant: - -"Que le Seigneur me pardonne ainsi qu'à toi et bénisse ton humilité!" - -Puis l'un des jeunes garçons présenta uns discipline à l'apôtre qui en -frappa trois fois le pénitent étendu à ses pieds, en lui disant trois -fois: - -"Accepte ces coups que ton Sauveur Jésus-Christ, le fils unique de -Dieu, a reçus pour toi. Qu'il daigne, lui qui a pris sur lui les -péchés du monde, prendre aussi sur lui tes péchés!" - -Les autres l'imitèrent chacun à son tour. - -Quand le pénitent se releva, un autre vint le remplacer et se -prosterner devant l'autel. C'était un jeune homme au visage pâle et -mystique, aux yeux égarés et brillants du feu de la fièvre. - -"Couronnez-moi d'épines! s'écria-t-il, comme autrefois fut couronné -mon Rédempteur! Frappez-moi au visage! Insultez-moi! Faites-moi -souffrir tous les tourments que mon Sauveur a soufferts pour moi!" - -Déjà deux hommes dénouaient leurs ceintures de corde pour lui lier les -mains derrière le dos. Cela fait, une des jeunes filles approcha une -couronne d'épines et la lui posa sur la tête en appuyant. Aussitôt une -douzaine de mains continuèrent à l'enfoncer jusqu'à ce que le sang -ruisselât sur le front du malheureux. Un troisième se fit attacher sur -une croix de bois, et on lui donna un coup de lance dans le côté. Une -vieille femme, sans pousser la moindre plainte, se fit tracer le signe -du Christ aux pieds et aux mains avec un fer chaud. Peu à peu le pieux -délire se calma; tous s'étaient silencieusement remis à genoux et -priaient. L'apôtre retourna à l'autel, étendit les bras et dit: -"Maintenant que chacun s'est repenti et a fait pénitence, -réjouissons-nous de la grâce de Dieu et louons tous le Seigneur." - -Il dépouilla rapidement sa robe de prêtre et apparut avec une longue -tunique blanche comme celle des Chérubins. Tous se relevèrent en même -temps, laissèrent tomber leur robe grise de pénitent et restèrent -debout, vêtus de blanc comme le prêtre. Les jeunes filles se mirent -des couronnes de fleurs et distribuèrent des branches d'arbres verts -qui devaient servir de palmes. - -Tous entonnèrent ensemble un cantique de louanges. Les jeunes filles -jouaient des cymbales et du tambourin, et exécutèrent une espèce de -danse devant l'autel. - -Il faisait nuit quand Dragomira arrêta son cheval devant -l'auberge. Elle frappa à la fenêtre avec sa cravache; Zésim se hâta de -sortir et la salua, pendant que son domestique sellait leurs chevaux. - -"Es-tu satisfaite du résultat de ta visite? demanda le jeune officier. - -- Oui, et j'espère que toi aussi tu seras satisfait. - -- Que dois-je entendre par là? - -- Patiente un peu de temps encore et tu sauras tout." - -Quand Zésim fut en selle, ils repartirent d'un bon trot pour la -ville. Le domestique suivait à une certaine distance. A moitié chemin, -Dragomira mit son cheval au pas, et Zésim fit comme elle. - -"J'ai beaucoup de choses à te dire, commença-t-elle. - -- Bonnes ou mauvaises? - -- Cela dépend de toi, Zésim. - -- Toujours de nouvelles énigmes. - -- Non, cette fois je veux te parler ouvertement, comme jamais encore -je ne l'ai fait. M'aimes-tu; Zésim? - -- Tu le demandes encore? - -- Et tu me veux pour femme? - -- Oui. - -- Alors, prends-moi, je suis à toi. - -- A moi, Dragomira? Parles-tu sérieusement? s'écria-t-il. Quel -bonheur! Je suis à peine y croire! - -- Je consens à te suivre à l'autel, mais sous des conditions que tu es -libre d'accepter ou de refuser. - -- J'accepte toutes les conditions. - -- Ecoute seulement. Te souviens-tu de ces esprits qui apparaissent -souvent dans les vieux contes et les antiques ballades, dont on ne -sait s'ils sont démons ou anges, et qui, en échange de certains -services, vous promettent aide et protection? Si j'étais un être de -cette espèce, t'abandonnerais-tu à ma conduite? - -- Oui, car tu es mon bon ange. - -- Je t'aime, Zésim, continua Dragomira; aussi je ne veux pas seulement -te rendre heureux sur la terre, autant que je le pourrai, mais je -veux encore sauver ton âme et t'aider à obtenir le ciel. - -- Mais alors tu appartiens à une secte, comme je m'en étais douté. - -- Si tu veux m'avoir pour femme, reprit Dragomira sans s'arrêter à son -observation, il faut que tu suives la route que je te -montrerai. Elle te conduira au bonheur, et, quand l'heure sonnera, à -la rédemption, à la félicité éternelle. - -- Je veux tout ce que tu veux, Dragomira." - -Elle attacha sur lui un regard mystérieux, plein d'amour et de pitié, -et resta silencieuse. - -"Tu as encore quelque chose sur le coeur, dit Zésim au bout de quelques -moments. - -- Oui. Tu ne me tourmenteras pas avec des réflexions mesquines? - -- Jamais, je te le jure! - -- Tu ne... - Dragomira souriait - tu ne seras pas jaloux non plus? - -- Jaloux? De qui? - -- Du comte Soltyk, par exemple. - -- Encore une énigme, mon beau sphinx. - -- Ne m'interroge pas, dit Dragomira avec une majesté tranquille, je ne -réclame ni ton amour, ni ta confiance; je suis capable de renoncer à -tout. Si tu te défies de moi le moins du monde, va-t'en, il en est -temps encore, je ne te retiens pas. Si tu m'aimes, si tu veux -m'obtenir et me posséder, il faut que tu aies en moi une confiance -aveugle. Tu peux encore choisir; ensuite, il sera trop tard, car -alors j'exigerai ce qui dépend aujourd'hui de ta libre -volonté. Pense bien à tout cela et ne te décide que quand tu y auras -bien pensé. - -- C'est tout décidé, répondit Zésim, rien au monde ne peut nous -séparer." - -Cette fois elle ne lui répondit pas, et ils continuèrent leur route en -silence sous la voûte majestueuse du ciel étincelant d'étoiles. - -XXV - -LA VENUS DE GLACE - -Je veux triompher de cet homme, ou je consens à n'avoir jamais eu -d'intelligence. MORETO. - - -Le comte Soltyka avait invité la belle société de Kiew à une fête -masquée qu'il donnait dans son palais. Tous les jeunes coeurs battaient -joyeusement, mais les messieurs et les dames d'un âge plus avancé -attendaient aussi la soirée avec impatience, car on savait qu'avec -Soltyk on pouvait espérer non seulement une réception brillante et -somptueuse, mais encore des inventions originales et même bizarres, et -une série de surprises charmantes. - -Il était à peu près huit heures du soir. Les premiers équipages -arrivaient, et le comte Soltyk, en toilette parisienne irréprochable, -avait donné les derniers ordres. Bientôt apparurent toutes les zones -de la terre et toutes les saisons de l'année qui semblaient s'être -réunies pour transformer les vastes et splendides salons du palais en -un monde féerique. - -Le comte, en haut du large escalier de marbre, recevait ses hôtes et -laissait à un de ses parents, M. de Tarajewitsch, au P. Glinski et à -son majordome, le soin de les conduire dans l'intérieur du palais. Les -arrivants étaient littéralement éblouis, et l'admiration, le -ravissement augmentaient à chaque pas. - -Aussitôt qu'un des cosaques postés à l'entrée eut donné un signal -convenu avec un sifflet d'argent, Soltyk descendit rapidement -l'escalier pour recevoir la famille Oginska dans le vestibule, et -l'introduire lui-même dans son monde enchanté. Dragomira était venue -avec les Oginski; le comte la remercia avec quelques mots aimables et -offrit ensuite le bras à madame Oginska. M. Oginski conduisait -Dragomira; Anitta suivait avec Sessawine. - -L'escalier était décoré de plantes magnifiques. On marchait sur de -moelleux tapis de Perse, où des mains de fées semblaient avoir semé -des fleurs; l'air, doucement chauffé, était rempli de lumière et de -parfums. - -Mme Oginska, en robe de velours noir et chargée de ses précieux bijoux -de famille, était enveloppée d'une longue pelisse de zibeline. Anitta -avait une splendide toilette parisienne, robe de crêpe bouton d'or, -toute papillotante de fils d'or; queue de velours de la même couleur, -doublée de satin jaune paille, relevée derrière par des épingles d'or; -écharpe de moire jaune d'or garnie de franges d'or. Une nuée de petits -colibris, au cou étincelant, semblaient voltiger sur la queue de la -robe. Dans ses cheveux, Anitta avait de ces mêmes petits oiseaux avec -une épingle de diamants. Une sortie de bal en peluche rouge rubis, -garnie de renard bleu et de plumes de colibris qui brillaient comme -des pierres précieuses, complétait cet ensemble ravissant. - -Dragomira avait une robe de crêpe rose garnie de petites touffes de -marabout rose. La queue de velours rose, doublée de satin de la même -couleur, était toute couverte de bouquets de roses. Elle portait au -cou un collier de sept rangs de perles magnifiques; Sa taille de -déesse était enveloppée d'un manteau princier de satin rose richement -doublé et garni d'hermine. - -Quand les dames eurent ôté leurs manteaux, le comte Soltyk les -conduisit par un vestibule orné de peintures et de sculptures dans une -grande salle qui avait été transformée en un rêve de printemps. Les -murs étaient tapissés de fraîche verdure et de fleurs, les colonnes -métamorphosées en arbres fleuris. Au milieu de haies artificielles -murmuraient des petites fontaines; des poissons aux écailles d'or et -d'argent se jouaient gaiement dans les bassins, et, derrière les -murailles de fleurs, le gazouillement d'une armée de petits oiseaux -chanteurs se faisait entendre sans interruption. Un orchestre -invisible jouait une polonaise de Chopin. A ces doux et mélancoliques -accents, les dames et les messieurs, en élégante toilette, et les -masques richement costumés, se promenaient, bavardaient et -s'intriguaient. - -La grande salle de bal était entourée de cinq salons plus petits, qui, -par une disposition ingénieuse, figuraient les cinq parties du -monde. Ceux qui voulaient fuir la foule et se retirer à l'écart y -trouvaient de fort agréables abris. On traversait ensuite la salle à -manger, garnie de tableaux de fruits et d'animaux, de bois de cerfs, -de têtes de bêtes, d'armes et de tout l'attirail de la chasse. Un -buffet gigantesque offrait les rafraîchissements et les friandises de -tous les pays de la terre. On arrivait dans l'antichambre, où -plusieurs domestiques attendaient avec les manteaux. Soltyk enveloppa -soigneusement les dames de leurs molles et chaudes fourrures et les -conduisit sur la terrasse. A leurs pieds s'étendait le vaste jardin -où, par un contraste ravissant avec la grande salle de danse, se -déployait une nouvelle merveille, une féerie d'hiver. Des deux côtés -de la terrasse, deux ours blancs, empaillés et débout, étaient en -faction et tenaient des torches dans leurs puissantes pattes. - -Quand le comte et ses invités eurent descendu les marches recouvertes -de fourrures d'ours, ils entrèrent dans une large allée d'arbres verts -transformés en autant d'arbres de Noël. Sur chaque branche étaient -plantées de petites bougies en porcelaine d'où jaillissaient des -flammes de gaz. On s'avançait comme dans un bois féerique, à travers -un océan de lumière, sur de molles peaux de rennes qui recouvraient la -terre glacée. L'air, embaumé de senteurs résineuses, était rempli de -légers nuages roses. - -Au bout de l'allée s'étendait un étang considérable, dont les bords -étaient également garnis de peaux. Sur sa brillant surface, solidement -gelée, s'élevait un petit temple bâti en blocs de glace, comme le -célèbre palais construit sur la Néwa du temps de la czarine Anne. Dans -ce temple, sur un autel élevé, se dressait une Vénus de glace, -couronnée de fleurs. Tout autour du temple allaient et venaient -joyeusement les patineurs et deux traîneaux attelés, l'un de rennes, -l'autre de grands chiens. Le premier était dirigé par un Esquimau, le -second par un Kamtschadale. Un choeur de chanteurs, composé d'ours -blancs installés dans une tribune de bois toute revêtue de branches de -sapin, accompagnait de ses airs les plus agréables les ébats des -masques sur la glace, pendant qu'un cordon de dauphins de glace, qui -encadraient l'étang et vomissaient sans relâche du pétrole enflammé, -éclairait ce tableau d'une lumière magique et faisait de temps en -temps briller le petit temple comme un édifice de diamants aux mille -feux. - -Pendant que la musique et les voix aux joyeux éclats produisaient un -aimable chaos, de petites huttes de Kamtschadales, construites en -peaux, disséminées dans les fourrés voisins et agréablement chauffées, -invitaient les couples amoureux à de paisibles et charmants -rendez-vous. - -Entouré, entraîné par les masques folâtres, le comte avait été séparé -des Oginski. Il découvrir tout à coup Dragomira qui seule se trouvait -aussi sur la rive de l'étang et promenait ses regards au loin sur la -foule, comme si elle cherchait quelqu'un. - -"Vous avez perdu votre cavalier, dit Soltyk en s'approchant d'elle, -puis-je vous offrir mes services?" - -Dragomira prit sans façon le bras du comte qui lui montra le temple en -souriant. - -"Votre image, dit-il à voix basse. - -- En quoi? - -- Vous aussi, vous êtes une Vénus de glace. - -- Ah! cher comte, ne savez-vous pas combien la glace fond rapidement -quand vient le printemps? - -- Oui, certes, répondit Soltyk; mais ce printemps, dont la chaude -haleine doit vous vaincre, où est-il? - -- Je ne le connais que par ouï-dire, ce grand enchanteur auquel tout -coeur doit céder, dit Dragomira avec un fin sourire. - -- Et cet enchanteur, c'est l'amour? - -- Oui. - -- Mais vous n'êtes pas capable d'aimer. - -- Je le crois presque moi-même. - -- Vous n'avez pas de coeur. - -- Si... mais un coeur de glace! - -- Oh! si je pouvais l'échauffer? murmura Soltyk avec un regard d'où -semblaient jaillir des flammes. - -- Vous?" - -Dragomira le regarda bien en face. - -"Vous ne savez que vous jouer des femmes, et je ne suis pas un jouet." - -Le comte se mordit les lèvres; au même moment Anitta approchait et la -conversation prit fin. Dragomira prit le bras d'Anitta; puis toute les -deux retournèrent dans l'antichambre pour ôter leurs fourrures et se -perdirent ensuite dans le tourbillon des danseurs. - -"Il sera à moi, se disait Dragomira, dès que je le voudrai; il ne me -semble pas bien difficile à conquérir; mais il s'agit ici de quelque -chose de plus; aussi la ruse et la prudence doivent donner la main à -la coquetterie. La résistance paraît le séduire et lui troubler la -tête plus que tout le reste. Pauvre comte! J'ai bien facilement -l'avantage sur lui, puisque je n'éprouve rien pour lui." - -Au milieu de ses réflexions, elle aperçut Zésim, qui était là, appuyé -à une colonne. Il lui vint aussitôt une idée badine, et elle profita -du moment où un danseur emmenait Anitta, pour se glisser comme un -serpent, vite et sans faire aucun bruit, hors de la salle. - -Dans le corridor, près des vestiaires, se trouvaient aussi quelques -petits cabinets, disposés pour ceux qui voudraient se masquer pendant -la fête. Dragomira fit signe à Barichar qui était avec les autres -domestiques et gardait un grand panier. Mais au moment où elle allait -entrer dans un de ces cabinets, deux bras souples l'enlacèrent presque -tendrement et les yeux bleus d'Henryka la regardèrent avec un sourire -malicieux. - -"Enfin! Je vous tiens, s'écria l'aimable jeune fille, et maintenant -vous ne m'échapperez pas. - -- Si, répondit Dragomira en souriant, car j'ai une petite intrigue en -tête, et vous ne voudriez certainement pas me gâter cet innocent -plaisir. - -- Vous vous masquez? - -- Oui. - -- Oh! je ne vous trahirai pas, continua Henryka, permettez-moi de vous -accompagner et de vous aider." - -Toutes les deux entrèrent dans le cabinet. Quand Barichar fut parti -après avoir déposé son panier dans un coin, Henryka ferma la -porte. Dragomira s'était assise devant la table de toilette et -commença à ôter sa parure pendant qu'Henryka enlevait le contenu du -panier avec des cris d'admiration enfantine. Quand ce fut fini, elle -s'approcha de Dragomira, et, debout devant elle, se mit à la -considérer avec un intérêt extraordinaire. - -"Je ne sais ce qu'ont les gens, dit-elle, ils vous trouvent tous -énigmatique; et Anitta pense même que vous avez quelque chose -d'inquiétant. Moi, au contraire, je me sens une grande sympathie pour -vous. - -- Prenez garde, répondit Dragomira, vous découvrirez peut-être à la -fin sous cette robe un corps de serpent ou une queue de poisson. - -- Vous n'êtes pas non plus une créature ordinaire, continua Henryka; -je sens qu'une puissance mystérieuse vous entoure, mais ce sentiment -ne fait qu'augmenter encore l'attrait magique qui m'entraîne vers -vous. Faites de moi votre alliée; je vous aimerai comme une soeur et -je vous écouterai comme une écolière docile. - -- Réellement?" - -Dragomira tourna lentement la tête vers elle et la regarda d'un oeil -interrogateur. - -"Conduisez-moi, je vous suivrai comme une aveugle, sans peur et sans -aucune réflexion, répondit Henryka. - -- Nous verrons. - -- Aujourd'hui, permettez-moi de vous aider. - -- Pourquoi non? répondit tranquillement Dragomira, le premier pas dans -la voie de la lumière éternelle que vous voyez devant vous par un -pieux pressentiment, c'est l'humilité; servez-moi donc." - -Henryka s'agenouilla devant Dragomira et lui baisa les mains, puis -elle lui ôta ses chaussures et lui mit les pantoufles turques brodées -d'or qu'elle avait tirées du panier. Dragomira se laissa faire avec la -majestueuse indifférence d'une souveraine. - - -XXVI - -SOUS LE MASQUE - -On peut déraisonner sur un point et être sage pour tout le reste. -WIELAND. - - -Quelques instants après, une sultane, habillée avec toute la -magnificence de l'Orient entrait dans la salle. - -Grande et d'une taille élancée, elle s'avançait avec dignité. Elle -était chaussée de babouches de velours rouge brodées d'or, et avait un -large pantalon et une jupe courte de satin jaune sur laquelle tombait -un long caftan de soie bleu-clair, brodé d'argent et garni -d'hermine. Ce caftan laissait voir une veste ouverte de velours rouge; -la poitrine couverte de colliers de corail, de perles et de sequins -apparaissait à travers une gaze d'argent. La tête fière de la sultane -était couronnée d'un petit turban tout garni de pierreries. Au lieu de -masque elle avait un voile épais de harem, au travers duquel on ne -pouvait distinguer que de grands yeux bleus et froids, au regard -dominateur. - -Une troupe de messieurs s'était attachée aux pas de la nouvelle -arrivée. Plus d'un se risqua à lui chuchoter à l'oreille quelque -compliment; mais elle semblait insensible à toutes les tentatives que -l'on faisait pour attirer son attention. - -Elle promena longtemps ses regards pénétrants par toute la salle, -jusqu'à ce qu'elle eût découvert celui quelle cherchait. Il venait -d'aller au buffet, sans intention, comme un automate inconscient que -fait marcher un mouvement d'horlogerie. Les domestiques lui offraient -divers rafraîchissements; il secouait la tête et était sur le point de -s'en aller, lorsque la sultane entra et lui posa sa pette main sur -l'épaule. - -"Je te salue, Zésim Jadewski, dit-elle, pourquoi donc baisses-tu ainsi -la tête, aujourd'hui? - -- Je n'ai guère de motifs d'être joyeux. - -- Il y a bien des moyens de chasser les soucis, en voici justement un -des meilleurs." - -La belle sultane prit un verre de vin sur le buffet, y trempa ses -lèvres et le présenta à Zésim. - -"Que me donnes-tu? Un doux poison, un philtre? - -- J'arriverais trop tard. - -- A ta santé!" - -Zésim vida le verre. - -"Maintenant, un deuxième moyen. - -- Lequel? - -- Fais-moi la cour. - -- je n'en aurais pas le talent. - -- Parce que tu aimes? - -- Peut-être. - -- Il y a ici deux dames à qui tu as donné ton coeur. A laquelle -appartient-il maintenant? - -- Tu me questionnes comme un inquisiteur." - -La sultane se mit à rire, tout doucement, mais ce rire argentin suffit -à la trahir. - -"Maintenant je te connais." - -Elle rit de nouveau. - -"Tu es Dragomira." - -Une petite main saisit rapidement la sienne et un souffle doux et -tiède effleura sa joue. - -"Ne me trahis pas; on nous observe; le comte Soltyk est là; je veux -lui parler et lui faire peur." - -En effet, le comte se tenait à l'entrée, et ses yeux sombres, pleins -d'une flamme diabolique, étaient arrêtés sur la belle personne, qui -murmurait coquettement à l'oreille de Zésim. L'envie et la jalousie -bouleversaient le coeur de Soltyk et faisaient bouillonner son sang -indomptable. En même temps, d'autres yeux se dirigeaient vers le -couple occupé à chuchoter, mais ceux-là étaient timides, tristes et -pleins d'angoisse. C'était Anitta qui avait aussi reconnu Dragomira et -qui tremblait pour son bien-aimé. - -La sultane avait déjà congédié Zésim et se préparait à aller trouver -Soltyk, lorsque le jésuite la prévint et entraîna rapidement le comte -avec lui. - -"Qu'avez-vous? demanda Soltyk. - -- Il faut que je vous avertisse, lui dit tout bas le P. Glinski; la -sultane est Mlle Maloutine. Avez-vous vu comme elle échangeait avec -ce jeune officier des poignées de main et des paroles tout à fait -tendres? - -- Après, après? - -- Vous êtes au moment de tomber dans les filets d'une coquette. - -- Cette fois votre connaissance des hommes fait fausse route, reprit -le comte d'un ton railleur, elle est au contraire froide comme -glace. - -- Mais je sais que Jadewski va chez elle. - -- Sessawine aussi. - -- Et elle se joue de tout le monde. - -- Tant mieux. - -- Il n'y a pas moyen de vous sauver, je le vois. - -- Si les abîmes de l'enfer étaient aussi beaux que cette Dragomira, -cher Père, le ciel resterait vide et vous-même finiriez par rendre -votre âme au diable." - -Soltyk le quitta en riant et se mit aussitôt à la recherche de la -sultane qui avait brusquement disparu dans le tourbillon des -masques. Il la trouva à l'entrée de la petite salle qui figurait -l'Asie. Elle semblait l'attendre. - -"C'est ici ton empire, dit-il en s'inclinant devant elle; ton esclave -peut-il entrer avec toi?" - -Il releva la portière et la suivit dans le petit salon décoré avec -toute la somptuosité de l'Orient. - -Des tentures persanes d'une rare magnificence, brodées d'or et -d'argent, tombaient en plis larges et lourds et figuraient les parois, -le plafond, les fenêtres et les portes d'un pavillon dont le sommet -était formé par un croissant d'or constellé de pierreries. Le sol de -cette mystérieuse retraite était couvert d'un tissu de l'Inde, blanc -et souple comme du duvet; le pied s'y enfonçait comme dans la neige -nouvellement tombée. Une seule lampe, à globe rouge, était suspendue -au plafond comme un rubis lumineux d'une grosseur fabuleuse. Cà et là -étaient des coussins qui invitaient au repos, à la rêverie, à -l'amour. Un parfum étrange et subtil embaumait l'air et troublait les -sens comme une caresse. - -Dragomira s'assit sur le divan placé au milieu du pavillon aux -couleurs chatoyantes. Elle était sur une peau de panthère, et ses -pieds reposaient sur la tête majestueuse d'un tigre. - -Le comte restait debout devant elle, dans toute l'ardente extase de la -passion. - -"Vous m'avez attendu? dit-il enfin. - -- Oui. - -- Vous savez que j'ai quelque chose à vous dire? - -- Oui. - -- Et vous êtes disposée à m'entendre? - -- Oui. - -- Je vous remercie. Vous me rendez le courage qui commençait à me -manquer. - -- Il faut donc du courage pour causer avec une jeune fille? - -- Avec vous, oui, Dragomira. - -- Dragomira? moi? vous vous trompez. - -- Comment! me tromper? interrompit le comte Soltyk; qui pourrait -jamais vous avoir vue et ne pas vous reconnaître entre mille? Qui -pourrait avoir vu le regard de vos yeux et l'oublier? Qui pourrait -ne pas le découvrir, même sous le masque? Oui, c'est vous, -Dragomira, vous, avec toute votre puissance, votre froideur, votre -cruauté! - -- Moi, cruelle? parce que je ne vous crois pas? Je ne suis pas -cruelle; je suis un peu prudente, voilà tout. - -- Qu'avez-vous contre moi? - -- Rien. - -- En ce moment, vous ne dites pas la vérité. - -- Si; je ne puis pas dire que quoi que [ce] soit me déplaise en vous. - -- Oui, mais vous vous défiez de moi." - -Un léger sourire fut la réponse de Dragomira. - -"Et pourquoi vous défiez-vous de moi? - -- Ah! l'innocent! Avez-vous oublié ce que vous avez fait? La liste des -péchés de Don Juan à côté de la vôtre est la confession d'un -écolier." - -Soltyk sourit. - -"Je connais ma réputation, dit-il, mais je vous donne ma parole -d'honneur que la renommée a bien exagéré. - -- Bien; mais en ôtant ce qu'il y a de trop, dit Dragomira, je crois -qu'il en reste encore assez pour rendre votre canonisation -invraisemblable. - -- Je ne suis pas un saint; je n'ai jamais prétendu à cette gloire. - -- Mais faut-il être le contraire? - -- Que suis-je donc? - -- Un scélérat, répondit Dragomira. Vous aimez Anitta et vous me faites -la cour. - -- On veut me marier avec Mlle Oginska, voilà tout. - -- Tactique de jésuite. On veut unir deux familles puissantes et faire -de vous un instrument politique. - -- Vous pouvez bien avoir raison, murmura Soltyk, surpris au plus haut -point de cette remarque, mais je ne suis pas bon à faire un -instrument. - -- Alors vous n'aimez pas Anitta? - -- Non." - -Le comte était encore debout devant Dragomira; il s'assit alors sur un -divan, auprès d'elle, de façon à avoir un genou en terre, et il lui -saisit les mains en lui disant: - -"Je vous aime!" - -Dragomira rit de nouveau. - -"Vous pouvez rire, je vous aime pourtant, et je vous jure que vous -êtes la première que j'aime. Jusqu'à présent je n'ai connu que des -fantaisies passagères, parfois un court enivrement, mais mon coeur -était libre, et surtout ma tête. Ce que j'éprouve en face de vous, je -le ressens pour la première fois. Je ne suis pas exalté, je ne suis -pas amoureux, je ne suis pas du tout ivre de votre beauté. J'ai le -sentiment que vous avez été créée pour moi, que votre âme est de la -même essence que la mienne, que la vie sans vous n'a aucune valeur, et -que la vie à côté de vous serait le paradis. Si ce n'est pas là de -l'amour qu'est-ce donc?" - -Pendant qu'il parlait, les yeux de Dragomira s'attachaient sur son -beau et mâle visage. - -"Pauvre comte! dit-elle en relevant lentement la manche de son caftan, -mais, en vérité, je commence à croire que vous m'aimez. - -- Et vous me plaignez, s'écria Soltyk avec animation, parce que vous -ne pouvez pas répondre à cet amour. - -- Je ne vous aime pas... - -- Parce qu'un autre possède votre coeur? - -- Quelle impatience! Ne m'interrompez pas. - -- Alors, je vous demande en grâce... - -- Je ne vous aime pas, mais mon coeur est encore libre; essayez de le -conquérir. De tous ceux qui y prétendent vous êtes le seul qui ne me -déplaise pas." - -Elle avait détaché une petite chaîne d'or qui entourait son beau bras -et elle jouait avec. - -"Vous me permettez donc d'espérer? - -- Oui. - -- Oh! que je suis heureux!" - -Le comte avait saisi ses mains et les couvrait de baisers. Elle le -laissa faire pendant quelque temps, puis elle retira une de ses mains -et lui passa la petite chaîne autour du bras. - -"Que faites-vous? Voulez-vous faire de moi votre chevalier? - -- Non, mon esclave. Vous voyez bien que je vous mets à la chaîne." - -Cependant un domino rose s'était approché de Zésim. - -"Quoi! seul! lui dit-il; où est l'enchanteresse qui t'a mis dans ses -fers? - -- De qui parles-tu? Je suis encore libre, répliqua Zésim. - -- N'essaye pas de me tromper, tu n'y réussirais pas, continua le -domino; il n'y a déjà pas si longtemps, tu as juré à une autre que -tu l'aimais. L'aurais-tu si vite oubliée, si un nouvel astre ne -s'était pas levé sur ta vie? - -- Qui es-tu?... Zésim parcourut du regard cette taille élancée, saisit -les mains de l'inconnue, qui tressaillit, et les retint fortement en -cherchant à lire dans ses yeux sombres. - -- Non, ce n'est pas possible, murmura-t-elle enfin; je me suis trompé. - -- Lâche-moi, dit le domino en suppliant. - -- Pas encore; j'ai une autre question à t'adresser. - -- Eh bien? - -- Qui t'a envoyée? - -- Personne. - -- Alors, dans quelle intention viens-tu? - -- Pour t'avertir. Un danger te menace. - -- Un danger?... De la part de qui? - -- De la part de celle que tu aimes. - -- Si tu veux que je te crois, dit Zésim ému, dis m'en davantage, -dis-moi tout ce que tu sais." - -Les yeux sombres se reposèrent un instant sur lui avec une expression -presque douloureuse. - -"Soit, mais ce n'est pas ici le lieu. Tu entendras bientôt parler de -moi." - -Les mains tremblantes se dégagèrent d'un mouvement énergique, et le -domino à la taille élancée comme celle d'une jeune fille disparut -rapidement au milieu du tourbillon de la fête. - - - -DEUXIEME PARTIE - -I - -CIEL ET ENFER - -... Belle comme la première femme, la pécheresse, séduite par le mauvais -serpent, qui depuis n'a cessé de tromper, en étant trompée elle-même. -LORD BYRON - - -Deux jours après la fête du comte Soltyk; qui occupa longtemps encore -toutes les sociétés de la ville, Zésim reçut une lettre sans -signature. On lui donnait rendez-vous dans la même église où il avait -eu son dernier entretien avec Anitta. - -Il pensa immédiatement à elle. Sans aucun doute c'était elle qui -voulait l'avertir; mais sa conversation avec le domino lui avait -inspiré de la défiance, et il lui vint encore à l'esprit une autre -pensée. Si Dragomira avait des vues sérieuses sur le comte, et -cherchait à l'intimider, lui Zésim, au moyen d'une personne de -confiance, uniquement parce qu'il était devenu tout à coup gênant? - -Ce qu'il y avait d'énigmatique dans l'existence et les relations de -Dragomira était pour lui une source d'inquiétudes toujours nouvelles; -il ne pouvait parvenir à avoir en elle confiance pleine et entière. Il -la croyait, quand il la voyait; il doutait d'elle, dès qu'elle était -loin. - -Quand le jour commença à baisser, Zésim se rendit à l'église -indiquée. Devant la porte, il lui vint une nouvelle idée. Si Dragomira -voulait seulement l'éprouver; si elle l'attendait elle-même? - -Il hésita une minute, puis entra rapidement, bien décidé à mettre une -fin à tous ses doutes. - -L'église paraissait vide. Mais quand il s'approcha du maître-autel, il -vit une dame agenouillée qui se releva au bruit de ses pas et vint à -sa rencontre. - -"Je vous remercie d'être venu, dit-elle en lui tendant la main. - -- Est-ce possible? C'est vous, Anitta? murmura Zésim. - -- C'est moi", répondit-elle avec tristesse, et elle écarta son voile. - -Zésim regarda avec émotion son visage sérieux et pâli. - -"J'ai peur pour vous, Zésim, dit-elle. Je ne sais pas ce que c'est, et -je suis incapable de vous dire quelque chose de précis, mais, je le -sens, un grand danger vous menace. Dragomira a quelque mystérieuse -mission à accomplir; c'est une voix intérieure, un sombre -pressentiment qui me le dit. Est-elle affiliée à une conspiration? -appartient-elle à une secte de fanatiques? Je ne peux pas le -découvrir; mais je sais qu'elle a jeté ses filets de votre côté et que -vous deviendrez sa victime, et je ne réussis pas vous sauver. - -- Vous voyez les choses beaucoup trop en noir; je connais la famille, -la mère de Dragomira... - -- Qu'est-ce que cela peut prouver? Il y a des sociétés secrètes, des -sectes religieuses fanatiques qui cherchent précisément des -adhérents et des instruments dans le monde le plus distingué; et, -croyez-moi, Dragomira est un de ces instruments. - -- C'est possible; mais qu'importe que je périsse, puisque vous ne -m'aimez pas, Anitta? - -- Ne blasphémez pas, Zésim. - -- Dragomira ne peut pas me trahir plus que vous. - -- Elle vous poussera à la mort, s'écria Anitta. O Zésim! Ayez pitié de -moi! Ayez pitié de votre mère! Au nom de cet amour qui remplit mon -coeur, tout mon être..." - -Elle s'arrêta; les larmes étouffaient sa voix; elle ne pouvait plus -que lever vers lui les yeux et les mains avec une expression -suppliante. - -"Comment dois-je vous comprendre? dit Zésim amèrement. Quelle valeur -ma vie peut-elle encore avoir pour la future comtesse Soltyk. - -- Jamais je ne donnerai ma main au comte. - -- Vous lui êtes pourtant fiancée. - -- Qui vous l'a dit? Il m'a demandée et je l'ai refusé. - -- Anitta! Est-ce vrai? mon Dieu! pourquoi ne me dites-vous cela -qu'aujourd'hui? - -- Je vous ai juré de vous rester fidèle. - -- Vous avez raison; le coupable, c'est moi, continua Zésim, je ne vous -ai pas cru tant de fermeté. Une vanité puérile m'a poussé à renoncer -à un trésor dont la possession ne me paraissait pas assurée; je ne -voulais pas être trahi par vous et alors c'est moi qui vous ai -trahie. - -- Je ne vous en veux pas, murmura Anitta en lui prenant la main, je -vous ai pardonné. Dites-moi seulement de quelle façon je pourrai -vous sauver. Ce n'est pas votre amour que je veux; il ne s'agit que -de votre vie. - -- Ce sont des imaginations. - -- Non, non. Je vous en supplie, brisez vos liens. - -- Je ne peux pas; il est trop tard. - -- Dites donc plutôt que vous ne voulez pas, que Dragomira vous a -complètement aveuglé, que votre passion pour cette créature sinistre -est plus forte que vous. - -- Vous vivez dans un monde romanesque, dit Zésim en souriant; les -dangers que vous voyez, vous les avez tout bonnement vus en rêve. Je -vous assure que la réalité est loin d'avoir un aspect si -terrible. Dragomira est sincère et loyale envers moi. - -- Vous le croyez. - -- Si cela peut vous tranquilliser, je vous promets d'être prudent. - -- Oui, la prudence d'un somnambule! s'écria Anitta; je le vois, vous -êtes tout à fait aveugle, et ce serait inutile de persister à vous -avertir. J'y renonce, mais je vous protègerai, Zésim, malgré -vous-même. J'accepte la lutte avec Dragomira et Dieu ne me refusera -pas son assistance. - -- Je ne vous comprends pas, Anitta; comment en êtes-vous arrivée à ces -idées fantastiques? - -- Il n'y a là rien de fantastique, dit-elle d'un ton sérieux et -résolu, je suis une jeune fille toute simple, qui vous aime, et -c'est tout. Adieu et soyez sur vos gardes. - -- Vous reverrai-je, Anitta? - -- A quoi bon? Maintenant, non. Plus tard peut-être... quand vous aurez -- brisé vos chaînes. Adieu." - -Zésim lui baisa la main et elle partit en hâte. Il resta immobile -quelques instants, abîmé dans ses pensées, sous ces voûtes sombres. - -Qu'était-ce donc que ce mystère dans lequel une volonté étrangère -emprisonnait Dragomira? se demandait-il. Elle en était convenue -elle-même et Anitta l'avait pénétrée; Qui étaient ces autres qui la -menaient et l'employaient comme un instrument? Appartenait-elle à une -secte et à laquelle? Pourquoi se défiait-elle, et pourquoi ne -pouvait-il la quitter, s'il doutait d'elle? L'aimait-il véritablement -autant que cela? Et Anitta? Est6il possible d'aimer deux femmes en -même temps? "Tu es le lien des deux natures qui se sont unies dans -l'espace et dans le temps", chante Derschavine dans son ode à -Dieu. Ces deux natures si souvent en désaccord se combattaient aussi -en lui. L'une l'élevait vers la lumière, vers Anitta, l'autre -l'entraînait dans cette obscurité sinistre où Dragomira vivait et -régnait. Pensées contradictoires, émotions, projets, tout se croisait -dans sa tête, dans son coeur, et il n'aboutissait à aucune résolution, -à aucun acte. En ce moment encore, il ne savait à quoi s'en tenir. Les -flots le poussaient en avant et il se demandait de nouveau où il -allait. - -Une heure après le départ d'Anitta, Bassi Rachelles se glissait déjà -dans la chambre de Dragomira pour l'informer du rendez-vous des deux -jeunes gens. - -"Tu es sûre que c'était lui? demanda Dragomira. - -- Le lieutenant Jadewski, aussi vrai que je suis ici. - -- Et de quoi ont-ils parlé? - -- De vous, noble maîtresse. - -- De moi? - -- Elle l'a averti de se tenir sur ses gardes, mais il n'a pas ajouté -foi à ses paroles. - -- Et n'ont-ils pas parlé d'amour? - -- Non. Seulement, quand elle est partie, il lui a demandé s'il la -reverrait, et elle a répondu: "A quoi on? Maintenant, non." - -- Bien, tu peux t'en aller." - -Immédiatement après le départ de la Juive, Dragomira écrivit deux -lettres, l'une au comte, signée des initiales de son nom, l'autre à -Zésim, sans signature, avec une écriture contrefaite. Elle leur -donnait rendez-vous à tous les deux à l'Opéra. Barichar se chargea -personnellement de la lettre adressée à Soltyk, et confia à un facteur -juif celle qui était destinée à Zésim. - -Le comte était eu théâtre avant le commencement de la représentation, -et attendait avec impatience au pied de l'escalier qui conduisait aux -loges. Son regard effleurait à peine les amis et les dames élégantes -qui arrivaient. Mais lorsqu'il aperçut Dragomira à l'entrée du -vestibule, son coeur se mit à battre avec impétuosité, et ses yeux -restèrent fixés comme par l'effet d'un charme sur cette taille souple -et élancée, sur cette tête entourée et illuminée de cheveux blonds. - -Celle que Soltyk attendait avec une si ardente impatience était venue -accompagnée de Cirilla qui s'était habillée avec un luxe à l'ancienne -mode et représentait fort bien une dame de la noblesse de -campagne. Soltyk se contenta d'ôter son chapeau, de saluer -profondément et de dévorer des yeux Dragomira. Celle-ci de son côté -lui fit un petit signe de tête avec une amabilité pleine d'aisance et -passa devant lui comme devant une simple connaissance. - -Zésim, qui était assis au parquet, vit Dragomira entrer dans sa loge -et ôter son manteau de théâtre, tout brodé d'or scintillant. Elle -resta debout un instant contre le rebord, et tous les regards se -dirigèrent sur elle. En même temps le comte la contemplait avec une -admiration muette. - -"Où a-t-elle appris, pensait-il, à s'habiller ainsi? Je sais pourtant -qu'elle n'a pas été à Paris." - -Et, en effet, Dragomira était ravissante dans sa robe de soie brochée -couleur héliotrope, richement garnie de dentelles jaune-pâle. La -parure, merveilleusement simple, consistait en un petit bouquet de -violettes naturelles, placé dans ses cheveux d'or et un autre attaché -à son corsage. - -Après le premier acte Zésim voulut lui rendre visite, mais le comte le -prévint. Avec une fureur concentrée le jeune et bouillant officier le -vit entrer dans la loge et porter à ses lèvres la main que Dragomira -lui tendait en souriant. La conversation animée qui s'établit ensuite -entre Dragomira et Soltyk augmenta de minute en minute le supplice de -Zésim. - -"Que se passe-t-il donc en moi? se demandait-il; je crois que je suis -jaloux." - -Tous les doutes qu'Anitta avait remués en lui, toutes les sombres -pensées que d'ordinaire un regard de Dragomira domptait et endormait, -se réveillèrent et reprirent leur puissance. - -Il crut qu'il allait étouffer, il sortit de l'atmosphère chaude et -suffocante de la salle pour aller respirer l'air frais; puis il -rentra, mais il ne reprit pas as première place. Il se mit derrière -une colonne de parterre; de là, il pouvait mieux observer -Dragomira. Il espérait que le comte la quitterait au commencement de -l'acte suivant, mais il avait eu tort d'espérer. Soltyk resta, et la -conversation devint de plus en plus animée, de plus en plus intime. Ce -ne fut qu'au moment où le rideau se levait pour la troisième fois que -le comte la salua, et partit. Zésim monta l'escalier en courant et -entra dans la loge de Dragomira, les joues rouges et les yeux -enflammés. - -Elle n'eut pas l'air de remarquer son agitation. Elle lui tendit -gaiement les deux mains avec un mouvement d'une grâce exquise. - -"Pourquoi si tard? lui demanda-t-elle; tu n'as donc pas reçu mon -billet? - -- Tu m'as écrit? - -- Sans doute." - -Il sortit le billet doux anonyme... "Cette lettre... - -- Est de moi; un badinage... Je voulais te surprendre, me faire bien -belle et te tourner un peu la tête. - -- Je suis ici depuis le commencement. - -- Est-ce possible? dit Dragomira d'un air innocent. Je ne t'ai pas -remarqué." - -Zésim lui adressa un regard moitié fâché, moitié reconnaissant, et -porta sa main froide à ses lèvres brûlantes. Cependant, elle célébra -son triomphe avec un sourire silencieux. Le bien-aimé lui appartenait -de nouveau, et n'appartenait qu'à elle. - - -II - -LA ROUTE DU PARADIS - -Même quand je marcherais par la vallée de l'ombre de la mort, je ne -craindrais aucun mal; car tu es avec moi, Seigneur. PSAUM. XXIII, 4. - - -Une visite inattendue. Dragomira, la calme, la froide, la courageuse, -ne put réprimer un tressaillement lorsque Barichar lui présenta la -carte du P. Glinski. Elle se remit pourtant aussitôt et cria: -"Entrez!" - -Barichar ouvrit la porte, et le jésuite s'approcha avec sa plus -élégante révérence et son plus gracieux sourire. - -"J'ai peur de vous importuner, dit-il, pendant que Dragomira -s'asseyait sur un divan, et, d'un geste vraiment royal de sa main, -l'invitait à prendre place près d'elle, mais l'intérêt qui m'amène est -si sérieux, si important, pour ne pas dire si sacré, que j'ose compter -sur votre pardon. Il s'agit du bonheur de mon cher comte, de celui que -j'ai élevé, de celui que je considère comme mon enfant." - -Le P. Glinski fit une pause; il attendait une question, une objection -qui lui eût facilité le moyen d'arriver au véritable but de sa -visite. Mais Dragomira ne vint nullement à son aide; elle le -regardait, au contraire, avec une certaine indifférence distraite qui -semblait dire: "En quoi votre comte peut-il m'intéresser?" - -Le P. Glinski se passa la main droite sur la main gauche, puis la main -gauche sur la main droite. - -"Vous devinez bien, noble demoiselle, dit-il, de quoi il s'agit? - -- Non, je n'en ai aucune idée, répondit Dragomira avec une candeur qui -déconcerta un instant Glinski, le fin diplomate de l'ordre de Jésus. - -- Je voulais... oui... Avant tout, il faut que je vous fasse mon -compliment, quoique j'arrive un peu tard. L'autre jour vous étiez -superbe en sultane." - -Dragomira sourit. - -"Je vous suis bien obligée, dit-elle, mais vous n'êtes pas venu chez -moi, mon révérend père, pour me faire cette communication? - -- Non, certainement, non, murmura le jésuite. J'ai seulement voulu -faire la remarque que mon cher comte, lui aussi, semblait ravi de -vous. - -- C'est vrai, il m'a beaucoup fait la cour, dit Dragomira très -naturellement. - -- Alors, je ne me suis pas trompé, continua le P. Glinski; certes, on -comprend très bien que le comte vous adresse ses hommages et que cet -innocent triomphe vous soit agréable; mais ce qui vous fait plaisir -à tous les deux prépare à d'autres des chagrins, de l'inquiétude, à -moi particulièrement, à moi qui aime le comte comme un fils et qui -ne veux que son bonheur. - -- Maintenant, je ne vous comprends pas, mais pas du tout, c'est comme -si vous me parliez une langue étrangère. - -- Vous savez, pourtant, ma noble demoiselle, que le comte est fiancé. - -- Oui, sans doute. - -- Que cette alliance entre deux familles si honorables est désirée par -tout le pays. - -- Oui, je le sais aussi. - -- Alors, pourquoi vous mettez-vous si cruellement en travers de nos -beaux projets? - -- Moi! Dragomira leva ma tête et se mit à rire. Je n'y pense pas. - -- Vous souffrez toutefois que le comte vous adresse ses hommages. - -- Puis-je le lui défendre? Je serais tout simplement ridicule. Tant -qu'il ne fait rien qui, d'après l'opinion du monde, soit blâmable ou -inconvenant, je suis désarmée en face de lui. - -- Vous détournez la question, répliqua Glinski; je suis sûr que vous -encouragez le comte. - -- Pas le moins du monde. - -- Je vous en prie, mademoiselle, restons dans le sujet. Je n'ai pas à -engager une dispute de mots. Ce serait un malheur pour nous tous si -le mariage du comte et de Mlle Oginski n'avait pas lieu; et en ce -moment vous êtes un obstacle à ce mariage. Je ne m'y trompe pas; -voilà où en sont les choses; aussi, je vous supplie de renoncer au -comte. - -- Comment puis-je renoncer à ce qui n'est pas à moi? Le comte, jusqu'à -présent, ne m'a adressé aucune parole d'amour; et soyez bien -convaincu que s'il le faisait, je ne l'écouterais pas. - -- Ce sont encore de pures défaites, mademoiselle; vous ne voulez pas -du tout me répondre directement. J'y vois mieux que vous ne le -croyez, et je suis bien sûr maintenant que vous avez des desseins -arrêtés sur le comte. - -- Faites-moi grâce, je vous en prie, de vos imaginations, dit -Dragomira d'un ton froid et sérieux; je n'aime pas le comte; cela -suffit, ce me semble. - -- Pardonnez-moi, noble demoiselle, vous me comprenez mal. Je ne crois -pas que vous ayez de projets sur son coeur. - -- Encore moins sur sa main, dit-elle fièrement. - -- Non plus que sur sa main, reprit le P. Glinski; vous avez d'autres -desseins. - -- Quels desseins? - -- Je veux être de bonne foi, dit le jésuite. - -- Ce sera difficile avec cette robe, répliqua-t-elle en raillant. - -- Je vous le dis sincèrement, continua Glinski, je ne vois pas clair -dans les desseins dont vous poursuivez la réalisation; mais ce dont -je suis sûr, c'est que vous avez un but devant les yeux; et j'ai le -pressentiment que ce que vous réservez au comte n'est rien de bon. - -- Si j'ai vraiment des projets, dit Dragomira avec un calme glacial, -ne vous donnez pas tant de peine; il est clair que je ne les -abandonnerai pas si facilement. - -- Voilà tout ce que je voulais savoir, reprit le jésuite; vous avouez -donc que vous [avez] un plan arrêté à l'égard du comte. - -- De grâce... Vous me mettez dans la bouche vos propres pensées. Je n'ai -rien dit. - -- Encore des mots, je ne joue pas sur les mots. Je suis forcé de voir -désormais en vous le mauvais ange du comte, et j'ai le devoir de -mettre tout en oeuvre pour l'arracher à votre puissance. Je veux son -bonheur, tandis que vous... - -- Qui vous dit, interrompit Dragomira, que je ne le veux pas, moi -aussi? Chacun croit connaître la route du paradis; quelle est la -vraie? Vous suivez la vôtre; moi, la mienne; et tous les deux nous -espérons sincèrement arriver à la lumière éternelle." - -Le P. Glinski regarda Dragomira avec surprise. - -"Vous voulez me barrer le passage, continua-t-elle, j'accepte le -combat; je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi." - -Le jésuite resta muet. Si jusqu'à présent il avait cru pénétrer -Dragomira, pour le moment il se trouvait tout à coup en face d'une -énigme. Il eut de la peine à dissimuler son trouble. Il respira quand -Henryka Monkony entra et mit fin à l'entretien. Pendant qu'elle -embrassait Dragomira avec tous les transports d'une tendresse exaltée, -il se leva et prit son chapeau. - -"Vous partez déjà? Dit Dragomira en souriant. - -- Je pense que nous n'avons plus rien à nous dire, répondit Glinski en -l'observant du coin de l'oeil. - -- Alors, c'est la guerre? - -- Comme vous voudrez." - -Le jésuite s'inclina en jetant un regard de compassion sur Henryka -qui, un bras passé autour de Dragomira, restait tout étonnée. - -"Que voulait-il donc? demanda-t-elle, quand le jésuite fut parti. - -- Il s'imagine que je veux enlever le comte à Anitta? - -- Vous?" - -Henryka éclata de rire. - -"Comme si vous pouviez empêcher que tous les hommes perdent la tête -dès qu'ils approchent de vous! Je crois sans peine que Soltyk brûle -pour vous; mais cela vous est parfaitement indifférent, n'est-ce pas? - -- Bien sûr. - -- Vous êtes née pour être aimée, continua Henryka, mais vous êtes bien -au-dessus de toute faiblesse terrestre; je le sens, et c'est -justement ce qui m'entraîne vers vous avec une force surnaturelle." - -Dragomira s'était assise dans un fauteuil, près de la -cheminée. Henryka se mit à genoux devant elle, et, levant ses yeux -bleus enthousiastes, la regarda comme en extase. - -"Oui, je vous adore comme un être supérieur, comme une sainte, -continua-t-elle; auprès de vous toutes les autres me paraissent -communes, vulgaires, même Anitta, que j'aimais auparavant comme une -soeur. - -- Ce n'est pas juste. - -- Je ne peux pas faire autrement. Ne me repoussez pas, et, si je ne -suis pas digne d'être appelée votre amie, laissez-moi du moins être -votre servante. - -- Quelle fantaisie, petite folle! lui répondit Dragomira, en la -frappant légèrement sur la joue. - -- Voulez-vous me rendre heureuse? Oui, n'est-ce pas? - -- Certainement, si c'est en mon pouvoir. - -- Alors, tutoyez-moi. - -- Si vous le désirez, de tout mon coeur." - -Henryka l'enlaça dans ses bras et lui donna un baiser. - -"M'aimes-tu aussi un peu? demanda-t-elle à voix basse. - -- Oui. - -- Alors je peux toujours rester auprès de toi? - -- Que diraient tes parents? répondit Dragomira. Et puis... tu es une -enfant, Henryka, ignorante, sans expérience; moi, au contraire, je -suis initiée à des choses qui glaceraient plus d'un coeur d'homme. Tu -ne connais pas la vie; le monde t'apparaît encore avec tout l'éclat -et les parfums du printemps; moi, j'ai plongé mon regard dans -l'abîme de l'existence; d'épouvantables mystères m'ont été -révélés. Ah! crois-moi, c'est un plus grand malheur de naître que de -mourir. Tu ne sais pas combien est horrible la destinée de l'homme -ici-bas; tu ne t'en doutes même pas; mais moi, je... je n'en sais que -trop touchant cette misère. - -- Et pourtant tu n'es pas découragée. - -- Je ne crains rien en ce monde, car Dieu est avec moi!" - -La voix de Dragomira, en prononçant ces paroles, vibrait comme une -corde d'airain, et dans ses yeux brillait la flamme d'un fanatisme -exalté et entraînant. - -"Oui, tu n'es pas de la même espèce que nous, murmura Henryka toujours -à genoux devant elle et la contemplant avec une sorte de crainte -sacrée, tu m'apparais à la fois comme une prophétesse et comme un juge -de l'Ancien-Testament, inspirée, pleine de Dieu et en même temps -sévère et toute-puissante. Tu suis d'autres voies que nous. C'est une -voix intérieure qui me le dit. Prends-moi comme compagne de ton -pèlerinage; je te suivrai partout où tu voudras. Je dois devant moi le -paradis perdu, et je ne puis en trouver la route; tu la connais, -prends-moi avec toi." - -Dragomira la considéra longtemps avec des yeux sérieux et tristes; -puis elle caressa légèrement de la main ses tresses brunes souples -comme de la soie. - -"Pauvre enfant, murmurait-elle, sais-tu seulement ce que tu désires? -La route que je suis est pénible et semée d'épines, riche en douleurs, -riche en larmes. Eloigne-toi de moi; je te le conseille. - -- Non, non, dit Henryka d'une voix suppliante, je veux vivre et mourir -à tes côtés. - -- Toi, avec ce coeur si tendre? - -- Je veux être ta servante, ton écolière, ton alliée! - -- Penses-y bien. - -- Je le veux, Dragomira, je le veux. - -- Soit, je te mettrai à l'épreuve. - -- Mets-moi à l'épreuve. - -- Ecoute-moi donc." - -Henryka se redressa un peu, et, les bras appuyés sur les genoux de -Dragomira, les yeux fixés sur ce visage froid et rayonnant, attendit -avec émotion ce qu'elle allait dire. - -"La première chose que tu dois apprendre, continua Dragomira, c'est -l'humilité; car l'orgueilleux ne peut pas comprendre Dieu et -participer à son amour. Ce n'est que du plus profond abaissement que -tu peux t'élever à la vraie croyance; voilà pourquoi le Christ a -choisi autrefois ses disciples parmi les pauvres et les petits. Ta -vanité supportera-t-elle de rejeter ces riches vêtements, de renoncer -aux ornements de ta chevelure? Ton orgueil ne regimbera-t-il pas quand -il te faudra servir chacun de tes frères et n'être servie par aucun; -quand il te faudra n'offenser personne et subir avec calme les -offenses de tous pour l'amour de ton sauveur? - -- Oui. - -- Seras-tu obéissante, même quand les ordres qu'on te donnera te -causeront de la honte et de la douleur? - -- Oui. - -- Pourras-tu renoncer aux joies de ce monde? - -- Je suis prête à partir avec toi pour le désert. - -- Si c'est là ta vraie et sérieuse résolution, Henryka, dit Dragomira -avec la majesté d'une prêtresse, je consens à te nommer ma soeur au -nom de Dieu, et tu devras me servir et m'obéir, jusqu'à ce que -vienne le jour où tu auras assez fait pour Dieu et où il te recevra -dans sa Nouvelle-Alliance. Et maintenant, je fais de toi la -servante." - -Elle se releva et lui donna un coup sur la joue: - -"Tiens, baise la main qui t'a châtiée." - -Henryka obéit de bon coeur, et, toute transportée, elle se précipita -aux pieds de Dragomira pour les couvrir de baisers. - -"Je veux être ton esclave, murmura-t-elle; il est si facile et si doux -de t'obéir. - -- Crois-tu! répondit Dragomira; pour le commencement je suis contente -de toi. Tu entres sans hésiter dans ta nouvelle destinée. Mais il -faut d'abord que tu me connaisses. Que Dieu te soit en aide, si tu -t'appuies sur moi! Désormais, tu n'as plus à penser, je pense pour -toi; tu n'as plus d'autre volonté que la mienne. Tu n'es rien et je -suis tout." - -Elle releva la tête comme une souveraine et posa lentement le pied sur -le cou d'Henryka, pendant que celle-ci, saisie d'une mystérieuse -angoisse, pleurait doucement et en secret. - - -III - -CARTES VIVANTES - -L'araignée tisse une toile pour prendre le coeur des hommes. -SHAKESPEARE, Le Marchand de Venise. - - -"Tu comprends bien, dit un matin Mme Oginska à son mari, pendant -qu'ils prenaient leur café, que nous devons donner la revanche à -Soltyk." - -Du moment que sa femme le désirait, Oginski éprouva aussitôt le même -sentiment qu'elle. - -"Tu penses, ma chère, que nous aussi nous devons donner une fête? - -- Oui certainement. - -- Mais comment pourrons-nous jamais rivaliser de magnificence avec -Soltyk? - -- C'est sans doute fort difficile, répondit Mme Oginska; voilà -pourquoi il faut imaginer quelque chose de tout-à-fait -original. C'est ton affaire. - -- Quelque chose d'original, oui; mais comment trouver ce quelque chose -d'original? Je n'ai pas la tête inventive qu'il faudrait en cette -occasion. - -- Consulte les livres de ta bibliothèque; ce sera une occasion de les -épousseter." - -Oginski soupira, alluma sa pipe et se rendit dans sa bibliothèque. - -Dans les ouvrages qu'il feuilleta, il ne trouva rien, il est vrai; -mais il lui vint une bonne idée, là, au milieu de ces hautes -armoires. Il se souvint d'un vieil ami de collège qui avait eu la -malheureuse fantaisie de devenir poète, et qui, à moitié mourant de -faim, demeurait dans un galetas de la vieille ville, en compagnie d'un -grand corbeau et de deux chats. Le vieux monsieur apparut triomphant -devant sa femme et sa fille et s'écria: - -"J'ai mon affaire! - -- Quoi donc? Fais-nous en part, que nous l'examinions. - -- Non, non; ce n'est qu'une idée qui n'est pas encore mûre. Je vais -sortir et ruminer la chose." - -Il s'habilla et alla dans la ville. Il prit d'abord la précaution -d'entrer chez un restaurateur français, à qui il commanda de porter au -poète un grand pâté et une demi-douzaine de bouteilles de bon -bordeaux. Puis il arriva lui-même, embrassa affectueusement son ancien -compagnon d'études et lui présenta sa requête. Le poète avait déjà -entamé le pâté et débouché une bouteille dont il avait bu la moitié; -aussi était-il de bonne humeur. Semblable à la prêtresse, à qui l'on -allait demander des oracles, il s'enveloppa d'un nuage de fumée, qu'il -tira de son chibouk, et se posa un doigt sur le nez. - -Il réfléchit à peine quelques minutes, et ce fut une vraie pluie de -fantaisies de toute espèce, abondantes comme les fleurs au printemps, -grandioses, baroques et sentimentales. - -Oginski avait de la peine à aller assez vite pour tout noter sur son -calepin. Après une nouvelle embrassade et deux baisers retentissants -sur les deux joues, Oginski pleinement satisfait quitta la petite -chambre. Un quart d'heure plus tard il entrait tout fier chez sa -femme. - -"Eh bien! c'est fait? - -- Non, pas encore. - -- Tu disais pourtant que tu avais une idée. - -- Ah! bien, oui, une idée! J'ai vingt idées, toutes superbes; écoute -seulement." - -Il tira son calepin et se mit à lire. Sa femme le regarda, d'abord -avec étonnement, ensuite - et pour la première fois - avec un certain -respect. - -"Joli! très joli! disait-elle de temps en temps, délicieux! J'aurai de -la peine à choisir." - -Enfin, on finit par s'entendre; et après deux autres visites d'Oginski -à son vieil ami, il se chargea lui-même de l'exécution du plan -arrêté. Il choisit parmi les jeunes gens les personnes sont on avait -besoin, indiqua les costumes, s'entendit avec les tailleurs, et quand -tout fut en règle, organisa les répétitions nécessaires. - -Le jour de la fête arriva. Anitta n'était pas du tout dans la -disposition d'esprit d'une jeune fille heureuse de vivre, qui -s'apprête à consacrer une nuit au plaisir. Elle n'en était pas moins -occupée, avec l'aide de sa femme de chambre, à mettre la dernière main -à sa toilette, quand sa mère entra et l'inspecta avec calme et par -mesure de prudence, comme on examine une arme une dernière fois avant -le duel ou la bataille. - -"Tu es bien, mon enfant, dit-elle enfin, mais il faut mettre un peu de -rouge; tu es pâle." - -Anitta haussa dédaigneusement les épaules. - -"Qu'as-tu? Il te manque quelque chose? - -- Tu le vois pour la première fois? - -- Ah! toujours la même fantaisie; murmura Mme Oginska, il te manque -Jadewski? Nous ne pouvions pourtant pas l'inviter. Et c'est bien ce -qu'il y a de mieux: tu n'en seras que plus à ton aise pour t'occuper -du comte. Ne vois-tu pas que Dragomira veut te l'enlever? Ne le -permets pas." - -Anitta eut un sourire ironique. - -"Je lui cède Soltyk de tout mon coeur. - -- Folle!" - -Les premières voitures arrivaient. Oginski était déjà en haut de -l'escalier et introduisit en gémissant ses vastes mains dans des gants -blancs trop justes. Les dames entraient. Le premier qui apparut fut le -comte Soltyk. - -"Quelle ponctualité, cher comte? dit Mme Oginska de sa voix la plus -douce, avec son plus gracieux sourire. - -- Quand on vient là où on est heureux de venir, on ne perd pas une -minute. - -- Je suis heureuse de voir que vous vous plaisez chez nous." - -Anitta ne disait pas un mot. Elle se tenait près de sa mère, immobile -comme une morte; ses yeux sombres regardaient dans le vide, fixes -comme des yeux sans vie. - -Il s'écoula un assez long temps avant que la société fût -complète. Pendant la polonaise que Soltyk conduisit avec la maîtresse -de la maison, il arriva encore quelques invités en retard. Dragomira -s'arrêta en outre dans la garde robe, où Henryka l'attendait. Elle -entra dans la grande salle après la fin de la première valse. Elle -était tout en blanc: robe de soie blanche garnie de dentelles -blanches, et parure de grosses perles. A peine Soltyk l'eut-il aperçue -qu'il reconduisit la danseuse à sa place et se dirigea vers Dragomira. - -"Toilette symbolique, dit-il avec un amer sourire. Glace et neige! - -- Et larmes, ajouta-t-elle, en faisant glisser entre ses doigts les -perles qui entouraient son beau bras. - -- Puis-je vous demander la faveur d'un tour? - -- Je vous remercie, je ne danse pas. - -- Pas même une française? - -- Une seulement... en costume. Je ne pouvais pas m'en dispenser; mais -pour celle-là, je suis engagée d'avance. - -- Alors vous êtes dans la surprise qui nous attend. - -- Oui. - -- Je n'en suis que plus curieux. - -- De pareilles choses ont donc encore quelque intérêt pour vous? - -- Pourquoi pas? reprit le comte, j'aime la magnificence, l'éclat, la -lumière, la couleur, tout ce qui nous offre un éclat inaccoutumé, et -nous fait oublier, pendant quelques instants, la monotone et terne -réalité qui menace de nous étouffer. - -- Je comprends, nous vous servons d'opium. - -- Pourquoi pas? Un beau rêve n'est pas à dédaigner. La vie aussi n'est -qu'un rêve, mais il est laid. - -- Vous trouvez? Dragomira lui lança un regard pénétrant. - -- Oui. - -- Et est-ce là une pensée sérieuse de votre part, ou une de vos -sauvages et capricieuses idées de sultan? - -- C'est tout à fait sérieux, trop tristement sérieux. - -- Alors donnez-moi votre main, mon frère en douleur." - -Soltyk saisit rapidement la main que lui tendait le beau sphinx et une -légère pression fit passer de l'un à l'autre comme une décharge -électrique. - -Quand la valse fut terminée, Oginski traversa la salle, et, par un -léger signe à la manière des francs-maçons, appela dans la garde-robe -tous ceux qui participaient à la mise en scène de son idée. Il y eut -une petite pause, puis on vit entrer douze couples en costume national -polonais, qui se mirent à danser une mazurka. Les couleurs différaient -par deux couples; aussi les mouvements rapides des figures, les allées -et venues des Kontuschi et des Konfédératki rouges, bleus, verts, -jaunes, blancs et lilas qui s'entrecroisaient et se mêlaient, -produisaient un charmant tableau et faisaient prendre patience aux -spectateurs ravis, pendant le temps dont les absents avaient besoin -pour se costumer. Il y eut une nouvelle pause. Puis, les portes -s'ouvrirent à deux battants et un splendide cortège fit son entrée -dans la salle. En tête marchait Oginski, vêtu du magnifique costume -des maréchaux du palais de l'ancienne Pologne, le bâton à la main, -comme un hérault de fête; ensuite venait une troupe de musiciens avec -le costume turc du siècle dernier; enfin s'avançait un jeu de cartes -françaises vivantes, qui représentaient les quatre nations les plus -considérables ayant pris part à la guerre de Sept Ans. - -D'abord la France figurée par le Coeur. L'as était un page portant le -drapeau du royaume. Venait ensuite le roi Louis XV, conduisant par la -main Anitta, en marquise de Pompadour. Derrière eux, le duc de Soubise -faisait le valet. Il était immédiatement suivi de neuf gardes -françaises figurant les neuf autres cartes. Chaque personnage portait -sur la poitrine la carte dont il jouait le rôle. - -Pique suivait, représenté par la Prusse. Un jeune courtisan avec le -drapeau prussien faisait l'as, le grand Frédéric faisait le roi, -Henryka la reine, Ziethen le valet, des grenadiers prussiens les -autres cartes de deux à dix. - -Carreau était figuré par l'Autriche. La grande et blonde Livia, aux -formes opulentes, représentait Marie-Thérèse d'une façon -splendide. Elle s'avançait fièrement, sa main posée sur celle de son -époux François Ier; derrière, l'étendard autrichien. Le maréchal Daun -suivait comme valet, à la tête des pandours en manteau rouge. - -Enfin venait le Trèfle figuré par la Russie. Un soldat de la garde de -Préobraschenski portait le drapeau. Dragomira représentait la czarine -Elisabeth, dont le favori, Alexis Rasumowki, tenait la place du -roi. Le général comte Apraxin et des cosaques fermaient la marche. - -L'effet produit fut immense. Sur les visages des spectateurs se -peignaient l'étonnement, le plaisir, l'admiration. De temps en temps -un murmure flatteur se faisait entendre. Quand le cortège eut défilé -trois fois autour du grand salon, les cartes vivantes se groupèrent le -long de la paroi principale et formèrent des tableaux éblouissants de -couleurs; les rois et les reines se tenaient au premier rang. - -Ce fut alors une véritable tempête d'applaudissements; on battait des -mains et l'on criait bravo comme au théâtre. - -Les gardes françaises et les grenadiers prussiens représentèrent une -espèce de pas d'armes; puis les Russes et les Autrichiens réunis -dansèrent la sauvage et pittoresque Cosaque; enfin les quatre couples -royaux exécutèrent un menuet. Après quoi tous ces personnages se -séparèrent, et les messieurs se pressèrent autour des quatre reines -pour leur présenter leurs hommages. - -Dragomira fur la première qui se déroba à ce feu d'artifice de -galanteries. Son regard cherchait Soltyk, qui se tenait à l'écart et -se contentait de la contempler avec une muette admiration. Elle lui -fit signe avec son éventail, et il arriva immédiatement auprès d'elle. - -L'orchestre fit alors retentir de nouveau ses airs entraînants à -travers les vastes salons, magnifiquement décorés; de nouveau -recommencèrent les légères déclarations, les fugitives promesses, les -volages refus, les tendres regards des yeux jaseurs, les charmants -bavardages des lèvres épanouies, le tourbillon de la danse -échevelée. Mais il y avait deux créatures humaines qui s'étaient -éloignées de cet ardent tumulte et qui ne semblaient respirer que -l'une pour l'autre, comme si elles s'étaient trouvées dans une île -déserte. Le comte et Dragomira s'étaient réfugiés dans un petit -cabinet où le bruit de la musique, des voix joyeuses, des robes -frémissantes ne parvenaient plus qu'adouci comme le lointain murmure -de la mer. Elle était assise sur un petit sofa, dans un coin, et lui, -sur un tabouret, en face d'elle. De temps en temps ils échangeaient -deux ou trois mots, pas plus, mais ils se regardaient et chacun lisait -dans les yeux de l'autre. Il se penchait vers elle; son éventail seul -les séparait; mais elle n'avait pas besoin de protection; elle ne -savait pas ce que c'est qu'une faiblesse. Mais à travers cette glace -dont elle était enveloppée s'échappait une douce chaleur qui -encourageait le comte. Il sentait qu'elle ne le regardait pas comme -tous les autres et il commençait à espérer. - -Il lui prit la main à l'improviste. Elle ne la retira pas et laissa -même tomber l'autre avec l'éventail; mais ses yeux froids le tenaient -immobile comme par l'effet d'un charme. - -"Dragomira... murmura-t-il? - -- Que voulez-vous? demanda-t-elle avec calme. - -- Que vous m'écoutiez. - -- A quoi bon? Je sais ce que vous me direz. Et vous devez connaître -aussi ma réponse. - -- Quand vous me l'aurez faite. - -- Je n'ai qu'une réponse à vous faire: Souvenez-vous de vos devoirs. - -- Vous ne croyez pourtant pas que je sois homme à supporter des -chaînes qui me pèsent? - -- Non, je ne le crois pas! dit Dragomira après l'avoir regardé un -instant d'un oeil interrogateur; mais, pour cette fois, cela -suffit. Laissez-moi, maintenant." - -Le comte obéit sans même risquer un regard de protestation, et -Dragomira resta seule mais pas longtemps. La portière s'écarta -brusquement et Anitta entra. - -"Je vous demande pardon, dit-elle, je croyais trouver le comte ici. - -- Etrange idée! répliqua Dragomira avec un mauvais sourire. - -- Avec vous, c'est justement ce qu'il y a de plus étrange qui est le -plus ordinaire. - -- Comment dois-je vous entendre? - -- Ne croyez toujours pas que je vous dispute Soltyk." - -Dragomira se leva, saisit la main d'Anitta et attache son froid regard -menaçant sur la pauvre jeune fille tremblante. - -"Ne vous trouvez pas sur mon chemin, murmura-t-elle, je vous en -avertis, j'ai encore pitié de vous, mais ne me défiez pas." - -Elle sortit lentement pendant qu'Anitta, muette d'effroi, la suivait -des yeux? - - -IV - -DANS LE LABYRINTHE DE L'AMOUR - -"Il nourrit les serpents qui lui rongent le coeur." (SHELLEY, la Reine -Mab.) - - -Après M. Oginski, ce fut au tour de M. Monkony, père d'Henryka, de -donner une fête. On devait se rendre en traîneau à sa propriété de -Romschin, située au-delà de Myschkow, à quatre lieurs de Kiew, au bord -de la grand'route. - -Vers midi, les traîneaux se rassemblèrent devant la maison de Monkony -à Kiew. Les arrivants montaient l'escalier et faisaient, debout, un -vrai déjeuner à la polonaise dans la salle à manger où régnait une -agréable chaleur. On y faisait surtout honneur aux différentes -variétés de masurki (tartes polonaises) et aux liqueurs. Chaque -traîneau devait contenir une dame et son cavalier. Les costumes -rappelant le temps de Stanislas-Auguste unissaient le style rococo à -l'ancienne somptuosité polonaise. - -Zésim Jadewski fut au nombre des invités. Dragomira l'avait exigé, et -Henryka s'était empressée de mettre son nom sur la liste. Il trouva -Dragomira sur le palier du premier étage. Il ne la reconnut que quand -ses yeux froids lui sourirent tendrement et que sa petite main sortit, -pour le saluer, de la large manche de la jaquette de velours vert à -passementeries d'or, garnie de zibeline. Elle était, en effet, d'une -beauté vraiment étrange sous la poudre blanche qui couvrait, comme une -neige éblouissante, ses cheveux étagés en hautes frisures. Zésim -hésita à prendre sa main. - -"Il paraît que tu ne me connais plus, dit la belle jeune fille avec un -ton d'aimable badinage. - -- C'est vrai, répondit Zésim. Comment dois-je comprendre ce qu'on me -raconte de toi? Qu'est devenue la nonne de Bojary? - -- Eh bien, qu'est-elle donc devenue? - -- Une dame du monde. - -- C'est toi qui le voulais. - -- Une coquette triomphante. - -- Naturellement. - -- L'idole du comte Soltyk. - -- C'est vrai aussi. Qu'est-ce qu'il y a encore? - -- Dragomira, veux-tu me faire souffrir, ou bien ne m'aimes-tu plus? - -- Tu es tout bonnement fou, dit-elle avec une grâce inimitable; -donne-moi le bras." - -Zésim obéit. - -"Et si je veux ensorceler Soltyk; continua-t-elle, j'ai un but bien -déterminé. Il n'est pas question d'amour dans tout cela. - -- Prouve-le-moi en me prenant aujourd'hui pour ton cavalier. - -- Volontiers. Cependant cela ne dépend pas de moi, mais du -P. Glinski." - -Une fois entré, Zésim prit le jésuite à part et lui présenta sa -requête. Celui-ci sourit finement. - -"Je ne puis rien faire, répondit-il; c'est le sort qui doit en -décider. - -- Si vous le voulez bien, mon révérend père, le sort me sera -favorable." - -Glinski sourit de nouveau et serra furtivement la main de Zésim. - -Deux vases qui contenaient les billets du tirage furent apportés par -des cosaques. Anitta et Dragomira furent chargées de tirer les billets -qui devaient aller ensemble. - -Le P. Glinski les lisait et les jetait dans un troisième vase, si bien -que tout contrôle était impossible. Il arriva donc que Soltyk fut le -cavalier d'Anitta et Zésim celui de Dragomira/ - -Quand les derniers billets eurent été ouverts, on se hâta de -s'envelopper; puis toute la brillante société descendit précipitamment -l'escalier et monta dans les traîneaux. Il fallut quelque temps pour -se mettre en route. En tête chevauchait un hérault vêtu de l'ancien -costume polonais aux armes de Monkony. Venaient ensuite six trompettes -et deux timbaliers, vingt cosaques, un grand traîneau avec un -orchestre de musiciens habillés à la turque, un deuxième traîneau -rempli de masques grotesques de toute espèce, ours, juifs polonais, -moines mendiants, coqs gigantesques et personnages de la pantomime -italienne. Puis venaient les traîneaux avec les messieurs et les -dames: Oginski et madame Monkony, Monkony et madame Oginska, Soltyk et -Anitta, Henryka et Bellarew, Zésim et Dragomira. Les traîneaux étaient -escortés de jeunes cavaliers en costume polonais. La marche était -fermée par des Cracoviens coiffés du bonnet rouge carré, orné de -plumes de paon, et montés sur de petits chevaux dont les crinières -étaient décorées de rubans de diverses couleurs. - -A peine était-on sorti de la vielle que chevaux et traîneaux se mirent -à courir, comme s'ils volaient, sur la magnifique couche de neige qui -recouvrait la route. Villages, hameaux, bois, collines disparaissaient -rapidement derrière le cortège qui semblait entraîné par quelque bonne -fée et qui arriva en un clin d'oeil à Romschin, où les paysans -l'attendaient en habits des dimanches et l'accueillirent par de -joyeuses acclamations. - -Au bas de l'escalier se tenait le maréchal du palais, vêtu à -l'ancienne mode polonaise, avec son bâton. Il était entouré de -domestiques portant le costume du siècle dernier. Derrière le château, -les petits canons de fer, nobles joujoux du temps des menuets et de la -queue, tiraient des salves de bienvenue. - -On monta deux à deux. Quand on se fut débarrassé des vêtements d'hiver -et que les dames eurent rajusté leurs toilettes devant le miroir, on -passa à table. La vieille et massive argenterie de famille s'étalait -dans toute sa splendeur et les babi (gâteaux) s'élevaient en forme de -tour de Babel à une hauteur incroyable. - -Pendant le dîner le ciel s'obscurcit et peu de temps avant le dessert -la neige se mit subitement à tomber, non pas en flocons, mais en -masses énormes. C'était comme si le ciel blanc de l'hiver se fût -précipité tout d'un coup sur la terre. En même temps il s'élevait une -violente tempête qui ne tarda pas à souffler avec rage à travers les -fenêtres et les portes; les murs en étaient ébranlés, et dans les -cheminées retentissait un bruit comparable à celui des trompettes du -jugement dernier. - -Le maréchal annonça avec une mine toute déconfite qu'un ouragan de -neige, ce simoun d'hiver des plaines sarmates, était en marche. Dans -le premier moment tous se regardèrent avec perplexité, car plus d'une -fois (et les exemples ne manquaient pas); cet hôte sauvage des steppes -avait littéralement enseveli pour bien des jours de vastes étendues de -pays sous son lourd et éblouissant linceul; si bien que les habitants -avaient été emprisonnés dans leurs maisons par des murailles de glace -et de neige. Mais Monkony prit immédiatement la chose par le côté -amusant. - -"Que pourrais-je souhaiter de mieux, comme maître de maison, -s'écria-t-il, que de vous voir touts, mes chers hôtes, devenus mes -prisonniers pour une semaine? Nous ne risquons de mourir ni de faim ni -de soif, la musique ne nous manquera pas non plus. Le seul malheur, je -vous en préviens tout de suite, c'est que les jeunes gens seront -forcés de coucher tous ensemble dans la salle de bal, sur la paille." - -Les rires et les applaudissements éclatèrent. Personne ne songea plus -à s'attrister. Chacun s'abandonna sans souci au plaisir et laissa la -tempête continuer à faire rage. - -On sortit de table, par conséquent, beaucoup plus tard qu'on n'y avait -compté. Un rideau blanc séparait le château du reste du monde, et la -nuit vint, naturellement, plus tôt que d'habitude. On alluma les -bougies des candélabres et des appliques dorées, et comme on trouva -qu'il était trop tôt pour danser, la jeunesse organisa différents -amusements, pendant que les personnes plus âgées se faisaient dresser -des tables de jeu. - -Quand Zésim, Soltyk et Sessawine eurent épuisé toute leur verve, le -P. Glinski proposa de représenter des tableaux vivants. Cette -proposition fut très favorablement accueillie, et l'on se mit tout de -suite à l'exécution. - -On improvisa une scène dans la chambre d'à côté; les battants de la -porte furent enlevés et remplacés par des portières; les chaises -furent disposées en rang pour les spectateurs. - -Le premier tableau représenta Judith et Holopherne. Soltyk faisait le -général assyrien. Il était étendu et dormait sur un divan turc. Devant -lui, debout, se tenait Dragomira, drapée dans un tapis de table brodé -d'or. Ses cheveux dénoués tombaient autour d'elle en flots d'or; elle -avait une riche parure de perles; le bras levé et tenant un kandgiar, -elle semblait prête à lui trancher la tête. - -Quand le rideau fut fermé, Dragomira s'assit rapidement à côté du -comte. - -"Avez-vous compris? lui murmura-t-elle en souriant, on vous avertit de -vous défier de moi; prenez garde à votre tête. - -- L'avertissement vient trop tard. - -- Vous dites cela d'un air bien tragique. - -- C'est que j'éprouve aussi quelque chose de bien étrange. Je suis -comme si un corsaire turc m'avait enchaîné sur sa galère. Je sens -que je me perds auprès de vous, et pourtant je ne puis m'affranchir -de vous." - -Le jésuite commençait à s'occuper du second tableau. Dragomira se -retira dans un coin, où se trouvait un vieux fauteuil, et Soltyk la -suivit. - -"Vous me faites des reproches, dit-elle; en avez-vous bien le droit? - -- Certainement; vous m'appelez votre frère en douleur; j'ose espérer -qu'il existe entre nous un lien mystérieux qui nous sépare des -autres hommes, et il me faut découvrir que vous avez pour un jeune -officier insignifiant un sourire incomparablement plus aimable et -des regards beaucoup plus ardents que pour moi. - -- Ah! vous êtes jaloux? - -- Oui certainement, je le suis. - -- C'est tout à fait charmant; cela m'amuse beaucoup." - -La sonnette annonça le deuxième tableau. C'étaient les Quatre -Saisons. Anitta représentait le Printemps, Henryka l'Eté, Kathinka -l'Automne et Livia l'Hiver. - -Le P. Glinski appela Soltyk pour le troisième tableau. - -"Laissez-moi en repos, dit tout bas le comte. - -- Oh! pas pour le moment, répondit la jésuite de la même façon; ne -voyez-vous donc pas que votre conduite est faite pour surprendre et -blesser?" - -Soltyk le suivit à contre-coeur. - -"Vous avez peut-être en tête quelque nouvelle allégorie? demanda-t-il -ironiquement. - -- Alors vous m'avez compris, répondit le P. Glinski; vous avez besoin -d'un ange gardien, et c'est moi qui suis le vôtre. Je ne sais pas -encore ce que projette cette jeune fille; mais je soupçonne, je -pressens qu'un danger vous menace de sa part. - -- Un danger? Et pourquoi pas? dit Soltyk d'un ton de souverain -orgueil; mais ce qui m'attire, c'est ce danger, et par conséquent -aussi cette tigresse." - -Le troisième tableau représentait une scène du poème de Grazyna, -d'Adam Mickiewicz. Livia, en Grazyna, vêtue d'une peau d'ours et -armée, meurt victorieuse et est retrouvée sur le champ de bataille par -ses fidèles, qui la pleurent. - -Une vraie tempête d'applaudissements accueillit ce tableau, qui dut -être montré une seconde fois. On vit encore Kathinka en conductrice -d'ours, et Bellarew en ours supérieurement dressé. Puis les musiciens -accordèrent leurs instruments, et la danse commença par une polonaise -que Monkony conduisit avec Mme Oginska. Le cortège, aux brillants -costumes, se pliant et se dépliant comme un serpent gigantesque, -suivait de salle en salle, de palier en palier, d'étage en étage. - -Soltyk conduisait Anitta, pour sauver les apparences. Mais à peine la -polonaise était-elle finie, qu'il alla rejoindre Dragomira, assise à -moitié dans l'ombre, derrière une colonne. - -"Quoi! seule? - -- Je vous ai attendu, dit-elle. - -- Qu'êtes-vous donc réellement, Dragomira? un ange, un démon, une -tigresse, une coquette? - -- Peut-être tout cela ensemble. - -- Et que voulez-vous de moi? - -- Vous ne le savez pas encore?" - -Elle attacha sur lui un regard noble et calme, un regard de ces yeux -mystérieux auquel nul coeur ne résistait. - -"Non, je ne le sais pas. - -- Je ne vous aimerai jamais, car je ne peux pas aimer, dit-elle, mais -je veux que vous m'aimiez. - -- Et si je vous aime, qu'arrivera-t-il ensuite? - -- Ensuite?... Vous le saurez toujours à temps." - -On dansa toute la nuit jusqu'au matin. Cependant la tempête s'était -calmée, et des milliers de paysans commencèrent immédiatement à -creuser des tranchées dans la neige et à déblayer la route. Le soleil -rougissait déjà les cimes couvertes de neige des peupliers qui -entouraient le château de Romschin, lorsqu'on alla se reposer au -milieu d'une nuit artificielle obtenue à l'aide de sombres rideaux et -d'épaisses tapisseries. Quant aux jeunes gens, comme le leur avait -annoncé Monkony, ils couchèrent dans la salle à manger, sur la paille. - - -V - -LE PURGATOIRE - -"Disciplines, veilles, jeûnes, voilà mes armes contre l'enfer." -RICHENDORFF. - - -On s'éveilla à midi, par un beau soleil. Quad le maréchal du palais, -suivi de nombreux domestiques armés de grands balais, eut expulsé les -jeunes gens de la salle à manger, la paille fut balayée et la table -rapidement mise. Peu à peu, toute la société en belle humeur se trouva -réunie pour le déjeuner. Dragomira seule manquait. Elle ne se sentait -pas à son aise, comme l'annonça Henryka, et désirait se reposer -encore. Pour ne déranger personne, Henryka offrit de rester auprès de -Dragomira, ce à quoi ses parents consentirent. Après le déjeuner, le -cortège des traîneaux revint à Kiew dans l'ordre de la veille. - -Henryka et Dragomira restèrent seules à Romschin, comme elles -l'avaient prémédité. - -Quand Henryka s'approcha du lit de Dragomira pour lui annoncer le -départ des autres, Dragomira se mit à sourire. - -"Ils se sont donc réellement laissé tromper, dit-elle. - -- Ils n'ont été que trop bien trompés, répondit Henryka; Soltyk en -était pâle et m'a demandé secrètement si tu étais sérieusement -souffrante." - -Dragomira s'assit dans son lit. - -"Maintenant je veux me lever; viens, esclave, sers-moi. - -- Ne veux-tu pas d'abord déjeuner? - -- Si, je le veux, mais promptement;" - -Elle donna à Henryka un léger coup avec la main. - -"Mais toi, tu dois jeûner rigoureusement, entends-tu?" - -Henryka fit signe que oui de la tête, et quitta la chambre pour -revenir bientôt avec un plateau sur lequel elle apportait le café de -Dragomira. Elle se mit à genoux devant le lit et tint le plateau -pendant que Dragomira prenait lentement son café. - -"Puis-je avoir un bain? demanda Dragomira quand elle eut fini. - -- Certainement. - -- Alors, occupe-t'en; dépêche-toi." - -Henryka sortit en toute hâte de la chambre. Quand elle revint annoncer -que le bain était prêt, Dragomira s'assit au bord du lit et Henryka, à -genoux, lui mit ses pantoufles. Puis elle l'aida à passer sa pelisse -et la conduisit dans la salle de bain, dont le sol était recouvert de -tapis, et dont les fenêtres étaient fermées par des rideaux d'un rouge -sombre. Dragomira agit absolument comme une sultane: elle se laissa -déshabiller par Henryka, qui l'aida à entrer dans le bain, et, quand -elle en sortit, Henryka l'essuya avec de grandes serviettes turques, -douces et souples. Puis, enveloppée d'une molle fourrure, elle s'assit -dans un fauteuil, auprès du poêle, pendant qu'Henryka, comme une -servante du sérail, à genoux sur le tapis, lui essuyait les pieds et -lui remettait ses pantoufles. De retour dans sa chambre, elle ordonna -à Henryka de la coiffer. Celle-ci avait déjà peur d'elle, et dans son -agitation n'était pas tout à fait maîtresse des mouvements de ses -mains tremblantes. Dragomira lui adressa d'abord une sévère -remontrance, et ensuite la frappa violemment à la joue. Henryka devint -rouge comme la pourpre et ses beaux yeux se remplirent de -larmes. Dragomira lui donna aussitôt un second coup. Henryka se -prosterna à ses pieds et baisa la main qui venait de la frapper. - -"Punis-moi, murmurait-elle, je le mérite, j'ai agi comme un enfant." - -Dragomira la regarda. - -"Va-t'en, si tu ne veux pas obéir ni servir. - -- Si, je le veux! dit Henryka en levant des mains suppliantes. - -- Tu es encore beaucoup trop orgueilleuse; il faut devenir bien plus -humble que tu ne l'es. Mais je veux te fouler aux pieds. Prends -patience, ma tourterelle." - -Quand Dragomira, avec l'aide d'Henryka, eut terminé sa coiffure et sa -toilette, elle demanda à manger. - -Henryka dressa immédiatement la table dans le chambre d'à côté et -servit Dragomira. Puis leur traîneau s'avança devant la porte du -château, et les deux jeunes filles partirent pour Myschkow. - -Le soleil était couché; des brouillards gris, aux formes de spectres, -montaient et se massaient autour du manoir. Elles entrèrent comme par -la porte sombre et fumeuse de l'enfer. - -Il n'y avait personne quand elles descendirent du traîneau. - -La maison semblait dévastée par la mort. Le cocher appela; il vint une -vieille femme qui ouvrit la porte. - -Pendant que le traîneau, sur l'ordre d'Henryka, continuait sa route -vers Kiew et que le son de ses clochettes s'évanouissait dans le -lointain, Dragomira faisait passer la novice à travers plusieurs -chambres vaguement éclairées, et l'introduisait dans une petite salle -dont les murs étaient nus et dont les fenêtres étaient fermées par des -volets de bois. La vieille posa une lampe sur la table qui était dans -un coin et disparut. Henryka remarqua alors une trappe ménagée dans le -plancher, et un léger frisson lui parcourut le corps. - -"Tu as peur, dit Dragomira tranquillement, si tu manques de courage, -tu es encore à temps pour retourner sur tes pas. Je ne te force pas. - -- Non, je n'ai pas peur; je te suivrai partout où tu m'ordonneras -d'aller." - -Dragomira ordonna alors à sa victime d'ôter les riches vêtements et -les bijoux qu'elle portait et de mettre une grossière robe grise de -pénitente qui était toute prête sur une chaise. Puis elle leva la -trappe et ordonna à Henryka de passer devant elle. Après avoir -descendu une série de marches, elles se trouvèrent dans un caveau -souterrain qui n'était que faiblement éclairé par une lampe. Dans un -coin était une botte de paille, et près de cette botte un anneau de -fer attaché au mur. Dragomira mit de lourdes chaînes aux mains et aux -pieds d'Henryka qui tremblait, et l'attacha ensuite à l'anneau de la -muraille. - -"Prie et fais pénitence, dit-elle avec une sévérité impitoyable dans -le regard et dans la voix. Je reviendrai quand il sera temps." - -Elle remonta rapidement l'escalier et ferma la trappe. Puis elle tira -la corde d'une cloche et l'apôtre apparut. - -"As-tu amené une nouvelle disciple? demanda-t-il. - -- Oui, elle est en bas; elle vient de commencer sa pénitence. - -- A-t-elle du courage? - -- Oui, mais elle est fière. Il faut d'abord briser son orgueil. - -- Qui pourrait y réussir, sinon toi? reprit l'apôtre. Maintenant elle -est dans ta main; ne la ménage pas. Les créatures humaines doivent -être dressées comme les chiens, si l'on veut qu'elles vaillent -quelque chose. En tout homme se cache le diable. Chasse-le de la -pénitente, foule-le aux pieds; le serpent que tu auras écrasé se -changera bientôt en ange. Montre-toi forte et Dieu sera avec toi." - -Quand Henryka eut passé quelques heures à pleurer et à prier dans la -plus profonde solitude, Dragomira apparut de nouveau, lui ôta ses -chaînes et la ramena en haut dans la petite salle. - -"Es-tu prête pour le second degré de la pénitence? demanda-t-elle en -l'observant avec soin? - -- Je suis prête," lui répondit Henryka, tout à fait soumise, en -tombant à genoux devant elle. Dragomira lui enleva sa robe de -pénitente de dessus les épaules et saisit une discipline. Mais, -lorsqu'elle vit Henryka frissonner, elle ôta elle-même ses riches -vêtements. - -"Je vais te donner du courage, dit-elle avec un sourire dédaigneux, -prends la discipline, et frappe-moi. Je suis aussi coupable que -toi. Frappe!" Pendant qu'Henryka se levait et saisissait machinalement -la discipline, Dragomira, le visage tourné vers le ciel avec une -expression d'extase, s'agenouillait devant elle et murmurait un des -psaumes de la pénitence. - -"Châtie-moi donc! es-tu lâche!" - -Henryka leva la discipline et frappa, une fois, deux fois, puis elle -laissa retomber son bras. - -"Je ne peux pas, murmura-t-elle, donne-moi une autre victime; mais -toi, je ne peux pas te maltraiter. - -- Folle!" - -Dragomira se releva et s'enveloppa lentement de sa pelisse. - -"Lâche pour faire faire pénitence aux autres! Je le vois bien; pour la -première fois il faut t'attacher. - -- Enchaîne-moi." - -Henryka tendit ses mains; Dragomira les lui lia derrière le dos en un -instant, puis saisit la discipline. - -"Prie, repens-toi de tes péchés, implore la miséricorde de Dieu!" - -Henryka commença à murmurer un psaume que Dragomira lui avait appris, -et Dragomira leva la discipline. Henryka frémissait de -douleur. Pendant longtemps on n'entendit rien que les coups qui -tombaient et les gémissements de la pénitente. "Pour l'amour de Dieu, -pitié! pitié! s'écria-t-elle tout à coup, en se prosternant le visage -contre terre devant Dragomira. - -- J'ai pitié de toi, quand je t'aide à expier tes péchés," répondit -Dragomira. - -En même temps, elle mettait son pied sur la nuque de sa victime, pour -qui commença seulement alors le véritable purgatoire. C'est en vain -qu'Henryka se tordait devant elle dans la poussière; Dragomira n'avait -ni coeur ni nerfs; elle était possédée par une seule pensée, celle de -servir son Dieu, un Dieu aussi terrible que le Moloch des Phéniciens. - -Enfin elle s'arrêta. Henryka était étendue devant elle, dans la -poussière, complètement anéantie, dans l'état où elle la désirait. Un -signe d'elle suffisait; la pauvre créature obéissait avec autant de -peur que d'humilité. - -"Baise la main qui t'a fait du bien," ordonna Dragomira. - -Et Henryka baisa cette main cruelle. - -"Baise le pied qui t'a humiliée." - -Henryka baisa le pied. - -Dragomira lui délia les mains. Henryka n'osait pas encore se relever. - -"Habille-toi!" - -Henryka recouvrit ses épaules qui saignaient. - -"Le troisième degré de la pénitence, continua Dragomira, montrera si -tu es capable de crucifier ton coeur, de vaincre ta compassion, et si -tu as le courage d'exécuter les commandements de notre -croyance. Prends ta pelisse, et suis-moi." - -Dragomira descendit pour la seconde fois avec la novice dans les -souterrains de cette maison mystérieuse. - -Elles arrivèrent d'abord dans le caveau où Henryka avait commencé sa -pénitence. Dragomira ouvrit une porte de fer et elles suivirent un -étroit corridor jusqu'à une deuxième porte, à laquelle Dragomira -frappa trois fois. On ouvrit, et les deux jeunes filles entrèrent dans -une vaste salle voûtée, faiblement éclairée par une lampe rouge. Un -homme d'âge mûr, la barbe et les cheveux en désordre, était étendu sur -de la paille et retenu par une chaîne. Devant lui, l'apôtre était -assis dans un fauteuil; deux hommes portant le costume de paysans se -tenaient à l'écart et attendaient ses ordres. - -"La voici, dit Dragomira, pendant qu'Henryka s'approchait de l'apôtre -et s'agenouilla devant lui. - -- As-tu du courage? demanda-t-il en la considérant avec attention. - -- Oui." - -L'apôtre lui ordonna de se relever et se tourna vers le prisonnier: - -"Pour la dernière fois, veux-tu te confesser et faire pénitence? - -- Non; vous m'avez amené ici par ruse et par force, misérables! -Coquins hypocrites! s'écria le prisonnier en tirant sur ses chaînes, -assassinez-moi, mais ne me demandez pas de m'humilier devant vous. - -- Ce n'est pas devant nous, c'est devant Dieu. - -- Votre Dieu, c'est Satan! Vous reniez Jésus-Christ, car sa doctrine, -c'est l'amour. - -- Tu es possédé du démon, reprit l'apôtre en se levant, sauvez son -âme, jeunes filles!" - -Il était là, dans sa longue pelisse sombre, comme l'ange de la -vengeance. Sur son ordre les deux hommes saisirent le malheureux, le -détachèrent et l'enchaînèrent de nouveau, mais debout, contre le -mur. Sur un âtre, dans un ardent brasier, rougissaient des fers longs -et pointus. Dragomira fit signe à Henryka d'approcher. - -"Que faut-il que je fasse? demanda celle-ci. - -- Tu dois avec ce fer chasser Satan de cet homme. - -- Comment?" demanda Henryka avec une sorte d'emportement. - -Dans ses yeux ordinairement si doux s'alluma soudain une flamme -homicide. - -" Torture-le sans pitié, dit l'apôtre, tu fais une oeuvre pieuse et -agréable à Dieu. - -- Enfonce-lui les fers dans la poitrine et dans les bras," dit -Dragomira. - -Henryka saisit un des instruments de supplice qui étaient tout rouges, -et, furieuse comme une bacchante en délire, s'approcha de la victime. - -"Veux-tu te confesser? demanda encore le prêtre. - -- Non." - -Le fer entra dans la chair en sifflant et le malheureux laisse -échapper un profond gémissement. - -"Bien, ma fille!" dit le prêtre à Henryka pour l'encourager. - -Et celle-ci, avec une ardeur nerveuse et une joie sinistre, continua -son horrible tâche. Le prisonnier se tordait à ses pieds en gémissant; -enfin, il se mit à pousser des cris épouvantables. Le fer siffla -encore deux fois, et le malheureux, épuisé, vaincu, ayant à peine la -force de demander grâce, se laissa tomber dans la poussière, devant le -prêtre. On pouvait maintenant lui faire tout ce qu'on voudrait. - -Quand l'apôtre eut béni Henryka, les deux jeunes filles et les hommes -quittèrent le souterrain, et le malheureux resta seul avec son prêtre, -son bourreau. - -VI - -LE VOILE SE SOULEVE UN PEU - -Je te suivrai fidèlement, même à travers les flammes de l'enfer. -MOORE. - - -Il était environ midi lorsque le jésuite entra dans le cabinet du -comte. Ce dernier venait de se lever. Assis dans un fauteuil, il était -enfoncé dans sa robe de chambre de Perse brodée d'or et doublée d'une -molle fourrure de zibeline. Il tenait à la main un billet écrit sur du -papier à la dernière mode. - -"Une nouvelle aventure? dit le P. Glinski en badinant. - -- Vous vous trompez; ce sont deux lignes de Dragomira, froides comme -un matin de février, par lesquelles elle m'annonce qu'elle est tout -à fait remise. - -- Alors, vous avez fait demander de ses nouvelles. - -- Oui. - -- Tant mieux. - -- C'est vous qui parlez ainsi, mon révérend père? - -- Sans doute. Elle ne doit pas se douter que nous sommes sur sa trace -et que nous commençons enfin à percer les ténèbres dont s'enveloppe -sa mystérieuse personnalité. - -- Comment cela? - -- Je suis tout à fait sûr maintenant que Dragomira a un plan à votre -égard, continua le père, et qu'elle en poursuit l'exécution avec une -volonté énergique et inflexible. Défiez-vous de cette jeune -fille. Avec elle, il n'y a pas de galants lauriers à cueillir. - -- Je n'y pense pas. - -- Dragomira est plus dangereuse que vous ne croyez." - -Soltyk se mit à rire. - -"Toujours les mêmes imaginations! - -- Des imaginations? Jamais! répondit le jésuite, des pressentiments, -oui; mais en ce moment c'est une certitude que j'ai. - -- Vous piquez ma curiosité. - -- Dragomira n'est pas une coquette, dit le P. Glinski, et elle n'a en -vue ni votre main ni votre coeur. - -- Quoi donc alors? - -- Dragomira a je ne sais quelle mission importante à remplir ici, à -Kiew. Peut-être est-ce une mission politique; mais je n'en suis pas -encore absolument sûr. Ce qui est toutefois hors de doute, c'est -qu'elle a des fréquentations secrètes, qu'elle a à sa disposition -des instruments dociles et qu'elle disparaît de temps en temps pour -aller sans aucun doute rendre des comptes à un supérieur à qui elle -obéit. Mon ordre a toujours eu la meilleure police et dans le cas -présent il est encore mieux informé que n'importe qui. L'entrée de -Dragomira dans la société de cette ville a un rapport intime avec sa -mission. Personnellement, elle n'a ni intérêts nu sympathies. Elle -sert exclusivement une idée. Pendant que son propre coeur reste -libre, elle réussit mieux que n'importe quelle femme désireuse de -conquêtes à conquérir les coeurs des autres. Elle entoure de ses -filets non pas un homme, mais plusieurs hommes; à tous elle donne -les mêmes espérances, et elle les fait tous servir à ses -desseins. Zésim Jadewski, lui aussi, est une de ses victimes. Mais -elle ne se donne pas moins de peine pour faire des conquêtes parmi -les personnes de son sexe. Henryka Monkony est aujourd'hui tout -simplement son esclave; elle la fait obéir d'un clignement d'oeil. - -- Quel magnifique tableau de fantaisie! dit Soltyk ironiquement. - -- Je le répète, dit le jésuite, je suis sûr de ce que je vous dis et -de bien d'autres choses encore; et si vous le désirez, je vous -donnerai immédiatement la preuve qu'en dehors de la Dragomira que -vous connaissez, il y a une seconde Dragomira qui, la nuit... - -- Il suffit!" s'écria Soltyk. - -Le souvenir de sa première rencontre avec Dragomira lui traversa le -cerveau comme un éclair. - -"En cela, vous pourriez bien avoir raison; il m'est arrivé à moi-même, -avec cette jeune fille, une aventure passablement extraordinaire. - -- Racontez-la-moi. Que savez-vous de ses pérégrinations nocturnes? - -- Plus tard. Donnez-moi d'abord la preuve que vous ne m'avez pas -régalé de quelque fantaisie. - -- Volontiers, aujourd'hui même, dès que vous voudrez bien pour une -heure vous confier à ma conduite. - -- A quel moment? - -- Cette nuit; mais je ne peux pas encore fixer l'heure bien -exactement. - -- Je serai à la maison dès qu'il fera nuit, dit Soltyk pour clore -l'entretien, et je vous attendrai." - -Lé jésuite s'inclina en signe d'assentiment et disparut. - -Il était dix heures du soir quand le P. Glinski et le comte sortirent -du château. Tous les deux s'étaient habillés en paysans -petits-russiens; et, dans ces deux hommes vêtus de gros drap velu et -de longues pelisses en peau de mouton, personne n'aurait soupçonné le -plus riche magnat de la ville, le favori des femmes, et un membre de -la fine et intelligente Société de Jésus. Glinski conduisit le comte, -en faisant des détours, par des ruelles étroites et solitaires, dans -la rue où se trouvait la maison du marchand Sergitsch. Il y avait en -face de cette maison un petit débit d'eau-de-vie. Les deux hommes y -entrèrent et s'assirent sur un banc de bois vermoulu, dans un nuage de -fumée de tabac, au milieu de cochers et d'ouvriers à moitié ivres. Ils -restèrent là jusqu'au moment où un petit juif maigre, vête d'un caftan -noir, entra et fit un signe au jésuite. Celui-ci se leva aussitôt et -sortit avec Soltyk. Ils se postèrent alors sur le trottoir, tout -contre le mur de la maison, debout dans l'ombre et l'oeil fixé sur la -porte du marchand devant laquelle brûlait une lampe. - -Une dame ne tarda pas à arriver. Elle marchait d'un pas rapide. Une -longue pelisse dissimulait sa haute taille élancée et un voile épais -couvrait son visage. Pourtant le comte ne douta pas un seul moment que -ce fût Dragomira. Elle seule avait ce port de tête fier et triomphant; -elle seule avait cette démarche exquise, à la fois majestueuse et -élastique. Quand elle eut disparu dans la maison du marchand, le -P. Glinski se tourna vers Soltyk en l'interrogeant du regard. - -"C'est elle, sans aucun doute, murmura le comte, mais cela ne me -suffit pas; je veux être absolument sûr. Venez." - -Les deux hommes traversèrent la rue et s'arrêtèrent juste devant la -maison de Sergitsch. Pour ne pas éveiller de soupçons, le P. Glinski -tira de sa poche une petite pipe, la bourra avec du tabac et tint tout -prêts son briquet et son amadou. Au bout de quelque temps la porte -s'ouvrit; alors il tourna le dos, battit le briquet et posa l'amadou -allumé sur sa pipe, pendant que le comte, les cheveux rabattus sur le -front, regardait Dragomira en plein visage. C'était bien elle qui -sortait habillée en homme. A la vue des deux hommes, elle resta un -instant interdite, puis elle partit à grands pas dans la rue. - -"Que signifie ce travestissement? murmura Soltyk, quelque aventure -d'amour? - -- Non, répliqua Glinski à voix basse, cette jeune fille est de pierre, -et la pierre ne prend pas feu si facilement. Il s'agit ici de tout -autre chose. - -- Je veux la suivre, dit Soltyk. - -- Gardez-vous en bien, dit le jésuite, vous gâteriez peut-être tout ce -que je suis parvenu à faire à force de sagacité et de peine. - -- Je serai très prudent, répondit le comte, mais je veux une -certitude." - -Il quitta le jésuite et suivit Dragomira en toute hâte. Malgré -l'avance qu'elle avait, il l'eut bientôt rejointe. Elle ne le remarqua -que lorsqu'ils furent arrivés près du cabaret Rouge. Elle s'arrêta -subitement pour le laisser passer et le regarda bien en face. Soltyk -eut l'heureuse idée de faire l'ivrogne. Il se mit à tituber et à -chanter d'une voix contrefaite et rauque une chanson de -Cosaque. Dragomira s'y laissa tromper. Elle entra dans le cabaret et -ne conçut pas plus de soupçon lorsque le comte entra derrière elle, -et, frappant du poing sur la table, demande de l'eau-de-vie. - -Il n'y avait avec eux dans le cabaret que Bassi Rachelles, qui -disparut aussitôt qu'elle eut échangé quelques paroles avec Dragomira, -et immédiatement le dompteur Karow entra dans la salle. - -A la vue de ce bel athlète, Soltyk eut un mouvement de rage; mais il -se contint, vida son verre d'eau-de-vie, laissa tomber sa tête dans -ses bras croisés sur la table et fit semblant de dormir. - -Karow s'était assis près de Dragomira et causait avec elle à voix -basse. - -"Depuis quelque temps, on observe chacun de vos pas, dit-il, je ne -suis venu que vous en avertit. - -- Qui est-ce qui m'observe? demanda Dragomira, la police? - -- Non. On a vu à plusieurs reprises dans le voisinage de votre maison -et devant celle de Sergitsch un juif qui nos est connu comme agent -des jésuites. - -- Le P. Glinski est là-dessous. - -- Très probablement. Je ne puis que vous conseiller de rester quelque -temps sans venir dans ce cabaret et sans recevoir la juive chez -vous. - -- Vous avez raison. Je vous remercie." - -Quand Dragomira fut sortie du cabaret pour retourner chez Sergitsch, -elle entendit tout à coup des pas lourds derrière elle. Elle s'arrêta, -et, lorsqu'elle eut reconnu le paysan ivre, voulut continuer son -chemin. Mais une main se posa brusquement sur son bras, et deux yeux -sombres et interrogateurs la regardèrent en plein visage. - -"Dragomira!" dit une voix connue. - -La courageuse et fière jeune fille reprit immédiatement possession -d'elle-même. - -"C'est vous? dit-elle d'une voix calme; dans quelle intention me -poursuivez-vous sous cet accoutrement? - -- Vous me le demandez? reprit le comte; vous ne savez donc pas encore -ce que je ressens pour vous? - -- Alors vous êtes jaloux? - -- Oui." - -Dragomira se mit à rire. - -"Quel est cet homme, continua Soltyk, avec qui vous aviez un -rendez-vous? On m'a dit que vous aimiez Jadewski, mais maintenant je -vois que votre coeur appartient à un tout autre homme. Nommez-le-moi; -un de nous deux doit mourir." - -Dragomira rit de nouveau. - -"Voici ma main. Cet homme n'est ni mon adorateur ni mon ami. - -- Si ce que vous dites est vrai, je comprends pourquoi on m'engage à -me défier de vous. Qu'est-ce que toutes ces relations mystérieuses? -Quel est ce secret que vous mettez tant de soin à cacher, au monde -et à moi? - -- Cela m'a tout l'air d'un interrogatoire. Mais qui vous dit que je -sois disposée à vous répondre? On vous avertit de vous défier de -moi? Vous ai-je jamais demandé de vous fier à moi? Ai-je pris la -peine de vous lier à moi? Vous êtes libre; allez-vous-en, je ne vous -retiens pas. - -- Dragomira, s'écria le comte en lui saisissant les mains, est-ce que -je mérite ces reproches, ce langage? Vous savez, vous devez savoir -que rien au monde ne pourrait me déterminer à vous fuir. Je ne suis -pas un des ces fats qui se contentent de voltiger çà et là comme des -mouches dans les salons. J'espère que vous me regardez comme un -homme et que vous me reconnaissez le courage de vous aimer, même -quand vous seriez une conspiratrice. - -- Je ne conspire pas. - -- Que faites-vous alors, Dragomira? Laissez donc enfin tomber le -masque; est-ce que je ne mérite pas votre confiance? Ne voulez-vous -pas de moi pour votre allié? Et si vous ne me trouvez pas digne de -ce rôle, ne voulez-vous pas me prendre pour instrument? Je suis -capable d'obéir; oui, je vous suivrais partout où vous voudriez me -conduire, dans tous les dangers, à la mort, s'il le fallait." - -Dragomira le regarda longtemps, puis elle lui tendit la main. - -"Je vous remercie, dit-elle, mais pour le moment, contentez-vous de -savoir que je crois en vous et que je ne me défie pas de vous. Je sais -que vous ne me trahirez pas, mais le secret que je tiens caché, même -pour vous, ne m'appartient pas. Patientez encore trois jours, puis je -vous répondrai. Etés-vous satisfait? - -- Oui." - -Soltyk accompagna Dragomira pendant quelque temps, et la quitta sur -son ordre formel. - -Le lendemain matin, elle partait de chez elle avec Karow. Ils -portaient des costumes de paysans. Un chariot rustique les attendait -dans le voisinage; ils y montèrent et se mirent en route à travers la -brume blanche et scintillante de l'hiver, pour aller trouver l'apôtre -à Myschkow. - - -VII - -NOUVEAU PAS VERS LE BUT - -"Tout visage est comme un livre où se trouvent d'étranges choses." -SHAKESPEARE (Macbeth.) - - -Pendant trois longs jours, qui lui parurent une éternité, le comte -attendit un message de Dragomira. Le soir du troisième jour, Barichar, -sous la livrée d'un domestique de grande maison, apparut au noble club -où jouait Soltyk et lui remit une lettre. Le comte la parcourut. - -"J'y vais;" dit-il. Il glissa une pièce de monnaie dans la main de -Barichar, descendit promptement l'escalier, sauta dans sa voiture, -rentra chez lui et fit sa toilette avec un soin méticuleux. - -Une heure plus tard, sa voiture s'arrêtait devant la maison de -Dragomira. Il la renvoya et monta l'escalier conduit par -Barichar. Celui-ci ouvrit la porte et Soltyk se trouva dans une -chambre de réception. Au moment où il ôtait sa pelisse, Dragomira vint -à lui et lui tendit la main. - -"Etes-vous seule? demanda-t-il en portant la main de la jeune fille à -ses lèvres. - -- Oui." - -Dragomira retira doucement sa main et s'assit devant la cheminée. Le -comte, les deux mains posées sur le dossier du fauteuil qu'elle lui -avait indiqué, cherchait à lire sur son visage. Mais ce visage était -froid et fermé comme d'habitude, et les beaux yeux bleus avaient -pareillement leur éclat glacial. - -Malgré son émotion, Soltyk remarqua que Dragomira s'était faite belle -pour lui. C'était la première fois qu'il la voyait à la maison en -négligé, dans cette mise que les jolies femmes soignent avec un art -raffiné. On eût dit qu'elle avait été surprise et dérangée au milieu -de son repos, et que, pour le recevoir, elle avait passé à la hâte le -premier vêtement venu. Et cependant l'harmonie la plus exquise régnait -dans sa toilette, dont toutes les parties allaient ensemble comme les -accords de la plus séduisante mélodie. Sous le velours rouge de sang -et la zibeline brun-doré de sa jaquette aux larges manches qu'elle -avait laissée ouverte, la soie bleue de son peignoir et les dentelles -blanches qui la garnissaient apparaissaient légères et vaporeuses -comme un duvet de fleur ou comme une neige délicate. Rien de plus -délicieux que l'arrangement de sa riche chevelure blonde qui -descendait jusque sur ses épaules dans le plus opulent désordre. Ce -n'était pas par hasard qu'elle avait choisi de petites pantoufles de -satin noir brodées de perles; ce n'était pas par hasard que son bras -avait pour tout ornement un large bracelet d'or tout uni; ce n'était -pas par hasard non plus qu'elle n'avait rien dans les cheveux qu'un -camélia rouge. - -Elle aussi découvrit immédiatement qu'il avait dû faire une station -devant le miroir, si vite qu'il voulût venir chez elle. Mais si la -pensée qu'elle avait eu l'intention de lui paraître belle fit -concevoir des espérances au comte, Dragomira fut bien près de rire en -voyant sa chevelure frisée et sa cravate bizarre et en sentant le -parfum que ses vêtements exhalaient avec surabondance. A ce moment, -pour la première fois, il lui parut faible, et aussitôt elle se sentit -assez forte pour se jouer de lui. - -"M'expliquerez-vous enfin l'énigme qui me tourmente depuis des -semaines? dit Soltyk. - -- Oui, répondit-elle avec calme. - -- Vous êtes la plus belle femme que j'aie jamais vue, et en même temps -la plus étrange. Vous êtes aussi mystérieuse que le Sphinx, -peut-être aussi cruelle que lui. - -- C'est vrai: je n'ai pas de coeur." - -Elle promena ses doigts dans la fourrure sombre de sa jaquette, -pendant qu'elle arrêtait sur lui son regard pénétrant. - -"Vous ne me ferez pourtant jamais croire, dit-il, que vous êtes un -démon. - -- Je ne suis ni bonne ni mauvaise. - -- Qu'êtes-vous donc? - -- Je sers une idée, sans haine et sans amour. - -- Et cette idée...? - -- Je me fie à vous, comte Soltyk, quoique j'aie découvert en vous -aujourd'hui une mauvaise qualité, doublement mauvaise en ce quelle -dénote de la mesquinerie et de la faiblesse. - -- Quelle est cette qualité? - -- Vous êtes vaniteux, mon cher comte, vous vous donnez la peine de me -plaire; cela m'inspire de la gaieté." - -Un sourire fugitif passa sur son visage de marbre. - -Soltyk était devenu rouge. - -"Ah! vous êtes cruelle, murmura-t-il, cruelle comme une belle -tigresse, qui joue avec la victime dont elle est sûre. - -- Oui, vous êtes vaniteux, continua Dragomira, et malgré cela, au -milieu des poupées du monde, vous êtes un homme; au milieu des -masques, vous êtes une figure humaine. Aussi, je crois en vous et je -me fie à vous. - -- Vous le pouvez. Je n'ai pas besoin de vous dire quel pouvoir -incompréhensible, surnaturel, vous avez sur moi. Vous n'êtes pas la -jeune fille à qui l'on fait des aveux. Vous devinez la pensée, vous -lisez les émotions sur les visages. Vous savez depuis longtemps que -je vous aime. - -- Oui, je le sais. - -- Et savez-vous aussi combien je vous aime? - -- Oui, je le sais aussi. - -- Savez-vous, Dragomira, qu'il n'y a pas un mouvement de mon âme qui -ne vous appartienne, que je ne m'occupe que de vous, que je rêve de -vous, que votre pensée me fait délirer? Savez-vous que je suis prêt -à tout abandonner, tout sacrifier pour vous?" - -Elle fit un léger signe de tête pour dire qu'elle le savait. - -"Et savez-vous que votre froideur, votre ironie me rendent fou? - -- Mon ironie? interrompit-elle, comment pourrais-je me moquer de votre -passion, quand je veux que vous m'aimiez ardemment, follement, comme -à cette heure? Non, je ne ris pas de vous; je me réjouis de cette -flamme que j'ai allumée. - -- Dans quelle intention? - -- Vous l'apprendrez. - -- Pour faire de moi votre instrument? s'écria Soltyk, soit! Je veux -vous servir; je veux servir vos plans; mais à une seule condition, -c'est que vous serez à moi. Vous ne m'aimez pas. Vous n'avez pas de -coeur. C'est bien; je ne vous demande pas d'éprouver quoi que ce soit -à mon égard; mais dites-moi que vous consentez à devenir ma femme. - -- Jamais. - -- Vous êtes donc absolument insensible?" - -Le comte se jeta à ses pieds et la serra passionnément dans ses bras, -cachant son visage en feu dans les flots de soie, de dentelle, de -fourrure et de velours qui enveloppaient cette froide -créature. Dragomira irritée se dégagea brusquement de son étreinte. - -"Comte, murmura-t-elle, si vous vous approchez de moi encore une fois, -une seule fois, tout est fini entre nous. - -- Pardon! dit-il d'une voix suppliante et toujours à genoux devant -elle, je ne voulais pas vous offenser. Vous êtes injuste envers moi, -si vous m'attribuez quelque intention qui pût blesser votre -orgueil. Je le jure devant Dieu, je n'ai rien dans l'esprit qui -puisse vous offenser. - -- Vous n'avez pas besoin de le dire. - -- Je n'ai qu'une pensée, faire de vous la maîtresse de tout ce qui -m'appartient, faire de vous ma femme. - -- Je le sais, dit Dragomira, et c'est là précisément l'erreur fatale -qui est entre nous comme un abîme. Vous voyez en moi une femme -ordinaire. Je ne suis pas cette femme-là. Jamais, je ne donnerai à -un homme mon coeur, et encore moins ma main. - -- Quelle fantaisie? - -- C'est absolument sérieux. - -- Et vous êtes réellement inflexible? - -- Vous le voyez. Relevez-vous donc, cher comte, vous attendririez une -vieille statue de saint avant de m'attendrir. Relevez-vous." - -Soltyk se releva. - -"Et maintenant, asseyez-vous près de moi et écoutez-moi." - -Soltyk obéit. - -"Oubliez ce milieu dans lequel vous me voyez, continua Dragomira, -oubliez ces meubles modernes, ce poêle russe, supprimez par la pensée -cette toilette, ces vêtements sarmates, ces dentelles, ces pantoufles -qui rappellent le sérail; imaginez-vous que je porte une longue robe -blanche, un voile, des sandales aux pieds, et vous comprendrez ce que -je suis. - -- Une vestale? - -- Une prêtresse. - -- Vous avez raison. Il ne vous manque que le contenu du sacrifice; la -victime est prête." - -Qu'y eut-il dans les paroles du comte qui fit tressaillir ce marbre -virginal et passer un éclair dans ces yeux fiers et froids? Ce fut un -regard que Soltyk ne comprit pas. Tel devait être le regard de la -lionne au milieu de l'arène brûlante, quand le martyr chrétien désarmé -allait au devant d'elle. - -"Qu'avez-vous donc? demanda Soltyk. - -- Rien, rien." - -Elle se pencha en arrière, er ferma les yeux à demi. - -"Vous appartenez donc à une secte religieuse? dit le comte, au bout de -quelques instants. - -- J'appartiens à une petite communauté, répondit Dragomira en ouvrant -lentement les yeux, et cette communauté a une grande et sainte -mission à remplir. - -Représentez-vous le monde d'aujourd'hui, reprit Dragomira, l'état -général des esprits. D'un côté vous avez la foi religieuse aveugle, -morte, qui s'attache à des formes dénuées de sens, qui murmure des -prières que personne n'entend et qui confie les âmes à des prêtres -dont toute la vocation consiste à songer à leur bien-être corporel. De -l'autre côté vous voyez l'incrédulité, pour laquelle il n'y a plus -rien de sacré; l'incrédulité qui applique son compas aux étoiles comme -aux crânes des animaux et des hommes, qui pèse tout, calcule tout, -analyse tout; qui suit de l'oeil la croissance des plantes; qui connaît -les pierres, les planètes et qui ne sait rien de Dieu parce qu'elle ne -l'a pas découvert au bout de son télescope. Eh bien, au milieu de -cette hypocrisie et de cette adoration qui s'adresse à la lettre et -non à l'esprit; en présence de cet avilissement de l'homme, ravalé au -niveau de la bête, et de cet amoindrissement de la nature dépouillée -de Dieu, à la vue du dégoût, du vide, du désespoir d'ici-bas, ne -comprenez-vous pas qu'il y ait des âmes qui aspirent à Dieu, qui le -cherchent au delà des étoiles, au delà de la cellule et du mucus -primitifs, et qui s'efforcent d'entrer en relation avec le monde des -esprits dont elles ont le pressentiment? - -- Vous croyez qu'il y a un Dieu? - -- Oui, je le crois. - -- Et qu'il y a un monde supérieur au-dessus de ce monde terrestre? - -- Oui. - -- Et qu'il est possible de pénétrer dans ce monde-là? - -- Non seulement je le crois, mais je le sais, j'en suis convaincue. - -- Alors vous êtes spirite? - -- Non, on ne joue pas avec de pareilles choses. Malheur à celui qui -étend une main téméraire vers le voile qui nous sépare de l'autre -monde! La foi seule peut nous montrer le chemin qui conduit à la -lumière éternelle. - -- Et vous avez cette foi? - -- Oui, je l'ai. - -- Vous croyez que Dieu vous a choisie? - -- Oui. - -- Qu'il vous révèle à vous des choses qui demeurent cachées pour les -autres yeux mortels? - -- Oui. - -- Maintenant je commence à vous comprendre, dit Soltyk que la surprise -rendait pâle, pendant que ses yeux apparaissaient plus grands et -plus brillants. Et vous voulez que je vous aime uniquement pour que -je me confie à vous, pour que je suive avec vous la route qui seule, -d'après vous, conduit au salut? - -- Oui. - -- Prouvez-moi qu'il y a un Dieu. - -- Je ne le puis pas. - -- Qu'il y a un monde en dehors de celui où nous respirons; des esprits -qui obéissent à l'Eternel et avec qui nous pouvons entrer en -relation, grâce à votre foi. - -- Je le puis. - -- Je vous en conjure, Dragomira, ne me trompez pas. Ce serait affreux -de badiner avec de pareilles choses. - -- Je ne badine pas, répondit-elle avec calme, vous me demandez des -preuves; je vous les donnerai. - -- Quand? - -- Bientôt; peut-être dès demain. - -- Votre parole? - -- Ma parole! Je la tiendrai, et...? - -- Alors je vous appartiendra, Dragomira." - - -VIII - -DE L'AUTRE MONDE - -Le monde des esprits n'est pas fermé. GOETHE, Faust. - - -Le lendemain matin, le comte Soltyk reçut un billet de Dragomira: - -"Je suis chez Monkony ce soir. Venez-y sans faute. Nous pourrons -causer ensemble sans être dérangés." - -On préparait chez Monkony une représentation théâtrale. La répétition -avait lieu ce soir-là. En dehors des acteurs il n'y avait que -Dragomira; Soltyk pouvait donc facilement s'approcher d'elle. Pendant -qu'on jouait un proverbe de Musser, ils se retirèrent dans un coin peu -éclairé de la salle où se trouvait un petit divan. - -"Qu'avez-vous à me dire? demanda le comte tout ému. - -- Je suis prête à vous conduire dans le monde des esprits, dit -Dragomira à voix basse, mais il faut quelque préparation de votre -côté. Retirez-vous pour quelque temps du brillant tourbillon de ce -monde où vous vivez et tournez votre âme de toutes forces vers le -ciel. - -- Comment? Que faut-il faire? - -- Allez vous enfermer pendant trois jours dans n'importe quel couvent, -et là, loin du monde, des hommes, du luxe et des plaisirs, -appliquez-vous à de sérieuses méditations et à la prière; jeûnez, -faites pénitence, et le troisième jour confessez-vous et communiez. - -- Quoi! J'irai trouver un prêtre catholique? - -- Pourquoi non? La forme n'est rien, le fond est tout. Il faut vous -humilier devant Dieu. Il faut éveiller la douleur en votre âme. Ce -qui est important et nécessaire, c'est que vous vous repentiez. Où? -peu importe." - -Soltyk, qui était déjà complètement sous l'influence de la belle -prêtresse, obéit à ses instructions et se retira pendant trois jours -dans le couvent des Carmélites, où il se livra à de sévères exercices -de pénitence. Quand il revint chez lui, le quatrième jour, il reçut un -billet de Dragomira qui lui donnait rendez-vous, chez elle, à onze -heures du soir. - -Il arriva à l'heure dite, Barichar se tenait auprès de la porte -ouverte et monta devant lui au premier étage. Dragomira était -prête. Elle prit son bras, quitta la maison avec lui et le conduisit -par plusieurs rues à une petite place assez solitaire où une voiture -les attendait. Une fois montés, la voiture les emmena rapidement à -travers la ville dans un faubourg éloigné. - -Ils s'arrêtèrent devant un vieux bâtiment isolé et entouré d'un mur -élevé. Le cocher descendit et frappa trois fois. Un vieillard en -costume de paysan vint ouvrir. Dragomira entra avec Soltyk et renvoya -la voiture. Le vieillard fit traverser un jardin inculte pour entrer -dans la maison, qui avait l'air complètement inhabitée. On ne voyait -aucune lumière; les fenêtres étaient fermées avec des volets de bois; -on n'entendait rien, pas même un chien. A la lueur douteuse d'une -lanterne que le vieux portait à la main, le comte vit des murs -blanchis à la chaux, crevassés et couverts de mousse, et un escalier -vermoulu et à demi ruiné. Quand ils l'eurent monté, il distingua dans -le corridor le portrait d'une dame en toilette rococo. Le tableau -accroché au mur n'avait pas de cadre. - -Le vieillard poussa la porte d'une petite salle dont le plafond -offrait des restes d'ornements en stuc, alluma les bougies d'un -candélabre en cuivre placé sur une commode de temps de nos -grands-pères, jeta deux énormes bûches dans une grande cheminée -hollandaise où flambait un bon feu, et resta ensuite près de la porte, -attendant des ordres. - -"Tu peux t'en aller, Apollon, dit Dragomira, si j'ai besoin de toi, je -sonnerai." - -Le vieillard partit, et Dragomira s'assit sur une chaise, près de la -cheminée, telle quelle était, avec sa pelisse sombre et son bachelick -de soie noire brodé d'or, car l'air de la salle était froid et humide -et avait une odeur de moisi. La salle elle-même était presque -entièrement vide. Avec la commode qui portait le candélabre et la -chaise de Dragomira il y avait en tout autre chaise et une table. Sur -la cheminée se trouvait une pendule qui marquait onze heures et -demie. La salle avait trois fenêtres devant lesquelles pendaient -d'épais rideaux, et deux portes dont l'une donnait évidemment dans une -chambre voisine. - -A la muraille étaient suspendues deux images: une Mère de Dieu -byzantine toute noircie et sainte Olga. Entre les deux se trouvait un -crucifix. - -Un rideau blanc séparait une partie de la salle de celle où étaient -Dragomira te le comte. - -Soltyk demanda à sa compagne ce que signifiait ce rideau. - -"Il sépare le sanctuaire du monde profane, répondit Dragomira. Dès -qu'il est minuit, et que les choses qui ne sont perceptibles ni pour -les yeux ni pour les oreilles se font voir et entendre, cet espace qui -est là devient leur asile et personne ne doit oser y mettre le -pied. En ce moment, vous pouvez encore l'examiner." - -Soltyk ouvrit le rideau et vit un espace entièrement vide, des murs -nus, sans fenêtre ni porte; rien qui pût paraître surprenant ou -provoquer le soupçon. - -"Vous n'avez pourtant pas pleine confiance en moi, dit Dragomira -lorsqu'il revint auprès d'elle. - -- J'ai la sérieuse intention, l'ardent désir de me laisser convaincre -par vous, répondit le comte, et voilà justement ce qui me détermine -à m'enlever à moi-même tout terrain où le doute pourrait plus tard -pousser des racines." - -La pendule marquait le quart avant minuit. - -Dragomira laissa glisser sa pelisse et ôta son bachelick. Et -maintenant, debout, dans sa logue robe de velours noir, elle avait -quelque chose de surhumain, de surnaturel. Toute couleur avait disparu -de son beau visage sévère; seuls, ses grands yeux bleus brillaient -d'une lueur étrange. Elle se prosterna devant l'image du Christ en -croix et pria longtemps avec ferveur; puis elle se releva subitement, -saisit Soltyk par la main et l'entraîna avec elle devant la -cheminée. Là, elle s'assit de nouveau; quant à lui, il resta debout en -proie à une émotion indicible. - -Les aiguilles étaient sur minuit. Presque au même instant, le bruit -lointain de douze coups sonnant à quelque horloge de la ville se fit -entendre. Les bougies du candélabre s'éteignirent soudain -d'elles-mêmes. Une profonde obscurité et un silence sinistre régnèrent -dans la salle. - -Quelque chose d'incompréhensible se mit alors à flotter lentement dans -la salle et à la remplir. C'était à la fois une scintillation douce et -tremblante, un murmure à peine perceptible et un parfum léger et -subtil qui caressait les sens. Une brume diaphane montait du sol et se -massait peu à peu. Enfin une forme à grands contours indécis se -dressa, s'approcha, s'éleva en l'air et s'évanouit. - -"Qu'est-ce que cela? demanda Soltyk à voix basse. - -- Je ne sais pas. - -- Peut-on forcer les morts qui nous étaient chers à apparaître devant -nous? - -- Oui. - -- De quelle manière? - -- Concentrez toutes vos pensées, tous vos sentiments, toute votre -volonté sur cette personne que vous voulez voir." - -Il y eut un moment de silence, puis le rideau s'ouvrit et l'on -distingua une haute forme d'homme. - -"Mon père, murmura Soltyk. - -- Parlez-lui. - -- Puis-je m'approcher de lui? - -- Vous pouvez tout ce que vous voulez." - -Soltyk sortit un revolver de sa poche. - -"Me permettez-vous de tirer sur l'apparition? demanda-t-il. - -- Pourquoi non? répondit Dragomira. Tirez!" - -Un éclair, une détonation, un peu de fumée. La forme était toujours là -debout. - -"Incrédule!" s'écria une voix sourde qui semblait venir de la tombe. - -Soltyk s'avança d'un pas résolu vers l'apparition et cherche à saisir -la blanche et ondoyante draperie; mais elle fuyait comme un brouillard -entre ses doigts, et la figure disparut à ses regards. - -"J'ai offensé l'esprit, dit-il. - -- Il semble." - -Soltyk revint près de Dragomira. - -"C'est en vain que je me mets en défense contre ce que je vois et -entends ici, murmurait-il, il faut que j'y croie, malgré moi. Si je ne -deviens pas fou auparavant, vous réussirez sans aucun doute à me -convertir." - -Alors apparut une deuxième figure, celle d'une femme dont les yeux -étaient attachés sur le comte avec l'expression d'un amour céleste. - -"Oh! ma mère! s'écria-t-il. - -- M'entends-tu, mon enfant? - -- Oui. - -- Pourquoi t'es-tu détourné de Dieu? Retourne à lui, pendant qu'il en -est encore temps. Je prie pour toi auprès du Tout-Puissant. Il aura -pitié de toi. - -- D'où viens-tu? demanda Soltyk d'une voix tremblante. - -- De bien loin. - -- Et où vas-tu? - -- Dans les sphères supérieures. Je suis emportée loin des lourdes -vapeurs de la terre vers les espaces sacrés des étoiles. Adieu, mon -enfant, adieu! - -- Adieu!" - -L'apparition s'évanouit et avec elle la lueur mystérieuse et le -parfum. De nouveau régnèrent l'obscurité et le silence. - -"A quoi pensez-vous maintenant? demanda Dragomira. - -- A ma soeur." - -Soudain la lueur apparut de nouveau, et l'on eût dit qu'un jardin en -fleurs exhalait tous ses parfums dans la salle. Un petit nuage était -étendu sur le sol, devant le rideau. Il s'entr'ouvrit doucement et un -enfant en sortit, une petite fille d'environ dix ans, vêtue d'une robe -blanche garnie de rubans bleus. Elle levait d'un air joyeux sa jolie -tête entourée de boucles noires flottantes, et attachait sur Soltyk -ses grands yeux sombres. Elle lui tendit ses bras nus, et, avec un -charmant sourire, lui cria d'une voix fraîche et mélodieuse: - -"Boguslaw, tu es là! Il y a si longtemps que tu n'as joué avec moi! -Viens, viens donc! Il faut que je parte bientôt." - -L'effet fut tout puissant. Le comte fit deux pas en avant, tomba à -genoux, se cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer. Il -sentit deux bras qui l'entouraient légèrement, comme dans un rêve où -les corps n'existent pas, et deux petites mains qui le touchaient, -parfumées et froides comme des feuille de roses couvertes du givre du -printemps. Un frisson lui parcourut le corps; ce n'était pas un -frisson d'épouvante, mais un doux frémissement de joie et d'espérance. - -"Reste près de moi, dit-il en suppliant. - -- Je ne peux pas, répondit l'apparition, mais tu as là celle qui ne -t'abandonnera pas. - -- Dragomira? - -- Oui. Elle te montrera la route du bonheur terrestre et celle du -salut éternel. Adieu. Ne m'oublie pas. Je pense souvent à toi." - -L'apparition s'éleva lentement, comme un nuage qui plane. C'est en -vain que Soltyk cherchait à l'atteindre et à la serrer dans ses -bras. Elle riait doucement et lui échappait comme un insaisissable -papillon. Sa robe flottait toujours; ses boucles ondulaient encore -vaguement. Puis tout se retrouva soudain plongé dans les ténèbres. La -mélodie mystérieuse qui vibrait doucement dans la salle s'arrêta, le -parfum des fleurs s'évanouit. - -"C'est assez, dit le comte, en revenant lentement et pas à pas vers -Dragomira. Je suis dans un état qui touche à la folie. - -- Cela ne dépend pas de moi. - -- Faites apporter de la lumière." - -Dragomira sonna. Le vieillard arriva aussitôt avec sa lanterne et -ralluma les bougies du candélabre qui donnèrent de nouveau une lumière -tranquille et claire. - -"Ecarte le rideau, ordonna le comte." - -Le vieillard échangea un regard imperceptible avec Dragomira et fit ce -qu'on lui avait commandé. - -"Va-t'en maintenant." - -A peine le vieillard s'était-il éloigné qu'une musique douce et -plaintive recommençait à vibrer dans la salle. Une blanche figure -s'éleva du sol à la lueur brillante des bougies. - -"Doutes-tu encore? demanda une belle voix, pleine et majestueuse comme -les notes d'un orgue. - -- Non! non!" répondit Soltyk d'une voix étouffée. - -L'apparition s'était au même instant dissipée comme une vapeur. - -"Croyez-vous en moi, maintenant?" demanda Dragomira. - -Au lieu de répondre, le comte tomba à genoux devant elle et cacha son -visage tout pâle dans le sein de la jeune fille. Dragomira le regarda -paisiblement, sans raillerie, mais aussi sans pitié. - - -IX - -A BAS LE MASQUE - -"Oh! tu es cruelle! tu fais mourir tout ce qui t'aime." LOPE DE VEGA. - - - -M. Oginski remarquait avec chagrin que les joues de sa fille -pâlissaient de jour en jour. Elle, qui autrefois badinait, riait, -chantait du matin au soir, restait maintenant toujours silencieuse et -sérieuse. Il tint conseil avec sa femme qui chercha à le consoler; -mais ils furent aussi heureux l'un que l'autre, lorsque Anitta leur -demanda la permission de prendre des leçons de peinture. Ils virent -avec plaisir qu'elle cherchait à se distraire. Elle passa ainsi bien -des matinées chez son maître, espèce de vieil original polonais. Il ne -leur vint pas non plus le moindre soupçon à l'occasion des fréquentes -sorties qu'elle fit le soir sous prétexte d'aller visiter le vieux -peintre. N'était-ce pas Tarass, le vieux, le fidèle, le sûr Tarass qui -l'accompagnait chaque fois? - -Personne ne se doutait que ces leçons n'étaient pour Anitta qu'un -moyen d'être plus libre, et que le temps qu'elle passait hors de chez -ses parents, elle l'employait surtout à observer Dragomira, de concert -avec son fidèle Cosaque, et à la surveiller dans ses allées et venues. - -Un soir, ils l'avaient suivie jusqu'au cabaret Rouge. Dragomira, qui -se croyait espionnée par des agents du jésuite, s'arrêta subitement et -vint droit à eux. - -"Qu'y a-t-il pour votre service? dit-elle en regardant Anitta bien en -face. Depuis quelque temps vous êtes toujours sur mes talons? Que -désirez-vous...?" - -Elle s'interrompit tout à coup. - -"Serait-ce possible? s'écria-t-elle. Anitta? vous ici? - -- Oui, moi! répondit Anna, encore tremblante de surprise, mais elle se -remit rapidement. - -- Et vous désirez?... - -- Je veux vous dire, reprit Anitta, de plus en plus décidée et calme, -que l'on voit dans votre jeu. Je vous tiens pour une coquette; je -sais maintenant que vous poursuivez des plans qui craignent la -lumière, que vous... - -- Qu'en savez-vous? murmura Dragomira en saisissant brusquement Anitta -par le poignet. - -- Lâchez-moi, dit Anitta avec énergie, vous ne me ferez pas peur." - -Elle repoussa Dragomira et recula d'un pas. - -"Que savez-vous de mes plans, demanda de nouveau Dragomira. - -- Peu de chose, mais assez pour comprendre que par votre fait Zésim -Jadewski court un danger sérieux. Vous avez aussi tendu vos filets -autour du comte Soltyk. C'est bien, celui-là je vous l'abandonne; -mais cessez de vouloir faire votre victime de Zésim. - -- En vérité? dit Dragomira d'un ton railleur. Vous me faites cadeau de -Soltyk comme s'il était votre esclave; et je dois vous donner Zésim -en échange. Malheureusement, je ne peux pas plus disposer de lui que -vous du comte. - -- Ne déplacez pas la question, dit Anitta avec vivacité, vous ne me -comprenez que trop bien. Je veux que vous renonciez à Zésim, non pas -pour m'être agréable, à moi, mais parce que vous ne pouvez que -causer sa perte comme celle de bien d'autres. Il y a quelques chose -en jeu, que je ne comprends pas encore; mais je sens que Zésim est -en danger tant qu'il respire le même air que vous. - -- Tu prends une peine inutile, répondit Dragomira avec une froide -majesté, tu ne comprends pas, pauvre jeune fille, mais il est une -chose que tu comprendras peut-être, c'est que je l'aime et qu'alors -je veux le sauver, car c'est toi qui perds son âme, et non pas moi. - -- Tu l'aimes? s'écria Anitta. Toi!... toi, autour de qui flotte une -odeur de sang! - -- Tais-toi! - -- Non, je ne me tairai pas. C'est toi qui as tué Pikturno. Quiconque -t'aime, tu le tues. Tu immoleras aussi Zésim. Dans quelle intention? -je ne le sais; mais tu désires son sang. C'est mon coeur qui me le -dit; aussi je briserai le filet dans lequel tu le tiens -prisonnier. Il est encore temps. Délivre-le. - -- Jamais. - -- Alors prends garde! - -- Folle! C'est à toi à prendre garde. - -- A bas le masque! s'écria Anitta, laisse le monde voir ce visage avec -lequel tu te glisses la nuit comme une louve à travers les -rues. Avoue donc tes actes!" - -Dragomira se demanda un moment si elle n'étendrait pas à l'instant -même Anitta à ses pieds, si elle ne fermerait pas d'un coup du froid -acier la bouche qui l'accusait avec tant de violence. Mais elle se dit -qu'Anitta ne savait rien et ne pouvait rien savoir, que rien n'était -encore perdu, que cette jeune fille ne faisait qu'obéir à un vague -pressentiment, tandis qu'un coup de poignard, donné ne pleine rue, -perdrait tout et pourrait bien la livrer elle-même au couteau de -l'exécuteur. - -"Quels actes? répondit-elle d'un ton redevenu tout à coup froid et -tranquille. Quelles folles idées te tourmentent? Si j'appartenais par -hasard à une société secrète qui veuille le bien de notre peuple, -serait-il généreux de me trahir? Qui peut affirmer que c'est moi qui -ai entraîné Pikturno à la mort? S'il m'avait aimée; si, désespéré de -ma froideur, il avait mis fin à sa vie, en serais-je responsable? Il -peut tout aussi bien avoir été un traître que ses compagnons ont jugé. - -- C'est possible, dit Anitta, je veux bien le croire et respecter ton -secret; mais rends la liberté à Zésim. - -- Je ne le peux pas. - -- Alors je le sauverai, malgré toi. - -- Essaye. - -- Tu veux la guerre? continua Anitta, soit! Tu ne me connais pas; je -ne crains rien, pas même la mort. Une de nous périra, toi ou moi. - -- Dieu est avec moi! s'écria Dragomira. - -- Ne blasphème pas!" - -Anitta se retournait pour s'en aller. - -"Encore un mot!" - -Dragomira la suivit et la prit par la main. - -"Ne dis rien; j'ai pitié de toi; ce serait une douleur pour moi si tu -devenais la victime de ton amour. - -- Tu ne m'intimideras pas, dit Anitta; j'ai autant à perdre que toi, -pas plus, pas moins." - -Elle s'éloigna avec Tarass. Dragomira la suivit longtemps du regard; -puis, au lieu d'entrer dans le cabaret Rouge comme elle en avait eu le -dessein, elle revint chez Sergitsch, en faisant un détour. Là elle -redevint la brillante et coquette femme du monde aux pieds de laquelle -se prosternait toute la jeunesse de Kiew. Anitta rentra chez elle, -quoique peu émue et animée, mais satisfaite d'elle-même. Elle sentait -tout d'un coup toute sa force. La courageuse et pure enfant n'eut pas -peur un seul instant à l'idée de la lutte qu'elle avait engagée. Mais -elle était prudente; elle examina toutes les chances, pour ou contre, -et songea à ses alliés. Avant tout, il y avait le P. Glinski. Elle lui -écrivit immédiatement un billet qu'elle confia à Tarass, et le -lendemain, pendant que ses parents étaient en soirée, elle attendit -son vieil ami dans son petit boudoir. - -"Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? demanda le jésuite en souriant, -t'es-tu enfin convertie? Puis-je féliciter mon cher comte? - -- Féliciter le comte?... Mais il ne pense plus à moi. - -- A qui donc? - -- Ne plaisantez pas, reprit Anita, j'ai à vous parler sérieusement. Il -faut nous donner la main, agir d'un commun accord. - -- Dans quelle intention? - -- Contre une ennemie commune, contre Dragomira Maloutine." - -Glinski resta muet de surprise un moment. - -"Que sais-tu sur son compte? - -- Elle a tendu ses filets autour de Soltyk et de Zésim en même -temps. Il s'agit pour vous de sauver le comte, pour moi de sauver -Zésim à qui appartiennent mon coeur et ma vie. Si Dragomira était -tout simplement une coquette, je serais trop fière pour le lui -disputer. Mais elle appartient à une société secrète, qui poursuit -l'exécution de plans politiques considérables et dangereux. Elle -ensorcelle les hommes qui l'approchent, uniquement pour les faire -servir aux desseins de sa société. Pikturno est devenu la victime de -cette association mystérieuse, et Dragomira n'hésitera pas davantage -à faire périe le comte et Zésim, si elle le juge nécessaire à ses -projets. - -- D'où sais-tu que Pikturno est mort de la main de Dragomira? - -- Je ne dis pas cela; mais elle est pour quelque chose dans sa fin -sanglante. - -- Ce sont des idées que tu te fais. - -- Non, j'en suis convaincue. Un hasard m'a mise sur la voie, et -Dragomira me l'a pour ainsi dire avoué elle-même. - -- C'est bon à retenir. - -- J'ai encore plus que cela à vous dire, mais je désire que vous ne -fassiez riens sans moi; et, avant tout, il faut que vous me -promettiez de ne plus me tourmenter avec Soltyk. - -- Je t'en donne ma parole." - -Le jésuite tendit sa main à Anitta, et elle la lui baisa dans un -transport de joie enfantine. - -Le P. Glinski, attentif à en perdre la respiration, écouta le récit -qu'elle lui fit de son étrange aventure, et quand elle eut terminé, il -se félicita d'avoir trouvé une alliée si avisée et si énergique. - -De retour à la maison; le P. Glinski résolut de faire une dernière -tentative auprès du comte. - -"Permettez-moi, lui dit-il, d'appeler votre attention sur le danger où -vous êtes. - -- Vieilles histoires. - -- Je vous ai déjà dit que Dragomira avait des plans bien arrêtés par -rapport à votre personne. - -- Pouvez-vous me dire quelque chose de plus sur ces plans? dit Soltyk -d'un ton moqueur. - -- Oui. - -- Eh bien, éclairez-moi. - -- Dragomira appartient à une société secrète." - -Soltyk fronça le sourcil. - -"Il faut que je vous rendre avertissement pour avertissement, cher -père Glinski, dit-il d'un air sérieux; il n'est pas bon de parler de -ces choses-là, et il est encore plus dangereux de chercher à pénétrer -dans les secrets d'autrui. Si Dragomira, ce que je ne crois pas, est -réellement mêlée à une entreprise de ce genre, cela prouve qu'elle -n'est pas une jeune fille ordinaire, et nous n'avons aucune raison de -la trahir et de provoquer la vengeance de ses associés. - -- Comme Pikturno. - -- Eh bien, Pikturno?... - -- On l'a tué, parce qu'il ne savait pas se taire. Peut-être son sang -a-t-il souillé cette petite main blanche que vous aimez tant à -baiser. - -- Quelle absurdité! - -- Je ne suis pas seul à connaître ces ténébreux manèges. On chuchote -déjà çà et là. Ce serait effrayant si vous tombiez dans ces pièges. - -- Eh bien que dit-on? - -- On parle d'une conspiration?" - -Soltyk regarda le jésuite et se mit à rire. - -" Pourquoi riez-vous? - -- Je ris de vous voir si bien informé. - -- Ce n'est donc pas une conspiration. - -- Vous me tenez pour initié, à ce que je vois, dit le comte: je ne le -suis pas, mais je puis vous dire que Dragomira n'est engagée dans -aucune affaire qui puisse la mettre en conflit avec les lois -existantes. En voilà assez sur ce sujet." - -Le comte le congédia fièrement d'un signe de la main, et le jésuite se -retira. - -"Donc, pas de conspiration, se disait-il à lui-même. Alors, qu'est-ce? -Oui, qu'est-ce?" - -Glinski s'assit près de sa cheminée et se mit à réfléchir. Tout à -coup, il lui vint une pensée dont il eut lui-même peur. Il appuya sa -main sur son front. Et pourquoi pas? Dans ce pays, où l'on voit les -plus incroyables contrastes, les plus singulières aberrations, où la -nature semble un sphinx qui propose tous les jours aux hommes de -nouvelles énigmes, tout est possible. - -Mais une jeune fille d'ancienne et bonne famille, une jeune fille -distingués, riche, belle, bien douée, faite pour être heureuse et -rendre heureux, était-ce possible qu'elle eût adopté ces doctrines -extravagantes, confinant à la folie, qu'elle se fût engagée dans cette -route ténébreuse et souillée de sang? Non, ce n'était pas possible. Et -pourtant? N'avait-on pas vu, au milieu de ce siècle, une noble dame, -une demoiselle d'honneur de l'impératrice, devenir la Mère de Dieu des -Adamites de Hlistow, cette secte de fous frénétiques? Dragomira -pouvait suivre la même voie. Mais n'était-il pas dangereux de soulever -une si effroyable accusation avant d'avoir des preuves précises? Et -pour le moment ces preuves manquaient. - -Le P. Glinski pesa tout; il ne laissa de côté aucune circonstance, si -petite qu'elle fût. Il en arriva finalement à cette conclusion que -rien n'était perdu, et il s'arrêta à l'opinion d'Anitta. - -Une conspiration? N'était-ce pas suffisant pour exciter la vigilance -de la police et pour faire entourer Dragomira et ses associés d'un -réseau d'espions prêts, quand viendrait le moment décisif, à les -livrer tous aux tribunaux? - -Le but pouvait de cette façon être atteint sûrement et promptement. Il -ne fallait donc pas avoir recours à d'autres moyens qui seraient -peut-être illusoires et dangereux. - -Il était désormais bien décidé. Il écrivit à la hâte l'indispensable -sur une feuille de papier et l'envoya immédiatement par un homme sûr -au commissaire de police Bedrosseff. - - -X - -NOUVELLES MINES - -Maintenant, à l'aide, formules magiques et amulettes! SHAKESPEARE, -Henri IV. - - -C'était un petit cabinet intime que celui où Bedrosseff reçut le -jésuite. Il lui tendit la main et lui offrit un cigare que Glinski -prit et alluma; puis ils s'assirent l'un près de l'autre sur un petit -sopha de cuir et causèrent. - -"Je viens vous parler d'une affaire très délicate, dit le jésuite -doucement, et je compte sur votre discrétion. - -- J'espère que vous la connaissez? S'agit-il de quelque nouveau tour -de votre comte? Faut-il arriver comme un ange sauveur? - -- Ma foi, il s'agit bien de quelque chose comme cela. Le comte Soltyk -est possédé depuis quelque temps par une passion insensée pour une -jeune dame, qui est certainement de bonne famille et qui pourrait à -la rigueur lui faire une femme convenable. Mais elle est dangereuse -pour lui à un autre point de vue. - -- Quelle est cette dame? - -- Une demoiselle Maloutine. - -- Dragomira, - -- Vous la connaissez? - -- Si je la connais? Je connais ses parents; elle, je la connais dès -l'enfance, et je suis même en relation avec elle, ici, à Kiew. - -- Ainsi, vous la connaissez bien? - -- Oui." - -Glinski regarda le commissaire de police bien en face. - -"La croyez-vous capable d'un assassinat?" - -Bedrosseff éclata de rire. - -"Comment une idée aussi folle vous est-elle venue? - -- Vous la regardez donc comme incapable d'accomplir ou de provoquer un -pareil acte, même sous l'empire de motifs qui peuvent égarer une âme -exaltée et l'entraîner au fanatisme? - -- Mais, mon révérend père, Dragomira n'est ni fanatique ni -égarée. Elle est au contraire très froide, très prudente et très -raisonnable. - -- Vous êtes convaincu qu'elle est incapable d'exaltation? - -- Tout à fait incapable. - -- D'exaltation politique aussi? - -- De toute espèce d'exaltation. - -- Mais il est démontré qu'elle a des fréquentations secrètes. - -- Avec qui? - -- Avec le marchand Sergitsch. - -- Je le connais; c'est un ami de sa mère, un brave homme, tranquille, -inoffensif. - -- Elle s'habille en homme chez lui et fait des visites nocturnes au -cabaret Rouge. - -- C'est bien possible. - -- N'est-ce pas un lieu suspect? - -- Oui, mais cela ne prouve rien. Le lieutenant Jadewski adore -Dragomira. Elle lui laisse espérer sa main; mais elle essaye d'abord -adroitement de voir si elle ne pourrait pas devenir comtesse -Soltyk. Elle favorise le comte ouvertement devant le monde; elle lui -cache ses relations avec Zésim, et par conséquent ne peut voir -l'officier qu'en cachette. D'où ses promenades nocturnes. Vous voyez -que tout cela est aussi innocent que possible. Dragomira est -irréprochable à tous égards. Ce n'est pas même une coquette dans le -sens ordinaire du mot. Elle est tout bonnement assez avisée pour -vouloir conquérir la main d'un magnat riche et considérable. Ce -n'est pas un crime. - -- Mais on ne la croit pas étrangère à la mort de Pikturno. - -- Je connais aussi cette histoire-là. Il est probable que Dragomira a -été l'occasion d'un duel à l'américaine entre Soltyk et Pikturno, et -que le dernier a eu la boule noire. - -- Malgré tout ce que vous me dites, je crains des machinations -politiques dans lesquelles on pourrait bien entraîner le comte. - -- Je vous répète qu'il s'agit d'affaires d'amour, répliqua Bedrosseff -en souriant, néanmoins je ferai tout mon possible pour tirer la -chose au clair, et je prends bonne note de votre avertissement. - -- Vous ferez surveiller Dragomira? - -- Oui. - -- Ne feriez-vous pas bien aussi de demander quelques explications à la -jeune fille elle-même, comme ami de sa mère? Votre regard perçant -démêlerait peut-être bien des choses qui nous échappent à nous -autres. - -- Je ne demande pas mieux. De votre côté essayez tout de suite de -détourner autant que possible le comte de Dragomira; occupez-le, -donnez-lui des distractions. - -- Je n'y manquerai pas, et dès que je saurai du nouveau, je vous en -préviendrai immédiatement." - -Les deux hommes se séparèrent en se donnant une chaude poignée de -main, avec un sourire qui, chez le commissaire de police, voulait -dire: Tu es quelque peu naïf, mon ami, pour un jésuite; et cher le -Père: Tu n'as pas la vue bien longue, mon ami, pour un commissaire de -police. Cependant Bedrosseff fit appeler sur-le-champ le plus adroit -et le plus expérimenté de ses agents, pour bien s'entendre avec lui et -lui donner les instructions nécessaires. - -A la même heure, le jésuite expédiait un courrier à Tarajewitsch, un -parent du comte. Soltyk le voyait autrefois avec plaisir et avait -passé avec lui mainte nuit joyeuse. Tarajewitsch arriva aussitôt et -trouva l'hôtel de l'Europe, où il descendait, le jésuite qui -l'attendait déjà. Les deux hommes s'entendirent promptement et -conclurent sur-le-champ une alliance intime; car Tarajewitsch était -toujours à la disposition de quiconque avait de l'argent à lui donner -et de belles promesses à lui faire; et le jésuite ne regardait pas à -appuyer son éloquence de quelques banknotes de roubles à l'effigie de -Catherine II. - -Une heure plus tard, l'honnête Tarajewitsch se précipitait avec tout -l'empressement d'un parent affectueux dans le cabinet du comte. - -"Cher Bogislaw, s'écria-t-il en le serrant dans ses bras et en lui -donnant deux baisers retentissants, nous voilà encore ensemble à Kiew! -Je voulais te faire un grand plaisir et voilà pourquoi je suis venu à -l'improviste. Naturellement, je demeure chez toi, et nous allons -fièrement nous amuser pendant quelques jours." - -Quand Soltyk fut sûr que Tarajewitsch ne voulait rester que quelques -jours, il respira. Son cher parent donna immédiatement sans plus de -façons l'ordre d'aller chercher sa malle à l'hôtel. - -"Maintenant, par quoi commençons-nous? dit-il une fois installé; avant -tout il faut un programme. - -- Fais à ton idée. - -- Voici pour aujourd'hui. D'abord dîner au club. Puis une petite -partie. Ensuite théâtre. Que joue-t-on? - -- La Traviata. - -- Parfait! s'écria Tarajewitsch; après l'opéra, nous allons aux -Tziganes. Il paraît qu'il y a avec eux une femme magnifique, -Zémira. Est-ce que tu ne la connais pas? - -- J'en ai entendu parler. - -- Belle! sauvage! Une panthère humaine, la bayadère pur sang!" - -Soltyk commençait à se réconcilier avec le programme de son -cousin. Une belle femme valait toujours la peine qu'on se dérangeât -pour aller la voir. Ils dînèrent au club, puis commencèrent une partie -de makao. Tarajewitsch eut un jeu si extravagant que Soltyk sentit la -mauvaise humeur lui venir; et cédant au mécontentement et à l'ennui, -il finit par donner le signal du départ. Tarajewitsch s'attacha à son -bras, mis en belle humeur par le vin, et les poches pleines d'argent. - -Ils s'habillèrent et se rendirent au théâtre. - -Tarajewitsch se conduisit comme un fou. Il lança sur la scène un -cornet de bonbons à la prima donna, et cria bis après chaque morceau. - -Soltyk se sentit littéralement soulagé quand ils furent de nouveau en -voiture et qu'ils partirent pour les Tziganes. - -"Ecoute un peu, dit-il à Tarajewitsch, prends bien garde à ne pas -faire l'extravagant avec les jeunes Tziganes. Elles sont coquettes, à -ce qu'on dit, et ne demandent pas mieux que de recevoir des -compliments; mais leur vertu est hors de doute. La moindre bévue qui -t'échappera fera scandale, si le poignard de leurs noirs chevaliers ne -s'en mêle pas. - -- Je sais, je sais," marmotta Tarajewitsch. - -Le café où ils arrivèrent était un grand kiosque oriental, décoré come -un palais des Mille et une Nuits. La partie centrale de la rotonde -figurait une espèce de salle de danse, où un orchestre de Tziganes -jouait des airs d'une mélancolie sauvage. Le long des murs, sous des -palmiers et autres plantes des pays chauds, régnait une longue rangée -de divans bas et mous. Sur ces divans étaient assises ou étendues, -dans des poses pittoresques, les brunes filles de l'Inde aux yeux de -gazelle, vêtues de blanc et chargées de bijoux magnifiques. Elles -riaient et causaient avec les élégants messieurs et les officiers qui -leur faisaient la cour. - -De temps en temps, une demi-douzaine de ces jeunes beautés s'élançait -dans la salle et exécutait une danse fantastique en s'accompagnant de -tambours de basque. - -Tarajewitsch laisse le comte appuyé contre une colonne et entama une -conférence secrète avec une vieille bohémienne que Glinski lui avait -indiquée et recommandée. - -La plus belle des houris de ce féerique paradis de Mahomet s'avança -bientôt vers le comte et lui tendit la main. Elle était élancée, bien -proportionnée, et pouvait rivaliser avec n'importe quelle statue de -Vénus. Son visage, légèrement bruni, aux lignes distinguées, était -éclairé par deux grands yeux noirs où brillait une flamme étrange. Ses -cheveux, entrelacés de perles et de corail, tombaient en boucles -opulentes sur ses épaules. Elle avait des pantoufles brodées d'or, un -pantalon turc bouffant, une jupe courte bigarrée, un corsage parsemé -de pierreries. Tout son costume était en soie rouge épaisse. Chacun de -ses bras nus était orné de plusieurs anneaux d'or. - -"Bonsoir, comte, dit-elle en souriant. - -- Tu me connais? - -- Et toi, ne me connais-tu pas? Je suis Zémira; on m'appelle l'étoile -de Kiew. Est-ce que je te plais? - -- Demande cela à ton amoureux. - -- Je n'en ai pas, Dieu le sait! - -- Si tu veux attraper quelqu'un, adresse-toi à qui croit encore aux -serments des bohémiennes. - -- Oh! tu es fin; mais cette fois tu te trompes. Toi qui fais battre le -coeur de toutes les femmes, ne serais-tu pas capable de séduire celui -d'une pauvre petite bohémienne? Viens, dis-moi que tu me trouves -belle. - -- C'est vrai, tu es belle. - -- Et on aime ce qui est beau, n'st-ce pas? Alors aime-moi." - -Soltyk se mit à rire. - -"Ne ris pas, s'écria Zémira en frappant du pied, je veux que tu -m'aimes. Tiens, prends et bois, et tu brûleras d'amour pour moi." - -Elle tira un petit flacon et le lui donna. - -"Non, tu m'ensorcelleras pas, reprit Soltyk, ni avec tes yeux ni avec -ton philtre." - -Zémira le regarda dans les yeux, recula de trois pas, allongea les -bras vers lui et les ramena lentement à elle comme si elle voulait -attirer l'âme du comte par un pouvoir magique, et murmura quelques -paroles inintelligibles. - -"Une incantation! dit Soltyk ironiquement, cela n'a d'effet que quand -on y croit. - -- Es-tu donc de pierre? demanda la jeune fille avec surprise; -laisse-moi un peu lire dan ta main." - -Elle s'empara de la main du comte, y jeta un coup d'oeil rapide, puis -regarda Soltyk et secoua la tête d'un air effrayé. Cette fois, ce -n'était pas une comédie que jouait la brune beauté. - -"Que lis-tu de mauvais dans ma main? demanda Soltyk. - -- Il vaut mieux ne pas savoir tout ce qui est écrit dans le livre du -destin. - -- Je veux pourtant que tu parles. - -- La ligne de ta vie est coupée, murmura Zémira, ici, brusquement. Ta -mort est plus proche que tu ne crois. Ce sera une mort violente, -horrible." - -Soltyk haussa les épaules et donna une pièce d'or à la bohémienne, -puis il fit signe à Tarajewitsch. - -"Tu veux déjà partir? demanda ce dernier. - -- Non, mais buvons, répondit Soltyk, le vin chasse les mauvais -esprits. Je trouve tout sinistre ici, ce jardin enchanté, ces fleurs -absurdes avec leur parfum narcotique, ces violons qui murmurent, -gémissent et pleurent comme des anges déchus, et surtout ces belles -femmes brunes avec leurs yeux de pécheresses. Je me figure qu'elles -vont se transformer en serpents ou en n'importe quels autres -reptiles." - -Pendant que le comte et Tarajewitsch vidaient bouteille sur bouteille, -l'agent de police faisait au commissaire Bedrosseff le rapport -suivant: - -"Il est certain que Dragomira va au cabaret Rouge habillée en homme, -et que Pikturno y allait tous les jours. Il est également hors de -doute qu'il faisait la cour à la juive Bassi Rachelles. Enfin, il a -été bien établi qu'au moment où Pikturno disparaissait, Dragomira -était absente de Kiew et que la juive n'était pas non plus à Kiew dans -la nuit où Pikturno a été vu pour la dernière fois." - - -XI - -CHASSE A L'HOMME - -"Te voilà dans ton propre piège." OEHLENSCHLAGER. - - -Après avoir fait plusieurs tentatives pour rencontrer Dragomira, Zésim -lui envoya une lettre de reproches. Elle lui répondit dans un style -passablement ironique, en l'invitant à venir dans l'après-midi. Il -arriva au moment où le jour baissait. Elle vint à sa rencontre avec un -rire sonore, plus belle et plus séduisante que jamais. - -- Encore une fois jaloux, mon ami? lui dit-elle d'une ton badin et -comme une femme sûre d'avoir raison. - -- Tu sembles éprouver du plaisir à me voir souffrir, répondit Zésim. - -- Non, certes non, dit-elle. En somme, tu n'as pas le droit de -m'accuser. Je t'ai dit loyalement ce que tu as et ce que tu n'as -pas à attendre de moi. Lorsque nous revenions de Myschkow, je t'ai -sincèrement donné ma main, pour toujours, mais à des conditions -bien déterminées, que tu n'observes pas, parce que tu n'as pas -pleine et entière confiance en moi. - -- Cependant, Dragomira... s'écria Zésim, en l'entourant de ses bras et -la serrant contre sa poitrine, mais je t'aime tant! Aussi... - -- L'amour a confiance, répondit-elle, et tu te tourmentes, et tu me -tourmentes moi aussi, aves tes imaginations. - -- Tes relations avec le comte... - -- C'est nécessaire. J'ai une tâche sérieuse à remplir envers lui. - -- Toujours les mêmes motifs, les mêmes prétextes. - -- C'est la preuve que je suis conséquente avec moi-même. - -- Ne vois-tu pas combien je souffre? - -- Est-ce ma faute? T'ai-je fait des promesses que je ne tienne pas? Ne -t'ai-je pas tout dit d'avance? - -- Tu as raison, dit Zésim, je suis fou, pardonne-moi." - -Il se mit à genoux devant elle et lui baisa les mains. - -Elle souriait, et il était heureux encore une fois. Mais ce bonheur ne -dura pas longtemps. Bedrosseff entra, et avec son rire sec le fit -tomber de son ciel. - -"Je vous dérange? demanda-t-il en clignant de l'oeil à Dragomira, cela -m'en a tout l'air; j'en suis fâché; mais j'ai à vous parler d'une -affaire importante, mademoiselle; deux mots seulement... - -- Laisse-moi seule avec lui, dit tout bas Dragomira à Zésim, c'est un -vieil ami de ma famille, il a sans doute quelque commission pour -moi." - -Zésim sortit, mais bien à contre-coeur et avec une imprécation sur les -lèvres à l'adresse du commissaire de police. - -Dragomira s'assit dans un coin du sopha, et Bedrosseff prit un -fauteuil en face d'elle. Elle avait eu la précaution de se placer dans -l'ombre, tandis que la lumière tombait en plein sur le -commissaire. Elle voulait l'observer, et, autant que possible, se -soustraire à son regard pénétrant. - -"Vous avez connu Pikturno? dit-il d'un ton indifférent. Il me semble -que vous m'en avez parlé. - -- Oui, je l'ai vu une ou deux fois. - -- Vous m'avez dit aussi qu'il avait été la victime d'un duel à -l'américaine. - -- Je le crois. - -- Son adversaire était le comte Soltyk? - -- C'était une conjecture. - -- Je puis dire aujourd'hui de la façon la plus certaine que vous vous -trompiez, répliqua Bedrosseff brusquement, dans l'intention de -troubler Dragomira, Pikturno a été assassiné. - -- Ah! c'est vraiment curieux. Et les assassins, les a-t-on découverts? - -- Je suis sur leurs traces. - -- On ne pouvait moins attendre de votre pénétration et de votre -habileté. Et quels mobiles donne-t-on de ce meurtre? A-t-on volé -Pikturno? - -- Quant à cela, je dois encore ma taire. - -- Pourquoi? Je ne trahis jamais un secret." - -Dragomira se pencha et prit les mains de Bedrosseff. - -"Ce n'est pas gentil de piquer ma curiosité et de me laisser ensuite -derrière la porte fermée. - -- Nous avons à Kiew, dit alors le commissaire de police, un lieu mal -famé, où vont toutes sortes de canailles. On l'appelle le cabaret -Rouge." - -Dragomira se mit à rire. - -"Qu'avez-vous? Qu'est-ce qui vous rend si gaie! - -- Je me figurais... dans cet endroit-là... que c'est bien plutôt des -couples d'amoureux qui s'y rencontrent, des jeunes filles qui ont -donné leur coeur contre la volonté de leurs parents, des femmes... - -- Je sais aussi cela, continua Bedrosseff; mais l'aubergiste, une -juive rouée, et ses associés sont soupçonnés de faire quelque -commerce interlope, et d'être en rapport avec des voleurs. Cette -bande est bien capable de dévaliser quelqu'un et de le tuer. - -- Vraiment? Je suis bien aise de la savoir. - -- Pourquoi? demanda le commissaire de police intrigué. Vous n'avez -jamais, que je sache, mis le pied sur le seuil de ce cabaret?" - -Dragomira recommença à rire. - -"Mais alors?... - -- Oui, mais que cela ne sorte jamais de nous deux, répondit Dragomira; -j'y suis allée plusieurs fois. Ma tante a peur de tout et me garde -très sévèrement. Vous comprenez?... - -- Parfaitement. Vous y avez rencontré Zésim? - -- Je ne dis pas cela. - -- Oh! j'en sais plus que vous ne pensez. - -- Quoi, par exemple? - -- Que vous vous promenez parfois la nuit dans les rues et que vous -vous déguisez de façon à être méconnaissable." - -Nouveau rire sonore de Dragomira. - -"Alors je comprends, s'écria-t-elle, que les voleurs et les assassins -ne soient pas découverts, puisque la police ne sait rien faire de -mieux que de s'occuper des jeunes filles amoureuses. C'est on ne peut -plus charmant." - -Son rire éclatant recommença et durait encore lorsque Henryka entra et -lui sauta au cou. - -"C'est encore moi qui ai raison, pensa le commissaire de police, -l'affaire est aussi innocente que possible, et le jésuite qui a la -prétention d'être plus fin que moi, voit tout bonnement des fantômes -en plein midi. - -- Qu'as-tu? demanda Henryka, tu sembles singulièrement gaie. - -- M. Bedrosseff vient de me raconter une histoire des plus comiques, -reprit Dragomira. Mais revenons à notre sujet. - -- Pardon, ma communication était absolument confidentielle. - -- Cette petite-là; reprit Dragomira, en caressant les cheveux -d'Henryka, n'a pas besoin non plus de savoir de quoi il s'agit; mais -moi, la chose m'intéresse au plus haut point. Le métier d'agent de -police me semble la forme la plus amusante, l'expression suprême de -la chasse: n'est-ce pas la chasse à l'homme? Comme je suis une -chasseresse déterminée, vous comprenez l'intérêt que j'y prends. Je -ne connais pas de plus grand plaisir que de chevaucher à travers la -steppe, et de poursuivre les lièvres et les renards avec une meute -de lévriers. Mais combien ce doit être plus beau, plus passionnant -de suivre des hommes à la piste, de les relancer, de les pousser -dans le filet! Faites-moi participer à ce plaisir diabolique dont -vous jouissez. - -- Vous vous trompez, dit Bedrosseff, c'est souvent un pénible, un -triste devoir. - -- Pour vous, peut-être, répliqua Dragomira; pour moi, ce serait une -jouissance mêlée de peur; et voilà pourquoi je vous prie très -sérieusement de me prendre comme agent de police. Croyez-moi; vous y -aurez double profit. Pour moi, je ne serais pas fâchée de voir un -homme qui aurait plus de sang-froid, de résolution, de finesse que -moi. - -- Un agent de police doué par la nature d'autant d'attraits serait -véritablement impayable, dit Bedrosseff en riant. - -- Alors, c'est une affaire décidée, dit Dragomira en lui tendant la -main. - -- C'est décidé, répondit le commissaire de police en lui touchant dans -la main: voilà une bien bonne plaisanterie, en vérité... - -- C'est très sérieux pour moi. - -- Prenez-moi aussi à votre service, dit Henryka, je me figure que ce -doit être extraordinairement intéressant. - -- Comment? vous aussi? dit Bedrosseff en riant, alors je vais enrôler -toutes les belles dames de Kiew, puisque je commence si -glorieusement." - -"Quelle folie, se disait-il à lui-même en descendant l'escalier, -quelle folie d'aller soupçonner une jeune fille si inoffensive! -Pikturno était peut-être bien son adorateur et elle a été la cause -innocente de sa mort. Toute autre supposition serait une absurdité." - -Cependant Dragomira se tenait debout et muette près de la fenêtre et -écoutait en tenant serrée la main d'Henryka. Quand la porte se fut -refermée et qu'elle se sentit en sûreté, son beau visage prit tout à -coup une sombre expression de fanatisme, et ses yeux brillèrent d'un -feu sinistre et cruel. - -"Il est sur nos traces, dit-elle tout bas à Henryka. - -- Comment? qu'a-t-il découvert? demanda Henryka dont les lèvres mêmes -devinrent pâles. - -- Il sait que Pikturno a été tué, et ses soupçons tombent sur nos gens -du cabaret Rouge. Il sait aussi que je suis allée dans ce -cabaret. Pour l'instant, le voilà tranquillisé, mais qui peut nous -garantir, que, dans un jour, dans une heure, nous ne serons pas -surpris et livrés au bourreau?" - -Dragomira allait et venait à grands pas. - -"Que veux-tu faire? demanda Henryka, après un silence. - -- Avant que tout soit découvert, il faut frapper un coup prompt et -décisif. - -- Tu veux le tuer? - -- Oui. - -- N'est-ce pas un ami de tes parents, ton ami à toi? - -- A partir de maintenant, ce n'est plus pour moi que l'ennemi de notre -sainte communauté, l'ennemi de Dieu. Je ne peux pas l'épargner, ce -serait un crime que d'avoir pitié de lui, ce serait nous perdre -tous. - -- Tu as raison. - -- Sa mort est décidée, continua Dragomira, sa sentence prononcée, -c'est moi-même qui l'exécuterai; c'est toi qui l'attireras dans le -filet. - -- Tu peux compter sur moi, dit Henryka. Qu'ai-je à faire? - -- Tu le sauras quand il en sera temps. Le chasseur d'hommes va devenir -gibier à son tour. Il ne m'échappera pas. Dès qu'il sera entre mes -mains, je l'immolerai sans pitié à la grande cause que nous servons -tous." - - -XII - -DANS LE FILET - -Le crime poursuit sa marche rapide: à chaque pas sa course redouble de -vitesse. KRUMMACHER. - - -Le lendemain, une dame voilée vint le soir au bureau de police et -demanda à parler à Bedrosseff. Comme elle avait l'air distingué, elle -fut immédiatement annoncée et introduite. Au moment où elle entrait -dans son cabinet; Bedrosseff se leva galamment pour lui offrir une -chaise. Elle ferma rapidement la porte derrière elle et poussa le -verrou. - -"Personne ne peut nous entendre?" demanda une voix connue. Bedrosseff -dut lui assurer qu'il n'y avait personne qui pût écouter, avant -qu'elle écartât son voile, et il aperçut le visage pâle et ému -d'Henryka. - -"Vous, mademoiselle? dit Bedrosseff; mais qu'avez-vous? vous êtes hors -de vous." - -Il la conduisit à la chaise qu'il avait approchée de la sienne. - -"Je suis venue pour vous faire part d'une importante découverte, dit -Henryka, mais promettez-moi que personne ne saura que je vous ai -renseigné. Il ne faut pas que Dragomira se doute en rien de la visite -que je vous fais. Je veux avoir seule le mérite de vous mettre sur la -piste. - -- Quelle piste? - -- J'ai découvert les assassins de Pikturno. - -- Ah! vous voulez parler des gens du cabaret Rouge. - -- Non! Ce ne sont pas eux. - -- Qui alors? - -- Ne m'interrogez pas. Venez avec moi, et sur-le-champ. Mais il faut -vous habiller en paysan. - -- Bon. Permettez-moi seulement de prendre quelques dispositions et -d'emmener avec moi un de mes agents. - -- Sans doute. Il faut qu'il s'habille comme vous. - -- Rien de plus facile. - -- Je vous attends dans le voisinage de notre maison et le plus tôt -possible. - -- Dans une demi-heure" - -Henryka fit un signe d'assentiment. Elle tendit la main à Bedrosseff -et partit pour changer de vêtements chez Sergitsch. - -La demi-heure n'était pas encore écoulée que Bedrosseff arrivait près -de la maison de M. Monkony en compagnie de Mirow, un de ses agents. A -une cinquantaine de pas de la maison était arrêté un simple traîneau -de campagne attelé de trois petits chevaux maigres. Dans le traîneau -une femme à la taille élancée se leva et fit signe au commissaire de -police qui approcha rapidement. C'était Henryka, avec les bottes, la -jupe courte de percale, la pelisse en peau de mouton et le mouchoir de -tête bariolé d'une paysanne petite-russienne. Elle l'accueillit en lui -serrant la main. Bedrosseff et son compagnon montèrent dans le -traîneau. Ils étaient habillés tous les deux en paysans -petits-russiens, avec de grandes bottes, des pantalons bouffants et de -longues redingotes en drap brun, grossier et velu, coiffés de bonnets -en peau d'agneau et armés de poignards et de revolvers. - -Henryka donna un signal au paysan Doliva qui conduisait et l'attelage -se mit en mouvement. - -Quand ils eurent laissé Kiew derrière eux, Bedrosseff commença à -interroger Henryka avec son ton léger et enjoué. Celle-ci était -préparée et elle répondit avec tant de finesse et de précision à -toutes ses demandes, qu'il lui était impossible de concevoir le plus -petite soupçon. - -"Qu'est-ce qui vous a déterminée, ma chère et noble demoiselle, dit -Bedrosseff, à me rendre un service si important? - -- Votre dernière conversation avec Dragomira, dit-elle en souriant, -l'envie de voir quelque chose de nouveau, d'extraordinaire, -l'attrait qu'il y a à chercher le danger. - -- Pour une jeune dame, ce n'est pas un motif absolument -extraordinaire. - -- Oh! c'est que j'ai du courage! - -- Et comment avez-vous trouvé la piste des meurtriers? - -- Par un hasard. - -- Le hasard a été de tout temps le meilleur allié de la police. - -- Une jeune fille de notre village, continua Henryka, allait un soir -retrouver d'autres jeunes filles et des garçons qui se réunissaient -pour filer, raconter des histoires et chanter. Elle vit, sans être -aperçue, un jeune homme d'apparence distinguée qu'on emportait -garrotté et bâillonné hors du cabaret situé près de Myschkow, sur la -route de Kiew. Le jeune homme fut attaché sur un cheval et emmené du -côté de la colline qu'on rencontre la première quand on va dans la -forêt. Puis, on entendit plusieurs coups de feu. Un peu plus tard, -les bandits revinrent sans le jeune homme. Ils avaient le visage -noirci. De retour au cabaret, ils se mirent à boire tant et plus. Un -d'eux donna un anneau d'or à la cabaretière. - -- Cette femme était donc d'intelligence avec eux? - -- Elle semblait connaître ces gens-là. - -- Quel est son nom? - -- Palachna Wotrubeschko. - -- Et ka jeune fille... de votre village? - -- Elle vous confirmera tout ce que je viens de vous dire, si vus lui -demandez adroitement des explications. - -- Croyez-vous que Pikturno soit enterré là-bas dans la forêt? - -- Sans doute, puisque les assassins sont revenus sans lui et ont -ensuite pris le large dans la nuit et le brouillard. - -- Et vous croyez que c'étaient des voleurs? - -- Non. - -- Des conspirateurs? - -- Peut-être que oui, peut-être que non. - -- Alors quel pouvait bien être leur dessein? - -- N'avez-vous jamais entendu parler des Dispensateurs du ciel? - -- Oh! si, répondit Bedrosseff surpris; depuis des années, je poursuis -cette secte cruelle et extravagante sans avoir jamais réussi à -découvrir un de ses adeptes et à le faire châtier comme ils le -méritent tous. Ces monstres-là sont sanguinaires comme des tigres et -rusés comme des serpents. - -- Maintenant, si vous prenez bien toutes vos précautions, et si vous -procédez exactement comme je vous le dirai, vous réussirez à saisir -les fils de cette horrible association. - -- Vous êtes donc bien convaincue que Pikturno a été une des victimes -de cette secte? - -- Oui, pour ma part, j'en suis convaincue. - -- Mais la jeune paysanne parlait de brigands. - -- Pourquoi le coup n'aurait-il pas été fait par quelques scélérats -payés pour cela? répondit Henryka; les instigateurs du meurtre -peuvent bien ne pas être forcément les meurtriers. - -- C'est juste, dit Bedrosseff, je vous remercie et je me mets -entièrement sous votre direction. - -- Et vous ne direz jamais que c'est moi qui vous ai révélé?... - -- Jamais, pour aucun motif." - -Cependant le traîneau continuait sa route. Ce n'était, à perte de vus, -que champs couverts de neige, saules rabougris, misérables chaumières, -ruisseaux et étangs glacés. - -Enfin on approcha de la forêt et du cabaret suspect. - -"Nous ferons mieux de ne pas nous arrêter devant la maison, dit -Henryka. Nous pourrions éveiller des soupçons; sans compter qu'il ne -serait pas impossible que l'on me reconnût, malgré mon -déguisement. Voici quel serait mon plan: quitte la route ici et faire -halte dans la forêt. Moi, je reste à garder les chevaux. Pendant ce -temps-là, vous, votre agent et mon cocher, qui est bien connu dans -l'endroit, vous vous rendez à pied au cabaret. Du moment que vous -serez avec lui, on vous prendra tous les deux pour des paysans des -environs. Mais n'oubliez pas d'allumer vos pipes auparavant. Dans -cette saison, un paysan qui n'a pas sa pipe allumée n'est pas un -paysan. - -- J'admire votre prudence, qui pense à tout, dit galamment -Bedrosseff. Il est facile d'obéir à une conductrice si intelligente -et si habile." - -Tout se passa exactement comme le voulait Henryka. Le traîneau quitta -la route et tourna dans le bois. On ne pouvait plus avancer qu'au pas, -car la nuit était venue et les étoiles et la neige ne donnaient qu'une -faible clarté. Doliva arrêta les chevaux au milieu d'un fourré; -Henryka prit les rênes et les trois hommes descendirent du traîneau. - -"Je voudrais pourtant prendre d'autres dispositions, dit le -commissaire de police; il n'est pas possible de vous laisser seule en -cet endroit. Un malheur pourrait si facilement vous arriver! - Je -n'ai pas peur, répondit Henryka. - -- Cela ne fait rien; je veux vous laisser mon agent, dit Bedrosseff, -il suffit que votre cocher m'accompagne. - -- A votre idée," répondit Henryka/ - -Elle avait aussi prévu cette modification à son plan. - -L'agent lui prit les rênes. Bedrosseff tira son briquet et alluma sa -pipe. - -"Si je le trouve nécessaire, je donnerai un signal, dit-il; dès que -vous entendrez un coup de feu, arrivez vite à mon aide." - -L'agent fit signe que c'était entendu. Bedrosseff tendit encore une -fois la main à Henryka et se dirigea avec Doliva vers le cabaret. Il -n'y avait de suspect à remarquer dans le voisinage. Un grand chien à -chasser le loup qui gardait la maison accueillit les arrivants par des -aboiements sonores. La salle de débit s'éclaira. Ce fut tout. Aucune -créature humaine; rien même qui en annonçât la présence. Bedrosseff -s'approcha d'une fenêtre entrebâillée et regarda dans la salle -éclairée. C'était un cabaret comme tous ceux où vont les juifs et les -paysans. Une lampe à pétrole, fumeuse, donnait une lumière triste et -verdâtre. A une des tables de bois brut était assis un paysan. Il -appuyait sur ses deux bras sa tête ébouriffée et dormait devant son -verre d'eau-de-vie vide. La cabaretière, assise derrière son comptoir, -comptait de l'argent. Sur le grand poêle dormait un chat tigré. - -Bedrosseff fit signe à Doliva et entra avec lui. - -Pendant que le commissaire prenait place à une table dans un coin peu -éclairé, Doliva demandait de l'eau-de-vie d'une voix retentissante et -s'asseyait en face de Bedrosseff, le dos tourné au comptoir. La -cabaretière se leva, posa deux verres pleins de kontuschuwka devant -les nouveaux arrivés et resta debout, près de la table, les mains sur -les hanches. Elle causait familièrement avec Doliva à qui elle donnait -de temps en temps un bon coup sur l'épaule. De cette manière, -Bedrosseff avait le temps de l'examiner à son aise. C'était une forte -femme d'environ trente ans, d'une taille un peu au-dessus de la -moyenne, avec des formes pleines et arrondies. Elle avait des -pantoufles, une jupe de couleur, une courte jaquette de peau d'agneau, -un collier de corail, et sur la tête un mouchoir blanc, d'où -s'échappait une abondante chevelure noire. Le nez camus surmontant une -lèvre un peu courte donnait à la figure un caractère de dureté -hautaine. - -"Comment s'appelle donc ton camarade? dit-elle enfin, en regardant -Bedrosseff dans les yeux; il me semble que je l'ai vu, mais je ne sais -vraiment pas quel est son nom. - -- Iwan Klutschanko. - -- Est-il de Romschin? - -- Oui, de Romschin. - -- Vous venez sans doute de la ville. - -- Justement." - -Bedrosseff commença alors à questionner la cabaretière. - -"On nous a assignés devant le juge, dit-il; voilà ce que c'est: Un -jeune homme riche a été tué ici dans ce cabaret, et ces messieurs de -la justice qui sont curieux et fourrent leur nez partout, nous ont -demandé si nous n'avions pas eu vent de l'affaire. - -- Comment sauriez-vous quelque chose? dit la cabaretière, si quelqu'un -pouvait déposer, ce serait moi. - -- L'affaire est donc vraie? - -- Mais oui. Une nuit, un jeune gentilhomme est venu ici, de Kiew, et -il est arrivé en même temps que lui une dame comme il faut, avec un -voile épais sur la figure. Puis des étrangers sont entrés -brusquement. Ils m'ont attachée; ils m'ont bandé les yeux et ils -sont tombés sur le jeune homme. Je l'entendais appeler au secours; -puis je n'entendis plus rien; ils étaient tous partis à -cheval. Quand ils revinrent, ils me délièrent. Ils avaient la figure -noircie. Il y en eut un qui me donna une bague pour payer la -dépense." - -Pendant que Bedrosseff interrogeait la cabaretière, Henryka et l'agent -Mirow attendaient dans la forêt. Ils restèrent assez longtemps sans -échanger une parole. Henryka avait les mains jointes et demandait à -Dieu force et courage. Et, en effet, elle avait besoin de beaucoup de -courage et de résolution, car, dans ce drame, c'est à elle qu'était -peut-être réservé le rôle le plus dangereux. - -"Il paraît que tout va bien dans le cabaret, dit enfin l'agent de -police. - -- Je l'espère. Pourvu que Bedrosseff ne se presse pas trop ou ne -laisse échapper quelque mot ou quelque geste imprudent! - -- Vous êtes liée avec Mlle Dragomira Maloutine? demanda l'agent en se -tournant vers Henryka. - -- Oui, je la connais assez bien. - -- La croyez-vous capable de prendre part à des choses comme celle qui -nous occupe en ce moment?" - -Henryka garda le silence. - -"Vous êtes étonnée que je me permette d'exprimer un pareil soupçon? -continua l'agent de police, mais je surveille Mlle Maloutine depuis -pas mal de temps, et j'ai toutes sortes de motifs de supposer qu'elle -est au courant de la mort de Pikturno et peut-être qu'elle y a pris -part. - -- Ce n'est pas impossible. - -- Alors vous êtes d'avis qu'elle pourrait bien avoir des rapports avec -cette secte et participer à ces actes sanguinaires? - -- Oui. - -- Avez-vous remarqué quelque chose en ce sens. - -- Non, mais Dragomira est une exaltée, et je ne crois pas que l'idée -de verser le sang lui ferait peur." - -En ce moment une forme de femme à cheval sortit dans le lointain de -derrière les arbres et fit un signe à Henryka avec le mouchoir blanc -qu'elle tenait à la main. L'agent de police n'aperçut point ce signe, -parce qu'il était tourné du côté d'Henryka et l'observait avec la plus -grande attention. - -"Qu'est-ce que c'est? murmura Henryka, il ya là-bas quelqu'un qui se -dirige vers nous." - -L'agent de police tourna la tête. Au même instant Henryka sortit un -revolver et fit feu sur lui. Le coup retentit presque solennellement -dans le silence de la nuit. L'agent de police se retourna comme par un -mouvement machinal vers Henryka et tomba du traîneau, la figure en -avant, dans la neige. - -Henryka sauta à bas du traîneau et le releva. Il ne pouvait pas -parler, car des flots de sang lui sortaient de la bouche; mais il -vivait encore et la regardait fixement avec des yeux tout grands -ouverts. - -"Réconcilie-toi avec Dieu, lui dit Henryka, tu es entre mes mains et -je vais t'immoler en expiation de tes péchés." - -L'agent de police leva les deux poings, puis retomba en -arrière. Henryka lui appliqua sur le front la gueule de son revolver -et tira. Le premier acte de ce drame sanglant était terminé. - -En entendant le premier coup, Bedrosseff s'était levé et, son revolver -à la main: - -"Viens vite!" avait-il crié à Doliva. Puis il s'était précipité hors -du cabaret pour s'élancer dans la direction de la forêt. A moitié -chemin, Karow à cheval arrivait à sa rencontre. - -"Halte! cria Bedrosseff en s'arrêtant, le revolver braqué sur lui, -halte! ou je fais feu!" - -Karow s'arrêta, mais au même moment, Dragomira arrivait au -galop. Vêtue en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge, une -longue pelisse blanche en peau de mouton, à broderies de couleur, des -colliers de corail autour du cou et sur la poitrine, un mouchoir rouge -sur la tête, elle était à cheval comme un homme, semblable à la -véritable amazone scythe, et, de même qu'elle, tenant un lacet qu'elle -lança à Bedrosseff avec la rapidité de l'éclair. A peine celui-ci -l'avait-il autour du cou qu'elle repartit au galop, traînant le -malheureux derrière elle. Il voulut appeler au secours, mais la voix -lui mourut dans la gorge. Au bout de quelques pas, il était précipité -par terre et râlait. Cependant, à travers la neige et la glace, se -continuait la course de la chasse sauvage, de l'effroyable chasse à -l'homme; et la chasseresse n'éprouvait aucun sentiment de pitié. - - -XIII - -TISSU DE MENSONGES - -Le mal s'apprend facilement, le bien difficilement. Proverbe chinois. - - -Le lendemain matin, de bonne heure, M. Monkony vint avec sa fille au -bureau de police. Henryka, pâle et les yeux enflammés, s'était laissée -tomber sur une chaise. Elle déclara que la veille au soir elle était -allée à Myschkow avec Bedrosseff et Mirow; qu'ils avaient été attaqués -par des inconnus masqués, et que ceux-ci s'étaient emparés de -Bedrosseff et de l'agent. - -On lui adressa différentes questions auxquelles elle répondit avec -calme et netteté. - -A l'occasion d'une visite que Bedrosseff avait faite à Dragomira, -dit-elle, les deux amies s'étaient offertes à lui par badinage en -qualité d'agents. Ils étaient donc partis tous, habillées en paysans, -pour Myschkow, dans le traîneau de Doliva. A peu de distance du -cabaret, ils avaient été attaqués par une troupe de cavaliers qui -portaient des masques sur la figure; ils avaient forcé Bedrosseff et -l'agent à descendre du traîneau, les avaient garrottés tous les deux -et les avaient emmenés, en ordonnant au cocher de retourner à Kiew. - -On avait interrogé la paysan Doliva qui avait fait exactement la même -déclaration. - -Le chef de la police se mit en route avec plusieurs employés, Doliva -et un piquet de cosaques. Ils trouvèrent la porte du cabaret fermée et -firent sauter la serrure pour entrer. Il n'y avait -personne. Evidemment, la cabaretière avait gagné le large. Sur la -table était un billet écrit. Le chef de la police le prit et lut ce -qui suit: - -"Peine perdue. Vous ne découvrirez jamais les juges sévères et -équitables. Pikturno était un traître et il a reçu le châtiment qu'il -méritait." - -Le chef de la police fit fouiller le bois par ses hommes. On trouva le -commissaire Bedrosseff et l'agent Mirow pendus tous deux aux branches -solides d'un grand chêne. Sur le tronc énorme de l'arbre on avait -collé une affiche avec cette inscription: - -"Arrêt de mort, Bedrosseff, commissaire de police à Kiew, Mirow, agent -de police dans la même ville, condamnés à mort par le tribunal de la -révolution, ont été exécutés ici. Le comité secret pour le -gouvernement de Kew." - -Le chef de la police fit détacher les corps. On les plaça sur un -traîneau de paysan réquisitionné dans le village et on les rapporta à -la ville. Il y revint également avec tout son monde, convaincu que -c'était là qu'on pourrait trouver quelque chose concernant les -conjurés. - -Le P. Glinski, lui-même, fut stupéfait de ces événements. Il vint -annoncer à Soltyk qu'on était sur les traces d'une conspiration. Il -ajouta qu'on réussirait sans aucun doute à prouver la participation de -Dragomira à toutes ces manoeuvres criminelles; par conséquent, il -ferait bien de rompre avec elle le plus tôt possible. - -Soltyk accueillit ces paroles avec indignation. - -"Dragomira, dit-il, n'est pour rien dans de pareils actes. Je le sais -mieux que n'importe qui. Cessez donc de l'accuser et de la -soupçonner." - -Depuis plusieurs jours il ne l'avait pas vue. Il était décidé -maintenant, à ne reprendre sa liberté à aucun prix et il songeait à -aller la trouver en toute hâte. - -"Il est absolument nécessaire que j'aille avertir Dragomira, dit-il à -Tarajewitsch; dans une heure je serai de retour. - -- Non, non, je ne te lâche pas, dit l'allié du jésuite; si tu veux -sortir tout de suite, je t'accompagnerai. - -- C'est trop fort! Je te dis qu'il faut que je lui parle seul. - -- Des histoires! - -- Bref, tu as la prétention de me tenir en tutelle. C'est bon pour -deux ou trois jours; mais il ne faut pas que cela dure. - -- Si tu crois, s'écria Tarajewitsch, que je te laisserai -tranquillement aller à ta perte, tu ne me connais pas. Au besoin je -convoquerai un conseil de famille, ou je réclamerai le secours des -tribunaux. - -- Je crois que tu es fou. - -- Je connais mon devoir. - -- Fais ce que tu veux, je n'en irai pas moins chez elle." - -Soltyk commença à s'habiller. Tarajewitsch réfléchissait. - -"Tu m'as pourtant promis, dit-il, de me conduire dans un de tes -domaines pour y chasser le loup. - -- Oui. - -- Alors, c'est bien. Va chez cette sirène. Je ne m'y oppose pas. Mais -demain nous partons pour Chomtschin et nous chasserons pendant deux -ou trois jours. - -- Convenu," dit Soltyk. - -Un quart d'heure plus tard, il était auprès de Dragomira. - -"Il y a une véritable conspiration contre nous, dit-il; Tarajewitsch -est devenu l'allié de Glinski. Je suis gardé comme un malfaiteur, et -l'on me tient en tutelle comme un enfant. Demain on veut m'emmener à -Chomtschin où j'ai un château. Nous y chasserons. Cela me fournit un -excellent motif pour vous inviter. J'inviterai aussi Monkony. Venez -avec lui ou avec votre tante. Si vous acceptez seulement mon -hospitalité à Chomtschin, nous trouverons bien le moyen de nous -entendre. - -- J'ai horreur de toute espèce d'intrigues, répondit Dragomira; -pourquoi ne renvoyez-vous pas tout bonnement Tarajewitsch? - -- Je ne le peux pas. C'est un homme à me mettre sur le dos tous mes -parents et même la justice." - -Dragomira réfléchissait. - -"Cela veut dire qu'il faut tout simplement le mettre hors d'état de -nuire, et le plus tôt possible. - -- Avez-vous un plan? - -- On en trouvera un, une fois que nous serons à Chomtschin. Si vous -avez autant de courage et d'énergie que moi, nous n'avons rien à -craindre. - -- Vous pouvez compter sur moi. - -- Alors, à demain. - -- Je vous remercie." - -Soltyk baisa sa belle main, qui était froide comme du marbre, et -laissa Dragomira pour aller prendre les dispositions nécessaires. - -Dragomira jeta à la hâte quelques lignes sur le papier, et les envoya -à Henryka par Barichar. - -Un quart d'heure après, un messager à cheval partait avec une lettre -de Dragomira pour Mme Maloutine. - -En l'état des choses, Dragomira avait besoin de sa mère. Elle ne -pouvait pas aller seule à Chomtschin; et si elle y allait avec -Monkony, elle était obligée de revenir avec lui et sa femme. Mais n'y -avait-il pas telles circonstances qui devaient absolument la forcer de -rester à Chomtschin? Elle attendit avec une impatience fébrile la -réponse de sa mère, et passa une nuit très agitée. - -Le lendemain matin, Soltyk partit avec Tarajewitsch pour son vieux -château qui n'était qu'à deux lieues de Kiew. Il y avait tout autour -de grandes et magnifiques forêts. Soltyk eut immédiatement une -consultation avec son forestier et donna les ordres nécessaires pour -qu'on pût chasser le lendemain. Les deux messieurs passèrent le reste -de la journée à visiter le domaine qui était très étendu, et à jouer -aux cartes. Tarajewitsch était un joueur passionné, au point d'en -perdre la raison. Soltyk restait toujours froid et calme; mais cette -fois il était distrait, ce qui fit gagner Tarajewitsch sans -interruption et le mit en belle humeur. - -Cependant Dragomira avait un entretien avec Zésim. Elle lui déclara -qu'elle devait aller à Chomtschin; quant à lui, dans le cas où il -serait invité, il n'avait pas à profiter de cette invitation. Zésim -lui fit de vifs reproches, mais finit par se laisser calmer. Quand -elle l'eut seulement entouré de ses beaux bras comme d'un lacet -magique, il fut complètement dompté et fit tout ce qu'elle voulut. Le -messager revint, annonçant que Mme Maloutine le suivait de près. En -effet, elle arriva au bout d'une heure et elle eut encore le temps de -s'entendre avec sa fille sur les points essentiels. Dans l'après-midi, -Monkony et Mme Maloutine, Sessawine et Mme Monkony, Dragomira et -Henryka partirent pour Chomtschin dans trois traîneaux. Il faisait -noir quand ils arrivèrent. Le comte Soltyk les reçut au bas du -perron. Après avoir salué les dames et serré la main aux hommes, il -offrit le bras à Mme Maloutine pour monter l'escalier. Les autres -suivaient. Tarajewitsch devint pâle quand il aperçut Dragomira. Un -mauvais pressentiment lui vint et ne le quitta plus. - -Une fois la première installation terminée, les nouveaux hôtes se -rassemblèrent tous dans le salon pour prendre le thé et causer. Soltyk -se tenait loin de Dragomira. Deux mots qu'elle lui avait dits tout -bas, au moment de son arrivée, lui avaient indiqué la conduite à -tenir. Personne ne fut étonné, en revanche, de le voir s'approcher -d'Henryka et avoir avec elle une conversation animée. On ne remarqua -pas non plus qu'Henryka lui glissait un petit billet dans la main. - -Pendant le souper, Soltyk trouva un prétexte pour sortir de la salle à -manger. Il alla s'enfermer dans sa chambre à coucher et lut ce que -Dragomira lui avait fait remettre. - -"Il faut que je vous parle aujourd'hui et en secret. Comment faire?" - -Soltyk réfléchit un moment, puis il fit venir le régisseur du château -et lui ordonna de changer, sans qu'on s'en aperçût, les chambres de -Mme Maloutine et de sa fille. Quand ce fut réglé, il écrivit un mot -pour Dragomira, retourna à table, et glissa avec précaution sous la -nappe le billet à Henryka, qui était assise à côté de lui. - -On repassa au salon. Henryka alla pour un instant à la fenêtre avec -Dragomira et lui glissa à son tour le billet dans la main. - -Mme Maloutine, en considération de la chasse du lendemain, proposa -d'aller se coucher se bonne heure. Tous furent de son avis et l'on se -sépara en se souhaitant une excellente nuit. - -Une fois dans leur appartement, Mme Maloutine et Dragomira se -concertèrent en quelques mots. La première resta dans sa chambre, -pendant que Dragomira s'enfermait dans la sienne. Les deux chambres -étaient séparées par un petit salon dont Dragomira ferma également la -porte à clef. - -On frappa doucement. - -"Qui est là? demanda Dragomira. - -- Moi, Henryka, ta servante." - -Dragomira ouvrit. Henryka entra et donna un tour de clef. - -"Je viens pour te déshabiller. - -- Je ne me couche pas encore, j'attends Soltyk. - -- Faut-il m'en aller? - -- Je veux me mettre à mon aise, dit Dragomira, tu peux m'aider et te -tenir ensuite dans la chambre à coté." - -Henryka aida Dragomira à ôter sa robe de velours. Elle lui présenta -ensuite un peignoir de soie à queue, une jaquette de fourrure et -s'agenouilla pour lui mettre ses pantoufles. Pendant ce temps-là, les -lumières s'éteignaient et le silence se faisait dans le château. On -frappa de nouveau très doucement, cette fois derrière la boiserie de -la chambre. Dragomira mit un doigt sur sa bouche et Henryka sortit -sans faire de bruit. Dragomira pressa alors un bouton caché que Soltyk -lui avait indiqué dans son billet; une porte secrète s'ouvrir et le -comte se trouva devant elle. - -"Puis-je entrer? - -- Certainement." - -Il entra et ferma la porte derrière lui. - -"Qu'avez-vous à me dire?" demanda-t-il. - -Dragomira s'assit auprès de la cheminée et lui en face d'elle. - -"Vous m'aimez, dit-elle, et vous voulez m'obtenir à tout prix? - -- Oui. - -- Voici ma main. Je vous permets d'espérer ce que vous souhaitez, tout -ce que vous souhaitez, dès que vous m'aurez prouvé que vous êtes un -homme comme je suis une femme, et que vous ne reculez devant rien -quand il s'agit d'atteindre un but élevé et saint. - -- Je vous donnerai toute les preuves que vous exigez de moi, dit -Soltyk; et alors cette main sera à moi? - -- Oui? - -- Que désirez-vous donc de moi? - -- J'ai appris et je sais positivement que Tarajewitsch manoeuvre par -l'ordre de votre famille et dans l'intérêt des jésuites. On fera -tout ce qu'il est possible de faire pour vous séparer de moi et vous -marier avec Anitta. Si cela ne réussit pas, on aura recours aux -pires moyens. On vous dénoncera d'abord comme dissipateur, et l'on -vous interdira la libre disposition de vos biens. - -- Ce n'est pas possible! - -- Si, c'est même certain, croyez-moi, et si alors vous ne renoncez pas -à moi, on vous déclarera fou et on vous enfermera dans une maison de -santé." - -Soltyk bondit tout indigné. - -"Mais, c'est un plan diabolique! s'écria-t-il. - -- Il nous faut prendre les devants, continua Dragomira; vous avez en -moi une alliée fidèle et courageuse. Nous devons agir sans tarder et -anéantir vos ennemis. - -- Oh! vous êtes mon bon ange!" murmura Soltyk en tombant à genoux -devant Dragomira dont il couvrit les mains de baisers. - - -XIV - -TRAITE D'ALLIANCE - -Le voir prisonnier, tel est monde désir. CALDERON, Sémiramis. - - -C'était une magnifique journée d'hiver, froide, mais claire et -brillante de soleil. Seulement, dans le lointain, autour de la forêt -et sur le fleuve, s'étendait une légère brume blanche, pareille à un -voile de fée brodé d'or. Le ciel était serein, d'un bleu doux; le -soleil avait un éclat joyeux; sa chaude lumière ruisselait en millions -de gouttes étincelantes sur la neige qui couvrait la terre, les arbres -et les toits des chaumières, sur les glaçons suspendus aux gouttières -et aux branches. Les rabatteurs, paysans des villages du comte, -étaient partis dès l'aube, dirigés par les gardes. Ils cernaient la -forêt et avaient allumé de grands feux pour effrayer et repousser les -loups et les empêcher de s'échapper. - -Dans la cour, les veneurs étaient rassemblés sous la conduite du -forestier; et les grands dogues couplés, étendus çà et là, poussaient -de temps en temps un aboiement de joie et d'impatience. - -Dans la salle à manger, décorée de bois de cerfs, de têtes d'ours et -de loups, de grands hiboux empaillés, d'armes et de tableaux de -chasse, la société s'était réunie pour le déjeuner. Mme Maloutine -déclara qu'elle aimait mieux rester à la maison. Mme Monkony, jolie -femme de trente-six ans au plus et d'une beauté opulente, devait -prendre part à la chasse avec sa fille et Dragomira. - -On avait décidé d'adjoindre un cavalier à chaque dame et de tirer au -sort pour former les couples. Mais Dragomira réclama. - -"Laissez-nous choisir nous-mêmes! s'écria-t-elle, et que le sort -décide seulement dans quel ordre nous choisirons." - -Mme Monkony et sa fille appuyèrent vivement la proposition. Les -messieurs n'avaient plus qu'à s'incliner. Henryka écrivit les noms des -trois dames sur des billets, les jeta dans son bonnet et dit à -Tarajewitsch de tirer. - -Ce fut le nom de Dragomira qui sortit le premier. Elle choisit -Soltyk. Mme Monkony fit à Tarajewitsch l'honneur de le désigner comme -son protecteur, et Henryka prit Sessawine pour chevalier. - -On but encore un petit verre de kontuschuwka, puis les traîneaux -s'avancèrent au milieu des joyeux aboiements des chiens, des -claquements des fouets et des hourras des veneurs, et toute la société -se mit en route. - -Mme Monkony avait un costume de velours vert et une jaquette de même -étoffe, bordée et doublée de zibeline. La jupe courte laissait voir -ses bottes molles, en cuir noir. Un élégant bonnet de zibeline, à la -Catherine II, un fusil et un yatagan complétaient l'équipement de la -séduisante amazone. Les deux autres jeunes dames étaient costumées de -la même façon; seulement Henryka avait mis avec intention sur ses -cheveux noirs un bonnet de velours rouge foncé garni de renard bleu, -tandis que la blonde Dragomira était coiffée d'un bonnet de velours -bleu avec du skung. Chacun des trois couples prit un traîneau pour -lui. Monkony et les messieurs du voisinage qui prenaient part à la -chasse suivaient dans un quatrième, attelé de six chevaux et dont les -dimensions faisaient penser à l'arche de Noé. - -Le traîneau de Soltyk et de Dragomira représentait un dragon. - -"Est-ce un hasard? demanda Dragomira avec un fin sourire en montrant -la terrible bête fabuleuse. - -- Non, répondit le comte, c'est un symbole. Il convient à -l'enchanteresse qui commande aux éléments et aux forces secrètes de -la nature et qui fait des hommes ses esclaves. - -- Le comte Soltyk ne sera jamais l'esclave d'une femme. - -- Ne raillez pas; il porte déjà votre joug et ne connaît de volonté -que la vôtre. - -- C'est ce que l'on verra. - -- Faites-en l'épreuve. - -- Pas plus tard qu'aujourd'hui, vous pouvez y compter." - -Les traîneaux, rapides comme l'oiseau qui vole, traversaient les -plaines couvertes de neige. On arriva bientôt à la lisière de la -forêt. On descendit et on prit les places que le forestier -indiqua. Dragomira et Soltyk s'enfoncèrent dans le bois et se -postèrent devant un grand chêne. Ils avaient devant eux une petite -clairière, derrière eux et des deux côtés du tout jeune bois qui -permettait à la vue de s'étendre au loin. Soltyk chargea d'abord le -fusil à deux coups de Dragomira, ensuite le sien. A une dizaine de pas -derrière eux se tenaient un veneur avec une carabine à baïonnette et -un paysan avec une pique. On avait à prévoir le cas où un ours -pourrait être rabattu, et toutes les précautions que la poltronnerie -du loup rendaient inutiles, il fallait les prendre contre ce brun -personnage, héros velu des solitudes. - -Pendant quelque temps le silence le plus complet régna dans la forêt -et sous les branches dépouillées du vieux chêne. Personne ne bougeait, -personne ne soufflait mot. Dans le lointain brillait un des feux -allumés par les paysans. Un grand corbeau planait dans les airs en -silence, ses ailes noires étendues sur le ciel, d'un bleu -éblouissant. Il disparut entre les cimes des chênes et des hêtres. - -Enfin le signal fut donné: c'était une sonnerie de trompette, Alors -commença le vacarme des rabatteurs; leurs cris retentissaient à -travers la forêt, accompagnés du claquement des fouets, du bruit des -grelots et du tapage des coups de bâton contre les arbres. On lâcha -alors les chiens. Deux d'entre eux arrivèrent en faisant des bonds -magnifiques de souplesse et disparurent dans l'épaisseur du bois. Il y -eut de nouveau un court silence, puis une tête fauve se montra au -milieu des feuilles sèches. Un grand renard approchait lentement en se -glissant à travers les branchages et les broussailles. - -Dragomira se préparait à tirer, mais le comte l'arrêta. - -"Il est défendu de tirer sur les renards, lui dit-il tout bas. - -- Et pourquoi? demanda-t-elle toute frémissante. - -- Parce que les loups seraient avertis par des coups de feu -prématurés; et alors, au lieu de venir dans notre direction, ils -pourraient s'échapper d'un autre côté ou à travers les rabatteurs." - -Le renard avait l'air de savoir qu'il était en sûreté, car il passa -lentement, sans s'occuper beaucoup des chasseurs. Quelques instants -après, un grand animal gris et velu, à poils sauvages et hérissés, -avec des yeux étincelants, arrivait par bonds précipités. - -"Est-ce un loup?" demanda Dragomira. - -Soltyk fit signe que oui. - -La belle fille se prépara. L'animal féroce fit encore deux ou trois -bonds; on vit un éclair, on entendit une détonation, et le loup roula -dans son sang. Il se releva presque immédiatement sur ses pattes de -devant et poussa un hurlement épouvantable. - -Soltyk s'avança vers lui. - -"Que voulez-vous faire? demanda Dragomira. - -- Je veux l'achever d'un second coup. - -- Non, laissez-moi!" dit Dragomira. - -Et, suivie de Soltyk, elle s'approcha rapidement du loup qui -mourait. D'un mouvement presque sauvage elle tira du fourreau le -yatagan qu'elle portait au côté et l'enfonça dans le corps de la -vilaine bête, qui montrait des dents menaçantes. Presque aussitôt le -loup tombait à ses pieds et exhalait son dernier souffle. - -Le comte Soltyk contemplait le beau visage de Dragomira avec un -ravissement indescriptible auquel se mêlait un vague effroi. Les joues -de la jeune fille étaient brillantes; dans ses yeux étincelait une -joie homicide d'une expression étrange. - -"La chasse semble vous faire plaisir, dit le comte. - -- Oh! oui! répondit-elle en mettant une nouvelle cartouche dans son -fusil. Je crois qu'au fond de tout homme il y a quelque chose de -divin et quelque chose de diabolique. Voilà pourquoi nous éprouvons -un tout aussi grand plaisir à tuer, à anéantir, qu'à créer. - -- Quels grands, quels extraordinaires sentiments vous avez! - -- Découvrez-vous aujourd'hui pour la première fois que je ne suis pas -une jeune fille comme on en voit tous les jours? - -- Non, certes non. - -- Je ne rougis pas non plus de vous avouer, continua Dragomira, que -cette manière de tuer une bête me fait moins de plaisir que la -chasse à courre. Avant tout, c'est trop vite fini. Un coup de fusil, -un coup de couteau tout au plus, et voilà la bête à bas; tandis -qu'autrement on jouit du plaisir de dépister d'abord l'animal, puis -de le poursuivre et enfin de le réduire aux abois. - -- Vous êtes cruelle. - -- Non. Souffrir des supplices me paraît au moins aussi beau qu'ordonne -le supplice des autres. Je serais capable de descendre sur le sable -brûlant de l'arène et de braver les bêtes féroces du désert, -l'enthousiasme au coeur et l'hymne du triomphe sur les lèvres, comme -jadis les martyrs chrétiens. La mort n'est effrayante qu'autant que -nous la craignons. Je ris de son horreur et de ses menaces." - -A ce moment on entendit un coup de feu, puis un second. Une bande de -loups arrivait, emportée par une course furibonde. Le chiens les -poursuivaient et les forçaient à passer devant la ligne des -chasseurs. Le comte et Dragomira leur barrèrent le chemin et firent -feu sur eux; le veneur du comte suivit leur exemple lorsque ces -animaux, traqués de tous côtés, cherchèrent à s'échapper du bois. Le -plus grand nombre réussit à se sauver. Trois grands loups teignirent -la neige de leur sang. Les autres, poursuivis par les chiens, -disparurent bientôt dans le lointain. - -La chasse était terminée. - -Soltyk donna un signal. Son traîneau apparut. Le comte aida rapidement -Dragomira à monter, et l'attelage partit au galop pour le château. Ils -étaient arrivés, que les autres, le fusil sur le bras, attendaient -encore le signal qui devait annoncer la fin de l'expédition. Et quand -le forestier le donna, le comte et Dragomira s'étaient déjà mis à leur -aise et étaient assis en face l'un de l'autre, près de la cheminée, -savourant du thé bien chaud. Ils offraient l'aspect d'un jeune couple -princier des pays orientaux, tous deux beaux, tous deux fiers et -dominateurs, les pieds posés sur une grande peau d'ours -blanc. Enveloppé d'une longue robe de chambre fourrée, en étoffe de -Perse, brodée d'or et garnie d'hermine, il avait un fez sur ses -cheveux noirs et bouclés. Elle avait une kazabaïka de velours rouge -ornée de zibeline dorée; ses cheveux blonds étaient ceints d'un -mouchoir de soie rouge enroulé en façon de turban. - -"Nous sommes donc d'accord?" dit-il doucement. Elle fit un léger signe -de tête. - -"Ce côté de votre caractère que j'ai découvert aujourd'hui nous a -rapprochés. - -- Je vous répète, dit Dragomira, qu'il n'y a rien de diabolique en -moi. Je ne suis pas cruelle. - -- Si, vous l'êtes. Combien ce devrait être merveilleux de vous voir, -si vous aviez en votre puissance un ennemi que vous haïriez! - -- Fournissez-moi cette occasion. - -- Vous songez à... Tarajewitsch? - -- Oui... à lui, votre ennemi et le mien. J'aimerais à l'avoir entre mes -mains. - -- Ce sera facile, Dragomira; vous n'aurez qu'à vouloir. - -- Non, je ne veux rien entreprendre contre lui; on pourrait avoir des -soupçons. Mais vous... c'est vous qui me le livrerez. - -- Volontiers, répondit le comte avec un regard presque sinistre, mais -comment? - -- C'est votre affaire." - -Il réfléchissait. - -"Notre alliance, dit Dragomira au bout d'un instant, est donc conclue -contre Tarajewitsch... - -- Contre l'univers entier, dit Soltyk en saisissant la main qu'elle -étendait. Comptez en tout sur moi. - -- Il faut que Tarajewitsch soit mis aujourd'hui même hors d'état de -nuire. - -- J'ai une idée, dit Soltyk; on peut en tirer un plan pour l'exécution -de nos projets. Reposez-vous-en sur moi. - -- Je veux bien. - -- Et si je vous livre Tarajewitsch, qu'en ferez-vous?" - -En adressant cette question à Dragomira, il était comme aux aguets. Sa -nature de Néron s'éveillait tout à coup dans son infernale grandeur. - -"Je ne sais pas encore, répondit-elle. - -- Dragomira sait toujours ce qu'elle veut. - -- Alors, c'est que je ne veux peut-être pas le dire." - -On entendit le bruit des grelots et le claquement des fouets. Les -chasseurs revenaient. - -"Je vous demande bien pardon, mesdames, dit Soltyk, en baisant la main -de Mme Monkony et en s'inclinant devant Henryka, nous étions -absolument gelés et nous nous sommes enveloppés aussi chaudement que -possible. Je ne me croirai justifié que si vous vous mettez à votre -aise exactement de la même façon. - -- C'est entendu!" dit la belle Mme Monkony. - -Et tous se retirèrent pour changer de costume. - -Quand toute la société s'assit ensuite autour de la table richement -servie, personne ne se serait douté que de ténébreuses et infernales -puissances tissaient les fils invisibles et menaçants de la fatalité, -au milieu de ces plaisirs brillants et de cette gaieté si naturelle. - -On badinait, on riait, on causait sans souci; et le soir arrivait, et -la nuit arriva à son tour. - -Les messieurs du voisinage étaient partis depuis longtemps; les dames -étaient réunies dans le salon. Les hommes étaient encore assis autour -de la table et buvaient. - -Tout à coup, Tarajewitsch, passablement échauffé par le vin, se leva -et s'écria: - -"Jouons!" - -Soltyk le regarda. - -"Pourquoi pas? dit-il. Jouons!" - - -XV - -PERDU - -La Fortune ne connaît pas la fidélité. ULRICH DE HUTTEN. - - -Après le départ de Mme Maloutine et de Mme Monkony, Dragomira et -Henryka restèrent dans le petit salon turc attenant à la chambre à -coucher. Dragomira s'étendit à moitié sur le divan et Henryka, assise -à ses pieds sur une peau de panthère, appuya sa tête sur les genoux de -son amie. - -"Eh bien, où en es-tu avec lui? demanda-t-elle. - -- A présent, il est à moi. - -- Comment l'as-tu gagné? - -- C'est une pure imagination qui l'amène à mes pieds, dit -Dragomira. Je ne suis souvent demandé comment il se fait que les -êtres sans pitié sont presque toujours divinisés, dès qu'ils ont une -certaine grandeur. Cela se voit dans l'histoire comme dans la vie de -tous les jours. Un personnage tel qu'Iwan le Terrible sera toujours -plus populaire qu'un Titus, et une femme comme Sémiramis plus -séduisante que la mère des Gracques. Pour le comte, je suis cruelle, -et c'est ce qui l'enivre. - -- Tu l'es bien aussi. - -- Moi? non, répondit Dragomira tranquillement; je n'ai aucune espèce -de plaisir à martyriser ou à tuer des hommes; au contraire, j'ai -toujours peur que la compassion ne me joue un mauvais tour. Toi... -oui... toi, tu ressens une joie fébrile quand on te livre une -victime humaine. Je l'ai bien remarqué. Aussi, n'es-tu pas non plus -libre et pure comme doit l'être une prêtresse. Il faut te vaincre -toi-même. Tandis que j'accomplis un pénible, mais saint devoir, toi, -tu éprouves une joie de bourreau. - -- Que puis-je faire à cela? dit Henryka. Pourquoi Dieu m'a-t-il créée -telle que je suis? Oui, c'est un plaisir pour moi de voir un corps -humain palpiter sous mon couteau. Le sang m'enivre. - -- Ce que tu es, dit Dragomira, il l'est aussi. Je ne suis pas cruelle, -tandis qu'il l'est. C'est un despote qui ne connaît pas la -pitié. Son bonheur, ce serait de pouvoir faire tomber, d'un signe, -des têtes tous les jours; ce serait de fouler aux pieds des fronts -jusqu'alors hauts et fiers; ce serait de prendre pour jouets toutes -les femmes. Au temps de la puissance polonaise, c'eût été un second -Pan Kanioski. Je suis sûre qu'il n'hésiterait pas une minute à faire -mourir sous le fouet un homme qui ne lui aurait rien fait, s'il -croyait ainsi pouvoir se procurer un léger chatouillement. Les -hommes de cette espèce sont à moitié fous; l'excès de force vitale -produit sur eux le désir ardent de tuer et de torturer. - -- Et moi aussi, je?... - -- Et toi aussi, tu es malade." - -Henryka baissa la tête et garda la silence. - -Cependant les messieurs jouaient dans le petit salon de jeu et -vidaient les bouteilles que le valet de chambre apportait -fréquemment. Seul, Soltyk ne buvait pas. Tarajewitsch, au contraire, -se trouvait déjà dans un état d'excitation qui ne promettait rien de -bon. Un sentiment de malaise s'emparait peu à peu des autres. Monkony -partit le premier pour aller se coucher. Puis Sessawine se retira -doucement et sans qu'on s'en aperçût. Enfin Soltyk se trouvait seul -avec Tarajewitsch. Il jeta les cartes sur la table, se leva, ouvrit un -instant la fenêtre et la referma. Puis il alla jusqu'au seuil de la -porte et fit un signe à Dragomira. - -"Est-ce que tu ne veux plus jouer?" lui cria Tarajewitsch qui n'avait -cessé de gagner. - -Un monceau d'or était devant lui. - -"Il faut pourtant que je te donne ta revanche. - -- Merci!" dit Soltyk en revenant à la table de jeu. - -Il remplit le verre vide de Tarajewitsch. - -"Ce jeu de rien m'ennuie. Du reste, les dames sont là et nous avons -l'agréable devoir de leur faire passer le temps de notre mieux. - -- Continuez de jouer, dit Dragomira, nous vous regarderons avec -plaisir." - -Elle vint s'asseoir auprès de la table et cacha ses mains dans les -larges manches de sa jaquette de zibeline. - -"Du moment que vous l'ordonnez, nous allons jouer," répondit Soltyk, -et il se mit à battre les cartes. - -Il se fit immédiatement un profond silence. Soltyk et Tarajewitsch -étaient en face l'une de l'autre. Henryka se tenait à côté du second, -le bras appuyé sur la table, le haut du corps penché en avant, les -yeux grands ouverts et les lèvres toutes tremblantes d'un frémissement -nerveux. Dragomira était immobile, et ses yeux froids considéraient -avec indifférence les cartes qui tombaient. Ils jouaient au "Onze et -demi". La chance qui, jusqu'alors, n'avait cessé de favoriser -Tarajewitsch changea dès la première carte. Il se mit à sourire, -perdit encore, continua à sourire et perdit sans arrêter. Enfin, il -cessa de sourire, et prit alors la mine d'un homme à qui le gain ou la -perte sont tout à fait indifférents. L'or, qui précédemment avait -afflué du côté de Tarajewitsch, retourna bientôt à Soltyk. Maintenant -Tarajewitsch semblait inquiet. Il ne tarda pas à devenir agité, et le -devint de plus en plus, d'autant mieux qu'Henryka, à chaque fois qu'il -vidait son verre, le lui remplissait rapidement et sans qu'il s'en -aperçût, d'un généreux vin de Hongrie. Enfin Tarajewitsch en arriva à -ne plus savoir ce qu'il faisait; ses mises étaient toujours plus -fortes, plus audacieuses, plus extravagantes. Il eut bientôt perdu -tout ce qu'il avait gagné. Il joua encore un coup, puis encore un, et -son propre argent passa en la possession de Soltyk. Tarajewitsch, le -visage rouge, enflammé et l'oeil vitreux, se renversa sur le dossier de -sa chaise et enfonça ses mains dans ses poches. - -"Tu ne veux plus continuer à jouer? demanda Soltyk froidement. - -- Quelle question? Je n'ai plus rien. Tu m'as complètement dévalisé. - -- Tu peux naturellement jouer sur parole avec moi. - -- Je l'espère, dit Tarajewitsch. Alors je joue mon attelage de quatre -chevaux. Au plus bas prix, il vaut bien cinq cents -ducats. L'acceptes-tu pour cette somme? - -- Je le prends pour mille ducats, répondit Soltyk, et il donna les -cartes. - -- Les dames sont témoins," dit Tarajewitsch. - -Il y eut un moment d'attente où l'on ne respirait plus. Le coup fut -joué. Tarajewitsch perdit encore. - -"Maintenant, que le diable emporte aussi le reste! s'écria-t-il; je -mets sur cette carte ma forêt de Zborki. Elle est libre de toute -hypothèque, comme tu le sais, et vaut quatre mille roubles. - -- Accepté." - -Soltyk donna les cartes. Tarajewitsch en demanda encore une. Il la -prit, regarda son jeu lentement et comme avec hésitation; puis -l'abattit sur la table. - -"Eh bien! dit Soltyk, tu en as assez? - -- Absolument. J'ai encore perdu. Cette fois, je mets sur une carte -tout ce qui me reste, mon domaine, mon troupeau de moutons et ma -part du puits de pétrole de Skol. Quel est l'enjeu? - -- Tout ce qui est là sur la table et dix mille roubles en plus. - -- C'est entendu! murmura Tarajewitsch. Mesdames, vous êtes témoins." - -Les cartes tombèrent. Tarajewitsch poussa un profond soupir; il avait -tout perdu. Il resta muet un moment; puis, frappant du poing sur la -table de façon à faire résonner les verres, il s'écria: - -"Que suis-je à présent? Un mendiant! Et c'est toi qui m'as fait ce que -je suis. C'est vraiment quelque chose de noble de m'attirer ici avec -l'intention bien arrêtée de me dépouiller! - -- Ne mens pas. Qui est-ce qui s'est attaché à moi? C'est toi, répondit -froidement Soltyk. J'ai tout essayé pour me débarrasser de toi. - -- Tu n'as joué avec moi que pour me ruiner. - -- J'ai interrompu le jeu lorsque tu avais gagné. C'est toi qui m'as -forcé à continuer." - -Tarajewitsch se leva; Il était pâle, chancelant, et regardait fixement -son adversaire. - -"Certainement, parce que je croyais que le jeu serait loyal. Mais tu -t'entends à merveille à "corriger la fortune"." - -C'en était trop. Soltyk bondit, saisit l'insolent à la poitrine, le -jeta par terre et mit le pied sur lui comme sur un ennemi vaincu. - -"T'en faut-il davantage? lui demanda-t-il ironiquement. Je pourrais te -châtier comme un chien; mais je veux être généreux et te lâcher." - -Soltyk retira son pied, et Tarajewitsch se releva. Tout son corps -tremblait. - -"Tu te vantes de ta générosité, dit-il en bégayant, eh bien! -montre-la; rends-moi ce que tu m'as volé. - -- C'est bien. Un dernier coup." - -Et Soltyk s'assit à la table, comme s'il ne s'était rien passé. - -"Avec quoi donc puis-je jouer? dit Tarajewitsch d'une voix désespérée, -je n'ai plus rien. La seule ressource qui me reste c'est de m loger -une balle dans la tête. - -- Si tu en es là, répondit Soltyk en l'observant, je vais te faire -proposition, c'est unes espèce de duel à l'américaine... J'ai fait de -toi un mendiant, comme tu dis, et tu m'as outragé. Je joue tout ce -que je t'ai gagné et dix mille roubles de plus; ton enjeu sera ta -vie. Si tu perds, je pourrai disposer de toi à ma fantaisie." - -Tarajewitsch regarda Soltyk quelque temps les yeux fixes, puis il fit -un signe de la main. - -"Après tout, je n'avais plus qu'à me brûler la cervelle, murmura-t-il; -cela doit donc m'être bien égal. - -- Ainsi, c'est accepté? - -- Accepté. - -- Mesdames, vous êtes témoins, dit Soltyk. - -- Mais ce n'est pas toi qui donneras les cartes, ni moi, dit -Tarajewitsch; nous jouons trop gros jeu. Je prie une de ces dames de -vouloir bien s'en charger." - -Dragomira prit les cartes et les battit. - -Tous étaient pâles d'émotion et en même temps muets et immobiles, -malgré la fièvre de l'attente. Soltyk, sentant tout à coup un léger -frisson qui lui parcourait le corps, serra sa robe de chambre et -croisa les bras sur sa poitrine, pendant que Tarajewitsch ne pouvait -détacher des mains de Dragomira ses yeux pleins d'une flamme -sinistre. Elle donna les cartes. Soltyk déclara qu'il ne demandait -rien. Tarajewitsch demanda encore une carte. C'était le moment -décisif. Les coeurs battaient à se rompre. - -Soudain, Tarajewitsch tomba en arrière sur le dossier de sa chaise, sa -tête se pencha sur sa poitrine, les cartes lui glissèrent des -mains. Il avait perdu. - -"Mesdames, vous êtes témoins, dit le comte en se levant -lentement. Tarajewitsch, dans une partie loyale jouée avec moi, a -perdu sa vie. Je puis maintenant disposer de lui à mon gré." - -Dragomira considérait avec une curiosité froide le visage terreux de -l'infortuné, qui restait cloué sur sa chaise, comme anéanti. - -Tout à coup, il se leva d'un bond, et se frappant le front des deux -poings: - -"Oh! imbécile! fou que j'étais d'aller me jeter ainsi dans les mains -de mes ennemis! s'écria-t-il; riez maintenant, mademoiselle, -triomphez! Personne ne vous empêchera plus de devenir la comtesse -Soltyk! - -- Tais-toi! dit le comte d'un ton impérieux. - -- C'est bon, je me tais, répondit Tarajewitsch, mais si l'on veut me -tuer, qu'on se dépêche! Donnez-moi un pistolet, finissons-en tout de -suite, tout de suite! - -- Je ne songe pas à te tuer, dit Soltyk avec un sourire plus effrayant -qu'une menace; tu es en mon pouvoir, cela me suffit. - -- Alors tu me fais grâce de la vie? - -- Je ne te fais pas non plus grâce de la vie, répondit le comte; je -peux disposer de toi à ma fantaisie, n'est-ce pas, mesdames? Tu -resteras ici et tu attendras ce que je déciderai." - -Tarajewitsch éclata de rire. - -"Oh! je vois maintenant que tout cela n'était qu'un badinage. Comment -allais-je croire aussi qu'on a envie de verser mon sang? Mais pourquoi -me faire une telle peur? Certes, c'était ma punition. Ma foi, je l'ai -bien méritée; je ne me mêlerai plus jamais d'intrigues... une mauvaise -plaisanterie... Versez-moi à boire, charmante Hébé; oubliions cette -vilaine histoire." - -Pendant qu'Henryka lui remplissait son verre, le comte et Dragomira -échangeaient un regard. Tarajewitsch but et se mit à chanceler. Le -verre tomba à terre, et Tarajewitsch glissa lui-même sur sa chaise, -ensuite sur le plancher. Le vin de Tokai l'avait complètement -maîtrisé. - -Le comte sonna et ordonna d'emporter le malheureux qui n'avait plus -conscience de rien. Puis il entra avec les deux jeunes filles dans le -petit salon turc et alluma tranquillement une cigarette. - -"Cher comte, dit Henryka, puisque vous pouvez disposer de Tarajewitsch -à votre gré, c'est qu'il vous appartient en toute propriété? - -- Sans doute. - -- Ce qui est votre propriété, vous pouvez le donner? - -- Certainement. - -- Alors donnez-le-loi, je vous en prie." - -- Le comte lui dit en souriant: - -"Qu'en feriez-vous? - -- Ne me questionnez pas; donnez-le-moi. - -- Je regrette de ne pouvoir satisfaire votre désir. - -- Pourquoi non? voulez-vous l'épargner? - -- Au contraire. Et voilà pourquoi je disposerai de lui, moi-même. - -- Oh! vous ne dites pas la vérité. Maintenant, je sais tout. Vous le -livrerez à Dragomira, vous le lui avez promis." - -Soltyk se mit à sourire. - -"C'est vrai, dit Dragomira, j'ai votre parole. Tarajewitsch -m'appartient." - -Soltyk s'inclina. - -"J'épargnerai sa précieuse existence aussi longtemps que possible, -continua-t-elle; n'ayez donc pas de scrupules à cet égard. - -- Moi?" - -Soltyk se remit à sourire. - -"Mettez-le sur le gril si bon vous semble, je ne m'y oppose pas du -tout; mais j'aime mieux que vous le laissiez vivre. - -- Et pourquoi? - -- Moi, pour mon compte, j'aimerais mieux être mort que vivant entre -vos mains," répondit le comte. - -Dragomira haussa les épaules. - -"Je ne suis pas le personnage de fantaisie à qui vous donnez mon nom, -dit-elle; si vous voulez faire votre idéal de Sémiramis, elle est là -devant vous: c'est Henryka. - -- Cette tourterelle?" - -Henryka était devenue rouge; mais elle se remit et regarda Soltyk en -plein visage. - -"Vous ne me connaissez pas, murmura-t-elle; prenez garde que je ne -vous surprenne un beau jour plus que vous ne le voudriez. - -- Savez-vous que vous commencez à devenir dangereux pour moi, mon -doux, mon joli démon?" - -Henryka lança un rapide regard à Dragomira. - -"Abandonne-le-moi, dit-elle avec un gracieux mouvement de tête, tu -seras contente de moi." - - -XVI - -LA DEESSE DE LA VENGEANCE - -Aucune des bêtes sauvages qui courent dans les bois, nuit et jour, -après leur proie, n'est aussi cruelle que toi. PETRARQUE. - - -"Abandonne-le-moi, répéta Henryka, lorsque le lendemain matin elle se -mit à genoux devant le lit de Dragomira, je le livrerai à l'Apôtre -aussi bien que toi. - -- Qu'y a-t-il donc? demanda Dragomira, est-ce que tu l'aimes? - -- Non, je voudrais seulement le punir de me croire par trop naïve. - -- Toujours des motifs égoïstes! Henryka, répondit Dragomira; tu es -encore bien loin de comprendre notre sublime doctrine. Dans ce que -nous faisons par foi en notre sainte croyance et par pitié, toi, tu -vois une agréable émotion. Je comprends maintenant pourquoi ce sont -justement les femmes qui aiment à assister aux exécutions. Maîtrise -ce mauvais désir, cet amour du sang. Il te perdra. - -- Je t'obéirai, car tu as raison; alors, abandonne-moi Soltyk. - -- Ce n'est pas une tâche pour toi; tu n'es pas assez calme. - -- Et toi? Es-tu donc absolument sûre de lui? - -- Oui. - -- Tu le convertiras, et il s'offrira volontairement au sacrifice? - -- Je l'espère. - -- Ne vaudrait-il pas mieux en faire un de nos associés? Il est beau, -riche, courageux, plein d'intelligence. Il semble créé pour faire -passer les autres sous le joug de fer de sa volonté. - -- Oui, sans doute; mais c'est un démon à figure humaine, dit -Dragomira, et notre association n'a pas pour but de le mettre à même -de satisfaire ses instincts qui sont les instincts d'un tigre. C'est -avec la joie infernale d'un inquisiteur ou d'un pacha qu'il -torturerait, qu'il ferait souffrir, qu'il tuerait; et, pour le -service de la religion, il amoncellerait péchés sur péchés. - -- Il y a des moments où je ne te comprends pas. Peut-il y avoir péché -à faire avec joie ce qui plaît à Dieu? - -- C'est avec enthousiasme et ferveur que nous devons servir Dieu, et -non pas avec un plaisir cruel, et des convoitises dans le coeur. - -- Es-tu donc humaine? - -- Oui, je le suis. Dieu voit dans mon coeur. J'accomplis ses -commandements comme un pénible devoir. S'il y avait un autre moyen -d'arracher à la damnation éternelle les malheureux que j'immole, -jamais je ne toucherais une discipline, jamais je ne ferais couler -une goutte de sang. - -- Et Tarajewitsch? Ne triomphes-tu pas de l'avoir entre tes mains? - -- Oui; seulement ce n'est pas parce qu'il est mon ennemi, mais parce -qu'il a osé se mettre en travers de nos projets sur Soltyk. Si je le -haïssais, je serais indigne de le châtier et je supplierais l'Apôtre -de me dégager de ce devoir." - -Henryka garda le silence. Elle s'efforçait vainement de comprendre -Dragomira qui restait une énigme pour elle, comme pour tous les -autres, comme pour elle-même peut-être. - -Les invités s'éveillèrent lentement et se réunirent peu à peu pour le -déjeuner. Tarajewitsch se demandait et se redemandait s'il avait -rêvé. Quand Henryka entra, il la prit à part: - -"Pardonnez-moi, mademoiselle, mais je vous prierai de me dire -seulement une chose: Ai-je réellement hier perdu tout au jeu, mon -argent, mes chevaux, mon domaine?" - -Henryka fit signe que oui. - -"Et finalement ma vie aussi? - -- Cela, vous l'avez rêvé! - -- Alors, bien; c'est que je me le figurais aussi." - -Après le déjeuner, M. et Mme Monkony repartirent pour la -ville. Sessawine se joignit à eux. Les autres leur firent la conduite -jusqu'à la statue de pierre de la Mère de Dieu, à l'endroit où les -routes se séparent, et prirent ensuite la direction de -Myschkow. Henryka et Tarajewitsch étaient en tête. Dans le second -traîneau, conduit par Soltyk, se trouvaient Mme Maloutine et -Dragomira. A Myschkow, les traîneaux s'arrêtèrent devant le manoir. La -vieille ouvrit la porte comme d'habitude; la maison avait comme -toujours son air mort. Soltyk confia les rênes à la main solide de Mme -Maloutine, aida Dragomira à descendre du traîneau et lui offrit le -bras pour la conduire dans la maison. Tarajewitsch suivait avec -Henryka. Ils entrèrent dans le petit salon où Mme Samaky recevait -ordinairement ses hôtes. Dragomira s'assit sur une chaise, Soltyk -s'appuya le dos à la porte, et Henryka garda la porte, un pistolet à -la main. - -"Tu te souviens bien de notre jeu d'hier? dit le comte en attachant -sur Tarajewitsch le regard ironique de ses yeux sombres. - -- Oui, je sais, j'ai tout perdu. - -- Et ta vie aussi. - -- Ma vie? Mais cela, je l'ai rêvé, vous me le disiez vous-même, -mademoiselle Henryka. - -- Pour vous tranquilliser, répondit-elle; nous sommes témoins, -Dragomira et moi, que vous avez perdu votre vie en jouant avec le -comte, et il peut désormais disposer de vous à son gré. - -- En effet, je me souviens... Un badinage... - -- Pas du tout, s'écria Soltyk, tu m'as outragé et tu es entre mes -mains. - -- Alors, tue-moi, je suis prêt. - -- Je ne te tuerai point, répondit Soltyk, et comme d'ailleurs je ne -saurais que faire d'une vie inutile comme la tienne, j'en fais -cadeau à Mlle Maloutine. - -- Voilà une nouvelle plaisanterie! Je ne suis pourtant pas un esclave -qu'on achète et qu'on vend selon son bon plaisir, répondit -Tarajewitsch avec hauteur. - -- Tu es libre, répondit Soltyk en souriant, seulement ta vie -appartient à Dragomira, elle en disposera. Attends ses ordres." - -Il salua les dames et sortit de la maison. Tarajewitsch resta seul -avec les deux jeunes filles. - -"Alors, que décidez-vous? dit-il en baissant déjà passablement le ton. - -- Je vous laisse le choix, répondit Dragomira; voulez-vous désormais -m'obéir aveuglément, sans réserve et sans protestation, ou -préférez-vous mourir?" - -Elle tira un poignard et s'approcha de Tarajewitsch. - -"J'obéirai, dit-il d'une voix mal assurée, considérez-moi absolument -comme votre esclave. - -- Alors, vous resterez ici, dit Dragomira, en cachant son poignard, je -pars pour Kiew. Jusqu'à mon retour, c'est Henryka qui vous -gardera. Vous lui obériez exactement comme à moi." - -Tarajewitsch s'inclina. - -"Vous êtes maintenant mon prisonnier, s'écria Henryka, gardez-vous -bien de faire quoi que ce soit qui ressemble à de la désobéissance ou -de la trahison. Je suis femme à vous brûler la cervelle sur-le-champ;" - -Elle leva son pistolet et le braqua sur lui avec un geste de menace. - -"Encore un mot, dit le malheureux d'un ton suppliant quand il vit -Dragomira s'avancer vers la porte, que vous proposez-vous de faire de -moi? - -- Vous l'apprendrez à mon retour. - -- Vous voulez me tuer, murmura Tarajewitsch, parce que je suis votre -adversaire? Vengez-vous, mais laissez-moi la vie." - -Dragomira le regarda avec mépris et haussa les épaules. - -"Grâce! dit-il en l'implorant et en se jetant à ses pieds. Ayez pitié -de moi! - -- Vous êtes un allié des jésuites, lui répondit Dragomira d'un ton -fier, je devrais être sans pitié pour vous; mais il n'est pas -impossible que je tire de vous quelque service. Aussi je consens à -vous épargner provisoirement, mais ce n'est que provisoirement et -par calcul, vous me comprenez bien, n'est-ce pas? - -- Je vus remercie. - -- Ne me remerciez pas, je ne vous ai rien promis." - -Elle sortit d'un pas de souveraine, impassible, avec une froide -majesté, le laissant en proie à un morne désespoir. Quelques instants -après, le fouet du comte retentissait dehors et les deux traîneaux -s'éloignaient. - -"Vous êtes confié à ma garde, dit Henryka à Tarajewitsch, et je -réponds de vous. Soyez bien convaincu que vous n'avez ici aucun -secours à attendre et qu'on vous tuera si vous essayez de fuir." - -Tarajewitsch alla presque machinalement à la fenêtre et vit dans la -cour deux hommes armés de fusils. - -"Alors, voulez-vous m'obéir? dit Henryka, le pistolet toujours à la -main. - -- Oui. - -- Venez donc." - -Tarajewitsch ôta sa pelisse. Henryka le fit passer par plusieurs -chambres et le conduisit dans la salle où se trouvait la trappe. Elle -lui ordonna de l'ouvrir et lui fit descendre les marches de l'escalier -qui aboutissait au caveau où elle avait elle-même tremblé, pleuré et -prié. Elle frappa à la paroi. Celle-ci s'ouvrit et on aperçut un -deuxième caveau plus étroit et plus sombre que le premier. Il s'y -trouvait deux grandes jeunes filles à la taille élancée, en costume de -paysannes, avec des bottes de maroquin rouge et de longues pelisses en -peau de mouton ornées de broderies de couleur. Elles attendaient la -nouvelle victime et l'examinèrent avec des yeux calmes et -indifférents. - -"Attachez-le, ordonna Henryka. - -- Est-ce que vous voulez me tuer? s'écria Tarajewitsch. - -- N'essayez pas de vous défendre," lui dit Henryka d'un ton impérieux -en lui appuyant le pistolet sur la poitrine. - -En même temps une des jeunes filles, avec l'agilité d'un chat, l'avait -pris par le cou, tandis que la seconde, qui était derrière lui, lui -jetait une corde autour des jambes et serrait le noeud coulant. - -Il tomba comme un bloc de bois, le visage sur le sol, et une des -jeunes filles posa un genou sur lui. Il se débattait un instant, mais -fut promptement attaché par les mains et par les pieds à la chaîne qui -était fixée à la muraille. - -"Ne vous ai-je pas interdit de vous défendre?" dit Henryka en posant -sur lui son petit pied. - -Tarajewitsch garda le silence. - -"Châtiez-le, continua-t-elle, en se tournant vers les jeunes filles, -et apprenez-lui en même temps à prier. Il a grièvement péché toute sa -vie." - -Les deux jeunes filles lui arrachèrent son vêtement et prirent ensuite -des disciplines qu'elles portaient à la ceinture, sous leurs pelisses, -avec des chapelets. - -Soltyk conduisit Dragomira à Kiew et revint avec Mme Maloutine à -Chomtschin, où l'attendait le P. Glinski. Dragomira se rendit -immédiatement auprès de Karow, avec qui elle eut un court entretien, -puis elle écrivit à Zésim. - -"Deux mots seulement, lui dit-elle lorsqu'il entra, nous avons fait -aujourd'hui un grand pas vers notre bonheur. Encore quelques jours, et -j'espère pouvoir te dire que je suis prête à te suivre à l'autel." - -Zésim eut bien vite oublié ses doutes et sa colère. Il tomba encore -vaincu aux pieds de Dragomira et lui jura de nouveau amour et -fidélité. Quand il fit noir, elle le renvoya, et il s'en alla cette -fois sans lui adresser de reproches, le soleil et le printemps dans le -coeur, une chanson sur les lèvres. - -Quelques instants après, Dragomira partait en traîneau. Doliva -l'attendait avec un cheval dans le voisinage de la maison où elle -avait fait apparaître à Soltyk les ombres de ses chers morts. Elle -sauta en selle et s'élança au galop à travers la nuit, le froid et la -neige. Elle ne vit pas qu'elle était suivie de loin par une sombre -figure, un cavalier qui avait quitté Kiew en même temps qu'elle. - -A Myschkow, Henryka et Karow l'attendaient. - -"S'est-il soumis? demanda Dragomira. - -- Oui, répondit Henryka, mais seulement après que je l'ai fait -fouetter. - -- Tu y as encore trouvé un plaisir diabolique, Henryka. - -- Non, je n'ai songé qu'à sa pauvre âme. - -- Je te connais trop." - -Dragomira fit un signe à Karow et descendit avec lui et Henryka dans -les souterrains du manoir, devenus le sanctuaire d'une épouvantable -idole et le temple où d'extravagants fanatiques adoraient leur -dieu. Quand ils entrèrent dans l'étroite salle voûtée où Tarajewitsch -était étendu sur de la paille, les deux servantes du temple, vêtues en -paysannes, entrèrent aussi. L'une fixa une torche allumée au crochet -de fer planté dans la muraille. L'autre détacha les chaînes et délia -le prisonnier. Tarajewitsch, à la fois surpris et épouvanté, -contemplait Dragomira qui s'approcha, les bras croisés sur la -poitrine, et qui attacha sur lui le regard sévère et menaçant de ses -beaux yeux. - -"Vous vouliez, dit-elle, faire sortir Soltyk de la voie du salut que -je lui ai montrée, pour l'entraîner de nouveau dans les ténèbres du -vice. Le ciel vous a puni. Vos vouliez me perdre, à présent vous êtes -entre mes mains. - -- Châtiez-moi, répondit Tarajewitsch, mais épargnez ma vie; vos me -l'avez promis... - -- Je n'ai rien promis, dit Dragomira en lui coupant la parole, -n'attendez de moi aucune pitié, dès qu'il s'agit du service de Dieu. - -- Ce que vous voulez, c'est vous venger, reprit-il. - -- Je ne suis pas une femme ordinaire qui cherche l'amour et remue ciel -et terre dans son désir de vengeance, quand on s'oppose à ses voeux; -je suis une prêtresse et je sers le Tout-Puissant. Pourquoi vous -êtes-vous jeté dans ma toile et avez-vous brisé mes fils? Maintenant -vous êtes dans mon filet, et je vous immolerai, non pour me venger, -mais uniquement pour vous arracher aux supplices éternels en vous -punissant sur terre. Vos mourrez aujourd'hui même. - -- Grâce! grâce! criait d'une voix suppliante et les mains tendues vers -Dragomira Tarajewitsch à genoux. - -- Relevez-vous, lui répondit-elle, suivez-nous. Faites au prêtre qui -vous attend un aveu repentant de vos péchés et expiez-les par une -immolation volontaire. - -- Suis-je en proie au délire? s'écria Tarajewitsch. - -- Si vous voulez vus réconcilier avec Dieu, prenez la route que je -vous montre, continua Dragomira. Si vous restez dans -l'endurcissement et l'impénitence, alors j'essayerai de sauver votre -âme en vous traînant de force à l'autel, et là je vous sacrifierai -comme autrefois Abraham voulait sacrifier Isaac. - -- Non, je ne veux pas mourir! murmurait Tarajewitsch tremblant de tous -ses membres. Je veux faire pénitence! Mais je ne sacrifie pas ma -vie; Dieu ne peut pas me la demander; c'est de la folie! - -- Vous êtes encore libre, dit Dragomira, choisissez, la route vers la -lumière éternelle est ouverte devant vous. - -- Non, non, je ne veux pas mourir! criait Tarajewitsch. - -- Alors, en avant! ordonna Dragomira, nous n'avons plus de temps à -perdre." - -Karow, rapide comme l'éclair, s'élança sur le prisonnier. Il le jeta -par terre avec sa force de géant et lui mit le genou sur la nuque. Les -deux jeunes filles vêtues en paysannes purent facilement attacher la -victime tremblante. Elles lièrent les mains et les pieds de -Tarajewitsch et le traînèrent dans la vaste salle voûtée, éclairée par -des torches, où le prêtre l'attendait. Les autres suivaient. - -Lorsque le malheureux se trouva étendu aux pieds de l'apôtre et que -celui-ci commença à l'exhorter, il espéra encore se sauver par -l'humilité et la soumission. Il fit une confession complète et demanda -lui-même une pénitence sévère et une rigoureuse punition. - -"Tu seras satisfait, dit l'apôtre; prends-le, Dragomira. - -- Non, non pas elle! Elle me tuera! dit Tarajewitsch en gémissant. - -- Personne ne portera la main sur toi, répondit l'apôtre, c'est Dieu -lui-même qui décidera si tu es suffisamment préparé pour aller dans -l'autre monde, ou si tu as besoin d'une plus longue pénitence sur -terre." - -Dragomira fit un signe aux deux jeunes paysannes, qui saisirent -aussitôt Tarajewitsch et le traînèrent par un corridor faiblement -éclairé dans une autre vaste salle voûtée, dont une des parois était -une massive grille en fer. - -Pendant que les jeunes filles débarrassaient promptement Tarajewitsch -de ses liens, Karow ouvrit une porte pratiquée dans la grille, et -quatre bras vigoureux poussèrent la victime dans un réduit -complètement obscur. - -La porte se referma. Deux torches allumées furent fixées à la -grille. La lueur rougeâtre de ces torches permit de voir les -magnifiques tigres et panthères qui étaient couchés tout autour de la -vaste cage. - -Tarajewitsch était debout au milieu des bêtes féroces, comme un martyr -chrétien dans l'arène au temps des empereurs romains. Les animaux se -tinrent d'abord tranquilles, mais lorsque Tarajewitsch commença à -invoquer Dieu à haute voix et à demander grâce, ils se relevèrent -lentement, allongèrent leurs membres élastiques et dirigèrent sur lui -le regard sinistre de leurs yeux ardents. - -"Je veux entrer," dit Dragomira à Karow. - -C'est en vain qu'il essaya de la retenir. Elle fit ouvrir la porte de -la cage, et s'avança au milieu des animaux, un revolver dans une main, -une cravache en fils de métal dans l'autre. - -"Veillez-vous, dormeurs, en avant! Faites votre devoir!" -s'écria-t-elle d'une voix retentissante et impérieuse. - -En même temps elle frappait les bêtes de toutes ses forces. Celles-ci, -d'abord effrayées, reculèrent; puis elles se mirent à grincer des -dents, à agiter leurs queues et enfin poussèrent un bref et rauque -rugissement. Dragomira frappa de nouveau le grand tigre avec sa -cravache. Au lieu de se précipiter sur elle, il se sauva comme un -esclave poltron devant son regard dominateur jusqu'à la grille et se -jeta sur Tarajewitsch au premier mouvement de terreur que fit le -malheureux. On entendit un cri épouvantable, et les autres bêtes -suivirent l'exemple du tigre. On ne vit plus alors qu'un monceau de -corps qui roulaient sur le sol, dans une mare de sang fumant; -d'atroces cris de douleur sortis d'une poitrine humaine dominaient le -grondement furieux des tigres et des panthères. Cependant Dragomira, -dans sa pelisse de velours noir qui lui tombait jusqu'aux pieds, le -pistolet à la main, se tenait là, debout, semblable à la déesse de la -vengeance. - -"Venez, cria Karow, avant qu'il ne soit trop tard. Venez!" - -Dragomira s'approcha lentement de la grille. Une panthère se trouvait -sur son chemin, elle la repoussa du pied. Puis, le visage toujours -tourné vers les bêtes qu'elle maîtrisait de son regard, elle sortit -tranquillement de la cage où sa victime venait d'expirer. - - -XVII - -COEURS DE MARBRE - -Maintenant tu es dans mes serres. MICKIEWICZ. - - -Quand Dragomira revint à Chomtschin avec Henryka dans l'après-midi du -lendemain, le comte Soltyk était à la chasse. Mme Maloutine jouait aux -échecs avec le P. Glinski. Dragomira embrassa sa mère et salua le -jésuite avec une froide politesse. D'un coup d'oeil elle avait saisi -tous les avantages de la situation; un second coup d'oeil lui suffit -pour s'entendre avec sa mère. Elle dit encore deux ou trois mots à -Henryka; et un plan fut combiné, et les trois femmes se mirent à -tisser un filet pour prendre le Père, qui ne se doutait de rien. - -"Vous avez l'air gelé! dit Mme Maloutine; je vais voir à vous procurer -du thé bien chaud, mes pauvres colombes. - -- Permettez-moi de..., dit galamment le jésuite. - -- Non, non, reprit Mme Maloutine en l'interrompant, c'est mon affaire; -il y a ici d'autres devoirs de chevalier à remplir, cher père, je -vous les abandonne." - -Elle sortit de la chambre, et Glinski s'empressa de débarrasser les -deux jeunes filles de leurs manteaux et de leurs bachelicks. - -Dragomira remercia d'un léger signe de tête. - -"Viens, dit-elle à Henryka, nous allons changer de vêtements. Je ne me -sens pas à mon aise. - -- Patiente un moment, dit Henryka, je vais t'apporter tout ce dont tu -as besoin." - -Sans attendre de réponse, elle sortit d'un pas léger et -rapide. Dragomira s'assit près de la cheminée et se chauffa. - -"Il fait froid dehors, dit-elle, on est positivement gelé." - -Le P. Glinski alla prendre une peau de tigre et lui enveloppa les -pieds. - -"Je vous remercie, dit Dragomira en souriant, des ennemis si galants, -on peut les accepter? - -- Je ne suis pas votre ennemi, répondit Glinski, j'ai seulement en vue -le bonheur de Soltyk, que j'aime comme mon fils. - -- Croyez-vous que je veuille sa perte? s'écria Dragomira en le -regardant bien en face, je veux son bonheur tout comme vous, et la -question est de savoir lequel atteindra plus tôt ce but, vous ou -moi. - -- Vous avez de l'avance. - -- Soit, mais est-ce bien sage de s'attaquer quand on aspire au même -but? Il serait plus simple, ce me semble, de faire alliance. Vous -devez pourtant finir par voir bien clairement que ce n'est pas avec -Anitta que vous pourrez tenir votre comte en bride. - -- Hélas! - -- Cherchez donc avec moi ce qu'il y aurait à faire? - -- On peut causer là-dessus." - -Henryka revint, elle avait sur le bras la jaquette de fourrure de -Dragomira et tenait ses pantoufles à la main. - -"Puis-je t'aider? demanda-t-elle. - -- Non. Pourquoi y aurait-il alors de galants jésuites en ce monde? -répondit Dragomira avec le ton légèrement badin d'une dame du monde -coquette. Va, va aussi changer de vêtements, ou tu te rendras -malade." - -Henryka baisa la main de Dragomira et se hâta de sortir. - -"Eh bien, non, dit Dragomira, je ne peux vraiment pas vous -employer. Veuillez passer un instant dans la chambre à côté." - -Glinski obéit. Quand il revint au bout de deux minutes, Dragomira -avait ôté son corsage et passé sa jaquette. Elle était de nouveau -assise près de la cheminée. Les flammes rouges qui s'élevaient en -languettes semblaient caresser sa nuque, son buste virginal d'amazone -et ses beaux bras plongés dans la molle fourrure. - -Dans la vaste salle, le crépuscule étendait ses ombres grises, au -milieu desquelles resplendissaient les bras de la jeune fille, ainsi -que son cou blanc et son épaisse chevelure d'or aux souples -ondulations. - -Le jésuite en était tout surpris; il le fut bien davantage lorsque -Dragomira tourna vers lui ses grands yeux enchanteurs et, avec un -sourire ravissant, lui tendit la main. Il ne dit pas un mot, mais se -pencha sur cette main froide comme le marbre et la baisa. - -"Nous serons donc amis? - -- Cela dépend de vous, répondit Glinski, vous poursuivez des plans... -des plans politiques... Soltyk pourrait être entraîné dans d'immenses -dangers. Si vous voulez renoncer à vos fréquentations secrètes... - -- Je n'en ai pas. - -- Pardonnez-moi; j'en sais là-dessus plus que qui que ce soit en -dehors de vos conjurés. - -- Alors vous nous avez livrés à la police? - -- Non... seulement j'ai... donné quelques avis... par précaution. - -- Père Glinski, dit Dragomira tranquillement, en le menaçant du doigt, -ne vous occupez pas de choses qui ne vous regardent pas, si vous -tenez à votre tête." - -Glinski pâlit. - -"Vous ne me livrerez pourtant pas au couteau, murmura-t-il, je sais -que je puis me confier à vous. - -- Vous pouvez être sans crainte, répondit Dragomira, mais renoncez à -vos intrigues. - -- Je vous le promets. - -- Et je vous promets de me retirer de toutes machinations politiques. - -- Alors, rien ne s'oppose plus à notre alliance. - -- Vous renoncez à Anitta? - -- Oui. - -- Et vous me choisissez comme votre alliée; vous m'entendez bien, père -Glinski, comme votre alliée et non pas comme votre instrument? - -- J'entends bien." - -Dragomira sentit un léger frisson. - -"Je vous prie, appelez quelqu'un, dit-elle subitement, il faut que je -quitte ces vilaines bottes humides; je me refroidirai si j'attends -encore. - -- Veuillez me permettre... - -- Et pourquoi pas?" - -Elle lui tendit un pied, puis l'autre, et le P. Glinski, avec un -empressement tout à fait galant, lui tira ses larges bottes de -maroquin; puis, comme un page amoureux, il plia un genou à terre -devant elle et lui mit ses chaudes petites pantoufles de fourrure. Au -moment où il venait de terminer son service d'esclave, un sonore éclat -de rire retentit, et Henryka entra conduisant le comte, qui fit au -jésuite une ironique révérence. - -"Voilà, s'écria-t-il, vous prêchiez dans le désert. Si j'avais pu -deviner que vous étiez un si bon appréciateur de la beauté et que vous -saviez lui rendre de si chevaleresques hommages, j'aurais certainement -écouté vos conseils avec de meilleures dispositions." - -Le jésuite, rouge et tremblant, s'était relevé, et d'un air anéanti -regardait tantôt Dragomira, tantôt le comte. - -La jeune fille eut l'habileté de venir à son aide quand il en était -encore temps. - -"Laissez donc le Père en repos, s'écria-t-elle; je l'aime bien mieux -que vous; nous nous entendons maintenant parfaitement, n'est-ce pas? -et rien ne pourra troubler notre amitié, ni vos railleries, cher -comte, ni votre jalousie. - -- Oui, pour vous faire enrager, dit Glinski, je veux me mettre à faire -sérieusement la cour à Dragomira." - -Il lui prit la main, et y appuya deux fois ses lèvres avec passion. - -Dragomira se leva, prit son bras, et le conduisit à la fenêtre. - -"Laissez-nous, dit-elle à Soltyk, nous avons un petit secret entre -nous. - -- Vous ordonnez?... demanda doucement Glinski. - -- Ce qui est convenu est convenu. - -- Dans un mois, vous serez comtesse Soltyk." - -Dragomira serra la main de Glinski. - -"Et, maintenant, lui murmura-t-elle à l'oreille, occupez ma mère et -Henryka: jouez aux échecs avec ma mère; quant à Henryka, dites-lui de -réciter son chapelet. - -- Comptez sur moi." - -Glinski baisa encore cette charmante main qu'il pressait maintenant -dans les siennes, et conduisit Henryka hors de la chambre. - -Dragomira resta seule avec le comte. - -Sans avoir l'air de le remarquer, elle alla lentement vers la -cheminée, s'assit sur la chaise, posa ses pieds sur la peau de tigre -et regarda fixement le feu. - -"Dragomira, dit le comte qui s'était avancé doucement derrière elle. - -- Vous êtes encore là? - -- Quelle question! Quand je suis resté si longtemps sans vous voir, -quand vous me faites si cruellement languir... - -- Des phrases! murmura Dragomira en jetant sa tête de côté. - -- Vous êtes de mauvaise humeur. - -- Au contraire." - -Soltyk s'assit en face d'elle et prit ses mains dans les siennes. - -"Tarajewitsch vous a peut-être échappé? - -- Oh! on ne m'échappe pas si facilement! - -- Qu'avez-vous donc fait de lui?" - -Dragomira garda le silence, seulement un sourire erra sur son beau et -froid visage, un sourire qui donna le frisson à Soltyk. - -"Vous l'avez tué?" - -Dragomira fit signe que oui. - -"Pourquoi ne pouvais-je pas être là? - -- Parce que vous faites souffrir par cruauté, tandis que moi je châtie -et je tue au nom de Dieu, sans pitié, mais sans haine. - -- Je suis donc condamné pour toujours à rester à la porte du -sanctuaire? - -- Avec quelle ardeur vous désirez qu'on vous livre une victime! - -- Non, je voudrais seulement être là, quand vous remplissez votre -office de prêtresse et de juge. - -- Cela même est un désir inhumain, répondit Dragomira. Vous auriez dû -naître au temps des invasions des Tartares; vous eussiez été un de -ces khans qui poussaient devant eux des nations comme des troupeaux, -faisant des hommes leurs esclaves et enfermant les femmes dans leurs -harems. Alors on faisait des tambours avec des peaux humaines et -l'on élevait des pyramides de crânes. - -- Je ne peux pas le nier; je vous aime encore plus, depuis que je sais -que vous avez du sang aux mains. - -- C'est de la pure folie! - -- Nommez cela comme vous voudrez, c'est pourtant ce qui fait que je -vous aime, et j'aime en vous la Scythe et la tigresse plus encore -que le pur et virginal ange de la mort. - -- Mais moi, je ne vous aimerai jamais, dit Dragomira, tant que vous -serez dominé par d'aussi abominables passions. On vous a dépeint à -moi comme un démon; vous êtes encore pire: vous avez un coeur de -pierre. - -- Comme vous! - -- Comme moi? - -- Oui, comme vous, Dragomira, continua le comte; ne jouons pas plus -longtemps l'un pour l'autre cette ridicule comédie. Je vous connais -maintenant aussi bien que vous me connaissez. Soyez sincère comme je -le suis. Vous avez comme moi dans le fond de votre être les -aspirations d'un Néron; comme moi vous êtes possédée par un désir -titanique de dominer, d'assujettir les hommes, de les fouler sous -vos pieds, et d'anéantir ceux qui résistent. Tous les deux nous -avons des coeurs de marbre, et, à vous parler franchement, je suis -aussi peu capable d'aimer que vous. Je ne vous fais pas une -déclaration d'amour. Ce que j'éprouve pour vous, c'est plus que de -l'amour. C'est l'admiration, c'est la voix du sang, c'est l'harmonie -des âmes qui m'entraîne vers vous. La langue des hommes n'a pas de -mots pour exprimer ce que je ressens pour vous. J'ai trouvé en vous -une compagne de ma race; une créature capable comme moi de braver -Dieu et l'univers et d'étendre la main vers les étoiles sans -craindre d'être frappée par la foudre du vengeur éternel." - -Dragomira, pour la première fois de sa vie bouleversée jusqu'au fond -de l'âme, restait frémissante et ravie sous le regard de cet homme. Et -lorsque le comte se jeta à genoux devant elle et la serra dans ses -bras avec une volonté sauvage, elle ne résista pas, elle ne le -repoussa pas. Les sensations les plus contraires faisaient palpiter -son coeur. Mais aucune parole, aucun son ne sortait de sa bouche, et -lorsque le comte appliqua ses lèvres brûlantes de désirs sur celles de -Dragomira, elle aussi l'entoura de ses bras et lui rendit baiser pour -baiser. Elle oubliait et elle-même et l'univers. - -"A moi? murmura Soltyk, revenant à lui. - -- Oui. - -- Pour toujours? - -- Pour toujours. - -- Vous voulez bien être ma femme? - -- Oui. - -- Vous me permettez de parler aujourd'hui même à votre mère? - -- Je vous en prie. - -- Ah! Dragomira, quel bonheur vous m'avez donné!" - -Elle le regarda, prit sa belle tête de despote dans ses mains et lui -donna encore un baiser. Elle était tout à coup métamorphosée. - -Soltyk se releva vivement et sortit pour aller parler à Mme Maloutine. - -Dragomira resta seule. - -"Que s'est-il passé? se demanda-t-elle. Est-ce que je l'aime? Non, -non. Qu'est-ce alors? Qu'est-ce donc qui lui a donné cette puissance -sur moi? A-t-il vu dans la nuit de mon âme, là où jamais n'avait -pénétré un rayon de lumière? M'a-t-il révélé à moi-même ce dont je -n'avais jamais eu conscience? Etait-ce cela? Je ne sais pas; je sais -seulement que j'étais calme et sans crainte et qu'il m'a emportée avec -lui dans un tourbillon, au-dessus d'abîmes qui me donnent le -vertige. Où suis-je entraînée? Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonne -pas!" - - -XVIII - -LA PECHEUSE D'AMES - -Pour tout homme vient le moment où le conducteur de son étoile lui -remet à lui-même les rênes de sa destinée. FR. HEBBEL. - - -Mme Maloutine avait donné son consentement au mariage de sa fille avec -Soltyk. Le comte touchait enfin au but; il allait posséder la belle -adorée et jouir de la suprême félicité sur cette terre. - -Le lendemain matin, Dragomira prit les dispositions nécessaires. Elle -jouait déjà complètement son rôle de maîtresse et de souveraine, et -tous lui obéissaient, comme s'il ne pouvait pas en être autrement. - -Pendant le déjeuner, alors que le comte pouvait à peine détourner -d'elle un moment ses regards enflammés et ravis, elle donna l'ordre -d'atteler un traîneau et pria le jésuite de l'accompagner à -Kiew. Glinski avait pour mission d'avertir la famille Oginski et de la -calmer. Dragomira voulait s'entretenir avec Zésim. - -"Vous, restez ici, dit-elle à Soltyk. Ma mère et Henryka vous -tiendront compagnie. Je reviendrai ce soir, au plus tard demain -matin." - -Le comte soupira, affirma qu'une séparation de quelques heures lui -semblait déjà longue comme une éternité, demanda en suppliant la -permission d'aller aussi à Kiew, et jura qu'il ne gênerait en rien -Dragomira. Mais elle resta inébranlable, et il finit par se soumettre, -quoique avec le coeur serré. - -Le traîneau était avancé. Dragomira baisa la main de sa mère et -descendit l'escalier au bras de Soltyk. Quand elle fut assise à côté -de Glinski, au milieu des molles et précieuses fourrures qui -garnissaient l'équipage, elle tendit au comte ses lèvres rouges et -brûlantes; un baiser fut échangé; puis le fouet retentit, et -l'attelage partit au galop. - -Quand ils furent arrivés à Kiew, Dragomira congédia le jésuite et -envoya Barichar à Zésim. - -L'officier vint immédiatement. - -"Qu'avez-vous à me dire? demanda-t-il, je suis surpris que vous vous -souciiez encore de savoir si je suis ou non de ce monde. - -- Toujours des reproches, répondit Dragomira en lui mettant lentement -un bras autour du cou, que veux-tu, tu es pourtant à moi, je te -tiens et je ne te lâcherai plus. - -- Tu te trompes. - -- Ah! si tu ne m'aimes plus? - -- C'est moi que tu veux accuser? Moi? Et quand tu viens de passer une -série de jours avec Soltyk, dans son château? - -- Oui, en compagnie de ma mère. - -- En tout cas, pour me trahir en sa faveur. - -- Tu n'as pas le droit de me parler ainsi, répondit Dragomira avec -calme; je ne t'ai jamais trompé; je t'ai toujours dit sincèrement -que je poursuis un plan au sujet du comte; je t'ai encore déclaré il -y a quelque temps que je suis près du but et que rien ne s'oppose -plus à notre union. Aie confiance en moi, même maintenant que j'ai -fait, parce qu'il fallait le faire, le pas le plus audacieux, le -plus risqué en apparence. - -- Qu'as-tu encore à m'avouer? - -- Je me suis fiancée hier soir à Soltyk. - -- Dragomira! - -- Ne m'interromps pas; écoute-moi jusqu'à la fin. J'ai une grande, une -sainte mission à remplir. Il fallait jouer cette comédie pour -rassurer complètement le comte. A présent il est en mon pouvoir. Je -te donne ma parole que jamais le mariage n'aura lieu. Dans quelques -jours, je pars avec ma mère et Soltyk pour Bojary. C'est là que tout -se décidera. A mon retour je t'appartiendrai et je te suivrai à -l'autel. - -- Comment croire un pareil conte? s'écria Zésim en se levant -brusquement. Tu veux me tromper, pour que je ne vienne pas gêner ton -mariage. Une fois comtesse Soltyk, tu te moqueras du malheureux qui -t'aimait, qui t'adorait. - -- Su tu te défies de moi, dit Dragomira, alors tout est fini entre -nous." - -Elle se leva et alla à la fenêtre: - -"Va, je sais maintenant ce que j'ai à attendre de ton amour. Un amour -sans confiance n'est qu'une ivresse; il n'est pas digne d'un nom si -noble, si saint. - -- Il faudrait que j'eusse perdu le sens pour avoir plus longtemps -confiance en toi!" s'écria Zésim. - -Dragomira n'était pas préparée à cette résistance, mais en une seconde -elle conçut un nouveau plan. Il lui fallait s'emparer de Zésim à -l'instant même, si elle ne voulait pas le perdre pour toujours; il -fallait le garder comme prisonnier pendant quelque temps, jusqu'à ce -que les accusations dont Soltyk était la cause eussent perdu toute -raison d'être. - -Elle n'avait peur de rien, et tout moyen qui la conduisait à son but -lui paraissait légitime et bon. - -"Et si je te donne des preuves de mon amour? dit-elle en se tournant -tout à coup vers lui; si je me mets complètement en ton pouvoir?" - -Zésim la regarda fixement, il ne comprenait pas encore. - -"Je ne peux pas te recevoir ici, continua-t-elle, nous y sommes -entourés d'espions. Mais j'ai une amie intime qui habite, à elle -seule, une maison dans le faubourg. C'est là que je t'attendrai ce -soir. Veux-tu?" - -Zésim se jeta à ses pieds et couvrit ses mains de baisers. - -"Veux-tu venir? - -- Oui. - -- Alors, à dix heures, ce soir, trouve-toi dans le rue." - -Elle lui nomma la rue et lui décrivit la maison. - -"Une personne de confiance sera là et te conduira auprès de moi. - -- Pardonne-moi," dit Zésim d'une voix suppliante en se relevant pour -serrer Dragomira sur sa poitrine. Elle souriait, au milieu de ses -baisers, avec la charmante pudeur d'une fiancée. - -Quand Zésim fut parti, elle envoya Barichar chez la juive. Bassi vint -en prenant toutes les précautions nécessaires, et Dragomira s'enferma -avec elle dans sa chambre. - -"Cette nuit, dit Dragomira, il faut s'emparer de Jadewski, le jeune -officier que tu connais, et le mettre pour quelque temps hors d'état -de nous nuire. - -- S'il n'y a pas de sang à verser, vous pouvez vous en remettre à moi, -répondit la juive. - -- Je t'attendrai. Tu seras dans la rue et tu me l'amèneras. Il faut -que tes gens soient à leur poste une heure avant et se cachent dans -la maison même. Il ôtera son épée. Pendant qu'il m'embrassera, je -lui jetterai le lacet autour du cou. On le portera dans le caveau -souterrain, et on l'y retiendra prisonnier, jusqu'à ce que vienne -moi-même le délivrer. Mais dis bien à tous qu'on ne doit ni le -blesser ni le maltraiter. - -- Je comprends." - -Dragomira lui donna encore quelques instructions, et la juive partit. - -Le P. Glinski ne vint pas aussi vite à bout de sa mission. Il combina -une douzaine de plans qu'il rejeta; il composa différents discours -qu'il se proposait de débiter, et en dernier lieu les trouva communs -et insignifiants. Enfin, il trouva ce qu'il fallait. Il se décida à -parler d'abord à Anitta, convaincu qu'elle accueillerait son message -sans se fâcher, et même avec une certaine joie. Il ne se trompait pas. - -Il vint dans l'après-midi chez Oginski. Après bien des circonlocutions -et précautions oratoires, il arriva enfin à la grande nouvelle. A -l'instant, Anitta lui sauta au cou et l'embrassa; puis elle courut -auprès de ses parents et leur cria d'une voix triomphante: - -"Le comte Soltyk vous rend votre parole! Il a bien vu que jamais il -n'obtiendrait ni mon coeur ni mon consentement. Il renonce à ma main et -il épouse Dragomira!" - -Oginski fit un visage fort étonné, pendant que Mme Oginska se -disposait à adresser des reproches au jésuite, qui s'était glissé -doucement dans la chambre. Mais Anitta coupa énergiquement court à -tout. - -"Je ne l'aurais jamais accepté, s'écria-t-elle; j'aime Zésim Jadewski, -et je serai sa femme ou j'irai dans un couvent. Dites au comte, mon -révérend père, que je lui suis très reconnaissante et que j'espère que -nous resterons bons amis." - -L'affaire était donc réglée, et Glinski pouvait, le coeur léger, se -hâter d'aller retrouver Dragomira. Anitta s'efforça d'obtenir alors le -consentement de ses parents à son mariage avec Zésim. Son père -semblait disposé à consentir, mais sa mère persistait à opposer à ses -voeux tout l'orgueil des magnats polonais. Cependant Anitta ne se -découragea pas. Maintenant, elle était libre, et les plus douces -espérances remplissaient son coeur. Elle pensa que la première chose à -faire, c'était de s'entendre avec Zésim. Elle lui écrivit et fit -porter sa lettre chez lui par le vieux cosaque Tarass. Quand Tarass -revint, il était nuit. M. Oginski était au Casino, Mme Oginska au -théâtre. Anitta se trouvait donc seule. - -Tarass rapporta, avec un visage sérieux et soucieux, qu'il n'avait pas -rencontré Zésim et que le domestique du jeune officier avait fini par -lui avouer que son maître était ce soir-là attendu par une dame. - -"Par Dragomira! s'écria Anitta. - -- Il n'y a plus qu'à la suivre à la piste, dit le vieux cosaque; elle -est en ce moment au cabaret Rouge, et j'ai appris de plus que la -juive est venue chez elle aujourd'hui. J'ai peur pour M. Jadewski, -car par ailleurs, on raconte que Mlle Maloutine s'est fiancée au -comte Soltyk. - -- Oui, il faut la suivre, dit Anitta, je vais avec toi." - -Quelques minutes après, vêtue en paysanne et accompagnée de Tarass qui -s'était transformé en paysan petit-russien, Anitta quittait le palais -de ses parents. Elle était pâle, mais décidée et courageuse. - -"Elle a pris la précaution d'éviter les rues, dit Tarass; elle est -venue dans un canot et ne peut manquer de s'en retourner par le même -chemin. Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de louer aussi une -embarcation." - -Ils descendirent donc vers le fleuve qui était débarrassé de ses -glaces. L'hiver touchait à sa fin. Le printemps s'annonçait, non pas -par des violettes et des perce-neige, ni par le ramage des oiseaux, -mais par des tempêtes furieuses, de la neige et des pluies froides. Ce -soir-là, cependant, le ciel était clair et sans nuages, la lune -éblouissante. Le fleuve roulait ses flots écumeux sur lesquels le vent -soufflait en hurlant. - -"Faut-il nous y risquer? Demanda Tarass. - -- Pour lui, je brave tout," répondit Anitta. - -Ils trouvèrent un canot, s'embarquèrent et longèrent lentement la -rive. Quad ils furent arrivés près du cabaret Rouge, ils remarquèrent -une barque retenue par une chaîne, qui se balançait sur l'eau avec un -bruit plaintif. Les fenêtres du cabaret étaient éclairées. - -"Elle est encore là, dit Tarass, nous allons nous poster dans -l'obscurité, et l'attendre." - -Il rama jusqu'au mur le plus proche et s'arrêta là. Tous les deux -restèrent immobiles et silencieux. Pendant longtemps on n'entendit que -le murmure des flots et le mugissement de la tempête autour des -vieilles tours de l'ancienne ville des czars. - -Enfin deux formes humaines sortirent du cabaret et s'approchèrent du -bateau retenu par une chaîne. L'un était un homme à tournure de -pêcheur. Il détacha le bateau et prit les rames. L'autre personne -s'embarqua aussi. C'était une femme d'une taille haute et élancée -portant la pelisse en peau d'agneau à broderies de couleurs des -paysannes de la Petite-Russie. Elle tourna son visage du côté de la -lune, et, malgré le mouchoir de tête blanc qui enveloppait sa -chevelure blonde, Anitta reconnut Dragomira. Le bateau s'éloigna de la -rive et descendit le fleuve. Tarass le suivit à une certaine -distance. Au bout de peu de temps, Dragomira aborda au -faubourg. Tarass se hâta pareillement de gagner la rive, attacha le -canot au poteau le plus proche et aida sa jeune maîtresse à débarquer. - -Dragomira descendit la rue à grands pas. L'endroit était complètement -solitaire. Il n'y avait pas une seule lanterne allumée; aucun être -humain ne se montrait; les maisons avaient l'air d'être -abandonnées. Quand elle fut devant la maison d'aspect sinistre où elle -avait évoqué avec Soltyk les âmes de ses chers morts, Dragomira -s'arrêta et frappa trois fois dans ses mains. La porte s'ouvrit, mais -au même moment Anitta saisit Dragomira par le bras. - -"Que voulez-vous? demanda cette dernière avec clame et fierté. - -- Enfin je te tiens, s'écria Anitta; ton masque est tombé; tu as pris -dans tes filets Soltyk et Zésim. Faut-il te dire dans quelle -intention? - -- Vous êtes folle, ce me semble, répliqua Dragomira. - -- Tu aimes Zésim, dis-tu? continua Anitta, non, tu ne l'aimes pas; tu -as seulement soif de son sang, tigresse; tes complices t'attendent -pour le livrer au couteau. - -- Lâchez-moi!" - -Dragomira essaya de se dégager, mais Anitta la retint solidement. - -"Oseras-tu nier? s'écria-t-elle. C'est toi qui as tué Pikturno! C'est -toi qui as jeté Tarajewitsch aux bêtes féroces, à Myschkow? C'est toi -qui égorgeras encore Soltyk et Zésim, si je ne t'en empêche pas! Ton -coeur ne désire que le meurtre et le sang, prêtresse de l'enfer, -pêcheuse d'âmes!" - -Dragomira frémit des pieds à la tête et poussa un cri sauvage -inarticulé, le cri d'une lionne blessée. Puis, rapide comme l'éclair, -elle tira son yatagan et rassembla toutes ses forces pour frapper -Anitta à la poitrine. - -Mais au même moment Tarass se précipita entre elle et Anitta et la -désarma. - -Dragomira, se voyant perdue, se sauva de l'autre côté du mur -protecteur. La porte se ferma derrière elle. Pour le moment, elle -était en sûreté. - -La situation était des plus dangereuses, mais Dragomira ne perdit pas -la tête un seul instant. Elle rassembla en toute hâte tous les gens -de la maison et leur donna les ordres nécessaires. - -Elle fit passer Juri par dessus les murs du jardin voisin et l'envoya -à Bassi pour l'avertir. Dschika s'esquiva par la porte de derrière et -partit à la rencontre de Zésim pour le conduire à l'Image de la Mère -de Dieu, sur la route de Chomtschin, pendant que Tabisch sellait le -cheval préparé pour Dragomira. - -Juri arriva sans encombre auprès de la juive, qui faisait le guet à -l'angle de la rue, et tous les deux gagnèrent le cabaret en faisant un -détour. En revanche, le traîneau de Zésim arriva avant que Dschika eût -pu le rencontrer, et fut arrêté par Tarass. - -"Qu'est-ce qu'il y a? demanda le jeune officier avec impatience. - -- On a découvert un complot dirigé contre votre vie, répondit le vieux -cosaque; dans cette maison qui est là, la prêtresse et le couteau du -sacrifice vous attendent. - -- De qui parles-tu? - -- De Dragomira." - -Une femme à la taille svelte s'approcha. - -"C'est moi, dit une douce et aimable voix, je l'ai démasquée; et j'ai -failli expier par ma mort mon amour pour vous. - -- C'est avec ce poignard qu'elle a voulu tuer ma chère demoiselle, dit -Tarass, en présentant le yatagan à Zésim. - -- Tarass a paré le coup. - -- Dragomira! est-ce possible? murmurait Zésim. Elle? Une prêtresse de -cette secte abominable? - -- Oui, Dragomira, répondit Anitta, ce démon à figure d'ange. Elle ne -vous a attiré à elle que pour vous immoler sur l'autel de son -dieu. Vous vous croyiez aimé et vous étiez dans les mains sanglantes -d'une pêcheuse d'âmes. - -- Mon Dieu! mon Dieu! s'écria Zésim, et il cacha sa tête dans ses -mains. - -- Il nous faut partir d'ici, dit Tarass, ses gens sont dans le -voisinage. Qui sait ce qui peut arriver?" - -Anitta monta rapidement dans le traîneau, près de Zésim, et Tarass -monta sur le siège à côté du cocher. - -"Où dois-je aller? demanda ce dernier. - -- Chez mes parents, dit Anitta. - -- Non, à la police, s'écria Tarass, et le plus vite possible; sans -quoi cette bande de meurtriers nous échappe." - - -XIX - -LA FUITE - -Je te conduis à la cité des damnés. DANTE. - - -Quand Dschika revint avec la nouvelle que Zésim et Anitta étaient -partis ensemble dans le traîneau et que la route était libre, -Dragomira sauta sur le cheval qu'on lui amenait. Elle envoya Tabisch à -Cirilla et Dschika à Sergitsch, pour les avertir. Le vieillard qui, -jusqu'alors, avait gardé la maison solitaire, ouvrit la porte et la -ferma du dehors quand Dragomira fut partie. Elle prit la direction de -Chomtschin, pendant qu'il se hâtait de descendre vers la rive du -fleuve où le bateau était toujours attaché. - -Dragomira traversa la faubourg au galop et se lança à toute bride sur -la grand'route qui conduisait au château de Soltyk. Dans sa course -furieuse elle avait l'air de fuir des ennemis qu'elle aurait eus sur -les talons. De temps en temps elle excitait encore son ardent cheval -de l'Ukraine, de la voix et du fouet. Autour d'elle, le vent -mugissait; au-dessus d'elle s'étendait la voûte du ciel étincelant -d'étoiles; devant elle apparaissait au-dessus de l'horizon le disque -de la lune comme un but éblouissant. - -Elle ne rencontra personne. Il n'y avait sur la route ni village ni -cabaret. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on ne distinguait -que de vastes plaines blanches, au-dessus desquelles flottait une -brume que traversait la lueur argentée de la lune. - -Dragomira livrait le dernier combat, le combat décisif. Elle se voyait -découverte; elle savait que maintenant il fallait agir, que le temps -de la ruse et de la tromperie était passé. Le masque était tombé pour -Zésim lui-même. Si elle n'avait pas le courage de tout risquer, il -était perdu pour elle. Elle se demanda si elle l'aimait réellement, et -une voix plus forte que sa froide prudence et sa volonté de fer lui -répondit oui. Et Soltyk? Qu'éprouvait-elle pour lui? Lui non plus ne -lui était pas indifférent; elle se sentait entraînée vers lui par une -force presque mystérieuse. Oui, elle le comprenait maintenant, Soltyk -était un homme de la même race qu'elle; mais son coeur parlait haut -pour Zésim, peut-être justement parce qu'elle se voyait supérieure à -lui, parce qu'il lui paraissait faible et indécis. Elle ressentait une -sorte de tendre pitié pour lui, et la jalousie, l'orgueil féminin -froissé transformaient cette tendresse en passion, en fureur. - -Pendant que les étincelles jaillissaient sous les sabots de son -cheval, elle levait son poing fermé vers le ciel, et jurait que tant -qu'il lui resterait un souffle de vie, Zésim n'appartiendrait à aucune -autre femme. Chose étrange, la pensée de la mort, avec laquelle elle -était si familiarisée, l'effrayait en ce moment; elle frissonnait, -elle avait le coeur serré par l'angoisse. Elle n'avait jamais encore -aimé; jamais encore elle n'avait été aimée. Tous ces rêves charmants -qui voltigent autour des jeunes filles lui étaient jusqu'alors restés -étrangers. Un désir ardent come une fièvre s'était emparé d'elle tout -à coup: elle ne voulait pas mourir sans connaître le bonheur de -l'amour. Elle avait encore conscience de son pouvoir: si elle allait -au-devant de lui et si elle lui avouait tout, pourrait-il rester -froid? Pourrait-il lui résister? Non. Elle voulait, elle devait le -conquérir; elle voulait devenir sa femme, pécher avec lui et mourir -avec lui. Mais auparavant il fallait livrer le comte au couteau. - -Dès qu'elle aurait rempli sa mission, elle serait libre. Alors elle -appartiendrait au bien-aimé; et qui oserait lui arracher Zésim une -fois qu'elle le tiendrait dans ses bras? - -Il faisait nuit quand elle arriva à Chomtschin. Le comte était dans -son cabinet. Elle se garda bien d'aller le trouver -immédiatement. Avant tout, elle informa sa mère de ce qui venait de se -passer et du danger qui les menaçait tous. Puis elle prit les -dispositions nécessaires. - -Il fallait dérouter au plus tôt ceux qui la poursuivaient; elle eut -bientôt imaginé un moyen. Il y a avait là un secrétaire; elle s'y -assit et écrivit à Zésim une lettre destinée à tomber entre les mains -de ses ennemis. Cette lettre était rédigée de façon à avertir Zésim -des intentions de Dragomira, et à le tromper ainsi que tous les autres -sur l'endroit de sa retraite. Elle chargea un messager à cheval de -porter immédiatement cette lettre à la ville; et elle était sur le -point d'aller retrouver Soltyk, quand Henryka et Karow entrèrent. - -Ils avaient tous les deux des costumes de paysans, et étaient pâles, -émus et épuisés de fatigue. Henryka tomba sur une chaise sans pouvoir -dire un mot, tandis que Karow, à mots précipités, informait Dragomira -que tout était découvert, que la police se mettait en mouvement et -était sur leurs traces. - -"Je le sais, répondit tranquillement Dragomira; votre avis ne pourrait -guère nous servir à cette heure. Dieu m'a protégée, et grâce à lui, -j'ai pu les avertir tous à temps et les sauver. Je ne crois pas qu'en -ce moment un seul des nôtres soit encore en danger." - -Karow regardait avec admiration la courageuse jeune fille, si sûre de -la victoire. - -"Mais qui vous garantit, dit-il, que vous-même êtes ici en sûreté? -Pensez avant tout à votre propre salut. A vous seule vous valez plus -que nous tous ensemble. - -- Je sais que je n'ai pas de temps à perdre, dit-elle doucement; mais -je ne quitterai pas ce château avant d'avoir accompli ma tâche. Je -veux, cette nuit même, emmener le comte avec moi comme mon -prisonnier. - -- Disposez de moi, répondit Karow, en s'inclinant respectueusement -devant elle, je suis entièrement à vos ordres. - -- Moi aussi, dit Henryka, qu'y a-t-il à faire? Quel rôle comptes-tu me -confier? - -- Ici, il n'y a que moi qui puisse d'abord agir, dit Dragomira; je -vais le trouver à l'instant même. Ne vous éloignez pas, pour le cas -où j'aurais besoin de vous." - -Quand Dragomira entra dans le cabinet du comte, il était debout près -d'une fenêtre, et plongeait son regard dans la nuit sombre. L'épais -tapis de Perse étouffait le bruit des pas. Il ne l'entendit point et -ne la vit que quand elle lui posa la main sur l'épaule. Il se retourna -vers elle tout surpris. - -"C'est vous! dit-il d'une voix balbutiante et en appuyant ses lèvres -sur la main de la jeune fille. Si tard? je ne vous attendais plus. - -- C'est une heure sérieuse que celle qui m'amène vers vous, répondit -Dragomira, je suis venue pour vous dire adieu, peut-être pour -toujours. - -- Adieu? Et pour toujours? s'écria Soltyk; non, Dragomira, avez-vous -oublié que rien ne peut plus nous séparer, que je vous suivrai -jusqu'au bout du monde? - -- Vous ne connaissez mon secret qu'en partie, reprit Dragomira en -s'asseyant sur la chaise qui était près de la fenêtre; je ne peux -pas, pour l'instant, vous en dire davantage; aussi aurai-je de la -peine à vous convaincre qu'il me faut quitter ce château, ce pays, -dans une heure. - -- Je n'ai besoin d'aucune preuve, d'aucune explication, dit Soltyk; je -ne vous fais aucune question. Il faut? Vous voulez? Il suffit. Je ne -vous demande que la permission de vous accompagner. - -- A quel titre? Vous comprenez que ce n'est pas possible. - -- Pourquoi non? Comme votre serviteur, comme votre esclave. - -- Ce serait encore inconvenant. - -- Alors comme votre époux. - -- Bien; admettons que j'y consente. Comment voulez-vous, dans l'espace -d'une heure, prendre toutes les dispositions nécessaires? - -- Il n'y a aucune disposition à prendre, répondit Soltyk, dites-moi -seulement que vous renoncez enfin au jeu cruel que vous jouez; dites -que vous exaucez mes voeux les plus ardents, que vous consentez à me -prendre pour époux, et le chapelain du château va nous unir à -l'instant même. - -- Je suis prête, dit Dragomira en attachant sur le comte un regard -ferme et calme. - -- Ne plaisantez pas, je vous en conjure. - -- Je ne plaisante pas, continua Dragomira, je veux au contraire que -vous donniez immédiatement les ordres nécessaires. Je veux dans un -quart d'heure être comtesse Soltyk, et, en descendant de l'autel, -monter aussitôt en traîneau et partir avec vous. - -- Dragomira! Je n'y puis croire! s'écria le comte en se jetant à -genoux devant elle. Vous... vous êtes à moi et pour toujours!... - -- Pas un mot de plus, hâtez-vous: faites venir le chapelain, ordonna -Dragomira en repoussant le comte, relevez-vous; obéissez." - -Soltyk sonna, donna ses ordres à son valet de chambre de confiance, -qui était accouru en hâte; puis il retourna aux pieds de Dragomira, -qui maintenant lui sourit d'un air gracieux. - -"C'est pourtant beau d'être ainsi aimée, murmura-t-elle, surtout quand -on garde soi-même sa tête bien froide. - -- Alors, vous ne m'aimez pas? - -- Non... et cependant j'éprouve pour vous quelque chose que je n'ai -encore éprouvé pour aucun homme." - -Elle lui caressa doucement les cheveux avec la main. - -"Même pour Zésim? - -- Même pour lui. - -- Vraiment? - -- Vraiment." - -Elle attacha sur lui un long et étrange regard, puis, subitement, elle -l'enlaça de ses bras et l'attira à elle pour lui donner des baisers, -non pas de femme, mais de tigresse. - -"Tu ne m'aimes pas? disait le comte d'une voix qui n'était plus qu'un -souffle, si c'est là de la haine, ah! ta haine me rend plus heureux -que l'amour des autres femmes. - -- Que sais-je? répondit-elle, peut-être que je t'aime! Une femme -aime-t-elle comme une autre femme? Peut-être est-ce ma manière -d'aimer, ce désir ardent de te faire mourir dans mes bras, cette -fureur de t'étouffer sous mes baisers. Mais toi, n'as-tu pas peur de -mon amour? Ne trembles-tu pas devant ces vagues de feu qui menacent -de te dévorer? - -- Je ne crains rien, dit Soltyk, pas même toi; prends mon sang si cela -te fait plaisir. - -- Je t'en ferai souvenir. - -- Comme tu voudras." - -Il la serra contre sa poitrine et la couvrir de baisers, jusqu'à ce -que le vieux valet de chambre vînt annoncer que tout était prêt. - -"Les traîneaux aussi? demanda Dragomira. - -- La neige tombe de nouveau, répondit le vieux serviteur; un vent -furieux souffle sur la steppe. On a préparé deux traîneaux couverts, -et j'ai fait mettre à chacun une demi-douzaine de chevaux. - -- Tu as bien fait." - -Dragomira prit le bras du comte et se rendit avec lui dans la salle où -attendaient Henryka et Karow. Pendant que Soltyk allait prévenir Mme -Maloutine de ce qui devait avoir lieu, Dragomira échangea quelques -mots à voix basse avec Karow et se retira ensuite avec Henryka dans -l'embrasure d'une fenêtre, pour lui donner les instructions que -nécessitait l'état des choses. Henryka descendit rapidement dans la -cour du château, sauta sur le cheval qui l'avait amenée à Chomtschin, -et partit en toute hâte pour Okozyn, afin d'y prendre les dispositions -qu'exigeaient les circonstances. - -Soltyk revint avec Mme Maloutine à son bras, et invita Karow à -conduire Dragomira. Le régisseur, vieux gentilhomme ruiné, -suivait. Lui et Karow devaient servir de témoins. Dans la petite -chapelle du château, toute éclatante de lumières, le chapelain -attendait les étranges fiancés. En quelques minutes, la cérémonie -religieuse fut terminée; les anneaux furent échangés, le comte et -Dragomira unis par le prêtre d'un lien indissoluble. Encore une courte -prière, et Dragomira, devenue comtesse Soltyk, quittait la chapelle au -bras de son époux. - -Le jeune et fier couple revint encore une fois dans le cabinet du -comte. - -"Maintenant tu es à moi, Dragomira, s'écria Soltyk, et il entoura de -son bras la taille élancée de sa charmante femme, tu es à moi pour -toujours." - -Elle ne répondit rien. Elle lui donna un baiser et le regarda, puis -lui ordonna de s'asseoir à son secrétaire et d'écrire ce qu'elle lui -dicterait. - -C'était une lettre destinée au jésuite et qu'elle regardait comme -nécessaire pour la protéger contre ceux qui la poursuivaient. Le comte -informait Glinski qu'il avait épousé Dragomira et qu'il était en route -avec elle pour Moscou. Il avait l'intention de partir de cette ville -pour faire avec sa femme un voyage à l'étranger. A la fin de sa -lettre, il priait le jésuite de ne pas le trahir et de répandre le -bruit que Dragomira s'était enfuie du côté de la Moldavie. - -La lettre fut confiée à un piqueur du comte qui devait la porter à -Kiew. Les deux époux descendirent alors l'escalier. Karow suivait avec -Mme Maloutine. - -Deux traîneaux couverts attendaient dans la cour du château. Dans le -premier montèrent Mme Maloutine et Karow, qui s'installa sur le siège -du cocher et prit lui-même les rênes. Tabisch conduisait le second -traîneau où Soltyk avait aidé sa jeune femme à monter. Ils ne -risquaient donc pas d'être découverts. Personne au château ne pouvait -savoir quelle direction ils avaient prise. Ils étaient partis -ostensiblement pour Kiew, mais ils tournèrent vers le sud et suivirent -la route d'Okozyn par Kasinka Mala. - -Le traîneau de Soltyk et de Dragomira faisait penser à une de ces -gondoles vénitiennes munies d'une cabine noire fermée où les amoureux -aiment à se donner rendez-vous entre le ciel et l'eau. Rapide aussi -comme une gondole, il filait à travers l'océan de neige qui recouvrait -la steppe. - -Le plancher de la petite chambre dans laquelle les deux époux étaient -étendus sur de moelleux coussins disparaissait sous de riches -fourrures: d'épaisses tentures formaient autour d'eux une sorte de -tente et les protégeaient contre le froid et la neige. - -Pendant quelque temps ils restèrent silencieux; puis la main de Soltyk -chercha celle de sa femme. Il la trouva tiède et disposée à répondre -tendrement à la pression de la sienne, sous la peau d'ours dont il -avait enveloppé Dragomira. - -"Es-tu heureux? demanda-t-elle. - -- Heureux d'un bonheur ineffable! - -- Je te rendrai plus heureux encore," dit-elle tout bas, en appuyant -son adorable tête sur l'épaule de son mari et en lui tendant ses -lèvres rouges qu'entr'ouvrait un délicieux sourire. Il l'attira -contre lui et ils confondirent leurs âmes en un long baiser. Aucune -parole ne sortait de leur bouche. Ils s'abandonnèrent tout entiers à -cette sensation de bonheur infini qui les inondait come une lumière -et comme une flamme et qui faisait vibrer toutes leurs fibres. Au -dehors, à la lueur fantastique de la une, volaient et croassaient -les corbeaux, ces messagers de mort. Ils ne les entendirent pas: -devant eux étaient la vie, la joie, le bonheur. - - -XX - -REVE D'AMOUR - -Laisse-moi plier les genoux devant toi et baiser le bord de ta robe. -Comte KRASINSKI. - - -Quand les traîneaux se furent arrêtés dans la cour du vieux château -d'Okozyn et que le comte, prenant Dragomira dans ses bras; l'eut aidé -à sortir des chaudes fourrures qui l'enveloppaient, il regarda autour -de lui avec étonnement: - -"Où sommes-nous? demanda-t-il. Est-ce une propriété de ta mère? - -- Oui, répondit Dragomira; mais notre résidence est Bojary, et c'est -là que nous avons toujours demeuré. Okozyn est un château à demi -ruiné où séjournaient des brigands et qui, depuis longtemps, n'était -habité par personne. Ici, personne ne nous cherchera; ici, nous -serons heureux." - -Elle prit son bras et entra avec lui dans une galerie voûtée et -brillamment éclairée, aux murs de laquelle étaient suspendus des -portraits de dignitaires ecclésiastiques, de magnats et de grandes -dames des siècles passés. Henryka, toujours en paysanne, vint à leur -rencontre, et, prenant à part Dragomira, lui chuchota quelques mots à -l'oreille. Dragomira fit un signe d'assentiment, et se tourna vers le -comte. - -"J'ai encore quelques ordres à donner, dit-elle avec un aimable -sourire; il faut donc que tu patientes encore un peu. Ensuite, je suis -à toi. Suis Henryka qui te conduira et te tiendra compagnie." - -Soltyk prit congé de Mme Maloutine à qui il baisa respectueusement la -main, et, guidé par Henryka, monta ensuite le vaste escalier qui -menait au premier étage. Ils suivirent un long corridor garni de tapis -et orné de tableaux. Au bout du corridor était une porte qu'ouvrit -Henryka. Ils entrèrent dans une vaste salle dont la décoration était à -la fois riche et antique. Dans la cheminée brûlait un bon feu. Un -candélabre placé sur cette cheminée éclairait toute la salle. Henryka -s'assit sur un petit fauteuil, et, les pieds étendus sur une peau -d'ours, regarda le comte qui allait et venait d'un pas agité, avec une -sorte de curiosité farouche. - -"L'amour vous fait oublier d'être galant, à ce qu'il paraît, finit par -dire Henryka en faisant une moue railleuse et en montrant ses petites -dents blanches. - -- Pardonnez-moi, Henryka, répondit Soltyk; il me semble que j'ai la -fièvre. - -- Je le vois bien. Il vous tarde de sentir le pied de Dragomira sur -votre cou orgueilleux. - -- C'est vrai. - -- Est-ce que vous serez si heureux que cela? - -- Si vous aimez un jour, Henryka, vous me comprendrez. - -- Oh! je suis déjà un peu amoureuse. - -- En vérité? - -- Oui, et de vous. - -- Vous raillez, Henryka? - -- Je ne raille pas. J'ai prié, et prié sérieusement Dragomira de vous -laisser à moi; mais elle n'a pas voulu. Il faut dire qu'un si beau -coup de filet ne se fait pas tous les jours. - -- Je ne vous comprends pas. - -- Vous me comprendrez bien assez avant qu'il soit longtemps. - -- Qu'avez-vous, Henryka? vous êtes étrange. - -- Jouissez de votre bonheur, et ne faites pas de questions; -enivrez-vous de votre félicité! L'heure viendra où vous -m'appartiendrez aussi; à moi aussi bien qu'à elle. Oh! comme je me -réjouis à l'idée de ce moment où vous tremblerez à mes pieds et où -je n'aurai aucune pitié de vous! - -- Vous me croyez donc toujours frivole et sans foi? - -- Non, ce n'est pas là ma pensée. - -- Alors qu'est-ce? - -- Vous le saurez quand il sera temps. - -- Vous parlez par énigmes. - -- Je joue avec vous, comme le chat avec la souris, voilà tout. - -- Vous êtes une enfant." - -Henryka éclata de rire. - -"Comme vous me connaissez peu! Si vous pouviez lire dans mon âme, vous -seriez étonné et peut-être effrayé..." - -Cependant Dragomira était descendue dans la chambre du -rez-de-chaussée, où l'Apôtre l'attendait. Il la regarda avec surprise, -Elle était debout, le voile blanc autour de la tête, enveloppée -jusqu'aux pieds d'une longue pelisse rouge garnie de zibeline, le -front haut et fier, ses grands yeux brillants attachés sur lui. Ce -n'était plus l'humble écolière, la pénitente tremblante d'autrefois; -c'était la femme, belle, souveraine, ayant conscience de son pouvoir. - -"Tu étais dans une situation difficile, dangereuse, dit-il; tu t'es -montrée prudente et courageuse comme toujours. C'est toi, toi seule -qu'il faut remercier si tous ceux des nôtres qui étaient à Kiew ont pu -se sauver à temps. La récompense de Dieu t'est assurée. - -- Mais il faut que tu en envoies d'autres sur-le-champ à Kiew, -répondit Dragomira avec calme; choisis des hommes décidés, des -hommes de confiance. Nous avons besoin de savoir ce qui se passe -là-bas. - -- Sergitsch est encore dans la ville. - -- Ce n'est pas assez, continua Dragomira, il faut tendre un nouveau -filet autour de Zésim et d'Anitta; ne les laissons pas échapper. - -- Je vais m'en occuper." - -L'Apôtre abaissa les yeux vers le sol et garda le silence. Au bout -d'un instant, il les releva, observa Dragomira d'un air interrogateur -et se mit à sourire. - -"Tu as épousé Soltyk? - -- Oui. - -- Pour me le livrer d'autant plus facilement pieds et poings liés? - -- Oui, mais pas tout de suite. - -- Pourquoi? - -- Parce que je l'aime, répondit fièrement Dragomira; il m'appartient, -personne ne peut me le disputer; il est mon époux. Ne crains pas que -je faiblisse et que je cherche à le sauver; ne crains pas que je te -le garde longtemps. Tu l'auras, et bientôt, mais pas avant que je ne -le veuille moi-même. - -- Tu as l'intention de rester ici, à Okozyn, avec lui? - -- Oui. - -- Alors, agis comme bon te semble. - -- Je te remercie, dit Dragomira d'une voix attendrie, accorde-moi ce -court rêve de bonheur. Il va finir, d'ailleurs, avec nous, mon coeur -me le dit. C'est nous qui terminerons la longue série des -victimes. Mais avant l'arrivée du jour où nous glorifierons Dieu par -notre mort, nous ne nous rendrons pas. Après avoir immolé Soltyk, je -veux te livrer aussi Zésim. Toi, tu me remettras Anitta. Je veux -punir moi-même la traîtresse. Promets-le-moi. - -- Voici ma main, répondit l'Apôtre; j'envoie à Kiew un homme sûr. Il -s'emparera de cette colombe, et tu en useras avec elle selon ton bon -plaisir. - -- Oh! quel bien cela me fera! s'écria Dragomira avec une flamme dans -les yeux; elle sera d'abord mon esclave; elle se tordra sous mon -pied, sous mon fouet; et, quand elle se sera entièrement soumise à -moi, j'inventerai pour elle des supplices à confondre l'esprit -d'invention du diable. - -- Je vais faire disposer sur-le-champ tout ce qui est nécessaire, dit -l'Apôtre pour conclure; je partirai ensuite pour Myschkow. Que le -ciel te bénisse!" - -Un faible coup de cloche appela Henryka hors de la chambre. Soltyk -resta seul quelque temps. Henryka revint et le conduisit dans une -petite salle brillamment éclairée, où régnait une chaleur agréable et -où était dressée une table pour deux personnes. - -"Dragomira vient à l'instant," dit-elle, et elle disparut derrière la -portière. - -Presque au même moment la jeune et charmante femme arrivait de la -chambre voisine. Souriante et satisfaite elle tendit à son mari une -main qu'il baisa galamment, et l'invita ensuite à prendre place en -face d'elle. - -"J'ai renvoyé tous les gens de service, dit-elle, pour que rien ne -trouble notre joie. C'est donc toi qui seras mon serviteur? - -- De tout mon coeur!" - -Le comte lui présentait les plats et remplissait les verres. Chaque -geste de Dragomira trouvait en lui un esclave obéissant. Ils -mangèrent, burent et causèrent avec la bonne humeur et l'aimable -abandon de deux amants. Une musique invisible jouait des airs doux et -tendres. - -Tout à coup, Dragomira leva son verre rempli d'un vin doré pour boire -à la santé de son mari. - -"A l'avenir!" s'écria Soltyk. - -Elle fronça imperceptiblement les sourcils. - -"Non, au présent! dit-elle avec un mouvement impérieux de sa belle -tête; cette heure-ci nous appartient. Usons-en, jouissons-en. Qui sait -ce que la prochaine nous apportera?" - -Les verres se choquèrent. Dragomira vida le sien d'un coup et le comte -suivit son exemple. Puis il les remplit de nouveau. - -"M'aimes-tu encore? dit Dragomira à Soltyk en lui tendant la main par -dessus la table. Il contemplait ce bras admirable qui semblait de -marbre tiède, ces yeux bleus où brillait comme une céleste révélation. - -- Tu me le demandes? - -- J'aime à l'entendre dire. - -- Je sais aujourd'hui que je n'ai pas encore aimé. Tu es la première -qui m'ait entièrement subjugué." - -Les verres résonnèrent encore une fois; encore une fois Dragomira but -avidement le vin de feu, comme une tigresse aurait bu du sang chaud; -puis elle se renversa sur le dossier de sa chaise et pétrit des -boulettes de pain qu'elle lança à Soltyk. - -"Je vais maintenant changer de toilette, dit-elle; cette robe me -serre. Henryka t'appellera quand je serai prête. Nous prendrons le thé -ensemble." - -Elle sonna. Aussitôt la musique cessa, et Henryka apparut à la -porte. Sur un signe de commandement de la comtesse, elle la suivit -dans la chambre à côté. - -Il y eut quelques instants de silence; puis Soltyk entendit un -bruissement gracieux de vêtements de femme, mêlé de rires étouffés. Le -feu chantait dans la cheminée; la neige frappait aux vitres, et de -temps en temps les faisait résonner. Dans la chambre voisine, Henryka -baisait les pieds nus de Dragomira et lui mettait ses petites -pantoufles de fourrure. - -Quand la toilette fut terminée, Dragomira se regarda longuement dans -la grande glace fixée au mur. - -"Suis-je belle? demanda-t-elle; lui plairai-je? - -- Tu es toujours belle, répondit Henryka, qui, à genoux devant elle, -la contemplait avec adoration comme une auguste statue d'Aphrodite -dans son temple, sais-tu que je l'envie? - -- Pourquoi pas moi? - -- Parce qu'il y a bien des hommes comme lui, mais qu'il n'y a qu'une -femme comme toi. Et puis, être aimé de toi, quel miracle! C'est -comme si le marbre s'animait. - -- Va maintenant, va lui dire que je l'attends." - -Dragomira passa dans une autre chambre, et Henryka fit signe à Soltyk -d'entrer. - -"Où est-elle? demanda-t-il quand il vit Henryka seule. - -- Là." - -Elle lui montra la portière qui cachait la porte par où Dragomira -avait disparu et se glissa dehors, silencieuse et souple comme un -serpent. - -Soltyk souleva la portière et s'arrêta tout ébloui. - -Dans une chambre de moyenne grandeur transformée en une sorte de -pavillon turc par des tapis et des tentures de Perse qui recouvraient -les murs, les fenêtres, les portes et le plafond, et éclairée par une -lampe à globe rouge suspendue au milieu de la pièce, Dragomira, sous -un riche baldaquin, était étendue sur de grands coussins de soie et -des peaux de tigre et lui souriait. Avec ses pantoufles turques, sa -pelisse brodée d'or comme en portent les femmes du harem; dans sa pose -molle et nonchalante au milieu de ses royales fourrures d'hermine; les -cheveux, le cou et les bras ornés de sequins et d'anneaux d'or, elle -ressemblait à une jeune sultane qui attend son esclave. Le comte était -tout tremblant; son coeur palpitait quand il entra dans ce petit -sanctuaire baigné d'une lumière rosée et embaumé d'un enivrant parfum -de fleurs. - -Il tomba silencieusement aux pieds de Dragomira. - -"Oh! comme tu es belle!" murmura-t-il. - -Elle souriait toujours. Elle sortit lentement ses bras adorables de -ses larges manches d'une gaze étincelante comme le soleil et vaporeuse -comme des flocons de neige, et elle l'attira contre sa poitrine. - -Puis ce furent de nouveau des baisers sauvages, des baisers de feu, -comme en donne non pas une femme mais une tigresse. Soltyk s'affaissa -et appuya ses mains sur son coeur. - -"Qu'as-tu? demanda-t-elle. - -- J'ai senti... c'était comme si tu avais des griffes aux mains et comme -si tu voulais m'arracher le coeur", répondit-il. - -Elle se mit à rire. - -Il releva sa belle tête et la contempla longuement; puis il se pencha -et porta à ses lèvres le bord de sa pelisse. Elle se redressa -brusquement, jeta sa pantoufle et puis posa le pied sur la nuque. - -Il se laissa faire avec bonheur et murmura comme dans un rêve des vers -où un amant suppliait sa maîtresse de mettre son pied nu sur le cou de -son esclave. - -"De qui sont ces vers? dit-elle. - -- De Chateaubriand. - -- Lui aussi doit avoir connu l'amour, dit-elle, le seul vrai, qui dans -un doux oubli de nous-mêmes nous livre à un autre être, nous soumet -à une volonté étrangère; l'amour qui ne prend rien, qui se contente -de toujours donner." - -Au lieu de répondre, Soltyk retint prisonnier le petit pied qui -cherchait à lui échapper et le couvrit de baisers. - -"Allons, disait Dragomira, mets-moi ma pantoufle et tâchons d'être -raisonnables. - -- Raisonnables? J'ai depuis longtemps perdu auprès de toi le peu qui -me restait de raison, s'écria Soltyk en riant, et je te remercie de -me l'avoir ravi, car tant qu'on est raisonnable, on ne peut être -heureux; mais aujourd'hui je tiens le bonheur dans mes bras. Le sort -nous a donné cette heure-ci. Que m'importe ce que l'heure prochaine -m'apportera!" - -Dragomira frémit légèrement; cela ne dura pas plus qu'un -éclair. L'instant d'après, ses lèvres cherchaient celles du comte et -ses mains se jouaient inconsciemment dans les cheveux de son jeune -époux. - -XXI - -SAUVES! - -Les ténèbres s'enfuient, le jour apparaît. POUSCHKINE. - - -Cette même nuit, il arriva à Kiew des choses étranges et -inattendues. Anitta et Zésim étaient en route pour aller trouver le -directeur de la police. A moitié chemin, la jeune fille demanda -subitement à l'officier de retourner sur ses pas; avant de prendre un -parti définitif, elle avait à lui parler. - -"Où voulez-vous que je vous conduise? demanda-t-il; chez vos parents? - -- Non, chez vous." - -Zésim donna l'ordre au cocher de les conduire à sa maison. Ils -arrivèrent bientôt. Il lui dit ensuite d'attendre devant la porte, et -monta l'escalier en précédant Anitta. Tarass, à qui sa jeune maîtresse -avait fait un signe, les suivait. Une fois en haut, Anitta se -débarrassa de sa pelisse en peau d'agneau et s'assit sur une -chaise. Avec ses bottes de maroquin rouge, sa jupe de couleur, son -corsage, sa chemise blanche brodée, son cou et sa poitrine ornés de -colliers de corail, sans longues nattes épaisses attachées par de -larges rubans bleus, elle offrait absolument l'image de la simplicité -et de l'innocence la plus touchante. Zésim debout devant elle la -considérait dans un muet ravissement. - -"Ecoutez-moi, dit-elle d'une voix douce et confiante, j'ai à vous -demander pardon. C'est moi qui suis coupable de tout ce qui est -arrivé; c'est moi qui vous ai poussé dans les filets de Dragomira. Si -j'avais eu plus de courage, j'aurais bravé la volonté de mes parents, -je me serais enfuie avec vous; cette prophétesse sanguinaire n'aurait -jamais réussi à vous faire tomber dans ses pièges. - -- Ce n'est pas vous qui êtes coupable, répondit Zésim, c'st moi, moi -seul. J'aurais dû me fier à vous; je n'aurais jamais dû me décider à -vous abandonner. Pardonnez-moi, si vous pouvez. - -- Je n'ai rien à vous pardonner, Zésim; je ne sais qu'une chose, c'est -que je vous ai toujours aimé, et que je n'ai jamais eu qu'une seule -pensée au coeur, celle de vous sauver. Et je veux vous sauver, et je -vous sauverai, du moment que vous m'aimerez encore; car cela me -serait impossible autrement." - -Zésim plia le genou devant elle et couvrir ses mains de baisers. - -"Je vous le dis encore une fois, j'étais aveuglé, j'étais ivre; mais -je n'aime que vous; pardonnez-moi. - -- Eh bien, maintenant, s'écria Anitta en le serrant tendrement dans -ses bras, je vous sauverai, je vous dirai que je vous aime, que je -vous appartiens, que je veux vous suivre partout où vous le -désirerez. Rien ne peut plus nous séparer; j'aurai le courage de -tout souffrir." - -Zésim l'attira à lui et lui donna un baiser, puis il se releva et se -mit à aller et venir à grands pas dans la chambre. - -"Maintenant, dit-il, délibérons sur ce qu'il y a à faire. - -- Avant tout, allons à la police, monsieur l'officier, dit Tarass, -prenant part à la conversation, autrement les assassins nous -échappent. - -- Non, non, s'écria Anitta. Quoique Dragomira soit démasquée et -qu'elle ait pris la fuite, comme je l'espère, elle a ici, dans la -ville, des complices qui poursuivront son oeuvre. On vous tuera, -Zésim. - -- Ce n'est pas moi que le danger menace, mais vous, Anitta, répondit -le jeune officier; vous avez provoqué Dragomira; vous avez découvert -son secret; elle ne reculera devant aucun moyen pour se venger. Il -vous faut vous éloigner, et sur-le-champ. Je vous conduirai chez ma -bonne vieille nourrice, à Kasinka Mala. Là, vous serez en sûreté, -surtout si vous continuez à jouer votre rôle de jeune paysanne et si -vous ne vous montrez pas hors de la maison avant que tout danger -soit passé. - -- Je ferai tout ce que vous jugerez bon, dit Anitta; mais vous... vous -voulez rester ici, où la mort vous menace? Je mourrai d'effroi. - -- Ne craignez rien, répondit Zésim; dès que vous serez en sûreté, on -fera tout ce qu'il faut pour mettre cette bande d'assassins hors -d'état de nuire. Au surplus, elle se le tient pour dit et a peur -pour le moment; elle ne se risquera pas de sitôt à commettre quelque -nouvel assassinat. Alors voulez-vous me suivre? - -- Je suis prête, dit Anitta. - -- Eh bien, en route, dit Zésim, nous n'avons pas temps à perdre." - -Il aida Anitta à remettre sa pelisse, la précéda en descendant -l'escalier, et lui donna la main pour monter dans le traîneau qui -attendait. Pour prévenir toute trahison, il congédia le cocher et -ordonna à Tarass de prendre sa place. - -"Où? demanda le Cosaque d'un clignement d'yeux. - -- D'abord à la police." - -Le traîneau se mit en marche. Tarass prit en apparence la direction du -bâtiment de la police; mais une fois dans la rue voisine, il fit un -détour, et partit au galop pour Kasinka Mala par la route qui passe à -Chomtschin. - -Zésim et Anitta, appuyés l'un contre l'autre, étaient silencieux et -immobiles, comme dans un rêve. Ils avaient tant à se dire! et ils ne -trouvaient aucune parole. - -Zésim tenait la main d'Anitta dans la sienne; il sentait sa tiède -haleine. La bien-aimée était près de lui; cela lui suffisait pour être -absolument heureux. - -Il faisait encore nuit quand ils arrivèrent à Kasinka. - -La maison qui appartenait à Kachna Beskorod, la nourrice de Zésim, -semblait faite exprès pour cacher un secret. Située à l'entrée du -village, à l'écart de la toute, elle était isolée au milieu d'un grand -verger enclos d'une haute haie. - -Tarass s'arrêta devant la porte, remit les guides à Zésim et passa -par-dessus la haie pour attirer l'attention aussi peu que possible. - -Un chien de garde s'élança sur lui avec des aboiements furieux; mais -Tarass, grâce à quelques bons coups de fouet, réussit à le tenir à -distance. Il arriva à la maison, frappa à la fenêtre et éveilla -Kachna. - -"Qui est là? demanda-t-elle. - -- Ton jeune maître. - -- Qui? - -- M. Zésim Jadewski. - -- Serait-ce possible? Si tard! Il lui est arrivé quelque chose? -J'ouvre tout de suite." - -Kachna ne tarda pas à sortir, vêtue d'une grande pelisse en peau de -mouton et tenant un éclat de pin allumé. Elle pouvait toucher à la -cinquantaine, mais elle était encore fraîche et rose comme une jeune -femme. De grande taille, de noble tournure, elle avait une belle tête -imposante, une riche chevelure brune et de grands yeux brillants et -fins de la même couleur que les cheveux. - -"Où est-il? demanda-t-elle. - -- Ne fais pas de bruit, lui dit Tarass à l'oreille, il s'agit d'une -affaire très grave; M. Jadewski a enlevé une demoiselle qu'il aime -et que ses parents ne veulent pas lui donner pour femme. - -- Mon Dieu! - -- Elle restera quelque temps cachée chez toi, et personne ne doit -savoir qu'elle est ici, personne. - -- Je comprends." - -Elle s'approcha de la haie, ouvrir la porte et le traîneau entra. - -"Que Dieu te garde, Kachna! - -- Que le ciel te bénisse, mon enfant!" répondit-elle. - -Zésim sauta à terre et la serra dans ses bras; elle le prit sans plus -de façons par la tête et lui donna un baiser. Puis ils entrèrent dans -la maison. - -"Voilà donc ta future? dit la nourrice en regardant Anitta avec -admiration. Dieu! qu'elle est jeune et qu'elle est belle! une vraie -enfant! tu es toute gelée, ma tourterelle. Oh! pauvre petite âme! par -une nuit pareille te faire sortir de ton nid bien chaud et t'emmener à -travers le froid glacial et la neige!" - -Kachna alluma du feu en hâte et fit du thé, pendant que les amants -parlaient de ce qu'il y aurait à faire. Zésim insistait pour que le -fidèle Cosaque restât auprès d'Anitta afin de la protéger, et celle-ci -finit par y consentir, bien qu'elle fût très inquiète à l'idée que -Zésim s'en retournerait seul à Kiew. Finalement, l'intrépidité du -jeune homme la tranquillisa. Quand il se fut réchauffé avec un verre -de thé, ils se dirent adieu dans un long baiser, puis Zésim s'arracha -à la douce étreinte d'Anitta, sauta dans le traîneau et partit. Il -revint heureusement à Kiew, éveilla son domestique et se rendit avec -lui à la maison où Dragomira avait demeuré jusqu'alors. Il la trouva -silencieuse et sans aucune lumière, et sonna à plusieurs reprises sans -qu'on ouvrît. Il frappa et appela: même insuccès. Enfin il renonça à -réveiller les habitants de la maison, et partit pour le cabaret -Rouge. Là ce fut la même cérémonie: profond silence, aucune fenêtre -éclairée, personne pour répondre? - -"Evidemment ils se sont tous enfuis," se dit-il, et il retourna chez -lui. Il trouva à la porte un homme vêtu en paysan qui vint à lui et -lui remit une lettre. - -"Qui t'envoie? demanda Zésim avec défiance. - -- Je ne sais pas. - -- Qui donc t'a donné cette lettre? - -- Une jeune et jolie dame. - -- C'est bien. - -- Je dois rapporter une réponde. - -- Alors, viens avec moi." - -Ils montèrent l'escalier; le domestique alluma une bougie et Zésim lut -la lettre, qui était de Dragomira. Elle écrivait en toute sincérité et -avouait qu'elle appartenait à la secte des Dispensateurs du ciel. Elle -était et serait toujours fidèle à sa doctrine comme à la seule -vraie. Elle avait eu à conserver un secret sacré qui ne lui -appartenait pas. Mais maintenant, bien des choses qui, dans sa -conduite, avaient pu sembler jusqu'alors énigmatiques et peut-être -équivoques à Zésim, allaient lui apparaître sous un autre jour. Sa foi -n'était cependant pas un obstacle à ce qu'elle lui appartînt. Quand -elle trouverait l'occasion de lui expliquer tout, il lui pardonnerait -tout. Elle l'aimait, elle n'aimait que lui. S'il éprouvait encore -quelque chose pour elle, il pouvait la suivre. Elle l'attendait au -prochain jour, à Moscou, où il lui fallait se tenir cachée. Elle lui -ferait connaître le reste, dès qu'il lui aurait répondu qu'il l'aimait -encore et qu'il consentait à aller la rejoindre pour fuir avec elle à -l'étranger. - -Zésim répondit ce que suit: - -"Tout est découvert. Le devoir de quiconque a encore des sentiments -humains est de se déclarer contre une secte qui, guidée par le désir -du meurtre et la soif du sang, menace la société. Vos compagnons sont -poursuivis. Si je vous épargne, c'est parce que je vous ai aimée, et -parce que je crois que vous n'avez pas conscience des crimes que vous -avez commis. Je regarde votre participation à ces horribles forfaits -comme une aberration morbide. Vous, personnellement, n'êtes pas pour -moi une criminelle, mais une folle abusée par des hypocrites et des -fanatiques. Vous comprendrez que je ne réponde pas à votre appel. Je -ne trahirai pas votre retraite; mais vous ne serez pas longtemps en -sûreté, même à Moscou. Fuyez aussi promptement que possible à -l'étranger avant que d'autres ne suivent vos traces et vous -découvrent. Songez à ce qui vous attendrait. - -"Zésim." - -Il donna cette lettre au messager qui partit en l'emportant, puis il -se rendit à la police. Il fit au directeur de la police une -communication détaillée sur l'existence et les actes de la secte qui -jusqu'alors avait jeté en secret ses filets mystérieux dans Kiew, y -avait fait tomber ses victimes et les avait livrées au couteau. - -Il indiqua ses repaires et nomma plusieurs de ses membres. Mais il -garda le silence sur le rôle que jouait Dragomira dans cette horrible -association. - -Le directeur de la police prit sur-le-champ toutes ses dispositions et -envoya des hommes de confiance dans toutes les directions. D'abord le -cabaret Rouge fut cerné. Un bateau, garni de soldats de police, -surveilla le côté de l'eau, pendant qu'un chef suivi d'agents frappait -à la porte. Personne ne répondit. On envoya chercher un serrurier qui -ouvrit. La cour était vide; la maison semblait inhabitée. Quand la -porte fut ouverte et que la police pénétra dans le cabaret, il fut -bien évident que les habitants s'étaient enfuis en toute hâte et dans -le plus grand désordre. Tout était pêle-mêle; un certain nombre -d'objets gisaient même éparpillés sur le plancher. On interrogea les -voisins; ils répondirent que la cabaretière et ses compagnons étaient -partis en barque et avaient remonté le fleuve. - -La maison où Dragomira avait fait apparaître au comte les âmes de ses -parents était également vide. - -Un employé de la police s'était rendu auprès du marchand Sergitsch et -l'avait questionné. Sergitsch fit comme si toutes ces aventures lui -étaient inconnues: il montra un naïf étonnement à quelques-unes des -questions qu'on lui adressa; il en accueillit d'autres avec un air de -parfaite incrédulité, comme si on lui débitait des contes. - -"Il est pourtant bien constaté, dit l'employé, qu'une jeune dame -venait chez vous de temps en temps, qu'elle s'habillait en homme et -qu'elle allait ensuite au cabaret Rouge. - -- Ah! on sait cela? dit Sergitsch, alors je n'ai plus rien à -dissimuler. C'était Mlle Maloutine. Je suis en relations avec sa -mère depuis des années. Elle s'habillait positivement chez moi quand -elle avait des rendez-vous avec le comte Soltyk. Ces rendez-vous se -donnaient-ils au cabaret Rouge? c'est ce que je ne sais pas." - -L'employé fit des perquisitions dans toute la maison, mais il ne -trouva rien de suspect. - -La déposition du marchand donna l'idée d'envoyer un agent à la maison -de Dragomira. Il trouva la porte fermée et apprit des voisins que les -habitants de cette maison étaient partis. Le directeur de la police -donna l'ordre d'ouvrir la porte de force. Là encore on trouva le nid -vide; là encore on ne découvrit absolument rien de suspect. - -Pour le moment, la police était fort embarrassée, d'autant plus que, -le lendemain au soir, elle eut deux fortes preuves que les compagnons -de Dragomira n'avaient pas du tout quitté la place. - -Zésim revenait du Casino des officiers et rentrait chez lui. Il -passait par une rue déserte et sombre. Une jeune fille maquillée et en -toilette tapageuse vint à sa rencontre. Il voulut continuer son chemin -sans faire attention à elle, mais elle s'arrêta et lui demanda du feu -pour allumer une cigarette. Pendant que Zésim lui présentait la -sienne, il reçut à l'improviste un coup violent dans la poitrine, et -l'éclair d'une large lame d'acier lui passa devant les yeux. Le jeune -officier fit instinctivement deux pas en arrière et tira son sabre, -mais l'audacieuse créature avait déjà disparu au coin d'une maison, et -quand il se mit à sa poursuite, il ne trouva trace de rien ni de -personne. - -Le coup, d'ailleurs, avait été arrêté par son porte-cigarettes en -argent. - -Le même soir, un agent de police chargé de surveiller le cabaret Rouge -fut attaqué par deux hommes, qui s'approchèrent en faisant les -ivrognes et l'assaillirent à coups de gourdin. Il montra son revolver; -alors ils reculèrent et tirèrent sur lui plusieurs coups de feu qui ne -l'atteignirent pas. - -Ils s'enfuirent quand il courut après eux, longèrent le fleuve et -disparurent tout à coup comme si la terre les avait engloutis. - - -XXII - -LES TOURMENTS DES DAMNES - -Laissez toute espérance, vous qui entrez. DANTE. - - -Les jours de délices et de douce ivresse se succédaient. - -Dragomira, dans les bras de son mari, semblait avoir complètement -oublié l'univers, les dangers qui la menaçaient, sa mission et ses -horribles devoirs. - -Un soir, Henryka apparut. Elle revenait de Kiew, où l'Apôtre l'avait -envoyée pour prendre connaissance de la situation et lui en faire son -rapport. Elle frappa doucement à la porte; Dragomira eut peur; il lui -sembla qu'un sérieux et sinistre avertissement résonnait à son -oreille. Elle s'arracha à Soltyk, rajusta sa chevelure qui couvrait -ses épaules du ruissellement de ses molles ondes d'or, et sortit. - -"Quelles nouvelles apportes-tu?" demanda-t-elle à Henryka. - -Celle-ci se jeta à son cou et l'embrassa passionnément; puis elles -s'assirent toutes les deux près de la cheminée et causèrent à voix -basse. - -"Je viens de la ville, dit Henryka qui tenait dans sa main la main de -Dragomira, cela va mal; jusqu'à présent on n'a découvert aucun des -nôtres; mais ils errent çà et là dans les environs comme du gibier -fugitif; la police est sur leurs traces, et, ce qui est encore pire, -sur les nôtres. Anitta a disparu, on ne sait pas où, et Zésim est un -de nos plus acharnés persécuteurs." - -Dragomira regarda la flamme rouge du foyer et ne dit rien. - -"Allons! du courage, continua Henryka, c'est le moment d'agir, si nous -ne voulons pas que tout soit perdu. Le danger est grand. Tu ne peux -pas rêver et folâtrer plus longtemps." - -Dragomira tressaillit comme secouée par le frisson de la fièvre. - -"Tu as raison, dit-elle, nous ne sommes pas nés pour le bonheur, mais -pour le renoncement, pour la douleur, pour la souffrance. Dis à -l'Apôtre de m'accorder encore cette seule nuit. Demain, je lui -appartiens de nouveau; je lui livrerai Soltyk, dès que le jour -commencera à poindre." - -La nuit s'écoula rapidement, nuit de chères joies et de charmantes -tendresses; et quand le jour commença à apparaître, quand les -premières lueurs grises de l'aube se montrèrent à travers les sombres -rideaux, Dragomira se leva, revêtit lentement sa pelisse brodée d'or, -qui lui tombait jusqu'aux pieds, enroula un ruban rouge autour de ses -blonds cheveux, ranima dans la cheminée la braise qui s'éteignait, -jeta dans le foyer un gros morceau de bois et appela son époux. - -"Que veux-tu? demanda Soltyk en venant se mettre aux pieds de -Dragomira, sur la fourrure d'ours. - -- Nous avons assez rêvé, dit-elle, maintenant nous devons nous -éveiller. Nous étions heureux, mais le bonheur n'est qu'une ombre -fugitive dans cette vallée de larmes. Prépare-toi à la douleur et à -la souffrance, mon bien-aimé; elles sont notre vraie part en cette -vie; et c'et pas elles, si nous nous y soumettons volontairement, -que nous obtenons la félicité éternelle. - -- Est-ce là ce qu'enseigne l'association à laquelle tu appartiens? - -- Oui, cela, et quelque chose de plus, continua Dragomira; nous avons -péché en étant heureux; nous péchons rien qu'en respirant. Aussi -devons-nous expier notre bonheur comme notre existence, par le -renoncement, la souffrance, le martyre, et enfin par la mort. - -- Ne parle pas de mort, dit Soltyk. - -- Tu ne pressens donc pas, mon ami, combien elle est proche de toi? - -- De moi? Perds-tu la raison? - -- Prépare-toi, répondit Dragomira avec calme, je suis la prêtresse et -tu es la victime. Tu vas expier tes péchés; et quand l'humilité et -la souffrance auront purifié ton âme, je t'offrirai à Dieu, comme -autrefois Abraham offrit Isaac. - -- Tu veux me tuer? - -- Oui, je vais te sacrifier. - -- Est-ce que je rêve? s'écria Soltyk en se relevant d'un bond; suis-je -fou? ou es-tu folle? Où suis-je? - -- Tu es entre mes mains. - -- Et tu veux me trahir? A qui veux-tu me livrer? - -- Tu m'as dit: prends mon sang, si cela te fait plaisir. Je le prends -maintenant; je le désire. - -- Quelle plaisanterie!" - -Soltyk se mit à rire. Dragomira le regarda, se leva et appuya sur un -bouton qui se trouvait dans le mur. - -"Que fais-tu? demanda-t-il. - -- J'appelle mes compagnons. - -- Dans quelle intention? - -- Parce que je vois que tu ne te soumettras pas volontairement à ton -sort. - -- Tu veux employer la violence? s'écria le comte; la violence contre -moi, que tu aimes? Contre ton époux? - -- Oui. - -- D'où te vient cette haine subite, ce désir homicide? - -- Ce n'est pas de la haine, c'est de l'amour. C'est parce que je -t'aime que je veux sauver ton âme de la damnation éternelle. - -- Suis-je donc sans défense? s'écria Soltyk; je suis encore libre, je -ne me laisserai pas égorger comme un agneau. - -- Tu es mon prisonnier; tu n'as plus aucun moyen de te sauver. - -- Femme! serpent! ne me rends pas fou!" - -Le comte poussa Dragomira dans un coin et la saisit à la gorge avec -les deux mains. Il l'aurait étranglée, bien qu'elle résistât de toutes -ses forces, sans Karow, qui le saisit à l'improviste par derrière et -le terrassa. - -Presque au même instant, deux autres hommes se précipitaient sur lui; -et, pendant qu'ils le mettaient hors d'état de remuer, Karow lui -posait le genou sur la nuque, et, rapidement, avec la dextérité d'un -bourreau, lui attachait les pieds et les mains. - -Ils relevèrent alors Soltyk, qui jeta un regard plein d'une haine -sauvage sur Dragomira. Elle le considérait tranquillement, sans pitié. - -"Où faut-il le conduire? demanda Karow à voix basse. - -- Devant l'Apôtre." - -La portière fut soulevée au même moment et le prêtre apparut sur le -seuil de la chambre. - -"Voici la victime que tu as demandée, dit Dragomira; prends-la. Ma -mission est remplie. J'attends les nouveaux ordres que tu voudras me -donner." - -L'Apôtre fit d'abord conduire le comte dans un des caveaux -souterrains; et là, chargé de chaînes, dans la nuit et dans la -solitude, le malheureux resta jusqu'au lendemain sans manger ni -boire. Alors l'apôtre apparut lui-même pour exhorter le pécheur au -repentir et à la pénitence. - -Soltyk ne daigna pas d'abord répondre un seul mot; et lorsque -l'Apôtre, de plus en plus pressant, s'adressa à sa conscience, il se -redressa fièrement et dit: - -"C'est par la ruse, la trahison, la violence, que je suis tombé entre -tes mains, et tu peux me faire ce que tu voudras. Mais personne ne me -forcera à m'abaisser devant toi, à me soumettre volontairement à tes -ordres sanguinaires. Le comte Soltyk peut être un pécheur, mais jamais -personne ne le verra poltron ni lâche!" - -Quand le prêtre eut épuisé, sans réussir, son talent de persuasion -avec le prisonnier, il remonta à l'étage supérieur du temple. - -"Il est orgueilleux comme ne l'a jamais encore été aucun de ceux que -nous avons eus ici, dit-il à ses fidèles, il faut le ployer avant de -songer à sa pénitence. - -- Laisse-moi briser son orgueil, dit Henryka. - -- Non, répondit l'Apôtre; le danger croît de jour en jour. Nous -n'avons pas de temps à perdre. Pour triompher de ce criminel, il -faut des bras plus forts que les tiens, jeune fille." - -Il fit un signe: Karow et Tabisch, ayant chacun un fouet à la main, -descendirent dans le caveau. - -Au bout d'une heure Karow revint annoncer qu'ils avaient tout fait, -mais qu'il ne cédait pas. - -L'Apôtre fronça les sourcils. - -"C'est ce que nous allons voir," murmura-t-il. - -Il descendit lui-même dans les régions souterraines de l'ancien -château des Starostes, et ordonna d'amener le comte devant lui. On le -conduisit tout enchaîné dans une salle voûtée, où une lampe suspendue -au plafond et un bassin rempli de charbons allumés répandaient une -lueur sinistre. L'Apôtre était assis sur une chaise adossée à la -muraille; ses pieds reposaient sur une peau d'ours. A l'écart et dans -l'ombre se tenaient ses aides, prêts à obéir au premier signe. - -"Veux-tu persister dans ton arrogance? demanda-t-il au comte qui se -tenait debout devant lui tout enchaîné, je suis ici à la place de -Dieu; je suis ton seigneur et ton juge. Agenouille-toi et adore Dieu -dans son prêtre." - -Soltyk ne répondit rien. - -"Tu ne veux pas? - -- Non." - -L'Apôtre fit un signe. Deux hommes saisirent Soltyk et l'étendirent -sur une planche parsemée de pointes de fer et soutenue par de grands -blocs de bois. Après avoir attaché aux pieds du malheureux condamné un -poids d'un quintal, ils se mirent à l'allonger lentement sur la -planche du martyre en le tirant par les mains qui étaient -liées. Soltyk résista avec un orgueil diabolique à cet horrible -supplice. Pas un mot, pas un son ne sortit de ses lèvres. Quand la -torture eut duré assez longtemps, le prêtre donna l'ordre de laisser -quelques instants de repos à la victime. - -"Il faut prendre un moyen plus énergique, s'écria l'Apôtre, le diable -est plus fort en toi que je ne le pensais." - -Il fit signe à Karow d'avancer et lui donna les instructions -nécessaires. Il y avait un anneau de fer attaché au plafond. On y -suspendit Soltyk par les bras. Alors Dragomira et Henryka sortirent de -l'ombre et saisirent les fers rouges qui étaient dans les charbons -ardents. - -"Ne sois pas irrité contre moi, dit Dragomira en écartant avec -tendresse les cheveux de Soltyk qui couvraient son front baigné de -sueur, je fais ce qu'il faut que je fasse; nous te faisons souffrir -les tourments des damnés, ici, sur cette terre où ils durent peu, pour -te sauver des supplices éternels de l'enfer. C'est par amour qu'il -faut que je te fasse mal, par amour qu'il faut que j'augmente tes -souffrances, jusqu'à ce que la vraie humilité chrétienne pénètre dans -ton coeur." - -Henryka lui donna le premier coup. La joie d'un fanatisme infernal -brillait dans ses yeux ordinairement si doux. Puis le fer de Dragomira -siffla à son tour au contact de la chair. - -L'orgueil de Soltyk résista encore à cet épouvantable torture, mais -pas longtemps. Un soupir s'échappa de la poitrine du malheureux -supplicié; puis ce fut un gémissement, et enfin un grand cri. - -Les deux femmes interrompirent leur horrible besogne de bourreau. - -"Veux-tu humilier ton orgueil? demanda l'Apôtre d'un ton calme; -veux-tu éveiller dans ton âme le repentir et la douleur, et me -confesser tes péchés? - -- Non." - -Le prêtre fit un signe, et les deux jeunes filles recommencèrent à le -torturer. - -Soltyk poussa de nouveau un grand cri, un cri effrayant. - -"Pitié, dit-il d'une voix suppliante. - -- Te soumettras-tu? - -- Oui. - -- Es-tu disposé à t'humilier? - -- Oui." - -L'Apôtre ordonna de le détacher. Quand Soltyk fut là devant lui, le -regard abaissé vers la terre, les mains liées derrière le dos, ce -n'était plus que l'ombre de cet homme si fier que Kiew admirait -autrefois. - -"La pénitence que nous imposons de force, continua l'Apôtre, n'a pas -la valeur de la soumission volontaire aux ordres de Dieu. Penses-y -bien. L'humilité me semble être pour toi une pénitence -incomparablement plus grande que n'importe quelle terrible torture. Je -veux voir si tu es capable de dompter ton orgueil au point de -t'humilier devant moi de ta pleine volonté. Si tu le fais avec joie et -enthousiasme, tant mieux pour toi et pour le salut de ton âme!" - -On débarrassa Soltyk de ses chaînes. - -"Viens ici, dit l'Apôtre avec un froide majesté et semblable dans sa -longue pelisse à un despote asiatique assis sur son trône, je suis à -la place de Dieu et tu dois te prosterner devant moi, pauvre pécheur." - -Soltyk hésita un instant, puis se jeta à genoux devant le prêtre. - -"Plus près, mon fils, continua l'Apôtre, mets-moi à mes pieds, le -visage contre terre, pour que je puisse faire plier ton cou -orgueilleux." - -Soltyk fit ce qui lui était ordonné. - -"Je suis ton maître, dit le prêtre en posant son pied sur la nuque du -comte, et tu es mon esclave." - -Au moment om le pied du prêtre le touchait, Soltyk sentit son orgueil -d'homme se réveiller. Il se releva d'un bond et se précipita sur le -prêtre avec fureur. Mais celui-ci, qui était toujours préparé à de -pareilles attaques, le frappa au visage avec la tête du fouet caché -près de lui. Soltyk recula en chancelant. Au même moment, les hommes -le saisissaient et l'enchaînaient de nouveau. "Pas encore converti, -s'écria l'Apôtre; essayez donc de nouveau les fers rouges." - -Le martyre recommença, mais cette fois Soltyk fut bientôt vaincu. - -Il gémit, il cria, il demanda grâce, et quand son supplice cessa et -qu'on lui ôta ses liens, il tomba par terre comme un corps sans -vie. On le laissa étendu pendant quelque temps. Karow et les hommes -s'éloignèrent sur l'ordre de l'Apôtre. Il ne resta avec le prêtre que -les deux jeunes filles et la victime. - -Lorsque le comte revint à lui, Dragomira et Henryka le relevèrent et -le conduisirent au prêtre qui était assis. - -"Ecoute-moi, dit le prêtre, ma patience est épuisée. Au moindre signe -de résistance ou de désobéissance que tu donnes, je te fais infliger -des supplices auprès desquels ceux que tu as soufferts jusqu'à présent -en sont rien. A genoux!" - -Soltyk se jeta à ses pieds sans dire un mot. - -"Tu m'as menacé, murmura l'Apôtre, esclave que tu es, moi, le -représentant de Dieu, moi, ton prêtre, ton juge, ton maître! Aussi, tu -seras châtié comme un chien." - -Il le frappa au visage. - -"Tiens, baise la main qui te punit!" - -Soltyk lui baisa la main. - -"Prosterne-toi devant moi!" - -Le comte obéit, et l'Apôtre se mit à le piétiner comme un sultan -irrité fait à son esclave indocile, comme le maître fait à son -chien. Et quand il lui ordonna ensuite de baiser le pied qui l'avait -foulé, Soltyk, humble et rampant comme un chien, appuya ses lèvres sur -le pied du prêtre. Il était maintenant tout à fait soumis. - -Dragomira ne put s'empêcher de tressaillir lorsqu'elle vit ainsi -humilié et maltraité l'homme avec qui elle venait de faire le plus -doux rêve de bonheur. Mais ce n'était pas de la pitié: tous ses nerfs -frémissaient par l'effet d'une sensation mystérieuse, à la fois -ravissement et horreur, et ce qu'elle éprouvait était tellement -surhumain que lorsqu'on eut reconduit Soltyk dans son cachot, elle se -prosterna aussi devant l'Apôtre, pour lui baiser le pied. - - -XXIII - -LA DERNIERE CARTE - -Les dieux vengeurs agissent en silence. SCHILLER. - - -Zésim arrivait du champ de manoeuvres, lorsque le P. Glinski entra chez -lui. - -Le jésuite, autrefois si élégant, si aimable, si parfait homme du -monde, s'était singulièrement transformé dans les derniers jours. Il -paraissait vieilli de plusieurs années; son visage tourmenté était -pâle et sillonné de rides profondes; sa chevelure, d'ordinaire si -soigneusement arrangée, tombait en désordre sur son front; ses yeux -avaient perdu leur sourire pour prendre une expression inquiète et -soucieuse. Sa toilette dénotait une certaine négligence. Evidemment, -il était resté plusieurs jours et plusieurs nuits dans se déshabiller. - -Il tomba épuisé sur une chaise et regarda le jeune officier d'un air -triste et désespéré. - -"A quoi dois-je l'honneur de votre visite? dit enfin Zésim. - -- Ne savez-vous pas ce qui est arrivé? répondit Glinski. - -- Que voulez-vous dire? Tous ces jours-ci un événement chasse l'autre. - -- J'étais depuis longtemps déjà sur la piste de ces abominables -intrigues, de ces crimes que vous savez, dit le jésuite; mais au -moment décisif, j'ai faibli, j'ai été aveuglé, je me suis laissé -égarer. Jamais je ne me le pardonnerai. O mon pauvre comte! - -- Quoi! il est arrivé malheur à Soltyk? - -- J'en ai peur, répondit Glinski. C'est une véritable fatalité! Elle a -fondu sur nous si brusquement que j'en ai perdu toute espèce de -sang-froid. Dragomira appartient à cette épouvantable secte qui -cherche à apaiser la colère de Dieu par des sacrifices -humains. C'est une Pêcheuse d'âmes, une séductrice, séduite toute la -première, qui attire les victimes dans le filet, pour les livrer -ensuite au couteau de ses prêtres. Elle a entouré Soltyk de pièges, -elle a gagné son coeur, elle l'a enivré d'amour et finalement elle -s'est hâtée de se marier en secret avec lui. A l'heure qu'il est, -ils se sont enfuis ensemble à Moscou, et déjà se proposent de se -sauver à l'étranger. C'est ce qu'écrit le comte. - -- C'est aussi ce que Dragomira m'a fait savoir, répondit Zésim. - -- Et vous y croyez? - -- Jusqu'à présent, je n'avais aucun motif d'en douter." - -Le jésuite secoua la tête. - -"Oui, voilà ce qu'on nous a écrit, mais c'est pour nous tromper. S'ils -étaient partis pour Moscou et pour l'étranger, ils nous auraient -raconté tout autre chose. Ah! j'ai bien peur, et j'ai de trop bonnes -raisons d'avoir peur, que Dragomira n'ait entraîné le comte dans -quelque repaire de cette bande d'assassins, et qu'on ne le tue après -lui avoir fait souffrir d'horribles supplices." - -Le vieillard se mit à pleurer. - -"Je crois que vous voyez les choses trop en noir, dit Zésim pour le -consoler. - -- Oh! mon coeur me le dit, s'écria Glinski, il est perdu! Personne ne -peut plus le sauver!" - -Zésim tout ému allait et venait dans la chambre. Il s'arrêta devant -Glinski. - -"Je dois vous avouer, dit-il, que je désirerais sauver Dragomira, car -je l'ai aimée. Si vous voulez me promettre de l'épargner, je pourrai -peut-être vous mettre sur la vraie piste. - -- Je vous donne ma parole, je vous jure, s'écria Glinski, que je ne -ferai rien contre votre volonté. Parlez donc, que savez-vous? - -- Un jour, j'ai accompagné Dragomira à Myschkow. Elle eu dans l'ancien -manoir un entretien avec un prêtre de sa secte. Peut-être -existe-t-il dans cet endroit un repaire des Dispensateurs du ciel; -peut-être est-ce là qu'on a conduit Soltyk. - -- C'est très possible, dit le jésuite avec émotion; on a tué -Tarajewitsch à Myschkow et Pikturno dans le voisinage. - -- Alors mes soupçons peuvent être fondés, continua Zésim; c'est sur le -domaine de Mme Maloutine à Bojary, et dans le château d'Okozyn qui -n'en est pas éloigné, que cette secte doit exercer ses sinistres -pratiques. - -- Mais alors, comment pénétrer dans ces endroits sans perdre -Dragomira?" demanda Glinski tout perplexe. - -Zésim garda le silence pendant quelques instants. Un pénible combat se -livrait dans son coeur. Enfin il tendit la main à Glinski et dit: "Je -ne puis pas prendre la responsabilité de sacrifier une vie humaine par -égard pour Dragomira. Je lui ai répondu, je l'ai avertie, je lui ai -conseillé de fuir. Si elle est restée là, je n'ai aucun reproche à me -faire. L'épargner plus longtemps, c'est devenir complice de ses -forfaits. Venez, allons à la police et prenons sur-le-champ toutes les -dispositions qui peuvent servir à délivrer le comte des mains de ces -fanatiques. - -- Je vous remercie, répondit Glinski, je respire. Voilà enfin un rayon -d'espérance! Je suis prêt. Partons." - -Les deux hommes descendirent rapidement l'escalier, appelèrent un -cocher qui passait, sautèrent dans le traîneau et se rendirent à la -police, où ils furent immédiatement reçus par le directeur. Zésim lui -communiqua tout ce qu'il savait, en grande hâte, et l'on combina -aussitôt les mesures les plus complètes. Il fallait s'attendre à une -vive résistance; aussi réunit-on toutes les forces disponibles; les -agents furent armés jusqu'aux dents. Au bout d'un quart d'heure à -peine, trois expéditions différentes se mettaient en mouvement, l'une -vers Myschkow, la deuxième vers Bojary, la troisième vers Okozyn. - -Cependant, au même moment, des messagers à cheval, envoyés par -Sergitsch, partaient au galop dans les mêmes directions, pour avertir -du danger qui menaçait les frères et les soeurs de la sanguinaire -association. - -Le jésuite et Zésim s'étaient joints à l'employé qui, avec une -demi-douzaine d'agents et autant de soldats de police, se rendait -rapidement à Myschkow. Ils y arrivèrent à midi, se postèrent autour du -manoir et demandèrent à entrer. Pendant longtemps personne ne se -montra. Enfin, après avoir frappé à coups redoublés, ils virent -apparaître une vieille femme habillée en paysanne qui leur ouvrit. On -lui demanda s'il y avait quelqu'un dans la maison. "Il n'y a personne, -dit la bonne femme, personne absolument: la maison appartient à une -confrérie pieuse." - -"Nous connaissons cette bande d'assassins," s'écria le jésuite. - -La vieille fit un signe de croix. "Ce sont de braves gens, dit-elle, -des gens bienfaisants, des amis des malheureux, qui soignent les -malades, qui donnent à manger à ceux qui ont faim. - -- Ouvre la maison," dit l'employé. - -La vieille ouvrir la porte. L'employé, Glinski, Zésim et trois agents -se précipitèrent à l'intérieur, le revolver à la main. On visita -toutes les chambres sans trouver rien de suspect. Les gens de police -étaient fort embarrassés. - -"Il doit y avoir des chambres souterraines," dit tout bas lé jésuite à -l'employé. - -Celui-ci questionna de nouveau la vieille. - -"Je ne sais rien, je vous le jure, dit-elle, il y a là une cave, et -voilà tout." - -L'employé descendit dans la cave avec Zésim et un des agents, pendant -que le jésuite, avec les deux autres, inspectait le sol. Il enleva les -fourrures et les tapis et finit par trouver dessous un plancher -recouvert de cuir tout neuf, ce qui excita ses soupçons. Il frappa -dessus en différents endroits et découvrit une place qui sonnait -creux. Les agents arrachèrent le cuir, qui était solidement cloué, et -aperçurent une trappe dont on avait ôté la poignée de fer. Les autres -agents furent appelés; on souleva la trappe qui tourna sur ses gonds; -on alluma toutes les lanternes qui se trouvaient là, et l'on descendit -lentement avec toutes sortes de précautions. - -En avant marchaient deux agents; venait ensuite l'employé avec Zésim -et Glinski. Le troisième agent gardait l'entrée de l'escalier. Le -cortège qui pénétrait dans ces sombres et mystérieux souterrains -arriva d'abord dans le petit cachot noir où Henryka avait subi son -épreuve. Il y avait dans ce cachot une porte de fer qui était -fermée. La serrure résista à tous les efforts. Un des agents remonta -et rapporta des leviers et des haches. On finit par réussir, mais avec -beaucoup de peine, à enfoncer la porte. Elle ouvrait sur un corridor -qui conduisait aux autres cachots et à la salle voûtée où les -condamnés avaient été mis à la torture. On ne trouva rien dans cette -salle que des instruments de supplice de toutes sortes. Les autres -portes furent alors brisées et un horrible spectacle s'offrit aux -regards. - -Dans le premier cachot était une fosse nouvellement creusée; dans le -second, un homme à qui l'on avait crevé les yeux et arraché la langue -gisait sur de la paille pourrie. Il leva des bras suppliants et fit -entendre des sons inarticulés, semblables à des cris de bête. Il y -avait plusieurs cachots vides. Dans l'avant-dernier se trouvait une -femme enchaînée et à moitié nue; elle était devenue folle pendant les -affreux supplices qu'elle avait évidemment dû souffrir. Ses épaules -portaient les traces des coups de fouet; sur ses mains et ses pieds on -voyait des marques sanglantes. Elle chantait une chanson joyeuse et se -mit à rire bruyamment lorsqu'on entra dans sa prison. Dans le dernier -cachot un homme était étendu sur une planche de torture, garnie de -pointes de fer. Ce fut le seul dont on tira quelques réponses. Mais il -ne dit rien qui pût mettre sur la piste des pieux assassins. Une belle -jeune fille avait séduit son coeur et ses sens, finalement elle l'avait -attiré dans ce lieu, où on l'avait forcé d'avouer ses péchés et de -faire pénitence au milieu d'affreux tourments. Il dépeignait la -Pêcheuse d'âmes comme une femme de petite taille, opulente de formes, -avec des cheveux noirs. Ce n'était donc pas Dragomira. Par contre, la -description qu'il fit du prêtre répondait parfaitement à l'image que -Zésim avait encore devant les yeux. - -L'employé fit tout d'abord transporter et installer le malheureux dans -une chambre du manoir. Puis on ouvrit la fosse. Glinski avait peur -qu'on n'eût tué Soltyk et qu'on ne l'eût enterré dans cet endroit. Il -n'en était rien. Ce qu'on trouva, c'était le corps d'une femme tout -criblé de coups de couteau. La vieille fut mise en état -d'arrestation. Les soldats de police restèrent pour garder le -manoir. L'employé revint à Kiew avec deux agents, pendant que les -autres, avec Glinski et Zésim, traversaient Chomtschin et se rendaient -à Bojary. Ils y trouvèrent l'employé qui venait de fouiller la maison -et d'interroger les gens du village. On n'avait absolument rien -découvert de suspect. Les serviteurs de manoir et les paysans avaient -tous déclaré que les maîtres étaient partis pour Moscou. Une seconde -inspection des caves ne donna aucun nouveau résultat. - -Ceux qui étaient allés à Okozyn revinrent sans avoir rien -découvert. Ils avaient aussi fouillé les caves, mais bien inutilement. - -"Je commence à croire qu'ils sont réellement partis pour l'étranger en -passant par Moscou, dit enfin Zésim. - -- Il nous faut bien le croire, répondit Glinski; en tout cas, nous -avons fait notre devoir. Pour le moment, nous n'avons aucun -renseignement précis pour nous guider dans vos recherches. Peut-être -le hasard nous viendra-t-il en aide et apportera-t-il un peu de -clarté dans ces horribles ténèbres." - -Ils revinrent tous ensemble à Kiew. Glinski alla immédiatement chez le -directeur de la police, et obtint l'envoi à Moscou d'un agent -habile. Zésim retourna chez lui, et, à sa grande surprise, trouva -Henryka qui l'attendait depuis deux heures. - -"Qu'est-ce qui vous amène ici? demanda-t-il tout d'abord. - -- Ces épouvantables événements des jours derniers, répondit-elle; je -voulais vous avertir, et je tremble pour Anitta. Savez-vous qu'elle -a disparu? que personne ne sait rien à son sujet? Ne craignez-vous -pas qu'elle soit tombée dans les mains de Dragomira comme Soltyk? - -- Non, vous pouvez être tranquille là-dessus? - -- Alors, vous savez où se trouve Anitta? - -- Oui. - -- J'en suis bien heureuse; je respire. Et où est Dragomira? Avez-vous -de ses nouvelles? - -- Elle m'a écrit qu'elle partait pour Moscou, d'où elle comptait fuir -à l'étranger. - -- Encore des mensonges et des fourberies! s'écria Henryka; elle -voulait simplement vous tromper. J'étais à Chomtschin la nuit où -elle s'est mariée avec Soltyk. Elle se défiait déjà de moi, parce -que je n'étais plus aveugle, et que j'avais découvert son vrai -visage sous son masque de sainteté. Je sais tout de même qu'elle -n'est pas partie pour Moscou, mais pour la Moldavie. - -- Avec le comte? - -- Oui. - -- Vous ne croyez pas qu'elle l'ait tué? - -- Dragomira est capable de tout, s'écria Henryka; c'est tout -simplement une bête féroce, un tigre altéré de sang. Oh! comme je -l'ai aimée, et comme elle m'a trompée et maltraitée! - Henryka se -cacha le visage dans les mains et se mit à pleurer avec une émotion -nerveuse. - Je croyais à sa mission. Je ne me doutais pas de la -route qu'elle voulait me faire prendre, et j'étais son écolière, sa -servante, son esclave. Elle m'a foulée aux pieds, elle m'a battue, -comme l'aurait fait une arrogante sultane. Je porte encore les -marques des coups de fouet qu'elle m'a donnés. J'étais si humble! si -obéissante! Je l'ai adorée comme une divinité. Enfin, j'ai découvert -avec horreur qu'elle appartient à cette secte qui veut noyer les -péchés du monde dans des flots de sang. - -- Et vous ne connaissez aucun moyen de sauver le comte? - -- Non, je le regarde comme perdu, dit Henryka. Ah! si nous pouvions -seulement protéger Anitta contre sa vengeance! Je sais qu'elle a -juré sa mort. Où est-elle la pauvre enfant? Est-elle en sûreté? -Partout Dragomira a des agents, des expions; elle saura bien la -trouver, et alors Anitta sera perdue. - -- Votre peur me gagne, murmura Zésim; il faut que je prenne -immédiatement des mesures. - -- Anitta est donc près d'ici? - -- Oui. - -- Alors emmenez-la à l'étranger, si c'est possible; ici, elle n'est -pas en sûreté. Je vous en conjure, ne perdez pas une minute." - -Quelques instants plus tard, Henryka et Zésim quittaient la -maison. Une fois dans la rue, elle prit congé de lui et fit mine de -s'éloigner; mais elle le suivit de loin et le vit prendre un traîneau -et partir. - -Le cocher était de retour er venait de dételer ses chevaux, lorsqu'une -dame en toilette élégante s'approcha de lui. - -"Où as-tu conduit le lieutenant Jadewski? demanda-t-elle. - -- Je ne peux pas le dire. - -- Même si je te donne vingt roubles. - -- Où sont-ils?" - -La dame lui donna l'argent. - -"J'ai conduit le jeune monsieur à Kasinka Mala, dit le cocher, mais ne -révélez à personne que je vous l'ai dit." - - -XXIV - -LE SACRIFICE - -"Je ne trouve aucune pitié!... Les cris de douleur que m'arrachent mes -horribles souffrances meurent au loin sans réponse." KOLZOW. - - -Henryka, habillée en paysanne, prit un traîneau de campagnards et se -rendit de Kiew à Kasinka Mala. Après une inspection attentive et -prudente, elle partit pour Okozyn. Quand elle annonça à Dragomira -qu'elle avait découvert la retraite d'Anitta, la créature de marbre -s'anima, sa poitrine se souleva, les ailes de son nez frémirent comme -les narines d'une bête de proie qui flaire le sang; se yeux bleus -froids et ses joues s'animèrent. - -"Enfin! s'écria Dragomira, enfin! elle est en mon pouvoir! Je te -remercie, Henryka; tu me rends bien heureuse!" - -Elle l'attira à elle et l'embrassa tendrement. - -"Ce n'est pas assez d'avoir Anitta entre nos mains, dit Henryka, il -faut qu'elle serve d'appât pour prendre Zésim. Tu as l'esprit inventif -pour imaginer des pièges. Trouve un plan, et vite à l'oeuvre! - -- D'abord, offrons à Dieu la victime que nous avons, répondit -Dragomira; nous songerons ensuite à de nouvelles entreprises. - -- Tu as raison, dit l'Apôtre, qui était entré sans qu'on s'en aperçût; -hésiter plus longtemps serait nous perdre tous. Le danger grandit à -chaque heure. Qui sait combien de temps encore nous serons ici en -sécurité? Nous avons réussi une fois à tromper ceux qui nous -poursuivaient; une seconde fois nous pourrions échouer. Je vais -rassembler tout de suite la communauté; nous communierons -solennellement et nous offrirons un sacrifice à Dieu. Peut-être -sera-ce le dernier. Chacun pourra alors s'en aller là où l'Esprit le -poussera. Pour moi, je reste ici et j'attends la fin. - -- Moi aussi," dit Dragomira. Et Henryka exaltée l'entoura de ses bras, -décidée à unir à tout jamais sa destinée à celle de son amie. - -"Soltyk doit mourir, dit Dragomira après quelques instants de silence, -je suis prête à l'offrir à Dieu, mais accorde-moi une heure pour le -préparer. - -- Fais ce que tu juges bon de faire, répondit le prêtre, je vais -ordonner qu'on t'obéisse en tout. Je vous attends dans une heure, -toi et lui, dans le temple, devant l'autel de l'Eternel que nous -voulons célébrer et apaiser. - -- C'est lui que j'immolerai d'abord, dit Dragomira; ensuite ce sera le -tout de Zésim et d'Anitta. - -- Que le ciel te bénisse!" - -L'Apôtre partit et Dragomira se fit parer en toute hâte par -Henryka. Magnifique et séduisante à la fois comme une jeune et belle -sultane, elle entra dans le cachot où le comte était couché sur de la -paille, fixa à la muraille la torche qu'elle tenait à la main et -éveilla le malheureux qui rêvait et qui la considéra avec étonnement. - -"Toi ici? murmura-t-il, viens-tu pour te railler de moi? Ou as-tu -imaginé de nouvelles tortures? - -- Non, tu as assez expié tes péchés. - -- Ne me trompe pas, ce serait trop cruel, répondit-il. Est-ce que je -te comprends bien? M'apportes-tu la liberté et la délivrance? - -- Les deux, dit-elle, mais pas comme tu l'entends, mon bien-aimé. Dans -une heure, tu mourras. - -- Je mourrai? Dragomira, c'est là ton amour? - -- Je t'immolerai moi-même, parce que je t'aime, et parce qu'il n'y a -pas d'autre route pour aller au paradis. - -- Horrible! - -- Calme-toi; nous avons encore une heure; pendant ce temps-là je -t'appartiens encore. - -- Et aucun espoir de délivrance? - -- Aucun. - -- Et c'est toi-même qui veux me tuer? - -- Moi-même, et je crois que la mort, venant de moi, te sera douce. - -- Soit! je me remets entre tes mains." - -Dragomira lui ôta ses chaînes pesantes et le conduisit en haut, à la -lumière. Deux jeunes hommes, couronnés de fleurs et vêtus de longues -robes blanches, les attendaient. - -"Suis-les, dit Dragomira, ils te pareront et t'amèneront ensuite vers -moi." - -Soltyk la regarda avec défiance. - -"Ne crains rien, dit-elle vivement, je ne te tromperai pas." - -Les deux jeunes hommes conduisirent le comte dans une petite salle, -richement décorée, où l'on avait préparé un bain. Ils le servirent -comme des esclaves, le déshabillèrent, et, quand il sortit du bain, -lui parfumèrent le corps et les cheveux avec des essences d'une odeur -exquise. Puis ils lui mirent des sandales dorées, lui passèrent une -robe blanche, semblable à une tunique grecque, qui lui tombait -jusqu'aux pieds et qui avait pour ceinture un ruban doré, et enfin lui -posèrent sur la tête une couronne de roses fraîches. Ils le -conduisirent alors dans une salle ornée avec tout le luxe de -l'Asie. Dragomira l'y attendait. Ils s'éloignèrent en silence. - -Dragomira était mollement étendue sur un lit de repos recouvert d'une -peau de tigre. Elle avait autour de son opulente chevelure blonde une -sorte de turban blanc brodé d'or. Sa taille élancée, son corps aux -merveilleux contours étaient enveloppés et dessinés par une pelisse de -soie bleu clair brodée d'or, doublée et garnie à profusion de -magnifique hermine. Elle avait aux pieds des babouches de velours -rouge également brodées d'or. Elle tendit la main à Soltyk avec un -sourire à la fois triste et heureux. - -"Comme tu es beau! murmura-t-elle. - -- Et toi!" - -Il tomba enivré à ses pieds et la contempla avec une extase -indicible. Elle écarta ses cheveux noirs qui lui couvraient le front -et lui passa autour du cou ses beaux bras semblables à du marbre -vivant, à de l'ivoire tiède et animé. - -"Es-tu heureux maintenant? - -- Laisse-moi l'être encore une fois, murmura-t-il dans son -ravissement, et que la mort arrive! De ta main elle sera la -bienvenue." - -Elle ne répondit rien, mais elle l'attira doucement contre sa -poitrine, et leurs lèvres se confondirent dans un ardent baiser. - -"Est-il temps?" demanda-t-il au bout de quelques instants. - -Elle fit signe que oui. - -"Promets-moi une chose, dit Soltyk; ne me livre pas aux autres, -immole-moi, tue-moi de tes mains. - -- Je te le promets, répondit-elle avec une sorte de transport -farouche, et je te promets encore davantage. Ma mission n'est pas -encore terminée. Aussitôt que mon oeuvre sera accomplie, et j'espère -l'accomplir en peu de jours, j'irai te rejoindre. - -- Tu veux mourir? - -- Oui, j'aspire à quitter ce monde de misère et de péché et à monter -vers la lumière. Va devant moi, je te suivrai. - -"Jure-le-moi." - -Elle leva la main solennellement. - -"Devant Dieu, qui sait tout et qui peut tout, je le jure!" - -Soltyk la serra contre son coeur, et ils restèrent longtemps ainsi, -perdus dans une muette félicité. - -Une cloche d'airain, à la sonorité menaçante, sonna trois -coups. L'autel sanglant réclamait une nouvelle victime. - -Une vaste salle, dont la voûte reposait sur de hautes colonnes, -servait de temple aux Dispensateurs du ciel. - -Les murs et les fenêtres étaient cachés par des tentures de soie bleu -clair parsemées d'étoiles d'argent. Trois lustres répandaient une -lumière éclatante comme celle du soleil. Le milieu de la paroi -principale était occupé par un autel qui n'avait pas d'autre ornement -qu'une croix colossale supportant le Sauveur mourant: "Tout est -consommé!" Devant cet autel, il y en avait un second, plus bas, qui -faisait penser à la pierre des sacrifices païens. Il était décoré de -guirlandes de fleurs et de branches de sapin et entouré des plantes -exotiques les plus splendides, d'où s'exhalait une odeur douce et -enivrante. Au milieu de la salle se trouvait une grande table en forme -de fer à cheval, recouverte d'une nappe blanche comme la neige garnie -de vaisselle précieuse, de riches pièces d'argenterie, de cruches et -de coupes, et entourée de sièges antiques. Le siège du prêtre était -plus élevé que les autres. - -Une douzaine de jeunes hommes étaient occupés à disposer sur la table -ce qu'il fallait pour manger et pour boire. Mme Maloutine les -dirigeait. Elle donna enfin le signal que tout était prêt. Des -trompettes résonnèrent; la communauté pouvait venir pour la communion -et le sacrifice. Les tentures qui cachaient les portes furent -écartées; les frères et les soeurs entrèrent deux à deux, tous vêtus de -longues robes blanches, avec des ceintures rouges. Ila avaient des -couronnes de fleurs sur la tête, des sandales aux pieds, des palmes à -la main. Ils défilèrent une fois autour de la salle et se placèrent -ensuite des deux côtés de la table. - -Les trompettes annoncèrent l'apparition du prêtre. - -Les tentures s'écartèrent de nouveau; et de jeunes garçons d'une -grande beauté, vêtus de robes blanches et couronnés de fleurs, -entrèrent dans la salle. En tête marchaient des joueurs de luth et de -flûte; les suivants semaient des fleurs et balançaient des -encensoirs. Venait ensuite un jeune homme tenant la Bible; un second -portait la croix. Enfin s'avançait l'Apôtre en robe blanche brodée -d'or. Il portait un long manteau traînant de soie bleue garni de -zibeline dorée, et avait sur la tête une tiare étincelante d'or et de -pierreries. Il bénit la communauté qui s'était mise à genoux, s'assit -en haut de la table, sur son siège élevé, majestueux comme Sardanapale -sur son trône. Puis il fit un signe et les frères et les soeurs se -relevèrent et s'assirent. - -"Mes bien-aimés, dit-il, c'est peut-être le dernier repas que nous -faisons ensemble, en mémoire de notre Sauveur Jésus-Christ, dans son -esprit et selon son commandement. Elevez donc vos âmes à Dieu avec -ferveur, et souvenez-vous de son Fils qui est mort en croix pour -nous. Jurez encore une fois de chercher à l'imiter, et, quand l'heure -sonnera, de sacrifier votre vie, comme il a sacrifié la sienne, avec -soumission et joie!" - -Sur un signe de l'Apôtre deux jeunes hommes s'approchèrent de -lui. L'un portait un pain blanc sans levain sur un plat d'argent; -l'autre, une haute coupe de forme antique, remplie de vin rouge. - -Le prêtre prit le pain et le rompit. - -"Je fais comme le Christ a fait et je dis en son nom: Ceci est mon -corps." - -Il porta ensuite la coupe à ses lèvres: - -"Et ceci est mon sang. Mangez et buvez en mémoire de moi." - -Le pain et le vin passèrent de main en main, de bouche en bouche, -pendant qu'une musique invisible et solennelle se faisait entendre et -que tous chantaient un psaume à la gloire de Dieu. - -Quand le pain et la coupe symboliques furent revenus au prêtre, il -bénit les mets qui étaient sur la table et dit: - -"Maintenant, mangez et buvez ce que Dieu nous a donné, avec un coeur -pur et une joie pieuse." - -Le repas commença. Les coupes furent remplies; de gais propos -s'échangèrent; personne ne songeait au sanglant spectacle qui se -préparait. De joyeuses mélodies accompagnaient cette fête étrange. - -L'Apôtre donna un signal. Les assistants se levèrent tous ensemble, et -les frères et les soeurs se placèrent en deux longues rangées des deux -côtés de l'autel. La table fut rapidement enlevée. Les trompettes -retentirent de nouveau, et ce fut comme un cortège de bacchantes et de -corybantes qui se précipita dans la salle. En tête s'avançaient de -belles jeunes filles, chaussées de sandales dorées et vêtues de -longues robes blanches à franges d'or. Les épaules et les bras nus, -elles avaient des guirlandes enlacées dans leurs opulentes chevelures, -et jouaient de la flûte et des cymbales. Une deuxième troupe, avec des -peaux de panthère autour des épaules et des thyrses dorés dans les -mains, chantait et dansait. Venaient ensuite les pénitentes avec les -pieds et les bras nus, vêtues de sombres peaux de bêtes, coiffées de -têtes d'animaux, ayant des cordes de soie rouge pour ceintures et -brandissant des disciplines. - -Les sacrificatrices étaient conduites par Henryka. Elles avaient des -sandales dorées, de longues robes de soie blanche garnies d'hermine, -des lis dans leur chevelure dénouée qui tombait en ondes désordonnées -et brillantes sur leurs épaules. Dans leurs mains étincelait le -couteau du sacrifice. Elles entouraient Soltyk. Enfin venait -Dragomira, vêtue d'une robe blanche trainante et d'une pelisse rouge, -garnie d'hermine et d'une richesse royale. Une tiare d'or, couverte de -pierreries, couronnait sa tête fière et dominatrice. - -Toutes les jeunes filles, d'une beauté enchanteresse, tordaient leurs -corps élancés et charmants dans les transports d'une danse digne des -Bacchantes, pendant que leurs lèvres rouges, qui semblaient altérées -de sang, poussaient de joyeuses acclamations et que leurs grands yeux -brillaient d'un sourire cruel. Dragomira s'avançait pas à pas avec la -majesté froide et silencieuse d'une statue de marbre et le sombre -regard de la prêtresse sévère et inexorable. Quand le cortège fut -devant l'autel, l'Apôtre se tourna vers la croix et pria Dieu -d'accepter le sang qui allait couler en expiation des péchés de celui -qu'on immolait comme de ceux de l'humanité tout entière. Puis il bénit -la victime et toute la communauté qui était tombée à genoux, et -prononça la prière du sacrifice, à laquelle tous s'unirent dans un -profond recueillement et en se frappant la poitrine avec le -poing. Quand l'Amen eut été répété trois fois, le prêtre livra Soltyk -à la prêtresse. Elle s'avança vers l'autel et fit un signe à son -cortège. Aussitôt retentit une musique farouche et triomphante, et la -danse des Bacchantes recommença. - -En même temps, quatre des jeunes filles vêtues de peaux de bêtes -s'approchèrent doucement du comte, à la façon des chats; puis elles se -précipitèrent brusquement sur lui en poussant un cri sauvage. Pendant -que l'une, rapide comme l'éclair, lui jetait un lacet autour du cou, -une autre lui attachait promptement les pieds avec sa corde de -soie. Il tomba sur les genoux et les deux autres lui lièrent -immédiatement les bras derrière le dos. Les sacrificatrices le -saisirent et le placèrent sur l'autel. - -"Pitié! murmura-t-il. - -- C'est Dieu, qui a pitié!" répondit Dragomira, et elle releva -lentement sa large manche doublée d'hermine. Sa pelisse tombait -autour d'elle comme un ruisseau de sang; le couteau du sacrifice -étincela dans sa main et ses lèvres entr'ouvertes laissèrent voir -ses dents. - -De nouveau la musique se fit entendre, de nouveau les jeunes filles -reprirent leurs danses en agitant leurs thyrses dorés, leurs -disciplines et leurs couteaux autour de l'autel. - -Dragomira se pencha tendrement vers le bien-aimé et lui passa un bras -autour du cou. Pendant qu'elle collait ses lèvres à celles de Soltyk, -sa main droite lui donnait le premier coup. La victime frissonna et -fit entendre un soupir. Les flûtes et les cymbales retentirent en -suivant un rythme encore plus sauvage, et tous ces beaux corps -s'agitèrent, en proie au délire des Ménades et à l'ivresse que donne -l'odeur du sang. - - -XXV - -EN CROIX - -Le loup meurt silencieusement. Lord BYRON. - - -Il était encore grand matin lorsqu'on éveilla le P. Glinski. Le juif -qui lui servait d'espion depuis des années demandait avec insistance à -entrer. Il apportait, disait-il, d'intéressantes nouvelles. Le jésuite -s'habilla à la hâte, et le domestique introduisit le fidèle Hébreu -vêtu d'un long caftan. - -"Sais-tu quelque chose sur le comte? demanda Glinski tout agité. - -- Non, répondit le juif, mais j'ai découvert une piste importante qui -peut nous conduire vers le comte. - -- Qu'as-tu découvert? - -- J'ai quelques raisons de croire que Bassi, Rachelles, la -propriétaire du cabaret Rouge, se tient cachée à Romschin, dans le -manoir de M. Monkony. - -- C'est impossible! - -- C'est pourtant vrai. Du moment que Mlle Maloutine est une Pêcheuse -d'âmes, pourquoi Mlle Henryka, qui n'est qu'un coeur et qu'une âme -avec elle, n'appartiendrait-elle pas aussi à cette secte? - -- Tu as raison, mais Bassi avouera-t-elle, si nous réussissons à la -prendre? - -- C'est une femme peureuse, qui ne peut pas voir le sang, dit le juif; -elle a certainement aidé à ces méfaits; mais elle ne s'attend pas à -une trop rigoureuse punition. Elle avouera. Si elle ne parle pas, on -la fera parler, car elle est très poltronne." - -Le P. Glinski s'empressa d'aller à la police, et de là chez Zésim. - -Tous les deux accompagnèrent l'employé, qui partit pour Romschin avec -plusieurs agents. Ils eurent la précaution de s'arrêter dans un petit -bois, à quelque distance du manoir, et d'expédier en avant les agents, -qui s'approchèrent de différents côtés et cernèrent le maison. - -Alors ils les rejoignirent et demandèrent à entrer. - -Le concierge arriva tout en émoi et jura qu'il n'y avait personne au -manoir. - -L'employé le suivit avec Glinski dans la maison, pendant que Zésim -gardait la porte. - -Tout à coup on entendit un cri d'effroi poussé par une femme. Ce cri -venait du jardin. Ce furent alors des jurements, des prières, des -gémissements où l'on démêlait des larmes. - -Bientôt deux agents de police amenèrent une jeune et jolie paysanne -qu'ils avaient saisie au moment où elle essayait de s'enfuir par le -jardin. - -"Je suis du village, disait-elle en protestant. - -- Ah! vraiment? dit d'un ton ironique un des agents. Il n'y a qu'un -petit malheur, c'est que je te connais. Tu es Bassi Rachelles." - -En même temps, il arracha le mouchoir rouge qu'elle avait autour de la -tête. Elle se jeta à genoux, se tordant les mains avec désespoir. - -"Je n'ai rien fait! criait-elle; je ne sais rien de rien, je suis -innocente! - -- C'est ce qu'on verra, dit l'agent de police; allons, marchons, en -avant!" - -On la conduisit dans une chambre du rez-de-chaussée, où entrèrent -aussi l'employé et le jésuite. - -"Ah! te voilà, dit l'employé; pourquoi te caches-tu ici? Quel crime -as-tu commis? - -- Je n'ai rien fait, je suis innocente! - -- Tais-toi, scélérate!" - -Bassi se jeta à ses pieds. - -"Je n'ai pas versé de sang; je ne suis pas coupable! - -- Où sont tes complices? - -- Je ne suis pas une criminelle. Que Dieu me punisse si j'ai [fait] -quelque chose de mal. - -- Connais-tu Mlle Dragomira Maloutine? - -- Oui. - -- Elle est venue chez toi, au cabaret Rouge? - -- Oui. - -- Pourquoi y venait-elle? - -- Elle s'y est rencontrée avec différents messieurs. - -- Avec Pikturno et Soltyk? - -- Je crois... oui. - -- Tu savais que c'est une Pêcheuse d'âmes? - -- Non, aussi vrai que Dieu m'entend, je ne l'ai pas su. - -- Tu mens. Tu connais aussi les autres. Tu sais que Mlle Henryka -Monkony appartient également à cette secte sanguinaire. Tu connais -les associés; tu connais leurs repaires. Allons, avoue! - -- Je ne sais rien. Je connais Mlle Henryka, voilà tout. - -- Où se trouve Dragomira en ce moment? - -- Je ne sais pas. - -- Tu ne veux pas parler, s'écria l'employé; c'est bon, nous avons des -moyens de te délier la langue." - -Bassi lui embrassa las genoux en tremblant. - -"Pitié! je ne sais rien, je ne peux rien dire! - -- Assez causé! cria d'employé en frappant la terre du pied; le knout! -Et deux femmes qui sauront s'en servir!" - -Un des agents sortit. - -"Grâce! dit Bassi d'une voix suppliante et toute secouée par une -terreur mortelle; grâce! je suis une femme! Comment pouvez-vous -frapper une femme! - -- Ces sont des femmes qui te frapperont/ - -- Non, non! s'écria-telle, jamais personne ne m'a touchée! - -- Tant mieux! Tu n'en avoueras que plus vite." - -L'agent revint avec deux jeunes paysannes solides, qui tenaient des -cordes et des knouts. Elles considérèrent avec un sourire féroce -Bassi, qui tremblait et qui se jeta, tout en larmes, aux pieds de -l'employé. - -"Attachez-la! - -- Pitié! pitié!" - -Bassi se mit en défense; mais ce fut bien inutile. Elle fut garrottée -et attachée au poêle; puis les deux jeunes filles se postèrent -derrière elle, le knout à la main. - -"Combien de coups? - -- Jusqu'à ce qu'elle avoue." - -Les knouts commencèrent leur abominable besogne. Au bout de cinq -coups, Bassi capitula. - -"Assez! assez! j'avoue tout, détachez-moi. - -- Encore cinq coups, pour la rendre tout à fait gentille," dit -l'employé. - -Les knouts continuèrent à travailler. Bassi criait et pleurait. Son -désespoir ne touchait personne, ni l'employé qui fumait son cigare -avec un air de parfaite satisfaction, ni les jeunes filles, qui -n'étaient pas disposées à lâcher une victime de cette rareté. - -Une fois délivrée, Bassi avoua tout, ses relations avec l'Apôtre et -Dragomira, la part qu'elle avait prise au meurtre de Pikturno et à -d'autres forfaits qui étaient jusqu'alors restés cachés. Elle révéla -que la secte avait eu ses repaires au cabaret Rouge, à Myschkow et à -Okozyn, et que Dragomira avait emmené le comte pour l'immoler. - -"Où l'a-t-elle emmené? demanda le jésuite. - -- Je ne sais pas. - -- Alors, le knout! - -- Pitié! Comment le saurais-je? Elle peut le retenir prisonnier à -Myschkow ou à Okozyn." - -L'employé se consulta avec Glinski. Ils décidèrent d'en rester là pour -l'interrogatoire, de retourner à Kiew et de se rendre en toute hâte à -Okozyn avec toutes les forces disponibles. La juive fut attachée sur -l'un des traîneaux, et l'on se mit immédiatement en route. - -Cependant la nouvelle de cette arrestation était à peine connue dans -le village que Juri partait à cheval pour Kiew, afin d'avertir -Sergitsch; et celui-ci se rendait immédiatement en traîneau à -Okozyn. Quand il arriva, les sectateurs de l'Apôtre s'étaient déjà -dispersés dans toutes les directions. La plupart s'étaient enfuis du -côté de la Galicie ou de la Moldavie. - -Dragomira, Henryka, Karow et Tabisch étaient seuls restés auprès de -l'Apôtre qui attendait courageusement le danger. - -"Fuyez! fuyez! leur dit Sergitsch avec précipitation. - -- Qu'est-il arrivé? demanda l'Apôtre s'une voix calme. - -- Bassi a été découverte à Chomtschin et arrêtée, continua Sergitsch; -on a employé le knout et elle a tout avoué. Vous n'avez plus ici un -seul jour de sûreté. Si ceux qui nous poursuivent se hâtent, ils -arriveront dans deux heures. Sauvez-vous pendant qu'il en est encore -temps. - -- Je laisse chacun libre de s'en aller, dit l'Apôtre; moi, je reste. - -- Moi aussi, s'écria Dragomira, je ne t'abandonne pas." - -Henryka entoura silencieusement son amie de ses bras. - -"Moi aussi, je reste, dit Karow. - -- Soit! dit l'Apôtre avec un sourire de tristesse, restez. Peut-être -aurai-je encore besoin de vous. Toi, Sergitsch, tu vas partir pour -Iassy, où beaucoup des nôtres se sont réfugiés. Là, tu prendras la -conduite de notre sainte association, jusqu'à ce qu'on ait trouvé un -prêtre. Que Dieu te protège!" - -Sergitsch s'agenouilla devant le prêtre. Celui-ci le bénit et le baisa -au front, puis se détourna. - -"Maintenant, laissez-moi seul, dit-il, et attendez tout près d'ici que -je vous appelle." - -Tous sortirent de la chambre. Sergitsch remonta en traîneau et partit -vers le Sud. - -Il s'écoula quelques instants dans l'attente et l'anxiété; puis -l'Apôtre appela Dragomira. Tous pressentaient quelque chose -d'extraordinaire. Henryka était à genoux et priait. - -Quand Dragomira entra, l'Apôtre, calme et majestueux, était assis dans -un fauteuil. Il lui fit signe d'approcher. Elle obéit et tomba à -genoux devant lui. - -"C'est fini! Dragomira, dit l'Apôtre, nous sommes vaincus et nous -n'avons plus rien à faire qu'à mourir avec courage. Je veux vous -précéder et vous donner l'exemple. - -- Tu veux nous quitter?" demanda Dragomira avec un effroi profond: les -paroles expirèrent sur ses lèvres. - -"Il le faut. Je ne fuirai pas. Dois-je me livrer aux mains de nos -ennemis, des ennemis de Dieu? Dois-je finir sans gloire dans les -steppes de la Sibérie? non; il est encore temps de choisir la route -qui nous mène à Dieu apaisé et qui me conduira en Paradis. Il est -encore temps d'inspirer un nouveau courage et de nouvelles espérances -à tous ceux qui reconnaissent le vrai Dieu. Ma mort convaincra ceux -qui doutent, raffermira ceux qui chancellent, allumera un feu sacré -dans les âmes de ceux qui sont froids ou tièdes. C'est décidé. Renonce -à me dissuader de mon projet; ne me plains pas; plains ceux qui -restent après moi dans cette vallée de larmes et de péchés. - -- Fais ce que Dieu t'inspire; mais moi je te vengerai sur ceux qui -t'ont poussé dans la mort. Je te le jure. - -- Tu ne dois pas me venger, Dragomira, reprit l'Apôtre en lui posant -la main sur l'épaule. Ce n'est pas la haine, mais l'amour qui doit -être dans ton coeur. C'est par amour que tu dois punir ceux qui -blasphèment Dieu et persécutent ses serviteurs. Punis-les pour leur -gagner, à eux qui sont aveugles et sourds, le royaume des cieux et -la félicité éternelle, pour les sauver de la puissance du mal. - -- Je t'obéirai jusqu'au dernier soupir, dit Dragomira, et j'agirai -dans ton esprit. Avec l'aide de Dieu, j'espère accomplir ma -mission. Puis je n'aurai plus rien à chercher sur cette terre, et je -te suivrai sur la route de la lumière éternelle. - -- Ma bénédiction est avec toi, dit l'Apôtre, et maintenant je compte -sur toi, sur ton courage et ta force, dans cette heure de joie et de -délivrance. - -- Il faut que je te tue? murmura Dragomira épouvantée. Non! non! -Demande-moi ce que tu voudras, mais pas cela." - -L'Apôtre sourit douloureusement. - -"Non, la mort, c'est de Dieu que je l'attends, répondit-il avec calme; -à toi je ne demande rien de plus que de m'assister au moment suprême -et de m'obéir. Veux-tu faire ce que je t'ordonnerai? - -- Oui. - -- Alors, appelle les autres et tiens-toi prête." - -Pendant que Dragomira faisait ce qu'il avait commandé, l'Apôtre se -prosternait devant le crucifix et priait avec ferveur. Il ne se releva -que quand ses derniers fidèles entrèrent. Il fit signe à Tabisch -d'approcher et lui dit tout bas quelques mots. Tabisch pâlit, mais il -inclina silencieusement la tête et sortit de la salle pour exécuter -l'ordre qu'il avait reçu. L'Apôtre se rendit alors avec les autres -dans le temple où il pria encore à genoux devant l'autel. - -Tabisch ne tarda pas à revenir. Il portait une grande croix de bois -grossièrement taillé, qu'il posa sur le sol devant l'autel. Il alla -chercher ensuite des clous et un lourd marteau. Tous les assistants -contemplaient ces préparatifs en silence, les lèvres pâles et le -regard épouvanté. L'Apôtre se leva, étendit les bras et cria: "Que la -volonté de Dieu soit faite! Crucifiez-moi!" - -Dragomira et Henryka se précipitèrent tout en pleurs à ses pieds. - -"Courage! mes amis, continua l'Apôtre, calmez-vous et ne m'abandonnez -pas à la porte de la mort." - -Dragomira se releva et essuya ses larmes. Henryka suivit son exemple. - -"Au nom de Dieu, mettez-vous à l'oeuvre!" dit l'Apôtre, et il se coucha -tranquillement sur la croix de bois en étendant les bras. - -"Dragomira, dit-il, avec une gravité religieuse, je veux que ta main -m'enfonce le premier clou." - -Elle le regarda longtemps, puis, d'un mouvement presque machinal, -saisit le marteau et un clou. - -- "Où?" demanda-t-elle. - -Elle était à la fois calme et décidée. - -"A la main droite." - -Dragomira écarta sa longue pelisse de zibeline et se mit à -genoux. Puis elle retroussa ses larges manches, de manière à mettre à -nu ses beaux bras. Elle hésitait encore. - -"Courage!" dit l'Apôtre. - -Elle posa le clou sur la main et donna le premier coup. Un sang rouge -jaillit. L'Apôtre lui souriait. Elle frappa encore trois coups et la -main fut clouée sur la croix. - -"A toi, maintenant, Henryka, la main gauche." - -Henryka se mit à genoux à son tour. Dragomira lui présenta le marteau -et Karow un clou. Elle, d'ordinaire si avide de sang, elle qui, à la -vue des souffrances des autres, éprouvait un sinistre plaisir, elle -manqua le clou, tant ses yeux étaient voilés par les larmes, et frappa -le poignet du martyr volontaire. - -"Tu me fais bien mal, murmura-t-il, c'est encore la volonté de Dieu." - -Henryka fit un effort, respira et acheva rapidement son horrible -besogne. - -"Maintenant, Karow, mets le dernier clou, dit l'Apôtre. Aide-le, -Dragomira." - -Elle tint solidement les pieds sur la croix, pendant que Karow -enfonçait rapidement, à grands coups, un énorme clou d'abord dans les -chairs et ensuite dans le bois. - -"Dressez-moi, continua l'Apôtre, je veux mourir, comme autrefois mon -Sauveur est mort." - -Les deux hommes et les jeunes filles réunissant leurs efforts mirent -la croix debout et la placèrent devant l'autel du sacrifice, auquel -Tabisch l'attacha solidement avec des cordes. L'Apôtre restait calme -et silencieux; mais ses lèvres tremblantes indiquaient qu'il souffrait -d'épouvantables douleurs et qu'il priait. Les autres l'entouraient -muets et désespérés. Dragomira était à ses pieds, son pâle visage -contre la croix; Henryka avait caché sa tête dans le sein de -Dragomira. Karow s'appuyait à la muraille; Tabisch, à genoux derrière -l'autel, priait silencieusement. - -Une heure s'écoula ainsi. L'Apôtre releva tout à coup la tête. - -"C'est assez, mes amis, dit-il; il est temps de fuir. Laissez-moi. - -- Je resterai auprès de toi tant que tu vivras! s'écria Dragomira avec -exaltation. - -- Pense à ta mission, fuis! - -- Et tu tomberais aux mains de tes ennemis? s'écria-t-elle, non!" - -Et alors, saisie d'une inspiration soudaine, comme une prophétesse: - -"Dieu m'a éclairée, dit-elle, je veux lui obéir et te livrer à la -mort, Apôtre! - -- Si c'est la volonté de Dieu, répondit-il, obéis-lui." - -Dragomira saisit le couteau du sacrifice, qui était sur l'autel, et -s'approcha de l'Apôtre en montant les marches. - -"Va devant moi à la lumière éternelle, lui dit-elle tout bas, je te -suis." - -Et alors, l'entourant d'un bras, pendant que ses lèvres touchaient -pour la première fois celles de l'Apôtre, elle lui enfonça le couteau -dans le coeur. - -Aucun cri ne s'échappa de la bouche du martyr. Sa tête retomba sur sa -poitrine et un sourire de félicité demeura sur ses traits inanimés. - -"Tout est consommé! s'écria Dragomira avec une majesté farouche. Que -son sang retombe sur eux!" - - -XXVI - -DEVANT LE JUGE ETERNEL - -"L'heure de la séparation a sonné." FRIEDRICH HALM. - - -"Où veux-tu fuir? demanda Henryka; où pouvons-nous encore nous cacher? -Ne vaut-il pas mieux suivre l'exemple de l'Apôtre et mourir comme lui? - -- Oui, allons ensemble au devant de la mort!" s'écria Karow. - -Tous étaient possédés par un enthousiasme sauvage, par un désir exalté -et fou de la mort. - -"Non, dit Dragomira qui prenait le commandement, non; notre mission -n'est pas encore remplie. Zésim et Anitta doivent tomber d'abord sous -le couteau du sacrifice. Ne craignez pas que l'on nous fasse -prisonniers. Je vous conduirai hors de ce château et je connais un -endroit où personne ne nous trouvera. Mais, avant de fuir, il faut -tuer les pécheurs qui sont prisonniers. Personne ne doit sortir vivant -de cette maison. Amenez-les tous ici." - -Henryka et les deux hommes descendirent rapidement dans les sombres -souterrains du château et firent monter dans le temple les prisonniers -hommes et femmes, jeunes filles, jeunes hommes et vieillards. Les -malheureux, chargés de chaînes, regardaient avec épouvante le mort -étendu sur la croix et attendaient leur sort en tremblant. - -Ils étaient tous réunis, au nombre de vingt et un. Dragomira monta à -l'autel et supplia Dieu d'accepter les victimes avec clémence. Alors -Henryka et elle saisirent les couteaux du sacrifice et se mirent à -égorger sans pitié les infortunés voués à la mort. - -En vain, secoués par les angoisses de la mort, demandaient-ils grâce; -Karow et Tabisch les saisissaient l'un après l'autre et les plaçaient -sur l'autel. Les prêtresses étaient là, debout, les manches -retroussées, les bras nus, le fer étincelant à la main. Pendant -longtemps on n'entendit que les plaintes, les sanglots, les cris de -douleur des mourants. Une sorte de pieuse rage s'emparait des -prêtresses pendant que le sang rouge et chaud ruisselait sur les -mains. Elles poussaient des cris d'allégresse, comme des lionnes en -délire, riaient aux éclats dans des transports de joie épouvantable et -chantaient un hymne sauvage, un hymne de fous. C'était comme une -ivresse de sang; leurs narines s'ouvraient, leurs lèvres frémissaient, -leurs yeux brillaient de l'ardeur du meurtre. L'odeur du sang mêlée à -celles des fourrures qui enveloppaient leurs corps, cette atmosphère -d'arène romaine semblait les enivrer. Elles ne se reposèrent pas avant -d'avoir frappé de leurs mains la dernière victime, avant d'avoir -achevé l'horrible hécatombe offerte au dieu de colère et de vengeance, -le seul dieu qu'elles connaissaient et qu'elles adoraient. - -Alors elles rejetèrent leurs couteaux, lavèrent leurs mains -ensanglantées et ôtèrent leurs vêtements souillés de sang. - -Un quart d'heure plus tard, ils descendaient tous les quatre, habillés -en paysans, dans les souterrains du château. - -Dragomira les conduisait, une torche à la main. Ils fermèrent toutes -les portes derrière eux, et barricadèrent la dernière avec des barres -de fer et des pierres. - -Ils étaient arrivés dans une vaste salle voûtée, où l'on n'apercevait -aucune issue. Dragomira désigna une pierre placée tout en bas de la -muraille. Ils réunirent tous leurs efforts, réussirent à la pousser de -côté; et alors s'ouvrit devant eux un nouveau corridor souterrain que -personne n'avait connu, excepté Dragomira et l'Apôtre. - -Quand ils eurent passé en rampant par cette ouverture et remis la -pierre à sa place, ils étaient sauvés. - -Personne ne pouvait découvrir cette issue. Là devrait s'arrêter toute -poursuite. - -Ils s'avancèrent dans une galerie spacieuse et élevée qui était -taillée dans le roc et qui remontait aux temps où Mongols et Tartares, -Turcs et Cosaques envahissaient, pillaient et dévastaient cette partie -de la Russie. - -La galerie aboutissait, à une lieue environ du château, au milieu -d'une épaisse forêt. L'ouverture, pratiquée dans un rocher élevé, -était encore fermée par une dalle de pierre. - -Ils arrivèrent enfin en plein air, et se trouvèrent sur une espèce -d'observatoire d'où ils apercevaient les vastes plaines de la campagne -par dessus les cimes des arbres séculaires. Devant eux brillaient les -cinq coupoles de l'église grecque du village de Kasinka Mala. - -Tabisch fut chargé d'aller aux nouvelles. Il revint bientôt annonçant -que les gendarmes avaient investi le château, mais que la route par le -bois était libre. - -Pendant que les agents de police et les soldats dirigés par l'employé -et le jésuite enfonçaient la porte du château et pénétraient dans les -bâtiments, les fugitifs se glissaient avec précaution à travers -l'épaisseur du bois dans la direction du village. Non loin du village, -et dans le bois même, sur une espèce de presqu'île entourée de -marécages et d'eau se trouvait un autre grand rocher, où, du temps des -Tartares, des gens du pays fuyant devant eux s'étaient pratiqué une -retraite sûre. Dragomira l'avait fait préparer depuis longtemps déjà -comme un dernier asile pour elle et ses compagnons. Seuls l'Apôtre et -Mme Maloutine, qui s'était enfuie en Moldavie, connaissaient cette -cachette. Là, ils étaient complètement à l'abri. On y parvenait par -une porte faite d'une roche habilement dissimulée derrière les -broussailles et le lierre. Cette porte ne s'ouvrait que sous la main -d'un initié et se refermait derrière lui. Une galerie sombre -conduisait à l'intérieur. Puis un escalier taillé dans la pierre se -dressait brusquement. En haut, à droite et à gauche, s'ouvraient deux -chambres ménagées dans le roc et recevant le jour par de petites -ouvertures cachées sous le lierre. - -Les murs et le sol étaient recouverts de tapis, ainsi que les portes -et les fenêtres. Des lits formés de matelas et de peaux de bêtes, des -lampes suspendues au plafond, étaient tout le mobilier. Des niches -creusées dans le roc renfermaient tout ce dont on ne pouvait se -passer. Quelques marches de plus conduisaient au sommet du rocher, -d'où la vue s'étendait au loin sur tout le pays environnant comme du -haut d'un donjon. - -Peu de jours auparavant, Dragomira avait elle-même transporté -secrètement en ce lieu des vivres, des armes et des munitions. On -pouvait à la rigueur s'y cacher pendant plusieurs semaines et même y -soutenir un siège. Les fugitifs s'y installèrent. Les deux jeunes -filles prirent une chambre, Karow et Tabisch prirent l'autre. Puis -Dragomira appela Tabisch pour lui donner ses ordres. Quand il se fut -un peu reposé, il repartit et s'en alla au village, à travers la forêt -d'un pas tranquille, la pipe à la bouche, le bâton à la main, comme un -bon paysan. - -Il trouva dans un cabaret un grand garçon de la campagne, qui, -moyennant deux roubles et un petit verre d'eau-de-vie, se chargea -volontiers d'un message pour Zésim. Quand le jeune campagnard fut à -cheval, Tabisch lui demanda encore s'il avait bien compris. - -"Certainement, répondit-il, la demoiselle qui est chez la nourrice du -monsieur est en danger; monsieur l'officier fera bien de venir tout de -suite; seulement, pas chez Kachna, mais ici, au cabaret. - -- Bien, je vois que tu es un garçon avisé." - -Le messager partit. Tabisch calcula que Zésim ne pourrait pas arriver -avant le point du jour, et se remit en route pour le rocher. Il -retraversa la forêt sans accident et fit son rapport à Dragomira. - -La police avait trouvé vide le nid des Dispensateurs du ciel, et était -revenue à Kiew après avoir laissé quelques gendarmes pour garder la -maison. La poursuite n'avait pas été plus loin et les fugitifs -pouvaient jouir d'un peu de repos. La nuit était venue; l'armée des -étoiles brillait au ciel; un silence religieux régnait au-dessus des -cimes des chênes séculaires. Bientôt tout dormit; seule, une louve aux -yeux ardents errait dans les profondeurs de la forêt, et Dragomira, -que fuyait le sommeil, restait assise sur ses molles fourrures et -songeait. Enfin, elle s'endormit, elle aussi. Mais ce ne fut pas pour -longtemps: le premier chant d'oiseau l'éveilla de grand matin. - -Cependant, le messager était arrivé à Kiew, avait réveillé Zésim et -s'était acquitté de la commission. Zésim le renvoya sur-le-champ avec -un autre message. Seulement, quand le garçon revint, au lieu d'aller -au cabaret, il se rendit à la maison de la nourrice et lui annonça -que: "Monsieur l'officier le suivait de près et serait au cabaret dans -un quart d'heure au plus tard." - -Ce message parut singulier à la paysanne, qui s'était réveillée la -première et qui causait avec le jeune homme par la fenêtre. Elle lui -dit d'attendre et éveilla Anitta. - -"Mon enfant, dit-elle, avez-vous envoyé un message à Zésim? - -- Moi...? Non. - -- Il y a là un garçon qui apporte une réponse de lui. Parlez-lui -vous-même." - -Anitta s'habilla à la hâte. Un triste pressentiment s'était emparé -d'elle et la poussait. - -"Entre, dépêche-toi! cria-t-elle au messager, quand il apparut sur le -seuil avec une contenance embarrassée. - -- Qui t'a envoyé? demanda-t-elle. - -- M. Jadewski. - -- Et qui t'a envoyé à lui? - -- Vous-même, mademoiselle. - -- Je ne t'ai donné aucune commission. - -- Mais si, hier soir, vous me l'avez fait dire par un paysan, qui m'a -payé deux roubles. - -- Raconte, dit-elle rapidement, raconte tout." - -Quand le jeune campagnard eut fini son récit, Anitta comprit qu'on -avait attiré Zésim à Kasinka pour s'emparer de lui. Il n'y avait que -Dragomira qui pût lui avoir tendu un piège. Il était en danger d'être -tué. Il s'agissait d'agir avec courage et promptitude. - -"Eveille les voisins, dit-elle au jeune paysan, qu'ils s'arment et -viennent ici avec nous. Mais dépêche-toi; il y va de la vie d'un -homme." - -Kachna éveilla les gens de sa maison. Anitta appela Tarass et fit -seller le cheval qui était là exprès pour elle. - -Zésim avait quitté Kiew peu de temps après avoir renvoyé le -messager. Il arriva à Kasinka Mala au petit jour. Il sauta de son -cheval, le remit au cabaretier juif qui s'était empressé de venir -au-devant de lui, et entra dans le cabaret. Au moment où il posait le -pied sur le seuil, il fut saisi par Karow et Tabisch. En même temps, -Henryka lui arrachait son épée du fourreau; et, pendant que les deux -hommes luttaient avec lui, elle lui jetait un lacet autour du cou. Peu -d'instants après, Zésim, les mains et les pieds garrottés, était posé -à genoux au milieu de la chambre, devant Dragomira. Celle-ci, habillée -en paysanne, avec des bottes de maroquin rouge aux pieds, un mouchoir -rouge autour de la tête, une pelisse blanche de peau de mouton brodée -en couleur, était assise sur un banc de bois et le considérait d'un -air de triomphe. - -"Enfin, te voilà entre mes mains!" dit-elle en faisant signe aux -autres de s'éloigner. - -Zésim ne répondit rien. - -"Tu te tais? continua-t-elle. Est-ce que tu ne m'aimes plus? Ce serait -fâcheux pour toi si tu avais change de sentiment, car voici l'heure où -je vais tenir ma parole. Je suis prête à devenir ta femme. Puis après -avoir été heureux, nous apaiserons Dieu et nous mourrons ensemble. - -- Tu peux me ruer, répondit Zésim, mais jamais je ne mettrai ma main -dans cette main souillée de sang; jamais je ne presserai sur mon -coeur une réprouvée comme toi. Je t'ai aimée, mais en ce moment, tu -me fais horreur. - -- Je vous immolerai, toi et Anitta, en expiation du sang des justes -qui retombe sur vos têtes. - -- Ce n'est pas nous qui sommes les coupables, répondit Zésim, c'est -toi qui es la criminelle, la scélérate! Le bras vengeur de Dieu, que -tu as si souvent offensé, t'atteindra tôt ou tard. - -- C'est ce que nous verrons, dit-elle avec calme; en attendant, tu es -mon prisonnier, et Anitta ne tardera pas à être en mon -pouvoir. Alors j'imaginerai pour vous des tortures auxquelles on n'a -pas encore songé. Ne t'attends à aucune pitié de ma part. - -- Je n'ai pas peur de toi, et je ne te demanderai pas grâce, s'écria -Zésim; je suis fier de ta haine. Si je dois mourir, c'est que Dieu -le veut. Je suis prêt à me soumettre à sa volonté." - -Dragomira riait. Ce rire, froid et cruel comme celui d'un démon, -faisait tressaillir Zésim lui-même, malgré son courage. Il frissonnait -devant cette belle enchanteresse qui avait autrefois troublé tous ses -sens et exercé sur son coeur un empire despotique. - -"Nous verrons si tu restes toujours aussi ferme, dit-elle avec la -majestueuse tranquillité d'une souveraine qui n'est pas habituée à -rencontrer de résistance; d'abord tu éprouveras encore une fois le -charme qui t'a si souvent vaincu; et, quand au milieu des plus doux -tourments, tu te traîneras à mes pieds en me demandant grâce, comme un -païen à son idole, comme un esclave à son maître, Anitta verra comme -je me raille de toi, comme je te repousse du pied, et comme je te -livre à la mort sans pitié. - -- Tu peux me torturer et me tuer; tu ne m'aviliras pas. Je méprise ta -puissance." - -Dragomira se leva et prit un fouet qui était sur une table. Au même -instant Henryka se précipita dans la chambre en criant: - -"Fuyez! Ils arrivent! Anitta à cheval, suivie de gens armés!" - -Dragomira pâlit un moment. Mais elle eut bientôt recouvré son calme et -sa décision. - -"Fuis! dit-elle d'u ton de commandement énergique, votre affaire est -de continuer l'oeuvre sainte! Sauvez-vous! - -- Je reste avec toi, s'écria Henryka. - -- Non, fuis, je te l'ordonne, en toute hâte, à cheval! Je reste ici -pour juger au nom du Tout-Puissant!" - -Henryka se jeta dans les bras de Dragomira et lui donna un baiser; -puis elle sortit rapidement, sauta sur le cheval de Zésim et partit au -galop. Karow et Tabisch se sauvèrent par le jardin, passèrent -par-dessus la clôture de planches et disparurent dans la forêt. - -Dragomira prit son revolver et attendit Anitta de sang-froid. - -On entendit le trépignement des pieds des chevaux, des pas lourds, le -cliquetis des armes, une voix claire qui donnait des ordres. Puis le -silence se fit, et Anitta entra, accompagnée de Tarass. Elle portait, -elle aussi, la jupe courte, les bottes d'homme, la pelisse de mouton -et le mouchoir de tête d'une paysanne petite-russienne. Elle avait un -pistolet à la main; Tarass était armé d'un fusil de chasse. - -"Rends-toi, scélérate! cria Anitta; le cabaret est entouré par mes -gens. Tu es entre mes mains. Tu ne peux t'échapper." - -Dragomira dressa fièrement la tête. - -"Je t'ai attendue, répondit-elle, pour régler mon compte avec -toi. Cette heure est celle du châtiment que je veux vous infliger au -nom de Dieu, à toi et à celui qui est là! - -- Tu blasphèmes Dieu quand tu prononces son nom, dit Anitta, il a -horreur de toi et de ta doctrine homicide. - -- Dieu décidera entre toi et moi. - -- Qu'il décide! répondit Anitta, regardant avec calme son ennemie bien -en face, nous sommes toutes les deux devant le Juge éternel. Qu'il -prononce!" - -Un sourire triomphant passa sur le beau et fier visage de la Pêcheuse -d'âmes, pendant qu'Anitta faisait à voix basse une courte prière. - -Toutes les deux levèrent en même temps leurs pistolets. Il y eut un -instant d'anxieuse attente, puis Dragomira pressa la détente. - -Le coup ne partit pas. - -L'autre chien s'abattit. On vit un éclair, on entendit une -détonation. Dragomira fit encore un pas vers Anitta et tomba tout à -coup en avant le visage contre terre. - -"Est-elle morte?" demanda Anitta. - -Tarass s'approcha de Dragomira et la retourna: - -"Dieu a jugé, dit-il, son âme est devant lui." - -Anitta se mit à genoux et éleva en pleurant ses bras vers le -ciel. Puis elle se releva, tira le poignard qu'elle portait à sa -ceinture, coupa rapidement les cordes qui liaient son bien-aimé, et, -sanglotant de joie, le serra contre sa poitrine. - -"Sauvé! murmura Zésim, sauvé par toi!" - -La nourrice se précipita alors dans la salle, et se suspendit en -pleurant au cou de Zésim. - -"Mon enfant! s'écria-t-elle, mon cher enfant! Le ciel t'a protégé et -cet ange t'a sauvé!" - -Le traîneau de Kachna fut bientôt attelé. Zésim aida Anitta à y -monter, et Tarass sauta sur le siège du cocher. On partit au galop -pour Kiew et l'on alla droit au palais Oginski. - -Zésim, tout triomphant, rendit la bien-aimée à son père et à sa mère, -qui bénirent le jeune couple en versant des larmes de joie et -rendirent grâces à Dieu par un voeu solennel. - -Aujourd'hui, à Kasinka Mala, à la place où était jadis le cabaret et -où Dragomira mourut, s'élève une chapelle dédiée à la Vierge. Tous les -ans, au jour anniversaire de celui où Zésim fut sauvé par Anitta d'une -façon si merveilleuse, un prêtre y dit une messe basse pour l'âme de -la malheureuse, victime d'une épouvantable superstition. - - - -FIN - - - -TABLE DES MATIERES - - -PREMIERE PARTIE - -I. La Prédiction -II. Mère et Fille -III. Dragomira -IV. La Mission -V. Le Feu follet -VI. La Vestale -VII. Anitta -VIII. Le Cabaret rouge -IX. Le comte Soltyk -X. Le loup -XI. Ange ou démon? -XII. Flèche d'amour -XIII. L'infirmière -XIV. Jeune amour -XV. La médecine des Borgia -XVI. Une âme sauvée -XVII. Un beau rêve -XVIII. Les roses se fanent -XIX. Dans le filet -XX. Pastorale -XXI. Effet à distance -XXII. Le regard du tigre -XXIII. Où allons-nous? -XXIV. La confession -XXV. La Vénus de glace -XXVI. Sous le masque - -DEUXIEME PARTIE - -I. Ciel et Enfer -II. La route du paradis -III. Cartes vivantes -IV. Dans le labyrinthe de l'amour -V. Le purgatoire -VI. Le voile se soulève un peu -VII. Nouveau pas vers le but -VIII. De l'autre monde -IX. A bas le masque -X. Nouvelles mines -XI. Chasse à l'homme -XII. Dans le filet -XIII. Tissu de mensonges -XIV. Traité d'alliance -XV. Perdu -XVI. La Déesse de la vengeance -XVII. Coeurs de marbre -XVIII. La Pêcheuse d'âmes -XIX. La fuite -XX. Rêve d'amour -XXI. Sauvés! -XXII. Les tourments des damnés -XXIII. La dernière carte -XXIV. Le sacrifice -XXV. En croix -XXVI. Devant le Juge éternel - - - - -Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2. - - - - - - - - - - - - - - - - - - - -***END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PÊCHEUSE D'ÂMES*** - - -******* This file should be named 43004-8.txt or 43004-8.zip ******* - - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/dirs/4/3/0/0/43004 - - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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